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-The Project Gutenberg EBook of Le marquis de Valcor, by Daniel Lesueur
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Le marquis de Valcor
-
-Author: Daniel Lesueur
-
-Release Date: January 22, 2016 [EBook #50997]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE VALCOR ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
-
-
-
-
- LE MASQUE D’AMOUR
-
- Le Marquis
-
- de Valcor
-
-
-
-
-ŒUVRES
-
-DE
-
-DANIEL LESUEUR
-
-
- ÉDITION ELZÉVIRIENNE
-
-POÉSIES.—_Visions divines._—_Visions antiques._—_Sonnets
-philosophiques._—_Sursum Corda!_ 1 vol. avec portrait. 6 »
-
-LORD BYRON. (Traduction). Tome I^{er}: _Heures d’Oisiveté._
-—_Childe Harold._ 1 vol. avec portrait 6 »
-
-Tome II: _Le Giaour._—_La Fiancée d’Abydos._—_Le Corsaire._
-—_Lara_, etc. 1 vol 6 »
-
-
- ÉDITION IN-18 JÉSUS
-
- ROMANS
-
- MARCELLE. 1 vol. 3 50
- AMOUR D’AUJOURD’HUI. 1 vol. 3 50
- NÉVROSÉE. 1 vol. 3 50
- UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 50
- PASSION SLAVE. 1 vol. 3 50
- JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 50
- HAINE D’AMOUR. 1 vol. 3 50
- A FORCE D’AIMER. 1 vol. 3 50
- INVINCIBLE CHARME. 1 vol. 3 50
- LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3 50
- COMÉDIENNE. 1 vol. 3 50
- AU DELÀ DE L’AMOUR. 1 vol. 3 50
- _Lointaine Revanche._—L’OR SANGLANT. 1 vol. 3 50
- — — LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 50
- L’HONNEUR D’UNE FEMME. 1 vol. 3 50
- FIANCÉE D’OUTRE-MER. 1 vol. 3 50
- _Mortel secret._—LYS ROYAL. 1 vol. 3 50
- — — LE MEURTRE D’UNE AME. 1 vol. 3 50
- LE CŒUR CHEMINE. 1 vol. 3 50
- _Le Masque d’Amour._—LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol. 3 50
-
-
- _Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
- pays, y compris la Suède et la Norvège._
-
-
-
-
- _DANIEL LESUEUR_
-
- LE MASQUE D’AMOUR
-
- Le Marquis
-
- de Valcor
-
- [Illustration]
-
- _PARIS_
-
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
-
- 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
-
- M DCCCCIV
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- Le Marquis de Valcor
-
-
-
-
-I
-
-_LA FÊTE DE NUIT_
-
-
-REGARDEZ-LE. Ce n’est pas la chance, mais bien lui-même, qui a fait sa
-destinée. De n’importe quelle obscure condition, cet homme-là aurait
-surgi au premier rang. Il n’y a pas à dire: c’est quelqu’un.
-
-—Quelqu’un ... Oui, quelqu’un ... Mais qui?...» prononça
-l’interlocuteur avec un accent singulier.
-
-—«Comment qui? Le marquis Renaud de Valcor, l’explorateur célèbre,
-le conquistador moderne, qui aurait doté notre pays d’une colonie
-nouvelle, si le Gouvernement n’avait craint des conflits dans
-l’Amérique du Sud, et qui demeure comme le roi des territoires les
-plus étendus possédés par un particulier—cette Valcorie, cédée par le
-Brésil, la Bolivie et le Pérou, fort en peine de délimiter leurs États
-dans cette région jusque-là inexplorée. Je n’ai pourtant rien à vous
-apprendre, monsieur Escaldas, sur la personne ou la carrière de mon
-cousin, puisque vous avez été directeur d’une de ses caoutchouteries du
-Haut-Amazone, et que vous le seriez encore, si votre santé ...»
-
-Un étrange sourire, plutôt deviné que réellement vu dans la pénombre,
-figea soudain cette éloquence.
-
-Marc de Plesguen,—qu’on appelait parfois, pour le flatter, M. de
-Valcor-Plesguen, bien qu’il fût cousin du marquis seulement au second
-degré, et par les femmes, sans avoir aucun droit au nom,—venait
-d’éprouver le frisson d’inquiète antipathie qui, depuis quelque temps,
-le secouait devant certaines expressions et certaines attitudes de José
-Escaldas.
-
-Tous deux s’étaient installés, pour savourer les fins cigares de leur
-hôte, sur des sièges de jardin, au bord de la pelouse fleurie de
-corolles électriques.
-
-C’était une des surprises de la fête de nuit, cet épanouissement d’une
-floraison versicolore et lumineuse parmi les massifs, les corbeilles,
-les gazons, et même dans les feuillages des hauts arbres les plus
-voisins de l’admirable demeure.
-
-Au delà de cette zone féerique, le parc s’étendait, nocturne, immense
-et solitaire. D’un côté, il aboutissait à une terrasse monumentale,
-longue d’un demi-kilomètre, en face de laquelle s’ouvrait le vide
-énorme de l’Océan. Car ce domaine de Valcor, situé sur un promontoire
-du Finistère, dans le voisinage de Brest, s’enveloppe de toute
-la sauvage poésie qui fait de l’extrême Bretagne une région si
-farouchement pittoresque.
-
-Ici, la terre et les eaux tiennent un tête-à-tête formidable. Les
-lames qui battent ces côtes ont dans leur élan la poussée de tout
-l’Atlantique. Et le rivage ne leur résiste que par un hérissement de
-granit, monstrueux, tourmenté, indestructible,—force inerte, non moins
-imposante que la force furieuse et déchaînée de la mer.
-
-En ce moment, sur le château de Valcor, dont la magnificence
-architecturale et la situation merveilleuse font une des curiosités de
-cette côte déjà naturellement si grandiose, planait la douceur d’une
-splendide nuit d’été.
-
-Là-haut, contre le velours sombre du ciel, les constellations
-semblaient aussi les fleurs de feu d’une prairie fantastique. Le
-souffle ample et suave du large apportait une fraîcheur sans rudesse,
-imprégnée d’aromes salins.
-
-Par les larges croisées ouvertes de toutes parts dans la magnifique
-façade Renaissance, entre les tourelles, sous les grands toits Louis
-XIII, aux saillies des avant-corps, s’échappaient des flots de musique
-et des nappes de lumière, avec le frémissement de la danse. Sous les
-lustres aveuglants des salons, tournoyait l’envolement de couples.
-Toute la jeunesse aristocratique de Brest et des environs fêtait,
-dans la griserie du plaisir, le dix-huitième anniversaire de la jolie
-Micheline de Valcor.
-
-Cependant, les deux hommes qui s’étaient isolés, pour fumer, dans l’air
-délicieux du soir, réunis seulement par le hasard de cette fantaisie,
-semblaient n’avoir guère d’idées communes à échanger.
-
-Celui dont ils parlaient encore, et qui, pour la seconde fois, passait
-devant leurs yeux, était pourtant, comme l’exprimait avec chaleur son
-cousin, un personnage peu banal, et qui, à lui seul, pouvait fournir un
-sujet intéressant à leurs propos.
-
-Le marquis de Valcor marchait lentement, à côté d’une femme qui, à la
-distance où la voyaient les deux observateurs, et parmi les jeux variés
-de l’ombre et de l’éclairage électrique, paraissait presque jeune et
-assurément encore belle.
-
-C’était la comtesse Gaétane de Ferneuse. Veuve, elle habitait toute
-l’année dans ses terres, qui touchent à celles de Valcor. Depuis des
-siècles, une amitié traditionnelle unissait les deux maisons. On
-retrouve, à travers l’histoire, côte à côte, comme frères d’armes dans
-les plus célèbres combats, des Ferneuse et des Valcor.
-
-Sur le décolleté de sa robe en mousseline de soie crème incrustée de
-chantilly noir, la comtesse avait jeté une écharpe en duvet neigeux. Sa
-tête blonde, où tremblait le vol d’une libellule en diamants, émergeait
-hors de cette mousseuse écume, comme celle d’une sirène dans la brisure
-d’une vague. Son visage blanc et immobile, aux larges yeux fixes,
-prêtait à cette illusion. Son expression était celle de la tristesse et
-de la fierté. Cependant, elle inclinait légèrement le front du côté
-du marquis, avec un air d’attention profonde, comme si elle eût voulu
-saisir jusqu’aux moindres inflexions de sa voix.
-
-—«Voilà un flirt qui me paraît sérieux,» murmura José Escaldas.
-
-—«Un flirt!» répéta M. de Plesguen, choqué du mot. «Pour le compte de
-leurs enfants, alors. Micheline et Hervé sont destinés l’un à l’autre.
-Leurs fiançailles vont être bientôt officielles.
-
-—Hé!» riposta l’autre, «que les jeunes gens s’aiment, cela va sans
-dire. Mais pourquoi voulez-vous que les parents aient dit leur dernier
-mot? Voyez ... Ne forment-ils pas un beau couple?»
-
-Pour la troisième fois, le maître de la maison et sa compagne
-revenaient à proximité. Une gerbe électrique éclaira en plein le visage
-et la silhouette de Renaud. C’était vrai: à son aspect seul, on ne
-pouvait douter qu’il ne fût QUELQU’UN. Sa taille haute, élancée, aux
-épaules larges, se dessinait sous l’habit avec une vigueur élégante.
-Comme il était nu-tête, on constatait la richesse drue de ses cheveux
-foncés, à peine givrés de blanc aux temps. Une barbe brune, en pointe,
-achevait bien le dessin général du crâne vaste, des joues fines, et
-contribuait à l’énergie martiale de la physionomie. Les traits, pétris
-de volonté, eussent été trop marqués de sécheresse peut-être, sans la
-flamme séductrice du regard. Même ici, ce soir, dans l’artificielle
-et inégale clarté, on devinait quelle puissance de suggestion
-flottait dans ces prunelles qui, d’un bleu velouté au grand jour,
-restaient maintenant indistinctes et ténébreuses. Ce qui échappe à la
-description, c’était le charme hautain mais attirant, volontaire mais
-souple, dont cet homme se savait doué et savait user, l’ayant exercé
-sur bien des êtres, depuis les primitifs les plus rudes, jusqu’aux âmes
-féminines les plus délicates, les plus compliquées, de la civilisation.
-
-—«Il a pourtant ses cinquante ans sonnés, mon beau cousin,» observa
-Marc, impressionné par cette persistante jeunesse.
-
-—«Sans sa fille,» demanda l’autre, «ne seriez-vous pas son héritier?
-
-—Mais oui,» dit le représentant de la branche cadette.
-
-Sa réponse tomba sans regret ni emphase. Pourtant il était pauvre, et,
-lui aussi, avait une fille, sa bien-aimée Françoise, pour laquelle il
-eût souhaité les splendeurs princières dont se rehaussait le prestige
-du chef de la maison. Mais Marc avait l’âme d’un gentilhomme. Au plus
-profond de sa pensée, aussi bien que sur ses lèvres, existait, à
-l’égard de la richesse, ce sentiment délicat qui n’est pas du dédain,
-ni même de l’indifférence, mais une sorte de neutralité fière.
-
-D’ailleurs, la brièveté dominait dans son entretien actuel. Évidemment,
-c’était par pure politesse qu’il échangeait quelques phrases avec son
-compagnon.
-
-Celui-ci, au contraire, semblait ne pas prononcer une parole sans une
-intention forte et secrète. En même temps, il examinait la physionomie
-distinguée, mais peu expressive, de M. de Valcor-Plesguen. Il lançait
-vers celui-ci des regards furtifs et aigus, comme si la connaissance
-de son caractère lui eût importé plus qu’il n’eût voulu le laisser voir.
-
-Ces deux hommes, que réunissait un hasard de la courtoisie mondaine,
-avaient eu, jusqu’à ce soir, peu de rapports l’un avec l’autre. Marc ne
-voyait en José Escaldas qu’un employé, presque une espèce de parasite,
-de son cousin. Depuis que le marquis avait ramené ce personnage en
-Europe, au retour d’une de ses premières explorations, Escaldas restait
-attaché à sa fortune, sans qu’on distinguât clairement à quel titre, ni
-quels services il pouvait rendre à son tolérant patron.
-
-Jamais M. de Plesguen n’avait sympathisé avec le métis espagnol.
-Toutefois, cette froideur avait dégénéré en méfiance depuis
-qu’Escaldas, après avoir occupé pendant deux années une place de
-directeur à la tête d’une des fabriques de caoutchouc établies par
-Renaud sur ses territoires américains, était revenu précipitamment en
-Europe.
-
-Ce retour, effectué en apparence pour des raisons de santé, marquait
-un changement dans les façons du Bolivien. Marc se demandait comment
-Renaud ne s’inquiétait pas de ce changement, et pouvait continuer à
-faire son commensal et presque son homme de confiance d’un si douteux
-individu.
-
-En ce moment même, la nuance de sarcasme que prenait la voix
-d’Escaldas pour parler de son bienfaiteur, et ce que l’ombre laissait
-apercevoir d’insistant et d’aigu dans ses yeux vifs comme deux perles
-de jais, éclairant sa maigre et olivâtre figure, produisaient sur
-M. de Plesguen une impression qui, se prolongeant, devenait presque
-intolérable.
-
-—«Excusez-moi,» dit-il tout à coup en jetant son cigare. «Je rentre
-dans les salons. Ma fille n’a plus de mère pour la suivre des yeux
-quand elle danse. Et la chère petite ne s’amuse jamais complètement
-lorsqu’elle ne voit pas dans quelque coin la vieille figure de son
-papa.»
-
-Escaldas ouvrait la bouche pour protester contre ce mot de «vieille
-figure», d’une modestie réellement exagérée. Il n’en eut pas le temps,
-pas plus que Marc n’eut celui d’exécuter son projet de retraite.
-Une scène inouïe les cloua sur place—à cette place, abritée par un
-massif, où l’ombre, épaissie par le voisinage d’une nappe électrique
-éblouissante, rendait leur présence invisible.
-
-A cette minute précise, Renaud de Valcor et M^{me} de Ferneuse
-arrivaient dans cette région de clarté toute proche. Elégants et
-graves tous deux, ils poursuivaient à voix basse leur causerie, dont
-aucun geste, aucune exclamation, n’indiquait le caractère. Banalités
-mondaines? sincère échange de préoccupations, de sentiments? davantage
-encore? qui l’eût pu dire?...
-
-Mais, brusquement, ils arrêtèrent leur lente promenade. Leurs visages,
-levés avec étonnement, se tournèrent dans une même direction.
-
-Des pas rapides foulaient le gravier. Quelqu’un venait vers eux, tout
-droit, comme pour une communication qui ne supportait pas de retard.
-
-Quelques secondes de plus, et la marquise de Valcor était là, elle
-aussi, dans la lumière, et avec une telle expression sur le visage que
-les deux témoins involontaires, immobilisés dans leur abri, retinrent
-leur souffle.
-
-Le couple qu’elle abordait ne s’y trompa pas non plus. Une catastrophe
-éclatait sur la demeure en fête, ou bien elle allait se produire dès
-que cette femme pâle et défaite parviendrait à formuler une parole, de
-ses lèvres qu’on voyait trembler.
-
-—«Laurence!... Qu’est-ce qui vous arrive?...» s’écria Renaud.
-
-La marquise ne lui répondit pas. Son regard, chargé d’une fureur
-sinistre, se fixait sur M^{me} de Ferneuse. Celle-ci, malgré sa fierté,
-perdit un instant contenance, eut un mouvement de recul, tandis que ses
-traits se décomposaient visiblement.
-
-Presque aussitôt, Laurence de Valcor trouva la parole. Des mots,
-rauques mais distincts, sortirent de sa gorge contractée.
-
-—«Allez-vous en à la minute!» dit-elle à la comtesse. «Emmenez votre
-fils ... Partez!... Que je ne vous revoie jamais, ni vous ... ni ce
-misérable enfant!...»
-
-—«Laurence ... Perdez-vous la tête?...» demanda le marquis, du ton
-d’un homme véritablement stupéfié.
-
-Un intervalle d’angoisse et de silence suspendit ce drame foudroyant.
-
-Les deux femmes, les yeux dans les yeux, paraissaient comme hypnotisées
-l’une par l’autre. Dans le bouleversement de leurs impressions
-réciproques, elles croyaient se voir face à face pour la première fois.
-
-L’avantage, en apparence, n’était pas du côté de celle qui insultait de
-façon si odieuse une amie de toujours. Laurence de Valcor n’avait ni la
-beauté, ni la hautaine tournure, de Gaétane de Ferneuse.
-
-Celle-ci, après le saisissement de la première seconde, s’était
-reprise. Elle redressait sa taille altière et toisait la marquise avec
-moins d’orgueil et de défi que de véritable dignité.
-
-—«Ne m’avez-vous pas entendue?... Je vous chasse, madame!... Je vous
-chasse!...» prononça Laurence.
-
-Malgré l’égarement où elle était, M^{me} de Valcor n’élevait pas la
-voix, ne faisait pas un geste, et gardait, dans une pareille tempête de
-passion haineuse, la tenue de son rang, cette maîtrise extérieuse de
-soi, dont une éducation séculaire a fait le signe de la race.
-
-Petite et brune, avec une certaine pauvreté de traits, rachetée par sa
-distinction et la splendeur de ses yeux sombres, elle avait quelque
-chose de mince et de menu dans toute sa personne, ce qui lui gardait un
-air juvénile, bien qu’elle touchât à la quarantaine.
-
-Son mari lui prit les mains, la força de se tourner vers lui, la
-regarda de cet air affectueusement dominateur auquel il savait qu’elle
-ne résistait pas. Puis il parla de sa voix chaudement caressante,
-s’adressant à elle comme à une enfant:
-
-—«Voyons, ma petite Laurence ... Calmez-vous, ma chérie ... Si vous
-avez quelque chose sur le cœur, vous vous en expliquerez demain. Mais
-c’est une erreur, un malentendu ... Laissez-moi vous en excuser auprès
-de la comtesse ...
-
-—M’excuser!...»
-
-Elle bondit en arrière, arrachant ses deux frêles mains d’une étreinte
-pourtant volontaire et forte,—plus forte de tout le prestige qu’avait
-sur son cœur ce mari qu’elle adorait.
-
-Renaud insista, d’un ton cette fois impératif:
-
-—«Vous n’allez pas gâter cette fête, la fête de notre Micheline ...
-
-—Notre Micheline!... Ah! ma fille, ma pauvre petite fille!...
-
-—Elle divague ... C’est une crise de somnambulisme,» prononça
-dédaigneusement M^{me} de Ferneuse. Vous savez, Valcor, on ne doit pas
-discuter avec les fous. Je me retire.»
-
-Le marquis protesta, mais pour la forme, jugeant à peu près de même, et
-craignant un scandale pire si l’on résistait à la volonté extravagante
-de Laurence.
-
-Cet homme, tellement autoritaire et sûr de lui, paraissait—pour la
-première fois peut-être de son existence—réellement embarrassé. Il
-eut, entre les deux femmes, un mouvement d’hésitation. Que devait-il
-faire? Allait-il offrir le bras à la comtesse, pour la mettre—ce qu’il
-trouvait monstrueux—hors de chez lui?
-
-Elle vint à son secours avec une aisance et une ironie où elle gardait
-le beau rôle.
-
-—«Ramenez Laurence, mon ami. Elle a plus besoin de votre appui
-que moi. Et envoyez-moi mon fils, en lui disant que je suis un peu
-souffrante, que je l’attends ici pour qu’il me reconduise à la maison.»
-
-M. de Valcor, la tête vide de pensées dans une situation si
-déconcertante, obéit machinalement. Il plaça sur son bras la main de sa
-femme, qui ne résista plus, mais qui se cramponna, pour marcher, à ce
-soutien, comme prête à défaillir.
-
-M^{me} de Ferneuse les regarda s’éloigner sans changer d’attitude. Et
-les deux spectateurs cachés de cet inexplicable éclat furent déçus
-s’ils espéraient que, une fois seule, la femme si indignement traitée
-aurait une exclamation de révolte, de douleur ou de crainte, qui leur
-donnerait la clef du mystère.
-
-Elle resta debout, à la place où ses hôtes l’avaient laissée dans une
-attitude pensive. Seulement elle ramena autour d’elle, d’un geste
-frileux, son écharpe de plumes, comme traversée d’un frisson.
-
-Personne ne vint à elle, bien que dans les avenues voisines, sous les
-arbres illuminés, passât plus d’un couple qui cherchait au dehors la
-fraîcheur, l’isolement ou la poésie de ce beau soir.
-
-Mais qui se fût douté que pour les plus enviés et les plus brillants
-acteurs de cette parade mondaine, l’heure de plaisir devenait une heure
-de désastre et de lutte?...
-
-Les fleurs électriques s’épanouissaient sous les étoiles. On entendait
-des chuchotements et des rires sous les calmes feuillages. L’énorme
-château étincelait par toutes ses fenêtres et frémissait du rythme de
-l’orchestre, qui jouait des valses lentes.
-
-Dans l’ombre, Marc de Plesguen chercha des yeux les yeux de José
-Escaldas. A l’inquiétude désolée de ce regard, un coup d’œil de
-férocité triomphante répondit. Le cousin de Renaud en eut froid entre
-les épaules. Ses prunelles questionnèrent anxieusement le Bolivien.
-Mais l’autre hocha la tête, et d’un coup de menton, indiqua la comtesse
-toute proche.
-
-Cependant, un jeune homme accourait en bonds rapides et légers,
-abordait la femme solitaire:
-
-—«Mère chérie!... Que me dit-on?... Vous êtes lasse?... Vous vous
-sentez mal?... Mais pourquoi rester ainsi à l’écart?...»
-
-C’était un charmant et svelte garçon, aux traits d’une délicatesse
-presque féminine, malgré la virilité de la moustache blonde. Sous
-la lumière, un reflet d’or brillait sur la grosse mèche ondée qui
-rehaussait son front gracieux. Sa voix, tout imprégnée en ce moment de
-tendresse et de respect, se modulait en inflexions pénétrantes.
-
-—«C’est vrai, mère, que vous souhaitez partir?...»
-
-Il ne pouvait le croire. Ne savait-elle pas quel bonheur il goûtait
-auprès de Micheline? Et il la connaissait, cette mère adorable. Que ne
-supporterait-elle pas avant de lui causer un chagrin!...
-
-—«J’ai fait donner l’ordre d’atteler, mère chérie. Je vais vous
-ramener. Mais, à moins que vous n’ayez besoin de moi, il faudra bien
-que je revienne. Je dois conduire le cotillon avec mademoiselle de
-Valcor.
-
-—Non, mon pauvre Hervé, tu ne reviendras pas.
-
-—Pourquoi? Ferneuse n’est qu’à deux lieues. Nous avons les irlandais,
-ce soir. Avec ces chevaux-là, je puis être de retour dans une heure.»
-
-Gaétane secoua doucement la tête.
-
-La voix d’Hervé s’altéra tandis qu’il s’écriait:
-
-—«Oh! mais alors ... vous êtes donc véritablement malade?
-
-—Non, mon enfant. C’est bien pire.
-
-—Pire?...
-
-—Toi et moi, Hervé, nous sommes chassés de Valcor.»
-
-Il la regarda sans même s’émouvoir, tant les mots lui parurent
-incompréhensibles.
-
-—«Fuyons cette maison, mon fils. Nous n’y remettrons jamais les pieds.
-
-—Que me dites-vous, ma mère?
-
-—Allons ... viens ... As-tu fait dire qu’on portât nos manteaux dans
-notre voiture? Sinon, envoie le valet de pied les prendre. Nous ne
-rentrerons pas dans les appartements.
-
-—Mère!... vous me rendez fou!
-
-—Je te dis qu’on nous chasse. Attendras-tu qu’on nous pousse dehors,
-toi, un Ferneuse?»
-
-Hervé passa la main sur son front.
-
-—«On nous chasse ... Qui nous chasse?
-
-—La marquise.
-
-—Pourquoi?
-
-—Elle ne l’a pas dit.
-
-—Vous le savez?...
-
-—Peut-être.
-
-—Est-elle dans son droit?»
-
-En posant cette question, le malheureux jeune homme attachait sur sa
-mère des yeux pleins d’une horreur et d’une douleur qui semblaient
-implorer leur pardon d’éclater indomptablement. Il y avait une
-appréhension indicible sur son visage, et en même temps une ferveur
-filiale qui s’humiliait de cette appréhension, se maudissait de n’y
-pouvoir résister.
-
-La comtesse de Ferneuse regarda longuement son fils, puis, d’une voix
-calme:
-
-—«Si elle en a le droit?... Mais je donnerais ma vie pour le savoir.»
-
-Un inconnu redoutable s’évoqua dans la profondeur de l’accent, d’une
-indéniable sincérité. Une sensation d’énigme étreignit le jeune de
-Ferneuse, mais, du même coup, les vils soupçons cessèrent de violenter
-son cœur de fils.
-
-Il fit le mouvement de s’agenouiller.
-
-—«Oh! pardon ... pardon ... mère ...
-
-—Y penses-tu!... On peut nous voir.
-
-—Ma mère, j’aurai raison de ceci. Il y a un homme qui m’en rendra
-compte.»
-
-Elle ne répondit rien et prit son bras.
-
-Tous deux s’éloignèrent.
-
-Couple d’une grâce touchante et haute, cette mère, ce fils, beaux tous
-deux, lui d’une jeunesse si fraîchement virile, elle d’une si noble
-féminité, intacts quand même sous l’outrage, et d’une telle confiance
-l’un dans l’autre.
-
-Leurs deux silhouettes s’effacèrent, à quelque distance, dans les
-ténèbres.
-
-—«Mon Dieu!... C’est atroce!...» murmura M. de Plesguen, en se levant.
-
-Parlait-il de l’injurieuse expulsion, du supplice de cette femme,
-à qui, malgré tout, son fils demanderait d’étranges comptes? du
-brutal écrasement de l’amour au cœur de deux enfants irresponsables?
-ou de l’oppressant mystère qui enveloppait tout cela? Lui-même ne
-démêlait pas ses sentiments, secoué jusqu’au fond de sa nature timide,
-bienveillante, affectueuse, par le souffle équivoque et violent de ce
-conflit passionné.
-
-—«Monsieur de Valcor-Plesguen,» dit une voix pleine de signification
-secrète.
-
-Marc se retourna, glacial.
-
-—«Non, monsieur Escaldas, épargnez-moi vos commentaires. C’est bien
-assez qu’un étranger à notre famille ait assisté à ce triste incident
-de son histoire intime. Elle n’en saurait, je le crains, tirer beaucoup
-d’honneur. Il me serait pénible d’en parler.
-
-—Comment!» ricana l’autre, «c’est ainsi que vous le prenez avec
-moi?... A votre aise, monsieur. Je ne vous en garderai pas rancune. Je
-sais si bien qu’avec un mot je pourrais vous faire dresser l’oreille.
-Vous auriez tant de raisons pour me supplier de parler, que cela me
-semble tout à fait plaisant de vous obéir quand vous m’enjoignez de me
-taire.
-
-—Je n’essaie pas de comprendre les rébus, monsieur,» dit Marc.
-
-Et, de sa démarche élastique, mesurée, d’homme de race et d’homme du
-monde, il se dirigea vers la maison.
-
-Comme il en approchait, il hâta le pas. Un désir subit le prenait de
-voir tout de suite sa fille, sa petite Françoise, de constater qu’elle
-s’amusait d’un cœur insouciant, que rien du sombre nuage n’avait flotté
-sur elle.
-
-«Malgré notre pauvreté,» pensa-t-il, «elle s’endormira ce soir plus
-paisiblement que sa cousine, la riche héritière.»
-
-Ce fut comme un sentiment de revanche contre cette fortune de la
-branche aînée, qui mettait un tel contraste entre les destinées des
-deux jeunes filles.
-
-Lorsque Marc entra dans les salons, il les aperçut tout de suite l’une
-et l’autre qui, au milieu d’un cercle de robes vaporeuses et d’habits
-noirs, exécutaient un menuet.
-
-Un grand nombre de couples s’étaient arrêtés pour regarder les pas et
-les figures de cette danse, que rythmait en sourdine un seul violon,
-tandis que, dans la grande galerie, l’orchestre continuait à jouer des
-valses.
-
-Micheline de Valcor et Françoise de Plesguen étaient toutes deux
-d’une grâce délicieuse. Mais, à cet instant, la première, quoique
-généralement plus admirée que sa cousine, ne soulevait pas, comme
-celle-ci, à chaque évolution, des murmures charmés.
-
-C’est que Micheline, à l’étonnement de tous, glissait en mesure avec
-raideur et distraction, sans les mines et les sourires que réclame
-cette danse coquette, où Françoise faisait merveille.
-
-La fille du marquis était très pâle. On la crut même soudainement
-souffrante. Seul, Marc de Plesguen devinait l’angoisse de ce jeune
-cœur. Elle avait vu Hervé de Ferneuse quitter le bal sur un mot murmuré
-par un valet, tandis qu’elle-même, valsant avec un autre cavalier,
-ne pouvait recevoir de lui une explication ou un adieu. Aussitôt
-après, s’échappant dans un vestibule pour tâcher de savoir ce qui se
-passait, elle avait entendu près du seuil les voix de ses parents, qui
-rentraient ensemble du parc. Micheline s’était avancée, juste à temps
-pour saisir cette phrase, prononcée par sa mère:
-
-—«Demain, monsieur, vous saurez de moi ce que je n’ai, du reste, point
-à vous apprendre. Ce soir, je n’oublierai pas que je suis maîtresse de
-maison et que je me dois à nos invités.»
-
-Puis, comme elle apercevait leur fille:
-
-—«Micheline,» avait murmuré cette femme, bouleversée par un étrange
-désespoir, «aie du courage, ma pauvre petite ... Danse ... Montre-toi
-gaie ... Souviens-toi que tu es une Valcor ...»
-
-C’est sur ce mot que la jeune fille venait de rentrer dans les salons.
-Malgré toute sa vaillance,—car elle ne manquait ni d’énergie ni de
-fierté,—Micheline ne pouvait plus montrer l’entrain radieux qui,
-au début de cette fête, faisait d’elle l’image même de la jeunesse
-heureuse.
-
-Et quelle séduisante image, avec sa taille élevée, souple et svelte,
-son visage aux traits purs, qui reproduisait, affiné, celui de son
-père, mais qu’illuminaient, d’une douceur ardente, les sombres yeux
-veloutés de sa mère, son merveilleux sourire, sa chevelure brune
-gonflée d’une sève impétueuse sur la délicate blancheur de la nuque et
-du front.
-
-Micheline de Valcor, d’une beauté célèbre parmi la vieille aristocratie
-bretonne, à laquelle appartenait sa famille, aussi bien que dans le
-grand monde parisien où elle commençait à paraître, fille unique d’un
-homme riche et dont la carrière, déjà si brillante, ne paraissait point
-atteindre son apogée, n’avait pas accompli ses dix-huit ans, qu’on
-célébrait ce soir, sans avoir vu se présenter des partis plus ou moins
-acceptables, et dont quelques-uns même semblaient dignes d’une si
-parfaite destinée.
-
-Elle les avait refusés tous.
-
-Ses parents, malgré d’assez vives insistances en faveur de quelques
-prétendants hors de pair, s’étaient gardés de pousser leurs
-prédilections jusqu’à la contrainte. Ils aimaient trop tendrement leur
-fille pour essayer de lui édifier un bonheur qu’elle n’eût pas choisi.
-
-Ce ne leur fut point chose difficile que de deviner ses sentiments
-envers son ami d’enfance, Hervé de Ferneuse. Ils n’y virent rien à
-reprendre, et se contentèrent de laisser un peu couler le temps pour
-s’assurer que ces sentiments étaient bien de ceux qui durent et qu’on
-ne saurait contrarier sans une cruelle inconséquence. Maintenant,
-ils étaient fixés. Le penchant réciproque des deux jeunes gens avait
-résisté à la séparation des trois années passées par Hervé dans un
-régiment de cavalerie.
-
-Le fils de Gaétane était un esprit singulier, d’une gravité rare,
-absolument dédaigneux du plaisir, et que la science attirait.
-
-De retour à Ferneuse, après son temps de service militaire, il y
-organisa un laboratoire, ou, désormais, il passa ses journées.
-
-En dehors des problèmes dont il poursuivait la solution, il n’avait
-de pensée que pour M^{lle} de Valcor. Élevé près de sa mère, par des
-précepteurs ecclésiastiques, Hervé était un chaste, avec une teinte de
-mysticité, un de ces êtres faits pour se donner entièrement à un amour
-unique, et pour mettre dans cet amour tout l’idéal de leur âme avec
-toute la chaleur de leur sang.
-
-Jamais il ne l’avait compris comme ce soir, où, presque officiellement,
-sa vie s’enchaînait enfin à celle de Micheline.
-
-Elle et lui ne craignaient plus de danser trop fréquemment ensemble.
-Tout le monde savait que les fiançailles seraient annoncées d’un jour
-à l’autre. Aussi, malgré le devoir mondain qui obligeait M^{lle} de
-Valcor à ne pas montrer de préférence parmi les invités de ses parents,
-elle pouvait garder des tours de faveur à son cher et charmant Hervé,
-grâce à la discrétion des autres cavaliers, qui se faisaient un
-scrupule de réclamer une valse à la ravissante amoureuse.
-
-C’est au milieu de cette idylle que tomba le coup de foudre.
-
-M^{me} de Valcor, plus soucieuse pourtant du bonheur de son enfant que
-cette enfant elle-même, venait, avec la plus irréparable violence, de
-briser ce bonheur.
-
-Sans comprendre encore de quelle tragique gravité était le drame où
-sombrerait demain sa félicité ingénue, le miracle divin de sa jeune
-destinée éblouissante, Micheline sentait sur ses fraîches épaules
-décolletées un appesantissement de catastrophe.
-
-Qu’elles étaient fragiles pour supporter ce qui tomberait bientôt
-sur elles, ces douces épaules à la chair si pure, ignorantes de tout
-frisson voluptueux ou brutal, ne connaissant encore que le contact
-candide et léger des petites perles réunies en rang nombreux afin
-d’engainer très haut le cou élancé, lilial.
-
-Quand le menuet—un supplice!...—fut terminé, M^{lle} de Valcor partit
-à la recherche de son père. Celui-ci lui donnerait une impression
-nette, un mot d’ordre décisif. Elle avait une confiance absolue dans
-ses résolutions d’homme au prompt coup d’œil, à la volonté sûre, qui
-se détermine dans la vie comme un capitaine sur un champ de bataille,
-toujours prêt aux surprises, et d’un sang-froid capable d’y faire face.
-
-Elle trouva le marquis près du buffet, où il conduisait une dame, avec
-une bonne grâce souriante et aisée, telle que sa fille elle-même se
-demanda si elle ne sortait pas d’un mauvais rêve.
-
-Elle y rentra bien vite, la pauvre enfant,—et pis que dans un rêve,
-dans une réalité accablante,—lorsque, un instant après, quand il put,
-sans affectation, s’approcher d’elle, qu’il voyait plus blanche que sa
-robe neigeuse, il lui dit d’une voix basse et expressive:
-
-—«Micheline, je compte sur toi pour que cette maison reste au-dessus
-de la malveillance et des jugements vulgaires. Hervé ne reparaîtra plus
-ici ce soir ...
-
-—Ce soir?» répéta-t-elle avec une lèvre tremblante d’anxiété comme
-pour demander: «Seulement ce soir, n’est-ce pas?»
-
-Elle n’eut pas de réponse. Et cependant elle ne put pas douter que son
-père n’eût compris. Il ajouta simplement:
-
-—«Pour tout le monde, une indisposition de M^{me} de Ferneuse a forcé
-son fils à la ramener chez elle. Tu m’entends bien, Micheline?... Je
-peux me fier à ton orgueil, mon enfant?
-
-—Mon père,» balbutia-t-elle, «il y a donc autre chose?
-
-—Pas ce soir. Pas plus pour toi que pour moi,» répondit-il.
-
-Il se détourna. Et ce qu’elle avait cru saisir de détresse personnelle
-dans son accent, ne fut pas pour lui enlever l’appréhension affreuse
-qui lui étreignait le cœur.
-
-Elle revint dans le bal, marchant comme une somnambule, mais la volonté
-tendue à jouer son rôle de jeune fille heureuse, tout au plus assombrie
-par le départ—ce contre-temps fâcheux, accidentel—d’une amie de la
-maison.
-
-—«Madame de Ferneuse s’est trouvée subitement malade,» dit-elle à
-Françoise de Plesguen. «Son fils a dû la reconduire. Veux-tu me céder
-ton cavalier pour le cotillon? Le prince Gilbert devait être conducteur
-en second. Il connaît toutes les figures. Je ne puis demander à
-personne autre ...»
-
-La physionomie blonde et mignarde de Françoise, ce visage frais et
-chiffonné comme un pastel de La Tour, qui prenait dans le menuet,
-avec des grâces surannées, un petit air Louis XV tout à fait de
-circonstance, se troubla aussitôt de telle façon que Micheline s’en
-fût aperçue, sans le voile interposé entre son regard et les choses
-extérieures.
-
-Mais M^{lle} de Valcor ne voyait plus rien distinctement. Elle ne
-remarqua pas la flamme mauvaise dont brillèrent les claires prunelles
-de sa cousine.
-
-—«Non,» dit Françoise d’un ton sec. «Le prince Gilbert doit danser le
-cotillon avec moi ...
-
-—Le prince Gilbert,» répéta quelqu’un à côté des deux jeunes filles.
-«Quelle malice dites-vous sur le prince Gilbert, mesdemoiselles?»
-
-Elles se tournèrent. Un jeune homme était là, petit, d’une taille
-bien prise, à la physionomie particulièrement séduisante avec son
-teint mat, sa jolie moustache brune, ses yeux d’or, qui, parfois,
-s’assombrissaient en s’alanguissant. Une expression très prenante,
-à la fois légère et voluptueuse, teintée d’une ombre mélancolique,
-donnait de la poésie et de la beauté à ce visage dont les traits, à les
-détailler, n’eussent rien offert de remarquable.
-
-C’était l’arrière-petit-fils d’un héros de l’Empire, le maréchal
-Gairlance, prince de Villingen. Lui-même venait d’hériter du titre, il
-y avait moins d’un an, après la fin tragique d’un oncle représentant la
-branche aînée, qui, presque octogénaire, s’était fait tuer en duel.
-
-Le prince Gégé—comme on l’appelait à cause de sa double initiale,
-dans le Paris où l’on s’amuse, et où il s’amusait plus absurdement que
-quiconque—achevait de dissiper dans le plaisir le patrimoine conquis,
-par les hauts faits de son bisaïeul, et qui lui arrivait, d’ailleurs
-fort entamé. Fin tireur et beau joueur, il usait de même les derniers
-restes de la hardiesse familiale dans les salles d’armes ou devant le
-tapis vert.
-
-De ce jeune viveur, Françoise de Plesguen était éprise avec tout
-l’aveuglement de son âge et dans son ignorance de la vie.
-
-Elle venait de tressaillir en entendant sa voix.
-
-Nerveusement, sans douter une minute qu’il ne revendiquât son droit
-de danser le cotillon avec elle,—car il lui faisait la cour, comme à
-toutes, et chacune se croyait seule,—elle lui expliqua:
-
-—«Nous ne disions pas de malices. Il s’agit»—elle sourit finement,
-avec ses petites mines à la Watteau,—«d’une affaire très grave.
-Micheline a perdu son conducteur de cotillon.
-
-—Monsieur de Ferneuse?
-
-—Oui.»
-
-Le prince Gilbert regarda M^{lle} de Valcor. Qu’elle avait une figure
-étrange, avec ce tremblement au bord des lèvres!
-
-—«Un accident?...» demanda-t-il.
-
-—«Oh! à peine,» fit Micheline avec une vivacité superflue. «Sa mère un
-peu souffrante ...»
-
-Et Françoise reprenait, en l’imprudence de sa sécurité:
-
-—«Il vous aurait déjà fallu guider ce pauvre Hervé, qui n’arrivait
-pas encore à se débrouiller dans les figures après quinze jours de
-répétitions. Vos lumières, prince, seront encore plus indispensables.
-Et si je n’avais pas attesté la promesse que je vous ai faite de cette
-danse, ma cousine voulait vous prier ...
-
-—De suppléer monsieur de Ferneuse?...» interrompit Gilbert avec
-une joie si hâtive que sa voix s’en altérait. «Ce me serait un tel
-honneur!... Mademoiselle,» dit-il à Micheline, «je suis humblement
-à vos ordres. Votre cousine est trop aimable pour ne pas céder son
-cavalier à la raison d’État. Et, d’ailleurs, la charmante mademoiselle
-de Plesguen n’est pas en peine de me remplacer par un plus digne.»
-
-Françoise sentit son cœur s’arrêter.
-
-C’était sa première expérience de la vie, c’est-à-dire de la lutte,
-où, le plus souvent, la force l’emporte. Sa cousine représentait une
-force suprême: l’argent. Elle, Françoise, n’avait au monde que sa grâce
-fluette et souriante, qui la faisait croire sans caractère. Pourtant,
-sous ce petit masque puéril de bergère de Saxe, se voilait un sentiment
-tenace et terrible: la jalousie. Depuis l’enfance, elle enviait
-Micheline. Ce soir, ce ne fut plus seulement de l’envie, mais une
-meurtrière fureur qui éclata en elle, quand son regard suivit M^{lle}
-de Valcor partant au bras du prince Gilbert, pour organiser le cotillon.
-
-Quel espoir n’avait-elle pas mis dans cette heure escomptée entre
-toutes, où le caprice des figures tantôt l’entraînerait, légère et
-glissante, aux bras du jeune homme, tantôt la laisserait assise
-auprès de lui à échanger de doux chuchotements! Elle avait cru qu’il
-l’attendait, cette heure, avec une impatience égale à la sienne. Il
-n’avait pas fallu à sa naïveté beaucoup des fadeurs que débitait si
-bien le beau Gilbert, pour le supposer amoureux d’elle.
-
-Pauvre petite! à peine sortie du couvent où la maintenait la
-sollicitude timorée de son père, ayant perdu sa mère si tôt qu’elle ne
-se la rappelait même pas, elle offrait, dans son âme incertaine, un
-mélange de candeur, de chimère, d’instincts dangereux, d’enthousiasmes
-indomptables, qui la vouait aux actions extrêmes, dans le bien comme
-dans le mal, mais qui surtout la laissait sans défense contre les
-pièges du destin.
-
-—«Je vais t’envoyer un cavalier,» lui avait dit Micheline.
-
-Françoise était restée muette, comme pétrifiée. Aussi eut-elle un
-sursaut de saisissement quand elle entendit presque à son oreille:
-
-—«Il vous reviendra, le beau prince Gilbert, mademoiselle de Valcor
-... Il vous reviendra quand je le voudrai.»
-
-Le premier mouvement de la jeune fille fut de fierté blessée. Mais,
-lorsqu’elle eut reconnu celui qui lui parlait, la surprise l’emporta.
-
-—«Vous, monsieur José!... Et pourquoi m’appelez-vous mademoiselle de
-Valcor? Mieux que personne, vous savez qu’à peine avons-nous le droit
-de joindre ce nom à notre nom de Plesguen.
-
-—Mieux que personne je sais peut-être autre chose,» riposta José
-Escaldas.
-
-Il souriait, avec l’air mystérieux qu’il prenait, voici des années,
-quand il racontait aux deux cousines quelque histoire effrayante des
-pampas. Il avait été pour elles un grand camarade, et ni l’une ni
-l’autre n’eût songé à se méfier de lui ou à le tenir à distance, comme
-l’avait fait tout à l’heure le père de Françoise.
-
-Celle-ci, sans même s’offusquer de sa libre allusion au prince
-Gairlance, tout à coup distraite et intriguée, comme une enfant qu’elle
-était encore, questionnait de ses yeux élargis et scintillants, ce brun
-visage familier.
-
-Les traits maigres et arides de José Escaldas, ses cheveux poussés
-trop en arrière sur son front jaune, sa courte barbe, frisée et
-grisonnante, son corps étriqué, sans aisance dans l’habit noir,
-prenaient un certain air fatidique pour cette imagination de vingt ans,
-dont l’élasticité rebondissait vite à l’espérance.
-
-—«Qu’est-ce que vous me racontez, monsieur José?» dit Françoise avec
-son prompt sourire, «Êtes-vous devenu sorcier?
-
-—Peut-être.
-
-—Et vous exerceriez votre pouvoir en ma faveur?» ajouta-t-elle,
-croyant suivre un badinage, mais soulevée au fond par ces désirs si
-puissants de la jeunesse qui ne trouvent invraisemblable aucune de
-leurs réalisations.
-
-—«Vous ne savez pas à quel point,» répliqua-t-il avec un air de
-gravité impressionnante. «Et, ce jour-là, vous trouveriez le prince
-Gairlance un trop piètre parti pour vous.»
-
-Françoise eut dans ses prunelles transparentes d’aigue-marine un éclat
-malicieux et ravi. On y lisait, comme si elle l’eût crié tout haut:
-«Un parti?... Mieux que cela ... Celui que j’aime, celui que je serai
-toujours trop heureuse de choisir.»
-
-—«Ah!» soupira Escaldas, «si j’avais seulement un allié avec moi!
-
-—Lequel?
-
-—Votre père.
-
-—Mon père!...» s’exclama Françoise, étonnée. «Il n’a d’autre pensée
-que mon bonheur. Et d’ailleurs je lui fais faire tout ce que je veux.
-
-—Eh bien, décidez-le à m’entendre.
-
-—Mais, monsieur José, vous pouvez lui parler quand bon vous semble.
-
-—Pas, je le crains, sur un certain sujet.
-
-—Dieu, que vous êtes énigmatique! Je suis dévorée de curiosité. Vous
-causerez avec papa dès demain.
-
-—Où cela?
-
-—N’importe! Ce n’est pas difficile, puisque, en ce moment, nous
-habitons le château et vous aussi.
-
-—A demain donc, mademoiselle Françoise, car voici, je crois, quelqu’un
-qui attend pour vous inviter à danser.»
-
-Un jeune homme, en effet, un cavalier tellement indifférent à
-Françoise, qu’elle l’accepta sans même le regarder, s’inclina dès qu’il
-vit s’écarter José Escaldas et sollicita l’honneur du cotillon avec
-M^{lle} de Plesguen. Celle-ci mit la main sur son bras, et se laissa
-emmener vers la grande galerie, où Micheline et le prince Gilbert
-entamaient la première figure.
-
-Malgré la griserie d’illusion donnée à Françoise par les étranges
-propos de José Escaldas, la jeune fille ne put surmonter sa souffrance
-en constatant l’air de triomphe et de fatuité, le galant empressement
-auprès de sa danseuse, qui éclataient dans toutes les façons,
-d’ailleurs parfaitement élégantes, du prince Gilbert.
-
-M^{lle} de Valcor et lui formaient un beau couple, en dépit de la
-taille médiocre de Gairlance, qui atteignait tout juste celle de
-Micheline. Mais il avait une grâce mâle et assurée, une séduction
-incontestable, et il était là sur son terrain d’homme du monde
-accompli, dirigeant avec un art aimable les fantaisistes figures du
-cotillon, et dansant à miracle, avec un rien de négligence, qui
-marquait son dédain complaisant pour l’exercice frivole où il excellait.
-
-Tant de conquérantes vertus, dont s’émerveillait la galerie féminine,
-restait sans effet sur sa ravissante partenaire, la seule entre toutes
-qu’il eût voulu toucher.
-
-Micheline de Valcor, les yeux noyés d’un rêve triste, un sourire voulu
-sur les lèvres, dansait sans lui parler, sans le voir pour ainsi dire,
-et, même dans la valse, quand Gilbert enlaçait son corps souple, il la
-sentait très loin de lui.
-
-«Ah!...» se dit-il, «elle ne serait pas si absorbée pour un malaise de
-sa future belle-mère. Une fille de tête comme celle-là!... Il y a autre
-chose. Est-ce que cela craquerait du côté de son petit séminariste de
-Ferneuse?... Ça m’éviterait la peine d’éliminer le freluquet, comme
-j’en ai si furieusement envie. Je voudrais voir ce gaillard-là sur
-le terrain ... Mais, le plus sûr, c’est une bonne brouille entre les
-amoureux. Cette belle créature aux yeux de braise et de velours se
-doute peut-être enfin qu’un blondin à figure de Carême n’est pas du
-tout son affaire ...»
-
-Cependant les salons de Valcor s’étaient peu à peu désemplis. Les
-invités venus de Brest ou de châteaux éloignés se retiraient les uns
-après les autres. Une vingtaine de couples, tout au plus, achevaient le
-cotillon. C’étaient, pour la plupart, des amis intimes qui recevaient
-l’hospitalité dans l’immense château.
-
-Déjà, sur les massifs, étoilés de fleurs électriques, la pâleur d’une
-aube d’été glissait, fanant les calices de lumière.
-
-Brusquement, ils s’éteignirent tous dans le parc, tandis que, sous les
-plafonds éblouissants, la jeunesse inlassable ne se doutait guère que
-cette nuit de plaisir cédait déjà la place au jour.
-
-A ce moment, Renaud de Valcor, laissant enfin ses traits se crisper
-d’inquiétude, se réfugia, pour se détendre de la pénible contrainte,
-dans un petit salon qu’il croyait désert.
-
-Tout de suite, il y aperçut sa femme.
-
-Laurence était abattue sur un divan, la tête renversée sur les
-coussins, les yeux mi-clos, pâle comme une morte. Une telle douleur
-dévastait son visage que son mari n’osa, cette fois, la traiter ni en
-malade ni en enfant.
-
-—«Montons,» lui dit-il. «La maison ne contient plus que nos hôtes, qui
-y sont chez eux. Vous pourrez enfin m’expliquer ...»
-
-La marquise tourna vers lui ses yeux sombres et doux, où il vit une
-expression pareille à celle d’une bête inoffensive sur laquelle se
-lèverait le couteau du chasseur.
-
-Jamais elle n’avait lutté contre lui, fût-ce une minute.
-
-Il comprit l’affreuse angoisse qu’elle éprouvait à l’accuser, et,
-quelle que fût cette accusation, il se dit qu’il en triompherait
-aisément dans ce cœur tendre.
-
-—«Chère Laurence,» murmura-t-il, «quel que soit le mal que vous soyez
-en train de vous faire à vous-même, je jure de vous en guérir. Venez
-... Dites-moi ce qui vous tourmente ... Ayez confiance en moi.»
-
-Sans répondre un seul mot, elle se laissa prendre la main, se leva et
-le suivit.
-
-
-
-
-II
-
-_LA CACHETTE_
-
-
-PAR les immenses escaliers de pierre, à marches basses, recouvertes
-de tapis somptueux, par les corridors larges comme des galeries, le
-marquis et la marquise de Valcor s’éloignèrent de la salle de gala où
-s’achevait le cotillon.
-
-Tout à coup, en arrivant sur un palier du second étage, dans l’aile où
-se trouvaient leurs appartements privés, Renaud et Laurence surgirent
-en la blême lumière de l’aube. Le jour naissant éclairait une vaste
-antichambre, tendue de tapisseries sombres entre les boiseries
-sculptées. Par les hautes fenêtres à petits carreaux, s’offrait une
-vue grandiose, d’une solitude infinie, que l’heure incertaine et
-mystérieuse emplissait de tristesse.
-
-L’esplanade entourant le château aboutit, de ce côté, à la terrasse
-qui surplombe la mer, car c’était ici l’aile extrême de l’édifice.
-Les cimes des arbres séculaires qui bordent cette terrasse, et une
-assez longue rangée de ses balustres blancs, se détachaient sur le
-glauque abîme. Vers la droite, la crête aiguë d’un promontoire rocheux
-hérissait, contre la lividité des eaux et du ciel, ses dentelures d’un
-noir d’encre, brodées d’un fil d’or rose par le soleil levant.
-
-Le couple troublé frissonna, malgré la familiarité d’un tel cadre, en
-passant soudain des clartés de la fête et de ses échos joyeux à cette
-pâleur et à ce silence de la Nature. En même temps, ils se virent l’un
-l’autre, avec des traits que la jeunesse enfuie ne défendait plus
-contre les meurtrissures d’une nuit blanche, dont le souci plus que le
-plaisir avait allongé les heures.
-
-—«Où me conduisez-vous donc, Laurence? Dans le nouvel appartement de
-Micheline?»
-
-De la tête, M^{me} de Valcor fit signe que oui. Elle mit la main sur le
-bouton d’une porte.
-
-Pour ses dix-huit ans accomplis, Renaud offrait à sa fille, au lieu de
-l’unique chambre d’enfant occupée jusqu’ici par elle, un ensemble de
-pièces, dont la décoration et l’ameublement représentaient un somptueux
-cadeau.
-
-«Quand, plus tard, elle reviendra nous voir avec son mari,» s’étaient
-dit les parents entre eux, «il faut qu’elle trouve ici une installation
-bien à elle, et qui lui plaise.»
-
-Malgré les efforts de l’architecte et du maître tapissier, qui devaient
-livrer tout en état pour le jour de l’anniversaire, les travaux
-restaient inachevés.
-
-Une pièce n’était pas faite.
-
-Laurence y conduisit son mari.
-
-Ce devait être un boudoir-bibliothèque. Micheline, qui adorait
-les livres, et en possédait de charmants,—éditions rares,
-reliures précieuses, mignons volumes presque illisibles dans leur
-finesse,—avait souhaité qu’on aménageât pour eux la chambre où elle se
-tiendrait le plus volontiers. En vue de cette destination, elle avait
-choisi la moins grande, mais la mieux située, dans la tourelle d’angle
-la plus rapprochée de la mer.
-
-C’était un cabinet de forme irrégulière. On y accédait par trois
-marches. Deux fenêtres, étroites et accouplées, s’ouvraient sur
-l’Océan, bordé à perte de vue par des rochers farouches.
-
-L’idée d’être chez elle dans cette retraite enchantait la rêveuse
-Micheline. Son désir de la rendre aussi originale que possible, et ses
-hésitations à ce sujet, n’avaient pas été pour peu de chose dans le
-retard apporté aux travaux. La veille seulement les ouvriers avaient
-attaqué un mur, où M^{lle} de Valcor voulait faire creuser une niche,
-que l’on garnirait de rayons pour certains de ses livres.
-
-—«Vous reconnaissez cette chambre?» demanda Laurence à son mari.
-
-—«C’était mon cabinet de travail, quand j’étais jeune homme,» répondit
-Valcor. «Je vous l’ai dit cent fois. Micheline—la chérie!—a trouvé là
-une raison de plus pour en faire son studio.
-
-—Alors,» reprit la marquise d’une voix tremblante, «vous n’avez pas
-oublié votre cachette?
-
-—Ma cachette!...»
-
-L’expression atterrée de Valcor glaça Laurence. Elle n’était point
-préparée à voir sur les traits de son mari une pâleur si soudaine et si
-lugubre, une telle contraction d’effroi.
-
-Il ne fut pas long à se reprendre. Quelques secondes, et ce mâle
-visage, d’une souriante énergie, redevenait lui-même.
-
-Trop tard!
-
-L’épouse qui, jusque-là, espérait encore on ne sait quelle
-invraisemblable justification, se sentit glisser jusqu’au fond
-du doute. Elle demeurait consternée de son succès, éperdue de ce
-renversement des rôles, elle, la timide, si heureuse à l’ordinaire de
-plier devant ce souverain esprit.
-
-—«Oui, Renaud,» répéta-t-elle, «votre cachette. Ce réduit si bien célé
-dans le mur qu’il a fallu la pioche des maçons pour le mettre à jour.
-Ce réduit contenant votre horrible secret.»
-
-Il fit peser sur elle un regard violent.
-
-—«Vous avez donc osé,» demanda-t-il, «toucher à quelque chose ici sans
-me prévenir, sans m’appeler?...
-
-—C’est aujourd’hui même,» reprit Laurence, «qu’en creusant la paroi,
-les ouvriers ont découvert une cavité contenant les lettres que vous
-aviez autrefois si bien cachées. Micheline était là, donnant ses
-indications. Elle m’apporta le mince paquet, en riant de l’aventure,
-et sans en briser le cachet, grâce au ciel! Elle et moi, nous crûmes
-à quelque relique plus ancienne que nous tous. «C’est ton père qui
-l’ouvrira,» lui dis-je. Et je laissai là ces papiers. Distraites
-par les préparatifs de la soirée, nous n’y pensâmes plus, ni l’une
-ni l’autre. Mais, plus tard, en m’habillant pour le bal, sur un pli
-saillant, je crus reconnaître votre écriture ...
-
-—Et vous avez lu?» demanda-t-il.
-
-Maintenant, Renaud avait reconquis son sang-froid, jusqu’à renoncer
-même à manifester de la colère. Ce fut avec une espèce d’ironie
-bienveillante qu’il posa la question.
-
-Le trouble de sa femme grandissait, au contraire. Elle se tordit les
-mains.
-
-—«J’ai lu ... J’ai lu ... la chose abominable! Ah! croyez-le bien,
-ce n’est pas la jalousie qui me déchire le plus. Si j’étais seule à
-souffrir!...»
-
-L’angoisse la suffoqua. Les mots moururent dans sa gorge, tandis
-qu’elle attachait sur son mari des yeux qui n’arrivaient pas à perdre
-leur infinie douceur, de larges prunelles d’ombre amoureuse, toutes
-noyées par une douleur sans nom.
-
-Il eut pitié d’elle, car il appréciait sa grâce inoffensive, sa
-dévotion à toute épreuve. D’ailleurs, il croyait voir se réduire le
-problème à un orage sentimental, et son épouvante première diminuait.
-
-—«Comme vous avez tort de vous tourmenter si follement, ma pauvre
-Laurence! Y a-t-il rien en ce monde qui soit irréparable?
-
-—Quelle réparation offrirez-vous à ces malheureux enfants?»
-
-Renaud regarda sa femme sans répondre.
-
-—«Où alliez-vous donc?» reprit celle-ci au bout d’un instant.
-«Pourquoi les laisser dans une illusion si dangereuse? Quand
-comptiez-vous anéantir leur beau rêve? Qu’attendiez-vous?»
-
-Valcor continuait à se taire. Ses yeux ne quittaient pas les lèvres de
-Laurence, comme s’ils eussent tâché d’y surprendre des mots qu’elle ne
-disait pas.
-
-—«Vous n’aviez pourtant pas l’intention de les laisser tomber dans
-ce piège infernal?... Oh! Renaud, parlez!... protestez!... Ma raison
-s’égare ...
-
-—Précisément,» dit-il, «vous n’êtes pas en possession de vous-même. Je
-ne puis vous répondre maintenant.»
-
-Elle gémit sous l’assaut d’une pensée plus atroce, ainsi que dans les
-tenailles d’une torture physique.
-
-—«O Dieu!... Si Micheline allait en mourir!»
-
-Le marquis tressaillit, lui aussi, comme touché brusquement par un
-fer rouge. De nouveau, malgré sa maîtrise de lui-même, sa physionomie
-s’altéra. Pourquoi Micheline mourrait-elle? Sa Micheline, sa fille
-adorée, son orgueil, sa joie!...
-
-—«Allons!» fit-il d’un ton dur, «c’est assez de récriminations et
-d’équivoques. Où sont ces papiers? Laissez-moi les lire. Je vous
-répondrai quand j’aurai pesé toutes les données de la situation.
-
-—Toutes les données!... Il n’y en a qu’une qui compte, et elle n’a
-pu sortir une heure de votre mémoire! Croyez-vous donc que ma douleur
-soit celle de l’épouse bafouée!... Avez-vous besoin de vérifier vos
-anciennes lettres d’amour, afin de mesurer mon offense et de découvrir
-un moyen de la leurrer? Peu m’importe que votre aventure se soit
-terminée avant notre mariage, ou que vous ayez trahi plus tard ma
-tendresse. Ce qui m’aurait tuée, si j’eusse été la seule victime, ne me
-touche qu’à peine auprès de la révélation affreuse....
-
-—Mais quelle révélation?...» s’écria Renaud, lui saisissant le bras
-presque brutalement.
-
-—«Hervé est votre fils.
-
-—Mon fils!...»
-
-Il recula. L’expression de son visage était bien la plus immense, la
-plus sincère stupeur.
-
-—«Quel homme êtes-vous donc pour jouer ainsi la comédie devant moi,
-qui ai vu!...» murmura Laurence. «J’avais une telle confiance en
-vous!...
-
-—Ce que vous avez vu!...» répéta son mari avec la promptitude d’un
-duelliste qui pare une botte mortelle, «Mais, imprudente que vous êtes,
-vous me faites l’effet de quelqu’un qui boirait le poison destiné à
-un autre. Vous avez lu ce qui devait tromper d’autres yeux. Le piège
-n’était pas tendu pour vous. Votre découverte est fausse. Hervé n’est
-pas mon fils. Il n’y a jamais rien eu entre madame de Ferneuse et moi.»
-
-Un éclair de délivrance, un faible sourire, détendirent cette
-physionomie de femme, en dévoilant d’autant mieux toute sa douleur. Ce
-fut touchant, puis cruel, par l’immédiate rechute.
-
-—«Ah! Renaud, je donnerais mon sang pour vous croire.
-
-—Je vous dis la vérité, Laurence. Je vous le jure sur la tête de
-Micheline.»
-
-De nouveau, elle espéra. Le serment vibrait d’une telle fougue de
-vérité! Valcor, esprit audacieux, n’avait qu’une superstition: sa
-fille. Il ne se parjurerait pas sur cette tête sacrée.
-
-Laurence, jusque-là debout, se laissa tomber sur un escabeau, seul
-siège de cette pièce, qu’encombraient des échelles et des outils de
-maçons. La force lui manquait pour croire à l’invraisemblable salut.
-Elle tremblait de ne pouvoir se laisser convaincre.
-
-Son mari la vit plus blanche que la proche muraille où séchait le
-plâtre frais. La malheureuse grelottait sans même s’en apercevoir, dans
-ce matin blafard, et avec cette robe décolletée, d’où sortaient ses
-grêles épaules. Une pitié, qui n’était pas feinte, imprégna les traits
-et l’accent de cet homme, qui, pourtant, n’avait jamais aimé d’amour
-celle qui souffrait si horriblement, là, devant lui.
-
-—«Venez dans votre chambre, ma pauvre Laurence. Il fait glacial ici.
-Vous mettrez un châle. Ne pouvons-nous pas nous expliquer ailleurs?»
-
-Elle regarda vers l’angle où la pioche des ouvriers avait mis la
-cachette à jour. On y voyait encore une boîte de tôle ouverte, une
-simple caissette à biscuits, dans laquelle, sans doute, les papiers se
-trouvaient à l’abri de l’humidité.
-
-—«Oh!» reprit-elle, comme si des paroles sur le chaud ou le froid ne
-parvenaient même pas à ses oreilles. «Il y a si longtemps!... Vous ne
-vous rappelez plus quelles preuves vous avez vous-même rassemblées là
-exprès. Quand vous les reverrez, vous serez confondu!...
-
-—Êtes-vous sûre que c’est moi qui les ai rassemblées? Êtes-vous sûre
-qu’elles sont authentiques?
-
-—Qui donc, sinon un amant, prêt à s’expatrier, comme vous l’étiez
-alors, scellerait dans un mur, sous une tapisserie soigneusement
-replacée ensuite, les témoignages d’un bonheur coupable, et d’une
-paternité illicite? Si vous reveniez vivant, vous deviez retrouver
-ces souvenirs. Si vous périssiez au loin, vous pouviez en indiquer le
-secret à un ami, ou bien les laisser ensevelis à jamais. Il y avait
-tant de chances pour qu’on ne les retrouvât que dans des siècles, quand
-le château tomberait en ruines.
-
-—Alors,» demanda Renaud, «comment expliquez-vous que j’eusse donné cet
-appartement à ma fille, que je lui eusse permis de faire creuser cette
-muraille, où se trouvaient abrités des documents si dangereux?»
-
-Elle se tut. Son regard vacilla, comme si sa raison même faiblissait.
-
-—«Comment avez-vous pu, Laurence, concevoir cette monstruosité, que
-j’eusse consenti à laisser ma fille épouser son propre frère, n’y
-eût-il qu’une probabilité sur mille qu’un lien si scandaleux existât
-entre elle et Hervé de Ferneuse?»
-
-Maintenant, le ton du marquis exprimait la réprobation, l’honneur
-blessé. Le trouble,—tellement inaccoutumé chez lui,—dont il n’avait
-pas été maître au début de ce tragique entretien, disparaissait.
-Sa haute taille se haussait encore. Ses traits, finement busqués,
-reprenaient leur netteté énergique. Ses prunelles, impérieuses dans
-leur captivante douceur, étincelaient, d’un bleu transparent de gemme.
-
-Laurence posa sur lui un regard qui s’égarait de plus en plus. L’effroi
-de ne pouvoir jamais pénétrer l’âme de cet homme, qu’elle craignait
-trop et qu’elle aimait trop, et l’horrible conviction qu’elle avait
-acquise, l’oppressaient comme la sensation d’un cauchemar dont elle
-n’espérait aucun réveil.
-
-A la fin, se parlant à elle-même, la malheureuse balbutia:
-
-—«Mais Gaétane de Ferneuse ... elle sait, elle ... Dieu! c’est
-peut-être sa vengeance ... Son fils n’aime peut-être pas réellement
-notre fille.»
-
-Frappé de cette idée, Renaud tressaillit légèrement, fronça les
-sourcils et garda le silence, évaluant l’hypothèse.
-
-Sa femme, alors, se tordit les mains et s’écria:
-
-—«C’est à elle que j’en appellerai ... Je m’humilierai, je me jetterai
-à ses genoux. Je lui demanderai pardon de l’avoir chassée ... Mais je
-veux savoir ... Je veux savoir!...»
-
-Les mots s’étranglèrent dans sa gorge. Le marquis lui saisissait les
-poignets, penchait vers elle un visage où la fureur effaçait tout
-vestige de pitié, et lui disait d’une voix rauque et terrible:
-
-—«Je te le défends, tu entends bien ... Je te défends d’avoir aucune
-explication avec Gaétane de Ferneuse!»
-
-Les bras qu’il serrait avec une violence cruelle, s’amollirent dans
-son étreinte. Heureusement qu’il les tenait encore, car tout le poids
-d’un pauvre corps anéanti s’y suspendit brusquement, et Laurence,
-défaillante, serait tombée de l’escabeau si ce soutien lui eût manqué.
-
-Valcor se pencha, prit sous la taille sa femme évanouie, la souleva
-sans peine, car il était d’une force peu commune et elle ne pesait
-guère. Il l’emporta dans sa chambre à elle, située à proximité du
-nouvel appartement de leur fille. Ni sur le palier, ni dans cette
-pièce, il ne rencontra de serviteur. Tous les gens, retenus en bas pour
-le service de la fête, ignoraient que leurs maîtres fussent montés.
-
-Renaud allait poser le doigt sur une sonnerie pour appeler de l’aide,
-lorsqu’il se ravisa. Ayant étendu sur le lit—un lit d’angle avec des
-courtines à l’ancienne mode, mais fort somptueux,—Laurence inanimée,
-il parcourut des yeux la vaste chambre.
-
-Le jour entrait maintenant, presque dans tout son éclat, par les hautes
-croisées, dont l’une restait entr’ouverte depuis la veille. Dans la
-douceur de ton des tentures en velours bleu pastel, du tapis pâle,
-tranchaient en plus sombre de jolis bahuts anciens, une petite commode
-ventrue et ornée de bronze, un secrétaire à cylindre. Vers ces meubles,
-dont l’un certainement,—mais lequel?—recélait les papiers trouvés
-dans la cachette, se porta successivement l’attention du marquis. Ce
-qu’il cherchait ne devait pas être difficile à découvrir. M^{me} de
-Valcor ayant pris une hâtive connaissance des mystérieuses lettres,
-au moment où son devoir de maîtresse de maison l’appelait dans les
-salles d’apparat, s’étant peut-être échappée du bal pour en achever
-la lecture, juste avant cet éclat qui aboutit au départ de M^{me} de
-Ferneuse, avait dû les rejeter dans quelque tiroir, sous un simple tour
-de clef, pour courir ensuite à cette exécution où l’emportaient le
-désespoir et la colère.
-
-C’était, en effet, exactement ce qui s’était passé. Et même, tel avait
-été l’affolement de cette infortunée, atteinte d’un coup si foudroyant,
-que l’angle d’un des feuillets passait hors du secrétaire, sous le
-cylindre rabattu avec trop de précipitation.
-
-Renaud aperçut la tache blanche que faisait ce menu fragment de papier.
-Ses yeux brillèrent, un rictus lui détendit les lèvres. Il s’approcha
-du meuble, réfléchit un instant, puis revint vers Laurence. Touchant la
-robe de bal, il entendit, dans le froissement de la sous-jupe de soie,
-un tintement de métal. Les clefs étaient là. Il trouva la poche, et les
-prit. Bientôt il ouvrait le secrétaire. Sur la tablette s’étalaient
-éparses des feuilles roussies au bord et piquées par le temps. Valcor
-les saisit toutes, les rassembla d’un geste rapide, les glissa dans une
-poche de son habit, puis referma la serrure et replaça les clefs.
-
-Seulement alors, il sonna.
-
-Une femme de chambre parut au bout d’un instant.
-
-—«Qu’est-il arrivé à madame la marquise?» cria-t-elle, lorsqu’un
-mouvement de son maître lui eut indiqué la forme gisante sur le lit.
-
-—«Une syncope ... Peu de chose, j’espère,» dit-il. «Madame s’est
-beaucoup fatiguée pour cette fête. Déshabillez-la. Faites-lui respirer
-des sels. Mettez-lui aux pieds une boule d’eau brûlante. Je ne
-pense pas que cela dure. Mais, si la connaissance ne revenait pas
-promptement, appelez-moi, n’est-ce pas?»
-
-Quittant la chambre de sa femme par une porte qui communiquait avec son
-appartement, il se trouva bientôt dans une pièce à peu près semblable,
-mais meublée plus sévèrement, où il se sentit chez lui, maître enfin
-de la situation, seul en face des papiers qui, peut-être, allaient
-transformer son sort, mais du moins prêt à la lutte, et délivré de
-l’incertitude.
-
-Il commença par aller de l’une à l’autre des trois portes, dont les
-boiseries foncées coupaient la tenture de damas rouge sombre, et, à
-chaque serrure, il donna un tour de clef. Il revint ensuite à la table
-du milieu, posa dessus le paquet, d’ailleurs assez mince, des lettres,
-s’assit, et, vérifiant les dates, prit le feuillet le moins ancien.
-
-Celui-ci avait dû être enroulé autour des autres. Il ne portait qu’une
-courte inscription, d’une écriture où, malgré plus de vingt années
-écoulées, Renaud ne put pas ne point reconnaître la sienne telle
-qu’elle était aujourd’hui.
-
-Ces mêmes lignes, sans doute, avaient éveillé l’attention de Laurence.
-
-Elles avaient dû rester presque entièrement cachées par un ruban,
-dont on distinguait la trace pâle, revenue en plusieurs tours sur le
-papier jauni. Et M^{me} de Valcor avait dénoué ce ruban, que Micheline,
-heureusement, lui rapportait intact.
-
-Ainsi la jeune fille devait ignorer ces mots terribles dont sa mère
-avait été déchirée comme par un poignard:
-
-«_Moi, Renaud Yves Alexis, marquis de Valcor, au moment de m’expatrier
-pour arracher de mon cœur un amour qui sera le seul de ma vie,
-m’éloignant par la volonté expresse de celle que j’adore et qu’un
-devoir terrible sépare de moi, j’enferme ici, ne pouvant me résoudre
-à les détruire, ces lettres qui gardent le secret de notre sublime et
-déchirante aventure._
-
-«_O mon enfant!... enfant de ma noble Gaétane!... enfant de notre chair
-et de notre âme!... mes yeux te verront-ils jamais?..._
-
-«_Sois sa consolation!_
-
-«_Je te bénis._
-
-«RENAUD.
-
-«20 février 1877.»
-
-Le marquis lut à mi-voix cette date, réfléchit, puis murmura:
-
-—«Hervé a, cette année, vingt-quatre ans. Nous sommes en 1901. Son
-anniversaire tombe le 12 mai. Il est donc né trois mois après que ces
-mots furent écrits. Laurence a dû faire aisément ce calcul. Elle était
-fixée même avant de parcourir ces lettres.»
-
-La main de Valcor se posa sur les papiers jaunis, où s’apercevait une
-autre écriture que la sienne, des caractères très fins et très hauts,
-biens féminins, mais d’une fermeté singulière.
-
-Soit que Renaud eût ces lignes présentes à la pensée au point de
-n’avoir rien à y apprendre, soit qu’il eût besoin de ressaisir
-immédiatement quelque fil d’une machination qui se compliquait jusqu’à
-déconcerter son génie, il ne se hâta point de feuilleter ces pages
-où dormait un passé mystérieux, mais s’enfonça dans une méditation
-profonde. Posant les coudes sur la table, il joignit les mains et y
-appuya son menton.
-
-Qui l’eût vu, dans la solitude et le silence de cette chambre, le
-regard fixe et droit, les sourcils rapprochés, les lèvres durement
-closes, avec on ne sait quelle flamme intérieure transparaissant sur
-ses traits énergiques, eût pressenti ce que la volonté d’un homme peut
-opposer de résistance au Destin.
-
-Ce visage si beau eût fait peur, jusqu’au moment où une détente
-soudaine en adoucit l’expression farouche. Quelque chose de douloureux
-et de passionné trembla autour de la bouche qui s’entr’ouvrit et dans
-les yeux qui se voilèrent. La face glissa contre les mains où elle
-s’ensevelit.
-
-Un gémissement s’échappa, étouffé:
-
-—«Gaétane ... Gaétane!...»
-
-
-
-
-III
-
-_CE QUE LA MER ENTENDIT_
-
-
-CE lendemain de fête fut pour Micheline de Valcor la date la plus
-lugubre de son existence, le jour qui l’initiait à la douleur.
-
-Sa jeune vie, jusque-là, s’était écoulée dans une douceur merveilleuse.
-Et elle n’aurait pas su qu’il y avait des larmes sur la terre, si elle
-n’avait pas essayé de faire la charité.
-
-Elle était un peu comme ce prince d’Orient à qui ses courtisans
-avaient si soigneusement caché toute laideur et toute peine, qu’il dut
-s’échapper de son palais pour découvrir la maladie, la vieillesse et la
-mort. Il est vrai qu’il ne rêva plus ensuite qu’à consoler l’humanité,
-et qu’il devint, sous le nom de Bouddha, le dieu le plus adoré de
-l’univers.
-
-Micheline n’eût voulu consoler qu’un être au monde, celui qu’elle
-aimait, et qu’elle devinait aussi malheureux qu’elle-même.
-
-Quant à ses parents, enfermés depuis qu’ils avaient quitté le bal, et
-dont elle ne pouvait approcher, elle se refusait à les plaindre, malgré
-toute sa tendresse pour eux. Car leurs chagrins, s’ils en avaient,
-s’étaient manifestés par une attitude tellement incompréhensible et
-cruelle, que c’est tout au plus si leur fille arrivait à ne pas les
-juger dans un esprit de blâme et de révolte.
-
-«D’ailleurs,» pensait-elle, «ils ne devraient pas m’écarter ainsi de
-leurs préoccupations. Puisqu’ils ont cru devoir agir si atrocement
-contre mon fiancé et contre sa mère, ils ont à m’en rendre compte. Ce
-sont mes sentiments qu’ils déchirent. C’est mon bonheur qui est en jeu.»
-
-Micheline ne savait rien, hors les quelques mots surpris entre son
-père et sa mère, et ceux, moins explicites encore, qu’ils lui avaient
-adressés. Mais, avec la retraite brusque de M^{me} de Ferneuse et de
-son fils, dans l’intuition de son jeune cœur amoureux, délicatement
-vibrant, c’était assez pour lui suggérer les pires craintes.
-
-Ne s’étant pas couchée après le bal, elle attendait impatiemment le
-déjeuner, qui se servait à une heure. Elle espérait y rencontrer ses
-parents. Ni l’un ni l’autre n’y parut. Pas plus, d’ailleurs, qu’aucun
-des hôtes du château. Tous reposaient encore après la nuit de fête.
-
-M^{lle} de Valcor, par l’intermédiaire d’un domestique, fit alors
-passer à son père un mot, sous enveloppe cachetée, le suppliant de la
-recevoir.
-
-Le valet revint avec une réponse, également écrite et close.
-
-«_Mon enfant_,» disait le marquis, «_des affaires très graves
-m’absorbent, et ta mère, un peu souffrante, ne doit pas être dérangée_.
-
-«_Aie confiance en moi. Ne sais-tu pas, Micheline, que tu es ma seule
-raison de vivre, et que le bonheur n’a de sens pour moi qu’en ce qui te
-concerne?_
-
-«_Je suis de force à te l’obtenir, comme tu le souhaites, quoi qu’il
-arrive._
-
-«_Sois seulement patiente, calme et silencieuse, comme une Valcor doit
-l’être._
-
-«_Ton père qui t’aime par-dessus tout._»
-
-Ces lignes, au lieu de rassurer la jeune fille, lui firent passer sur
-le cœur un frisson de danger, de mystère.
-
-Pour hâter le cours des lentes heures, dont l’angoisse à venir
-l’effarait, Micheline résolut de sortir dans le parc. Elle irait sur
-la terrasse, dans un coin qu’elle connaissait bien, où le spectacle de
-la mer était plus sauvage qu’ailleurs. Là, même par les temps calmes,
-les vagues se brisaient et se plaignaient toujours. Leur voix triste et
-infinie l’aiderait à engourdir sa peine.
-
-Cette terrasse de Valcor s’étend sur une longueur d’un demi-kilomètre
-à cent pieds au-dessus de la grève. Elle a, comme mur de soutènement,
-la falaise rocheuse même, si abrupte à certains endroits, que
-la balustrade de pierre se trouve presque en surplomb et domine
-verticalement les flots. A ses deux extrémités, la terrasse s’appuie
-à des promontoires naturels, dont les arêtes la limitent comme des
-bornes gigantesques. Celui du nord est d’un dessin particulièrement
-tourmenté. Si l’on s’accoude à son ombre, au-dessus du dernier
-balustre, on suit de l’œil sa crête déchiquetée, qui va, s’abaissant
-rapidement, jusqu’à ce qu’elle s’enfonce dans les flots, ou bien
-on plonge le regard immédiatement au-dessous de soi, le long de sa
-muraille, qui descend à pic, offrant des aspérités où seuls les oiseaux
-de mer semblent pouvoir trouver un point d’appui.
-
-A cet endroit, la basse grève n’est qu’un chaos de rochers, dont les
-masses, vues d’en haut, surgissent toutes noires dans la blancheur
-d’une perpétuelle écume. Et toujours, de cet abîme, monte la rumeur
-des eaux puissantes, tantôt apaisée et monotone comme une chanson de
-nourrice, tantôt avec des éclats de foudre et de surnaturels hurlements.
-
-Jamais elle n’avait été plus caressante qu’en cet après-midi de juin,
-où Micheline vint l’écouter. Le soleil brillait. La mer bretonne était
-bleue et soyeuse. Des voiles de pêcheurs la semaient de fins triangles
-ocrés. Toutefois, malgré la beauté de l’heure, la tristesse des espaces
-immenses, qui rend si graves les yeux des marins, flottait sous le
-ciel, jusque vers l’horizon, où rien ne s’achevait.
-
-Micheline s’approcha de la balustrade. Elle tenait une ombrelle blanche
-ouverte au-dessus de sa tête, que protégeait en outre une grande
-capeline de paille légère. Sa robe aussi était blanche. On aurait pu
-la voir, apparition charmante, contre le rocher sombre, s’il eût été
-possible à un être humain d’errer sur la redoutable falaise. Mais, du
-côté du parc, elle se trouvait cachée par un dernier hérissement de
-granit.
-
-A peine avait-elle eu le temps d’explorer d’un regard la perspective
-grandiose et familière, que Micheline fit un mouvement de recul, et
-jeta une sourde exclamation. A quelques mètres au-dessous d’elle, une
-forme humaine venait de remuer contre la vertigineuse muraille.
-
-La frayeur de la jeune fille n’avait été que le saisissement nerveux
-causé par cette agitation vivante sur le roc éternellement désert.
-Mais un fait si étrange n’impliquait rien de dangereux pour elle.
-D’ailleurs, sa nature était calme et brave. Son second mouvement la
-ramena donc vers le rebord de pierre, au-dessus duquel son buste
-s’inclina dans une attitude de vive curiosité.
-
-Un homme se hissait dans sa direction, s’agrippant des mains et des
-pieds aux parties saillantes du granit, montant avec circonspection
-et lenteur, mais avec une sûreté singulière. On eût dit que la rude
-falaise avançait à mesure, pour lui, des degrés secourables, tant il
-avait d’adresse à se saisir de la moindre aspérité.
-
-Cependant sa position était effrayante, car, au-dessous de lui, c’était
-le vide, et la moindre maladresse pouvait le précipiter.
-
-Micheline regardait en haletant cette silhouette mince et agile.
-Devenait-elle folle?... Elle croyait reconnaître ...
-
-Mais le fantaisiste promeneur put s’arrêter sur une surface
-relativement large. Il leva la tête, comme pour mesurer l’effort qui
-lui restait à faire.
-
-M^{lle} de Valcor jeta un cri:
-
-—«Hervé!...
-
-—Oui, moi,» dit-il, «n’ayez pas peur.»
-
-Quel son doux et voilé prirent ces mots dans l’énormité de l’air!
-Jamais Micheline ne devait oublier leur sonorité d’exception, qui
-accentua l’émoi dont elle était bouleversée.
-
-—«Hervé,» supplia-t-elle, tremblante, «laissez-moi chercher du
-secours. On vous jettera une corde d’ici.
-
-—Non, non, n’en faites rien.
-
-—O Hervé!... Si j’allais vous voir tomber, là!...»
-
-Elle avait posé son ombrelle. Ses mains se joignaient, convulsives. Son
-beau visage était plus blanc que sa robe.
-
-Il la rassura.
-
-—«Si vous saviez comme je suis d’aplomb!... Et tranquille! Je n’ai pas
-l’ombre de vertige.»
-
-Il changea de ton. Sa voix ne fut plus qu’un souffle, le plus faible,
-le plus suave parmi les souffles de l’espace.
-
-—«Micheline ... Vous m’aimez donc?...
-
-—Ah! vous le savez bien.»
-
-Tous deux se turent et se contemplèrent.
-
-Déjà ils oubliaient la situation périlleuse, le décor écrasant, et même
-les circonstances menaçantes qui amenaient le jeune homme à une si
-extraordinaire entreprise.
-
-Les yeux noirs de M^{lle} de Valcor et les yeux bleus de M. de Ferneuse
-se pénétraient plus attirants et plus profonds que toute la mer et que
-tout le ciel, plus remplis de présages que le Destin. Ils ne pouvaient
-plus se déprendre.
-
-Ce fut elle, moins chimérique et moins rêveuse, qui parla ensuite la
-première.
-
-—«Pourquoi cette folie, Hervé?
-
-—Parce qu’il faut que je vous parle, et que cependant j’ai juré à ma
-mère de ne pas remettre les pieds à Valcor.
-
-—Nous en sommes là, vraiment?...» s’écria la jeune fille avec
-désespoir.
-
-Il ne répondit pas tout de suite, cherchant du regard, au-dessus de
-lui, s’il ne pouvait gagner un mètre ou deux, et s’élever plus près
-d’elle. L’ayant cru possible, il se mit en mouvement. Et elle, alors,
-demeura muette, immobile, la respiration suspendue, toute son âme rivée
-à chaque geste du jeune corps souple, qui rampait en hauteur, collé au
-roc ainsi qu’une liane vivante.
-
-Elle soupira, délivrée de l’affreuse oppression, lorsque, enfin, Hervé
-se trouva dans une espèce de niche assez vaste, à une distance d’elle
-si insignifiante, que leurs mains s’atteindraient peut-être s’ils
-essayaient de les joindre, non sans une extrême imprudence.
-
-—«Le plus difficile a été fait sous vos yeux,» dit M. de Ferneuse.
-«J’ai franchi la falaise par un véritable sentier. Les touristes le
-suivent sans peine, pour goûter l’émotion de voir la mer se briser à
-la pointe du promontoire. Mais les guides n’ont pas prévu ma visite
-d’aujourd’hui, et les degrés manquaient pour remonter sur ce versant.
-
-—Vous saviez donc me trouver ici, Hervé?
-
-—J’en courais la chance. N’est-ce pas votre place favorite? Je serais
-revenu tous les jours, quitte à attendre, comme je viens de le faire,
-deux ou trois heures à mon poste d’observation.
-
-—Mon ami,» dit la jeune fille avec une intonation profonde, «ceci nous
-unit pour toujours. Nous n’étions pas fiancés hier. Aujourd’hui nous le
-sommes.
-
-—Est-ce vrai, Micheline?» s’écria le jeune homme, transporté. «Vous
-vous engagez à moi?
-
-—De toute mon âme, devant Dieu qui nous entend, devant ce ciel et
-cette mer. Quels plus sublimes témoins pourrions-nous souhaiter?»
-
-Elle étendait le bras, comme pour prêter serment. L’immensité se
-reflétait dans ses beaux yeux. Elle semblait, contre la pierre
-primitive, dressée derrière elle comme un menhir, une jeune prophétesse
-inspirée.
-
-—«Micheline, je sens que je braverai tout pour vous conquérir. Mais,
-s’il faut lutter, ne fléchirez-vous pas?
-
-—Jamais!
-
-—Votre père a tant d’influence sur vous!
-
-—Mon père ne veut que mon bonheur. Il me l’a encore fait savoir il n’y
-a qu’un instant.
-
-—C’est comme ma mère,» dit Hervé. «Pourtant, elle m’interdit de songer
-à vous désormais.
-
-—Quel tableau d’obéissance filiale!...» s’écria Micheline, avec la
-prompte gaieté de son âge.
-
-Elle riait, traçant de la main, autour d’Hervé, un cadre imaginaire.
-
-—«Je n’ai pas promis l’obéissance,» répliqua-t-il. «Mais j’ai donné
-ma parole de ne pas franchir la grille de votre parc. Rien au monde,
-d’ailleurs, pas même mon amour pour vous, adorée Micheline, ne me
-ferait mettre aujourd’hui le pied sur les terres de Valcor, et ma mère
-pouvait se dispenser de mon serment.»
-
-Le sourire dont il avait accueilli la plaisanterie de sa fiancée mourut
-sur ses lèvres. Une expression qu’elle ne lui connaissait pas, un
-orgueil amer, se fixa sur le juvénile visage, qu’une moustache blonde
-parvenait à peine à viriliser, tant il y avait de finesse dans le teint
-blanc et de douceur dans les yeux limpides.
-
-Micheline resta silencieuse, le regardant avec plus que de la
-tristesse, avec une confusion navrée. Elle ne savait de quels mots se
-servir pour lui demander s’il était possible que, la nuit dernière, ses
-parents, à elle, eussent ignominieusement congédié sa mère, à lui. Que
-devint-elle, en entendant celui qu’elle aimait lui dire:
-
-—«Sans vous, Micheline, et malgré ma mère, le marquis de Valcor eût
-déjà reçu mes témoins.
-
-—Dieu!» cria la jeune fille. «Un duel entre mon père et vous!»
-
-Un peu d’ironie passa sur le visage nerveux de M. de Ferneuse.
-
-—«Oh!» dit-il, «je suis redevenu plus maître de moi-même. Je ne vais
-pas vous réciter le monologue du _Cid_. Et pourtant, ma situation n’est
-pas moins tragique que la sienne. Mais j’espère ne pas déroger à la
-fierté de mon nom, en me retenant de jouer ici le héros cornélien. Si
-le malheur veut qu’après avoir tout essayé, j’aperçoive mon devoir dans
-une démarche qui me ferait vous perdre, eh bien ...»
-
-Il s’arrêta.
-
-—«Eh bien?» répéta Micheline, dont le cœur sautait d’angoisse.
-
-—«N’importe, ma chère aimée, n’envisageons pas le pire.
-
-—Expliquez-vous, Hervé. Vous me devez le secret de toutes vos pensées.
-Qui me parlera, si ce n’est vous? Je vis dans le mystère. Mes parents
-se cachent de moi. Cette entrevue que vous nous avez ménagée au péril
-de votre vie est peut-être la dernière, pour bien longtemps. Oh! que
-tout cela est affreux!» gémit-elle, comme si la cruauté de leur sort
-lui fût apparue tout à coup.
-
-—«Micheline, c’est vrai, il nous faudra beaucoup de courage et
-peut-être une longue patience. Entre nos deux familles, il y a
-certainement quelque secret terrible. Ma mère m’a dit d’espérer.
-Elle croit que ce secret ne mettra pas entre vous et moi un obstacle
-insurmontable. Cependant ... ô ma fiancée devant Dieu! vous qui, seule,
-posséderez mon cœur jusqu’à la mort, écoutez. Si tout notre amour,
-toute notre énergie, toute notre fidélité ne venaient pas à bout d’un
-tel obstacle ...
-
-—Que feriez-vous?» questionna vivement M^{lle} de Valcor. «Est-ce
-alors que vous demanderiez raison à mon père?»
-
-Hervé secoua la tête.
-
-—«Je suis un croyant,» dit-il. «La science ne m’a pas éloigné de
-Dieu. C’est lui que je cherche à travers sa mystérieuse création. J’ai
-confiance qu’il me donnerait la force de renoncer à mes titres vains
-de gentilhomme et aux préjugés sanguinaires dont leurs traditions
-obscurcissent les âmes. Je quitterais le monde, où je ne pourrais
-devenir votre époux et où je serais trop tenté de me venger du marquis
-de Valcor.
-
-—Vous vous tueriez?
-
-—Non, Micheline, car ce serait éviter un crime pour en commettre
-un pire. J’irais poursuivre, au fond d’un cloître, les études d’où
-j’essaie de tirer quelque bien pour mon pays.»
-
-Elle parut surprise et se tut. Une anxiété subite altéra la physionomie
-d’Hervé. Il se méprenait sur ce silence.
-
-—«Vous referiez votre bonheur ...» murmura-t-il.
-
-—«Vous pouvez le croire!» s’exclama Micheline. «Oh! non, Hervé,
-non!... Votre résolution m’étonnait, parce que, moi, il me semble que
-je préférerais mourir.»
-
-Cette fille charmante prononça ces mots avec une simplicité qui leur
-donnait une force merveilleuse. D’un caractère moins contemplatif,
-moins imprégné de traditions religieuses que celui d’Hervé, elle
-n’envisageait pourtant pas plus que lui leur amour comme un sentiment
-qui pouvait changer ou finir. Seulement, devant la résolution
-inattendue de l’homme dont elle ne connaissait pas encore toute l’âme,
-elle avait eu un instant d’hésitation, un retour sur elle-même. Quelle
-forme prendrait son renoncement à la vie si elle devait perdre l’amour
-qui lui représentait toute sa vie?
-
-—«Micheline,» dit M. de Ferneuse avec un beau sourire, «vous savez que
-notre premier devoir est l’espérance.
-
-—Je ne cesserai d’espérer qu’après vous-même,» dit-elle.
-
-—«Alors,» reprit-il avec une espèce d’espièglerie, «nous en avons pour
-longtemps.»
-
-Ils rirent. Ils étaient jeunes. Et ils se sentaient si sûrs de s’aimer!
-
-—«Maintenant,» dit Hervé, «il faut que nous nous quittions.»
-
-Micheline pâlit, autant de la douleur de lui dire un adieu qui pouvait
-être long—qui sait? même éternel—que de frayeur pour lui, qui allait
-reprendre son périlleux chemin.
-
-—«Me permettrez-vous de revenir?» demanda-t-il.
-
-—«Ici?
-
-—Sans doute.
-
-—Non, non! J’aurai toute la patience qu’il faudra. Je préfère ne pas
-vous voir que d’exposer votre vie. Jurez-moi que vous ne recommencerez
-pas cette entreprise insensée.»
-
-Sans répondre, il la suppliait des yeux de ne pas exiger un tel
-serment. Elle demeura inflexible. Hervé dut se soumettre.
-
-—«Alors, laissez-moi toucher votre main ... Essayez ...» implora-t-il.
-
-—Oh! vous vous tuerez!...» soupira Micheline, dont le sang se glaçait
-à chaque mouvement du jeune homme.
-
-Cependant, leurs doigts étendus restaient séparés par un espace presque
-imperceptible. Mais cet espace, la mort seule eût permis à Hervé l’élan
-nécessaire pour le supprimer.
-
-M^{lle} de Valcor regarda autour d’elle.
-
-Du rocher tout proche, hors d’une anfractuosité, jaillissait, parmi
-quelques pauvres graminées, une petite fleur rosâtre et sans nom.
-Micheline la cueillit, la baisa, la tendit de toute la longueur de son
-bras. Son fiancé put saisir la corolle frêle. A son tour, il y posa les
-lèvres, la glissa contre son cœur.
-
-—«Au revoir, Micheline adorée. Je suis à vous pour toujours.
-
-—Au revoir, Hervé. Je vous aime. Je serai votre femme ou je mourrai.»
-
-M. de Ferneuse commença de redescendre. Il le fit avec la lente et sûre
-agilité déployée dans l’ascension. Pas une fois il ne leva la tête. La
-moindre distraction eût été fatale. Mais lorsque, enfin, il posa le
-pied sur l’espèce de lacet praticable, contournant la falaise et taillé
-pour les touristes amateurs d’émotions, il retira la casquette de toile
-qui le coiffait, et dirigea les yeux là-haut, vers l’aimée.
-
-Elle vit ses cheveux blonds lustrés, qui brillaient dans le soleil,
-et sa face claire où elle devina le reflet d’une âme incapable de
-découragement, d’inconstance, d’aucune fraude morale. Elle se sentait
-vaillante et sûre comme lui, résolue comme lui. Elle espéra. Aussi,
-avec plus de douceur que de mélancolie, suivit-elle la mâle silhouette
-élégante, qui disparut à l’angle du rocher.
-
-Alors, elle mesura l’horrible chemin parcouru par Hervé pour monter
-jusqu’à elle. La muraille, grise et sans ombre dans la pleine lumière,
-paraissait presque lisse. En bas, c’était l’abîme, avec le hérissement
-féroce des granits et l’irritation perpétuelle des lames contrariées.
-
-Micheline s’enivra d’horreur et d’orgueil, maintenant qu’elle ne
-craignait plus pour l’audacieux ami.
-
-«Ah! je puis être fière d’être aimée à ce point!» pensa-t-elle.
-
-Sa nature hautaine trouvait là une satisfaction exaltante, une force de
-constance indomptable.
-
-
-
-
-IV
-
-_CE QUE LES ARBRES ENTENDIRENT_
-
-
-VERS l’heure où Micheline s’entretenait avec Hervé, dans des
-circonstances tellement décisives pour leur amour, un autre
-tête-à-tête, d’une nature bien différente, avait lieu non loin du leur.
-
-M. de Plesguen—l’oncle Marc, ainsi que l’appelait M^{lle} de
-Valcor,—avait accueilli avec une certaine surprise la prière que lui
-adressa Françoise d’écouter très sérieusement ce que José Escaldas
-aurait à lui dire.
-
-—«Je n’aime pas beaucoup, fillette, les confidences d’Escaldas. Mais,
-s’il désire me parler, pourquoi ne pas me le demander lui-même, sans te
-prendre comme intermédiaire?
-
-—Mais, père, j’imagine qu’il vous croit son ennemi.
-
-—Ce serait lui faire beaucoup d’honneur,» repartit le vieux
-gentilhomme.
-
-Ce Marc de Plesguen, grand, sec, au visage maigre, avec des traits
-accentués et une moustache grise, l’air de l’officier qu’il avait
-été, en effet, jusqu’à ce que la mort de sa femme et le désir de se
-consacrer à sa fille, avec un certain dégoût de la vie militaire
-moderne, lui eussent fait donner sa démission, offrait le type
-classique de l’aristocrate, sans morgue, mais d’une hauteur aisée, et,
-quand il voulait, de la plus impertinente politesse.
-
-—«Papa,» insista Françoise, «je vous prie d’aller retrouver José
-Escaldas, que je viens de rencontrer, et qui m’a prévenue qu’il vous
-attendrait au Chêne-Blanc. Écoutez-le. Ne le traitez pas avec votre
-désinvolture ordinaire. Je ne sais pourquoi, mais je me figure que
-c’est un individu très fort. Il y aurait peut-être profit à connaître
-ses idées.
-
-—Profit!...» répéta le père avec une souriante réprobation. «Quel
-vilain mot dans ta jolie bouche!
-
-—Mais quelle chose opportune, par le temps qui court!
-
-—Tu m’en veux de ne pas avoir su t’enrichir, Françoise?
-
-—Je vous en voudrais si vous en manquiez l’occasion.»
-
-Elle riait. Mais Françoise de Plesguen riait toujours. Frimousse
-pétillante, avec une longue taille sur des jambes un peu courtes, on
-la rêvait en paniers, avec un œil de poudre sur ses cheveux blonds, et
-quelques mouches au bord de ses fossettes.
-
-Son père soupira tout bas, car il savait que le rire de sa Françoise
-manquait parfois d’insouciance. Mais il ne discernait pas toujours à
-quel moment.
-
-—«Et si c’est un secret pour l’exploitation du caoutchouc, que ton
-Bolivien veut me vendre au détriment de notre cousin,» plaisanta-t-il,
-«m’approuverais-tu de faire concurrence au roi de la Valcorie, et de
-partir, comme planteur, pour le Haut-Amazone?»
-
-Elle secoua sa fine tête.
-
-—«Oh! non ... Toutes les Valcories du monde ne m’empêcheraient pas
-de jalouser Valcor tout court, ce domaine héréditaire où nous sommes,
-un des plus beaux de France. Comment s’occuper d’autre chose quand
-on le possède? A la place de notre cousin, je trouverais que c’est
-l’amoindrir, y ajouter les millions d’une industrie exotique.»
-
-Comme elle tenait de son père, au fond! La fierté de race, l’orgueil
-de la terre qui donne le titre: voilà ce qu’elle enviait, cette petite
-bergère de Watteau.
-
-—«Ce n’est pas monsieur José Escaldas qui t’empêchera d’être la fille
-d’un cadet, ma jolie ambitieuse,» dit Marc avec un peu d’amertume.
-
-—«Qui sait?
-
-—Enfin, je vais le retrouver. L’heure est chaude pour marcher jusqu’au
-Chêne-Blanc.»
-
-M. de Plesguen sonna pour se faire donner son plus large chapeau
-de paille et sa vaste ombrelle grise doublée de vert. Il quitta le
-château, traversa les jardins à la française, puis par une avenue
-baignée d’ombre, sous les arceaux des ramures épaisses, il se dirigea
-vers le Chêne-Blanc.
-
-Le carrefour prenait son nom d’un arbre splendide. Plus droit
-qu’un hêtre, avec le même ton lisse et vaguement argenté, le chêne
-jaillissait au centre, colonne dont on oubliait l’énorme diamètre, tant
-elle était haute, et couronnée d’une coupole gigantesque de verdure.
-
-De côté, sur un banc de pierre, Escaldas était assis, tellement absorbé
-dans ses réflexions qu’il avait laissé éteindre sa cigarette. Avec sa
-canne, il traçait des hiéroglyphes sur le sol moussu.
-
-—«Vous avez donc, monsieur, des choses bien mystérieuses à me
-communiquer, pour m’avoir fait venir si loin?» demanda Marc en le
-saluant à peine.
-
-—«Très mystérieuses, monsieur de Plesguen.»
-
-Le mot ne fit que refroidir davantage celui qui arrivait. Sa droite et
-simple nature répugnait à tout ce qui ne pouvait se dire tout haut ni
-se faire au grand jour.
-
-—«Allez, monsieur, je vous écoute,» fit-il en prenant une place aussi
-éloignée de José que la longueur du banc le permettait.
-
-Le métis glissa tout près de lui, escamotant la distance d’un mouvement
-cauteleux et félin, sans tenir compte d’un haut-le-corps chez son
-interlocuteur.
-
-—«Monsieur de Plesguen, ne vous écartez pas. Nous n’aurons point à
-nous repentir, croyez-moi, de parler à voix basse.» En effet, sa voix
-n’était qu’un susurrement.—«Quel serait votre état d’âme si je vous
-fournissais la preuve que c’est vous, et non votre cousin Renaud,
-qui êtes le chef de la famille de Valcor, le véritable titulaire du
-marquisat, le propriétaire légal du merveilleux domaine où nous sommes?»
-
-L’état d’âme de M. de Plesguen, dont Escaldas se montrait si curieux,
-ne parut pas sensiblement modifié par une telle supposition.
-L’invraisemblable et l’absurde, dans la bouche d’un individu pour qui
-l’on manque déjà de confiance, ne peuvent que mettre davantage en garde
-contre lui. Marc leva seulement les sourcils et haussa les épaules.
-
-—«Ce que je vous dis est absolument sérieux, monsieur de Plesguen.
-
-—Il y a quelque chose de sérieux là-dedans, monsieur Escaldas: la
-course que vous m’avez fait faire en pleine chaleur, et que je regrette
-fort. Mais quant à vos sornettes!...
-
-—Si ce n’est pour vous, écoutez-moi pour votre fille,» cria le
-Bolivien en le voyant se dresser.
-
-—«Ma fille!...» murmura Plesguen. Il revoyait le rire de sa Françoise,
-avec le pétillement de ses yeux vifs. Il entendait encore le «Qui
-sait?...» plein de chimère.—«Vous n’avez pas débité ces folies à ma
-fille, je l’espère bien, monsieur?
-
-—Non. Mais mademoiselle Françoise est vouée au malheur si vous ne vous
-faites pas restituer le patrimoine qui doit lui revenir. Elle aime le
-prince de Villingen, qui épouserait l’héritière de Valcor. Tandis que
-...»
-
-Le vieux gentilhomme ne le laissa pas achever.
-
-—«Taisez-vous!... Quelle audace!... Présumer des sentiments de
-mademoiselle de Plesguen!»
-
-Le maigre visage, à moustache militaire, se plaquait de rouge. La
-colère et l’émotion luisaient dans les yeux, ordinairement assez ternes.
-
-Mais le trouble qui agitait Marc n’était pas fait seulement
-d’indignation. Une anxiété l’étreignait. Comment deviner un cœur de
-jeune fille?... Serait-il possible que la sienne se préparât le chagrin
-d’une amourette insensée?...
-
-Escaldas vit fléchir légèrement la raideur du buste, et une nuance
-implorante atténuer l’irritation de la physionomie. M. de Plesguen ne
-faisait plus mine de vouloir s’en aller.
-
-—«C’est au père que je m’adresse,» reprit humblement le Bolivien.
-«J’ai vu votre Françoise tout enfant. Je lui suis dévoué. Je tiens son
-bonheur dans mes mains. J’en suis sûr. Et vous voulez que je ne vous en
-parle pas!...»
-
-M. de Plesguen se taisait. A peine percevait-il le sens de ces paroles.
-Des billevesées, écloses dans la cervelle sans pondération de ce natif
-des pays chauds! Mais sa colère tombait, noyée de tristesse. Françoise,
-sa jolie ambitieuse, comme il l’appelait ... Ah! cela ressemblait à
-cette folle tête, de rêver un mariage impossible. Que deviendrait-il,
-lui, si elle allait souffrir pour de bon!
-
-—«Monsieur de Plesguen, qu’est-ce que cela peut vous faire, même si je
-déraisonne, de m’écouter cinq minutes?»
-
-Une réflexion venait de frapper Marc. Il l’énonça brusquement:
-
-—«Vous prétendez me parler dans l’intérêt de ma fille. Vous invoquez
-votre dévouement pour elle. Vous rappelez son enfance. Mais sa cousine
-aussi, vous l’avez connue au berceau. Le père de Micheline a fait votre
-situation. Vous avez toutes les raisons du monde d’être plus attaché
-aux Valcor qu’à nous.
-
-—Attaché aux Valcor!...» ricana le métis.
-
-—«Pourquoi voudriez-vous leur ruine? et à notre profit?...
-
-—Ceux que vous appelez «les Valcor», reprit Escaldas, «ne seront
-jamais ruinés. Les caoutchoucs d’Amérique valent des mines de diamant.
-Ce que Renaud a conquis par son énergie restera à sa fille. Mais ce
-qu’il a conquis par un crime doit revenir à la vôtre.
-
-—Par un crime!» s’exclama M. de Plesguen.
-
-—«Croyez-vous qu’il n’en ait qu’un sur la conscience?»
-
-—«Haïriez-vous mon cousin?» questionna Marc, étonné.
-
-—«De toute mon âme!» répondit l’autre, avec une intonation qui ne
-laissait subsister aucun doute.
-
-Le calme, la hauteur, une grande dignité reparurent sur les traits de
-son interlocuteur.
-
-—«Cela suffit,» dit-il, «pour que je cesse de vous entendre.»
-
-M. de Plesguen était debout, déjà dans le mouvement de s’éloigner.
-
-—«Vous le haïrez bien plus que moi,» dit Escaldas, «vous si
-respectueux de votre sang, si fier de votre race, quand vous saurez
-quel crime il a commis contre votre race et contre votre sang.
-
-—Voilà deux fois que vous prononcez ce mot de «crime», riposta, en
-s’arrêtant, mais sans reprendre sa place, le père de Françoise. «Eh
-bien! soit, admettons que votre calomnie repose sur un fait réel. Ce
-crime, que vous imputeriez au marquis de Valcor, vous ne prétendez pas
-qu’il l’ait commis en Europe. Vos allusions se rapportent sans doute
-à cette période de sa jeunesse, où vous avez fait sa connaissance, au
-cours de ses explorations dans des pays sauvages. Là-bas, l’énergie
-prend parfois, et forcément peut-être, des formes sanguinaires. Ce
-fameux crime, quel qu’il fût, n’en serait sans doute pas un pour nos
-lois françaises, ou, après vingt années, leur échapperait par la
-prescription.
-
-—La prescription n’existe pas pour ce que je soupçonne.
-
-—Vous soupçonnez!» répéta vivement de Plesguen. «Vous n’avez que des
-soupçons!... Et vous osez!... Mais, tout à l’heure, vous me parliez de
-preuves.
-
-—Je suis moralement sûr,» dit tranquillement Escaldas. «Quant aux
-preuves, nous aviserions ensemble au moyen de les établir.
-
-—Dans quel but?...
-
-—Faire de vous le maître de ...
-
-—Il ne s’agit pas de cette rengaine,» interrompit Marc avec
-impatience. «Je demande: dans quel but, pour vous?
-
-—Un intérêt de vengeance et un intérêt d’argent.
-
-—Le second seul doit compter, je pense,» fit Plesguen dédaigneusement.
-
-—«Il prime l’autre, certes,» dit Escaldas, imperturbable. «Vous voyez,
-je suis net. Parce que je veux vous convaincre.
-
-—Vous me convainquez si peu que je vous défie de répondre à cet
-argument: mon cousin vous paierait sans doute plus pour vous taire, si
-vous êtes en mesure de le perdre,—que d’autres pour parler. Renaud
-ne possède pas seulement son patrimoine familial, mais les immenses
-revenus de ses caoutchouteries. Il peut mettre le prix à votre silence.
-Si vous ne lui offrez pas ce silence, c’est qu’il n’a rien à craindre
-de vous.
-
-—Il aurait trop à craindre, s’il savait ce que je sais. Aucun contrat
-ne lui offrirait une sécurité suffisante. Vous ne le connaissez pas. Il
-me ferait disparaître.»
-
-Marc frissonna. Le métis avait trouvé on ne sait quel accent de vérité
-sinistre.
-
-—«Enfin,» murmura Plesguen après quelques minutes de réflexion, et en
-se rapprochant, la voix étouffée, dans un geste involontaire d’entente,
-«de quoi donc pouvez-vous accuser le marquis de Valcor?»
-
-Un éclair passa dans les petits yeux de jais du Bolivien.
-
-—«Serez-vous un allié, si je parle?» demanda Escaldas.
-
-—«Un allié!... Quelle expression, monsieur! Je ne crois pas que rien
-au monde me décide à faire alliance avec vous, surtout pour des menées
-ténébreuses.
-
-—Cependant, monsieur de Plesguen, je vous répète qu’avec un homme
-comme Valcor, c’est ma vie que je risque. Au moins me ferez-vous le
-serment de ne pas le mettre en garde contre moi, quoi que je puisse
-vous dire?»
-
-L’ancien officier ne répondit pas tout de suite.
-
-Au bout d’un instant, il hocha sa tête grise sous son chapeau de paille
-à larges bords.
-
-—«Décidément, monsieur, ce sont là des histoires qui ne me reviennent
-point. Gardez vos secrets. Je ne puis vous promettre que ma conscience
-ne m’oblige pas à défendre coûte que coûte le chef de notre maison, si
-je juge qu’il est vilainement et injustement attaqué.
-
-—Le chef de votre maison!...» ricana le métis.
-
-—«Oui, monsieur, ma mère était une Valcor.
-
-—Et s’il n’en est pas un, lui!» s’écria le Bolivien. «S’il est un
-étranger à votre race ... pis que cela, un usurpateur. S’il porte
-votre titre, à vous, s’il détient votre héritage, à vous, grâce à
-la plus audacieuse machination, à la plus atroce perfidie! Vous
-considérerez-vous toujours comme tenu d’honneur à respecter en
-lui tout ce qu’il bafoue: votre lignée, votre sang, votre nom ...
-Dépouillerez-vous votre fille pour l’effroyable triomphe d’un bandit?»
-
-Le Bolivien s’oubliait. Où était sa circonspection de tout à l’heure?
-Mais il y gagna de capter enfin l’attention émue de celui qu’il voulait
-convaincre. Nul ne fût resté sans trouble en écoutant son étrange
-hypothèse, énoncée avec une indéniable conviction.
-
-Pourtant, après une courte stupeur, Marc se ressaisit.
-
-—«Vous oubliez, Escaldas,» dit-il, «que j’ai vu naître Renaud, étant
-plus âgé que lui, que je fus son compagnon de toujours ...
-
-—Même en Amérique?» interrompit brusquement l’autre, «dans les forêts
-vierges du Haut-Amazone, pendant les cinq ou six années où l’on perdit
-sa trace, tandis qu’il parcourait de sauvages et fiévreuses solitudes?
-
-—On n’a jamais perdu tout à fait sa trace.
-
-—Croyez-vous?
-
-—Tout s’est expliqué à son retour.
-
-—Croyez-vous?...» répéta Escaldas.
-
-Ses yeux perçants pesaient sur les yeux indécis du gentilhomme, qui ne
-détournait plus son regard.
-
-—«Et, à son retour,» reprit le métis en appuyant sur chaque syllabe,
-«tout vous a-t-il paru si simple? Lui-même, ne l’avez-vous pas trouvé
-changé plus que de raison?
-
-—Il était parti presque un adolescent encore,» répondit Marc avec
-lenteur, interrogeant ses souvenirs. «Il revenait un homme. Plus
-qu’un homme, une espèce de héros. Il avait souffert toutes les
-privations, connu tous les dangers, puis éprouvé les rudes ivresses du
-civilisateur, du conquérant. Il s’était battu, il avait mal guéri de
-terribles blessures. Les fièvres l’avaient consumé. Et peut-être—on ne
-me l’ôtera pas de l’esprit—nul adversaire ne lui avait donné plus de
-mal à vaincre que son propre cœur. Comment n’aurait-il pas paru changé?»
-
-José Escaldas se leva du banc, s’approcha de Marc, toujours debout,
-se haussa pour mettre son visage tout près du vieux visage loyal, qui
-pâlissait à cette approche expressive, puis, d’une voix basse, mais qui
-sembla, pour son interlocuteur, éclatante à faire vibrer tous les échos
-de l’antique domaine.
-
-—«Et s’il n’était jamais revenu?... Si Renaud de Valcor dormait depuis
-vingt ans sous la terre sauvage des solitudes?... Si celui qui est ici
-n’était pas Renaud, et si vous, Marc de Plesguen, aviez, seul au monde,
-le droit de vous appeler le marquis de Valcor?...
-
-—Taisez-vous!... Taisez-vous!...» murmura le père de Françoise, en
-jetant autour de lui un regard d’épouvante.
-
-Il y eut un silence.
-
-Les doux bruits de l’été frémissaient dans la profondeur des
-feuillages. Le chêne gigantesque se dressait dans sa séculaire majesté
-au-dessus des deux hommes. En prêtant l’oreille, on eût entendu vibrer,
-puis mourir incessamment, un rythme égal, qui était la respiration de
-l’Océan au repos.
-
-—«O ma fille!» soupira enfin Marc, «c’est à cause de toi que je ne
-rejette pas tout de suite une pareille infamie.»
-
-Il eut un recul, comme de dégoût.
-
-—«Je ne veux pas entrer là dedans. Je ne veux pas!
-
-—Vous seul,» déclara Escaldas, «êtes qualifié pour intenter l’action
-civile.
-
-—Contre qui? contre mon cousin?... Non, non, assez!... Au nom de
-quoi?... Pourquoi?... Sur quelles bases?
-
-—Je suis peut-être à même de vous fournir tous les éléments du procès.
-C’est parce que j’ai cru les découvrir là-bas, que je suis revenu si
-précipitamment d’Amérique, renonçant au poste fructueux que m’avait
-confié Renaud.
-
-—Monsieur,» s’écria de Plesguen, «je ne suis pas votre homme. Le
-marquis de Valcor est mon cousin. Jamais je n’en ai douté, jamais
-je n’en douterai. C’est le cri de mon cœur, de ma conscience, de ma
-conviction. Portez vos odieuses combinaisons à d’autres. Je ne vous
-écouterai pas un instant de plus.»
-
-Il fit deux pas pour s’éloigner, puis se retourna:
-
-—«Moi, jouer un rôle de délateur! Moi, revendiquer un héritage!...
-Faire un procès pour cela!... Traîner le nom de Valcor devant les
-tribunaux!... Mais eussé-je bien autre chose pour m’y décider que les
-soupçons intéressés d’un Escaldas, eussé-je des preuves, entendez-vous,
-d’irréfutables preuves, je m’y refuserais encore ...»
-
-L’ancien officier se montait. Il revint vers le métis.
-
-—«Faites attention,» prononça-t-il, presque d’un ton de menace. «Vous
-le disiez bien tout à l’heure: il n’y a que moi qui sois qualifié pour
-soutenir les calomnies que vous avez essayé de m’insinuer. Eh bien!
-quand il n’y aurait que moi pour jurer devant tous que le marquis de
-Valcor est bien mon cousin, l’être que j’aime comme un frère, avec qui
-j’ai grandi, celui que, moi seul de notre famille presque éteinte,
-je connais depuis son premier jour, et dont seul je puis attester
-l’identité, vous me trouverez toujours prêt à déjouer vos projets
-et à le défendre contre vous. Tenez-vous-en pour averti, monsieur
-José Escaldas, je vous en donne ma parole, aussi vrai que je suis un
-gentilhomme français et que vous avez dans les veines trop de sang
-indien pour que jamais il y ait rien de commun entre nous!»
-
-Sans attendre l’effet de ses paroles, M. de Plesguen tourna le dos,
-partit à grands pas.
-
-Il regagnait le château par la même avenue ombreuse, d’où le soleil
-baissant disparaissait. Une paix lourde et obscure tombait des
-feuillages, tellement serrés qu’à peine une ligne de ciel clair se
-dessinait au milieu. Et Marc de Plesguen craignait de regarder, avec
-des yeux nouveaux, ces beautés naturelles, qui, par leur magnifique
-arrangement, éveillaient des idées de richesse humaine et de noblesse
-séculaire. La peur de les convoiter bassement l’excitait à se faire le
-champion de celui qui les possédait.
-
-L’homme qu’il laissait en arrière le suivait des yeux sans pouvoir se
-persuader que, vraiment, il s’éloignait, que ce n’était ni une comédie,
-ni une boutade, que tout était fini de ce côté, que le merveilleux
-mirage n’avait ni ébloui, ni tenté, ni corrompu cette âme.
-
-Lui, José Escaldas, avec son sang trouble de métis, et sa moralité plus
-trouble encore, ne pouvait concevoir qu’il se trouvât un être capable
-de pivoter sur les talons et de partir en se bouchant les oreilles,
-quand on lui offrait une perspective de grandeur et de fortune.
-
-Que l’entreprise fût difficile, impossible même, soit! Il ne l’avait
-pas combinée si patiemment, mûrie avec tant d’efforts et de soins,
-sans en mesurer les chances médiocres et les dangers considérables.
-Mais pouvoir en être le principal bénificiaire et ne pas même éprouver
-le désir d’en connaître les données! Rejeter l’espoir parce qu’il
-était l’espoir, sans même s’assurer qu’il fût irréalisable, voilà qui
-confondait Escaldas ... Et au point que sa stupéfaction l’empêcha
-d’abord de sentir son désappointement.
-
-Mais, lorsqu’il vit la haute silhouette de Marc se rapetisser jusqu’à
-n’être plus distincte dans le long tunnel de verdure que formait
-l’avenue, Escaldas se mit à jurer avec fureur.
-
-—«Vieil insensé!» grommela-t-il, après avoir épuisé l’abondante série
-de ses blasphèmes espagnols et français. «Dire que c’est vrai! Il est
-le protagoniste du drame. On ne peut rien sans lui. Et son entêtement
-stupide suffirait à tout faire manquer. Heureusement, il compte sans
-sa fille. Voilà une petite gaillarde qui ne se dérobera pas sur
-l’obstacle. Elle l’entraînera où il ne veut pas aller. Et puis ...
-j’aurai quelqu’un d’autre pour faire le jeu. Hop là! hop là!... C’est
-un faux départ. Mais le steeple n’est pas couru.»
-
-Le Bolivien s’éloigna, comme rassuré par ces métaphores de turf. D’une
-vie aventureuse, il avait gardé la passion des chevaux et du jeu. Sur
-les champs de courses d’Europe, il retrouvait un peu des hasards et de
-la brutalité des campements dans les pampas. Il n’appréciait que cette
-distraction des sociétés civilisées.
-
-
-
-
-V
-
-_LE SUBTERFUGE_
-
-
-LE MARQUIS DE VALCOR avait médité longtemps devant les lettres
-d’amour—ces lettres ensevelies pendant vingt années et qui
-ressuscitaient une aventure mieux ensevelie encore. Car certains cœurs
-restent plus hermétiquement clos sur leur secret que les pierres
-scellées dans les murailles.
-
-La réflexion absorba Renaud plus que la lecture. Des heures
-s’écoulèrent sans qu’il sortît de son immobilité. Enfin, son corps
-inerte, où la force de la pensée semblait avoir suspendu la vie
-physique, se dressa. M. de Valcor rassembla les papiers et les enferma
-dans une enveloppe, qu’il cacheta avec de la cire. Puis il se dirigea
-vers le chevet de son lit et commença de compter, à partir d’un certain
-angle, sur la paroi, des têtes de clous ornées qui fixaient la tenture.
-A la sixième, il s’arrêta et la dévissa. Un petit orifice se découvrit,
-dans lequel il introduisit une clef minuscule. Un panneau se déplaça.
-L’armature d’un coffre-fort apparut. Ce n’était plus le simple trou
-creusé dans le mur par une précaution d’amant. C’était un savant
-mécanisme, organisé par l’industrie de quelque ouvrier sûr pour abriter
-des trésors plus matériels. Avec une autre clef et au moyen d’un
-chiffre connu de lui seul, Renaud ouvrit le coffre-fort. Il y serra
-l’enveloppe contenant les billets jadis écrits par Gaétane de Ferneuse.
-Ensuite il sortit de sa chambre, et, le long d’une galerie, se dirigea
-vers le nouvel appartement de sa fille.
-
-Il ne l’y trouva pas. C’était l’heure où Micheline, en face du ciel et
-de la mer, engageait sa vie à Hervé.
-
-—«Mademoiselle est sortie?» demanda Valcor à une femme de chambre.
-
-—«Mademoiselle est allée se promener dans le parc.
-
-—Seule?
-
-—Oui, monsieur le marquis.
-
-—Est-ce que les ouvriers travaillent dans sa bibliothèque?
-
-—Il y en a un, monsieur le marquis. Mais il prend seulement des
-mesures. Comme tout le monde devait dormir tard après le bal, monsieur
-Escaldas a défendu qu’on donnât des coups de marteau.»
-
-Sans titre spécial, Escaldas occupait, dans le château, des fonctions
-vagues, d’intendant, de secrétaire, de factotum. Parasite, ami ou
-valet, personne ne savait au juste. Mais la domesticité lui obéissait.
-Un conflit avec le Bolivien eût coûté sa place à l’indocile. Trop
-hautain pour exercer une surveillance immédiate, le maître s’en
-rapportait à ce bizarre et indispensable personnage.
-
-Sur la réponse de la femme de chambre qu’il y avait un ouvrier dans la
-bibliothèque, le marquis s’y rendit aussitôt.
-
-Un jeune maçon, dans son costume de travail, tout blanc de plâtre,
-était occupé à remettre du mastic dans les interstices des pierres, et
-à crépir l’intérieur des cavités qui devaient recevoir les rayons de
-livres.
-
-Il s’interrompit, envoyant entrer M. de Valcor.
-
-Le marquis referma la porte avec soin.
-
-—«Comment t’appelles-tu?» demanda-t-il brusquement.
-
-Le garçon, surpris, devint tout rouge, hésita, et finit par répondre:
-
-—«Bauchet ... Firmin Bauchet.
-
-—Tu es d’ici?
-
-—Non, je suis de la Corrèze.
-
-—Tu comptes rester en Bretagne?
-
-—Non, m’sieu. On m’avait embauché pour ailleurs. Ça s’est trouvé comme
-ça.
-
-—Alors, tu repartirais volontiers?
-
-—Volontiers ou non, faudra bien que je reparte, pour tirer au sort,
-chez nous.»
-
-Le marquis l’examinait, de son regard dominateur, qui eût intimidé
-d’autres gaillards que ce petit rustre. Celui-ci, avec une ronde figure
-enfantine, restait tout rose d’embarras sous la fine poudre de plâtre
-qui le fardait.
-
-—«Veux-tu gagner mille francs, mon bonhomme?
-
-—Mille francs!» répéta le maçon ahuri.
-
-—«Oui, pour dire quatre mots, et t’en aller ensuite, où tu voudras,
-sans qu’on te revoie jamais dans ce pays.
-
-—Dame!...» balbutia le jeune manœuvre.
-
-—«Écoute ... Est-ce toi qui as trouvé la boîte dans le trou du mur?
-
-—Non, c’est le camarade.
-
-—Ah! c’est ennuyeux. N’avais-tu pas travaillé de ce côté avant lui?
-
-—Pour ça, oui. Même que j’avais entièrement descellé la pierre pendant
-qu’il était allé gâcher son plâtre dehors. Si seulement j’avais eu
-l’idée de la tirer, c’est moi qui aurais découvert la boîte.
-
-—Bon ... Il était dehors, il gâchait son plâtre. Alors, cette boîte,
-tu aurais pu la placer là toi-même, pour faire une farce, mettons.
-Était-ce possible, cela? Me comprends-tu?»
-
-Le Limousin n’était pas bête. Il réfléchit un instant, puis répliqua:
-
-—«Une supposition ... Oui. Mais il fallait qu’_il y aurait eu_ le trou
-derrière la pierre.»
-
-Valcor sourit.
-
-—«Tu es un malin, mon garçon. Tout à fait ce qu’il me faut. Ne
-t’inquiète pas du trou. Il s’agit de rassurer une dame, qui est malade.
-Et les femmes ne regardent pas aux détails quand elles désirent être
-convaincues. Suis-moi bien, petit. Tu vas voir comme ce que j’attends
-de toi est simple.»
-
-Le marquis dicta au jeune ouvrier une espèce de rôle, qu’il simplifia,
-en effet, autant que possible. L’ayant bien persuadé que tout ce qu’il
-demandait de lui se réduisait à un inoffensif mensonge, et qu’aucune
-conséquence fâcheuse n’en pouvait résulter, il le quitta en lui disant:
-
-—«Dans vingt minutes, n’est-ce pas? Et quand je t’ordonnerai de me
-suivre dans mon cabinet, ce sera pour te remettre les mille francs que
-je t’ai promis.»
-
-M. de Valcor, en sortant de la bibliothèque, laissait le petit
-maçon comme fasciné. Ce n’était pas seulement pour la somme
-invraisemblable, et si facile à gagner, que ce garçon allait lui
-obéir. La récompense eût-elle été moindre, ou même nulle, Firmin
-Bauchet aurait encore éprouvé une espèce de plaisir à exécuter les
-ordres de ce grand seigneur à la fois si volontaire et si persuasif.
-La voix impressionnante, les paroles d’une clarté lumineuse, le regard
-d’une douceur tellement impérative, restaient dans son être avec une
-incroyable puissance de suggestion.
-
-Le jeune Limousin guetta la fuite des vingt minutes au cadran d’un
-cartel, dans le vestibule tout proche. L’impatience le dévorait. Il ne
-pouvait croire qu’un tel rêve fût près de se réaliser.
-
-Quand le moment vint, il se mit à parcourir les corridors à la
-recherche d’un domestique. S’adressant au premier qu’il rencontra:
-
-—«Pourrais-je parler à monsieur le marquis?»
-
-L’autre toisa la blouse blanche, la silhouette plâtreuse.
-
-—«A monsieur le marquis? Comme tu y vas! Il ferait beau voir le
-déranger pour un galopin de ton espèce.
-
-—Je vous en prie!... Je vous en supplie!... C’est pour une chose très
-grave.»
-
-Il insistait avec un trouble qui n’était pas feint. D’abord, dans
-l’émoi de son rôle. Et aussi dans la crainte d’être empêché de le
-remplir. Le valet de chambre, étonné, finit par s’en aller à la
-recherche de son maître.
-
-M. de Valcor se trouvait dans la chambre de sa femme.
-
-Dès qu’il y était entré, il avait compris qu’avec un peu d’illusion il
-guérirait vite un pauvre cœur, trop faible pour voir la vérité en face.
-D’ailleurs, la vérité ... Il en était seul maître. Pourquoi ne pas
-substituer au mensonge cruel du hasard le mensonge bienfaisant de son
-génie? La vérité! Le mot faisait sourire cet homme. Et de quel sourire
-ambigu, où flottait tant de tristesse sous un orgueil effrayant.
-
-Laurence, remise d’une longue syncope, mais plus abattue que si son
-sang eût coulé par vingt blessures, demeurait étendue sur sa chaise
-longue. Une femme de chambre, qui s’empressait autour d’elle, se retira
-lorsqu’elle vit entrer le marquis.
-
-Renaud approcha un pouf bas, se plaça près de Laurence dans une posture
-qui ressemblait à un agenouillement, et prit la main de la pauvre femme.
-
-—«Alors,» dit-il avec sa voix roulante et chantante, qui caressait,
-s’insinuait, berçait, «vous avez pu, ma chérie, pour une si grossière
-imposture, me croire un père et un époux infâmes, m’attribuer de
-véritables crimes?...»
-
-Quelle douceur un peu dédaigneuse dans ce reproche! Une âme plus solide
-même en fût restée interdite.
-
-—«Une imposture?... Ces horribles lettres?...» balbutia Laurence.
-
-—«Vous ne les avez pas lues, ma pauvre mignonne! Vous avez dû perdre
-la tête tout de suite. Je vous forcerai de les examiner ligne à ligne.
-Vous verrez les contradictions, la stupidité de la fable ... Voyons,
-avouez ... Vous n’avez pas tout lu?...
-
-—Non, certes,» dit-elle en frissonnant.
-
-Elle le regardait, moins certaine maintenant, après les heures
-écoulées, dans l’éclat du jour, en cette souveraine présence, des
-cauchemars de sa nuit. Et les puissants yeux bleus de l’être tant aimé
-descendaient impérieusement jusqu’à son cœur.
-
-—«Mais, Renaud, ces feuillets jaunis, piqués d’humidité?... Cette
-cachette?...
-
-—Je soupçonne,» dit-il, «quelque misérable ruse inventée pour
-faire manquer le mariage de Micheline. J’ai commencé une enquête.
-Malheureusement, les ouvriers ne travaillent pas aujourd’hui. Celui qui
-a découvert le soi-disant dépôt n’est justement pas là.»
-
-A ce moment, on frappa à l’une des portes. La femme de chambre
-revenait, disant qu’on demandait M. le marquis.
-
-—«On me demande? Qui cela?
-
-—Je ne sais,» fit-elle, «C’est Jérôme,»—elle nommait le premier
-valet de chambre.—«Il craint quelque accident à la bibliothèque de
-Mademoiselle, parce qu’un des maçons, tout bouleversé, veut absolument
-parler à monsieur le marquis.
-
-—Permettez-vous que je m’en occupe?» demanda celui-ci à sa femme.
-
-Il fit le mouvement de s’éloigner, mais sans la quitter des yeux. Et il
-lut dans les siens la prière qu’il attendait.
-
-—«Préférez-vous, Laurence, que je reçoive cet homme ici?»
-
-Elle inclina la tête, n’osant pas plus avouer son espoir que sa
-méfiance.
-
-—«C’est cela,» reprit-il avec un naturel parfait, «Dans votre chambre
-... Je n’osais vous en prier ... Mais combien je préfère que vous soyez
-témoin ...
-
-—Ah!» murmura-t-elle, «vous pensez, comme moi, que c’est pour les
-papiers ...»
-
-Firmin Bauchet entrait, confus de poser ses gros souliers poudreux sur
-les tapis délicats.
-
-—«C’est bien vous qui êtes monsieur le marquis de Valcor?»
-demanda-t-il, comme s’il voyait pour la première fois le maître de
-céans.
-
-Dès ce mot, Renaud fut tranquille quant à la sûreté de cabotinage du
-jeune rustre. Et l’émotion visible du petit maçon, qui claquait presque
-des dents, ajoutait à la vraisemblance de la scène.
-
-—«Mais, Madame ...» dit-il. «Je n’ose pas dire devant Madame ...
-
-—C’est donc bien terrible, ce que tu viens me raconter, gamin?» fit
-le marquis avec une bienveillance légère. «Allons ... Tu peux parler
-devant Madame. Si tu as commis quelque maladresse, elle te la fera sans
-doute pardonner.
-
-—C’est pis qu’une maladresse ... Quelque chose de vilain, dont je me
-suis chargé pour de l’argent. Mais, je ne peux pas garder ça pour moi.
-Je crains que ça ne cause des malheurs. J’aime mieux tout avouer.
-
-—Quoi donc? Courage!... Ton mouvement est bon. Nous ne te mangerons
-pas, va.
-
-—Eh ben!... C’est moi qui ai caché c’te boîte en fer-blanc dans le
-mur, que j’ai entamé exprès, par-dessous la pierre, pendant que le
-camarade n’était pas là.
-
-—Est-ce possible!...» s’écria M^{me} de Valcor. «Vous dites vrai?...»
-
-Sa joie encouragea le jeune Limousin. On ne l’avait pas trompé. Il
-s’agissait d’enlever un chagrin à une dame. Et quelle belle dame, dans
-toutes ses dentelles, avec l’air si doux! Le conscrit futur sentit
-s’échauffer son cœur naïf et galant de petit Français.
-
-—«Pour sûr, madame, que je dis vrai. C’est moi qui ai mis la boîte. On
-m’avait assuré que c’était pour la blague. Mais j’ai pas la conscience
-tranquille.
-
-—Qui t’avait chargé de ça?» demanda Valcor.
-
-—«Quelqu’un que je ne connais pas, qui me guettait sur la route.
-
-—Combien t’a-t-il donné?
-
-—Un louis de vingt francs.
-
-—Et s’il y avait eu de la dynamite dans la boîte?
-
-—Oh! C’était facile de lever le couvercle,» dit le maçon.
-
-—«Tu l’as fait?
-
-—Oui-da. J’ai vu qué’ques chiffons de papier. J’ai pas pensé que ça
-pouvait être bien méchant.
-
-—Méchant!... C’était une canaillerie, et tu t’en doutais bien. Enfin,
-le remords t’a pris. Tu vas venir avec moi, pour écrire et signer ce
-que tu nous as raconté là. Puis, tu me décriras le gredin qui a compté
-sur ta mine de nigaud pour nous tendre ce piège imbécile.
-
-—Oh! monsieur le marquis,» s’écria le Limousin madré, qui joua la
-frayeur, «Vous n’allez pas me faire mettre en prison!»
-
-La voix émue de Laurence s’éleva:
-
-—«Non, mon petit ami. Vous êtes un brave garçon. Je veux que vous ayez
-une récompense, au contraire. Puis, dites-moi votre nom, l’adresse de
-vos parents. Jamais je ne vous oublierai. Ah! vous réparez bien le mal
-que vous avez commis.»
-
-Elle palpitait, dans une telle griserie de délivrance, qu’elle eût
-traité en bienfaiteur ce gâcheur de plâtre, cause pourtant de sa
-récente torture, d’après ce qu’il disait.
-
-Renaud emmena l’ouvrier qui, une fois dans le grand cabinet de travail,
-un luxe lourd et sévère, sembla plus mal à l’aise.
-
-—«C’est-il vrai, monsieur le marquis, que vous allez me faire
-écrire?... Vous ne m’aviez point dit ça, tout d’abord.
-
-—Ne te tourmente donc pas, jeune oison,» dit Valcor avec son aisance
-heureuse, que venait de lui rendre complètement le succès de son
-subterfuge. «Je vais te dicter quelques lignes, et tu les signeras du
-nom que tu voudras.
-
-—Mais la dame verra que c’est pas le mien.
-
-—Elle te connaît donc?
-
-—Non, mais elle a dit, comme ça, qu’elle voulait connaître ma
-famille.»
-
-Le marquis éclata de rire.
-
-—«Allons, heureusement que je n’ai plus besoin de ta malice, car elle
-semble sujette à de furieuses intermittences. Tu vas prendre ton argent
-et filer. Et qu’on n’entende jamais parler de toi, ni de ta famille,
-autrement il t’en cuirait. Est-ce compris?
-
-—Oui, monsieur le marquis.
-
-—Pourquoi prends-tu cet air malheureux?
-
-—La dame pensera du mal de moi. Et elle a l’air si bon!»
-
-Renaud hocha la tête, avec un brin d’attendrissement amusé.
-
-Pas un atome de cruauté n’entrait dans la nature puissante de Valcor.
-En ce moment, peut-être, le sentiment qui dominait en lui était la joie
-d’avoir vu s’évanouir la souffrance de sa femme. La méchanceté, le mal
-inutile, lui inspiraient de la répugnance. Mais il y avait en lui des
-forces qui, pour le porter au but, savaient au besoin étouffer toute
-pitié.
-
-Il dit à Firmin Bauchet, avec le fascinant sourire qui faisait de tous
-les êtres simples des esclaves ravis de sa volonté:
-
-—«La dame pensera que tu as eu peur des conséquences de ta faute, de
-ton aveu, et que tu t’es enfui. Tes camarades ne diront rien, car on ne
-les questionnera pas. Elle est consolée, cette dame. N’est-ce pas ce
-que nous voulions?» ajouta-t-il.
-
-Et le grand seigneur prononça avec un charme inexprimable ce «nous»
-qui l’unissait au petit maçon. En même temps, il lui tendait la somme
-promise.
-
-—«Tu vois, je te la donne en or, pour qu’un billet ne te compromette
-pas. Ta bourse est-elle assez grande pour la mettre?»
-
-Certes. C’était une poche de cuir à cordon, plus faite pour contenir
-des gros sous que des louis, et qui avait, en conséquence, toute
-l’ampleur nécessaire.
-
-—«Ça te permettra d’épouser ta promise?» dit Renaud en comptant les
-pièces.
-
-—«Non,» dit Firmin Bauchet. «Ça empêchera la mère de se tuer de
-travail pour les petits quand je serai au régiment. J’ai huit frères et
-sœurs, dont je suis l’aîné. Et le père est toujours malade.
-
-—Alors, voilà deux cents francs de plus. Et si on t’ennuie pour cet
-argent, écris-moi. Je certifierai que tu l’as gagné à mon service, ce
-qui est la vérité.»
-
-Le petit Limousin fondit en larmes. Et il fallut que le marquis de
-Valcor apaisât cette émotion pour que Firmin Bauchet pût sortir sans
-être un objet de curiosité pour les gens. Lorsque, enfin, il quitta le
-cabinet de travail, sa ronde face paysanne, sur laquelle les larmes, le
-plâtre et la poussière de sa manche, employée en guise de mouchoir, se
-mêlaient, offrait les coloris les plus singuliers.
-
-Une fois l’ouvrier dehors, Renaud prit une élégante petite feuille de
-papier à lettres, et s’étant assis devant son authentique bureau Louis
-XV, orné de bronzes précieux, il écrivit:
-
-«_Gaétane_,
-
-«_Au nom du passé, dont j’ai démérité de vous parler jamais, et
-dont, pourtant, il faut que je vous parle, trouvez-vous demain,
-dans l’après-midi, après trois heures, à la petite grotte de la
-Falaise-Blanche,—vous savez ... «notre grotte», que vous n’avez pu
-oublier._
-
-«_Ah! ne frémissez pas de colère, Gaétane!_
-
-«_Songez à la scène de cette nuit._
-
-«_Songez à_ notre _enfant_.
-
-«_Venez. Il faut que vous m’entendiez. Et il faut que vous m’entendiez
-là._
-
-«_Par grâce, ne me refusez pas! Il y va du bonheur d’Hervé, peut-être
-de sa vie._
-
-«RENAUD.»
-
-Quand il eut tracé ces lignes, le marquis de Valcor fit appeler celui
-de tous ses domestiques en qui il avait le plus confiance, lui donna
-l’ordre de monter à bicyclette et de porter immédiatement cette lettre
-au château de Ferneuse.
-
-—«Vous la remettrez,» dit-il, «en mains propres, soit à la comtesse,
-si elle est à la maison, soit à Noémi, sa première femme de chambre. A
-personne autre.»
-
-Ceci fait, il retourna chez sa femme.
-
-—«Êtes-vous de force,» lui dit-il, «à revoir ces lettres avec moi?
-
-—Pourquoi? Puisqu’elles sont fausses.
-
-—Les examiner vous en convaincrait. Mais le fait qu’elles ont été
-apportées ici par une manœuvre indigne ne le prouve pas. Et je tiens ...
-
-—Ah! Renaud, n’en parlons plus. Que cette abomination sorte de notre
-cœur et de notre mémoire. J’ai trop besoin de votre pardon pour vous
-offenser davantage par une méfiance que n’excuserait plus l’émoi
-affolant de la surprise.
-
-—D’ailleurs, nous saurons tout,» reprit-il. «Je n’aurai pas de repos
-que je n’aie découvert et châtié l’auteur de cette mystification
-abominable. J’ai promis une forte récompense à ce petit ouvrier maçon
-s’il réussit à me désigner l’homme. Sans rien dire, il observera de
-tous côtés, dans le château, dans le pays.»
-
-La marquise de Valcor secoua la tête.
-
-—«Le coupable n’est pas resté ici pour se faire pincer. Songez
-combien notre fête a fait aller et venir de gens depuis deux jours:
-électriciens, fournisseurs, tapissiers, domestiques de nos hôtes, sans
-parler de nos invités eux-mêmes.»
-
-Renaud eut un sourire d’entente. Évidemment le coup avait pu être fait
-par un inférieur, mais l’impulsion venait de haut.
-
-—«Nous avons,» reprit Laurence, dont la voix s’altéra, «un premier
-devoir à remplir avant tout. Comment réparer mon offense envers madame
-de Ferneuse?»
-
-Depuis que son angoisse dominante avait disparu, ce souci la
-bouleversait. Son corps mince, accablé par les fatigues, par les
-émotions de la nuit et du matin, s’affaissait sur la chaise longue,
-dans les dentelles qui avaient paru au petit maçon si miraculeusement
-vaporeuses. L’effarement remplit ses grands yeux noirs—sa seule
-beauté—tandis qu’elle posait la question.
-
-—«Voulez-vous m’en laisser le soin?» dit son mari, d’un accent qui
-exprimait plutôt l’injonction que la prière.
-
-—«Comment vous y prendrez-vous, Renaud? Mon Dieu! Il est impossible de
-lui dire ...
-
-—Si vous saviez ce qu’il est possible ou impossible de dire, ma
-petite Laurence, vous ne vous tourmenteriez pas comme vous le faites.
-Rapportez-vous en à moi, bien que je ne discerne pas encore ce qu’il
-est le plus opportun de laisser penser à madame de Ferneuse sur cet
-incident déplorable. Voyez cependant les fâcheux effets de votre
-caractère impulsif! Mais prenez patience jusqu’à ce que j’aie vu
-la comtesse. Mes meilleurs arguments jailliront peut-être de notre
-entretien, de ses dispositions.
-
-—Que pensera-t-elle de moi?
-
-—Aucun mal, Laurence. Croyez-en votre mari, qui a souci de votre
-dignité autant que de la sienne.
-
-—Mais, que trouverez-vous pour expliquer?... Vous n’allez pas lui
-laisser croire que je suis jalouse d’elle!»
-
-Renaud sourit à ce cri féminin. Il se pencha, mit un baiser sur le
-front de sa femme. Puis, avec sa hauteur un peu distante, sa façon de
-la traiter en enfant:
-
-—«Ayez confiance en moi. Je vous réconcilierai avec madame de
-Ferneuse, sans qu’il en coûte rien à votre fierté.»
-
-Elle lui saisit la main d’un geste humble, ennobli par la tendresse.
-
-—«Oh! que vous êtes grand et bon, mon Renaud! Mais ne m’épargnez pas
-trop, cependant. Il s’agit du bonheur de Micheline. Pourvu que ma folie
-n’ait pas brisé ce bonheur, en blessant irrémédiablement madame de
-Ferneuse!»
-
-Laurence ajouta plus bas, lentement, d’une voix profonde:
-
-—«Je crois que notre fille aime vraiment Hervé. Et si le cœur de cette
-enfant-là est pris, c’est pour toujours.»
-
-Une crispation d’inquiétude passa sur les beaux traits du marquis de
-Valcor. Il se sentit pâlir, et se rejeta un peu en arrière, pour que sa
-femme n’en vît rien. Cependant il prononça, d’un accent où vibrait la
-vérité même:
-
-—«Êtes-vous sûre, au moins, Laurence, ou dois-je vous le jurer encore,
-sur la tête chérie de Micheline, qu’Hervé de Ferneuse n’est pas son
-frère?
-
-—Taisez-vous!... Ah! l’affreux cauchemar!...» murmura Laurence en
-frissonnant.
-
-
-
-
-VI
-
-_BERTRANDE_
-
-
-LE lendemain matin, de bonne heure, le marquis de Valcor s’était fait
-seller un cheval, et l’attendait, debout sur l’un des perrons du
-château, lorsqu’il vit s’approcher le prince de Villingen, son hôte
-pour quelques jours.
-
-—«Vous sortez, mon cher marquis? Et à cheval, encore, si j’en juge
-d’après ces superbes bottes et ce stick épatant.»
-
-Renaud eut ce sourire bien à lui, qui, plein de grâce aimable,
-n’encourageait cependant pas les familiarités.
-
-—«Quelle belle matinée pour un canter à travers la campagne!» reprit
-Gilbert. «Ah! si je ne craignais pas d’être indiscret!...»
-
-Il ne pouvait guère douter qu’il le fût, à l’expression refroidie du
-visage de son hôte. Mais le jeune prince Gégé,—comme on l’appelait
-dans les cafés de nuit et les boudoirs à la mode, à cause de la
-double initiale de ses noms: Gilbert Gairlance,—était trop habitué
-aux adulations, aux gâteries des femmes et des flatteurs, pour vouloir
-remarquer qu’on accueillait sans empressement un de ses caprices.
-
-—«De quel côté alliez-vous, marquis?
-
-—Vers le Conquet. C’est le petit port de la pointe Saint-Mathieu.
-
-—N’y a-t-il pas, tout à côté, des ruines curieuses?
-
-—Oui, une ancienne abbaye, à l’extrémité du promontoire, à côté du
-phare?
-
-—Mais c’est au bout du monde, à la pointe extrême du continent. C’est
-le dernier cri du Finistère.
-
-—Précisément.
-
-—J’aimerais bien voir cela.
-
-—C’est facile,» dit Renaud.
-
-Il venait de se faire cette réflexion rapide que ce compagnon ne le
-gênerait pas, puisque, en effet, il l’enverrait visiter les ruines,
-pendant une démarche où il ne se souciait pas de l’emmener.
-
-Un valet alla aux écuries donner l’ordre de seller un second cheval
-pour le prince Gairlance, tandis que celui-ci se faisait apporter ses
-éperons et ses leggings.
-
-Un instant après, les deux cavaliers suivaient une de ces routes si
-caractéristiques de cette côte élevée, où les souffles incessants
-et impétueux du large ne laissent croître que de courtes plantes
-rustiques, trapues et têtues, cramponnées au sol, qu’elles dépassent à
-peine. A droite et à gauche, c’étaient des landes inégales, bossuées
-par le granit qui y affleure, et tapissées d’une verdure poudreuse.
-L’or des genêts y brillait par places. Les ternes fleurs de la lavande
-y mettaient des traînées pâles. Mais les roses bruyères n’étaient pas
-encore fleuries.
-
-Sur cette aridité, sur ce silence, planait une sensation d’immensité.
-Quelquefois, du côté de la terre, une perspective s’ouvrait, laissant
-voir une pointe de clocher dans un pli de terrain. A d’autres
-moments, c’était vers la mer que s’enfonçait la pente du sol. Alors
-apparaissaient des gouffres bleuâtres, dont on n’était pas bien sûr que
-ce fût l’eau ou le ciel.
-
-La conversation ne se soutenait pas avec beaucoup de chaleur entre
-Renaud et Gilbert. Rien n’était plus différent que ces deux hommes:
-l’un, jeune, et ayant horreur de l’action; l’autre, au second versant
-de la vie, mais d’une sève toujours bouillonnante. Même physiquement,
-cette interversion des âges était manifeste. Peu de femmes eussent
-préféré le fluet et pâle garçon de vingt-six ans à ce beau Valcor d’une
-si mâle élégance de stature, avec la mine si charmante et si fière, et
-qui, à près de cinquante ans, n’en paraissait guère que trente-cinq.
-
-—«Vous savez que c’est loin. Nous pourrions trotter.»
-
-Le marquis soutint longtemps l’allure rapide et ne ralentit que par
-précaution de bon cavalier, à cause des chevaux. Gilbert n’osait dire
-qu’il trouvait le train un peu dur. Il dut s’essuyer le front, où la
-sueur ruisselait.
-
-—«Je vous quitterai,» dit Renaud, «avant le village. Vous trouverez
-quelqu’un pour vous conduire à la ruine. Moi, je vais voir une famille
-de pêcheurs, qui demeure un peu plus bas, sur le versant de la falaise.
-Ce sont des gens que ma famille a protégés de père en fils. J’ai à leur
-parler.
-
-—Où nous retrouverons-nous?
-
-—A l’auberge, en face de l’église. Vous y laisserez votre cheval. De
-là, pour gagner le phare et l’abbaye, à pied, il vous faut dix minutes.»
-
-A un tournant de la route, Gilbert vit le marquis de Valcor prendre
-un sentier qui serpentait à travers la lande, dans la direction de
-l’Océan. Il lui cria:
-
-—«Vous n’allez pas rencontrer une descente trop raide pour votre
-cheval?
-
-—Pas jusqu’à la maison où je vais. Il y a un lacet assez doux. A tout
-à l’heure!»
-
-Presque aussitôt, Gairlance aperçut les premières maisons du Conquet.
-
-Son esprit, tout mondain, n’était pas fait pour goûter le rude
-caractère de ce village, perché sur le roc, à l’extrémité de la
-presqu’île bretonne. Poste avancé, où l’âme d’une race simple et
-aventureuse s’avive, comme celle du veilleur placé à la proue du navire.
-
-Le dégoût de Gilbert pour la société d’un être jugé par lui inférieur,
-lui fit refuser un guide, plutôt que le désir de se trouver seul avec
-ses pensées dans un endroit sublime. L’adjectif s’évoqua cependant,
-même dans l’esprit de ce Parisien frivole, quand tout à coup il vit se
-détacher sur le vide du ciel et de la mer les hautes et sveltes ogives
-de l’abbaye en ruines. Le toit manque, mais les admirables arcatures
-sont intactes. Lorsqu’on pénètre sous ces arceaux aux lignes si pures,
-on n’aperçoit au delà des voûtes, par les larges croisées béantes, que
-les perspectives infinies et changeantes de la mer.
-
-La terre aboutit là, dans ce sanctuaire hautain, dressé sur une
-falaise à pic. Le phare lui-même est un peu en arrière. Les hommes
-d’aujourd’hui n’ont pas osé construire l’édifice du salut matériel si
-hardiment que les hommes d’autrefois l’édifice du salut divin.
-
-Quel art et quelle audace ne fallut-il pas pour dresser là ces
-architectures énormes, qui défient encore les effroyables vents
-d’équinoxe et le choc des lames en furie, dont parfois tremble leur
-assise de rochers!
-
-—«Monsieur,» disait à Gilbert le gardien qui lui ouvrit la petite
-grille de l’enclos, «il y a des moments, dans la mauvaise saison, où
-les vagues tapent si fort qu’on sent le sol bouger sous soi, comme par
-un tremblement de terre.»
-
-Le prince essaya d’avoir quelques renseignements sur l’origine et l’âge
-de l’abbaye. Mais nul ne sait. L’ignorance du modeste gardien était
-celle de tout le monde.
-
-Après un moment passé dans les ruines, Gilbert entra, par curiosité,
-dans la petite église toute proche, aussi ancienne peut-être, mais si
-humble à côté des murailles grandioses qui la dominent. Une surprise
-l’y attendait. En entrant, il troubla la prière d’une jeune fille, qui
-était à genoux, et qui se leva au bruit de ses pas.
-
-Le prince de Villingen jeta un cri:
-
-—«Mademoiselle Micheline!»
-
-Mais, comme il s’approchait et la saluait avec un empressement ému, il
-entendit une voix très douce lui dire:
-
-—«Vous vous trompez, monsieur. Je ne suis pas mademoiselle de Valcor.»
-
-Gilbert demeura comme pétrifié ... Une telle méprise ... Une si
-extraordinaire ressemblance ... Et cette réponse de l’inconnue, qui,
-tout de suite, avait nommé la personne qu’il croyait voir en elle.
-
-Constatant sa stupeur, la jeune fille ne put s’empêcher de rire. Ce
-n’était plus la hauteur grave de Micheline. L’illusion s’atténua.
-Et bien plus encore lorsque, faisant deux pas hors de l’ombre, la
-déconcertante apparition se distingua mieux dans la clarté du porche
-ouvert.
-
-Certes, on eût dit une sœur, et presque une sœur jumelle, de la
-délicieuse fille dont le prince de Villingen s’éprenait chaque jour
-davantage. Depuis la nuit dernière surtout, depuis le cotillon dansé
-avec M^{lle} de Valcor, la griserie du jeune homme était complète. Un
-espoir naissait en lui du brusque départ d’Hervé de Ferneuse, signe
-d’un grave incident, d’une rupture peut-être. Et il fallait que le
-charme de Micheline opérât bien profondément dans son cœur pour qu’il
-en oubliât presque l’attrait de l’immense fortune, qui, d’abord, lui
-avait fait résoudre sa conquête.
-
-La force invincible de l’amour le dominait si bien en ce moment que la
-seule ressemblance de cette jeune étrangère le remuait d’un trouble
-très doux.
-
-Pourtant,—il venait de s’en apercevoir au second coup d’œil,—elle
-devait être une bien petite bourgeoise, sinon une paysanne. Sa simple
-robe rayée de noir et de blanc, son col de linge uni, son chapeau
-orné d’un nœud de taffetas, ne devaient leur espèce d’élégance qu’à
-sa beauté et aux lignes fines et souples de son jeune corps. Elle ne
-portait pas de gants. Elle se promenait toute seule. L’expression de
-son visage était avenante, mais sans fierté. Une rusticité savoureuse
-enveloppait toute sa personne, et marquait un abîme entre elle et
-l’héritière de Valcor. Mais en pleine lumière, la différence éclatait
-surtout dans les yeux. Tandis que Micheline avait les prunelles
-sombres et veloutées de sa mère, celle-ci avait les siennes d’un bleu
-vif. Elles parurent à Gilbert,—étant donné l’ordre d’idées où il se
-trouvait,—rappeler, en une nuance plus transparente, les profonds yeux
-bleus de Renaud.
-
-—«Extraordinaire ... Inouï, vraiment!...» murmura-t-il en dévisageant
-l’étrangère.
-
-—«Ce n’est pas la première fois,» dit-elle, qu’on me prend pour la
-demoiselle de Valcor.
-
-—Est-ce que votre famille est d’ici?» demanda Gilbert, en qui naissait
-un soupçon, qu’il n’aurait pas eu s’il avait su ce que tout le pays
-savait, que le marquis Renaud de Valcor avait quitté l’Europe trois ans
-avant la naissance de cette jolie fille. Et cela sans erreur possible,
-sans qu’il fût revenu, même pour une heure, dans cette Bretagne, où
-l’on ne devait fêter son retour que deux années encore après.
-
-—«Je crois bien,» répondit-elle, «que nous sommes d’ici! Et depuis
-longtemps, allez. Il y a eu des Gaël au Conquet, aussi loin qu’existent
-les souvenirs dans la province.
-
-—Votre nom est Gaël?
-
-—Oui, Bertrande Gaël.
-
-—Je parie une chose,» dit-il, suivant sa pensée secrète. «C’est chez
-vous que le marquis de Valcor se trouve en ce moment.
-
-—Chez nous!» s’écria-t-elle.
-
-Il parut à Gilbert que son frais visage pâlissait. Et elle demeurait
-perplexe, à le regarder, dans l’envie de savoir davantage. Tandis
-qu’avant, elle semblait prête à partir, gênée de répondre à un monsieur
-qu’elle ne connaissait pas, et soulevée d’un élan de fuite, comme un
-oiseau qui va s’envoler.
-
-—«Vous êtes donc,» reprit-elle, «un ami du marquis de Valcor?
-
-—Je suis même son hôte. Je demeure chez lui en ce moment,
-mademoiselle. Et puisque vous vous êtes si gracieusement présentée,
-je vais en faire autant: je m’appelle Gilbert Gairlance, prince de
-Villingen.
-
-—Un prince!» s’écria Bertrande avec une admiration naïve.
-
-—«Moins prince que vous n’êtes princesse, car vous êtes belle à parer
-un trône,» dit-il galamment.
-
-La jolie Bretonne devint toute rose. Mais une inquiétude secrète
-effaçait le plaisir d’être louée par un si fabuleux personnage. Elle
-demanda, soucieuse:
-
-—«Est-ce que monsieur de Valcor va venir jusqu’ici?
-
-—Nous devons nous retrouver à l’auberge, sur la place, vous savez?...
-
-—Oh! alors,» dit-elle, comme si cette réflexion lui échappait, «je ne
-vais pas rentrer par le village. Je ferai le tour à travers la lande.
-
-—Vous avez donc peur du marquis de Valcor?»
-
-Elle hocha la tête et ne répondit pas. Mais elle se dirigea vers la
-porte ouverte, pour sortir de la petite église. Et comme Gilbert,
-immobile, lui barrait le chemin, sans intention bien arrêtée, rien que
-pour retenir cette vision charmante, elle murmura:
-
-—«Pardon ... Il faut que je m’en aille, monseigneur le prince.»
-
-Le Parisien eut à peine envie de rire. Une autre sorte d’émotion, d’une
-saveur fraîche et inconnue, lui venait de cette évidente candeur dans
-une créature si belle. Il laissa Bertrande Gaël sortir de l’église,
-mais il la suivit, et, comme tout naturellement, se mit à marcher à
-côté d’elle.
-
-La fine Bretonne, ayant jeté un regard circonspect aux alentours, et
-s’étant assurée que nul n’observait leur tête-à-tête, pas même le
-gardien des ruines, qui était en même temps celui du phare, et qu’on
-n’apercevait pas dehors, se lança vite dans le sentier de la lande.
-S’écartant ainsi du pays habité, elle craignait moins d’accepter la
-compagnie compromettante de l’élégant étranger. On ne causerait pas
-sur leur compte. Et comment se refuser à entendre les compliments d’un
-prince, à lire dans ses yeux l’admiration qu’elle lui inspirait?
-
-Lui, Gilbert, n’éprouvait pas seulement l’attrait de tant de grâce,
-mêlée d’un charme un peu sauvage, et comme imprégnée des verts aromes
-de la mer, il se sentait dévoré de curiosité, ainsi que devant une
-énigme. Qu’était donc, pour le marquis de Valcor, cette jeune fille,
-qui semblait le craindre ainsi qu’un tuteur ou qu’un maître, et qui
-ressemblait à Micheline d’une façon étourdissante? La réponse qu’il
-se faisait à cette question ne le dispensait pas—au contraire—d’en
-vouloir connaître les données.
-
-—«Voyons, mademoiselle Bertrande ... Je vous promets, sur ma parole,
-de garder votre secret. Pourquoi donc avez-vous peur de rencontrer mon
-ami Valcor? Il aurait bien de la peine à se montrer redoutable pour une
-jeune personne aussi exquise que vous.
-
-—Il ne sait pas,» dit-elle à voix basse et les yeux à terre, «que j’ai
-quitté le couvent. Et grand’mère ne va peut-être pas avoir le courage
-de le lui dire.
-
-—Le couvent! Vous étiez au couvent?
-
-—Oui. Aux Géraldines de Quimper.
-
-—Pour de bon?... Vous étiez religieuse?...
-
-—Qu’allez-vous penser! Je serais une défroquée! Oh! pas ça, non!...
-Novice seulement. Je n’avais pas prononcé mes vœux.
-
-—Et pourquoi les auriez-vous prononcés? Pour contenter monsieur de
-Valcor?
-
-—Oui, et grand’mère.
-
-—Grand’mère, soit! Mais quels droits le marquis a-t-il de vous imposer
-sa volonté?»
-
-La jeune fille leva ses yeux d’un bleu si vif, avec une évidente
-surprise. Peut-être n’avait-elle jamais réfléchi à cela.
-
-—«C’est monsieur le marquis,» dit-elle.
-
-—«Bon. Mais nous ne sommes plus sous le régime féodal. Et,
-malheureusement pour lui, le droit du seigneur n’existe plus,» répliqua
-Gilbert avec un sourire dont la candide Bretonne ne comprit pas
-l’équivoque.
-
-—«Je ne sais pas,» reprit-elle après un silence. «Depuis que je suis
-au monde, j’ai toujours vu que, chez nous, on écoutait monsieur le
-marquis comme le bon Dieu.»
-
-Elle se signa—pour effacer sans doute le léger sacrilège de sa
-comparaison.
-
-—«Chez vous?... Qui donc y a-t-il chez vous, mademoiselle Bertrande?
-Si toutefois je ne suis pas indiscret.
-
-—Il y a grand’mère, et puis ...» (elle hésita, et, sur un autre ton):
-«il y aurait mon oncle Yves et mon oncle Mathias. Mais ils sont presque
-toujours en mer.
-
-—Vous êtes donc orpheline, pauvre petite?» demanda Gilbert, qui
-désirait avant tout apprendre quelque chose de sa naissance.
-
-Elle eut une rougeur soudaine, et répondit avec embarras:
-
-—«Je n’ai plus mon père, mais maman n’est pas morte.»
-
-«Ah!» se dit Gairlance, «la mère n’est pas morte, mais absente,
-disparue sans doute. Qui sait la vie qu’elle doit mener, pour que sa
-fille rougisse d’elle à ce point? Et Renaud l’aura séduite. Cette
-enfant-là fut sa première faute. Tout cela est limpide.»
-
-Bertrande Gaël, par un vague instinct l’avertissant que le silence de
-son compagnon cachait un soupçon pire que la vérité, se décidait à une
-explication:
-
-—«Ma pauvre mère!» soupira-t-elle. «A quoi bon vous cacher cela,
-puisque vous la verrez un jour ou l’autre si vous passez par chez
-nous. Elle est faible d’esprit ... Vous comprenez?... Elle est devenue
-innocente après son malheur.»
-
-«Folle!» pensa Gilbert, dont l’étonnement s’accrut. Il reprit tout
-haut:—«De quel malheur voulez-vous donc parler?
-
-—De la mort de mon père, qui a péri dans un naufrage. Il était marin
-de l’État, quartier-maître sur un transport qui s’est perdu dans un
-cyclone. J’étais petite. Je ne me rappelle pas. Mais on m’a souvent
-dit qu’à partir du jour où sa fin a été certaine, ma pauvre mère est
-devenue d’une tristesse comme on n’en voit pas d’exemple sur nos côtes,
-où cependant il y a bien des veuves. Elle ne parlait plus, ne dormait
-plus. Elle passait des nuits sur la falaise, à maudire la mer et à
-pleurer. A peine si on pouvait lui faire prendre assez de nourriture
-pour qu’elle ne trépasse point de faim. Si elle ne s’est point jetée du
-haut des rochers, c’est qu’elle fréquentait l’église, qu’elle croyait
-en Notre-Seigneur et en la sainte Madone. Mais un soir,—un bien triste
-soir!—elle est rentrée avec la tête perdue. Elle affirmait qu’elle
-avait rencontré le père dans la lande, et qu’il lui avait parlé. Et
-c’étaient des douceurs pour lui, puis, tout à coup, des injures,—elle
-si aimante et fidèle!—des mots qu’elle lui adressait comme dans un
-rêve, et que je n’oserais pas répéter. Des rires qui faisaient mal, des
-pleurs qui ne s’arrêtaient plus. La raison était partie avec son cœur,
-quoi!—Elle s’est calmée, mais sa peine a été trop forte. Elle n’a
-jamais retrouvé le sens.»
-
-Bertrande s’arrêta, et, son douloureux sujet ne l’entraînant plus, elle
-sentit la confusion d’avoir parlé si longtemps.
-
-—«Mais comme je cause!.. Excusez-moi, monseigneur le prince.
-
-—Ne m’appelez donc pas «monseigneur le prince.»
-
-Elle remarqua les sourcils froncés, le mouvement d’impatience. Gilbert
-s’énervait de ne plus rien comprendre à une situation qu’il avait
-jugée si claire. La mère de Bertrande devenant folle de douleur pour
-avoir perdu son mari, cela rendait singulièrement invraisemblable une
-intrigue de sa part avec le beau châtelain de Valcor.
-
-—«Comment faut-il que je vous appelle?» demandait humblement la naïve
-Bretonne.
-
-—«Appelez-moi «monsieur», tout simplement. «Monsieur Gilbert», si vous
-préférez.»
-
-Un rayon passa dans le bleu étincelant des yeux ingénus. Donner ce
-nom charmant et familier à un prince! Cela parut à Bertrande un tel
-privilège qu’elle s’en offrit le plaisir immédiatement.
-
-—«Eh bien, monsieur Gilbert,» dit-elle d’une voix tremblante de fierté
-ravie, «c’est ici qu’il faut nous dire adieu, si vous ne voulez pas
-manquer de retrouver monsieur de Valcor à l’auberge. Sa visite chez
-nous doit avoir pris fin à c’t’heure. Ce sentier, à gauche, vous ramène
-au mitan du village. Tandis que si vous continuez ma route, vous aurez
-un bout de ruban à revenir à pied avant de pouvoir remonter sur votre
-cheval.
-
-—Tant pis, jolie Bertrande! Si vous ne m’aviez pas averti, je vous
-aurais suivie au bout du monde.
-
-—Vous ne reviendrez pas vous promener de ces côtés?» demanda-t-elle,
-avec une de ses promptes rougeurs, et en inclinant la tête sur
-l’épaule, du geste sauvage et gracieux d’une fauvette qui s’apprivoise.
-
-Il y avait si peu de rouerie ou de hardiesse en cette fraîche créature,
-que Gilbert éprouva de cette avance une petite émotion sincère, sans
-mettre en doute la pureté de celle qui la lui faisait.
-
-—«Certes, je reviendrai,» s’écria-t-il avec élan.
-
-Seulement alors, Bertrande eut conscience de ce qu’elle avait dit. La
-pudeur et la confusion la troublèrent. Elle s’échappa, d’une retraite
-si soudaine que Gilbert ne put prolonger leur adieu.
-
-Après quelques bonds légers dans le sentier de la lande, elle se
-retourna pour le voir. Le prince lui envoyait un baiser. Elle sourit,
-avec une malice presque coquette, tant l’instinct s’aiguise vite chez
-la plus innocente des filles d’Ève—et celle-ci l’était réellement.
-Puis elle s’enfuit tout d’une traite.
-
-Le prince cligna des yeux, pour mieux saisir la séduisante vision qui
-s’éloignait.
-
-—«Tu es bien jolie, ma petite. Mais tu n’es que l’ombre ... Et j’aurai
-la réalité,» murmura-t-il.
-
-Cette idée d’une conquête plus haute lui rappela que la première
-tactique consisterait à ne pas faire attendre le père de cette
-Micheline dont la beauté, comme la fortune, le fascinait.
-
-Gilbert hâta le pas et regagna l’auberge, où il eut le temps de faire
-ressangler son cheval avant que le marquis y parût.
-
-Le jeune homme remarqua tout de suite que le visage de son hôte
-s’était assombri. Renaud venait sans doute d’apprendre que sa petite
-protégée s’était envolée de la cage, qu’elle se refusait à découvrir en
-elle-même la vocation religieuse. Mais que diable cela pouvait-il bien
-lui faire, s’il n’y avait pas entre lui et Bertrande un lien dont le
-prince n’était rien moins que sûr depuis l’histoire du veuvage dément
-et désespéré?
-
-Quand tous deux trottèrent de nouveau sur la route, Gilbert sentit
-qu’il ne supporterait pas jusqu’à Valcor le silence de son compagnon.
-Puisque Renaud ne disait rien, c’était lui qui allait l’obliger à
-desserrer les lèvres. Quelle parole d’honneur avait-il donnée à la
-petite, au sujet de son secret? Ma foi, il ne se rappelait plus au
-juste. Est-on tenu par ces serments pour rire qu’on fait aux femmes et
-aux enfants? D’ailleurs, il ne révélerait rien à celui-ci, qui quittait
-la famille de Bertrande et savait sûrement à quoi s’en tenir.
-
-Gairlance commença donc à rire tout haut, d’un rire plein d’intention,
-puis il commença:
-
-—«Dites donc, mon cher marquis, cela n’ennuie pas madame de Valcor
-qu’on puisse rencontrer dans le pays une jeune fille qui paraît la sœur
-jumelle de mademoiselle Micheline?
-
-—Comment?» fit Renaud, en lui lançant un âpre regard.
-
-—«Oui. J’ai aperçu, tout à l’heure, près des ruines de l’abbaye, une
-petite paysanne ravissante, qui, à la distinction près, est le portrait
-frappant de mademoiselle de Valcor.
-
-—Vous ne lui avez pas parlé, au moins?» demanda vivement le marquis.
-
-—«Pourquoi ce ton sévère?» plaisanta le prince. «Me croyez-vous
-capable de mettre à mal une petite mascotte de village rien qu’en lui
-demandant ma route ou en lui disant: «La belle journée!»
-
-—Mon cher ami,» reprit Renaud,—tout de suite maître de ses émotions,
-mais avec l’accent le plus ferme,—«je vous prie de ne pas parler si
-légèrement d’une jeune fille digne de tous les respects, et à qui je me
-charge de les assurer si on s’avisait de ne pas les lui rendre.
-
-—Oh! oh!...» dit simplement Gairlance.
-
-—«Je vous entends,» déclara Valcor. «Et l’intérêt que je porte à cette
-famille, avec le hasard d’une prodigieuse ressemblance, pourraient
-prêter à l’équivoque où vous semblez vous complaire, sans un petit
-fait, bien simple, que je vais vous dire. D’ailleurs, un mot: si cette
-équivoque était possible, croyez bien que je ne me permettrais pas
-une telle attitude, parce que, en ce cas, elle aurait quelque chose
-d’offensant pour la marquise de Valcor, suivant votre insinuation de
-tout à l’heure.
-
-—Oh! je badinais.... Ma profonde déférence pour la marquise ...
-
-—Apprenez, mon cher,» poursuivit Renaud en lui coupant la parole, et
-avec un sourire où pointait l’ironique satisfaction de se divertir un
-peu aux dépens d’une malveillance trop facile, «apprenez ce que sait
-le plus ignare des pêcheurs de cette côte, ce dont tout ce pays m’est
-témoin, ce qui ressort des registres de l’état civil: Bertrande Gaël
-est née alors que j’avais quitté l’Europe depuis trois ans. Elle en
-avait deux environ lorsque j’y suis revenu, après cette longue absence.
-Mon mariage eut lieu presque aussitôt. Je fus père tout de suite.
-Ma fille est donc, de trois années environ, la cadette de son sosie
-féminin.
-
-—On ne le dirait pas,» observa Gilbert. «Elles ont l’air du même âge.
-
-—C’est vrai. Mais entre dix-huit et vingt et un ans, la confusion est
-facile. Et, sans doute, l’éducation plus simple de Bertrande, au fond
-d’un modeste couvent breton, a prolongé son enfance.»
-
-Le prince de Villingen garda, pendant quelques minutes, un silence un
-peu déconfit. Pour lui, le mystère demeurait intact. Et il ne pouvait
-s’empêcher de croire qu’il y eût un mystère.
-
-—«Eh bien, mon cher marquis, vous excuserez mon soupçon malicieux. Il
-n’avait rien de désobligeant pour vous.»
-
-Renaud sourit, reprenant sa hautaine bonne humeur.
-
-—«Mon Dieu, dans l’ignorance où vous étiez des faits positifs et des
-dates précises, il devait vous venir assez naturellement, ce soupçon.
-La ressemblance de cette petite paysanne et de mademoiselle de Valcor
-serait fantastique si nous n’avions la ressource d’y voir quelque
-phénomène d’atavisme. En répondant de ma vertu sur ce point, je ne
-garantis point celle de mes ascendants. Peut-être quelque galant aïeul
-à moi conta-t-il de trop près fleurette à une jolie madame Gaël. Nos
-deux familles ont toujours eu des rapports de service et de protection.
-J’ai l’âme traditionaliste et je continue. Les traits et la grâce
-de Bertrande ne pouvaient qu’accentuer chez moi une bienveillance
-héréditaire.»
-
-Gairlance, en écoutant la parole nette de cet homme si sûr de lui-même,
-sentit qu’il n’en apprendrait pas, aujourd’hui, davantage. Pourtant il
-risqua encore une question:
-
-—«Vous parliez de couvent. Cette jeune fille est donc destinée à la
-vie religieuse?
-
-—Je l’aurais souhaité,» répondit Valcor avec une franchise qui étonna
-l’autre. «C’est un grand souci pour moi qu’elle se refuse à prononcer
-ses vœux.
-
-—Un grand souci! Qu’est-ce que cela peut vous faire?»
-
-Renaud se tourna vers le jeune homme avec un coup d’œil un peu
-dédaigneux, comme jugeant son incompréhension l’indice d’un manque de
-clairvoyance délicate.
-
-—«Il ne m’est pas indifférent,» reprit-il, «qu’une personne qui a le
-visage et toute l’apparence de ma propre fille, coure les risques de
-certaines tentations ou de certaines misères. Puis—jugez-en par votre
-impression même,—cette ressemblance, promenée à travers la vie,—et
-sait-on quelle vie, avec une si dangereuse beauté?—peut produire de
-pénibles équivoques. Enfin je vous ai dit que cette enfant m’intéresse.
-Étant donné qu’elle est physiquement, et peut-être aussi moralement,
-au-dessus de son milieu vulgaire, je ne voyais pour elle de bonheur et
-de sécurité que dans un cloître.»
-
-Valcor se tut, puis ajouta, comme se parlant à lui-même:
-
-—«Mais encore eût-il fallu qu’elle en eût la vocation.»
-
-
-
-
-VII
-
-_L’AÏEULE_
-
-
-LORSQUE Renaud s’était séparé de Gilbert sur la route du Conquet, il
-avait poussé son cheval au travers de la lande du côté de l’Océan, là
-où la pente s’inclinait sur le vide, comme si, brusquement, la terre
-allait manquer. Cette coupure, abrupte en apparence, de la falaise, sur
-l’espace vaporeux, avait provoqué l’observation du prince à propos du
-chemin praticable pour un cavalier. Mais, suivant la réponse de Valcor,
-le sentier commença bientôt à descendre parallèlement à la côte en une
-déclivité presque insensible.
-
-Bientôt apparut un groupe de maisons, qui, sans la courbe du sol,
-aurait été visible de la route. Les maisons dominaient une petite
-crique, parfaitement abritée entre deux pans de falaise. Une plage
-en demi-cercle, couverte d’un sable velouté, donnait à cet étroit
-paysage marin l’air le plus accueillant et le plus sûr. N’étaient les
-dimensions restreintes de ce port naturel et l’impossibilité de bâtir
-plus de quelques demeures sur le terrain trop mesuré entre la rive
-et la muraille granitique, il eût rivalisé avec le Conquet, dont il
-demeurait ainsi une simple dépendance.
-
-Les habitations n’étaient guère que des masures de pêcheurs. Cependant,
-l’une d’elles, construite en pierres grises, avec un toit d’ardoises
-aux lignes plus élevées et un semblant de jardinet conquis sur le roc,
-offrait un aspect relativement cossu, presque bourgeois.
-
-C’est vers celle-là que se dirigea Valcor. Ayant mis pied à terre, il
-tenait son cheval par la figure, lui faisant descendre prudemment un
-dernier raidillon.
-
-Tandis qu’il lui passait par-dessus la tête la bride du filet pour
-l’attacher à la palissade, une femme parut, au delà du petit jardin, à
-la porte de la maison.
-
-Type admirable et caractéristique de vieille Bretonne, elle était de
-haute stature, élancée sans maigreur, et se tenant plus droite qu’une
-jeunesse de vingt ans. Sous sa coiffe neigeuse, ses cheveux, plus
-blancs encore, se gonflaient en bandeaux lourds, dont s’échappaient
-quelques mèches qui gardaient une frisure souple comme des cheveux
-d’enfant. Le teint bronzé, tanné, de cette femme et ses grands traits
-soulignés de rides, lui auraient composé une physionomie plutôt dure,
-si, dans les yeux couleur d’aigue-marine, n’eût brillé une lumière
-attirante.
-
-Figure d’une énergie singulière, mais sans rien d’aigre ni de
-rébarbatif. Elle avait dû être fort belle, d’une beauté qu’évoquait
-sans doute assez exactement celle de sa petite-fille Bertrande. Un
-éclair de cette beauté lointaine sembla passer sur la figure de
-l’aïeule, dans sa joie manifeste de reconnaître Valcor. Silencieuse,
-elle lui souriait, de son vieux sourire, mais sans prononcer une parole.
-
-Il ouvrit la clôture, s’approcha, lui prit la main.
-
-—«Tout va comme vous voulez, maman Gaël?»
-
-Avant qu’elle eût répondu, il se passa une chose furtive et singulière,
-qui aurait stupéfié le prince de Villingen s’il en avait été témoin. Le
-grand seigneur, le maître de Valcor, avec son geste de marquis, mais de
-marquis de cour devant une duchesse, souleva la main brunie, cordée,
-sillonnée de grosses veines violâtres, qu’il venait de saisir, et il la
-porta à ses lèvres.
-
-Puis, comme l’aïeule rentrait dans la chambre, sans paraître autrement
-surprise de cet hommage, probablement habituel, Renaud répéta sa
-question.
-
-D’accord avec son mouvement d’affectueux respect, sa voix, d’habitude
-si prenante, se faisait plus chaudement douce, plus pénétrée. Sauf
-quand il parlait à sa fille, on eût rarement pressenti, comme à
-présent, ce que son âme, toujours en représentation devant elle-même et
-les autres, contenait de profondeur sincère.
-
-—«Non, monsieur Renaud, tout ne va pas comme je veux,» dit la vieille
-femme.
-
-Ils s’assirent dans la principale pièce du logis,—une grande salle
-qui, par de beaux meubles anciens en bois sculpté, l’armoire, la
-crédence, la huche, l’horloge, les sièges, des cuivres et des faïences
-pittoresques, ressemblait à quelque hall d’artiste, tandis que par
-l’âtre immense avec ses chenets, ses ferrailles, ses ustensiles, elle
-devenait une cuisine de ferme. On n’y voyait aucun lit enfoncé dans une
-sorte d’alcôve ou de niche à l’intérieur du mur et caché par des volets
-ajourés, comme dans la plupart des pauvres intérieurs bretons. Cette
-demeure, luxueuse relativement à la situation sociale des habitants,
-contenait des chambres à coucher, ainsi que les maisons des villes.
-
-Cependant, Mathurine Gaël,—celle qu’on appelait, au long de la côte,
-la mère Mathurine, ou la mère Gaël, racontait au marquis de Valcor,
-dont la physionomie exprimait l’intérêt le plus attentif, les causes
-diverses de ses préoccupations.
-
-—«Monsieur Renaud, Bertrande a quitté le couvent, et elle n’y rentrera
-plus. Elle n’a pas la vocation. Ce serait péché que de la contraindre.
-On la pousserait à quelque folie.»
-
-Bien que cette nouvelle causât au marquis de Valcor un chagrin
-véritable, plus grave qu’il ne soucierait tout à l’heure de le montrer
-au prince Gairlance, il ne marqua sa déception par aucun mouvement vif
-ni par d’abondantes paroles.
-
-Cette vieille femme avec qui il s’entretenait, et lui-même, étaient
-gens de peu de discours. Leurs âmes fortes et silencieuses,
-lorsqu’elles prenaient contact l’une de l’autre, s’incitaient
-mutuellement à une gravité plus contenue.
-
-Mathurine Gaël dit seulement:
-
-—«Je suis bien près de la tombe. Sa mère est privée de raison. Ses
-oncles ne sont pas mariés et courent le monde. Qui gardera cette enfant
-du mal, avec cette figure de tentation qu’elle tient de son défunt
-père, mon pauvre Bertrand, le garçon le plus beau de toute la côte?»
-
-Renaud regarda longtemps les clairs yeux, qui, perdus dans l’espace,
-s’emplissaient d’un souvenir. Il était devenu pâle. Il dit:
-
-—«Vous ne cessez pas d’y penser, à votre Bertrand?
-
-—Toujours ... toujours, je pense à lui.
-
-—Les fils qui vous restent, Yves, Mathias, n’ont donc pas pris dans
-votre cœur la place de celui qui n’est plus?»
-
-L’étonnement ramena vers le marquis les prunelles de la paysanne.
-
-—«Est-ce que des goélands peuvent remplacer un aigle? Vous l’avez
-connu, monsieur Renaud. Vous alliez dans sa barque, avec lui, quand
-vous étiez enfant. Sous vos vêtements pareils, en toile cirée, qui donc
-aurait deviné lequel de vous deux était un Valcor plutôt que l’autre?»
-
-Un orgueil sauvage illumina cette hautaine figure d’antique druidesse.
-Ses lèvres flétries semblèrent formuler encore quelques paroles. Mais
-elle les referma aussitôt.
-
-—«Que dites-vous tout bas, maman Gaël?» demanda le marquis.
-
-Avec une singulière douceur, il accentuait ce mot de «maman», laissant
-presque tomber le nom qui suivait. Peut-être éprouvait-il un regret
-d’avoir eu si peu à le prononcer jadis, ayant perdu sa mère dès sa
-petite enfance.
-
-Mathurine Gaël secoua la tête avec une expression de solennel mystère.
-
-—«Vous ne voulez pas me dire votre secret, à moi, Renaud, qui vous
-rappelle votre fils, qui voudrais vous en tenir lieu?
-
-—Rien ne me tiendra lieu de mon fils.»
-
-Il y eut un silence. Chacun de ces deux êtres garda par devers soi sa
-pensée.
-
-Valcor reprit enfin:
-
-—«Bertrande n’a-t-elle pas un état? On lui a enseigné quelque chose au
-couvent?
-
-—Elle sait faire de la dentelle.
-
-—Comment? Quelle dentelle? Y est-elle habile?
-
-—La dentelle qu’on nomme irlande, et qui sort aussi de chez nous.
-Je crois qu’elle pourrait devenir une fine main à la chose. Mais il
-faudrait aimer le travail.»
-
-L’aïeule, d’un geste, indiqua, dans un angle de la chambre, sur une
-chaise, des pelotons de fil et de menus outils de dentellière. Puis
-ajouta:
-
-—«C’est sa place. Mais où est-elle? Dans le pays, à faire peut-être de
-dangereuses connaissances.
-
-—Pourquoi l’avez-vous laissée sortir?» demanda presque violemment le
-marquis.
-
-—«Elle a vingt et un ans. Que puis-je? D’ailleurs, elle ne sortait que
-pour faire ses dévotions à Saint-Mathieu. Elle devrait être de retour.»
-
-Valcor s’écria:
-
-—«Je la doterai. Je la marierai. Cette enfant ne peut épouser un
-rustre.
-
-—Et vous, monsieur Renaud, vous ne pouvez pas la doter,» prononça la
-vieille avec une fermeté farouche. «Vous le savez bien. Ne vous ai-je
-pas dit cent fois que jamais une Gaël n’acceptera, moi vivante, de
-l’argent d’un Valcor.
-
-—Mais cette fierté est insensée!» s’exclama le marquis.
-
-A peine eut-il laissé échapper cette phrase, soulignée par une
-inexplicable irritation, qu’il vit l’aïeule se dresser devant lui. De
-la main elle lui montrait la petite porte à claire-voie, avec sa partie
-supérieure grande ouverte, sur le jardinet plein de soleil.
-
-—«Vous sortirez,» dit-elle, «tout marquis de Valcor que vous êtes,
-plutôt que de me faire entendre encore des réflexions pareilles?
-
-—Pardon, maman Gaël,» dit-il avec la soumission d’un écolier pris en
-faute.
-
-Aussitôt, il lui parla de son troisième fils, Mathias. C’était à cause
-de Mathias qu’il était venu. Car il ne se doutait pas que Bertrande ...
-
-—«Ah! Mathias ...» soupira-t-elle, «En voilà un qui, pour la première
-fois, mettrait de la honte sur le nom de Gaël, si je n’étais résolue
-à le tuer plutôt de ma main, le jour où je serai sûre qu’il n’y a pas
-d’autre remède.»
-
-Un trouble passa sur le visage de Renaud. L’altière vieille femme
-agirait sans doute comme elle le disait. La race rustique, intrépide
-et honnête des Gaël, semblait avoir trouvé son symbole dans cette
-prêtresse du foyer, aux yeux clairs, où le regard brillait comme du
-soleil sur l’eau.
-
-Mais pour qui le frémissement involontaire du marquis de Valcor? Pour
-ce Mathias?... qui ne devait cependant pas l’intéresser outre mesure.
-Pour Bertrande?... Enfant trop belle, sur qui pourrait tomber la
-réprobation de la formidable aïeule. Pour lui-même?... Invraisemblable
-hypothèse! Quels comptes aurait-il jamais à rendre, lui, un grand de
-ce monde, à cette pauvresse, dont le seul domaine était la maison
-héréditaire, le mobilier antique et cossu, souvenir des vaillants
-labeurs d’autrefois, et qui vivait, outre les légumes de son jardin,
-des quelques sous gagnés en raccommodant les filets.
-
-Il n’avait eu le temps de rien ajouter, quand un bruit de pas résonna
-sur l’escalier intérieur.
-
-Quelqu’un descendait.
-
-—«Ah! voilà l’Innocente,» murmura Mathurine.
-
-Une porte s’ouvrit, et, sur le seuil, une chétive figure s’arrêta,
-pétrifiée.
-
-—«Avancez, Mauricette. Ne craignez rien. C’est moi, un ami,» prononça
-Valcor avec une infinie douceur.
-
-A cet accent, la nouvelle venue sourit et fit quelques pas, les yeux
-fixes, comme en un rêve, ou sous l’influence d’un magnétisme.
-
-Mais elle parut reconnaître le marquis. Un tremblement l’agita.
-L’extase bizarre s’effaça de son visage. Et elle alla se blottir dans
-un coin de la chambre, où elle demeura muette, la tête rentrée entre
-les épaules, les coudes serrés au corps, dans l’attitude d’un enfant
-qui craint d’être frappé.
-
-Valcor regarda l’aïeule et hocha la tête, comme pour dire: «Allons! il
-n’y a pas de changement.»
-
-Tous deux continuèrent à causer, sans plus s’occuper de la folle.
-C’était la seule façon de rassurer cette pauvre créature, sur qui
-semblait peser un perpétuel effroi. En effet, lorsqu’elle se vit
-oubliée, elle se détendit un peu, risqua un mouvement, puis un autre,
-et finit par attirer à elle un énorme paquet de filets, amoncelé près
-de l’âtre. Alors, tranquillement, elle se mit à rattacher les mailles
-rompues.
-
-Mauricette Gaël, la veuve de Bertrand, et la mère de cette belle fille
-qu’en ce moment le prince de Villingen escortait à travers la lande,
-gardait juste le peu qu’il fallait d’intelligence pour accomplir un si
-humble travail. Elle y était même particulièrement agile et adroite. Et
-surtout on lui en faisait la réputation parmi les pêcheurs, avec cette
-bienveillance un peu superstitieuse que les campagnards, et plus encore
-les gens de mer, témoignent aux pauvres d’esprit. De très loin, au long
-de la côte, arrivaient à Mauricette Gaël,—à l’Innocente, comme on
-l’appelait,—des filets à réparer. Et leurs propriétaires affirmaient
-que les poissons se prenaient ensuite plus nombreux aux mailles
-qu’avaient renouées ses doigts inoffensifs.
-
-Ainsi, la pauvre créature gagnait largement son entretien, qui ne
-coûtait guère.
-
-Elle avait dû être jolie aussi, dans son jeune temps, la Mauricette,
-quand l’amour et la joie des épousailles avec le beau Bertrand Gaël
-illuminaient ses traits finement modelés, ses yeux couleur de mer,
-et que, sous sa coiffe ailée, gonflaient ses nattes de soie brune.
-Aujourd’hui, son visage était jaune et mat comme de la cire, ses
-prunelles semblaient une vitre derrière laquelle il n’y a rien, et ses
-cheveux, appauvris et grisonnants, ne soulevaient guère le béguin noir.
-
-Elle ne paraissait point entendre ce que sa belle-mère disait en ce
-moment de Mathias, frère cadet du mari qu’elle avait tant aimé. Un
-gaillard aventureux et inquiétant, qui, dans les intervalles des pêches
-lointaines, ne savait pas se tenir tranquille sous le toit familial.
-Avec sa barque, il disparaissait pendant des jours, et ce n’était pas
-souvent qu’il rapportait du poisson. Cependant on lui voyait de l’or
-entre les mains. Il voulait en donner à sa mère, qui s’obstinait à le
-refuser tant qu’elle n’en saurait pas la provenance. Mathias alors
-partait le dépenser à Brest. C’était un garçon qui aimait le plaisir.
-Et la vieille Mathurine prenait un air plus dur encore pour murmurer le
-mot de «mauvaises femmes».
-
-Il y avait un autre mot qu’elle avait prononcé en baissant la voix
-davantage, celui de «contrebande». Le long de ces falaises escarpées,
-il se passe des faits de louche héroïsme. Des hommes risquent leur vie
-pour frauder le fisc, après avoir été prendre en mer le chargement de
-navires suspects. Pour beaucoup de ces consciences rudimentaires, ce
-n’est pas un délit. Le danger physique ennoblit l’acte illégal, lui
-donne un farouche attrait. Faire du tort à l’État, ce n’est faire du
-tort à personne, se disent les gars hardis, qui se passionnent pour la
-coupable entreprise comme pour un jeu hasardeux et fécond en aubaines.
-
-—«N’empêche que, s’il était pris,» fit l’aïeule, «il serait traité
-en voleur. Lui, un Gaël! Dieu veuille qu’il reçoive plutôt le coup de
-fusil d’un douanier.
-
-—Une mère ne doit pas invoquer Dieu dans un vœu pareil,» dit Valcor,
-étrangement impressionné.
-
-—«C’est parce que je suis sa mère,» répliqua-t-elle, «que Dieu
-m’entendra.
-
-—Vous n’auriez pas de tels anathèmes pour votre Bertrand, dites?...
-Vous l’aimeriez mieux fautif et vivant que mort, celui-là, n’est-ce
-pas?»
-
-La vieille eut une espèce de rire saisissant.
-
-—«Fautif?... Lui, Bertrand ... Vous ne savez pas de quelle moelle
-était pétri son cœur.»
-
-Un ricanement brusque, lugubre, fit écho à ce rire et à cette
-exclamation. Les deux interlocuteurs tressaillirent. Ils avaient oublié
-l’Innocente.
-
-Renaud se leva.
-
-—«Maman Gaël,» dit-il, tout en se dirigeant vers la porte, comme dans
-la hâte de quitter ce lieu, «ne vous tourmentez plus pour Mathias. J’ai
-l’emploi de son énergie. Et je puis lui promettre de tels avantages que
-son goût du plaisir trouvera à se satisfaire. Ce qui vous inquiète en
-lui sera donc détourné dans un sens qui me sera utile, et où il aura
-tout à gagner.»
-
-Un vif rayon s’alluma dans les yeux de la vieille Bretonne. Mais,
-circonspecte par âge et par caractère, elle ne s’enthousiasma pas.
-
-—«Vous ne me dites pas cela par compassion, sans un projet arrêté,
-monsieur Renaud?
-
-—Mon projet est si bien arrêté que j’étais venu ce matin dans le seul
-but de parler à Mathias.»
-
-Elle réfléchit.
-
-—«Est-ce dangereux, ce que vous lui proposerez de faire?
-
-—Assez en apparence pour tenter son humeur aventureuse. Mais, en
-réalité, non.
-
-—Ce sera pour aller loin?
-
-—Très loin.
-
-—Et, naturellement,» dit-elle avec lenteur, «il s’agit d’une
-entreprise à faire au grand jour, dont un Gaël puisse se charger?»
-
-En posant la question, cette femme du peuple, fille, veuve et mère
-de pauvres marins, enfonçait son regard dans celui du marquis de
-Valcor avec une fermeté que lui, d’une trempe si fière, put tout juste
-soutenir.
-
-—«N’en doutez pas, maman Gaël. C’est une mission de confiance, dont ne
-doivent s’alarmer en rien vos scrupules.
-
-—Bien. Mais est-elle pressée, votre mission?
-
-—Elle ne saurait souffrir de retard.
-
-—C’est que Mathias est en mer. Dieu sait quand il reviendra ... Dans
-une heure ou dans huit jours.
-
-—Je l’attendrai. C’est lui qu’il me faut.
-
-—L’enverrai-je au château, dès son retour?»
-
-Valcor hésita.
-
-—«Pas jusqu’à demain. Car, demain, je reviendrai ici. Je veux voir
-Bertrande. Ne la laissez pas s’éloigner avant ma visite.
-
-—Soit, monsieur Renaud. Mais si vous préférez qu’elle se rende à
-Valcor?
-
-—Vous savez que non, maman Gaël. Vous savez que j’ai dû tenir la fille
-de votre fils éloignée de la mienne, garder pour moi seul l’intérêt que
-je lui porte, sans le faire partager à ma femme ni à Micheline. Cette
-fâcheuse ressemblance est trop gênante. Les conséquences pourraient en
-devenir intolérables si Bertrande avait ses entrées libres au château.
-Et ces dames ne manqueraient pas de s’attacher à elle, de l’y attirer.
-
-—Oh! ce n’est pas que je le souhaite,» dit rudement la vieille. «Il
-est mauvais pour une pauvre fille d’approcher le luxe des riches.»
-
-Renaud détachait son cheval.
-
-Les rênes rassemblées sur l’encolure, il allait mettre le pied dans
-l’étrier, lorsque, s’inclinant devant l’aïeule, il lui saisit encore la
-main, et la baisa, comme à l’arrivée.
-
-Puis il se hissa lestement en selle, et partit.
-
-Une fois en haut de la côte, avant de filer sur le Conquet, où
-il devait rejoindre Gilbert, il s’arrêta un instant. Ses regards
-s’abaissèrent vers le petit nid de pêcheurs qu’il venait de quitter, et
-il demeura pendant quelques minutes perdu dans une rêverie profonde.
-
-Humbles masures, que dominait la maison un peu mieux bâtie d’où il
-sortait. Son toit d’ardoises brillait au soleil. Elle était tournée
-vers l’ouverture de la crique, vers cette porte de la falaise ouverte
-sur le large, sur l’espace infini. Un farouche honneur héréditaire
-s’abritait entre ses murs. Et, cet honneur, une vieille femme restait
-seule à le défendre.
-
-L’image du merveilleux château de Valcor surgit dans l’esprit de son
-possesseur. Fut-ce un contraste matériel ou un contraste moral, ou
-quelque pensée plus oppressante, qui accabla Renaud? Il secoua les
-épaules, comme pour rejeter un fardeau trop lourd, puis se reprit, et,
-dans un rire d’orgueil, partit au galop sur la route solitaire.
-
-
-
-
-VIII
-
-_HISTOIRE D’AUTREFOIS_
-
-
-LES lettres que la marquise de Valcor avait eues entre les mains,
-et qui, sans l’audacieux subterfuge de son mari, auraient brisé du
-même coup son bonheur et celui de sa fille, étaient parfaitement
-authentiques. Dans leurs feuillets jaunis palpitait une idylle tragique
-et passionnée. Si elle avait pu tout lire, surtout si elle avait mieux
-possédé son sang-froid, la malheureuse Laurence aurait senti la flamme
-de la vie, la puissance incontestable de la vérité.
-
-Vingt-cinq ans auparavant, le comte Stanislas de Ferneuse amenait dans
-son domaine familial sa toute jeune femme, Gaétane. Il y avait, entre
-les deux époux, une grande disproportion d’âge, et une discordance,
-plus grande encore, de caractères. Des convenances de fortunes et de
-nom avaient décidé ce mariage. Gaétane l’avait accepté par ignorance
-des hommes, de la vie, et de son propre cœur. Mariée à seize ans, elle
-en avait dix-sept, et mesurait déjà l’erreur irréparable dont elle
-était victime, quand elle vint à Ferneuse.
