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-The Project Gutenberg EBook of L'Holocauste, by Ernest La Jeunesse
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: L'Holocauste
- Roman Contemporain
-
-Author: Ernest La Jeunesse
-
-Release Date: July 2, 2017 [EBook #55028]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOLOCAUSTE ***
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-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-L'HOLOCAUSTE
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-DU MÊME AUTEUR
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- =Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires
- contemporains.= 5e édition. (Librairie académique Perrin et Cie.) 1896.
-
- =L'Imitation de Notre Maître Napoléon.= (Bibliothèque Charpentier.)
- (E. Fasquelle, éditeur.) 3e mille. 1897.
-
-
-_POUR PARAITRE TRÈS PROCHAINEMENT:_
-
- =L'Inimitable=, roman.
- =Les Infiniment petits=, roman.
- =Le Fossé de Bethléem.=
- =Les Ruines=, pièce en trois actes.
- =Ici=, album.
- =Sur, autour et parmi.=
- =Les Petites Icônes.=
- =La Jeunesse=, études critiques.
-
-
-_Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires numérotés à la
-presse, sur papier de Hollande._
-
-_Cinq exemplaires sur japon._
-
-
-Sceaux.--Imp. E. Charaire.
-
- ERNEST LA JEUNESSE
-
- L'HOLOCAUSTE
-
- --ROMAN CONTEMPORAIN--
-
- PARIS
-
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
- EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur
-
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1898
-
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-
-LIVRE PREMIER
-
-LE VENUSBERG AU REZ-DE-CHAUSSÉE
-
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-
-I
-
-LE PREMIER CHAPITRE, VRAIMENT
-
-
-A ma porte, c'est un bruit d'ailes.
-
-Ailes qui hésitent, ailes qui insistent, ailes qui se glacent au
-bois glacé de ma porte comme les ailes des mouettes se caressent
-au froufrou ridé de la mer, ailes qui se mouillent, qui se gèlent,
-qui se blessent délicieusement à un océan de perdition, ailes qui
-veulent se blesser assez pour n'être plus, pour pendre inertes,
-inutiles, lent canevas de légèreté, de blancheur et d'azur, ailes
-qui frémissent d'une nostalgie d'humilité, de néant.
-
-Et ce sont des mains aussi qui errent à ma porte, comme pour
-essuyer le souvenir de toutes les mains qui s'y sont posées, comme
-pour en faire une porte toute neuve, la porte neuve d'un temple
-neuf.
-
-Ma clef tourne sans grincer: son de patins d'argent sur une nappe
-d'argent à peine durci, murmure d'une barque bleue sur un lac
-nocturne,--et la porte glisse, s'entr'ouvre--presque pas,--se
-referme en un soupir complice, en un soupir de bon augure et de
-promesse et ce sont des ailes encore qui viennent vers moi.
-
-Ailes tendues, bras qui se jettent en avant pour étreindre
-plus vite, pour prendre plus tôt tout ce qu'il y a de baisers,
-d'étreintes, de tendresse, de passion, de ferveur dans cette
-chambre et dans l'univers.
-
-Une femme...
-
-Une femme? Pourquoi faire le malin envers toi-même? Il n'y a
-personne ici que toi et ton amour.
-
-Une femme! c'est ta femme, ta seule femme, la seule femme qui
-soit et qui ne soit pas--tant elle est belle et haute, tant elle
-est pure et grande, c'est ton espoir, ton souhait, ton idéal,
-celle dont tu avais fait tellement ton rêve et ton paradis que
-tu en avais fait ton deuil, celle que, secrètement, sans même
-te l'avouer, pour ne pas devenir plus ardent et plus triste, tu
-évoquais chaque soir et invoquais chaque matin; c'est ton avenir,
-c'est ta vie, c'est tout toi et c'est ce qui vaut mieux que toi,
-c'est ton lointain, ta déesse, ton Dieu et ton éternité, c'est ton
-infini qui s'avance les bras avides et câlins.
-
-C'est le geste qu'elle a dû avoir jadis lorsqu'elle allait à
-son père, à sa mère, à ses grands parents pour happer, entre
-leurs soucis, leur affection et leur émotion, pour cueillir des
-sourires parmi leur fièvre, et pour leur offrir de la jeunesse, de
-l'innocence, un refuge d'enfance et de cajolerie. Elle levait un
-peu plus les bras parce qu'elle était une fillette, une fillette
-pour missel anglais et pour conte moral, une fillette pour rondes
-et pour litanies de nourrices.
-
- * * * * *
-
-Et c'est toujours une fillette, une fillette toute menue et toute
-sainte qui sort de son livre d'images, de son livre de prières
-pour m'apporter en ses bras tendus l'élixir d'utopie et la fleur
-des légendes, pour m'apporter du ciel coulé dans un baiser et qui
-m'apporte le baiser aussi, comme une brave petite fille.
-
-Lève un peu plus les bras, petite, lève-les comme jadis: je suis
-très grand, je suis grandi de tous mes désespoirs...
-
-Oui, te voilà.
-
-Te voilà qui viens, mon espoir, mais c'est parce que tu viens,
-c'est parce que tu es là que mes désespoirs reviennent avec toi
-qui les causas, qui les réchauffas de ta beauté; les désespoirs
-ont leur chant du cygne; ils chantent: Nous reviendrons, nous
-revenons.
-
-Chasse-les de tes cheveux dénoués, mon amour, et, puisque tu es
-tout délice, chasse cette amertume que je connais, cette amertume
-qui me saisit et qui ne m'a jamais abandonné.
-
- * * * * *
-
-Tristesse, amertume, désespoirs, ce n'est pas l'heure; _il faut_
-que je sois heureux, il le faut, entendez-vous?
-
-Et je serai heureux malgré vous.
-
- * * * * *
-
-Ne tends plus les bras, chérie, tes bras qui déjà se penchent
-comme s'ils avaient un enfant à amuser sur le tapis: je me suis
-jeté dans tes bras, je me suis jeté sur ta bouche et la tiédeur
-de ton manteau me froisse les joues et j'ai des mailles de ta
-voilette aux dents.
-
-J'avais les plus beaux discours dans le gosier tout à l'heure,
-pendant l'heure et l'autre heure que j'ai perdues à t'attendre.
-
-Heures perdues? Non.
-
-Ce sont des heures qui se multiplient, qui se doublent, qui se
-triplent et qui se détachent de la vie, simplement, comme les
-pétales d'une rose. Ce sont des heures qui s'en vont parce que tu
-ne viens pas, chérie, qui s'en vont, qui s'en vont, après avoir
-fait un petit tour, un petit tour au cadran, puis un grand tour et
-tant de tours! comme les tourbillons dans l'eau, qui se creusent,
-qui se cerclent, se cernent, s'affolent et vous affolent.
-
-Et les beaux discours que j'avais au gosier, les discours que
-j'avais à l'âme s'en sont allés avec les heures: c'est de la
-perfection qui ne se parfait pas, et je les regrette un peu car
-leur rythme m'enveloppait d'un manteau de printemps et d'un
-manteau doré d'automne, et leur profondeur, chérie! ah! leur
-profondeur, c'était la métaphysique de l'amour.
-
-Il ne m'en demeure rien qu'un mot, le mot: «chérie».
-
-Je le répète, je te le répète:
-
-«... chérie, chérie...»
-
-Et tu me réponds: «mon chéri.»
-
-C'est simple.
-
-Je sens bien que c'est le plus simple mot du monde, qu'il tient
-tout en lui et que mon beau discours tremble et flotte dans ce
-mot, comme un discours vide.
-
-«... chérie, chérie...»
-
-C'est un mot qui ne me paraît pas français, qui m'apparaît
-étrange, avec des lueurs italiennes, des reflets indiens, et je ne
-sais quelle ombre du gazouillis des oiseaux. «Chérie, chérie»,
-c'est un mot qui s'infléchit, qui tourne, qui se courbe, qui
-enserre toutes les littératures et toutes les langues, toutes les
-sensibilités et toutes les passions, tous les émois et toutes les
-mers, comme deux mains qui entourent une taille, comme deux arbres
-qui se joignent au-dessus d'un berceau. «Chérie», c'est un mot
-qui porte avec soi un serment et une caresse, qui proclame, qui
-affirme sa foi et qui a peur, pour l'objet aimé. Et ce serait pour
-pas cher un de ces prénoms anglais qui traînent avec un cerceau
-sur les feuilles mortes des jardins publics.
-
- * * * * *
-
-Mais je m'écoute parler ou ne pas parler.
-
-Parlons de toi, chérie--ou plutôt parle.
-
-Tu parles. Tu dis: «Je t'aime.»
-
-C'est une convention tacite.
-
-Tu as lu en mon pauvre cœur, en mon cœur de pauvre. Tu sais qu'on
-m'a peu aimé et que j'en ai souffert et tu veux m'aimer plus de
-n'avoir pas été aimé, et tu veux me donner à chaque fois la joie
-du mendiant qui trouve un trésor.
-
-Et tu me dis aussi: «Je t'aime»,
-
-parce que tu m'aimes.
-
-Et je te dis: «Je t'aime».
-
-Aime-moi. Je te permets de m'aimer. Je t'en prie. C'est une
-licence que j'ai peu accordée en ma vie. Tout le monde n'a pas
-le droit de m'aimer: je craindrais de cet amour un rayon de
-vulgarité, le choc en retour du coup de foudre, le choc qui fêle
-et qui anéantit.
-
- * * * * *
-
-Toi, je t'ai élue entre toutes les femmes.
-
- * * * * *
-
-Ne suppose pas que tu as tissé notre amour de ton amour: c'est
-moi qui t'ai contrainte à m'aimer, qui t'ai aimée lentement,
-longuement. J'ai hésité devant toi et devant mon désir, puis je
-t'ai désirée--et te voici, mon amour. Tu m'aimes? je t'aime. C'est
-une chanson. Tout finit par des chansons.
-
-Finissons; commençons plutôt.
-
-C'est le début de notre existence à deux, le début de notre
-nouvelle existence, c'est l'ère de notre félicité. Réjouis-toi,
-chérie.
-
-Soyons graves aussi, car c'est la plus grave, la plus religieuse
-des communions.
-
-Ta bouche vient cueillir sur ma bouche un nouveau «chérie» ou un
-nouveau «Je t'aime». Elle l'y prend. Elle m'enlève les mailles de
-la voilette.
-
-Tu souris, tu rougis. «J'aurais dû songer à la relever.»
-
-Et tu as honte, comme Ève et comme Adam lorsque près de s'évader
-par la grande porte, la porte du Péché, de leur Paradis terrestre,
-ils s'aperçurent qu'ils étaient nus:
-
-Tu viens de t'apercevoir que tu es habillée.
-
- * * * * *
-
-N'aie pas honte, chérie. Tu es très bien comme ça, c'est comme ça
-que je t'ai aimée, c'est comme ça que j'ai senti que tu m'étais
-nécessaire et fatale et c'est avec cette robe que tu entras pour
-l'emplir, dans le paysage de mon âme.
-
-Tu interroges des yeux les murs de cette chambre.
-
-Tu les connais.
-
-Tu es déjà venue ici.
-
-Nous nous sommes rencontrés en voiture, il est vrai, la première
-fois, lorsque tu retombas dans cette ville et dans mon amour.
-C'était une concession que nous faisions aux usages établis.
-Mais la voiture se transforma et les pavés aussi et ce fut une
-promenade parmi une cité imprévue car le cocher prit des rues, des
-avenues et des boulevards qui, la brume s'épaississant, semblaient
-sortir des limbes pour précéder notre amour et pour courir
-derrière lui.
-
-Et nous descendîmes de cette voiture de mystère à la porte d'une
-gare.
-
-En notre promenade parmi les quartiers vieillis, les quartiers
-usés de prières et de misères et où les églises se dressent tout
-à coup pour engouffrer un peu plus de détresse, un peu plus de
-supplication, il nous arriva d'entrer dans une rue où tu entras
-enfant et de rencontrer à un coin de rue le couvent où tu avais
-enterré tes derniers balbutiements et essayé tes premières robes
-courtes.
-
-Tu n'as eu aucun trouble devant ta prime enfance, devant ta pureté
-qui frémit encore derrière les vieux murs et nous avons erré, très
-jeunes, plus jeunes de nous rappeler notre jeunesse et mettant en
-notre ardeur et notre fraternité toute la pureté de tes jeunes
-ans, toute mon innocence, nos cheveux de bébés et nos mains myopes
-de quatre ans.
-
-L'extrême automne toussait dans les arbres, l'extrême automne se
-couchait sur les grilles du Luxembourg, car nous avions été très
-loin pour fuir notre passé, pour fuir notre présent, pour être
-seuls, pour être nous-mêmes, pour n'avoir pas d'autre patrie que
-notre passion, pour n'avoir pas d'autre ami que notre secret.
-
-Et tu me dis: «Quel dommage! Les grilles sont fermées!»
-
-Arbres pâlis, arbres amaigris, arbres dont les feuilles avaient
-la couleur d'une crème tournée, arbres mélancoliques, nous
-regrettions votre alignement un peu troublé, sur le tard, par vos
-courbatures et vos lassitudes: nous aurions voulu vous consoler
-des amours fugitives que vous aviez abritées, nous aurions voulu
-promener sous votre fièvre glacée l'éternité, la puérilité, la
-simplicité de notre amour, nous aurions voulu être votre dernier
-sourire, le souvenir dont vous enchantez votre hiver.
-
-Et vous, bustes, et vous, statues, nous aurions voulu vous
-donner un peu de vie, oh! non de cette vie inquiète, impatiente,
-artificielle, que les tavernes d'alentour vous jettent à certaines
-heures, mais une vie d'une belle ligne, d'une chaleur parfaite,
-une vie classique d'attendrissement, de rêverie, de constance et
-de fermeté dans l'idéal.
-
-C'est par-dessus les grilles que doucement, timidement, nous vous
-adressâmes le souffle de notre sympathie et l'arome de notre
-baiser.
-
-Quartiers archaïques, maisons noires et maisons grises, nous
-ne vous fîmes pas peur de notre férocité. Nous eûmes un amour
-respectueux et sans date, l'amour que vous aviez connu au temps
-où l'on savait aimer et où l'on savait être aimée, un amour
-d'attente et de fidélité, un amour de discrétion, de tact et de
-délicatesse, un amour de fatalité. Et je t'avais, en chemin, mon
-amie, remis la clef de cet appartement en rougissant tellement que
-tu ne t'en étais pas aperçue. Je t'avais glissé l'adresse en un
-écho de caresse--et tu te rappelas la caresse.
-
-Tu vis cette chambre en l'horreur de son papier de tenture, en
-l'horreur de son parquet écorché. Trois chaises que j'avais
-achetées--par pudeur--indiquaient clairement que ce n'était pas
-«une chambre meublée».
-
-Nous habillâmes les murs d'affectueux babil, nous couvrîmes le
-plancher des fleurs d'un tapis d'étreintes, des entrelacs d'un
-tapis de baisers. Et tu revins.
-
-Tu t'étonnas d'un fauteuil, d'un autre fauteuil et d'une table.
-
-Je tâchais à être riche.
-
- * * * * *
-
-Puis je t'attendis vainement--parce qu'il y avait du monde.
-
-Du monde qui te haïssait pour me haïr, du monde qui te suivait
-sans mandat, qui t'espionnait par désintéressement, qui te
-harcelait de lettres anonymes--par devoir.
-
-Et la chambre fut veuve, de toi, de moi, de notre amour blessé qui
-boitillait parmi les grands magasins, parmi les rues et parmi les
-soleils mourants.
-
- * * * * *
-
-Et te revoici aujourd'hui.
-
-Tu as laissé les lettres anonymes à la porte, à ma porte où des
-ailes, à toi, ont effacé la méchanceté des hommes.
-
-Tu laves les murs de ton regard.
-
-Il y a quelques affiches. Pas de portraits d'aïeux, pas de
-portraits d'aïeules.
-
-C'est peut-être que je n'ai pas d'aïeux.
-
-C'est aussi qu'il n'y a qu'une seule femme, toi.
-
-Je n'ai pas voulu t'humilier d'autres portraits, d'autres
-fautes de femmes. Je n'ai pas voulu de comparaisons, d'excuses,
-d'encouragements, d'excitations.
-
-Tu es chez toi, dans une chambre nouvelle, dans un monde nouveau,
-sans lois, sans coutumes. Fais ce qui te plaît: tu n'engages que
-toi--et tu ne t'engages pas.
-
-Personne ne fera après toi ce que tu auras fait, je te le jure. Tu
-es, tu seras seule.
-
-Ne demande pas aux murs leur avis: ils auront la couleur de ton
-caprice.
-
-Tu ne t'arrêtes pas aux murs: de ton regard tu embrasses toute
-cette chambre, avant de m'embrasser--pour faire durer le plaisir.
-
-Tu connais le mobilier: il n'a pas de style. Ce ne sont pas des
-meubles, c'est un décor, c'est un alibi: ce fauteuil est bleu, ce
-fauteuil est bleu et or, cette table est brune et cette chaise
-est verte: je suis pauvre. Tu n'as pas à connaître ces tapis: ils
-coûtent trente-neuf sous et si cette glace est profonde, c'est que
-tu t'y mires.
-
- * * * * *
-
-Mais une chose énorme te tire les yeux, te tire la face, t'attire
-toute: le lit, le lit qui n'y était pas lorsque tu vins, le lit
-qui est là maintenant, qui est peut-être venu tout seul, qui
-s'allonge, qui s'élargit, qui prend toute la chambre, le lit
-odieusement calme, odieusement patient, le lit passif, le lit
-tyrannique, le lit avide,--fatal.
-
-C'est pourtant un lit très étroit, un lit presque d'hôpital, le
-lit qu'il faut à deux vieillards pour mourir côte à côte. La
-couverture est légère, légère pour la saison.
-
-Ne regarde pas le lit de cette façon. Ça n'a pas d'importance. Il
-est gentil.
-
-Non. Il te prend. Je n'ai plus rien à dire.
-
-Je n'ose rien dire, ce lit m'effraie.
-
-Et puisque c'est lui qui commande ici...
-
-Chérie, chérie, tu as posé ton chapeau, tu as ôté ta voilette, tu
-as couché des épingles qui piquaient ta voilette, qui piquaient
-ton chapeau, qui entraient en tes cheveux et qui en sortaient.
-
-Tu avais du blanc sur le bleu de ton corsage, un petit col blanc
-très modeste auquel tu donnais de la fierté, la distinction
-d'une guimpe vierge, nonne et princesse, un petit col blanc
-d'Anglaise moderne auquel tu donnais l'archaïsme d'une collerette
-florentine et d'un col génois aussi, un petit col très blanc que
-tu historiais de l'argent brodé de je ne sais quelles broderies
-d'ambiance et de l'or serpentin de ta nuque, chérie.
-
-Tu n'as plus ton petit col blanc, tu n'as plus ton col bleu et
-des agrafes sautent, claquent, ton corsage a l'air de bondir, de
-voleter autour de toi, de s'en aller sans le vouloir, arraché de
-ton corps où il s'attache jalousement.
-
-Tu te dévêtiras--puisque tu te dévêts--parmi des baisers et des
-baisers désolés.
-
-Je les embrasse, tes pauvres vêtements qui s'en vont, ton corsage
-qui se désole de te quitter comme je me désolerai tout à l'heure,
-ton col qui a scellé ton cou pour mon cou, pour ma bouche et pour
-ma gorge, ton jupon, tes jupons aussi qui te voilèrent pour ma
-pudeur--et ta chemise dont je ne dirai rien car j'en voudrais
-trop dire.
-
-Chérie, chérie, pourquoi te déshabilles-tu?
-
-Je ne te le demanderai pas parce que tu me répondrais: «Tu dois le
-savoir.»
-
-Tu aurais tort: c'est toi qui ne sais pas.
-
-Quand je t'ai aimée, tu faisais avec tes vêtements un tout
-harmonieux et harmonique.
-
-Tu avais une robe et tu avais besoin d'une robe. Car la femme
-n'est pas une statue, la femme n'est pas une académie.
-
-Je t'ai aimée comme on aime une reine lointaine, je t'ai prêté
-l'escorte des siècles, les escadrons de toutes les épopées et les
-couronnes fermées qui sommeillent dans des cimetières de bruyères.
-
-Je t'ai aimée comme une fée, une fée qui a une robe de lune, une
-robe de soleil, une robe d'or, une robe d'argent et une robe
-couleur du temps, je t'ai aimée comme Ophélie qui a une robe
-blanche, comme Desdémone qui a une robe noire, comme Portia qui
-a une robe de feu, je t'ai aimée comme sainte Blandine qui a une
-robe de sang et comme Iphigénie qui a une robe de larmes: tu as
-passé, tu es restée toute vêtue et en robe à longue traîne en mes
-méditations, tu as été la grande dame, la dame de mes pensées et
-voici que, pour le sacrifice, tu renonces à tes bandelettes de
-victime, que tu renonces à tes voiles, à tes parures.
-
-Je n'aurai pas le courage de t'arrêter: tu ne comprendrais pas.
-
-Je n'ai pas le courage de te remettre ton chapeau, de me rendre ma
-chimère.
-
-D'ailleurs quand ai-je vécu conformément à mon rêve? Quand ai-je
-eu ce que je voulais, tout ce que je voulais?
-
- * * * * *
-
-Et ça me va bien de me plaindre: on me donne plus que je ne
-voulais!
-
-C'est peut-être ça.
-
-Et puis il n'y a pas que moi dans l'aventure, dans l'idylle, dans
-le conte.
-
-Nous sommes deux.
-
-Tu m'aimes, chérie, après tout, avant tout. Tu as des subtilités,
-toi aussi et de si absurdes, de si radieuses délicatesses! Tu as
-cherché ce qui pouvait me faire plaisir, la preuve à me donner de
-ta foi, de ta bonne foi.
-
-Et tu as trouvé.
-
-Tu t'es trouvée.
-
-Tu te donnes. C'est ce que tu as de meilleur en toi: c'est tout
-toi.
-
-Je plaisante encore avec moi, pour étouffer mes sanglots intimes
-et mon attendrissement.
-
-C'est que je t'aime plus que jamais, c'est que je t'admire d'être
-si simple, d'être si humble. Pour que tu ne t'aperçoives pas de
-mon émoi, je me dépouille moi aussi de ma livrée de philosophe, de
-ma livrée de pessimiste: je serai nu avant toi, chérie.
-
-Tiens! je suis nu.
-
-Et tu es nue aussi, chérie.
-
-Je te considère du lit où je me suis réfugié pour ne plus te
-rencontrer. Tu ne t'y blottis pas encore. Tu as des cordons à
-ôter, tu as surtout à t'offrir, malgré toi, à mon admiration.
-
-Ah! que je t'admire! Je t'admire de ne plus te reconnaître.
-
-C'est toi, ce corps ferme, altier, c'est toi ces hanches, c'est
-toi, ces jambes nerveuses! C'est un nouvel être qui se penche, les
-jambes libres, ce n'est pas la femme de naguère: les femmes n'ont
-pas de jambes.
-
-Tu as la finesse et la grâce, la vivacité d'un jeune animal, d'un
-faon divin. Tu as de la majesté et de la force et la lumière
-brutale de la lampe t'impose je ne sais quelle brutalité. Viens,
-viens--que je ne te voie plus!
-
-Tu ne viens pas.
-
-La lumière de la lampe tombe sur ta figure. C'est toujours ta
-bouche lente et rose, ton nez long, droit, d'une courbe secrète et
-ce sont tes yeux songeurs et moqueurs, tes yeux de dédain et de
-ciel, qui savent être bruns et pâles et c'est cette énigme de tes
-sourcils sombres sous tes cheveux blonds.
-
-Chérie, chérie, voici que la lumière de la lampe court sur tes
-cheveux et qu'elle les incendie de ses remous changeants.
-
-Elle ne les incendie pas. Rien ne pourrait incendier, rien ne
-pourrait varier ta blondeur étrange, comme poudrée et métallisée,
-ta blondeur bleue et grise, ta blondeur d'aube et de crépuscule.
-Les passants te trouvent châtain mais c'est un mot si vite dit!
-
-Tu es blonde, plus blonde, autrement blonde que le reste du monde:
-oui, je te reconnais maintenant, c'est bien toi, ce sont tes
-cheveux, tes cheveux dont je me suis enveloppé dans mes insomnies,
-la Toison d'or, la toison mauve de toutes mes entreprises contre
-les monstres, le drapeau de mes héroïsmes, la bannière de mon
-royaume!
-
-Apporte-moi tes cheveux, donne-moi ta main: tu es bonne, tu
-m'aimes. Je serai bon et je t'aimerai.
-
-Et je serai toujours très petit garçon avec toi parce que tu te
-donnes à moi aujourd'hui: c'est bien, c'est beau; c'est la plus
-touchante des actions; je ne te ferai jamais de peine.
-
-J'ai une grosse envie de pleurer, de pleurer sur mes désespoirs
-qui m'ont corseté si longtemps d'un corset de fer, de pleurer sur
-mes jeunes ans qui ne t'ont pas connue, de pleurer sur le monde:
-c'est le bonheur, vois-tu, le bonheur auquel je me confie, qui va
-m'emporter à la rive et me noyer en son immensité. Je voudrais tes
-larmes avec les miennes, mais je ne puis te supplier de pleurer:
-je ne pleurerai donc pas. Et je ne puis pleurer.
-
-Une ivresse me prend, une ivresse de brute: mes mains âprement
-saisissent ton corps, ton corps ignoré, mon cœur veut rapidement
-t'apprendre par cœur--et mon âme...
-
-Ah! veux-tu, ne parlons pas de mon âme! Laissons nos âmes où
-elles sont, très loin, pas aussi loin qu'elles le désireraient,
-convulsées, hagardes, terrifiées devant la frénésie de nos corps!
-Ah! ah! nos pauvres âmes ne nous savaient pas les jolies brutes
-que nous sommes. Elles ne nous méprisent pas, non, chérie, elles
-ne nous méprisent pas, elles ne peuvent pas nous mépriser mais
-elles nous trouvent un peu violents, un peu avides, d'un tel
-appétit et nous ruant vers quelles voluptés! Consolez-vous,
-petites âmes, nous vous reviendrons quand nous serons las et nous
-vous demanderons votre petite chanson, votre berceuse et votre
-chant grave aussi, vers les étoiles.
-
-Et vraiment que nos corps s'ébattent! Est-ce qu'ils nous en
-demandent même la permission?
-
-Ah! chérie, ne me demande pas, toi, de te détailler nos courbes et
-les chaos variés où nous nous perdons tous les deux. Les sursauts,
-les râles, les petits cris, les petits soupirs, les baisers qui
-montent et qui descendent, les morsures... Soyons des brutes, des
-brutes. Ah! chérie, je ne puis même pas te demander pardon de te
-mordre: je te mords très naturellement et j'ai un rugissement
-de lion timide, un rugissement qui s'étrangle et qui dure, le
-ricanement d'une bête sur sa proie et je te pétris pour te faire
-plus mienne et je m'irrite sur ta chair, ta chair qui fait grincer
-ma bouche, qui soufflette ma chair de sa fuyance, de son retour,
-d'un mouvement incessant de recul, d'approche, de son électricité,
-de sa lenteur, de son abandon et de sa révolte.
-
-Les mots m'ont laissé là et toi aussi.
-
-Une seule phrase nous tient et nous balance en son infini «je
-t'aime... je t'aime...» et cette phrase n'a plus rien d'humain,
-onomatopée, c'est un cri de bête «je t'aime... je t'aime...»
-
-Ta main erre sur ma joue comme la main d'une petite sœur sur la
-joue d'un petit frère, plus petit, et je m'enivre à blesser ma
-paupière de la ténuité aiguë et soyeuse de tes cils.
-
-Aime-moi, aime-moi, petite sœur... suis-je bête, que fais-tu
-alors? Aime-moi, petite sœur, aime-moi tout de même.
-
-Que tu m'aimes en ce moment, ce n'est pas une raison de ne plus
-m'aimer.
-
-Quelle délicieuse sensation, cette peur de te perdre tandis que je
-te possède!
-
-Et tout est délicieux: ma main se joue, s'égare en tes cheveux,
-en leur lourde fraîcheur; elle les agite comme un fragile hochet
-et s'en lie pour toujours, elle en couvre ton front, ta joue, tes
-épaules, t'en fait mille voiles, mille cadres à tes yeux.
-
-Tu veux parler?
-
-C'est pour me forcer à boucher ta bouche de ma bouche.
-
-Je ne parle pas. Fais comme moi. «Je t'aime... je t'aime...» Et à
-nous deux nous faisons, n'est-ce pas? un bon petit néant. Un petit
-néant grand comme l'univers et plus grand puisque c'est tout
-l'amour de l'univers.
-
-La lampe a disparu, le lit s'est dérobé: nous sommes en une poudre
-d'étoile, en une molle buée de ciel, nous sombrons en un gouffre
-de beauté.
-
-Nous allons parler maintenant; de notre cher néant, des mots et
-des paroles, des vers vont monter, à peine, d'abord, comme une
-apparition de sainte, puis vont se précipiter comme un torrent
-lumineux: nous allons dire ce qu'on appelle des riens et nous
-allons nous passer notre âme, en fraude, dans des mots vides.
-
-Et nous allons dormir peut-être, la main dans la main, comme des
-écoliers de l'école de Silence, comme des anges qui, au retour de
-l'exil, se rappellent peu à peu comment on doit dormir pour faire
-plaisir au bon Dieu.
-
-Les rêves sublimes sont là, tout près; les jolis rêves se
-préparent, sur le bout du pied, les yeux grands ouverts à mesure
-que nos yeux se ferment, les rêves immenses se déploient sans
-bruit pour nous surprendre, ils vont envahir notre horizon et
-danser--sur nous, autour de nous,--la sarabande des espoirs, la
-ronde des ambitions satisfaites, le galop de la grandeur et de la
-puissance.
-
-Fermons les yeux, chérie, fermons les yeux sur les si récents,
-sur les impérissables souvenirs qui, de nos corps, se distillent
-en nos cœurs et qui, comme une source de joie, emplissent
-jusqu'au bord la coupe de nos âmes, car nos âmes sont revenues,
-oui, Madame, et s'étirent et se remettent à vibrer--pas très
-fort--comme une belle fanfare, comme une gentille harpe. Ah! les
-mutines! Tu ne sais pas ce qu'elles font? Elles se content et
-content nos étreintes, en font une cantate, les traduisent en
-langage céleste, en font de l'idéal, tel quel, et c'est céleste,
-c'est admirable, c'est divin. Et puis si ça vous amuse...
-
-Bonsoir, nous allons dormir.
-
- * * * * *
-
-Eh quoi? qui se dresse à mes côtés? qui s'effare?
-
-C'est toi, toi, chérie? Tu ne t'endors pas. Tu parles?
-
-Une grande phrase. «Chéri, il faut que je parte. Quelle heure
-est-il?»
-
-Partir!
-
-Partir?
-
-Pourquoi?
-
-Ah! mon Dieu, je me rappelle.
-
-Je ne veux pas me rappeler. C'est trop long. Je sens seulement que
-je vais pleurer.
-
-Je ne sais pas l'heure qu'il est, chérie. J'avais une montre, il y
-a longtemps, quand j'étais tout petit. Elle s'est fatiguée, elle
-s'est cassée--de n'être jamais à l'heure du collège. Je n'ai plus
-eu de montre depuis. J'ai attendu les heures et j'ai toujours eu
-le dernier mot avec elles parce qu'elles avaient moins de patience
-et moins d'impatience que moi. Elles se vengent. Je te dirai
-l'heure cependant.
-
-Il y a autour de cette chambre des gens qui vendent du pain, du
-vin et qui ont des horloges--par coquetterie.
-
-Je vais m'habiller et sortir vers l'heure, vers l'heure
-malfaisante qui te chasse et qui m'isole.
-
-Je ne suis plus nu, je ne suis plus l'être qui t'a aimée.
-
-Je suis le monsieur qui passe, qui passe devant les horloges, pour
-souffrir.
-
-Je suis dans la rue.
-
-Je cherche. Je ne sais plus ce que je cherche. Je suis seul. J'ai
-aimé la solitude, j'ai aimé les longues courses au hasard, les
-promenades à l'aventure, la quête du néant.
-
-Mais aujourd'hui il me semble qu'on m'a coupé des bras et des
-jambes, les jambes et les bras qui m'enserraient tout à l'heure,
-qu'on m'a coupé les cheveux, les cheveux où je me suis perdu,
-qu'on m'a arraché la bouche, les yeux et le cœur.
-
-Je me sens nu sous mes vêtements, je me sens impudique et ridicule
-sous ma loque de passant.
-
-Je rentre, je me précipite, je me meurtris aux bras adorés, aux
-lèvres que j'ai meurtries, aux cheveux que j'ai échevelés: je
-presse, j'étreins, je tâche à me faire petit au creux de tes seins
-et de ton amour, à m'ensevelir en toi, je m'enfonce en toi, en ton
-cher corps et je pleure, je pleure...
-
-Tu t'effares: «Qu'as-tu? il est si tard?»
-
-Non, il n'est pas si tard, chérie.
-
-Il est tôt, il est étrangement tôt. C'est l'aube et l'aube
-hésitante de ma vie, c'est la minute où je nais amant.
-
-Tu as commencé à t'habiller en attendant.
-
-Ah! reste nue puisque tu as voulu être nue!
-
-Mais tu as ton idée. «Tu ne me dis pas l'heure.»
-
-Je ne sais pas, chérie. J'ai voulu te défendre contre l'heure,
-j'ai voulu être défendu par toi contre l'heure. Le rempart jumeau,
-le double rempart de nos corps contre l'heure, l'heure mesquine
-qui amène en sourdine la fatigue, la vieillesse et la mort...
-
-Tu t'entêtes.
-
-«Quel enfant! Mais mon petit, il faut cependant que je sache
-l'heure.»
-
-Il faut aussi que nous soyons heureux.
-
-Mais l'heure, ton heure, je veux te la jeter. Tu t'en couvriras
-les épaules comme d'un manteau de misère, tu égrèneras toutes
-ses secondes comme une pluie de cendres sur la cendre de tes
-cheveux; mais c'est rageusement que je retourne la prendre, d'une
-traite, entre deux baisers et ton baiser encore tiède sur moi,
-m'enveloppant tout entier contre l'air froid de la rue... «Oui, il
-est temps que je parte. Il est grand temps.»
-
-Le temps! le temps! c'est comme une profanation, c'est comme
-un vieillard qui se glisse entre notre amour et qui te tire,
-hypocrite, par les cheveux, par les épaules...
-
-Tu es levée.
-
-Tu termines ta toilette, ta toilette de fuite. Amoureuse qui va
-rentrer dans le siècle, tu t'enroules dans tes parures de femme:
-on ne se doutera pas dans la rue que tu es un sanctuaire de
-tendresse, un autel de passion, un chemin de foi et d'ardeur.
-
-Mais tu as froid: ah! chérie! il n'y a pas de feu ici: c'est ma
-faute. J'aurais dû penser au froid, je n'ai pensé qu'à toi.
-
-Je suis un amant novice, je n'ai aimé personne avant toi et
-tu es ma première femme. N'insistons pas: c'est ridicule. Je
-connais pour avoir lu de mauvais contes, pour avoir vu de mauvais
-dessins, les rencontres brèves et leurs accessoires. Il n'y a pas
-d'accessoires ici.
-
-Tu grelottes un peu: c'est de n'avoir plus autour de ton cou le
-hausse-col brûlant de mes bras.
-
-Je te rends mes bras, je te rends mon cœur «... comme il bat!...»
-
-Ah! tu t'aperçois de ma fureur? tu vois que j'ai mal!
-
-J'ai une émotion un peu brutale: elle me tue, elle me défonce la
-poitrine! j'ai un cœur mal élevé qui se heurte, qui se brise,
-qui bondit de joie et de tristesse et j'ai un sourire aussi qui
-est un peu naïf, un peu brouillé, trop tendre, trop triste, trop
-reconnaissant--et qui demande trop de choses...
-
-Tu es pressée, tu as hâte de t'ensevelir en ton foyer, en ton
-foyer glacé où il fait moins froid qu'en cette chambre froide.
-
-Tu prononcerais volontiers des paroles pour caractériser notre
-délice, pour en dire toute la saveur, toute la férocité, pour
-souhaiter en notre union la bienvenue à la volupté et pour
-m'avouer encore que tu m'aimes, que tu es mienne, mais ta voix
-tremblerait un peu en cet endroit où il n'y a pas de feu--et tu
-n'as pas le temps.
-
-Va-t'en donc, douce victime, va-t'en pour me revenir.
-
-«... demain?»
-
-Ah! que je t'ai implorée parfaitement! Et comme je suis sincère!
-Jamais je ne retrouverai l'accent, le ton dont j'ai nuancé, dont
-j'ai chargé, dont j'ai précisé, dont j'ai élargi, dont j'ai empli
-d'immensité, de fatalité et de tendresse, cette date, ces deux
-fades syllabes.
-
-«Je tâcherai. Oui, je crois. Sois sage.»
-
-Un baiser qui fuit lui aussi--et c'est ta fuite.
-
-Je ne te suis pas. Je ne veux pas te voir partir. J'entends ma
-clef qui tourne, ma porte qui se referme.
-
-C'est tout.
-
-Il n'y a plus que moi chez moi. Il n'y a plus que la lassitude et
-la tristesse.
-
-Les ailes ont troué ma porte et s'en sont allées.
-
-
-
-
-II
-
-PETIT PANTHÉISME SENTIMENTAL
-
-
-La chambre vide, la chambre veuve s'emplit de silence jusqu'aux
-murs, d'un silence énorme, électrique, hostile, d'un lourd silence
-de reproche: la lumière de la lampe qui se jeta sur les épaules et
-sur les seins de celle qui n'est plus ici, qui se baigna à l'ambre
-pâle de ses hanches, la lumière de la lampe qui, en un tourbillon,
-s'épandit et s'abandonna, qui dansa, frénétique, qui jaillit et
-qui fusa comme une rosée, qui garrotta de clarté notre étreinte et
-qui l'enlaça d'un collier de perles et de flammes, la lumière de
-la lampe est devenue frêle et frileuse, malheureuse aussi; elle se
-plaint vers la lune invisible et semble ne plus vouloir briller et
-agoniser que pour la lune.
-
-Les fauteuils s'accroupissent comme des Arabes en deuil et c'est
-comme un affaissement de tout en cette chambre, de toutes les
-choses sans âme: leur âme, l'âme de cette chambre s'est enfuie.
-
-Oui, ç'a été une fuite et l'âme est partie trop vite.
-
-Mais ce n'est pas ma faute.
-
-Et vraiment, chambre infortunée, tu t'étais trop vite, toi-même,
-habituée à cette âme blonde.
-
-Tu n'as pas toujours eu une âme: tu es une chambre médiocre et
-si la pauvreté l'habita, comme c'est trop vraisemblable, ce fut
-humblement.
-
-Je t'ai louée parce qu'un marchand de vin n'avait pas voulu de toi.
-
-Ton silence, chambre, devient plus agressif.
-
-Je comprends. Le marchand de vins ne t'a pas louée parce que tu
-étais prédestinée à moi, à nous et parce que les aventures les
-plus fatales doivent, par le temps qui court, avoir un prétexte,
-un alibi naturel, un alibi de banalité.
-
-Eh! chambre, tu es triste,--comme moi, tu es pauvre, comme moi, tu
-es vide--comme moi.
-
-Et nous ne pouvons nous consoler puisque nous sommes faits pour
-être tristes ensemble et pour nous réjouir ensemble--moins souvent.
-
-Tu as été sanctuaire: tu as connu la gloire, les fêtes absolues,
-l'intimité qui comporte, qui apporte avec soi l'immensité, tu as
-été l'univers et tu as été l'au-delà: c'est fini pour aujourd'hui,
-morne chambre.
-
-Et tu ne resteras vêtue que de tes souvenirs et de ton silence.
-
-Je ne puis te consoler puisque je ne puis être consolé et je
-trouve comme toi que cette créature hautaine, que cette créature
-de délice, que cette créature de douceur s'en fut trop tôt, trop
-rapidement, trop brutalement, que la rue et le monde la tirèrent
-d'ici, comme on tue.
-
-Et je vais m'en aller, moi qui te parle. Je serai dans mon tort,
-parce que les chambres doivent être habitées, mais je te demande
-pardon, tout de suite. Et je ne vais pas m'en aller tout de suite:
-j'ai honte. En te délaissant, je délaisse le décor de mon bonheur
-et mon bonheur et tu vas être si vide, si froide!
-
-Ah! que l'intensité de nos moments, que la tendre férocité de
-notre séjour, que l'impatience passionnée de nos rencontres se
-disperse, s'étende sur ton vide et sur ta médiocrité, petite
-chambre!
-
-Tu as abrité des malheurs: tu leur as accordé le leurre du toit,
-le leurre de la sécurité, le droit de dormir et le droit d'avoir
-de la pudeur, tu leur as été indulgente en cachant leurs soucis
-et tu leur as été pénible en leur coûtant leur argent et, parfois,
-l'argent qu'ils n'avaient pas: tu n'es pas mon gîte à moi et tu
-n'es pas son gîte à elle: tu n'es même pas le gîte de notre amour,
-puisque notre amour emplit le monde et que, dans tous les palais
-et sur toutes les montagnes, il se déchire en petites prières et
-en jolis murmures, que les oiselles le passent au bec de leurs
-petits et que les chênes et les fantômes le chantent en leurs
-frissons, tu es le gîte de notre étreinte.
-
-Nous ne nous embrassons que chez toi, qu'en toi: sois fière,
-petite chambre.
-
-Tu boudes encore et la lumière de la lampe s'écarte de moi: je
-vais t'endormir avant de partir.
-
-Je vais te bercer, chambre si pauvre, comme on berce une princesse
-de soie et d'or, je vais te bercer d'un conte tout neuf, caressant
-comme les plus vieux contes et vrai comme une caresse: c'est le
-conte de notre amour.
-
-Mais tu es une vieille chambre pauvre: tu ne sortis jamais de chez
-toi: comment te dire les sites qui nous enchantèrent, qui nous
-attendrirent, qui nous fiancèrent?
-
-Tu ne sais pas ce que c'est que la mer--et la mer est dans notre
-amour, tu ne sais pas ce que c'est que le soleil--et le soleil
-luit en notre amour, tu ne sais pas ce que c'est que la lune et
-la lune argente, attiédit, enfièvre notre amour et les routes s'y
-suivent et s'y croisent, les arbres se penchent vers lui: tu ne
-sais pas ce qu'est un arbre.
-
-Suis-je bête! Tu as été un arbre et des arbres, tu as été des
-pierres, tu as été, chambre glacée, du soleil, de la lune, de la
-nature et de la mer: c'est par mer que, de très loin, les arbres
-raidis s'en viennent chercher des haches françaises: pardonne-moi:
-tu connais mieux la mer et le soleil que moi.
-
- * * * * *
-
-Donc j'allai un jour dans une ville où vont les gens riches. Les
-gens riches! Tu en as peut-être aperçu un ou deux qui venaient
-perdre sur ta cheminée, non sans le faire remarquer, une, deux ou
-trois pièces de monnaie--ou qui réclamaient d'autres pièces de
-monnaie, de très haut, du haut de leur chapeau haut de forme. Et
-des commissaires de police, des huissiers sont peut-être venus
-ici, qui sont des gens riches.
-
-Des temps se relaient deux fois l'an où les gens riches veulent se
-mettre en contact avec le peuple et les choses. C'est le moment
-qu'ils choisissent pour s'avouer qu'ils ont besoin d'air, de
-vigueur, de fraîcheur et de chaleur et où ils partent en chercher
-où il y en a--sur le Baedecker.
-
-Ils ont à traverser des villes de province qui se ressemblent--car
-rien ne se ressemble comme les villes de province, mais ils les
-traversent vite, les brûlent, passent à côté, parce qu'ils sont
-dans des chemins de fer très rapides, qui leur cachent les choses
-monotones, la souffrance et la misère, qui ont hâte de les jeter
-dans de la beauté, comme ils jettent les pauvres gens dans les
-faubourgs gris et noirs, dans les chambres aussi sombres que toi,
-petite chambre, et dans ces endroits de repos que sont les prisons
-et les cimetières.
-
-Dès que les gens riches ont été jetés dans la beauté, sans
-brusquerie, avec leurs bagages et leurs domestiques, ils crient
-ou ne crient pas que c'est très cher, qu'on leur fait payer la
-chaleur et la fraîcheur et que l'existence est hors de prix.
-
-Ils happent la beauté goulûment sans y prendre garde--et
-n'admirent que pour admirer leur richesse et pour s'admirer.
-
- * * * * *
-
-Mais vraiment, c'est beau.
-
-Lorsque le chemin de fer mène à cette ville, il se promène
-entre la mer et les montagnes et, par gentillesse, semble aller
-lentement, lentement--et il va si vite!--pour qu'on puisse se
-laisser charmer par le paysage.
-
-Et le paysage, la mer, les montagnes entrent dans les wagons, le
-ciel aussi--et quel ciel! les palmiers glissent le long des wagons
-et c'est un cortège naturel et extravagant: la mer qui est là, qui
-est partout, qui court après vous, qui vous cerne, qui vous lèche,
-s'obstine en sa complaisance, l'enchevêtrement harmonieux des
-palmiers, des oliviers, des arbres de joie et des fleurs touffues,
-des fleurs bleues, rouges, mauves, jaunes et vertes, les orangers
-qui se dressent et qui se penchent, les fleurs qui mangent les
-maisons, les pins-parasols qui se déploient, les fleurs encore,
-les fleurs toujours, roses et noires, jaunes et grises, les
-fleurs métalliques, les fleurs couleur de pierre et couleur
-d'enfer, les fleurs qui se tendent, qui s'offrent, qui repoussent
-sous le regard, les fleurs tyranniques, les arbres débonnaires,
-les maisons qui s'abritent des arbres et des fleurs et qui
-n'offensent ni les fleurs ni les arbres, les brèves montagnes qui
-se dentèlent devant d'autres montagnes plus hautes,--des montagnes
-de fond,--les golfes qui se dessinent et qui disparaissent pour
-reparaître, le ciel qui se tisse de même splendeur, toute cette
-orgie de grandeur, de nature, de facilité et de simplicité, vous
-poursuit, se presse autour de vous comme un chœur aimant, tout est
-sans bruyance, sans déclamation, tout chante en sourdine, tout est
-sans arrogance, tout semble vouloir faire plaisir, sans plus, et
-être comme le couloir sans limite, la route fleurie du paradis.
-
-Et la ville s'enferme de montagnes, de murailles, la ville, en son
-caprice, monte, descend, se déchire, s'étage, s'enfonce en des
-précipices pour s'envoler en une flore de sommets: on l'appelle
-Monte-Carlo.
-
-Les fleurs y jaillissent, énormes, s'y développent, s'y
-épanouissent, y éclatent de sève, de chaleur, de fraîcheur, les
-arbres s'y efforcent vers le ciel et c'est comme une musique
-intime, secrète des plantes et de la ville.
-
-Les arbres et les fleurs qui vous ont suivi jusque-là en chemin
-de fer s'arrêtent avec vous, entrent les uns dans les autres, se
-gonflent d'une vie intense, profonde, massive et comme obscure, et
-la mer qui a coulé jusque-là s'arrête aussi et gonfle la mer, en
-fait une masse électrique, qui s'étouffe de sa beauté.
-
-Les gens riches, petite chambre, ont de l'estime pour cette
-ville--parce qu'elle se coiffe d'une salle de jeu.
-
-C'est en cette ville que la nature, la splendeur et la douceur de
-la nature, se sont réfugiées; c'est en cette ville que le soleil
-s'essaie, l'hiver, qu'il languit, qu'il se reprend à sourire,
-qu'il baigne sa mélancolie, c'est sur cette ville que toutes les
-fleurs se penchent, qu'elles s'amoncèlent en des bouquets tout
-faits, en des forêts d'azur, de ténèbre, de rose et d'or; le ciel
-y est uni comme une prière, la mer, ah! la mer, je ne pourrais
-te la décrire, tant elle est majestueuse, lourde de tendresse
-et de ferveur, lente, attirante, absorbante, à la fois câline
-et dédaigneuse, tant elle est la mer des contes de fées qu'on
-se rappelle la nuit et des Mille et une Nuits qu'on scande le
-soir, tant elle est la mer d'Orient, la mer des nostalgies; elle
-est belle à ne pas oser la couper d'une rame ou d'un éperon de
-vaisseau, eh bien! les gens riches ont de l'estime pour cette
-ville parce que, au-dessus de la mer, en bordure des fleurs,
-défiant le ciel de deux mâts de cocagne, une salle de jeu s'étend,
-se vautre,--qui leur coûte cher.
-
-J'entrai dans cette salle de jeu.
-
-Rien n'est plaisant comme de jeter--volontairement--quelque
-argent aux gens riches comme à des fauves.
-
-Des tables sont là, creusées d'un trou où une bille roule,
-guettant un trou plus petit--et où l'on peut sans danger oublier
-des pièces de monnaie.
-
-Des êtres sont assis, sont tapis le long de la table--et des
-êtres sont debout derrière, et, au milieu de la salle, des êtres
-s'attardent à défaillir et à rester hagards, n'ayant plus de quoi
-s'asseoir, n'ayant plus de quoi se tenir debout, n'ayant plus de
-quoi regarder.
-
-Et malheur à l'argent qui tombe sur ces tables! Ce n'est pas en un
-plomb vil qu'il se transforme, c'est en de petits pains à cacheter
-blonds ou gris, en petits pains à cacheter qui ne cachètent rien
-et qui s'engluent et qui s'enfuient. Les êtres qui cernent cet
-argent ont des têtes où il se reflète, en son horreur soudaine,
-têtes plombées, têtes bossuées comme les pièces qui ont beaucoup
-roulé; têtes de cauchemars comme les écus qui ont longtemps dormi;
-têtes vieillies tout à coup de toute la vieillesse de ces pièces,
-de ces écus qui les quittent, qu'ils chassent; têtes creusées,
-sinistres, punies de tous les crimes, de toutes les douleurs des
-rois dont les effigies s'impriment, se figent et s'effacent parmi
-le disque gris ou blond.
-
-Les femmes déposent leur beauté et leur élégance au vestiaire,
-avec leur ombrelle--et se couvrent d'un uniforme tacite de gêne et
-de cupidité; c'est une poussière d'or et d'argent qui les embue et
-ce sont des rides qui viennent.
-
-Les hommes se ressemblent tous, vieillis, jaunes et verts.
-
-Je perdis bien évidemment à ce jeu de perte et de perdition et je
-ne m'obstinai pas en cette prison de cendre et de plomb.
-
-Je me précipitai dans le soleil, dans les fleurs, dans les arbres
-et dans la mer.
-
- * * * * *
-
-C'était le temps où le printemps tremble sur les côtes, où les
-arbres se trouent des murmures hésitants, des murmures impétueux
-de la vie, c'était le temps où le crépuscule s'alanguit et
-repousse le soir dans la mer, où le jour veut avoir le temps de
-mourir et de s'étendre paresseusement sur les flots.
-
-Le soleil s'évanouissait dans de l'azur, c'était le moment de
-l'azur, où l'azur veut tout conquérir, veut tout avoir, veut être
-tout, où il couvre, où il masque tout, jusqu'à la médiocrité,
-jusqu'au néant, où il s'épand, en coulées larges et sûres, presque
-par blocs, sur les arbres, sur les fleurs et c'est un azur profond
-et massif, un azur plein, vivace, torrentiel et calme.
-
-Je ne m'assis pas au bord de la mer: c'est une mer devant laquelle
-on ne doit pas s'asseoir, c'est une mer qui veut qu'on la respecte.
-
-L'azur léger qui, en un balancement léger, s'en venait mourir au
-ras de la terre, à la pointe du roc, s'épaississait tout de suite
-d'un azur plus lourd, d'un azur de puissance, presque indigo; du
-mauve se gonflait des violets les plus sombres, les plus veloutés,
-lumineux d'une lumière intime et lointaine.
-
-Pas un bruit, pas un souffle pour troubler l'atmosphère de
-prédestination, le silence de gestation, le crépuscule d'apothéose.
-
-Et j'entendis un souffle, moins qu'un souffle, un rythme secret.
-
-Je regardai.
-
- * * * * *
-
-Sur les larges et plats degrés qui descendent insensiblement à la
-mer, une forme glissait, sans couper le ciel, sans violer l'azur,
-une forme qui se mariait à l'azur du ciel, à l'azur de l'heure,
-une forme rythmique, en son rythme secret, mélodieuse comme le
-silence et lente comme le crépuscule. Et, devant cette mer où l'on
-ne voit jamais personne, devant cette mer jalouse de sa beauté,
-égoïste en sa splendeur, devant cette mer qui ne chante que pour
-soi, qui n'est coquette que pour soi, devant cette mer qui semble
-grosse d'un dieu inconnu, devant cette mer d'indifférence et de
-pudeur, devant cette mer de mystère, je crus voir s'avancer je
-ne sais quelle ondine, je ne sais quelle nymphe de pudeur et de
-mystère, je crus à une apparition, je crus que je troublais une
-cérémonie, que je troublais un rite.
-
-L'ondine qui descendait était la grâce et la jeunesse et, en ce
-soleil couchant, en cet azur tyrannique, en ce midi autocratique,
-elle apportait comme un reflet, comme un rayon de lune--et de lune
-allemande, comme un reflet des lacs d'Écosse, comme un reflet des
-ciels de l'Écosse aux ciels gris-perle.
-
-Il y a des nuances dans le silence: j'étais si ému que je voulus
-me taire davantage, d'un silence plus anxieux et plus respectueux.
-
-Et des paroles glissèrent à moi, de l'ondine glissante. Oh! des
-paroles qui n'outragèrent pas le paysage, qui n'humilièrent rien
-en la nature, des paroles de paix en la paix universelle, des
-paroles profondes en la profondeur du mystère.
-
---C'est vous? demanda la nymphe. Quel beau soir!
-
-Je la connaissais! J'eus devant la mer; le scrupule de ne pas trop
-me la rappeler, de ne pas l'interroger sur sa santé et sur des
-choses autour d'elle.
-
-Elle me paraissait nouvelle, fille de cette ville et de cette mer:
-je ne l'avais pas remarquée jusque-là; je l'avais rencontrée et
-saluée sans la remarquer.
-
-Et j'avais envie de pleurer à ses pieds.
-
-Jamais je ne fus plus faible, jamais je ne me sentis plus près des
-choses, plus près de m'évanouir dans les choses.
-
-La nature qui ne me frappe jamais parce que je la sens en moi, que
-je n'admire jamais, parce que je l'admire trop, que je ne puis
-exprimer de mots parce que je la sens de tout moi, de mon cœur,
-de mes yeux, de mon âme, de la volupté et de la souffrance de
-tout mon corps et de mon âme élargie, aiguë, immense, les arbres,
-les fleurs, les rochers, le ciel et la mer même, tout se cabrait,
-se convulsait en moi, tout se déchirait, tout se lamentait, tout
-s'exaltait en moi, d'un spasme.
-
---Oui, dis-je, c'est un beau soir.
-
-De quel ton avais-je parlé? J'avais parlé la langue de l'amour,
-car elle me considéra étrangement.
-
---Je ne vous ai jamais entendu parler ainsi. Vous avez mal?
-
-Je ne la regardai pas. Elle était là qui errait sur la mer, qui
-emplissait l'immensité et je la fixais tout près, là-bas, et
-ailleurs dans le vague et dans le vide.
-
---Oui, répondis-je, j'ai mal. Mais ce n'est rien!
-
-Non, petite fille, ce n'est rien, c'est tout,--et c'est plus
-et c'est pis et c'est mieux. Ma vie,--mais qu'est-ce que ma
-vie?--vient de s'échouer au bord de cette mer, au bord de ce
-rocher. Mais non! ce n'est pas un naufrage:
-
-C'est un appareillage sur cette mer sans barques, sur cette mer
-fraternelle, orgueilleuse comme nos deux âmes.
-
-Et nos deux âmes et nos deux songes s'en vont sur cette mer,
-en une étreinte. Tu ne le sais pas: je ne te le dirai pas. Les
-fiançailles doivent être secrètes et rien n'est discret comme la
-mer, rien n'est discret comme la beauté.
-
-Tu me dis, petite fille:
-
-«La mer est magnifique de sévérité. Ne voyez-vous pas qu'elle se
-glace en pensant aux joueurs de là-haut. Pauvres gens!»
-
-La mer ne se glace pas, petite: elle se fait plus lente pour mieux
-permettre à notre songe, à notre âme de s'enlacer sur elle.
-
-Mais je ne voulus pas rompre le charme.
-
-Je dis:
-
-«La mer a autre chose à faire ou à ne pas faire. Elle ne sait
-pas ce que sont les joueurs. Le seul jeu qu'elle admette, c'est
-celui de la fatalité et de l'éternité. Elle ne pense pas, étant
-indolente et ne se prête pas à des pensées: elle est indulgente
-seulement aux rêves parce que les rêves voguent au-dessus d'elle,
-en ne la caressant qu'à peine, elle est indulgente aux désirs qui
-meurent sur elle et à l'amour qui a des ailes.»
-
-Je parlais bas, en cette chapelle d'immensité.
-
-La nymphe dit tout bas, elle aussi:
-
---Ah! l'amour!...
-
-Ce mot-là vibra, frémit, résonna longtemps sur la mer. Il ne se
-dispersa, ne s'éteignit que peu à peu--et la mer en fut plus bleue
-et le silence s'en fit plus fervent.
-
-L'ondine continua:
-
---Comme la mer est compacte et quel fluide elle épand! C'est
-une mer qui jette des sorts. Elle les jette sans fatigue: elle
-les laisse se lever d'elle et se poser comme des papillons, des
-papillons bleus, d'un bleu profond, tout près d'elle, tout de
-suite.
