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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le marquis de Valcor - -Author: Daniel Lesueur - -Release Date: January 22, 2016 [EBook #50997] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE VALCOR *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - LE MASQUE D’AMOUR - - Le Marquis - - de Valcor - - - - -ŒUVRES - -DE - -DANIEL LESUEUR - - - ÉDITION ELZÉVIRIENNE - -POÉSIES.—_Visions divines._—_Visions antiques._—_Sonnets -philosophiques._—_Sursum Corda!_ 1 vol. avec portrait. 6 » - -LORD BYRON. (Traduction). Tome I^{er}: _Heures d’Oisiveté._ -—_Childe Harold._ 1 vol. avec portrait 6 » - -Tome II: _Le Giaour._—_La Fiancée d’Abydos._—_Le Corsaire._ -—_Lara_, etc. 1 vol 6 » - - - ÉDITION IN-18 JÉSUS - - ROMANS - - MARCELLE. 1 vol. 3 50 - AMOUR D’AUJOURD’HUI. 1 vol. 3 50 - NÉVROSÉE. 1 vol. 3 50 - UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 50 - PASSION SLAVE. 1 vol. 3 50 - JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 50 - HAINE D’AMOUR. 1 vol. 3 50 - A FORCE D’AIMER. 1 vol. 3 50 - INVINCIBLE CHARME. 1 vol. 3 50 - LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3 50 - COMÉDIENNE. 1 vol. 3 50 - AU DELÀ DE L’AMOUR. 1 vol. 3 50 - _Lointaine Revanche._—L’OR SANGLANT. 1 vol. 3 50 - — — LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 50 - L’HONNEUR D’UNE FEMME. 1 vol. 3 50 - FIANCÉE D’OUTRE-MER. 1 vol. 3 50 - _Mortel secret._—LYS ROYAL. 1 vol. 3 50 - — — LE MEURTRE D’UNE AME. 1 vol. 3 50 - LE CŒUR CHEMINE. 1 vol. 3 50 - _Le Masque d’Amour._—LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol. 3 50 - - - _Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les - pays, y compris la Suède et la Norvège._ - - - - - _DANIEL LESUEUR_ - - LE MASQUE D’AMOUR - - Le Marquis - - de Valcor - - [Illustration] - - _PARIS_ - - ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR - - 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 - - M DCCCCIV - -[Illustration] - - - - - Le Marquis de Valcor - - - - -I - -_LA FÊTE DE NUIT_ - - -REGARDEZ-LE. Ce n’est pas la chance, mais bien lui-même, qui a fait sa -destinée. De n’importe quelle obscure condition, cet homme-là aurait -surgi au premier rang. Il n’y a pas à dire: c’est quelqu’un. - -—Quelqu’un ... Oui, quelqu’un ... Mais qui?...» prononça -l’interlocuteur avec un accent singulier. - -—«Comment qui? Le marquis Renaud de Valcor, l’explorateur célèbre, -le conquistador moderne, qui aurait doté notre pays d’une colonie -nouvelle, si le Gouvernement n’avait craint des conflits dans -l’Amérique du Sud, et qui demeure comme le roi des territoires les -plus étendus possédés par un particulier—cette Valcorie, cédée par le -Brésil, la Bolivie et le Pérou, fort en peine de délimiter leurs États -dans cette région jusque-là inexplorée. Je n’ai pourtant rien à vous -apprendre, monsieur Escaldas, sur la personne ou la carrière de mon -cousin, puisque vous avez été directeur d’une de ses caoutchouteries du -Haut-Amazone, et que vous le seriez encore, si votre santé ...» - -Un étrange sourire, plutôt deviné que réellement vu dans la pénombre, -figea soudain cette éloquence. - -Marc de Plesguen,—qu’on appelait parfois, pour le flatter, M. de -Valcor-Plesguen, bien qu’il fût cousin du marquis seulement au second -degré, et par les femmes, sans avoir aucun droit au nom,—venait -d’éprouver le frisson d’inquiète antipathie qui, depuis quelque temps, -le secouait devant certaines expressions et certaines attitudes de José -Escaldas. - -Tous deux s’étaient installés, pour savourer les fins cigares de leur -hôte, sur des sièges de jardin, au bord de la pelouse fleurie de -corolles électriques. - -C’était une des surprises de la fête de nuit, cet épanouissement d’une -floraison versicolore et lumineuse parmi les massifs, les corbeilles, -les gazons, et même dans les feuillages des hauts arbres les plus -voisins de l’admirable demeure. - -Au delà de cette zone féerique, le parc s’étendait, nocturne, immense -et solitaire. D’un côté, il aboutissait à une terrasse monumentale, -longue d’un demi-kilomètre, en face de laquelle s’ouvrait le vide -énorme de l’Océan. Car ce domaine de Valcor, situé sur un promontoire -du Finistère, dans le voisinage de Brest, s’enveloppe de toute -la sauvage poésie qui fait de l’extrême Bretagne une région si -farouchement pittoresque. - -Ici, la terre et les eaux tiennent un tête-à-tête formidable. Les -lames qui battent ces côtes ont dans leur élan la poussée de tout -l’Atlantique. Et le rivage ne leur résiste que par un hérissement de -granit, monstrueux, tourmenté, indestructible,—force inerte, non moins -imposante que la force furieuse et déchaînée de la mer. - -En ce moment, sur le château de Valcor, dont la magnificence -architecturale et la situation merveilleuse font une des curiosités de -cette côte déjà naturellement si grandiose, planait la douceur d’une -splendide nuit d’été. - -Là-haut, contre le velours sombre du ciel, les constellations -semblaient aussi les fleurs de feu d’une prairie fantastique. Le -souffle ample et suave du large apportait une fraîcheur sans rudesse, -imprégnée d’aromes salins. - -Par les larges croisées ouvertes de toutes parts dans la magnifique -façade Renaissance, entre les tourelles, sous les grands toits Louis -XIII, aux saillies des avant-corps, s’échappaient des flots de musique -et des nappes de lumière, avec le frémissement de la danse. Sous les -lustres aveuglants des salons, tournoyait l’envolement de couples. -Toute la jeunesse aristocratique de Brest et des environs fêtait, -dans la griserie du plaisir, le dix-huitième anniversaire de la jolie -Micheline de Valcor. - -Cependant, les deux hommes qui s’étaient isolés, pour fumer, dans l’air -délicieux du soir, réunis seulement par le hasard de cette fantaisie, -semblaient n’avoir guère d’idées communes à échanger. - -Celui dont ils parlaient encore, et qui, pour la seconde fois, passait -devant leurs yeux, était pourtant, comme l’exprimait avec chaleur son -cousin, un personnage peu banal, et qui, à lui seul, pouvait fournir un -sujet intéressant à leurs propos. - -Le marquis de Valcor marchait lentement, à côté d’une femme qui, à la -distance où la voyaient les deux observateurs, et parmi les jeux variés -de l’ombre et de l’éclairage électrique, paraissait presque jeune et -assurément encore belle. - -C’était la comtesse Gaétane de Ferneuse. Veuve, elle habitait toute -l’année dans ses terres, qui touchent à celles de Valcor. Depuis des -siècles, une amitié traditionnelle unissait les deux maisons. On -retrouve, à travers l’histoire, côte à côte, comme frères d’armes dans -les plus célèbres combats, des Ferneuse et des Valcor. - -Sur le décolleté de sa robe en mousseline de soie crème incrustée de -chantilly noir, la comtesse avait jeté une écharpe en duvet neigeux. Sa -tête blonde, où tremblait le vol d’une libellule en diamants, émergeait -hors de cette mousseuse écume, comme celle d’une sirène dans la brisure -d’une vague. Son visage blanc et immobile, aux larges yeux fixes, -prêtait à cette illusion. Son expression était celle de la tristesse et -de la fierté. Cependant, elle inclinait légèrement le front du côté -du marquis, avec un air d’attention profonde, comme si elle eût voulu -saisir jusqu’aux moindres inflexions de sa voix. - -—«Voilà un flirt qui me paraît sérieux,» murmura José Escaldas. - -—«Un flirt!» répéta M. de Plesguen, choqué du mot. «Pour le compte de -leurs enfants, alors. Micheline et Hervé sont destinés l’un à l’autre. -Leurs fiançailles vont être bientôt officielles. - -—Hé!» riposta l’autre, «que les jeunes gens s’aiment, cela va sans -dire. Mais pourquoi voulez-vous que les parents aient dit leur dernier -mot? Voyez ... Ne forment-ils pas un beau couple?» - -Pour la troisième fois, le maître de la maison et sa compagne -revenaient à proximité. Une gerbe électrique éclaira en plein le visage -et la silhouette de Renaud. C’était vrai: à son aspect seul, on ne -pouvait douter qu’il ne fût QUELQU’UN. Sa taille haute, élancée, aux -épaules larges, se dessinait sous l’habit avec une vigueur élégante. -Comme il était nu-tête, on constatait la richesse drue de ses cheveux -foncés, à peine givrés de blanc aux temps. Une barbe brune, en pointe, -achevait bien le dessin général du crâne vaste, des joues fines, et -contribuait à l’énergie martiale de la physionomie. Les traits, pétris -de volonté, eussent été trop marqués de sécheresse peut-être, sans la -flamme séductrice du regard. Même ici, ce soir, dans l’artificielle -et inégale clarté, on devinait quelle puissance de suggestion -flottait dans ces prunelles qui, d’un bleu velouté au grand jour, -restaient maintenant indistinctes et ténébreuses. Ce qui échappe à la -description, c’était le charme hautain mais attirant, volontaire mais -souple, dont cet homme se savait doué et savait user, l’ayant exercé -sur bien des êtres, depuis les primitifs les plus rudes, jusqu’aux âmes -féminines les plus délicates, les plus compliquées, de la civilisation. - -—«Il a pourtant ses cinquante ans sonnés, mon beau cousin,» observa -Marc, impressionné par cette persistante jeunesse. - -—«Sans sa fille,» demanda l’autre, «ne seriez-vous pas son héritier? - -—Mais oui,» dit le représentant de la branche cadette. - -Sa réponse tomba sans regret ni emphase. Pourtant il était pauvre, et, -lui aussi, avait une fille, sa bien-aimée Françoise, pour laquelle il -eût souhaité les splendeurs princières dont se rehaussait le prestige -du chef de la maison. Mais Marc avait l’âme d’un gentilhomme. Au plus -profond de sa pensée, aussi bien que sur ses lèvres, existait, à -l’égard de la richesse, ce sentiment délicat qui n’est pas du dédain, -ni même de l’indifférence, mais une sorte de neutralité fière. - -D’ailleurs, la brièveté dominait dans son entretien actuel. Évidemment, -c’était par pure politesse qu’il échangeait quelques phrases avec son -compagnon. - -Celui-ci, au contraire, semblait ne pas prononcer une parole sans une -intention forte et secrète. En même temps, il examinait la physionomie -distinguée, mais peu expressive, de M. de Valcor-Plesguen. Il lançait -vers celui-ci des regards furtifs et aigus, comme si la connaissance -de son caractère lui eût importé plus qu’il n’eût voulu le laisser voir. - -Ces deux hommes, que réunissait un hasard de la courtoisie mondaine, -avaient eu, jusqu’à ce soir, peu de rapports l’un avec l’autre. Marc ne -voyait en José Escaldas qu’un employé, presque une espèce de parasite, -de son cousin. Depuis que le marquis avait ramené ce personnage en -Europe, au retour d’une de ses premières explorations, Escaldas restait -attaché à sa fortune, sans qu’on distinguât clairement à quel titre, ni -quels services il pouvait rendre à son tolérant patron. - -Jamais M. de Plesguen n’avait sympathisé avec le métis espagnol. -Toutefois, cette froideur avait dégénéré en méfiance depuis -qu’Escaldas, après avoir occupé pendant deux années une place de -directeur à la tête d’une des fabriques de caoutchouc établies par -Renaud sur ses territoires américains, était revenu précipitamment en -Europe. - -Ce retour, effectué en apparence pour des raisons de santé, marquait -un changement dans les façons du Bolivien. Marc se demandait comment -Renaud ne s’inquiétait pas de ce changement, et pouvait continuer à -faire son commensal et presque son homme de confiance d’un si douteux -individu. - -En ce moment même, la nuance de sarcasme que prenait la voix -d’Escaldas pour parler de son bienfaiteur, et ce que l’ombre laissait -apercevoir d’insistant et d’aigu dans ses yeux vifs comme deux perles -de jais, éclairant sa maigre et olivâtre figure, produisaient sur -M. de Plesguen une impression qui, se prolongeant, devenait presque -intolérable. - -—«Excusez-moi,» dit-il tout à coup en jetant son cigare. «Je rentre -dans les salons. Ma fille n’a plus de mère pour la suivre des yeux -quand elle danse. Et la chère petite ne s’amuse jamais complètement -lorsqu’elle ne voit pas dans quelque coin la vieille figure de son -papa.» - -Escaldas ouvrait la bouche pour protester contre ce mot de «vieille -figure», d’une modestie réellement exagérée. Il n’en eut pas le temps, -pas plus que Marc n’eut celui d’exécuter son projet de retraite. -Une scène inouïe les cloua sur place—à cette place, abritée par un -massif, où l’ombre, épaissie par le voisinage d’une nappe électrique -éblouissante, rendait leur présence invisible. - -A cette minute précise, Renaud de Valcor et M^{me} de Ferneuse -arrivaient dans cette région de clarté toute proche. Elégants et -graves tous deux, ils poursuivaient à voix basse leur causerie, dont -aucun geste, aucune exclamation, n’indiquait le caractère. Banalités -mondaines? sincère échange de préoccupations, de sentiments? davantage -encore? qui l’eût pu dire?... - -Mais, brusquement, ils arrêtèrent leur lente promenade. Leurs visages, -levés avec étonnement, se tournèrent dans une même direction. - -Des pas rapides foulaient le gravier. Quelqu’un venait vers eux, tout -droit, comme pour une communication qui ne supportait pas de retard. - -Quelques secondes de plus, et la marquise de Valcor était là, elle -aussi, dans la lumière, et avec une telle expression sur le visage que -les deux témoins involontaires, immobilisés dans leur abri, retinrent -leur souffle. - -Le couple qu’elle abordait ne s’y trompa pas non plus. Une catastrophe -éclatait sur la demeure en fête, ou bien elle allait se produire dès -que cette femme pâle et défaite parviendrait à formuler une parole, de -ses lèvres qu’on voyait trembler. - -—«Laurence!... Qu’est-ce qui vous arrive?...» s’écria Renaud. - -La marquise ne lui répondit pas. Son regard, chargé d’une fureur -sinistre, se fixait sur M^{me} de Ferneuse. Celle-ci, malgré sa fierté, -perdit un instant contenance, eut un mouvement de recul, tandis que ses -traits se décomposaient visiblement. - -Presque aussitôt, Laurence de Valcor trouva la parole. Des mots, -rauques mais distincts, sortirent de sa gorge contractée. - -—«Allez-vous en à la minute!» dit-elle à la comtesse. «Emmenez votre -fils ... Partez!... Que je ne vous revoie jamais, ni vous ... ni ce -misérable enfant!...» - -—«Laurence ... Perdez-vous la tête?...» demanda le marquis, du ton -d’un homme véritablement stupéfié. - -Un intervalle d’angoisse et de silence suspendit ce drame foudroyant. - -Les deux femmes, les yeux dans les yeux, paraissaient comme hypnotisées -l’une par l’autre. Dans le bouleversement de leurs impressions -réciproques, elles croyaient se voir face à face pour la première fois. - -L’avantage, en apparence, n’était pas du côté de celle qui insultait de -façon si odieuse une amie de toujours. Laurence de Valcor n’avait ni la -beauté, ni la hautaine tournure, de Gaétane de Ferneuse. - -Celle-ci, après le saisissement de la première seconde, s’était -reprise. Elle redressait sa taille altière et toisait la marquise avec -moins d’orgueil et de défi que de véritable dignité. - -—«Ne m’avez-vous pas entendue?... Je vous chasse, madame!... Je vous -chasse!...» prononça Laurence. - -Malgré l’égarement où elle était, M^{me} de Valcor n’élevait pas la -voix, ne faisait pas un geste, et gardait, dans une pareille tempête de -passion haineuse, la tenue de son rang, cette maîtrise extérieuse de -soi, dont une éducation séculaire a fait le signe de la race. - -Petite et brune, avec une certaine pauvreté de traits, rachetée par sa -distinction et la splendeur de ses yeux sombres, elle avait quelque -chose de mince et de menu dans toute sa personne, ce qui lui gardait un -air juvénile, bien qu’elle touchât à la quarantaine. - -Son mari lui prit les mains, la força de se tourner vers lui, la -regarda de cet air affectueusement dominateur auquel il savait qu’elle -ne résistait pas. Puis il parla de sa voix chaudement caressante, -s’adressant à elle comme à une enfant: - -—«Voyons, ma petite Laurence ... Calmez-vous, ma chérie ... Si vous -avez quelque chose sur le cœur, vous vous en expliquerez demain. Mais -c’est une erreur, un malentendu ... Laissez-moi vous en excuser auprès -de la comtesse ... - -—M’excuser!...» - -Elle bondit en arrière, arrachant ses deux frêles mains d’une étreinte -pourtant volontaire et forte,—plus forte de tout le prestige qu’avait -sur son cœur ce mari qu’elle adorait. - -Renaud insista, d’un ton cette fois impératif: - -—«Vous n’allez pas gâter cette fête, la fête de notre Micheline ... - -—Notre Micheline!... Ah! ma fille, ma pauvre petite fille!... - -—Elle divague ... C’est une crise de somnambulisme,» prononça -dédaigneusement M^{me} de Ferneuse. Vous savez, Valcor, on ne doit pas -discuter avec les fous. Je me retire.» - -Le marquis protesta, mais pour la forme, jugeant à peu près de même, et -craignant un scandale pire si l’on résistait à la volonté extravagante -de Laurence. - -Cet homme, tellement autoritaire et sûr de lui, paraissait—pour la -première fois peut-être de son existence—réellement embarrassé. Il -eut, entre les deux femmes, un mouvement d’hésitation. Que devait-il -faire? Allait-il offrir le bras à la comtesse, pour la mettre—ce qu’il -trouvait monstrueux—hors de chez lui? - -Elle vint à son secours avec une aisance et une ironie où elle gardait -le beau rôle. - -—«Ramenez Laurence, mon ami. Elle a plus besoin de votre appui -que moi. Et envoyez-moi mon fils, en lui disant que je suis un peu -souffrante, que je l’attends ici pour qu’il me reconduise à la maison.» - -M. de Valcor, la tête vide de pensées dans une situation si -déconcertante, obéit machinalement. Il plaça sur son bras la main de sa -femme, qui ne résista plus, mais qui se cramponna, pour marcher, à ce -soutien, comme prête à défaillir. - -M^{me} de Ferneuse les regarda s’éloigner sans changer d’attitude. Et -les deux spectateurs cachés de cet inexplicable éclat furent déçus -s’ils espéraient que, une fois seule, la femme si indignement traitée -aurait une exclamation de révolte, de douleur ou de crainte, qui leur -donnerait la clef du mystère. - -Elle resta debout, à la place où ses hôtes l’avaient laissée dans une -attitude pensive. Seulement elle ramena autour d’elle, d’un geste -frileux, son écharpe de plumes, comme traversée d’un frisson. - -Personne ne vint à elle, bien que dans les avenues voisines, sous les -arbres illuminés, passât plus d’un couple qui cherchait au dehors la -fraîcheur, l’isolement ou la poésie de ce beau soir. - -Mais qui se fût douté que pour les plus enviés et les plus brillants -acteurs de cette parade mondaine, l’heure de plaisir devenait une heure -de désastre et de lutte?... - -Les fleurs électriques s’épanouissaient sous les étoiles. On entendait -des chuchotements et des rires sous les calmes feuillages. L’énorme -château étincelait par toutes ses fenêtres et frémissait du rythme de -l’orchestre, qui jouait des valses lentes. - -Dans l’ombre, Marc de Plesguen chercha des yeux les yeux de José -Escaldas. A l’inquiétude désolée de ce regard, un coup d’œil de -férocité triomphante répondit. Le cousin de Renaud en eut froid entre -les épaules. Ses prunelles questionnèrent anxieusement le Bolivien. -Mais l’autre hocha la tête, et d’un coup de menton, indiqua la comtesse -toute proche. - -Cependant, un jeune homme accourait en bonds rapides et légers, -abordait la femme solitaire: - -—«Mère chérie!... Que me dit-on?... Vous êtes lasse?... Vous vous -sentez mal?... Mais pourquoi rester ainsi à l’écart?...» - -C’était un charmant et svelte garçon, aux traits d’une délicatesse -presque féminine, malgré la virilité de la moustache blonde. Sous -la lumière, un reflet d’or brillait sur la grosse mèche ondée qui -rehaussait son front gracieux. Sa voix, tout imprégnée en ce moment de -tendresse et de respect, se modulait en inflexions pénétrantes. - -—«C’est vrai, mère, que vous souhaitez partir?...» - -Il ne pouvait le croire. Ne savait-elle pas quel bonheur il goûtait -auprès de Micheline? Et il la connaissait, cette mère adorable. Que ne -supporterait-elle pas avant de lui causer un chagrin!... - -—«J’ai fait donner l’ordre d’atteler, mère chérie. Je vais vous -ramener. Mais, à moins que vous n’ayez besoin de moi, il faudra bien -que je revienne. Je dois conduire le cotillon avec mademoiselle de -Valcor. - -—Non, mon pauvre Hervé, tu ne reviendras pas. - -—Pourquoi? Ferneuse n’est qu’à deux lieues. Nous avons les irlandais, -ce soir. Avec ces chevaux-là, je puis être de retour dans une heure.» - -Gaétane secoua doucement la tête. - -La voix d’Hervé s’altéra tandis qu’il s’écriait: - -—«Oh! mais alors ... vous êtes donc véritablement malade? - -—Non, mon enfant. C’est bien pire. - -—Pire?... - -—Toi et moi, Hervé, nous sommes chassés de Valcor.» - -Il la regarda sans même s’émouvoir, tant les mots lui parurent -incompréhensibles. - -—«Fuyons cette maison, mon fils. Nous n’y remettrons jamais les pieds. - -—Que me dites-vous, ma mère? - -—Allons ... viens ... As-tu fait dire qu’on portât nos manteaux dans -notre voiture? Sinon, envoie le valet de pied les prendre. Nous ne -rentrerons pas dans les appartements. - -—Mère!... vous me rendez fou! - -—Je te dis qu’on nous chasse. Attendras-tu qu’on nous pousse dehors, -toi, un Ferneuse?» - -Hervé passa la main sur son front. - -—«On nous chasse ... Qui nous chasse? - -—La marquise. - -—Pourquoi? - -—Elle ne l’a pas dit. - -—Vous le savez?... - -—Peut-être. - -—Est-elle dans son droit?» - -En posant cette question, le malheureux jeune homme attachait sur sa -mère des yeux pleins d’une horreur et d’une douleur qui semblaient -implorer leur pardon d’éclater indomptablement. Il y avait une -appréhension indicible sur son visage, et en même temps une ferveur -filiale qui s’humiliait de cette appréhension, se maudissait de n’y -pouvoir résister. - -La comtesse de Ferneuse regarda longuement son fils, puis, d’une voix -calme: - -—«Si elle en a le droit?... Mais je donnerais ma vie pour le savoir.» - -Un inconnu redoutable s’évoqua dans la profondeur de l’accent, d’une -indéniable sincérité. Une sensation d’énigme étreignit le jeune de -Ferneuse, mais, du même coup, les vils soupçons cessèrent de violenter -son cœur de fils. - -Il fit le mouvement de s’agenouiller. - -—«Oh! pardon ... pardon ... mère ... - -—Y penses-tu!... On peut nous voir. - -—Ma mère, j’aurai raison de ceci. Il y a un homme qui m’en rendra -compte.» - -Elle ne répondit rien et prit son bras. - -Tous deux s’éloignèrent. - -Couple d’une grâce touchante et haute, cette mère, ce fils, beaux tous -deux, lui d’une jeunesse si fraîchement virile, elle d’une si noble -féminité, intacts quand même sous l’outrage, et d’une telle confiance -l’un dans l’autre. - -Leurs deux silhouettes s’effacèrent, à quelque distance, dans les -ténèbres. - -—«Mon Dieu!... C’est atroce!...» murmura M. de Plesguen, en se levant. - -Parlait-il de l’injurieuse expulsion, du supplice de cette femme, -à qui, malgré tout, son fils demanderait d’étranges comptes? du -brutal écrasement de l’amour au cœur de deux enfants irresponsables? -ou de l’oppressant mystère qui enveloppait tout cela? Lui-même ne -démêlait pas ses sentiments, secoué jusqu’au fond de sa nature timide, -bienveillante, affectueuse, par le souffle équivoque et violent de ce -conflit passionné. - -—«Monsieur de Valcor-Plesguen,» dit une voix pleine de signification -secrète. - -Marc se retourna, glacial. - -—«Non, monsieur Escaldas, épargnez-moi vos commentaires. C’est bien -assez qu’un étranger à notre famille ait assisté à ce triste incident -de son histoire intime. Elle n’en saurait, je le crains, tirer beaucoup -d’honneur. Il me serait pénible d’en parler. - -—Comment!» ricana l’autre, «c’est ainsi que vous le prenez avec -moi?... A votre aise, monsieur. Je ne vous en garderai pas rancune. Je -sais si bien qu’avec un mot je pourrais vous faire dresser l’oreille. -Vous auriez tant de raisons pour me supplier de parler, que cela me -semble tout à fait plaisant de vous obéir quand vous m’enjoignez de me -taire. - -—Je n’essaie pas de comprendre les rébus, monsieur,» dit Marc. - -Et, de sa démarche élastique, mesurée, d’homme de race et d’homme du -monde, il se dirigea vers la maison. - -Comme il en approchait, il hâta le pas. Un désir subit le prenait de -voir tout de suite sa fille, sa petite Françoise, de constater qu’elle -s’amusait d’un cœur insouciant, que rien du sombre nuage n’avait flotté -sur elle. - -«Malgré notre pauvreté,» pensa-t-il, «elle s’endormira ce soir plus -paisiblement que sa cousine, la riche héritière.» - -Ce fut comme un sentiment de revanche contre cette fortune de la -branche aînée, qui mettait un tel contraste entre les destinées des -deux jeunes filles. - -Lorsque Marc entra dans les salons, il les aperçut tout de suite l’une -et l’autre qui, au milieu d’un cercle de robes vaporeuses et d’habits -noirs, exécutaient un menuet. - -Un grand nombre de couples s’étaient arrêtés pour regarder les pas et -les figures de cette danse, que rythmait en sourdine un seul violon, -tandis que, dans la grande galerie, l’orchestre continuait à jouer des -valses. - -Micheline de Valcor et Françoise de Plesguen étaient toutes deux -d’une grâce délicieuse. Mais, à cet instant, la première, quoique -généralement plus admirée que sa cousine, ne soulevait pas, comme -celle-ci, à chaque évolution, des murmures charmés. - -C’est que Micheline, à l’étonnement de tous, glissait en mesure avec -raideur et distraction, sans les mines et les sourires que réclame -cette danse coquette, où Françoise faisait merveille. - -La fille du marquis était très pâle. On la crut même soudainement -souffrante. Seul, Marc de Plesguen devinait l’angoisse de ce jeune -cœur. Elle avait vu Hervé de Ferneuse quitter le bal sur un mot murmuré -par un valet, tandis qu’elle-même, valsant avec un autre cavalier, -ne pouvait recevoir de lui une explication ou un adieu. Aussitôt -après, s’échappant dans un vestibule pour tâcher de savoir ce qui se -passait, elle avait entendu près du seuil les voix de ses parents, qui -rentraient ensemble du parc. Micheline s’était avancée, juste à temps -pour saisir cette phrase, prononcée par sa mère: - -—«Demain, monsieur, vous saurez de moi ce que je n’ai, du reste, point -à vous apprendre. Ce soir, je n’oublierai pas que je suis maîtresse de -maison et que je me dois à nos invités.» - -Puis, comme elle apercevait leur fille: - -—«Micheline,» avait murmuré cette femme, bouleversée par un étrange -désespoir, «aie du courage, ma pauvre petite ... Danse ... Montre-toi -gaie ... Souviens-toi que tu es une Valcor ...» - -C’est sur ce mot que la jeune fille venait de rentrer dans les salons. -Malgré toute sa vaillance,—car elle ne manquait ni d’énergie ni de -fierté,—Micheline ne pouvait plus montrer l’entrain radieux qui, -au début de cette fête, faisait d’elle l’image même de la jeunesse -heureuse. - -Et quelle séduisante image, avec sa taille élevée, souple et svelte, -son visage aux traits purs, qui reproduisait, affiné, celui de son -père, mais qu’illuminaient, d’une douceur ardente, les sombres yeux -veloutés de sa mère, son merveilleux sourire, sa chevelure brune -gonflée d’une sève impétueuse sur la délicate blancheur de la nuque et -du front. - -Micheline de Valcor, d’une beauté célèbre parmi la vieille aristocratie -bretonne, à laquelle appartenait sa famille, aussi bien que dans le -grand monde parisien où elle commençait à paraître, fille unique d’un -homme riche et dont la carrière, déjà si brillante, ne paraissait point -atteindre son apogée, n’avait pas accompli ses dix-huit ans, qu’on -célébrait ce soir, sans avoir vu se présenter des partis plus ou moins -acceptables, et dont quelques-uns même semblaient dignes d’une si -parfaite destinée. - -Elle les avait refusés tous. - -Ses parents, malgré d’assez vives insistances en faveur de quelques -prétendants hors de pair, s’étaient gardés de pousser leurs -prédilections jusqu’à la contrainte. Ils aimaient trop tendrement leur -fille pour essayer de lui édifier un bonheur qu’elle n’eût pas choisi. - -Ce ne leur fut point chose difficile que de deviner ses sentiments -envers son ami d’enfance, Hervé de Ferneuse. Ils n’y virent rien à -reprendre, et se contentèrent de laisser un peu couler le temps pour -s’assurer que ces sentiments étaient bien de ceux qui durent et qu’on -ne saurait contrarier sans une cruelle inconséquence. Maintenant, -ils étaient fixés. Le penchant réciproque des deux jeunes gens avait -résisté à la séparation des trois années passées par Hervé dans un -régiment de cavalerie. - -Le fils de Gaétane était un esprit singulier, d’une gravité rare, -absolument dédaigneux du plaisir, et que la science attirait. - -De retour à Ferneuse, après son temps de service militaire, il y -organisa un laboratoire, ou, désormais, il passa ses journées. - -En dehors des problèmes dont il poursuivait la solution, il n’avait -de pensée que pour M^{lle} de Valcor. Élevé près de sa mère, par des -précepteurs ecclésiastiques, Hervé était un chaste, avec une teinte de -mysticité, un de ces êtres faits pour se donner entièrement à un amour -unique, et pour mettre dans cet amour tout l’idéal de leur âme avec -toute la chaleur de leur sang. - -Jamais il ne l’avait compris comme ce soir, où, presque officiellement, -sa vie s’enchaînait enfin à celle de Micheline. - -Elle et lui ne craignaient plus de danser trop fréquemment ensemble. -Tout le monde savait que les fiançailles seraient annoncées d’un jour -à l’autre. Aussi, malgré le devoir mondain qui obligeait M^{lle} de -Valcor à ne pas montrer de préférence parmi les invités de ses parents, -elle pouvait garder des tours de faveur à son cher et charmant Hervé, -grâce à la discrétion des autres cavaliers, qui se faisaient un -scrupule de réclamer une valse à la ravissante amoureuse. - -C’est au milieu de cette idylle que tomba le coup de foudre. - -M^{me} de Valcor, plus soucieuse pourtant du bonheur de son enfant que -cette enfant elle-même, venait, avec la plus irréparable violence, de -briser ce bonheur. - -Sans comprendre encore de quelle tragique gravité était le drame où -sombrerait demain sa félicité ingénue, le miracle divin de sa jeune -destinée éblouissante, Micheline sentait sur ses fraîches épaules -décolletées un appesantissement de catastrophe. - -Qu’elles étaient fragiles pour supporter ce qui tomberait bientôt -sur elles, ces douces épaules à la chair si pure, ignorantes de tout -frisson voluptueux ou brutal, ne connaissant encore que le contact -candide et léger des petites perles réunies en rang nombreux afin -d’engainer très haut le cou élancé, lilial. - -Quand le menuet—un supplice!...—fut terminé, M^{lle} de Valcor partit -à la recherche de son père. Celui-ci lui donnerait une impression -nette, un mot d’ordre décisif. Elle avait une confiance absolue dans -ses résolutions d’homme au prompt coup d’œil, à la volonté sûre, qui -se détermine dans la vie comme un capitaine sur un champ de bataille, -toujours prêt aux surprises, et d’un sang-froid capable d’y faire face. - -Elle trouva le marquis près du buffet, où il conduisait une dame, avec -une bonne grâce souriante et aisée, telle que sa fille elle-même se -demanda si elle ne sortait pas d’un mauvais rêve. - -Elle y rentra bien vite, la pauvre enfant,—et pis que dans un rêve, -dans une réalité accablante,—lorsque, un instant après, quand il put, -sans affectation, s’approcher d’elle, qu’il voyait plus blanche que sa -robe neigeuse, il lui dit d’une voix basse et expressive: - -—«Micheline, je compte sur toi pour que cette maison reste au-dessus -de la malveillance et des jugements vulgaires. Hervé ne reparaîtra plus -ici ce soir ... - -—Ce soir?» répéta-t-elle avec une lèvre tremblante d’anxiété comme -pour demander: «Seulement ce soir, n’est-ce pas?» - -Elle n’eut pas de réponse. Et cependant elle ne put pas douter que son -père n’eût compris. Il ajouta simplement: - -—«Pour tout le monde, une indisposition de M^{me} de Ferneuse a forcé -son fils à la ramener chez elle. Tu m’entends bien, Micheline?... Je -peux me fier à ton orgueil, mon enfant? - -—Mon père,» balbutia-t-elle, «il y a donc autre chose? - -—Pas ce soir. Pas plus pour toi que pour moi,» répondit-il. - -Il se détourna. Et ce qu’elle avait cru saisir de détresse personnelle -dans son accent, ne fut pas pour lui enlever l’appréhension affreuse -qui lui étreignait le cœur. - -Elle revint dans le bal, marchant comme une somnambule, mais la volonté -tendue à jouer son rôle de jeune fille heureuse, tout au plus assombrie -par le départ—ce contre-temps fâcheux, accidentel—d’une amie de la -maison. - -—«Madame de Ferneuse s’est trouvée subitement malade,» dit-elle à -Françoise de Plesguen. «Son fils a dû la reconduire. Veux-tu me céder -ton cavalier pour le cotillon? Le prince Gilbert devait être conducteur -en second. Il connaît toutes les figures. Je ne puis demander à -personne autre ...» - -La physionomie blonde et mignarde de Françoise, ce visage frais et -chiffonné comme un pastel de La Tour, qui prenait dans le menuet, -avec des grâces surannées, un petit air Louis XV tout à fait de -circonstance, se troubla aussitôt de telle façon que Micheline s’en -fût aperçue, sans le voile interposé entre son regard et les choses -extérieures. - -Mais M^{lle} de Valcor ne voyait plus rien distinctement. Elle ne -remarqua pas la flamme mauvaise dont brillèrent les claires prunelles -de sa cousine. - -—«Non,» dit Françoise d’un ton sec. «Le prince Gilbert doit danser le -cotillon avec moi ... - -—Le prince Gilbert,» répéta quelqu’un à côté des deux jeunes filles. -«Quelle malice dites-vous sur le prince Gilbert, mesdemoiselles?» - -Elles se tournèrent. Un jeune homme était là, petit, d’une taille -bien prise, à la physionomie particulièrement séduisante avec son -teint mat, sa jolie moustache brune, ses yeux d’or, qui, parfois, -s’assombrissaient en s’alanguissant. Une expression très prenante, -à la fois légère et voluptueuse, teintée d’une ombre mélancolique, -donnait de la poésie et de la beauté à ce visage dont les traits, à les -détailler, n’eussent rien offert de remarquable. - -C’était l’arrière-petit-fils d’un héros de l’Empire, le maréchal -Gairlance, prince de Villingen. Lui-même venait d’hériter du titre, il -y avait moins d’un an, après la fin tragique d’un oncle représentant la -branche aînée, qui, presque octogénaire, s’était fait tuer en duel. - -Le prince Gégé—comme on l’appelait à cause de sa double initiale, -dans le Paris où l’on s’amuse, et où il s’amusait plus absurdement que -quiconque—achevait de dissiper dans le plaisir le patrimoine conquis, -par les hauts faits de son bisaïeul, et qui lui arrivait, d’ailleurs -fort entamé. Fin tireur et beau joueur, il usait de même les derniers -restes de la hardiesse familiale dans les salles d’armes ou devant le -tapis vert. - -De ce jeune viveur, Françoise de Plesguen était éprise avec tout -l’aveuglement de son âge et dans son ignorance de la vie. - -Elle venait de tressaillir en entendant sa voix. - -Nerveusement, sans douter une minute qu’il ne revendiquât son droit -de danser le cotillon avec elle,—car il lui faisait la cour, comme à -toutes, et chacune se croyait seule,—elle lui expliqua: - -—«Nous ne disions pas de malices. Il s’agit»—elle sourit finement, -avec ses petites mines à la Watteau,—«d’une affaire très grave. -Micheline a perdu son conducteur de cotillon. - -—Monsieur de Ferneuse? - -—Oui.» - -Le prince Gilbert regarda M^{lle} de Valcor. Qu’elle avait une figure -étrange, avec ce tremblement au bord des lèvres! - -—«Un accident?...» demanda-t-il. - -—«Oh! à peine,» fit Micheline avec une vivacité superflue. «Sa mère un -peu souffrante ...» - -Et Françoise reprenait, en l’imprudence de sa sécurité: - -—«Il vous aurait déjà fallu guider ce pauvre Hervé, qui n’arrivait -pas encore à se débrouiller dans les figures après quinze jours de -répétitions. Vos lumières, prince, seront encore plus indispensables. -Et si je n’avais pas attesté la promesse que je vous ai faite de cette -danse, ma cousine voulait vous prier ... - -—De suppléer monsieur de Ferneuse?...» interrompit Gilbert avec -une joie si hâtive que sa voix s’en altérait. «Ce me serait un tel -honneur!... Mademoiselle,» dit-il à Micheline, «je suis humblement -à vos ordres. Votre cousine est trop aimable pour ne pas céder son -cavalier à la raison d’État. Et, d’ailleurs, la charmante mademoiselle -de Plesguen n’est pas en peine de me remplacer par un plus digne.» - -Françoise sentit son cœur s’arrêter. - -C’était sa première expérience de la vie, c’est-à-dire de la lutte, -où, le plus souvent, la force l’emporte. Sa cousine représentait une -force suprême: l’argent. Elle, Françoise, n’avait au monde que sa grâce -fluette et souriante, qui la faisait croire sans caractère. Pourtant, -sous ce petit masque puéril de bergère de Saxe, se voilait un sentiment -tenace et terrible: la jalousie. Depuis l’enfance, elle enviait -Micheline. Ce soir, ce ne fut plus seulement de l’envie, mais une -meurtrière fureur qui éclata en elle, quand son regard suivit M^{lle} -de Valcor partant au bras du prince Gilbert, pour organiser le cotillon. - -Quel espoir n’avait-elle pas mis dans cette heure escomptée entre -toutes, où le caprice des figures tantôt l’entraînerait, légère et -glissante, aux bras du jeune homme, tantôt la laisserait assise -auprès de lui à échanger de doux chuchotements! Elle avait cru qu’il -l’attendait, cette heure, avec une impatience égale à la sienne. Il -n’avait pas fallu à sa naïveté beaucoup des fadeurs que débitait si -bien le beau Gilbert, pour le supposer amoureux d’elle. - -Pauvre petite! à peine sortie du couvent où la maintenait la -sollicitude timorée de son père, ayant perdu sa mère si tôt qu’elle ne -se la rappelait même pas, elle offrait, dans son âme incertaine, un -mélange de candeur, de chimère, d’instincts dangereux, d’enthousiasmes -indomptables, qui la vouait aux actions extrêmes, dans le bien comme -dans le mal, mais qui surtout la laissait sans défense contre les -pièges du destin. - -—«Je vais t’envoyer un cavalier,» lui avait dit Micheline. - -Françoise était restée muette, comme pétrifiée. Aussi eut-elle un -sursaut de saisissement quand elle entendit presque à son oreille: - -—«Il vous reviendra, le beau prince Gilbert, mademoiselle de Valcor -... Il vous reviendra quand je le voudrai.» - -Le premier mouvement de la jeune fille fut de fierté blessée. Mais, -lorsqu’elle eut reconnu celui qui lui parlait, la surprise l’emporta. - -—«Vous, monsieur José!... Et pourquoi m’appelez-vous mademoiselle de -Valcor? Mieux que personne, vous savez qu’à peine avons-nous le droit -de joindre ce nom à notre nom de Plesguen. - -—Mieux que personne je sais peut-être autre chose,» riposta José -Escaldas. - -Il souriait, avec l’air mystérieux qu’il prenait, voici des années, -quand il racontait aux deux cousines quelque histoire effrayante des -pampas. Il avait été pour elles un grand camarade, et ni l’une ni -l’autre n’eût songé à se méfier de lui ou à le tenir à distance, comme -l’avait fait tout à l’heure le père de Françoise. - -Celle-ci, sans même s’offusquer de sa libre allusion au prince -Gairlance, tout à coup distraite et intriguée, comme une enfant qu’elle -était encore, questionnait de ses yeux élargis et scintillants, ce brun -visage familier. - -Les traits maigres et arides de José Escaldas, ses cheveux poussés -trop en arrière sur son front jaune, sa courte barbe, frisée et -grisonnante, son corps étriqué, sans aisance dans l’habit noir, -prenaient un certain air fatidique pour cette imagination de vingt ans, -dont l’élasticité rebondissait vite à l’espérance. - -—«Qu’est-ce que vous me racontez, monsieur José?» dit Françoise avec -son prompt sourire, «Êtes-vous devenu sorcier? - -—Peut-être. - -—Et vous exerceriez votre pouvoir en ma faveur?» ajouta-t-elle, -croyant suivre un badinage, mais soulevée au fond par ces désirs si -puissants de la jeunesse qui ne trouvent invraisemblable aucune de -leurs réalisations. - -—«Vous ne savez pas à quel point,» répliqua-t-il avec un air de -gravité impressionnante. «Et, ce jour-là, vous trouveriez le prince -Gairlance un trop piètre parti pour vous.» - -Françoise eut dans ses prunelles transparentes d’aigue-marine un éclat -malicieux et ravi. On y lisait, comme si elle l’eût crié tout haut: -«Un parti?... Mieux que cela ... Celui que j’aime, celui que je serai -toujours trop heureuse de choisir.» - -—«Ah!» soupira Escaldas, «si j’avais seulement un allié avec moi! - -—Lequel? - -—Votre père. - -—Mon père!...» s’exclama Françoise, étonnée. «Il n’a d’autre pensée -que mon bonheur. Et d’ailleurs je lui fais faire tout ce que je veux. - -—Eh bien, décidez-le à m’entendre. - -—Mais, monsieur José, vous pouvez lui parler quand bon vous semble. - -—Pas, je le crains, sur un certain sujet. - -—Dieu, que vous êtes énigmatique! Je