-
-Là, dans ce milieu rustique, à la fois forestier et marin, où se
-plaisait le comte Stanislas, la vraie nature de celui-ci se révéla.
-Sur cet être aux goûts de brutalité et de bassesse, craqua le vernis
-mondain, adopté et maintenu, non sans peine, dans les salons qu’il
-fréquentait, à Paris, durant ses fiançailles et au début de son
-mariage. Il redevint le gentilhomme campagnard, dans l’acception la
-moins relevée du terme, plus campagnard que gentilhomme. Il n’aimait
-que la chasse ou les courses en mer, sur une barque à demi-pontée qu’il
-manœuvrait lui-même, avec un équipage de deux hommes et d’un mousse.
-Les seuls compagnons avec lesquels il se plaisait étaient ces rudes
-gars, ou ses gardes et ses chiens.
-
-Mais il y avait pire.
-
-Les femmes et les filles du pays, que terrorisaient, avant les noces
-du comte, ses caprices audacieux et fugaces, apprirent bientôt
-qu’elles auraient tort de se croire en sécurité parce qu’il possédait
-légitimement la créature la plus digne d’amour et de fidélité qui
-fût au monde. Elle-même, la fière et exquise Gaétane, n’eut bientôt
-plus d’illusion sur les mœurs de son mari. Elle dut subir—affront
-abominable—les plaintes que lui apportaient les servantes ou les
-filles de ferme qui voulaient rester honnêtes, et le sourire ou les
-insolences des autres.
-
-Gaétane cessa d’être, en fait, l’épouse de son mari. Cette exigence de
-sa dignité lui fit perdre sa dernière ombre d’influence sur une nature
-grossièrement matérielle. A partir de ce moment, le comte de Ferneuse
-ne partagea plus qu’officiellement l’existence de sa femme, restant à
-la campagne quand elle rentrait à Paris, passant les journées dehors
-quand elle habitait Ferneuse, absorbé par ses sports violents, ne
-prenant point ses repas aux mêmes heures, ayant un appartement séparé
-dans une aile de leur château.
-
-C’est alors que Gaétane fit la connaissance de leur jeune voisin, le
-marquis Renaud de Valcor.
-
-Ils s’aimèrent d’un amour aussi absolu, aussi complet, aussi noblement
-élevé, malgré son essence coupable, qui puisse unir deux beaux êtres,
-ardents, sincères et purs, dans leur vingtième année.
-
-Renaud était orphelin, maître de sa fortune et de ses actes. Il
-sollicita Gaétane de quitter un mari indigne et de partir avec lui
-à l’étranger. «La loi du divorce, qui sera certainement votée,»
-disait-il, «nous permettra de revenir bientôt comme époux. Ne le
-sommes-nous pas devant Dieu, s’il est juste.»
-
-La jeune femme hésitait. Car son éducation, ses croyances, le monde
-auquel appartenait sa famille, et qui tolère certaines fautes mieux
-que certaines sincérités, s’opposait à ce qu’elle prît une telle
-résolution. Pourtant, elle sentait que la vérité de son cœur, de sa
-vie, et ses seules chances de bonheur, étaient là.
-
-Une circonstance vint précipiter sa décision.
-
-M^{me} de Ferneuse acquit la certitude qu’elle allait être mère. Or,
-l’enfant qu’elle portait appartenait à Renaud sans qu’un doute fût
-possible,—même pour le mari, qui, depuis si longtemps, tout entier aux
-distractions qui changent, n’avait pas seulement essayé de réclamer ses
-droits.
-
-Avec une résolution qui demandait autant de courage physique que de
-courage moral, étant donné le caractère brutal de Stanislas, Gaétane
-lui avoua tout.
-
-Quand elle eut, en quelques phrases brèves, établi la situation
-tragique, elle dit:
-
-—«Monsieur, dans la mesure où vous pouvez me juger coupable, je vous
-demande votre pardon. Si cela vous est une satisfaction de me tuer ou
-de tuer celui à qui j’appartiens, je vous avertis que ce ne serait pas
-pour nous un châtiment. La mort ne nous effraie pas, et nul de nous
-deux ne souhaiterait de survivre à l’autre. Mais si vous nous laissez
-l’existence, rien ne nous séparera, et rien ne nous contraindra à nous
-séparer de notre enfant.»
-
-L’homme violent qu’était Stanislas de Ferneuse reçut avec un calme
-surprenant cette bouleversante confidence. Non pas qu’il s’y attendit.
-Il croyait sa femme trop insensible et trop fière pour avoir jamais
-un amant. Peut-être, l’éclat de foudre que fut pour lui une telle
-révélation, et l’impossibilité où il se trouva d’abord de démêler ses
-propres sentiments, causèrent-ils sa muette stupeur, son impassibilité
-apparente. Ayant peu l’habitude des discours subtils, sans doute il
-se méfia de ce qu’il pourrait dire, craignit d’être ridicule, ou
-d’assumer un rôle qui le lierait ensuite à des déterminations dont
-il ne pouvait sur-le-champ calculer la portée. Un accès de jalousie
-furieuse l’eût jeté hors de lui-même. Et, précisément, cette passion
-aveugle ne le soulevait pas. La jalousie n’était pas ce qui dominait
-dans son émotion actuelle. Il n’avait ni les délicatesses ombrageuses
-du cœur, ni le délire amoureux des sens, d’où elle peut naître.
-Il gardait donc la possession de lui-même et la force du silence.
-Cependant un regret atroce entrait en lui, sans qu’il pût comprendre la
-nature exacte de cette souffrance qui lui tordait le cœur, puisqu’il
-n’aimait plus Gaétane. Mais c’était peut-être, justement, de ne pas
-l’aimer, en la découvrant si brûlante d’une passion qui défiait tout,
-c’était de n’avoir pas su l’aimer, qui lui causait une confuse et
-indicible torture.
-
-—«Ne craignez-vous pas, madame,» dit-il avec un grand calme extérieur,
-«que je ne trouve à votre aventure des solutions moins agréables ou
-moins indifférentes pour vous que la mort? Je puis provoquer votre
-amant, dont vous m’avez dit le nom si imprudemment. Ce serait, non
-pas un duel pour rire, mais un combat sérieux. Si je le tue, vous
-mourrez, dites-vous? Soit. Mais si c’est moi qu’il tue, votre charmante
-délicatesse se trouvera mal à l’aise pour l’épouser ensuite. D’autre
-part, que diriez-vous si je traînais votre adultère devant les
-tribunaux? Si je vous faisais emprisonner avec des créatures infâmes?
-Ou si je vous enlevais, à sa naissance, ce détestable enfant, qui sera
-mien, de par la loi?...»
-
-Gaétane répondit hautainement:
-
-—«Faites ce que vous vous voudrez, monsieur. Ce n’est pas par
-imprudence que je vous ai dit le nom de celui à qui ma vie est liée.
-C’est, au contraire, parce que ma seule sécurité, en ces tristes
-circonstances, dépend de ce qui existe en vous d’équitable et de
-généreux. Si mon salut n’est pas là, il ne saurait être ailleurs, et je
-subirai toutes les conséquences de mes actes. Suivez donc votre droit,
-devant lequel je m’incline.
-
-—Mon droit est aussi de vous garder, de vous emporter au loin, si bon
-me semble.
-
-—Non,» dit-elle. «Celui-là, vous l’avez perdu.»
-
-C’était vrai. Vingt preuves de ses trahisons assureraient à sa femme la
-séparation légale, si elle la demandait. Stanislas ne pouvait plus rien
-retenir ni réparer. Il ne lui restait que la vengeance. Or, il ne s’en
-souciait pas. Ce n’est pas la vengeance qui éteindrait en lui la sombre
-et secrète souffrance, jamais expérimentée ni prévue, qu’il éprouvait
-et qu’il ne comprenait pas.
-
-—«Vous saurez demain quelle est ma volonté,» dit-il à sa femme.
-
-Et il la quitta brusquement, sans même un de ces reproches ou une de
-ces invectives dont elle avait craint l’assaut humiliant, la vulgarité
-certaine.
-
-Le lendemain, de toute la journée, la comtesse de Ferneuse ne vit pas
-son mari. Les gens qu’elle interrogea dans son anxiété, le croyaient
-à la chasse. Il était sorti, le fusil sur l’épaule, la cartouchière
-garnie. Mais il n’avait emmené qu’un chien, refusant la compagnie
-accoutumée d’un de ses gardes.
-
-Et, le soir, Gaétane reçut le coup le plus déconcertant, se trouva en
-présence de la plus affolante conjoncture. Des paysans rapportèrent au
-château le comte Stanislas, non point mort, mais grièvement blessé au
-visage, les yeux éteints, ruisselant d’abominables larmes rouges, sans
-connaissance, et dans un état si affreux qu’on ne distinguait pas ses
-blessures.
-
-Qu’était-il arrivé?... Un accident?... Une agression?... Une tentative
-de suicide?...
-
-Les médecins appelés constatèrent que M. de Ferneuse avait reçu une
-décharge de carabine à bout portant, et qui avait dû être tirée de
-côté, car la balle avait labouré l’os frontal sans pénétrer dans le
-crâne, brisé la racine du nez et coupé le nerf optique, tandis que la
-poudre noircissait et scarifiait un côté de la face. D’où l’aspect
-effroyable de ce visage aveugle, sanglant et souillé.
-
-La justice ne fit qu’une enquête sommaire. L’avis des docteurs étant
-que le blessé survivrait, on attendit ses éclaircissements. D’ailleurs,
-l’hypothèse d’un accident semblait s’imposer. La détente du fusil avait
-dû se prendre dans une broussaille et partir d’elle-même. L’endroit
-où l’on avait retrouvé le chasseur, contre un taillis, donnait une
-indication en ce sens. C’était le chien du comte, qui, par une
-intelligente manœuvre, était allé chercher des laboureurs dans un champ
-assez éloigné, et avait su les ramener près de son maître.
-
-Gaétane pensa tout de suite que son mari avait voulu se tuer. Elle
-seule pouvait avoir une idée pareille, puisqu’elle seule savait ce
-qui s’était passé entre eux la veille de la catastrophe. Et encore
-fallait-il l’impression singulière qu’elle gardait de son attitude.
-
-L’homme impulsif, plus sensuel et inconscient que mauvais, avait subi
-une de ces secousses qui amènent à la surface de l’âme des sentiments
-ignorés. Un drame obscur s’était passé en lui. Certes, on ne l’eût pas
-cru capable de se tuer pour une femme, et surtout pour la sienne, et
-surtout encore sachant qu’il lui laissait ainsi la liberté d’épouser
-l’amant qui le bafouait. Gaétane elle-même eût, quarante-huit heures
-plus tôt, jugé invraisemblable et dénuée de sens une supposition
-pareille. Mais elle avait vu Stanislas pendant qu’elle lui faisait
-sa terrible confession. Elle avait scruté, avec l’intuition aiguë du
-moment, son front blêmi, ses yeux troublés, ses lèvres étrangement
-balbutiantes. Et quelque chose, aujourd’hui, chuchotait en elle, que ce
-n’était ni le doigt d’un agresseur, ni la force inerte d’une branche
-qui avait pressé la détente du fusil. M. de Ferneuse avait dû appuyer
-le canon contre sa tempe, mais un tremblement ou une maladresse de sa
-main avait légèrement fait dévier l’arme.
-
-Sa femme, à présent, le soignait, le disputait à la mort.
-
-Déjà, les hommes de science avaient prononcé un arrêt désespérant: le
-blessé, s’il survivait, demeurerait aveugle.
-
-La lutte fut longue, de cette robuste nature contre la destruction,
-et de la garde-malade martyre contre la souhaitable et abominable
-délivrance, qu’elle ne voulait pas accepter de la mort. Gaétane, de
-ses mains, qui, si adroitement et légèrement, renouaient les bandages
-autour de cette tête mutilée, renouait en même temps ses propres
-chaînes. Sauver Stanislas, n’était-ce pas renoncer à son rêve de
-bonheur et d’amour? Pourtant, elle s’acharnait à cette œuvre. Sans
-cesse, elle forçait à reculer le péril, qui, d’abord, était de toutes
-les secondes, puis moins imminent, et qui peu à peu disparaissait.
-
-Près d’un mois s’était écoulé sans qu’elle eût quitté le chevet du
-malade, et, par conséquent, sans qu’elle eût revu le jeune marquis
-de Valcor. Sa maternité prochaine, dissimulée jusqu’à l’aveu fait à
-son mari, commençait à devenir apparente. Dans les mouvements hâtifs,
-les fatigues et les négligés des heures vigilantes, auprès du blessé,
-cet état devint évident pour les docteurs qui donnaient leurs soins à
-Stanislas.
-
-Quand celui-ci put comprendre ce qu’on disait autour de lui, les
-premières phrases qu’il entendit contenaient des allusions à l’heureux
-événement. Les médecins saisissaient avec empressement cette raison de
-rattacher à l’existence un malheureux auquel ils devaient révéler qu’on
-ne lui rendrait pas la vue.
-
-Le comte de Ferneuse ne rejeta pas la consolation que ces gens bien
-intentionnés lui offraient. Comme eux, il sembla trouver dans cette
-promesse de paternité une atténuation à l’irréparable désastre de ses
-yeux éteints.
-
-Gaétane le regardait, l’écoutait avec une angoisse indicible. A chaque
-instant, elle prévoyait le réveil de sa mémoire. Elle l’espérait, ce
-réveil. Dès qu’elle se retrouvait seule avec lui, elle épiait le geste
-de rage, l’exclamation furieuse, où l’infortuné se détendrait de la
-contrainte, insulterait à la dérisoire espérance, renierait l’enfant
-qu’il savait n’être pas son fils. Car, ce qu’elle entendrait sans doute
-en même temps, c’était la malédiction qui lui ordonnerait de fuir, qui
-la repousserait hors de cette existence dévastée par sa faute, qui,
-sans atténuer ses remords, lui rendrait du moins la liberté.
-
-Mais non. Rien de pareil ne survint. Même dans le tête-à-tête,
-Stanislas parlait de son propre malheur comme d’un accident de chasse,
-et ne semblait pas garder le moindre souvenir des circonstances qui
-eussent pu lui faire chercher la mort.
-
-Un supplice moral sans exemple commença pour la comtesse de Ferneuse.
-
-Son mari jouait-il une comédie sublime de pardon? S’acharnait-il à
-la plus raffinée des vengeances? Ou bien avait-il réellement perdu
-la mémoire? Le coup qui lui avait enlevé la vue avait-il altéré en
-une certaine mesure ses facultés mentales? Gaétane dut le croire,
-après certaines expériences qui démontraient, chez l’aveugle, un
-affaiblissement général du souvenir et une transformation du caractère,
-devenu faible, aigre et plaintif.
-
-Maintenant, que pouvait-elle faire, malheureuse qu’elle était? La
-confession adressée jadis à l’époux ivre de sa force et de toutes les
-joies de la vie, pouvait-elle la renouveler à l’infirme, plongé dans
-une éternelle obscurité? Naguère, cette confession représentait sans
-doute un devoir. Aujourd’hui ce serait un crime. Et quel crime, si déjà
-la révélation, suggestive de suicide, avait fait partir la balle qui
-éteignit ses prunelles!
-
-Imagine-t-on ce cœur de femme broyé dans l’étau d’une pareille énigme,
-en face de ce visage défiguré et sans regard, tandis que la hantait
-une image d’amour, tandis que s’effaçait son rêve d’une incomparable
-félicité?...
-
-Et, cependant, les jours devenaient des semaines, puis des mois.
-Bientôt, Gaétane serait mère. L’enfant qu’elle portait appartiendrait
-légalement au comte de Ferneuse, qui ne le désavouerait pas. Une
-nouvelle obligation s’imposait à elle. Ne pas mettre l’existence de
-ce petit être en contradiction avec l’état civil, que nul ne lui
-contesterait. Puisqu’elle ne pouvait plus demander la séparation légale
-d’avec un aveugle, ni espérer que le divorce rétabli lui permît jamais
-d’épouser le véritable père de son enfant, elle ne devait point priver
-l’innocent du père qu’il aurait de par la loi,—et de par la plus
-extraordinaire illusion.
-
-Après un indescriptible combat intérieur, le parti de M^{me} de
-Ferneuse fut pris. Elle écrivit à Renaud de Valcor en lui décrivant la
-tragique impasse. Il devait l’oublier, partir, se marier, mettre entre
-eux l’irrémédiable. Elle ne tromperait pas un infortuné pour qui toute
-lumière était abolie et que leur amour avait plongé dans des ténèbres
-plus affreuses que celles du sépulcre. Et elle ne voulait pas enchaîner
-à son lugubre sort la vie d’un amant de vingt ans. Elle le suppliait
-de se refaire un avenir. Tout le sien, à elle, se concentrerait dans
-leur fils.
-
-Renaud lutta contre de telles résolutions, assez pour se convaincre
-qu’elles étaient inébranlables.
-
-C’est ce débat déchirant et passionné qui fit l’objet de la
-correspondance, scellée ensuite par l’amant désespéré dans le mur de
-son cabinet de travail.
-
-Renaud de Valcor finit par s’incliner, au moins momentanément, devant
-la volonté de celle qu’il adorait. Il n’avait pas de famille, sauf
-son cousin Marc. Il résolut de s’éloigner. L’idée d’une exploration
-dangereuse le séduisit. Son amour seul avait étouffé en lui un goût
-d’aventures qui se réveilla pour l’en consoler quelque peu.
-
-Il se rendit dans l’Amérique du Sud, qu’il traversa de Buenos-Ayres
-à Santiago, pour remonter ensuite vers le nord de la Bolivie, et
-s’enfoncer dans les régions sauvages où l’Amazone prend sa source.
-Il affronta tous les périls, passa pour mort, puis donna de nouveau
-de ses nouvelles. On apprit, en Europe, qu’il s’était assuré, par
-les négociations faciles et sommaires auxquelles se prête là-bas
-l’indifférence des Gouvernements hispano-américains, la propriété
-d’immenses exploitations de caoutchouc, et qu’il commençait à en tirer
-des richesses considérables.
-
-Au bout de cinq à six années, il revint. Mais on ne le vit pas tout de
-suite dans ses terres de Valcor. Renaud semblait éviter avec intention
-de se rendre en Bretagne.
-
-M^{me} de Ferneuse ne douta pas que ce ne fût par crainte de la revoir.
-Quel était l’état de ce cœur d’homme? Trop guéri, ou trop peu?... Son
-application à se tenir éloigné d’elle pouvait être interprétée dans
-l’un ou l’autre sens.
-
-Mais celle qui n’oubliait pas dut se croire complètement oubliée quand
-elle apprit le mariage du marquis de Valcor. Renaud épousait une jeune
-fille peu riche, de très grande noblesse, Laurence de Servon-Tanis.
-
-Ce ne fut que l’année suivante, et comme la nouvelle marquise était
-sur le point d’accoucher, que le couple s’installa enfin au château
-de Valcor. Micheline y vint au monde presque aussitôt. Puis les
-exigences des grandes cultures industrielles, établies par M. de Valcor
-en Amérique, l’appelèrent de l’autre côté de l’Océan. Ses terres
-d’exploitation devaient s’étendre encore, couvrir un domaine, qu’on
-assimilerait à un petit Etat, s’appeler couramment la Valcorie, et
-devenir la source d’une fortune immense pour leur propriétaire.
-
-Celui-ci quittait pour la seconde fois la France, sans que sa volonté
-ou même le hasard l’eussent remis en présence de Gaétane.
-
-Pendant qu’il était au loin, les relations de voisinage et de tradition
-reprirent entre Valcor et Ferneuse. La marquise fit des avances à la
-comtesse, qui ne s’y déroba pas. Au bout de longs mois, quand Renaud
-fut de retour, il s’aperçut qu’une véritable amitié unissait les deux
-jeunes femmes.
-
-Lorsque Gaétane et lui se rencontrèrent, il y avait près de huit ans
-qu’ils ne s’étaient vus, l’âge, à deux mois près, du petit Hervé.
-
-Ce qu’ils éprouvèrent, aucun des deux ne put le deviner chez
-l’autre. Ils demeurèrent impénétrables. La fierté scella les lèvres
-de la comtesse de Ferneuse. Elle ne sut pas si c’était le respect,
-l’indifférence ou la circonspection, qui fermaient celles de son ancien
-amant.
-
-Que d’efforts secrets elle devait faire ensuite pour découvrir ce qu’il
-y avait derrière ce silence, que ne trahit jamais ni une allusion, ni
-un soupir, ni un regard! Cette impassibilité lui donna la force de
-rester impassible elle-même. Puis ce fut une autre conviction qui, se
-glissant en elle, peu à peu, se fortifiant, s’imposant, la maintint au
-niveau d’une prudence capable de ne jamais se démentir.
-
-Cependant son mari mourut.
-
-Gaétane de Ferneuse n’avait pas encore trente ans lorsqu’elle se trouva
-veuve. Sa beauté de blonde, éclatante et fine, son charme impérieux,
-qui, on le devinait, pouvait se fondre dans la tendresse, son
-irréprochable aristocratie et sa fortune, lui attirèrent, dès qu’elle
-fut libre, bien des déclarations et des hommages. Nul ne doutait
-qu’elle ne pensât à se remarier, à goûter enfin la vie, que les vices,
-puis l’infirmité, d’un époux accepté à seize ans, lui avaient rendue
-jusque-là si lugubre.
-
-Cependant la comtesse de Ferneuse découragea tous les prétendants à
-sa main. Elle semblait n’avoir qu’une passion, une préoccupation, un
-but: son fils. Hervé ne la quittait point, et elle ne quittait point
-Ferneuse.
-
-Le jeune garçon fut élevé par sa mère et par des précepteurs
-ecclésiastiques, dans cette Bretagne aux âpres horizons, près de
-l’Océan, parmi les rumeurs, les souffles, les silences, des arbres et
-des flots. Cela lui fit une âme mystique, tenace, ardente et fidèle.
-
-Dès son enfance il aima Micheline.
-
-M^{me} de Ferneuse ne devina ce sentiment que plus tard.
-
-Elle aurait dû en être épouvantée, de la même épouvante qu’éprouva la
-marquise de Valcor quand celle-ci crut découvrir, dans les lettres
-tombées entre ses mains par un hasard inouï, que Micheline et Hervé
-étaient les enfants du même père. Cependant Gaétane, sans prendre,
-contre l’horrible danger, les précautions radicales de la fuite ou
-d’une révélation, se contenta de combattre doucement l’amour de son
-fils, par des moyens indirects. Ces moyens, une influence maternelle
-aussi forte que la sienne pouvait les rendre efficaces. C’étaient des
-réflexions, des indications, des répugnances ou des espoirs, tendant à
-diriger ailleurs l’âme qui, d’habitude, suivait docilement la sienne.
-Une amourette s’en fût trouvée refroidie. Non pas la passion chaste et
-profonde qui tenait au cœur du jeune homme autant que sa vie, autant
-même que sa religion filiale.
-
-M^{me} de Ferneuse venait de le comprendre lorsque fut donnée, au
-château de Valcor, la fête en l’honneur des dix-huit ans de Micheline.
-
-Elle vint soucieuse à cette soirée.
-
-Et c’était bien la plus grave des conversations qu’elle poursuivait
-avec Renaud, quand M. de Plesguen et José Escaldas regardaient, à
-l’abri d’un massif, en fumant leurs cigares, ce beau couple aller
-et venir lentement, dans la lumineuse fantasmagorie de la floraison
-électrique.
-
-Toutefois, par une tactique étrange,—même à ce moment où le bonheur,
-l’avenir, l’existence peut-être, de son fils, étaient en jeu,—la
-comtesse de Ferneuse n’en appelait pas au souvenir du marquis de
-Valcor, pour établir avec lui cette vérité effrayante que leurs enfants
-étaient frère et sœur. Elle envisageait tout haut, d’une voix qu’elle
-parvenait à rendre paisible, l’hypothèse de leur mariage, et elle
-épiait, avec une attention ardente, l’esprit sur le qui-vive, l’œil
-aiguisé, le cœur en suspens, ce que Renaud allait exprimer par les
-paroles ou la physionomie.
-
-De quel problème cette femme, cette mère, cherchait-elle la solution?
-
-Qu’éprouva-t-elle quand elle put constater, chez le marquis de Valcor,
-le même impassible et impénétrable silence relativement au passé, et
-la résolution formelle d’accorder sa fille au jeune comte de Ferneuse?
-Puis quand elle pressentit cet autre sentiment, muet depuis tant
-d’années, à peine dévoilé ce soir, mais sur lequel Gaétane ne se trompa
-pas: l’amour de cet homme pour elle-même, le désir âprement combattu,
-mais proche d’une brûlante révolte, qui le tenait frémissant à ses
-côtés?
-
-Elle n’eut point le temps de rattacher aux résultats d’une patiente
-observation, conduite pas à pas depuis des années, les conclusions de
-l’heure présente. Laurence, accourant vers elle, la haine dans les
-yeux, l’invective à la bouche, pour la chasser de cette demeure, dont
-elle, Gaétane de Ferneuse, croyait enfin détenir le mystère, la rejeta
-dans l’abîme des plus tragiques incertitudes. Le cri de M^{me} de
-Valcor: «Micheline, ah! la pauvre petite!» Et son exclamation au sujet
-d’Hervé: «Ce misérable enfant!» n’était-ce pas l’éclat de foudre qui
-devait transformer en drame l’idylle de ces deux innocents? La femme
-de Renaud savait tout. D’accord avec lui, ou devançant ses tardifs
-projets, elle brisait les criminelles fiançailles. Hervé devait donc
-véritablement la vie à l’homme que Gaétane avait devant elle! Mère
-imprudente, à cause d’un mirage insensé, elle avait donc laissé marcher
-son fils vers le crime ou le désespoir!
-
-Et cependant!...
-
-Lorsqu’il la rejoignit, ce fils, lorsqu’il lui demanda, dans la
-franchise de sa jeune douleur:
-
-—«Madame de Valcor a-t-elle le droit de vous chasser, ma mère?»
-
-Ce fut sincèrement qu’elle répondit:
-
-—«Je donnerais ma vie pour le savoir!»
-
-Elle doutait de nouveau. Elle ne se croyait pas vaincue. Après avoir
-défendu si longtemps, dans le secret de son âme, l’unique amour de sa
-vie contre un oubli qu’elle n’admettait pas, contre un silence qui
-ressemblait trop à celui de la tombe, contre un parjure dont elle
-persistait à croire incapables les lèvres qui s’attachaient jadis
-éperdument aux siennes, c’était maintenant l’amour et le bonheur de son
-fils qu’elle devait sauver du plus sombre piège. Elle l’avait entrevu,
-ce piège. Jusqu’à présent, il lui avait suffi de n’y pas tomber. Mais
-aujourd’hui les circonstances la forçaient à le démasquer aux yeux de
-tous.
-
-Gaétane de Ferneuse se sentit à hauteur de cette tâche.
-
-Elle avait trop aimé Renaud, elle aimait trop son fils, pour ne pas
-entreprendre de lutter contre l’imposture qu’elle soupçonnait.
-
-Un moment troublée par l’intervention inexplicable de Laurence, la
-comtesse bientôt s’était reprise. Cette nouvelle complication, si
-déconcertante, ne pouvait cependant prévaloir contre des années
-d’observation attentive, ni contre l’intuition de femme et d’amante qui
-empêchait Gaétane de reconnaître, dans le père de Micheline, l’amant
-adoré d’autrefois.
-
-Le cœur d’un homme change-t-il à ce point? Même dans l’éloignement, les
-aventures, les périls, les blessures lentes à guérir, la brutalité des
-climats et des êtres? _Ou n’était-ce pas le même homme?..._
-
-La secrète certitude ne suffisait plus. Il fallait une preuve?
-
-Et cette certitude même, sous quel choc n’oscilla-t-elle pas de nouveau
-quand M^{me} de Ferneuse reçut le billet où, pour la première fois
-depuis de longues années d’un invraisemblable silence, Renaud de Valcor
-évoquait le passé. Le détail précis de la grotte bouleversa Gaétane.
-Pas un être au monde n’avait surpris ce rendez-vous des amants de jadis.
-
-Mais alors?...
-
-«J’irai,» se dit M^{me} de Ferneuse.
-
-Et dans quelle fièvre elle attendit l’heure!
-
-Cette fois, devant le miroir du souvenir, nulle comédie ne lui
-donnerait le change. Il se rappelait,—ou il savait,—cet homme si
-semblable d’aspect, si opposé de cœur, à celui qu’elle avait aimé.
-Donc, il allait enfin parler. Et, enfin, elle interrogerait. Elle,
-qui n’avait pu livrer son secret, tant qu’elle ne savait pas quel
-revenant monstrueux,—âme morte sous les traits si chers, ou simulateur
-infernal,—écouterait l’humiliante ou dangereuse évocation. Maintenant,
-la vérité éclaterait,—ah! dans le seul son de cette voix, quand il
-prononcerait certains mots.
-
-Et Gaétane tremblait de douceur et d’horreur à l’idée de descendre
-dans ce mystère, et de délivrer son âme des liens de doute où elle se
-débattait depuis tant d’années.
-
-
-
-
-IX
-
-LE PÈRE ET LA FILLE
-
-
-LORSQUE le marquis de Valcor et le prince de Villingen revinrent de
-leur promenade à cheval, la première cloche du déjeuner sonnait au
-château. Ces messieurs eurent juste le temps de changer de costume, et
-ils n’arrivèrent point trop en retard dans la salle à manger.
-
-Autour de la longue table parée de fleurs et déjà moins garnie de
-convives que les jours précédents, les domestiques passaient les
-hors-d’œuvre. Laurence présidait au repas, avec sa grâce discrète et
-lassée. Sur son mince visage pâle, dans ses grands yeux noirs aux
-paupières meurtries, on pouvait distinguer des traces de ses émotions
-récentes. Pourtant elle souriait, d’un air doux et exténué, comme une
-convalescente échappée à quelque crise mortelle, et qui se souvient
-trop de sa souffrance, tout en jouissant de sa guérison.
-
-Ses hôtes attribuaient son évidente fatigue à la peine qu’elle s’était
-donnée pour organiser la fête magnifique de l’avant-veille. Mais sa
-fille ne s’y trompait pas. Micheline interrogeait avec anxiété le
-délicat visage maternel, et sentait l’espérance rentrer dans son cœur
-en y distinguant, lorsqu’il se tournait vers elle, une expression
-d’encouragement attendri.
-
-«Pauvre maman!» songeait la jeune fille. «Si elle crut devoir accomplir
-quelque démarche contraire à mon mariage avec Hervé, elle ne peut
-manquer d’en souffrir terriblement,—soit qu’elle y persiste, soit
-qu’elle se reconnaisse dans son tort. Aussi n’est-ce pas elle que je
-questionnerai sur l’affront qu’a subi chez nous madame de Ferneuse. Mon
-père seul me dira la vérité.»
-
-L’absence de ce père, dont l’infaillible volonté lui inspirait tant de
-confiance, avait fait paraître la matinée longue à M^{lle} de Valcor.
-
-Une autre personne aussi en avait trouvé les heures sans fin. C’était
-Françoise, qui vainement avait erré dans les allées proches du château,
-espérant que le prince Gilbert viendrait la rejoindre.
-
-Enfin, Valcor et Gairlance parurent, à quelques minutes d’intervalle,
-et, de les voir prendre place devant les couverts dont l’ordonnance
-intacte énervait les deux cousines, réveilla la jeunesse agile de
-celles-ci. Elles rirent, elles s’animèrent. La gaieté étincela autour
-de cette table élégante, comme les parcelles de lumière dans les
-facettes des cristaux.
-
-Cependant Marc de Plesguen observait le marquis avec une attention
-particulière. Comme il détournait de lui ses yeux, il rencontra
-les noires prunelles d’Escaldas. Le vieux gentilhomme rougit, son
-redressement de dédain vint trop tard. Le Bolivien venait de constater
-qu’elle germait inconsciemment, la semence de doute et de convoitise
-qu’il avait jetée dans cette âme.
-
-—«Mon père, pouvez-vous me donner un instant? Il faut absolument que
-je vous parle.»
-
-Micheline s’adressait tout bas au marquis, tandis que leurs hôtes, en
-quittant la table, décidaient avec animation les plaisirs de plein air
-que favoriserait cette belle journée.
-
-Renaud regarda sa montre. Une heure et demie avant d’être là-bas, dans
-la grotte, à attendre Gaétane. C’était plus que le temps nécessaire
-pour s’y rendre. Mais il fallait compter avec les détours, les
-précautions afin de n’être point suivi.
-
-—«Ce ne sera pas long, ma mignonne?» demanda-t-il.
-
-—«Un seul mot, père,» dit Micheline, en levant des yeux de décision et
-de flamme.
-
-—«Montons,» fit Renaud.
-
-Il l’emmena dans son cabinet de travail.
-
-Debout en face de lui, qui la regardait profondément par-dessus la
-cigarette qu’il était en train d’allumer, elle se sentit moins brave,
-non pour tenir haut et ferme son cœur, mais pour prononcer les mots
-embarrassants. Son charmant visage devint tout rose avec un air de
-petite fille.
-
-—«Père ... voilà ... Je ne sais ce qui se passe entre la comtesse
-de Ferneuse, ma mère et vous. Mais, avant de vous laisser accomplir
-quelque démarche irrévocable, il faut que je vous prévienne: Hervé
-sera mon mari, ou je mourrai.»
-
-Il sourit.
-
-—«C’est tout?
-
-—Oui, père ... C’est tout.»
-
-Valcor la contempla un instant, avec la même expression émue et
-divertie, comme s’il goûtait l’effusion ravissante de sentiment,
-de résolution et de timidité, sur ce frais visage si cher. Puis il
-s’assombrit d’une gravité soudaine.
-
-—«Mon enfant,» dit-il, «je t’ai devinée, et je te connais. Tu n’as
-pas donné légèrement ton cœur, et tu n’es pas de celles qui changent.
-D’ailleurs, les circonstances ont rendu cet amour presque fatal.
-Toutefois, je te conjure de t’interroger, de réfléchir encore ...»
-
-Elle fit un mouvement.
-
-—«Me blâmez-vous, mon père?
-
-—Non certes. Et ce serait inutile. Je te demande simplement:
-Micheline, peux-tu guérir de cet amour, en t’y efforçant, si j’ai une
-raison capitale pour t’imposer un tel sacrifice?»
-
-Elle pâlit, sa lèvre trembla.
-
-—«Quelle raison? Pouvez-vous me la dire?
-
-—Simplement celle-ci: que je ne suis pas sûr, malgré ce que je compte
-entreprendre, de faire que ce mariage devienne réalisable.
-
-—Le voulez-vous, ce mariage, père?
-
-—Oui, si tu me persuades que ton bonheur en dépend.
-
-—Alors, quel obstacle l’empêcherait? Il n’y a pas d’obstacle contre
-votre volonté.»
-
-L’orgueil jaillit des yeux de Valcor. La diplomatie filiale n’aurait
-pu trouver plus magique parole. Mais nulle diplomatie dans Micheline.
-Elle avait dit ce qu’elle pensait. Pourtant il eut un retour vers
-quelque idée secrète, et il hocha la tête. Cette incertitude, jamais
-vue en lui, troubla sa fille. Elle balbutia:
-
-—«Mais ... supposons le pire. Vous n’auriez qu’à laisser faire. Dans
-trois ans, je serai majeure. Et puisque Hervé est résolu ...
-
-—Telle conjoncture peut se produire qui briserait sa résolution.
-
-—Pardonnez-moi si je vous contredis, père. Rien ne me fera douter de
-mon fiancé.»
-
-Il murmura, la regardant au fond des yeux:
-
-—«Cependant ... un scrupule de conscience ...»
-
-Micheline chancela presque. Une terreur la saisit. La conscience!...
-Ceci dominait tout chez le jeune comte de Ferneuse. Elle se rappela
-l’air ascétique, l’ardeur sombre, qu’il avait en parlant de retraite
-au fond d’un cloître, s’il ne pouvait pas être à elle, qu’il aimait.
-Lui aussi prévoyait un obstacle d’ordre moral, inéluctable. Un atroce
-effroi tordit le cœur de la vaillante fille.
-
-—«O mon père, vous m’épouvantez! Si l’espoir, si la foi en lui,
-en vous, ne me soutiennent pas, la force me manquera pour attendre
-l’avenir. J’aurai toute la patience qu’il faudra, mais pas dans
-l’incertitude. Aidez-moi, père, ou je vous assure que vous pleurerez
-bientôt votre Micheline.
-
-—Ma chérie!... ma chérie!...» dit doucement Valcor.
-
-Il jeta sa cigarette, prit les mains de sa fille, et s’assit en
-l’attirant contre lui comme lorsqu’elle était une enfant.
-
-—«Tu ne sais pas combien ton père t’aime, mon précieux trésor! Et tu
-as eu raison de dire que lorsque je veux quelque chose, ce quelque
-chose s’accomplit. Seulement il me fallait être certain que tu ne te
-trompais pas, que tu ne prenais pas un flirt puéril pour un sentiment
-sérieux. Ne frémis pas ainsi. Je devais m’éclairer ... te forcer à
-regarder en toi-même. Soit! Maintenant, je suis convaincu. Je vais agir
-en conséquence. Quel miracle ne ferais-je pas pour que ma Micheline
-ignore à jamais la tristesse!»
-
-Il parlait d’un ton si pénétré, si tendre, que les larmes de l’enfant
-jaillirent.
-
-—«Ah! père, je ne l’ignore plus, la tristesse. Comme j’ai souffert
-depuis deux jours!»
-
-Renaud ne lui demanda point ce qu’elle avait surpris, ni ce qu’elle
-avait craint. Il se dressa, et, de sa voix revenue aux vibrations de
-maîtrise, d’autorité:
-
-—«A présent, laisse-moi, Micheline. Sois tranquille et confiante, mon
-enfant. Tu épouseras Hervé de Ferneuse. J’ai tenu contre le sort des
-gageures plus difficiles à gagner que celle-là.»
-
-La jeune fille lui tendit son front, et sortit, sans ajouter une
-parole, étant, comme lui, d’une énergie précise et concentrée.
-
-
-
-
-X
-
-_L’EXPLICATION_
-
-
-DÈS que Micheline l’eut quitté, le marquis de Valcor sortit du château,
-un jonc à la main, un chapeau de paille fine sur la tête, comme pour
-une flânerie sous la splendeur calme des ombrages. Il esquiva quelques
-rencontres, écarta ses chiens, qui s’attachaient à ses pas, et, les
-premiers massifs dépassés, précipita sa marche.
-
-Le point de la falaise où il se rendait se trouvait sur l’autre versant
-du promontoire et assez éloigné de la propriété.
-
-Renaud traversa le parc dans presque toute sa longueur, puis suivit un
-sentier qui descendait vers la mer. Il atteignit un vallonnement, où
-verdoyaient et blondissaient des carrés de culture autour de quelques
-petites fermes. Une dépendance de Ferneuse. L’avenue montante qui
-partait de là conduisait à l’habitation.
-
-M. de Valcor tourna dans le sens opposé, gagna une étroite plage, puis
-remonta un peu, et se trouva sur le seuil d’une cavité naturelle qu’on
-ne pouvait sans exagération appeler une grotte. Cette anfractuosité
-pittoresque n’avait même pas de désignation dans le pays. Jadis, quand
-Gaétane et Renaud s’y donnaient leurs rendez-vous d’amour, c’étaient
-eux qui lui avaient décerné l’ambitieuse désignation. Sorte de vaste
-niche, abritée par un avancement du roc, au sol tapissé d’herbes
-chevelues et sèches dans un sable fin, elle avait été «leur grotte», en
-dehors des chemins où l’on passe, en dehors des hommes et de la vie.
-
-En été, cette étroite retraite dominait d’assez haut le niveau des
-marées, séparée de la grève par un large chaos de pierres. Mais
-en hiver, ou bien au temps des équinoxes, quand les lames de fond
-arrivaient du large avec des élans monstrueux, l’eau furieuse devait
-s’engouffrer dans la conque béante. C’étaient ces assauts prodigieux,
-et aussi le choc des lourdes averses, qui, en effritant le roc,
-déposaient dans le sol concave ce sable plus souple qu’un coussin de
-soie, piqué par les grêles franges des herbes sauvages.
-
-Renaud s’assit sur une saillie de falaise qui formait une véritable
-banquette. Il regarda sa montre. Deux heures et demie. Il ne comptait
-pas voir avant trois heures celle qu’il attendait. Mais il était bien
-sûr qu’elle viendrait. Pas une minute ne fut d’ailleurs trop longue
-pour la méditation où il se perdit. A deux ou trois reprises, il
-tressaillit à un bruit velouté contre la paroi lisse, autour de sa
-cachette. Mais ce n’étaient que des goélands, frôlant le granit de
-leurs longues ailes, effarouchés de l’avoir vu.
-
-Enfin, ce fut bien un glissement d’étoffe, les heurts de talons trop
-hauts dans l’abrupt sentier. M^{me} de Ferneuse apparut.
-
-Renaud eut le cœur étreint par la beauté de cette femme, beauté claire
-et délicate, comme une grappe de lilas blanc trempée de soleil. Un peu
-essoufflée par l’émotion et la course, elle s’arrêtait, d’une pâleur et
-d’une anxiété impressionnantes, avec le large reflet de ses yeux, où
-tremblait toute l’âme.
-
-On lui eût donné à peine trente ans, bien qu’elle eût un peu dépassé
-quarante. Mais ce n’était pas la jeunesse enfantine et grêle de
-Laurence, qui semblait arrêtée dans son développement vers une féminité
-complète. C’était la splendeur d’une créature vivace et saine, ayant
-en réserve des sources de force et de fraîcheur que les années
-n’épuisaient pas.
-
-Renaud, sans parler, lui fit prendre place sur le siège naturel, d’où
-il se leva, puis, tout de suite, il tomba à ses pieds.
-
-—«Pardonnez-moi!...» gémit-il. «Je suis à bout de silence ... Et vous
-me déliez d’un mortel devoir ... Vous permettez que je parle, puisque
-vous êtes venue ici ... Ici, où nous nous sommes aimés.»
-
-Elle promena autour d’elle des yeux hallucinés de souvenir.
-
-Il ajouta:
-
-—«Ah! combien de fois n’y suis-je pas venu depuis douze ans!»
-
-Elle ramena son regard vers ce visage, si semblable, malgré le temps
-écoulé, à celui qu’elle avait vu naguère, en ce lieu, et ainsi, presque
-à la hauteur du sien, dans la pose adorante de l’homme agenouillé.
-Mais elle n’ouvrit pas la bouche.
-
-Lui, sans s’inquiéter des lèvres muettes, ou, peut-être, y découvrant
-un acquiescement, une acceptation, il commença d’évoquer le passé
-avec l’art émouvant de son âme dominatrice et voluptueuse, de sa voix
-aux caresses indicibles, de ses magnétiques prunelles, de tout son
-désir et de toute sa volonté. Ah! comme il avait aimé Gaétane! Comme
-il avait souffert de se séparer d’elle!... L’œuvre effroyable de sa
-guérison, avec quelle féroce décision de chirurgien il avait essayé de
-l’accomplir. Il avait tranché au vif de sa chair et de son cœur. Il
-s’était expatrié. Il s’était échappé, non pas seulement de sa maison
-et de son pays, mais de la civilisation même. Il avait vingt fois
-risqué sa vie, avec l’espoir forcené de la perdre. Puis il s’était
-créé des occupations, des ambitions, pour noyer son regret dans la
-fièvre d’agir. Quand il avait cru s’être refait une âme différente, il
-était revenu. Comme suprême gage de son obéissance, et comme suprême
-ressource d’oubli, il s’était marié. Même alors, il n’avait pas encore
-osé revoir l’idole adorée de sa jeunesse. Il avait tardé à reparaître
-en Bretagne, ne s’y était risqué que pour installer sa femme dans
-le domaine de ses ancêtres, puis était encore reparti au loin pour
-longtemps. Hélas! à quoi bon tout cela?... Dès qu’il s’était retrouvé
-en face de Gaétane, il l’avait aimée de nouveau, d’un amour désespéré
-et brûlant, mille fois plus indomptable que la passion de sa vingtième
-année.
-
-L’éloquence fougueuse de Renaud peignait l’ardeur de son amour moins
-vivement peut-être que ses regards, le frémissement de sa voix, et tout
-le feu subtil émané de son âme véhémente.
-
-Gaétane se sentit enveloppée par cette atmosphère de sincérité, que
-reconnaît toute femme, fût-elle la plus défiante et la mieux en garde.
-Un vertige la troubla. Serait-ce possible? Était-ce là l’écho du passé?
-De ce passé qui demeurait l’enchantement de sa vie.
-
-Mais cet homme pouvait s’être pris à son rôle, s’il était le prodigieux
-acteur qu’elle soupçonnait. Faisant donc un effort, qui raidit son
-buste, crispa ses doigts minces et élargit ses prunelles, M^{me} de
-Ferneuse prononça:
-
-—«Il y a entre nous, Renaud, quelque chose de plus formidable que nos
-propres sentiments. Je ne vous demande ni quels sont aujourd’hui les
-vôtres, ni comment vous avez pu ensevelir dans un si parfait néant
-de silence, et durant tant d’années, ce que vous me dévoilez à cette
-heure. Laissons cela. Puisque le passé est si vivement présent à votre
-mémoire, évoquez-le pour me répondre: Avez-vous jamais pu croire
-qu’Hervé était le fils du comte de Ferneuse?»
-
-Les dernières paroles glissèrent en souffle presque imperceptible entre
-deux lèvres décolorées.
-
-M. de Valcor, toujours à genoux sur le sable, courba lentement le
-front, baisa un volant léger à la jupe de Gaétane, et murmura contre ce
-tissu qui faisait un peu partie d’elle:
-
-—«Hervé est mon fils et le vôtre.»
-
-M^{me} de Ferneuse, toute à sa tâche de démêler le secret de cette âme
-redoutable, tressaillit à peine, et reprit aussitôt:
-
-—«Comment vous justifierez-vous alors d’avoir commis l’imprudence
-effrayante de laisser votre fille et lui s’éprendre l’un de l’autre?»
-
-Le marquis se releva. Un éclair jaillit de ses yeux. Ah! elle voulait
-donc la lutte?... Il y était préparé.
-
-—«Mais vous-même, Gaétane?» demanda-t-il.
-
-—«Moi!» s’écria M^{me} de Ferneuse. Elle eut une hésitation, puis
-murmura: «Ce n’était pas la même chose.
-
-—Pourquoi donc? N’aviez-vous pas la conviction que ces enfants étaient
-frère et sœur?»
-
-Les regards de Gaétane et de Renaud se heurtèrent.
-
-Pouvait-elle lui dire qu’elle avait cru, qu’elle croyait encore,—mais
-d’une façon plus troublée cependant,—que lui, qui portait ce nom de
-Valcor, n’était pas l’homme qu’elle avait aimé.
-
-Elle avait éprouvé cette certitude que, naguère encore, il ignorait
-tout de leur ancien amour. Oui, quand il gardait sur le passé cet
-incroyable silence, c’est que ce passé n’existait pas pour lui.
-Par quel miracle, aujourd’hui, le ressuscitait-il avec des accents
-spontanés, précis comme la vérité même?
-
-M^{me} de Ferneuse expliqua:
-
-—«Je prenais pour une simple inclination, et non pour de l’amour,
-le goût de ces deux jeunes êtres l’un pour l’autre. Chaque jour,
-d’ailleurs, j’attendais de vous voir mettre obstacle à leur penchant.
-J’en conviens, il ne me déplaisait pas que vous eussiez enfin une
-occasion si grave de vous trahir ...»
-
-Gaétane s’arrêta. Ce qu’elle voulait exprimer coûtait à sa pudeur et à
-son orgueil, surtout dans la glaciale étreinte de son doute. Mais cela
-s’imposait, tactique inévitable. Aussi poursuivit-elle, tandis qu’une
-flamme de pourpre courait sur sa pâleur:
-
-—«Votre silence me semblait trop lourd. Était-il possible d’anéantir
-avec une volonté plus écrasante, notre rêve d’autrefois? Le mot, le
-cri, que ma fierté se refusait à solliciter de votre part, j’espérais
-qu’un péril si décisif pour de chers innocents vous le ferait enfin
-jeter.
-
-—Vous m’aimiez donc toujours?... Oh! Gaétane!...»
-
-Elle leva la main pour arrêter son élan.
-
-—«Parlons d’eux, non pas de nous.»
-
-Geste et parole d’une si froide dignité, que Renaud recula, interdit.
-D’ailleurs, les yeux sur ses yeux, avec une fixité pénétrante, M^{me}
-de Ferneuse ajoutait:
-
-—«Comment vous aurais-je encore aimé?... Sous vos traits
-impénétrables, je ne reconnaissais pas celui qui fut jadis tout pour
-moi.»
-
-Quelques secondes suivirent, tragiquement muettes. Tous deux se
-regardaient, aussi pâles et étreints l’un que l’autre, tandis que
-vibrait encore dans l’air doux la phrase,—moins étrange qu’étrangement
-prononcée,—de Gaétane.
-
-A la fin, une dure vapeur sembla voiler le visage du marquis. Ses
-traits se fixèrent dans une expression plus proche, cette fois, de la
-haine que de la tendresse voluptueuse. Ses yeux s’assombrirent. Il dit:
-
-—«Ainsi, parce que vous supportiez mal un respect absolu,—respect
-que, cependant, vous m’aviez imposé,—vous risquiez au jeu d’une
-orgueilleuse coquetterie ce bonheur de deux innocents, dont vous me
-rendez aujourd’hui responsable. Gardez donc pour vous-même, j’ose vous
-le dire, les reproches que vous trouviez bon de m’adresser. Je n’ai pas
-à les recevoir de ma conscience, ni—ce qui me serait infiniment plus
-dur—de vous, qui restez la maîtresse adorée de mon cœur. Sachez que
-nul lien du sang n’existe entre Micheline et Hervé.»
-
-La stupeur rendit M^{me} de Ferneuse immobile. Grands dieux!
-Qu’allait-il donc révéler?
-
-Renaud, laissant tomber sa voix, où s’éteignit l’âpre chaleur,
-continua, lentement, avec un sourd effort:
-
-—«Je vais vous confier un secret délicat et sacré. Il m’en coûte. Non
-pas que je n’aie une confiance absolue en vous, Gaétane. Mais parce que
-cette révélation va peut-être vous rendre moins souhaitable le mariage
-de deux enfants qui s’aiment ... qui s’aiment comme nous nous sommes
-aimés.»
-
-Elle se taisait, haletante, suspendue aux paroles qu’il prononçait avec
-une irritante circonspection.
-
-—«Connaissez-vous,» reprit-il, «une famille de pêcheurs, près du
-Conquet, les Gaël?
-
-—Tout le monde les connaît le long de la côte,» répondit la comtesse.
-«Mais j’ai plus entendu parler de ces gens-là que je ne les ai vus.
-
-—Vous n’avez jamais rencontré Bertrande, la petite-fille?
-
-—Quelquefois ... Il y a longtemps. Ne s’est-elle pas faite religieuse?»
-
-Renaud, sans répondre, demanda:
-
-—«La physionomie de cette jeune fille ne vous a-t-elle pas frappée?»
-
-M^{me} de Ferneuse refléchit, puis demanda, hésitante:
-
-—«Par une ressemblance?
-
-—Oui.
-
-—Une ressemblance avec Micheline?»
-
-M. de Valcor inclina la tête:
-
-—«Eh bien?» questionna Gaétane, qu’une fièvre d’appréhension gagnait.
-
-Cependant, le marquis retardait encore les mots décisifs.
-
-—«La mère de cette Bertrande ...» reprit-il. «On vous a dit?...
-
-—C’est une pauvre folle,» interrompit la comtesse avec une hâte
-impatiente.
-
-—«Non,» s’écria vivement Renaud. «Elle n’est pas folle. La perte de
-son mari l’a plongée dans une espèce de paralysie mentale, un état
-inconscient, qui n’est pas la démence. Il n’y a aucun dément dans
-cette famille. Nous ne sommes pas en présence d’un mal congénital,
-transmissible ...
-
-—Mais quelle importance?...
-
-—Une importance capitale. Micheline est la fille de cette infortunée.
-
-—La fille de cette paysanne!...» s’exclama la comtesse.
-
-—«La fille d’une créature irréprochable et touchante, la descendante
-d’une race ancienne, hardie et fière, quoique très humble,» rectifia
-M. de Valcor. «Les Gaël ont une espèce de noblesse rude, qui en vaut
-une autre. D’ailleurs,»—et il sourit,—«c’est une tradition du pays
-que mes ancêtres et les jolies aïeules de Micheline eurent parfois des
-conversations assez tendres pour qu’un peu de nos traits et de notre
-sang ...
-
-—Mais son père?...» s’écria M^{me} de Ferneuse. «Son père, alors,
-ce n’est pas vous, puisque vous m’affirmez qu’elle n’est pas la sœur
-d’Hervé.
-
-—Non, ce n’est pas moi.
-
-—Qui est-ce?
-
-—Un Gaël. Je vais, mon amie, vous raconter cette histoire, que vous
-serez seule à connaître avec moi-même ...
-
-—Et Laurence?
-
-—Laurence l’ignore.
-
-—Elle croit que Micheline est sa fille?
-
-—Elle le croit.
-
-—Comment est-ce possible?
-
-—Je vais vous le dire. Mais, avant tout, sachez ceci: bien que
-Micheline ne soit pas, de par la nature, l’enfant de la marquise et
-la mienne, elle l’est de par son état civil, elle l’est de par la
-conviction de Laurence, elle l’est de par mon amour paternel, aussi
-profond, aussi exclusif, aussi orgueilleusement tendre que si elle
-tenait de moi la vie. Je vais vous apprendre, Gaétane, un mystère
-que je n’aurais jamais cru divulguer à personne. Je vous demande le
-serment le plus solennel de le garder dans le tré-fonds de votre âme,
-pour vous seule, et d’agir ensuite comme si ce mystère n’existait pas.
-Sauf en ce qui concerne la non-parenté de Micheline avec Hervé, je
-ne supporterai que nul au monde, pas même vous qui saurez, traitiez,
-fût-ce en pensée, _ma fille_,» (il appuya sur le mot), «autrement que
-comme une Valcor.»
-
-Renaud mit toute sa force impérieuse dans ces dernières paroles. Il les
-souligna si ardemment que Gaétane en fut remuée.
-
-Des sentiments sincères surgissaient chez cet homme, sous la mise en
-scène apprêtée, voulue. Le mystère qu’il prétendait livrer, ou bien
-était faux, ou bien tenait à d’autres mystères qu’il ne livrerait pas.
-
-M^{me} de Ferneuse le regardait avec épouvante, mais, dans
-cette épouvante, s’insinuait une tragique fascination. Comment
-échapperait-elle au réseau d’illusions dont ce jongleur de génie
-voudrait l’envelopper? Ce vouloir, elle le sentait formidable.
-Non moins formidable que la prodigieuse audace et la prodigieuse
-intelligence. Ah! si elle n’avait pas en elle le souvenir et l’avenir,
-son amour dans le passé, le bonheur de son fils dans le futur!... Mais
-avec ces deux talismans, peut-être ne risquait-elle pas la terrible
-partie dans des conditions trop inégales. La vérité!... Sous les
-captieux mensonges, elle découvrirait la vérité!
-
-Maintenant, dans le recueillement le plus attentif, avec une patience
-qui ne se démentait plus, fût-ce par une exclamation, elle écoutait le
-récit de Renaud.
-
-Les événements remontaient à l’époque où, pour la première fois après
-sa longue absence, le marquis de Valcor revenait en Bretagne.
-
-Il y semblait un inconnu. Parti à vingt ans, il reparaissait vers la
-trentaine. Intervalle capable de changer un homme, même si cet homme
-n’avait pas doublé, pour ainsi dire, par une existence aventureuse,
-les années écoulées. Autour de Valcor, les êtres aussi s’étaient
-transformés, les cœurs avaient oublié. Un seul gardait la mémoire de
-l’absent. Mais ce cœur-là, ce cœur plein d’amour, s’isola farouchement
-dans Ferneuse auprès du petit Hervé, et ce ne fut pas durant ce séjour
-de Renaud en Bretagne que Gaétane le revit.
-
-Il y était venu parce qu’il fallait que la nouvelle marquise connût
-enfin le domaine dont elle portait le nom, et parce que les médecins
-ordonnaient ce salubre séjour à la délicate jeune femme, sur le point
-d’être mère.
-
-A peine le couple fut-il installé dans la seigneuriale demeure, que les
-pauvres gens de la région, ceux mêmes qui ne se rappelaient pas les
-traits du châtelain, reconnurent sa présence aux bienfaits répandus
-partout sur eux. Mais il était une famille qui retrouva tout de suite,
-et plus directement, la bienveillance du maître de Valcor. Ce furent
-les Gaël. Presque aussitôt après son arrivée, Renaud s’enquit de ces
-vaillants marins, dont les destinées avaient toujours été plus ou moins
-liées à celles de ses ancêtres.
-
-Il se vit en face d’un sombre désespoir d’aïeule et de mère. Le fils
-aîné, Bertrand, avait péri dans le naufrage d’un transport de l’État,
-sur lequel il achevait ses années de service. Sa veuve, Mauricette, la
-raison ébranlée par ce malheur, n’était pas plus capable d’élever sa
-petite Bertrande que de se conduire elle-même. Hélas! pauvre créature,
-elle se trouvait, en ce moment même, victime de ce doux égarement, qui
-lui valait le surnom de l’Innocente. Le drame le plus douloureux se
-déroulait dans l’humble maison. Le second fils de Mathurine, le violent
-et ardent Mathias, avait profité du trouble cérébral de sa belle-sœur
-pour commettre une action abominable. Dans un instant de vertige,
-regretté aussitôt d’ailleurs, il avait abusé de celle qui pleurait si
-fidèlement son frère. Et maintenant Mauricette était enceinte.
-
-La rigide et orgueilleuse Mathurine cachait à tous l’état de sa bru,
-dont l’Innocente elle-même ne se rendait pas compte. Mais le moment
-approchait où naîtrait le malheureux enfant. Sous quel opprobre
-n’entrerait-il pas dans la vie! Et quelle honte pour cette lignée des
-Gaël, qui, jusqu’ici, portait le front si haut!
-
-Le marquis de Valcor arriva pour recevoir de l’aïeule cette sombre
-confidence.
-
-—«Ne craignez rien, maman Gaël,» dit-il à la vieille paysanne. «Nul ne
-saura que l’Innocente a rompu—sans le vouloir, pauvre femme!—le deuil
-qu’elle mène en un triste et touchant délire, et qui la rend presque
-sacrée au regard superstitieux des marins. On ignorera le crime de
-votre fils Mathias. Continuez à dissimuler la situation de Mauricette.
-Si cela devient trop difficile, nous dirons qu’elle est malade, et je
-la placerai chez des gens sûrs.
-
-—Il n’y a de sûr que moi-même,» fit Mathurine. «Je garderai ma bru,
-je la délivrerai de mes mains. Je réponds que l’enfant viendra au monde
-sans qu’on s’en doute. Mais ensuite, qu’en ferons-nous?
-
-—Vous me l’enverrez,» dit le marquis. «Mathias peut l’apporter
-secrètement à Valcor. Je le suppose disposé à réparer sa faute.
-
-—Sans doute. Il m’aide à jouer la comédie nécessaire. Et comme son
-frère Yves est au loin, dans la marine de l’État, la maison des Gaël
-peut préserver son secret.
-
-—Bien. Nous nous arrangerons donc de façon à ce que l’enfant de
-Mauricette soit découvert par mes gardes à l’une des grilles de Valcor.
-On pensera que le petit être a été abandonné par des chemineaux. Nul
-ne connaîtra son origine. Je le ferai élever. Vous pourrez suivre dans
-la vie celui qui, tout bâtard qu’il soit, n’en sera pas moins votre
-petit-fils. Et l’honneur des Gaël sera sauf.
-
-«Telle fut la combinaison que je trouvai,» continua Valcor, «pour
-soulager un chagrin respectable et intéressant. Comment aurais-je pu
-prévoir la coïncidence inouïe qui ferait dévier jusqu’au dénouement le
-plus romanesque, la banalité de cette bonne action? Quelques semaines
-plus tard, Laurence accouchait. Jamais femme ne paya sa maternité de
-plus horribles souffrances. Je crus que je perdrais moi-même la raison
-à contempler ce martyre. Le moment vint où, pour y mettre un terme, il
-fallut presque arracher de force le fruit de ces pauvres entrailles
-pantelantes. On sacrifiait l’enfant, qui, par un miracle, respirait
-pourtant lorsque la terrible délivrance eut lieu. C’était une fille.
-Tout donnait à prévoir qu’elle ne vivrait pas. Et cependant la vue
-seule de cette chétive créature retenait en ce monde la malheureuse
-mère, qu’on désespérait de sauver. Dans l’effroyable faiblesse où
-était Laurence, elle semblait n’être soutenue que par une sensation:
-la présence du bébé, qu’elle exigeait sans cesse à côté d’elle. Les
-médecins avaient en vain ordonné de l’en distraire. «La fillette n’a
-que peu d’heures à passer ici-bas,» disaient-ils. «Et la mère la suivra
-aussitôt dans la tombe, si on n’arrive pas à lui cacher que son enfant
-n’est plus.
-
-«Une nuit, comme j’étais seul près de ma femme avec la garde, nous
-dûmes retirer d’auprès la mère assoupie le pauvre petit corps qui,
-hélas! se glaçait. Que dire à Laurence lorsqu’elle s’éveillerait et
-réclamerait sa fille? Les fausses excuses, le silence même, c’était le
-coup de mort sur cet organisme dévasté. La malheureuse ne comprendrait
-que trop. Je perdais la tête. Quand, tout à coup, au fort de mon
-angoisse, on vint me prévenir que quelqu’un me demandait, qui ne
-pouvait parler qu’à moi. C’était Mathias. Il m’annonça que Mauricette
-avait donné le jour à une fille, et me demanda dans quel lieu il devait
-déposer l’enfant pour qu’elle ne manquât pas d’être trouvée promptement
-par les gens du château.—«Où est-elle?» criai-je avec une impétuosité
-qui effara l’homme. Il me dit qu’il l’avait laissée, bien enveloppée,
-dans un abri d’herbes sèches. C’était le moment des foins. La nuit
-était chaude.—«Attends-moi,» dis-je. «Tu vas m’y conduire.—Vous,
-monsieur le marquis!» Un instant après, je partais avec le marin. Sous
-un ample manteau, je portais ma fille morte. Quelle minute! J’aurais
-étouffé l’innocente de mes mains qu’elles n’eussent pas tremblé
-davantage. Je dis à Mathias:—«C’est un paquet, pour qu’on ne s’étonne
-pas si l’on me voyait revenir les bras chargés. Je mettrai moi-même
-ta petite à l’endroit propice.» Il ne souffla mot. Rassuré de me voir
-agir, il n’avait qu’une hâte. Fuir les environs du château, retourner
-auprès de sa mère, la redoutable vieille, capable de tuer les siens
-s’ils se déshonoraient, et lui annoncer que tout était réparé, que sa
-faute était comme si jamais elle n’eût été commise.
-
-«Dès que, sous la nuit claire, j’aperçus la meule de foin, avec une
-tache blanchâtre au pied, je congédiai le marin.—«Va-t’en, Mathias.
-Je vais prendre cette pauvre mioche. Elle est en sûreté désormais. Je
-la placerai au seuil de la petite porte, par où passe le domestique
-qui va chercher le médecin, et j’enverrai chercher ce médecin d’ici
-deux heures. On ne peut manquer de la trouver.—Voulez-vous,» me
-dit-il, «que je vous débarrasse de ce paquet, puisqu’il était pour
-la frime?—Inutile. Sauve-toi, mon gars. Et ne recommence plus.—Je
-m’embarque demain au long cours,» répliqua-t-il. «Mais, partout, je
-serai votre homme, jusqu’à la mort. Dieu vous garde, monsieur le
-marquis.» Un instant plus tard, il était loin.
-
-«Vous devinez le reste, Gaétane. Je changeai l’enfant morte contre la
-vivante. Et, quelques heures plus tard, ce fut un petit cadavre que
-mes gens découvrirent à l’une des entrées du parc. Quand la marquise de
-Valcor s’éveilla, une mignonne créature, chaude d’une vie innocente,
-respirait contre sa joue. La mère était sauvée. J’aimais ma femme,
-Gaétane. Je ne vous avais pas revue encore. Je l’aimais d’autant plus
-que je voulais mieux vous oublier. L’enfant qui me rendit Laurence
-devint deux fois ma fille. Et jamais, vous entendez, jamais celle qui
-porte mon nom ne soupçonna mon subterfuge—horrible ou sublime. Jugez
-comme vous voudrez. Cette nuit-là, je ne réfléchis pas. Je me jetai
-vers le salut comme on se jette au feu pour en arracher un être cher.
-Plus tard, j’acceptai le fait accompli. Et ce fait devint d’autant plus
-irrévocable, lorsque les hommes de science m’apprirent que Laurence ne
-pourrait plus être mère et que jamais je n’aurais un descendant de mon
-sang.»
-
-Gaétane de Ferneuse n’avait pas interrompu ce récit. Elle n’y fit
-qu’une objection:
-
-—«Vous m’aviez dit, Renaud, que, seul, vous connaissiez ce mystère.
-Mais ... la garde qui soignait Laurence, qui retira d’auprès d’elle
-l’enfant expirante?
-
-—Cette femme est morte. Oui ... elle savait tout, mais n’a jamais rien
-révélé.
-
-—En êtes-vous sûr?
-
-—Elle était plus dévouée à Laurence qu’un chien à son maître. Elle me
-baisait les mains pour ce que j’avais fait. Oh! celle-là ... sa tombe
-n’est pas plus muette qu’elle ne le fut elle-même.»
-
-Une furtive ironie passa dans cette phrase. Du moins le sembla-t-il à
-Gaétane, qui, de toutes ses fibres, demeurait à l’affût. Elle demanda
-encore:
-
-—«Et les médecins, qui avaient laissé un bébé presque sans souffle, et
-qui retrouvaient une robuste petite, toute disposée à vivre?»
-
-Renaud eut un ricanement léger.
-
-—«Croyez-vous donc les médecins si forts qu’ils voudraient nous
-le faire croire? Celui de Brest abandonnait l’enfant qu’il croyait
-condamnée, ne demandait même pas à la voir, ne s’occupait que de
-la mère. Le pauvre docteur de campagne prit facilement le change,
-grâce à l’adresse de cette garde, qui en savait autant que lui. Le
-grand consultant de Paris avait repris momentanément le chemin de la
-capitale. Trois jours après, quand on vit Micheline téter à plein
-cœur une solide nourrice, c’était à qui aurait prédit que la petite
-gaillarde s’en tirerait. Même on ajoutait, à qui mieux mieux: «Une
-Valcor ... Naturellement.»
-
-—Et ... l’autre?» murmura M^{me} de Ferneuse.
-
-—«Dieu a recueilli sa petite âme éphémère,» prononça le marquis avec
-une émotion grave, dont la comtesse fut touchée.
-
-Était-ce l’habileté merveilleuse de cet homme? Une impression de vérité
-émanait de son étrange récit. Surtout une persuasion s’imposait à
-M^{me} de Ferneuse: Micheline et Hervé n’étaient pas frère et sœur.
-Un mystère empêchait que le même sang ne coulât dans leurs veines.
-Quel était-il, ce mystère? Celui que dévoilait Renaud? Ou un autre,
-plus redoutable? Gaétane restait comme suspendue au bord d’un abîme
-profond et obscur, où flottaient d’effarantes apparences. Les yeux
-baissés, le visage plus blanc que ses mains délicatement pâles sur le
-linon bleuâtre de sa jupe, elle se recueillait. Doutes, intuitions,
-pressentiments, incertitudes. Cela ne suffirait pas pour la libérer
-de ce qu’elle devait au passé. Cela suffirait encore moins pour
-qu’elle consentît à l’union de son fils avec l’enfant délicieuse et
-énigmatique, héritière d’un nom éclatant, mais d’une race inconnue.
-
-—«Puis-je connaître le sens de vos réflexions, Gaétane?»
-
-La belle et fière tête se releva.
-
-—«Je saurai décider mon fils à renoncer à votre fille.»
-
-Une angoisse violente altéra les traits de Renaud.
-
-—«Pourquoi? L’hérédité de cette enfant n’est pas vile! L’âme des Gaël
-vaut celle des Valcor.»
-
-L’accent vibra. Le cri venait d’un lointain orgueil. Où donc était la
-source, si impétueuse, de vérité, parmi tant de mensonges?
-
-—«Certes,» reprit M^{me} de Ferneuse, «j’estime à l’égal d’une
-lignée aristocratique cette famille de marins probes et vaillants, et
-tellement soucieuse de l’honneur. D’ailleurs, quelle ancestralité n’est
-pas trouble? Celle qui a produit la pure fleur, si rare et précieuse,
-qu’est Micheline, me paraît incomparable. Et, socialement, mademoiselle
-de Valcor, d’une très haute noblesse et d’une richesse excessive, a une
-valeur digne de sa personne charmante.
-
-—Eh bien?» haleta le marquis.
-
-Si maître de lui, il ne pouvait cacher son anxiété lorsqu’il s’agissait
-de sa fille.
-
-—«Eh bien, Renaud, une circonstance anéantit pour moi tout cela. C’est
-le serment exigé par vous que je laisserai mon fils dans l’ignorance de
-votre secret.»
-
-Tous deux se turent un instant. Ils sentaient entre eux des choses non
-dites, plus inquiétantes que les paroles exprimées. Enfin, M. de Valcor
-prononça lentement:
-
-—«Mais, ce secret, vous l’auriez toujours ignoré vous-même, si vous
-n’en possédiez un autre que vous n’avez pas, j’imagine, l’intention
-d’apprendre à Hervé. Lui direz-vous qui est son véritable père? Alors,
-en effet, vous lui devez aussi la preuve qu’il peut aimer et épouser
-sans crime celle qui porte le nom de ce père.»
-
-Une rougeur monta au front de Gaétane, puis s’effaça, laissant ce front
-plus pâle encore qu’auparavant.
-
-—«Ceci est juste,» répondit-elle, «Mais n’importe! L’impossibilité
-n’en est que plus grande d’éclairer le jugement de mon fils. Moi
-vivante, il n’épousera point une femme que je sais n’être pas celle
-qu’il croit, valût-elle cent fois mieux.»
-
-Renaud, qui se connaissait en volonté, mesura la trempe de celle-ci. Ce
-fut avec une humilité inattendue qu’il insista. La supplication même ne
-lui eût pas coûté. Mais que dire? Lui aussi touchait une muraille de
-mystère. Cette femme gardait une pensée qu’il ne distinguait pas.
-
-—«Avez-vous bien compris,» fit-il tout à coup, «que jamais les Gaël
-n’interviendront? Ils croient que Micheline est bien l’enfant que
-Laurence a mise au monde. Pour eux, leur fillette est morte la nuit où
-elle fut exposée. L’idée leur reste que cet accident fut causé par le
-foin à l’abri duquel Mathias l’avait mise. Une touffe glissée de la
-meule aura étouffé la petite.
-
-—Oh!» dit Gaétane. «Quand même!... Les Gaël sont de fer. Ces gens-là,
-je le sais,—Mathurine et Mathias,—n’ouvriront pas la bouche.
-
-—Ainsi,» reprit M. de Valcor, «c’est à cause d’un scrupule que vous
-jetterez votre fils dans le désespoir?»
-
-Elle le regarda et, soulignant le mot:
-
-—«C’est à cause d’un scrupule.»
-
-Quelle puissance dans ces grands yeux de flamme claire, pour faire
-chanceler en lui-même le gladiateur moral qu’était Valcor! Voulant se
-soustraire à leur pénétration, il se grisa de leur splendeur verte et
-dorée! La vigilance du lutteur fit place à la fougue de l’amoureux.
-
-—«Ah! divine Gaétane,» s’écria-t-il, «âme trop haute pour cette terre!
-Je trouverai des arguments pour toucher votre cœur maternel. Hervé est
-mon fils aussi. J’ai le droit de défendre son bonheur, même contre
-vous. Mais, en ce moment, je ne veux que m’incliner et vous adorer. A
-cause d’un scrupule encore, vous m’avez jadis exilé de votre vie ...
-mais non pas de votre âme. Dites-le ... Dites-moi que vous me pardonnez
-cet oubli apparent, imposé par vous, oubli que, cependant, vous me
-reprochiez délicieusement tout à l’heure.
-
-—Moi!...» s’exclama la comtesse, «Moi, vous le reprocher!
-
-—Mon silence, tout au moins. N’est-ce pas la même chose?»
-
-Un sourire de volupté insidieuse glissa sur la bouche de Renaud, cette
-bouche finement dessinée dans l’ombre caressante de la moustache et
-de la barbe encore très brunes. Ses yeux bleu sombre s’emplirent de
-passion. Ses gestes rapprochés et tendres ajoutaient à la séduction
-de sa voix. L’illusion du passé, le vertige suave, enveloppèrent de
-nouveau Gaétane. Pour la seconde fois, cependant, elle se reprit.
-L’instinct obscur qui, au fond d’elle-même, se soulevait en défiance
-contre cet homme, lui prêta une inspiration soudaine.
-
-—«Renaud,» dit-elle, «vous dites que vous n’avez jamais cessé de
-m’aimer?
-
-—Je le jure. Même quand j’ai cru y être parvenu. Même quand je me suis
-marié. Ah! ce mariage! Dire que je l’ai conclu surtout pour donner un
-héritier au nom de Valcor! Le sort s’est vraiment joué de moi!»
-
-Elle secoua la tête, comme si cette explication du fait accompli
-importait peu.
-
-—«Quelle épreuve vous convaincrait?» demanda Valcor, avec toute
-l’ardeur de son amour actuel, dont elle ne doutait plus.
-
-—«Une seule.
-
-—Grand Dieu! Dites!
-
-—Rendez-moi mon anneau. Si vous l’avez gardé toujours, je vous
-croirai.»
-
-M. de Valcor contint le mouvement de surprise et le cri maladroit qui
-allaient lui échapper. Gaétane le croirait! Elle le croirait!...
-C’est-à-dire—et il le comprit—non pas seulement dans le désir qu’il
-avait d’elle aujourd’hui, mais en tout. Cet anneau!... Une vision
-brusque, que déjà les lettres trouvées dans le mur avaient fait surgir
-en lui, fulgura. Il répondit:
-
-—«Vous parlez de la bague portée par vous avec une hardiesse si
-charmante sous les yeux mêmes de votre mari, qui jamais n’eut l’idée de
-vous l’ôter du doigt et de lire l’inscription gravée. Ce gage que vous
-m’avez rendu, enclos dans la dernière lettre que vous m’avez écrite?»
-
-M^{me} de Ferneuse cria faiblement:
-
-—«Renaud!» avec l’accent éperdu, extasié, dont elle eût accueilli
-l’uniquement cher, surgi sous ses yeux de la tombe. Ah! le bien-aimé
-seul pouvait savoir ces choses. L’épreuve réussissait!
-
-Valcor lut sa victoire dans les admirables yeux et sur les lèvres
-tremblantes. Il ouvrait les bras. Elle se déroba.
-
-—«Dites, dites encore,» fit-elle avec une avidité tendre et perspicace
-à la fois. «Où est-elle, cette bague? Rappelez-moi les mots que vous y
-aviez inscrits.»
-
-Quelque chose à la fois d’effaré et de résolu passa sur les traits de
-Valcor.
-
-—«Je vous la rendrai, cette bague,» dit-il.
-
-—«Où est-elle?
-
-—Je vous la rendrai.
-
-—Mais quand donc?» demanda Gaétane avec un recul de toute son âme.
-
-Il ne répondit pas.
-
-—«Rappelez-moi seulement,» reprit-elle, «les mots que vous y aviez
-fait inscrire.»
-
-M. de Valcor demeura muet.
-
-—«Vous les avez oubliés?» fit Gaétane, avec un accent plus accusateur
-que ne comportait la déception d’amour.
-
-—«Comme vous doutez de moi!» s’écria-t-il. Et, pour la première fois,
-l’intonation sonna fausse, trop emphatique.
-
-«Si je doute de toi!» se dit-elle, pendant la minute de frémissant
-silence qui suivit. «Ah! et de quel doute horrible! Ces traits, qui
-sont peut-être les siens ... Cette voix, qui ressemble tant à la
-sienne! Ces mains ... Oh! ces mains, qui ont peut-être jadis pressé les
-miennes, et qui peut-être aussi ...» Involontairement, elle y porta les
-yeux, vers ces mains déliées et nerveuses, sur lesquelles ne restaient
-ni trace de caresses ni trace de crime. Des baisers sur elles? Ou du
-sang?... Quel sang!... Celui pour lequel, jadis, elle aurait donné tout
-le sien. Si cet homme n’était pas l’amant à jamais cher, le véritable
-époux de sa jeunesse, le père de son enfant, par quelle œuvre de
-meurtre et d’infernale audace avait-il usurpé sur la terre un destin,
-un nom, un visage, et jusqu’à des souvenirs, dont son cœur, à elle, ne
-pouvait se délier? L’autre, le bien-aimé, qu’avait-il fait de lui?...
-
-—«Gaétane,» reprenait M. de Valcor avec une douceur infinie, «je
-confondrai vos soupçons en vous rendant l’anneau. Si je vous le
-restitue, tel que je vous l’ai donné et portant toujours les mots où je
-me donnais, moi aussi, et pour jamais à vous ...»
-
-M^{me} de Ferneuse tressaillit profondément. L’illusion passait sur
-elle, comme une vague qui revient.
-
-—«... Croirez-vous, Gaétane, à l’éternité de mon amour?»
-
-Elle le regarda en face et répondit:
-
-—«Soit. J’y croirai.
-
-—O mon adorée! M’accorderez-vous de nouveau, fût-ce pour une heure, la
-félicité d’autrefois?»
-
-Un tremblement agita M^{me} de Ferneuse. En elle montait comme un
-souffle de fatalité, une force superstitieuse et irrésistible. Elle
-s’écria, dans une soudaine exaltation:
-
-—«Oui ... avec ce gage ... le passé ressusciterait!
-
-—Et nos enfants, Gaétane ... Nos enfants? Micheline ... Hervé ... Leur
-refuseriez-vous encore le bonheur?
-
-—Non, non,» dit-elle, toujours agitée par une émotion souveraine,
-par une fièvre à la fois enthousiaste et lucide. «Cet anneau sera la
-réponse du Ciel. Vous ne le possédez pas, puisque vous ne l’avez pas
-glissé à votre doigt pour venir ici, en cet asile de notre amour,
-où vous vouliez réveiller cet amour après tant d’années! Vous ne
-pouvez me répéter les mots sacrés qu’il contenait et qui ne se sont
-jamais effacés de mon cœur. Eh bien, redites-moi un jour ces mots,
-présentez-moi un jour cette bague, et je ne douterai plus ... ni de
-vous, ni de votre amour, ni de la naissance mystérieuse de Micheline.
-Vous serez de nouveau mon Renaud, le Renaud que je pourrai croire, car
-il n’a jamais menti!
-
-—Merci, Gaétane!» s’écria le marquis de Valcor dans une effusion où
-éclata de nouveau une sincérité éblouissante. «Merci! Je posséderai
-donc mon rêve, et je n’aurai pas causé le malheur de Micheline. Soyez
-bénie! Je sais que rien ne vous ferait manquer à votre parole. Soyez
-bénie! Vous aurez l’anneau!»
-
-Qu’il était séduisant et chaleureux! Comme les vifs ressorts de son
-être jouaient aisément, largement, dans le triomphe et la joie! De
-nouveau, la forte vibration de la vérité ébranla l’âme de Gaétane. Si
-près de croire, et dans un tel désir de confiance, elle s’écria:
-
-—«Pourquoi donc ne pas me promettre cet anneau pour tout de suite,
-pour demain?»
-
-Lourdement, l’oscillation du doute précipita un poids écrasant au fond
-d’elle-même, quand il expliqua:
-
-—«Mais ... la bague n’est pas à Valcor. Après mon mariage, quand je
-suis retourné en Amérique, je l’ai laissée là-bas, en lieu sûr. Je
-craignais trop qu’elle ne tombât sous les yeux de Laurence.
-
-—Ah!» fit M^{me} de Ferneuse d’une voix lointaine et froide, «la bague
-est restée en Amérique.
-
-—Oui.
-
-—Et ... vous dites: en lieu sûr?»
-
-Il répéta:
-
-—«En lieu sûr.»
-
-Mais comme elle dardait sur lui des yeux d’horreur et d’effroi, elle
-vit un sursaut brusque de la mâchoire couper le dernier mot, tandis que
-sous cette signification terrible de son regard, qu’elle ne pouvait
-atténuer, une fine sueur perlait autour des sourcils mâles et des
-paupières soudain battantes.
-
-Alors, elle prit rapidement congé de lui, partit comme si elle
-s’enfuyait. Et elle se répétait, avec d’horribles pensées: «En lieu
-sûr ... En lieu sûr ...» Tandis qu’une autre épouvante la prenait,
-songeant à sa promesse, et que, peut-être, si elle n’arrivait pas à
-l’en empêcher, il lui rapporterait en effet l’anneau de ce «lieu sûr»,
-et que le gage adoré fermerait sur elle de plus épaisses et abominables
-ténèbres.
-
-
-
-
-XI
-
-_LE ROMAN DU PRINCE_
-
-
-SUR le terrain battu du tennis, coupé dans une longue pelouse ombragée,
-non loin du château, les pieds agiles, chaussés de peau blanche sur des
-semelles plates, s’agitaient au bord des jupes courtes ou des pantalons
-de flanelle. Les jeunes hôtes de Valcor s’excitaient à ce jeu propice
-au flirt, où les yeux sont moins attentifs aux vives trajectoires de la
-balle qu’au caprice mouvant des cœurs au fond des autres yeux.
-
-Micheline était là, et sa cousine Françoise, et le prince Gilbert. Ce
-trio eût suffi à faire vibrer l’air d’inquiétude et d’amour, même si
-les autres manieurs de raquette n’avaient pas eu, eux aussi, de la
-coquetterie, de la passion, du dépit ou de l’espoir, dans l’animation
-de leurs gestes.
-
-M^{lle} de Valcor remplissait avec grâce son devoir de jeune maîtresse
-de maison. Mais son âme n’accompagnait pas l’élan de son corps souple,
-suspendue encore tout entière à cette roche ourlée de soleil, au
-tournant de laquelle avait disparu hier,—et pour combien de temps!—la
-silhouette de cet Hervé, qu’elle aimait. Aussi, le moment arriva où le
-jeu lui devint trop pénible à suivre. L’ayant mis en train, et voyant
-que ses amis s’amusaient avec la fougue du sang et de la vanité, ivres
-de bondir et de plaire, Micheline céda sa raquette et se glissa entre
-les arbres.
-
-Elle avait parcouru deux cents mètres, et tournait dans un labyrinthe
-de charmilles, où mourait l’écho des rires, et où elle goûterait
-l’illusion d’une solitude absolue, lorsqu’elle entendit un pas
-précipité, puis une voix, derrière elle:
-
-—«Mademoiselle Micheline!»
-
-Se tournant, elle eut un sursaut, se redressa, l’expression mécontente
-et offensée.
-
-—«Comment, prince?
-
-—Permettez-moi de vous parler.
-
-—Non, monsieur.
-
-—Je vous en prie!...
-
-—Retournez immédiatement au tennis. Personne ne doit s’apercevoir que
-vous avez osé me suivre, ni soupçonner que j’y consente.
-
-—On ne m’a pas vu quitter le jeu, mademoiselle Micheline. Je me tenais
-à l’écart, guettant votre fuite prévue. Vous aviez l’air tellement
-distraite!
-
-—Mes distractions ne vous concernaient en rien, monsieur. Je ne puis
-admettre votre façon de me parler.»
-
-Gairlance lut, sur le visage hautain et charmant, une condamnation
-qui dépassait la faute actuelle. Du reste, la franchise de Micheline
-éclata aussitôt. Elle interrompit les excuses et les explications qu’il
-tentait de présenter.
-
-—«Prince Gilbert, il ne doit pas y avoir de malentendu entre nous.
-Vous me faites la cour. A votre façon, d’ailleurs. Une façon trop
-cavalière pour moi. Durant le cotillon, avant-hier soir, vous avez
-risqué des phrases qu’il ne m’a pas convenu d’entendre. Mais mon
-silence ne vous suffit pas. Je m’explique donc. Vos intentions—que
-je ménagerais peut-être davantage si elles étaient plus discrètes—ne
-sauraient être agréées ni par moi, ni par mes parents. Je ne serai
-jamais votre femme.»
-
-Gilbert garda le silence et devint très pâle. Son audace fringante,
-brusquement, tombait. Il ne s’attendait à rien de si décourageant, de
-si net.
-
-Cette stupeur d’une souffrance réelle, qui le désarmait, apitoya
-légèrement M^{lle} de Valcor. Elle ajouta, presque avec douceur:
-
-—«Nous resterons amis, prince. Retournez au tennis. Et n’essayez plus
-jamais de me parler en particulier.
-
-—Mademoiselle,» s’écria-t-il, la voix rauque d’émotion, «ne me
-signifiez pas en une minute une sentence définitive.
-
-—Une minute!» s’exclama-t-elle, impatiente et cabrée de nouveau.
-«C’est beaucoup trop! Ne restez pas une seconde de plus seul avec moi
-contre mon gré, monsieur ...
-
-—Laissez-moi seulement vous dire,» insista-t-il avec précipitation,
-«que je n’aurais pas abordé une question aussi grave, si vous aviez
-daigné m’entendre.»
-
-Son obstination fit jaillir un éclair des yeux ardemment sombres de
-Micheline. Elle trouvait ceci intolérable,—moins par une préoccupation
-positive des commentaires qui, peut-être, s’ébauchaient là-bas, dans
-les cervelles malicieuses des joueurs de tennis, que par une farouche
-réserve de son cœur passionnément pris. Des paroles d’amour, qui ne
-seraient pas d’Hervé, et qu’Hervé ne pouvait lui dire! Tout son être
-s’insurgeait dans une pudeur et une douleur.
-
-Elle allait tourner le dos et s’éloigner de celui qui désobéissait si
-incorrectement à son ordre formel, quand, soudain elle se ravisa et
-resta.
-
-Françoise de Plesguen apparaissait à l’angle de la charmille. M^{lle}
-de Valcor ne pouvait, à son aspect, s’échapper comme une coupable. Pas
-davantage ne pouvait-elle, même d’un mot à voix basse, que sa dignité
-retint, prévenir l’imprudent Gilbert.
-
-Or, celui-ci, voyant s’interrompre son mouvement de retraite, et
-croyant avoir trouvé l’argument qui la touchait, s’écria, les mains
-jointes:
-
-—«Si vous connaissiez la violence de mon amour, vous craindriez de le
-bafouer par le dédain. Si je dois me résigner, au moins donnez-m’en la
-force. Accordez-moi ...»
-
-L’expression que prenait le visage de Micheline, la sensation
-d’une présence derrière lui, suspendirent la phrase. Gairlance fit
-volte-face, et resta saisi devant M^{lle} de Plesguen.
-
-Le fin et blond visage de celle-ci brûlait de rouge aux pommettes, sous
-le scintillement des yeux clairs.
-
-—«Je viens vous prévenir ...» dit Françoise. «On vous voit à travers
-les branches. Ne prenez pas vos rendez-vous si près du tennis.»
-
-Elle tremblait. Ses lèvres, qui n’osaient préciser davantage,
-insinuèrent toutes les impertinences dans les syllabes du mot
-«rendez-vous.»
-
-Gilbert essaya de badiner.
-
-—«Vous êtes donc méchante, mademoiselle Françoise?»
-
-Mais Micheline venait de comprendre. Elle mit autant de générosité que
-de finesse défensive en interprétant:
-
-—«Pas plus méchante que vous, prince.» Et elle souriait, du haut de sa
-pensée tellement détachée, tellement ailleurs! «Vous me tourmentiez un
-peu, vous me menaciez presque, il y a un instant. Les sentiments trop
-vifs ont de ces tyrannies.»
-
-Se détournant alors, Micheline partit avec une dignité tranquille. Sa
-présence d’esprit devait apprendre à sa cousine qu’elle n’acceptait pas
-les hommages de Gilbert, tout en éclairant celui-ci sur un amour qu’il
-ne devinait pas. Elle les laissa donc ensemble, souhaitant sincèrement
-que la pauvre Françoise profitât de cet instant unique. Pour qu’on ne
-les devinât pas seuls, elle se garda bien de rejoindre les joueurs de
-tennis.
-
-M^{lle} de Plesguen demeura près du prince de Villingen, interdite
-et rose d’embarras, contente au fond. Mais il regarda cette gentille
-silhouette, toute frémissante, avec seulement un peu d’hostilité
-pour son intervention. Il n’avait de désir que pour l’autre, qui
-s’éloignait. Et une frénésie accroissait son désir: la convoitise
-de ce magnifique domaine et de tout l’or que la fille du marquis
-représentait.
-
-—«Vous m’excuserez, mademoiselle Françoise ...» commença-t-il avec le
-geste machinal de tirer sa montre.
-
-—«Attendez!...» murmura-t-elle, perdant la tête, «Ne me quittez pas
-ainsi!»
-
-Les sourcils froncés d’impatience, il demanda froidement:
-
-—«Vous avez quelque chose à me dire?
-
-—Oui ... pourquoi m’avez-vous donné à croire?... Pourquoi vous
-êtes-vous occupé de moi, si c’est ma cousine que vous aimez?
-
-—Mademoiselle, vous êtes charmante. Je me fusse conduit comme un
-rustre si j’avais négligé de m’en apercevoir et de vous le dire.
-
-—Moi,» s’écria-t-elle, «je ne supposais pas qu’un galant homme pût
-parler de la sorte à une jeune fille, sans une intention ...»
-
-Il suggéra:
-
-—«Sérieuse?
-
-—Oui, sérieuse,» déclara-t-elle, en le regardant bravement dans les
-yeux.
-
-Le bretteur qu’était Gairlance devait goûter la crânerie. Ceci
-l’intéressa. Plus il observait la joliesse grêle de Françoise et moins
-il se sentait séduit par cette petite. Mais sa franchise lui parut
-gentille. La vanité masculine flattée le rendit condescendant.
-
-—«Mademoiselle,» dit-il avec un retour de sa grâce câline, qui fit
-glisser aux veines de Françoise un étourdissant frisson, «je vous
-demande pardon si, en voulant amuser votre coquetterie, j’ai effleuré
-votre cœur. Vous m’en voyez très confus et très fier. Mais que
-voulez-vous? Je ne puis songer à un mariage sentimental. Je suis pauvre
-comme un gueux, malgré mon titre de prince, pauvre et gueux comme mon
-aïeul, le vainqueur de Villingen, avant que son épée nous eût conquis
-la gloire pour toujours et la fortune pour bien peu de temps.
-
-—Alors,» dit Françoise, «c’est l’héritière de Valcor que vous
-recherchez en ma cousine?
-
-—Votre logique est effrayante, mademoiselle.
-
-—Et si l’héritière de Valcor, c’était moi?
-
-—Ah! que vous êtes femme, pour bondir ainsi des plus cruelles réalités
-aux plus folles chimères!
-
-—Chimères ... Peut-être. Je n’en sais rien. Mais il y a quelqu’un qui
-sait. Et ce quelqu’un, justement, se dirige par ici. On dirait même
-qu’il vient parce qu’il vous a vu.»
-
-Le prince Gilbert regarda du côté où se fixait l’attention de
-Françoise. Vers l’extrémité de l’allée par où s’était retirée
-Micheline, s’avançait José Escaldas. Depuis qu’il avait reconnu
-Gairlance, il hâtait le pas,—ce qu’avait parfaitement remarqué
-la jeune fille. Elle ne s’étonna point qu’ayant découvert leur
-tête-à-tête, le Bolivien n’eût pas obéi à la discrétion élémentaire
-qui lui indiquait d’en ignorer et de s’éloigner. Ne lui avait-il pas
-annoncé un coup de théâtre dont, à présent, elle attendait tout? Car
-Gilbert, pour qui son amour grandissait des confidences mêmes qui
-eussent dû la décourager, ne demanderait pas sa main sans quelque
-intervention miraculeuse. Comme il venait de se montrer sec et
-positif, presque cynique! Mais ses yeux chauds et obscurs, le velours
-frôleur de sa voix, toute sa personne plus précieuse encore d’être
-si égoïste, ensorcelaient Françoise. Et de lui avoir laissé entendre
-qu’elle l’aimait, l’attachait plus follement.
-
-—«Approchez, monsieur Escaldas!» cria-t-elle au nouveau venu. «Si
-c’est au prince de Villingen que vous avez affaire, je vous l’abandonne
-volontiers. N’avez-vous pas à l’entretenir de choses qui nous
-intéressent tous?
-
-—C’est vrai, mademoiselle.
-
-—Et quand les connaîtrai-je, moi, ces choses mystérieuses?»
-reprit-elle.
-
-—«Quand votre père, ou quelqu’un d’aussi autorisé, jugeront à propos
-de vous les apprendre.
-
-—Quelqu’un d’aussi autorisé? Qui cela?
-
-—Un fiancé peut-être,» dit Escaldas, qui jeta du côté de Gairlance un
-coup d’œil involontaire.
-
-Françoise, troublée, n’insista pas. Telle fut même sa hâte de cacher
-son émotion et de précipiter l’entretien décisif entre les deux hommes,
-qu’elle s’enfuit avec une gaucherie farouche, sur des mots vagues et
-balbutiés.
-
-José Escaldas et le prince Gilbert partirent dans une autre direction,
-et marchèrent quelque temps en silence. Comme celui-ci, stupéfait,
-voulait poser une question, le Bolivien l’arrêta:
-
-—«Tout à l’heure. Nous ne serons jamais assez loin du château pour ce
-que nous avons à dire.»
-
-Villingen obéit, intrigué, cherchant vainement un rapport entre les
-intempestives déclarations de cette petite Plesguen, et les façons
-de conspirateur avec lesquelles s’imposait à lui ce José Escaldas,
-personnage inférieur et mal défini, qu’il avait tenu à distance durant
-les deux semaines de son séjour à Valcor.
-
-Son compagnon, enfin, ralentit sa marche.
-
-—«Monsieur le prince,» commença-t-il obséquieusement, «daignez me
-prêter cinq minutes d’attention sans m’interrompre. En cinq minutes je
-vous en aurai dit assez pour que vous jugiez de l’intérêt que vous avez
-à écouter le reste.
-
-—Parlez, dit Gairlance.
-
-—Mais sans que vous cherchiez à m’interrompre,» insista José. «Vous
-allez entendre, sur vous-même, ce que vous n’êtes peut-être disposé à
-tolérer de la part de personne, encore moins du médiocre hère que je
-suis. Ne bondissez pas. Votre patience est indispensable.
-
-—Parlez,» répéta le prince.
-
-—«Voici. Vous êtes ruiné. Vous avez des dettes, le goût du plaisir et
-l’orgueil de votre nom. Vous voulez épouser mademoiselle de Valcor.
-Elle ne vous déplaît pas personnellement, cela est entendu. Vous seriez
-difficile. Mais, vous vous passeriez bien de cette belle fille, si elle
-n’avait que sa peau blanche et ses yeux noirs. Elle possède un nom qui
-vaut mieux que le vôtre, parce qu’il a duré davantage, avec un des plus
-beaux châteaux de France, et des millions. Eh bien! moi, José Escaldas,
-je viens vous prévenir de ceci: mademoiselle Micheline ne détient tout
-cela que par une formidable fraude. Celle qui a droit au nom de Valcor
-et au domaine, sinon à tous les millions, c’est Françoise de Plesguen.
-J’ai, par devers moi, les preuves de ce que j’avance. Vous auriez
-intérêt à l’anéantissement de ces preuves,—et c’est sans doute le
-marché que je vous offrirais,—si Micheline consentait à devenir votre
-femme. Mais vous savez parfaitement qu’elle n’y consentira jamais. Elle
-aime Hervé de Ferneuse, et elle se moque de vous. En revanche vous
-connaissez les sentiments de Françoise, la véritable Valcor, fille du
-seul et authentique marquis. Ces sentiments, dont vous êtes l’objet,
-ne peuvent que s’accroître si vous aidez à lui faire restituer son
-patrimoine et son titre. Maintenant trouvez-vous que ma communication
-soit dépourvue d’intérêt?»
-
-Le Bolivien posa la dernière question avec l’assurance d’un homme
-qui a «empoigné» son interlocuteur. Ici, point n’était besoin des
-réticences et des précautions oratoires employées la veille avec Marc
-de Plesguen. Sans avoir même la finesse intuitive de ce demi-primitif
-qu’était Escaldas, chacun eût fait la différence entre le petit
-seigneur de fraîche date, moderniste avisé, aux jeunes dents aiguës,
-à la conscience peu encombrée de scrupules, et le vieux gentilhomme,
-délicat au point de prendre en défiance son propre intérêt; celui-ci,
-d’ailleurs, proche parent et ami d’enfance du chef de famille qu’on
-tenterait de déposséder, et respectueux jusqu’à la superstition du nom
-que salirait le scandale.
-
-Gilbert Gairlance de Villingen, prince d’Empire, ne pouvait être touché
-par de semblables considérations.
-
-—«Vous me racontez-là,» s’écria-t-il, secoué de fièvre, «une histoire
-prodigieuse!
-
-—Elle est vraie.
-
-—D’où pouvez-vous bien la tenir?
-
-—De moi-même. C’est ce qui fait ma force.
-
-—Quel intérêt y cherchez-vous?
-
-—Un triple intérêt: sécurité, vengeance et argent.
-
-—Voyons?...
-
-—Sécurité: parce que celui qui se fait nommer Renaud de Valcor me
-soupçonne d’avoir surpris son secret. Et lui, il ne me l’achèterait
-pas. Il le supprimerait, en me supprimant. J’en suis certain.
-
-—Bigre!... Et vengeance ... contre lui?» demanda Gilbert.
-
-—«Oui, une vieille affaire à liquider. Je vous la dirai. Elle contient
-la meilleure de mes preuves.
-
-—Argent ... Vous en auriez. Ne nous arrêtons pas à ce détail,» fit
-l’autre en riant.
-
-Escaldas le considéra avec une satisfaction étonnée. Il ne s’attendait
-pas à susciter tout de suite un tel entrain. Ce jeune homme, qui
-piaffait déjà, prêt à partir au galop dans l’aventure, le changeait
-agréablement des nobles indignations du vieux Plesguen. Mais c’était
-une surprise.
-
-—«Ah!» dit Gairlance, qui comprit son regard. «Vous remarquez que ça
-ne traîne pas avec moi. C’est que j’ai le sang de mon grand-père dans
-les veines. La lutte, la conquête, un peu de pillage même, ça me va. Si
-la chose inouïe que vous me révélez est exacte, je prévois une bataille
-acharnée, des ruses, des hasards, des coups de force extraordinaires.
-Ça n’ira pas tout seul. Tant mieux! Mais, sapristi! je ne m’y
-engagerai pas en aveugle. Il me faut être d’abord convaincu, songez-y,
-mon bonhomme!
-
-—Vous le serez.
-
-—Je ne demande pas mieux. Ah! nom d’un chien, le sacré chambardement
-que ça ferait tout de même!»
-
-Escaldas, sur son masque sournois et grave, laissa paraître une gaieté
-qui ressemblait à une grimace.
-
-—«Vous êtes rigolo, mon prince,» observa-t-il, soudainement familier.
-«On dirait d’un gosse à qui je proposerais une farce épatante.
-
-—Non, non, mon brave,» dit l’autre, offusqué. «N’oublions pas nos
-distances. Je veux bien frapper d’estoc et de taille, si l’on me prouve
-que je suis en face d’un bandit, et d’un bandit qui serait fichtrement
-habile et redoutable. Mais vous jouez un autre rôle. Si ce rôle est
-nécessaire, il n’est pas propre. Nous ne faisons pas la même besogne.
-Allez-y maintenant de vos preuves.»
-
-La face maigre et bistrée d’Escaldas, durcie encore par une barbe
-trop noire où couraient des fils trop blancs, revint à son expression
-cauteleuse.
-
-—«Mes preuves,» reprit-il d’un ton rogue. «Je vous dirai en quoi elles
-consistent. Quant à vous les mettre entre les mains ...
-
-—Soit,» riposta Gilbert, nerveux et méprisant. «Vous ferez votre
-marché. Maintenant, je vous écoute. Car vous ne m’avez encore rien dit.
-Le marquis de Valcor aurait, d’après vous, usurpé son titre?
-
-—Mieux que cela. Il se serait substitué au titulaire, qu’il aurait
-fait disparaître.
-
-—Diable! On n’escamote pas un homme ainsi qu’une muscade.
-
-—Oh! si ... Dans certaines régions sans police et sans lois.»
-
-José exposa son hypothèse. Un aventurier, ressemblant à Renaud de
-Valcor, et s’étant peut-être étudié à lui ressembler en tout, au cours
-d’aventures communes, serait revenu en se donnant pour lui, après un
-intervalle de huit années, suffisant à rendre les mémoires incertaines.
-D’ailleurs, le marquis n’avait pas de famille, sauf l’inoffensif Marc
-de Plesguen, facile à leurrer. Et son sosie avait trouvé moyen de ne
-reparaître que plus tard encore dans son pays d’origine, après un
-mariage accompli à Paris et qui l’alliait à de très anciennes maisons
-de l’aristocratie française. Allez donc soupçonner ou attaquer une
-situation pareille! Et l’argent, l’argent souverain que cet homme
-tirait à flots de ses plantations américaines de caoutchouc, quel
-rempart!
-
-—«Mais les plantations seraient son œuvre, à lui, au vivant? son bien,
-à lui?» interrogea Gairlance.
-
-—«Faudrait voir,» dit vulgairement Escaldas. «D’après mes données,
-l’établissement aurait été fondé par le premier explorateur, le vrai,
-celui qui a couru les dangers, concilié les populations, obtenu les
-concessions de début. Toute cette Valcorie, ruisselante de caoutchouc
-et d’or, ne resterait pas intacte à l’imposteur ni à ses héritiers. Et
-les restitutions, les dommages-intérêts qu’il devrait à Plesguen?...
-Soyez sûr que la belle Micheline ne garderait pas la plus grosse part.
-
-—En tout cas, elle n’aurait ni le nom ni cet admirable domaine,»
-appuya Gairlance. «Et que serait-elle? Fille d’un misérable, d’un
-condamné sûrement, d’un forçat sans doute ... Que demeurerait-il de sa
-fierté?»
-
-Une rancune d’amoureux éconduit sonna durement dans la voix, si
-moelleuse d’habitude, et qui se fit rauque. Gilbert ajouta:
-
-—«Vos preuves?
-
-—J’en ai trois,» dit Escaldas. «Elles suffisent pour une dénonciation
-au Parquet.
-
-—Après plus de vingt ans!» s’exclama le prince, en hochant la tête.
-
-—«Il n’y a pas prescription pour un crime pareil. A supposer que
-l’homme échappe à la poursuite pour assassinat,—l’escroquerie, le faux
-état civil, la substitution de personne, continuant chaque jour avec
-tous leurs effets, tombent sous le coup de la loi. Et les héritiers
-lésés n’ont pas de limite de temps pour faire valoir leurs droits.
-
-—Parbleu, je m’en doute bien. Mais, après tant d’années, durant
-lesquelles un homme a été pris pour un autre, il faut des indices
-rudement solides pour établir judiciairement les faits. Pensez à
-tous les témoins qui se lèveront en sa faveur. Tous ces cerveaux
-dans lesquels ne s’est jamais glissée l’ombre d’un soupçon! Tous ces
-yeux habitués, suggestionnés! Toute cette population accoutumée à sa
-personne autant qu’à ses bienfaits!
-
-—Laissez donc, prince. Ils se transformeront en loups pour le dévorer,
-ce grand seigneur, si on le leur jette, nu et avili, en pâture.
-
-—Mais Marc de Plesguen? Tout dépend de lui. Nul n’a qualité, hors lui,
-pour se porter partie civile. L’avez-vous sondé?
-
-—Oui.
-
-—Que dit-il?
-
-—Ah! c’est le chiendent. Il reconnaîtrait son cousin dans un
-épouvantail à moineaux plutôt que de se supposer lui-même envieux
-de l’héritage. Comprenez-vous ce genre de folie? L’immensité de son
-intérêt fait qu’il ne veut rien savoir.
-
-—Alors, n’en parlons plus,» dit Gairlance. «Du moment que celui-là
-déclare que Valcor est le vrai Valcor ...
-
-—Ah!» s’écria Escaldas, «c’est là que je vous attends. Et sa fille? Il
-y a sa fille! Elle vous aime. Donc vous pouvez tout sur elle. Et vous
-savez bien qu’elle peut tout sur son père.»
-
-Le prince regarda le métis avec un peu plus de considération. José
-pouvait être un bien méprisable individu, ce n’était pas un imbécile.
-
-Le Bolivien continuait:
-
-—«Déclarez-lui qu’elle sera votre femme si son père intente le procès
-et le gagne. Je vous réponds qu’elle le fera marcher.
-
-—Il ne me reste donc,» dit Gairlance, «qu’à savoir sur quelles bases
-on pourrait ouvrir l’affaire.
-
-—Voici,» dit Escaldas.
-
-
-
-
-XII
-
-_UNE PISTE DANS LES TÉNÈBRES_
-
-
-«QUAND je connus Renaud de Valcor, vers 1880,» commença lentement le
-métis, «il était déjà propriétaire d’immenses territoires sur les bords
-du Madre de Dios. Cette rivière se jette dans le Béni, sous-affluent
-de l’Amazone, à peu près à la frontière de la Bolivie, là où cette
-république touche au Brésil. On n’a pu encore délimiter politiquement
-ces deux Etats, dans une région couverte de forêts inextricables, et
-moins connue encore que le centre de l’Afrique.
-
-«Valcor fut le premier explorateur qui, dans une pirogue de sauvages,
-et se fiant aux merveilleux rameurs que sont les Indiens Mojos, osa
-descendre le Madre de Dios et en reconnut le cours tout entier,
-jusqu’à la cataracte après laquelle il tombe dans le Béni. Cette
-rivière s’enfonce en pleine Selve amazonienne. Et la Selve, vous
-le savez, prince,—la «Selva» des Espagnols,—n’est qu’un seul
-impénétrable fourré qui couvre sept millions de kilomètres carrés,
-une surface plus vaste que l’Europe. La civilisation n’a pas encore
-entamé cette gigantesque forêt vierge, dont la végétation, entretenue
-par une chaleur humide, contraire au tempérament de la race blanche,
-est enchevêtrée si formidablement sur le sol que les grands fauves
-eux-mêmes n’y peuvent vivre. Les singes seulement et de petits
-quadrupèdes, tels que les pécaris, peuvent y circuler, avec les
-oiseaux. Ah! par exemple, les oiseaux, ils sont là chez eux. Les
-plus nombreuses et les plus splendides variétés du monde. Mais il ne
-s’agit pas d’histoire naturelle. Il faut seulement, pour comprendre la
-situation, que vous connaissiez les choses dans leurs grandes lignes.
-
-«Donc, cette forêt du bassin de l’Amazone est et restera encore
-longtemps le dernier refuge de l’humanité sauvage. Car il y a là
-dedans des tribus indiennes. Où les bêtes sont mal à l’aise, l’homme
-trouve moyen de vivre. Les cours d’eau sans nombre sillonnant la Selve
-sont ses chemins. Il les descend et les remonte, sur une pirogue ou
-un radeau, malgré les chutes et les rapides, avec une incomparable
-adresse. Le long de leurs bords, il trouve d’étroites clairières,
-formées par leurs alluvions, pour y bâtir sa hutte. Quelquefois même,
-il la suspend par des pilotis au-dessus de leurs flots, surtout lorsque
-ceux-ci s’épanchent en calmes nappes lacustres. Les poissons dont ils
-abondent lui fournissent sa nourriture. Et, tout autour, l’étouffante
-forêt, maternelle à l’être primitif, lui offre des ressources. Sa
-cabane, il la construit avec des branchages cimentés de mousse. Son
-bateau, c’est un tronc d’arbre creusé. Son vêtement,—quand il en
-porte,—c’est une écorce fibreuse, espèce de papyrus, qu’il pétrit en
-mince enveloppe, et endosse telle quelle, avec un trou pour la tête
-et deux autres pour les bras. Son pain, c’est la graine du quinoa,
-le fruit du jaquier. Son plat de résistance, un oiseau tué à coup de
-flèche. Son remède, l’écorce du chinchona, qui guérit les fièvres. Son
-aliment magique, la coca, qui endort la faim, décuple les forces et
-éteint la souffrance. Sa parure, les baies éclatantes des taillis, ou
-les plumes, plus diaprées que des gemmes, qui palpitent aux millions
-d’ailes, dans la voûte infinie des feuillages.
-
-«Dans ce domaine, si dangereux aux blancs par le climat plus que par
-l’hostilité de populations assez inoffensives, Renaud de Valcor s’était
-aventuré par curiosité scientifique. Il y resta par intérêt.
-
-«Vous savez quelle source de richesse existe dans ces forêts
-tropicales: le caoutchouc, aussi nécessaire que la houille à notre
-industrie moderne. Il y a deux façons de l’exploiter, suivant l’espèce
-de l’arbre et les usages de la région. Le système le plus barbare,
-mais le plus usité, est de saigner la plante à mort. On recueille d’un
-coup les quatorze à quinze kilogrammes de suc qu’elle contient. Elle
-sèche ensuite. Les vers se mettent dans sa plaie. Elle est perdue. Il
-faut quinze ans pour qu’un de ses rejetons la remplace. Les Boliviens
-n’ont pas une autre manière d’agir. Leurs _caucheros_ battent les
-forêts, aussi loin qu’ils peuvent s’enfoncer, à la recherche d’arbres
-neufs, qu’ils vident et exterminent. Au Brésil, au contraire, les
-_seryngueiros_, avec un procédé plus lent, et en traitant une espèce un
-peu différente, travaillent sur place, mettant jusqu’à vingt années à
-l’épuisement de chaque tronc.
-
-«Quand j’entendis parler du marquis de Valcor, et que j’eus l’idée de
-le rejoindre, il s’en tenait encore à la pratique bolivienne. Déjà
-il possédait un établissement tout monté, sur la rive du Madre de
-Dios, très avant dans la forêt vierge. Mais cet établissement n’était
-qu’une sorte de quartier général, où, de toutes parts, les Indiens lui
-apportaient des récoltes de caoutchouc. Il leur offrait en paiement des
-objets qui leur semblaient de valeur fabuleuse: armes, vêtements et
-parures de pacotille, qu’il faisait venir de La Paz ou de Santa-Cruz.
-C’est ainsi que j’entrai en rapport avec lui. Je tentais d’aller lui
-vendre un assortiment de quincaillerie, de verroteries, d’objets de
-première nécessité. Le peu que je possédais y passa. J’étais au moment
-de la vie où l’on joue son avenir sur un coup de dé. Et je ne craignais
-pas grand’chose, ni des naturels ni du climat, car j’ai du sang d’Inca
-dans les veines ...»
-
-Ici, José Escaldas ouvrit une parenthèse:
-
-—«Les Incas,» expliqua-t-il, «c’est la dynastie souveraine des anciens
-Péruviens, la race divine, quelque chose comme les Brahmes de l’Inde.»
-
-Et, Gilbert ne paraissant pas suffisamment impressionné:
-
-—«C’est,» ajouta le métis, «une aristocratie telle que sera, par
-exemple, votre noblesse impériale, quand elle aura duré mille ans.»
-
-Le prince de Villingen ne put s’empêcher de sourire.
-
-—«Allons,» observa-t-il, «les Incas étaient gens d’esprit. Continuez
-votre récit, noble étranger.»
-
-Le métis reprit:
-
-—«Les populations sauvages de la forêt ne m’intimidaient guère. Nous
-autres Boliviens, généralement élevés par des nourrices indigènes, nous
-parlons, dès l’enfance, l’aymara et le quichua, les deux principaux
-dialectes, clefs de tous les autres, et nous sommes familiers avec
-les superstitions indiennes. Je me lançai donc, à travers la Selve,
-à la recherche de cette Valcorie, dont on commençait à parler, bien
-qu’elle ne fût pas encore très supérieure comme installation à un
-village de Chunchos. Dès que je me trouvai en présence du marquis, je
-compris l’intérêt que j’avais à m’attacher à cet homme, et lui-même
-vit le parti qu’il pouvait tirer de moi. Ma connaissance des dialectes
-indigènes allait lui devenir indispensable. Auprès de lui, je pourrais
-gagner ma vie, peut-être même faire ma fortune. Tout de suite, je fus
-enthousiasmé par ses projets. Voici ce qu’il comptait faire, et ce
-qu’il a exécuté depuis d’une façon si grandiose. Des deux procédés que
-je vous ai indiqués pour extraire le caoutchouc, le premier, qui saigne
-l’arbre à mort, est le plus profitable. C’est le plus facile aussi.
-Point n’est besoin d’une culture spéciale. D’ailleurs, c’est celui qui
-convient au _syphocampylus_, l’espèce répandue si abondamment dans la
-Selve amazonienne. Valcor avait résolu de ramener à une exploitation
-fixe cette exploitation nomade. Défrichant peu à peu la forêt, il
-faisait apporter et planter sur l’espace conquis les rejetons des
-arbres épuisés. Ces rejetons devaient mettre quinze ans à offrir une
-autre récolte. Mais, avec le temps, avec l’immensité des territoires
-dont on dispose dans un pays où le sol est à qui le prend, il comptait
-arriver à établir quinze régions graduées, dont une, annuellement,
-serait toujours prête à verser des flots de caoutchouc hors de ses
-arbres développés à point. Comprenez-vous, prince?
-
-—Parfaitement. Mais cela représentait des milliers et des milliers
-d’arbres à planter, des milliers d’hectares à défricher, avant de ...
-
-—Pas tant que cela. Car ne suffisait-il pas de délimiter dans la
-forêt les zones qu’on n’exploiterait que de quinze ans en quinze
-ans. Telle quelle, la nature pouvait être soumise à ce système. La
-transplantation, l’aménagement des pépinières devaient se faire peu
-à peu, préparant un avenir de richesses régulières et prodigieuses,
-et, en attendant, les profondeurs vierges de la Selve offraient leurs
-trésors épargnés depuis le commencement des âges.
-
-—Diable!» cria Gairlance, ébloui. «Je ne m’étonne pas que cet homme
-soit archi-millionnaire. Mais à qui remonte l’idée et l’initiative du
-début? A celui-ci, ou à ... l’autre ... le fantôme auquel vous m’avez
-presque fait croire?
-
-—Ce serait à l’autre. Et j’en ai une preuve écrite, matérielle,
-palpable. C’est une de mes trois bases.
-
-—Dites.
-
-—Laissez-moi d’abord vous exposer la première, celle qui m’a mis sur
-la voie.
-
-—Soit. Mais maintenant il me les faut. J’en sais assez quant au reste.»
-
-Le Bolivien garda un instant le silence, comme pour préciser ses
-souvenirs. Puis il reprit:
-
-—«C’est une femme, une Indienne, qui me donna mes premiers soupçons.
-Il y a deux ans, Valcor me fit retourner là-bas, en Amérique, pour
-surveiller une direction dont il se méfiait, et pour lui rendre compte
-de l’état des choses. Depuis longtemps, je restais près de lui, en
-Europe, ayant, par une paresse et un goût de la vie facile que je
-confesse, préféré devenir son parasite dans cette France délicieuse,
-que trimer dans mon chien de pays, pour son compte. Valcor est
-généreux. Il n’y regardait pas. Puis il avait une dette à me payer, une
-rancune que je lui conservais, et qui lui laissait de l’inquiétude. Ce
-fut l’origine de tout. Voici d’où datait cette rancune.
-
-«J’étais un jeune gars, au sang de feu, lorsque, sur le bruit des
-entreprises civilisatrices d’un marquis français, je m’enfonçai, comme
-je vous l’ai dit, en pleine Selve, pour lui offrir mes services. Dans
-un des villages indiens que je traversai, je rencontrai une petite
-créature adorable, dont la vue me toucha de ce qu’on nomme le coup
-de foudre, et qui m’inspira la seule passion violente et inoubliable
-de ma vie. C’était une jeune Indienne de la tribu des Chiquitos. Ces
-gens-là sont d’aimables sauvages, d’une gaieté proverbiale et très
-hospitaliers. Ils firent danser pour moi leurs vierges, au son d’une
-flûte de roseau, dont ils tirent des mélodies fort suggestives. L’une
-des danseuses, Vamahiré, était d’une grâce telle, et si jolie, qu’elle
-eût fait tourner les têtes les plus civilisées, les plus blasées même,
-en n’importe quel lieu du monde. Figurez-vous une statuette de bronze
-rougeâtre, aux formes délicates et pures, avec un visage malicieux et
-doux, et des yeux noirs dont les regards brûlaient comme des braises.
-Je l’achetai à ses parents pour un peu de sucre, un peigne de corne
-et un fichu de soie à franges. Elle me suivit joyeusement, avec, sur
-ses lèvres un peu épaisses, mais si savoureuses, le sourire éternel
-de sa race. Cette fille-là, prince, m’incendia les moelles. C’était à
-croire aux philtres et aux sorts. D’y penser seulement, quand j’étais
-loin, me faisait l’effet d’un mirage d’eau sur un fiévreux. La soif
-d’elle me dévorait sans cesse. Eh bien, cette Vamahiré que j’aimais
-avec une passion si aiguë, le marquis de Valcor me la prit. Il était
-beau, il était le maître. Elle le préféra à moi, cela ne fait pas
-de doute. Mais, pour ces créatures dociles que sont les Indiennes,
-l’inconstance ne ressort guère de leur initiative. En mon absence, il
-lui fit croire qu’il m’avait acheté mes droits sur elle. Jamais je ne
-fus près d’un meurtre comme alors. Mais j’étais sûr d’expirer dans
-les pires tortures si je m’offrais le plaisir de la vengeance. Valcor
-était, pour les Indiens qu’il charmait, un dieu sur la terre. Ces
-êtres fanatisés eussent inventé quelque lent et effroyable supplice
-pour me faire expier sa mort. Je reculai. Ma rancune contenue me resta
-au fond de l’âme. Elle ne s’est jamais éteinte. Encore aujourd’hui,
-je ne puis me rappeler sans grincer les dents ce que j’éprouvais à me
-représenter Vamahiré dans les bras de cet homme. Je me le représentais
-à toute heure. Depuis qu’il avait emmené la jeune fille dans le
-quartier des cases plus luxueuses, entourées de palissades, et gardées
-par des guerriers quichuas, où résidait son sérail, je ne pensais
-qu’à ma jalousie. Si atroce qu’elle fût, je la regrettai, cependant,
-cette jalousie, quand j’appris un jour, par hasard, que Vamahiré ne se
-trouvait plus dans les demeures du Français, de celui que les indigènes
-appelaient «le Grand-Chef», ou «l’Œil-du-Ciel», à cause du bleu intense
-de ses prunelles, nuance tellement étrange pour ces êtres, qui ont
-l’iris des yeux aussi noir que la pupille. Vamahiré avait disparu.
-Valcor l’avait-il tuée? L’avait-il envoyée dans les profondeurs de la
-Selve, vers ce village lointain, d’où je l’avais emmenée?... Je ne pus
-le savoir. Je le soupçonnai d’avoir supprimé tout à fait la pauvre
-fille, s’étant lassé d’elle, et ne voulant pas cependant me la voir
-posséder de nouveau. Certainement je l’aurais reprise. Je n’y aurais
-pas mis de fierté. J’avais d’elle un désir inextinguible, plus fort
-que l’orgueil, plus fort que tout. Je souffris davantage de la croire
-morte que de la savoir à un autre. Mais enfin, tout s’use, ou du moins
-s’atténue, même les sentiments les plus vifs. Ma peine d’amour se
-calma peu à peu sans que j’aie un instant cessé de haïr Valcor, et de
-souhaiter une occasion de lui rendre autant de mal qu’il m’en avait
-fait.
-
-«Maintenant, prince, que vous savez ces choses, vous comprendrez avec
-quelle émotion singulière et quelle stupeur je retrouvai, après une
-quinzaine d’années peut-être, cette Vamahiré, qu’on m’avait ravie, et
-que je supposais morte. Que Valcor l’eût tuée, je n’en doutais guère.
-Là-bas, dans la Selve, une vie humaine, et surtout une vie sauvage,
-cela n’a pas d’importance. Quelle justice en demanderait compte? Cet
-homme exerçait une puissance souveraine sur une région immense, et sur
-des centaines d’êtres, qui le considéraient comme doué de facultés
-surnaturelles. Ainsi que tous les despotes, il n’était pas sans abuser
-de son pouvoir. Cruel, non. Mais ne souffrant nul obstacle. J’en avais
-assez vu pour le croire capable d’une fantaisie féroce. La disparition
-subite de Vamahiré m’avait laissé l’impression angoissante de quelque
-tragique mystère. Et voici qu’à mon dernier voyage là-bas, il y a
-deux ans, je la retrouvai. Ce fut elle qui me reconnut. Car elle
-était bien changée, la pauvre créature. Promptement flétrie, comme
-toutes celles de sa race, à peine conservait-elle quelques vagues
-traces de l’ancien charme, assez pour que ma mémoire évoquât sa grâce
-première. Son aspect désillusionnant ne réveilla pas mon amour, mais
-ses paroles m’emplirent d’étonnement et de curiosité. D’abord, elle
-exprima une peur folle que ma présence n’annonçât le retour de Valcor.
-L’«Œil-du-Ciel», s’il la découvrait, ne la laisserait pas en vie. Mais
-pourquoi? D’où venait cette frayeur si tenace? C’était donc vrai que le
-Grand-Chef avait voulu sa mort? Comment n’avait-il pas accompli son
-dessein? Et comment, puisqu’elle avait échappé, pouvait-elle craindre
-aujourd’hui quelque violence de sa part?—«L’amour et la jalousie ne
-durent pas toujours dans le cœur des blancs, pauvre fille à la peau de
-cuivre et aux yeux noirs comme le fruit de la ronce,» lui dis-je.—«Ce
-n’est ni l’amour ni la jalousie qui armerait la main du Manitou au
-regard d’azur,» me répondit-elle avec un air furtif et tremblant. Je
-ne lui arrachai pas facilement son secret. Mais elle m’avait aimé. Le
-prestige du souvenir s’unit à la soumission de sa nature. D’ailleurs
-n’avait-elle pas l’assurance que le maître redouté était loin, qu’il
-ne songeait pas à revenir? Puis, malgré son teint d’acajou, elle était
-fille d’Ève. Le désir de parler la mordit. Voici ce qu’elle me raconta.
-Voici la révélation qui m’inspira le premier doute sur la personnalité
-de l’homme dont je mangeais le pain, et que je haïssais.
-
-«Au temps où Valcor goûtait à pleines lèvres sa beauté fraîche et
-sauvage, dont le regret m’avait fait haleter en une fièvre affreuse,
-Vamahiré avait remarqué chez son amant une particularité singulière.
-Jamais, fût-ce aux heures brûlantes des nuits tropicales, et dans
-l’abandon des plus libres ivresses, il ne découvrit devant elle
-le haut de son bras gauche, du coude à l’épaule. Le biceps, dont
-Vamahiré ignorait le nom, mais qu’elle m’indiqua sur son propre
-bras, restait toujours enveloppé, chez Renaud, par une bande taillée
-dans cette écorce, plus souple que du cuir, dont les Indiens se font
-des vêtements. Une forte agrafe la tenait serrée. Le Grand-Chef
-interdisait à sa maîtresse, même dans leurs jeux les plus tendres, de
-toucher à cette singulière parure. Et même un jour, comme elle faisait
-mine de la détacher par espièglerie, il était entré dans une effroyable
-colère, et lui avait déclaré qu’à l’instant où elle aurait vu son bras
-nu, elle mourrait.
-
-—C’est la fable de Psyché,» interrompit le prince de Villingen.
-
-José Escaldas ignorait la fable de Psyché. Il leva des yeux surpris.
-
-—«Allez toujours,» dit l’autre. «Vous m’intéressez prodigieusement.
-
-—Il arriva,» reprit le Bolivien, «qu’un matin, tandis que
-l’«Œil-du-ciel» dormait encore, Vamahiré se réveilla et vit que la
-bande d’écorce avait glissé. Le bras gauche du maître était découvert.
-Elle contempla ce bras avec un mélange d’épouvante respectueuse et de
-légitime curiosité.
-
-—Elle était bien capable d’avoir défait l’agrafe elle-même, votre
-petite sauvagesse,» observa Gilbert en riant. «Lorsqu’on avertit une
-femme qu’on la tuerait plutôt que de lui montrer quelque chose, ça lui
-donne une furieuse envie de regarder.
-
-—C’est possible,» fit Escaldas.
-
-—«Et qu’y avait-il, sur ce bras si pudibond?
-
-—Ce qui doit y être toujours, assurément, ce qui reste de façon
-indélébile, ce qui attestera un jour la fraude gigantesque du
-soi-disant marquis de Valcor: un tatouage.
-
-—Vraiment?
-
-—Oui ... Comprenez-vous?... Un tatouage ... Ma petite Indienne n’a pas
-pu s’y tromper. On pratique trop, chez les Peaux-Rouges, et même chez
-les peaux de bronze ou de safran qui pullulent dans l’Amérique du Sud,
-ce genre d’inscription sur chair humaine. On le pratique aussi chez
-les marins des côtes françaises, et, à la rigueur, chez les ouvriers
-de vos ports. Mais je n’ai pas ouï dire que ce fût en usage dans votre
-aristocratie, et que les marquis de vieille souche portassent des
-emblèmes incrustés sur le biceps. Qu’en pensez-vous?
-
-—Mon Dieu ...» commença Gairlance. Il hésita, un peu désappointé.—«Ce
-marquis Renaud de Valcor,» poursuivit-il, «qui, à vingt ans, partait
-à la recherche d’aventures extraordinaires dans des pays dangereux,
-n’était pas un noble comme les autres, un de ces dégénérés de l’Ancien
-Régime, qui n’ont plus qu’un pâle filet de sang dans les veines. Ce
-n’était pas un muscadin ni un courtisan, mais un rude lapin et un
-fameux original. N’aurait-il pas pu se faire tatouer, ne fût-ce qu’à
-titre d’expérience, si le caprice lui en était venu?
-
-—Pourquoi s’en serait-il caché?» demanda le Bolivien. «Pourquoi
-aurait-il résolu la mort de celle qui avait vu?... Une femme qu’il
-aimait cependant,—pour laquelle il avait du goût, tout au moins?
-
-—Il a donc réellement voulu sa mort?
-
-—Parbleu!... Elle le prévoyait si bien qu’elle essaya de replacer le
-brassard d’écorce avant que le maître ouvrît les yeux. Mais malgré
-toutes ses précautions, elle le réveilla. Pauvre créature! Elle crut
-bien sa dernière heure arrivée. Son cher «Œil-du-Ciel» saisit un
-revolver pour lui casser la tête. Toutefois, se ravisant,—peut-être
-par une pitié immédiate, peut-être pour ne pas voir son agonie, pour
-ne pas verser le sang,—il se décida à la piquer délicatement avec une
-pointe de flèche trempée dans un de ces poisons que fabriquent les
-indigènes et qui ne pardonnent pas. Puis il la fit emporter secrètement
-par deux Indiens, des Chiquitos, comme elle, qui devaient rejoindre
-leur tribu et ne jamais revenir, sous peine d’être pendus. Il leur
-assura qu’elle était malade, et qu’il s’en débarrassait pour le cas où,
-Vamahiré guérissant, la mort, frustrée de cette proie, eût une velléité
-de le choisir. Valcor spéculait sur une superstition de ces barbares.
-Il savait que les deux Chiquitos n’auraient rien de plus pressé que
-d’achever leur compagne,—si elle faisait mine d’en réchapper,—afin de
-ne pas expirer à sa place. Il était sûr que ces hommes n’auraient garde
-de reparaître et d’ébruiter la chose, car on ne lui désobéissait jamais
-impunément. Mais Vamahiré ne mourut pas, sans doute parce que le poison
-était éventé. Et ses conducteurs ne la tuèrent pas, parce que les ruses
-des femmes sont de toutes les heures et de toutes les races. Celle-ci
-leur déclara, en sortant d’une syncope occasionnée par la frayeur,
-qu’elle se portait parfaitement bien, mais qu’elle avait simulé une
-maladie pour ne plus partager la couche du Grand-Chef.—«L’amour des
-blancs consume comme le feu,» leur déclara-t-elle, «tandis que celui
-des guerriers chiquitos est doux comme le frémissement du papillon
-sur une fleur de _haïri_» (un ébénier d’Amérique). Je suppose que mes
-gaillards préférèrent, au lieu d’immoler cette jeune beauté, lui
-prouver qu’elle avait raison.»
-
-Gairlance réfléchissait.
-
-—«Je commence à être de votre avis. Plus j’y pense, plus je soupçonne,
-dans ce mystérieux tatouage, quelque indice terriblement gênant pour le
-marquis de Valcor. Un signe d’identité ... Diable!... Mais en ce cas
-...»
-
-Il regarda José.
-
-—«Quoi donc?» interrogea celui-ci.
-
-—«Pourtant,» s’écria le prince, «il y a là quelque chose d’impossible.
-Votre sauvagesse, soit! Le brassard d’écorce, passe encore!... Ça va
-bien dans la forêt vierge. Mais il a une femme, le marquis. Il a des
-valets de chambre ...
-
-—Pardon, un seul. Toujours le même. Vous avez vu ce Firmin, dont les
-cheveux blanchissent. Depuis vingt ans, nul autre n’a vaqué au service
-intime de Valcor.
-
-—Bon!... Mais porte-t-il toujours un brassard ... en écorce ou toute
-autre substance?... C’est une plaisanterie!... Si le marquis était
-tatoué sur le bras gauche, on le saurait.
-
-—Qui?... Sa femme?... Elle l’aimait, en l’épousant. Que ne fait-on pas
-accepter à une jeune fille ignorante? Il a pu tout lui imposer, même
-le secret. Firmin? Sait-on à quel prix est payé son silence?... Nous
-arriverons pourtant à le faire parler, celui-là.
-
-—Mais,» dit Gairlance, «votre Indienne vous a-t-elle décrit ce
-tatouage? Avez-vous la moindre idée de ce qu’il représente?
-
-—Oui, j’en ai une idée, dégagée avec une peine incroyable des
-explications de Vamahiré. La figure principale, cependant, demeurait
-très nette en sa mémoire: c’est un oiseau, aux ailes ouvertes, au corps
-effilé ...
-
-—Une hirondelle ...» murmura le prince en hochant la tête.
-
-—«De part et d’autre de cet emblème, deux dessins plus petits: l’un,
-figurant—d’après Vamahiré—deux moitiés de lune posées côte à côte sur
-une flèche, et le second, un baiser.
-
-—Comment, un baiser?...»
-
-Le Bolivien eut un rire silencieux.
-
-—«Voilà. Les Chiquitos et les Quichuas ont une sorte d’écriture. Elle
-consiste en des nœuds différemment disposés le long de cordelettes:
-c’est leur agenda, leur bibliothèque, ces cordelettes à nœuds, appelées
-_quipos_. Eh bien, Valcor porterait sur le bras le signe qu’un Indien
-formerait avec un _quipo_ ou une liane pour exprimer un baiser.
-
-—Alors,» s’écria Gilbert, «votre système s’effondre. Le tatouage n’est
-pas quelque marque inscrite, en France, sur le bras d’un rustre assez
-malin pour jouer ensuite les marquis à s’y méprendre. Ce sont des
-emblèmes empruntés aux sauvages et adoptés par un aventurier de haute
-race, dans un caprice romanesque. Un oiseau, la lune sur une flèche,
-une liane parlante ... Souvenirs de forêt vierge, qui ne sauraient
-déceler une origine européenne et populaire.
-
-—Pas du tout!» répliqua vivement Escaldas. «Je vous donne les
-indications de Vamahiré. Je ne vous dis pas qu’elles soient exactes.
-Elle désignait, par des images à elle familières, d’autres images
-n’ayant peut-être avec celles-ci que des analogies lointaines. Des
-signes examinés par elle dans un court instant plein d’épouvante, et
-remémorés quinze ans après. Songez donc!»
-
-Le Bolivien s’arrêta. Gilbert et lui n’avaient pas cessé de marcher
-depuis le commencement de leur entretien. Ils se trouvaient à l’une des
-extrémités du domaine de Valcor, sur un chemin sableux, entre un bois
-et une prairie où paissaient des vaches.
-
-A leurs pieds, sur la poussière blanche, Escaldas se mit à tracer, du
-bout de sa canne, un dessin bizarre.
-
-—«Voilà ce que je reconstitue,» dit-il.
-
-Puis, il ajouta:
-
-—«Vous-même, tout à l’heure, vous songiez à une hirondelle? Ce n’est
-pas un oiseau des forêts d’Amérique, l’hirondelle. C’est pourtant celui
-que j’ai représenté à Vamahiré. Elle l’a reconnu. Ce que je dessine
-là, je l’ai trouvé devant elle, d’après sa description. Elle en a crié
-d’étonnement.»
-
-Gilbert se pencha.
-
-—«On dirait un _B_ majuscule,» observa-t-il en désignant les deux
-moitiés de lune posées sur une flèche.
-
-Le Bolivien sursauta. Ses yeux s’élargirent.
-
-—«Une lettre!» s’exclama-t-il. «Une lettre de l’alphabet!... Dire
-que je n’avais jamais pensé à cela! Mais alors, l’autre aussi ... La
-cordelette tordue et nouée, c’est peut-être une initiale.
-
-—Moins distincte, en tous cas,» dit Gilbert, après un attentif examen.
-
-—«Si peu distincts que soient ces hiéroglyphes, je voudrais bien voir
-la tête que ferait le marquis de Valcor si je lui mettais brusquement
-sous les yeux un papier que j’aurais illustré de la sorte.
-
-—L’épreuve serait curieuse. Pourquoi ne pas la tenter?» demanda le
-prince.
-
-—«Oh!» s’écria le Bolivien avec un geste d’effroi. «Pas si vite!...
-Je me rappelle trop le sort de ma pauvre petite Vamahiré. Je n’y
-échapperais pas, moi. L’«Œil-du-Ciel» a dû rapporter des poisons qui ne
-s’éventent pas et qui rendent mortelle une piqûre d’aiguille.
-
-—Passons donc à vos autres preuves,» dit Gairlance, en effaçant sous
-sa semelle les compromettantes figures.
-
-—«Elles sont moins romanesques, mais n’offrent pas un intérêt
-inférieur,» fit le Bolivien, tandis que tous deux reprenaient leur
-marche. «Je possède une lettre, vous entendez bien, prince, une
-lettre, vieille de vingt-trois ans, et écrite par le marquis Renaud de
-Valcor....
-
-—Le vrai?
-
-—Oh! le vrai, l’authentique ... Où il parle de celui-ci.
-
-—Est-ce possible?
-
-—Cette lettre m’a été confiée par un banquier de La Paz, lorsque,
-il y a deux ans, j’ai commencé là-bas une sourde enquête, après
-les révélations de Vamahiré. En écoutant le récit de l’Indienne,
-d’obscurs souvenirs, des doutes anciens, des soupçons effacés reprirent
-corps dans ma tête. Une lumière nouvelle se répandit sur tout cela.
-J’entrevis une vérité formidable. Aussitôt je commençai, de toutes
-parts,—chez les tribus sauvages de la forêt comme dans les villes,
-parmi les gens qui avaient entretenu des rapports avec le fondateur de
-la Valcorie,—des investigations minutieuses. Je ne vous en exposerai
-point ici tous les résultats. Ils sont consignés dans des dossiers
-spéciaux, que je ne livrerai pas à la légère, même et surtout à vous,
-prince de Villingen. Ces résultats, il y en a dont l’insignifiance
-vous ferait hausser les épaules. Et cependant, je n’en considère pas
-un comme négligeable. Sait-on de quelle coïncidence peut jaillir la
-lumière définitive? Mais le document capital est cette lettre adressée
-en 1880, par le marquis de Valcor, au banquier Perez Rosalez, à La Paz.
-
-—Que dit-elle, cette lettre?
-
-—Elle traite de questions d’argent, car la maison Rosalez
-correspondait avec les établissements de crédit français où le marquis
-avait ses fonds. Elle portait en post-scriptum:
-
-«_Vous pouvez avoir absolument confiance dans l’homme que je vous
-envoie. C’est un autre moi-même. Vous risquerez d’ailleurs de vous y
-tromper en le voyant. Il me ressemble comme un frère._»
-
-—Non!...» s’exclama Gilbert, «En effet, c’est un document précieux,
-celui-là. Vous possédez l’original?
-
-—Pas si bête! L’original est resté dans la maison de banque Rosalez,
-qui, seule, peut garantir son authenticité. J’en ai une photographie.
-
-—Les chefs ou les employés de cette maison gardent-ils un souvenir de
-ce sosie du marquis de Valcor?
-
-—Un vieux comptable se rappelle avoir été frappé par l’étrange
-ressemblance.
-
-—Et le nom de cet individu?
-
-—Le comptable?
-
-—Non, l’autre, le sosie. N’a-t-il rien signé, aucun reçu, aucune pièce?
-
-—Rien qui ait pu se retrouver.
-
-—Un frère ...» reprit Gairlance, répétant l’expression de la lettre.
-«Est-ce que Renaud, par hasard, aurait eu un frère naturel, qui l’ait
-accompagné ou rejoint là-bas?
-
-—Ce serait à établir. Mais point n’est besoin d’une relation de sang
-pour expliquer une similitude de traits.»
-
-Après un instant de réflexion:
-
-—«Venons-en,» dit le prince, «à votre troisième preuve.
-
-—Celle-ci,» dit Escaldas, «offre, hélas! moins de solidité, parce
-qu’elle consiste dans le témoignage de quelques Indiens déjà âgés,
-parvenus à cette limite de la vie où, dans leurs tribus, on est mis
-à la broche. D’ailleurs, nous aurions peut-être quelque difficulté à
-faire admettre à la barre d’un tribunal français, la déposition de ces
-braves gens, à qui leur religion interdit de porter aucun vêtement.
-
-—Mais qu’est-ce qu’ils racontent, vos sauvages?
-
-—Que, dans leur village, ont séjourné, voici bien des saisons, deux
-blancs de même taille et de figure tellement semblable qu’on eût cru
-voir marcher sur la terre le double que tout homme a de soi-même
-au fond des eaux. Ces Indiens, comme vous le devinez, imaginent
-que leur reflet, aperçu dans les lacs ou dans les sources, est
-leur fantôme, attiré vers la surface lorsqu’ils s’y inclinent. Ces
-deux blancs venaient de la forêt et sont partis vers le désert. Le
-village de ces Guarayos avoisine, en effet, une des vastes plaines
-salines, absolument privées d’eau, qui se rencontrent sur les plateaux
-inférieurs des Andes. L’un des deux voyageurs, paraît-il, était malade.
-Ils s’arrêtèrent pour que celui-ci reprît des forces. Son compagnon
-l’emmenait vers la région haute, là où s’étendent les nappes desséchées
-de cachi, pour le guérir des fièvres contractées dans la région des
-fleuves.
-
-—Du cachi? Qu’est-ce que cela?» demanda Gilbert.
-
-—«C’est le nom que les Indiens donnent au sel gemme, et, en général, à
-ces vastes bancs, non seulement de sel, mais de nitre mêlé de soufre,
-qui s’étagent sur les premiers contreforts des Cordillères.
-
-—Ce village, vous le retrouveriez facilement?» questionna le prince.
-
-—«Parbleu! Vous pensez si j’en ai relevé avec soin la latitude et la
-longitude! Ça se trouve au diable, d’ailleurs ... Dans le haut bassin
-du Madre de Dios.»
-
-La conversation tomba, en un silence plein de fiévreuses convoitises
-et de féroces calculs. Les deux causeurs,—presque les deux
-complices,—arrivaient à un saut-de-loup, que traversaient, en guise de
-pont, deux planches.
-
-De ce côté finissait le parc, mais non pas le domaine, de Valcor. Ce
-vaste champ de blé noir qui s’étendait au delà, dépendait d’une ferme
-du marquis. Les arbres cessaient. Jusqu’à l’horizon, c’était le vide
-de la maigre campagne bretonne. Au zénith, dans un ciel d’azur vif,
-floconnaient de petits nuages en touffes de neige. D’autres, tout au
-loin, s’estompaient comme des fumées, s’étiraient en écharpes mauves,
-ou se gonflaient en mousses de cuivre, contre un bleu verdâtre et
-défaillant.
-
-Les deux hommes qui se tenaient là se regardèrent. Et le choc de leurs
-prunelles les secoua comme si la foudre eût éclaté dans le calme
-indicible du paysage.
-
-—«Votre conviction me pénètre,» dit ardemment Gairlance. «En avant!
-comme clamait mon aïeul à Villingen. Il s’agit encore de conquête, et,
-je présume aussi, de dangers. Ça me va.
-
-—Tant mieux!» répliqua Escaldas. «Voyez de quelle façon vous voulez
-entrer en campagne. Préparez votre plan. Mais, pour le moment,
-séparons-nous. Regagnez le château par le parc. Moi, j’y rentrerai par
-le pays. Il vaut mieux qu’on ne nous voie pas ensemble. Et pour une
-autre fois, nous aviserons à ne pas tenir nos conciliabules sur les
-grand’routes.»
-
-
-
-
-XIII
-
-_LA MÈRE ET LE FILS_
-
-
-LE château de Ferneuse, d’aspect plus ancien que celui de Valcor,
-n’ayant pas été, comme l’autre, entièrement reconstruit sous
-Louis XIII, est plus modeste aussi, et commande des terres moins
-considérables. Les chasses ont été louées depuis la mort du comte
-Stanislas, car Hervé—et pour cause—n’a pas hérité de ses goûts.
-
-Ce jeune homme studieux et pensif ne manque pourtant pas d’énergie
-physique. Mais, jusqu’au drame qui s’ouvrait et allait le forcer d’en
-faire preuve, il ignorait lui-même les ressources de sa nature sous
-ce rapport. Sa vie, d’avance, était vouée à un double idéal, qu’il
-espérait ne pas séparer: un sentiment et une pensée, un grand amour et
-une espèce d’apostolat philosophique.
-
-Son amour, c’était Micheline. Son rêve intellectuel, c’était de
-réconcilier la science avec la religion.
-
-Il avait pris pour devise ce mot de Pascal: «Un peu de science éloigne
-de Dieu, beaucoup de science y ramène.» Hervé de Ferneuse s’appuyait
-sur cette donnée de la physique moderne que l’univers tout entier
-est une illusion de nos sens. Les savants ne prouvent-ils pas que
-la lumière, par exemple, n’existe point, qu’elle est seulement une
-vibration de notre nerf optique, provoquée par des ondes de l’éther, et
-que le même effet peut être produit par d’autres causes—un choc nous
-faisant, suivant l’expression populaire, voir trente-six chandelles,
-c’est-à-dire amenant de véritables impressions lumineuses sur la
-rétine. «Quand il sera bien prouvé,» affirmait le jeune penseur,
-«que toutes les notions possédées par nous sur les choses sont de
-simples interprétations du fini, pourquoi les opposerait-on encore
-à nos interprétations de l’infini? Les premières s’appuient sur nos
-sens physiques, c’est-à-dire sur notre corps. Les secondes sur nos
-sens psychiques, c’est-à-dire sur notre âme. Pourquoi récuser la voix
-immortelle qui est en nous, au nom du langage que nous parle l’univers
-extérieur, puisque ce langage n’est pas moins mystérieux que l’autre,
-ni moins forcé d’emprunter le truchement de nos facultés, et, en somme,
-de nos besoins.
-
-—«Oui, mère, de nos besoins,» expliquait Hervé à la comtesse de
-Ferneuse. «Nos observations scientifiques ne portent que sur des
-impressions agréables, ou, du moins, tolérables, de notre être. Elles
-rentrent toutes dans nos conditions de vie. La lumière, la chaleur, le
-son, l’électricité, l’attraction, sont inséparables de nos nécessités
-d’existence matérielle. Mais la morale, l’idéal, la foi, sont
-inséparables de nos nécessités d’existence spirituelle. Je trouverai la
-démonstration qui mettra d’accord les unes et les autres de ces forces.
-Je la trouverai ici, dans ce laboratoire, grâce à ces instruments.»
-
-Il désignait des appareils délicats, des enregistreurs aux fibres
-plus sensibles que des nerfs, aux organes plus impressionnables que
-de la chair vive, dont un reflet de lumière ou un courant électrique
-suffit à transformer les propriétés. Il entreprenait des explications,
-esquissait des théories.
-
-—«Grâce, mon cher enfant!» suppliait Gaétane, avec un sourire, non pas
-humble, mais fier. Car elle trouvait plus d’orgueil à voir son fils
-planer si haut que de confusion à ne pouvoir l’y suivre. Elle ajoutait,
-non sans une douce malice:—«Je suis au but où tu veux nous mener
-tous, puisque je suis une chrétienne. Ne me fais pas faire le chemin à
-rebours, par la science, pour revenir ensuite sur mes pas.
-
-—La science est belle aussi, allez, mère!» s’écriait-il, les yeux
-illuminés.
-
-—«Je ne suis qu’une ignorante,» soupirait-elle.
-
-—«Vous êtes une sainte.»
-
-Gaétane se sentait toujours pâlir à ce mot qu’aimait à répéter son
-fils—le fils de l’amour coupable, l’enfant qui avait dans les veines
-le sang d’un homme et portait le nom d’un autre.
-
-Si jamais Hervé avait pu remarquer ce trouble, il l’eût attribué à
-l’émotion d’une âme trop pure pour n’être pas modeste, et qu’offusquait
-un éloge démesuré. Comment eût-il soupçonné l’existence d’un secret de
-passion chez cette mère admirable, à côté de laquelle il avait grandi
-dans une intimité de toutes les minutes, sans surprendre en elle une
-seule pensée qui ne l’eût pas lui-même pour objet? Au lointain de ses
-souvenirs d’enfant, il se la rappelait dans un autre rôle que ce rôle
-d’éducatrice et d’amie incomparable,—oui, en effet,—mais c’était
-pour l’évoquer, si dévouée, si patiente, auprès de l’aveugle taciturne
-qu’il appelait «mon père». Que devint-il lorsque, le soir de la fête
-au château de Valcor, il vit sa mère subir un traitement indigne, se
-laisser chasser sans étonnement ni protestation, et que, malgré lui,
-un doute abominable lui assaillit le cœur? Doute bientôt évanoui, du
-reste, en ce cœur débordant de piété filiale, mais que remplacèrent
-l’angoisse de l’énigme et l’inquiétude pour son amour menacé.
-
-Pendant les jours qui suivirent, Hervé s’interdit de questionner la
-comtesse. Il attendait une explication. La patience lui semblait
-moins difficile depuis son entretien avec Micheline, sur la falaise.
-L’ivresse d’une certitude passionnée le soulevait au-dessus des
-circonstances. L’image de la jeune fille, debout contre les balustres
-de la terrasse, le regard des doux yeux sombres, la voix qu’elle avait,
-les mots prononcés par ses lèvres, s’interposaient entre lui et les
-choses quand il essayait de réfléchir. Comment croire, d’ailleurs,
-à une brouille définitive entre Valcor et Ferneuse? Le malentendu se
-dissiperait vite. Sa mère allait certainement recevoir les excuses de
-la marquise.
-
-Gaétane les reçut, en effet, dans une lettre. Dès qu’elle en eut pris
-connaissance, elle envoya chercher son fils.
-
-Le laboratoire du jeune comte de Ferneuse occupait un pavillon
-spécial, assez distant de l’habitation. Des nécessités d’aménagement,
-la présence de substances dangereuses, l’isolement nécessaire aux
-expériences, commandaient cette retraite.
-
-Lorsqu’un domestique vint le prévenir que M^{me} la comtesse demandait
-à lui parler, Hervé donna quelques indications à son préparateur,
-un garçon du pays, dévoré du désir de s’instruire et trop pauvre
-pour faire des études. Puis le jeune savant lava ses doigts maculés
-d’acides, échangea contre un veston sa blouse de travail, et se rendit
-à la maison.
-
-Le cœur lui battait quand il pénétra dans la petite pièce intime, au
-premier étage, où sa mère aimait à se tenir: un boudoir Louis XVI,
-malgré le style moyen âge de la profonde croisée, dont on n’avait pas
-changé l’architecture. Sur les tables, sur la cheminée, aux murs, dans
-des cadres de toute dimension, des portraits de lui, à tous les âges.
-Plusieurs, au pastel ou à l’aquarelle, étaient l’œuvre de sa mère.
-L’art avait charmé de ses joies fines la noble femme qui se trouvait là.
-
-Hervé la vit assise au fond d’une bergère, dans l’embrasure si vaste
-que c’était comme une cellule plus retirée prolongeant la paisible
-chambre. Ce coin de prédilection contenait, outre la bergère, une
-banquette garnie de coussins, une petite table en marqueterie, ornée
-de cuivres aux ciselures délicates, et portant quelques très précieux
-et uniques bibelots. La fenêtre au triple vitrail, en partie ouverte,
-encadrait une perspective de libre espace et de vivantes verdures. Et
-celle qui songeait là, en attendant son fils, avait l’âme et la beauté
-en harmonie avec ces choses.
-
-—«Mère ...» dit Hervé, ému, en lui baisant la main.
-
-Il s’assit sur la banquette, tout proche d’elle.
-
-Immédiatement, il remarqua un papier qu’elle avait sur les genoux. Ses
-yeux s’élargirent, s’y fixèrent.
-
-—«Lis,» dit-elle, en le lui tendant.
-
-Gaétane le vit qui souriait, tandis que son regard courait d’une ligne
-à l’autre. Elle, au contraire, s’assombrit et soupira. L’illusion de
-son enfant ... Pourquoi lui fallait-il la détruire?
-
-Le jeune homme relevait une figure brillante.
-
-—«Pauvre marquise!» dit-il en riant. «Elle est un peu folle. Ne
-le croyez-vous pas? Qu’est-ce que cela signifie, cette crise de
-somnambulisme qu’elle prétend avoir eue? Je crois tout simplement à
-une crise de rage envieuse. Vous étiez si belle, ma mère, dans votre
-toilette de soirée! Ne vous ayant presque jamais vue habillée ainsi,
-j’étais, moi, votre fils, jaloux de vous.
-
-—Comment, jaloux?
-
-—Oui ... Mais je ne peux pas vous expliquer, cela vous offenserait.
-
-—Peux-tu donc avoir un sentiment qui m’offense, Hervé?
-
-—Non, non ... Mais que sais-je? Ah! pardonnez-moi. Vous étiez trop
-femme ... trop ...»
-
-Il rougit, cacha d’un geste enfantin son visage contre l’épaule de sa
-mère. Le mot qu’il ne pouvait prononcer, le mot de «trop désirable»,
-lui semblait sacrilège. Il balbutia:
-
-—«Mère, je veux que vous soyez admirée seulement par votre fils, avec
-tout le respect de votre fils ...»
-
-Elle devina ce qu’il avait souffert, lui, le jeune sauvage de
-Ferneuse, dans cette cohue mondaine, à voir la façon dont les hommes
-s’empressaient autour d’elle, à surprendre les regards des plus
-audacieux. Elle entrevit l’horreur de la révélation qu’elle aurait à
-lui faire tôt ou tard sur sa naissance. Une lâcheté la prit. «Est-ce
-bien mon devoir de tout lui dire? Ah! je dois lui épargner, tant que ce
-sera possible, une si désenchantante vérité.»
-
-Ses doigts glissèrent sur la chère tête blonde, sur la grosse mèche
-compacte, qu’une ondulation naturelle relevait au-dessus du front blanc.
-
-—«Enfant tyrannique!» dit-elle en plaisanterie caressante.
-«Heureusement pour toi, mon âme est plus vieille que mon visage! Ne
-voudrais-tu pas me voir avec des cheveux blancs?»
-
-Il protesta, se rassit, puis, se mettant à rire:
-
-—«C’est elle,» fit-il, en désignant la lettre jetée sur la table,
-«c’est madame de Valcor qui les verrait volontiers, sur votre tête,
-les cheveux blancs. Mais enfin, puisqu’elle exprime tant de regret
-pour son inconcevable injure, puisque nul étranger n’en a été témoin,
-puisqu’elle la met sur le compte de son état nerveux, qui l’empêche,
-encore aujourd’hui, de vous apporter elle-même ses excuses ... je
-pense, ma chère maman, que vous ne lui tiendrez pas rigueur.
-
-—Je n’en veux nullement à Laurence,» prononça la comtesse ...
-
-L’accent de cette phrase inquiéta Hervé. Il n’en voulut rien faire
-paraître.
-
-—«J’étais sûr, ma mère, que vous étiez touchée par la raison qu’elle
-invoque, en sollicitant l’oubli de cette scène pénible, «Le bonheur de
-nos enfants», murmura-t-il, en regardant le papier où se trouvaient
-ces mots, tandis que, de nouveau, une rougeur, vive comme celle d’une
-femme, couvrait son visage au teint si clair.
-
-—«Ton bonheur, celui de Micheline ... Il ne dépend pas de madame de
-Valcor, hélas!» dit Gaétane.
-
-—«Et de qui donc?» s’écria Hervé en tressaillant.
-
-—«De toi, sans doute, mon fils,» dit la mère avec une intonation
-presque solennelle.
-
-—«Oh! alors, pourquoi dis-tu «hélas»? Tu ne peux rien m’apprendre qui
-me donne plus de confiance et plus d’espoir. S’il y a un obstacle et
-que je puisse le renverser ... c’est comme s’il n’existait pas.»
-
-Elle le contemplait, ravie de son ardeur, de sa force juvénile. Mais
-un mensonge, une légende quelconque, serait-ce le ressort suffisant
-pour mettre en jeu de telles énergies? Une impulsion de vérité plus
-forte que sa pudeur maternelle faisait éclater son cœur en elle-même,
-l’ouvrait à cet enfant loyal. Cependant, elle s’en défendait.
-
-—«Mère, mère, parle ...» suppliait-il. «Quel secret terrible me
-caches-tu donc? Pourquoi me regardes-tu ainsi?
-
-—Hervé, mon cher enfant ...» Elle s’arrêta, tellement étranglée
-d’angoisse qu’il ne reconnaissait plus sa voix quand elle reprit:
-«Écoute-moi bien. Le secret que tu me demandes, je n’en détiens pas le
-dernier mot. La marquise Laurence l’ignore plus encore que moi-même.
-Son acte insensé de l’autre soir, qu’elle met sur le compte de sa
-maladie nerveuse, a surgi de je ne sais quelle redoutable lumière
-entrevue. Mais quelqu’un, et quelqu’un qui sait, a dû se jouer d’elle
-comme de moi. Sans doute on lui a donné une explication, qu’elle ne
-peut me communiquer, tandis qu’on m’en donnait une autre, dont je ne
-saurais m’ouvrir à elle ...
-
-—Une explication?... Qui vous a donné une explication, mère?
-
-—Le marquis de Valcor.
-
-—Et cette explication ne vous suffit pas? Le marquis est homme
-d’honneur.
-
-—Le marquis serait un homme d’honneur, s’il vivait.
-
-—Que dites-vous?
-
-—Que le père de Micheline n’est peut-être pas Renaud, marquis de
-Valcor.
-
-—Et qui serait-il?» demanda Hervé, abasourdi à un tel point qu’il ne
-s’étonnait même pas encore.
-
-—«Un inconnu,» prononça Gaétane, dont l’accent fit passer aux veines
-de son fils un frisson de mystère et d’effroi, «Tu m’entends?»
-reprit-elle, et ses yeux transparents exprimaient la même horreur qui
-glaçait maintenant le jeune homme. «Un inconnu ... un être dont nous ne
-savons rien, sinon qu’il est là, dans la vie, dans la puissance et la
-richesse, dans la lumière du ciel, sous l’apparence d’un autre ... Et
-cet autre ...»
-
-Sa voix se brisa. Ses yeux se fermèrent. Un tremblement l’agita.
-
-—«Maman, revenez à vous. Achevez. Vous me mettez en face d’un abîme
-... Vos paroles m’épouvantent ...»
-
-Elle rassembla toute sa force.
-
-—«Mais, j’y suis plongée, moi aussi, dans l’épouvante. Tu ne peux pas
-épouser la fille de cet homme, avant que je sache ...»
-
-Hervé eut un léger haut-le-corps. Un certain sang-froid reparut sur ses
-traits.
-
-—«Mère! vous me jetez dans un bien sombre cauchemar. J’en sais trop
-peu pour rien présumer sur le fond ou sur l’opportunité d’une telle
-confidence. Mais soyez certaine de ceci: quel que soit le père de
-Micheline, fût-ce un bandit, dût-il être dépouillé honteusement de tout
-ce qu’il détient, titre, fortune, honneur, cela ne changera rien à mon
-amour, rien à ma résolution d’épouser celle qui est ma fiancée devant
-Dieu.»
-
-M^{me} de Ferneuse garda le silence. Hervé crut comprendre le regard
-angoissé qu’elle fixait sur lui.
-
-—«Vous m’objecterez l’hérédité,» reprit-il vivement. «Cette science-là
-est aussi incertaine que les autres. Nous prenons pour des lois ses
-manifestations apparentes, pleines d’imprévu, de contradictions.
-Micheline est une créature d’élite, quel que soit le sang qui coule
-dans ses veines. L’atavisme, qui nous donne parfois l’âme d’un aïeul
-lointain, nous garantit contre les hasards de l’immédiate hérédité.»
-
-Un pâle et tendre sourire détendit les lèvres de Gaétane.
-
-—«Ah! mère,» dit Hervé plus doucement, vous songez: «Il aime et
-n’admettra jamais rien qui diminuerait celle qu’il aime.» «Eh bien!
-vous avez raison. J’aime Micheline. Les plus effroyables révélations ne
-me sépareront pas d’elle, ne me feront pas douter qu’elle ne soit digne
-d’être adorée comme je l’adore.»
-
-—«Les plus effroyables révélations,» répéta la comtesse, «Plût au ciel
-que mes soupçons fussent assez fondés pour prendre une telle forme. Si
-je pouvais te déclarer à coup sûr que Micheline n’est pas la fille du
-véritable marquis de Valcor, je ne t’imposerais aucune épreuve avant de
-consentir à ton mariage.»
-
-L’agitation d’Hervé tomba sous ces paroles. Une ombre de dureté voila
-ce visage que Gaétane avait toujours vu si affectueux et si ouvert.
-
-—«Je comprends moins que jamais,» reprit-il—et l’amertume de sa voix
-s’accordait avec le changement de sa physionomie.—«Vous me parlez par
-énigmes, ma mère. Sans doute avez-vous vos raisons. Vous m’aimez trop
-pour me torturer sans but et sans cause.»
-
-Elle se dressa, devenue couleur de cendre, soulevée comme dans la
-secousse d’un sanglot.
-
-Il fit un geste, pour la prier de l’écouter jusqu’au bout, et
-poursuivit:
-
-—«Mais j’ai saisi un mot bien clair. Vous m’avez parlé d’une épreuve
-que vous m’imposeriez, d’une condition à mon mariage avec Micheline.
-Pour toutes les épreuves, je suis prêt. Daignez m’indiquer nettement ce
-que vous attendez de moi.»
-
-M^{me} de Ferneuse demeura un moment dans une perplexité indicible.
-Son fils doutait, son fils souffrait ... Son fils se retirait d’elle.
-Comment le rappeler et l’apaiser? La vérité ne vaudrait-elle pas mieux
-que le silence? Si elle lui apprenait tout ... Tout?... Mais quoi?
-grand Dieu!... Sa faute à elle-même n’était pas le plus terrible à
-dévoiler devant cette jeune âme. Fallait-il donc lui dire: «Celle dont
-tu veux faire ta femme est peut-être ta sœur, ou bien elle est la fille
-de l’homme qui a supprimé ton véritable père, qui, sans doute, l’a tué
-de sa main.» Alternative atroce! Non, cette mère ne pouvait pas en
-déchirer son fils. Elle lui dit:
-
-—«Voici ce que je te demande de faire. Tu comprendras plus tard.
-Sache seulement aujourd’hui que notre avenir,—le tien comme le mien,
-celui de ton amour, et aussi celui de mon cœur, qui n’espère plus que
-l’apaisement,—dépend du succès de ce que tu vas entreprendre.
-
-—Je vous écoute, ma mère.
-
-—Tu vas partir pour l’Amérique.
-
-—Laisser mes travaux!... Quitter ma fiancée!...» Il ajouta plus
-faiblement: «Vous quitter!...»
-
-Elle sentait à chaque phrase diminuer la confiance de son enfant.
-«C’est mon châtiment,» se dit cette victime de l’amour, que l’amour
-brûlait encore en un enfer de chaudes ténèbres, où flottaient des
-souvenirs et des souffles de vengeance.
-
-—«Oui, mon Hervé, mon enfant précieux. Il faut que tu te résignes à
-ce sacrifice, et cela, sans chercher à en mesurer la nécessité ni les
-conséquences, simplement parce que je te le demande, simplement par une
-foi aveugle dans ta mère infortunée.»
-
-Il fut remué par le chevrotement de douleur.
-
-—«O ma pauvre mère! à quel chagrin affreux êtes-vous donc en proie? Ne
-voulez-vous pas me le dire?... Quelle force vous me donneriez!»
-
-Une suprême hésitation passa sur le visage, maintenant décomposé de
-souffrance, de Gaétane. Puis, comme terrifiée de sa propre faiblesse.
-
-—«Tais-toi, tais-toi! Tu es le seul objet de mon souci. Écoute. Ce que
-tu dois aller chercher là-bas, en Amérique, c’est une preuve ...
-
-—Une preuve?... de quoi?
-
-—D’un crime qu’aurait commis celui qu’on nomme le marquis de Valcor.
-
-—Un crime!... Oh! ma mère!...
-
-—Ce mot-là te trouble, malgré tout.
-
-—Il m’affole. Mais il ne change rien à mes sentiments pour Micheline
-... Elle ... elle!... que Dieu la préserve! Il ne faut pas qu’elle
-sache!...
-
-—Elle ne saura pas. Cette noire action dont son père se serait rendu
-coupable n’est pas ce qui te séparerait d’elle irrémédiablement.
-
-—Si une telle action est l’origine de leur fortune, je n’en accepterai
-pas une parcelle,» s’écria Hervé, «Que Micheline devienne ma femme,
-et je l’emmènerai bien loin, hors d’une atmosphère d’intrigue et de
-mensonge.»
-
-La dure parole atteignit sa mère. Cette atmosphère, elle la créait
-autour de lui. Et il souffrait trop pour ne pas l’en rendre
-responsable. C’était l’expiation. Elle se résigna.
-
-—«Garderas-tu, mon fils, assez de foi en moi pour accepter la mission
-dont je vais te charger?
-
-—Je l’exécuterai fidèlement, ma mère.»
-
-La question dictait une autre réponse. Mais M^{me} de Ferneuse
-n’insista pas.
-
-—«Voilà,» dit-elle. «Renaud de Valcor a des raisons pour croire
-que moi,—moi seule au monde,—j’ai des doutes sur sa véritable
-personnalité. Il possède, à ce qu’il prétend, un témoignage qui
-anéantirait ces doutes. Un objet,—un souvenir sacré.—Cet objet, il
-l’aurait laissé de l’autre côté de l’Atlantique, en lieu sûr. Son
-intention est de le faire revenir pour le mettre sous mes yeux.
-
-—Quelle sorte de témoignage?» demanda Hervé. «Un document écrit?
-
-—Non.»
-
-Gaétane fit une pause, puis ajouta:
-
-—«Un anneau.
-
-—Une bague?
-
-—Oui.
-
-—Où se trouve-t-elle, cette bague? Vous avez dit: «En lieu sûr.»
-
-—C’est l’expression dont s’est servi Valcor.
-
-—Et cela signifie?
-
-—Pour moi,» dit la comtesse, «ce mot qui m’a frappée, ce mot qui
-coïncidait avec d’autres indices, aurait un sens affreux.
-
-—Quel sens? Quel serait donc ce lieu sûr?
-
-—Une fosse mortuaire.»
-
-Hervé se tut et regarda profondément la comtesse.
-
-—«Tu devines?...» reprit celle-ci. «La bague serait restée au doigt de
-l’homme dont celui-ci aurait pris la place.
-
-—Du marquis de Valcor?
-
-—Oui.
-
-—Qu’était-ce que cette bague?
-
-—Un bijou de famille.
-
-—Le meurtrier, l’imposteur, aurait eu soin de la prendre.
-
-—Peut-être pas. L’anneau était simple et uni comme une alliance.
-Mais il y avait quelque chose de gravé à l’intérieur,—détail
-caractéristique, certainement ignoré même de l’ami le plus intime.
-
-—Ma mère! ma mère!» s’écria Hervé dans une agitation étrange, «quelle
-était cette inscription?
-
-—Tu le sauras,» murmura-t-elle, «si tu retrouves l’anneau.»
-
-Une lueur déchirante traversa le cœur du fils. Eh quoi! sa mère
-connaissait le secret d’un homme,—secret qu’il n’eût pas révélé à son
-meilleur ami!... La devise d’une bague ... Une devise d’amour!... Et
-quel désir n’avait-elle pas de recouvrer ce gage!... Eh bien, il le
-lui rapporterait, dût-il risquer mille fois sa vie. Sans doute, elle
-n’osait pas lui dire qu’il y allait de son honneur.
-
-Gaétane vit une fièvre soudaine enflammer les yeux du jeune homme,
-tandis que lui, il découvrait sur ses traits altérés, dans son regard
-éperdu, quelques traces des angoisses passionnées auxquelles tout à
-l’heure encore, il la supposait inaccessible.
-
-—«Ma mère,» s’écria-t-il avec une sombre énergie, «comptez sur moi
-pour conquérir, s’il existe encore, ce bijou d’une si singulière
-importance ...»
-
-Elle l’interrompit:
-
-—«Ne te méprends pas. Le bijou n’a d’importance que par l’endroit
-sinistre où je suppose qu’il gît. Si le marquis n’a qu’à le faire
-prendre dans un coffre-fort, mes pressentiments ...
-
-—Le faire prendre?... Par qui?
-
-—Valcor envoie tout exprès un émissaire en Amérique.
-
-—C’est donc par cet émissaire que je saisirai le fil à suivre,» dit
-Hervé. «Car enfin, malgré toute mon ardeur à exécuter vos volontés, ma
-mère, je ne puis fouiller le sol d’un continent pour y découvrir une
-bague avec la poussière d’un cadavre.
-
-—Sans une pareille circonstance, je ne t’en eusse pas chargé, mon
-fils. Mais, sachant que monsieur de Valcor était en mesure de retrouver
-la bague, j’ai encore, grâce au hasard, appris quel individu il
-employait à la chercher.
-
-—Qui est-ce?
-
-—Un homme dont le choix fortifie mes soupçons, me confirme dans
-l’idée qu’il s’agit d’une entreprise obscure. Si le marquis devait
-simplement se faire expédier un objet précieux, n’a-t-il pas dans ses
-établissements boliviens, parmi ses correspondants ou ses employés,
-assez de gens sûrs pour se conformer à ses ordres. Or, sais-tu qui
-va partir avec ses instructions secrètes pour cette Valcorie à demi
-sauvage, où des forfaits peuvent s’accomplir sans que la société
-civilisée en prenne souci? Un être presque sauvage lui-même, un révolté
-contre l’ordre établi, un garçon sans peur et sans scrupules, Mathias
-Gaël, le contrebandier.
-
-—Mathias Gaël?...»
-
-Hervé répéta les syllabes, comme si ce nom ne lui disait pas
-grand’chose. A présent, il écoutait les explications de sa mère avec
-cette expression d’intense lucidité qu’il avait en réunissant les
-données d’une expérience. L’observateur et le savant reparaissaient en
-lui. Aux prises avec un problème, il laissait son alerte intelligence
-maîtriser le trouble de son cœur et se tendre vers le but. A le voir
-plus attentif et plus calme, la comtesse oubliait un peu, elle aussi,
-l’inquiétude de son rôle incertain, la cruelle confusion des réticences
-qui la rendait suspecte à son enfant, sa terreur d’être trop maladroite
-ou trop habile, de le bouleverser par une apparence d’aveu ou par une
-apparence de mensonge. Plus à l’aise sur le domaine des faits exacts,
-elle présentait nettement à Hervé ce qu’elle attendait de lui.
-
-Depuis la veille, elle savait que Mathias Gaël partait pour l’Amérique.
-Le mystère de ce départ, la réputation hasardeuse du messager, l’état
-d’esprit de celui qui l’envoyait, commentaient de façon singulière
-l’engagement pris par Renaud de lui restituer la bague,—dont il
-s’avouait incapable de citer l’inscription. Ce n’était pas celui-ci
-qui avait renseigné M^{me} de Ferneuse. Hantée par l’étrange histoire
-qu’il lui avait racontée sur la naissance de Micheline, Gaétane, avec
-le prétexte de visites de charité, était descendue au bord de la mer,
-parmi les pauvres maisons des pêcheurs, et elle avait trouvé le moyen
-de passer un long moment dans la demeure des Gaël.
-
-Ceux-ci n’acceptaient pas l’aumône et ne répondaient pas aux questions
-trop bienveillantes. Aussi la comtesse se présenta-t-elle autrement.
-Elle entra pour demander si Bertrande, l’habile dentellière,
-parviendrait à réparer une écharpe en venise ancien dont elle avait eu
-soin de se charger.
-
-—«J’ai voulu venir moi-même,» dit-elle. «Ma femme de chambre n’aurait
-pu juger de votre capacité, mademoiselle Bertrande. Je vous serai
-très obligée d’exécuter un fragment de dessin en ma présence. On peut
-être une dentellière hors ligne telle que vous, dans le genre où vous
-travaillez, sans avoir le tour de main pour ces vieux modèles. Et
-j’aimerais mieux garder cette dentelle en lambeaux que de la laisser
-toucher par quelqu’un qui m’y ferait des fautes de style.
-
-—Si vous voulez me la confier une heure, madame, je vais essayer,» dit
-Bertrande.
-
-Sous la feinte modestie de la jeune fille, une fierté brilla. Et la
-dignité de son art la rendit plus pareille que jamais à la jeune
-châtelaine de Valcor.
-
-M^{me} de Ferneuse étudiait avec stupeur cette ressemblance. Depuis
-longtemps elle n’avait pas eu l’occasion de la constater. Les années
-récentes l’avaient accrue. Et l’explication qu’on lui en avait donnée
-la rendait plus impressionnante. «Comment nier que ces jeunes filles ne
-soient deux sœurs? Après tout, le récit de Valcor est vraisemblable.
-Un tel lien ne doit exister entre elles que par la mère. Car, si
-Renaud était le père de Micheline, il ne pourrait être aussi celui
-de Bertrande, née au moment où ce fondateur, vrai ou suspect, de la
-Valcorie, jetait les bases de ses possessions d’Amérique.»
-
-Gaétane méditait la déconcertante énigme, tandis que Bertrande
-travaillait, et que la vieille Mathurine faisait, avec une bonne grâce
-un peu brusque et hautaine, les honneurs du logis à leur visiteuse.
-Dans sa rudesse, l’aïeule ne laissait pas que d’être flattée par la
-démarche de la noble dame. Elle lui offrit du cidre, du lait et du
-pain bis. Gaétane trempa ses lèvres dans la tasse de lait et grignota
-un peu de l’épaisse tranche grisâtre, qui avait un goût de terre et de
-genêt, comme une parcelle de la lande âpre et fraîche. Cependant, elle
-observait tout. Elle tâchait de savoir. Elle épiait le moindre indice.
-Même, elle allait s’informer de l’Innocente, lorsque celle-ci, curieuse
-comme tous les instinctifs, survint pour voir qui était là. Car sa fine
-oreille percevait une voix étrangère, et, d’ailleurs, Bertrande s’était
-interrompue de chanter en travaillant. Mais, ni de l’aïeule, ni de la
-folle, ni de la jeune fille, M^{me} de Ferneuse ne tira rien qui pût
-contredire ou confirmer sa préoccupation. Si cette demeure contenait un
-secret, il était bien gardé!
-
-La visiteuse allait donc partir, après avoir accordé le plus vif éloge
-à l’ouvrage parfait de Bertrande, lorsqu’une ombre, haute et nette, se
-dressa au seuil de la maison.
-
-—«Eh bien, ça y est, les femmes! Vous n’aurez plus peur de mes farces.
-Je pars en Valcorie, pour le pays de Cocagne, et avec de la galette en
-poche,» dit une joyeuse voix d’homme, tandis qu’une tape sur le côté
-de la veste rendait un son mat, comme à la rencontre d’un portefeuille
-bien rempli.
-
-—«Tu ferais mieux, Mathias, de tenir ta langue et d’ôter ton béret,
-par respect pour madame la comtesse,» dit vivement Mathurine.
-
-—«Madame la comtesse?...» balbutia le marin tout interdit.
-
-Il entra. Ses yeux, éblouis par l’espace, eurent vite fait de s’adapter
-au demi-jour de la salle. Et il demeurait muet, tournant sa coiffure
-entre ses doigts, devant l’apparition élégante, dont il ne cessait pas
-de s’étonner.
-
-«Le voilà donc, ce Mathias,» pensait Gaétane.
-
-Avec un sentiment bizarre, une curiosité aiguë, elle regardait
-cet homme, qu’on lui avait dit être le père de celle que son fils
-épouserait malgré tout. Point déplaisant à voir, ce souple et hardi
-marin, avec son masque brun, percé de deux yeux vifs et pâles, son
-grand corps sec, aux épaules larges, que l’on devinait d’une agilité
-féline, d’une résistance d’acier. La gaucherie de son attitude marquait
-de l’embarras, mais sans aucune bassesse. Il avait, dans les gestes,
-l’aisance noble que donne la justesse indispensable aux exercices
-périlleux.
-
-—«Ainsi, vous allez en Valcorie?» lui demanda M^{me} de Ferneuse.
-
-La vieille Mathurine intervint rapidement.
-
-—«En Valcorie, madame la comtesse. Il veut dire au château de Valcor.
-C’est notre façon de parler, quand nous voulons rire.»
-
-Personne, cependant, n’avait l’air disposé à rire, dans cette famille,
-sur laquelle pesaient des tristesses cachées, et où les faces graves
-portaient l’empreinte pensive qui, chez les gens de mer, est comme le
-reflet de l’infini.
-
-—«Vous êtes bien sûre qu’il s’agit du château de Valcor?» poursuivit
-Gaétane. «J’aurais pensé pourtant que Mathias, qui a tant de raisons
-pour être dévoué au marquis, recevrait de lui certaine mission.»
-
-Elle avait intentionnellement appuyé sur les mots que Mathurine et son
-fils pouvaient comprendre, si l’histoire était vraie de la violence
-faite à l’Innocente par Mathias et de l’intervention généreuse de
-Valcor.
-
-Tous deux tressaillirent quand elle souligna d’une intonation voulue
-«tant de raisons pour être dévoué au marquis.»
-
-Elle ajouta, par un prompt rapprochement d’idées entre sa dernière
-conversation avec Renaud et ce projet de départ, que la mère du marin
-niait inutilement:
-
-—«Oui, qui chargerait-il, si ce n’est vous, mon ami, de découvrir et
-de lui rapporter le fameux anneau?...»
-
-Elle n’acheva pas, recula, saisie, devant un mouvement si farouche de
-Mathias, qu’elle se crut menacée.
-
-—«Madame la comtesse,» dit-il, en désignant Bertrande et la folle, «il
-y a ici des oreilles de trop. Si vous avez des choses comme ça à me
-dire, sortons.»
-
-Joignant l’action à ses brusques paroles, il quitta la pièce, traversa
-en trois pas le jardinet, se trouva sur le sentier. La comtesse le
-suivit. Mais elle pensa d’abord qu’il la fuyait, car il ne s’arrêtait
-pas, gravissant la côte. Il évitait simplement les maisons voisines, et
-voulait quitter l’étroit chemin, où deux personnes, ne pouvant marcher
-de front, devaient forcément élever la voix pour causer ensemble.
-Atteignant la route d’en haut, il la franchit encore, car il y aperçut
-la petite charrette anglaise dans laquelle M^{me} de Ferneuse était
-venue, et le groom debout, près du cob. Mathias, de son pas rapide,
-pénétra dans la lande. Alors seulement, il devint tout à coup immobile,
-sans tourner la tête, semblant consentir à ce qu’on le rejoignît, mais
-n’y tenant pas, dans une indifférence fière.
-
-«Quelles gens, ces Gaël!» se dit la comtesse.
-
-Leur rude orgueil ne déplaisait pas à son âme altière. Conciliante,
-elle rejoignit Mathias.
-
-—«Ne craignez rien,» dit-elle avec une persuasive douceur, «vos
-secrets sont en sûreté avec moi.
-
-—Je n’ai pas de secrets.
-
-—Soit. Ceux du marquis, alors.
-
-—De ceux-là, je n’ai pas à parler.»
-
-Il croisa les bras, serra les lèvres, dont on voyait le pli
-volontaire, car Mathias ne portait pas de moustaches, mais un collier
-de barbe noire et frisée. Dans le plein jour de l’espace, M^{me} de
-Ferneuse détailla mieux sa physionomie. Micheline et Bertrande lui
-ressemblaient. Cela ne faisait pas de doute. Celle-ci d’ailleurs plus
-que l’autre, bien qu’elle fût seulement sa nièce. Mais elle avait les
-mêmes prunelles, d’un bleu clair et lustré.
-
-En ce moment, il les fixait, ces prunelles au dur scintillement, sur
-celles de la comtesse, avec un air de résolution et de défi. Elle
-ne s’intimida pas. Pendant une seconde même, une velléité presque
-irrésistible d’interroger cet homme, de lui arracher la vérité sur la
-naissance de Micheline, fit battre le cœur et trembler la bouche de
-Gaétane. Mais non. Cela était aussi impossible que puéril. Impossible,
-car la confidence était comme n’existant pas. Le marquis n’avait pas
-plus le droit de la lui faire qu’elle de paraître l’avoir reçue.
-Ce marin, ce rustre, s’était fié à la parole d’un gentilhomme, et
-ne pouvait apprécier les circonstances exceptionnelles où celui-ci
-s’était cru permis de la rompre. Puéril, parce que Mathias protesterait
-sans doute, et que ses protestations ne prouveraient rien, pas plus
-d’ailleurs que ses affirmations.
-
-Quelles connivences réelles y avait-il au fond de cette intrigue, entre
-le contrebandier et le marquis? Duquel des deux M^{lle} de Valcor
-était-elle la fille, en admettant la naissance clandestine, l’abandon,
-la mort d’une des enfants, soit dans le berceau de dentelles, soit au
-pied de la meule, dans la prairie nocturne? Comment savoir? Celui-ci
-même, père de la vivante, ne savait pas laquelle des deux avait
-survécu, à ce qu’affirmait Valcor. L’interroger, c’était donc risquer
-en pure perte une dangereuse indiscrétion. C’était se mettre à sa
-merci en lui laissant deviner quels liens l’unissaient peut-être à la
-radieuse héritière, à la fiancée du comte de Ferneuse. La mère d’Hervé
-frissonna de répugnance, plutôt d’ailleurs par aversion pour tant de
-mensonges, que par mépris du sang plébéien, impétueux et sain, après
-tout, aux veines de ce Breton de vieille souche. Elle lui dit, le
-regardant bien en face, comme il la regardait lui-même, et avec une
-force morale équivalente à cette brutale volonté:
-
-—«Pour cacher si bien ce qu’on vous confie, Mathias, il faudrait ne
-point frémir à la moindre parole, comme lorsque j’ai mentionné cet
-anneau, que vous devez chercher si loin, dans une cachette si étrange.»
-
-Le visage basané du marin ne pouvait changer de couleur, mais Gaétane
-vit passer sur le blanc des yeux un rouge éclair, comme par l’afflux du
-sang. Les paupières battirent. Elle entendit crisser les dents.
-
-—«Femme!» s’écria le contrebandier avec une sourde violence, «ne
-me tentez pas! Les ennemis du marquis de Valcor sont les miens. Les
-langues qui pourraient raconter ses secrets, si elle ne savent pas se
-taire, ne parleront pas longtemps.»
-
-La comtesse de Ferneuse eut un énigmatique sourire. «J’avais donc
-deviné juste,» se dit-elle.
-
-Elle ne trembla pas. L’homme singulier qui, en somme, la menaçait de
-mort, n’avait rien de vil ni d’insolent. Même en appelant «femme» celle
-que tout le pays nommait respectueusement «Madame la comtesse», il
-gardait une autorité mâle, une sorte de solennité rustique, redoutable,
-mais non outrageante. Dans cette lande égalitaire, où le vent de
-l’Océan maintenait toute plante au même niveau, ces deux êtres si
-différents d’origine, l’humble marin et la grande dame, se sentaient
-comme nivelés aussi par un souffle tragique. Leurs destins se mêlaient
-sous la passion et le mystère. Gaétane s’exalta, dans l’espace vif et
-l’âpre sentiment de la lutte. Mais son exaltation fut tout intérieure.
-Son visage gardait sa grâce calme, tandis qu’elle répondait:
-
-—«Je ne suis pas l’ennemie du marquis Renaud de Valcor. Et quant à son
-secret, je compte sur vous, Mathias Gaël, pour le faire surgir hors de
-la tombe.»
-
-Sur ces mots, elle se détourna tranquillement pour regagner sa voiture.
-
-Le contrebandier, stupéfait, la regarda s’éloigner. Il ne bougea pas.
-Ses yeux seuls la suivirent. Un étonnement prodigieux le clouait au sol.
-
-Toute cette rencontre avec Mathias, M^{me} de Ferneuse la racontait
-à Hervé. Nul détail que le jeune homme ne dût entendre. Et lui-même
-vibrait à ce récit. Là, en effet, se trouvait la clef de quelque
-dramatique mystère. Ce gaillard audacieux, attaché au marquis par on
-ne sait quel lien d’intérêt ou de crime, ne partait pas pour remplir
-une mission banale. Celui qui parviendrait à le suivre pourrait bien
-être conduit dans des endroits singuliers et contempler des spectacles
-inattendus.
-
-—«Celui-là, Hervé, j’ai pensé que ce serait toi,» dit la comtesse.
-
-—«Moi, ma mère!... Un rôle de mouchard!»
-
-Il avait bondi. Elle l’apaisa, une main sur la sienne.
-
-—«Non, mon fils, je ne te proposerai jamais une entreprise indigne
-d’un Ferneuse. D’ailleurs, comment t’y prendrais-tu pour épier
-personnellement un individu qui doit connaître ta physionomie? Certes,
-il y a autre chose à faire. Je te vois là-bas, non pas en espion, mais
-en justicier. N’agis pas par la ruse, mais en guerre ouverte.
-
-—Comment cela? Vais-je me colleter avec ce rustre? D’ailleurs, ne se
-laisserait-il pas tuer plutôt que de trahir celui qui l’emploie?
-
-—Hervé, tu es un savant. Tu as des moyens d’investigation que d’autres
-ignorent.
-
-—Pour les secrets de la Nature, pas pour ceux des cœurs, hélas!»
-prononça-t-il avec une amertume dont le sens n’échappa point à sa mère.
-
-—«Je te crois,» dit-elle vivement. «Car tu ne te méfierais pas du mien.
-
-—Me méfier! Ne prononcez pas ce mot, ma mère. Je suis prêt à vous
-obéir aveuglément sans même vous demander vos raisons secrètes.
-
-—Crois-moi,» déclara-t-elle avec force, «mes raisons secrètes sont ton
-bonheur, mais elles sont aussi ton devoir.»
-
-L’accent de ces paroles retentit à fond dans la conscience de son
-fils. Il la sentit ardemment sincère. Et il se taisait, la regardant,
-réfléchissant. Son bonheur, c’était Micheline. Son devoir ... un devoir
-évidemment plus haut que l’immédiate obéissance filiale, comment donc
-sa mère pouvait-elle l’entendre? A quelle distance n’était-il pas de
-supposer qu’elle employait l’enfant à venger le père, et que, s’il
-retrouvait là-bas les traces d’une existence criminellement anéantie,
-c’est à cette existence-là qu’il devait la sienne! Une telle pensée ne
-l’effleura pas. Et pourtant une ferveur croissante l’animait pour cette
-tâche qu’il pressentait sacrée. M^{me} de Ferneuse avait réellement
-suggestionné son fils. Sa sourde fièvre, son vouloir intense, la
-solennité de ses accents, toute cette puissance féminine et maternelle
-émanant de son âme passionnée, dominait, entraînait le jeune homme. Une
-espèce d’enthousiasme le gagnait.
-
-Il s’inclina, baisa la main de la comtesse.
-
-—«Vous me posez un étrange problème, ma mère. Mais je jure de faire
-tout ce qui dépendra de moi pour vous en apporter la solution.
-D’ailleurs, j’envisage ici, comme vous me le dites, un devoir, non
-pas peut-être avec tout le sens que vous donnez à ce mot, et que
-j’ignore, mais en ce qui concerne mon amour. Cet amour s’adresse à une
-créature adorable, que je sais au-dessus de tout mal. Si elle vit dans
-une atmosphère d’imposture, je dois l’en arracher avant de la faire
-mienne. Je dois la sauver d’une complicité qu’elle rejetterait avec
-horreur. Je dois la garantir des catastrophes qui ne manqueront pas
-d’atteindre les coupables.
-
-—C’est bien, mon Hervé,» s’écria M^{me} de Ferneuse. «Alors, tu
-partiras pour l’Amérique?
-
-—Je partirai.
-
-—Ne perds pas un moment,» fit Gaétane, soucieuse. «L’important est de
-toujours rester sur la trace de Mathias. Qui sait s’il n’a pas quitté
-le pays depuis hier? Suppose qu’il ait gagné par mer, avec son bateau,
-un port d’embarquement, qu’il soit allé au loin prendre passage sur un
-navire étranger ...»
-
-La physionomie délicate et pensive du jeune comte de Ferneuse
-s’obscurcit.
-
-—«Ah! mère, comme vous prévoyez vite!... Je n’ai pas votre subtilité.
-Le peu de science que je possède me sera inutile pour la tâche que
-j’entreprends!»
-
-Il se leva, secouant une insidieuse lâcheté.
-
-Quelle tristesse de laisser ses expériences! Des vérités près d’éclore
-allaient peut-être s’ensevelir de nouveau pour longtemps sous la
-poussière de son laboratoire fermé. Et Micheline ... Il devrait
-s’éloigner d’elle, sans même qu’elle pût le suivre par la pensée, dans
-le mystère de son scabreux voyage.
-
-—«Tu pourras faire tes adieux officiels à Valcor,» observa sa mère.
-«Après cette lettre de Laurence, qui clôt l’incident du bal, nous
-n’avons pas à leur tenir rigueur. La marquise, en parlant du «bonheur
-de nos enfants», t’admet clairement comme son futur gendre.
-
-—Je ne suis pas de votre avis, mère. Je n’irai pas à Valcor avant mon
-départ.
-
-—Pourquoi?
-
-—Parce que je me voue, aujourd’hui, à une œuvre de justice, ou,
-jusqu’à nouvel ordre, de suspicion, contre le maître de cette demeure.
-Et que je ne puis y entrer pour lui serrer la main.
-
-—Mais Micheline?
-
-—Vous l’informerez que je m’absente momentanément pour aller
-recueillir des documentations scientifiques. Micheline aura confiance
-en moi. Elle sera patiente. C’est une âme forte.
-
-—Je ne puis que t’approuver, mon enfant,» dit Gaétane. Elle
-ajouta:—«Moi-même, d’ici à ton retour, j’aurai peu de rapports avec
-cette maison. La façon dont j’y fus traitée reste un prétexte suffisant
-à quelque froideur. Surtout quand l’immédiate influence de votre amour,
-à vous deux, enfants, n’agira pas pour effacer l’impression pénible. Je
-quitterai aussi sans doute Ferneuse. J’irai à Paris. J’attendrai.»
-
-Ce «j’attendrai» vibra aux cordes profondes de la voix et de l’âme.
-Hervé comprit que l’existence de sa mère allait se concentrer dans
-cette attente. Le mot le jeta en avant comme un aiguillon et un signal.
-Il offrit son front au baiser de la comtesse et sortit de la chambre.
-
-
-
-
-XIV
-
-_LA SÉDUCTION_
-
-
-LORSQUE M^{me} de Ferneuse avait quitté la maison des Gaël pour
-l’abrupt colloque avec Mathias, sur la lande, la fille de l’Innocente,
-sans lever la tête, avait poursuivi son travail.
-
-—«Tu vois,» lui dit la vieille Mathurine en touchant l’écharpe de la
-comtesse, «il ne tiendrait qu’à toi de faire des choses de valeur,
-comme celle-ci. Tu as une fortune dans les doigts, si tu veux seulement
-être laborieuse.»
-
-Bertrande émit un petit rire sardonique.
-
-—«Des pièces de dentelles comme celle-ci? Et qui me les achèterait?
-Les pêcheuses de homards du Conquet, sans doute?
-
-—Non. Les dames des châteaux, comme celle de Ferneuse.
-
-—Et celles de Valcor,» ricana de nouveau la jolie ouvrière. «Vous
-savez bien que votre marquis, dont vous êtes si coiffée, mère-grand,
-n’aime guère que je montre là-haut ma figure, trop pareille à celle de
-sa Micheline.
-
-—Qu’est-ce que tu veux dire, Bertrande?» demanda l’aïeule sévèrement.
-
-—«Moi. Oh! rien du tout. C’est le hasard qui fait les ressemblances,
-n’est-ce pas? Seulement, puisque vous me parlez des châtelaines qui me
-feront gagner si brillamment ma vie, je demande où vous les voyez.»
-
-La jeune fille leva son admirable visage, dont l’expression ironique
-s’accordait bien avec l’intonation amèrement moqueuse de sa voix.
-
-—«Tu n’avais qu’à rester au couvent. Toute la noblesse de Bretagne
-s’y fournit de dentelles. Ton habileté aurait été bientôt connue et
-appréciée par cette clientèle brillante.
-
-—Et surtout par les bonnes Sœurs, pourriez-vous ajouter, grand’mère,»
-s’écria Bertrande avec plus d’âpreté encore. «Merci! Je ne tiens pas à
-enrichir les nonnes.
-
-—Enrichir les nonnes, comme tu dis, c’est s’assurer des trésors dans
-le ciel. Tandis qu’à essayer de s’enrichir soi-même, une fille comme
-toi risque de perdre ce qu’elle possède de plus précieux: sa bonne
-renommée, et peut-être son âme.»
-
-Un sourire difficile à interpréter flotta sur la bouche, si charmante,
-de Bertrande, tandis qu’elle rougissait légèrement. Avec un air
-malicieux et secret, elle s’inclina plus attentivement sur son ouvrage.
-L’aïeule soupira, l’observant avec inquiétude. Qu’avait-elle dans la
-tête, cette enfant trop suavement belle pour une destinée vulgaire?
-Ah! Mathurine le devinait trop. L’écervelée n’avait-elle pas déclaré,
-la veille, qu’avec son talent de dentellière elle gagnerait ce qu’elle
-voudrait à la ville. Quelle ville? Brest, peut-être, Paris, plutôt.
-
-A la pensée de Paris, un frisson secouait la vieille Bretonne. Jamais
-elle n’avait vu la cité formidable, le gouffre tourbillonnant où se
-perdent les filles des paysans et des marins. Mais elle en avait
-l’effroi, comme d’un vestibule de l’enfer. Elle s’en formait une image
-confuse, brillante et terrible. L’Océan, qui pourtant lui avait pris
-son premier-né, et qui réclamait à chaque saison de pêche son tribut
-de vies humaines, lui paraissait moins hostile. Mourir en mer, c’est
-naturel, c’est un fier destin. Et l’on est sûr d’y rencontrer Dieu.
-Aux heures de tempête, les vagues et le ciel se confondent. Mais
-l’amas sans fin de maisons pleines de luxe, de parfums et de bruits de
-plaisirs, où l’on vit la nuit et où l’on dort le jour, où l’on ne mange
-pas la moindre nourriture sans des argenteries bizarres et compliquées,
-sans des fleurs que le bon Dieu n’a pas faites, monstrueuses et
-factices, sur des nappes de dentelles, c’était pour la rude paysanne un
-piège colossal et diabolique, et l’existence y constituait un perpétuel
-défi du vice humain à l’ordre providentiel des choses.
-
-Elle dit à sa petite-fille:
-
-—«Si ton père, mon pauvre Bertrand, vivait, il aimerait mieux te voir
-en cotte de droguet et en capuchon de laine, t’écorcher les pieds nus
-aux rochers comme nos pêcheuses de homards, dont tu parlais tout à
-l’heure, plutôt qu’en demoiselle, avec tes fuseaux et tes aiguilles,
-puisque la vanité de ton métier te tourne la tête.»
-
-Bertrande resta muette. Mais une autre voix se fit l’écho de celle qui
-venait de parler.
-
-—«Bertrand ... Bertrand ...» gémit l’Innocente.
-
-Ce fut comme une très lointaine plainte. Puis, tout de suite, la
-douloureuse vibration de l’âme inconsciente s’éteignit. Un rire s’éleva:
-
-—«Il sera content, tout à l’heure, quand il va revenir, de trouver que
-j’ai si bien raccommodé ses filets.»
-
-En son humble occupation, la pauvre créature croyait toujours
-travailler pour le mari de sa jeunesse, pour celui dont le souvenir
-habitait en elle, comme un fantôme que nul ne voit jamais, dans une
-maison vide et hantée. Aussi Mauricette Gaël reprenait sans cesse,
-infatigablement, sa tâche. Et elle y mettait le soin et la perfection
-qu’admiraient les pêcheurs de la côte. C’était un labeur d’amour.
-Les Bretons superstitieux avaient raison d’y voir quelque chose
-d’inexplicable et de surnaturel.