-
---Croyez-vous, râlai-je, croyez-vous qu'elle a jeté un sort sur
-nous?
-
-Elle ne comprenait pas.
-
---Sur vous ou sur moi?
-
---Sur vous, sur moi, sur nous deux ensemble--ensemble.
-
-Elle ne se révolta pas, demeura muette et interrogea la mer.
-
-La mer la protégeait et l'empêchait de mentir, d'essayer de se
-tromper.
-
-Des minutes, des minutes nous fûmes l'un auprès de l'autre, sans
-nous voir, les yeux s'enfonçant dans l'infini.
-
-Le soir tomba sur nous comme une grotte amoureuse.
-
-Un azur énorme enveloppait la ville et la mer, un étui d'azur
-descendait sur la montagne, derrière la mer, qui s'estompait comme
-un paysage du Vinci.
-
-Et c'était vraiment un azur d'éternité.
-
-Nous demandâmes de l'éternité à la mer, nous demandâmes de
-l'éternité au crépuscule et au silence et, toujours sans parler,
-nous revînmes vers la ville par les degrés larges et plats.
-
-Et, parmi cet azur, tu me dis:
-
---Au revoir.
-
-dans du vert, le vert d'une plante qui se dressait et se penchait.
-
-Personne n'est plus maladroit que moi pour porter à ses lèvres
-une main de femme, et jamais je ne fus plus maladroit. J'eus
-la gaucherie du petit enfant, l'effroi du lâche, l'ardeur du
-fanatique, toutes les timidités, toutes les impatiences, toutes
-les gloutonneries.
-
- * * * * *
-
-Tu ne me fis pas de reproches, tu n'eus pas de sourire, tu ne me
-fis pas remarquer que j'avais la fièvre.
-
-Tu n'osas même pas répéter ton «Au revoir» et tu t'en fus aussi
-vite que possible, fuyant ton avenir, fuyant ta vie, fuyant ta
-fatalité.
-
-Et tu n'allais pas trop vite, tout de même, parce que tu étais
-dans la ville de lenteur, d'harmonie et de beauté.
-
-Tu allais en Italie.
-
-Je t'y suivis, de loin, d'ici.
-
-Je variai ton voyage, de ma fantaisie, de mon respect, je
-l'enfonçai dans le passé: j'en fis un voyage romantique. Tu
-allas, de par moi, le long des routes qui n'existent plus et
-qui n'existèrent jamais et les eaux de Venise te rendirent des
-gondoles prisonnières, des gondoles en poussière et je te fus
-un guide archaïque parmi la pureté de Bergame et les forêts de
-Vicence. Et nous descendîmes plus avant cependant que, solitaire,
-j'inventais l'Italie en m'hallucinant de toi...
-
- * * * * *
-
-Mais voici que tu dors, petite chambre et que tu dors heureuse:
-j'ai bien su te bercer. Je vais te laisser, et je suis triste. Je
-te confie mon bonheur.
-
-Je m'en vais. Dors bien, petite chambre.
-
-Et toi, lampe si pâle que j'éteins d'un soupir, dors bien, toi
-aussi. Je ferme la porte tout doucement pour n'éveiller ni la
-chambre ni la lampe.
-
-Et c'est la rue, c'est le siècle, ce sont les gens.
-
- * * * * *
-
-La rue est une rue étroite et déserte, douloureuse et résignée.
-
-Mais elle conduit à des rues où passe du monde. Comme il y a du
-monde, aujourd'hui!
-
-Tout Paris est dans la rue, tout l'univers est dans la rue! il
-n'y avait que nous chez nous; toutes les chambres étaient à nous,
-toutes les intimités, tous les refuges: c'est un jour de fête,
-c'est un soir de fête.
-
-On se repose encore, on se promène encore. Et les gens ne sont pas
-méchants.
-
-Ils ont aujourd'hui des âmes de fête et d'oisiveté: des baisers
-sans rancœurs, sans relent de labeur, sèchent sur leurs joues et
-ils vont, des enfants aux bras, des refrains aux lèvres, user leur
-plaisir au plein air.
-
-Quelle fête célèbre-t-on aujourd'hui?
-
-J'aurais tant voulu que notre fête à nous fût toute à nous, que
-nous fussions seuls à nous réjouir!
-
-Et voici que c'est une fête publique, populaire, vulgaire!
-
-Je me souviens! je me souviens! c'est la Toussaint!
-
-Nous nous sommes aimés pour la première fois, le jour où les
-enfants, les mères et les pères s'en vont chercher leurs morts aux
-cimetières froids! Nous nous sommes aimés le jour où les prières
-réchauffent de ferveur les fantômes lassés; nous nous sommes aimés
-le jour des trépassés et la Mort, d'un sourire, aida notre délice.
-
-Passants, vos mains sont vides, vos yeux sont secs: vous avez
-déposé sur des pierres blanches les lourdes couronnes et vous avez
-pleuré!
-
-Chérie, chérie, avais-tu songé à ce jour?
-
-Nous aurions pu nous posséder depuis si longtemps!
-
-Voici des jours et des jours où un peu de bonne volonté nous
-aurait suffi pour être humainement amants comme nous étions
-amants pour les dieux et pour l'au-delà. Il ne nous manquait que
-l'occasion et l'occasion est si facile!
-
-Nous avons attendu, nous nous sommes attendus et nous sommes trois
-maintenant, chérie: toi, moi et la Mort.
-
-Que Dieu ait pitié de nous!
-
-Mais je blasphème. On n'a jamais à avoir pitié de l'amour.
-
-L'amour est le Dieu d'orgueil, l'amour est la chose d'orgueil.
-
-Nous n'avons pas peur de la mort. En ce sacrifice païen, en ce
-festin, nous avions besoin de divinité et d'éternité: c'est toi
-qui nous l'apportes, Mort, bonne mort: merci d'être venue à nos
-fiançailles.
-
-Et, n'est-ce pas? tu n'as pas dû nous quitter?
-
-Qu'aurais-tu fait de ces femmes qui, au lieu d'aller au Bois et
-au cabaret, s'amusèrent à fouler aux pieds des fleurs de tombes?
-Qu'as-tu à faire dans les cimetières?
-
-Tu passas ton après-midi en cette chambre sombre, en ce tombeau à
-peine frémissant, à peine chantant où nous nous sommes tus, tous
-les deux. Tu étendis sur notre couche, pour nous réchauffer, tes
-deux grandes ailes noires et tu berças nos spasmes des souvenirs
-de tous les amants que tu réunis chez toi, pour toujours, tu
-aiguisas nos spasmes des plaintes d'amour que tu calmas et tu
-magnifias notre spasme de ton immensité.
-
-Et tu avais la Fatalité avec toi qui es ta sœur vieillie et la
-Beauté qui est ton ombre.
-
-Accompagne-moi un peu à travers la foule, Mort: les rues sont trop
-larges pour moi. Je ne suis pas triste: je suis tout désir de
-larmes.
-
-Je n'aurais pas le courage de cueillir une fleur et je respecte
-toute vie, la plus humble, la plus irréelle: je vois partout de la
-vie--et la Vie.
-
-C'est que, Mort, tu es une bonne compagne. Viens, tu verras de
-pauvres gens qui vont à pied et d'autres qui prennent des omnibus.
-Ça t'ennuie? Tu n'aimes pas voir les pauvres gens parce que tu les
-enlèves et que tu les laisses vivre à tort et à travers, parce
-que tu te laisses appeler sans accourir, parce que tu te laisses
-chasser sans entendre!
-
-Eh bien! ne regarde que moi: je ne te déteste pas. J'aurais envie
-de faire un calembour sans grossièreté, d'unir les mots amour et
-mort, mais tant d'autres l'ont fait avant moi!
-
-Je te parlerais bien des morts mais ils sont trop, et ils sont si
-peu de chose sous toi! J'ai lu quelque part cette phrase: _Optimi
-consultores mortui_, qui se grava comme une épitaphe dans le
-marbre de mon âme. «Les meilleurs conseillers sont les morts.»
-J'ai choisi mes amis parmi les morts, je les ai interrogés et je
-me suis lamenté vers eux.
-
-Et toi, Mort, tu es tous les morts, tu es mon amie et ma seule
-amie.
-
-Vois comme les gens sont mornes dans les rues: tu les écrases, et
-tu n'es pas méchante; c'est que tu es plus grande qu'eux.
-
-Je te voudrais, je te veux molle et souple, prenante et sans
-insolence, tu es ma confidente, tu es ma camarade, garde-moi mon
-rêve, protège-le contre la rue, contre les gens.
-
-N'allons pas trop vite; j'ai beaucoup à descendre avant d'arriver
-où je voudrais ne pas aller. J'ai à croiser des voitures qui
-crient et des voitures qui sifflent, et je suis lourd de mon
-amour, et je suis faible de la force de mon amour. Et je suis
-retardé par mes souvenirs, par mon souvenir.
-
-Il n'y a pas que toi, Mort, pour me disputer à la vie, à la vie
-stupide de chaque jour, il y a une main, une petite main qui se
-pose sur mon épaule, il y a des paroles qui s'étreignent et qui
-disent: «Ne va pas vers d'autres paroles, dors en la buée pâle
-que nous sommes», il y a les pavés aussi qui me sont pénibles et
-la route qui est si longue, si longue, qui se brise, qui tourne
-pour m'empêcher de marcher plus avant et il y a le reflet de mon
-bonheur, mon rêve qui se font plus lourds, plus caressants, plus
-tyranniques.
-
-Mais il faut que je retourne à ma vie, il faut que je retrouve mon
-cadre de médiocrité, d'indifférence et d'hostilité, il faut que ce
-jour soit semblable, fasse semblant d'être semblable aux autres
-jours, il faut...
-
-
-
-
-III
-
-LUI!
-
-
-Je suis tombé sur lui comme en un précipice.
-
-Il m'a piqué au milieu du cœur de son «Bonjour!» comme d'un
-harpon, il m'a tiré à lui et à son horreur, de sa cordialité
-bruyante, il m'assied en face de lui, il me fait servir à boire.
-Il m'a arraché à mon rêve, à mon tendre halo de délice: il s'est
-rappelé, il s'est révélé à moi au coin d'une rue, il a jailli sur
-moi de toute son apathie assis à cette terrasse de café, calme,
-souriant, il m'a entouré furieusement, a tourbillonné autour de
-moi et me voici plein de lui, je ne pense plus qu'à lui--pour n'y
-avoir pas pensé.
-
-Il était sorti de ma vie, comme un remords inutile: ce n'était
-qu'une absence momentanée, l'absence du maître qui doit revenir,
-ce n'était qu'un faux départ.
-
-Il m'a repris, il s'est réinstallé en moi, bien à son aise,
-m'étouffant, m'écrasant, m'humiliant.
-
-Pourquoi ne fait-il pas plus froid? Je me plaignais du froid tout
-à l'heure, de l'autre côté du précipice! Imbécile! Pourquoi ne
-fait-il pas très froid! Je ne l'aurais pas rencontré.
-
-Il aurait bu à l'intérieur, n'aurait pas encombré de soi les
-terrasses de café, les rues, la ville, l'univers et l'au-delà. Il
-n'aurait pas...
-
-Qu'en sais-je? Ah! je sais bien, qu'il aurait été là, tout de
-même, guettant les passants, comme le sphinx, effroyable et
-sanglant.
-
-Mort, bonne Mort qui m'as accompagné, arrache cet homme de cette
-terrasse, bonne Mort, remporte-le, détruis-le, ensevelis-le dans
-le pire néant, efface: non! tu ne peux pas! Il est trop grand,
-trop gros, immense, indéracinable! Il est plus puissant que toi!
-
-Et tu es partie, Mort, tu m'as abandonné: tu as eu peur de lui.
-
-Je suis seul, hideusement seul--avec lui! Sous lui! J'appartiens
-à cet homme. Je suis sa chose, sa pauvre chose misérable. En me
-touchant la main tout à l'heure--il m'a touché la main!--il a pris
-possession, il a pris livraison de moi comme d'un forçat, il m'a
-enchaîné, englué, pétrifié.
-
-Il est hideux.
-
-Sa moustache noire, ses cheveux noirs taillés en brosse, ses yeux
-bleus--des yeux pâles en cette face noire;--sa maigreur--car il
-est maigre, cet être d'immensité,--son nez camus et la trompeuse
-énergie de sa face, l'illusoire nervosité de sa personne, tout
-m'irrite, tout m'enfièvre, tout m'affole. Et cependant!...
-
-J'ai bu un peu de l'absinthe que tu m'as offerte, que tu m'as
-imposée.
-
-Je ne te hais plus, je ne te hais pas et je n'ai même pas le droit
-de t'aimer.
-
-Je t'ai demandé, comme un somnambule: «Est-ce que votre femme va
-bien?»
-
-Car je ne tutoie qu'en mon âme.
-
-Je n'ai pas entendu ta réponse et je ne pouvais l'entendre: je
-sais que ta femme va bien, qu'elle déborde de santé, de vie et de
-joie, qu'elle est le délice même, la vie même et le ciel puisque
-je la quitte, puisqu'elle est ma femme, puisqu'elle m'a pris tout
-entier,--ta femme!
-
-Je l'ai pressée entre mes bras, elle a été mienne, j'ai cru
-qu'elle avait toujours été mienne, de toute éternité, par un
-destin, par la volonté de Dieu, qu'elle était née pour moi et te
-voici, toi, toi, qui sors d'un coin de rue, qui ne dis rien, qui,
-de ton sourire, de ta tranquillité, de ton silence, me crie: «La
-farce est bonne!»
-
-Tu n'es même plus en face de moi à cette terrasse de café: tu
-entraînes ta femme lointaine vers ton passé, vers ton présent,
-vers ton avenir, tu l'embrasses, tu l'étreins, tu me nargues de ta
-tendresse, tu me crucifies de ta douceur.
-
-Non! Pas même. Tu t'es habitué à ta femme: c'est devenu un morceau
-de décor, un pan de monotonie: tu te résignes à sa magnificence.
-Mais elle, créature magnifique, mais elle toute splendeur et toute
-sainteté, elle t'aime et elle s'obstine à t'aimer, à aimer en toi
-sa première extase et son premier amour.
-
-Elle t'a cherché, elle t'a cherché partout: quand elle a été
-obligée de ne plus te chercher en toi, de ne plus te chercher en
-l'être indifférent et las que tu étais devenu, quand tu t'es enfui
-vers des terrasses de café, vers des camarades, vers des loisirs
-et des veuleries, elle t'a cherché dans des livres et dans des
-fontaines, dans des paysages et dans des dieux, puis quand ses
-leurres se sont fatigués, eux aussi, quand les couchers de soleil
-se sont tus et quand la lune pâle et vide n'a pu te rendre à son
-ardeur, avant de te réclamer au démon, par hasard,--ah! que je
-suis humble!--elle t'a cherché en moi, reflet, en moi, moins noir,
-en moi dont les yeux étaient plus pâles et dont la bouche sèche
-avait parlé, un soir de printemps. Sur la mer que nous avions
-interrogée tous deux, elle t'avait vu revenir, fervent fantôme
-et tu t'étais réfugié en moi et, en moi, elle s'en vint puiser
-ta jeunesse et ta beauté, l'être ancien, l'être trop proche qui
-l'avait prise, elle s'en vint cueillir à mes lèvres le baiser
-qu'elle avait connu--de toi.
-
-Eh bien! tu n'as pas eu de chance mon ami. J'ai été ton reflet,
-comme la foudre est le reflet de la lune dont je parlais.
-
-Et elle m'a appartenu par prédestination et par fatalité.
-
-Elle a tout trouvé en moi, les mondes, les ciels, un homme, un
-dieu.
-
-Elle te cherchait en moi; elle m'a trouvé, moi.
-
-Elle a trouvé un corps vierge, et elle ne l'a même pas trouvé: il
-l'a enlacée, enserrée, il s'est jeté sur elle, de partout. Immense
-et câlin de l'énorme tendresse de l'univers, il a usé sur elle la
-sensibilité de tous les siècles, l'âme de l'univers.
-
-Ah! toute à la volupté, elle n'a pu sur l'heure, jouir de sa
-jouissance: elle a été aimée, elle a été heureuse, sans plus,
-simplement--mais il y a eu, il y a l'après.
-
-Elle pèse ma caresse en ce moment et mon cœur, elle pèse mon âme,
-et c'est pour elle un écrasement, une défaillance.
-
-Tu as presque, chérie, un recul d'épouvante et tu es muette
-d'admiration, de stupeur: tu découvres l'univers en moi--et ce
-n'est que moi et ce n'est pas tout moi.
-
-Et tu as trop de chance: tu n'en voulais pas tant.
-
-Tu as envie de pleurer comme une enfant qui ne sait pas et à qui
-on a infligé la fortune, la gloire et les cieux avant de lui
-apprendre ce que c'est.
-
-Tu es émue, d'ignorance, et tu tâches à te faire à moi, qui
-me suis donné à toi. Tu m'interroges et tu me remercies et tu
-m'humilies devant moi, à travers l'espace, tu désires me voir,
-savoir ce que je fais: je bois en face de ton mari, chérie, et je
-suis la chose de ton mari, et je suis tout petit, toute honte: je
-l'avais oublié.
-
- * * * * *
-
-Et je ne puis le haïr.
-
-La colère qui me soulève, l'humiliation qui me courbe, la mémoire
-qui m'est soudain revenue, avec mille sujets de m'irriter et de me
-tuer, tout se brise devant ta pure image qui m'apparaît--oh! sans
-les frissons de tout à l'heure,--devant ton image hiératique et
-pure, devant ta statue et ton souvenir.
-
-Et je me penche vers mon verre, le verre qu'il m'a offert.
-
-C'est beau, c'est vraiment beau.
-
-Les mers s'y condensent qui me firent songer à toi et ce sont les
-reflets des ciels qui glissèrent sur mes extases, ce sont les
-opales et les émeraudes, les pierres de lune et les turquoises
-aussi qui roulèrent en mes espoirs et ce sont toutes les couleurs
-des sourires que je prêtai au destin à son propos, ce sont les
-aurores et crépuscules qui m'apportèrent de la patience, les
-brouillards et les halos dont j'enveloppai ton fantôme et ce sont
-toutes les mélancolies et toute la folie que tu me permis: c'est
-immobile et stagnant comme un marais de fatalité par un soir
-bleu, c'est lent et nuancé comme une nuit d'amour et c'est de la
-sérénité, de l'attendrissement, de l'indulgence et l'amertume
-ouatée, sucrée et pâle des larges cimetières.
-
-J'ai bu un peu: je suis plus triste.
-
-J'ai versé un peu d'eau en mon verre pour apâlir cette pâleur,
-pour ajouter un peu de fatalité à cette fatalité.
-
-Homme qui, en face de moi, bois quelque chose de brun et de rouge,
-tu ne me crains pas et tu n'as pas à me craindre. Ce n'est pas le
-temps de prononcer des discours et de te louer: je voudrais te
-dire que tu es mon frère, mon frère douloureux, que je t'aime et
-que je sens tous les dévouements, toutes les complicités me monter
-aux lèvres, me monter aux yeux--en larmes. Je suis uni à toi par
-des liens étroits et secrets, par des liens de simplicité et de
-candeur.
-
-Et il n'y a rien de bas, rien de plaisant en mon affection.
-
-Ce n'est pas moi qui ai surgi sur ta route, c'est toi qui m'as
-rencontré sur ma route à moi, et qui m'as fait dévier de mon
-chemin. Et ne fallait-il pas te rencontrer? N'est-ce pas ma
-route? C'est par toi que j'ai connu la femme de ma vie et de mon
-éternité: je ne l'ai pas prise, je ne te l'ai pas enlevée: c'est
-toi qui devais la mener à moi--et tu l'as menée.
-
-Ah! oui! cela serait misérable, à le juger comme jugent les
-hommes, comme juge ce néant grelottant et gouailleur que la
-lâcheté des siècles a fait de l'humanité: mais, n'est-ce pas? nous
-ne jugeons les choses qu'en fonction de notre dédain et de notre
-haute tristesse?
-
-Cela est, cela devait être: je ne me repens pas.
-
-Et je ne te hais pas--pour les raisons humaines que tu aurais de
-me haïr.
-
-Je ne te hais pas, je ne m'humilie pas. Je devrais t'envier, je
-devrais être jaloux de toi, qui as été le premier amant de cette
-femme, je devrais être jaloux de tes baisers anciens, de tes
-baisers de tout à l'heure--et de demain.
-
-Mais je suis un être d'orgueil: est-ce que ça compte?
-
- * * * * *
-
-Toi, tes amis, tes ennemis, que sais-je? des hommes et des hommes
-pourraient avoir possédé mon adorée: elle serait vierge cependant
-jusqu'à mon baiser, jusqu'à ma caresse, vierge de ma virginité,
-de ma jalousie, de ma superbe. Est-ce que tu as pu l'aimer aussi
-profondément, aussi sauvagement, aussi suavement que moi?
-
-Est-ce qu'on a pu avoir l'intégrité, la naïveté, la subtilité
-de mon amour? Est-ce qu'on a pu être aussi enfant, pareillement
-homme, également Dieu, en son culte, en sa protection?
-
-Et puis avais-tu toutes les larmes--que j'ai, tous les mondes--que
-j'ai, toutes les ambitions et toutes les rancœurs--que j'ai, pour
-les jeter à ses pieds, pour lui en faire un tapis, un lit, un
-tombeau de vie?
-
-Je meurs, j'étouffe de l'immensité de mon amour, j'en ai assez
-pour tuer les vivants et pour ressusciter les morts, pour déborder
-la mer, l'univers, l'enfer et le firmament.
-
-Et c'est si fougueux et c'est si doux!
-
-Ah! mon cher, quel pauvre initiateur, quel pauvre guide tu as
-fait! Et comme tu vas être mon ombre--misérablement.!
-
-Je voudrais en ce moment, par pitié, te prêter un peu de force, un
-peu de divinité, un peu d'humanité.
-
-Je voudrais que tu fusses digne de moi.
-
-Et je ne voudrais rien.
-
- * * * * *
-
-Pensons à autre chose.
-
-A quoi?
-
-A toi.
-
-Ah! certes! sauter de mon amour en toi, c'est une rude étape! me
-jeter de l'histoire de mon amour en ton histoire--c'est une chute;
-et ton histoire, c'est tout de même l'histoire de mon amour:
-mais est-ce que tout n'est pas mon amour, est-ce que tout n'est
-pas l'histoire de mon amour?--et je te cueille là-dedans parce
-que je veux bien me baisser, parce que je veux bien regarder à
-terre--pour alanguir peut-être ma promenade et mon essor et pour
-être plus nonchalamment sublime.
-
- * * * * *
-
-Tu es ingénieur civil et tu n'es pas maladroit en ta partie: tu
-t'es signalé par des inventions, tu as su les mettre en valeur, tu
-t'es accommodé d'une notoriété flatteuse et tu es chevalier de la
-Légion d'honneur.
-
-C'est même au banquet qu'on t'offrit pour fêter ta gloire
-nouvelle... oui, c'est à ce banquet que tu m'as présenté à ta
-femme--ah! _ta_, TA, TA femme--mais je n'y fis pas attention,
-c'était ta femme: tu étais mon ami.
-
-Je saluai--sans plus.
-
-Et je la revis depuis--avec toi, sans la regarder. Tu avais été
-cordial et bon envers moi, tu m'avais loué, encouragé, réconforté.
-Et tu m'amusais, en outre, de ta jovialité inlassable. On te
-rencontrait--comme je t'ai rencontré sur le boulevard, tout
-à l'heure,--tu vaguais sans escorte et tu étais le compagnon
-rêvé--dont on ne rêve pas la nuit,--l'ami, le camarade.
-
- * * * * *
-
-Il me fallut Monte-Carlo, il me fallut la mer et le crépuscule, il
-me fallut tout le silence et toute la pureté de ce soir bleu pour
-entendre chanter mon cœur, pour entendre chanter la destinée,
-pour me connaître, pour la connaître, pour _savoir_.
-
-Et depuis, je butai contre toi en ma route: tu fus là des jours,
-des jours, tous les jours pour troubler mon inquiétude, pour
-exaspérer mon espoir, pour tacher la candeur de mon extase; tu fus
-là--pour être là.
-
- * * * * *
-
-Et tu es là, aujourd'hui encore, aujourd'hui. Et c'est toujours ta
-monotonie, c'est ton humilité, c'est ta facilité envers les hommes
-et les choses.
-
-Sois plus fier, sois fier,--mais je ne puis t'ordonner d'être
-fier, je ne puis t'ordonner d'être beau--et je ne puis t'ordonner
-de ne pas être. Et je suis contraint malgré toi et malgré ta
-présence, de revenir à mon délice.
-
- * * * * *
-
-Je m'y ensevelis.
-
-Ah! tu peux parler--et tu parles--tu peux critiquer les passants,
-le gouvernement et l'industrie métallurgique, tu peux même
-comparer les diverses séductions des femmes qui passent: je
-ne t'écoute pas: je suis très loin, très loin--chez toi--je
-cause avec cette pauvre femme que tu oublies et nous causons
-tendrement--de toi.
-
-Elle me dit:
-
---Il n'est pas méchant. On ne peut pas juger quand on le voit
-comme ça, dehors. Il ne faut pas le juger sur ce qu'il paraît,
-sur ce qu'il veut paraître. Il poitrine, plastronne, papillonne,
-brille. Il s'use à des paradoxes, à des à peu près--et si tu
-savais comme il est simple. Il est gentil, s'étonne de tout, se
-prête à tout et se donne. Je l'aime.
-
-Et je gémis.
-
---Et moi? et moi?
-
---Il avait autour de moi des délicatesses de petit enfant. Il
-ne disait rien et je sentais qu'il regrettait d'avoir trop
-vécu déjà et de ne pas pouvoir m'offrir ses premiers mots, ses
-premiers soupirs, de ne pas avoir appris à lire dans le livre
-que je tenais, de ne pas avoir appris à lire dans ma main et à
-regarder dans mes yeux, de ne pas avoir, inventeur malheureux,
-inventé les jouets de mes premiers jeux. Il me craignait de tous
-ses nerfs, de sa maigreur, de sa violence passagère. Et il avait
-de longues rêveries. Il ne songeait pas à moi. Il ne songeait à
-rien. Il se taisait auprès de moi, comme l'unique agneau d'une
-bergère pensive, comme le vieux loup qui s'est laissé prendre, qui
-s'est laissé domestiquer et qui ne veux plus rien savoir de son
-passé, de son âge et de sa force. Il se faisait lentement, auprès
-de moi, une âme neuve. Il me la demanda sans me la demander,
-et, de ses sourires sans paroles, de mes sourires de patience
-et d'indulgence, de ma pitié et de mon émotion, il se refit une
-jeunesse absolue, une jeunesse sans bruit et sans tumulte, une
-jeunesse profonde et blonde. Il était attentif, soucieux, délicat.
-A moi, jeune fille, à moi, enfant un peu cloîtrée, à moi qui
-avais piétiné un peu devant la porte de la vie et la poterne du
-bonheur, il apportait la vie, le bonheur et la liberté--et il
-me les apportait en homme de peine, comme un homme de peine qui
-pose ça là, à la porte, qui s'assied gauchement et qui tourne
-ses mains nostalgiques, qui veulent porter quelque chose, parce
-qu'elles ont porté quelque chose, qui cherchent un autre fardeau,
-un autre cadeau. Ses yeux, ses mains, son cœur aussi, bougeaient,
-furetaient, fuyaient, fouillaient la chambre, trouaient les
-murs, défonçaient les palais et les cieux, réclamaient le colis
-d'idéal, le ballot de richesse, la tonne de baisers qui étaient
-quelque part, bien sûr. Il aurait voulu me conter des contes de
-fées,--mais il n'en savait pas. Et il ne savait pas les paroles
-qu'il faut dire aux jeunes filles, les paroles pour fiancées. Il
-avait la pudeur de ne pas parler comme au bureau, comme au café,
-de délaisser l'argot de science, l'argot de l'École centrale,
-l'argot des salons officiels. Et une autre pudeur l'envahissait:
-les discours d'amours, le baragouin de passion, les chatteries
-éloquentes et empressées auraient tremblé à ses lèvres parce qu'il
-les avait dédiées à des maîtresses anciennes: il me les épargnait,
-il m'en frustrait et, comme il manque un peu d'imagination, il me
-cajolait de petits rires inédits et de silences qui n'avaient pas
-servi encore. Souvent il avait les yeux vagues et c'est que sa
-pensée me promenait en des villes qui l'avaient charmé et en des
-villes aussi qui lui avaient déplu, mais où il situait du plaisir,
-avec moi. Il regardait très loin, en dedans, en arrière, et
-c'était pour rappeler ses vieilles années, ses années gâchées, et
-pour me les offrir et pour reprendre au passé de vieux madrigaux,
-de vieux projets ingénieux, de vieilles belles idées, du sublime
-et du génie pour me les offrir, bien modestes, bien cachés, sous
-des fleurs. Et jamais en ses yeux ne passa un noir éclair de
-volupté et de convoitise...
-
---C'est tout?
-
---Ce n'est pas tout. Des nuances et des nuances sont là qui, de
-leur ténuité et de leur chaleur, me harcèlent et me piquent, qui
-me torturent de leur délicatesse. Il m'aimait, vraiment, même
-quand je le taquinais et m'était paternel et fraternel. Il m'était
-filial aussi, me demandait de l'humilité, de la distinction et
-la manière de sourire joliment. Et il s'obstina longtemps en son
-amour...
-
---Et maintenant, maintenant?
-
---Je l'aime davantage parce que je t'aime. La férocité et l'esprit
-que j'ai découverts en toi, la splendeur dans la tendresse, la
-puérilité triomphante dans l'étreinte, l'innocence câline et cette
-majesté inconnue, cette toute-puissance secrète, la terreur dont
-tu m'as enveloppée, la lueur changeante de tes yeux, l'éclat de
-ta fièvre, tout me force à l'aimer pour son infériorité, pour
-sa faiblesse, pour sa lassitude, pour son indifférence, pour sa
-pauvreté. A savoir que tu m'aimes tant, je l'aime, lui qui ne
-m'aime plus, qui m'aime moins! Tu m'as dit que tu avais une telle
-joie, de telles joies à m'aimer, que je le plains, lui qui n'a
-plus ces joies et qui, s'il les a eues, ne les a pas eues comme
-toi. Je t'ai aimé d'abord comme un enfant et c'est lui qui est,
-dès aujourd'hui, mon enfant, mon enfant vieilli, un peu ridé. Il
-manque de magnificence; ah! qu'il m'est cher!
-
---Et moi aussi, chérie, je manque de magnificence et je suis
-triste, triste...
-
---Il n'est pas triste: il n'a pas la profondeur de la tristesse et
-ses richesses et ses grottes d'intimité. Il est gai comme tout le
-monde, misérablement. Je l'aime.
-
---C'est du remords, c'est un remords, chérie. Tu te repens.
-
---Je ne me repens pas.
-
---Ah! repens-toi, si tu veux, chérie. C'est une amertume qui,
-du fond de notre volupté et de notre amour, apportera à notre
-amour, à notre volupté une odeur intense et aiguë, une saveur
-hachée et tout ce charme, toutes ces langueurs, toute cette hâte
-qu'on nomme l'inquiétude. Notre amour est semblable à la mer qui
-l'a vu naître, qui l'a fait naître: est-ce que la mer est pure?
-Les algues pointues et méchantes, les algues pointues comme le
-soupçon, s'étendent bas, très bas et coupent les remous de leur
-hypocrisie penchée. Et toutes choses y roulent, s'y amassent,
-s'éternisent entre des limons et des courants. Et cependant
-combien la nappe de la mer est large, harmonieuse, combien sa
-courbe est parfaite et comme les vagues sont belles, simplement,
-comme son écume même est blanche, plus blanche que la candeur et
-que les âmes blanches. C'est sur un fond de trouble qu'on bâtit
-les passions les plus éternelles, les sentiments qui survivent à
-l'éternité. Trouble-toi, trouble-toi, chérie, épuise-toi en des
-repentirs, en des souvenirs: notre amour en sera plus frais, plus
-tranquille, malgré tout, et plus enfantin.
-
---Je me souviens sans arrière-pensée, je me souviens, pour me
-souvenir, sans plus. Et je l'aime et le plains.
-
---Aime-moi, moi aussi et plains-moi. Tu m'as vu amoureux, tu m'as
-vu malheureux.
-
---Je t'ai moins vu que lui. Je ne t'ai pas vu souvent, je ne t'ai
-pas vu longtemps. Il y a une fatalité, une prédestination qui
-nous ont poussés l'un vers l'autre: il n'y eut pas de fatalité
-entre lui et moi, tout fut humain, presque petit, tout se tissa de
-pitié: ce fut un étroit et gris couloir d'émoi.
-
---Ah! chérie, comme tu es cruelle. Je veux échapper à cet homme
-qui est en face de moi et tu me le renvoies et tu le jettes sur
-moi--en beauté, il me cerne de toutes ses vertus et de toutes les
-larmes que tu vas verser sur lui--car comme tu vas pleurer, chérie!
-
---Je pleure, mon ami, je pleure mais ce sont des pleurs sans
-méchanceté et je pleure sur toi, sur lui, sans savoir pourquoi.
-
---Ah! pleure sur moi, chérie, pleure beaucoup. Tu m'admires: tu
-as tort. Je suis un pauvre petit garçon et j'ai vieilli sans le
-vouloir et j'ai conservé tous mes défauts, toutes mes impatiences,
-toutes mes débilités et toutes mes susceptibilités et toutes
-mes timidités. Pleure: j'ai de très vieux parents quelque part,
-qui pensent à moi et qui pensent à la mort et qui sont seuls
-dans de pauvres murs, dans de pauvres meubles, qui ont reçu les
-années, à bout portant et à l'ancienneté, sur leurs têtes, sur
-leurs jambes, sur leurs bras--et à qui il n'a pas été fait grâce
-d'une infortune, d'une maladie et qui les ont eues l'une après
-l'autre, en cadence, à la suite... Pleure: j'ai un passé terne qui
-se double de cauchemars et quand je me le rappelle, je ne me le
-rappelle pas bien et je ne sais pas si je passe des calamités, des
-monotonies--ou si j'en ajoute. Pleure: j'ai des doutes. Pleure:
-j'ai un avenir qui hésite, qui se sauve, qui se fait tirer à moi,
-qui résiste--et je n'ai pas le courage de le tirer.
-
---N'insiste pas: ne me demande pas de trop pleurer sur toi, je ne
-puis pas. Tu m'as, moi, tu m'as toute.
-
---Toute?
-
---Oui, toute.
-
---Et ton mari, tes regrets, tes remembrances?
-
---Ah! ne me demande pas d'explications. Ce sont des sensations,
-des nuances.
-
---Tu m'as parlé de nuances, tout à l'heure--pour lui.
-
---Ça ne fait rien. Je t'aime, je l'aime. Je l'aime--et je n'aime
-que toi: voilà. Tu ne crois pas?
-
---Ah! chérie, chérie, si je crois! je ne suis pas sûr parce que
-la certitude est encore du raisonnement, de la ratiocination, de
-la machinerie, de la marchandise à logique, mais je suis plein de
-toi, plein de foi et je suis irradié de ta divinité. Et je dis des
-bêtises.
-
---Dis toujours.
-
---Non! j'ai besoin de silence, d'un silence pour enfant, pour
-enfant qui a peur la nuit et qui implore, jusqu'à ce qu'il les
-entende, de souples ailes de fée sur son sommeil. Et l'enfant est
-inquiet tout de même, parce qu'il n'est pas seul, parce qu'il a
-peur du cortège de la fée, de l'omnipotence de la fée, de la bonté
-de la fée, parce qu'il s'avoue que tout cela est trop grand, trop
-surnaturel pour lui--et j'ai besoin du silence d'une chambre de
-petite fille où un grand frère de dix ans veille sur sa petite
-sœur et j'ai besoin du silence des évocations, du silence des
-magies, du silence de création et du silence de néant. Parle,
-toi, car tu parles bien, car tu dis des mots nécessaires, que je
-ne puis prévoir en leur simplicité et qui me surprennent comme le
-génie.
-
---Je ne te parlerais que de lui.
-
---Eh bien! veux-tu que je lui dise ce que tu dis de lui? que je
-lui rapporte tes louanges et tes glorifications?
-
---Tu ne le pourrais pas. Tu ne te rappellerais pas. Ce sont des
-mots qui s'évaporent comme la rosée, qui s'évanouissent comme des
-nymphes élégiaques, qui ne bruissent que dans le mystère et qui se
-perdent comme les petits vagabonds, dans les forêts de légende. Et
-si tu veux essayer...
-
---Je ne sais par où commencer et c'est un discours difficile,
-d'homme à homme.
-
---Ah! ah!
-
---Et puis je n'ai pas le temps: il se lève, il déclare: «Je dois
-rentrer: ma femme m'attend»; il me serre la main et il s'en va. Il
-te rejoint, toi, toi! Ah! parle-moi, parle-moi de n'importe quoi,
-de lui, pour que j'entende--en moi--ta voix, pour que je ne sois
-pas seul, assis sur mon bonheur comme sur la pierre d'un tombeau.
-
-Ah! ton mari! il a eu plus de compassion que toi, il est parti,
-par modestie, pour ne plus m'infliger son éloge.
-
-Mais non.
-
-Il a coupé, traîtreusement, notre conversation de sa fuite et il a
-fui vers toi, vers ta caresse, vers les litanies d'adoration que
-tu viens d'improviser et que tu perpétues.
-
-Ah! n'est-ce pas? tu t'arrêtes? tu arrêtes net ton affection qui
-se précipite et qui se cabre, tu achèves en un murmure ton oraison
-ardente, claire et haute.
-
-Je ne t'entends plus. Je n'entends plus rien. Il t'entendra
-encore, lui: il t'entendra discuter, conter, babiller, imiter, te
-moquer, que sais-je?
-
-Il aura la fanfare diverse et journalière de tes opinions, de tes
-manies et il aura, en des paroles, en des gestes menus, ta nature
-et ton humanité.
-
-Des heures... des heures... Et les mêmes heures se dresseront pour
-moi, vides, rèches, sèches, obscures, qui me tortureront de ton
-fantôme épars, qui me jetteront ton absence dans les jambes et
-dans le cœur.
-
- * * * * *
-
-Dormir... dormir...
-
-Quand j'étais petit et quand j'avais mal c'était le mot qui matait
-ma douleur, dont j'essayais de me couvrir, de m'enlinceuler.
-Dormir... dormir... Le sommeil est si vaste, si libre et si vague
-que je pourrai te héler et t'appeler en barque, que tu pourras me
-tendre les bras du haut d'une montagne, que tu pourras surgir pour
-moi d'une étoile ou d'un ciel.
-
-Mais il faut mériter le sommeil et achever d'abord sa journée: on
-ne s'endort pas, comme ça, parce qu'on a envie de rêver, il faut
-qu'il soit l'heure, car il est l'heure de dormir--comme l'heure de
-mourir.
-
-Et je reste l'otage des amis de ton époux qui commentent les
-événements, gravement, et qui en ont négligé, en route.
-
-Ah! messieurs, il s'est accompli aujourd'hui un prodige plus
-remarquable: une ère s'est ouverte, aujourd'hui, qui est la seule
-ère.
-
-Et la volupté est née aujourd'hui.
-
-Ce n'est pas une chose à dire mais mes lèvres ont frémi,
-apparemment, car ces hommes se sont tournés vers moi et
-m'interrogent. Je leur dois une réponse, je leur dois ma
-quote-part de propos car j'ai été bien sage jusqu'ici et bien
-discret.
-
-Et je suis si prisonnier de ton souvenir, si esclave de cet homme
-qui vient de s'en aller, si esclave de tout ce que tu as chanté,
-de loin, sur lui, que je me décide.
-
---Tortoze, avant de partir, ne vous a pas tuyautés sur son
-invention?
-
-Et je l'invente, cette invention, au hasard, je la bourre
-d'invraisemblance, je la complique de perfection, je l'élargis
-de sublime et je vais, je vais: l'invention prend corps, éclate,
-se consolide, s'attable en face de moi et les amis écoutent,
-s'étonnent, admirent, se courbent devant l'ombre de celui qui te
-rejoint, là-bas, et constatent: «Ça c'est tout à fait, tout à fait
-épatant!»
-
-
-
-
-IV
-
-LE CŒUR, LE CERVEAU ET LES YEUX
-
-
-Le lit où je me suis couché est un lit que tu ne connais pas: il
-est situé au bout du monde, comme il convient, à l'autre bout du
-monde.
-
-Un corridor y conduit, bossué, bosselé, écartelé, très long, très
-étroit et jaloux.
-
-Ma chambre déborde de livres, de livres inutiles, car je n'y lis
-jamais: c'est une chambre d'attente et une chambre de rêves.
-
-C'est une chambre d'alchimiste où j'ai forgé des avenirs, où j'ai
-pétri des ambitions, où j'ai façonné l'univers à mon caprice, à ma
-convoitise, à ma fantaisie et à ma raison.
-
-Mais voici longtemps que, en un envoûtement passionné et en un
-agenouillement sans fin, je n'y ai plus songé qu'à toi, où je n'ai
-pétri--d'une main si tremblante et si malhabile--que l'avenir où
-tu souriais, où je n'ai forgé que l'ambition où tu te dressais, où
-je n'ai façonné l'univers qu'à ton caprice, à ton caprice où tu
-m'admettais.
-
-Ton image, comme un clown d'au-delà, a dansé, a sauté ici à
-travers toutes les auréoles--et cette chambre est restée--de
-toi--boiteuse, borgne, folle.
-
-C'est la chambre où, comme au haut des tours pour fillettes
-frêles, on monte pour voir venir, pour interroger les astres
-et pour s'interroger mieux, en liberté. C'est une chambre où
-j'ai eu faim, où j'ai douté, où j'ai pleuré, où j'ai été plus
-seul que partout et que nulle part, où je me suis senti--des
-soirs--vraiment dieu et, d'autres soirs vraiment néant, où j'ai
-eu des regrets, des espérances et des remords et ces remords, ces
-regrets, ces espérances, cette humanité, cette divinité, cette
-humilité, ces larmes, ces doutes, ces faims, cette misère éparse
-et ces désirs demeurent, s'obstinent, s'éternisent dans un pli
-de livre, dans un tournant de mur, dans un retroussis du tapis
-sordide, et dans les papiers et les hardes qui s'amoncellent, et
-se confondent.
-
-Rien n'est plus résolument triste, rien n'est plus parlant et plus
-silencieux qu'une chambre d'hôtel, rien n'est plus accommodant à
-votre âme--quand vous avez une âme.
-
-Ma chambre est une cellule de couvent, altière et nue, et c'est
-depuis quatre ans le désert même.
-
-J'y ai reçu des lettres et de mauvaises nouvelles sans un mot,
-sans une plainte et je n'ai pas bronché, pas rougi, pas rugi. Elle
-a gardé sa majesté et son énigme; elle a été le nid et le refuge,
-le reposoir et la caverne.
-
-Elle m'a envoyé et renvoyé ton portrait de ses parois sans
-miroir, et cette nuit, plus discrète encore que les autres nuits,
-épaississant son silence, épurant son mystère, elle s'est endormie
-sur ton souvenir, sur ta présence, sur ton obsession, sur ton
-immensité.
-
-Et elle m'a endormi, moi aussi: j'avais peur de ne pas dormir et
-de te chercher, de mes mains de fièvre: j'ai dormi.
-
-J'ai bien dormi, en une extase.
-
-Mais le réveil me rapporte le bourdonnement de mon bonheur et de
-mon anxiété, le réveil me rapporte mon veuvage.
-
- * * * * *
-
-Et cette chambre est trop vide, trop pleine aussi de toi. Elle est
-trop accoutumée à mon infortune, à ma faim: c'est une chambre de
-patience, de résignation, c'est une chambre d'où l'on prend son
-élan--et il me faut rentrer--de plain-pied--dans la joie.
-
-Je m'y rue. Les rues se filent, se coupent, les rues s'enfantent
-l'une l'autre, sans fin, qui mènent à ma pauvre chambre du bout
-du monde d'en face, du bout du monde opposé et c'est un entrelac
-de boulevards et de carrefours, ce sont des arrêts de voitures,
-des lenteurs et d'autres lenteurs: tout se met en travers de mon
-rêve et je monte, je monte--car mon temple est situé en haut d'une
-montagne, pour que je puisse avoir Paris à mes genoux, quand je
-serai à genoux.
-
- * * * * *
-
-Et me voici à ma petite chambre, à notre chambre: j'ouvre la porte
-d'un coup sec, d'un coup brusque.
-
-Je ne veux pas que la chambre continue à dormir, je veux qu'elle
-s'éveille en sursaut, qu'elle me saute à la gorge, qu'elle crie
-et chante vers moi, qu'elle soit tyrannique, agressive et câline,
-qu'elle m'étouffe de tendresse, de grâce, d'amour, que tous ses
-souvenirs, que la masse de son émoi m'écrasent, me piquent, me
-crucifient, de leur âpre et chaude volupté.
-
-Mais la chambre est suppliante: elle a mal dormi, sans nous.
-
-Et elle ne se rappelle rien que notre histoire, l'histoire que je
-lui ai tissée hier des cheveux fins de ma chérie et de tous les
-fils de la Vierge qui traînèrent en nos après-midis et en nos
-crépuscules.
-
-J'ai tant de temps à tuer et à tuer sans méchanceté jusqu'au
-moment où elle viendra, où elle sautera de mon cœur dans ma vie.
-
-Je suis très las, vieux désespérément.
-
-Je m'étends sur le lit et je songe.
-
-Je songe pour la chambre et pour moi.
-
- * * * * *
-
-Et voici les pâles et fiévreuses évocations qui, lentement, une à
-une, des antipodes et d'à côté arrivent et me reprennent. Car tu
-partis seule pour l'Italie, seule avec ton mari.
-
- * * * * *
-
-Et je dus quitter la sainte caverne bleue qui s'était dressée pour
-nous sur la mer. Petit Poucet mélancolique, je m'éloignai plus
-vite et le cœur plus gros que le Petit Poucet: pour retrouver mon
-chemin vers la tacite caverne bleue, je semais ton souvenir sur le
-chemin, je semais et ton souvenir grandissait au fur et à mesure,
-de temps en temps j'arrêtais ma fuite, je descendais en une ville
-pour être, en ma fuite, plus près de toi.
-
-L'horreur grasse de Marseille, ses fenêtres étroites, sa mer
-mangée de vaisseaux et de barques, ses voiles rouges, ses rumeurs
-piémontaises, tout me cria ta grâce et ton azur, ta fraîcheur,
-ton élégance, ton charme net. Cette ville facile, trop amène,
-se prêtant trop, cette ville prostituée et racoleuse me jeta à
-la face, de son impudence et de son impudeur la pudeur de notre
-rencontre et de notre destin, et les arbres--où il y en a--me
-furent, comme partout, consolants et prometteurs. Du haut de sa
-montagne, Notre-Dame de la Garde se dressa pour nos fiançailles
-et, comme pour les mariages des reines, à rebours, je t'y épousai
-par procuration.
-
-C'était mon cœur qui te figurait, qui te représentait, mon
-pauvre cœur qui m'avait quitté pour te suivre et qui quittait un
-moment cette Italie confuse où Florence, Venise, Rome et Naples
-se ruaient l'une dans l'autre et s'aggloméraient pour enfermer
-toute beauté, toute fatalité, toute divinité et tout souvenir,
-quittait les âpres routes aussi et la pitié éparse et morne
-dans les lagunes et dans les golfes, dans les montagnes et les
-volcans--afin de se prêter à cette cérémonie et de mettre le Dieu
-des marins, des aventuriers et des pirates, le Dieu des forçats,
-des veuves et des fiancées, le Dieu des misérables, et des simples
-en nos espérances, en notre fièvre, en notre histoire.
-
-Mon cœur et moi nous n'entrâmes pas dans l'église. De très
-loin, de très bas, au ras du port, le dos en des mâtures et des
-voilures, en des grelins légers et des cordages fins, et mon
-cœur à côté contenu, soutenu, arrêté par les treillis bruns et
-blonds, par l'harmonieux enchevêtrement des gréements, du chanvre
-et du lin, en une prison de soie et de fer, nous fîmes descendre
-lentement, doucement, l'église sur nous.
-
-Derrière nous l'univers se pressait dans le gréement, les cordages
-et les voiles des vaisseaux, l'univers était là, tassé, immobile
-et les siècles aussi (car il y avait de très vieux bateaux, des
-bateaux qui ne naviguent plus--et si lourds de leurs coques et
-de leurs carènes, de leurs attributs désuets et de l'univers
-attardé, des siècles endormis qu'ils gardent à leur bord, parmi
-leur équipage fantôme, des bateaux si muets et si tristes qu'on
-les laisse dans le port mourir quand ils voudront--et les pays
-de songe, les pays de bataille, les pays de glace et les pays de
-soleil demeuraient attachés aux câbles et gonflaient les voiles,
-gonflaient les cheminées aussi et l'univers, les siècles, toutes
-les mers, les âmes des marins et ce qu'il subsiste de fatalité
-dans les soutes des bâtiments de commerce, d'héroïsme sur les
-tillacs des frégates désaffectées, ce furent nos témoins et les
-invités de nos noces).
-
-Il n'y eut point de chants trop graves et trop nourris pour
-effarer les antiques mâtures: le silence, un silence lyrique et
-liturgique, deux souffles d'âme, l'éternité de deux «Oui» et
-Notre-Dame de la Garde remonta sur sa montagne et je quittai sans
-un «Au revoir» mes témoins les vaisseaux, les univers et les
-siècles.
-
- * * * * *
-
-Les cailloux pointus d'Avignon me parlèrent de toi, mon aimée et,
-tout droit, d'un seul jet, d'un seul effort tranquille, le château
-des Papes ne bougea pas et nous bénit de haut, imperceptiblement,
-raidi en son austère magnificence, en sa hautaine nudité, en sa
-sobre fierté, et les siècles encore entre les pavés pointus, entre
-les portes sculptées et les balcons, entre les jardins et les
-places, les siècles me prirent, marchèrent à moi et voulurent me
-conter des choses des croisades, des guerres et de foi. Je leur
-dis: «Je ne suis pas seul» et ils dansèrent autour de nous des
-rondes connues, des rondes d'enfantelets au bord du Rhône et sur
-le pont, des rondes bien conservées et ronronnantes de bonhomie
-et des rondes plus secrètes, plus anciennes et des rondes qui
-n'étaient pas des rondes et qui étaient des danses de nonnes, des
-danses sarrasines, des danses de moines, des danses de cardinaux,
-de papes et d'hérésiarques. Ces danses nous entraînèrent sur le
-rocher gris, vert et blanc qui se penche sur le fleuve et qui
-s'en moque un peu, elles nous jetèrent dans l'île qui flotte sur
-le fleuve,--et l'île, le rocher, la ville, les jardins et le
-ciel chantaient des chants de troubadours, des cantilènes et des
-sirventes, des chants de guerre contre les ennemis qui pourraient
-menacer notre amour.
-
- * * * * *
-
-Et je m'enfuis loin de cette ville de rondes: Lyon se précipita
-au-devant de moi, énorme, grise, toute en montées. Je crus que
-je montais vers toi et je montai, je montai. Les escaliers
-s'espaçaient, se succédaient, semblaient se cacher pour surgir
-tout près et ce fut une ascension pénible, une montée à vide, un
-vain pèlerinage.
-
- * * * * *
-
-Je ne reçus pas de tes nouvelles. Pourquoi m'aurais-tu écrit?
-
-Et j'avais peur de recevoir une lettre de toi.
-
-Je nous prêtais un si agréable, un si tragique dialogue, je
-_sentais_--sans les entendre--des paroles si impossibles, si
-caressantes, si enveloppantes et si aiguës, je te prêtais une
-telle éloquence et une telle poésie que jamais tu n'y eusses
-atteint. A vrai dire, ces paroles étaient si belles que je ne
-pouvais même pas les imaginer.
-
-Murmure des sources, murmure des étoiles, murmure des feuilles
-dorées au-dessus des étangs, plaintes des oiseaux et sourires
-psalmodiés des cieux, c'étaient toutes les idées et tous les
-langages de la nature et de l'au-delà, tout, excepté des paroles.
-Murmure qui me faisait murmurer: «Que c'est joli!» et qui me
-faisait fermer les yeux, fermer ma mémoire pour entendre encore,
-pour être tout à ce murmure, pour être tout murmure.
-
-Et Paris, où j'étais revenu, que j'avais lancé sur moi comme
-un écrasant manteau de maisons et de soucis, Paris me permit
-ce murmure à tous ses carrefours, à tous ses coins. Je t'y
-retrouvai--si peu!
-
-Et des instants se rencontrèrent où je te parlai.
-
-J'étais condamné à un jargon de convention, à un jargon travesti,
-à cause des gens et à cause que, par une honte pieuse et par
-impuissance, je ne retombais pas, les lèvres en avant, sur ce
-murmure unique et suave qui creva pour nous le firmament.
-
- * * * * *
-
-Je cause avec toi, la bouche tremblante et tordue de contrainte,
-des mille événements qui rident notre indifférence, de ce
-monsieur, de cette dame et de ce livre. Des gens, les gens
-plongent en notre conversation et s'y perdent, et s'y oublient.
-
-Parfois pourtant je puis te dire: «Vous savez que je vous aime».
-
-Ah! ton sourire, chérie, le drame de ton sourire! J'y perçois tout
-l'azur, tous les azurs de notre entrevue et de notre destin! Mais
-ce sont des azurs, c'est un sourire que je dois garder pour moi
-tout seul et je ne puis y faire aucune allusion, je ne puis les
-tremper en ce marécage, en ce vaudeville de la vie.
-
-Je dois me contenter de te dire: «Vous savez que je vous aime»
-ou «à propos, vous savez que je vous aime» et me contenter--me
-contenter!--de ta réponse: «Vous ne serez donc jamais sérieux?»
-
-Tu te débats contre le lyrisme de ton existence et contre ta
-fatalité: je n'y puis rien. Je ne puis te plonger dans ta beauté
-comme on plongea Achille dans le Styx, je ne puis que rester à
-côté, sottement, à attendre que tu te souviennes et boire autour
-de toi, happer en ton sourire, comme un chien avide, ton azur, ton
-immatérialité, ton immensité!
-
-Et dès que je t'ai quittée, en tramway, dans les rues, les mots
-me viennent qu'il m'aurait fallu dire, puis c'est le retour de ce
-murmure divin, où je cause avec toi et où tu me réponds, dans du
-sublime. Et je ne t'aurai pas vue longtemps, car tu t'en vas avec
-ton mari.
-
- * * * * *
-
-Dans _les déplacements et villégiatures_ que publient les journaux
-mondains et les journaux graves:
-
-_à Royan_... M. et Mme Godefroy Tortoze. C'est tout: déplacements
-et villégiatures de mon cœur, déplacements et villégiatures de ma
-vie!
-
-Nous ne nous sommes dit ni: Adieu ni: Au revoir et tu es partie
-sans un baiser. Chérie, chérie, les mers sont méchantes, les
-mers mondaines et les chemins de fer sont méchants. Et tout est
-méchant, les montagnes et les casinos, les voitures, les bateaux,
-les chiens...
-
-Et il faut que je patiente, que j'invoque les éternités, que je me
-réfugie en mon rêve. Il faut que je me donne à tous les leurres et
-Paris vide de toi, est si grand, si long, si chaud...
-
-Chérie, chérie, j'ai peur de te perdre en cette chaleur, en cette
-poussière, en cette atmosphère, en ce malaise.
-
-Tu pèses si peu et ton souvenir est si léger, si inconsistant! il
-tremble tant au fond de mon âme, au bord de mon âme--et j'ai si
-mal. Je ne sais plus si je t'aime, je ne sais si je te désire, je
-sais seulement que je suis ici--où tu n'es pas. Et je sais que je
-suis devenu si timide devant mon amour, si pauvre, si peureux! et
-que j'ose à peine m'aventurer sur les routes, craignant de perdre
-sur les routes cette misérable tendresse--et ma chère, ma chère
-douleur.
-
-C'est la saison exquise où les forêts s'entr'ouvrant à peine et
-s'entr'ouvrant pourtant, se laissent violer doucement, à demi,
-et se font intimes, odorantes et charmantes pour ceux et celles
-qui veulent se risquer parmi elles en pèlerins, en flâneurs, en
-amants; c'est la saison où la mer berce en elle le soleil, la lune
-et les cieux, se joue avec les bras et les bouches des femmes;
-c'est la saison où tout est idylle, où c'est une idylle entre la
-nature et les hommes, où les montagnes et les arbres, les fleurs,
-les océans, les fruits, les petites sources et les fleuves se
-permettent les plus subtiles coquetteries, à cette fin de rendre
-la santé, la gaîté, le repos aux touristes qui les apportent avec
-eux, dans leur bagages, pour être plus sûrs de les retrouver.
-
-Parisiens épars, insoucieux de Paris, Parisiens venus sans dieux
-lares et avec les fétiches locaux qui sont nécessaires à tel
-casino ou à tel autre, Parisiens par la force des choses qu'un
-Dieu malin essaima vers les Auvergnes récupératrices et les
-provinces vengeresses, les gens se fatiguent et peinent pour
-oublier leur lassitude.
-
-Ma lassitude est autre et je ne suis qu'élégie et espoir. Les
-gens sont au bord de cette panacée moutonnante et liquide en quoi
-ils ont déguisé la mer. Ils y découvrent leur _tub_ un peu moins
-personnel, un peu plus inconfortable, une piste pour courses sans
-automobiles, où le sable ne manque pas, mais est trop bas et trop
-sale,--et une arène pour concours d'anatomies.