suis dévorée de curiosité. Vous -causerez avec papa dès demain. - -—Où cela? - -—N’importe! Ce n’est pas difficile, puisque, en ce moment, nous -habitons le château et vous aussi. - -—A demain donc, mademoiselle Françoise, car voici, je crois, quelqu’un -qui attend pour vous inviter à danser.» - -Un jeune homme, en effet, un cavalier tellement indifférent à -Françoise, qu’elle l’accepta sans même le regarder, s’inclina dès qu’il -vit s’écarter José Escaldas et sollicita l’honneur du cotillon avec -M^{lle} de Plesguen. Celle-ci mit la main sur son bras, et se laissa -emmener vers la grande galerie, où Micheline et le prince Gilbert -entamaient la première figure. - -Malgré la griserie d’illusion donnée à Françoise par les étranges -propos de José Escaldas, la jeune fille ne put surmonter sa souffrance -en constatant l’air de triomphe et de fatuité, le galant empressement -auprès de sa danseuse, qui éclataient dans toutes les façons, -d’ailleurs parfaitement élégantes, du prince Gilbert. - -M^{lle} de Valcor et lui formaient un beau couple, en dépit de la -taille médiocre de Gairlance, qui atteignait tout juste celle de -Micheline. Mais il avait une grâce mâle et assurée, une séduction -incontestable, et il était là sur son terrain d’homme du monde -accompli, dirigeant avec un art aimable les fantaisistes figures du -cotillon, et dansant à miracle, avec un rien de négligence, qui -marquait son dédain complaisant pour l’exercice frivole où il excellait. - -Tant de conquérantes vertus, dont s’émerveillait la galerie féminine, -restait sans effet sur sa ravissante partenaire, la seule entre toutes -qu’il eût voulu toucher. - -Micheline de Valcor, les yeux noyés d’un rêve triste, un sourire voulu -sur les lèvres, dansait sans lui parler, sans le voir pour ainsi dire, -et, même dans la valse, quand Gilbert enlaçait son corps souple, il la -sentait très loin de lui. - -«Ah!...» se dit-il, «elle ne serait pas si absorbée pour un malaise de -sa future belle-mère. Une fille de tête comme celle-là!... Il y a autre -chose. Est-ce que cela craquerait du côté de son petit séminariste de -Ferneuse?... Ça m’éviterait la peine d’éliminer le freluquet, comme -j’en ai si furieusement envie. Je voudrais voir ce gaillard-là sur -le terrain ... Mais, le plus sûr, c’est une bonne brouille entre les -amoureux. Cette belle créature aux yeux de braise et de velours se -doute peut-être enfin qu’un blondin à figure de Carême n’est pas du -tout son affaire ...» - -Cependant les salons de Valcor s’étaient peu à peu désemplis. Les -invités venus de Brest ou de châteaux éloignés se retiraient les uns -après les autres. Une vingtaine de couples, tout au plus, achevaient le -cotillon. C’étaient, pour la plupart, des amis intimes qui recevaient -l’hospitalité dans l’immense château. - -Déjà, sur les massifs, étoilés de fleurs électriques, la pâleur d’une -aube d’été glissait, fanant les calices de lumière. - -Brusquement, ils s’éteignirent tous dans le parc, tandis que, sous les -plafonds éblouissants, la jeunesse inlassable ne se doutait guère que -cette nuit de plaisir cédait déjà la place au jour. - -A ce moment, Renaud de Valcor, laissant enfin ses traits se crisper -d’inquiétude, se réfugia, pour se détendre de la pénible contrainte, -dans un petit salon qu’il croyait désert. - -Tout de suite, il y aperçut sa femme. - -Laurence était abattue sur un divan, la tête renversée sur les -coussins, les yeux mi-clos, pâle comme une morte. Une telle douleur -dévastait son visage que son mari n’osa, cette fois, la traiter ni en -malade ni en enfant. - -—«Montons,» lui dit-il. «La maison ne contient plus que nos hôtes, qui -y sont chez eux. Vous pourrez enfin m’expliquer ...» - -La marquise tourna vers lui ses yeux sombres et doux, où il vit une -expression pareille à celle d’une bête inoffensive sur laquelle se -lèverait le couteau du chasseur. - -Jamais elle n’avait lutté contre lui, fût-ce une minute. - -Il comprit l’affreuse angoisse qu’elle éprouvait à l’accuser, et, -quelle que fût cette accusation, il se dit qu’il en triompherait -aisément dans ce cœur tendre. - -—«Chère Laurence,» murmura-t-il, «quel que soit le mal que vous soyez -en train de vous faire à vous-même, je jure de vous en guérir. Venez -... Dites-moi ce qui vous tourmente ... Ayez confiance en moi.» - -Sans répondre un seul mot, elle se laissa prendre la main, se leva et -le suivit. - - - - -II - -_LA CACHETTE_ - - -PAR les immenses escaliers de pierre, à marches basses, recouvertes -de tapis somptueux, par les corridors larges comme des galeries, le -marquis et la marquise de Valcor s’éloignèrent de la salle de gala où -s’achevait le cotillon. - -Tout à coup, en arrivant sur un palier du second étage, dans l’aile où -se trouvaient leurs appartements privés, Renaud et Laurence surgirent -en la blême lumière de l’aube. Le jour naissant éclairait une vaste -antichambre, tendue de tapisseries sombres entre les boiseries -sculptées. Par les hautes fenêtres à petits carreaux, s’offrait une -vue grandiose, d’une solitude infinie, que l’heure incertaine et -mystérieuse emplissait de tristesse. - -L’esplanade entourant le château aboutit, de ce côté, à la terrasse -qui surplombe la mer, car c’était ici l’aile extrême de l’édifice. -Les cimes des arbres séculaires qui bordent cette terrasse, et une -assez longue rangée de ses balustres blancs, se détachaient sur le -glauque abîme. Vers la droite, la crête aiguë d’un promontoire rocheux -hérissait, contre la lividité des eaux et du ciel, ses dentelures d’un -noir d’encre, brodées d’un fil d’or rose par le soleil levant. - -Le couple troublé frissonna, malgré la familiarité d’un tel cadre, en -passant soudain des clartés de la fête et de ses échos joyeux à cette -pâleur et à ce silence de la Nature. En même temps, ils se virent l’un -l’autre, avec des traits que la jeunesse enfuie ne défendait plus -contre les meurtrissures d’une nuit blanche, dont le souci plus que le -plaisir avait allongé les heures. - -—«Où me conduisez-vous donc, Laurence? Dans le nouvel appartement de -Micheline?» - -De la tête, M^{me} de Valcor fit signe que oui. Elle mit la main sur le -bouton d’une porte. - -Pour ses dix-huit ans accomplis, Renaud offrait à sa fille, au lieu de -l’unique chambre d’enfant occupée jusqu’ici par elle, un ensemble de -pièces, dont la décoration et l’ameublement représentaient un somptueux -cadeau. - -«Quand, plus tard, elle reviendra nous voir avec son mari,» s’étaient -dit les parents entre eux, «il faut qu’elle trouve ici une installation -bien à elle, et qui lui plaise.» - -Malgré les efforts de l’architecte et du maître tapissier, qui devaient -livrer tout en état pour le jour de l’anniversaire, les travaux -restaient inachevés. - -Une pièce n’était pas faite. - -Laurence y conduisit son mari. - -Ce devait être un boudoir-bibliothèque. Micheline, qui adorait -les livres, et en possédait de charmants,—éditions rares, -reliures précieuses, mignons volumes presque illisibles dans leur -finesse,—avait souhaité qu’on aménageât pour eux la chambre où elle se -tiendrait le plus volontiers. En vue de cette destination, elle avait -choisi la moins grande, mais la mieux située, dans la tourelle d’angle -la plus rapprochée de la mer. - -C’était un cabinet de forme irrégulière. On y accédait par trois -marches. Deux fenêtres, étroites et accouplées, s’ouvraient sur -l’Océan, bordé à perte de vue par des rochers farouches. - -L’idée d’être chez elle dans cette retraite enchantait la rêveuse -Micheline. Son désir de la rendre aussi originale que possible, et ses -hésitations à ce sujet, n’avaient pas été pour peu de chose dans le -retard apporté aux travaux. La veille seulement les ouvriers avaient -attaqué un mur, où M^{lle} de Valcor voulait faire creuser une niche, -que l’on garnirait de rayons pour certains de ses livres. - -—«Vous reconnaissez cette chambre?» demanda Laurence à son mari. - -—«C’était mon cabinet de travail, quand j’étais jeune homme,» répondit -Valcor. «Je vous l’ai dit cent fois. Micheline—la chérie!—a trouvé là -une raison de plus pour en faire son studio. - -—Alors,» reprit la marquise d’une voix tremblante, «vous n’avez pas -oublié votre cachette? - -—Ma cachette!...» - -L’expression atterrée de Valcor glaça Laurence. Elle n’était point -préparée à voir sur les traits de son mari une pâleur si soudaine et si -lugubre, une telle contraction d’effroi. - -Il ne fut pas long à se reprendre. Quelques secondes, et ce mâle -visage, d’une souriante énergie, redevenait lui-même. - -Trop tard! - -L’épouse qui, jusque-là, espérait encore on ne sait quelle -invraisemblable justification, se sentit glisser jusqu’au fond -du doute. Elle demeurait consternée de son succès, éperdue de ce -renversement des rôles, elle, la timide, si heureuse à l’ordinaire de -plier devant ce souverain esprit. - -—«Oui, Renaud,» répéta-t-elle, «votre cachette. Ce réduit si bien célé -dans le mur qu’il a fallu la pioche des maçons pour le mettre à jour. -Ce réduit contenant votre horrible secret.» - -Il fit peser sur elle un regard violent. - -—«Vous avez donc osé,» demanda-t-il, «toucher à quelque chose ici sans -me prévenir, sans m’appeler?... - -—C’est aujourd’hui même,» reprit Laurence, «qu’en creusant la paroi, -les ouvriers ont découvert une cavité contenant les lettres que vous -aviez autrefois si bien cachées. Micheline était là, donnant ses -indications. Elle m’apporta le mince paquet, en riant de l’aventure, -et sans en briser le cachet, grâce au ciel! Elle et moi, nous crûmes -à quelque relique plus ancienne que nous tous. «C’est ton père qui -l’ouvrira,» lui dis-je. Et je laissai là ces papiers. Distraites -par les préparatifs de la soirée, nous n’y pensâmes plus, ni l’une -ni l’autre. Mais, plus tard, en m’habillant pour le bal, sur un pli -saillant, je crus reconnaître votre écriture ... - -—Et vous avez lu?» demanda-t-il. - -Maintenant, Renaud avait reconquis son sang-froid, jusqu’à renoncer -même à manifester de la colère. Ce fut avec une espèce d’ironie -bienveillante qu’il posa la question. - -Le trouble de sa femme grandissait, au contraire. Elle se tordit les -mains. - -—«J’ai lu ... J’ai lu ... la chose abominable! Ah! croyez-le bien, -ce n’est pas la jalousie qui me déchire le plus. Si j’étais seule à -souffrir!...» - -L’angoisse la suffoqua. Les mots moururent dans sa gorge, tandis -qu’elle attachait sur son mari des yeux qui n’arrivaient pas à perdre -leur infinie douceur, de larges prunelles d’ombre amoureuse, toutes -noyées par une douleur sans nom. - -Il eut pitié d’elle, car il appréciait sa grâce inoffensive, sa -dévotion à toute épreuve. D’ailleurs, il croyait voir se réduire le -problème à un orage sentimental, et son épouvante première diminuait. - -—«Comme vous avez tort de vous tourmenter si follement, ma pauvre -Laurence! Y a-t-il rien en ce monde qui soit irréparable? - -—Quelle réparation offrirez-vous à ces malheureux enfants?» - -Renaud regarda sa femme sans répondre. - -—«Où alliez-vous donc?» reprit celle-ci au bout d’un instant. -«Pourquoi les laisser dans une illusion si dangereuse? Quand -comptiez-vous anéantir leur beau rêve? Qu’attendiez-vous?» - -Valcor continuait à se taire. Ses yeux ne quittaient pas les lèvres de -Laurence, comme s’ils eussent tâché d’y surprendre des mots qu’elle ne -disait pas. - -—«Vous n’aviez pourtant pas l’intention de les laisser tomber dans -ce piège infernal?... Oh! Renaud, parlez!... protestez!... Ma raison -s’égare ... - -—Précisément,» dit-il, «vous n’êtes pas en possession de vous-même. Je -ne puis vous répondre maintenant.» - -Elle gémit sous l’assaut d’une pensée plus atroce, ainsi que dans les -tenailles d’une torture physique. - -—«O Dieu!... Si Micheline allait en mourir!» - -Le marquis tressaillit, lui aussi, comme touché brusquement par un -fer rouge. De nouveau, malgré sa maîtrise de lui-même, sa physionomie -s’altéra. Pourquoi Micheline mourrait-elle? Sa Micheline, sa fille -adorée, son orgueil, sa joie!... - -—«Allons!» fit-il d’un ton dur, «c’est assez de récriminations et -d’équivoques. Où sont ces papiers? Laissez-moi les lire. Je vous -répondrai quand j’aurai pesé toutes les données de la situation. - -—Toutes les données!... Il n’y en a qu’une qui compte, et elle n’a -pu sortir une heure de votre mémoire! Croyez-vous donc que ma douleur -soit celle de l’épouse bafouée!... Avez-vous besoin de vérifier vos -anciennes lettres d’amour, afin de mesurer mon offense et de découvrir -un moyen de la leurrer? Peu m’importe que votre aventure se soit -terminée avant notre mariage, ou que vous ayez trahi plus tard ma -tendresse. Ce qui m’aurait tuée, si j’eusse été la seule victime, ne me -touche qu’à peine auprès de la révélation affreuse.... - -—Mais quelle révélation?...» s’écria Renaud, lui saisissant le bras -presque brutalement. - -—«Hervé est votre fils. - -—Mon fils!...» - -Il recula. L’expression de son visage était bien la plus immense, la -plus sincère stupeur. - -—«Quel homme êtes-vous donc pour jouer ainsi la comédie devant moi, -qui ai vu!...» murmura Laurence. «J’avais une telle confiance en -vous!... - -—Ce que vous avez vu!...» répéta son mari avec la promptitude d’un -duelliste qui pare une botte mortelle, «Mais, imprudente que vous êtes, -vous me faites l’effet de quelqu’un qui boirait le poison destiné à -un autre. Vous avez lu ce qui devait tromper d’autres yeux. Le piège -n’était pas tendu pour vous. Votre découverte est fausse. Hervé n’est -pas mon fils. Il n’y a jamais rien eu entre madame de Ferneuse et moi.» - -Un éclair de délivrance, un faible sourire, détendirent cette -physionomie de femme, en dévoilant d’autant mieux toute sa douleur. Ce -fut touchant, puis cruel, par l’immédiate rechute. - -—«Ah! Renaud, je donnerais mon sang pour vous croire. - -—Je vous dis la vérité, Laurence. Je vous le jure sur la tête de -Micheline.» - -De nouveau, elle espéra. Le serment vibrait d’une telle fougue de -vérité! Valcor, esprit audacieux, n’avait qu’une superstition: sa -fille. Il ne se parjurerait pas sur cette tête sacrée. - -Laurence, jusque-là debout, se laissa tomber sur un escabeau, seul -siège de cette pièce, qu’encombraient des échelles et des outils de -maçons. La force lui manquait pour croire à l’invraisemblable salut. -Elle tremblait de ne pouvoir se laisser convaincre. - -Son mari la vit plus blanche que la proche muraille où séchait le -plâtre frais. La malheureuse grelottait sans même s’en apercevoir, dans -ce matin blafard, et avec cette robe décolletée, d’où sortaient ses -grêles épaules. Une pitié, qui n’était pas feinte, imprégna les traits -et l’accent de cet homme, qui, pourtant, n’avait jamais aimé d’amour -celle qui souffrait si horriblement, là, devant lui. - -—«Venez dans votre chambre, ma pauvre Laurence. Il fait glacial ici. -Vous mettrez un châle. Ne pouvons-nous pas nous expliquer ailleurs?» - -Elle regarda vers l’angle où la pioche des ouvriers avait mis la -cachette à jour. On y voyait encore une boîte de tôle ouverte, une -simple caissette à biscuits, dans laquelle, sans doute, les papiers se -trouvaient à l’abri de l’humidité. - -—«Oh!» reprit-elle, comme si des paroles sur le chaud ou le froid ne -parvenaient même pas à ses oreilles. «Il y a si longtemps!... Vous ne -vous rappelez plus quelles preuves vous avez vous-même rassemblées là -exprès. Quand vous les reverrez, vous serez confondu!... - -—Êtes-vous sûre que c’est moi qui les ai rassemblées? Êtes-vous sûre -qu’elles sont authentiques? - -—Qui donc, sinon un amant, prêt à s’expatrier, comme vous l’étiez -alors, scellerait dans un mur, sous une tapisserie soigneusement -replacée ensuite, les témoignages d’un bonheur coupable, et d’une -paternité illicite? Si vous reveniez vivant, vous deviez retrouver -ces souvenirs. Si vous périssiez au loin, vous pouviez en indiquer le -secret à un ami, ou bien les laisser ensevelis à jamais. Il y avait -tant de chances pour qu’on ne les retrouvât que dans des siècles, quand -le château tomberait en ruines. - -—Alors,» demanda Renaud, «comment expliquez-vous que j’eusse donné cet -appartement à ma fille, que je lui eusse permis de faire creuser cette -muraille, où se trouvaient abrités des documents si dangereux?» - -Elle se tut. Son regard vacilla, comme si sa raison même faiblissait. - -—«Comment avez-vous pu, Laurence, concevoir cette monstruosité, que -j’eusse consenti à laisser ma fille épouser son propre frère, n’y -eût-il qu’une probabilité sur mille qu’un lien si scandaleux existât -entre elle et Hervé de Ferneuse?» - -Maintenant, le ton du marquis exprimait la réprobation, l’honneur -blessé. Le trouble,—tellement inaccoutumé chez lui,—dont il n’avait -pas été maître au début de ce tragique entretien, disparaissait. -Sa haute taille se haussait encore. Ses traits, finement busqués, -reprenaient leur netteté énergique. Ses prunelles, impérieuses dans -leur captivante douceur, étincelaient, d’un bleu transparent de gemme. - -Laurence posa sur lui un regard qui s’égarait de plus en plus. L’effroi -de ne pouvoir jamais pénétrer l’âme de cet homme, qu’elle craignait -trop et qu’elle aimait trop, et l’horrible conviction qu’elle avait -acquise, l’oppressaient comme la sensation d’un cauchemar dont elle -n’espérait aucun réveil. - -A la fin, se parlant à elle-même, la malheureuse balbutia: - -—«Mais Gaétane de Ferneuse ... elle sait, elle ... Dieu! c’est -peut-être sa vengeance ... Son fils n’aime peut-être pas réellement -notre fille.» - -Frappé de cette idée, Renaud tressaillit légèrement, fronça les -sourcils et garda le silence, évaluant l’hypothèse. - -Sa femme, alors, se tordit les mains et s’écria: - -—«C’est à elle que j’en appellerai ... Je m’humilierai, je me jetterai -à ses genoux. Je lui demanderai pardon de l’avoir chassée ... Mais je -veux savoir ... Je veux savoir!...» - -Les mots s’étranglèrent dans sa gorge. Le marquis lui saisissait les -poignets, penchait vers elle un visage où la fureur effaçait tout -vestige de pitié, et lui disait d’une voix rauque et terrible: - -—«Je te le défends, tu entends bien ... Je te défends d’avoir aucune -explication avec Gaétane de Ferneuse!» - -Les bras qu’il serrait avec une violence cruelle, s’amollirent dans -son étreinte. Heureusement qu’il les tenait encore, car tout le poids -d’un pauvre corps anéanti s’y suspendit brusquement, et Laurence, -défaillante, serait tombée de l’escabeau si ce soutien lui eût manqué. - -Valcor se pencha, prit sous la taille sa femme évanouie, la souleva -sans peine, car il était d’une force peu commune et elle ne pesait -guère. Il l’emporta dans sa chambre à elle, située à proximité du -nouvel appartement de leur fille. Ni sur le palier, ni dans cette -pièce, il ne rencontra de serviteur. Tous les gens, retenus en bas pour -le service de la fête, ignoraient que leurs maîtres fussent montés. - -Renaud allait poser le doigt sur une sonnerie pour appeler de l’aide, -lorsqu’il se ravisa. Ayant étendu sur le lit—un lit d’angle avec des -courtines à l’ancienne mode, mais fort somptueux,—Laurence inanimée, -il parcourut des yeux la vaste chambre. - -Le jour entrait maintenant, presque dans tout son éclat, par les hautes -croisées, dont l’une restait entr’ouverte depuis la veille. Dans la -douceur de ton des tentures en velours bleu pastel, du tapis pâle, -tranchaient en plus sombre de jolis bahuts anciens, une petite commode -ventrue et ornée de bronze, un secrétaire à cylindre. Vers ces meubles, -dont l’un certainement,—mais lequel?—recélait les papiers trouvés -dans la cachette, se porta successivement l’attention du marquis. Ce -qu’il cherchait ne devait pas être difficile à découvrir. M^{me} de -Valcor ayant pris une hâtive connaissance des mystérieuses lettres, -au moment où son devoir de maîtresse de maison l’appelait dans les -salles d’apparat, s’étant peut-être échappée du bal pour en achever -la lecture, juste avant cet éclat qui aboutit au départ de M^{me} de -Ferneuse, avait dû les rejeter dans quelque tiroir, sous un simple tour -de clef, pour courir ensuite à cette exécution où l’emportaient le -désespoir et la colère. - -C’était, en effet, exactement ce qui s’était passé. Et même, tel avait -été l’affolement de cette infortunée, atteinte d’un coup si foudroyant, -que l’angle d’un des feuillets passait hors du secrétaire, sous le -cylindre rabattu avec trop de précipitation. - -Renaud aperçut la tache blanche que faisait ce menu fragment de papier. -Ses yeux brillèrent, un rictus lui détendit les lèvres. Il s’approcha -du meuble, réfléchit un instant, puis revint vers Laurence. Touchant la -robe de bal, il entendit, dans le froissement de la sous-jupe de soie, -un tintement de métal. Les clefs étaient là. Il trouva la poche, et les -prit. Bientôt il ouvrait le secrétaire. Sur la tablette s’étalaient -éparses des feuilles roussies au bord et piquées par le temps. Valcor -les saisit toutes, les rassembla d’un geste rapide, les glissa dans une -poche de son habit, puis referma la serrure et replaça les clefs. - -Seulement alors, il sonna. - -Une femme de chambre parut au bout d’un instant. - -—«Qu’est-il arrivé à madame la marquise?» cria-t-elle, lorsqu’un -mouvement de son maître lui eut indiqué la forme gisante sur le lit. - -—«Une syncope ... Peu de chose, j’espère,» dit-il. «Madame s’est -beaucoup fatiguée pour cette fête. Déshabillez-la. Faites-lui respirer -des sels. Mettez-lui aux pieds une boule d’eau brûlante. Je ne -pense pas que cela dure. Mais, si la connaissance ne revenait pas -promptement, appelez-moi, n’est-ce pas?» - -Quittant la chambre de sa femme par une porte qui communiquait avec son -appartement, il se trouva bientôt dans une pièce à peu près semblable, -mais meublée plus sévèrement, où il se sentit chez lui, maître enfin -de la situation, seul en face des papiers qui, peut-être, allaient -transformer son sort, mais du moins prêt à la lutte, et délivré de -l’incertitude. - -Il commença par aller de l’une à l’autre des trois portes, dont les -boiseries foncées coupaient la tenture de damas rouge sombre, et, à -chaque serrure, il donna un tour de clef. Il revint ensuite à la table -du milieu, posa dessus le paquet, d’ailleurs assez mince, des lettres, -s’assit, et, vérifiant les dates, prit le feuillet le moins ancien. - -Celui-ci avait dû être enroulé autour des autres. Il ne portait qu’une -courte inscription, d’une écriture où, malgré plus de vingt années -écoulées, Renaud ne put pas ne point reconnaître la sienne telle -qu’elle était aujourd’hui. - -Ces mêmes lignes, sans doute, avaient éveillé l’attention de Laurence. - -Elles avaient dû rester presque entièrement cachées par un ruban, -dont on distinguait la trace pâle, revenue en plusieurs tours sur le -papier jauni. Et M^{me} de Valcor avait dénoué ce ruban, que Micheline, -heureusement, lui rapportait intact. - -Ainsi la jeune fille devait ignorer ces mots terribles dont sa mère -avait été déchirée comme par un poignard: - -«_Moi, Renaud Yves Alexis, marquis de Valcor, au moment de m’expatrier -pour arracher de mon cœur un amour qui sera le seul de ma vie, -m’éloignant par la volonté expresse de celle que j’adore et qu’un -devoir terrible sépare de moi, j’enferme ici, ne pouvant me résoudre -à les détruire, ces lettres qui gardent le secret de notre sublime et -déchirante aventure._ - -«_O mon enfant!... enfant de ma noble Gaétane!... enfant de notre chair -et de notre âme!... mes yeux te verront-ils jamais?..._ - -«_Sois sa consolation!_ - -«_Je te bénis._ - -«RENAUD. - -«20 février 1877.» - -Le marquis lut à mi-voix cette date, réfléchit, puis murmura: - -—«Hervé a, cette année, vingt-quatre ans. Nous sommes en 1901. Son -anniversaire tombe le 12 mai. Il est donc né trois mois après que ces -mots furent écrits. Laurence a dû faire aisément ce calcul. Elle était -fixée même avant de parcourir ces lettres.» - -La main de Valcor se posa sur les papiers jaunis, où s’apercevait une -autre écriture que la sienne, des caractères très fins et très hauts, -biens féminins, mais d’une fermeté singulière. - -Soit que Renaud eût ces lignes présentes à la pensée au point de -n’avoir rien à y apprendre, soit qu’il eût besoin de ressaisir -immédiatement quelque fil d’une machination qui se compliquait jusqu’à -déconcerter son génie, il ne se hâta point de feuilleter ces pages -où dormait un passé mystérieux, mais s’enfonça dans une méditation -profonde. Posant les coudes sur la table, il joignit les mains et y -appuya son menton. - -Qui l’eût vu, dans la solitude et le silence de cette chambre, le -regard fixe et droit, les sourcils rapprochés, les lèvres durement -closes, avec on ne sait quelle flamme intérieure transparaissant sur -ses traits énergiques, eût pressenti ce que la volonté d’un homme peut -opposer de résistance au Destin. - -Ce visage si beau eût fait peur, jusqu’au moment où une détente -soudaine en adoucit l’expression farouche. Quelque chose de douloureux -et de passionné trembla autour de la bouche qui s’entr’ouvrit et dans -les yeux qui se voilèrent. La face glissa contre les mains où elle -s’ensevelit. - -Un gémissement s’échappa, étouffé: - -—«Gaétane ... Gaétane!...» - - - - -III - -_CE QUE LA MER ENTENDIT_ - - -CE lendemain de fête fut pour Micheline de Valcor la date la plus -lugubre de son existence, le jour qui l’initiait à la douleur. - -Sa jeune vie, jusque-là, s’était écoulée dans une douceur merveilleuse. -Et elle n’aurait pas su qu’il y avait des larmes sur la terre, si elle -n’avait pas essayé de faire la charité. - -Elle était un peu comme ce prince d’Orient à qui ses courtisans -avaient si soigneusement caché toute laideur et toute peine, qu’il dut -s’échapper de son palais pour découvrir la maladie, la vieillesse et la -mort. Il est vrai qu’il ne rêva plus ensuite qu’à consoler l’humanité, -et qu’il devint, sous le nom de Bouddha, le dieu le plus adoré de -l’univers. - -Micheline n’eût voulu consoler qu’un être au monde, celui qu’elle -aimait, et qu’elle devinait aussi malheureux qu’elle-même. - -Quant à ses parents, enfermés depuis qu’ils avaient quitté le bal, et -dont elle ne pouvait approcher, elle se refusait à les plaindre, malgré -toute sa tendresse pour eux. Car leurs chagrins, s’ils en avaient, -s’étaient manifestés par une attitude tellement incompréhensible et -cruelle, que c’est tout au plus si leur fille arrivait à ne pas les -juger dans un esprit de blâme et de révolte. - -«D’ailleurs,» pensait-elle, «ils ne devraient pas m’écarter ainsi de -leurs préoccupations. Puisqu’ils ont cru devoir agir si atrocement -contre mon fiancé et contre sa mère, ils ont à m’en rendre compte. Ce -sont mes sentiments qu’ils déchirent. C’est mon bonheur qui est en jeu.» - -Micheline ne savait rien, hors les quelques mots surpris entre son -père et sa mère, et ceux, moins explicites encore, qu’ils lui avaient -adressés. Mais, avec la retraite brusque de M^{me} de Ferneuse et de -son fils, dans l’intuition de son jeune cœur amoureux, délicatement -vibrant, c’était assez pour lui suggérer les pires craintes. - -Ne s’étant pas couchée après le bal, elle attendait impatiemment le -déjeuner, qui se servait à une heure. Elle espérait y rencontrer ses -parents. Ni l’un ni l’autre n’y parut. Pas plus, d’ailleurs, qu’aucun -des hôtes du château. Tous reposaient encore après la nuit de fête. - -M^{lle} de Valcor, par l’intermédiaire d’un domestique, fit alors -passer à son père un mot, sous enveloppe cachetée, le suppliant de la -recevoir. - -Le valet revint avec une réponse, également écrite et close. - -«_Mon enfant_,» disait le marquis, «_des affaires très graves -m’absorbent, et ta mère, un peu souffrante, ne doit pas être dérangée_. - -«_Aie confiance en moi. Ne sais-tu pas, Micheline, que tu es ma seule -raison de vivre, et que le bonheur n’a de sens pour moi qu’en ce qui te -concerne?_ - -«_Je suis de force à te l’obtenir, comme tu le souhaites, quoi qu’il -arrive._ - -«_Sois seulement patiente, calme et silencieuse, comme une Valcor doit -l’être._ - -«_Ton père qui t’aime par-dessus tout._» - -Ces lignes, au lieu de rassurer la jeune fille, lui firent passer sur -le cœur un frisson de danger, de mystère. - -Pour hâter le cours des lentes heures, dont l’angoisse à venir -l’effarait, Micheline résolut de sortir dans le parc. Elle irait sur -la terrasse, dans un coin qu’elle connaissait bien, où le spectacle de -la mer était plus sauvage qu’ailleurs. Là, même par les temps calmes, -les vagues se brisaient et se plaignaient toujours. Leur voix triste et -infinie l’aiderait à engourdir sa peine. - -Cette terrasse de Valcor s’étend sur une longueur d’un demi-kilomètre -à cent pieds au-dessus de la grève. Elle a, comme mur de soutènement, -la falaise rocheuse même, si abrupte à certains endroits, que -la balustrade de pierre se trouve presque en surplomb et domine -verticalement les flots. A ses deux extrémités, la terrasse s’appuie -à des promontoires naturels, dont les arêtes la limitent comme des -bornes gigantesques. Celui du nord est d’un dessin particulièrement -tourmenté. Si l’on s’accoude à son ombre, au-dessus du dernier -balustre, on suit de l’œil sa crête déchiquetée, qui va, s’abaissant -rapidement, jusqu’à ce qu’elle s’enfonce dans les flots, ou bien -on plonge le regard immédiatement au-dessous de soi, le long de sa -muraille, qui descend à pic, offrant des aspérités où seuls les oiseaux -de mer semblent pouvoir trouver un point d’appui. - -A cet endroit, la basse grève n’est qu’un chaos de rochers, dont les -masses, vues d’en haut, surgissent toutes noires dans la blancheur -d’une perpétuelle écume. Et toujours, de cet abîme, monte la rumeur -des eaux puissantes, tantôt apaisée et monotone comme une chanson de -nourrice, tantôt avec des éclats de foudre et de surnaturels hurlements. - -Jamais elle n’avait été plus caressante qu’en cet après-midi de juin, -où Micheline vint l’écouter. Le soleil brillait. La mer bretonne était -bleue et soyeuse. Des voiles de pêcheurs la semaient de fins triangles -ocrés. Toutefois, malgré la beauté de l’heure, la tristesse des espaces -immenses, qui rend si graves les yeux des marins, flottait sous le -ciel, jusque vers l’horizon, où rien ne s’achevait. - -Micheline s’approcha de la balustrade. Elle tenait une ombrelle blanche -ouverte au-dessus de sa tête, que protégeait en outre une grande -capeline de paille légère. Sa robe aussi était blanche. On aurait pu -la voir, apparition charmante, contre le rocher sombre, s’il eût été -possible à un être humain d’errer sur la redoutable falaise. Mais, du -côté du parc, elle se trouvait cachée par un dernier hérissement de -granit. - -A peine avait-elle eu le temps d’explorer d’un regard la perspective -grandiose et familière, que Micheline fit un mouvement de recul, et -jeta une sourde exclamation. A quelques mètres au-dessous d’elle, une -forme humaine venait de remuer contre la vertigineuse muraille. - -La frayeur de la jeune fille n’avait été que le saisissement nerveux -causé par cette agitation vivante sur le roc éternellement désert. -Mais un fait si étrange n’impliquait rien de dangereux pour elle. -D’ailleurs, sa nature était calme et brave. Son second mouvement la -ramena donc vers le rebord de pierre, au-dessus duquel son buste -s’inclina dans une attitude de vive curiosité. - -Un homme se hissait dans sa direction, s’agrippant des mains et des -pieds aux parties saillantes du granit, montant avec circonspection -et lenteur, mais avec une sûreté singulière. On eût dit que la rude -falaise avançait à mesure, pour lui, des degrés secourables, tant il -avait d’adresse à se saisir de la moindre aspérité. - -Cependant sa position était effrayante, car, au-dessous de lui, c’était -le vide, et la moindre maladresse pouvait le précipiter. - -Micheline regardait en haletant cette silhouette mince et agile. -Devenait-elle folle?... Elle croyait reconnaître ... - -Mais le fantaisiste promeneur put s’arrêter sur une surface -relativement large. Il leva la tête, comme pour mesurer l’effort qui -lui restait à faire. - -M^{lle} de Valcor jeta un cri: - -—«Hervé!... - -—Oui, moi,» dit-il, «n’ayez pas peur.» - -Quel son doux et voilé prirent ces mots dans l’énormité de l’air! -Jamais Micheline ne devait oublier leur sonorité d’exception, qui -accentua l’émoi dont elle était bouleversée. - -—«Hervé,» supplia-t-elle, tremblante, «laissez-moi chercher du -secours. On vous jettera une corde d’ici. - -—Non, non, n’en faites rien. - -—O Hervé!... Si j’allais vous voir tomber, là!...» - -Elle avait posé son ombrelle. Ses mains se joignaient, convulsives. Son -beau visage était plus blanc que sa robe. - -Il la rassura. - -—«Si vous saviez comme je suis d’aplomb!... Et tranquille! Je n’ai pas -l’ombre de vertige.» - -Il changea de ton. Sa voix ne fut plus qu’un souffle, le plus faible, -le plus suave parmi les souffles de l’espace. - -—«Micheline ... Vous m’aimez donc?... - -—Ah! vous le savez bien.» - -Tous deux se turent et se contemplèrent. - -Déjà ils oubliaient la situation périlleuse, le décor écrasant, et même -les circonstances menaçantes qui amenaient le jeune homme à une si -extraordinaire entreprise. - -Les yeux noirs de M^{lle} de Valcor et les yeux bleus de M. de Ferneuse -se pénétraient plus attirants et plus profonds que toute la mer et que -tout le ciel, plus remplis de présages que le Destin. Ils ne pouvaient -plus se déprendre. - -Ce fut elle, moins chimérique et moins rêveuse, qui parla ensuite la -première. - -—«Pourquoi cette folie, Hervé? - -—Parce qu’il faut que je vous parle, et que cependant j’ai juré à ma -mère de ne pas remettre les pieds à Valcor. - -—Nous en sommes là, vraiment?...» s’écria la jeune fille avec -désespoir. - -Il ne répondit pas tout de suite, cherchant du regard, au-dessus de -lui, s’il ne pouvait gagner un mètre ou deux, et s’élever plus près -d’elle. L’ayant cru possible, il se mit en mouvement. Et elle, alors, -demeura muette, immobile, la respiration suspendue, toute son âme rivée -à chaque geste du jeune corps souple, qui rampait en hauteur, collé au -roc ainsi qu’une liane vivante. - -Elle soupira, délivrée de l’affreuse oppression, lorsque, enfin, Hervé -se trouva dans une espèce de niche assez vaste, à une distance d’elle -si insignifiante, que leurs mains s’atteindraient peut-être s’ils -essayaient de les joindre, non sans une extrême imprudence. - -—«Le plus difficile a été fait sous vos yeux,» dit M. de Ferneuse. -«J’ai franchi la falaise par un véritable sentier. Les touristes le -suivent sans peine, pour goûter l’émotion de voir la mer se briser à -la pointe du promontoire. Mais les guides n’ont pas prévu ma visite -d’aujourd’hui, et les degrés manquaient pour remonter sur ce versant. - -—Vous saviez donc me trouver ici, Hervé? - -—J’en courais la chance. N’est-ce pas votre place favorite? Je serais -revenu tous les jours, quitte à attendre, comme je viens de le faire, -deux ou trois heures à mon poste d’observation. - -—Mon ami,» dit la jeune fille avec une intonation profonde, «ceci nous -unit pour toujours. Nous n’étions pas fiancés hier. Aujourd’hui nous le -sommes. - -—Est-ce vrai, Micheline?» s’écria le jeune homme, transporté. «Vous -vous engagez à moi? - -—De toute mon âme, devant Dieu qui nous entend, devant ce ciel et -cette mer. Quels plus sublimes témoins pourrions-nous souhaiter?» - -Elle étendait le bras, comme pour prêter serment. L’immensité se -reflétait dans ses beaux yeux. Elle semblait, contre la pierre -primitive, dressée derrière elle comme un menhir, une jeune prophétesse -inspirée. - -—«Micheline, je sens que je braverai tout pour vous conquérir. Mais, -s’il faut lutter, ne fléchirez-vous pas? - -—Jamais! - -—Votre père a tant d’influence sur vous! - -—Mon père ne veut que mon bonheur. Il me l’a encore fait savoir il n’y -a qu’un instant. - -—C’est comme ma mère,» dit Hervé. «Pourtant, elle m’interdit de songer -à vous désormais. - -—Quel tableau d’obéissance filiale!...» s’écria Micheline, avec la -prompte gaieté de son âge. - -Elle riait, traçant de la main, autour d’Hervé, un cadre imaginaire. - -—«Je n’ai pas promis l’obéissance,» répliqua-t-il. «Mais j’ai donné -ma parole de ne pas franchir la grille de votre parc. Rien au monde, -d’ailleurs, pas même mon amour pour vous, adorée Micheline, ne me -ferait mettre aujourd’hui le pied sur les terres de Valcor, et ma mère -pouvait se dispenser de mon serment.» - -Le sourire dont il avait accueilli la plaisanterie de sa fiancée mourut -sur ses lèvres. Une expression qu’elle ne lui connaissait pas, un -orgueil amer, se fixa sur le juvénile visage, qu’une moustache blonde -parvenait à peine à viriliser, tant il y avait de finesse dans le teint -blanc et de douceur dans les yeux limpides. - -Micheline resta silencieuse, le regardant avec plus que de la -tristesse, avec une confusion navrée. Elle ne savait de quels mots se -servir pour lui demander s’il était possible que, la nuit dernière, ses -parents, à elle, eussent ignominieusement congédié sa mère, à lui. Que -devint-elle, en entendant celui qu’elle aimait lui dire: - -—«Sans vous, Micheline, et malgré ma mère, le marquis de Valcor eût -déjà reçu mes témoins. - -—Dieu!» cria la jeune fille. «Un duel entre mon père et vous!» - -Un peu d’ironie passa sur le visage nerveux de M. de Ferneuse. - -—«Oh!» dit-il, «je suis redevenu plus maître de moi-même. Je ne vais -pas vous réciter le monologue du _Cid_. Et pourtant, ma situation n’est -pas moins tragique que la sienne. Mais j’espère ne pas déroger à la -fierté de mon nom, en me retenant de jouer ici le héros cornélien. Si -le malheur veut qu’après avoir tout essayé, j’aperçoive mon devoir dans -une démarche qui me ferait vous perdre, eh bien ...» - -Il s’arrêta. - -—«Eh bien?» répéta Micheline, dont le cœur sautait d’angoisse. - -—«N’importe, ma chère aimée, n’envisageons pas le pire. - -—Expliquez-vous, Hervé. Vous me devez le secret de toutes vos pensées. -Qui me parlera, si ce n’est vous? Je vis dans le mystère. Mes parents -se cachent de moi. Cette entrevue que vous nous avez ménagée au péril -de votre vie est peut-être la dernière, pour bien longtemps. Oh! que -tout cela est affreux!» gémit-elle, comme si la cruauté de leur sort -lui fût apparue tout à coup. - -—«Micheline, c’est vrai, il nous faudra beaucoup de courage et -peut-être une longue patience. Entre nos deux familles, il y a -certainement quelque secret terrible. Ma mère m’a dit d’espérer. -Elle croit que ce secret ne mettra pas entre vous et moi un obstacle -insurmontable. Cependant ... ô ma fiancée devant Dieu! vous qui, seule, -posséderez mon cœur jusqu’à la mort, écoutez. Si tout notre amour, -toute notre énergie, toute notre fidélité ne venaient pas à bout d’un -tel obstacle ... - -—Que feriez-vous?» questionna vivement M^{lle} de Valcor. «Est-ce -alors que vous demanderiez raison à mon père?» - -Hervé secoua la tête. - -—«Je suis un croyant,» dit-il. «La science ne m’a pas éloigné de -Dieu. C’est lui que je cherche à travers sa mystérieuse création. J’ai -confiance qu’il me donnerait la force de renoncer à mes titres vains -de gentilhomme et aux préjugés sanguinaires dont leurs traditions -obscurcissent les âmes. Je quitterais le monde, où je ne pourrais -devenir votre époux et où je serais trop tenté de me venger du marquis -de Valcor. - -—Vous vous tueriez? - -—Non, Micheline, car ce serait éviter un crime pour en commettre -un pire. J’irais poursuivre, au fond d’un cloître, les études d’où -j’essaie de tirer quelque bien pour mon pays.» - -Elle parut surprise et se tut. Une anxiété subite altéra la physionomie -d’Hervé. Il se méprenait sur ce silence. - -—«Vous referiez votre bonheur ...» murmura-t-il. - -—«Vous pouvez le croire!» s’exclama Micheline. «Oh! non, Hervé, -non!... Votre résolution m’étonnait, parce que, moi, il me semble que -je préférerais mourir.» - -Cette fille charmante prononça ces mots avec une simplicité qui leur -donnait une force merveilleuse. D’un caractère moins contemplatif, -moins imprégné de traditions religieuses que celui d’Hervé, elle -n’envisageait pourtant pas plus que lui leur amour comme un sentiment -qui pouvait changer ou finir. Seulement, devant la résolution -inattendue de l’homme dont elle ne connaissait pas encore toute l’âme, -elle avait eu un instant d’hésitation, un retour sur elle-même. Quelle -forme prendrait son renoncement à la vie si elle devait perdre l’amour -qui lui représentait toute sa vie? - -—«Micheline,» dit M. de Ferneuse avec un beau sourire, «vous savez que -notre premier devoir est l’espérance. - -—Je ne cesserai d’espérer qu’après vous-même,» dit-elle. - -—«Alors,» reprit-il avec une espèce d’espièglerie, «nous en avons pour -longtemps.» - -Ils rirent. Ils étaient jeunes. Et ils se sentaient si sûrs de s’aimer! - -—«Maintenant,» dit Hervé, «il faut que nous nous quittions.» - -Micheline pâlit, autant de la douleur de lui dire un adieu