-
- * * * * *
-
-Des jours passèrent, de longs jours d’été, sur la demeure en pierres
-grises des Gaël. A peine se distinguait-elle de la falaise, quand le
-soleil jetait sur sa terne façade et sur la muraille de granit le même
-immense voile frémissant et tissé d’or.
-
-Dans la salle close, où traînait malgré tout un peu de fraîcheur, les
-trois femmes ne parlaient guère. Elles accomplissaient machinalement
-leur besogne, proches à se toucher de la main, et cependant à des
-distances infinies l’une de l’autre.
-
-Bertrande sortait souvent, le soir surtout, durant les lentes fins de
-jour, où la lande était rose sous le ciel vert, tandis qu’au large,
-sur l’Océan laiteux et plane, ruisselaient les fontaines sanglantes du
-couchant. Sa grand’mère, préoccupée, guettait son retour. Une fois, les
-étoiles perlaient au ciel quand elle revint.
-
-—«Ce n’est pas une conduite pour une fille honnête, de rester par les
-chemins si tard. Je t’enfermerai!» cria Mathurine irritée.
-
-—«J’ai rencontré Annic et Yvonne, du Conquet, et nous avons oublié
-l’heure en causant,» dit Bertrande, avec sa nonchalance orgueilleuse.
-
-Le jour où elle reporta au château de Ferneuse l’écharpe de dentelle
-réparée, la jeune fille resta absente depuis le matin jusqu’à la fin de
-l’après-midi.
-
-—«Madame la comtesse m’a fait déjeuner, puis elle m’a retenue pour
-quelques petits points qui ne valaient pas la peine d’emporter
-l’ouvrage.»
-
-La route était longue du Conquet à Ferneuse. L’explication de
-Bertrande, vraisemblable. Plus tard seulement dans la soirée, elle
-annonça:
-
-—«Madame la comtesse m’a trouvé de l’ouvrage à Brest. Une de ses amies
-enverra demain matin une voiture pour me prendre.
-
-—Tu veux dire que cette voiture t’apportera le travail.
-
-—Non, je dois le faire sur place. J’en aurai pour la journée.
-
-—Comment s’appelle cette dame?»
-
-Bertrande mâchonna quelques syllabes que sa grand’mère lui fit
-répéter. Quand elle eut parlé plus distinctement:
-
-—«Ça n’est pas un nom de Brest, ça,» observa Mathurine.
-
-—«Non. La personne arrive de voyage. Elle demeure à l’hôtel. Elle
-rapporte des dentelles abîmées, qu’elle veut faire réparer tout de
-suite.
-
-—C’est bien,» dit la vieille femme. «J’irai avec toi.
-
-—Comment?
-
-—Je t’accompagnerai à Brest.
-
-—Dans la voiture de cette dame?
-
-—Dans la voiture de cette dame. Dis-moi seulement à quelle heure elle
-vient, pour que je me tienne prête.»
-
-Bertrande se tut.
-
-—«Eh bien!» fit la grand’mère, élevant la voix, dans son doute et sa
-colère qui croissaient. «Veux-tu me dire à quelle heure?»
-
-Douce et impassible, la jolie dentellière répliqua:
-
-—«Vers huit heures du matin.»
-
-Son calme interloqua l’aïeule. Il y eut un silence. Puis, brusquement,
-Mathurine s’écria:
-
-—«Quelle misère tout de même! Laisser la maison, laisser l’Innocente,
-sans savoir quel tour la pauvre créature peut nous jouer. Une journée
-entière, encore! Une journée entière!
-
-—Oui, car si vous venez, il faudra m’attendre jusqu’au bout,
-mère-grand. On ne fera pas faire quatre fois le chemin à la voiture,
-pour le plaisir de vous promener.»
-
-L’air narquois de Bertrande exaspéra l’aïeule.
-
-—«Mauvaise fille! N’es-tu pas honteuse qu’on ne puisse avoir confiance
-en toi?
-
-—Et pourquoi n’auriez-vous pas confiance en moi, grand’mère?»
-
-L’aïeule bougonna quelques mots inintelligibles ... La jeune fille
-reprit:
-
-—«M’avez-vous jamais vu faire la coquette avec les garçons du Conquet?
-
-—Oh! pour ça, non. Tu les méprises.»
-
-Bertrande eut un furtif sourire.
-
-—«Me suis-je acheté des parures avec l’argent de mes dentelles?
-Aujourd’hui encore, mère-grand, ne vous ai-je pas remis celui que m’a
-donné la comtesse pour la réparation de son écharpe?
-
-—T’acheter des parures?... Tu te crois trop belle pour avoir besoin
-de te parer. Tu dédaignes nos affutiaux du pays, comme tu méprises nos
-gars. Plût à Dieu que tu n’aies pas d’autres idées en tête que des
-épingles en filigrane d’or dans une coiffe bien empesée, et la crâne
-tournure d’un de nos braves marins, que tu accepterais pour ton promis!
-
-—Et quelles idées ai-je donc en tête?» demanda rêveusement Bertrande.
-
-Sa grand’mère s’approcha d’elle, mit sur sa main fine et douce une main
-maigre et ridée, dont la pression anxieuse impressionna la jeune fille.
-Une solennité saisissante ennoblissait les traits de Mathurine. Ses
-yeux, couleur de vague et de soleil, eurent un éclat visionnaire dans
-sa figure brunie. Elle les fixa sur l’enfant presque effrayée, et elle
-lui dit:
-
-—«Bertrande ... Bertrande!... Ces idées-là, moi aussi, je les ai
-eues, à ton âge. Et elles ont fait mon malheur. J’en ai trop souffert.
-Et je sens bien que je ne les ai pas encore expiées.
-
-—Grand’mère!...
-
-—Tout ce que je demande à Dieu, c’est de ne pas me punir en toi ...
-Toi, toi,» répéta-t-elle, «la chair et le sang de celui dont j’étais si
-fière, et qu’il m’a enlevé!...»
-
-La vieille femme recula, se laissa tomber sur un siège, cacha sa tête
-dans ses mains. Le mouvement nerveux de ses doigts souleva les mèches
-blanches, qui se roulèrent aussitôt, en leur souple frisure, comme des
-cheveux d’enfant.
-
-Bertrande regarda machinalement ces admirables anneaux de neige.
-Quelles devaient être leur grâce et leur opulence quand ils
-s’épandaient en flots sombres, comme sa jeune chevelure, à elle! Eh
-quoi! l’aïeule, elle aussi, avait eu vingt ans. Mais ce n’était pas
-la même chose. Ce qui n’existe plus devient inconcevable comme ce qui
-n’est pas encore. La vieillesse future de Bertrande lui était aussi
-étrangère que la jeunesse passée de sa mère-grand. Les souvenirs
-ne restituent pas plus l’avril de la vie que les feuilles mortes
-ne restituent l’avril de la terre. Et la jeune fille contemplait
-la vieille femme, sans curiosité ni intérêt pour le drame lointain
-dont ces membres desséchés par l’âge frémissaient encore. Un autre
-rêve, trop actuel et trop brûlant, celui-là, remplissait le cœur de
-Bertrande. Cependant, le mystérieux chagrin de sa grand’mère la toucha
-par ce qu’il offrait d’immédiatement pénible.
-
-—«Ne vous tourmentez donc pas,» lui dit-elle avec douceur. «A chacun
-son sort dans la vie. Ce que vous regrettez, ce que vous condamnez
-aujourd’hui dans votre passé, voudriez-vous vraiment l’anéantir?»
-
-Entre les longues mains noueuses de Mathurine, lentement écartées, le
-visage apparut. La question de Bertrande y répandait un étonnement
-presque hagard.
-
-—«Oui,» répéta la jeune fille, «ce secret d’amour que je ne vous
-demande pas, mais dont le remords semble vous poursuivre, dont vous
-craignez encore le châtiment, sur vous, sur moi, souhaiteriez-vous,
-réellement, l’abolir de votre existence?»
-
-Mathurine Gaël redressa son buste, encore souple, puis se mit debout
-peu à peu. Ses yeux ne quittaient pas ceux de sa petite-fille, et leur
-expression étrange indiquait l’effroi de leur involontaire sincérité.
-Mais, cette sincérité, les lèvres flétries tentèrent vainement de
-la démentir. Les mots de protestation que dictait à l’aïeule une
-impérieuse nécessité morale s’éteignirent sans avoir pris ni forme ni
-son. L’altière paysanne ne put se résoudre au mensonge. Ou bien ce
-mensonge lui apparut comme un reniement trop sacrilège du miraculeux
-autrefois. Sans une parole de plus, Mathurine quitta la salle et s’en
-vint s’asseoir sur un banc, derrière la maison, du côté qui regardait
-la baie. La nuit n’était pas close. Une trouée claire, au delà des
-rochers noirs, révélait, plus vertigineusement que n’eût fait un espace
-large ouvert, l’immensité de l’Océan. L’aïeule resta là longtemps,
-perdue dans ses souvenirs.
-
-Quand elle rentra, elle trouva Bertrande, accoudée et oisive, sous
-une petite lampe allumée. L’enfant songeait, comme la vieille femme,
-et peut-être aux mêmes choses éternelles,—à ces choses qui occupaient
-aussi, dans leurs magnifiques demeures, une Micheline de Valcor et
-une Gaétane de Ferneuse,—à ces choses qui, sous les cheveux bruns ou
-blonds, et jusque sous les cheveux blancs, font le délice ou le regret
-de toutes les âmes féminines.
-
-—C’est entendu, n’est-ce pas? je t’accompagnerai demain à Brest, ma
-Bertrande,» dit Mathurine avec une fermeté où perçait une intonation
-plus tendre que de coutume.
-
-Sa petite-fille tressaillit.
-
-—«Bien, grand’mère.»
-
-Entre ses dents, elle murmura:
-
-—«Allons, c’est décidé.
-
-—Que dis-tu?
-
-—Rien.»
-
-Bertrande se leva, tendit son front.
-
-—«Bonne nuit, grand’mère.
-
-—Bonne nuit, ma petite.»
-
-Alors la jeune fille eut un élan, jeta ses bras au cou de l’aïeule,
-pressa ses lèvres de fleur contre la joue parcheminée, murmura contre
-l’oreille qui, ce soir, avait écouté tant de voix éteintes et anciennes:
-
-—«Grand’mère, grand’mère ... Souvenez-vous que vous avez aimé.»
-
-Puis, farouche et légère, elle bondit vers la porte intérieure, gravit
-le petit escalier de bois, s’enferma dans sa chambre.
-
-—«Que Dieu nous protège!» soupira la vieille femme.
-
-Le lendemain, à quatre heures du matin, sous une lumière splendide,
-la maison des Gaël dormait encore, avec cet air de mystère et de rêve
-qu’ont les façades closes quand il fait grand jour et que vibrent déjà
-tous les bruits de la nature.
-
-Le murmure de la mer montait plus fort, dans la paix matinale, bien
-qu’on la devinât calme sous la chaleur immobile de juillet. Un chant
-s’élevait de la crique, avec les coups de marteau d’un pêcheur réparant
-sa barque, mais le roc en surplomb cachait l’homme au travail. Plus
-haut, sur la route, des sonnailles retentissaient. Quelques-unes des
-petites vaches de ce pays revenaient de la lande sous la conduite
-d’un gamin, pour porter leur lait au Conquet. Il y avait dans l’air
-des rumeurs d’oiseaux: les cris des mouettes, s’ébattant autour de
-la falaise, et même des gazouillis moins sauvages dans les maigres
-pommiers dont s’enorgueillissait l’enclos des Gaël.
-
-Oui, elle avait un air de rêve taciturne, la façade aux volets fermés,
-humble, grise et dure, telle que le granit voisin. Et, tout à coup, la
-voilà qui devint pleine d’angoisse, comme un visage qui se contracte
-d’horreur dans le sommeil, car sa porte s’ouvrit d’une façon sinistre
-et silencieuse. Une silhouette furtive parut sur le seuil.
-
-Bertrande fit un pas dehors, glissant avec précaution, ses pieds
-chaussés seulement de leurs bas de coton chiné. Elle tenait à la
-main ses meilleurs souliers, ceux des dimanches, qui n’avaient pas
-de clous apparents sous la semelle. Elle portait sa belle robe rayée
-et son chapeau de paille noire, orné d’un nœud de taffetas, comme
-une demoiselle de la ville. Elle était, en outre, embarrassée d’une
-ombrelle en coton écru, doublée de percale rose, et d’un sac en étoffe
-contenant des pelotes de fil, avec son coussin à dentelle.
-
-La jeune fille referma la porte avec précaution, puis courut sur les
-galets unis de l’allée. Hors de la barrière seulement elle mit ses
-chaussures, les nouant à la hâte, pour ne pas perdre une minute. Plus
-leste qu’une chèvre, elle atteignit le haut du sentier en quelques
-bonds, traversa la route, et se lança dans la lande. Lorsqu’elle fut
-à plusieurs centaines de mètres, elle s’arrêta, posa la main sur
-son cœur, qui battait trop violemment pour lui permettre de courir
-davantage.
-
-Comme elle repartait d’une allure moins rapide, elle s’entendit appeler
-par son nom. Les jambes lui manquèrent. Mais elle se rassura un peu
-en reconnaissant une petite bergère du pays, qui surgit d’un pli de
-terrain.
-
-—«Ben, vous êtes matineuse, mamzelle Bertrande. Où que vous allez
-comme ça, à si bonne heure?
-
-—Je retourne à mon couvent, Énogate.
-
-—A vot’couvent! Vous voulez devenir religieuse?
-
-—C’est possible. Je ne sais pas encore. Laisse-moi me hâter, car je
-dois prendre le train à Brest, pour gagner Quimper, où est mon couvent.
-
-—A Brest! Vous savez que ça fait bien près de quatre lieues?
-
-—Je trouverai des carrioles en route. C’est l’heure où les gens
-portent en ville leurs poissons ou leurs légumes.
-
-—C’est juste. Vous coupez par la lande pour tomber sur la grande route?
-
-—Oui, oui. Adieu, Énogate.
-
-—Adieu, mamzelle Bertrande.»
-
-Elle s’éloigna, ne courant plus à présent, mais avançant vite, avec le
-pas ferme et aisé de ses jambes de nymphe et la vigueur de sa rustique
-jeunesse.
-
-«J’ai peut-être eu tort de dire si clairement à Énogate la direction
-que je prends,» songea-t-elle. «Mais bah! ma chambre est fermée à clef.
-Grand’mère me laissera au moins dormir jusqu’à six heures. Dans deux
-heures d’ici, j’aurai de l’avance.»
-
-Elle redit à mi-voix ces mots: «me laissera dormir ...» L’image de la
-vieille femme heurtant vainement à sa porte lui serra le cœur d’une
-horrible étreinte. Les larmes jaillirent de ses yeux.
-
-«Pauvre mère-grand!... Elle l’a voulu. Pourquoi s’obstiner à venir avec
-moi? J’ai vingt et un ans, l’âge où la loi me donne le droit d’agir
-seule. On n’a qu’une existence. Je veux vivre la mienne.»
-
-N’avait-elle pas le droit de jeter ce cri, créature merveilleuse,
-qui, sur la verte solitude, dans l’allégresse du matin, semblait un
-don suprême fait par ce ciel radieux à cette terre souriante, pour la
-plus rare joie des yeux et des cœurs. Hélas! au point de vue social,
-elle n’était pourtant qu’une pauvre fille du peuple, séduite, comme
-tant d’autres par les belles paroles, les regards caressants, les
-promesses, le prestige irrésistible d’un de ces jeunes mâles de proie
-qui guettent les ingénuités sans défense.
-
-Le prince Gilbert Gairlance de Villingen était revenu aux ruines du
-Conquet, attiré moins par leur désolation grandiose que par l’espoir
-de revoir, en prières dans la petite église, la dévote charmante qu’il
-y avait déjà rencontrée. Bertrande, avec un même désir confus, avait
-repris, dans cette chapelle écartée, les pieuses habitudes du couvent,
-qu’elle commençait pourtant à négliger. L’idée qu’elle offensait
-la Madone en venant, dans cet asile sacré, chercher un profane et
-dangereux hasard, donnait une gravité plus poignante aux sentiments
-de la romanesque fille. Elle revit Gilbert. Elle accepta de lui des
-rendez-vous moins imprécis. Non plus au Conquet, où elle serait vite
-compromise, mais dans la lande, puis dans les retraites rocheuses de la
-plage.
-
-Elle restait innocente. Du moins son jeune corps, où circulait un sang
-vif et sain, prompt à s’enflammer, n’avouait pas encore sa fièvre,
-restait farouche et chaste, sous la petite robe sombre et la blanche
-guimpe aux attaches invisibles. Mais son imagination et son cœur
-déliraient. Ce jeune homme insinueux et captivant, qui lui faisait la
-cour comme il l’eût faite à une grande dame,—car Gilbert était un
-raffiné d’amour et non pas un comédien de la galanterie,—ce jeune
-homme était un prince! Mot fatidique! Ceux qui portent ce titre sont
-les chevaliers de miracle, ouvrant aux belles les paradis des contes
-de fées, les régions délicieuses de la terre. Un prince est toujours
-fabuleusement riche, toujours généreux et loyal. Il ne saurait mentir.
-Telle était la conviction de Bertrande Gaël. Désormais, les événements
-pouvaient la lui ôter, sans diminuer sa tendresse. Car elle aimait
-follement Gilbert, et elle l’aimait pour lui-même.
-
-La sincérité manquait au prince dans les intentions, mais non dans
-les sentiments, qu’il exprimait à la jeune paysanne. Il éprouvait
-pour elle une passion d’autant plus violente que s’y mêlait une
-illusion bizarre. Gilbert ne pouvait séparer Bertrande de Micheline,
-à qui elle ressemblait si extraordinairement. Au désir qu’il avait
-de l’une, s’ajoutait une frénésie de revanche contre l’autre. Que
-Bertrande lui cédât, et il s’imaginerait dompter, posséder, avec
-cette fraîche et naïve pudeur, l’orgueil même de M^{lle} de Valcor.
-Celle-ci ne le saurait pas, qu’importe!... L’enivrante certitude n’en
-serait pas moins déchaînée dans l’esprit et les sens de Gilbert,
-qu’affolait l’hallucination perverse. D’ailleurs, un jour ou l’autre,
-la dédaigneuse Micheline apprendrait que l’amoureux durement évincé
-avait tenu dans ses bras et soumis à ses caresses une vivante image de
-la beauté qu’elle promenait souverainement, et qu’elle sentirait ainsi
-rabaissée, outragée.
-
-Tel était le singulier vertige—substitution ou parallélisme
-sentimental—dont Gilbert se trouvait absorbé, au point de laisser au
-second plan, dans ses préoccupations, la campagne entreprise contre le
-marquis de Valcor.
-
-Menée sourdement jusqu’à ce jour, cette campagne allait se manifester
-bientôt.
-
-Par Françoise, le prince de Villingen avait conquis, ou à peu près,
-l’adhésion de M. de Plesguen. Le vieux gentilhomme, qui seul pouvait
-ouvrir contre son pseudo-cousin une action judiciaire, inclinait enfin
-à prendre ce parti. Escaldas et Gilbert avaient ébranlé sa foi en
-Renaud, et triomphaient définitivement de ses scrupules. Déjà, emmenant
-avec lui sa fille, Marc de Plesguen avait quitté Valcor, où, cependant,
-tous deux goûtaient chaque année, tant que durait la belle saison,
-les agréments d’une villégiature magnifique. Ils avaient réintégré, à
-Paris, en pleine canicule, leur hôtel de la rue de Verneuil, ou plutôt
-l’appartement qu’ils gardaient dans cette vieille demeure, leur seul
-bien, dont les loyers suffisaient à les faire vivre modestement.
-
-Qu’importait à Françoise l’atmosphère accablante de la capitale, la
-lourde mélancolie de la maison désertée par ses locataires, avec
-ses volets clos et sa cour muette, le silence provincial de la rue
-maussadement aristocratique! Une perspective éblouissante transfigurait
-sa vie. Elle deviendrait princesse de Villingen, châtelaine de Valcor.
-Et le coup de baguette magique non seulement lui donnerait de tels
-titres et de telles richesses, mais en dépouillerait Micheline—cette
-Micheline que, depuis l’enfance, elle regardait avec trop de jalousie
-pour ne pas la haïr, pour ne pas se réjouir doublement de ce qui devait
-l’humilier.
-
-Escaldas, aussi, avait quitté le château, pour venir à Paris.
-
-En ce moment, il s’abouchait avec des gens d’affaires, capables de
-le renseigner, au point de vue légal, sur la valeur des indices
-rassemblés par lui contre le marquis, et d’indiquer la marche à suivre
-pour commencer les hostilités.
-
-Gilbert devait rejoindre ses alliés le plus tôt possible. Mais, ayant
-pris congé des Valcor, avec sa courtoisie habituelle, et sans rien
-montrer à Micheline de son mortel dépit, il s’attardait en Bretagne,
-s’étant installé dans un hôtel, à Brest, afin de mener à bien—ou
-plutôt à mal—la conquête de Bertrande.
-
-Ce n’était plus, pensait-il, qu’une question d’heures et d’occasion.
-Pour démoraliser la petite et affaiblir sa dernière résistance, il lui
-avait annoncé son prochain départ pour Paris.
-
-—«Je reviendrai,» lui avait-il dit, «mais, hélas! je ne sais quand.
-Je vous en supplie, donnez-moi une journée entière avant que nous nous
-séparions, au lieu de ces rendez-vous si courts, et si proches de votre
-village, où vous tremblez toujours de hâte et d’inquiétude.
-
-—Mais où? Comment?» demanda-t-elle.
-
-La malheureuse enfant souhaitait et craignait de consentir, n’imaginant
-rien au delà de ce bonheur inouï,—tout un jour, au loin, avec
-celui qu’elle aimait,—mais pressentant le piège qui la mènerait à
-l’irrémédiable.
-
-Gilbert la persuada, en lui jurant qu’il n’essaierait pas de l’attirer
-chez lui. Si elle lui accordait la faveur de le rejoindre à Brest, il
-la promènerait dans la ville, lui ferait visiter le port, la conduirait
-dans les magasins, et ne solliciterait rien autre que la joie de sa
-chère présence.
-
-La chose fut décidée le jour où Bertrande reporta son travail à
-Ferneuse.
-
-Gilbert, averti, l’avait rejointe sur la route du retour, qui s’était
-allongée démesurément. Les amoureux avaient pris par la plage,
-contournant les énormes falaises, s’arrêtant dans les petites anses
-abritées, refuges d’amour, sauvages et déserts comme au début du monde,
-quand nulle loi n’arrêtait le baiser sur les lèvres ignorantes.
-
-Le prétexte des dentelles à réparer chez une amie de la comtesse,
-descendue dans un hôtel de Brest, fut combiné entre eux. Un landau de
-louage serait envoyé au nom de cette cliente imaginaire, pour prendre
-la jeune ouvrière chez elle, et l’y reconduirait le soir. Afin de ne
-pas perdre un instant de cette journée précieuse, Gilbert viendrait
-lui-même, dans la voiture, jusqu’au hameau de Tréouergat-le-Vieux, à
-cinq kilomètres du Conquet. Il se reposerait à l’auberge, et guetterait
-ensuite le passage de Bertrande au tournant de la grande route.
-
-—«Quoi! vous feriez cela?» s’écriait la jeune fille. «Mais il vous
-faudrait quitter Brest vers six heures. Et ce long trajet à parcourir
-deux fois!
-
-—Il me semblera court en allant, parce qu’il me mènera vers vous,
-adorable mignonne. Et plus court en revenant, parce que je le ferai
-avec toi.»
-
-Elle admira cette preuve d’amour, et aussi ce joli langage, où le
-respect du «vous» la rassurait, la flattait, et où la câline hardiesse
-du «toi», la troublait de frissons délicieux.
-
-La résolution imprévue de sa grand’mère, au lieu de préserver
-l’imprudente, précipita sa perte.
-
-Comment éviter que la voiture ne vînt à huit heures, que Mathurine
-Gaël n’y montât? Et ensuite?... Si Gilbert, voyant son amie sous bonne
-escorte, avait la circonspection de rester coi à Tréouergat-le-Vieux,
-le cocher s’arrêterait de lui-même, interpellerait son client, qu’il
-devait reprendre au passage. Et d’ailleurs, où aller à Brest, quelle
-adresse donner?... Qui substituer à la dame aux dentelles?
-
-Mais la honte et le danger consternaient moins Bertrande que la
-privation du bonheur attendu. Ne pas rencontrer librement celui qu’elle
-aimait, renoncer au long tête-à-tête, laisser Gilbert partir pour Paris
-sans avoir plus définitivement noué le lien de tendresse qu’elle rêvait
-éternel, cela, c’était l’impossible pour cette amoureuse affolée.
-
-Ne pouvant s’opposer à la volonté de l’aïeule, elle parut s’y
-soumettre. Sa tranquillité devait déconcerter les soupçons. La sévère
-vieille femme, remise en confiance, ne s’obstinerait pas.
-
-«Si elle n’abandonne pas son idée,» méditait la jeune fille, accoudée
-sous la petite lampe, dans l’humble maison de sa pure adolescence,
-«je partirai demain quand tout dormira encore, j’irai au-devant de la
-voiture sur la route de Brest. Je ne peux la manquer. Il n’y a qu’un
-chemin. Seulement ensuite, au lieu de revenir le soir, je partirai pour
-Paris. N’est-ce pas tout le désir de Gilbert? Ainsi je continuerai à le
-voir. Là-bas, je gagnerai facilement ma vie en faisant de la dentelle
-...»
-
-Ce projet, que lui proposait le séducteur, et que, désespérément,
-elle avait repoussé, la veille encore, c’était pourtant un rêve
-dont la tentation lui semblait par instants trop forte. Rejeter la
-responsabilité de son accomplissement sur la fatale décision de sa
-grand’mère, subir en ceci l’inévitable, excuser sa propre faiblesse par
-la complicité du destin, fut considéré par Bertrande comme une espèce
-de chance admirable et effarante.
-
-Quand elle vit rentrer Mathurine du jardin, une peur la saisit que la
-vieille femme n’eût changé d’intention, ne la laissât, le lendemain,
-partir seule. Mais non. L’antique gardienne de l’honneur familial
-persistait dans ses pressentiments, dans sa vaine défensive. Le sort en
-était jeté.
-
-Maintenant, sur la longue route du Conquet à Brest, solitaire, une
-voyageuse cheminait.
-
-Bertrande avait ouvert, contre le soleil déjà chaud, son ombrelle
-doublée de percale rose. Nul feuillage protecteur n’abrite ce chemin
-monotone. Les arbres aux profondes racines ne peuvent s’implanter en
-cette terre rocheuse. A droite et à gauche, c’est la lande, avec ses
-verdures grisâtres et rudes, qu’incendie par place l’or des genêts.
-
-Elle marcha longtemps. L’amour et l’espoir étaient devant elle. Ses
-yeux en reflétaient les mirages, et non pas la mélancolie de sa
-Bretagne familière. Elle devait être bien loin. Le soleil avait monté.
-Un peu de lassitude la prit. Elle s’assit au revers d’un talus, sur la
-bruyère qui, déjà, se piquait de points pourprés. Un bouquet de petits
-ormes rabougris jetait sur sa tête une ombre grêle.
-
-Là-bas, du côté de Brest, dans la perspective rectiligne de la route,
-une tache noire et mouvante parut. Bertrande regarda. Ses lèvres
-s’entr’ouvrirent. La tache grossit. Elle dévala le long d’une pente,
-puis remonta plus lentement. C’était un landau ouvert. On ne voyait
-personne dedans. Le cœur de la jeune fille se serra.
-
-Mais alors, par-dessus l’épaule du cocher, s’éleva un imperceptible
-nuage bleuâtre, qui devait être la fumée d’une cigarette. Puis, dans la
-secousse imprimée par une ornière, l’équipage virant un peu, Bertrande
-aperçut au fond une tête fine coiffée d’un canotier de paille.
-
-Elle se dressa, trop émue pour appeler ou faire signe. La voiture
-allait passer. Un cri partit:
-
-—«Bertrande!»
-
-Les chevaux s’arrêtèrent.
-
-Un jeune homme sautait sur la route, élégant, joyeux, charmant. Et
-la tête tourna à la naïve paysanne. C’était bien pour elle que cet
-être supérieur et incomparable courait les routes, dans cette superbe
-voiture, vers elle qu’il bondissait avec un empressement si spontané, à
-cause d’elle qu’il paraissait tellement heureux!
-
-De joie, de fatigue, d’appréhension, de remords, mais surtout d’ivresse
-et d’amour, elle fondit en larmes.
-
-—«Pourquoi donc êtes-vous là, ma chérie? Pourquoi pleurez-vous?»
-demanda le prince avec une grâce caressante.
-
-—«On m’aurait empêchée de vous rejoindre. Je me suis sauvée ... j’ai
-quitté la maison.
-
-—Pour toujours?»
-
-Elle inclina la tête, le cœur gros, les yeux mouillés, mais la bouche
-si souriante qu’il baisa cette bouche avec transport.
-
-—«Ah! mignonne adorée! Ma Bertrande à moi! Quel bonheur! quel
-bonheur!» répéta-t-il.
-
-Le prince exultait. A cette minute, son caprice passionné ressemblait
-à l’amour véritable. Cette splendide créature lui appartenait dans
-son charme sauvage, et aussi dans son étourdissante ressemblance avec
-l’autre, l’inaccessible! Quelle enivrante bonne fortune! Ah! l’exquise
-maîtresse qu’elle serait, si facile à éblouir, si peu exigeante. Ce
-n’est pas elle qui verrait la différence entre la vie d’expédients que
-menait Gilbert, et le luxe réel d’une solide fortune. Ainsi pourrait-il
-prendre patience jusqu’au jour où Françoise de Plesguen, reconnue
-héritière de Valcor, lui donnerait en sa personne, avec la fortune
-rêvée, une légitime épouse, dont il détacherait sans fièvre le voile
-nuptial.
-
-Bertrande était à cent lieues de se douter que de telles combinaisons
-et de telles intrigues existaient en ce monde. Et encore bien plus
-qu’elles pouvaient se dissimuler derrière les prunelles sombrement
-voluptueuses qui lui dissolvaient le cœur. Quand Gilbert la fit monter
-dans ce landau de remise qu’elle trouvait somptueux comme un carrosse
-de roi, elle pensa au conte de Cendrillon. Et elle ne s’émerveillait
-qu’à demi du rêve où elle entrait les yeux ouverts, parce que
-l’inexpérience abolit l’étonnement. Dans sa candeur, la fille de
-l’Innocente pensait que c’était là le train ordinaire des choses. Elle
-et Gilbert s’aimaient. Il était prince et elle était belle. Le destin
-les unissait. Sans doute, ce serait pour toujours. Ne lui dirait-elle
-pas: «Je veux rester sage.» Et alors, il lui répondrait: «Sois ma
-femme.» Elle lisait déjà les mots sur ces lèvres si tendres, dans ce
-regard qui s’enivrait d’elle. Où serait la sécurité absolue, sinon dans
-un si grand amour?
-
- * * * * *
-
-Le soir de ce même jour, vers sept heures, dans une des plus belles
-chambres du premier hôtel de Brest, Bertrande Gaël se trouvait seule,
-si joyeuse qu’elle battait des mains, sans bruit, pour elle-même, ou
-bien envoyait d’espiègles baisers vers un immense carton entr’ouvert,
-qu’une femme de service venait de déposer sur le divan.
-
-—«Madame n’a pas besoin que je l’aide?» avait demandé cette fille,
-avec une obséquiosité dont la gouaillerie échappa à la jeune paysanne.
-
-La question s’accompagnait d’un regard moqueur, allant du pauvre
-costume porté par la singulière voyageuse aux élégances arrivées à
-l’instant d’un grand magasin de la ville.
-
-«Comment cette rustaude va-t-elle s’attifer?» pensait la camériste.
-«Elle ne se tirera seulement pas des boutons et des agrafes.»
-
-—«Merci, non,» avait répondu Bertrande, ignorant ce que c’est que
-d’être habillée par une femme de chambre, et se sentant trop gênée
-devant celle-ci.
-
-Dans la journée, le prince et elle avaient fait des achats de toilette,
-«Car,» disait-il, «je ne puis vous emmener à Paris vêtue en petite
-sauvageonne de Bretagne. Pour moi, vous êtes délicieuse ainsi, mais
-là-bas on rirait de vous.»
-
-Elle se défendait des séductions luxueuses, refusait les parures qui
-la changeraient trop brillamment.
-
-—«Vous savez bien, Gilbert, qu’à Paris comme ici, je ne serai qu’une
-ouvrière en dentelles.
-
-—Justement. C’est un métier qui demande un peu de coquetterie. Sans
-cela, vous ne trouveriez pas d’ouvrage. Vous verrez les jolies fées que
-sont les grisettes parisiennes.
-
-—Une grisette! Qu’est-ce que cela?
-
-—Ce que vous serez, Bertrande. La fleur de la puissante capitale. Une
-exquise créature, travaillant comme un ange, s’habillant à miracle,
-aimant à plein cœur.»
-
-Elle le regarda, de ses beaux yeux illuminés, comme pour lui dire
-qu’elle remplissait déjà la troisième condition.
-
-En rentrant à l’hôtel, il lui avait montré le salon séparant leurs deux
-chambres. Il avait commandé qu’on y servît le dîner.
-
-—«Je vais vous y attendre en lisant les journaux. Quand vous serez
-prête, vous viendrez me rejoindre.»
-
-Éblouie, elle contemplait les rideaux à franges, dont la galerie dorée,
-si démodée, si vulgaire, lui semblait digne d’orner un palais. A peine
-osait-elle marcher sur la moquette à larges fleurs communes, et ses
-doigts effleuraient avec un plaisir timide le tapis de table en velours
-de laine rouge, dont l’épaisseur absorbait et dissimulait des noirceurs
-de crasse et d’encre.
-
-Et maintenant elle échangeait ses bas chinés, ses souliers lourds,
-son jupon de cotonnade, sa chétive robe unie et sa guimpe si blanche,
-contre des bas de fil d’Écosse noirs brodés de fleurettes, de fines
-bottines à talons, un jupon de taffetas à volants dont le bruissement
-l’enchantait, une chemisette de mousseline avec plumetis et jours sur
-transparent bleu pâle, et une jupe qu’elle faillit mettre à l’envers,
-parce que l’extérieur était en laine, tandis que la doublure était en
-soie.
-
-Ainsi vêtue, elle ressemblait à une toile de maître qu’on aurait sortie
-d’un simple passe-partout pour la placer dans un cadre ciselé avec
-finesse. Pour un connaisseur, sa beauté n’en était pas accrue, mais
-l’œil la savourait mieux dans un entourage plus digne d’elle. L’ingénue
-ne savait pas encore être élégante, mais du moins n’avait-elle rien
-de gauche ni d’endimanché. Sa délicatesse naturelle et les notions
-artistiques de son métier lui inspirèrent ces légères modifications par
-lesquelles une femme vraiment femme adapte instantanément une toilette
-neuve aux lignes de son corps, à la nuance de son teint, y ajoute le je
-ne sais quoi qui la lui rend personnelle.
-
-Quand elle entra dans le salon où l’attendait le prince et qu’elle
-s’avança vers lui, avec son port de tête naturellement fier, sa marche
-glissée, la réserve de son attitude, où l’embarras semblait une dignité
-contenue, il crut voir M^{lle} de Valcor, et en demeura pétrifié.
-
-Mais Bertrande lui demanda avec une anxiété touchante:
-
-—«Est-ce que je vous plais ainsi?»
-
-Et ses prunelles d’eau moirée d’or eurent un regard si peu semblable
-au charme sombre d’autres yeux, que l’involontaire respect du jeune
-homme se dissipa. Celle-ci n’était pas l’intangible et la hautaine,
-préservée de lui par un père encore puissant et le prestige de sa
-fortune. C’était l’humble fille, ignorante, pauvre, n’ayant au monde
-pour toute protection qu’une vieille femme et une folle. Il allait
-s’adjuger ce trésor, dont, croyait-il, personne, ici-bas ou ailleurs,
-ne lui demanderait jamais compte.
-
-Dans la brusque exaltation de son désir, il devenait entreprenant.
-
-La jeune fille, doublement désarmée par la trop douce ivresse qui la
-gagnait et par la crainte d’offenser le maître adoré de son destin,
-n’osait guère se défendre et n’en retrouvait plus au fond d’elle-même
-la ferme résolution. Toutefois, sur une caresse plus hardie, sa pudeur
-effarouchée la fit bondir hors des chers bras qui l’enserraient, et
-dont l’étreinte brisait trop délicieusement sa volonté.
-
-Gilbert vint s’agenouiller à ses pieds, geste plus troublant que tout
-autre pour la naïve créature. Un prince!... et elle, une paysanne! Elle
-tremblait d’une surhumaine émotion.
-
-—«Ne veux-tu donc pas être ma petite femme?» chuchota-t-il.
-
-Comment eût-elle compris l’infâme restriction de l’adjectif?
-Savait-elle que dans le galant argot de ce Paris qui la fascinait, les
-grisettes dont lui avait parlé Gilbert sont les «petites femmes» de
-ceux qui les prennent pour une saison quand elles croient se donner
-pour toujours? Elle s’imagina qu’il lui demandait de l’épouser.
-
-—«Oh! ce serait trop beau!» murmura-t-elle avec une candeur qui eût
-fait hésiter don Juan.
-
-Gilbert se leva en réprimant un sourire, sonna et donna l’ordre qu’on
-servît le dîner.
-
-Un instant après, l’affreux velours rouge du tapis de table—initiateur
-pour Bertrande de magnificences inconnues—disparaissait sous une nappe
-blanche, et sous un service assez convenable, qui sembla d’un luxe
-inouï à cette enfant, habituée à manger dans une écuelle de faïence
-avec un couvert d’étain.
-
-Mais ce qui la jeta surtout dans une admiration voisine de la stupeur,
-ce fut l’aspect d’un seau, qu’elle crut d’argent massif, rempli de
-morceaux de glace hors desquels émergeait le goulot d’une bouteille
-coiffée d’or.
-
-Quand le bouchon partit, mal retenu par le sommelier, et qu’elle vit
-mousser le liquide dans les coupes, Bertrande se figura que c’était
-du cidre. Bien qu’ayant grand’soif,—car sa longue marche du matin et
-les émotions de la journée lui donnaient une espèce de fièvre,—elle
-n’osait porter à ses lèvres ce verre d’une forme inconnue, si délicat,
-avec un pied si frêle, qu’on devait le briser en y touchant. Gilbert
-l’ayant décidée à y goûter, elle cligna ses beaux yeux purs et rit,
-parce que des gouttelettes de mousse lui sautèrent au visage.
-
-—«Oh! c’est bon,» fit-elle. «Mais cela ne sent pas la pomme.
-
-—Je crois bien,» s’écria le prince en riant. «C’est du vin.
-
-—Du vin?
-
-—Oui, du champagne.
-
-—Oh! du champagne ...»
-
-Elle resta si saisie à ce mot, pour elle plein d’une séduction
-fastueuse et lointaine, que ses mains glissèrent et se joignirent en un
-geste d’inconsciente dévotion.
-
-Gilbert ne se tenait pas de joie. L’aventure devenait plus savoureuse
-et surprenante qu’il ne s’y attendait. Il n’aurait pas rêvé une
-ingénuité pareille. Seulement, lorsque le garçon entrait pour servir,
-le prince faisait signe à Bertrande de se taire, afin que tout l’hôtel
-ne se divertît pas en même temps que lui aux dépens de la pauvrette.
-
-Au dessert, il commença de s’apercevoir que sa mimique n’était plus
-obéie. Bertrande, les yeux brillants, une flamme rose sur ses jolies
-joues, d’habitude si fraîches, bavardait et riait comme une écolière
-en récréation. Gairlance avait souvent rempli sa coupe. Comment
-se fût-elle méfiée de ce breuvage glacial et subtil, elle qui ne
-connaissait que l’eau claire du couvent et la piquette de cidre du
-Conquet?
-
-Lorsque les fruits furent placés sur la table, il déclara que cela
-suffisait, qu’on débarrasserait demain, que, pour ce soir, on ne les
-dérangeât plus.
-
-Un moment après, il entraînait vers sa chambre, à lui, Bertrande, tout
-étourdie, et qu’il achevait de griser par des baisers.
-
-Elle eut encore un instant de lucidité en pénétrant dans cette pièce,
-qu’elle ne connaissait pas. Elle regarda tout autour d’elle, puis
-reporta sur Gilbert ses grands yeux de reproche et d’effarement.
-
-Elle ne se défendait plus. Elle ne s’appartenait plus.
-
-Elle était à lui et à l’éternel mensonge, éperdue d’un bonheur qu’elle
-ne retrouverait plus après cette heure d’éblouissement et de chimère,
-elle qui, pourtant, devait connaître de plus fantastiques réalités.
-
-
-
-
-XV
-
-_LA FOUDRE GRONDE_
-
-
-MADAME DE FERNEUSE, après le départ d’Hervé, ne voulut pas rester en
-Bretagne.
-
-Après avoir hésité sur le lieu de résidence qu’elle choisirait, elle se
-décida pour la Suisse. Elle y passerait les semaines pendant lesquelles
-son fils était en mer. Jusqu’à ce qu’il atteignît Buenos-Ayres, elle
-ne pouvait correspondre avec lui. Peu lui importait donc de se trouver
-dans un endroit où les nouvelles ne l’atteindraient pas vite.
-
-Elle ne prévoyait guère qu’il y en avait une dont elle serait comme
-foudroyée dans cette retraite où elle s’imaginait endormir, au moins
-pour un temps, son étrange douleur.
-
-Cette femme, qui avait été vraie en toutes choses,—dans sa passion
-coupable, comme dans son expiation dévouée auprès de son mari aveugle,
-comme dans son amour maternel—qui, dans la faute ou dans l’héroïsme,
-avait besoin de vérité comme de l’air qu’on respire, souffrait
-un indicible supplice de doute, de ténèbres, ne trouvant plus où
-s’attacher par l’espérance ni par le souvenir.
-
-Elle se réfugia dans un de ces hôtels construits sur les flancs du
-Rigi, au-dessus du lac des Quatre-Cantons, et comme suspendus dans
-l’air et l’espace au delà des rumeurs et des laideurs de la vie, en
-face d’un des spectacles les plus sublimes du monde.
-
-A part quelques courtes promenades, pour aller boire du lait dans les
-chalets de la montagne, M^{me} de Ferneuse ne quittait guère le petit
-bois de sapins qui servait de jardin à l’hôtel. Assise à l’ombre, en un
-fauteuil d’osier, elle laissait le plus souvent glisser sur ses genoux
-le volume ou l’ouvrage dont elle s’était munie, ou l’album sur lequel
-son pinceau d’aquarelliste allait fixer quelque note des incomparables
-jeux de lumière. Accablée par l’immensité des perspectives, par le
-silence, par la paix infinie du grandiose paysage, par la blanche
-sérénité des Alpes neigeuses, elle s’abandonnait à l’engourdissement du
-rêve.
-
-Eût-elle jamais cru retrouver ici un écho du secret qu’à peine elle
-osait regarder au fond d’elle-même?
-
-Un soir, comme elle dînait sous la véranda, seule, suivant son
-habitude, à la petible table qu’elle se faisait réserver, elle
-entendait, sans les suivre, ainsi qu’un bruit plus importun
-qu’intéressant, les propos de ses voisins. C’étaient des Suisses qui,
-généralement, parlaient entre eux leur dur dialecte germanique, à peu
-près inintelligible pour Gaétane. Mais, aujourd’hui, leur conversation
-avait lieu en français, car ils recevaient des amis, un couple parisien.
-
-La comtesse, malgré son désir de s’abstraire en elle-même, ne pouvait
-se défendre d’observer la force frivole, mais irrésistible, de l’esprit
-boulevardier, qui fait triompher partout ses préoccupations de mode
-capricieuse, de scandale et de médisance, même dans les milieux où tout
-cela devrait tomber à néant. Ni les puissantes impressions de nature,
-ni la lourdeur un peu réfractaire de leurs hôtes, ne figeaient la
-verve des deux Parisiens. Les anecdotes dont ils ne tarissaient pas,
-et qui toutes avaient pour théâtre le quartier Monceau, le faubourg
-Saint-Germain, ou les coulisses des scènes en vogue, prenaient dans
-leur bouche une telle importance que, là-bas, les Alpes formidables en
-semblaient humiliées, amoindries. Elles pouvaient s’écrouler dans les
-vallées en engloutissant des villages, elles ne créeraient jamais une
-diversion qui valût en intérêt le divorce de M^{me} X ..., le vol du
-collier de perles de M^{lle} Y ... ou la démission de la sociétaire
-Z ..., quittant la Comédie-Française pour suivre un équilibriste de
-Barnum.
-
-La famille suisse essayait de se mettre à la hauteur. Son chef, un
-fabricant en soieries de Bâle, blond, gras, chauve, et portant des
-lunettes, voulut prouver qu’il se tenait, lui aussi, au courant de tels
-événements, seuls dignes de fixer l’attention du monde. Il s’écria,
-d’un accent sonore, où les consonnes se heurtaient comme des cailloux:
-
-—«Maintenant, parlez-nous un peu de cette bombe qui va éclater dans
-votre grand monde de Paris, ce procès qu’on annonce d’avance comme le
-plus sensationnel du siècle.
-
-—Quelle bombe? Quel procès?...» demandèrent les deux invités,—mari et
-femme,—aussi béants l’un que l’autre.
-
-—«On ne doit s’occuper que de ça, à Paris?» insista le Teuton.
-
-—«Mais de quoi donc?» répétèrent les autres, avec ce mélange de
-scepticisme et de malaise que cause aux gens de leur catégorie
-l’annonce d’un «potin» dont par hasard ils ne sauraient pas le premier
-mot.
-
-—«Mais,» reprit le Bâlois, «cette étrange histoire d’une des plus
-hautes personnalités de votre aristocratie, un marquis, je crois, et
-pas le premier venu, un homme très important, qui depuis vingt ans
-aurait mystifié l’univers en jouant le personnage qu’il ne serait pas,
-portant un titre, jouissant d’une fortune, auxquels il n’aurait pas
-plus de droits que ce garçon qui nous sert.»
-
-Le garçon, qui comprenait et parlait le français mieux que ce sagace
-client, ne broncha cependant pas, continuant à changer les assiettes en
-homme parfaitement convaincu qu’il n’avait que des droits contestables,
-en effet, à un titre et à une fortune de marquis.
-
-Mais il y eut quelqu’un d’autre que secoua d’une commotion
-extraordinaire la phrase du fabricant de soie. M^{me} de Ferneuse
-frissonna comme si l’haleine des lointains glaciers eût passé sur
-sa chair. Elle ne s’efforça plus de s’abstraire des causeries trop
-proches. Tout son être se tendit pour écouter.
-
-Elle n’entendit rien d’abord. Les deux Parisiens échangeaient un
-regard, avec un sourire incrédule, dont leur hôte comprit la raillerie
-légère.
-
-—«Mais, je vous assure ...» confirma-t-il. «Deux messieurs en
-causaient hier, près de nous, au salon. Et d’ailleurs, c’était sur un
-journal.
-
-—Un journal bernois,» plaisanta l’interlocuteur.
-
-—«Non, non ... Un journal français. Et tenez, le nom du marquis me
-revient ... Valcor ... C’est cela ... Le marquis de Valcor ...»
-
-Un double éclat de rire partit, si spontané, si clair, qu’il fit
-retourner les têtes, aux autres tables.
-
-—«Ah! elle est bonne!...» s’écriait le Parisien. Et il se convulsait
-d’hilarité. «Le marquis de Valcor ... Un escroc, dites-vous? Mais vous
-ne savez pas de qui vous parlez, mon cher! Un homme important?... Je
-vous crois! C’est un des plus beaux noms de France, et celui qui le
-porte vaut mieux que son nom. Il a fait des choses superbes ... risqué
-sa vie dans des explorations dangereuses ... fondé des établissements
-d’un rapport considérable, étendu la civilisation dans l’Amérique du
-Sud ...
-
-—C’est bien cela ... C’est bien cela ...» murmurait le Bâlois avec des
-flexions répétées et affirmatives de la nuque.
-
-—«Vous avez lu ou entendu dire que cet homme-là?...
-
-—...Serait bientôt dans un sale pétrin,» dit le Teuton, enchanté
-d’avoir pu placer une expression qu’il jugeait très parisienne. «La
-famille de Valcor va lui faire un procès, l’attaquer comme un intrus,
-qui se serait substitué à l’héritier véritable ...
-
-—C’est roulant ... roulant ...» fit le Parisien, qui cessa de rire,
-pour prendre un air de tranchante supériorité. «Voulez-vous que je vous
-dise? Eh bien, il n’y a pas, outre son chef, de famille de Valcor, sauf
-la marquise et sa fille, qui ne vont pas, je pense, intenter une action
-contre leur père et mari.
-
-—Et les autres héritiers?
-
-—Je les plaindrais, les autres héritiers,—si toutefois ils existent.
-Et je leur conseillerais, leur procès ouvert, de ne pas se montrer en
-Bretagne. Je suis de souche bretonne, moi qui vous parle, mon cher ami.
-Je connais mes compatriotes. Ils n’aiment pas qu’on touche à ce qu’ils
-respectent. Et le marquis de Valcor est respecté comme un dieu dans le
-Finistère, dont il est d’ailleurs la providence. Mais je ne sais pas
-pourquoi je prends au sérieux ce gigantesque canard. Ah! ce qu’on vous
-en fait avaler sur notre compte, à l’étranger!... C’est épatant ce
-qu’on se plaît à nous prêter de scandales ...»
-
-Si M^{me} de Ferneuse avait conservé l’humeur philosophique avec
-laquelle, tout à l’heure, elle évaluait les cancans parisiens à la
-mesure d’éternité offerte par l’immuable et merveilleux paysage, elle
-aurait intérieurement souri, en faisant le commentaire: «Ce serait
-prêter aux riches.» Des scandales?... Mais n’était-ce pas la friandise
-que ce monsieur apportait dans ses valises jusqu’à ces quinze cents
-mètres d’altitude, où l’âme élargie réclamait pourtant une nourriture
-plus substantielle et plus saine. Il en avait bourré ces honnêtes
-Suisses, qui s’étaient crus obligés de lui rendre la politesse.
-
-Mais Gaétane ne philosophait plus.
-
-Elle restait là, figée de stupeur, n’ayant fait qu’un mouvement, pour
-tourner la tête vers le voyageur français, quand celui-ci avait dit:
-«Je suis d’origine bretonne.» Elle ne découvrit sur ce visage aucun
-trait qu’elle pût reconnaître. D’ailleurs, qu’importait ce personnage?
-Il avait parlé dans un sens, comme il aurait parlé dans l’autre, si le
-hasard lui avait mis d’abord sous la dent la croustillante nouvelle
-qu’il se refusait à trouver savoureuse venant d’un étranger. Cet
-étranger lui-même n’était que la résonance impersonnelle d’un son. Mais
-il avait retenti quelque part, ce son formidable. D’où émanait-il? Quel
-souffle, quelles vibrations, l’avaient propagé jusqu’ici, dans cet
-hôtel, au sommet de cette montagne, sur les lèvres sans discernement de
-ce lourd industriel bâlois?
-
-Il disait cela, ce bourgeois flegmatique, sans y attacher d’ailleurs
-autrement d’importance, et à cent lieues d’imaginer que, dans un cœur
-tout proche, ses paroles avaient un retentissement de foudre. Déjà, ses
-invités et lui s’entretenaient d’autre chose.
-
-Durant la soirée, Gaétane erra dans les salons, le fumoir, la salle
-de lecture, ouvrant et parcourant tous les journaux, cherchant, sans
-parvenir à le trouver, celui qui avait apporté la nouvelle.
-
-Elle y renonça. La tête lui tournait sous les lumières électriques et
-dans la chaleur des pièces mal aérées. Elle alla s’asseoir dehors,
-dans la nuit, et contempla le ciel immense, constellé d’étoiles, la
-sombre armée des montagnes, l’abîme du lac au-dessous d’elle, et, dans
-le lointain, le hérissement pâle des glaciers. A gauche, la lune,
-encore invisible, les broda d’un fil d’argent. Son disque clair surgit
-tout à coup. Dans cette fantasmagorie, l’énorme paysage apparut plus
-merveilleux qu’aux heures éclatantes du jour.
-
-M^{me} de Ferneuse se disait: «Ainsi mes soupçons ne planaient pas
-seuls sur cet homme. Une justice le guette. Mon cœur ne se trompait
-donc point? Ce n’est pas lui que j’ai aimé. Mon Renaud ne m’aurait pas
-trahie, n’en aurait pas épousé une autre, ne serait pas resté vingt
-ans sans que ses yeux et ses lèvres me criassent qu’il ne pouvait
-m’oublier.»
-
-L’âme amoureuse se dilatait. D’un élan de triomphe, elle s’emparait
-de l’espace, palpitait de joie jusqu’aux cimes des monts, jusqu’aux
-étoiles. Puis la question se posait:
-
-«Mais qui est-il? Qui est-il? Cet être qui lui ressemble ...»
-
-Et d’autres ombres se rabattaient comme des nuages que le vent ramène:
-«Si j’avais exilé, exposé Hervé inutilement? Si la lumière se faisait
-sans lui? Dois-je lui télégraphier d’attendre à Buenos-Ayres? Dieu!
-s’il est vrai qu’un procès soit ouvert, et que je sente mon témoignage
-indispensable, que ferai-je?... Si je devais, pour que l’imposteur
-fût confondu, sacrifier publiquement, parmi de tels débats, dont
-retentirait le monde, mon honneur, ma pudeur, mon secret d’amour si
-profondément enseveli! S’il me fallait, pour que justice fût faite,
-plier sous cette honte et en accabler mon fils ... Quelle alternative!
-Quelle épreuve!... Ah! la rigueur de Dieu ne peut vouloir punir
-jusque-là mon péché! Soit que je me taise, soit que je parle, vraiment,
-l’expiation dépasserait trop la faute!»
-
-Maintenant, c’était l’effroi qui dominait en M^{me} de Ferneuse. Le
-vaste paysage nocturne, qui, tout à l’heure, la ravissait, lui sembla
-plein de menace et de fatalité. Elle se leva précipitamment, rentra
-dans la maison, se retira dans sa chambre, et s’y enferma, un peu
-apaisée, comme si elle eût laissé au dehors les périls rôdeurs, dans la
-nuit.
-
-L’honnête fabricant de soie, enfant de l’Helvétie, avait parfaitement
-lu le fait divers, dont il pensa ensuite étonner ses convives, et dont
-il ignora toujours le terrible succès auprès de sa voisine inconnue.
-
-M. de Plesguen, malgré les instances de sa fille et les fortes
-présomptions que lui fournissait Escaldas, hésitait encore à saisir
-les tribunaux d’une affaire qui lui répugnait toujours étrangement.
-Chez lui, ce qui continuait à tenir tout en échec, son intérêt,
-sa volonté, l’avenir de sa fille c’était un sentiment instinctif,
-qu’il ne parvenait pas à vaincre. Malgré les apparences de preuves
-que développait ingénieusement le Bolivien, et que Marc étudiait
-aujourd’hui sans révolte, le vieux gentilhomme ne pouvait acquérir
-confiance dans la justice de sa cause. A ses yeux, celui qui portait
-le titre de marquis de Valcor était bien son cousin, le chef de sa
-famille. L’attaquer pour le déposséder serait une félonie infâme. A
-l’idée que lui, Marc, tenterait une pareille chose, une horrible sueur
-lui glaçait la face. Il se sentait une âme de criminel.
-
-Dans son hôtel de la rue de Verneuil, dont il occupait un des plus
-médiocres appartements, au second étage, d’étranges conciliabules
-se tenaient. Les vieux murs, autrefois témoins de tant d’intrigues
-politiques ou galantes, durant le règne de Louis le Bien-Aimé, et plus
-tard, à travers les régimes divers qu’on y avait espérés ou combattus,
-n’enfermèrent sans doute jamais de tels débats de conscience.
-
-Dans le salon fané, les anciennes soieries des tentures, tellement
-usées que le moindre souffle remuait leurs plis frêles, tremblèrent aux
-sanglots de Françoise, et aux gémissements de son père, qui, se prenant
-la tête à deux mains, murmurait:
-
-—«Non ... Je ne puis pas faire cela!... Je ne puis pas!...»
-
-La jeune fille se jetait à ses genoux.
-
-—«Mon père ... Je vous en supplie!... Allez-vous laisser le nom que
-vous devriez porter, la fortune qui nous appartient, à un voleur! Ah!
-s’il ne s’agissait encore que de ces avantages!... Mais toute ma vie
-dépend de notre victoire. Héritière de Valcor, j’épouserai Gilbert de
-Villingen. Et je l’aime, père, je l’aime ... à en mourir ... Oui, je
-mourrai, si je dois perdre l’espoir de devenir sa femme.»
-
-Le vieux gentilhomme avait des sursauts de fierté meurtrie:
-
-—«Pourquoi ne t’épouse-t-il pas telle que tu es? Comment acceptes-tu
-un fiancé qui te pose des conditions tellement offensantes? C’est trop
-montrer qu’il te recherche pour ce que tu peux posséder un jour.
-
-—Je serais si heureuse de le lui apporter!» répondait Françoise.
-
-Son père la regardait, scandalisé, mais attendri. Ce cri de l’amour
-aveugle perçait et bouleversait un cœur ignorant de toute passion.
-
-Il ne doutait pas de la puissance du sentiment inconnu, en constatant
-combien sa Françoise avait changé. En quelques semaines, depuis que le
-vol des rêves insensés tourbillonnait dans sa jeune âme, elle avait
-perdu cette fraîcheur rieuse, cette grâce mutine, qui la faisaient
-ressembler à une coquette ingénue de Watteau, quand elle dansait le
-menuet, dans l’inoubliable soirée, à Valcor. Le charmant chiffonnage de
-ses traits s’était un peu étiré, les fossettes s’allongeaient en rides,
-le teint jaunissait, le sourire s’éteignait aux coins de la bouche
-qu’il ne retroussait plus, les yeux d’un bleu si clair brûlaient d’une
-fièvre inquiète sous les sourcils rapprochés et tendus. Elle n’était
-presque plus jolie, cette enfant, à qui l’insouciance allait si bien,
-et qui, pour toujours, avait cessé d’être insouciante.
-
-—«Paris ne te vaut rien, par cette chaleur,» soupirait le père.
-
-Il jetait un coup d’œil vers les fenêtres, vers la morne perspective de
-murailles.
-
-Autrefois l’hôtel de Plesguen s’ornait d’un jardin magnifique,
-et la cour, que les communs séparaient de la rue, n’avait qu’un
-rôle somptueux et décoratif. Maintenant elle représentait le seul
-réceptacle d’air respirable pour les habitants. Car le jardin, sacrifié
-depuis bien des années, s’était couvert de constructions à sept
-étages, qui aveuglaient l’hôtel, dont les séparait un boyau étroit,
-sombre comme un puits. Sur la rue de Verneuil, les communs s’étaient
-transformés en boutiques, et, sous la voûte, par où jadis entraient
-et sortaient les carrosses, les piétons ne passaient pas toujours
-facilement, à cause de la charrette à bras d’un emballeur, qui, le plus
-souvent l’obstruait.
-
-Sur le visage amaigri et le teint brouillé de sa fille, M. de Plesguen
-voyait le reflet de ces choses mesquines, plutôt que le rayon des
-splendeurs futures.
-
-Elle, au contraire, ne s’apercevait plus de tout cela, qui, autrefois,
-l’humiliait. Elle vivait dans l’avenir.
-
-—«Quand nous serons installés à Valcor ...» disait-elle.
-
-—«Et si nous perdons le procès?» suggérait son père.
-
-—«Ah!» s’écriait-elle avec rage, «nous aurons du moins porté un rude
-coup à l’orgueil de Micheline. Il restera toujours des doutes sur
-le sang qu’elle a dans les veines, et sur son droit à vivre dans ce
-château où elle se pavane!»
-
-Avec une telle satisfaction, le mécompte de la déshéritée serait plus
-supportable.
-
-«Ah! ma pauvre enfant!» pensait Plesguen, «Ce n’est pas seulement son
-amour qui exige de moi l’affreux effort ... C’est aussi sa haine.
-Quelles pensées effrayantes sous cette chevelure blonde! Hélas! je
-ne savais pas ce que souffrait ma fille. Peut-être ne le savait-elle
-pas elle-même, quand elle vivait simplement sa vie, dans une enfantine
-gaieté. Mais le charme est rompu. Jamais elle ne se résignera
-maintenant à une réalité médiocre.»
-
-José Escaldas venait souvent à l’hôtel de Plesguen.
-
-Il y apportait les résultats de ses consultations juridiques.
-Journellement, il voyait des gens de loi, mais non de ceux dont
-l’opinion eût mis à l’aise la conscience de Marc. Bien que
-véritablement convaincu, le métis n’agissait point avec la franchise
-qui sied à un champion du bon droit. Son naturel méfiant et cauteleux,
-peut-être aussi l’épouvante que lui inspirait M. de Valcor, l’incitait
-à un travail de taupe, qui, précisément, aggravait la résistance de
-Marc.
-
-—«Ces gens dont vous prenez les avis ne me paraissent pas sûrs,»
-faisait observer le gentilhomme.
-
-—«Il ne s’agit pas de leur confier l’affaire, mais seulement de
-savoir par eux ce qu’elle vaut, au point de vue légal, et comment
-l’entreprendre.»
-
-Au fond, Escaldas pensait qu’avec ces louches alliés il s’assurait
-la chance de se faire attribuer une forte part du butin, en cas de
-réussite, parce que les gaillards y trouveraient leur compte. Tandis
-que, s’il se démunissait de ses preuves entre des mains habituées aux
-besognes nettes, il lui deviendrait plus difficile d’en faire marché.
-
-Le prince Gairlance, qui, bientôt, le rejoignit à Paris, unit ses
-efforts à ceux du métis pour décider M. de Plesguen à ouvrir les
-hostilités.
-
-Gilbert, dans le voluptueux vertige de son irrégulière lune de miel
-avec Bertrande, éprouvait une difficulté grande à jouer le rôle d’un
-soupirant auprès de Françoise de Plesguen. Il ne s’y appliquait pas
-outre mesure, d’ailleurs. Les conditions du mariage étaient bien
-établies. C’était l’héritière de Valcor dont il était le fiancé.
-Affaire à M. de Plesguen de conquérir judiciairement ce titre à sa
-fille. La froideur même du prétendant devait stimuler celle-ci, la
-contraindre à jeter le vieux gentilhomme dans l’aventure.
-
-Pour forcer la main à ce plaideur récalcitrant, Escaldas et Gairlance,
-d’accord avec les équivoques gens d’affaires qui leur servaient de
-conseils, eurent l’idée de lancer ce qu’ils appelaient «un pétard»,
-dans les journaux.
-
-Les feuilles sérieuses hésitèrent devant l’étrangeté de la nouvelle et
-son caractère diffamatoire. Cependant, ce bruit sensationnel commença
-de circuler dans les bureaux de rédaction. Les «on dit», «on prétend»,
-«un gros scandale à l’horizon», filtrèrent dans les colonnes. De petits
-aboyeurs quotidiens y mirent moins de façons, surtout ceux qui tarifent
-l’injure à tant la ligne. Le nom du marquis de Valcor y parut en toutes
-lettres.
-
-C’était sur une de ces informations de la première heure que, par
-hasard, était tombé le négociant bâlois, qui en parla tout haut près
-de M^{me} de Ferneuse. Il avait lu l’entrefilet sur un grand journal,
-qui, le découpant dans une feuille de chou, se donnait le plaisir de
-l’offrir à ses lecteurs, tout en en laissant la responsabilité au
-hasardeux confrère.
-
-Ce jour-là était à peu près le dernier où il fut permis à des
-Parisiens, même en voyage, de s’étonner comme le firent les voisins
-de la comtesse, à l’ouïe de ce qui n’était encore qu’un racontar.
-Lorsque des révélations si bien faites pour allécher la malignité
-publique ne tombent pas tout de suite, comme des outres gonflées de
-vent que le moindre coup d’épingle suffit à crever, elles s’enflent
-promptement jusqu’à des proportions formidables. Moins d’une semaine
-après le choc qui avait abasourdi la comtesse de Ferneuse, d’autant
-plus qu’il l’atteignait dans un si calme et lointain refuge, toutes les
-conversations de toutes les tables d’hôte, dans les sites fréquentés
-d’Europe, prenaient pour texte principal ce qu’on nommait «le mystère
-de Valcor», ce qui allait bientôt devenir, avec un retentissement
-inouï, «l’Affaire Valcor».
-
-Un après-midi, vers cinq heures, Escaldas était en conférence avec M.
-de Plesguen, dans le réduit encombré de vieux meubles et de livres qui
-servait à celui-ci de cabinet de travail, lorsque l’unique servante
-vint annoncer M. le marquis de Valcor.
-
-Les deux hommes tressaillirent. Le Bolivien devint blême.
-
-—«Attendez!...» cria-t-il à la domestique. Et, s’adressant à Marc: «Ne
-le recevez pas ... Faites-moi partir ... Cachez-moi ... Tout serait
-perdu s’il me voyait ici.
-
-—Mais, monsieur,» fit Plesguen, dans une de ses impulsions
-cassantes, «auriez-vous donc si mauvaise conscience? Vous me faites
-singulièrement douter de notre droit.
-
-—Vous ne connaissez pas cet homme,» dit le métis. «S’il sait d’où part
-le coup, il le préviendra. Notre seule chance est d’avoir de l’avance
-sur lui, par l’ignorance où il est de notre entente et de nos armes.»
-
-Marc eut un geste, comme pour dire: «Soit!» et il ouvrit une porte qui
-donnait sur un couloir intérieur.
-
-—«Indiquez à monsieur l’escalier de service,» dit-il à sa bonne, avec
-l’attitude et le ton de congédier un valet.
-
-Il regarda s’effacer la silhouette hâtive, le dos fuyant.
-
-«Si ce n’était qu’un maître chanteur!» murmura-t-il. «En ce cas, je me
-ferais sauter la cervelle ... Ah! Françoise, tu joues l’honneur de ton
-père, mais sa vie aussi, dans ta folie d’ambition et d’amour!»
-
-Cette apostrophe ne fut entendue de personne. Jamais M. de Plesguen ne
-l’aurait formulée devant sa fille. Un reproche à cette enfant ... Dieu!
-S’il devait mourir de tout cela, il s’arrangerait de façon à ce que, de
-sa tombe même, ne sortît pas un reproche qui pût atteindre la chérie.
-
-«A l’autre, maintenant,» dit-il en se dirigeant vers le salon.
-
-Il prévoyait une explication atrocement pénible. Mais il était brave en
-face de tout, hors sa conscience. Son doute intime l’effrayait plus que
-la colère de l’homme trahi. Le front haut, mais sans avancer la main,
-il affronta le maître de Valcor.
-
-Celui-ci, de son pénétrant regard bleu, plein de mâle douceur, examina
-la physionomie glacée.
-
-—«Eh quoi! Marc, c’est donc vrai?... Tu es devenu mon ennemi?... Tu ne
-m’embrasses pas?
-
-—Mais vous, monsieur,» riposta Plesguen, «est-ce en ami que vous
-accourez, à l’improviste, de Bretagne, pour me rendre visite?
-
-—Oh! à l’improviste!...» sourit Renaud. «Je crois que, toi aussi, tu
-as quitté Valcor plutôt à l’improviste. Cela prouve seulement que nous
-étions pressés tous les deux. Toi, de me déclarer la guerre, de tenter
-de me dépouiller, moi, de te prendre dans mes bras pour t’arrêter sur
-le bord de l’abîme où tu te lances. Ce n’est pas la peur qui m’amène,
-Marc. S’effraie-t-on de vaines ombres, sans apparence de réalité? Et ce
-n’est pas la colère. S’irrite-t-on contre quelqu’un qui vous injurie
-en rêve? Je n’imaginais d’ailleurs même pas qu’il y eût rien de fondé
-dans les viles insinuations des journaux. Ton départ seul m’avait fait
-réfléchir. Ton aspect m’éclaire. Eh bien, moi, je te tends la main et
-je te dis: «Voyons, Marc, dans quel chemin périlleux es-tu entré? Où
-vas-tu? Où conduis-tu notre chère Françoise? Dans quelle boue veux-tu
-nous faire glisser tous? Tu ne conquerras aucune des chimères qui te
-leurrent, et tu compromettras plus ou moins, en toi ou en moi, ou
-en nous deux—car la calomnie ne s’efface jamais—ce qui t’est cher
-par-dessus tout, l’honneur de notre maison.»
-
-M. de Plesguen avait écouté ceci en un silence profond, les bras
-croisés sur sa poitrine, les yeux enfoncés dans ceux de son cousin.
-
-Les deux hommes restaient debout, et le contraste entre eux
-apparaissait frappant. Ils ne se ressemblaient que par la stature,
-également haute. Mais celle de Marc, d’une maigreur frêle, semblait
-dressée par sa volonté seule, tandis que la robuste sveltesse de Renaud
-indiquait une vigueur peu ordinaire. Jamais on n’eût dit que leur âge
-était à peine distant de quelques années. L’un gardait l’apparence de
-la jeunesse. L’autre avait prématurément l’air d’un vieillard.
-
-Devant le mutisme de M. de Plesguen, le marquis de Valcor s’assit,
-comme pour lui laisser tout le temps de réfléchir et de répondre.
-
-Marc, à son tour, se laissa tomber dans un fauteuil avec un visible
-accablement.
-
-—«Voyons,» reprit affectueusement Renaud, «qui t’inspire les idées
-insensées suivant lesquelles tu parais vouloir agir? Dis-moi leur
-source et dis-moi leur but. Pour la source, je te démontrerai qu’elle
-est perfide et trouble. Pour le but, j’examinerai si tu ne saurais
-l’atteindre qu’en me passant sur le corps. Tu souhaites quelque chose
-pour Françoise, n’est-ce pas? Car je te connais trop désintéressé en ce
-qui te concerne. Alors, quoi? Est-ce que je n’aime pas ta fille presque
-à l’égal de la mienne? Ne ferais-je pas tout au monde pour réaliser ses
-rêves, si elle en a?»
-
-Ces paroles cordiales et simples, l’accent de cette voix, l’aspect
-de ce visage, considéré pendant des années comme celui d’un frère,
-troublaient profondément M. de Plesguen. Autre chose le troublait
-davantage: l’effort intérieur par lequel il remontait dans le passé,
-essayant de retenir, de fixer quelque trait parmi le pâle tourbillon
-des souvenirs.
-
-Quand il ouvrit enfin la bouche, ce fut pour poser une question
-inattendue. Revenant au nom et au tutoiement familiers, il interpella
-brusquement son cousin:
-
-—«Renaud,» dit-il avec une certaine émotion dans la voix, «te
-souviens-tu de ce jour où j’étais en vacance à Valcor, et où nous avons
-couronné le cheval, sur la côte de Guilers, en revenant de la foire de
-Saint-Renan?»
-
-Un sourire mélancolique flotta sur les lèvres du marquis.
-
-—«Comment veux-tu que j’aie oublié un seul détail de cette journée-là?
-
-—Te rappelles-tu le nom du cheval?
-
-—Scapin. C’était un alezan auquel mon père tenait beaucoup. Tu ne
-savais pas conduire, mais tu en avais une envie si folle que je te
-laissai les rênes. En descendant la côte de Guilers, Scapin, effrayé
-par un chien qui sortait tout ruisselant d’un fossé plein d’eau, fit
-un écart, et, ramené trop brusquement, croisa les pieds, tomba sous la
-poussée de la voiture. Il avait le genou entamé. Je vois encore ton
-visage pâle, tes yeux pleins de larmes.
-
-—Oui,» interrompit Marc. «Je pleurai presque, malgré ma moustache
-naissante dont j’étais fier. Et toi—si c’était toi—tu n’étais qu’un
-gamin. Cependant ...
-
-—Si c’était moi!...
-
-—Continue, continue, dis la suite,» fit M. de Plesguen, haletant.
-
-—«Tu choisis mal ton épreuve,» reprit son cousin, non sans amertume.
-«Demande-moi donc des souvenirs plus insignifiants. Si je joue un
-rôle, je dois en connaître au moins les grandes lignes et m’être fait
-renseigner sur ce qui touche les derniers moments du feu marquis de
-Valcor.»
-
-Bouleversé par cette évocation si précise, Marc l’écoutait.
-
-—«Oui, va, tout m’est présent à la mémoire. Je voulais prendre la
-faute sur moi, dire à mon père que le cheval s’était couronné dans mes
-mains. Tu refusais, tellement effaré pourtant de ta maladresse que
-tu n’osais rentrer au château. Et il y eut encore un autre débat de
-générosité, parce que le groom proposait de s’accuser à son tour. Et
-j’ignore jusqu’à maintenant qui de nous aurait passé pour le coupable.
-Car, en rentrant, très attardés d’avoir ramené Scapin au pas, nous
-trouvâmes mon pauvre père en proie à la première crise de cette angine
-de poitrine qui allait l’emporter si peu après.
-
-—Qui nous donna la triste nouvelle?
-
-—Mais ... le portier de la grille d’honneur. Il venait de voir passer
-le médecin. Là, pour aller plus vite, nous laissâmes le dog-cart avec
-Scapin, qui boitait bas, et nous nous mîmes à courir comme des fous, en
-remontant l’avenue vers la maison.»
-
-Devant une telle sûreté de détails, dans un récit qui les reportait à
-la douzième année de Renaud, M. de Plesguen demeurait abasourdi.
-
-Son cousin poursuivit tranquillement:
-
-—«Je te le répète, cette épreuve ne compte pas. Veux-tu que je
-te rémémore autre chose? Tiens, dans les mêmes vacances de cette
-année-là. Ce furent tes dernières à Valcor. Tu devins étudiant tout de
-suite après, et moi, désormais orphelin, je passai mes étés chez mon
-grand-père maternel, mort plus tard, pendant mon séjour en Amérique, le
-comte de Lieurey. Voyons?... Eh bien, je te rappellerai cette nuit en
-mer, dans un bateau de pêche, pour voir retirer au matin les filets,
-transformés en une nappe d’argent par la multitude des sardines pincées
-aux ouïes. Ah! tu en as encore le frisson. As-tu été assez malade! Et
-les pêcheurs étaient-ils assez furieux, tout en se moquant de toi,
-parce que tes hoquets convulsifs troublaient le silence indispensable
-pour cette pêche.»
-
-L’adolescent délicat et un peu faible qu’évoquait de Valcor se
-retrouvait dans l’homme vieillissant et éperdu qui l’écoutait.
-
-—«Ah! Renaud ... Assez ... Tout cela vit dans ton cœur comme dans le
-mien! Tu es mon cousin, mon ami d’enfance, mon frère ... Je ne peux pas
-douter de toi ...»
-
-Il se levait, balbutiant, les bras étendus, lorsqu’une porte s’ouvrit.
-
-Françoise entra dans le salon.
-
-Elle venait d’apprendre par la servante la présence du marquis.
-
-Son seul aspect, la vue de ce jeune visage tiré de haine et dont la
-grâce fragile s’effaçait sous l’aridité d’anxieuses passions, suspendit
-l’élan de Marc et inquiéta Renaud.
-
-—«Mon père,» dit M^{lle} de Plesguen d’une voix acide, «ne
-m’aviez-vous pas déclaré que, dorénavant, nous n’aurions plus avec les
-usurpateurs de Valcor que les relations judiciaires?
-
-—Mon enfant,» commença Marc, «ton oncle vient d’éveiller nos ...»
-
-Il n’acheva pas. La grêle strideur d’un rire affecté l’interrompit.
-
-—«Mon oncle?» Qu’est-ce que ce mot? Je n’ai plus d’oncle. Allons, mon
-pauvre papa ... Le comédien est trop fort pour vous ... Mais n’oubliez
-pas les preuves que nous possédons.
-
-—Ma petite Françoise!» s’écria douloureusement Renaud, «Est-ce toi
-qui parles? Quels sont les misérables qui ont abusé de ta candeur?
-Des preuves? Mais je viens d’en donner à ton père ... On t’a prise au
-réseau d’une machination affreuse. Enfant imprudente ... Quels sont
-ceux qui t’égarent de la sorte? Prends garde!»
-
-Elle le dévisagea, frémissante, toutes ses jeunes fibres palpitant
-d’émotion et aussi d’une vague frayeur. Mais l’amour et la jalousie la
-soulevaient. Tant pis! elle livrerait la bataille, quitte à mourir si
-elle devait la perdre.
-
-—«Monsieur,» dit-elle, «si vous ne quittez pas cette maison, c’est moi
-qui m’en irai. Que mon père choisisse.
-
-—Françoise!»
-
-Le même cri échappa aux deux hommes.
-
-M. de Valcor ajouta, de sa voix caressante et profonde, avec laquelle
-il désarmait les volontés:
-
-—«Pense à Micheline. Elle est presque une sœur pour toi.
-
-—Micheline ne m’est rien, et vous le savez parfaitement,» lança-t-elle.
-
-Valcor sursauta sous le choc. C’était d’une si énergique assurance!
-Que prétendait la jeune téméraire? Insinuation contre l’identité du
-marquis? Allusion à cet échange d’une fillette morte contre une vivante
-qu’avait raconté Renaud à la seule M^{me} de Ferneuse? Au piège de
-quelle vérité ou de quel mensonge essayait-elle de le prendre?
-
-Il haussa les épaules, la regarda de haut.
-
-Chétive adversaire, cette petite fille affolée d’ambition, ignorante
-de la loi et des hommes, frêle guêpe furieuse, se heurtant à la glace
-imbrisable derrière laquelle brillent les fruits tentateurs.
-
-Une dure et dédaigneuse expression changea la physionomie séduisante de
-Renaud.
-
-—«Vous voulez la guerre. A votre aise!» dit-il, en toisant
-successivement la fille et le père.
-
-Celui-ci esquissa un mouvement, que Françoise arrêta en s’attachant à
-son bras.
-
-—«Oui, la guerre!» s’écria-t-elle.
-
-M. de Plesguen se dégagea de la nerveuse étreinte, alla s’asseoir à
-l’écart, et, sans mot dire, cacha son visage dans ses mains.
-
-—«Mon pauvre Marc!» lui dit Renaud. «Suis donc cette jeune insensée
-jusqu’à l’abîme. Marche contre moi, contre l’honneur de notre maison,
-contre ta conscience. Que ce crime familial retombe sur toi et sur
-elle! Adieu!»
-
-Et il s’en alla.
-
-
-
-
-XVI
-
-_HOSTILITÉS_
-
-
-DÈS le soir même de la visite faite à M. de Plesguen par Renaud, José
-Escaldas revint rue de Verneuil, anxieux de savoir si son nom avait été
-prononcé au cours de l’entrevue.
-
-—«Il n’a pas été question de vous,» lui affirma le vieux gentilhomme.
-
-La pâleur et la tristesse de Marc frappèrent le Bolivien.
-
-—«Vous a-t-il donc menacé?» demanda-t-il.
-
-—Pis que cela.
-
-—Et quoi donc?» fit le métis, inquiet.
-
-—«Il m’a rejeté au plus profond de mes angoisses et de mes doutes. Si
-vous aviez entendu ce qu’il m’a dit, les souvenirs d’enfance connus de
-lui seul et de moi, qu’il a précisés de la façon la plus minutieuse! Si
-vous l’aviez vu!...»
-
-Sur ce mot, M. de Plesguen regardait son interlocuteur et comparait
-mentalement la vulgarité, la visible bassesse d’âme de celui-ci,—qu’il
-acceptait pour allié,—avec l’élégance morale, la dignité si ferme, si
-douce, de celui-là,—que, tout à l’heure, il offensait et rejetait.
-Quel contraste!
-
-—«Le prodigieux comédien vous a roulé?» dit Escaldas.
-
-—«Comédien ...» répéta Marc. «C’est le mot de ma fille.
-
-—Sérieusement,» s’écria le Bolivien, «est-ce que ce diable incarné
-vous a repris? Vous savez que je suis sûr, maintenant ...—écoutez
-bien—sûr de vous faire gagner votre procès.
-
-—Mais si je le gagne, grâce à d’extraordinaires apparences, et qu’au
-fond je garde la conviction ...»
-
-Escaldas bondit.
-
-—«Mais vous êtes fou, mon cher monsieur! Vous êtes fou!... Comment
-pouvez-vous supposer que les apparences suffiraient à faire déposséder
-un pareil personnage de son état civil, de son titre, de ses biens? Ce
-n’est pas une apparence qu’il faudra, ce n’est pas une présomption, ce
-n’est pas même une preuve: ce sont vingt preuves! Et je les aurai!»
-conclut-il triomphalement.
-
-José ajouta:
-
-—«Je viens de recevoir une dépêche. Savez-vous qui fait route vers la
-France à l’heure actuelle? Qui sera ici dans deux ou trois semaines?
-
-—Non,» dit Plesguen.
-
-—«Rafaël Pabro, le vieil employé de la maison Rosalez, cette banque
-de La Paz, où se sont présentés jadis le véritable Renaud de Valcor et
-son sosie. Ce bonhomme est le seul être, à ma connaissance, qui ait vu
-l’un et l’autre, qui puisse témoigner de leur fabuleuse ressemblance.
-Je l’ai décidé à faire le voyage.
-
-—Nous apporte-t-il la lettre où Renaud présentait aux banquiers cet
-autre lui-même?
-
-—Non. Nous en avons la photographie. Pour l’authenticité de
-l’original, mieux vaut qu’il reste là-bas, dans les archives de la
-maison. Les directeurs actuels, gens dont la bonne foi ne saurait
-être mise en doute, le produiront quand ils en seront requis par la
-justice. D’ailleurs, Pabro n’en avait pas la garde. Il aurait dû voler
-ce document, qui, produit de la sorte, ne manquerait pas d’être récusé
-comme faux. Ne comprenez-vous pas?
-
-—Si,» dit Marc.
-
-Et il murmura rêveusement:
-
-—«C’est pourtant bizarre, en effet, la présence auprès de Renaud, à
-cette époque, d’un compagnon qui aurait eu toute sa confiance, qui lui
-aurait ressemblé comme un frère, et dont il ne resterait aucune trace.
-Qui serait cet individu? Dans quel néant aurait-il glissé?
-
-—Un des deux a supprimé l’autre,» dit Escaldas.
-
-—«Mais d’où venait cet inconnu?»
-
-José haussa les épaules.
-
-—«Cela se découvrira au procès.»
-
-En prononçant ce mot de procès, le métis coula un regard en dessous
-vers M. de Plesguen. Celui-ci le relèverait-il, protesterait-il?
-Ébranlé par sa conversation de l’après-midi avec Valcor, le
-sentimental incorrigible n’abandonnait-il pas la lutte?
-
-Marc ne dit rien. Tout à l’heure, sa fille lui avait arraché le
-serment qu’il irait jusqu’au bout. Il traînerait, sur ces chemins de
-dénonciations, de procédure, de scandale, son âme récalcitrante. Rien,
-pensait-il, n’apaiserait en lui la nausée de ce qu’il allait faire—pas
-même la victoire, parce que la victoire ne bâillonnerait pas en lui la
-voix des protestations secrètes.
-
- * * * * *
-
-Cependant le marquis de Valcor, en présence de l’attaque imminente,
-commençait à combiner ses mesures défensives.
-
-Il ne lui avait pas fallu longtemps pour deviner que José Escaldas
-était dans l’affaire. Toutefois, il ne se doutait pas que le Bolivien
-en fût le promoteur. Celui-ci avait patiemment dissimulé les
-impressions recueillies dans son dernier voyage en Amérique, la sourde
-enquête conduite là-bas, les documents vrais ou faux dont l’ensemble
-formait une machine de guerre étonnamment bien ajustée.
-
-Valcor ne le soupçonna que sur sa brusque disparition, et aussi parce
-qu’il était certain de sa haine.
-
-Cette haine, il l’avait à la fois ménagée et dédaignée, n’ayant jamais
-eu l’air de s’en apercevoir, même à l’époque lointaine où, ravisseur de
-la jolie Vamahiré, il avait surpris, dans les yeux noirs du Bolivien,
-des regards qui glaçaient pour une seconde le sang chaud et audacieux
-de ses veines. Mais il avait cru limer les ongles et les crocs de
-la bête fauve en l’asservissant par l’abondance de la pâture. Grâce
-à lui, le métis menait une vie opulente et oisive. Et Renaud s’était
-bien gardé de jamais lui mettre aux mains, fût-ce pour l’acheter
-définitivement, un capital qui lui eût assuré l’indépendance. En outre,
-il avait pris soin de faire entendre qu’il ne lui laissait rien par
-testament. L’intérêt de l’homme garantissait donc sa propre sécurité.
-Jamais, à son esprit, ne s’était présentée cette conception que les
-deux choses pussent un jour cesser de marcher ensemble, et que la
-cupidité du métis pût s’accorder avec la rancune.
-
-«Ce sournois de Marc lui aura fait briller aux yeux l’espoir de
-quelque prime énorme,» pensa Renaud. «Que vaudrait une surenchère pour
-prévenir un éclat? Rien,» conclut-il promptement, avec une logique
-foudroyante appuyée sur la connaissance des hommes. «Si ce misérable
-n’a que l’intention de me faire chanter, il viendra de lui-même
-proposer son prix. S’il poursuit une vengeance, je l’y déterminerais
-d’autant plus fortement que j’aurais l’air de le craindre. Laissons
-ce demi-Peau-Rouge dans le mépris où je le tiens depuis vingt ans.
-Par Dieu! j’en briserai bien d’autres que cette vermine, si l’on ose
-toucher au nom que je porte!»
-
-Quant au prince de Villingen, la pensée du marquis ne se porta pas de
-son côté un seul instant. Gilbert avait quitté le château de Valcor
-avec les grâces les plus courtoises, après les deux semaines pour
-lesquelles il avait accepté une invitation. Renaud ignorait que le
-jeune homme fût resté à Brest, et encore bien plus qu’il s’attardât
-dans un si proche voisinage pour séduire Bertrande Gaël. Les phases
-de cette séduction, conduite avec une infaillible maîtrise amoureuse,
-demeuraient le secret du jeune viveur et de sa naïve conquête. Quand au
-dénouement de la déloyale idylle,—la fuite de Bertrande,—M. de Valcor
-n’avait pu en être informé. Lui-même était parti pour la capitale
-avant que la vieille Mathurine, atterrée par la disparition de sa
-petite-fille, eût assez complètement perdu l’espoir de la voir revenir
-pour se résoudre à révéler cette honte,—fût-ce à leur protecteur.
-
-Grâce au bavardage de la petite bergère rencontrée par la fugitive dans
-la lande, le bruit courait que la jolie fille aux Gaël était retournée
-dans son couvent. «Trop fiérote pour épouser un gars de _cheux_
-nous,» disait-on. «Elle aime mieux porter la cornette, sous laquelle
-on ne distingue pas une duchesse d’une sardinière. C’est le démon de
-l’orgueil qui fait cadeau de cette âme-là au bon Dieu.»
-
-L’aïeule en avait eu d’abord la conviction. De bonne foi, elle avait
-confirmé les on-dit. Mais, inquiète cependant et révoltée de ce départ
-sans adieu, elle prit une plume, et, de sa grosse écriture appliquée,
-avec beaucoup d’efforts, elle écrivit à la supérieure des Géraldines de
-Quimper. La réponse arriva par retour du courrier. Bertrande n’avait
-pas reparu au couvent.
-
-La malheureuse!... Où était-elle?...
-
-Sans doute, entraînée par sa marotte de faire fortune à Paris comme
-dentellière, elle avait couru au piège brillant de la redoutable
-ville, ainsi qu’une mouette qui va se briser contre le cristal dur et
-éblouissant d’un phare. Comment la retrouver dans ce gouffre? Par quel
-moyen la ramener?
-
-Mathurine songea tout de suite à prévenir le marquis de Valcor, si
-bon pour eux tous, et qui s’intéressait particulièrement à la petite.
-Il connaissait Paris. Il y avait des amis. Si elle avait su que l’un
-d’eux ... Mais l’aïeule n’imaginait pas, dans les pires de ses transes,
-que sa petite-fille fût partie avec un galant. Jamais elle n’avait
-rencontré Gilbert. Jamais le nom du prince n’était venu jusqu’à ses
-oreilles. Le ravisseur avait été prudent. On ne l’avait pas rencontré
-avec la jeune fille. Nul ne put dire à la mère Gaël que Bertrande
-«fréquentait» quelqu’un.
-
-La difficulté matérielle, pour ses vieilles jambes, d’aller jusqu’au
-château de Valcor, retardait moins que la difficulté morale une
-démarche qui semblait le suprême recours de l’infortunée grand’mère. Le
-marquis n’était pas facilement accessible dans cette immense demeure.
-Il ne s’y trouvait pas seul. Ces dames, à cause de la ressemblance
-gênante des deux jeunes filles, n’encourageaient pas les visites.
-Comment leur expliquer que celle-ci?... Implorer «Monsieur Renaud» pour
-qu’il fît rechercher la brebis perdue, soit! Mais s’exposer au mépris
-de la marquise et de M^{lle} Micheline, à leurs commentaires, à leurs
-reproches, à leur indignation,—toujours à cause de cette fâcheuse
-ressemblance, qui compromettait un peu la noble héritière,—cela, non.
-L’altière paysanne ne pouvait s’y résoudre.
-
-Lorsque, enfin, le désespoir qui la minait eut raison de ses
-résistances physiques et de ses fiers scrupules, lorsque, partie à
-pied pour ne pas emprunter une carriole du pays, pour ne pas faire
-jaser, Mathurine Gaël, à demi morte de fatigue et de chagrin, sa haute
-taille courbée pour la première fois de sa vie, se présenta au château
-de Valcor, on lui apprit que monsieur le marquis était absent depuis la
-veille.
-
-—«Ah! mon Dieu! et où est-il?»
-
-Le valet lui rit au nez.
-
-—«Est-ce possible qu’il ne vous l’ait pas dit, ma bonne femme!»
-
-Elle insista.
-
-—«Nous ne savons pas.
-
-—Et quand reviendra-t-il?
-
-—Laissez-nous votre carte. On vous enverra une dépêche,» ricana le
-domestique farceur.
-
-La vieille paysanne, qui avait remonté l’avenue jusqu’au perron
-principal du château, leva les yeux sur les architectures imposantes.
-Elle entrevit, dans le vestibule, des reflets de marbre et des
-luisances de bronze, avec les pâles perspectives des tapisseries
-claires. Elle crut défaillir sur ce seuil, sur les pierres de ces
-marches. Oui, sur ces marches, que, cependant ...
-
-Une force inconnue la redressa. Quelque chose de douloureux et de
-terrible passa dans ses prunelles pâles.
-
-—«Valcor ...» murmura-t-elle. «La valetaille se rirait de moi ici!...»
-
-Le domestique ne saisit pas les mots. Mais l’expression de cette
-étrange vieille lui en imposa:
-
-—«Voulez-vous voir madame la marquise?» demanda-t-il plus poliment.
-
-Elle ne lui répondit pas, tourna les talons, descendit les degrés, et
-s’éloigna dans l’avenue, droite et muette, comme si sa vieille âme
-n’eût pas fléchi ni crié en elle-même sous le fardeau effroyable de la
-vie, comme si son vieux corps n’eût pas été plus cassant, plus usé,
-qu’un arbre creux jusqu’à l’écorce.
-
-Toutefois, quand elle se crut assez loin pour ne plus sentir sur ses
-épaules le regard insolent du domestique, elle s’arrêta au bord de
-l’allée et se laissa glisser sur l’herbe.
-
-Elle resta là, se demandant si elle pourrait se relever jamais,
-regardant, à travers la percée lointaine des feuillages, la façade
-lumineuse, l’impassible façade du château, et se rappelant ...
-
- * * * * *
-
-Le même jour, et à peu près vers la même heure, M. de Valcor suivait
-lentement la rue de Verneuil, après sa visite à Marc et à Françoise.
-En les quittant, il rentra chez lui, dans l’hôtel de Servon-Tanis,
-héritage de sa femme,—une demeure de fort grand air, du moins quand on
-en avait franchi la porte extérieure, qui donnait sur la rue du Bac.
-
-Cette porte, en retrait dans un enfoncement semi-circulaire,
-se dressait, énorme et massive, entre des communs bas et sans
-architecture. Et l’ensemble formait comme une barrière assez
-rébarbative entre le populeux mouvement de cette rue commerciale,
-passante, bruyante, et la noble tranquillité de la maison ancienne, au
-fond de sa vaste cour silencieuse.
-
-Lorsque le marquis de Valcor épousa Laurence de Servon-Tanis, il fit
-restaurer et meubler suivant le style cette habitation, construite
-sous Louis XIV, mais que les malheurs de la famille, au moment de la
-Révolution, laissèrent dans un état qui, peu à peu, s’en allait à la
-ruine.
-
-C’était maintenant une admirable demeure, où le confort moderne se
-déguisait sous les élégances surannées. Résidence d’hiver, digne
-pendant de la résidence d’été qu’était le merveilleux château de Valcor.
-
-Lorsque Renaud y rentra, il eut la satisfaction de trouver aux pièces
-occupées par lui momentanément un air habité, que les concierges, et
-son fidèle Firmin, amené de Bretagne, avaient eu l’art de leur donner
-aussitôt.
-
-Le premier soin du marquis fut de se rendre dans son cabinet de
-travail, de s’asseoir devant son bureau et d’attirer à lui l’appareil
-mobile du téléphone.
-
-—«Allô! allô!... mademoiselle ...»
-
-Il réclama un numéro que les gens de son monde eussent été bien
-surpris d’entendre résonner dans ce lieu aristocratique, et sur des
-lèvres volontiers dédaigneuses,—celui du journal l’_Aube rouge_, une
-petite feuille à tapage, dont la politique, férocement socialiste
-et anticléricale, servait de paravent à mille violences contre les
-personnes, et à un système de terreur extrêmement productif.
-
-Voltaire prétendait qu’accusé d’avoir volé les tours de Notre-Dame,
-il jugerait plus prudent de fuir tout d’abord que d’essayer de se
-disculper. La même sagesse conduisait bien des gens, menacés de
-diffamation par l’_Aube rouge_, à transiger avec elle moyennant
-finances, plutôt qu’à la traduire en justice. Ceux qui prenaient ce
-dernier parti gagnaient généralement leur procès, cela est vrai, mais
-ils restaient plus ou moins déshonorés,—pour deux raisons: la première
-étant ce phénomène, d’ordre physique, que la fumée ne se produit pas
-sans feu; la seconde, cet autre phénomène, d’ordre moral, que les
-calomnies étalées au cours de leur procès, ayant fait beaucoup de
-bruit, et le jugement fort peu, le public oubliait celui-ci pour ne
-se souvenir que de celles-là, ne sachant plus qui avait gagné, mais
-sachant parfaitement qui restait sali.
-
-L’_Aube rouge_, la première, avait annoncé «le Scandale de Valcor.»
-
-—«Allô, allô ... Votre directeur est-il là?
-
-—De la part de qui?
-
-—Marquis de Valcor.
-
-—Je vais le prévenir. Si monsieur le marquis veut rester à l’appareil.»
-
-Une demi-minute ne s’était pas écoulée qu’une vibration du récepteur
-annonça l’approche de quelqu’un à l’autre extrémité de la ligne.
-
-—«Allô ... Ai-je l’honneur de m’adresser au marquis de Valcor?
-
-—Qui parle?
-
-—Le directeur de l’_Aube rouge_.
-
-—Ah! très bien. Enchanté de faire votre connaissance,» reprit la voix
-sardonique de Renaud. «Dites-moi ... Vous avez annoncé à vos lecteurs
-un scandale dont mon nom ferait les frais ...
-
-—Mais ...»
-
-La réponse, d’abord hésitante, comme si le ton du marquis eût
-déconcerté l’interlocuteur, s’affirma ensuite assez rogue:
-
-—«Certainement. Nous devons la vérité au public. Or, on nous a
-communiqué des documents qui sont de nature à montrer que la morgue
-aristocratique ne sied pas à tous ceux qui arborent des blasons vieux
-de quinze siècles. Nous avons vu des pièces fort compromettantes pour
-une personnalité ...»
-
-Il cherchait un mot.
-
-—«Pour moi,» interrompit tranquillement de Valcor.
-
-—«Parfaitement, monsieur le marquis. Pour vous. Mais, vous savez, qui
-n’entend qu’une cloche ... Il n’est pas dit que, si vous aviez de bons
-arguments à nous donner ... Notre devoir est d’enregistrer le pour
-comme le contre. Même s’il s’agit d’adversaires politiques. La presse
-est un miroir.
-
-—Fidèle,» souligna ironiquement Renaud.
-
-Le récepteur du téléphone ne trahit pas l’effet produit par cet
-adjectif. M. de Valcor reprit:
-
-—«Vous me demandez de bons arguments. Vous savez bien, mon cher
-directeur,»—et l’intonation se fit très significative,—«que j’en
-possède une multitude de ceux que vous appréciez le plus. Je les tiens
-à votre disposition.
-
-—Mais, monsieur ...
-
-—Je serai aussi persuasif que vous pouvez le souhaiter ... Je ne
-regarderai à aucun effort d’éloquence pour vous convaincre ...
-
-—Je ne demande qu’à être convaincu, marquis,» dit la voix, qui
-s’adoucissait.
-
-—«Eh bien, voulez-vous prendre la peine de venir me trouver, pour que
-nous arrêtions ce que, dès demain?...
-
-—Il est bien tard pour le numéro de demain. Mais je puis annoncer en
-dernière heure qu’un coup de théâtre inattendu fait entrer dans une
-nouvelle phase un scandale qui retombera sur ses promoteurs ... Ou bien
-que le marquis de Valcor va donner un éclatant démenti ... Ou bien ...
-
-—Mais non, mais non ...» interposa Renaud, avec un flegme dont
-il s’amusait lui-même. «Je souhaite, en attendant mieux, que vous
-enregistriez, en dernière heure, quelque chose comme ceci: «Nous
-recevons les plus piquantes révélations sur l’intrigue abominable
-où va sombrer le nom de Valcor avec celui de Plesguen, et aussi un
-autre, plus ancien et illustre entre tous, celui de Servon-Tanis. Tout
-l’armorial français va être éclaboussé par cette boue. On entrevoit,
-dans cette affaire, des dessous d’une invraisemblable ignominie. C’est
-le cas ou jamais de dire, en parlant de cette classe abâtardie, usée,
-dégradée, qu’est la noblesse: «Il y a quelque chose de pourri dans le
-royaume de Danemark.»
-
-Ici Renaud se reprit:
-
-—«Non, supprimez «de Danemark», vos lecteurs ignorent sans doute
-_Hamlet_.»
-
-Le directeur de l’_Aube rouge_ ne releva pas cette raillerie. Sa
-stupéfaction l’y laissa insensible.
-
-—«Comment, monsieur le marquis, vous voulez?...
-
-—Que vous me traîniez dans la fange, moi et toute ma caste,» acheva
-Valcor en riant. «J’ai soif de diffamation et d’outrage.
-
-—Mais encore faut-il que je comprenne votre but,» reprit le
-journaliste, devenu revêche. «Comptez-vous envoyer vos témoins à
-l’offenseur?... me faire un procès?
-
-—Rien de tout cela. Je ne relèverai aucune des injures de votre
-journal. Sinon pour vous en marquer ma reconnaissance, aux conditions
-que vous y mettrez.»
-
-Un silence suivit.
-
-—«Allô?...» fit M. de Valcor.
-
-—«Il faut que j’aie un entretien avec vous,» dit le directeur de
-l’_Aube rouge_.
-
-—«Je le crois indispensable,» riposta le marquis.
-
-—«Tout de suite?
-
-—Si vous voulez.
-
-—Dois-je vous attendre?
-
-—Je préfère ne pas être vu dans vos bureaux.
-
-—Je vais donc me rendre rue du Bac.
-
-—Vous me trouverez chez moi.»
-
-Étant donnés les arguments annoncés par le marquis et devinés par le
-journaliste,—arguments de valeur,—c’est le cas de le dire, exprimés
-dans le style bref de billets à ordre, dont le signataire ne discuta
-pas le montant,—la conversation fut vite menée à bonne fin.
-
-On arrêta ceci: l’_Aube rouge_ attaquerait à fond le marquis de Valcor,
-couverte d’ailleurs par la famille même de celui-ci. En effet, le
-journal ne prendrait pas à son compte les accusations, mais annoncerait
-qu’un procès allait s’ouvrir, intenté par M. de Plesguen, et basé sur
-les preuves que possédait ce gentilhomme de la fausse personnalité
-de son soi-disant cousin. Renaud de Valcor, explorateur célèbre,
-propriétaire des plus grandes plantations de caoutchouc du monde,
-millionnaire authentique, conseiller général de son département, mari
-d’une Servon-Tanis, n’était qu’un audacieux aventurier, un bandit
-sorti des bas-fonds sociaux, portant son titre, occupant sa situation
-sociale, grâce à la plus formidable imposture. Et voilà ce que Marc
-de Plesguen, seul légitime héritier du marquisat de Valcor, allait
-faire éclater devant les tribunaux, pour le scandale et l’émotion de
-l’univers.
-
-Le directeur de l’_Aube rouge_ écoutait cette nouvelle, qu’il allait,
-lui le premier, proclamer à grand fracas, et non plus insinuer
-«sous toutes réserves». Il examinait, sans arriver à le comprendre,
-l’homme qui lui débitait ces choses avec une tranquille ironie, et
-il subissait son prestige. Courbant l’échine, voilant de respect son
-regard effronté, amollissant onctueusement sa voix, le socialiste de
-l’_Aube rouge_ traitait de «monsieur le marquis», aussi bien en paroles
-que dans son involontaire aplatissement intérieur, l’être hautain qui
-débitait sur lui-même des abominations avec un air de dire: «Si vous
-vous avisiez de me croire, mon garçon, vous auriez affaire à moi.»
-
-—«Ce monsieur de Plesguen est donc fou?» demanda enfin le journaliste,
-et avec un tel accent de sincérité que Renaud éclata de rire.
-
-—«Il doit être dans le vrai, puisque l’_Aube rouge_ va déclarer qu’il
-fait une œuvre d’épuration et de justice.»
-
-Le directeur cligna de l’œil avec finesse, eut un sourire et un
-mouvement d’épaules, puis finit par murmurer:
-
-—«Vous êtes rudement fort, monsieur le marquis.»
-
-C’était sa persuasion, à cet homme de plume. Mais, au fond, il ne
-savait pas dans quel sens, au juste, agissait une force qu’il sentait
-si bien.
-
-Peu lui importait, d’ailleurs, ce que M. de Valcor se garda bien de lui
-expliquer. Comme directeur, il marchait de confiance. Magnifiquement
-rétribué pour entreprendre une campagne tout à fait «dans la ligne»
-de son journal,—une campagne, où, quel qu’en fût le résultat,
-s’effriterait toujours un peu de cette façade encore brillante restée à
-l’aristocratie, il s’y engageait d’un cœur et d’un pied légers. Qu’un
-Valcor ou un Plesguen jonchât finalement le carreau, il «s’en battait
-l’œil», suivant sa propre expression. Seulement personne autant que
-le marquis ne lui avait donné l’impression d’appartenir à une classe
-supérieure. Il le trouvait «épatant». Alors, tout en allant contre, il
-parierait désormais pour,—certain que s’il y avait un Valcor en chair
-et en os, c’était bien celui-là.
-
-Renaud ne lui en demandait point tant. Jugeant nécessaire d’être
-vilipendé par l’_Aube rouge_, il payait pour cela, sans se soucier
-autrement des sentiments qu’il inspirait à l’ouvrier de cette malpropre
-besogne. Aussitôt cette mesure prise, il en combina d’autres. Mais il
-n’eut pas le loisir d’en avancer beaucoup l’exécution avant que la
-première portât ses fruits. Deux ou trois articles de l’_Aube rouge_
-déchaînèrent des mouvements d’opinion d’une impétuosité singulière.
-Immédiatement, le public envisagea la question sous un autre angle
-qu’une simple querelle de famille. Le jet de bave lancé par le journal
-anarchiste atteignit bien tout ce qu’il visait. Une caste, un parti,
-dans son entier, jusqu’au moindre de ses membres, se sentit couvert
-d’éclaboussures.
-
-Les feuilles réactionnaires eurent des ripostes foudroyantes. Que
-cherchait l’_Aube rouge_? A salir ce qu’il y avait de meilleur dans
-la noblesse de France,—non pas seulement la pureté de la race et
-l’ancienneté du nom, mais ce rajeunissement d’énergie, cette adaptation
-des qualités héréditaires aux nécessités modernes, qui montraient
-dans un Renaud de Valcor le véritable chevalier du XX^e siècle. Que
-représentait cet homme, sinon le type accompli de ce que promettait
-l’union du passé avec l’avenir? Un grand nom légué par les siècles,
-une grande œuvre qui s’offrait aux siècles futurs. Cet explorateur,
-qui avait risqué sa vie dans une entreprise civilisatrice, ce savant,
-qui organisait une industrie agricole si utile au progrès actuel, on
-l’attaquait!... Et pourquoi? Parce qu’il commettait le crime de porter
-un nom qui avait retenti aux Croisades, qui avait vibré glorieusement
-sur tous les champs de bataille de notre histoire. La thèse prêtait à
-des variations brillantes. Elles y passèrent toutes. Les répliques ne
-manquèrent pas,—aussi bien dans l’_Aube rouge_ que dans les journaux
-de la même nuance.
-
-Avant que les tribunaux eussent à se prononcer sur l’affaire Valcor,
-on disproportionnait d’avance leur jugement, dans cette compétition
-d’intérêts privés. On mettait leur conscience presque en face d’une
-question politique et sociale. L’énigme, en elle-même suffisait à
-passionner l’opinion. Les animosités politiques, que le moindre
-prétexte déchaîne en France, la généralisèrent. Croire que Renaud était
-le véritable marquis de Valcor, héros moderne paré de l’illustration
-séculaire, c’était faire acte de traditionaliste, d’homme bien pensant,
-de réactionnaire, pour tout dire. Déclarer qu’un imposteur avait
-pu jouer à s’y méprendre ce rôle magnifique, et, tout bandit qu’il
-était, apporter un lustre d’énergie à l’antique lignée défaillante,
-proclamer cette ancienne famille doublement avilie, par la parade d’un
-saltimbanque génial et par l’ignoble cupidité d’un Plesguen, c’était
-se montrer bien de son temps, au-dessus des préjugés d’Ancien Régime,
-adversaire résolu de l’obscurantisme, des prétentions de castes, et
-même de ce que l’_Aube rouge_ appelait irrévérencieusement «la calotte».
-
-Oui, l’anticléricalisme aussi s’infiltra dans cette chicane d’héritage,
-parce que, dès la première heure, le petit clergé breton avait pris
-parti pour le bienfaiteur de la province. M. de Valcor n’eût pas mérité
-ce titre, dans la catholique Bretagne, s’il n’eût choisi les gens
-d’Église comme les premiers objets et les intermédiaires indispensables
-de ses largesses. Des chapelles reconstruites, des calvaires
-relevés, des pèlerinages remis en faveur, des congrégations dotées
-d’établissements charitables, telles étaient les œuvres journalières
-de sa générosité, inépuisable comme sa fortune. Dès qu’on apprit les
-attaques dirigées contre cette providence du pays, ce fut un tollé
-dans le Finistère, et même au delà. Les curés, au prêche, dénoncèrent
-les machinations de Satan et le damnable esprit du siècle, qui ne
-respectait rien, qui démolissait les tabernacles vivants, réceptacles
-des antiques vertus et forteresses de la foi.
-
-Renaud de Valcor avait pris soin de s’assurer un tirage spécial et
-considérable de l’_Aube rouge_. Il en fit répandre dans son département
-des milliers de numéros. L’extravagance du ton adopté dans les
-articles, et les généralisations grossières contre des principes sacrés
-pour tant de gens, eussent disposé en sa faveur même des ennemis,—au
-moins des ennemis loyaux. Quel n’en fut pas l’effet sur des âmes
-dévouées à sa personne jusqu’au fanatisme!
-
-Dès que l’instruction fut ouverte, des manifestations se produisirent à
-Valcor. Les gens venaient par bandes, souvent de très loin, comme pour
-les Pardons, et demandaient à protester sous les fenêtres du château.
-On les autorisait à traverser le parc. Ils acclamaient jusqu’à ce que
-la marquise et sa fille parussent. Quand Renaud séjournait là, entre
-ses voyages à Paris, et qu’il se montrait, c’était du délire. M. de
-Valcor faisait défoncer des tonneaux de cidre, pour rafraîchir les
-gosiers fatigués de crier, et l’enthousiasme se déchaînait de plus
-belle.
-
-Il y eut mieux. Mais ceci vint plus tard. Le député de
-l’arrondissement, un des plus muets représentants de l’Ancien Régime
-à la Chambre, allait, sous la pression du sentiment populaire, donner
-sa démission, pour que ses électeurs pussent envoyer au Parlement le
-marquis de Valcor.
-
-
-
-
-XVII
-
-_SUPPLICE D’AMOUR_
-
-
-«VOUS admirez ces dentelles ... Il ne tiendrait qu’à vous de les
-porter, ma jolie enfant.»
-
-Cette insinuation d’un galant promeneur fut glissée à mi-voix dans
-l’oreille d’une jeune femme, qui, devant l’étalage d’un magasin, avenue
-de l’Opéra, semblait figée dans une contemplation attentive.
-
-La personne ainsi interpellée se tourna, surprise, et leva sur
-l’indiscret deux admirables yeux, clairs comme de l’eau traversée de
-soleil. Ils exprimaient tant de candeur et de tristesse, que le trop
-aimable passant tressaillit, peu préparé au doux choc d’un tel regard.
-L’expression douloureuse et ingénue de cette ravissante figure le
-déconcerta. Certain qu’il se fourvoyait absolument, il balbutia une
-excuse, salua, s’écarta.
-
-A dix pas, il se retourna, véritablement impressionné, ne pouvant se
-résoudre à s’éloigner sans rien savoir de l’inconnue. Il la vit debout
-à la même place, les yeux de nouveau fixés sur la devanture. Alors il
-remarqua, suspendu à son doigt par une ficelle, un mince paquet. Elle
-eut un mouvement comme pour s’en aller, revint, hésita, et finalement,
-pénétra dans la boutique.
-
-Le promeneur, à son tour, rétrograda jusqu’à la vitrine où s’étalaient
-les dentelles. L’électricité flamboyait dans le magasin élégant.
-Il y aperçut la jolie personne. Elle lui tournait le dos. Dans le
-ruissellement de lumière, sa toilette lui parut plus chétive et de
-plus mauvais goût que dans le jour bleuâtre et mourant du dehors.
-Elle ouvrait son petit paquet, donnait une explication. Un commis
-l’emmena vers le fond de la boutique. Le suiveur, énervé, haussa les
-épaules et partit pour de bon. Jamais il ne devait connaître le secret
-des doux yeux tristes qui, pendant quelques minutes, avaient brillé
-mystérieusement sur son âme.
-
-Dans le magasin, la visiteuse disait:
-
-—«Pardon ... Je voudrais savoir ... Est-ce qu’on m’achèterait de la
-dentelle?...»
-
-A peine les employés distinguèrent-ils les mots, timidement prononcés.
-Aucun d’eux ne s’empressait. La cliente payait si peu de mine!
-
-Elle défit sa ficelle et son papier, déplia un col en guipure d’Irlande.
-
-—«Je n’en demanderai pas beaucoup,» murmura-t-elle.
-
-Un commis, enfin, comprit.
-
-—«Voyez la directrice,» dit-il, faisant deux pas vers
-l’arrière-magasin, d’où, sur son appel respectueux, émana une dame
-imposante.
-
-—«Qu’est-ce que c’est?... Non, non, ma petite,» s’écria-t-elle,
-après un coup d’œil dédaigneux au patient ouvrage. «Nous avons nos
-fournisseurs, nos modèles ...
-
-—Regardez seulement, madame. Je vous en prie!...
-
-—Inutile. Une maison comme la nôtre n’achète pas aux revendeurs.
-
-—Ce col est neuf. Je l’ai fait.
-
-—Qui le prouve?» dit la patronne.
-
-Et elle coupa l’entretien, disparut dans l’arrière-boutique.
-
-Rouge comme une cerise, les larmes aux yeux, tête basse, la jeune fille
-quitta le magasin, devinant, entendant presque les sarcasmes des commis:
-
-—«Elle vient de le chiper au Louvre, son col.
-
-—D’où sort-elle pour oser offrir ça ici?
-
-—Avez-vous vu comme elle a un chouette museau, la mâtine?
-
-—Soyez tranquilles sur son compte. Avec cette frimousse, elle fera
-bientôt un autre métier.
-
-—Oui, mais elle ne nous donnera pas sa pratique.»
-
-Ils éclatèrent de rire, pour devenir brusquement graves et obséquieux.
-Une demi-mondaine de marque, cliente incomparable, gâcheuse notoire,
-dont, précisément, les dentelles balayaient quelques ordures sur le
-bitume, venait de descendre de sa voiture électrique. Et le valet de
-pied, ayant refermé la portière, la suivait jusqu’au magasin en portant
-un petit carton.
-
-La jeune ouvrière, qui n’avait pas réussi à vendre son col, traversa
-l’avenue de l’Opéra dans la direction du marché Saint-Honoré. Elle
-gagna la rue du même nom et remonta le faubourg. Elle n’avait plus
-cette allure incertaine qui, tout à l’heure, enhardissait le suiveur
-galant et curieux. Elle renonçait à placer son ouvrage, et rentrait
-tout droit chez elle.
-
-«Chez elle!...» Quelle ironie dans ce mot, pour la pauvre petite
-Bretonne, transplantée de sa province et de son humble maison. Le seul
-«chez-soi» de la triste enfant, c’était là-bas, au bord des flots,
-moins sauvages que les rues tumultueuses où elle entendait gronder
-tant de forces dévorantes et hostiles. Mais, ce «chez-soi», elle ne le
-reverrait plus. Jamais plus elle ne reposerait sa tête, dans l’asile
-familier, sur l’oreiller de toile rude, au bruit sourd de l’Océan
-battant contre la falaise. Non, il n’y fallait pas penser. La tombe
-était plus accessible que la maison des Gaël, pour celle dont un
-fardeau d’opprobre alourdissait le pas ce soir.
-
-Arrivée à la hauteur de l’avenue Marigny, Bertrande se trouva si
-lasse qu’elle se détourna un instant de son chemin pour s’asseoir
-sur un banc. Et, tout de suite, dès que le mouvement de la course,
-la bousculade des passants ou leurs propositions intempestives ne
-dispersèrent plus ses pensées, toutes se concentrèrent en une seule,
-obsédante et terrible: sa maternité prochaine, dont les symptômes la
-consternaient. De nouveau, pour la millième fois, elle fit le compte
-des courtes semaines heureuses, dans le passé, et des mois trop rapides
-qui la menaient vers le terme redoutable.
-
-Elle avait quitté la Bretagne au commencement de juillet. On était
-au milieu d’octobre. Encore autant de jours, et elle serait mère ...
-Mère sans mari ... Mère d’un enfant qui n’aurait pas de père. Comment
-ferait-elle pour vivre, avec le regret mortel qui brisait ses forces?
-Comment nourrirait-elle son enfant?
-
-Le prince Gairlance n’avait pas cessé d’aimer celle qu’il avait
-séduite. Mais il l’aimait à la façon dont un jeune homme de son
-monde aime une pauvre fille: avec le dédain et la gêne de l’humble
-maîtresse, si elle n’a pas le vice nécessaire pour se transformer en
-une créature de luxe, de scandale et de vanité. Gilbert, s’il avait
-été riche, n’aurait pas manqué de générosité envers une conquête assez
-belle pour qu’il s’en parât fièrement. A peine se fut-il fait scrupule
-d’afficher sa liaison, par égard pour M^{lle} de Plesguen. Il savait
-Françoise assez éprise pour tout lui pardonner, et il ne serait son
-fiancé officiel que si elle devenait légalement l’héritière de Valcor.
-Pour le moment, elle n’avait sur lui que les droits qu’il voulait bien
-lui donner. Malgré l’honnêteté foncière de Bertrande, qui ne voulait
-pour rien au monde mêler l’intérêt à son amour, maintenant qu’elle
-ne pouvait plus croire aux Princes Charmants épousant des filles de
-pêcheurs, elle était trop passionnément soumise au maître de son cœur
-pour lui résister en rien. Donc, s’il avait possédé de la fortune, il
-l’eût pliée à son caprice, il l’eût dépravée en lui faisant connaître
-un genre d’existence dont elle n’aurait pu se passer ensuite, accepter
-un étalage de honte fastueuse dont elle aurait pris l’abominable
-accoutumance.
-
-Mais le prince Gairlance de Villingen n’avait que des dettes. La
-faculté même de les accroître commençait à lui manquer. Le peu de
-crédit qui lui restait encore, il le ménageait soigneusement pour le
-mettre au service de l’intérêt immense qu’il poursuivait: la conquête
-de l’héritage de Valcor pour son futur beau-père, M. de Plesguen.
-Ses relations, ses influences, ses amitiés, les sommes gagnées au
-jeu, l’effort de son intelligence, tout ce qu’il était, tout ce qu’il
-détenait, il le tendait vers ce but unique. Sans l’âpreté que José
-Escaldas et lui-même apportaient à la lutte, l’être timoré, confiant,
-naïvement simple, qu’était Marc, eût reculé dès les premiers pas, ou
-bien eût abandonné sa cause dans l’engrenage de la justice, dont il
-supposait le mécanisme ininfluençable et infaillible.
-
-Le procès au civil avait commencé. Mais les préliminaires seuls,
-ordonnances, conclusions, assignations, enquêtes, avec appels et
-contre-appels, toute la mise en marche de l’énorme appareil judiciaire,
-abasourdissait le vieux gentilhomme. Il n’en revenait pas en voyant
-comment les choses se passaient. Sa stupeur était profonde de constater
-que chaque résultat partiel devenait l’objet de mille démarches,
-intrigues, recommandations, interventions, et que les parties,
-plaignantes ou défendantes, s’arrachaient à lambeaux la conscience et
-la volonté des gens de loi, comme des chiens qui, dans la curée, ayant
-saisi le même débris d’entrailles, tirent dessus, en grondant, et à
-pleins crocs.
-
-A cette besogne, Escaldas et Gairlance s’activaient avec une ardeur
-enragée. Et, rien que pour les tactiques avouables,—constitutions
-de dossiers, correspondances avec l’Amérique, recherches en Bretagne,
-évocations de témoins, séances chez les avoués et les avocats, stations
-au Palais dans les antichambres des juges,—ils dépensaient assez de
-temps et d’argent pour épuiser ce qu’ils en possédaient.
-
-Dans la chaleur d’une telle campagne, la pauvre Bertrande était bien
-négligée. La passion de Gilbert n’avait plus la vivacité des premiers
-jours. Et il se refroidissait d’autant que Bertrande, ayant eu la
-malchance de devenir enceinte, s’obstinait dans son attitude de pauvre
-fille abusée, au lieu de se lancer dans la fête parisienne, de prendre
-gaiement son parti des choses, reconnaissante même qu’il lui eût
-facilité l’essor vers les triomphes promis à sa beauté.
-
-Gilbert, en enlevant cette jolie fille, présageait cyniquement sa
-destinée future: elle ferait sa carrière de la galanterie. De bonne
-foi, il s’imaginait lui rendre service en l’y faisant entrer de
-plain-pied, par la grande porte. Une si parfaite créature ne pouvait
-s’unir à quelque brute de pêcheur vêtu de toile cirée et empestant le
-poisson, partager une vie misérable et grossière, se faner avant trente
-ans. Elle était faite pour respirer une atmosphère de luxe et d’amour,
-pour donner et recevoir de la joie, pour soigner sa beauté dans la
-nonchalance et les raffinements, par le plaisir, qui l’illuminerait, et
-la coquetterie, qui prolongerait sa jeunesse. En songeant que d’autres,
-plus fortunés que lui-même, parachèveraient son œuvre, le jeune viveur
-ne craignait pas les souffrances de la jalousie, parce qu’il pensait
-ne donner la volée à sa colombe qu’après le plein assouvissement de
-son caprice. «Bertrande,» se disait-il, «me devra plus qu’à celui qui
-la couvrira de perles et de diamants. Car j’aurai ajouté à son charme
-l’éclat de l’amour que je lui inspire, et la grâce des quelques larmes
-que j’espère bien lui faire verser. Puis, de la jolie fille qu’elle est
-seulement, j’aurai fait une femme chic, ce qui vaut mieux, surtout à
-Paris.»
-
-Sans doute, l’élève d’un tel maître n’avait pas les dispositions
-voulues pour profiter de son enseignement. Car, au lieu de «la
-femme chic» dont il goûtait d’avance les succès comme son œuvre,
-il avait fait de Bertrande cette créature triste et douteuse, qui,
-maintenant, se recroquevillait, sous l’accablement de sa détresse et
-de sa lassitude, assise dans le noir, parmi les feuilles voltigeantes
-d’automne, sur un banc de l’avenue Marigny.
-
-Il n’était guère que six heures et demie, mais la nuit d’octobre
-pesait, opaque, dans un air mou, sous un ciel cotonneux. Les réverbères
-la trouaient brusquement, sans pouvoir prolonger bien loin leur roue de
-lumière. Cependant, du côté du faubourg Saint-Honoré, les reflets des
-magasins, les lanternes des voitures, rendaient le décor plus léger,
-plus clair, en contraste avec la pesante obscurité qu’enfermaient les
-arbres, le long du mur qui clôt les jardins de l’Élysée.
-
-Dans cette obscurité, à quelques pas de Bertrande, une silhouette
-immobile se dressait. Un homme semblait attendre.
-
-Elle ne le distingua des ténèbres qu’au bout d’un instant, et ne s’en
-préoccupa pas. S’il méditait un mauvais coup, ce n’est pas à sa
-pauvreté qu’il songerait à s’en prendre. Et d’ailleurs elle se trouvait
-sous la protection du poste, dont elle apercevait le factionnaire,
-à l’angle du palais. Une autre rencontre allait la faire palpiter
-d’émotion, secouer sa mortelle fatigue, la soulever dans une impulsion
-de fuite. Là-bas, de l’autre côté de la place Beauvau, quelqu’un
-sortait du Ministère de l’Intérieur. C’était un personnage de haute
-taille et de silhouette élégante. Un fin par-dessus enveloppait, sans
-l’alourdir, sa sveltesse robuste. Les reflets de son chapeau de soie
-brillèrent sous la clarté du gaz. Sa démarche souple et sûre, l’aisance
-de son geste, marquaient une parfaite distinction.
-
-Comme il traversait la chaussée dans la direction de l’avenue Marigny,
-la jeune fille assise sur le banc et l’homme qui guettait dans les
-ténèbres tressaillirent presque en même temps. Avec une angoisse
-indicible, Bertrande venait de reconnaître le marquis de Valcor.
-
-Il avançait rapidement de son côté. Il allait l’apercevoir. Lui!...
-le protecteur de sa famille, le châtelain bienveillant qui montrait
-un intérêt si affectueux à sa grand’mère, à elle-même, qui avait pris
-souci de son enfance, de son adolescence, qui, pour qu’elle restât
-paisible et pure, s’efforçait naguère de la retenir au couvent. Il
-constaterait sa déchéance. Et par lui, tout le pays, sa grand’mère
-elle-même, apprendraient son secret de douleur et de honte. Qui sait
-s’il ne la contraindrait pas à retourner en Bretagne? Humiliation
-tellement horrible qu’elle eût préféré tout souffrir plutôt que de
-l’endurer. Déjà, par les yeux de M. de Valcor, qui, dans un instant,
-l’auraient aperçue, il lui semblait que tous les regards de tous ceux
-qui l’avaient vue grandir dans l’innocence, comme une fleur fraîche et
-superbe, se poseraient avec ironie et mépris sur sa flétrissure.
-
-Bertrande se dressa pour s’enfuir. Mais le marquis était si proche
-qu’elle risquait ainsi d’attirer son attention. Son mouvement, son
-allure, pouvaient la trahir. Il la connaissait si bien! Il l’avait si
-souvent vue bondir devant lui, quand il descendait le sentier de la
-falaise, et que, joyeuse, elle courait annoncer sa visite. Une prompte
-et sûre réflexion arrêta la malheureuse. Elle retomba assise, sortit
-son mouchoir, et s’en couvrit le visage, tournant le dos, le coude
-relevé contre le le dossier du banc. Comment la remarquerait-il, ainsi
-effacée, dans l’ombre? Ce grand seigneur jetterait-il seulement un coup
-d’œil à la pauvresse qui, dans la nuit tombante d’automne, reposait,
-sur un siège de hasard, ses membres sans doute brisés de travail?
-
-En effet, le calcul était juste. Elle entendit près d’elle, sur le
-trottoir, le bruit élastique des bottines vernies, sans que le pas
-hésitât même une demi-seconde.
-
-Un sanglot sourd la suffoqua. C’était sa Bretagne qui passait là, sans
-la connaître, le beau château sous le soleil, et aussi la petite maison
-près des flots, toute son enfance, tous ses rêves confus, les voix et
-les âmes, qui criaient, l’appelaient ... Cela était fini, fini pour
-toujours!...
-
-Mais une épouvante traversa son désespoir. Les pas se ralentissaient.
-Ils s’arrêtèrent. Le bruit d’autres pas s’y était mêlé. Elle entendit
-une voix qui chuchotait. Celle du marquis riposta, ferme et distincte,
-quoique très basse:
-
-—«En effet ... Si vous êtes ce que vous dites, mieux vaut ne pas vous
-montrer chez moi.
-
-—Je vous suis partout, depuis plusieurs jours,» murmurait quelqu’un.
-(Et Bertrande se sentit sûre que c’était la silhouette ténébreuse qui,
-tout à l’heure, attendait.) «Je n’ai pas encore pu vous aborder. Mais,
-il y a un moment, devant le Ministère, je vous ai vu renvoyer votre
-voiture.
-
-—Qui me garantit,» reprit Valcor, «que vous ne me tendez pas un piège?»
-
-Bertrande ne discerna rien de la réponse, qui fut assez longue. Puis le
-marquis demanda, d’un ton rauque:
-
-—«Cet individu est mort?
-
-—Il est mort.»
-
-Un silence suivit.
-
-Quelque chose de froid hérissa la chair, figea le sang de la jeune
-fille qui écoutait.
-
-M. de Valcor reprit:
-
-—«Écoutez bien. C’est à Montmartre que vous logez, n’est-ce pas?»
-
-L’inconnu donna une explication dont quelques syllabes à peine
-arrivèrent à Bertrande. A son tour, le marquis parlait. Mais une
-automobile passa, trépidant, éternuant, jetant sa vapeur nauséabonde.
-Puis ce fut un équipage à roues caoutchoutées, dont l’attelage agitait
-les sonnailles réglementaires. La jeune fille ne saisit plus qu’un ou
-deux lambeaux de phrases, à la fin du colloque. Et toujours la voix
-distincte était celle de M. de Valcor:
-
-—«N’essayez pas de me mettre dedans ... Ce chiffon de papier, je
-le reconnaîtrais au bout de mille ans, entre mille reproductions
-identiques ...»
-
-Puis,—et ce fut le dernier mot:
-
-—«Demain soir, à onze heures précises, je remonterai la rue de
-Ravignan, je passerai devant votre porte.»
-
-Un groupe de gens survint, des rires aigus de femme mirent un écho
-canaille sous les arbres du jardin présidentiel. Quand ils se
-dissipèrent, le silence enveloppa Bertrande. Elle risqua un regard
-en arrière. Plus personne. Le marquis de Valcor et son interlocuteur
-s’étaient éloignés,—mais non point ensemble, elle avait lieu de croire.
-
-D’ailleurs, son imagination, qui se les représentait maintenant
-séparés, n’allait pas au delà de cette vision inconsciente. L’entretien
-mystérieux n’étonnait pas, n’intriguait pas la petite Bretonne. Tout,
-dans la vie, et dans ce Paris vertigineux, lui demeurait tellement
-incompréhensible! Distinguait-elle une louche rencontre d’une entrevue
-normale? Une seule impression la dominait, l’avait forcée à tendre
-l’oreille,—pour percevoir, non pas le sens des mots, mais l’accent
-d’une voix bien connue. Cette impression, c’était la nostalgie de
-sa Bretagne. Le prestigieux personnage qui, mieux que tout autre,
-incarnait pour elle le pays, l’avait tenue dans un état de fascination
-troublée, là, debout, si près d’elle, la frôlant presque, lui perçant
-l’âme de ces accents si pleins d’échos. Lui parti, elle secoua
-difficilement l’espèce de charme douloureux où l’avait plongée cette
-présence. Mais sa propre destinée l’étreignait trop rudement. Elle ne
-réfléchit pas à la signification de la scène, au delà de son personnel
-émoi.
-
-
-
-
-XVIII
-
-_LE CHIFFRE MYSTÉRIEUX_
-
-
-BERTRANDE ignorait tout des attaques dirigées contre le marquis de
-Valcor, cet être presque surhumain à ses yeux, et qui planait sur
-son horizon d’autrefois comme une sorte de Providence. Elle était
-loin de se le figurer héros d’un drame tel que son propre malheur à
-elle paraissait auprès le naufrage d’une petite barque dans le remous
-d’un navire assailli par l’ouragan. La jeune fille ne lisait pas les
-journaux. Elle ne causait avec personne, sauf avec la logeuse chez
-qui l’avait installée Gilbert. Quant à celui-ci, la prudence bridait
-sa langue sur un pareil sujet, devant une créature naïve, dévouée
-d’ailleurs au marquis de Valcor, ainsi que toute sa famille, ainsi que
-toute la population maritime du Finistère. Puisque le bruit public,
-si formidable qu’il fût, n’arrivait pas jusqu’à la petite Bretonne,
-le mieux était d’entretenir son ignorance. Quand elle connaîtrait
-enfin le débat qui soulevait tant de passions et de curiosités, point
-n’était besoin qu’elle soupçonnât son amant de s’y mêler en quoi que
-ce fût. Le prince Gairlance n’y prenait part que dans la coulisse. Son
-nom n’avait pas encore été jeté tout haut dans l’affaire. Plus qu’à
-tout autre devait-il cacher à Bertrande quel intérêt se rattachait
-pour lui à l’issue de ce retentissant procès? Entre la jalousie qui la
-saisirait contre Françoise et le traditionnel attachement des siens et
-d’elle-même à Renaud, pouvait-on prévoir quel coup de tête risquerait
-la jeune exaltée? Gilbert, déjà, n’avait pas sondé sans quelque
-appréhension cette âme bretonne, tenace, enthousiaste, concentrée,
-idéaliste et volontaire. Ce qu’il y avait entrevu ne le laissait pas
-tout à fait tranquille, quant à l’issue de son roman.
-
-«Au diable les femmes qui prennent l’existence au tragique!» se
-disait-il quelquefois, en s’apercevant que Bertrande n’était pas le
-jouet frivole dont il avait cru s’amuser sans danger. Ce que la pauvre
-fille avait de plus noble en elle était précisément ce qui rebutait le
-viveur, ce qui faisait naître en lui des regrets et une basse méfiance.
-
-Au moment même où, quittant le banc de l’avenue de Marigny, elle
-s’acheminait vers le haut du faubourg, regagnant son modeste garni,
-Gilbert s’y rendait de son côté. Une velléité amoureuse avait tout à
-coup, ce soir-là, fait battre plus vite le cœur du jeune homme, ce
-cœur devenu si calme depuis l’effervescence qui l’agitait dans le beau
-jour d’été, sur la route de Brest. Peut-être aussi était-il effleuré
-de quelque remords ... Il y avait tant de jours qu’il n’avait vu
-Bertrande! La pauvre fille pouvait se croire tout à fait abandonnée.
-
-Lorsque lui vint l’idée de cette visite à sa maîtresse, le prince de
-Villingen se trouvait chez lui, dans son entresol de la rue Cambacérès,
-interdit à Bertrande par des raisons de prudence. Le futur gendre de
-M. de Plesguen, en rapports constants avec celui-ci, ne se souciait
-pas que le vieux gentilhomme rencontrât la jeune fille séduite, qu’il
-devait connaître de vue, et dont la ressemblance avec Micheline, tout
-au moins, le frapperait. Puis, pour le viveur, c’était un principe: on
-n’installe jamais une femme chez soi quand on a de la tenue et qu’on
-sait le prix de la liberté.
-
-Un seul homme avait reçu les confidences de Gilbert au sujet de la
-petite Bretonne: c’était Escaldas. Le Bolivien était un complice. Dans
-sa signification équivoque, le mot s’imposait à Gairlance, quoi qu’il
-en eût. L’entreprise où il se trouvait lancé continuait à lui paraître
-moins claire et moins propre qu’il n’eût souhaité. Tout en voulant
-croire à la justice du but, il gardait l’écœurement de l’inspiration
-et des moyens. Ce malaise dura quelque temps, puis Gilbert s’habitua.
-La personne même du métis, qu’il ne tolérait au début que comme un
-instrument nécessaire et méprisable, lui devint familière. José avait
-de l’esprit, de la gaieté, une mémoire étonnante, singulièrement
-garnie de silhouettes et d’anecdotes. Il aimait le jeu presque autant
-que Gairlance lui-même, possédait moins que lui de scrupules, était
-insinuant et servile. Le jeune homme, peu à peu, le laissa pénétrer
-dans son intimité. Rétif au commencement, il acceptait aujourd’hui avec
-un plaisir qu’il ne s’avouait pas, la compagnie du souple et ingénieux
-personnage.
-
-Ce jour-là, comme le crépuscule d’automne épaississait ses ombres,
-tous deux échangeaient des réflexions peu triomphantes, enfoncés dans
-des fauteuils de cuir et grillant des cigarettes, dont le parfum
-remplissait le fumoir du prince.
-
-—«Cette mort est un désastre pour nous,» disait nerveusement Gilbert.
-
-—«Vous exagérez, Gairlance,» fit le Bolivien.
-
-C’était la première fois qu’il se risquait à l’appeler si familièrement
-par son nom. L’autre, préoccupé, ne s’offusqua pas.
-
-—«Comment, j’exagère! Rafaël Pabro n’était-il pas notre plus important
-... je pourrais presque dire notre unique témoin?
-
-—Notre plus important témoin n’est pas sujet aux accidents des êtres
-en chair et en os. Ce n’est pas un homme. C’est un papier. Et un papier
-sauvegardé par l’honorabilité d’une maison telle que la banque Perez
-Rosalez.
-
-—Oui, certes ... la lettre écrite par Valcor, où il présentait son
-sosie et faisait remarquer leur singulière ressemblance.
-
-—Eh bien! Cette lettre—que le juge enquêteur va se faire envoyer par
-l’intermédiaire de notre consul à La Paz—elle arrivera par le prochain
-courrier. Elle ne tombera pas à la mer, comme cet imbécile de vieux
-Pabro. Et, à moins que le navire chargé de la poste ne fasse naufrage
-...
-
-—N’importe, Pabro avait vu les deux de Valcor, le faux et le vrai.
-
-—Certes, je comptais beaucoup sur son témoignage. Mais, après tout,
-nous ne savons pas ce qui restait dans cette mémoire sexagénaire. Ça
-pouvait être la preuve définitive. Ça pouvait aussi être peu de chose.
-Maintenant que ça gît dans le fond de l’Océan, ne nous montons pas la
-tête là-dessus. Notre cause n’en est pas moins bonne.»
-
-Quelques instants de silence passèrent, puis le prince reprit:
-
-—«Ça ne vous semble pas drôle, à vous, Escaldas, que ce vieux ait
-piqué une tête, par un temps presque calme, et que personne n’ait vu
-l’accident?
-
-—Je pourrais me faire cette réflexion s’il y avait lieu de soupçonner
-quelqu’un. Mais qui? Le rapport du capitaine marque bien qu’il n’y
-avait personne de suspect à bord, personne qui pût avoir intérêt à
-pousser à l’eau un pauvre vieillard inoffensif. Ah! si Valcor avait été
-du voyage!
-
-—Savons-nous s’il n’y était pas représenté par quelque gredin à ses
-gages?
-
-—Ne dites donc pas de bêtises, mon bon!» s’écria José, qui négligeait
-de plus en plus les formules obséquieuses. Pourtant, sur un geste
-surpris de son interlocuteur, il continua, d’un ton d’excuse:—«C’est
-vrai ... Vous ne réfléchissez guère, voyons! Quand nous avons décidé
-Pabro à venir, le marquis ne soupçonnait rien de la bombe qui devait
-lui éclater sur la tête. Comment aurait-il fait accompagner le bonhomme
-par un assassin? De toutes façons, il n’aurait pas eu le temps de
-l’expédier d’ici. Alors quoi? Il lui aurait fallu—toujours en lui
-supposant une intuition vraiment prophétique—décider, par télégramme,
-quelqu’un à faire le coup, quelqu’un de là-bas, qui se serait embarqué
-avec Pabro. C’est invraisemblable!
-
-—Il doit avoir un tas de gens à tout faire, parmi ses sauvages, dans
-la Valcorie.»
-
-Escaldas se mit à rire.
-
-—«Ah! de fait, si notre procès se poursuivait à La Paz, je ne
-donnerais pas deux pesos de notre peau, ni surtout de celle à ce grand
-dadais de Plesguen. Mais je ne vois pas un malin aussi terriblement
-fort que Renaud déposant au télégraphe une dépêche ainsi conçue:
-«_Prière prendre passage sur paquebot avec vieux caissier banque
-Gonzalez et le jeter par-dessus bastingage en cours de route_.»
-
-—Enfin ... Il y a des fatalités bizarres, tout de même,» observa
-rêveusement le prince de Villingen.
-
-C’en était une, en effet, bien fâcheuse pour les adversaires du
-marquis, cette disparition du seul être de race blanche qui se fût
-trouvé personnellement en relation avec l’explorateur Valcor et avec ce
-mystérieux compagnon, dont on recherchait la trace. Mais, comme disait
-Escaldas, il n’y avait qu’à prendre son parti de cette déplorable
-circonstance. Le vieux Rafaël Pabro, appelé en France par les plus
-alléchantes promesses, s’était embarqué à Buenos-Ayres. Un matin, en
-plein Océan, par une mer houleuse, mais qui, pourtant, n’assaillait
-pas le pont, on avait constaté l’absence du passager. Ses voisins de
-cabine déclarèrent que, d’habitude, il passait la plus grande partie
-des nuits dehors, parce que la chaleur l’incommodait. Il prétendait
-ne pouvoir dormir qu’au grand air. Cette fois, il n’avait même pas
-occupé sa couchette. Les autres, accoutumés à sa manie, ne s’en étaient
-pas inquiétés. L’enquête du commandant ne donna aucun résultat. Ce
-voyageur de secondes était un vieux bonhomme tout simple et peu muni
-d’argent. On retrouva son portefeuille, modestement garni, intact,
-sous clef, dans sa valise. Personne n’y avait touché. On interrogea
-de très près un individu qui causait avec lui, un interprète, de
-nationalité douteuse, parlant plusieurs langues avec facilité, et dont
-la physionomie n’inspirait pas confiance. Ce garçon déclara qu’il avait
-connu le vieillard dans un hôtel de Buenos-Ayres, où celui-ci avait
-passé quelques jours avant de s’embarquer, et où lui-même servait.
-Rafaël Pabro, de nature timide et embarrassée, s’inquiétait d’arriver
-tout seul en France, où il craignait de ne pouvoir se faire comprendre,
-ne parlant que l’espagnol. L’interprète, dont le nom était Mindel,
-rêvait de retourner à Paris, d’où il était originaire. Cette rencontre
-le décida. Assez nomade, comme les gens de son métier, ayant vu
-beaucoup de pays, désireux d’en voir d’autres, et changeant facilement
-de place, il n’avait guère besoin de réflexion pour traverser l’Océan.
-Le vieux lui était d’ailleurs parfaitement indifférent. Pourquoi
-aurait-il commis contre ce pauvre homme un crime sans cause ni
-résultat imaginables? Tout cela paraissait si manifeste qu’on dut
-renoncer à suspecter Mindel, malgré cette circonstance qu’il était
-lui-même resté tard sur le pont.
-
-Escaldas et Gairlance connaissaient tous ces détails. Le premier, étant
-allé jusqu’à Bordeaux pour recevoir son compatriote à l’arrivée, avait
-même vu ce Mindel, qui, spontanément, s’était mis à la disposition du
-Parquet, offrant de déposer sur l’aventure, avec l’empressement de
-l’innocence. La justice, concluant à l’accident, n’avait pas retenu
-l’interprète.
-
-—«Qu’est-ce qu’il est devenu, ce garçon-là?» demanda Gilbert, entre
-deux bouffées de cigarette. «Ce serait peut-être intéressant à savoir.
-
-—Il ne se cache pas,» riposta le métis. «Il m’a dit qu’il viendrait
-réclamer un coup de main de ma part, s’il ne trouvait pas tout de suite
-une place à Paris.
-
-—Nous verrons bien,» murmura Gilbert.
-
-Il se secoua comme pour chasser des idées sombres. Ce soir, il ne se
-sentait pas en confiance. Tout l’inquiétait.
-
-—«Bah!» ajouta-t-il en haussant les épaules, «d’ici à ce que siège
-le Tribunal, nous aurons encore d’autres péripéties. Que la justice
-est lente! Quand je pense que cette enquête est à peine ouverte!... Et
-combien de temps durera-t-elle?
-
-—Ne croyez-vous pas que nous dînerons quelquefois d’ici là?»
-questionna plaisamment Escaldas.
-
-Il avait faim. L’heure s’avançait. L’obscurité aurait été complète sans
-les lumières de la rue et de la maison d’en face. Le maître du logis ne
-paraissait pas d’humeur hospitalière.
-
-—«Je vous invite au cabaret,» dit cependant le prince.
-
-Il alluma une des lampes à gaz sur la cheminée, eut le sursaut d’une
-pensée subite, et s’écria:
-
-—«Savez-vous ce que nous allons faire? Nous allons chercher ma petite
-amie pour dîner avec nous.
-
-—Ah! ça, c’est une idée,» fit joyeusement Escaldas. (Depuis quelques
-jours Gairlance, qui, de plus en plus, s’ouvrait à lui, l’avait mis
-au courant.) «Oui,» reprit le Bolivien. «Outre que ça fait toujours
-plaisir de voir une jolie fille, je ne serai pas fâché de constater si
-celle-là ressemble autant qu’on le raconte à la belle Micheline.»
-
-A ce nom, le visage de Gilbert se contracta.
-
-—«Comment?» demanda-t-il étonné, «n’avez-vous jamais rencontré
-Bertrande Gaël?
-
-—Oh! si, quand elle était gamine. Mais, depuis mon dernier voyage en
-Amérique, je ne suis pas allé au Conquet. Elle ne montait guère au
-château. Cela fait des années ...
-
-—La ressemblance est moins frappante maintenant,» observa le prince,
-assombri. «Paris ne lui réussit pas, à cette petite. Elle change à son
-désavantage. Et puis, il faut bien dire que son état de santé ...
-
-—C’est vrai,» ricana Escaldas, «elle va vous rendre père. C’est cela
-qui ferait plaisir à Françoise de Plesguen, si elle s’en doutait.
-
-—Oui, mais elle ne s’en doute pas,» coupa Gilbert d’un ton sec.
-
-Un instant plus tard, tous deux s’acheminaient vers le haut du faubourg
-Saint-Honoré, gagnant cette partie voisine des Ternes où se trouvent
-côte à côte de superbes maisons neuves à sept étages et d’anciennes
-bicoques inégales et délabrées. Une de celles-ci arborait au-dessus de
-sa porte un écriteau jaune: _Chambres et cabinets meublés à louer_.
-
-Les deux hommes entrèrent.
-
-Escaldas faisait mine de s’arrêter dans le bureau, par discrétion.
-
-—«Montez avec moi,» dit Gairlance. «A cette heure-ci, Bertrande ne
-sera pas gênée de nous recevoir.
-
-—Oui, monsieur Grégoire,» cria une voix de femme. «Mademoiselle Gaël
-vient de rentrer ... il n’y a pas cinq minutes.»
-
-L’escalier, aux murs d’un jaune crasseux, s’éclairait d’un papillon de
-gaz, sans bec à incandescence et sans globe.
-
-—«Pourquoi ce nom de Grégoire?» murmura Escaldas en montant.
-
-—«Vous ne voudriez pas que?...
-
-—Oh! je comprends que vous abdiquiez ici tout principat. Mais ...
-
-—Ne suis-je pas le prince Gégé,» dit Villingen en riant. La hantise
-des initiales ... Vous savez bien qu’on ne crée rien de toutes pièces,
-pas même un surnom.
-
-—Grégoire ... Gaël ... Décidément vous êtes voué à cette lettre-là.»
-
-Ils parvenaient au second palier. Gilbert mit la main sur le bras
-d’Escaldas.
-
-—«Le baiser de vos Peaux-Jaunes?...» murmura-t-il.
-
-—«Comment?
-
-—Eh! oui ... La cordelette à nœuds ... Le signe ... Pensez-y ... Ça
-pourrait bien être un G.»
-
-Escaldas regarda dans le vide, réfléchissant. Sur les tablettes de
-sa mémoire se dessina le tatouage, que, d’après la description de
-l’Indienne, il imaginait au bras gauche du marquis de Valcor.
-
-—«Peut-être bien ...» chuchota-t-il.
-
-Mais c’était une évocation tellement imprécise, tellement vague!
-
-—«Il y a un homme qui nous dirait cela, si on pouvait l’acheter. C’est
-Firmin, le valet de chambre. Par quelle tentation séduire un valet dont
-le maître est cinquante fois millionnaire?... Et nous qui n’avons pas
-le sou!
-
-—Attendons l’enquête. N’avons-nous pas pris des conclusions sur cette
-base? Il faudra bien qu’il montre son bras au juge.»
-
-Sur ces mots, Gilbert frappa contre une porte, qui, presque aussitôt,
-fut ouverte par Bertrande.
-
-La jeune fille habitait deux pièces: une chambre à coucher et un petit
-salon.
-
-Pauvre salon. Mobilier médiocre et fané, dont la banale misère
-paraissait plus lugubre, sous l’éclairage d’une mauvaise lampe à
-pétrole, par l’absence de feu dans cette fraîche soirée d’octobre, et
-par l’étalage, sur un journal, en guise de nappe, des quelques sous de
-charcuterie achetés par Bertrande pour son souper.
-
-Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, le prince Gégé du monde où
-l’on s’amuse, rougit devant Escaldas d’une bonne fortune qui faisait
-si peu d’honneur à son élégance et à sa générosité. Il s’en prit à sa
-maîtresse.
-
-—«N’est-ce pas ridicule?» dit-il rudement à la pauvre fille, figeant
-l’élan de joie qu’elle avait eu à l’apercevoir. «C’est la vie que tu
-mènes?... Et tu prétends que ta dentelle te suffit ... Tu refuses que
-je pourvoie à ton nécessaire. Il fallait rester dans ton couvent, ne
-pas accepter mon amour, si tu devais t’en trouver humiliée ensuite, et
-jouer les Jenny l’ouvrière, ne mangeant que le pain que tu gagnes!»
-
-Elle ne dit pas un mot, toute pâle, et de grosses larmes dans les yeux.
-
-Gilbert savait bien que si elle avait résisté quand il lui offrait
-de l’argent, c’est parce qu’il s’était lamenté devant elle de n’en
-pas avoir, se disant harcelé par ses créanciers. C’est aussi parce
-qu’il refusait de lui faire partager sa vie, ne lui apparaissant plus
-qu’affublé de ce faux nom dont elle avait horreur: «Monsieur Grégoire.»
-Son Prince Charmant!... Hélas! il n’était plus prince pour la paysanne,
-qui, maintenant, mesurait la distance de son rêve à la réalité. Puis
-elle aurait pu lui dire:
-
-«Si dans l’impossibilité de vendre ma dentelle j’avais voulu t’appeler
-à l’aide, comment l’aurais-je fait? Voilà trois semaines que tu n’as
-pas daigné me rendre visite. Et je ne sais même pas où tu demeures dans
-cet effrayant Paris.»
-
-Mais elle ne répliqua rien. Elle comprit que Gilbert parlait par
-fierté, à cause de l’ami qui l’accompagnait. Pour lui, comme pour
-elle-même, elle accepta l’accusation qui sauvait leur dignité.
-
-Quelqu’un frappait, d’ailleurs, à la porte. La tenancière de la maison
-parut. Elle se permettait de venir, minauda-t-elle, pour rappeler à
-monsieur Grégoire les semaines de location qu’on lui devait. Elle ne
-pourrait pas garder mademoiselle Gaël si ...
-
-—«Vous aurez l’arriéré demain. Fichez-nous la paix!» s’écria Gilbert
-hors de lui, car il voyait la figure du Bolivien prendre une expression
-gouailleuse.
-
-Avec plus de douceur il dit à Bertrande:
-
-—«Nous arrangerons tout cela. Et les choses ne se passeront plus
-ainsi. Fais-toi belle, mignonne. Nous allons dîner au restaurant.»
-
-De pâle qu’elle était elle devint toute rose.
-
-—«Me faire belle?... Mais je n’ai pas ...
-
-—Tu seras toujours bien. Va, va, ne nous fais pas attendre,»
-interrompit vivement le prince, qui craignait une nouvelle
-mortification.
-
-Elle passa dans sa chambre, et il dit à Escaldas:
-
-—«On croirait qu’elle ne vous a pas reconnu.
-
-—Dame!» fit le métis. «Elle a grandi, et je me suis racorni. Le crâne
-se dénude et la barbe grisonne,» ajouta-t-il, en passant la main sur
-son front, autour duquel s’élargissait le cercle noir et crêpelé des
-cheveux, puis sur son menton, qu’allongeait une fourche sombre parsemée
-de poils blancs.
-
-—«Comment la trouvez-vous?
-
-—Très jolie, mais guère folâtre. Pas née pour la fête, c’t’enfant-là.
-Dites donc ... Ce n’est pas à jeter les hauts cris sa ressemblance avec
-Micheline. La fille à notre marquis de carton a autrement de branche ...
-
-—Je vous ai averti ... Celle-ci a changé,» dit maussadement Gilbert.
-
-Bertrande reparut, en une toilette qui datait encore de Brest, de la
-courte lune de miel, où elle se croyait princesse. C’était une robe
-d’été. Mais, à Paris, où les femmes s’habillent de mousseline de
-soie en décembre, saurait-on si elle ne descendait pas de sa voiture
-garnie d’une peau d’ours et d’une bouillotte chaude? Elle aurait mieux
-d’ailleurs que ce luxe frileux. Elle ne sentirait pas le froid. Ne
-serait-elle pas avec Gilbert? La félicité revenue éclairait son beau
-visage.
-
-Escaldas revint de son premier jugement. Et il allait s’écrier, dans
-son langage peu choisi:
-
-«Ma foi c’est vrai! On dirait la demoiselle de Valcor toute crachée.»
-
-Quand Gilbert lui coupa la parole:
-
-—«Bertrande, je te présente le comte de Chiquitos.»
-
-Et le Bolivien n’eut que le temps de se mordre la lèvre pour ne pas
-éclater de rire, à ce nom d’une tribu sauvage, resté de ses récits
-dans l’oreille de Gairlance. Mais il comprit l’intention de son allié.
-Puisque la petite ne se doutait pas ... Autant ne rien réveiller en
-elle des souvenirs de sa Bretagne.
-
-Ils en réveillèrent un pourtant, sans le vouloir, et qui éclata sur
-leur route voilée de ténèbres comme un sillon de foudre contre des
-nuées nocturnes.
-
-Tous trois achevaient de dîner au premier étage d’un restaurant du
-Boulevard. A une table isolée, dans l’angle d’un salon, les deux
-hommes ne pouvaient se défendre de revenir, par sous-entendus, au seul
-sujet qui les intéressât, tandis que Bertrande, un peu grisée par la
-tisane de champagne, les yeux éblouis par la profusion des lumières
-que renvoyait la blancheur des murs et que multipliaient les glaces,
-étonnée de voir tant d’argenterie, tant de fleurs, et de si élégants
-messieurs qui leur portaient les plats, se perdait dans un demi-rêve.
-
-La jeune fille n’essayait pas de comprendre les propos qu’échangeaient
-maintenant ses deux compagnons. Toutefois, son attention, redevenue
-enfantine, allégée des immédiats soucis par l’étourdissement de
-l’heure, s’excita, très amusée, lorsque Gilbert, ayant tiré son
-porte-cartes et un crayon, commença d’esquisser de singuliers dessins.
-
-—«Qu’est-ce que c’est donc?... Fais voir ...»
-
-D’un coude bienveillant, il la repoussait, plutôt pour ne pas être
-troublé dans son essai que pour se cacher d’elle. Que pouvait deviner
-Bertrande aux signes incohérents qu’il s’efforçait de reproduire?
-
-—«Voilà,» disait Escaldas. «Vous y êtes. C’est la physionomie générale
-... Un oiseau très élancé, les ailes ouvertes ... le corps mince, très
-long ... plus long que ça. Maintenant les deux signes de chaque côté
-... Les demi-lunes ... Le _quipo_ tordu ... la cordelette ... Comme ça
-... Attendez ... Un G!... Mais oui ... Ça pourrait bien être un G ...
-Et alors, l’autre signe, si c’est aussi une lettre, ce serait un B.,
-sans erreur.»
-
-Le prince recommença le dessin, cette fois avec les deux lettres,
-nettement indiquées, de part et d’autre de l’étrange oiseau, sans tête,
-avec le corps fluet, qu’avait jadis décrit Vamahiré, l’Indienne.
-
-—«G ... B ...» murmura Gairlance.
-
-—«Non,» interposa doucement Bertrande, avec la voix un peu vague de sa
-demi-hallucination, «le B d’abord. B ... G ... Et puis, recourbe un peu
-les pointes de ton ancre. A quoi ressemble-t-elle, cette ancre-là?...»
-
-Un léger rire flotta sur les lèvres un instant insoucieuses. La jeune
-fille prit le crayon, et, de ses doigts qui savaient tracer des dessins
-de dentelle, avec une rapide sûreté, elle modifia très peu les ailes et
-le corps du bizarre oiseau, ce qui le transformait en ancre de navire.
-
-—Une ancre!» s’écria Escaldas. «Mais elle a du génie, cette petite! Ça
-pourrait bien être une ancre, en effet. Vamahiré, qui n’en avait jamais
-vu, aura pris cela pour un oiseau, le corps mince et long, les ailes
-ouvertes.
-
-—Une ancre,» répéta Gilbert. «Ce serait le tatouage d’un marin. Et
-alors ... les deux lettres ... des initiales?...
-
-—Bien sûr!» dit Bertrande, avec son même doux rire d’enfant que guette
-le sommeil. «J’aurais cela, moi, sur le bras gauche, si les filles,
-chez nous, se tatouaient: B ... G ... mes initiales ... avec, entre les
-deux, l’ancre des Gaël. Ah! ce ne serait peut-être pas une ancre pour
-une femme. Mais tous les hommes de ma famille se font marquer ça sur
-le bras, sitôt qu’ils ont quinze ans, en changeant seulement la lettre
-du petit nom.»
-
-Escaldas et le prince se regardèrent, tous deux blancs comme la nappe,
-et avec des yeux qui flambaient, sombres.
-
-Puis Gilbert étreignit la petite main qui tenait le crayon, si
-brusquement, que Bertrande eut un faible cri:
-
-—«Quelqu’un ne s’est-il pas appelé Bertrand, dans ta famille?
-
-—Mais oui ... mon père ...» balbutia-t-elle, interdite.
-
-—«Il est mort?... Où cela?... Quand? N’a-t-il pas péri en mer?...»
-
-Elle inclina la tête, pâlissant à son tour. Et ses grands yeux clairs
-s’effaraient, se mouillaient. Dans cette pauvre âme, il y avait un
-si grand fonds de douleur, que déjà, au premier choc, s’évaporait
-l’illusion de joie.
-
-—«Qu’as-tu, Gilbert? Pourquoi me demandes-tu cela ainsi? Tu me fais
-peur.»
-
-Escaldas, plus souple, intervint, l’accent onctueux:
-
-—«Vous le rappelez-vous, votre papa, ma mignonne?
-
-—Oh! non, monsieur. Je n’étais même pas née lorsqu’il partit pour ne
-plus revenir.
-
-—Vous n’avez jamais vu son portrait?
-
-—Comment voulez-vous, monsieur? De pauvres marins ne font pas tirer
-leur figure. A cette époque-là moins encore que maintenant, où on vous
-fait votre photographie dans les foires.
-
-—Et ... le pauvre homme ... il a disparu dans un naufrage?...
-
-—Dans le naufrage du _Triton_, un transport de l’État. Mon père
-faisait son service. On conduisait des forçats à la Guyane. Le bâtiment
-s’est perdu corps et biens.»
-
-De nouveau, Gilbert et Escaldas échangèrent un regard. Mais un tel
-regard, si luisant d’ardeur féroce, que Bertrande frissonna. Une
-impression sinistre dissipa sa griserie légère. Quel était le secret de
-ces deux hommes? Pourquoi celui qu’elle aimait prenait-il tout à coup
-une expression inconnue et terrible?...
-
-Afin de ne plus les voir, elle mit la main sur ses yeux. Dans le noir
-d’elle-même, où elle s’enfonça, flottaient ses tristesses accrues.
-On avait parlé de son père ... Elle vit sa mère, l’Innocente, folle
-d’avoir pleuré l’absent ... Sa grand’mère, dont l’Océan avait pris le
-fils, dont un autre abîme gardait maintenant la petite-fille ... Les
-infortunées!...
-
-A l’abri de ses mains, les larmes de Bertrande ruisselèrent.
-
-Par-dessus sa tête, sans remarquer qu’elle pleurait, sans dire un mot,
-de leurs yeux fixes, les deux hommes se regardaient toujours.
-
-
-
-
-XIX
-
-_LA LETTRE RÉVÉLATRICE_
-
-
-LE lendemain soir, vers neuf heures, M. de Valcor, assis dans son
-cabinet de travail, réfléchissait.
-
-Il se tenait enfoncé dans un fauteuil, devant la cheminée, où
-flambaient quelques bûches. Le froid de l’automne commençait à se
-faire sentir, dans ce vaste hôtel de la rue du Bac, dont le calorifère
-n’était pas encore allumé.
-
-Renaud songeait qu’en temps ordinaire sa femme et sa fille seraient de
-retour à Paris. La saison hivernale s’ouvrait. Il conduirait dans le
-monde et au théâtre cette ravissante Micheline, son orgueil et sa joie.
-Les salons de sa belle demeure, où il se sentait si seul, s’empliraient
-d’amis joyeux, pour fêter la triomphante héritière. Mais tout cela
-n’était pas. Et pour que cela fût encore, quelle lutte n’aurait-il
-point à soutenir!...
-
-M^{me} et M^{lle} de Valcor ne quittaient pas le Finistère. Là-bas,
-dans leur château, enveloppées par le respect d’une population dévouée,
-elles échappaient en partie aux angoisses de cet abominable procès. A
-Paris, quelle serait leur situation? Devraient-elles braver l’opinion
-ou la ménager? Se cacher ou se montrer? Dès qu’un salut hésiterait sur
-leur passage, ne croiraient-elles pas à une défection, à une insulte?
-Elles mèneraient une existence intolérable.
-
-Micheline avait voulu l’affronter. D’abord, elle réclamait sa place
-auprès de son père, pour le soutenir, pour afficher hautement sa foi
-et sa confiance filiales. Laurence, éperdue et timide, ne se sentait
-pas le même courage. Elle avait retardé, tergiversé. Et maintenant
-elles n’avaient plus de choix. L’épreuve, si effroyable, si inattendue,
-terrassait la marquise de Valcor. La malheureuse femme venait de tomber
-malade. Les médecins déclarèrent qu’ils ne la guériraient—si elle
-pouvait guérir—que dans le repos de la campagne. Leur fille se devait
-à elle autant qu’à lui, étant même plus indispensable à cette mère
-faible, nerveuse, horriblement abattue. Toutes deux restaient donc en
-Bretagne.
-
-Comme cet état de choses devait se prolonger, M. de Valcor avait fait
-venir à Paris le personnel qui lui était nécessaire, avec deux chevaux
-de selle, l’attelage du coupé de ville et le landolet électrique.
-
-Le sentiment de sa solitude l’oppressait particulièrement ce soir.
-
-Trois images féminines flottaient dans sa pensée, avec des visages de
-reproche, de tristesse ou d’énigme.
-
-Ce n’était pas la pauvre Laurence. Il plaignait sa femme, mais elle
-ne lui manquait pas. Loin de là. C’était presque une délivrance que
-d’échapper à cette douceur tenace, au regard inquiet et jaloux des
-grands yeux noirs.
-
-Mais Micheline ... Sa fille adorée, qui, peut-être, un jour, dans le
-secret de son âme, ne fût-ce qu’une heure, pourrait douter de lui!...
-Sa fille, dont la vie serait brisée si elle n’épousait pas Hervé de
-Ferneuse, et qui, dans ce moment même, pleurait en cachette l’absence
-incompréhensible de celui qu’elle aimait.
-
-Et Gaétane ... Eloignée comme son fils, partie pour le Midi, à ce
-qu’elle faisait dire. Gaétane ... Que devait-elle penser de l’éclat
-avec lequel ses soupçons se formulaient en accusations précises? Des
-voix haineuses et violentes confirmaient ses pressentiments. La rumeur
-dont s’emplissaient tous les échos devait se répercuter terriblement en
-elle. Maintenant, avec quelle certitude elle devait se dire: «Renaud
-n’est pas le Renaud à qui je me suis donnée. Il n’est pas le père de
-mon enfant.» Et quand il lui présenterait le gage exigé, l’anneau
-qui devait renouer le lien d’amour, elle refuserait de croire, elle
-ne remplirait pas l’enivrante promesse ... Un gémissement échappait
-au marquis. Avec quelle ardeur à la fois superstitieuse, tendre et
-sensuelle, ne désirait-il pas cette femme!
-
-Puis surgissait l’image de Bertrande ... Celle-là aussi lui harcelait
-le cœur. Il connaissait maintenant la fuite de la jeune fille. Dans
-son dernier voyage à Valcor, étant descendu au rivage pour rendre
-visite à ses protégés, il avait tout appris de la vieille Mathurine,
-tout, sauf ce qui concernait le séducteur. En un éclair de souvenir,
-il avait entrevu la vérité. Il se rappelait la promenade à cheval avec
-le prince, la rencontre faite par celui-ci au Conquet, la légèreté
-avec laquelle le jeune viveur parla de la ravissante fille. Dieu! Ce
-serait donc lui-même qui aurait amené le tentateur auprès de cette
-pure enfant, l’homme de proie auprès de cette candeur sans défense! Il
-frémit si étrangement que l’aïeule s’épouvanta. Que prévoyait-il? Pour
-elle, cette folle de Bertrande était partie seulement chercher fortune
-à Paris avec ses dentelles?...
-
-—«Oui ... oui ...» balbutiait Renaud, dont le sang-froid défaillait
-pour la première fois peut-être de sa vie. «Elle n’a rien commis
-d’irréparable ... C’est impossible.
-
-—Promettez-moi de la chercher ... de la retrouver ...» suppliait la
-grand’mère au désespoir. «Vous seul pouvez y parvenir, monsieur Renaud!
-Vous êtes un des rois de ce Paris où ma pauvre mignonne est allée se
-perdre.»
-
-Un roi dont le trône chancelait. Mais la vieille femme ignorait cela,
-ou refusait d’y croire. Il ne releva pas la phrase.
-
-—«Je retrouverai Bertrande. Je vous le promets, maman Gaël ... Je vous
-le jure!...»
-
-Ce soir, il pensait à ce serment. Dans la tourmente où il vivait, il
-n’avait encore rien pu faire pour l’accomplir. Des indications à une
-agence, voilà tout. Le prince ... il ne l’avait pas vu. Il commençait à
-le soupçonner d’être de ses ennemis. La prudence était nécessaire. Sous
-quel prétexte lui réclamerait-il une jeune fille que cette démarche
-compromettrait peut-être inutilement?
-
-Certes, il serait déjà informé du refuge de Bertrande s’il s’était
-adressé au Préfet de Police. Mais ... Ici, les réflexions de Renaud se
-faisaient plus obscures, ne prenaient pas d’expression distincte, même
-au plus secret de sa pensée. Mieux valait ne pas marquer officiellement
-l’intérêt qu’il portait à la fugitive. En ce moment, où le moindre
-indice pouvait être mis en œuvre contre lui, mieux valait qu’un Préfet
-de Police n’attestât pas que le marquis de Valcor se préoccupait si
-vivement, au milieu des plus pesants soucis, d’une petite Gaël.
-
-—«Ah! l’horrible fatalité!» murmura-t-il, en laissant tomber son front
-sur sa main.
-
-S’il avait su que, la veille, en étendant cette même main, il aurait
-pu toucher celle dont le sort lui causait tant d’inquiétude? S’il
-avait su ce qu’était la mince forme sombre, effondrée sur ce banc de
-l’avenue Marigny, et sur laquelle, une seconde, s’était posé son regard
-circonspect!
-
-Mais une pareille idée ne l’effleura même pas. La pendule tintait.
-L’heure approchait d’aller retrouver celui qui, précisément, dans cette
-avenue Marigny, le long du mur de l’Élysée, l’avait arrêté pour un
-conciliabule dont l’imprévu et l’importance le déroutaient encore.
-
-—«Ce serait trop beau. Mais il faut prévoir le pire,» se dit-il.
-
-Le marquis de Valcor se leva, s’approcha de son bureau, ouvrit un
-tiroir et sortit un revolver. Il examina l’arme avec soin, s’assura que
-les six chambres contenaient chacune leur cartouche, fixa la baguette,
-et, sans remettre l’étui de peau, glissa le revolver à même dans sa
-poche. Dans une autre poche, il mit un couteau-poignard, une de ces
-armes redoutables, dont la forte lame effilée rentre dans le manche, et
-en jaillit par la pression d’un ressort. Et lorsque Firmin lui présenta
-son par-dessus et son chapeau, il lui demanda son jonc à béquille d’or,
-qui renfermait une épée.
-
-—«La voiture de monsieur le marquis est avancée,» vint dire un laquais.
-
-En montant dans le coupé, M. de Valcor, s’adressant au valet de pied,
-dit très haut:
-
-—«A la _Crécelle_, boulevard Rochechouart.»
-
-L’équipage fila sur ses roues caoutchoutées, par la vaste porte de la
-cour, que le portier referma aussitôt.
-
-Devant le petit théâtre, le marquis renvoya ses gens, déclarant inutile
-qu’ils revinssent le chercher. Il entra. Sans même s’asseoir dans le
-fauteuil dont il venait de prendre le coupon au guichet, il écouta
-une chanson, debout contre une colonne, dédaigneux et grave, l’esprit
-ailleurs. Un quart d’heure après, il sortit.
-
-Par les sombres petites rues qui escaladent les pentes de Montmartre,
-Valcor s’en alla, vivante antithèse, avec sa silhouette élégante,
-dans ce pauvre quartier, que son abrupte altitude met hors de la
-circulation, rend pittoresque le jour, et, le soir, presque tragique.
-
-Il s’orienta, et, non sans avoir erré quelque peu, atteignit un
-carrefour, où il reconnut le nom de la rue de Ravignan. Dans un angle,
-le terrain brusquement rehaussé portait des maisonnettes inégales.
-Sur la nuit pâle, des pignons bizarres se dessinaient. Des jardinets
-en pente dressaient, par-dessus leurs clôtures de bois, des bouquets
-d’arbrisseaux défeuillés. A d’étroites fenêtres, çà et là, brillait
-une lumière derrière des rideaux de mousseline commune ou d’étamine
-à raies rouges. Existences banales et humbles, auxquelles ce cadre
-prêtait on ne sait quel romanesque et inquiétant prestige. Renaud, qui
-avait vu tant de spectacles par le monde, et qu’impressionnait toujours
-la physionomie des choses, demeura un instant rêveur. Autour de lui,
-c’était la solitude absolue. Ce qu’on entrevoyait des rues voisines
-était désert, les boutiques fermées, les maisons muettes, et le seul
-éclairage des réverbères ne faisait qu’aggraver la nuit.
-
-M. de Valcor toussa légèrement.
-
-Une fenêtre s’ouvrit, là-haut, dans le fouillis des petits toits
-étagés, des petites façades défiant tout alignement. Une autre toux
-répondit à la sienne.
-
-Bientôt une ombre traversa l’un des jardinets. Un homme s’approcha, un
-grand gaillard, musculeux et agile, vêtu comme un ouvrier endimanché et
-coiffé d’un melon noir.
-
-—«C’est vous?» dit Renaud.
-
-—«C’est moi.»
-
-Ils marchèrent côte à côte, sans rien ajouter d’abord. Comme ils
-montaient, dans la direction du Sacré-Cœur, les ruelles se faisaient
-plus endormies et lugubres.
-
-Sous les becs de gaz, le marquis examinait à la dérobée les traits de
-son compagnon.
-
-Une figure froidement énergique, empreinte de ruse et de bestialité.
-Le front bas et saillant. Les yeux enfoncés, sournois. Les joues
-glabres, montrant le dessin brutal de la mâchoire. Trente à trente-cinq
-ans. Un type de force physique. Un tel garçon devait séduire les
-filles de ce quartier excentrique, où les mœurs gardent une certaine
-sauvagerie primitive, et où les succès féminins vont aux athlètes.
-
-—«Vous avez la lettre?» prononça enfin le marquis.
-
-Malgré l’empire que M. de Valcor gardait toujours sur lui-même, une
-légère trépidation altérait sa voix. Il se trouvait en face d’une
-circonstance tellement impossible à classer dans l’enchaînement logique
-des choses de ce monde! Cette lettre, qu’il réclamait, à laquelle il
-attachait tant d’importance, qui, depuis des semaines occupait sa
-pensée, sans qu’il découvrît, malgré toute sa subtile intelligence,
-un moyen de la recouvrer, ou seulement de savoir si elle existait
-encore, cette lettre se trouvait peut-être dans la poche de ce voyou
-inconnu, ici, sur ce trottoir de Montmartre. Comment cet individu la
-détenait-il? Qui était-il? Les quelques mots échangés la veille, avenue
-Marigny, lui semblaient, à cette heure, invraisemblables comme un songe.
-
-L’homme répondit:
-
-—«Non, je n’ai pas le papier sur moi.
-
-—Vous deviez me le montrer.
-
-—Pas si bête, monsieur le marquis. Bibi est solide,» ajouta-t-il en
-se donnant un coup de poing sur les côtes, «mais vous m’avez l’air de
-ne pas être mouche non plus. Vaut mieux que les choses se passent en
-douceur.
-
-—Vous craigniez que je ne vous prisse la lettre par violence?...
-
-—Dame!... Un pari, monsieur de Valcor, que si je fouillais dans votre
-profonde, j’y trouverais un aboyeur ...
-
-—Un revolver ... Parfaitement.
-
-—Ah! ah!... Mais j’ai mieux à vous offrir comme chien de garde.
-
-—Ne faisons pas assaut de politesse,» dit le marquis avec hauteur.
-«Gardez vos bibelots. Je ne me suis pas armé pour extorquer ce que vous
-offrez de me vendre, mais par précaution contre un guet-apens possible.
-
-—C’est flatteur.
-
-—Vous allez être rassuré tout de suite,» ajouta Renaud sans relever
-l’interruption. «Si je souhaite le document que vous prétendez
-détenir, ce n’est pas que je veuille le faire disparaître. Loin de me
-compromettre, comme mes adversaires le croient, il me justifie. Je
-tremble que, s’en avisant, ils ne le suppriment ou ne le détruisent. Je
-ne veux le recouvrer que pour le faire parvenir intact à la justice.
-Qu’un témoin subsiste pour déclarer que la pièce a passé par mes mains,
-cela ne peut donc pas me gêner, au contraire.
-
-—Ah! mais ...» déclara l’autre vivement. «Je n’ai rien à témoigner ...
-Je ne veux pas être mêlé à vos histoires. Cela ne me regarde pas.
-
-—Soit,» fit tranquillement le marquis. «Je puis me passer de vous
-mettre en cause, mais je ne crains rien de ce que vous pourriez dire.
-J’aurai même, sans doute, grand besoin d’un gaillard de votre trempe,
-un de ces jours, pour une besogne très spéciale. Donc, par quel motif
-en userais-je mal avec vous? Afin de récupérer cette lettre sans la
-payer?... Vous voulez rire? Fixez votre prix, mon garçon. Ne vous gênez
-pas. J’ai de quoi solder l’addition.»
-
-Dans l’ombre, les yeux de l’inconnu s’allumèrent.
-
-—«Ah! c’est différent,» s’écria-t-il d’un ton soumis. «Voilà ce qui
-s’appelle parler! Vous êtes un fameux zigue. Je suis votre homme,
-monsieur le marquis.
-
-—Ne criez donc pas si haut mon nom ou mon titre.
-
-—Pour ceux qui nous entendent ...» ricana l’homme avec un geste
-circulaire.
-
-Le fait est qu’ils ne pouvaient appréhender les oreilles indiscrètes.
-Ils arrivaient au pied même de la basilique en construction. A une
-distance énorme au-dessus d’eux, les coupoles de l’édifice tachaient la
-nuit de leur blancheur neuve. De gigantesques échafaudages, enveloppant
-un côté de l’église inachevée, plus ténébreux que les ténèbres,
-semblaient des pièges d’épouvante. Au-dessous d’eux, le gouffre de
-Paris se creusait, s’élargissait jusqu’à l’horizon en flots noirs
-crêtés d’étoiles. Des chapelets de lumières flottaient sur la sombre
-cité, et paraissaient la seule réalité de cet obscur chaos, où les
-formes fondaient et s’entremêlaient, comme des choses de songe. De
-temps à autre, des phosphorescences rouges ou vertes s’allumaient, puis
-s’éteignaient, planant quelques secondes entre la ville et le ciel,
-pour disparaître et fulgurer de nouveau, signes fantastiques pleins de
-mystère. C’étaient des annonces lumineuses. A cette distance, on ne
-distinguait pas la marque de café ou de cacao qu’elles recommandaient
-aux foules errantes, s’agitant au-dessous d’elles dans l’indistinct et
-l’obscur.
-
-Les deux promeneurs étaient les seuls passants sur la terrasse que
-dominait le bloc muet et formidable du Sacré-Cœur. Machinalement, le
-marquis s’approcha de la petite gare fermée du funiculaire. Un papier
-blanc se détachait sur le noir des vitres, dans la clarté d’un bec de
-gaz. C’était un avis prévenant poliment messieurs les cambrioleurs
-qu’ils devaient s’épargner la peine de couper les carreaux et de forcer
-les serrures, la Compagnie ne laissant jamais ni ses recettes ni aucun
-objet de valeur, dans ce bureau, pendant la nuit.
-
-—«A la bonne heure,» dit Renaud en riant. «Ça veut dire que l’endroit
-est tranquille. Vous pouvez y aller de votre histoire, mon brave.»
-
-Son compagnon ouvrant la bouche, il l’interrompit encore. Avec ce ton
-qui n’était qu’à lui, mélange de gouaillerie, de bonne grâce et de
-hauteur, fait pour dominer et capter les âmes, il ajouta:
-
-—«Présentez-vous donc d’abord, mon ami. Vous me connaissez. Je ne vous
-connais pas. J’aime à savoir le nom de qui me parle.
-
-—Des noms ...» dit l’étranger. «Ça n’est pas ça qui me manque. J’en
-ai un pour chaque pays, pour chaque métier. A Montmartre, je suis
-Arthur Sornière, sans profession, demeurant chez sa bonne amie, la
-petite Angèle. On l’appelle _mame_ Sornière, sur la Butte. Mais nous ne
-savons lequel de nous deux fut baptisé comme ça le premier. Rien de
-l’état civil, pour sûr.
-
-—A Buenos-Ayres, comment vous nommiez-vous?
-
-—Qu’est-ce que ça vous fait?
-
-—Rien. Vous étiez interprète, m’avez-vous dit hier?
-
-—Oui. Je jaspine plusieurs langues, ayant roulé ma bosse un peu
-partout.
-
-—C’est dans l’hôtel où l’on vous employait que vous avez rencontré ce
-Pabro?
-
-—Juste. J’ai tout de suite flairé qu’il y avait quelque chose à faire
-avec ce vieux-là. On voyait bien qu’il n’était pas riche. Pourtant il
-ne regardait pas à l’argent. Il ne devait pas voyager pour son compte.
-Puis, ça crevait les yeux qu’il manigançait quelque canaillerie sans
-être à la hauteur. Empêtré, cocasse, comme un hibou en plein jour.
-L’air pas très certain, si l’on venait par derrière, de ne pas sentir
-une main sur son épaule: «Au nom de la loi!»—«Toi, mon vieux filou,
-que je me dis, la conscience te gêne. C’est peut-être une occasion
-de rigoler un brin.» Je m’insinuai dans sa confiance. Comment? C’est
-dépourvu d’intérêt. Trop facile. Il me raconta d’abord une chose, puis
-une autre. Un boniment à moitié vrai pour commencer, ensuite un détail
-plus exact. Je le fis se couper. Je l’effarouchai. Je le rassurai.
-Bref, il m’ouvrit son petit cœur.
-
-—Il venait de La Paz?» demanda Valcor.
-
-—«Tout droit. Il prétendait d’abord voyager pour le compte d’une
-maison de banque.
-
-—La maison Perez Rosalez.
-
-—C’est ça. Il y était comptable depuis le déluge, ou aux environs.
-Mais il avait lâché sa place du jour au lendemain, emportant une poule
-aux œufs d’or, qui devait faire de lui un rentier parisien ... Son
-rêve!... Il connaîtrait la grande vie ... Ohé! ohé!
-
-—La poule aux œufs d’or, c’était la lettre!... Une lettre signée de
-mon nom.
-
-—Oui, mon prince.
-
-—Il était chargé par sa maison de venir la verser aux débats de mon
-procès?
-
-—Pas du tout. C’est un particulier qui le faisait venir. La lettre, il
-l’avait chipée.
-
-—Pour le compte de qui?
-
-—De personne. C’était là sa finesse, à ce vieux renard. Paraît qu’on
-lui proposait une somme très forte pour venir simplement déposer contre
-vous.
-
-—Qui lui proposait cette somme? Un monsieur Marc de Plesguen, n’est-ce
-pas?
-
-—Mais non. Pas ça du tout.
-
-—Et qui donc?
-
-—Un certain José Escaldas.
-
-—Ah! le gredin ...» murmura Valcor entre ses dents. «C’est lui
-l’intermédiaire. Je m’en doutais.
-
-—Le seigneur Pabro n’en parlait pas comme d’un intermédiaire, mais
-comme d’un personnage d’importance. En voilà un, je vous le garantis,
-qui a une fameuse dent contre vous. Pabro m’a raconté que cet Escaldas
-machinait votre ruine depuis longtemps. Il y a deux ans, peut-être, il
-furetait là-bas, en Amérique, pour rassembler un dossier contre vous,
-des témoignages, tout le bataclan. C’est alors qu’il est venu à la
-banque Rosalez. Il s’est fait montrer la fameuse lettre. Il en a pris
-une photographie.
-
-—Non!...» cria Valcor en bondissant.
-
-La surprise de cette trahison de longue main eut raison de son flegme.
-Mais son émotion ne dura qu’une seconde. Tout de suite, il envisagea le
-parti qu’il pouvait tirer de pareils renseignements.
-
-—«Il en a pris la photographie, dites-vous?
-
-—Je vous le garantis. Ça vous embête, ce truc-là, monseigneur?...
-
-—Ah! non, par exemple!» s’écria le marquis avec une spontanéité
-sincère. «C’est ce qui pouvait m’arriver de plus heureux. Poursuivez,
-mon garçon.
-
-—Diable!» fit l’autre, déconcerté. «Mes gens se fourraient donc le
-doigt dans l’œil. Quand Pabro apprit par une lettre d’Escaldas qu’on
-allait vous tracasser sous prétexte que vous vous étiez substitué au
-véritable marquis de Valcor,—vous voyez que je suis au courant,—et
-qu’on lui offrait la lune pour qu’il vînt raconter ici qu’il vous avait
-vu double sans avoir bu, le vieux matois se rappela la photographie de
-la lettre, et se dit que l’original lui serait payé très cher par son
-Escaldas ...
-
-—Par moi,» interrompit Renaud.
-
-—Non, par l’autre. C’est là qu’il se montrait idiot, le vieux crétin.
-Vous proposer la lettre, à vous, ça, c’est une idée à Bibi.
-
-—Que vous lui avez soumise?
-
-—Pas de danger! Prêtez-moi vos ouïes encore un moment. Procédons par
-ordre.»
-
-M. de Valcor ne sourcilla point aux familiarités de ce garçon
-cosmopolite, qui n’avouait pas sa nationalité, mais dont la blague
-insolente sentait si fort la poussière spéciale du pavé de Paris.
-Les tours de phrase employés par Arthur Sornière auraient été plus
-audacieux encore, ou, au contraire, empreints du plus servile respect,
-que cela n’eût pas davantage touché celui qu’il tenait attentif.
-L’homme et ses façons ne comptaient pour Renaud que comme compte une
-pièce pour un joueur d’échecs. Leurs rapports sociaux n’importaient
-pas. Ce n’était pas socialement qu’ils devaient jamais se rencontrer
-face à face.
-
-—«Vous comprenez,» poursuivait le bon ami d’Angèle, «ça me frappa tout
-de suite, l’imbécillité de ce vieux. Il avait soustrait la lettre,—ce
-qui le mettait d’ailleurs dans tous ses états, l’innocent!—sans autre
-idée que de se la faire payer cher par ceux qui mettaient déjà tant de
-prix à la photographie.
-
-—Parbleu, oui, quel imbécile!» observa le marquis. «Pour mes
-adversaires, cette lettre n’avait toute sa valeur que présentée,
-authentiquée par la maison Rosalez, qui l’avait reçue de moi ...
-
-—Ou du marquis de Valcor,» chantonna Sornière.
-
-—«C’était leur jouer le plus mauvais tour que d’apporter l’original en
-France, après l’avoir obtenu frauduleusement.
-
-—Bon, il y a plaisir à causer avec vous,» dit le bel Arthur, «C’est
-pas comme mon vieil âne bâté. En voilà un qui a dû peser sur l’estomac
-des requins, tout maigre qu’il fût!... Quelle tourte!...»
-
-Renaud regarda l’homme. Il n’avait donc pas poussé Pabro à la mer? Ou
-alors, quel cynisme!
-
-—«Maintenant, deux mots, et vous en saurez autant que moi,» reprit le
-hardi personnage, «Tout ça ne s’était pas dégoisé en un jour. J’étais
-déjà sur le paquebot avec mon bonhomme, quand il s’est déboutonné
-jusqu’à me parler de la lettre, et à m’avouer qu’il l’avait prise. Je
-m’étais embarqué de compagnie parce que je me doutais qu’il y aurait
-quelque chose à pêcher dans une telle mare à grenouilles, et avec une
-poire de ce calibre. Puis j’avais soupé de l’Amérique. J’avais soif de
-voir si d’être battue par d’autres clampins ça avait rendu mon Angèle
-plus tendre. J’avais le mal de la Butte, quoi! Quand je connus le coup
-de la lettre, je me rendis tout de suite compte de ce qu’on en pourrait
-tirer si on la portait à un chic type comme vous, riche comme Crésus,
-et le seul au monde ayant un intérêt capital à posséder ce chiffon de
-papier.»
-
-Sornière coula un regard de côté, pensant que le marquis allait
-l’interrompre, pour affirmer, comme tout à l’heure, que la lettre, au
-lieu de l’accuser, le justifiait, et qu’il n’aurait rien de plus pressé
-que de l’envoyer au Parquet. Mais l’argument n’ayant plus de nécessité
-immédiate, Renaud dédaigna de le répéter, garda le silence.
-
-—«Je n’avais pas l’intention de subtiliser la lettre. Je suis un
-honnête homme, moi,» reprit Sornière, qui prononça ces mots avec un
-intraduisible accent. «Mais, que voulez-vous? L’occasion, c’est le cas
-de le dire, me l’a mise dans la main. V’là qu’un soir de vent, cette
-vieille ganache de Pabro a l’idée de prendre le frais sur le second
-pont, sous la dunette, dans un endroit aussi désert que celui où nous
-sommes. Les passagers pionçaient. Aucune manœuvre de l’équipage ne se
-faisait de ce côté. Je vais lui souhaiter le bonsoir, lui demander
-s’il a avalé une machine pneumatique pour avoir toujours besoin d’air
-comme ça. On cause un brin. Nous parlons de la lettre. Je prétends
-qu’il a tort de la porter toujours sur lui, et, par blague, pour lui
-prouver qu’on la lui lèvera un jour ou l’autre, je lui montre comme
-c’est facile ... Elle était cousue dans son veston. N’y avait qu’à lui
-tirer son veston. Et moi de tirer ... Histoire de rire. Le v’là qui
-prend la plaisanterie de travers, et qui braille. Une voix de souris,
-d’ailleurs ... Avec le tapage de l’eau ... on ne l’entendait pas à
-vingt centimètres. Je ne l’entendais pas moi-même. Seulement sa figure
-me faisait rigoler. Et pour me la payer au complet, j’agite le veston
-au-dessus du bastingage. Est-ce que le pauvre bougre ne se figure pas
-que tout fiche le camp dans une claque de la brise. Il saute dessus,
-fait un faux mouvement, la tête l’emporte ... Dame, je ne sais pas au
-juste ce qui s’est passé ... Mais, en moins de temps que je n’en mets à
-vous le dire ... n’y avait plus personne ... que moi ... avec ce sacré
-veston dans la main.»
-
-La voix de Sornière se fit un peu rauque. Il ôta son chapeau, passa
-un mouchoir sur son front, où cependant l’air vif de cette soirée
-d’octobre ne devait pas appeler la sueur.
-
-M. de Valcor se pencha pour voir son regard, qu’il ne rencontra pas.
-
-—«Vous avez appelé au secours?» questionna-t-il.
-
-—«Ça se peut. Sait-on ce qu’on fait dans ces moments-là? Mais tous les
-secours du monde n’auraient pas repêché un homme, par une mer assez
-houleuse, en pleine nuit, étant donnée la vitesse du navire. Quand je
-m’aperçus qu’il n’y avait pas de témoins, que personne n’avait rien
-entendu, que je tenais encore le vêtement du pauvre diable, je compris
-que j’aurais une sale affaire sur les bras si je manquais de présence
-d’esprit. D’un coup de pouce, je fis sauter la doublure, je m’emparai
-du papier, et j’envoyai la défroque rejoindre son propriétaire. La
-lettre ... Nul que moi n’en connaissait l’existence. Même si on me
-fouillait, si on la découvrait, elle passerait dans mes papiers comme
-un griffonnage sans rapport avec la victime. On ne pouvait m’accuser
-que si j’avais la sottise de donner moi-même prise aux soupçons. Je ne
-soufflai donc pas mot. Et la suite prouva que j’avais eu raison.
-
-—Ainsi ce Rafaël Pabro est mort ...» dit rêveusement Renaud.
-
-—«Ça n’est pas pour vous contrarier, au moins?» gouailla effrontément
-Sornière.
-
-Un silence suivit, pendant lequel les deux hommes continuèrent leur
-va-et-vient, très lent, sur la terrasse déserte, au pied de la muette
-basilique.
-
-La rumeur de Paris montait plus sourde. L’heure s’avançait. Les
-banderoles lumineuses des réclames avaient cessé de surgir et de
-s’éteindre sur le noir de la ville.
-
-Le bel Arthur reprit la parole:
-
-—«Eh bien, monsieur le marquis, c’est tout ce que vous me dites?...
-Vous ne me sautez pas au cou?... Je viens vous apprendre que le seul
-témoin qui puisse vous causer de l’embêtement est à deux mille mètres
-sous l’eau. Et je suis modeste,» ajouta le gredin, «je ne prétends
-pas y être pour quelque chose ... Puis je vous apporte la lettre sur
-laquelle vos adversaires basent leur accusation, à ce que j’ai compris.
-Qu’est-ce que vous voulez de plus, nom d’un chien! d’un homme qui
-n’avait même pas le plaisir de vous connaître?»
-
-Le voyou crânait pour cacher son réel déboire. Comme M. de Valcor
-continuait à réfléchir profondément sans ouvrir la bouche, il lui
-demanda d’un ton moins assuré:
-
-—«Vous ne pouvez pas douter de la vérité de mon récit, ni de
-l’authenticité de la lettre? La mort de Pabro?... Je peux vous indiquer
-des journaux qui l’ont mentionnée. Tenez ... le _Messager de Cordouan_,
-par exemple, qui a même parlé de moi, mis en cause un instant, mais
-disculpé presque aussitôt. Quant à la lettre, comment inventerais-je
-ce que je vous en ai dit? Voulez-vous la voir, tout de suite?... cette
-nuit même?... Je puis aller vous la chercher.
-
-—Combien me la vendrez-vous?» fit le marquis, imperturbable.
-
-—«Dame!...» s’écria l’autre, rasséréné.
-
-Il retira son melon pour se gratter le crâne, le replaça, l’enfonça sur
-ses yeux.
-
-—«Vingt mille balles ... Est-ce trop?» questionna-t-il. Et sa voix
-tremblait d’espoir, de convoitise.
-
-—«Je doublerai cette somme,» dit Renaud, «si vous faites ce que je
-vais vous dire.
-
-—Cré nom!... Parlez.
-
-—Quand j’aurai reconnu cette lettre,—comme je n’en doute pas
-maintenant,—vous la mettrez sous enveloppe, vous y joindrez le récit
-que vous venez de me faire, et vous enverrez le tout au Procureur de la
-République.»
-
-Ce fut au tour de Sornière de garder le silence, abasourdi.
-
-«Fichtre! ça se gâte,» pensait-il.
-
-Très souple, très respectueux, à présent, il murmura:
-
-—«Ah! monsieur le marquis, je vois bien que vous n’avez rien à
-craindre. C’est donc des chenapans, ces Escaldas et compagnie? Vous
-êtes un vrai grand seigneur, un type tout à fait _bath_. Et généreux
-avec ça!... Quarante mille balles!... Seulement, c’est ma tête que vous
-me demandez de risquer pour ça.
-
-—Mais non, puisque vous êtes innocent.
-
-—Faudrait le prouver.
-
-—On ne prouvera pas le contraire.
-
-—A savoir ... La justice est plus forte que moi, et quand il lui faut
-un coupable, elle excelle à se le fabriquer. Et puis, écoutez, monsieur
-le marquis ... J’étais troublé, sur le moment. J’ai pu le pousser sans
-le vouloir, c’t’homme.»
-
-Un étrange sourire de perspicacité et de dégoût passa sur les lèvres de
-Renaud. Il reprit:
-
-—«Soyez tranquille. Ne vous ai-je pas dit que j’aurai encore besoin
-de vos services? Mon intérêt n’est pas que vous soyez pincé. Vous
-commencerez par vous mettre à l’abri. Votre envoi au Procureur de la
-République sera jeté à la poste, par mes soins, dans quelque ville
-où vous n’aurez garde de vous rendre. Vous ne parlerez pas de notre
-entente. Vous direz simplement, sans raconter l’histoire du veston, que
-Pabro vous avait communiqué cette pièce, qu’après la mort accidentelle
-du bonhomme vous aviez craint de vous compromettre en révélant qu’elle
-se trouvait entre vos mains. Qu’une fois hors d’atteinte, vous montrez
-votre bonne foi en l’envoyant au Parquet sans essayer d’en tirer
-profit. On ne vous fera pas extrader pour punir un crime improbable,
-dont la victime n’offre aucun intérêt, et dont vous ne tirez aucun
-bénéfice.
-
-—Y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur le marquis. Et puis
-... les quarante mille balles ... C’est ça qu’a du relief dans votre
-conversation.»
-
-La somme, en effet, devait éblouir un Arthur Sornière. Au même tarif,
-il aurait accompli n’importe quelle besogne. Il le donnait à entendre.
-
-—«Encore une petite commission de ce genre, et je file à Buenos-Ayres
-ou à Lima, installer une maison de jeu. Y a des choses épatantes à
-faire. La police, là-bas ... on lui graisse la patte.
-
-—Il ne tiendra qu’à vous,» dit M. de Valcor, «de posséder les
-quatre-vingts ou cent mille francs dont vous avez une si forte envie.
-Sachez me servir docilement. Vous ne vous en repentirez pas.»
-
-Les deux hommes s’entendirent d’abord pour les négociations immédiates.
-Le lendemain, à la même heure, au même endroit, Sornière devait
-remettre la lettre au marquis, en échange de vingt billets de mille
-francs. M. de Valcor emporterait le papier, pour l’examiner à loisir,
-pour constater s’il était bien tel que sa mémoire le lui peignait,
-et si les phrases dont ses ennemis comptaient faire usage offraient
-bien le sens qu’il avait jadis voulu leur donner. Il préparerait le
-brouillon de la missive que Sornière adresserait au Procureur de la
-République, et fixerait un troisième rendez-vous. Là, le bel Arthur
-copierait sa confession, légèrement atténuée, y joindrait la fameuse
-lettre, enfermerait le tout sous enveloppe. M. de Valcor lui compterait
-vingt autres mille francs. Tous deux conviendraient de la retraite
-où l’homme irait attendre en sûreté de nouveaux ordres. Le marquis
-emporterait le pli cacheté, pour le faire mettre à la poste dans
-quelque grande ville étrangère.
-
- * * * * *
-
-Pendant les jours qui suivirent, l’opinion publique passa par des
-sursauts et des surprises. L’affaire Valcor passionnait les esprits de
-plus en plus. Ceux mêmes qui, d’abord, n’avaient trouvé qu’un médiocre
-intérêt à cette question d’héritage, qui déclaraient absurde d’y mêler
-des intérêts de castes, des querelles politiques, se prenaient à
-certaines péripéties romanesques. Ainsi, le parti des valcoristes se
-sentit extrêmement démonté quand les journaux racontèrent ceci: non
-seulement un très important témoin à charge, appelé d’Amérique par M.