-
-On leur a dit qu'il fallait rêver: ils y tâchent, mais ce n'est
-pas facile. On leur a dit qu'il fallait s'abandonner aux caresses
-fécondes de la lune; à toutes les chansons que vient importer la
-marée haute et au soupir mélancolique et profond de la marée qui
-s'en va lentement et qui revient pour s'en aller, et qui revient
-et qui s'en va, cependant que les heures tombent, traînent avec
-l'eau pour aller se blanchir là-bas, là-bas où sont les vagues
-blanches et les nuages blancs, et pour reparaître (jour nouveau)
-argentées et lentes et hâtives. C'est difficile de s'abandonner.
-Et c'est un plaisir rare qu'indiquent tous les tarifs d'hôtel.
-
-Jamais il n'a fait plus chaud.
-
-Jamais il n'a fait plus triste.
-
-Jamais il ne fit plus envie de partir, de fuir des souvenirs et
-des désirs, de fuir une ombre fraternelle, une ombre ennemie qui
-se glisse entre les arbres, entre les rues, pour sourire de son
-horrible sourire chaste, de son sourire câlin, de son horrible
-sourire fidèle, de cet horrible sourire derrière lequel il n'y a
-rien, que le vide, l'impossible, de cet horrible sourire qui est
-tout sourire, tout charme, toute vie, tout au-delà.
-
-Jamais il ne fit tant besoin de posséder à la fois tous les
-arbres, tous les ciels, toutes les solitudes, les palais
-historiques et les plus secrètes chaumières, toutes les sources et
-toutes les mers.
-
-Jamais une telle soif ne me brûla d'immensité et d'intimité, de
-larges espaces à parcourir et d'une couchette étroite--où rêver de
-toi. Rien n'est trop loin, rien n'est trop haut; il n'est pas de
-mer assez trouble, de montagne assez âpre. Et je n'ose m'arracher
-à Paris.
-
-Je prends les rues au hasard, comme elles se suivent et c'est une
-ville si imprévue, élégiaque, nostalgique qui, nonchalamment,
-paresseusement, lève ses voiles et se révèle ville de douceur et
-de larmes--pour toi.
-
-Pourquoi aller chercher les canaux dorés de Hollande lorsque les
-quais de la Seine, les quais où l'on ne passe jamais, les quais
-d'après-Bastille et de la Cité offrent leur lèpre blonde au baiser
-du soleil mourant, lorsqu'ils s'entr'ouvrent, se fendillent, se
-découpent et s'éternisent sans autre monotonie que celle de la
-misère et de la mélancolie?
-
-Autour, ce sont des boutiques de rêve, des devantures de marchands
-de vin (oui, de marchands de vins!) où s'étalent des pièces d'or
-et d'argent déjà démonétisées au temps du déluge, des officines de
-tailleurs où l'on martèle--pour quels cyclopes?--des salopettes
-de zinc et des tabliers d'acier, ce sont des maisons croulantes
-qui ne croulent pas, des maisons qui s'avancent, qui s'élargissent
-de bas en haut, vers le fleuve, pour que les pauvres qui les
-habitent, puissent s'y précipiter plus facilement et ce sont,
-à côté, des maisons Henri IV où les fenêtres longues, hautes
-et profondes comme le jugement dernier se font opaques de leur
-mystère tricentenaire.
-
-Et voici des jardins publics ignorés, sortis d'on ne sait quels
-contes de fées--contes de fées où les fées ne sont pas riches--où
-les enfants errent sans s'amuser et où l'on trouve dans le sable
-rare des larmes et l'apprentissage en culottes courtes--de
-l'horreur.
-
-Et voici des églises à la mode de Caen, des casernes archaïques,
-des idylles en camisole rose et des amas de bric-à-brac où l'on
-n'ose feuiller de peur d'y rester, comme en certaines fontaines
-pétrifiantes.
-
-C'est le décor désert et peuplé qui convient à ma songerie, la
-misère me fait tant te revoir, vague comme tu l'es à mes yeux,
-femme que je n'embrassai jamais, femme qui te dressas devant moi,
-un jour où j'étais beau de pensée et où tout était beau autour
-de moi, femme qui, de la lenteur rythmique et rituelle d'un
-paysage, de la souple immobilité des montagnes et de la mer, de
-la magnificence hiératique d'un crépuscule, de la jeunesse, de la
-naïveté, de la perfection d'un soir, te précipitas en mon cœur,
-de très haut et du fond des mers et qui te révélas à moi en même
-temps que la grâce, la beauté et Dieu.
-
-Le paysage est triste et les êtres sont misérables: ces quais, ces
-squares, tout, jusqu'au crépuscule, est médiocre et désolé.
-
-Et ton souvenir se colle à moi, contre la médiocrité du dehors et
-tu m'es un bouclier et tu es cette chose de buée, ce nuage qui
-enveloppa des héros contre les dangers.
-
-Ne me protège pas trop et aimons les pauvres. Je suis pauvre, de
-ne t'avoir pas, je suis pauvre d'avoir de si pauvres rêves, de si
-pauvres évocations et de ne pouvoir fixer ton image devant moi,
-brutale et nette.
-
-Et je suis pauvre de tout, et de moi. Je ne puis m'établir sur ces
-rives: il faut encore trop d'argent pour vivre avec les pauvres,
-et j'ai des amis qui viendraient me tirer à eux, me forcer à rire
-avec eux.
-
-Et, tout de même, d'avoir trouvé en Paris un nostalgique et
-exotique Paris, je veux de la vraie nostalgie et de l'exotisme
-d'ailleurs.
-
- * * * * *
-
-Il y a dans une petite ville où il est né, un homme qui m'a invité
-et qui m'attend. C'est un humoriste. C'est le plus célèbre des
-fantaisistes; il a sécularisé le bizarre et rendu l'étrangeté
-quotidienne. De sa table de travail, de sa table de café, du
-milieu du boulevard il a saisi le cauchemar à bras-le-corps, si
-j'ose dire, l'a coiffé d'un chapeau comique, l'a déshabillé, l'a
-dénudé, l'a scruté et examiné, puis l'a vêtu sans hâte d'une
-casaque mi-partie, de la casaque qu'il voulait, en a fait sa
-chose et l'a offert ensuite au public sans hauteur, sans roideur,
-gentiment, comme un apéritif ou un cigare. Il ne s'est pas mis à
-l'affût des mouflons à cinq pattes ou des sangliers du Thibet.
-Il a erré, musé parmi les boulevards, s'intéressant à tous les
-passants et à tous les néants et, tout à coup, de deux doigts, il
-a saisi, conquis, retenu quelque chose dans l'air--et c'était le
-rire, et c'était le burlesque, le grotesque, la rapide et immense
-féerie. Il a derrière lui, comme une escorte, comme un état-major,
-comme une armée, le rire de tout une ville et de tout un peuple.
-Il a été l'imagination de la foule, il a été le paradoxe de tous,
-la folie quotidienne, cette dose de folie, de furie, de mépris des
-choses, d'indifférence, de stoïcisme, d'héroïsme aussi, d'épopée
-changeante, de farce multiple qu'il faut chaque jour à un chacun,
-pour lui permettre d'être ensuite aussi vide, aussi morne, aussi
-sage, aussi pauvre que la veille.
-
-Et, un jour, il est sorti de ses phantasmes pour me tendre la main
-et pour me dire des phrases sans magie, des phrases de simplicité
-où il me promettait le succès, le triomphe et où il m'annonçait
-qu'un jour je mangerais à ma faim. C'était une rue large où je me
-sentais plus petit; des voitures roulaient autour de moi pour que
-je me sentisse plus à pied, c'étaient des librairies pour que je
-sentisse que je ne pouvais pas acheter de livres et des brasseries
-pour me sentir plus à jeun.
-
-Il m'offrit deux bocks, des rires sur ma copie--inédite--et du
-courage et il s'en fut, sa tâche faite. Je ne le retrouvai que
-bien plus tard et il me fut un compagnon aisé, un aîné très
-paternel.
-
- * * * * *
-
-Il me demande de travailler avec lui, là-bas.
-
-Je sais que nous ne travaillerons pas.
-
-Ce n'est pas le moment. L'été, la mer, sa fonction d'humoriste, ma
-peine d'amour, tout nous fera rêver, tout nous fera taire. Nous
-resterons de longues heures sans parler, devant la mer et nous
-serons tristes, lourdement.
-
-Je m'achemine vers ma tristesse.
-
-«Bonjour, Cahier.
-
---Bonjour, Maheustre!»
-
-Nous nous serrons les mains, nous sourions, par habitude, nous
-souriant moins l'un à l'autre que souriant de la vie, des gens,
-des choses, de je ne sais quoi, souriant pour sourire et nous
-allons tout de suite voir la mer.
-
-Elle est grise, elle est partout.
-
-Elle vient furieuse jusqu'aux falaises, elle monte, descend,
-tourne, s'emprisonne en des quais, en des apparences de canaux,
-s'appauvrit, s'amaigrit, s'étrangle.
-
-Nous allons sur une langue de bois, considérer la mer, du bout de
-la jetée, du milieu de la mer.
-
-Ce n'est pas la mer qui m'a fiancé, ce n'est pas la mer bleue aux
-coulis et aux coulées bleues, gonflée de bleu, qui s'apaisa devant
-moi à Monte-Carlo. C'est une mer pâlie, verdie, passée, grondante,
-aigre, une mer d'écume et de rage, une mer qui gémit, qui se
-balance, qui s'irrite, qui s'excite.
-
-Le regard de mon ami Cahier plonge en elle, s'y perd, je baigne,
-moi aussi, ma ferveur dans la mer. Ma ferveur est trouble: je sens
-en moi un moutonnement semblable à celui de la mer, une hésitation
-sifflante devant la vie, un gémissement, un élan, un désespoir,
-une fureur qui écume et qui pleure, qui jaillit, qui recule et qui
-s'alanguit.
-
-Mon pauvre humoriste, tu t'épouvantes devant la sévérité molle de
-la mer et devant sa roideur et je me trouve une âme aussi écrasée,
-aussi grouillante, aussi pauvre, aussi hésitante qu'elle, une âme
-de désir et d'impuissance, avide et craintive, une âme grise et
-verdâtre, excitée, irritée, lente et dormante. J'ai envie de tout
-parce que je n'ai envie que d'une femme--et en ai-je envie?
-
-Je l'aime sans plus et je ne sais si je l'aime, je suis lointain,
-sans force, sans prise, «sous l'influence», comme on dit en
-médecine, captif--et si misérable et si gratuit captif!
-
-Prisonnier de chimères, je t'ai suivi, Cahier, en des cafés aux
-plafonds bas, en des cafés où nous avons joué aux cartes avec de
-vieilles gens, officiers en retraite ou marins à l'arrière. Mon
-amour est venu me bercer entre les cartes et m'étouffer sous les
-plafonds bas.
-
-Nous sommes retournés tous les jours sur la mer et tu m'as parlé
-de la mort, de tes camarades qui avaient passé le porte-plume ou
-le crayon à gauche et qui s'en étaient allés vivre ailleurs. Et la
-mer, sans relâche, t'apportait de la tristesse et te la jetait au
-visage, t'en souffletait doucement, à petits coups, comme pour te
-punir de la gaieté que tu avais infligée aux autres.
-
-Et elle te punissait gentiment parce que tu n'avais pas été gai
-toi-même et que ta gaieté était sans grossièreté, nerveuse,
-hâtive, âpre et pas convaincue. Et tu t'humiliais délicieusement.
-
-La mer ne m'apportait pas de tristesse: où en eût-elle trouvé pour
-moi?
-
-J'étais si triste et si plein d'espoir que j'étais sans pensée,
-sans envie, sans espoir, presque pas triste, abruti--en un couloir
-de préparation, en une antichambre de fatalité.
-
-Et me voici--je me rappelle et je rêve vite, fuyant la mer et
-cette bourgade, tombant à Paris, chancelant en plein amour--tout
-de suite.
-
- * * * * *
-
-Car je la rencontrai à la gare, mon aimée--comment? je ne sais
-pas,--revenant de je ne sais où, pas de Royan, prenant en mes yeux
-désolés, en ma torpeur, en mon ardeur torve tout moi, toutes les
-heures que je lui avais consacrées, tous les baisers que je lui
-avais gardés, prenant mon cœur, mes lèvres, ma peine et me disant
-d'un seul regard qu'elle me comprenait, qu'elle plaignait mon
-martyre, qu'elle allait tâcher à me payer, à me récompenser, à me
-consoler.
-
-Et c'est notre premier baiser, mon baiser timide et son baiser
-à elle, en retour, si vite, si gentil qu'il me parut presque
-traître, qu'il me surprit, qu'il me fit fermer les yeux, que
-je n'y crus point. C'est son abandon en mes bras, c'est sa
-voix changée, sa voix d'amante et c'est--ah! mon Dieu! me
-pardonneras-tu mon bonheur!--le tutoiement soudain où elle
-m'enveloppa, dont elle me garrotta, dont elle m'attacha à soi.
-
-Ah! le tutoiement!
-
-Le mystère du tutoiement! toutes les barrières franchies,
-brisées, rayées, tous les voiles arrachés et la facilité de
-l'existence! Aux temps où j'étais très solitaire et où je
-m'accoutumais à Paris et à l'infortune, je faisais des lieues--à
-pied naturellement--pour voir une cousine et une tante et pour
-avoir quelque chose à tutoyer. Quelquefois je ne les rencontrais
-pas et je rentrais avec mes «tu», avec ma soif de confidence, ma
-familiarité et ma fraternité.
-
-Et voici que tu me tutoies, comme dans les idéologies, comme dans
-les traités de Platon, les épopées et les drames antiques, voici
-que nous nous rajeunissons de ce tutoiement et que nous sommes
-devenus pareils aux petits enfants qui s'interrogent sur leurs
-nourrices et leurs poupées. Et voici des entrelacs de baisers,
-voici une tendresse légère et voici des mélancolies à deux,
-chaudes, ambrées, des mélancolies de flamme, tissées d'humanité et
-de divinité.
-
-Comment pouvons-nous nous embrasser? Je ne sais pas. Comment
-pouvons-nous nous engager nos vies? je ne sais pas.
-
-Personne ne passe par là que notre étoile et Dieu nous sourit de
-haut et ne sourit même pas, car il nous respecte en notre amour.
-Et voici que mon cœur crève, que mes larmes éclatent et coulent
-et qu'elles purifient, qu'elles sanctifient, qu'elles baptisent
-notre amour! Ç'a été l'étreinte pour l'étreinte, étroite, dure,
-haletante, expirante, le baiser dont on se contente amèrement et
-qui mord jusqu'au sang, ç'a été l'éploi de nos virginités, de la
-mienne, de la tienne qui revenait pour vibrer et pour s'inquiéter
-et nous avons été heureux jusqu'à la souffrance, inclusivement,
-nous avons été douloureusement, fièrement amoureux jusqu'à ne pas
-nous satisfaire pour rester plus amoureux, pour avoir plus--et
-autant--à désirer.
-
-Nous avons entretenu le mal de nos corps et de nos âmes, de
-baisers naïfs, de baisers à vide, de baisers de promesse et de
-tristesse, nous nous sommes usé les yeux à nous regarder dans les
-yeux et à chercher en nous des délices prochaines, à considérer
-en face notre éternité; nous nous sommes attendris si longtemps,
-si pieusement, entre deux portes et nous avons été, dans de
-l'émotion, les chers malades qui restent malades précieusement,
-incurablement, pieusement--l'un pour l'autre.
-
-Nous avons ouvert une ère, languissamment et ç'a été un
-apprentissage de la joie, sans fin.
-
- * * * * *
-
-Sans fin? Non, car il t'a fallu repartir.
-
-Tu n'avais pas épuisé les vacances, les vacances qui vous
-arrachent à votre âme pour vous jeter en pâture à des pays, à du
-vert, à du ciel, à des wagons, les vacances qui nous font payer
-cher l'apparente santé qu'elles octroient et qui t'emmenèrent en
-Hollande, en Frise, au cap nord, que sais-je?
-
-Tu n'avais fait à Paris qu'une escale.
-
-Et je voulus, moi aussi, n'avoir fait qu'une escale à Paris, m'y
-être arrêté un instant, le temps de m'initier aux pires, aux
-plus doux mystères, d'y avoir engagé ma vie, d'y avoir perdu--ou
-gagné--mon cœur. Tout dans cette ville--et notre secret n'y avait
-tenu que si peu de place--me parlait de toi, de moi, de nous
-deux, brutalement, de tout près, et je voulais songer à toi, ne
-songer qu'à toi, mais délicatement, timidement, fiévreusement. Je
-voulais que la mélancolie dorée de notre extase s'encadrât de l'or
-de l'automne et je voulais des bruissements légers autour de mes
-soupirs--et un ciel vague et distrait.
-
-Je voulais un exil où rêver, où revivre notre hâtive vie.
-
- * * * * *
-
-Le fatidique Cahier me rappela auprès de lui: ses idées de
-travail, de collaboration le reprenaient. J'obéis. Le train
-matinal qui m'emporta mal éveillé, cahoté de notre idylle,
-me berça, me perça de notre tutoiement: les paysages qui se
-succédèrent, cette orgie de verdure ample, pareillement large,
-touffue, ordonnée et pittoresque me jetèrent au cœur tes cheveux
-et tes _tu_.
-
-Et il me semblait que je me rapprochais de toi.
-
-C'est que je me rapprochais en effet et que cette mer au bord de
-laquelle j'allais rêver était la mer au bord de laquelle tu rêvais
-et que, plus loin, au ras des flots plus gris peut-être et plus
-pâles sous un soleil plus blanc tu me jetais parmi les remous
-plaintifs en une bouteille intangible et sacrée tes pensées, tes
-espoirs et l'armure blanche de tes caresses, que, fiancée secrète,
-tu imaginais des voyages sur cette mer, où je t'aurais rejointe
-d'avance et où tous deux mollement, indissolublement enlacés,
-blêmes d'ardeur et de fidélité, nous allions chercher le pays des
-aventures, les palmiers de repos et ces mystiques forêts vierges
-où les serpents et les fauves sont aimants à ceux qui savent
-aimer. C'est que tu me lançais tes réflexions, tes remarques, les
-petits riens de ta conversation et que tu me lançais toutes tes
-heures, toutes tes minutes, tous tes loisirs, tous tes ennuis,
-que tu me faisais un collier de tes solitudes et que tu regardais
-fuir vers moi les barques marchandes aux voiles ternes qui ne me
-reconnaîtraient pas, qui ne me diraient rien et qui viendraient
-simplement s'amarrer lourdes et béantes et où je lirais sans
-maître et sans truchement ton clair regard parmi l'embrun, ton
-humide baiser parmi les paquets de mer.
-
-Car tu m'écrivais, mais tu ne m'écrivais que des choses d'amour,
-tu ne m'envoyais par la poste que des lyrismes et quels lyrismes
-sûrs, parfaits, discrets et sauvages!
-
-Tu ne m'envoyais par la poste que ton idéal, ta passion et ton
-rêve; ce n'était pas ta vie, ta pauvre vie et tu voulais tant me
-l'offrir telle quelle, mal occupée, hachée, vide, pour m'offrir
-tout toi, pour ne pas m'offrir seulement ce que tu n'avais pas,
-le ciel, les fleurs, ce qu'on s'offre en amour.
-
-Pour répondre à tes lettres, pour te renvoyer un peu de ton ciel,
-de ton univers, de ton au-delà, pour enclore un peu d'infini en
-une enveloppe, j'étais obligé de descendre par des rues pointues
-et glissantes jusqu'à la poste, j'étais contraint de traverser un
-marché aux poissons et je pensais qu'en ta petite ville, là-bas,
-tu avais une poste aussi difficile, que ton idéal, avant de se
-mettre en route vers moi, devait traverser d'identiques relents,
-et je te plaignais et je t'admirais et je découvrais en ces
-petites épreuves un charme de plus, un peu humble et câlin comme
-une tache d'huile.
-
-Lorsque tes lettres me parvenaient, je remontais pour les lire
-en ma chambre et j'enfermais à double tour mon exaltation, mon
-amertume et mon délice.
-
-Cahier y serait tombé avec un haussement d'épaules. Cet homme
-avait noyé l'amour dans les mille tracas de la vie: tendre certes,
-et tristement tendre, il avait une tendresse tiède, lourde,
-irritée, courte, une tendresse timide, sinueuse, sans férocité:
-il aurait souri de ma ferveur furieuse, de ma jeunesse en amour.
-Vingt fois par jour j'avais la tentation de lui avouer ma fièvre
-et vingt fois je me taisais devant ses yeux gris. Il m'avait fait
-venir pour que nous fussions deux à être tristes: il avait besoin
-du vide de mon âme, besoin que mon âme fût vide. Hébété d'amour ou
-hébété par la vie, je lui plaisais.
-
-Et il laissait sa pensée et ma pensée faire des ronds fraternels
-dans l'eau et des voyages parallèles à la rencontre des bateaux:
-il se reposait de ses longs repos de Paris et demandait de la
-simplicité à l'horizon et à l'immensité.
-
- * * * * *
-
-Cependant les ciels continuaient à me parvenir et à se ruer hors
-de leur prison cachetée et les éblouissements, les éblouissements
-pour moi tout seul s'évadaient, caracolaient, incendiaient. Mon
-aimée, sans effort, variait sa sublimité et sa subtilité et
-c'étaient des chansons où elle se permettait de dire: je t'aime,
-en un insouci des répétitions, chaque fois qu'elle avait à dire:
-je t'aime,--toujours.
-
-Elle cueillait des anémones de mer et des anémones de ciel, des
-algues roses et des algues mauves, des étoiles indociles, du
-soleil, de la fraîcheur et un je ne sais quoi des nuits de là-bas,
-de ses nuits veuves où le regret se mariait au désir et qu'elle
-m'envoyait à mon réveil pour m'endormir dessus, voluptueusement,
-et pour que je contraignisse le matin à être encore la nuit,
-une heure, deux heures, à faire semblant d'être la nuit, pour
-étouffer, pour apaiser mon amour, et pour que mon amour ne fût
-plus qu'une nuance, profonde, éternelle, sur la mer et sur le jour.
-
-Les grandes formes qui se lèvent sur la mer et qui peuplent sa
-netteté et parfois son brouillard, les grandes formes pures qui
-traversent les siècles comme les paquebots traversent le monde,
-les grandes formes qui s'endorment et qui veillent sur la mer,
-entre des ailes d'albatros et des ailes de mouettes, ces grandes
-formes qui sont la poésie et le mal de vivre, qui sont les phares
-de rêverie, les phares de l'imprécis et de l'irréel, qui sont des
-déesses et des mourantes et qui sont la mer elle-même, d'hier et
-de demain, ces grandes formes me paraissaient se relayer jusqu'à
-toi, se succéder jusqu'à toi et te porter intact mon songe,
-intacte la grandeur et la pureté de mon être en t'évoquant.
-
-Et je t'évoquai sur la mer, souple, penchée, ondulante, je
-t'évoquai souriant comme je ne t'avais vu sourire et j'évoquai tes
-larmes aussi que je ne t'avais jamais vue verser.
-
-Et tout cela était simple, naturel, si mystérieux que personne ne
-s'en doutait, pas même Cahier et que je t'écrivais en ayant l'air
-de n'écrire à personne, d'écrire pour le public.
-
- * * * * *
-
-Et me voici quittant cette petite ville qui me fut hospitalière
-et où je m'attendris à ma soif. Me voici à Paris, te précédant,
-en quête d'un appartement où abriter notre secret. Me voici,
-solitaire, en des rues inconnues, longeant des squares, traversant
-des avenues, trouant des déserts. Voici des concierges et voici
-des amis heurtés sans plaisir, aimables, prévenants, conseilleurs.
-
-Et te voici enfin, te voici délivrée de tous tes séjours, de tes
-stations, de tes paysages, te voici chancelante et amoureuse qui
-t'abat, sur ma poitrine et qui t'évanouis en moi, si lasse, si
-lasse de ne m'avoir pas eu--depuis si longtemps.
-
-Te voici...
-
- * * * * *
-
-Mais voici que tu n'es pas là. Voici que des heures et des heures,
-les yeux mi-clos, j'ai commandé au temps, aux souvenirs, que j'ai
-groupé autour de moi l'escadron volant du passé. Je n'ai pas
-mangé. Je t'ai attendue à jeun et j'ai laissé glisser ce jour sur
-les jours d'antan, et je me suis souvenu lentement, comme on prie.
-
-Tu m'as laissé me souvenir et alentir mes souvenirs et me souvenir
-péniblement et tu n'es pas entrée au beau milieu. Je me suis
-souvenu jusqu'au bout--hélas!
-
-Viendras-tu maintenant?
-
-Il est tard, très tard. La chambre est noire depuis des temps,
-pitoyable, un peu dédaigneuse. La lampe qui ne s'est pas allumée
-et qui s'épaissit inutile, le fauteuil où tu n'as pas jeté tes
-vêtements, la glace qui n'a pas happé ton reflet, la clef que tu
-n'as pas touchée, tout est âpre, vindicatif, geignard, tout est
-famélique et pauvre, pauvre! Je n'ai pas besoin de savoir l'heure
-aujourd'hui.
-
-Il est l'heure de fuir et ce n'est pas, après tout, une heure
-méchante, puisqu'elle me chasse de ma géhenne.
-
-Je n'ai pas beaucoup souffert.
-
-Je n'ai pas subi cette journée. Puisqu'elle n'a pas voulu être
-bonne, elle n'a pas été.
-
-J'ai été le nostalgique prisonnier de mes autres journées, des
-journées de genèse, des journées qui s'éclairaient du reflet
-grandissant de l'avenir.
-
-Et je m'en vais dans du noir. Je m'en vais sans hâte parce que
-je n'ai aujourd'hui aucune hâte, et parce que tu peux arriver
-encore. Je m'en vais comme je suis venu. C'est du noir.
-
-Je ne veux pas heurter les meubles. Je suis discret comme un
-voleur. J'ai volé cette chambre.
-
-Et je n'ai pas à l'endormir puisque je ne l'ai pas éveillée.
-
-J'ai la tête lourde comme si le passé y était rentré et pesait
-deux fois.
-
-Je cours pour me réfugier plus vite en ma vie ancienne, en ma vie
-sans splendeur et sans feu, en ma vie du temps où je ne vivais
-pas. Je me jette en un omnibus déjà parti, où il y a des gens,
-n'importe quoi, n'importe qui.
-
-Je m'écroule sur la banquette, je m'anéantis. Ma tête roule, mon
-corps s'effondre, j'étouffe. Je me suis traîné vers de l'air, sur
-la plateforme, j'ai ouvert ma bouche agonisante pour respirer un
-peu de vie et je sors--oh! en des secondes--de mon engourdissement
-chaud de sang, la vie me reprend en me débarrassant des
-bandelettes de l'évanouissement et c'est la ténèbre autour de moi,
-la ténèbre opaque, qui subsiste, qui s'éternise.
-
-De mon doigt je me suis assuré que mes yeux étaient grands
-ouverts--et ils ne voient pas.
-
-Ces mers, ces champs, ces paysages, ces lunes et ces couchers de
-soleil, ces soleils et ces longs jours se sont précipités sur mes
-yeux et en s'enfuyant, ont emporté mes yeux larme à larme. Mes
-pleurs anciens--et j'ai tant pleuré--sont revenus, sont repartis
-avec mes yeux. Ou plutôt--pourquoi chercher en mon malheur--c'est
-ta vision, ma bien-aimée, c'est ta fugitive et lente vision qui
-m'a aveuglé--et c'est de ne t'avoir pas vue que je ne vois plus.
-
-Misérable trompeur de moi-même! Je me cachais mon émotion, je
-me contais des contes--mon conte--en sérénité, en confiance: je
-trouvais ça très touchant et très amusant.
-
-Et, sous mon épiderme raidi en sa volonté d'indifférence, tout
-mon être--secrètement, doucement, pour que je ne m'en aperçusse
-pas--tout mon être en sanglots, en révoltes, en désespoirs, se
-gonflait et s'en allait à la dérive du fleuve d'amour, s'en allait
-comme il était venu--sans baisers.
-
-Et je me croyais calme, résigné!
-
-Je me mourais--sous moi.
-
-Mes yeux ne verront plus: la voiture descend, c'est une rue avec
-des lumières et des gens me frôlent et me touchent pour passer,
-pour monter: du noir, du noir, du noir que je ne puis même plus
-trouer de ta chère silhouette, de tes cheveux,--du noir, un noir
-total...
-
-Je me rappelle maintenant: c'est le jour des morts; hier ce
-n'était que le jour de la mort, aujourd'hui ce sont les morts,
-un par un, ceux qui ont un nom, ceux qui n'en ont pas et je suis
-leur compagnon, leur prisonnier, un mort qui a des souvenirs,
-sans images, un souvenir muet, un souvenir à vide, un souvenir si
-lointain qu'on ne peut le saisir. Et que m'importe de voir puisque
-je ne t'ai pas vue!
-
-Si, si, il me faut mes yeux pour plus tard, pour te retrouver,
-pour te revoir!...
-
- * * * * *
-
-Les yeux me sont revenus, en deux fois. La nuit m'avais repris et
-m'a lâché et maintenant timidement, je regarde--pour voir quoi?
-
-Des gens qui s'apitoient, des gens que je n'aurais jamais dû
-voir--mes yeux se sont fermés pour les avoir vus, pour les avoir
-trop vus! Ah!
-
-Je n'aurais jamais dû voir que toi, chérie, et j'aurais dû garder
-mes yeux pour toi, mes pauvres yeux qui voient trop, qui se
-fatiguent sur ces gens, en ce soir des morts où je ne t'apercevrai
-pas, en ce soir de mort qui agonise si lentement et qui s'épand,
-qui s'allonge à l'infini de notre amour et qui l'enferme d'un
-tombeau mourant et glissant, d'un tombeau qui grandit, qui
-grandit devant mes pauvres yeux, devant mon envie de pleurer, mon
-désespoir et mon désir.
-
-Comme je t'aime!
-
-
-
-
-V
-
-«CELLE QUI EST TROP GAIE.»
-
-
---Je ne t'aime pas assez.
-
---Qu'est-ce qui te prend?
-
---Toi.
-
---Pas assez?
-
---Non. Pas assez. J'ai réfléchi à ça sur mon omnibus.
-
---Je t'avais pourtant défendu...
-
---Je l'ai tout de même assiégé et occupé.
-
---Pour me désobéir? Pour te faire remarquer?
-
---On ne remarque pas les gens en omnibus.
-
---Et tes voisins?
-
---Ils ont à penser à eux.
-
---Enfin, puisque tu as songé à moi en omnibus, ça prouve que tu
-songes à moi et que tu m'aimes.
-
---Je ne t'aime pas assez.
-
---Encore! Tu viens de me raconter que, de ne m'avoir pas
-rencontrée avant-hier, tu es devenu aveugle, que mon absence hier
-t'a rendu fou: c'est bien, que veux-tu de plus?
-
---Toi d'abord.
-
---Tu m'as.
-
---Et je veux plus. De l'omnibus, pour ne pas faire attention aux
-voisins que tu me reproches, pour ne pas les laisser me parler, je
-causais avec Dieu. Je lui disais: «Fais-moi la grâce d'aimer celle
-qui m'aime. Je suis jaloux d'elle. Elle m'aime plus et mieux.»
-
---C'est vrai.
-
---N'est-ce pas? n'est-ce pas?
-
---Mais oui. Pourquoi m'obliger à t'aimer plus que tu ne m'aimes?
-
---C'est que tu es trop gaie. Tu ris. J'aurais voulu te voir triste
-pour les journées que nous avons perdues.
-
---Nous ne les avons pas perdues, mon ami: elles t'ont apporté de
-la tristesse, de l'horreur, elles t'ont blessé. Et je te retrouve
-aujourd'hui et j'ai pu venir vers toi et nous nous disons des
-choses dans les bras l'un de l'autre et j'ai ta chair sous les
-mains, sous les lèvres, j'ai ton cœur, là, qui s'inquiète, qui
-tâche à s'inquiéter près de mon cœur, j'ai ton ennui de petit
-enfant, j'ai ta mauvaise humeur, ta bouderie contre le bonheur:
-que veux-tu encore?
-
---Je veux t'aimer.
-
---Ah! mon chéri, aimons-nous en joie, aimons-nous en un tumulte,
-en une exaltation, en une allégresse. Tu me connais pourtant et
-tu sais combien j'ai besoin d'intimité, combien j'ai besoin de
-secret, d'être seule avec toi. Eh bien! aujourd'hui mon amour me
-semble bruyant, presque public, tout de clameur et de puissance.
-Il éclate, il se lâche, il hurle, il rit.
-
---Chérie, chérie!
-
---Eh! quoi, il aurait fallu commencer par m'aimer comme un saint
-sacrement, par m'aimer en un songe, de loin, de si loin...
-
---Je t'ai aimée de si loin et en un tel songe...
-
---Ça t'a passé?
-
---Non, ça ne m'a pas passé. Je te caresse, je souffre, je te
-touche, j'exaspère sur ton cœur et sur ta chair, ma chair et mon
-cœur--et mon songe dépasse, déborde mon délice et mon songe, comme
-un halo, comme une ténèbre épaisse couvre tout, vague, vole,
-emplit le monde.
-
---Sois sincère: tu m'aimes et tu m'aimes bien, tu m'aimes
-fortement, en homme, et ce qui vaut mieux, en enfant impatient,
-fou, avide, qui pleure et qui trouve une furie, une fièvre
-nouvelle et féconde en pleurs et tu m'aimes, mieux que tout le
-monde, mais comme ferait tout le monde.
-
---Chérie, chérie, aie de la pitié pour les heures et les jours que
-j'ai passés sans toi, à t'attendre. Aie pitié de ces heures si
-longues, si lentes, de ces heures de néant et de souffrance, où
-ma vie venait expirer à mes lèvres en un baiser, un baiser que je
-ne te pouvais donner. J'ai les lèvres gercées de ne pas t'avoir
-embrassée.
-
---Et tu m'embrasses lourdement, étroitement, d'un baiser pointu,
-aigu, qui cerne, qui se multiplie et qui s'éternise.
-
---Ne fais pas attention, chérie, et pardonne-moi ma férocité.
-
---Je ne te la pardonne pas, je l'aime. Je ne l'excuse pas car
-c'est ta seule excuse et ta seule raison de vivre. Et pourquoi
-sommes-nous ici, s'il te plaît?
-
---Chérie, chérie, nous sommes venus ici nous mettre en dehors de
-l'humanité, nous sommes venus ici être des dieux, des dieux de
-tristesse.
-
---Zut!
-
---Chérie, chérie, pourquoi ne plus être toi-même? Tu es sortie de
-toi comme, un jour de sortie, on sort de son couvent de pudeur
-et de pureté. J'ai remarqué que seule au monde et parmi toutes
-les femmes, tu étais femme du monde, que tu savais t'avancer avec
-la grâce de la décence, que ta démarche était parfaite comme la
-beauté. J'ai vu des filles dont les hanches saillaient, valsaient,
-perçaient l'étoffe, le décor, les rues, le siècle, et dansaient le
-cancan, dont les hanches avaient l'air d'être en vedette sur une
-affiche de music-hall et qui roulaient, littéralement, des filles
-qui ne savaient que faire de leurs mains, qui avaient une marche
-d'attente, de provocation, même quand elles ne voulaient pas, et
-d'abandon dans la honte, des filles qu'on tutoie de loin, par
-nécessité, pour les tenir à distance. Toi, on est toujours tenté
-de te dire: «Vous.»
-
---Pas toi?
-
---Oh! moi, je tutoie Dieu. Mais chérie, te rappelles-tu les
-belles, les nobles lettres que tu m'écrivais? La tendresse s'y
-haussait à l'héroïsme et c'était une sérénité ardente et pure; le
-sentiment s'y haussait à l'idée et c'était profond et grand et
-le cœur y devenait de l'âme. Je me sentais tout petit devant tes
-lettres: je t'y découvrais sainte et martyre et si innocemment,
-si furieusement, si savamment maternelle! Tu m'enveloppais de
-conseils, en même temps que tu me lançais ton lyrisme, et ton
-lyrisme s'éployait et me dépassait, s'enfonçait dans le mur et
-dans le ciel: Je pleurais de n'être pas digne de toi, de ne pas
-être aussi poète, aussi grand que toi, de ne pas pouvoir t'aimer
-autant que toi. Femme, femme, ta ferveur, ta foi, toute la
-religion qui éclataient à chaque mot, qui se fondaient en tous les
-mots d'amour, qui faisaient de tes lettres un globe d'or, d'or
-subtil, d'or liturgique s'enfonçaient en moi comme des pointes de
-remords, me revêtaient d'un cilice de honte. Moi qui croyais si
-peu, qui croyais par saccades, hystériquement, moi qui...
-
---Laisse ça: tu ne m'humilieras pas. Je t'ai.
-
---Chérie, chérie, tes belles lettres, tes belles pensées, tes
-images, ton acceptation résolue de l'amour et de ses dangers et ta
-timidité devant l'amour, tu n'imagines rien de plus joli, de plus
-délicat, de plus fort.
-
---C'est le désir qui me dictait mes phrases. Laisse ça.
-
---Mais, chérie...
-
---Ou laisse-moi. Ne sois pas hypocrite. N'aie pas à la fois le
-plaisir, tout court, et le plaisir de te faire de la peine et
-de m'en faire. Je suis toujours la femme ancienne, la femme de
-tes rêveries, de tes psychologies, de tes poésies. Mais je suis
-gaie aujourd'hui: je veux rester gaie et je veux que nos lyrismes
-soient des lyrismes en action. Et toi aussi, petit Tartuffe du
-sentiment!
-
---Eh! oui, chérie.
-
---Ne dis pas ça comme ça. C'est à ton corps défendant que...
-
---Tu vas faire un calembour de fille.
-
---Tu es dur aujourd'hui pour les filles. Tu m'as écrit des lettres
-où tu les plaignais et tu rêvais à moi au milieu d'elles. C'était
-très bien. Qu'as-tu donc?
-
---J'ai que tu es trop gaie. En ces deux jours où je t'ai espérée
-et où j'ai désespéré de toi, toute mon existence est revenue et
-tous mes malheurs m'ont repris, de frais, m'ont secoué, m'ont
-courbé, m'ont empli, m'ont enduit de leur glu méchante.
-
---Tu n'es tout entier qu'une plainte. Il te reste les yeux pour
-pleurer. Tu permets que je les embrasse?
-
---Tout de même. Fais vite.
-
---Ah! ah!
-
---Quoi?
-
---Ah! ah!
-
-Je ne puis en tirer autre chose, avec des caresses et des baisers
-et la plus qualifiée fureur amoureuse. Elle tient tant à être
-gaie, elle est si fatalement gaie aujourd'hui que, n'ayant rien
-pour me répondre, elle rit, pour ne pas parler, pour ne pas
-entendre. Elle ne veut rien savoir sinon qu'elle est là--et moi.
-
-Et ce sont des rires qui volent, qui m'enserrent, qui crépitent,
-qui éclatent sur moi, avec des baisers, qui entrent en moi, avec
-des baisers, qui fusent de moi, avec des baisers, c'est un bain
-de rires et il y a des rires en ses bras, en ses mains, en ses
-cheveux, dans tous les plis de ses vêtements.
-
-Je n'ai jamais été plus malheureux. Car ces rires me prennent
-et je vais rire moi aussi, je vais être joyeux, nerveusement,
-sauvagement et cette chambre va être joyeuse--qui n'est pas faite
-pour ça.
-
-Cependant la rieuse se lève, se campe, toute droite et rieuse: «Tu
-n'as rien à me demander?»
-
---Tu veux que je te demande de te déshabiller?
-
---Ou veux-tu que je te jette mes vêtements à la figure?
-
---Je vais te déshabiller moi-même.
-
---Tu vas te fatiguer.
-
-Et les agrafes sautent, avec des rires encore, des rires dans
-les cordons qui se dénouent et qui rament, des rires dans le
-tournoiement des choses blanches et des choses bleues qui
-s'évident, qui meurent, qui tombent sur le fauteuil, des rires
-dans les hauts de meubles, des rires dans la lampe et un rire, un
-rire blanc, un rire rose, un rire en relief, un rire d'harmonie,
-un rire de chair, de lumière, de grâce, de ferme jeunesse résolue,
-son corps qui se dresse, qui s'infléchit, qui s'affirme et qui,
-tout de suite, disparaît, se voile, se drape... dans un drap.
-
-Ah! maintenant, chérie, ne fais pas d'effort pour m'égayer: la
-voilà, la gaieté, la gaieté tyrannique, la gaieté jumelle, la
-lourde et pire gaieté qui m'a pris, qui m'a tordu,--et le lit est
-un lit de rires. Nous rions pour rien, pour nous, pour tout, nous
-rions comme des enfants, comme des démons, nous rions comme si
-nous accomplissions un sacerdoce. Rire qui se varie, qui varie
-le labeur et la peine de notre volupté, qui se greffe sur notre
-volupté, qui jaillit de notre volupté, qui la voile, qui la viole,
-un rire qui se glisse en notre étreinte, qui nous sépare, qui
-nous unit, qui nous soude, qui nous confond. Ce n'est pas un rire
-épileptique: c'est la nature qui tour à tour gazouille, crie,
-s'alanguit, vibre en lui, c'est un rire excusable.
-
---Mais pourquoi rions-nous?
-
-Nous sommes de petits et clairs animaux mais des animaux qui rient.
-
-Et quand tout est consommé, roidie et électrique, les yeux clos
-laissant filtrer un éclair trouble, les cheveux comme métalliques,
-le corps gaufré, la bouche durcie en sa lassitude avide, les bras
-ouverts, lâchant et retenant à la fois, le nez spasmodique, tu ris
-encore et je ris encore et nous sommes un monstre qui rit, qui
-rit de partout, malgré tout, malgré soi, qui ne rit plus que pour
-rire et qui va recommencer pour rire encore, qui va fuir de son
-épuisement pour rire et nous sommes une machine à rire, un rire
-bossué, crevé, échevelé, ruisselant, épars, un rire de sueur, de
-satisfaction, de désir, un rire d'horreur et d'éternité.
-
-Nous ne sortons de notre rire que pour y rentrer, pour rire plus
-fort, après avoir dit--en riant--des bêtises. Comme j'ai fait, de
-profil perdu, quelques grimaces, pour l'oreiller, pour le lobe
-de ton oreille, pour un peu de tes cheveux et pour ton œil aussi
-qui regardait de biais, tu m'as dit: «Avez-vous fini, monsieur
-singe?» du ton d'un clown anglais et je me suis précipité sur ce
-«monsieur Singe». Je te l'ai renvoyé, en un baiser rieur, je te
-l'ai appliqué sur la joue et sur le cœur, de deux baisers, je t'en
-ai barbouillé le visage, le corps et l'âme, de trois, de dix, de
-cent baisers.
-
-Et nos rires sont devenus des rires de panthères sans méchanceté.
-
-Tu m'as menacé:
-
-«Répète un peu.»
-
-J'ai répété.
-
-Tu as ajouté:
-
-«Tu vas voir.»
-
-Et j'ai vu.
-
-De tes ongles, tu t'es amusée longuement, patiemment à
-m'égratigner la poitrine et le dos. Je m'obstinais, riant plus
-fort: «Monsieur Singe! monsieur Singe» et tu t'obstinais, aiguë,
-les dents serrées, m'égratignant, sous mes baisers, sous mes
-rires, pour avoir à rire encore, plus fort, de toi, de moi, pour
-avoir à me plaindre et à me soigner en riant.
-
-Nous avons continué à nous aimer en riant; nous avons ri pour
-toute notre vie et pour la vie des autres--et ça a duré une heure,
-une heure et demie--pas plus.
-
-Tu t'es habillée de rire, tu m'as mordu d'un «Au revoir» en
-riant et ç'a été une fuite de rires et des rires qui restaient
-aussi--pour moi.
-
- * * * * *
-
-J'en ai eu pour mon omnibus, j'en ai pour mon dîner, j'en ai pour
-ma nuit, pour...
-
- * * * * *
-
-Mais qu'est-ce que cette lettre? Une écriture contrefaite,
-épaisse, insistant sur sa vulgarité et sa pesanteur. Et des
-lignes lâches: «Mme Claire T... est restée avec vous aujourd'hui
-dans un appartement dont vous aviez la clef. Prenez garde à moi:
-je ne vous lâche pas, attendez-vous à tout.» Pas de signature,
-naturellement. Carte-lettre qui se tourne, qui s'ouvre, qui se
-ferme, qui offre toujours aux yeux la même ignominie. Je n'aurais
-pas imaginé que le service des postes fût aussi rapide. Elle m'est
-venue si vite, cette lettre!
-
-Il doit y avoir un service spécial des postes pour les canailles,
-contre les âmes et contre les cœurs.
-
-Mes rires? où sont mes rires? j'en avais horreur tout à l'heure.
-Il me les faut maintenant.
-
-Ils sont loin.
-
-Et elle est loin aussi, la rieuse. Et, si loin, elle a dû recevoir
-la même lettre, aussi ignoble, aussi rapide. Je tâche à me
-représenter son dégoût, sa terreur.
-
-Je ne revois d'elle que son rire.
-
-N'aie pas peur, n'aie pas peur, chérie. Je suis là--mais lui,
-eux, où est-il, où sont-ils, où se cache cette chose qui a écrit
-cette lettre, cette chose qui se terre pour se lever sur mon
-chemin, sur ton chemin, pour nous épier, pour nous suivre, qui
-monte la garde, la méchante garde devant notre bonheur et qui
-lance sur lui les mots qui arrêtent, qui souillent, les mots
-qui ont vu, les mots-témoins qui ricanent, les mots-valets qui
-trahissent, les mots qui accusent, qui reprochent, qui menacent,
-qui condamnent,--sans mandat.
-
-Peu m'importe ce papier, peu m'importe le nom de l'infâme. Je le
-défie en son anonymat, je le défie, unité, et je le défie, légion:
-je ne veux rien suspecter parce qu'il me faudrait suspecter tout
-le monde, parce que tout le monde, n'importe qui, peut se glisser
-le long d'un secret, peut lire et voir à travers, peut baver
-dessus sans savoir, parce que tout le monde peut être au courant
-de tout, parce que le mystère, l'occulte ne choisit pas, se
-prostitue au hasard, se livre et livre les gens au hasard, parce
-que le mal, la haine, l'envie, la perfidie inutile est partout,
-parce que la trahison est nationale et internationale, qu'il
-suffit d'avoir du bonheur pour être perdu, qu'il suffît d'avoir
-du cœur pour sembler insulter ceux qui n'en ont pas, la foule, le
-monde, l'univers.
-
-Homme ou femme qui as écrit, qui as vomi cette lettre, sois
-tranquille; elle ne servira de rien.
-
-Demain, tu me verras monter chez moi, chez nous à pied et je
-m'éventerai avec ta lettre, de ta lettre, je me jetterai de la
-boue, de la honte, de l'humanité au visage, pour m'éveiller, pour
-ne pas m'endormir et m'ensevelir en mon lyrisme, en ma félicité,
-en ma divinité.
-
- * * * * *
-
-Mais elle, elle, «Madame Claire T...?» Je l'évoque courbée sur
-cette lettre, courbée sur ces menaces, sous ses craintes; je
-l'évoque broyée, s'abandonnant, mourante. Non! je l'évoque riant,
-je ne puis me rappeler d'elle que son rire! J'ai possédé un rire,
-je suis l'amant d'un rire, je suis un demi-rire! Tes cheveux! ta
-bouche! tes yeux! Je ne les revois que mourant, s'échevelant en un
-rire et tu ris sur cette lettre, tu ris dans cette lettre, chérie,
-chérie...
-
- * * * * *
-
-Tu n'es pas venue--et c'était inévitable. Tu avais reçu la même
-lettre, la mienne, son reflet de haine et tu t'en étais affolée.
-Tu n'as pas osé _crâner_, tu m'as envoyé un télégramme qui
-m'est arrivé, j'en suis sûr, en voletant d'effroi jusqu'à moi,
-sans porteur, sans autre intermédiaire que ta peur du danger, un
-télégramme haletant, craquelé, d'une haute et courte écriture
-se pelotonnant, cherchant à s'échapper, flageolante et vide, un
-télégramme éploré, un télégramme d'agonie--et j'ai imaginé, malgré
-moi, ton rire autour.
-
-Cette chambre est pleine de rire, encore, d'un relent de rire que
-je sens, que je vois. J'ai acheté un petit abat-jour pour le voir
-moins, j'ai essayé d'écrire pour moins entendre: le rire a percé
-l'abat-jour, a percé mes oreilles.
-
-J'ai fini: le rire m'a suivi.
-
-Sois content, anonyme: tu as réussi. Et tu ne savais pas que, avec
-toi, contre moi, il y aurait son rire à elle et mon rire, le rire
-qui t'a bravé, qui t'a attiré, le rire néfaste qui t'a créé et
-engendré tout armé, gros de larmes, inépuisable d'horreur.
-
-Il faut pourtant que je sache qui tu es, anonyme. Tu peux être
-plusieurs: des gens m'en veulent, parce que je n'ai pas voulu
-d'eux et de leur amitié, d'autres parce qu'ils n'ont rien à faire.
-Des voisins, des confrères ils sont trop! des domestiques, des
-filles!
-
-J'ai une piste.
-
-Ils sont deux qui vivent ensemble, en une tour d'ivoire qui est
-une tour de soleil et une tour de lune, une tour de marbre ou
-plutôt une tour d'immatérialité mauve car la lune et le soleil et
-les étoiles, c'est encore trop grossier pour eux. C'est le frère
-et la sœur: ils sont poètes puisqu'ils sont frère et sœur et qu'il
-est poète.
-
-Ils se nomment Tristan et Iseult sans effort, sincèrement, de par
-la volonté de leurs parents qui, les premiers entre les premiers,
-avaient entendu Wagner--dans le texte.
-
-Blonds comme on n'est blond que dans les légendes, beaux comme
-on est beau dans l'au-delà, si purs en leurs regards, leurs
-gestes, leur démarche et leurs doigts, si visiblement vierges, si
-ouvertement ingénus et désabusés, célestes de naissance, anges
-par vocation, ils sont harmonieux en leurs discours et leurs
-silences et chantent quand ils veulent parler. Leur affection est
-pour tous ceux qui les connaissent une consolation de l'existence
-et un avant-goût de l'au-delà. Nonchalamment, dédaigneusement,
-ils égrènent un chapelet de sublimités, et épandent, sans la
-couper, la beauté en des phrases qui se dorent de tous les ors
-et se doublent de tout azur. Rien ne trouve grâce devant eux;
-que dis-je? rien ne les blesse, rien ne les touche, rien n'existe
-que les idées, les utopies et les ailes. Assis en leurs hautes
-chaises, ils rêvent mollement, imperturbablement, comme ils
-prieraient. Tristan a permis à des fidèles de lire des poèmes
-lyriques, sans violence où l'élégie--la plus noble élégie venait
-attendrir et nuancer de discrétion l'audace de son génie.
-
-Quant à Yseult, elle est musicienne et transpose les musiques pour
-séraphins, pour monades et pour Dieux. C'est un délice vivant et
-si peu vivant, c'est une extase ambulante, si peu, qui ne sait pas
-ce que c'est que les rues, qui ne sait pas ce qu'est le chemin de
-fer, ce que sont les bateaux à vapeur et qui erre dans les forêts,
-sur les mers et dans les clairs de lune après y avoir été amenée
-par l'envol d'une Chimère.
-
-Eh bien! ce couple, cette extase, cette immatérialité, c'est ma
-lettre anonyme.
-
-Chacun a écrit la sienne, lui et elle, chacun a espionné, lui
-et elle, moi et toi, chère, chère «Madame Claire T...!» Claire!
-Prénom que je n'ai jamais prononcé, prénom devant lequel j'ai
-hésité! Il ne vous a pas émus, misérables, ce prénom magique, il
-ne vous a pas retenus comme au seuil d'une grotte enchantée,
-comme au seuil du paradis lumineux? Ah! ah! un mot, un mot de
-plus, à ajouter aux mots qui frappent et qui font saigner, un mot
-bref, qui ne fatigue pas. Et votre main l'a craché, votre main de
-scandale et de ténèbre.
-
-Canailles! canailles!
-
-Chaste et pâle Tristan, je ne sais pas si tu as aimé ma maîtresse
-ou si tu l'as désirée--je ne suis pas de ces gens qui peuvent
-établir une distinction, une gradation, un pont entre l'amour et
-le désir et qui peuvent entre eux jeter un précipice--, je ne sais
-même pas si, pour parler le style de la Bible, tu l'as convoitée:
-je sais que tu l'as obsédée de ta mélancolie, de tes plaintes, de
-ton néant lacrymatoire que tu prodiguais, de ton infortune, de ta
-souffrance, que tu l'as souillée de tes supplications et de ton
-désespoir, que tu as exercé sur elle le plus effroyable chantage à
-la tristesse, le chantage à la pitié, le chantage à la fraternité,
-le chantage à l'âme-sœur.
-
-Et, de ta Tour d'ivoire, tu es descendu dans la rue, tu as bu
-chez des marchands de vin et le peuple t'a marché sur les pieds,
-a grouillé autour de toi et sur toi, tu as attendu en des coins
-d'ombre, en des murs gras, tu as suivi des omnibus, tu as filé
-des fiacres, et ta sœur--ton rêve de sœur,--a sali ses souliers
-dans des ruisseaux, courant, suant, se tachant, culbutant pour le
-plaisir, pour le plaisir de trahir.
-
-Dévouement? A toi.
-
-Ah! c'est beau! c'est très beau!
-
-Mais ne me demande pas d'admirer--puisque tu ne peux même pas
-me demander de te punir, puisque tu m'es sacré--à cause de ta
-trahison, puisque, étant entré dans mon secret par la petite
-porte, la porte de l'assassin, tu fais partie de mon secret,
-comme le meurtrier qui, après avoir tué le prêtre en son église,
-demeurait en sûreté en cette église: jouis du droit d'asile et
-va... va...
-
-C'est moi qui fuis: il me semble que tu es tapi en cette chambre,
-et que tu emplis cette chambre. Non.
-
-Il y a une voix qui entre ici, une voix basse, gluante et pointue,
-une voix où tout tremble, où tout implore:
-
---La charité, messieurs et dame!... pauvre vieillard de
-soixante-quinze ans, incapable de gagner sa vie!...
-
-Je ne puis pas voir, je ne puis me préciser la hideur grimaçante
-et chenue de cet homme, sa sordide sérénité. Cette vieillesse qui
-traîne dans la rue, cette misère croupissante, cette désolation
-qui, des confins de la vie plonge dans la mort, se précipite dans
-ma chambre et, sans me menacer, me prend, me prend pour toujours,
-voix d'outre-tombe qui prolonge la misère, qui m'offre toutes les
-misères, qui m'entraîne dans les mailles du filet de Misère.
-
- * * * * *
-
-Y aura-t-il une place en ma chambre pour ton évocation à toi,
-chérie, pour ta haute et câline apparition, pour chasser d'ici la
-trahison et la détresse? Apercevrai-je, en un mirage consolant,
-ton pensif visage d'espoir? Ah! je t'aperçois et je ne perçois
-qu'un rire, un rire éclatant, sans pensée, un rire effroyable, ton
-rire, notre rire d'hier!
-
-Je fuis, je fuis plus ton rire, ton effroyable rire que tout
-le reste, ton rire qui clame, qui s'étend sur la trahison et
-sur la misère qui, plus effroyable, ensevelit en lui--pour les
-ressusciter--ma douleur, mon trouble et mon inquiétude.
-
- * * * * *
-
-Je me suis arrêté à la terrasse de café où je me suis arrêté déjà,
-où j'ai rencontré ton mari, où je le rencontre encore. Cette
-fois-ci, je lui ai demandé:
-
---Votre femme va bien?
-
-d'une voix tordue et brisée, sèche comme la fièvre, âpre et
-courte comme la peur, et je me suis approché de lui, tout près,
-pour boire ton image en ses yeux, pour lui voler ton immédiat
-souvenir. Il m'a répondu:
-
---Oui, très bien.
-
-Et les larmes me sont venues. C'est que je subissais ton martyre,
-chérie, ton incessant supplice de dissimulation et de simulation,
-ton effort pour paraître calme et joyeuse, joyeuse et--j'en étais
-sûr,--tu pleurais maintenant, tu t'effarais, tu t'affolais à ton
-aise, loin de ton époux--qui était là.
-
-Et je t'évoque...
-
-C'est ton rire qui me frappe en plein visage, ton rire jaillissant
-de ma mémoire, jaillissant du passé pour m'éclabousser et
-m'éclabousser de sang, ton rire s'égrenant, glougloutant, menu,
-compact, total.
-
-Une vieille femme, genoux fléchissants, allonge sa face, son cou
-plissé, ses rides vers mon cou:
-
---J'ai quatre-vingt-six ans, jeune homme, tousse-t-elle si
-lentement, et j'ai faim.
-
-Ton rire, chérie, ton rire fuse derrière la vieille femme,
-l'auréole d'une auréole malfaisante et je me recule de ce cadre de
-rire, de cette niche agressive de rires.
-
-La vieille femme ramasse ses vieux membres et ses vieilles rides,
-comme elle ramasserait des sous, et s'en va, d'un pas usé, du pas
-dont un revenant s'en retourne vers la tombe--où il était mieux.
-Elle n'est pas triste--elle ne peut plus être triste--elle a connu
-tant d'échecs!
-
-Je me rue sur elle, à travers le fantôme de rire, je lui donne
-convulsivement des pièces de bronze qui débordent son attente;
-et des remerciements pénibles, trop de remerciements, filtrent
-vers moi, des remerciements qui me font peur, qui m'apportent le
-malheur, qui m'attirent de plus en plus dans le chemin de misère
-et qui m'y clouent...