qui pouvait -être long—qui sait? même éternel—que de frayeur pour lui, qui allait -reprendre son périlleux chemin. - -—«Me permettrez-vous de revenir?» demanda-t-il. - -—«Ici? - -—Sans doute. - -—Non, non! J’aurai toute la patience qu’il faudra. Je préfère ne pas -vous voir que d’exposer votre vie. Jurez-moi que vous ne recommencerez -pas cette entreprise insensée.» - -Sans répondre, il la suppliait des yeux de ne pas exiger un tel -serment. Elle demeura inflexible. Hervé dut se soumettre. - -—«Alors, laissez-moi toucher votre main ... Essayez ...» implora-t-il. - -—Oh! vous vous tuerez!...» soupira Micheline, dont le sang se glaçait -à chaque mouvement du jeune homme. - -Cependant, leurs doigts étendus restaient séparés par un espace presque -imperceptible. Mais cet espace, la mort seule eût permis à Hervé l’élan -nécessaire pour le supprimer. - -M^{lle} de Valcor regarda autour d’elle. - -Du rocher tout proche, hors d’une anfractuosité, jaillissait, parmi -quelques pauvres graminées, une petite fleur rosâtre et sans nom. -Micheline la cueillit, la baisa, la tendit de toute la longueur de son -bras. Son fiancé put saisir la corolle frêle. A son tour, il y posa les -lèvres, la glissa contre son cœur. - -—«Au revoir, Micheline adorée. Je suis à vous pour toujours. - -—Au revoir, Hervé. Je vous aime. Je serai votre femme ou je mourrai.» - -M. de Ferneuse commença de redescendre. Il le fit avec la lente et sûre -agilité déployée dans l’ascension. Pas une fois il ne leva la tête. La -moindre distraction eût été fatale. Mais lorsque, enfin, il posa le -pied sur l’espèce de lacet praticable, contournant la falaise et taillé -pour les touristes amateurs d’émotions, il retira la casquette de toile -qui le coiffait, et dirigea les yeux là-haut, vers l’aimée. - -Elle vit ses cheveux blonds lustrés, qui brillaient dans le soleil, -et sa face claire où elle devina le reflet d’une âme incapable de -découragement, d’inconstance, d’aucune fraude morale. Elle se sentait -vaillante et sûre comme lui, résolue comme lui. Elle espéra. Aussi, -avec plus de douceur que de mélancolie, suivit-elle la mâle silhouette -élégante, qui disparut à l’angle du rocher. - -Alors, elle mesura l’horrible chemin parcouru par Hervé pour monter -jusqu’à elle. La muraille, grise et sans ombre dans la pleine lumière, -paraissait presque lisse. En bas, c’était l’abîme, avec le hérissement -féroce des granits et l’irritation perpétuelle des lames contrariées. - -Micheline s’enivra d’horreur et d’orgueil, maintenant qu’elle ne -craignait plus pour l’audacieux ami. - -«Ah! je puis être fière d’être aimée à ce point!» pensa-t-elle. - -Sa nature hautaine trouvait là une satisfaction exaltante, une force de -constance indomptable. - - - - -IV - -_CE QUE LES ARBRES ENTENDIRENT_ - - -VERS l’heure où Micheline s’entretenait avec Hervé, dans des -circonstances tellement décisives pour leur amour, un autre -tête-à-tête, d’une nature bien différente, avait lieu non loin du leur. - -M. de Plesguen—l’oncle Marc, ainsi que l’appelait M^{lle} de -Valcor,—avait accueilli avec une certaine surprise la prière que lui -adressa Françoise d’écouter très sérieusement ce que José Escaldas -aurait à lui dire. - -—«Je n’aime pas beaucoup, fillette, les confidences d’Escaldas. Mais, -s’il désire me parler, pourquoi ne pas me le demander lui-même, sans te -prendre comme intermédiaire? - -—Mais, père, j’imagine qu’il vous croit son ennemi. - -—Ce serait lui faire beaucoup d’honneur,» repartit le vieux -gentilhomme. - -Ce Marc de Plesguen, grand, sec, au visage maigre, avec des traits -accentués et une moustache grise, l’air de l’officier qu’il avait -été, en effet, jusqu’à ce que la mort de sa femme et le désir de se -consacrer à sa fille, avec un certain dégoût de la vie militaire -moderne, lui eussent fait donner sa démission, offrait le type -classique de l’aristocrate, sans morgue, mais d’une hauteur aisée, et, -quand il voulait, de la plus impertinente politesse. - -—«Papa,» insista Françoise, «je vous prie d’aller retrouver José -Escaldas, que je viens de rencontrer, et qui m’a prévenue qu’il vous -attendrait au Chêne-Blanc. Écoutez-le. Ne le traitez pas avec votre -désinvolture ordinaire. Je ne sais pourquoi, mais je me figure que -c’est un individu très fort. Il y aurait peut-être profit à connaître -ses idées. - -—Profit!...» répéta le père avec une souriante réprobation. «Quel -vilain mot dans ta jolie bouche! - -—Mais quelle chose opportune, par le temps qui court! - -—Tu m’en veux de ne pas avoir su t’enrichir, Françoise? - -—Je vous en voudrais si vous en manquiez l’occasion.» - -Elle riait. Mais Françoise de Plesguen riait toujours. Frimousse -pétillante, avec une longue taille sur des jambes un peu courtes, on -la rêvait en paniers, avec un œil de poudre sur ses cheveux blonds, et -quelques mouches au bord de ses fossettes. - -Son père soupira tout bas, car il savait que le rire de sa Françoise -manquait parfois d’insouciance. Mais il ne discernait pas toujours à -quel moment. - -—«Et si c’est un secret pour l’exploitation du caoutchouc, que ton -Bolivien veut me vendre au détriment de notre cousin,» plaisanta-t-il, -«m’approuverais-tu de faire concurrence au roi de la Valcorie, et de -partir, comme planteur, pour le Haut-Amazone?» - -Elle secoua sa fine tête. - -—«Oh! non ... Toutes les Valcories du monde ne m’empêcheraient pas -de jalouser Valcor tout court, ce domaine héréditaire où nous sommes, -un des plus beaux de France. Comment s’occuper d’autre chose quand -on le possède? A la place de notre cousin, je trouverais que c’est -l’amoindrir, y ajouter les millions d’une industrie exotique.» - -Comme elle tenait de son père, au fond! La fierté de race, l’orgueil -de la terre qui donne le titre: voilà ce qu’elle enviait, cette petite -bergère de Watteau. - -—«Ce n’est pas monsieur José Escaldas qui t’empêchera d’être la fille -d’un cadet, ma jolie ambitieuse,» dit Marc avec un peu d’amertume. - -—«Qui sait? - -—Enfin, je vais le retrouver. L’heure est chaude pour marcher jusqu’au -Chêne-Blanc.» - -M. de Plesguen sonna pour se faire donner son plus large chapeau -de paille et sa vaste ombrelle grise doublée de vert. Il quitta le -château, traversa les jardins à la française, puis par une avenue -baignée d’ombre, sous les arceaux des ramures épaisses, il se dirigea -vers le Chêne-Blanc. - -Le carrefour prenait son nom d’un arbre splendide. Plus droit -qu’un hêtre, avec le même ton lisse et vaguement argenté, le chêne -jaillissait au centre, colonne dont on oubliait l’énorme diamètre, tant -elle était haute, et couronnée d’une coupole gigantesque de verdure. - -De côté, sur un banc de pierre, Escaldas était assis, tellement absorbé -dans ses réflexions qu’il avait laissé éteindre sa cigarette. Avec sa -canne, il traçait des hiéroglyphes sur le sol moussu. - -—«Vous avez donc, monsieur, des choses bien mystérieuses à me -communiquer, pour m’avoir fait venir si loin?» demanda Marc en le -saluant à peine. - -—«Très mystérieuses, monsieur de Plesguen.» - -Le mot ne fit que refroidir davantage celui qui arrivait. Sa droite et -simple nature répugnait à tout ce qui ne pouvait se dire tout haut ni -se faire au grand jour. - -—«Allez, monsieur, je vous écoute,» fit-il en prenant une place aussi -éloignée de José que la longueur du banc le permettait. - -Le métis glissa tout près de lui, escamotant la distance d’un mouvement -cauteleux et félin, sans tenir compte d’un haut-le-corps chez son -interlocuteur. - -—«Monsieur de Plesguen, ne vous écartez pas. Nous n’aurons point à -nous repentir, croyez-moi, de parler à voix basse.» En effet, sa voix -n’était qu’un susurrement.—«Quel serait votre état d’âme si je vous -fournissais la preuve que c’est vous, et non votre cousin Renaud, -qui êtes le chef de la famille de Valcor, le véritable titulaire du -marquisat, le propriétaire légal du merveilleux domaine où nous sommes?» - -L’état d’âme de M. de Plesguen, dont Escaldas se montrait si curieux, -ne parut pas sensiblement modifié par une telle supposition. -L’invraisemblable et l’absurde, dans la bouche d’un individu pour qui -l’on manque déjà de confiance, ne peuvent que mettre davantage en garde -contre lui. Marc leva seulement les sourcils et haussa les épaules. - -—«Ce que je vous dis est absolument sérieux, monsieur de Plesguen. - -—Il y a quelque chose de sérieux là-dedans, monsieur Escaldas: la -course que vous m’avez fait faire en pleine chaleur, et que je regrette -fort. Mais quant à vos sornettes!... - -—Si ce n’est pour vous, écoutez-moi pour votre fille,» cria le -Bolivien en le voyant se dresser. - -—«Ma fille!...» murmura Plesguen. Il revoyait le rire de sa Françoise, -avec le pétillement de ses yeux vifs. Il entendait encore le «Qui -sait?...» plein de chimère.—«Vous n’avez pas débité ces folies à ma -fille, je l’espère bien, monsieur? - -—Non. Mais mademoiselle Françoise est vouée au malheur si vous ne vous -faites pas restituer le patrimoine qui doit lui revenir. Elle aime le -prince de Villingen, qui épouserait l’héritière de Valcor. Tandis que -...» - -Le vieux gentilhomme ne le laissa pas achever. - -—«Taisez-vous!... Quelle audace!... Présumer des sentiments de -mademoiselle de Plesguen!» - -Le maigre visage, à moustache militaire, se plaquait de rouge. La -colère et l’émotion luisaient dans les yeux, ordinairement assez ternes. - -Mais le trouble qui agitait Marc n’était pas fait seulement -d’indignation. Une anxiété l’étreignait. Comment deviner un cœur de -jeune fille?... Serait-il possible que la sienne se préparât le chagrin -d’une amourette insensée?... - -Escaldas vit fléchir légèrement la raideur du buste, et une nuance -implorante atténuer l’irritation de la physionomie. M. de Plesguen ne -faisait plus mine de vouloir s’en aller. - -—«C’est au père que je m’adresse,» reprit humblement le Bolivien. -«J’ai vu votre Françoise tout enfant. Je lui suis dévoué. Je tiens son -bonheur dans mes mains. J’en suis sûr. Et vous voulez que je ne vous en -parle pas!...» - -M. de Plesguen se taisait. A peine percevait-il le sens de ces paroles. -Des billevesées, écloses dans la cervelle sans pondération de ce natif -des pays chauds! Mais sa colère tombait, noyée de tristesse. Françoise, -sa jolie ambitieuse, comme il l’appelait ... Ah! cela ressemblait à -cette folle tête, de rêver un mariage impossible. Que deviendrait-il, -lui, si elle allait souffrir pour de bon! - -—«Monsieur de Plesguen, qu’est-ce que cela peut vous faire, même si je -déraisonne, de m’écouter cinq minutes?» - -Une réflexion venait de frapper Marc. Il l’énonça brusquement: - -—«Vous prétendez me parler dans l’intérêt de ma fille. Vous invoquez -votre dévouement pour elle. Vous rappelez son enfance. Mais sa cousine -aussi, vous l’avez connue au berceau. Le père de Micheline a fait votre -situation. Vous avez toutes les raisons du monde d’être plus attaché -aux Valcor qu’à nous. - -—Attaché aux Valcor!...» ricana le métis. - -—«Pourquoi voudriez-vous leur ruine? et à notre profit?... - -—Ceux que vous appelez «les Valcor», reprit Escaldas, «ne seront -jamais ruinés. Les caoutchoucs d’Amérique valent des mines de diamant. -Ce que Renaud a conquis par son énergie restera à sa fille. Mais ce -qu’il a conquis par un crime doit revenir à la vôtre. - -—Par un crime!» s’exclama M. de Plesguen. - -—«Croyez-vous qu’il n’en ait qu’un sur la conscience?» - -—«Haïriez-vous mon cousin?» questionna Marc, étonné. - -—«De toute mon âme!» répondit l’autre, avec une intonation qui ne -laissait subsister aucun doute. - -Le calme, la hauteur, une grande dignité reparurent sur les traits de -son interlocuteur. - -—«Cela suffit,» dit-il, «pour que je cesse de vous entendre.» - -M. de Plesguen était debout, déjà dans le mouvement de s’éloigner. - -—«Vous le haïrez bien plus que moi,» dit Escaldas, «vous si -respectueux de votre sang, si fier de votre race, quand vous saurez -quel crime il a commis contre votre race et contre votre sang. - -—Voilà deux fois que vous prononcez ce mot de «crime», riposta, en -s’arrêtant, mais sans reprendre sa place, le père de Françoise. «Eh -bien! soit, admettons que votre calomnie repose sur un fait réel. Ce -crime, que vous imputeriez au marquis de Valcor, vous ne prétendez pas -qu’il l’ait commis en Europe. Vos allusions se rapportent sans doute -à cette période de sa jeunesse, où vous avez fait sa connaissance, au -cours de ses explorations dans des pays sauvages. Là-bas, l’énergie -prend parfois, et forcément peut-être, des formes sanguinaires. Ce -fameux crime, quel qu’il fût, n’en serait sans doute pas un pour nos -lois françaises, ou, après vingt années, leur échapperait par la -prescription. - -—La prescription n’existe pas pour ce que je soupçonne. - -—Vous soupçonnez!» répéta vivement de Plesguen. «Vous n’avez que des -soupçons!... Et vous osez!... Mais, tout à l’heure, vous me parliez de -preuves. - -—Je suis moralement sûr,» dit tranquillement Escaldas. «Quant aux -preuves, nous aviserions ensemble au moyen de les établir. - -—Dans quel but?... - -—Faire de vous le maître de ... - -—Il ne s’agit pas de cette rengaine,» interrompit Marc avec -impatience. «Je demande: dans quel but, pour vous? - -—Un intérêt de vengeance et un intérêt d’argent. - -—Le second seul doit compter, je pense,» fit Plesguen dédaigneusement. - -—«Il prime l’autre, certes,» dit Escaldas, imperturbable. «Vous voyez, -je suis net. Parce que je veux vous convaincre. - -—Vous me convainquez si peu que je vous défie de répondre à cet -argument: mon cousin vous paierait sans doute plus pour vous taire, si -vous êtes en mesure de le perdre,—que d’autres pour parler. Renaud -ne possède pas seulement son patrimoine familial, mais les immenses -revenus de ses caoutchouteries. Il peut mettre le prix à votre silence. -Si vous ne lui offrez pas ce silence, c’est qu’il n’a rien à craindre -de vous. - -—Il aurait trop à craindre, s’il savait ce que je sais. Aucun contrat -ne lui offrirait une sécurité suffisante. Vous ne le connaissez pas. Il -me ferait disparaître.» - -Marc frissonna. Le métis avait trouvé on ne sait quel accent de vérité -sinistre. - -—«Enfin,» murmura Plesguen après quelques minutes de réflexion, et en -se rapprochant, la voix étouffée, dans un geste involontaire d’entente, -«de quoi donc pouvez-vous accuser le marquis de Valcor?» - -Un éclair passa dans les petits yeux de jais du Bolivien. - -—«Serez-vous un allié, si je parle?» demanda Escaldas. - -—«Un allié!... Quelle expression, monsieur! Je ne crois pas que rien -au monde me décide à faire alliance avec vous, surtout pour des menées -ténébreuses. - -—Cependant, monsieur de Plesguen, je vous répète qu’avec un homme -comme Valcor, c’est ma vie que je risque. Au moins me ferez-vous le -serment de ne pas le mettre en garde contre moi, quoi que je puisse -vous dire?» - -L’ancien officier ne répondit pas tout de suite. - -Au bout d’un instant, il hocha sa tête grise sous son chapeau de paille -à larges bords. - -—«Décidément, monsieur, ce sont là des histoires qui ne me reviennent -point. Gardez vos secrets. Je ne puis vous promettre que ma conscience -ne m’oblige pas à défendre coûte que coûte le chef de notre maison, si -je juge qu’il est vilainement et injustement attaqué. - -—Le chef de votre maison!...» ricana le métis. - -—«Oui, monsieur, ma mère était une Valcor. - -—Et s’il n’en est pas un, lui!» s’écria le Bolivien. «S’il est un -étranger à votre race ... pis que cela, un usurpateur. S’il porte -votre titre, à vous, s’il détient votre héritage, à vous, grâce à -la plus audacieuse machination, à la plus atroce perfidie! Vous -considérerez-vous toujours comme tenu d’honneur à respecter en -lui tout ce qu’il bafoue: votre lignée, votre sang, votre nom ... -Dépouillerez-vous votre fille pour l’effroyable triomphe d’un bandit?» - -Le Bolivien s’oubliait. Où était sa circonspection de tout à l’heure? -Mais il y gagna de capter enfin l’attention émue de celui qu’il voulait -convaincre. Nul ne fût resté sans trouble en écoutant son étrange -hypothèse, énoncée avec une indéniable conviction. - -Pourtant, après une courte stupeur, Marc se ressaisit. - -—«Vous oubliez, Escaldas,» dit-il, «que j’ai vu naître Renaud, étant -plus âgé que lui, que je fus son compagnon de toujours ... - -—Même en Amérique?» interrompit brusquement l’autre, «dans les forêts -vierges du Haut-Amazone, pendant les cinq ou six années où l’on perdit -sa trace, tandis qu’il parcourait de sauvages et fiévreuses solitudes? - -—On n’a jamais perdu tout à fait sa trace. - -—Croyez-vous? - -—Tout s’est expliqué à son retour. - -—Croyez-vous?...» répéta Escaldas. - -Ses yeux perçants pesaient sur les yeux indécis du gentilhomme, qui ne -détournait plus son regard. - -—«Et, à son retour,» reprit le métis en appuyant sur chaque syllabe, -«tout vous a-t-il paru si simple? Lui-même, ne l’avez-vous pas trouvé -changé plus que de raison? - -—Il était parti presque un adolescent encore,» répondit Marc avec -lenteur, interrogeant ses souvenirs. «Il revenait un homme. Plus -qu’un homme, une espèce de héros. Il avait souffert toutes les -privations, connu tous les dangers, puis éprouvé les rudes ivresses du -civilisateur, du conquérant. Il s’était battu, il avait mal guéri de -terribles blessures. Les fièvres l’avaient consumé. Et peut-être—on ne -me l’ôtera pas de l’esprit—nul adversaire ne lui avait donné plus de -mal à vaincre que son propre cœur. Comment n’aurait-il pas paru changé?» - -José Escaldas se leva du banc, s’approcha de Marc, toujours debout, -se haussa pour mettre son visage tout près du vieux visage loyal, qui -pâlissait à cette approche expressive, puis, d’une voix basse, mais qui -sembla, pour son interlocuteur, éclatante à faire vibrer tous les échos -de l’antique domaine. - -—«Et s’il n’était jamais revenu?... Si Renaud de Valcor dormait depuis -vingt ans sous la terre sauvage des solitudes?... Si celui qui est ici -n’était pas Renaud, et si vous, Marc de Plesguen, aviez, seul au monde, -le droit de vous appeler le marquis de Valcor?... - -—Taisez-vous!... Taisez-vous!...» murmura le père de Françoise, en -jetant autour de lui un regard d’épouvante. - -Il y eut un silence. - -Les doux bruits de l’été frémissaient dans la profondeur des -feuillages. Le chêne gigantesque se dressait dans sa séculaire majesté -au-dessus des deux hommes. En prêtant l’oreille, on eût entendu vibrer, -puis mourir incessamment, un rythme égal, qui était la respiration de -l’Océan au repos. - -—«O ma fille!» soupira enfin Marc, «c’est à cause de toi que je ne -rejette pas tout de suite une pareille infamie.» - -Il eut un recul, comme de dégoût. - -—«Je ne veux pas entrer là dedans. Je ne veux pas! - -—Vous seul,» déclara Escaldas, «êtes qualifié pour intenter l’action -civile. - -—Contre qui? contre mon cousin?... Non, non, assez!... Au nom de -quoi?... Pourquoi?... Sur quelles bases? - -—Je suis peut-être à même de vous fournir tous les éléments du procès. -C’est parce que j’ai cru les découvrir là-bas, que je suis revenu si -précipitamment d’Amérique, renonçant au poste fructueux que m’avait -confié Renaud. - -—Monsieur,» s’écria de Plesguen, «je ne suis pas votre homme. Le -marquis de Valcor est mon cousin. Jamais je n’en ai douté, jamais -je n’en douterai. C’est le cri de mon cœur, de ma conscience, de ma -conviction. Portez vos odieuses combinaisons à d’autres. Je ne vous -écouterai pas un instant de plus.» - -Il fit deux pas pour s’éloigner, puis se retourna: - -—«Moi, jouer un rôle de délateur! Moi, revendiquer un héritage!... -Faire un procès pour cela!... Traîner le nom de Valcor devant les -tribunaux!... Mais eussé-je bien autre chose pour m’y décider que les -soupçons intéressés d’un Escaldas, eussé-je des preuves, entendez-vous, -d’irréfutables preuves, je m’y refuserais encore ...» - -L’ancien officier se montait. Il revint vers le métis. - -—«Faites attention,» prononça-t-il, presque d’un ton de menace. «Vous -le disiez bien tout à l’heure: il n’y a que moi qui sois qualifié pour -soutenir les calomnies que vous avez essayé de m’insinuer. Eh bien! -quand il n’y aurait que moi pour jurer devant tous que le marquis de -Valcor est bien mon cousin, l’être que j’aime comme un frère, avec qui -j’ai grandi, celui que, moi seul de notre famille presque éteinte, -je connais depuis son premier jour, et dont seul je puis attester -l’identité, vous me trouverez toujours prêt à déjouer vos projets -et à le défendre contre vous. Tenez-vous-en pour averti, monsieur -José Escaldas, je vous en donne ma parole, aussi vrai que je suis un -gentilhomme français et que vous avez dans les veines trop de sang -indien pour que jamais il y ait rien de commun entre nous!» - -Sans attendre l’effet de ses paroles, M. de Plesguen tourna le dos, -partit à grands pas. - -Il regagnait le château par la même avenue ombreuse, d’où le soleil -baissant disparaissait. Une paix lourde et obscure tombait des -feuillages, tellement serrés qu’à peine une ligne de ciel clair se -dessinait au milieu. Et Marc de Plesguen craignait de regarder, avec -des yeux nouveaux, ces beautés naturelles, qui, par leur magnifique -arrangement, éveillaient des idées de richesse humaine et de noblesse -séculaire. La peur de les convoiter bassement l’excitait à se faire le -champion de celui qui les possédait. - -L’homme qu’il laissait en arrière le suivait des yeux sans pouvoir se -persuader que, vraiment, il s’éloignait, que ce n’était ni une comédie, -ni une boutade, que tout était fini de ce côté, que le merveilleux -mirage n’avait ni ébloui, ni tenté, ni corrompu cette âme. - -Lui, José Escaldas, avec son sang trouble de métis, et sa moralité plus -trouble encore, ne pouvait concevoir qu’il se trouvât un être capable -de pivoter sur les talons et de partir en se bouchant les oreilles, -quand on lui offrait une perspective de grandeur et de fortune. - -Que l’entreprise fût difficile, impossible même, soit! Il ne l’avait -pas combinée si patiemment, mûrie avec tant d’efforts et de soins, -sans en mesurer les chances médiocres et les dangers considérables. -Mais pouvoir en être le principal bénificiaire et ne pas même éprouver -le désir d’en connaître les données! Rejeter l’espoir parce qu’il -était l’espoir, sans même s’assurer qu’il fût irréalisable, voilà qui -confondait Escaldas ... Et au point que sa stupéfaction l’empêcha -d’abord de sentir son désappointement. - -Mais, lorsqu’il vit la haute silhouette de Marc se rapetisser jusqu’à -n’être plus distincte dans le long tunnel de verdure que formait -l’avenue, Escaldas se mit à jurer avec fureur. - -—«Vieil insensé!» grommela-t-il, après avoir épuisé l’abondante série -de ses blasphèmes espagnols et français. «Dire que c’est vrai! Il est -le protagoniste du drame. On ne peut rien sans lui. Et son entêtement -stupide suffirait à tout faire manquer. Heureusement, il compte sans -sa fille. Voilà une petite gaillarde qui ne se dérobera pas sur -l’obstacle. Elle l’entraînera où il ne veut pas aller. Et puis ... -j’aurai quelqu’un d’autre pour faire le jeu. Hop là! hop là!... C’est -un faux départ. Mais le steeple n’est pas couru.» - -Le Bolivien s’éloigna, comme rassuré par ces métaphores de turf. D’une -vie aventureuse, il avait gardé la passion des chevaux et du jeu. Sur -les champs de courses d’Europe, il retrouvait un peu des hasards et de -la brutalité des campements dans les pampas. Il n’appréciait que cette -distraction des sociétés civilisées. - - - - -V - -_LE SUBTERFUGE_ - - -LE MARQUIS DE VALCOR avait médité longtemps devant les lettres -d’amour—ces lettres ensevelies pendant vingt années et qui -ressuscitaient une aventure mieux ensevelie encore. Car certains cœurs -restent plus hermétiquement clos sur leur secret que les pierres -scellées dans les murailles. - -La réflexion absorba Renaud plus que la lecture. Des heures -s’écoulèrent sans qu’il sortît de son immobilité. Enfin, son corps -inerte, où la force de la pensée semblait avoir suspendu la vie -physique, se dressa. M. de Valcor rassembla les papiers et les enferma -dans une enveloppe, qu’il cacheta avec de la cire. Puis il se dirigea -vers le chevet de son lit et commença de compter, à partir d’un certain -angle, sur la paroi, des têtes de clous ornées qui fixaient la tenture. -A la sixième, il s’arrêta et la dévissa. Un petit orifice se découvrit, -dans lequel il introduisit une clef minuscule. Un panneau se déplaça. -L’armature d’un coffre-fort apparut. Ce n’était plus le simple trou -creusé dans le mur par une précaution d’amant. C’était un savant -mécanisme, organisé par l’industrie de quelque ouvrier sûr pour abriter -des trésors plus matériels. Avec une autre clef et au moyen d’un -chiffre connu de lui seul, Renaud ouvrit le coffre-fort. Il y serra -l’enveloppe contenant les billets jadis écrits par Gaétane de Ferneuse. -Ensuite il sortit de sa chambre, et, le long d’une galerie, se dirigea -vers le nouvel appartement de sa fille. - -Il ne l’y trouva pas. C’était l’heure où Micheline, en face du ciel et -de la mer, engageait sa vie à Hervé. - -—«Mademoiselle est sortie?» demanda Valcor à une femme de chambre. - -—«Mademoiselle est allée se promener dans le parc. - -—Seule? - -—Oui, monsieur le marquis. - -—Est-ce que les ouvriers travaillent dans sa bibliothèque? - -—Il y en a un, monsieur le marquis. Mais il prend seulement des -mesures. Comme tout le monde devait dormir tard après le bal, monsieur -Escaldas a défendu qu’on donnât des coups de marteau.» - -Sans titre spécial, Escaldas occupait, dans le château, des fonctions -vagues, d’intendant, de secrétaire, de factotum. Parasite, ami ou -valet, personne ne savait au juste. Mais la domesticité lui obéissait. -Un conflit avec le Bolivien eût coûté sa place à l’indocile. Trop -hautain pour exercer une surveillance immédiate, le maître s’en -rapportait à ce bizarre et indispensable personnage. - -Sur la réponse de la femme de chambre qu’il y avait un ouvrier dans la -bibliothèque, le marquis s’y rendit aussitôt. - -Un jeune maçon, dans son costume de travail, tout blanc de plâtre, -était occupé à remettre du mastic dans les interstices des pierres, et -à crépir l’intérieur des cavités qui devaient recevoir les rayons de -livres. - -Il s’interrompit, envoyant entrer M. de Valcor. - -Le marquis referma la porte avec soin. - -—«Comment t’appelles-tu?» demanda-t-il brusquement. - -Le garçon, surpris, devint tout rouge, hésita, et finit par répondre: - -—«Bauchet ... Firmin Bauchet. - -—Tu es d’ici? - -—Non, je suis de la Corrèze. - -—Tu comptes rester en Bretagne? - -—Non, m’sieu. On m’avait embauché pour ailleurs. Ça s’est trouvé comme -ça. - -—Alors, tu repartirais volontiers? - -—Volontiers ou non, faudra bien que je reparte, pour tirer au sort, -chez nous.» - -Le marquis l’examinait, de son regard dominateur, qui eût intimidé -d’autres gaillards que ce petit rustre. Celui-ci, avec une ronde figure -enfantine, restait tout rose d’embarras sous la fine poudre de plâtre -qui le fardait. - -—«Veux-tu gagner mille francs, mon bonhomme? - -—Mille francs!» répéta le maçon ahuri. - -—«Oui, pour dire quatre mots, et t’en aller ensuite, où tu voudras, -sans qu’on te revoie jamais dans ce pays. - -—Dame!...» balbutia le jeune manœuvre. - -—«Écoute ... Est-ce toi qui as trouvé la boîte dans le trou du mur? - -—Non, c’est le camarade. - -—Ah! c’est ennuyeux. N’avais-tu pas travaillé de ce côté avant lui? - -—Pour ça, oui. Même que j’avais entièrement descellé la pierre pendant -qu’il était allé gâcher son plâtre dehors. Si seulement j’avais eu -l’idée de la tirer, c’est moi qui aurais découvert la boîte. - -—Bon ... Il était dehors, il gâchait son plâtre. Alors, cette boîte, -tu aurais pu la placer là toi-même, pour faire une farce, mettons. -Était-ce possible, cela? Me comprends-tu?» - -Le Limousin n’était pas bête. Il réfléchit un instant, puis répliqua: - -—«Une supposition ... Oui. Mais il fallait qu’_il y aurait eu_ le trou -derrière la pierre.» - -Valcor sourit. - -—«Tu es un malin, mon garçon. Tout à fait ce qu’il me faut. Ne -t’inquiète pas du trou. Il s’agit de rassurer une dame, qui est malade. -Et les femmes ne regardent pas aux détails quand elles désirent être -convaincues. Suis-moi bien, petit. Tu vas voir comme ce que j’attends -de toi est simple.» - -Le marquis dicta au jeune ouvrier une espèce de rôle, qu’il simplifia, -en effet, autant que possible. L’ayant bien persuadé que tout ce qu’il -demandait de lui se réduisait à un inoffensif mensonge, et qu’aucune -conséquence fâcheuse n’en pouvait résulter, il le quitta en lui disant: - -—«Dans vingt minutes, n’est-ce pas? Et quand je t’ordonnerai de me -suivre dans mon cabinet, ce sera pour te remettre les mille francs que -je t’ai promis.» - -M. de Valcor, en sortant de la bibliothèque, laissait le petit -maçon comme fasciné. Ce n’était pas seulement pour la somme -invraisemblable, et si facile à gagner, que ce garçon allait lui -obéir. La récompense eût-elle été moindre, ou même nulle, Firmin -Bauchet aurait encore éprouvé une espèce de plaisir à exécuter les -ordres de ce grand seigneur à la fois si volontaire et si persuasif. -La voix impressionnante, les paroles d’une clarté lumineuse, le regard -d’une douceur tellement impérative, restaient dans son être avec une -incroyable puissance de suggestion. - -Le jeune Limousin guetta la fuite des vingt minutes au cadran d’un -cartel, dans le vestibule tout proche. L’impatience le dévorait. Il ne -pouvait croire qu’un tel rêve fût près de se réaliser. - -Quand le moment vint, il se mit à parcourir les corridors à la -recherche d’un domestique. S’adressant au premier qu’il rencontra: - -—«Pourrais-je parler à monsieur le marquis?» - -L’autre toisa la blouse blanche, la silhouette plâtreuse. - -—«A monsieur le marquis? Comme tu y vas! Il ferait beau voir le -déranger pour un galopin de ton espèce. - -—Je vous en prie!... Je vous en supplie!... C’est pour une chose très -grave.» - -Il insistait avec un trouble qui n’était pas feint. D’abord, dans -l’émoi de son rôle. Et aussi dans la crainte d’être empêché de le -remplir. Le valet de chambre, étonné, finit par s’en aller à la -recherche de son maître. - -M. de Valcor se trouvait dans la chambre de sa femme. - -Dès qu’il y était entré, il avait compris qu’avec un peu d’illusion il -guérirait vite un pauvre cœur, trop faible pour voir la vérité en face. -D’ailleurs, la vérité ... Il en était seul maître. Pourquoi ne pas -substituer au mensonge cruel du hasard le mensonge bienfaisant de son -génie? La vérité! Le mot faisait sourire cet homme. Et de quel sourire -ambigu, où flottait tant de tristesse sous un orgueil effrayant. - -Laurence, remise d’une longue syncope, mais plus abattue que si son -sang eût coulé par vingt blessures, demeurait étendue sur sa chaise -longue. Une femme de chambre, qui s’empressait autour d’elle, se retira -lorsqu’elle vit entrer le marquis. - -Renaud approcha un pouf bas, se plaça près de Laurence dans une posture -qui ressemblait à un agenouillement, et prit la main de la pauvre femme. - -—«Alors,» dit-il avec sa voix roulante et chantante, qui caressait, -s’insinuait, berçait, «vous avez pu, ma chérie, pour une si grossière -imposture, me croire un père et un époux infâmes, m’attribuer de -véritables crimes?...» - -Quelle douceur un peu dédaigneuse dans ce reproche! Une âme plus solide -même en fût restée interdite. - -—«Une imposture?... Ces horribles lettres?...» balbutia Laurence. - -—«Vous ne les avez pas lues, ma pauvre mignonne! Vous avez dû perdre -la tête tout de suite. Je vous forcerai de les examiner ligne à ligne. -Vous verrez les contradictions, la stupidité de la fable ... Voyons, -avouez ... Vous n’avez pas tout lu?... - -—Non, certes,» dit-elle en frissonnant. - -Elle le regardait, moins certaine maintenant, après les heures -écoulées, dans l’éclat du jour, en cette souveraine présence, des -cauchemars de sa nuit. Et les puissants yeux bleus de l’être tant aimé -descendaient impérieusement jusqu’à son cœur. - -—«Mais, Renaud, ces feuillets jaunis, piqués d’humidité?... Cette -cachette?... - -—Je soupçonne,» dit-il, «quelque misérable ruse inventée pour -faire manquer le mariage de Micheline. J’ai commencé une enquête. -Malheureusement, les ouvriers ne travaillent pas aujourd’hui. Celui qui -a découvert le soi-disant dépôt n’est justement pas là.» - -A ce moment, on frappa à l’une des portes. La femme de chambre -revenait, disant qu’on demandait M. le marquis. - -—«On me demande? Qui cela? - -—Je ne sais,» fit-elle, «C’est Jérôme,»—elle nommait le premier -valet de chambre.—«Il craint quelque accident à la bibliothèque de -Mademoiselle, parce qu’un des maçons, tout bouleversé, veut absolument -parler à monsieur le marquis. - -—Permettez-vous que je m’en occupe?» demanda celui-ci à sa femme. - -Il fit le mouvement de s’éloigner, mais sans la quitter des yeux. Et il -lut dans les siens la prière qu’il attendait. - -—«Préférez-vous, Laurence, que je reçoive cet homme ici?» - -Elle inclina la tête, n’osant pas plus avouer son espoir que sa -méfiance. - -—«C’est cela,» reprit-il avec un naturel parfait, «Dans votre chambre -... Je n’osais vous en prier ... Mais combien je préfère que vous soyez -témoin ... - -—Ah!» murmura-t-elle, «vous pensez, comme moi, que c’est pour les -papiers ...» - -Firmin Bauchet entrait, confus de poser ses gros souliers poudreux sur -les tapis délicats. - -—«C’est bien vous qui êtes monsieur le marquis de Valcor?» -demanda-t-il, comme s’il voyait pour la première fois le maître de -céans. - -Dès ce mot, Renaud fut tranquille quant à la sûreté de cabotinage du -jeune rustre. Et l’émotion visible du petit maçon, qui claquait presque -des dents, ajoutait à la vraisemblance de la scène. - -—«Mais, Madame ...» dit-il. «Je n’ose pas dire devant Madame ... - -—C’est donc bien terrible, ce que tu viens me raconter, gamin?» fit -le marquis avec une bienveillance légère. «Allons ... Tu peux parler -devant Madame. Si tu as commis quelque maladresse, elle te la fera sans -doute pardonner. - -—C’est pis qu’une maladresse ... Quelque chose de vilain, dont je me -suis chargé pour de l’argent. Mais, je ne peux pas garder ça pour moi. -Je crains que ça ne cause des malheurs. J’aime mieux tout avouer. - -—Quoi donc? Courage!... Ton mouvement est bon. Nous ne te mangerons -pas, va. - -—Eh ben!... C’est moi qui ai caché c’te boîte en fer-blanc dans le -mur, que j’ai entamé exprès, par-dessous la pierre, pendant que le -camarade n’était pas là. - -—Est-ce possible!...» s’écria M^{me} de Valcor. «Vous dites vrai?...» - -Sa joie encouragea le jeune Limousin. On ne l’avait pas trompé. Il -s’agissait d’enlever un chagrin à une dame. Et quelle belle dame, dans -toutes ses dentelles, avec l’air si doux! Le conscrit futur sentit -s’échauffer son cœur naïf et galant de petit Français. - -—«Pour sûr, madame, que je dis vrai. C’est moi qui ai mis la boîte. On -m’avait assuré que c’était pour la blague. Mais j’ai pas la conscience -tranquille. - -—Qui t’avait chargé de ça?» demanda Valcor. - -—«Quelqu’un que je ne connais pas, qui me guettait sur la route. - -—Combien t’a-t-il donné? - -—Un louis de vingt francs. - -—Et s’il y avait eu de la dynamite dans la boîte? - -—Oh! C’était facile de lever le couvercle,» dit le maçon. - -—«Tu l’as fait? - -—Oui-da. J’ai vu qué’ques chiffons de papier. J’ai pas pensé que ça -pouvait être bien méchant. - -—Méchant!... C’était une canaillerie, et tu t’en doutais bien. Enfin, -le remords t’a pris. Tu vas venir avec moi, pour écrire et signer ce -que tu nous as raconté là. Puis, tu me décriras le gredin qui a compté -sur ta mine de nigaud pour nous tendre ce piège imbécile. - -—Oh! monsieur le marquis,» s’écria le Limousin madré, qui joua la -frayeur, «Vous n’allez pas me faire mettre en prison!» - -La voix émue de Laurence s’éleva: - -—«Non, mon petit ami. Vous êtes un brave garçon. Je veux que vous ayez -une récompense, au contraire. Puis, dites-moi votre nom, l’adresse de -vos parents. Jamais je ne vous oublierai. Ah! vous réparez bien le mal -que vous avez commis.» - -Elle palpitait, dans une telle griserie de délivrance, qu’elle eût -traité en bienfaiteur ce gâcheur de plâtre, cause pourtant de sa -récente torture, d’après ce qu’il disait. - -Renaud emmena l’ouvrier qui, une fois dans le grand cabinet de travail, -un luxe lourd et sévère, sembla plus mal à l’aise. - -—«C’est-il vrai, monsieur le marquis, que vous allez me faire -écrire?... Vous ne m’aviez point dit ça, tout d’abord. - -—Ne te tourmente donc pas, jeune oison,» dit Valcor avec son aisance -heureuse, que venait de lui rendre complètement le succès de son -subterfuge. «Je vais te dicter quelques lignes, et tu les signeras du -nom que tu voudras. - -—Mais la dame verra que c’est pas le mien. - -—Elle te connaît donc? - -—Non, mais elle a dit, comme ça, qu’elle voulait connaître ma -famille.» - -Le marquis éclata de rire. - -—«Allons, heureusement que je n’ai plus besoin de ta malice, car elle -semble sujette à de furieuses intermittences. Tu vas prendre ton argent -et filer. Et qu’on n’entende jamais parler de toi, ni de ta famille, -autrement il t’en cuirait. Est-ce compris? - -—Oui, monsieur le marquis. - -—Pourquoi prends-tu cet air malheureux? - -—La dame pensera du mal de moi. Et elle a l’air si bon!» - -Renaud hocha la tête, avec un brin d’attendrissement amusé. - -Pas un atome de cruauté n’entrait dans la nature puissante de Valcor. -En ce moment, peut-être, le sentiment qui dominait en lui était la joie -d’avoir vu s’évanouir la souffrance de sa femme. La méchanceté, le mal -inutile, lui inspiraient de la répugnance. Mais il y avait en lui des -forces qui, pour le porter au but, savaient au besoin étouffer toute -pitié. - -Il dit à Firmin Bauchet, avec le fascinant sourire qui faisait de tous -les êtres simples des esclaves ravis de sa volonté: - -—«La dame pensera que tu as eu peur des conséquences de ta faute, de -ton aveu, et que tu t’es enfui. Tes camarades ne diront rien, car on ne -les questionnera pas. Elle est consolée, cette dame. N’est-ce pas ce -que nous voulions?» ajouta-t-il. - -Et le grand seigneur prononça avec un charme inexprimable ce «nous» -qui l’unissait au petit maçon. En même temps, il lui tendait la somme -promise. - -—«Tu vois, je te la donne en or, pour qu’un billet ne te compromette -pas. Ta bourse est-elle assez grande pour la mettre?» - -Certes. C’était une poche de cuir à cordon, plus faite pour contenir -des gros sous que des louis, et qui avait, en conséquence, toute -l’ampleur nécessaire. - -—«Ça te permettra d’épouser ta promise?» dit Renaud en comptant les -pièces. - -—«Non,» dit Firmin Bauchet. «Ça empêchera la mère de se tuer de -travail pour les petits quand je serai au régiment. J’ai huit frères et -sœurs, dont je suis l’aîné. Et le père est toujours malade. - -—Alors, voilà deux cents francs de plus. Et si on t’ennuie pour cet -argent, écris-moi. Je certifierai que tu l’as gagné à mon service, ce -qui est la vérité.» - -Le petit Limousin fondit en larmes. Et il fallut que le marquis de -Valcor apaisât cette émotion pour que Firmin Bauchet pût sortir sans -être un objet de curiosité pour les gens. Lorsque, enfin, il quitta le -cabinet de travail, sa ronde face paysanne, sur laquelle les larmes, le -plâtre et la poussière de sa manche, employée en guise de mouchoir, se -mêlaient, offrait les coloris les plus singuliers. - -Une fois l’ouvrier dehors, Renaud prit une élégante petite feuille de -papier à lettres, et s’étant assis devant son authentique bureau Louis -XV, orné de bronzes précieux, il écrivit: - -«_Gaétane_, - -«_Au nom du passé, dont j’ai démérité de vous parler jamais, et -dont, pourtant, il faut que je vous parle, trouvez-vous demain, -dans l’après-midi, après trois heures, à la petite grotte de la -Falaise-Blanche,—vous savez ... «notre grotte», que vous n’avez pu -oublier._ - -«_Ah! ne frémissez pas de colère, Gaétane!