-de Plesguen, avait disparu mystérieusement en route, mais une lettre
-qui devait confondre le marquis, et que l’enquête réclamait de la
-banque Perez Rosalez, à La Paz, demeurait introuvable. La bonne foi des
-chefs actuels de la banque était hors de doute. La lettre, depuis plus
-de vingt ans dans leurs archives, leur avait donc été soustraite. Par
-qui? Par des gens que soudoyait Renaud de Valcor. On parlait de toute
-une bande noire à ses gages. D’invisibles mains volaient la lettre
-compromettante, à l’heure même où d’autres mains poussaient à la mer le
-malheureux Rafaël Pabro.
-
-L’imagination des masses était définitivement captée. L’Affaire Valcor
-devenait le gros succès du jour, le feuilleton dont on attendait
-fiévreusement la suite, le mystère dont chacun prétendait donner le
-mot, suivant ses préventions ou ses passions.
-
-Les antivalcoristes poussaient les hauts cris. Cette lettre et ce
-témoin subtilisés! N’était-ce pas l’aveu même? On était aux prises avec
-un bandit redoutable. Quel éclat de tonnerre ne faudrait-il pas pour le
-foudroyer!
-
-Malgré ce mouvement en faveur de leur cause, le trio
-Plesguen-Escaldas-Gairlance demeurait consterné. Pabro, qui
-avait vu jadis M. de Valcor et l’homme qui lui ressemblait si
-extraordinairement, n’était plus. La lettre où le marquis présentait
-son double, où lui-même avérait l’existence de ce personnage
-mystérieux, ne pouvait être produite. Que restait-il? Le tatouage.
-Gilbert de Villingen s’apprêtait, en ce moment même, à en dévoiler
-le secret par un coup de théâtre machiné en vrai dramaturge. Mais
-cela ne suffisait pas. Une présomption isolée restait vaine. C’était
-l’ensemble de tous ces indices qui devait amener l’établissement d’une
-preuve. L’opinion oscillait en faveur de M. de Plesguen. Toutefois
-les fantaisies du public ne vaudraient pas un bon arrêt judiciaire.
-Et comment l’obtenir, cet arrêt, alors que l’enquête se butait dans
-une impasse, voyait tous ses éléments crouler l’un après l’autre en
-poussière?
-
-Mais, un beau matin, les journaux publièrent en capitales énormes ces
-mots à sensation:
-
-L’AFFAIRE VALCOR
-
-PÉRIPÉTIE INATTENDUE.—RESTITUTION DE LA LETTRE MYSTÉRIEUSE
-
-Sous ce titre, venait le détail des circonstances: l’arrivée de la
-lettre au Parquet, sous pli cacheté, portant les timbres postaux de
-Hambourg, et accompagnée par les explications d’un nommé Mindel,
-compagnon de voyage de Pabro, déjà soupçonné d’avoir jeté le vieillard
-à la mer, mais aussitôt relâché, faute de preuves.
-
-Durant les jours qui suivirent, ce fut, dans les feuilles, une
-avalanche de commentaires. Tout y passa: contestation de l’authenticité
-de la lettre, affirmation de l’assassinat de Pabro, discussion sur
-l’état d’âme de ce Mindel,—un chenapan payé par M. de Valcor, et qui
-le trahissait par mécontentement du salaire ou par tardif scrupule de
-conscience. Il était clair que ce Mindel, jetant sa lettre dans une
-poste de Hambourg, avait dû s’embarquer aussitôt pour une destination
-que la police aurait du mal à établir. En effet, l’homme ne se retrouva
-pas à Hambourg, ni parmi la multitude des passagers embarqués de ce
-port vers tous les coins du globe. Et pour cause.
-
-Ces événements semblaient fâcheux pour le parti des valcoristes. Le
-seul argument de ces derniers fut que la lettre ne venait pas de la
-banque Rosalez, qu’elle était fausse, que le récit dont s’accompagnait
-la restitution était un pur roman.
-
-La suite leur donna tort.
-
-Avant même que la justice française eût demandé des explications à
-cette banque, celle-ci télégraphiait pour annoncer que le voleur de
-la pièce était découvert. C’était Pabro, le vieux comptable, parti
-soudainement pour l’Europe. On venait d’établir avec certitude
-qu’il avait emporté le précieux papier. Les adversaires du marquis
-possédaient d’ailleurs une photographie de la lettre, exécutée trois
-ans auparavant par un Bolivien du nom de José Escaldas. Cet Escaldas,
-mandé par l’enquête, reconnaissait formellement la lettre qu’il avait
-tenue jadis entre les mains. Le rapprochement avec la photographie
-qu’il en avait prise, ne laissa plus aucun doute sur l’authenticité de
-l’original.
-
-Ce ne fut pas seulement dans le cabinet du juge enquêteur que se fit
-cette confrontation. Par suite de ce fonctionnement miraculeux de la
-presse actuelle, pour qui rien n’existe d’invisible ou d’inaccessible,
-ni surtout aucun secret du Palais, le public eut aussitôt sous les
-yeux le _fac-similé_ des pièces. Les journaux publièrent côte à côte
-la lettre et sa reproduction photographique. Impossible de méconnaître
-la similitude absolue des deux documents. On était bien en présence
-des lignes écrites, une vingtaine d’années auparavant, par le marquis
-Renaud de Valcor.
-
-Ces lignes, des millions d’êtres les dévorèrent, en pesèrent
-minutieusement chaque syllabe. Il en résultait de toute évidence qu’au
-moment où le célèbre explorateur fondait la Valcorie, il avait envoyé à
-La Paz, pour traiter de ses affaires d’argent avec la banque Rosalez,
-un personnage investi de toute sa confiance, et dont il faisait
-remarquer l’étonnante ressemblance avec lui-même.
-
-Les feuilles antivalcoristes sommaient donc le marquis de déclarer quel
-était ce personnage et ce qu’il était devenu. Tant que l’explication
-ne serait pas donnée, claire et irréfutable, ils continueraient à
-prétendre que ce sosie était seul revenu en Europe avec un nom, un
-titre, une personnalité usurpés, et que le véritable marquis de Valcor
-dormait son sommeil éternel de l’autre côté de l’Atlantique. L’_Aube
-rouge_ allait jusqu’à prétendre que cette mort avait dû être le
-résultat d’un crime, et que le brillant imposteur en gardait le sang
-sur les mains.
-
-Celui-ci souriait en lisant les invectives du parti adverse.
-
-«S’ils savaient, les imbéciles, que j’ai moi-même envoyé la fameuse
-lettre au Parquet!»
-
-Après avoir attendu quelques jours, pour que le coup qu’il allait
-frapper eût son plein effet, M. de Valcor déposa une plainte en faux et
-usage de faux, refusant de se reconnaître auteur de la lettre versée
-aux débats par ses adversaires.
-
-C’était un nouveau procès qui s’ouvrait, arrêtant l’autre tout net.
-
-L’instruction criminelle commença, avec les mêmes lenteurs que
-l’enquête civile, à cause des réponses à attendre de l’Amérique du Sud.
-
-L’hiver, puis le printemps avaient passé. Un autre été s’avançait. Les
-tribunaux allaient entrer en vacances. L’affaire de faux ne viendrait
-au rôle qu’à la rentrée d’automne.
-
-Renaud se proposait de partir pour la Bretagne, de donner enfin à sa
-torture de cœur et d’esprit une trêve plus prolongée que ses hâtifs
-séjours au château.
-
-Une nouvelle douleur, une nouvelle lutte le retinrent.
-
-Sentinelle en armes sur la brèche de son magnifique destin, il allait
-avoir à repousser un assaut plus imprévu des forces obscures.
-
-
-
-
-XX
-
-_L’ACCIDENT_
-
-
-UN matin, vers dix heures, le marquis de Valcor descendait les
-Champs-Élysées dans son landolet électrique, qu’il avait fait ouvrir.
-
-Il venait, suivant son habitude quotidienne, de faire une promenade à
-cheval au Bois. Mais, suivant la même habitude, il avait, au rond-point
-de l’Étoile, laissé sa monture à un groom, pour éviter la rentrée
-fastidieuse, au pas, jusqu’à la rue du Bac. Son automobile le ramenait
-grand train.
-
-Appuyé au fond, il parcourait les journaux, que son portier avait
-déposés soigneusement sur les coussins. Il fronçait les sourcils, ou
-souriait ironiquement, à mesure que s’agitait sous ses yeux toute la
-bourbe des passions humaines, remuées par le levain de son scandaleux
-procès.
-
-Soudain, une secousse, un virement brusque, le sursaut des roues sur un
-obstacle ... des cris ... des gens qui courent ... l’arrêt net de sa
-voiture.
-
-Renaud se leva, le cœur en suspens, étreint par une sensation de
-catastrophe.
-
-A droite, un peu en arrière, sur la chaussée, une masse gisait ... Un
-corps ... ou deux corps ... chose indistincte, que, déjà, cachaient des
-passants accourus. Son valet de pied sauta à terre.
-
-M. de Valcor descendit, s’approcha, regarda, ne put retenir une
-exclamation d’horreur. Une très jeune femme, évanouie ou morte, avec un
-peu de sang au front, demeurait étendue, les bras crispés autour d’un
-bébé tout petit, un enfant de quelques semaines. Et, dans cette pauvre
-créature,—image de la plus affreuse détresse féminine, avec son visage
-sanglant, la misère de ses vêtements, le mystère de sa maternité, son
-geste farouche,—le marquis de Valcor reconnaissait Bertrande Gaël.
-
-—«C’est elle qui s’est jetée sous les roues,» s’écriait le valet de
-pied, blanc comme un linge. «Simon a viré pour l’éviter, elle a encore
-couru au-devant ... Ça, je vous le jure, monsieur le marquis.»
-
-Ce titre de marquis fit tourner les yeux à plusieurs. Des grognements
-partirent.
-
-«C’est bien ça ... Une pauvresse qui crève de faim avec son petit ...
-Et un monsieur de la haute qui se pavane dans son électrique ... Ah! le
-brigand de riche! Ça a deux propres-à-rien de laquais sur son siège ...
-Ça veut aller vite ... Et ça écrabouille les mères avec leurs enfants
-... Y en avait pas épais sous les roues ... Elle avait le ventre creux
-... pauvre bougresse!...»
-
-Les gens du peuple, plus nombreux à cette heure matinale que les
-oisifs, sur la superbe avenue, s’excitaient de furieuse pitié devant
-ce contraste: l’infortunée, victime d’on ne savait quelle atroce
-misère, étreignant toujours l’innocent, qui commençait à pleurer, et ce
-monsieur si élégant, avec sa voiture du dernier modèle, et l’impeccable
-tenue de ses gens en livrée. On allait lui faire un mauvais parti.
-Tandis que des femmes se penchaient, palpaient la blessée, prenaient le
-bébé, qui n’avait aucun mal, des hommes levaient leurs poings menaçants.
-
-Celui qu’ils voulaient frapper ne songeait même pas à se défendre. Les
-bras tombés, le visage livide, ses fiers yeux bleus noyés et mourants
-comme ceux d’une femmelette qui s’évanouit, il continuait à regarder
-la forme abattue à terre, semblant ne plus la voir distinctement, mais
-contempler un spectacle d’épouvante mille fois plus affreux que cette
-triste réalité.
-
-Il se sentit soutenu, appuyé par quelqu’un, qui, sans doute, le croyait
-près de s’effondrer à terre. C’était un gardien de la paix, lui disant:
-
-—«J’ai vu la chose, monsieur. Il n’y a pas de votre faute. La
-malheureuse avait une résolution du diable. Mais je ne crois pas
-qu’elle ait grand mal. Remettez-vous.»
-
-Puis, s’adressant aux ouvriers hostiles:
-
-—«Arrière, vous autres!» cria ce brave représentant de l’ordre.
-«C’est-y point honteux de s’en prendre au monde comme ça? Si vous
-n’étiez pas trop flemmards pour nourrir les filles que vous mettez à
-mal, elles ne se jetteraient pas avec leurs gosses sous les voitures.»
-
-L’éternelle question sociale ayant été ainsi soulevée puis résolue sans
-plus d’impartialité ni de clairvoyance qu’à l’ordinaire, on s’occupa
-de la malheureuse écrasée.
-
-Elle ne paraissait avoir aucune fracture, mais seulement cette blessure
-à la tête, d’où coulait le sang qui tachait sinistrement son visage, et
-de laquelle un badaud affirma d’un air sagace:
-
-—«Les blessures à la tête ... si ce n’est pas mortel, ça n’est rien du
-tout.»
-
-Ce qui, pour les curieux, sembla tout de suite fixer le cas.
-
-—«Veuillez m’aider à porter cette pauvre femme dans la voiture,
-Albert,» dit M. de Valcor à son domestique, d’une voix qu’il ne
-réussissait pas à affermir. «Nous prendrons le docteur en passant, et
-nous emmènerons cette infortunée à la maison. Je me charge d’elle.»
-
-Puis, se tournant vers le groupe de commères affairées autour de
-l’enfant:
-
-—«Si l’une de vous veut bien m’accompagner avec ce petit?... Je ne
-saurais pas trop comment le tenir.»
-
-En prononçant ces mots, il jetait un coup d’œil presque répulsif au
-petit être, qui vagissait et s’agitait dans des langes bien minces mais
-très propres.
-
-Une jeune ouvrière s’offrit, toute fière de se mêler au drame et de
-monter dans l’équipage électrique.
-
-Pendant que le gardien de la paix dressait son procès-verbal, et
-que, sur son interrogation, Renaud répondait bas et vite:—«Marquis
-de Valcor, rue du Bac,» on étendait sur les coussins du fond de
-l’automobile Bertrande, toujours sans connaissance.
-
-Le marquis ordonna de fermer le landolet, pour ne pas faire sensation
-sur son passage, et prit place sur la banquette, en face de
-l’obligeante personne chargée du poupon. Le valet de pied Albert grimpa
-sur le siège, et donna l’adresse du docteur à son camarade Simon.
-
-Celui-ci, navré de l’accident, mais sûr d’avoir fait tout ce qui
-dépendait de lui pour l’éviter, était demeuré à son poste, muet, sauf
-pour répondre à l’agent, avec son sang-froid de conducteur, qui ne doit
-jamais quitter sa machine, et son impassibilité de serviteur de grand
-style.
-
-Il démarra. L’automobile partit, rapide et silencieuse, sur ses énormes
-pneus.
-
-Derrière elle, demeura le groupe des badauds. Ces gens regardaient
-s’éloigner la voiture, bouche bée, avec ce léger déboire qu’on éprouve
-en passant d’un spectacle excitant à la platitude de la vie ordinaire.
-
-Les propos qui prolongèrent un peu la distraction n’étaient plus du
-mode agressif. Par son émotion visible et sa généreuse attitude,
-l’écraseur avait presque pris de l’avantage sur l’écrasée.
-
-—«Il est tout de même chic, pour un marquis.
-
-—C’est bien de les avoir emmenés dans sa voiture.
-
-—Ça va plus vite que l’ambulance urbaine.
-
-—C’est-y pas Valcor qu’il a dit qu’y s’appelait?
-
-—Si, si ... marquis de Valcor.
-
-—Celui qu’a c’t’histoire? Qu’on prétend qu’il a volé son titre?
-
-—Eh bien, voulez-vous que je vous dise, moi?» fit, d’un air important,
-le maître d’hôtel d’une des maisons les plus aristocratiques du
-rond-point. «Je les connais, _ceuss_ de la haute. Si celui-là n’était
-pas un vrai marquis, il aurait peut-être prêté son auto pour trimbaler
-la pauvresse et le mioche. Mais il ne serait pas monté dedans avec. N’y
-a encore que les types de vieille roche pour pas être fiers. Je vous
-garantis ce paroissien-là. Il est bon teint.»
-
-Une heure plus tard, M. de Valcor arpentait son cabinet de travail du
-pas nerveux de quelqu’un qui attend. Les minutes lui parurent longues
-jusqu’à ce qu’un domestique vint dire: «Monsieur le docteur demande
-s’il peut entrer.
-
-—Eh bien?» demanda-t-il anxieusement.
-
-La réponse fut rassurante.
-
-La victime de l’accident, installée, non pas dans les dépendances
-de l’hôtel, mais dans une chambre de maître, au second étage, se
-trouvait dans l’état le plus satisfaisant. La blessure de la tête
-n’intéressait que le cuir chevelu. Et c’était la seule. Pour le reste,
-des contusions, simplement. Et le désordre général provoqué par
-l’exaltation, l’émotion, tout ce qui avait déterminé, puis accompagné
-le coup de désespoir.
-
-—«Car elle reconnaît,» ajouta le docteur, «s’être jetée volontairement
-sous les roues de votre automobile.
-
-—Savait-elle que c’était la mienne?» demanda Valcor avec vivacité.
-
-—«Elle ne s’explique pas là-dessus, ni sur rien d’autre, d’ailleurs.
-C’est son cri de regret en se retrouvant vivante, quand la
-connaissance est revenue, qui m’a tout révélé. Je ne lui ai pas posé
-de questions. J’ai défendu qu’on lui en posât. La religieuse qui la
-soigne maintiendra le silence absolu, au moins pendant cette journée-ci
-et la nuit prochaine.
-
-—L’enfant?...» demanda le marquis d’une voix altérée.
-
-—«Mais, vous avez vu ... Il n’a rien.
-
-—Et c’est ... c’est bien celui ... de ... cette malheureuse?
-
-—Sans doute. En apprenant qu’il est sain et sauf, elle a fondu en
-larmes ... Elle l’appelait, lui demandait pardon ... voulait le voir
-... J’ai interdit tout cela sévèrement. Le calme le plus absolu est
-nécessaire. Elle nourrissait. Je ne puis dire, avant quelques heures,
-si l’effroyable secousse n’a pas tari son lait, ce qui pourrait amener
-des complications, de la fièvre, un transport au cerveau ... Il n’y a
-plus maintenant que ce danger-là, mais il n’est pas négligeable.
-
-—Quelles mesures avez-vous prises pour le bébé, docteur?
-
-—Je vais envoyer ici une nourrice, pour que le pauvre être ne pâtisse
-pas dans l’intervalle. Dès que nous serons fixés sur l’état de la mère,
-nous aviserons définitivement.»
-
-Le médecin, pressé de courir à d’autres devoirs, hésitait pourtant à se
-retirer devant l’expression troublée de son client.
-
-—«Avez-vous quelque chose d’autre à me demander, monsieur le marquis?
-
-—Mais ...»
-
-Renaud s’arrêta court.
-
-—«Songez à la chance que vous avez eue,» reprit l’homme de science.
-«Vraiment c’est miracle que vous ayez échappé à l’abomination d’une
-double mort, là, sous vos roues ...»
-
-Un visible frisson secoua Valcor. Puis aussitôt, avec une préoccupation
-dont la force étonna le médecin:
-
-—«Docteur, quand pourrai-je lui parler?
-
-—Pas avant demain matin, monsieur le marquis. Et encore, je ne vous le
-promets pas.»
-
-Demeuré seul, Renaud serra les poings et les dents, comme dans un
-effort presque surhumain pour se dominer. Patienter encore vingt-quatre
-heures, avec, sous son toit, cette fille infortunée et son secret!...
-Ne pas le lui arracher!... Ne pas savoir!...
-
-Bertrande ... Elle était belle, comme Micheline. Ainsi que Micheline,
-elle avait été une fillette innocente, qu’il revoyait, bondissant,
-au-devant de lui, sur le sentier de la falaise. Micheline ... Bertrande
-... Ces deux images, autrefois si pareilles, maintenant séparées
-par un abîme,—l’une toujours pure, l’autre souillée,—pourquoi ne
-pouvait-il pas s’empêcher de les confondre?... La honte, la déchéance,
-de la pauvre petite paysanne orpheline n’atteignait cependant point la
-splendeur virginale de celle qui rayonnait dans le luxe, sous un nom
-qu’il saurait lui garder intact, et sous sa protection paternelle, à
-lui,—rempart qui défiait les atteintes.
-
-A un moment, le visage du marquis de Valcor s’appuya contre ses mains
-crispées, et ce furent peut-être des larmes, ces traces brillantes
-qu’il se hâta d’effacer dans leurs paumes.
-
-—«Alors, ma Sœur, elle ne vous a rien confié, la pauvre petite?»
-demanda-t-il le lendemain à la religieuse de garde.
-
-Celle-ci était venue lui dire que la malade était prête à le recevoir,
-et tous deux montaient le large escalier de pierre, à rampe de fer
-forgé, qui joignait les étages dans l’hôtel de la rue du Bac.
-
-—«Mais, ma Sœur, elle sait au moins qui je suis? On lui a dit chez qui
-elle reçoit l’hospitalité?
-
-—Certainement, monsieur le marquis?
-
-—N’a-t-elle fait aucune remarque? N’a-t-elle pas dit qu’elle
-connaissait déjà mon nom?
-
-—Pas du tout.
-
-—Alors, quand elle s’est jetée sous ma voiture?...
-
-—Ce n’est pas parce que cette voiture était la vôtre, monsieur le
-marquis. Qu’allez-vous penser là?...
-
-—Vous a-t-elle parlé de sa situation? de sa famille? Comment
-s’appelle-t-elle?
-
-—Elle se refuse à rien révéler. Pauvre créature!... Elle ne m’a pas
-l’air d’être née pour la mauvaise vie qui l’a conduite au crime. Mais
-déjà elle revient à Dieu. Votre bonté la sauvera, monsieur le marquis.»
-
-«Si ce n’était pas Bertrande!... Si, par bonheur, je m’étais
-trompé!...» se disait Renaud, dont la main tremblait en frappant à la
-porte.
-
-Une femme de chambre lui ouvrit, puis se retira aussitôt avec la
-religieuse.
-
-Le marquis de Valcor s’avança, et, au détour d’un paravent, vit sur
-une chaise longue celle dont la pensée le torturait depuis la veille.
-
-C’était bien Bertrande. Il ne s’était pas trompé.
-
-La petite-fille de Mathurine appuyait contre les oreillers son buste,
-vêtu de flanelle blanche. Un bandeau de linge recouvrait en partie sa
-tête. Mais, de l’autre côté, ses beaux cheveux, d’un châtain doré,
-descendaient et contournaient l’oreille en un flot opulent. Une
-courte-pointe rose égayait un peu cette vision, dont la maigreur et
-la pâleur, percée par la double flamme de deux larges yeux clairs,
-désespérément tristes, eussent fait mal. Cependant, malgré son
-désastre, sa beauté subsistait.
-
-Renaud s’arrêta, le cœur oppressé.
-
-Il lui semblait, dans cette ressemblance fanée, et comme effacée, de sa
-fille, découvrir le ravage que pourraient faire le mal et la douleur
-sur sa Micheline si rayonnante et si pure.
-
-Il murmura:
-
-—«C’est toi, ma pauvre petite!»
-
-Silencieuse, elle le regardait, avec un monde de pensées désolées au
-fond de ses yeux immenses.
-
-Il s’assit à côté de la chaise longue, prit dans ses mains les doigts
-fluets et comme inertes, posa sur elle des prunelles douces comme des
-prunelles de mère.
-
-—«Aie confiance, dis-moi tout. Je ne te condamne pas. Je ne peux pas
-te condamner!»
-
-Elle leva les sourcils, ouvrit démesurément les paupières, comme dans
-un étrange effroi.
-
-—«Pourquoi donc?» balbutia-t-elle.
-
-—«Parce que tu n’es pas seule responsable de tes fautes.
-
-—Et qui donc en est responsable?» fit-elle en avançant un visage
-frémissant.
-
-—«La destinée ... la vie ... Et, je le soupçonne, la lâcheté d’un
-séducteur indigne.»
-
-Elle retomba en arrière, comme sous un choc. Un flot rose envahit ses
-joues, devenues transparentes et minces.
-
-—«Est-ce tout?» demanda-t-elle, comme se parlant à elle-même.
-
-—«Comment, tout?...
-
-—Si je n’avais pas perdu mon père ... Si ma mère n’était pas devenue
-folle ... après l’hallucination qui le lui avait fait voir, dans la
-lande ...»
-
-Les yeux dilatés de Bertrande, où semblait passer un peu de l’égarement
-dont elle parlait, cherchèrent avidement ceux du marquis. Mais Renaud
-baissa des paupières tressaillantes, et dit avec une tristesse calme:
-
-—«C’est cela que j’appelle les fatalités de ta vie. C’est cela qui me
-rend indulgent pour toi, ma pauvre Bertrande.»
-
-Elle renversa la tête, et se tordit les mains.
-
-—«Tu souffres!...» s’écria Renaud avec une pitié infinie. «Dis-moi
-quelles abominables misères t’ont poussée à te précipiter sous les
-roues de?...»
-
-Il s’arrêta, puis reprit d’une autre voix, d’une voix étranglée
-d’angoisse:
-
-—«... De ma voiture?... Pourquoi la mienne?... Le savais-tu?...
-L’as-tu fait exprès?...»
-
-Elle inclina la tête, affirmativement, d’un signe énergique.
-
-—«Mais pourquoi?... Pourquoi?... Ne suis-je pas le protecteur de ta
-famille?... Ne pouvais-tu recourir à moi? Si tu avais honte, pour
-toi-même, de m’avouer ta situation, que ne le faisais-tu pour ton
-enfant?... Tu as voulu la mort de cet innocent!... Tu as voulu faire
-de moi l’instrument de votre double mort!... De quelles révoltes, de
-quelles haines, pouvaient surgir en toi ces effroyables résolutions?...
-Parle ... parle ... Bertrande! Que t’a-t-on dit?... Que t’ai-je
-fait?...»
-
-Elle murmura:
-
-—«J’étais trop malheureuse!...
-
-—Mais je n’en étais pas cause!... Au contraire ... Je te cherchais,
-Bertrande, pour t’arracher à l’abîme.»
-
-Le regard fixe, perdu, la jeune femme prononça plus bas encore:
-
-—«Je devenais folle, comme ma mère. J’avais eu, comme elle, des
-visions ...
-
-—Quelles visions?»
-
-Elle ne répondit pas, mais, se tournant vers lui, de nouveau, elle dit
-brusquement:
-
-—«Vous avez des ennemis acharnés, monsieur le marquis.
-
-—Je le sais. Je ne les crains pas,» fit-il tranquillement.
-
-Elle replia ses bras contre son sein, se recroquevilla un peu, comme
-si, en elle-même, quelque élan désordonné se fût abattu devant cette
-force inébranlable.
-
-Renaud, sous l’effleurement du danger, venait de se reprendre jusqu’à
-n’être même plus ému. Ce fut presque froidement qu’il poursuivit:
-
-—«Ne parlons pas de moi, mais de toi. Ainsi, tu es mère, Bertrande?...»
-
-Elle pencha le front, avec une confusion, une faiblesse navrantes.
-
-—«Qui est le père de ton enfant?»
-
-Point de réponse.
-
-—«Dis-moi qui. Si ce n’est pas un homme marié, il t’épousera.»
-
-Bertrande eut un rire amer.
-
-—«Il t’épousera!» répéta M. de Valcor. «Je saurai l’y contraindre.»
-
-La jeune femme secoua la tête.
-
-—«Impossible!» dit-elle. «D’ailleurs, c’est moi qui refuserais de
-l’épouser, s’il m’acceptait par intérêt ou par crainte. Si bas que je
-sois tombée, je suis encore trop fière pour cela.
-
-—Ce serait ton devoir, à cause de ton enfant.
-
-—Je ne puis pas devenir sa femme.
-
-—Il n’est pas libre?
-
-—Si.
-
-—Tu le juges trop haut pour toi?... Un misérable qui t’a séduite et
-abandonnée.
-
-—Il ne m’a pas abandonnée.
-
-—Alors pourquoi cherchais-tu la mort?
-
-—Je le fuyais. Je ne voulais rien accepter de lui.
-
-—Ne l’aimes-tu pas?»
-
-Bertrande éclata en sanglots convulsifs.
-
-—«Tu l’aimes donc?... Mais quel est ton secret, malheureuse enfant?»
-demanda Renaud, adoucissant de nouveau sa voix jusqu’à des inflexions
-presque tendres.
-
-Elle pleurait sans répondre.
-
-Pouvait-elle lui dire qu’à la douleur de se voir, non pas tout à fait
-abandonnée, en effet, mais du moins délaissée, s’ajoutaient d’autres
-douleurs?... Que l’homme qu’elle adorait s’était révélé à elle comme
-le pire ennemi de lui-même, Renaud de Valcor, et qu’en elle on avait
-insinué des soupçons d’où résultait pour sa conscience une effroyable
-alternative.
-
-Gilbert de Villingen avait appris à Bertrande qu’en expliquant le
-monogramme dont il cherchait le sens avec Escaldas, elle les avait
-peut-être mis sur la piste des crimes accomplis par son propre père.
-C’est lui, c’est ce père, c’est Bertrand Gaël, fils aîné de Mathurine,
-qui, échappé au naufrage dont on le croyait victime, aurait seul pu
-se substituer au marquis de Valcor et jouer son rôle. La ressemblance
-entre Bertrande et Micheline apparaissait alors toute naturelle et
-constituait une preuve. Elles seraient sœurs. L’une née avant, l’autre
-après, les années de mystérieux exil, d’où le pauvre marin, père de
-la première, serait revenu grand seigneur, pour épouser,—par une
-criminelle bigamie,—une demoiselle de Servon-Tanis, et devenir père de
-la seconde.
-
-Dans l’éblouissement d’une telle découverte, qu’ils s’appliquèrent à
-faire concorder aussitôt avec tous les éléments connus de l’affaire,
-Gairlance et Escaldas traversèrent un moment de délire. Ils crurent
-tenir la clef de l’extraordinaire aventure. Tous les détails s’y
-adaptaient. Il les évoquaient l’un après l’autre, avec de vrais
-rugissements de joie. Aucune contradiction ne les frappa tout
-d’abord. Ils n’en voulaient pas voir. Ils n’en voyaient point. Dans
-leur surexcitation, ils ne crurent même pas utile d’agir prudemment
-avec Bertrande. Ne pouvait-elle pas leur donner, là, tout de suite,
-des renseignements qui leur seraient précieux? D’abord, sur le fameux
-tatouage. Avait-elle entendu dire que son père le portait? Oui, de
-cela, elle était certaine. Puis la ressemblance nécessaire de Bertrand
-Gaël avec Renaud de Valcor ... N’en avait-on jamais parlé dans sa
-famille?... Elle était moins affirmative sur ce point. Mais, maintenant
-qu’elle connaissait mieux la vie, elle s’expliquait certaines
-allusions. Il y avait eu de tous temps de jolies filles chez les Gaël,
-et d’ardents garçons chez les Valcor. Parmi ses aïeules, sans doute,
-plus d’une avait écouté quelque beau jeune marquis, comme elle-même
-avait écouté son prince bien-aimé. C’était une tradition maligne sur
-la côte, que, dans chaque génération des Gaël, se trouvait toujours
-quelque vivante preuve des liens plus ou moins anciens, coupables et
-romanesques, noués à plusieurs reprises, depuis des siècles, entre le
-château et la maison de pêcheurs. Ensuite, c’était le naufrage dans
-lequel aurait péri son père ... Où avait-il eu lieu? Comment l’avait-on
-su? Quelqu’un en avait-il réchappé?...
-
-Bertrande, harcelée par ces questions, émue, bouleversée de souvenirs,
-saisie d’un singulier espoir, s’était écriée:
-
-—«Mais vous parlez comme si vous pouviez croire que mon père soit
-encore vivant!»
-
-Alors, pour s’en faire une auxiliaire, Gilbert lui avait tout dit, tout
-ce qu’elle ignorait, absorbée par son triste amour et sa maternité
-prochaine, indifférente à ce qu’on lit dans les journaux, qu’elle
-n’ouvrait jamais. D’un seul coup, elle avait appris le procès, les
-attaques dirigées contre le marquis, sa personnalité contestée, et
-le soupçon suggéré par elle-même, si involontairement, à propos du
-tatouage ... Quoi!... cet homme lointain et puissant était peut-être
-son propre père à elle-même! Quel étourdissement!... Quel vertige!...
-
-Mais non ... Si c’était vrai, si l’on prouvait cette chose inouïe, le
-père qu’elle retrouverait ne serait plus l’être prestigieux, mais un
-vil bandit, un imposteur, un voleur, un assassin peut-être!... On le
-condamnerait ... A quelle peine?... Pouvait-elle savoir?... Ce serait
-épouvantable et infamant. Et elle en serait cause!... C’était elle
-qui, par une parole inconséquente, aurait déchaîné la catastrophe et
-l’expiation.
-
-—«Tu en aurais une chance!» lui avait dit Gilbert. «Car, de tous
-les millions que la Valcorie a rapportés, il lui en resterait bien
-quelques-uns, attribués à son œuvre personnelle, et tu deviendrais une
-héritière, tu partagerais avec ta sœur Micheline.»
-
-Ces paroles avaient fait horreur à Bertrande. Mais, pourtant, quel
-foudroyant éclair jaillit ensuite sur son âme! Car, sans montrer son
-trouble et son dégoût, ayant demandé:
-
-—«Qui donc rentrerait en possession du nom et de la fortune des
-Valcor?»
-
-Elle avait entendu cette réponse:
-
-—«Monsieur de Plesguen et sa fille Françoise.»
-
-Bertrande était amoureuse. Elle était jalouse. Elle connaissait
-aujourd’hui son amant. Elle comprit. Si l’intérêt du vieux gentilhomme
-et de sa fille, qui n’étaient de rien à Gilbert, le touchait au point
-de tout sacrifier dans cette lutte, de s’y lancer corps et âme avec
-l’acharnement où elle le voyait, c’est qu’il était épris de M^{lle} de
-Plesguen, c’est que celle-ci lui accorderait sa main après la victoire.
-
-L’étau d’un drame pareil, qui la broyait dans sa conscience, dans
-sa tendresse, qui la plaçait entre un amant toujours adoré et un
-bienfaiteur, peut-être un père, menacé par ce même amant, avait
-affolé la malheureuse. Parce que Gilbert voulait la contraindre à un
-rôle de délatrice et d’espionne auprès d’un homme qui lui semblait
-intangible et sacré, et parce que Gilbert ne l’aimait plus, elle avait
-fui Gilbert. Parce qu’elle ne pouvait croire au fabuleux roman, parce
-qu’elle ne voulait pas trahir son Gilbert auprès de l’autre, auprès du
-redoutable, du mystérieux Renaud, et aussi à cause de sa honte, elle
-n’avait pu se résoudre à implorer celui-ci.
-
-Pendant quelques semaines elle avait gagné tout juste de quoi manger,
-de quoi payer le loyer d’une misérable chambre, au fond d’un quartier
-lointain, où elle se terrait, farouche.
-
-Puis son enfant était né. Comment le nourrir?... Et à quoi bon?... La
-vie était si déconcertante, si atroce!
-
-Pauvre petite Bertrande! Elle se voyait, infime et faible, entre ces
-deux hommes qui pétrissaient sa destinée. Un prince ... un marquis
-... Son âme humble et crédule s’était évaporée comme un encens,
-consumée en admiration devant ces êtres splendides et supérieurs. L’un
-avait tout son amour, l’autre, toute sa gratitude. Et c’étaient des
-adversaires, se mesurant dans une lutte abominable! Pis encore ...
-c’étaient des êtres de cruauté, de mensonge, de rapine!... L’un, le
-père de son enfant. L’autre, son propre père peut-être. Et elle n’avait
-pas de pain sous la dent, pas de lait dans le sein, pour vivre et faire
-vivre le pauvre petit, né de son irrémédiable faute.
-
-Dans la démence que lui suggestionnaient de telles réflexions,
-Bertrande Gaël avait pris sa résolution tragique. Ayant guetté
-l’automobile qui, presque chaque jour, ramenait le marquis de Valcor
-après sa promenade à cheval, elle s’était jetée sous les roues, son
-bébé entre les bras.
-
-Aujourd’hui, revenue à elle, sa folle détresse un peu apaisée, elle
-regardait la noble et bienveillante figure qui s’inclinait vers son
-pauvre cœur éperdu avec tant de pitié, tant de bonté, et elle se disait:
-
-«Quel que soit cet homme, mon bienfaiteur loyal ou mon père menacé, je
-ne puis pas dire un mot, je ne puis pas faire un geste qui l’afflige.
-D’ailleurs, en face de lui, mon doute s’efface. Comment croire que,
-sous ce front, il y ait un remords?» Puis une pensée la mordait comme
-une pince d’acier: «Mais alors, le traître, c’est Gilbert. Il travaille
-à une œuvre injuste et maudite.»
-
-Elle gémit:
-
-—«Mon Dieu! mon Dieu!... Comme j’avais raison de vouloir mourir!...
-
-—Ne parle pas ainsi, Bertrande,» lui dit M. de Valcor. «Sont-ce là
-les enseignements que tu as tirés de ta pieuse éducation chez les
-Géraldines de Quimper?... Comprends-tu maintenant ce que je craignais
-pour toi, de la vie, avec ton caractère et ta beauté, et pourquoi je
-désirais tant que tu te fisses religieuse?»
-
-Ce fut son seul reproche. Et cette indulgence même, avec l’évocation
-du souci qu’il avait de tout temps pris d’elle, jetèrent de nouveau la
-jeune femme dans l’incertitude et le trouble.
-
-Cependant, une autre anxiété l’étreignait. D’une voix tremblante, elle
-demanda des nouvelles de sa grand’mère.
-
-Il lui peignit le désespoir de la vieille Mathurine, et avec quelle
-angoisse elle avait eu recours à lui.—«Quant à ta mère, son
-inconscience l’a préservée de cette nouvelle douleur.»
-
-Le souvenir de l’Innocente attendrit sa fille peut-être plus que la
-pensée de l’aïeule rigide.
-
-Renaud tâcha d’arracher à cet attendrissement le nom qu’il voulait
-connaître, celui du séducteur de Bertrande.
-
-Elle défendait son secret plus mollement, noyée de larmes, et dans un
-tel besoin de confidence, d’appui! Celui qui s’offrait représentait
-pour elle une si invincible puissance! Le marquis de Valcor affirmait
-que, par son intervention, il arrangerait tout. Elle commençait à le
-croire. Y avait-il quelque chose d’impossible à celui qu’elle avait
-toujours vu l’arbitre des circonstances, là-bas, dans le pays où il
-répandait les bienfaits, comme un pouvoir surnaturel.
-
-Peut-être, malgré tout, n’eût-elle pas nommé Gilbert, mais certaines
-de ses paroles, suivies de réticences, réveillèrent chez le marquis
-le soupçon qui, à plusieurs reprises, s’était porté sur son hôte
-de l’autre saison. Il se vit encore, chevauchant sur la route de
-la falaise, à côté de Gairlance, dont il entendait la protestation
-railleuse: «Me croyez-vous capable de mettre à mal une petite mascotte
-de village?...»
-
-Renaud de Valcor tendit en lui-même cette faculté presque magnétique,
-grâce à laquelle, par la force de son regard, par la persuasion
-insinuante de sa voix, il faisait fléchir la volonté d’autrui. Il
-enfonça jusqu’à l’âme de Bertrande ses yeux dominateurs, et s’écria
-brusquement:
-
-—«Puisque tu ne veux pas me dire le nom du lâche séducteur qui t’a
-rendue mère, je vais te le dire, moi: c’est le prince de Villingen.»
-
-Elle jeta une exclamation étouffée, pâlit, courba la tête, et se cacha
-le visage dans ses mains.
-
-
-
-
-XXI
-
-_LE DUEL_
-
-
-UN dimanche, vers une heure, Gilbert se préparait à partir pour les
-courses, quand son domestique lui présenta la carte du marquis de
-Valcor.
-
-Le prince fut très étonné. Puis, aussitôt après la première surprise,
-il se donna cette explication:
-
-«C’était fatal. Mon gaillard a fini par découvrir que je marche à
-fond contre lui, dans son affaire. Il vient me demander compte de mon
-attitude. Eh bien, nous allons rire.»
-
-Le petit-fils du héros de Villingen, s’il manquait de moralité, ne le
-cédait à personne en bravoure physique. Duelliste par goût héréditaire,
-il jugeait que la supériorité sur le terrain dispense de toute
-obligation dans la vie.
-
-Quand on est à tout instant prêt à justifier ses actes, suivant
-le code de l’honneur mondain, avec un coup d’épée ou de pistolet,
-on ne rencontre pas beaucoup de gens résolus à vous demander des
-explications, et ceux qui en ont l’audace se tiennent ensuite pour
-satisfaits, si même ils ne restent muets pour toujours.
-
-«Voyons,» se dit Gairlance, «nous avons bien convenu avec Escaldas de
-nous retrouver à Auteuil?... Il ne devait pas me reprendre ici?... Non.
-Parce que, vraiment, avec la peur effroyable qu’il a de Valcor ... je
-ne voudrais pas l’exposer ...»
-
-Tout en souriant, malgré lui, de la poltronnerie de son acolyte, il dit
-cependant à son valet:
-
-—«Si par hasard monsieur Escaldas venait pendant que je cause avec le
-marquis, prévenez-le, et dites-lui que je le prie d’aller m’attendre au
-pesage.
-
-—Bien, monsieur. Dois-je faire entrer ici monsieur le marquis?
-
-—Non,» répliqua le prince, «je vais le rejoindre.»
-
-Écartant une portière, il quitta son fumoir, et passa dans le salon.
-
-M. de Valcor, debout devant une table, examinait un album
-photographique contenant des portraits de femmes.
-
-Dans la garçonnière, petite mais élégante, que Gilbert habitait rue
-Cambacérès, nombre de bibelots futiles, de souvenirs féminins, d’images
-suggestives, attestaient l’humeur galante et la principale occupation
-du maître du logis. L’album que tenait le marquis avait une petite
-célébrité dans le monde où l’on s’amuse. On l’appelait le «harem de
-Gégé.» Il y collectionnait ses plus flatteuses conquêtes. C’était
-l’ambition des jolies et faciles filles qu’il honorait d’un caprice,
-d’y avoir leur effigie. Car ce privilège constituait un brevet de
-beauté ou de chic. Il ne les y admettait pas toutes. Certaines, pour
-l’engager à les y mettre, donnaient à leur portrait quelque scabreuse
-originalité, par la hardiesse de la pose ou du costume. Ainsi, grâce au
-décolleté de la plupart de ses pages, le luxueux et luxurieux volume
-devenait une manière de musée secret.
-
-Tel était l’objet sur lequel se fixait l’attention de M. de Valcor
-lorsque Gilbert le rejoignit. Mais le visiteur n’avait pas sur la
-physionomie l’excitation amusée, à demi gênée, qu’offrait ordinairement
-celle des curieux passant en revue cette élite de Cythère.
-
-Gairlance, en entrant, vit se tourner vers lui un visage contracté et
-terrible.
-
-Le marquis de Valcor, d’un geste rapide, reprit, contre l’accoudoir
-d’un divan, la canne qu’il y avait appuyée, et la leva, en même temps
-qu’il s’avançait vers le prince.
-
-Gilbert s’arrêta net, croisa les bras, et dressa contre l’agresseur une
-figure d’une fermeté saisissante, bien que devenue subitement très pâle.
-
-—«Un guet-apens!» s’écria-t-il.
-
-Son attitude, son accent, eurent cette noblesse des actes moraux
-d’une justesse foudroyante, comparable à la noblesse des mouvements
-physiques, également foudroyants et justes, par lesquels un gymnaste
-accomplit un tour mortellement périlleux.
-
-Dire ce qu’il faut dire, faire ce qu’il faut faire, sous l’assaut de
-l’imprévu, dans l’éclair d’une seconde ... Cela est toujours d’un bel
-effet, même quand il s’agit seulement d’un sang-froid de bretteur.
-
-M. de Valcor jeta sa canne.
-
-Pouvait-il, quelque motif qu’il en eût, frapper un homme surpris et
-désarmé, qui le recevait sans défiance?
-
-—«Êtes-vous fou, monsieur?» demanda Gilbert, très calme.
-
-Renaud ne répondit pas, mais revint à la table, et reprit l’album.
-Il en arracha une photographie, lacérant le feuillet, sans prendre
-la peine de faire glisser le carton, et se tourna de nouveau vers le
-prince, cette photographie à la main:
-
-—«Vous allez me remettre,» s’écria-t-il, «tous les portraits
-semblables à celui-ci que vous possédez. Vous allez me jurer de faire
-détruire le cliché, et ensuite, vous aurez à me rendre raison d’une
-pareille infamie!»
-
-Il serait impossible de décrire la frénésie furieuse, quoique contenue,
-qui animait le marquis.
-
-Gilbert sourit, insolent et tranquille.
-
-—«Pourquoi donc? Ce portrait est celui de ma maîtresse, Bertrande
-Gaël. N’ai-je pas le droit?...
-
-—Vous savez bien, lâche insulteur, qu’il est la frappante image de
-mademoiselle de Valcor. Et vous avez combiné l’ignoble perfidie!...
-Vous avez fait coiffer Bertrande comme ma fille Micheline, foncer ses
-cheveux ... Et cette tête, un peu inclinée, est dans la position ou la
-ressemblance s’accentue ... Ma fille!... C’est ma fille ... Dans ce
-bourbier!... dans ce mauvais lieu!...»
-
-L’album vola par la chambre, alla briser un de ses coins d’argent
-contre l’angle de la cheminée.
-
-—«Monsieur,» prononça Gilbert, «je regrette qu’une de mes maîtresses
-ressemble à ce point à mademoiselle de Valcor. Du moins, je le regrette
-pour vous ... Non pour moi ... Mademoiselle Micheline étant très belle.»
-
-Les yeux du marquis flamboyèrent. Ses mâchoires eurent un choc brusque.
-Avec quelle féroce joie il eût tué! Mais que pouvait-il?...
-
-—«Je vous châtierai sur un autre terrain,» scandèrent ses lèvres
-serrées et blêmies.
-
-—«Essayez,» riposta le prince. «A votre aise. Mais auparavant,
-daignerez-vous me dire ce qui me valait l’honneur de votre visite? Cet
-album ... Vous ne le connaissiez pas avant d’entrer ici?
-
-—Non,» dit M. de Valcor, qui reprenait avec peine possession de
-lui-même. «Et cependant ... Celle dont voici l’image était la cause de
-ma démarche.»
-
-Il agita légèrement la photographie, qu’il gardait à la main.
-
-—«Comment?... Mademoiselle Micheline?...» demanda Gilbert, se
-méprenant avec intention, et soulignant son impertinence voulue par le
-plus narquois des sourires.
-
-—«Non, monsieur. Mademoiselle de Valcor n’a rien à voir avec un drôle
-de votre espèce. Il s’agit de Bertrande Gaël.
-
-—Faut-il,» interrogea le jeune homme avec une feinte complaisance,
-«accepter cette épithète de «drôle» comme la provocation que vous
-m’annonciez tout à l’heure? Moi, je veux bien. Seulement, ce pourrait
-être gênant pour mademoiselle de Valcor, que nos témoins mettraient
-forcément en cause.»
-
-Renaud darda un regard profond sur son interlocuteur. Quoi!
-Trouverait-il chez ce jeune débauché un sang-froid supérieur au sien?
-Tout à l’heure, pour la première fois de sa vie, il s’était senti hors
-de lui-même. Voilà ce qu’il ne fallait à aucun prix. La prudence le
-lui interdisait tout autant que l’orgueil. S’il n’était pas encore
-entièrement maître de soi, il le paraissait du moins, par un souverain
-effort, lorsqu’il répliqua:
-
-—«Votre remarque est juste, monsieur ... Aussi je retire le mot. Je
-vous appliquerai le soufflet que vous méritez dans telle circonstance
-où il sera impossible de mêler des femmes à notre rencontre.
-Maintenant, voici pourquoi j’étais venu. Vous convient-il ou non d’agir
-loyalement à l’égard de Bertrande Gaël?
-
-—Mais,» fit Gilbert, «en quoi cela vous regarde-t-il?
-
-—Je n’ai pas à vous le dire. Répondez-moi.
-
-—Je n’ai pas à vous répondre.»
-
-Il y eut un silence. Les deux hommes, debout l’un en face de l’autre,
-se lançaient mutuellement à la face tout ce qui peut tenir de haine en
-deux regards humains.
-
-Le marquis reprit la parole:
-
-—«Le hasard m’a rendu témoin d’une tentative de suicide accomplie par
-cette malheureuse.
-
-—De suicide?... Bertrande?...» s’écria Gilbert.
-
-Cette fois, le cœur, si sec fût-il, avait tressailli. Une émotion
-détendit le visage ironique et mauvais.
-
-—«Oui ... Elle s’est jetée sous les roues de ma voiture, avec son ...
-avec _votre_ enfant.
-
-—L’enfant!...»
-
-Mot magique ... Une inquiétude et une joie, plus soudaines et fugaces
-que l’éclair, frémirent sur les traits du prince. Mais, aussitôt,
-il recomposait sa physionomie, reprenait son expression ironique et
-glaciale.
-
-—«Bien que je n’aie nuls comptes à vous rendre,» dit-il, «je puis
-vous affirmer ceci: je n’ai pas refusé mon aide à Bertrande, dans la
-mesure de mes moyens, fort réduits pour le moment. Mais elle n’a même
-pas daigné m’informer qu’elle était mère. Depuis quelque temps, elle se
-cache de moi, au point que je ne sais pas même son adresse. J’ignorais
-que l’enfant fût au monde.» Et Gilbert ajouta en ricanant: «Vous ne
-venez pas me conseiller de le reconnaître, je pense.
-
-—Pourquoi pas?» s’écria Valcor.
-
-Gairlance eut un rictus de rage.
-
-—«Reconnaissez donc les vôtres ... _tous_ les vôtres!» cria-t-il.
-«Avouez donc que Bertrande est votre fille. Nous verrons alors s’il me
-convient de faire prince de Villingen le petit-fils bâtard d’un rustre,
-d’un bandit, qui, bientôt, sera un forçat!»
-
-Renaud de Valcor ne broncha pas. Aucun muscle ne tressaillit sur sa
-face. Il regarda Gilbert comme on regarderait un interlocuteur qui,
-tout à coup, dans la conversation, se met à parler une langue inconnue.
-
-Ce fut l’autre, qui, après sa brutale sortie, se décontenança, un
-peu à la façon de quelqu’un qui, croyant escalader dans l’obscurité
-une marche très haute, trouve le sol d’un palier. L’élan avortait.
-Mais alors?... Ou bien il avait fait fausse route, ou bien il avait
-découvert sa tactique à un adversaire extraordinairement fort, qui,
-désormais, serait sur ses gardes. Troublé, il fit une gauche retraite.
-
-—«N’agissez-vous pas comme si vous étiez le père de Bertrande, en
-venant ici réclamer je ne sais quoi pour cette fille, et pour l’enfant
-qu’elle m’attribue,—à tort, sans doute?»
-
-Renaud ne releva pas l’impudence de l’insinuation.
-
-—«Je ne suis pas de ceux qui réclament,» dit-il avec hauteur, «ni pour
-moi, ni pour les autres. Je suis venu vous poser une question, prince
-de Villingen, et vous donner un avertissement.
-
-—Voyons la question.
-
-—Comptez-vous remplir votre devoir à l’égard de Bertrande et de votre
-fils?
-
-—Quel devoir?... Épouser la mère et reconnaître l’enfant?
-
-—Vous l’avez dit.»
-
-Un formidable éclat de rire, juvénile, sincère, à peine forcé,
-retentit. Renaud le laissa s’éteindre et continua:
-
-—«Vous êtes absolument décavé, monsieur. Fixez la dot que vous exigez
-d’une femme pour la faire princesse de Villingen. Bertrande l’aura.»
-
-La stupeur cloua Gilbert. Longuement il regarda celui qui venait de
-prononcer ces stupéfiantes paroles, et qui, de son côté, fixait sur lui
-un œil tranquille.
-
-—«Monsieur le marquis de Valcor,» prononça enfin le jeune homme,
-détachant lentement les syllabes, «je suis votre adversaire, et je vous
-veux tout le mal qu’un homme puisse vouloir à un autre. Cependant je
-ne me servirai pas contre vous d’une proposition qui vous compromet
-étrangement. Je ne m’en servirai pas, parce que, vraiment, j’admire
-votre héroïsme. Cette preuve morale, je ne veux pas l’accepter, je ne
-veux pas l’apporter à votre procès, je ne veux même pas l’entendre.
-N’insistez pas. Retirez-vous.
-
-—Je ne vous comprends pas du tout,» fit le marquis. «Je ne vois
-pas quel héroïsme il peut y avoir à doter une jeune fille à qui je
-m’intéresse, et dont c’est la seule chance de salut. Peut-être un peu
-de générosité ... A peine ... Je suis tellement riche!
-
-—Non, non, monsieur. Personne ne s’y tromperait,» dit Gilbert
-en secouant la tête. «On est sur les traces de votre véritable
-personnalité. Vous ne le saviez peut-être pas en entrant ici. Vous
-n’avez pas pu en douter après mon allusion de tout à l’heure. Et
-cependant vous n’hésitez pas à vous trahir pour sauver celle dont vous
-êtes le protecteur et le défenseur naturel, votre fille, Bertrande
-Gaël. Je vous le répète ... Je trouve ça ... épatant!—passez-moi le
-mot.—Parole d’honneur!... J’en suis impressionné. C’est d’une âme peu
-ordinaire.
-
-—Laissons ... laissons ... monsieur,» interrompit Renaud avec une
-dédaigneuse désinvolture. «Nous ne faisons pas ici mon procès. Ma
-personnalité, comme vous dites, relève d’autres juges, et est au-dessus
-de votre opinion. Oui, ou non, épouserez-vous Bertrande?
-
-—Jamais de la vie!
-
-—Je suis prêt à la doter ... princièrement.
-
-—On n’achète pas un Villingen, monsieur.
-
-—Mes adversaires vous ont bien acheté. Car je suppose que vous ne vous
-êtes pas fait mon ennemi par simple goût pour les vilenies obscures.»
-
-Gilbert blêmit de fureur.
-
-—«Non, monsieur, non,» rectifia-t-il, «ce n’est pas l’intérêt qui me
-guide, c’est le sentiment. J’aime une jeune fille, dont l’alliance
-m’honorera autant que me déshonorerait l’indigne union que vous me
-proposez. Je suis fiancé à l’héritière de l’antique et noble famille de
-Valcor.
-
-—A Micheline!...» cria le marquis, dans l’explosion d’une surprise
-effarée.
-
-—«Non, monsieur, pas à mademoiselle Micheline. Mais à mademoiselle
-Françoise de Valcor-Plesguen.
-
-—Ah!» dit longuement Renaud, dont les paupières à demi closes
-laissèrent glisser un mépris accablant.
-
-—«Maintenant, monsieur,» reprit le jeune homme, «j’ai répondu à votre
-question, et, je m’en vante, avec une franchise que vous n’attendiez
-pas. Quant à votre avertissement, je vous en dispense. J’attendrai
-votre provocation publique, pour que nous puissions aller sur le
-terrain sans raconter à tout le monde nos petites affaires. Je vous
-préviens que je ne commencerai pas, car je tiens beaucoup à être
-l’offensé. Nous n’avons donc plus rien à nous dire. Bonjour.»
-
-Sur ce mot, il sonna, pour que son domestique reconduisît le visiteur.
-
- * * * * *
-
-L’après-midi même, Gilbert revenant d’Auteuil, en voiture, avec
-Escaldas, lui disait:
-
-—«C’est Valcor qui sera l’agresseur. Je choisirai l’épée. Vous savez
-que personne ne tire mieux que moi. Je n’ai pas à faire le modeste.
-C’est assez connu. Je piquerai mon homme où je voudrai.
-
-—Je vous entends,» fit le Bolivien d’un air sagace, car il mesurait
-depuis un moment la profonde haine personnelle qui s’ajoutait à
-l’antagonisme des adversaires, depuis les meurtrières paroles échangées
-entre eux, et dévoilant des sentiments plus meurtriers encore.
-
-—«M’entendez-vous si bien que ça?» demanda le prince avec un sourire
-de doute.
-
-—«Parbleu!
-
-—Où croyez-vous donc que je toucherai notre marquis de carton?
-
-—Au cœur, si vous voulez le tuer net. Au ventre, si vous lui destinez
-une torturante agonie.
-
-—Peau-Rouge!» s’écria facétieusement Gilbert en haussant les épaules.
-
-Cette taquinerie sur son origine exaspérait le métis. Il se tut,
-maussade.
-
-—«Voyons, Escaldas, réfléchissez. Je commettrais une faute irréparable
-en faisant mourir Valcor.
-
-—Mon Dieu,» dit le Bolivien, «son imposture n’en serait pas plus
-difficile à prouver. Au contraire. Le patrimoine reviendrait toujours
-aux Plesguen. C’est la fortune que nous poursuivons, et non l’homme.
-Vous, du moins. Quant à ma rancune, un bon coup d’épée la satisferait
-amplement.
-
-—Surtout si vous n’aviez pas à risquer votre peau pour le donner.
-
-—Dame!
-
-—Eh bien, noble étranger, je ne pense pas comme vous. Et pour cause.
-Je suis prince de Villingen, et il ne me conviendrait pas de ne plus
-avoir à dépouiller que des femmes. D’ailleurs, l’opinion serait vite
-pour elles contre nous. Et vous savez, dans ce procès, l’opinion
-joue un fameux rôle. Puis, moi, je hais maintenant Valcor plus que
-vous ne le haïssez vous-même. La mort, même si je lui traversais les
-entrailles, ne le ferait pas assez souffrir. Non, non, c’est au bras
-que je veux lui appliquer ma pointe.
-
-—Au bras?» répéta Escaldas, étonné.
-
-—«Parfaitement. Au bras gauche. A la hauteur de son tatouage. Il
-faudra bien qu’il laisse voir sa blessure aux médecins. Et alors ...
-
-—Oh! bravo! Ça, c’est très fort!» cria le métis, enthousiasmé. «Je
-demande à être témoin.
-
-—Mais vous demandez trop, mon cher. Votre nom marquerait mal à côté du
-mien, dans les procès-verbaux,» riposta Gilbert dédaigneusement.
-
- * * * * *
-
-Le prétexte du duel n’était pas difficile à trouver. La moindre
-algarade publique entre le marquis de Valcor et le prince de Villingen
-prendrait un caractère sérieux, par le fait que ce dernier affichait
-partout son antivalcorisme enragé, affectant de ne donner qu’à M. de
-Plesguen le nom et le titre appartenant à l’autre.
-
-Dans la journée du lendemain, Gilbert reçut par télégramme pneumatique
-un fauteuil pour le Théâtre-Français, joint à une carte sur laquelle il
-lut:
-
-MARQUIS DE VALCOR
-
-Il comprit.
-
-Le soir, dès le couloir de l’orchestre, il ne s’étonna pas d’apercevoir
-la haute silhouette, si élégante en frac, de Renaud, qui gagnait une
-place voisine de la sienne.
-
-Au premier entr’acte, les deux hommes mirent un tel empressement à se
-rencontrer qu’ils bousculèrent des spectateurs. Ceux-ci s’arrêtèrent en
-grommelant, et aussitôt entendirent ce dialogue:
-
-—«Vous pourriez me saluer, monsieur,» disait Renaud, «N’avez-vous pas
-été reçu chez moi?
-
-—Non, monsieur,» ripostait le prince. «J’ai été reçu par vous dans le
-château du marquis de Valcor.»
-
-Du bout de sa canne, Renaud fit sauter le chapeau de Gilbert.
-
-—«Demain, monsieur,» fit celui-ci, «vous recevrez mes témoins.
-
-—J’y compte.»
-
-Ce fut tout. Ni l’un ni l’autre ne reparut dans la salle, n’étant
-pas venus pour la pièce qui se jouait sur la scène, mais pour celle
-qu’ils exécutèrent si prestement, et qui, d’ailleurs, eut le succès de
-la soirée. Nul ne soupçonna qu’elle ne fût pas absolument improvisée.
-Une rencontre entre ces deux personnages devait forcément mal tourner,
-et tous ceux qui les avaient reconnus dès la première minute s’y
-attendaient.
-
-Le prince, après tout, n’était pas satisfait de son rôle. Il n’avait
-pu préparer sa réplique, ne sachant en quels termes son partenaire lui
-chercherait querelle. Et maintenant il craignait de ne pouvoir réclamer
-la qualité d’offensé et garder le choix des armes.
-
-Il enjoignit à ses témoins de soutenir la thèse suivante:
-
-«Je n’ai pas insulté mon hôte de l’été dernier, en affirmant que
-j’avais été reçu par lui chez le marquis de Valcor. Il se fait tort
-à lui-même en reconnaissant que, dans ma pensée, je pouvais entendre
-ainsi par là deux personnes distinctes.»
-
-Point ne fut besoin de recourir à pareille subtilité. Renaud était bien
-l’offenseur, puisque, sur la phrase mal prise ou mal comprise par lui,
-il n’avait pas proposé l’envoi de ses témoins, mais recouru à une voie
-de fait. Le duel avait pour cause le coup de canne enlevant le chapeau
-de Gilbert et non ce qui pouvait s’être dit avant cet acte de violence.
-Le prince de Villingen était donc bien l’offensé. Il avait le choix des
-armes, et se décida pour l’épée.
-
-Les témoins furent d’une catégorie sociale qui, suivant la leste
-remarque de Gairlance, n’aurait pas aisément frayé avec un José
-Escaldas. La vieille noblesse de France et la jeune noblesse d’Empire
-semblaient un peu descendre en champ clos pour leur compte, dans ce
-duel qui mettait aux prises, non seulement des hommes, mais des idées
-adverses.
-
-Ce procès de Valcor était un levain par lequel fermentaient bien des
-passions.
-
-Il en est ainsi dans les pays très divisés, où la moindre question
-particulière risque de faire apparaître la divergence profonde des
-âmes, l’impossibilité de penser de même sur un sujet donné. Le péril
-moral, pour une race, est là tout entier, dans ce qu’il a de pire.
-Peu importe l’objet contesté. Il est négligeable comme la couleur de
-l’allumette qui fait sauter une poudrière. Les haines qu’il détermine
-le dépassent toujours, parce qu’elles existeraient sans lui, comme la
-conflagration existait dans la poudre avant que l’allumette y tombât.
-
- * * * * *
-
-Le duel entre Renaud et Gilbert eut lieu le matin, dans les bois des
-Fonds-Maréchaux, près de Versailles. Les intentions du marquis étaient
-meurtrières. Il voulait tuer Gairlance. S’il avait pu, il l’aurait tué
-deux fois,—d’abord comme son implacable et dangereux ennemi, ensuite
-comme séducteur de Bertrande et insulteur de Micheline.
-
-Le prince ne se fût pas pardonné de blesser à mort celui qui, si
-âprement, traquait sa vie. Ses raisons, il les avait données à
-Escaldas. Mais la confiance exprimée en sa sûreté de tireur qui pique
-où il veut, commençait à faiblir devant un jeu forcené. Non pas
-qu’il doûtat de la victoire. Il se sentait supérieur. Seulement il se
-demandait s’il ne serait pas contraint à quelque terrible riposte par
-la furie même des attaques.
-
-A sa grande surprise, cet adversaire, son aîné de vingt ans, ne
-semblait pas se fatiguer plus que lui.
-
-Ils en étaient à la huitième reprise, et le prince aurait pu finir dix
-fois, s’il ne s’était obstiné à toucher au bras gauche. L’entreprise
-était vraiment d’une difficulté fantastique, avec un homme qui
-s’effaçait et se couvrait jusqu’à n’être plus qu’une main à l’extrémité
-d’une lame. L’exaspération gagnait Gilbert. Dans ses prunelles noires
-passaient des éclairs de férocité.
-
-Cependant, il réussit.
-
-Par une feinte, il amena une offensive, puis par une brusque dérobade,
-un léger changement de position. Et alors, comme le marquis allait
-foncer, il écarta son fer par une parade foudroyante, se fendit
-lui-même en bondissant comme un chat, et lui traversa l’épaule gauche.
-
-Cette botte extraordinaire, où tout autre se fût enferré,—car
-l’épée du marquis avait enlevé un lambeau de côté à la chemise de
-Gairlance,—laissa les témoins dans un tel étonnement qu’ils furent
-quelques secondes avant de se porter au secours du blessé.
-
-Celui-ci chancelait sous le choc et l’horrible douleur, la pointe de
-l’épée cassée restant engagée dans l’articulation. Il ne tomba pas
-pourtant, eut la force de rester debout jusqu’à ce qu’on vînt à son
-aide.
-
-On l’étendit sur le revers d’un talus gazonné. Son médecin se pencha
-sur lui, commença de couper la chemise, où s’élargissait une tache de
-sang.
-
-A quelques pas de là, le prince de Villingen, entre ses deux amis, dont
-il n’écoutait pas les félicitations, dardait un intense regard vers
-ce bras saignant, qu’on dépouillait. Mais les autres le lui cachaient
-par intermittences. Il ne distinguait rien. Sa curiosité s’irritait.
-Une anxiété si aiguë parut sur sa physionomie que ses témoins s’y
-trompèrent.
-
-—«Cette blessure ne présente rien de grave,» déclara l’un d’eux,
-tandis que l’autre partait pour s’en assurer.
-
-Les convenances empêchaient Gilbert d’aller regarder les
-tressaillements de souffrance de cette chair déchirée par son arme,
-dont un morceau y restait encore. Il marcha nerveusement de long en
-large, attendant le rapport de l’ami qui s’était rendu vers l’autre
-groupe.
-
-Celui-ci revint avec des gestes de satisfaction.
-
-—«Vous pouvez partir tranquille,» dit-il à son client. «Pas l’ombre de
-danger. Douloureux, mais voilà tout.
-
-—C’est à l’épaule?
-
-—Oui.
-
-—Vous avez vu le bras du marquis?
-
-—Parbleu!
-
-—Qu’y a-t-il sur ce bras?
-
-—Comment, ce qu’il y a?... Une blessure ... du sang.
-
-—Soit ... Mais au-dessous, sur le bras même, n’y a-t-il pas ... une
-marque?»
-
-Le prince haletait. Pourquoi cet imbécile, en lui répondant, prenait-il
-un air si stupide? Voyons ... S’il y avait un tatouage ... C’était
-assez remarquable, chez un personnage d’un tel rang, pour frapper un
-observateur. Serait-il possible que ce tatouage n’existât pas?
-
-Cependant l’autre à ce mot «une marque» eut l’air de comprendre.
-
-—«Tiens! Vous le saviez donc?
-
-—Ah!» rugit Gairlance. «Ça y est! Il est tatoué!
-
-—Vous pouvez le dire.
-
-—Et ça représente?... Une ancre, entre un _B_ et un _G_, n’est-ce pas?»
-
-Un éclat de rire, que ne contint pas le sérieux de la situation, ni le
-fait qu’un homme souffrait, près de là, tandis qu’on arrachait le fer
-d’entre ses os,—retentit.
-
-—«Vous en avez de bonnes, Villingen! Non!... s’imagine-t-on Valcor
-avec une ancre, un _B_ et un _G_ sur le biceps!
-
-—Mais alors?...
-
-—Tatoué ... C’est une façon de parler. Il a une vilaine cicatrice,
-voilà tout.
-
-—Une cicatrice!...
-
-—Oh! très couturée, peu jolie à voir. Il a expliqué devant moi ...
-Un coup de zagaie, reçu en Amérique, chez les Peaux-Rouges. La pointe
-empoisonnée ... Il a eu le courage d’y appliquer lui-même le fer rouge.
-Il a brûlé les chairs atteintes ... Sans cela, il était fichu.
-
-—Malédiction!!...» hurla le prince.
-
-—«Ah! il n’est pas banal, votre adversaire,» ajouta l’interlocuteur,
-qui se méprit une fois de plus. «On lui conteste son titre. Mais,
-marquis ou non, c’est un rude lapin. Il ne fallait pas moins d’un
-tireur comme vous pour le mettre sur le flanc.»
-
-Sans que cet éloge le touchât le moins du monde, Gilbert tourna
-brusquement le dos. Et ses deux témoins échangèrent un regard, chacun
-portant l’index à son front, pour indiquer le désordre mental, quand le
-prince de Villingen s’éloigna, hors de lui, parlant tout seul.
-
-—«Il a brûlé son bras.... Il a brûlé au fer rouge l’empreinte sur son
-bras! Comment triompher d’un être pareil?... Mais c’est le diable!»
-grondait le jeune homme, emporté par un véritable égarement de fureur,
-où se mêlait une involontaire, une irrésistible admiration.
-
-
-
-
-XXII
-
-_LA TENTATION D’UNE MÈRE_
-
-
-SUR une route de Bretagne, dont aucun ombrage ne cachait les sinuosités
-blanches, filait une élégante charrette anglaise.
-
-L’absence des hauts arbres, sur ce sol granitique, si pauvre en terre
-et toujours balayé par les souffles de l’Océan, ne gênait pas en cette
-saison et cette journée également finissantes. Septembre prenait déjà
-des airs d’automne. Et le soleil, voilé de brumes roses, ne répandait
-qu’une lumière et une chaleur adoucies.
-
-Les promeneurs qu’emportait la légère voiture goûtaient la sensation
-d’infini que donnent les vastes horizons, et s’enchantaient des
-teintes pourpres et mauves épandues sur les bruyères de la lande, et
-qu’avivaient les obliques rayons de l’astre déclinant.
-
-—«Tiens! regarde, Liline, jusqu’où la politique va se nicher,» dit
-gaiement Renaud de Valcor.
-
-Assise à sa droite, sur un siège plus haut, Micheline conduisait le
-vigoureux cob. Derrière eux, un domestique se tenait immobile, les bras
-croisés, avec cet air absent des valets bien stylés, dont pas même un
-regard ne doit indiquer qu’ils entendent les propos de leurs maîtres.
-
-M^{lle} de Valcor ne fit pas attention à ce que son père lui montrait.
-Elle ne vit que le mouvement de sa main tendue.
-
-—«L’écharpe!... l’écharpe!» s’écria-t-elle avec un ton de gronderie
-tendre.
-
-—«Bah!» dit-il, «voilà ce que j’en fais, de ton écharpe.»
-
-Il détacha une épingle, qui, au revers de sa jaquette, maintenait le
-foulard de soie noire où devait reposer son avant-bras gauche, puis,
-roulant ce foulard en boule, le lança gaminement dans un fossé.
-
-Micheline arrêta net le cob, et, rieuse quand même dans sa gravité
-mélancolique, elle s’exclama:
-
-—«Oh! méchant petit père!»
-
-Se tournant alors vers le domestique:
-
-—«Alain, descendez chercher l’écharpe de monsieur le marquis.
-
-—Je te préviens,» dit celui-ci, continuant à plaisanter, «que, s’il y
-a de l’eau dans le fossé, je ne la reprendrai pas.»
-
-Mais elle lui représentait qu’il ne devait pas se croire encore guéri.
-Son épaule blessée avait été plus longue à se remettre qu’on ne l’avait
-prévu. Il fallait craindre des complications articulaires, peut-être
-une arthrite, s’il fatiguait son bras trop tôt.
-
-Il assura que c’était fini, tout à fait fini, et fit de nouveau
-remarquer à Micheline ce que, tout à l’heure, elle avait négligé de
-regarder.
-
-—«Ceux qui ont dressé cette pierre, il y a une vingtaine de siècles,
-ne se doutaient guère de cela, hein?...» dit-il, exagérant, comme
-toujours à présent, pour égayer sa fille, la bonne humeur et l’entrain.
-
-Elle contempla, de son beau regard profond, la chose paradoxale.
-
-C’était un menhir, un de ces monolithes érigés, parfois isolément,
-parfois en lignes ou en cercles, et qui représentent les vestiges de
-l’obscure pensée celtique. L’humanité moderne renonce à reconstituer
-le sens exact de ces primitifs monuments. Quand on les considère,
-hérissant la lande par milliers, comme à Carnac, on se sent le cœur
-étreint par l’antique erreur d’une espérance abolie. Mais on ne sait
-quelle était cette espérance religieuse, exprimée en de si sauvages
-symboles.
-
-Celui-ci était un bloc haut de deux mètres à peine. Sur sa rude face
-grise se détachait, en jaune vif, une bande de papier collée, sur
-laquelle on lisait en grosses capitales:
-
-RENAUD DE VALCOR
-
-CANDIDAT CONSERVATEUR
-
-—«C’est un vestige de votre nouvelle gloire, monsieur le député,» dit
-Micheline, avec un effort, elle aussi, vers l’enjouement.
-
-—«Ne m’appelle pas ainsi. Tu me porterais malheur.
-
-—N’êtes-vous pas élu, père? Cette élection n’est-elle pas une
-superbe victoire sur les ennemis qui mènent contre vous une campagne
-abominable? Ah! comme je suis reconnaissante à nos braves Bretons!
-Comme je bénis le noble cœur qui s’est effacé pour vous faire place!»
-
-Elle ignorait, ou ne voulait pas savoir, que ces manifestations
-généreuses avaient été fortement suggestionnées par la fortune du
-marquis. Le député démissionnaire, un vieillard, pouvait désormais
-terminer ses jours dans l’aisance et doter une petite-fille qui était
-son idole. Les électeurs, s’ils n’avaient qu’exceptionnellement reçu
-leur récompense en espèces sonnantes, comptaient sur des avantages
-matériels pour le pays, et, en particulier, sur l’agrandissement du
-port du Conquet.
-
-Cependant, il fallait le reconnaître, l’argent avait joué le minimum du
-rôle que lui réservent de plus en plus les luttes politiques. L’élan
-de la région avait été sincère. Satisfaction capable de consoler
-l’affection filiale de Micheline et de relever sa fierté. Mais
-l’héritière de Valcor avait d’autres causes de tristesse. Elle les
-oubliait, à cette minute, où, son admirable visage éclairé de tendresse
-et d’orgueil, elle s’écriait:
-
-—«N’êtes-vous pas élu, père? La voix de cette chère Bretagne ne
-proclame-t-elle pas votre nom?—ce nom qui lui est sacré, et que des
-misérables osent tenter d’avilir en vous l’arrachant.»
-
-Il répliqua:
-
-—«Oui, je suis élu. Mais je ne suis pas validé. Il importe que le
-procès en faux soit jugé à la confusion de mes adversaires, avant que
-la Chambre ait à statuer sur mon élection. C’est-à-dire ... jugé?... Il
-suffirait que la Chambre des mises en accusations ait décidé qu’il y a
-lieu de poursuivre Escaldas et Plesguen. Ah! si ces canailles étaient
-coffrées avant la rentrée du Parlement!...
-
-—De qui cela dépend-il?
-
-—De magistrats et d’experts qui sont en vacances pour le moment. Mais
-... je verrai à presser les choses.
-
-—Par vos influences?
-
-—Par _mon_ influence,» dit-il, en appuyant sur le singulier. «Il n’en
-est qu’une puissante. Heureusement, je la possède.
-
-—Laquelle?» demanda Micheline.
-
-Il pensait: «l’argent». Mais devant le pur et profond regard qui se
-tournait vers lui, il répliqua:
-
-—«Mon bon droit.
-
-—Père chéri!...» murmura la jeune fille, en rassemblant les rênes dans
-une main, pour appuyer tendrement l’autre sur celle de son père. Elle
-ajouta, en soupirant:—«Ah! si seulement ma pauvre mère peut voir le
-beau jour de votre triomphe!
-
-—Voyons,» observa le marquis, «son état n’est pas inquiétant. Un peu
-de langueur, un ébranlement nerveux trop justifié. Quand toute cause de
-tourment aura disparu, sa santé se remettra vite.
-
-—Dieu le veuille!»
-
-Renaud de Valcor éprouva une espèce de commotion à l’accent triste
-de cette parole. Ce n’est pas qu’il s’inquiétât pour Laurence. Même
-s’il l’avait vue aussi réellement atteinte qu’elle était, il n’en eût
-pas ressenti beaucoup de chagrin. Sa femme tenait une si petite place
-dans son cœur! Mais voir sa Micheline souffrir ... Il ne pouvait le
-supporter.
-
-—«Chère enfant,» reprit-il après un instant de silence, «comme
-cela m’afflige de constater ta persistante mélancolie! Resterais-tu
-tellement soucieuse si tu ne doutais pas de moi, de la justice de ma
-cause?
-
-—Oh! mon père!...»
-
-Tous deux parlaient dans un souffle, à cause du domestique, derrière
-eux. La gravité de leurs intonations n’en fut que plus saisissante.
-
-Non, elle ne doutait pas de lui. Cela rayonnait dans les magnifiques
-yeux noirs. Elle ne tenta même pas d’autres protestations. La
-sourde véhémence de son cri avait tout exprimé. Elle ne lui dit
-pas davantage ce qui, plus encore que la maladie de Laurence, la
-déchirait,—l’angoisse sans trêve qui, à cette minute, se faisait
-plus lancinante, à mesure que se découvraient au loin, sur la route,
-les ombrages et les toits de Ferneuse. Où était son fiancé? D’où
-venait le silence dans lequel il s’enfermait? Pourquoi la comtesse
-Gaétane elle-même avait-elle cessé d’habiter une demeure d’où elle ne
-s’absentait jamais autrefois? Si l’étrange conduite de la mère et du
-fils avait pour cause l’effroyable campagne de calomnies engagée contre
-son père, lui serait-il possible, à elle, Micheline, d’accepter un cœur
-qui attendait, pour lui revenir, l’arrêt de la justice humaine? Oh!
-lire à cette heure dans la pensée d’Hervé!... Elle ne la comprenait
-plus, cette pensée. Les longs mois d’absence rendaient si lointains, si
-indistincts, les derniers serments échangés, et même le visage si cher,
-les yeux de clarté, les cheveux blonds, la moustache d’or, les traits
-graves et doux, pétris d’une virilité fière, avec un charme presque
-féminin.
-
-—«A quoi penses-tu?» demanda le père.
-
-Il le savait. Il reconnaissait bien certaine tourelle grise au-dessus
-des arbres, et la haie sombre, bordée d’un saut-de-loup, contournant
-le parc de Ferneuse. Ce spectacle remuait assez de choses en lui-même.
-Quand pourrait-il glisser au doigt de l’orgueilleuse Gaétane l’anneau,
-gage de l’ancien amour, que, si follement, il avait laissé là-bas, avec
-tous les spectres d’un passé qu’il croyait anéanti, qu’il supposait
-sans résurrection possible? Si seulement il avait fixé dans sa mémoire
-les mots fatidiques, inscrits à l’intérieur! Aurait-il jamais imaginé
-que cet infime détail, une petite bague tout unie, un souvenir, une
-devise amoureuse, pussent avoir une si capitale importance.
-
-«Insensé!» s’écriait-il en lui-même. «Dire qu’un scrupule m’a empêché
-de rapporter cet anneau, et que tout l’effort de ma vie se brisera
-peut-être à ce frêle bijou. La seule superstition dont j’aie suivi la
-contrainte sera-t-elle l’écueil absurde où s’échouerait ma destinée?»
-
-Il fit un effort pour répéter à Micheline sa question:
-
-—«A quoi penses-tu?»
-
-La jeune fille donna le change.
-
-—«A cette malheureuse Françoise,» répondit-elle. «Quel effondrement de
-toute sa vie si son père est arrêté pour ce faux!»
-
-Le marquis haussa les épaules avec une certaine irritation.
-
-—«Tu la plains?...
-
-—Mon Dieu, ne sera-t-elle pas la victime innocente?...
-
-—Une victime! Cette petite misérable, dont l’ambition est cause de
-tout.
-
-—En êtes-vous sûr, mon père?
-
-—Parbleu! Tu pourrais en être aussi sûre que moi, en te rappelant la
-jalousie qu’elle te porte depuis votre enfance. Mais j’ai mieux que ces
-présomptions morales. Ce chenapan de Villingen m’a dit en face que leur
-mariage s’accomplira quand elle sera légalement l’héritière de Valcor.
-
-—Elle l’aime ...» murmura Micheline.
-
-—«Tu l’excuses?... Mais c’est son ignominie ... Un pareil amour!... Si
-tu savais quel être de boue est ce bandit titré!»
-
-Ils se turent, gardant chacun le secret des images qui s’évoquaient
-entre eux. Lui, voyant successivement la malheureuse Bertrande sous les
-roues de son automobile, l’album infâme où Micheline elle-même était
-perfidement salie, puis un mince corps, souple et agile, qui bafouait
-la soif meurtrière de son épée.
-
-Micheline se retrouvait dans la charmille du parc, près du tennis,
-écoutant sans le vouloir les déclarations du prince, tandis que
-s’approchait Françoise, avec un visage si livide et des yeux si hagards
-que jamais elle ne pourrait en oublier l’expression.
-
-«Comme elle doit me haïr!» pensa M^{lle} de Valcor. «Voilà ce que mon
-père ne peut pas mesurer, puisqu’il ignore cette scène. Et à quoi bon
-lui apprendre?...»
-
-Elle effleura du fouet la croupe rebondie du cob. On passait devant la
-grille monumentale de Ferneuse. Ni l’un ni l’autre des promeneurs ne
-tourna la tête pour apercevoir, au bout de l’avenue, la façade close de
-la maison.
-
-Un peu plus loin, là où finissait le parc, et où s’ouvrait, de l’autre
-côté de la route, le sentier descendant à la mer, un homme surgit
-inopinément, qui venait de l’intérieur des terres en suivant le
-saut-de-loup. Son apparition fut si soudaine que le cob fit un écart.
-Et l’étranger ne parut pas lui-même moins saisi, car il bondit en
-arrière, glissa sur la pente du petit fossé, et s’empêtra dans les
-broussailles.
-
-Occupée de son cheval, M^{lle} de Valcor ne fit guère attention à ce
-maladroit. Mais son père se retourna, observant l’inconnu d’un regard
-singulièrement aiguisé.
-
-—«Quand tu seras au tournant, tu arrêteras,» dit-il d’une voix trouble.
-
-Et, comme elle tirait sur les guides un peu trop tôt à son gré:
-
-—«Plus loin ... là, derrière les arbres ...» commanda-t-il, nerveux.
-
-Un taillis cacha la voiture. M. de Valcor se souleva, tâchant de
-distinguer entre les branches la silhouette équivoque. Il la vit sortir
-de sa retraite aussitôt que la route parut vide, traverser cette route,
-et s’enfoncer dans le sentier qui descend à la mer. Avec un geste
-vague, Renaud se rassit.
-
-—«Va,» dit-il.
-
-—«Quelqu’un que vous connaissez, père?» demanda la jeune fille.
-
-—«J’en ai eu l’impression.
-
-—Et ... vous vous étiez trompé?
-
-—Je ne sais. Cela n’a pas d’importance.»
-
-Il ne voulait pas avouer qu’il avait cru voir Escaldas, mais un
-Escaldas incertain,—travesti et grimé,—apparition sinistre. C’était
-seulement aux yeux, à la flèche de jais du regard heurtant le sien,
-qu’il avait soupçonné l’homme. Ensuite, la taille et l’allure de
-l’individu, se dessinant sur l’espace, confirmèrent l’intuition. Mais
-le visage était méconnaissable.
-
-«Il allait vers la mer,» pensa le marquis. «Un seul but possible de
-ce côté: la maison des Gaël. J’irai _la_ voir, _la_ questionner,»
-résolut-il, désignant ainsi en lui-même, par cet unique pronom, la
-vieille Bretonne, au cœur abrupt et inébranlable comme les granits de
-la côte.
-
-La charrette anglaise, vigoureusement enlevée par son cob, pénétrait
-maintenant sous les ombrages séculaires de Valcor. A proximité de
-l’habitation, Renaud et Micheline, laissant la voiture au groom, se
-dirigèrent à pied vers une tente de coutil, qui se dressait sur la
-terrasse bordant la mer. L’ouverture de cette tente, tournée vers le
-sud, vers le large, laissait entrer une brise douce, imprégnée des
-sels et des aromes de l’Océan. Sous cet abri de toile, étendue sur une
-chaise longue, rêvait la marquise de Valcor.
-
-A quoi rêvait-elle?
-
-Souhaitait-elle de mourir avant que les doutes affreux dont s’était
-corrodé son amour rencontrassent une foudroyante confirmation? Ou bien
-demandait-elle aux puissances infinies, planant sur l’immensité, de la
-laisser vivre jusqu’au jour des compensations certaines? Qui l’eût pu
-dire? Ni son mari, ni sa fille ...—moins frappés, d’ailleurs, de ce
-que dissimulait le calme apparent de ses traits, que de l’altération
-croissante de ces traits eux-mêmes.
-
-Rien ne frémissait plus sur le visage exsangue et maigri de Laurence,
-que la flamme sombre des larges yeux noirs. Cette fragile créature,
-jadis toute vibrante et secouée de nerfs, ne sentait plus en elle
-les folles détentes de leurs ressorts. Elle ne réagissait plus,
-s’abandonnait, entraînée vers l’anéantissement par des suggestions
-irrésistibles, goûtant déjà, dans des langueurs et des repos sans fin,
-l’oubli des torturantes énigmes, où sa vie s’était brisée et éparpillée
-comme une source sur des pointes de roc.
-
-Elle sourit quand Micheline l’embrassa, et elle tourna vers Renaud des
-prunelles craintives, mais où brûlait une inextinguible tendresse.
-Celui-ci négligea leur caresse soumise. Hanté par l’image au passant
-suspect, il n’attendait que l’instant de descendre à la grève, sans que
-cette démarche parût trop extraordinaire.
-
-En ce moment, l’homme qui le préoccupait se trouvait, comme le marquis
-l’avait prévu, auprès de Mathurine Gaël.
-
-C’était bien Escaldas.
-
-Il n’avait fallu rien moins que le coup d’œil pénétrant et sûr
-de Renaud pour pressentir la personnalité véritable sous cette
-physionomie d’emprunt. Le métis avait rasé sa barbe poivre et sel,
-qu’il portait en fourche, et l’avait remplacée par une barbe postiche
-d’un gris d’argent, étalée en éventail. Sur son front dégarni, il
-avait adapté de fausses mèches de même teinte, dont les crêpelures,
-se mêlant sur ses tempes aux frisures tigrées de ses propres cheveux,
-composaient l’aspect à la fois naturel et étrange qu’offrent certaines
-têtes prématurément blanchies au sommet et sur les côtés, tandis que
-l’occiput reste à peu près noir. De savants maquillages de la peau
-et des sourcils, des rides imprimées en sens différents des rides
-sincères, achevaient la transformation. Escaldas s’appliquait à la
-rendre plus vraisemblable en forçant à l’impassibilité ses muscles
-faciaux, généralement d’une mobilité simiesque.
-
-Tel quel, assis en face de la vieille Mathurine, il semblait un
-vieillard au regard presque jeune, avec un teint méridional, et
-certaine vivacité d’un sang resté chaud, mais que tempérait, outre les
-années, l’exercice de quelque grave profession.
-
-La grand’mère de Bertrande se trouvait d’autant plus éloignée de le
-reconnaître que ses rencontres avec le Bolivien avaient été rares. Il
-s’était si merveilleusement grimé beaucoup moins pour elle que pour les
-gens du pays, et surtout ceux du château. Non seulement il tenait à
-ce que sa démarche ici demeurât secrète, mais encore il aurait craint
-pour sa vie s’il se montrait à découvert dans une région fanatiquement
-dévouée à celui qu’il trahissait de façon notoire.
-
-—«Madame,» disait-il d’un ton papelard, «ma visite ne doit pas vous
-inquiéter. Je suis homme de loi, chargé d’une enquête délicate. Mais
-je ne vous apporte aucune occasion d’ennui. Au contraire. Je suis
-peut-être auprès de vous le messager d’une grande joie.
-
-—Il n’est plus de joie pour moi, monsieur,» répliqua l’aïeule.
-
-Depuis la fuite de Bertrande, Mathurine avait vieilli. Ses cheveux
-ne pouvaient devenir plus blancs, mais leurs boucles de neige ne
-foisonnaient plus sous la coiffe noire avec une souplesse juvénile.
-Devenues grêles et rares, elles s’aplatissaient en bandeaux minces,
-dégageant le visage émacié, durci. Pas une parcelle de chair, pas une
-goutte de sang, ne semblaient palpiter sous la peau desséchée, où se
-creusaient de durs sillons. Mais toujours l’eau ensoleillée des yeux
-étincelait, dorée et pourtant froide, d’un éclat fixe et vivace.
-
-—«Vous dites qu’il n’est plus de joie pour vous,» reprit l’étranger.
-«Mais, pourtant, si votre Bertrand, si votre premier-né, n’était pas
-mort?... S’il avait jadis échappé au naufrage?...»
-
-Un tressaillement ébranla la vieille femme. Elle plongea dans les
-yeux de l’étranger ses intimidantes prunelles, puis, lentement, elle
-prononça:
-
-—«Si mon fils était vivant, je le saurais. Il ne m’aurait pas laissée
-le pleurer pendant plus de vingt années.
-
-—Peut-être les circonstances ...»
-
-Elle l’interrompit:
-
-—«La terre n’est pas si grande. Celui qui y a sa mère et peut y vivre
-sans elle, est pire que mort.
-
-—Votre fils,» demanda l’étranger, «portait bien un tatouage sur le
-bras gauche: une ancre entre ses initiales?»
-
-Méfiante, elle dit avec indifférence:
-
-—«Tous les garçons de la côte se font des dessins de ce genre.»
-
-Il reprit très vite, sentant qu’elle se troublait, sous cette placidité
-voulue.
-
-—«Mais tous n’ont pas, au-dessus de ce tatouage, vers l’épaule, trois
-signes bruns disposés en triangle, dont un presque aussi grand et aussi
-foncé qu’un grain de café.»
-
-A ces mots, quelque chose d’éblouissant passa sur le visage de
-Mathurine. Ce ne fut ni rougeur ni pâleur, car les traits parcheminés
-ne laissaient point transparaître la sève vitale. Ce fut un reflet
-d’âme, un illuminement, un prodige d’expression, dont le faux vieillard
-s’émerveilla.
-
-—«Qui?...» demanda-t-elle, inclinée en avant, et dardant sur lui ses
-clairs yeux aigus, «qui ... a sur le bras gauche, au-dessus d’une ancre
-et des initiales de mon fils, trois taches en triangle?»
-
-Escaldas jeta un coup d’œil autour d’eux. Dans la salle de la petite
-maison, ils étaient bien seuls, portes closes. Cependant il ne crut pas
-devoir répondre à voix haute. Il s’approcha de la vieille femme, et,
-très bas, murmura, près de son oreille, un nom ...
-
-Elle recula, comme touchée par le feu.
-
-—«Vous mentez!... vous mentez!...» cria-t-elle.
-
-—«Je ne mens pas.
-
-—Vous mentez!... Sortez d’ici!... Je ne veux plus entendre un mot de
-vous!...»
-
-Sa colère était surhumaine. Escaldas crut voir que l’excès de cette
-colère venait d’une intolérable angoisse.
-
-—«Songez,» observa-t-il avec force, «songez à ceci ... Votre
-indignation devient un témoignage, tel que je n’osais l’espérer.»
-
-Elle s’immobilisa, de l’immobilité pleine d’épouvante d’une somnambule
-qui s’éveille au bord d’un abîme.
-
-—«Un témoignage?... Comment?... Que voulez-vous dire?...
-
-—Sans doute. La justice est en train d’établir la réelle identité
-de cet homme. On vous fera comparaître. Vous aurez à déclarer la
-vérité, au nom du Christ. Mais jamais vous ne la ferez éclater plus
-manifestement que tout à l’heure devant moi.»
-
-Mathurine regarda son visiteur. Elle avait repris son sang-froid. Elle
-lui dit:
-
-—«On me fera comparaître?... Vous n’êtes donc pas le juge, vous, comme
-vous prétendiez?...»
-
-Escaldas trouva sans doute inutile désormais de trop composer son
-personnage, car ce n’est pas l’audace dans le mensonge qui lui manquait.
-
-—«Je ne me suis pas présenté à vous comme un juge d’instruction, mais
-comme un homme de loi. Je suis avoué. L’avoué de M. Marc de Plesguen.»
-
-Si peu qu’elle connût des péripéties de l’Affaire Valcor, Mathurine
-comprit quel piège on était venu lui tendre. Elle éclata d’un rire
-strident, d’un rire tellement spontané, ironique et sagace, que son
-interlocuteur en fut décontenancé.
-
-—«Qu’est-ce qui vous fait rire, madame Gaël?»
-
-Point de réponse, mais un regard qui valait le rire et souffletait
-aussi fort.
-
-—«Parlons raison,» reprit Escaldas. «Vous venez de livrer votre fils.
-Celui qui se nomme réellement Bertrand Gaël est un homme perdu si vous
-refusez de vous entendre avec moi pour le sauver?
-
-—Je viens de livrer mon fils!...» répéta-t-elle.
-
-Escaldas resta saisi du changement de sa voix. Rien n’y demeurait de
-l’émotion récente. Etait-ce un effort inouï de volonté, ou cette femme
-parlait-elle sincèrement?
-
-—«Livrer mon fils!...» reprenait-elle. «Mais mon fils n’existe plus.
-Ou, s’il existait, comme vous osez le prétendre, sous un nom volé,
-parmi des richesses volées, dans l’état infâme de bigamie, ce n’est pas
-une fois que je voudrais le livrer ... c’est vingt fois! Bien mieux, je
-le tuerais de ma main, de cette main que voilà ... Tenez!...»
-
-Elle avançait un poing, crispé comme sur le manche d’un couteau. Son
-geste, son regard, étaient vraiment terribles. Elle gronda, farouche:
-
-—«Un Gaël!... Vous accusez un Gaël de ces actions monstrueuses!...
-Et vous imaginez qu’après avoir pleuré vingt ans l’enfant qui mourut
-victime de son devoir, pauvre, vaillant, sans reproche, je pourrais me
-sentir des entrailles de mère en le reconnaissant sous la face d’un
-voleur!»
-
-Un spasme, comme d’un sanglot refoulé, la convulsa. Mais elle raidit
-contre le dossier de bois de son siège sa haute taille maigre, et riva
-ses clairs yeux effrayants sur ceux du soi-disant avoué.
-
-Celui-ci restait abasourdi. N’avait-il pas cru, en pénétrant dans cette
-maison de misère, trouver une enthousiaste alliée dans la pauvresse,
-dont le témoignage valait désormais un prix incalculable? Si ce cœur
-de mère ne tressaillait pas, du moins l’inattendue fortune devait-elle
-enivrer l’humble créature.
-
-Cependant il recouvrait la parole, s’écriait:
-
-—«Mais, madame, c’est de la pure folie! Songez que l’homme dont nous
-parlons, quel qu’il soit, a accompli de grandes choses. C’est sous
-l’impulsion personnelle du vivant que les caoutchouteries d’Amérique,
-créées par l’autre, se sont développées depuis vingt années. Si cet
-homme est Bertrand Gaël, vous voilà riches, vous, vos fils, votre
-petite-fille. Pensez à celle-là surtout. La malheureuse!... N’a-t-elle
-pas besoin de la puissance de l’or, qui seule peut effacer sa faute, et
-préparer un sort à son enfant?...
-
-—Son enfant!»
-
-Le cri fut si douloureux qu’Escaldas,—Escaldas même,—eut un remords,
-un tressaillement de pitié.
-
-—«Mon Dieu ... Madame ... Ne saviez-vous pas qu’elle est mère?...»
-
-L’aïeule ne dit ni oui ni non, resta rigide. Vieux cœur breton, escarpé
-et inébranlable, comme les granits de la côte. Sauf l’irrésistible
-exclamation, il ne laissa plus rien échapper.
-
-Mathurine ignorait la maternité de Bertrande, parce que le marquis de
-Valcor, en la rassurant sur le sort de la fugitive, s’était bien gardé
-de tout dire. Suivant lui, Bertrande travaillait comme dentellière à
-Paris. Elle avait connu de mauvais jours, dont il saurait la garantir,
-maintenant qu’il l’avait retrouvée.
-
-Hélas!... cette phrase ne contenait plus dans la réalité rien de vrai,
-même avec ses réticences. Bertrande avait échappé à l’influence de
-son protecteur, avait rejeté ses bienfaits. Son amour pour Gilbert
-l’avait emporté sur tout. Comment pouvait-elle garder encore quelque
-chose de commun avec l’ennemi mortel de celui qu’elle adorait? Après
-le duel, Gairlance l’avait vue revenir, son bel enfant dans les bras,
-et, reconquis, le cœur touché de fierté paternelle, il avait renoué
-le tendre lien. Pour le moment, il offrait à Bertrande une existence
-possible, embellie d’une apparence d’attachement. Combien cela
-durerait-il?... Ne jouait-il pas, d’autre part, auprès de Françoise,
-son rôle de fiancé?
-
-Renaud de Valcor n’avait révélé à Mathurine aucun de ces détails,
-encore moins ce qu’il prévoyait dans l’avenir, ni surtout l’amertume
-qu’il gardait d’avoir vainement essayé d’arracher à tant de honte et
-de risques la malheureuse égarée. Comment, d’ailleurs, eût-il expliqué
-son propre déchirement, à la pensée de cette enfant, détournée de lui
-à jamais, qui le fuirait maintenant si elle venait à l’apercevoir?
-Oh! la ramasser encore, brisée et sanglante, contre les roues de sa
-voiture, pour la tenir du moins quelques jours sous son toit, pour se
-faire son appui, son défenseur, son champion! Mais cela n’était plus.
-Cela ne reviendrait jamais.
-
-Cependant Mathurine restait muette, et le Bolivien, dans sa fausse
-barbe blanche, glissait les arguments qui, croyait-il, pouvaient encore
-la persuader.
-
-—«Voyons, madame, vous ne doutez plus que celui qui se fait appeler
-depuis plus de vingt ans le marquis Renaud de Valcor ne soit votre fils
-Bertrand. Vous serez appelée en justice pour en témoigner. On vous fera
-constater, sur le bras de cet homme, les signes dont, tout à l’heure,
-la seule description vous a bouleversée. Ne vaudrait-il pas mieux,
-pour lui, pour vous, pour tous les vôtres, que vous alliez le trouver
-maintenant? Découvrez-lui que vous connaissez la vérité. Un fils ne
-trompe pas sa mère. Il ne niera pas. Ou, du moins, se verra-t-il
-à la veille d’être confondu. Engagez-le à restituer,» continua le
-Bolivien, «sans attendre qu’on les lui arrache ignominieusement, ce
-titre, ce domaine, ces biens familiaux de Valcor, qui appartiennent à
-Marc de Plesguen. Qu’il parte ensuite, qu’il s’exile pour éviter le
-bagne, qu’il aille exploiter ses caoutchouteries d’Amérique. Même si
-nos droits l’obligent à céder une part des revenus de cette fameuse
-Valcorie, il restera assez riche pour faire nager dans l’or sa double
-famille.»
-
-Escaldas allait sourire de ce dernier mot. Il se contint. Le visage de
-l’aïeule, pétrifié dans son expression rigide, lui en imposait, quoi
-qu’il en eût.
-
-—«C’est vous qui serez confondu,» prononça-t-elle. «Vous et ceux qui
-vous ont dicté votre abominable mensonge. Mon fils Bertrand Gaël a péri
-en mer, voici plus de vingt années. Le marquis Renaud de Valcor n’a
-rien à craindre de vos calomnies.»
-
-Le faux vieillard n’insista pas. Mais il demeurait à sa place, fixant
-sur la paysanne des yeux inquiétants d’éclat sous ses sourcils
-grisâtres et son front chenu.
-
-—«Qu’attendez-vous?» demanda-t-elle avec impatience.
-
-—«Voyons, ma bonne dame,» recommença-t-il, «nous pouvons envisager
-un autre point de vue de la question.» Il baissait la voix davantage
-encore, avançait le buste avec une flexion cauteleuse, et, de l’accent,
-du geste, du regard, se faisait enveloppant, insinuant, persuasif.
-«Voyons ... J’admets ... Vous êtes sincère ... Vous ne pouvez
-reconnaître Bertrand Gaël dans Renaud de Valcor. Mais les juges l’y
-reconnaîtront peut-être ... Des présomptions singulières existeront, je
-vous assure. Eh bien, madame Gaël, si vous vouliez simplement ne pas
-démentir ces présomptions ... au besoin ... les ... oui, les confirmer
-... M’entendez-vous?... Les personnes qui m’envoient n’épargneraient
-rien pour vous manifester leur reconnaissance.
-
-—Vraiment?» s’écria Mathurine.
-
-—«Certes,» fit l’autre, s’animant. «Vous n’auriez qu’à fixer
-vos conditions. On assurerait votre existence. On doterait votre
-petite-fille. On la marierait même. En y mettant le prix, on
-trouverait un brave garçon qui l’épouserait et reconnaîtrait le bébé.
-Ce serait l’honneur, le bien-être ...
-
-—L’honneur surtout,» appuya l’aïeule avec une ironie qu’il ne saisit
-pas.
-
-—«Oui, la réhabilitation, puisque vous y tenez tant. Allons, madame
-Gaël.
-
-—Que faudrait-il faire pour cela?» demanda la grand’mère de Bertrande.
-
-—«Bien peu de chose. Quand vous serez appelée chez le juge
-d’instruction, il faudrait lui dire que, dans sa première jeunesse,
-votre Bertrand, votre aîné, ressemblait à Renaud de Valcor d’une façon
-frappante. Le fait—c’est de notoriété publique—est fréquent entre vos
-deux familles. Puis, lorsqu’il vous demandera si votre fils avait sur
-le corps quelque signe indélébile permettant d’établir son identité,
-vous décririez ces grains de beauté en triangle sur le bras gauche, et
-ce tatouage, ineffaçable à moins d’une profonde cautérisation de la
-chair.
-
-—Comment savez-vous,» questionna Mathurine, «que ces marques existent
-sur la personne du marquis?
-
-—Par une blessure qu’il reçut en duel. La souffrance l’ayant
-presque fait évanouir, on lui découvrit l’épaule, bien qu’il s’y
-refusât. Plusieurs personnes étaient présentes. Même si l’instruction
-n’ordonnait pas un examen signalétique intime, nous produirions des
-témoins. Et alors, vous arriveriez, vous, ignorant censément cette
-circonstance, avec une description identique se rapportant à votre
-fils.»
-
-Mathurine l’interrompit.
-
-—«Suffit. Je sais ce que j’aurai à dire au juge.
-
-—Vous avez bien compris?
-
-—Parfaitement. Je lui raconterai qu’on est venu pour essayer de
-m’acheter, pour me promettre beaucoup d’argent si je révélais, comme
-ayant existé sur mon fils, des signes qu’on a découverts au bras de M.
-de Valcor, après un duel. J’expliquerai comment on me les a décrits,
-ces signes ...
-
-—On ne te croira pas, damnable vieille!» hurla Escaldas, étourdi
-de surprise et de fureur. «On pensera que le marquis t’a payée pour
-débiter cette fable.»
-
-Mathurine secoua la tête. Une joie féroce avivait l’or vert de ses
-prunelles, que l’âge n’éteignait point.
-
-—«On me croira,» déclara-t-elle. «Car je ne parlerai pas la première.
-Il faudra bien que vous indiquiez ces marques au juge, pour qu’il
-s’en occupe et me questionne. C’est votre arme d’attaque, et non une
-ressource de défense. Si vous ne vous en servez pas, qui donc aurait
-intérêt à les mettre en cause? Et vous ne pouvez plus vous en servir,
-sans que ma déposition vous rende aussitôt suspects.
-
-—Sorcière de malheur!» s’écria le faux avoué.
-
-Il eut un geste si menaçant que Mathurine recula. Agile encore dans sa
-rude vieillesse, elle saisit, près de l’âtre, une pelle à long manche,
-et la brandit. Son bras maigre paraissait garder une vigueur encore
-redoutable. Le lâche qu’était Escaldas trembla devant le lourd outil
-de fer. Par un mouvement instinctif, croyant le coup lancé, il leva
-brusquement son coude à la hauteur de son front.
-
-Quand il l’abaissa, Mathurine vit que les cheveux argentés se
-déplaçaient sur le crâne luisant, tandis que la barbe du faux vieillard
-lui remontait dans la bouche. Elle ricana.
-
-—«Va-t’en donc, déguisé de carnaval!» fit-elle avec un magnifique
-mépris. «File d’ici, gredin! Ou j’ameute contre toi les gars de la
-côte. Et je te réponds que tu n’en mèneras pas large.»
-
-L’homme voulut répondre. Mais sa barbe dérangée empêtra sa langue
-et ses lèvres. Il haussa les épaules, montra le poing à la terrible
-vieille. Puis, le dos tourné, il sortit en hâte, comme s’il sentait
-derrière lui l’élan de la pelle de fonte.
-
- * * * * *
-
-Deux heures environ plus tard, comme la nuit tombait, l’aïeule, qui
-méditait dans la salle déjà obscure, sans songer à allumer la lampe,
-vit une haute silhouette se dessiner dans le carré pâle de la porte.
-
-—«C’est moi, maman Gaël.»
-
-De l’ombre, après un silence, une voix étouffée sortit.
-
-—«C’est vous, monsieur Renaud?»
-
-Le marquis entra.
-
-—«Attendez,» dit-elle, «que je fasse de la lumière.
-
-—Ce n’est pas la peine.
-
-—Si, si.»
-
-Dans la molle lueur jaune, elle vit surgir cette belle tête mâle.
-Elle y déchiffrait l’orgueil qu’y lisaient tous les autres. Mais elle
-y voyait aussi quelque chose de très doux, qui n’y était que pour elle
-seule.
-
-—«Vous venez de recevoir une visite, maman Gaël?
-
-—Comment le savez-vous?
-
-—J’ai cru, tout à l’heure, sur le sentier de la plage, reconnaître mon
-pire ennemi.
-
-—Quel est-il, cet ennemi?
-
-—Celui que j’ai le plus comblé de bienfaits, naturellement: José
-Escaldas.
-
-—Cet étranger que vous nourrissiez depuis longtemps?
-
-—Lui-même. Vous ne l’avez pas reconnu, malgré sa barbe postiche et ses
-faux cheveux blancs?
-
-—Je le reconnais, maintenant que vous le nommez. Ce sont bien les
-vilains yeux noirs fricassés dans de la bile, qui, jamais, ne m’ont
-rien dit de bon.
-
-—Que pouvait-il vouloir de vous, maman Gaël?»
-
-Il y eut une minute muette, pendant laquelle le tic-tac de l’horloge,
-dans sa gaine de bois, s’éleva, heurtant les nerfs de ces deux êtres
-d’une sonorité formidable.
-
-Enfin, une voix qui tremblait un peu éteignit le battement solennel du
-temps.
-
-—«Il venait m’affirmer que vous êtes mon fils.»
-
-Nouveau silence.
-
-Renaud de Valcor n’avait pas tressailli.
-
-—«Quelle a été votre réponse?
-
-—Que lorsqu’on porte le nom de Gaël, on ne vole pas celui de Valcor.
-Et que, si mon Bertrand était là, maintenant, sous vos traits, monsieur
-le marquis, je le tuerais de ma main, comme un infâme, un criminel et
-un imposteur.
-
-—«On ne tue pas les morts,» dit vivement Renaud. «Et Bertrand est
-mort. Mais vous avez bien fait de répondre ainsi, maman Gaël.»
-
-Il appuya son coude à l’angle de la pauvre table, posa sa joue sur sa
-main et s’enfonça dans une rêverie profonde.
-
-Mathurine, les bras tombés sur ses genoux, ses vieux doigts entrelacés
-comme dans la prière, le contemplait.
-
-Soudain, il tourna la tête. Leurs regards se croisèrent. Alors,—très
-doucement, tout bas, il dit:
-
-—«Une mère ne peut pas haïr son enfant.»
-
-La vieille femme gémit,—sanglot lugubre.
-
-—«Et Bertrande ... Bertrande!...» clama-t-elle. «C’est mon enfant
-aussi, celle-là. Perdue ... Elle est perdue!... Pourquoi?... Son père
-... disparu dans un naufrage. Sa mère ... folle. Folle de chagrin, et
-surtout ...»
-
-L’aïeule s’arrêta, puis reprit, scandant les syllabes, la voix
-lointaine, les yeux envahis d’une clarté subite:
-
-—«Ma bru n’a déraisonné qu’après une apparition bien étrange.
-N’affirmait-elle pas avoir rencontré son mari, sur la lande, à la
-brune?...
-
-—La folie causa l’hallucination, et non l’hallucination la folie,»
-prononça vivement Renaud.
-
-—«Plût à Dieu!» cria Mathurine. «Car, si l’Océan n’a pas gardé
-mon fils, comme on ose l’affirmer, ses crimes s’augmenteraient de
-l’assassinat de ces deux âmes. Si ma petite-fille a connu le mal, c’est
-parce qu’elle n’a pas eu de parents pour l’en préserver. Mes pauvres
-mains tremblantes d’âge n’ont pu la retenir. Et la voilà mère!... Sans
-époux!... Mère et déshonorée!...»
-
-Renaud eut un mouvement. On avait donc appris la vérité à cette aïeule
-douloureuse?... La lâche action!
-
-—«Je châtierai cet Escaldas! Je l’écraserai comme un serpent immonde.
-
-—Il a pu croire ... il a pu dire,» s’écria Mathurine, «que mon
-fils vivait, d’une vie qui serait celle d’un démon ... Quel monstre
-aurais-je mis au monde?... Il me faudrait donc prier nuit et jour le
-ciel de foudroyer l’être qui me fut le plus cher, que mes entrailles et
-mon sein ont nourri!...»
-
-Elle s’était dressée. Elle jetait vers M. de Valcor de telles phrases
-comme des imprécations, avec une voix vibrante, des yeux étincelants,
-une face d’indignation et de désespoir.
-
-—«Taisez-vous!... Votre fils est mort, maman Gaël,» s’écria Renaud
-avec violence. «Ne l’accusez pas!... Ne le maudissez pas!...»
-
-La vieille femme recula, chancelante.
-
-—«Oui ... C’est vrai ... Bertrand est mort ... monsieur le marquis,»
-proféra-t-elle d’un accent brisé.
-
-Alors, se laissant glisser sur sa chaise, elle pleura, le visage dans
-ses mains.
-
-Lui, bouleversé de pitié, regardait les cheveux blancs, au bord de
-la coiffe noire, les doigts osseux, entre lesquels scintillaient ces
-larmes de la vieillesse, rares et affreuses,—plus affreuses peut-être
-que des larmes d’homme fait.
-
-Cela dura quelques minutes. Puis, comme ne pouvant plus supporter ce
-qu’il y avait d’inexprimable et d’oppressant dans l’atmosphère de cette
-humble chambre, Renaud se leva, balbutiant un vague au revoir.
-
-Mathurine n’entendit pas, ou ne voulut pas entendre. Elle garda son
-attitude. Ses mains voilaient toujours sa figure, cachaient ses yeux
-ruisselants. Elle ne voyait rien sans doute, ne percevait rien, tournée
-vers les ténèbres intérieures.
-
-A ce moment, le marquis de Valcor, certain que nul regard, pas même ce
-pauvre regard noyé, ne surprendrait son geste, mit un genou en terre,
-s’inclina, et, saisissant un pli de la simple robe de serge, posa ses
-lèvres sur l’ourlet usé.
-
-Ensuite, il se redressa, sortit, gravit le sentier qui rejoignait la
-route.
-
-Un groupe de pêcheurs et de paysans étaient là, qui l’attendaient.
-Électeurs de la veille, fiers d’avoir voté pour le noble personnage
-et de s’en donner l’importance, ils venaient de s’attrouper autour du
-break automobile, aux panneaux armories.
-
-Quand ils virent paraître la fière silhouette du grand seigneur, sa
-haute et svelte stature, si jeune encore d’énergie, sa physionomie
-intimidante, quand ils remarquèrent ce bras en écharpe, qui ajoutait on
-ne sait quel prestige martial à sa hardie tournure, ils éclatèrent en
-acclamations.
-
-—«Vive notre député!
-
-—Hourra pour le marquis de Valcor!»
-
-Il les salua, le chapeau à bout de bras, avec une grâce hautaine de
-souverain.
-
-—«Merci, mes amis, merci!»
-
-Un sourire charmant éclaira ses traits. Il parut goûter une joie
-particulière à cette petite manifestation. Pourtant, tous remarquèrent
-sa pâleur.
-
-Assis sur la banquette de sa voiture, il se retournait encore pour
-marquer combien le touchait cette ovation, qui ne cessait pas. Mais,
-quand la distance eut éteint les cris d’enthousiasme, quand il fut seul
-derrière son chauffeur et son valet de pied, trop corrects pour risquer
-un coup d’œil vers lui, l’animation heureuse disparut de sa face. Sa
-tête se pencha sur sa poitrine, et, autour de son front soucieux, des
-pensées vertigineuses tournoyèrent, comme là-bas tournoyaient les
-mouettes autour d’une noire aiguille de granit dressée contre la mer
-laiteuse et la blême agonie du couchant.
-
-
-
-
-XXIII
-
-_COUP DE THÉATRE_
-
-
-IL ne faut pas que le marquis de Valcor soit validé. Cette élection
-n’a pas une signification simplement personnelle. Vous savez bien ce
-qu’elle représente, mon cher Garde des Sceaux?»
-
-L’homme qui parlait en ces termes au Ministre de la Justice n’était
-rien moins que le Président du Conseil, Ministre de l’Intérieur.
-
-—«Parbleu!» s’écria son interlocuteur. «Cette satanée affaire a pris
-des proportions telles que le triomphe des valcoristes serait un succès
-pour la réaction. L’entrée de Valcor à la Chambre équivaudrait à une
-mise en minorité du Cabinet. D’ailleurs, les deux choses se suivraient
-de près. Vous n’en doutez pas plus que moi.
-
-—Alors, que comptez-vous faire?
-
-—Peu de chose.
-
-—Comment, peu de chose?» cria l’autre en bondissant.
-
-Le Garde des Sceaux prit un air sagace et posa le doigt sur une
-serviette de maroquin, placée par lui, à son entrée dans la pièce, sur
-le bureau de son collègue.
-
-—«Savez-vous ce que j’ai là, mon cher Président?
-
-—Non.
-
-—Le rapport des experts sur la fameuse lettre que le marquis arguë de
-faux.»
-
-Le chef du Cabinet bondit.
-
-—«Ah!... enfin terminé! Eh bien?
-
-—Les experts sont unanimes. L’écriture est celle de Valcor.»
-
-Les deux hommes politiques, échangeant un regard de férocité
-triomphante, savourèrent leur joie durant une minute muette et
-silencieuse. Puis le Ministre de l’intérieur ergota:
-
-—«L’écriture de Valcor ... Duquel? Du vrai ou ... de l’autre?
-
-—Peu importe!
-
-—Je sais bien. Le résultat immédiat est que cette pièce est
-authentique, et que l’accusation va en tirer tout le parti qu’elle
-prétend possible. Notre adversaire est battu sur ce point capital. Le
-procès au civil va être repris. Tout cela est parfait. Mais enfin, les
-experts ont-ils eu, pour point de comparaison, l’écriture ancienne du
-marquis, alors qu’il n’y avait pas de doute sur sa personne, avant son
-premier départ d’Europe? Existe-t-il des documents de cette époque-là?
-
-—Il n’en manque pas. Les experts constatent dans leur rapport ...»
-(Ici le Garde des Sceaux tira un papier de sa serviette.) «... que
-l’écriture du marquis, à l’âge de vingt à vingt-deux ans, c’est-à-dire
-avant qu’il partît pour son voyage d’exploration, est identique,—sauf
-de faibles modifications,—à celle de l’homme qui passe pour lui
-à l’heure actuelle. Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses? Un
-gaillard de cette audace et de cette force, décidé à se substituer à
-son noble sosie, a dû commencer par imiter son écriture. Aussi, que
-le personnage en question soit simple ou double, ce n’est pas affaire
-aux experts de conclure. Nous verrons cela jugé au civil, et, sans
-doute, ensuite, au criminel. Ce qui donne une immense valeur à cette
-lettre, c’est sa date. Elle fut tracée pendant la période obscure où
-s’accomplit la substitution, si un tel crime eut lieu. Elle indique
-nettement l’existence d’un individu ressemblant, _comme un frère_,
-au marquis de Valcor. Elle est de la main de celui-ci. Cependant,
-aujourd’hui, ne pouvant l’expliquer, il la dénie, l’arguë de faux. Sur
-ce point, le voici confondu. C’est un coup dont il ne se relèvera pas
-dans l’opinion, arrivât-il même,—ce qui n’est plus vraisemblable,—à
-gagner son procès.»
-
-Au cours de cette explication, le Président du Conseil marquait, par
-de fréquentes inclinations de tête, la parfaite logique et l’évidente
-clarté de ce qu’il entendait.
-
-—«Savez-vous,» reprit-il, «ce que je vais vous demander, mon cher
-ami? Gardez secret ce rapport pendant quelques jours. Quand je
-dis «secret», j’entends que vous ne le rendiez pas officiel. Les
-indiscrétions ne me gêneront pas, au contraire. La nouvelle va filtrer
-au Palais, dans les couloirs de la Chambre, dans la presse et le pays,
-que ce fameux «bordereau»—puisque c’est le nom qu’on lui donne, par
-un rapprochement tout au moins ingénieux—est authentique, malgré
-l’éclatante dénégation de l’intéressé. Cela va chauffer l’opinion,
-d’autant plus que tout le monde le dira sans que personne puisse
-l’affirmer. Rien ne rend plus fiévreux l’état d’âme du public.
-
-—Et puis,» interrompit le Garde des Sceaux, «un peu avant que soit
-discutée l’élection ...
-
-—La veille même ...
-
-—Soit, la veille même, ou le matin, nous faisons éclater la bombe.
-C’est là une tactique admirable.
-
-—Vous voyez d’ici le désarroi de ses partisans à la Chambre? Ils
-n’auront pas le temps de se ressaisir, de s’entendre. La plupart,
-découvrant son indignité, le lâcheront avec éclat. Ce sera un
-effondrement.
-
-—Et quel camouflet pour la Droite, qui s’appuie sur de pareilles
-branches pourries, qui met son espoir en de tels champions!»
-
-Les deux Ministres exultaient.
-
-Enfin, on allait en finir avec cette affaire Valcor! Jamais les vieux
-partis ne s’en relèveraient. Voilà donc la noblesse! Un de ses noms les
-plus fiers tombait au ruisseau. Celui qui le revendiquait ne valait
-guère mieux que l’imposteur. Marc de Plesguen, fauteur du scandale,
-pouvait ramasser la couronne aux feuilles d’ache alternées de perles,
-il ne ferait qu’y ajouter sa propre boue. Sa caste le vomirait. Il lui
-assénait le pavé de l’ours pour la débarrasser d’un parasite qui ne la
-gênait pas.
-
-—«Mais qui le gênait, lui, car il détenait son héritage.
-
-—Parbleu! Ces gens-là ne connaissent que la loi de l’égoïsme, la
-politique individuelle.
-
-—Ils prétendent qu’ils ont fait la France. C’est la France qui les a
-faits. Et quand elle se détourne d’eux, voyez ce qu’il en reste.»
-
-Sur ce mot, M. le Ministre de la Justice prit sa serviette de maroquin,
-serra la main de son Président avec une vigueur qui disait leur commune
-joie. Puis il sortit, tête haute, radieux.
-
-Sans doute, il pensait être un de ceux qui «font la France», suivant
-son expression. Du moins lui semblait-elle fort bien faite, tant
-qu’elle se laissait gouverner par lui et par ses amis.
-
-Comme le hasard d’une rue barrée détournait l’Excellence de son chemin,
-tandis qu’il revenait de la place Beauvau, sa félicité s’accrut de
-passer sous certaines fenêtres de la rue Boissy-d’Anglas. Il reconnut
-la maison où demeurait un chef de groupe, jouissant à la Chambre
-de quelque autorité, le nommé Eugène Pavert, homme intelligent et
-éloquent, mais peu scrupuleux et d’une ambition effrénée.
-
-Pavert était le leader d’une petite fraction du Centre, dont il jouait
-comme d’un appoint dans ces circonstances où vingt voix suffisent à
-déplacer une majorité. A certains jours, ce personnage avait tenu des
-ministres à sa merci et s’était trouvé pour une heure l’arbitre de
-l’État.
-
-En ce qui concernait l’affaire Valcor, il ne pouvait plus prendre ce
-rôle de balancier, s’étant lié les mains par un engagement à fond avec
-la Droite. On prétendait même qu’il avait touché un chèque, un de ces
-chèques qui sont entrés dans l’histoire politique de la France, comme
-les drapeaux pris à l’ennemi entraient jadis aux Invalides, et qui en
-tapissent la voûte.
-
-On croyait Pavert à la solde du marquis, parce que jamais on ne
-l’avait vu prendre une attitude si décisive. Le Cabinet actuel ne
-lui pardonnait pas cette défection ouverte et sans retour possible.
-Et c’est pourquoi le Ministre de la Justice, songeant à la déroute
-prochaine de cet adversaire, à la fois redouté et méprisé, mais surtout
-exécré, levait un regard qui dardait toutes les flèches de l’ironie
-vers les fenêtres de certain appartement, rue Boissy-d’Anglas.
-
-Qu’eût-il pensé s’il avait—non pas vu, car le spectacle n’aurait
-eu pour lui rien de surprenant,—mais entendu, ce qui se passait au
-delà de ces fenêtres, d’ailleurs soigneusement closes et voilées de
-blancheurs élégantes?
-
-Dans le cabinet d’Eugène Pavert se tenaient trois personnes: le maître
-du logis, le marquis de Valcor, et un individu à mine d’employé
-médiocre.
-
-Ce dernier,—du même geste que, tout à l’heure, le Garde des Sceaux,
-chez le Président du Conseil,—tirait des papiers d’une serviette. Mais
-la serviette était en moleskine, et les papiers tout autres que ceux
-dont se réjouissait le Gouvernement.
-
-Rien en apparence de plus inoffensif que ces documents. L’un était une
-simple feuille blanche. L’autre, une fiche portant l’adresse d’une
-grosse maison de papeterie et quelques signes vagues ressemblant à une
-marque de fabrique.
-
-—«Parlez, Baillegean,» dit le marquis, «Monsieur Pavert vous écoute.»
-
-Le leader du petit groupe qu’on appelait par raillerie
-«l’Extrême-Centre», paraissait effectivement tout oreilles.
-
-C’était un homme de trente-huit à quarante ans, chevelu et barbu
-comme un fleuve, l’air fougueux, même au repos, assez médiocre en
-somme, mais qui se croyait du génie parce qu’il exerçait par la parole
-une influence immédiate et facile. Il possédait les dons physiques
-de l’éloquence: la voix, le mouvement, l’expression, la verbosité,
-avec cet on ne sait quoi de magnétique dont une foule est subjuguée
-sans avoir besoin de comprendre, surtout même lorsqu’il n’y a rien à
-comprendre.
-
-En ce moment, carré dans un fauteuil,—les épaules en arrière, les bras
-croisés, le regard coulant de haut,—même sans ouvrir la bouche, il
-était significatif, comme un acteur qui «joue» ses silences. N’ayant
-pas grand’chose en dedans de lui-même, il ne s’y repliait jamais. Toute
-sa personne paradait sans cesse en dehors.
-
-—«Eh bien, voici ... monsieur le député,» commença celui que Renaud
-avait nommé Baillegean. «Je vais tout vous dire. C’est ma carrière que
-je jette à l’eau. Mais ma conscience ...
-
-—Ah! assez, Baillegean,» interrompit le marquis avec un sourire
-dédaigneux. «Les compensations que vous avez acceptées doivent
-refréner, sinon votre conscience, du moins votre langue. Passez au
-fait.»
-
-Baillegean eut une inclination déférente vers M. de Valcor,
-qui, enfoncé sur le divan de cuir du cabinet de Pavert, fumait
-tranquillement un cigare. Puis il reprit, se retournant vers son
-auditeur:
-
-—«Monsieur le député sait que je suis expert-chimiste près le
-Tribunal. Or, il y a deux ou trois semaines, je fus appelé par le juge
-d’instruction chargé de l’enquête préalable sur la pièce qu’on appelle
-le «faux Valcor», et que le public a surnommé «le bordereau» par
-analogie avec ...
-
-—Passez, Baillegean, passez!» fit une voix nerveuse, venue de l’angle
-du divan de cuir.
-
-—«Le juge d’instruction me confia la fameuse lettre, m’enjoignant de
-l’examiner au double point de vue de l’encre et du papier. Quant à
-l’écriture, mes collègues spéciaux avaient déjà donné leurs conclusions.
-
-—Dites-les tout de suite à monsieur Pavert, ces conclusions,
-Baillegean.
-
-—Les trois experts en écriture qui ont travaillé sur la pièce sont
-unanimes. Ils certifient qu’elle émane de la main de monsieur le
-marquis de Valcor, et qu’elle remonte à la période de son premier
-voyage en Amérique, c’est-à-dire à la date qu’elle porte, soit 1880.»
-
-Pavert sursauta. Son regard effaré chercha les yeux de Renaud. Celui-ci
-fit un geste de la main, comme pour dire: «Attendez seulement un peu.»
-
-—«J’emportai la pièce,» poursuivit le narrateur, «et je la soumis à
-l’expertise. D’abord, pour l’encre. Vous savez comment nous procédons,
-monsieur le député. Nous enlevons avec une pointe de canif un fragment
-de caractère, moins d’un millimètre carré, et nous le soumettons à
-l’analyse chimique. Je trouvai que la proportion de couperose verte, ou
-sulfate de fer ...
-
-—Le résultat, Baillegean, le résultat,» reprit la voix impatiente.
-
-—«Le résultat!» s’écria le petit expert, dont le discours bondit
-en avant comme un cheval piqué qui fait une lançade. «Le résultat
-ressortait clair comme le jour. Cette encre-là était relativement
-fraîche. Ce n’étaient pas des années, mais à peine des mois, qui
-avaient pu s’écouler depuis la fabrication du document.
-
-—Bigre!» s’écria Pavert.
-
-—«Quant au papier, c’était plus rigolo encore. Sa teinte jaunâtre,
-qui devait lui donner l’air vieux, provenait d’une adroite suspension
-dans de la fumée. L’analyse chimique démontrait ça aussi. Mais point
-n’en était besoin. Le filigrane prouvait que ce papier-là n’avait pas
-deux ans d’existence. C’est un papier à lettres dont on se sert depuis
-trente ans peut-être dans la famille de Valcor, avec le même format,
-le même chiffre. Mais la maison qui le fabrique, en passant à un autre
-propriétaire, a changé son filigrane il y a dix-huit mois.
-
-—Fichtre!» s’exclama Pavert.
-
-Il se dressait sur son siège, les yeux désorbités.
-
-—«Si monsieur le député veut voir ...» ajouta l’expert, qui se leva.
-
-Il se dirigea vers la fenêtre, en élevant sa feuille de papier blanc
-contre le jour.
-
-Le leader de «l’Extrême-Centre» le suivit. Et l’expert fit sa
-démonstration, tandis que, sans bouger de sa place, Renaud continuait
-à fumer son cigare, levant vers le plafond des yeux rêveurs, l’esprit
-comme détaché de cette scène.
-
-Pavert, nature exubérante, lançait des «Nom d’un chien!... Parbleu!...
-Épatant!... Pas de doute!... Un enfant ne s’y tromperait pas.»
-
-Puis il revint à sa place en gesticulant, s’assit, et demanda à
-l’expert:
-
-—«Mais vous avez déjà remis votre rapport aux magistrats?
-
-—Parfaitement.
-
-—Eh bien, qu’est-ce qu’ils ont dit? Ça a dû leur en flanquer, une
-tape.»
-
-Ici, le marquis intervint, non plus pour presser, mais pour ralentir:
-
-—«Racontez la scène comme elle s’est passée, Baillegean.»
-
-Celui-ci reprit:
-
-—«J’ai couru trouver le juge d’instruction. Vous pensez si je brûlais
-de raconter ma découverte. Je tenais la clef de l’Affaire. Les autres
-n’y avaient vu que du feu. Le faux éclatait. J’arrivai tout chaud,
-tout bouillant.—«Monsieur le juge d’instruction, voilà. L’encre date
-de moins de six mois, et le papier de moins de deux ans. Il a été
-maquillé à la fumée. Le document a été fabriqué de toutes pièces. On a
-merveilleusement imité l’écriture du marquis de Valcor, puisque trois
-de mes confrères ont pu s’y tromper. Mais enfin, on l’a imitée. Je vais
-vous en donner la preuve matérielle, irréfutable.»
-
-—Bon!... Alors ... le juge?» suggéra Pavert, haletant.
-
-—«Le juge ... Il est devenu vert. Il s’est mis à crier:—«Vous
-êtes fou, Baillegean, vous êtes fou!—Mais non, monsieur le juge.
-D’ailleurs, il n’y a qu’à regarder. Ce n’est pas une opinion que
-j’apporte ici. C’est un fait. Voulez-vous voir par vous-même?—Je n’ai
-pas besoin de voir,» me dit-il. «Il y a autre chose que j’ai vu, et qui
-rend ceci impossible.—Mais quoi donc, monsieur le juge?—Vous le savez
-comme moi, Baillegean,» me dit-il. Il tremblait presque, la sueur lui
-coulait sur les joues.—«Voyons, Baillegean, vous n’allez pas faire une
-chose pareille ... Vous savez que c’est un crime, mon pauvre garçon
-...» Je finis par comprendre qu’il me croyait payé pour affirmer ce que
-j’affirmais. Naturellement, je me défendis comme un beau diable. Mais
-lui, déclarait:—«Vous ne ferez admettre ça par personne, Baillegean.
-La pièce est conforme à la photographie qui en fut prise, voici plus
-de trois ans aujourd’hui, dans la maison Perez Gonzalez. Cette maison
-reconnaît la lettre, qui est restée vingt ans dans ses archives, et
-dont nous lui avons envoyé une autre photographie, faite ici même,
-depuis que le document nous est parvenu. Un nommé Escaldas, le même
-qui a pris la photographie de l’original en Bolivie, le certifie
-authentique. On sait par quelle voie ce papier a passé avant de tomber
-entre nos mains. Vous voyez bien, mon ami, que votre expertise est le
-résultat d’une erreur, à moins qu’on ne la suppose celui d’un calcul.
-Si vous continuez à la soutenir, vous risquez gros. Réfléchissez bien,
-Baillegean.»
-
-—«Mais il voulait vous clore la bouche, ce gredin!» cria Pavert.
-
-—«Je commençais à m’en apercevoir,» reprit l’expert-chimiste. Mais je
-continuais à faire la bête.—«Attendez,» me dit le juge d’instruction.
-«Puisque vous vous entêtez dans l’absurde, mon pauvre Baillegean, je
-vais aller demander l’avis de monsieur le Procureur Général. Nous
-verrons s’il m’autorise à prendre au sérieux de pareilles fantaisies.»
-Sur ce, le voilà qui part, très agité, et qui descend au Parquet. Je
-perdais l’espoir de le voir remonter ce jour-là, tant ce fut long.
-Enfin, il se ramène. Non plus pâle et hors de lui comme avant, non
-plus avec des phrases entortillantes: «Mon pauvre Baillegean, mon ami,
-etc.» Mais rogue et assuré, comme le chien du commissaire. «Voilà,»
-me dit-il, «dans votre intérêt, renoncez à votre thèse. Elle est
-formellement contredite par toutes les données de l’enquête. Quelqu’un
-se trompe. Et si ce n’est pas vous, il faudrait donc admettre que ce
-sont tous les témoins, la banque Rozalez, les magistrats de Paris, ceux
-qui ont instruit à La Paz par commission rogatoire, et par-dessus le
-marché les trois experts, vos collègues. Donc, Baillegean, choisissez:
-ou vous examinerez mieux ce document, et l’on vous tiendra compte de
-votre bonne volonté ...»
-
-—«Les canailles!...» gronda Pavert.
-
-—«... Ou nous renoncerons à nous servir de votre science, que nous
-avons lieu de tenir pour suspecte.»
-
-—«Qu’avez-vous répondu?» demanda le député.
-
-—«Que j’avais expertisé la pièce en toute conscience. Et qu’il était
-inutile d’attendre un autre travail de moi sur ce document, puisque je
-ne pouvais y voir que ce que j’y avais déjà vu.
-
-—Bravo, monsieur Baillegean! Et ensuite?
-
-—Ensuite, j’ai pensé que cette histoire intéresserait monsieur le
-marquis de Valcor, et je suis venu la lui raconter.
-
-—Vous ne le regrettez pas, je parie?» s’écria Pavert avec un gros rire.
-
-—«On ne doit jamais regretter de suivre sa conscience,» riposta
-l’expert-chimiste avec une dignité falote, qui amusa M. de Valcor
-lui-même.
-
-—«Eh bien! mon brave Baillegean,» fit le marquis, «puisque votre
-conscience a été l’alpha de votre discours, trouvez bon qu’elle en soit
-l’oméga. Vous ne pouvez mieux terminer. Merci d’avoir si nettement
-exposé les choses. Et maintenant, au revoir. J’ai à causer avec
-monsieur Pavert.»
-
-Le spécialiste, se voyant congédié, replia sa serviette en moleskine.
-
-—«Un instant,» dit le marquis. «Veuillez nous laisser les pièces de
-comparaison: le nouveau et l’ancien papier à lettres, la note relative
-à la modification du filigrane.»
-
-Baillegean n’avait sans doute rien à refuser à celui auquel le liait
-... sa conscience,—peut-être aussi sa gratitude et son intérêt. Il
-étala sur le bureau de Pavert les papiers demandés. Puis il salua, et
-sortit.
-
-Lorsqu’il se trouva seul avec le chef de «l’Extrême-Centre», M. de
-Valcor quitta sa position nonchalante sur le divan de cuir. Il se leva,
-vint jeter le bout de son cigare dans la cheminée, où flambaient les
-premières bûches d’automne, puis, se plantant devant le député, il le
-regarda au fond des yeux, et lui dit:
-
-—«Eh bien?»
-
-L’autre s’était ressaisi, tâchait de dominer son emballement. Il
-devinait à peu près ce qui allait suivre, et pensait que tout son
-sang-froid ne serait pas de trop pour en tirer le meilleur parti
-possible.
-
-—«Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite de grand cœur. Je ne
-doutais pas, vous le savez, de votre bon droit. Je l’ai proclamé
-jusqu’à compromettre mes intérêts politiques. La preuve en est faite
-désormais. Vous m’en voyez le plus heureux des hommes.
-
-—La preuve en est faite,» répéta sardoniquement Renaud, «La preuve en
-est étouffée, vous voulez dire.
-
-—Bah! on ne met pas une chandelle comme ça sous le boisseau.
-
-—Judiciairement, elle y est. On va publier le rapport des experts,
-déclarer qu’il n’y a pas lieu de poursuivre pour le faux, passer
-outre au procès. Me voilà condamné dans l’opinion, avant même que
-soient repris les débats de mon affaire au civil. Le témoignage de
-Baillegean?... Il sera récusé devant n’importe quel tribunal. On
-déclarera que l’homme est fou ou vendu. Vous avez vu s’étaler le
-système. Deux camps pourront s’organiser de nouveau en France, sur ce
-point comme sur le fond. Il y aura des milliers de gens qui discuteront
-sur un chiffon de papier, et pas un ne l’aura vu. Faire examiner de
-bonne foi la pièce par une personne compétente sera plus difficile que
-réunir cent mille gens passionnés qui seront prêts à se faire hacher
-pour la déclarer authentique. Mais, avec tout cela, je serai invalidé
-dans six jours, et condamné au bagne dans six mois.»
-
-Cette boutade fit rire Pavert.
-
-—«Alors?» dit-il. «Je vous vois venir, mon cher collègue. Car vous
-êtes mon collègue. Vous ne doutez pas de votre validation?
-
-—Non, puisque c’est vous qui me l’obtiendrez.
-
-—Ah! ah!... Vous comptez sur la politique plus que sur la justice, je
-le vois.
-
-—Oh! la justice ...
-
-—Nous la connaissons. Eh bien, marquis, qu’attendez-vous de moi?
-
-—Une chose à laquelle vous pensez, Pavert. Et qui vous séduit,
-avouez-le.
-
-—Oh! il y a des coups à recevoir.
-
-—Vous ne les craignez pas.
-
-—Vous voulez que j’interpelle à propos de votre affaire, et que je
-mette ces petits papiers-là en pleine Chambre, sous le nez du Garde des
-Sceaux.»
-
-En parlant, le député tapota railleusement, du bout d’un couteau
-d’ivoire, les feuillets laissés par l’expert.
-
-—«Vous donnerez à votre initiative la forme d’une interpellation, si
-bon vous semble. C’est affaire à vous et à votre groupe. Tout ce que je
-vous demande, c’est de prendre la parole au moment où l’on discutera
-mon élection. D’ici là, ils auront sorti le rapport de leurs experts,
-soyez tranquille. On m’accablera sous cette déclaration terrible, et,
-en apparence, indiscutable: la lettre est authentique, elle fut écrite
-il y a vingt ans. Sentant qu’elle porte avec elle ma condamnation,
-je l’aurais donc arguée de faux, ajoutant cette imposture audacieuse
-à toutes les autres. Car, à l’unanimité, les experts nient qu’il y
-ait faux. Après ça, et quand les aboyeurs de la Gauche seront venus
-raconter que j’ai répandu des flots d’or en Bretagne, que je fais
-agrandir le port du Conquet, que tous mes électeurs ont été achetés,
-croyez-vous qu’il y aura beaucoup de camarades pour me donner leurs
-voix? C’est alors, mon bon Pavert, que vous vous taillerez un succès,
-quand vous viendrez à la tribune pour dire: «Permettez ... Il y a une
-toute petite chose ... Oh! presque rien ... Le filigrane du papier ...»
-
-Renaud éclata de rire. Un rire comme il n’en venait pas souvent aux
-lèvres de ce dédaigneux. Il souriait beaucoup, parce que le sourire
-a de la condescendance. Il ne riait guère, parce que le rire est un
-abandon. Mais, ici, pendant une minute, il se laissa emporter par une
-âpre joie.
-
-Eugène Pavert, enchanté au fond de son rôle, ne s’empressait pas de
-l’accepter. Ne fallait-il pas faire sentir le prix d’un tel service?
-
-—«Mon Dieu ...» fit-il en plongeant la main parmi les mèches
-désordonnées de sa chevelure.
-
-Il suspendit sa phrase, l’air absorbé, soucieux, les yeux au loin. Un
-général examinant son champ de bataille.
-
-—«Qui vous gêne?» demanda Valcor, redevenu grave.
-
-—«Ne pourriez-vous pas, mon cher marquis, faire porter ceci à la
-tribune par quelqu’un d’autre? Peu vous importe l’adresse ou l’habileté
-de l’orateur. Le fait est là, qui parle de lui-même.
-
-—Comment?» s’écria Renaud, très surpris. «N’est-ce pas dans votre
-ligne politique?
-
-—C’est trop dans ma ligne politique. Beaucoup trop ... Comprenez-vous?
-Cela me pousse définitivement à droite. J’ai partie liée avec
-l’opposition réactionnaire, après cela. Mon groupe va regimber. Ce que
-vous appelez ma ligne politique ne peut pas être rigide, mais brisée.
-Que devient le système de balance qui fait ma force et celle de mes
-amis?»
-
-Il ergota pendant un moment avec cette abondance, cette ampleur de mots
-qui caractérisaient sa faconde grasse et vide.
-
-Le marquis, d’abord étonné, comprenait.
-
-—«Je me rends très bien compte de ce que vous ferez pour moi,
-Pavert. Mais vous n’avez pas affaire à un ingrat. Voyons, comment
-pourrais-je?...
-
-—Pas d’argent. Je n’en accepte pas,» déclara le chef de
-«l’Extrême-Centre» avec un geste noble.
-
-—«Vous-même, je ne dis pas. Aurais-je l’idée de vous en offrir? Mais
-votre journal?... Votre groupe a un organe, n’est-il pas vrai?
-
-—Oui. L’_Équilibre parlementaire_.
-
-—Fait-il ses frais, l’_Équilibre parlementaire_?
-
-—Peuh!...
-
-—Eh bien, si je l’_équilibrais_?» suggéra de Valcor.
-
-Il sourit. Peut-être du calembour ... Peut-être d’autre chose.
-
-—«Si vous y tenez ... A la rigueur ... Là, je ne peux pas dire non: il
-y va de l’intérêt de l’Idée.»
-
-Pavert prononça le mot avec une majuscule.
-
-Le marquis ne broncha pas. Il sortit son carnet de chèques, prit une
-plume sur le bureau, et, levant les yeux sur le député, qui, détaché
-maintenant, s’affairait dans des paperasses.
-
-—«Soixante?... quatre-vingt mille?...
-
-—Cent,» fit l’autre nettement.
-
-Renaud signa, déchira le pointillé et glissa sous l’encrier de bronze
-ce mince rectangle, qui enrichissait de cent mille francs l’Idée, avec
-un grand I.
-
-«Qu’est-ce que ça représente, pour ce gaillard à tête d’Absalon?» se
-demanda-t-il. «Des femmes?... Des banques au baccara?... Ou de sages
-coupons de rentes?»
-
-Le temps de lui serrer la main, il n’y pensait plus. Il descendit les
-étages, lança de loin dans la rue un coup d’œil circonspect, et partit
-d’un pas allègre, car il s’était bien gardé de venir dans un de ses
-équipages et de faire stationner sa livrée devant la porte du leader le
-«l’Extrême-Centre».
-
-Celui-ci, pourtant, tirait le chèque de dessous l’encrier de bronze, le
-regardait d’un air sombre.
-
-—«_Au porteur_,» lut-il. «Mais il a certainement inscrit mon nom sur
-le talon, le roublard! Et puis ... sait-on jamais? Ça pourra me gêner
-si je deviens ministre. J’aurais dû demander deux cent mille.»
-
-Le regret empoisonnait la satisfaction de Pavert. Le nabab n’eût pas
-marchandé. Pourquoi y avoir mis de la pudeur?
-
-—«Tonnerre de chien!» s’écria le député en tapant du poing sur son
-bureau. «Comment imaginer aussi qu’il avait de quoi les mater tous? Je
-n’ai plus eu mes moyens quand je l’ai vu si calé. Porter ce joli truc
-à la tribune! Plus d’un, à la Droite, aurait fait la commission pour
-rien.»
-
-C’était exact. Cependant, Renaud de Valcor tenait à Eugène Pavert,
-et, pour son compte, se félicitait pleinement de la transaction. Il
-fallait un metteur en scène de cette trempe pour donner au coup de
-théâtre tout l’éclat, tout le retentissement possibles. Dans les
-couloirs de la Chambre, on disait crûment, entre copains, du leader de
-«l’Extrême-Centre»: «Il a de la g ...»
-
-C’est à cause de cette qualité que Valcor l’avait choisi.
-
-Il en eut pour son argent.
-
-On n’a pas oublié cette séance mémorable.
-
-La veille, les journaux du soir, et, le matin, ceux de la première
-heure, avaient publié le rapport des experts, déclarant authentique
-la fameuse lettre. Le Palais-Bourbon, avec l’affluence des gens à
-ses portes étroites, ressemblait à une fourmilière quand les insectes
-se pressent aux trous qui y donnent accès. En dedans, les tribunes
-regorgeaient de monde. Tous les députés étaient à leur poste. On
-allait donc voir exécuter ce fameux marquis, cet homme légendaire, cet
-aventurier de haut vol. Son effondrement, d’ailleurs, ne diminuait en
-rien l’excitant attrait de son énigmatique aventure. Au contraire. S’il
-n’était pas l’héritier légitime du vieux et illustre nom qu’il portait,
-qui était-il? Le roman se corsait. Les paris étaient ouverts, comme
-pour ces feuilletons à réclame sensationnelle, qui, en d’immenses et
-impressionnantes affiches, promettent des primes à qui saura prévoir le
-mystère de leurs personnages et les péripéties de leur dénouement.
-
-Le débat sur son élection commença par des escarmouches.
-
-Des honorables de la Gauche tentèrent de prouver que l’or de ce
-richissime personnage avait été son premier agent électoral.
-
-D’autres, de la Droite, vinrent le montrer comme la providence de sa
-province, et demander si les bienfaits répandus sur un pays laborieux
-et pauvre disqualifiaient un citoyen, l’empêchaient de représenter
-cette vaillante population maritime, dont il prenait à cœur le
-bien-être et les véritables intérêts.
-
-Les uns parlèrent d’obscurantisme, d’une coalition de curés, citèrent
-un prédicateur de village qui, dans un sermon, avait indirectement
-enjoint à ses ouailles de voter pour le marquis.
-
-Les autres vantèrent la tradition, l’héritage d’un passé glorieux, le
-rôle tutélaire des anciennes familles.
-
-Mais un ministériel aborda le fond des choses, le côté brûlant de la
-discussion.
-
-—«Messieurs, sans anticiper sur un jugement qui sera prononcé dans une
-autre enceinte,» s’écria-t-il avec une fausse réserve, «nous venons
-d’avoir, depuis hier, des indications après lesquelles nous ne saurions
-accueillir sans inquiétude et sans défiance la personnalité qui prétend
-occuper ici un siège. Nous n’avons pas à discuter cette personnalité.
-C’est affaire, pour le moment, au Tribunal civil. Souhaitons que cela
-ne soit pas prochainement du ressort de la Cour d’assises. Mais cette
-seule éventualité ...»
-
-Un épouvantable brouhaha coupa ce discours.
-
-La tempête était déchaînée.
-
-La Droite huait l’orateur, criait:
-
-—«Assez! C’est un scandale! A l’ordre!»
-
-La gauche applaudissait en tonnerre.
-
-Au Centre, on vit une haute silhouette se dresser, une tête chevelue
-s’agiter, un bras se tendre vers le bureau:
-
-—«Je demande la parole!...»
-
-C’était Eugène Pavert.
-
-Son intervention étonna tellement qu’un silence relatif se produisit.
-
-A la tribune, le ministériel reprenait:
-
-—«Quand un homme arguë une pièce de faux et qu’elle ne l’est pas, n’en
-peut-on conclure que cette pièce est singulièrement menaçante pour lui?
-Et quel est alors le faussaire, sinon ...
-
-—Assez!» criait-on. «Pavert! Pavert!»
-
-Car on ne se souciait pas d’un développement prévu. Tandis que
-chaque parti se demandait, non sans inquiétude, quelle surprise lui
-réservait l’équilibriste de «l’Extrême-Centre.» Sur qui allait-il
-frapper? Jusqu’à présent, il s’était montré valcoriste notoire.
-Allait-il offrir, après le rapport des experts, une éclatante
-abjuration? Ou ferait-il surgir quelque dessous, favorable, contre
-toute vraisemblance, au champion des vieux partis? S’il s’obstinait, il
-pouvait peut-être arrêter la déroute. S’il lâchait Valcor, c’en était
-fait de cet étrange destin. L’appoint de son groupe consoliderait le
-bloc de la Gauche contre une Droite ébranlée. L’invalidation devenait
-certaine. Nul ne croirait plus au marquis. L’aventurier resterait, qui
-n’aurait alors qu’à disparaître.
-
-Pavert commença.
-
-Pour la première fois de sa vie, il fut bref. Ayant quelque chose à
-dire, par hasard, il se garda bien de le noyer dans des mots.
-
-Quel Démosthène eût produit pareil effet?
-
-Lorsqu’il leva une simple feuille blanche, parlant de ce vulgaire petit
-accident commercial, une marque de fabrique filigranée dans du papier,
-un silence de mort plana dans l’hémicycle. La stupeur, l’attention,
-sur les bancs et dans les tribunes, suspendaient les cœurs passionnés.
-Mais, quand il raconta l’intimidation de l’expert, les manœuvres du
-juge d’instruction et du Procureur Général, quand il fit remonter
-l’inspiration de ces manœuvres jusqu’au Gouvernement, quand il prit à
-partie, directement, le Garde des Sceaux, mettant celui-ci au défi de
-le contredire, les forces orageuses se déchaînèrent, et plus violemment
-que la première fois. Ce fut un de ces tumultes où les voix furieuses,
-les battements de pupitres, les cris d’animaux, les menaces, les
-injures, les hurlements de victoire, les rugissements de rage, font
-d’une assemblée parlementaire un tableau d’humanité plus lugubre, sinon
-plus tragique, qu’un champ de bataille.
-
-Quand enfin l’épuisement fit tomber une espèce de calme sinistre sur ce
-délire, le résultat de cette frénétique séance commença de se dessiner.
-C’était, pour le marquis de Valcor, un extraordinaire succès personnel.
-Il avait cessé d’être en cause. Pas une voix ne s’élevait plus pour
-demander son invalidation. Les passions politiques, déchaînées d’abord
-sur son nom, laissaient maintenant ce nom s’élever, planer sur le
-débat, comme devenu tout à coup intangible.
-
-Le Gouvernement était sur la sellette, et c’était un morceau plus
-savoureux à dévorer que le nouvel élu du Finistère.
-
-Si le Cabinet ne tomba pas, c’est que Pavert, pour des raisons à lui,
-n’avait pas transformé sa question en interpellation. Mais le Ministère
-pressentait, qu’épargné aujourd’hui, il n’en tomberait, prochainement,
-que de plus haut.
-
-Le Président du Conseil montrait une face livide. Son attitude était
-d’autant plus piteuse que l’attaque le trouvait désarmé. Le malheureux
-ne connaissait rien du filigrane. Il en restait à la conversation
-triomphante avec le Garde des Sceaux et au rapport des experts.
-
-Quand le leader de l’«Extrême-Centre» entreprit sa démonstration,
-le chef du Cabinet sourit, haussa les épaules, et souffla vers son
-collègue de la justice:
-
-—«Démentez.»
-
-L’autre se recroquevillait, aplati comme sous une massue, non point
-pâle, mais couleur de brique et les yeux hors de la tête. Il feignit
-de ne pas entendre. Lorsque enfin, poussé, hissé à la tribune, il
-dut donner une explication, il se contenta de déclarer, au milieu
-d’une tempête de sifflets et de vociférations, que les faits apportés
-par l’honorable M. Pavert paraissaient invraisemblables, mais qu’il
-allait ouvrir une enquête. Il insinua qu’on devait se méfier de telles
-manœuvres, surtout en considérant la fortune immense qui pouvait
-acheter tous les témoignages et toutes les consciences.
-
-A cette perfide parole, une certaine agitation se produisit sur un
-point de la galerie, au-dessus des tribunes. C’était Baillegean qu’on
-expulsait, pour une tentative de bruyante protestation. L’expert
-promena dans les couloirs sa conscience indignée.
-
-Cependant, à la tribune, le Garde des Sceaux, assailli par de fauves
-hurlements, eut une inspiration qui faillit devenir funeste à Valcor.
-
-—«On vous joue,» cria-t-il en se tournant vers la Droite, «On vous
-apporte une fable qui ne résistera pas à la vérification. Elle
-ne saurait être soutenue jusqu’à demain. Mais qu’importe demain?
-Aujourd’hui, dans l’entraînement de la passion, vous aurez validé
-une élection scandaleuse. C’est tout ce qu’on veut vous arracher par
-la plus habile des surprises. Dans vingt-quatre heures, vous verrez
-clair. Trop tard! Ceux mêmes qui auront fait de vous leurs dupes
-riront ouvertement de votre crédulité. Leur résultat sera atteint. Une
-coalition d’imposture, soudoyée par des flots d’or, aura étouffé la
-justice dans une Chambre française. Et le pays consterné contemplera,
-parmi ses législateurs, le plus audacieux des aventuriers. Vous aurez
-fait triompher, messieurs, la plus grande mystification du siècle.»
-
-Quand le Garde des Sceaux descendit de la tribune, ses collègues du
-Ministère le félicitèrent vivement.
-
-Le silence relatif, tout à coup tombé sur cette assemblée en délire,
-indiquait avec quelle force l’argument avait porté. On le pesait. On
-réfléchissait. Si, après tout, l’histoire du filigrane était fausse? On
-ne pouvait y aller voir. Le Garde des Sceaux la démentait. Était-il,
-par hasard, de bonne foi? Mais qui l’était, dans cette affaire, où
-le parti pris devenait plus exigeant que le besoin de savoir, et
-où certains s’attacheraient le bandeau sur les yeux plutôt que de
-constater ce qu’ils niaient depuis des mois. Entêtement, esprit de
-caste, prestige d’une fascinante individualité, et tant d’autres
-éléments obscurs mêlés aux sentiments que soulevait cette aventure
-extraordinaire. A côté de valcoristes convaincus, il y en avait
-d’autres qui eussent persisté à défendre le héros du jour, même si,
-consciemment ou non, ils en étaient venus à douter de son bon droit.
-
-Elle s’achevait, cette séance, dans un accablement anxieux et lourd.
-
-On vota.
-
-Une petite minorité avait bien proposé le renvoi de la discussion,
-pour éclaircir cet incident du filigrane. La Chambre s’y était
-opposée en masse. Valcoristes et antivalcoristes voulaient profiter
-de l’échauffement de l’heure, chaque parti pensant qu’il en devait
-bénéficier. Les premiers se disaient: «Après le coup de théâtre du
-filigrane, il sera validé.» Les seconds: «Après le raisonnement du
-Garde des Sceaux, qui oserait marcher à fond, sinon les enragés et les
-vendus?»
-
-La fastidieuse cérémonie du scrutin à la tribune étant terminée, les
-deux camps s’étonnèrent quand le Président déclara qu’il fallait
-procéder à un pointage.
-
-Il était près de neuf heures du soir. Une lassitude accablait la salle.
-Beaucoup de députés s’en allèrent se réconforter à la buvette, puis
-revinrent, agressifs et bruyants de nouveau.
-
-Enfin, vers neuf heures et demie, le résultat du vote fut proclamé. Les
-valcoristes l’emportaient. La majorité ratifiait l’élection. Renaud,
-marquis de Valcor, était député.
-
-Ce vote, commenté le lendemain par tous les journaux du monde, parut un
-jugement anticipé de la fameuse Affaire.
-
-Ce n’était pas seulement un siège à la Chambre qu’obtenait le
-personnage énigmatique et discuté. C’était la reconnaissance éclatante
-de ses droits, de son titre. C’était, du même coup, la revanche des
-calomnies déversées à cause de lui sur l’aristocratie française.
-Elle revendiquait hautement comme sien, cette aristocratie, un être
-d’initiative et d’énergie, explorateur intrépide, véritable fondateur
-d’une industrie essentielle, jusque-là laissée à des exploitations
-hasardeuses, destructrices. La noblesse moderne, tant décriée pour son
-inertie, pour son inadaptation sociale, trouvait en Valcor le champion
-qui la relevait. N’était-ce pas pour cela, précisément, qu’une cabale
-infâme s’efforçait d’avilir ce héros, de contester le vieux sang de ses
-veines? On avait joué du sénile Plesguen. Fantoche qui, sans le savoir,
-sans le vouloir, faisait le jeu des pires adversaires de sa caste.
-Mais aujourd’hui enfin la lumière éclatait, les intrigues ténébreuses
-apparaissaient dans toute leur vilenie, avec cet incident du filigrane.
-
-Les feuilles réactionnaires firent entendre de véritables hymnes de
-victoire, non seulement au lendemain de la validation, mais surtout
-lorsque, après enquêtes et contre-enquêtes, il fut prouvé que les faits
-apportés à la tribune par Eugène Pavert étaient incontestables.
-
-Tout ce qu’il avait dit était exact.
-
-Exacte, la composition de l’encre, qui assignait à l’écriture une date
-de moins de douze mois.
-
-Exact, le filigrane qui faisait remonter à deux ans au plus la
-fabrication du papier.
-
-Exacte, la pression inqualifiable exercée sur l’expert par le juge
-d’instruction, obéissant au Procureur Général, qui lui-même prenait son
-mot d’ordre dans le cabinet du Ministre.
-
-Le marquis de Valcor attendit, sans se montrer,—mais non sans
-alimenter l’enthousiasme de la presse, de _sa_ presse, à lui, qui
-éprouva son adroite et généreuse reconnaissance,—le silence humilié
-de ses ennemis et l’épanouissement de son apothéose. Puis, un jour,—un
-beau jour de novembre, vif, clair et fin, où s’annonçait une séance
-intéressante à la Chambre, il se rendit pour la première fois au
-Palais-Bourbon.
-
-Il ne s’y rendit pas de trop bonne heure, afin que l’hémicycle fût
-plein et les tribunes bien garnies.
-
-Dans une de celles-ci, sa fille Micheline montrait sa beauté pure et
-fière, qui faisait sensation.
-
-Sa mère, de plus en plus malade, ne l’accompagnait pas. Elle
-était venue avec une parente âgée, une grande dame, la duchesse
-de Servon-Tanis, cousine de son grand-père maternel,—une vieille
-«sang-bleu», qui tenait la famille à distance depuis le scandale de
-l’Affaire, mais qui, aujourd’hui, ne craignait pas de s’en rapprocher.
-Sa présence authentiquait mieux que de séculaires parchemins la
-noblesse du nouvel élu.
-
-L’altière personne et sa ravissante compagne attiraient tous les
-regards, par la réunion des prestiges les plus séduisants du monde chez
-la femme: la grâce radieuse d’un jeune visage, une fleur admirable
-de distinction sous des cheveux blancs, et la plus sûre élégance de
-toilette, conforme à l’âge respectif, à l’endroit, à la circonstance.
-
-Mais, à la porte de droite, un homme parut. Aussitôt, députés et public
-n’eurent d’yeux que pour lui.
-
-Le marquis de Valcor entrait.
-
-On le vit s’arrêter un instant, sans hésitation ni gaucherie, sans
-arrogance non plus, tandis qu’il choisissait de loin, parmi les places
-restées libres, celle où il irait s’asseoir.
-
-Sa tenue, l’expression de sa physionomie, étaient d’une aisance
-parfaite, bien qu’il se sentît le point de mire de l’énorme assemblée.
-
-Pendant la première seconde, où l’effet de son apparition suspendit
-tout, ceux qui ne le connaissaient pas encore de vue examinèrent
-avidement ce rare type d’homme. Sa haute taille, dans l’impeccable
-redingote fleurie d’un œillet blanc, sa tête superbe, son air de
-supériorité tranquille, l’intellectualité puissante, la volonté
-indomptable, empreintes sur ses traits, en imposèrent aux plus
-récalcitrants.
-
-La Droite entière se leva et l’acclama de cris et de battements de main.
-
-Les murmures et les huées de la Gauche ripostèrent un instant, mais
-sans conviction.
-
-C’était un spectacle tellement significatif que les farouches
-socialistes eux-mêmes le contemplaient comme une scène de théâtre bien
-machinée: toute cette fraction de la Chambre, représentative d’idées
-anciennes et d’une grandeur disparue, saluant, frémissante et debout,
-cet être vraiment fait pour incarner les fiertés de race, avec les
-traditions d’aventures, de hardiesse et de conquête.
-
-Devant cette embarrassante ovation, le marquis de Valcor n’eut pas le
-mauvais goût de répondre par des gestes de souverain, non plus que la
-maladresse de s’y soustraire par un effacement confus. Il eut, vers
-les collègues qui l’applaudissaient, un long regard de reconnaissant
-orgueil. Puis, sans trop de lenteur ni trop de précipitation, d’un pas
-direct, et comme sûr du terrain qu’il foulait pour la première fois,
-il s’avança, monta quelques gradins, et prit place à l’extrémité d’un
-banc, au milieu même de la Droite.
-
-Dans la tribune, Micheline essuyait furtivement les larmes radieuses
-qui menaçaient de déborder ses longs cils.
-
-«Ah! si Hervé était seulement ici!...» songeait-elle. «S’il assistait à
-une telle victoire!...»
-
-Et, comme un écho, un de ces échos de silence que nulle oreille ne
-perçoit, mais dont les vibrations ébranlent mystérieusement les cœurs,
-un soupir presque semblable s’exhalait, éperdu, là, plus bas, dans
-cette arène brûlante, où fermentaient tant d’intérêts et de passions.
-
-Qui l’eût deviné, ce soupir, arraché au triomphateur par une pensée
-d’amour? Ce soupir gonflant, avec un nom de femme, cette poitrine, si
-calme en apparence, sur laquelle, maintenant, Renaud de Valcor croisait
-les bras?
-
-N’était-il donc pas satisfait, le vainqueur du jour? Ne triomphait-il
-pas des êtres, du sort et des plus effrayants obstacles qui puissent
-entraver une destinée humaine? Ne rêvait-il pas quelque domination
-nouvelle, sur ce champ de la politique, où il arrivait en favori, en
-chef?
-
-Les bravos qui l’avaient accueilli s’éteignaient à peine. Les beaux
-yeux étoilant les tribunes ne se déprenaient pas encore de sa mâle
-séduction. L’âcre encens de la jalousie flottait vers ses narines, de
-tous les coins de cette salle, pleine d’hommes souhaitant de vivre
-l’heure qu’il vivait.
-
-Et lui, n’avait dans l’âme qu’un appel, qu’un cri, qu’un désir:
-
-«Gaétane!... Où est-elle?... Ah! que n’est-elle ici!...»
-
-
-Fin de:
-
-_LE MARQUIS DE VALCOR_
-
-Première Partie de:
-
-_LE MASQUE D’AMOUR_
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- TABLE
-
-
- I. La Fête de Nuit 1
-
- II. La Cachette 31
-
- III. Ce que la Mer entendit 46
-
- IV. Ce que les Arbres entendirent 60
-
- V. Le Subterfuge 75
-
- VI. Bertrande 91
-
- VII. L’Aïeule 110
-
- VIII. Histoire d’Autrefois 124
-
- IX. Le Père et la Fille 143
-
- X. L’Explication 149
-
- XI. Le Roman du Prince 176
-
- XII. Une Piste dans les Ténèbres 191
-
- XIII. La Mère et le Fils 213
-
- XIV. La Séduction 242
-
- XV. La Foudre gronde 271
-
- XVI. Hostilités 294
-
- XVII. Supplice d’Amour 314
-
- XVIII. Le Chiffre mystérieux 327
-
- XIX. La Lettre révélatrice 345
-
- XX. L’Accident 372
-
- XXI. Le Duel 392
-
- XXII. La Tentation d’une Mère 411
-
- XXIII. Coup de Théâtre 439
-
-
-[Illustration]
-
-
- Paris.—Imp. A. LEMERRE, 6, rue des Bergers.—4062.
-
-
-
-
-
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-
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- The Project Gutenberg eBook of Le Masque D’amour, by Le Marquis de Valcor.
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- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Le marquis de Valcor, by Daniel Lesueur
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Le marquis de Valcor
-
-Author: Daniel Lesueur
-
-Release Date: January 22, 2016 [EBook #50997]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE VALCOR ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="limit">
-
-<div class="chapter">
-
-<div class="transnote p4">
-<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p>
-<p class="ptn">&mdash;Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p>
-<p class="ptn">&mdash;On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p>
-<p class="ptn">&mdash;La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur;
-l’image a été placée dans le domaine public.</p>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 mid">LE MASQUE D’AMOUR</p>
-
-<hr class="d1" />
-
-<div class="limit2">
-<p class="pi4 elarge">Le Marquis</p>
-<p class="pr4 giant">de Valcor</p>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p>
-
-<p class="pc4 mid">ŒUVRES</p>
-
-<p class="pc lmid">DE</p>
-
-<p class="pc elarge">DANIEL LESUEUR</p>
-
-<hr class="d1" />
-
-<p class="pc2 mid">ÉDITION ELZÉVIRIENNE</p>
-
-<table id="t01" summary="ad1">
-
- <tr>
- <td class="tda"><span class="smcap">Poésies.</span>&mdash;<i>Visions divines.</i>&mdash;<i>Visions antiques.</i>&mdash;<i>Sonnets
-philosophiques.</i>&mdash;<i>Sursum Corda!</i> 1 vol. avec portrait.</td>
- <td class="tdrl">6</td>
- <td class="tdrl">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tda"><span class="smcap">Lord Byron.</span> (Traduction). Tome I<sup>er</sup>: <i>Heures d’Oisiveté.</i>&mdash;<i>Childe
-Harold.</i> 1 vol. avec portrait</td>
- <td class="tdrl">6</td>
- <td class="tdrl">»</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tda">Tome II: <i>Le Giaour.</i>&mdash;<i>La Fiancée d’Abydos.</i>&mdash;<i>Le Corsaire.</i>&mdash;<i>Lara</i>,
-etc. 1 vol</td>
- <td class="tdrl">6</td>
- <td class="tdrl">»</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc2 mid">ÉDITION IN-18 JÉSUS</p>
-
-<p class="pc1">ROMANS</p>
-
-<table id="t02" summary="ad2">
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Marcelle.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Amour d’Aujourd’hui.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Névrosée.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Une Vie Tragique.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Passion Slave.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Justice de Femme.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Haine d’Amour.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">A force d’Aimer.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Invincible Charme.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Lèvres Closes.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Comédienne.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Au delà de l’Amour.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tda1"><i>Lointaine Revanche.</i>&mdash;</td>
- <td class="tda"><span class="smcap">L’Or sanglant.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdc">&mdash;<span class="vh">&mdash;&mdash;</span>&mdash;</td>
- <td class="tda"><span class="smcap">La Fleur de joie.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">L’Honneur d’une Femme.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Fiancée d’outre-mer.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tda"><i>Mortel secret.</i>&mdash;</td>
- <td class="tda"><span class="smcap">Lys Royal.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdc">&mdash;<span class="vh">&mdash;&mdash;</span>&mdash;<span class="vh">&mdash;&mdash;</span></td>
- <td class="tda"><span class="smcap">Le Meurtre d’une Ame.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Le Cœur chemine.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tda"><i>Le Masque d’Amour.</i>&mdash;</td>
- <td class="tda"><span class="smcap">Le Marquis de Valcor.</span> 1 vol. </td>
- <td class="tdrl">3</td>
- <td class="tdrl">50</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<hr class="d1" />
-
-<p class="pc2 reduct"><i>Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Suède et la Norvège.</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 large"><span class="font1"><i>DANIEL LESUEUR</i></span></p>
-
-<hr class="d2" />
-
-<p class="pc large">LE MASQUE D’AMOUR</p>
-
-<h1 class="giant">Le Marquis<br />
-<span class="pi4">de Valcor</span></h1>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/logo.jpg" width="150" height="221"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc4 large"><span class="font1"><i>PARIS</i></span></p>
-
-<p class="pc1 mid">ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</p>
-
-<p class="pc1 lmid">23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31</p>
-
-<hr class="d3" />
-
-<p class="pc">M DCCCCIV</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[iv]</a><br /><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-001.jpg" width="400" height="138"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc4 elarge">Le Marquis de Valcor</p>
-
-<hr class="d1" />
-
-<h2 class="p2">I</h2>
-
-<p class="pch"><i>LA FÊTE DE NUIT</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dr.jpg" width="83" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">REGARDEZ-LE. Ce n’est pas la chance,
-mais bien lui-même, qui a fait sa destinée.
-De n’importe quelle obscure
-condition, cet homme-là aurait surgi
-au premier rang. Il n’y a pas à dire: c’est quelqu’un.</p>
-
-<p>&mdash;Quelqu’un ... Oui, quelqu’un ... Mais qui?...»
-prononça l’interlocuteur avec un accent singulier.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment qui? Le marquis Renaud de
-Valcor, l’explorateur célèbre, le conquistador
-moderne, qui aurait doté notre pays d’une colonie
-nouvelle, si le Gouvernement n’avait craint
-des conflits dans l’Amérique du Sud, et qui demeure<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span>
-comme le roi des territoires les plus étendus
-possédés par un particulier&mdash;cette Valcorie,
-cédée par le Brésil, la Bolivie et le Pérou, fort en
-peine de délimiter leurs États dans cette région
-jusque-là inexplorée. Je n’ai pourtant rien à vous
-apprendre, monsieur Escaldas, sur la personne
-ou la carrière de mon cousin, puisque vous avez
-été directeur d’une de ses caoutchouteries du
-Haut-Amazone, et que vous le seriez encore, si
-votre santé ...»</p>
-
-<p>Un étrange sourire, plutôt deviné que réellement
-vu dans la pénombre, figea soudain cette
-éloquence.</p>
-
-<p>Marc de Plesguen,&mdash;qu’on appelait parfois,
-pour le flatter, M. de Valcor-Plesguen, bien qu’il
-fût cousin du marquis seulement au second
-degré, et par les femmes, sans avoir aucun droit
-au nom,&mdash;venait d’éprouver le frisson d’inquiète
-antipathie qui, depuis quelque temps, le
-secouait devant certaines expressions et certaines
-attitudes de José Escaldas.</p>
-
-<p>Tous deux s’étaient installés, pour savourer
-les fins cigares de leur hôte, sur des sièges de
-jardin, au bord de la pelouse fleurie de corolles
-électriques.</p>
-
-<p>C’était une des surprises de la fête de nuit, cet
-épanouissement d’une floraison versicolore et
-lumineuse parmi les massifs, les corbeilles, les
-gazons, et même dans les feuillages des hauts
-arbres les plus voisins de l’admirable demeure.</p>
-
-<p>Au delà de cette zone féerique, le parc s’étendait,
-nocturne, immense et solitaire. D’un côté,
-il aboutissait à une terrasse monumentale,
-longue d’un demi-kilomètre, en face de laquelle<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span>
-s’ouvrait le vide énorme de l’Océan. Car ce
-domaine de Valcor, situé sur un promontoire du
-Finistère, dans le voisinage de Brest, s’enveloppe
-de toute la sauvage poésie qui fait de
-l’extrême Bretagne une région si farouchement
-pittoresque.</p>
-
-<p>Ici, la terre et les eaux tiennent un tête-à-tête
-formidable. Les lames qui battent ces côtes ont
-dans leur élan la poussée de tout l’Atlantique.
-Et le rivage ne leur résiste que par un hérissement
-de granit, monstrueux, tourmenté, indestructible,&mdash;force
-inerte, non moins imposante
-que la force furieuse et déchaînée de la mer.</p>
-
-<p>En ce moment, sur le château de Valcor, dont
-la magnificence architecturale et la situation
-merveilleuse font une des curiosités de cette
-côte déjà naturellement si grandiose, planait la
-douceur d’une splendide nuit d’été.</p>
-
-<p>Là-haut, contre le velours sombre du ciel, les
-constellations semblaient aussi les fleurs de feu
-d’une prairie fantastique. Le souffle ample et
-suave du large apportait une fraîcheur sans rudesse,
-imprégnée d’aromes salins.</p>
-
-<p>Par les larges croisées ouvertes de toutes parts
-dans la magnifique façade Renaissance, entre
-les tourelles, sous les grands toits Louis XIII, aux
-saillies des avant-corps, s’échappaient des flots
-de musique et des nappes de lumière, avec le
-frémissement de la danse. Sous les lustres aveuglants
-des salons, tournoyait l’envolement de
-couples. Toute la jeunesse aristocratique de Brest
-et des environs fêtait, dans la griserie du plaisir,
-le dix-huitième anniversaire de la jolie Micheline
-de Valcor.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span></p>
-
-<p>Cependant, les deux hommes qui s’étaient
-isolés, pour fumer, dans l’air délicieux du soir,
-réunis seulement par le hasard de cette fantaisie,
-semblaient n’avoir guère d’idées communes à
-échanger.</p>
-
-<p>Celui dont ils parlaient encore, et qui, pour
-la seconde fois, passait devant leurs yeux, était
-pourtant, comme l’exprimait avec chaleur son
-cousin, un personnage peu banal, et qui, à lui
-seul, pouvait fournir un sujet intéressant à leurs
-propos.</p>
-
-<p>Le marquis de Valcor marchait lentement,
-à côté d’une femme qui, à la distance où la
-voyaient les deux observateurs, et parmi les jeux
-variés de l’ombre et de l’éclairage électrique,
-paraissait presque jeune et assurément encore
-belle.</p>
-
-<p>C’était la comtesse Gaétane de Ferneuse.
-Veuve, elle habitait toute l’année dans ses
-terres, qui touchent à celles de Valcor. Depuis
-des siècles, une amitié traditionnelle unissait les
-deux maisons. On retrouve, à travers l’histoire,
-côte à côte, comme frères d’armes dans les plus
-célèbres combats, des Ferneuse et des Valcor.</p>
-
-<p>Sur le décolleté de sa robe en mousseline de
-soie crème incrustée de chantilly noir, la comtesse
-avait jeté une écharpe en duvet neigeux.
-Sa tête blonde, où tremblait le vol d’une libellule
-en diamants, émergeait hors de cette mousseuse
-écume, comme celle d’une sirène dans la brisure
-d’une vague. Son visage blanc et immobile, aux
-larges yeux fixes, prêtait à cette illusion. Son
-expression était celle de la tristesse et de la
-fierté. Cependant, elle inclinait légèrement le<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span>
-front du côté du marquis, avec un air d’attention
-profonde, comme si elle eût voulu saisir jusqu’aux
-moindres inflexions de sa voix.</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà un flirt qui me paraît sérieux,»
-murmura José Escaldas.</p>
-
-<p>&mdash;«Un flirt!» répéta M. de Plesguen, choqué
-du mot. «Pour le compte de leurs enfants,
-alors. Micheline et Hervé sont destinés l’un à
-l’autre. Leurs fiançailles vont être bientôt officielles.</p>
-
-<p>&mdash;Hé!» riposta l’autre, «que les jeunes
-gens s’aiment, cela va sans dire. Mais pourquoi
-voulez-vous que les parents aient dit leur dernier
-mot? Voyez ... Ne forment-ils pas un beau
-couple?»</p>
-
-<p>Pour la troisième fois, le maître de la maison
-et sa compagne revenaient à proximité. Une
-gerbe électrique éclaira en plein le visage et la
-silhouette de Renaud. C’était vrai: à son aspect
-seul, on ne pouvait douter qu’il ne fût QUELQU’UN.
-Sa taille haute, élancée, aux épaules
-larges, se dessinait sous l’habit avec une vigueur
-élégante. Comme il était nu-tête, on constatait
-la richesse drue de ses cheveux foncés, à peine
-givrés de blanc aux temps. Une barbe brune,
-en pointe, achevait bien le dessin général du
-crâne vaste, des joues fines, et contribuait à
-l’énergie martiale de la physionomie. Les traits,
-pétris de volonté, eussent été trop marqués de
-sécheresse peut-être, sans la flamme séductrice
-du regard. Même ici, ce soir, dans l’artificielle
-et inégale clarté, on devinait quelle puissance de
-suggestion flottait dans ces prunelles qui, d’un
-bleu velouté au grand jour, restaient maintenant<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span>
-indistinctes et ténébreuses. Ce qui échappe à la
-description, c’était le charme hautain mais attirant,
-volontaire mais souple, dont cet homme
-se savait doué et savait user, l’ayant exercé sur
-bien des êtres, depuis les primitifs les plus rudes,
-jusqu’aux âmes féminines les plus délicates, les
-plus compliquées, de la civilisation.</p>
-
-<p>&mdash;«Il a pourtant ses cinquante ans sonnés,
-mon beau cousin,» observa Marc, impressionné
-par cette persistante jeunesse.</p>
-
-<p>&mdash;«Sans sa fille,» demanda l’autre, «ne
-seriez-vous pas son héritier?</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui,» dit le représentant de la branche
-cadette.</p>
-
-<p>Sa réponse tomba sans regret ni emphase.
-Pourtant il était pauvre, et, lui aussi, avait une
-fille, sa bien-aimée Françoise, pour laquelle il
-eût souhaité les splendeurs princières dont se
-rehaussait le prestige du chef de la maison. Mais
-Marc avait l’âme d’un gentilhomme. Au plus
-profond de sa pensée, aussi bien que sur ses
-lèvres, existait, à l’égard de la richesse, ce sentiment
-délicat qui n’est pas du dédain, ni même
-de l’indifférence, mais une sorte de neutralité
-fière.</p>
-
-<p>D’ailleurs, la brièveté dominait dans son entretien
-actuel. Évidemment, c’était par pure politesse
-qu’il échangeait quelques phrases avec son
-compagnon.</p>
-
-<p>Celui-ci, au contraire, semblait ne pas prononcer
-une parole sans une intention forte et
-secrète. En même temps, il examinait la physionomie
-distinguée, mais peu expressive, de M. de
-Valcor-Plesguen. Il lançait vers celui-ci des regards<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span>
-furtifs et aigus, comme si la connaissance
-de son caractère lui eût importé plus qu’il n’eût
-voulu le laisser voir.</p>
-
-<p>Ces deux hommes, que réunissait un hasard
-de la courtoisie mondaine, avaient eu, jusqu’à ce
-soir, peu de rapports l’un avec l’autre. Marc ne
-voyait en José Escaldas qu’un employé, presque
-une espèce de parasite, de son cousin. Depuis
-que le marquis avait ramené ce personnage en
-Europe, au retour d’une de ses premières explorations,
-Escaldas restait attaché à sa fortune,
-sans qu’on distinguât clairement à quel titre, ni
-quels services il pouvait rendre à son tolérant
-patron.</p>
-
-<p>Jamais M. de Plesguen n’avait sympathisé
-avec le métis espagnol. Toutefois, cette froideur
-avait dégénéré en méfiance depuis qu’Escaldas,
-après avoir occupé pendant deux années une
-place de directeur à la tête d’une des fabriques
-de caoutchouc établies par Renaud sur ses territoires
-américains, était revenu précipitamment
-en Europe.</p>
-
-<p>Ce retour, effectué en apparence pour des
-raisons de santé, marquait un changement dans
-les façons du Bolivien. Marc se demandait comment
-Renaud ne s’inquiétait pas de ce changement,
-et pouvait continuer à faire son commensal
-et presque son homme de confiance d’un si
-douteux individu.</p>
-
-<p>En ce moment même, la nuance de sarcasme
-que prenait la voix d’Escaldas pour parler de
-son bienfaiteur, et ce que l’ombre laissait apercevoir
-d’insistant et d’aigu dans ses yeux vifs
-comme deux perles de jais, éclairant sa maigre<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span>
-et olivâtre figure, produisaient sur M. de Plesguen
-une impression qui, se prolongeant, devenait
-presque intolérable.</p>
-
-<p>&mdash;«Excusez-moi,» dit-il tout à coup en jetant
-son cigare. «Je rentre dans les salons. Ma
-fille n’a plus de mère pour la suivre des yeux
-quand elle danse. Et la chère petite ne s’amuse
-jamais complètement lorsqu’elle ne voit pas dans
-quelque coin la vieille figure de son papa.»</p>
-
-<p>Escaldas ouvrait la bouche pour protester contre
-ce mot de «vieille figure», d’une modestie
-réellement exagérée. Il n’en eut pas le temps,
-pas plus que Marc n’eut celui d’exécuter son
-projet de retraite. Une scène inouïe les cloua sur
-place&mdash;à cette place, abritée par un massif, où
-l’ombre, épaissie par le voisinage d’une nappe
-électrique éblouissante, rendait leur présence invisible.</p>
-
-<p>A cette minute précise, Renaud de Valcor et
-M<sup>me</sup> de Ferneuse arrivaient dans cette région de
-clarté toute proche. Elégants et graves tous deux,
-ils poursuivaient à voix basse leur causerie, dont
-aucun geste, aucune exclamation, n’indiquait le
-caractère. Banalités mondaines? sincère échange
-de préoccupations, de sentiments? davantage
-encore? qui l’eût pu dire?...</p>
-
-<p>Mais, brusquement, ils arrêtèrent leur lente
-promenade. Leurs visages, levés avec étonnement,
-se tournèrent dans une même direction.</p>
-
-<p>Des pas rapides foulaient le gravier. Quelqu’un
-venait vers eux, tout droit, comme pour
-une communication qui ne supportait pas de
-retard.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span></p>
-
-<p>Quelques secondes de plus, et la marquise de
-Valcor était là, elle aussi, dans la lumière, et avec
-une telle expression sur le visage que les deux
-témoins involontaires, immobilisés dans leur
-abri, retinrent leur souffle.</p>
-
-<p>Le couple qu’elle abordait ne s’y trompa pas
-non plus. Une catastrophe éclatait sur la demeure
-en fête, ou bien elle allait se produire dès
-que cette femme pâle et défaite parviendrait à
-formuler une parole, de ses lèvres qu’on voyait
-trembler.</p>
-
-<p>&mdash;«Laurence!... Qu’est-ce qui vous arrive?...»
-s’écria Renaud.</p>
-
-<p>La marquise ne lui répondit pas. Son regard,
-chargé d’une fureur sinistre, se fixait sur M<sup>me</sup> de
-Ferneuse. Celle-ci, malgré sa fierté, perdit un
-instant contenance, eut un mouvement de recul,
-tandis que ses traits se décomposaient visiblement.</p>
-
-<p>Presque aussitôt, Laurence de Valcor trouva
-la parole. Des mots, rauques mais distincts, sortirent
-de sa gorge contractée.</p>
-
-<p>&mdash;«Allez-vous en à la minute!» dit-elle à la
-comtesse. «Emmenez votre fils ... Partez!... Que
-je ne vous revoie jamais, ni vous ... ni ce misérable
-enfant!...»</p>
-
-<p>&mdash;«Laurence ... Perdez-vous la tête?...» demanda
-le marquis, du ton d’un homme véritablement
-stupéfié.</p>
-
-<p>Un intervalle d’angoisse et de silence suspendit
-ce drame foudroyant.</p>
-
-<p>Les deux femmes, les yeux dans les yeux, paraissaient
-comme hypnotisées l’une par l’autre.
-Dans le bouleversement de leurs impressions<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span>
-réciproques, elles croyaient se voir face à face
-pour la première fois.</p>
-
-<p>L’avantage, en apparence, n’était pas du côté
-de celle qui insultait de façon si odieuse une
-amie de toujours. Laurence de Valcor n’avait ni
-la beauté, ni la hautaine tournure, de Gaétane de
-Ferneuse.</p>
-
-<p>Celle-ci, après le saisissement de la première
-seconde, s’était reprise. Elle redressait sa taille
-altière et toisait la marquise avec moins d’orgueil
-et de défi que de véritable dignité.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne m’avez-vous pas entendue?... Je vous
-chasse, madame!... Je vous chasse!...» prononça
-Laurence.</p>
-
-<p>Malgré l’égarement où elle était, M<sup>me</sup> de Valcor
-n’élevait pas la voix, ne faisait pas un geste,
-et gardait, dans une pareille tempête de passion
-haineuse, la tenue de son rang, cette maîtrise
-extérieuse de soi, dont une éducation séculaire a
-fait le signe de la race.</p>
-
-<p>Petite et brune, avec une certaine pauvreté de
-traits, rachetée par sa distinction et la splendeur
-de ses yeux sombres, elle avait quelque chose de
-mince et de menu dans toute sa personne, ce
-qui lui gardait un air juvénile, bien qu’elle touchât
-à la quarantaine.</p>
-
-<p>Son mari lui prit les mains, la força de se
-tourner vers lui, la regarda de cet air affectueusement
-dominateur auquel il savait qu’elle ne
-résistait pas. Puis il parla de sa voix chaudement
-caressante, s’adressant à elle comme à une enfant:</p>
-
-<p>&mdash;«Voyons, ma petite Laurence ... Calmez-vous,
-ma chérie ... Si vous avez quelque chose sur<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span>
-le cœur, vous vous en expliquerez demain. Mais
-c’est une erreur, un malentendu ... Laissez-moi
-vous en excuser auprès de la comtesse ...</p>
-
-<p>&mdash;M’excuser!...»</p>
-
-<p>Elle bondit en arrière, arrachant ses deux frêles
-mains d’une étreinte pourtant volontaire et
-forte,&mdash;plus forte de tout le prestige qu’avait
-sur son cœur ce mari qu’elle adorait.</p>
-
-<p>Renaud insista, d’un ton cette fois impératif:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous n’allez pas gâter cette fête, la fête
-de notre Micheline ...</p>
-
-<p>&mdash;Notre Micheline!... Ah! ma fille, ma pauvre
-petite fille!...</p>
-
-<p>&mdash;Elle divague ... C’est une crise de somnambulisme,»
-prononça dédaigneusement M<sup>me</sup> de
-Ferneuse. Vous savez, Valcor, on ne doit pas discuter
-avec les fous. Je me retire.»</p>
-
-<p>Le marquis protesta, mais pour la forme, jugeant
-à peu près de même, et craignant un scandale
-pire si l’on résistait à la volonté extravagante
-de Laurence.</p>
-
-<p>Cet homme, tellement autoritaire et sûr de
-lui, paraissait&mdash;pour la première fois peut-être
-de son existence&mdash;réellement embarrassé. Il
-eut, entre les deux femmes, un mouvement d’hésitation.
-Que devait-il faire? Allait-il offrir le
-bras à la comtesse, pour la mettre&mdash;ce qu’il
-trouvait monstrueux&mdash;hors de chez lui?</p>
-
-<p>Elle vint à son secours avec une aisance et une
-ironie où elle gardait le beau rôle.</p>
-
-<p>&mdash;«Ramenez Laurence, mon ami. Elle a plus
-besoin de votre appui que moi. Et envoyez-moi
-mon fils, en lui disant que je suis un peu souffrante,<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span>
-que je l’attends ici pour qu’il me reconduise
-à la maison.»</p>
-
-<p>M. de Valcor, la tête vide de pensées dans
-une situation si déconcertante, obéit machinalement.
-Il plaça sur son bras la main de sa femme,
-qui ne résista plus, mais qui se cramponna, pour
-marcher, à ce soutien, comme prête à défaillir.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse les regarda s’éloigner sans
-changer d’attitude. Et les deux spectateurs cachés
-de cet inexplicable éclat furent déçus s’ils
-espéraient que, une fois seule, la femme si indignement
-traitée aurait une exclamation de révolte,
-de douleur ou de crainte, qui leur donnerait
-la clef du mystère.</p>
-
-<p>Elle resta debout, à la place où ses hôtes
-l’avaient laissée dans une attitude pensive. Seulement
-elle ramena autour d’elle, d’un geste frileux,
-son écharpe de plumes, comme traversée
-d’un frisson.</p>
-
-<p>Personne ne vint à elle, bien que dans les avenues
-voisines, sous les arbres illuminés, passât
-plus d’un couple qui cherchait au dehors la fraîcheur,
-l’isolement ou la poésie de ce beau soir.</p>
-
-<p>Mais qui se fût douté que pour les plus enviés
-et les plus brillants acteurs de cette parade
-mondaine, l’heure de plaisir devenait une heure
-de désastre et de lutte?...</p>
-
-<p>Les fleurs électriques s’épanouissaient sous les
-étoiles. On entendait des chuchotements et des
-rires sous les calmes feuillages. L’énorme château
-étincelait par toutes ses fenêtres et frémissait
-du rythme de l’orchestre, qui jouait des
-valses lentes.</p>
-
-<p>Dans l’ombre, Marc de Plesguen chercha des<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span>
-yeux les yeux de José Escaldas. A l’inquiétude
-désolée de ce regard, un coup d’œil de férocité
-triomphante répondit. Le cousin de Renaud en
-eut froid entre les épaules. Ses prunelles questionnèrent
-anxieusement le Bolivien. Mais l’autre
-hocha la tête, et d’un coup de menton, indiqua
-la comtesse toute proche.</p>
-
-<p>Cependant, un jeune homme accourait en
-bonds rapides et légers, abordait la femme solitaire:</p>
-
-<p>&mdash;«Mère chérie!... Que me dit-on?... Vous
-êtes lasse?... Vous vous sentez mal?... Mais pourquoi
-rester ainsi à l’écart?...»</p>
-
-<p>C’était un charmant et svelte garçon, aux
-traits d’une délicatesse presque féminine, malgré
-la virilité de la moustache blonde. Sous la
-lumière, un reflet d’or brillait sur la grosse
-mèche ondée qui rehaussait son front gracieux.
-Sa voix, tout imprégnée en ce moment de tendresse
-et de respect, se modulait en inflexions
-pénétrantes.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est vrai, mère, que vous souhaitez partir?...»</p>
-
-<p>Il ne pouvait le croire. Ne savait-elle pas quel
-bonheur il goûtait auprès de Micheline? Et il la
-connaissait, cette mère adorable. Que ne supporterait-elle
-pas avant de lui causer un chagrin!...</p>
-
-<p>&mdash;«J’ai fait donner l’ordre d’atteler, mère
-chérie. Je vais vous ramener. Mais, à moins que
-vous n’ayez besoin de moi, il faudra bien que je
-revienne. Je dois conduire le cotillon avec mademoiselle
-de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon pauvre Hervé, tu ne reviendras
-pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? Ferneuse n’est qu’à deux lieues.
-Nous avons les irlandais, ce soir. Avec ces chevaux-là,
-je puis être de retour dans une heure.»</p>
-
-<p>Gaétane secoua doucement la tête.</p>
-
-<p>La voix d’Hervé s’altéra tandis qu’il s’écriait:</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! mais alors ... vous êtes donc véritablement
-malade?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon enfant. C’est bien pire.</p>
-
-<p>&mdash;Pire?...</p>
-
-<p>&mdash;Toi et moi, Hervé, nous sommes chassés
-de Valcor.»</p>
-
-<p>Il la regarda sans même s’émouvoir, tant les
-mots lui parurent incompréhensibles.</p>
-
-<p>&mdash;«Fuyons cette maison, mon fils. Nous n’y
-remettrons jamais les pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Que me dites-vous, ma mère?</p>
-
-<p>&mdash;Allons ... viens ... As-tu fait dire qu’on portât
-nos manteaux dans notre voiture? Sinon, envoie
-le valet de pied les prendre. Nous ne rentrerons
-pas dans les appartements.</p>
-
-<p>&mdash;Mère!... vous me rendez fou!</p>
-
-<p>&mdash;Je te dis qu’on nous chasse. Attendras-tu
-qu’on nous pousse dehors, toi, un Ferneuse?»</p>
-
-<p>Hervé passa la main sur son front.</p>
-
-<p>&mdash;«On nous chasse ... Qui nous chasse?</p>
-
-<p>&mdash;La marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne l’a pas dit.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le savez?...</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être.</p>
-
-<p>&mdash;Est-elle dans son droit?»</p>
-
-<p>En posant cette question, le malheureux jeune
-homme attachait sur sa mère des yeux pleins
-d’une horreur et d’une douleur qui semblaient<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span>
-implorer leur pardon d’éclater indomptablement.
-Il y avait une appréhension indicible sur
-son visage, et en même temps une ferveur filiale
-qui s’humiliait de cette appréhension, se maudissait
-de n’y pouvoir résister.</p>
-
-<p>La comtesse de Ferneuse regarda longuement
-son fils, puis, d’une voix calme:</p>
-
-<p>&mdash;«Si elle en a le droit?... Mais je donnerais
-ma vie pour le savoir.»</p>
-
-<p>Un inconnu redoutable s’évoqua dans la profondeur
-de l’accent, d’une indéniable sincérité.
-Une sensation d’énigme étreignit le jeune de
-Ferneuse, mais, du même coup, les vils soupçons
-cessèrent de violenter son cœur de fils.</p>
-
-<p>Il fit le mouvement de s’agenouiller.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! pardon ... pardon ... mère ...</p>
-
-<p>&mdash;Y penses-tu!... On peut nous voir.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère, j’aurai raison de ceci. Il y a un
-homme qui m’en rendra compte.»</p>
-
-<p>Elle ne répondit rien et prit son bras.</p>
-
-<p>Tous deux s’éloignèrent.</p>
-
-<p>Couple d’une grâce touchante et haute, cette
-mère, ce fils, beaux tous deux, lui d’une jeunesse
-si fraîchement virile, elle d’une si noble féminité,
-intacts quand même sous l’outrage, et
-d’une telle confiance l’un dans l’autre.</p>
-
-<p>Leurs deux silhouettes s’effacèrent, à quelque
-distance, dans les ténèbres.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon Dieu!... C’est atroce!...» murmura
-M. de Plesguen, en se levant.</p>
-
-<p>Parlait-il de l’injurieuse expulsion, du supplice
-de cette femme, à qui, malgré tout, son
-fils demanderait d’étranges comptes? du brutal
-écrasement de l’amour au cœur de deux enfants<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span>
-irresponsables? ou de l’oppressant mystère qui
-enveloppait tout cela? Lui-même ne démêlait
-pas ses sentiments, secoué jusqu’au fond de
-sa nature timide, bienveillante, affectueuse, par
-le souffle équivoque et violent de ce conflit passionné.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur de Valcor-Plesguen,» dit une
-voix pleine de signification secrète.</p>
-
-<p>Marc se retourna, glacial.</p>
-
-<p>&mdash;«Non, monsieur Escaldas, épargnez-moi
-vos commentaires. C’est bien assez qu’un étranger
-à notre famille ait assisté à ce triste incident
-de son histoire intime. Elle n’en saurait, je le
-crains, tirer beaucoup d’honneur. Il me serait
-pénible d’en parler.</p>
-
-<p>&mdash;Comment!» ricana l’autre, «c’est ainsi
-que vous le prenez avec moi?... A votre aise,
-monsieur. Je ne vous en garderai pas rancune.
-Je sais si bien qu’avec un mot je pourrais vous
-faire dresser l’oreille. Vous auriez tant de raisons
-pour me supplier de parler, que cela me semble
-tout à fait plaisant de vous obéir quand vous
-m’enjoignez de me taire.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’essaie pas de comprendre les rébus,
-monsieur,» dit Marc.</p>
-
-<p>Et, de sa démarche élastique, mesurée,
-d’homme de race et d’homme du monde, il se
-dirigea vers la maison.</p>
-
-<p>Comme il en approchait, il hâta le pas. Un
-désir subit le prenait de voir tout de suite sa
-fille, sa petite Françoise, de constater qu’elle
-s’amusait d’un cœur insouciant, que rien du
-sombre nuage n’avait flotté sur elle.</p>
-
-<p>«Malgré notre pauvreté,» pensa-t-il, «elle<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span>
-s’endormira ce soir plus paisiblement que sa
-cousine, la riche héritière.»</p>
-
-<p>Ce fut comme un sentiment de revanche
-contre cette fortune de la branche aînée, qui
-mettait un tel contraste entre les destinées des
-deux jeunes filles.</p>
-
-<p>Lorsque Marc entra dans les salons, il les aperçut
-tout de suite l’une et l’autre qui, au milieu
-d’un cercle de robes vaporeuses et d’habits noirs,
-exécutaient un menuet.</p>
-
-<p>Un grand nombre de couples s’étaient arrêtés
-pour regarder les pas et les figures de cette
-danse, que rythmait en sourdine un seul violon,
-tandis que, dans la grande galerie, l’orchestre
-continuait à jouer des valses.</p>
-
-<p>Micheline de Valcor et Françoise de Plesguen
-étaient toutes deux d’une grâce délicieuse. Mais,
-à cet instant, la première, quoique généralement
-plus admirée que sa cousine, ne soulevait pas,
-comme celle-ci, à chaque évolution, des murmures
-charmés.</p>
-
-<p>C’est que Micheline, à l’étonnement de tous,
-glissait en mesure avec raideur et distraction,
-sans les mines et les sourires que réclame cette
-danse coquette, où Françoise faisait merveille.</p>
-
-<p>La fille du marquis était très pâle. On la crut
-même soudainement souffrante. Seul, Marc de
-Plesguen devinait l’angoisse de ce jeune cœur.