-
- * * * * *
-
-Et ton rire, chérie, me suit dans mon taudis solitaire, en mon
-petit lit à moi, se glisse entre mes camarades, vole de mes
-livres, de mes cauchemars, de mon sommeil.
-
-Ne ris plus, ne ris plus, chérie! Mais on ne commande pas aux
-absents!
-
-On ne commande pas au passé quand il revit.
-
-Ton rire, je le retrouve dans les rues, dans les aboiements
-des chiens, dans les rires même qui fleurissent dans les rues,
-les rires des petites ouvrières, des filles, des oisifs et des
-sergents de ville.
-
-J'ai rêvé à ton enfance, chez nous, et ton rire a revécu dans
-tes rires d'enfant; j'ai rêvé à ta ville natale, à cette
-dormante Péronne, si triste, si légendaire, si enfoncée dans les
-siècles--et des rires se sont égaillés de ses tours, des rires
-ont glissé des jours de ses dentelles, ont passé à travers ses
-batistes, ont crépité sur ses marais, ont rougi ses briques,
-ont bondi des murailles, de ses couvents, rires vert-de-grisés,
-rires nostalgiques, rires millénaires; des rires de bronze ont
-été chassés de ses canons encloués, des rires se sont élevés de
-ses tourbières, des rires ont été secoués par les cloches de ses
-églises et des rires se sont échappés, en boitillant, des rires
-étroits, de son hôpital.
-
-J'ai rêvé à ton père mort jeune, à ta mère sitôt morte et des
-rires ont violé leurs cercueils; je t'ai évoquée, jeune orpheline:
-rires en cornette, rires en crêpes, rires partout!
-
-Et notre chambre est trop étroite pour tous ces rires et mon cœur
-est trop étroit pour leur amertume: je ne puis les cracher, ces
-rires, avec des larmes. Je ne puis pleurer, comme un vieil homme,
-pleurer les larmes qui toussent, qui hoquètent, qui écartent.
-
-Et huit longs jours m'encagent en tes rires, huit jours sans
-nouvelles, huit jours de rage, de douleur et d'impuissance qui
-s'étirent entre l'attente d'une lettre d'amour et l'attente d'une
-lettre anonyme, huit jours raidis, huit jours qui retombent, l'un
-après l'autre, usés sans avoir servi.
-
-Je t'envoie du courage, poste restante, et--n'est-ce pas?--tu
-n'oses pas retirer mes lettres et tu vis, cloîtrée en ta terreur,
-haletante, guettant l'arrivée de ton mari pour te mettre à
-sourire, longuement, et pour figer sur tes lèvres ce sourire
-difficile, ce sourire de momie torturée?
-
-J'entends ton rire sourdre de mes mots qui se débattent et qui
-hésitent en leur appel, sourdre de mes désespoirs, sourdre de la
-fatalité qui nous étreint, qui nous sépare, qui nous précipite
-loin de l'autre après deux baisers contrariés et disjoints.
-
-Je veux travailler, tracer des mots indifférents: ton rire, ton
-rire, encore!
-
-Ah! chérie, reviens pour que je ne t'entende plus rire!
-
- * * * * *
-
-Tu reviendras.
-
-J'ai reçu une lettre de toi, enfin, une lettre de tendresse, de
-récriminations, de reproches sanglotants et d'étreintes contenues
-et sanglotantes aussi, une lettre ratiocinatrice, de belle et
-large raison et d'une passion si exacte, si jolie, si noble, si
-stricte, lettre digne d'une matrone romaine et d'Eloa, de Mme de
-Sévigné, de Mlle de Lespinasse, lettre d'héroïne et de martyre.
-
-Et ton rire, ton rire infatigable, l'encadrait, tournait autour.
-
-Je cours au rendez-vous que tu m'as donné pour tromper ton rire.
-
-Par un caprice, par une prédestination, par un exquis sentiment
-de pudeur, de poésie et de lointain, tu m'as dit de t'attendre au
-Trocadéro, au milieu de la galerie.
-
-J'y devance l'heure que tu m'as indiquée, je m'y morfonds, je m'y
-affole. Jamais je n'eusse cru à un tel nombre de galeries.
-
-C'est le labyrinthe même.
-
-Pour y retrouver la frêle Ariane qui veut y renouer le fil de
-notre fable, j'erre, j'erre solitaire--et pas assez solitaire. Des
-gens tournent et montent qui sortent de je ne sais où.
-
-Et les dieux captifs ne sortent pas pour me protéger, pour
-m'encourager. Des allumeurs de réverbères et des agents s'y
-relaient et la pauvre rouille des arbres et la triste blancheur
-des statues, le jardin chauve en contre-bas, sous la lividité des
-pierres et des arches, des voûtes et des portes, des colonnes et
-de l'écho, tout se mue en des rires, en ton rire, chérie, ton
-rire qui se courbe, qui tourne, qui monte, qui descend, qui
-s'engouffre du jardin sous la galerie, qui, des portes closes,
-se rue dans la galerie, ton rire qui, des bouches invisibles des
-dieux hindous aux bouches muettes des agents, des vagabonds et des
-allumeurs de réverbères, aux bouches blanches des statues, des
-troncs des arbres aux feuilles-fantômes, prend tout, roule sur
-tout, agite tout, valse--en quelle valse immense, redoublante--de
-l'écho au crépuscule, et grandit avec la nuit.
-
-Je vais d'une sortie à l'autre sortie et je reviens: ton rire
-tue les minutes! tant de minutes sous lui, s'en nourrit, s'en
-engraisse, ton rire déborde ces voûtes, déborde ce jardin,
-galope jusqu'au Champ-de-Mars, jusqu'en haut de la Tour Eiffel
-et retourne à moi en une poussée, en un soufflet gigantesque,
-le soufflet de tout l'enfer, de toute la méchanceté, de toute
-la bassesse humaine, le soufflet dont le démon souffletterait
-l'idéal et ton rire spasmodique, haletant, précipité me frappe et
-s'éloigne pour me frapper encore, pour me prouver que je n'ai plus
-rien de toi, pas même le souvenir et la mélancolie.
-
- * * * * *
-
-Ah! merci! chérie! tu te jettes contre ton rire: c'est toi, c'est
-toi! Te voilà!
-
-
-
-
-VI
-
-LES JEUX DE LA LUMIÈRE ET DU HASARD
-
-
-Tu me fais signe de ne pas aller à ta rencontre et, de ton long
-pas d'honnête femme, tu viens à moi, sans en avoir l'air.
-
-Et tu n'hésites plus, tu te laisses prendre, tu me prends, et, au
-beau milieu de la galerie, cependant que le jardin, les statues
-se taisent, s'apaisent, se recueillent pour notre communion, nous
-nous embrassons à pleine bouche, nous nous acharnons à notre
-baiser, nous nous embrassons, d'un seul baiser, pour les jours
-où nous ne nous sommes pas embrassés, et, sans honte, d'un seul
-sanglot, nous pleurons, nous pleurons ensemble.
-
-Nos larmes jumelles se brisent l'une contre l'autre, se joignent,
-se mêlent et nous nous serrons plus fort, nous pleurons plus
-fort, de tout notre cœur, de notre semaine vide, de tout nous.
-Chérie, chérie, ces galeries, ces salles fermées, tout est plein
-de douleurs d'amour, de rencontres aussi et de pleurs, de pleurs
-doux-amers, comme disait notre Pléïade.
-
-Toutes les légendes, toutes les amantes sont là, à peine raidies
-par les siècles et nous ne faisons, nous ne ferons rien de
-nouveau: les gens là-dedans ont aimé et sont morts avant nous.
-
-Mais en cette solitude sur quoi tombe la nuit, tu ne nous sens pas
-assez seuls: il y a trop de lyrisme, trop de résignation, trop
-de fatalité derrière nous, tu m'entraînes en notre secret, tu me
-tires en notre histoire qu'il faut continuer:
-
-C'est un fiacre où tu as encore à pleurer, pour les rires que,
-malgré toi, tu m'as infligés.
-
-Tu t'es mise à pleurer et à attendre la suite de mes pleurs tout
-de suite, en un coin, mais le cocher me rappelle: «Où faut-il vous
-conduire?»
-
- * * * * *
-
-C'est vrai: il faut nous conduire quelque part. Tu m'as fait te
-chercher très loin, chercher très loin tes larmes.
-
-Il faut aller ailleurs, suivre ailleurs tes larmes: les voitures
-ont des roues et ne peuvent vous laisser aimer en place: l'amour
-est vagabond chez elles.
-
-Je m'inquiète, je ne trouve pas, je dis au cocher: «A
-Notre-Dame!» Nous avons eu des dieux derrière nous ici, sans les
-voir; allons voir d'autres dieux, un autre dieu.
-
-Et tu t'affoles tout à fait: «Regarde, regarde: je suis suivie,
-nous sommes suivis!»
-
-Et tu trembles, sous mes baisers. Tu regardes par le petit carreau
-voilé: tu interroges les lourdes lanternes anonymes, qui, de leur
-rectangle rouge ou blanc, coupent la nuit.
-
-Mais nous voici un auxiliaire: le brouillard, le brouillard qui
-nous enveloppe, qui nous poudre le long des quais, le brouillard
-qui nous précède, courrier épars de mystère et qui nous suit,
-gris, épais, subtil protecteur.
-
-La Seine, opaque, rêve auprès de nous: des lumières dansent sur
-elle; c'est un paysage pesant, opaque, halluciné.
-
-Et je veux que tu me contes ta vie, depuis ces jours qui sont pour
-moi des rires-suaires.
-
- * * * * *
-
-Tu me contes des terreurs, des soupçons autour de mes soupçons,
-ailleurs, plus loin, plus près, tu me contes une farouche et
-blêmissante attente d'autres lettres, d'autres menaces, plus
-directes et une fureur vaine de baisers, une tendresse chaude et
-murée en un terrier de bête traquée, une prison humaine et une
-vraie prison, froide dans le froid, stoïque, se rétrécissant avec
-une seule porte, en dehors: la porte par où entre le danger, par
-où entre--non le remords, grand Dieu!--mais le reproche, par où
-entrent la jalousie, l'envie, la colère, la haine: la porte des
-vices et des malheurs. Prison où on n'écrit pas, où on n'espère
-pas. Prison où l'on s'impatiente, où l'on ne crie pas pour ne pas
-faire de bruit, où l'on hurle, où l'on sanglotte, où l'on agonise,
-où l'on meurt,--en dedans!
-
---Et te voilà, chéri, tu as été sage, au moins? Tu as pensé à moi,
-à nous? Es-tu remonté chez nous?
-
---Mais je n'en ai pas bougé, ma chérie, je t'ai attendue, si
-cruellement, si longuement! j'écoutais les voitures, une à une.
-
---Tu n'as pas entendu la mienne? Je me faisais promener au pas
-autour de chez nous, tous les jours, je passais, je repassais
-âprement, violemment.
-
---Et tu n'entrais pas?
-
---C'était périlleux: tu comprends, je voulais bien risquer de me
-faire prendre pour quelque chose mais pour rien!
-
---Pour rien?
-
---Tes volets étaient obscurs, sans rais, sans raies de lumières.
-
---Ah! chérie! pour ménager tes yeux, pour t'enfermer en un plus
-strict cercle d'amour, j'avais acheté un abat-jour!
-
---Je ne savais pas.
-
---Ah! de te savoir si près de moi et si grave, si ardente, combien
-je déteste plus mon désert, mon désert irrité, avide, peuplé de
-rires, peuplé de ton rire, tu sais, ce rire dont tu as empli, dont
-tu as débordé notre dernière après-midi?
-
---Je ne me souviens plus: j'ai tant pleuré! mais si ça t'ennuie,
-je ne rirai plus.
-
---Ris, ris tout de suite.
-
---Je ne sais plus.
-
---Eh bien! taisons-nous, chérie, et retenons avarement notre
-souffle, enlaçons-nous plus muettement, plus sauvagement en cette
-voiture qui boite le long du fleuve et qui ne peut pénétrer en
-ces lumières qui se varient et qui frémissent parmi des barques.
-Tenons-nous sans parler, comme des pauvres gens--que nous
-sommes--qui n'ont plus que leur amour, leur amour nu et dépouillé,
-les nerfs visibles, les chairs tailladées, leur pauvre amour, sans
-sourire, sans chansons, sans paroles, leur pauvre amour pauvre et
-grand, puissant par sa misère, comme la faim. Et nous allons prier
-Dieu pour nous, qui est loin. Nous ne prierons pas Dieu, chérie:
-il n'est pas là, il n'y est pas pour nous.
-
- * * * * *
-
-Notre-Dame se dresse, gonflée de saints et de vierges folles.
-
-Il est dit que nous n'aurons les dieux qu'en bordure, que nous ne
-les atteindrons pas: d'ailleurs avons-nous besoin d'aller chez
-eux? Ne les avons-nous pas sur nous, autour de nous, en nous,
-en cette voiture basse et cahotante, tous les dieux, les tiens,
-les miens, ceux qui s'occupèrent d'amour, les dieux de courage,
-de ferveur et d'héroïsme, les dieux de souffrance, les dieux de
-jeunesse et de larmes?
-
-Je me sens si pur de cet afflux de divinité que je te propose,
-si tu as peur, de ne plus t'aimer que d'âme, en cul-de-jatte
-platonicien.
-
-Mais, émue de ma candeur et de ma bonne foi, tu m'embrasses,
-pour me remercier, d'un tel baiser, d'un baiser si passionné,
-si fécond, si tyrannique que je te le rends, ton baiser, de mon
-humanité, de ma bestialité, de ma chasteté ancienne, et que nous
-scellons de ce baiser des noces nouvelles, païennes, totales,
-fauves et que la volupté promise, la volupté proche, l'âcre et
-délicieuse volupté de demain déborde cette voiture, déborde notre
-tristesse, déborde nos regrets, nos ennemis, notre malheur, notre
-désir.
-
---Viens, viens tout de suite!
-
---Où?
-
---Chez nous.
-
---Il est trop tard et tu n'y penses pas.
-
---Si j'y pense!
-
---Et j'ai trop peur!
-
---Tu n'as pas peur: le bon brouillard qui nous a fait blancs, qui
-nous a rajeunis et poudrés et notre baiser, chérie, notre baiser
-énorme et fin, qui a claqué, qui a rugi et qui a murmuré, comme
-un torrent qui va grossir et comme une source aussi, source de
-nouveaux baisers, source d'amour et de tous les amours, notre
-baiser-trompette et notre baiser-harpe, notre baiser d'appel,
-notre baiser de fouille, notre baiser de reconnaissance, de prise
-de possession, de communion, de grâce, de force, de tendresse
-et de fureur, ah! tâche à y échapper, chérie! enfuis-toi de ce
-baiser, un peu, pour voir! Tu es sa prisonnière, son esclave!
-
---Et toi?
-
---Moi aussi.
-
---Et les lettres anonymes?
-
---Aussi! Et l'univers aussi.
-
---Alors, pour le garder à nos lèvres, nous ne nous embrasserons
-plus? Nous ne pourrons plus nous embrasser aussi bien? Et ce
-baiser-gigogne sera-t-il stérile?
-
---Embrassons-nous, embrassons-nous, chérie.
-
---Tant que ça?
-
---Plus.
-
---Je vais te quitter.
-
---Parce que nous nous embrassons?
-
---Non; parce que j'ai à rentrer. Et puis, nous nous sommes
-retrouvés, nous nous retrouverons.
-
---Chez nous?
-
---Oui.
-
- * * * * *
-
---Tu m'as dit: oui d'une voix qui se reprenait à avoir peur et
-pour n'avoir pas plus peur, pour avoir peur toute seule, tu es
-descendue, rapidement.
-
-Et j'ai gardé mon fiacre désaffecté et je l'ai gardé longtemps
-parce qu'il restait sur la buée de la vitre une ligne nerveuse et
-claire que tu avais tracée et déchirée dans la nuit de ton doigt
-pour voir de la lumière, pour retrouver ta route, la route de ta
-fuite. Les lumières que tu avais requises par cette trouée se
-glissaient jusqu'à moi, me frappaient, m'appelaient. Je ne les
-voyais pas. J'évoquais ta main, ton doigt que tu avais retiré
-d'une caresse pour plonger dans la vie, la vie qui n'est pas à moi
-et je considérais, pâle, terrible, tout ce qui me restait de toi,
-cette égratignure de la vitre embuée.
-
-Et c'est peut-être tout ce qui me restera de toi, un soir, pour
-mes autres soirs, une ligne de lumière sur un champ de larmes!
-
- * * * * *
-
-Et j'ai tort d'être triste: je t'ai.
-
-Je t'ai eue là, dans cette voiture et je t'ai dans cette chambre
-où tu te risques, de plain-pied, de ton pied qui se déchausse.
-
-La porte grise de ma chambre se dérobe, en un mur gris; elle
-est difficile à voir et à toucher, c'est comme une caverne qui
-s'enfonce au flanc d'une vieille maison, en face d'une loge où mes
-concierges achèvent de vivre, sans plus se hâter qu'ils ne se sont
-hâtés dans la vie, si vieux, si polis, si résignés!
-
-Ma concierge entre, avant nous, de son pas de vieille femme, en
-notre temple d'adolescence d'hier, usée et morte pour permettre à
-notre extase d'aujourd'hui d'être chez soi, refait le lit, nettoie
-la chambre et traîne sa mécanique vieillesse en dehors, tire
-dehors sa pauvre vieille figure naïve et charmante en ses plis,
-comme une face qui n'a jamais menti, jamais trahi, qui ne sait
-pas, qui ne veut pas savoir.
-
-Et nous sommes chez nous.
-
-Je t'attends, à vrai dire, et je t'attends plus que de raison.
-
-Je romps mon ban, à deux heures: j'ai déjeuné en public, après
-m'être levé, sans retard, et j'ai semblé manger avec plaisir,
-causer, m'intéresser aux mille riens de la vie publique et de la
-vie privée, en commun, et je m'évade vers notre intimité, vers
-toi, vers ma vraie vie.
-
-Je monte lentement pour m'accoutumer au bonheur, pour entrer sans
-stupeur et sans clameur enthousiaste, en notre joie; je laisse un
-peu le jour mourir puis, pour te faire venir plus vite, je crée
-la nuit chez nous, je ferme les volets et je reste seul en face
-de la lumière, en face de cette lampe qui brûle pour toi et qui
-t'attend, qui t'attend.
-
-En cette rue peu passante, où des voix s'alanguissent et s'en
-vont, où des sabots se suivent et se ressemblent, où les voitures
-d'enfant crient aigrement sous la lassitude d'invisibles
-nourrices, des voitures glissent, funèbres, emportant mon espoir,
-des voitures qui semblent entrer chez moi, de force, qui crient
-jusqu'à moi, qui marchent sur moi, en quel nombre! Tu ne sais
-pas, chérie qui ne viens pas, en quel état je me tais et je me
-tords.
-
-Cette voiture qui tousse, qui crache, qui siffle va te déverser
-en l'acuité la plus qualifiée de ma fièvre, à la pointe de mon
-désir, au tourbillon de ma furie. Tu tombes à point et mon extase
-se ramasse, son leurre se double: c'est toi, c'est toi; la vérité,
-la volupté vont justifier mon erreur, vont jeter de la raison,--et
-quelle somptueuse raison!--sur le laborieux squelette de mon
-hallucination continue. Mon lit amical, mon lit d'attente va se
-transformer, je vais en bondir pour lui revenir avec toi!
-
-Mais c'est en vain que j'ai gardé mon souffle: le fiacre
-sourdement s'éloigne! Heureux encore quand c'est un fiacre et
-quand, en ma folie, je n'ai pas promu au rang de fiacre, une
-patache d'épicier ou un camion de marchand d'eau de Seltz.
-
-Je devrais, par un sens subtil, reconnaître de loin ta voiture; je
-reconnais toutes les voitures et j'exaspère mon désir, je peuple
-amèrement ma solitude et quand tu arrives, enfin! tu arrives tard,
-quand je t'ai perdue des fois et des fois et quand ma lampe a
-désespéré avec moi et qu'elle baisse, qu'elle baisse sous mes yeux
-clos.
-
- * * * * *
-
-Car je ne veux rien voir de cette chambre où tu fus, où tu n'es
-pas, de cette chambre où chaque objet me crie non ton nom,--je ne
-te nomme jamais,--mais ton corps, tout ton corps et chaque détail
-de ton corps, je ferme les yeux pour mieux songer à tes yeux
-clos, à tes yeux rétrécis par l'extase et la volupté et laissant
-s'épaissir je ne sais, je sais trop quelle lueur trouble, grosse
-de divinité et d'infini!
-
-Je ferme les yeux pour avoir un regard plus avide, plus frais,
-plus prenant lorsque tu t'approcheras, un regard qui se lavera
-sur toi de toute sa nuit, qui se reposera sur toi de tout son
-repos et qui te saisira et qui gardera assez de toi pour tous les
-pores aveugles de mon corps, de ma peau, pour les ventricules et
-oreillettes aveugles de mon cœur, pour toute mon anatomie éparse,
-pour mes entrailles, pour mon âme, pour tout moi.
-
-Je tâche à t'oublier tous les jours pour que tu me sois nouvelle
-et enchanteresse, pour que tu m'éblouisses de ta fraîcheur, de la
-magnificence ambrée de ta personne, de l'harmonie changeante de
-ton être! Tes yeux ont une manière de fixer, de laisser retomber
-ce qu'ils fixent, une manière d'attirer, de juger, de négliger, si
-particulière!
-
-Tu as une franchise si claire et si nuancée des yeux, de la
-bouche, des bras, du corps! Tu as une pudeur et une honte si
-fières! Et tu as une telle douleur en toi, une douleur si
-éternelle et si belle!
-
-Ah! chérie, comme il faut que je précipite ma sensualité! Comme
-il faut que je précipite toutes les nuances de ma pitié, de mon
-admiration, de mon respect! Comme il faut que nous nous hâtions!
-
-L'abat-jour enfoncé sur notre secret, les draps tirés sur notre
-frisson, les lèvres collées à nos lèvres, muettes parce qu'elles
-ont trop à dire et nos âmes errant, s'attristant et se réjouissant
-à la fois!...
-
-Mais ce serait un mémorial de fatuité, de vulgarité et de
-satisfaction parce que les nuances échappent, parce que de notre
-pureté, de notre innocence dans le péché, de notre fureur sainte,
-de notre emportement liturgique, de la lenteur passionnée de nos
-caresses, de nos caresses psalmodiées, il ne nous reste que ce que
-nous nous donnons l'un à l'autre et pour nous, chérie, pour nous
-seuls, pour ne pas transmettre aux autres, pour ne pas chuchoter
-aux autres, même en rêve!
-
- * * * * *
-
-Et, des jours où je t'ai attendue toute la journée, je me
-languis vers ma petite chambre, l'autre, là-bas, où m'attend
-l'éloquent enlacement de quelques phrases, bouclées, comme des
-bras d'étreinte, et qui me font pleurer, délicieusement, avant
-de dormir, qui me font dormir la bouche ouverte, serrée, ovale
-étroitement, en un baiser offert, en un baiser espéré, sans
-aigreur, qui dure toute la nuit et qui dure le matin, aussi, car
-je veux dormir longtemps, plus longtemps,--jusqu'à toi...
-
-Les jours où je t'ai eue, je voudrais,--oh! à l'heure seulement
-où je rentre,--ne t'avoir pas eue, pour trouver une lettre de
-toi, pour tomber, le cœur le premier, en des mots et des phrases
-de toi, pour avoir la douceur réelle et la vaine douceur, plus
-subtile et plus rare, pour être heureux d'avoir été heureux, pour
-être heureux d'être malheureux.
-
-D'ailleurs, sans vanité, tu peux être contente de moi: je ne t'ai
-jamais fait part de mes impatiences, je t'ai toujours accueillie
-comme la déesse la plus pure et qui prévient jusqu'au désir,
-j'ai été soumis, petit garçon, j'ai lutté avec toi de candeur,
-de gentillesse, de politesse, de tendresse, de gâterie et de
-cajolerie.
-
- * * * * *
-
-Et je t'ai fait pleurer deux fois, tout de même,--et c'était à
-cause de ton mari.
-
-Je t'ai dit la première fois, tout simplement: «Je voudrais le
-voir mort. J'ai prié Dieu qu'il le fasse mourir.»
-
-C'était vrai. Il t'avait empêchée de venir la veille, il t'avait
-même empêchée de m'écrire, il t'avait séquestrée, dédiée à des
-amis, à un dîner dont je n'étais pas, t'avait infligé des soins,
-des soucis, des inutilités et tu avais été la stérile esclave du
-foyer sans amour, du foyer qu'on ouvre aux étrangers, où on les
-convie, où on les fête, pour rien, pour empêcher tout un jour
-une amante d'appartenir à son amant, pour empêcher toute une
-nuit une rêveuse de rêver, d'espérer, pour la sevrer de joie et
-d'amour, de tristesse d'amour, d'amour chanteur et d'amour muet;
-j'avais demandé la mort de cet homme à Dieu comme je lui demandai
-des miracles qu'il m'accorda,--et que je ne me rappelle qu'en
-tremblant, du tremblement sacrilège et religieux,--et comme je lui
-demandai des choses simples qu'il me refusa, parce que c'était
-trop facile.
-
-Et je te le dis, puisque je te dis tout, entre deux baisers. Tu
-ne fis pas effort pour retenir tes pleurs: un sanglot déchira ta
-poitrine, un sanglot te secoua et tu crias: «Non! non! je ne veux
-pas! je l'aime! je l'aime!»
-
-Je dus te calmer, de baisers frais, de baisers de remords, en te
-berçant d'autres baisers; baisers odieux, et j'avais peur que tu
-les crusses teints du sang de cet homme.
-
-Je te disais: «C'est pour rire», et tu pleurais plus fort et je
-te permis de l'aimer, en t'embrassant: «Oui, oui, aime-le, tu me
-feras plaisir. Je veux que tu l'aimes. Il est bon».
-
-Et je te gardai pour te consoler mieux et pour te consoler tout
-à fait, en mon humiliation; nous nous aimâmes plus avant, pour
-l'amour de lui.
-
-Une autre fois, tu pleuras parce que la veille, j'avais rencontré
-une ancienne maîtresse de Tortoze. Rencontre que je te citai, pour
-faire nombre, sans y penser.
-
-Tu me dis: «L'année dernière, ça me mettait en fureur d'entendre
-ce nom. Toutes mes jalousies jaillissaient, tournaient,
-bouillonnaient. Ça me faisait pleurer: maintenant ça ne me fait
-plus rien. Que je suis malheureuse!»
-
-Et tu pleuras, de sentir qu'elle ne te faisait plus pleurer. Tu
-pleuras ton ancienne jalousie, ton amour passé, tu pleuras à la
-pensée que tu n'aimais plus ton mari!
-
-Je raille! A la pensée que tu pensais ne plus l'aimer, que tu
-l'aimais du fond de ton crime et que tu levais vers lui les
-yeux,--tes yeux en pleurs,--comme sur un maître lointain au lieu
-de les baisser vers lui, voûtée comme sur ta chose.
-
-Et moi qui n'ai jamais eu de maîtresse, moi qui n'ai consenti à
-l'amour que parce que c'était toi, moi qui t'ai parée de mille
-voiles secrets de pureté et de divinité pour te déshabiller,
-moi, si hautain, si orgueilleux, si méchant, je t'ai laissée
-pleurer--pour ne pas te faire de peine et je t'ai demandé
-pardon--comme il est juste.
-
- * * * * *
-
-Je n'ai pas eu de révolte quand tu m'as dit:
-
---Il faut toujours que je te défende. Les gens ne savent pas,
-tu comprends. Alors ils t'attaquent devant moi, disent que tu
-es méchant, que tu n'as pas de cœur. Je leur réponds qu'ils se
-trompent.
-
---Ce n'est pas la peine. Ai-je été méchant envers toi?
-
---Oh! mon chéri! tu as toujours été parfait et si tendre et si
-câlin et tu as eu pour moi des yeux de bonté, de naïveté, des
-yeux qui ne croient pas au mal, des yeux de foi, de beauté et de
-splendeur. Mais je ne peux pas les leur décrire ces yeux-là, aux
-gens, je ne peux pas, pour leur prouver que tu n'es pas méchant,
-les introduire dans notre lit, les gens, et je veux tant, tant
-être fière de toi!
-
---Tu n'es pas fière de moi?
-
---Je voudrais être plus fière, d'une fierté qui tiendrait le
-monde. Je voudrais que les gens fussent fiers avec moi.
-
---Attaque-moi quand je ne suis pas là et dis-moi, à moi, du bien
-de moi.
-
---Voilà que tu deviens méchant. Je n'ai jamais pu hurler avec les
-loups: c'est plus fort que moi: je murmure.
-
---Merci, chérie, mais écoute: je suis gentil avec toi, n'est-ce
-pas? parfait, lyrique, calme? Eh bien! il faut que j'use sur les
-gens la méchanceté qui me reste pour compte, que je sois dur,
-méchant, d'avance, pour venir à toi, purgé, lavé, libre, pur, tout
-de hautes pensées, tout cœur, tout rire--rire sans dessous--toute
-lumière et tous baisers.
-
---Je veux te donner assez de joie pour que tu en éclates, pour
-que, de toi, il en jaillisse aux autres, pour qu'ils soient
-heureux par moi, par toi; je veux noyer ta rancœur de naguère,
-ton amertume de toujours, je veux te modeler de mes caresses, te
-recréer, te créer de mes caresses, je te veux beau, je te veux bon.
-
---Mais pourquoi les gens me blessent-ils de leur horreur, de
-leur vide, de leur néant? Pourquoi ai-je la faculté, la vertu
-d'indignation?
-
---Pardonne-leur.
-
---Ils ne nous pardonnent pas.
-
---Et pourquoi t'occupes-tu des gens?
-
---Ce n'est pas moi qui ai commencé.
-
---Ah! mon grand fou! comme je t'aime!
-
- * * * * *
-
-Tout est bien qui finit bien et je tâche, ensuite, à me dominer, à
-être indulgent, à louer et à approuver.
-
-Et je reviens ici chercher de l'indulgence. Je l'attends. Les
-voitures hurlent et piaulent devant ma fenêtre aveuglée. Je suis
-plus impatient aujourd'hui que les autres jours et mon lit me
-paraît hérissé.
-
-Ma lampe casquée de son abat-jour rouge m'appelle à elle. J'ai de
-l'encre. J'ai disposé l'inutile papier blanc qui demeure vierge
-chaque jour et que j'emporte pour le rapporter, à cette fin, je
-pense, d'entendre moins les battements indiscrets de mon cœur.
-
- * * * * *
-
-Et, aujourd'hui ma misère sentimentale évoque la misère de mon
-enfance; ma faim évoque ma faim de naguère, les baisers proches
-hèlent les baisers précipités de ma mère qui se répartissent, qui
-s'agglomèrent, qui se fondent sur des années et des années,--et
-tes larmes, tes larmes d'hier attirent, comme un aimant liquide,
-les larmes que je versais sur les joues et sur les genoux de ma
-mère et dont j'adoucis, quotidiennement, les angles de ma vie, au
-début de ma pauvre vie.
-
- * * * * *
-
-C'est le fantôme de mon enfance qui entre et qui vient, sans
-cruauté: je n'ai pas démérité de lui. Il me demande ma pitié, mon
-attachement. Il demande à l'amant, à l'être de tendresse et de
-bonheur que je suis, de la tendresse pour l'enfant pâle et sans
-plaisir que je fus--et je m'attendris et j'écris ma tendresse.
-
-J'ai à saluer la veille d'une bataille mon meilleur ami, plus
-détesté encore que moi.
-
-C'est mon enfance qui le saluera, mon enfance qui le lut, qui
-lui emprunta du courage et qui lui emprunta--il n'en était pas
-besoin--de la mélancolie et du mépris.
-
-Je lui rends l'émotion que je lui dois, je lui apporte mon
-admiration, mon respect, mon affection et c'est mon enfance qui
-dicte, ma triste enfance et c'est mon émotion de jadis.
-
-Toute ma misère m'est revenue et se tient droite entre les quatre
-murs et mes années sont là, d'un jet, qui furent sans femme et
-sans autre amour que celui de ma mère--qui avait faim.
-
-Chérie, tu es douce: tu ne veux pas chasser mon enfance,
-m'infliger trop tôt la joie: tu me laisses revivre à mon aise ma
-misère et ma virginité.
-
- * * * * *
-
-Et quand tu viens, il est tard, trop tard pour être trop heureux.
-
-Tu m'offres ton front, tu m'offres tes yeux, tu m'offres ta
-bouche, mais lentement, dans le rythme de ma mélancolie. Nous
-sommes des pauvres, exquisement, des pauvres qui ne trouvent qu'au
-fur et à mesure un front, une bouche et des yeux, des pauvres qui
-achètent--cher--du bonheur, pas réel, et des baisers timides,
-qui achètent de l'amour et qui n'insistent pas, pour avoir des
-regrets, pour avoir faim--encore, pour avoir envie de pleurer, en
-dormant, pour une moitié de joie et une moitié de désespoir.
-
- * * * * *
-
-Chérie, chérie, ma journée, ma page d'hier, c'est aujourd'hui de
-la littérature.
-
-J'ai corrigé les épreuves de mon évocation, de ma misère, de ma
-sensibilité éternelle, de mon enfance. C'est imprimé, après des
-crimes, sous des crimes et ces phrases frissonnantes sont raides,
-en leur gaine de feuilleton comme un autre feuilleton. Des gens
-s'attendrissent dessus cependant--et il y a des pleurs mais je
-n'y veux plus penser.
-
-Je m'évade de mon enfance, je m'évade de ma misère pour ne plus
-songer qu'à toi, chérie.
-
- * * * * *
-
-Te voilà: la lampe n'a plus l'air, parce que je ne veux plus,
-d'une lampe de vestale qui me rappelle mon histoire, mon passé et
-mes bégaiements, mes éveils de conscience, mes éveils d'ambition
-et de rancœur parmi de la faim.
-
-Ce n'est pas un phare non plus qui ouvre l'avenir, d'une grosse
-lumière.
-
-C'est le lampion de l'heure qui fuit et que nous ne laissons pas
-fuir comme ça, c'est le lampion d'une heure de joie, d'une fête,
-d'une débauche. Allons-y! Eh bien! c'est une débauche que la peur
-trouble et scande!
-
-C'est vrai: (je n'y pensais plus!), nous nous cachons! c'est vrai!
-
-En cette chambre qui est nôtre, qui est si nôtre, qui ne s'ouvre,
-qui ne s'entre-bâille que pour nous, en cette chambre qu'on ne
-découvre qu'avec de la bonne volonté, qui se révèle tout à coup,
-qui se déchire du mur sans en avoir l'air, tout le monde a le
-droit d'entrer--et le commissaire de police.
-
-Les voitures que j'écoute, que je guette, que j'entends si
-impatiemment, si goulûment, les voitures que, par delà mes volets,
-je viole de mon oreille pour t'en arracher, les voitures d'espoir,
-les voitures de spasme qui t'amènent--enfin!--après un cortège de
-voitures avant-courrières, comme en un défilé, comme en une entrée
-d'impératrice, les voitures, dès qu'une voiture t'a jetée ici, à
-regret, nous deviennent ennemies et menaçantes.
-
-Leur chanson change: c'est le danger qui grince, c'est
-l'inconnu--prévu--qui ricane, c'est l'obstacle, c'est l'horreur.
-Qu'une voiture s'arrête devant ma fenêtre et obstrue notre
-invisible horizon,--l'horizon auquel nous avons renoncé--de sa
-masse noire, tu t'apeures, tu trembles et tu veux que je tremble.
-
-Les voitures viennent se briser contre notre étreinte mais elles
-reviennent et jonchent notre lit de débris coupants qui exaspèrent
-notre fièvre et notre torpeur divine, qui piquent notre lutte
-amoureuse comme on pique les taureaux dans les cirques et qui nous
-donnent l'un à l'autre comme on se donne devant la mort. Agonie
-qui se renouvelle, qui se multiplie et le spectre du flagrant
-délit, avec son écharpe, ne quitte pas notre lit et garrotte notre
-nudité. Quand nous nous rhabillons, je te dis: «maintenant, on
-peut venir, nous sommes plus honorables»; et on ne vient pas.
-
-Plaisanteries qui nous brûlent la bouche et qui y coulent de la
-vulgarité comme du plomb fondu.
-
-J'ai acheté un peu de feu parce qu'il fait vraiment très froid, et
-j'ai acheté une montre.
-
-Vieille, très vieille montre symbolique, des amours s'y cisèlent
-en argent sur un cadran de cuivre et ce sont des amours
-mélancoliques et un tombeau. J'avais peur que cette montre ne
-voulût pas marquer l'heure, mais elle fut docile dès qu'elle vit
-qu'il s'agissait d'amour, et si elle s'arrêta un jour, c'est que
-nous n'avions pas assez joui de l'heure, l'heure qui fuyait.
-
- * * * * *
-
-Et puisqu'ici, c'est un journal de joie et un continu fragment.....
-
-Nous ne nous sommes jamais tant aimés que ces deux jours. Voici
-deux mois que je ne vis que pour la volupté, mais jamais nous
-n'avons été impatients, aussi ardents, aussi hardis.
-
-Nous avons été murés en notre volupté. La lampe lasse, la montre
-triste, nos tristes vêtements passés, nous avons cherché la porte,
-mais le feu s'est éteint sans nous attendre et le froid a gelé la
-serrure, a glacé la clef dedans: la clef ne tourne plus.
-
-Et, dans mes efforts, je casse la clef. Ah! ta stupeur et ton
-effroi, chérie, ne durent pas longtemps: tu t'en vas par la
-fenêtre, sans ennui, et si crânement et si pudiquement, tu
-t'évades si joliment de notre bonheur! Et je ferme les volets
-derrière toi, derrière moi.
-
-C'est un tombeau, notre chambre: tombeau qui se rouvre et qui
-ressuscite. Car je te retrouve le soir, presque seule, et je te
-retrouve si tôt, aujourd'hui, le lendemain et nous sommes si gais,
-si oublieux du danger!
-
-Ah! chérie! chérie! Ce soir, je vais à une première et les mots
-d'amour qui s'y suivent, qui y rebondissent, qui s'y engendrent,
-me clouent, me foudroient.
-
-Il faut que je tombe dans tes bras vite, vite, pour oublier que
-je suis malade. Nous ne devrions assister qu'ensemble à des
-spectacles où on parle d'amour.
-
- * * * * *
-
-Ensemble! mais tu t'en vas! tu es partie, après tant de baisers
-d'adieu que ce n'étaient plus que des baisers sans plus. Et il ne
-me reste plus aujourd'hui où tu pars tout à fait, que ton mari,
-que Tortoze et je m'attache à lui pour avoir quelque chose de toi.
-
-Ah! j'ai bien envie de lui dire:
-
-«A propos, je suis l'amant de votre femme»,
-
-pour voir, pour rien, pour tout, pour qu'il me tue, pour qu'il te
-tue, pour qu'il te lâche à moi, dans l'autre vie ou dans celle-ci.
-
-Et je suis las de cette vie de mensonge, qui me pèse tant quand
-tu n'es pas là, qui m'écrase sans excuse, sans consolation, quand
-nous ne sommes pas tous deux à noliser nos remords. Mais il est si
-gentil, si fraternel!
-
-Et je pense trop à toi, en dehors de lui. Et je cherche trop à
-filtrer ses paroles, à filtrer sa présence pour n'en tirer, pour
-n'en garder à mes lèvres et à mon cœur que ce qui est à toi, que
-ce qui vient de toi.
-
-Le soir tombe, la nuit commence qu'il achèvera avec toi, très
-loin, vers l'Italie.
-
-C'est une nuit que je voudrais arrêter en sa longue course
-d'hiver, c'est une nuit que je laisse tomber et s'enfuir en
-soupirant, parmi mes sourires à Tortoze.
-
-Et Tortoze me serre la main pour la dernière poignée de mains
-(c'est la centième). En le perdant, chérie, je te perds deux fois!
-
-
-
-
-VII
-
-ÉTRENNES LYRIQUES ET TRAGIQUES
-
-
-J'ai passé la fin de l'année, le commencement de cette année-ci à
-songer à toi et à ne songer qu'à toi, ma pâle fiancée.
-
-Tu vas me dire: «Ce n'est pas vrai. Je sais que tu passes tout ton
-temps--et tout le temps des autres--à songer à moi. Ne fais pas le
-malin. Tout le temps tu songes à moi,--et tu ne t'en portes pas
-mieux pour ça.»
-
-Mais ne badinons pas: j'ai songé à toi la nuit de l'An--devant
-témoins.
-
-J'étais dans un appartement lointain, avec quelques hommes de cœur
-ou d'esprit, d'esprit et de cœur, par hasard. C'étaient des hommes
-savants ou passionnés--ce qui est la même chose, qui pensent par
-métier, par oisiveté ou par vocation.
-
-Ils pensèrent cette nuit-là: c'est dire qu'ils parlaient. Autour
-de cette longue table légère et blonde, parmi les lumières et
-les fruits, parmi les femmes qui se penchaient, qui écoutaient,
-qui chuchotaient discrètement, c'étaient les plus belles paroles
-du monde, de la terre et du ciel, aperçus nouveaux, aphorismes
-hardis, paradoxes aussi, mais paradoxes lyriques et des idées,
-des idées! C'étaient des plaisanteries aussi, des plaisanteries
-tantôt inconsistantes, tantôt éperonnées: c'était un concert, une
-mousquetade et des bombes, c'était charmant, exquis, vibrant,
-profond--et mieux encore.
-
-Je voudrais trouver d'autres louanges encore et les plus larges
-cris d'enthousiasme, car je juge ces hommes sur leur réputation,
-sur l'estime que j'ai pour eux et sur ma conviction que, cette
-nuit-là, ils se sont surpassés eux-mêmes: la vérité, c'est que je
-n'ai rien entendu, rien écouté, et que, si je ne connaissais pas
-mes éminents compagnons, je ne saurais même pas s'ils ont parlé:
-je songeais à toi, ma pâle fiancée.
-
-Lourdement, profondément enfoui en mes rêves et en mes souvenirs,
-plongé comme en un sarcophage de roses et de chrysanthèmes dans
-l'humide et vivante ombre de nos baisers, pétrifié, pour ainsi
-dire, de notre molle tendresse, je ne disais rien, je ne sentais
-rien,--et c'est à peine si je mangeais. Je n'appartenais plus à
-ce monde. J'avais émigré.
-
-Il y a dans la nuit de la Saint-Sylvestre, un trou, un coin très
-ignoré, où l'on échappe à ses amis, à la monotonie de sa vie, où
-l'on s'échappe de soi-même, où l'on galope sur des routes bleues
-et en des coulées de lunes. On visite des ombres, on salue de
-vieux regrets, de vieux remords, et l'on va, pèlerin nostalgique,
-parcourir d'un regard le Pays de Tendre, ce pays dont on ne sut
-jamais dresser que des cartes muettes, car, les vraies cartes du
-Pays de Tendre, on ne les dessine pas, on les soupire et l'on ne
-peut rien y déterminer, pas même la place de son tombeau.
-
-Cette nuit-là, je ne parcourus même pas le Pays de Tendre: j'y
-fus ravi en esprit, comme on écrivait au grand siècle--c'est
-le dix-septième que je veux dire--en esprit! j'exagère, car je
-n'avais pas d'esprit, j'étais lourd, comme on est lourd lorsqu'on
-est mort--et qu'on n'est pas mort d'amour.
-
-Les mots autour de moi voletaient, s'entrechoquaient, se
-rencontraient, entraient l'un dans l'autre--et c'était comme un
-berceau d'arbres aux feuilles chantantes, comme le berceau de la
-nouvelle année que nous attendions en mangeant et en buvant et
-qui était venue toute seule sans qu'on s'en aperçût, sans qu'on
-fît attention à elle, qui était là, auprès de nous, sur nous,
-grelottant, mal lavée et grise.
-
- * * * * *
-
-Ah! elle ne ruait pas dans les brancards, elle ne se précipitait
-pas, la pauvre, pauvre année. Les hommes parlaient toujours;
-d'une année à l'autre, ils avaient jeté un pont de bateaux, un
-pont volant, un pont d'idées, de mots furieux, d'utopies et
-de plaisanteries. Et ils ne pensaient qu'à leurs pensées, et
-n'avaient pas la politesse, la sagesse de songer un peu à la
-petite année qui s'en était venue, qui était là, qui était triste,
-peu rassurée, et si petite!
-
-Et je souris à la petite année.
-
-Elle n'avait même pas la force de me sourire.
-
-Je dis à une dame, à côté de moi:
-
---Je vous prends à témoin que je pense à ma fiancée.
-
-Elle me donna acte de mon aveu et se remit à écouter les gens qui
-parlaient plus que moi et qui parlaient mieux. La petite année
-tremblait toujours. Je cherchai à la bercer en un discours.
-
---Petite année, lui dis-je, tu es jeune, tu ne sais pas, mais il
-y a beaucoup d'êtres qui tremblent plus que toi--à cause de toi.
-Ils croient que tu leur apportes des malheurs, des deuils, des
-hontes, des crimes, peut-être, ils t'imaginent agressive, armée
-et rosse, pour être de ton temps. Et d'autres te cherchent d'yeux
-égarés, d'yeux qui veulent voir partout la chance--et qui ne la
-voient nulle part. Petite année, je sais que tu es très bonne et
-que tu viens, nue, les mains vides et pauvre. L'autre année s'en
-est allée, à son honneur, sur des applaudissements de théâtre:
-elle ne t'a pas passé un bilan mais l'a caché dans un coin. Ne
-t'apeure pas, petite année, je te prends: pour que tu n'aies pas
-froid, pour que tu saches sourire, pour que tu saches aimer, je te
-dédie à ma fiancée, je te dédie à mon amie. Tu te réchaufferas, tu
-t'illumineras du reflet de ses yeux, tu t'adouciras à la clarté de
-sa bouche.
-
-«Petite année, tu nous appartiens à nous deux, mon amie et moi!
-nous t'adoptons, tu es notre enfant, tu verras comme nous te
-ferons belle, riche et parée. Rassure-toi, tu es à nous. Tu nous
-apporteras les pires émotions, les plus belles inquiétudes, les
-plus douces, les plus farouches étreintes, et tu déchaîneras sur
-elle et sur moi, sur notre unique âme à deux bouches l'essor
-éclatant des gloires; tu nous donneras la terre et tu nous
-donneras aussi le royaume des amoureux, qui n'est pas de ce
-monde, mais qui contient ce monde--et les cieux.
-
-Petite année, tu es bonne et tu seras meilleure à vivre avec
-nous--et de nous.
-
-«Les années, quand elles naissent, sont toute bonté, toute bonne
-volonté. Mais il y a des hommes qui, peu à peu, les cognent, qui
-jettent des événements en travers, qui se jettent au travers des
-événements, et qui provoquent ainsi des chaos divers auxquels les
-années les mieux constituées ne peuvent pas résister. Tu seras
-douce, n'est-ce pas, petite année, à l'homme chez qui nous sommes
-et qui discute là-bas et qui rit comme il lancerait des coups de
-sabre. Et tu seras douce à tous ceux et à toutes celles qui sont
-ici--et aux autres, et à tout le monde.
-
-«Non! petite année, tu ne seras pas douce à tous; les années ne
-sont pas faites pour être douces, elles sont faites pour qu'on
-les _tire_, comme disent les forçats, dans le bagne étroit de la
-vie. Mais, petite année, je t'ai prise, par pitié, je te garde,
-je t'aurais prise de force. Je ne te violerai pas, parce que
-j'ai juré fidélité à ma fiancée, mais je te garrotterai, je te
-ligotterai, je t'hypnotiserai. Sois tranquille, je ne me laisserai
-pas faire par toi: je te tiens.
-
-«Quelqu'un qui sait tout et qui connaît les taureaux en outre, me
-répète que, d'un geste gracieux, les toréadors, avant de mettre à
-mort le taureau, le dédient à la plus belle. C'est ainsi que je te
-dédie à mon amie. Je n'ai pas envie de te tuer, petite année, mais
-je veux combattre; tu ne seras pas pour moi un an de repos, mais
-un an de luttes où, s'il en est besoin, je me créerai des ennemis,
-où j'inventerai des dangers et des obstacles pour pouvoir, pendant
-et après, être plus tendre avec mon amie, pour pouvoir pleurer
-avec elle plus de larmes et pour être avec elle plus longuement et
-plus inquiètement heureux. Petite année, je t'ai baptisée au nom
-de l'amour, va, je te souhaite d'être bonne.»
-
- * * * * *
-
-Par une des fenêtres entraient toutes sortes de lumières, des
-lumières menues qui tremblaient, qui s'enfonçaient dans l'infini:
-la Seine s'étendait sous elles et autour d'elles, immobile et
-lente. Les étoiles, le ciel grave, ces lumières qui se faisaient
-parfois rouges et vertes, cette lenteur de l'eau, tout assemblait
-un paysage sans âge, sans couleur locale, d'un charme vague, de
-la mélancolie la plus gracieuse et la plus cosmopolite. C'était
-Paris, certes, et c'étaient ses environs où des forêts poussent
-pour qu'on s'y parle amour, de très près, et c'était aussi Venise
-et c'était l'Écosse, et c'étaient les pays nostalgiques, les lacs
-nostalgiques où glissent des barques et des rêves, et c'étaient
-un peu ces corridors des limbes où il ne passe personne et où, à
-deux, on ne regrette pas le Paradis.
-
-Et ton âme, mon aimée, passa dans l'air léger de cette nuit et me
-regarda des grands yeux du fleuve.
-
- * * * * *
-
-Ce fut une nuit exquise. Je m'obstinai à ne pas parler, à rêver,
-à me laisser aller à toi, à me laisser, de loin, prendre par
-ton souvenir, par ton âme, par tout toi. Et, lorsque je revins
-chez moi, tout Paris m'apparut qui se donnait à nous, les
-Champs-Elysées, les quais, les places. Même je fus heureux tout à
-fait: mon cocher passa sans nécessité devant la colonne Vendôme.
-Je vis que l'année me voulait du bien, et je l'en remerciai
-poliment.
-
- * * * * *
-
-Mais je me suis trop hâté de me réjouir. Quelle idée m'a pris de
-dire au cocher de me «déposer» à un café du boulevard?
-
-Pourquoi les cafés, cette nuit de l'an, sont-ils ouverts toute
-la nuit, et pourquoi le souvenir des terrasses où je rencontrai
-l'autre me hante-t-il à cette heure où l'année s'est changée? où
-arrive une année toute propre et toute pure?
-
- * * * * *
-
-C'est une de ces nuits d'hiver où il ne fait pas assez froid.
-On s'est assis à la terrasse d'un café et l'on a tâché à causer
-parmi les douze cris de minuit. On a ri un peu pour se persuader
-qu'on ne va pas être plus vieux d'une vieillesse soudaine et que
-la mort n'est pas plus proche: on a tiré sur les mots, sur les
-plaisanteries, on les a fait durer pour sentir un pont entre les
-deux années, pour y entrer mollement, sans s'en apercevoir, en se
-sentant même.
-
-Voilà: le douzième cri s'est éteint, l'heure s'est homologuée à
-toutes les horloges pneumatiques de la ville, on est dans l'année
-nouvelle, franchement, absolument, de la tête aux pieds, des
-dettes aux espérances, jusqu'à l'âme.
-
-Les minutes s'égouttent. On vit de la même vie, en un trouble. Et
-ce sera une nuit comme les autres nuits.
-
- * * * * *
-
-Non. Le boulevard s'émeut, frémit et devient tyrannique; le
-boulevard, opprimé par les baraques mystérieuses, le boulevard
-étranglé par les lumières Collet, par les camelots et les soldats
-permissionnaires, déborde, crache et vomit. Il vient à nous, roule
-à nous des hommes et des femmes. Ça chante et ça ricane, ça nous
-éclabousse d'un blasphème et d'un hoquet gouailleur, d'une plainte
-qui s'use à force d'avoir servi: c'est la misère et l'infamie
-qui viennent nous frapper au cœur et qui grimacent pour se faire
-reconnaître: vieilles connaissances, vieilles amies, parentes de
-province, maîtresses incestueuses d'hier.
-
-On finit par regarder pour ne plus voir, pour ne pas sentir autour
-de soi les petites filles qui mendient comme elles dormiraient et
-les haleines d'assassins des vagabonds. Et l'on demeure, éternel,
-les yeux fixés sur l'horreur cinématographique du boulevard.
-
-Qu'est-ce que cette foule-là?
-
-Nous ne l'avons jamais vue. D'où sort-elle? Nous avons vu ce
-jeune homme à une audience de police correctionnelle, nous avons
-coudoyé ce policier dans une réunion anarchiste, et cette femme,
-nous l'avons vue qui riait à une représentation de mélodrame.
-Mais ce ne sont pas des individus, c'est un ensemble, c'est une
-procession, c'est une armée, c'est un monde: ça se tient et ça
-colle avec de la boue, avec des menottes, avec du blanc gras et
-de la mauvaise sueur.
-
-Vieux hommes courbés, blanchis et sales, les yeux durs et
-fixes en une vision de revanche sur la société et le destin,
-filles en cheveux roux, cyniques et dolentes, les haillons,
-adolescents précis aux bouches féroces et aux paupières lasses,
-mûres courtisanes, terribles, mendiants et commis congédiés,
-simples pauvresses et scélérats à compartiments, ils tiennent le
-boulevard, bousculent et étouffent les infortunés bourgeois qui,
-les bras lourds de cadeaux, rentrent chez eux, et vont, les bras
-vides, les mains hésitantes et l'âme hésitante, devant nous.
-
-Ah! ces regards qui ne s'arrêtent pas sur nous, qui nous percent,
-qui nous marquent et qui s'en vont! Ces mâchoires lourdes qui
-mâchent à vide, pour se faire les dents!
-
-Et les gens marchent à vide aussi.
-
- * * * * *
-
-Nous entendons un murmure, nous devinons des paroles, un chant
-tacite, parmi ces chansons qu'on nous offre malgré nous. «Ah!
-disent ces gens, vous rêvez à l'année qui s'en est allée. Cette
-année, vous vous demandez si elle a été celle de ce romancier ou
-de ce souverain, de ce poète ou de cet inventeur, de cette utopie
-ou de ce vaudeville! Cette année a été presque la nôtre: elle a
-été celle de notre frère, de notre amant, de notre fils, qui a
-été guillotiné comme meurtrier, de notre ami qui s'en est allé
-au bagne, de par l'indulgence des jurés, et de notre camarade
-que voici, qui a été meurtrier, violeur et faussaire, mais qui
-est malin et qui a de la chance. Vous vous demandez que sera
-cette année; vous demeurez anxieux au bord de cette année en
-cherchant à deviner ce qu'elle apportera, à qui elle sera. Ne vous
-fatiguez pas. Cette année, c'est à nous, c'est nous. C'est nous,
-les faits divers, les cours et tribunaux de cette année, c'est
-nous, les drames de la misère, la faim, les cris, la fatalité de
-cette année. Vous nous retrouverez à la troisième page et à la
-première page des journaux, dans les vedettes et les manchettes
-des quotidiens et dans les terrains vagues avec des coups de
-couteau au flanc, vous nous retrouverez épars en des héroïsmes
-coloniaux (car nous sommes braves en dehors des fortifications)
-et en des maisons centrales du Midi, parce qu'on y est très mal.
-C'est nous qui mourrons et qui tuerons pour emplir cette année et
-c'est peut-être vous qui nous ferez mourir de faim, sans le faire
-exprès, et c'est peut-être nous qui vous tuerons, par hasard.
-Nous passons devant vous sans haine: nous ne vous connaissons
-pas. Vous aurez des paroles éloquentes sur nous, à distance, que
-nous n'entendrons pas, et nous nous rencontrerons, sans nous
-rappeler que nous nous sommes croisés déjà. Regardez-nous bien:
-vous ne vous verrez plus en troupe, vous n'apercevrez plus notre
-horde maudite et sainte: c'est une sortie du destin et de la
-légende, un défilé, un défi, une promenade de méditation au bord
-d'un précipice, au bord de l'action, avant nos petites escapades,
-notre révolte et notre bond vers l'Enfer. Regardez-nous bien: nous
-valons la peine d'être vus, n'est-ce pas?»
-
- * * * * *
-
-Oui, vous valez la peine d'être vus et d'être regardés,
-misérables! Vous êtes plus sinistres, plus amples, plus riches
-et plus grands, en votre sordide bassesse, que les gueux de
-Callot, de Goya et de Luce. Vous avez des rides infinies, des
-instincts et des remords en relief, vous êtes ciselés de toutes
-les gangrènes, mais nous n'avons pas besoin de vous regarder: nous
-vous connaissons.
-
-Nous nous sentons en ce moment veules, sans souffrance et sans
-vie: c'est que vous vivez pour nous. Nous savons qui vous êtes:
-vous êtes nous, vous êtes nos vices et nos crimes--et vous êtes
-pires et pis: nos nuances d'âme; nos hésitations devant le Bien et
-la Beauté, notre manque de pitié, nos faiblesses, notre lassitude
-et notre ignorance, c'est vous.
-
-L'année qui s'en est allée pèse toujours sur nous; elle est
-lourde. Nous nous sommes attardés à des sottises, à de la
-médiocrité. Vous êtes tout ça. Vous êtes les mots méchants que
-nous prononçons et auxquels nous ne pensons plus, et auxquels des
-gens pensent toujours; vous êtes les semences de haines que nous
-avons laissées, négligemment, au cœur des hommes et des femmes
-et les semences de haine qui germent en nous, à notre insu; la
-mauvaise volonté des autres et notre mauvaise volonté, le frisson
-d'envie, le désir de vengeance, que nous avons en nous ou autour
-de nous.