_ - -«_Songez à la scène de cette nuit._ - -«_Songez à_ notre _enfant_. - -«_Venez. Il faut que vous m’entendiez. Et il faut que vous m’entendiez -là._ - -«_Par grâce, ne me refusez pas! Il y va du bonheur d’Hervé, peut-être -de sa vie._ - -«RENAUD.» - -Quand il eut tracé ces lignes, le marquis de Valcor fit appeler celui -de tous ses domestiques en qui il avait le plus confiance, lui donna -l’ordre de monter à bicyclette et de porter immédiatement cette lettre -au château de Ferneuse. - -—«Vous la remettrez,» dit-il, «en mains propres, soit à la comtesse, -si elle est à la maison, soit à Noémi, sa première femme de chambre. A -personne autre.» - -Ceci fait, il retourna chez sa femme. - -—«Êtes-vous de force,» lui dit-il, «à revoir ces lettres avec moi? - -—Pourquoi? Puisqu’elles sont fausses. - -—Les examiner vous en convaincrait. Mais le fait qu’elles ont été -apportées ici par une manœuvre indigne ne le prouve pas. Et je tiens ... - -—Ah! Renaud, n’en parlons plus. Que cette abomination sorte de notre -cœur et de notre mémoire. J’ai trop besoin de votre pardon pour vous -offenser davantage par une méfiance que n’excuserait plus l’émoi -affolant de la surprise. - -—D’ailleurs, nous saurons tout,» reprit-il. «Je n’aurai pas de repos -que je n’aie découvert et châtié l’auteur de cette mystification -abominable. J’ai promis une forte récompense à ce petit ouvrier maçon -s’il réussit à me désigner l’homme. Sans rien dire, il observera de -tous côtés, dans le château, dans le pays.» - -La marquise de Valcor secoua la tête. - -—«Le coupable n’est pas resté ici pour se faire pincer. Songez -combien notre fête a fait aller et venir de gens depuis deux jours: -électriciens, fournisseurs, tapissiers, domestiques de nos hôtes, sans -parler de nos invités eux-mêmes.» - -Renaud eut un sourire d’entente. Évidemment le coup avait pu être fait -par un inférieur, mais l’impulsion venait de haut. - -—«Nous avons,» reprit Laurence, dont la voix s’altéra, «un premier -devoir à remplir avant tout. Comment réparer mon offense envers madame -de Ferneuse?» - -Depuis que son angoisse dominante avait disparu, ce souci la -bouleversait. Son corps mince, accablé par les fatigues, par les -émotions de la nuit et du matin, s’affaissait sur la chaise longue, -dans les dentelles qui avaient paru au petit maçon si miraculeusement -vaporeuses. L’effarement remplit ses grands yeux noirs—sa seule -beauté—tandis qu’elle posait la question. - -—«Voulez-vous m’en laisser le soin?» dit son mari, d’un accent qui -exprimait plutôt l’injonction que la prière. - -—«Comment vous y prendrez-vous, Renaud? Mon Dieu! Il est impossible de -lui dire ... - -—Si vous saviez ce qu’il est possible ou impossible de dire, ma -petite Laurence, vous ne vous tourmenteriez pas comme vous le faites. -Rapportez-vous en à moi, bien que je ne discerne pas encore ce qu’il -est le plus opportun de laisser penser à madame de Ferneuse sur cet -incident déplorable. Voyez cependant les fâcheux effets de votre -caractère impulsif! Mais prenez patience jusqu’à ce que j’aie vu -la comtesse. Mes meilleurs arguments jailliront peut-être de notre -entretien, de ses dispositions. - -—Que pensera-t-elle de moi? - -—Aucun mal, Laurence. Croyez-en votre mari, qui a souci de votre -dignité autant que de la sienne. - -—Mais, que trouverez-vous pour expliquer?... Vous n’allez pas lui -laisser croire que je suis jalouse d’elle!» - -Renaud sourit à ce cri féminin. Il se pencha, mit un baiser sur le -front de sa femme. Puis, avec sa hauteur un peu distante, sa façon de -la traiter en enfant: - -—«Ayez confiance en moi. Je vous réconcilierai avec madame de -Ferneuse, sans qu’il en coûte rien à votre fierté.» - -Elle lui saisit la main d’un geste humble, ennobli par la tendresse. - -—«Oh! que vous êtes grand et bon, mon Renaud! Mais ne m’épargnez pas -trop, cependant. Il s’agit du bonheur de Micheline. Pourvu que ma folie -n’ait pas brisé ce bonheur, en blessant irrémédiablement madame de -Ferneuse!» - -Laurence ajouta plus bas, lentement, d’une voix profonde: - -—«Je crois que notre fille aime vraiment Hervé. Et si le cœur de cette -enfant-là est pris, c’est pour toujours.» - -Une crispation d’inquiétude passa sur les beaux traits du marquis de -Valcor. Il se sentit pâlir, et se rejeta un peu en arrière, pour que sa -femme n’en vît rien. Cependant il prononça, d’un accent où vibrait la -vérité même: - -—«Êtes-vous sûre, au moins, Laurence, ou dois-je vous le jurer encore, -sur la tête chérie de Micheline, qu’Hervé de Ferneuse n’est pas son -frère? - -—Taisez-vous!... Ah! l’affreux cauchemar!...» murmura Laurence en -frissonnant. - - - - -VI - -_BERTRANDE_ - - -LE lendemain matin, de bonne heure, le marquis de Valcor s’était fait -seller un cheval, et l’attendait, debout sur l’un des perrons du -château, lorsqu’il vit s’approcher le prince de Villingen, son hôte -pour quelques jours. - -—«Vous sortez, mon cher marquis? Et à cheval, encore, si j’en juge -d’après ces superbes bottes et ce stick épatant.» - -Renaud eut ce sourire bien à lui, qui, plein de grâce aimable, -n’encourageait cependant pas les familiarités. - -—«Quelle belle matinée pour un canter à travers la campagne!» reprit -Gilbert. «Ah! si je ne craignais pas d’être indiscret!...» - -Il ne pouvait guère douter qu’il le fût, à l’expression refroidie du -visage de son hôte. Mais le jeune prince Gégé,—comme on l’appelait -dans les cafés de nuit et les boudoirs à la mode, à cause de la -double initiale de ses noms: Gilbert Gairlance,—était trop habitué -aux adulations, aux gâteries des femmes et des flatteurs, pour vouloir -remarquer qu’on accueillait sans empressement un de ses caprices. - -—«De quel côté alliez-vous, marquis? - -—Vers le Conquet. C’est le petit port de la pointe Saint-Mathieu. - -—N’y a-t-il pas, tout à côté, des ruines curieuses? - -—Oui, une ancienne abbaye, à l’extrémité du promontoire, à côté du -phare? - -—Mais c’est au bout du monde, à la pointe extrême du continent. C’est -le dernier cri du Finistère. - -—Précisément. - -—J’aimerais bien voir cela. - -—C’est facile,» dit Renaud. - -Il venait de se faire cette réflexion rapide que ce compagnon ne le -gênerait pas, puisque, en effet, il l’enverrait visiter les ruines, -pendant une démarche où il ne se souciait pas de l’emmener. - -Un valet alla aux écuries donner l’ordre de seller un second cheval -pour le prince Gairlance, tandis que celui-ci se faisait apporter ses -éperons et ses leggings. - -Un instant après, les deux cavaliers suivaient une de ces routes si -caractéristiques de cette côte élevée, où les souffles incessants -et impétueux du large ne laissent croître que de courtes plantes -rustiques, trapues et têtues, cramponnées au sol, qu’elles dépassent à -peine. A droite et à gauche, c’étaient des landes inégales, bossuées -par le granit qui y affleure, et tapissées d’une verdure poudreuse. -L’or des genêts y brillait par places. Les ternes fleurs de la lavande -y mettaient des traînées pâles. Mais les roses bruyères n’étaient pas -encore fleuries. - -Sur cette aridité, sur ce silence, planait une sensation d’immensité. -Quelquefois, du côté de la terre, une perspective s’ouvrait, laissant -voir une pointe de clocher dans un pli de terrain. A d’autres -moments, c’était vers la mer que s’enfonçait la pente du sol. Alors -apparaissaient des gouffres bleuâtres, dont on n’était pas bien sûr que -ce fût l’eau ou le ciel. - -La conversation ne se soutenait pas avec beaucoup de chaleur entre -Renaud et Gilbert. Rien n’était plus différent que ces deux hommes: -l’un, jeune, et ayant horreur de l’action; l’autre, au second versant -de la vie, mais d’une sève toujours bouillonnante. Même physiquement, -cette interversion des âges était manifeste. Peu de femmes eussent -préféré le fluet et pâle garçon de vingt-six ans à ce beau Valcor d’une -si mâle élégance de stature, avec la mine si charmante et si fière, et -qui, à près de cinquante ans, n’en paraissait guère que trente-cinq. - -—«Vous savez que c’est loin. Nous pourrions trotter.» - -Le marquis soutint longtemps l’allure rapide et ne ralentit que par -précaution de bon cavalier, à cause des chevaux. Gilbert n’osait dire -qu’il trouvait le train un peu dur. Il dut s’essuyer le front, où la -sueur ruisselait. - -—«Je vous quitterai,» dit Renaud, «avant le village. Vous trouverez -quelqu’un pour vous conduire à la ruine. Moi, je vais voir une famille -de pêcheurs, qui demeure un peu plus bas, sur le versant de la falaise. -Ce sont des gens que ma famille a protégés de père en fils. J’ai à leur -parler. - -—Où nous retrouverons-nous? - -—A l’auberge, en face de l’église. Vous y laisserez votre cheval. De -là, pour gagner le phare et l’abbaye, à pied, il vous faut dix minutes.» - -A un tournant de la route, Gilbert vit le marquis de Valcor prendre -un sentier qui serpentait à travers la lande, dans la direction de -l’Océan. Il lui cria: - -—«Vous n’allez pas rencontrer une descente trop raide pour votre -cheval? - -—Pas jusqu’à la maison où je vais. Il y a un lacet assez doux. A tout -à l’heure!» - -Presque aussitôt, Gairlance aperçut les premières maisons du Conquet. - -Son esprit, tout mondain, n’était pas fait pour goûter le rude -caractère de ce village, perché sur le roc, à l’extrémité de la -presqu’île bretonne. Poste avancé, où l’âme d’une race simple et -aventureuse s’avive, comme celle du veilleur placé à la proue du navire. - -Le dégoût de Gilbert pour la société d’un être jugé par lui inférieur, -lui fit refuser un guide, plutôt que le désir de se trouver seul avec -ses pensées dans un endroit sublime. L’adjectif s’évoqua cependant, -même dans l’esprit de ce Parisien frivole, quand tout à coup il vit se -détacher sur le vide du ciel et de la mer les hautes et sveltes ogives -de l’abbaye en ruines. Le toit manque, mais les admirables arcatures -sont intactes. Lorsqu’on pénètre sous ces arceaux aux lignes si pures, -on n’aperçoit au delà des voûtes, par les larges croisées béantes, que -les perspectives infinies et changeantes de la mer. - -La terre aboutit là, dans ce sanctuaire hautain, dressé sur une -falaise à pic. Le phare lui-même est un peu en arrière. Les hommes -d’aujourd’hui n’ont pas osé construire l’édifice du salut matériel si -hardiment que les hommes d’autrefois l’édifice du salut divin. - -Quel art et quelle audace ne fallut-il pas pour dresser là ces -architectures énormes, qui défient encore les effroyables vents -d’équinoxe et le choc des lames en furie, dont parfois tremble leur -assise de rochers! - -—«Monsieur,» disait à Gilbert le gardien qui lui ouvrit la petite -grille de l’enclos, «il y a des moments, dans la mauvaise saison, où -les vagues tapent si fort qu’on sent le sol bouger sous soi, comme par -un tremblement de terre.» - -Le prince essaya d’avoir quelques renseignements sur l’origine et l’âge -de l’abbaye. Mais nul ne sait. L’ignorance du modeste gardien était -celle de tout le monde. - -Après un moment passé dans les ruines, Gilbert entra, par curiosité, -dans la petite église toute proche, aussi ancienne peut-être, mais si -humble à côté des murailles grandioses qui la dominent. Une surprise -l’y attendait. En entrant, il troubla la prière d’une jeune fille, qui -était à genoux, et qui se leva au bruit de ses pas. - -Le prince de Villingen jeta un cri: - -—«Mademoiselle Micheline!» - -Mais, comme il s’approchait et la saluait avec un empressement ému, il -entendit une voix très douce lui dire: - -—«Vous vous trompez, monsieur. Je ne suis pas mademoiselle de Valcor.» - -Gilbert demeura comme pétrifié ... Une telle méprise ... Une si -extraordinaire ressemblance ... Et cette réponse de l’inconnue, qui, -tout de suite, avait nommé la personne qu’il croyait voir en elle. - -Constatant sa stupeur, la jeune fille ne put s’empêcher de rire. Ce -n’était plus la hauteur grave de Micheline. L’illusion s’atténua. -Et bien plus encore lorsque, faisant deux pas hors de l’ombre, la -déconcertante apparition se distingua mieux dans la clarté du porche -ouvert. - -Certes, on eût dit une sœur, et presque une sœur jumelle, de la -délicieuse fille dont le prince de Villingen s’éprenait chaque jour -davantage. Depuis la nuit dernière surtout, depuis le cotillon dansé -avec M^{lle} de Valcor, la griserie du jeune homme était complète. Un -espoir naissait en lui du brusque départ d’Hervé de Ferneuse, signe -d’un grave incident, d’une rupture peut-être. Et il fallait que le -charme de Micheline opérât bien profondément dans son cœur pour qu’il -en oubliât presque l’attrait de l’immense fortune, qui, d’abord, lui -avait fait résoudre sa conquête. - -La force invincible de l’amour le dominait si bien en ce moment que la -seule ressemblance de cette jeune étrangère le remuait d’un trouble -très doux. - -Pourtant,—il venait de s’en apercevoir au second coup d’œil,—elle -devait être une bien petite bourgeoise, sinon une paysanne. Sa simple -robe rayée de noir et de blanc, son col de linge uni, son chapeau -orné d’un nœud de taffetas, ne devaient leur espèce d’élégance qu’à -sa beauté et aux lignes fines et souples de son jeune corps. Elle ne -portait pas de gants. Elle se promenait toute seule. L’expression de -son visage était avenante, mais sans fierté. Une rusticité savoureuse -enveloppait toute sa personne, et marquait un abîme entre elle et -l’héritière de Valcor. Mais en pleine lumière, la différence éclatait -surtout dans les yeux. Tandis que Micheline avait les prunelles -sombres et veloutées de sa mère, celle-ci avait les siennes d’un bleu -vif. Elles parurent à Gilbert,—étant donné l’ordre d’idées où il se -trouvait,—rappeler, en une nuance plus transparente, les profonds yeux -bleus de Renaud. - -—«Extraordinaire ... Inouï, vraiment!...» murmura-t-il en dévisageant -l’étrangère. - -—«Ce n’est pas la première fois,» dit-elle, qu’on me prend pour la -demoiselle de Valcor. - -—Est-ce que votre famille est d’ici?» demanda Gilbert, en qui naissait -un soupçon, qu’il n’aurait pas eu s’il avait su ce que tout le pays -savait, que le marquis Renaud de Valcor avait quitté l’Europe trois ans -avant la naissance de cette jolie fille. Et cela sans erreur possible, -sans qu’il fût revenu, même pour une heure, dans cette Bretagne, où -l’on ne devait fêter son retour que deux années encore après. - -—«Je crois bien,» répondit-elle, «que nous sommes d’ici! Et depuis -longtemps, allez. Il y a eu des Gaël au Conquet, aussi loin qu’existent -les souvenirs dans la province. - -—Votre nom est Gaël? - -—Oui, Bertrande Gaël. - -—Je parie une chose,» dit-il, suivant sa pensée secrète. «C’est chez -vous que le marquis de Valcor se trouve en ce moment. - -—Chez nous!» s’écria-t-elle. - -Il parut à Gilbert que son frais visage pâlissait. Et elle demeurait -perplexe, à le regarder, dans l’envie de savoir davantage. Tandis -qu’avant, elle semblait prête à partir, gênée de répondre à un monsieur -qu’elle ne connaissait pas, et soulevée d’un élan de fuite, comme un -oiseau qui va s’envoler. - -—«Vous êtes donc,» reprit-elle, «un ami du marquis de Valcor? - -—Je suis même son hôte. Je demeure chez lui en ce moment, -mademoiselle. Et puisque vous vous êtes si gracieusement présentée, -je vais en faire autant: je m’appelle Gilbert Gairlance, prince de -Villingen. - -—Un prince!» s’écria Bertrande avec une admiration naïve. - -—«Moins prince que vous n’êtes princesse, car vous êtes belle à parer -un trône,» dit-il galamment. - -La jolie Bretonne devint toute rose. Mais une inquiétude secrète -effaçait le plaisir d’être louée par un si fabuleux personnage. Elle -demanda, soucieuse: - -—«Est-ce que monsieur de Valcor va venir jusqu’ici? - -—Nous devons nous retrouver à l’auberge, sur la place, vous savez?... - -—Oh! alors,» dit-elle, comme si cette réflexion lui échappait, «je ne -vais pas rentrer par le village. Je ferai le tour à travers la lande. - -—Vous avez donc peur du marquis de Valcor?» - -Elle hocha la tête et ne répondit pas. Mais elle se dirigea vers la -porte ouverte, pour sortir de la petite église. Et comme Gilbert, -immobile, lui barrait le chemin, sans intention bien arrêtée, rien que -pour retenir cette vision charmante, elle murmura: - -—«Pardon ... Il faut que je m’en aille, monseigneur le prince.» - -Le Parisien eut à peine envie de rire. Une autre sorte d’émotion, d’une -saveur fraîche et inconnue, lui venait de cette évidente candeur dans -une créature si belle. Il laissa Bertrande Gaël sortir de l’église, -mais il la suivit, et, comme tout naturellement, se mit à marcher à -côté d’elle. - -La fine Bretonne, ayant jeté un regard circonspect aux alentours, et -s’étant assurée que nul n’observait leur tête-à-tête, pas même le -gardien des ruines, qui était en même temps celui du phare, et qu’on -n’apercevait pas dehors, se lança vite dans le sentier de la lande. -S’écartant ainsi du pays habité, elle craignait moins d’accepter la -compagnie compromettante de l’élégant étranger. On ne causerait pas -sur leur compte. Et comment se refuser à entendre les compliments d’un -prince, à lire dans ses yeux l’admiration qu’elle lui inspirait? - -Lui, Gilbert, n’éprouvait pas seulement l’attrait de tant de grâce, -mêlée d’un charme un peu sauvage, et comme imprégnée des verts aromes -de la mer, il se sentait dévoré de curiosité, ainsi que devant une -énigme. Qu’était donc, pour le marquis de Valcor, cette jeune fille, -qui semblait le craindre ainsi qu’un tuteur ou qu’un maître, et qui -ressemblait à Micheline d’une façon étourdissante? La réponse qu’il -se faisait à cette question ne le dispensait pas—au contraire—d’en -vouloir connaître les données. - -—«Voyons, mademoiselle Bertrande ... Je vous promets, sur ma parole, -de garder votre secret. Pourquoi donc avez-vous peur de rencontrer mon -ami Valcor? Il aurait bien de la peine à se montrer redoutable pour une -jeune personne aussi exquise que vous. - -—Il ne sait pas,» dit-elle à voix basse et les yeux à terre, «que j’ai -quitté le couvent. Et grand’mère ne va peut-être pas avoir le courage -de le lui dire. - -—Le couvent! Vous étiez au couvent? - -—Oui. Aux Géraldines de Quimper. - -—Pour de bon?... Vous étiez religieuse?... - -—Qu’allez-vous penser! Je serais une défroquée! Oh! pas ça, non!... -Novice seulement. Je n’avais pas prononcé mes vœux. - -—Et pourquoi les auriez-vous prononcés? Pour contenter monsieur de -Valcor? - -—Oui, et grand’mère. - -—Grand’mère, soit! Mais quels droits le marquis a-t-il de vous imposer -sa volonté?» - -La jeune fille leva ses yeux d’un bleu si vif, avec une évidente -surprise. Peut-être n’avait-elle jamais réfléchi à cela. - -—«C’est monsieur le marquis,» dit-elle. - -—«Bon. Mais nous ne sommes plus sous le régime féodal. Et, -malheureusement pour lui, le droit du seigneur n’existe plus,» répliqua -Gilbert avec un sourire dont la candide Bretonne ne comprit pas -l’équivoque. - -—«Je ne sais pas,» reprit-elle après un silence. «Depuis que je suis -au monde, j’ai toujours vu que, chez nous, on écoutait monsieur le -marquis comme le bon Dieu.» - -Elle se signa—pour effacer sans doute le léger sacrilège de sa -comparaison. - -—«Chez vous?... Qui donc y a-t-il chez vous, mademoiselle Bertrande? -Si toutefois je ne suis pas indiscret. - -—Il y a grand’mère, et puis ...» (elle hésita, et, sur un autre ton): -«il y aurait mon oncle Yves et mon oncle Mathias. Mais ils sont presque -toujours en mer. - -—Vous êtes donc orpheline, pauvre petite?» demanda Gilbert, qui -désirait avant tout apprendre quelque chose de sa naissance. - -Elle eut une rougeur soudaine, et répondit avec embarras: - -—«Je n’ai plus mon père, mais maman n’est pas morte.» - -«Ah!» se dit Gairlance, «la mère n’est pas morte, mais absente, -disparue sans doute. Qui sait la vie qu’elle doit mener, pour que sa -fille rougisse d’elle à ce point? Et Renaud l’aura séduite. Cette -enfant-là fut sa première faute. Tout cela est limpide.» - -Bertrande Gaël, par un vague instinct l’avertissant que le silence de -son compagnon cachait un soupçon pire que la vérité, se décidait à une -explication: - -—«Ma pauvre mère!» soupira-t-elle. «A quoi bon vous cacher cela, -puisque vous la verrez un jour ou l’autre si vous passez par chez -nous. Elle est faible d’esprit ... Vous comprenez?... Elle est devenue -innocente après son malheur.» - -«Folle!» pensa Gilbert, dont l’étonnement s’accrut. Il reprit tout -haut:—«De quel malheur voulez-vous donc parler? - -—De la mort de mon père, qui a péri dans un naufrage. Il était marin -de l’État, quartier-maître sur un transport qui s’est perdu dans un -cyclone. J’étais petite. Je ne me rappelle pas. Mais on m’a souvent -dit qu’à partir du jour où sa fin a été certaine, ma pauvre mère est -devenue d’une tristesse comme on n’en voit pas d’exemple sur nos côtes, -où cependant il y a bien des veuves. Elle ne parlait plus, ne dormait -plus. Elle passait des nuits sur la falaise, à maudire la mer et à -pleurer. A peine si on pouvait lui faire prendre assez de nourriture -pour qu’elle ne trépasse point de faim. Si elle ne s’est point jetée du -haut des rochers, c’est qu’elle fréquentait l’église, qu’elle croyait -en Notre-Seigneur et en la sainte Madone. Mais un soir,—un bien triste -soir!—elle est rentrée avec la tête perdue. Elle affirmait qu’elle -avait rencontré le père dans la lande, et qu’il lui avait parlé. Et -c’étaient des douceurs pour lui, puis, tout à coup, des injures,—elle -si aimante et fidèle!—des mots qu’elle lui adressait comme dans un -rêve, et que je n’oserais pas répéter. Des rires qui faisaient mal, des -pleurs qui ne s’arrêtaient plus. La raison était partie avec son cœur, -quoi!—Elle s’est calmée, mais sa peine a été trop forte. Elle n’a -jamais retrouvé le sens.» - -Bertrande s’arrêta, et, son douloureux sujet ne l’entraînant plus, elle -sentit la confusion d’avoir parlé si longtemps. - -—«Mais comme je cause!.. Excusez-moi, monseigneur le prince. - -—Ne m’appelez donc pas «monseigneur le prince.» - -Elle remarqua les sourcils froncés, le mouvement d’impatience. Gilbert -s’énervait de ne plus rien comprendre à une situation qu’il avait -jugée si claire. La mère de Bertrande devenant folle de douleur pour -avoir perdu son mari, cela rendait singulièrement invraisemblable une -intrigue de sa part avec le beau châtelain de Valcor. - -—«Comment faut-il que je vous appelle?» demandait humblement la naïve -Bretonne. - -—«Appelez-moi «monsieur», tout simplement. «Monsieur Gilbert», si vous -préférez.» - -Un rayon passa dans le bleu étincelant des yeux ingénus. Donner ce -nom charmant et familier à un prince! Cela parut à Bertrande un tel -privilège qu’elle s’en offrit le plaisir immédiatement. - -—«Eh bien, monsieur Gilbert,» dit-elle d’une voix tremblante de fierté -ravie, «c’est ici qu’il faut nous dire adieu, si vous ne voulez pas -manquer de retrouver monsieur de Valcor à l’auberge. Sa visite chez -nous doit avoir pris fin à c’t’heure. Ce sentier, à gauche, vous ramène -au mitan du village. Tandis que si vous continuez ma route, vous aurez -un bout de ruban à revenir à pied avant de pouvoir remonter sur votre -cheval. - -—Tant pis, jolie Bertrande! Si vous ne m’aviez pas averti, je vous -aurais suivie au bout du monde. - -—Vous ne reviendrez pas vous promener de ces côtés?» demanda-t-elle, -avec une de ses promptes rougeurs, et en inclinant la tête sur -l’épaule, du geste sauvage et gracieux d’une fauvette qui s’apprivoise. - -Il y avait si peu de rouerie ou de hardiesse en cette fraîche créature, -que Gilbert éprouva de cette avance une petite émotion sincère, sans -mettre en doute la pureté de celle qui la lui faisait. - -—«Certes, je reviendrai,» s’écria-t-il avec élan. - -Seulement alors, Bertrande eut conscience de ce qu’elle avait dit. La -pudeur et la confusion la troublèrent. Elle s’échappa, d’une retraite -si soudaine que Gilbert ne put prolonger leur adieu. - -Après quelques bonds légers dans le sentier de la lande, elle se -retourna pour le voir. Le prince lui envoyait un baiser. Elle sourit, -avec une malice presque coquette, tant l’instinct s’aiguise vite chez -la plus innocente des filles d’Ève—et celle-ci l’était réellement. -Puis elle s’enfuit tout d’une traite. - -Le prince cligna des yeux, pour mieux saisir la séduisante vision qui -s’éloignait. - -—«Tu es bien jolie, ma petite. Mais tu n’es que l’ombre ... Et j’aurai -la réalité,» murmura-t-il. - -Cette idée d’une conquête plus haute lui rappela que la première -tactique consisterait à ne pas faire attendre le père de cette -Micheline dont la beauté, comme la fortune, le fascinait. - -Gilbert hâta le pas et regagna l’auberge, où il eut le temps de faire -ressangler son cheval avant que le marquis y parût. - -Le jeune homme remarqua tout de suite que le visage de son hôte -s’était assombri. Renaud venait sans doute d’apprendre que sa petite -protégée s’était envolée de la cage, qu’elle se refusait à découvrir en -elle-même la vocation religieuse. Mais que diable cela pouvait-il bien -lui faire, s’il n’y avait pas entre lui et Bertrande un lien dont le -prince n’était rien moins que sûr depuis l’histoire du veuvage dément -et désespéré? - -Quand tous deux trottèrent de nouveau sur la route, Gilbert sentit -qu’il ne supporterait pas jusqu’à Valcor le silence de son compagnon. -Puisque Renaud ne disait rien, c’était lui qui allait l’obliger à -desserrer les lèvres. Quelle parole d’honneur avait-il donnée à la -petite, au sujet de son secret? Ma foi, il ne se rappelait plus au -juste. Est-on tenu par ces serments pour rire qu’on fait aux femmes et -aux enfants? D’ailleurs, il ne révélerait rien à celui-ci, qui quittait -la famille de Bertrande et savait sûrement à quoi s’en tenir. - -Gairlance commença donc à rire tout haut, d’un rire plein d’intention, -puis il commença: - -—«Dites donc, mon cher marquis, cela n’ennuie pas madame de Valcor -qu’on puisse rencontrer dans le pays une jeune fille qui paraît la sœur -jumelle de mademoiselle Micheline? - -—Comment?» fit Renaud, en lui lançant un âpre regard. - -—«Oui. J’ai aperçu, tout à l’heure, près des ruines de l’abbaye, une -petite paysanne ravissante, qui, à la distinction près, est le portrait -frappant de mademoiselle de Valcor. - -—Vous ne lui avez pas parlé, au moins?» demanda vivement le marquis. - -—«Pourquoi ce ton sévère?» plaisanta le prince. «Me croyez-vous -capable de mettre à mal une petite mascotte de village rien qu’en lui -demandant ma route ou en lui disant: «La belle journée!» - -—Mon cher ami,» reprit Renaud,—tout de suite maître de ses émotions, -mais avec l’accent le plus ferme,—«je vous prie de ne pas parler si -légèrement d’une jeune fille digne de tous les respects, et à qui je me -charge de les assurer si on s’avisait de ne pas les lui rendre. - -—Oh! oh!...» dit simplement Gairlance. - -—«Je vous entends,» déclara Valcor. «Et l’intérêt que je porte à cette -famille, avec le hasard d’une prodigieuse ressemblance, pourraient -prêter à l’équivoque où vous semblez vous complaire, sans un petit -fait, bien simple, que je vais vous dire. D’ailleurs, un mot: si cette -équivoque était possible, croyez bien que je ne me permettrais pas -une telle attitude, parce que, en ce cas, elle aurait quelque chose -d’offensant pour la marquise de Valcor, suivant votre insinuation de -tout à l’heure. - -—Oh! je badinais.... Ma profonde déférence pour la marquise ... - -—Apprenez, mon cher,» poursuivit Renaud en lui coupant la parole, et -avec un sourire où pointait l’ironique satisfaction de se divertir un -peu aux dépens d’une malveillance trop facile, «apprenez ce que sait -le plus ignare des pêcheurs de cette côte, ce dont tout ce pays m’est -témoin, ce qui ressort des registres de l’état civil: Bertrande Gaël -est née alors que j’avais quitté l’Europe depuis trois ans. Elle en -avait deux environ lorsque j’y suis revenu, après cette longue absence. -Mon mariage eut lieu presque aussitôt. Je fus père tout de suite. -Ma fille est donc, de trois années environ, la cadette de son sosie -féminin. - -—On ne le dirait pas,» observa Gilbert. «Elles ont l’air du même âge. - -—C’est vrai. Mais entre dix-huit et vingt et un ans, la confusion est -facile. Et, sans doute, l’éducation plus simple de Bertrande, au fond -d’un modeste couvent breton, a prolongé son enfance.» - -Le prince de Villingen garda, pendant quelques minutes, un silence un -peu déconfit. Pour lui, le mystère demeurait intact. Et il ne pouvait -s’empêcher de croire qu’il y eût un mystère. - -—«Eh bien, mon cher marquis, vous excuserez mon soupçon malicieux. Il -n’avait rien de désobligeant pour vous.» - -Renaud sourit, reprenant sa hautaine bonne humeur. - -—«Mon Dieu, dans l’ignorance où vous étiez des faits positifs et des -dates précises, il devait vous venir assez naturellement, ce soupçon. -La ressemblance de cette petite paysanne et de mademoiselle de Valcor -serait fantastique si nous n’avions la ressource d’y voir quelque -phénomène d’atavisme. En répondant de ma vertu sur ce point, je ne -garantis point celle de mes ascendants. Peut-être quelque galant aïeul -à moi conta-t-il de trop près fleurette à une jolie madame Gaël. Nos -deux familles ont toujours eu des rapports de service et de protection. -J’ai l’âme traditionaliste et je continue. Les traits et la grâce -de Bertrande ne pouvaient qu’accentuer chez moi une bienveillance -héréditaire.» - -Gairlance, en écoutant la parole nette de cet homme si sûr de lui-même, -sentit qu’il n’en apprendrait pas, aujourd’hui, davantage. Pourtant il -risqua encore une question: - -—«Vous parliez de couvent. Cette jeune fille est donc destinée à la -vie religieuse? - -—Je l’aurais souhaité,» répondit Valcor avec une franchise qui étonna -l’autre. «C’est un grand souci pour moi qu’elle se refuse à prononcer -ses vœux. - -—Un grand souci! Qu’est-ce que cela peut vous faire?» - -Renaud se tourna vers le jeune homme avec un coup d’œil un peu -dédaigneux, comme jugeant son incompréhension l’indice d’un manque de -clairvoyance délicate. - -—«Il ne m’est pas indifférent,» reprit-il, «qu’une personne qui a le -visage et toute l’apparence de ma propre fille, coure les risques de -certaines tentations ou de certaines misères. Puis—jugez-en par votre -impression même,—cette ressemblance, promenée à travers la vie,—et -sait-on quelle vie, avec une si dangereuse beauté?—peut produire de -pénibles équivoques. Enfin je vous ai dit que cette enfant m’intéresse. -Étant donné qu’elle est physiquement, et peut-être aussi moralement, -au-dessus de son milieu vulgaire, je ne voyais pour elle de bonheur et -de sécurité que dans un cloître.» - -Valcor se tut, puis ajouta, comme se parlant à lui-même: - -—«Mais encore eût-il fallu qu’elle en eût la vocation.» - - - - -VII - -_L’AÏEULE_ - - -LORSQUE Renaud s’était séparé de Gilbert sur la route du Conquet, il -avait poussé son cheval au travers de la lande du côté de l’Océan, là -où la pente s’inclinait sur le vide, comme si, brusquement, la terre -allait manquer. Cette coupure, abrupte en apparence, de la falaise, sur -l’espace vaporeux, avait provoqué l’observation du prince à propos du -chemin praticable pour un cavalier. Mais, suivant la réponse de Valcor, -le sentier commença bientôt à descendre parallèlement à la côte en une -déclivité presque insensible. - -Bientôt apparut un groupe de maisons, qui, sans la courbe du sol, -aurait été visible de la route. Les maisons dominaient une petite -crique, parfaitement abritée entre deux pans de falaise. Une plage -en demi-cercle, couverte d’un sable velouté, donnait à cet étroit -paysage marin l’air le plus accueillant et le plus sûr. N’étaient les -dimensions restreintes de ce port naturel et l’impossibilité de bâtir -plus de quelques demeures sur le terrain trop mesuré entre la rive -et la muraille granitique, il eût rivalisé avec le Conquet, dont il -demeurait ainsi une simple dépendance. - -Les habitations n’étaient guère que des masures de pêcheurs. Cependant, -l’une d’elles, construite en pierres grises, avec un toit d’ardoises -aux lignes plus élevées et un semblant de jardinet conquis sur le roc, -offrait un aspect relativement cossu, presque bourgeois. - -C’est vers celle-là que se dirigea Valcor. Ayant mis pied à terre, il -tenait son cheval par la figure, lui faisant descendre prudemment un -dernier raidillon. - -Tandis qu’il lui passait par-dessus la tête la bride du filet pour -l’attacher à la palissade, une femme parut, au delà du petit jardin, à -la porte de la maison. - -Type admirable et caractéristique de vieille Bretonne, elle était de -haute stature, élancée sans maigreur, et se tenant plus droite qu’une -jeunesse de vingt ans. Sous sa coiffe neigeuse, ses cheveux, plus -blancs encore, se gonflaient en bandeaux lourds, dont s’échappaient -quelques mèches qui gardaient une frisure souple comme des cheveux -d’enfant. Le teint bronzé, tanné, de cette femme et ses grands traits -soulignés de rides, lui auraient composé une physionomie plutôt dure, -si, dans les yeux couleur d’aigue-marine, n’eût brillé une lumière -attirante. - -Figure d’une énergie singulière, mais sans rien d’aigre ni de -rébarbatif. Elle avait dû être fort belle, d’une beauté qu’évoquait -sans doute assez exactement celle de sa petite-fille Bertrande. Un -éclair de cette beauté lointaine sembla passer sur la figure de -l’aïeule, dans sa joie manifeste de reconnaître Valcor. Silencieuse, -elle lui souriait, de son vieux sourire, mais sans prononcer une parole. - -Il ouvrit la clôture, s’approcha, lui prit la main. - -—«Tout va comme vous voulez, maman Gaël?» - -Avant qu’elle eût répondu, il se passa une chose furtive et singulière, -qui aurait stupéfié le prince de Villingen s’il en avait été témoin. Le -grand seigneur, le maître de Valcor, avec son geste de marquis, mais de -marquis de cour devant une duchesse, souleva la main brunie, cordée, -sillonnée de grosses veines violâtres, qu’il venait de saisir, et il la -porta à ses lèvres. - -Puis, comme l’aïeule rentrait dans la chambre, sans paraître autrement -surprise de cet hommage, probablement habituel, Renaud répéta sa -question. - -D’accord avec son mouvement d’affectueux respect, sa voix, d’habitude -si prenante, se faisait plus chaudement douce, plus pénétrée. Sauf -quand il parlait à sa fille, on eût rarement pressenti, comme à -présent, ce que son âme, toujours en représentation devant elle-même et -les autres, contenait de profondeur sincère. - -—«Non, monsieur Renaud, tout ne va pas comme je veux,» dit la vieille -femme. - -Ils s’assirent dans la principale pièce du logis,—une grande salle -qui, par de beaux meubles anciens en bois sculpté, l’armoire, la -crédence, la huche, l’horloge, les sièges, des cuivres et des faïences -pittoresques, ressemblait à quelque hall d’artiste, tandis que par -l’âtre immense avec ses chenets, ses ferrailles, ses ustensiles, elle -devenait une cuisine de ferme. On n’y voyait aucun lit enfoncé dans une -sorte d’alcôve ou de niche à l’intérieur du mur et caché par des volets -ajourés, comme dans la plupart des pauvres intérieurs bretons. Cette -demeure, luxueuse relativement à la situation sociale des habitants, -contenait des chambres à coucher, ainsi que les maisons des villes. - -Cependant, Mathurine Gaël,—celle qu’on appelait, au long de la côte, -la mère Mathurine, ou la mère Gaël, racontait au marquis de Valcor, -dont la physionomie exprimait l’intérêt le plus attentif, les causes -diverses de ses préoccupations. - -—«Monsieur Renaud, Bertrande a quitté le couvent, et elle n’y rentrera -plus. Elle n’a pas la vocation. Ce serait péché que de la contraindre. -On la pousserait à quelque folie.» - -Bien que cette nouvelle causât au marquis de Valcor un chagrin -véritable, plus grave qu’il ne soucierait tout à l’heure de le montrer -au prince Gairlance, il ne marqua sa déception par aucun mouvement vif -ni par d’abondantes paroles. - -Cette vieille femme avec qui il s’entretenait, et lui-même, étaient -gens de peu de discours. Leurs âmes fortes et silencieuses, -lorsqu’elles prenaient contact l’une de l’autre, s’incitaient -mutuellement à une gravité plus contenue. - -Mathurine Gaël dit seulement: - -—«Je suis bien près de la tombe. Sa mère est privée de raison. Ses -oncles ne sont pas mariés et courent le monde. Qui gardera cette enfant -du mal, avec cette figure de tentation qu’elle tient de son défunt -père, mon pauvre Bertrand, le garçon le plus beau de toute la côte?» - -Renaud regarda longtemps les clairs yeux, qui, perdus dans l’espace, -s’emplissaient d’un souvenir. Il était devenu pâle. Il dit: - -—«Vous ne cessez pas d’y penser, à votre Bertrand? - -—Toujours ... toujours, je pense à lui. - -—Les fils qui vous restent, Yves, Mathias, n’ont donc pas pris dans -votre cœur la place de celui qui n’est plus?» - -L’étonnement ramena vers le marquis les prunelles de la paysanne. - -—«Est-ce que des goélands peuvent remplacer un aigle? Vous l’avez -connu, monsieur Renaud. Vous alliez dans sa barque, avec lui, quand -vous étiez enfant. Sous vos vêtements pareils, en toile cirée, qui donc -aurait deviné lequel de vous deux était un Valcor plutôt que l’autre?» - -Un orgueil sauvage illumina cette hautaine figure d’antique druidesse. -Ses lèvres flétries semblèrent formuler encore quelques paroles. Mais -elle les referma aussitôt. - -—«Que dites-vous tout bas, maman Gaël?» demanda le marquis. - -Avec une singulière douceur, il accentuait ce mot de «maman», laissant -presque tomber le nom qui suivait. Peut-être éprouvait-il un regret -d’avoir eu si peu à le prononcer jadis, ayant perdu sa mère dès sa -petite enfance. - -Mathurine Gaël secoua la tête avec une expression de solennel mystère. - -—«Vous ne voulez pas me dire votre secret, à moi, Renaud, qui vous -rappelle votre fils, qui voudrais vous en tenir lieu? - -—Rien ne me tiendra lieu de mon fils.» - -Il y eut un silence. Chacun de ces deux êtres garda par devers soi sa -pensée. - -Valcor reprit enfin: - -—«Bertrande n’a-t-elle pas un état? On lui a enseigné quelque chose au -couvent? - -—Elle sait faire de la dentelle. - -—Comment? Quelle dentelle? Y est-elle habile? - -—La dentelle qu’on nomme irlande, et qui sort aussi de chez nous. -Je crois qu’elle pourrait devenir une fine main à la chose. Mais il -faudrait aimer le travail.» - -L’aïeule, d’un geste, indiqua, dans un angle de la chambre, sur une -chaise, des pelotons de fil et de menus outils de dentellière. Puis -ajouta: - -—«C’est sa place. Mais où est-elle? Dans le pays, à faire peut-être de -dangereuses connaissances. - -—Pourquoi l’avez-vous laissée sortir?» demanda presque violemment le -marquis. - -—«Elle a vingt et un ans. Que puis-je? D’ailleurs, elle ne sortait que -pour faire ses dévotions à Saint-Mathieu. Elle devrait être de retour.» - -Valcor s’écria: - -—«Je la doterai. Je la marierai. Cette enfant ne peut épouser un -rustre. - -—Et vous, monsieur Renaud, vous ne pouvez pas la doter,» prononça la -vieille avec une fermeté farouche. «Vous le savez bien. Ne vous ai-je -pas dit cent fois que jamais une Gaël n’acceptera, moi vivante, de -l’argent d’un Valcor. - -—Mais cette fierté est insensée!» s’exclama le marquis. - -A peine eut-il laissé échapper cette phrase, soulignée par une -inexplicable irritation, qu’il vit l’aïeule se dresser devant lui. De -la main elle lui montrait la petite porte à claire-voie, avec sa partie -supérieure grande ouverte, sur le jardinet plein de soleil. - -—«Vous sortirez,» dit-elle, «tout marquis de Valcor que vous êtes, -plutôt que de me faire entendre encore des réflexions pareilles? - -—Pardon, maman Gaël,» dit-il avec la soumission d’un écolier pris en -faute. - -Aussitôt, il lui parla de son troisième fils, Mathias. C’était à cause -de Mathias qu’il était venu. Car il ne se doutait pas que Bertrande ... - -—«Ah! Mathias ...» soupira-t-elle, «En voilà un qui, pour la première -fois, mettrait de la honte sur le nom de Gaël, si je n’étais résolue -à le tuer plutôt de ma main, le jour où je serai sûre qu’il n’y a pas -d’autre remède.» - -Un trouble passa sur le visage de Renaud. L’altière vieille femme -agirait sans doute comme elle le disait. La race rustique, intrépide -et honnête des Gaël, semblait avoir trouvé son symbole dans cette -prêtresse du foyer, aux yeux clairs, où le regard brillait comme du -soleil sur l’eau. - -Mais pour qui le frémissement involontaire du marquis de Valcor? Pour -ce Mathias?... qui ne devait cependant pas l’intéresser outre mesure. -Pour Bertrande?... Enfant trop belle, sur qui pourrait tomber la -réprobation de la formidable aïeule. Pour lui-même?... Invraisemblable -hypothèse! Quels comptes aurait-il jamais à rendre, lui, un grand de -ce monde, à cette pauvresse, dont le seul domaine était la maison -héréditaire, le mobilier antique et cossu, souvenir des vaillants -labeurs d’autrefois, et qui vivait, outre les légumes de son jardin, -des quelques sous gagnés en raccommodant les filets. - -Il n’avait eu le temps de rien ajouter, quand un bruit de pas résonna -sur l’escalier intérieur. - -Quelqu’un descendait. - -—«Ah! voilà l’Innocente,» murmura Mathurine. - -Une porte s’ouvrit, et, sur le seuil, une chétive figure s’arrêta, -pétrifiée. - -—«Avancez, Mauricette. Ne craignez rien. C’est moi, un ami,» prononça -Valcor avec une infinie douceur. - -A cet accent, la nouvelle venue sourit et fit quelques pas, les yeux -fixes, comme en un rêve, ou sous l’influence d’un magnétisme. - -Mais elle parut reconnaître le marquis. Un tremblement l’agita. -L’extase bizarre s’effaça de son visage. Et elle alla se blottir dans -un coin de la chambre, où elle demeura muette, la tête rentrée entre -les épaules, les coudes serrés au corps, dans l’attitude d’un enfant -qui craint d’être frappé. - -Valcor regarda l’aïeule et hocha la tête, comme pour dire: «Allons! il -n’y a pas de changement.» - -Tous deux continuèrent