-Elle avait vu Hervé de Ferneuse quitter le bal
-sur un mot murmuré par un valet, tandis qu’elle-même,
-valsant avec un autre cavalier, ne pouvait
-recevoir de lui une explication ou un adieu.
-Aussitôt après, s’échappant dans un vestibule
-pour tâcher de savoir ce qui se passait, elle avait<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span>
-entendu près du seuil les voix de ses parents,
-qui rentraient ensemble du parc. Micheline
-s’était avancée, juste à temps pour saisir cette
-phrase, prononcée par sa mère:</p>
-
-<p>&mdash;«Demain, monsieur, vous saurez de moi
-ce que je n’ai, du reste, point à vous apprendre.
-Ce soir, je n’oublierai pas que je suis maîtresse
-de maison et que je me dois à nos invités.»</p>
-
-<p>Puis, comme elle apercevait leur fille:</p>
-
-<p>&mdash;«Micheline,» avait murmuré cette femme,
-bouleversée par un étrange désespoir, «aie du
-courage, ma pauvre petite ... Danse ... Montre-toi
-gaie ... Souviens-toi que tu es une Valcor ...»</p>
-
-<p>C’est sur ce mot que la jeune fille venait de
-rentrer dans les salons. Malgré toute sa vaillance,&mdash;car
-elle ne manquait ni d’énergie ni
-de fierté,&mdash;Micheline ne pouvait plus montrer
-l’entrain radieux qui, au début de cette fête, faisait
-d’elle l’image même de la jeunesse heureuse.</p>
-
-<p>Et quelle séduisante image, avec sa taille élevée,
-souple et svelte, son visage aux traits purs,
-qui reproduisait, affiné, celui de son père, mais
-qu’illuminaient, d’une douceur ardente, les
-sombres yeux veloutés de sa mère, son merveilleux
-sourire, sa chevelure brune gonflée d’une
-sève impétueuse sur la délicate blancheur de la
-nuque et du front.</p>
-
-<p>Micheline de Valcor, d’une beauté célèbre
-parmi la vieille aristocratie bretonne, à laquelle
-appartenait sa famille, aussi bien que dans le
-grand monde parisien où elle commençait à paraître,
-fille unique d’un homme riche et dont la
-carrière, déjà si brillante, ne paraissait point atteindre<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span>
-son apogée, n’avait pas accompli ses
-dix-huit ans, qu’on célébrait ce soir, sans avoir
-vu se présenter des partis plus ou moins acceptables,
-et dont quelques-uns même semblaient
-dignes d’une si parfaite destinée.</p>
-
-<p>Elle les avait refusés tous.</p>
-
-<p>Ses parents, malgré d’assez vives insistances
-en faveur de quelques prétendants hors de pair,
-s’étaient gardés de pousser leurs prédilections
-jusqu’à la contrainte. Ils aimaient trop tendrement
-leur fille pour essayer de lui édifier un bonheur
-qu’elle n’eût pas choisi.</p>
-
-<p>Ce ne leur fut point chose difficile que de deviner
-ses sentiments envers son ami d’enfance,
-Hervé de Ferneuse. Ils n’y virent rien à reprendre,
-et se contentèrent de laisser un peu couler le
-temps pour s’assurer que ces sentiments étaient
-bien de ceux qui durent et qu’on ne saurait contrarier
-sans une cruelle inconséquence. Maintenant,
-ils étaient fixés. Le penchant réciproque
-des deux jeunes gens avait résisté à la séparation
-des trois années passées par Hervé dans un régiment
-de cavalerie.</p>
-
-<p>Le fils de Gaétane était un esprit singulier,
-d’une gravité rare, absolument dédaigneux du
-plaisir, et que la science attirait.</p>
-
-<p>De retour à Ferneuse, après son temps de service
-militaire, il y organisa un laboratoire, ou,
-désormais, il passa ses journées.</p>
-
-<p>En dehors des problèmes dont il poursuivait
-la solution, il n’avait de pensée que pour M<sup>lle</sup> de
-Valcor. Élevé près de sa mère, par des précepteurs
-ecclésiastiques, Hervé était un chaste,
-avec une teinte de mysticité, un de ces êtres<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span>
-faits pour se donner entièrement à un amour
-unique, et pour mettre dans cet amour tout
-l’idéal de leur âme avec toute la chaleur de leur
-sang.</p>
-
-<p>Jamais il ne l’avait compris comme ce soir,
-où, presque officiellement, sa vie s’enchaînait
-enfin à celle de Micheline.</p>
-
-<p>Elle et lui ne craignaient plus de danser trop
-fréquemment ensemble. Tout le monde savait
-que les fiançailles seraient annoncées d’un jour
-à l’autre. Aussi, malgré le devoir mondain qui
-obligeait M<sup>lle</sup> de Valcor à ne pas montrer de préférence
-parmi les invités de ses parents, elle
-pouvait garder des tours de faveur à son cher et
-charmant Hervé, grâce à la discrétion des autres
-cavaliers, qui se faisaient un scrupule de réclamer
-une valse à la ravissante amoureuse.</p>
-
-<p>C’est au milieu de cette idylle que tomba le
-coup de foudre.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Valcor, plus soucieuse pourtant du
-bonheur de son enfant que cette enfant elle-même,
-venait, avec la plus irréparable violence,
-de briser ce bonheur.</p>
-
-<p>Sans comprendre encore de quelle tragique
-gravité était le drame où sombrerait demain sa
-félicité ingénue, le miracle divin de sa jeune
-destinée éblouissante, Micheline sentait sur ses
-fraîches épaules décolletées un appesantissement
-de catastrophe.</p>
-
-<p>Qu’elles étaient fragiles pour supporter ce qui
-tomberait bientôt sur elles, ces douces épaules à
-la chair si pure, ignorantes de tout frisson voluptueux
-ou brutal, ne connaissant encore que le
-contact candide et léger des petites perles réunies<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span>
-en rang nombreux afin d’engainer très haut
-le cou élancé, lilial.</p>
-
-<p>Quand le menuet&mdash;un supplice!...&mdash;fut
-terminé, M<sup>lle</sup> de Valcor partit à la recherche de
-son père. Celui-ci lui donnerait une impression
-nette, un mot d’ordre décisif. Elle avait une
-confiance absolue dans ses résolutions d’homme
-au prompt coup d’œil, à la volonté sûre, qui se
-détermine dans la vie comme un capitaine sur
-un champ de bataille, toujours prêt aux surprises,
-et d’un sang-froid capable d’y faire face.</p>
-
-<p>Elle trouva le marquis près du buffet, où il
-conduisait une dame, avec une bonne grâce
-souriante et aisée, telle que sa fille elle-même se
-demanda si elle ne sortait pas d’un mauvais
-rêve.</p>
-
-<p>Elle y rentra bien vite, la pauvre enfant,&mdash;et
-pis que dans un rêve, dans une réalité accablante,&mdash;lorsque,
-un instant après, quand il
-put, sans affectation, s’approcher d’elle, qu’il
-voyait plus blanche que sa robe neigeuse, il lui
-dit d’une voix basse et expressive:</p>
-
-<p>&mdash;«Micheline, je compte sur toi pour que
-cette maison reste au-dessus de la malveillance
-et des jugements vulgaires. Hervé ne reparaîtra
-plus ici ce soir ...</p>
-
-<p>&mdash;Ce soir?» répéta-t-elle avec une lèvre
-tremblante d’anxiété comme pour demander:
-«Seulement ce soir, n’est-ce pas?»</p>
-
-<p>Elle n’eut pas de réponse. Et cependant elle
-ne put pas douter que son père n’eût compris.
-Il ajouta simplement:</p>
-
-<p>&mdash;«Pour tout le monde, une indisposition
-<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span>de M<sup>me</sup> de Ferneuse a forcé son fils à la ramener
-chez elle. Tu m’entends bien, Micheline?... Je
-peux me fier à ton orgueil, mon enfant?</p>
-
-<p>&mdash;Mon père,» balbutia-t-elle, «il y a donc
-autre chose?</p>
-
-<p>&mdash;Pas ce soir. Pas plus pour toi que pour
-moi,» répondit-il.</p>
-
-<p>Il se détourna. Et ce qu’elle avait cru saisir de
-détresse personnelle dans son accent, ne fut pas
-pour lui enlever l’appréhension affreuse qui lui
-étreignait le cœur.</p>
-
-<p>Elle revint dans le bal, marchant comme une
-somnambule, mais la volonté tendue à jouer son
-rôle de jeune fille heureuse, tout au plus assombrie
-par le départ&mdash;ce contre-temps fâcheux,
-accidentel&mdash;d’une amie de la maison.</p>
-
-<p>&mdash;«Madame de Ferneuse s’est trouvée subitement
-malade,» dit-elle à Françoise de Plesguen.
-«Son fils a dû la reconduire. Veux-tu me
-céder ton cavalier pour le cotillon? Le prince
-Gilbert devait être conducteur en second. Il
-connaît toutes les figures. Je ne puis demander
-à personne autre ...»</p>
-
-<p>La physionomie blonde et mignarde de Françoise,
-ce visage frais et chiffonné comme un
-pastel de La Tour, qui prenait dans le menuet,
-avec des grâces surannées, un petit air Louis XV
-tout à fait de circonstance, se troubla aussitôt
-de telle façon que Micheline s’en fût aperçue,
-sans le voile interposé entre son regard et les
-choses extérieures.</p>
-
-<p>Mais M<sup>lle</sup> de Valcor ne voyait plus rien distinctement.
-Elle ne remarqua pas la flamme
-mauvaise dont brillèrent les claires prunelles de
-sa cousine.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Non,» dit Françoise d’un ton sec. «Le
-prince Gilbert doit danser le cotillon avec moi ...</p>
-
-<p>&mdash;Le prince Gilbert,» répéta quelqu’un à
-côté des deux jeunes filles. «Quelle malice dites-vous
-sur le prince Gilbert, mesdemoiselles?»</p>
-
-<p>Elles se tournèrent. Un jeune homme était là,
-petit, d’une taille bien prise, à la physionomie
-particulièrement séduisante avec son teint mat,
-sa jolie moustache brune, ses yeux d’or, qui, parfois,
-s’assombrissaient en s’alanguissant. Une
-expression très prenante, à la fois légère et voluptueuse,
-teintée d’une ombre mélancolique, donnait
-de la poésie et de la beauté à ce visage
-dont les traits, à les détailler, n’eussent rien offert
-de remarquable.</p>
-
-<p>C’était l’arrière-petit-fils d’un héros de l’Empire,
-le maréchal Gairlance, prince de Villingen.
-Lui-même venait d’hériter du titre, il y
-avait moins d’un an, après la fin tragique d’un
-oncle représentant la branche aînée, qui, presque
-octogénaire, s’était fait tuer en duel.</p>
-
-<p>Le prince Gégé&mdash;comme on l’appelait à
-cause de sa double initiale, dans le Paris où l’on
-s’amuse, et où il s’amusait plus absurdement
-que quiconque&mdash;achevait de dissiper dans le
-plaisir le patrimoine conquis, par les hauts faits
-de son bisaïeul, et qui lui arrivait, d’ailleurs fort
-entamé. Fin tireur et beau joueur, il usait de
-même les derniers restes de la hardiesse familiale
-dans les salles d’armes ou devant le tapis
-vert.</p>
-
-<p>De ce jeune viveur, Françoise de Plesguen
-était éprise avec tout l’aveuglement de son âge
-et dans son ignorance de la vie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span></p>
-
-<p>Elle venait de tressaillir en entendant sa voix.</p>
-
-<p>Nerveusement, sans douter une minute qu’il
-ne revendiquât son droit de danser le cotillon
-avec elle,&mdash;car il lui faisait la cour, comme à
-toutes, et chacune se croyait seule,&mdash;elle lui
-expliqua:</p>
-
-<p>&mdash;«Nous ne disions pas de malices. Il s’agit»&mdash;elle
-sourit finement, avec ses petites
-mines à la Watteau,&mdash;«d’une affaire très
-grave. Micheline a perdu son conducteur de
-cotillon.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur de Ferneuse?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.»</p>
-
-<p>Le prince Gilbert regarda M<sup>lle</sup> de Valcor.
-Qu’elle avait une figure étrange, avec ce tremblement
-au bord des lèvres!</p>
-
-<p>&mdash;«Un accident?...» demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! à peine,» fit Micheline avec une
-vivacité superflue. «Sa mère un peu souffrante ...»</p>
-
-<p>Et Françoise reprenait, en l’imprudence de sa
-sécurité:</p>
-
-<p>&mdash;«Il vous aurait déjà fallu guider ce pauvre
-Hervé, qui n’arrivait pas encore à se débrouiller
-dans les figures après quinze jours de répétitions.
-Vos lumières, prince, seront encore plus
-indispensables. Et si je n’avais pas attesté la
-promesse que je vous ai faite de cette danse, ma
-cousine voulait vous prier ...</p>
-
-<p>&mdash;De suppléer monsieur de Ferneuse?...»
-interrompit Gilbert avec une joie si hâtive que
-sa voix s’en altérait. «Ce me serait un tel honneur!...
-Mademoiselle,» dit-il à Micheline, «je
-suis humblement à vos ordres. Votre cousine<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span>
-est trop aimable pour ne pas céder son cavalier
-à la raison d’État. Et, d’ailleurs, la charmante
-mademoiselle de Plesguen n’est pas en peine de
-me remplacer par un plus digne.»</p>
-
-<p>Françoise sentit son cœur s’arrêter.</p>
-
-<p>C’était sa première expérience de la vie, c’est-à-dire
-de la lutte, où, le plus souvent, la force
-l’emporte. Sa cousine représentait une force suprême:
-l’argent. Elle, Françoise, n’avait au
-monde que sa grâce fluette et souriante, qui la
-faisait croire sans caractère. Pourtant, sous ce
-petit masque puéril de bergère de Saxe, se voilait
-un sentiment tenace et terrible: la jalousie.
-Depuis l’enfance, elle enviait Micheline. Ce soir,
-ce ne fut plus seulement de l’envie, mais une
-meurtrière fureur qui éclata en elle, quand son
-regard suivit M<sup>lle</sup> de Valcor partant au bras du
-prince Gilbert, pour organiser le cotillon.</p>
-
-<p>Quel espoir n’avait-elle pas mis dans cette
-heure escomptée entre toutes, où le caprice des
-figures tantôt l’entraînerait, légère et glissante,
-aux bras du jeune homme, tantôt la laisserait
-assise auprès de lui à échanger de doux chuchotements!
-Elle avait cru qu’il l’attendait, cette
-heure, avec une impatience égale à la sienne. Il
-n’avait pas fallu à sa naïveté beaucoup des fadeurs
-que débitait si bien le beau Gilbert, pour
-le supposer amoureux d’elle.</p>
-
-<p>Pauvre petite! à peine sortie du couvent où la
-maintenait la sollicitude timorée de son père,
-ayant perdu sa mère si tôt qu’elle ne se la rappelait
-même pas, elle offrait, dans son âme incertaine,
-un mélange de candeur, de chimère,
-d’instincts dangereux, d’enthousiasmes indomptables,<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span>
-qui la vouait aux actions extrêmes, dans
-le bien comme dans le mal, mais qui surtout la
-laissait sans défense contre les pièges du destin.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vais t’envoyer un cavalier,» lui avait
-dit Micheline.</p>
-
-<p>Françoise était restée muette, comme pétrifiée.
-Aussi eut-elle un sursaut de saisissement
-quand elle entendit presque à son oreille:</p>
-
-<p>&mdash;«Il vous reviendra, le beau prince Gilbert,
-mademoiselle de Valcor ... Il vous reviendra
-quand je le voudrai.»</p>
-
-<p>Le premier mouvement de la jeune fille fut
-de fierté blessée. Mais, lorsqu’elle eut reconnu
-celui qui lui parlait, la surprise l’emporta.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous, monsieur José!... Et pourquoi
-m’appelez-vous mademoiselle de Valcor? Mieux
-que personne, vous savez qu’à peine avons-nous
-le droit de joindre ce nom à notre nom de Plesguen.</p>
-
-<p>&mdash;Mieux que personne je sais peut-être autre
-chose,» riposta José Escaldas.</p>
-
-<p>Il souriait, avec l’air mystérieux qu’il prenait,
-voici des années, quand il racontait aux deux
-cousines quelque histoire effrayante des pampas.
-Il avait été pour elles un grand camarade, et
-ni l’une ni l’autre n’eût songé à se méfier de lui
-ou à le tenir à distance, comme l’avait fait tout
-à l’heure le père de Françoise.</p>
-
-<p>Celle-ci, sans même s’offusquer de sa libre
-allusion au prince Gairlance, tout à coup distraite
-et intriguée, comme une enfant qu’elle
-était encore, questionnait de ses yeux élargis et
-scintillants, ce brun visage familier.</p>
-
-<p>Les traits maigres et arides de José Escaldas,<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span>
-ses cheveux poussés trop en arrière sur son front
-jaune, sa courte barbe, frisée et grisonnante, son
-corps étriqué, sans aisance dans l’habit noir,
-prenaient un certain air fatidique pour cette
-imagination de vingt ans, dont l’élasticité rebondissait
-vite à l’espérance.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’est-ce que vous me racontez, monsieur
-José?» dit Françoise avec son prompt
-sourire, «Êtes-vous devenu sorcier?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous exerceriez votre pouvoir en ma
-faveur?» ajouta-t-elle, croyant suivre un badinage,
-mais soulevée au fond par ces désirs si
-puissants de la jeunesse qui ne trouvent invraisemblable
-aucune de leurs réalisations.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne savez pas à quel point,» répliqua-t-il
-avec un air de gravité impressionnante.
-«Et, ce jour-là, vous trouveriez le prince Gairlance
-un trop piètre parti pour vous.»</p>
-
-<p>Françoise eut dans ses prunelles transparentes
-d’aigue-marine un éclat malicieux et ravi. On y
-lisait, comme si elle l’eût crié tout haut: «Un
-parti?... Mieux que cela ... Celui que j’aime, celui
-que je serai toujours trop heureuse de choisir.»</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!» soupira Escaldas, «si j’avais seulement
-un allié avec moi!</p>
-
-<p>&mdash;Lequel?</p>
-
-<p>&mdash;Votre père.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père!...» s’exclama Françoise, étonnée.
-«Il n’a d’autre pensée que mon bonheur.
-Et d’ailleurs je lui fais faire tout ce que je veux.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, décidez-le à m’entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur José, vous pouvez lui parler
-quand bon vous semble.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pas, je le crains, sur un certain sujet.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu, que vous êtes énigmatique! Je suis
-dévorée de curiosité. Vous causerez avec papa
-dès demain.</p>
-
-<p>&mdash;Où cela?</p>
-
-<p>&mdash;N’importe! Ce n’est pas difficile, puisque,
-en ce moment, nous habitons le château et vous
-aussi.</p>
-
-<p>&mdash;A demain donc, mademoiselle Françoise,
-car voici, je crois, quelqu’un qui attend pour
-vous inviter à danser.»</p>
-
-<p>Un jeune homme, en effet, un cavalier tellement
-indifférent à Françoise, qu’elle l’accepta
-sans même le regarder, s’inclina dès qu’il vit
-s’écarter José Escaldas et sollicita l’honneur du
-cotillon avec M<sup>lle</sup> de Plesguen. Celle-ci mit la
-main sur son bras, et se laissa emmener vers la
-grande galerie, où Micheline et le prince Gilbert
-entamaient la première figure.</p>
-
-<p>Malgré la griserie d’illusion donnée à Françoise
-par les étranges propos de José Escaldas,
-la jeune fille ne put surmonter sa souffrance en
-constatant l’air de triomphe et de fatuité, le galant
-empressement auprès de sa danseuse, qui
-éclataient dans toutes les façons, d’ailleurs parfaitement
-élégantes, du prince Gilbert.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Valcor et lui formaient un beau couple,
-en dépit de la taille médiocre de Gairlance, qui
-atteignait tout juste celle de Micheline. Mais il
-avait une grâce mâle et assurée, une séduction
-incontestable, et il était là sur son terrain
-d’homme du monde accompli, dirigeant avec
-un art aimable les fantaisistes figures du cotillon,
-et dansant à miracle, avec un rien de négligence,<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span>
-qui marquait son dédain complaisant
-pour l’exercice frivole où il excellait.</p>
-
-<p>Tant de conquérantes vertus, dont s’émerveillait
-la galerie féminine, restait sans effet sur sa
-ravissante partenaire, la seule entre toutes qu’il
-eût voulu toucher.</p>
-
-<p>Micheline de Valcor, les yeux noyés d’un
-rêve triste, un sourire voulu sur les lèvres, dansait
-sans lui parler, sans le voir pour ainsi dire,
-et, même dans la valse, quand Gilbert enlaçait
-son corps souple, il la sentait très loin de lui.</p>
-
-<p>«Ah!...» se dit-il, «elle ne serait pas si absorbée
-pour un malaise de sa future belle-mère.
-Une fille de tête comme celle-là!... Il y a autre
-chose. Est-ce que cela craquerait du côté de
-son petit séminariste de Ferneuse?... Ça m’éviterait
-la peine d’éliminer le freluquet, comme j’en
-ai si furieusement envie. Je voudrais voir ce gaillard-là
-sur le terrain ... Mais, le plus sûr, c’est
-une bonne brouille entre les amoureux. Cette
-belle créature aux yeux de braise et de velours
-se doute peut-être enfin qu’un blondin à figure
-de Carême n’est pas du tout son affaire ...»</p>
-
-<p>Cependant les salons de Valcor s’étaient peu
-à peu désemplis. Les invités venus de Brest ou
-de châteaux éloignés se retiraient les uns après
-les autres. Une vingtaine de couples, tout au
-plus, achevaient le cotillon. C’étaient, pour la
-plupart, des amis intimes qui recevaient l’hospitalité
-dans l’immense château.</p>
-
-<p>Déjà, sur les massifs, étoilés de fleurs électriques,
-la pâleur d’une aube d’été glissait, fanant
-les calices de lumière.</p>
-
-<p>Brusquement, ils s’éteignirent tous dans le<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span>
-parc, tandis que, sous les plafonds éblouissants,
-la jeunesse inlassable ne se doutait guère que
-cette nuit de plaisir cédait déjà la place au jour.</p>
-
-<p>A ce moment, Renaud de Valcor, laissant enfin
-ses traits se crisper d’inquiétude, se réfugia,
-pour se détendre de la pénible contrainte, dans
-un petit salon qu’il croyait désert.</p>
-
-<p>Tout de suite, il y aperçut sa femme.</p>
-
-<p>Laurence était abattue sur un divan, la tête
-renversée sur les coussins, les yeux mi-clos, pâle
-comme une morte. Une telle douleur dévastait
-son visage que son mari n’osa, cette fois, la traiter
-ni en malade ni en enfant.</p>
-
-<p>&mdash;«Montons,» lui dit-il. «La maison ne
-contient plus que nos hôtes, qui y sont chez eux.
-Vous pourrez enfin m’expliquer ...»</p>
-
-<p>La marquise tourna vers lui ses yeux sombres
-et doux, où il vit une expression pareille à celle
-d’une bête inoffensive sur laquelle se lèverait le
-couteau du chasseur.</p>
-
-<p>Jamais elle n’avait lutté contre lui, fût-ce une
-minute.</p>
-
-<p>Il comprit l’affreuse angoisse qu’elle éprouvait
-à l’accuser, et, quelle que fût cette accusation,
-il se dit qu’il en triompherait aisément
-dans ce cœur tendre.</p>
-
-<p>&mdash;«Chère Laurence,» murmura-t-il, «quel
-que soit le mal que vous soyez en train de vous
-faire à vous-même, je jure de vous en guérir.
-Venez ... Dites-moi ce qui vous tourmente ...
-Ayez confiance en moi.»</p>
-
-<p>Sans répondre un seul mot, elle se laissa
-prendre la main, se leva et le suivit.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">II</h2>
-
-<p class="pch"><i>LA CACHETTE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dp.jpg" width="77" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc11">PAR les immenses escaliers de pierre, à
-marches basses, recouvertes de tapis
-somptueux, par les corridors larges
-comme des galeries, le marquis et la
-marquise de Valcor s’éloignèrent de la salle de
-gala où s’achevait le cotillon.</p>
-
-<p>Tout à coup, en arrivant sur un palier du second
-étage, dans l’aile où se trouvaient leurs
-appartements privés, Renaud et Laurence surgirent
-en la blême lumière de l’aube. Le jour naissant
-éclairait une vaste antichambre, tendue de
-tapisseries sombres entre les boiseries sculptées.
-Par les hautes fenêtres à petits carreaux, s’offrait
-une vue grandiose, d’une solitude infinie, que
-l’heure incertaine et mystérieuse emplissait de
-tristesse.</p>
-
-<p>L’esplanade entourant le château aboutit, de
-ce côté, à la terrasse qui surplombe la mer, car
-c’était ici l’aile extrême de l’édifice. Les cimes<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span>
-des arbres séculaires qui bordent cette terrasse,
-et une assez longue rangée de ses balustres
-blancs, se détachaient sur le glauque abîme.
-Vers la droite, la crête aiguë d’un promontoire
-rocheux hérissait, contre la lividité des eaux et
-du ciel, ses dentelures d’un noir d’encre, brodées
-d’un fil d’or rose par le soleil levant.</p>
-
-<p>Le couple troublé frissonna, malgré la familiarité
-d’un tel cadre, en passant soudain des
-clartés de la fête et de ses échos joyeux à cette
-pâleur et à ce silence de la Nature. En même
-temps, ils se virent l’un l’autre, avec des traits
-que la jeunesse enfuie ne défendait plus contre
-les meurtrissures d’une nuit blanche, dont le
-souci plus que le plaisir avait allongé les heures.</p>
-
-<p>&mdash;«Où me conduisez-vous donc, Laurence?
-Dans le nouvel appartement de Micheline?»</p>
-
-<p>De la tête, M<sup>me</sup> de Valcor fit signe que oui.
-Elle mit la main sur le bouton d’une porte.</p>
-
-<p>Pour ses dix-huit ans accomplis, Renaud
-offrait à sa fille, au lieu de l’unique chambre
-d’enfant occupée jusqu’ici par elle, un ensemble
-de pièces, dont la décoration et l’ameublement
-représentaient un somptueux cadeau.</p>
-
-<p>«Quand, plus tard, elle reviendra nous voir
-avec son mari,» s’étaient dit les parents entre
-eux, «il faut qu’elle trouve ici une installation
-bien à elle, et qui lui plaise.»</p>
-
-<p>Malgré les efforts de l’architecte et du maître
-tapissier, qui devaient livrer tout en état pour le
-jour de l’anniversaire, les travaux restaient inachevés.</p>
-
-<p>Une pièce n’était pas faite.</p>
-
-<p>Laurence y conduisit son mari.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span></p>
-
-<p>Ce devait être un boudoir-bibliothèque. Micheline,
-qui adorait les livres, et en possédait de
-charmants,&mdash;éditions rares, reliures précieuses,
-mignons volumes presque illisibles dans leur
-finesse,&mdash;avait souhaité qu’on aménageât pour
-eux la chambre où elle se tiendrait le plus volontiers.
-En vue de cette destination, elle avait choisi
-la moins grande, mais la mieux située, dans la
-tourelle d’angle la plus rapprochée de la mer.</p>
-
-<p>C’était un cabinet de forme irrégulière. On
-y accédait par trois marches. Deux fenêtres,
-étroites et accouplées, s’ouvraient sur l’Océan,
-bordé à perte de vue par des rochers farouches.</p>
-
-<p>L’idée d’être chez elle dans cette retraite enchantait
-la rêveuse Micheline. Son désir de la
-rendre aussi originale que possible, et ses hésitations
-à ce sujet, n’avaient pas été pour peu de
-chose dans le retard apporté aux travaux. La
-veille seulement les ouvriers avaient attaqué un
-mur, où M<sup>lle</sup> de Valcor voulait faire creuser une
-niche, que l’on garnirait de rayons pour certains
-de ses livres.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous reconnaissez cette chambre?» demanda
-Laurence à son mari.</p>
-
-<p>&mdash;«C’était mon cabinet de travail, quand
-j’étais jeune homme,» répondit Valcor. «Je
-vous l’ai dit cent fois. Micheline&mdash;la chérie!&mdash;a
-trouvé là une raison de plus pour en faire
-son studio.</p>
-
-<p>&mdash;Alors,» reprit la marquise d’une voix
-tremblante, «vous n’avez pas oublié votre cachette?</p>
-
-<p>&mdash;Ma cachette!...»</p>
-
-<p>L’expression atterrée de Valcor glaça Laurence.<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span>
-Elle n’était point préparée à voir sur les
-traits de son mari une pâleur si soudaine et si
-lugubre, une telle contraction d’effroi.</p>
-
-<p>Il ne fut pas long à se reprendre. Quelques
-secondes, et ce mâle visage, d’une souriante
-énergie, redevenait lui-même.</p>
-
-<p>Trop tard!</p>
-
-<p>L’épouse qui, jusque-là, espérait encore on
-ne sait quelle invraisemblable justification, se
-sentit glisser jusqu’au fond du doute. Elle demeurait
-consternée de son succès, éperdue de
-ce renversement des rôles, elle, la timide, si heureuse
-à l’ordinaire de plier devant ce souverain
-esprit.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, Renaud,» répéta-t-elle, «votre
-cachette. Ce réduit si bien célé dans le mur
-qu’il a fallu la pioche des maçons pour le mettre
-à jour. Ce réduit contenant votre horrible secret.»</p>
-
-<p>Il fit peser sur elle un regard violent.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez donc osé,» demanda-t-il,
-«toucher à quelque chose ici sans me prévenir,
-sans m’appeler?...</p>
-
-<p>&mdash;C’est aujourd’hui même,» reprit Laurence,
-«qu’en creusant la paroi, les ouvriers ont
-découvert une cavité contenant les lettres que
-vous aviez autrefois si bien cachées. Micheline
-était là, donnant ses indications. Elle m’apporta
-le mince paquet, en riant de l’aventure, et sans
-en briser le cachet, grâce au ciel! Elle et moi,
-nous crûmes à quelque relique plus ancienne
-que nous tous. «C’est ton père qui l’ouvrira,»
-lui dis-je. Et je laissai là ces papiers. Distraites
-par les préparatifs de la soirée, nous n’y pensâmes<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span>
-plus, ni l’une ni l’autre. Mais, plus tard,
-en m’habillant pour le bal, sur un pli saillant,
-je crus reconnaître votre écriture ...</p>
-
-<p>&mdash;Et vous avez lu?» demanda-t-il.</p>
-
-<p>Maintenant, Renaud avait reconquis son sang-froid,
-jusqu’à renoncer même à manifester de la
-colère. Ce fut avec une espèce d’ironie bienveillante
-qu’il posa la question.</p>
-
-<p>Le trouble de sa femme grandissait, au contraire.
-Elle se tordit les mains.</p>
-
-<p>&mdash;«J’ai lu ... J’ai lu ... la chose abominable!
-Ah! croyez-le bien, ce n’est pas la jalousie
-qui me déchire le plus. Si j’étais seule à souffrir!...»</p>
-
-<p>L’angoisse la suffoqua. Les mots moururent
-dans sa gorge, tandis qu’elle attachait sur son
-mari des yeux qui n’arrivaient pas à perdre leur
-infinie douceur, de larges prunelles d’ombre
-amoureuse, toutes noyées par une douleur sans
-nom.</p>
-
-<p>Il eut pitié d’elle, car il appréciait sa grâce
-inoffensive, sa dévotion à toute épreuve. D’ailleurs,
-il croyait voir se réduire le problème à
-un orage sentimental, et son épouvante première
-diminuait.</p>
-
-<p>&mdash;«Comme vous avez tort de vous tourmenter
-si follement, ma pauvre Laurence! Y
-a-t-il rien en ce monde qui soit irréparable?</p>
-
-<p>&mdash;Quelle réparation offrirez-vous à ces malheureux
-enfants?»</p>
-
-<p>Renaud regarda sa femme sans répondre.</p>
-
-<p>&mdash;«Où alliez-vous donc?» reprit celle-ci au
-bout d’un instant. «Pourquoi les laisser dans
-une illusion si dangereuse? Quand comptiez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span>
-anéantir leur beau rêve? Qu’attendiez-vous?»</p>
-
-<p>Valcor continuait à se taire. Ses yeux ne quittaient
-pas les lèvres de Laurence, comme s’ils
-eussent tâché d’y surprendre des mots qu’elle
-ne disait pas.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous n’aviez pourtant pas l’intention de
-les laisser tomber dans ce piège infernal?...
-Oh! Renaud, parlez!... protestez!... Ma raison
-s’égare ...</p>
-
-<p>&mdash;Précisément,» dit-il, «vous n’êtes pas en
-possession de vous-même. Je ne puis vous
-répondre maintenant.»</p>
-
-<p>Elle gémit sous l’assaut d’une pensée plus
-atroce, ainsi que dans les tenailles d’une torture
-physique.</p>
-
-<p>&mdash;«O Dieu!... Si Micheline allait en mourir!»</p>
-
-<p>Le marquis tressaillit, lui aussi, comme touché
-brusquement par un fer rouge. De nouveau,
-malgré sa maîtrise de lui-même, sa physionomie
-s’altéra. Pourquoi Micheline mourrait-elle?
-Sa Micheline, sa fille adorée, son orgueil, sa
-joie!...</p>
-
-<p>&mdash;«Allons!» fit-il d’un ton dur, «c’est assez
-de récriminations et d’équivoques. Où sont ces
-papiers? Laissez-moi les lire. Je vous répondrai
-quand j’aurai pesé toutes les données de la situation.</p>
-
-<p>&mdash;Toutes les données!... Il n’y en a qu’une
-qui compte, et elle n’a pu sortir une heure de
-votre mémoire! Croyez-vous donc que ma douleur
-soit celle de l’épouse bafouée!... Avez-vous
-besoin de vérifier vos anciennes lettres d’amour,
-afin de mesurer mon offense et de découvrir un<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span>
-moyen de la leurrer? Peu m’importe que votre
-aventure se soit terminée avant notre mariage,
-ou que vous ayez trahi plus tard ma tendresse.
-Ce qui m’aurait tuée, si j’eusse été la seule victime,
-ne me touche qu’à peine auprès de la révélation
-affreuse....</p>
-
-<p>&mdash;Mais quelle révélation?...» s’écria Renaud,
-lui saisissant le bras presque brutalement.</p>
-
-<p>&mdash;«Hervé est votre fils.</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils!...»</p>
-
-<p>Il recula. L’expression de son visage était
-bien la plus immense, la plus sincère stupeur.</p>
-
-<p>&mdash;«Quel homme êtes-vous donc pour jouer
-ainsi la comédie devant moi, qui ai vu!...» murmura
-Laurence. «J’avais une telle confiance en
-vous!...</p>
-
-<p>&mdash;Ce que vous avez vu!...» répéta son mari
-avec la promptitude d’un duelliste qui pare une
-botte mortelle, «Mais, imprudente que vous
-êtes, vous me faites l’effet de quelqu’un qui boirait
-le poison destiné à un autre. Vous avez lu
-ce qui devait tromper d’autres yeux. Le piège
-n’était pas tendu pour vous. Votre découverte
-est fausse. Hervé n’est pas mon fils. Il n’y a
-jamais rien eu entre madame de Ferneuse et
-moi.»</p>
-
-<p>Un éclair de délivrance, un faible sourire,
-détendirent cette physionomie de femme, en
-dévoilant d’autant mieux toute sa douleur. Ce
-fut touchant, puis cruel, par l’immédiate rechute.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! Renaud, je donnerais mon sang
-pour vous croire.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dis la vérité, Laurence. Je vous le
-jure sur la tête de Micheline.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span></p>
-
-<p>De nouveau, elle espéra. Le serment vibrait
-d’une telle fougue de vérité! Valcor, esprit audacieux,
-n’avait qu’une superstition: sa fille. Il
-ne se parjurerait pas sur cette tête sacrée.</p>
-
-<p>Laurence, jusque-là debout, se laissa tomber
-sur un escabeau, seul siège de cette pièce,
-qu’encombraient des échelles et des outils de
-maçons. La force lui manquait pour croire à
-l’invraisemblable salut. Elle tremblait de ne
-pouvoir se laisser convaincre.</p>
-
-<p>Son mari la vit plus blanche que la proche
-muraille où séchait le plâtre frais. La malheureuse
-grelottait sans même s’en apercevoir, dans
-ce matin blafard, et avec cette robe décolletée,
-d’où sortaient ses grêles épaules. Une pitié, qui
-n’était pas feinte, imprégna les traits et l’accent
-de cet homme, qui, pourtant, n’avait jamais
-aimé d’amour celle qui souffrait si horriblement,
-là, devant lui.</p>
-
-<p>&mdash;«Venez dans votre chambre, ma pauvre
-Laurence. Il fait glacial ici. Vous mettrez un
-châle. Ne pouvons-nous pas nous expliquer
-ailleurs?»</p>
-
-<p>Elle regarda vers l’angle où la pioche des ouvriers
-avait mis la cachette à jour. On y voyait
-encore une boîte de tôle ouverte, une simple
-caissette à biscuits, dans laquelle, sans doute,
-les papiers se trouvaient à l’abri de l’humidité.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh!» reprit-elle, comme si des paroles
-sur le chaud ou le froid ne parvenaient même
-pas à ses oreilles. «Il y a si longtemps!... Vous
-ne vous rappelez plus quelles preuves vous avez
-vous-même rassemblées là exprès. Quand vous
-les reverrez, vous serez confondu!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous sûre que c’est moi qui les ai rassemblées?
-Êtes-vous sûre qu’elles sont authentiques?</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc, sinon un amant, prêt à s’expatrier,
-comme vous l’étiez alors, scellerait dans
-un mur, sous une tapisserie soigneusement replacée
-ensuite, les témoignages d’un bonheur
-coupable, et d’une paternité illicite? Si vous
-reveniez vivant, vous deviez retrouver ces souvenirs.
-Si vous périssiez au loin, vous pouviez en
-indiquer le secret à un ami, ou bien les laisser
-ensevelis à jamais. Il y avait tant de chances
-pour qu’on ne les retrouvât que dans des siècles,
-quand le château tomberait en ruines.</p>
-
-<p>&mdash;Alors,» demanda Renaud, «comment
-expliquez-vous que j’eusse donné cet appartement
-à ma fille, que je lui eusse permis de faire
-creuser cette muraille, où se trouvaient abrités
-des documents si dangereux?»</p>
-
-<p>Elle se tut. Son regard vacilla, comme si sa
-raison même faiblissait.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment avez-vous pu, Laurence, concevoir
-cette monstruosité, que j’eusse consenti
-à laisser ma fille épouser son propre frère, n’y
-eût-il qu’une probabilité sur mille qu’un lien si
-scandaleux existât entre elle et Hervé de Ferneuse?»</p>
-
-<p>Maintenant, le ton du marquis exprimait la
-réprobation, l’honneur blessé. Le trouble,&mdash;tellement
-inaccoutumé chez lui,&mdash;dont il n’avait
-pas été maître au début de ce tragique entretien,
-disparaissait. Sa haute taille se haussait encore.
-Ses traits, finement busqués, reprenaient leur
-netteté énergique. Ses prunelles, impérieuses<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span>
-dans leur captivante douceur, étincelaient, d’un
-bleu transparent de gemme.</p>
-
-<p>Laurence posa sur lui un regard qui s’égarait
-de plus en plus. L’effroi de ne pouvoir jamais
-pénétrer l’âme de cet homme, qu’elle craignait
-trop et qu’elle aimait trop, et l’horrible conviction
-qu’elle avait acquise, l’oppressaient comme
-la sensation d’un cauchemar dont elle n’espérait
-aucun réveil.</p>
-
-<p>A la fin, se parlant à elle-même, la malheureuse
-balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais Gaétane de Ferneuse ... elle sait,
-elle ... Dieu! c’est peut-être sa vengeance ... Son
-fils n’aime peut-être pas réellement notre fille.»</p>
-
-<p>Frappé de cette idée, Renaud tressaillit légèrement,
-fronça les sourcils et garda le silence,
-évaluant l’hypothèse.</p>
-
-<p>Sa femme, alors, se tordit les mains et s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est à elle que j’en appellerai ... Je
-m’humilierai, je me jetterai à ses genoux. Je lui
-demanderai pardon de l’avoir chassée ... Mais je
-veux savoir ... Je veux savoir!...»</p>
-
-<p>Les mots s’étranglèrent dans sa gorge. Le
-marquis lui saisissait les poignets, penchait vers
-elle un visage où la fureur effaçait tout vestige
-de pitié, et lui disait d’une voix rauque et terrible:</p>
-
-<p>&mdash;«Je te le défends, tu entends bien ... Je te
-défends d’avoir aucune explication avec Gaétane
-de Ferneuse!»</p>
-
-<p>Les bras qu’il serrait avec une violence
-cruelle, s’amollirent dans son étreinte. Heureusement
-qu’il les tenait encore, car tout le poids
-d’un pauvre corps anéanti s’y suspendit brusquement,<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span>
-et Laurence, défaillante, serait tombée
-de l’escabeau si ce soutien lui eût manqué.</p>
-
-<p>Valcor se pencha, prit sous la taille sa femme
-évanouie, la souleva sans peine, car il était d’une
-force peu commune et elle ne pesait guère. Il
-l’emporta dans sa chambre à elle, située à proximité
-du nouvel appartement de leur fille. Ni sur
-le palier, ni dans cette pièce, il ne rencontra de
-serviteur. Tous les gens, retenus en bas pour
-le service de la fête, ignoraient que leurs maîtres
-fussent montés.</p>
-
-<p>Renaud allait poser le doigt sur une sonnerie
-pour appeler de l’aide, lorsqu’il se ravisa. Ayant
-étendu sur le lit&mdash;un lit d’angle avec des courtines
-à l’ancienne mode, mais fort somptueux,&mdash;Laurence
-inanimée, il parcourut des yeux la
-vaste chambre.</p>
-
-<p>Le jour entrait maintenant, presque dans tout
-son éclat, par les hautes croisées, dont l’une
-restait entr’ouverte depuis la veille. Dans la douceur
-de ton des tentures en velours bleu pastel,
-du tapis pâle, tranchaient en plus sombre de
-jolis bahuts anciens, une petite commode ventrue
-et ornée de bronze, un secrétaire à cylindre.
-Vers ces meubles, dont l’un certainement,&mdash;mais
-lequel?&mdash;recélait les papiers trouvés dans
-la cachette, se porta successivement l’attention
-du marquis. Ce qu’il cherchait ne devait pas
-être difficile à découvrir. M<sup>me</sup> de Valcor ayant
-pris une hâtive connaissance des mystérieuses
-lettres, au moment où son devoir de maîtresse
-de maison l’appelait dans les salles d’apparat,
-s’étant peut-être échappée du bal pour en achever
-la lecture, juste avant cet éclat qui aboutit<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span>
-au départ de M<sup>me</sup> de Ferneuse, avait dû les rejeter
-dans quelque tiroir, sous un simple tour de
-clef, pour courir ensuite à cette exécution où
-l’emportaient le désespoir et la colère.</p>
-
-<p>C’était, en effet, exactement ce qui s’était
-passé. Et même, tel avait été l’affolement de
-cette infortunée, atteinte d’un coup si foudroyant,
-que l’angle d’un des feuillets passait
-hors du secrétaire, sous le cylindre rabattu avec
-trop de précipitation.</p>
-
-<p>Renaud aperçut la tache blanche que faisait
-ce menu fragment de papier. Ses yeux brillèrent,
-un rictus lui détendit les lèvres. Il s’approcha
-du meuble, réfléchit un instant, puis revint vers
-Laurence. Touchant la robe de bal, il entendit,
-dans le froissement de la sous-jupe de soie, un
-tintement de métal. Les clefs étaient là. Il
-trouva la poche, et les prit. Bientôt il ouvrait le
-secrétaire. Sur la tablette s’étalaient éparses des
-feuilles roussies au bord et piquées par le temps.
-Valcor les saisit toutes, les rassembla d’un geste
-rapide, les glissa dans une poche de son habit,
-puis referma la serrure et replaça les clefs.</p>
-
-<p>Seulement alors, il sonna.</p>
-
-<p>Une femme de chambre parut au bout d’un
-instant.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’est-il arrivé à madame la marquise?»
-cria-t-elle, lorsqu’un mouvement de son maître
-lui eut indiqué la forme gisante sur le lit.</p>
-
-<p>&mdash;«Une syncope ... Peu de chose, j’espère,»
-dit-il. «Madame s’est beaucoup fatiguée pour
-cette fête. Déshabillez-la. Faites-lui respirer des
-sels. Mettez-lui aux pieds une boule d’eau brûlante.
-Je ne pense pas que cela dure. Mais, si la<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span>
-connaissance ne revenait pas promptement, appelez-moi,
-n’est-ce pas?»</p>
-
-<p>Quittant la chambre de sa femme par une
-porte qui communiquait avec son appartement,
-il se trouva bientôt dans une pièce à peu près
-semblable, mais meublée plus sévèrement, où
-il se sentit chez lui, maître enfin de la situation,
-seul en face des papiers qui, peut-être, allaient
-transformer son sort, mais du moins prêt à la
-lutte, et délivré de l’incertitude.</p>
-
-<p>Il commença par aller de l’une à l’autre des
-trois portes, dont les boiseries foncées coupaient
-la tenture de damas rouge sombre, et, à chaque
-serrure, il donna un tour de clef. Il revint ensuite
-à la table du milieu, posa dessus le paquet,
-d’ailleurs assez mince, des lettres, s’assit, et,
-vérifiant les dates, prit le feuillet le moins
-ancien.</p>
-
-<p>Celui-ci avait dû être enroulé autour des
-autres. Il ne portait qu’une courte inscription,
-d’une écriture où, malgré plus de vingt années
-écoulées, Renaud ne put pas ne point reconnaître
-la sienne telle qu’elle était aujourd’hui.</p>
-
-<p>Ces mêmes lignes, sans doute, avaient éveillé
-l’attention de Laurence.</p>
-
-<p>Elles avaient dû rester presque entièrement
-cachées par un ruban, dont on distinguait la
-trace pâle, revenue en plusieurs tours sur le
-papier jauni. Et M<sup>me</sup> de Valcor avait dénoué ce
-ruban, que Micheline, heureusement, lui rapportait
-intact.</p>
-
-<p>Ainsi la jeune fille devait ignorer ces mots
-terribles dont sa mère avait été déchirée comme
-par un poignard:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span></p>
-
-<p class="p1">«<i>Moi, Renaud Yves Alexis, marquis de Valcor,
-au moment de m’expatrier pour arracher de mon
-cœur un amour qui sera le seul de ma vie, m’éloignant
-par la volonté expresse de celle que j’adore et
-qu’un devoir terrible sépare de moi, j’enferme ici,
-ne pouvant me résoudre à les détruire, ces lettres
-qui gardent le secret de notre sublime et déchirante
-aventure.</i></p>
-
-<p>«<i>O mon enfant!... enfant de ma noble Gaétane!...
-enfant de notre chair et de notre âme!... mes yeux te
-verront-ils jamais?...</i></p>
-
-<p>«<i>Sois sa consolation!</i></p>
-
-<p>«<i>Je te bénis.</i></p>
-
-<p class="pr4">«<span class="smcap">Renaud.</span></p>
-
-<p class="pi4 reduct">«20 février 1877.»</p>
-
-<p class="p1">Le marquis lut à mi-voix cette date, réfléchit,
-puis murmura:</p>
-
-<p>&mdash;«Hervé a, cette année, vingt-quatre ans.
-Nous sommes en 1901. Son anniversaire tombe
-le 12 mai. Il est donc né trois mois après que
-ces mots furent écrits. Laurence a dû faire aisément
-ce calcul. Elle était fixée même avant de
-parcourir ces lettres.»</p>
-
-<p>La main de Valcor se posa sur les papiers
-jaunis, où s’apercevait une autre écriture que la
-sienne, des caractères très fins et très hauts,
-biens féminins, mais d’une fermeté singulière.</p>
-
-<p>Soit que Renaud eût ces lignes présentes à la
-pensée au point de n’avoir rien à y apprendre,
-soit qu’il eût besoin de ressaisir immédiatement
-quelque fil d’une machination qui se compliquait<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span>
-jusqu’à déconcerter son génie, il ne se
-hâta point de feuilleter ces pages où dormait un
-passé mystérieux, mais s’enfonça dans une méditation
-profonde. Posant les coudes sur la
-table, il joignit les mains et y appuya son
-menton.</p>
-
-<p>Qui l’eût vu, dans la solitude et le silence de
-cette chambre, le regard fixe et droit, les sourcils
-rapprochés, les lèvres durement closes, avec on
-ne sait quelle flamme intérieure transparaissant
-sur ses traits énergiques, eût pressenti ce que la
-volonté d’un homme peut opposer de résistance
-au Destin.</p>
-
-<p>Ce visage si beau eût fait peur, jusqu’au moment
-où une détente soudaine en adoucit l’expression
-farouche. Quelque chose de douloureux
-et de passionné trembla autour de la
-bouche qui s’entr’ouvrit et dans les yeux qui
-se voilèrent. La face glissa contre les mains où
-elle s’ensevelit.</p>
-
-<p>Un gémissement s’échappa, étouffé:</p>
-
-<p>&mdash;«Gaétane ... Gaétane!...»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">III</h2>
-
-<p class="pch"><i>CE QUE LA MER ENTENDIT</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dc.jpg" width="80" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">CE lendemain de fête fut pour Micheline
-de Valcor la date la plus lugubre
-de son existence, le jour qui l’initiait
-à la douleur.</p>
-
-<p>Sa jeune vie, jusque-là, s’était écoulée dans
-une douceur merveilleuse. Et elle n’aurait pas su
-qu’il y avait des larmes sur la terre, si elle n’avait
-pas essayé de faire la charité.</p>
-
-<p>Elle était un peu comme ce prince d’Orient
-à qui ses courtisans avaient si soigneusement
-caché toute laideur et toute peine, qu’il dut
-s’échapper de son palais pour découvrir la maladie,
-la vieillesse et la mort. Il est vrai qu’il ne
-rêva plus ensuite qu’à consoler l’humanité, et
-qu’il devint, sous le nom de Bouddha, le dieu le
-plus adoré de l’univers.</p>
-
-<p>Micheline n’eût voulu consoler qu’un être au
-monde, celui qu’elle aimait, et qu’elle devinait
-aussi malheureux qu’elle-même.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span></p>
-
-<p>Quant à ses parents, enfermés depuis qu’ils
-avaient quitté le bal, et dont elle ne pouvait
-approcher, elle se refusait à les plaindre, malgré
-toute sa tendresse pour eux. Car leurs chagrins,
-s’ils en avaient, s’étaient manifestés par une attitude
-tellement incompréhensible et cruelle, que
-c’est tout au plus si leur fille arrivait à ne pas
-les juger dans un esprit de blâme et de révolte.</p>
-
-<p>«D’ailleurs,» pensait-elle, «ils ne devraient
-pas m’écarter ainsi de leurs préoccupations.
-Puisqu’ils ont cru devoir agir si atrocement
-contre mon fiancé et contre sa mère, ils ont à
-m’en rendre compte. Ce sont mes sentiments
-qu’ils déchirent. C’est mon bonheur qui est en
-jeu.»</p>
-
-<p>Micheline ne savait rien, hors les quelques
-mots surpris entre son père et sa mère, et ceux,
-moins explicites encore, qu’ils lui avaient adressés.
-Mais, avec la retraite brusque de M<sup>me</sup> de
-Ferneuse et de son fils, dans l’intuition de son
-jeune cœur amoureux, délicatement vibrant,
-c’était assez pour lui suggérer les pires craintes.</p>
-
-<p>Ne s’étant pas couchée après le bal, elle
-attendait impatiemment le déjeuner, qui se servait
-à une heure. Elle espérait y rencontrer ses
-parents. Ni l’un ni l’autre n’y parut. Pas plus,
-d’ailleurs, qu’aucun des hôtes du château. Tous
-reposaient encore après la nuit de fête.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Valcor, par l’intermédiaire d’un
-domestique, fit alors passer à son père un mot,
-sous enveloppe cachetée, le suppliant de la
-recevoir.</p>
-
-<p>Le valet revint avec une réponse, également
-écrite et close.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span></p>
-
-<p class="p1">«<i>Mon enfant</i>,» disait le marquis, «<i>des affaires
-très graves m’absorbent, et ta mère, un peu souffrante,
-ne doit pas être dérangée</i>.</p>
-
-<p>«<i>Aie confiance en moi. Ne sais-tu pas, Micheline,
-que tu es ma seule raison de vivre, et que le
-bonheur n’a de sens pour moi qu’en ce qui te concerne?</i></p>
-
-<p>«<i>Je suis de force à te l’obtenir, comme tu le
-souhaites, quoi qu’il arrive.</i></p>
-
-<p>«<i>Sois seulement patiente, calme et silencieuse,
-comme une Valcor doit l’être.</i></p>
-
-<p class="pi4">«<i>Ton père qui t’aime par-dessus tout.</i>»</p>
-
-<p class="p1">Ces lignes, au lieu de rassurer la jeune fille,
-lui firent passer sur le cœur un frisson de danger,
-de mystère.</p>
-
-<p>Pour hâter le cours des lentes heures, dont
-l’angoisse à venir l’effarait, Micheline résolut de
-sortir dans le parc. Elle irait sur la terrasse,
-dans un coin qu’elle connaissait bien, où le
-spectacle de la mer était plus sauvage qu’ailleurs.
-Là, même par les temps calmes, les vagues
-se brisaient et se plaignaient toujours. Leur voix
-triste et infinie l’aiderait à engourdir sa peine.</p>
-
-<p>Cette terrasse de Valcor s’étend sur une longueur
-d’un demi-kilomètre à cent pieds au-dessus
-de la grève. Elle a, comme mur de soutènement,
-la falaise rocheuse même, si abrupte à
-certains endroits, que la balustrade de pierre se
-trouve presque en surplomb et domine verticalement
-les flots. A ses deux extrémités, la terrasse
-s’appuie à des promontoires naturels, dont<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span>
-les arêtes la limitent comme des bornes gigantesques.
-Celui du nord est d’un dessin particulièrement
-tourmenté. Si l’on s’accoude à son
-ombre, au-dessus du dernier balustre, on suit de
-l’œil sa crête déchiquetée, qui va, s’abaissant rapidement,
-jusqu’à ce qu’elle s’enfonce dans les
-flots, ou bien on plonge le regard immédiatement
-au-dessous de soi, le long de sa muraille,
-qui descend à pic, offrant des aspérités où seuls
-les oiseaux de mer semblent pouvoir trouver
-un point d’appui.</p>
-
-<p>A cet endroit, la basse grève n’est qu’un
-chaos de rochers, dont les masses, vues d’en
-haut, surgissent toutes noires dans la blancheur
-d’une perpétuelle écume. Et toujours, de cet
-abîme, monte la rumeur des eaux puissantes,
-tantôt apaisée et monotone comme une chanson
-de nourrice, tantôt avec des éclats de foudre et
-de surnaturels hurlements.</p>
-
-<p>Jamais elle n’avait été plus caressante qu’en
-cet après-midi de juin, où Micheline vint l’écouter.
-Le soleil brillait. La mer bretonne était bleue
-et soyeuse. Des voiles de pêcheurs la semaient
-de fins triangles ocrés. Toutefois, malgré la
-beauté de l’heure, la tristesse des espaces immenses,
-qui rend si graves les yeux des marins,
-flottait sous le ciel, jusque vers l’horizon, où rien
-ne s’achevait.</p>
-
-<p>Micheline s’approcha de la balustrade. Elle
-tenait une ombrelle blanche ouverte au-dessus
-de sa tête, que protégeait en outre une grande
-capeline de paille légère. Sa robe aussi était
-blanche. On aurait pu la voir, apparition charmante,
-contre le rocher sombre, s’il eût été possible<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span>
-à un être humain d’errer sur la redoutable
-falaise. Mais, du côté du parc, elle se trouvait
-cachée par un dernier hérissement de granit.</p>
-
-<p>A peine avait-elle eu le temps d’explorer d’un
-regard la perspective grandiose et familière, que
-Micheline fit un mouvement de recul, et jeta
-une sourde exclamation. A quelques mètres au-dessous
-d’elle, une forme humaine venait de
-remuer contre la vertigineuse muraille.</p>
-
-<p>La frayeur de la jeune fille n’avait été que le
-saisissement nerveux causé par cette agitation
-vivante sur le roc éternellement désert. Mais un
-fait si étrange n’impliquait rien de dangereux
-pour elle. D’ailleurs, sa nature était calme et
-brave. Son second mouvement la ramena donc
-vers le rebord de pierre, au-dessus duquel son
-buste s’inclina dans une attitude de vive curiosité.</p>
-
-<p>Un homme se hissait dans sa direction,
-s’agrippant des mains et des pieds aux parties
-saillantes du granit, montant avec circonspection
-et lenteur, mais avec une sûreté singulière.
-On eût dit que la rude falaise avançait à mesure,
-pour lui, des degrés secourables, tant il avait
-d’adresse à se saisir de la moindre aspérité.</p>
-
-<p>Cependant sa position était effrayante, car,
-au-dessous de lui, c’était le vide, et la moindre
-maladresse pouvait le précipiter.</p>
-
-<p>Micheline regardait en haletant cette silhouette
-mince et agile. Devenait-elle folle?...
-Elle croyait reconnaître ...</p>
-
-<p>Mais le fantaisiste promeneur put s’arrêter
-sur une surface relativement large. Il leva la tête,
-comme pour mesurer l’effort qui lui restait à faire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span></p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Valcor jeta un cri:</p>
-
-<p>&mdash;«Hervé!...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, moi,» dit-il, «n’ayez pas peur.»</p>
-
-<p>Quel son doux et voilé prirent ces mots dans
-l’énormité de l’air! Jamais Micheline ne devait
-oublier leur sonorité d’exception, qui accentua
-l’émoi dont elle était bouleversée.</p>
-
-<p>&mdash;«Hervé,» supplia-t-elle, tremblante, «laissez-moi
-chercher du secours. On vous jettera
-une corde d’ici.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, n’en faites rien.</p>
-
-<p>&mdash;O Hervé!... Si j’allais vous voir tomber,
-là!...»</p>
-
-<p>Elle avait posé son ombrelle. Ses mains se
-joignaient, convulsives. Son beau visage était
-plus blanc que sa robe.</p>
-
-<p>Il la rassura.</p>
-
-<p>&mdash;«Si vous saviez comme je suis d’aplomb!...
-Et tranquille! Je n’ai pas l’ombre de vertige.»</p>
-
-<p>Il changea de ton. Sa voix ne fut plus qu’un
-souffle, le plus faible, le plus suave parmi les
-souffles de l’espace.</p>
-
-<p>&mdash;«Micheline ... Vous m’aimez donc?...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous le savez bien.»</p>
-
-<p>Tous deux se turent et se contemplèrent.</p>
-
-<p>Déjà ils oubliaient la situation périlleuse, le
-décor écrasant, et même les circonstances menaçantes
-qui amenaient le jeune homme à une
-si extraordinaire entreprise.</p>
-
-<p>Les yeux noirs de M<sup>lle</sup> de Valcor et les yeux
-bleus de M. de Ferneuse se pénétraient plus attirants
-et plus profonds que toute la mer et que
-tout le ciel, plus remplis de présages que le
-Destin. Ils ne pouvaient plus se déprendre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span></p>
-
-<p>Ce fut elle, moins chimérique et moins rêveuse,
-qui parla ensuite la première.</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi cette folie, Hervé?</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu’il faut que je vous parle, et que
-cependant j’ai juré à ma mère de ne pas remettre
-les pieds à Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Nous en sommes là, vraiment?...» s’écria
-la jeune fille avec désespoir.</p>
-
-<p>Il ne répondit pas tout de suite, cherchant du
-regard, au-dessus de lui, s’il ne pouvait gagner
-un mètre ou deux, et s’élever plus près d’elle.
-L’ayant cru possible, il se mit en mouvement.
-Et elle, alors, demeura muette, immobile, la
-respiration suspendue, toute son âme rivée à
-chaque geste du jeune corps souple, qui rampait
-en hauteur, collé au roc ainsi qu’une liane vivante.</p>
-
-<p>Elle soupira, délivrée de l’affreuse oppression,
-lorsque, enfin, Hervé se trouva dans une espèce
-de niche assez vaste, à une distance d’elle si
-insignifiante, que leurs mains s’atteindraient
-peut-être s’ils essayaient de les joindre, non
-sans une extrême imprudence.</p>
-
-<p>&mdash;«Le plus difficile a été fait sous vos yeux,»
-dit M. de Ferneuse. «J’ai franchi la falaise par un
-véritable sentier. Les touristes le suivent sans
-peine, pour goûter l’émotion de voir la mer se
-briser à la pointe du promontoire. Mais les
-guides n’ont pas prévu ma visite d’aujourd’hui,
-et les degrés manquaient pour remonter sur ce
-versant.</p>
-
-<p>&mdash;Vous saviez donc me trouver ici, Hervé?</p>
-
-<p>&mdash;J’en courais la chance. N’est-ce pas votre
-place favorite? Je serais revenu tous les jours,<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span>
-quitte à attendre, comme je viens de le faire,
-deux ou trois heures à mon poste d’observation.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami,» dit la jeune fille avec une intonation
-profonde, «ceci nous unit pour toujours.
-Nous n’étions pas fiancés hier. Aujourd’hui nous
-le sommes.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce vrai, Micheline?» s’écria le jeune
-homme, transporté. «Vous vous engagez à moi?</p>
-
-<p>&mdash;De toute mon âme, devant Dieu qui nous
-entend, devant ce ciel et cette mer. Quels plus
-sublimes témoins pourrions-nous souhaiter?»</p>
-
-<p>Elle étendait le bras, comme pour prêter serment.
-L’immensité se reflétait dans ses beaux
-yeux. Elle semblait, contre la pierre primitive,
-dressée derrière elle comme un menhir, une
-jeune prophétesse inspirée.</p>
-
-<p>&mdash;«Micheline, je sens que je braverai tout
-pour vous conquérir. Mais, s’il faut lutter, ne fléchirez-vous
-pas?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais!</p>
-
-<p>&mdash;Votre père a tant d’influence sur vous!</p>
-
-<p>&mdash;Mon père ne veut que mon bonheur. Il me
-l’a encore fait savoir il n’y a qu’un instant.</p>
-
-<p>&mdash;C’est comme ma mère,» dit Hervé.
-«Pourtant, elle m’interdit de songer à vous désormais.</p>
-
-<p>&mdash;Quel tableau d’obéissance filiale!...» s’écria
-Micheline, avec la prompte gaieté de son
-âge.</p>
-
-<p>Elle riait, traçant de la main, autour d’Hervé,
-un cadre imaginaire.</p>
-
-<p>&mdash;«Je n’ai pas promis l’obéissance,» répliqua-t-il.
-«Mais j’ai donné ma parole de ne pas
-franchir la grille de votre parc. Rien au monde,<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span>
-d’ailleurs, pas même mon amour pour vous,
-adorée Micheline, ne me ferait mettre aujourd’hui
-le pied sur les terres de Valcor, et ma
-mère pouvait se dispenser de mon serment.»</p>
-
-<p>Le sourire dont il avait accueilli la plaisanterie
-de sa fiancée mourut sur ses lèvres. Une expression
-qu’elle ne lui connaissait pas, un orgueil
-amer, se fixa sur le juvénile visage, qu’une moustache
-blonde parvenait à peine à viriliser, tant
-il y avait de finesse dans le teint blanc et de douceur
-dans les yeux limpides.</p>
-
-<p>Micheline resta silencieuse, le regardant avec
-plus que de la tristesse, avec une confusion
-navrée. Elle ne savait de quels mots se servir
-pour lui demander s’il était possible que, la nuit
-dernière, ses parents, à elle, eussent ignominieusement
-congédié sa mère, à lui. Que devint-elle,
-en entendant celui qu’elle aimait lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;«Sans vous, Micheline, et malgré ma mère,
-le marquis de Valcor eût déjà reçu mes témoins.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu!» cria la jeune fille. «Un duel entre
-mon père et vous!»</p>
-
-<p>Un peu d’ironie passa sur le visage nerveux
-de M. de Ferneuse.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh!» dit-il, «je suis redevenu plus
-maître de moi-même. Je ne vais pas vous réciter
-le monologue du <i>Cid</i>. Et pourtant, ma situation
-n’est pas moins tragique que la sienne. Mais j’espère
-ne pas déroger à la fierté de mon nom, en
-me retenant de jouer ici le héros cornélien. Si le
-malheur veut qu’après avoir tout essayé, j’aperçoive
-mon devoir dans une démarche qui me
-ferait vous perdre, eh bien ...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span></p>
-
-<p>Il s’arrêta.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien?» répéta Micheline, dont le
-cœur sautait d’angoisse.</p>
-
-<p>&mdash;«N’importe, ma chère aimée, n’envisageons
-pas le pire.</p>
-
-<p>&mdash;Expliquez-vous, Hervé. Vous me devez le
-secret de toutes vos pensées. Qui me parlera, si
-ce n’est vous? Je vis dans le mystère. Mes parents
-se cachent de moi. Cette entrevue que
-vous nous avez ménagée au péril de votre vie est
-peut-être la dernière, pour bien longtemps. Oh!
-que tout cela est affreux!» gémit-elle, comme
-si la cruauté de leur sort lui fût apparue tout à
-coup.</p>
-
-<p>&mdash;«Micheline, c’est vrai, il nous faudra beaucoup
-de courage et peut-être une longue patience.
-Entre nos deux familles, il y a certainement
-quelque secret terrible. Ma mère m’a dit
-d’espérer. Elle croit que ce secret ne mettra pas
-entre vous et moi un obstacle insurmontable.
-Cependant ... ô ma fiancée devant Dieu! vous
-qui, seule, posséderez mon cœur jusqu’à la mort,
-écoutez. Si tout notre amour, toute notre énergie,
-toute notre fidélité ne venaient pas à bout d’un
-tel obstacle ...</p>
-
-<p>&mdash;Que feriez-vous?» questionna vivement
-M<sup>lle</sup> de Valcor. «Est-ce alors que vous demanderiez
-raison à mon père?»</p>
-
-<p>Hervé secoua la tête.</p>
-
-<p>&mdash;«Je suis un croyant,» dit-il. «La science
-ne m’a pas éloigné de Dieu. C’est lui que je
-cherche à travers sa mystérieuse création. J’ai
-confiance qu’il me donnerait la force de renoncer
-à mes titres vains de gentilhomme et aux préjugés<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span>
-sanguinaires dont leurs traditions obscurcissent
-les âmes. Je quitterais le monde, où je
-ne pourrais devenir votre époux et où je serais
-trop tenté de me venger du marquis de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous tueriez?</p>
-
-<p>&mdash;Non, Micheline, car ce serait éviter un
-crime pour en commettre un pire. J’irais poursuivre,
-au fond d’un cloître, les études d’où
-j’essaie de tirer quelque bien pour mon pays.»</p>
-
-<p>Elle parut surprise et se tut. Une anxiété subite
-altéra la physionomie d’Hervé. Il se méprenait
-sur ce silence.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous referiez votre bonheur ...» murmura-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous pouvez le croire!» s’exclama Micheline.
-«Oh! non, Hervé, non!... Votre résolution
-m’étonnait, parce que, moi, il me semble
-que je préférerais mourir.»</p>
-
-<p>Cette fille charmante prononça ces mots avec
-une simplicité qui leur donnait une force merveilleuse.
-D’un caractère moins contemplatif,
-moins imprégné de traditions religieuses que
-celui d’Hervé, elle n’envisageait pourtant pas
-plus que lui leur amour comme un sentiment qui
-pouvait changer ou finir. Seulement, devant la
-résolution inattendue de l’homme dont elle ne
-connaissait pas encore toute l’âme, elle avait eu
-un instant d’hésitation, un retour sur elle-même.
-Quelle forme prendrait son renoncement à la
-vie si elle devait perdre l’amour qui lui représentait
-toute sa vie?</p>
-
-<p>&mdash;«Micheline,» dit M. de Ferneuse avec un
-beau sourire, «vous savez que notre premier
-devoir est l’espérance.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je ne cesserai d’espérer qu’après vous-même,»
-dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors,» reprit-il avec une espèce d’espièglerie,
-«nous en avons pour longtemps.»</p>
-
-<p>Ils rirent. Ils étaient jeunes. Et ils se sentaient
-si sûrs de s’aimer!</p>
-
-<p>&mdash;«Maintenant,» dit Hervé, «il faut que
-nous nous quittions.»</p>
-
-<p>Micheline pâlit, autant de la douleur de lui
-dire un adieu qui pouvait être long&mdash;qui sait?
-même éternel&mdash;que de frayeur pour lui, qui
-allait reprendre son périlleux chemin.</p>
-
-<p>&mdash;«Me permettrez-vous de revenir?» demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Ici?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non! J’aurai toute la patience qu’il
-faudra. Je préfère ne pas vous voir que d’exposer
-votre vie. Jurez-moi que vous ne recommencerez
-pas cette entreprise insensée.»</p>
-
-<p>Sans répondre, il la suppliait des yeux de ne
-pas exiger un tel serment. Elle demeura inflexible.
-Hervé dut se soumettre.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors, laissez-moi toucher votre main ...
-Essayez ...» implora-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vous vous tuerez!...» soupira Micheline,
-dont le sang se glaçait à chaque mouvement
-du jeune homme.</p>
-
-<p>Cependant, leurs doigts étendus restaient
-séparés par un espace presque imperceptible.
-Mais cet espace, la mort seule eût permis à Hervé
-l’élan nécessaire pour le supprimer.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Valcor regarda autour d’elle.</p>
-
-<p>Du rocher tout proche, hors d’une anfractuosité,<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span>
-jaillissait, parmi quelques pauvres graminées,
-une petite fleur rosâtre et sans nom. Micheline
-la cueillit, la baisa, la tendit de toute la
-longueur de son bras. Son fiancé put saisir la
-corolle frêle. A son tour, il y posa les lèvres,
-la glissa contre son cœur.</p>
-
-<p>&mdash;«Au revoir, Micheline adorée. Je suis à
-vous pour toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, Hervé. Je vous aime. Je serai
-votre femme ou je mourrai.»</p>
-
-<p>M. de Ferneuse commença de redescendre. Il
-le fit avec la lente et sûre agilité déployée dans
-l’ascension. Pas une fois il ne leva la tête. La
-moindre distraction eût été fatale. Mais lorsque,
-enfin, il posa le pied sur l’espèce de lacet praticable,
-contournant la falaise et taillé pour les
-touristes amateurs d’émotions, il retira la casquette
-de toile qui le coiffait, et dirigea les yeux
-là-haut, vers l’aimée.</p>
-
-<p>Elle vit ses cheveux blonds lustrés, qui brillaient
-dans le soleil, et sa face claire où elle devina
-le reflet d’une âme incapable de découragement,
-d’inconstance, d’aucune fraude morale.
-Elle se sentait vaillante et sûre comme lui, résolue
-comme lui. Elle espéra. Aussi, avec plus de
-douceur que de mélancolie, suivit-elle la mâle
-silhouette élégante, qui disparut à l’angle du
-rocher.</p>
-
-<p>Alors, elle mesura l’horrible chemin parcouru
-par Hervé pour monter jusqu’à elle. La muraille,
-grise et sans ombre dans la pleine lumière, paraissait
-presque lisse. En bas, c’était l’abîme,
-avec le hérissement féroce des granits et l’irritation
-perpétuelle des lames contrariées.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span></p>
-
-<p>Micheline s’enivra d’horreur et d’orgueil,
-maintenant qu’elle ne craignait plus pour l’audacieux
-ami.</p>
-
-<p>«Ah! je puis être fière d’être aimée à ce
-point!» pensa-t-elle.</p>
-
-<p>Sa nature hautaine trouvait là une satisfaction
-exaltante, une force de constance indomptable.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IV</h2>
-
-<p class="pch"><i>CE QUE LES ARBRES ENTENDIRENT</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dv.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">VERS l’heure où Micheline s’entretenait
-avec Hervé, dans des circonstances
-tellement décisives pour leur amour,
-un autre tête-à-tête, d’une nature bien
-différente, avait lieu non loin du leur.</p>
-
-<p>M. de Plesguen&mdash;l’oncle Marc, ainsi que
-l’appelait M<sup>lle</sup> de Valcor,&mdash;avait accueilli avec
-une certaine surprise la prière que lui adressa
-Françoise d’écouter très sérieusement ce que
-José Escaldas aurait à lui dire.</p>
-
-<p>&mdash;«Je n’aime pas beaucoup, fillette, les confidences
-d’Escaldas. Mais, s’il désire me parler,
-pourquoi ne pas me le demander lui-même, sans
-te prendre comme intermédiaire?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, père, j’imagine qu’il vous croit son
-ennemi.</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait lui faire beaucoup d’honneur,»
-repartit le vieux gentilhomme.</p>
-
-<p>Ce Marc de Plesguen, grand, sec, au visage<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span>
-maigre, avec des traits accentués et une moustache
-grise, l’air de l’officier qu’il avait été, en
-effet, jusqu’à ce que la mort de sa femme et le
-désir de se consacrer à sa fille, avec un certain
-dégoût de la vie militaire moderne, lui eussent
-fait donner sa démission, offrait le type classique
-de l’aristocrate, sans morgue, mais d’une
-hauteur aisée, et, quand il voulait, de la plus
-impertinente politesse.</p>
-
-<p>&mdash;«Papa,» insista Françoise, «je vous prie
-d’aller retrouver José Escaldas, que je viens de
-rencontrer, et qui m’a prévenue qu’il vous attendrait
-au Chêne-Blanc. Écoutez-le. Ne le traitez
-pas avec votre désinvolture ordinaire. Je ne sais
-pourquoi, mais je me figure que c’est un individu
-très fort. Il y aurait peut-être profit à connaître
-ses idées.</p>
-
-<p>&mdash;Profit!...» répéta le père avec une souriante
-réprobation. «Quel vilain mot dans ta
-jolie bouche!</p>
-
-<p>&mdash;Mais quelle chose opportune, par le temps
-qui court!</p>
-
-<p>&mdash;Tu m’en veux de ne pas avoir su t’enrichir,
-Françoise?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en voudrais si vous en manquiez
-l’occasion.»</p>
-
-<p>Elle riait. Mais Françoise de Plesguen riait
-toujours. Frimousse pétillante, avec une longue
-taille sur des jambes un peu courtes, on la rêvait
-en paniers, avec un œil de poudre sur ses cheveux
-blonds, et quelques mouches au bord de
-ses fossettes.</p>
-
-<p>Son père soupira tout bas, car il savait que le
-rire de sa Françoise manquait parfois d’insouciance.<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span>
-Mais il ne discernait pas toujours à quel
-moment.</p>
-
-<p>&mdash;«Et si c’est un secret pour l’exploitation
-du caoutchouc, que ton Bolivien veut me vendre
-au détriment de notre cousin,» plaisanta-t-il,
-«m’approuverais-tu de faire concurrence au roi
-de la Valcorie, et de partir, comme planteur,
-pour le Haut-Amazone?»</p>
-
-<p>Elle secoua sa fine tête.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! non ... Toutes les Valcories du
-monde ne m’empêcheraient pas de jalouser
-Valcor tout court, ce domaine héréditaire où
-nous sommes, un des plus beaux de France.
-Comment s’occuper d’autre chose quand on le
-possède? A la place de notre cousin, je trouverais
-que c’est l’amoindrir, y ajouter les millions
-d’une industrie exotique.»</p>
-
-<p>Comme elle tenait de son père, au fond! La
-fierté de race, l’orgueil de la terre qui donne le
-titre: voilà ce qu’elle enviait, cette petite bergère
-de Watteau.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce n’est pas monsieur José Escaldas qui
-t’empêchera d’être la fille d’un cadet, ma jolie
-ambitieuse,» dit Marc avec un peu d’amertume.</p>
-
-<p>&mdash;«Qui sait?</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, je vais le retrouver. L’heure est
-chaude pour marcher jusqu’au Chêne-Blanc.»</p>
-
-<p>M. de Plesguen sonna pour se faire donner
-son plus large chapeau de paille et sa vaste ombrelle
-grise doublée de vert. Il quitta le château,
-traversa les jardins à la française, puis par une
-avenue baignée d’ombre, sous les arceaux des
-ramures épaisses, il se dirigea vers le Chêne-Blanc.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span></p>
-
-<p>Le carrefour prenait son nom d’un arbre
-splendide. Plus droit qu’un hêtre, avec le même
-ton lisse et vaguement argenté, le chêne jaillissait
-au centre, colonne dont on oubliait l’énorme
-diamètre, tant elle était haute, et couronnée
-d’une coupole gigantesque de verdure.</p>
-
-<p>De côté, sur un banc de pierre, Escaldas était
-assis, tellement absorbé dans ses réflexions qu’il
-avait laissé éteindre sa cigarette. Avec sa canne,
-il traçait des hiéroglyphes sur le sol moussu.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez donc, monsieur, des choses
-bien mystérieuses à me communiquer, pour
-m’avoir fait venir si loin?» demanda Marc en
-le saluant à peine.</p>
-
-<p>&mdash;«Très mystérieuses, monsieur de Plesguen.»</p>
-
-<p>Le mot ne fit que refroidir davantage celui
-qui arrivait. Sa droite et simple nature répugnait
-à tout ce qui ne pouvait se dire tout haut ni se
-faire au grand jour.</p>
-
-<p>&mdash;«Allez, monsieur, je vous écoute,» fit-il
-en prenant une place aussi éloignée de José que
-la longueur du banc le permettait.</p>
-
-<p>Le métis glissa tout près de lui, escamotant la
-distance d’un mouvement cauteleux et félin,
-sans tenir compte d’un haut-le-corps chez son
-interlocuteur.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur de Plesguen, ne vous écartez
-pas. Nous n’aurons point à nous repentir, croyez-moi,
-de parler à voix basse.» En effet, sa voix
-n’était qu’un susurrement.&mdash;«Quel serait votre
-état d’âme si je vous fournissais la preuve que
-c’est vous, et non votre cousin Renaud, qui êtes
-le chef de la famille de Valcor, le véritable titulaire<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span>
-du marquisat, le propriétaire légal du merveilleux
-domaine où nous sommes?»</p>
-
-<p>L’état d’âme de M. de Plesguen, dont Escaldas
-se montrait si curieux, ne parut pas sensiblement
-modifié par une telle supposition. L’invraisemblable
-et l’absurde, dans la bouche d’un
-individu pour qui l’on manque déjà de confiance,
-ne peuvent que mettre davantage en
-garde contre lui. Marc leva seulement les sourcils
-et haussa les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce que je vous dis est absolument sérieux,
-monsieur de Plesguen.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a quelque chose de sérieux là-dedans,
-monsieur Escaldas: la course que vous m’avez
-fait faire en pleine chaleur, et que je regrette
-fort. Mais quant à vos sornettes!...</p>
-
-<p>&mdash;Si ce n’est pour vous, écoutez-moi pour
-votre fille,» cria le Bolivien en le voyant se
-dresser.</p>
-
-<p>&mdash;«Ma fille!...» murmura Plesguen. Il revoyait
-le rire de sa Françoise, avec le pétillement
-de ses yeux vifs. Il entendait encore le «Qui
-sait?...» plein de chimère.&mdash;«Vous n’avez pas
-débité ces folies à ma fille, je l’espère bien,
-monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Mais mademoiselle Françoise est
-vouée au malheur si vous ne vous faites pas restituer
-le patrimoine qui doit lui revenir. Elle
-aime le prince de Villingen, qui épouserait l’héritière
-de Valcor. Tandis que ...»</p>
-
-<p>Le vieux gentilhomme ne le laissa pas achever.</p>
-
-<p>&mdash;«Taisez-vous!... Quelle audace!... Présumer
-des sentiments de mademoiselle de Plesguen!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span></p>
-
-<p>Le maigre visage, à moustache militaire, se
-plaquait de rouge. La colère et l’émotion luisaient
-dans les yeux, ordinairement assez ternes.</p>
-
-<p>Mais le trouble qui agitait Marc n’était pas
-fait seulement d’indignation. Une anxiété l’étreignait.
-Comment deviner un cœur de jeune
-fille?... Serait-il possible que la sienne se préparât
-le chagrin d’une amourette insensée?...</p>
-
-<p>Escaldas vit fléchir légèrement la raideur du
-buste, et une nuance implorante atténuer l’irritation
-de la physionomie. M. de Plesguen ne
-faisait plus mine de vouloir s’en aller.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est au père que je m’adresse,» reprit
-humblement le Bolivien. «J’ai vu votre Françoise
-tout enfant. Je lui suis dévoué. Je tiens
-son bonheur dans mes mains. J’en suis sûr. Et
-vous voulez que je ne vous en parle pas!...»</p>
-
-<p>M. de Plesguen se taisait. A peine percevait-il
-le sens de ces paroles. Des billevesées, écloses
-dans la cervelle sans pondération de ce natif
-des pays chauds! Mais sa colère tombait, noyée
-de tristesse. Françoise, sa jolie ambitieuse,
-comme il l’appelait ... Ah! cela ressemblait à
-cette folle tête, de rêver un mariage impossible.
-Que deviendrait-il, lui, si elle allait souffrir pour
-de bon!</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur de Plesguen, qu’est-ce que
-cela peut vous faire, même si je déraisonne, de
-m’écouter cinq minutes?»</p>
-
-<p>Une réflexion venait de frapper Marc. Il
-l’énonça brusquement:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous prétendez me parler dans l’intérêt
-de ma fille. Vous invoquez votre dévouement
-pour elle. Vous rappelez son enfance. Mais sa<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span>
-cousine aussi, vous l’avez connue au berceau.
-Le père de Micheline a fait votre situation. Vous
-avez toutes les raisons du monde d’être plus
-attaché aux Valcor qu’à nous.</p>
-
-<p>&mdash;Attaché aux Valcor!...» ricana le métis.</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi voudriez-vous leur ruine? et à
-notre profit?...</p>
-
-<p>&mdash;Ceux que vous appelez «les Valcor», reprit
-Escaldas, «ne seront jamais ruinés. Les
-caoutchoucs d’Amérique valent des mines de
-diamant. Ce que Renaud a conquis par son
-énergie restera à sa fille. Mais ce qu’il a conquis
-par un crime doit revenir à la vôtre.</p>
-
-<p>&mdash;Par un crime!» s’exclama M. de Plesguen.</p>
-
-<p>&mdash;«Croyez-vous qu’il n’en ait qu’un sur la
-conscience?»</p>
-
-<p>&mdash;«Haïriez-vous mon cousin?» questionna
-Marc, étonné.</p>
-
-<p>&mdash;«De toute mon âme!» répondit l’autre,
-avec une intonation qui ne laissait subsister
-aucun doute.</p>
-
-<p>Le calme, la hauteur, une grande dignité reparurent
-sur les traits de son interlocuteur.</p>
-
-<p>&mdash;«Cela suffit,» dit-il, «pour que je cesse
-de vous entendre.»</p>
-
-<p>M. de Plesguen était debout, déjà dans le
-mouvement de s’éloigner.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous le haïrez bien plus que moi,» dit
-Escaldas, «vous si respectueux de votre sang, si
-fier de votre race, quand vous saurez quel crime
-il a commis contre votre race et contre votre
-sang.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà deux fois que vous prononcez ce mot
-de «crime», riposta, en s’arrêtant, mais sans<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span>
-reprendre sa place, le père de Françoise. «Eh
-bien! soit, admettons que votre calomnie repose
-sur un fait réel. Ce crime, que vous imputeriez
-au marquis de Valcor, vous ne prétendez pas
-qu’il l’ait commis en Europe. Vos allusions se
-rapportent sans doute à cette période de sa jeunesse,
-où vous avez fait sa connaissance, au
-cours de ses explorations dans des pays sauvages.
-Là-bas, l’énergie prend parfois, et forcément
-peut-être, des formes sanguinaires. Ce
-fameux crime, quel qu’il fût, n’en serait sans
-doute pas un pour nos lois françaises, ou, après
-vingt années, leur échapperait par la prescription.</p>
-
-<p>&mdash;La prescription n’existe pas pour ce que je
-soupçonne.</p>
-
-<p>&mdash;Vous soupçonnez!» répéta vivement de
-Plesguen. «Vous n’avez que des soupçons!... Et
-vous osez!... Mais, tout à l’heure, vous me parliez
-de preuves.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis moralement sûr,» dit tranquillement
-Escaldas. «Quant aux preuves, nous aviserions
-ensemble au moyen de les établir.</p>
-
-<p>&mdash;Dans quel but?...</p>
-
-<p>&mdash;Faire de vous le maître de ...</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s’agit pas de cette rengaine,» interrompit
-Marc avec impatience. «Je demande:
-dans quel but, pour vous?</p>
-
-<p>&mdash;Un intérêt de vengeance et un intérêt d’argent.</p>
-
-<p>&mdash;Le second seul doit compter, je pense,»
-fit Plesguen dédaigneusement.</p>
-
-<p>&mdash;«Il prime l’autre, certes,» dit Escaldas,
-imperturbable. «Vous voyez, je suis net. Parce
-que je veux vous convaincre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous me convainquez si peu que je vous
-défie de répondre à cet argument: mon cousin
-vous paierait sans doute plus pour vous taire, si
-vous êtes en mesure de le perdre,&mdash;que d’autres
-pour parler. Renaud ne possède pas seulement
-son patrimoine familial, mais les immenses revenus
-de ses caoutchouteries. Il peut mettre le
-prix à votre silence. Si vous ne lui offrez pas ce
-silence, c’est qu’il n’a rien à craindre de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Il aurait trop à craindre, s’il savait ce que
-je sais. Aucun contrat ne lui offrirait une sécurité
-suffisante. Vous ne le connaissez pas. Il me
-ferait disparaître.»</p>
-
-<p>Marc frissonna. Le métis avait trouvé on ne
-sait quel accent de vérité sinistre.</p>
-
-<p>&mdash;«Enfin,» murmura Plesguen après quelques
-minutes de réflexion, et en se rapprochant,
-la voix étouffée, dans un geste involontaire
-d’entente, «de quoi donc pouvez-vous accuser
-le marquis de Valcor?»</p>
-
-<p>Un éclair passa dans les petits yeux de jais du
-Bolivien.</p>
-
-<p>&mdash;«Serez-vous un allié, si je parle?» demanda
-Escaldas.</p>
-
-<p>&mdash;«Un allié!... Quelle expression, monsieur!
-Je ne crois pas que rien au monde me décide à
-faire alliance avec vous, surtout pour des menées
-ténébreuses.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, monsieur de Plesguen, je vous
-répète qu’avec un homme comme Valcor, c’est
-ma vie que je risque. Au moins me ferez-vous
-le serment de ne pas le mettre en garde contre
-moi, quoi que je puisse vous dire?»</p>
-
-<p>L’ancien officier ne répondit pas tout de suite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span></p>
-
-<p>Au bout d’un instant, il hocha sa tête grise
-sous son chapeau de paille à larges bords.</p>
-
-<p>&mdash;«Décidément, monsieur, ce sont là des
-histoires qui ne me reviennent point. Gardez
-vos secrets. Je ne puis vous promettre que ma
-conscience ne m’oblige pas à défendre coûte que
-coûte le chef de notre maison, si je juge qu’il
-est vilainement et injustement attaqué.</p>
-
-<p>&mdash;Le chef de votre maison!...» ricana le
-métis.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, monsieur, ma mère était une Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Et s’il n’en est pas un, lui!» s’écria le
-Bolivien. «S’il est un étranger à votre race ... pis
-que cela, un usurpateur. S’il porte votre titre, à
-vous, s’il détient votre héritage, à vous, grâce à
-la plus audacieuse machination, à la plus atroce
-perfidie! Vous considérerez-vous toujours comme
-tenu d’honneur à respecter en lui tout ce qu’il
-bafoue: votre lignée, votre sang, votre nom ...
-Dépouillerez-vous votre fille pour l’effroyable
-triomphe d’un bandit?»</p>
-
-<p>Le Bolivien s’oubliait. Où était sa circonspection
-de tout à l’heure? Mais il y gagna de capter
-enfin l’attention émue de celui qu’il voulait convaincre.
-Nul ne fût resté sans trouble en écoutant
-son étrange hypothèse, énoncée avec une
-indéniable conviction.</p>
-
-<p>Pourtant, après une courte stupeur, Marc se
-ressaisit.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous oubliez, Escaldas,» dit-il, «que
-j’ai vu naître Renaud, étant plus âgé que lui, que
-je fus son compagnon de toujours ...</p>
-
-<p>&mdash;Même en Amérique?» interrompit brusquement
-l’autre, «dans les forêts vierges du<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span>
-Haut-Amazone, pendant les cinq ou six années
-où l’on perdit sa trace, tandis qu’il parcourait de
-sauvages et fiévreuses solitudes?</p>
-
-<p>&mdash;On n’a jamais perdu tout à fait sa trace.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Tout s’est expliqué à son retour.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous?...» répéta Escaldas.</p>
-
-<p>Ses yeux perçants pesaient sur les yeux indécis
-du gentilhomme, qui ne détournait plus son
-regard.</p>
-
-<p>&mdash;«Et, à son retour,» reprit le métis en
-appuyant sur chaque syllabe, «tout vous a-t-il
-paru si simple? Lui-même, ne l’avez-vous pas
-trouvé changé plus que de raison?</p>
-
-<p>&mdash;Il était parti presque un adolescent encore,»
-répondit Marc avec lenteur, interrogeant
-ses souvenirs. «Il revenait un homme. Plus
-qu’un homme, une espèce de héros. Il avait
-souffert toutes les privations, connu tous les
-dangers, puis éprouvé les rudes ivresses du civilisateur,
-du conquérant. Il s’était battu, il avait
-mal guéri de terribles blessures. Les fièvres
-l’avaient consumé. Et peut-être&mdash;on ne me
-l’ôtera pas de l’esprit&mdash;nul adversaire ne lui
-avait donné plus de mal à vaincre que son
-propre cœur. Comment n’aurait-il pas paru
-changé?»</p>
-
-<p>José Escaldas se leva du banc, s’approcha de
-Marc, toujours debout, se haussa pour mettre
-son visage tout près du vieux visage loyal, qui
-pâlissait à cette approche expressive, puis, d’une
-voix basse, mais qui sembla, pour son interlocuteur,
-éclatante à faire vibrer tous les échos de
-l’antique domaine.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Et s’il n’était jamais revenu?... Si Renaud
-de Valcor dormait depuis vingt ans sous la terre
-sauvage des solitudes?... Si celui qui est ici n’était
-pas Renaud, et si vous, Marc de Plesguen, aviez,
-seul au monde, le droit de vous appeler le marquis
-de Valcor?...</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous!... Taisez-vous!...» murmura
-le père de Françoise, en jetant autour de lui un
-regard d’épouvante.</p>
-
-<p>Il y eut un silence.</p>
-
-<p>Les doux bruits de l’été frémissaient dans la
-profondeur des feuillages. Le chêne gigantesque
-se dressait dans sa séculaire majesté au-dessus
-des deux hommes. En prêtant l’oreille, on eût
-entendu vibrer, puis mourir incessamment, un
-rythme égal, qui était la respiration de l’Océan
-au repos.</p>
-
-<p>&mdash;«O ma fille!» soupira enfin Marc, «c’est
-à cause de toi que je ne rejette pas tout de suite
-une pareille infamie.»</p>
-
-<p>Il eut un recul, comme de dégoût.</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne veux pas entrer là dedans. Je ne
-veux pas!</p>
-
-<p>&mdash;Vous seul,» déclara Escaldas, «êtes qualifié
-pour intenter l’action civile.</p>
-
-<p>&mdash;Contre qui? contre mon cousin?... Non,
-non, assez!... Au nom de quoi?... Pourquoi?...
-Sur quelles bases?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis peut-être à même de vous fournir
-tous les éléments du procès. C’est parce que j’ai
-cru les découvrir là-bas, que je suis revenu si
-précipitamment d’Amérique, renonçant au poste
-fructueux que m’avait confié Renaud.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur,» s’écria de Plesguen, «je ne<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span>
-suis pas votre homme. Le marquis de Valcor est
-mon cousin. Jamais je n’en ai douté, jamais je
-n’en douterai. C’est le cri de mon cœur, de ma
-conscience, de ma conviction. Portez vos odieuses
-combinaisons à d’autres. Je ne vous écouterai
-pas un instant de plus.»</p>
-
-<p>Il fit deux pas pour s’éloigner, puis se retourna:</p>
-
-<p>&mdash;«Moi, jouer un rôle de délateur! Moi, revendiquer
-un héritage!... Faire un procès pour
-cela!... Traîner le nom de Valcor devant les tribunaux!...
-Mais eussé-je bien autre chose pour
-m’y décider que les soupçons intéressés d’un
-Escaldas, eussé-je des preuves, entendez-vous,
-d’irréfutables preuves, je m’y refuserais encore ...»</p>
-
-<p>L’ancien officier se montait. Il revint vers le
-métis.</p>
-
-<p>&mdash;«Faites attention,» prononça-t-il, presque
-d’un ton de menace. «Vous le disiez bien tout à
-l’heure: il n’y a que moi qui sois qualifié pour
-soutenir les calomnies que vous avez essayé de
-m’insinuer. Eh bien! quand il n’y aurait que moi
-pour jurer devant tous que le marquis de Valcor
-est bien mon cousin, l’être que j’aime comme
-un frère, avec qui j’ai grandi, celui que, moi seul
-de notre famille presque éteinte, je connais depuis
-son premier jour, et dont seul je puis attester
-l’identité, vous me trouverez toujours prêt
-à déjouer vos projets et à le défendre contre
-vous. Tenez-vous-en pour averti, monsieur José
-Escaldas, je vous en donne ma parole, aussi
-vrai que je suis un gentilhomme français et que
-vous avez dans les veines trop de sang indien<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span>
-pour que jamais il y ait rien de commun entre
-nous!»</p>
-
-<p>Sans attendre l’effet de ses paroles, M. de Plesguen
-tourna le dos, partit à grands pas.</p>
-
-<p>Il regagnait le château par la même avenue
-ombreuse, d’où le soleil baissant disparaissait.
-Une paix lourde et obscure tombait des
-feuillages, tellement serrés qu’à peine une ligne
-de ciel clair se dessinait au milieu. Et Marc de
-Plesguen craignait de regarder, avec des yeux
-nouveaux, ces beautés naturelles, qui, par leur
-magnifique arrangement, éveillaient des idées de
-richesse humaine et de noblesse séculaire. La
-peur de les convoiter bassement l’excitait à se
-faire le champion de celui qui les possédait.</p>
-
-<p>L’homme qu’il laissait en arrière le suivait des
-yeux sans pouvoir se persuader que, vraiment,
-il s’éloignait, que ce n’était ni une comédie, ni
-une boutade, que tout était fini de ce côté, que
-le merveilleux mirage n’avait ni ébloui, ni tenté,
-ni corrompu cette âme.</p>
-
-<p>Lui, José Escaldas, avec son sang trouble de
-métis, et sa moralité plus trouble encore, ne
-pouvait concevoir qu’il se trouvât un être capable
-de pivoter sur les talons et de partir en se bouchant
-les oreilles, quand on lui offrait une perspective
-de grandeur et de fortune.</p>
-
-<p>Que l’entreprise fût difficile, impossible même,
-soit! Il ne l’avait pas combinée si patiemment,
-mûrie avec tant d’efforts et de soins, sans en
-mesurer les chances médiocres et les dangers
-considérables. Mais pouvoir en être le principal
-bénificiaire et ne pas même éprouver le désir
-d’en connaître les données! Rejeter l’espoir<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span>
-parce qu’il était l’espoir, sans même s’assurer
-qu’il fût irréalisable, voilà qui confondait Escaldas ...
-Et au point que sa stupéfaction l’empêcha
-d’abord de sentir son désappointement.</p>
-
-<p>Mais, lorsqu’il vit la haute silhouette de Marc
-se rapetisser jusqu’à n’être plus distincte dans le
-long tunnel de verdure que formait l’avenue,
-Escaldas se mit à jurer avec fureur.</p>
-
-<p>&mdash;«Vieil insensé!» grommela-t-il, après
-avoir épuisé l’abondante série de ses blasphèmes
-espagnols et français. «Dire que c’est vrai! Il
-est le protagoniste du drame. On ne peut rien
-sans lui. Et son entêtement stupide suffirait à
-tout faire manquer. Heureusement, il compte
-sans sa fille. Voilà une petite gaillarde qui ne se
-dérobera pas sur l’obstacle. Elle l’entraînera où
-il ne veut pas aller. Et puis ... j’aurai quelqu’un
-d’autre pour faire le jeu. Hop là! hop là!... C’est
-un faux départ. Mais le steeple n’est pas couru.»</p>
-
-<p>Le Bolivien s’éloigna, comme rassuré par ces
-métaphores de turf. D’une vie aventureuse, il
-avait gardé la passion des chevaux et du jeu. Sur
-les champs de courses d’Europe, il retrouvait un
-peu des hasards et de la brutalité des campements
-dans les pampas. Il n’appréciait que cette
-distraction des sociétés civilisées.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">V</h2>
-
-<p class="pch"><i>LE SUBTERFUGE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">LE MARQUIS DE <span class="large">V</span>ALCOR avait médité
-longtemps devant les lettres d’amour&mdash;ces
-lettres ensevelies pendant vingt
-années et qui ressuscitaient une aventure
-mieux ensevelie encore. Car certains cœurs
-restent plus hermétiquement clos sur leur secret
-que les pierres scellées dans les murailles.</p>
-
-<p>La réflexion absorba Renaud plus que la lecture.
-Des heures s’écoulèrent sans qu’il sortît
-de son immobilité. Enfin, son corps inerte, où
-la force de la pensée semblait avoir suspendu la
-vie physique, se dressa. M. de Valcor rassembla
-les papiers et les enferma dans une enveloppe,
-qu’il cacheta avec de la cire. Puis il se dirigea
-vers le chevet de son lit et commença de compter,
-à partir d’un certain angle, sur la paroi, des
-têtes de clous ornées qui fixaient la tenture. A
-la sixième, il s’arrêta et la dévissa. Un petit orifice
-se découvrit, dans lequel il introduisit une<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span>
-clef minuscule. Un panneau se déplaça. L’armature
-d’un coffre-fort apparut. Ce n’était plus le
-simple trou creusé dans le mur par une précaution
-d’amant. C’était un savant mécanisme,
-organisé par l’industrie de quelque ouvrier sûr
-pour abriter des trésors plus matériels. Avec une
-autre clef et au moyen d’un chiffre connu de lui
-seul, Renaud ouvrit le coffre-fort. Il y serra l’enveloppe
-contenant les billets jadis écrits par
-Gaétane de Ferneuse. Ensuite il sortit de sa
-chambre, et, le long d’une galerie, se dirigea vers
-le nouvel appartement de sa fille.</p>
-
-<p>Il ne l’y trouva pas. C’était l’heure où Micheline,
-en face du ciel et de la mer, engageait sa
-vie à Hervé.</p>
-
-<p>&mdash;«Mademoiselle est sortie?» demanda Valcor
-à une femme de chambre.</p>
-
-<p>&mdash;«Mademoiselle est allée se promener dans
-le parc.</p>
-
-<p>&mdash;Seule?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que les ouvriers travaillent dans sa
-bibliothèque?</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a un, monsieur le marquis. Mais il
-prend seulement des mesures. Comme tout le
-monde devait dormir tard après le bal, monsieur
-Escaldas a défendu qu’on donnât des coups
-de marteau.»</p>
-
-<p>Sans titre spécial, Escaldas occupait, dans le
-château, des fonctions vagues, d’intendant, de
-secrétaire, de factotum. Parasite, ami ou valet,
-personne ne savait au juste. Mais la domesticité
-lui obéissait. Un conflit avec le Bolivien eût
-coûté sa place à l’indocile. Trop hautain pour<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span>
-exercer une surveillance immédiate, le maître
-s’en rapportait à ce bizarre et indispensable personnage.</p>
-
-<p>Sur la réponse de la femme de chambre qu’il
-y avait un ouvrier dans la bibliothèque, le marquis
-s’y rendit aussitôt.</p>
-
-<p>Un jeune maçon, dans son costume de travail,
-tout blanc de plâtre, était occupé à remettre
-du mastic dans les interstices des pierres, et à
-crépir l’intérieur des cavités qui devaient recevoir
-les rayons de livres.</p>
-
-<p>Il s’interrompit, envoyant entrer M. de Valcor.</p>
-
-<p>Le marquis referma la porte avec soin.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment t’appelles-tu?» demanda-t-il
-brusquement.</p>
-
-<p>Le garçon, surpris, devint tout rouge, hésita,
-et finit par répondre:</p>
-
-<p>&mdash;«Bauchet ... Firmin Bauchet.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es d’ici?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je suis de la Corrèze.</p>
-
-<p>&mdash;Tu comptes rester en Bretagne?</p>
-
-<p>&mdash;Non, m’sieu. On m’avait embauché pour
-ailleurs. Ça s’est trouvé comme ça.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, tu repartirais volontiers?</p>
-
-<p>&mdash;Volontiers ou non, faudra bien que je reparte,
-pour tirer au sort, chez nous.»</p>
-
-<p>Le marquis l’examinait, de son regard dominateur,
-qui eût intimidé d’autres gaillards que ce
-petit rustre. Celui-ci, avec une ronde figure enfantine,
-restait tout rose d’embarras sous la fine
-poudre de plâtre qui le fardait.</p>
-
-<p>&mdash;«Veux-tu gagner mille francs, mon bonhomme?</p>
-
-<p>&mdash;Mille francs!» répéta le maçon ahuri.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Oui, pour dire quatre mots, et t’en aller
-ensuite, où tu voudras, sans qu’on te revoie jamais
-dans ce pays.</p>
-
-<p>&mdash;Dame!...» balbutia le jeune manœuvre.</p>
-
-<p>&mdash;«Écoute ... Est-ce toi qui as trouvé la boîte
-dans le trou du mur?</p>
-
-<p>&mdash;Non, c’est le camarade.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c’est ennuyeux. N’avais-tu pas travaillé
-de ce côté avant lui?</p>
-
-<p>&mdash;Pour ça, oui. Même que j’avais entièrement
-descellé la pierre pendant qu’il était allé
-gâcher son plâtre dehors. Si seulement j’avais
-eu l’idée de la tirer, c’est moi qui aurais découvert
-la boîte.</p>
-
-<p>&mdash;Bon ... Il était dehors, il gâchait son plâtre.
-Alors, cette boîte, tu aurais pu la placer là toi-même,
-pour faire une farce, mettons. Était-ce
-possible, cela? Me comprends-tu?»</p>
-
-<p>Le Limousin n’était pas bête. Il réfléchit un
-instant, puis répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;«Une supposition ... Oui. Mais il fallait
-qu’<i>il y aurait eu</i> le trou derrière la pierre.»</p>
-
-<p>Valcor sourit.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu es un malin, mon garçon. Tout à fait
-ce qu’il me faut. Ne t’inquiète pas du trou. Il
-s’agit de rassurer une dame, qui est malade. Et
-les femmes ne regardent pas aux détails quand
-elles désirent être convaincues. Suis-moi bien,
-petit. Tu vas voir comme ce que j’attends de
-toi est simple.»</p>
-
-<p>Le marquis dicta au jeune ouvrier une espèce
-de rôle, qu’il simplifia, en effet, autant que possible.
-L’ayant bien persuadé que tout ce qu’il
-demandait de lui se réduisait à un inoffensif<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span>
-mensonge, et qu’aucune conséquence fâcheuse
-n’en pouvait résulter, il le quitta en lui disant:</p>
-
-<p>&mdash;«Dans vingt minutes, n’est-ce pas? Et
-quand je t’ordonnerai de me suivre dans mon
-cabinet, ce sera pour te remettre les mille francs
-que je t’ai promis.»</p>
-
-<p>M. de Valcor, en sortant de la bibliothèque,
-laissait le petit maçon comme fasciné. Ce n’était
-pas seulement pour la somme invraisemblable,
-et si facile à gagner, que ce garçon allait lui
-obéir. La récompense eût-elle été moindre, ou
-même nulle, Firmin Bauchet aurait encore
-éprouvé une espèce de plaisir à exécuter les
-ordres de ce grand seigneur à la fois si volontaire
-et si persuasif. La voix impressionnante,
-les paroles d’une clarté lumineuse, le regard
-d’une douceur tellement impérative, restaient
-dans son être avec une incroyable puissance de
-suggestion.</p>
-
-<p>Le jeune Limousin guetta la fuite des vingt
-minutes au cadran d’un cartel, dans le vestibule
-tout proche. L’impatience le dévorait. Il ne pouvait
-croire qu’un tel rêve fût près de se réaliser.</p>
-
-<p>Quand le moment vint, il se mit à parcourir
-les corridors à la recherche d’un domestique.
-S’adressant au premier qu’il rencontra:</p>
-
-<p>&mdash;«Pourrais-je parler à monsieur le marquis?»</p>
-
-<p>L’autre toisa la blouse blanche, la silhouette
-plâtreuse.</p>
-
-<p>&mdash;«A monsieur le marquis? Comme tu y
-vas! Il ferait beau voir le déranger pour un galopin
-de ton espèce.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie!... Je vous en supplie!...
-C’est pour une chose très grave.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span></p>
-
-<p>Il insistait avec un trouble qui n’était pas
-feint. D’abord, dans l’émoi de son rôle. Et aussi
-dans la crainte d’être empêché de le remplir. Le
-valet de chambre, étonné, finit par s’en aller à
-la recherche de son maître.</p>
-
-<p>M. de Valcor se trouvait dans la chambre de
-sa femme.</p>
-
-<p>Dès qu’il y était entré, il avait compris qu’avec
-un peu d’illusion il guérirait vite un pauvre
-cœur, trop faible pour voir la vérité en face.
-D’ailleurs, la vérité ... Il en était seul maître.
-Pourquoi ne pas substituer au mensonge cruel
-du hasard le mensonge bienfaisant de son génie?
-La vérité! Le mot faisait sourire cet homme. Et
-de quel sourire ambigu, où flottait tant de tristesse
-sous un orgueil effrayant.</p>
-
-<p>Laurence, remise d’une longue syncope, mais
-plus abattue que si son sang eût coulé par vingt
-blessures, demeurait étendue sur sa chaise
-longue. Une femme de chambre, qui s’empressait
-autour d’elle, se retira lorsqu’elle vit entrer le
-marquis.</p>
-
-<p>Renaud approcha un pouf bas, se plaça près
-de Laurence dans une posture qui ressemblait à
-un agenouillement, et prit la main de la pauvre
-femme.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors,» dit-il avec sa voix roulante et
-chantante, qui caressait, s’insinuait, berçait,
-«vous avez pu, ma chérie, pour une si grossière
-imposture, me croire un père et un époux infâmes,
-m’attribuer de véritables crimes?...»</p>
-
-<p>Quelle douceur un peu dédaigneuse dans ce
-reproche! Une âme plus solide même en fût restée
-interdite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Une imposture?... Ces horribles lettres?...»
-balbutia Laurence.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne les avez pas lues, ma pauvre mignonne!
-Vous avez dû perdre la tête tout de
-suite. Je vous forcerai de les examiner ligne à
-ligne. Vous verrez les contradictions, la stupidité
-de la fable ... Voyons, avouez ... Vous n’avez
-pas tout lu?...</p>
-
-<p>&mdash;Non, certes,» dit-elle en frissonnant.</p>
-
-<p>Elle le regardait, moins certaine maintenant,
-après les heures écoulées, dans l’éclat du jour, en
-cette souveraine présence, des cauchemars de sa
-nuit. Et les puissants yeux bleus de l’être tant aimé
-descendaient impérieusement jusqu’à son cœur.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, Renaud, ces feuillets jaunis, piqués
-d’humidité?... Cette cachette?...</p>
-
-<p>&mdash;Je soupçonne,» dit-il, «quelque misérable
-ruse inventée pour faire manquer le mariage
-de Micheline. J’ai commencé une enquête.
-Malheureusement, les ouvriers ne travaillent pas
-aujourd’hui. Celui qui a découvert le soi-disant
-dépôt n’est justement pas là.»</p>
-
-<p>A ce moment, on frappa à l’une des portes. La
-femme de chambre revenait, disant qu’on demandait
-M. le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;«On me demande? Qui cela?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais,» fit-elle, «C’est Jérôme,»&mdash;elle
-nommait le premier valet de chambre.&mdash;«Il
-craint quelque accident à la bibliothèque de
-Mademoiselle, parce qu’un des maçons, tout
-bouleversé, veut absolument parler à monsieur
-le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Permettez-vous que je m’en occupe?»
-demanda celui-ci à sa femme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span></p>
-
-<p>Il fit le mouvement de s’éloigner, mais sans
-la quitter des yeux. Et il lut dans les siens la
-prière qu’il attendait.</p>
-
-<p>&mdash;«Préférez-vous, Laurence, que je reçoive
-cet homme ici?»</p>
-
-<p>Elle inclina la tête, n’osant pas plus avouer
-son espoir que sa méfiance.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est cela,» reprit-il avec un naturel
-parfait, «Dans votre chambre ... Je n’osais vous
-en prier ... Mais combien je préfère que vous
-soyez témoin ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah!» murmura-t-elle, «vous pensez,
-comme moi, que c’est pour les papiers ...»</p>
-
-<p>Firmin Bauchet entrait, confus de poser ses
-gros souliers poudreux sur les tapis délicats.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est bien vous qui êtes monsieur le
-marquis de Valcor?» demanda-t-il, comme
-s’il voyait pour la première fois le maître de
-céans.</p>
-
-<p>Dès ce mot, Renaud fut tranquille quant à la
-sûreté de cabotinage du jeune rustre. Et l’émotion
-visible du petit maçon, qui claquait presque
-des dents, ajoutait à la vraisemblance de la
-scène.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, Madame ...» dit-il. «Je n’ose pas
-dire devant Madame ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est donc bien terrible, ce que tu viens
-me raconter, gamin?» fit le marquis avec une
-bienveillance légère. «Allons ... Tu peux parler
-devant Madame. Si tu as commis quelque maladresse,
-elle te la fera sans doute pardonner.</p>
-
-<p>&mdash;C’est pis qu’une maladresse ... Quelque
-chose de vilain, dont je me suis chargé pour de
-l’argent. Mais, je ne peux pas garder ça pour<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span>
-moi. Je crains que ça ne cause des malheurs.
-J’aime mieux tout avouer.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc? Courage!... Ton mouvement
-est bon. Nous ne te mangerons pas, va.</p>
-
-<p>&mdash;Eh ben!... C’est moi qui ai caché c’te
-boîte en fer-blanc dans le mur, que j’ai entamé
-exprès, par-dessous la pierre, pendant que le camarade
-n’était pas là.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce possible!...» s’écria M<sup>me</sup> de Valcor.
-«Vous dites vrai?...»</p>
-
-<p>Sa joie encouragea le jeune Limousin. On ne
-l’avait pas trompé. Il s’agissait d’enlever un chagrin
-à une dame. Et quelle belle dame, dans
-toutes ses dentelles, avec l’air si doux! Le conscrit
-futur sentit s’échauffer son cœur naïf et galant
-de petit Français.</p>
-
-<p>&mdash;«Pour sûr, madame, que je dis vrai. C’est
-moi qui ai mis la boîte. On m’avait assuré que
-c’était pour la blague. Mais j’ai pas la conscience
-tranquille.</p>
-
-<p>&mdash;Qui t’avait chargé de ça?» demanda Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;«Quelqu’un que je ne connais pas, qui
-me guettait sur la route.</p>
-
-<p>&mdash;Combien t’a-t-il donné?</p>
-
-<p>&mdash;Un louis de vingt francs.</p>
-
-<p>&mdash;Et s’il y avait eu de la dynamite dans la
-boîte?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! C’était facile de lever le couvercle,»
-dit le maçon.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu l’as fait?</p>
-
-<p>&mdash;Oui-da. J’ai vu qué’ques chiffons de papier.
-J’ai pas pensé que ça pouvait être bien méchant.</p>
-
-<p>&mdash;Méchant!... C’était une canaillerie, et tu<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span>
-t’en doutais bien. Enfin, le remords t’a pris. Tu
-vas venir avec moi, pour écrire et signer ce que tu
-nous as raconté là. Puis, tu me décriras le gredin
-qui a compté sur ta mine de nigaud pour nous
-tendre ce piège imbécile.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! monsieur le marquis,» s’écria le Limousin
-madré, qui joua la frayeur, «Vous n’allez
-pas me faire mettre en prison!»</p>
-
-<p>La voix émue de Laurence s’éleva:</p>
-
-<p>&mdash;«Non, mon petit ami. Vous êtes un brave
-garçon. Je veux que vous ayez une récompense,
-au contraire. Puis, dites-moi votre nom, l’adresse
-de vos parents. Jamais je ne vous oublierai. Ah!
-vous réparez bien le mal que vous avez commis.»</p>
-
-<p>Elle palpitait, dans une telle griserie de délivrance,
-qu’elle eût traité en bienfaiteur ce gâcheur
-de plâtre, cause pourtant de sa récente
-torture, d’après ce qu’il disait.</p>
-
-<p>Renaud emmena l’ouvrier qui, une fois dans le
-grand cabinet de travail, un luxe lourd et sévère,
-sembla plus mal à l’aise.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est-il vrai, monsieur le marquis, que
-vous allez me faire écrire?... Vous ne m’aviez
-point dit ça, tout d’abord.</p>
-
-<p>&mdash;Ne te tourmente donc pas, jeune oison,»
-dit Valcor avec son aisance heureuse, que venait
-de lui rendre complètement le succès de son subterfuge.
-«Je vais te dicter quelques lignes, et tu
-les signeras du nom que tu voudras.</p>
-
-<p>&mdash;Mais la dame verra que c’est pas le mien.</p>
-
-<p>&mdash;Elle te connaît donc?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais elle a dit, comme ça, qu’elle
-voulait connaître ma famille.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span></p>
-
-<p>Le marquis éclata de rire.</p>
-
-<p>&mdash;«Allons, heureusement que je n’ai plus
-besoin de ta malice, car elle semble sujette à de
-furieuses intermittences. Tu vas prendre ton
-argent et filer. Et qu’on n’entende jamais parler
-de toi, ni de ta famille, autrement il t’en cuirait.
-Est-ce compris?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi prends-tu cet air malheureux?</p>
-
-<p>&mdash;La dame pensera du mal de moi. Et elle a
-l’air si bon!»</p>
-
-<p>Renaud hocha la tête, avec un brin d’attendrissement
-amusé.</p>
-
-<p>Pas un atome de cruauté n’entrait dans la nature
-puissante de Valcor. En ce moment, peut-être,
-le sentiment qui dominait en lui était la
-joie d’avoir vu s’évanouir la souffrance de sa
-femme. La méchanceté, le mal inutile, lui inspiraient
-de la répugnance. Mais il y avait en lui
-des forces qui, pour le porter au but, savaient
-au besoin étouffer toute pitié.</p>
-
-<p>Il dit à Firmin Bauchet, avec le fascinant sourire
-qui faisait de tous les êtres simples des
-esclaves ravis de sa volonté:</p>
-
-<p>&mdash;«La dame pensera que tu as eu peur des
-conséquences de ta faute, de ton aveu, et que
-tu t’es enfui. Tes camarades ne diront rien, car
-on ne les questionnera pas. Elle est consolée,
-cette dame. N’est-ce pas ce que nous voulions?»
-ajouta-t-il.</p>
-
-<p>Et le grand seigneur prononça avec un charme
-inexprimable ce «nous» qui l’unissait au petit
-maçon. En même temps, il lui tendait la somme
-promise.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Tu vois, je te la donne en or, pour qu’un
-billet ne te compromette pas. Ta bourse est-elle
-assez grande pour la mettre?»</p>
-
-<p>Certes. C’était une poche de cuir à cordon,
-plus faite pour contenir des gros sous que des
-louis, et qui avait, en conséquence, toute l’ampleur
-nécessaire.</p>
-
-<p>&mdash;«Ça te permettra d’épouser ta promise?»
-dit Renaud en comptant les pièces.</p>
-
-<p>&mdash;«Non,» dit Firmin Bauchet. «Ça empêchera
-la mère de se tuer de travail pour les petits
-quand je serai au régiment. J’ai huit frères et
-sœurs, dont je suis l’aîné. Et le père est toujours
-malade.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, voilà deux cents francs de plus. Et
-si on t’ennuie pour cet argent, écris-moi. Je certifierai
-que tu l’as gagné à mon service, ce qui
-est la vérité.»</p>
-
-<p>Le petit Limousin fondit en larmes. Et il fallut
-que le marquis de Valcor apaisât cette émotion
-pour que Firmin Bauchet pût sortir sans être un
-objet de curiosité pour les gens. Lorsque, enfin,
-il quitta le cabinet de travail, sa ronde face
-paysanne, sur laquelle les larmes, le plâtre et la
-poussière de sa manche, employée en guise de
-mouchoir, se mêlaient, offrait les coloris les plus
-singuliers.</p>
-
-<p>Une fois l’ouvrier dehors, Renaud prit une
-élégante petite feuille de papier à lettres, et
-s’étant assis devant son authentique bureau
-Louis XV, orné de bronzes précieux, il écrivit:</p>
-
-<p class="pi4 p1">«<i>Gaétane</i>,</p>
-
-<p>«<i>Au nom du passé, dont j’ai démérité de vous<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span>
-parler jamais, et dont, pourtant, il faut que je vous
-parle, trouvez-vous demain, dans l’après-midi, après
-trois heures, à la petite grotte de la Falaise-Blanche,&mdash;vous
-savez ... «notre grotte», que vous n’avez pu
-oublier.</i></p>
-
-<p>«<i>Ah! ne frémissez pas de colère, Gaétane!</i></p>
-
-<p>«<i>Songez à la scène de cette nuit.</i></p>
-
-<p>«<i>Songez à</i> notre <i>enfant</i>.</p>
-
-<p>«<i>Venez. Il faut que vous m’entendiez. Et il faut
-que vous m’entendiez là.</i></p>
-
-<p>«<i>Par grâce, ne me refusez pas! Il y va du bonheur
-d’Hervé, peut-être de sa vie.</i></p>
-
-<p class="pr4">«<span class="smcap">Renaud.</span>»</p>
-
-<p class="p1">Quand il eut tracé ces lignes, le marquis de
-Valcor fit appeler celui de tous ses domestiques
-en qui il avait le plus confiance, lui donna l’ordre
-de monter à bicyclette et de porter immédiatement
-cette lettre au château de Ferneuse.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous la remettrez,» dit-il, «en mains
-propres, soit à la comtesse, si elle est à la maison,
-soit à Noémi, sa première femme de chambre. A
-personne autre.»</p>
-
-<p>Ceci fait, il retourna chez sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;«Êtes-vous de force,» lui dit-il, «à revoir
-ces lettres avec moi?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? Puisqu’elles sont fausses.</p>
-
-<p>&mdash;Les examiner vous en convaincrait. Mais
-le fait qu’elles ont été apportées ici par une manœuvre
-indigne ne le prouve pas. Et je tiens ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Renaud, n’en parlons plus. Que cette
-abomination sorte de notre cœur et de notre
-mémoire. J’ai trop besoin de votre pardon pour
-vous offenser davantage par une méfiance que<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span>
-n’excuserait plus l’émoi affolant de la surprise.</p>
-
-<p>&mdash;D’ailleurs, nous saurons tout,» reprit-il.
-«Je n’aurai pas de repos que je n’aie découvert
-et châtié l’auteur de cette mystification abominable.
-J’ai promis une forte récompense à ce
-petit ouvrier maçon s’il réussit à me désigner
-l’homme. Sans rien dire, il observera de tous
-côtés, dans le château, dans le pays.»</p>
-
-<p>La marquise de Valcor secoua la tête.</p>
-
-<p>&mdash;«Le coupable n’est pas resté ici pour se
-faire pincer. Songez combien notre fête a fait
-aller et venir de gens depuis deux jours: électriciens,
-fournisseurs, tapissiers, domestiques de nos
-hôtes, sans parler de nos invités eux-mêmes.»</p>
-
-<p>Renaud eut un sourire d’entente. Évidemment
-le coup avait pu être fait par un inférieur, mais
-l’impulsion venait de haut.</p>
-
-<p>&mdash;«Nous avons,» reprit Laurence, dont la
-voix s’altéra, «un premier devoir à remplir avant
-tout. Comment réparer mon offense envers madame
-de Ferneuse?»</p>
-
-<p>Depuis que son angoisse dominante avait disparu,
-ce souci la bouleversait. Son corps mince,
-accablé par les fatigues, par les émotions de la
-nuit et du matin, s’affaissait sur la chaise longue,
-dans les dentelles qui avaient paru au petit
-maçon si miraculeusement vaporeuses. L’effarement
-remplit ses grands yeux noirs&mdash;sa seule
-beauté&mdash;tandis qu’elle posait la question.</p>
-
-<p>&mdash;«Voulez-vous m’en laisser le soin?» dit
-son mari, d’un accent qui exprimait plutôt l’injonction
-que la prière.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment vous y prendrez-vous, Renaud?
-Mon Dieu! Il est impossible de lui dire ...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Si vous saviez ce qu’il est possible ou impossible
-de dire, ma petite Laurence, vous ne
-vous tourmenteriez pas comme vous le faites.
-Rapportez-vous en à moi, bien que je ne discerne
-pas encore ce qu’il est le plus opportun de laisser
-penser à madame de Ferneuse sur cet incident
-déplorable. Voyez cependant les fâcheux effets
-de votre caractère impulsif! Mais prenez patience
-jusqu’à ce que j’aie vu la comtesse. Mes meilleurs
-arguments jailliront peut-être de notre
-entretien, de ses dispositions.</p>
-
-<p>&mdash;Que pensera-t-elle de moi?</p>
-
-<p>&mdash;Aucun mal, Laurence. Croyez-en votre
-mari, qui a souci de votre dignité autant que de
-la sienne.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, que trouverez-vous pour expliquer?...
-Vous n’allez pas lui laisser croire que je suis
-jalouse d’elle!»</p>
-
-<p>Renaud sourit à ce cri féminin. Il se pencha,
-mit un baiser sur le front de sa femme. Puis,
-avec sa hauteur un peu distante, sa façon de la
-traiter en enfant:</p>
-
-<p>&mdash;«Ayez confiance en moi. Je vous réconcilierai
-avec madame de Ferneuse, sans qu’il en
-coûte rien à votre fierté.»</p>
-
-<p>Elle lui saisit la main d’un geste humble, ennobli
-par la tendresse.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! que vous êtes grand et bon, mon
-Renaud! Mais ne m’épargnez pas trop, cependant.
-Il s’agit du bonheur de Micheline. Pourvu
-que ma folie n’ait pas brisé ce bonheur, en blessant
-irrémédiablement madame de Ferneuse!»</p>
-
-<p>Laurence ajouta plus bas, lentement, d’une
-voix profonde:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Je crois que notre fille aime vraiment
-Hervé. Et si le cœur de cette enfant-là est pris,
-c’est pour toujours.»</p>
-
-<p>Une crispation d’inquiétude passa sur les beaux
-traits du marquis de Valcor. Il se sentit pâlir,
-et se rejeta un peu en arrière, pour que sa femme
-n’en vît rien. Cependant il prononça, d’un accent
-où vibrait la vérité même:</p>
-
-<p>&mdash;«Êtes-vous sûre, au moins, Laurence, ou
-dois-je vous le jurer encore, sur la tête chérie de
-Micheline, qu’Hervé de Ferneuse n’est pas son
-frère?</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous!... Ah! l’affreux cauchemar!...»
-murmura Laurence en frissonnant.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VI</h2>
-
-<p class="pch"><i>BERTRANDE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">LE lendemain matin, de bonne heure, le
-marquis de Valcor s’était fait seller un
-cheval, et l’attendait, debout sur l’un
-des perrons du château, lorsqu’il vit
-s’approcher le prince de Villingen, son hôte
-pour quelques jours.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous sortez, mon cher marquis? Et à
-cheval, encore, si j’en juge d’après ces superbes
-bottes et ce stick épatant.»</p>
-
-<p>Renaud eut ce sourire bien à lui, qui, plein de
-grâce aimable, n’encourageait cependant pas les
-familiarités.</p>
-
-<p>&mdash;«Quelle belle matinée pour un canter à
-travers la campagne!» reprit Gilbert. «Ah! si
-je ne craignais pas d’être indiscret!...»</p>
-
-<p>Il ne pouvait guère douter qu’il le fût, à l’expression
-refroidie du visage de son hôte. Mais le
-jeune prince Gégé,&mdash;comme on l’appelait dans
-les cafés de nuit et les boudoirs à la mode, à<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span>
-cause de la double initiale de ses noms: Gilbert
-Gairlance,&mdash;était trop habitué aux adulations,
-aux gâteries des femmes et des flatteurs, pour
-vouloir remarquer qu’on accueillait sans empressement
-un de ses caprices.</p>
-
-<p>&mdash;«De quel côté alliez-vous, marquis?</p>
-
-<p>&mdash;Vers le Conquet. C’est le petit port de la
-pointe Saint-Mathieu.</p>
-
-<p>&mdash;N’y a-t-il pas, tout à côté, des ruines curieuses?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, une ancienne abbaye, à l’extrémité
-du promontoire, à côté du phare?</p>
-
-<p>&mdash;Mais c’est au bout du monde, à la pointe
-extrême du continent. C’est le dernier cri du
-Finistère.</p>
-
-<p>&mdash;Précisément.</p>
-
-<p>&mdash;J’aimerais bien voir cela.</p>
-
-<p>&mdash;C’est facile,» dit Renaud.</p>
-
-<p>Il venait de se faire cette réflexion rapide que
-ce compagnon ne le gênerait pas, puisque, en
-effet, il l’enverrait visiter les ruines, pendant
-une démarche où il ne se souciait pas de l’emmener.</p>
-
-<p>Un valet alla aux écuries donner l’ordre de
-seller un second cheval pour le prince Gairlance,
-tandis que celui-ci se faisait apporter ses éperons
-et ses leggings.</p>
-
-<p>Un instant après, les deux cavaliers suivaient
-une de ces routes si caractéristiques de cette côte
-élevée, où les souffles incessants et impétueux
-du large ne laissent croître que de courtes plantes
-rustiques, trapues et têtues, cramponnées au sol,
-qu’elles dépassent à peine. A droite et à gauche,
-c’étaient des landes inégales, bossuées par le<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span>
-granit qui y affleure, et tapissées d’une verdure
-poudreuse. L’or des genêts y brillait par places.
-Les ternes fleurs de la lavande y mettaient des
-traînées pâles. Mais les roses bruyères n’étaient
-pas encore fleuries.</p>
-
-<p>Sur cette aridité, sur ce silence, planait une
-sensation d’immensité. Quelquefois, du côté de
-la terre, une perspective s’ouvrait, laissant voir
-une pointe de clocher dans un pli de terrain. A
-d’autres moments, c’était vers la mer que s’enfonçait
-la pente du sol. Alors apparaissaient des
-gouffres bleuâtres, dont on n’était pas bien sûr
-que ce fût l’eau ou le ciel.</p>
-
-<p>La conversation ne se soutenait pas avec
-beaucoup de chaleur entre Renaud et Gilbert.
-Rien n’était plus différent que ces deux
-hommes: l’un, jeune, et ayant horreur de l’action;
-l’autre, au second versant de la vie, mais
-d’une sève toujours bouillonnante. Même physiquement,
-cette interversion des âges était
-manifeste. Peu de femmes eussent préféré le
-fluet et pâle garçon de vingt-six ans à ce beau
-Valcor d’une si mâle élégance de stature, avec
-la mine si charmante et si fière, et qui, à près
-de cinquante ans, n’en paraissait guère que
-trente-cinq.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous savez que c’est loin. Nous pourrions
-trotter.»</p>
-
-<p>Le marquis soutint longtemps l’allure rapide
-et ne ralentit que par précaution de bon cavalier,
-à cause des chevaux. Gilbert n’osait dire qu’il
-trouvait le train un peu dur. Il dut s’essuyer le
-front, où la sueur ruisselait.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous quitterai,» dit Renaud, «avant<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span>
-le village. Vous trouverez quelqu’un pour vous
-conduire à la ruine. Moi, je vais voir une famille
-de pêcheurs, qui demeure un peu plus bas, sur
-le versant de la falaise. Ce sont des gens que ma
-famille a protégés de père en fils. J’ai à leur
-parler.</p>
-
-<p>&mdash;Où nous retrouverons-nous?</p>
-
-<p>&mdash;A l’auberge, en face de l’église. Vous y
-laisserez votre cheval. De là, pour gagner le
-phare et l’abbaye, à pied, il vous faut dix minutes.»</p>
-
-<p>A un tournant de la route, Gilbert vit le marquis
-de Valcor prendre un sentier qui serpentait
-à travers la lande, dans la direction de
-l’Océan. Il lui cria:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous n’allez pas rencontrer une descente
-trop raide pour votre cheval?</p>
-
-<p>&mdash;Pas jusqu’à la maison où je vais. Il y a un
-lacet assez doux. A tout à l’heure!»</p>
-
-<p>Presque aussitôt, Gairlance aperçut les premières
-maisons du Conquet.</p>
-
-<p>Son esprit, tout mondain, n’était pas fait pour
-goûter le rude caractère de ce village, perché
-sur le roc, à l’extrémité de la presqu’île bretonne.
-Poste avancé, où l’âme d’une race simple et
-aventureuse s’avive, comme celle du veilleur
-placé à la proue du navire.</p>
-
-<p>Le dégoût de Gilbert pour la société d’un être
-jugé par lui inférieur, lui fit refuser un guide,
-plutôt que le désir de se trouver seul avec ses
-pensées dans un endroit sublime. L’adjectif
-s’évoqua cependant, même dans l’esprit de ce
-Parisien frivole, quand tout à coup il vit se détacher
-sur le vide du ciel et de la mer les hautes<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span>
-et sveltes ogives de l’abbaye en ruines. Le toit
-manque, mais les admirables arcatures sont intactes.
-Lorsqu’on pénètre sous ces arceaux aux
-lignes si pures, on n’aperçoit au delà des voûtes,
-par les larges croisées béantes, que les perspectives
-infinies et changeantes de la mer.</p>
-
-<p>La terre aboutit là, dans ce sanctuaire hautain,
-dressé sur une falaise à pic. Le phare lui-même
-est un peu en arrière. Les hommes d’aujourd’hui
-n’ont pas osé construire l’édifice du salut matériel
-si hardiment que les hommes d’autrefois
-l’édifice du salut divin.</p>
-
-<p>Quel art et quelle audace ne fallut-il pas pour
-dresser là ces architectures énormes, qui défient
-encore les effroyables vents d’équinoxe et le choc
-des lames en furie, dont parfois tremble leur
-assise de rochers!</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur,» disait à Gilbert le gardien
-qui lui ouvrit la petite grille de l’enclos, «il y a
-des moments, dans la mauvaise saison, où les
-vagues tapent si fort qu’on sent le sol bouger
-sous soi, comme par un tremblement de terre.»</p>
-
-<p>Le prince essaya d’avoir quelques renseignements
-sur l’origine et l’âge de l’abbaye. Mais nul
-ne sait. L’ignorance du modeste gardien était
-celle de tout le monde.</p>
-
-<p>Après un moment passé dans les ruines, Gilbert
-entra, par curiosité, dans la petite église
-toute proche, aussi ancienne peut-être, mais si
-humble à côté des murailles grandioses qui la
-dominent. Une surprise l’y attendait. En entrant,
-il troubla la prière d’une jeune fille, qui était
-à genoux, et qui se leva au bruit de ses pas.</p>
-
-<p>Le prince de Villingen jeta un cri:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Mademoiselle Micheline!»</p>
-
-<p>Mais, comme il s’approchait et la saluait avec
-un empressement ému, il entendit une voix très
-douce lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous vous trompez, monsieur. Je ne suis
-pas mademoiselle de Valcor.»</p>
-
-<p>Gilbert demeura comme pétrifié ... Une telle
-méprise ... Une si extraordinaire ressemblance ...
-Et cette réponse de l’inconnue, qui, tout de suite,
-avait nommé la personne qu’il croyait voir en
-elle.</p>
-
-<p>Constatant sa stupeur, la jeune fille ne put
-s’empêcher de rire. Ce n’était plus la hauteur
-grave de Micheline. L’illusion s’atténua. Et bien
-plus encore lorsque, faisant deux pas hors de
-l’ombre, la déconcertante apparition se distingua
-mieux dans la clarté du porche ouvert.</p>
-
-<p>Certes, on eût dit une sœur, et presque une
-sœur jumelle, de la délicieuse fille dont le
-prince de Villingen s’éprenait chaque jour davantage.
-Depuis la nuit dernière surtout, depuis le
-cotillon dansé avec M<sup>lle</sup> de Valcor, la griserie du
-jeune homme était complète. Un espoir naissait
-en lui du brusque départ d’Hervé de Ferneuse,
-signe d’un grave incident, d’une rupture peut-être.
-Et il fallait que le charme de Micheline
-opérât bien profondément dans son cœur pour
-qu’il en oubliât presque l’attrait de l’immense
-fortune, qui, d’abord, lui avait fait résoudre sa
-conquête.</p>
-
-<p>La force invincible de l’amour le dominait si
-bien en ce moment que la seule ressemblance
-de cette jeune étrangère le remuait d’un trouble
-très doux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span></p>
-
-<p>Pourtant,&mdash;il venait de s’en apercevoir au
-second coup d’œil,&mdash;elle devait être une bien
-petite bourgeoise, sinon une paysanne. Sa simple
-robe rayée de noir et de blanc, son col de linge
-uni, son chapeau orné d’un nœud de taffetas, ne
-devaient leur espèce d’élégance qu’à sa beauté
-et aux lignes fines et souples de son jeune
-corps. Elle ne portait pas de gants. Elle se promenait
-toute seule. L’expression de son visage était
-avenante, mais sans fierté. Une rusticité savoureuse
-enveloppait toute sa personne, et marquait
-un abîme entre elle et l’héritière de Valcor. Mais
-en pleine lumière, la différence éclatait surtout
-dans les yeux. Tandis que Micheline avait les
-prunelles sombres et veloutées de sa mère, celle-ci
-avait les siennes d’un bleu vif. Elles parurent
-à Gilbert,&mdash;étant donné l’ordre d’idées où il
-se trouvait,&mdash;rappeler, en une nuance plus
-transparente, les profonds yeux bleus de Renaud.</p>
-
-<p>&mdash;«Extraordinaire ... Inouï, vraiment!...»
-murmura-t-il en dévisageant l’étrangère.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce n’est pas la première fois,» dit-elle,
-qu’on me prend pour la demoiselle de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que votre famille est d’ici?» demanda
-Gilbert, en qui naissait un soupçon, qu’il
-n’aurait pas eu s’il avait su ce que tout le pays
-savait, que le marquis Renaud de Valcor avait
-quitté l’Europe trois ans avant la naissance de
-cette jolie fille. Et cela sans erreur possible, sans
-qu’il fût revenu, même pour une heure, dans
-cette Bretagne, où l’on ne devait fêter son retour
-que deux années encore après.</p>
-
-<p>&mdash;«Je crois bien,» répondit-elle, «que nous<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span>
-sommes d’ici! Et depuis longtemps, allez. Il y a
-eu des Gaël au Conquet, aussi loin qu’existent
-les souvenirs dans la province.</p>
-
-<p>&mdash;Votre nom est Gaël?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Bertrande Gaël.</p>
-
-<p>&mdash;Je parie une chose,» dit-il, suivant sa pensée
-secrète. «C’est chez vous que le marquis de
-Valcor se trouve en ce moment.</p>
-
-<p>&mdash;Chez nous!» s’écria-t-elle.</p>
-
-<p>Il parut à Gilbert que son frais visage pâlissait.
-Et elle demeurait perplexe, à le regarder, dans
-l’envie de savoir davantage. Tandis qu’avant,
-elle semblait prête à partir, gênée de répondre à
-un monsieur qu’elle ne connaissait pas, et soulevée
-d’un élan de fuite, comme un oiseau qui va
-s’envoler.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous êtes donc,» reprit-elle, «un ami
-du marquis de Valcor?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis même son hôte. Je demeure chez
-lui en ce moment, mademoiselle. Et puisque
-vous vous êtes si gracieusement présentée, je
-vais en faire autant: je m’appelle Gilbert Gairlance,
-prince de Villingen.</p>
-
-<p>&mdash;Un prince!» s’écria Bertrande avec une
-admiration naïve.</p>
-
-<p>&mdash;«Moins prince que vous n’êtes princesse,
-car vous êtes belle à parer un trône,» dit-il galamment.</p>
-
-<p>La jolie Bretonne devint toute rose. Mais une
-inquiétude secrète effaçait le plaisir d’être louée
-par un si fabuleux personnage. Elle demanda,
-soucieuse:</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce que monsieur de Valcor va venir
-jusqu’ici?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Nous devons nous retrouver à l’auberge,
-sur la place, vous savez?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! alors,» dit-elle, comme si cette réflexion
-lui échappait, «je ne vais pas rentrer
-par le village. Je ferai le tour à travers la lande.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez donc peur du marquis de
-Valcor?»</p>
-
-<p>Elle hocha la tête et ne répondit pas. Mais
-elle se dirigea vers la porte ouverte, pour sortir
-de la petite église. Et comme Gilbert, immobile,
-lui barrait le chemin, sans intention bien arrêtée,
-rien que pour retenir cette vision charmante, elle
-murmura:</p>
-
-<p>&mdash;«Pardon ... Il faut que je m’en aille, monseigneur
-le prince.»</p>
-
-<p>Le Parisien eut à peine envie de rire. Une
-autre sorte d’émotion, d’une saveur fraîche et
-inconnue, lui venait de cette évidente candeur
-dans une créature si belle. Il laissa Bertrande
-Gaël sortir de l’église, mais il la suivit, et, comme
-tout naturellement, se mit à marcher à côté
-d’elle.</p>
-
-<p>La fine Bretonne, ayant jeté un regard circonspect
-aux alentours, et s’étant assurée que
-nul n’observait leur tête-à-tête, pas même le
-gardien des ruines, qui était en même temps
-celui du phare, et qu’on n’apercevait pas dehors,
-se lança vite dans le sentier de la lande. S’écartant
-ainsi du pays habité, elle craignait moins
-d’accepter la compagnie compromettante de
-l’élégant étranger. On ne causerait pas sur leur
-compte. Et comment se refuser à entendre les
-compliments d’un prince, à lire dans ses yeux
-l’admiration qu’elle lui inspirait?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span></p>
-
-<p>Lui, Gilbert, n’éprouvait pas seulement l’attrait
-de tant de grâce, mêlée d’un charme un
-peu sauvage, et comme imprégnée des verts
-aromes de la mer, il se sentait dévoré de curiosité,
-ainsi que devant une énigme. Qu’était
-donc, pour le marquis de Valcor, cette jeune
-fille, qui semblait le craindre ainsi qu’un tuteur
-ou qu’un maître, et qui ressemblait à Micheline
-d’une façon étourdissante? La réponse qu’il se
-faisait à cette question ne le dispensait pas&mdash;au
-contraire&mdash;d’en vouloir connaître les
-données.</p>
-
-<p>&mdash;«Voyons, mademoiselle Bertrande ... Je
-vous promets, sur ma parole, de garder votre
-secret. Pourquoi donc avez-vous peur de rencontrer
-mon ami Valcor? Il aurait bien de la
-peine à se montrer redoutable pour une jeune
-personne aussi exquise que vous.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne sait pas,» dit-elle à voix basse et les
-yeux à terre, «que j’ai quitté le couvent. Et
-grand’mère ne va peut-être pas avoir le courage
-de le lui dire.</p>
-
-<p>&mdash;Le couvent! Vous étiez au couvent?</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Aux Géraldines de Quimper.</p>
-
-<p>&mdash;Pour de bon?... Vous étiez religieuse?...</p>
-
-<p>&mdash;Qu’allez-vous penser! Je serais une défroquée!
-Oh! pas ça, non!... Novice seulement.
-Je n’avais pas prononcé mes vœux.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi les auriez-vous prononcés?
-Pour contenter monsieur de Valcor?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et grand’mère.</p>
-
-<p>&mdash;Grand’mère, soit! Mais quels droits le
-marquis a-t-il de vous imposer sa volonté?»</p>
-
-<p>La jeune fille leva ses yeux d’un bleu si vif,<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span>
-avec une évidente surprise. Peut-être n’avait-elle
-jamais réfléchi à cela.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est monsieur le marquis,» dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«Bon. Mais nous ne sommes plus sous le
-régime féodal. Et, malheureusement pour lui, le
-droit du seigneur n’existe plus,» répliqua Gilbert
-avec un sourire dont la candide Bretonne
-ne comprit pas l’équivoque.</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne sais pas,» reprit-elle après un
-silence. «Depuis que je suis au monde, j’ai toujours
-vu que, chez nous, on écoutait monsieur le
-marquis comme le bon Dieu.»</p>
-
-<p>Elle se signa&mdash;pour effacer sans doute le
-léger sacrilège de sa comparaison.</p>
-
-<p>&mdash;«Chez vous?... Qui donc y a-t-il chez
-vous, mademoiselle Bertrande? Si toutefois je
-ne suis pas indiscret.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a grand’mère, et puis ...» (elle hésita,
-et, sur un autre ton): «il y aurait mon oncle Yves
-et mon oncle Mathias. Mais ils sont presque
-toujours en mer.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes donc orpheline, pauvre petite?»
-demanda Gilbert, qui désirait avant tout apprendre
-quelque chose de sa naissance.</p>
-
-<p>Elle eut une rougeur soudaine, et répondit
-avec embarras:</p>
-
-<p>&mdash;«Je n’ai plus mon père, mais maman n’est
-pas morte.»</p>
-
-<p>«Ah!» se dit Gairlance, «la mère n’est pas
-morte, mais absente, disparue sans doute. Qui
-sait la vie qu’elle doit mener, pour que sa fille
-rougisse d’elle à ce point? Et Renaud l’aura séduite.
-Cette enfant-là fut sa première faute. Tout
-cela est limpide.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span></p>
-
-<p>Bertrande Gaël, par un vague instinct l’avertissant
-que le silence de son compagnon cachait
-un soupçon pire que la vérité, se décidait à une
-explication:</p>
-
-<p>&mdash;«Ma pauvre mère!» soupira-t-elle. «A
-quoi bon vous cacher cela, puisque vous la verrez
-un jour ou l’autre si vous passez par chez
-nous. Elle est faible d’esprit ... Vous comprenez?...
-Elle est devenue innocente après son
-malheur.»</p>
-
-<p>«Folle!» pensa Gilbert, dont l’étonnement
-s’accrut. Il reprit tout haut:&mdash;«De quel malheur
-voulez-vous donc parler?</p>
-
-<p>&mdash;De la mort de mon père, qui a péri dans
-un naufrage. Il était marin de l’État, quartier-maître
-sur un transport qui s’est perdu dans un
-cyclone. J’étais petite. Je ne me rappelle pas.
-Mais on m’a souvent dit qu’à partir du jour où
-sa fin a été certaine, ma pauvre mère est devenue
-d’une tristesse comme on n’en voit pas d’exemple
-sur nos côtes, où cependant il y a bien des
-veuves. Elle ne parlait plus, ne dormait plus.
-Elle passait des nuits sur la falaise, à maudire la
-mer et à pleurer. A peine si on pouvait lui faire
-prendre assez de nourriture pour qu’elle ne trépasse
-point de faim. Si elle ne s’est point jetée du
-haut des rochers, c’est qu’elle fréquentait l’église,
-qu’elle croyait en Notre-Seigneur et en la
-sainte Madone. Mais un soir,&mdash;un bien triste
-soir!&mdash;elle est rentrée avec la tête perdue.
-Elle affirmait qu’elle avait rencontré le père dans
-la lande, et qu’il lui avait parlé. Et c’étaient des
-douceurs pour lui, puis, tout à coup, des injures,&mdash;elle
-si aimante et fidèle!&mdash;des mots qu’elle<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span>
-lui adressait comme dans un rêve, et que je n’oserais
-pas répéter. Des rires qui faisaient mal,
-des pleurs qui ne s’arrêtaient plus. La raison était
-partie avec son cœur, quoi!&mdash;Elle s’est calmée,
-mais sa peine a été trop forte. Elle n’a jamais
-retrouvé le sens.»</p>
-
-<p>Bertrande s’arrêta, et, son douloureux sujet
-ne l’entraînant plus, elle sentit la confusion
-d’avoir parlé si longtemps.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais comme je cause!.. Excusez-moi,
-monseigneur le prince.</p>
-
-<p>&mdash;Ne m’appelez donc pas «monseigneur le
-prince.»</p>
-
-<p>Elle remarqua les sourcils froncés, le mouvement
-d’impatience. Gilbert s’énervait de ne
-plus rien comprendre à une situation qu’il
-avait jugée si claire. La mère de Bertrande devenant
-folle de douleur pour avoir perdu son
-mari, cela rendait singulièrement invraisemblable
-une intrigue de sa part avec le beau châtelain
-de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment faut-il que je vous appelle?»
-demandait humblement la naïve Bretonne.</p>
-
-<p>&mdash;«Appelez-moi «monsieur», tout simplement.
-«Monsieur Gilbert», si vous préférez.»</p>
-
-<p>Un rayon passa dans le bleu étincelant des
-yeux ingénus. Donner ce nom charmant et familier
-à un prince! Cela parut à Bertrande un
-tel privilège qu’elle s’en offrit le plaisir immédiatement.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, monsieur Gilbert,» dit-elle
-d’une voix tremblante de fierté ravie, «c’est ici
-qu’il faut nous dire adieu, si vous ne voulez pas<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span>
-manquer de retrouver monsieur de Valcor à
-l’auberge. Sa visite chez nous doit avoir pris fin
-à c’t’heure. Ce sentier, à gauche, vous ramène
-au mitan du village. Tandis que si vous continuez
-ma route, vous aurez un bout de ruban à
-revenir à pied avant de pouvoir remonter sur
-votre cheval.</p>
-
-<p>&mdash;Tant pis, jolie Bertrande! Si vous ne m’aviez
-pas averti, je vous aurais suivie au bout du
-monde.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne reviendrez pas vous promener de
-ces côtés?» demanda-t-elle, avec une de ses
-promptes rougeurs, et en inclinant la tête sur
-l’épaule, du geste sauvage et gracieux d’une
-fauvette qui s’apprivoise.</p>
-
-<p>Il y avait si peu de rouerie ou de hardiesse en
-cette fraîche créature, que Gilbert éprouva de
-cette avance une petite émotion sincère, sans
-mettre en doute la pureté de celle qui la lui
-faisait.</p>
-
-<p>&mdash;«Certes, je reviendrai,» s’écria-t-il avec
-élan.</p>
-
-<p>Seulement alors, Bertrande eut conscience de
-ce qu’elle avait dit. La pudeur et la confusion
-la troublèrent. Elle s’échappa, d’une retraite si
-soudaine que Gilbert ne put prolonger leur
-adieu.</p>
-
-<p>Après quelques bonds légers dans le sentier
-de la lande, elle se retourna pour le voir. Le
-prince lui envoyait un baiser. Elle sourit, avec
-une malice presque coquette, tant l’instinct
-s’aiguise vite chez la plus innocente des filles
-d’Ève&mdash;et celle-ci l’était réellement. Puis elle
-s’enfuit tout d’une traite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span></p>
-
-<p>Le prince cligna des yeux, pour mieux saisir
-la séduisante vision qui s’éloignait.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu es bien jolie, ma petite. Mais tu n’es
-que l’ombre ... Et j’aurai la réalité,» murmura-t-il.</p>
-
-<p>Cette idée d’une conquête plus haute lui rappela
-que la première tactique consisterait à ne
-pas faire attendre le père de cette Micheline
-dont la beauté, comme la fortune, le fascinait.</p>
-
-<p>Gilbert hâta le pas et regagna l’auberge, où il
-eut le temps de faire ressangler son cheval avant
-que le marquis y parût.</p>
-
-<p>Le jeune homme remarqua tout de suite que
-le visage de son hôte s’était assombri. Renaud
-venait sans doute d’apprendre que sa petite protégée
-s’était envolée de la cage, qu’elle se refusait
-à découvrir en elle-même la vocation religieuse.
-Mais que diable cela pouvait-il bien
-lui faire, s’il n’y avait pas entre lui et Bertrande
-un lien dont le prince n’était rien moins que sûr
-depuis l’histoire du veuvage dément et désespéré?</p>
-
-<p>Quand tous deux trottèrent de nouveau sur
-la route, Gilbert sentit qu’il ne supporterait pas
-jusqu’à Valcor le silence de son compagnon.
-Puisque Renaud ne disait rien, c’était lui qui
-allait l’obliger à desserrer les lèvres. Quelle parole
-d’honneur avait-il donnée à la petite, au
-sujet de son secret? Ma foi, il ne se rappelait
-plus au juste. Est-on tenu par ces serments pour
-rire qu’on fait aux femmes et aux enfants? D’ailleurs,
-il ne révélerait rien à celui-ci, qui quittait
-la famille de Bertrande et savait sûrement à quoi
-s’en tenir.</p>
-
-<p>Gairlance commença donc à rire tout haut,<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span>
-d’un rire plein d’intention, puis il commença:</p>
-
-<p>&mdash;«Dites donc, mon cher marquis, cela
-n’ennuie pas madame de Valcor qu’on puisse
-rencontrer dans le pays une jeune fille qui paraît
-la sœur jumelle de mademoiselle Micheline?</p>
-
-<p>&mdash;Comment?» fit Renaud, en lui lançant
-un âpre regard.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui. J’ai aperçu, tout à l’heure, près des
-ruines de l’abbaye, une petite paysanne ravissante,
-qui, à la distinction près, est le portrait
-frappant de mademoiselle de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne lui avez pas parlé, au moins?»
-demanda vivement le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi ce ton sévère?» plaisanta le
-prince. «Me croyez-vous capable de mettre à mal
-une petite mascotte de village rien qu’en lui demandant
-ma route ou en lui disant: «La belle
-journée!»</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher ami,» reprit Renaud,&mdash;tout de
-suite maître de ses émotions, mais avec l’accent
-le plus ferme,&mdash;«je vous prie de ne pas parler
-si légèrement d’une jeune fille digne de tous les
-respects, et à qui je me charge de les assurer si
-on s’avisait de ne pas les lui rendre.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh!...» dit simplement Gairlance.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous entends,» déclara Valcor. «Et
-l’intérêt que je porte à cette famille, avec le
-hasard d’une prodigieuse ressemblance, pourraient
-prêter à l’équivoque où vous semblez vous
-complaire, sans un petit fait, bien simple, que
-je vais vous dire. D’ailleurs, un mot: si cette
-équivoque était possible, croyez bien que je ne
-me permettrais pas une telle attitude, parce que,
-en ce cas, elle aurait quelque chose d’offensant<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span>
-pour la marquise de Valcor, suivant votre insinuation
-de tout à l’heure.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je badinais.... Ma profonde déférence
-pour la marquise ...</p>
-
-<p>&mdash;Apprenez, mon cher,» poursuivit Renaud
-en lui coupant la parole, et avec un sourire où
-pointait l’ironique satisfaction de se divertir un
-peu aux dépens d’une malveillance trop facile,
-«apprenez ce que sait le plus ignare des pêcheurs
-de cette côte, ce dont tout ce pays m’est témoin,
-ce qui ressort des registres de l’état civil: Bertrande
-Gaël est née alors que j’avais quitté l’Europe
-depuis trois ans. Elle en avait deux environ
-lorsque j’y suis revenu, après cette longue absence.
-Mon mariage eut lieu presque aussitôt. Je
-fus père tout de suite. Ma fille est donc, de trois
-années environ, la cadette de son sosie féminin.</p>
-
-<p>&mdash;On ne le dirait pas,» observa Gilbert.
-«Elles ont l’air du même âge.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai. Mais entre dix-huit et vingt et
-un ans, la confusion est facile. Et, sans doute,
-l’éducation plus simple de Bertrande, au fond
-d’un modeste couvent breton, a prolongé son
-enfance.»</p>
-
-<p>Le prince de Villingen garda, pendant quelques
-minutes, un silence un peu déconfit. Pour
-lui, le mystère demeurait intact. Et il ne pouvait
-s’empêcher de croire qu’il y eût un mystère.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, mon cher marquis, vous excuserez
-mon soupçon malicieux. Il n’avait rien de
-désobligeant pour vous.»</p>
-
-<p>Renaud sourit, reprenant sa hautaine bonne
-humeur.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon Dieu, dans l’ignorance où vous étiez<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span>
-des faits positifs et des dates précises, il devait
-vous venir assez naturellement, ce soupçon. La
-ressemblance de cette petite paysanne et de
-mademoiselle de Valcor serait fantastique si nous
-n’avions la ressource d’y voir quelque phénomène
-d’atavisme. En répondant de ma vertu sur
-ce point, je ne garantis point celle de mes ascendants.
-Peut-être quelque galant aïeul à moi
-conta-t-il de trop près fleurette à une jolie madame
-Gaël. Nos deux familles ont toujours eu
-des rapports de service et de protection. J’ai
-l’âme traditionaliste et je continue. Les traits
-et la grâce de Bertrande ne pouvaient qu’accentuer
-chez moi une bienveillance héréditaire.»</p>
-
-<p>Gairlance, en écoutant la parole nette de
-cet homme si sûr de lui-même, sentit qu’il n’en
-apprendrait pas, aujourd’hui, davantage. Pourtant
-il risqua encore une question:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous parliez de couvent. Cette jeune
-fille est donc destinée à la vie religieuse?</p>
-
-<p>&mdash;Je l’aurais souhaité,» répondit Valcor avec
-une franchise qui étonna l’autre. «C’est un
-grand souci pour moi qu’elle se refuse à prononcer
-ses vœux.</p>
-
-<p>&mdash;Un grand souci! Qu’est-ce que cela peut
-vous faire?»</p>
-
-<p>Renaud se tourna vers le jeune homme avec
-un coup d’œil un peu dédaigneux, comme jugeant
-son incompréhension l’indice d’un manque
-de clairvoyance délicate.</p>
-
-<p>&mdash;«Il ne m’est pas indifférent,» reprit-il,
-«qu’une personne qui a le visage et toute l’apparence
-de ma propre fille, coure les risques de
-certaines tentations ou de certaines misères. Puis&mdash;jugez-en<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span>
-par votre impression même,&mdash;cette
-ressemblance, promenée à travers la vie,&mdash;et
-sait-on quelle vie, avec une si dangereuse
-beauté?&mdash;peut produire de pénibles équivoques.
-Enfin je vous ai dit que cette enfant m’intéresse.
-Étant donné qu’elle est physiquement,
-et peut-être aussi moralement, au-dessus de son
-milieu vulgaire, je ne voyais pour elle de bonheur
-et de sécurité que dans un cloître.»</p>
-
-<p>Valcor se tut, puis ajouta, comme se parlant
-à lui-même:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais encore eût-il fallu qu’elle en eût la
-vocation.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VII</h2>
-
-<p class="pch"><i>L’AÏEULE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">LORSQUE Renaud s’était séparé de Gilbert
-sur la route du Conquet, il avait
-poussé son cheval au travers de la
-lande du côté de l’Océan, là où la
-pente s’inclinait sur le vide, comme si, brusquement,
-la terre allait manquer. Cette coupure,
-abrupte en apparence, de la falaise, sur l’espace
-vaporeux, avait provoqué l’observation du
-prince à propos du chemin praticable pour un
-cavalier. Mais, suivant la réponse de Valcor, le
-sentier commença bientôt à descendre parallèlement
-à la côte en une déclivité presque insensible.</p>
-
-<p>Bientôt apparut un groupe de maisons, qui,
-sans la courbe du sol, aurait été visible de la
-route. Les maisons dominaient une petite crique,
-parfaitement abritée entre deux pans de
-falaise. Une plage en demi-cercle, couverte d’un
-sable velouté, donnait à cet étroit paysage marin<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span>
-l’air le plus accueillant et le plus sûr. N’étaient
-les dimensions restreintes de ce port naturel et
-l’impossibilité de bâtir plus de quelques demeures
-sur le terrain trop mesuré entre la rive et
-la muraille granitique, il eût rivalisé avec le Conquet,
-dont il demeurait ainsi une simple dépendance.</p>
-
-<p>Les habitations n’étaient guère que des masures
-de pêcheurs. Cependant, l’une d’elles,
-construite en pierres grises, avec un toit d’ardoises
-aux lignes plus élevées et un semblant de
-jardinet conquis sur le roc, offrait un aspect relativement
-cossu, presque bourgeois.</p>
-
-<p>C’est vers celle-là que se dirigea Valcor.
-Ayant mis pied à terre, il tenait son cheval par
-la figure, lui faisant descendre prudemment un
-dernier raidillon.</p>
-
-<p>Tandis qu’il lui passait par-dessus la tête la
-bride du filet pour l’attacher à la palissade, une
-femme parut, au delà du petit jardin, à la porte
-de la maison.</p>
-
-<p>Type admirable et caractéristique de vieille
-Bretonne, elle était de haute stature, élancée
-sans maigreur, et se tenant plus droite
-qu’une jeunesse de vingt ans. Sous sa coiffe neigeuse,
-ses cheveux, plus blancs encore, se gonflaient
-en bandeaux lourds, dont s’échappaient
-quelques mèches qui gardaient une frisure souple
-comme des cheveux d’enfant. Le teint bronzé,
-tanné, de cette femme et ses grands traits soulignés
-de rides, lui auraient composé une physionomie
-plutôt dure, si, dans les yeux couleur
-d’aigue-marine, n’eût brillé une lumière attirante.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span></p>
-
-<p>Figure d’une énergie singulière, mais sans
-rien d’aigre ni de rébarbatif. Elle avait dû être
-fort belle, d’une beauté qu’évoquait sans doute
-assez exactement celle de sa petite-fille Bertrande.
-Un éclair de cette beauté lointaine sembla
-passer sur la figure de l’aïeule, dans sa joie
-manifeste de reconnaître Valcor. Silencieuse,
-elle lui souriait, de son vieux sourire, mais sans
-prononcer une parole.</p>
-
-<p>Il ouvrit la clôture, s’approcha, lui prit la
-main.</p>
-
-<p>&mdash;«Tout va comme vous voulez, maman
-Gaël?»</p>
-
-<p>Avant qu’elle eût répondu, il se passa une
-chose furtive et singulière, qui aurait stupéfié le
-prince de Villingen s’il en avait été témoin.
-Le grand seigneur, le maître de Valcor, avec
-son geste de marquis, mais de marquis de cour
-devant une duchesse, souleva la main brunie,
-cordée, sillonnée de grosses veines violâtres,
-qu’il venait de saisir, et il la porta à ses lèvres.</p>
-
-<p>Puis, comme l’aïeule rentrait dans la chambre,
-sans paraître autrement surprise de cet hommage,
-probablement habituel, Renaud répéta sa
-question.</p>
-
-<p>D’accord avec son mouvement d’affectueux
-respect, sa voix, d’habitude si prenante, se faisait
-plus chaudement douce, plus pénétrée. Sauf
-quand il parlait à sa fille, on eût rarement pressenti,
-comme à présent, ce que son âme, toujours
-en représentation devant elle-même et les autres,
-contenait de profondeur sincère.</p>
-
-<p>&mdash;«Non, monsieur Renaud, tout ne va pas
-comme je veux,» dit la vieille femme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span></p>
-
-<p>Ils s’assirent dans la principale pièce du logis,&mdash;une
-grande salle qui, par de beaux meubles
-anciens en bois sculpté, l’armoire, la crédence,
-la huche, l’horloge, les sièges, des cuivres et
-des faïences pittoresques, ressemblait à quelque
-hall d’artiste, tandis que par l’âtre immense avec
-ses chenets, ses ferrailles, ses ustensiles, elle devenait
-une cuisine de ferme. On n’y voyait aucun
-lit enfoncé dans une sorte d’alcôve ou de niche
-à l’intérieur du mur et caché par des volets ajourés,
-comme dans la plupart des pauvres intérieurs
-bretons. Cette demeure, luxueuse relativement
-à la situation sociale des habitants, contenait
-des chambres à coucher, ainsi que les
-maisons des villes.</p>
-
-<p>Cependant, Mathurine Gaël,&mdash;celle qu’on
-appelait, au long de la côte, la mère Mathurine,
-ou la mère Gaël, racontait au marquis de Valcor,
-dont la physionomie exprimait l’intérêt le
-plus attentif, les causes diverses de ses préoccupations.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur Renaud, Bertrande a quitté le
-couvent, et elle n’y rentrera plus. Elle n’a pas
-la vocation. Ce serait péché que de la contraindre.
-On la pousserait à quelque folie.»</p>
-
-<p>Bien que cette nouvelle causât au marquis de
-Valcor un chagrin véritable, plus grave qu’il
-ne soucierait tout à l’heure de le montrer au
-prince Gairlance, il ne marqua sa déception par
-aucun mouvement vif ni par d’abondantes paroles.</p>
-
-<p>Cette vieille femme avec qui il s’entretenait,
-et lui-même, étaient gens de peu de discours.
-Leurs âmes fortes et silencieuses, lorsqu’elles<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span>
-prenaient contact l’une de l’autre, s’incitaient
-mutuellement à une gravité plus contenue.</p>
-
-<p>Mathurine Gaël dit seulement:</p>
-
-<p>&mdash;«Je suis bien près de la tombe. Sa mère
-est privée de raison. Ses oncles ne sont pas
-mariés et courent le monde. Qui gardera cette
-enfant du mal, avec cette figure de tentation
-qu’elle tient de son défunt père, mon pauvre
-Bertrand, le garçon le plus beau de toute la
-côte?»</p>
-
-<p>Renaud regarda longtemps les clairs yeux,
-qui, perdus dans l’espace, s’emplissaient d’un
-souvenir. Il était devenu pâle. Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne cessez pas d’y penser, à votre
-Bertrand?</p>
-
-<p>&mdash;Toujours ... toujours, je pense à lui.</p>
-
-<p>&mdash;Les fils qui vous restent, Yves, Mathias,
-n’ont donc pas pris dans votre cœur la place de
-celui qui n’est plus?»</p>
-
-<p>L’étonnement ramena vers le marquis les prunelles
-de la paysanne.</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce que des goélands peuvent remplacer
-un aigle? Vous l’avez connu, monsieur
-Renaud. Vous alliez dans sa barque, avec lui,
-quand vous étiez enfant. Sous vos vêtements
-pareils, en toile cirée, qui donc aurait deviné
-lequel de vous deux était un Valcor plutôt que
-l’autre?»</p>
-
-<p>Un orgueil sauvage illumina cette hautaine
-figure d’antique druidesse. Ses lèvres flétries
-semblèrent formuler encore quelques paroles.
-Mais elle les referma aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;«Que dites-vous tout bas, maman Gaël?»
-demanda le marquis.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span></p>
-
-<p>Avec une singulière douceur, il accentuait ce
-mot de «maman», laissant presque tomber le
-nom qui suivait. Peut-être éprouvait-il un regret
-d’avoir eu si peu à le prononcer jadis, ayant
-perdu sa mère dès sa petite enfance.</p>
-
-<p>Mathurine Gaël secoua la tête avec une expression
-de solennel mystère.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne voulez pas me dire votre secret,
-à moi, Renaud, qui vous rappelle votre fils, qui
-voudrais vous en tenir lieu?</p>
-
-<p>&mdash;Rien ne me tiendra lieu de mon fils.»</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Chacun de ces deux êtres
-garda par devers soi sa pensée.</p>
-
-<p>Valcor reprit enfin:</p>
-
-<p>&mdash;«Bertrande n’a-t-elle pas un état? On lui a
-enseigné quelque chose au couvent?</p>
-
-<p>&mdash;Elle sait faire de la dentelle.</p>
-
-<p>&mdash;Comment? Quelle dentelle? Y est-elle
-habile?</p>
-
-<p>&mdash;La dentelle qu’on nomme irlande, et qui
-sort aussi de chez nous. Je crois qu’elle pourrait
-devenir une fine main à la chose. Mais il faudrait
-aimer le travail.»</p>
-
-<p>L’aïeule, d’un geste, indiqua, dans un angle
-de la chambre, sur une chaise, des pelotons de
-fil et de menus outils de dentellière. Puis ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est sa place. Mais où est-elle? Dans le
-pays, à faire peut-être de dangereuses connaissances.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi l’avez-vous laissée sortir?» demanda
-presque violemment le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;«Elle a vingt et un ans. Que puis-je? D’ailleurs,
-elle ne sortait que pour faire ses dévotions
-à Saint-Mathieu. Elle devrait être de retour.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span></p>
-
-<p>Valcor s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;«Je la doterai. Je la marierai. Cette enfant
-ne peut épouser un rustre.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, monsieur Renaud, vous ne pouvez
-pas la doter,» prononça la vieille avec une
-fermeté farouche. «Vous le savez bien. Ne
-vous ai-je pas dit cent fois que jamais une
-Gaël n’acceptera, moi vivante, de l’argent d’un
-Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Mais cette fierté est insensée!» s’exclama
-le marquis.</p>
-
-<p>A peine eut-il laissé échapper cette phrase,
-soulignée par une inexplicable irritation, qu’il vit
-l’aïeule se dresser devant lui. De la main elle lui
-montrait la petite porte à claire-voie, avec sa
-partie supérieure grande ouverte, sur le jardinet
-plein de soleil.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous sortirez,» dit-elle, «tout marquis
-de Valcor que vous êtes, plutôt que de me faire
-entendre encore des réflexions pareilles?</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, maman Gaël,» dit-il avec la soumission
-d’un écolier pris en faute.</p>
-
-<p>Aussitôt, il lui parla de son troisième fils,
-Mathias. C’était à cause de Mathias qu’il était
-venu. Car il ne se doutait pas que Bertrande ...</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! Mathias ...» soupira-t-elle, «En voilà
-un qui, pour la première fois, mettrait de la
-honte sur le nom de Gaël, si je n’étais résolue à
-le tuer plutôt de ma main, le jour où je serai sûre
-qu’il n’y a pas d’autre remède.»</p>
-
-<p>Un trouble passa sur le visage de Renaud.
-L’altière vieille femme agirait sans doute comme
-elle le disait. La race rustique, intrépide et honnête
-des Gaël, semblait avoir trouvé son symbole<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span>
-dans cette prêtresse du foyer, aux yeux
-clairs, où le regard brillait comme du soleil sur
-l’eau.</p>
-
-<p>Mais pour qui le frémissement involontaire
-du marquis de Valcor? Pour ce Mathias?... qui
-ne devait cependant pas l’intéresser outre mesure.
-Pour Bertrande?... Enfant trop belle, sur
-qui pourrait tomber la réprobation de la formidable
-aïeule. Pour lui-même?... Invraisemblable
-hypothèse! Quels comptes aurait-il jamais à
-rendre, lui, un grand de ce monde, à cette pauvresse,
-dont le seul domaine était la maison héréditaire,
-le mobilier antique et cossu, souvenir
-des vaillants labeurs d’autrefois, et qui vivait,
-outre les légumes de son jardin, des quelques
-sous gagnés en raccommodant les filets.</p>
-
-<p>Il n’avait eu le temps de rien ajouter, quand
-un bruit de pas résonna sur l’escalier intérieur.</p>
-
-<p>Quelqu’un descendait.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! voilà l’Innocente,» murmura Mathurine.</p>
-
-<p>Une porte s’ouvrit, et, sur le seuil, une chétive
-figure s’arrêta, pétrifiée.</p>
-
-<p>&mdash;«Avancez, Mauricette. Ne craignez rien.
-C’est moi, un ami,» prononça Valcor avec une
-infinie douceur.</p>
-
-<p>A cet accent, la nouvelle venue sourit et fit
-quelques pas, les yeux fixes, comme en un rêve,
-ou sous l’influence d’un magnétisme.</p>
-
-<p>Mais elle parut reconnaître le marquis. Un
-tremblement l’agita. L’extase bizarre s’effaça de
-son visage. Et elle alla se blottir dans un coin
-de la chambre, où elle demeura muette, la tête
-rentrée entre les épaules, les coudes serrés au<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span>
-corps, dans l’attitude d’un enfant qui craint
-d’être frappé.</p>
-
-<p>Valcor regarda l’aïeule et hocha la tête,
-comme pour dire: «Allons! il n’y a pas de
-changement.»</p>
-
-<p>Tous deux continuèrent à causer, sans plus
-s’occuper de la folle. C’était la seule façon de
-rassurer cette pauvre créature, sur qui semblait
-peser un perpétuel effroi. En effet, lorsqu’elle
-se vit oubliée, elle se détendit un peu, risqua un
-mouvement, puis un autre, et finit par attirer à
-elle un énorme paquet de filets, amoncelé près
-de l’âtre. Alors, tranquillement, elle se mit à
-rattacher les mailles rompues.</p>
-
-<p>Mauricette Gaël, la veuve de Bertrand, et la
-mère de cette belle fille qu’en ce moment le
-prince de Villingen escortait à travers la lande,
-gardait juste le peu qu’il fallait d’intelligence
-pour accomplir un si humble travail. Elle y était
-même particulièrement agile et adroite. Et surtout
-on lui en faisait la réputation parmi les pêcheurs,
-avec cette bienveillance un peu superstitieuse
-que les campagnards, et plus encore les
-gens de mer, témoignent aux pauvres d’esprit.
-De très loin, au long de la côte, arrivaient à
-Mauricette Gaël,&mdash;à l’Innocente, comme on
-l’appelait,&mdash;des filets à réparer. Et leurs propriétaires
-affirmaient que les poissons se prenaient
-ensuite plus nombreux aux mailles qu’avaient
-renouées ses doigts inoffensifs.</p>
-
-<p>Ainsi, la pauvre créature gagnait largement
-son entretien, qui ne coûtait guère.</p>
-
-<p>Elle avait dû être jolie aussi, dans son jeune
-temps, la Mauricette, quand l’amour et la joie<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span>
-des épousailles avec le beau Bertrand Gaël illuminaient
-ses traits finement modelés, ses yeux
-couleur de mer, et que, sous sa coiffe ailée, gonflaient
-ses nattes de soie brune. Aujourd’hui,
-son visage était jaune et mat comme de la cire,
-ses prunelles semblaient une vitre derrière laquelle
-il n’y a rien, et ses cheveux, appauvris
-et grisonnants, ne soulevaient guère le béguin
-noir.</p>
-
-<p>Elle ne paraissait point entendre ce que sa
-belle-mère disait en ce moment de Mathias,
-frère cadet du mari qu’elle avait tant aimé. Un
-gaillard aventureux et inquiétant, qui, dans les
-intervalles des pêches lointaines, ne savait pas
-se tenir tranquille sous le toit familial. Avec sa
-barque, il disparaissait pendant des jours, et ce
-n’était pas souvent qu’il rapportait du poisson.
-Cependant on lui voyait de l’or entre les
-mains. Il voulait en donner à sa mère, qui
-s’obstinait à le refuser tant qu’elle n’en saurait
-pas la provenance. Mathias alors partait le dépenser
-à Brest. C’était un garçon qui aimait le
-plaisir. Et la vieille Mathurine prenait un air plus
-dur encore pour murmurer le mot de «mauvaises
-femmes».</p>
-
-<p>Il y avait un autre mot qu’elle avait prononcé
-en baissant la voix davantage, celui de «contrebande».
-Le long de ces falaises escarpées, il
-se passe des faits de louche héroïsme. Des
-hommes risquent leur vie pour frauder le fisc,
-après avoir été prendre en mer le chargement
-de navires suspects. Pour beaucoup de ces consciences
-rudimentaires, ce n’est pas un délit. Le
-danger physique ennoblit l’acte illégal, lui donne<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span>
-un farouche attrait. Faire du tort à l’État, ce
-n’est faire du tort à personne, se disent les gars
-hardis, qui se passionnent pour la coupable entreprise
-comme pour un jeu hasardeux et fécond
-en aubaines.</p>
-
-<p>&mdash;«N’empêche que, s’il était pris,» fit
-l’aïeule, «il serait traité en voleur. Lui, un Gaël!
-Dieu veuille qu’il reçoive plutôt le coup de fusil
-d’un douanier.</p>
-
-<p>&mdash;Une mère ne doit pas invoquer Dieu dans
-un vœu pareil,» dit Valcor, étrangement impressionné.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est parce que je suis sa mère,» répliqua-t-elle,
-«que Dieu m’entendra.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n’auriez pas de tels anathèmes pour
-votre Bertrand, dites?... Vous l’aimeriez mieux
-fautif et vivant que mort, celui-là, n’est-ce pas?»</p>
-
-<p>La vieille eut une espèce de rire saisissant.</p>
-
-<p>&mdash;«Fautif?... Lui, Bertrand ... Vous ne savez
-pas de quelle moelle était pétri son cœur.»</p>
-
-<p>Un ricanement brusque, lugubre, fit écho à
-ce rire et à cette exclamation. Les deux interlocuteurs
-tressaillirent. Ils avaient oublié l’Innocente.</p>
-
-<p>Renaud se leva.</p>
-
-<p>&mdash;«Maman Gaël,» dit-il, tout en se dirigeant
-vers la porte, comme dans la hâte de quitter ce
-lieu, «ne vous tourmentez plus pour Mathias.
-J’ai l’emploi de son énergie. Et je puis lui promettre
-de tels avantages que son goût du plaisir
-trouvera à se satisfaire. Ce qui vous inquiète en
-lui sera donc détourné dans un sens qui me sera
-utile, et où il aura tout à gagner.»</p>
-
-<p>Un vif rayon s’alluma dans les yeux de la<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span>
-vieille Bretonne. Mais, circonspecte par âge et
-par caractère, elle ne s’enthousiasma pas.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne me dites pas cela par compassion,
-sans un projet arrêté, monsieur Renaud?</p>
-
-<p>&mdash;Mon projet est si bien arrêté que j’étais
-venu ce matin dans le seul but de parler à Mathias.»</p>
-
-<p>Elle réfléchit.</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce dangereux, ce que vous lui proposerez
-de faire?</p>
-
-<p>&mdash;Assez en apparence pour tenter son humeur
-aventureuse. Mais, en réalité, non.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera pour aller loin?</p>
-
-<p>&mdash;Très loin.</p>
-
-<p>&mdash;Et, naturellement,» dit-elle avec lenteur,
-«il s’agit d’une entreprise à faire au grand jour,
-dont un Gaël puisse se charger?»</p>
-
-<p>En posant la question, cette femme du
-peuple, fille, veuve et mère de pauvres marins,
-enfonçait son regard dans celui du marquis de
-Valcor avec une fermeté que lui, d’une trempe
-si fière, put tout juste soutenir.</p>
-
-<p>&mdash;«N’en doutez pas, maman Gaël. C’est
-une mission de confiance, dont ne doivent s’alarmer
-en rien vos scrupules.</p>
-
-<p>&mdash;Bien. Mais est-elle pressée, votre mission?</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne saurait souffrir de retard.</p>
-
-<p>&mdash;C’est que Mathias est en mer. Dieu sait
-quand il reviendra ... Dans une heure ou dans
-huit jours.</p>
-
-<p>&mdash;Je l’attendrai. C’est lui qu’il me faut.</p>
-
-<p>&mdash;L’enverrai-je au château, dès son retour?»</p>
-
-<p>Valcor hésita.</p>
-
-<p>&mdash;«Pas jusqu’à demain. Car, demain, je<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span>
-reviendrai ici. Je veux voir Bertrande. Ne la
-laissez pas s’éloigner avant ma visite.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, monsieur Renaud. Mais si vous préférez
-qu’elle se rende à Valcor?</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez que non, maman Gaël. Vous
-savez que j’ai dû tenir la fille de votre fils éloignée
-de la mienne, garder pour moi seul l’intérêt
-que je lui porte, sans le faire partager à ma
-femme ni à Micheline. Cette fâcheuse ressemblance
-est trop gênante. Les conséquences pourraient
-en devenir intolérables si Bertrande avait
-ses entrées libres au château. Et ces dames ne
-manqueraient pas de s’attacher à elle, de l’y
-attirer.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ce n’est pas que je le souhaite,» dit
-rudement la vieille. «Il est mauvais pour une
-pauvre fille d’approcher le luxe des riches.»</p>
-
-<p>Renaud détachait son cheval.</p>
-
-<p>Les rênes rassemblées sur l’encolure, il allait
-mettre le pied dans l’étrier, lorsque, s’inclinant
-devant l’aïeule, il lui saisit encore la main, et la
-baisa, comme à l’arrivée.</p>
-
-<p>Puis il se hissa lestement en selle, et partit.</p>
-
-<p>Une fois en haut de la côte, avant de filer sur
-le Conquet, où il devait rejoindre Gilbert, il
-s’arrêta un instant. Ses regards s’abaissèrent vers
-le petit nid de pêcheurs qu’il venait de quitter,
-et il demeura pendant quelques minutes perdu
-dans une rêverie profonde.</p>
-
-<p>Humbles masures, que dominait la maison un
-peu mieux bâtie d’où il sortait. Son toit d’ardoises
-brillait au soleil. Elle était tournée vers l’ouverture
-de la crique, vers cette porte de la falaise
-ouverte sur le large, sur l’espace infini. Un farouche<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span>
-honneur héréditaire s’abritait entre ses
-murs. Et, cet honneur, une vieille femme restait
-seule à le défendre.</p>
-
-<p>L’image du merveilleux château de Valcor
-surgit dans l’esprit de son possesseur. Fut-ce un
-contraste matériel ou un contraste moral, ou
-quelque pensée plus oppressante, qui accabla
-Renaud? Il secoua les épaules, comme pour rejeter
-un fardeau trop lourd, puis se reprit, et,
-dans un rire d’orgueil, partit au galop sur la
-route solitaire.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VIII</h2>
-
-<p class="pch"><i>HISTOIRE D’AUTREFOIS</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">LES lettres que la marquise de Valcor
-avait eues entre les mains, et qui, sans
-l’audacieux subterfuge de son mari,
-auraient brisé du même coup son
-bonheur et celui de sa fille, étaient parfaitement
-authentiques. Dans leurs feuillets jaunis palpitait
-une idylle tragique et passionnée. Si elle avait
-pu tout lire, surtout si elle avait mieux possédé
-son sang-froid, la malheureuse Laurence aurait
-senti la flamme de la vie, la puissance incontestable
-de la vérité.</p>
-
-<p>Vingt-cinq ans auparavant, le comte Stanislas
-de Ferneuse amenait dans son domaine familial
-sa toute jeune femme, Gaétane. Il y avait, entre
-les deux époux, une grande disproportion d’âge,
-et une discordance, plus grande encore, de caractères.
-Des convenances de fortunes et de
-nom avaient décidé ce mariage. Gaétane l’avait
-accepté par ignorance des hommes, de la vie,<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span>
-et de son propre cœur. Mariée à seize ans, elle
-en avait dix-sept, et mesurait déjà l’erreur irréparable
-dont elle était victime, quand elle vint à
-Ferneuse.</p>
-
-<p>Là, dans ce milieu rustique, à la fois forestier
-et marin, où se plaisait le comte Stanislas, la vraie
-nature de celui-ci se révéla. Sur cet être aux goûts
-de brutalité et de bassesse, craqua le vernis
-mondain, adopté et maintenu, non sans peine,
-dans les salons qu’il fréquentait, à Paris, durant
-ses fiançailles et au début de son mariage. Il
-redevint le gentilhomme campagnard, dans
-l’acception la moins relevée du terme, plus campagnard
-que gentilhomme. Il n’aimait que la
-chasse ou les courses en mer, sur une barque à
-demi-pontée qu’il manœuvrait lui-même, avec
-un équipage de deux hommes et d’un mousse.
-Les seuls compagnons avec lesquels il se plaisait
-étaient ces rudes gars, ou ses gardes et ses
-chiens.</p>
-
-<p>Mais il y avait pire.</p>
-
-<p>Les femmes et les filles du pays, que terrorisaient,
-avant les noces du comte, ses caprices
-audacieux et fugaces, apprirent bientôt qu’elles
-auraient tort de se croire en sécurité parce qu’il
-possédait légitimement la créature la plus digne
-d’amour et de fidélité qui fût au monde. Elle-même,
-la fière et exquise Gaétane, n’eut bientôt
-plus d’illusion sur les mœurs de son mari. Elle
-dut subir&mdash;affront abominable&mdash;les plaintes
-que lui apportaient les servantes ou les filles de
-ferme qui voulaient rester honnêtes, et le sourire
-ou les insolences des autres.</p>
-
-<p>Gaétane cessa d’être, en fait, l’épouse de son<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span>
-mari. Cette exigence de sa dignité lui fit perdre
-sa dernière ombre d’influence sur une nature
-grossièrement matérielle. A partir de ce moment,
-le comte de Ferneuse ne partagea plus
-qu’officiellement l’existence de sa femme, restant
-à la campagne quand elle rentrait à Paris,
-passant les journées dehors quand elle habitait
-Ferneuse, absorbé par ses sports violents, ne
-prenant point ses repas aux mêmes heures,
-ayant un appartement séparé dans une aile de
-leur château.</p>
-
-<p>C’est alors que Gaétane fit la connaissance
-de leur jeune voisin, le marquis Renaud de
-Valcor.</p>
-
-<p>Ils s’aimèrent d’un amour aussi absolu, aussi
-complet, aussi noblement élevé, malgré son
-essence coupable, qui puisse unir deux beaux
-êtres, ardents, sincères et purs, dans leur vingtième
-année.</p>
-
-<p>Renaud était orphelin, maître de sa fortune et
-de ses actes. Il sollicita Gaétane de quitter un
-mari indigne et de partir avec lui à l’étranger.
-«La loi du divorce, qui sera certainement votée,»
-disait-il, «nous permettra de revenir bientôt
-comme époux. Ne le sommes-nous pas devant
-Dieu, s’il est juste.»</p>
-
-<p>La jeune femme hésitait. Car son éducation,
-ses croyances, le monde auquel appartenait sa
-famille, et qui tolère certaines fautes mieux que
-certaines sincérités, s’opposait à ce qu’elle prît
-une telle résolution. Pourtant, elle sentait que
-la vérité de son cœur, de sa vie, et ses seules
-chances de bonheur, étaient là.</p>
-
-<p>Une circonstance vint précipiter sa décision.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span></p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse acquit la certitude qu’elle
-allait être mère. Or, l’enfant qu’elle portait
-appartenait à Renaud sans qu’un doute fût possible,&mdash;même
-pour le mari, qui, depuis si
-longtemps, tout entier aux distractions qui
-changent, n’avait pas seulement essayé de réclamer
-ses droits.</p>
-
-<p>Avec une résolution qui demandait autant
-de courage physique que de courage moral,
-étant donné le caractère brutal de Stanislas,
-Gaétane lui avoua tout.</p>
-
-<p>Quand elle eut, en quelques phrases brèves,
-établi la situation tragique, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur, dans la mesure où vous pouvez
-me juger coupable, je vous demande votre
-pardon. Si cela vous est une satisfaction de me
-tuer ou de tuer celui à qui j’appartiens, je vous
-avertis que ce ne serait pas pour nous un châtiment.
-La mort ne nous effraie pas, et nul de
-nous deux ne souhaiterait de survivre à l’autre.
-Mais si vous nous laissez l’existence, rien ne
-nous séparera, et rien ne nous contraindra à
-nous séparer de notre enfant.»</p>
-
-<p>L’homme violent qu’était Stanislas de Ferneuse
-reçut avec un calme surprenant cette
-bouleversante confidence. Non pas qu’il s’y
-attendit. Il croyait sa femme trop insensible et
-trop fière pour avoir jamais un amant. Peut-être,
-l’éclat de foudre que fut pour lui une telle révélation,
-et l’impossibilité où il se trouva d’abord
-de démêler ses propres sentiments, causèrent-ils
-sa muette stupeur, son impassibilité apparente.
-Ayant peu l’habitude des discours subtils,
-sans doute il se méfia de ce qu’il pourrait dire,<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span>
-craignit d’être ridicule, ou d’assumer un rôle
-qui le lierait ensuite à des déterminations dont il
-ne pouvait sur-le-champ calculer la portée. Un
-accès de jalousie furieuse l’eût jeté hors de lui-même.
-Et, précisément, cette passion aveugle
-ne le soulevait pas. La jalousie n’était pas ce
-qui dominait dans son émotion actuelle. Il
-n’avait ni les délicatesses ombrageuses du cœur,
-ni le délire amoureux des sens, d’où elle peut
-naître. Il gardait donc la possession de lui-même
-et la force du silence. Cependant un regret
-atroce entrait en lui, sans qu’il pût comprendre
-la nature exacte de cette souffrance qui lui tordait
-le cœur, puisqu’il n’aimait plus Gaétane.
-Mais c’était peut-être, justement, de ne pas l’aimer,
-en la découvrant si brûlante d’une passion
-qui défiait tout, c’était de n’avoir pas su
-l’aimer, qui lui causait une confuse et indicible
-torture.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne craignez-vous pas, madame,» dit-il
-avec un grand calme extérieur, «que je ne trouve
-à votre aventure des solutions moins agréables
-ou moins indifférentes pour vous que la mort?
-Je puis provoquer votre amant, dont vous m’avez
-dit le nom si imprudemment. Ce serait, non pas
-un duel pour rire, mais un combat sérieux. Si je
-le tue, vous mourrez, dites-vous? Soit. Mais si
-c’est moi qu’il tue, votre charmante délicatesse
-se trouvera mal à l’aise pour l’épouser ensuite.
-D’autre part, que diriez-vous si je traînais votre
-adultère devant les tribunaux? Si je vous faisais
-emprisonner avec des créatures infâmes? Ou si
-je vous enlevais, à sa naissance, ce détestable
-enfant, qui sera mien, de par la loi?...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span></p>
-
-<p>Gaétane répondit hautainement:</p>
-
-<p>&mdash;«Faites ce que vous vous voudrez, monsieur.
-Ce n’est pas par imprudence que je vous ai
-dit le nom de celui à qui ma vie est liée. C’est,
-au contraire, parce que ma seule sécurité, en ces
-tristes circonstances, dépend de ce qui existe en
-vous d’équitable et de généreux. Si mon salut
-n’est pas là, il ne saurait être ailleurs, et je subirai
-toutes les conséquences de mes actes. Suivez
-donc votre droit, devant lequel je m’incline.</p>
-
-<p>&mdash;Mon droit est aussi de vous garder, de
-vous emporter au loin, si bon me semble.</p>
-
-<p>&mdash;Non,» dit-elle. «Celui-là, vous l’avez
-perdu.»</p>
-
-<p>C’était vrai. Vingt preuves de ses trahisons
-assureraient à sa femme la séparation légale, si
-elle la demandait. Stanislas ne pouvait plus rien
-retenir ni réparer. Il ne lui restait que la vengeance.
-Or, il ne s’en souciait pas. Ce n’est pas
-la vengeance qui éteindrait en lui la sombre
-et secrète souffrance, jamais expérimentée ni
-prévue, qu’il éprouvait et qu’il ne comprenait
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous saurez demain quelle est ma volonté,»
-dit-il à sa femme.</p>
-
-<p>Et il la quitta brusquement, sans même un de
-ces reproches ou une de ces invectives dont elle
-avait craint l’assaut humiliant, la vulgarité certaine.</p>
-
-<p>Le lendemain, de toute la journée, la comtesse
-de Ferneuse ne vit pas son mari. Les gens
-qu’elle interrogea dans son anxiété, le croyaient
-à la chasse. Il était sorti, le fusil sur l’épaule, la
-cartouchière garnie. Mais il n’avait emmené<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span>
-qu’un chien, refusant la compagnie accoutumée
-d’un de ses gardes.</p>
-
-<p>Et, le soir, Gaétane reçut le coup le plus déconcertant,
-se trouva en présence de la plus
-affolante conjoncture. Des paysans rapportèrent
-au château le comte Stanislas, non point mort,
-mais grièvement blessé au visage, les yeux
-éteints, ruisselant d’abominables larmes rouges,
-sans connaissance, et dans un état si affreux
-qu’on ne distinguait pas ses blessures.</p>
-
-<p>Qu’était-il arrivé?... Un accident?... Une
-agression?... Une tentative de suicide?...</p>
-
-<p>Les médecins appelés constatèrent que M. de
-Ferneuse avait reçu une décharge de carabine à
-bout portant, et qui avait dû être tirée de côté,
-car la balle avait labouré l’os frontal sans pénétrer
-dans le crâne, brisé la racine du nez et coupé
-le nerf optique, tandis que la poudre noircissait
-et scarifiait un côté de la face. D’où l’aspect
-effroyable de ce visage aveugle, sanglant et
-souillé.</p>
-
-<p>La justice ne fit qu’une enquête sommaire.
-L’avis des docteurs étant que le blessé survivrait,
-on attendit ses éclaircissements. D’ailleurs, l’hypothèse
-d’un accident semblait s’imposer. La
-détente du fusil avait dû se prendre dans une
-broussaille et partir d’elle-même. L’endroit où
-l’on avait retrouvé le chasseur, contre un taillis,
-donnait une indication en ce sens. C’était le
-chien du comte, qui, par une intelligente manœuvre,
-était allé chercher des laboureurs dans
-un champ assez éloigné, et avait su les ramener
-près de son maître.</p>
-
-<p>Gaétane pensa tout de suite que son mari<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span>
-avait voulu se tuer. Elle seule pouvait avoir une
-idée pareille, puisqu’elle seule savait ce qui
-s’était passé entre eux la veille de la catastrophe.
-Et encore fallait-il l’impression singulière qu’elle
-gardait de son attitude.</p>
-
-<p>L’homme impulsif, plus sensuel et inconscient
-que mauvais, avait subi une de ces secousses
-qui amènent à la surface de l’âme des
-sentiments ignorés. Un drame obscur s’était
-passé en lui. Certes, on ne l’eût pas cru capable
-de se tuer pour une femme, et surtout pour la
-sienne, et surtout encore sachant qu’il lui laissait
-ainsi la liberté d’épouser l’amant qui le bafouait.
-Gaétane elle-même eût, quarante-huit heures
-plus tôt, jugé invraisemblable et dénuée de sens
-une supposition pareille. Mais elle avait vu Stanislas
-pendant qu’elle lui faisait sa terrible confession.
-Elle avait scruté, avec l’intuition aiguë
-du moment, son front blêmi, ses yeux troublés,
-ses lèvres étrangement balbutiantes. Et quelque
-chose, aujourd’hui, chuchotait en elle, que ce
-n’était ni le doigt d’un agresseur, ni la force
-inerte d’une branche qui avait pressé la détente
-du fusil. M. de Ferneuse avait dû appuyer le
-canon contre sa tempe, mais un tremblement
-ou une maladresse de sa main avait légèrement
-fait dévier l’arme.</p>
-
-<p>Sa femme, à présent, le soignait, le disputait
-à la mort.</p>
-
-<p>Déjà, les hommes de science avaient prononcé
-un arrêt désespérant: le blessé, s’il survivait,
-demeurerait aveugle.</p>
-
-<p>La lutte fut longue, de cette robuste nature
-contre la destruction, et de la garde-malade<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span>
-martyre contre la souhaitable et abominable
-délivrance, qu’elle ne voulait pas accepter de la
-mort. Gaétane, de ses mains, qui, si adroitement
-et légèrement, renouaient les bandages
-autour de cette tête mutilée, renouait en même
-temps ses propres chaînes. Sauver Stanislas,
-n’était-ce pas renoncer à son rêve de bonheur et
-d’amour? Pourtant, elle s’acharnait à cette
-œuvre. Sans cesse, elle forçait à reculer le péril,
-qui, d’abord, était de toutes les secondes, puis
-moins imminent, et qui peu à peu disparaissait.</p>
-
-<p>Près d’un mois s’était écoulé sans qu’elle
-eût quitté le chevet du malade, et, par conséquent,
-sans qu’elle eût revu le jeune marquis de
-Valcor. Sa maternité prochaine, dissimulée jusqu’à
-l’aveu fait à son mari, commençait à devenir
-apparente. Dans les mouvements hâtifs, les fatigues
-et les négligés des heures vigilantes, auprès
-du blessé, cet état devint évident pour les
-docteurs qui donnaient leurs soins à Stanislas.</p>
-
-<p>Quand celui-ci put comprendre ce qu’on
-disait autour de lui, les premières phrases qu’il
-entendit contenaient des allusions à l’heureux
-événement. Les médecins saisissaient avec empressement
-cette raison de rattacher à l’existence
-un malheureux auquel ils devaient révéler
-qu’on ne lui rendrait pas la vue.</p>
-
-<p>Le comte de Ferneuse ne rejeta pas la consolation
-que ces gens bien intentionnés lui
-offraient. Comme eux, il sembla trouver dans
-cette promesse de paternité une atténuation à
-l’irréparable désastre de ses yeux éteints.</p>
-
-<p>Gaétane le regardait, l’écoutait avec une angoisse
-indicible. A chaque instant, elle prévoyait<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span>
-le réveil de sa mémoire. Elle l’espérait, ce réveil.