-
-Ah! nous faisons effort pour nous sentir, cette nuit au moins,
-libres et bons! Vous êtes notre esclavage de vices, notre embarras
-de souvenirs, notre odieuse mémoire, notre conscience, notre
-fatalité, le mal que nous avons fait, le mal que nous sommes,
-le mal de la terre, le mal universel. Mais vous êtes le mal de
-l'année dernière: vous êtes nos remords en guenilles, nos remords
-à casier judiciaire qui passent devant nous et qui s'en vont.
-Vous vous en allez, n'est-ce pas? Vous avez des cauchemars à
-promener ailleurs et vous avez à disparaître. Vous êtes l'année
-passée.
-
- * * * * *
-
---Mais non, ricanent les hagards promeneurs, nous sommes cette
-année-ci, l'année qui court déjà. Nous sommes de pauvres
-vagabonds, de modestes criminels, des individualités de la
-cambriole et de l'attaque nocturne; mais si vous voulez faire du
-symbolisme à notre propos, ne le faites pas à faux, messieurs.
-Nous vous connaissons, nous aussi. Tout à l'heure, chez vous, vous
-allez découvrir que, décidément, vous avez de belles âmes, de
-belles âmes toutes neuves, toutes fraîches, des âmes de foi, de
-calme et de liberté. Nous voulons bien, si ça vous fait plaisir,
-être vos crimes et votre horreur. Mais pas d'erreur! Vos crimes et
-votre horreur de l'an passé, c'est une affaire entre l'antiquité
-et vous, c'est enlevé, pesé, placé à intérêts composés; ça compte
-pour la retraite, ça nous est égal. Nous sommes cette année-ci,
-vos crimes et votre horreur de cette année. Lisez en nos faces, en
-notre hideur: vous y lisez les actes inqualifiables et qualifiés
-que vous allez commettre. Le remords! le souvenir! nous ne tenons
-pas cet article-là. Nous sommes l'avenir, l'avenir immédiat: ce
-n'est pas beau? Et pourquoi, subitement, seriez-vous plus beaux,
-plus vertueux? De quel droit la grâce serait-elle venue vous
-toucher parmi vos bocks et votre monotonie?
-
- * * * * *
-
-Je gémis--en moi-même--vers cette effroyable foule.
-
---Où avez-vous pris ma monotonie? J'ai été heureux, j'ai été
-triste--et si magnifiquement, si diversement! J'ai été beau, j'ai
-été bon!
-
-Ma laideur d'âme, je ne la connais pas et cette année a été
-l'année de mon amie et de notre amour!
-
-C'est une année qui s'est étiolée, qui s'est maladivement étirée
-parmi mon attente, qui s'est traînée jusqu'à notre rencontre et
-qui est morte voluptueusement au cœur de notre volupté.
-
-Et elle se renouvelle, elle renaît pour nous, simplement, comme se
-font les miracles et comme se tisse l'éternité.
-
-Ce ciel bas, ce cauchemar qui marche, cette épave désolée qui est
-le passé, ce fantôme d'épave, la conscience des autres, qui passe
-devant moi en boue et en loques, cette ville qui semble s'ouvrir
-et se prêter à des scandales, à des fièvres sans noblesse et
-à des torpeurs, ces gens, autour de moi, qui affermissent sur
-leur âme le masque de leurs manies et de leurs vices, rien ne
-peut souiller mon espoir, rien ne peut amputer mon ardeur et mon
-enthousiasme.
-
-J'aime! j'aime! et je suis aimé. J'aime et je suis aimé à travers
-l'espace: elle est loin, celle qui est ma fiancée, que j'ai élue
-ma fiancée par delà les obstacles, celle qui est ma fiancée, de
-toute la beauté, de toute la sainteté, de toute la magie des liens
-d'amour.
-
-Et, en ma solitude, j'aime sans amertume.
-
-J'aime mieux, d'être seul.
-
- * * * * *
-
-Je cueille fortement, profondément des nuances qui m'avaient
-échappé, parce que j'allais au plus gros.
-
-Des télégrammes chantent autour de moi, un télégramme que tu avais
-envoyé devant toi pour m'annoncer que tu venais et qui me surprit,
-parmi ma peur, comme un baiser d'ange surprend en un bagne. Tu me
-rappelais un fin baiser dont je venais de t'effleurer, à peine, en
-secret, un tout petit et tout pauvre baiser, même, volé et que tu
-confiais à mon souvenir avant de te confier, avant de t'abandonner.
-
-Et ce sont des pudeurs à toi et des scrupules à toi--c'est tout
-comme--qui me reviennent, ce sont les mille riens qui m'attachent
-à toi à jamais et qui te font divine entre les déesses, humaine
-entre les femmes et c'est une tendresse qui s'épure, qui,
-en dehors de la passion, sans brutalité, devient si haute,
-si délicate, si essentielle et si simple, de la douceur et,
-parfaitement, de la tendresse. Et c'est pour moi un lit subtil
-de gentillesse, c'est le délice sans remords, sans vulgarité, un
-délice de conte de fées et un délice platonisant et pétrarquisant.
-
- * * * * *
-
-Comme je t'aime, chérie! Tu erres aux paysages mêmes où erra
-Pétrarque: tu respires dans les champs et dans les villes de
-l'amour et de la poésie, du désir et de l'éternité, mais tu y
-respires aussi de la solitude. Tu fais un voyage de noces sans
-nouveau marié et un voyage d'amoureuse sans amant. Tu dois te
-mettre en quête d'un bureau de poste étranger, perdu dans les
-ruines, dans la poussière et dans le pâle soleil, pour m'envoyer
-une lettre brève, tremblante encore, après un millier de lieues,
-du tremblement de ta main--et, dans toutes les villes qui invitent
-à l'amour, tu dois penser à moi--qui suis loin.
-
-Et moi aussi, je dois faire un voyage. Je dois monter à notre
-chambre pour y trouver ta lettre et je dois la lire chez nous, la
-lire au lit vide, au feu éteint, à la lampe pas allumée et je dois
-m'attrister de leur tristesse et m'irriter de leur cynique espoir.
-
-Mais chez nous, je songe à tant de choses qui n'y furent pas, à
-des coups d'œil, à des dessins de baisers, à des caresses d'yeux,
-à un envoi de tendresse infinie, jaillissant droit d'un regard, à
-des pressions de mains, à des élans à peine indiqués de ton corps
-vers mon corps et à d'infinies soirées passées à nous désirer tous
-deux, en des salons amis, en une foule.
-
-Je savoure le passé, j'amasse peu à peu des pétales effeuillés
-et je me sens défaillir sous une jonchée de souvenirs exquis
-et épars, sous une mer lumineuse comme de petites larmes sans
-douleur, sous un univers d'émotion qui m'étreint et qui se laisse
-étreindre.
-
-Mais, chérie, combien il eût été plus doux d'ouvrir l'année
-ensemble et de la happer naissante, avec toi, avec moi, de nos
-bras nus!...
-
-
-
-
-VIII
-
-JADIS ET PARALLÈLEMENT
-
-
-Il faut que je fasse mon apprentissage.
-
-Mon apprentissage d'amant.
-
-De l'amant dont la maîtresse est en voyage.
-
-Et que je me tienne très sage.
-
-Attendant en vulgaire amant.
-
-Ma maîtresse malgré soi volage.
-
-Et qui d'ailleurs doit revenir incessamment.
-
-Il faudra que le précipice de ton absence, chérie, se comble
-harmonieusement, des fleurs renaissantes et créatrices, des fleurs
-d'argent, des fleurs grises qui poussent de notre hier, et il
-faudra, ah! ça, il le faudra! il faudra que les Italies, que les
-voyages, que les dieux jaloux te rendent à moi.
-
-Mais voici des gens qui emplissent mon présent.
-
- * * * * *
-
-Et voici une femme, Hélène.
-
-Je la connais: c'est une année de mon existence.
-
-Je ne l'ai pas rencontrée, je l'ai vue. Elle jouait des comédies
-diverses, qui ne devaient avoir qu'un soir. Elle ne me disait rien.
-
-Ses traits n'avaient rien de ce qui constitue la beauté, selon les
-dissertations des professionnels de l'esthétique.
-
-Puis, après des mois, je la rencontrai. C'était le temps où je
-sortais de l'obscurité et où les journaux parlaient de moi, l'un
-après l'autre.
-
-Elle s'excita un peu sur ma gloire neuve, en l'imaginant à soi,
-m'approcha pour cueillir sur moi le secret de la chance et
-s'attendrit et ne trouva plus que de la fraternité.
-
-Je m'attendris à mon tour, plus lentement, et ce fut une
-camaraderie songeuse, affectueuse et frissonnante. Nous nous
-contions nos enfances pareilles, nos misères pareilles et nous
-attendions le destin, en des cafés.
-
-Bohème sentimentale plus que passionnée: Hélène appartenait à un
-autre, solidement. Elle portait un nom prédestiné.
-
-Elle attirait, attachait.
-
-Des gens l'avaient aimée, sincèrement, avant qu'elle eût du
-talent, l'avaient aimée pour elle-même, pour son corps et pour
-ses yeux farouches. Et elle me fut de l'émotion, des envies de
-pleurer, des crises d'humilité, un joli bruit de paroles et un
-joli silence, de l'humanité teinte en roux, un sourire et un
-mutisme fixe et attentif de chien d'arrêt qui guette l'avenir.
-
-Et, Hélène, je te connus furieuse, agressive, méchante: c'est
-que tu te défendais d'avance ou en retard, contre la guigne
-d'avant-hier ou d'après-demain: tu m'injuriais, tu me raillais
-parce que tu avais peur et je ne répondais pas parce que je
-t'aimais et parce que, somme toute, j'étais plus «arrivé» que toi.
-
-Nous fûmes un chaste ménage d'aventuriers pas en ménage, qui
-conspirent et qui s'arment: nous parlions art, nous nous
-partagions les mondes, nous pataugions dans de l'azur et de la
-pourpre et nous nous fâchions de temps en temps, pour ne plus
-penser qu'au présent, parce que nous nous effrayions de nos
-ambitions nouvelles, qui se gonflaient, qui s'affolaient d'être
-ensemble.
-
-Et les honneurs te vinrent et tu disparus.
-
-Tu revins un soir pour me dire des choses dures et te revoici.
-
-Tu es tout à fait fraternelle. Un peu plus triste, peut-être,
-d'avoir moins à désirer--et nous avons un an de plus.
-
-Je t'ai demandé si tu allais bien: tu vas bien. Je t'ai demandé si
-tu étais contente: tu es contente.
-
-Je n'ai plus rien à te dire.
-
-Mais c'est plus fort que moi: ma vieille sensiblerie me reprend.
-J'ai envie de m'émouvoir et envie de pleurer, à te voir. Et, de
-ma voix des soirs de reproche, de gronderie, de bouderie et de
-lassitude à deux, je gémis: «Hélène!»
-
-Elle me regarde de ses yeux qui gouaillent gentiment et qui
-dansent, comme une gamine qui fait danser un petit voisin, pour le
-consoler, et de sa voix de courage, de sa voix décidée, de sa voix
-de combat, elle interroge: «Qu'est-ce que vous avez, mon pauvre
-Maheustre?»
-
-Je n'ai rien: j'ai tout, le cœur le plus trouble, le plus vague,
-le plus grouillant du monde. Ça ne s'exprime pas.
-
-Je répète: «Hélène!»
-
---Voyons, voyons! Soyez sérieux.
-
---Je suis sérieux, Hélène. J'aime.
-
---Ah! encore!
-
-Car j'ai aimé. Je me suis perdu en des déclarations éloquentes.
-J'ai déclaré à Hélène que je l'aimais, sans préciser ce que
-j'aimais en elle. «Je vous aime c'est bref», mais je suis froissé
-de son «encore».
-
---Vous vous trompez, Hélène. Le mot «encore» n'a rien à faire ici.
-Ce n'est pas vous que j'aime.
-
---Ah! ce n'est pas trop tôt.
-
-Je pourrais lui faire remarquer que mon amour ne l'embarrassa
-jamais beaucoup, que ce lui fut plutôt un collier d'améthystes
-lointaines qu'un carcan de fer, mais je suis emporté par mon
-lyrisme, et mon cœur éclate semant du sang et du ciel sur les
-routes que, là-bas, là-bas, suit et traverse mon amie.
-
-«J'aime, Hélène, et je suis aimé. C'est une idylle, c'est,
-c'est...»
-
-Je n'entends même plus mes paroles. Elles vont, jaillissent,
-rejaillissent et c'est très bien, très noble: ça me serre, ça me
-brûle la gorge: c'est mon amour qui s'épand, qui s'épanche, c'est
-le bonheur qui crie et c'est le désir qui, avec la satisfaction et
-l'espoir, forme un chœur: c'est une hymne, c'est une épopée: la
-grande ombre de la volupté se penche sur la terre.
-
-Et Hélène, d'une voix étranglée, conclut: «Ah! Maheustre, pourquoi
-n'avez-vous pas eu la patience d'attendre!»
-
-Attendre?
-
-Qui? Toi?
-
-Hélène, Hélène, je me suis excusé tout à l'heure de ne plus
-t'aimer. J'ai ajouté que c'était ta faute, que je m'étais enivré
-d'une ivresse plus forte lorsque j'avais trouvé une amie qui
-s'offrait, à la pensée que tu ne t'étais pas offerte.
-
-Mais, Hélène, j'ai eu tort: tu ne t'es refusée que parce que j'ai
-bien voulu--et tu t'es donnée, dans ta vie.
-
-J'aurais été humilié de te posséder puisque je ne t'aurais même
-pas prise.
-
-De la pudeur, Hélène! Je ne t'ai pas eue parce que je t'ai
-réhabilitée, pour moi seul, pour moi, d'un amour sans désir, d'un
-amour de pitié et de fraternité, d'une intimité de pensée, sans
-arrière-pensée et je t'ai créée vierge, pour moi, à mon non-usage,
-je t'ai créée muse _in partibus infidelium_.
-
-Ma sœur, tu te jettes là en une affaire de chair, tu te jettes sur
-mon désir et tu le saisis à pleine mains. Ah! Hélène, mon pauvre
-vain désir qui ahanne, qui cherche, qui hésite! mon pauvre vain
-désir, tu le détourneras facilement et tu jetteras sur notre pur
-passé le lourd reflet de notre enlacement.
-
-Car, à l'époque où j'effeuillais avec toi l'avenir, je ne
-me souciais pas de chair, je niais la chair et j'élisais
-comme compagne et comme maîtresse la Puissance et la Gloire,
-incestueusement.
-
-De l'humanité et de la divinité, l'irréparable m'ont assailli au
-détour d'un chemin et j'ai la bouche amère d'un goût de volupté,
-le cœur tanné de regret et le corps oint d'une sueur avide.
-
-Tu regrettes? Tant pis. Car il est encore temps, tu sais, il est
-encore temps! Et le souvenir, après tout, sera meilleur.
-
-Non. Car on ne touche pas au passé.
-
- * * * * *
-
-Hélène, Hélène tu demeures songeuse. Tu imagines une _cour_ selon
-les principes de l'hôtel de Rambouillet, une interminable école
-de fidélité, _avant_, un culte d'attente, de fièvre discrète, de
-respect et de subtilité dans l'innocence. Tu as tort encore.
-
-Car c'est moi qui ai attendu.
-
-Et c'est Claire que j'ai attendue.
-
- * * * * *
-
-Tu as été, toi, un prétexte d'attente, une halte, une étape, la
-petite fille qu'on rencontre sur la route et à qui parfois, on
-demande son chemin, tu as été--peut-être--la tentation--qu'on
-déjoue,--qui tâche à vous détourner de votre but, qui tente en se
-laissant tenter et ne succombe pas pour faire succomber.
-
-Et, Hélène, j'ai en ce moment, de mon isolement, de mon regret,
-de mon ardeur complices, la caprice de t'emmener là-bas, chez
-nous, pour un adultère pire que l'adultère, pour une étreinte si
-coupable et si inutile, à laquelle nous ne pourrions pas nous
-accoutumer. Mais tu remets ton manteau, sans hâte, et tu me tends
-la main et tu as toujours aux lèvres ton: «Pourquoi n'avez-vous
-pas eu de patience?»
-
- * * * * *
-
-J'irai seul à la chambre de mon amour--et je penserai--un peu
-trop--à vous, Hélène, qui fuyez, qui avez fui mélancolique et qui
-caressez un songe auquel vous ne consentiez point et qui vous
-devient précieux et cher aujourd'hui parce que j'ai dépassé ce
-songe et que je vis en un autre songe, plus haut.
-
- * * * * *
-
-Et voici que, chez moi, je ne sais comment, je perds ma clef. Il
-faut le temps d'en faire faire une autre, une clef qui n'aura
-servi à personne et qui ne servira qu'à nous: c'est le temps
-d'aller voir Alice.
-
- * * * * *
-
-Alice, c'est ton amie, chérie. Vous avez souffert ensemble de vos
-premières dents et vous vous êtes partagé les fées des premiers
-contes de fées: Alice prenait Urgèle, parce qu'elle a toujours
-été gourmande et tu prenais Carabosse, parce que tu avais bon cœur.
-
-Vous vous êtes penchées ensemble sur des prières de jeune fille,
-sur de l'anglais et sur des manuels de politesse. Vous avez souri
-et rougi ensemble: on vous a enseigné la pudeur, à petits coups,
-conjointement et vous avez attendu des fiancés,--toi un peu plus
-longtemps, chérie.
-
-Il y a le reflet de l'une de vous sur l'autre.
-
-Lorsque j'étais jeune et que je commençais à t'aimer, je m'arrêtai
-un peu à croire que j'aimais Alice, plus proche, que j'avais
-saluée chez toi. Et je lui fis la cour, en songeant à toi, je
-lui avouai ma flamme, ardemment, en songeant à toi et je vais la
-voir, pour parler de toi. Elle n'est d'ailleurs confidente que
-par accident. Elle a toujours eu des aventures personnelles à
-conter--qu'elle ne conta pas--et elle t'initia à l'adultère par
-l'exemple, comme elle t'eût appris le trictrac.
-
-Et c'est un bonheur pour toi, chérie, d'avoir eu du cœur et de
-l'âme--et de m'avoir, moi, qui ai du cœur et de l'âme, car nous
-n'avons été adultères qu'accessoirement, sans y prendre garde,
-étant avant tout amants et si aimants, si tendres et si doux que
-nous sommes sans péché, devant Dieu.
-
-Et tu aurais pu être adultère, sans plus, de par ta petite aînée,
-Alice.
-
-Elle envisage notre passion comme une «liaison». Elle s'en exprime
-assez librement, me plaisante un peu de ne lui avoir pas été
-fidèle, à elle Alice, et me regarde fixement pour m'infliger des
-remords.
-
- * * * * *
-
-Et je songe à son amant, M. Ahasvérus Canette.
-
-M. Ahasvérus Canette se nomme Canette du nom de son père et
-Ahasvérus parce que ce père se mourait d'admiration pour M. Edgar
-Quinet.
-
-M. Canette père était né en un temps malheureux où les prénoms
-magiques avaient cessé d'être à la mode et n'y revenaient point
-encore par la porte basse des romans et du romantisme. Tout ce que
-ses parents avaient pu faire pour lui, ç'avait été de le mettre au
-monde, d'abord, et de le nommer Adolphe par un reste de déférence
-pour le député Benjamin Constant.
-
-M. Adolphe Canette ne se consola jamais de sa prénominale
-obscurité. Et la vie lui fut très dure. Il n'obtint pas de
-mourir pour la liberté sous Louis-Philippe, pour les _Burgraves_
-sous Ponsard, pour les barricades sous Cavaignac et pour
-Changarnier sous Louis-Napoléon. La loi dite de sûreté générale
-ne l'atteignit pas: il reporta toute son affection native et
-déclamatoire sur l'enfant que la compagne de ses jours lui offrit
-pour ses étrennes avec un bonnet grec, à son retour d'un banquet
-glorificateur des _Cinq_ et de l'idéale République. Puis il mourut
-d'une fluxion de poitrine d'indignation qu'il conquit sur le
-cadavre de M. Thiers.
-
-Le jeune Canette reçut son prénom d'Ahasvérus comme il eût
-reçut le baptême, froidement. Il ne cria point, ne pleura point
-ou plutôt s'il cria, ne cria point et ne pleura point pour
-cela, simplement parce qu'il était jeune, et que, pour les
-enfants, c'est une manière roublarde de faire croire qu'ils
-comprennent déjà, qu'ils parlent déjà, et que--déjà--ils sont des
-intellectuels. Son père l'eût aimé parce qu'il était laid, en
-souvenir de Quasimodo; sa mère l'aima tel quel, comme ça, en ne
-négligeant pas d'aimer autre chose, particulièrement un trompette
-de cuirassiers, laissé pour mort sur le champ de bataille de
-Gravelotte, et qui, par la suite, la charma et la séduisit, pour
-tout dire, de ses qualités de bon vivant. C'est en cet intérieur
-que grandit Ahasvérus. Le trompette l'appelait, non Ahasvérus,
-mais Baba et Machin.
-
-Au lycée où le conduisit la suite de l'idylle de sa mère, ses
-camarades l'appelèrent Chactas, sous prétexte que, Chactas et
-Ahasvérus c'était kif-kif. L'enfant fit des progrès continus dans
-la culture et le culte de la médiocrité, se révéla cancre accompli
-et ne négligea rien pour se maintenir à la hauteur de sa naissante
-réputation. Il termina ses études assez tard (sans les terminer),
-fut assez tard refusé à son baccalauréat et se décida assez tard
-à ne rien faire, sa mère morte, le trompette paralytique général
-(bel avancement pour un homme sorti du rang) et mit en valeurs ou
-en non-valeur son patrimoine. Il fit la vie, se coucha tard, se
-leva tard, apprit lentement à avoir la bouche pâteuse, à appliquer
-un monocle neutre sur une paupière plus neutre, et à répondre par
-des mots qui ne veulent rien dire à des diseurs qui ne veulent
-pas faire des mots. Il prit des joies du monde ce qu'on en peut
-prendre entre ses dix doigts quand on gante 8-1/4, et eut des
-tailles de femmes de ces proportions et pour une durée éphémère.
-
-C'est ainsi qu'il atteignit la vingt-deuxième année de son âge,
-époque guettée par le destin des Empires et celui de M. A. Canette.
-
-A vingt-deux ans, la grâce le toucha. Cet événement survint en un
-restaurant de nuit où M. Canette égrenait le chapelet coupable
-des maigres voluptés en compagnie d'une Champenoise entre deux
-âges qui répétait sans se lasser: «C'qu'on s'embête! C'qu'on
-s'embête! C'que t'es embêtant, mon chéri!» M. Canette, prédisposé
-à la méditation par la bonne chère, eut, parmi deux charitables
-exclamations de son amie, ce qu'on est convenu d'appeler une idée.
-Un mysticisme ambitieux, compliqué, puéril et pratique envahit son
-âme, et il s'écria, dans la stupeur générale: «Je vais m'établir
-franc-maçon!»
-
-Il eut un succès très personnel, mais alla jusqu'au bout de son
-idée, et entra dans une loge dont son père jadis avait fait partie.
-
-C'étaient des francs-maçons qui, pour suivre le rite écossais,
-n'en pratiquaient pas moins l'hospitalité du même nom.
-
-Il fut invité à dîner chez le vénérable de sa loge. Ce vénérable
-était un petit jeune homme blême et glabre, dont les aïeux
-avaient vieilli dans les honneurs maçonniques. Il n'avait pas
-de conversation, mais il rachetait ce léger défaut par une
-complaisance exagérée. Ayant l'occasion de s'éloigner pour
-présider un banquet de garçons de banque (il était député
-socialiste de son métier), il pria Ahasvérus de tenir compagnie
-à sa femme, de nature délicate, impressionnable, et qui trouvait
-dans la solitude--fallait-il qu'elle fût _originale_!--mille
-prétextes à s'apeurer.
-
-L'honnête Canette promit au vénérable d'attendre son retour.
-Mais il regretta bientôt son imprudence: Mme la vénérable, sitôt
-son mari dehors, se précipita sur lui, le domina de ses yeux
-pleins de flamme, l'assujettit sur ses genoux à elle, lui mit
-de force une partie de ses cheveux noirs dans une de ses mains,
-tandis que, portant son autre main à ses lèvres, elle la mangeait
-littéralement de caresses. Et la bouche pleine, d'une voix sombre,
-elle hurla, lionne amoureuse:
-
---Ah! mon chéri! comme tu as un nom magnifique!...
-
-Ce drame eut des lendemains. Canette, qui avait cédé par
-faiblesse, céda ensuite par habitude.
-
-Ayant effleuré de ses lèvres, la coupe du plaisir, il y noya ses
-remords et continua.
-
-Il connut les appartements meublés où l'on attend... et il y
-attendit. Même, par lyrisme, il voulut écrire des livres inspirés
-par l'amour: _Étude des roulements divers de voitures qu'on entend
-dans la solitude. De la manière de reconnaître les voitures à
-leur son_ (sic). _La voiture de la bien-aimée son approche, son
-odeur. Du flair des amoureux en matière de voitures. Des fiacres
-à galerie et l'égalité des sexes_; tranchons le mot: il fut,
-lourdement et sans modération, adultère.
-
-Mais s'il fut très aimé, si même il n'aima pas plus mal qu'un
-autre, s'il eut le romantisme d'un conseiller de préfecture
-ivre-mort, il ne fut pas heureux. Son appartement meublé donnait
-sur la Madeleine, sur le derrière de la Madeleine, mais le
-derrière de la Madeleine, c'est toujours la Madeleine.
-
-Des rêves troublants, des hallucinations le harcelaient: les
-mariages qui s'engouffraient là-dedans, qui venaient déranger
-Dieu et MM. les vicaires, ça le gênait, ça lui faisait quelque
-chose. Il avait soif de régularité. Non qu'il désirât régulariser
-sa présente situation et épouser sa maîtresse; sa pensée était
-bien plus haute et plus générale, il aimait la régularité pour la
-régularité, voilà. Et ce devint un sentiment amer, empoisonné,
-effroyable. Car la vie de M. Canette se dérégla, se précipita,
-s'échevela. Son vénérable le présenta aux vénérables d'à-côté et
-d'en face, à des gens mêmes qui n'étaient pas vénérables du tout,
-mais qui n'en étaient pas moins hommes.
-
-Et tous avaient des épouses, comme par hasard.
-
-Je ne narrerai les péripéties aux suites desquelles M. Canette se
-réveilla--ou s'endormit--l'amant des femmes de tous ces hommes.
-Ce ne fut pas de sa faute, mais ce furent des fautes, en quel
-nombre! M. Canette suffit à la totalité de ses tâches: ses femmes
-lui avouaient qu'elles l'aimaient pour son nom, mais comme ce
-n'est pas un nom d'étreintes, elles en faisaient mille noms
-divers, l'appelaient Aha par rosserie, Sacha par patriotisme,
-Sévère par érudition, Dada par tendresse, Rara par cajolerie et
-Raca par sadisme. Il fut longuement le plus heureux des hommes.
-Et il n'était pas heureux! Est-ce que M. Canette était devenu
-le misérable pèlerin d'amour, l'homme sur qui pèsent toutes les
-joies amoureuses de l'univers et les siennes aussi, le porte-croix
-des baisers, le crucifié des étreintes? Était-il l'Élu de la
-Souffrance, le Néo-Rédempteur du Péché originel, le martyr de la
-caresse?
-
-Non. Il avait des heures de joie, celles qu'il passait avec
-ceux qu'il trompait. Tous: il les lui fallait tous. Un, c'était
-bien. Deux, c'était mieux. Trois, c'était exquis. Quatre,
-c'était parfait. Cinq, c'était suave. Six, c'était délicieux.
-Sept, c'était sublime. Et son avarice envers les femmes, les
-sept femmes pour qui il n'avait qu'un appartement, fondait,
-s'évanouissait devant ses masculines victimes. Il leur offrait des
-dîners de corps (il ne se tolérait pas ce calembour vieilli), des
-liqueurs, des cigares, que sais-je?
-
-Et ce n'était pas une ironie; il les chérissait, les estimait, les
-admirait, les enviait. Il était attiré vers eux par une fraternité
-secrète; en somme, il était né pour être trompé, lui aussi.
-
-Mais quelque chose se dressait tout de suite entre eux, sept
-autres! Ah! mon Dieu! mon Dieu! Ses seules heures de bonheur!
-et ce n'était pas un bonheur complet! Bonheur empoisonné par
-des relents de baisers, par des reflets de voluptés. Horreur!
-damnation! Et comment en sortir? Répudier ses adultérines et
-passagères concubines? C'était se fâcher avec partie ou totalité
-des époux. Se marier? C'était changer de monde! Il était rivé à
-ses chaînes, à son métier de gigolo, à sa carrière d'amant.
-
-Il vieillirait en cet emploi, avec son nom! Et qu'avait-il pour
-cela? Son physique, sa distinction! Ah! ah! Et quel ennui! Tous
-les maris avaient des histoires d'amour à raconter, histoires
-farces qui leur faisaient honneur à tous les points de vue et qui
-les posaient comme hommes d'esprit. Lui ne pouvait rien raconter,
-ne pouvait même pas avoir des sourires entendus, était muet pour
-cause de mauvaise conduite et stupide par devoir.
-
-Et se sentant aimer de plus en plus ses maris assemblés, M.
-Canette maudissait tout ensemble feu M. Quinet, feu son père,
-le Juif-Errant et la franc-maçonnerie, causes de tous ses maux,
-Cupidon, Cypris et l'Amour.
-
-Il était dans sa ligne, dans la suite de sa vie qu'il devînt
-l'amant de cette fatale Alice. Mais en cette aventure il
-fut,--proprement,--héroïque.
-
-Ayant appris,--par un tiers,--que ses tentatives allaient être
-couronnées de succès, il alla aussitôt trouver le mari d'Alice, M.
-Antoine de Candie. Il lui tint cet authentique langage:
-
---Mon cher ami, on dit que je fais la cour à votre femme. Je
-n'ai pas à vous déclarer que je place au-dessus de toutes les
-considérations votre estime et votre amitié.
-
-Antoine lui serra la main, noblement comme il fait toutes
-choses, et, le soir même, le destin l'emportant sur toutes les
-considérations et sur la déconsidération même, Canette était
-contraint d'accepter l'hommage du cœur de la mélancolique Alice et
-de lui offrir son propre cœur, en échange, suivant les règles.
-
-Ça se passa très bien et ça dure.
-
- * * * * *
-
-Alice prend donc envers moi des airs complices: nous sommes les
-voisins, en somme, et elle ne fait entre nous et elle que la
-différence de son expérience, de son goût, sans doute, et de son
-bonheur professionnel. Elle nous traite en petits garçons: c'est
-ma première femme, Claire, et c'est son premier adultère.
-
-Et malgré que sa sentimentalité native lui peigne toutes les
-amours comme éternelles, elle n'est pas éloignée d'envisager dans
-l'avenir de Claire une triomphale et sûre théorie de liaisons que
-j'ouvre, tel un tambour. «Vous êtes triste,» me dit-elle. C'est
-une conversation sans intérêt. Elle me pèse et me détaille du
-regard: suis-je encore son soupirant ou ai-je changé?
-
-Et ce sont des comparaisons avec M. Canette.
-
- * * * * *
-
-Je file, je retourne à ma clef, terminée, toute fraîche, qui
-semble d'argent, clef d'une ère de fidélité et de tendresse, clef
-de la nouvelle année.
-
-Je l'emporte, là-bas, où il y a des gens.
-
-Les mêmes gens que toujours.
-
- * * * * *
-
-Mais, gigantesque, souriant, le monocle bien d'aplomb, élégant
-jusqu'à la frénésie, voici venir M. Ahasvérus Canette. Il ne se
-nomme plus Ahasvérus que dans l'intimité.
-
-Contrairement à tant de gentlemen qui s'affublent d'un pseudonyme
-éclatant, il a choisi, pour le monde, en guise de nom de guerre,
-un nom simple et joli: Lucien.
-
-Par une sorte de pudeur.
-
---Bonjour, Lucien, dis-je.
-
-Et je le monopolise, dès son entrée.
-
-Canette pourrait être surpris: je témoigne d'ordinaire peu de goût
-pour sa personne. Son cynisme, son égoïsme m'éloignent de lui.
-Mais il s'est habitué à tout, même à l'estime et à la sympathie.
-Et si mon affection l'étonne, c'est parce que je ne suis pas marié.
-
---Mon petit Canette, suppliè-je, vous restez dîner avec moi.
-
-Il ne veut pas. J'insiste. J'ai à lui parler.
-
-Et j'ai de la chance: il accepte, enfin.
-
-Il s'est «fait» depuis ses débuts: il a pris ici de l'esprit, là
-du tact, ailleurs de la distinction: de faute en faute, il est
-devenu homme du monde. Il se tient, pense, écrit.
-
-Et il me regarde avec un peu de dédain.
-
-Je l'admire:
-
---Vous êtes un heureux gaillard, mon ami.
-
---Que voulez-vous dire?
-
-Je vais être tout à fait ignoble: je vais entrer dans son secret
-et le faire entrer dans le mien, par réciprocité. J'ai tellement
-envie d'avoir auprès de moi l'ombre de mon aimée que je retiendrai
-cet homme, parce qu'il aime la camarade de mon aimée et qu'en nos
-paroles traînera un reflet.
-
---Ne faites pas le malin, Canette: je suis très au courant de
-votre affaire.
-
---Vous vous trompez.
-
---J'ai un amour autour de vous.
-
-La phrase est sans élégance, est malheureuse: l'ex-Ahasvérus ne
-comprend pas.
-
-Il a pris, en son accoutumement aux bonnes fortunes, la vanité de
-la divination. Il affecte de ne pas comprendre pour avoir le temps
-de trouver un nom et pour le jeter à ma stupeur.
-
-Et, tout à coup: «Claire Tortoze! crie-t-il,--et du poing il
-meurtrit la table. Comment n'y ai-je pas songé plus tôt. Imbécile!»
-
-C'est lui qu'il injurie ainsi. Et il met une grande bonne foi
-en son mépris. Pas de flair! mon bonhomme! c'est bien la peine
-d'avoir consenti au péché!
-
-Tout de suite: «Mes compliments!» fait-il. Mais il n'insiste pas.
-
-Sans transition: «D'ailleurs je me demandais pourquoi Tortoze
-s'était glissé dans notre société (_notre!_) et pourquoi je
-trouvais tant d'agrément à sa conversation. C'est un homme fort
-remarquable et, dans toute la force du terme, un tempérament. Ses
-dernières inventions sont des merveilles. Avez-vous vu le guéridon
-lumineux? Le cabinet de toilette électrique! Une puissance de
-quarante voltes!...»
-
-Il s'y connaît en électricité! par devoir, pour pouvoir
-répondre!...
-
-«Et fin, anecdotier! Figurez-vous qu'il est l'amant en ce moment
-de Néadarné, des Folies-Bergère. Et l'amant de cœur! Eh bien, mon
-cher...»
-
- * * * * *
-
-...Non, je n'entendrai pas ce que tu me contes.
-
-Plus de mystère, mon ami, chuchote mieux: je n'entends pas! Je
-ne veux pas savoir. Tu as de l'estime pour lui, en raison de ses
-performances amoureuses! ah! ça m'est si égal!
-
-Parle-moi de Claire ou plutôt n'en parle pas, ne parle pas. Reste
-là. Alice t'a parlé de Claire, comme Claire m'a parlé d'Alice et
-c'est une sensation intraduisible, c'est un émoi sans raison, une
-intimité sans dénomination, une fraternité, une atmosphère.
-
-Et tu te tais et nous cueillons des souvenirs, des confidences,
-des rêves l'un sur l'autre, en nos silences.
-
-J'oublie que tes amours sont compliquées, hérissées de subtilités,
-j'oublie la simplicité extatique, la naïveté passionnée de notre
-étreinte à nous et je communie, en nos deux péchés, en notre même
-péché.
-
-Et puis tu n'es pas comique ce soir, ex-Ahasvérus. Tu es décent,
-grave, secoué seulement par une irritation qui s'obstine.
-
-«Toutes les mêmes! à vous faire un mystère de tout! Elles se
-taisent et, après, on a l'air d'un serin, d'un homme qui ne
-sait rien et qui, de sa maîtresse, n'a que le corps! Elles nous
-prennent pour leur mari!»
-
-Ahasvérus, Ahasvérus! des mots de vaudevilliste et de vaudeville!
-Il est vrai que tu es vaudevilliste mais ça ne t'excuse pas.
-Rentre en toi-même et sois juste envers cette réserve d'Alice:
-elle a arraché son secret à Claire, elle le lui a soutiré comme,
-au couvent, elle lui soutirait des pastilles de chocolat et des
-robes pour ses poupées et elle s'est endormie sur ce secret, dans
-tes bras, Canette: elle connaît l'amour, ses tourments et ses
-surprises, ses vicissitudes et son manque de sérieux. Et pourquoi
-s'occuper des autres? Elle veut être renseignée, pour soi, pour
-être digne de l'estime qu'elle s'est accordée et pour avoir un
-sujet de conversation, dans ce tête-à-tête avec Claire, un sujet
-de conversation qui dure, qui intéresse, hermétique, presque
-religieux.
-
-Tais-toi tout à fait, mon ami, et rêvons. Nous rêvons: de temps en
-temps nous échangeons un mot, nous échangeons un peu de nos amours
-et c'est comme un répons qui fortifie notre amour, à nous et qui
-l'étaie, qui scande notre monodie muette et qui nous ancre en
-notre silence.
-
-Et ça dure des heures. Nous emportons notre silence au spectacle
-et nous rêvons, entre des cris et des mots.
-
-Et nous promenons ensuite notre silence dans les rues, dans les
-rues où il fait froid.
-
-Des filles errent autour de nous et viennent briser contre
-notre silence leur bégaiement de tentation et les mots qui les
-déshabillent, horriblement. Parmi les sentinelles perdues de la
-prostitution, nous nous tenons en notre silence comme en une
-citadelle de la guerre des deux Roses et les tours de Barbe-Bleue
-aussi et de Madame de Malbrouck, d'où l'on ne voit rien venir.
-
-Et je ne m'aperçois même pas que Canette me quitte, tant je rêve,
-tant je suis extatique, tant je regrette et tant je désire.
-
- * * * * *
-
-Eh bien! quand Claire m'est revenue, quand, après avoir épuisé
-en une heure tout ce que l'attente a de pire, de plus aigu, de
-plus amer, de plus rauque et de plus trompeur après une attente
-de trois semaines, quand j'ai pensé mourir en la sentant enfin en
-mes bras et quand en un baiser je lui ai donné l'année dernière
-et cette année, tous mes jours et mes soirs, elle se dégage de
-mon baiser, de son baiser à soi, de son amour, de sa fièvre,
-de son délire, affermit sa voix pour me dire que je ne suis
-pas raisonnable, pour me reprocher Ahasvérus Canette et notre
-dialogue, pour me gronder, pour me répéter qu'elle n'est pas
-contente de moi, etc.
-
-Ah! chérie, comme nous nous aimons ce jour-là, pour t'obliger à ne
-songer qu'à nous, pour épaissir autour de nous notre secret, pour
-oublier l'amour parallèle, pour nous étreindre jusqu'à nous noyer
-dans le Léthé de l'étreinte! et comme nous nous aimons pour notre
-amour aussi et pour nous qui sommes tristes, qui sommes avides,
-pour rattraper les jours, le jour de l'an, la nuit de l'an et pour
-renouer, de baisers en baisers, la chaîne qui nous attache à
-des soirs d'automne de l'autre année et à des soirs d'été, à des
-couchers de soleil et à des levers de lune, qui, d'une année à
-l'autre, nous lancent leur sourire, leur grandeur et leur promesse
-d'éternité--comme un pont.
-
-
-
-
-IX
-
-LE CHAPITRE DES ENFANTS
-
-
-Pour monter chez nous, chérie, il faut que je prenne l'omnibus.
-
-L'omnibus, c'est--ou ce sont--deux omnibus. Le premier s'arrête
-en face de la Madeleine, au bord de la Madeleine. Je suis
-obligé d'attendre là quelques instants, des minutes, et malgré
-l'impatience qui m'enfièvre, malgré la peur où je languis de
-ta venue avant moi, j'attends sans trop de déplaisir, en un
-recueillement ému et amer.
-
-Il y a des couples qui, le matin, qui tout à l'heure, sont venus
-chercher en cette église les bénédictions du monde et du ciel, qui
-ont appelé auprès d'eux les anges et Dieu officiellement et qui se
-sont éloignés--dans la paix.
-
-Il y a des êtres aussi qui ont passé là, un à un, dans un coffre
-de bois oblong: ils allaient dormir auprès d'êtres chers--et il
-y a cette église aussi si longue, si grise, si lasse, lasse de
-pardons, lasse de confessions, lasse de prières hypocrites, lasse
-des craintes et des concupiscences, de la misère et du néant que
-suent ses fidèles sans foi, ses fidèles sans zèle.
-
-Le second omnibus qui m'emmène me fait longer cette église
-accroupie, mal soutenue de piliers fléchissants, cette morgue
-d'âmes qui y croupissent, qui y pourrissent et qui y crèvent--car
-il y a des âmes qui ne sont pas immortelles--heureusement!
-
-Et j'aime m'en venir à notre amour publiquement, dans du peuple,
-dans de l'indifférence et sauter, par delà le vain marchepied, de
-la foule et de la médiocrité en notre intimité, en notre secret.
-
-Tu me gronderais encore si tu connaissais mes omnibus... et tu me
-gronderais parce que tu ne les connais pas. Tu crois l'univers
-acharné à notre perte: notre perte n'est désirée que par deux
-ou trois pauvres diables. Et tant d'horreur, tant de candeur
-monte--où?--dans mes omnibus! Pauvres femmes sans âge, tannées,
-ravagées, mangées de soucis, figées dans le dénûment, pauvres
-hommes d'après-midi, hommes sans atelier, hommes de courses et
-de démarches qui au lieu d'être rivés à vos travaux, allez,
-venez, dérangez ce monsieur ou cet autre et vous, jeunes gens qui
-ne faites rien, et vous, vieillards qui véhiculez vos vieux os,
-péniblement, vers des soleils improbables, maîtresses de piano et
-maîtresses d'allemand, vous m'êtes une haie vivante--et si peu
-vivante--de torpeur, de monotonie, vous êtes ternes pour mieux me
-préparer à l'éclat vibrant et hautain, à la caresse claironnante
-et vibrante, à la chaleur chantante des bras que je sais, de la
-bouche que je sais, des cheveux que je sais.
-
-L'omnibus, lui aussi, gémit des leit-motivs sur les lents et
-rugueux pavés qui montent, contre le chemin de fer: c'est lourd,
-pesant et triste comme il convient.
-
- * * * * *
-
-Et j'ai voyagé aujourd'hui en un omnibus presque vide. Ce n'était
-pas l'heure des promenades suspendues ou du labeur à distance.
-Nous n'étions que cinq ou six, sept peut-être et «une petite fille
-sur les genoux» qui ne payait pas sa place, pour des raisons d'âge.
-
-Dès que j'entrai, je sentis son regard sur moi, en moi.
-
-Et son regard ne me lâcha pas.
-
-Ce n'était pas la séduction du miroir sur les alouettes ou de
-l'œil de serpents sur les gazelles, la froide et féroce séduction
-du mal, du fauve, de la perfidie. Le regard ne s'arrêtait pas sur
-un point précis ou sur ma hideur, il plongeait, sautelait comme
-la petite eût dansé à la corde, se plaisait à mille spectacles,
-errait parmi mon charme et ma fatalité.
-
-Petite fille, toute petite fille, tu n'es pas la première petite
-fille qui me regarde et qui me sourit--car tu me souris de quel
-joli, de quel immatériel sourire, de quel sourire de fleur et
-d'étoile! J'ai voulu chasser ton sourire parce que j'ai toujours
-voulu tenter Dieu. Je t'ai fait les gros yeux d'un méchant
-monsieur qui mange les petites filles: ton sourire a percé mon
-masque de férocité, tout de suite, et est revenu se plonger au
-lac sacré de mon amour et ton sourire est devenu meilleur, pour
-mon effort, pour la peine inutile que j'avais prise et pour la
-joie que tu devinais en moi, à te voir me sourire, obstinément. Je
-cueillis en ton sourire toutes les promesses, tous les plaisirs,
-toutes les nuances.
-
-Pourquoi me souriais-tu, de ton sourire et de ton regard?
-
- * * * * *
-
-Tu me disais--car les enfants savent tout--tu me disais, à travers
-le rythme de l'omnibus, sans parler: «Petit enfant, tu es un
-petit enfant comme moi, plus triste que moi et qui joue moins
-que moi. On t'a cassé tes joujoux dans la main quand c'étaient
-des spectacles, des héroïsmes, des hommes et des femmes et tu
-n'as jamais beaucoup joué. Quand tu étais tout petit, il y avait
-des leçons et la misère pour t'arracher aux jeux de ton âge et
-plus tard, tu achetas des livres et des lunettes pour les lire,
-au lieu d'acheter des toupies avec du soleil dessus. Et tu aimes
-les enfants, profondément, au plus secret de toi-même, parce que
-tu n'as pas été enfant et que tu l'es, toujours, comme tu serais
-infirme et les enfants t'aiment, par force, mystérieusement et
-ils sourient au petit enfant qui est en toi, qui ne fut jamais,
-qui n'a pas vécu et qui n'est pas mort. Tu as remarqué, n'est-ce
-pas, que tous les enfants t'aiment, qu'ils te sentent, qu'ils
-te sourient entre tous les hommes, qu'ils vont à toi, qu'ils se
-caressent à toi, qu'ils découvrent en toi un frère, un enfant
-et un dieu. Tu rencontras de petits enfants sur ta route et tu
-te détournas d'une ironie et d'une critique, d'un lyrisme même,
-pour être doux envers eux. Il y avait une petite fille que ses
-père et mère amenaient dans les bars parce qu'ils allaient dans
-les bars. Et ils y allaient parce qu'ils avaient du talent
-et que les gens ont du talent pour parler dans les bars, pour
-sourire à propos et pour rire quand ça fait bien. Ils n'avaient
-pas d'aversion pour leur petite fille mais elle ne buvait pas
-encore assez. Ils la laissaient, ils laissaient ses quatre ans
-sur le tapis et ricanaient d'autre chose. Tu jetas les yeux sur
-le tapis et tu ne ricanas plus. Tu te laissas glisser, tomber
-de tes vingt-trois ans aux quatre ans de l'enfant et tu lui
-dis: «Josette! Josette!» du ton d'un de ses petits camarades
-si elle avait eu de petits camarades. Tu ne lui demandais pas:
-«Voulez-vous jouer avec moi, mademoiselle» comme ça se fait dans
-les squares et dans les serres. Elle te dit: «Nous allons jouer
-à la blanchisseuse». Tu ne savais pas mais tu ne lui avouas pas
-ton ignorance. Elle se procura quelque part des serviettes, les
-numérota, les taxa, discourut dessus et t'interrogea comme, dans
-les jupes de sa mère, tapie devant l'intrusion d'une femme rouge
-et d'un panier, elle avait vu et entendu faire, croyant jouer
-en se souvenant, croyant jouer en se livrant à une mesquine et
-triste imitation, croyant jouer en se préparant à la vie, au
-ménage, à la servitude et à la minutie. Et toi qui ne sais pas
-jouer, tu voulus la faire jouer, vraiment. Tu la fis courir, tu
-la culbutas, tu la fis rire, tu la fis sauter, tu lui montras
-d'une fenêtre des gens en blanc qui remuaient des broches et du
-feu pour sa satisfaction personnelle et tu te roulas avec elle
-sur le tapis. Tu étais en redingote et c'était fort ridicule: tu
-n'eus pas honte. Et même lorsque, à un moment, tu fus fâché avec
-ses parents, tu continuas ses jeux, ayant peur seulement qu'on
-lui enlevât son plaisir, pour te punir. Les gens ne t'aiment pas:
-ils sont rebutés par ta mine, par l'inquiétude déchirante de ton
-âme, trahie par ta face, par les contractions grimaçantes de ton
-humanité, par ton dégoût, ton dédain, ta timidité, ta fièvre,
-ton labeur, ta douleur, qui marchent, qui s'exaspèrent, qui
-s'éternisent. Et tu ne sais pas marcher: tu cours, tu hésites, tu
-te rattrapes en une chute et tu voles même. Les gens gouaillent
-autour de toi, raillent tes cheveux, ton monocle, ta lèvre, ton
-déhanchement, ta complexité et ta naïveté. Les animaux sont plus
-simples: ils te comprennent, te lèchent, aboient autour de toi
-comme des complices et des annonciateurs, comme des compagnons de
-divinité et des francs-maçons d'une maçonnerie qui déborderait--en
-l'enserrant--l'humanité et l'univers. Et les enfants t'entourent
-et te tendent les bras.
-
---C'est que, petite fille, ils sentent à travers moi les limbes
-et qu'ils sentent qu'en mourant, être incomplet, pas assez impur
-et pas assez pur, être inconscient, impulsif, instinctif et
-boudeur, boudant contre son instinct et contre sa pureté, j'irais
-aux limbes comme les enfants sans baptême et sans crime et que
-je les retrouverais, les petits enfants et que je jouerais avec
-eux--enfin. Ils m'apprendraient à jouer. D'ailleurs je ne veux pas
-me vanter. J'aime les enfants. Ceux de ma génération ne les aiment
-pas et les fuient. Moi, j'en veux, à moi.
-
---Tu en auras. Tu vas...
-
---Petite fille, petite fille, ne poursuis pas. Tu ne sais pas
-comment ça se fait, les enfants.
-
---Enfant! Je ne te parle pas. Mais prends-moi comme je suis: je
-suis un symbole. Tu n'es pas symboliste, tu peux donc t'habituer à
-rencontrer un symbole en omnibus. Et ça ne t'arrivera pas tous les
-jours. Mais moi, petit enfant, je t'annonce un petit enfant,--pour
-bientôt.
-
---Quand? quand? petite fille...
-
-Mais la petite fille descend car c'est le bureau des omnibus et
-elle s'éloigne--à si petits pas--tirant bas le bras de sa mère
-et éteignant dans la foule son sourire qui est le sourire de la
-Joconde et qui est aussi, dans d'autres tableaux, le sourire de
-l'Annonciation.
-
-Elle s'éloigne, prophétie à jupons courts, prophétie à demi-place
-sur les lignes de chemin de fer, prophétie gratuite en
-omnibus--avec correspondance.
-
-J'ai droit encore à une prophétie puisque j'ai droit à un autre
-omnibus. C'est un autre enfant, un petit garçon, s'il y a un sexe
-à cet âge. Il prend à peine le temps de me sourire, du sourire de
-la même petite fille et entre tout de suite en matière:
-
---Désirez-vous assez un enfant! Depuis que, petite fille encore,
-si jeune, si innocente, elle est tombée de son innocence dans les
-bras de son mari, désire-t-elle assez un enfant! Elle l'a désiré
-d'abord parce que, encore petite fille, pas encore désaccoutumée
-des poupées, elle a eu l'ambition d'en avoir une toute à soi,
-bien à soi, «fabriquée» par soi, d'une possession intime. Elle
-l'a désiré ensuite, par amour, pour avoir un objet d'amour, pour
-aimer. Elle l'a désiré ensuite, parce qu'elle ne l'avait pas.
-Elle l'a demandé à Dieu, puis à son mari, puis au diable, puis à
-toi. Et vous l'avez cherché ensemble sur les routes où, puisque
-la morale n'y passe pas, ne passe que Dieu et--son sourire et
-sa bénédiction. Te rappelles-tu? Un soir de lettre anonyme où tu
-attendais un omnibus de mélancolie pour pouvoir t'apeurer à ton
-aise, chez toi, en ton autre chez toi, comme l'omnibus (ta vie, ce
-sont des omnibus) ne venait pas, un camelot promenait des bébés en
-peau de lapin qui dansaient avec des grelots et des ficelles. Il
-te dit: «Monsieur Maheustre--il te connaissait parce que tu es au
-centre du monde et l'on te connaît sur le boulevard--achetez-m'en
-un pour vos enfants.» Il gouaillait mais tu fus ému, à crier, à
-pleurer. Cet homme qui, ce soir de solitude, ce soir de lettre
-anonyme où tu voulais errer anonyme toi aussi, t'enfuir et te
-terrer loin des dangers et des craintes, venait à toi, t'appelait
-par ton nom, te parlait de postérité, qui, comme dans la Bible,
-te prédisait que tu reverrais ton épouse et que tu ne serais
-pas stérile, vaguement, profondément, en vrai prophète, qui te
-prédisait une union féconde, en trois mots humbles, sembla te
-vendre un talisman, sembla te venir de Dieu. Tu fus prêt à te
-prosterner devant lui et si tu lui marchandas son jouet, c'est
-parce qu'il y avait du monde, que tu n'avais pas d'argent et que
-toujours tu aimas tenter Dieu. C'est encore pour renier le divin
-que le camelot t'avait vendu sur le boulevard avec une poupée
-de pacotille, que tu la glissas, ta poupée, dans le lit, pour
-effrayer, pour amuser l'attendue,--mais celle que tu attendais ne
-vint pas parce qu'elle était en terreur et parce que tu n'avais
-pas été poli envers l'oracle fourré! Tu t'es lavé, depuis, de
-ton péché par des larmes et tu as su, décidément, qu'il fallait
-respecter les enfants jusque dans le frisson de l'espoir et
-jusque dans le crépitement du leurre. Imagine-toi donc que la
-récente absence de ton amoureuse, ce fut une retraite au bord
-de l'événement. Embrasse-la sur le front, suivant un cérémonial
-nouveau puis...
-
---Petit enfant, je t'ai entendu avec patience. Je t'ai laissé
-disserter sur des choses que tu feras bien d'ignorer quinze ans
-encore. Ne continue pas. Je n'ai pas horreur des symboles et je
-consens aux ratiocinations mais je ne consens ni à l'indécence
-ni à la réglementation du mystère. D'ailleurs tu descends: tu es
-arrivé. J'ai encore du chemin: sans adieu.
-
-Je vais voyager dans le vide et dans le silence, comme il
-convient. Je ne veux pas penser car j'aurais trop à penser,
-pensées humaines, pensées légales, pensées mystiques: merci.
-
-Et je suis arrivé: je vais attendre--sans plus.--Eh! si! j'attends
-plus: je ne sais pas.
-
-Et pour m'interdire la torpeur, voici des enfants qui jouent
-contre mes volets. Enfants que je ne vis jamais et que je ne veux
-pas voir. Enfants qui ont troué de leurs cris le plan de notre
-délice, enfants qui s'amusent, qui font des farces, qui frappent
-le volet, qui étendent leur murmure dans la rue comme du linge
-frais.
-
-Mais vous ne me troublez pas et vous ne m'êtes pas odieux
-aujourd'hui, enfants. Vous êtes postés comme des sentinelles
-le long de mon paysage, le long de mon horizon, et, de votre
-innocence effrontée, de votre innocence polissonne et grossière,
-vous gardez chez moi Dieu, le miracle et l'infini. Et vos chants
-se fondent dans la rue, vos refrains empruntés à vos mères et aux
-amants de vos mères deviennent une seule chanson d'immortalité et
-une hymne.
-
-Vous êtes un chœur antique, un chœur unique, un chœur hermétique
-et prédestiné, le chœur des limbes, le chœur de fécondité.
-
-Vous devancez la venue de Claire et vous entourez, comme en des
-légendes et des épopées son approche, des joyeuses trompettes de
-vos âmes, des lyres secrètes de votre candeur.
-
-Chers enfants inconnus, comme je vous aime et comme vous m'êtes
-précieux, à travers mon volet: car je n'attends pas, car, retiré
-derrière votre chant, grave, ému, je me prépare peu à peu,
-liturgiquement, magnifiquement.
-
-Vous nuancez votre musique: ce n'est plus un prélude, un appel, un
-encouragement, ce n'est plus le chuchotement complice qui dénonce,
-qui trahit, la sonnerie hypocrite qui confirme, c'est une fanfare
-qui éclate, qui accompagne, une fanfare d'escorte, une fanfare
-triomphale, une fanfare vivante et féconde--déjà--d'où tu jaillis,
-chérie, d'où tu te précipites parmi mes baisers, et une fanfare
-qui s'infléchit, qui s'adoucit, qui semble s'apaiser pour devenir
-plus triomphale et pour enlacer notre étreinte, comme des roses
-soudaines d'harmonie...
-
-
-
-
-X
-
-L'ÉMOI
-
-
-Lorsque tu entres maintenant, tu te laisses embrasser de biais,
-tu t'offres de profil perdu, tu te refuses sans ardeur et tu es
-molle même en tes révoltes; tes pudeurs sont en retrait comme ta
-tendresse et j'ai l'horrible sensation que quelque chose de toi me
-manque et m'échappe, sans savoir quoi--et c'est presque tout toi.
-
-Tu m'apparais frivole, dodelinant de la tête, becquetant des
-caresses, grappillant des baisers, zézayant des onomatopées
-d'amour, passive plus que passionnée, frivole enfin et je reviens
-à ce mot comme à un hoquet, j'y reviens et je m'accroupis sur lui:
-tu tournes la tête et tu as en toi un je ne sais quoi de mauvaise
-tranquillité, pivotant sur un sourire et sur un refrain, tu
-ressembles à un oiseau.
-
-Et tu n'as plus peur.
-
-Tu t'es accoutumée à notre amour, tu l'as accepté, tu ne te jettes
-plus à lui, tu le continues fidèlement, régulièrement, presque
-ponctuellement.