à causer, sans plus s’occuper de la folle. -C’était la seule façon de rassurer cette pauvre créature, sur qui -semblait peser un perpétuel effroi. En effet, lorsqu’elle se vit -oubliée, elle se détendit un peu, risqua un mouvement, puis un autre, -et finit par attirer à elle un énorme paquet de filets, amoncelé près -de l’âtre. Alors, tranquillement, elle se mit à rattacher les mailles -rompues. - -Mauricette Gaël, la veuve de Bertrand, et la mère de cette belle fille -qu’en ce moment le prince de Villingen escortait à travers la lande, -gardait juste le peu qu’il fallait d’intelligence pour accomplir un si -humble travail. Elle y était même particulièrement agile et adroite. Et -surtout on lui en faisait la réputation parmi les pêcheurs, avec cette -bienveillance un peu superstitieuse que les campagnards, et plus encore -les gens de mer, témoignent aux pauvres d’esprit. De très loin, au long -de la côte, arrivaient à Mauricette Gaël,—à l’Innocente, comme on -l’appelait,—des filets à réparer. Et leurs propriétaires affirmaient -que les poissons se prenaient ensuite plus nombreux aux mailles -qu’avaient renouées ses doigts inoffensifs. - -Ainsi, la pauvre créature gagnait largement son entretien, qui ne -coûtait guère. - -Elle avait dû être jolie aussi, dans son jeune temps, la Mauricette, -quand l’amour et la joie des épousailles avec le beau Bertrand Gaël -illuminaient ses traits finement modelés, ses yeux couleur de mer, -et que, sous sa coiffe ailée, gonflaient ses nattes de soie brune. -Aujourd’hui, son visage était jaune et mat comme de la cire, ses -prunelles semblaient une vitre derrière laquelle il n’y a rien, et ses -cheveux, appauvris et grisonnants, ne soulevaient guère le béguin noir. - -Elle ne paraissait point entendre ce que sa belle-mère disait en ce -moment de Mathias, frère cadet du mari qu’elle avait tant aimé. Un -gaillard aventureux et inquiétant, qui, dans les intervalles des pêches -lointaines, ne savait pas se tenir tranquille sous le toit familial. -Avec sa barque, il disparaissait pendant des jours, et ce n’était pas -souvent qu’il rapportait du poisson. Cependant on lui voyait de l’or -entre les mains. Il voulait en donner à sa mère, qui s’obstinait à le -refuser tant qu’elle n’en saurait pas la provenance. Mathias alors -partait le dépenser à Brest. C’était un garçon qui aimait le plaisir. -Et la vieille Mathurine prenait un air plus dur encore pour murmurer le -mot de «mauvaises femmes». - -Il y avait un autre mot qu’elle avait prononcé en baissant la voix -davantage, celui de «contrebande». Le long de ces falaises escarpées, -il se passe des faits de louche héroïsme. Des hommes risquent leur vie -pour frauder le fisc, après avoir été prendre en mer le chargement de -navires suspects. Pour beaucoup de ces consciences rudimentaires, ce -n’est pas un délit. Le danger physique ennoblit l’acte illégal, lui -donne un farouche attrait. Faire du tort à l’État, ce n’est faire du -tort à personne, se disent les gars hardis, qui se passionnent pour la -coupable entreprise comme pour un jeu hasardeux et fécond en aubaines. - -—«N’empêche que, s’il était pris,» fit l’aïeule, «il serait traité -en voleur. Lui, un Gaël! Dieu veuille qu’il reçoive plutôt le coup de -fusil d’un douanier. - -—Une mère ne doit pas invoquer Dieu dans un vœu pareil,» dit Valcor, -étrangement impressionné. - -—«C’est parce que je suis sa mère,» répliqua-t-elle, «que Dieu -m’entendra. - -—Vous n’auriez pas de tels anathèmes pour votre Bertrand, dites?... -Vous l’aimeriez mieux fautif et vivant que mort, celui-là, n’est-ce -pas?» - -La vieille eut une espèce de rire saisissant. - -—«Fautif?... Lui, Bertrand ... Vous ne savez pas de quelle moelle -était pétri son cœur.» - -Un ricanement brusque, lugubre, fit écho à ce rire et à cette -exclamation. Les deux interlocuteurs tressaillirent. Ils avaient oublié -l’Innocente. - -Renaud se leva. - -—«Maman Gaël,» dit-il, tout en se dirigeant vers la porte, comme dans -la hâte de quitter ce lieu, «ne vous tourmentez plus pour Mathias. J’ai -l’emploi de son énergie. Et je puis lui promettre de tels avantages que -son goût du plaisir trouvera à se satisfaire. Ce qui vous inquiète en -lui sera donc détourné dans un sens qui me sera utile, et où il aura -tout à gagner.» - -Un vif rayon s’alluma dans les yeux de la vieille Bretonne. Mais, -circonspecte par âge et par caractère, elle ne s’enthousiasma pas. - -—«Vous ne me dites pas cela par compassion, sans un projet arrêté, -monsieur Renaud? - -—Mon projet est si bien arrêté que j’étais venu ce matin dans le seul -but de parler à Mathias.» - -Elle réfléchit. - -—«Est-ce dangereux, ce que vous lui proposerez de faire? - -—Assez en apparence pour tenter son humeur aventureuse. Mais, en -réalité, non. - -—Ce sera pour aller loin? - -—Très loin. - -—Et, naturellement,» dit-elle avec lenteur, «il s’agit d’une -entreprise à faire au grand jour, dont un Gaël puisse se charger?» - -En posant la question, cette femme du peuple, fille, veuve et mère -de pauvres marins, enfonçait son regard dans celui du marquis de -Valcor avec une fermeté que lui, d’une trempe si fière, put tout juste -soutenir. - -—«N’en doutez pas, maman Gaël. C’est une mission de confiance, dont ne -doivent s’alarmer en rien vos scrupules. - -—Bien. Mais est-elle pressée, votre mission? - -—Elle ne saurait souffrir de retard. - -—C’est que Mathias est en mer. Dieu sait quand il reviendra ... Dans -une heure ou dans huit jours. - -—Je l’attendrai. C’est lui qu’il me faut. - -—L’enverrai-je au château, dès son retour?» - -Valcor hésita. - -—«Pas jusqu’à demain. Car, demain, je reviendrai ici. Je veux voir -Bertrande. Ne la laissez pas s’éloigner avant ma visite. - -—Soit, monsieur Renaud. Mais si vous préférez qu’elle se rende à -Valcor? - -—Vous savez que non, maman Gaël. Vous savez que j’ai dû tenir la fille -de votre fils éloignée de la mienne, garder pour moi seul l’intérêt que -je lui porte, sans le faire partager à ma femme ni à Micheline. Cette -fâcheuse ressemblance est trop gênante. Les conséquences pourraient en -devenir intolérables si Bertrande avait ses entrées libres au château. -Et ces dames ne manqueraient pas de s’attacher à elle, de l’y attirer. - -—Oh! ce n’est pas que je le souhaite,» dit rudement la vieille. «Il -est mauvais pour une pauvre fille d’approcher le luxe des riches.» - -Renaud détachait son cheval. - -Les rênes rassemblées sur l’encolure, il allait mettre le pied dans -l’étrier, lorsque, s’inclinant devant l’aïeule, il lui saisit encore la -main, et la baisa, comme à l’arrivée. - -Puis il se hissa lestement en selle, et partit. - -Une fois en haut de la côte, avant de filer sur le Conquet, où -il devait rejoindre Gilbert, il s’arrêta un instant. Ses regards -s’abaissèrent vers le petit nid de pêcheurs qu’il venait de quitter, et -il demeura pendant quelques minutes perdu dans une rêverie profonde. - -Humbles masures, que dominait la maison un peu mieux bâtie d’où il -sortait. Son toit d’ardoises brillait au soleil. Elle était tournée -vers l’ouverture de la crique, vers cette porte de la falaise ouverte -sur le large, sur l’espace infini. Un farouche honneur héréditaire -s’abritait entre ses murs. Et, cet honneur, une vieille femme restait -seule à le défendre. - -L’image du merveilleux château de Valcor surgit dans l’esprit de son -possesseur. Fut-ce un contraste matériel ou un contraste moral, ou -quelque pensée plus oppressante, qui accabla Renaud? Il secoua les -épaules, comme pour rejeter un fardeau trop lourd, puis se reprit, et, -dans un rire d’orgueil, partit au galop sur la route solitaire. - - - - -VIII - -_HISTOIRE D’AUTREFOIS_ - - -LES lettres que la marquise de Valcor avait eues entre les mains, -et qui, sans l’audacieux subterfuge de son mari, auraient brisé du -même coup son bonheur et celui de sa fille, étaient parfaitement -authentiques. Dans leurs feuillets jaunis palpitait une idylle tragique -et passionnée. Si elle avait pu tout lire, surtout si elle avait mieux -possédé son sang-froid, la malheureuse Laurence aurait senti la flamme -de la vie, la puissance incontestable de la vérité. - -Vingt-cinq ans auparavant, le comte Stanislas de Ferneuse amenait dans -son domaine familial sa toute jeune femme, Gaétane. Il y avait, entre -les deux époux, une grande disproportion d’âge, et une discordance, -plus grande encore, de caractères. Des convenances de fortunes et de -nom avaient décidé ce mariage. Gaétane l’avait accepté par ignorance -des hommes, de la vie, et de son propre cœur. Mariée à seize ans, elle -en avait dix-sept, et mesurait déjà l’erreur irréparable dont elle -était victime, quand elle vint à Ferneuse. - -Là, dans ce milieu rustique, à la fois forestier et marin, où se -plaisait le comte Stanislas, la vraie nature de celui-ci se révéla. -Sur cet être aux goûts de brutalité et de bassesse, craqua le vernis -mondain, adopté et maintenu, non sans peine, dans les salons qu’il -fréquentait, à Paris, durant ses fiançailles et au début de son -mariage. Il redevint le gentilhomme campagnard, dans l’acception la -moins relevée du terme, plus campagnard que gentilhomme. Il n’aimait -que la chasse ou les courses en mer, sur une barque à demi-pontée qu’il -manœuvrait lui-même, avec un équipage de deux hommes et d’un mousse. -Les seuls compagnons avec lesquels il se plaisait étaient ces rudes -gars, ou ses gardes et ses chiens. - -Mais il y avait pire. - -Les femmes et les filles du pays, que terrorisaient, avant les noces -du comte, ses caprices audacieux et fugaces, apprirent bientôt -qu’elles auraient tort de se croire en sécurité parce qu’il possédait -légitimement la créature la plus digne d’amour et de fidélité qui -fût au monde. Elle-même, la fière et exquise Gaétane, n’eut bientôt -plus d’illusion sur les mœurs de son mari. Elle dut subir—affront -abominable—les plaintes que lui apportaient les servantes ou les -filles de ferme qui voulaient rester honnêtes, et le sourire ou les -insolences des autres. - -Gaétane cessa d’être, en fait, l’épouse de son mari. Cette exigence de -sa dignité lui fit perdre sa dernière ombre d’influence sur une nature -grossièrement matérielle. A partir de ce moment, le comte de Ferneuse -ne partagea plus qu’officiellement l’existence de sa femme, restant à -la campagne quand elle rentrait à Paris, passant les journées dehors -quand elle habitait Ferneuse, absorbé par ses sports violents, ne -prenant point ses repas aux mêmes heures, ayant un appartement séparé -dans une aile de leur château. - -C’est alors que Gaétane fit la connaissance de leur jeune voisin, le -marquis Renaud de Valcor. - -Ils s’aimèrent d’un amour aussi absolu, aussi complet, aussi noblement -élevé, malgré son essence coupable, qui puisse unir deux beaux êtres, -ardents, sincères et purs, dans leur vingtième année. - -Renaud était orphelin, maître de sa fortune et de ses actes. Il -sollicita Gaétane de quitter un mari indigne et de partir avec lui -à l’étranger. «La loi du divorce, qui sera certainement votée,» -disait-il, «nous permettra de revenir bientôt comme époux. Ne le -sommes-nous pas devant Dieu, s’il est juste.» - -La jeune femme hésitait. Car son éducation, ses croyances, le monde -auquel appartenait sa famille, et qui tolère certaines fautes mieux -que certaines sincérités, s’opposait à ce qu’elle prît une telle -résolution. Pourtant, elle sentait que la vérité de son cœur, de sa -vie, et ses seules chances de bonheur, étaient là. - -Une circonstance vint précipiter sa décision. - -M^{me} de Ferneuse acquit la certitude qu’elle allait être mère. Or, -l’enfant qu’elle portait appartenait à Renaud sans qu’un doute fût -possible,—même pour le mari, qui, depuis si longtemps, tout entier aux -distractions qui changent, n’avait pas seulement essayé de réclamer ses -droits. - -Avec une résolution qui demandait autant de courage physique que de -courage moral, étant donné le caractère brutal de Stanislas, Gaétane -lui avoua tout. - -Quand elle eut, en quelques phrases brèves, établi la situation -tragique, elle dit: - -—«Monsieur, dans la mesure où vous pouvez me juger coupable, je vous -demande votre pardon. Si cela vous est une satisfaction de me tuer ou -de tuer celui à qui j’appartiens, je vous avertis que ce ne serait pas -pour nous un châtiment. La mort ne nous effraie pas, et nul de nous -deux ne souhaiterait de survivre à l’autre. Mais si vous nous laissez -l’existence, rien ne nous séparera, et rien ne nous contraindra à nous -séparer de notre enfant.» - -L’homme violent qu’était Stanislas de Ferneuse reçut avec un calme -surprenant cette bouleversante confidence. Non pas qu’il s’y attendit. -Il croyait sa femme trop insensible et trop fière pour avoir jamais -un amant. Peut-être, l’éclat de foudre que fut pour lui une telle -révélation, et l’impossibilité où il se trouva d’abord de démêler ses -propres sentiments, causèrent-ils sa muette stupeur, son impassibilité -apparente. Ayant peu l’habitude des discours subtils, sans doute il -se méfia de ce qu’il pourrait dire, craignit d’être ridicule, ou -d’assumer un rôle qui le lierait ensuite à des déterminations dont -il ne pouvait sur-le-champ calculer la portée. Un accès de jalousie -furieuse l’eût jeté hors de lui-même. Et, précisément, cette passion -aveugle ne le soulevait pas. La jalousie n’était pas ce qui dominait -dans son émotion actuelle. Il n’avait ni les délicatesses ombrageuses -du cœur, ni le délire amoureux des sens, d’où elle peut naître. -Il gardait donc la possession de lui-même et la force du silence. -Cependant un regret atroce entrait en lui, sans qu’il pût comprendre la -nature exacte de cette souffrance qui lui tordait le cœur, puisqu’il -n’aimait plus Gaétane. Mais c’était peut-être, justement, de ne pas -l’aimer, en la découvrant si brûlante d’une passion qui défiait tout, -c’était de n’avoir pas su l’aimer, qui lui causait une confuse et -indicible torture. - -—«Ne craignez-vous pas, madame,» dit-il avec un grand calme extérieur, -«que je ne trouve à votre aventure des solutions moins agréables ou -moins indifférentes pour vous que la mort? Je puis provoquer votre -amant, dont vous m’avez dit le nom si imprudemment. Ce serait, non -pas un duel pour rire, mais un combat sérieux. Si je le tue, vous -mourrez, dites-vous? Soit. Mais si c’est moi qu’il tue, votre charmante -délicatesse se trouvera mal à l’aise pour l’épouser ensuite. D’autre -part, que diriez-vous si je traînais votre adultère devant les -tribunaux? Si je vous faisais emprisonner avec des créatures infâmes? -Ou si je vous enlevais, à sa naissance, ce détestable enfant, qui sera -mien, de par la loi?...» - -Gaétane répondit hautainement: - -—«Faites ce que vous vous voudrez, monsieur. Ce n’est pas par -imprudence que je vous ai dit le nom de celui à qui ma vie est liée. -C’est, au contraire, parce que ma seule sécurité, en ces tristes -circonstances, dépend de ce qui existe en vous d’équitable et de -généreux. Si mon salut n’est pas là, il ne saurait être ailleurs, et je -subirai toutes les conséquences de mes actes. Suivez donc votre droit, -devant lequel je m’incline. - -—Mon droit est aussi de vous garder, de vous emporter au loin, si bon -me semble. - -—Non,» dit-elle. «Celui-là, vous l’avez perdu.» - -C’était vrai. Vingt preuves de ses trahisons assureraient à sa femme la -séparation légale, si elle la demandait. Stanislas ne pouvait plus rien -retenir ni réparer. Il ne lui restait que la vengeance. Or, il ne s’en -souciait pas. Ce n’est pas la vengeance qui éteindrait en lui la sombre -et secrète souffrance, jamais expérimentée ni prévue, qu’il éprouvait -et qu’il ne comprenait pas. - -—«Vous saurez demain quelle est ma volonté,» dit-il à sa femme. - -Et il la quitta brusquement, sans même un de ces reproches ou une de -ces invectives dont elle avait craint l’assaut humiliant, la vulgarité -certaine. - -Le lendemain, de toute la journée, la comtesse de Ferneuse ne vit pas -son mari. Les gens qu’elle interrogea dans son anxiété, le croyaient -à la chasse. Il était sorti, le fusil sur l’épaule, la cartouchière -garnie. Mais il n’avait emmené qu’un chien, refusant la compagnie -accoutumée d’un de ses gardes. - -Et, le soir, Gaétane reçut le coup le plus déconcertant, se trouva en -présence de la plus affolante conjoncture. Des paysans rapportèrent au -château le comte Stanislas, non point mort, mais grièvement blessé au -visage, les yeux éteints, ruisselant d’abominables larmes rouges, sans -connaissance, et dans un état si affreux qu’on ne distinguait pas ses -blessures. - -Qu’était-il arrivé?... Un accident?... Une agression?... Une tentative -de suicide?... - -Les médecins appelés constatèrent que M. de Ferneuse avait reçu une -décharge de carabine à bout portant, et qui avait dû être tirée de -côté, car la balle avait labouré l’os frontal sans pénétrer dans le -crâne, brisé la racine du nez et coupé le nerf optique, tandis que la -poudre noircissait et scarifiait un côté de la face. D’où l’aspect -effroyable de ce visage aveugle, sanglant et souillé. - -La justice ne fit qu’une enquête sommaire. L’avis des docteurs étant -que le blessé survivrait, on attendit ses éclaircissements. D’ailleurs, -l’hypothèse d’un accident semblait s’imposer. La détente du fusil avait -dû se prendre dans une broussaille et partir d’elle-même. L’endroit -où l’on avait retrouvé le chasseur, contre un taillis, donnait une -indication en ce sens. C’était le chien du comte, qui, par une -intelligente manœuvre, était allé chercher des laboureurs dans un champ -assez éloigné, et avait su les ramener près de son maître. - -Gaétane pensa tout de suite que son mari avait voulu se tuer. Elle -seule pouvait avoir une idée pareille, puisqu’elle seule savait ce -qui s’était passé entre eux la veille de la catastrophe. Et encore -fallait-il l’impression singulière qu’elle gardait de son attitude. - -L’homme impulsif, plus sensuel et inconscient que mauvais, avait subi -une de ces secousses qui amènent à la surface de l’âme des sentiments -ignorés. Un drame obscur s’était passé en lui. Certes, on ne l’eût pas -cru capable de se tuer pour une femme, et surtout pour la sienne, et -surtout encore sachant qu’il lui laissait ainsi la liberté d’épouser -l’amant qui le bafouait. Gaétane elle-même eût, quarante-huit heures -plus tôt, jugé invraisemblable et dénuée de sens une supposition -pareille. Mais elle avait vu Stanislas pendant qu’elle lui faisait -sa terrible confession. Elle avait scruté, avec l’intuition aiguë du -moment, son front blêmi, ses yeux troublés, ses lèvres étrangement -balbutiantes. Et quelque chose, aujourd’hui, chuchotait en elle, que ce -n’était ni le doigt d’un agresseur, ni la force inerte d’une branche -qui avait pressé la détente du fusil. M. de Ferneuse avait dû appuyer -le canon contre sa tempe, mais un tremblement ou une maladresse de sa -main avait légèrement fait dévier l’arme. - -Sa femme, à présent, le soignait, le disputait à la mort. - -Déjà, les hommes de science avaient prononcé un arrêt désespérant: le -blessé, s’il survivait, demeurerait aveugle. - -La lutte fut longue, de cette robuste nature contre la destruction, -et de la garde-malade martyre contre la souhaitable et abominable -délivrance, qu’elle ne voulait pas accepter de la mort. Gaétane, de -ses mains, qui, si adroitement et légèrement, renouaient les bandages -autour de cette tête mutilée, renouait en même temps ses propres -chaînes. Sauver Stanislas, n’était-ce pas renoncer à son rêve de -bonheur et d’amour? Pourtant, elle s’acharnait à cette œuvre. Sans -cesse, elle forçait à reculer le péril, qui, d’abord, était de toutes -les secondes, puis moins imminent, et qui peu à peu disparaissait. - -Près d’un mois s’était écoulé sans qu’elle eût quitté le chevet du -malade, et, par conséquent, sans qu’elle eût revu le jeune marquis -de Valcor. Sa maternité prochaine, dissimulée jusqu’à l’aveu fait à -son mari, commençait à devenir apparente. Dans les mouvements hâtifs, -les fatigues et les négligés des heures vigilantes, auprès du blessé, -cet état devint évident pour les docteurs qui donnaient leurs soins à -Stanislas. - -Quand celui-ci put comprendre ce qu’on disait autour de lui, les -premières phrases qu’il entendit contenaient des allusions à l’heureux -événement. Les médecins saisissaient avec empressement cette raison de -rattacher à l’existence un malheureux auquel ils devaient révéler qu’on -ne lui rendrait pas la vue. - -Le comte de Ferneuse ne rejeta pas la consolation que ces gens bien -intentionnés lui offraient. Comme eux, il sembla trouver dans cette -promesse de paternité une atténuation à l’irréparable désastre de ses -yeux éteints. - -Gaétane le regardait, l’écoutait avec une angoisse indicible. A chaque -instant, elle prévoyait le réveil de sa mémoire. Elle l’espérait, ce -réveil. Dès qu’elle se retrouvait seule avec lui, elle épiait le geste -de rage, l’exclamation furieuse, où l’infortuné se détendrait de la -contrainte, insulterait à la dérisoire espérance, renierait l’enfant -qu’il savait n’être pas son fils. Car, ce qu’elle entendrait sans doute -en même temps, c’était la malédiction qui lui ordonnerait de fuir, qui -la repousserait hors de cette existence dévastée par sa faute, qui, -sans atténuer ses remords, lui rendrait du moins la liberté. - -Mais non. Rien de pareil ne survint. Même dans le tête-à-tête, -Stanislas parlait de son propre malheur comme d’un accident de chasse, -et ne semblait pas garder le moindre souvenir des circonstances qui -eussent pu lui faire chercher la mort. - -Un supplice moral sans exemple commença pour la comtesse de Ferneuse. - -Son mari jouait-il une comédie sublime de pardon? S’acharnait-il à -la plus raffinée des vengeances? Ou bien avait-il réellement perdu -la mémoire? Le coup qui lui avait enlevé la vue avait-il altéré en -une certaine mesure ses facultés mentales? Gaétane dut le croire, -après certaines expériences qui démontraient, chez l’aveugle, un -affaiblissement général du souvenir et une transformation du caractère, -devenu faible, aigre et plaintif. - -Maintenant, que pouvait-elle faire, malheureuse qu’elle était? La -confession adressée jadis à l’époux ivre de sa force et de toutes les -joies de la vie, pouvait-elle la renouveler à l’infirme, plongé dans -une éternelle obscurité? Naguère, cette confession représentait sans -doute un devoir. Aujourd’hui ce serait un crime. Et quel crime, si déjà -la révélation, suggestive de suicide, avait fait partir la balle qui -éteignit ses prunelles! - -Imagine-t-on ce cœur de femme broyé dans l’étau d’une pareille énigme, -en face de ce visage défiguré et sans regard, tandis que la hantait -une image d’amour, tandis que s’effaçait son rêve d’une incomparable -félicité?... - -Et, cependant, les jours devenaient des semaines, puis des mois. -Bientôt, Gaétane serait mère. L’enfant qu’elle portait appartiendrait -légalement au comte de Ferneuse, qui ne le désavouerait pas. Une -nouvelle obligation s’imposait à elle. Ne pas mettre l’existence de -ce petit être en contradiction avec l’état civil, que nul ne lui -contesterait. Puisqu’elle ne pouvait plus demander la séparation légale -d’avec un aveugle, ni espérer que le divorce rétabli lui permît jamais -d’épouser le véritable père de son enfant, elle ne devait point priver -l’innocent du père qu’il aurait de par la loi,—et de par la plus -extraordinaire illusion. - -Après un indescriptible combat intérieur, le parti de M^{me} de -Ferneuse fut pris. Elle écrivit à Renaud de Valcor en lui décrivant la -tragique impasse. Il devait l’oublier, partir, se marier, mettre entre -eux l’irrémédiable. Elle ne tromperait pas un infortuné pour qui toute -lumière était abolie et que leur amour avait plongé dans des ténèbres -plus affreuses que celles du sépulcre. Et elle ne voulait pas enchaîner -à son lugubre sort la vie d’un amant de vingt ans. Elle le suppliait -de se refaire un avenir. Tout le sien, à elle, se concentrerait dans -leur fils. - -Renaud lutta contre de telles résolutions, assez pour se convaincre -qu’elles étaient inébranlables. - -C’est ce débat déchirant et passionné qui fit l’objet de la -correspondance, scellée ensuite par l’amant désespéré dans le mur de -son cabinet de travail. - -Renaud de Valcor finit par s’incliner, au moins momentanément, devant -la volonté de celle qu’il adorait. Il n’avait pas de famille, sauf -son cousin Marc. Il résolut de s’éloigner. L’idée d’une exploration -dangereuse le séduisit. Son amour seul avait étouffé en lui un goût -d’aventures qui se réveilla pour l’en consoler quelque peu. - -Il se rendit dans l’Amérique du Sud, qu’il traversa de Buenos-Ayres -à Santiago, pour remonter ensuite vers le nord de la Bolivie, et -s’enfoncer dans les régions sauvages où l’Amazone prend sa source. -Il affronta tous les périls, passa pour mort, puis donna de nouveau -de ses nouvelles. On apprit, en Europe, qu’il s’était assuré, par -les négociations faciles et sommaires auxquelles se prête là-bas -l’indifférence des Gouvernements hispano-américains, la propriété -d’immenses exploitations de caoutchouc, et qu’il commençait à en tirer -des richesses considérables. - -Au bout de cinq à six années, il revint. Mais on ne le vit pas tout de -suite dans ses terres de Valcor. Renaud semblait éviter avec intention -de se rendre en Bretagne. - -M^{me} de Ferneuse ne douta pas que ce ne fût par crainte de la revoir. -Quel était l’état de ce cœur d’homme? Trop guéri, ou trop peu?... Son -application à se tenir éloigné d’elle pouvait être interprétée dans -l’un ou l’autre sens. - -Mais celle qui n’oubliait pas dut se croire complètement oubliée quand -elle apprit le mariage du marquis de Valcor. Renaud épousait une jeune -fille peu riche, de très grande noblesse, Laurence de Servon-Tanis. - -Ce ne fut que l’année suivante, et comme la nouvelle marquise était -sur le point d’accoucher, que le couple s’installa enfin au château -de Valcor. Micheline y vint au monde presque aussitôt. Puis les -exigences des grandes cultures industrielles, établies par M. de Valcor -en Amérique, l’appelèrent de l’autre côté de l’Océan. Ses terres -d’exploitation devaient s’étendre encore, couvrir un domaine, qu’on -assimilerait à un petit Etat, s’appeler couramment la Valcorie, et -devenir la source d’une fortune immense pour leur propriétaire. - -Celui-ci quittait pour la seconde fois la France, sans que sa volonté -ou même le hasard l’eussent remis en présence de Gaétane. - -Pendant qu’il était au loin, les relations de voisinage et de tradition -reprirent entre Valcor et Ferneuse. La marquise fit des avances à la -comtesse, qui ne s’y déroba pas. Au bout de longs mois, quand Renaud -fut de retour, il s’aperçut qu’une véritable amitié unissait les deux -jeunes femmes. - -Lorsque Gaétane et lui se rencontrèrent, il y avait près de huit ans -qu’ils ne s’étaient vus, l’âge, à deux mois près, du petit Hervé. - -Ce qu’ils éprouvèrent, aucun des deux ne put le deviner chez -l’autre. Ils demeurèrent impénétrables. La fierté scella les lèvres -de la comtesse de Ferneuse. Elle ne sut pas si c’était le respect, -l’indifférence ou la circonspection, qui fermaient celles de son ancien -amant. - -Que d’efforts secrets elle devait faire ensuite pour découvrir ce qu’il -y avait derrière ce silence, que ne trahit jamais ni une allusion, ni -un soupir, ni un regard! Cette impassibilité lui donna la force de -rester impassible elle-même. Puis ce fut une autre conviction qui, se -glissant en elle, peu à peu, se fortifiant, s’imposant, la maintint au -niveau d’une prudence capable de ne jamais se démentir. - -Cependant son mari mourut. - -Gaétane de Ferneuse n’avait pas encore trente ans lorsqu’elle se trouva -veuve. Sa beauté de blonde, éclatante et fine, son charme impérieux, -qui, on le devinait, pouvait se fondre dans la tendresse, son -irréprochable aristocratie et sa fortune, lui attirèrent, dès qu’elle -fut libre, bien des déclarations et des hommages. Nul ne doutait -qu’elle ne pensât à se remarier, à goûter enfin la vie, que les vices, -puis l’infirmité, d’un époux accepté à seize ans, lui avaient rendue -jusque-là si lugubre. - -Cependant la comtesse de Ferneuse découragea tous les prétendants à -sa main. Elle semblait n’avoir qu’une passion, une préoccupation, un -but: son fils. Hervé ne la quittait point, et elle ne quittait point -Ferneuse. - -Le jeune garçon fut élevé par sa mère et par des précepteurs -ecclésiastiques, dans cette Bretagne aux âpres horizons, près de -l’Océan, parmi les rumeurs, les souffles, les silences, des arbres et -des flots. Cela lui fit une âme mystique, tenace, ardente et fidèle. - -Dès son enfance il aima Micheline. - -M^{me} de Ferneuse ne devina ce sentiment que plus tard. - -Elle aurait dû en être épouvantée, de la même épouvante qu’éprouva la -marquise de Valcor quand celle-ci crut découvrir, dans les lettres -tombées entre ses mains par un hasard inouï, que Micheline et Hervé -étaient les enfants du même père. Cependant Gaétane, sans prendre, -contre l’horrible danger, les précautions radicales de la fuite ou -d’une révélation, se contenta de combattre doucement l’amour de son -fils, par des moyens indirects. Ces moyens, une influence maternelle -aussi forte que la sienne pouvait les rendre efficaces. C’étaient des -réflexions, des indications, des répugnances ou des espoirs, tendant à -diriger ailleurs l’âme qui, d’habitude, suivait docilement la sienne. -Une amourette s’en fût trouvée refroidie. Non pas la passion chaste et -profonde qui tenait au cœur du jeune homme autant que sa vie, autant -même que sa religion filiale. - -M^{me} de Ferneuse venait de le comprendre lorsque fut donnée, au -château de Valcor, la fête en l’honneur des dix-huit ans de Micheline. - -Elle vint soucieuse à cette soirée. - -Et c’était bien la plus grave des conversations qu’elle poursuivait -avec Renaud, quand M. de Plesguen et José Escaldas regardaient, à -l’abri d’un massif, en fumant leurs cigares, ce beau couple aller -et venir lentement, dans la lumineuse fantasmagorie de la floraison -électrique. - -Toutefois, par une tactique étrange,—même à ce moment où le bonheur, -l’avenir, l’existence peut-être, de son fils, étaient en jeu,—la -comtesse de Ferneuse n’en appelait pas au souvenir du marquis de -Valcor, pour établir avec lui cette vérité effrayante que leurs enfants -étaient frère et sœur. Elle envisageait tout haut, d’une voix qu’elle -parvenait à rendre paisible, l’hypothèse de leur mariage, et elle -épiait, avec une attention ardente, l’esprit sur le qui-vive, l’œil -aiguisé, le cœur en suspens, ce que Renaud allait exprimer par les -paroles ou la physionomie. - -De quel problème cette femme, cette mère, cherchait-elle la solution? - -Qu’éprouva-t-elle quand elle put constater, chez le marquis de Valcor, -le même impassible et impénétrable silence relativement au passé, et -la résolution formelle d’accorder sa fille au jeune comte de Ferneuse? -Puis quand elle pressentit cet autre sentiment, muet depuis tant -d’années, à peine dévoilé ce soir, mais sur lequel Gaétane ne se trompa -pas: l’amour de cet homme pour elle-même, le désir âprement combattu, -mais proche d’une brûlante révolte, qui le tenait frémissant à ses -côtés? - -Elle n’eut point le temps de rattacher aux résultats d’une patiente -observation, conduite pas à pas depuis des années, les conclusions de -l’heure présente. Laurence, accourant vers elle, la haine dans les -yeux, l’invective à la bouche, pour la chasser de cette demeure, dont -elle, Gaétane de Ferneuse, croyait enfin détenir le mystère, la rejeta -dans l’abîme des plus tragiques incertitudes. Le cri de M^{me} de -Valcor: «Micheline, ah! la pauvre petite!» Et son exclamation au sujet -d’Hervé: «Ce misérable enfant!» n’était-ce pas l’éclat de foudre qui -devait transformer en drame l’idylle de ces deux innocents? La femme -de Renaud savait tout. D’accord avec lui, ou devançant ses tardifs -projets, elle brisait les criminelles fiançailles. Hervé devait donc -véritablement la vie à l’homme que Gaétane avait devant elle! Mère -imprudente, à cause d’un mirage insensé, elle avait donc laissé marcher -son fils vers le crime ou le désespoir! - -Et cependant!... - -Lorsqu’il la rejoignit, ce fils, lorsqu’il lui demanda, dans la -franchise de sa jeune douleur: - -—«Madame de Valcor a-t-elle le droit de vous chasser, ma mère?» - -Ce fut sincèrement qu’elle répondit: - -—«Je donnerais ma vie pour le savoir!» - -Elle doutait de nouveau. Elle ne se croyait pas vaincue. Après avoir -défendu si longtemps, dans le secret de son âme, l’unique amour de sa -vie contre un oubli qu’elle n’admettait pas, contre un silence qui -ressemblait trop à celui de la tombe, contre un parjure dont elle -persistait à croire incapables les lèvres qui s’attachaient jadis -éperdument aux siennes, c’était maintenant l’amour et le bonheur de son -fils qu’elle devait sauver du plus sombre piège. Elle l’avait entrevu, -ce piège. Jusqu’à présent, il lui avait suffi de n’y pas tomber. Mais -aujourd’hui les circonstances la forçaient à le démasquer aux yeux de -tous. - -Gaétane de Ferneuse se sentit à hauteur de cette tâche. - -Elle avait trop aimé Renaud, elle aimait trop son fils, pour ne pas -entreprendre de lutter contre l’imposture qu’elle soupçonnait. - -Un moment troublée par l’intervention inexplicable de Laurence, la -comtesse bientôt s’était reprise. Cette nouvelle complication, si -déconcertante, ne pouvait cependant prévaloir contre des années -d’observation attentive, ni contre l’intuition de femme et d’amante qui -empêchait Gaétane de reconnaître, dans le père de Micheline, l’amant -adoré d’autrefois. - -Le cœur d’un homme change-t-il à ce point? Même dans l’éloignement, les -aventures, les périls, les blessures lentes à guérir, la brutalité des -climats et des êtres? _Ou n’était-ce pas le même homme?..._ - -La secrète certitude ne suffisait plus. Il fallait une preuve? - -Et cette certitude même, sous quel choc n’oscilla-t-elle pas de nouveau -quand M^{me} de Ferneuse reçut le billet où, pour la première fois -depuis de longues années d’un invraisemblable silence, Renaud de Valcor -évoquait le passé. Le détail précis de la grotte bouleversa Gaétane. -Pas un être au monde n’avait surpris ce rendez-vous des amants de jadis. - -Mais alors?... - -«J’irai,» se dit M^{me} de Ferneuse. - -Et dans quelle fièvre elle attendit l’heure! - -Cette fois, devant le miroir du souvenir, nulle comédie ne lui -donnerait le change. Il se rappelait,—ou il savait,—cet homme si -semblable d’aspect, si opposé de cœur, à celui qu’elle avait aimé. -Donc, il allait enfin parler. Et, enfin, elle interrogerait. Elle, -qui n’avait pu livrer son secret, tant qu’elle ne savait pas quel -revenant monstrueux,—âme morte sous les traits si chers, ou simulateur -infernal,—écouterait l’humiliante ou dangereuse évocation. Maintenant, -la vérité éclaterait,—ah! dans le seul son de cette voix, quand il -prononcerait certains mots. - -Et Gaétane tremblait de douceur et d’horreur à l’idée de descendre -dans ce mystère, et de délivrer son âme des liens de doute où elle se -débattait depuis tant d’années. - - - - -IX - -LE PÈRE ET LA FILLE - - -LORSQUE le marquis de Valcor et le prince de Villingen revinrent de -leur promenade à cheval, la première cloche du déjeuner sonnait au -château. Ces messieurs eurent juste le temps de changer de costume, et -ils n’arrivèrent point trop en retard dans la salle à manger. - -Autour de la longue table parée de fleurs et déjà moins garnie de -convives que les jours précédents, les domestiques passaient les -hors-d’œuvre. Laurence présidait au repas, avec sa grâce discrète et -lassée. Sur son mince visage pâle, dans ses grands yeux noirs aux -paupières meurtries, on pouvait distinguer des traces de ses émotions -récentes. Pourtant elle souriait, d’un air doux et exténué, comme une -convalescente échappée à quelque crise mortelle, et qui se souvient -trop de sa souffrance, tout en jouissant de sa guérison. - -Ses hôtes attribuaient son évidente fatigue à la peine qu’elle s’était -donnée pour organiser la fête magnifique de l’avant-veille. Mais sa -fille ne s’y trompait pas. Micheline interrogeait avec anxiété le -délicat visage maternel, et sentait l’espérance rentrer dans son cœur -en y distinguant, lorsqu’il se tournait vers elle, une expression -d’encouragement attendri. - -«Pauvre maman!» songeait la jeune fille. «Si elle crut devoir accomplir -quelque démarche contraire à mon mariage avec Hervé, elle ne peut -manquer d’en souffrir terriblement,—soit qu’elle y persiste, soit -qu’elle se reconnaisse dans son tort. Aussi n’est-ce pas elle que je -questionnerai sur l’affront qu’a subi chez nous madame de Ferneuse. Mon -père seul me dira la vérité.» - -L’absence de ce père, dont l’infaillible volonté lui inspirait tant de -confiance, avait fait paraître la matinée longue à M^{lle} de Valcor. - -Une autre personne aussi en avait trouvé les heures sans fin. C’était -Françoise, qui vainement avait erré dans les allées proches du château, -espérant que le prince Gilbert viendrait la rejoindre. - -Enfin, Valcor et Gairlance parurent, à quelques minutes d’intervalle, -et, de les voir prendre place devant les couverts dont l’ordonnance -intacte énervait les deux cousines, réveilla la jeunesse agile de -celles-ci. Elles rirent, elles s’animèrent. La gaieté étincela autour -de cette table élégante, comme les parcelles de lumière dans les -facettes des cristaux. - -Cependant Marc de Plesguen observait le marquis avec une attention -particulière. Comme il détournait de lui ses yeux, il rencontra -les noires prunelles d’Escaldas. Le vieux gentilhomme rougit, son -redressement de dédain vint trop tard. Le Bolivien venait de constater -qu’elle germait inconsciemment, la semence de doute et de convoitise -qu’il avait jetée dans cette âme. - -—«Mon père, pouvez-vous me donner un instant? Il faut absolument que -je vous parle.» - -Micheline s’adressait tout bas au marquis, tandis que leurs hôtes, en -quittant la table, décidaient avec animation les plaisirs de plein air -que favoriserait cette belle journée. - -Renaud regarda sa montre. Une heure et demie avant d’être là-bas, dans -la grotte, à attendre Gaétane. C’était plus que le temps nécessaire -pour s’y rendre. Mais il fallait compter avec les détours, les -précautions afin de n’être point suivi. - -—«Ce ne sera pas long, ma mignonne?» demanda-t-il. - -—«Un seul mot, père,» dit Micheline, en levant des yeux de décision et -de flamme. - -—«Montons,» fit Renaud. - -Il l’emmena dans son cabinet de travail. - -Debout en face de lui, qui la regardait profondément par-dessus la -cigarette qu’il était en train d’allumer, elle se sentit moins brave, -non pour tenir haut et ferme son cœur, mais pour prononcer les mots -embarrassants. Son charmant visage devint tout rose avec un air de -petite fille. - -—«Père ... voilà ... Je ne sais ce qui se passe entre la comtesse -de Ferneuse, ma mère et vous. Mais, avant de vous laisser accomplir -quelque démarche irrévocable, il faut que je vous prévienne: Hervé -sera mon mari, ou je mourrai.» - -Il sourit. - -—«C’est tout? - -—Oui, père ... C’est tout.» - -Valcor la contempla un instant, avec la même expression émue et -divertie, comme s’il goûtait l’effusion ravissante de sentiment, -de résolution et de timidité, sur ce frais visage si cher. Puis il -s’assombrit d’une gravité soudaine. - -—«Mon enfant,» dit-il, «je t’ai devinée, et je te connais. Tu n’as -pas donné légèrement ton cœur, et tu n’es pas de celles qui changent. -D’ailleurs, les circonstances ont rendu cet amour presque fatal. -Toutefois, je te conjure de t’interroger, de réfléchir encore ...» - -Elle fit un mouvement. - -—«Me blâmez-vous, mon père? - -—Non certes. Et ce serait inutile. Je te demande simplement: -Micheline, peux-tu guérir de cet amour, en t’y efforçant, si j’ai une -raison capitale pour t’imposer un tel sacrifice?» - -Elle pâlit, sa lèvre trembla. - -—«Quelle raison? Pouvez-vous me la dire? - -—Simplement celle-ci: que je ne suis pas sûr, malgré ce que je compte -entreprendre, de faire que ce mariage devienne réalisable. - -—Le voulez-vous, ce mariage, père? - -—Oui, si tu me persuades que ton bonheur en dépend. - -—Alors, quel obstacle l’empêcherait? Il n’y a pas d’obstacle contre -votre volonté.» - -L’orgueil jaillit des yeux de Valcor. La diplomatie filiale n’aurait -pu trouver plus magique parole. Mais nulle diplomatie dans Micheline. -Elle avait dit ce qu’elle pensait. Pourtant il eut un retour vers -quelque idée secrète, et il hocha la tête. Cette incertitude, jamais -vue en lui, troubla sa fille. Elle balbutia: - -—«Mais ... supposons le pire. Vous n’auriez qu’à laisser faire. Dans -trois ans, je serai majeure. Et puisque Hervé est résolu ... - -—Telle conjoncture peut se produire qui briserait sa résolution. - -—Pardonnez-moi