-Dès qu’elle se retrouvait seule avec lui, elle
-épiait le geste de rage, l’exclamation furieuse,
-où l’infortuné se détendrait de la contrainte,
-insulterait à la dérisoire espérance, renierait l’enfant
-qu’il savait n’être pas son fils. Car, ce
-qu’elle entendrait sans doute en même temps,
-c’était la malédiction qui lui ordonnerait de fuir,
-qui la repousserait hors de cette existence dévastée
-par sa faute, qui, sans atténuer ses remords,
-lui rendrait du moins la liberté.</p>
-
-<p>Mais non. Rien de pareil ne survint. Même
-dans le tête-à-tête, Stanislas parlait de son propre
-malheur comme d’un accident de chasse, et ne
-semblait pas garder le moindre souvenir des
-circonstances qui eussent pu lui faire chercher
-la mort.</p>
-
-<p>Un supplice moral sans exemple commença
-pour la comtesse de Ferneuse.</p>
-
-<p>Son mari jouait-il une comédie sublime de
-pardon? S’acharnait-il à la plus raffinée des vengeances?
-Ou bien avait-il réellement perdu la
-mémoire? Le coup qui lui avait enlevé la vue
-avait-il altéré en une certaine mesure ses facultés
-mentales? Gaétane dut le croire, après certaines
-expériences qui démontraient, chez l’aveugle,
-un affaiblissement général du souvenir et une
-transformation du caractère, devenu faible, aigre
-et plaintif.</p>
-
-<p>Maintenant, que pouvait-elle faire, malheureuse
-qu’elle était? La confession adressée jadis
-à l’époux ivre de sa force et de toutes les joies
-de la vie, pouvait-elle la renouveler à l’infirme,
-plongé dans une éternelle obscurité? Naguère,<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span>
-cette confession représentait sans doute un devoir.
-Aujourd’hui ce serait un crime. Et quel
-crime, si déjà la révélation, suggestive de suicide,
-avait fait partir la balle qui éteignit ses
-prunelles!</p>
-
-<p>Imagine-t-on ce cœur de femme broyé dans
-l’étau d’une pareille énigme, en face de ce visage
-défiguré et sans regard, tandis que la hantait une
-image d’amour, tandis que s’effaçait son rêve
-d’une incomparable félicité?...</p>
-
-<p>Et, cependant, les jours devenaient des semaines,
-puis des mois. Bientôt, Gaétane serait
-mère. L’enfant qu’elle portait appartiendrait légalement
-au comte de Ferneuse, qui ne le désavouerait
-pas. Une nouvelle obligation s’imposait
-à elle. Ne pas mettre l’existence de ce petit
-être en contradiction avec l’état civil, que nul ne
-lui contesterait. Puisqu’elle ne pouvait plus demander
-la séparation légale d’avec un aveugle,
-ni espérer que le divorce rétabli lui permît jamais
-d’épouser le véritable père de son enfant,
-elle ne devait point priver l’innocent du père
-qu’il aurait de par la loi,&mdash;et de par la plus
-extraordinaire illusion.</p>
-
-<p>Après un indescriptible combat intérieur, le
-parti de M<sup>me</sup> de Ferneuse fut pris. Elle écrivit à
-Renaud de Valcor en lui décrivant la tragique
-impasse. Il devait l’oublier, partir, se marier,
-mettre entre eux l’irrémédiable. Elle ne tromperait
-pas un infortuné pour qui toute lumière était
-abolie et que leur amour avait plongé dans des
-ténèbres plus affreuses que celles du sépulcre. Et
-elle ne voulait pas enchaîner à son lugubre sort
-la vie d’un amant de vingt ans. Elle le suppliait<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span>
-de se refaire un avenir. Tout le sien, à elle, se
-concentrerait dans leur fils.</p>
-
-<p>Renaud lutta contre de telles résolutions,
-assez pour se convaincre qu’elles étaient inébranlables.</p>
-
-<p>C’est ce débat déchirant et passionné qui fit
-l’objet de la correspondance, scellée ensuite par
-l’amant désespéré dans le mur de son cabinet de
-travail.</p>
-
-<p>Renaud de Valcor finit par s’incliner, au
-moins momentanément, devant la volonté de
-celle qu’il adorait. Il n’avait pas de famille, sauf
-son cousin Marc. Il résolut de s’éloigner. L’idée
-d’une exploration dangereuse le séduisit. Son
-amour seul avait étouffé en lui un goût d’aventures
-qui se réveilla pour l’en consoler quelque
-peu.</p>
-
-<p>Il se rendit dans l’Amérique du Sud, qu’il traversa
-de Buenos-Ayres à Santiago, pour remonter
-ensuite vers le nord de la Bolivie, et s’enfoncer
-dans les régions sauvages où l’Amazone
-prend sa source. Il affronta tous les périls, passa
-pour mort, puis donna de nouveau de ses nouvelles.
-On apprit, en Europe, qu’il s’était assuré,
-par les négociations faciles et sommaires auxquelles
-se prête là-bas l’indifférence des Gouvernements
-hispano-américains, la propriété d’immenses
-exploitations de caoutchouc, et qu’il
-commençait à en tirer des richesses considérables.</p>
-
-<p>Au bout de cinq à six années, il revint. Mais
-on ne le vit pas tout de suite dans ses terres de
-Valcor. Renaud semblait éviter avec intention
-de se rendre en Bretagne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span></p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse ne douta pas que ce ne fût
-par crainte de la revoir. Quel était l’état de ce
-cœur d’homme? Trop guéri, ou trop peu?... Son
-application à se tenir éloigné d’elle pouvait être
-interprétée dans l’un ou l’autre sens.</p>
-
-<p>Mais celle qui n’oubliait pas dut se croire
-complètement oubliée quand elle apprit le mariage
-du marquis de Valcor. Renaud épousait
-une jeune fille peu riche, de très grande noblesse,
-Laurence de Servon-Tanis.</p>
-
-<p>Ce ne fut que l’année suivante, et comme la
-nouvelle marquise était sur le point d’accoucher,
-que le couple s’installa enfin au château
-de Valcor. Micheline y vint au monde presque
-aussitôt. Puis les exigences des grandes cultures
-industrielles, établies par M. de Valcor en Amérique,
-l’appelèrent de l’autre côté de l’Océan.
-Ses terres d’exploitation devaient s’étendre encore,
-couvrir un domaine, qu’on assimilerait à un
-petit Etat, s’appeler couramment la Valcorie, et
-devenir la source d’une fortune immense pour
-leur propriétaire.</p>
-
-<p>Celui-ci quittait pour la seconde fois la France,
-sans que sa volonté ou même le hasard l’eussent
-remis en présence de Gaétane.</p>
-
-<p>Pendant qu’il était au loin, les relations de
-voisinage et de tradition reprirent entre Valcor
-et Ferneuse. La marquise fit des avances à la
-comtesse, qui ne s’y déroba pas. Au bout de
-longs mois, quand Renaud fut de retour, il
-s’aperçut qu’une véritable amitié unissait les
-deux jeunes femmes.</p>
-
-<p>Lorsque Gaétane et lui se rencontrèrent, il
-y avait près de huit ans qu’ils ne s’étaient<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span>
-vus, l’âge, à deux mois près, du petit Hervé.</p>
-
-<p>Ce qu’ils éprouvèrent, aucun des deux ne put
-le deviner chez l’autre. Ils demeurèrent impénétrables.
-La fierté scella les lèvres de la comtesse
-de Ferneuse. Elle ne sut pas si c’était le respect,
-l’indifférence ou la circonspection, qui fermaient
-celles de son ancien amant.</p>
-
-<p>Que d’efforts secrets elle devait faire ensuite
-pour découvrir ce qu’il y avait derrière ce silence,
-que ne trahit jamais ni une allusion, ni un soupir,
-ni un regard! Cette impassibilité lui donna
-la force de rester impassible elle-même. Puis ce
-fut une autre conviction qui, se glissant en elle,
-peu à peu, se fortifiant, s’imposant, la maintint
-au niveau d’une prudence capable de ne jamais
-se démentir.</p>
-
-<p>Cependant son mari mourut.</p>
-
-<p>Gaétane de Ferneuse n’avait pas encore trente
-ans lorsqu’elle se trouva veuve. Sa beauté de
-blonde, éclatante et fine, son charme impérieux,
-qui, on le devinait, pouvait se fondre dans la
-tendresse, son irréprochable aristocratie et sa
-fortune, lui attirèrent, dès qu’elle fut libre, bien
-des déclarations et des hommages. Nul ne doutait
-qu’elle ne pensât à se remarier, à goûter enfin
-la vie, que les vices, puis l’infirmité, d’un époux
-accepté à seize ans, lui avaient rendue jusque-là
-si lugubre.</p>
-
-<p>Cependant la comtesse de Ferneuse découragea
-tous les prétendants à sa main. Elle semblait
-n’avoir qu’une passion, une préoccupation, un
-but: son fils. Hervé ne la quittait point, et elle
-ne quittait point Ferneuse.</p>
-
-<p>Le jeune garçon fut élevé par sa mère et par<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span>
-des précepteurs ecclésiastiques, dans cette Bretagne
-aux âpres horizons, près de l’Océan, parmi
-les rumeurs, les souffles, les silences, des arbres
-et des flots. Cela lui fit une âme mystique,
-tenace, ardente et fidèle.</p>
-
-<p>Dès son enfance il aima Micheline.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse ne devina ce sentiment que
-plus tard.</p>
-
-<p>Elle aurait dû en être épouvantée, de la même
-épouvante qu’éprouva la marquise de Valcor
-quand celle-ci crut découvrir, dans les lettres
-tombées entre ses mains par un hasard inouï,
-que Micheline et Hervé étaient les enfants du
-même père. Cependant Gaétane, sans prendre,
-contre l’horrible danger, les précautions radicales
-de la fuite ou d’une révélation, se contenta
-de combattre doucement l’amour de son fils, par
-des moyens indirects. Ces moyens, une influence
-maternelle aussi forte que la sienne pouvait les
-rendre efficaces. C’étaient des réflexions, des indications,
-des répugnances ou des espoirs, tendant
-à diriger ailleurs l’âme qui, d’habitude, suivait
-docilement la sienne. Une amourette s’en
-fût trouvée refroidie. Non pas la passion chaste
-et profonde qui tenait au cœur du jeune homme
-autant que sa vie, autant même que sa religion
-filiale.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse venait de le comprendre
-lorsque fut donnée, au château de Valcor, la fête
-en l’honneur des dix-huit ans de Micheline.</p>
-
-<p>Elle vint soucieuse à cette soirée.</p>
-
-<p>Et c’était bien la plus grave des conversations
-qu’elle poursuivait avec Renaud, quand M. de
-Plesguen et José Escaldas regardaient, à l’abri<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span>
-d’un massif, en fumant leurs cigares, ce beau
-couple aller et venir lentement, dans la lumineuse
-fantasmagorie de la floraison électrique.</p>
-
-<p>Toutefois, par une tactique étrange,&mdash;même
-à ce moment où le bonheur, l’avenir, l’existence
-peut-être, de son fils, étaient en jeu,&mdash;la comtesse
-de Ferneuse n’en appelait pas au souvenir
-du marquis de Valcor, pour établir avec lui cette
-vérité effrayante que leurs enfants étaient frère
-et sœur. Elle envisageait tout haut, d’une voix
-qu’elle parvenait à rendre paisible, l’hypothèse
-de leur mariage, et elle épiait, avec une attention
-ardente, l’esprit sur le qui-vive, l’œil aiguisé,
-le cœur en suspens, ce que Renaud allait
-exprimer par les paroles ou la physionomie.</p>
-
-<p>De quel problème cette femme, cette mère,
-cherchait-elle la solution?</p>
-
-<p>Qu’éprouva-t-elle quand elle put constater,
-chez le marquis de Valcor, le même impassible
-et impénétrable silence relativement au passé, et
-la résolution formelle d’accorder sa fille au jeune
-comte de Ferneuse? Puis quand elle pressentit
-cet autre sentiment, muet depuis tant d’années,
-à peine dévoilé ce soir, mais sur lequel Gaétane
-ne se trompa pas: l’amour de cet homme pour
-elle-même, le désir âprement combattu, mais
-proche d’une brûlante révolte, qui le tenait frémissant
-à ses côtés?</p>
-
-<p>Elle n’eut point le temps de rattacher aux
-résultats d’une patiente observation, conduite
-pas à pas depuis des années, les conclusions de
-l’heure présente. Laurence, accourant vers elle,
-la haine dans les yeux, l’invective à la bouche,
-pour la chasser de cette demeure, dont elle,<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span>
-Gaétane de Ferneuse, croyait enfin détenir le
-mystère, la rejeta dans l’abîme des plus tragiques
-incertitudes. Le cri de M<sup>me</sup> de Valcor:
-«Micheline, ah! la pauvre petite!» Et son
-exclamation au sujet d’Hervé: «Ce misérable
-enfant!» n’était-ce pas l’éclat de foudre qui
-devait transformer en drame l’idylle de ces deux
-innocents? La femme de Renaud savait tout.
-D’accord avec lui, ou devançant ses tardifs projets,
-elle brisait les criminelles fiançailles. Hervé
-devait donc véritablement la vie à l’homme
-que Gaétane avait devant elle! Mère imprudente,
-à cause d’un mirage insensé, elle avait
-donc laissé marcher son fils vers le crime ou le
-désespoir!</p>
-
-<p>Et cependant!...</p>
-
-<p>Lorsqu’il la rejoignit, ce fils, lorsqu’il lui demanda,
-dans la franchise de sa jeune douleur:</p>
-
-<p>&mdash;«Madame de Valcor a-t-elle le droit de
-vous chasser, ma mère?»</p>
-
-<p>Ce fut sincèrement qu’elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;«Je donnerais ma vie pour le savoir!»</p>
-
-<p>Elle doutait de nouveau. Elle ne se croyait pas
-vaincue. Après avoir défendu si longtemps, dans
-le secret de son âme, l’unique amour de sa vie
-contre un oubli qu’elle n’admettait pas, contre
-un silence qui ressemblait trop à celui de la
-tombe, contre un parjure dont elle persistait à
-croire incapables les lèvres qui s’attachaient
-jadis éperdument aux siennes, c’était maintenant
-l’amour et le bonheur de son fils qu’elle
-devait sauver du plus sombre piège. Elle l’avait
-entrevu, ce piège. Jusqu’à présent, il lui avait
-suffi de n’y pas tomber. Mais aujourd’hui les<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span>
-circonstances la forçaient à le démasquer aux
-yeux de tous.</p>
-
-<p>Gaétane de Ferneuse se sentit à hauteur de
-cette tâche.</p>
-
-<p>Elle avait trop aimé Renaud, elle aimait trop
-son fils, pour ne pas entreprendre de lutter contre
-l’imposture qu’elle soupçonnait.</p>
-
-<p>Un moment troublée par l’intervention inexplicable
-de Laurence, la comtesse bientôt s’était
-reprise. Cette nouvelle complication, si déconcertante,
-ne pouvait cependant prévaloir contre
-des années d’observation attentive, ni contre
-l’intuition de femme et d’amante qui empêchait
-Gaétane de reconnaître, dans le père de Micheline,
-l’amant adoré d’autrefois.</p>
-
-<p>Le cœur d’un homme change-t-il à ce point?
-Même dans l’éloignement, les aventures, les périls,
-les blessures lentes à guérir, la brutalité des
-climats et des êtres? <i>Ou n’était-ce pas le même
-homme?...</i></p>
-
-<p>La secrète certitude ne suffisait plus. Il fallait
-une preuve?</p>
-
-<p>Et cette certitude même, sous quel choc n’oscilla-t-elle
-pas de nouveau quand M<sup>me</sup> de Ferneuse
-reçut le billet où, pour la première fois depuis de
-longues années d’un invraisemblable silence,
-Renaud de Valcor évoquait le passé. Le détail
-précis de la grotte bouleversa Gaétane. Pas un
-être au monde n’avait surpris ce rendez-vous
-des amants de jadis.</p>
-
-<p>Mais alors?...</p>
-
-<p>«J’irai,» se dit M<sup>me</sup> de Ferneuse.</p>
-
-<p>Et dans quelle fièvre elle attendit l’heure!</p>
-
-<p>Cette fois, devant le miroir du souvenir, nulle<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span>
-comédie ne lui donnerait le change. Il se rappelait,&mdash;ou
-il savait,&mdash;cet homme si semblable
-d’aspect, si opposé de cœur, à celui qu’elle
-avait aimé. Donc, il allait enfin parler. Et, enfin,
-elle interrogerait. Elle, qui n’avait pu livrer son
-secret, tant qu’elle ne savait pas quel revenant
-monstrueux,&mdash;âme morte sous les traits si
-chers, ou simulateur infernal,&mdash;écouterait l’humiliante
-ou dangereuse évocation. Maintenant,
-la vérité éclaterait,&mdash;ah! dans le seul son de
-cette voix, quand il prononcerait certains mots.</p>
-
-<p>Et Gaétane tremblait de douceur et d’horreur
-à l’idée de descendre dans ce mystère, et de délivrer
-son âme des liens de doute où elle se débattait
-depuis tant d’années.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IX</h2>
-
-<p class="pch">LE PÈRE ET LA FILLE</p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">LORSQUE le marquis de Valcor et le
-prince de Villingen revinrent de leur
-promenade à cheval, la première
-cloche du déjeuner sonnait au château.
-Ces messieurs eurent juste le temps de changer
-de costume, et ils n’arrivèrent point trop en
-retard dans la salle à manger.</p>
-
-<p>Autour de la longue table parée de fleurs et
-déjà moins garnie de convives que les jours précédents,
-les domestiques passaient les hors-d’œuvre.
-Laurence présidait au repas, avec sa
-grâce discrète et lassée. Sur son mince visage
-pâle, dans ses grands yeux noirs aux paupières
-meurtries, on pouvait distinguer des traces de
-ses émotions récentes. Pourtant elle souriait,
-d’un air doux et exténué, comme une convalescente
-échappée à quelque crise mortelle, et
-qui se souvient trop de sa souffrance, tout en
-jouissant de sa guérison.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span></p>
-
-<p>Ses hôtes attribuaient son évidente fatigue à
-la peine qu’elle s’était donnée pour organiser la
-fête magnifique de l’avant-veille. Mais sa fille ne
-s’y trompait pas. Micheline interrogeait avec
-anxiété le délicat visage maternel, et sentait l’espérance
-rentrer dans son cœur en y distinguant,
-lorsqu’il se tournait vers elle, une expression
-d’encouragement attendri.</p>
-
-<p>«Pauvre maman!» songeait la jeune fille.
-«Si elle crut devoir accomplir quelque démarche
-contraire à mon mariage avec Hervé, elle ne
-peut manquer d’en souffrir terriblement,&mdash;soit
-qu’elle y persiste, soit qu’elle se reconnaisse dans
-son tort. Aussi n’est-ce pas elle que je questionnerai
-sur l’affront qu’a subi chez nous madame
-de Ferneuse. Mon père seul me dira la vérité.»</p>
-
-<p>L’absence de ce père, dont l’infaillible volonté
-lui inspirait tant de confiance, avait fait paraître
-la matinée longue à M<sup>lle</sup> de Valcor.</p>
-
-<p>Une autre personne aussi en avait trouvé les
-heures sans fin. C’était Françoise, qui vainement
-avait erré dans les allées proches du château,
-espérant que le prince Gilbert viendrait la rejoindre.</p>
-
-<p>Enfin, Valcor et Gairlance parurent, à quelques
-minutes d’intervalle, et, de les voir prendre
-place devant les couverts dont l’ordonnance intacte
-énervait les deux cousines, réveilla la jeunesse
-agile de celles-ci. Elles rirent, elles s’animèrent.
-La gaieté étincela autour de cette table
-élégante, comme les parcelles de lumière dans
-les facettes des cristaux.</p>
-
-<p>Cependant Marc de Plesguen observait le
-marquis avec une attention particulière. Comme<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span>
-il détournait de lui ses yeux, il rencontra les
-noires prunelles d’Escaldas. Le vieux gentilhomme
-rougit, son redressement de dédain vint
-trop tard. Le Bolivien venait de constater qu’elle
-germait inconsciemment, la semence de doute
-et de convoitise qu’il avait jetée dans cette âme.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon père, pouvez-vous me donner un
-instant? Il faut absolument que je vous parle.»</p>
-
-<p>Micheline s’adressait tout bas au marquis,
-tandis que leurs hôtes, en quittant la table, décidaient
-avec animation les plaisirs de plein air
-que favoriserait cette belle journée.</p>
-
-<p>Renaud regarda sa montre. Une heure et
-demie avant d’être là-bas, dans la grotte, à attendre
-Gaétane. C’était plus que le temps nécessaire
-pour s’y rendre. Mais il fallait compter
-avec les détours, les précautions afin de n’être
-point suivi.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce ne sera pas long, ma mignonne?»
-demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Un seul mot, père,» dit Micheline, en
-levant des yeux de décision et de flamme.</p>
-
-<p>&mdash;«Montons,» fit Renaud.</p>
-
-<p>Il l’emmena dans son cabinet de travail.</p>
-
-<p>Debout en face de lui, qui la regardait profondément
-par-dessus la cigarette qu’il était en
-train d’allumer, elle se sentit moins brave, non
-pour tenir haut et ferme son cœur, mais pour
-prononcer les mots embarrassants. Son charmant
-visage devint tout rose avec un air de petite fille.</p>
-
-<p>&mdash;«Père ... voilà ... Je ne sais ce qui se passe
-entre la comtesse de Ferneuse, ma mère et vous.
-Mais, avant de vous laisser accomplir quelque
-démarche irrévocable, il faut que je vous prévienne:<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span>
-Hervé sera mon mari, ou je mourrai.»</p>
-
-<p>Il sourit.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est tout?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, père ... C’est tout.»</p>
-
-<p>Valcor la contempla un instant, avec la même
-expression émue et divertie, comme s’il goûtait
-l’effusion ravissante de sentiment, de résolution
-et de timidité, sur ce frais visage si cher. Puis il
-s’assombrit d’une gravité soudaine.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon enfant,» dit-il, «je t’ai devinée, et
-je te connais. Tu n’as pas donné légèrement ton
-cœur, et tu n’es pas de celles qui changent.
-D’ailleurs, les circonstances ont rendu cet amour
-presque fatal. Toutefois, je te conjure de t’interroger,
-de réfléchir encore ...»</p>
-
-<p>Elle fit un mouvement.</p>
-
-<p>&mdash;«Me blâmez-vous, mon père?</p>
-
-<p>&mdash;Non certes. Et ce serait inutile. Je te demande
-simplement: Micheline, peux-tu guérir
-de cet amour, en t’y efforçant, si j’ai une raison
-capitale pour t’imposer un tel sacrifice?»</p>
-
-<p>Elle pâlit, sa lèvre trembla.</p>
-
-<p>&mdash;«Quelle raison? Pouvez-vous me la dire?</p>
-
-<p>&mdash;Simplement celle-ci: que je ne suis pas
-sûr, malgré ce que je compte entreprendre, de
-faire que ce mariage devienne réalisable.</p>
-
-<p>&mdash;Le voulez-vous, ce mariage, père?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, si tu me persuades que ton bonheur
-en dépend.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, quel obstacle l’empêcherait? Il n’y
-a pas d’obstacle contre votre volonté.»</p>
-
-<p>L’orgueil jaillit des yeux de Valcor. La diplomatie
-filiale n’aurait pu trouver plus magique
-parole. Mais nulle diplomatie dans Micheline.<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span>
-Elle avait dit ce qu’elle pensait. Pourtant il eut
-un retour vers quelque idée secrète, et il hocha
-la tête. Cette incertitude, jamais vue en lui,
-troubla sa fille. Elle balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais ... supposons le pire. Vous n’auriez
-qu’à laisser faire. Dans trois ans, je serai majeure.
-Et puisque Hervé est résolu ...</p>
-
-<p>&mdash;Telle conjoncture peut se produire qui
-briserait sa résolution.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi si je vous contredis, père.
-Rien ne me fera douter de mon fiancé.»</p>
-
-<p>Il murmura, la regardant au fond des yeux:</p>
-
-<p>&mdash;«Cependant ... un scrupule de conscience ...»</p>
-
-<p>Micheline chancela presque. Une terreur la
-saisit. La conscience!... Ceci dominait tout chez
-le jeune comte de Ferneuse. Elle se rappela l’air
-ascétique, l’ardeur sombre, qu’il avait en parlant
-de retraite au fond d’un cloître, s’il ne pouvait
-pas être à elle, qu’il aimait. Lui aussi prévoyait
-un obstacle d’ordre moral, inéluctable. Un atroce
-effroi tordit le cœur de la vaillante fille.</p>
-
-<p>&mdash;«O mon père, vous m’épouvantez! Si l’espoir,
-si la foi en lui, en vous, ne me soutiennent
-pas, la force me manquera pour attendre l’avenir.
-J’aurai toute la patience qu’il faudra, mais
-pas dans l’incertitude. Aidez-moi, père, ou je
-vous assure que vous pleurerez bientôt votre
-Micheline.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chérie!... ma chérie!...» dit doucement
-Valcor.</p>
-
-<p>Il jeta sa cigarette, prit les mains de sa fille,
-et s’assit en l’attirant contre lui comme lorsqu’elle
-était une enfant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Tu ne sais pas combien ton père t’aime,
-mon précieux trésor! Et tu as eu raison de dire
-que lorsque je veux quelque chose, ce quelque
-chose s’accomplit. Seulement il me fallait être
-certain que tu ne te trompais pas, que tu ne
-prenais pas un flirt puéril pour un sentiment sérieux.
-Ne frémis pas ainsi. Je devais m’éclairer ...
-te forcer à regarder en toi-même. Soit! Maintenant,
-je suis convaincu. Je vais agir en conséquence.
-Quel miracle ne ferais-je pas pour que
-ma Micheline ignore à jamais la tristesse!»</p>
-
-<p>Il parlait d’un ton si pénétré, si tendre, que les
-larmes de l’enfant jaillirent.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! père, je ne l’ignore plus, la tristesse.
-Comme j’ai souffert depuis deux jours!»</p>
-
-<p>Renaud ne lui demanda point ce qu’elle avait
-surpris, ni ce qu’elle avait craint. Il se dressa, et,
-de sa voix revenue aux vibrations de maîtrise,
-d’autorité:</p>
-
-<p>&mdash;«A présent, laisse-moi, Micheline. Sois
-tranquille et confiante, mon enfant. Tu épouseras
-Hervé de Ferneuse. J’ai tenu contre le
-sort des gageures plus difficiles à gagner que
-celle-là.»</p>
-
-<p>La jeune fille lui tendit son front, et sortit,
-sans ajouter une parole, étant, comme lui, d’une
-énergie précise et concentrée.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">X</h2>
-
-<p class="pch"><i>L’EXPLICATION</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dd.jpg" width="80" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">DÈS que Micheline l’eut quitté, le marquis
-de Valcor sortit du château, un
-jonc à la main, un chapeau de paille
-fine sur la tête, comme pour une flânerie
-sous la splendeur calme des ombrages. Il
-esquiva quelques rencontres, écarta ses chiens,
-qui s’attachaient à ses pas, et, les premiers
-massifs dépassés, précipita sa marche.</p>
-
-<p>Le point de la falaise où il se rendait se trouvait
-sur l’autre versant du promontoire et assez
-éloigné de la propriété.</p>
-
-<p>Renaud traversa le parc dans presque toute
-sa longueur, puis suivit un sentier qui descendait
-vers la mer. Il atteignit un vallonnement,
-où verdoyaient et blondissaient des carrés de
-culture autour de quelques petites fermes. Une
-dépendance de Ferneuse. L’avenue montante qui
-partait de là conduisait à l’habitation.</p>
-
-<p>M. de Valcor tourna dans le sens opposé, gagna
-une étroite plage, puis remonta un peu, et<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span>
-se trouva sur le seuil d’une cavité naturelle
-qu’on ne pouvait sans exagération appeler une
-grotte. Cette anfractuosité pittoresque n’avait
-même pas de désignation dans le pays. Jadis,
-quand Gaétane et Renaud s’y donnaient leurs
-rendez-vous d’amour, c’étaient eux qui lui avaient
-décerné l’ambitieuse désignation. Sorte de vaste
-niche, abritée par un avancement du roc, au sol
-tapissé d’herbes chevelues et sèches dans un
-sable fin, elle avait été «leur grotte», en dehors
-des chemins où l’on passe, en dehors des
-hommes et de la vie.</p>
-
-<p>En été, cette étroite retraite dominait d’assez
-haut le niveau des marées, séparée de la grève
-par un large chaos de pierres. Mais en hiver, ou
-bien au temps des équinoxes, quand les lames
-de fond arrivaient du large avec des élans monstrueux,
-l’eau furieuse devait s’engouffrer dans la
-conque béante. C’étaient ces assauts prodigieux,
-et aussi le choc des lourdes averses, qui, en effritant
-le roc, déposaient dans le sol concave ce
-sable plus souple qu’un coussin de soie, piqué
-par les grêles franges des herbes sauvages.</p>
-
-<p>Renaud s’assit sur une saillie de falaise qui
-formait une véritable banquette. Il regarda sa
-montre. Deux heures et demie. Il ne comptait
-pas voir avant trois heures celle qu’il attendait.
-Mais il était bien sûr qu’elle viendrait. Pas une
-minute ne fut d’ailleurs trop longue pour la
-méditation où il se perdit. A deux ou trois
-reprises, il tressaillit à un bruit velouté contre
-la paroi lisse, autour de sa cachette. Mais ce
-n’étaient que des goélands, frôlant le granit de
-leurs longues ailes, effarouchés de l’avoir vu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span></p>
-
-<p>Enfin, ce fut bien un glissement d’étoffe, les
-heurts de talons trop hauts dans l’abrupt sentier.
-M<sup>me</sup> de Ferneuse apparut.</p>
-
-<p>Renaud eut le cœur étreint par la beauté de
-cette femme, beauté claire et délicate, comme
-une grappe de lilas blanc trempée de soleil. Un
-peu essoufflée par l’émotion et la course, elle
-s’arrêtait, d’une pâleur et d’une anxiété impressionnantes,
-avec le large reflet de ses yeux, où
-tremblait toute l’âme.</p>
-
-<p>On lui eût donné à peine trente ans, bien
-qu’elle eût un peu dépassé quarante. Mais ce
-n’était pas la jeunesse enfantine et grêle de Laurence,
-qui semblait arrêtée dans son développement
-vers une féminité complète. C’était la
-splendeur d’une créature vivace et saine, ayant
-en réserve des sources de force et de fraîcheur
-que les années n’épuisaient pas.</p>
-
-<p>Renaud, sans parler, lui fit prendre place sur
-le siège naturel, d’où il se leva, puis, tout de
-suite, il tomba à ses pieds.</p>
-
-<p>&mdash;«Pardonnez-moi!...» gémit-il. «Je suis à
-bout de silence ... Et vous me déliez d’un mortel
-devoir ... Vous permettez que je parle, puisque
-vous êtes venue ici ... Ici, où nous nous sommes
-aimés.»</p>
-
-<p>Elle promena autour d’elle des yeux hallucinés
-de souvenir.</p>
-
-<p>Il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! combien de fois n’y suis-je pas venu
-depuis douze ans!»</p>
-
-<p>Elle ramena son regard vers ce visage, si semblable,
-malgré le temps écoulé, à celui qu’elle
-avait vu naguère, en ce lieu, et ainsi, presque à<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span>
-la hauteur du sien, dans la pose adorante de
-l’homme agenouillé. Mais elle n’ouvrit pas la
-bouche.</p>
-
-<p>Lui, sans s’inquiéter des lèvres muettes, ou,
-peut-être, y découvrant un acquiescement, une
-acceptation, il commença d’évoquer le passé
-avec l’art émouvant de son âme dominatrice et
-voluptueuse, de sa voix aux caresses indicibles,
-de ses magnétiques prunelles, de tout son désir
-et de toute sa volonté. Ah! comme il avait aimé
-Gaétane! Comme il avait souffert de se séparer
-d’elle!... L’œuvre effroyable de sa guérison, avec
-quelle féroce décision de chirurgien il avait
-essayé de l’accomplir. Il avait tranché au vif de
-sa chair et de son cœur. Il s’était expatrié. Il
-s’était échappé, non pas seulement de sa maison
-et de son pays, mais de la civilisation
-même. Il avait vingt fois risqué sa vie, avec l’espoir
-forcené de la perdre. Puis il s’était créé des
-occupations, des ambitions, pour noyer son
-regret dans la fièvre d’agir. Quand il avait cru
-s’être refait une âme différente, il était revenu.
-Comme suprême gage de son obéissance, et
-comme suprême ressource d’oubli, il s’était
-marié. Même alors, il n’avait pas encore osé
-revoir l’idole adorée de sa jeunesse. Il avait
-tardé à reparaître en Bretagne, ne s’y était risqué
-que pour installer sa femme dans le domaine
-de ses ancêtres, puis était encore reparti au loin
-pour longtemps. Hélas! à quoi bon tout cela?...
-Dès qu’il s’était retrouvé en face de Gaétane, il
-l’avait aimée de nouveau, d’un amour désespéré
-et brûlant, mille fois plus indomptable que la
-passion de sa vingtième année.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span></p>
-
-<p>L’éloquence fougueuse de Renaud peignait
-l’ardeur de son amour moins vivement peut-être
-que ses regards, le frémissement de sa voix,
-et tout le feu subtil émané de son âme véhémente.</p>
-
-<p>Gaétane se sentit enveloppée par cette atmosphère
-de sincérité, que reconnaît toute femme,
-fût-elle la plus défiante et la mieux en garde. Un
-vertige la troubla. Serait-ce possible? Était-ce là
-l’écho du passé? De ce passé qui demeurait
-l’enchantement de sa vie.</p>
-
-<p>Mais cet homme pouvait s’être pris à son
-rôle, s’il était le prodigieux acteur qu’elle soupçonnait.
-Faisant donc un effort, qui raidit son
-buste, crispa ses doigts minces et élargit ses
-prunelles, M<sup>me</sup> de Ferneuse prononça:</p>
-
-<p>&mdash;«Il y a entre nous, Renaud, quelque chose
-de plus formidable que nos propres sentiments.
-Je ne vous demande ni quels sont aujourd’hui
-les vôtres, ni comment vous avez pu ensevelir
-dans un si parfait néant de silence, et durant
-tant d’années, ce que vous me dévoilez à cette
-heure. Laissons cela. Puisque le passé est si vivement
-présent à votre mémoire, évoquez-le
-pour me répondre: Avez-vous jamais pu croire
-qu’Hervé était le fils du comte de Ferneuse?»</p>
-
-<p>Les dernières paroles glissèrent en souffle
-presque imperceptible entre deux lèvres décolorées.</p>
-
-<p>M. de Valcor, toujours à genoux sur le sable,
-courba lentement le front, baisa un volant léger
-à la jupe de Gaétane, et murmura contre ce tissu
-qui faisait un peu partie d’elle:</p>
-
-<p>&mdash;«Hervé est mon fils et le vôtre.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span></p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse, toute à sa tâche de démêler
-le secret de cette âme redoutable, tressaillit à
-peine, et reprit aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;«Comment vous justifierez-vous alors
-d’avoir commis l’imprudence effrayante de laisser
-votre fille et lui s’éprendre l’un de l’autre?»</p>
-
-<p>Le marquis se releva. Un éclair jaillit de ses
-yeux. Ah! elle voulait donc la lutte?... Il y était
-préparé.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais vous-même, Gaétane?» demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Moi!» s’écria M<sup>me</sup> de Ferneuse. Elle eut
-une hésitation, puis murmura: «Ce n’était pas
-la même chose.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc? N’aviez-vous pas la conviction
-que ces enfants étaient frère et sœur?»</p>
-
-<p>Les regards de Gaétane et de Renaud se heurtèrent.</p>
-
-<p>Pouvait-elle lui dire qu’elle avait cru, qu’elle
-croyait encore,&mdash;mais d’une façon plus troublée
-cependant,&mdash;que lui, qui portait ce nom
-de Valcor, n’était pas l’homme qu’elle avait
-aimé.</p>
-
-<p>Elle avait éprouvé cette certitude que, naguère
-encore, il ignorait tout de leur ancien amour.
-Oui, quand il gardait sur le passé cet incroyable
-silence, c’est que ce passé n’existait pas pour lui.
-Par quel miracle, aujourd’hui, le ressuscitait-il
-avec des accents spontanés, précis comme la
-vérité même?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse expliqua:</p>
-
-<p>&mdash;«Je prenais pour une simple inclination,
-et non pour de l’amour, le goût de ces deux
-jeunes êtres l’un pour l’autre. Chaque jour,<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span>
-d’ailleurs, j’attendais de vous voir mettre obstacle
-à leur penchant. J’en conviens, il ne me déplaisait
-pas que vous eussiez enfin une occasion si
-grave de vous trahir ...»</p>
-
-<p>Gaétane s’arrêta. Ce qu’elle voulait exprimer
-coûtait à sa pudeur et à son orgueil, surtout dans
-la glaciale étreinte de son doute. Mais cela s’imposait,
-tactique inévitable. Aussi poursuivit-elle,
-tandis qu’une flamme de pourpre courait sur sa
-pâleur:</p>
-
-<p>&mdash;«Votre silence me semblait trop lourd.
-Était-il possible d’anéantir avec une volonté
-plus écrasante, notre rêve d’autrefois? Le mot,
-le cri, que ma fierté se refusait à solliciter de
-votre part, j’espérais qu’un péril si décisif pour
-de chers innocents vous le ferait enfin jeter.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m’aimiez donc toujours?... Oh! Gaétane!...»</p>
-
-<p>Elle leva la main pour arrêter son élan.</p>
-
-<p>&mdash;«Parlons d’eux, non pas de nous.»</p>
-
-<p>Geste et parole d’une si froide dignité, que
-Renaud recula, interdit. D’ailleurs, les yeux sur
-ses yeux, avec une fixité pénétrante, M<sup>me</sup> de Ferneuse
-ajoutait:</p>
-
-<p>&mdash;«Comment vous aurais-je encore aimé?...
-Sous vos traits impénétrables, je ne reconnaissais
-pas celui qui fut jadis tout pour moi.»</p>
-
-<p>Quelques secondes suivirent, tragiquement
-muettes. Tous deux se regardaient, aussi pâles et
-étreints l’un que l’autre, tandis que vibrait encore
-dans l’air doux la phrase,&mdash;moins étrange
-qu’étrangement prononcée,&mdash;de Gaétane.</p>
-
-<p>A la fin, une dure vapeur sembla voiler le
-visage du marquis. Ses traits se fixèrent dans une<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span>
-expression plus proche, cette fois, de la haine
-que de la tendresse voluptueuse. Ses yeux s’assombrirent.
-Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Ainsi, parce que vous supportiez mal un
-respect absolu,&mdash;respect que, cependant, vous
-m’aviez imposé,&mdash;vous risquiez au jeu d’une
-orgueilleuse coquetterie ce bonheur de deux
-innocents, dont vous me rendez aujourd’hui responsable.
-Gardez donc pour vous-même, j’ose
-vous le dire, les reproches que vous trouviez bon
-de m’adresser. Je n’ai pas à les recevoir de ma
-conscience, ni&mdash;ce qui me serait infiniment
-plus dur&mdash;de vous, qui restez la maîtresse
-adorée de mon cœur. Sachez que nul lien du
-sang n’existe entre Micheline et Hervé.»</p>
-
-<p>La stupeur rendit M<sup>me</sup> de Ferneuse immobile.
-Grands dieux! Qu’allait-il donc révéler?</p>
-
-<p>Renaud, laissant tomber sa voix, où s’éteignit
-l’âpre chaleur, continua, lentement, avec un
-sourd effort:</p>
-
-<p>&mdash;«Je vais vous confier un secret délicat et
-sacré. Il m’en coûte. Non pas que je n’aie une
-confiance absolue en vous, Gaétane. Mais parce
-que cette révélation va peut-être vous rendre
-moins souhaitable le mariage de deux enfants
-qui s’aiment ... qui s’aiment comme nous nous
-sommes aimés.»</p>
-
-<p>Elle se taisait, haletante, suspendue aux paroles
-qu’il prononçait avec une irritante circonspection.</p>
-
-<p>&mdash;«Connaissez-vous,» reprit-il, «une famille
-de pêcheurs, près du Conquet, les Gaël?</p>
-
-<p>&mdash;Tout le monde les connaît le long de la
-côte,» répondit la comtesse. «Mais j’ai plus<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span>
-entendu parler de ces gens-là que je ne les ai vus.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n’avez jamais rencontré Bertrande,
-la petite-fille?</p>
-
-<p>&mdash;Quelquefois ... Il y a longtemps. Ne s’est-elle
-pas faite religieuse?»</p>
-
-<p>Renaud, sans répondre, demanda:</p>
-
-<p>&mdash;«La physionomie de cette jeune fille ne
-vous a-t-elle pas frappée?»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse refléchit, puis demanda, hésitante:</p>
-
-<p>&mdash;«Par une ressemblance?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Une ressemblance avec Micheline?»</p>
-
-<p>M. de Valcor inclina la tête:</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien?» questionna Gaétane, qu’une
-fièvre d’appréhension gagnait.</p>
-
-<p>Cependant, le marquis retardait encore les
-mots décisifs.</p>
-
-<p>&mdash;«La mère de cette Bertrande ...» reprit-il.
-«On vous a dit?...</p>
-
-<p>&mdash;C’est une pauvre folle,» interrompit la
-comtesse avec une hâte impatiente.</p>
-
-<p>&mdash;«Non,» s’écria vivement Renaud. «Elle
-n’est pas folle. La perte de son mari l’a plongée
-dans une espèce de paralysie mentale, un état
-inconscient, qui n’est pas la démence. Il n’y a
-aucun dément dans cette famille. Nous ne
-sommes pas en présence d’un mal congénital,
-transmissible ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais quelle importance?...</p>
-
-<p>&mdash;Une importance capitale. Micheline est la
-fille de cette infortunée.</p>
-
-<p>&mdash;La fille de cette paysanne!...» s’exclama
-la comtesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«La fille d’une créature irréprochable et
-touchante, la descendante d’une race ancienne,
-hardie et fière, quoique très humble,» rectifia
-M. de Valcor. «Les Gaël ont une espèce de
-noblesse rude, qui en vaut une autre. D’ailleurs,»&mdash;et
-il sourit,&mdash;«c’est une tradition
-du pays que mes ancêtres et les jolies aïeules de
-Micheline eurent parfois des conversations assez
-tendres pour qu’un peu de nos traits et de notre
-sang ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais son père?...» s’écria M<sup>me</sup> de Ferneuse.
-«Son père, alors, ce n’est pas vous, puisque
-vous m’affirmez qu’elle n’est pas la sœur d’Hervé.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce n’est pas moi.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce?</p>
-
-<p>&mdash;Un Gaël. Je vais, mon amie, vous raconter
-cette histoire, que vous serez seule à connaître
-avec moi-même ...</p>
-
-<p>&mdash;Et Laurence?</p>
-
-<p>&mdash;Laurence l’ignore.</p>
-
-<p>&mdash;Elle croit que Micheline est sa fille?</p>
-
-<p>&mdash;Elle le croit.</p>
-
-<p>&mdash;Comment est-ce possible?</p>
-
-<p>&mdash;Je vais vous le dire. Mais, avant tout, sachez
-ceci: bien que Micheline ne soit pas, de
-par la nature, l’enfant de la marquise et la
-mienne, elle l’est de par son état civil, elle l’est
-de par la conviction de Laurence, elle l’est de
-par mon amour paternel, aussi profond, aussi
-exclusif, aussi orgueilleusement tendre que si
-elle tenait de moi la vie. Je vais vous apprendre,
-Gaétane, un mystère que je n’aurais jamais cru
-divulguer à personne. Je vous demande le serment
-le plus solennel de le garder dans le tré-fonds<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span>
-de votre âme, pour vous seule, et d’agir
-ensuite comme si ce mystère n’existait pas. Sauf
-en ce qui concerne la non-parenté de Micheline
-avec Hervé, je ne supporterai que nul au
-monde, pas même vous qui saurez, traitiez, fût-ce
-en pensée, <i>ma fille</i>,» (il appuya sur le mot),
-«autrement que comme une Valcor.»</p>
-
-<p>Renaud mit toute sa force impérieuse dans
-ces dernières paroles. Il les souligna si ardemment
-que Gaétane en fut remuée.</p>
-
-<p>Des sentiments sincères surgissaient chez cet
-homme, sous la mise en scène apprêtée, voulue.
-Le mystère qu’il prétendait livrer, ou bien était
-faux, ou bien tenait à d’autres mystères qu’il ne
-livrerait pas.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse le regardait avec épouvante,
-mais, dans cette épouvante, s’insinuait une tragique
-fascination. Comment échapperait-elle au
-réseau d’illusions dont ce jongleur de génie
-voudrait l’envelopper? Ce vouloir, elle le sentait
-formidable. Non moins formidable que la
-prodigieuse audace et la prodigieuse intelligence.
-Ah! si elle n’avait pas en elle le souvenir
-et l’avenir, son amour dans le passé, le bonheur
-de son fils dans le futur!... Mais avec ces deux
-talismans, peut-être ne risquait-elle pas la terrible
-partie dans des conditions trop inégales.
-La vérité!... Sous les captieux mensonges, elle
-découvrirait la vérité!</p>
-
-<p>Maintenant, dans le recueillement le plus
-attentif, avec une patience qui ne se démentait
-plus, fût-ce par une exclamation, elle écoutait
-le récit de Renaud.</p>
-
-<p>Les événements remontaient à l’époque où,<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span>
-pour la première fois après sa longue absence,
-le marquis de Valcor revenait en Bretagne.</p>
-
-<p>Il y semblait un inconnu. Parti à vingt ans, il
-reparaissait vers la trentaine. Intervalle capable
-de changer un homme, même si cet homme
-n’avait pas doublé, pour ainsi dire, par une existence
-aventureuse, les années écoulées. Autour
-de Valcor, les êtres aussi s’étaient transformés,
-les cœurs avaient oublié. Un seul gardait la mémoire
-de l’absent. Mais ce cœur-là, ce cœur
-plein d’amour, s’isola farouchement dans Ferneuse
-auprès du petit Hervé, et ce ne fut pas
-durant ce séjour de Renaud en Bretagne que
-Gaétane le revit.</p>
-
-<p>Il y était venu parce qu’il fallait que la nouvelle
-marquise connût enfin le domaine dont elle
-portait le nom, et parce que les médecins ordonnaient
-ce salubre séjour à la délicate jeune
-femme, sur le point d’être mère.</p>
-
-<p>A peine le couple fut-il installé dans la seigneuriale
-demeure, que les pauvres gens de
-la région, ceux mêmes qui ne se rappelaient pas
-les traits du châtelain, reconnurent sa présence
-aux bienfaits répandus partout sur eux. Mais il
-était une famille qui retrouva tout de suite, et
-plus directement, la bienveillance du maître de
-Valcor. Ce furent les Gaël. Presque aussitôt après
-son arrivée, Renaud s’enquit de ces vaillants
-marins, dont les destinées avaient toujours été
-plus ou moins liées à celles de ses ancêtres.</p>
-
-<p>Il se vit en face d’un sombre désespoir d’aïeule
-et de mère. Le fils aîné, Bertrand, avait péri dans
-le naufrage d’un transport de l’État, sur lequel il
-achevait ses années de service. Sa veuve, Mauricette,<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span>
-la raison ébranlée par ce malheur,
-n’était pas plus capable d’élever sa petite Bertrande
-que de se conduire elle-même. Hélas!
-pauvre créature, elle se trouvait, en ce moment
-même, victime de ce doux égarement, qui lui
-valait le surnom de l’Innocente. Le drame le plus
-douloureux se déroulait dans l’humble maison.
-Le second fils de Mathurine, le violent et ardent
-Mathias, avait profité du trouble cérébral de sa
-belle-sœur pour commettre une action abominable.
-Dans un instant de vertige, regretté aussitôt
-d’ailleurs, il avait abusé de celle qui pleurait
-si fidèlement son frère. Et maintenant Mauricette
-était enceinte.</p>
-
-<p>La rigide et orgueilleuse Mathurine cachait à
-tous l’état de sa bru, dont l’Innocente elle-même
-ne se rendait pas compte. Mais le moment approchait
-où naîtrait le malheureux enfant. Sous quel
-opprobre n’entrerait-il pas dans la vie! Et quelle
-honte pour cette lignée des Gaël, qui, jusqu’ici,
-portait le front si haut!</p>
-
-<p>Le marquis de Valcor arriva pour recevoir de
-l’aïeule cette sombre confidence.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne craignez rien, maman Gaël,» dit-il à
-la vieille paysanne. «Nul ne saura que l’Innocente
-a rompu&mdash;sans le vouloir, pauvre femme!&mdash;le
-deuil qu’elle mène en un triste et touchant
-délire, et qui la rend presque sacrée au regard
-superstitieux des marins. On ignorera le crime
-de votre fils Mathias. Continuez à dissimuler la
-situation de Mauricette. Si cela devient trop difficile,
-nous dirons qu’elle est malade, et je la placerai
-chez des gens sûrs.</p>
-
-<p>&mdash;Il n’y a de sûr que moi-même,» fit Mathurine.<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span>
-«Je garderai ma bru, je la délivrerai de mes
-mains. Je réponds que l’enfant viendra au monde
-sans qu’on s’en doute. Mais ensuite, qu’en ferons-nous?</p>
-
-<p>&mdash;Vous me l’enverrez,» dit le marquis.
-«Mathias peut l’apporter secrètement à Valcor.
-Je le suppose disposé à réparer sa faute.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute. Il m’aide à jouer la comédie
-nécessaire. Et comme son frère Yves est au loin,
-dans la marine de l’État, la maison des Gaël peut
-préserver son secret.</p>
-
-<p>&mdash;Bien. Nous nous arrangerons donc de façon
-à ce que l’enfant de Mauricette soit découvert
-par mes gardes à l’une des grilles de Valcor.
-On pensera que le petit être a été abandonné
-par des chemineaux. Nul ne connaîtra
-son origine. Je le ferai élever. Vous pourrez
-suivre dans la vie celui qui, tout bâtard qu’il
-soit, n’en sera pas moins votre petit-fils. Et
-l’honneur des Gaël sera sauf.</p>
-
-<p>«Telle fut la combinaison que je trouvai,»
-continua Valcor, «pour soulager un chagrin
-respectable et intéressant. Comment aurais-je
-pu prévoir la coïncidence inouïe qui ferait dévier
-jusqu’au dénouement le plus romanesque, la banalité
-de cette bonne action? Quelques semaines
-plus tard, Laurence accouchait. Jamais femme ne
-paya sa maternité de plus horribles souffrances.
-Je crus que je perdrais moi-même la raison à
-contempler ce martyre. Le moment vint où, pour
-y mettre un terme, il fallut presque arracher de
-force le fruit de ces pauvres entrailles pantelantes.
-On sacrifiait l’enfant, qui, par un miracle,
-respirait pourtant lorsque la terrible délivrance<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span>
-eut lieu. C’était une fille. Tout donnait à
-prévoir qu’elle ne vivrait pas. Et cependant la
-vue seule de cette chétive créature retenait en
-ce monde la malheureuse mère, qu’on désespérait
-de sauver. Dans l’effroyable faiblesse où était
-Laurence, elle semblait n’être soutenue que par
-une sensation: la présence du bébé, qu’elle exigeait
-sans cesse à côté d’elle. Les médecins
-avaient en vain ordonné de l’en distraire. «La
-fillette n’a que peu d’heures à passer ici-bas,»
-disaient-ils. «Et la mère la suivra aussitôt dans
-la tombe, si on n’arrive pas à lui cacher que
-son enfant n’est plus.</p>
-
-<p>«Une nuit, comme j’étais seul près de ma
-femme avec la garde, nous dûmes retirer d’auprès
-la mère assoupie le pauvre petit corps qui,
-hélas! se glaçait. Que dire à Laurence lorsqu’elle
-s’éveillerait et réclamerait sa fille? Les
-fausses excuses, le silence même, c’était le coup
-de mort sur cet organisme dévasté. La malheureuse
-ne comprendrait que trop. Je perdais la
-tête. Quand, tout à coup, au fort de mon angoisse,
-on vint me prévenir que quelqu’un me
-demandait, qui ne pouvait parler qu’à moi.
-C’était Mathias. Il m’annonça que Mauricette
-avait donné le jour à une fille, et me demanda
-dans quel lieu il devait déposer l’enfant pour
-qu’elle ne manquât pas d’être trouvée promptement
-par les gens du château.&mdash;«Où est-elle?»
-criai-je avec une impétuosité qui effara l’homme.
-Il me dit qu’il l’avait laissée, bien enveloppée,
-dans un abri d’herbes sèches. C’était le moment
-des foins. La nuit était chaude.&mdash;«Attends-moi,»
-dis-je. «Tu vas m’y conduire.&mdash;Vous,<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span>
-monsieur le marquis!» Un instant après, je
-partais avec le marin. Sous un ample manteau,
-je portais ma fille morte. Quelle minute! J’aurais
-étouffé l’innocente de mes mains qu’elles
-n’eussent pas tremblé davantage. Je dis à Mathias:&mdash;«C’est
-un paquet, pour qu’on ne
-s’étonne pas si l’on me voyait revenir les bras
-chargés. Je mettrai moi-même ta petite à l’endroit
-propice.» Il ne souffla mot. Rassuré de me
-voir agir, il n’avait qu’une hâte. Fuir les environs
-du château, retourner auprès de sa mère, la
-redoutable vieille, capable de tuer les siens s’ils
-se déshonoraient, et lui annoncer que tout était
-réparé, que sa faute était comme si jamais elle
-n’eût été commise.</p>
-
-<p>«Dès que, sous la nuit claire, j’aperçus la
-meule de foin, avec une tache blanchâtre au
-pied, je congédiai le marin.&mdash;«Va-t’en, Mathias.
-Je vais prendre cette pauvre mioche. Elle
-est en sûreté désormais. Je la placerai au seuil
-de la petite porte, par où passe le domestique
-qui va chercher le médecin, et j’enverrai chercher
-ce médecin d’ici deux heures. On ne peut
-manquer de la trouver.&mdash;Voulez-vous,» me
-dit-il, «que je vous débarrasse de ce paquet,
-puisqu’il était pour la frime?&mdash;Inutile. Sauve-toi,
-mon gars. Et ne recommence plus.&mdash;Je
-m’embarque demain au long cours,» répliqua-t-il.
-«Mais, partout, je serai votre homme,
-jusqu’à la mort. Dieu vous garde, monsieur le
-marquis.» Un instant plus tard, il était loin.</p>
-
-<p>«Vous devinez le reste, Gaétane. Je changeai
-l’enfant morte contre la vivante. Et, quelques
-heures plus tard, ce fut un petit cadavre que<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span>
-mes gens découvrirent à l’une des entrées du
-parc. Quand la marquise de Valcor s’éveilla,
-une mignonne créature, chaude d’une vie innocente,
-respirait contre sa joue. La mère était
-sauvée. J’aimais ma femme, Gaétane. Je ne vous
-avais pas revue encore. Je l’aimais d’autant plus
-que je voulais mieux vous oublier. L’enfant qui
-me rendit Laurence devint deux fois ma fille. Et
-jamais, vous entendez, jamais celle qui porte
-mon nom ne soupçonna mon subterfuge&mdash;horrible
-ou sublime. Jugez comme vous voudrez.
-Cette nuit-là, je ne réfléchis pas. Je me jetai
-vers le salut comme on se jette au feu pour en
-arracher un être cher. Plus tard, j’acceptai le fait
-accompli. Et ce fait devint d’autant plus irrévocable,
-lorsque les hommes de science m’apprirent
-que Laurence ne pourrait plus être mère
-et que jamais je n’aurais un descendant de mon
-sang.»</p>
-
-<p>Gaétane de Ferneuse n’avait pas interrompu
-ce récit. Elle n’y fit qu’une objection:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous m’aviez dit, Renaud, que, seul,
-vous connaissiez ce mystère. Mais ... la garde qui
-soignait Laurence, qui retira d’auprès d’elle
-l’enfant expirante?</p>
-
-<p>&mdash;Cette femme est morte. Oui ... elle savait
-tout, mais n’a jamais rien révélé.</p>
-
-<p>&mdash;En êtes-vous sûr?</p>
-
-<p>&mdash;Elle était plus dévouée à Laurence qu’un
-chien à son maître. Elle me baisait les mains
-pour ce que j’avais fait. Oh! celle-là ... sa tombe
-n’est pas plus muette qu’elle ne le fut elle-même.»</p>
-
-<p>Une furtive ironie passa dans cette phrase.<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span>
-Du moins le sembla-t-il à Gaétane, qui, de toutes
-ses fibres, demeurait à l’affût. Elle demanda
-encore:</p>
-
-<p>&mdash;«Et les médecins, qui avaient laissé un
-bébé presque sans souffle, et qui retrouvaient
-une robuste petite, toute disposée à vivre?»</p>
-
-<p>Renaud eut un ricanement léger.</p>
-
-<p>&mdash;«Croyez-vous donc les médecins si forts
-qu’ils voudraient nous le faire croire? Celui de
-Brest abandonnait l’enfant qu’il croyait condamnée,
-ne demandait même pas à la voir, ne s’occupait
-que de la mère. Le pauvre docteur de
-campagne prit facilement le change, grâce à
-l’adresse de cette garde, qui en savait autant que
-lui. Le grand consultant de Paris avait repris
-momentanément le chemin de la capitale. Trois
-jours après, quand on vit Micheline téter à plein
-cœur une solide nourrice, c’était à qui aurait
-prédit que la petite gaillarde s’en tirerait. Même
-on ajoutait, à qui mieux mieux: «Une Valcor ...
-Naturellement.»</p>
-
-<p>&mdash;Et ... l’autre?» murmura M<sup>me</sup> de Ferneuse.</p>
-
-<p>&mdash;«Dieu a recueilli sa petite âme éphémère,»
-prononça le marquis avec une émotion grave,
-dont la comtesse fut touchée.</p>
-
-<p>Était-ce l’habileté merveilleuse de cet homme?
-Une impression de vérité émanait de son étrange
-récit. Surtout une persuasion s’imposait à M<sup>me</sup> de
-Ferneuse: Micheline et Hervé n’étaient pas
-frère et sœur. Un mystère empêchait que le
-même sang ne coulât dans leurs veines. Quel
-était-il, ce mystère? Celui que dévoilait Renaud?
-Ou un autre, plus redoutable? Gaétane restait
-comme suspendue au bord d’un abîme profond<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span>
-et obscur, où flottaient d’effarantes apparences.
-Les yeux baissés, le visage plus blanc que ses
-mains délicatement pâles sur le linon bleuâtre
-de sa jupe, elle se recueillait. Doutes, intuitions,
-pressentiments, incertitudes. Cela ne suffirait
-pas pour la libérer de ce qu’elle devait au passé.
-Cela suffirait encore moins pour qu’elle consentît
-à l’union de son fils avec l’enfant délicieuse
-et énigmatique, héritière d’un nom éclatant,
-mais d’une race inconnue.</p>
-
-<p>&mdash;«Puis-je connaître le sens de vos réflexions,
-Gaétane?»</p>
-
-<p>La belle et fière tête se releva.</p>
-
-<p>&mdash;«Je saurai décider mon fils à renoncer à
-votre fille.»</p>
-
-<p>Une angoisse violente altéra les traits de Renaud.</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi? L’hérédité de cette enfant
-n’est pas vile! L’âme des Gaël vaut celle des
-Valcor.»</p>
-
-<p>L’accent vibra. Le cri venait d’un lointain
-orgueil. Où donc était la source, si impétueuse,
-de vérité, parmi tant de mensonges?</p>
-
-<p>&mdash;«Certes,» reprit M<sup>me</sup> de Ferneuse, «j’estime
-à l’égal d’une lignée aristocratique cette
-famille de marins probes et vaillants, et tellement
-soucieuse de l’honneur. D’ailleurs, quelle
-ancestralité n’est pas trouble? Celle qui a produit
-la pure fleur, si rare et précieuse, qu’est
-Micheline, me paraît incomparable. Et, socialement,
-mademoiselle de Valcor, d’une très haute
-noblesse et d’une richesse excessive, a une valeur
-digne de sa personne charmante.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?» haleta le marquis.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span></p>
-
-<p>Si maître de lui, il ne pouvait cacher son
-anxiété lorsqu’il s’agissait de sa fille.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, Renaud, une circonstance anéantit
-pour moi tout cela. C’est le serment exigé
-par vous que je laisserai mon fils dans l’ignorance
-de votre secret.»</p>
-
-<p>Tous deux se turent un instant. Ils sentaient
-entre eux des choses non dites, plus inquiétantes
-que les paroles exprimées. Enfin, M. de Valcor
-prononça lentement:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, ce secret, vous l’auriez toujours
-ignoré vous-même, si vous n’en possédiez un
-autre que vous n’avez pas, j’imagine, l’intention
-d’apprendre à Hervé. Lui direz-vous qui est son
-véritable père? Alors, en effet, vous lui devez
-aussi la preuve qu’il peut aimer et épouser sans
-crime celle qui porte le nom de ce père.»</p>
-
-<p>Une rougeur monta au front de Gaétane, puis
-s’effaça, laissant ce front plus pâle encore qu’auparavant.</p>
-
-<p>&mdash;«Ceci est juste,» répondit-elle, «Mais
-n’importe! L’impossibilité n’en est que plus
-grande d’éclairer le jugement de mon fils. Moi
-vivante, il n’épousera point une femme que je
-sais n’être pas celle qu’il croit, valût-elle cent
-fois mieux.»</p>
-
-<p>Renaud, qui se connaissait en volonté, mesura
-la trempe de celle-ci. Ce fut avec une
-humilité inattendue qu’il insista. La supplication
-même ne lui eût pas coûté. Mais que dire?
-Lui aussi touchait une muraille de mystère.
-Cette femme gardait une pensée qu’il ne distinguait
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;«Avez-vous bien compris,» fit-il tout à<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span>
-coup, «que jamais les Gaël n’interviendront?
-Ils croient que Micheline est bien l’enfant que
-Laurence a mise au monde. Pour eux, leur
-fillette est morte la nuit où elle fut exposée.
-L’idée leur reste que cet accident fut causé
-par le foin à l’abri duquel Mathias l’avait mise.
-Une touffe glissée de la meule aura étouffé la
-petite.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!» dit Gaétane. «Quand même!... Les
-Gaël sont de fer. Ces gens-là, je le sais,&mdash;Mathurine
-et Mathias,&mdash;n’ouvriront pas la bouche.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi,» reprit M. de Valcor, «c’est à
-cause d’un scrupule que vous jetterez votre fils
-dans le désespoir?»</p>
-
-<p>Elle le regarda et, soulignant le mot:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est à cause d’un scrupule.»</p>
-
-<p>Quelle puissance dans ces grands yeux de
-flamme claire, pour faire chanceler en lui-même
-le gladiateur moral qu’était Valcor! Voulant se
-soustraire à leur pénétration, il se grisa de leur
-splendeur verte et dorée! La vigilance du lutteur
-fit place à la fougue de l’amoureux.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! divine Gaétane,» s’écria-t-il, «âme
-trop haute pour cette terre! Je trouverai des
-arguments pour toucher votre cœur maternel.
-Hervé est mon fils aussi. J’ai le droit de défendre
-son bonheur, même contre vous. Mais,
-en ce moment, je ne veux que m’incliner et
-vous adorer. A cause d’un scrupule encore, vous
-m’avez jadis exilé de votre vie ... mais non pas
-de votre âme. Dites-le ... Dites-moi que vous
-me pardonnez cet oubli apparent, imposé par
-vous, oubli que, cependant, vous me reprochiez
-délicieusement tout à l’heure.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Moi!...» s’exclama la comtesse, «Moi, vous
-le reprocher!</p>
-
-<p>&mdash;Mon silence, tout au moins. N’est-ce pas
-la même chose?»</p>
-
-<p>Un sourire de volupté insidieuse glissa sur la
-bouche de Renaud, cette bouche finement dessinée
-dans l’ombre caressante de la moustache
-et de la barbe encore très brunes. Ses yeux bleu
-sombre s’emplirent de passion. Ses gestes rapprochés
-et tendres ajoutaient à la séduction de
-sa voix. L’illusion du passé, le vertige suave,
-enveloppèrent de nouveau Gaétane. Pour la
-seconde fois, cependant, elle se reprit. L’instinct
-obscur qui, au fond d’elle-même, se soulevait
-en défiance contre cet homme, lui prêta une
-inspiration soudaine.</p>
-
-<p>&mdash;«Renaud,» dit-elle, «vous dites que vous
-n’avez jamais cessé de m’aimer?</p>
-
-<p>&mdash;Je le jure. Même quand j’ai cru y être parvenu.
-Même quand je me suis marié. Ah! ce
-mariage! Dire que je l’ai conclu surtout pour
-donner un héritier au nom de Valcor! Le sort
-s’est vraiment joué de moi!»</p>
-
-<p>Elle secoua la tête, comme si cette explication
-du fait accompli importait peu.</p>
-
-<p>&mdash;«Quelle épreuve vous convaincrait?» demanda
-Valcor, avec toute l’ardeur de son amour
-actuel, dont elle ne doutait plus.</p>
-
-<p>&mdash;«Une seule.</p>
-
-<p>&mdash;Grand Dieu! Dites!</p>
-
-<p>&mdash;Rendez-moi mon anneau. Si vous l’avez
-gardé toujours, je vous croirai.»</p>
-
-<p>M. de Valcor contint le mouvement de surprise
-et le cri maladroit qui allaient lui échapper.<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span>
-Gaétane le croirait! Elle le croirait!... C’est-à-dire&mdash;et
-il le comprit&mdash;non pas seulement
-dans le désir qu’il avait d’elle aujourd’hui, mais
-en tout. Cet anneau!... Une vision brusque, que
-déjà les lettres trouvées dans le mur avaient fait
-surgir en lui, fulgura. Il répondit:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous parlez de la bague portée par
-vous avec une hardiesse si charmante sous les
-yeux mêmes de votre mari, qui jamais n’eut
-l’idée de vous l’ôter du doigt et de lire l’inscription
-gravée. Ce gage que vous m’avez rendu,
-enclos dans la dernière lettre que vous m’avez
-écrite?»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse cria faiblement:</p>
-
-<p>&mdash;«Renaud!» avec l’accent éperdu, extasié,
-dont elle eût accueilli l’uniquement cher, surgi
-sous ses yeux de la tombe. Ah! le bien-aimé seul
-pouvait savoir ces choses. L’épreuve réussissait!</p>
-
-<p>Valcor lut sa victoire dans les admirables
-yeux et sur les lèvres tremblantes. Il ouvrait les
-bras. Elle se déroba.</p>
-
-<p>&mdash;«Dites, dites encore,» fit-elle avec une
-avidité tendre et perspicace à la fois. «Où est-elle,
-cette bague? Rappelez-moi les mots que
-vous y aviez inscrits.»</p>
-
-<p>Quelque chose à la fois d’effaré et de résolu
-passa sur les traits de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous la rendrai, cette bague,» dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Où est-elle?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous la rendrai.</p>
-
-<p>&mdash;Mais quand donc?» demanda Gaétane
-avec un recul de toute son âme.</p>
-
-<p>Il ne répondit pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Rappelez-moi seulement,» reprit-elle,
-«les mots que vous y aviez fait inscrire.»</p>
-
-<p>M. de Valcor demeura muet.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous les avez oubliés?» fit Gaétane, avec
-un accent plus accusateur que ne comportait
-la déception d’amour.</p>
-
-<p>&mdash;«Comme vous doutez de moi!» s’écria-t-il.
-Et, pour la première fois, l’intonation sonna
-fausse, trop emphatique.</p>
-
-<p>«Si je doute de toi!» se dit-elle, pendant la
-minute de frémissant silence qui suivit. «Ah! et
-de quel doute horrible! Ces traits, qui sont peut-être
-les siens ... Cette voix, qui ressemble tant à
-la sienne! Ces mains ... Oh! ces mains, qui ont
-peut-être jadis pressé les miennes, et qui peut-être
-aussi ...» Involontairement, elle y porta les
-yeux, vers ces mains déliées et nerveuses, sur
-lesquelles ne restaient ni trace de caresses ni
-trace de crime. Des baisers sur elles? Ou du
-sang?... Quel sang!... Celui pour lequel, jadis,
-elle aurait donné tout le sien. Si cet homme
-n’était pas l’amant à jamais cher, le véritable
-époux de sa jeunesse, le père de son enfant, par
-quelle œuvre de meurtre et d’infernale audace
-avait-il usurpé sur la terre un destin, un nom, un
-visage, et jusqu’à des souvenirs, dont son cœur,
-à elle, ne pouvait se délier? L’autre, le bien-aimé,
-qu’avait-il fait de lui?...</p>
-
-<p>&mdash;«Gaétane,» reprenait M. de Valcor avec
-une douceur infinie, «je confondrai vos soupçons
-en vous rendant l’anneau. Si je vous le restitue,
-tel que je vous l’ai donné et portant toujours
-les mots où je me donnais, moi aussi, et
-pour jamais à vous ...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span></p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse tressaillit profondément. L’illusion
-passait sur elle, comme une vague qui
-revient.</p>
-
-<p>&mdash;«... Croirez-vous, Gaétane, à l’éternité de
-mon amour?»</p>
-
-<p>Elle le regarda en face et répondit:</p>
-
-<p>&mdash;«Soit. J’y croirai.</p>
-
-<p>&mdash;O mon adorée! M’accorderez-vous de nouveau,
-fût-ce pour une heure, la félicité d’autrefois?»</p>
-
-<p>Un tremblement agita M<sup>me</sup> de Ferneuse. En
-elle montait comme un souffle de fatalité, une
-force superstitieuse et irrésistible. Elle s’écria,
-dans une soudaine exaltation:</p>
-
-<p>&mdash;«Oui ... avec ce gage ... le passé ressusciterait!</p>
-
-<p>&mdash;Et nos enfants, Gaétane ... Nos enfants?
-Micheline ... Hervé ... Leur refuseriez-vous encore
-le bonheur?</p>
-
-<p>&mdash;Non, non,» dit-elle, toujours agitée par
-une émotion souveraine, par une fièvre à la fois
-enthousiaste et lucide. «Cet anneau sera la
-réponse du Ciel. Vous ne le possédez pas, puisque
-vous ne l’avez pas glissé à votre doigt pour
-venir ici, en cet asile de notre amour, où vous
-vouliez réveiller cet amour après tant d’années!
-Vous ne pouvez me répéter les mots sacrés qu’il
-contenait et qui ne se sont jamais effacés de mon
-cœur. Eh bien, redites-moi un jour ces mots,
-présentez-moi un jour cette bague, et je ne douterai
-plus ... ni de vous, ni de votre amour, ni de
-la naissance mystérieuse de Micheline. Vous
-serez de nouveau mon Renaud, le Renaud que
-je pourrai croire, car il n’a jamais menti!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Merci, Gaétane!» s’écria le marquis de
-Valcor dans une effusion où éclata de nouveau
-une sincérité éblouissante. «Merci! Je posséderai
-donc mon rêve, et je n’aurai pas causé le malheur
-de Micheline. Soyez bénie! Je sais que rien
-ne vous ferait manquer à votre parole. Soyez
-bénie! Vous aurez l’anneau!»</p>
-
-<p>Qu’il était séduisant et chaleureux! Comme
-les vifs ressorts de son être jouaient aisément,
-largement, dans le triomphe et la joie! De nouveau,
-la forte vibration de la vérité ébranla l’âme
-de Gaétane. Si près de croire, et dans un tel
-désir de confiance, elle s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi donc ne pas me promettre cet
-anneau pour tout de suite, pour demain?»</p>
-
-<p>Lourdement, l’oscillation du doute précipita
-un poids écrasant au fond d’elle-même, quand il
-expliqua:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais ... la bague n’est pas à Valcor. Après
-mon mariage, quand je suis retourné en Amérique,
-je l’ai laissée là-bas, en lieu sûr. Je craignais
-trop qu’elle ne tombât sous les yeux de
-Laurence.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!» fit M<sup>me</sup> de Ferneuse d’une voix
-lointaine et froide, «la bague est restée en Amérique.</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Et ... vous dites: en lieu sûr?»</p>
-
-<p>Il répéta:</p>
-
-<p>&mdash;«En lieu sûr.»</p>
-
-<p>Mais comme elle dardait sur lui des yeux
-d’horreur et d’effroi, elle vit un sursaut brusque
-de la mâchoire couper le dernier mot, tandis que
-sous cette signification terrible de son regard,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span>
-qu’elle ne pouvait atténuer, une fine sueur perlait
-autour des sourcils mâles et des paupières
-soudain battantes.</p>
-
-<p>Alors, elle prit rapidement congé de lui, partit
-comme si elle s’enfuyait. Et elle se répétait,
-avec d’horribles pensées: «En lieu sûr ... En lieu
-sûr ...» Tandis qu’une autre épouvante la prenait,
-songeant à sa promesse, et que, peut-être, si elle
-n’arrivait pas à l’en empêcher, il lui rapporterait
-en effet l’anneau de ce «lieu sûr», et que
-le gage adoré fermerait sur elle de plus épaisses
-et abominables ténèbres.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="pc4">XI</h2>
-
-<p class="pch"><i>LE ROMAN DU PRINCE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/ds.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">SUR le terrain battu du tennis, coupé
-dans une longue pelouse ombragée,
-non loin du château, les pieds agiles,
-chaussés de peau blanche sur des semelles
-plates, s’agitaient au bord des jupes
-courtes ou des pantalons de flanelle. Les jeunes
-hôtes de Valcor s’excitaient à ce jeu propice au
-flirt, où les yeux sont moins attentifs aux vives
-trajectoires de la balle qu’au caprice mouvant
-des cœurs au fond des autres yeux.</p>
-
-<p>Micheline était là, et sa cousine Françoise, et
-le prince Gilbert. Ce trio eût suffi à faire vibrer
-l’air d’inquiétude et d’amour, même si les autres
-manieurs de raquette n’avaient pas eu, eux aussi,
-de la coquetterie, de la passion, du dépit ou de
-l’espoir, dans l’animation de leurs gestes.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Valcor remplissait avec grâce son devoir
-de jeune maîtresse de maison. Mais son
-âme n’accompagnait pas l’élan de son corps<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span>
-souple, suspendue encore tout entière à cette
-roche ourlée de soleil, au tournant de laquelle
-avait disparu hier,&mdash;et pour combien de temps!&mdash;la
-silhouette de cet Hervé, qu’elle aimait.
-Aussi, le moment arriva où le jeu lui devint
-trop pénible à suivre. L’ayant mis en train, et
-voyant que ses amis s’amusaient avec la fougue
-du sang et de la vanité, ivres de bondir et de
-plaire, Micheline céda sa raquette et se glissa
-entre les arbres.</p>
-
-<p>Elle avait parcouru deux cents mètres, et tournait
-dans un labyrinthe de charmilles, où mourait
-l’écho des rires, et où elle goûterait l’illusion
-d’une solitude absolue, lorsqu’elle entendit un
-pas précipité, puis une voix, derrière elle:</p>
-
-<p>&mdash;«Mademoiselle Micheline!»</p>
-
-<p>Se tournant, elle eut un sursaut, se redressa,
-l’expression mécontente et offensée.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment, prince?</p>
-
-<p>&mdash;Permettez-moi de vous parler.</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie!...</p>
-
-<p>&mdash;Retournez immédiatement au tennis. Personne
-ne doit s’apercevoir que vous avez osé me
-suivre, ni soupçonner que j’y consente.</p>
-
-<p>&mdash;On ne m’a pas vu quitter le jeu, mademoiselle
-Micheline. Je me tenais à l’écart, guettant
-votre fuite prévue. Vous aviez l’air tellement
-distraite!</p>
-
-<p>&mdash;Mes distractions ne vous concernaient en
-rien, monsieur. Je ne puis admettre votre façon
-de me parler.»</p>
-
-<p>Gairlance lut, sur le visage hautain et charmant,
-une condamnation qui dépassait la faute<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span>
-actuelle. Du reste, la franchise de Micheline
-éclata aussitôt. Elle interrompit les excuses et les
-explications qu’il tentait de présenter.</p>
-
-<p>&mdash;«Prince Gilbert, il ne doit pas y avoir de
-malentendu entre nous. Vous me faites la cour.
-A votre façon, d’ailleurs. Une façon trop cavalière
-pour moi. Durant le cotillon, avant-hier
-soir, vous avez risqué des phrases qu’il ne m’a
-pas convenu d’entendre. Mais mon silence ne
-vous suffit pas. Je m’explique donc. Vos intentions&mdash;que
-je ménagerais peut-être davantage
-si elles étaient plus discrètes&mdash;ne sauraient
-être agréées ni par moi, ni par mes parents.
-Je ne serai jamais votre femme.»</p>
-
-<p>Gilbert garda le silence et devint très pâle.
-Son audace fringante, brusquement, tombait. Il
-ne s’attendait à rien de si décourageant, de si net.</p>
-
-<p>Cette stupeur d’une souffrance réelle, qui le
-désarmait, apitoya légèrement M<sup>lle</sup> de Valcor.
-Elle ajouta, presque avec douceur:</p>
-
-<p>&mdash;«Nous resterons amis, prince. Retournez
-au tennis. Et n’essayez plus jamais de me parler
-en particulier.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle,» s’écria-t-il, la voix rauque
-d’émotion, «ne me signifiez pas en une minute
-une sentence définitive.</p>
-
-<p>&mdash;Une minute!» s’exclama-t-elle, impatiente
-et cabrée de nouveau. «C’est beaucoup trop!
-Ne restez pas une seconde de plus seul avec moi
-contre mon gré, monsieur ...</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi seulement vous dire,» insista-t-il
-avec précipitation, «que je n’aurais pas abordé
-une question aussi grave, si vous aviez daigné
-m’entendre.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span></p>
-
-<p>Son obstination fit jaillir un éclair des yeux
-ardemment sombres de Micheline. Elle trouvait
-ceci intolérable,&mdash;moins par une préoccupation
-positive des commentaires qui, peut-être, s’ébauchaient
-là-bas, dans les cervelles malicieuses des
-joueurs de tennis, que par une farouche réserve
-de son cœur passionnément pris. Des paroles
-d’amour, qui ne seraient pas d’Hervé, et
-qu’Hervé ne pouvait lui dire! Tout son être
-s’insurgeait dans une pudeur et une douleur.</p>
-
-<p>Elle allait tourner le dos et s’éloigner de celui
-qui désobéissait si incorrectement à son ordre
-formel, quand, soudain elle se ravisa et resta.</p>
-
-<p>Françoise de Plesguen apparaissait à l’angle
-de la charmille. M<sup>lle</sup> de Valcor ne pouvait, à son
-aspect, s’échapper comme une coupable. Pas
-davantage ne pouvait-elle, même d’un mot à
-voix basse, que sa dignité retint, prévenir l’imprudent
-Gilbert.</p>
-
-<p>Or, celui-ci, voyant s’interrompre son mouvement
-de retraite, et croyant avoir trouvé l’argument
-qui la touchait, s’écria, les mains jointes:</p>
-
-<p>&mdash;«Si vous connaissiez la violence de mon
-amour, vous craindriez de le bafouer par le dédain.
-Si je dois me résigner, au moins donnez-m’en
-la force. Accordez-moi ...»</p>
-
-<p>L’expression que prenait le visage de Micheline,
-la sensation d’une présence derrière lui,
-suspendirent la phrase. Gairlance fit volte-face,
-et resta saisi devant M<sup>lle</sup> de Plesguen.</p>
-
-<p>Le fin et blond visage de celle-ci brûlait de
-rouge aux pommettes, sous le scintillement des
-yeux clairs.</p>
-
-<p>&mdash;«Je viens vous prévenir ...» dit Françoise.<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span>
-«On vous voit à travers les branches. Ne prenez
-pas vos rendez-vous si près du tennis.»</p>
-
-<p>Elle tremblait. Ses lèvres, qui n’osaient préciser
-davantage, insinuèrent toutes les impertinences
-dans les syllabes du mot «rendez-vous.»</p>
-
-<p>Gilbert essaya de badiner.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous êtes donc méchante, mademoiselle
-Françoise?»</p>
-
-<p>Mais Micheline venait de comprendre. Elle
-mit autant de générosité que de finesse défensive
-en interprétant:</p>
-
-<p>&mdash;«Pas plus méchante que vous, prince.» Et
-elle souriait, du haut de sa pensée tellement détachée,
-tellement ailleurs! «Vous me tourmentiez
-un peu, vous me menaciez presque, il y a un
-instant. Les sentiments trop vifs ont de ces
-tyrannies.»</p>
-
-<p>Se détournant alors, Micheline partit avec une
-dignité tranquille. Sa présence d’esprit devait
-apprendre à sa cousine qu’elle n’acceptait pas
-les hommages de Gilbert, tout en éclairant celui-ci
-sur un amour qu’il ne devinait pas. Elle
-les laissa donc ensemble, souhaitant sincèrement
-que la pauvre Françoise profitât de cet
-instant unique. Pour qu’on ne les devinât pas
-seuls, elle se garda bien de rejoindre les joueurs
-de tennis.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Plesguen demeura près du prince de
-Villingen, interdite et rose d’embarras, contente
-au fond. Mais il regarda cette gentille silhouette,
-toute frémissante, avec seulement un peu d’hostilité
-pour son intervention. Il n’avait de désir
-que pour l’autre, qui s’éloignait. Et une frénésie
-accroissait son désir: la convoitise de ce magnifique<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span>
-domaine et de tout l’or que la fille du
-marquis représentait.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous m’excuserez, mademoiselle Françoise ...»
-commença-t-il avec le geste machinal
-de tirer sa montre.</p>
-
-<p>&mdash;«Attendez!...» murmura-t-elle, perdant
-la tête, «Ne me quittez pas ainsi!»</p>
-
-<p>Les sourcils froncés d’impatience, il demanda
-froidement:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez quelque chose à me dire?</p>
-
-<p>&mdash;Oui ... pourquoi m’avez-vous donné à
-croire?... Pourquoi vous êtes-vous occupé de
-moi, si c’est ma cousine que vous aimez?</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, vous êtes charmante. Je me
-fusse conduit comme un rustre si j’avais négligé
-de m’en apercevoir et de vous le dire.</p>
-
-<p>&mdash;Moi,» s’écria-t-elle, «je ne supposais pas
-qu’un galant homme pût parler de la sorte à une
-jeune fille, sans une intention ...»</p>
-
-<p>Il suggéra:</p>
-
-<p>&mdash;«Sérieuse?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, sérieuse,» déclara-t-elle, en le regardant
-bravement dans les yeux.</p>
-
-<p>Le bretteur qu’était Gairlance devait goûter
-la crânerie. Ceci l’intéressa. Plus il observait la
-joliesse grêle de Françoise et moins il se sentait
-séduit par cette petite. Mais sa franchise lui parut
-gentille. La vanité masculine flattée le rendit
-condescendant.</p>
-
-<p>&mdash;«Mademoiselle,» dit-il avec un retour de
-sa grâce câline, qui fit glisser aux veines de Françoise
-un étourdissant frisson, «je vous demande
-pardon si, en voulant amuser votre coquetterie,
-j’ai effleuré votre cœur. Vous m’en<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span>
-voyez très confus et très fier. Mais que voulez-vous?
-Je ne puis songer à un mariage sentimental.
-Je suis pauvre comme un gueux, malgré mon
-titre de prince, pauvre et gueux comme mon
-aïeul, le vainqueur de Villingen, avant que son
-épée nous eût conquis la gloire pour toujours et
-la fortune pour bien peu de temps.</p>
-
-<p>&mdash;Alors,» dit Françoise, «c’est l’héritière de
-Valcor que vous recherchez en ma cousine?</p>
-
-<p>&mdash;Votre logique est effrayante, mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Et si l’héritière de Valcor, c’était moi?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! que vous êtes femme, pour bondir
-ainsi des plus cruelles réalités aux plus folles
-chimères!</p>
-
-<p>&mdash;Chimères ... Peut-être. Je n’en sais rien.
-Mais il y a quelqu’un qui sait. Et ce quelqu’un,
-justement, se dirige par ici. On dirait même
-qu’il vient parce qu’il vous a vu.»</p>
-
-<p>Le prince Gilbert regarda du côté où se fixait
-l’attention de Françoise. Vers l’extrémité de
-l’allée par où s’était retirée Micheline, s’avançait
-José Escaldas. Depuis qu’il avait reconnu Gairlance,
-il hâtait le pas,&mdash;ce qu’avait parfaitement
-remarqué la jeune fille. Elle ne s’étonna
-point qu’ayant découvert leur tête-à-tête, le Bolivien
-n’eût pas obéi à la discrétion élémentaire
-qui lui indiquait d’en ignorer et de s’éloigner.
-Ne lui avait-il pas annoncé un coup de théâtre
-dont, à présent, elle attendait tout? Car Gilbert,
-pour qui son amour grandissait des confidences
-mêmes qui eussent dû la décourager, ne
-demanderait pas sa main sans quelque intervention
-miraculeuse. Comme il venait de se montrer<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span>
-sec et positif, presque cynique! Mais ses
-yeux chauds et obscurs, le velours frôleur de sa
-voix, toute sa personne plus précieuse encore
-d’être si égoïste, ensorcelaient Françoise. Et de
-lui avoir laissé entendre qu’elle l’aimait, l’attachait
-plus follement.</p>
-
-<p>&mdash;«Approchez, monsieur Escaldas!» cria-t-elle
-au nouveau venu. «Si c’est au prince de
-Villingen que vous avez affaire, je vous l’abandonne
-volontiers. N’avez-vous pas à l’entretenir
-de choses qui nous intéressent tous?</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Et quand les connaîtrai-je, moi, ces choses
-mystérieuses?» reprit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«Quand votre père, ou quelqu’un d’aussi autorisé,
-jugeront à propos de vous les apprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Quelqu’un d’aussi autorisé? Qui cela?</p>
-
-<p>&mdash;Un fiancé peut-être,» dit Escaldas, qui
-jeta du côté de Gairlance un coup d’œil involontaire.</p>
-
-<p>Françoise, troublée, n’insista pas. Telle fut
-même sa hâte de cacher son émotion et de précipiter
-l’entretien décisif entre les deux hommes,
-qu’elle s’enfuit avec une gaucherie farouche, sur
-des mots vagues et balbutiés.</p>
-
-<p>José Escaldas et le prince Gilbert partirent
-dans une autre direction, et marchèrent quelque
-temps en silence. Comme celui-ci, stupéfait, voulait
-poser une question, le Bolivien l’arrêta:</p>
-
-<p>&mdash;«Tout à l’heure. Nous ne serons jamais
-assez loin du château pour ce que nous avons
-à dire.»</p>
-
-<p>Villingen obéit, intrigué, cherchant vainement
-un rapport entre les intempestives déclarations<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span>
-de cette petite Plesguen, et les façons
-de conspirateur avec lesquelles s’imposait à lui
-ce José Escaldas, personnage inférieur et mal
-défini, qu’il avait tenu à distance durant les deux
-semaines de son séjour à Valcor.</p>
-
-<p>Son compagnon, enfin, ralentit sa marche.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur le prince,» commença-t-il obséquieusement,
-«daignez me prêter cinq minutes
-d’attention sans m’interrompre. En cinq minutes
-je vous en aurai dit assez pour que vous jugiez
-de l’intérêt que vous avez à écouter le reste.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez, dit Gairlance.</p>
-
-<p>&mdash;Mais sans que vous cherchiez à m’interrompre,»
-insista José. «Vous allez entendre,
-sur vous-même, ce que vous n’êtes peut-être
-disposé à tolérer de la part de personne, encore
-moins du médiocre hère que je suis. Ne bondissez
-pas. Votre patience est indispensable.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez,» répéta le prince.</p>
-
-<p>&mdash;«Voici. Vous êtes ruiné. Vous avez des
-dettes, le goût du plaisir et l’orgueil de votre
-nom. Vous voulez épouser mademoiselle de
-Valcor. Elle ne vous déplaît pas personnellement,
-cela est entendu. Vous seriez difficile.
-Mais, vous vous passeriez bien de cette belle
-fille, si elle n’avait que sa peau blanche et ses
-yeux noirs. Elle possède un nom qui vaut mieux
-que le vôtre, parce qu’il a duré davantage, avec
-un des plus beaux châteaux de France, et des
-millions. Eh bien! moi, José Escaldas, je viens
-vous prévenir de ceci: mademoiselle Micheline
-ne détient tout cela que par une formidable
-fraude. Celle qui a droit au nom de Valcor et au
-domaine, sinon à tous les millions, c’est Françoise<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span>
-de Plesguen. J’ai, par devers moi, les
-preuves de ce que j’avance. Vous auriez intérêt
-à l’anéantissement de ces preuves,&mdash;et c’est
-sans doute le marché que je vous offrirais,&mdash;si
-Micheline consentait à devenir votre femme.
-Mais vous savez parfaitement qu’elle n’y consentira
-jamais. Elle aime Hervé de Ferneuse, et elle
-se moque de vous. En revanche vous connaissez
-les sentiments de Françoise, la véritable Valcor,
-fille du seul et authentique marquis. Ces sentiments,
-dont vous êtes l’objet, ne peuvent que
-s’accroître si vous aidez à lui faire restituer son
-patrimoine et son titre. Maintenant trouvez-vous
-que ma communication soit dépourvue d’intérêt?»</p>
-
-<p>Le Bolivien posa la dernière question avec
-l’assurance d’un homme qui a «empoigné» son
-interlocuteur. Ici, point n’était besoin des réticences
-et des précautions oratoires employées la
-veille avec Marc de Plesguen. Sans avoir même la
-finesse intuitive de ce demi-primitif qu’était Escaldas,
-chacun eût fait la différence entre le petit
-seigneur de fraîche date, moderniste avisé, aux
-jeunes dents aiguës, à la conscience peu encombrée
-de scrupules, et le vieux gentilhomme,
-délicat au point de prendre en défiance son
-propre intérêt; celui-ci, d’ailleurs, proche parent
-et ami d’enfance du chef de famille qu’on
-tenterait de déposséder, et respectueux jusqu’à
-la superstition du nom que salirait le scandale.</p>
-
-<p>Gilbert Gairlance de Villingen, prince d’Empire,
-ne pouvait être touché par de semblables
-considérations.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous me racontez-là,» s’écria-t-il,<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span>
-secoué de fièvre, «une histoire prodigieuse!</p>
-
-<p>&mdash;Elle est vraie.</p>
-
-<p>&mdash;D’où pouvez-vous bien la tenir?</p>
-
-<p>&mdash;De moi-même. C’est ce qui fait ma force.</p>
-
-<p>&mdash;Quel intérêt y cherchez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Un triple intérêt: sécurité, vengeance et
-argent.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons?...</p>
-
-<p>&mdash;Sécurité: parce que celui qui se fait nommer
-Renaud de Valcor me soupçonne d’avoir
-surpris son secret. Et lui, il ne me l’achèterait
-pas. Il le supprimerait, en me supprimant. J’en
-suis certain.</p>
-
-<p>&mdash;Bigre!... Et vengeance ... contre lui?» demanda
-Gilbert.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, une vieille affaire à liquider. Je
-vous la dirai. Elle contient la meilleure de mes
-preuves.</p>
-
-<p>&mdash;Argent ... Vous en auriez. Ne nous arrêtons
-pas à ce détail,» fit l’autre en riant.</p>
-
-<p>Escaldas le considéra avec une satisfaction
-étonnée. Il ne s’attendait pas à susciter tout de
-suite un tel entrain. Ce jeune homme, qui piaffait
-déjà, prêt à partir au galop dans l’aventure, le
-changeait agréablement des nobles indignations
-du vieux Plesguen. Mais c’était une surprise.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!» dit Gairlance, qui comprit son
-regard. «Vous remarquez que ça ne traîne pas
-avec moi. C’est que j’ai le sang de mon grand-père
-dans les veines. La lutte, la conquête, un
-peu de pillage même, ça me va. Si la chose
-inouïe que vous me révélez est exacte, je prévois
-une bataille acharnée, des ruses, des hasards,
-des coups de force extraordinaires. Ça n’ira pas<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span>
-tout seul. Tant mieux! Mais, sapristi! je ne m’y
-engagerai pas en aveugle. Il me faut être d’abord
-convaincu, songez-y, mon bonhomme!</p>
-
-<p>&mdash;Vous le serez.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande pas mieux. Ah! nom d’un
-chien, le sacré chambardement que ça ferait tout
-de même!»</p>
-
-<p>Escaldas, sur son masque sournois et grave,
-laissa paraître une gaieté qui ressemblait à une
-grimace.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous êtes rigolo, mon prince,» observa-t-il,
-soudainement familier. «On dirait d’un
-gosse à qui je proposerais une farce épatante.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, mon brave,» dit l’autre, offusqué.
-«N’oublions pas nos distances. Je veux
-bien frapper d’estoc et de taille, si l’on me
-prouve que je suis en face d’un bandit, et d’un
-bandit qui serait fichtrement habile et redoutable.
-Mais vous jouez un autre rôle. Si ce rôle
-est nécessaire, il n’est pas propre. Nous ne faisons
-pas la même besogne. Allez-y maintenant
-de vos preuves.»</p>
-
-<p>La face maigre et bistrée d’Escaldas, durcie
-encore par une barbe trop noire où couraient
-des fils trop blancs, revint à son expression cauteleuse.</p>
-
-<p>&mdash;«Mes preuves,» reprit-il d’un ton rogue.
-«Je vous dirai en quoi elles consistent. Quant
-à vous les mettre entre les mains ...</p>
-
-<p>&mdash;Soit,» riposta Gilbert, nerveux et méprisant.
-«Vous ferez votre marché. Maintenant, je
-vous écoute. Car vous ne m’avez encore rien
-dit. Le marquis de Valcor aurait, d’après vous,
-usurpé son titre?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mieux que cela. Il se serait substitué au
-titulaire, qu’il aurait fait disparaître.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! On n’escamote pas un homme
-ainsi qu’une muscade.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! si ... Dans certaines régions sans police
-et sans lois.»</p>
-
-<p>José exposa son hypothèse. Un aventurier,
-ressemblant à Renaud de Valcor, et s’étant peut-être
-étudié à lui ressembler en tout, au cours
-d’aventures communes, serait revenu en se donnant
-pour lui, après un intervalle de huit années,
-suffisant à rendre les mémoires incertaines.
-D’ailleurs, le marquis n’avait pas de famille,
-sauf l’inoffensif Marc de Plesguen, facile à
-leurrer. Et son sosie avait trouvé moyen de
-ne reparaître que plus tard encore dans son pays
-d’origine, après un mariage accompli à Paris et
-qui l’alliait à de très anciennes maisons de l’aristocratie
-française. Allez donc soupçonner ou
-attaquer une situation pareille! Et l’argent, l’argent
-souverain que cet homme tirait à flots de ses
-plantations américaines de caoutchouc, quel
-rempart!</p>
-
-<p>&mdash;«Mais les plantations seraient son œuvre,
-à lui, au vivant? son bien, à lui?» interrogea
-Gairlance.</p>
-
-<p>&mdash;«Faudrait voir,» dit vulgairement Escaldas.
-«D’après mes données, l’établissement aurait
-été fondé par le premier explorateur, le vrai,
-celui qui a couru les dangers, concilié les populations,
-obtenu les concessions de début. Toute
-cette Valcorie, ruisselante de caoutchouc et d’or,
-ne resterait pas intacte à l’imposteur ni à ses
-héritiers. Et les restitutions, les dommages-intérêts<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span>
-qu’il devrait à Plesguen?... Soyez sûr que la
-belle Micheline ne garderait pas la plus grosse
-part.</p>
-
-<p>&mdash;En tout cas, elle n’aurait ni le nom ni cet
-admirable domaine,» appuya Gairlance. «Et
-que serait-elle? Fille d’un misérable, d’un condamné
-sûrement, d’un forçat sans doute ... Que
-demeurerait-il de sa fierté?»</p>
-
-<p>Une rancune d’amoureux éconduit sonna durement
-dans la voix, si moelleuse d’habitude, et
-qui se fit rauque. Gilbert ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;«Vos preuves?</p>
-
-<p>&mdash;J’en ai trois,» dit Escaldas. «Elles suffisent
-pour une dénonciation au Parquet.</p>
-
-<p>&mdash;Après plus de vingt ans!» s’exclama le
-prince, en hochant la tête.</p>
-
-<p>&mdash;«Il n’y a pas prescription pour un crime
-pareil. A supposer que l’homme échappe à la
-poursuite pour assassinat,&mdash;l’escroquerie, le
-faux état civil, la substitution de personne, continuant
-chaque jour avec tous leurs effets, tombent
-sous le coup de la loi. Et les héritiers lésés
-n’ont pas de limite de temps pour faire valoir
-leurs droits.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu, je m’en doute bien. Mais, après
-tant d’années, durant lesquelles un homme a été
-pris pour un autre, il faut des indices rudement
-solides pour établir judiciairement les faits. Pensez
-à tous les témoins qui se lèveront en sa faveur.
-Tous ces cerveaux dans lesquels ne s’est jamais
-glissée l’ombre d’un soupçon! Tous ces yeux
-habitués, suggestionnés! Toute cette population
-accoutumée à sa personne autant qu’à ses bienfaits!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Laissez donc, prince. Ils se transformeront
-en loups pour le dévorer, ce grand seigneur, si
-on le leur jette, nu et avili, en pâture.</p>
-
-<p>&mdash;Mais Marc de Plesguen? Tout dépend de
-lui. Nul n’a qualité, hors lui, pour se porter partie
-civile. L’avez-vous sondé?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Que dit-il?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c’est le chiendent. Il reconnaîtrait son
-cousin dans un épouvantail à moineaux plutôt
-que de se supposer lui-même envieux de l’héritage.
-Comprenez-vous ce genre de folie? L’immensité
-de son intérêt fait qu’il ne veut rien
-savoir.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, n’en parlons plus,» dit Gairlance.
-«Du moment que celui-là déclare que Valcor
-est le vrai Valcor ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah!» s’écria Escaldas, «c’est là que je
-vous attends. Et sa fille? Il y a sa fille! Elle vous
-aime. Donc vous pouvez tout sur elle. Et vous
-savez bien qu’elle peut tout sur son père.»</p>
-
-<p>Le prince regarda le métis avec un peu plus
-de considération. José pouvait être un bien méprisable
-individu, ce n’était pas un imbécile.</p>
-
-<p>Le Bolivien continuait:</p>
-
-<p>&mdash;«Déclarez-lui qu’elle sera votre femme si
-son père intente le procès et le gagne. Je vous
-réponds qu’elle le fera marcher.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne me reste donc,» dit Gairlance, «qu’à
-savoir sur quelles bases on pourrait ouvrir l’affaire.</p>
-
-<p>&mdash;Voici,» dit Escaldas.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XII</h2>
-
-<p class="pch"><i>UNE PISTE DANS LES TÉNÈBRES</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dq.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc20">«QUAND je connus Renaud de Valcor,
-vers 1880,» commença lentement le
-métis, «il était déjà propriétaire d’immenses
-territoires sur les bords du
-Madre de Dios. Cette rivière se jette dans le
-Béni, sous-affluent de l’Amazone, à peu près à
-la frontière de la Bolivie, là où cette république
-touche au Brésil. On n’a pu encore délimiter
-politiquement ces deux Etats, dans une région
-couverte de forêts inextricables, et moins connue
-encore que le centre de l’Afrique.</p>
-
-<p>«Valcor fut le premier explorateur qui, dans
-une pirogue de sauvages, et se fiant aux merveilleux
-rameurs que sont les Indiens Mojos, osa
-descendre le Madre de Dios et en reconnut le
-cours tout entier, jusqu’à la cataracte après
-laquelle il tombe dans le Béni. Cette rivière s’enfonce
-en pleine Selve amazonienne. Et la Selve,
-vous le savez, prince,&mdash;la «Selva» des Espagnols,&mdash;n’est<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span>
-qu’un seul impénétrable fourré
-qui couvre sept millions de kilomètres carrés,
-une surface plus vaste que l’Europe. La civilisation
-n’a pas encore entamé cette gigantesque
-forêt vierge, dont la végétation, entretenue par
-une chaleur humide, contraire au tempérament
-de la race blanche, est enchevêtrée si formidablement
-sur le sol que les grands fauves eux-mêmes
-n’y peuvent vivre. Les singes seulement et de
-petits quadrupèdes, tels que les pécaris, peuvent
-y circuler, avec les oiseaux. Ah! par exemple,
-les oiseaux, ils sont là chez eux. Les plus nombreuses
-et les plus splendides variétés du monde.
-Mais il ne s’agit pas d’histoire naturelle. Il faut
-seulement, pour comprendre la situation, que
-vous connaissiez les choses dans leurs grandes
-lignes.</p>
-
-<p>«Donc, cette forêt du bassin de l’Amazone est
-et restera encore longtemps le dernier refuge de
-l’humanité sauvage. Car il y a là dedans des tribus
-indiennes. Où les bêtes sont mal à l’aise,
-l’homme trouve moyen de vivre. Les cours d’eau
-sans nombre sillonnant la Selve sont ses chemins.
-Il les descend et les remonte, sur une
-pirogue ou un radeau, malgré les chutes et les
-rapides, avec une incomparable adresse. Le long
-de leurs bords, il trouve d’étroites clairières, formées
-par leurs alluvions, pour y bâtir sa hutte.
-Quelquefois même, il la suspend par des pilotis
-au-dessus de leurs flots, surtout lorsque ceux-ci
-s’épanchent en calmes nappes lacustres. Les
-poissons dont ils abondent lui fournissent sa
-nourriture. Et, tout autour, l’étouffante forêt, maternelle
-à l’être primitif, lui offre des ressources.<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span>
-Sa cabane, il la construit avec des branchages
-cimentés de mousse. Son bateau, c’est un tronc
-d’arbre creusé. Son vêtement,&mdash;quand il en
-porte,&mdash;c’est une écorce fibreuse, espèce de
-papyrus, qu’il pétrit en mince enveloppe, et endosse
-telle quelle, avec un trou pour la tête et
-deux autres pour les bras. Son pain, c’est la graine
-du quinoa, le fruit du jaquier. Son plat de résistance,
-un oiseau tué à coup de flèche. Son remède,
-l’écorce du chinchona, qui guérit les
-fièvres. Son aliment magique, la coca, qui endort
-la faim, décuple les forces et éteint la souffrance.
-Sa parure, les baies éclatantes des taillis,
-ou les plumes, plus diaprées que des gemmes,
-qui palpitent aux millions d’ailes, dans la voûte
-infinie des feuillages.</p>
-
-<p>«Dans ce domaine, si dangereux aux blancs par
-le climat plus que par l’hostilité de populations
-assez inoffensives, Renaud de Valcor s’était aventuré
-par curiosité scientifique. Il y resta par intérêt.</p>
-
-<p>«Vous savez quelle source de richesse existe
-dans ces forêts tropicales: le caoutchouc, aussi
-nécessaire que la houille à notre industrie moderne.
-Il y a deux façons de l’exploiter, suivant
-l’espèce de l’arbre et les usages de la région.
-Le système le plus barbare, mais le plus usité,
-est de saigner la plante à mort. On recueille
-d’un coup les quatorze à quinze kilogrammes de
-suc qu’elle contient. Elle sèche ensuite. Les vers
-se mettent dans sa plaie. Elle est perdue. Il faut
-quinze ans pour qu’un de ses rejetons la remplace.
-Les Boliviens n’ont pas une autre manière
-d’agir. Leurs <i>caucheros</i> battent les forêts, aussi<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span>
-loin qu’ils peuvent s’enfoncer, à la recherche
-d’arbres neufs, qu’ils vident et exterminent.
-Au Brésil, au contraire, les <i>seryngueiros</i>, avec un
-procédé plus lent, et en traitant une espèce un
-peu différente, travaillent sur place, mettant
-jusqu’à vingt années à l’épuisement de chaque
-tronc.</p>
-
-<p>«Quand j’entendis parler du marquis de Valcor,
-et que j’eus l’idée de le rejoindre, il s’en tenait
-encore à la pratique bolivienne. Déjà il possédait
-un établissement tout monté, sur la rive du
-Madre de Dios, très avant dans la forêt vierge.
-Mais cet établissement n’était qu’une sorte de
-quartier général, où, de toutes parts, les Indiens
-lui apportaient des récoltes de caoutchouc. Il
-leur offrait en paiement des objets qui leur semblaient
-de valeur fabuleuse: armes, vêtements
-et parures de pacotille, qu’il faisait venir de La
-Paz ou de Santa-Cruz. C’est ainsi que j’entrai en
-rapport avec lui. Je tentais d’aller lui vendre un
-assortiment de quincaillerie, de verroteries, d’objets
-de première nécessité. Le peu que je possédais
-y passa. J’étais au moment de la vie où l’on
-joue son avenir sur un coup de dé. Et je ne craignais
-pas grand’chose, ni des naturels ni du climat,
-car j’ai du sang d’Inca dans les veines ...»</p>
-
-<p>Ici, José Escaldas ouvrit une parenthèse:</p>
-
-<p>&mdash;«Les Incas,» expliqua-t-il, «c’est la dynastie
-souveraine des anciens Péruviens, la race
-divine, quelque chose comme les Brahmes de
-l’Inde.»</p>
-
-<p>Et, Gilbert ne paraissant pas suffisamment
-impressionné:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est,» ajouta le métis, «une aristocratie<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span>
-telle que sera, par exemple, votre noblesse
-impériale, quand elle aura duré mille ans.»</p>
-
-<p>Le prince de Villingen ne put s’empêcher de
-sourire.</p>
-
-<p>&mdash;«Allons,» observa-t-il, «les Incas étaient
-gens d’esprit. Continuez votre récit, noble
-étranger.»</p>
-
-<p>Le métis reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Les populations sauvages de la forêt ne
-m’intimidaient guère. Nous autres Boliviens, généralement
-élevés par des nourrices indigènes,
-nous parlons, dès l’enfance, l’aymara et le quichua,
-les deux principaux dialectes, clefs de tous
-les autres, et nous sommes familiers avec les superstitions
-indiennes. Je me lançai donc, à travers
-la Selve, à la recherche de cette Valcorie,
-dont on commençait à parler, bien qu’elle ne
-fût pas encore très supérieure comme installation
-à un village de Chunchos. Dès que je me
-trouvai en présence du marquis, je compris
-l’intérêt que j’avais à m’attacher à cet homme,
-et lui-même vit le parti qu’il pouvait tirer de
-moi. Ma connaissance des dialectes indigènes
-allait lui devenir indispensable. Auprès de lui, je
-pourrais gagner ma vie, peut-être même faire
-ma fortune. Tout de suite, je fus enthousiasmé
-par ses projets. Voici ce qu’il comptait faire, et
-ce qu’il a exécuté depuis d’une façon si grandiose.
-Des deux procédés que je vous ai indiqués
-pour extraire le caoutchouc, le premier, qui
-saigne l’arbre à mort, est le plus profitable. C’est
-le plus facile aussi. Point n’est besoin d’une
-culture spéciale. D’ailleurs, c’est celui qui convient
-au <i>syphocampylus</i>, l’espèce répandue si<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span>
-abondamment dans la Selve amazonienne. Valcor
-avait résolu de ramener à une exploitation
-fixe cette exploitation nomade. Défrichant peu
-à peu la forêt, il faisait apporter et planter sur
-l’espace conquis les rejetons des arbres épuisés.
-Ces rejetons devaient mettre quinze ans à offrir
-une autre récolte. Mais, avec le temps, avec
-l’immensité des territoires dont on dispose dans
-un pays où le sol est à qui le prend, il comptait
-arriver à établir quinze régions graduées, dont
-une, annuellement, serait toujours prête à verser
-des flots de caoutchouc hors de ses arbres développés
-à point. Comprenez-vous, prince?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement. Mais cela représentait des
-milliers et des milliers d’arbres à planter, des
-milliers d’hectares à défricher, avant de ...</p>
-
-<p>&mdash;Pas tant que cela. Car ne suffisait-il pas de
-délimiter dans la forêt les zones qu’on n’exploiterait
-que de quinze ans en quinze ans. Telle
-quelle, la nature pouvait être soumise à ce système.
-La transplantation, l’aménagement des
-pépinières devaient se faire peu à peu, préparant
-un avenir de richesses régulières et prodigieuses,
-et, en attendant, les profondeurs vierges de la
-Selve offraient leurs trésors épargnés depuis le
-commencement des âges.</p>
-
-<p>&mdash;Diable!» cria Gairlance, ébloui. «Je ne
-m’étonne pas que cet homme soit archi-millionnaire.
-Mais à qui remonte l’idée et l’initiative du
-début? A celui-ci, ou à ... l’autre ... le fantôme
-auquel vous m’avez presque fait croire?</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait à l’autre. Et j’en ai une preuve
-écrite, matérielle, palpable. C’est une de mes
-trois bases.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Dites.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi d’abord vous exposer la première,
-celle qui m’a mis sur la voie.</p>
-
-<p>&mdash;Soit. Mais maintenant il me les faut. J’en
-sais assez quant au reste.»</p>
-
-<p>Le Bolivien garda un instant le silence, comme
-pour préciser ses souvenirs. Puis il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est une femme, une Indienne, qui me
-donna mes premiers soupçons. Il y a deux ans,
-Valcor me fit retourner là-bas, en Amérique,
-pour surveiller une direction dont il se méfiait,
-et pour lui rendre compte de l’état des choses.
-Depuis longtemps, je restais près de lui, en
-Europe, ayant, par une paresse et un goût de la
-vie facile que je confesse, préféré devenir son
-parasite dans cette France délicieuse, que trimer
-dans mon chien de pays, pour son compte.
-Valcor est généreux. Il n’y regardait pas. Puis
-il avait une dette à me payer, une rancune que
-je lui conservais, et qui lui laissait de l’inquiétude.
-Ce fut l’origine de tout. Voici d’où datait
-cette rancune.</p>
-
-<p>«J’étais un jeune gars, au sang de feu, lorsque,
-sur le bruit des entreprises civilisatrices d’un
-marquis français, je m’enfonçai, comme je vous
-l’ai dit, en pleine Selve, pour lui offrir mes services.
-Dans un des villages indiens que je traversai,
-je rencontrai une petite créature adorable,
-dont la vue me toucha de ce qu’on nomme le
-coup de foudre, et qui m’inspira la seule passion
-violente et inoubliable de ma vie. C’était une
-jeune Indienne de la tribu des Chiquitos. Ces
-gens-là sont d’aimables sauvages, d’une gaieté
-proverbiale et très hospitaliers. Ils firent danser<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span>
-pour moi leurs vierges, au son d’une flûte de
-roseau, dont ils tirent des mélodies fort suggestives.
-L’une des danseuses, Vamahiré, était d’une
-grâce telle, et si jolie, qu’elle eût fait tourner les
-têtes les plus civilisées, les plus blasées même,
-en n’importe quel lieu du monde. Figurez-vous
-une statuette de bronze rougeâtre, aux formes
-délicates et pures, avec un visage malicieux et
-doux, et des yeux noirs dont les regards brûlaient
-comme des braises. Je l’achetai à ses parents
-pour un peu de sucre, un peigne de corne
-et un fichu de soie à franges. Elle me suivit
-joyeusement, avec, sur ses lèvres un peu épaisses,
-mais si savoureuses, le sourire éternel de sa race.
-Cette fille-là, prince, m’incendia les moelles.
-C’était à croire aux philtres et aux sorts. D’y
-penser seulement, quand j’étais loin, me faisait
-l’effet d’un mirage d’eau sur un fiévreux.
-La soif d’elle me dévorait sans cesse. Eh bien,
-cette Vamahiré que j’aimais avec une passion
-si aiguë, le marquis de Valcor me la prit. Il
-était beau, il était le maître. Elle le préféra à
-moi, cela ne fait pas de doute. Mais, pour ces
-créatures dociles que sont les Indiennes, l’inconstance
-ne ressort guère de leur initiative. En
-mon absence, il lui fit croire qu’il m’avait acheté
-mes droits sur elle. Jamais je ne fus près d’un
-meurtre comme alors. Mais j’étais sûr d’expirer
-dans les pires tortures si je m’offrais le plaisir de
-la vengeance. Valcor était, pour les Indiens qu’il
-charmait, un dieu sur la terre. Ces êtres fanatisés
-eussent inventé quelque lent et effroyable
-supplice pour me faire expier sa mort. Je reculai.
-Ma rancune contenue me resta au fond de l’âme.<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span>
-Elle ne s’est jamais éteinte. Encore aujourd’hui,
-je ne puis me rappeler sans grincer les dents
-ce que j’éprouvais à me représenter Vamahiré
-dans les bras de cet homme. Je me le représentais
-à toute heure. Depuis qu’il avait emmené
-la jeune fille dans le quartier des cases plus
-luxueuses, entourées de palissades, et gardées
-par des guerriers quichuas, où résidait son sérail,
-je ne pensais qu’à ma jalousie. Si atroce qu’elle
-fût, je la regrettai, cependant, cette jalousie,
-quand j’appris un jour, par hasard, que Vamahiré
-ne se trouvait plus dans les demeures
-du Français, de celui que les indigènes appelaient
-«le Grand-Chef», ou «l’Œil-du-Ciel»,
-à cause du bleu intense de ses prunelles, nuance
-tellement étrange pour ces êtres, qui ont l’iris
-des yeux aussi noir que la pupille. Vamahiré
-avait disparu. Valcor l’avait-il tuée? L’avait-il
-envoyée dans les profondeurs de la Selve, vers
-ce village lointain, d’où je l’avais emmenée?...
-Je ne pus le savoir. Je le soupçonnai d’avoir
-supprimé tout à fait la pauvre fille, s’étant lassé
-d’elle, et ne voulant pas cependant me la voir
-posséder de nouveau. Certainement je l’aurais
-reprise. Je n’y aurais pas mis de fierté. J’avais
-d’elle un désir inextinguible, plus fort que l’orgueil,
-plus fort que tout. Je souffris davantage de
-la croire morte que de la savoir à un autre. Mais
-enfin, tout s’use, ou du moins s’atténue, même
-les sentiments les plus vifs. Ma peine d’amour
-se calma peu à peu sans que j’aie un instant
-cessé de haïr Valcor, et de souhaiter une occasion
-de lui rendre autant de mal qu’il m’en avait
-fait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span></p>
-
-<p>«Maintenant, prince, que vous savez ces
-choses, vous comprendrez avec quelle émotion
-singulière et quelle stupeur je retrouvai, après
-une quinzaine d’années peut-être, cette Vamahiré,
-qu’on m’avait ravie, et que je supposais
-morte. Que Valcor l’eût tuée, je n’en doutais
-guère. Là-bas, dans la Selve, une vie humaine, et
-surtout une vie sauvage, cela n’a pas d’importance.
-Quelle justice en demanderait compte?
-Cet homme exerçait une puissance souveraine
-sur une région immense, et sur des centaines
-d’êtres, qui le considéraient comme doué de
-facultés surnaturelles. Ainsi que tous les despotes,
-il n’était pas sans abuser de son pouvoir.
-Cruel, non. Mais ne souffrant nul obstacle. J’en
-avais assez vu pour le croire capable d’une
-fantaisie féroce. La disparition subite de Vamahiré
-m’avait laissé l’impression angoissante de
-quelque tragique mystère. Et voici qu’à mon
-dernier voyage là-bas, il y a deux ans, je la retrouvai.
-Ce fut elle qui me reconnut. Car elle
-était bien changée, la pauvre créature. Promptement
-flétrie, comme toutes celles de sa race, à
-peine conservait-elle quelques vagues traces de
-l’ancien charme, assez pour que ma mémoire
-évoquât sa grâce première. Son aspect désillusionnant
-ne réveilla pas mon amour, mais ses
-paroles m’emplirent d’étonnement et de curiosité.
-D’abord, elle exprima une peur folle que
-ma présence n’annonçât le retour de Valcor.
-L’«Œil-du-Ciel», s’il la découvrait, ne la laisserait
-pas en vie. Mais pourquoi? D’où venait
-cette frayeur si tenace? C’était donc vrai que le
-Grand-Chef avait voulu sa mort? Comment<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span>
-n’avait-il pas accompli son dessein? Et comment,
-puisqu’elle avait échappé, pouvait-elle
-craindre aujourd’hui quelque violence de sa
-part?&mdash;«L’amour et la jalousie ne durent pas
-toujours dans le cœur des blancs, pauvre fille à
-la peau de cuivre et aux yeux noirs comme le
-fruit de la ronce,» lui dis-je.&mdash;«Ce n’est ni
-l’amour ni la jalousie qui armerait la main du
-Manitou au regard d’azur,» me répondit-elle
-avec un air furtif et tremblant. Je ne lui arrachai
-pas facilement son secret. Mais elle m’avait
-aimé. Le prestige du souvenir s’unit à la soumission
-de sa nature. D’ailleurs n’avait-elle pas
-l’assurance que le maître redouté était loin, qu’il
-ne songeait pas à revenir? Puis, malgré son teint
-d’acajou, elle était fille d’Ève. Le désir de parler
-la mordit. Voici ce qu’elle me raconta. Voici la
-révélation qui m’inspira le premier doute sur la
-personnalité de l’homme dont je mangeais le
-pain, et que je haïssais.</p>
-
-<p>«Au temps où Valcor goûtait à pleines lèvres
-sa beauté fraîche et sauvage, dont le regret
-m’avait fait haleter en une fièvre affreuse, Vamahiré
-avait remarqué chez son amant une particularité
-singulière. Jamais, fût-ce aux heures
-brûlantes des nuits tropicales, et dans l’abandon
-des plus libres ivresses, il ne découvrit devant
-elle le haut de son bras gauche, du coude à
-l’épaule. Le biceps, dont Vamahiré ignorait le
-nom, mais qu’elle m’indiqua sur son propre bras,
-restait toujours enveloppé, chez Renaud, par une
-bande taillée dans cette écorce, plus souple que
-du cuir, dont les Indiens se font des vêtements.
-Une forte agrafe la tenait serrée. Le Grand-Chef<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span>
-interdisait à sa maîtresse, même dans leurs jeux
-les plus tendres, de toucher à cette singulière parure.
-Et même un jour, comme elle faisait mine de
-la détacher par espièglerie, il était entré dans une
-effroyable colère, et lui avait déclaré qu’à l’instant
-où elle aurait vu son bras nu, elle mourrait.</p>
-
-<p>&mdash;C’est la fable de Psyché,» interrompit le
-prince de Villingen.</p>
-
-<p>José Escaldas ignorait la fable de Psyché. Il
-leva des yeux surpris.</p>
-
-<p>&mdash;«Allez toujours,» dit l’autre. «Vous m’intéressez
-prodigieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Il arriva,» reprit le Bolivien, «qu’un
-matin, tandis que l’«Œil-du-ciel» dormait
-encore, Vamahiré se réveilla et vit que la bande
-d’écorce avait glissé. Le bras gauche du maître
-était découvert. Elle contempla ce bras avec un
-mélange d’épouvante respectueuse et de légitime
-curiosité.</p>
-
-<p>&mdash;Elle était bien capable d’avoir défait l’agrafe
-elle-même, votre petite sauvagesse,» observa
-Gilbert en riant. «Lorsqu’on avertit une femme
-qu’on la tuerait plutôt que de lui montrer quelque
-chose, ça lui donne une furieuse envie de
-regarder.</p>
-
-<p>&mdash;C’est possible,» fit Escaldas.</p>
-
-<p>&mdash;«Et qu’y avait-il, sur ce bras si pudibond?</p>
-
-<p>&mdash;Ce qui doit y être toujours, assurément,
-ce qui reste de façon indélébile, ce qui attestera
-un jour la fraude gigantesque du soi-disant marquis
-de Valcor: un tatouage.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment?</p>
-
-<p>&mdash;Oui ... Comprenez-vous?... Un tatouage ...
-Ma petite Indienne n’a pas pu s’y tromper. On<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span>
-pratique trop, chez les Peaux-Rouges, et même
-chez les peaux de bronze ou de safran qui pullulent
-dans l’Amérique du Sud, ce genre d’inscription
-sur chair humaine. On le pratique aussi
-chez les marins des côtes françaises, et, à la
-rigueur, chez les ouvriers de vos ports. Mais je
-n’ai pas ouï dire que ce fût en usage dans votre
-aristocratie, et que les marquis de vieille souche
-portassent des emblèmes incrustés sur le biceps.
-Qu’en pensez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu ...» commença Gairlance. Il
-hésita, un peu désappointé.&mdash;«Ce marquis
-Renaud de Valcor,» poursuivit-il, «qui, à vingt
-ans, partait à la recherche d’aventures extraordinaires
-dans des pays dangereux, n’était pas un
-noble comme les autres, un de ces dégénérés
-de l’Ancien Régime, qui n’ont plus qu’un pâle
-filet de sang dans les veines. Ce n’était pas un
-muscadin ni un courtisan, mais un rude lapin et
-un fameux original. N’aurait-il pas pu se faire
-tatouer, ne fût-ce qu’à titre d’expérience, si le
-caprice lui en était venu?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi s’en serait-il caché?» demanda le
-Bolivien. «Pourquoi aurait-il résolu la mort de
-celle qui avait vu?... Une femme qu’il aimait
-cependant,&mdash;pour laquelle il avait du goût, tout
-au moins?</p>
-
-<p>&mdash;Il a donc réellement voulu sa mort?</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu!... Elle le prévoyait si bien qu’elle
-essaya de replacer le brassard d’écorce avant
-que le maître ouvrît les yeux. Mais malgré toutes
-ses précautions, elle le réveilla. Pauvre créature!
-Elle crut bien sa dernière heure arrivée. Son cher
-«Œil-du-Ciel» saisit un revolver pour lui casser<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span>
-la tête. Toutefois, se ravisant,&mdash;peut-être par une
-pitié immédiate, peut-être pour ne pas voir son
-agonie, pour ne pas verser le sang,&mdash;il se décida à
-la piquer délicatement avec une pointe de flèche
-trempée dans un de ces poisons que fabriquent
-les indigènes et qui ne pardonnent pas. Puis il
-la fit emporter secrètement par deux Indiens,
-des Chiquitos, comme elle, qui devaient rejoindre
-leur tribu et ne jamais revenir, sous peine d’être
-pendus. Il leur assura qu’elle était malade, et
-qu’il s’en débarrassait pour le cas où, Vamahiré
-guérissant, la mort, frustrée de cette proie, eût
-une velléité de le choisir. Valcor spéculait sur
-une superstition de ces barbares. Il savait que
-les deux Chiquitos n’auraient rien de plus pressé
-que d’achever leur compagne,&mdash;si elle faisait
-mine d’en réchapper,&mdash;afin de ne pas expirer
-à sa place. Il était sûr que ces hommes
-n’auraient garde de reparaître et d’ébruiter la
-chose, car on ne lui désobéissait jamais impunément.
-Mais Vamahiré ne mourut pas, sans doute
-parce que le poison était éventé. Et ses conducteurs
-ne la tuèrent pas, parce que les ruses des
-femmes sont de toutes les heures et de toutes
-les races. Celle-ci leur déclara, en sortant d’une
-syncope occasionnée par la frayeur, qu’elle se
-portait parfaitement bien, mais qu’elle avait
-simulé une maladie pour ne plus partager la
-couche du Grand-Chef.&mdash;«L’amour des blancs
-consume comme le feu,» leur déclara-t-elle, «tandis
-que celui des guerriers chiquitos est doux
-comme le frémissement du papillon sur une
-fleur de <i>haïri</i>» (un ébénier d’Amérique). Je
-suppose que mes gaillards préférèrent, au lieu<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span>
-d’immoler cette jeune beauté, lui prouver qu’elle
-avait raison.»</p>
-
-<p>Gairlance réfléchissait.</p>
-
-<p>&mdash;«Je commence à être de votre avis. Plus
-j’y pense, plus je soupçonne, dans ce mystérieux
-tatouage, quelque indice terriblement gênant
-pour le marquis de Valcor. Un signe d’identité ...
-Diable!... Mais en ce cas ...»</p>
-
-<p>Il regarda José.</p>
-
-<p>&mdash;«Quoi donc?» interrogea celui-ci.</p>
-
-<p>&mdash;«Pourtant,» s’écria le prince, «il y a là
-quelque chose d’impossible. Votre sauvagesse,
-soit! Le brassard d’écorce, passe encore!... Ça
-va bien dans la forêt vierge. Mais il a une femme,
-le marquis. Il a des valets de chambre ...</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, un seul. Toujours le même. Vous
-avez vu ce Firmin, dont les cheveux blanchissent.
-Depuis vingt ans, nul autre n’a vaqué au service
-intime de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Bon!... Mais porte-t-il toujours un brassard ...
-en écorce ou toute autre substance?...
-C’est une plaisanterie!... Si le marquis était tatoué
-sur le bras gauche, on le saurait.</p>
-
-<p>&mdash;Qui?... Sa femme?... Elle l’aimait, en
-l’épousant. Que ne fait-on pas accepter à une
-jeune fille ignorante? Il a pu tout lui imposer,
-même le secret. Firmin? Sait-on à quel prix est
-payé son silence?... Nous arriverons pourtant à
-le faire parler, celui-là.</p>
-
-<p>&mdash;Mais,» dit Gairlance, «votre Indienne
-vous a-t-elle décrit ce tatouage? Avez-vous la
-moindre idée de ce qu’il représente?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j’en ai une idée, dégagée avec une
-peine incroyable des explications de Vamahiré.<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span>
-La figure principale, cependant, demeurait très
-nette en sa mémoire: c’est un oiseau, aux ailes
-ouvertes, au corps effilé ...</p>
-
-<p>&mdash;Une hirondelle ...» murmura le prince en
-hochant la tête.</p>
-
-<p>&mdash;«De part et d’autre de cet emblème, deux
-dessins plus petits: l’un, figurant&mdash;d’après
-Vamahiré&mdash;deux moitiés de lune posées côte
-à côte sur une flèche, et le second, un baiser.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, un baiser?...»</p>
-
-<p>Le Bolivien eut un rire silencieux.</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà. Les Chiquitos et les Quichuas ont
-une sorte d’écriture. Elle consiste en des nœuds
-différemment disposés le long de cordelettes:
-c’est leur agenda, leur bibliothèque, ces cordelettes
-à nœuds, appelées <i>quipos</i>. Eh bien, Valcor
-porterait sur le bras le signe qu’un Indien formerait
-avec un <i>quipo</i> ou une liane pour exprimer
-un baiser.</p>
-
-<p>&mdash;Alors,» s’écria Gilbert, «votre système
-s’effondre. Le tatouage n’est pas quelque marque
-inscrite, en France, sur le bras d’un rustre assez
-malin pour jouer ensuite les marquis à s’y méprendre.
-Ce sont des emblèmes empruntés aux
-sauvages et adoptés par un aventurier de haute
-race, dans un caprice romanesque. Un oiseau, la
-lune sur une flèche, une liane parlante ... Souvenirs
-de forêt vierge, qui ne sauraient déceler une
-origine européenne et populaire.</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout!» répliqua vivement Escaldas.
-«Je vous donne les indications de Vamahiré. Je
-ne vous dis pas qu’elles soient exactes. Elle désignait,
-par des images à elle familières, d’autres
-images n’ayant peut-être avec celles-ci que des<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span>
-analogies lointaines. Des signes examinés par
-elle dans un court instant plein d’épouvante, et
-remémorés quinze ans après. Songez donc!»</p>
-
-<p>Le Bolivien s’arrêta. Gilbert et lui n’avaient
-pas cessé de marcher depuis le commencement
-de leur entretien. Ils se trouvaient à l’une des
-extrémités du domaine de Valcor, sur un chemin
-sableux, entre un bois et une prairie où paissaient
-des vaches.</p>
-
-<p>A leurs pieds, sur la poussière blanche, Escaldas
-se mit à tracer, du bout de sa canne, un
-dessin bizarre.</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà ce que je reconstitue,» dit-il.</p>
-
-<p>Puis, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous-même, tout à l’heure, vous songiez
-à une hirondelle? Ce n’est pas un oiseau des
-forêts d’Amérique, l’hirondelle. C’est pourtant
-celui que j’ai représenté à Vamahiré. Elle l’a
-reconnu. Ce que je dessine là, je l’ai trouvé
-devant elle, d’après sa description. Elle en a crié
-d’étonnement.»</p>
-
-<p>Gilbert se pencha.</p>
-
-<p>&mdash;«On dirait un <span class="font1"><i>B</i></span> majuscule,» observa-t-il
-en désignant les deux moitiés de lune posées
-sur une flèche.</p>
-
-<p>Le Bolivien sursauta. Ses yeux s’élargirent.</p>
-
-<p>&mdash;«Une lettre!» s’exclama-t-il. «Une lettre
-de l’alphabet!... Dire que je n’avais jamais pensé
-à cela! Mais alors, l’autre aussi ... La cordelette
-tordue et nouée, c’est peut-être une initiale.</p>
-
-<p>&mdash;Moins distincte, en tous cas,» dit Gilbert,
-après un attentif examen.</p>
-
-<p>&mdash;«Si peu distincts que soient ces hiéroglyphes,
-je voudrais bien voir la tête que ferait<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span>
-le marquis de Valcor si je lui mettais brusquement
-sous les yeux un papier que j’aurais illustré
-de la sorte.</p>
-
-<p>&mdash;L’épreuve serait curieuse. Pourquoi ne pas
-la tenter?» demanda le prince.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh!» s’écria le Bolivien avec un geste
-d’effroi. «Pas si vite!... Je me rappelle trop le
-sort de ma pauvre petite Vamahiré. Je n’y échapperais
-pas, moi. L’«Œil-du-Ciel» a dû rapporter
-des poisons qui ne s’éventent pas et qui
-rendent mortelle une piqûre d’aiguille.</p>
-
-<p>&mdash;Passons donc à vos autres preuves,» dit
-Gairlance, en effaçant sous sa semelle les compromettantes
-figures.</p>
-
-<p>&mdash;«Elles sont moins romanesques, mais
-n’offrent pas un intérêt inférieur,» fit le Bolivien,
-tandis que tous deux reprenaient leur
-marche. «Je possède une lettre, vous entendez
-bien, prince, une lettre, vieille de vingt-trois ans,
-et écrite par le marquis Renaud de Valcor....</p>
-
-<p>&mdash;Le vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! le vrai, l’authentique ... Où il parle de
-celui-ci.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce possible?</p>
-
-<p>&mdash;Cette lettre m’a été confiée par un banquier
-de La Paz, lorsque, il y a deux ans, j’ai
-commencé là-bas une sourde enquête, après les
-révélations de Vamahiré. En écoutant le récit
-de l’Indienne, d’obscurs souvenirs, des doutes
-anciens, des soupçons effacés reprirent corps
-dans ma tête. Une lumière nouvelle se répandit
-sur tout cela. J’entrevis une vérité formidable.
-Aussitôt je commençai, de toutes parts,&mdash;chez
-les tribus sauvages de la forêt comme<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span>
-dans les villes, parmi les gens qui avaient entretenu
-des rapports avec le fondateur de la Valcorie,&mdash;des
-investigations minutieuses. Je ne
-vous en exposerai point ici tous les résultats. Ils
-sont consignés dans des dossiers spéciaux, que
-je ne livrerai pas à la légère, même et surtout à
-vous, prince de Villingen. Ces résultats, il y en
-a dont l’insignifiance vous ferait hausser les
-épaules. Et cependant, je n’en considère pas un
-comme négligeable. Sait-on de quelle coïncidence
-peut jaillir la lumière définitive? Mais le
-document capital est cette lettre adressée en
-1880, par le marquis de Valcor, au banquier
-Perez Rosalez, à La Paz.</p>
-
-<p>&mdash;Que dit-elle, cette lettre?</p>
-
-<p>&mdash;Elle traite de questions d’argent, car la
-maison Rosalez correspondait avec les établissements
-de crédit français où le marquis avait ses
-fonds. Elle portait en post-scriptum:</p>
-
-<p class="p1">«<i>Vous pouvez avoir absolument confiance dans
-l’homme que je vous envoie. C’est un autre moi-même.
-Vous risquerez d’ailleurs de vous y tromper
-en le voyant. Il me ressemble comme un frère.</i>»</p>
-
-<p class="p1">&mdash;Non!...» s’exclama Gilbert, «En effet,
-c’est un document précieux, celui-là. Vous possédez
-l’original?</p>
-
-<p>&mdash;Pas si bête! L’original est resté dans la
-maison de banque Rosalez, qui, seule, peut
-garantir son authenticité. J’en ai une photographie.</p>
-
-<p>&mdash;Les chefs ou les employés de cette maison
-gardent-ils un souvenir de ce sosie du marquis
-de Valcor?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Un vieux comptable se rappelle avoir été
-frappé par l’étrange ressemblance.</p>
-
-<p>&mdash;Et le nom de cet individu?</p>
-
-<p>&mdash;Le comptable?</p>
-
-<p>&mdash;Non, l’autre, le sosie. N’a-t-il rien signé,
-aucun reçu, aucune pièce?</p>
-
-<p>&mdash;Rien qui ait pu se retrouver.</p>
-
-<p>&mdash;Un frère ...» reprit Gairlance, répétant
-l’expression de la lettre. «Est-ce que Renaud,
-par hasard, aurait eu un frère naturel, qui l’ait
-accompagné ou rejoint là-bas?</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait à établir. Mais point n’est besoin
-d’une relation de sang pour expliquer une similitude
-de traits.»</p>
-
-<p>Après un instant de réflexion:</p>
-
-<p>&mdash;«Venons-en,» dit le prince, «à votre troisième
-preuve.</p>
-
-<p>&mdash;Celle-ci,» dit Escaldas, «offre, hélas!
-moins de solidité, parce qu’elle consiste dans le
-témoignage de quelques Indiens déjà âgés, parvenus
-à cette limite de la vie où, dans leurs tribus,
-on est mis à la broche. D’ailleurs, nous
-aurions peut-être quelque difficulté à faire admettre
-à la barre d’un tribunal français, la déposition
-de ces braves gens, à qui leur religion
-interdit de porter aucun vêtement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais qu’est-ce qu’ils racontent, vos sauvages?</p>
-
-<p>&mdash;Que, dans leur village, ont séjourné, voici
-bien des saisons, deux blancs de même taille et
-de figure tellement semblable qu’on eût cru voir
-marcher sur la terre le double que tout homme
-a de soi-même au fond des eaux. Ces Indiens,
-comme vous le devinez, imaginent que leur reflet,<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span>
-aperçu dans les lacs ou dans les sources, est
-leur fantôme, attiré vers la surface lorsqu’ils s’y
-inclinent. Ces deux blancs venaient de la forêt et
-sont partis vers le désert. Le village de ces Guarayos
-avoisine, en effet, une des vastes plaines
-salines, absolument privées d’eau, qui se rencontrent
-sur les plateaux inférieurs des Andes.
-L’un des deux voyageurs, paraît-il, était malade.
-Ils s’arrêtèrent pour que celui-ci reprît des forces.
-Son compagnon l’emmenait vers la région haute,
-là où s’étendent les nappes desséchées de cachi,
-pour le guérir des fièvres contractées dans la région
-des fleuves.</p>
-
-<p>&mdash;Du cachi? Qu’est-ce que cela?» demanda
-Gilbert.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est le nom que les Indiens donnent
-au sel gemme, et, en général, à ces vastes bancs,
-non seulement de sel, mais de nitre mêlé de
-soufre, qui s’étagent sur les premiers contreforts
-des Cordillères.</p>
-
-<p>&mdash;Ce village, vous le retrouveriez facilement?»
-questionna le prince.</p>
-
-<p>&mdash;«Parbleu! Vous pensez si j’en ai relevé
-avec soin la latitude et la longitude! Ça se trouve
-au diable, d’ailleurs ... Dans le haut bassin du
-Madre de Dios.»</p>
-
-<p>La conversation tomba, en un silence plein
-de fiévreuses convoitises et de féroces calculs.
-Les deux causeurs,&mdash;presque les deux complices,&mdash;arrivaient
-à un saut-de-loup, que traversaient,
-en guise de pont, deux planches.</p>
-
-<p>De ce côté finissait le parc, mais non pas le
-domaine, de Valcor. Ce vaste champ de blé noir
-qui s’étendait au delà, dépendait d’une ferme du<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span>
-marquis. Les arbres cessaient. Jusqu’à l’horizon,
-c’était le vide de la maigre campagne bretonne.
-Au zénith, dans un ciel d’azur vif, floconnaient
-de petits nuages en touffes de neige. D’autres,
-tout au loin, s’estompaient comme des fumées,
-s’étiraient en écharpes mauves, ou se gonflaient
-en mousses de cuivre, contre un bleu verdâtre
-et défaillant.</p>
-
-<p>Les deux hommes qui se tenaient là se regardèrent.
-Et le choc de leurs prunelles les secoua
-comme si la foudre eût éclaté dans le calme indicible
-du paysage.</p>
-
-<p>&mdash;«Votre conviction me pénètre,» dit ardemment
-Gairlance. «En avant! comme clamait
-mon aïeul à Villingen. Il s’agit encore de conquête,
-et, je présume aussi, de dangers. Ça
-me va.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux!» répliqua Escaldas. «Voyez
-de quelle façon vous voulez entrer en campagne.
-Préparez votre plan. Mais, pour le moment, séparons-nous.
-Regagnez le château par le parc.
-Moi, j’y rentrerai par le pays. Il vaut mieux
-qu’on ne nous voie pas ensemble. Et pour une
-autre fois, nous aviserons à ne pas tenir nos
-conciliabules sur les grand’routes.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XIII</h2>
-
-<p class="pch"><i>LA MÈRE ET LE FILS</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">LE château de Ferneuse, d’aspect plus
-ancien que celui de Valcor, n’ayant
-pas été, comme l’autre, entièrement
-reconstruit sous Louis XIII, est plus
-modeste aussi, et commande des terres moins
-considérables. Les chasses ont été louées depuis
-la mort du comte Stanislas, car Hervé&mdash;et
-pour cause&mdash;n’a pas hérité de ses goûts.</p>
-
-<p>Ce jeune homme studieux et pensif ne
-manque pourtant pas d’énergie physique. Mais,
-jusqu’au drame qui s’ouvrait et allait le forcer
-d’en faire preuve, il ignorait lui-même les ressources
-de sa nature sous ce rapport. Sa vie,
-d’avance, était vouée à un double idéal, qu’il
-espérait ne pas séparer: un sentiment et une
-pensée, un grand amour et une espèce d’apostolat
-philosophique.</p>
-
-<p>Son amour, c’était Micheline. Son rêve intellectuel,<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span>
-c’était de réconcilier la science avec la
-religion.</p>
-
-<p>Il avait pris pour devise ce mot de Pascal:
-«Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup
-de science y ramène.» Hervé de Ferneuse s’appuyait
-sur cette donnée de la physique moderne
-que l’univers tout entier est une illusion
-de nos sens. Les savants ne prouvent-ils pas que
-la lumière, par exemple, n’existe point, qu’elle
-est seulement une vibration de notre nerf optique,
-provoquée par des ondes de l’éther, et que
-le même effet peut être produit par d’autres
-causes&mdash;un choc nous faisant, suivant l’expression
-populaire, voir trente-six chandelles,
-c’est-à-dire amenant de véritables impressions
-lumineuses sur la rétine. «Quand il sera bien
-prouvé,» affirmait le jeune penseur, «que
-toutes les notions possédées par nous sur les
-choses sont de simples interprétations du fini,
-pourquoi les opposerait-on encore à nos interprétations
-de l’infini? Les premières s’appuient
-sur nos sens physiques, c’est-à-dire sur notre
-corps. Les secondes sur nos sens psychiques,
-c’est-à-dire sur notre âme. Pourquoi récuser la
-voix immortelle qui est en nous, au nom du
-langage que nous parle l’univers extérieur,
-puisque ce langage n’est pas moins mystérieux
-que l’autre, ni moins forcé d’emprunter le truchement
-de nos facultés, et, en somme, de nos
-besoins.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, mère, de nos besoins,» expliquait
-Hervé à la comtesse de Ferneuse. «Nos observations
-scientifiques ne portent que sur des impressions
-agréables, ou, du moins, tolérables, de notre<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span>
-être. Elles rentrent toutes dans nos conditions de
-vie. La lumière, la chaleur, le son, l’électricité,
-l’attraction, sont inséparables de nos nécessités
-d’existence matérielle. Mais la morale, l’idéal, la
-foi, sont inséparables de nos nécessités d’existence
-spirituelle. Je trouverai la démonstration
-qui mettra d’accord les unes et les autres de
-ces forces. Je la trouverai ici, dans ce laboratoire,
-grâce à ces instruments.»</p>
-
-<p>Il désignait des appareils délicats, des enregistreurs
-aux fibres plus sensibles que des nerfs,
-aux organes plus impressionnables que de la
-chair vive, dont un reflet de lumière ou un courant
-électrique suffit à transformer les propriétés.
-Il entreprenait des explications, esquissait
-des théories.</p>
-
-<p>&mdash;«Grâce, mon cher enfant!» suppliait Gaétane,
-avec un sourire, non pas humble, mais
-fier. Car elle trouvait plus d’orgueil à voir son
-fils planer si haut que de confusion à ne pouvoir
-l’y suivre. Elle ajoutait, non sans une douce malice:&mdash;«Je
-suis au but où tu veux nous mener
-tous, puisque je suis une chrétienne. Ne me fais
-pas faire le chemin à rebours, par la science,
-pour revenir ensuite sur mes pas.</p>
-
-<p>&mdash;La science est belle aussi, allez, mère!»
-s’écriait-il, les yeux illuminés.</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne suis qu’une ignorante,» soupirait-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous êtes une sainte.»</p>
-
-<p>Gaétane se sentait toujours pâlir à ce mot
-qu’aimait à répéter son fils&mdash;le fils de l’amour
-coupable, l’enfant qui avait dans les veines le
-sang d’un homme et portait le nom d’un autre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span></p>
-
-<p>Si jamais Hervé avait pu remarquer ce trouble,
-il l’eût attribué à l’émotion d’une âme trop pure
-pour n’être pas modeste, et qu’offusquait un
-éloge démesuré. Comment eût-il soupçonné
-l’existence d’un secret de passion chez cette
-mère admirable, à côté de laquelle il avait grandi
-dans une intimité de toutes les minutes, sans
-surprendre en elle une seule pensée qui ne l’eût
-pas lui-même pour objet? Au lointain de ses
-souvenirs d’enfant, il se la rappelait dans un
-autre rôle que ce rôle d’éducatrice et d’amie
-incomparable,&mdash;oui, en effet,&mdash;mais c’était
-pour l’évoquer, si dévouée, si patiente, auprès
-de l’aveugle taciturne qu’il appelait «mon père».
-Que devint-il lorsque, le soir de la fête au château
-de Valcor, il vit sa mère subir un traitement
-indigne, se laisser chasser sans étonnement
-ni protestation, et que, malgré lui, un
-doute abominable lui assaillit le cœur? Doute
-bientôt évanoui, du reste, en ce cœur débordant
-de piété filiale, mais que remplacèrent l’angoisse
-de l’énigme et l’inquiétude pour son
-amour menacé.</p>
-
-<p>Pendant les jours qui suivirent, Hervé s’interdit
-de questionner la comtesse. Il attendait
-une explication. La patience lui semblait moins
-difficile depuis son entretien avec Micheline, sur
-la falaise. L’ivresse d’une certitude passionnée le
-soulevait au-dessus des circonstances. L’image de
-la jeune fille, debout contre les balustres de la
-terrasse, le regard des doux yeux sombres, la voix
-qu’elle avait, les mots prononcés par ses lèvres,
-s’interposaient entre lui et les choses quand il
-essayait de réfléchir. Comment croire, d’ailleurs,<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span>
-à une brouille définitive entre Valcor et Ferneuse?
-Le malentendu se dissiperait vite. Sa mère allait
-certainement recevoir les excuses de la marquise.</p>
-
-<p>Gaétane les reçut, en effet, dans une lettre.
-Dès qu’elle en eut pris connaissance, elle envoya
-chercher son fils.</p>
-
-<p>Le laboratoire du jeune comte de Ferneuse
-occupait un pavillon spécial, assez distant de
-l’habitation. Des nécessités d’aménagement, la
-présence de substances dangereuses, l’isolement
-nécessaire aux expériences, commandaient cette
-retraite.</p>
-
-<p>Lorsqu’un domestique vint le prévenir que
-M<sup>me</sup> la comtesse demandait à lui parler, Hervé
-donna quelques indications à son préparateur,
-un garçon du pays, dévoré du désir de s’instruire
-et trop pauvre pour faire des études. Puis
-le jeune savant lava ses doigts maculés d’acides,
-échangea contre un veston sa blouse de travail,
-et se rendit à la maison.</p>
-
-<p>Le cœur lui battait quand il pénétra dans la
-petite pièce intime, au premier étage, où sa
-mère aimait à se tenir: un boudoir Louis XVI,
-malgré le style moyen âge de la profonde croisée,
-dont on n’avait pas changé l’architecture.
-Sur les tables, sur la cheminée, aux murs, dans
-des cadres de toute dimension, des portraits
-de lui, à tous les âges. Plusieurs, au pastel ou à
-l’aquarelle, étaient l’œuvre de sa mère. L’art
-avait charmé de ses joies fines la noble femme
-qui se trouvait là.</p>
-
-<p>Hervé la vit assise au fond d’une bergère,
-dans l’embrasure si vaste que c’était comme<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span>
-une cellule plus retirée prolongeant la paisible
-chambre. Ce coin de prédilection contenait,
-outre la bergère, une banquette garnie de coussins,
-une petite table en marqueterie, ornée de
-cuivres aux ciselures délicates, et portant quelques
-très précieux et uniques bibelots. La fenêtre
-au triple vitrail, en partie ouverte, encadrait une
-perspective de libre espace et de vivantes verdures.
-Et celle qui songeait là, en attendant son
-fils, avait l’âme et la beauté en harmonie avec
-ces choses.</p>
-
-<p>&mdash;«Mère ...» dit Hervé, ému, en lui baisant
-la main.</p>
-
-<p>Il s’assit sur la banquette, tout proche d’elle.</p>
-
-<p>Immédiatement, il remarqua un papier qu’elle
-avait sur les genoux. Ses yeux s’élargirent, s’y
-fixèrent.</p>
-
-<p>&mdash;«Lis,» dit-elle, en le lui tendant.</p>
-
-<p>Gaétane le vit qui souriait, tandis que son
-regard courait d’une ligne à l’autre. Elle, au contraire,
-s’assombrit et soupira. L’illusion de son
-enfant ... Pourquoi lui fallait-il la détruire?</p>
-
-<p>Le jeune homme relevait une figure brillante.</p>
-
-<p>&mdash;«Pauvre marquise!» dit-il en riant. «Elle
-est un peu folle. Ne le croyez-vous pas? Qu’est-ce
-que cela signifie, cette crise de somnambulisme
-qu’elle prétend avoir eue? Je crois tout simplement
-à une crise de rage envieuse. Vous étiez si
-belle, ma mère, dans votre toilette de soirée! Ne
-vous ayant presque jamais vue habillée ainsi,
-j’étais, moi, votre fils, jaloux de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, jaloux?</p>
-
-<p>&mdash;Oui ... Mais je ne peux pas vous expliquer,
-cela vous offenserait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Peux-tu donc avoir un sentiment qui m’offense,
-Hervé?</p>
-
-<p>&mdash;Non, non ... Mais que sais-je? Ah! pardonnez-moi.
-Vous étiez trop femme ... trop ...»</p>
-
-<p>Il rougit, cacha d’un geste enfantin son visage
-contre l’épaule de sa mère. Le mot qu’il ne pouvait
-prononcer, le mot de «trop désirable», lui
-semblait sacrilège. Il balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;«Mère, je veux que vous soyez admirée
-seulement par votre fils, avec tout le respect de
-votre fils ...»</p>
-
-<p>Elle devina ce qu’il avait souffert, lui, le jeune
-sauvage de Ferneuse, dans cette cohue mondaine,
-à voir la façon dont les hommes s’empressaient
-autour d’elle, à surprendre les regards
-des plus audacieux. Elle entrevit l’horreur de la
-révélation qu’elle aurait à lui faire tôt ou tard sur
-sa naissance. Une lâcheté la prit. «Est-ce bien
-mon devoir de tout lui dire? Ah! je dois lui
-épargner, tant que ce sera possible, une si désenchantante
-vérité.»</p>
-
-<p>Ses doigts glissèrent sur la chère tête blonde,
-sur la grosse mèche compacte, qu’une ondulation
-naturelle relevait au-dessus du front blanc.</p>
-
-<p>&mdash;«Enfant tyrannique!» dit-elle en plaisanterie
-caressante. «Heureusement pour toi, mon
-âme est plus vieille que mon visage! Ne voudrais-tu
-pas me voir avec des cheveux blancs?»</p>
-
-<p>Il protesta, se rassit, puis, se mettant à rire:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est elle,» fit-il, en désignant la lettre
-jetée sur la table, «c’est madame de Valcor qui
-les verrait volontiers, sur votre tête, les cheveux
-blancs. Mais enfin, puisqu’elle exprime tant de
-regret pour son inconcevable injure, puisque<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span>
-nul étranger n’en a été témoin, puisqu’elle la
-met sur le compte de son état nerveux, qui
-l’empêche, encore aujourd’hui, de vous apporter
-elle-même ses excuses ... je pense, ma chère maman,
-que vous ne lui tiendrez pas rigueur.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’en veux nullement à Laurence,» prononça
-la comtesse ...</p>
-
-<p>L’accent de cette phrase inquiéta Hervé. Il
-n’en voulut rien faire paraître.</p>
-
-<p>&mdash;«J’étais sûr, ma mère, que vous étiez touchée
-par la raison qu’elle invoque, en sollicitant
-l’oubli de cette scène pénible, «Le bonheur de
-nos enfants», murmura-t-il, en regardant le papier
-où se trouvaient ces mots, tandis que, de
-nouveau, une rougeur, vive comme celle d’une
-femme, couvrait son visage au teint si clair.</p>
-
-<p>&mdash;«Ton bonheur, celui de Micheline ... Il ne
-dépend pas de madame de Valcor, hélas!» dit
-Gaétane.</p>
-
-<p>&mdash;«Et de qui donc?» s’écria Hervé en tressaillant.</p>
-
-<p>&mdash;«De toi, sans doute, mon fils,» dit la
-mère avec une intonation presque solennelle.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! alors, pourquoi dis-tu «hélas»?
-Tu ne peux rien m’apprendre qui me donne plus
-de confiance et plus d’espoir. S’il y a un obstacle
-et que je puisse le renverser ... c’est comme s’il
-n’existait pas.»</p>
-
-<p>Elle le contemplait, ravie de son ardeur, de
-sa force juvénile. Mais un mensonge, une légende
-quelconque, serait-ce le ressort suffisant
-pour mettre en jeu de telles énergies? Une impulsion
-de vérité plus forte que sa pudeur maternelle
-faisait éclater son cœur en elle-même,<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span>
-l’ouvrait à cet enfant loyal. Cependant, elle s’en
-défendait.</p>
-
-<p>&mdash;«Mère, mère, parle ...» suppliait-il. «Quel
-secret terrible me caches-tu donc? Pourquoi me
-regardes-tu ainsi?</p>
-
-<p>&mdash;Hervé, mon cher enfant ...» Elle s’arrêta,
-tellement étranglée d’angoisse qu’il ne reconnaissait
-plus sa voix quand elle reprit: «Écoute-moi
-bien. Le secret que tu me demandes, je
-n’en détiens pas le dernier mot. La marquise
-Laurence l’ignore plus encore que moi-même.
-Son acte insensé de l’autre soir, qu’elle met
-sur le compte de sa maladie nerveuse, a surgi
-de je ne sais quelle redoutable lumière entrevue.
-Mais quelqu’un, et quelqu’un qui sait, a dû
-se jouer d’elle comme de moi. Sans doute on
-lui a donné une explication, qu’elle ne peut me
-communiquer, tandis qu’on m’en donnait une
-autre, dont je ne saurais m’ouvrir à elle ...</p>
-
-<p>&mdash;Une explication?... Qui vous a donné une
-explication, mère?</p>
-
-<p>&mdash;Le marquis de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Et cette explication ne vous suffit pas? Le
-marquis est homme d’honneur.</p>
-
-<p>&mdash;Le marquis serait un homme d’honneur,
-s’il vivait.</p>
-
-<p>&mdash;Que dites-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Que le père de Micheline n’est peut-être
-pas Renaud, marquis de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Et qui serait-il?» demanda Hervé, abasourdi
-à un tel point qu’il ne s’étonnait même
-pas encore.</p>
-
-<p>&mdash;«Un inconnu,» prononça Gaétane, dont
-l’accent fit passer aux veines de son fils un frisson<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span>
-de mystère et d’effroi, «Tu m’entends?»
-reprit-elle, et ses yeux transparents exprimaient
-la même horreur qui glaçait maintenant le jeune
-homme. «Un inconnu ... un être dont nous ne
-savons rien, sinon qu’il est là, dans la vie, dans
-la puissance et la richesse, dans la lumière du
-ciel, sous l’apparence d’un autre ... Et cet
-autre ...»</p>
-
-<p>Sa voix se brisa. Ses yeux se fermèrent. Un
-tremblement l’agita.</p>
-
-<p>&mdash;«Maman, revenez à vous. Achevez. Vous
-me mettez en face d’un abîme ... Vos paroles
-m’épouvantent ...»</p>
-
-<p>Elle rassembla toute sa force.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, j’y suis plongée, moi aussi, dans
-l’épouvante. Tu ne peux pas épouser la fille de
-cet homme, avant que je sache ...»</p>
-
-<p>Hervé eut un léger haut-le-corps. Un certain
-sang-froid reparut sur ses traits.</p>
-
-<p>&mdash;«Mère! vous me jetez dans un bien sombre
-cauchemar. J’en sais trop peu pour rien
-présumer sur le fond ou sur l’opportunité d’une
-telle confidence. Mais soyez certaine de ceci:
-quel que soit le père de Micheline, fût-ce un
-bandit, dût-il être dépouillé honteusement de
-tout ce qu’il détient, titre, fortune, honneur,
-cela ne changera rien à mon amour, rien à ma
-résolution d’épouser celle qui est ma fiancée
-devant Dieu.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse garda le silence. Hervé crut
-comprendre le regard angoissé qu’elle fixait
-sur lui.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous m’objecterez l’hérédité,» reprit-il
-vivement. «Cette science-là est aussi incertaine<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span>
-que les autres. Nous prenons pour des lois ses
-manifestations apparentes, pleines d’imprévu,
-de contradictions. Micheline est une créature
-d’élite, quel que soit le sang qui coule dans ses
-veines. L’atavisme, qui nous donne parfois l’âme
-d’un aïeul lointain, nous garantit contre les
-hasards de l’immédiate hérédité.»</p>
-
-<p>Un pâle et tendre sourire détendit les lèvres
-de Gaétane.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! mère,» dit Hervé plus doucement,
-vous songez: «Il aime et n’admettra jamais rien
-qui diminuerait celle qu’il aime.» «Eh bien!
-vous avez raison. J’aime Micheline. Les plus
-effroyables révélations ne me sépareront pas
-d’elle, ne me feront pas douter qu’elle ne soit
-digne d’être adorée comme je l’adore.»</p>
-
-<p>&mdash;«Les plus effroyables révélations,» répéta
-la comtesse, «Plût au ciel que mes soupçons
-fussent assez fondés pour prendre une telle
-forme. Si je pouvais te déclarer à coup sûr que
-Micheline n’est pas la fille du véritable marquis
-de Valcor, je ne t’imposerais aucune épreuve
-avant de consentir à ton mariage.»</p>
-
-<p>L’agitation d’Hervé tomba sous ces paroles.
-Une ombre de dureté voila ce visage que
-Gaétane avait toujours vu si affectueux et si
-ouvert.</p>
-
-<p>&mdash;«Je comprends moins que jamais,» reprit-il&mdash;et
-l’amertume de sa voix s’accordait
-avec le changement de sa physionomie.&mdash;«Vous
-me parlez par énigmes, ma mère. Sans
-doute avez-vous vos raisons. Vous m’aimez trop
-pour me torturer sans but et sans cause.»</p>
-
-<p>Elle se dressa, devenue couleur de cendre,<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span>
-soulevée comme dans la secousse d’un sanglot.</p>
-
-<p>Il fit un geste, pour la prier de l’écouter
-jusqu’au bout, et poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais j’ai saisi un mot bien clair. Vous
-m’avez parlé d’une épreuve que vous m’imposeriez,
-d’une condition à mon mariage avec Micheline.
-Pour toutes les épreuves, je suis prêt. Daignez
-m’indiquer nettement ce que vous attendez
-de moi.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse demeura un moment dans
-une perplexité indicible. Son fils doutait, son fils
-souffrait ... Son fils se retirait d’elle. Comment
-le rappeler et l’apaiser? La vérité ne vaudrait-elle
-pas mieux que le silence? Si elle lui apprenait
-tout ... Tout?... Mais quoi? grand Dieu!...
-Sa faute à elle-même n’était pas le plus terrible
-à dévoiler devant cette jeune âme. Fallait-il donc
-lui dire: «Celle dont tu veux faire ta femme est
-peut-être ta sœur, ou bien elle est la fille de
-l’homme qui a supprimé ton véritable père, qui,
-sans doute, l’a tué de sa main.» Alternative
-atroce! Non, cette mère ne pouvait pas en déchirer
-son fils. Elle lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Voici ce que je te demande de faire. Tu
-comprendras plus tard. Sache seulement aujourd’hui
-que notre avenir,&mdash;le tien comme le
-mien, celui de ton amour, et aussi celui de mon
-cœur, qui n’espère plus que l’apaisement,&mdash;dépend
-du succès de ce que tu vas entreprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous écoute, ma mère.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas partir pour l’Amérique.</p>
-
-<p>&mdash;Laisser mes travaux!... Quitter ma fiancée!...»
-Il ajouta plus faiblement: «Vous
-quitter!...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span></p>
-
-<p>Elle sentait à chaque phrase diminuer la confiance
-de son enfant. «C’est mon châtiment,»
-se dit cette victime de l’amour, que l’amour
-brûlait encore en un enfer de chaudes ténèbres,
-où flottaient des souvenirs et des souffles de
-vengeance.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, mon Hervé, mon enfant précieux.
-Il faut que tu te résignes à ce sacrifice, et cela,
-sans chercher à en mesurer la nécessité ni les
-conséquences, simplement parce que je te le
-demande, simplement par une foi aveugle dans
-ta mère infortunée.»</p>
-
-<p>Il fut remué par le chevrotement de douleur.</p>
-
-<p>&mdash;«O ma pauvre mère! à quel chagrin
-affreux êtes-vous donc en proie? Ne voulez-vous
-pas me le dire?... Quelle force vous me donneriez!»</p>
-
-<p>Une suprême hésitation passa sur le visage,
-maintenant décomposé de souffrance, de Gaétane.
-Puis, comme terrifiée de sa propre faiblesse.</p>
-
-<p>&mdash;«Tais-toi, tais-toi! Tu es le seul objet de
-mon souci. Écoute. Ce que tu dois aller chercher
-là-bas, en Amérique, c’est une preuve ...</p>
-
-<p>&mdash;Une preuve?... de quoi?</p>
-
-<p>&mdash;D’un crime qu’aurait commis celui qu’on
-nomme le marquis de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Un crime!... Oh! ma mère!...</p>
-
-<p>&mdash;Ce mot-là te trouble, malgré tout.</p>
-
-<p>&mdash;Il m’affole. Mais il ne change rien à mes
-sentiments pour Micheline ... Elle ... elle!... que
-Dieu la préserve! Il ne faut pas qu’elle sache!...</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne saura pas. Cette noire action dont
-son père se serait rendu coupable n’est pas ce
-qui te séparerait d’elle irrémédiablement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Si une telle action est l’origine de leur
-fortune, je n’en accepterai pas une parcelle,»
-s’écria Hervé, «Que Micheline devienne ma
-femme, et je l’emmènerai bien loin, hors d’une
-atmosphère d’intrigue et de mensonge.»</p>
-
-<p>La dure parole atteignit sa mère. Cette
-atmosphère, elle la créait autour de lui. Et il
-souffrait trop pour ne pas l’en rendre responsable.
-C’était l’expiation. Elle se résigna.</p>
-
-<p>&mdash;«Garderas-tu, mon fils, assez de foi en
-moi pour accepter la mission dont je vais te
-charger?</p>
-
-<p>&mdash;Je l’exécuterai fidèlement, ma mère.»</p>
-
-<p>La question dictait une autre réponse. Mais
-M<sup>me</sup> de Ferneuse n’insista pas.</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà,» dit-elle. «Renaud de Valcor a
-des raisons pour croire que moi,&mdash;moi seule au
-monde,&mdash;j’ai des doutes sur sa véritable personnalité.
-Il possède, à ce qu’il prétend, un témoignage
-qui anéantirait ces doutes. Un objet,&mdash;un
-souvenir sacré.&mdash;Cet objet, il l’aurait
-laissé de l’autre côté de l’Atlantique, en lieu sûr.
-Son intention est de le faire revenir pour le
-mettre sous mes yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle sorte de témoignage?» demanda
-Hervé. «Un document écrit?</p>
-
-<p>&mdash;Non.»</p>
-
-<p>Gaétane fit une pause, puis ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;«Un anneau.</p>
-
-<p>&mdash;Une bague?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Où se trouve-t-elle, cette bague? Vous
-avez dit: «En lieu sûr.»</p>
-
-<p>&mdash;C’est l’expression dont s’est servi Valcor.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et cela signifie?</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi,» dit la comtesse, «ce mot qui
-m’a frappée, ce mot qui coïncidait avec d’autres
-indices, aurait un sens affreux.</p>
-
-<p>&mdash;Quel sens? Quel serait donc ce lieu sûr?</p>
-
-<p>&mdash;Une fosse mortuaire.»</p>
-
-<p>Hervé se tut et regarda profondément la
-comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu devines?...» reprit celle-ci. «La
-bague serait restée au doigt de l’homme dont
-celui-ci aurait pris la place.</p>
-
-<p>&mdash;Du marquis de Valcor?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’était-ce que cette bague?</p>
-
-<p>&mdash;Un bijou de famille.</p>
-
-<p>&mdash;Le meurtrier, l’imposteur, aurait eu soin
-de la prendre.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être pas. L’anneau était simple et
-uni comme une alliance. Mais il y avait quelque
-chose de gravé à l’intérieur,&mdash;détail caractéristique,
-certainement ignoré même de l’ami le
-plus intime.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère! ma mère!» s’écria Hervé dans
-une agitation étrange, «quelle était cette inscription?</p>
-
-<p>&mdash;Tu le sauras,» murmura-t-elle, «si tu retrouves
-l’anneau.»</p>
-
-<p>Une lueur déchirante traversa le cœur du fils.
-Eh quoi! sa mère connaissait le secret d’un
-homme,&mdash;secret qu’il n’eût pas révélé à son
-meilleur ami!... La devise d’une bague ... Une
-devise d’amour!... Et quel désir n’avait-elle pas
-de recouvrer ce gage!... Eh bien, il le lui rapporterait,
-dût-il risquer mille fois sa vie. Sans<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span>
-doute, elle n’osait pas lui dire qu’il y allait de
-son honneur.</p>
-
-<p>Gaétane vit une fièvre soudaine enflammer
-les yeux du jeune homme, tandis que lui, il découvrait
-sur ses traits altérés, dans son regard
-éperdu, quelques traces des angoisses passionnées
-auxquelles tout à l’heure encore, il la supposait
-inaccessible.</p>
-
-<p>&mdash;«Ma mère,» s’écria-t-il avec une sombre
-énergie, «comptez sur moi pour conquérir, s’il
-existe encore, ce bijou d’une si singulière importance ...»</p>
-
-<p>Elle l’interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;«Ne te méprends pas. Le bijou n’a d’importance
-que par l’endroit sinistre où je suppose
-qu’il gît. Si le marquis n’a qu’à le faire prendre
-dans un coffre-fort, mes pressentiments ...</p>
-
-<p>&mdash;Le faire prendre?... Par qui?</p>
-
-<p>&mdash;Valcor envoie tout exprès un émissaire en
-Amérique.</p>
-
-<p>&mdash;C’est donc par cet émissaire que je saisirai
-le fil à suivre,» dit Hervé. «Car enfin, malgré
-toute mon ardeur à exécuter vos volontés, ma
-mère, je ne puis fouiller le sol d’un continent
-pour y découvrir une bague avec la poussière
-d’un cadavre.</p>
-
-<p>&mdash;Sans une pareille circonstance, je ne t’en
-eusse pas chargé, mon fils. Mais, sachant que
-monsieur de Valcor était en mesure de retrouver
-la bague, j’ai encore, grâce au hasard, appris quel
-individu il employait à la chercher.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce?</p>
-
-<p>&mdash;Un homme dont le choix fortifie mes
-soupçons, me confirme dans l’idée qu’il s’agit<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span>
-d’une entreprise obscure. Si le marquis devait
-simplement se faire expédier un objet précieux,
-n’a-t-il pas dans ses établissements boliviens,
-parmi ses correspondants ou ses employés,
-assez de gens sûrs pour se conformer à
-ses ordres. Or, sais-tu qui va partir avec ses instructions
-secrètes pour cette Valcorie à demi
-sauvage, où des forfaits peuvent s’accomplir
-sans que la société civilisée en prenne souci? Un
-être presque sauvage lui-même, un révolté
-contre l’ordre établi, un garçon sans peur et
-sans scrupules, Mathias Gaël, le contrebandier.</p>
-
-<p>&mdash;Mathias Gaël?...»</p>
-
-<p>Hervé répéta les syllabes, comme si ce nom
-ne lui disait pas grand’chose. A présent, il écoutait
-les explications de sa mère avec cette expression
-d’intense lucidité qu’il avait en réunissant
-les données d’une expérience. L’observateur
-et le savant reparaissaient en lui. Aux prises
-avec un problème, il laissait son alerte intelligence
-maîtriser le trouble de son cœur et se
-tendre vers le but. A le voir plus attentif et plus
-calme, la comtesse oubliait un peu, elle aussi,
-l’inquiétude de son rôle incertain, la cruelle confusion
-des réticences qui la rendait suspecte à
-son enfant, sa terreur d’être trop maladroite ou
-trop habile, de le bouleverser par une apparence
-d’aveu ou par une apparence de mensonge.
-Plus à l’aise sur le domaine des faits exacts, elle
-présentait nettement à Hervé ce qu’elle attendait
-de lui.</p>
-
-<p>Depuis la veille, elle savait que Mathias Gaël
-partait pour l’Amérique. Le mystère de ce départ,
-la réputation hasardeuse du messager, l’état d’esprit<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span>
-de celui qui l’envoyait, commentaient de
-façon singulière l’engagement pris par Renaud
-de lui restituer la bague,&mdash;dont il s’avouait
-incapable de citer l’inscription. Ce n’était pas
-celui-ci qui avait renseigné M<sup>me</sup> de Ferneuse.
-Hantée par l’étrange histoire qu’il lui avait
-racontée sur la naissance de Micheline, Gaétane,
-avec le prétexte de visites de charité, était descendue
-au bord de la mer, parmi les pauvres
-maisons des pêcheurs, et elle avait trouvé le
-moyen de passer un long moment dans la demeure
-des Gaël.</p>
-
-<p>Ceux-ci n’acceptaient pas l’aumône et ne
-répondaient pas aux questions trop bienveillantes.
-Aussi la comtesse se présenta-t-elle autrement.
-Elle entra pour demander si Bertrande,
-l’habile dentellière, parviendrait à réparer une
-écharpe en venise ancien dont elle avait eu soin
-de se charger.</p>
-
-<p>&mdash;«J’ai voulu venir moi-même,» dit-elle.
-«Ma femme de chambre n’aurait pu juger de
-votre capacité, mademoiselle Bertrande. Je vous
-serai très obligée d’exécuter un fragment de
-dessin en ma présence. On peut être une dentellière
-hors ligne telle que vous, dans le genre
-où vous travaillez, sans avoir le tour de main
-pour ces vieux modèles. Et j’aimerais mieux
-garder cette dentelle en lambeaux que de la
-laisser toucher par quelqu’un qui m’y ferait des
-fautes de style.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous voulez me la confier une heure,
-madame, je vais essayer,» dit Bertrande.</p>
-
-<p>Sous la feinte modestie de la jeune fille, une
-fierté brilla. Et la dignité de son art la rendit<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span>
-plus pareille que jamais à la jeune châtelaine de
-Valcor.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse étudiait avec stupeur cette
-ressemblance. Depuis longtemps elle n’avait
-pas eu l’occasion de la constater. Les années
-récentes l’avaient accrue. Et l’explication qu’on
-lui en avait donnée la rendait plus impressionnante.
-«Comment nier que ces jeunes filles
-ne soient deux sœurs? Après tout, le récit de
-Valcor est vraisemblable. Un tel lien ne doit
-exister entre elles que par la mère. Car, si Renaud
-était le père de Micheline, il ne pourrait
-être aussi celui de Bertrande, née au moment où
-ce fondateur, vrai ou suspect, de la Valcorie,
-jetait les bases de ses possessions d’Amérique.»</p>
-
-<p>Gaétane méditait la déconcertante énigme,
-tandis que Bertrande travaillait, et que la vieille
-Mathurine faisait, avec une bonne grâce un peu
-brusque et hautaine, les honneurs du logis à
-leur visiteuse. Dans sa rudesse, l’aïeule ne laissait
-pas que d’être flattée par la démarche de la
-noble dame. Elle lui offrit du cidre, du lait et du
-pain bis. Gaétane trempa ses lèvres dans la
-tasse de lait et grignota un peu de l’épaisse
-tranche grisâtre, qui avait un goût de terre et
-de genêt, comme une parcelle de la lande âpre
-et fraîche. Cependant, elle observait tout. Elle
-tâchait de savoir. Elle épiait le moindre indice.
-Même, elle allait s’informer de l’Innocente,
-lorsque celle-ci, curieuse comme tous les instinctifs,
-survint pour voir qui était là. Car sa fine
-oreille percevait une voix étrangère, et, d’ailleurs,
-Bertrande s’était interrompue de chanter en travaillant.
-Mais, ni de l’aïeule, ni de la folle, ni<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span>
-de la jeune fille, M<sup>me</sup> de Ferneuse ne tira rien
-qui pût contredire ou confirmer sa préoccupation.
-Si cette demeure contenait un secret, il
-était bien gardé!</p>
-
-<p>La visiteuse allait donc partir, après avoir
-accordé le plus vif éloge à l’ouvrage parfait de
-Bertrande, lorsqu’une ombre, haute et nette, se
-dressa au seuil de la maison.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, ça y est, les femmes! Vous
-n’aurez plus peur de mes farces. Je pars en Valcorie,
-pour le pays de Cocagne, et avec de la
-galette en poche,» dit une joyeuse voix d’homme,
-tandis qu’une tape sur le côté de la veste rendait
-un son mat, comme à la rencontre d’un portefeuille
-bien rempli.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu ferais mieux, Mathias, de tenir ta
-langue et d’ôter ton béret, par respect pour
-madame la comtesse,» dit vivement Mathurine.</p>
-
-<p>&mdash;«Madame la comtesse?...» balbutia le
-marin tout interdit.</p>
-
-<p>Il entra. Ses yeux, éblouis par l’espace, eurent
-vite fait de s’adapter au demi-jour de la salle. Et
-il demeurait muet, tournant sa coiffure entre ses
-doigts, devant l’apparition élégante, dont il ne
-cessait pas de s’étonner.</p>
-
-<p>«Le voilà donc, ce Mathias,» pensait Gaétane.</p>
-
-<p>Avec un sentiment bizarre, une curiosité
-aiguë, elle regardait cet homme, qu’on lui avait
-dit être le père de celle que son fils épouserait
-malgré tout. Point déplaisant à voir, ce souple
-et hardi marin, avec son masque brun, percé de
-deux yeux vifs et pâles, son grand corps sec,
-aux épaules larges, que l’on devinait d’une agilité<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span>
-féline, d’une résistance d’acier. La gaucherie
-de son attitude marquait de l’embarras, mais
-sans aucune bassesse. Il avait, dans les gestes,
-l’aisance noble que donne la justesse indispensable
-aux exercices périlleux.</p>
-
-<p>&mdash;«Ainsi, vous allez en Valcorie?» lui demanda
-M<sup>me</sup> de Ferneuse.</p>
-
-<p>La vieille Mathurine intervint rapidement.</p>
-
-<p>&mdash;«En Valcorie, madame la comtesse. Il veut
-dire au château de Valcor. C’est notre façon de
-parler, quand nous voulons rire.»</p>
-
-<p>Personne, cependant, n’avait l’air disposé à
-rire, dans cette famille, sur laquelle pesaient des
-tristesses cachées, et où les faces graves portaient
-l’empreinte pensive qui, chez les gens de mer,
-est comme le reflet de l’infini.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous êtes bien sûre qu’il s’agit du château
-de Valcor?» poursuivit Gaétane. «J’aurais
-pensé pourtant que Mathias, qui a tant de raisons
-pour être dévoué au marquis, recevrait de lui certaine
-mission.»</p>
-
-<p>Elle avait intentionnellement appuyé sur les
-mots que Mathurine et son fils pouvaient comprendre,
-si l’histoire était vraie de la violence
-faite à l’Innocente par Mathias et de l’intervention
-généreuse de Valcor.</p>
-
-<p>Tous deux tressaillirent quand elle souligna
-d’une intonation voulue «tant de raisons pour
-être dévoué au marquis.»</p>
-
-<p>Elle ajouta, par un prompt rapprochement
-d’idées entre sa dernière conversation avec
-Renaud et ce projet de départ, que la mère du
-marin niait inutilement:</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, qui chargerait-il, si ce n’est vous,<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span>
-mon ami, de découvrir et de lui rapporter le
-fameux anneau?...»</p>
-
-<p>Elle n’acheva pas, recula, saisie, devant un
-mouvement si farouche de Mathias, qu’elle se
-crut menacée.</p>
-
-<p>&mdash;«Madame la comtesse,» dit-il, en désignant
-Bertrande et la folle, «il y a ici des oreilles
-de trop. Si vous avez des choses comme ça à me
-dire, sortons.»</p>
-
-<p>Joignant l’action à ses brusques paroles, il
-quitta la pièce, traversa en trois pas le jardinet,
-se trouva sur le sentier. La comtesse le suivit.
-Mais elle pensa d’abord qu’il la fuyait, car il ne
-s’arrêtait pas, gravissant la côte. Il évitait simplement
-les maisons voisines, et voulait quitter
-l’étroit chemin, où deux personnes, ne pouvant
-marcher de front, devaient forcément élever la
-voix pour causer ensemble. Atteignant la route
-d’en haut, il la franchit encore, car il y aperçut
-la petite charrette anglaise dans laquelle M<sup>me</sup> de
-Ferneuse était venue, et le groom debout, près
-du cob. Mathias, de son pas rapide, pénétra dans
-la lande. Alors seulement, il devint tout à coup
-immobile, sans tourner la tête, semblant consentir
-à ce qu’on le rejoignît, mais n’y tenant
-pas, dans une indifférence fière.</p>
-
-<p>«Quelles gens, ces Gaël!» se dit la comtesse.</p>
-
-<p>Leur rude orgueil ne déplaisait pas à son âme
-altière. Conciliante, elle rejoignit Mathias.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne craignez rien,» dit-elle avec une persuasive
-douceur, «vos secrets sont en sûreté
-avec moi.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas de secrets.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Soit. Ceux du marquis, alors.</p>
-
-<p>&mdash;De ceux-là, je n’ai pas à parler.»</p>
-
-<p>Il croisa les bras, serra les lèvres, dont on
-voyait le pli volontaire, car Mathias ne portait
-pas de moustaches, mais un collier de barbe
-noire et frisée. Dans le plein jour de l’espace,
-M<sup>me</sup> de Ferneuse détailla mieux sa physionomie.
-Micheline et Bertrande lui ressemblaient. Cela
-ne faisait pas de doute. Celle-ci d’ailleurs plus
-que l’autre, bien qu’elle fût seulement sa nièce.
-Mais elle avait les mêmes prunelles, d’un bleu
-clair et lustré.</p>
-
-<p>En ce moment, il les fixait, ces prunelles au
-dur scintillement, sur celles de la comtesse, avec
-un air de résolution et de défi. Elle ne s’intimida
-pas. Pendant une seconde même, une velléité
-presque irrésistible d’interroger cet homme, de
-lui arracher la vérité sur la naissance de Micheline,
-fit battre le cœur et trembler la bouche de
-Gaétane. Mais non. Cela était aussi impossible
-que puéril. Impossible, car la confidence était
-comme n’existant pas. Le marquis n’avait pas
-plus le droit de la lui faire qu’elle de paraître
-l’avoir reçue. Ce marin, ce rustre, s’était fié à la
-parole d’un gentilhomme, et ne pouvait apprécier
-les circonstances exceptionnelles où celui-ci
-s’était cru permis de la rompre. Puéril, parce que
-Mathias protesterait sans doute, et que ses protestations
-ne prouveraient rien, pas plus d’ailleurs
-que ses affirmations.</p>
-
-<p>Quelles connivences réelles y avait-il au fond
-de cette intrigue, entre le contrebandier et le
-marquis? Duquel des deux M<sup>lle</sup> de Valcor était-elle
-la fille, en admettant la naissance clandestine,<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span>
-l’abandon, la mort d’une des enfants, soit
-dans le berceau de dentelles, soit au pied de la
-meule, dans la prairie nocturne? Comment savoir?
-Celui-ci même, père de la vivante, ne savait
-pas laquelle des deux avait survécu, à ce qu’affirmait
-Valcor. L’interroger, c’était donc risquer
-en pure perte une dangereuse indiscrétion.
-C’était se mettre à sa merci en lui laissant deviner
-quels liens l’unissaient peut-être à la radieuse
-héritière, à la fiancée du comte de Ferneuse.
-La mère d’Hervé frissonna de répugnance,
-plutôt d’ailleurs par aversion pour tant de mensonges,
-que par mépris du sang plébéien, impétueux
-et sain, après tout, aux veines de ce Breton
-de vieille souche. Elle lui dit, le regardant bien
-en face, comme il la regardait lui-même, et avec
-une force morale équivalente à cette brutale volonté:</p>
-
-<p>&mdash;«Pour cacher si bien ce qu’on vous confie,
-Mathias, il faudrait ne point frémir à la moindre
-parole, comme lorsque j’ai mentionné cet
-anneau, que vous devez chercher si loin, dans
-une cachette si étrange.»</p>
-
-<p>Le visage basané du marin ne pouvait changer
-de couleur, mais Gaétane vit passer sur le blanc
-des yeux un rouge éclair, comme par l’afflux du
-sang. Les paupières battirent. Elle entendit crisser
-les dents.</p>
-
-<p>&mdash;«Femme!» s’écria le contrebandier avec
-une sourde violence, «ne me tentez pas! Les
-ennemis du marquis de Valcor sont les miens.
-Les langues qui pourraient raconter ses secrets,
-si elle ne savent pas se taire, ne parleront pas
-longtemps.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span></p>
-
-<p>La comtesse de Ferneuse eut un énigmatique
-sourire. «J’avais donc deviné juste,» se dit-elle.</p>
-
-<p>Elle ne trembla pas. L’homme singulier qui,
-en somme, la menaçait de mort, n’avait rien de
-vil ni d’insolent. Même en appelant «femme»
-celle que tout le pays nommait respectueusement
-«Madame la comtesse», il gardait une autorité
-mâle, une sorte de solennité rustique, redoutable,
-mais non outrageante. Dans cette lande égalitaire,
-où le vent de l’Océan maintenait toute
-plante au même niveau, ces deux êtres si différents
-d’origine, l’humble marin et la grande
-dame, se sentaient comme nivelés aussi par un
-souffle tragique. Leurs destins se mêlaient sous la
-passion et le mystère. Gaétane s’exalta, dans
-l’espace vif et l’âpre sentiment de la lutte. Mais
-son exaltation fut tout intérieure. Son visage gardait
-sa grâce calme, tandis qu’elle répondait:</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne suis pas l’ennemie du marquis Renaud
-de Valcor. Et quant à son secret, je compte
-sur vous, Mathias Gaël, pour le faire surgir hors
-de la tombe.»</p>
-
-<p>Sur ces mots, elle se détourna tranquillement
-pour regagner sa voiture.</p>
-
-<p>Le contrebandier, stupéfait, la regarda s’éloigner.
-Il ne bougea pas. Ses yeux seuls la suivirent.
-Un étonnement prodigieux le clouait au
-sol.</p>
-
-<p>Toute cette rencontre avec Mathias, M<sup>me</sup> de
-Ferneuse la racontait à Hervé. Nul détail que le
-jeune homme ne dût entendre. Et lui-même
-vibrait à ce récit. Là, en effet, se trouvait la clef
-de quelque dramatique mystère. Ce gaillard audacieux,<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span>
-attaché au marquis par on ne sait quel
-lien d’intérêt ou de crime, ne partait pas pour
-remplir une mission banale. Celui qui parviendrait
-à le suivre pourrait bien être conduit dans
-des endroits singuliers et contempler des spectacles
-inattendus.</p>
-
-<p>&mdash;«Celui-là, Hervé, j’ai pensé que ce serait
-toi,» dit la comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;«Moi, ma mère!... Un rôle de mouchard!»</p>
-
-<p>Il avait bondi. Elle l’apaisa, une main sur la
-sienne.</p>
-
-<p>&mdash;«Non, mon fils, je ne te proposerai jamais
-une entreprise indigne d’un Ferneuse. D’ailleurs,
-comment t’y prendrais-tu pour épier personnellement
-un individu qui doit connaître ta physionomie?
-Certes, il y a autre chose à faire. Je te
-vois là-bas, non pas en espion, mais en justicier.
-N’agis pas par la ruse, mais en guerre ouverte.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela? Vais-je me colleter avec
-ce rustre? D’ailleurs, ne se laisserait-il pas tuer
-plutôt que de trahir celui qui l’emploie?</p>
-
-<p>&mdash;Hervé, tu es un savant. Tu as des moyens
-d’investigation que d’autres ignorent.</p>
-
-<p>&mdash;Pour les secrets de la Nature, pas pour ceux
-des cœurs, hélas!» prononça-t-il avec une
-amertume dont le sens n’échappa point à sa
-mère.</p>
-
-<p>&mdash;«Je te crois,» dit-elle vivement. «Car tu
-ne te méfierais pas du mien.</p>
-
-<p>&mdash;Me méfier! Ne prononcez pas ce mot, ma
-mère. Je suis prêt à vous obéir aveuglément
-sans même vous demander vos raisons secrètes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Crois-moi,» déclara-t-elle avec force, «mes
-raisons secrètes sont ton bonheur, mais elles sont
-aussi ton devoir.»</p>
-
-<p>L’accent de ces paroles retentit à fond dans
-la conscience de son fils. Il la sentit ardemment
-sincère. Et il se taisait, la regardant, réfléchissant.
-Son bonheur, c’était Micheline. Son devoir ... un
-devoir évidemment plus haut que l’immédiate
-obéissance filiale, comment donc sa mère pouvait-elle
-l’entendre? A quelle distance n’était-il
-pas de supposer qu’elle employait l’enfant à
-venger le père, et que, s’il retrouvait là-bas les
-traces d’une existence criminellement anéantie,
-c’est à cette existence-là qu’il devait la sienne!
-Une telle pensée ne l’effleura pas. Et pourtant
-une ferveur croissante l’animait pour cette tâche
-qu’il pressentait sacrée. M<sup>me</sup> de Ferneuse avait
-réellement suggestionné son fils. Sa sourde
-fièvre, son vouloir intense, la solennité de ses
-accents, toute cette puissance féminine et maternelle
-émanant de son âme passionnée, dominait,
-entraînait le jeune homme. Une espèce
-d’enthousiasme le gagnait.</p>
-
-<p>Il s’inclina, baisa la main de la comtesse.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous me posez un étrange problème,
-ma mère. Mais je jure de faire tout ce qui dépendra
-de moi pour vous en apporter la solution.
-D’ailleurs, j’envisage ici, comme vous me
-le dites, un devoir, non pas peut-être avec tout
-le sens que vous donnez à ce mot, et que j’ignore,
-mais en ce qui concerne mon amour. Cet amour
-s’adresse à une créature adorable, que je sais au-dessus
-de tout mal. Si elle vit dans une atmosphère
-d’imposture, je dois l’en arracher avant de<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span>
-la faire mienne. Je dois la sauver d’une complicité
-qu’elle rejetterait avec horreur. Je dois la
-garantir des catastrophes qui ne manqueront pas
-d’atteindre les coupables.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien, mon Hervé,» s’écria M<sup>me</sup> de
-Ferneuse. «Alors, tu partiras pour l’Amérique?</p>
-
-<p>&mdash;Je partirai.</p>
-
-<p>&mdash;Ne perds pas un moment,» fit Gaétane,
-soucieuse. «L’important est de toujours rester
-sur la trace de Mathias. Qui sait s’il n’a pas
-quitté le pays depuis hier? Suppose qu’il ait
-gagné par mer, avec son bateau, un port d’embarquement,
-qu’il soit allé au loin prendre passage
-sur un navire étranger ...»</p>
-
-<p>La physionomie délicate et pensive du jeune
-comte de Ferneuse s’obscurcit.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! mère, comme vous prévoyez vite!...
-Je n’ai pas votre subtilité. Le peu de science que
-je possède me sera inutile pour la tâche que
-j’entreprends!»</p>
-
-<p>Il se leva, secouant une insidieuse lâcheté.</p>
-
-<p>Quelle tristesse de laisser ses expériences! Des
-vérités près d’éclore allaient peut-être s’ensevelir
-de nouveau pour longtemps sous la poussière de
-son laboratoire fermé. Et Micheline ... Il devrait
-s’éloigner d’elle, sans même qu’elle pût le suivre
-par la pensée, dans le mystère de son scabreux
-voyage.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu pourras faire tes adieux officiels à
-Valcor,» observa sa mère. «Après cette lettre
-de Laurence, qui clôt l’incident du bal, nous
-n’avons pas à leur tenir rigueur. La marquise,
-en parlant du «bonheur de nos enfants», t’admet
-clairement comme son futur gendre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas de votre avis, mère. Je n’irai
-pas à Valcor avant mon départ.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je me voue, aujourd’hui, à une
-œuvre de justice, ou, jusqu’à nouvel ordre, de
-suspicion, contre le maître de cette demeure.
-Et que je ne puis y entrer pour lui serrer la
-main.</p>
-
-<p>&mdash;Mais Micheline?</p>
-
-<p>&mdash;Vous l’informerez que je m’absente momentanément
-pour aller recueillir des documentations
-scientifiques. Micheline aura confiance
-en moi. Elle sera patiente. C’est une âme forte.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis que t’approuver, mon enfant,»
-dit Gaétane. Elle ajouta:&mdash;«Moi-même, d’ici
-à ton retour, j’aurai peu de rapports avec cette
-maison. La façon dont j’y fus traitée reste un
-prétexte suffisant à quelque froideur. Surtout
-quand l’immédiate influence de votre amour, à
-vous deux, enfants, n’agira pas pour effacer l’impression
-pénible. Je quitterai aussi sans doute
-Ferneuse. J’irai à Paris. J’attendrai.»</p>
-
-<p>Ce «j’attendrai» vibra aux cordes profondes
-de la voix et de l’âme. Hervé comprit que l’existence
-de sa mère allait se concentrer dans cette
-attente. Le mot le jeta en avant comme un
-aiguillon et un signal. Il offrit son front au baiser
-de la comtesse et sortit de la chambre.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XIV</h2>
-
-<p class="pch"><i>LA SÉDUCTION</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">LORSQUE M<sup>me</sup> de Ferneuse avait quitté
-la maison des Gaël pour l’abrupt colloque
-avec Mathias, sur la lande, la
-fille de l’Innocente, sans lever la tête,
-avait poursuivi son travail.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu vois,» lui dit la vieille Mathurine en
-touchant l’écharpe de la comtesse, «il ne tiendrait
-qu’à toi de faire des choses de valeur,
-comme celle-ci. Tu as une fortune dans les
-doigts, si tu veux seulement être laborieuse.»</p>
-
-<p>Bertrande émit un petit rire sardonique.</p>
-
-<p>&mdash;«Des pièces de dentelles comme celle-ci?
-Et qui me les achèterait? Les pêcheuses de
-homards du Conquet, sans doute?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Les dames des châteaux, comme celle
-de Ferneuse.</p>
-
-<p>&mdash;Et celles de Valcor,» ricana de nouveau la
-jolie ouvrière. «Vous savez bien que votre marquis,
-dont vous êtes si coiffée, mère-grand,<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span>
-n’aime guère que je montre là-haut ma figure,
-trop pareille à celle de sa Micheline.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que tu veux dire, Bertrande?»
-demanda l’aïeule sévèrement.</p>
-
-<p>&mdash;«Moi. Oh! rien du tout. C’est le hasard
-qui fait les ressemblances, n’est-ce pas? Seulement,
-puisque vous me parlez des châtelaines
-qui me feront gagner si brillamment ma vie, je
-demande où vous les voyez.»</p>
-
-<p>La jeune fille leva son admirable visage, dont
-l’expression ironique s’accordait bien avec l’intonation
-amèrement moqueuse de sa voix.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu n’avais qu’à rester au couvent. Toute
-la noblesse de Bretagne s’y fournit de dentelles.
-Ton habileté aurait été bientôt connue et appréciée
-par cette clientèle brillante.</p>
-
-<p>&mdash;Et surtout par les bonnes Sœurs, pourriez-vous
-ajouter, grand’mère,» s’écria Bertrande
-avec plus d’âpreté encore. «Merci! Je ne tiens
-pas à enrichir les nonnes.</p>
-
-<p>&mdash;Enrichir les nonnes, comme tu dis, c’est
-s’assurer des trésors dans le ciel. Tandis qu’à
-essayer de s’enrichir soi-même, une fille comme
-toi risque de perdre ce qu’elle possède de plus
-précieux: sa bonne renommée, et peut-être son
-âme.»</p>
-
-<p>Un sourire difficile à interpréter flotta sur la
-bouche, si charmante, de Bertrande, tandis
-qu’elle rougissait légèrement. Avec un air malicieux
-et secret, elle s’inclina plus attentivement
-sur son ouvrage. L’aïeule soupira, l’observant
-avec inquiétude. Qu’avait-elle dans la tête, cette
-enfant trop suavement belle pour une destinée
-vulgaire? Ah! Mathurine le devinait trop. L’écervelée<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span>
-n’avait-elle pas déclaré, la veille, qu’avec
-son talent de dentellière elle gagnerait ce qu’elle
-voudrait à la ville. Quelle ville? Brest, peut-être,
-Paris, plutôt.</p>
-
-<p>A la pensée de Paris, un frisson secouait la
-vieille Bretonne. Jamais elle n’avait vu la cité
-formidable, le gouffre tourbillonnant où se perdent
-les filles des paysans et des marins. Mais
-elle en avait l’effroi, comme d’un vestibule de
-l’enfer. Elle s’en formait une image confuse,
-brillante et terrible. L’Océan, qui pourtant lui
-avait pris son premier-né, et qui réclamait à
-chaque saison de pêche son tribut de vies humaines,
-lui paraissait moins hostile. Mourir en
-mer, c’est naturel, c’est un fier destin. Et l’on est
-sûr d’y rencontrer Dieu. Aux heures de tempête,
-les vagues et le ciel se confondent. Mais l’amas
-sans fin de maisons pleines de luxe, de parfums
-et de bruits de plaisirs, où l’on vit la nuit et où
-l’on dort le jour, où l’on ne mange pas la moindre
-nourriture sans des argenteries bizarres et compliquées,
-sans des fleurs que le bon Dieu n’a pas
-faites, monstrueuses et factices, sur des nappes
-de dentelles, c’était pour la rude paysanne un
-piège colossal et diabolique, et l’existence y constituait
-un perpétuel défi du vice humain à l’ordre
-providentiel des choses.</p>
-
-<p>Elle dit à sa petite-fille:</p>
-
-<p>&mdash;«Si ton père, mon pauvre Bertrand, vivait,
-il aimerait mieux te voir en cotte de droguet et
-en capuchon de laine, t’écorcher les pieds nus
-aux rochers comme nos pêcheuses de homards,
-dont tu parlais tout à l’heure, plutôt qu’en demoiselle,
-avec tes fuseaux et tes aiguilles, puisque<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span>
-la vanité de ton métier te tourne la tête.»</p>
-
-<p>Bertrande resta muette. Mais une autre voix
-se fit l’écho de celle qui venait de parler.</p>
-
-<p>&mdash;«Bertrand ... Bertrand ...» gémit l’Innocente.</p>
-
-<p>Ce fut comme une très lointaine plainte. Puis,
-tout de suite, la douloureuse vibration de l’âme
-inconsciente s’éteignit. Un rire s’éleva:</p>
-
-<p>&mdash;«Il sera content, tout à l’heure, quand il
-va revenir, de trouver que j’ai si bien raccommodé
-ses filets.»</p>
-
-<p>En son humble occupation, la pauvre créature
-croyait toujours travailler pour le mari de sa jeunesse,
-pour celui dont le souvenir habitait en
-elle, comme un fantôme que nul ne voit jamais,
-dans une maison vide et hantée. Aussi Mauricette
-Gaël reprenait sans cesse, infatigablement,
-sa tâche. Et elle y mettait le soin et la perfection
-qu’admiraient les pêcheurs de la côte.