-
-Et j'ai peur que pour toi ce soit une habitude.
-
-Ce n'est plus le romantisme, la poésie, le danger de chaque jour:
-ce n'est plus l'heure--ou les deux heures--où tu t'évades de la
-vie, où tu brises ton ban d'humanité, où tu conquiers le ciel et
-le délice de la liberté, de l'audace, de l'oubli et de l'abandon,
-c'est une heure où tu ne t'ennuies pas trop, une heure cataloguée,
-sans fantaisie, une heure de plaisir à laquelle tu t'es condamnée.
-
-Les télégrammes ont été plus nombreux qui, pour une raison ou pour
-une autre, m'invitèrent à désespérer de toi, ce jour-là--et il y a
-des jours où j'ai désespéré sans télégramme.
-
-Dans ma petite chambre solitaire, mon lit m'endormit sans
-confidence et j'ai eu--et j'ai--des tristesses sans grandeur.
-
-Ne te souviens-tu plus des soirs d'été épais et larges où nous
-nous apprîmes à aimer, où nous naquîmes à l'amour?
-
-Ce ne fut pas sans solennité.
-
-Nous nous promîmes de n'être pas des amants vulgaires,
-d'envelopper notre nudité en un manteau de tragique et de
-fatalité, et d'avoir derrière notre lit cette porte de secours
-qu'on appelle la mort et ce boulevard qu'on nomme l'éternité.
-
-Nous avons élu frères et sœurs les amants et amantes de
-l'histoire, de la légende, et nous nous sommes couronnés des
-couronnes de roses, de larmes et de sang que portèrent les cœurs
-sans nom et les cheveux sans nom et les sourires et les yeux sans
-nom qui illuminent le monde et le ciel.
-
-Et voici que nous sommes, sans plus, amant et maîtresse.
-
-Ah! tu es une maîtresse exquise: prête et preste, lente, parfaite.
-Et tu as un corps admirable, un cœur charmant: il te manque
-seulement une âme,--et tu as une âme, la plus nuancée, la plus
-délicate, la plus éloquente et la plus profonde, tu es une âme,
-tu es l'Ame même et te voilà, corps savant, corps souple, corps,
-corps!...
-
-Parle!
-
-On ne parle pas! car tu parles trop bien. Tu es spirituelle et tes
-mots restent: on les retrouve dans des salons--où tu n'es pas, on
-les prête à des riches, que sais-je?
-
-Et les jours où je ne t'ai pas vue, je bute contre un mot de toi
-qui résonne longuement non en mon esprit--ce mot d'esprit--mais en
-mon cœur, en mon cœur où il sonne un glas, où il sonne le creux,
-en mon cœur qu'il troue et qui saigne, qui saigne...
-
-Et c'est ta prévenance, ta gentillesse qui m'accablent. Tu ne te
-moques pas de moi, tu n'es pas méchante, tu as des câlineries mais
-tu n'y es pas.
-
-Je deviens jaloux!
-
-Vraiment.
-
-Accessoire des amours nerveuses, accessoire des amours sans
-équilibre, accessoire du cotillon de folie, la jalousie m'enserre,
-me tient, ricane et revient. Et cependant, chérie, tu m'as conté
-les désirs qui glissèrent et que tu ne repoussas même pas, qui
-glissèrent sans t'atteindre et qui s'en furent, mélancoliques.
-
-Mais je doute presque de moi, à ne plus te retrouver en toi, à te
-ressentir moins, à sentir que tu vibres moins et que tes ailes
-sont meurtries, à sentir que tu es si en chair, tellement chair et
-que le fantôme de ta beauté, je ne sais pas où il est.
-
-Et tu n'as jamais été plus belle, belle cruellement, comme on tue
-et tu ne m'as jamais tant pris, ne prenant de moi que ce que tu me
-donnes, le corps.
-
-J'ai mis notre amour au-dessus de tout, mais je mets au-dessus de
-notre amour la qualité de notre amour.
-
-Tu m'as aimé, superbement en ta tendresse. Je me rappelle une
-lettre que je reçus de toi: tu étais jalouse d'une petite fille
-qui était tombée dans ma vie comme une pierre aux pieds d'un homme
-qui pense à autre chose, sans qu'on y fasse attention.
-
-Quelle belle lettre! Elle commençait par «Toi, tu...» C'était un
-signe de possession, une estampille, une marque au fer rouge,
-c'était un baiser impérieux qui arrête, qui immobilise pour
-toujours, une morsure de tyrannie et c'était l'étreinte furieuse,
-avare, en trois mots.
-
-Tu ne m'écrirais plus cette lettre-là.
-
-C'est moi qui suis jaloux maintenant, et je le suis mal, ne me
-décidant pas à souffrir en mon orgueil, m'en tenant au trouble,
-au trouble qui ne dit rien, à l'émoi dont la gorge est rauque et
-qui est vague et étroit. Je ne puis t'interroger, tu ris en dehors
-et tu n'es pas troublée, toi; tu te jettes à moi de toute ton
-inconscience et tu ne te jettes pas plus, en femme qui peut se
-reprendre et qui se reprendra: spasmes momentanés et intérimaires.
-
-Lorsque je pense à l'adultère, je l'appelle par son nom et son
-nom, c'est l'hors la loi, l'hors le monde, l'envol, parmi les
-codes, vers l'au-delà. C'est l'essai du retour vers ton âme de
-jeune fille, d'enfant qui croit à l'amour, d'enfant qui oublie
-la réalité de l'étreinte pour ne prendre en cette étreinte que
-sa quintessence, son reflet de pureté, de douceur, son mirage de
-passion, de trouble et d'infini.
-
-Eh bien! tu es trop enfant, tu prends toute la caresse, goulûment,
-même pas, tu la prends comme ça, comme je te la donne--et tu la
-prends vide et lourde,--et tu t'en vas.
-
-Il m'est arrivé aujourd'hui la plus étrange, la plus terrible
-sensation de ma vie.
-
-Du fond de ma torpeur, ma torpeur d'attente où je me roule ainsi
-qu'en un manteau de bivouac, ainsi qu'en un manteau d'alerte, des
-sons d'orgue et une voix humaine m'ont tiré, brusquement.
-
-Voix humaine! j'exagère! A travers les volets qui m'enferment, qui
-m'aveuglent l'horizon, qui déforment les voix et qui font grincer
-les voitures contre leur ténèbre, une voix se glissa, une voix
-gratta contre les volets, monta jusqu'aux fentes d'en haut pour
-retomber de l'autre côté, chez moi, une voix bondit, jaillit,
-griffa, tel un chat-tigre et se fit profonde, rauque, légère, une
-voix grimaça, menaça et railla le long de l'orgue, et cet orgue
-était l'orgue des vieux assassinats, des assassinats de légende et
-de complainte.
-
-Elle chanta une chanson célèbre, que je n'avais jamais entendue,
-parce que les mendiants n'en veulent plus, même en province, une
-chanson que je n'entendrai jamais plus, parce que je ne veux plus
-l'entendre.
-
-L'air, je l'avais subi déjà, de temps en temps par blague,
-et le refrain, tout à coup se leva avec des ailes noires de
-chauve-souris, tourbillonna, n'alla pas haut et s'abattit sur moi
-en plein cœur:
-
- Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...
-
-Je ne m'appelle pas Ernest. Ce n'est que mon deuxième prénom,
-celui dont on ne se sert jamais et qui dort, roide, grave, gauche
-comme une main gauche très gauche, comme un membre paralysé. Et
-ce doit être ce prénom-là par lequel l'Ange d'extermination nous
-appelle, le jour du Jugement.
-
-C'est ce nom qui dort et dont les improbables réveils sont
-terribles: ils réveillent--en sursaut--l'être que nous aurions
-pu être et que nous n'avons pas été, car, en choisissant entre
-nos prénoms, nos parents--ou nos bonnes--choisissent entre nos
-destinées. Je m'appelle Pierre, et ce nom d'Ernest m'émeut,
-m'émeut...
-
-Et la chanson est terrible, en soi:
-
- En ce moment, mon mari vient d'apprendre
- Qu'il est trompé par vous qu'il aime tant...
-
-Ah! je ne garantis pas les paroles, je sais seulement qu'elles
-éclatent en mon cœur, comme des balles explosives et qu'elles font
-tache d'huile et tourbillon de plomb.
-
-Tortoze! Tortoze! je ne pensais plus à lui: il est loin, pour
-ses inventions, promenant son inquiétude électrique entre Vichy
-et Aix-les-Bains, jetant de la science entre et en des tables
-de casino, multipliant son absence et son éloignement, perdu en
-son activité, en son industrie, en son génie: il sera avant peu
-officier de la Légion d'honneur.
-
-Et je ne m'arrête pas à Tortoze: tous les dangers qui sont autour
-de lui, qui font son siège. Ces lettres anonymes qui reparaissent
-de-ci, de-là, et qui ne font rien que procurer--oui, procurer--à
-Claire un repos désiré, qui lui font peur comme on chatouille, si
-seule--ah! et la peur que j'ai, moi, de n'être plus aimé, d'être
-moins aimé, de n'être pas aimé comme je l'étais, de n'être pas
-aimé comme je le veux, d'être aimé comme tout le monde, et la
-chanson s'obstine:
-
- Deux mois après dans la chapelle...
-
-Je ne le vois pas le chanteur, mais je l'imagine. Je l'ai vu,
-déjà...
-
-Un matin, vers trois heures, je rentrais chez moi, de loin,
-longuement, parmi les habituelles sentinelles perdues de l'armée
-des filles: c'était le décor coutumier de médiocre misère, becs
-électriques éteints, vagabonds sans haine et agents sans férocité.
-
-Tout à coup, une ombre, entre la porte Saint-Denis et la porte
-Saint-Martin, m'arracha à ma torpeur méditative et ruminante.
-
-Ombre cahotante, trébuchante, vacillante, ombre qui,
-rythmiquement, se penchait, balayait la terre d'un grand bras
-frénétique, tandis que l'autre bras semblait enfoncer dans le sol
-comme une moitié de croix, un bâton volé à un bûcher d'hérétique.
-
-Ombre presque diaphane, ombre géante et qui apparaissait plus
-géante de son affaiblissement, de sa sénilité, de sa courbe lasse.
-
-Ah! ces épaules ployant éternellement sous le faix de la croix
-qu'un autre porta!
-
-Cette face,--que j'aperçus bientôt, car il n'était pas difficile
-de marcher plus vite que ce fantôme,--cette face de malheur, de
-mort et de vie inexpugnable, je ne l'oublierai jamais.
-
-La barbe roussie au feu des autodafés, grise de la poussière des
-siècles, blanche de la pierre des tombeaux entre-bâillés et des
-pierres lancées en route, la barbe grise, rousse et blanche,
-pauvre aussi de la misère liturgique, la peau jaunie des reflets
-des cierges dont on encadra les autodafés, verdie du reflet des
-haines, les sourcils noirs--toujours--des fagots calcinés des
-autodafés, les yeux brillants, noirs, profonds, comme l'autodafé
-même, reculant devant l'énumération des supplices infernaux, après
-les supplices terrestres, enfoncés, guettant un espoir dans la
-nuit, semblant s'enfoncer davantage pour voir de plus loin, pour
-mieux voir l'étroit paradis des juifs fidèles, la bouche tordue
-des blasphèmes imposés, tordue par l'entonnoir de la question
-de l'eau, les bras noués par les tortures, les articulations
-disjointes par les coins, les pieds brisés par les brodequins
-de bois et de plomb, l'homme allait--traditionnel--à en frémir,
-la besace collée à la peau, la lévite frémissante; il allait,
-effroyable, sordide, hideux, éclatant de grandeur et de majesté.
-
-Un roi! c'était un roi.
-
-Dix minutes, sur le boulevard, j'allai, je vins, je m'en retournai
-et je revins. Cet homme mourait de faim, évidemment. Il ne se
-soutenait pas, la tête pendante, la main convulsée, d'un geste
-d'agonie, et fouillant, fouillant sans fin ce vide de Paris où
-on ne trouve pas de pain. J'avais une vingtaine de sous dans la
-main,--une fortune pour un pauvre (et on peut me croire, car j'ai
-été très pauvre, et ces vingt sous ont été pour moi le bout de mes
-rêves et le bout du monde), et je m'avançai une fois, deux fois,
-pour les donner, pour les jeter comme en un gouffre et m'enfuir
-tout de suite pour esquiver des malédictions peut-être ou--ce
-qui est pis--des remerciements lyriques comme le Cantique des
-Cantiques et plus désolés que l'Ecclésiaste.
-
-Je n'osai pas: un charme me retint. Est-ce qu'on offre des sous à
-une entité, à un démon, à un demi-dieu?
-
-Et il était trop beau. Je crus le voir sourire, d'un sourire
-d'extase et de puissance. Il ramassait tout à terre, le néant,
-les épluchures, les épingles,--pour quel Laffitte d'au-delà?--les
-papiers,--les bouts de cigare... et... et il ne les mettait
-pas dans sa besace, vide, collant à la peau: il laissait tout
-retomber autour de lui, sous lui, et il allait, il allait.
-
-Une femme s'approcha de lui. Enfin j'allais pouvoir lui offrir
-mon obole, puisque cette femme commençait! Non. Elle ne lui donna
-rien, échangea quelques paroles avec lui, d'un air d'habitude et
-de soumission et s'en fut.
-
-Pour parler--et la femme était toute petite, il eût dû se
-pencher--il avait relevé la tête.
-
-Et sa tête verdie, jaunie, rougie, pâlie et bleuie de teintes
-diverses et successives des bûchers, sa tête de cauchemar était
-vraiment majestueuse et presque impérieuse comme celle des êtres
-qui commandent par la grâce d'un Dieu. Il avait jeté un ordre et
-il continuait sa route de misère et de foi.
-
-Il semblait maintenant emplir tout le boulevard, emplir toute la
-ville de sa maigreur, de sa vieillesse, de son agonie en haillons,
-de sa boiteuse éternité.
-
-J'eus peur, décidément.
-
-Et je pressai le pas, chantant à tue-tête pour m'étourdir, pour
-oublier, pour ne plus penser à ce roi mystérieux, à ce roi sans
-manteau, à ce passant pesant et furtif, à cet être d'horreur, de
-puissance et de nuit.
-
-Je l'ai rencontré de jour, cette semaine. Des conscrits, des
-enfants et quelques citoyens, une trentaine de manifestants
-criaient: «Mort aux juifs!» Le vieil homme à la face si
-terriblement juive, le Juif Errant, les épaules encore saignantes
-sous la croix de Jésus qu'il ne porta point, le roi de ténèbres
-passait par là si lentement et marchait en sens inverse, sur les
-jeunes gens. Il ne se détourna point et continua sa route du même
-geste, du même pas.
-
-Les manifestants ne l'accablèrent pas, ne le bousculèrent pas, ne
-voulurent même pas l'injurier ou plaisanter. Le charme les tenait
-qui m'avait tenu. Ils lui laissèrent le passage, se turent un
-instant, et quelques-uns eurent même comme une indication de salut.
-
-Le vieil homme continuait sa promenade. Il ramassait, ramassait
-toujours. Il lui arrivait de trouver des journaux, des pamphlets,
-des anathèmes montés en feuillets; il ne les regardait pas et,
-sans colère, sans rage, du même geste indifférent, il les laissait
-retomber à terre.
-
-Il me sembla alors que ce que ce Juif cherchait, c'était--oh!
-pas grand'chose!--une étoile oubliée, un peu de ciel, un peu
-d'idéal. Il me semble qu'il était roi, roi des pauvres Juifs, des
-Juifs pauvres qui, lazzaroni du temps de Josué, s'abandonnant à
-l'ivresse de Dieu ne pensent même plus à Dieu et à leur foi,
-s'enroulent en guise de manteaux et de couvertures, dans le rythme
-de leurs prières, ignorent l'argent et M. de Rothschild, et
-plongent (au lieu de les plonger dans l'eau), leurs nez courbés,
-leurs barbes frisées et boueuses dans un peu du ciel talmudique.
-Gens anachroniques et nostalgiques, nostalgiques des siècles
-passés, des siècles perdus, nostalgiques des harpes et des danses
-devant l'Arche, des guerres où l'on ne pillait que pour attester
-sa victoire, des belles récoltes et des beaux soleils. Et Dieu,
-trop fidèle à sa parole, Dieu, parce qu'il avait dit à Abraham:
-«Tes descendants seront nombreux comme les étoiles du ciel, les
-poissons des mers et les sables des déserts», Dieu ne leur a pas
-permis d'être massacrés par un Antiochus, avec les Macchabées, par
-le vertueux Titus Cæsar; il les fait survivre à Akiba, au Juif
-de la rue des Billettes et à cet héroïque et immense Spinoza, et
-à ce souriant, génial et fatal Henri Heine. Ces gens-là doivent
-exister--si peu--et se lamenter, puisque leur roi se promène et
-qu'il donne des ordres, puisqu'il souffre et puisqu'il rêve. Il
-n'est pas un roi guerrier: ses sujets, avant Tolstoï, ont prêché,
-par l'exemple, la non-résistance au mal; ils ont été tués, brûlés,
-battus sans qu'on ait pu les chasser de leur nostalgie, de leur
-tristesse et de leur rêve. Pèlerins sans coquille, ils cherchent
-le coin de terre où ils pourront s'acagnarder pour y rebâtir en
-leur cœur--longue et pénible besogne--le premier et le deuxième
-temple de Jérusalem, ils cherchent un peu de soleil pour s'y laver
-approximativement, ils cherchent un peu de sommeil--pour y mieux
-rêver.
-
-A moins que le vieil homme que j'ai rencontré ne soit un roi
-dont le royaume n'est pas de ce monde, un roi sans royaume, le
-Juif-Errant qui ne connaît pas M. de Rothschild, qui ne connaît
-pas l'argent et qui marche dans les haines comme chez lui et qui
-garde pour lui ses sentiments et son histoire et ne se laisse même
-plus interviewer pour images d'Épinal.
-
- * * * * *
-
-Et il vient susciter et faire mourir les pauvres amants qui ont
-fait de la terre le ciel et l'infini. Et il vient les attirer en
-son royaume.
-
-J'aurais dû, la première fois que je le rencontrai, vaincre mon
-respect et donner à ce pauvre un peu d'argent: d'abord les pauvres
-ont toujours besoin d'argent et puis je me serais débarrassé de
-son ombre, de l'ombre de son manteau royal. Je ne l'aurais plus
-rencontré et je ne l'eusse pas aperçu comme je l'aperçois en
-ce moment, à travers mes volets, se gravant, se sculptant en sa
-musique, se déchirant brutalement des vieilles paroles pas assez
-vieilles, faisant vibrer et tinter les siècles en cet air de 1840.
-
-Que me veut-il?
-
-Il m'en veut.
-
-Il m'en veut de n'avoir pas été charitable et il m'en veut d'aimer.
-
-Il vient avec les siècles, les grandes ombres des vertus, des
-malheurs et de la souffrance, me reprocher d'être là et d'attendre
-une femme cependant qu'il y a des événements dans la rue, des
-discussions sur une innocence, sur un crime, des idées qui
-luttent, de l'enthousiasme qui lutte et des malheurs, tant de
-malheurs.
-
-Je pourrais... je ne puis rien. Claire m'a fait jurer de ne pas
-m'occuper de ça. Et je suis sans grandeur, en une habitude qui
-de plus en plus devient une habitude, sans plus, où les baisers
-de jour en jour me deviennent plus secs, plus pauvres, où il me
-semble que ma fiancée, en se rhabillant chaque jour, oublie chaque
-jour un voile de plus, un tissu subtil de divinité...
-
- ... En répétant d'une voix expirante,
- Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous...
-
-Eh bien, lorsque Claire est venue, lorsque je lui ai, en quinze
-mots, raconté la chanson, mon angoisse, mon agonie, elle a trouvé
-ça très drôle.
-
-C'est de l'héroïsme, au centre de cette trame de lettres anonymes
-qui se rejoignent, en se suivant, mais c'est un héroïsme que je
-n'aime pas.
-
-Les mendiants sont sacrés, qui passent et on ne doit pas sourire
-de leurs prédictions ou de leurs malédictions parce que Dieu, ne
-leur accordant pas de pain, leur accorde des miracles quand ils en
-demandent, confusément, et tu restes bien fidèle à ton opinion,
-Claire, tu restes bien aujourd'hui celle qui trouve drôle la
-fatalité rôdant devant notre porte; tu as une fièvre modeste et
-des câlineries de petite fille de Péronne, tu ressembles à ton
-amie Alice; j'ai envie de te dire: _vous_.
-
-Tu ne sais pas, pendant ton absence récente, mes promenades autour
-de ta demeure vide et mes lucides évocations de ton fantôme aux
-bras ouverts parmi ces rues froides et grises qui viennent mourir
-aux Champs-Élysées.
-
-Tu ne sais pas mes contractions de cœur en ces rues traîtresses
-où je n'avais de toi que le danger et où je tremblais comme
-si je t'avais à mon bras, voluptueusement. Rues pavées,
-bâties, cimentées de médisance, d'espionnage et de médiocrité
-sentimentale, rues de basse sensualité où les mauvais propos
-et les mauvais instincts se ramassent pour aller assassiner de
-pauvres gens à l'hôpital Beaujon, tout près.
-
-Ah! sentinelle exilée, comme j'ai monté une garde fervente et
-vaine sous tes fenêtres fermées de la rue Washington, pour les
-photographies et les portraits de toi qui veillaient chez toi,
-pour les sommeils que tu avais oubliés chez toi, pour tous les
-objets, pour tous les vides que tu avais touchés là-haut et
-pour tous les moments d'extase amoureuse, de gêne amoureuse,
-de mélancolie amoureuse, de terreur amoureuse, de désespoir et
-d'espoir que tu m'avais dédiés, chez toi, et pour tes rêves de
-fuite, avec moi, qui t'ont hantée, en ton domicile légal, en
-cet intérieur tout fait et parfait que nous ne pourrions jamais
-refaire, car notre fuite et notre histoire, ensemble, chérie, ce
-sera «une chaumière et ton cœur».
-
-Ce sera!
-
-Ton cœur!
-
-Ah! comme je m'emporte et comme je t'oublie et comme j'oublie la
-déchéance de ton cœur, la pauvre petite chose qu'il est devenu et
-que tu es devenue, entre mes bras, hélas!
-
-Et couchons-nous, puisque nous n'avons pas autre chose à faire.
-
-Non?
-
-Tu me retiens doucement, en une douceur profonde qui m'étonne
-et d'une voix chère, de ta voix des soirs d'été, de ta voix de
-Monte-Carlo, de ta voix de nos premières amours, de ta voix de nos
-fiançailles qui te revient, plus pure, plus moirée, plus dorée,
-plus prenante, s'il est possible, tu me dis: «Prenons garde,
-chéri! je crois que je suis enceinte».
-
- * * * * *
-
-Chérie, chérie, j'ai un petit cri de bonheur, un petit cri
-d'émotion, étranglé.
-
-Et tout mon bonheur, toute mon émotion viennent en ce cri: mon
-amour reconquis, ma confiance en toi récupérée, ma tendresse
-doublée, la fatalité, les mondes, tout, tout y est.
-
-Et comme je te désirais nerveusement, rageusement!
-
-Mon désir se précipite en larmes, en larmes abondantes et douces.
-
-Et je me mets à genoux pour te demander pardon. Je ne t'ai jamais
-offensée, je ne t'ai jamais, même d'un mot, fait sentir que je
-souffrais de toi et tous mes doutes, ma jalousie, ma tristesse
-ancienne, la chanson de tout à l'heure, mon angoisse montent,
-craquent, m'étouffent un peu--pour s'en aller et je les vomis en
-des sanglots, longuement. Et quelle jouissance, en mes larmes,
-orgueil qui pleure, joie qui pleure: c'est le fleuve même du
-bonheur!
-
- * * * * *
-
-Ah! comme je comprends maintenant tes regards ailleurs et tes
-distractions.
-
-Prise toute par tes entrailles, tu ne m'appartenais plus autant,
-ne t'appartenant plus à toi. Tu es presque effrayée de mon
-émotion: tu me dis que tu crois, seulement, que tu n'oses croire.
-
-Je suis sûr, moi!
-
-Sûr!
-
-Des indices médicaux, en cette chose de sentiment, de miracle, de
-ciel!
-
-Tu regardais en toi, chérie, et le miracle commençant et hésitant
-te saisissait, te pétrissait, pétrissait de la tendresse de ton
-cœur, de tes regards, de tes sourires, de ton infini, de tes
-caresses, ce sourire, cette caresse, ce regard que tu appelleras
-plus tard ton enfant. Tu n'avais plus de regard pour moi, de
-caresses pour moi: merci.
-
-J'ai posé mon visage en larmes et mes lèvres mouillées de larmes
-sur le haut de ta jupe: Je voudrais, à travers ton vêtement,
-retrouver de mes lèvres les regards, les mots d'amour, les
-sourires et l'infini que tu ne m'as pas donnés, je voudrais
-faire passer, de mes lèvres, de mon âme, de mes yeux et de mes
-entrailles, au miracle hésitant, mes sourires à moi et mes mots
-d'amour et mon infini et mes larmes aussi qui cimentent.
-
-Chérie, tu me parlais de choses et d'autres, d'amis, d'amies, de
-dîners, tu me disais ce que faisait ton mari en son voyage, ses
-succès ici et là, tu me parlais de tout, excepté de toi: babil qui
-m'est cher maintenant, babil dont tu masquais, sans savoir, le
-vide saint, le vide fécond de ton être en travail, en possession!
-
-Les chers enfants du mois dernier, d'il y a un mois, qui
-m'escortèrent, qui me précédèrent de leurs prophéties!
-
-Et tous les sourires d'enfants qui me sourirent dans ma vie me
-reviennent et je revois, à en pleurer plus fort, un enfant de
-pauvre, tout petit, qui me retint de son sourire fixe et de ses
-yeux aimants en un omnibus de jadis, depuis la gare Montparnasse
-jusqu'au fond de Ménilmontant.
-
-Vingt fois je me préparais à en sortir, vingt fois, d'un dernier
-regard, d'une petite bouche qui s'ouvrait pour moi, il me clouait
-à ma place--et je faisais une course pressée. Et la mère ne me
-remerciait que de ses yeux et de son sourire aussi, humble,
-reconnaissante et frémissante à la pensée que j'allais lui offrir
-une aumône. C'est toi, femme inconnue, qui me fit ce jour-là
-l'aumône de ton affection fugitive et c'est peut-être de ce regard
-fixe d'enfant que tu te crées, petit enfant, en ce corps que
-j'étreins, de mes bras qui s'élargissent comme s'ils étreignaient
-le monde, qui ne veulent pas serrer trop pour ne pas te faire mal
-à toi,--qui n'es pas--et qui seras, petit enfant.
-
-Et une molle félicité m'étreint, moi aussi, pas trop étroitement,
-une félicité humaine et mystique, la caresse des siècles, la
-caresse de l'heure et toutes les voluptés d'âme que mon inquiétude
-m'a refusées ces jours-ci.
-
-Ta présence, chérie, ta présence habillée, c'est une saveur
-sexuelle et une saveur d'étoile, c'est la volupté et c'est la
-félicité, c'est chaste et fécond, c'est violent et c'est doux
-comme un sommeil d'aïeule.
-
-J'ai le cœur débordant de respect et d'amour. Tout m'est rendu, de
-mes orgueils, de ma tendresse--et j'ai plus. Ce mystère qui va
-grandir, ce chuchotement d'émoi, cette crispation de cœur sur un
-souffle qui insensiblement s'affermit et s'affirme, cette écoute
-de vie, ce frisson, cette angoisse qui dure des mois, il me semble
-que j'ai tout cela, que je jouis de tout cela en cet instant,
-que l'effroi latent de la gestation et la torpeur douloureuse et
-la gloire saignante de la création, j'ai tout cela, à la fois,
-et c'est une caresse de bras, une caresse de lèvres, une caresse
-d'entrailles et d'âme.
-
-Ne t'en va pas encore, chérie: nous ne retrouverons jamais cette
-heure de trouble et de révélation.
-
-Nous ne serons jamais aussi âprement heureux; il me semble qu'on
-nous a déchirés, qu'on nous a écorchés vifs et qu'on nous a
-habillés de notre chair de bonheur, de notre amour intime, dans ce
-soir si discret et si gonflé d'avenir, sous cette lampe pâle qui
-s'épure et qui s'enfièvre, devant ce lit qui ne s'est pas ouvert.
-En ce soir vierge, nous veillons au bord du futur, les yeux dans
-les yeux et plongeant plus avant, les mains emplies de nos mains.
-L'émotion qui nous étreint et qui nous baigne, émotion secrète et
-haute, est toute de noblesse et de grandeur, et nous nous aimons
-tant, en elle!
-
-Ne t'en va pas, chérie: nous ne pourrons jamais épuiser notre
-émotion: dormons en elle et faisons glisser en elle la longue nuit.
-
-Ton mari (puisqu'il faut toujours songer à lui), ton mari est en
-voyage.
-
-Mais tu dois partir cependant, pour tes voisins, pour la rue, pour
-le monde, pour tout ce qui n'est pas notre secret.
-
-Ah! je ne te dirai pas: Au revoir et je ne veux pas te voir
-partir: j'aurais peur de ne plus te revoir.
-
-Et je songe à ton mari maintenant; il va revenir un jour et sera
-très satisfait de ta grossesse. Ce petit Basque nerveux attend
-un enfant depuis cinq ans, qui tiendra de lui le génie mécanique
-et électrique. Il trouvera piquant de s'être éloigné sur une ou
-plusieurs nuits de victoire--et tout sera pour le mieux dans le
-meilleur des mondes.
-
-Et comme tout cela est vil et bas! Cet enfant que j'aperçois déjà,
-que je sens, qui me crie ma paternité, de toute mon angoisse,
-de tout mon émoi, de la gravité subite qui me tombe, de ma joie
-âpre et de ma douceur, cet enfant qui, des mois et des mois, va
-me tenir haletant sur sa lente et délicate affirmation, sur ses
-dangers et sur son lointain, cet enfant sera à Tortoze, sera de
-Tortoze, par contrat.
-
-Des idées bohêmes, des idées sauvages, des idées d'Orient me
-harcèlent: fuir.
-
-Emporter ailleurs ce ventre qui est à moi.
-
-Chérie, chérie, roulons-nous en notre pauvreté, en notre détresse
-et, sérieux en notre amour, allons en jeunes et féconds pèlerins
-vers des déserts où nous ne craindrons ni les lois ni les rires,
-où nous aurons le droit de n'être pas infâmes et de vivre, sans
-peut-être manger toujours, notre vie, en sincérité.
-
-Déployons notre amour au-dessus de nous et autour de nous comme
-un drapeau et comme une tente et allons dormir ensemble devant
-l'immensité de l'avenir.
-
-Dormir! Ah! c'est le rêve, échanger nos rêves, à leur venue et
-nous vivifier l'un l'autre de notre souffle. Quels mois sublimes!
-
-Il faut y renoncer--tout de suite.
-
-Il faut faire tenir notre romantisme en cette chambre étroite
-d'une rue étroite, il nous faut être sublimes en cachette,--comme
-on fait de fausse monnaie.
-
-Et nous ne pouvons être féconds qu'hypocritement, lâchement, sans
-risque, criminellement.
-
-C'est ce qu'on appelle en terme de juridique, le dol, et c'est le
-délit sans rémission, sans excuse.
-
-Dol moral--et c'est l'infini.
-
-Et ces journées d'émoi qui nous sont plus chères, plus saintes
-et plus intimes, par notre solitude (Tortoze s'obstinant en son
-absence), ces journées d'une sensualité amère, où nous ne nous
-possédons pas et où nous espérons, sans plus, où nous précisons et
-contraignons l'espoir de nos simples baisers, ces journées sont
-hérissées de craintes, de terreurs et de désespoirs.
-
-Je ne t'ai jamais plus sombrement attendue, redoutant tout pour
-toi: les voitures me paraissent vagir.
-
-Et quand tu viens--les jours où tu viens, accablée, meurtrie,
-souffrant presque à vide, tu entres en moi les cahots de la
-voiture, toutes les secousses, toutes les angoisses en me les
-contant.
-
-Tu es triste maintenant, l'idée du mensonge, du long mensonge,
-du secret qui bondira, qui se cabrera, qui remuera en toi avec
-l'enfant, le remords même qui grandira dans de la chair, tout te
-tourmente et tes baisers ont un goût de douleur.
-
-Comme je t'aime, chérie. Je ne t'ai jamais autant désirée, car
-mes pensées et mes tortures, mes espoirs mêmes tombent sur mes
-sens--et je m'abstiens--bravement.
-
-Les lettres anonymes reviennent: elles font un berceau cruel à
-notre espoir. Et elles doivent aller inquiéter Tortoze, là-bas,
-qui ne revient pas.
-
-Elles sont sûrement de notre Tristan et de notre Yseult, rédigées
-en argot, insolentes et sales.
-
-Tu t'ouates cependant, chérie, d'une gaîne d'émoi et je m'enferme
-en notre émoi, mais nous sommes si séparés, si peu l'un à l'autre
-et je m'apeure de loin!
-
-Il y a des moments où, en t'attendant si impatiemment, en te
-recevant si défaite et si éprouvée, en te perdant si vite, je
-me sens le triste courage de vouloir te perdre, de t'attendre
-pendant les mois délicats, pendant les mois qui courent. J'ai
-tant d'appréhension et je me berce de mille craintes. J'ai peur
-maintenant de Tristan, d'Yseult, d'Alice, d'Ahasvérus, d'Hélène,
-de tout ce qui nous approcha, de tout ce que je connus et de tous
-ceux que je ne connais pas.
-
-Mais quelle douceur de te tenir en mes bras un instant, de
-t'entendre dire, même, que tu as mal, de tenir contre mon front
-la fièvre de tes lèvres et, contre mes lèvres la fièvre de ton
-front, de tâcher à te faire sourire, de te faire parler, de te
-parler, de cueillir sur toi ton émotion et, parmi ton émotion et
-ta fièvre, un peu de la fraîcheur des rues!
-
-Je n'aurai pas le triste courage de te perdre même un jour. Les
-jours où tu ne viens pas, où le malaise te couche solitaire sur
-une chaise longue, où tu t'écoutes souffrir en croyant déjà
-percevoir en ta souffrance le cri prochain, le cri lointain de ton
-enfant, je crois que tu me les voles et je te les reprocherais, en
-te voyant, si j'avais l'habitude de te reprocher quelque chose, si
-mon cœur ne se fendait pas, à ton arrivée, si un essor d'anges, un
-essor de ciels n'emplissaient pas ma chambre et ne me fermaient
-les lèvres, en un baiser, en mille baisers impatiemment dessinés.
-
-Et voici que, aujourd'hui, je te retrouve et que tu t'abandonnes,
-voici que tu sors de tes terreurs, de ton malaise, de ta fécondité
-même pour t'offrir, si jeune, si souriante, et que notre volupté
-se coule en de l'émotion, voici que notre volupté s'exaspère,
-divinement, qu'elle échappe à la terre, qu'elle nous unit en je ne
-sais quel ciel, qu'elle nous éternise et que nous nous aimons à
-travers le futur, merveilleusement.
-
-Tu t'es détachée de mes bras à regret, tu t'es vêtue lentement
-et nos baisers se sont attardés, ne s'achevant pas, brûlants,
-profonds, las et avides.
-
-Nous nous sommes jurés de nous revoir et, plus furieusement que
-les autres soirs, en ce soir où la volupté me garde, m'enveloppe
-et me serre, je t'ai laissé partir toute seule, ne te suivant pas
-des yeux, le regard fixe, le regard dans la flamme de ma lampe où
-se consume sans fin la fatalité.
-
-Je me rive à toi, chérie, je me rive à toi, de notre rêve, pour
-notre volupté, pour notre émotion, pour aujourd'hui, pour demain,
-pour l'éternité et pour ce qui vient après l'éternité.
-
-J'ai besoin de toi, j'ai soif de toi, j'ai mal de toi.
-
-Je t'aime, je t'aime...
-
-
-
-
-LIVRE DEUXIÈME
-
-LE MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE
-
-
-
-
-I
-
-LA FOUDRE
-
-
-Je ne la verrai plus.
-
- * * * * *
-
-Un homme ne savait pas s'il aimait une femme. Il savait seulement
-qu'il avait mis en elle son âme et sa vie. Il ne savait pas où il
-l'avait rencontrée. Son souvenir se fondait en tous les décors
-amoureux: c'était Venise, c'était le ciel d'Alger, c'était toute
-la mer, la mer inquiète et patiente, dolente parmi son épilepsie,
-qui se meurt éternellement aux pieds des fiancés pour leur
-apporter de la fraîcheur et de la fièvre. Il imaginait qu'ils
-s'étaient fiancés devant toutes les mers, en la mélancolique et
-lumineuse complicité des changeants couchers du soleil; que, tous
-deux, ils avaient visité les tombes frémissantes des amants et
-des conquérants, que l'écho de toutes les grottes leur avait, de
-l'un à l'autre, profondément et tendrement, passé au cœur leurs
-serments--comme on passe une bague au doigt.
-
-Et ils n'avaient pas échangé de serments. Il songeait tout de même
-qu'ils étaient liés, étroitement et de haut, que les forêts les
-avaient caressés de leur chantante nostalgie rouillée, que leur
-épithalame s'était gravé dans les rochers, sans faire de mal aux
-rochers, et qu'ils avaient bu la vie à toutes les sources.
-
-Il ne savait pas le nom de cette femme. Chaque matin, au caprice
-du calendrier, il la saluait, en son cœur, du nom de la sainte
-du jour et lui souhaitait sa fête, la fête de toutes les autres
-femmes. Elle existait seule pour lui, l'attirait de la pâleur de
-ses yeux, du frisson de sa lèvre, de la lenteur de ses cheveux,
-de la grâce délicate, menue et nuancée qu'elle alanguissait en
-son sourire. Il n'osait pas approcher d'elle, pour qu'elle ne le
-vît pas trembler, n'osait plaisanter avec elle, ayant peur de la
-trouver trop spirituelle et un peu frivole.
-
-Et il allait avec cet amour en lui comme un viatique, viatique
-douloureux parfois, s'exaltant de sa chaleur et de son amertume,
-se purifiant de sa pureté et de son lointain.
-
- * * * * *
-
-Or, un jour il reçut une lettre d'elle. Elle était dure à la
-fois et malheureuse, irritée et pantelante. Femme qui se croit
-calomniée, elle reprochait des faits sans vraisemblance. Un mot
-revenait avec complaisance: «Vous vous êtes vanté de... vous
-vous êtes vanté: votre vanité...» Il n'aimait pas à porter un
-cilice sur son corps ou un cilice sur son cœur: ce papier lui
-brûlait les mains, il en avait honte pour lui et pour elle, mais
-il voulut conserver quelques heures ces mots de colère qu'il
-avait à peine lus. Tant qu'il aurait le papier, il y penserait
-moins: ensuite, le papier détruit, les mots, les mots effroyables
-resteraient, l'entoureraient, germeraient comme du mauvais grain,
-se développeraient comme un toxique en des entrailles infortunées,
-le brûleraient, le déchireraient, le tueraient.
-
-Et--ce qu'il n'avait pas fait depuis qu'il était amoureux (il lui
-sembla que ça durait depuis l'éternité), il pensa aux gens. Ça
-n'était pas venu tout seul à cette femme. On lui avait dit, on
-avait inventé des choses.
-
-Inventé? Non, deviné. Il y avait donc des gens qui devinent, qui
-voient en une bouche le baiser qui n'y est point, qui, des lèvres
-fermées, plongent dans l'âme et décachètent un secret comme on
-décachète une lettre interceptée? Il y avait donc des gens qui
-souillent de leur regard l'image qu'on garde en ses yeux, la
-discrète et idéale image qu'on veut préserver de tout, par piété,
-par amour? Il y avait donc des gens qui vous observent quand on se
-trahit, qui filent un désir comme on file un couple, qui filent
-une idylle secrète, une idylle intime, qui pincent un rêve comme
-on _pince_ deux être adultères?
-
-Mais c'était un trop grand effort pour lui d'avoir si
-longtemps,--quelques instants,--porté son attention sur les
-manœuvres des gens; il jeta sa pensée sur une femme, une femme qui
-devait encore avoir les sourcils froncés, la main nerveuse d'avoir
-écrit cette petite lettre,--si petite, si plate, qui tenait si
-peu de place et qui, en se refermant, avait écrasé sa vie, cette
-lettre plate qui se gonflait de tous les rires méchants des gens,
-de tous les malheurs qui allaient lui arriver à lui, gonflée de
-tous les sursauts de sa destinée, de sa destinée modifiée, de sa
-destinée arquée et se précipitant.
-
-Il voulut répondre.
-
-Il n'est pas de pire drame que d'écrire sans savoir si ce qu'on
-écrit sera lu, que de mettre sa vie dans des mots,--en se disant
-que, peut-être, ces mots seront déchirés haineusement et calcinés
-_a priori_. Et l'on n'envoie par la poste que des larmes séchées,
-non les larmes brûlantes et brillantes dont le charme intime et
-la vertu cachée apaise, émeut, console et unit. Et il n'est rien
-d'aussi bête qu'un malentendu d'amour, car, en amour, on ne doit
-pas s'entendre, on doit, muré par la tendresse et l'enthousiasme,
-sourd d'ivresse, deviner les mots qui sont prononcés à côté, là,
-tout près, et les étouffer sous des caresses. Mais il ne s'en
-disait pas tant. Il était si malheureux!
-
-En sa course folle à travers Paris, la main crispée sur la petite
-lettre, il avait rencontré des amis et des indifférents et leur
-avait lancé un: «J'ai mal!» comme on lance l'anathème. Ils avaient
-répondu: «Où donc? Vous n'avez pas mauvaise mine», et avaient
-poursuivi leur course vers d'autres soucis. Et il se trouvait seul
-maintenant, seul avec les débris de son rêve,--avec sa _vanité_!
-Car il y avait la vanité.
-
-Quelle vanité?
-
-Il était, il avait toujours été immense de désirs, frénétique
-d'ambitions. Il avait gardé son âme d'orgueil dans la pire
-pauvreté, dans la pire promiscuité. Il s'était gardé de la
-satisfaction, s'était refusé la joie de la renonciation et de la
-résignation. Et il croyait que son ombre tenait la terre entière
-et les cieux aussi.
-
-Non! A en croire cette femme, sa vanité avait été de vouloir faire
-croire faussement qu'il l'avait possédée, qu'il avait eu la femme
-d'un ami, comme un voleur, qu'il avait non pas même dérobé la
-chose d'un autre, mais qu'il en avait joui furtivement, salement,
-comme un valet. Des larmes lui montèrent aux yeux. Il rougit
-de son amour. Elle le supposait vil. Quelle pauvre petite âme
-avait-elle donc?
-
-Il se décida à écrire: «J'ai reçu votre lettre. Je ne vous la
-pardonnerai jamais. Qu'il suffise de quelques canailles pour
-briser n'importe quel bonheur, c'est bien. Mais que des gens sans
-idéal, des gens qui ne savent pas rêver, des gens qui ne savent
-pas espérer, des gens qui n'ont pas de ciel dans leurs yeux
-puissent d'un mot, d'un bon mot, froisser et déchirer notre rêve,
-polluer notre ciel et jeter notre espérance dans la boue, c'est
-une chose que je ne puis admettre. Je ne vous ai jamais convoitée.
-J'ai vu passer un jour sur une route une femme en robe blanche
-et j'imaginai que cette femme devait m'accompagner en ma route,
-être ma confidente et mon encouragement, mon courage et ma foi, ma
-conscience aussi, qu'elle était non mon bonheur, mais ma destinée
-en robe blanche. Je lui faisais abandon d'un peu de mes malheurs,
-je lui faisais une place en toutes mes actions et toutes mes
-souffrances et cette femme n'est qu'une femme, une femme comme les
-autres...»
-
-Il s'arrêta. Il ne pouvait écrire cela. Il l'avait écrit
-cependant. Mais non! non! ce n'était pas vrai.
-
-Il se roidit et continua: «Mon âme et mon corps sont devenus un
-tombeau fleuri, un simple tombeau où reposent le souvenir de votre
-beauté et l'image de ce que vous fûtes pour moi. Je vous demande
-comme une grâce de ne pas toucher à cette image, de vos mains, de
-vos colères, de vos actes de petite femme--et d'ailleurs vous ne
-le pourriez pas. Cette image est à moi, à moi seul...»
-
-Une larme venait de tomber sur ces paroles de vanité. Il ne
-résista plus, lâcha la plume.
-
-Sur sa vanité exprimée, sa tête se secouait, en des sanglots,
-comme une tête de vieille femme qui sanglote. Il pleura et pleura
-mal, car du soleil vint se jouer entre ses larmes. Et le soleil
-n'était jamais entré chez lui. Venait-il par ironie? Non! le
-soleil ne s'était jamais moqué de lui--et le soleil est bon.
-
-Le jeune homme se leva alors et, dans le soleil, la face humide,
-il défia le monde et espéra fervemment. Ce soleil, ce soleil
-divin, quel présage en ce moment! Il sentit que son suprême
-espoir, c'était l'amour de cette femme, amour lointain, amour
-revenu et reconquis.
-
-Et il se rassit pour pleurer.
-
-Car il espérait. Mais, tout de suite, qu'allait-il arriver?
-Mettrait-elle longtemps à lui rendre sa foi et son âme? Et comment
-lui faire savoir qu'elle se trompait, car il n'achèverait pas sa
-lettre?
-
-Il implora le soleil, le pâle soleil qui chante des romances
-d'amour! Et il s'attendrit si violemment que, n'ayant pas la
-force de désespérer, espérant malgré tout, parmi ses espoirs et
-ses désirs, il se roula à terre, hurlant, râlant, étouffant de
-sanglots et de plaintes--par vanité...
-
- * * * * *
-
-Eh bien? cet homme, c'est moi,--et c'est ce qu'il y a de plus
-étrange en cette affaire!
-
-Cet homme que je ne nomme, en ma pensée, qu'à la troisième
-personne, que j'éloigne de moi de toute ma force pour qu'il ne
-m'atteigne pas de son malheur, en l'horrible contagion de la
-fatalité, c'est moi.
-
-Je ne me rappelle plus.
-
-Je ne me rappelle plus avoir aimé, avoir été aimé, je ne connais
-plus cette chambre où je souffre, où il fait froid, où il ne fait
-pas assez froid.
-
-J'ai mal.
-
-Il n'est pas tard.
-
-Le soleil et le jour ne s'en vont pas encore.
-
-Le soleil! le jour! Claire--ce nom me brûle les lèvres à ne pas le
-prononcer, ce mot crie comme un cauchemar, s'ouvre comme un œil
-hagard et crépite comme une flamme méchante--Claire n'aimait pas
-les jours qui grandissent.
-
-Notre amour aura été un amour de jours courts, un amour de soirs
-précoces, un amour de crépuscule et un amour d'hiver. Nous nous
-serons aimés pendant les heures honteuses que la nuit vole au jour
-et ce sont des heures que nous avons volées, nous aussi, que nous
-avons volées à la vie.
-
-Et tout a pour moi un goût de mort, un goût de néant.
-
-J'ai voulu voir l'heure, en ce jour qui s'obstine: ma montre
-s'était arrêtée et, malgré mes efforts et mes sollicitations, n'a
-pas continué sa course. Les amours qui y pleurent, le tombeau
-d'argent qui y chancelle s'y figeront, s'y affirmeront davantage,
-après plus d'un siècle.
-
- * * * * *
-
-Je ne sais plus: il me semble qu'Elle n'a jamais été à moi, jamais.
-
-Et il n'y a entre ses lèvres et mes lèvres, entre mes lèvres et
-ses seins que l'épaisseur de quelques heures!
-
- * * * * *
-
-Et il y a, il y a qu'elle est enceinte.
-
- * * * * *
-
-C'est impossible!
-
-Son ventre n'aurait pas crié pour moi! son ventre ne l'aurait
-pas prise à la gorge! son ventre n'aurait pas violemment étreint
-son cœur! oh! quelles images incohérentes et comme elles
-m'apparaissent éloquentes et vivantes!
-
-Elle a écrit.
-
-Elle m'a repris son enfant, d'avance.
-
-Elle me l'a tué, d'avance.
-
-Elle m'a chassé de mon enfant.
-
-Mon enfant! Mon enfant!
-
-J'ai la lèvre pleine et meurtrie encore des baisers de ma
-maîtresse, j'ai les mains fiévreuses de caresses anciennes, de
-caresses proches et des caresses aussi qu'elle me vole en ce
-moment, j'ai le corps las du poids du corps ami, j'ai cette
-femme dans les yeux, dans les lèvres, dans les mains, dans le
-cœur, dans le sang, puisqu'il faut, en amour, parler comme les
-charretiers, et, de ma douleur énorme, de ma douleur massive, de
-ma douleur brutale et bestiale, s'élève une douleur plus haute,
-une douleur plus pure, une douleur pure et si âpre, si profonde!
-la quintessence de ma douleur, et elle va à toi, petit enfant,
-comme un long et frêle baiser tout au bord de la mort.
-
-Console-moi.
-
-Agite devant moi un hochet comme j'en agiterai un autour de toi,
-si jamais, si jamais je te vois.
-
-Tu vois que je pleure, petit enfant, tu vois que je pleure, car je
-pense que jamais je ne te verrai, que jamais je ne reverrai celle
-que je ne puis appeler ta mère, celle qui reste pour moi, dans le
-vide, ma fiancée, mon corps, ma jouissance et ma vie.
-
-Un hochet, petit enfant!
-
-Berce-moi, du fond de l'Inconnu, du fond du chaos. Agite devant
-moi les promesses de la vie, les honneurs, l'ambition, la fortune.
-
-Tire des désirs par les pieds et barbouille-m'en pour que je ne me
-souvienne pas.
-
-Et souris-moi, comme on sourit avant de sourire et de vivre.
-
-N'est-ce pas, petit enfant, elle n'a pas écrit cette lettre?
-
-C'est un faux.
-
-Je l'ai reçue cependant et elle est bien d'elle, car je l'ai
-brûlée et il a fallu que je la brûle. On l'a forcée.
-
-Contrainte et forcée.
-
-Contrainte et forcée...
-
-Ça chante pour moi comme un refrain... Contrainte et forcée.
-
-Ah! ils triomphent, nos ennemis! Tristan, Yseult, vous pouvez
-promener par le monde l'orgueil vierge d'avoir fait du mal. Vous
-pouvez, du sang de nos deux cœurs et du deuil de nos deux cœurs
-vous faire un manteau rouge et un manteau noir et vous pouvez
-même, en nos larmes, vous laver du mal que vous nous avez fait.
-Il ne vous en restera plus, la honte et la gêne perdues, que la
-gloire et la volupté.
-
-Et je ne veux pas songer à vous, je n'ai pas la force de
-m'indigner, je n'ai pas la force de vous juger, et je ne veux pas
-mêler le mal à ma douleur.
-
-Il me semble que je me lamente en dehors de moi, que je pleure
-pour les autres, que je pleure pour toute la terre. Le pâle soleil
-est baigné et luisant de larmes, il sourit comme on sourit à une
-veuve et toute la journée est molle comme la mélancolie.
-
-Les désespérances ne sont pas roides: l'affaissement, la misère
-les courbent, ne les brisent pas, les plient un peu; ma tristesse
-s'abandonne et s'abandonne trop ici.
-
-Et je ne trouve plus rien.
-
-M'en aller, marcher, marteler ma douleur, devenir néant.
-
- * * * * *
-
-Voici que je rencontre mon ami Cahier, celui qui servit de décor
-à mon trouble d'amour. Je me précipite vers lui, je précipite
-vers lui l'aveu de ma souffrance... Il ne me connaît plus, ne se
-retourne pas, presse le pas.
-
-Ah çà! il est donc marié, lui aussi! Et la trame des lettres
-anonymes s'est épaissie, élargie et rétrécie! C'est le vide autour
-de moi. Et ce pauvre Cahier, de fantaisie et toute fantaisie,
-l'Anthelme Cahier du _Phantasme quotidien_ a cru, a douté.
-
-Il est marié! Je revois sa pauvre femme blonde comme je l'ai
-vue, en passant, si frêle, si souriante, exquise de la gentille
-indifférence empressée qu'elle témoignait aux gens, honnête en
-souriant comme elle souriait en offrant une tasse de thé. J'ai eu
-avec elle des causeries fraternelles et des demi-confidences--et
-me voici criminel de désirs et de tentatives!
-
-Ah! Yseult, ah! Tristan, je dois encore vous admirer. Vous avez
-été, hautains esthètes, les plus habiles vaudevillistes, vous
-m'avez déguisé en Don Juan de boulevard et de ruelles, et je
-suis vulgaire de par vous comme, de par vous, je suis beau,
-gratuitement.
-
-Vous auriez dû avoir pitié et avoir honte; ç'a été une conquête
-d'âme, ç'a été mystérieux, ç'a été une conquête et une étreinte
-d'outre-terre où il y avait tout, sauf de la vulgarité. Vous y
-avez mis de la vulgarité et du mensonge, en vous y mettant.
-
-Et, maintenant, ce n'est plus rien qu'une pénible impossibilité
-pour moi de penser, de pleurer, de me souvenir, que des rues sans
-amour à traverser, à retraverser--et qu'un vide immense, qui se
-renouvellera, éternel.
-
-Et je ne puis plus trouver pour t'aimer, chérie, pour t'aimer
-malgré toi et malgré moi, que de petits cris, de petits cris de
-hyène, de petits cris de petit enfant. J'ai désappris l'humanité,
-j'ai désappris l'amour, j'ai désappris les larmes: je ne me
-souviens plus; tu ne m'es plus même une image, une image aux
-sourcils froncés et qui étouffe la mémoire en sa colère, tu ne
-m'es plus que de petits cris, de petits cris qui soulagent un
-instant et qui éloignent.
-
-Car je n'ai pas la force de te repêcher en mon océan d'horreur, de
-te débarrasser de ton voile de méchanceté, de la cruauté de tes
-mots. Je suis seul, hideusement.
-
-Le jour baisse dans le boyau des petites rues où je me suis enfui,
-où je me cache, où je cherche un néant plus absolu, un étau de
-néant qui abolisse même l'envie de crier. Le soir est tombé comme
-un linceul noir et je ne puis m'arrêter dans mon désir de lasser
-mon désespoir, de lasser mon deuil, de le fatiguer sous moi, de
-le tuer sous moi, et, en mon ivresse de douleur, en mon ivresse
-de fatigue, sous la nuit éparse qui se dégonfle et qui emplit
-les rues, je me crois en une enfilade de couloirs obscurs, en un
-souterrain infini, en un enfer où il n'y a pas même la lueur des
-flammes, la distraction des démons et des tortures, en une cave
-étroite où ne filtre qu'un rais de lumière--et ce sont tes yeux
-lointains, et c'est ta voix lointaine, petit enfant qui es sorti
-des temps et des temps tellement avant terme pour me consoler de
-tout, et même de t'avoir fait!
-
-
-
-
-II
-
-«UN BOUFFON MANQUAIT A CETTE FÊTE!...»
-
-
-Voici comment ça s'est passé.
-
-M. Godefroy Tortoze était à Vichy.
-
-C'était la plus délicieuse époque de cette ville délicieuse.
-Personne nulle part. La paix altière des montagnes, la fraîcheur
-tempérée de l'hiver, la poésie des cimes, de l'intimité et, ne
-l'oublions pas, la poésie thermale, tout était pour éjouir et pour
-ennoblir l'âme diplômée et brevetée de M. Godefroy Tortoze.
-
-Les expériences de la veille avaient définitivement imposé à
-la direction du casino ses dernières inventions: tables-feu
-d'artifice et surtouts-accumulateurs: la direction du casino avait
-même échafaudé sur cette science féconde et gracieuse des rêves
-dorés, une multiplication électrique, elle aussi, de sa clientèle
-toussotante, un rajeunissement du cadre de ses valétudinaires
-et--voilà bien le rêve--un nouveau mode de réclame et de
-publicité.
-
-La conscience forte, l'esprit libre, s'accordant trois jours
-de repos après tant de mois de création, d'efforts géniaux
-et d'efforts commerciaux, de démiurgie, de métallurgie,
-d'électricité, de puffisme et de diplomatie, M. Tortoze prenait un
-solide apéritif, pour se mettre en harmonie avec un dîner solide
-lorsqu'on lui apporta--respectueusement--son courrier du soir.
-
-Il le dépouilla nonchalamment, et, à une lettre, fronça les
-sourcils, sans exagération, murmura «Encore!», hésita un instant
-et la passa à son inévitable compagnon Marbon en lui disant: «Et
-toi, qu'en penses-tu?»
-
-M. Marbon a pour habitude de déclarer qu'il est l'homme d'affaires
-de Tortoze. «Il trouve pour moi, explique-t-il, je compte pour
-lui.»
-
-Mais il a de l'imagination lui-même.
-
-Sa manière de compter, c'est de conter, d'embrouiller des chiffres
-en des histoires, en des anecdotes, en des plaisanteries, de
-faire danser en une sarabande d'énormités, les chiffres avec
-les calembours, les affaires avec des gravelures et de mêler
-tout, en l'immense cocktail de la vie, pour en faire une boisson
-amère--mais, qu'on boit comme, jadis, le vin tiré.
-
-Il est connu, presque recherché, comme plaisantin. On ne le subit
-pas, on l'aime. Et, parce qu'il a du bagout, parce qu'il diffame,
-on le proclame «bon garçon».
-
-Et c'est aussi parce qu'on n'ose pas lui reconnaître du génie.
-
-Il est vrai que ses farces sont sans importance et sans
-conséquences.