si je vous contredis, père. Rien ne me fera douter de -mon fiancé.» - -Il murmura, la regardant au fond des yeux: - -—«Cependant ... un scrupule de conscience ...» - -Micheline chancela presque. Une terreur la saisit. La conscience!... -Ceci dominait tout chez le jeune comte de Ferneuse. Elle se rappela -l’air ascétique, l’ardeur sombre, qu’il avait en parlant de retraite -au fond d’un cloître, s’il ne pouvait pas être à elle, qu’il aimait. -Lui aussi prévoyait un obstacle d’ordre moral, inéluctable. Un atroce -effroi tordit le cœur de la vaillante fille. - -—«O mon père, vous m’épouvantez! Si l’espoir, si la foi en lui, -en vous, ne me soutiennent pas, la force me manquera pour attendre -l’avenir. J’aurai toute la patience qu’il faudra, mais pas dans -l’incertitude. Aidez-moi, père, ou je vous assure que vous pleurerez -bientôt votre Micheline. - -—Ma chérie!... ma chérie!...» dit doucement Valcor. - -Il jeta sa cigarette, prit les mains de sa fille, et s’assit en -l’attirant contre lui comme lorsqu’elle était une enfant. - -—«Tu ne sais pas combien ton père t’aime, mon précieux trésor! Et tu -as eu raison de dire que lorsque je veux quelque chose, ce quelque -chose s’accomplit. Seulement il me fallait être certain que tu ne te -trompais pas, que tu ne prenais pas un flirt puéril pour un sentiment -sérieux. Ne frémis pas ainsi. Je devais m’éclairer ... te forcer à -regarder en toi-même. Soit! Maintenant, je suis convaincu. Je vais agir -en conséquence. Quel miracle ne ferais-je pas pour que ma Micheline -ignore à jamais la tristesse!» - -Il parlait d’un ton si pénétré, si tendre, que les larmes de l’enfant -jaillirent. - -—«Ah! père, je ne l’ignore plus, la tristesse. Comme j’ai souffert -depuis deux jours!» - -Renaud ne lui demanda point ce qu’elle avait surpris, ni ce qu’elle -avait craint. Il se dressa, et, de sa voix revenue aux vibrations de -maîtrise, d’autorité: - -—«A présent, laisse-moi, Micheline. Sois tranquille et confiante, mon -enfant. Tu épouseras Hervé de Ferneuse. J’ai tenu contre le sort des -gageures plus difficiles à gagner que celle-là.» - -La jeune fille lui tendit son front, et sortit, sans ajouter une -parole, étant, comme lui, d’une énergie précise et concentrée. - - - - -X - -_L’EXPLICATION_ - - -DÈS que Micheline l’eut quitté, le marquis de Valcor sortit du château, -un jonc à la main, un chapeau de paille fine sur la tête, comme pour -une flânerie sous la splendeur calme des ombrages. Il esquiva quelques -rencontres, écarta ses chiens, qui s’attachaient à ses pas, et, les -premiers massifs dépassés, précipita sa marche. - -Le point de la falaise où il se rendait se trouvait sur l’autre versant -du promontoire et assez éloigné de la propriété. - -Renaud traversa le parc dans presque toute sa longueur, puis suivit un -sentier qui descendait vers la mer. Il atteignit un vallonnement, où -verdoyaient et blondissaient des carrés de culture autour de quelques -petites fermes. Une dépendance de Ferneuse. L’avenue montante qui -partait de là conduisait à l’habitation. - -M. de Valcor tourna dans le sens opposé, gagna une étroite plage, puis -remonta un peu, et se trouva sur le seuil d’une cavité naturelle qu’on -ne pouvait sans exagération appeler une grotte. Cette anfractuosité -pittoresque n’avait même pas de désignation dans le pays. Jadis, quand -Gaétane et Renaud s’y donnaient leurs rendez-vous d’amour, c’étaient -eux qui lui avaient décerné l’ambitieuse désignation. Sorte de vaste -niche, abritée par un avancement du roc, au sol tapissé d’herbes -chevelues et sèches dans un sable fin, elle avait été «leur grotte», en -dehors des chemins où l’on passe, en dehors des hommes et de la vie. - -En été, cette étroite retraite dominait d’assez haut le niveau des -marées, séparée de la grève par un large chaos de pierres. Mais -en hiver, ou bien au temps des équinoxes, quand les lames de fond -arrivaient du large avec des élans monstrueux, l’eau furieuse devait -s’engouffrer dans la conque béante. C’étaient ces assauts prodigieux, -et aussi le choc des lourdes averses, qui, en effritant le roc, -déposaient dans le sol concave ce sable plus souple qu’un coussin de -soie, piqué par les grêles franges des herbes sauvages. - -Renaud s’assit sur une saillie de falaise qui formait une véritable -banquette. Il regarda sa montre. Deux heures et demie. Il ne comptait -pas voir avant trois heures celle qu’il attendait. Mais il était bien -sûr qu’elle viendrait. Pas une minute ne fut d’ailleurs trop longue -pour la méditation où il se perdit. A deux ou trois reprises, il -tressaillit à un bruit velouté contre la paroi lisse, autour de sa -cachette. Mais ce n’étaient que des goélands, frôlant le granit de -leurs longues ailes, effarouchés de l’avoir vu. - -Enfin, ce fut bien un glissement d’étoffe, les heurts de talons trop -hauts dans l’abrupt sentier. M^{me} de Ferneuse apparut. - -Renaud eut le cœur étreint par la beauté de cette femme, beauté claire -et délicate, comme une grappe de lilas blanc trempée de soleil. Un peu -essoufflée par l’émotion et la course, elle s’arrêtait, d’une pâleur et -d’une anxiété impressionnantes, avec le large reflet de ses yeux, où -tremblait toute l’âme. - -On lui eût donné à peine trente ans, bien qu’elle eût un peu dépassé -quarante. Mais ce n’était pas la jeunesse enfantine et grêle de -Laurence, qui semblait arrêtée dans son développement vers une féminité -complète. C’était la splendeur d’une créature vivace et saine, ayant -en réserve des sources de force et de fraîcheur que les années -n’épuisaient pas. - -Renaud, sans parler, lui fit prendre place sur le siège naturel, d’où -il se leva, puis, tout de suite, il tomba à ses pieds. - -—«Pardonnez-moi!...» gémit-il. «Je suis à bout de silence ... Et vous -me déliez d’un mortel devoir ... Vous permettez que je parle, puisque -vous êtes venue ici ... Ici, où nous nous sommes aimés.» - -Elle promena autour d’elle des yeux hallucinés de souvenir. - -Il ajouta: - -—«Ah! combien de fois n’y suis-je pas venu depuis douze ans!» - -Elle ramena son regard vers ce visage, si semblable, malgré le temps -écoulé, à celui qu’elle avait vu naguère, en ce lieu, et ainsi, presque -à la hauteur du sien, dans la pose adorante de l’homme agenouillé. -Mais elle n’ouvrit pas la bouche. - -Lui, sans s’inquiéter des lèvres muettes, ou, peut-être, y découvrant -un acquiescement, une acceptation, il commença d’évoquer le passé -avec l’art émouvant de son âme dominatrice et voluptueuse, de sa voix -aux caresses indicibles, de ses magnétiques prunelles, de tout son -désir et de toute sa volonté. Ah! comme il avait aimé Gaétane! Comme -il avait souffert de se séparer d’elle!... L’œuvre effroyable de sa -guérison, avec quelle féroce décision de chirurgien il avait essayé de -l’accomplir. Il avait tranché au vif de sa chair et de son cœur. Il -s’était expatrié. Il s’était échappé, non pas seulement de sa maison -et de son pays, mais de la civilisation même. Il avait vingt fois -risqué sa vie, avec l’espoir forcené de la perdre. Puis il s’était -créé des occupations, des ambitions, pour noyer son regret dans la -fièvre d’agir. Quand il avait cru s’être refait une âme différente, il -était revenu. Comme suprême gage de son obéissance, et comme suprême -ressource d’oubli, il s’était marié. Même alors, il n’avait pas encore -osé revoir l’idole adorée de sa jeunesse. Il avait tardé à reparaître -en Bretagne, ne s’y était risqué que pour installer sa femme dans -le domaine de ses ancêtres, puis était encore reparti au loin pour -longtemps. Hélas! à quoi bon tout cela?... Dès qu’il s’était retrouvé -en face de Gaétane, il l’avait aimée de nouveau, d’un amour désespéré -et brûlant, mille fois plus indomptable que la passion de sa vingtième -année. - -L’éloquence fougueuse de Renaud peignait l’ardeur de son amour moins -vivement peut-être que ses regards, le frémissement de sa voix, et tout -le feu subtil émané de son âme véhémente. - -Gaétane se sentit enveloppée par cette atmosphère de sincérité, que -reconnaît toute femme, fût-elle la plus défiante et la mieux en garde. -Un vertige la troubla. Serait-ce possible? Était-ce là l’écho du passé? -De ce passé qui demeurait l’enchantement de sa vie. - -Mais cet homme pouvait s’être pris à son rôle, s’il était le prodigieux -acteur qu’elle soupçonnait. Faisant donc un effort, qui raidit son -buste, crispa ses doigts minces et élargit ses prunelles, M^{me} de -Ferneuse prononça: - -—«Il y a entre nous, Renaud, quelque chose de plus formidable que nos -propres sentiments. Je ne vous demande ni quels sont aujourd’hui les -vôtres, ni comment vous avez pu ensevelir dans un si parfait néant -de silence, et durant tant d’années, ce que vous me dévoilez à cette -heure. Laissons cela. Puisque le passé est si vivement présent à votre -mémoire, évoquez-le pour me répondre: Avez-vous jamais pu croire -qu’Hervé était le fils du comte de Ferneuse?» - -Les dernières paroles glissèrent en souffle presque imperceptible entre -deux lèvres décolorées. - -M. de Valcor, toujours à genoux sur le sable, courba lentement le -front, baisa un volant léger à la jupe de Gaétane, et murmura contre ce -tissu qui faisait un peu partie d’elle: - -—«Hervé est mon fils et le vôtre.» - -M^{me} de Ferneuse, toute à sa tâche de démêler le secret de cette âme -redoutable, tressaillit à peine, et reprit aussitôt: - -—«Comment vous justifierez-vous alors d’avoir commis l’imprudence -effrayante de laisser votre fille et lui s’éprendre l’un de l’autre?» - -Le marquis se releva. Un éclair jaillit de ses yeux. Ah! elle voulait -donc la lutte?... Il y était préparé. - -—«Mais vous-même, Gaétane?» demanda-t-il. - -—«Moi!» s’écria M^{me} de Ferneuse. Elle eut une hésitation, puis -murmura: «Ce n’était pas la même chose. - -—Pourquoi donc? N’aviez-vous pas la conviction que ces enfants étaient -frère et sœur?» - -Les regards de Gaétane et de Renaud se heurtèrent. - -Pouvait-elle lui dire qu’elle avait cru, qu’elle croyait encore,—mais -d’une façon plus troublée cependant,—que lui, qui portait ce nom de -Valcor, n’était pas l’homme qu’elle avait aimé. - -Elle avait éprouvé cette certitude que, naguère encore, il ignorait -tout de leur ancien amour. Oui, quand il gardait sur le passé cet -incroyable silence, c’est que ce passé n’existait pas pour lui. -Par quel miracle, aujourd’hui, le ressuscitait-il avec des accents -spontanés, précis comme la vérité même? - -M^{me} de Ferneuse expliqua: - -—«Je prenais pour une simple inclination, et non pour de l’amour, -le goût de ces deux jeunes êtres l’un pour l’autre. Chaque jour, -d’ailleurs, j’attendais de vous voir mettre obstacle à leur penchant. -J’en conviens, il ne me déplaisait pas que vous eussiez enfin une -occasion si grave de vous trahir ...» - -Gaétane s’arrêta. Ce qu’elle voulait exprimer coûtait à sa pudeur et à -son orgueil, surtout dans la glaciale étreinte de son doute. Mais cela -s’imposait, tactique inévitable. Aussi poursuivit-elle, tandis qu’une -flamme de pourpre courait sur sa pâleur: - -—«Votre silence me semblait trop lourd. Était-il possible d’anéantir -avec une volonté plus écrasante, notre rêve d’autrefois? Le mot, le -cri, que ma fierté se refusait à solliciter de votre part, j’espérais -qu’un péril si décisif pour de chers innocents vous le ferait enfin -jeter. - -—Vous m’aimiez donc toujours?... Oh! Gaétane!...» - -Elle leva la main pour arrêter son élan. - -—«Parlons d’eux, non pas de nous.» - -Geste et parole d’une si froide dignité, que Renaud recula, interdit. -D’ailleurs, les yeux sur ses yeux, avec une fixité pénétrante, M^{me} -de Ferneuse ajoutait: - -—«Comment vous aurais-je encore aimé?... Sous vos traits -impénétrables, je ne reconnaissais pas celui qui fut jadis tout pour -moi.» - -Quelques secondes suivirent, tragiquement muettes. Tous deux se -regardaient, aussi pâles et étreints l’un que l’autre, tandis que -vibrait encore dans l’air doux la phrase,—moins étrange qu’étrangement -prononcée,—de Gaétane. - -A la fin, une dure vapeur sembla voiler le visage du marquis. Ses -traits se fixèrent dans une expression plus proche, cette fois, de la -haine que de la tendresse voluptueuse. Ses yeux s’assombrirent. Il dit: - -—«Ainsi, parce que vous supportiez mal un respect absolu,—respect -que, cependant, vous m’aviez imposé,—vous risquiez au jeu d’une -orgueilleuse coquetterie ce bonheur de deux innocents, dont vous me -rendez aujourd’hui responsable. Gardez donc pour vous-même, j’ose vous -le dire, les reproches que vous trouviez bon de m’adresser. Je n’ai pas -à les recevoir de ma conscience, ni—ce qui me serait infiniment plus -dur—de vous, qui restez la maîtresse adorée de mon cœur. Sachez que -nul lien du sang n’existe entre Micheline et Hervé.» - -La stupeur rendit M^{me} de Ferneuse immobile. Grands dieux! -Qu’allait-il donc révéler? - -Renaud, laissant tomber sa voix, où s’éteignit l’âpre chaleur, -continua, lentement, avec un sourd effort: - -—«Je vais vous confier un secret délicat et sacré. Il m’en coûte. Non -pas que je n’aie une confiance absolue en vous, Gaétane. Mais parce que -cette révélation va peut-être vous rendre moins souhaitable le mariage -de deux enfants qui s’aiment ... qui s’aiment comme nous nous sommes -aimés.» - -Elle se taisait, haletante, suspendue aux paroles qu’il prononçait avec -une irritante circonspection. - -—«Connaissez-vous,» reprit-il, «une famille de pêcheurs, près du -Conquet, les Gaël? - -—Tout le monde les connaît le long de la côte,» répondit la comtesse. -«Mais j’ai plus entendu parler de ces gens-là que je ne les ai vus. - -—Vous n’avez jamais rencontré Bertrande, la petite-fille? - -—Quelquefois ... Il y a longtemps. Ne s’est-elle pas faite religieuse?» - -Renaud, sans répondre, demanda: - -—«La physionomie de cette jeune fille ne vous a-t-elle pas frappée?» - -M^{me} de Ferneuse refléchit, puis demanda, hésitante: - -—«Par une ressemblance? - -—Oui. - -—Une ressemblance avec Micheline?» - -M. de Valcor inclina la tête: - -—«Eh bien?» questionna Gaétane, qu’une fièvre d’appréhension gagnait. - -Cependant, le marquis retardait encore les mots décisifs. - -—«La mère de cette Bertrande ...» reprit-il. «On vous a dit?... - -—C’est une pauvre folle,» interrompit la comtesse avec une hâte -impatiente. - -—«Non,» s’écria vivement Renaud. «Elle n’est pas folle. La perte de -son mari l’a plongée dans une espèce de paralysie mentale, un état -inconscient, qui n’est pas la démence. Il n’y a aucun dément dans -cette famille. Nous ne sommes pas en présence d’un mal congénital, -transmissible ... - -—Mais quelle importance?... - -—Une importance capitale. Micheline est la fille de cette infortunée. - -—La fille de cette paysanne!...» s’exclama la comtesse. - -—«La fille d’une créature irréprochable et touchante, la descendante -d’une race ancienne, hardie et fière, quoique très humble,» rectifia -M. de Valcor. «Les Gaël ont une espèce de noblesse rude, qui en vaut -une autre. D’ailleurs,»—et il sourit,—«c’est une tradition du pays -que mes ancêtres et les jolies aïeules de Micheline eurent parfois des -conversations assez tendres pour qu’un peu de nos traits et de notre -sang ... - -—Mais son père?...» s’écria M^{me} de Ferneuse. «Son père, alors, -ce n’est pas vous, puisque vous m’affirmez qu’elle n’est pas la sœur -d’Hervé. - -—Non, ce n’est pas moi. - -—Qui est-ce? - -—Un Gaël. Je vais, mon amie, vous raconter cette histoire, que vous -serez seule à connaître avec moi-même ... - -—Et Laurence? - -—Laurence l’ignore. - -—Elle croit que Micheline est sa fille? - -—Elle le croit. - -—Comment est-ce possible? - -—Je vais vous le dire. Mais, avant tout, sachez ceci: bien que -Micheline ne soit pas, de par la nature, l’enfant de la marquise et -la mienne, elle l’est de par son état civil, elle l’est de par la -conviction de Laurence, elle l’est de par mon amour paternel, aussi -profond, aussi exclusif, aussi orgueilleusement tendre que si elle -tenait de moi la vie. Je vais vous apprendre, Gaétane, un mystère -que je n’aurais jamais cru divulguer à personne. Je vous demande le -serment le plus solennel de le garder dans le tré-fonds de votre âme, -pour vous seule, et d’agir ensuite comme si ce mystère n’existait pas. -Sauf en ce qui concerne la non-parenté de Micheline avec Hervé, je -ne supporterai que nul au monde, pas même vous qui saurez, traitiez, -fût-ce en pensée, _ma fille_,» (il appuya sur le mot), «autrement que -comme une Valcor.» - -Renaud mit toute sa force impérieuse dans ces dernières paroles. Il les -souligna si ardemment que Gaétane en fut remuée. - -Des sentiments sincères surgissaient chez cet homme, sous la mise en -scène apprêtée, voulue. Le mystère qu’il prétendait livrer, ou bien -était faux, ou bien tenait à d’autres mystères qu’il ne livrerait pas. - -M^{me} de Ferneuse le regardait avec épouvante, mais, dans -cette épouvante, s’insinuait une tragique fascination. Comment -échapperait-elle au réseau d’illusions dont ce jongleur de génie -voudrait l’envelopper? Ce vouloir, elle le sentait formidable. -Non moins formidable que la prodigieuse audace et la prodigieuse -intelligence. Ah! si elle n’avait pas en elle le souvenir et l’avenir, -son amour dans le passé, le bonheur de son fils dans le futur!... Mais -avec ces deux talismans, peut-être ne risquait-elle pas la terrible -partie dans des conditions trop inégales. La vérité!... Sous les -captieux mensonges, elle découvrirait la vérité! - -Maintenant, dans le recueillement le plus attentif, avec une patience -qui ne se démentait plus, fût-ce par une exclamation, elle écoutait le -récit de Renaud. - -Les événements remontaient à l’époque où, pour la première fois après -sa longue absence, le marquis de Valcor revenait en Bretagne. - -Il y semblait un inconnu. Parti à vingt ans, il reparaissait vers la -trentaine. Intervalle capable de changer un homme, même si cet homme -n’avait pas doublé, pour ainsi dire, par une existence aventureuse, -les années écoulées. Autour de Valcor, les êtres aussi s’étaient -transformés, les cœurs avaient oublié. Un seul gardait la mémoire de -l’absent. Mais ce cœur-là, ce cœur plein d’amour, s’isola farouchement -dans Ferneuse auprès du petit Hervé, et ce ne fut pas durant ce séjour -de Renaud en Bretagne que Gaétane le revit. - -Il y était venu parce qu’il fallait que la nouvelle marquise connût -enfin le domaine dont elle portait le nom, et parce que les médecins -ordonnaient ce salubre séjour à la délicate jeune femme, sur le point -d’être mère. - -A peine le couple fut-il installé dans la seigneuriale demeure, que les -pauvres gens de la région, ceux mêmes qui ne se rappelaient pas les -traits du châtelain, reconnurent sa présence aux bienfaits répandus -partout sur eux. Mais il était une famille qui retrouva tout de suite, -et plus directement, la bienveillance du maître de Valcor. Ce furent -les Gaël. Presque aussitôt après son arrivée, Renaud s’enquit de ces -vaillants marins, dont les destinées avaient toujours été plus ou moins -liées à celles de ses ancêtres. - -Il se vit en face d’un sombre désespoir d’aïeule et de mère. Le fils -aîné, Bertrand, avait péri dans le naufrage d’un transport de l’État, -sur lequel il achevait ses années de service. Sa veuve, Mauricette, la -raison ébranlée par ce malheur, n’était pas plus capable d’élever sa -petite Bertrande que de se conduire elle-même. Hélas! pauvre créature, -elle se trouvait, en ce moment même, victime de ce doux égarement, qui -lui valait le surnom de l’Innocente. Le drame le plus douloureux se -déroulait dans l’humble maison. Le second fils de Mathurine, le violent -et ardent Mathias, avait profité du trouble cérébral de sa belle-sœur -pour commettre une action abominable. Dans un instant de vertige, -regretté aussitôt d’ailleurs, il avait abusé de celle qui pleurait si -fidèlement son frère. Et maintenant Mauricette était enceinte. - -La rigide et orgueilleuse Mathurine cachait à tous l’état de sa bru, -dont l’Innocente elle-même ne se rendait pas compte. Mais le moment -approchait où naîtrait le malheureux enfant. Sous quel opprobre -n’entrerait-il pas dans la vie! Et quelle honte pour cette lignée des -Gaël, qui, jusqu’ici, portait le front si haut! - -Le marquis de Valcor arriva pour recevoir de l’aïeule cette sombre -confidence. - -—«Ne craignez rien, maman Gaël,» dit-il à la vieille paysanne. «Nul ne -saura que l’Innocente a rompu—sans le vouloir, pauvre femme!—le deuil -qu’elle mène en un triste et touchant délire, et qui la rend presque -sacrée au regard superstitieux des marins. On ignorera le crime de -votre fils Mathias. Continuez à dissimuler la situation de Mauricette. -Si cela devient trop difficile, nous dirons qu’elle est malade, et je -la placerai chez des gens sûrs. - -—Il n’y a de sûr que moi-même,» fit Mathurine. «Je garderai ma bru, -je la délivrerai de mes mains. Je réponds que l’enfant viendra au monde -sans qu’on s’en doute. Mais ensuite, qu’en ferons-nous? - -—Vous me l’enverrez,» dit le marquis. «Mathias peut l’apporter -secrètement à Valcor. Je le suppose disposé à réparer sa faute. - -—Sans doute. Il m’aide à jouer la comédie nécessaire. Et comme son -frère Yves est au loin, dans la marine de l’État, la maison des Gaël -peut préserver son secret. - -—Bien. Nous nous arrangerons donc de façon à ce que l’enfant de -Mauricette soit découvert par mes gardes à l’une des grilles de Valcor. -On pensera que le petit être a été abandonné par des chemineaux. Nul -ne connaîtra son origine. Je le ferai élever. Vous pourrez suivre dans -la vie celui qui, tout bâtard qu’il soit, n’en sera pas moins votre -petit-fils. Et l’honneur des Gaël sera sauf. - -«Telle fut la combinaison que je trouvai,» continua Valcor, «pour -soulager un chagrin respectable et intéressant. Comment aurais-je pu -prévoir la coïncidence inouïe qui ferait dévier jusqu’au dénouement le -plus romanesque, la banalité de cette bonne action? Quelques semaines -plus tard, Laurence accouchait. Jamais femme ne paya sa maternité de -plus horribles souffrances. Je crus que je perdrais moi-même la raison -à contempler ce martyre. Le moment vint où, pour y mettre un terme, il -fallut presque arracher de force le fruit de ces pauvres entrailles -pantelantes. On sacrifiait l’enfant, qui, par un miracle, respirait -pourtant lorsque la terrible délivrance eut lieu. C’était une fille. -Tout donnait à prévoir qu’elle ne vivrait pas. Et cependant la vue -seule de cette chétive créature retenait en ce monde la malheureuse -mère, qu’on désespérait de sauver. Dans l’effroyable faiblesse où -était Laurence, elle semblait n’être soutenue que par une sensation: -la présence du bébé, qu’elle exigeait sans cesse à côté d’elle. Les -médecins avaient en vain ordonné de l’en distraire. «La fillette n’a -que peu d’heures à passer ici-bas,» disaient-ils. «Et la mère la suivra -aussitôt dans la tombe, si on n’arrive pas à lui cacher que son enfant -n’est plus. - -«Une nuit, comme j’étais seul près de ma femme avec la garde, nous -dûmes retirer d’auprès la mère assoupie le pauvre petit corps qui, -hélas! se glaçait. Que dire à Laurence lorsqu’elle s’éveillerait et -réclamerait sa fille? Les fausses excuses, le silence même, c’était le -coup de mort sur cet organisme dévasté. La malheureuse ne comprendrait -que trop. Je perdais la tête. Quand, tout à coup, au fort de mon -angoisse, on vint me prévenir que quelqu’un me demandait, qui ne -pouvait parler qu’à moi. C’était Mathias. Il m’annonça que Mauricette -avait donné le jour à une fille, et me demanda dans quel lieu il devait -déposer l’enfant pour qu’elle ne manquât pas d’être trouvée promptement -par les gens du château.—«Où est-elle?» criai-je avec une impétuosité -qui effara l’homme. Il me dit qu’il l’avait laissée, bien enveloppée, -dans un abri d’herbes sèches. C’était le moment des foins. La nuit -était chaude.—«Attends-moi,» dis-je. «Tu vas m’y conduire.—Vous, -monsieur le marquis!» Un instant après, je partais avec le marin. Sous -un ample manteau, je portais ma fille morte. Quelle minute! J’aurais -étouffé l’innocente de mes mains qu’elles n’eussent pas tremblé -davantage. Je dis à Mathias:—«C’est un paquet, pour qu’on ne s’étonne -pas si l’on me voyait revenir les bras chargés. Je mettrai moi-même -ta petite à l’endroit propice.» Il ne souffla mot. Rassuré de me voir -agir, il n’avait qu’une hâte. Fuir les environs du château, retourner -auprès de sa mère, la redoutable vieille, capable de tuer les siens -s’ils se déshonoraient, et lui annoncer que tout était réparé, que sa -faute était comme si jamais elle n’eût été commise. - -«Dès que, sous la nuit claire, j’aperçus la meule de foin, avec une -tache blanchâtre au pied, je congédiai le marin.—«Va-t’en, Mathias. -Je vais prendre cette pauvre mioche. Elle est en sûreté désormais. Je -la placerai au seuil de la petite porte, par où passe le domestique -qui va chercher le médecin, et j’enverrai chercher ce médecin d’ici -deux heures. On ne peut manquer de la trouver.—Voulez-vous,» me -dit-il, «que je vous débarrasse de ce paquet, puisqu’il était pour -la frime?—Inutile. Sauve-toi, mon gars. Et ne recommence plus.—Je -m’embarque demain au long cours,» répliqua-t-il. «Mais, partout, je -serai votre homme, jusqu’à la mort. Dieu vous garde, monsieur le -marquis.» Un instant plus tard, il était loin. - -«Vous devinez le reste, Gaétane. Je changeai l’enfant morte contre la -vivante. Et, quelques heures plus tard, ce fut un petit cadavre que -mes gens découvrirent à l’une des entrées du parc. Quand la marquise de -Valcor s’éveilla, une mignonne créature, chaude d’une vie innocente, -respirait contre sa joue. La mère était sauvée. J’aimais ma femme, -Gaétane. Je ne vous avais pas revue encore. Je l’aimais d’autant plus -que je voulais mieux vous oublier. L’enfant qui me rendit Laurence -devint deux fois ma fille. Et jamais, vous entendez, jamais celle qui -porte mon nom ne soupçonna mon subterfuge—horrible ou sublime. Jugez -comme vous voudrez. Cette nuit-là, je ne réfléchis pas. Je me jetai -vers le salut comme on se jette au feu pour en arracher un être cher. -Plus tard, j’acceptai le fait accompli. Et ce fait devint d’autant plus -irrévocable, lorsque les hommes de science m’apprirent que Laurence ne -pourrait plus être mère et que jamais je n’aurais un descendant de mon -sang.» - -Gaétane de Ferneuse n’avait pas interrompu ce récit. Elle n’y fit -qu’une objection: - -—«Vous m’aviez dit, Renaud, que, seul, vous connaissiez ce mystère. -Mais ... la garde qui soignait Laurence, qui retira d’auprès d’elle -l’enfant expirante? - -—Cette femme est morte. Oui ... elle savait tout, mais n’a jamais rien -révélé. - -—En êtes-vous sûr? - -—Elle était plus dévouée à Laurence qu’un chien à son maître. Elle me -baisait les mains pour ce que j’avais fait. Oh! celle-là ... sa tombe -n’est pas plus muette qu’elle ne le fut elle-même.» - -Une furtive ironie passa dans cette phrase. Du moins le sembla-t-il à -Gaétane, qui, de toutes ses fibres, demeurait à l’affût. Elle demanda -encore: - -—«Et les médecins, qui avaient laissé un bébé presque sans souffle, et -qui retrouvaient une robuste petite, toute disposée à vivre?» - -Renaud eut un ricanement léger. - -—«Croyez-vous donc les médecins si forts qu’ils voudraient nous -le faire croire? Celui de Brest abandonnait l’enfant qu’il croyait -condamnée, ne demandait même pas à la voir, ne s’occupait que de -la mère. Le pauvre docteur de campagne prit facilement le change, -grâce à l’adresse de cette garde, qui en savait autant que lui. Le -grand consultant de Paris avait repris momentanément le chemin de la -capitale. Trois jours après, quand on vit Micheline téter à plein -cœur une solide nourrice, c’était à qui aurait prédit que la petite -gaillarde s’en tirerait. Même on ajoutait, à qui mieux mieux: «Une -Valcor ... Naturellement.» - -—Et ... l’autre?» murmura M^{me} de Ferneuse. - -—«Dieu a recueilli sa petite âme éphémère,» prononça le marquis avec -une émotion grave, dont la comtesse fut touchée. - -Était-ce l’habileté merveilleuse de cet homme? Une impression de vérité -émanait de son étrange récit. Surtout une persuasion s’imposait à -M^{me} de Ferneuse: Micheline et Hervé n’étaient pas frère et sœur. -Un mystère empêchait que le même sang ne coulât dans leurs veines. -Quel était-il, ce mystère? Celui que dévoilait Renaud? Ou un autre, -plus redoutable? Gaétane restait comme suspendue au bord d’un abîme -profond et obscur, où flottaient d’effarantes apparences. Les yeux -baissés, le visage plus blanc que ses mains délicatement pâles sur le -linon bleuâtre de sa jupe, elle se recueillait. Doutes, intuitions, -pressentiments, incertitudes. Cela ne suffirait pas pour la libérer -de ce qu’elle devait au passé. Cela suffirait encore moins pour -qu’elle consentît à l’union de son fils avec l’enfant délicieuse et -énigmatique, héritière d’un nom éclatant, mais d’une race inconnue. - -—«Puis-je connaître le sens de vos réflexions, Gaétane?» - -La belle et fière tête se releva. - -—«Je saurai décider mon fils à renoncer à votre fille.» - -Une angoisse violente altéra les traits de Renaud. - -—«Pourquoi? L’hérédité de cette enfant n’est pas vile! L’âme des Gaël -vaut celle des Valcor.» - -L’accent vibra. Le cri venait d’un lointain orgueil. Où donc était la -source, si impétueuse, de vérité, parmi tant de mensonges? - -—«Certes,» reprit M^{me} de Ferneuse, «j’estime à l’égal d’une -lignée aristocratique cette famille de marins probes et vaillants, et -tellement soucieuse de l’honneur. D’ailleurs, quelle ancestralité n’est -pas trouble? Celle qui a produit la pure fleur, si rare et précieuse, -qu’est Micheline, me paraît incomparable. Et, socialement, mademoiselle -de Valcor, d’une très haute noblesse et d’une richesse excessive, a une -valeur digne de sa personne charmante. - -—Eh bien?» haleta le marquis. - -Si maître de lui, il ne pouvait cacher son anxiété lorsqu’il s’agissait -de sa fille. - -—«Eh bien, Renaud, une circonstance anéantit pour moi tout cela. C’est -le serment exigé par vous que je laisserai mon fils dans l’ignorance de -votre secret.» - -Tous deux se turent un instant. Ils sentaient entre eux des choses non -dites, plus inquiétantes que les paroles exprimées. Enfin, M. de Valcor -prononça lentement: - -—«Mais, ce secret, vous l’auriez toujours ignoré vous-même, si vous -n’en possédiez un autre que vous n’avez pas, j’imagine, l’intention -d’apprendre à Hervé. Lui direz-vous qui est son véritable père? Alors, -en effet, vous lui devez aussi la preuve qu’il peut aimer et épouser -sans crime celle qui porte le nom de ce père.» - -Une rougeur monta au front de Gaétane, puis s’effaça, laissant ce front -plus pâle encore qu’auparavant. - -—«Ceci est juste,» répondit-elle, «Mais n’importe! L’impossibilité -n’en est que plus grande d’éclairer le jugement de mon fils. Moi -vivante, il n’épousera point une femme que je sais n’être pas celle -qu’il croit, valût-elle cent fois mieux.» - -Renaud, qui se connaissait en volonté, mesura la trempe de celle-ci. Ce -fut avec une humilité inattendue qu’il insista. La supplication même ne -lui eût pas coûté. Mais que dire? Lui aussi touchait une muraille de -mystère. Cette femme gardait une pensée qu’il ne distinguait pas. - -—«Avez-vous bien compris,» fit-il tout à coup, «que jamais les Gaël -n’interviendront? Ils croient que Micheline est bien l’enfant que -Laurence a mise au monde. Pour eux, leur fillette est morte la nuit où -elle fut exposée. L’idée leur reste que cet accident fut causé par le -foin à l’abri duquel Mathias l’avait mise. Une touffe glissée de la -meule aura étouffé la petite. - -—Oh!» dit Gaétane. «Quand même!... Les Gaël sont de fer. Ces gens-là, -je le sais,—Mathurine et Mathias,—n’ouvriront pas la bouche. - -—Ainsi,» reprit M. de Valcor, «c’est à cause d’un scrupule que vous -jetterez votre fils dans le désespoir?» - -Elle le regarda et, soulignant le mot: - -—«C’est à cause d’un scrupule.» - -Quelle puissance dans ces grands yeux de flamme claire, pour faire -chanceler en lui-même le gladiateur moral qu’était Valcor! Voulant se -soustraire à leur pénétration, il se grisa de leur splendeur verte et -dorée! La vigilance du lutteur fit place à la fougue de l’amoureux. - -—«Ah! divine Gaétane,» s’écria-t-il, «âme trop haute pour cette terre! -Je trouverai des arguments pour toucher votre cœur maternel. Hervé est -mon fils aussi. J’ai le droit de défendre son bonheur, même contre -vous. Mais, en ce moment, je ne veux que m’incliner et vous adorer. A -cause d’un scrupule encore, vous m’avez jadis exilé de votre vie ... -mais non pas de votre âme. Dites-le ... Dites-moi que vous me pardonnez -cet oubli apparent, imposé par vous, oubli que, cependant, vous me -reprochiez délicieusement tout à l’heure. - -—Moi!...» s’exclama la comtesse, «Moi, vous le reprocher! - -—Mon silence, tout au moins. N’est-ce pas la même chose?» - -Un sourire de volupté insidieuse glissa sur la bouche de Renaud, cette -bouche finement dessinée dans l’ombre caressante de la moustache et -de la barbe encore très brunes. Ses yeux bleu sombre s’emplirent de -passion. Ses gestes rapprochés et tendres ajoutaient à la séduction -de sa voix. L’illusion du passé, le vertige suave, enveloppèrent de -nouveau Gaétane. Pour la seconde fois, cependant, elle se reprit. -L’instinct obscur qui, au fond d’elle-même, se soulevait en défiance -contre cet homme, lui prêta une inspiration soudaine. - -—«Renaud,» dit-elle, «vous dites que vous n’avez jamais cessé de -m’aimer? - -—Je le jure. Même quand j’ai cru y être parvenu. Même quand je me suis -marié. Ah! ce mariage! Dire que je l’ai conclu surtout pour donner un -héritier au nom de Valcor! Le sort s’est vraiment joué de moi!» - -Elle secoua la tête, comme si cette explication du fait accompli -importait peu. - -—«Quelle épreuve vous convaincrait?» demanda Valcor, avec toute -l’ardeur de son amour actuel, dont elle ne doutait plus. - -—«Une seule. - -—Grand Dieu! Dites! - -—Rendez-moi mon anneau. Si vous l’avez gardé toujours, je vous -croirai.» - -M. de Valcor contint le mouvement de surprise et le cri maladroit qui -allaient lui échapper. Gaétane le croirait! Elle le croirait!... -C’est-à-dire—et il le comprit—non pas seulement dans le désir qu’il -avait d’elle aujourd’hui, mais en tout. Cet anneau!... Une vision -brusque, que déjà les lettres trouvées dans le mur avaient fait surgir -en lui, fulgura. Il répondit: - -—«Vous parlez de la bague portée par vous avec une hardiesse si -charmante sous les yeux mêmes de votre mari, qui jamais n’eut l’idée de -vous l’ôter du doigt et de lire l’inscription gravée. Ce gage que vous -m’avez rendu, enclos dans la dernière lettre que vous m’avez écrite?» - -M^{me} de Ferneuse cria faiblement: - -—«Renaud!» avec l’accent éperdu, extasié, dont elle eût accueilli -l’uniquement cher, surgi sous ses yeux de la tombe. Ah! le bien-aimé -seul pouvait savoir ces choses. L’épreuve réussissait! - -Valcor lut sa victoire dans les admirables yeux et sur les lèvres -tremblantes. Il ouvrait les bras. Elle se déroba. - -—«Dites, dites encore,» fit-elle avec une avidité tendre et perspicace -à la fois. «Où est-elle, cette bague? Rappelez-moi les mots que vous y -aviez inscrits.» - -Quelque chose à la fois d’effaré et de résolu passa sur les traits de -Valcor. - -—«Je vous la rendrai, cette bague,» dit-il. - -—«Où est-elle? - -—Je vous la rendrai. - -—Mais quand donc?» demanda Gaétane avec un recul de toute son âme. - -Il ne répondit pas. - -—«Rappelez-moi seulement,» reprit-elle, «les mots que vous y aviez -fait inscrire.» - -M. de Valcor demeura muet. - -—«Vous les avez oubliés?» fit Gaétane, avec un accent plus accusateur -que ne comportait la déception d’amour. - -—«Comme vous doutez de moi!» s’écria-t-il. Et, pour la première fois, -l’intonation sonna fausse, trop emphatique. - -«Si je doute de toi!» se dit-elle, pendant la minute de frémissant -silence qui suivit. «Ah! et de quel doute horrible! Ces traits, qui -sont peut-être les siens ... Cette voix, qui ressemble tant à la -sienne! Ces mains ... Oh! ces mains, qui ont peut-être jadis pressé les -miennes, et qui peut-être aussi ...» Involontairement, elle y porta les -yeux, vers ces mains déliées et nerveuses, sur lesquelles ne restaient -ni trace de caresses ni trace de crime. Des baisers sur elles? Ou du -sang?... Quel sang!... Celui pour lequel, jadis, elle aurait donné tout -le sien. Si cet homme n’était pas l’amant à jamais cher, le véritable -époux de sa jeunesse, le père de son enfant, par quelle œuvre de -meurtre et d’infernale audace avait-il usurpé sur la terre un destin, -un nom, un visage, et jusqu’à des souvenirs, dont son cœur, à elle, ne -pouvait se délier? L’autre, le bien-aimé, qu’avait-il fait de lui?... - -—«Gaétane,» reprenait M. de Valcor avec une douceur infinie, «je -confondrai vos soupçons en vous rendant l’anneau. Si je vous le -restitue, tel que je vous l’ai donné et portant toujours les mots où je -me donnais, moi aussi, et pour jamais à vous ...» - -M^{me} de Ferneuse tressaillit profondément. L’illusion passait sur -elle, comme une vague qui revient. - -—«... Croirez-vous, Gaétane, à l’éternité de mon amour?» - -Elle le regarda en face et répondit: - -—«Soit. J’y croirai. - -—O mon adorée! M’accorderez-vous de nouveau, fût-ce pour une heure, la -félicité d’autrefois?» - -Un tremblement agita M^{me} de Ferneuse. En elle montait comme un -souffle de fatalité, une force superstitieuse et irrésistible. Elle -s’écria, dans une soudaine exaltation: - -—«Oui ... avec ce gage ... le passé ressusciterait! - -—Et nos enfants, Gaétane ... Nos enfants? Micheline ... Hervé ... Leur -refuseriez-vous encore le bonheur? - -—Non, non,» dit-elle, toujours agitée par une émotion souveraine, -par une fièvre à la fois enthousiaste et lucide. «Cet anneau sera la -réponse du Ciel. Vous ne le possédez pas, puisque vous ne l’avez pas -glissé à votre doigt pour venir ici, en cet asile de notre amour, -où vous vouliez réveiller cet amour après tant d’années! Vous ne -pouvez me répéter les mots sacrés qu’il contenait et qui ne se sont -jamais effacés de mon cœur. Eh bien, redites-moi un jour ces mots, -présentez-moi un jour cette bague, et je ne douterai plus ... ni de -vous, ni de votre amour, ni de la naissance mystérieuse de Micheline. -Vous serez de nouveau mon Renaud, le Renaud que je pourrai croire, car -il n’a jamais menti! - -—Merci, Gaétane!» s’écria le marquis de Valcor dans une effusion où -éclata de nouveau une sincérité éblouissante. «Merci! Je posséderai -donc mon rêve, et je n’aurai pas causé le malheur de Micheline. Soyez -bénie! Je sais que rien ne vous ferait manquer à votre parole. Soyez -bénie! Vous aurez l’anneau!» - -Qu’il était séduisant et chaleureux! Comme les vifs ressorts de son -être jouaient aisément, largement, dans le triomphe et la joie! De -nouveau, la forte vibration de la vérité ébranla l’âme de Gaétane. Si -près de croire, et dans un tel désir de confiance, elle s’écria: - -—«Pourquoi donc ne pas me promettre cet anneau pour tout de suite, -pour demain?» - -Lourdement, l’oscillation du doute précipita un poids écrasant au fond -d’elle-même, quand il expliqua: - -—«Mais ... la bague n’est pas à Valcor. Après mon mariage, quand je -suis retourné en Amérique, je l’ai laissée là-bas, en lieu sûr. Je -craignais trop qu’elle ne tombât sous les yeux de Laurence. - -—Ah!» fit M^{me} de Ferneuse d’une voix lointaine et froide, «la bague -est restée en Amérique. - -—Oui. - -—Et ... vous dites: en lieu sûr?» - -Il répéta: - -—«En lieu sûr.» - -Mais comme elle dardait sur lui des yeux d’horreur et d’effroi, elle -vit un sursaut brusque de la mâchoire couper le dernier mot, tandis que -sous cette signification terrible de son regard, qu’elle ne pouvait -atténuer, une fine sueur perlait autour des sourcils mâles et des -paupières soudain battantes. - -Alors, elle prit rapidement congé de lui, partit comme si elle -s’enfuyait. Et elle se répétait, avec d’horribles pensées: «En lieu -sûr ... En lieu sûr ...» Tandis qu’une autre épouvante la prenait, -songeant à sa promesse, et que, peut-être, si elle n’arrivait pas à -l’en empêcher, il lui rapporterait en effet l’anneau de ce «lieu sûr», -et que le gage adoré fermerait sur elle de plus épaisses et abominables -ténèbres. - - - - -XI - -_LE ROMAN DU PRINCE_ - - -SUR le terrain battu du tennis, coupé dans une longue pelouse ombragée, -non loin du château, les pieds agiles, chaussés de peau blanche sur des -semelles plates, s’agitaient au bord des jupes courtes ou des pantalons -de flanelle. Les jeunes hôtes de Valcor s’excitaient à ce jeu propice -au flirt, où les yeux sont moins attentifs aux vives trajectoires de la -balle qu’au caprice mouvant des cœurs au fond des autres yeux. - -Micheline était là, et sa cousine Françoise, et le prince Gilbert. Ce -trio eût suffi à faire vibrer l’air d’inquiétude et d’amour, même si -les autres manieurs de raquette n’avaient pas eu, eux aussi, de la -coquetterie, de la passion, du dépit ou de l’espoir, dans l’animation -de leurs gestes. - -M^{lle} de Valcor remplissait avec grâce son devoir de jeune maîtresse -de maison. Mais son âme n’accompagnait pas l’élan de son corps souple, -suspendue encore tout entière à cette roche ourlée de soleil, au -tournant de laquelle avait disparu hier,—et pour combien de temps!