-C’était un labeur d’amour. Les Bretons superstitieux
-avaient raison d’y voir quelque chose
-d’inexplicable et de surnaturel.</p>
-
-<p class="p2">Des jours passèrent, de longs jours d’été, sur
-la demeure en pierres grises des Gaël. A peine se
-distinguait-elle de la falaise, quand le soleil jetait
-sur sa terne façade et sur la muraille de granit
-le même immense voile frémissant et tissé d’or.</p>
-
-<p>Dans la salle close, où traînait malgré tout un
-peu de fraîcheur, les trois femmes ne parlaient
-guère. Elles accomplissaient machinalement leur
-besogne, proches à se toucher de la main, et
-cependant à des distances infinies l’une de
-l’autre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span></p>
-
-<p>Bertrande sortait souvent, le soir surtout,
-durant les lentes fins de jour, où la lande était rose
-sous le ciel vert, tandis qu’au large, sur l’Océan
-laiteux et plane, ruisselaient les fontaines sanglantes
-du couchant. Sa grand’mère, préoccupée,
-guettait son retour. Une fois, les étoiles
-perlaient au ciel quand elle revint.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce n’est pas une conduite pour une fille
-honnête, de rester par les chemins si tard. Je
-t’enfermerai!» cria Mathurine irritée.</p>
-
-<p>&mdash;«J’ai rencontré Annic et Yvonne, du Conquet,
-et nous avons oublié l’heure en causant,»
-dit Bertrande, avec sa nonchalance orgueilleuse.</p>
-
-<p>Le jour où elle reporta au château de Ferneuse
-l’écharpe de dentelle réparée, la jeune fille
-resta absente depuis le matin jusqu’à la fin de
-l’après-midi.</p>
-
-<p>&mdash;«Madame la comtesse m’a fait déjeuner,
-puis elle m’a retenue pour quelques petits points
-qui ne valaient pas la peine d’emporter l’ouvrage.»</p>
-
-<p>La route était longue du Conquet à Ferneuse.
-L’explication de Bertrande, vraisemblable. Plus
-tard seulement dans la soirée, elle annonça:</p>
-
-<p>&mdash;«Madame la comtesse m’a trouvé de
-l’ouvrage à Brest. Une de ses amies enverra
-demain matin une voiture pour me prendre.</p>
-
-<p>&mdash;Tu veux dire que cette voiture t’apportera
-le travail.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je dois le faire sur place. J’en aurai
-pour la journée.</p>
-
-<p>&mdash;Comment s’appelle cette dame?»</p>
-
-<p>Bertrande mâchonna quelques syllabes que sa<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span>
-grand’mère lui fit répéter. Quand elle eut parlé
-plus distinctement:</p>
-
-<p>&mdash;«Ça n’est pas un nom de Brest, ça,»
-observa Mathurine.</p>
-
-<p>&mdash;«Non. La personne arrive de voyage.
-Elle demeure à l’hôtel. Elle rapporte des dentelles
-abîmées, qu’elle veut faire réparer tout de
-suite.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien,» dit la vieille femme. «J’irai
-avec toi.</p>
-
-<p>&mdash;Comment?</p>
-
-<p>&mdash;Je t’accompagnerai à Brest.</p>
-
-<p>&mdash;Dans la voiture de cette dame?</p>
-
-<p>&mdash;Dans la voiture de cette dame. Dis-moi
-seulement à quelle heure elle vient, pour que je
-me tienne prête.»</p>
-
-<p>Bertrande se tut.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien!» fit la grand’mère, élevant la
-voix, dans son doute et sa colère qui croissaient.
-«Veux-tu me dire à quelle heure?»</p>
-
-<p>Douce et impassible, la jolie dentellière répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;«Vers huit heures du matin.»</p>
-
-<p>Son calme interloqua l’aïeule. Il y eut un
-silence. Puis, brusquement, Mathurine s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;«Quelle misère tout de même! Laisser la
-maison, laisser l’Innocente, sans savoir quel tour
-la pauvre créature peut nous jouer. Une journée
-entière, encore! Une journée entière!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, car si vous venez, il faudra m’attendre
-jusqu’au bout, mère-grand. On ne fera pas faire
-quatre fois le chemin à la voiture, pour le plaisir
-de vous promener.»</p>
-
-<p>L’air narquois de Bertrande exaspéra l’aïeule.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Mauvaise fille! N’es-tu pas honteuse
-qu’on ne puisse avoir confiance en toi?</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi n’auriez-vous pas confiance en
-moi, grand’mère?»</p>
-
-<p>L’aïeule bougonna quelques mots inintelligibles ...
-La jeune fille reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«M’avez-vous jamais vu faire la coquette
-avec les garçons du Conquet?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pour ça, non. Tu les méprises.»</p>
-
-<p>Bertrande eut un furtif sourire.</p>
-
-<p>&mdash;«Me suis-je acheté des parures avec
-l’argent de mes dentelles? Aujourd’hui encore,
-mère-grand, ne vous ai-je pas remis celui que
-m’a donné la comtesse pour la réparation de son
-écharpe?</p>
-
-<p>&mdash;T’acheter des parures?... Tu te crois trop
-belle pour avoir besoin de te parer. Tu dédaignes
-nos affutiaux du pays, comme tu méprises nos
-gars. Plût à Dieu que tu n’aies pas d’autres idées
-en tête que des épingles en filigrane d’or dans
-une coiffe bien empesée, et la crâne tournure
-d’un de nos braves marins, que tu accepterais
-pour ton promis!</p>
-
-<p>&mdash;Et quelles idées ai-je donc en tête?»
-demanda rêveusement Bertrande.</p>
-
-<p>Sa grand’mère s’approcha d’elle, mit sur sa
-main fine et douce une main maigre et ridée,
-dont la pression anxieuse impressionna la jeune
-fille. Une solennité saisissante ennoblissait les
-traits de Mathurine. Ses yeux, couleur de vague
-et de soleil, eurent un éclat visionnaire dans sa
-figure brunie. Elle les fixa sur l’enfant presque
-effrayée, et elle lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Bertrande ... Bertrande!... Ces idées-là,<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span>
-moi aussi, je les ai eues, à ton âge. Et elles ont
-fait mon malheur. J’en ai trop souffert. Et je sens
-bien que je ne les ai pas encore expiées.</p>
-
-<p>&mdash;Grand’mère!...</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce que je demande à Dieu, c’est de
-ne pas me punir en toi ... Toi, toi,» répéta-t-elle,
-«la chair et le sang de celui dont j’étais si fière,
-et qu’il m’a enlevé!...»</p>
-
-<p>La vieille femme recula, se laissa tomber sur
-un siège, cacha sa tête dans ses mains. Le mouvement
-nerveux de ses doigts souleva les mèches
-blanches, qui se roulèrent aussitôt, en leur
-souple frisure, comme des cheveux d’enfant.</p>
-
-<p>Bertrande regarda machinalement ces admirables
-anneaux de neige. Quelles devaient être
-leur grâce et leur opulence quand ils s’épandaient
-en flots sombres, comme sa jeune chevelure,
-à elle! Eh quoi! l’aïeule, elle aussi, avait eu
-vingt ans. Mais ce n’était pas la même chose.
-Ce qui n’existe plus devient inconcevable comme
-ce qui n’est pas encore. La vieillesse future de
-Bertrande lui était aussi étrangère que la jeunesse
-passée de sa mère-grand. Les souvenirs ne
-restituent pas plus l’avril de la vie que les feuilles
-mortes ne restituent l’avril de la terre. Et la jeune
-fille contemplait la vieille femme, sans curiosité
-ni intérêt pour le drame lointain dont ces membres
-desséchés par l’âge frémissaient encore. Un
-autre rêve, trop actuel et trop brûlant, celui-là,
-remplissait le cœur de Bertrande. Cependant, le
-mystérieux chagrin de sa grand’mère la toucha
-par ce qu’il offrait d’immédiatement pénible.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne vous tourmentez donc pas,» lui dit-elle
-avec douceur. «A chacun son sort dans la<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span>
-vie. Ce que vous regrettez, ce que vous condamnez
-aujourd’hui dans votre passé, voudriez-vous
-vraiment l’anéantir?»</p>
-
-<p>Entre les longues mains noueuses de Mathurine,
-lentement écartées, le visage apparut. La
-question de Bertrande y répandait un étonnement
-presque hagard.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui,» répéta la jeune fille, «ce secret
-d’amour que je ne vous demande pas, mais dont
-le remords semble vous poursuivre, dont vous
-craignez encore le châtiment, sur vous, sur moi,
-souhaiteriez-vous, réellement, l’abolir de votre
-existence?»</p>
-
-<p>Mathurine Gaël redressa son buste, encore
-souple, puis se mit debout peu à peu. Ses yeux
-ne quittaient pas ceux de sa petite-fille, et leur
-expression étrange indiquait l’effroi de leur involontaire
-sincérité. Mais, cette sincérité, les lèvres
-flétries tentèrent vainement de la démentir. Les
-mots de protestation que dictait à l’aïeule une
-impérieuse nécessité morale s’éteignirent sans
-avoir pris ni forme ni son. L’altière paysanne ne
-put se résoudre au mensonge. Ou bien ce mensonge
-lui apparut comme un reniement trop
-sacrilège du miraculeux autrefois. Sans une parole
-de plus, Mathurine quitta la salle et s’en vint
-s’asseoir sur un banc, derrière la maison, du côté
-qui regardait la baie. La nuit n’était pas close.
-Une trouée claire, au delà des rochers noirs, révélait,
-plus vertigineusement que n’eût fait un
-espace large ouvert, l’immensité de l’Océan.
-L’aïeule resta là longtemps, perdue dans ses souvenirs.</p>
-
-<p>Quand elle rentra, elle trouva Bertrande,<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span>
-accoudée et oisive, sous une petite lampe allumée.
-L’enfant songeait, comme la vieille femme,
-et peut-être aux mêmes choses éternelles,&mdash;à
-ces choses qui occupaient aussi, dans leurs magnifiques
-demeures, une Micheline de Valcor et une
-Gaétane de Ferneuse,&mdash;à ces choses qui, sous
-les cheveux bruns ou blonds, et jusque sous les
-cheveux blancs, font le délice ou le regret de
-toutes les âmes féminines.</p>
-
-<p>&mdash;C’est entendu, n’est-ce pas? je t’accompagnerai
-demain à Brest, ma Bertrande,» dit Mathurine
-avec une fermeté où perçait une intonation
-plus tendre que de coutume.</p>
-
-<p>Sa petite-fille tressaillit.</p>
-
-<p>&mdash;«Bien, grand’mère.»</p>
-
-<p>Entre ses dents, elle murmura:</p>
-
-<p>&mdash;«Allons, c’est décidé.</p>
-
-<p>&mdash;Que dis-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Rien.»</p>
-
-<p>Bertrande se leva, tendit son front.</p>
-
-<p>&mdash;«Bonne nuit, grand’mère.</p>
-
-<p>&mdash;Bonne nuit, ma petite.»</p>
-
-<p>Alors la jeune fille eut un élan, jeta ses bras
-au cou de l’aïeule, pressa ses lèvres de fleur
-contre la joue parcheminée, murmura contre
-l’oreille qui, ce soir, avait écouté tant de voix
-éteintes et anciennes:</p>
-
-<p>&mdash;«Grand’mère, grand’mère ... Souvenez-vous
-que vous avez aimé.»</p>
-
-<p>Puis, farouche et légère, elle bondit vers la
-porte intérieure, gravit le petit escalier de bois,
-s’enferma dans sa chambre.</p>
-
-<p>&mdash;«Que Dieu nous protège!» soupira la
-vieille femme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span></p>
-
-<p>Le lendemain, à quatre heures du matin, sous
-une lumière splendide, la maison des Gaël
-dormait encore, avec cet air de mystère et de
-rêve qu’ont les façades closes quand il fait grand
-jour et que vibrent déjà tous les bruits de la
-nature.</p>
-
-<p>Le murmure de la mer montait plus fort, dans
-la paix matinale, bien qu’on la devinât calme
-sous la chaleur immobile de juillet. Un chant
-s’élevait de la crique, avec les coups de marteau
-d’un pêcheur réparant sa barque, mais le roc en
-surplomb cachait l’homme au travail. Plus haut,
-sur la route, des sonnailles retentissaient. Quelques-unes
-des petites vaches de ce pays revenaient
-de la lande sous la conduite d’un gamin,
-pour porter leur lait au Conquet. Il y avait dans
-l’air des rumeurs d’oiseaux: les cris des mouettes,
-s’ébattant autour de la falaise, et même des gazouillis
-moins sauvages dans les maigres pommiers
-dont s’enorgueillissait l’enclos des Gaël.</p>
-
-<p>Oui, elle avait un air de rêve taciturne, la façade
-aux volets fermés, humble, grise et dure,
-telle que le granit voisin. Et, tout à coup, la voilà
-qui devint pleine d’angoisse, comme un visage
-qui se contracte d’horreur dans le sommeil, car
-sa porte s’ouvrit d’une façon sinistre et silencieuse.
-Une silhouette furtive parut sur le seuil.</p>
-
-<p>Bertrande fit un pas dehors, glissant avec précaution,
-ses pieds chaussés seulement de leurs
-bas de coton chiné. Elle tenait à la main ses
-meilleurs souliers, ceux des dimanches, qui
-n’avaient pas de clous apparents sous la semelle.
-Elle portait sa belle robe rayée et son chapeau de
-paille noire, orné d’un nœud de taffetas, comme<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span>
-une demoiselle de la ville. Elle était, en outre,
-embarrassée d’une ombrelle en coton écru, doublée
-de percale rose, et d’un sac en étoffe contenant
-des pelotes de fil, avec son coussin à dentelle.</p>
-
-<p>La jeune fille referma la porte avec précaution,
-puis courut sur les galets unis de l’allée.
-Hors de la barrière seulement elle mit ses
-chaussures, les nouant à la hâte, pour ne pas
-perdre une minute. Plus leste qu’une chèvre,
-elle atteignit le haut du sentier en quelques
-bonds, traversa la route, et se lança dans la
-lande. Lorsqu’elle fut à plusieurs centaines de
-mètres, elle s’arrêta, posa la main sur son cœur,
-qui battait trop violemment pour lui permettre de
-courir davantage.</p>
-
-<p>Comme elle repartait d’une allure moins rapide,
-elle s’entendit appeler par son nom. Les
-jambes lui manquèrent. Mais elle se rassura un
-peu en reconnaissant une petite bergère du pays,
-qui surgit d’un pli de terrain.</p>
-
-<p>&mdash;«Ben, vous êtes matineuse, mamzelle Bertrande.
-Où que vous allez comme ça, à si bonne
-heure?</p>
-
-<p>&mdash;Je retourne à mon couvent, Énogate.</p>
-
-<p>&mdash;A vot’couvent! Vous voulez devenir religieuse?</p>
-
-<p>&mdash;C’est possible. Je ne sais pas encore. Laisse-moi
-me hâter, car je dois prendre le train à
-Brest, pour gagner Quimper, où est mon couvent.</p>
-
-<p>&mdash;A Brest! Vous savez que ça fait bien près
-de quatre lieues?</p>
-
-<p>&mdash;Je trouverai des carrioles en route. C’est<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span>
-l’heure où les gens portent en ville leurs poissons
-ou leurs légumes.</p>
-
-<p>&mdash;C’est juste. Vous coupez par la lande pour
-tomber sur la grande route?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui. Adieu, Énogate.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, mamzelle Bertrande.»</p>
-
-<p>Elle s’éloigna, ne courant plus à présent, mais
-avançant vite, avec le pas ferme et aisé de ses
-jambes de nymphe et la vigueur de sa rustique
-jeunesse.</p>
-
-<p>«J’ai peut-être eu tort de dire si clairement à
-Énogate la direction que je prends,» songea-t-elle.
-«Mais bah! ma chambre est fermée à clef.
-Grand’mère me laissera au moins dormir jusqu’à
-six heures. Dans deux heures d’ici, j’aurai
-de l’avance.»</p>
-
-<p>Elle redit à mi-voix ces mots: «me laissera
-dormir ...» L’image de la vieille femme heurtant
-vainement à sa porte lui serra le cœur
-d’une horrible étreinte. Les larmes jaillirent de
-ses yeux.</p>
-
-<p>«Pauvre mère-grand!... Elle l’a voulu. Pourquoi
-s’obstiner à venir avec moi? J’ai vingt et un
-ans, l’âge où la loi me donne le droit d’agir
-seule. On n’a qu’une existence. Je veux vivre la
-mienne.»</p>
-
-<p>N’avait-elle pas le droit de jeter ce cri, créature
-merveilleuse, qui, sur la verte solitude, dans
-l’allégresse du matin, semblait un don suprême
-fait par ce ciel radieux à cette terre souriante,
-pour la plus rare joie des yeux et des cœurs.
-Hélas! au point de vue social, elle n’était pourtant
-qu’une pauvre fille du peuple, séduite,
-comme tant d’autres par les belles paroles, les<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span>
-regards caressants, les promesses, le prestige
-irrésistible d’un de ces jeunes mâles de proie
-qui guettent les ingénuités sans défense.</p>
-
-<p>Le prince Gilbert Gairlance de Villingen était
-revenu aux ruines du Conquet, attiré moins par
-leur désolation grandiose que par l’espoir de
-revoir, en prières dans la petite église, la dévote
-charmante qu’il y avait déjà rencontrée. Bertrande,
-avec un même désir confus, avait repris,
-dans cette chapelle écartée, les pieuses habitudes
-du couvent, qu’elle commençait pourtant
-à négliger. L’idée qu’elle offensait la Madone en
-venant, dans cet asile sacré, chercher un profane
-et dangereux hasard, donnait une gravité plus
-poignante aux sentiments de la romanesque fille.
-Elle revit Gilbert. Elle accepta de lui des rendez-vous
-moins imprécis. Non plus au Conquet, où
-elle serait vite compromise, mais dans la lande,
-puis dans les retraites rocheuses de la plage.</p>
-
-<p>Elle restait innocente. Du moins son jeune
-corps, où circulait un sang vif et sain, prompt à
-s’enflammer, n’avouait pas encore sa fièvre, restait
-farouche et chaste, sous la petite robe
-sombre et la blanche guimpe aux attaches invisibles.
-Mais son imagination et son cœur déliraient.
-Ce jeune homme insinueux et captivant,
-qui lui faisait la cour comme il l’eût faite à une
-grande dame,&mdash;car Gilbert était un raffiné
-d’amour et non pas un comédien de la galanterie,&mdash;ce
-jeune homme était un prince! Mot
-fatidique! Ceux qui portent ce titre sont les chevaliers
-de miracle, ouvrant aux belles les paradis
-des contes de fées, les régions délicieuses de
-la terre. Un prince est toujours fabuleusement<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span>
-riche, toujours généreux et loyal. Il ne saurait
-mentir. Telle était la conviction de Bertrande
-Gaël. Désormais, les événements pouvaient la
-lui ôter, sans diminuer sa tendresse. Car elle
-aimait follement Gilbert, et elle l’aimait pour
-lui-même.</p>
-
-<p>La sincérité manquait au prince dans les
-intentions, mais non dans les sentiments, qu’il
-exprimait à la jeune paysanne. Il éprouvait pour
-elle une passion d’autant plus violente que s’y
-mêlait une illusion bizarre. Gilbert ne pouvait
-séparer Bertrande de Micheline, à qui elle ressemblait
-si extraordinairement. Au désir qu’il
-avait de l’une, s’ajoutait une frénésie de revanche
-contre l’autre. Que Bertrande lui cédât,
-et il s’imaginerait dompter, posséder, avec cette
-fraîche et naïve pudeur, l’orgueil même de
-M<sup>lle</sup> de Valcor. Celle-ci ne le saurait pas, qu’importe!...
-L’enivrante certitude n’en serait pas
-moins déchaînée dans l’esprit et les sens de Gilbert,
-qu’affolait l’hallucination perverse. D’ailleurs,
-un jour ou l’autre, la dédaigneuse Micheline
-apprendrait que l’amoureux durement évincé
-avait tenu dans ses bras et soumis à ses caresses
-une vivante image de la beauté qu’elle promenait
-souverainement, et qu’elle sentirait ainsi
-rabaissée, outragée.</p>
-
-<p>Tel était le singulier vertige&mdash;substitution
-ou parallélisme sentimental&mdash;dont Gilbert se
-trouvait absorbé, au point de laisser au second
-plan, dans ses préoccupations, la campagne entreprise
-contre le marquis de Valcor.</p>
-
-<p>Menée sourdement jusqu’à ce jour, cette campagne
-allait se manifester bientôt.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span></p>
-
-<p>Par Françoise, le prince de Villingen avait
-conquis, ou à peu près, l’adhésion de M. de
-Plesguen. Le vieux gentilhomme, qui seul pouvait
-ouvrir contre son pseudo-cousin une action
-judiciaire, inclinait enfin à prendre ce parti.
-Escaldas et Gilbert avaient ébranlé sa foi en
-Renaud, et triomphaient définitivement de ses
-scrupules. Déjà, emmenant avec lui sa fille, Marc
-de Plesguen avait quitté Valcor, où, cependant,
-tous deux goûtaient chaque année, tant que durait
-la belle saison, les agréments d’une villégiature
-magnifique. Ils avaient réintégré, à Paris, en
-pleine canicule, leur hôtel de la rue de Verneuil,
-ou plutôt l’appartement qu’ils gardaient dans
-cette vieille demeure, leur seul bien, dont les
-loyers suffisaient à les faire vivre modestement.</p>
-
-<p>Qu’importait à Françoise l’atmosphère accablante
-de la capitale, la lourde mélancolie de la
-maison désertée par ses locataires, avec ses
-volets clos et sa cour muette, le silence provincial
-de la rue maussadement aristocratique! Une
-perspective éblouissante transfigurait sa vie. Elle
-deviendrait princesse de Villingen, châtelaine de
-Valcor. Et le coup de baguette magique non
-seulement lui donnerait de tels titres et de telles
-richesses, mais en dépouillerait Micheline&mdash;cette
-Micheline que, depuis l’enfance, elle regardait
-avec trop de jalousie pour ne pas la haïr,
-pour ne pas se réjouir doublement de ce qui devait
-l’humilier.</p>
-
-<p>Escaldas, aussi, avait quitté le château, pour
-venir à Paris.</p>
-
-<p>En ce moment, il s’abouchait avec des gens
-d’affaires, capables de le renseigner, au point de<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span>
-vue légal, sur la valeur des indices rassemblés
-par lui contre le marquis, et d’indiquer la marche
-à suivre pour commencer les hostilités.</p>
-
-<p>Gilbert devait rejoindre ses alliés le plus tôt
-possible. Mais, ayant pris congé des Valcor, avec
-sa courtoisie habituelle, et sans rien montrer à
-Micheline de son mortel dépit, il s’attardait en
-Bretagne, s’étant installé dans un hôtel, à Brest,
-afin de mener à bien&mdash;ou plutôt à mal&mdash;la
-conquête de Bertrande.</p>
-
-<p>Ce n’était plus, pensait-il, qu’une question
-d’heures et d’occasion. Pour démoraliser la petite
-et affaiblir sa dernière résistance, il lui avait
-annoncé son prochain départ pour Paris.</p>
-
-<p>&mdash;«Je reviendrai,» lui avait-il dit, «mais,
-hélas! je ne sais quand. Je vous en supplie,
-donnez-moi une journée entière avant que nous
-nous séparions, au lieu de ces rendez-vous si
-courts, et si proches de votre village, où vous
-tremblez toujours de hâte et d’inquiétude.</p>
-
-<p>&mdash;Mais où? Comment?» demanda-t-elle.</p>
-
-<p>La malheureuse enfant souhaitait et craignait
-de consentir, n’imaginant rien au delà de ce
-bonheur inouï,&mdash;tout un jour, au loin, avec
-celui qu’elle aimait,&mdash;mais pressentant le piège
-qui la mènerait à l’irrémédiable.</p>
-
-<p>Gilbert la persuada, en lui jurant qu’il n’essaierait
-pas de l’attirer chez lui. Si elle lui accordait
-la faveur de le rejoindre à Brest, il la promènerait
-dans la ville, lui ferait visiter le port, la conduirait
-dans les magasins, et ne solliciterait rien
-autre que la joie de sa chère présence.</p>
-
-<p>La chose fut décidée le jour où Bertrande
-reporta son travail à Ferneuse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span></p>
-
-<p>Gilbert, averti, l’avait rejointe sur la route du
-retour, qui s’était allongée démesurément. Les
-amoureux avaient pris par la plage, contournant
-les énormes falaises, s’arrêtant dans les petites
-anses abritées, refuges d’amour, sauvages et déserts
-comme au début du monde, quand nulle
-loi n’arrêtait le baiser sur les lèvres ignorantes.</p>
-
-<p>Le prétexte des dentelles à réparer chez une
-amie de la comtesse, descendue dans un hôtel
-de Brest, fut combiné entre eux. Un landau de
-louage serait envoyé au nom de cette cliente
-imaginaire, pour prendre la jeune ouvrière chez
-elle, et l’y reconduirait le soir. Afin de ne pas
-perdre un instant de cette journée précieuse,
-Gilbert viendrait lui-même, dans la voiture,
-jusqu’au hameau de Tréouergat-le-Vieux, à cinq
-kilomètres du Conquet. Il se reposerait à l’auberge,
-et guetterait ensuite le passage de Bertrande
-au tournant de la grande route.</p>
-
-<p>&mdash;«Quoi! vous feriez cela?» s’écriait la
-jeune fille. «Mais il vous faudrait quitter Brest
-vers six heures. Et ce long trajet à parcourir deux
-fois!</p>
-
-<p>&mdash;Il me semblera court en allant, parce qu’il
-me mènera vers vous, adorable mignonne. Et
-plus court en revenant, parce que je le ferai avec
-toi.»</p>
-
-<p>Elle admira cette preuve d’amour, et aussi ce
-joli langage, où le respect du «vous» la rassurait,
-la flattait, et où la câline hardiesse du
-«toi», la troublait de frissons délicieux.</p>
-
-<p>La résolution imprévue de sa grand’mère, au
-lieu de préserver l’imprudente, précipita sa
-perte.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span></p>
-
-<p>Comment éviter que la voiture ne vînt à huit
-heures, que Mathurine Gaël n’y montât? Et
-ensuite?... Si Gilbert, voyant son amie sous
-bonne escorte, avait la circonspection de rester
-coi à Tréouergat-le-Vieux, le cocher s’arrêterait
-de lui-même, interpellerait son client, qu’il devait
-reprendre au passage. Et d’ailleurs, où aller à
-Brest, quelle adresse donner?... Qui substituer à
-la dame aux dentelles?</p>
-
-<p>Mais la honte et le danger consternaient moins
-Bertrande que la privation du bonheur attendu.
-Ne pas rencontrer librement celui qu’elle aimait,
-renoncer au long tête-à-tête, laisser Gilbert
-partir pour Paris sans avoir plus définitivement
-noué le lien de tendresse qu’elle rêvait éternel,
-cela, c’était l’impossible pour cette amoureuse
-affolée.</p>
-
-<p>Ne pouvant s’opposer à la volonté de l’aïeule,
-elle parut s’y soumettre. Sa tranquillité devait
-déconcerter les soupçons. La sévère vieille
-femme, remise en confiance, ne s’obstinerait pas.</p>
-
-<p>«Si elle n’abandonne pas son idée,» méditait
-la jeune fille, accoudée sous la petite lampe,
-dans l’humble maison de sa pure adolescence, «je
-partirai demain quand tout dormira encore, j’irai
-au-devant de la voiture sur la route de Brest. Je
-ne peux la manquer. Il n’y a qu’un chemin. Seulement
-ensuite, au lieu de revenir le soir, je partirai
-pour Paris. N’est-ce pas tout le désir de Gilbert?
-Ainsi je continuerai à le voir. Là-bas, je
-gagnerai facilement ma vie en faisant de la dentelle ...»</p>
-
-<p>Ce projet, que lui proposait le séducteur, et
-que, désespérément, elle avait repoussé, la veille<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span>
-encore, c’était pourtant un rêve dont la tentation
-lui semblait par instants trop forte. Rejeter
-la responsabilité de son accomplissement sur la
-fatale décision de sa grand’mère, subir en ceci
-l’inévitable, excuser sa propre faiblesse par la
-complicité du destin, fut considéré par Bertrande
-comme une espèce de chance admirable
-et effarante.</p>
-
-<p>Quand elle vit rentrer Mathurine du jardin,
-une peur la saisit que la vieille femme n’eût
-changé d’intention, ne la laissât, le lendemain,
-partir seule. Mais non. L’antique gardienne de
-l’honneur familial persistait dans ses pressentiments,
-dans sa vaine défensive. Le sort en était
-jeté.</p>
-
-<p>Maintenant, sur la longue route du Conquet
-à Brest, solitaire, une voyageuse cheminait.</p>
-
-<p>Bertrande avait ouvert, contre le soleil déjà
-chaud, son ombrelle doublée de percale rose.
-Nul feuillage protecteur n’abrite ce chemin
-monotone. Les arbres aux profondes racines ne
-peuvent s’implanter en cette terre rocheuse. A
-droite et à gauche, c’est la lande, avec ses verdures
-grisâtres et rudes, qu’incendie par place
-l’or des genêts.</p>
-
-<p>Elle marcha longtemps. L’amour et l’espoir
-étaient devant elle. Ses yeux en reflétaient les
-mirages, et non pas la mélancolie de sa Bretagne
-familière. Elle devait être bien loin. Le
-soleil avait monté. Un peu de lassitude la prit.
-Elle s’assit au revers d’un talus, sur la bruyère
-qui, déjà, se piquait de points pourprés. Un
-bouquet de petits ormes rabougris jetait sur sa
-tête une ombre grêle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span></p>
-
-<p>Là-bas, du côté de Brest, dans la perspective
-rectiligne de la route, une tache noire et mouvante
-parut. Bertrande regarda. Ses lèvres s’entr’ouvrirent.
-La tache grossit. Elle dévala le long
-d’une pente, puis remonta plus lentement. C’était
-un landau ouvert. On ne voyait personne dedans.
-Le cœur de la jeune fille se serra.</p>
-
-<p>Mais alors, par-dessus l’épaule du cocher,
-s’éleva un imperceptible nuage bleuâtre, qui
-devait être la fumée d’une cigarette. Puis, dans
-la secousse imprimée par une ornière, l’équipage
-virant un peu, Bertrande aperçut au fond une
-tête fine coiffée d’un canotier de paille.</p>
-
-<p>Elle se dressa, trop émue pour appeler ou faire
-signe. La voiture allait passer. Un cri partit:</p>
-
-<p>&mdash;«Bertrande!»</p>
-
-<p>Les chevaux s’arrêtèrent.</p>
-
-<p>Un jeune homme sautait sur la route, élégant,
-joyeux, charmant. Et la tête tourna à la naïve
-paysanne. C’était bien pour elle que cet être
-supérieur et incomparable courait les routes,
-dans cette superbe voiture, vers elle qu’il bondissait
-avec un empressement si spontané, à
-cause d’elle qu’il paraissait tellement heureux!</p>
-
-<p>De joie, de fatigue, d’appréhension, de
-remords, mais surtout d’ivresse et d’amour, elle
-fondit en larmes.</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi donc êtes-vous là, ma chérie?
-Pourquoi pleurez-vous?» demanda le prince avec
-une grâce caressante.</p>
-
-<p>&mdash;«On m’aurait empêchée de vous rejoindre.
-Je me suis sauvée ... j’ai quitté la maison.</p>
-
-<p>&mdash;Pour toujours?»</p>
-
-<p>Elle inclina la tête, le cœur gros, les yeux<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span>
-mouillés, mais la bouche si souriante qu’il baisa
-cette bouche avec transport.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! mignonne adorée! Ma Bertrande à
-moi! Quel bonheur! quel bonheur!» répéta-t-il.</p>
-
-<p>Le prince exultait. A cette minute, son caprice
-passionné ressemblait à l’amour véritable. Cette
-splendide créature lui appartenait dans son
-charme sauvage, et aussi dans son étourdissante
-ressemblance avec l’autre, l’inaccessible! Quelle
-enivrante bonne fortune! Ah! l’exquise maîtresse
-qu’elle serait, si facile à éblouir, si peu
-exigeante. Ce n’est pas elle qui verrait la différence
-entre la vie d’expédients que menait Gilbert,
-et le luxe réel d’une solide fortune. Ainsi
-pourrait-il prendre patience jusqu’au jour où
-Françoise de Plesguen, reconnue héritière de
-Valcor, lui donnerait en sa personne, avec la fortune
-rêvée, une légitime épouse, dont il détacherait
-sans fièvre le voile nuptial.</p>
-
-<p>Bertrande était à cent lieues de se douter que
-de telles combinaisons et de telles intrigues existaient
-en ce monde. Et encore bien plus qu’elles
-pouvaient se dissimuler derrière les prunelles
-sombrement voluptueuses qui lui dissolvaient le
-cœur. Quand Gilbert la fit monter dans ce landau
-de remise qu’elle trouvait somptueux comme
-un carrosse de roi, elle pensa au conte de Cendrillon.
-Et elle ne s’émerveillait qu’à demi du
-rêve où elle entrait les yeux ouverts, parce que
-l’inexpérience abolit l’étonnement. Dans sa candeur,
-la fille de l’Innocente pensait que c’était là
-le train ordinaire des choses. Elle et Gilbert s’aimaient.
-Il était prince et elle était belle. Le destin
-les unissait. Sans doute, ce serait pour toujours.<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span>
-Ne lui dirait-elle pas: «Je veux rester sage.»
-Et alors, il lui répondrait: «Sois ma femme.»
-Elle lisait déjà les mots sur ces lèvres si tendres,
-dans ce regard qui s’enivrait d’elle. Où serait la
-sécurité absolue, sinon dans un si grand amour?</p>
-
-<p class="p2">Le soir de ce même jour, vers sept heures,
-dans une des plus belles chambres du premier
-hôtel de Brest, Bertrande Gaël se trouvait seule,
-si joyeuse qu’elle battait des mains, sans bruit,
-pour elle-même, ou bien envoyait d’espiègles
-baisers vers un immense carton entr’ouvert,
-qu’une femme de service venait de déposer sur
-le divan.</p>
-
-<p>&mdash;«Madame n’a pas besoin que je l’aide?»
-avait demandé cette fille, avec une obséquiosité
-dont la gouaillerie échappa à la jeune paysanne.</p>
-
-<p>La question s’accompagnait d’un regard
-moqueur, allant du pauvre costume porté par la
-singulière voyageuse aux élégances arrivées à
-l’instant d’un grand magasin de la ville.</p>
-
-<p>«Comment cette rustaude va-t-elle s’attifer?»
-pensait la camériste. «Elle ne se tirera seulement
-pas des boutons et des agrafes.»</p>
-
-<p>&mdash;«Merci, non,» avait répondu Bertrande,
-ignorant ce que c’est que d’être habillée par une
-femme de chambre, et se sentant trop gênée
-devant celle-ci.</p>
-
-<p>Dans la journée, le prince et elle avaient fait
-des achats de toilette, «Car,» disait-il, «je ne
-puis vous emmener à Paris vêtue en petite sauvageonne
-de Bretagne. Pour moi, vous êtes délicieuse
-ainsi, mais là-bas on rirait de vous.»</p>
-
-<p>Elle se défendait des séductions luxueuses,<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span>
-refusait les parures qui la changeraient trop brillamment.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous savez bien, Gilbert, qu’à Paris
-comme ici, je ne serai qu’une ouvrière en dentelles.</p>
-
-<p>&mdash;Justement. C’est un métier qui demande
-un peu de coquetterie. Sans cela, vous ne trouveriez
-pas d’ouvrage. Vous verrez les jolies fées
-que sont les grisettes parisiennes.</p>
-
-<p>&mdash;Une grisette! Qu’est-ce que cela?</p>
-
-<p>&mdash;Ce que vous serez, Bertrande. La fleur de
-la puissante capitale. Une exquise créature, travaillant
-comme un ange, s’habillant à miracle,
-aimant à plein cœur.»</p>
-
-<p>Elle le regarda, de ses beaux yeux illuminés,
-comme pour lui dire qu’elle remplissait déjà la
-troisième condition.</p>
-
-<p>En rentrant à l’hôtel, il lui avait montré le
-salon séparant leurs deux chambres. Il avait
-commandé qu’on y servît le dîner.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vais vous y attendre en lisant les journaux.
-Quand vous serez prête, vous viendrez me
-rejoindre.»</p>
-
-<p>Éblouie, elle contemplait les rideaux à franges,
-dont la galerie dorée, si démodée, si vulgaire,
-lui semblait digne d’orner un palais. A peine
-osait-elle marcher sur la moquette à larges fleurs
-communes, et ses doigts effleuraient avec un plaisir
-timide le tapis de table en velours de laine
-rouge, dont l’épaisseur absorbait et dissimulait
-des noirceurs de crasse et d’encre.</p>
-
-<p>Et maintenant elle échangeait ses bas chinés,
-ses souliers lourds, son jupon de cotonnade, sa
-chétive robe unie et sa guimpe si blanche, contre<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span>
-des bas de fil d’Écosse noirs brodés de fleurettes,
-de fines bottines à talons, un jupon de taffetas à
-volants dont le bruissement l’enchantait, une
-chemisette de mousseline avec plumetis et jours
-sur transparent bleu pâle, et une jupe qu’elle
-faillit mettre à l’envers, parce que l’extérieur
-était en laine, tandis que la doublure était en
-soie.</p>
-
-<p>Ainsi vêtue, elle ressemblait à une toile de
-maître qu’on aurait sortie d’un simple passe-partout
-pour la placer dans un cadre ciselé avec
-finesse. Pour un connaisseur, sa beauté n’en était
-pas accrue, mais l’œil la savourait mieux dans
-un entourage plus digne d’elle. L’ingénue ne
-savait pas encore être élégante, mais du moins
-n’avait-elle rien de gauche ni d’endimanché.
-Sa délicatesse naturelle et les notions artistiques
-de son métier lui inspirèrent ces légères
-modifications par lesquelles une femme vraiment
-femme adapte instantanément une toilette neuve
-aux lignes de son corps, à la nuance de son teint,
-y ajoute le je ne sais quoi qui la lui rend personnelle.</p>
-
-<p>Quand elle entra dans le salon où l’attendait
-le prince et qu’elle s’avança vers lui, avec son
-port de tête naturellement fier, sa marche glissée,
-la réserve de son attitude, où l’embarras
-semblait une dignité contenue, il crut voir
-M<sup>lle</sup> de Valcor, et en demeura pétrifié.</p>
-
-<p>Mais Bertrande lui demanda avec une anxiété
-touchante:</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce que je vous plais ainsi?»</p>
-
-<p>Et ses prunelles d’eau moirée d’or eurent un
-regard si peu semblable au charme sombre<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span>
-d’autres yeux, que l’involontaire respect du
-jeune homme se dissipa. Celle-ci n’était pas l’intangible
-et la hautaine, préservée de lui par un
-père encore puissant et le prestige de sa fortune.
-C’était l’humble fille, ignorante, pauvre, n’ayant
-au monde pour toute protection qu’une vieille
-femme et une folle. Il allait s’adjuger ce trésor,
-dont, croyait-il, personne, ici-bas ou ailleurs, ne
-lui demanderait jamais compte.</p>
-
-<p>Dans la brusque exaltation de son désir, il devenait
-entreprenant.</p>
-
-<p>La jeune fille, doublement désarmée par la
-trop douce ivresse qui la gagnait et par la
-crainte d’offenser le maître adoré de son destin,
-n’osait guère se défendre et n’en retrouvait
-plus au fond d’elle-même la ferme résolution.
-Toutefois, sur une caresse plus hardie, sa
-pudeur effarouchée la fit bondir hors des chers
-bras qui l’enserraient, et dont l’étreinte brisait
-trop délicieusement sa volonté.</p>
-
-<p>Gilbert vint s’agenouiller à ses pieds, geste
-plus troublant que tout autre pour la naïve créature.
-Un prince!... et elle, une paysanne! Elle
-tremblait d’une surhumaine émotion.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne veux-tu donc pas être ma petite
-femme?» chuchota-t-il.</p>
-
-<p>Comment eût-elle compris l’infâme restriction
-de l’adjectif? Savait-elle que dans le galant argot
-de ce Paris qui la fascinait, les grisettes dont lui
-avait parlé Gilbert sont les «petites femmes»
-de ceux qui les prennent pour une saison quand
-elles croient se donner pour toujours? Elle s’imagina
-qu’il lui demandait de l’épouser.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! ce serait trop beau!» murmura-t-elle<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span>
-avec une candeur qui eût fait hésiter don
-Juan.</p>
-
-<p>Gilbert se leva en réprimant un sourire, sonna
-et donna l’ordre qu’on servît le dîner.</p>
-
-<p>Un instant après, l’affreux velours rouge du
-tapis de table&mdash;initiateur pour Bertrande de
-magnificences inconnues&mdash;disparaissait sous
-une nappe blanche, et sous un service assez convenable,
-qui sembla d’un luxe inouï à cette
-enfant, habituée à manger dans une écuelle de
-faïence avec un couvert d’étain.</p>
-
-<p>Mais ce qui la jeta surtout dans une admiration
-voisine de la stupeur, ce fut l’aspect d’un
-seau, qu’elle crut d’argent massif, rempli de
-morceaux de glace hors desquels émergeait le
-goulot d’une bouteille coiffée d’or.</p>
-
-<p>Quand le bouchon partit, mal retenu par le
-sommelier, et qu’elle vit mousser le liquide dans
-les coupes, Bertrande se figura que c’était du
-cidre. Bien qu’ayant grand’soif,&mdash;car sa longue
-marche du matin et les émotions de la journée
-lui donnaient une espèce de fièvre,&mdash;elle n’osait
-porter à ses lèvres ce verre d’une forme inconnue,
-si délicat, avec un pied si frêle, qu’on devait
-le briser en y touchant. Gilbert l’ayant décidée
-à y goûter, elle cligna ses beaux yeux purs et rit,
-parce que des gouttelettes de mousse lui sautèrent
-au visage.</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! c’est bon,» fit-elle. «Mais cela ne
-sent pas la pomme.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien,» s’écria le prince en riant.
-«C’est du vin.</p>
-
-<p>&mdash;Du vin?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, du champagne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! du champagne ...»</p>
-
-<p>Elle resta si saisie à ce mot, pour elle plein
-d’une séduction fastueuse et lointaine, que ses
-mains glissèrent et se joignirent en un geste
-d’inconsciente dévotion.</p>
-
-<p>Gilbert ne se tenait pas de joie. L’aventure
-devenait plus savoureuse et surprenante qu’il ne
-s’y attendait. Il n’aurait pas rêvé une ingénuité
-pareille. Seulement, lorsque le garçon entrait
-pour servir, le prince faisait signe à Bertrande de
-se taire, afin que tout l’hôtel ne se divertît pas
-en même temps que lui aux dépens de la pauvrette.</p>
-
-<p>Au dessert, il commença de s’apercevoir que
-sa mimique n’était plus obéie. Bertrande, les
-yeux brillants, une flamme rose sur ses jolies
-joues, d’habitude si fraîches, bavardait et riait
-comme une écolière en récréation. Gairlance
-avait souvent rempli sa coupe. Comment se fût-elle
-méfiée de ce breuvage glacial et subtil,
-elle qui ne connaissait que l’eau claire du couvent
-et la piquette de cidre du Conquet?</p>
-
-<p>Lorsque les fruits furent placés sur la table,
-il déclara que cela suffisait, qu’on débarrasserait
-demain, que, pour ce soir, on ne les dérangeât
-plus.</p>
-
-<p>Un moment après, il entraînait vers sa
-chambre, à lui, Bertrande, tout étourdie, et qu’il
-achevait de griser par des baisers.</p>
-
-<p>Elle eut encore un instant de lucidité en
-pénétrant dans cette pièce, qu’elle ne connaissait
-pas. Elle regarda tout autour d’elle, puis reporta
-sur Gilbert ses grands yeux de reproche
-et d’effarement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span></p>
-
-<p>Elle ne se défendait plus. Elle ne s’appartenait
-plus.</p>
-
-<p>Elle était à lui et à l’éternel mensonge, éperdue
-d’un bonheur qu’elle ne retrouverait plus après
-cette heure d’éblouissement et de chimère, elle
-qui, pourtant, devait connaître de plus fantastiques
-réalités.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XV</h2>
-
-<p class="pch"><i>LA FOUDRE GRONDE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dm.jpg" width="81" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">MADAME DE <span class="mid">F</span>ERNEUSE, après le départ
-d’Hervé, ne voulut pas rester en Bretagne.</p>
-
-<p>Après avoir hésité sur le lieu de résidence
-qu’elle choisirait, elle se décida pour la
-Suisse. Elle y passerait les semaines pendant lesquelles
-son fils était en mer. Jusqu’à ce qu’il
-atteignît Buenos-Ayres, elle ne pouvait correspondre
-avec lui. Peu lui importait donc de se
-trouver dans un endroit où les nouvelles ne l’atteindraient
-pas vite.</p>
-
-<p>Elle ne prévoyait guère qu’il y en avait une
-dont elle serait comme foudroyée dans cette retraite
-où elle s’imaginait endormir, au moins
-pour un temps, son étrange douleur.</p>
-
-<p>Cette femme, qui avait été vraie en toutes
-choses,&mdash;dans sa passion coupable, comme
-dans son expiation dévouée auprès de son mari
-aveugle, comme dans son amour maternel&mdash;qui,<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span>
-dans la faute ou dans l’héroïsme, avait besoin de
-vérité comme de l’air qu’on respire, souffrait un
-indicible supplice de doute, de ténèbres, ne
-trouvant plus où s’attacher par l’espérance ni
-par le souvenir.</p>
-
-<p>Elle se réfugia dans un de ces hôtels construits
-sur les flancs du Rigi, au-dessus du lac des
-Quatre-Cantons, et comme suspendus dans
-l’air et l’espace au delà des rumeurs et des laideurs
-de la vie, en face d’un des spectacles les
-plus sublimes du monde.</p>
-
-<p>A part quelques courtes promenades, pour
-aller boire du lait dans les chalets de la montagne,
-M<sup>me</sup> de Ferneuse ne quittait guère le
-petit bois de sapins qui servait de jardin à
-l’hôtel. Assise à l’ombre, en un fauteuil d’osier,
-elle laissait le plus souvent glisser sur ses genoux
-le volume ou l’ouvrage dont elle s’était
-munie, ou l’album sur lequel son pinceau d’aquarelliste
-allait fixer quelque note des incomparables
-jeux de lumière. Accablée par l’immensité
-des perspectives, par le silence, par la paix
-infinie du grandiose paysage, par la blanche
-sérénité des Alpes neigeuses, elle s’abandonnait
-à l’engourdissement du rêve.</p>
-
-<p>Eût-elle jamais cru retrouver ici un écho du
-secret qu’à peine elle osait regarder au fond
-d’elle-même?</p>
-
-<p>Un soir, comme elle dînait sous la véranda,
-seule, suivant son habitude, à la petible table
-qu’elle se faisait réserver, elle entendait, sans
-les suivre, ainsi qu’un bruit plus importun qu’intéressant,
-les propos de ses voisins. C’étaient
-des Suisses qui, généralement, parlaient entre<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span>
-eux leur dur dialecte germanique, à peu près
-inintelligible pour Gaétane. Mais, aujourd’hui,
-leur conversation avait lieu en français, car ils
-recevaient des amis, un couple parisien.</p>
-
-<p>La comtesse, malgré son désir de s’abstraire
-en elle-même, ne pouvait se défendre d’observer
-la force frivole, mais irrésistible, de l’esprit boulevardier,
-qui fait triompher partout ses préoccupations
-de mode capricieuse, de scandale et de
-médisance, même dans les milieux où tout cela
-devrait tomber à néant. Ni les puissantes impressions
-de nature, ni la lourdeur un peu réfractaire
-de leurs hôtes, ne figeaient la verve
-des deux Parisiens. Les anecdotes dont ils ne
-tarissaient pas, et qui toutes avaient pour théâtre
-le quartier Monceau, le faubourg Saint-Germain,
-ou les coulisses des scènes en vogue, prenaient
-dans leur bouche une telle importance que,
-là-bas, les Alpes formidables en semblaient humiliées,
-amoindries. Elles pouvaient s’écrouler
-dans les vallées en engloutissant des villages,
-elles ne créeraient jamais une diversion qui valût
-en intérêt le divorce de M<sup>me</sup> X ..., le vol du collier
-de perles de M<sup>lle</sup> Y ... ou la démission de la
-sociétaire Z ..., quittant la Comédie-Française
-pour suivre un équilibriste de Barnum.</p>
-
-<p>La famille suisse essayait de se mettre à la
-hauteur. Son chef, un fabricant en soieries de
-Bâle, blond, gras, chauve, et portant des lunettes,
-voulut prouver qu’il se tenait, lui aussi,
-au courant de tels événements, seuls dignes de
-fixer l’attention du monde. Il s’écria, d’un accent
-sonore, où les consonnes se heurtaient comme
-des cailloux:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Maintenant, parlez-nous un peu de cette
-bombe qui va éclater dans votre grand monde
-de Paris, ce procès qu’on annonce d’avance
-comme le plus sensationnel du siècle.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle bombe? Quel procès?...» demandèrent
-les deux invités,&mdash;mari et femme,&mdash;aussi
-béants l’un que l’autre.</p>
-
-<p>&mdash;«On ne doit s’occuper que de ça, à Paris?»
-insista le Teuton.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais de quoi donc?» répétèrent les
-autres, avec ce mélange de scepticisme et de
-malaise que cause aux gens de leur catégorie
-l’annonce d’un «potin» dont par hasard ils ne
-sauraient pas le premier mot.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais,» reprit le Bâlois, «cette étrange
-histoire d’une des plus hautes personnalités de
-votre aristocratie, un marquis, je crois, et pas le
-premier venu, un homme très important, qui
-depuis vingt ans aurait mystifié l’univers en
-jouant le personnage qu’il ne serait pas, portant
-un titre, jouissant d’une fortune, auxquels il
-n’aurait pas plus de droits que ce garçon qui
-nous sert.»</p>
-
-<p>Le garçon, qui comprenait et parlait le français
-mieux que ce sagace client, ne broncha
-cependant pas, continuant à changer les assiettes
-en homme parfaitement convaincu qu’il n’avait
-que des droits contestables, en effet, à un titre
-et à une fortune de marquis.</p>
-
-<p>Mais il y eut quelqu’un d’autre que secoua
-d’une commotion extraordinaire la phrase du
-fabricant de soie. M<sup>me</sup> de Ferneuse frissonna
-comme si l’haleine des lointains glaciers eût
-passé sur sa chair. Elle ne s’efforça plus de<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span>
-s’abstraire des causeries trop proches. Tout son
-être se tendit pour écouter.</p>
-
-<p>Elle n’entendit rien d’abord. Les deux Parisiens
-échangeaient un regard, avec un sourire
-incrédule, dont leur hôte comprit la raillerie
-légère.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, je vous assure ...» confirma-t-il.
-«Deux messieurs en causaient hier, près de
-nous, au salon. Et d’ailleurs, c’était sur un journal.</p>
-
-<p>&mdash;Un journal bernois,» plaisanta l’interlocuteur.</p>
-
-<p>&mdash;«Non, non ... Un journal français. Et
-tenez, le nom du marquis me revient ... Valcor ...
-C’est cela ... Le marquis de Valcor ...»</p>
-
-<p>Un double éclat de rire partit, si spontané, si
-clair, qu’il fit retourner les têtes, aux autres
-tables.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! elle est bonne!...» s’écriait le Parisien.
-Et il se convulsait d’hilarité. «Le marquis
-de Valcor ... Un escroc, dites-vous? Mais vous ne
-savez pas de qui vous parlez, mon cher! Un
-homme important?... Je vous crois! C’est un
-des plus beaux noms de France, et celui qui le
-porte vaut mieux que son nom. Il a fait des
-choses superbes ... risqué sa vie dans des explorations
-dangereuses ... fondé des établissements
-d’un rapport considérable, étendu la civilisation
-dans l’Amérique du Sud ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien cela ... C’est bien cela ...» murmurait
-le Bâlois avec des flexions répétées et
-affirmatives de la nuque.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez lu ou entendu dire que cet
-homme-là?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;...Serait bientôt dans un sale pétrin,» dit
-le Teuton, enchanté d’avoir pu placer une
-expression qu’il jugeait très parisienne. «La
-famille de Valcor va lui faire un procès, l’attaquer
-comme un intrus, qui se serait substitué à
-l’héritier véritable ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est roulant ... roulant ...» fit le Parisien,
-qui cessa de rire, pour prendre un air de tranchante
-supériorité. «Voulez-vous que je vous
-dise? Eh bien, il n’y a pas, outre son chef, de
-famille de Valcor, sauf la marquise et sa fille, qui
-ne vont pas, je pense, intenter une action contre
-leur père et mari.</p>
-
-<p>&mdash;Et les autres héritiers?</p>
-
-<p>&mdash;Je les plaindrais, les autres héritiers,&mdash;si
-toutefois ils existent. Et je leur conseillerais, leur
-procès ouvert, de ne pas se montrer en Bretagne.
-Je suis de souche bretonne, moi qui vous parle,
-mon cher ami. Je connais mes compatriotes. Ils
-n’aiment pas qu’on touche à ce qu’ils respectent.
-Et le marquis de Valcor est respecté comme un
-dieu dans le Finistère, dont il est d’ailleurs la
-providence. Mais je ne sais pas pourquoi je
-prends au sérieux ce gigantesque canard. Ah! ce
-qu’on vous en fait avaler sur notre compte, à
-l’étranger!... C’est épatant ce qu’on se plaît à
-nous prêter de scandales ...»</p>
-
-<p>Si M<sup>me</sup> de Ferneuse avait conservé l’humeur
-philosophique avec laquelle, tout à l’heure,
-elle évaluait les cancans parisiens à la mesure
-d’éternité offerte par l’immuable et merveilleux
-paysage, elle aurait intérieurement souri, en faisant
-le commentaire: «Ce serait prêter aux
-riches.» Des scandales?... Mais n’était-ce pas la<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span>
-friandise que ce monsieur apportait dans ses
-valises jusqu’à ces quinze cents mètres d’altitude,
-où l’âme élargie réclamait pourtant une nourriture
-plus substantielle et plus saine. Il en avait
-bourré ces honnêtes Suisses, qui s’étaient crus
-obligés de lui rendre la politesse.</p>
-
-<p>Mais Gaétane ne philosophait plus.</p>
-
-<p>Elle restait là, figée de stupeur, n’ayant fait
-qu’un mouvement, pour tourner la tête vers le
-voyageur français, quand celui-ci avait dit: «Je
-suis d’origine bretonne.» Elle ne découvrit sur
-ce visage aucun trait qu’elle pût reconnaître.
-D’ailleurs, qu’importait ce personnage? Il avait
-parlé dans un sens, comme il aurait parlé dans
-l’autre, si le hasard lui avait mis d’abord sous la
-dent la croustillante nouvelle qu’il se refusait à
-trouver savoureuse venant d’un étranger. Cet
-étranger lui-même n’était que la résonance
-impersonnelle d’un son. Mais il avait retenti
-quelque part, ce son formidable. D’où émanait-il?
-Quel souffle, quelles vibrations, l’avaient propagé
-jusqu’ici, dans cet hôtel, au sommet de
-cette montagne, sur les lèvres sans discernement
-de ce lourd industriel bâlois?</p>
-
-<p>Il disait cela, ce bourgeois flegmatique, sans y
-attacher d’ailleurs autrement d’importance, et à
-cent lieues d’imaginer que, dans un cœur tout
-proche, ses paroles avaient un retentissement de
-foudre. Déjà, ses invités et lui s’entretenaient
-d’autre chose.</p>
-
-<p>Durant la soirée, Gaétane erra dans les salons,
-le fumoir, la salle de lecture, ouvrant et parcourant
-tous les journaux, cherchant, sans parvenir
-à le trouver, celui qui avait apporté la nouvelle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span></p>
-
-<p>Elle y renonça. La tête lui tournait sous les
-lumières électriques et dans la chaleur des pièces
-mal aérées. Elle alla s’asseoir dehors, dans la
-nuit, et contempla le ciel immense, constellé
-d’étoiles, la sombre armée des montagnes,
-l’abîme du lac au-dessous d’elle, et, dans le lointain,
-le hérissement pâle des glaciers. A gauche,
-la lune, encore invisible, les broda d’un fil d’argent.
-Son disque clair surgit tout à coup. Dans
-cette fantasmagorie, l’énorme paysage apparut
-plus merveilleux qu’aux heures éclatantes du
-jour.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse se disait: «Ainsi mes soupçons
-ne planaient pas seuls sur cet homme. Une
-justice le guette. Mon cœur ne se trompait donc
-point? Ce n’est pas lui que j’ai aimé. Mon
-Renaud ne m’aurait pas trahie, n’en aurait pas
-épousé une autre, ne serait pas resté vingt ans
-sans que ses yeux et ses lèvres me criassent qu’il
-ne pouvait m’oublier.»</p>
-
-<p>L’âme amoureuse se dilatait. D’un élan de
-triomphe, elle s’emparait de l’espace, palpitait
-de joie jusqu’aux cimes des monts, jusqu’aux
-étoiles. Puis la question se posait:</p>
-
-<p>«Mais qui est-il? Qui est-il? Cet être qui lui
-ressemble ...»</p>
-
-<p>Et d’autres ombres se rabattaient comme des
-nuages que le vent ramène: «Si j’avais exilé,
-exposé Hervé inutilement? Si la lumière se faisait
-sans lui? Dois-je lui télégraphier d’attendre
-à Buenos-Ayres? Dieu! s’il est vrai qu’un procès
-soit ouvert, et que je sente mon témoignage
-indispensable, que ferai-je?... Si je devais, pour
-que l’imposteur fût confondu, sacrifier publiquement,<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span>
-parmi de tels débats, dont retentirait
-le monde, mon honneur, ma pudeur, mon secret
-d’amour si profondément enseveli! S’il me fallait,
-pour que justice fût faite, plier sous cette
-honte et en accabler mon fils ... Quelle alternative!
-Quelle épreuve!... Ah! la rigueur de Dieu
-ne peut vouloir punir jusque-là mon péché! Soit
-que je me taise, soit que je parle, vraiment,
-l’expiation dépasserait trop la faute!»</p>
-
-<p>Maintenant, c’était l’effroi qui dominait en
-M<sup>me</sup> de Ferneuse. Le vaste paysage nocturne,
-qui, tout à l’heure, la ravissait, lui sembla plein
-de menace et de fatalité. Elle se leva précipitamment,
-rentra dans la maison, se retira dans sa
-chambre, et s’y enferma, un peu apaisée, comme
-si elle eût laissé au dehors les périls rôdeurs,
-dans la nuit.</p>
-
-<p>L’honnête fabricant de soie, enfant de l’Helvétie,
-avait parfaitement lu le fait divers, dont il
-pensa ensuite étonner ses convives, et dont il
-ignora toujours le terrible succès auprès de sa
-voisine inconnue.</p>
-
-<p>M. de Plesguen, malgré les instances de sa
-fille et les fortes présomptions que lui fournissait
-Escaldas, hésitait encore à saisir les tribunaux
-d’une affaire qui lui répugnait toujours étrangement.
-Chez lui, ce qui continuait à tenir tout
-en échec, son intérêt, sa volonté, l’avenir de sa
-fille c’était un sentiment instinctif, qu’il ne parvenait
-pas à vaincre. Malgré les apparences de
-preuves que développait ingénieusement le Bolivien,
-et que Marc étudiait aujourd’hui sans révolte,
-le vieux gentilhomme ne pouvait acquérir
-confiance dans la justice de sa cause. A ses yeux,<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span>
-celui qui portait le titre de marquis de Valcor
-était bien son cousin, le chef de sa famille. L’attaquer
-pour le déposséder serait une félonie infâme.
-A l’idée que lui, Marc, tenterait une pareille
-chose, une horrible sueur lui glaçait la
-face. Il se sentait une âme de criminel.</p>
-
-<p>Dans son hôtel de la rue de Verneuil, dont il
-occupait un des plus médiocres appartements,
-au second étage, d’étranges conciliabules se
-tenaient. Les vieux murs, autrefois témoins de
-tant d’intrigues politiques ou galantes, durant le
-règne de Louis le Bien-Aimé, et plus tard, à travers
-les régimes divers qu’on y avait espérés ou
-combattus, n’enfermèrent sans doute jamais de
-tels débats de conscience.</p>
-
-<p>Dans le salon fané, les anciennes soieries des
-tentures, tellement usées que le moindre souffle
-remuait leurs plis frêles, tremblèrent aux sanglots
-de Françoise, et aux gémissements de son père,
-qui, se prenant la tête à deux mains, murmurait:</p>
-
-<p>&mdash;«Non ... Je ne puis pas faire cela!... Je ne
-puis pas!...»</p>
-
-<p>La jeune fille se jetait à ses genoux.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon père ... Je vous en supplie!... Allez-vous
-laisser le nom que vous devriez porter, la
-fortune qui nous appartient, à un voleur! Ah!
-s’il ne s’agissait encore que de ces avantages!...
-Mais toute ma vie dépend de notre victoire.
-Héritière de Valcor, j’épouserai Gilbert de Villingen.
-Et je l’aime, père, je l’aime ... à en mourir ...
-Oui, je mourrai, si je dois perdre l’espoir
-de devenir sa femme.»</p>
-
-<p>Le vieux gentilhomme avait des sursauts de
-fierté meurtrie:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi ne t’épouse-t-il pas telle que tu
-es? Comment acceptes-tu un fiancé qui te pose
-des conditions tellement offensantes? C’est trop
-montrer qu’il te recherche pour ce que tu peux
-posséder un jour.</p>
-
-<p>&mdash;Je serais si heureuse de le lui apporter!»
-répondait Françoise.</p>
-
-<p>Son père la regardait, scandalisé, mais attendri.
-Ce cri de l’amour aveugle perçait et bouleversait
-un cœur ignorant de toute passion.</p>
-
-<p>Il ne doutait pas de la puissance du sentiment
-inconnu, en constatant combien sa Françoise
-avait changé. En quelques semaines, depuis que
-le vol des rêves insensés tourbillonnait dans sa
-jeune âme, elle avait perdu cette fraîcheur rieuse,
-cette grâce mutine, qui la faisaient ressembler
-à une coquette ingénue de Watteau, quand elle
-dansait le menuet, dans l’inoubliable soirée, à
-Valcor. Le charmant chiffonnage de ses traits
-s’était un peu étiré, les fossettes s’allongeaient en
-rides, le teint jaunissait, le sourire s’éteignait aux
-coins de la bouche qu’il ne retroussait plus, les
-yeux d’un bleu si clair brûlaient d’une fièvre
-inquiète sous les sourcils rapprochés et tendus.
-Elle n’était presque plus jolie, cette enfant, à
-qui l’insouciance allait si bien, et qui, pour toujours,
-avait cessé d’être insouciante.</p>
-
-<p>&mdash;«Paris ne te vaut rien, par cette chaleur,»
-soupirait le père.</p>
-
-<p>Il jetait un coup d’œil vers les fenêtres, vers la
-morne perspective de murailles.</p>
-
-<p>Autrefois l’hôtel de Plesguen s’ornait d’un
-jardin magnifique, et la cour, que les communs
-séparaient de la rue, n’avait qu’un rôle somptueux<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span>
-et décoratif. Maintenant elle représentait
-le seul réceptacle d’air respirable pour les habitants.
-Car le jardin, sacrifié depuis bien des années,
-s’était couvert de constructions à sept
-étages, qui aveuglaient l’hôtel, dont les séparait
-un boyau étroit, sombre comme un puits. Sur la
-rue de Verneuil, les communs s’étaient transformés
-en boutiques, et, sous la voûte, par où jadis
-entraient et sortaient les carrosses, les piétons
-ne passaient pas toujours facilement, à cause de
-la charrette à bras d’un emballeur, qui, le plus
-souvent l’obstruait.</p>
-
-<p>Sur le visage amaigri et le teint brouillé de sa
-fille, M. de Plesguen voyait le reflet de ces
-choses mesquines, plutôt que le rayon des splendeurs
-futures.</p>
-
-<p>Elle, au contraire, ne s’apercevait plus de tout
-cela, qui, autrefois, l’humiliait. Elle vivait dans
-l’avenir.</p>
-
-<p>&mdash;«Quand nous serons installés à Valcor ...»
-disait-elle.</p>
-
-<p>&mdash;«Et si nous perdons le procès?» suggérait
-son père.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!» s’écriait-elle avec rage, «nous
-aurons du moins porté un rude coup à l’orgueil
-de Micheline. Il restera toujours des doutes sur
-le sang qu’elle a dans les veines, et sur son droit
-à vivre dans ce château où elle se pavane!»</p>
-
-<p>Avec une telle satisfaction, le mécompte de
-la déshéritée serait plus supportable.</p>
-
-<p>«Ah! ma pauvre enfant!» pensait Plesguen,
-«Ce n’est pas seulement son amour qui exige
-de moi l’affreux effort ... C’est aussi sa haine.
-Quelles pensées effrayantes sous cette chevelure<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span>
-blonde! Hélas! je ne savais pas ce que souffrait
-ma fille. Peut-être ne le savait-elle pas elle-même,
-quand elle vivait simplement sa vie, dans une
-enfantine gaieté. Mais le charme est rompu.
-Jamais elle ne se résignera maintenant à une
-réalité médiocre.»</p>
-
-<p>José Escaldas venait souvent à l’hôtel de Plesguen.</p>
-
-<p>Il y apportait les résultats de ses consultations
-juridiques. Journellement, il voyait des gens
-de loi, mais non de ceux dont l’opinion eût mis
-à l’aise la conscience de Marc. Bien que véritablement
-convaincu, le métis n’agissait point
-avec la franchise qui sied à un champion du bon
-droit. Son naturel méfiant et cauteleux, peut-être
-aussi l’épouvante que lui inspirait M. de
-Valcor, l’incitait à un travail de taupe, qui, précisément,
-aggravait la résistance de Marc.</p>
-
-<p>&mdash;«Ces gens dont vous prenez les avis ne
-me paraissent pas sûrs,» faisait observer le gentilhomme.</p>
-
-<p>&mdash;«Il ne s’agit pas de leur confier l’affaire,
-mais seulement de savoir par eux ce qu’elle
-vaut, au point de vue légal, et comment l’entreprendre.»</p>
-
-<p>Au fond, Escaldas pensait qu’avec ces louches
-alliés il s’assurait la chance de se faire attribuer
-une forte part du butin, en cas de réussite, parce
-que les gaillards y trouveraient leur compte.
-Tandis que, s’il se démunissait de ses preuves
-entre des mains habituées aux besognes nettes,
-il lui deviendrait plus difficile d’en faire marché.</p>
-
-<p>Le prince Gairlance, qui, bientôt, le rejoignit
-à Paris, unit ses efforts à ceux du métis pour<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span>
-décider M. de Plesguen à ouvrir les hostilités.</p>
-
-<p>Gilbert, dans le voluptueux vertige de son
-irrégulière lune de miel avec Bertrande, éprouvait
-une difficulté grande à jouer le rôle d’un
-soupirant auprès de Françoise de Plesguen. Il ne
-s’y appliquait pas outre mesure, d’ailleurs. Les
-conditions du mariage étaient bien établies.
-C’était l’héritière de Valcor dont il était le
-fiancé. Affaire à M. de Plesguen de conquérir
-judiciairement ce titre à sa fille. La froideur
-même du prétendant devait stimuler celle-ci, la
-contraindre à jeter le vieux gentilhomme dans
-l’aventure.</p>
-
-<p>Pour forcer la main à ce plaideur récalcitrant,
-Escaldas et Gairlance, d’accord avec les équivoques
-gens d’affaires qui leur servaient de conseils,
-eurent l’idée de lancer ce qu’ils appelaient
-«un pétard», dans les journaux.</p>
-
-<p>Les feuilles sérieuses hésitèrent devant l’étrangeté
-de la nouvelle et son caractère diffamatoire.
-Cependant, ce bruit sensationnel commença
-de circuler dans les bureaux de rédaction.
-Les «on dit», «on prétend», «un gros
-scandale à l’horizon», filtrèrent dans les colonnes.
-De petits aboyeurs quotidiens y mirent
-moins de façons, surtout ceux qui tarifent l’injure
-à tant la ligne. Le nom du marquis de
-Valcor y parut en toutes lettres.</p>
-
-<p>C’était sur une de ces informations de la première
-heure que, par hasard, était tombé le négociant
-bâlois, qui en parla tout haut près de
-M<sup>me</sup> de Ferneuse. Il avait lu l’entrefilet sur un
-grand journal, qui, le découpant dans une feuille
-de chou, se donnait le plaisir de l’offrir à ses<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span>
-lecteurs, tout en en laissant la responsabilité au
-hasardeux confrère.</p>
-
-<p>Ce jour-là était à peu près le dernier où il fut
-permis à des Parisiens, même en voyage, de
-s’étonner comme le firent les voisins de la comtesse,
-à l’ouïe de ce qui n’était encore qu’un
-racontar. Lorsque des révélations si bien faites
-pour allécher la malignité publique ne tombent
-pas tout de suite, comme des outres gonflées de
-vent que le moindre coup d’épingle suffit à
-crever, elles s’enflent promptement jusqu’à des
-proportions formidables. Moins d’une semaine
-après le choc qui avait abasourdi la comtesse de
-Ferneuse, d’autant plus qu’il l’atteignait dans un
-si calme et lointain refuge, toutes les conversations
-de toutes les tables d’hôte, dans les sites
-fréquentés d’Europe, prenaient pour texte principal
-ce qu’on nommait «le mystère de Valcor»,
-ce qui allait bientôt devenir, avec un retentissement
-inouï, «l’Affaire Valcor».</p>
-
-<p>Un après-midi, vers cinq heures, Escaldas était
-en conférence avec M. de Plesguen, dans le réduit
-encombré de vieux meubles et de livres qui
-servait à celui-ci de cabinet de travail, lorsque
-l’unique servante vint annoncer M. le marquis
-de Valcor.</p>
-
-<p>Les deux hommes tressaillirent. Le Bolivien
-devint blême.</p>
-
-<p>&mdash;«Attendez!...» cria-t-il à la domestique.
-Et, s’adressant à Marc: «Ne le recevez pas ...
-Faites-moi partir ... Cachez-moi ... Tout serait
-perdu s’il me voyait ici.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur,» fit Plesguen, dans
-une de ses impulsions cassantes, «auriez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span>
-donc si mauvaise conscience? Vous me faites singulièrement
-douter de notre droit.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne connaissez pas cet homme,» dit
-le métis. «S’il sait d’où part le coup, il le préviendra.
-Notre seule chance est d’avoir de
-l’avance sur lui, par l’ignorance où il est de notre
-entente et de nos armes.»</p>
-
-<p>Marc eut un geste, comme pour dire: «Soit!»
-et il ouvrit une porte qui donnait sur un couloir
-intérieur.</p>
-
-<p>&mdash;«Indiquez à monsieur l’escalier de service,»
-dit-il à sa bonne, avec l’attitude et le ton
-de congédier un valet.</p>
-
-<p>Il regarda s’effacer la silhouette hâtive, le dos
-fuyant.</p>
-
-<p>«Si ce n’était qu’un maître chanteur!» murmura-t-il.
-«En ce cas, je me ferais sauter la cervelle ...
-Ah! Françoise, tu joues l’honneur de ton
-père, mais sa vie aussi, dans ta folie d’ambition
-et d’amour!»</p>
-
-<p>Cette apostrophe ne fut entendue de personne.
-Jamais M. de Plesguen ne l’aurait formulée devant
-sa fille. Un reproche à cette enfant ...
-Dieu! S’il devait mourir de tout cela, il s’arrangerait
-de façon à ce que, de sa tombe même, ne
-sortît pas un reproche qui pût atteindre la chérie.</p>
-
-<p>«A l’autre, maintenant,» dit-il en se dirigeant
-vers le salon.</p>
-
-<p>Il prévoyait une explication atrocement pénible.
-Mais il était brave en face de tout, hors
-sa conscience. Son doute intime l’effrayait plus
-que la colère de l’homme trahi. Le front haut,
-mais sans avancer la main, il affronta le maître
-de Valcor.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span></p>
-
-<p>Celui-ci, de son pénétrant regard bleu, plein
-de mâle douceur, examina la physionomie glacée.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh quoi! Marc, c’est donc vrai?... Tu
-es devenu mon ennemi?... Tu ne m’embrasses
-pas?</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous, monsieur,» riposta Plesguen,
-«est-ce en ami que vous accourez, à l’improviste,
-de Bretagne, pour me rendre visite?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! à l’improviste!...» sourit Renaud.
-«Je crois que, toi aussi, tu as quitté Valcor plutôt
-à l’improviste. Cela prouve seulement que nous
-étions pressés tous les deux. Toi, de me déclarer
-la guerre, de tenter de me dépouiller, moi, de te
-prendre dans mes bras pour t’arrêter sur le bord
-de l’abîme où tu te lances. Ce n’est pas la peur
-qui m’amène, Marc. S’effraie-t-on de vaines
-ombres, sans apparence de réalité? Et ce n’est
-pas la colère. S’irrite-t-on contre quelqu’un qui
-vous injurie en rêve? Je n’imaginais d’ailleurs
-même pas qu’il y eût rien de fondé dans les viles
-insinuations des journaux. Ton départ seul
-m’avait fait réfléchir. Ton aspect m’éclaire. Eh
-bien, moi, je te tends la main et je te dis:
-«Voyons, Marc, dans quel chemin périlleux
-es-tu entré? Où vas-tu? Où conduis-tu notre
-chère Françoise? Dans quelle boue veux-tu nous
-faire glisser tous? Tu ne conquerras aucune des
-chimères qui te leurrent, et tu compromettras
-plus ou moins, en toi ou en moi, ou en nous
-deux&mdash;car la calomnie ne s’efface jamais&mdash;ce
-qui t’est cher par-dessus tout, l’honneur de
-notre maison.»</p>
-
-<p>M. de Plesguen avait écouté ceci en un silence<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span>
-profond, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux
-enfoncés dans ceux de son cousin.</p>
-
-<p>Les deux hommes restaient debout, et le contraste
-entre eux apparaissait frappant. Ils ne se
-ressemblaient que par la stature, également
-haute. Mais celle de Marc, d’une maigreur frêle,
-semblait dressée par sa volonté seule, tandis que
-la robuste sveltesse de Renaud indiquait une
-vigueur peu ordinaire. Jamais on n’eût dit que
-leur âge était à peine distant de quelques années.
-L’un gardait l’apparence de la jeunesse.
-L’autre avait prématurément l’air d’un vieillard.</p>
-
-<p>Devant le mutisme de M. de Plesguen, le
-marquis de Valcor s’assit, comme pour lui laisser
-tout le temps de réfléchir et de répondre.</p>
-
-<p>Marc, à son tour, se laissa tomber dans un
-fauteuil avec un visible accablement.</p>
-
-<p>&mdash;«Voyons,» reprit affectueusement Renaud,
-«qui t’inspire les idées insensées suivant
-lesquelles tu parais vouloir agir? Dis-moi leur
-source et dis-moi leur but. Pour la source, je te
-démontrerai qu’elle est perfide et trouble. Pour
-le but, j’examinerai si tu ne saurais l’atteindre
-qu’en me passant sur le corps. Tu souhaites
-quelque chose pour Françoise, n’est-ce pas? Car
-je te connais trop désintéressé en ce qui te concerne.
-Alors, quoi? Est-ce que je n’aime pas ta
-fille presque à l’égal de la mienne? Ne ferais-je
-pas tout au monde pour réaliser ses rêves, si elle
-en a?»</p>
-
-<p>Ces paroles cordiales et simples, l’accent de
-cette voix, l’aspect de ce visage, considéré
-pendant des années comme celui d’un frère,<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span>
-troublaient profondément M. de Plesguen. Autre
-chose le troublait davantage: l’effort intérieur
-par lequel il remontait dans le passé, essayant
-de retenir, de fixer quelque trait parmi le pâle
-tourbillon des souvenirs.</p>
-
-<p>Quand il ouvrit enfin la bouche, ce fut pour
-poser une question inattendue. Revenant au nom
-et au tutoiement familiers, il interpella brusquement
-son cousin:</p>
-
-<p>&mdash;«Renaud,» dit-il avec une certaine émotion
-dans la voix, «te souviens-tu de ce jour où
-j’étais en vacance à Valcor, et où nous avons
-couronné le cheval, sur la côte de Guilers, en
-revenant de la foire de Saint-Renan?»</p>
-
-<p>Un sourire mélancolique flotta sur les lèvres
-du marquis.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment veux-tu que j’aie oublié un seul
-détail de cette journée-là?</p>
-
-<p>&mdash;Te rappelles-tu le nom du cheval?</p>
-
-<p>&mdash;Scapin. C’était un alezan auquel mon
-père tenait beaucoup. Tu ne savais pas conduire,
-mais tu en avais une envie si folle que je te
-laissai les rênes. En descendant la côte de Guilers,
-Scapin, effrayé par un chien qui sortait tout
-ruisselant d’un fossé plein d’eau, fit un écart, et,
-ramené trop brusquement, croisa les pieds,
-tomba sous la poussée de la voiture. Il avait le
-genou entamé. Je vois encore ton visage pâle,
-tes yeux pleins de larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Oui,» interrompit Marc. «Je pleurai
-presque, malgré ma moustache naissante dont
-j’étais fier. Et toi&mdash;si c’était toi&mdash;tu n’étais
-qu’un gamin. Cependant ...</p>
-
-<p>&mdash;Si c’était moi!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Continue, continue, dis la suite,» fit M. de
-Plesguen, haletant.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu choisis mal ton épreuve,» reprit son
-cousin, non sans amertume. «Demande-moi
-donc des souvenirs plus insignifiants. Si je joue
-un rôle, je dois en connaître au moins les grandes
-lignes et m’être fait renseigner sur ce qui
-touche les derniers moments du feu marquis de
-Valcor.»</p>
-
-<p>Bouleversé par cette évocation si précise, Marc
-l’écoutait.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, va, tout m’est présent à la mémoire.
-Je voulais prendre la faute sur moi, dire à mon
-père que le cheval s’était couronné dans mes
-mains. Tu refusais, tellement effaré pourtant de
-ta maladresse que tu n’osais rentrer au château.
-Et il y eut encore un autre débat de générosité,
-parce que le groom proposait de s’accuser à son
-tour. Et j’ignore jusqu’à maintenant qui de nous
-aurait passé pour le coupable. Car, en rentrant,
-très attardés d’avoir ramené Scapin au pas, nous
-trouvâmes mon pauvre père en proie à la première
-crise de cette angine de poitrine qui allait
-l’emporter si peu après.</p>
-
-<p>&mdash;Qui nous donna la triste nouvelle?</p>
-
-<p>&mdash;Mais ... le portier de la grille d’honneur. Il
-venait de voir passer le médecin. Là, pour aller
-plus vite, nous laissâmes le dog-cart avec Scapin,
-qui boitait bas, et nous nous mîmes à courir
-comme des fous, en remontant l’avenue vers la
-maison.»</p>
-
-<p>Devant une telle sûreté de détails, dans un
-récit qui les reportait à la douzième année de
-Renaud, M. de Plesguen demeurait abasourdi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span></p>
-
-<p>Son cousin poursuivit tranquillement:</p>
-
-<p>&mdash;«Je te le répète, cette épreuve ne compte
-pas. Veux-tu que je te rémémore autre chose?
-Tiens, dans les mêmes vacances de cette année-là.
-Ce furent tes dernières à Valcor. Tu devins
-étudiant tout de suite après, et moi, désormais
-orphelin, je passai mes étés chez mon grand-père
-maternel, mort plus tard, pendant mon
-séjour en Amérique, le comte de Lieurey.
-Voyons?... Eh bien, je te rappellerai cette nuit
-en mer, dans un bateau de pêche, pour voir
-retirer au matin les filets, transformés en une
-nappe d’argent par la multitude des sardines
-pincées aux ouïes. Ah! tu en as encore le frisson.
-As-tu été assez malade! Et les pêcheurs étaient-ils
-assez furieux, tout en se moquant de toi,
-parce que tes hoquets convulsifs troublaient le
-silence indispensable pour cette pêche.»</p>
-
-<p>L’adolescent délicat et un peu faible qu’évoquait
-de Valcor se retrouvait dans l’homme
-vieillissant et éperdu qui l’écoutait.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! Renaud ... Assez ... Tout cela vit
-dans ton cœur comme dans le mien! Tu es mon
-cousin, mon ami d’enfance, mon frère ... Je ne
-peux pas douter de toi ...»</p>
-
-<p>Il se levait, balbutiant, les bras étendus, lorsqu’une
-porte s’ouvrit.</p>
-
-<p>Françoise entra dans le salon.</p>
-
-<p>Elle venait d’apprendre par la servante la présence
-du marquis.</p>
-
-<p>Son seul aspect, la vue de ce jeune visage tiré de
-haine et dont la grâce fragile s’effaçait sous l’aridité
-d’anxieuses passions, suspendit l’élan de
-Marc et inquiéta Renaud.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Mon père,» dit M<sup>lle</sup> de Plesguen d’une
-voix acide, «ne m’aviez-vous pas déclaré que,
-dorénavant, nous n’aurions plus avec les usurpateurs
-de Valcor que les relations judiciaires?</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant,» commença Marc, «ton
-oncle vient d’éveiller nos ...»</p>
-
-<p>Il n’acheva pas. La grêle strideur d’un rire
-affecté l’interrompit.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon oncle?» Qu’est-ce que ce mot? Je
-n’ai plus d’oncle. Allons, mon pauvre papa ... Le
-comédien est trop fort pour vous ... Mais n’oubliez
-pas les preuves que nous possédons.</p>
-
-<p>&mdash;Ma petite Françoise!» s’écria douloureusement
-Renaud, «Est-ce toi qui parles? Quels
-sont les misérables qui ont abusé de ta candeur?
-Des preuves? Mais je viens d’en donner à ton
-père ... On t’a prise au réseau d’une machination
-affreuse. Enfant imprudente ... Quels sont ceux
-qui t’égarent de la sorte? Prends garde!»</p>
-
-<p>Elle le dévisagea, frémissante, toutes ses jeunes
-fibres palpitant d’émotion et aussi d’une vague
-frayeur. Mais l’amour et la jalousie la soulevaient.
-Tant pis! elle livrerait la bataille, quitte à
-mourir si elle devait la perdre.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur,» dit-elle, «si vous ne quittez
-pas cette maison, c’est moi qui m’en irai. Que
-mon père choisisse.</p>
-
-<p>&mdash;Françoise!»</p>
-
-<p>Le même cri échappa aux deux hommes.</p>
-
-<p>M. de Valcor ajouta, de sa voix caressante et
-profonde, avec laquelle il désarmait les volontés:</p>
-
-<p>&mdash;«Pense à Micheline. Elle est presque une
-sœur pour toi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Micheline ne m’est rien, et vous le savez
-parfaitement,» lança-t-elle.</p>
-
-<p>Valcor sursauta sous le choc. C’était d’une si
-énergique assurance! Que prétendait la jeune
-téméraire? Insinuation contre l’identité du marquis?
-Allusion à cet échange d’une fillette morte
-contre une vivante qu’avait raconté Renaud à la
-seule M<sup>me</sup> de Ferneuse? Au piège de quelle vérité
-ou de quel mensonge essayait-elle de le
-prendre?</p>
-
-<p>Il haussa les épaules, la regarda de haut.</p>
-
-<p>Chétive adversaire, cette petite fille affolée
-d’ambition, ignorante de la loi et des hommes,
-frêle guêpe furieuse, se heurtant à la glace imbrisable
-derrière laquelle brillent les fruits tentateurs.</p>
-
-<p>Une dure et dédaigneuse expression changea
-la physionomie séduisante de Renaud.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous voulez la guerre. A votre aise!»
-dit-il, en toisant successivement la fille et le père.</p>
-
-<p>Celui-ci esquissa un mouvement, que Françoise
-arrêta en s’attachant à son bras.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, la guerre!» s’écria-t-elle.</p>
-
-<p>M. de Plesguen se dégagea de la nerveuse
-étreinte, alla s’asseoir à l’écart, et, sans mot dire,
-cacha son visage dans ses mains.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon pauvre Marc!» lui dit Renaud.
-«Suis donc cette jeune insensée jusqu’à
-l’abîme. Marche contre moi, contre l’honneur de
-notre maison, contre ta conscience. Que ce
-crime familial retombe sur toi et sur elle!
-Adieu!»</p>
-
-<p>Et il s’en alla.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XVI</h2>
-
-<p class="pch"><i>HOSTILITÉS</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dd.jpg" width="80" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">DÈS le soir même de la visite faite à
-M. de Plesguen par Renaud, José
-Escaldas revint rue de Verneuil,
-anxieux de savoir si son nom avait été
-prononcé au cours de l’entrevue.</p>
-
-<p>&mdash;«Il n’a pas été question de vous,» lui
-affirma le vieux gentilhomme.</p>
-
-<p>La pâleur et la tristesse de Marc frappèrent le
-Bolivien.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous a-t-il donc menacé?» demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Pis que cela.</p>
-
-<p>&mdash;Et quoi donc?» fit le métis, inquiet.</p>
-
-<p>&mdash;«Il m’a rejeté au plus profond de mes angoisses
-et de mes doutes. Si vous aviez entendu
-ce qu’il m’a dit, les souvenirs d’enfance connus
-de lui seul et de moi, qu’il a précisés de la façon
-la plus minutieuse! Si vous l’aviez vu!...»</p>
-
-<p>Sur ce mot, M. de Plesguen regardait son interlocuteur<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span>
-et comparait mentalement la vulgarité,
-la visible bassesse d’âme de celui-ci,&mdash;qu’il
-acceptait pour allié,&mdash;avec l’élégance morale,
-la dignité si ferme, si douce, de celui-là,&mdash;que,
-tout à l’heure, il offensait et rejetait. Quel contraste!</p>
-
-<p>&mdash;«Le prodigieux comédien vous a roulé?»
-dit Escaldas.</p>
-
-<p>&mdash;«Comédien ...» répéta Marc. «C’est le
-mot de ma fille.</p>
-
-<p>&mdash;Sérieusement,» s’écria le Bolivien, «est-ce
-que ce diable incarné vous a repris? Vous savez
-que je suis sûr, maintenant ...&mdash;écoutez bien&mdash;sûr
-de vous faire gagner votre procès.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si je le gagne, grâce à d’extraordinaires
-apparences, et qu’au fond je garde la conviction ...»</p>
-
-<p>Escaldas bondit.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais vous êtes fou, mon cher monsieur!
-Vous êtes fou!... Comment pouvez-vous supposer
-que les apparences suffiraient à faire déposséder
-un pareil personnage de son état civil, de
-son titre, de ses biens? Ce n’est pas une apparence
-qu’il faudra, ce n’est pas une présomption,
-ce n’est pas même une preuve: ce sont vingt
-preuves! Et je les aurai!» conclut-il triomphalement.</p>
-
-<p>José ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;«Je viens de recevoir une dépêche. Savez-vous
-qui fait route vers la France à l’heure
-actuelle? Qui sera ici dans deux ou trois semaines?</p>
-
-<p>&mdash;Non,» dit Plesguen.</p>
-
-<p>&mdash;«Rafaël Pabro, le vieil employé de la maison<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span>
-Rosalez, cette banque de La Paz, où se sont
-présentés jadis le véritable Renaud de Valcor et
-son sosie. Ce bonhomme est le seul être, à ma
-connaissance, qui ait vu l’un et l’autre, qui
-puisse témoigner de leur fabuleuse ressemblance.
-Je l’ai décidé à faire le voyage.</p>
-
-<p>&mdash;Nous apporte-t-il la lettre où Renaud présentait
-aux banquiers cet autre lui-même?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Nous en avons la photographie. Pour
-l’authenticité de l’original, mieux vaut qu’il reste
-là-bas, dans les archives de la maison. Les directeurs
-actuels, gens dont la bonne foi ne saurait
-être mise en doute, le produiront quand ils en
-seront requis par la justice. D’ailleurs, Pabro
-n’en avait pas la garde. Il aurait dû voler ce
-document, qui, produit de la sorte, ne manquerait
-pas d’être récusé comme faux. Ne comprenez-vous
-pas?</p>
-
-<p>&mdash;Si,» dit Marc.</p>
-
-<p>Et il murmura rêveusement:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est pourtant bizarre, en effet, la présence
-auprès de Renaud, à cette époque, d’un
-compagnon qui aurait eu toute sa confiance, qui
-lui aurait ressemblé comme un frère, et dont il
-ne resterait aucune trace. Qui serait cet individu?
-Dans quel néant aurait-il glissé?</p>
-
-<p>&mdash;Un des deux a supprimé l’autre,» dit
-Escaldas.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais d’où venait cet inconnu?»</p>
-
-<p>José haussa les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;«Cela se découvrira au procès.»</p>
-
-<p>En prononçant ce mot de procès, le métis coula
-un regard en dessous vers M. de Plesguen. Celui-ci
-le relèverait-il, protesterait-il? Ébranlé par<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span>
-sa conversation de l’après-midi avec Valcor, le
-sentimental incorrigible n’abandonnait-il pas la
-lutte?</p>
-
-<p>Marc ne dit rien. Tout à l’heure, sa fille lui
-avait arraché le serment qu’il irait jusqu’au bout.
-Il traînerait, sur ces chemins de dénonciations,
-de procédure, de scandale, son âme récalcitrante.
-Rien, pensait-il, n’apaiserait en lui la nausée de
-ce qu’il allait faire&mdash;pas même la victoire,
-parce que la victoire ne bâillonnerait pas en lui
-la voix des protestations secrètes.</p>
-
-<p class="p2">Cependant le marquis de Valcor, en présence
-de l’attaque imminente, commençait à combiner
-ses mesures défensives.</p>
-
-<p>Il ne lui avait pas fallu longtemps pour deviner
-que José Escaldas était dans l’affaire. Toutefois,
-il ne se doutait pas que le Bolivien en fût
-le promoteur. Celui-ci avait patiemment dissimulé
-les impressions recueillies dans son dernier
-voyage en Amérique, la sourde enquête
-conduite là-bas, les documents vrais ou faux
-dont l’ensemble formait une machine de guerre
-étonnamment bien ajustée.</p>
-
-<p>Valcor ne le soupçonna que sur sa brusque
-disparition, et aussi parce qu’il était certain de
-sa haine.</p>
-
-<p>Cette haine, il l’avait à la fois ménagée et
-dédaignée, n’ayant jamais eu l’air de s’en apercevoir,
-même à l’époque lointaine où, ravisseur
-de la jolie Vamahiré, il avait surpris, dans les
-yeux noirs du Bolivien, des regards qui glaçaient
-pour une seconde le sang chaud et audacieux de
-ses veines. Mais il avait cru limer les ongles et<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span>
-les crocs de la bête fauve en l’asservissant par
-l’abondance de la pâture. Grâce à lui, le métis
-menait une vie opulente et oisive. Et Renaud
-s’était bien gardé de jamais lui mettre aux mains,
-fût-ce pour l’acheter définitivement, un capital
-qui lui eût assuré l’indépendance. En outre, il
-avait pris soin de faire entendre qu’il ne lui laissait
-rien par testament. L’intérêt de l’homme garantissait
-donc sa propre sécurité. Jamais, à son
-esprit, ne s’était présentée cette conception que
-les deux choses pussent un jour cesser de marcher
-ensemble, et que la cupidité du métis pût
-s’accorder avec la rancune.</p>
-
-<p>«Ce sournois de Marc lui aura fait briller aux
-yeux l’espoir de quelque prime énorme,» pensa
-Renaud. «Que vaudrait une surenchère pour prévenir
-un éclat? Rien,» conclut-il promptement,
-avec une logique foudroyante appuyée sur la
-connaissance des hommes. «Si ce misérable n’a
-que l’intention de me faire chanter, il viendra de
-lui-même proposer son prix. S’il poursuit une
-vengeance, je l’y déterminerais d’autant plus
-fortement que j’aurais l’air de le craindre. Laissons
-ce demi-Peau-Rouge dans le mépris où je
-le tiens depuis vingt ans. Par Dieu! j’en briserai
-bien d’autres que cette vermine, si l’on ose toucher
-au nom que je porte!»</p>
-
-<p>Quant au prince de Villingen, la pensée du
-marquis ne se porta pas de son côté un seul instant.
-Gilbert avait quitté le château de Valcor
-avec les grâces les plus courtoises, après les deux
-semaines pour lesquelles il avait accepté une invitation.
-Renaud ignorait que le jeune homme fût
-resté à Brest, et encore bien plus qu’il s’attardât<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span>
-dans un si proche voisinage pour séduire Bertrande
-Gaël. Les phases de cette séduction, conduite
-avec une infaillible maîtrise amoureuse,
-demeuraient le secret du jeune viveur et de sa
-naïve conquête. Quand au dénouement de la
-déloyale idylle,&mdash;la fuite de Bertrande,&mdash;M.
-de Valcor n’avait pu en être informé. Lui-même
-était parti pour la capitale avant que la
-vieille Mathurine, atterrée par la disparition de
-sa petite-fille, eût assez complètement perdu l’espoir
-de la voir revenir pour se résoudre à révéler
-cette honte,&mdash;fût-ce à leur protecteur.</p>
-
-<p>Grâce au bavardage de la petite bergère rencontrée
-par la fugitive dans la lande, le bruit
-courait que la jolie fille aux Gaël était retournée
-dans son couvent. «Trop fiérote pour épouser
-un gars de <i>cheux</i> nous,» disait-on. «Elle aime
-mieux porter la cornette, sous laquelle on ne distingue
-pas une duchesse d’une sardinière. C’est
-le démon de l’orgueil qui fait cadeau de cette
-âme-là au bon Dieu.»</p>
-
-<p>L’aïeule en avait eu d’abord la conviction. De
-bonne foi, elle avait confirmé les on-dit. Mais,
-inquiète cependant et révoltée de ce départ sans
-adieu, elle prit une plume, et, de sa grosse écriture
-appliquée, avec beaucoup d’efforts, elle
-écrivit à la supérieure des Géraldines de Quimper.
-La réponse arriva par retour du courrier.
-Bertrande n’avait pas reparu au couvent.</p>
-
-<p>La malheureuse!... Où était-elle?...</p>
-
-<p>Sans doute, entraînée par sa marotte de faire
-fortune à Paris comme dentellière, elle avait
-couru au piège brillant de la redoutable ville,
-ainsi qu’une mouette qui va se briser contre le<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span>
-cristal dur et éblouissant d’un phare. Comment
-la retrouver dans ce gouffre? Par quel moyen la
-ramener?</p>
-
-<p>Mathurine songea tout de suite à prévenir le
-marquis de Valcor, si bon pour eux tous, et qui
-s’intéressait particulièrement à la petite. Il connaissait
-Paris. Il y avait des amis. Si elle avait su
-que l’un d’eux ... Mais l’aïeule n’imaginait pas,
-dans les pires de ses transes, que sa petite-fille
-fût partie avec un galant. Jamais elle n’avait rencontré
-Gilbert. Jamais le nom du prince n’était
-venu jusqu’à ses oreilles. Le ravisseur avait été
-prudent. On ne l’avait pas rencontré avec la
-jeune fille. Nul ne put dire à la mère Gaël que
-Bertrande «fréquentait» quelqu’un.</p>
-
-<p>La difficulté matérielle, pour ses vieilles
-jambes, d’aller jusqu’au château de Valcor,
-retardait moins que la difficulté morale une démarche
-qui semblait le suprême recours de l’infortunée
-grand’mère. Le marquis n’était pas
-facilement accessible dans cette immense demeure.
-Il ne s’y trouvait pas seul. Ces dames, à
-cause de la ressemblance gênante des deux jeunes
-filles, n’encourageaient pas les visites. Comment
-leur expliquer que celle-ci?... Implorer «Monsieur
-Renaud» pour qu’il fît rechercher la brebis
-perdue, soit! Mais s’exposer au mépris de la marquise
-et de M<sup>lle</sup> Micheline, à leurs commentaires,
-à leurs reproches, à leur indignation,&mdash;toujours
-à cause de cette fâcheuse ressemblance, qui
-compromettait un peu la noble héritière,&mdash;cela,
-non. L’altière paysanne ne pouvait s’y résoudre.</p>
-
-<p>Lorsque, enfin, le désespoir qui la minait eut
-raison de ses résistances physiques et de ses<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span>
-fiers scrupules, lorsque, partie à pied pour ne
-pas emprunter une carriole du pays, pour ne pas
-faire jaser, Mathurine Gaël, à demi morte de
-fatigue et de chagrin, sa haute taille courbée
-pour la première fois de sa vie, se présenta au
-château de Valcor, on lui apprit que monsieur le
-marquis était absent depuis la veille.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! mon Dieu! et où est-il?»</p>
-
-<p>Le valet lui rit au nez.</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce possible qu’il ne vous l’ait pas dit,
-ma bonne femme!»</p>
-
-<p>Elle insista.</p>
-
-<p>&mdash;«Nous ne savons pas.</p>
-
-<p>&mdash;Et quand reviendra-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-nous votre carte. On vous enverra
-une dépêche,» ricana le domestique farceur.</p>
-
-<p>La vieille paysanne, qui avait remonté l’avenue
-jusqu’au perron principal du château, leva
-les yeux sur les architectures imposantes. Elle
-entrevit, dans le vestibule, des reflets de marbre
-et des luisances de bronze, avec les pâles perspectives
-des tapisseries claires. Elle crut défaillir
-sur ce seuil, sur les pierres de ces marches. Oui,
-sur ces marches, que, cependant ...</p>
-
-<p>Une force inconnue la redressa. Quelque
-chose de douloureux et de terrible passa dans
-ses prunelles pâles.</p>
-
-<p>&mdash;«Valcor ...» murmura-t-elle. «La valetaille
-se rirait de moi ici!...»</p>
-
-<p>Le domestique ne saisit pas les mots. Mais
-l’expression de cette étrange vieille lui en imposa:</p>
-
-<p>&mdash;«Voulez-vous voir madame la marquise?»
-demanda-t-il plus poliment.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span></p>
-
-<p>Elle ne lui répondit pas, tourna les talons,
-descendit les degrés, et s’éloigna dans l’avenue,
-droite et muette, comme si sa vieille âme n’eût
-pas fléchi ni crié en elle-même sous le fardeau
-effroyable de la vie, comme si son vieux corps
-n’eût pas été plus cassant, plus usé, qu’un arbre
-creux jusqu’à l’écorce.</p>
-
-<p>Toutefois, quand elle se crut assez loin pour
-ne plus sentir sur ses épaules le regard insolent
-du domestique, elle s’arrêta au bord de l’allée et
-se laissa glisser sur l’herbe.</p>
-
-<p>Elle resta là, se demandant si elle pourrait se
-relever jamais, regardant, à travers la percée
-lointaine des feuillages, la façade lumineuse,
-l’impassible façade du château, et se rappelant ...</p>
-
-<p class="p2">Le même jour, et à peu près vers la même
-heure, M. de Valcor suivait lentement la rue
-de Verneuil, après sa visite à Marc et à Françoise.
-En les quittant, il rentra chez lui, dans
-l’hôtel de Servon-Tanis, héritage de sa femme,&mdash;une
-demeure de fort grand air, du moins
-quand on en avait franchi la porte extérieure,
-qui donnait sur la rue du Bac.</p>
-
-<p>Cette porte, en retrait dans un enfoncement
-semi-circulaire, se dressait, énorme et massive,
-entre des communs bas et sans architecture. Et
-l’ensemble formait comme une barrière assez
-rébarbative entre le populeux mouvement de
-cette rue commerciale, passante, bruyante, et la
-noble tranquillité de la maison ancienne, au fond
-de sa vaste cour silencieuse.</p>
-
-<p>Lorsque le marquis de Valcor épousa Laurence<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span>
-de Servon-Tanis, il fit restaurer et meubler suivant
-le style cette habitation, construite sous
-Louis XIV, mais que les malheurs de la famille,
-au moment de la Révolution, laissèrent dans un
-état qui, peu à peu, s’en allait à la ruine.</p>
-
-<p>C’était maintenant une admirable demeure,
-où le confort moderne se déguisait sous les élégances
-surannées. Résidence d’hiver, digne pendant
-de la résidence d’été qu’était le merveilleux
-château de Valcor.</p>
-
-<p>Lorsque Renaud y rentra, il eut la satisfaction
-de trouver aux pièces occupées par lui momentanément
-un air habité, que les concierges, et
-son fidèle Firmin, amené de Bretagne, avaient eu
-l’art de leur donner aussitôt.</p>
-
-<p>Le premier soin du marquis fut de se rendre
-dans son cabinet de travail, de s’asseoir devant
-son bureau et d’attirer à lui l’appareil mobile du
-téléphone.</p>
-
-<p>&mdash;«Allô! allô!... mademoiselle ...»</p>
-
-<p>Il réclama un numéro que les gens de son
-monde eussent été bien surpris d’entendre résonner
-dans ce lieu aristocratique, et sur des
-lèvres volontiers dédaigneuses,&mdash;celui du journal
-l’<i>Aube rouge</i>, une petite feuille à tapage,
-dont la politique, férocement socialiste et anticléricale,
-servait de paravent à mille violences
-contre les personnes, et à un système de terreur
-extrêmement productif.</p>
-
-<p>Voltaire prétendait qu’accusé d’avoir volé les
-tours de Notre-Dame, il jugerait plus prudent
-de fuir tout d’abord que d’essayer de se disculper.
-La même sagesse conduisait bien des gens,
-menacés de diffamation par l’<i>Aube rouge</i>, à transiger<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span>
-avec elle moyennant finances, plutôt qu’à
-la traduire en justice. Ceux qui prenaient ce
-dernier parti gagnaient généralement leur procès,
-cela est vrai, mais ils restaient plus ou moins
-déshonorés,&mdash;pour deux raisons: la première
-étant ce phénomène, d’ordre physique, que la
-fumée ne se produit pas sans feu; la seconde, cet
-autre phénomène, d’ordre moral, que les calomnies
-étalées au cours de leur procès, ayant fait
-beaucoup de bruit, et le jugement fort peu, le
-public oubliait celui-ci pour ne se souvenir que
-de celles-là, ne sachant plus qui avait gagné,
-mais sachant parfaitement qui restait sali.</p>
-
-<p>L’<i>Aube rouge</i>, la première, avait annoncé «le
-Scandale de Valcor.»</p>
-
-<p>&mdash;«Allô, allô ... Votre directeur est-il là?</p>
-
-<p>&mdash;De la part de qui?</p>
-
-<p>&mdash;Marquis de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais le prévenir. Si monsieur le marquis
-veut rester à l’appareil.»</p>
-
-<p>Une demi-minute ne s’était pas écoulée qu’une
-vibration du récepteur annonça l’approche de
-quelqu’un à l’autre extrémité de la ligne.</p>
-
-<p>&mdash;«Allô ... Ai-je l’honneur de m’adresser au
-marquis de Valcor?</p>
-
-<p>&mdash;Qui parle?</p>
-
-<p>&mdash;Le directeur de l’<i>Aube rouge</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! très bien. Enchanté de faire votre
-connaissance,» reprit la voix sardonique de
-Renaud. «Dites-moi ... Vous avez annoncé à vos
-lecteurs un scandale dont mon nom ferait les
-frais ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais ...»</p>
-
-<p>La réponse, d’abord hésitante, comme si le<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span>
-ton du marquis eût déconcerté l’interlocuteur,
-s’affirma ensuite assez rogue:</p>
-
-<p>&mdash;«Certainement. Nous devons la vérité au
-public. Or, on nous a communiqué des documents
-qui sont de nature à montrer que la
-morgue aristocratique ne sied pas à tous ceux
-qui arborent des blasons vieux de quinze siècles.
-Nous avons vu des pièces fort compromettantes
-pour une personnalité ...»</p>
-
-<p>Il cherchait un mot.</p>
-
-<p>&mdash;«Pour moi,» interrompit tranquillement
-de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;«Parfaitement, monsieur le marquis. Pour
-vous. Mais, vous savez, qui n’entend qu’une
-cloche ... Il n’est pas dit que, si vous aviez de
-bons arguments à nous donner ... Notre devoir
-est d’enregistrer le pour comme le contre. Même
-s’il s’agit d’adversaires politiques. La presse est
-un miroir.</p>
-
-<p>&mdash;Fidèle,» souligna ironiquement Renaud.</p>
-
-<p>Le récepteur du téléphone ne trahit pas
-l’effet produit par cet adjectif. M. de Valcor
-reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous me demandez de bons arguments.
-Vous savez bien, mon cher directeur,»&mdash;et
-l’intonation se fit très significative,&mdash;«que j’en
-possède une multitude de ceux que vous appréciez
-le plus. Je les tiens à votre disposition.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur ...</p>
-
-<p>&mdash;Je serai aussi persuasif que vous pouvez le
-souhaiter ... Je ne regarderai à aucun effort d’éloquence
-pour vous convaincre ...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne demande qu’à être convaincu, marquis,»
-dit la voix, qui s’adoucissait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, voulez-vous prendre la peine de
-venir me trouver, pour que nous arrêtions ce que,
-dès demain?...</p>
-
-<p>&mdash;Il est bien tard pour le numéro de demain.
-Mais je puis annoncer en dernière heure qu’un
-coup de théâtre inattendu fait entrer dans une
-nouvelle phase un scandale qui retombera sur
-ses promoteurs ... Ou bien que le marquis de
-Valcor va donner un éclatant démenti ... Ou
-bien ...</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, mais non ...» interposa Renaud,
-avec un flegme dont il s’amusait lui-même. «Je
-souhaite, en attendant mieux, que vous enregistriez,
-en dernière heure, quelque chose comme
-ceci: «Nous recevons les plus piquantes révélations
-sur l’intrigue abominable où va sombrer
-le nom de Valcor avec celui de Plesguen, et
-aussi un autre, plus ancien et illustre entre tous,
-celui de Servon-Tanis. Tout l’armorial français
-va être éclaboussé par cette boue. On entrevoit,
-dans cette affaire, des dessous d’une invraisemblable
-ignominie. C’est le cas ou jamais de dire,
-en parlant de cette classe abâtardie, usée, dégradée,
-qu’est la noblesse: «Il y a quelque chose
-de pourri dans le royaume de Danemark.»</p>
-
-<p>Ici Renaud se reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Non, supprimez «de Danemark», vos
-lecteurs ignorent sans doute <i>Hamlet</i>.»</p>
-
-<p>Le directeur de l’<i>Aube rouge</i> ne releva pas
-cette raillerie. Sa stupéfaction l’y laissa insensible.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment, monsieur le marquis, vous
-voulez?...</p>
-
-<p>&mdash;Que vous me traîniez dans la fange, moi et<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span>
-toute ma caste,» acheva Valcor en riant. «J’ai
-soif de diffamation et d’outrage.</p>
-
-<p>&mdash;Mais encore faut-il que je comprenne votre
-but,» reprit le journaliste, devenu revêche.
-«Comptez-vous envoyer vos témoins à l’offenseur?...
-me faire un procès?</p>
-
-<p>&mdash;Rien de tout cela. Je ne relèverai aucune
-des injures de votre journal. Sinon pour vous en
-marquer ma reconnaissance, aux conditions que
-vous y mettrez.»</p>
-
-<p>Un silence suivit.</p>
-
-<p>&mdash;«Allô?...» fit M. de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;«Il faut que j’aie un entretien avec vous,»
-dit le directeur de l’<i>Aube rouge</i>.</p>
-
-<p>&mdash;«Je le crois indispensable,» riposta le
-marquis.</p>
-
-<p>&mdash;«Tout de suite?</p>
-
-<p>&mdash;Si vous voulez.</p>
-
-<p>&mdash;Dois-je vous attendre?</p>
-
-<p>&mdash;Je préfère ne pas être vu dans vos bureaux.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais donc me rendre rue du Bac.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me trouverez chez moi.»</p>
-
-<p>Étant donnés les arguments annoncés par le
-marquis et devinés par le journaliste,&mdash;arguments
-de valeur,&mdash;c’est le cas de le dire, exprimés
-dans le style bref de billets à ordre, dont le
-signataire ne discuta pas le montant,&mdash;la conversation
-fut vite menée à bonne fin.</p>
-
-<p>On arrêta ceci: l’<i>Aube rouge</i> attaquerait à fond
-le marquis de Valcor, couverte d’ailleurs par la
-famille même de celui-ci. En effet, le journal ne
-prendrait pas à son compte les accusations, mais
-annoncerait qu’un procès allait s’ouvrir, intenté<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span>
-par M. de Plesguen, et basé sur les preuves que
-possédait ce gentilhomme de la fausse personnalité
-de son soi-disant cousin. Renaud de Valcor,
-explorateur célèbre, propriétaire des plus
-grandes plantations de caoutchouc du monde,
-millionnaire authentique, conseiller général de
-son département, mari d’une Servon-Tanis,
-n’était qu’un audacieux aventurier, un bandit
-sorti des bas-fonds sociaux, portant son titre,
-occupant sa situation sociale, grâce à la plus
-formidable imposture. Et voilà ce que Marc de
-Plesguen, seul légitime héritier du marquisat de
-Valcor, allait faire éclater devant les tribunaux,
-pour le scandale et l’émotion de l’univers.</p>
-
-<p>Le directeur de l’<i>Aube rouge</i> écoutait cette
-nouvelle, qu’il allait, lui le premier, proclamer à
-grand fracas, et non plus insinuer «sous toutes
-réserves». Il examinait, sans arriver à le comprendre,
-l’homme qui lui débitait ces choses
-avec une tranquille ironie, et il subissait son
-prestige. Courbant l’échine, voilant de respect
-son regard effronté, amollissant onctueusement
-sa voix, le socialiste de l’<i>Aube rouge</i> traitait de
-«monsieur le marquis», aussi bien en paroles
-que dans son involontaire aplatissement intérieur,
-l’être hautain qui débitait sur lui-même
-des abominations avec un air de dire: «Si vous
-vous avisiez de me croire, mon garçon, vous
-auriez affaire à moi.»</p>
-
-<p>&mdash;«Ce monsieur de Plesguen est donc
-fou?» demanda enfin le journaliste, et avec
-un tel accent de sincérité que Renaud éclata de
-rire.</p>
-
-<p>&mdash;«Il doit être dans le vrai, puisque l’<i>Aube<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span>
-rouge</i> va déclarer qu’il fait une œuvre d’épuration
-et de justice.»</p>
-
-<p>Le directeur cligna de l’œil avec finesse, eut
-un sourire et un mouvement d’épaules, puis finit
-par murmurer:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous êtes rudement fort, monsieur le
-marquis.»</p>
-
-<p>C’était sa persuasion, à cet homme de plume.
-Mais, au fond, il ne savait pas dans quel sens,
-au juste, agissait une force qu’il sentait si bien.</p>
-
-<p>Peu lui importait, d’ailleurs, ce que M. de
-Valcor se garda bien de lui expliquer. Comme
-directeur, il marchait de confiance. Magnifiquement
-rétribué pour entreprendre une campagne
-tout à fait «dans la ligne» de son journal,&mdash;une
-campagne, où, quel qu’en fût le résultat,
-s’effriterait toujours un peu de cette façade encore
-brillante restée à l’aristocratie, il s’y engageait
-d’un cœur et d’un pied légers. Qu’un
-Valcor ou un Plesguen jonchât finalement
-le carreau, il «s’en battait l’œil», suivant sa
-propre expression. Seulement personne autant
-que le marquis ne lui avait donné l’impression
-d’appartenir à une classe supérieure. Il le trouvait
-«épatant». Alors, tout en allant contre, il
-parierait désormais pour,&mdash;certain que s’il y
-avait un Valcor en chair et en os, c’était bien
-celui-là.</p>
-
-<p>Renaud ne lui en demandait point tant. Jugeant
-nécessaire d’être vilipendé par l’<i>Aube
-rouge</i>, il payait pour cela, sans se soucier autrement
-des sentiments qu’il inspirait à l’ouvrier
-de cette malpropre besogne. Aussitôt cette mesure
-prise, il en combina d’autres. Mais il n’eut<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span>
-pas le loisir d’en avancer beaucoup l’exécution
-avant que la première portât ses fruits. Deux ou
-trois articles de l’<i>Aube rouge</i> déchaînèrent des
-mouvements d’opinion d’une impétuosité singulière.
-Immédiatement, le public envisagea la
-question sous un autre angle qu’une simple
-querelle de famille. Le jet de bave lancé par le
-journal anarchiste atteignit bien tout ce qu’il
-visait. Une caste, un parti, dans son entier, jusqu’au
-moindre de ses membres, se sentit couvert
-d’éclaboussures.</p>
-
-<p>Les feuilles réactionnaires eurent des ripostes
-foudroyantes. Que cherchait l’<i>Aube rouge</i>? A
-salir ce qu’il y avait de meilleur dans la noblesse
-de France,&mdash;non pas seulement la pureté de la
-race et l’ancienneté du nom, mais ce rajeunissement
-d’énergie, cette adaptation des qualités
-héréditaires aux nécessités modernes, qui montraient
-dans un Renaud de Valcor le véritable
-chevalier du <span class="smcap">xx</span><sup>e</sup> siècle. Que représentait cet
-homme, sinon le type accompli de ce que promettait
-l’union du passé avec l’avenir? Un
-grand nom légué par les siècles, une grande
-œuvre qui s’offrait aux siècles futurs. Cet explorateur,
-qui avait risqué sa vie dans une entreprise
-civilisatrice, ce savant, qui organisait une
-industrie agricole si utile au progrès actuel, on
-l’attaquait!... Et pourquoi? Parce qu’il commettait
-le crime de porter un nom qui avait retenti
-aux Croisades, qui avait vibré glorieusement
-sur tous les champs de bataille de notre
-histoire. La thèse prêtait à des variations brillantes.
-Elles y passèrent toutes. Les répliques
-ne manquèrent pas,&mdash;aussi bien dans l’<i>Aube<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span>
-rouge</i> que dans les journaux de la même nuance.</p>
-
-<p>Avant que les tribunaux eussent à se prononcer
-sur l’affaire Valcor, on disproportionnait
-d’avance leur jugement, dans cette compétition
-d’intérêts privés. On mettait leur conscience
-presque en face d’une question politique et sociale.
-L’énigme, en elle-même suffisait à passionner
-l’opinion. Les animosités politiques, que
-le moindre prétexte déchaîne en France, la généralisèrent.
-Croire que Renaud était le véritable
-marquis de Valcor, héros moderne paré de
-l’illustration séculaire, c’était faire acte de traditionaliste,
-d’homme bien pensant, de réactionnaire,
-pour tout dire. Déclarer qu’un imposteur
-avait pu jouer à s’y méprendre ce rôle
-magnifique, et, tout bandit qu’il était, apporter
-un lustre d’énergie à l’antique lignée défaillante,
-proclamer cette ancienne famille doublement
-avilie, par la parade d’un saltimbanque génial et
-par l’ignoble cupidité d’un Plesguen, c’était
-se montrer bien de son temps, au-dessus des
-préjugés d’Ancien Régime, adversaire résolu de
-l’obscurantisme, des prétentions de castes, et
-même de ce que l’<i>Aube rouge</i> appelait irrévérencieusement
-«la calotte».</p>
-
-<p>Oui, l’anticléricalisme aussi s’infiltra dans
-cette chicane d’héritage, parce que, dès la première
-heure, le petit clergé breton avait pris
-parti pour le bienfaiteur de la province. M. de
-Valcor n’eût pas mérité ce titre, dans la catholique
-Bretagne, s’il n’eût choisi les gens d’Église
-comme les premiers objets et les intermédiaires
-indispensables de ses largesses. Des chapelles
-reconstruites, des calvaires relevés, des pèlerinages<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span>
-remis en faveur, des congrégations dotées
-d’établissements charitables, telles étaient les
-œuvres journalières de sa générosité, inépuisable
-comme sa fortune. Dès qu’on apprit les
-attaques dirigées contre cette providence du
-pays, ce fut un tollé dans le Finistère, et même
-au delà. Les curés, au prêche, dénoncèrent les
-machinations de Satan et le damnable esprit du
-siècle, qui ne respectait rien, qui démolissait les
-tabernacles vivants, réceptacles des antiques
-vertus et forteresses de la foi.</p>
-
-<p>Renaud de Valcor avait pris soin de s’assurer
-un tirage spécial et considérable de l’<i>Aube rouge</i>.
-Il en fit répandre dans son département des
-milliers de numéros. L’extravagance du ton
-adopté dans les articles, et les généralisations
-grossières contre des principes sacrés pour tant
-de gens, eussent disposé en sa faveur même des
-ennemis,&mdash;au moins des ennemis loyaux. Quel
-n’en fut pas l’effet sur des âmes dévouées à sa
-personne jusqu’au fanatisme!</p>
-
-<p>Dès que l’instruction fut ouverte, des manifestations
-se produisirent à Valcor. Les gens venaient
-par bandes, souvent de très loin, comme
-pour les Pardons, et demandaient à protester
-sous les fenêtres du château. On les autorisait à
-traverser le parc. Ils acclamaient jusqu’à ce que
-la marquise et sa fille parussent. Quand Renaud
-séjournait là, entre ses voyages à Paris, et qu’il
-se montrait, c’était du délire. M. de Valcor faisait
-défoncer des tonneaux de cidre, pour rafraîchir
-les gosiers fatigués de crier, et l’enthousiasme
-se déchaînait de plus belle.</p>
-
-<p>Il y eut mieux. Mais ceci vint plus tard. Le<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span>
-député de l’arrondissement, un des plus muets
-représentants de l’Ancien Régime à la Chambre,
-allait, sous la pression du sentiment populaire,
-donner sa démission, pour que ses électeurs
-pussent envoyer au Parlement le marquis de
-Valcor.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XVII</h2>
-
-<p class="pch"><i>SUPPLICE D’AMOUR</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dv.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc19">«VOUS admirez ces dentelles ... Il ne tiendrait
-qu’à vous de les porter, ma jolie
-enfant.»</p>
-
-<p>Cette insinuation d’un galant promeneur
-fut glissée à mi-voix dans l’oreille d’une
-jeune femme, qui, devant l’étalage d’un magasin,
-avenue de l’Opéra, semblait figée dans une
-contemplation attentive.</p>
-
-<p>La personne ainsi interpellée se tourna, surprise,
-et leva sur l’indiscret deux admirables
-yeux, clairs comme de l’eau traversée de soleil.
-Ils exprimaient tant de candeur et de tristesse,
-que le trop aimable passant tressaillit, peu préparé
-au doux choc d’un tel regard. L’expression
-douloureuse et ingénue de cette ravissante figure
-le déconcerta. Certain qu’il se fourvoyait absolument,
-il balbutia une excuse, salua, s’écarta.</p>
-
-<p>A dix pas, il se retourna, véritablement impressionné,
-ne pouvant se résoudre à s’éloigner<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span>
-sans rien savoir de l’inconnue. Il la vit debout à
-la même place, les yeux de nouveau fixés sur la
-devanture. Alors il remarqua, suspendu à son
-doigt par une ficelle, un mince paquet. Elle eut
-un mouvement comme pour s’en aller, revint,
-hésita, et finalement, pénétra dans la boutique.</p>
-
-<p>Le promeneur, à son tour, rétrograda jusqu’à
-la vitrine où s’étalaient les dentelles. L’électricité
-flamboyait dans le magasin élégant. Il y
-aperçut la jolie personne. Elle lui tournait le
-dos. Dans le ruissellement de lumière, sa toilette
-lui parut plus chétive et de plus mauvais goût
-que dans le jour bleuâtre et mourant du dehors.
-Elle ouvrait son petit paquet, donnait une explication.
-Un commis l’emmena vers le fond de la
-boutique. Le suiveur, énervé, haussa les épaules
-et partit pour de bon. Jamais il ne devait connaître
-le secret des doux yeux tristes qui, pendant
-quelques minutes, avaient brillé mystérieusement
-sur son âme.</p>
-
-<p>Dans le magasin, la visiteuse disait:</p>
-
-<p>&mdash;«Pardon ... Je voudrais savoir ... Est-ce
-qu’on m’achèterait de la dentelle?...»</p>
-
-<p>A peine les employés distinguèrent-ils les
-mots, timidement prononcés. Aucun d’eux ne
-s’empressait. La cliente payait si peu de mine!</p>
-
-<p>Elle défit sa ficelle et son papier, déplia un
-col en guipure d’Irlande.</p>
-
-<p>&mdash;«Je n’en demanderai pas beaucoup,»
-murmura-t-elle.</p>
-
-<p>Un commis, enfin, comprit.</p>
-
-<p>&mdash;«Voyez la directrice,» dit-il, faisant deux
-pas vers l’arrière-magasin, d’où, sur son appel
-respectueux, émana une dame imposante.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Qu’est-ce que c’est?... Non, non, ma
-petite,» s’écria-t-elle, après un coup d’œil dédaigneux
-au patient ouvrage. «Nous avons nos
-fournisseurs, nos modèles ...</p>
-
-<p>&mdash;Regardez seulement, madame. Je vous en
-prie!...</p>
-
-<p>&mdash;Inutile. Une maison comme la nôtre n’achète
-pas aux revendeurs.</p>
-
-<p>&mdash;Ce col est neuf. Je l’ai fait.</p>
-
-<p>&mdash;Qui le prouve?» dit la patronne.</p>
-
-<p>Et elle coupa l’entretien, disparut dans l’arrière-boutique.</p>
-
-<p>Rouge comme une cerise, les larmes aux yeux,
-tête basse, la jeune fille quitta le magasin, devinant,
-entendant presque les sarcasmes des
-commis:</p>
-
-<p>&mdash;«Elle vient de le chiper au Louvre, son col.</p>
-
-<p>&mdash;D’où sort-elle pour oser offrir ça ici?</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous vu comme elle a un chouette
-museau, la mâtine?</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquilles sur son compte. Avec
-cette frimousse, elle fera bientôt un autre métier.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais elle ne nous donnera pas sa
-pratique.»</p>
-
-<p>Ils éclatèrent de rire, pour devenir brusquement
-graves et obséquieux. Une demi-mondaine
-de marque, cliente incomparable, gâcheuse notoire,
-dont, précisément, les dentelles balayaient
-quelques ordures sur le bitume, venait de descendre
-de sa voiture électrique. Et le valet de
-pied, ayant refermé la portière, la suivait jusqu’au
-magasin en portant un petit carton.</p>
-
-<p>La jeune ouvrière, qui n’avait pas réussi à
-vendre son col, traversa l’avenue de l’Opéra dans<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span>
-la direction du marché Saint-Honoré. Elle gagna
-la rue du même nom et remonta le faubourg.
-Elle n’avait plus cette allure incertaine qui, tout
-à l’heure, enhardissait le suiveur galant et curieux.
-Elle renonçait à placer son ouvrage, et rentrait
-tout droit chez elle.</p>
-
-<p>«Chez elle!...» Quelle ironie dans ce mot,
-pour la pauvre petite Bretonne, transplantée de
-sa province et de son humble maison. Le seul
-«chez-soi» de la triste enfant, c’était là-bas, au
-bord des flots, moins sauvages que les rues
-tumultueuses où elle entendait gronder tant de
-forces dévorantes et hostiles. Mais, ce «chez-soi»,
-elle ne le reverrait plus. Jamais plus elle
-ne reposerait sa tête, dans l’asile familier, sur
-l’oreiller de toile rude, au bruit sourd de l’Océan
-battant contre la falaise. Non, il n’y fallait pas
-penser. La tombe était plus accessible que la
-maison des Gaël, pour celle dont un fardeau
-d’opprobre alourdissait le pas ce soir.</p>
-
-<p>Arrivée à la hauteur de l’avenue Marigny, Bertrande
-se trouva si lasse qu’elle se détourna un
-instant de son chemin pour s’asseoir sur un banc.
-Et, tout de suite, dès que le mouvement de la
-course, la bousculade des passants ou leurs propositions
-intempestives ne dispersèrent plus ses
-pensées, toutes se concentrèrent en une seule,
-obsédante et terrible: sa maternité prochaine,
-dont les symptômes la consternaient. De nouveau,
-pour la millième fois, elle fit le compte des
-courtes semaines heureuses, dans le passé, et des
-mois trop rapides qui la menaient vers le terme
-redoutable.</p>
-
-<p>Elle avait quitté la Bretagne au commencement<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span>
-de juillet. On était au milieu d’octobre.
-Encore autant de jours, et elle serait mère ...
-Mère sans mari ... Mère d’un enfant qui n’aurait
-pas de père. Comment ferait-elle pour vivre,
-avec le regret mortel qui brisait ses forces?
-Comment nourrirait-elle son enfant?</p>
-
-<p>Le prince Gairlance n’avait pas cessé d’aimer
-celle qu’il avait séduite. Mais il l’aimait à la façon
-dont un jeune homme de son monde aime une
-pauvre fille: avec le dédain et la gêne de
-l’humble maîtresse, si elle n’a pas le vice nécessaire
-pour se transformer en une créature de luxe,
-de scandale et de vanité. Gilbert, s’il avait été
-riche, n’aurait pas manqué de générosité envers
-une conquête assez belle pour qu’il s’en parât
-fièrement. A peine se fut-il fait scrupule d’afficher
-sa liaison, par égard pour M<sup>lle</sup> de Plesguen.
-Il savait Françoise assez éprise pour tout lui pardonner,
-et il ne serait son fiancé officiel que si
-elle devenait légalement l’héritière de Valcor.
-Pour le moment, elle n’avait sur lui que les droits
-qu’il voulait bien lui donner. Malgré l’honnêteté
-foncière de Bertrande, qui ne voulait pour rien
-au monde mêler l’intérêt à son amour, maintenant
-qu’elle ne pouvait plus croire aux Princes
-Charmants épousant des filles de pêcheurs, elle
-était trop passionnément soumise au maître de
-son cœur pour lui résister en rien. Donc, s’il
-avait possédé de la fortune, il l’eût pliée à son
-caprice, il l’eût dépravée en lui faisant connaître
-un genre d’existence dont elle n’aurait pu se
-passer ensuite, accepter un étalage de honte
-fastueuse dont elle aurait pris l’abominable accoutumance.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span></p>
-
-<p>Mais le prince Gairlance de Villingen n’avait
-que des dettes. La faculté même de les accroître
-commençait à lui manquer. Le peu de crédit qui
-lui restait encore, il le ménageait soigneusement
-pour le mettre au service de l’intérêt immense
-qu’il poursuivait: la conquête de l’héritage de
-Valcor pour son futur beau-père, M. de Plesguen.
-Ses relations, ses influences, ses amitiés,
-les sommes gagnées au jeu, l’effort de son intelligence,
-tout ce qu’il était, tout ce qu’il détenait,
-il le tendait vers ce but unique. Sans l’âpreté que
-José Escaldas et lui-même apportaient à la lutte,
-l’être timoré, confiant, naïvement simple, qu’était
-Marc, eût reculé dès les premiers pas, ou
-bien eût abandonné sa cause dans l’engrenage
-de la justice, dont il supposait le mécanisme
-ininfluençable et infaillible.</p>
-
-<p>Le procès au civil avait commencé. Mais les
-préliminaires seuls, ordonnances, conclusions,
-assignations, enquêtes, avec appels et contre-appels,
-toute la mise en marche de l’énorme appareil
-judiciaire, abasourdissait le vieux gentilhomme.
-Il n’en revenait pas en voyant comment
-les choses se passaient. Sa stupeur était profonde
-de constater que chaque résultat partiel devenait
-l’objet de mille démarches, intrigues, recommandations,
-interventions, et que les parties,
-plaignantes ou défendantes, s’arrachaient à
-lambeaux la conscience et la volonté des gens
-de loi, comme des chiens qui, dans la curée,
-ayant saisi le même débris d’entrailles, tirent
-dessus, en grondant, et à pleins crocs.</p>
-
-<p>A cette besogne, Escaldas et Gairlance s’activaient
-avec une ardeur enragée. Et, rien que<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span>
-pour les tactiques avouables,&mdash;constitutions
-de dossiers, correspondances avec l’Amérique,
-recherches en Bretagne, évocations de témoins,
-séances chez les avoués et les avocats, stations
-au Palais dans les antichambres des juges,&mdash;ils
-dépensaient assez de temps et d’argent pour
-épuiser ce qu’ils en possédaient.</p>
-
-<p>Dans la chaleur d’une telle campagne, la
-pauvre Bertrande était bien négligée. La passion
-de Gilbert n’avait plus la vivacité des premiers
-jours. Et il se refroidissait d’autant que Bertrande,
-ayant eu la malchance de devenir enceinte,
-s’obstinait dans son attitude de pauvre
-fille abusée, au lieu de se lancer dans la fête parisienne,
-de prendre gaiement son parti des
-choses, reconnaissante même qu’il lui eût facilité
-l’essor vers les triomphes promis à sa beauté.</p>
-
-<p>Gilbert, en enlevant cette jolie fille, présageait
-cyniquement sa destinée future: elle ferait
-sa carrière de la galanterie. De bonne foi, il
-s’imaginait lui rendre service en l’y faisant entrer
-de plain-pied, par la grande porte. Une si parfaite
-créature ne pouvait s’unir à quelque brute
-de pêcheur vêtu de toile cirée et empestant le
-poisson, partager une vie misérable et grossière,
-se faner avant trente ans. Elle était faite pour respirer
-une atmosphère de luxe et d’amour, pour
-donner et recevoir de la joie, pour soigner sa
-beauté dans la nonchalance et les raffinements,
-par le plaisir, qui l’illuminerait, et la coquetterie,
-qui prolongerait sa jeunesse. En songeant que
-d’autres, plus fortunés que lui-même, parachèveraient
-son œuvre, le jeune viveur ne craignait pas
-les souffrances de la jalousie, parce qu’il pensait<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span>
-ne donner la volée à sa colombe qu’après le plein
-assouvissement de son caprice. «Bertrande,» se
-disait-il, «me devra plus qu’à celui qui la couvrira
-de perles et de diamants. Car j’aurai ajouté à son
-charme l’éclat de l’amour que je lui inspire, et la
-grâce des quelques larmes que j’espère bien lui
-faire verser. Puis, de la jolie fille qu’elle est seulement,
-j’aurai fait une femme chic, ce qui vaut
-mieux, surtout à Paris.»</p>
-
-<p>Sans doute, l’élève d’un tel maître n’avait pas
-les dispositions voulues pour profiter de son enseignement.
-Car, au lieu de «la femme chic»
-dont il goûtait d’avance les succès comme son
-œuvre, il avait fait de Bertrande cette créature
-triste et douteuse, qui, maintenant, se recroquevillait,
-sous l’accablement de sa détresse et
-de sa lassitude, assise dans le noir, parmi les
-feuilles voltigeantes d’automne, sur un banc de
-l’avenue Marigny.</p>
-
-<p>Il n’était guère que six heures et demie, mais
-la nuit d’octobre pesait, opaque, dans un air mou,
-sous un ciel cotonneux. Les réverbères la
-trouaient brusquement, sans pouvoir prolonger
-bien loin leur roue de lumière. Cependant, du
-côté du faubourg Saint-Honoré, les reflets des
-magasins, les lanternes des voitures, rendaient
-le décor plus léger, plus clair, en contraste avec
-la pesante obscurité qu’enfermaient les arbres,
-le long du mur qui clôt les jardins de l’Élysée.</p>
-
-<p>Dans cette obscurité, à quelques pas de Bertrande,
-une silhouette immobile se dressait. Un
-homme semblait attendre.</p>
-
-<p>Elle ne le distingua des ténèbres qu’au bout
-d’un instant, et ne s’en préoccupa pas. S’il méditait<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span>
-un mauvais coup, ce n’est pas à sa pauvreté
-qu’il songerait à s’en prendre. Et d’ailleurs
-elle se trouvait sous la protection du poste, dont
-elle apercevait le factionnaire, à l’angle du palais.
-Une autre rencontre allait la faire palpiter
-d’émotion, secouer sa mortelle fatigue, la soulever
-dans une impulsion de fuite. Là-bas, de
-l’autre côté de la place Beauvau, quelqu’un sortait
-du Ministère de l’Intérieur. C’était un personnage
-de haute taille et de silhouette élégante.
-Un fin par-dessus enveloppait, sans l’alourdir, sa
-sveltesse robuste. Les reflets de son chapeau de
-soie brillèrent sous la clarté du gaz. Sa démarche
-souple et sûre, l’aisance de son geste, marquaient
-une parfaite distinction.</p>
-
-<p>Comme il traversait la chaussée dans la direction
-de l’avenue Marigny, la jeune fille assise sur
-le banc et l’homme qui guettait dans les ténèbres
-tressaillirent presque en même temps. Avec une
-angoisse indicible, Bertrande venait de reconnaître
-le marquis de Valcor.</p>
-
-<p>Il avançait rapidement de son côté. Il allait
-l’apercevoir. Lui!... le protecteur de sa famille,
-le châtelain bienveillant qui montrait un intérêt
-si affectueux à sa grand’mère, à elle-même, qui
-avait pris souci de son enfance, de son adolescence,
-qui, pour qu’elle restât paisible et pure,
-s’efforçait naguère de la retenir au couvent. Il
-constaterait sa déchéance. Et par lui, tout le
-pays, sa grand’mère elle-même, apprendraient
-son secret de douleur et de honte. Qui sait s’il
-ne la contraindrait pas à retourner en Bretagne?
-Humiliation tellement horrible qu’elle eût préféré
-tout souffrir plutôt que de l’endurer. Déjà,<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span>
-par les yeux de M. de Valcor, qui, dans un instant,
-l’auraient aperçue, il lui semblait que tous
-les regards de tous ceux qui l’avaient vue grandir
-dans l’innocence, comme une fleur fraîche
-et superbe, se poseraient avec ironie et mépris
-sur sa flétrissure.</p>
-
-<p>Bertrande se dressa pour s’enfuir. Mais le marquis
-était si proche qu’elle risquait ainsi d’attirer
-son attention. Son mouvement, son allure, pouvaient
-la trahir. Il la connaissait si bien! Il l’avait
-si souvent vue bondir devant lui, quand il descendait
-le sentier de la falaise, et que, joyeuse,
-elle courait annoncer sa visite. Une prompte et
-sûre réflexion arrêta la malheureuse. Elle retomba
-assise, sortit son mouchoir, et s’en couvrit le
-visage, tournant le dos, le coude relevé contre le
-le dossier du banc. Comment la remarquerait-il,
-ainsi effacée, dans l’ombre? Ce grand seigneur
-jetterait-il seulement un coup d’œil à la pauvresse
-qui, dans la nuit tombante d’automne,
-reposait, sur un siège de hasard, ses membres
-sans doute brisés de travail?</p>
-
-<p>En effet, le calcul était juste. Elle entendit
-près d’elle, sur le trottoir, le bruit élastique des
-bottines vernies, sans que le pas hésitât même
-une demi-seconde.</p>
-
-<p>Un sanglot sourd la suffoqua. C’était sa Bretagne
-qui passait là, sans la connaître, le beau
-château sous le soleil, et aussi la petite maison
-près des flots, toute son enfance, tous ses
-rêves confus, les voix et les âmes, qui criaient,
-l’appelaient ... Cela était fini, fini pour toujours!...</p>
-
-<p>Mais une épouvante traversa son désespoir.<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span>
-Les pas se ralentissaient. Ils s’arrêtèrent. Le bruit
-d’autres pas s’y était mêlé. Elle entendit une
-voix qui chuchotait. Celle du marquis riposta,
-ferme et distincte, quoique très basse:</p>
-
-<p>&mdash;«En effet ... Si vous êtes ce que vous dites,
-mieux vaut ne pas vous montrer chez moi.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous suis partout, depuis plusieurs
-jours,» murmurait quelqu’un. (Et Bertrande
-se sentit sûre que c’était la silhouette ténébreuse
-qui, tout à l’heure, attendait.) «Je n’ai pas encore
-pu vous aborder. Mais, il y a un moment,
-devant le Ministère, je vous ai vu renvoyer votre
-voiture.</p>
-
-<p>&mdash;Qui me garantit,» reprit Valcor, «que
-vous ne me tendez pas un piège?»</p>
-
-<p>Bertrande ne discerna rien de la réponse, qui
-fut assez longue. Puis le marquis demanda, d’un
-ton rauque:</p>
-
-<p>&mdash;«Cet individu est mort?</p>
-
-<p>&mdash;Il est mort.»</p>
-
-<p>Un silence suivit.</p>
-
-<p>Quelque chose de froid hérissa la chair, figea
-le sang de la jeune fille qui écoutait.</p>
-
-<p>M. de Valcor reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Écoutez bien. C’est à Montmartre que
-vous logez, n’est-ce pas?»</p>
-
-<p>L’inconnu donna une explication dont quelques
-syllabes à peine arrivèrent à Bertrande. A
-son tour, le marquis parlait. Mais une automobile
-passa, trépidant, éternuant, jetant sa vapeur
-nauséabonde. Puis ce fut un équipage à roues
-caoutchoutées, dont l’attelage agitait les sonnailles
-réglementaires. La jeune fille ne saisit
-plus qu’un ou deux lambeaux de phrases, à la<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span>
-fin du colloque. Et toujours la voix distincte
-était celle de M. de Valcor:</p>
-
-<p>&mdash;«N’essayez pas de me mettre dedans ... Ce
-chiffon de papier, je le reconnaîtrais au bout
-de mille ans, entre mille reproductions identiques ...»</p>
-
-<p>Puis,&mdash;et ce fut le dernier mot:</p>
-
-<p>&mdash;«Demain soir, à onze heures précises, je
-remonterai la rue de Ravignan, je passerai devant
-votre porte.»</p>
-
-<p>Un groupe de gens survint, des rires aigus de
-femme mirent un écho canaille sous les arbres
-du jardin présidentiel. Quand ils se dissipèrent,
-le silence enveloppa Bertrande. Elle risqua un
-regard en arrière. Plus personne. Le marquis de
-Valcor et son interlocuteur s’étaient éloignés,&mdash;mais
-non point ensemble, elle avait lieu de
-croire.</p>
-
-<p>D’ailleurs, son imagination, qui se les représentait
-maintenant séparés, n’allait pas au delà
-de cette vision inconsciente. L’entretien mystérieux
-n’étonnait pas, n’intriguait pas la petite
-Bretonne. Tout, dans la vie, et dans ce Paris
-vertigineux, lui demeurait tellement incompréhensible!
-Distinguait-elle une louche rencontre
-d’une entrevue normale? Une seule impression
-la dominait, l’avait forcée à tendre
-l’oreille,&mdash;pour percevoir, non pas le sens des
-mots, mais l’accent d’une voix bien connue.
-Cette impression, c’était la nostalgie de sa Bretagne.
-Le prestigieux personnage qui, mieux
-que tout autre, incarnait pour elle le pays, l’avait
-tenue dans un état de fascination troublée, là,
-debout, si près d’elle, la frôlant presque, lui<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span>
-perçant l’âme de ces accents si pleins d’échos.
-Lui parti, elle secoua difficilement l’espèce de
-charme douloureux où l’avait plongée cette présence.
-Mais sa propre destinée l’étreignait trop
-rudement. Elle ne réfléchit pas à la signification
-de la scène, au delà de son personnel émoi.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XVIII</h2>
-
-<p class="pch"><i>LE CHIFFRE MYSTÉRIEUX</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/db.jpg" width="83" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">BERTRANDE ignorait tout des attaques
-dirigées contre le marquis de Valcor,
-cet être presque surhumain à ses yeux,
-et qui planait sur son horizon d’autrefois
-comme une sorte de Providence. Elle était
-loin de se le figurer héros d’un drame tel que
-son propre malheur à elle paraissait auprès le
-naufrage d’une petite barque dans le remous
-d’un navire assailli par l’ouragan. La jeune fille
-ne lisait pas les journaux. Elle ne causait avec
-personne, sauf avec la logeuse chez qui l’avait
-installée Gilbert. Quant à celui-ci, la prudence
-bridait sa langue sur un pareil sujet, devant une
-créature naïve, dévouée d’ailleurs au marquis
-de Valcor, ainsi que toute sa famille, ainsi que
-toute la population maritime du Finistère.
-Puisque le bruit public, si formidable qu’il fût,
-n’arrivait pas jusqu’à la petite Bretonne, le mieux
-était d’entretenir son ignorance. Quand elle<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span>
-connaîtrait enfin le débat qui soulevait tant de
-passions et de curiosités, point n’était besoin
-qu’elle soupçonnât son amant de s’y mêler en
-quoi que ce fût. Le prince Gairlance n’y prenait
-part que dans la coulisse. Son nom n’avait pas
-encore été jeté tout haut dans l’affaire. Plus qu’à
-tout autre devait-il cacher à Bertrande quel intérêt
-se rattachait pour lui à l’issue de ce retentissant
-procès? Entre la jalousie qui la saisirait
-contre Françoise et le traditionnel attachement
-des siens et d’elle-même à Renaud, pouvait-on
-prévoir quel coup de tête risquerait la jeune
-exaltée? Gilbert, déjà, n’avait pas sondé sans
-quelque appréhension cette âme bretonne, tenace,
-enthousiaste, concentrée, idéaliste et volontaire.
-Ce qu’il y avait entrevu ne le laissait
-pas tout à fait tranquille, quant à l’issue de son
-roman.</p>
-
-<p>«Au diable les femmes qui prennent l’existence
-au tragique!» se disait-il quelquefois, en
-s’apercevant que Bertrande n’était pas le jouet
-frivole dont il avait cru s’amuser sans danger.
-Ce que la pauvre fille avait de plus noble en
-elle était précisément ce qui rebutait le viveur,
-ce qui faisait naître en lui des regrets et une
-basse méfiance.</p>
-
-<p>Au moment même où, quittant le banc de
-l’avenue de Marigny, elle s’acheminait vers le
-haut du faubourg, regagnant son modeste garni,
-Gilbert s’y rendait de son côté. Une velléité
-amoureuse avait tout à coup, ce soir-là, fait battre
-plus vite le cœur du jeune homme, ce cœur
-devenu si calme depuis l’effervescence qui l’agitait
-dans le beau jour d’été, sur la route de Brest.<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span>
-Peut-être aussi était-il effleuré de quelque remords ...
-Il y avait tant de jours qu’il n’avait vu
-Bertrande! La pauvre fille pouvait se croire tout
-à fait abandonnée.</p>
-
-<p>Lorsque lui vint l’idée de cette visite à sa
-maîtresse, le prince de Villingen se trouvait chez
-lui, dans son entresol de la rue Cambacérès,
-interdit à Bertrande par des raisons de prudence.
-Le futur gendre de M. de Plesguen, en
-rapports constants avec celui-ci, ne se souciait
-pas que le vieux gentilhomme rencontrât la
-jeune fille séduite, qu’il devait connaître de vue,
-et dont la ressemblance avec Micheline, tout au
-moins, le frapperait. Puis, pour le viveur, c’était
-un principe: on n’installe jamais une femme
-chez soi quand on a de la tenue et qu’on sait le
-prix de la liberté.</p>
-
-<p>Un seul homme avait reçu les confidences de
-Gilbert au sujet de la petite Bretonne: c’était
-Escaldas. Le Bolivien était un complice. Dans sa
-signification équivoque, le mot s’imposait à
-Gairlance, quoi qu’il en eût. L’entreprise où il
-se trouvait lancé continuait à lui paraître moins
-claire et moins propre qu’il n’eût souhaité. Tout
-en voulant croire à la justice du but, il gardait
-l’écœurement de l’inspiration et des moyens. Ce
-malaise dura quelque temps, puis Gilbert s’habitua.
-La personne même du métis, qu’il ne tolérait
-au début que comme un instrument nécessaire
-et méprisable, lui devint familière. José
-avait de l’esprit, de la gaieté, une mémoire étonnante,
-singulièrement garnie de silhouettes et
-d’anecdotes. Il aimait le jeu presque autant que
-Gairlance lui-même, possédait moins que lui de<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span>
-scrupules, était insinuant et servile. Le jeune
-homme, peu à peu, le laissa pénétrer dans son
-intimité. Rétif au commencement, il acceptait
-aujourd’hui avec un plaisir qu’il ne s’avouait
-pas, la compagnie du souple et ingénieux personnage.</p>
-
-<p>Ce jour-là, comme le crépuscule d’automne
-épaississait ses ombres, tous deux échangeaient
-des réflexions peu triomphantes, enfoncés dans
-des fauteuils de cuir et grillant des cigarettes,
-dont le parfum remplissait le fumoir du prince.</p>
-
-<p>&mdash;«Cette mort est un désastre pour nous,»
-disait nerveusement Gilbert.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous exagérez, Gairlance,» fit le Bolivien.</p>
-
-<p>C’était la première fois qu’il se risquait à
-l’appeler si familièrement par son nom. L’autre,
-préoccupé, ne s’offusqua pas.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment, j’exagère! Rafaël Pabro n’était-il
-pas notre plus important ... je pourrais
-presque dire notre unique témoin?</p>
-
-<p>&mdash;Notre plus important témoin n’est pas
-sujet aux accidents des êtres en chair et en os.
-Ce n’est pas un homme. C’est un papier. Et un
-papier sauvegardé par l’honorabilité d’une maison
-telle que la banque Perez Rosalez.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, certes ... la lettre écrite par Valcor,
-où il présentait son sosie et faisait remarquer
-leur singulière ressemblance.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Cette lettre&mdash;que le juge enquêteur
-va se faire envoyer par l’intermédiaire de
-notre consul à La Paz&mdash;elle arrivera par le prochain
-courrier. Elle ne tombera pas à la mer,
-comme cet imbécile de vieux Pabro. Et, à moins<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span>
-que le navire chargé de la poste ne fasse naufrage ...</p>
-
-<p>&mdash;N’importe, Pabro avait vu les deux de
-Valcor, le faux et le vrai.</p>
-
-<p>&mdash;Certes, je comptais beaucoup sur son témoignage.
-Mais, après tout, nous ne savons pas
-ce qui restait dans cette mémoire sexagénaire.
-Ça pouvait être la preuve définitive. Ça pouvait
-aussi être peu de chose. Maintenant que ça gît
-dans le fond de l’Océan, ne nous montons pas la
-tête là-dessus. Notre cause n’en est pas moins
-bonne.»</p>
-
-<p>Quelques instants de silence passèrent, puis
-le prince reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Ça ne vous semble pas drôle, à vous, Escaldas,
-que ce vieux ait piqué une tête, par un
-temps presque calme, et que personne n’ait vu
-l’accident?</p>
-
-<p>&mdash;Je pourrais me faire cette réflexion s’il y
-avait lieu de soupçonner quelqu’un. Mais qui?
-Le rapport du capitaine marque bien qu’il n’y
-avait personne de suspect à bord, personne qui
-pût avoir intérêt à pousser à l’eau un pauvre
-vieillard inoffensif. Ah! si Valcor avait été du
-voyage!</p>
-
-<p>&mdash;Savons-nous s’il n’y était pas représenté
-par quelque gredin à ses gages?</p>
-
-<p>&mdash;Ne dites donc pas de bêtises, mon bon!»
-s’écria José, qui négligeait de plus en plus les
-formules obséquieuses. Pourtant, sur un geste
-surpris de son interlocuteur, il continua, d’un
-ton d’excuse:&mdash;«C’est vrai ... Vous ne réfléchissez
-guère, voyons! Quand nous avons décidé
-Pabro à venir, le marquis ne soupçonnait rien de<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span>
-la bombe qui devait lui éclater sur la tête. Comment
-aurait-il fait accompagner le bonhomme
-par un assassin? De toutes façons, il n’aurait pas
-eu le temps de l’expédier d’ici. Alors quoi? Il
-lui aurait fallu&mdash;toujours en lui supposant une
-intuition vraiment prophétique&mdash;décider, par
-télégramme, quelqu’un à faire le coup, quelqu’un
-de là-bas, qui se serait embarqué avec Pabro.
-C’est invraisemblable!</p>
-
-<p>&mdash;Il doit avoir un tas de gens à tout faire,
-parmi ses sauvages, dans la Valcorie.»</p>
-
-<p>Escaldas se mit à rire.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! de fait, si notre procès se poursuivait
-à La Paz, je ne donnerais pas deux pesos de
-notre peau, ni surtout de celle à ce grand dadais
-de Plesguen. Mais je ne vois pas un malin aussi
-terriblement fort que Renaud déposant au télégraphe
-une dépêche ainsi conçue: «<i>Prière
-prendre passage sur paquebot avec vieux caissier
-banque Gonzalez et le jeter par-dessus bastingage en
-cours de route</i>.»</p>
-
-<p>&mdash;Enfin ... Il y a des fatalités bizarres, tout de
-même,» observa rêveusement le prince de Villingen.</p>
-
-<p>C’en était une, en effet, bien fâcheuse pour
-les adversaires du marquis, cette disparition du
-seul être de race blanche qui se fût trouvé personnellement
-en relation avec l’explorateur Valcor
-et avec ce mystérieux compagnon, dont on
-recherchait la trace. Mais, comme disait Escaldas,
-il n’y avait qu’à prendre son parti de cette déplorable
-circonstance. Le vieux Rafaël Pabro,
-appelé en France par les plus alléchantes promesses,
-s’était embarqué à Buenos-Ayres. Un<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span>
-matin, en plein Océan, par une mer houleuse,
-mais qui, pourtant, n’assaillait pas le pont, on
-avait constaté l’absence du passager. Ses voisins
-de cabine déclarèrent que, d’habitude, il passait
-la plus grande partie des nuits dehors, parce que
-la chaleur l’incommodait. Il prétendait ne pouvoir
-dormir qu’au grand air. Cette fois, il n’avait
-même pas occupé sa couchette. Les autres, accoutumés
-à sa manie, ne s’en étaient pas inquiétés.
-L’enquête du commandant ne donna aucun
-résultat. Ce voyageur de secondes était un vieux
-bonhomme tout simple et peu muni d’argent.
-On retrouva son portefeuille, modestement
-garni, intact, sous clef, dans sa valise. Personne
-n’y avait touché. On interrogea de très près un
-individu qui causait avec lui, un interprète, de
-nationalité douteuse, parlant plusieurs langues
-avec facilité, et dont la physionomie n’inspirait
-pas confiance. Ce garçon déclara qu’il avait
-connu le vieillard dans un hôtel de Buenos-Ayres,
-où celui-ci avait passé quelques jours
-avant de s’embarquer, et où lui-même servait.
-Rafaël Pabro, de nature timide et embarrassée,
-s’inquiétait d’arriver tout seul en France, où il
-craignait de ne pouvoir se faire comprendre,
-ne parlant que l’espagnol. L’interprète, dont le
-nom était Mindel, rêvait de retourner à Paris,
-d’où il était originaire. Cette rencontre le décida.
-Assez nomade, comme les gens de son
-métier, ayant vu beaucoup de pays, désireux
-d’en voir d’autres, et changeant facilement de
-place, il n’avait guère besoin de réflexion pour
-traverser l’Océan. Le vieux lui était d’ailleurs
-parfaitement indifférent. Pourquoi aurait-il commis<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span>
-contre ce pauvre homme un crime sans
-cause ni résultat imaginables? Tout cela paraissait
-si manifeste qu’on dut renoncer à suspecter
-Mindel, malgré cette circonstance qu’il était lui-même
-resté tard sur le pont.</p>
-
-<p>Escaldas et Gairlance connaissaient tous ces
-détails. Le premier, étant allé jusqu’à Bordeaux
-pour recevoir son compatriote à l’arrivée, avait
-même vu ce Mindel, qui, spontanément, s’était
-mis à la disposition du Parquet, offrant de déposer
-sur l’aventure, avec l’empressement de l’innocence.
-La justice, concluant à l’accident,
-n’avait pas retenu l’interprète.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’est-ce qu’il est devenu, ce garçon-là?»
-demanda Gilbert, entre deux bouffées de
-cigarette. «Ce serait peut-être intéressant à savoir.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne se cache pas,» riposta le métis. «Il
-m’a dit qu’il viendrait réclamer un coup de main
-de ma part, s’il ne trouvait pas tout de suite
-une place à Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Nous verrons bien,» murmura Gilbert.</p>
-
-<p>Il se secoua comme pour chasser des idées
-sombres. Ce soir, il ne se sentait pas en confiance.
-Tout l’inquiétait.</p>
-
-<p>&mdash;«Bah!» ajouta-t-il en haussant les épaules,
-«d’ici à ce que siège le Tribunal, nous aurons
-encore d’autres péripéties. Que la justice est
-lente! Quand je pense que cette enquête est à
-peine ouverte!... Et combien de temps durera-t-elle?</p>
-
-<p>&mdash;Ne croyez-vous pas que nous dînerons
-quelquefois d’ici là?» questionna plaisamment
-Escaldas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span></p>
-
-<p>Il avait faim. L’heure s’avançait. L’obscurité
-aurait été complète sans les lumières de la rue
-et de la maison d’en face. Le maître du logis ne
-paraissait pas d’humeur hospitalière.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous invite au cabaret,» dit cependant
-le prince.</p>
-
-<p>Il alluma une des lampes à gaz sur la cheminée,
-eut le sursaut d’une pensée subite, et s’écria:</p>
-
-<p>&mdash;«Savez-vous ce que nous allons faire?
-Nous allons chercher ma petite amie pour dîner
-avec nous.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ça, c’est une idée,» fit joyeusement
-Escaldas. (Depuis quelques jours Gairlance, qui,
-de plus en plus, s’ouvrait à lui, l’avait mis au
-courant.) «Oui,» reprit le Bolivien. «Outre
-que ça fait toujours plaisir de voir une jolie fille,
-je ne serai pas fâché de constater si celle-là ressemble
-autant qu’on le raconte à la belle Micheline.»</p>
-
-<p>A ce nom, le visage de Gilbert se contracta.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment?» demanda-t-il étonné,
-«n’avez-vous jamais rencontré Bertrande Gaël?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! si, quand elle était gamine. Mais, depuis
-mon dernier voyage en Amérique, je ne suis
-pas allé au Conquet. Elle ne montait guère au
-château. Cela fait des années ...</p>
-
-<p>&mdash;La ressemblance est moins frappante maintenant,»
-observa le prince, assombri. «Paris ne
-lui réussit pas, à cette petite. Elle change à son
-désavantage. Et puis, il faut bien dire que son
-état de santé ...</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai,» ricana Escaldas, «elle va vous
-rendre père. C’est cela qui ferait plaisir à Françoise
-de Plesguen, si elle s’en doutait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais elle ne s’en doute pas,» coupa
-Gilbert d’un ton sec.</p>
-
-<p>Un instant plus tard, tous deux s’acheminaient
-vers le haut du faubourg Saint-Honoré,
-gagnant cette partie voisine des Ternes où se
-trouvent côte à côte de superbes maisons neuves
-à sept étages et d’anciennes bicoques inégales
-et délabrées. Une de celles-ci arborait au-dessus
-de sa porte un écriteau jaune: <i>Chambres et cabinets
-meublés à louer</i>.</p>
-
-<p>Les deux hommes entrèrent.</p>
-
-<p>Escaldas faisait mine de s’arrêter dans le bureau,
-par discrétion.</p>
-
-<p>&mdash;«Montez avec moi,» dit Gairlance. «A
-cette heure-ci, Bertrande ne sera pas gênée de
-nous recevoir.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur Grégoire,» cria une voix
-de femme. «Mademoiselle Gaël vient de rentrer ...
-il n’y a pas cinq minutes.»</p>
-
-<p>L’escalier, aux murs d’un jaune crasseux,
-s’éclairait d’un papillon de gaz, sans bec à incandescence
-et sans globe.</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi ce nom de Grégoire?» murmura
-Escaldas en montant.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne voudriez pas que?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je comprends que vous abdiquiez ici
-tout principat. Mais ...</p>
-
-<p>&mdash;Ne suis-je pas le prince Gégé,» dit Villingen
-en riant. La hantise des initiales ... Vous
-savez bien qu’on ne crée rien de toutes pièces,
-pas même un surnom.</p>
-
-<p>&mdash;Grégoire ... Gaël ... Décidément vous êtes
-voué à cette lettre-là.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span></p>
-
-<p>Ils parvenaient au second palier. Gilbert mit
-la main sur le bras d’Escaldas.</p>
-
-<p>&mdash;«Le baiser de vos Peaux-Jaunes?...» murmura-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! oui ... La cordelette à nœuds ... Le
-signe ... Pensez-y ... Ça pourrait bien être un G.»</p>
-
-<p>Escaldas regarda dans le vide, réfléchissant.
-Sur les tablettes de sa mémoire se dessina le tatouage,
-que, d’après la description de l’Indienne,
-il imaginait au bras gauche du marquis de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;«Peut-être bien ...» chuchota-t-il.</p>
-
-<p>Mais c’était une évocation tellement imprécise,
-tellement vague!</p>
-
-<p>&mdash;«Il y a un homme qui nous dirait cela, si
-on pouvait l’acheter. C’est Firmin, le valet de
-chambre. Par quelle tentation séduire un valet
-dont le maître est cinquante fois millionnaire?...
-Et nous qui n’avons pas le sou!</p>
-
-<p>&mdash;Attendons l’enquête. N’avons-nous pas pris
-des conclusions sur cette base? Il faudra bien
-qu’il montre son bras au juge.»</p>
-
-<p>Sur ces mots, Gilbert frappa contre une porte,
-qui, presque aussitôt, fut ouverte par Bertrande.</p>
-
-<p>La jeune fille habitait deux pièces: une chambre
-à coucher et un petit salon.</p>
-
-<p>Pauvre salon. Mobilier médiocre et fané, dont
-la banale misère paraissait plus lugubre, sous
-l’éclairage d’une mauvaise lampe à pétrole, par
-l’absence de feu dans cette fraîche soirée d’octobre,
-et par l’étalage, sur un journal, en guise
-de nappe, des quelques sous de charcuterie achetés
-par Bertrande pour son souper.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span></p>
-
-<p>Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, le
-prince Gégé du monde où l’on s’amuse, rougit
-devant Escaldas d’une bonne fortune qui faisait
-si peu d’honneur à son élégance et à sa générosité.
-Il s’en prit à sa maîtresse.</p>
-
-<p>&mdash;«N’est-ce pas ridicule?» dit-il rudement
-à la pauvre fille, figeant l’élan de joie qu’elle
-avait eu à l’apercevoir. «C’est la vie que tu
-mènes?... Et tu prétends que ta dentelle te suffit ...
-Tu refuses que je pourvoie à ton nécessaire.
-Il fallait rester dans ton couvent, ne pas accepter
-mon amour, si tu devais t’en trouver humiliée
-ensuite, et jouer les Jenny l’ouvrière, ne mangeant
-que le pain que tu gagnes!»</p>
-
-<p>Elle ne dit pas un mot, toute pâle, et de
-grosses larmes dans les yeux.</p>
-
-<p>Gilbert savait bien que si elle avait résisté
-quand il lui offrait de l’argent, c’est parce qu’il
-s’était lamenté devant elle de n’en pas avoir, se
-disant harcelé par ses créanciers. C’est aussi
-parce qu’il refusait de lui faire partager sa vie,
-ne lui apparaissant plus qu’affublé de ce faux
-nom dont elle avait horreur: «Monsieur Grégoire.»
-Son Prince Charmant!... Hélas! il n’était
-plus prince pour la paysanne, qui, maintenant,
-mesurait la distance de son rêve à la réalité. Puis
-elle aurait pu lui dire:</p>
-
-<p>«Si dans l’impossibilité de vendre ma dentelle
-j’avais voulu t’appeler à l’aide, comment
-l’aurais-je fait? Voilà trois semaines que tu n’as
-pas daigné me rendre visite. Et je ne sais même
-pas où tu demeures dans cet effrayant Paris.»</p>
-
-<p>Mais elle ne répliqua rien. Elle comprit que
-Gilbert parlait par fierté, à cause de l’ami qui<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span>
-l’accompagnait. Pour lui, comme pour elle-même,
-elle accepta l’accusation qui sauvait leur
-dignité.</p>
-
-<p>Quelqu’un frappait, d’ailleurs, à la porte. La
-tenancière de la maison parut. Elle se permettait
-de venir, minauda-t-elle, pour rappeler à monsieur
-Grégoire les semaines de location qu’on lui
-devait. Elle ne pourrait pas garder mademoiselle
-Gaël si ...</p>
-
-<p>&mdash;«Vous aurez l’arriéré demain. Fichez-nous
-la paix!» s’écria Gilbert hors de lui, car il voyait
-la figure du Bolivien prendre une expression
-gouailleuse.</p>
-
-<p>Avec plus de douceur il dit à Bertrande:</p>
-
-<p>&mdash;«Nous arrangerons tout cela. Et les choses
-ne se passeront plus ainsi. Fais-toi belle, mignonne.
-Nous allons dîner au restaurant.»</p>
-
-<p>De pâle qu’elle était elle devint toute rose.</p>
-
-<p>&mdash;«Me faire belle?... Mais je n’ai pas ...</p>
-
-<p>&mdash;Tu seras toujours bien. Va, va, ne nous fais
-pas attendre,» interrompit vivement le prince,
-qui craignait une nouvelle mortification.</p>
-
-<p>Elle passa dans sa chambre, et il dit à Escaldas:</p>
-
-<p>&mdash;«On croirait qu’elle ne vous a pas reconnu.</p>
-
-<p>&mdash;Dame!» fit le métis. «Elle a grandi, et je
-me suis racorni. Le crâne se dénude et la barbe
-grisonne,» ajouta-t-il, en passant la main sur
-son front, autour duquel s’élargissait le cercle
-noir et crêpelé des cheveux, puis sur son menton,
-qu’allongeait une fourche sombre parsemée
-de poils blancs.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment la trouvez-vous?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Très jolie, mais guère folâtre. Pas née pour
-la fête, c’t’enfant-là. Dites donc ... Ce n’est
-pas à jeter les hauts cris sa ressemblance avec
-Micheline. La fille à notre marquis de carton a
-autrement de branche ...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai averti ... Celle-ci a changé,» dit
-maussadement Gilbert.</p>
-
-<p>Bertrande reparut, en une toilette qui datait
-encore de Brest, de la courte lune de miel, où
-elle se croyait princesse. C’était une robe d’été.
-Mais, à Paris, où les femmes s’habillent de mousseline
-de soie en décembre, saurait-on si elle ne
-descendait pas de sa voiture garnie d’une peau
-d’ours et d’une bouillotte chaude? Elle aurait
-mieux d’ailleurs que ce luxe frileux. Elle ne sentirait
-pas le froid. Ne serait-elle pas avec Gilbert?
-La félicité revenue éclairait son beau
-visage.</p>
-
-<p>Escaldas revint de son premier jugement. Et
-il allait s’écrier, dans son langage peu choisi:</p>
-
-<p>«Ma foi c’est vrai! On dirait la demoiselle de
-Valcor toute crachée.»</p>
-
-<p>Quand Gilbert lui coupa la parole:</p>
-
-<p>&mdash;«Bertrande, je te présente le comte de
-Chiquitos.»</p>
-
-<p>Et le Bolivien n’eut que le temps de se mordre
-la lèvre pour ne pas éclater de rire, à ce nom
-d’une tribu sauvage, resté de ses récits dans
-l’oreille de Gairlance. Mais il comprit l’intention
-de son allié. Puisque la petite ne se doutait pas ...
-Autant ne rien réveiller en elle des souvenirs de
-sa Bretagne.</p>
-
-<p>Ils en réveillèrent un pourtant, sans le vouloir,
-et qui éclata sur leur route voilée de ténèbres<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span>
-comme un sillon de foudre contre des nuées
-nocturnes.</p>
-
-<p>Tous trois achevaient de dîner au premier
-étage d’un restaurant du Boulevard. A une table
-isolée, dans l’angle d’un salon, les deux hommes
-ne pouvaient se défendre de revenir, par sous-entendus,
-au seul sujet qui les intéressât, tandis
-que Bertrande, un peu grisée par la tisane de
-champagne, les yeux éblouis par la profusion
-des lumières que renvoyait la blancheur des
-murs et que multipliaient les glaces, étonnée de
-voir tant d’argenterie, tant de fleurs, et de si
-élégants messieurs qui leur portaient les plats,
-se perdait dans un demi-rêve.</p>
-
-<p>La jeune fille n’essayait pas de comprendre
-les propos qu’échangeaient maintenant ses deux
-compagnons. Toutefois, son attention, redevenue
-enfantine, allégée des immédiats soucis par
-l’étourdissement de l’heure, s’excita, très amusée,
-lorsque Gilbert, ayant tiré son porte-cartes
-et un crayon, commença d’esquisser de singuliers
-dessins.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’est-ce que c’est donc?... Fais voir ...»</p>
-
-<p>D’un coude bienveillant, il la repoussait, plutôt
-pour ne pas être troublé dans son essai que
-pour se cacher d’elle. Que pouvait deviner Bertrande
-aux signes incohérents qu’il s’efforçait de
-reproduire?</p>
-
-<p>&mdash;«Voilà,» disait Escaldas. «Vous y êtes.
-C’est la physionomie générale ... Un oiseau très
-élancé, les ailes ouvertes ... le corps mince, très
-long ... plus long que ça. Maintenant les deux
-signes de chaque côté ... Les demi-lunes ... Le
-<i>quipo</i> tordu ... la cordelette ... Comme ça ... Attendez ...<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[342]</a></span>
-Un G!... Mais oui ... Ça pourrait bien
-être un G ... Et alors, l’autre signe, si c’est aussi
-une lettre, ce serait un B., sans erreur.»</p>
-
-<p>Le prince recommença le dessin, cette fois
-avec les deux lettres, nettement indiquées, de
-part et d’autre de l’étrange oiseau, sans tête,
-avec le corps fluet, qu’avait jadis décrit Vamahiré,
-l’Indienne.</p>
-
-<p>&mdash;«G ... B ...» murmura Gairlance.</p>
-
-<p>&mdash;«Non,» interposa doucement Bertrande,
-avec la voix un peu vague de sa demi-hallucination,
-«le B d’abord. B ... G ... Et puis, recourbe
-un peu les pointes de ton ancre. A quoi ressemble-t-elle,
-cette ancre-là?...»</p>
-
-<p>Un léger rire flotta sur les lèvres un instant insoucieuses.
-La jeune fille prit le crayon, et, de
-ses doigts qui savaient tracer des dessins de dentelle,
-avec une rapide sûreté, elle modifia très
-peu les ailes et le corps du bizarre oiseau, ce qui
-le transformait en ancre de navire.</p>
-
-<p>&mdash;Une ancre!» s’écria Escaldas. «Mais
-elle a du génie, cette petite! Ça pourrait bien
-être une ancre, en effet. Vamahiré, qui n’en
-avait jamais vu, aura pris cela pour un oiseau,
-le corps mince et long, les ailes ouvertes.</p>
-
-<p>&mdash;Une ancre,» répéta Gilbert. «Ce serait
-le tatouage d’un marin. Et alors ... les deux
-lettres ... des initiales?...</p>
-
-<p>&mdash;Bien sûr!» dit Bertrande, avec son même
-doux rire d’enfant que guette le sommeil. «J’aurais
-cela, moi, sur le bras gauche, si les filles,
-chez nous, se tatouaient: B ... G ... mes initiales ...
-avec, entre les deux, l’ancre des Gaël. Ah! ce ne
-serait peut-être pas une ancre pour une femme.<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[343]</a></span>
-Mais tous les hommes de ma famille se font
-marquer ça sur le bras, sitôt qu’ils ont quinze
-ans, en changeant seulement la lettre du petit
-nom.»</p>
-
-<p>Escaldas et le prince se regardèrent, tous deux
-blancs comme la nappe, et avec des yeux qui
-flambaient, sombres.</p>
-
-<p>Puis Gilbert étreignit la petite main qui tenait
-le crayon, si brusquement, que Bertrande
-eut un faible cri:</p>
-
-<p>&mdash;«Quelqu’un ne s’est-il pas appelé Bertrand,
-dans ta famille?</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui ... mon père ...» balbutia-t-elle,
-interdite.</p>
-
-<p>&mdash;«Il est mort?... Où cela?... Quand? N’a-t-il
-pas péri en mer?...»</p>
-
-<p>Elle inclina la tête, pâlissant à son tour. Et ses
-grands yeux clairs s’effaraient, se mouillaient.
-Dans cette pauvre âme, il y avait un si grand
-fonds de douleur, que déjà, au premier choc,
-s’évaporait l’illusion de joie.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’as-tu, Gilbert? Pourquoi me demandes-tu
-cela ainsi? Tu me fais peur.»</p>
-
-<p>Escaldas, plus souple, intervint, l’accent onctueux:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous le rappelez-vous, votre papa, ma
-mignonne?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, monsieur. Je n’étais même pas
-née lorsqu’il partit pour ne plus revenir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n’avez jamais vu son portrait?</p>
-
-<p>&mdash;Comment voulez-vous, monsieur? De pauvres
-marins ne font pas tirer leur figure. A cette
-époque-là moins encore que maintenant, où on
-vous fait votre photographie dans les foires.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[344]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et ... le pauvre homme ... il a disparu dans
-un naufrage?...</p>
-
-<p>&mdash;Dans le naufrage du <i>Triton</i>, un transport
-de l’État. Mon père faisait son service. On
-conduisait des forçats à la Guyane. Le bâtiment
-s’est perdu corps et biens.»</p>
-
-<p>De nouveau, Gilbert et Escaldas échangèrent
-un regard. Mais un tel regard, si luisant d’ardeur
-féroce, que Bertrande frissonna. Une impression
-sinistre dissipa sa griserie légère. Quel était le
-secret de ces deux hommes? Pourquoi celui
-qu’elle aimait prenait-il tout à coup une expression
-inconnue et terrible?...</p>
-
-<p>Afin de ne plus les voir, elle mit la main sur
-ses yeux. Dans le noir d’elle-même, où elle s’enfonça,
-flottaient ses tristesses accrues. On avait
-parlé de son père ... Elle vit sa mère, l’Innocente,
-folle d’avoir pleuré l’absent ... Sa grand’mère,
-dont l’Océan avait pris le fils, dont un autre
-abîme gardait maintenant la petite-fille ... Les infortunées!...</p>
-
-<p>A l’abri de ses mains, les larmes de Bertrande
-ruisselèrent.</p>
-
-<p>Par-dessus sa tête, sans remarquer qu’elle pleurait,
-sans dire un mot, de leurs yeux fixes, les
-deux hommes se regardaient toujours.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[345]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XIX</h2>
-
-<p class="pch"><i>LA LETTRE RÉVÉLATRICE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">LE lendemain soir, vers neuf heures,
-M. de Valcor, assis dans son cabinet
-de travail, réfléchissait.</p>
-
-<p>Il se tenait enfoncé dans un fauteuil,
-devant la cheminée, où flambaient quelques
-bûches. Le froid de l’automne commençait à se
-faire sentir, dans ce vaste hôtel de la rue du Bac,
-dont le calorifère n’était pas encore allumé.</p>
-
-<p>Renaud songeait qu’en temps ordinaire sa
-femme et sa fille seraient de retour à Paris. La
-saison hivernale s’ouvrait. Il conduirait dans le
-monde et au théâtre cette ravissante Micheline,
-son orgueil et sa joie. Les salons de sa belle demeure,
-où il se sentait si seul, s’empliraient
-d’amis joyeux, pour fêter la triomphante héritière.
-Mais tout cela n’était pas. Et pour que cela
-fût encore, quelle lutte n’aurait-il point à soutenir!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[346]</a></span></p>
-
-<p>M<sup>me</sup> et M<sup>lle</sup> de Valcor ne quittaient pas le Finistère.
-Là-bas, dans leur château, enveloppées
-par le respect d’une population dévouée, elles
-échappaient en partie aux angoisses de cet abominable
-procès. A Paris, quelle serait leur situation?
-Devraient-elles braver l’opinion ou la
-ménager? Se cacher ou se montrer? Dès qu’un
-salut hésiterait sur leur passage, ne croiraient-elles
-pas à une défection, à une insulte? Elles
-mèneraient une existence intolérable.</p>
-
-<p>Micheline avait voulu l’affronter. D’abord,
-elle réclamait sa place auprès de son père, pour
-le soutenir, pour afficher hautement sa foi et sa
-confiance filiales. Laurence, éperdue et timide,
-ne se sentait pas le même courage. Elle avait retardé,
-tergiversé. Et maintenant elles n’avaient
-plus de choix. L’épreuve, si effroyable, si inattendue,
-terrassait la marquise de Valcor. La
-malheureuse femme venait de tomber malade.
-Les médecins déclarèrent qu’ils ne la guériraient&mdash;si
-elle pouvait guérir&mdash;que dans le repos de
-la campagne. Leur fille se devait à elle autant
-qu’à lui, étant même plus indispensable à cette
-mère faible, nerveuse, horriblement abattue.
-Toutes deux restaient donc en Bretagne.</p>
-
-<p>Comme cet état de choses devait se prolonger,
-M. de Valcor avait fait venir à Paris le personnel
-qui lui était nécessaire, avec deux chevaux
-de selle, l’attelage du coupé de ville et le landolet
-électrique.</p>
-
-<p>Le sentiment de sa solitude l’oppressait particulièrement
-ce soir.</p>
-
-<p>Trois images féminines flottaient dans sa pensée,
-avec des visages de reproche, de tristesse ou
-d’énigme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[347]</a></span></p>
-
-<p>Ce n’était pas la pauvre Laurence. Il plaignait
-sa femme, mais elle ne lui manquait pas. Loin
-de là. C’était presque une délivrance que
-d’échapper à cette douceur tenace, au regard
-inquiet et jaloux des grands yeux noirs.</p>
-
-<p>Mais Micheline ... Sa fille adorée, qui, peut-être,
-un jour, dans le secret de son âme, ne fût-ce
-qu’une heure, pourrait douter de lui!... Sa
-fille, dont la vie serait brisée si elle n’épousait
-pas Hervé de Ferneuse, et qui, dans ce moment
-même, pleurait en cachette l’absence incompréhensible
-de celui qu’elle aimait.</p>
-
-<p>Et Gaétane ... Eloignée comme son fils, partie
-pour le Midi, à ce qu’elle faisait dire. Gaétane ...
-Que devait-elle penser de l’éclat avec lequel ses
-soupçons se formulaient en accusations précises?
-Des voix haineuses et violentes confirmaient ses
-pressentiments. La rumeur dont s’emplissaient
-tous les échos devait se répercuter terriblement en
-elle. Maintenant, avec quelle certitude elle devait
-se dire: «Renaud n’est pas le Renaud à qui je
-me suis donnée. Il n’est pas le père de mon enfant.»
-Et quand il lui présenterait le gage exigé,
-l’anneau qui devait renouer le lien d’amour, elle
-refuserait de croire, elle ne remplirait pas l’enivrante
-promesse ... Un gémissement échappait
-au marquis. Avec quelle ardeur à la fois superstitieuse,
-tendre et sensuelle, ne désirait-il pas
-cette femme!</p>
-
-<p>Puis surgissait l’image de Bertrande ... Celle-là
-aussi lui harcelait le cœur. Il connaissait maintenant
-la fuite de la jeune fille. Dans son dernier
-voyage à Valcor, étant descendu au rivage pour
-rendre visite à ses protégés, il avait tout appris<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[348]</a></span>
-de la vieille Mathurine, tout, sauf ce qui concernait
-le séducteur. En un éclair de souvenir, il
-avait entrevu la vérité. Il se rappelait la promenade
-à cheval avec le prince, la rencontre faite
-par celui-ci au Conquet, la légèreté avec laquelle
-le jeune viveur parla de la ravissante fille. Dieu!
-Ce serait donc lui-même qui aurait amené le
-tentateur auprès de cette pure enfant, l’homme
-de proie auprès de cette candeur sans défense!
-Il frémit si étrangement que l’aïeule s’épouvanta.
-Que prévoyait-il? Pour elle, cette folle de
-Bertrande était partie seulement chercher fortune
-à Paris avec ses dentelles?...</p>
-
-<p>&mdash;«Oui ... oui ...» balbutiait Renaud, dont le
-sang-froid défaillait pour la première fois peut-être
-de sa vie. «Elle n’a rien commis d’irréparable ...
-C’est impossible.</p>
-
-<p>&mdash;Promettez-moi de la chercher ... de la retrouver ...»
-suppliait la grand’mère au désespoir.
-«Vous seul pouvez y parvenir, monsieur
-Renaud! Vous êtes un des rois de ce Paris où
-ma pauvre mignonne est allée se perdre.»</p>
-
-<p>Un roi dont le trône chancelait. Mais la vieille
-femme ignorait cela, ou refusait d’y croire. Il ne
-releva pas la phrase.</p>
-
-<p>&mdash;«Je retrouverai Bertrande. Je vous le promets,
-maman Gaël ... Je vous le jure!...»</p>
-
-<p>Ce soir, il pensait à ce serment. Dans la tourmente
-où il vivait, il n’avait encore rien pu faire
-pour l’accomplir. Des indications à une agence,
-voilà tout. Le prince ... il ne l’avait pas vu. Il
-commençait à le soupçonner d’être de ses ennemis.
-La prudence était nécessaire. Sous quel prétexte
-lui réclamerait-il une jeune fille que cette<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[349]</a></span>
-démarche compromettrait peut-être inutilement?</p>
-
-<p>Certes, il serait déjà informé du refuge de
-Bertrande s’il s’était adressé au Préfet de Police.
-Mais ... Ici, les réflexions de Renaud se faisaient
-plus obscures, ne prenaient pas d’expression
-distincte, même au plus secret de sa pensée.
-Mieux valait ne pas marquer officiellement l’intérêt
-qu’il portait à la fugitive. En ce moment,
-où le moindre indice pouvait être mis en œuvre
-contre lui, mieux valait qu’un Préfet de Police
-n’attestât pas que le marquis de Valcor se préoccupait
-si vivement, au milieu des plus pesants
-soucis, d’une petite Gaël.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! l’horrible fatalité!» murmura-t-il,
-en laissant tomber son front sur sa main.</p>
-
-<p>S’il avait su que, la veille, en étendant cette
-même main, il aurait pu toucher celle dont le
-sort lui causait tant d’inquiétude? S’il avait su ce
-qu’était la mince forme sombre, effondrée sur
-ce banc de l’avenue Marigny, et sur laquelle,
-une seconde, s’était posé son regard circonspect!</p>
-
-<p>Mais une pareille idée ne l’effleura même pas.
-La pendule tintait. L’heure approchait d’aller
-retrouver celui qui, précisément, dans cette avenue
-Marigny, le long du mur de l’Élysée, l’avait
-arrêté pour un conciliabule dont l’imprévu et
-l’importance le déroutaient encore.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce serait trop beau. Mais il faut prévoir
-le pire,» se dit-il.</p>
-
-<p>Le marquis de Valcor se leva, s’approcha de
-son bureau, ouvrit un tiroir et sortit un revolver.
-Il examina l’arme avec soin, s’assura que les six
-chambres contenaient chacune leur cartouche,<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[350]</a></span>
-fixa la baguette, et, sans remettre l’étui de peau,
-glissa le revolver à même dans sa poche. Dans
-une autre poche, il mit un couteau-poignard,
-une de ces armes redoutables, dont la forte lame
-effilée rentre dans le manche, et en jaillit par la
-pression d’un ressort. Et lorsque Firmin lui présenta
-son par-dessus et son chapeau, il lui demanda
-son jonc à béquille d’or, qui renfermait
-une épée.</p>
-
-<p>&mdash;«La voiture de monsieur le marquis est
-avancée,» vint dire un laquais.</p>
-
-<p>En montant dans le coupé, M. de Valcor,
-s’adressant au valet de pied, dit très haut:</p>
-
-<p>&mdash;«A la <i>Crécelle</i>, boulevard Rochechouart.»</p>
-
-<p>L’équipage fila sur ses roues caoutchoutées,
-par la vaste porte de la cour, que le portier referma
-aussitôt.</p>
-
-<p>Devant le petit théâtre, le marquis renvoya ses
-gens, déclarant inutile qu’ils revinssent le chercher.
-Il entra. Sans même s’asseoir dans le fauteuil
-dont il venait de prendre le coupon au guichet,
-il écouta une chanson, debout contre une
-colonne, dédaigneux et grave, l’esprit ailleurs.
-Un quart d’heure après, il sortit.</p>
-
-<p>Par les sombres petites rues qui escaladent les
-pentes de Montmartre, Valcor s’en alla, vivante
-antithèse, avec sa silhouette élégante, dans ce
-pauvre quartier, que son abrupte altitude met
-hors de la circulation, rend pittoresque le jour,
-et, le soir, presque tragique.</p>
-
-<p>Il s’orienta, et, non sans avoir erré quelque
-peu, atteignit un carrefour, où il reconnut le nom
-de la rue de Ravignan. Dans un angle, le terrain
-brusquement rehaussé portait des maisonnettes<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[351]</a></span>
-inégales. Sur la nuit pâle, des pignons bizarres
-se dessinaient. Des jardinets en pente dressaient,
-par-dessus leurs clôtures de bois, des bouquets
-d’arbrisseaux défeuillés. A d’étroites fenêtres, çà
-et là, brillait une lumière derrière des rideaux
-de mousseline commune ou d’étamine à raies
-rouges. Existences banales et humbles, auxquelles
-ce cadre prêtait on ne sait quel romanesque et
-inquiétant prestige. Renaud, qui avait vu tant de
-spectacles par le monde, et qu’impressionnait
-toujours la physionomie des choses, demeura un
-instant rêveur. Autour de lui, c’était la solitude
-absolue. Ce qu’on entrevoyait des rues voisines
-était désert, les boutiques fermées, les maisons
-muettes, et le seul éclairage des réverbères ne
-faisait qu’aggraver la nuit.</p>
-
-<p>M. de Valcor toussa légèrement.</p>
-
-<p>Une fenêtre s’ouvrit, là-haut, dans le fouillis
-des petits toits étagés, des petites façades défiant
-tout alignement. Une autre toux répondit à la
-sienne.</p>
-
-<p>Bientôt une ombre traversa l’un des jardinets.
-Un homme s’approcha, un grand gaillard, musculeux
-et agile, vêtu comme un ouvrier endimanché
-et coiffé d’un melon noir.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est vous?» dit Renaud.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est moi.»</p>
-
-<p>Ils marchèrent côte à côte, sans rien ajouter
-d’abord. Comme ils montaient, dans la direction
-du Sacré-Cœur, les ruelles se faisaient plus endormies
-et lugubres.</p>
-
-<p>Sous les becs de gaz, le marquis examinait à
-la dérobée les traits de son compagnon.</p>
-
-<p>Une figure froidement énergique, empreinte<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[352]</a></span>
-de ruse et de bestialité. Le front bas et saillant.
-Les yeux enfoncés, sournois. Les joues glabres,
-montrant le dessin brutal de la mâchoire. Trente
-à trente-cinq ans. Un type de force physique.
-Un tel garçon devait séduire les filles de ce
-quartier excentrique, où les mœurs gardent une
-certaine sauvagerie primitive, et où les succès
-féminins vont aux athlètes.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez la lettre?» prononça enfin le
-marquis.</p>
-
-<p>Malgré l’empire que M. de Valcor gardait
-toujours sur lui-même, une légère trépidation
-altérait sa voix. Il se trouvait en face d’une circonstance
-tellement impossible à classer dans
-l’enchaînement logique des choses de ce monde!
-Cette lettre, qu’il réclamait, à laquelle il attachait
-tant d’importance, qui, depuis des semaines
-occupait sa pensée, sans qu’il découvrît, malgré
-toute sa subtile intelligence, un moyen de la
-recouvrer, ou seulement de savoir si elle existait
-encore, cette lettre se trouvait peut-être dans la
-poche de ce voyou inconnu, ici, sur ce trottoir
-de Montmartre. Comment cet individu la détenait-il?
-Qui était-il? Les quelques mots échangés
-la veille, avenue Marigny, lui semblaient, à cette
-heure, invraisemblables comme un songe.</p>
-
-<p>L’homme répondit:</p>
-
-<p>&mdash;«Non, je n’ai pas le papier sur moi.</p>
-
-<p>&mdash;Vous deviez me le montrer.</p>
-
-<p>&mdash;Pas si bête, monsieur le marquis. Bibi est
-solide,» ajouta-t-il en se donnant un coup de
-poing sur les côtes, «mais vous m’avez l’air de
-ne pas être mouche non plus. Vaut mieux que
-les choses se passent en douceur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[353]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous craigniez que je ne vous prisse la
-lettre par violence?...</p>
-
-<p>&mdash;Dame!... Un pari, monsieur de Valcor,
-que si je fouillais dans votre profonde, j’y trouverais
-un aboyeur ...</p>
-
-<p>&mdash;Un revolver ... Parfaitement.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!... Mais j’ai mieux à vous offrir
-comme chien de garde.</p>
-
-<p>&mdash;Ne faisons pas assaut de politesse,» dit le
-marquis avec hauteur. «Gardez vos bibelots. Je
-ne me suis pas armé pour extorquer ce que vous
-offrez de me vendre, mais par précaution contre
-un guet-apens possible.</p>
-
-<p>&mdash;C’est flatteur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez être rassuré tout de suite,»
-ajouta Renaud sans relever l’interruption. «Si je
-souhaite le document que vous prétendez détenir,
-ce n’est pas que je veuille le faire disparaître.
-Loin de me compromettre, comme mes adversaires
-le croient, il me justifie. Je tremble que,
-s’en avisant, ils ne le suppriment ou ne le détruisent.
-Je ne veux le recouvrer que pour le
-faire parvenir intact à la justice. Qu’un témoin
-subsiste pour déclarer que la pièce a passé par
-mes mains, cela ne peut donc pas me gêner, au
-contraire.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mais ...» déclara l’autre vivement. «Je
-n’ai rien à témoigner ... Je ne veux pas être mêlé
-à vos histoires. Cela ne me regarde pas.</p>
-
-<p>&mdash;Soit,» fit tranquillement le marquis. «Je
-puis me passer de vous mettre en cause, mais je
-ne crains rien de ce que vous pourriez dire. J’aurai
-même, sans doute, grand besoin d’un gaillard
-de votre trempe, un de ces jours, pour une besogne<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[354]</a></span>
-très spéciale. Donc, par quel motif en userais-je
-mal avec vous? Afin de récupérer cette
-lettre sans la payer?... Vous voulez rire? Fixez
-votre prix, mon garçon. Ne vous gênez pas. J’ai
-de quoi solder l’addition.»</p>
-
-<p>Dans l’ombre, les yeux de l’inconnu s’allumèrent.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! c’est différent,» s’écria-t-il d’un ton
-soumis. «Voilà ce qui s’appelle parler! Vous
-êtes un fameux zigue. Je suis votre homme, monsieur
-le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Ne criez donc pas si haut mon nom ou
-mon titre.</p>
-
-<p>&mdash;Pour ceux qui nous entendent ...» ricana
-l’homme avec un geste circulaire.</p>
-
-<p>Le fait est qu’ils ne pouvaient appréhender les
-oreilles indiscrètes. Ils arrivaient au pied même
-de la basilique en construction. A une distance
-énorme au-dessus d’eux, les coupoles de l’édifice
-tachaient la nuit de leur blancheur neuve. De
-gigantesques échafaudages, enveloppant un côté
-de l’église inachevée, plus ténébreux que les
-ténèbres, semblaient des pièges d’épouvante.
-Au-dessous d’eux, le gouffre de Paris se creusait,
-s’élargissait jusqu’à l’horizon en flots noirs
-crêtés d’étoiles. Des chapelets de lumières flottaient
-sur la sombre cité, et paraissaient la seule
-réalité de cet obscur chaos, où les formes fondaient
-et s’entremêlaient, comme des choses de
-songe. De temps à autre, des phosphorescences
-rouges ou vertes s’allumaient, puis s’éteignaient,
-planant quelques secondes entre la ville et le
-ciel, pour disparaître et fulgurer de nouveau,
-signes fantastiques pleins de mystère. C’étaient<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[355]</a></span>
-des annonces lumineuses. A cette distance, on
-ne distinguait pas la marque de café ou de cacao
-qu’elles recommandaient aux foules errantes,
-s’agitant au-dessous d’elles dans l’indistinct et
-l’obscur.</p>
-
-<p>Les deux promeneurs étaient les seuls passants
-sur la terrasse que dominait le bloc muet et formidable
-du Sacré-Cœur. Machinalement, le marquis
-s’approcha de la petite gare fermée du funiculaire.
-Un papier blanc se détachait sur le noir
-des vitres, dans la clarté d’un bec de gaz. C’était
-un avis prévenant poliment messieurs les cambrioleurs
-qu’ils devaient s’épargner la peine de
-couper les carreaux et de forcer les serrures, la
-Compagnie ne laissant jamais ni ses recettes ni
-aucun objet de valeur, dans ce bureau, pendant
-la nuit.</p>
-
-<p>&mdash;«A la bonne heure,» dit Renaud en riant.
-«Ça veut dire que l’endroit est tranquille. Vous
-pouvez y aller de votre histoire, mon brave.»</p>
-
-<p>Son compagnon ouvrant la bouche, il l’interrompit
-encore. Avec ce ton qui n’était qu’à lui,
-mélange de gouaillerie, de bonne grâce et de
-hauteur, fait pour dominer et capter les âmes, il
-ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;«Présentez-vous donc d’abord, mon ami.
-Vous me connaissez. Je ne vous connais pas.
-J’aime à savoir le nom de qui me parle.</p>
-
-<p>&mdash;Des noms ...» dit l’étranger. «Ça n’est pas
-ça qui me manque. J’en ai un pour chaque pays,
-pour chaque métier. A Montmartre, je suis Arthur
-Sornière, sans profession, demeurant chez sa
-bonne amie, la petite Angèle. On l’appelle
-<i>mame</i> Sornière, sur la Butte. Mais nous ne savons<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[356]</a></span>
-lequel de nous deux fut baptisé comme ça le
-premier. Rien de l’état civil, pour sûr.</p>
-
-<p>&mdash;A Buenos-Ayres, comment vous nommiez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que ça vous fait?</p>
-
-<p>&mdash;Rien. Vous étiez interprète, m’avez-vous
-dit hier?</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Je jaspine plusieurs langues, ayant
-roulé ma bosse un peu partout.</p>
-
-<p>&mdash;C’est dans l’hôtel où l’on vous employait
-que vous avez rencontré ce Pabro?</p>
-
-<p>&mdash;Juste. J’ai tout de suite flairé qu’il y avait
-quelque chose à faire avec ce vieux-là. On voyait
-bien qu’il n’était pas riche. Pourtant il ne regardait
-pas à l’argent. Il ne devait pas voyager pour
-son compte. Puis, ça crevait les yeux qu’il manigançait
-quelque canaillerie sans être à la hauteur.
-Empêtré, cocasse, comme un hibou en plein
-jour. L’air pas très certain, si l’on venait par derrière,
-de ne pas sentir une main sur son épaule:
-«Au nom de la loi!»&mdash;«Toi, mon vieux filou,
-que je me dis, la conscience te gêne. C’est peut-être
-une occasion de rigoler un brin.» Je m’insinuai
-dans sa confiance. Comment? C’est dépourvu
-d’intérêt. Trop facile. Il me raconta
-d’abord une chose, puis une autre. Un boniment
-à moitié vrai pour commencer, ensuite un détail
-plus exact. Je le fis se couper. Je l’effarouchai.
-Je le rassurai. Bref, il m’ouvrit son petit cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Il venait de La Paz?» demanda Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;«Tout droit. Il prétendait d’abord voyager
-pour le compte d’une maison de banque.</p>
-
-<p>&mdash;La maison Perez Rosalez.</p>
-
-<p>&mdash;C’est ça. Il y était comptable depuis le<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[357]</a></span>
-déluge, ou aux environs. Mais il avait lâché sa
-place du jour au lendemain, emportant une poule
-aux œufs d’or, qui devait faire de lui un rentier
-parisien ... Son rêve!... Il connaîtrait la grande
-vie ... Ohé! ohé!</p>
-
-<p>&mdash;La poule aux œufs d’or, c’était la lettre!...
-Une lettre signée de mon nom.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon prince.</p>
-
-<p>&mdash;Il était chargé par sa maison de venir la
-verser aux débats de mon procès?</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout. C’est un particulier qui le faisait
-venir. La lettre, il l’avait chipée.</p>
-
-<p>&mdash;Pour le compte de qui?</p>
-
-<p>&mdash;De personne. C’était là sa finesse, à ce
-vieux renard. Paraît qu’on lui proposait une
-somme très forte pour venir simplement déposer
-contre vous.</p>
-
-<p>&mdash;Qui lui proposait cette somme? Un monsieur
-Marc de Plesguen, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Mais non. Pas ça du tout.</p>
-
-<p>&mdash;Et qui donc?</p>
-
-<p>&mdash;Un certain José Escaldas.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le gredin ...» murmura Valcor entre
-ses dents. «C’est lui l’intermédiaire. Je m’en
-doutais.</p>
-
-<p>&mdash;Le seigneur Pabro n’en parlait pas comme
-d’un intermédiaire, mais comme d’un personnage
-d’importance. En voilà un, je vous le garantis,
-qui a une fameuse dent contre vous. Pabro
-m’a raconté que cet Escaldas machinait votre
-ruine depuis longtemps. Il y a deux ans, peut-être,
-il furetait là-bas, en Amérique, pour rassembler
-un dossier contre vous, des témoignages,
-tout le bataclan. C’est alors qu’il est venu à la<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[358]</a></span>
-banque Rosalez. Il s’est fait montrer la fameuse
-lettre. Il en a pris une photographie.</p>
-
-<p>&mdash;Non!...» cria Valcor en bondissant.</p>
-
-<p>La surprise de cette trahison de longue main
-eut raison de son flegme. Mais son émotion ne
-dura qu’une seconde. Tout de suite, il envisagea
-le parti qu’il pouvait tirer de pareils renseignements.</p>
-
-<p>&mdash;«Il en a pris la photographie, dites-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le garantis. Ça vous embête, ce
-truc-là, monseigneur?...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! non, par exemple!» s’écria le marquis
-avec une spontanéité sincère. «C’est ce qui
-pouvait m’arriver de plus heureux. Poursuivez,
-mon garçon.</p>
-
-<p>&mdash;Diable!» fit l’autre, déconcerté. «Mes
-gens se fourraient donc le doigt dans l’œil.