-
-On se relève parfaitement d'un de ses mots car ce sont des
-mots pour hommes ivres-morts et tombés sous la table, des mots
-pour après boire, dont certains sont tirés de recueil d'anas
-et qui unissent en leur chaîne incohérente, l'impersonnalité à
-l'à-peu-près: Marbon ne vise pas d'ailleurs à l'Académie.
-
-Il n'est pas considéré comme courtier, n'est pas considéré comme
-littérateur: il vit en marge,--et il en vit.
-
-C'est l'amateur qui tire de son amateurisme des profits uniques,
-qui n'est en concurrence avec aucun des professionnels parce qu'il
-est en concurrence avec tous et qui mange, qui capitalise comme il
-trompe, comme il vole, comme il blesse, comme il tue--sans faire
-semblant.
-
-Il s'abrite derrière sa bouffonnerie pour les affaires d'honneur
-que lui proposent ceux qui ne sont pas au courant, et, pour ceux
-qui sont au courant, il abrite sa bouffonnerie derrière sa
-lâcheté étalée, en relief, obscène d'ostentation et patentée. Il
-est entendu qu'on n'y touche pas, qu'il est sacré et qu'il faut
-rire.
-
-C'est le fol de la démocratie, de la démocratie dorée--au
-mercure--des restaurants de nuit. Il faut sourire par snobisme et
-on ne pardonnerait pas à celui qui ne pardonnerait point.
-
-Si donc M. Tortoze lui avait passé la fâcheuse lettre, c'est qu'il
-voulait en être plus vite délivré et en rire plus tôt, que Marbon
-savait mieux dire que lui: «Ça n'a pas d'importance» ou «Elle est
-bien bonne» et proférer ces «Pftt!» définitifs qui écartent les
-ennuis et changent les soucis en ferments de gaîté.
-
-Il attendait un éclat de rire immédiat et sagement contagieux,
-il s'offrait goulûment aux tapes sur l'épaule, aux tapes sur le
-ventre qui, non sans vigueur, remettent sur la grande route de la
-sérénité.
-
-Il attendit en vain.
-
-Marbon devint grave, par extraordinaire et se tut--car il faut un
-commencement à tout.
-
-M. Tortoze entendit--il n'avait lu la lettre qu'une fois--et
-scanda en ce silence lourd les termes exacts de la dénonciation:
-
-«Ça continue. Puisque ça vous amuse, conseillez donc à Maheustre
-et à votre Claire (j'écris: votre, je ne sais pourquoi car,
-c'est sa Claire, à titre exclusif) de s'afficher un peu moins et
-de s'aimer un peu plus pour eux et un peu moins pour le public
-des premières--et des centièmes--de Paris, des environs et du
-quartier...»
-
-Il ne voulait pas se rappeler la précision du quartier.
-
-Et il étirait les minutes en attendant l'éclat de rire libérateur.
-
-Sa pensée va à sa femme, à son existence auprès de lui, sans
-reproche, sans arrière-goût, à la grâce et à la bonne grâce
-qu'elle a modelée, éployée en recevant des amis, des passants et
-des ennemis, et à des soirs qu'elle variait, qu'elle enchantait de
-sa douceur, de son abandon, de l'harmonie de son être, de son âme
-souple et haute, de son encouragement tacite, de sa confiance et
-de son affection.
-
-Et sa pensée va aussi à ce ventre tout neuf, qui perce son horizon
-comme un boulevard neuf, qui lui ouvre, en son essor d'inventeur,
-mille idées troubles encore, qui ajoute à sa vie de l'infini comme
-une voiturette électrique.
-
-Sa pensée va aux jeunes espoirs qui se sont levés autour de lui
-depuis quelques jours et qui lui semblent reculés, encastrés dans
-le passé, aussi vieux que lui, qui lui paraissent nécessaires,
-inséparables de soi comme les compagnons d'enfance qu'on n'a
-jamais la chance de rencontrer, les jeunes espoirs se dessinant en
-des lettres chuchotées de Claire, où les mots apâlis chantaient
-dans l'oreille et ne s'achevaient pas, où les chères confidences
-s'arrêtaient et mouraient pour renaître...
-
-Il compare--et il tremble comme en un sacrilège--ces lettres
-chuchotées à cette lettre qui insinue et qui confirme, qui,
-creusant une blessure, a l'apparence d'aviver une blessure
-ancienne et douloureuse.
-
-Il ne se rappelle plus s'il a reçu d'autres lettres, avant: ce
-sont comme des hoquets troubles sur quoi se vautre le nonchalant
-mépris, et, plus anxieusement, il attend l'éclat de rire.
-
-Marbon se décide: il édite un mot canaille, il se retranche
-maintenant derrière le rempart de la banalité, derrière les
-bastions des boulevards extérieurs: «Evidemment, articule-t-il, ça
-n'est ni poli ni flatteur».
-
-Que risque-t-il? Je ne suis pas de ses amis. Je ne souris pas
-assez à ses mots. Je ne me pâme pas et je ne suis jamais assez
-saoûl pour lui.
-
-Il me tient pour un étranger: je parle une autre langue et je suis
-distant de lui de toute la portée de son esprit, de la mise bout à
-bout des éclats de rire qu'il arrache.
-
-Et il n'a trouvé à mon propos, sur moi, rien de ce qui frappe, de
-ce qui assure la gloire d'un soir. Je lui échappe, n'étant pas
-assez mondain, n'étant pas assez nettement grotesque: il ne me
-rate donc pas.
-
-La figure de Tortoze s'est lâchée: la flamme de ses yeux a
-été bue par une stupeur, sa lèvre tremble sous sa moustache
-recroquevillée: le ventre neuf, les soirs tendres, les baisers,
-tout se retire et les jeunes espoirs, les idées d'hier, les
-esquisses, les épures, les projets, tout éclate comme une pauvre
-fusée ancien modèle.
-
-Marbon jette un regard qui s'obstine à plaisir et parce qu'il
-est convenable, sur ce désastre noir, pèse le vide affreux et
-soudain de cette âme, de ce corps brûlé des caresses de naguère,
-des caresses de cinq ans et dépouillé de ces caresses, la chair
-déchirée avec, plonge comme un couteau en ce cœur énervé qui
-ne saigne déjà plus et qui s'effiloque, galope devant ces yeux
-liquides, devant cette bouche d'où les baisers ont fui, en
-laissant des creux, abaisse ses paupières jusqu'aux mains qui
-frémissent dans le désert des étreintes abolies, et, de sa
-voix classique de bon garçon, se lançant en un étonnement qui
-s'échevèle et qui, pourtant, «la trouve bien bonne», à cause de sa
-réputation, il interroge le douloureux fantôme, le pèlerin de sa
-honte et de son honneur: «Comment! tu ne savais pas?»
-
-M. Tortoze sait maintenant; M. Tortoze sait tout, M. Tortoze
-sait plus: c'est par bienveillance, bienveillance d'ingénieur
-qui écoute un sous-agent, qu'il écoute Marbon dévider l'écheveau
-brouillé savamment de ses défiances et de ses réticences, de ses
-suppositions, des preuves, des témoins: M. Tortoze n'entend pas,
-M. Tortoze n'entend pas les «Tu sais... moi, ça ne m'intéressait
-que pour toi... moi, c'est les choses rigolo...», M. Tortoze ne
-voit pas ce petit homme replet à souhait, si heureusement chauve,
-qui caresse sa barbe blonde joviale et touffue, M. Tortoze s'évade
-de ce tiède hiver, de ce paysage d'eau bienfaisante et de grilles,
-M. Tortoze saute par-dessus les montagnes, les puys et les pics
-jusqu'à ce ventre de tromperie et de vol et jusqu'aux journées de
-volupté qu'on lui a dérobées. Il sautera à pieds joints dans ce
-bonheur illicite, dans ce passé d'hier, d'étreintes et d'extases.
-
-Des soupçons anciens ourlés, gangrenés d'indices, grossis comme
-des sources promues torrents, sources perdues sous des rochers
-et de la terre, puis jaillissantes, énormes, dévastatrices, des
-allusions qui se gravent dans l'air et dans le ciel, immenses,
-des ricanements qu'il retrouve comme des pistolets chargés qui
-se déchargent, tout n'est plus, il n'est plus, lui-même, qu'une
-preuve.
-
-Pas de discours:
-
-«Viens,» dit-il à Marbon, car il ne veut pas le perdre en route,
-bagage d'ignominie, honte de rechange.
-
-Pauvres affaires et vous, inventions, M. Marbon et M. Tortoze vous
-délaissent pour de la souffrance, pour de la cruauté, pour de la
-littérature.
-
-Ils voyagent sans un mot, cependant que Marbon se perd en des
-imaginations de drames et que Tortoze s'affole, s'affaisse, se
-perd en ses malheurs, en ses stupeurs, en sa colère nerveuse et
-s'impatiente, en sa hâte d'être malheureux à deux; M. Marbon
-l'accompagne jusqu'à sa porte et lui serre la main, d'une manière
-inspiratrice: «Tu n'as plus besoin de moi? Au revoir, vieux.»
-
-... Tu n'as plus besoin de moi! c'est vraiment un mot, un mot de
-vaudeville où il y a tout, Iago, et la Mouche du Coche, la mouche
-vénéneuse,--et où il y a Satan, sans plus.
-
-Et «Au revoir» ça signifie: «Ce n'est pas toi que tu dois tuer.»
-
-M. Tortoze n'a pas répondu: il s'est rué dans l'ascenseur, il a
-lancé l'ascenseur comme un boulet et il a buté contre sa femme qui
-sortait: «Ah! misérable! tu vas chez lui et...»
-
- * * * * *
-
-... Non, je ne puis plus évoquer, je ne puis plus lire dans
-hier! Claire! Claire! il n'y a plus que toi sur ce palier où tu
-rencontres ton mari: il s'abîme dans l'ascenseur, dans le train,
-dans Vichy et tu m'apparais seule, échouée, sanglotante, couchée,
-le ventre en travers, pleurant, te secouant, mourante...
-
-Et je ne sais plus si Tortoze a voulu te faire vomir mon amour et
-mon être, te faire cracher les jours de délice, s'il t'a imposé,
-dicté la lettre que j'ai reçue et je ne veux pas savoir s'il t'a
-injuriée, s'il t'a battue, même, s'il a été malheureux, lui aussi:
-il n'y a que ton malheur: il emplit le monde, il n'y a que ta
-douleur et je n'en ai que le reflet--et il suffit à me tuer.
-
-Et le monde qui s'agite en toi, et l'enfant qui commence à hésiter
-en toi, le moindre geste, le moindre mot, la moindre honte en
-cet ouragan de hontes et de mots, un rien peut, a pu le briser,
-l'émietter, comme une miette qu'il est: la mort partout! Ah! quel
-cauchemar!
-
- * * * * *
-
-Et pour chasser ce cauchemar, ces cauchemars, j'ai tapé sur
-l'épaule de M. Marbon.
-
-Car c'est de l'avoir vu venir à moi, tout à l'heure, si amical,
-que j'ai tout deviné, que j'ai dénoué l'énigme de mes peines,
-que je me suis retrouvé en mes peines, que j'ai bâti l'invisible
-échafaudage de mes peines et l'ossature de ces catastrophes.
-
-Il était tapi, à m'attendre, à me guetter: avant de s'enivrer de
-vin et d'alcool, pour les autres et de les amuser, il voulait
-son ivresse à soi, une ivresse personnelle, neuve: il est venu
-s'enivrer de moi et de ma souffrance, il est venu s'admirer en mon
-accablement, en mes ruines.
-
-Et à mesure que ma conviction, en saignant, en ricanant d'un
-ricanement d'agonie, grandissait, je me faisais plus amical, moi
-aussi, par un stoïcisme contraint.
-
-Mais je ne puis plus. «Allons boire, mon vieux Marbon.»
-
-Je lui ai un peu froissé l'épaule: il en est fier: ça lui prouve
-que j'ai mal.
-
---Oui, dit-il, allons chez Durand: nous y pigerons ce cocu de
-Bastil.
-
-C'est une attaque directe, c'est une flèche en ma blessure.
-
-Continue.
-
-Ça saigne mais ça saigne en dedans.
-
-Il insiste: «Les cocus me font toujours rire.»
-
---Vous le leur rendez.
-
-(Une politesse en vaut une autre.)
-
-Mais pour Dieu! qu'il ne me parle pas de Tortoze! Il n'a garde:
-c'est son ami.
-
-Mais Bastil lui reste. L'aventure est connue d'ailleurs--et c'est
-une affaire arrangée: tout le monde est au courant.
-
-«... Il a été épatant. Il a pris sa femme par les cheveux, l'a
-traînée à son père en la tenant d'une main pendant que, _de
-l'autre_, il lisait une lettre...»
-
-L'épithète m'a échappé, la plaisanterie et l'esprit.
-
-Est-ce une façon de me renseigner? Est-ce ainsi que Tortoze?...
-Claire n'a ni père, ni mère: elle est aussi orpheline, aussi fille
-unique que possible. C'est une anecdote, sans plus, un à-propos.
-
- * * * * *
-
-Mais voici le café Durand et voici Bastil, tout en effort pour
-avoir l'air insoucieux, Parisien, sans grotesque.
-
-Et je me le paie--amèrement,--ne pouvant me payer Tortoze.
-
-Je tâche à lire sur lui les tourments, les pensées de Tortoze, ses
-mauvais desseins et son horreur. Il y a des gens qui entoureront,
-qui entourent en un autre café Tortoze comme nous entourons
-Bastil, qui l'écouteront ne pas parler de moi comme nous écoutons
-Bastil ne pas parler de son ami de l'autre semaine, le peintre
-Aupayr--et Aupayr ira s'asseoir à la table de Tortoze.
-
-Je me sens une sympathie glougloutante et gloussante pour Bastil,
-et Bastil est plein de sympathie pour moi: il me choisit parmi ses
-disciples frais et me parle, me parle.
-
-Causerie qui embrasse la terre--puisqu'il n'embrasse plus
-sa femme,--qui étreint les peuples, les rêves, la science,
-qui empoigne à bras-le-corps la société, les tyrans, les
-lois,--puisqu'il ne s'est pas battu avec Aupayr.
-
-Et, de toute la fureur qu'il n'a pas mise en son infortune, de
-la fureur avec laquelle il fuit son infortune, il se précipite
-dans des paradoxes, dans de l'éloquence et m'entraîne à sa suite:
-hélas! il ne m'entraîne pas: je reste, moi, au bord de mon
-malheur, et ce n'est pas ma faute si je n'y rentre pas--jusqu'au
-cœur, jusqu'aux lèvres, jusqu'aux yeux.
-
-Ma fièvre n'a rien de général et si je pleure toute la souffrance
-humaine, c'est que je l'ai posée, toute, en ma souffrance--dans un
-coin.
-
-Et Bastil est trop vertigineux pour moi: je m'en dépêtre, malgré
-ses invitations, malgré sa sympathie qu'il enroule autour moi, en
-phrases éperdues.
-
-Quelqu'un s'en va, me suit: c'est ce bon Marbon. «Rigolo, hein?
-exulte-t-il. Ça ne l'a pas vieilli. Ça lui réussit...»
-
- * * * * *
-
-Mais il s'arrête en son discours: il vient d'apercevoir Tortoze
-qui approche.
-
-Marbon se fige de joie, d'anxiété voluptueuse: que va-t-il se
-passer?
-
-Tortoze ne se l'est même pas demandé: il n'a pas vieilli, lui non
-plus: il est comme pétrifié, cuit en dedans, tout en un effort
-pour n'avoir pas l'air, comme Bastil.
-
-Il a dû, avant de sortir, laisser à Claire assez d'outrages, de
-haine, de menaces, de reproches et--ce qui est pire--de plaintes
-et de larmes pour qu'elle puisse attendre son retour sur une
-réserve effroyable de remords, de plaintes, de honte et de larmes,
-pour qu'elle puisse se crier à soi-même après le lui avoir crié à
-lui qu'elle l'aime encore, qu'elle n'aime que lui, qu'elle veut
-son pardon, qu'elle veut son amour; elle lui a tendu ses lèvres,
-son ventre fragile, ses bras, ses cheveux, elle a tordu autour de
-lui comme des chaînes qui glissent sur la peau, ses protestations,
-ses gémissements, ses hurlements d'innocence et elle proteste pour
-soi, elle hurle pour soi, elle est innocente, de son amnésie, de
-sa volonté, de son manque de volonté, de son néant dolent et de
-son humilité.
-
-Et M. Tortoze va son chemin, son chemin de tous les jours, calme
-de la folie qu'il a dépensée chez lui, qu'il a placée à gros
-intérêts, la moustache noire renflée, bien pris en sa petite
-taille, aussi mince, pas plus maigre qu'auparavant, coiffé de
-son éternel tout petit chapeau mou de voyage, de descente dans
-les mines et d'ascensions aérostatiques et il ne soulève pas un
-chapeau devant nous: il passe, sans affectation, il passe comme il
-passerait devant des inconnus.
-
-Marbon reste stupide, se demande une minute lequel il va choisir
-des deux misérables que nous sommes, Tortoze et moi et il se
-décide pour moi, parce que, évidemment, je souffre plus.
-
-Il opte pour la pire jouissance.
-
-Et il s'étonne:
-
---Vous avez vu Tortoze?
-
---Oui.
-
---Il ne vous a pas vu?
-
---Je ne sais pas.
-
---Vous n'êtes donc plus bien avec lui?
-
---Et vous, vous n'êtes pas fâché?
-
-Marbon s'indigne: il y a trois jours, ils étaient ensemble à
-Vichy, il l'a ramené lui-même et l'a laissé à sa porte!
-
---Alors c'est moi, accepté-je négligemment. Ça m'ennuie parce que
-j'aime beaucoup Tortoze. Mais il est si capricieux!
-
-Marbon s'indigne encore, il n'est personne d'aussi peu capricieux,
-d'aussi sûr dans ses amitiés que Tortoze. Il se fâche rarement. Il
-faut qu'il y ait quelque chose.
-
---C'est qu'il y a quelque chose.
-
-Marbon est un homme du monde: il n'insiste pas: il a assez remué
-le poignard dans la plaie. Il s'achemine vers les sujets classés
-de conversation et me déplie, comme des cinématographes successifs
-et troubles, les potins d'ici, de là, qu'il contera ce soir à
-toute personne, en y ajoutant, comme une couronne fermée, mon
-scandale à moi et des détails de bon goût.
-
-Puis, sournoisement, il me décoche un mot, un mot que Claire a
-«fait» il y a dix-huit jours, qui a couru tout Paris depuis, que
-j'ai retrouvé quand je ne la trouvais pas, qui m'a déplu parce que
-c'était un _mot_, un mot d'homme d'esprit professionnel, un mot
-de philosophe et presque un mot de fille--et un mot qui, à cette
-heure de douleur, me soufflette de sa joie, survit à la liberté
-d'esprit, à l'esprit de Claire et nous survit.
-
-Cette fois Marbon a visé juste.
-
-D'une voix brève et saccadée, d'une voix de juge, je lui ai
-demandé: «Vous savez de qui est ce mot?»
-
-Il ne s'agit plus de faire le malin. Marbon a brisé ma vie, en
-collaboration, a donné le coup de pied de l'âne, le coup de
-revolver qui achève le condamné et j'ai tout subi et je l'ai subi,
-il m'a parlé de Tortoze et j'ai subi cela! Mais que sa bouche
-épaisse s'entr'ouvre pour proférer le nom de Claire--et je le tue
-comme un chien.
-
-J'aurai tort parce qu'il est sacré, que je ne pourrai jamais
-prouver sa méchanceté et qu'on le respecte parce qu'il n'a jamais
-rien respecté.
-
-Je le tuerai... mais je ne le tuerai point car Marbon m'a regardé
-et a compris.
-
-Alors, en une idée de génie, il me brave du regard et brave le
-ciel: «Si je le sais, articule-t-il, bien sûr que je le sais:
-c'est...»
-
-Il écoute un instant ma douleur, ma fureur, mon regret qui
-s'entrechoquent, la folie qui me prend, il écoute même la mort
-qu'il sent à côté de soi, sur soi, et, paisible, lâchant le ciel,
-baissant les yeux en une modestie arquée vers ses pieds d'enfant,
-il achève sa phrase:
-
-«... c'est de moi».
-
-
-
-
-III
-
-LE TROU AUX LETTRES
-
-
---_Mon cher amour (c'est pour me faire plaisir à moi, c'est pour
-moi que j'écris: mon cher amour et je ne sais si vous me le
-permettez et je ne sais si vous êtes digne encore de ce nom et je
-ne sais si vous lirez ma lettre) mon cher amour, je t'écris pour
-ne pas crier, pour ne pas crier ma tristesse et mon horreur à tout
-le monde, comme, tout de suite, je viens de pleurer devant tout
-le monde. Ç'a duré une heure, je crois: des gens se relayaient
-autour de moi qui tâchaient à me consoler et ça me faisait pleurer
-plus fort. Il y en avait qui t'avaient vue et c'était un engrais
-à ma tristesse et il y en avait qui ne t'avaient jamais vue et
-je me lamentais à la pensée que jamais ils ne comprendraient
-pourquoi je pleurais. Si je me suis arrêté, c'est que je n'avais
-plus de larmes et voici que je gratte le papier comme on gratte
-la terre en une attaque d'épilepsie, voici que je me lâche et que
-des ongles de mon cœur, de mon cœur en lambeaux, de mon veuvage
-irrité, de ma crainte pour toi, de ma crainte pour ce que tu
-portes en toi, de mon impuissance et de ma colère, de ma faiblesse
-et de mon désert, je déchire ce papier, voici que ma main, la main
-qui tient cette plume s'irrite, se cabre, se déchaîne de tout cela
-et voici que je t'appelle dans de l'encre, ainsi qu'en un cachot,
-sachant que tu n'entendras pas, que ton cœur seul entendra, s'il
-veut, et que je ne puis te parler que de mon cœur à ton cœur parmi
-tant de dangers, tant de mauvaises volontés--et la tienne. Mais
-je t'aime. Il fut un temps où le bonheur m'emplissait tant, me
-murait si étroitement que je ne trouvais que ces trois mots, que
-ces trois mots seuls échappaient à la molle et muette apothéose
-de mon être. Et ces trois mots, de leur boucle d'infini, me sont
-aujourd'hui la bouée de sauvetage où je tâche à m'accrocher en
-l'effroyable naufrage de ma connaissance et de mon être, où je
-me hisse pour échapper aux profondeurs glauques et électriques
-d'une mer méchante et c'est le talisman, le talisman veuf qui me
-reste après la ruine, en une agonie. Ce sont les paroles magiques
-que j'écoute, les mauvaises paroles, les paroles dont j'écoute
-la folie, les paroles de belle et pure folie dont je chasse les
-folies horribles et lourdes. Et c'est le refrain dont je berce
-mon enfance soudaine, épuisée, cahotante, et c'est aussi une
-image dont je veux voiler la vie. Une image! toi! te revoir! ah!
-je n'ose pas y penser et je saigne de penser à toi. Tu n'es pas
-celle que j'ai connue, tu es de la douleur et du remords. N'aie
-pas de remords, je te le défends. Si mes baisers et ma tendresse,
-si l'intensité et la qualité de mon amour, si mon effort vers
-l'éternité de mon amour, si mes larmes, si la fatalité que Dieu
-a voulu mettre dans les heures brèves de nos étreintes, m'ont
-donné--et ils m'ont donné--des droits sur toi, je te défends
-d'avoir des remords. Nous nous sommes aimés, nous devions nous
-aimer. Nous n'avons mis que de la beauté et de la douceur en notre
-amour, nous nous sommes aimés sans bassesse, sans chercher les
-gros plaisirs et les grosses subtilités, les futilités gloussantes
-et les farces de chatouille dont on souille, dans l'adultère
-professionnel, la volupté. Tu es ma femme, devant Dieu et devant
-la mer. Tu es en exil, en ce moment, et en servitude chez cet
-étranger, chez ce maître de hasard, chez cet homme qui te captura
-sur l'océan d'ignorance et de simplicité, sur l'océan de jeunesse
-et de bonne foi, ton mari. Souffre mais ne souffre que jusqu'à
-l'âme, jusqu'au cœur--exclusivement. Ton âme, ton cœur, c'est à
-moi, c'est le sanctuaire que tu dois préserver dans les pires
-tourments, dans les pires abandons; c'est un dépôt sacré, ce n'est
-plus à toi, ça doit te survivre, pour moi. Et, douloureusement,
-sois fière comme toujours tu as été fière. Par-dessus tout Paris
-qui nous sépare, par-dessus les lois humaines et l'hypocrisie
-humaine qui nous séparent, élevons notre amour, jetons-le de l'un
-à l'autre et éployons-le comme un dais merveilleux et divin. Il
-couvrira même les pauvres gens qui vont obscurément par la ville
-et ce leur sera un peu de révélation, un peu de douceur, un peu
-de splendeur et un peu de ciel. Attendons les jours proches où
-nous nous retrouverons pour toujours. Et soyons tout espoir et
-tout courage. Mais non! tu pleures! Pourquoi? Tu ne sais pas: tu
-pleures. Et je pleure, je me remets à pleurer. Je ferme cette
-lettre sur une larme, larme tombée à une place où j'avais posé mes
-lèvres fanées, mes lèvres en jachère, lèvres stériles. Et je n'ai
-pas eu de mal d'ailleurs: j'avais posé mes lèvres partout, sur
-tout ce papier, pour le préparer, pour en faire notre invention,
-notre propriété, notre chose, la chose de notre deuil et de notre
-douleur. Je me décide à clore cette lettre: je pleure tout autour.
-Et je veux qu'elle ne t'apporte qu'une larme: une seule larme, ce
-n'est pas triste. Retrouve mes baisers sous les mots, au cœur des
-mots, les trouant, les bossuant de leur fièvre. Et aime-moi. Aie
-confiance. A bientôt. Je t'aime, je t'aime._»
-
-... «_En jetant à la poste cette lettre, en te l'envoyant très
-vite comme si tu l'attendais au bureau de poste, en te la jetant
-frénétiquement comme on se tue, je me suis crevé le cœur. Il ne
-m'est plus rien resté de toi, après, car cette lettre, ce m'était
-devenu quelque chose de toi. Je m'étais imaginé ton émotion en la
-recevant, ta quête des baisers sur le papier et ton effort vers ma
-larme. Et les baisers donnés, je les croyais reçus. J'ai été plus
-pauvre tout de suite après, tout pauvre et voici que, péniblement,
-en bégayant, en voulant retrouver des mots, des baisers et des
-secrets perdus, je t'écris une lettre nouvelle, pour ne rien
-dire, pour moi, en transfigurant cette lettre, en en faisant une
-conversation avec toi où tu me dis de si belles choses! Je n'ai
-qu'un mot à la bouche et au cœur: «Viens!» Ne t'en irrite pas; ne
-t'en attriste pas, ne crie pas que c'est impossible. Tu songes à
-venir et tu n'oses pas, tu le chasses, ce mot, et tu envisages des
-avenirs, des avenirs cul-de-sac, sans issue. Nous percerons des
-horizons, nous trouerons ces avenirs de notre infini, et, de cet
-infini, du reflet de cet infini, sans y toucher, des boulevards
-s'étendront rapides, des boulevards de triomphe et de facilité. Et
-je n'ai pas le cœur à faire des phrases, j'ai le cœur à toi, âcre,
-jaillissant, se perdant en sauts de grenouille et de grenouille
-douloureuse et j'ai ce mot qui ne rime à rien: «Viens! Viens!» Et
-je t'attends..._»
-
-... «_C'est Trouville, se levant lentement de la mer et c'est un
-bar où nous sommes quatre et où nous mangeons, Anthelme Cahier...
-ah! tu ne sais pas, chérie et voici une parenthèse: mon Anthelme
-Cahier, celui que j'avais élu entre tous comme ami, qui m'offrait
-l'envers de sa bouffonnerie, la gravité de sa fantaisie, la
-profondeur de sa légèreté, la simplicité de ses phantasmes,
-Anthelme Cahier à qui je dois les heures les plus fraternelles
-et les plus émues de ma vie, Anthelme Cahier s'est détourné de
-mon chemin et de moi, m'ignore et me méprise. Il paraît qu'il est
-marié, lui aussi, et tous mes amis mariés ont reçu des lettres
-anonymes--ou lui tout au moins. Anthelme Cahier donc nous conte
-des choses et des choses diverses à Trouville quand, à une
-table, partageant le repas du patron et des garçons, il aperçoit
-un tout petit homme, cuit et ratatiné par la vie, d'un blond
-vert-de-gris, les yeux vifs comme de minuscules souris vertes
-cherchant un trou où fuir, qui l'observait depuis longtemps,
-tâchant à se rajeunir pour que la reconnaissance fût plus facile.
-Cahier le reconnut enfin et l'appela. Ce petit homme était tout
-rêve et toute nostalgie. Armé d'une cithare aiguë et plaintive
-comme Don Quichotte de son armet, il enfilait les rêves et les
-lâchait pour les laisser retomber sur leurs ailes, il égrenait
-des tristesses menues qui se faisaient tout intimes et qui se
-faisaient tout immenses, personnelles et secrètes comme une
-cicatrice et générales comme la mort. Rien n'est plus sensuel,
-rien n'est plus sentimental: ça vous prend aux nerfs et ça vous
-prend à l'âme et ça vous prend aussi aux cheveux qu'on n'a pas,
-aux cheveux de son amie, qui grandissent, qui se tendent et qui se
-détendent, qui deviennent les cordes de la cithare, et qui crient
-vers vous et qui crient vers Dieu et vers tout. Et je n'écoutai
-pas longtemps: je fondis en larmes. Cahier et les deux autres ne
-se moquèrent pas: ils s'arrêtèrent au bord de mes larmes et me
-laissèrent pleurer. Je t'imaginais en des matins d'Écosse et en
-des mélancolies légères. Et je croyais que je m'attendrissais. Je
-sais maintenant pourquoi je pleurais. Je sais les malheurs que
-je sentais, je sais que mes larmes avaient une raison--et que
-j'aurais dû pleurer plus fort--et je pleurai si fort! que j'aurais
-dû pleurer plus longtemps. Et j'aurais dû mourir en ces larmes.
-Aujourd'hui Cahier me hait, l'homme et la femme sont séparés, qui
-déjeunaient avec nous et toi, toi, chérie... Ah! que j'ai mal
-et que je regrette mes pleurs de Trouville: je ne t'avais pas
-possédée encore, je n'avais que des désespoirs et pas de regrets
-et je croyais que je pleurais pour rien, pour le plaisir! Et tu
-étais si loin! Moins loin qu'en ce jour!..._»
-
-... «_Chérie, chérie, un mot, je t'en conjure. J'écris, je pleure,
-je prie dans le désert. Un mot pour mes insomnies, un mot pour
-mon incessante agonie et un mot pour moi aussi, pour moi que tu
-connus et que tu aimas. M'as-tu oublié, m'as-tu renié? Tu n'en as
-pas le droit. Mais je ne puis que te supplier. Les morts--je songe
-beaucoup aux morts--et c'est de ma part, presque un égoïsme--les
-morts se réveillent de temps en temps dans leur bière et ont
-besoin d'un linceul frais: je te demande un linceul frais, le
-linceul d'une phrase triste et douce. Et voici encore mes lèvres
-vaines, qui t'embrassent à vide et voici un baiser captif, un
-baiser plat, un baiser qui se plie, sans se briser et qui attend._»
-
-«... _De mon lit en hâte, un spasme vers toi, un spasme qui
-déborde tous les spasmes et qui déborde la vie. Un appel, un appel
-que j'étouffe, à cause des voisins: «Viens! Viens!» Je te veux
-pour cette minute, pour la nuit et pour la vie et pour l'au-delà,
-je te veux pour de la volupté, pour de l'extase et pour le tendre
-compagnonnage de l'existence. Je ne sais comment exprimer ici
-les soupirs, les râles, les cris inhumains, les gémissements
-égratigneurs et égratignés qui me déchirent pour toi, la fureur
-de femme qui me secoue et qui court autour de moi. La chandelle
-basse qui jette sa flamme à droite et à gauche, qui danse devant
-des livres et des hardes, le désordre d'une chambre de malade
-solitaire, mes couvertures marouflées, mes draps raidis et
-l'édredon crevé, tout est de la détresse, tout est de l'horreur.
-Et c'est la vie que j'ai à vivre sans toi! Viens: nous serons
-pauvres. Je connais la pauvreté: elle ne m'effraie pas. Tu ne la
-connais pas: elle t'amusera. Et nous avons à nous aimer. Et c'est
-notre but. Et c'est notre excuse. Ah! chérie, chérie, je ne sais
-plus ton nom, je ne sais plus que ceci: je t'aime et tu n'es pas
-à moi, je t'aime et je ne puis arracher de moi avec la peau, le
-souvenir de tes baisers et de nos rencontres. Tu trouveras ici
-des baisers sans les chercher, j'ai mordu le papier comme je te
-mordrais si tu étais là comme je te mordrai quand... mais viens,
-chérie, viens, viens..._»
-
- * * * * *
-
-«_... Ce petit bleu te parviendra taché de sang; ce n'est rien.
-En entrant dans un bureau, pour t'écrire, je me suis coupé à un
-carreau cassé de la porte; je ne sais si cela porte bonheur ou
-malheur mais je suis heureux que tu aies un peu de mon sang. Et
-tu l'auras, n'est-ce pas? et tu iras chercher cette lettre, et
-les autres que je t'ai envoyées... C'est une semaine de désir,
-de deuil, de craintes, car j'ai à souffrir pour toi et pour...
-Ah! je n'ose même pas en parler, à toi. J'ai si peur et je suis
-si seul, si impuissant, d'une faiblesse si accusée. J'ai mal au
-cœur, à crever, et chaque matin je m'éveille plus tôt, les yeux
-hagards, l'oreille tendue et j'attends une lettre, une lettre
-qui ne vient pas. Ah! que tu es cruelle, chérie! Tu as peur, toi
-aussi? mais ce n'est pas la même chose. Et tu sais que nous avons
-toujours eu Dieu avec nous et que notre chance... Oui, tu souris
-et d'un sourire de tombe: notre chance!... Notre pauvre chance...
-Ne souris pas de notre chance: ce n'est pas fini et j'ai confiance
-encore, parmi les gouttes de sang qui tombent sur ce papier. Aie
-confiance aussi, crois à notre chance et aide-la. Et aime-moi. Je
-suis devenu un pauvre homme. Et je n'ai plus de place. Un baiser,
-chérie, brouillé de mon sang._»
-
-«... _Il fait froid, très froid. As-tu remarqué, chérie, que,
-tant que nous avons été l'un à l'autre, il n'a jamais jamais fait
-froid. C'était une tiédeur bizarre qui amollissait l'hiver et
-c'était une coulée de chaleur dans de la brume et de la brume dans
-du brouillard et je ne sais quel amical halo. Le temps n'est plus
-retenu; il se lâche, il prend la terre, lourdement, méchamment.
-Ah! reviens-moi pour qu'il ne fasse plus froid et aimons-nous dans
-du soleil et dans de la joie. Je n'ai pas la moindre nouvelle:
-j'ai rencontré ton Tortoze qui n'a pas même eu un frisson de
-colère et j'ai imaginé votre triste ménage et j'ai eu envie de
-tuer cet homme qui passait. Ç'eût été des larmes encore! Quel être
-misérable je fais, n'est-ce pas? à pleurer, à pleurer sans cesse.
-Pardonne-moi, plains-moi et essuie mes pleurs de loin._»
-
- * * * * *
-
-«... _Excusez-moi, madame, si ce papier est taché de poussière et
-un peu froissé. Je vous écris d'une chambre dont vous avez franchi
-la porte et où j'ai eu le plaisir de vous aborder quelquefois.
-C'est une chambre qui n'a pas été «faite» depuis un certain jour
-et qui n'a pas été ouverte depuis. Elle a toujours été pauvre en
-papier à lettre, comme en tout; je n'avais pas l'habitude d'y
-écrire, même des billets d'amour. J'y priais et j'y attendais,
-j'y attends encore, et j'y pleure, chérie. Pardonne-moi le début
-de cette page, puéril et méchant gratuitement, non, facilement.
-Car j'ai si mal. Et comme ça me fait mal de t'écrire des lettres
-infécondes, des lettres qui ne t'arrivent pas, que tu ne vas pas
-chercher. Je n'écris que pour moi. Et la boîte où je jette ces
-lettres, c'est un trou, le trou aux lettres, le trou avide qui
-happe, qui cache, qui stérilise, qui tue. Je suis humilié: il y a
-là tant de baisers qui restent pliés en quatre, qui ne se lèvent
-pas, électriques, qui ne crèvent pas les enveloppes, qui ne font
-pas éclater l'univers, qui ne jaillissent pas jusqu'à toi, tout
-droit. Ah! chérie, va à ce bureau de poste restante où tu allas
-déjà en des demi-malheurs, lorsque nous craignions tout, moins
-que ce qui est arrivé. Et tu seras embarrassée peut-être lorsque
-l'employé, à l'aveu de tes fidèles initiales, te donnera tant
-de lettres, les unes de trois mots, les autres si longues. Ne
-te demande pas par laquelle il faut commencer, ne déchiffre pas
-les cachets de la poste, mieux formés que mes baisers de fièvre.
-Toutes, toutes ces lettres sont mêmes: c'est de l'amour et de la
-tristesse, c'est une supplication et c'est un appel. Et si j'avais
-eu le texte de ma première lettre, je l'aurais recopié chaque
-jour--en datant. Et même, pourquoi dater? Ce sont des cris qui
-survivent à tout, au malheur et à l'espoir, ce sont des baisers
-qui ne vieillissent pas et c'est mon âme qui, pour toi et par toi,
-est immortelle. Je te veux. Je te réclame à tout et à toi. Je
-t'aime._»
-
-
-
-
-IV
-
-LE TÉLÉPHONE SECRET DE LA DOULEUR
-
-
-Un dialogue s'improvise, s'éternise entre nous, parmi l'espace et
-tous les méandres de l'impossible.
-
-C'est un dialogue sans «Bonjour. Il y a des siècles que nous nous
-sommes vus. Comment allez-vous ce matin? Qu'il fait beau», et
-autres néants, polis.
-
-D'abord nous ne nous voyons pas. Nous savons que nous allons mal
-et qu'il fait le temps de désespérance, le temps des limbes et de
-la deuxième mort.
-
-Et c'est un dialogue comme usé, une musique dont on perd une
-partie, un nuage de paroles et un sourire mélancolique qui pleure
-des mots.
-
---Imaginais-tu qu'on pût autant souffrir?
-
---Je ne souffre pas. Je ne souffre pas du tout. J'attends...
-
---Qu'attends-tu?
-
---Toi!
-
---Moi? moi je ne t'attends plus. Ah! chérie, chérie, je ne sais
-plus si tu m'aimes...
-
---Je t'aime. Je ne veux pas me l'avouer, quand j'interroge
-la pauvre femme que je suis, que je suis devenue, quand je
-m'interroge comme je crierais, humblement. Je ne veux rien me
-rappeler de toi, ni la couleur de tes yeux ni le goût de tes
-baisers parce que me voilà une pauvre femme de terreur, une pauvre
-forme humaine ployant sous des malaises, sous des préjugés aussi,
-sous des remords, parce que je fuis ma magnificence amoureuse, ma
-tendresse en fleurs et le merveilleux épanouissement de ma nature
-passionnée. Je veux être--je suis hélas!--une pauvre femme qui
-s'enferme en un linceul de médiocrité, qui a peur de sa tristesse
-et de ses souvenirs et qui cherche le Léthé où jadis était le
-ciel; je me fais faire par le temps, par les heures, ces ouvrières
-de vieillesse, un uniforme de résignation. Mais il y a en moi, il
-y a, me dépassant, si grande, si furieuse, immense, désolée et
-frénétique, une autre femme qui se lamente, les yeux ardents et
-dont les seins se cabrent, une femme qui se dévêt pour se rappeler
-ta nudité, une femme qui se regarde dans un miroir pour trouver
-sur le reflet de son corps, en profondeur, tous tes baisers,
-toutes tes caresses, les chairs où tu t'appesantis, de tes lèvres,
-de tous tes bras, de toute ta poitrine, et de tout ton cœur, les
-chairs où tu erras léger, du souffle de ton âme, les chairs aussi
-où tombèrent, par hasard, quelques-unes de tes larmes, une femme
-qui fut, qui est ta femme. Mon petit, mon petit, tu ne me vois
-pas; j'ai les paupières baissées, je suis étendue sur une chaise
-longue, je ne lis pas, je ne réfléchis pas, je ne rêve pas; je
-m'abandonne, je m'abandonne à la femme que je fus, à la femme qui
-fut ta femme, à ma passion, à mon ardeur, à ma grandeur. Qu'elle
-m'emporte, en sa course de lumière, en son tourbillon de feu.
-Qu'elle m'emporte sur la rivière, sur l'océan de ses larmes, de
-mes larmes jusqu'au lac de tes larmes, jusqu'à l'île de notre
-fatalité, de notre délice...
-
---Et que nous dirons-nous, chérie? Il y a si longtemps que nous
-nous sommes vus! Tant de jours sont tombés sur notre éloignement!
-Tu te souviens de mon petit calendrier de soldat sur lequel je
-rayais naïvement les jours où nous n'avions pu nous aimer, ne
-nous étant pas vus. Je croyais que ces jours ne comptaient pas,
-que Dieu nous en devait d'autres en retour, plus longs, plus
-soyeux, plus lumineux, et je croyais qu'il nous les donnerait. Et
-maintenant les jours se suivent, se chassent semblables, tous à
-rayer. Et je suis méchant envers les jours, je les méprise, je les
-jette, je les déchire en des néants, des néants qui ont mal. Ah!
-les horribles jours où je ne t'ai pas, où je n'ai rien de toi, car
-jamais tu ne m'as écrit.
-
---Et que t'écrire?
-
---Ceci: Je t'aime encore, ou: Je t'aime, simplement.
-
---Je n'ose pas.
-
---Ah! c'est l'autre femme qui parle, ce n'est pas toi.
-
---Hélas! Et je rêve sur tes lettres.
-
---Tu les as, tu les as, chérie?
-
---Oui. J'ai du courage pour toi, je n'en ai pas pour moi.
-J'imagine que mes lettres à moi ne valent pas la peine d'être
-écrites et que ce serait pour toi une joie moins aiguë, moins
-âpre, moins folle que tes lettres à toi, pour moi, et je réponds à
-tes lettres. En la torpeur qui me prend, qui me berce, je pétris
-mon mal et la trouble douceur de mon être, je pétris ma torpeur en
-des mots, en des phrases qui vont à toi et quand je me réveille,
-je suis, de très bonne foi, sûre de t'avoir répondu. Et tu n'as
-pas reçu ces lettres?
-
---Je les ai reçues; elles ont vibré et gémi en moi, mais je me
-suis défié et je n'ai pas voulu y croire. J'ai eu peur de moi.
-
---Tu as eu tort. Crois.
-
---Ah! qu'elles sont belles et tendres. Et comme elles se baignent
-et se dorent d'une auréole de douleur et de fatalité. Tu souffres,
-chérie, et l'on te fait souffrir. Tortoze...
-
---Je ne veux pas que tu en parles. Tu demandais tout à l'heure...
-
---Tu détournes la conversation.
-
---Je nous la ramène; parlons sérieusement. Tu demandais tout à
-l'heure ce que nous dirions en nous retrouvant. Nous ne nous
-dirions rien. Nous irions l'un à l'autre, en pleurant.
-
---Nous avons tant pleuré!
-
---Nous pleurerions encore et tant et tant, nous nous embrasserions
-et nous nous aimerions en pleurant, sans nous en apercevoir. Et
-nous pleurerions tant pour n'avoir plus à pleurer, plus de larmes.
-
---Il faut toujours avoir des larmes.
-
---Ah! sois tranquille! Et nous dormirions ensemble parmi nos
-larmes et nos baisers, nous dormirions d'un long sommeil qui nous
-ferait des yeux neufs pour nous mieux voir et une âme neuve, des
-doigts neufs, d'un beau sommeil d'enfant et de dieux.
-
---Enfin! car tu te rappelles? nous n'avons jamais dormi ensemble.
-Nous avons tâché à nous donner un instant le leurre du sommeil
-mais ce n'était qu'un essai, une mascarade, une ambition de
-sommeil. Et le sommeil ne s'imite pas. Ah! chérie, viens
-t'endormir, viens, je t'attends, viens, mon amie. Nous aurons les
-beaux palais du sommeil et ses larges routes, ses déserts moelleux
-et ombrés. De n'avoir pas dormi depuis des jours et des jours,
-j'ai soif de sommeil avec toi. Et de pleurer solitaire, j'ai soif
-de pleurer avec toi. Et il me faut tes larmes pour chasser mes
-larmes, il me faut des larmes fraîches et amies.
-
---Tu as beaucoup pleuré?
-
---Je pleure.
-
---Il ne faut pas pleurer: tu me prêches le courage, et tu pleures!
-
---Je pleure pour attendrir Dieu, pour qu'il te permette du courage
-et de l'orgueil. Je m'humilie pour que tu sois moins humble,
-pour rompre l'équilibre et pour que tu retrouves en mes larmes
-l'énergie, la furie qui te manque. Et je pleure aussi parce que ça
-me fait du bien et parce que j'ai mal, chéri.
-
-Et je pleure de tous mes yeux, de mon cœur et de mon ventre qui
-se plisse en des sanglots et en de demi-sanglots.
-
---De ton ventre?
-
---Ah! oui! tu ne sais pas! mais mon ventre souffre comme le tien,
-parallèlement.
-
---C'est fou.
-
---C'est vrai. A des moments, de plus en plus, depuis que le
-temps passe, je me sens tiré à toi, de toute ta faiblesse, de ta
-lassitude, de ton néant. Je n'ai plus de mal localisé mais je
-reste couché, malade, de toi, comme toi. Et _il_ me parle de toi.
-
---Qui?
-
---Le petit.
-
---Ce n'est pas encore un petit.
-
---Ah! je le sais bien, chérie, je le sais trop. Il ne ressemble
-même pas à une grenouille, il a l'air de danser et il est roide,
-se détendant à peine en des ruades électriques, il a une tête
-énorme, des bras comme des ailerons, un corps sans articulations,
-sans viscères.
-
---Ah! tais-toi, tais-toi!
-
---Pourquoi? il est à moi: il me fait souffrir. Je suis père.
-
---Et moi?
-
---Les femmes sont mères: c'est entendu, c'est une La Palissade,
-c'est une fonction, mais jamais les hommes ne furent pères. Ils
-ne sont pères qu'après, quand il n'y a plus à avoir mal, quand
-il n'y a plus l'œuvre de gésine, quand il n'y a plus de danger
-dans la chair, quand il n'y a plus que les molles et inoffensives
-inquiétudes morales. Moi, je suis père, comme j'aurais été mère,
-si j'avais été femme, de tout moi, de mon ventre, de mon sang et
-de ma chair, de mes entrailles contractées et saignantes, de mon
-mal de cœur, de mon mal de tête, de mes évanouissements et de mes
-nausées. Et je souffre volontairement--et tant, tant! Je souffre
-surtout de si loin! J'espère que je prends une partie de ton mal,
-la plus grande--car je souffre beaucoup.
-
---Il me reste de ta souffrance, mon ami.
-
---Mais moi, j'en mourrai.
-
---Et moi?
-
---Eh! non! Je t'ai déjà dit que chez toi, femme, c'est une
-fonction, mais être père, comme je l'entends, comme je le suis,
-c'est une coquetterie, un sadisme. On en meurt--et c'est justice.
-On n'en est jamais mort jusqu'ici parce que je suis le premier à
-être père de cette façon-là. Et je blasphème. Pardonne-moi d'avoir
-parlé ainsi de toi, de moi, de notre chère vie et de ma chère
-mort.
-
---Ne meurs pas!
-
---Pourquoi vivre? Tu n'as pas voulu venir à moi. Tu imagines bien,
-n'est-ce pas, que je ne m'accommoderai plus jamais de nos minutes
-adultères, de notre volupté de fraude, morcelée et hagarde, qu'il
-me faut ta chair, ton être, toutes tes heures, qu'il faut que tu
-sois ma femme, pour moi et pour le monde. Et tu ne le peux pas.
-Je crois que cet enfant, notre mal, nous cracherait à la face nos
-baisers, volés dans un coin, nos baisers d'êtres stériles. Regarde
-autour de nous: ce ne sont qu'adultères. Adultères inutiles qui
-réussissent, qui s'imposent et qui s'imposent sans brutalité,
-qui s'insinuent, qui se font accepter, qui se font recevoir.
-Les gens ferment les yeux--comme en une chatouille--et ça dure,
-telle une plaisanterie trop longue. Nous, nous n'avons pas été
-malins; nous ne savions pas: nous avons déshonoré l'adultère,
-puisque nous en avons fait une chose jeune, pure, passionnée et
-sainte. Nous savons maintenant, et, n'est-ce pas? nous ne voulons
-rien savoir. Subirons-nous que, en des dîners, on nous place
-l'un à côté de l'autre comme la pièce de résistance du scandale
-quotidien, du scandale de chaque soir, du scandale-apéritif et du
-scandale-réginglard?
-
---Je te veux.
-
---Viens!
-
---Je viendrais le ventre en avant.
-
---Eh! viens, chérie: il en est temps encore et je ne mourrai
-pas. Le ventre en avant! Mais c'est là que s'est tapi, que s'est
-réfugié notre amour, et c'est de là qu'il t'emplit, qu'il m'emplit
-la tête, le cœur et l'âme. Et cet enfant me parle, de ton ventre,
-de mon ventre, d'une voix intime, d'une voix secrète, d'une voix
-sans humanité, sans réalité, toute divine, toute d'ailleurs,--et
-tellement de nous! Il me dit: «Tu ne penses pas assez à elle. Tu
-y penses comme à ta maîtresse, tu ne la vois pas, tu ne l'aimes
-pas en soi. Elle est si belle, si douce, si lente, d'une beauté
-qui s'élève peu à peu et qui est prenante, sans rien faire pour
-cela, en passant, d'une beauté de prédestination et de charme, de
-majesté pas appliquée et de simplicité glissante. Elle a les yeux
-les plus vrais du monde qui vont au fond des choses et des gens.
-Et vous êtes à moi tous les deux, profondément, totalement: vous
-ne vous penchez même pas sur moi, je vous tire à moi, je vous
-prends, je vous ai pris, je vous garde.»
-
-«Et je dis au petit enfant:
-
-«Tu ne sais pas: nous ne sommes pas à toi, nous ne sommes pas
-l'un à l'autre. Nous sommes des étrangers et étrangers pour
-toujours parce que nous avons été l'un près de l'autre, à des
-moments. Et nous devons avoir des remords, pour le monde et pour
-nous--et oublier.»
-
-«L'enfant dit:
-
-«--Et m'oublier moi aussi?
-
-«--Petit enfant, petit enfant, c'est là bien autre chose. Je n'ai
-même pas à t'oublier, il faut que je renonce à tout toi, depuis
-les pâles instants, où, dans la brume créatrice et la brume
-hésitante, je pensais à toi et à ta mère, ensemble. J'ai été
-sacrilège en te faisant: j'aurais dû te laisser faire par un autre
-bien et légitimement déterminé. Tu eusses dû être de lui, ou ne
-pas être. Et tu es de lui. Je suis un misérable, un bouffon--le
-bouffon fécond--le voleur qui donne, je t'ai abandonné d'avance,
-j'ai fraudé, j'ai trompé, j'ai été larron d'honneur et de chair.
-Et, écoute bien, petit, petit: voici deux êtres jeunes qui se
-sourient parmi la vie; leur jeunesse est harmonieuse, ils désirent
-une existence de labeur et de joie, ils sont harmonieux en eux et
-pour eux et pour le monde aussi: ils sauront recevoir, seront une
-intimité profonde et haute et seront, aussi, un milieu charmant,
-cœur et décor--et ce sera le bonheur et ce sera la joie et ce
-sera délicieux, aimable, eh bien! c'est impossible! Situation
-violemment rompue, qui ne peut se régulariser, crime à deux
-bouches! Pauvre petit! pauvre petit! tu ne me connaîtras jamais!
-
-«Si je te disais plus tard: «je suis votre père», tu aurais le
-droit de me répondre, comme dans les pièces à succès, «ce n'est
-pas vrai--et vous êtes un misérable!» Et je suis stérile, par
-dignité puisqu'on a fait du mot: _honneur_, le contraire du mot
-_cœur_. Il est plus simple de mourir, de mourir de toi, mon petit:
-comme ça, tu n'auras rien à me reprocher.»
-
-Viens-tu?
-
---Je viendrai!
-
---Ah! tu viendras, n'est-ce pas, comme tu es venue, tu me
-marchanderas des instants et tu auras peur et nous recommencerons
-notre vie de forçats condamnés à temps, condamnés à n'être
-condamnés qu'à temps. Je veux la perpétuité de la peine. Et cet
-enfant n'est, n'aura été qu'un accident! et mes cris et mes
-douleurs de bête esseulée, de bête enragée en un veuvage saignant,
-ç'aura été des mois. Eh! non! chérie! je suis plus fier. Je te
-veux toute, je te veux nue à jamais, pouvant rester nue, n'ayant
-pas besoin de remettre tes vêtements, de t'irriter sur des
-cordons et te chaussant de souliers pour ne pas te commettre en
-une lutte inégale, avec des boutons de bottines! Te rappelles-tu
-tes craintes? Lorsque tu redoutais un heurt à la porte, et une
-irruption de gens de loi, tu disais: «Je mourrai--ou alors il
-faudra que nous restions deux jours couchés ensemble.» Ce ne
-sont pas les gens de loi qui sont passés, c'est le monde, c'est
-la mort, c'est tout, je t'ai gagnée, à la force de ma souffrance
-et nous devons rester couchés ensemble des jours, des mois, des
-années.
-
---Toujours?
-
---Toujours. Il y a des imbéciles qui croient qu'on ne doit sortir
-d'un bail à vie que pour de petits baux résiliables à volonté.
-Ils appellent ça l'union libre! c'est le baiser qu'on peut
-interrompre, le baiser au milieu duquel on peut s'arrêter, et le
-baiser, chérie, est un et indivisible--et on ne peut s'évader
-d'une éternité que pour une autre éternité. Et j'ai si soif de ton
-toujours, de ton à jamais: tu es ma vie et mon éternité. Et tu
-ressembles à Marie-Louise, tu ressembles à une Jeanne de Brabant
-qui épousa un Wenceslas de Bohême, et qui dort au chœur des
-Chartreux de Bruxelles. Et tu ressembles à tout ce qui est de la
-grâce, à tout ce qui est de la fatalité. Tu es mélancolie et je me
-reproche les rires. Ta figure s'élève sur un champ de tristesse et
-de douceur, et tu sors de la légende et des cieux pour m'y ramener
-par la main.
-
---Mon chéri, comme tu es triste, comme je t'aime! Tu n'as pas peur
-de devenir fou?
-
---Ah! être fou, c'est le rêve! mais être tout à fait fou,
-toujours. Et mon ambition ne va pas jusque-là.
-
---Tu avais de telles ambitions, une telle ambition! Et je t'ai
-tout enlevé.
-
---Je te remercie, chérie. Tu m'as détourné du faux chemin où je
-m'étais engagé, où je m'étais engorgé. Tu m'as guidé des âpres
-routes de montagnes à des sources, à des ombrages, à des couchers
-du soleil, à l'ombre chaude. Tu as fait de ma vie qui voulait
-être une aventure, une belle aventure, la belle aventure. Ma vie
-voulait être une épopée, une épopée trouble, avec du Machiavel, tu
-en as fait une chanson. Tu m'as révélé l'amour, tu m'as enseigné
-la douleur. Je sais tout maintenant--et je puis mourir.
-
---Encore?
-
---Je ne suis pas de ceux qui s'arrêtent au beau milieu de leur
-mort. Selon le mot de Gœthe, je consens à mourir et c'est un
-long consentement, un ferme consentement qui s'obstine, qui ne se
-reprend pas.
-
---Et moi, et moi?
-
---Tu me pleureras et tu me demeureras fidèle. Et puisque ça
-m'amuse de mourir! J'aurais pu rompre net notre histoire, la
-travestir en anecdote--et continuer. J'aurais pu m'établir
-professionnel de l'adultère comme Canette, comme tant d'autres
-et m'échapper de la barque bleue d'amour qui sombre, en nageant
-vers d'autres barques, vers de grands bateaux, que sais-je? Je me
-suis cramponné à la barque qui sombrait. Je m'y suis attaché sans
-penser à rien, en rêvant. Il n'y aura pour m'avoir vu que Dieu et
-les étoiles--et toi qui vivras pour te souvenir. Et ne sois pas
-jaloux des Naïades qui me recueilleront au fond des eaux: je ne
-ferai point attention à elles, tes yeux clos sur l'image intime de
-la beauté, consumé de la fièvre que...
-
---Mon chéri, tu dis des bêtises. Je t'aime, voilà tout, je t'aime
-et j'ai mal, ce n'est pas compliqué.
-
---Moi aussi, j'ai mal et je t'aime, mais vraiment, j'ai mal, j'ai
-très mal.