—la -silhouette de cet Hervé, qu’elle aimait. Aussi, le moment arriva où le -jeu lui devint trop pénible à suivre. L’ayant mis en train, et voyant -que ses amis s’amusaient avec la fougue du sang et de la vanité, ivres -de bondir et de plaire, Micheline céda sa raquette et se glissa entre -les arbres. - -Elle avait parcouru deux cents mètres, et tournait dans un labyrinthe -de charmilles, où mourait l’écho des rires, et où elle goûterait -l’illusion d’une solitude absolue, lorsqu’elle entendit un pas -précipité, puis une voix, derrière elle: - -—«Mademoiselle Micheline!» - -Se tournant, elle eut un sursaut, se redressa, l’expression mécontente -et offensée. - -—«Comment, prince? - -—Permettez-moi de vous parler. - -—Non, monsieur. - -—Je vous en prie!... - -—Retournez immédiatement au tennis. Personne ne doit s’apercevoir que -vous avez osé me suivre, ni soupçonner que j’y consente. - -—On ne m’a pas vu quitter le jeu, mademoiselle Micheline. Je me tenais -à l’écart, guettant votre fuite prévue. Vous aviez l’air tellement -distraite! - -—Mes distractions ne vous concernaient en rien, monsieur. Je ne puis -admettre votre façon de me parler.» - -Gairlance lut, sur le visage hautain et charmant, une condamnation -qui dépassait la faute actuelle. Du reste, la franchise de Micheline -éclata aussitôt. Elle interrompit les excuses et les explications qu’il -tentait de présenter. - -—«Prince Gilbert, il ne doit pas y avoir de malentendu entre nous. -Vous me faites la cour. A votre façon, d’ailleurs. Une façon trop -cavalière pour moi. Durant le cotillon, avant-hier soir, vous avez -risqué des phrases qu’il ne m’a pas convenu d’entendre. Mais mon -silence ne vous suffit pas. Je m’explique donc. Vos intentions—que -je ménagerais peut-être davantage si elles étaient plus discrètes—ne -sauraient être agréées ni par moi, ni par mes parents. Je ne serai -jamais votre femme.» - -Gilbert garda le silence et devint très pâle. Son audace fringante, -brusquement, tombait. Il ne s’attendait à rien de si décourageant, de -si net. - -Cette stupeur d’une souffrance réelle, qui le désarmait, apitoya -légèrement M^{lle} de Valcor. Elle ajouta, presque avec douceur: - -—«Nous resterons amis, prince. Retournez au tennis. Et n’essayez plus -jamais de me parler en particulier. - -—Mademoiselle,» s’écria-t-il, la voix rauque d’émotion, «ne me -signifiez pas en une minute une sentence définitive. - -—Une minute!» s’exclama-t-elle, impatiente et cabrée de nouveau. -«C’est beaucoup trop! Ne restez pas une seconde de plus seul avec moi -contre mon gré, monsieur ... - -—Laissez-moi seulement vous dire,» insista-t-il avec précipitation, -«que je n’aurais pas abordé une question aussi grave, si vous aviez -daigné m’entendre.» - -Son obstination fit jaillir un éclair des yeux ardemment sombres de -Micheline. Elle trouvait ceci intolérable,—moins par une préoccupation -positive des commentaires qui, peut-être, s’ébauchaient là-bas, dans -les cervelles malicieuses des joueurs de tennis, que par une farouche -réserve de son cœur passionnément pris. Des paroles d’amour, qui ne -seraient pas d’Hervé, et qu’Hervé ne pouvait lui dire! Tout son être -s’insurgeait dans une pudeur et une douleur. - -Elle allait tourner le dos et s’éloigner de celui qui désobéissait si -incorrectement à son ordre formel, quand, soudain elle se ravisa et -resta. - -Françoise de Plesguen apparaissait à l’angle de la charmille. M^{lle} -de Valcor ne pouvait, à son aspect, s’échapper comme une coupable. Pas -davantage ne pouvait-elle, même d’un mot à voix basse, que sa dignité -retint, prévenir l’imprudent Gilbert. - -Or, celui-ci, voyant s’interrompre son mouvement de retraite, et -croyant avoir trouvé l’argument qui la touchait, s’écria, les mains -jointes: - -—«Si vous connaissiez la violence de mon amour, vous craindriez de le -bafouer par le dédain. Si je dois me résigner, au moins donnez-m’en la -force. Accordez-moi ...» - -L’expression que prenait le visage de Micheline, la sensation -d’une présence derrière lui, suspendirent la phrase. Gairlance fit -volte-face, et resta saisi devant M^{lle} de Plesguen. - -Le fin et blond visage de celle-ci brûlait de rouge aux pommettes, sous -le scintillement des yeux clairs. - -—«Je viens vous prévenir ...» dit Françoise. «On vous voit à travers -les branches. Ne prenez pas vos rendez-vous si près du tennis.» - -Elle tremblait. Ses lèvres, qui n’osaient préciser davantage, -insinuèrent toutes les impertinences dans les syllabes du mot -«rendez-vous.» - -Gilbert essaya de badiner. - -—«Vous êtes donc méchante, mademoiselle Françoise?» - -Mais Micheline venait de comprendre. Elle mit autant de générosité que -de finesse défensive en interprétant: - -—«Pas plus méchante que vous, prince.» Et elle souriait, du haut de sa -pensée tellement détachée, tellement ailleurs! «Vous me tourmentiez un -peu, vous me menaciez presque, il y a un instant. Les sentiments trop -vifs ont de ces tyrannies.» - -Se détournant alors, Micheline partit avec une dignité tranquille. Sa -présence d’esprit devait apprendre à sa cousine qu’elle n’acceptait pas -les hommages de Gilbert, tout en éclairant celui-ci sur un amour qu’il -ne devinait pas. Elle les laissa donc ensemble, souhaitant sincèrement -que la pauvre Françoise profitât de cet instant unique. Pour qu’on ne -les devinât pas seuls, elle se garda bien de rejoindre les joueurs de -tennis. - -M^{lle} de Plesguen demeura près du prince de Villingen, interdite -et rose d’embarras, contente au fond. Mais il regarda cette gentille -silhouette, toute frémissante, avec seulement un peu d’hostilité -pour son intervention. Il n’avait de désir que pour l’autre, qui -s’éloignait. Et une frénésie accroissait son désir: la convoitise -de ce magnifique domaine et de tout l’or que la fille du marquis -représentait. - -—«Vous m’excuserez, mademoiselle Françoise ...» commença-t-il avec le -geste machinal de tirer sa montre. - -—«Attendez!...» murmura-t-elle, perdant la tête, «Ne me quittez pas -ainsi!» - -Les sourcils froncés d’impatience, il demanda froidement: - -—«Vous avez quelque chose à me dire? - -—Oui ... pourquoi m’avez-vous donné à croire?... Pourquoi vous -êtes-vous occupé de moi, si c’est ma cousine que vous aimez? - -—Mademoiselle, vous êtes charmante. Je me fusse conduit comme un -rustre si j’avais négligé de m’en apercevoir et de vous le dire. - -—Moi,» s’écria-t-elle, «je ne supposais pas qu’un galant homme pût -parler de la sorte à une jeune fille, sans une intention ...» - -Il suggéra: - -—«Sérieuse? - -—Oui, sérieuse,» déclara-t-elle, en le regardant bravement dans les -yeux. - -Le bretteur qu’était Gairlance devait goûter la crânerie. Ceci -l’intéressa. Plus il observait la joliesse grêle de Françoise et moins -il se sentait séduit par cette petite. Mais sa franchise lui parut -gentille. La vanité masculine flattée le rendit condescendant. - -—«Mademoiselle,» dit-il avec un retour de sa grâce câline, qui fit -glisser aux veines de Françoise un étourdissant frisson, «je vous -demande pardon si, en voulant amuser votre coquetterie, j’ai effleuré -votre cœur. Vous m’en voyez très confus et très fier. Mais que -voulez-vous? Je ne puis songer à un mariage sentimental. Je suis pauvre -comme un gueux, malgré mon titre de prince, pauvre et gueux comme mon -aïeul, le vainqueur de Villingen, avant que son épée nous eût conquis -la gloire pour toujours et la fortune pour bien peu de temps. - -—Alors,» dit Françoise, «c’est l’héritière de Valcor que vous -recherchez en ma cousine? - -—Votre logique est effrayante, mademoiselle. - -—Et si l’héritière de Valcor, c’était moi? - -—Ah! que vous êtes femme, pour bondir ainsi des plus cruelles réalités -aux plus folles chimères! - -—Chimères ... Peut-être. Je n’en sais rien. Mais il y a quelqu’un qui -sait. Et ce quelqu’un, justement, se dirige par ici. On dirait même -qu’il vient parce qu’il vous a vu.» - -Le prince Gilbert regarda du côté où se fixait l’attention de -Françoise. Vers l’extrémité de l’allée par où s’était retirée -Micheline, s’avançait José Escaldas. Depuis qu’il avait reconnu -Gairlance, il hâtait le pas,—ce qu’avait parfaitement remarqué -la jeune fille. Elle ne s’étonna point qu’ayant découvert leur -tête-à-tête, le Bolivien n’eût pas obéi à la discrétion élémentaire -qui lui indiquait d’en ignorer et de s’éloigner. Ne lui avait-il pas -annoncé un coup de théâtre dont, à présent, elle attendait tout? Car -Gilbert, pour qui son amour grandissait des confidences mêmes qui -eussent dû la décourager, ne demanderait pas sa main sans quelque -intervention miraculeuse. Comme il venait de se montrer sec et -positif, presque cynique! Mais ses yeux chauds et obscurs, le velours -frôleur de sa voix, toute sa personne plus précieuse encore d’être -si égoïste, ensorcelaient Françoise. Et de lui avoir laissé entendre -qu’elle l’aimait, l’attachait plus follement. - -—«Approchez, monsieur Escaldas!» cria-t-elle au nouveau venu. «Si -c’est au prince de Villingen que vous avez affaire, je vous l’abandonne -volontiers. N’avez-vous pas à l’entretenir de choses qui nous -intéressent tous? - -—C’est vrai, mademoiselle. - -—Et quand les connaîtrai-je, moi, ces choses mystérieuses?» -reprit-elle. - -—«Quand votre père, ou quelqu’un d’aussi autorisé, jugeront à propos -de vous les apprendre. - -—Quelqu’un d’aussi autorisé? Qui cela? - -—Un fiancé peut-être,» dit Escaldas, qui jeta du côté de Gairlance un -coup d’œil involontaire. - -Françoise, troublée, n’insista pas. Telle fut même sa hâte de cacher -son émotion et de précipiter l’entretien décisif entre les deux hommes, -qu’elle s’enfuit avec une gaucherie farouche, sur des mots vagues et -balbutiés. - -José Escaldas et le prince Gilbert partirent dans une autre direction, -et marchèrent quelque temps en silence. Comme celui-ci, stupéfait, -voulait poser une question, le Bolivien l’arrêta: - -—«Tout à l’heure. Nous ne serons jamais assez loin du château pour ce -que nous avons à dire.» - -Villingen obéit, intrigué, cherchant vainement un rapport entre les -intempestives déclarations de cette petite Plesguen, et les façons -de conspirateur avec lesquelles s’imposait à lui ce José Escaldas, -personnage inférieur et mal défini, qu’il avait tenu à distance durant -les deux semaines de son séjour à Valcor. - -Son compagnon, enfin, ralentit sa marche. - -—«Monsieur le prince,» commença-t-il obséquieusement, «daignez me -prêter cinq minutes d’attention sans m’interrompre. En cinq minutes je -vous en aurai dit assez pour que vous jugiez de l’intérêt que vous avez -à écouter le reste. - -—Parlez, dit Gairlance. - -—Mais sans que vous cherchiez à m’interrompre,» insista José. «Vous -allez entendre, sur vous-même, ce que vous n’êtes peut-être disposé à -tolérer de la part de personne, encore moins du médiocre hère que je -suis. Ne bondissez pas. Votre patience est indispensable. - -—Parlez,» répéta le prince. - -—«Voici. Vous êtes ruiné. Vous avez des dettes, le goût du plaisir et -l’orgueil de votre nom. Vous voulez épouser mademoiselle de Valcor. -Elle ne vous déplaît pas personnellement, cela est entendu. Vous seriez -difficile. Mais, vous vous passeriez bien de cette belle fille, si elle -n’avait que sa peau blanche et ses yeux noirs. Elle possède un nom qui -vaut mieux que le vôtre, parce qu’il a duré davantage, avec un des plus -beaux châteaux de France, et des millions. Eh bien! moi, José Escaldas, -je viens vous prévenir de ceci: mademoiselle Micheline ne détient tout -cela que par une formidable fraude. Celle qui a droit au nom de Valcor -et au domaine, sinon à tous les millions, c’est Françoise de Plesguen. -J’ai, par devers moi, les preuves de ce que j’avance. Vous auriez -intérêt à l’anéantissement de ces preuves,—et c’est sans doute le -marché que je vous offrirais,—si Micheline consentait à devenir votre -femme. Mais vous savez parfaitement qu’elle n’y consentira jamais. Elle -aime Hervé de Ferneuse, et elle se moque de vous. En revanche vous -connaissez les sentiments de Françoise, la véritable Valcor, fille du -seul et authentique marquis. Ces sentiments, dont vous êtes l’objet, -ne peuvent que s’accroître si vous aidez à lui faire restituer son -patrimoine et son titre. Maintenant trouvez-vous que ma communication -soit dépourvue d’intérêt?» - -Le Bolivien posa la dernière question avec l’assurance d’un homme -qui a «empoigné» son interlocuteur. Ici, point n’était besoin des -réticences et des précautions oratoires employées la veille avec Marc -de Plesguen. Sans avoir même la finesse intuitive de ce demi-primitif -qu’était Escaldas, chacun eût fait la différence entre le petit -seigneur de fraîche date, moderniste avisé, aux jeunes dents aiguës, -à la conscience peu encombrée de scrupules, et le vieux gentilhomme, -délicat au point de prendre en défiance son propre intérêt; celui-ci, -d’ailleurs, proche parent et ami d’enfance du chef de famille qu’on -tenterait de déposséder, et respectueux jusqu’à la superstition du nom -que salirait le scandale. - -Gilbert Gairlance de Villingen, prince d’Empire, ne pouvait être touché -par de semblables considérations. - -—«Vous me racontez-là,» s’écria-t-il, secoué de fièvre, «une histoire -prodigieuse! - -—Elle est vraie. - -—D’où pouvez-vous bien la tenir? - -—De moi-même. C’est ce qui fait ma force. - -—Quel intérêt y cherchez-vous? - -—Un triple intérêt: sécurité, vengeance et argent. - -—Voyons?... - -—Sécurité: parce que celui qui se fait nommer Renaud de Valcor me -soupçonne d’avoir surpris son secret. Et lui, il ne me l’achèterait -pas. Il le supprimerait, en me supprimant. J’en suis certain. - -—Bigre!... Et vengeance ... contre lui?» demanda Gilbert. - -—«Oui, une vieille affaire à liquider. Je vous la dirai. Elle contient -la meilleure de mes preuves. - -—Argent ... Vous en auriez. Ne nous arrêtons pas à ce détail,» fit -l’autre en riant. - -Escaldas le considéra avec une satisfaction étonnée. Il ne s’attendait -pas à susciter tout de suite un tel entrain. Ce jeune homme, qui -piaffait déjà, prêt à partir au galop dans l’aventure, le changeait -agréablement des nobles indignations du vieux Plesguen. Mais c’était -une surprise. - -—«Ah!» dit Gairlance, qui comprit son regard. «Vous remarquez que ça -ne traîne pas avec moi. C’est que j’ai le sang de mon grand-père dans -les veines. La lutte, la conquête, un peu de pillage même, ça me va. Si -la chose inouïe que vous me révélez est exacte, je prévois une bataille -acharnée, des ruses, des hasards, des coups de force extraordinaires. -Ça n’ira pas tout seul. Tant mieux! Mais, sapristi! je ne m’y -engagerai pas en aveugle. Il me faut être d’abord convaincu, songez-y, -mon bonhomme! - -—Vous le serez. - -—Je ne demande pas mieux. Ah! nom d’un chien, le sacré chambardement -que ça ferait tout de même!» - -Escaldas, sur son masque sournois et grave, laissa paraître une gaieté -qui ressemblait à une grimace. - -—«Vous êtes rigolo, mon prince,» observa-t-il, soudainement familier. -«On dirait d’un gosse à qui je proposerais une farce épatante. - -—Non, non, mon brave,» dit l’autre, offusqué. «N’oublions pas nos -distances. Je veux bien frapper d’estoc et de taille, si l’on me prouve -que je suis en face d’un bandit, et d’un bandit qui serait fichtrement -habile et redoutable. Mais vous jouez un autre rôle. Si ce rôle est -nécessaire, il n’est pas propre. Nous ne faisons pas la même besogne. -Allez-y maintenant de vos preuves.» - -La face maigre et bistrée d’Escaldas, durcie encore par une barbe -trop noire où couraient des fils trop blancs, revint à son expression -cauteleuse. - -—«Mes preuves,» reprit-il d’un ton rogue. «Je vous dirai en quoi elles -consistent. Quant à vous les mettre entre les mains ... - -—Soit,» riposta Gilbert, nerveux et méprisant. «Vous ferez votre -marché. Maintenant, je vous écoute. Car vous ne m’avez encore rien dit. -Le marquis de Valcor aurait, d’après vous, usurpé son titre? - -—Mieux que cela. Il se serait substitué au titulaire, qu’il aurait -fait disparaître. - -—Diable! On n’escamote pas un homme ainsi qu’une muscade. - -—Oh! si ... Dans certaines régions sans police et sans lois.» - -José exposa son hypothèse. Un aventurier, ressemblant à Renaud de -Valcor, et s’étant peut-être étudié à lui ressembler en tout, au cours -d’aventures communes, serait revenu en se donnant pour lui, après un -intervalle de huit années, suffisant à rendre les mémoires incertaines. -D’ailleurs, le marquis n’avait pas de famille, sauf l’inoffensif Marc -de Plesguen, facile à leurrer. Et son sosie avait trouvé moyen de ne -reparaître que plus tard encore dans son pays d’origine, après un -mariage accompli à Paris et qui l’alliait à de très anciennes maisons -de l’aristocratie française. Allez donc soupçonner ou attaquer une -situation pareille! Et l’argent, l’argent souverain que cet homme -tirait à flots de ses plantations américaines de caoutchouc, quel -rempart! - -—«Mais les plantations seraient son œuvre, à lui, au vivant? son bien, -à lui?» interrogea Gairlance. - -—«Faudrait voir,» dit vulgairement Escaldas. «D’après mes données, -l’établissement aurait été fondé par le premier explorateur, le vrai, -celui qui a couru les dangers, concilié les populations, obtenu les -concessions de début. Toute cette Valcorie, ruisselante de caoutchouc -et d’or, ne resterait pas intacte à l’imposteur ni à ses héritiers. Et -les restitutions, les dommages-intérêts qu’il devrait à Plesguen?... -Soyez sûr que la belle Micheline ne garderait pas la plus grosse part. - -—En tout cas, elle n’aurait ni le nom ni cet admirable domaine,» -appuya Gairlance. «Et que serait-elle? Fille d’un misérable, d’un -condamné sûrement, d’un forçat sans doute ... Que demeurerait-il de sa -fierté?» - -Une rancune d’amoureux éconduit sonna durement dans la voix, si -moelleuse d’habitude, et qui se fit rauque. Gilbert ajouta: - -—«Vos preuves? - -—J’en ai trois,» dit Escaldas. «Elles suffisent pour une dénonciation -au Parquet. - -—Après plus de vingt ans!» s’exclama le prince, en hochant la tête. - -—«Il n’y a pas prescription pour un crime pareil. A supposer que -l’homme échappe à la poursuite pour assassinat,—l’escroquerie, le faux -état civil, la substitution de personne, continuant chaque jour avec -tous leurs effets, tombent sous le coup de la loi. Et les héritiers -lésés n’ont pas de limite de temps pour faire valoir leurs droits. - -—Parbleu, je m’en doute bien. Mais, après tant d’années, durant -lesquelles un homme a été pris pour un autre, il faut des indices -rudement solides pour établir judiciairement les faits. Pensez à -tous les témoins qui se lèveront en sa faveur. Tous ces cerveaux -dans lesquels ne s’est jamais glissée l’ombre d’un soupçon! Tous ces -yeux habitués, suggestionnés! Toute cette population accoutumée à sa -personne autant qu’à ses bienfaits! - -—Laissez donc, prince. Ils se transformeront en loups pour le dévorer, -ce grand seigneur, si on le leur jette, nu et avili, en pâture. - -—Mais Marc de Plesguen? Tout dépend de lui. Nul n’a qualité, hors lui, -pour se porter partie civile. L’avez-vous sondé? - -—Oui. - -—Que dit-il? - -—Ah! c’est le chiendent. Il reconnaîtrait son cousin dans un -épouvantail à moineaux plutôt que de se supposer lui-même envieux -de l’héritage. Comprenez-vous ce genre de folie? L’immensité de son -intérêt fait qu’il ne veut rien savoir. - -—Alors, n’en parlons plus,» dit Gairlance. «Du moment que celui-là -déclare que Valcor est le vrai Valcor ... - -—Ah!» s’écria Escaldas, «c’est là que je vous attends. Et sa fille? Il -y a sa fille! Elle vous aime. Donc vous pouvez tout sur elle. Et vous -savez bien qu’elle peut tout sur son père.» - -Le prince regarda le métis avec un peu plus de considération. José -pouvait être un bien méprisable individu, ce n’était pas un imbécile. - -Le Bolivien continuait: - -—«Déclarez-lui qu’elle sera votre femme si son père intente le procès -et le gagne. Je vous réponds qu’elle le fera marcher. - -—Il ne me reste donc,» dit Gairlance, «qu’à savoir sur quelles bases -on pourrait ouvrir l’affaire. - -—Voici,» dit Escaldas. - - - - -XII - -_UNE PISTE DANS LES TÉNÈBRES_ - - -«QUAND je connus Renaud de Valcor, vers 1880,» commença lentement le -métis, «il était déjà propriétaire d’immenses territoires sur les bords -du Madre de Dios. Cette rivière se jette dans le Béni, sous-affluent -de l’Amazone, à peu près à la frontière de la Bolivie, là où cette -république touche au Brésil. On n’a pu encore délimiter politiquement -ces deux Etats, dans une région couverte de forêts inextricables, et -moins connue encore que le centre de l’Afrique. - -«Valcor fut le premier explorateur qui, dans une pirogue de sauvages, -et se fiant aux merveilleux rameurs que sont les Indiens Mojos, osa -descendre le Madre de Dios et en reconnut le cours tout entier, -jusqu’à la cataracte après laquelle il tombe dans le Béni. Cette -rivière s’enfonce en pleine Selve amazonienne. Et la Selve, vous -le savez, prince,—la «Selva» des Espagnols,—n’est qu’un seul -impénétrable fourré qui couvre sept millions de kilomètres carrés, -une surface plus vaste que l’Europe. La civilisation n’a pas encore -entamé cette gigantesque forêt vierge, dont la végétation, entretenue -par une chaleur humide, contraire au tempérament de la race blanche, -est enchevêtrée si formidablement sur le sol que les grands fauves -eux-mêmes n’y peuvent vivre. Les singes seulement et de petits -quadrupèdes, tels que les pécaris, peuvent y circuler, avec les -oiseaux. Ah! par exemple, les oiseaux, ils sont là chez eux. Les -plus nombreuses et les plus splendides variétés du monde. Mais il ne -s’agit pas d’histoire naturelle. Il faut seulement, pour comprendre la -situation, que vous connaissiez les choses dans leurs grandes lignes. - -«Donc, cette forêt du bassin de l’Amazone est et restera encore -longtemps le dernier refuge de l’humanité sauvage. Car il y a là -dedans des tribus indiennes. Où les bêtes sont mal à l’aise, l’homme -trouve moyen de vivre. Les cours d’eau sans nombre sillonnant la Selve -sont ses chemins. Il les descend et les remonte, sur une pirogue ou -un radeau, malgré les chutes et les rapides, avec une incomparable -adresse. Le long de leurs bords, il trouve d’étroites clairières, -formées par leurs alluvions, pour y bâtir sa hutte. Quelquefois même, -il la suspend par des pilotis au-dessus de leurs flots, surtout lorsque -ceux-ci s’épanchent en calmes nappes lacustres. Les poissons dont ils -abondent lui fournissent sa nourriture. Et, tout autour, l’étouffante -forêt, maternelle à l’être primitif, lui offre des ressources. Sa -cabane, il la construit avec des branchages cimentés de mousse. Son -bateau, c’est un tronc d’arbre creusé. Son vêtement,—quand il en -porte,—c’est une écorce fibreuse, espèce de papyrus, qu’il pétrit en -mince enveloppe, et endosse telle quelle, avec un trou pour la tête -et deux autres pour les bras. Son pain, c’est la graine du quinoa, -le fruit du jaquier. Son plat de résistance, un oiseau tué à coup de -flèche. Son remède, l’écorce du chinchona, qui guérit les fièvres. Son -aliment magique, la coca, qui endort la faim, décuple les forces et -éteint la souffrance. Sa parure, les baies éclatantes des taillis, ou -les plumes, plus diaprées que des gemmes, qui palpitent aux millions -d’ailes, dans la voûte infinie des feuillages. - -«Dans ce domaine, si dangereux aux blancs par le climat plus que par -l’hostilité de populations assez inoffensives, Renaud de Valcor s’était -aventuré par curiosité scientifique. Il y resta par intérêt. - -«Vous savez quelle source de richesse existe dans ces forêts -tropicales: le caoutchouc, aussi nécessaire que la houille à notre -industrie moderne. Il y a deux façons de l’exploiter, suivant l’espèce -de l’arbre et les usages de la région. Le système le plus barbare, -mais le plus usité, est de saigner la plante à mort. On recueille d’un -coup les quatorze à quinze kilogrammes de suc qu’elle contient. Elle -sèche ensuite. Les vers se mettent dans sa plaie. Elle est perdue. Il -faut quinze ans pour qu’un de ses rejetons la remplace. Les Boliviens -n’ont pas une autre manière d’agir. Leurs _caucheros_ battent les -forêts, aussi loin qu’ils peuvent s’enfoncer, à la recherche d’arbres -neufs, qu’ils vident et exterminent. Au Brésil, au contraire, les -_seryngueiros_, avec un procédé plus lent, et en traitant une espèce un -peu différente, travaillent sur place, mettant jusqu’à vingt années à -l’épuisement de chaque tronc. - -«Quand j’entendis parler du marquis de Valcor, et que j’eus l’idée de -le rejoindre, il s’en tenait encore à la pratique bolivienne. Déjà -il possédait un établissement tout monté, sur la rive du Madre de -Dios, très avant dans la forêt vierge. Mais cet établissement n’était -qu’une sorte de quartier général, où, de toutes parts, les Indiens lui -apportaient des récoltes de caoutchouc. Il leur offrait en paiement des -objets qui leur semblaient de valeur fabuleuse: armes, vêtements et -parures de pacotille, qu’il faisait venir de La Paz ou de Santa-Cruz. -C’est ainsi que j’entrai en rapport avec lui. Je tentais d’aller lui -vendre un assortiment de quincaillerie, de verroteries, d’objets de -première nécessité. Le peu que je possédais y passa. J’étais au moment -de la vie où l’on joue son avenir sur un coup de dé. Et je ne craignais -pas grand’chose, ni des naturels ni du climat, car j’ai du sang d’Inca -dans les veines ...» - -Ici, José Escaldas ouvrit une parenthèse: - -—«Les Incas,» expliqua-t-il, «c’est la dynastie souveraine des anciens -Péruviens, la race divine, quelque chose comme les Brahmes de l’Inde.» - -Et, Gilbert ne paraissant pas suffisamment impressionné: - -—«C’est,» ajouta le métis, «une aristocratie telle que sera, par -exemple, votre noblesse impériale, quand elle aura duré mille ans.» - -Le prince de Villingen ne put s’empêcher de sourire. - -—«Allons,» observa-t-il, «les Incas étaient gens d’esprit. Continuez -votre récit, noble étranger.» - -Le métis reprit: - -—«Les populations sauvages de la forêt ne m’intimidaient guère. Nous -autres Boliviens, généralement élevés par des nourrices indigènes, nous -parlons, dès l’enfance, l’aymara et le quichua, les deux principaux -dialectes, clefs de tous les autres, et nous sommes familiers avec -les superstitions indiennes. Je me lançai donc, à travers la Selve, -à la recherche de cette Valcorie, dont on commençait à parler, bien -qu’elle ne fût pas encore très supérieure comme installation à un -village de Chunchos. Dès que je me trouvai en présence du marquis, je -compris l’intérêt que j’avais à m’attacher à cet homme, et lui-même -vit le parti qu’il pouvait tirer de moi. Ma connaissance des dialectes -indigènes allait lui devenir indispensable. Auprès de lui, je pourrais -gagner ma vie, peut-être même faire ma fortune. Tout de suite, je fus -enthousiasmé par ses projets. Voici ce qu’il comptait faire, et ce -qu’il a exécuté depuis d’une façon si grandiose. Des deux procédés que -je vous ai indiqués pour extraire le caoutchouc, le premier, qui saigne -l’arbre à mort, est le plus profitable. C’est le plus facile aussi. -Point n’est besoin d’une culture spéciale. D’ailleurs, c’est celui qui -convient au _syphocampylus_, l’espèce répandue si abondamment dans la -Selve amazonienne. Valcor avait résolu de ramener à une exploitation -fixe cette exploitation nomade. Défrichant peu à peu la forêt, il -faisait apporter et planter sur l’espace conquis les rejetons des -arbres épuisés. Ces rejetons devaient mettre quinze ans à offrir une -autre récolte. Mais, avec le temps, avec l’immensité des territoires -dont on dispose dans un pays où le sol est à qui le prend, il comptait -arriver à établir quinze régions graduées, dont une, annuellement, -serait toujours prête à verser des flots de caoutchouc hors de ses -arbres développés à point. Comprenez-vous, prince? - -—Parfaitement. Mais cela représentait des milliers et des milliers -d’arbres à planter, des milliers d’hectares à défricher, avant de ... - -—Pas tant que cela. Car ne suffisait-il pas de délimiter dans la -forêt les zones qu’on n’exploiterait que de quinze ans en quinze -ans. Telle quelle, la nature pouvait être soumise à ce système. La -transplantation, l’aménagement des pépinières devaient se faire peu -à peu, préparant un avenir de richesses régulières et prodigieuses, -et, en attendant, les profondeurs vierges de la Selve offraient leurs -trésors épargnés depuis le commencement des âges. - -—Diable!» cria Gairlance, ébloui. «Je ne m’étonne pas que cet homme -soit archi-millionnaire. Mais à qui remonte l’idée et l’initiative du -début? A celui-ci, ou à ... l’autre ... le fantôme auquel vous m’avez -presque fait croire? - -—Ce serait à l’autre. Et j’en ai une preuve écrite, matérielle, -palpable. C’est une de mes trois bases. - -—Dites. - -—Laissez-moi d’abord vous exposer la première, celle qui m’a mis sur -la voie. - -—Soit. Mais maintenant il me les faut. J’en sais assez quant au reste.» - -Le Bolivien garda un instant le silence, comme pour préciser ses -souvenirs. Puis il reprit: - -—«C’est une femme, une Indienne, qui me donna mes premiers soupçons. -Il y a deux ans, Valcor me fit retourner là-bas, en Amérique, pour -surveiller une direction dont il se méfiait, et pour lui rendre compte -de l’état des choses. Depuis longtemps, je restais près de lui, en -Europe, ayant, par une paresse et un goût de la vie facile que je -confesse, préféré devenir son parasite dans cette France délicieuse, -que trimer dans mon chien de pays, pour son compte. Valcor est -généreux. Il n’y regardait pas. Puis il avait une dette à me payer, une -rancune que je lui conservais, et qui lui laissait de l’inquiétude. Ce -fut l’origine de tout. Voici d’où datait cette rancune. - -«J’étais un jeune gars, au sang de feu, lorsque, sur le bruit des -entreprises civilisatrices d’un marquis français, je m’enfonçai, comme -je vous l’ai dit, en pleine Selve, pour lui offrir mes services. Dans -un des villages indiens que je traversai, je rencontrai une petite -créature adorable, dont la vue me toucha de ce qu’on nomme le coup -de foudre, et qui m’inspira la seule passion violente et inoubliable -de ma vie. C’était une jeune Indienne de la tribu des Chiquitos. Ces -gens-là sont d’aimables sauvages, d’une gaieté proverbiale et très -hospitaliers. Ils firent danser pour moi leurs vierges, au son d’une -flûte de roseau, dont ils tirent des mélodies fort suggestives. L’une -des danseuses, Vamahiré, était d’une grâce telle, et si jolie, qu’elle -eût fait tourner les têtes les plus civilisées, les plus blasées même, -en n’importe quel lieu du monde. Figurez-vous une statuette de bronze -rougeâtre, aux formes délicates et pures, avec un visage malicieux et -doux, et des yeux noirs dont les regards brûlaient comme des braises. -Je l’achetai à ses parents pour un peu de sucre, un peigne de corne -et un fichu de soie à franges. Elle me suivit joyeusement, avec, sur -ses lèvres un peu épaisses, mais si savoureuses, le sourire éternel -de sa race. Cette fille-là, prince, m’incendia les moelles. C’était à -croire aux philtres et aux sorts. D’y penser seulement, quand j’étais -loin, me faisait l’effet d’un mirage d’eau sur un fiévreux. La soif -d’elle me dévorait sans cesse. Eh bien, cette Vamahiré que j’aimais -avec une passion si aiguë, le marquis de Valcor me la prit. Il était -beau, il était le maître. Elle le préféra à moi, cela ne fait pas -de doute. Mais, pour ces créatures dociles que sont les Indiennes, -l’inconstance ne ressort guère de leur initiative. En mon absence, il -lui fit croire qu’il m’avait acheté mes droits sur elle. Jamais je ne -fus près d’un meurtre comme alors. Mais j’étais sûr d’expirer dans -les pires tortures si je m’offrais le plaisir de la vengeance. Valcor -était, pour les Indiens qu’il charmait, un dieu sur la terre. Ces -êtres fanatisés eussent inventé quelque lent et effroyable supplice -pour me faire expier sa mort. Je reculai. Ma rancune contenue me resta -au fond de l’âme. Elle ne s’est jamais éteinte. Encore aujourd’hui, -je ne puis me rappeler sans grincer les dents ce que j’éprouvais à me -représenter Vamahiré dans les bras de cet homme. Je me le représentais -à toute heure. Depuis qu’il avait emmené la jeune fille dans le -quartier des cases plus luxueuses, entourées de palissades, et gardées -par des guerriers quichuas, où résidait son sérail, je ne pensais -qu’à ma jalousie. Si atroce qu’elle fût, je la regrettai, cependant, -cette jalousie, quand j’appris un jour, par hasard, que Vamahiré ne se -trouvait plus dans les demeures du Français, de celui que les indigènes -appelaient «le Grand-Chef», ou «l’Œil-du-Ciel», à cause du bleu intense -de ses prunelles, nuance tellement étrange pour ces êtres, qui ont -l’iris des yeux aussi noir que la pupille. Vamahiré avait disparu. -Valcor l’avait-il tuée? L’avait-il envoyée dans les profondeurs de la -Selve, vers ce village lointain, d’où je l’avais emmenée?... Je ne pus -le savoir. Je le soupçonnai d’avoir supprimé tout à fait la pauvre -fille, s’étant lassé d’elle, et ne voulant pas cependant me la voir -posséder de nouveau. Certainement je l’aurais reprise. Je n’y aurais -pas mis de fierté. J’avais d’elle un désir inextinguible, plus fort -que l’orgueil, plus fort que tout. Je souffris davantage de la croire -morte que de la savoir à un autre. Mais enfin, tout s’use, ou du moins -s’atténue, même les sentiments les plus vifs. Ma peine d’amour se -calma peu à peu sans que j’aie un instant cessé de haïr Valcor, et de -souhaiter une occasion de lui rendre autant de mal qu’il m’en avait -fait. - -«Maintenant, prince, que vous savez ces choses, vous comprendrez avec -quelle émotion singulière et quelle stupeur je retrouvai, après une -quinzaine d’années peut-être, cette Vamahiré, qu’on m’avait ravie, et -que je supposais morte. Que Valcor l’eût tuée, je n’en doutais guère. -Là-bas, dans la Selve, une vie humaine, et surtout une vie sauvage, -cela n’a pas d’importance. Quelle justice en demanderait compte? Cet -homme exerçait une puissance souveraine sur une région immense, et sur -des centaines d’êtres, qui le considéraient comme doué de facultés -surnaturelles. Ainsi que tous les despotes, il n’était pas sans abuser -de son pouvoir. Cruel, non. Mais ne souffrant nul obstacle. J’en avais -assez vu pour le croire capable d’une fantaisie féroce. La disparition -subite de Vamahiré m’avait laissé l’impression angoissante de quelque -tragique mystère. Et voici qu’à mon dernier voyage là-bas, il y a -deux ans, je la retrouvai. Ce fut elle qui me reconnut. Car elle -était bien changée, la pauvre créature. Promptement flétrie, comme -toutes celles de sa race, à peine conservait-elle quelques vagues -traces de l’ancien charme, assez pour que ma mémoire évoquât sa grâce -première. Son aspect désillusionnant ne réveilla pas mon amour, mais -ses paroles m’emplirent d’étonnement et de curiosité. D’abord, elle -exprima une peur folle que ma présence n’annonçât le retour de Valcor. -L’«Œil-du-Ciel», s’il la découvrait, ne la laisserait pas en vie. Mais -pourquoi? D’où venait cette frayeur si tenace? C’était donc vrai que le -Grand-Chef avait voulu sa mort? Comment n’avait-il pas accompli son -dessein? Et comment, puisqu’elle avait échappé, pouvait-elle craindre -aujourd’hui quelque violence de sa part?—«L’amour et la jalousie ne -durent pas toujours dans le cœur des blancs, pauvre fille à la peau de -cuivre et aux yeux noirs comme le fruit de la ronce,» lui dis-je.—«Ce -n’est ni l’amour ni la jalousie qui armerait la main du Manitou au -regard d’azur,» me répondit-elle avec un air furtif et tremblant. Je -ne lui arrachai pas facilement son secret. Mais elle m’avait aimé. Le -prestige du souvenir s’unit à la soumission de sa nature. D’ailleurs -n’avait-elle pas l’assurance que le maître redouté était loin, qu’il -ne songeait pas à revenir? Puis, malgré son teint d’acajou, elle était -fille d’Ève. Le désir de parler la mordit. Voici ce qu’elle me raconta. -Voici la révélation qui m’inspira le premier doute sur la personnalité -de l’homme dont je mangeais le pain, et que je haïssais. - -«Au temps où Valcor goûtait à pleines lèvres sa beauté fraîche et -sauvage, dont le regret m’avait fait haleter en une fièvre affreuse, -Vamahiré avait remarqué chez son amant une particularité singulière. -Jamais, fût-ce aux heures brûlantes des nuits tropicales, et dans -l’abandon des plus libres ivresses, il ne découvrit devant elle -le haut de son bras gauche, du coude à l’épaule. Le biceps, dont -Vamahiré ignorait le nom, mais qu’elle m’indiqua sur son propre -bras, restait toujours enveloppé, chez Renaud, par une bande taillée -dans cette écorce, plus souple que du cuir, dont les Indiens se font -des vêtements. Une forte agrafe la tenait serrée. Le Grand-Chef -interdisait à sa maîtresse, même dans leurs jeux les plus tendres, de -toucher à cette singulière parure. Et même un jour, comme elle faisait -mine de la détacher par espièglerie, il était entré dans une effroyable -colère, et lui avait déclaré qu’à l’instant où elle aurait vu son bras -nu, elle mourrait. - -—C’est la fable de Psyché,» interrompit le prince de Villingen. - -José Escaldas ignorait la fable de Psyché. Il leva des yeux surpris. - -—«Allez toujours,» dit l’autre. «Vous m’intéressez prodigieusement. - -—Il arriva,» reprit le Bolivien, «qu’un matin, tandis que -l’«Œil-du-ciel» dormait encore, Vamahiré se réveilla et vit que la -bande d’écorce avait glissé. Le bras gauche du maître était découvert. -Elle contempla ce bras avec un mélange d’épouvante respectueuse et de -légitime curiosité. - -—Elle était bien capable d’avoir défait l’agrafe elle-même, votre -petite sauvagesse,» observa Gilbert en riant. «Lorsqu’on avertit une -femme qu’on la tuerait plutôt que de lui montrer quelque chose, ça lui -donne une furieuse envie de regarder. - -—C’est possible,» fit Escaldas. - -—«Et qu’y avait-il, sur ce bras si pudibond? - -—Ce qui doit y être toujours, assurément, ce qui reste de façon -indélébile, ce qui attestera un jour la fraude gigantesque du -soi-disant marquis de Valcor: un tatouage. - -—Vraiment? - -—Oui ... Comprenez-vous?... Un tatouage ... Ma petite Indienne n’a pas -pu s’y tromper. On pratique trop, chez les Peaux-Rouges, et même chez -les peaux de bronze ou de safran qui pullulent dans l’Amérique du Sud, -ce genre d’inscription sur chair humaine. On le pratique aussi chez -les marins des côtes françaises, et, à la rigueur, chez les ouvriers -de vos ports. Mais je n’ai pas ouï dire que ce fût en usage dans votre -aristocratie, et que les marquis de vieille souche portassent des -emblèmes incrustés sur le biceps. Qu’en pensez-vous? - -—Mon Dieu ...» commença Gairlance. Il hésita, un peu désappointé.—«Ce -marquis Renaud de Valcor,» poursuivit-il, «qui, à vingt ans, partait -à la recherche d’aventures extraordinaires dans des pays dangereux, -n’était pas un noble comme les autres, un de ces dégénérés de l’Ancien -Régime, qui n’ont plus qu’un pâle filet de sang dans les veines. Ce -n’était pas un muscadin ni un courtisan, mais un rude lapin et un -fameux original. N’aurait-il pas pu se faire tatouer, ne fût-ce qu’à -titre d’expérience, si le caprice lui en était venu? - -—Pourquoi s’en serait-il caché?» demanda le Bolivien. «Pourquoi -aurait-il résolu la mort de celle qui avait vu?... Une femme qu’il -aimait cependant,—pour laquelle il avait du goût, tout au moins? - -—Il a donc réellement voulu sa mort? - -—Parbleu!... Elle le prévoyait si bien qu’elle essaya de replacer le -brassard d’écorce avant que le maître ouvrît les yeux. Mais malgré -toutes ses précautions, elle le réveilla. Pauvre créature! Elle crut -bien sa dernière heure arrivée. Son cher «Œil-du-Ciel» saisit un -revolver pour lui casser la tête. Toutefois, se ravisant,—peut-être -par une pitié immédiate, peut-être pour ne pas voir son agonie, pour -ne pas verser le sang,—il se décida à la piquer délicatement avec une -pointe de flèche trempée dans un de ces poisons que fabriquent les -indigènes et qui ne pardonnent pas. Puis il la fit emporter secrètement -par deux Indiens, des Chiquitos, comme elle, qui devaient rejoindre -leur tribu et ne jamais revenir, sous peine d’être pendus. Il leur -assura qu’elle était malade, et qu’il s’en débarrassait pour le cas où, -Vamahiré guérissant, la mort, frustrée de cette proie, eût une velléité -de le choisir. Valcor spéculait sur une superstition de ces barbares. -Il savait que les deux Chiquitos n’auraient rien de plus pressé que -d’achever leur compagne,—si elle faisait mine d’en réchapper,—afin de -ne pas expirer à sa place. Il était sûr que ces hommes n’auraient garde -de reparaître et d’ébruiter la chose, car on ne lui désobéissait jamais -impunément. Mais Vamahiré ne mourut pas, sans doute parce que le poison -était éventé. Et ses conducteurs ne la tuèrent pas, parce que les ruses -des femmes sont de toutes les heures et de toutes les races. Celle-ci -leur déclara, en sortant d’une syncope occasionnée par la frayeur, -qu’elle se portait parfaitement bien, mais qu’elle avait simulé une -maladie pour ne plus partager la couche du Grand-Chef.