-Quand Pabro apprit par une lettre d’Escaldas
-qu’on allait vous tracasser sous prétexte que
-vous vous étiez substitué au véritable marquis
-de Valcor,&mdash;vous voyez que je suis au courant,&mdash;et
-qu’on lui offrait la lune pour qu’il vînt
-raconter ici qu’il vous avait vu double sans avoir
-bu, le vieux matois se rappela la photographie
-de la lettre, et se dit que l’original lui serait
-payé très cher par son Escaldas ...</p>
-
-<p>&mdash;Par moi,» interrompit Renaud.</p>
-
-<p>&mdash;Non, par l’autre. C’est là qu’il se montrait
-idiot, le vieux crétin. Vous proposer la lettre, à
-vous, ça, c’est une idée à Bibi.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous lui avez soumise?</p>
-
-<p>&mdash;Pas de danger! Prêtez-moi vos ouïes encore
-un moment. Procédons par ordre.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[359]</a></span></p>
-
-<p>M. de Valcor ne sourcilla point aux familiarités
-de ce garçon cosmopolite, qui n’avouait
-pas sa nationalité, mais dont la blague insolente
-sentait si fort la poussière spéciale du pavé de
-Paris. Les tours de phrase employés par Arthur
-Sornière auraient été plus audacieux encore, ou,
-au contraire, empreints du plus servile respect,
-que cela n’eût pas davantage touché celui qu’il
-tenait attentif. L’homme et ses façons ne comptaient
-pour Renaud que comme compte une
-pièce pour un joueur d’échecs. Leurs rapports
-sociaux n’importaient pas. Ce n’était pas socialement
-qu’ils devaient jamais se rencontrer face
-à face.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous comprenez,» poursuivait le bon
-ami d’Angèle, «ça me frappa tout de suite,
-l’imbécillité de ce vieux. Il avait soustrait la
-lettre,&mdash;ce qui le mettait d’ailleurs dans tous
-ses états, l’innocent!&mdash;sans autre idée que de
-se la faire payer cher par ceux qui mettaient déjà
-tant de prix à la photographie.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu, oui, quel imbécile!» observa le
-marquis. «Pour mes adversaires, cette lettre
-n’avait toute sa valeur que présentée, authentiquée
-par la maison Rosalez, qui l’avait reçue de
-moi ...</p>
-
-<p>&mdash;Ou du marquis de Valcor,» chantonna
-Sornière.</p>
-
-<p>&mdash;«C’était leur jouer le plus mauvais tour
-que d’apporter l’original en France, après l’avoir
-obtenu frauduleusement.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, il y a plaisir à causer avec vous,» dit
-le bel Arthur, «C’est pas comme mon vieil âne
-bâté. En voilà un qui a dû peser sur l’estomac<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[360]</a></span>
-des requins, tout maigre qu’il fût!... Quelle
-tourte!...»</p>
-
-<p>Renaud regarda l’homme. Il n’avait donc pas
-poussé Pabro à la mer? Ou alors, quel cynisme!</p>
-
-<p>&mdash;«Maintenant, deux mots, et vous en saurez
-autant que moi,» reprit le hardi personnage,
-«Tout ça ne s’était pas dégoisé en un jour.
-J’étais déjà sur le paquebot avec mon bonhomme,
-quand il s’est déboutonné jusqu’à me
-parler de la lettre, et à m’avouer qu’il l’avait
-prise. Je m’étais embarqué de compagnie parce
-que je me doutais qu’il y aurait quelque chose
-à pêcher dans une telle mare à grenouilles, et
-avec une poire de ce calibre. Puis j’avais soupé
-de l’Amérique. J’avais soif de voir si d’être
-battue par d’autres clampins ça avait rendu mon
-Angèle plus tendre. J’avais le mal de la Butte,
-quoi! Quand je connus le coup de la lettre, je
-me rendis tout de suite compte de ce qu’on en
-pourrait tirer si on la portait à un chic type
-comme vous, riche comme Crésus, et le seul au
-monde ayant un intérêt capital à posséder ce
-chiffon de papier.»</p>
-
-<p>Sornière coula un regard de côté, pensant
-que le marquis allait l’interrompre, pour affirmer,
-comme tout à l’heure, que la lettre, au lieu de
-l’accuser, le justifiait, et qu’il n’aurait rien de
-plus pressé que de l’envoyer au Parquet. Mais
-l’argument n’ayant plus de nécessité immédiate,
-Renaud dédaigna de le répéter, garda le silence.</p>
-
-<p>&mdash;«Je n’avais pas l’intention de subtiliser la
-lettre. Je suis un honnête homme, moi,» reprit
-Sornière, qui prononça ces mots avec un intraduisible
-accent. «Mais, que voulez-vous? L’occasion,<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[361]</a></span>
-c’est le cas de le dire, me l’a mise dans
-la main. V’là qu’un soir de vent, cette vieille
-ganache de Pabro a l’idée de prendre le frais sur
-le second pont, sous la dunette, dans un endroit
-aussi désert que celui où nous sommes. Les passagers
-pionçaient. Aucune manœuvre de l’équipage
-ne se faisait de ce côté. Je vais lui souhaiter
-le bonsoir, lui demander s’il a avalé une machine
-pneumatique pour avoir toujours besoin d’air
-comme ça. On cause un brin. Nous parlons de
-la lettre. Je prétends qu’il a tort de la porter
-toujours sur lui, et, par blague, pour lui prouver
-qu’on la lui lèvera un jour ou l’autre, je lui
-montre comme c’est facile ... Elle était cousue
-dans son veston. N’y avait qu’à lui tirer son veston.
-Et moi de tirer ... Histoire de rire. Le v’là
-qui prend la plaisanterie de travers, et qui
-braille. Une voix de souris, d’ailleurs ... Avec le
-tapage de l’eau ... on ne l’entendait pas à vingt
-centimètres. Je ne l’entendais pas moi-même.
-Seulement sa figure me faisait rigoler. Et pour
-me la payer au complet, j’agite le veston au-dessus
-du bastingage. Est-ce que le pauvre
-bougre ne se figure pas que tout fiche le camp
-dans une claque de la brise. Il saute dessus, fait
-un faux mouvement, la tête l’emporte ... Dame,
-je ne sais pas au juste ce qui s’est passé ... Mais,
-en moins de temps que je n’en mets à vous le
-dire ... n’y avait plus personne ... que moi ... avec
-ce sacré veston dans la main.»</p>
-
-<p>La voix de Sornière se fit un peu rauque. Il
-ôta son chapeau, passa un mouchoir sur son
-front, où cependant l’air vif de cette soirée d’octobre
-ne devait pas appeler la sueur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[362]</a></span></p>
-
-<p>M. de Valcor se pencha pour voir son regard,
-qu’il ne rencontra pas.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez appelé au secours?» questionna-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Ça se peut. Sait-on ce qu’on fait dans
-ces moments-là? Mais tous les secours du monde
-n’auraient pas repêché un homme, par une mer
-assez houleuse, en pleine nuit, étant donnée la
-vitesse du navire. Quand je m’aperçus qu’il n’y
-avait pas de témoins, que personne n’avait rien
-entendu, que je tenais encore le vêtement du
-pauvre diable, je compris que j’aurais une sale
-affaire sur les bras si je manquais de présence
-d’esprit. D’un coup de pouce, je fis sauter la
-doublure, je m’emparai du papier, et j’envoyai
-la défroque rejoindre son propriétaire. La
-lettre ... Nul que moi n’en connaissait l’existence.
-Même si on me fouillait, si on la découvrait,
-elle passerait dans mes papiers comme un
-griffonnage sans rapport avec la victime. On ne
-pouvait m’accuser que si j’avais la sottise de
-donner moi-même prise aux soupçons. Je ne
-soufflai donc pas mot. Et la suite prouva que j’avais
-eu raison.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi ce Rafaël Pabro est mort ...» dit rêveusement
-Renaud.</p>
-
-<p>&mdash;«Ça n’est pas pour vous contrarier, au
-moins?» gouailla effrontément Sornière.</p>
-
-<p>Un silence suivit, pendant lequel les deux
-hommes continuèrent leur va-et-vient, très lent,
-sur la terrasse déserte, au pied de la muette basilique.</p>
-
-<p>La rumeur de Paris montait plus sourde. L’heure
-s’avançait. Les banderoles lumineuses des réclames<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[363]</a></span>
-avaient cessé de surgir et de s’éteindre
-sur le noir de la ville.</p>
-
-<p>Le bel Arthur reprit la parole:</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, monsieur le marquis, c’est tout
-ce que vous me dites?... Vous ne me sautez pas
-au cou?... Je viens vous apprendre que le seul
-témoin qui puisse vous causer de l’embêtement
-est à deux mille mètres sous l’eau. Et je suis modeste,»
-ajouta le gredin, «je ne prétends pas y
-être pour quelque chose ... Puis je vous apporte
-la lettre sur laquelle vos adversaires basent leur
-accusation, à ce que j’ai compris. Qu’est-ce que
-vous voulez de plus, nom d’un chien! d’un
-homme qui n’avait même pas le plaisir de vous
-connaître?»</p>
-
-<p>Le voyou crânait pour cacher son réel déboire.
-Comme M. de Valcor continuait à réfléchir
-profondément sans ouvrir la bouche, il lui
-demanda d’un ton moins assuré:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne pouvez pas douter de la vérité
-de mon récit, ni de l’authenticité de la lettre? La
-mort de Pabro?... Je peux vous indiquer des
-journaux qui l’ont mentionnée. Tenez ... le <i>Messager
-de Cordouan</i>, par exemple, qui a même
-parlé de moi, mis en cause un instant, mais
-disculpé presque aussitôt. Quant à la lettre,
-comment inventerais-je ce que je vous en ai
-dit? Voulez-vous la voir, tout de suite?... cette
-nuit même?... Je puis aller vous la chercher.</p>
-
-<p>&mdash;Combien me la vendrez-vous?» fit le marquis,
-imperturbable.</p>
-
-<p>&mdash;«Dame!...» s’écria l’autre, rasséréné.</p>
-
-<p>Il retira son melon pour se gratter le crâne, le
-replaça, l’enfonça sur ses yeux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[364]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Vingt mille balles ... Est-ce trop?» questionna-t-il.
-Et sa voix tremblait d’espoir, de convoitise.</p>
-
-<p>&mdash;«Je doublerai cette somme,» dit Renaud,
-«si vous faites ce que je vais vous dire.</p>
-
-<p>&mdash;Cré nom!... Parlez.</p>
-
-<p>&mdash;Quand j’aurai reconnu cette lettre,&mdash;comme
-je n’en doute pas maintenant,&mdash;vous la
-mettrez sous enveloppe, vous y joindrez le récit
-que vous venez de me faire, et vous enverrez le
-tout au Procureur de la République.»</p>
-
-<p>Ce fut au tour de Sornière de garder le silence,
-abasourdi.</p>
-
-<p>«Fichtre! ça se gâte,» pensait-il.</p>
-
-<p>Très souple, très respectueux, à présent, il
-murmura:</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! monsieur le marquis, je vois bien
-que vous n’avez rien à craindre. C’est donc des
-chenapans, ces Escaldas et compagnie? Vous
-êtes un vrai grand seigneur, un type tout à fait
-<i>bath</i>. Et généreux avec ça!... Quarante mille
-balles!... Seulement, c’est ma tête que vous me
-demandez de risquer pour ça.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, puisque vous êtes innocent.</p>
-
-<p>&mdash;Faudrait le prouver.</p>
-
-<p>&mdash;On ne prouvera pas le contraire.</p>
-
-<p>&mdash;A savoir ... La justice est plus forte que
-moi, et quand il lui faut un coupable, elle excelle
-à se le fabriquer. Et puis, écoutez, monsieur le
-marquis ... J’étais troublé, sur le moment. J’ai pu
-le pousser sans le vouloir, c’t’homme.»</p>
-
-<p>Un étrange sourire de perspicacité et de dégoût
-passa sur les lèvres de Renaud. Il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«Soyez tranquille. Ne vous ai-je pas dit<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[365]</a></span>
-que j’aurai encore besoin de vos services? Mon
-intérêt n’est pas que vous soyez pincé. Vous
-commencerez par vous mettre à l’abri. Votre
-envoi au Procureur de la République sera jeté à
-la poste, par mes soins, dans quelque ville où
-vous n’aurez garde de vous rendre. Vous ne parlerez
-pas de notre entente. Vous direz simplement,
-sans raconter l’histoire du veston, que
-Pabro vous avait communiqué cette pièce, qu’après
-la mort accidentelle du bonhomme vous
-aviez craint de vous compromettre en révélant
-qu’elle se trouvait entre vos mains. Qu’une fois
-hors d’atteinte, vous montrez votre bonne foi en
-l’envoyant au Parquet sans essayer d’en tirer
-profit. On ne vous fera pas extrader pour punir
-un crime improbable, dont la victime n’offre
-aucun intérêt, et dont vous ne tirez aucun bénéfice.</p>
-
-<p>&mdash;Y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur
-le marquis. Et puis ... les quarante mille
-balles ... C’est ça qu’a du relief dans votre conversation.»</p>
-
-<p>La somme, en effet, devait éblouir un Arthur
-Sornière. Au même tarif, il aurait accompli
-n’importe quelle besogne. Il le donnait à entendre.</p>
-
-<p>&mdash;«Encore une petite commission de ce
-genre, et je file à Buenos-Ayres ou à Lima, installer
-une maison de jeu. Y a des choses épatantes
-à faire. La police, là-bas ... on lui graisse la
-patte.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne tiendra qu’à vous,» dit M. de Valcor,
-«de posséder les quatre-vingts ou cent mille
-francs dont vous avez une si forte envie. Sachez<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[366]</a></span>
-me servir docilement. Vous ne vous en repentirez
-pas.»</p>
-
-<p>Les deux hommes s’entendirent d’abord pour
-les négociations immédiates. Le lendemain, à la
-même heure, au même endroit, Sornière devait
-remettre la lettre au marquis, en échange de
-vingt billets de mille francs. M. de Valcor emporterait
-le papier, pour l’examiner à loisir, pour
-constater s’il était bien tel que sa mémoire le lui
-peignait, et si les phrases dont ses ennemis
-comptaient faire usage offraient bien le sens
-qu’il avait jadis voulu leur donner. Il préparerait
-le brouillon de la missive que Sornière adresserait
-au Procureur de la République, et fixerait
-un troisième rendez-vous. Là, le bel Arthur copierait
-sa confession, légèrement atténuée, y
-joindrait la fameuse lettre, enfermerait le tout
-sous enveloppe. M. de Valcor lui compterait
-vingt autres mille francs. Tous deux conviendraient
-de la retraite où l’homme irait attendre
-en sûreté de nouveaux ordres. Le marquis emporterait
-le pli cacheté, pour le faire mettre à la
-poste dans quelque grande ville étrangère.</p>
-
-<p class="p2">Pendant les jours qui suivirent, l’opinion publique
-passa par des sursauts et des surprises.
-L’affaire Valcor passionnait les esprits de plus
-en plus. Ceux mêmes qui, d’abord, n’avaient
-trouvé qu’un médiocre intérêt à cette question
-d’héritage, qui déclaraient absurde d’y mêler
-des intérêts de castes, des querelles politiques,
-se prenaient à certaines péripéties romanesques.
-Ainsi, le parti des valcoristes se sentit extrêmement
-démonté quand les journaux racontèrent<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[367]</a></span>
-ceci: non seulement un très important témoin à
-charge, appelé d’Amérique par M. de Plesguen,
-avait disparu mystérieusement en route, mais
-une lettre qui devait confondre le marquis, et
-que l’enquête réclamait de la banque Perez Rosalez,
-à La Paz, demeurait introuvable. La bonne
-foi des chefs actuels de la banque était hors de
-doute. La lettre, depuis plus de vingt ans dans
-leurs archives, leur avait donc été soustraite.
-Par qui? Par des gens que soudoyait Renaud de
-Valcor. On parlait de toute une bande noire à
-ses gages. D’invisibles mains volaient la lettre
-compromettante, à l’heure même où d’autres
-mains poussaient à la mer le malheureux Rafaël
-Pabro.</p>
-
-<p>L’imagination des masses était définitivement
-captée. L’Affaire Valcor devenait le gros succès
-du jour, le feuilleton dont on attendait fiévreusement
-la suite, le mystère dont chacun prétendait
-donner le mot, suivant ses préventions ou
-ses passions.</p>
-
-<p>Les antivalcoristes poussaient les hauts cris.
-Cette lettre et ce témoin subtilisés! N’était-ce
-pas l’aveu même? On était aux prises avec un
-bandit redoutable. Quel éclat de tonnerre ne
-faudrait-il pas pour le foudroyer!</p>
-
-<p>Malgré ce mouvement en faveur de leur cause,
-le trio Plesguen-Escaldas-Gairlance demeurait
-consterné. Pabro, qui avait vu jadis M. de Valcor
-et l’homme qui lui ressemblait si extraordinairement,
-n’était plus. La lettre où le marquis présentait
-son double, où lui-même avérait l’existence
-de ce personnage mystérieux, ne pouvait
-être produite. Que restait-il? Le tatouage. Gilbert<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[368]</a></span>
-de Villingen s’apprêtait, en ce moment
-même, à en dévoiler le secret par un coup de
-théâtre machiné en vrai dramaturge. Mais cela
-ne suffisait pas. Une présomption isolée restait
-vaine. C’était l’ensemble de tous ces indices qui
-devait amener l’établissement d’une preuve.
-L’opinion oscillait en faveur de M. de Plesguen.
-Toutefois les fantaisies du public ne vaudraient
-pas un bon arrêt judiciaire. Et comment l’obtenir,
-cet arrêt, alors que l’enquête se butait dans une
-impasse, voyait tous ses éléments crouler l’un
-après l’autre en poussière?</p>
-
-<p>Mais, un beau matin, les journaux publièrent
-en capitales énormes ces mots à sensation:</p>
-
-<p class="pc large">L’AFFAIRE VALCOR</p>
-
-<p class="pc mid">PÉRIPÉTIE INATTENDUE.&mdash;RESTITUTION<br />
-DE LA LETTRE MYSTÉRIEUSE</p>
-
-<p class="p1">Sous ce titre, venait le détail des circonstances:
-l’arrivée de la lettre au Parquet, sous pli
-cacheté, portant les timbres postaux de Hambourg,
-et accompagnée par les explications d’un
-nommé Mindel, compagnon de voyage de Pabro,
-déjà soupçonné d’avoir jeté le vieillard à la
-mer, mais aussitôt relâché, faute de preuves.</p>
-
-<p>Durant les jours qui suivirent, ce fut, dans les
-feuilles, une avalanche de commentaires. Tout y
-passa: contestation de l’authenticité de la lettre,
-affirmation de l’assassinat de Pabro, discussion
-sur l’état d’âme de ce Mindel,&mdash;un chenapan
-payé par M. de Valcor, et qui le trahissait par
-mécontentement du salaire ou par tardif scrupule
-de conscience. Il était clair que ce Mindel,<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[369]</a></span>
-jetant sa lettre dans une poste de Hambourg,
-avait dû s’embarquer aussitôt pour une
-destination que la police aurait du mal à établir.
-En effet, l’homme ne se retrouva pas à
-Hambourg, ni parmi la multitude des passagers
-embarqués de ce port vers tous les coins du
-globe. Et pour cause.</p>
-
-<p>Ces événements semblaient fâcheux pour le
-parti des valcoristes. Le seul argument de ces
-derniers fut que la lettre ne venait pas de la
-banque Rosalez, qu’elle était fausse, que le récit
-dont s’accompagnait la restitution était un pur
-roman.</p>
-
-<p>La suite leur donna tort.</p>
-
-<p>Avant même que la justice française eût demandé
-des explications à cette banque, celle-ci
-télégraphiait pour annoncer que le voleur de la
-pièce était découvert. C’était Pabro, le vieux
-comptable, parti soudainement pour l’Europe.
-On venait d’établir avec certitude qu’il avait
-emporté le précieux papier. Les adversaires du
-marquis possédaient d’ailleurs une photographie
-de la lettre, exécutée trois ans auparavant par un
-Bolivien du nom de José Escaldas. Cet Escaldas,
-mandé par l’enquête, reconnaissait formellement
-la lettre qu’il avait tenue jadis entre les
-mains. Le rapprochement avec la photographie
-qu’il en avait prise, ne laissa plus aucun doute
-sur l’authenticité de l’original.</p>
-
-<p>Ce ne fut pas seulement dans le cabinet du
-juge enquêteur que se fit cette confrontation.
-Par suite de ce fonctionnement miraculeux de la
-presse actuelle, pour qui rien n’existe d’invisible
-ou d’inaccessible, ni surtout aucun secret du<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[370]</a></span>
-Palais, le public eut aussitôt sous les yeux le <i>fac-similé</i>
-des pièces. Les journaux publièrent côte
-à côte la lettre et sa reproduction photographique.
-Impossible de méconnaître la similitude
-absolue des deux documents. On était
-bien en présence des lignes écrites, une vingtaine
-d’années auparavant, par le marquis Renaud
-de Valcor.</p>
-
-<p>Ces lignes, des millions d’êtres les dévorèrent,
-en pesèrent minutieusement chaque syllabe. Il
-en résultait de toute évidence qu’au moment où
-le célèbre explorateur fondait la Valcorie, il avait
-envoyé à La Paz, pour traiter de ses affaires d’argent
-avec la banque Rosalez, un personnage investi
-de toute sa confiance, et dont il faisait
-remarquer l’étonnante ressemblance avec lui-même.</p>
-
-<p>Les feuilles antivalcoristes sommaient donc
-le marquis de déclarer quel était ce personnage
-et ce qu’il était devenu. Tant que l’explication
-ne serait pas donnée, claire et irréfutable, ils
-continueraient à prétendre que ce sosie était seul
-revenu en Europe avec un nom, un titre, une
-personnalité usurpés, et que le véritable marquis
-de Valcor dormait son sommeil éternel de l’autre
-côté de l’Atlantique. L’<i>Aube rouge</i> allait jusqu’à
-prétendre que cette mort avait dû être le résultat
-d’un crime, et que le brillant imposteur en gardait
-le sang sur les mains.</p>
-
-<p>Celui-ci souriait en lisant les invectives du
-parti adverse.</p>
-
-<p>«S’ils savaient, les imbéciles, que j’ai moi-même
-envoyé la fameuse lettre au Parquet!»</p>
-
-<p>Après avoir attendu quelques jours, pour que<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[371]</a></span>
-le coup qu’il allait frapper eût son plein effet,
-M. de Valcor déposa une plainte en faux et usage
-de faux, refusant de se reconnaître auteur de la
-lettre versée aux débats par ses adversaires.</p>
-
-<p>C’était un nouveau procès qui s’ouvrait, arrêtant
-l’autre tout net.</p>
-
-<p>L’instruction criminelle commença, avec les
-mêmes lenteurs que l’enquête civile, à cause des
-réponses à attendre de l’Amérique du Sud.</p>
-
-<p>L’hiver, puis le printemps avaient passé. Un
-autre été s’avançait. Les tribunaux allaient entrer
-en vacances. L’affaire de faux ne viendrait au
-rôle qu’à la rentrée d’automne.</p>
-
-<p>Renaud se proposait de partir pour la Bretagne,
-de donner enfin à sa torture de cœur et
-d’esprit une trêve plus prolongée que ses hâtifs
-séjours au château.</p>
-
-<p>Une nouvelle douleur, une nouvelle lutte le
-retinrent.</p>
-
-<p>Sentinelle en armes sur la brèche de son magnifique
-destin, il allait avoir à repousser un
-assaut plus imprévu des forces obscures.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[372]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XX</h2>
-
-<p class="pch"><i>L’ACCIDENT</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/du.jpg" width="80" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">UN matin, vers dix heures, le marquis de
-Valcor descendait les Champs-Élysées
-dans son landolet électrique,
-qu’il avait fait ouvrir.</p>
-
-<p>Il venait, suivant son habitude quotidienne,
-de faire une promenade à cheval au Bois. Mais,
-suivant la même habitude, il avait, au rond-point
-de l’Étoile, laissé sa monture à un groom, pour
-éviter la rentrée fastidieuse, au pas, jusqu’à la
-rue du Bac. Son automobile le ramenait grand
-train.</p>
-
-<p>Appuyé au fond, il parcourait les journaux,
-que son portier avait déposés soigneusement sur
-les coussins. Il fronçait les sourcils, ou souriait
-ironiquement, à mesure que s’agitait sous ses
-yeux toute la bourbe des passions humaines,
-remuées par le levain de son scandaleux procès.</p>
-
-<p>Soudain, une secousse, un virement brusque,
-le sursaut des roues sur un obstacle ... des cris ...
-des gens qui courent ... l’arrêt net de sa voiture.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[373]</a></span></p>
-
-<p>Renaud se leva, le cœur en suspens, étreint
-par une sensation de catastrophe.</p>
-
-<p>A droite, un peu en arrière, sur la chaussée,
-une masse gisait ... Un corps ... ou deux corps ...
-chose indistincte, que, déjà, cachaient des passants
-accourus. Son valet de pied sauta à terre.</p>
-
-<p>M. de Valcor descendit, s’approcha, regarda,
-ne put retenir une exclamation d’horreur. Une
-très jeune femme, évanouie ou morte, avec un
-peu de sang au front, demeurait étendue, les
-bras crispés autour d’un bébé tout petit, un
-enfant de quelques semaines. Et, dans cette
-pauvre créature,&mdash;image de la plus affreuse
-détresse féminine, avec son visage sanglant, la
-misère de ses vêtements, le mystère de sa maternité,
-son geste farouche,&mdash;le marquis de Valcor
-reconnaissait Bertrande Gaël.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est elle qui s’est jetée sous les roues,»
-s’écriait le valet de pied, blanc comme un linge.
-«Simon a viré pour l’éviter, elle a encore couru
-au-devant ... Ça, je vous le jure, monsieur le
-marquis.»</p>
-
-<p>Ce titre de marquis fit tourner les yeux à plusieurs.
-Des grognements partirent.</p>
-
-<p>«C’est bien ça ... Une pauvresse qui crève de
-faim avec son petit ... Et un monsieur de la haute
-qui se pavane dans son électrique ... Ah! le brigand
-de riche! Ça a deux propres-à-rien de laquais
-sur son siège ... Ça veut aller vite ... Et ça
-écrabouille les mères avec leurs enfants ... Y en
-avait pas épais sous les roues ... Elle avait le
-ventre creux ... pauvre bougresse!...»</p>
-
-<p>Les gens du peuple, plus nombreux à cette
-heure matinale que les oisifs, sur la superbe avenue,<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[374]</a></span>
-s’excitaient de furieuse pitié devant ce contraste:
-l’infortunée, victime d’on ne savait quelle
-atroce misère, étreignant toujours l’innocent, qui
-commençait à pleurer, et ce monsieur si élégant,
-avec sa voiture du dernier modèle, et l’impeccable
-tenue de ses gens en livrée. On allait lui
-faire un mauvais parti. Tandis que des femmes
-se penchaient, palpaient la blessée, prenaient le
-bébé, qui n’avait aucun mal, des hommes levaient
-leurs poings menaçants.</p>
-
-<p>Celui qu’ils voulaient frapper ne songeait
-même pas à se défendre. Les bras tombés, le
-visage livide, ses fiers yeux bleus noyés et mourants
-comme ceux d’une femmelette qui s’évanouit,
-il continuait à regarder la forme abattue à
-terre, semblant ne plus la voir distinctement,
-mais contempler un spectacle d’épouvante mille
-fois plus affreux que cette triste réalité.</p>
-
-<p>Il se sentit soutenu, appuyé par quelqu’un,
-qui, sans doute, le croyait près de s’effondrer à
-terre. C’était un gardien de la paix, lui disant:</p>
-
-<p>&mdash;«J’ai vu la chose, monsieur. Il n’y a pas
-de votre faute. La malheureuse avait une résolution
-du diable. Mais je ne crois pas qu’elle ait
-grand mal. Remettez-vous.»</p>
-
-<p>Puis, s’adressant aux ouvriers hostiles:</p>
-
-<p>&mdash;«Arrière, vous autres!» cria ce brave représentant
-de l’ordre. «C’est-y point honteux
-de s’en prendre au monde comme ça? Si vous
-n’étiez pas trop flemmards pour nourrir les filles
-que vous mettez à mal, elles ne se jetteraient
-pas avec leurs gosses sous les voitures.»</p>
-
-<p>L’éternelle question sociale ayant été ainsi
-soulevée puis résolue sans plus d’impartialité ni<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[375]</a></span>
-de clairvoyance qu’à l’ordinaire, on s’occupa de
-la malheureuse écrasée.</p>
-
-<p>Elle ne paraissait avoir aucune fracture, mais
-seulement cette blessure à la tête, d’où coulait
-le sang qui tachait sinistrement son visage, et de
-laquelle un badaud affirma d’un air sagace:</p>
-
-<p>&mdash;«Les blessures à la tête ... si ce n’est pas
-mortel, ça n’est rien du tout.»</p>
-
-<p>Ce qui, pour les curieux, sembla tout de suite
-fixer le cas.</p>
-
-<p>&mdash;«Veuillez m’aider à porter cette pauvre
-femme dans la voiture, Albert,» dit M. de Valcor
-à son domestique, d’une voix qu’il ne réussissait
-pas à affermir. «Nous prendrons le docteur en
-passant, et nous emmènerons cette infortunée à
-la maison. Je me charge d’elle.»</p>
-
-<p>Puis, se tournant vers le groupe de commères
-affairées autour de l’enfant:</p>
-
-<p>&mdash;«Si l’une de vous veut bien m’accompagner
-avec ce petit?... Je ne saurais pas trop
-comment le tenir.»</p>
-
-<p>En prononçant ces mots, il jetait un coup
-d’œil presque répulsif au petit être, qui vagissait
-et s’agitait dans des langes bien minces mais
-très propres.</p>
-
-<p>Une jeune ouvrière s’offrit, toute fière de se
-mêler au drame et de monter dans l’équipage
-électrique.</p>
-
-<p>Pendant que le gardien de la paix dressait son
-procès-verbal, et que, sur son interrogation,
-Renaud répondait bas et vite:&mdash;«Marquis de
-Valcor, rue du Bac,» on étendait sur les coussins
-du fond de l’automobile Bertrande, toujours sans
-connaissance.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[376]</a></span></p>
-
-<p>Le marquis ordonna de fermer le landolet,
-pour ne pas faire sensation sur son passage, et
-prit place sur la banquette, en face de l’obligeante
-personne chargée du poupon. Le valet
-de pied Albert grimpa sur le siège, et donna
-l’adresse du docteur à son camarade Simon.</p>
-
-<p>Celui-ci, navré de l’accident, mais sûr d’avoir
-fait tout ce qui dépendait de lui pour l’éviter,
-était demeuré à son poste, muet, sauf pour répondre
-à l’agent, avec son sang-froid de conducteur,
-qui ne doit jamais quitter sa machine, et
-son impassibilité de serviteur de grand style.</p>
-
-<p>Il démarra. L’automobile partit, rapide et silencieuse,
-sur ses énormes pneus.</p>
-
-<p>Derrière elle, demeura le groupe des badauds.
-Ces gens regardaient s’éloigner la voiture,
-bouche bée, avec ce léger déboire qu’on éprouve
-en passant d’un spectacle excitant à la platitude
-de la vie ordinaire.</p>
-
-<p>Les propos qui prolongèrent un peu la distraction
-n’étaient plus du mode agressif. Par son
-émotion visible et sa généreuse attitude, l’écraseur
-avait presque pris de l’avantage sur l’écrasée.</p>
-
-<p>&mdash;«Il est tout de même chic, pour un marquis.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien de les avoir emmenés dans sa
-voiture.</p>
-
-<p>&mdash;Ça va plus vite que l’ambulance urbaine.</p>
-
-<p>&mdash;C’est-y pas Valcor qu’il a dit qu’y s’appelait?</p>
-
-<p>&mdash;Si, si ... marquis de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Celui qu’a c’t’histoire? Qu’on prétend
-qu’il a volé son titre?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[377]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, voulez-vous que je vous dise,
-moi?» fit, d’un air important, le maître d’hôtel
-d’une des maisons les plus aristocratiques du
-rond-point. «Je les connais, <i>ceuss</i> de la haute.
-Si celui-là n’était pas un vrai marquis, il aurait
-peut-être prêté son auto pour trimbaler la pauvresse
-et le mioche. Mais il ne serait pas monté
-dedans avec. N’y a encore que les types de
-vieille roche pour pas être fiers. Je vous garantis
-ce paroissien-là. Il est bon teint.»</p>
-
-<p>Une heure plus tard, M. de Valcor arpentait
-son cabinet de travail du pas nerveux de quelqu’un
-qui attend. Les minutes lui parurent
-longues jusqu’à ce qu’un domestique vint dire:
-«Monsieur le docteur demande s’il peut entrer.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?» demanda-t-il anxieusement.</p>
-
-<p>La réponse fut rassurante.</p>
-
-<p>La victime de l’accident, installée, non pas
-dans les dépendances de l’hôtel, mais dans une
-chambre de maître, au second étage, se trouvait
-dans l’état le plus satisfaisant. La blessure de la
-tête n’intéressait que le cuir chevelu. Et c’était
-la seule. Pour le reste, des contusions, simplement.
-Et le désordre général provoqué par
-l’exaltation, l’émotion, tout ce qui avait déterminé,
-puis accompagné le coup de désespoir.</p>
-
-<p>&mdash;«Car elle reconnaît,» ajouta le docteur,
-«s’être jetée volontairement sous les roues de
-votre automobile.</p>
-
-<p>&mdash;Savait-elle que c’était la mienne?» demanda
-Valcor avec vivacité.</p>
-
-<p>&mdash;«Elle ne s’explique pas là-dessus, ni sur
-rien d’autre, d’ailleurs. C’est son cri de regret
-en se retrouvant vivante, quand la connaissance<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[378]</a></span>
-est revenue, qui m’a tout révélé. Je ne lui ai pas
-posé de questions. J’ai défendu qu’on lui en
-posât. La religieuse qui la soigne maintiendra
-le silence absolu, au moins pendant cette journée-ci
-et la nuit prochaine.</p>
-
-<p>&mdash;L’enfant?...» demanda le marquis d’une
-voix altérée.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, vous avez vu ... Il n’a rien.</p>
-
-<p>&mdash;Et c’est ... c’est bien celui ... de ... cette
-malheureuse?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute. En apprenant qu’il est sain et
-sauf, elle a fondu en larmes ... Elle l’appelait, lui
-demandait pardon ... voulait le voir ... J’ai interdit
-tout cela sévèrement. Le calme le plus absolu
-est nécessaire. Elle nourrissait. Je ne puis dire,
-avant quelques heures, si l’effroyable secousse
-n’a pas tari son lait, ce qui pourrait amener des
-complications, de la fièvre, un transport au cerveau ...
-Il n’y a plus maintenant que ce danger-là,
-mais il n’est pas négligeable.</p>
-
-<p>&mdash;Quelles mesures avez-vous prises pour le
-bébé, docteur?</p>
-
-<p>&mdash;Je vais envoyer ici une nourrice, pour que
-le pauvre être ne pâtisse pas dans l’intervalle.
-Dès que nous serons fixés sur l’état de la mère,
-nous aviserons définitivement.»</p>
-
-<p>Le médecin, pressé de courir à d’autres devoirs,
-hésitait pourtant à se retirer devant l’expression
-troublée de son client.</p>
-
-<p>&mdash;«Avez-vous quelque chose d’autre à me
-demander, monsieur le marquis?</p>
-
-<p>&mdash;Mais ...»</p>
-
-<p>Renaud s’arrêta court.</p>
-
-<p>&mdash;«Songez à la chance que vous avez eue,»<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[379]</a></span>
-reprit l’homme de science. «Vraiment c’est miracle
-que vous ayez échappé à l’abomination
-d’une double mort, là, sous vos roues ...»</p>
-
-<p>Un visible frisson secoua Valcor. Puis aussitôt,
-avec une préoccupation dont la force
-étonna le médecin:</p>
-
-<p>&mdash;«Docteur, quand pourrai-je lui parler?</p>
-
-<p>&mdash;Pas avant demain matin, monsieur le marquis.
-Et encore, je ne vous le promets pas.»</p>
-
-<p>Demeuré seul, Renaud serra les poings et les
-dents, comme dans un effort presque surhumain
-pour se dominer. Patienter encore vingt-quatre
-heures, avec, sous son toit, cette fille infortunée
-et son secret!... Ne pas le lui arracher!... Ne pas
-savoir!...</p>
-
-<p>Bertrande ... Elle était belle, comme Micheline.
-Ainsi que Micheline, elle avait été une fillette
-innocente, qu’il revoyait, bondissant, au-devant
-de lui, sur le sentier de la falaise. Micheline ...
-Bertrande ... Ces deux images, autrefois si
-pareilles, maintenant séparées par un abîme,&mdash;l’une
-toujours pure, l’autre souillée,&mdash;pourquoi
-ne pouvait-il pas s’empêcher de les confondre?...
-La honte, la déchéance, de la pauvre
-petite paysanne orpheline n’atteignait cependant
-point la splendeur virginale de celle qui
-rayonnait dans le luxe, sous un nom qu’il saurait
-lui garder intact, et sous sa protection paternelle,
-à lui,&mdash;rempart qui défiait les atteintes.</p>
-
-<p>A un moment, le visage du marquis de Valcor
-s’appuya contre ses mains crispées, et ce furent
-peut-être des larmes, ces traces brillantes qu’il
-se hâta d’effacer dans leurs paumes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[380]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Alors, ma Sœur, elle ne vous a rien confié,
-la pauvre petite?» demanda-t-il le lendemain
-à la religieuse de garde.</p>
-
-<p>Celle-ci était venue lui dire que la malade
-était prête à le recevoir, et tous deux montaient
-le large escalier de pierre, à rampe de fer forgé,
-qui joignait les étages dans l’hôtel de la rue du
-Bac.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, ma Sœur, elle sait au moins qui je
-suis? On lui a dit chez qui elle reçoit l’hospitalité?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, monsieur le marquis?</p>
-
-<p>&mdash;N’a-t-elle fait aucune remarque? N’a-t-elle
-pas dit qu’elle connaissait déjà mon nom?</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, quand elle s’est jetée sous ma voiture?...</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas parce que cette voiture était
-la vôtre, monsieur le marquis. Qu’allez-vous
-penser là?...</p>
-
-<p>&mdash;Vous a-t-elle parlé de sa situation? de sa
-famille? Comment s’appelle-t-elle?</p>
-
-<p>&mdash;Elle se refuse à rien révéler. Pauvre créature!...
-Elle ne m’a pas l’air d’être née pour la
-mauvaise vie qui l’a conduite au crime. Mais
-déjà elle revient à Dieu. Votre bonté la sauvera,
-monsieur le marquis.»</p>
-
-<p>«Si ce n’était pas Bertrande!... Si, par bonheur,
-je m’étais trompé!...» se disait Renaud,
-dont la main tremblait en frappant à la porte.</p>
-
-<p>Une femme de chambre lui ouvrit, puis se retira
-aussitôt avec la religieuse.</p>
-
-<p>Le marquis de Valcor s’avança, et, au détour<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[381]</a></span>
-d’un paravent, vit sur une chaise longue celle
-dont la pensée le torturait depuis la veille.</p>
-
-<p>C’était bien Bertrande. Il ne s’était pas
-trompé.</p>
-
-<p>La petite-fille de Mathurine appuyait contre
-les oreillers son buste, vêtu de flanelle blanche.
-Un bandeau de linge recouvrait en partie sa
-tête. Mais, de l’autre côté, ses beaux cheveux,
-d’un châtain doré, descendaient et contournaient
-l’oreille en un flot opulent. Une courte-pointe
-rose égayait un peu cette vision, dont la maigreur
-et la pâleur, percée par la double flamme de
-deux larges yeux clairs, désespérément tristes,
-eussent fait mal. Cependant, malgré son désastre,
-sa beauté subsistait.</p>
-
-<p>Renaud s’arrêta, le cœur oppressé.</p>
-
-<p>Il lui semblait, dans cette ressemblance fanée,
-et comme effacée, de sa fille, découvrir le ravage
-que pourraient faire le mal et la douleur sur sa
-Micheline si rayonnante et si pure.</p>
-
-<p>Il murmura:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est toi, ma pauvre petite!»</p>
-
-<p>Silencieuse, elle le regardait, avec un monde
-de pensées désolées au fond de ses yeux immenses.</p>
-
-<p>Il s’assit à côté de la chaise longue, prit dans
-ses mains les doigts fluets et comme inertes,
-posa sur elle des prunelles douces comme des
-prunelles de mère.</p>
-
-<p>&mdash;«Aie confiance, dis-moi tout. Je ne te condamne
-pas. Je ne peux pas te condamner!»</p>
-
-<p>Elle leva les sourcils, ouvrit démesurément les
-paupières, comme dans un étrange effroi.</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi donc?» balbutia-t-elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[382]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Parce que tu n’es pas seule responsable
-de tes fautes.</p>
-
-<p>&mdash;Et qui donc en est responsable?» fit-elle
-en avançant un visage frémissant.</p>
-
-<p>&mdash;«La destinée ... la vie ... Et, je le soupçonne,
-la lâcheté d’un séducteur indigne.»</p>
-
-<p>Elle retomba en arrière, comme sous un choc.
-Un flot rose envahit ses joues, devenues transparentes
-et minces.</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce tout?» demanda-t-elle, comme se
-parlant à elle-même.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment, tout?...</p>
-
-<p>&mdash;Si je n’avais pas perdu mon père ... Si ma
-mère n’était pas devenue folle ... après l’hallucination
-qui le lui avait fait voir, dans la
-lande ...»</p>
-
-<p>Les yeux dilatés de Bertrande, où semblait
-passer un peu de l’égarement dont elle parlait,
-cherchèrent avidement ceux du marquis. Mais
-Renaud baissa des paupières tressaillantes, et dit
-avec une tristesse calme:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est cela que j’appelle les fatalités de
-ta vie. C’est cela qui me rend indulgent pour toi,
-ma pauvre Bertrande.»</p>
-
-<p>Elle renversa la tête, et se tordit les mains.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu souffres!...» s’écria Renaud avec une
-pitié infinie. «Dis-moi quelles abominables misères
-t’ont poussée à te précipiter sous les roues
-de?...»</p>
-
-<p>Il s’arrêta, puis reprit d’une autre voix, d’une
-voix étranglée d’angoisse:</p>
-
-<p>&mdash;«... De ma voiture?... Pourquoi la
-mienne?... Le savais-tu?... L’as-tu fait exprès?...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[383]</a></span></p>
-
-<p>Elle inclina la tête, affirmativement, d’un signe
-énergique.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais pourquoi?... Pourquoi?... Ne suis-je
-pas le protecteur de ta famille?... Ne pouvais-tu
-recourir à moi? Si tu avais honte, pour toi-même,
-de m’avouer ta situation, que ne le faisais-tu pour
-ton enfant?... Tu as voulu la mort de cet innocent!...
-Tu as voulu faire de moi l’instrument de
-votre double mort!... De quelles révoltes, de
-quelles haines, pouvaient surgir en toi ces effroyables
-résolutions?... Parle ... parle ... Bertrande!
-Que t’a-t-on dit?... Que t’ai-je fait?...»</p>
-
-<p>Elle murmura:</p>
-
-<p>&mdash;«J’étais trop malheureuse!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais je n’en étais pas cause!... Au contraire ...
-Je te cherchais, Bertrande, pour t’arracher
-à l’abîme.»</p>
-
-<p>Le regard fixe, perdu, la jeune femme prononça
-plus bas encore:</p>
-
-<p>&mdash;«Je devenais folle, comme ma mère. J’avais
-eu, comme elle, des visions ...</p>
-
-<p>&mdash;Quelles visions?»</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas, mais, se tournant vers
-lui, de nouveau, elle dit brusquement:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez des ennemis acharnés, monsieur
-le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais. Je ne les crains pas,» fit-il tranquillement.</p>
-
-<p>Elle replia ses bras contre son sein, se recroquevilla
-un peu, comme si, en elle-même, quelque
-élan désordonné se fût abattu devant cette force
-inébranlable.</p>
-
-<p>Renaud, sous l’effleurement du danger, venait
-de se reprendre jusqu’à n’être même plus<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[384]</a></span>
-ému. Ce fut presque froidement qu’il poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;«Ne parlons pas de moi, mais de toi. Ainsi,
-tu es mère, Bertrande?...»</p>
-
-<p>Elle pencha le front, avec une confusion, une
-faiblesse navrantes.</p>
-
-<p>&mdash;«Qui est le père de ton enfant?»</p>
-
-<p>Point de réponse.</p>
-
-<p>&mdash;«Dis-moi qui. Si ce n’est pas un homme
-marié, il t’épousera.»</p>
-
-<p>Bertrande eut un rire amer.</p>
-
-<p>&mdash;«Il t’épousera!» répéta M. de Valcor. «Je
-saurai l’y contraindre.»</p>
-
-<p>La jeune femme secoua la tête.</p>
-
-<p>&mdash;«Impossible!» dit-elle. «D’ailleurs, c’est
-moi qui refuserais de l’épouser, s’il m’acceptait
-par intérêt ou par crainte. Si bas que je sois tombée,
-je suis encore trop fière pour cela.</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait ton devoir, à cause de ton enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis pas devenir sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;Il n’est pas libre?</p>
-
-<p>&mdash;Si.</p>
-
-<p>&mdash;Tu le juges trop haut pour toi?... Un misérable
-qui t’a séduite et abandonnée.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne m’a pas abandonnée.</p>
-
-<p>&mdash;Alors pourquoi cherchais-tu la mort?</p>
-
-<p>&mdash;Je le fuyais. Je ne voulais rien accepter de
-lui.</p>
-
-<p>&mdash;Ne l’aimes-tu pas?»</p>
-
-<p>Bertrande éclata en sanglots convulsifs.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu l’aimes donc?... Mais quel est ton
-secret, malheureuse enfant?» demanda Renaud,
-adoucissant de nouveau sa voix jusqu’à des inflexions
-presque tendres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[385]</a></span></p>
-
-<p>Elle pleurait sans répondre.</p>
-
-<p>Pouvait-elle lui dire qu’à la douleur de se voir,
-non pas tout à fait abandonnée, en effet, mais
-du moins délaissée, s’ajoutaient d’autres douleurs?...
-Que l’homme qu’elle adorait s’était révélé
-à elle comme le pire ennemi de lui-même,
-Renaud de Valcor, et qu’en elle on avait insinué
-des soupçons d’où résultait pour sa conscience
-une effroyable alternative.</p>
-
-<p>Gilbert de Villingen avait appris à Bertrande
-qu’en expliquant le monogramme dont il cherchait
-le sens avec Escaldas, elle les avait peut-être
-mis sur la piste des crimes accomplis par
-son propre père. C’est lui, c’est ce père, c’est
-Bertrand Gaël, fils aîné de Mathurine, qui,
-échappé au naufrage dont on le croyait victime,
-aurait seul pu se substituer au marquis de Valcor
-et jouer son rôle. La ressemblance entre Bertrande
-et Micheline apparaissait alors toute naturelle
-et constituait une preuve. Elles seraient
-sœurs. L’une née avant, l’autre après, les années
-de mystérieux exil, d’où le pauvre marin, père
-de la première, serait revenu grand seigneur,
-pour épouser,&mdash;par une criminelle bigamie,&mdash;une
-demoiselle de Servon-Tanis, et devenir père
-de la seconde.</p>
-
-<p>Dans l’éblouissement d’une telle découverte,
-qu’ils s’appliquèrent à faire concorder aussitôt
-avec tous les éléments connus de l’affaire, Gairlance
-et Escaldas traversèrent un moment de
-délire. Ils crurent tenir la clef de l’extraordinaire
-aventure. Tous les détails s’y adaptaient. Il les
-évoquaient l’un après l’autre, avec de vrais rugissements
-de joie. Aucune contradiction ne les<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[386]</a></span>
-frappa tout d’abord. Ils n’en voulaient pas voir.
-Ils n’en voyaient point. Dans leur surexcitation,
-ils ne crurent même pas utile d’agir prudemment
-avec Bertrande. Ne pouvait-elle pas leur donner,
-là, tout de suite, des renseignements qui leur seraient
-précieux? D’abord, sur le fameux tatouage.
-Avait-elle entendu dire que son père le portait?
-Oui, de cela, elle était certaine. Puis la ressemblance
-nécessaire de Bertrand Gaël avec Renaud
-de Valcor ... N’en avait-on jamais parlé dans sa
-famille?... Elle était moins affirmative sur ce
-point. Mais, maintenant qu’elle connaissait mieux
-la vie, elle s’expliquait certaines allusions. Il y
-avait eu de tous temps de jolies filles chez les
-Gaël, et d’ardents garçons chez les Valcor. Parmi
-ses aïeules, sans doute, plus d’une avait écouté
-quelque beau jeune marquis, comme elle-même
-avait écouté son prince bien-aimé. C’était une tradition
-maligne sur la côte, que, dans chaque génération
-des Gaël, se trouvait toujours quelque
-vivante preuve des liens plus ou moins anciens,
-coupables et romanesques, noués à plusieurs reprises,
-depuis des siècles, entre le château et la
-maison de pêcheurs. Ensuite, c’était le naufrage
-dans lequel aurait péri son père ... Où avait-il eu
-lieu? Comment l’avait-on su? Quelqu’un en
-avait-il réchappé?...</p>
-
-<p>Bertrande, harcelée par ces questions, émue,
-bouleversée de souvenirs, saisie d’un singulier
-espoir, s’était écriée:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais vous parlez comme si vous pouviez
-croire que mon père soit encore vivant!»</p>
-
-<p>Alors, pour s’en faire une auxiliaire, Gilbert
-lui avait tout dit, tout ce qu’elle ignorait, absorbée<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[387]</a></span>
-par son triste amour et sa maternité prochaine,
-indifférente à ce qu’on lit dans les journaux,
-qu’elle n’ouvrait jamais. D’un seul coup,
-elle avait appris le procès, les attaques dirigées
-contre le marquis, sa personnalité contestée, et
-le soupçon suggéré par elle-même, si involontairement,
-à propos du tatouage ... Quoi!... cet
-homme lointain et puissant était peut-être son
-propre père à elle-même! Quel étourdissement!...
-Quel vertige!...</p>
-
-<p>Mais non ... Si c’était vrai, si l’on prouvait cette
-chose inouïe, le père qu’elle retrouverait ne serait
-plus l’être prestigieux, mais un vil bandit, un imposteur,
-un voleur, un assassin peut-être!... On
-le condamnerait ... A quelle peine?... Pouvait-elle
-savoir?... Ce serait épouvantable et infamant. Et
-elle en serait cause!... C’était elle qui, par une
-parole inconséquente, aurait déchaîné la catastrophe
-et l’expiation.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu en aurais une chance!» lui avait dit
-Gilbert. «Car, de tous les millions que la Valcorie
-a rapportés, il lui en resterait bien quelques-uns,
-attribués à son œuvre personnelle, et tu deviendrais
-une héritière, tu partagerais avec ta
-sœur Micheline.»</p>
-
-<p>Ces paroles avaient fait horreur à Bertrande.
-Mais, pourtant, quel foudroyant éclair jaillit ensuite
-sur son âme! Car, sans montrer son trouble
-et son dégoût, ayant demandé:</p>
-
-<p>&mdash;«Qui donc rentrerait en possession du
-nom et de la fortune des Valcor?»</p>
-
-<p>Elle avait entendu cette réponse:</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur de Plesguen et sa fille Françoise.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[388]</a></span></p>
-
-<p>Bertrande était amoureuse. Elle était jalouse.
-Elle connaissait aujourd’hui son amant. Elle comprit.
-Si l’intérêt du vieux gentilhomme et de sa
-fille, qui n’étaient de rien à Gilbert, le touchait
-au point de tout sacrifier dans cette lutte, de s’y
-lancer corps et âme avec l’acharnement où elle
-le voyait, c’est qu’il était épris de M<sup>lle</sup> de Plesguen,
-c’est que celle-ci lui accorderait sa main
-après la victoire.</p>
-
-<p>L’étau d’un drame pareil, qui la broyait dans
-sa conscience, dans sa tendresse, qui la plaçait
-entre un amant toujours adoré et un bienfaiteur,
-peut-être un père, menacé par ce même amant,
-avait affolé la malheureuse. Parce que Gilbert
-voulait la contraindre à un rôle de délatrice et
-d’espionne auprès d’un homme qui lui semblait
-intangible et sacré, et parce que Gilbert ne l’aimait
-plus, elle avait fui Gilbert. Parce qu’elle ne
-pouvait croire au fabuleux roman, parce qu’elle
-ne voulait pas trahir son Gilbert auprès de
-l’autre, auprès du redoutable, du mystérieux Renaud,
-et aussi à cause de sa honte, elle n’avait
-pu se résoudre à implorer celui-ci.</p>
-
-<p>Pendant quelques semaines elle avait gagné
-tout juste de quoi manger, de quoi payer le loyer
-d’une misérable chambre, au fond d’un quartier
-lointain, où elle se terrait, farouche.</p>
-
-<p>Puis son enfant était né. Comment le nourrir?...
-Et à quoi bon?... La vie était si déconcertante,
-si atroce!</p>
-
-<p>Pauvre petite Bertrande! Elle se voyait, infime
-et faible, entre ces deux hommes qui pétrissaient
-sa destinée. Un prince ... un marquis ... Son âme
-humble et crédule s’était évaporée comme un<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[389]</a></span>
-encens, consumée en admiration devant ces
-êtres splendides et supérieurs. L’un avait tout
-son amour, l’autre, toute sa gratitude. Et c’étaient
-des adversaires, se mesurant dans une lutte
-abominable! Pis encore ... c’étaient des êtres de
-cruauté, de mensonge, de rapine!... L’un, le
-père de son enfant. L’autre, son propre père
-peut-être. Et elle n’avait pas de pain sous la
-dent, pas de lait dans le sein, pour vivre et faire
-vivre le pauvre petit, né de son irrémédiable
-faute.</p>
-
-<p>Dans la démence que lui suggestionnaient de
-telles réflexions, Bertrande Gaël avait pris sa résolution
-tragique. Ayant guetté l’automobile
-qui, presque chaque jour, ramenait le marquis
-de Valcor après sa promenade à cheval, elle s’était
-jetée sous les roues, son bébé entre les bras.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, revenue à elle, sa folle détresse
-un peu apaisée, elle regardait la noble et bienveillante
-figure qui s’inclinait vers son pauvre
-cœur éperdu avec tant de pitié, tant de bonté,
-et elle se disait:</p>
-
-<p>«Quel que soit cet homme, mon bienfaiteur
-loyal ou mon père menacé, je ne puis pas dire
-un mot, je ne puis pas faire un geste qui l’afflige.
-D’ailleurs, en face de lui, mon doute s’efface.
-Comment croire que, sous ce front, il y ait un
-remords?» Puis une pensée la mordait comme
-une pince d’acier: «Mais alors, le traître, c’est
-Gilbert. Il travaille à une œuvre injuste et maudite.»</p>
-
-<p>Elle gémit:</p>
-
-<p>&mdash;«Mon Dieu! mon Dieu!... Comme j’avais
-raison de vouloir mourir!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[390]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ne parle pas ainsi, Bertrande,» lui dit
-M. de Valcor. «Sont-ce là les enseignements
-que tu as tirés de ta pieuse éducation chez les
-Géraldines de Quimper?... Comprends-tu maintenant
-ce que je craignais pour toi, de la vie,
-avec ton caractère et ta beauté, et pourquoi je
-désirais tant que tu te fisses religieuse?»</p>
-
-<p>Ce fut son seul reproche. Et cette indulgence
-même, avec l’évocation du souci qu’il avait de
-tout temps pris d’elle, jetèrent de nouveau la
-jeune femme dans l’incertitude et le trouble.</p>
-
-<p>Cependant, une autre anxiété l’étreignait.
-D’une voix tremblante, elle demanda des nouvelles
-de sa grand’mère.</p>
-
-<p>Il lui peignit le désespoir de la vieille Mathurine,
-et avec quelle angoisse elle avait eu recours
-à lui.&mdash;«Quant à ta mère, son inconscience
-l’a préservée de cette nouvelle douleur.»</p>
-
-<p>Le souvenir de l’Innocente attendrit sa fille
-peut-être plus que la pensée de l’aïeule rigide.</p>
-
-<p>Renaud tâcha d’arracher à cet attendrissement
-le nom qu’il voulait connaître, celui du séducteur
-de Bertrande.</p>
-
-<p>Elle défendait son secret plus mollement,
-noyée de larmes, et dans un tel besoin de confidence,
-d’appui! Celui qui s’offrait représentait
-pour elle une si invincible puissance! Le marquis
-de Valcor affirmait que, par son intervention,
-il arrangerait tout. Elle commençait à le
-croire. Y avait-il quelque chose d’impossible à
-celui qu’elle avait toujours vu l’arbitre des circonstances,
-là-bas, dans le pays où il répandait
-les bienfaits, comme un pouvoir surnaturel.</p>
-
-<p>Peut-être, malgré tout, n’eût-elle pas nommé<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[391]</a></span>
-Gilbert, mais certaines de ses paroles, suivies de
-réticences, réveillèrent chez le marquis le soupçon
-qui, à plusieurs reprises, s’était porté sur son
-hôte de l’autre saison. Il se vit encore, chevauchant
-sur la route de la falaise, à côté de Gairlance,
-dont il entendait la protestation railleuse:
-«Me croyez-vous capable de mettre à mal une
-petite mascotte de village?...»</p>
-
-<p>Renaud de Valcor tendit en lui-même cette
-faculté presque magnétique, grâce à laquelle,
-par la force de son regard, par la persuasion insinuante
-de sa voix, il faisait fléchir la volonté
-d’autrui. Il enfonça jusqu’à l’âme de Bertrande
-ses yeux dominateurs, et s’écria brusquement:</p>
-
-<p>&mdash;«Puisque tu ne veux pas me dire le nom
-du lâche séducteur qui t’a rendue mère, je vais
-te le dire, moi: c’est le prince de Villingen.»</p>
-
-<p>Elle jeta une exclamation étouffée, pâlit, courba
-la tête, et se cacha le visage dans ses mains.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[392]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XXI</h2>
-
-<p class="pch"><i>LE DUEL</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/du.jpg" width="80" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">UN dimanche, vers une heure, Gilbert
-se préparait à partir pour les courses,
-quand son domestique lui présenta la
-carte du marquis de Valcor.</p>
-
-<p>Le prince fut très étonné. Puis, aussitôt après
-la première surprise, il se donna cette explication:</p>
-
-<p>«C’était fatal. Mon gaillard a fini par découvrir
-que je marche à fond contre lui, dans son
-affaire. Il vient me demander compte de mon
-attitude. Eh bien, nous allons rire.»</p>
-
-<p>Le petit-fils du héros de Villingen, s’il manquait
-de moralité, ne le cédait à personne en bravoure
-physique. Duelliste par goût héréditaire,
-il jugeait que la supériorité sur le terrain dispense
-de toute obligation dans la vie.</p>
-
-<p>Quand on est à tout instant prêt à justifier ses
-actes, suivant le code de l’honneur mondain,
-avec un coup d’épée ou de pistolet, on ne rencontre<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[393]</a></span>
-pas beaucoup de gens résolus à vous demander
-des explications, et ceux qui en ont l’audace
-se tiennent ensuite pour satisfaits, si même
-ils ne restent muets pour toujours.</p>
-
-<p>«Voyons,» se dit Gairlance, «nous avons
-bien convenu avec Escaldas de nous retrouver
-à Auteuil?... Il ne devait pas me reprendre
-ici?... Non. Parce que, vraiment, avec la peur
-effroyable qu’il a de Valcor ... je ne voudrais
-pas l’exposer ...»</p>
-
-<p>Tout en souriant, malgré lui, de la poltronnerie
-de son acolyte, il dit cependant à son valet:</p>
-
-<p>&mdash;«Si par hasard monsieur Escaldas venait
-pendant que je cause avec le marquis, prévenez-le,
-et dites-lui que je le prie d’aller m’attendre
-au pesage.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, monsieur. Dois-je faire entrer ici
-monsieur le marquis?</p>
-
-<p>&mdash;Non,» répliqua le prince, «je vais le rejoindre.»</p>
-
-<p>Écartant une portière, il quitta son fumoir, et
-passa dans le salon.</p>
-
-<p>M. de Valcor, debout devant une table, examinait
-un album photographique contenant des
-portraits de femmes.</p>
-
-<p>Dans la garçonnière, petite mais élégante, que
-Gilbert habitait rue Cambacérès, nombre de bibelots
-futiles, de souvenirs féminins, d’images
-suggestives, attestaient l’humeur galante et la
-principale occupation du maître du logis. L’album
-que tenait le marquis avait une petite célébrité
-dans le monde où l’on s’amuse. On l’appelait
-le «harem de Gégé.» Il y collectionnait ses
-plus flatteuses conquêtes. C’était l’ambition des<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[394]</a></span>
-jolies et faciles filles qu’il honorait d’un caprice,
-d’y avoir leur effigie. Car ce privilège constituait
-un brevet de beauté ou de chic. Il ne les y
-admettait pas toutes. Certaines, pour l’engager
-à les y mettre, donnaient à leur portrait quelque
-scabreuse originalité, par la hardiesse de la pose
-ou du costume. Ainsi, grâce au décolleté de la
-plupart de ses pages, le luxueux et luxurieux volume
-devenait une manière de musée secret.</p>
-
-<p>Tel était l’objet sur lequel se fixait l’attention
-de M. de Valcor lorsque Gilbert le rejoignit.
-Mais le visiteur n’avait pas sur la physionomie
-l’excitation amusée, à demi gênée, qu’offrait ordinairement
-celle des curieux passant en revue
-cette élite de Cythère.</p>
-
-<p>Gairlance, en entrant, vit se tourner vers lui
-un visage contracté et terrible.</p>
-
-<p>Le marquis de Valcor, d’un geste rapide, reprit,
-contre l’accoudoir d’un divan, la canne qu’il
-y avait appuyée, et la leva, en même temps qu’il
-s’avançait vers le prince.</p>
-
-<p>Gilbert s’arrêta net, croisa les bras, et dressa
-contre l’agresseur une figure d’une fermeté saisissante,
-bien que devenue subitement très pâle.</p>
-
-<p>&mdash;«Un guet-apens!» s’écria-t-il.</p>
-
-<p>Son attitude, son accent, eurent cette noblesse
-des actes moraux d’une justesse foudroyante,
-comparable à la noblesse des mouvements physiques,
-également foudroyants et justes, par lesquels
-un gymnaste accomplit un tour mortellement
-périlleux.</p>
-
-<p>Dire ce qu’il faut dire, faire ce qu’il faut faire,
-sous l’assaut de l’imprévu, dans l’éclair d’une seconde ...
-Cela est toujours d’un bel effet, même<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[395]</a></span>
-quand il s’agit seulement d’un sang-froid de
-bretteur.</p>
-
-<p>M. de Valcor jeta sa canne.</p>
-
-<p>Pouvait-il, quelque motif qu’il en eût, frapper
-un homme surpris et désarmé, qui le recevait
-sans défiance?</p>
-
-<p>&mdash;«Êtes-vous fou, monsieur?» demanda
-Gilbert, très calme.</p>
-
-<p>Renaud ne répondit pas, mais revint à la table,
-et reprit l’album. Il en arracha une photographie,
-lacérant le feuillet, sans prendre la peine
-de faire glisser le carton, et se tourna de nouveau
-vers le prince, cette photographie à la main:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous allez me remettre,» s’écria-t-il,
-«tous les portraits semblables à celui-ci que
-vous possédez. Vous allez me jurer de faire détruire
-le cliché, et ensuite, vous aurez à me
-rendre raison d’une pareille infamie!»</p>
-
-<p>Il serait impossible de décrire la frénésie furieuse,
-quoique contenue, qui animait le marquis.</p>
-
-<p>Gilbert sourit, insolent et tranquille.</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi donc? Ce portrait est celui
-de ma maîtresse, Bertrande Gaël. N’ai-je pas le
-droit?...</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien, lâche insulteur, qu’il est
-la frappante image de mademoiselle de Valcor.
-Et vous avez combiné l’ignoble perfidie!... Vous
-avez fait coiffer Bertrande comme ma fille Micheline,
-foncer ses cheveux ... Et cette tête, un peu
-inclinée, est dans la position ou la ressemblance
-s’accentue ... Ma fille!... C’est ma fille ... Dans ce
-bourbier!... dans ce mauvais lieu!...»</p>
-
-<p>L’album vola par la chambre, alla briser un<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[396]</a></span>
-de ses coins d’argent contre l’angle de la cheminée.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur,» prononça Gilbert, «je regrette
-qu’une de mes maîtresses ressemble à ce
-point à mademoiselle de Valcor. Du moins, je
-le regrette pour vous ... Non pour moi ... Mademoiselle
-Micheline étant très belle.»</p>
-
-<p>Les yeux du marquis flamboyèrent. Ses mâchoires
-eurent un choc brusque. Avec quelle
-féroce joie il eût tué! Mais que pouvait-il?...</p>
-
-<p>&mdash;«Je vous châtierai sur un autre terrain,»
-scandèrent ses lèvres serrées et blêmies.</p>
-
-<p>&mdash;«Essayez,» riposta le prince. «A votre
-aise. Mais auparavant, daignerez-vous me dire ce
-qui me valait l’honneur de votre visite? Cet
-album ... Vous ne le connaissiez pas avant d’entrer
-ici?</p>
-
-<p>&mdash;Non,» dit M. de Valcor, qui reprenait
-avec peine possession de lui-même. «Et cependant ...
-Celle dont voici l’image était la cause de
-ma démarche.»</p>
-
-<p>Il agita légèrement la photographie, qu’il
-gardait à la main.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment?... Mademoiselle Micheline?...»
-demanda Gilbert, se méprenant avec
-intention, et soulignant son impertinence voulue
-par le plus narquois des sourires.</p>
-
-<p>&mdash;«Non, monsieur. Mademoiselle de Valcor
-n’a rien à voir avec un drôle de votre espèce. Il
-s’agit de Bertrande Gaël.</p>
-
-<p>&mdash;Faut-il,» interrogea le jeune homme avec
-une feinte complaisance, «accepter cette épithète
-de «drôle» comme la provocation que
-vous m’annonciez tout à l’heure? Moi, je veux<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[397]</a></span>
-bien. Seulement, ce pourrait être gênant pour
-mademoiselle de Valcor, que nos témoins mettraient
-forcément en cause.»</p>
-
-<p>Renaud darda un regard profond sur son
-interlocuteur. Quoi! Trouverait-il chez ce jeune
-débauché un sang-froid supérieur au sien? Tout
-à l’heure, pour la première fois de sa vie, il s’était
-senti hors de lui-même. Voilà ce qu’il ne fallait
-à aucun prix. La prudence le lui interdisait tout
-autant que l’orgueil. S’il n’était pas encore entièrement
-maître de soi, il le paraissait du moins,
-par un souverain effort, lorsqu’il répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;«Votre remarque est juste, monsieur ...
-Aussi je retire le mot. Je vous appliquerai le
-soufflet que vous méritez dans telle circonstance
-où il sera impossible de mêler des femmes à
-notre rencontre. Maintenant, voici pourquoi
-j’étais venu. Vous convient-il ou non d’agir
-loyalement à l’égard de Bertrande Gaël?</p>
-
-<p>&mdash;Mais,» fit Gilbert, «en quoi cela vous
-regarde-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas à vous le dire. Répondez-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas à vous répondre.»</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Les deux hommes, debout
-l’un en face de l’autre, se lançaient mutuellement
-à la face tout ce qui peut tenir de haine en
-deux regards humains.</p>
-
-<p>Le marquis reprit la parole:</p>
-
-<p>&mdash;«Le hasard m’a rendu témoin d’une tentative
-de suicide accomplie par cette malheureuse.</p>
-
-<p>&mdash;De suicide?... Bertrande?...» s’écria Gilbert.</p>
-
-<p>Cette fois, le cœur, si sec fût-il, avait tressailli.<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[398]</a></span>
-Une émotion détendit le visage ironique et
-mauvais.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui ... Elle s’est jetée sous les roues de
-ma voiture, avec son ... avec <i>votre</i> enfant.</p>
-
-<p>&mdash;L’enfant!...»</p>
-
-<p>Mot magique ... Une inquiétude et une joie,
-plus soudaines et fugaces que l’éclair, frémirent
-sur les traits du prince. Mais, aussitôt, il recomposait
-sa physionomie, reprenait son expression
-ironique et glaciale.</p>
-
-<p>&mdash;«Bien que je n’aie nuls comptes à vous
-rendre,» dit-il, «je puis vous affirmer ceci: je
-n’ai pas refusé mon aide à Bertrande, dans la mesure
-de mes moyens, fort réduits pour le moment.
-Mais elle n’a même pas daigné m’informer
-qu’elle était mère. Depuis quelque temps, elle
-se cache de moi, au point que je ne sais pas
-même son adresse. J’ignorais que l’enfant fût au
-monde.» Et Gilbert ajouta en ricanant: «Vous
-ne venez pas me conseiller de le reconnaître, je
-pense.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pas?» s’écria Valcor.</p>
-
-<p>Gairlance eut un rictus de rage.</p>
-
-<p>&mdash;«Reconnaissez donc les vôtres ... <i>tous</i> les
-vôtres!» cria-t-il. «Avouez donc que Bertrande
-est votre fille. Nous verrons alors s’il me convient
-de faire prince de Villingen le petit-fils
-bâtard d’un rustre, d’un bandit, qui, bientôt,
-sera un forçat!»</p>
-
-<p>Renaud de Valcor ne broncha pas. Aucun
-muscle ne tressaillit sur sa face. Il regarda Gilbert
-comme on regarderait un interlocuteur qui,
-tout à coup, dans la conversation, se met à parler
-une langue inconnue.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[399]</a></span></p>
-
-<p>Ce fut l’autre, qui, après sa brutale sortie, se
-décontenança, un peu à la façon de quelqu’un
-qui, croyant escalader dans l’obscurité une
-marche très haute, trouve le sol d’un palier.
-L’élan avortait. Mais alors?... Ou bien il avait
-fait fausse route, ou bien il avait découvert sa
-tactique à un adversaire extraordinairement
-fort, qui, désormais, serait sur ses gardes. Troublé,
-il fit une gauche retraite.</p>
-
-<p>&mdash;«N’agissez-vous pas comme si vous étiez
-le père de Bertrande, en venant ici réclamer je
-ne sais quoi pour cette fille, et pour l’enfant
-qu’elle m’attribue,&mdash;à tort, sans doute?»</p>
-
-<p>Renaud ne releva pas l’impudence de l’insinuation.</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne suis pas de ceux qui réclament,»
-dit-il avec hauteur, «ni pour moi, ni pour les
-autres. Je suis venu vous poser une question,
-prince de Villingen, et vous donner un avertissement.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons la question.</p>
-
-<p>&mdash;Comptez-vous remplir votre devoir à
-l’égard de Bertrande et de votre fils?</p>
-
-<p>&mdash;Quel devoir?... Épouser la mère et reconnaître
-l’enfant?</p>
-
-<p>&mdash;Vous l’avez dit.»</p>
-
-<p>Un formidable éclat de rire, juvénile, sincère,
-à peine forcé, retentit. Renaud le laissa s’éteindre
-et continua:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous êtes absolument décavé, monsieur.
-Fixez la dot que vous exigez d’une femme pour
-la faire princesse de Villingen. Bertrande
-l’aura.»</p>
-
-<p>La stupeur cloua Gilbert. Longuement il regarda<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[400]</a></span>
-celui qui venait de prononcer ces stupéfiantes
-paroles, et qui, de son côté, fixait sur lui
-un œil tranquille.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur le marquis de Valcor,» prononça
-enfin le jeune homme, détachant lentement
-les syllabes, «je suis votre adversaire, et je
-vous veux tout le mal qu’un homme puisse vouloir
-à un autre. Cependant je ne me servirai pas
-contre vous d’une proposition qui vous compromet
-étrangement. Je ne m’en servirai pas,
-parce que, vraiment, j’admire votre héroïsme.
-Cette preuve morale, je ne veux pas l’accepter,
-je ne veux pas l’apporter à votre procès, je ne
-veux même pas l’entendre. N’insistez pas. Retirez-vous.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous comprends pas du tout,» fit le
-marquis. «Je ne vois pas quel héroïsme il peut
-y avoir à doter une jeune fille à qui je m’intéresse,
-et dont c’est la seule chance de salut.
-Peut-être un peu de générosité ... A peine ... Je
-suis tellement riche!</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, monsieur. Personne ne s’y
-tromperait,» dit Gilbert en secouant la tête.
-«On est sur les traces de votre véritable personnalité.
-Vous ne le saviez peut-être pas en
-entrant ici. Vous n’avez pas pu en douter après
-mon allusion de tout à l’heure. Et cependant vous
-n’hésitez pas à vous trahir pour sauver celle dont
-vous êtes le protecteur et le défenseur naturel,
-votre fille, Bertrande Gaël. Je vous le répète ...
-Je trouve ça ... épatant!&mdash;passez-moi le mot.&mdash;Parole
-d’honneur!... J’en suis impressionné.
-C’est d’une âme peu ordinaire.</p>
-
-<p>&mdash;Laissons ... laissons ... monsieur,» interrompit<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[401]</a></span>
-Renaud avec une dédaigneuse désinvolture.
-«Nous ne faisons pas ici mon procès. Ma
-personnalité, comme vous dites, relève d’autres
-juges, et est au-dessus de votre opinion. Oui,
-ou non, épouserez-vous Bertrande?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais de la vie!</p>
-
-<p>&mdash;Je suis prêt à la doter ... princièrement.</p>
-
-<p>&mdash;On n’achète pas un Villingen, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Mes adversaires vous ont bien acheté. Car
-je suppose que vous ne vous êtes pas fait mon
-ennemi par simple goût pour les vilenies obscures.»</p>
-
-<p>Gilbert blêmit de fureur.</p>
-
-<p>&mdash;«Non, monsieur, non,» rectifia-t-il, «ce
-n’est pas l’intérêt qui me guide, c’est le sentiment.
-J’aime une jeune fille, dont l’alliance
-m’honorera autant que me déshonorerait l’indigne
-union que vous me proposez. Je suis
-fiancé à l’héritière de l’antique et noble famille
-de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;A Micheline!...» cria le marquis, dans
-l’explosion d’une surprise effarée.</p>
-
-<p>&mdash;«Non, monsieur, pas à mademoiselle Micheline.
-Mais à mademoiselle Françoise de Valcor-Plesguen.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!» dit longuement Renaud, dont les
-paupières à demi closes laissèrent glisser un
-mépris accablant.</p>
-
-<p>&mdash;«Maintenant, monsieur,» reprit le jeune
-homme, «j’ai répondu à votre question, et, je
-m’en vante, avec une franchise que vous n’attendiez
-pas. Quant à votre avertissement, je vous
-en dispense. J’attendrai votre provocation publique,
-pour que nous puissions aller sur le<span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[402]</a></span>
-terrain sans raconter à tout le monde nos petites
-affaires. Je vous préviens que je ne commencerai
-pas, car je tiens beaucoup à être l’offensé. Nous
-n’avons donc plus rien à nous dire. Bonjour.»</p>
-
-<p>Sur ce mot, il sonna, pour que son domestique
-reconduisît le visiteur.</p>
-
-<p class="p2">L’après-midi même, Gilbert revenant d’Auteuil,
-en voiture, avec Escaldas, lui disait:</p>
-
-<p>&mdash;«C’est Valcor qui sera l’agresseur. Je
-choisirai l’épée. Vous savez que personne ne
-tire mieux que moi. Je n’ai pas à faire le modeste.
-C’est assez connu. Je piquerai mon homme où
-je voudrai.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous entends,» fit le Bolivien d’un air
-sagace, car il mesurait depuis un moment la
-profonde haine personnelle qui s’ajoutait à l’antagonisme
-des adversaires, depuis les meurtrières
-paroles échangées entre eux, et dévoilant des
-sentiments plus meurtriers encore.</p>
-
-<p>&mdash;«M’entendez-vous si bien que ça?» demanda
-le prince avec un sourire de doute.</p>
-
-<p>&mdash;«Parbleu!</p>
-
-<p>&mdash;Où croyez-vous donc que je toucherai
-notre marquis de carton?</p>
-
-<p>&mdash;Au cœur, si vous voulez le tuer net. Au
-ventre, si vous lui destinez une torturante agonie.</p>
-
-<p>&mdash;Peau-Rouge!» s’écria facétieusement Gilbert
-en haussant les épaules.</p>
-
-<p>Cette taquinerie sur son origine exaspérait le
-métis. Il se tut, maussade.</p>
-
-<p>&mdash;«Voyons, Escaldas, réfléchissez. Je commettrais
-une faute irréparable en faisant mourir
-Valcor.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[403]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu,» dit le Bolivien, «son imposture
-n’en serait pas plus difficile à prouver. Au
-contraire. Le patrimoine reviendrait toujours
-aux Plesguen. C’est la fortune que nous poursuivons,
-et non l’homme. Vous, du moins.
-Quant à ma rancune, un bon coup d’épée la satisferait
-amplement.</p>
-
-<p>&mdash;Surtout si vous n’aviez pas à risquer votre
-peau pour le donner.</p>
-
-<p>&mdash;Dame!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, noble étranger, je ne pense pas
-comme vous. Et pour cause. Je suis prince de
-Villingen, et il ne me conviendrait pas de ne plus
-avoir à dépouiller que des femmes. D’ailleurs,
-l’opinion serait vite pour elles contre nous. Et
-vous savez, dans ce procès, l’opinion joue un
-fameux rôle. Puis, moi, je hais maintenant Valcor
-plus que vous ne le haïssez vous-même. La
-mort, même si je lui traversais les entrailles,
-ne le ferait pas assez souffrir. Non, non, c’est au
-bras que je veux lui appliquer ma pointe.</p>
-
-<p>&mdash;Au bras?» répéta Escaldas, étonné.</p>
-
-<p>&mdash;«Parfaitement. Au bras gauche. A la hauteur
-de son tatouage. Il faudra bien qu’il laisse
-voir sa blessure aux médecins. Et alors ...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! bravo! Ça, c’est très fort!» cria
-le métis, enthousiasmé. «Je demande à être
-témoin.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous demandez trop, mon cher. Votre
-nom marquerait mal à côté du mien, dans les
-procès-verbaux,» riposta Gilbert dédaigneusement.</p>
-
-<p class="p2">Le prétexte du duel n’était pas difficile à<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[404]</a></span>
-trouver. La moindre algarade publique entre le
-marquis de Valcor et le prince de Villingen
-prendrait un caractère sérieux, par le fait que ce
-dernier affichait partout son antivalcorisme enragé,
-affectant de ne donner qu’à M. de Plesguen
-le nom et le titre appartenant à l’autre.</p>
-
-<p>Dans la journée du lendemain, Gilbert reçut
-par télégramme pneumatique un fauteuil pour
-le Théâtre-Français, joint à une carte sur laquelle
-il lut:</p>
-
-<p class="pc1 mid"><span class="smcap">Marquis de Valcor</span></p>
-
-<p class="p1">Il comprit.</p>
-
-<p>Le soir, dès le couloir de l’orchestre, il ne
-s’étonna pas d’apercevoir la haute silhouette, si
-élégante en frac, de Renaud, qui gagnait une
-place voisine de la sienne.</p>
-
-<p>Au premier entr’acte, les deux hommes
-mirent un tel empressement à se rencontrer
-qu’ils bousculèrent des spectateurs. Ceux-ci
-s’arrêtèrent en grommelant, et aussitôt entendirent
-ce dialogue:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous pourriez me saluer, monsieur,»
-disait Renaud, «N’avez-vous pas été reçu chez
-moi?</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur,» ripostait le prince. «J’ai
-été reçu par vous dans le château du marquis de
-Valcor.»</p>
-
-<p>Du bout de sa canne, Renaud fit sauter le
-chapeau de Gilbert.</p>
-
-<p>&mdash;«Demain, monsieur,» fit celui-ci, «vous
-recevrez mes témoins.</p>
-
-<p>&mdash;J’y compte.»</p>
-
-<p>Ce fut tout. Ni l’un ni l’autre ne reparut dans<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[405]</a></span>
-la salle, n’étant pas venus pour la pièce qui se
-jouait sur la scène, mais pour celle qu’ils exécutèrent
-si prestement, et qui, d’ailleurs, eut le
-succès de la soirée. Nul ne soupçonna qu’elle ne
-fût pas absolument improvisée. Une rencontre
-entre ces deux personnages devait forcément
-mal tourner, et tous ceux qui les avaient reconnus
-dès la première minute s’y attendaient.</p>
-
-<p>Le prince, après tout, n’était pas satisfait de
-son rôle. Il n’avait pu préparer sa réplique, ne
-sachant en quels termes son partenaire lui chercherait
-querelle. Et maintenant il craignait de ne
-pouvoir réclamer la qualité d’offensé et garder
-le choix des armes.</p>
-
-<p>Il enjoignit à ses témoins de soutenir la thèse
-suivante:</p>
-
-<p>«Je n’ai pas insulté mon hôte de l’été dernier,
-en affirmant que j’avais été reçu par lui
-chez le marquis de Valcor. Il se fait tort à lui-même
-en reconnaissant que, dans ma pensée, je
-pouvais entendre ainsi par là deux personnes
-distinctes.»</p>
-
-<p>Point ne fut besoin de recourir à pareille subtilité.
-Renaud était bien l’offenseur, puisque, sur
-la phrase mal prise ou mal comprise par lui, il
-n’avait pas proposé l’envoi de ses témoins, mais
-recouru à une voie de fait. Le duel avait pour
-cause le coup de canne enlevant le chapeau de
-Gilbert et non ce qui pouvait s’être dit avant
-cet acte de violence. Le prince de Villingen était
-donc bien l’offensé. Il avait le choix des armes,
-et se décida pour l’épée.</p>
-
-<p>Les témoins furent d’une catégorie sociale
-qui, suivant la leste remarque de Gairlance,<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[406]</a></span>
-n’aurait pas aisément frayé avec un José Escaldas.
-La vieille noblesse de France et la jeune
-noblesse d’Empire semblaient un peu descendre
-en champ clos pour leur compte, dans ce duel
-qui mettait aux prises, non seulement des
-hommes, mais des idées adverses.</p>
-
-<p>Ce procès de Valcor était un levain par lequel
-fermentaient bien des passions.</p>
-
-<p>Il en est ainsi dans les pays très divisés, où la
-moindre question particulière risque de faire
-apparaître la divergence profonde des âmes,
-l’impossibilité de penser de même sur un sujet
-donné. Le péril moral, pour une race, est là tout
-entier, dans ce qu’il a de pire. Peu importe l’objet
-contesté. Il est négligeable comme la couleur
-de l’allumette qui fait sauter une poudrière. Les
-haines qu’il détermine le dépassent toujours,
-parce qu’elles existeraient sans lui, comme la
-conflagration existait dans la poudre avant que
-l’allumette y tombât.</p>
-
-<p class="p2">Le duel entre Renaud et Gilbert eut lieu le
-matin, dans les bois des Fonds-Maréchaux, près
-de Versailles. Les intentions du marquis étaient
-meurtrières. Il voulait tuer Gairlance. S’il avait
-pu, il l’aurait tué deux fois,&mdash;d’abord comme
-son implacable et dangereux ennemi, ensuite
-comme séducteur de Bertrande et insulteur de
-Micheline.</p>
-
-<p>Le prince ne se fût pas pardonné de blesser à
-mort celui qui, si âprement, traquait sa vie. Ses
-raisons, il les avait données à Escaldas. Mais la
-confiance exprimée en sa sûreté de tireur qui
-pique où il veut, commençait à faiblir devant un<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[407]</a></span>
-jeu forcené. Non pas qu’il doûtat de la victoire.
-Il se sentait supérieur. Seulement il se demandait
-s’il ne serait pas contraint à quelque terrible
-riposte par la furie même des attaques.</p>
-
-<p>A sa grande surprise, cet adversaire, son aîné
-de vingt ans, ne semblait pas se fatiguer plus
-que lui.</p>
-
-<p>Ils en étaient à la huitième reprise, et le prince
-aurait pu finir dix fois, s’il ne s’était obstiné à
-toucher au bras gauche. L’entreprise était vraiment
-d’une difficulté fantastique, avec un homme
-qui s’effaçait et se couvrait jusqu’à n’être plus
-qu’une main à l’extrémité d’une lame. L’exaspération
-gagnait Gilbert. Dans ses prunelles noires
-passaient des éclairs de férocité.</p>
-
-<p>Cependant, il réussit.</p>
-
-<p>Par une feinte, il amena une offensive, puis
-par une brusque dérobade, un léger changement
-de position. Et alors, comme le marquis allait
-foncer, il écarta son fer par une parade foudroyante,
-se fendit lui-même en bondissant
-comme un chat, et lui traversa l’épaule gauche.</p>
-
-<p>Cette botte extraordinaire, où tout autre se
-fût enferré,&mdash;car l’épée du marquis avait enlevé
-un lambeau de côté à la chemise de Gairlance,&mdash;laissa
-les témoins dans un tel étonnement
-qu’ils furent quelques secondes avant de
-se porter au secours du blessé.</p>
-
-<p>Celui-ci chancelait sous le choc et l’horrible
-douleur, la pointe de l’épée cassée restant engagée
-dans l’articulation. Il ne tomba pas pourtant,
-eut la force de rester debout jusqu’à ce
-qu’on vînt à son aide.</p>
-
-<p>On l’étendit sur le revers d’un talus gazonné.<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[408]</a></span>
-Son médecin se pencha sur lui, commença de
-couper la chemise, où s’élargissait une tache de
-sang.</p>
-
-<p>A quelques pas de là, le prince de Villingen,
-entre ses deux amis, dont il n’écoutait pas les
-félicitations, dardait un intense regard vers ce
-bras saignant, qu’on dépouillait. Mais les autres
-le lui cachaient par intermittences. Il ne distinguait
-rien. Sa curiosité s’irritait. Une anxiété si
-aiguë parut sur sa physionomie que ses témoins
-s’y trompèrent.</p>
-
-<p>&mdash;«Cette blessure ne présente rien de
-grave,» déclara l’un d’eux, tandis que l’autre
-partait pour s’en assurer.</p>
-
-<p>Les convenances empêchaient Gilbert d’aller
-regarder les tressaillements de souffrance de
-cette chair déchirée par son arme, dont un morceau
-y restait encore. Il marcha nerveusement
-de long en large, attendant le rapport de l’ami
-qui s’était rendu vers l’autre groupe.</p>
-
-<p>Celui-ci revint avec des gestes de satisfaction.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous pouvez partir tranquille,» dit-il à
-son client. «Pas l’ombre de danger. Douloureux,
-mais voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash;C’est à l’épaule?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez vu le bras du marquis?</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu!</p>
-
-<p>&mdash;Qu’y a-t-il sur ce bras?</p>
-
-<p>&mdash;Comment, ce qu’il y a?... Une blessure ...
-du sang.</p>
-
-<p>&mdash;Soit ... Mais au-dessous, sur le bras même,
-n’y a-t-il pas ... une marque?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[409]</a></span></p>
-
-<p>Le prince haletait. Pourquoi cet imbécile, en
-lui répondant, prenait-il un air si stupide?
-Voyons ... S’il y avait un tatouage ... C’était assez
-remarquable, chez un personnage d’un tel rang,
-pour frapper un observateur. Serait-il possible
-que ce tatouage n’existât pas?</p>
-
-<p>Cependant l’autre à ce mot «une marque»
-eut l’air de comprendre.</p>
-
-<p>&mdash;«Tiens! Vous le saviez donc?</p>
-
-<p>&mdash;Ah!» rugit Gairlance. «Ça y est! Il est
-tatoué!</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouvez le dire.</p>
-
-<p>&mdash;Et ça représente?... Une ancre, entre un
-<span class="font1"><i>B</i></span> et un <span class="font1"><i>G</i></span>, n’est-ce pas?»</p>
-
-<p>Un éclat de rire, que ne contint pas le sérieux
-de la situation, ni le fait qu’un homme souffrait,
-près de là, tandis qu’on arrachait le fer d’entre
-ses os,&mdash;retentit.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous en avez de bonnes, Villingen!
-Non!... s’imagine-t-on Valcor avec une ancre,
-un <span class="font1"><i>B</i></span> et un <span class="font1"><i>G</i></span> sur le biceps!</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors?...</p>
-
-<p>&mdash;Tatoué ... C’est une façon de parler. Il a
-une vilaine cicatrice, voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash;Une cicatrice!...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! très couturée, peu jolie à voir. Il a
-expliqué devant moi ... Un coup de zagaie, reçu
-en Amérique, chez les Peaux-Rouges. La pointe
-empoisonnée ... Il a eu le courage d’y appliquer
-lui-même le fer rouge. Il a brûlé les chairs
-atteintes ... Sans cela, il était fichu.</p>
-
-<p>&mdash;Malédiction!!...» hurla le prince.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! il n’est pas banal, votre adversaire,»
-ajouta l’interlocuteur, qui se méprit une fois de<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[410]</a></span>
-plus. «On lui conteste son titre. Mais, marquis
-ou non, c’est un rude lapin. Il ne fallait pas
-moins d’un tireur comme vous pour le mettre
-sur le flanc.»</p>
-
-<p>Sans que cet éloge le touchât le moins du
-monde, Gilbert tourna brusquement le dos. Et
-ses deux témoins échangèrent un regard, chacun
-portant l’index à son front, pour indiquer le
-désordre mental, quand le prince de Villingen
-s’éloigna, hors de lui, parlant tout seul.</p>
-
-<p>&mdash;«Il a brûlé son bras.... Il a brûlé au fer
-rouge l’empreinte sur son bras! Comment triompher
-d’un être pareil?... Mais c’est le diable!»
-grondait le jeune homme, emporté par un véritable
-égarement de fureur, où se mêlait une
-involontaire, une irrésistible admiration.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[411]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XXII</h2>
-
-<p class="pch"><i>LA TENTATION D’UNE MÈRE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/ds.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">SUR une route de Bretagne, dont aucun
-ombrage ne cachait les sinuosités
-blanches, filait une élégante charrette
-anglaise.</p>
-
-<p>L’absence des hauts arbres, sur ce sol granitique,
-si pauvre en terre et toujours balayé par
-les souffles de l’Océan, ne gênait pas en cette
-saison et cette journée également finissantes.
-Septembre prenait déjà des airs d’automne. Et
-le soleil, voilé de brumes roses, ne répandait
-qu’une lumière et une chaleur adoucies.</p>
-
-<p>Les promeneurs qu’emportait la légère voiture
-goûtaient la sensation d’infini que donnent
-les vastes horizons, et s’enchantaient des teintes
-pourpres et mauves épandues sur les bruyères
-de la lande, et qu’avivaient les obliques rayons
-de l’astre déclinant.</p>
-
-<p>&mdash;«Tiens! regarde, Liline, jusqu’où la politique
-va se nicher,» dit gaiement Renaud de
-Valcor.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[412]</a></span></p>
-
-<p>Assise à sa droite, sur un siège plus haut,
-Micheline conduisait le vigoureux cob. Derrière
-eux, un domestique se tenait immobile, les bras
-croisés, avec cet air absent des valets bien stylés,
-dont pas même un regard ne doit indiquer
-qu’ils entendent les propos de leurs maîtres.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Valcor ne fit pas attention à ce que
-son père lui montrait. Elle ne vit que le mouvement
-de sa main tendue.</p>
-
-<p>&mdash;«L’écharpe!... l’écharpe!» s’écria-t-elle
-avec un ton de gronderie tendre.</p>
-
-<p>&mdash;«Bah!» dit-il, «voilà ce que j’en fais, de
-ton écharpe.»</p>
-
-<p>Il détacha une épingle, qui, au revers de sa
-jaquette, maintenait le foulard de soie noire où
-devait reposer son avant-bras gauche, puis, roulant
-ce foulard en boule, le lança gaminement
-dans un fossé.</p>
-
-<p>Micheline arrêta net le cob, et, rieuse quand
-même dans sa gravité mélancolique, elle s’exclama:</p>
-
-<p>&mdash;«Oh! méchant petit père!»</p>
-
-<p>Se tournant alors vers le domestique:</p>
-
-<p>&mdash;«Alain, descendez chercher l’écharpe de
-monsieur le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Je te préviens,» dit celui-ci, continuant à
-plaisanter, «que, s’il y a de l’eau dans le fossé,
-je ne la reprendrai pas.»</p>
-
-<p>Mais elle lui représentait qu’il ne devait pas
-se croire encore guéri. Son épaule blessée avait
-été plus longue à se remettre qu’on ne l’avait
-prévu. Il fallait craindre des complications articulaires,
-peut-être une arthrite, s’il fatiguait son
-bras trop tôt.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[413]</a></span></p>
-
-<p>Il assura que c’était fini, tout à fait fini, et
-fit de nouveau remarquer à Micheline ce que,
-tout à l’heure, elle avait négligé de regarder.</p>
-
-<p>&mdash;«Ceux qui ont dressé cette pierre, il y a
-une vingtaine de siècles, ne se doutaient guère de
-cela, hein?...» dit-il, exagérant, comme toujours
-à présent, pour égayer sa fille, la bonne
-humeur et l’entrain.</p>
-
-<p>Elle contempla, de son beau regard profond,
-la chose paradoxale.</p>
-
-<p>C’était un menhir, un de ces monolithes érigés,
-parfois isolément, parfois en lignes ou en
-cercles, et qui représentent les vestiges de
-l’obscure pensée celtique. L’humanité moderne
-renonce à reconstituer le sens exact de ces primitifs
-monuments. Quand on les considère, hérissant
-la lande par milliers, comme à Carnac,
-on se sent le cœur étreint par l’antique erreur
-d’une espérance abolie. Mais on ne sait quelle
-était cette espérance religieuse, exprimée en de
-si sauvages symboles.</p>
-
-<p>Celui-ci était un bloc haut de deux mètres à
-peine. Sur sa rude face grise se détachait, en
-jaune vif, une bande de papier collée, sur
-laquelle on lisait en grosses capitales:</p>
-
-<p class="pc large">RENAUD DE VALCOR</p>
-
-<p class="pc mid">CANDIDAT CONSERVATEUR</p>
-
-<p class="p1">&mdash;«C’est un vestige de votre nouvelle
-gloire, monsieur le député,» dit Micheline, avec
-un effort, elle aussi, vers l’enjouement.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne m’appelle pas ainsi. Tu me porterais
-malheur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[414]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;N’êtes-vous pas élu, père? Cette élection
-n’est-elle pas une superbe victoire sur les ennemis
-qui mènent contre vous une campagne
-abominable? Ah! comme je suis reconnaissante
-à nos braves Bretons! Comme je bénis le noble
-cœur qui s’est effacé pour vous faire place!»</p>
-
-<p>Elle ignorait, ou ne voulait pas savoir, que
-ces manifestations généreuses avaient été fortement
-suggestionnées par la fortune du marquis.
-Le député démissionnaire, un vieillard, pouvait
-désormais terminer ses jours dans l’aisance et
-doter une petite-fille qui était son idole. Les
-électeurs, s’ils n’avaient qu’exceptionnellement
-reçu leur récompense en espèces sonnantes,
-comptaient sur des avantages matériels pour le
-pays, et, en particulier, sur l’agrandissement du
-port du Conquet.</p>
-
-<p>Cependant, il fallait le reconnaître, l’argent
-avait joué le minimum du rôle que lui réservent
-de plus en plus les luttes politiques. L’élan de
-la région avait été sincère. Satisfaction capable
-de consoler l’affection filiale de Micheline et de
-relever sa fierté. Mais l’héritière de Valcor avait
-d’autres causes de tristesse. Elle les oubliait, à
-cette minute, où, son admirable visage éclairé
-de tendresse et d’orgueil, elle s’écriait:</p>
-
-<p>&mdash;«N’êtes-vous pas élu, père? La voix de
-cette chère Bretagne ne proclame-t-elle pas votre
-nom?&mdash;ce nom qui lui est sacré, et que des
-misérables osent tenter d’avilir en vous l’arrachant.»</p>
-
-<p>Il répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, je suis élu. Mais je ne suis pas validé.
-Il importe que le procès en faux soit jugé à la<span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[415]</a></span>
-confusion de mes adversaires, avant que la
-Chambre ait à statuer sur mon élection. C’est-à-dire ...
-jugé?... Il suffirait que la Chambre des
-mises en accusations ait décidé qu’il y a lieu de
-poursuivre Escaldas et Plesguen. Ah! si ces canailles
-étaient coffrées avant la rentrée du Parlement!...</p>
-
-<p>&mdash;De qui cela dépend-il?</p>
-
-<p>&mdash;De magistrats et d’experts qui sont en
-vacances pour le moment. Mais ... je verrai à
-presser les choses.</p>
-
-<p>&mdash;Par vos influences?</p>
-
-<p>&mdash;Par <i>mon</i> influence,» dit-il, en appuyant
-sur le singulier. «Il n’en est qu’une puissante.
-Heureusement, je la possède.</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle?» demanda Micheline.</p>
-
-<p>Il pensait: «l’argent». Mais devant le pur
-et profond regard qui se tournait vers lui, il répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;«Mon bon droit.</p>
-
-<p>&mdash;Père chéri!...» murmura la jeune fille, en
-rassemblant les rênes dans une main, pour appuyer
-tendrement l’autre sur celle de son père.
-Elle ajouta, en soupirant:&mdash;«Ah! si seulement
-ma pauvre mère peut voir le beau jour de votre
-triomphe!</p>
-
-<p>&mdash;Voyons,» observa le marquis, «son état
-n’est pas inquiétant. Un peu de langueur, un
-ébranlement nerveux trop justifié. Quand toute
-cause de tourment aura disparu, sa santé se remettra
-vite.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu le veuille!»</p>
-
-<p>Renaud de Valcor éprouva une espèce de
-commotion à l’accent triste de cette parole. Ce<span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[416]</a></span>
-n’est pas qu’il s’inquiétât pour Laurence. Même
-s’il l’avait vue aussi réellement atteinte qu’elle
-était, il n’en eût pas ressenti beaucoup de chagrin.
-Sa femme tenait une si petite place dans
-son cœur! Mais voir sa Micheline souffrir ... Il ne
-pouvait le supporter.</p>
-
-<p>&mdash;«Chère enfant,» reprit-il après un instant
-de silence, «comme cela m’afflige de constater
-ta persistante mélancolie! Resterais-tu tellement
-soucieuse si tu ne doutais pas de moi, de la justice
-de ma cause?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon père!...»</p>
-
-<p>Tous deux parlaient dans un souffle, à cause
-du domestique, derrière eux. La gravité de leurs
-intonations n’en fut que plus saisissante.</p>
-
-<p>Non, elle ne doutait pas de lui. Cela rayonnait
-dans les magnifiques yeux noirs. Elle ne tenta
-même pas d’autres protestations. La sourde véhémence
-de son cri avait tout exprimé. Elle ne
-lui dit pas davantage ce qui, plus encore que la
-maladie de Laurence, la déchirait,&mdash;l’angoisse
-sans trêve qui, à cette minute, se faisait plus
-lancinante, à mesure que se découvraient au
-loin, sur la route, les ombrages et les toits de
-Ferneuse. Où était son fiancé? D’où venait le
-silence dans lequel il s’enfermait? Pourquoi la
-comtesse Gaétane elle-même avait-elle cessé
-d’habiter une demeure d’où elle ne s’absentait
-jamais autrefois? Si l’étrange conduite de la
-mère et du fils avait pour cause l’effroyable
-campagne de calomnies engagée contre son
-père, lui serait-il possible, à elle, Micheline,
-d’accepter un cœur qui attendait, pour lui revenir,
-l’arrêt de la justice humaine? Oh! lire à<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[417]</a></span>
-cette heure dans la pensée d’Hervé!... Elle ne
-la comprenait plus, cette pensée. Les longs mois
-d’absence rendaient si lointains, si indistincts,
-les derniers serments échangés, et même le
-visage si cher, les yeux de clarté, les cheveux
-blonds, la moustache d’or, les traits graves et
-doux, pétris d’une virilité fière, avec un charme
-presque féminin.</p>
-
-<p>&mdash;«A quoi penses-tu?» demanda le père.</p>
-
-<p>Il le savait. Il reconnaissait bien certaine
-tourelle grise au-dessus des arbres, et la haie
-sombre, bordée d’un saut-de-loup, contournant
-le parc de Ferneuse. Ce spectacle remuait assez
-de choses en lui-même. Quand pourrait-il glisser
-au doigt de l’orgueilleuse Gaétane l’anneau,
-gage de l’ancien amour, que, si follement, il
-avait laissé là-bas, avec tous les spectres d’un
-passé qu’il croyait anéanti, qu’il supposait sans
-résurrection possible? Si seulement il avait fixé
-dans sa mémoire les mots fatidiques, inscrits à
-l’intérieur! Aurait-il jamais imaginé que cet
-infime détail, une petite bague tout unie, un
-souvenir, une devise amoureuse, pussent avoir
-une si capitale importance.</p>
-
-<p>«Insensé!» s’écriait-il en lui-même. «Dire
-qu’un scrupule m’a empêché de rapporter cet
-anneau, et que tout l’effort de ma vie se brisera
-peut-être à ce frêle bijou. La seule superstition
-dont j’aie suivi la contrainte sera-t-elle l’écueil
-absurde où s’échouerait ma destinée?»</p>
-
-<p>Il fit un effort pour répéter à Micheline sa
-question:</p>
-
-<p>&mdash;«A quoi penses-tu?»</p>
-
-<p>La jeune fille donna le change.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[418]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«A cette malheureuse Françoise,» répondit-elle.
-«Quel effondrement de toute sa
-vie si son père est arrêté pour ce faux!»</p>
-
-<p>Le marquis haussa les épaules avec une certaine
-irritation.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu la plains?...</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, ne sera-t-elle pas la victime
-innocente?...</p>
-
-<p>&mdash;Une victime! Cette petite misérable, dont
-l’ambition est cause de tout.</p>
-
-<p>&mdash;En êtes-vous sûr, mon père?</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! Tu pourrais en être aussi sûre que
-moi, en te rappelant la jalousie qu’elle te porte
-depuis votre enfance. Mais j’ai mieux que ces
-présomptions morales. Ce chenapan de Villingen
-m’a dit en face que leur mariage s’accomplira
-quand elle sera légalement l’héritière de Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;Elle l’aime ...» murmura Micheline.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu l’excuses?... Mais c’est son ignominie ...
-Un pareil amour!... Si tu savais quel être
-de boue est ce bandit titré!»</p>
-
-<p>Ils se turent, gardant chacun le secret des
-images qui s’évoquaient entre eux. Lui, voyant
-successivement la malheureuse Bertrande sous
-les roues de son automobile, l’album infâme où
-Micheline elle-même était perfidement salie,
-puis un mince corps, souple et agile, qui bafouait
-la soif meurtrière de son épée.</p>
-
-<p>Micheline se retrouvait dans la charmille du
-parc, près du tennis, écoutant sans le vouloir les
-déclarations du prince, tandis que s’approchait
-Françoise, avec un visage si livide et des yeux si
-hagards que jamais elle ne pourrait en oublier
-l’expression.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[419]</a></span></p>
-
-<p>«Comme elle doit me haïr!» pensa M<sup>lle</sup> de
-Valcor. «Voilà ce que mon père ne peut pas
-mesurer, puisqu’il ignore cette scène. Et à quoi
-bon lui apprendre?...»</p>
-
-<p>Elle effleura du fouet la croupe rebondie du
-cob. On passait devant la grille monumentale
-de Ferneuse. Ni l’un ni l’autre des promeneurs
-ne tourna la tête pour apercevoir, au bout de
-l’avenue, la façade close de la maison.</p>
-
-<p>Un peu plus loin, là où finissait le parc, et où
-s’ouvrait, de l’autre côté de la route, le sentier
-descendant à la mer, un homme surgit inopinément,
-qui venait de l’intérieur des terres en suivant
-le saut-de-loup. Son apparition fut si
-soudaine que le cob fit un écart. Et l’étranger ne
-parut pas lui-même moins saisi, car il bondit en
-arrière, glissa sur la pente du petit fossé, et s’empêtra
-dans les broussailles.</p>
-
-<p>Occupée de son cheval, M<sup>lle</sup> de Valcor ne fit
-guère attention à ce maladroit. Mais son père se
-retourna, observant l’inconnu d’un regard singulièrement
-aiguisé.</p>
-
-<p>&mdash;«Quand tu seras au tournant, tu arrêteras,»
-dit-il d’une voix trouble.</p>
-
-<p>Et, comme elle tirait sur les guides un peu
-trop tôt à son gré:</p>
-
-<p>&mdash;«Plus loin ... là, derrière les arbres ...»
-commanda-t-il, nerveux.</p>
-
-<p>Un taillis cacha la voiture. M. de Valcor se souleva,
-tâchant de distinguer entre les branches la
-silhouette équivoque. Il la vit sortir de sa retraite
-aussitôt que la route parut vide, traverser cette
-route, et s’enfoncer dans le sentier qui descend
-à la mer. Avec un geste vague, Renaud se rassit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[420]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Va,» dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;«Quelqu’un que vous connaissez, père?»
-demanda la jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash;«J’en ai eu l’impression.</p>
-
-<p>&mdash;Et ... vous vous étiez trompé?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais. Cela n’a pas d’importance.»</p>
-
-<p>Il ne voulait pas avouer qu’il avait cru voir
-Escaldas, mais un Escaldas incertain,&mdash;travesti
-et grimé,&mdash;apparition sinistre. C’était seulement
-aux yeux, à la flèche de jais du regard heurtant
-le sien, qu’il avait soupçonné l’homme. Ensuite,
-la taille et l’allure de l’individu, se dessinant
-sur l’espace, confirmèrent l’intuition. Mais
-le visage était méconnaissable.</p>
-
-<p>«Il allait vers la mer,» pensa le marquis.
-«Un seul but possible de ce côté: la maison des
-Gaël. J’irai <i>la</i> voir, <i>la</i> questionner,» résolut-il,
-désignant ainsi en lui-même, par cet unique
-pronom, la vieille Bretonne, au cœur abrupt
-et inébranlable comme les granits de la côte.</p>
-
-<p>La charrette anglaise, vigoureusement enlevée
-par son cob, pénétrait maintenant sous les ombrages
-séculaires de Valcor. A proximité de
-l’habitation, Renaud et Micheline, laissant la
-voiture au groom, se dirigèrent à pied vers une
-tente de coutil, qui se dressait sur la terrasse bordant
-la mer. L’ouverture de cette tente, tournée
-vers le sud, vers le large, laissait entrer une brise
-douce, imprégnée des sels et des aromes de
-l’Océan. Sous cet abri de toile, étendue sur une
-chaise longue, rêvait la marquise de Valcor.</p>
-
-<p>A quoi rêvait-elle?</p>
-
-<p>Souhaitait-elle de mourir avant que les doutes
-affreux dont s’était corrodé son amour rencontrassent<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[421]</a></span>
-une foudroyante confirmation? Ou bien
-demandait-elle aux puissances infinies, planant
-sur l’immensité, de la laisser vivre jusqu’au jour
-des compensations certaines? Qui l’eût pu dire?
-Ni son mari, ni sa fille ...&mdash;moins frappés,
-d’ailleurs, de ce que dissimulait le calme apparent
-de ses traits, que de l’altération croissante
-de ces traits eux-mêmes.</p>
-
-<p>Rien ne frémissait plus sur le visage exsangue
-et maigri de Laurence, que la flamme sombre
-des larges yeux noirs. Cette fragile créature,
-jadis toute vibrante et secouée de nerfs, ne sentait
-plus en elle les folles détentes de leurs ressorts.
-Elle ne réagissait plus, s’abandonnait,
-entraînée vers l’anéantissement par des suggestions
-irrésistibles, goûtant déjà, dans des langueurs
-et des repos sans fin, l’oubli des torturantes
-énigmes, où sa vie s’était brisée et
-éparpillée comme une source sur des pointes de
-roc.</p>
-
-<p>Elle sourit quand Micheline l’embrassa, et
-elle tourna vers Renaud des prunelles craintives,
-mais où brûlait une inextinguible tendresse.
-Celui-ci négligea leur caresse soumise. Hanté
-par l’image au passant suspect, il n’attendait que
-l’instant de descendre à la grève, sans que cette
-démarche parût trop extraordinaire.</p>
-
-<p>En ce moment, l’homme qui le préoccupait
-se trouvait, comme le marquis l’avait prévu,
-auprès de Mathurine Gaël.</p>
-
-<p>C’était bien Escaldas.</p>
-
-<p>Il n’avait fallu rien moins que le coup d’œil
-pénétrant et sûr de Renaud pour pressentir la
-personnalité véritable sous cette physionomie<span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[422]</a></span>
-d’emprunt. Le métis avait rasé sa barbe poivre
-et sel, qu’il portait en fourche, et l’avait remplacée
-par une barbe postiche d’un gris d’argent,
-étalée en éventail. Sur son front dégarni, il avait
-adapté de fausses mèches de même teinte, dont
-les crêpelures, se mêlant sur ses tempes aux frisures
-tigrées de ses propres cheveux, composaient
-l’aspect à la fois naturel et étrange qu’offrent
-certaines têtes prématurément blanchies au sommet
-et sur les côtés, tandis que l’occiput reste à
-peu près noir. De savants maquillages de la peau
-et des sourcils, des rides imprimées en sens différents
-des rides sincères, achevaient la transformation.
-Escaldas s’appliquait à la rendre plus
-vraisemblable en forçant à l’impassibilité ses
-muscles faciaux, généralement d’une mobilité
-simiesque.</p>
-
-<p>Tel quel, assis en face de la vieille Mathurine,
-il semblait un vieillard au regard presque jeune,
-avec un teint méridional, et certaine vivacité
-d’un sang resté chaud, mais que tempérait, outre
-les années, l’exercice de quelque grave profession.</p>
-
-<p>La grand’mère de Bertrande se trouvait d’autant
-plus éloignée de le reconnaître que ses rencontres
-avec le Bolivien avaient été rares. Il
-s’était si merveilleusement grimé beaucoup
-moins pour elle que pour les gens du pays, et
-surtout ceux du château. Non seulement il tenait
-à ce que sa démarche ici demeurât secrète, mais
-encore il aurait craint pour sa vie s’il se montrait
-à découvert dans une région fanatiquement
-dévouée à celui qu’il trahissait de façon notoire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[423]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Madame,» disait-il d’un ton papelard,
-«ma visite ne doit pas vous inquiéter. Je suis
-homme de loi, chargé d’une enquête délicate.
-Mais je ne vous apporte aucune occasion d’ennui.
-Au contraire. Je suis peut-être auprès de vous
-le messager d’une grande joie.</p>
-
-<p>&mdash;Il n’est plus de joie pour moi, monsieur,»
-répliqua l’aïeule.</p>
-
-<p>Depuis la fuite de Bertrande, Mathurine avait
-vieilli. Ses cheveux ne pouvaient devenir plus
-blancs, mais leurs boucles de neige ne foisonnaient
-plus sous la coiffe noire avec une souplesse
-juvénile. Devenues grêles et rares, elles
-s’aplatissaient en bandeaux minces, dégageant
-le visage émacié, durci. Pas une parcelle de
-chair, pas une goutte de sang, ne semblaient palpiter
-sous la peau desséchée, où se creusaient de
-durs sillons. Mais toujours l’eau ensoleillée des
-yeux étincelait, dorée et pourtant froide, d’un
-éclat fixe et vivace.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous dites qu’il n’est plus de joie pour
-vous,» reprit l’étranger. «Mais, pourtant, si
-votre Bertrand, si votre premier-né, n’était pas
-mort?... S’il avait jadis échappé au naufrage?...»</p>
-
-<p>Un tressaillement ébranla la vieille femme.
-Elle plongea dans les yeux de l’étranger ses intimidantes
-prunelles, puis, lentement, elle prononça:</p>
-
-<p>&mdash;«Si mon fils était vivant, je le saurais. Il ne
-m’aurait pas laissée le pleurer pendant plus de
-vingt années.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être les circonstances ...»</p>
-
-<p>Elle l’interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;«La terre n’est pas si grande. Celui qui y<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[424]</a></span>
-a sa mère et peut y vivre sans elle, est pire que
-mort.</p>
-
-<p>&mdash;Votre fils,» demanda l’étranger, «portait
-bien un tatouage sur le bras gauche: une ancre
-entre ses initiales?»</p>
-
-<p>Méfiante, elle dit avec indifférence:</p>
-
-<p>&mdash;«Tous les garçons de la côte se font des
-dessins de ce genre.»</p>
-
-<p>Il reprit très vite, sentant qu’elle se troublait,
-sous cette placidité voulue.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais tous n’ont pas, au-dessus de ce tatouage,
-vers l’épaule, trois signes bruns disposés
-en triangle, dont un presque aussi grand et aussi
-foncé qu’un grain de café.»</p>
-
-<p>A ces mots, quelque chose d’éblouissant passa
-sur le visage de Mathurine. Ce ne fut ni rougeur
-ni pâleur, car les traits parcheminés ne laissaient
-point transparaître la sève vitale. Ce
-fut un reflet d’âme, un illuminement, un prodige
-d’expression, dont le faux vieillard s’émerveilla.</p>
-
-<p>&mdash;«Qui?...» demanda-t-elle, inclinée en
-avant, et dardant sur lui ses clairs yeux aigus,
-«qui ... a sur le bras gauche, au-dessus d’une
-ancre et des initiales de mon fils, trois taches en
-triangle?»</p>
-
-<p>Escaldas jeta un coup d’œil autour d’eux. Dans
-la salle de la petite maison, ils étaient bien seuls,
-portes closes. Cependant il ne crut pas devoir
-répondre à voix haute. Il s’approcha de la vieille
-femme, et, très bas, murmura, près de son oreille,
-un nom ...</p>
-
-<p>Elle recula, comme touchée par le feu.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous mentez!... vous mentez!...» cria-t-elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[425]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Je ne mens pas.</p>
-
-<p>&mdash;Vous mentez!... Sortez d’ici!... Je ne veux
-plus entendre un mot de vous!...»</p>
-
-<p>Sa colère était surhumaine. Escaldas crut voir
-que l’excès de cette colère venait d’une intolérable
-angoisse.</p>
-
-<p>&mdash;«Songez,» observa-t-il avec force, «songez
-à ceci ... Votre indignation devient un témoignage,
-tel que je n’osais l’espérer.»</p>
-
-<p>Elle s’immobilisa, de l’immobilité pleine
-d’épouvante d’une somnambule qui s’éveille au
-bord d’un abîme.</p>
-
-<p>&mdash;«Un témoignage?... Comment?... Que
-voulez-vous dire?...</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute. La justice est en train d’établir
-la réelle identité de cet homme. On vous fera
-comparaître. Vous aurez à déclarer la vérité, au
-nom du Christ. Mais jamais vous ne la ferez
-éclater plus manifestement que tout à l’heure
-devant moi.»</p>
-
-<p>Mathurine regarda son visiteur. Elle avait repris
-son sang-froid. Elle lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;«On me fera comparaître?... Vous n’êtes
-donc pas le juge, vous, comme vous prétendiez?...»</p>
-
-<p>Escaldas trouva sans doute inutile désormais
-de trop composer son personnage, car ce n’est
-pas l’audace dans le mensonge qui lui manquait.</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne me suis pas présenté à vous comme
-un juge d’instruction, mais comme un homme
-de loi. Je suis avoué. L’avoué de M. Marc de
-Plesguen.»</p>
-
-<p>Si peu qu’elle connût des péripéties de l’Affaire<span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[426]</a></span>
-Valcor, Mathurine comprit quel piège on
-était venu lui tendre. Elle éclata d’un rire strident,
-d’un rire tellement spontané, ironique et
-sagace, que son interlocuteur en fut décontenancé.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’est-ce qui vous fait rire, madame
-Gaël?»</p>
-
-<p>Point de réponse, mais un regard qui valait le
-rire et souffletait aussi fort.</p>
-
-<p>&mdash;«Parlons raison,» reprit Escaldas. «Vous
-venez de livrer votre fils. Celui qui se nomme
-réellement Bertrand Gaël est un homme perdu
-si vous refusez de vous entendre avec moi pour
-le sauver?</p>
-
-<p>&mdash;Je viens de livrer mon fils!...» répéta-t-elle.</p>
-
-<p>Escaldas resta saisi du changement de sa voix.
-Rien n’y demeurait de l’émotion récente. Etait-ce
-un effort inouï de volonté, ou cette femme
-parlait-elle sincèrement?</p>
-
-<p>&mdash;«Livrer mon fils!...» reprenait-elle. «Mais
-mon fils n’existe plus. Ou, s’il existait, comme
-vous osez le prétendre, sous un nom volé, parmi
-des richesses volées, dans l’état infâme de bigamie,
-ce n’est pas une fois que je voudrais le
-livrer ... c’est vingt fois! Bien mieux, je le tuerais
-de ma main, de cette main que voilà ... Tenez!...»</p>
-
-<p>Elle avançait un poing, crispé comme sur le
-manche d’un couteau. Son geste, son regard,
-étaient vraiment terribles. Elle gronda, farouche:</p>
-
-<p>&mdash;«Un Gaël!... Vous accusez un Gaël de
-ces actions monstrueuses!... Et vous imaginez
-qu’après avoir pleuré vingt ans l’enfant qui mourut<span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[427]</a></span>
-victime de son devoir, pauvre, vaillant, sans
-reproche, je pourrais me sentir des entrailles de
-mère en le reconnaissant sous la face d’un voleur!»</p>
-
-<p>Un spasme, comme d’un sanglot refoulé, la
-convulsa. Mais elle raidit contre le dossier de
-bois de son siège sa haute taille maigre, et riva
-ses clairs yeux effrayants sur ceux du soi-disant
-avoué.</p>
-
-<p>Celui-ci restait abasourdi. N’avait-il pas cru,
-en pénétrant dans cette maison de misère, trouver
-une enthousiaste alliée dans la pauvresse,
-dont le témoignage valait désormais un prix incalculable?
-Si ce cœur de mère ne tressaillait
-pas, du moins l’inattendue fortune devait-elle
-enivrer l’humble créature.</p>
-
-<p>Cependant il recouvrait la parole, s’écriait:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, madame, c’est de la pure folie!
-Songez que l’homme dont nous parlons, quel
-qu’il soit, a accompli de grandes choses. C’est
-sous l’impulsion personnelle du vivant que les
-caoutchouteries d’Amérique, créées par l’autre,
-se sont développées depuis vingt années. Si cet
-homme est Bertrand Gaël, vous voilà riches,
-vous, vos fils, votre petite-fille. Pensez à celle-là
-surtout. La malheureuse!... N’a-t-elle pas besoin
-de la puissance de l’or, qui seule peut effacer sa
-faute, et préparer un sort à son enfant?...</p>
-
-<p>&mdash;Son enfant!»</p>
-
-<p>Le cri fut si douloureux qu’Escaldas,&mdash;Escaldas
-même,&mdash;eut un remords, un tressaillement
-de pitié.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon Dieu ... Madame ... Ne saviez-vous
-pas qu’elle est mère?...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[428]</a></span></p>
-
-<p>L’aïeule ne dit ni oui ni non, resta rigide.
-Vieux cœur breton, escarpé et inébranlable,
-comme les granits de la côte. Sauf l’irrésistible
-exclamation, il ne laissa plus rien échapper.</p>
-
-<p>Mathurine ignorait la maternité de Bertrande,
-parce que le marquis de Valcor, en la rassurant
-sur le sort de la fugitive, s’était bien gardé de
-tout dire. Suivant lui, Bertrande travaillait comme
-dentellière à Paris. Elle avait connu de mauvais
-jours, dont il saurait la garantir, maintenant qu’il
-l’avait retrouvée.</p>
-
-<p>Hélas!... cette phrase ne contenait plus dans
-la réalité rien de vrai, même avec ses réticences.
-Bertrande avait échappé à l’influence de son
-protecteur, avait rejeté ses bienfaits. Son amour
-pour Gilbert l’avait emporté sur tout. Comment
-pouvait-elle garder encore quelque chose de
-commun avec l’ennemi mortel de celui qu’elle
-adorait? Après le duel, Gairlance l’avait vue revenir,
-son bel enfant dans les bras, et, reconquis,
-le cœur touché de fierté paternelle, il avait
-renoué le tendre lien. Pour le moment, il offrait
-à Bertrande une existence possible, embellie
-d’une apparence d’attachement. Combien cela
-durerait-il?... Ne jouait-il pas, d’autre part, auprès
-de Françoise, son rôle de fiancé?</p>
-
-<p>Renaud de Valcor n’avait révélé à Mathurine
-aucun de ces détails, encore moins ce qu’il prévoyait
-dans l’avenir, ni surtout l’amertume qu’il
-gardait d’avoir vainement essayé d’arracher à
-tant de honte et de risques la malheureuse égarée.
-Comment, d’ailleurs, eût-il expliqué son
-propre déchirement, à la pensée de cette enfant,
-détournée de lui à jamais, qui le fuirait maintenant<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[429]</a></span>
-si elle venait à l’apercevoir? Oh! la ramasser
-encore, brisée et sanglante, contre les roues
-de sa voiture, pour la tenir du moins quelques
-jours sous son toit, pour se faire son appui, son
-défenseur, son champion! Mais cela n’était plus.
-Cela ne reviendrait jamais.</p>
-
-<p>Cependant Mathurine restait muette, et le
-Bolivien, dans sa fausse barbe blanche, glissait
-les arguments qui, croyait-il, pouvaient encore
-la persuader.</p>
-
-<p>&mdash;«Voyons, madame, vous ne doutez plus
-que celui qui se fait appeler depuis plus de vingt
-ans le marquis Renaud de Valcor ne soit votre
-fils Bertrand. Vous serez appelée en justice pour
-en témoigner. On vous fera constater, sur le bras
-de cet homme, les signes dont, tout à l’heure, la
-seule description vous a bouleversée. Ne vaudrait-il
-pas mieux, pour lui, pour vous, pour
-tous les vôtres, que vous alliez le trouver maintenant?
-Découvrez-lui que vous connaissez la
-vérité. Un fils ne trompe pas sa mère. Il ne niera
-pas. Ou, du moins, se verra-t-il à la veille d’être
-confondu. Engagez-le à restituer,» continua le
-Bolivien, «sans attendre qu’on les lui arrache
-ignominieusement, ce titre, ce domaine, ces
-biens familiaux de Valcor, qui appartiennent à
-Marc de Plesguen. Qu’il parte ensuite, qu’il
-s’exile pour éviter le bagne, qu’il aille exploiter
-ses caoutchouteries d’Amérique. Même si nos
-droits l’obligent à céder une part des revenus de
-cette fameuse Valcorie, il restera assez riche
-pour faire nager dans l’or sa double famille.»</p>
-
-<p>Escaldas allait sourire de ce dernier mot. Il se
-contint. Le visage de l’aïeule, pétrifié dans son<span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[430]</a></span>
-expression rigide, lui en imposait, quoi qu’il en
-eût.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est vous qui serez confondu,» prononça-t-elle.
-«Vous et ceux qui vous ont dicté
-votre abominable mensonge. Mon fils Bertrand
-Gaël a péri en mer, voici plus de vingt années.
-Le marquis Renaud de Valcor n’a rien à craindre
-de vos calomnies.»</p>
-
-<p>Le faux vieillard n’insista pas. Mais il demeurait
-à sa place, fixant sur la paysanne des yeux
-inquiétants d’éclat sous ses sourcils grisâtres et
-son front chenu.</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’attendez-vous?» demanda-t-elle avec
-impatience.</p>
-
-<p>&mdash;«Voyons, ma bonne dame,» recommença-t-il,
-«nous pouvons envisager un autre point
-de vue de la question.» Il baissait la voix davantage
-encore, avançait le buste avec une
-flexion cauteleuse, et, de l’accent, du geste, du
-regard, se faisait enveloppant, insinuant, persuasif.
-«Voyons ... J’admets ... Vous êtes sincère ...
-Vous ne pouvez reconnaître Bertrand Gaël dans
-Renaud de Valcor. Mais les juges l’y reconnaîtront
-peut-être ... Des présomptions singulières
-existeront, je vous assure. Eh bien, madame
-Gaël, si vous vouliez simplement ne pas démentir
-ces présomptions ... au besoin ... les ... oui, les
-confirmer ... M’entendez-vous?... Les personnes
-qui m’envoient n’épargneraient rien pour vous
-manifester leur reconnaissance.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment?» s’écria Mathurine.</p>
-
-<p>&mdash;«Certes,» fit l’autre, s’animant. «Vous
-n’auriez qu’à fixer vos conditions. On assurerait
-votre existence. On doterait votre petite-fille.<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[431]</a></span>
-On la marierait même. En y mettant le prix, on
-trouverait un brave garçon qui l’épouserait et
-reconnaîtrait le bébé. Ce serait l’honneur, le
-bien-être ...</p>
-
-<p>&mdash;L’honneur surtout,» appuya l’aïeule avec
-une ironie qu’il ne saisit pas.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, la réhabilitation, puisque vous y
-tenez tant. Allons, madame Gaël.</p>
-
-<p>&mdash;Que faudrait-il faire pour cela?» demanda
-la grand’mère de Bertrande.</p>
-
-<p>&mdash;«Bien peu de chose. Quand vous serez
-appelée chez le juge d’instruction, il faudrait lui
-dire que, dans sa première jeunesse, votre Bertrand,
-votre aîné, ressemblait à Renaud de Valcor
-d’une façon frappante. Le fait&mdash;c’est de
-notoriété publique&mdash;est fréquent entre vos
-deux familles. Puis, lorsqu’il vous demandera si
-votre fils avait sur le corps quelque signe indélébile
-permettant d’établir son identité, vous
-décririez ces grains de beauté en triangle sur le
-bras gauche, et ce tatouage, ineffaçable à moins
-d’une profonde cautérisation de la chair.</p>
-
-<p>&mdash;Comment savez-vous,» questionna Mathurine,
-«que ces marques existent sur la personne
-du marquis?</p>
-
-<p>&mdash;Par une blessure qu’il reçut en duel. La
-souffrance l’ayant presque fait évanouir, on lui
-découvrit l’épaule, bien qu’il s’y refusât. Plusieurs
-personnes étaient présentes. Même si
-l’instruction n’ordonnait pas un examen signalétique
-intime, nous produirions des témoins. Et
-alors, vous arriveriez, vous, ignorant censément
-cette circonstance, avec une description identique
-se rapportant à votre fils.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[432]</a></span></p>
-
-<p>Mathurine l’interrompit.</p>
-
-<p>&mdash;«Suffit. Je sais ce que j’aurai à dire au
-juge.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez bien compris?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement. Je lui raconterai qu’on est
-venu pour essayer de m’acheter, pour me promettre
-beaucoup d’argent si je révélais, comme
-ayant existé sur mon fils, des signes qu’on a découverts
-au bras de M. de Valcor, après un duel.
-J’expliquerai comment on me les a décrits, ces
-signes ...</p>
-
-<p>&mdash;On ne te croira pas, damnable vieille!»
-hurla Escaldas, étourdi de surprise et de fureur.
-«On pensera que le marquis t’a payée pour débiter
-cette fable.»</p>
-
-<p>Mathurine secoua la tête. Une joie féroce
-avivait l’or vert de ses prunelles, que l’âge n’éteignait
-point.</p>
-
-<p>&mdash;«On me croira,» déclara-t-elle. «Car je
-ne parlerai pas la première. Il faudra bien que
-vous indiquiez ces marques au juge, pour qu’il
-s’en occupe et me questionne. C’est votre arme
-d’attaque, et non une ressource de défense. Si
-vous ne vous en servez pas, qui donc aurait intérêt
-à les mettre en cause? Et vous ne pouvez
-plus vous en servir, sans que ma déposition vous
-rende aussitôt suspects.</p>
-
-<p>&mdash;Sorcière de malheur!» s’écria le faux
-avoué.</p>
-
-<p>Il eut un geste si menaçant que Mathurine
-recula. Agile encore dans sa rude vieillesse, elle
-saisit, près de l’âtre, une pelle à long manche,
-et la brandit. Son bras maigre paraissait garder
-une vigueur encore redoutable. Le lâche qu’était<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[433]</a></span>
-Escaldas trembla devant le lourd outil de fer.
-Par un mouvement instinctif, croyant le coup
-lancé, il leva brusquement son coude à la hauteur
-de son front.</p>
-
-<p>Quand il l’abaissa, Mathurine vit que les
-cheveux argentés se déplaçaient sur le crâne
-luisant, tandis que la barbe du faux vieillard lui
-remontait dans la bouche. Elle ricana.</p>
-
-<p>&mdash;«Va-t’en donc, déguisé de carnaval!»
-fit-elle avec un magnifique mépris. «File d’ici,
-gredin! Ou j’ameute contre toi les gars de la
-côte. Et je te réponds que tu n’en mèneras pas
-large.»</p>
-
-<p>L’homme voulut répondre. Mais sa barbe dérangée
-empêtra sa langue et ses lèvres. Il haussa
-les épaules, montra le poing à la terrible vieille.
-Puis, le dos tourné, il sortit en hâte, comme s’il
-sentait derrière lui l’élan de la pelle de fonte.</p>
-
-<p class="p2">Deux heures environ plus tard, comme la nuit
-tombait, l’aïeule, qui méditait dans la salle déjà
-obscure, sans songer à allumer la lampe, vit une
-haute silhouette se dessiner dans le carré pâle
-de la porte.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est moi, maman Gaël.»</p>
-
-<p>De l’ombre, après un silence, une voix
-étouffée sortit.</p>
-
-<p>&mdash;«C’est vous, monsieur Renaud?»</p>
-
-<p>Le marquis entra.</p>
-
-<p>&mdash;«Attendez,» dit-elle, «que je fasse de la
-lumière.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas la peine.</p>
-
-<p>&mdash;Si, si.»</p>
-
-<p>Dans la molle lueur jaune, elle vit surgir<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[434]</a></span>
-cette belle tête mâle. Elle y déchiffrait l’orgueil
-qu’y lisaient tous les autres. Mais elle y voyait
-aussi quelque chose de très doux, qui n’y était
-que pour elle seule.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous venez de recevoir une visite, maman
-Gaël?</p>
-
-<p>&mdash;Comment le savez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;J’ai cru, tout à l’heure, sur le sentier de la
-plage, reconnaître mon pire ennemi.</p>
-
-<p>&mdash;Quel est-il, cet ennemi?</p>
-
-<p>&mdash;Celui que j’ai le plus comblé de bienfaits,
-naturellement: José Escaldas.</p>
-
-<p>&mdash;Cet étranger que vous nourrissiez depuis
-longtemps?</p>
-
-<p>&mdash;Lui-même. Vous ne l’avez pas reconnu,
-malgré sa barbe postiche et ses faux cheveux
-blancs?</p>
-
-<p>&mdash;Je le reconnais, maintenant que vous le
-nommez. Ce sont bien les vilains yeux noirs fricassés
-dans de la bile, qui, jamais, ne m’ont rien
-dit de bon.</p>
-
-<p>&mdash;Que pouvait-il vouloir de vous, maman
-Gaël?»</p>
-
-<p>Il y eut une minute muette, pendant laquelle
-le tic-tac de l’horloge, dans sa gaine de bois,
-s’éleva, heurtant les nerfs de ces deux êtres
-d’une sonorité formidable.</p>
-
-<p>Enfin, une voix qui tremblait un peu éteignit
-le battement solennel du temps.</p>
-
-<p>&mdash;«Il venait m’affirmer que vous êtes mon
-fils.»</p>
-
-<p>Nouveau silence.</p>
-
-<p>Renaud de Valcor n’avait pas tressailli.</p>
-
-<p>&mdash;«Quelle a été votre réponse?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[435]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Que lorsqu’on porte le nom de Gaël, on
-ne vole pas celui de Valcor. Et que, si mon Bertrand
-était là, maintenant, sous vos traits, monsieur
-le marquis, je le tuerais de ma main, comme
-un infâme, un criminel et un imposteur.</p>
-
-<p>&mdash;«On ne tue pas les morts,» dit vivement
-Renaud. «Et Bertrand est mort. Mais vous avez
-bien fait de répondre ainsi, maman Gaël.»</p>
-
-<p>Il appuya son coude à l’angle de la pauvre
-table, posa sa joue sur sa main et s’enfonça dans
-une rêverie profonde.</p>
-
-<p>Mathurine, les bras tombés sur ses genoux, ses
-vieux doigts entrelacés comme dans la prière, le
-contemplait.</p>
-
-<p>Soudain, il tourna la tête. Leurs regards se
-croisèrent. Alors,&mdash;très doucement, tout bas, il
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Une mère ne peut pas haïr son enfant.»</p>
-
-<p>La vieille femme gémit,&mdash;sanglot lugubre.</p>
-
-<p>&mdash;«Et Bertrande ... Bertrande!...» clama-t-elle.
-«C’est mon enfant aussi, celle-là. Perdue ...
-Elle est perdue!... Pourquoi?... Son père ...
-disparu dans un naufrage. Sa mère ... folle. Folle
-de chagrin, et surtout ...»</p>
-
-<p>L’aïeule s’arrêta, puis reprit, scandant les syllabes,
-la voix lointaine, les yeux envahis d’une
-clarté subite:</p>
-
-<p>&mdash;«Ma bru n’a déraisonné qu’après une
-apparition bien étrange. N’affirmait-elle pas
-avoir rencontré son mari, sur la lande, à la
-brune?...</p>
-
-<p>&mdash;La folie causa l’hallucination, et non l’hallucination
-la folie,» prononça vivement Renaud.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[436]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Plût à Dieu!» cria Mathurine. «Car, si
-l’Océan n’a pas gardé mon fils, comme on ose
-l’affirmer, ses crimes s’augmenteraient de l’assassinat
-de ces deux âmes. Si ma petite-fille a connu
-le mal, c’est parce qu’elle n’a pas eu de parents
-pour l’en préserver. Mes pauvres mains tremblantes
-d’âge n’ont pu la retenir. Et la voilà
-mère!... Sans époux!... Mère et déshonorée!...»</p>
-
-<p>Renaud eut un mouvement. On avait donc
-appris la vérité à cette aïeule douloureuse?...
-La lâche action!</p>
-
-<p>&mdash;«Je châtierai cet Escaldas! Je l’écraserai
-comme un serpent immonde.</p>
-
-<p>&mdash;Il a pu croire ... il a pu dire,» s’écria Mathurine,
-«que mon fils vivait, d’une vie qui serait
-celle d’un démon ... Quel monstre aurais-je mis
-au monde?... Il me faudrait donc prier nuit et
-jour le ciel de foudroyer l’être qui me fut le
-plus cher, que mes entrailles et mon sein ont
-nourri!...»</p>
-
-<p>Elle s’était dressée. Elle jetait vers M. de Valcor
-de telles phrases comme des imprécations,
-avec une voix vibrante, des yeux étincelants,
-une face d’indignation et de désespoir.</p>
-
-<p>&mdash;«Taisez-vous!... Votre fils est mort, maman
-Gaël,» s’écria Renaud avec violence. «Ne
-l’accusez pas!... Ne le maudissez pas!...»</p>
-
-<p>La vieille femme recula, chancelante.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui ... C’est vrai ... Bertrand est mort ...
-monsieur le marquis,» proféra-t-elle d’un accent
-brisé.</p>
-
-<p>Alors, se laissant glisser sur sa chaise, elle
-pleura, le visage dans ses mains.</p>
-
-<p>Lui, bouleversé de pitié, regardait les cheveux<span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">[437]</a></span>
-blancs, au bord de la coiffe noire, les doigts
-osseux, entre lesquels scintillaient ces larmes de
-la vieillesse, rares et affreuses,&mdash;plus affreuses
-peut-être que des larmes d’homme fait.</p>
-
-<p>Cela dura quelques minutes. Puis, comme ne
-pouvant plus supporter ce qu’il y avait d’inexprimable
-et d’oppressant dans l’atmosphère de
-cette humble chambre, Renaud se leva, balbutiant
-un vague au revoir.</p>
-
-<p>Mathurine n’entendit pas, ou ne voulut pas
-entendre. Elle garda son attitude. Ses mains voilaient
-toujours sa figure, cachaient ses yeux ruisselants.
-Elle ne voyait rien sans doute, ne percevait
-rien, tournée vers les ténèbres intérieures.</p>
-
-<p>A ce moment, le marquis de Valcor, certain
-que nul regard, pas même ce pauvre regard
-noyé, ne surprendrait son geste, mit un genou
-en terre, s’inclina, et, saisissant un pli de la
-simple robe de serge, posa ses lèvres sur l’ourlet
-usé.</p>
-
-<p>Ensuite, il se redressa, sortit, gravit le sentier
-qui rejoignait la route.</p>
-
-<p>Un groupe de pêcheurs et de paysans étaient
-là, qui l’attendaient. Électeurs de la veille, fiers
-d’avoir voté pour le noble personnage et de s’en
-donner l’importance, ils venaient de s’attrouper
-autour du break automobile, aux panneaux armories.</p>
-
-<p>Quand ils virent paraître la fière silhouette du
-grand seigneur, sa haute et svelte stature, si
-jeune encore d’énergie, sa physionomie intimidante,
-quand ils remarquèrent ce bras en écharpe,
-qui ajoutait on ne sait quel prestige martial à sa
-hardie tournure, ils éclatèrent en acclamations.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">[438]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Vive notre député!</p>
-
-<p>&mdash;Hourra pour le marquis de Valcor!»</p>
-
-<p>Il les salua, le chapeau à bout de bras, avec
-une grâce hautaine de souverain.</p>
-
-<p>&mdash;«Merci, mes amis, merci!»</p>
-
-<p>Un sourire charmant éclaira ses traits. Il parut
-goûter une joie particulière à cette petite manifestation.
-Pourtant, tous remarquèrent sa pâleur.</p>
-
-<p>Assis sur la banquette de sa voiture, il se retournait
-encore pour marquer combien le touchait
-cette ovation, qui ne cessait pas. Mais,
-quand la distance eut éteint les cris d’enthousiasme,
-quand il fut seul derrière son chauffeur
-et son valet de pied, trop corrects pour risquer
-un coup d’œil vers lui, l’animation heureuse disparut
-de sa face. Sa tête se pencha sur sa poitrine,
-et, autour de son front soucieux, des
-pensées vertigineuses tournoyèrent, comme là-bas
-tournoyaient les mouettes autour d’une
-noire aiguille de granit dressée contre la mer laiteuse
-et la blême agonie du couchant.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">[439]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XXIII</h2>
-
-<p class="pch"><i>COUP DE THÉATRE</i></p>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/di.jpg" width="80" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc09">IL ne faut pas que le marquis de Valcor
-soit validé. Cette élection n’a pas une
-signification simplement personnelle.
-Vous savez bien ce qu’elle représente,
-mon cher Garde des Sceaux?»</p>
-
-<p>L’homme qui parlait en ces termes au Ministre
-de la Justice n’était rien moins que le Président
-du Conseil, Ministre de l’Intérieur.</p>
-
-<p>&mdash;«Parbleu!» s’écria son interlocuteur.
-«Cette satanée affaire a pris des proportions
-telles que le triomphe des valcoristes serait un
-succès pour la réaction. L’entrée de Valcor à la
-Chambre équivaudrait à une mise en minorité
-du Cabinet. D’ailleurs, les deux choses se suivraient
-de près. Vous n’en doutez pas plus que
-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, que comptez-vous faire?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">[440]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Peu de chose.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, peu de chose?» cria l’autre en
-bondissant.</p>
-
-<p>Le Garde des Sceaux prit un air sagace et posa
-le doigt sur une serviette de maroquin, placée
-par lui, à son entrée dans la pièce, sur le bureau
-de son collègue.</p>
-
-<p>&mdash;«Savez-vous ce que j’ai là, mon cher Président?</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Le rapport des experts sur la fameuse lettre
-que le marquis arguë de faux.»</p>
-
-<p>Le chef du Cabinet bondit.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah!... enfin terminé! Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Les experts sont unanimes. L’écriture est
-celle de Valcor.»</p>
-
-<p>Les deux hommes politiques, échangeant un
-regard de férocité triomphante, savourèrent leur
-joie durant une minute muette et silencieuse.
-Puis le Ministre de l’intérieur ergota:</p>
-
-<p>&mdash;«L’écriture de Valcor ... Duquel? Du vrai
-ou ... de l’autre?</p>
-
-<p>&mdash;Peu importe!</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien. Le résultat immédiat est que
-cette pièce est authentique, et que l’accusation
-va en tirer tout le parti qu’elle prétend possible.
-Notre adversaire est battu sur ce point capital.
-Le procès au civil va être repris. Tout cela
-est parfait. Mais enfin, les experts ont-ils eu,
-pour point de comparaison, l’écriture ancienne
-du marquis, alors qu’il n’y avait pas de
-doute sur sa personne, avant son premier départ
-d’Europe? Existe-t-il des documents de cette
-époque-là?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">[441]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il n’en manque pas. Les experts constatent
-dans leur rapport ...» (Ici le Garde des Sceaux
-tira un papier de sa serviette.) «... que l’écriture
-du marquis, à l’âge de vingt à vingt-deux ans,
-c’est-à-dire avant qu’il partît pour son voyage
-d’exploration, est identique,&mdash;sauf de faibles
-modifications,&mdash;à celle de l’homme qui passe
-pour lui à l’heure actuelle. Mais n’est-ce pas
-dans l’ordre des choses? Un gaillard de cette
-audace et de cette force, décidé à se substituer à
-son noble sosie, a dû commencer par imiter son
-écriture. Aussi, que le personnage en question
-soit simple ou double, ce n’est pas affaire aux
-experts de conclure. Nous verrons cela jugé au
-civil, et, sans doute, ensuite, au criminel. Ce
-qui donne une immense valeur à cette lettre,
-c’est sa date. Elle fut tracée pendant la période
-obscure où s’accomplit la substitution, si un tel
-crime eut lieu. Elle indique nettement l’existence
-d’un individu ressemblant, <i>comme un frère</i>, au
-marquis de Valcor. Elle est de la main de celui-ci.
-Cependant, aujourd’hui, ne pouvant l’expliquer,
-il la dénie, l’arguë de faux. Sur ce point,
-le voici confondu. C’est un coup dont il ne se
-relèvera pas dans l’opinion, arrivât-il même,&mdash;ce
-qui n’est plus vraisemblable,&mdash;à gagner son
-procès.»</p>
-
-<p>Au cours de cette explication, le Président du
-Conseil marquait, par de fréquentes inclinations
-de tête, la parfaite logique et l’évidente clarté de
-ce qu’il entendait.</p>
-
-<p>&mdash;«Savez-vous,» reprit-il, «ce que je vais
-vous demander, mon cher ami? Gardez secret
-ce rapport pendant quelques jours. Quand je dis<span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">[442]</a></span>
-«secret», j’entends que vous ne le rendiez pas
-officiel. Les indiscrétions ne me gêneront pas,
-au contraire. La nouvelle va filtrer au Palais,
-dans les couloirs de la Chambre, dans la presse
-et le pays, que ce fameux «bordereau»&mdash;puisque
-c’est le nom qu’on lui donne, par un rapprochement
-tout au moins ingénieux&mdash;est authentique,
-malgré l’éclatante dénégation de
-l’intéressé. Cela va chauffer l’opinion, d’autant
-plus que tout le monde le dira sans que personne
-puisse l’affirmer. Rien ne rend plus fiévreux l’état
-d’âme du public.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis,» interrompit le Garde des
-Sceaux, «un peu avant que soit discutée l’élection ...</p>
-
-<p>&mdash;La veille même ...</p>
-
-<p>&mdash;Soit, la veille même, ou le matin, nous
-faisons éclater la bombe. C’est là une tactique
-admirable.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez d’ici le désarroi de ses partisans
-à la Chambre? Ils n’auront pas le temps de
-se ressaisir, de s’entendre. La plupart, découvrant
-son indignité, le lâcheront avec éclat. Ce sera un
-effondrement.</p>
-
-<p>&mdash;Et quel camouflet pour la Droite, qui
-s’appuie sur de pareilles branches pourries, qui
-met son espoir en de tels champions!»</p>
-
-<p>Les deux Ministres exultaient.</p>
-
-<p>Enfin, on allait en finir avec cette affaire Valcor!
-Jamais les vieux partis ne s’en relèveraient.
-Voilà donc la noblesse! Un de ses noms les plus
-fiers tombait au ruisseau. Celui qui le revendiquait
-ne valait guère mieux que l’imposteur.
-Marc de Plesguen, fauteur du scandale, pouvait<span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">[443]</a></span>
-ramasser la couronne aux feuilles d’ache alternées
-de perles, il ne ferait qu’y ajouter sa propre
-boue. Sa caste le vomirait. Il lui assénait le pavé
-de l’ours pour la débarrasser d’un parasite qui ne
-la gênait pas.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais qui le gênait, lui, car il détenait
-son héritage.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! Ces gens-là ne connaissent que
-la loi de l’égoïsme, la politique individuelle.</p>
-
-<p>&mdash;Ils prétendent qu’ils ont fait la France.
-C’est la France qui les a faits. Et quand elle se
-détourne d’eux, voyez ce qu’il en reste.»</p>
-
-<p>Sur ce mot, M. le Ministre de la Justice prit
-sa serviette de maroquin, serra la main de son
-Président avec une vigueur qui disait leur commune
-joie. Puis il sortit, tête haute, radieux.</p>
-
-<p>Sans doute, il pensait être un de ceux qui
-«font la France», suivant son expression. Du
-moins lui semblait-elle fort bien faite, tant
-qu’elle se laissait gouverner par lui et par ses
-amis.</p>
-
-<p>Comme le hasard d’une rue barrée détournait
-l’Excellence de son chemin, tandis qu’il revenait
-de la place Beauvau, sa félicité s’accrut de passer
-sous certaines fenêtres de la rue Boissy-d’Anglas.
-Il reconnut la maison où demeurait un chef de
-groupe, jouissant à la Chambre de quelque autorité,
-le nommé Eugène Pavert, homme intelligent
-et éloquent, mais peu scrupuleux et d’une
-ambition effrénée.</p>
-
-<p>Pavert était le leader d’une petite fraction du
-Centre, dont il jouait comme d’un appoint dans
-ces circonstances où vingt voix suffisent à déplacer
-une majorité. A certains jours, ce personnage<span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">[444]</a></span>
-avait tenu des ministres à sa merci et s’était
-trouvé pour une heure l’arbitre de l’État.</p>
-
-<p>En ce qui concernait l’affaire Valcor, il ne
-pouvait plus prendre ce rôle de balancier,
-s’étant lié les mains par un engagement à fond
-avec la Droite. On prétendait même qu’il avait
-touché un chèque, un de ces chèques qui sont
-entrés dans l’histoire politique de la France,
-comme les drapeaux pris à l’ennemi entraient
-jadis aux Invalides, et qui en tapissent la
-voûte.</p>
-
-<p>On croyait Pavert à la solde du marquis,
-parce que jamais on ne l’avait vu prendre une
-attitude si décisive. Le Cabinet actuel ne lui
-pardonnait pas cette défection ouverte et sans
-retour possible. Et c’est pourquoi le Ministre de
-la Justice, songeant à la déroute prochaine de
-cet adversaire, à la fois redouté et méprisé, mais
-surtout exécré, levait un regard qui dardait
-toutes les flèches de l’ironie vers les fenêtres de
-certain appartement, rue Boissy-d’Anglas.</p>
-
-<p>Qu’eût-il pensé s’il avait&mdash;non pas vu, car
-le spectacle n’aurait eu pour lui rien de surprenant,&mdash;mais
-entendu, ce qui se passait au delà
-de ces fenêtres, d’ailleurs soigneusement closes
-et voilées de blancheurs élégantes?</p>
-
-<p>Dans le cabinet d’Eugène Pavert se tenaient
-trois personnes: le maître du logis, le marquis
-de Valcor, et un individu à mine d’employé médiocre.</p>
-
-<p>Ce dernier,&mdash;du même geste que, tout à
-l’heure, le Garde des Sceaux, chez le Président
-du Conseil,&mdash;tirait des papiers d’une serviette.
-Mais la serviette était en moleskine, et les papiers<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">[445]</a></span>
-tout autres que ceux dont se réjouissait le
-Gouvernement.</p>
-
-<p>Rien en apparence de plus inoffensif que
-ces documents. L’un était une simple feuille
-blanche. L’autre, une fiche portant l’adresse
-d’une grosse maison de papeterie et quelques
-signes vagues ressemblant à une marque de fabrique.</p>
-
-<p>&mdash;«Parlez, Baillegean,» dit le marquis,
-«Monsieur Pavert vous écoute.»</p>
-
-<p>Le leader du petit groupe qu’on appelait par
-raillerie «l’Extrême-Centre», paraissait effectivement
-tout oreilles.</p>
-
-<p>C’était un homme de trente-huit à quarante
-ans, chevelu et barbu comme un fleuve, l’air
-fougueux, même au repos, assez médiocre en
-somme, mais qui se croyait du génie parce qu’il
-exerçait par la parole une influence immédiate
-et facile. Il possédait les dons physiques de l’éloquence:
-la voix, le mouvement, l’expression, la
-verbosité, avec cet on ne sait quoi de magnétique
-dont une foule est subjuguée sans avoir
-besoin de comprendre, surtout même lorsqu’il
-n’y a rien à comprendre.</p>
-
-<p>En ce moment, carré dans un fauteuil,&mdash;les
-épaules en arrière, les bras croisés, le regard
-coulant de haut,&mdash;même sans ouvrir la bouche,
-il était significatif, comme un acteur qui «joue»
-ses silences. N’ayant pas grand’chose en dedans
-de lui-même, il ne s’y repliait jamais. Toute sa
-personne paradait sans cesse en dehors.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, voici ... monsieur le député,»
-commença celui que Renaud avait nommé Baillegean.
-«Je vais tout vous dire. C’est ma carrière<span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">[446]</a></span>
-que je jette à l’eau. Mais ma conscience ...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! assez, Baillegean,» interrompit le
-marquis avec un sourire dédaigneux. «Les compensations
-que vous avez acceptées doivent refréner,
-sinon votre conscience, du moins votre
-langue. Passez au fait.»</p>
-
-<p>Baillegean eut une inclination déférente vers
-M. de Valcor, qui, enfoncé sur le divan de cuir
-du cabinet de Pavert, fumait tranquillement un
-cigare. Puis il reprit, se retournant vers son auditeur:</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur le député sait que je suis expert-chimiste
-près le Tribunal. Or, il y a deux ou trois
-semaines, je fus appelé par le juge d’instruction
-chargé de l’enquête préalable sur la pièce qu’on
-appelle le «faux Valcor», et que le public a
-surnommé «le bordereau» par analogie avec ...</p>
-
-<p>&mdash;Passez, Baillegean, passez!» fit une voix
-nerveuse, venue de l’angle du divan de cuir.</p>
-
-<p>&mdash;«Le juge d’instruction me confia la fameuse
-lettre, m’enjoignant de l’examiner au
-double point de vue de l’encre et du papier.
-Quant à l’écriture, mes collègues spéciaux avaient
-déjà donné leurs conclusions.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-les tout de suite à monsieur Pavert,
-ces conclusions, Baillegean.</p>
-
-<p>&mdash;Les trois experts en écriture qui ont travaillé
-sur la pièce sont unanimes. Ils certifient
-qu’elle émane de la main de monsieur le marquis
-de Valcor, et qu’elle remonte à la période de son
-premier voyage en Amérique, c’est-à-dire à la
-date qu’elle porte, soit 1880.»</p>
-
-<p>Pavert sursauta. Son regard effaré chercha les
-yeux de Renaud. Celui-ci fit un geste de la main,<span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">[447]</a></span>
-comme pour dire: «Attendez seulement un
-peu.»</p>
-
-<p>&mdash;«J’emportai la pièce,» poursuivit le narrateur,
-«et je la soumis à l’expertise. D’abord,
-pour l’encre. Vous savez comment nous procédons,
-monsieur le député. Nous enlevons avec
-une pointe de canif un fragment de caractère,
-moins d’un millimètre carré, et nous le soumettons
-à l’analyse chimique. Je trouvai que la proportion
-de couperose verte, ou sulfate de fer ...</p>
-
-<p>&mdash;Le résultat, Baillegean, le résultat,» reprit
-la voix impatiente.</p>
-
-<p>&mdash;«Le résultat!» s’écria le petit expert,
-dont le discours bondit en avant comme un
-cheval piqué qui fait une lançade. «Le résultat
-ressortait clair comme le jour. Cette encre-là
-était relativement fraîche. Ce n’étaient pas des
-années, mais à peine des mois, qui avaient pu
-s’écouler depuis la fabrication du document.</p>
-
-<p>&mdash;Bigre!» s’écria Pavert.</p>
-
-<p>&mdash;«Quant au papier, c’était plus rigolo encore.
-Sa teinte jaunâtre, qui devait lui donner l’air
-vieux, provenait d’une adroite suspension dans
-de la fumée. L’analyse chimique démontrait ça
-aussi. Mais point n’en était besoin. Le filigrane
-prouvait que ce papier-là n’avait pas deux ans
-d’existence. C’est un papier à lettres dont on se
-sert depuis trente ans peut-être dans la famille
-de Valcor, avec le même format, le même chiffre.
-Mais la maison qui le fabrique, en passant à un
-autre propriétaire, a changé son filigrane il y a
-dix-huit mois.</p>
-
-<p>&mdash;Fichtre!» s’exclama Pavert.</p>
-
-<p>Il se dressait sur son siège, les yeux désorbités.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">[448]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Si monsieur le député veut voir ...»
-ajouta l’expert, qui se leva.</p>
-
-<p>Il se dirigea vers la fenêtre, en élevant sa
-feuille de papier blanc contre le jour.</p>
-
-<p>Le leader de «l’Extrême-Centre» le suivit.
-Et l’expert fit sa démonstration, tandis que, sans
-bouger de sa place, Renaud continuait à fumer
-son cigare, levant vers le plafond des yeux rêveurs,
-l’esprit comme détaché de cette scène.</p>
-
-<p>Pavert, nature exubérante, lançait des «Nom
-d’un chien!... Parbleu!... Épatant!... Pas de
-doute!... Un enfant ne s’y tromperait pas.»</p>
-
-<p>Puis il revint à sa place en gesticulant, s’assit,
-et demanda à l’expert:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais vous avez déjà remis votre rapport
-aux magistrats?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, qu’est-ce qu’ils ont dit? Ça a dû
-leur en flanquer, une tape.»</p>
-
-<p>Ici, le marquis intervint, non plus pour presser,
-mais pour ralentir:</p>
-
-<p>&mdash;«Racontez la scène comme elle s’est passée,
-Baillegean.»</p>
-
-<p>Celui-ci reprit:</p>
-
-<p>&mdash;«J’ai couru trouver le juge d’instruction.
-Vous pensez si je brûlais de raconter ma découverte.
-Je tenais la clef de l’Affaire. Les autres n’y
-avaient vu que du feu. Le faux éclatait. J’arrivai
-tout chaud, tout bouillant.&mdash;«Monsieur le juge
-d’instruction, voilà. L’encre date de moins de
-six mois, et le papier de moins de deux ans. Il a
-été maquillé à la fumée. Le document a été fabriqué
-de toutes pièces. On a merveilleusement
-imité l’écriture du marquis de Valcor, puisque<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">[449]</a></span>
-trois de mes confrères ont pu s’y tromper. Mais
-enfin, on l’a imitée. Je vais vous en donner la
-preuve matérielle, irréfutable.»</p>
-
-<p>&mdash;Bon!... Alors ... le juge?» suggéra Pavert,
-haletant.</p>
-
-<p>&mdash;«Le juge ... Il est devenu vert. Il s’est mis à
-crier:&mdash;«Vous êtes fou, Baillegean, vous êtes
-fou!&mdash;Mais non, monsieur le juge. D’ailleurs,
-il n’y a qu’à regarder. Ce n’est pas une opinion
-que j’apporte ici. C’est un fait. Voulez-vous voir
-par vous-même?&mdash;Je n’ai pas besoin de voir,»
-me dit-il. «Il y a autre chose que j’ai vu, et qui
-rend ceci impossible.&mdash;Mais quoi donc, monsieur
-le juge?&mdash;Vous le savez comme moi, Baillegean,»
-me dit-il. Il tremblait presque, la sueur
-lui coulait sur les joues.&mdash;«Voyons, Baillegean,
-vous n’allez pas faire une chose pareille ...
-Vous savez que c’est un crime, mon pauvre garçon ...»
-Je finis par comprendre qu’il me croyait
-payé pour affirmer ce que j’affirmais. Naturellement,
-je me défendis comme un beau diable.
-Mais lui, déclarait:&mdash;«Vous ne ferez admettre
-ça par personne, Baillegean. La pièce est conforme
-à la photographie qui en fut prise, voici
-plus de trois ans aujourd’hui, dans la maison
-Perez Gonzalez. Cette maison reconnaît la lettre,
-qui est restée vingt ans dans ses archives, et
-dont nous lui avons envoyé une autre photographie,
-faite ici même, depuis que le document
-nous est parvenu. Un nommé Escaldas, le même
-qui a pris la photographie de l’original en Bolivie,
-le certifie authentique. On sait par quelle
-voie ce papier a passé avant de tomber entre
-nos mains. Vous voyez bien, mon ami, que votre<span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">[450]</a></span>
-expertise est le résultat d’une erreur, à moins
-qu’on ne la suppose celui d’un calcul. Si vous
-continuez à la soutenir, vous risquez gros. Réfléchissez
-bien, Baillegean.»</p>
-
-<p>&mdash;«Mais il voulait vous clore la bouche, ce
-gredin!» cria Pavert.</p>
-
-<p>&mdash;«Je commençais à m’en apercevoir,» reprit
-l’expert-chimiste. Mais je continuais à faire la
-bête.&mdash;«Attendez,» me dit le juge d’instruction.
-«Puisque vous vous entêtez dans l’absurde,
-mon pauvre Baillegean, je vais aller demander
-l’avis de monsieur le Procureur Général. Nous
-verrons s’il m’autorise à prendre au sérieux de
-pareilles fantaisies.» Sur ce, le voilà qui part,
-très agité, et qui descend au Parquet. Je perdais
-l’espoir de le voir remonter ce jour-là, tant ce
-fut long. Enfin, il se ramène. Non plus pâle et
-hors de lui comme avant, non plus avec des
-phrases entortillantes: «Mon pauvre Baillegean,
-mon ami, etc.» Mais rogue et assuré, comme le
-chien du commissaire. «Voilà,» me dit-il, «dans
-votre intérêt, renoncez à votre thèse. Elle est formellement
-contredite par toutes les données de
-l’enquête. Quelqu’un se trompe. Et si ce n’est
-pas vous, il faudrait donc admettre que ce sont
-tous les témoins, la banque Rozalez, les magistrats
-de Paris, ceux qui ont instruit à La Paz par
-commission rogatoire, et par-dessus le marché
-les trois experts, vos collègues. Donc, Baillegean,
-choisissez: ou vous examinerez mieux ce document,
-et l’on vous tiendra compte de votre bonne
-volonté ...»</p>
-
-<p>&mdash;«Les canailles!...» gronda Pavert.</p>
-
-<p>&mdash;«... Ou nous renoncerons à nous servir de<span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">[451]</a></span>
-votre science, que nous avons lieu de tenir pour
-suspecte.»</p>
-
-<p>&mdash;«Qu’avez-vous répondu?» demanda le
-député.</p>
-
-<p>&mdash;«Que j’avais expertisé la pièce en toute
-conscience. Et qu’il était inutile d’attendre un
-autre travail de moi sur ce document, puisque
-je ne pouvais y voir que ce que j’y avais déjà
-vu.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo, monsieur Baillegean! Et ensuite?</p>
-
-<p>&mdash;Ensuite, j’ai pensé que cette histoire intéresserait
-monsieur le marquis de Valcor, et je
-suis venu la lui raconter.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne le regrettez pas, je parie?» s’écria
-Pavert avec un gros rire.</p>
-
-<p>&mdash;«On ne doit jamais regretter de suivre sa
-conscience,» riposta l’expert-chimiste avec
-une dignité falote, qui amusa M. de Valcor lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien! mon brave Baillegean,» fit le
-marquis, «puisque votre conscience a été l’alpha
-de votre discours, trouvez bon qu’elle en soit
-l’oméga. Vous ne pouvez mieux terminer. Merci
-d’avoir si nettement exposé les choses. Et maintenant,
-au revoir. J’ai à causer avec monsieur Pavert.»</p>
-
-<p>Le spécialiste, se voyant congédié, replia sa
-serviette en moleskine.</p>
-
-<p>&mdash;«Un instant,» dit le marquis. «Veuillez
-nous laisser les pièces de comparaison: le nouveau
-et l’ancien papier à lettres, la note relative
-à la modification du filigrane.»</p>
-
-<p>Baillegean n’avait sans doute rien à refuser à
-celui auquel le liait ... sa conscience,&mdash;peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">[452]</a></span>
-aussi sa gratitude et son intérêt. Il étala sur le
-bureau de Pavert les papiers demandés. Puis il
-salua, et sortit.</p>
-
-<p>Lorsqu’il se trouva seul avec le chef de
-«l’Extrême-Centre», M. de Valcor quitta sa
-position nonchalante sur le divan de cuir. Il se
-leva, vint jeter le bout de son cigare dans la
-cheminée, où flambaient les premières bûches
-d’automne, puis, se plantant devant le député,
-il le regarda au fond des yeux, et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien?»</p>
-
-<p>L’autre s’était ressaisi, tâchait de dominer son
-emballement. Il devinait à peu près ce qui allait
-suivre, et pensait que tout son sang-froid ne
-serait pas de trop pour en tirer le meilleur parti
-possible.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite
-de grand cœur. Je ne doutais pas, vous le
-savez, de votre bon droit. Je l’ai proclamé jusqu’à
-compromettre mes intérêts politiques. La
-preuve en est faite désormais. Vous m’en voyez
-le plus heureux des hommes.</p>
-
-<p>&mdash;La preuve en est faite,» répéta sardoniquement
-Renaud, «La preuve en est étouffée,
-vous voulez dire.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! on ne met pas une chandelle comme
-ça sous le boisseau.</p>
-
-<p>&mdash;Judiciairement, elle y est. On va publier
-le rapport des experts, déclarer qu’il n’y a pas
-lieu de poursuivre pour le faux, passer outre au
-procès. Me voilà condamné dans l’opinion,
-avant même que soient repris les débats de mon
-affaire au civil. Le témoignage de Baillegean?...
-Il sera récusé devant n’importe quel tribunal.<span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">[453]</a></span>
-On déclarera que l’homme est fou ou vendu.
-Vous avez vu s’étaler le système. Deux camps
-pourront s’organiser de nouveau en France, sur
-ce point comme sur le fond. Il y aura des milliers
-de gens qui discuteront sur un chiffon de
-papier, et pas un ne l’aura vu. Faire examiner
-de bonne foi la pièce par une personne compétente
-sera plus difficile que réunir cent mille
-gens passionnés qui seront prêts à se faire
-hacher pour la déclarer authentique. Mais, avec
-tout cela, je serai invalidé dans six jours, et condamné
-au bagne dans six mois.»</p>
-
-<p>Cette boutade fit rire Pavert.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors?» dit-il. «Je vous vois venir,
-mon cher collègue. Car vous êtes mon collègue.
-Vous ne doutez pas de votre validation?</p>
-
-<p>&mdash;Non, puisque c’est vous qui me l’obtiendrez.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!... Vous comptez sur la politique
-plus que sur la justice, je le vois.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! la justice ...</p>
-
-<p>&mdash;Nous la connaissons. Eh bien, marquis,
-qu’attendez-vous de moi?</p>
-
-<p>&mdash;Une chose à laquelle vous pensez, Pavert.
-Et qui vous séduit, avouez-le.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il y a des coups à recevoir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne les craignez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez que j’interpelle à propos de
-votre affaire, et que je mette ces petits papiers-là
-en pleine Chambre, sous le nez du Garde des
-Sceaux.»</p>
-
-<p>En parlant, le député tapota railleusement, du
-bout d’un couteau d’ivoire, les feuillets laissés
-par l’expert.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">[454]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Vous donnerez à votre initiative la forme
-d’une interpellation, si bon vous semble. C’est
-affaire à vous et à votre groupe. Tout ce que je
-vous demande, c’est de prendre la parole au
-moment où l’on discutera mon élection. D’ici
-là, ils auront sorti le rapport de leurs experts,
-soyez tranquille. On m’accablera sous cette déclaration
-terrible, et, en apparence, indiscutable:
-la lettre est authentique, elle fut écrite il y a
-vingt ans. Sentant qu’elle porte avec elle ma
-condamnation, je l’aurais donc arguée de faux,
-ajoutant cette imposture audacieuse à toutes les
-autres. Car, à l’unanimité, les experts nient
-qu’il y ait faux. Après ça, et quand les aboyeurs
-de la Gauche seront venus raconter que j’ai
-répandu des flots d’or en Bretagne, que je fais
-agrandir le port du Conquet, que tous mes électeurs
-ont été achetés, croyez-vous qu’il y aura
-beaucoup de camarades pour me donner leurs
-voix? C’est alors, mon bon Pavert, que vous
-vous taillerez un succès, quand vous viendrez à
-la tribune pour dire: «Permettez ... Il y a une
-toute petite chose ... Oh! presque rien ... Le filigrane
-du papier ...»</p>
-
-<p>Renaud éclata de rire. Un rire comme il n’en
-venait pas souvent aux lèvres de ce dédaigneux.
-Il souriait beaucoup, parce que le sourire a de la
-condescendance. Il ne riait guère, parce que le
-rire est un abandon. Mais, ici, pendant une
-minute, il se laissa emporter par une âpre joie.</p>
-
-<p>Eugène Pavert, enchanté au fond de son rôle,
-ne s’empressait pas de l’accepter. Ne fallait-il pas
-faire sentir le prix d’un tel service?</p>
-
-<p>&mdash;«Mon Dieu ...» fit-il en plongeant la<span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">[455]</a></span>
-main parmi les mèches désordonnées de sa chevelure.</p>
-
-<p>Il suspendit sa phrase, l’air absorbé, soucieux,
-les yeux au loin. Un général examinant son
-champ de bataille.</p>
-
-<p>&mdash;«Qui vous gêne?» demanda Valcor, redevenu
-grave.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne pourriez-vous pas, mon cher marquis,
-faire porter ceci à la tribune par quelqu’un
-d’autre? Peu vous importe l’adresse ou l’habileté
-de l’orateur. Le fait est là, qui parle de lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Comment?» s’écria Renaud, très surpris.
-«N’est-ce pas dans votre ligne politique?</p>
-
-<p>&mdash;C’est trop dans ma ligne politique. Beaucoup
-trop ... Comprenez-vous? Cela me pousse
-définitivement à droite. J’ai partie liée avec
-l’opposition réactionnaire, après cela. Mon
-groupe va regimber. Ce que vous appelez ma
-ligne politique ne peut pas être rigide, mais brisée.
-Que devient le système de balance qui fait
-ma force et celle de mes amis?»</p>
-
-<p>Il ergota pendant un moment avec cette abondance,
-cette ampleur de mots qui caractérisaient
-sa faconde grasse et vide.</p>
-
-<p>Le marquis, d’abord étonné, comprenait.</p>
-
-<p>&mdash;«Je me rends très bien compte de ce que
-vous ferez pour moi, Pavert. Mais vous n’avez
-pas affaire à un ingrat. Voyons, comment pourrais-je?...</p>
-
-<p>&mdash;Pas d’argent. Je n’en accepte pas,» déclara
-le chef de «l’Extrême-Centre» avec un
-geste noble.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous-même, je ne dis pas. Aurais-je<span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">[456]</a></span>
-l’idée de vous en offrir? Mais votre journal?...
-Votre groupe a un organe, n’est-il pas vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Oui. L’<i>Équilibre parlementaire</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Fait-il ses frais, l’<i>Équilibre parlementaire</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Peuh!...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, si je l’<i>équilibrais</i>?» suggéra de
-Valcor.</p>
-
-<p>Il sourit. Peut-être du calembour ... Peut-être
-d’autre chose.</p>
-
-<p>&mdash;«Si vous y tenez ... A la rigueur ... Là, je
-ne peux pas dire non: il y va de l’intérêt de
-l’Idée.»</p>
-
-<p>Pavert prononça le mot avec une majuscule.</p>
-
-<p>Le marquis ne broncha pas. Il sortit son carnet
-de chèques, prit une plume sur le bureau,
-et, levant les yeux sur le député, qui, détaché
-maintenant, s’affairait dans des paperasses.</p>
-
-<p>&mdash;«Soixante?... quatre-vingt mille?...</p>
-
-<p>&mdash;Cent,» fit l’autre nettement.</p>
-
-<p>Renaud signa, déchira le pointillé et glissa
-sous l’encrier de bronze ce mince rectangle, qui
-enrichissait de cent mille francs l’Idée, avec un
-grand I.</p>
-
-<p>«Qu’est-ce que ça représente, pour ce gaillard
-à tête d’Absalon?» se demanda-t-il. «Des
-femmes?... Des banques au baccara?... Ou de
-sages coupons de rentes?»</p>
-
-<p>Le temps de lui serrer la main, il n’y pensait
-plus. Il descendit les étages, lança de loin dans
-la rue un coup d’œil circonspect, et partit d’un
-pas allègre, car il s’était bien gardé de venir
-dans un de ses équipages et de faire stationner
-sa livrée devant la porte du leader le «l’Extrême-Centre».</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">[457]</a></span></p>
-
-<p>Celui-ci, pourtant, tirait le chèque de dessous
-l’encrier de bronze, le regardait d’un air
-sombre.</p>
-
-<p>&mdash;«<i>Au porteur</i>,» lut-il. «Mais il a certainement
-inscrit mon nom sur le talon, le roublard!
-Et puis ... sait-on jamais? Ça pourra me
-gêner si je deviens ministre. J’aurais dû demander
-deux cent mille.»</p>
-
-<p>Le regret empoisonnait la satisfaction de
-Pavert. Le nabab n’eût pas marchandé. Pourquoi
-y avoir mis de la pudeur?</p>
-
-<p>&mdash;«Tonnerre de chien!» s’écria le député
-en tapant du poing sur son bureau. «Comment
-imaginer aussi qu’il avait de quoi les mater tous?
-Je n’ai plus eu mes moyens quand je l’ai vu si
-calé. Porter ce joli truc à la tribune! Plus d’un, à
-la Droite, aurait fait la commission pour rien.»</p>
-
-<p>C’était exact. Cependant, Renaud de Valcor
-tenait à Eugène Pavert, et, pour son compte, se
-félicitait pleinement de la transaction. Il fallait
-un metteur en scène de cette trempe pour
-donner au coup de théâtre tout l’éclat, tout le
-retentissement possibles. Dans les couloirs de
-la Chambre, on disait crûment, entre copains,
-du leader de «l’Extrême-Centre»: «Il a de
-la g ...»</p>
-
-<p>C’est à cause de cette qualité que Valcor
-l’avait choisi.</p>
-
-<p>Il en eut pour son argent.</p>
-
-<p>On n’a pas oublié cette séance mémorable.</p>
-
-<p>La veille, les journaux du soir, et, le matin,
-ceux de la première heure, avaient publié le rapport
-des experts, déclarant authentique la fameuse
-lettre. Le Palais-Bourbon, avec l’affluence<span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">[458]</a></span>
-des gens à ses portes étroites, ressemblait à une
-fourmilière quand les insectes se pressent aux
-trous qui y donnent accès. En dedans, les tribunes
-regorgeaient de monde. Tous les députés
-étaient à leur poste. On allait donc voir exécuter
-ce fameux marquis, cet homme légendaire, cet
-aventurier de haut vol. Son effondrement,
-d’ailleurs, ne diminuait en rien l’excitant attrait
-de son énigmatique aventure. Au contraire. S’il
-n’était pas l’héritier légitime du vieux et illustre
-nom qu’il portait, qui était-il? Le roman se corsait.
-Les paris étaient ouverts, comme pour ces
-feuilletons à réclame sensationnelle, qui, en
-d’immenses et impressionnantes affiches, promettent
-des primes à qui saura prévoir le mystère
-de leurs personnages et les péripéties de leur
-dénouement.</p>
-
-<p>Le débat sur son élection commença par des
-escarmouches.</p>
-
-<p>Des honorables de la Gauche tentèrent de
-prouver que l’or de ce richissime personnage
-avait été son premier agent électoral.</p>
-
-<p>D’autres, de la Droite, vinrent le montrer
-comme la providence de sa province, et demander
-si les bienfaits répandus sur un pays laborieux
-et pauvre disqualifiaient un citoyen, l’empêchaient
-de représenter cette vaillante population
-maritime, dont il prenait à cœur le bien-être et
-les véritables intérêts.</p>
-
-<p>Les uns parlèrent d’obscurantisme, d’une coalition
-de curés, citèrent un prédicateur de village
-qui, dans un sermon, avait indirectement enjoint
-à ses ouailles de voter pour le marquis.</p>
-
-<p>Les autres vantèrent la tradition, l’héritage<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">[459]</a></span>
-d’un passé glorieux, le rôle tutélaire des anciennes
-familles.</p>
-
-<p>Mais un ministériel aborda le fond des choses,
-le côté brûlant de la discussion.</p>
-
-<p>&mdash;«Messieurs, sans anticiper sur un jugement
-qui sera prononcé dans une autre enceinte,» s’écria-t-il
-avec une fausse réserve, «nous venons
-d’avoir, depuis hier, des indications après lesquelles
-nous ne saurions accueillir sans inquiétude
-et sans défiance la personnalité qui prétend
-occuper ici un siège. Nous n’avons pas à discuter
-cette personnalité. C’est affaire, pour le
-moment, au Tribunal civil. Souhaitons que cela
-ne soit pas prochainement du ressort de la Cour
-d’assises. Mais cette seule éventualité ...»</p>
-
-<p>Un épouvantable brouhaha coupa ce discours.</p>
-
-<p>La tempête était déchaînée.</p>
-
-<p>La Droite huait l’orateur, criait:</p>
-
-<p>&mdash;«Assez! C’est un scandale! A l’ordre!»</p>
-
-<p>La gauche applaudissait en tonnerre.</p>
-
-<p>Au Centre, on vit une haute silhouette se
-dresser, une tête chevelue s’agiter, un bras se
-tendre vers le bureau:</p>
-
-<p>&mdash;«Je demande la parole!...»</p>
-
-<p>C’était Eugène Pavert.</p>
-
-<p>Son intervention étonna tellement qu’un silence
-relatif se produisit.</p>
-
-<p>A la tribune, le ministériel reprenait:</p>
-
-<p>&mdash;«Quand un homme arguë une pièce de
-faux et qu’elle ne l’est pas, n’en peut-on conclure
-que cette pièce est singulièrement menaçante
-pour lui? Et quel est alors le faussaire,
-sinon ...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">[460]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Assez!» criait-on. «Pavert! Pavert!»</p>
-
-<p>Car on ne se souciait pas d’un développement
-prévu. Tandis que chaque parti se demandait,
-non sans inquiétude, quelle surprise lui réservait
-l’équilibriste de «l’Extrême-Centre.» Sur
-qui allait-il frapper? Jusqu’à présent, il s’était
-montré valcoriste notoire. Allait-il offrir, après
-le rapport des experts, une éclatante abjuration?
-Ou ferait-il surgir quelque dessous, favorable,
-contre toute vraisemblance, au champion des
-vieux partis? S’il s’obstinait, il pouvait peut-être
-arrêter la déroute. S’il lâchait Valcor, c’en était
-fait de cet étrange destin. L’appoint de son
-groupe consoliderait le bloc de la Gauche contre
-une Droite ébranlée. L’invalidation devenait certaine.
-Nul ne croirait plus au marquis. L’aventurier
-resterait, qui n’aurait alors qu’à disparaître.</p>
-
-<p>Pavert commença.</p>
-
-<p>Pour la première fois de sa vie, il fut bref.
-Ayant quelque chose à dire, par hasard, il se
-garda bien de le noyer dans des mots.</p>
-
-<p>Quel Démosthène eût produit pareil effet?</p>
-
-<p>Lorsqu’il leva une simple feuille blanche, parlant
-de ce vulgaire petit accident commercial,
-une marque de fabrique filigranée dans du papier,
-un silence de mort plana dans l’hémicycle.
-La stupeur, l’attention, sur les bancs et dans les
-tribunes, suspendaient les cœurs passionnés.
-Mais, quand il raconta l’intimidation de l’expert,
-les manœuvres du juge d’instruction et du
-Procureur Général, quand il fit remonter l’inspiration
-de ces manœuvres jusqu’au Gouvernement,
-quand il prit à partie, directement, le<span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">[461]</a></span>
-Garde des Sceaux, mettant celui-ci au défi de le
-contredire, les forces orageuses se déchaînèrent,
-et plus violemment que la première fois. Ce fut
-un de ces tumultes où les voix furieuses, les battements
-de pupitres, les cris d’animaux, les menaces,
-les injures, les hurlements de victoire, les
-rugissements de rage, font d’une assemblée parlementaire
-un tableau d’humanité plus lugubre,
-sinon plus tragique, qu’un champ de bataille.</p>
-
-<p>Quand enfin l’épuisement fit tomber une espèce
-de calme sinistre sur ce délire, le résultat de
-cette frénétique séance commença de se dessiner.
-C’était, pour le marquis de Valcor, un extraordinaire
-succès personnel. Il avait cessé
-d’être en cause. Pas une voix ne s’élevait plus
-pour demander son invalidation. Les passions
-politiques, déchaînées d’abord sur son nom,
-laissaient maintenant ce nom s’élever, planer sur
-le débat, comme devenu tout à coup intangible.</p>
-
-<p>Le Gouvernement était sur la sellette, et
-c’était un morceau plus savoureux à dévorer
-que le nouvel élu du Finistère.</p>
-
-<p>Si le Cabinet ne tomba pas, c’est que Pavert,
-pour des raisons à lui, n’avait pas transformé
-sa question en interpellation. Mais le Ministère
-pressentait, qu’épargné aujourd’hui, il n’en
-tomberait, prochainement, que de plus haut.</p>
-
-<p>Le Président du Conseil montrait une face
-livide. Son attitude était d’autant plus piteuse
-que l’attaque le trouvait désarmé. Le malheureux
-ne connaissait rien du filigrane. Il en restait
-à la conversation triomphante avec le Garde des
-Sceaux et au rapport des experts.</p>
-
-<p>Quand le leader de l’«Extrême-Centre» entreprit<span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">[462]</a></span>
-sa démonstration, le chef du Cabinet
-sourit, haussa les épaules, et souffla vers son
-collègue de la justice:</p>
-
-<p>&mdash;«Démentez.»</p>
-
-<p>L’autre se recroquevillait, aplati comme sous
-une massue, non point pâle, mais couleur de
-brique et les yeux hors de la tête. Il feignit de
-ne pas entendre. Lorsque enfin, poussé, hissé à
-la tribune, il dut donner une explication, il se
-contenta de déclarer, au milieu d’une tempête
-de sifflets et de vociférations, que les faits apportés
-par l’honorable M. Pavert paraissaient
-invraisemblables, mais qu’il allait ouvrir une
-enquête. Il insinua qu’on devait se méfier de
-telles manœuvres, surtout en considérant la fortune
-immense qui pouvait acheter tous les témoignages
-et toutes les consciences.</p>
-
-<p>A cette perfide parole, une certaine agitation
-se produisit sur un point de la galerie, au-dessus
-des tribunes. C’était Baillegean qu’on expulsait,
-pour une tentative de bruyante protestation.
-L’expert promena dans les couloirs sa conscience
-indignée.</p>
-
-<p>Cependant, à la tribune, le Garde des Sceaux,
-assailli par de fauves hurlements, eut une inspiration
-qui faillit devenir funeste à Valcor.</p>
-
-<p>&mdash;«On vous joue,» cria-t-il en se tournant
-vers la Droite, «On vous apporte une fable qui
-ne résistera pas à la vérification. Elle ne saurait
-être soutenue jusqu’à demain. Mais qu’importe
-demain? Aujourd’hui, dans l’entraînement de
-la passion, vous aurez validé une élection scandaleuse.
-C’est tout ce qu’on veut vous arracher
-par la plus habile des surprises. Dans vingt-quatre<span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">[463]</a></span>
-heures, vous verrez clair. Trop tard!
-Ceux mêmes qui auront fait de vous leurs dupes
-riront ouvertement de votre crédulité. Leur résultat
-sera atteint. Une coalition d’imposture,
-soudoyée par des flots d’or, aura étouffé la justice
-dans une Chambre française. Et le pays
-consterné contemplera, parmi ses législateurs,
-le plus audacieux des aventuriers. Vous aurez
-fait triompher, messieurs, la plus grande mystification
-du siècle.»</p>
-
-<p>Quand le Garde des Sceaux descendit de la
-tribune, ses collègues du Ministère le félicitèrent
-vivement.</p>
-
-<p>Le silence relatif, tout à coup tombé sur cette
-assemblée en délire, indiquait avec quelle force
-l’argument avait porté. On le pesait. On réfléchissait.
-Si, après tout, l’histoire du filigrane
-était fausse? On ne pouvait y aller voir. Le
-Garde des Sceaux la démentait. Était-il, par hasard,
-de bonne foi? Mais qui l’était, dans cette
-affaire, où le parti pris devenait plus exigeant
-que le besoin de savoir, et où certains s’attacheraient
-le bandeau sur les yeux plutôt que de
-constater ce qu’ils niaient depuis des mois. Entêtement,
-esprit de caste, prestige d’une fascinante
-individualité, et tant d’autres éléments
-obscurs mêlés aux sentiments que soulevait cette
-aventure extraordinaire. A côté de valcoristes
-convaincus, il y en avait d’autres qui eussent
-persisté à défendre le héros du jour, même si,
-consciemment ou non, ils en étaient venus à
-douter de son bon droit.</p>
-
-<p>Elle s’achevait, cette séance, dans un accablement
-anxieux et lourd.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">[464]</a></span></p>
-
-<p>On vota.</p>
-
-<p>Une petite minorité avait bien proposé le
-renvoi de la discussion, pour éclaircir cet incident
-du filigrane. La Chambre s’y était opposée en
-masse. Valcoristes et antivalcoristes voulaient
-profiter de l’échauffement de l’heure, chaque
-parti pensant qu’il en devait bénéficier. Les premiers
-se disaient: «Après le coup de théâtre du
-filigrane, il sera validé.» Les seconds: «Après
-le raisonnement du Garde des Sceaux, qui oserait
-marcher à fond, sinon les enragés et les vendus?»</p>
-
-<p>La fastidieuse cérémonie du scrutin à la tribune
-étant terminée, les deux camps s’étonnèrent
-quand le Président déclara qu’il fallait procéder
-à un pointage.</p>
-
-<p>Il était près de neuf heures du soir. Une lassitude
-accablait la salle. Beaucoup de députés
-s’en allèrent se réconforter à la buvette, puis revinrent,
-agressifs et bruyants de nouveau.</p>
-
-<p>Enfin, vers neuf heures et demie, le résultat
-du vote fut proclamé. Les valcoristes l’emportaient.
-La majorité ratifiait l’élection. Renaud,
-marquis de Valcor, était député.</p>
-
-<p>Ce vote, commenté le lendemain par tous les
-journaux du monde, parut un jugement anticipé
-de la fameuse Affaire.</p>
-
-<p>Ce n’était pas seulement un siège à la
-Chambre qu’obtenait le personnage énigmatique
-et discuté. C’était la reconnaissance éclatante
-de ses droits, de son titre. C’était, du même
-coup, la revanche des calomnies déversées à cause
-de lui sur l’aristocratie française. Elle revendiquait
-hautement comme sien, cette aristocratie,<span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">[465]</a></span>
-un être d’initiative et d’énergie, explorateur intrépide,
-véritable fondateur d’une industrie essentielle,
-jusque-là laissée à des exploitations hasardeuses,
-destructrices. La noblesse moderne,
-tant décriée pour son inertie, pour son inadaptation
-sociale, trouvait en Valcor le champion
-qui la relevait. N’était-ce pas pour cela, précisément,
-qu’une cabale infâme s’efforçait d’avilir
-ce héros, de contester le vieux sang de ses
-veines? On avait joué du sénile Plesguen. Fantoche
-qui, sans le savoir, sans le vouloir, faisait
-le jeu des pires adversaires de sa caste. Mais
-aujourd’hui enfin la lumière éclatait, les intrigues
-ténébreuses apparaissaient dans toute
-leur vilenie, avec cet incident du filigrane.</p>
-
-<p>Les feuilles réactionnaires firent entendre de
-véritables hymnes de victoire, non seulement au
-lendemain de la validation, mais surtout lorsque,
-après enquêtes et contre-enquêtes, il fut prouvé
-que les faits apportés à la tribune par Eugène
-Pavert étaient incontestables.</p>
-
-<p>Tout ce qu’il avait dit était exact.</p>
-
-<p>Exacte, la composition de l’encre, qui assignait
-à l’écriture une date de moins de douze
-mois.</p>
-
-<p>Exact, le filigrane qui faisait remonter à deux
-ans au plus la fabrication du papier.</p>
-
-<p>Exacte, la pression inqualifiable exercée sur
-l’expert par le juge d’instruction, obéissant au
-Procureur Général, qui lui-même prenait son
-mot d’ordre dans le cabinet du Ministre.</p>
-
-<p>Le marquis de Valcor attendit, sans se montrer,&mdash;mais
-non sans alimenter l’enthousiasme
-de la presse, de <i>sa</i> presse, à lui, qui éprouva son<span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">[466]</a></span>
-adroite et généreuse reconnaissance,&mdash;le silence
-humilié de ses ennemis et l’épanouissement
-de son apothéose. Puis, un jour,&mdash;un
-beau jour de novembre, vif, clair et fin, où s’annonçait
-une séance intéressante à la Chambre,
-il se rendit pour la première fois au Palais-Bourbon.</p>
-
-<p>Il ne s’y rendit pas de trop bonne heure, afin
-que l’hémicycle fût plein et les tribunes bien
-garnies.</p>
-
-<p>Dans une de celles-ci, sa fille Micheline montrait
-sa beauté pure et fière, qui faisait sensation.</p>
-
-<p>Sa mère, de plus en plus malade, ne l’accompagnait
-pas. Elle était venue avec une parente
-âgée, une grande dame, la duchesse de Servon-Tanis,
-cousine de son grand-père maternel,&mdash;une
-vieille «sang-bleu», qui tenait la famille à
-distance depuis le scandale de l’Affaire, mais
-qui, aujourd’hui, ne craignait pas de s’en rapprocher.
-Sa présence authentiquait mieux que de
-séculaires parchemins la noblesse du nouvel
-élu.</p>
-
-<p>L’altière personne et sa ravissante compagne
-attiraient tous les regards, par la réunion des
-prestiges les plus séduisants du monde chez la
-femme: la grâce radieuse d’un jeune visage,
-une fleur admirable de distinction sous des cheveux
-blancs, et la plus sûre élégance de toilette,
-conforme à l’âge respectif, à l’endroit, à la circonstance.</p>
-
-<p>Mais, à la porte de droite, un homme parut.
-Aussitôt, députés et public n’eurent d’yeux que
-pour lui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">[467]</a></span></p>
-
-<p>Le marquis de Valcor entrait.</p>
-
-<p>On le vit s’arrêter un instant, sans hésitation ni
-gaucherie, sans arrogance non plus, tandis qu’il
-choisissait de loin, parmi les places restées libres,
-celle où il irait s’asseoir.</p>
-
-<p>Sa tenue, l’expression de sa physionomie,
-étaient d’une aisance parfaite, bien qu’il se sentît
-le point de mire de l’énorme assemblée.</p>
-
-<p>Pendant la première seconde, où l’effet de
-son apparition suspendit tout, ceux qui ne le
-connaissaient pas encore de vue examinèrent avidement
-ce rare type d’homme. Sa haute taille,
-dans l’impeccable redingote fleurie d’un œillet
-blanc, sa tête superbe, son air de supériorité
-tranquille, l’intellectualité puissante, la volonté
-indomptable, empreintes sur ses traits, en imposèrent
-aux plus récalcitrants.</p>
-
-<p>La Droite entière se leva et l’acclama de cris
-et de battements de main.</p>
-
-<p>Les murmures et les huées de la Gauche
-ripostèrent un instant, mais sans conviction.</p>
-
-<p>C’était un spectacle tellement significatif
-que les farouches socialistes eux-mêmes le contemplaient
-comme une scène de théâtre bien
-machinée: toute cette fraction de la Chambre,
-représentative d’idées anciennes et d’une grandeur
-disparue, saluant, frémissante et debout,
-cet être vraiment fait pour incarner les fiertés de
-race, avec les traditions d’aventures, de hardiesse
-et de conquête.</p>
-
-<p>Devant cette embarrassante ovation, le marquis
-de Valcor n’eut pas le mauvais goût de répondre
-par des gestes de souverain, non plus que
-la maladresse de s’y soustraire par un effacement<span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">[468]</a></span>
-confus. Il eut, vers les collègues qui l’applaudissaient,
-un long regard de reconnaissant orgueil.
-Puis, sans trop de lenteur ni trop de précipitation,
-d’un pas direct, et comme sûr du terrain
-qu’il foulait pour la première fois, il s’avança,
-monta quelques gradins, et prit place à l’extrémité
-d’un banc, au milieu même de la Droite.</p>
-
-<p>Dans la tribune, Micheline essuyait furtivement
-les larmes radieuses qui menaçaient de
-déborder ses longs cils.</p>
-
-<p>«Ah! si Hervé était seulement ici!...» songeait-elle.
-«S’il assistait à une telle victoire!...»</p>
-
-<p>Et, comme un écho, un de ces échos de silence
-que nulle oreille ne perçoit, mais dont les vibrations
-ébranlent mystérieusement les cœurs, un
-soupir presque semblable s’exhalait, éperdu, là,
-plus bas, dans cette arène brûlante, où fermentaient
-tant d’intérêts et de passions.</p>
-
-<p>Qui l’eût deviné, ce soupir, arraché au triomphateur
-par une pensée d’amour? Ce soupir
-gonflant, avec un nom de femme, cette poitrine,
-si calme en apparence, sur laquelle, maintenant,
-Renaud de Valcor croisait les bras?</p>
-
-<p>N’était-il donc pas satisfait, le vainqueur du
-jour? Ne triomphait-il pas des êtres, du sort
-et des plus effrayants obstacles qui puissent entraver
-une destinée humaine? Ne rêvait-il pas
-quelque domination nouvelle, sur ce champ de
-la politique, où il arrivait en favori, en chef?</p>
-
-<p>Les bravos qui l’avaient accueilli s’éteignaient
-à peine. Les beaux yeux étoilant les tribunes ne
-se déprenaient pas encore de sa mâle séduction.
-L’âcre encens de la jalousie flottait vers ses narines,
-de tous les coins de cette salle, pleine<span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">[469]</a></span>
-d’hommes souhaitant de vivre l’heure qu’il
-vivait.</p>
-
-<p>Et lui, n’avait dans l’âme qu’un appel, qu’un
-cri, qu’un désir:</p>
-
-<p>«Gaétane!... Où est-elle?... Ah! que n’est-elle
-ici!...»</p>
-
-
-<p class="pc4">Fin de:</p>
-
-<p class="pc1 font1"><i>LE MARQUIS DE VALCOR</i></p>
-
-<p class="pc2">Première Partie de:</p>
-
-<p class="pc1 font1"><i>LE MASQUE D’AMOUR</i></p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-469.jpg" width="150" height="155"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">[470]</a></span></p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-470.jpg" width="200" height="588"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">[471]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-471.jpg" width="400" height="138"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<h2 class="p4">TABLE</h2>
-
-<hr class="d1" />
-
-<table id="toc" summary="cont">
-
- <tr>
- <td class="tdll">I.</td>
- <td class="tda">La Fête de Nuit</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_1">1</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">II.</td>
- <td class="tda">La Cachette</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_31">31</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">III.</td>
- <td class="tda">Ce que la Mer entendit</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_46">46</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">IV.</td>
- <td class="tda">Ce que les Arbres entendirent</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_60">60</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">V.</td>
- <td class="tda">Le Subterfuge</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_75">75</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">VI.</td>
- <td class="tda">Bertrande</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_91">91</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">VII.</td>
- <td class="tda">L’Aïeule</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_110">110</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">VIII.</td>
- <td class="tda">Histoire d’Autrefois</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_124">124</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">IX.</td>
- <td class="tda">Le Père et la Fille</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_143">143</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">X.</td>
- <td class="tda">L’Explication</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_149">149</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">XI.</td>
- <td class="tda">Le Roman du Prince</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_176">176</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">XII.</td>
- <td class="tda">Une Piste dans les Ténèbres</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_191">191</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">XIII.</td>
- <td class="tda">La Mère et le Fils</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_213">213</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">XIV.</td>
- <td class="tda">La Séduction</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_242">242</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">XV.</td>
- <td class="tda">La Foudre gronde</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_271">271</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">XVI.</td>
- <td class="tda">Hostilités</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_294">294</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">XVII.</td>
- <td class="tda">Supplice d’Amour</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_314">314</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">XVIII.<span class="pagenum"><a name="Page_472" id="Page_472">[472]</a></span></td>
- <td class="tda">Le Chiffre mystérieux</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_327">327</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">XIX.</td>
- <td class="tda">La Lettre révélatrice</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_345">345</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">XX.</td>
- <td class="tda">L’Accident</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_372">372</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">XXI.</td>
- <td class="tda">Le Duel</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_392">392</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">XXII.</td>
- <td class="tda">La Tentation d’une Mère</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_411">411</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdll">XXIII.</td>
- <td class="tda">Coup de Théâtre</td>
- <td class="tdrl"><a href="#Page_439">439</a></td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-472.jpg" width="150" height="254"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="pc reduct">Paris.&mdash;Imp. <span class="smcap">A. Lemerre</span>, 6, rue des Bergers.&mdash;4062.</p>
-
-</div></div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le marquis de Valcor, by Daniel Lesueur
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE VALCOR ***
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