-
- * * * * *
-
-... Notre conversation n'est plus qu'un murmure: les paroles se
-perdent en route, les paroles se brisent et nous ne pouvons nous
-embrasser dans l'air, à travers l'espace. Et je sais bien pourquoi
-nous ne nous entendons plus: c'est que chacun de nous ne parle
-plus qu'à soi, à son mal et à ce fantôme indistinct, à ce clair
-fantôme, à cette bulle subtile d'avenir qu'est, qui sera notre
-enfant et que chacun de nous, avarement, jalousement, berce sur
-ses genoux à soi, berce en soi, dont chacun de nous, étroitement,
-se berce, dont elle et moi nous berçons notre mal et à qui nous
-demandons des rondes d'ailleurs, des rondes d'avant et des rondes
-d'étoiles pour étourdir notre regret et notre désir, auquel nous
-demandons quelques histoires et quelques mots d'ailleurs pour
-quand nous nous en irons, pour n'être pas trop dépaysés dans le
-pays d'ailleurs, pour savoir nous y tenir, pour savoir de quoi
-parler. Et nous t'embrassons, petit enfant, du baiser que nous
-nous destinons pour le jour de jamais où nous nous retrouverons,
-de ce baiser qui nous emplit, qui nous consume, qui nous dessèche,
-qui nous tue et qui demeure en nous, pour grandir, terrible.
-
-
-
-
-V
-
-LE LIT DE LARMES
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-Autour de moi se lève la horde des gens qui m'ont aimé et qui ne
-m'aiment plus, qui ne m'ont jamais aimé, qui me haïrent depuis
-toujours, qui m'envient, les pauvres! qui me craignent--pauvre de
-moi!--ou qui me détestent tout simplement parce qu'ils sentent en
-moi de la vie encore!--et une âme. Il en est dont j'ai trompé les
-espérances, il en est dont j'ai déjoué les calculs et il en est
-aussi qui me sont sympathiques et pitoyables.
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-Ils ont l'air de se relayer, de me faire un mur d'horreur, une
-escorte de méchanceté et j'ai l'air de ne pas les voir: c'est que
-par delà leur troupe, par delà le masque mauvais qu'ils imposent
-à la vie, à travers le brouillard insidieux qu'ils jettent sur la
-ville, je ne veux regarder qu'une petite lumière tremblante, la
-lumière de notre amour.
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-Je veux y réchauffer mes doigts vieillards et ma bouche gercée,
-mes yeux glacés et mon cœur radoteur. Je veux m'éblouir,
-m'aveugler de sa misère, de sa maigre clarté. Brille-t-elle
-encore, ma lumière, la lumière de notre amour? Chérie, tu ne peux
-pas me voir traverser Paris sur les impériales des omnibus. Tu ne
-peux voir à mes côtés, me gênant, m'écrasant de leurs hanches, les
-gens qui m'en veulent, qui me veulent du mal et les gens aussi qui
-me sont ennemis parce qu'ils ne me connaissent pas et que je n'ai
-pas une tête humaine.
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-Tu ne sais pas ce que sont ces jours qu'on traverse sur une
-impériale d'omnibus, qu'on traverse en musique, avec des bruits
-de prolonges d'artillerie et de corbillards grinçants, ferrés,
-épileptiques. Et peut-être ne sais-tu plus ce qu'est, ce qui fut
-la lumière de notre amour? Je m'en éblouis, je m'en aveugle, sans
-être bien sûr de l'apercevoir, je la crée de toute ma faiblesse,
-de toute ma désespérance. Et elle me brûle, elle me consume de son
-leurre, de son irréalité parce que c'est si près de moi qu'elle
-brûle, parce que c'est en moi qu'elle brûle, parce que c'est de
-moi, de moi seul qu'elle se nourrit.
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-Torche pâle qui dort parmi l'or du printemps, flamme pâle qui
-râle, tu agonises, n'est-ce pas? et tu t'éteins, tu t'es éteinte
-sous des soupirs? Pourquoi je dis cela? Parce que j'ai une preuve:
-je ne puis plus pleurer.
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-Les larmes qui ont été mes dernières amies, les larmes qui ont été
-notre dernier lien, ces larmes, cette humide et lente communion de
-deux êtres, les larmes qui, en leur ruisseau, emportent mollement
-les fleurs tristes de tendresse, les fleurs des fiançailles
-fidèles, les larmes m'ont fui comme tout m'a fui et se sont
-réfugiées chez des infortunés plus heureux.
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- * * * * *
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-J'ai passé quinze jours où je pleurais à propos de tout. Les
-livres que j'ouvrais dans mon lit, d'une main morne, les mots
-noirs sur lesquels je voulais traîner mes yeux pour oublier un
-instant ton cher fantôme d'argent profond, ces livres, ces mots se
-mettaient à vivre, de par ta vertu féconde, m'émouvaient de par ta
-vertu d'émotion et je t'y retrouvais cachée et je t'y retrouvais
-couchée, me souriant, m'appelant, me regrettant.
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-Ces livres, ces mots que je tenais dans ma main s'enfonçaient dans
-les plus chers lointains, se nuançaient des pires infinis et ces
-mots me sautaient à la gorge, au cœur et t'offraient à moi, pas
-très proche, belle et inaccessible--et mienne. Des mots naissaient
-sur les pages: les mots «promis», «promise», «femme», «mère»,
-«maîtresse», «malheureuse», des mots rares qui étaient à nous
-quand nous étions l'un à l'autre et des mots de vulgarité que nous
-faisions entrer dans des ciels d'élégance. Je laissais se fermer
-le livre qui m'avait permis cet émoi quotidien, cet émoi matinal,
-ces larmes qui coulaient au bord de ma journée et je pleurais
-un peu, beaucoup, sans livres, pour toi, pour moi, pour rien;
-c'étaient des larmes où tu te mirais, sans le savoir, chérie!
-des larmes qui se magnifiaient de ton reflet, des larmes qui me
-donnaient de la confiance en l'avenir, des larmes qui me rendaient
-du courage. Et je m'en allais chercher d'autres larmes. Ah! j'en
-trouvais par les chemins! C'étaient les chemins que j'avais pris
-jadis pour aller à toi--et qui me rappelaient tout de toi--et tes
-discours.
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- * * * * *
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-Tu as aimé à me dire, à te dire que notre amour était un grand
-amour, que nous nous aimions plus et mieux que les autres,
-par-dessus les autres, que nous avions mis en notre amour la
-somme d'ardeur et de pureté qui emplit l'univers. Les amants de
-tous les temps et d'avant les temps s'étaient aimés pour nous,
-vers nous et c'était une chaîne d'amour à laquelle des anneaux
-s'étaient ajoutés, sans fin, une chaîne de baisers à laquelle des
-baisers s'étaient unis d'instant en instant, une chaîne de foi, de
-fraîcheur, de fièvre qui nous liait, qui épaississait sa lumière
-et son secret, son immensité légère, sa claire richesse autour de
-notre foi, de notre fièvre, de nos baisers.
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-Tu me disais: «S'ils savaient (ils, c'étaient ceux qui nous
-faisaient du mal, les noirs auteurs de lettres anonymes),--s'ils
-savaient comme nous nous aimons, ils auraient honte.» Tu ajoutais:
-«Ah! nous nous aimons bien» et, simplement: «S'ils savaient, si
-l'on savait!»
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- * * * * *
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-Et c'est fini et je ne puis plus pleurer. J'ai recherché mes
-larmes sur les routes où je les avais perdues et j'ai cherché
-aussi les discours d'hier, tes discours, chérie, que j'avais
-rafraîchis et retrempés de mes larmes, mais j'ai le cœur sec,
-roide et d'une fièvre sèche et dévorante.
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-Les journaux m'ont jeté ce matin des récits de banquet, le récit
-d'un banquet où l'on a fêté Tortoze, où l'on a «arrosé» et
-consacré sa rosette nouvelle d'officier de la Légion d'honneur.
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-Il est la plus jeune rosette de France.
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-Le discours du ministre du commerce a été à la fois cordial et
-éloquent,--et c'était entre hommes. Et ça me rappelle un autre
-banquet, le banquet du ruban rouge, du simple ruban, où je vis
-pour la première fois ta femme, Tortoze. Tu es promu officier en
-dehors du temps, avant l'âge. Je n'y étais pas.
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- * * * * *
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-Je veux me réfugier en ma chambre, en ma chambre-tombeau, en ma
-chambre-souvenir.
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-Il y a quelqu'un!
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-Il y a quelqu'un chez moi!
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-Elle peut-être.
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-Je m'attends tellement, chaque jour, en ce chez moi et en l'autre
-chez moi, à te trouver, à tomber sur toi, à te voir jaillir à moi,
-chérie!
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- * * * * *
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-Et j'entre comme un fou.
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-Écroulée au pied de mon lit, un bras sur ma couverture rouge,
-ployée, brisée, s'abandonnant, la face molle, et méconnaissable, à
-la fois vide, incroyable de lassitude et faiblement épileptique,
-une forme zigzague et flageole, c'est lui, lui, Tortoze!
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-Comment a-t-il pu entrer? Peu importe. Il est ici.
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-Et je ne puis que le voir.
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-Qu'en vais-je faire?
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-Il s'offre!
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-Non!
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-Il défie!
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-Il menace!
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-Lève-toi, lève-toi, misérable! Je n'ai pas osé songer à toi depuis
-des semaines et des mois parce que j'avais peur de voir se lever,
-d'un coup, toutes les souffrances, toute la souffrance, les
-mortifications, les tortures que tu infliges à Claire, parce que
-tu étais le bourreau et le démon, et tu viens toi, ses larmes, tu
-viens toi, injures, tu viens toi, Mort.
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-Misérable! Tes affaires te rappelaient à Vichy, à Marseille,
-ailleurs et tu es resté à Paris, en travers du lit de Claire,
-étroitement, atrocement, tu l'as gardée, tu t'es acharné, tu as
-été le couteau.
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-Lève-toi! Va-t'en! Je t'ai toujours détesté. Il a fallu que Claire
-passât par toi pour me trouver. Elle me disait: «Quel malheur que
-nous ne nous soyons pas rencontrés il y six ans.» Elle avait tort.
-J'étais trop jeune. Nous ne nous fussions jamais rencontrés sans
-toi.
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-Tu lui as appris des dégoûts, des raffinements que je ne sais pas,
-tu l'as dépravée légalement, tu l'as usée, tu l'as ennuyée, tu
-l'as obsédée.
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-Et elle t'aimait, et elle t'aime, elle t'aime encore. Tu survis à
-notre amour, tu survis à son cœur, tu me survis, tu survis à notre
-éternité.
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-Je vais te crier tout cela. J'ouvre la bouche:
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-«... Tortoze!» dis-je...
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-Mais tu me fermes la bouche, tout de suite.
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-Tu ne te lèves pas, mais tu lèves un peu vers moi ta face molle et
-tirée, noyée, ravinée, ta bouche enfoncée, ta lèvre qui tremble,
-tu te laisses contempler un instant en ton navrement, en ton
-horreur, puis, de ton bras qui rame, tu indiques le lit, le lit au
-pied duquel tu t'évanouis longuement et tu fais hésiter vers moi
-deux syllabes lentes et espacées:
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---Là... là...
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- * * * * *
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-Ah! j'ai mal et j'ai plus mal.
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-Je ne me suis pas obstiné en mon discours. Et toute la folie de
-mon amour, tout mon orgueil, tout mon cœur m'ont abandonné devant
-toi, je ne me suis plus souvenu de moi, du tout, et je n'ai plus
-vu que toi et comment tu es ici.
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-Ces gens qui t'ont félicité, qui ont parlé et souri sur toi, qui
-t'ont attaché la gloire à la boutonnière et au dos, qui t'ont
-loué dans ta vie et dans ton être, ces gens t'ont fait plonger
-plus atrocement en toi, en ta solitude, en ta déchéance, en ton
-malheur. Te voici, chancelant après les derniers compliments et
-les dernières étreintes, ne sachant où aller, fuyant même le
-lupanar obligatoire et officiel et te fuyant toi-même. Te voici
-mordu de la pire humiliation et voulant y courir, pour mieux
-oublier la brûlure de ta gloire et l'ironie de ton apothéose, te
-voici, te ruant, contre la raison, contre la loi, à travers les
-pièges des policiers et de la propriété privée, en ce domicile que
-tu ne connaissais pas.
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-Tu ne l'éventres pas de ta folie. Tu refermes la porte, ou
-presque, et, tranquillement, tu te déchires, de haut en bas et tu
-pleures, tu pleures.
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-Il y a des heures et des temps que tu es là; ton frac froissé,
-poissé de larmes, te donne un faux air de domestique, en cet
-après-midi. Et tu es un esclave en effet, l'esclave, le servant
-de ta douleur, de ma douleur aussi et de la douleur totale, de la
-grande douleur du monde.
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-Ah! ta pauvre face, Tortoze!
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-Tu n'inventes plus et tes idées se brouillent et ton cerveau se
-perd à vouloir imaginer, dans un passé si proche, ton malheur.
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-Tu ne peux imaginer notre étreinte puisque c'est le délice et la
-beauté et que tu ne cherches que de la honte. Et je me sens une
-effroyable fraternité pour toi. Je me suis perdu en route, je me
-suis chassé à cause de mon orgueil et je ne vois que de l'horreur,
-où nous sommes côte à côte. Je veux te consoler.
-
---Je vous affirme...
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-Mais j'ai tort de faire effort, de vouloir affermir ma voix. Tu
-arrêtes mes dénégations, mes protestations et--qui sait?--mes
-excuses.
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-Plus affaissé, plus douloureux, plus tragique que jamais,
-si pathétiquement petit, tu rames de ton bras vers le lit,
-tu t'y agriffes, tu y cherches vainement des preuves et des
-meurtrissures, et tu hoquètes:
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- * * * * *
-
-«Là... là...»
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-Ah! pauvre homme! j'ai évoqué parfois ton foyer, ton ménage,
-cimenté de mes larmes, de mon sang, de tout moi et j'ai évoqué
-votre couple... Ah! Tortoze! et tu souffrais aussi et tu souffres.
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-J'évoque maintenant une table que je connais, et où s'attablent
-des gens. Ce sont des maris qui ont perdu leurs femmes. Ces femmes
-n'ont pas été perdues pour tout le monde. Ils stagnent au bord
-de la quarantaine comme des crapauds au bord d'un marais avant
-d'y plonger, de s'y envaser et d'y disparaître. Des demoiselles
-viennent leur tenir compagnie, manger avec eux, les embrasser de
-temps en temps, en y mettant les dents. Et c'est le pire néant, la
-parodie de la volupté et la parodie même de la noce.
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-Tortoze, Tortoze, je ne veux pas que tu t'approches de cette
-table-là. Tu me touches tellement que, vraiment, je te donnerais
-ta femme si tu ne me l'avais prise. Tu me l'as reprise toute. Il
-en reste ici, n'est-ce pas, et tu t'en rends compte, obscurément,
-profondément, sans pouvoir détailler, sans pouvoir préciser en ton
-intelligence précise d'ingénieur.
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-Tu ne peux être malheureux d'une façon précise. Mais tu es si
-malheureux!
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-Je me rappelle le discours que, en face de toi, lorsque je venais
-de la posséder pour la première fois, me tint de loin sur toi ma
-lointaine maîtresse. Je me rappelle la glose de vos fiançailles:
-tu vois ici quelque chose que tu n'as pas eue, des sensations, des
-rêves qui te débordent et tu te lamentes vers eux.
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-Je ne puis te les donner: je ne les ai plus, je ne sais plus, j'ai
-mal et tu as mal.
-
-Tu t'obstines: tu voudrais échafauder des reproches, tu voudrais
-en même temps ramasser ta misère et tu noies tes ongles, ta
-main dans le lit et tu t'embarrasses dans ta syllabe, dans ton
-cauchemar, dans tes deux lettres hagardes: «Là... là...»
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- * * * * *
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-Pourquoi ne pleurons-nous pas ensemble? Pourquoi ne nous
-penchons-nous pas ensemble sur ce lit qui est à nous, et où une
-vie qui est à nous aussi, à toi et à moi... mais il y a le respect
-humain qui te tient, qui me tient, même en ce moment.
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-Il y a que, désorganisé, déboîté par la douleur depuis des heures,
-évadé de ta gloire, de ta vie, tu n'oses pas, tu ne voudrais pas
-me serrer la main.
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-Il y a que j'ai honte et que je ne veux pas avoir honte, et que
-nous avons trop mal l'un pour l'autre.
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-Mais j'ai une trop grande tentation de me jeter dans tes bras, de
-pleurer avec toi, de pleurer enfin, car je me suis retenu, car je
-n'ai pas pleuré, à cause que tu pleurais.
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-Je vais pleurer ailleurs,--où je ne serai pas chez moi.
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-Je te fuis, je te fuis pour te faire plaisir car nous finirions,
-tout de même, par pleurer dans les bras l'un de l'autre, et tu ne
-me le pardonnerais jamais. Je te laisse la place, je te laisse ma
-chambre, je te laisse dans les pleurs et je vais vite, vite...
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- * * * * *
-
-Et je suis revenu le lendemain à cette place où tu avais pleuré:
-j'y suis venu pleurer à mon tour et je n'ai plus trouvé trace
-de tes larmes, mais sur le lit défoncé, un écrin s'ouvrait où,
-de larmes encore de diamants et d'or pâle, s'écartelait ta
-croix de la Légion d'honneur,--offerte par une souscription
-spontanée,--oubliée, reniée, vomie, qu'il me faut te restituer, te
-renvoyer, qu'il me faut, sans phrases, anonymement, comme si je te
-l'avais volée, te reclouer au cœur.
-
-
-
-
-VI
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-LIVRÉ AUX BÊTES
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-... De la musique, de la poésie et des plaisanteries traînent
-encore du salon aux cabinets de toilette, en tout cet appartement
-transformé, déguisé en salle de spectacle, des conversations de
-couloirs ont improvisé les couloirs et l'on rit comme entre des
-strapontins et l'on chuchote comme en des coulisses.
-
-Il y a un buffet, aussi, plaqué de verres de champagne et de
-gâteaux secs où des dames s'assoient, s'établissent, s'éternisent,
-sans boire, sans manger, pour bloquer les victuailles, pour
-protéger les consommations.
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-Que suis-je venu faire en cette galère?
-
-Montrer ma tête tragique, mes yeux tombants, ma bouche cassée,
-exhiber ma fièvre et ma folie, faire toucher du doigt, d'un
-serrement de main, d'une poussée, ma faiblesse, mon épuisement, ma
-pâleur et ma colère.
-
-J'ai rencontré tout de suite celle que je cherchais, «l'autre»,
-l'amie, Alice. Elle m'a serré la main, les paupières baissées sur
-des visions neuves et sur des visions plus anciennes, comme pour
-se rappeler tout à fait; elle a froncé son front, pincé sa bouche,
-balancé sa tête comme un oiseau, un oiseau de mauvais augure et
-elle m'a annoncé qu'elle avait des choses à me dire. Je l'ai
-implorée d'un ton bref, je les ai exigées, ces choses.
-
-Elle m'a demandé du temps, de l'isolement. Je lui ai fait un
-désert d'un regard, et elle a senti en ce même regard que des
-siècles tombaient,--qui ne tombaient plus. Elle a parlé--sous cent
-yeux, devant cent attentions, devant des hyènes qui flairaient un
-secret, devant des chacals qui happaient une douleur.
-
-Elle ne m'a rien appris: tout cela, je le savais, je l'avais
-deviné, ça m'était venu en mes hallucinations, en mes larmes:
-c'était une confirmation, brutale, apitoyée. Et je me suis
-accroché à cette messagère de mauvaises nouvelles, à ce courrier
-de tristesse, à cette courtière de deuils: je l'ai suivie d'une
-femme à peine connue à une femme inconnue, d'un député à un
-colonel, d'un chansonnier à un marchand; elle cherchait d'ici, de
-là, un mot affectueux, un compliment, un sourire à rendre; ombre
-noire, me tenant, me soutenant à sa robe claire, je l'escortais
-sinistrement, elle avait encore autour d'elle, parmi ces
-atmosphères nouvelles, parmi cette ambiance changeante, le souffle
-de mon amie, de mon aimée; elle avait, en cette fausse atmosphère
-de joie, en cette ambiance de gaieté, le relent de la désespérance
-de mon aimée, elle avait, en ces lumières, en cet appartement
-élargi, sur elle le reflet du coin sombre, de l'obscurité étroite
-où mon aimée avait pleuré avec elle, sur soi et sur moi.
-
-Va, petite femme, va, futile Alice, cueille des mots d'humoristes
-et des mots d'imbéciles, parle toilettes, parle littérature; les
-paroles restent sur toi que tu ne m'as pas rapportées, qui te
-dépassent de toute leur douleur qui te débordent de leur immensité
-de résignation, de désespoir et d'espérance, des silences aussi
-pleins d'amour, pleins de souvenirs et de mirages; je ne te
-quitterai pas, je m'enivre de cette auréole, de ce manteau tacite
-et fluide sur toi, sans t'effleurer; je chancelle, je suis sans
-force, je continue. Va toujours, petite femme, je n'ai pas pris
-tout ce que j'ai à te prendre. Mais ça viendra.
-
-Et des dialogues ont couru, ont fusé, se sont alanguis dessus,
-dessous, ont voulu aplatir et noyer mon chagrin,--et des camarades
-sont survenus qui m'ont voulu consoler, qui m'ont voulu divertir,
-qui ont voulu m'exiler de ma patrie d'horreur et de voluptueuse
-lamentation. Ils ont étalé leur amitié comme une nappe, ont placé
-dessus des friandises de récits, d'ironies, de diffamations, de
-courage et d'opinions hardies, ont organisé une dînette autour de
-moi et m'y ont convié.
-
-J'ai mangé du bout des dents--le cœur ne mange pas--et j'ai ruminé
-mon affaissement, encore, toujours. On m'a laissé à moi-même, au
-néant.
-
-Et je suis retourné à toi, petite femme, qui errais parmi les
-salutations et les mots de passe--car tout le monde te connaît et
-te reconnaît ici, affreusement--et j'ai recherché entre ces mots,
-entre ces salutations, le souvenir secret, mon souvenir et cette
-odeur de larmes, d'ennui et de lâcheté envers le sort. Je l'ai
-retrouvée: je n'en étais pas assez ivre, je m'en suis enivré, tout
-à fait. Tu te glissais entre des chaises, tu t'occupais d'hommes
-et de femmes, et, bousculant ces hommes et ces femmes, bousculant
-la fête de ma fièvre et de mon horreur, de mon ivresse obstinée,
-de mon désir d'ivresse, impatient et alangui, farouche, je restais
-sur toi, happant férocement une indécise tristesse, une nuance
-de résignation, de révolte et de trouble espérance, un lointain
-d'élégie--qui n'étaient pas à toi.
-
-Et la fête se lâcha sur nous. Un tourbillon de plaisanteries,
-comme une pluie de cendres, s'élança, valsa, éclata devant ma
-douleur et ce fut le brouhaha galant, le tumulte discret des
-causeries mondaines: on m'avait volé mon dolent et cher souvenir.
-
- * * * * *
-
-Chérie, chérie, ne m'abandonne pas ainsi: je n'ai pas peuplé
-de toi ce salon trop plein, je ne t'ai pas assise sur une de
-ces chaises légères, je ne t'ai pas fait sourire aux endroits
-plaisants: je me suis reculé, je me suis hissé jusqu'à toi,
-là-bas, là-bas, et tu me laisses retomber, perdre pied de plus
-en plus et m'enfoncer en ce monde, en cette molle et grouillante
-foule qui parle, qui écoute, qui pense même--et qui n'est pas
-triste, en ce moutonnement de rires, en cette fuite de sourires,
-en ce néant joyeux, écrasant, absorbant.
-
-Chérie, chérie, il y a ici des hommes de talent, et ils ont du
-talent--ici. Ils disent, ils échangent les plus belles choses du
-monde: ce sont des silences où l'on savoure et où l'on achève de
-comprendre, c'est l'essor des sous-entendus, des insinuations,
-puis tout à coup un mot qui sort tout armé, qui griffe, qui
-jaillit, qui éclaire, tout ce qu'on appelle feu d'artifice, joute
-oratoire, esprit français, tout ce dont on fait le délice.
-
-Je sais, hélas! un mot qu'ils ne diront pas, un pauvre mot glacé
-et qui bat des ailes, un mot sans malice et sans éclat, un mot de
-banalité, un mot qu'ils ne ramasseraient même pas dans un petit
-bleu, le mot: «Chéri!» Mais ils ne sauraient pas le dire, Voix de
-salon, voix de théâtre, ce n'est pas la voix qu'il faut.
-
-Un monsieur tout à l'heure, s'est épuisé en imitations, il nous a
-restitué en leur naturel, en leur emphase, les meilleurs de nos
-comédiens morts et les plus éternelles de nos comédiennes en vie:
-il ne t'a pas imitée, mon inimitable amante, il n'a pas imité ta
-voix profonde et secrète, ta voix de cœur, car il y a des voix de
-cœur, comme il y a des voix de tête--et ça ne s'imite pas.
-
-Ah! c'eût été une profanation--et je la désire: entendre ta voix;
-entendre ta voix, chérie. Entendre ce mot, de ta bouche! Ah! qu'on
-me le donne, qu'on me le jette, qu'on m'en tue. Que le monsieur
-s'essaie à cette imitation. Un mot à dire, ce n'est pourtant pas
-difficile?
-
-Mais n'y pensons plus: d'ailleurs on n'imite plus, on ne dit plus.
-
-On parle. Ce sont des groupes rapides, des groupes sympathiques et
-ce sont, lâchées d'on ne sait où, envahissantes, agressives, des
-jeunes filles.
-
-Elles sont charmantes, naturellement, et fraîches et franches.
-Elles se laissent regarder et regardent. Et elles savent tout, en
-outre. Elles m'assiègent, me cernent--pourquoi? Parce que je suis
-du souvenir, du rêve, de l'horreur, qu'elles le sentent, de leur
-instinct flaireur et déterreur, et qu'elles veulent y remédier, de
-leur médiocrité.
-
-Autour de moi, Ahasvérus Canette effleure savamment la jalousie
-d'Alice, en prenant des airs penchés avec une adolescente dont,
-aujourd'hui, c'est le jour de sortie du Conservatoire. Et,
-farouche admirateur du dos d'une lente vierge, ce petit satyre
-de Capry le fixe, mais ne pouvant le fixer en face décemment, il
-troue la poitrine devant laquelle il s'est situé, pour atteindre
-ce dos, pour se tapir en ce dos, pour s'en enivrer et s'y perdre.
-Il le désire, il le possède, et c'est, en cette nuit qui
-s'achève, une atmosphère de volupté mondaine, de volupté immonde,
-courte, dépravée, à fleur de corsage décolleté en pointe--et j'ai
-à me lamenter là-dedans, à me désespérer en ce décor!
-
-Et j'ai de jeunes filles autour de moi qui me grignottent vivant,
-qui me dévorent, qui parlent littérature et sentiment.
-
-Je suis malade! je souffre et ce n'est pas d'elles que je souffre!
-je me souviens pour ne pas les regarder. Et j'ai aimé, j'aime
-d'un amour qui n'est pas de leur monde. Elles s'emparent de moi,
-prennent livraison de moi, s'offrent mes grimaces de douleur,
-mes étouffements, mon silence même qu'elles violent, auquel
-elles arrachent des mots. Et elles me tirent des généralités,
-des banalités, me font faire effort, me mettent en peine, me
-chassent de mon amour et de moi. Elles continuent avec moi des
-conversations qui s'engagèrent l'année dernière, et affectent de
-me croire le cœur de les terminer, comme au temps où je n'avais
-pas de cœur.
-
-Et elles me gardent jalousement, en ce coin, lourd et glauque de
-vie, avide de nuit, elles contraignent mon immense désespoir, ma
-souffrance immense, mon immense besoin de solitude, mon dialogue
-qui reprend avec celle dont je viens d'entendre le nom et dont
-j'ai été si loin chercher le souvenir, en une autre.
-
-Et les voici qui parlent de celle-là même, sans savoir, par cet
-énorme instinct de mal faire et de faire mal.
-
-«Et votre pâle fiancée?» m'a demandé tout à coup une fille dont
-j'ignorerai toujours le nom. «Vous pensez encore à votre pâle
-fiancée?»
-
-J'ai le regard du vaincu qui se relève pour mourir et je me
-suis levé en effet, crevant de douleur et de douceur, et, pour
-ne plus penser à ces jeunes filles, mettant en un mot toute la
-méchanceté que je n'ai pas, la blessant, l'apeurant cruellement,
-vulgairement: «Mademoiselle, dis-je, il ne faut jamais parler
-d'elle. Ça porte malheur.»
-
-Et les jeunes filles songent, en sang, à des fiancés inconnus, les
-cherchent en cette salle, vont à Canette, à Capry, à d'autres,
-cependant que, délivré des bêtes, je m'en vais agoniser à ma
-guise, prisonnier de l'ombre chérie et prisonnier de la petite
-ombre qui me crispe et qui me sourit.
-
-
-
-
-VII
-
-L'APPRENTISSAGE DE LA MORT
-
-
-Quand j'avais faim, jadis, il n'y a pas si longtemps, des gens,
-m'ont dit: «On ne meurt pas de faim». Je ne suis pas mort parce
-que, toujours, j'ai écouté ce qu'on m'a dit. Aujourd'hui et hier,
-les gens m'ont dit: «On ne meurt pas d'amour.»
-
-Et je ne meurs pas. Mais vraiment, ça y ressemble.
-
-Je dois en mon sommeil renouer violemment des relations avec
-la souffrance et je me réveille avec, au coin des lèvres, des
-fragments de dialogues qui ne furent pas, avec, aux coins des
-yeux, des morceaux de paysages que je ne vis pas, mal dégagé
-d'un suaire d'horreur et de la peau d'un autre être qui serait
-mal revenu des pays lointains, des enfers et du fond des lacs de
-cauchemars.
-
-Et, dès mon réveil, je me mets à être malade.
-
-C'est l'impression que j'ai tout le corps roidi mais d'une
-mauvaise roideur, molle, si j'ose dire, et cassante et d'une
-lassitude et d'une inconsistance! C'est non une pointe au cœur
-mais le cœur hérissé de pointes, hérissé, sans plus, saignant de
-petits filets de sang et zigzaguant, se noyant en une mer soudaine
-de larmes et ne voulant pas sombrer.
-
-Je me rappelle une chronique de M. de Stendhal où des assassins
-tuant sans amour d'ailleurs et longuement une triste veuve, lui
-demandent naïvement à chaque coup de poignard si le cœur est
-atteint.
-
-J'ai ces poignards-là dans le cœur. Ils me demandent eux-mêmes,
-car les poignards parlent le matin, s'ils touchent le cœur. Et, ça
-dure, ça dure.
-
-A des moments, tout de même, je crois que je vais mourir, enfin.
-
-Mais mon cœur fait le mort, simplement, puis s'éveille peu à
-peu, bâille, bée et recommence à saigner et à souffrir mille
-morts: je ne lui en veux pas de sa coquetterie dans l'agonie: il
-a mal, comme moi. Et rauques, des pensées, des souvenirs, des
-gémissements rôdent autour.
-
-Vous savez comment ça s'appelle: ça s'appelle la folie.
-
-Ça consiste en des idées fixes autour d'une idée fixe--ou d'une
-image. Ce sont d'ailleurs des idées fixes qui bougent, qui
-dansent, c'est une ronde, une sarabande d'idées fixes, des mots
-qui reviennent, qui se suivent et qui m'étouffent en ma chambre
-trop étroite, et, au milieu, au bord, un élan vers mon épée qui
-sommeille toute droite et grave et qui se laisse regarder quand je
-la regarde, sans me donner un conseil et sans me déconseiller.
-
-Et, en ce cauchemar, c'est, comme un vomissement, des larmes qui
-s'arrêtent, qui me brouillent les yeux et qui refusent de jaillir.
-
-Je pleure en dedans.
-
-D'ailleurs, je me suis réfugié, je me suis terré en moi-même.
-
-Et je suis secret même pour moi. Je ne parle plus, je ne pense
-même plus, je suis le sarcophage désolé de moi-même.
-
-Et toi, chérie, je ne pense plus à toi. Je ne puis me représenter
-ton visage, tes traits, tes cheveux.
-
-Je t'ai en moi, si profondément! Je t'ai en moi! Je t'ai en
-moi! Et, tous deux, dans le mystère de mon enveloppe terrestre,
-en dedans, nous nous aimons, nous nous aimons, chérie, et si
-ingénieusement que je n'en sais rien.
-
-Et c'est la fatigue, non l'absence, qui me tue.
-
- * * * * *
-
-Quoi qu'il en soit, je meurs,--et je meurs debout. Car je me lève
-et je vais par les rues et je m'enferme en mon bar ordinaire où
-passent de gentils camarades et des indifférents et des ennemis
-mais moins, parce qu'il fait chaud et que peu de gens sont encore
-à Paris. Pour mourir debout, je me couche sur un canapé et je
-m'évertue à ne pas penser, à m'anéantir, pour ne pas mourir de
-penser, de me souvenir et de rêver. Cette phrase peut ne pas
-paraître claire mais ce n'est pas ma faute, c'est la logique
-coutumière des hommes, ce sont les habitudes de souffrance et les
-principes de guérison.
-
-Toute la médecine est en cette plaisanterie (une plaisanterie
-dantesque) d'Ugolin mangeant ses enfants pour leur conserver un
-père. De même les agonisants affectent de ne pas se fatiguer pour
-avoir à se fatiguer ensuite et d'oublier leurs méninges, pour les
-retrouver, avec des béquilles, à l'heure pâle de la convalescence.
-
- * * * * *
-
-Aujourd'hui je suis plus malade. Voici dix ou douze jours atroces
-qui furent pour moi, l'un après l'autre, un néant épuisant, un
-néant évidé, une chaîne de néant, étroite. J'ai attendu le
-dimanche avec toute l'impatience que me permettaient ces jours
-affreux.
-
-J'ai encore la superstition du temps, des changements de lune et
-des retours de semaine. Dimanche, c'était un cycle nouveau, une
-ère qui s'ouvrait. Ç'a été le digne couronnement d'une semaine
-infâme. Et ça recommence ce lundi où, mourant, hâve, tragique, je
-descends les escaliers d'un omnibus, comme jadis on descendit du
-pilori.
-
-Je tombe sur Ahasvérus Canette.
-
-Il me tend sa lente main, s'informe de ma santé!--ma
-santé,--m'interdit d'être malade, d'une voix qui ronronne et
-m'ordonne de l'inviter à déjeuner, moyennant quoi il me donnera
-une bonne nouvelle.
-
-Une bonne nouvelle! Ce diable de Canette ne sera jamais sérieux.
-Est-ce que j'ai la tête d'un homme à qui on apporte une bonne
-nouvelle! La nouvelle est en retard, vieux!
-
-Mais je l'invite à déjeuner tout de même. De nous deux, il y en
-aura, de la sorte, un qui mangera.
-
-Et le cynisme de Canette est charmant. Il a été celui qui, sans
-raison, sans intimité, débarquait dans ma vie en grosses bottes
-d'importun, pour me demander sans préambule, des affiches
-illustrées pour son sergent quand il était soldat et des billets
-de théâtres, à tous les moments de son existence. Et, saluons la
-bienveillance des dieux: ces affiches, ces billets qu'on m'eût
-impitoyablement refusés si je les avais demandés pour moi, on me
-les accordait pour Canette, d'enthousiasme, par prédestination.
-Voici que Canette s'est dérangé de son bonheur; il est très fier,
-un peu attendri de sa promenade de pitié et il me considère, de sa
-face ronde, de son teint mat et bien reposé, de son appétit, de
-son soin d'ensemble d'amant en exercice et m'objurgue, la bouche
-pleine:
-
---Guérissez, ça n'a pas de bon sens de se crever comme ça.
-
-Je ne me crève pas, je crève: c'est plus facile.
-
-Il me faut aller voir Alice qui a quelque chose à me dire. C'est
-vague et c'est un voyage--et c'est un spectacle dont je me
-passerais.
-
-Car voici des mois que, douloureusement et, après tout,
-involontairement, j'ai passé à épurer mon amour.
-
-Mon amour s'est dépouillé de tout ce qui pouvait, je ne dirai pas
-le souiller, mais l'alourdir: il est rare, il est sans date, sans
-âge, sans époque, saint. Je l'ai reculé de mon vide--en amour
-l'absence, comme les campagnes, compte double--jusqu'aux siècles
-et jusqu'aux infinis préséculaires où l'on aimait, sans savoir,
-avant de savoir ce qu'était la vie, où l'on aimait dans le chaos,
-avant la création, avant Dieu.
-
- * * * * *
-
-Et Alice, c'est l'humanité, la mauvaise humanité de Claire. C'est
-l'histoire après la légende, la caricature de l'histoire après
-l'épopée, le procès-verbal après l'hymne. Alice, c'est le pendant
-raté d'un tableau sublime, la sœur qui a mal tourné--avant, la
-compagne de chaîne qu'on retrouve dans les romans, après qu'on a
-oublié le bagne dans toutes les splendeurs, tous les triomphes et
-toutes les vertus. Elle me fera toucher du doigt la terre perdue
-alors que je suis déjà dans la terre promise et elle me chassera
-de mon ciel amer sans me rendre le délice aboli.
-
-Truchement menteur malgré soi, traducteur infidèle à son serment
-et à son assermentement, par habitude, héraut qui parle en latin
-de cuisine--ou d'alcôve. Oui, je sais, j'ai tort. C'est un
-oiseau, c'est un enfant et elle a des yeux de vierge. Trop blonde
-d'ailleurs pour être responsable et trop fine; martyre de vitrail
-qui marcherait,--mais elle marche.
-
-Et j'aime être seul comme je suis seul maintenant: il n'y
-a qu'Ahasvérus Canette en face de moi. «Allez-y, continue
-l'intéressant jeune homme, vous ne vous en repentirez pas.» Il
-se passe la langue sur les lèvres, un peu parce qu'il vient de
-boire--et pour se représenter ma joie et mon émotion. Mais il ne
-peut me donner d'éclaircissement. Il ne sait pas. Il saurait que
-ce serait la même chose: il vend du mystère.
-
-Mais à mon tour, je l'objurgue. Je ne sais pas si je vivrai encore
-demain: qu'il vienne ce soir me dire de quoi il s'agit.
-
-Il promet et va à ses affaires, je veux dire à ses amours en me
-contraignant,--ou presque,--à l'accompagner, oh! pas jusqu'au
-bout: deux ou trois rues seulement.
-
-J'aime mieux l'attendre. J'attends. Pourquoi? Parce que j'ai peur
-de moi, de la violence, de la sérénité, de la divinité de mon
-amour.
-
-Ces nouvelles l'assagiront, jetteront sur sa haute flamme l'eau du
-Simoïs, qui n'est que nostalgique et qui coule encore entre les
-terres.
-
-J'attends, car le moindre défaut de M. Canette est de se faire
-attendre: on met sa coquetterie, sa vanité, son ambition où l'on
-peut. Il y a même des pays spéciaux et personnels, si ce mot
-est décent en parlant de M. Canette, où M. Canette se retire
-pour attendre, attendre qu'on l'ait assez attendu, trop attendu,
-partout à la fois, pour attendre qu'on l'ait assez désiré, qu'on
-ait assez désespéré de lui, qu'on en ait fait son deuil, mais un
-grand deuil, car il faut bien que M. Canette attende, lui aussi
-comme tout le monde.
-
-Et c'est une raison de ses succès mondains. Du reste,
-généralement, il se contente de ne pas venir du tout, de faire
-banqueroute à ses promesses, aux songes qu'on a échafaudés
-fragilement sur son arrivée et de s'avancer dans le paysage
-qu'il a déçu, un soir par hasard, sans remords, sans une ironie
-trop grossière, en enfant mal élevé et gâté qu'il s'obstine
-laborieusement à paraître, à revêtir de son monocle, de son
-embonpoint relatif, et de ses longs cheveux roux plantés bas sur
-le front auguste du roi Bomba lui-même.
-
-C'est sur le coup de dix heures et demie qu'étant descendu de ma
-place au bureau du contrôleur par fatalité, dans le petit théâtre
-où j'écoutais plus ou moins la petite tragédie d'un petit poète
-que M. Ahasvérus Canette,--il a repris son nom d'Ahasvérus à cause
-de sa littérature et des revues jeunes où il collabore--a empli
-mon horizon de son gilet de combat, bleu azur moiré de reflets
-mauves, de son monocle et de sa visible et parfaite tranquillité
-d'âme.
-
-«J'ai un service à vous demander», m'a-t-il coulé à
-brûle-pourpoint, après avoir pris la peine de me présenter--c'est
-moi qu'il présente--à un petit garçon de seize ans, borgne, qui
-dirige un organe d'éthique bi-mensuel à Loudéac (Côtes-du-Nord),
-un des piliers nomades de la décentralisation morale.
-
-Moi je veux bien. Mais un service à lui rendre! Encore!
-
---Voilà, articule-t-il (il devrait dire: Voici). Il est toujours
-entendu que vous allez demain chez Alice à deux heures et demie.
-Allez-y à deux heures moins le quart parce que moi, je l'attends à
-deux heures et demie.
-
---C'est que, dis-je, j'ai invité à déjeuner votre ami Capry.
-
---Ah! débarrassez-vous de ce raseur de Capry! Et puis allez-y à
-deux heures moins le quart, voilà.
-
-Il s'est exprimé avec la rondeur qu'il met en toutes choses. Il a
-parlé haut, en homme qui porte la tête haute et ferme.
-
-Mais il y a temps pour tout. Il a eu tort de ponctuer sa phrase
-et d'enfoncer violemment son «Voilà», puisque nous sommes en un
-escalier de théâtre. C'est tout de suite un scandale où il convie
-des ouvreuses et des contrôleurs. Il insiste devant toute cette
-troupe. «Si vous y allez après deux heures moins le quart elle ne
-vous recevra pas.» Je ne puis le suivre sur ce terrain: mon amour
-crié dans ce théâtre, mon amour amusement pour ouvreuses, c'est
-tout de même un malheur qui passe mon espérance.
-
-Je m'en vais, mon amour gargouillant en moi, me faisant trébucher,
-zigzaguant en mon ventre, à vide. Et Ahasvérus me rejoint; je
-l'écarte. Alors, pour le plaisir, il m'injurie:
-
---Vous êtes une canaille, un homme dangereux... Je ne vous ai
-jamais fait que du bien. Mais vous allez voir.
-
- * * * * *
-
-Je fuis, j'ai trop envie de pleurer. Et vraiment, c'est bien fait
-pour moi. Pourquoi suis-je sorti de chez moi? pourquoi suis-je
-sorti de mon mal? J'ai si mal et j'ai mal d'une façon si nouvelle,
-où il y a du mal pour tout moi, pour toutes les parties de mon
-corps, et pour mon âme!
-
-J'ai ton image, chérie, qui se taille en mon cœur, dans du sang,
-à vif, j'ai tes mots anciens qui me brûlent la gorge, j'ai tes
-baisers d'hier, d'hier, n'est-ce pas? qui me déchirent la lèvre,
-j'ai mes conversations secrètes avec toi, qui m'ouvrent toutes
-grandes les portes de l'au-delà et j'ai la douceur de mourir
-pour toi, pour te montrer que jamais je ne serai à une autre.
-Et je meurs aussi de cette chose qui est de toi, qui grandit
-maintenant et bientôt sera presque de l'existence, j'en meurs
-douloureusement, et j'espère que c'est autant de douleurs de moins
-pour toi.
-
-Si Ahasvérus savait combien la privation qu'il m'a infligée me
-prive peu! S'il savait combien m'indiffère cette pauvre Alice
-et combien ma pitié pour elle est lointaine! Et si les gens qui
-trouvent que je baisse, qui s'étonnent et qui en sont heureux,
-savaient combien ils m'amusent!
-
-Je ne me tuerai pas, je mourrai, je le sens, oui, je le sens,
-je mourrai le jour de la naissance de l'enfant, de celui que
-j'appelle l'Enfant avec un grand E et qui me tient, le fixant de
-mes yeux hagards, comme si je considérais un Dieu et l'univers
-même.
-
-Et--c'est la folie--je pense au général Bugeaud qui annonça par
-un coup de canon la naissance du pauvre enfant de la duchesse de
-Berry. Il lui fallut tirer un coup de pistolet et entendre bien
-des coups de canon, bien loin, sur les Arabes, pour oublier ce
-coup de canon-là. Ma mort sera-t-elle mon coup de canon moral.
-Voici que je ne veux plus mourir! Mais comment vivre? je ne suis
-même pas dégoûté de la vie, je n'y crois plus.
-
-Et je ne connais plus que l'immense souffrance, maligne église qui
-enserre le monde: elle ne garde pas de fidèles et n'a pour prêtres
-que des infirmiers et des sœurs converses qui montent au ciel par
-l'escalier de service.
-
-
-
-
-VIII
-
-LA FIN
-
-
-... Voici que je meurs.
-
-On ne sait pas que je meurs.
-
-Et comment le saurait-on? Je me suis terré ici, en notre chambre,
-pour souffrir et pour mourir.
-
-Et ça n'est pas un événement.
-
-Personne n'est à mon chevet pour me verser le subtil élixir d'un
-sourire ou pour m'offrir encore un reflet, un regain de vie en
-la caresse d'un regard aimant. C'est que ma concierge se promène
-puisque c'est dimanche et c'est aussi que, loin, je ne sais où,
-ignorante et insoucieuse de mon angoisse, une frêle créature,
-alitée elle aussi, souffre comme moi, halète comme moi, est
-presque aussi pâle et plus en sueur que moi, parmi un concours
-de médecins et d'amis, devant le monde entier, et que, de sa
-souffrance, de sa pâleur, de sa sueur, une existence va naître.
-
-D'elle!
-
-Et moi? Moi, je suis le père. Je ne suis que le père. Et je n'ai
-pas le droit d'être le père. Je meurs d'avoir créé, je meurs
-d'avoir aimé, je meurs sans avoir revu mon adorée, je meurs sans
-voir cet enfant, d'avoir trop pensé à cet enfant, à mon enfant,
-d'avoir voulu lui donner, lui infuser parmi la ténèbre du non-être
-et de la gestation, mon sang et mon âme, mes rêves--déjà--et mes
-désirs; je meurs d'avoir senti trop profondément que je faisais,
-que j'avais fait de la vie, je meurs parce que mon enfant va
-naître.
-
-Je n'ai pu te donner mon nom, je te donne mon âme et ma vie, en
-mieux, en tout neuf.
-
-Et je ne suis pas assez riche pour faire le cadeau d'un enfant à
-quelqu'un.
-
-Je le laisse après moi comme je laisse mon amour.
-
-Et, pauvre enfant, voici que je m'attendris sur toi. Voici que,
-au moment suprême, qu'à ce moment si lent où, d'ordinaire, quand
-on pense encore et quand on a conscience de son état, on revit
-toutes les actions, toutes les hésitations et tous les instants de
-sa vie, au moment où on désespère et où on se repent, au moment
-où l'on aperçoit sa vie en vêtements blancs et noirs se pencher
-sur votre chevet comme sur un berceau, et baiser au front comme
-un tout petit enfant le pauvre mort qu'on est déjà, au moment où
-l'on sent cette vie frémissante s'éloigner de soi, s'en aller
-vers une autre enveloppe humaine, au moment où l'on se pleure,
-où l'on se hait, où l'on se regrette, je ne puis songer à moi,
-m'attrister sur moi et, de toutes les époques de mon existence,
-je ne me rappelle que ce qui se rapporte à toi, petit enfant,
-mon amour, la mort partout dans mon amour et la fatalité de mon
-amour, nos baisers, et, de tous ces baisers, j'en perçois un,
-énorme, au bord de mes lèvres, au bord de mon cœur, un baiser qui,
-si j'ose dire--et j'ose dire en ce moment suprême--m'enlace tout
-entier, me prend et m'enlève--m'enlève jusqu'au ciel ou jusqu'au
-gouffre infernal--et c'est le baiser dont tu nais, enfant, enfant,
-enfant!...
-
-Et, en mes sommeils énormes, j'ai eu un rêve, une fois.
-
-Je rêvais que je considérais un enfant comme le petit morceau de
-chair qu'on oublie, sans y attacher d'importance et qu'on retrouve
-accru par la grâce de Dieu et la grâce du temps, vivant juste
-assez pour vagir, je m'imaginais que tu viendrais sans hâte,
-que tu entrerais sans joie en ce monde et que j'irais à travers
-les rues et la vie, accompagné et suivi d'une foule d'enfants,
-patriarche au petit pied et en souliers vernis, ne goûtant de la
-paternité que les satisfactions honnêtes--et père jusqu'au point
-où ça me gênerait pour rentrer tard du cercle ou pour m'arrêter en
-des parties de baccara.
-
-Et je rêvais--quelle ironie--que j'étais le mari de ta mère--et
-qu'elle était grosse.
-
-Elle souffrait et je ne souffrais pas, elle souffrait solitaire et
-j'avais la petite vanité de l'homme qui s'affirme plus homme du
-fait qu'il a engendré un petit--comme une bête et que sa femelle
-le couve--douloureusement. Et je rêvai qu'un cri, un beau soir, un
-cri jaillissant de la bouche, du cœur, du ventre de _ma_ femme un
-seul cri--mais quel cri!--me faisait sortir de mon indifférence,
-m'arrachait à ma vanité, me révélait ma paternité, me faisait
-père, exclusivement, férocement, si tendrement, jusqu'à la mort,
-cette mort, qui est là, qui s'impatiente, mais qui, courtoisement,
-attend la vie pour entrer en même temps qu'elle.
-
-Ah! ce cri! Etait-ce toi, triste créature, qui le poussais en la
-nature et l'au-delà? Je ne sais pas! Mais que le cœur humain est
-peu de chose! que la vie humaine est peu de chose, qui tient à un
-cri. J'avais bien dîné dans mon rêve, je n'avais pas de nausées,
-moi, je n'avais pas mal à l'estomac comme ma pauvre femme, je
-rentrais en chantant un refrain en vogue, et j'avais, pour égayer
-un peu la malade, pour apaiser ses troubles entrailles, quelques
-plaisanteries toutes fraîches, quelques scandales, et cette menue
-monnaie de l'indifférence, des baisers.
-
-Pâle, sinistre, grandie de toute l'angoisse et de tout l'émoi des
-gestations, tragique et lyrique, portant les mondes et toutes
-les épopées, tous les mystères et tous les crimes en son ventre,
-elle me recevait comme on reçoit un étranger dont on ne comprend
-pas la langue, un homme qui n'est pas du pays de Souffrance.
-Doucement elle me demandait: «D'où viens-tu, mon ami? Je crois
-qu'il est tard.--Tu crois, lui répondais-je. Tu ne sais donc pas,
-tu ne sais pas l'heure?--Non», fit-elle, simple. Je cherchais
-son regard. Je ne le trouvais pas. Elle regardait en dedans, la
-prunelle conquise par l'immensité de ses entrailles, l'œil fixé
-sur cette heure qui tardait à sonner et qui, si grosse et si
-aiguë, semblait s'éloigner en l'ombre des avenirs. Puis elle
-devenait livide et je voyais passer sur son visage crispé une
-flamme d'enfer et d'apothéose, tandis que, de son âme et de son
-ventre, ce cri jaillissait qui venait me frapper en plein ventre,
-en pleine âme. C'était une révélation--et quelle révélation! un
-tourbillon, tout le monde dansant autour de moi, tous les remords
-s'enfonçant en moi. C'était un mal atroce de tout mon corps, mes
-chairs comprimées, broyées, comme élastiques, comme électriques,
-une morsure, un coup de massue.
-
-Je tombai.
-
- * * * * *
-
-Quel rêve! je tombai vraiment! Il paraît que je ne souffrais pas
-assez.
-
-Je ne me relevai pas depuis. Je me réveillai lentement--oh! bien
-lentement, et sans sursaut dans mon lit, avec des linges glacés
-au front. Des gens, à mon chevet, me pressaient la main, et peu à
-peu j'entendis que j'étais malade. On parla vaguement de troubles
-cérébraux, de folie, d'hystérie même, que sais-je! Je sentis
-seulement que j'étais plus malade, très malade--et j'en fus très
-heureux. Les souffrances de la paternité!
-
-Les imbéciles qui localisaient, qui bernaient ma géhenne, qui
-ne me croyaient que le cerveau atteint. Plus bas! regardez plus
-bas! pauvres gens! regardez au ventre! et ne regardez nulle part
-ou partout, c'est de partout que je suis faible, c'est de là,
-partout, que la vie me fuit, puisqu'elle s'en va vers celui que
-j'ai engendré--et comme c'est juste. Eh! quoi, la mère souffrira
-et souffrira seule! Non! je souffre aussi, moi, le père! Et
-j'aurais eu peur, si j'avais souffert moins, que mon enfant ne fût
-moins mien, qu'il ne fût tout à sa mère--qui l'affirmait sien,
-de son pauvre ventre que je ne voyais pas et de ses pauvres cris
-que je n'entendais pas, de ses nausées, de ses dégoûts, de ses
-caprices douloureux et des éclairs froncés de son visage. Mais je
-souffrais aussi, moi.
-
-Engourdissement, torpeur, faiblesse, douceur aussi et, en une
-débilité si grande, en une débilité exaspérée et chaque jour
-accrue, en une agonie progressive, une telle douceur, une telle
-tendresse, un tel délice!
-
-En ma demi-somnolence, mes yeux ouverts, mes yeux que je sentais
-pâlis et agrandis, apercevaient d'éternels épithalames, le mariage
-incessant du néant et de la vie, l'annexion des limbes à la terre,
-du ciel au monde, une théorie infinie d'enfants, de sourires sur
-deux petits pieds hésitants, une théorie de héros aussi--c'est
-la même chose, les dieux et le bonheur en roses et en fleurs,
-et parmi tout cela, épars, lumineux et subtil comme une buée de
-soleil et d'or, partout perceptible, partout souriant, partout
-héroïque et partout invisible, mon enfant, mon enfant chéri qui
-me clouait à mon lit, à mon rêve, à sa gloire, j'eus bientôt le
-sentiment que je ne te verrais jamais, mon enfant. Et c'étaient
-aussi toutes les délices avec Claire, que nous avions goûtées
-et des délices nouvelles, de rêve et de ciel, tissées de nos
-souffrances, tout, tout--et l'éternité!
-
- * * * * *
-
-J'étais si faible! Et les hochements de tête du médecin qui, pour
-n'avoir pas l'air de rien comprendre à ma maladie, se faisait
-apitoyé et un peu méprisant, comme un homme de science doit l'être
-pour un dément, comme un homme qui guérit doit l'être pour un
-homme qui meurt. Mais en quoi un sourire de cet homme pouvait-il
-m'affecter, moi qui étais, à travers les temps, rivé à un sourire,
-à une extase? Et à mesure que la chère femme te sentait plus
-lourd, petit enfant, je me sentais plus léger, plus diaphane,
-plus inconsistant, je me sentais m'envoler, sans poids, comme les
-fantômes, les fantômes qui, de près et de loin, veillent sur ceux
-qu'ils ont chéris ou qu'ils ont voulu chérir.
-
-Et voilà. Voilà le moment où tu viens--où je m'en vais, puisque
-j'ai obtenu de Dieu de faire passer en toi toute ma vie, voici
-l'heure où j'entre en toi profondément, facilement, comme la
-malheureuse, comme la bienheureuse toute petite chose que je suis
-devenu, voici le moment où je m'anéantis absolument, où les mots
-me manquent, où les idées, les sourires et les désirs se fondent
-pour moi en un lit, en un ciel de repos et de néant.
-
- * * * * *
-
-Tu vivras pour moi, petit enfant. Je te lègue la vie que je devais
-vivre, et je te lègue la vie que j'aurais voulu vivre, la beauté
-que j'aurais voulu rêver et que je ne pouvais même pas rêver, tant
-elle était belle. Je te lègue tout ce qui n'était pas à moi, et je
-te donne le monde, l'univers, avec ce qui me reste de mon être, ce
-que tu n'as pas encore pris, ce que tu prends en ce moment. Je te
-lègue tout--excepté mes ennemis.
-
-Et je te lègue ta mère, et je te lègue notre amour qui fut
-beau, qui fut éternel en sa brièveté, et qui fut triste. Tu ne
-pourras jamais savoir cet amour et tu ignoreras mon nom. Mais,
-profondément, tu le sentiras tout entier et tu me sentiras en toi
-et tu me consoleras et je te guiderai.
-
-Et, seul, petit enfant, je t'embrasse par-dessus la vie et la
-mort, et je meurs heureux, les yeux pris par la vie, pris tout
-entier par ta vie, par la vie sublime, par la vie. Un cri encore:
-le tien, le mien, cri de naissance, cri d'agonie. Ah! vis, mon
-fils, mon fils, je meurs: vis!
-
- * * * * *
-
-Et toi, Claire! Claire!...
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES CHAPITRES
-
-
- LIVRE PREMIER
-
- Le Venusberg au rez-de-chaussée
-
- Pages.
-
- I. Le premier chapitre, vraiment 3
-
- II. Petit panthéisme sentimental 31
-
- III. Lui! 55
-
- IV. Le cœur, le cerveau et les yeux 79
-
- V. «Celle qui est trop gaie» 116
-
- VI. Les jeux de la lumière et du hasard 142
-
- VII. Etrennes lyriques et tragiques 168
-
- VIII. Jadis et parallèlement 187
-
- IX. Le chapitre des enfants 213
-
- X. L'Émoi 226
-
-
- LIVRE DEUXIÈME
-
- Le Mémorial de Sainte-Hélène
-
- I. La Foudre 257
-
- II. «Un bouffon manquait à cette fête» 272
-
- III. Le trou aux lettres 290
-
- IV. Le téléphone secret de la douleur 302
-
- V. Le lit de larmes 318
-
- VI. Livré aux bêtes 331
-
- VII. L'Apprentissage de la mort 340
-
- VIII. La Fin 353
-
-
-Sceaux.--Imprimerie E. Charaire.
-
-
-
-
- ACHEVÉ D'IMPRIMER
- LE
- X d'août MCIIM
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'Holocauste, by Ernest La Jeunesse
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOLOCAUSTE ***
-
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