—«L’amour des -blancs consume comme le feu,» leur déclara-t-elle, «tandis que celui -des guerriers chiquitos est doux comme le frémissement du papillon -sur une fleur de _haïri_» (un ébénier d’Amérique). Je suppose que mes -gaillards préférèrent, au lieu d’immoler cette jeune beauté, lui -prouver qu’elle avait raison.» - -Gairlance réfléchissait. - -—«Je commence à être de votre avis. Plus j’y pense, plus je soupçonne, -dans ce mystérieux tatouage, quelque indice terriblement gênant pour le -marquis de Valcor. Un signe d’identité ... Diable!... Mais en ce cas -...» - -Il regarda José. - -—«Quoi donc?» interrogea celui-ci. - -—«Pourtant,» s’écria le prince, «il y a là quelque chose d’impossible. -Votre sauvagesse, soit! Le brassard d’écorce, passe encore!... Ça va -bien dans la forêt vierge. Mais il a une femme, le marquis. Il a des -valets de chambre ... - -—Pardon, un seul. Toujours le même. Vous avez vu ce Firmin, dont les -cheveux blanchissent. Depuis vingt ans, nul autre n’a vaqué au service -intime de Valcor. - -—Bon!... Mais porte-t-il toujours un brassard ... en écorce ou toute -autre substance?... C’est une plaisanterie!... Si le marquis était -tatoué sur le bras gauche, on le saurait. - -—Qui?... Sa femme?... Elle l’aimait, en l’épousant. Que ne fait-on pas -accepter à une jeune fille ignorante? Il a pu tout lui imposer, même -le secret. Firmin? Sait-on à quel prix est payé son silence?... Nous -arriverons pourtant à le faire parler, celui-là. - -—Mais,» dit Gairlance, «votre Indienne vous a-t-elle décrit ce -tatouage? Avez-vous la moindre idée de ce qu’il représente? - -—Oui, j’en ai une idée, dégagée avec une peine incroyable des -explications de Vamahiré. La figure principale, cependant, demeurait -très nette en sa mémoire: c’est un oiseau, aux ailes ouvertes, au corps -effilé ... - -—Une hirondelle ...» murmura le prince en hochant la tête. - -—«De part et d’autre de cet emblème, deux dessins plus petits: l’un, -figurant—d’après Vamahiré—deux moitiés de lune posées côte à côte sur -une flèche, et le second, un baiser. - -—Comment, un baiser?...» - -Le Bolivien eut un rire silencieux. - -—«Voilà. Les Chiquitos et les Quichuas ont une sorte d’écriture. Elle -consiste en des nœuds différemment disposés le long de cordelettes: -c’est leur agenda, leur bibliothèque, ces cordelettes à nœuds, appelées -_quipos_. Eh bien, Valcor porterait sur le bras le signe qu’un Indien -formerait avec un _quipo_ ou une liane pour exprimer un baiser. - -—Alors,» s’écria Gilbert, «votre système s’effondre. Le tatouage n’est -pas quelque marque inscrite, en France, sur le bras d’un rustre assez -malin pour jouer ensuite les marquis à s’y méprendre. Ce sont des -emblèmes empruntés aux sauvages et adoptés par un aventurier de haute -race, dans un caprice romanesque. Un oiseau, la lune sur une flèche, -une liane parlante ... Souvenirs de forêt vierge, qui ne sauraient -déceler une origine européenne et populaire. - -—Pas du tout!» répliqua vivement Escaldas. «Je vous donne les -indications de Vamahiré. Je ne vous dis pas qu’elles soient exactes. -Elle désignait, par des images à elle familières, d’autres images -n’ayant peut-être avec celles-ci que des analogies lointaines. Des -signes examinés par elle dans un court instant plein d’épouvante, et -remémorés quinze ans après. Songez donc!» - -Le Bolivien s’arrêta. Gilbert et lui n’avaient pas cessé de marcher -depuis le commencement de leur entretien. Ils se trouvaient à l’une des -extrémités du domaine de Valcor, sur un chemin sableux, entre un bois -et une prairie où paissaient des vaches. - -A leurs pieds, sur la poussière blanche, Escaldas se mit à tracer, du -bout de sa canne, un dessin bizarre. - -—«Voilà ce que je reconstitue,» dit-il. - -Puis, il ajouta: - -—«Vous-même, tout à l’heure, vous songiez à une hirondelle? Ce n’est -pas un oiseau des forêts d’Amérique, l’hirondelle. C’est pourtant celui -que j’ai représenté à Vamahiré. Elle l’a reconnu. Ce que je dessine -là, je l’ai trouvé devant elle, d’après sa description. Elle en a crié -d’étonnement.» - -Gilbert se pencha. - -—«On dirait un _B_ majuscule,» observa-t-il en désignant les deux -moitiés de lune posées sur une flèche. - -Le Bolivien sursauta. Ses yeux s’élargirent. - -—«Une lettre!» s’exclama-t-il. «Une lettre de l’alphabet!... Dire -que je n’avais jamais pensé à cela! Mais alors, l’autre aussi ... La -cordelette tordue et nouée, c’est peut-être une initiale. - -—Moins distincte, en tous cas,» dit Gilbert, après un attentif examen. - -—«Si peu distincts que soient ces hiéroglyphes, je voudrais bien voir -la tête que ferait le marquis de Valcor si je lui mettais brusquement -sous les yeux un papier que j’aurais illustré de la sorte. - -—L’épreuve serait curieuse. Pourquoi ne pas la tenter?» demanda le -prince. - -—«Oh!» s’écria le Bolivien avec un geste d’effroi. «Pas si vite!... -Je me rappelle trop le sort de ma pauvre petite Vamahiré. Je n’y -échapperais pas, moi. L’«Œil-du-Ciel» a dû rapporter des poisons qui ne -s’éventent pas et qui rendent mortelle une piqûre d’aiguille. - -—Passons donc à vos autres preuves,» dit Gairlance, en effaçant sous -sa semelle les compromettantes figures. - -—«Elles sont moins romanesques, mais n’offrent pas un intérêt -inférieur,» fit le Bolivien, tandis que tous deux reprenaient leur -marche. «Je possède une lettre, vous entendez bien, prince, une -lettre, vieille de vingt-trois ans, et écrite par le marquis Renaud de -Valcor.... - -—Le vrai? - -—Oh! le vrai, l’authentique ... Où il parle de celui-ci. - -—Est-ce possible? - -—Cette lettre m’a été confiée par un banquier de La Paz, lorsque, -il y a deux ans, j’ai commencé là-bas une sourde enquête, après -les révélations de Vamahiré. En écoutant le récit de l’Indienne, -d’obscurs souvenirs, des doutes anciens, des soupçons effacés reprirent -corps dans ma tête. Une lumière nouvelle se répandit sur tout cela. -J’entrevis une vérité formidable. Aussitôt je commençai, de toutes -parts,—chez les tribus sauvages de la forêt comme dans les villes, -parmi les gens qui avaient entretenu des rapports avec le fondateur de -la Valcorie,—des investigations minutieuses. Je ne vous en exposerai -point ici tous les résultats. Ils sont consignés dans des dossiers -spéciaux, que je ne livrerai pas à la légère, même et surtout à vous, -prince de Villingen. Ces résultats, il y en a dont l’insignifiance -vous ferait hausser les épaules. Et cependant, je n’en considère pas -un comme négligeable. Sait-on de quelle coïncidence peut jaillir la -lumière définitive? Mais le document capital est cette lettre adressée -en 1880, par le marquis de Valcor, au banquier Perez Rosalez, à La Paz. - -—Que dit-elle, cette lettre? - -—Elle traite de questions d’argent, car la maison Rosalez -correspondait avec les établissements de crédit français où le marquis -avait ses fonds. Elle portait en post-scriptum: - -«_Vous pouvez avoir absolument confiance dans l’homme que je vous -envoie. C’est un autre moi-même. Vous risquerez d’ailleurs de vous y -tromper en le voyant. Il me ressemble comme un frère._» - -—Non!...» s’exclama Gilbert, «En effet, c’est un document précieux, -celui-là. Vous possédez l’original? - -—Pas si bête! L’original est resté dans la maison de banque Rosalez, -qui, seule, peut garantir son authenticité. J’en ai une photographie. - -—Les chefs ou les employés de cette maison gardent-ils un souvenir de -ce sosie du marquis de Valcor? - -—Un vieux comptable se rappelle avoir été frappé par l’étrange -ressemblance. - -—Et le nom de cet individu? - -—Le comptable? - -—Non, l’autre, le sosie. N’a-t-il rien signé, aucun reçu, aucune pièce? - -—Rien qui ait pu se retrouver. - -—Un frère ...» reprit Gairlance, répétant l’expression de la lettre. -«Est-ce que Renaud, par hasard, aurait eu un frère naturel, qui l’ait -accompagné ou rejoint là-bas? - -—Ce serait à établir. Mais point n’est besoin d’une relation de sang -pour expliquer une similitude de traits.» - -Après un instant de réflexion: - -—«Venons-en,» dit le prince, «à votre troisième preuve. - -—Celle-ci,» dit Escaldas, «offre, hélas! moins de solidité, parce -qu’elle consiste dans le témoignage de quelques Indiens déjà âgés, -parvenus à cette limite de la vie où, dans leurs tribus, on est mis -à la broche. D’ailleurs, nous aurions peut-être quelque difficulté à -faire admettre à la barre d’un tribunal français, la déposition de ces -braves gens, à qui leur religion interdit de porter aucun vêtement. - -—Mais qu’est-ce qu’ils racontent, vos sauvages? - -—Que, dans leur village, ont séjourné, voici bien des saisons, deux -blancs de même taille et de figure tellement semblable qu’on eût cru -voir marcher sur la terre le double que tout homme a de soi-même -au fond des eaux. Ces Indiens, comme vous le devinez, imaginent -que leur reflet, aperçu dans les lacs ou dans les sources, est -leur fantôme, attiré vers la surface lorsqu’ils s’y inclinent. Ces -deux blancs venaient de la forêt et sont partis vers le désert. Le -village de ces Guarayos avoisine, en effet, une des vastes plaines -salines, absolument privées d’eau, qui se rencontrent sur les plateaux -inférieurs des Andes. L’un des deux voyageurs, paraît-il, était malade. -Ils s’arrêtèrent pour que celui-ci reprît des forces. Son compagnon -l’emmenait vers la région haute, là où s’étendent les nappes desséchées -de cachi, pour le guérir des fièvres contractées dans la région des -fleuves. - -—Du cachi? Qu’est-ce que cela?» demanda Gilbert. - -—«C’est le nom que les Indiens donnent au sel gemme, et, en général, à -ces vastes bancs, non seulement de sel, mais de nitre mêlé de soufre, -qui s’étagent sur les premiers contreforts des Cordillères. - -—Ce village, vous le retrouveriez facilement?» questionna le prince. - -—«Parbleu! Vous pensez si j’en ai relevé avec soin la latitude et la -longitude! Ça se trouve au diable, d’ailleurs ... Dans le haut bassin -du Madre de Dios.» - -La conversation tomba, en un silence plein de fiévreuses convoitises -et de féroces calculs. Les deux causeurs,—presque les deux -complices,—arrivaient à un saut-de-loup, que traversaient, en guise de -pont, deux planches. - -De ce côté finissait le parc, mais non pas le domaine, de Valcor. Ce -vaste champ de blé noir qui s’étendait au delà, dépendait d’une ferme -du marquis. Les arbres cessaient. Jusqu’à l’horizon, c’était le vide -de la maigre campagne bretonne. Au zénith, dans un ciel d’azur vif, -floconnaient de petits nuages en touffes de neige. D’autres, tout au -loin, s’estompaient comme des fumées, s’étiraient en écharpes mauves, -ou se gonflaient en mousses de cuivre, contre un bleu verdâtre et -défaillant. - -Les deux hommes qui se tenaient là se regardèrent. Et le choc de leurs -prunelles les secoua comme si la foudre eût éclaté dans le calme -indicible du paysage. - -—«Votre conviction me pénètre,» dit ardemment Gairlance. «En avant! -comme clamait mon aïeul à Villingen. Il s’agit encore de conquête, et, -je présume aussi, de dangers. Ça me va. - -—Tant mieux!» répliqua Escaldas. «Voyez de quelle façon vous voulez -entrer en campagne. Préparez votre plan. Mais, pour le moment, -séparons-nous. Regagnez le château par le parc. Moi, j’y rentrerai par -le pays. Il vaut mieux qu’on ne nous voie pas ensemble. Et pour une -autre fois, nous aviserons à ne pas tenir nos conciliabules sur les -grand’routes.» - - - - -XIII - -_LA MÈRE ET LE FILS_ - - -LE château de Ferneuse, d’aspect plus ancien que celui de Valcor, -n’ayant pas été, comme l’autre, entièrement reconstruit sous -Louis XIII, est plus modeste aussi, et commande des terres moins -considérables. Les chasses ont été louées depuis la mort du comte -Stanislas, car Hervé—et pour cause—n’a pas hérité de ses goûts. - -Ce jeune homme studieux et pensif ne manque pourtant pas d’énergie -physique. Mais, jusqu’au drame qui s’ouvrait et allait le forcer d’en -faire preuve, il ignorait lui-même les ressources de sa nature sous -ce rapport. Sa vie, d’avance, était vouée à un double idéal, qu’il -espérait ne pas séparer: un sentiment et une pensée, un grand amour et -une espèce d’apostolat philosophique. - -Son amour, c’était Micheline. Son rêve intellectuel, c’était de -réconcilier la science avec la religion. - -Il avait pris pour devise ce mot de Pascal: «Un peu de science éloigne -de Dieu, beaucoup de science y ramène.» Hervé de Ferneuse s’appuyait -sur cette donnée de la physique moderne que l’univers tout entier -est une illusion de nos sens. Les savants ne prouvent-ils pas que -la lumière, par exemple, n’existe point, qu’elle est seulement une -vibration de notre nerf optique, provoquée par des ondes de l’éther, et -que le même effet peut être produit par d’autres causes—un choc nous -faisant, suivant l’expression populaire, voir trente-six chandelles, -c’est-à-dire amenant de véritables impressions lumineuses sur la -rétine. «Quand il sera bien prouvé,» affirmait le jeune penseur, -«que toutes les notions possédées par nous sur les choses sont de -simples interprétations du fini, pourquoi les opposerait-on encore -à nos interprétations de l’infini? Les premières s’appuient sur nos -sens physiques, c’est-à-dire sur notre corps. Les secondes sur nos -sens psychiques, c’est-à-dire sur notre âme. Pourquoi récuser la voix -immortelle qui est en nous, au nom du langage que nous parle l’univers -extérieur, puisque ce langage n’est pas moins mystérieux que l’autre, -ni moins forcé d’emprunter le truchement de nos facultés, et, en somme, -de nos besoins. - -—«Oui, mère, de nos besoins,» expliquait Hervé à la comtesse de -Ferneuse. «Nos observations scientifiques ne portent que sur des -impressions agréables, ou, du moins, tolérables, de notre être. Elles -rentrent toutes dans nos conditions de vie. La lumière, la chaleur, le -son, l’électricité, l’attraction, sont inséparables de nos nécessités -d’existence matérielle. Mais la morale, l’idéal, la foi, sont -inséparables de nos nécessités d’existence spirituelle. Je trouverai la -démonstration qui mettra d’accord les unes et les autres de ces forces. -Je la trouverai ici, dans ce laboratoire, grâce à ces instruments.» - -Il désignait des appareils délicats, des enregistreurs aux fibres -plus sensibles que des nerfs, aux organes plus impressionnables que -de la chair vive, dont un reflet de lumière ou un courant électrique -suffit à transformer les propriétés. Il entreprenait des explications, -esquissait des théories. - -—«Grâce, mon cher enfant!» suppliait Gaétane, avec un sourire, non pas -humble, mais fier. Car elle trouvait plus d’orgueil à voir son fils -planer si haut que de confusion à ne pouvoir l’y suivre. Elle ajoutait, -non sans une douce malice:—«Je suis au but où tu veux nous mener -tous, puisque je suis une chrétienne. Ne me fais pas faire le chemin à -rebours, par la science, pour revenir ensuite sur mes pas. - -—La science est belle aussi, allez, mère!» s’écriait-il, les yeux -illuminés. - -—«Je ne suis qu’une ignorante,» soupirait-elle. - -—«Vous êtes une sainte.» - -Gaétane se sentait toujours pâlir à ce mot qu’aimait à répéter son -fils—le fils de l’amour coupable, l’enfant qui avait dans les veines -le sang d’un homme et portait le nom d’un autre. - -Si jamais Hervé avait pu remarquer ce trouble, il l’eût attribué à -l’émotion d’une âme trop pure pour n’être pas modeste, et qu’offusquait -un éloge démesuré. Comment eût-il soupçonné l’existence d’un secret de -passion chez cette mère admirable, à côté de laquelle il avait grandi -dans une intimité de toutes les minutes, sans surprendre en elle une -seule pensée qui ne l’eût pas lui-même pour objet? Au lointain de ses -souvenirs d’enfant, il se la rappelait dans un autre rôle que ce rôle -d’éducatrice et d’amie incomparable,—oui, en effet,—mais c’était -pour l’évoquer, si dévouée, si patiente, auprès de l’aveugle taciturne -qu’il appelait «mon père». Que devint-il lorsque, le soir de la fête -au château de Valcor, il vit sa mère subir un traitement indigne, se -laisser chasser sans étonnement ni protestation, et que, malgré lui, -un doute abominable lui assaillit le cœur? Doute bientôt évanoui, du -reste, en ce cœur débordant de piété filiale, mais que remplacèrent -l’angoisse de l’énigme et l’inquiétude pour son amour menacé. - -Pendant les jours qui suivirent, Hervé s’interdit de questionner la -comtesse. Il attendait une explication. La patience lui semblait -moins difficile depuis son entretien avec Micheline, sur la falaise. -L’ivresse d’une certitude passionnée le soulevait au-dessus des -circonstances. L’image de la jeune fille, debout contre les balustres -de la terrasse, le regard des doux yeux sombres, la voix qu’elle avait, -les mots prononcés par ses lèvres, s’interposaient entre lui et les -choses quand il essayait de réfléchir. Comment croire, d’ailleurs, -à une brouille définitive entre Valcor et Ferneuse? Le malentendu se -dissiperait vite. Sa mère allait certainement recevoir les excuses de -la marquise. - -Gaétane les reçut, en effet, dans une lettre. Dès qu’elle en eut pris -connaissance, elle envoya chercher son fils. - -Le laboratoire du jeune comte de Ferneuse occupait un pavillon -spécial, assez distant de l’habitation. Des nécessités d’aménagement, -la présence de substances dangereuses, l’isolement nécessaire aux -expériences, commandaient cette retraite. - -Lorsqu’un domestique vint le prévenir que M^{me} la comtesse demandait -à lui parler, Hervé donna quelques indications à son préparateur, -un garçon du pays, dévoré du désir de s’instruire et trop pauvre -pour faire des études. Puis le jeune savant lava ses doigts maculés -d’acides, échangea contre un veston sa blouse de travail, et se rendit -à la maison. - -Le cœur lui battait quand il pénétra dans la petite pièce intime, au -premier étage, où sa mère aimait à se tenir: un boudoir Louis XVI, -malgré le style moyen âge de la profonde croisée, dont on n’avait pas -changé l’architecture. Sur les tables, sur la cheminée, aux murs, dans -des cadres de toute dimension, des portraits de lui, à tous les âges. -Plusieurs, au pastel ou à l’aquarelle, étaient l’œuvre de sa mère. -L’art avait charmé de ses joies fines la noble femme qui se trouvait là. - -Hervé la vit assise au fond d’une bergère, dans l’embrasure si vaste -que c’était comme une cellule plus retirée prolongeant la paisible -chambre. Ce coin de prédilection contenait, outre la bergère, une -banquette garnie de coussins, une petite table en marqueterie, ornée -de cuivres aux ciselures délicates, et portant quelques très précieux -et uniques bibelots. La fenêtre au triple vitrail, en partie ouverte, -encadrait une perspective de libre espace et de vivantes verdures. Et -celle qui songeait là, en attendant son fils, avait l’âme et la beauté -en harmonie avec ces choses. - -—«Mère ...» dit Hervé, ému, en lui baisant la main. - -Il s’assit sur la banquette, tout proche d’elle. - -Immédiatement, il remarqua un papier qu’elle avait sur les genoux. Ses -yeux s’élargirent, s’y fixèrent. - -—«Lis,» dit-elle, en le lui tendant. - -Gaétane le vit qui souriait, tandis que son regard courait d’une ligne -à l’autre. Elle, au contraire, s’assombrit et soupira. L’illusion de -son enfant ... Pourquoi lui fallait-il la détruire? - -Le jeune homme relevait une figure brillante. - -—«Pauvre marquise!» dit-il en riant. «Elle est un peu folle. Ne -le croyez-vous pas? Qu’est-ce que cela signifie, cette crise de -somnambulisme qu’elle prétend avoir eue? Je crois tout simplement à -une crise de rage envieuse. Vous étiez si belle, ma mère, dans votre -toilette de soirée! Ne vous ayant presque jamais vue habillée ainsi, -j’étais, moi, votre fils, jaloux de vous. - -—Comment, jaloux? - -—Oui ... Mais je ne peux pas vous expliquer, cela vous offenserait. - -—Peux-tu donc avoir un sentiment qui m’offense, Hervé? - -—Non, non ... Mais que sais-je? Ah! pardonnez-moi. Vous étiez trop -femme ... trop ...» - -Il rougit, cacha d’un geste enfantin son visage contre l’épaule de sa -mère. Le mot qu’il ne pouvait prononcer, le mot de «trop désirable», -lui semblait sacrilège. Il balbutia: - -—«Mère, je veux que vous soyez admirée seulement par votre fils, avec -tout le respect de votre fils ...» - -Elle devina ce qu’il avait souffert, lui, le jeune sauvage de -Ferneuse, dans cette cohue mondaine, à voir la façon dont les hommes -s’empressaient autour d’elle, à surprendre les regards des plus -audacieux. Elle entrevit l’horreur de la révélation qu’elle aurait à -lui faire tôt ou tard sur sa naissance. Une lâcheté la prit. «Est-ce -bien mon devoir de tout lui dire? Ah! je dois lui épargner, tant que ce -sera possible, une si désenchantante vérité.» - -Ses doigts glissèrent sur la chère tête blonde, sur la grosse mèche -compacte, qu’une ondulation naturelle relevait au-dessus du front blanc. - -—«Enfant tyrannique!» dit-elle en plaisanterie caressante. -«Heureusement pour toi, mon âme est plus vieille que mon visage! Ne -voudrais-tu pas me voir avec des cheveux blancs?» - -Il protesta, se rassit, puis, se mettant à rire: - -—«C’est elle,» fit-il, en désignant la lettre jetée sur la table, -«c’est madame de Valcor qui les verrait volontiers, sur votre tête, -les cheveux blancs. Mais enfin, puisqu’elle exprime tant de regret -pour son inconcevable injure, puisque nul étranger n’en a été témoin, -puisqu’elle la met sur le compte de son état nerveux, qui l’empêche, -encore aujourd’hui, de vous apporter elle-même ses excuses ... je -pense, ma chère maman, que vous ne lui tiendrez pas rigueur. - -—Je n’en veux nullement à Laurence,» prononça la comtesse ... - -L’accent de cette phrase inquiéta Hervé. Il n’en voulut rien faire -paraître. - -—«J’étais sûr, ma mère, que vous étiez touchée par la raison qu’elle -invoque, en sollicitant l’oubli de cette scène pénible, «Le bonheur de -nos enfants», murmura-t-il, en regardant le papier où se trouvaient -ces mots, tandis que, de nouveau, une rougeur, vive comme celle d’une -femme, couvrait son visage au teint si clair. - -—«Ton bonheur, celui de Micheline ... Il ne dépend pas de madame de -Valcor, hélas!» dit Gaétane. - -—«Et de qui donc?» s’écria Hervé en tressaillant. - -—«De toi, sans doute, mon fils,» dit la mère avec une intonation -presque solennelle. - -—«Oh! alors, pourquoi dis-tu «hélas»? Tu ne peux rien m’apprendre qui -me donne plus de confiance et plus d’espoir. S’il y a un obstacle et -que je puisse le renverser ... c’est comme s’il n’existait pas.» - -Elle le contemplait, ravie de son ardeur, de sa force juvénile. Mais -un mensonge, une légende quelconque, serait-ce le ressort suffisant -pour mettre en jeu de telles énergies? Une impulsion de vérité plus -forte que sa pudeur maternelle faisait éclater son cœur en elle-même, -l’ouvrait à cet enfant loyal. Cependant, elle s’en défendait. - -—«Mère, mère, parle ...» suppliait-il. «Quel secret terrible me -caches-tu donc? Pourquoi me regardes-tu ainsi? - -—Hervé, mon cher enfant ...» Elle s’arrêta, tellement étranglée -d’angoisse qu’il ne reconnaissait plus sa voix quand elle reprit: -«Écoute-moi bien. Le secret que tu me demandes, je n’en détiens pas le -dernier mot. La marquise Laurence l’ignore plus encore que moi-même. -Son acte insensé de l’autre soir, qu’elle met sur le compte de sa -maladie nerveuse, a surgi de je ne sais quelle redoutable lumière -entrevue. Mais quelqu’un, et quelqu’un qui sait, a dû se jouer d’elle -comme de moi. Sans doute on lui a donné une explication, qu’elle ne -peut me communiquer, tandis qu’on m’en donnait une autre, dont je ne -saurais m’ouvrir à elle ... - -—Une explication?... Qui vous a donné une explication, mère? - -—Le marquis de Valcor. - -—Et cette explication ne vous suffit pas? Le marquis est homme -d’honneur. - -—Le marquis serait un homme d’honneur, s’il vivait. - -—Que dites-vous? - -—Que le père de Micheline n’est peut-être pas Renaud, marquis de -Valcor. - -—Et qui serait-il?» demanda Hervé, abasourdi à un tel point qu’il ne -s’étonnait même pas encore. - -—«Un inconnu,» prononça Gaétane, dont l’accent fit passer aux veines -de son fils un frisson de mystère et d’effroi, «Tu m’entends?» -reprit-elle, et ses yeux transparents exprimaient la même horreur qui -glaçait maintenant le jeune homme. «Un inconnu ... un être dont nous ne -savons rien, sinon qu’il est là, dans la vie, dans la puissance et la -richesse, dans la lumière du ciel, sous l’apparence d’un autre ... Et -cet autre ...» - -Sa voix se brisa. Ses yeux se fermèrent. Un tremblement l’agita. - -—«Maman, revenez à vous. Achevez. Vous me mettez en face d’un abîme -... Vos paroles m’épouvantent ...» - -Elle rassembla toute sa force. - -—«Mais, j’y suis plongée, moi aussi, dans l’épouvante. Tu ne peux pas -épouser la fille de cet homme, avant que je sache ...» - -Hervé eut un léger haut-le-corps. Un certain sang-froid reparut sur ses -traits. - -—«Mère! vous me jetez dans un bien sombre cauchemar. J’en sais trop -peu pour rien présumer sur le fond ou sur l’opportunité d’une telle -confidence. Mais soyez certaine de ceci: quel que soit le père de -Micheline, fût-ce un bandit, dût-il être dépouillé honteusement de tout -ce qu’il détient, titre, fortune, honneur, cela ne changera rien à mon -amour, rien à ma résolution d’épouser celle qui est ma fiancée devant -Dieu.» - -M^{me} de Ferneuse garda le silence. Hervé crut comprendre le regard -angoissé qu’elle fixait sur lui. - -—«Vous m’objecterez l’hérédité,» reprit-il vivement. «Cette science-là -est aussi incertaine que les autres. Nous prenons pour des lois ses -manifestations apparentes, pleines d’imprévu, de contradictions. -Micheline est une créature d’élite, quel que soit le sang qui coule -dans ses veines. L’atavisme, qui nous donne parfois l’âme d’un aïeul -lointain, nous garantit contre les hasards de l’immédiate hérédité.» - -Un pâle et tendre sourire détendit les lèvres de Gaétane. - -—«Ah! mère,» dit Hervé plus doucement, vous songez: «Il aime et -n’admettra jamais rien qui diminuerait celle qu’il aime.» «Eh bien! -vous avez raison. J’aime Micheline. Les plus effroyables révélations ne -me sépareront pas d’elle, ne me feront pas douter qu’elle ne soit digne -d’être adorée comme je l’adore.» - -—«Les plus effroyables révélations,» répéta la comtesse, «Plût au ciel -que mes soupçons fussent assez fondés pour prendre une telle forme. Si -je pouvais te déclarer à coup sûr que Micheline n’est pas la fille du -véritable marquis de Valcor, je ne t’imposerais aucune épreuve avant de -consentir à ton mariage.» - -L’agitation d’Hervé tomba sous ces paroles. Une ombre de dureté voila -ce visage que Gaétane avait toujours vu si affectueux et si ouvert. - -—«Je comprends moins que jamais,» reprit-il—et l’amertume de sa voix -s’accordait avec le changement de sa physionomie.—«Vous me parlez par -énigmes, ma mère. Sans doute avez-vous vos raisons. Vous m’aimez trop -pour me torturer sans but et sans cause.» - -Elle se dressa, devenue couleur de cendre, soulevée comme dans la -secousse d’un sanglot. - -Il fit un geste, pour la prier de l’écouter jusqu’au bout, et -poursuivit: - -—«Mais j’ai saisi un mot bien clair. Vous m’avez parlé d’une épreuve -que vous m’imposeriez, d’une condition à mon mariage avec Micheline. -Pour toutes les épreuves, je suis prêt. Daignez m’indiquer nettement ce -que vous attendez de moi.» - -M^{me} de Ferneuse demeura un moment dans une perplexité indicible. -Son fils doutait, son fils souffrait ... Son fils se retirait d’elle. -Comment le rappeler et l’apaiser? La vérité ne vaudrait-elle pas mieux -que le silence? Si elle lui apprenait tout ... Tout?... Mais quoi? -grand Dieu!... Sa faute à elle-même n’était pas le plus terrible à -dévoiler devant cette jeune âme. Fallait-il donc lui dire: «Celle dont -tu veux faire ta femme est peut-être ta sœur, ou bien elle est la fille -de l’homme qui a supprimé ton véritable père, qui, sans doute, l’a tué -de sa main.» Alternative atroce! Non, cette mère ne pouvait pas en -déchirer son fils. Elle lui dit: - -—«Voici ce que je te demande de faire. Tu comprendras plus tard. -Sache seulement aujourd’hui que notre avenir,—le tien comme le mien, -celui de ton amour, et aussi celui de mon cœur, qui n’espère plus que -l’apaisement,—dépend du succès de ce que tu vas entreprendre. - -—Je vous écoute, ma mère. - -—Tu vas partir pour l’Amérique. - -—Laisser mes travaux!... Quitter ma fiancée!...» Il ajouta plus -faiblement: «Vous quitter!...» - -Elle sentait à chaque phrase diminuer la confiance de son enfant. -«C’est mon châtiment,» se dit cette victime de l’amour, que l’amour -brûlait encore en un enfer de chaudes ténèbres, où flottaient des -souvenirs et des souffles de vengeance. - -—«Oui, mon Hervé, mon enfant précieux. Il faut que tu te résignes à -ce sacrifice, et cela, sans chercher à en mesurer la nécessité ni les -conséquences, simplement parce que je te le demande, simplement par une -foi aveugle dans ta mère infortunée.» - -Il fut remué par le chevrotement de douleur. - -—«O ma pauvre mère! à quel chagrin affreux êtes-vous donc en proie? Ne -voulez-vous pas me le dire?... Quelle force vous me donneriez!» - -Une suprême hésitation passa sur le visage, maintenant décomposé de -souffrance, de Gaétane. Puis, comme terrifiée de sa propre faiblesse. - -—«Tais-toi, tais-toi! Tu es le seul objet de mon souci. Écoute. Ce que -tu dois aller chercher là-bas, en Amérique, c’est une preuve ... - -—Une preuve?... de quoi? - -—D’un crime qu’aurait commis celui qu’on nomme le marquis de Valcor. - -—Un crime!... Oh! ma mère!... - -—Ce mot-là te trouble, malgré tout. - -—Il m’affole. Mais il ne change rien à mes sentiments pour Micheline -... Elle ... elle!... que Dieu la préserve! Il ne faut pas qu’elle -sache!... - -—Elle ne saura pas. Cette noire action dont son père se serait rendu -coupable n’est pas ce qui te séparerait d’elle irrémédiablement. - -—Si une telle action est l’origine de leur fortune, je n’en accepterai -pas une parcelle,» s’écria Hervé, «Que Micheline devienne ma femme, -et je l’emmènerai bien loin, hors d’une atmosphère d’intrigue et de -mensonge.» - -La dure parole atteignit sa mère. Cette atmosphère, elle la créait -autour de lui. Et il souffrait trop pour ne pas l’en rendre -responsable. C’était l’expiation. Elle se résigna. - -—«Garderas-tu, mon fils, assez de foi en moi pour accepter la mission -dont je vais te charger? - -—Je l’exécuterai fidèlement, ma mère.» - -La question dictait une autre réponse. Mais M^{me} de Ferneuse -n’insista pas. - -—«Voilà,» dit-elle. «Renaud de Valcor a des raisons pour croire -que moi,—moi seule au monde,—j’ai des doutes sur sa véritable -personnalité. Il possède, à ce qu’il prétend, un témoignage qui -anéantirait ces doutes. Un objet,—un souvenir sacré.—Cet objet, il -l’aurait laissé de l’autre côté de l’Atlantique, en lieu sûr. Son -intention est de le faire revenir pour le mettre sous mes yeux. - -—Quelle sorte de témoignage?» demanda Hervé. «Un document écrit? - -—Non.» - -Gaétane fit une pause, puis ajouta: - -—«Un anneau. - -—Une bague? - -—Oui. - -—Où se trouve-t-elle, cette bague? Vous avez dit: «En lieu sûr.» - -—C’est l’expression dont s’est servi Valcor. - -—Et cela signifie? - -—Pour moi,» dit la comtesse, «ce mot qui m’a frappée, ce mot qui -coïncidait avec d’autres indices, aurait un sens affreux. - -—Quel sens? Quel serait donc ce lieu sûr? - -—Une fosse mortuaire.» - -Hervé se tut et regarda profondément la comtesse. - -—«Tu devines?...» reprit celle-ci. «La bague serait restée au doigt de -l’homme dont celui-ci aurait pris la place. - -—Du marquis de Valcor? - -—Oui. - -—Qu’était-ce que cette bague? - -—Un bijou de famille. - -—Le meurtrier, l’imposteur, aurait eu soin de la prendre. - -—Peut-être pas. L’anneau était simple et uni comme une alliance. -Mais il y avait quelque chose de gravé à l’intérieur,—détail -caractéristique, certainement ignoré même de l’ami le plus intime. - -—Ma mère! ma mère!» s’écria Hervé dans une agitation étrange, «quelle -était cette inscription? - -—Tu le sauras,» murmura-t-elle, «si tu retrouves l’anneau.» - -Une lueur déchirante traversa le cœur du fils. Eh quoi! sa mère -connaissait le secret d’un homme,—secret qu’il n’eût pas révélé à son -meilleur ami!... La devise d’une bague ... Une devise d’amour!... Et -quel désir n’avait-elle pas de recouvrer ce gage!... Eh bien, il le -lui rapporterait, dût-il risquer mille fois sa vie. Sans doute, elle -n’osait pas lui dire qu’il y allait de son honneur. - -Gaétane vit une fièvre soudaine enflammer les yeux du jeune homme, -tandis que lui, il découvrait sur ses traits altérés, dans son regard -éperdu, quelques traces des angoisses passionnées auxquelles tout à -l’heure encore, il la supposait inaccessible. - -—«Ma mère,» s’écria-t-il avec une sombre énergie, «comptez sur moi -pour conquérir, s’il existe encore, ce bijou d’une si singulière -importance ...» - -Elle l’interrompit: - -—«Ne te méprends pas. Le bijou n’a d’importance que par l’endroit -sinistre où je suppose qu’il gît. Si le marquis n’a qu’à le faire -prendre dans un coffre-fort, mes pressentiments ... - -—Le faire prendre?... Par qui? - -—Valcor envoie tout exprès un émissaire en Amérique. - -—C’est donc par cet émissaire que je saisirai le fil à suivre,» dit -Hervé. «Car enfin, malgré toute mon ardeur à exécuter vos volontés, ma -mère, je ne puis fouiller le sol d’un continent pour y découvrir une -bague avec la poussière d’un cadavre. - -—Sans une pareille circonstance, je ne t’en eusse pas chargé, mon -fils. Mais, sachant que monsieur de Valcor était en mesure de retrouver -la bague, j’ai encore, grâce au hasard, appris quel individu il -employait à la chercher. - -—Qui est-ce? - -—Un homme dont le choix fortifie mes soupçons, me confirme dans -l’idée qu’il s’agit d’une entreprise obscure. Si le marquis devait -simplement se faire expédier un objet précieux, n’a-t-il pas dans ses -établissements boliviens, parmi ses correspondants ou ses employés, -assez de gens sûrs pour se conformer à ses ordres. Or, sais-tu qui -va partir avec ses instructions secrètes pour cette Valcorie à demi -sauvage, où des forfaits peuvent s’accomplir sans que la société -civilisée en prenne souci? Un être presque sauvage lui-même, un révolté -contre l’ordre établi, un garçon sans peur et sans scrupules, Mathias -Gaël, le contrebandier. - -—Mathias Gaël?...» - -Hervé répéta les syllabes, comme si ce nom ne lui disait pas -grand’chose. A présent, il écoutait les explications de sa mère avec -cette expression d’intense lucidité qu’il avait en réunissant les -données d’une expérience. L’observateur et le savant reparaissaient en -lui. Aux prises avec un problème, il laissait son alerte intelligence -maîtriser le trouble de son cœur et se tendre vers le but. A le voir -plus attentif et plus calme, la comtesse oubliait un peu, elle aussi, -l’inquiétude de son rôle incertain, la cruelle confusion des réticences -qui la rendait suspecte à son enfant, sa terreur d’être trop maladroite -ou trop habile, de le bouleverser par une apparence d’aveu ou par une -apparence de mensonge. Plus à l’aise sur le domaine des faits exacts, -elle présentait nettement à Hervé ce qu’elle attendait de lui. - -Depuis la veille, elle savait que Mathias Gaël partait pour l’Amérique. -Le mystère de ce départ, la réputation hasardeuse du messager, l’état -d’esprit de celui qui l’envoyait, commentaient de façon singulière -l’engagement pris par Renaud de lui restituer la bague,—dont il -s’avouait incapable de citer l’inscription. Ce n’était pas celui-ci -qui avait renseigné M^{me} de Ferneuse. Hantée par l’étrange histoire -qu’il lui avait racontée sur la naissance de Micheline, Gaétane, avec -le prétexte de visites de charité, était descendue au bord de la mer, -parmi les pauvres maisons des pêcheurs, et elle avait trouvé le moyen -de passer un long moment dans la demeure des Gaël. - -Ceux-ci n’acceptaient pas l’aumône et ne répondaient pas aux questions -trop bienveillantes. Aussi la comtesse se présenta-t-elle autrement. -Elle entra pour demander si Bertrande, l’habile dentellière, -parviendrait à réparer une écharpe en venise ancien dont elle avait eu -soin de se charger. - -—«J’ai voulu venir moi-même,» dit-elle. «Ma femme de chambre n’aurait -pu juger de votre capacité, mademoiselle Bertrande. Je vous serai -très obligée d’exécuter un fragment de dessin en ma présence. On peut -être une dentellière hors ligne telle que vous, dans le genre où vous -travaillez, sans avoir le tour de main pour ces vieux modèles. Et -j’aimerais mieux garder cette dentelle en lambeaux que de la laisser -toucher par quelqu’un qui m’y ferait des fautes de style. - -—Si vous voulez me la confier une heure, madame, je vais essayer,» dit -Bertrande. - -Sous la feinte modestie de la jeune fille, une fierté brilla. Et la -dignité de son art la rendit plus pareille que jamais à la jeune -châtelaine de Valcor. - -M^{me} de Ferneuse étudiait avec stupeur cette ressemblance. Depuis -longtemps elle n’avait pas eu l’occasion de la constater. Les années -récentes l’avaient accrue. Et l’explication qu’on lui en avait donnée -la rendait plus impressionnante. «Comment nier que ces jeunes filles ne -soient deux sœurs? Après tout, le récit de Valcor est vraisemblable. -Un tel lien ne doit exister entre elles que par la mère. Car, si -Renaud était le père de Micheline, il ne pourrait être aussi celui -de Bertrande, née au moment où ce fondateur, vrai ou suspect, de la -Valcorie, jetait les bases de ses possessions d’Amérique.» - -Gaétane méditait la déconcertante énigme, tandis que Bertrande -travaillait, et que la vieille Mathurine faisait, avec une bonne grâce -un peu brusque et hautaine, les honneurs du logis à leur visiteuse. -Dans sa rudesse, l’aïeule ne laissait pas que d’être flattée par la -démarche de la noble dame. Elle lui offrit du cidre, du lait et du -pain bis. Gaétane trempa ses lèvres dans la tasse de lait et grignota -un peu de l’épaisse tranche grisâtre, qui avait un goût de terre et de -genêt, comme une parcelle de la lande âpre et fraîche. Cependant, elle -observait tout. Elle tâchait de savoir. Elle épiait le moindre indice. -Même, elle allait s’informer de l’Innocente, lorsque celle-ci, curieuse -comme tous les instinctifs, survint pour voir qui était là. Car sa fine -oreille percevait une voix étrangère, et, d’ailleurs, Bertrande s’était -interrompue de chanter en travaillant. Mais, ni de l’aïeule, ni de la -folle, ni de la jeune fille, M^{me} de Ferneuse ne tira rien qui pût -contredire ou confirmer sa préoccupation. Si cette demeure contenait un -secret, il était bien gardé! - -La visiteuse allait donc partir, après avoir accordé le plus vif éloge -à l’ouvrage parfait de Bertrande, lorsqu’une ombre, haute et nette, se -dressa au seuil de la maison. - -—«Eh bien, ça y est, les femmes! Vous n’aurez plus peur de mes farces. -Je pars en Valcorie, pour le pays de Cocagne, et avec de la galette en -poche,» dit une joyeuse voix d’homme, tandis qu’une tape sur le côté -de la veste rendait un son mat, comme à la rencontre d’un portefeuille -bien rempli. - -—«Tu ferais mieux, Mathias, de tenir ta langue et d’ôter ton béret, -par respect pour madame la comtesse,» dit vivement Mathurine. - -—«Madame la comtesse?...» balbutia le marin tout interdit. - -Il entra. Ses yeux, éblouis par l’espace, eurent vite fait de s’adapter -au demi-jour de la salle. Et il demeurait muet, tournant sa coiffure -entre ses doigts, devant l’apparition élégante, dont il ne cessait pas -de s’étonner. - -«Le voilà donc, ce Mathias,» pensait Gaétane. - -Avec un sentiment bizarre, une curiosité aiguë, elle regardait -cet homme, qu’on lui avait dit être le père de celle que son fils -épouserait malgré tout. Point déplaisant à voir, ce souple et hardi -marin, avec son masque brun, percé de deux yeux vifs et pâles, son -grand corps sec, aux épaules larges, que l’on devinait d’une agilité -féline, d’une résistance d’acier. La gaucherie de son attitude marquait -de l’embarras, mais sans aucune bassesse. Il avait, dans les gestes, -l’aisance noble que donne la justesse indispensable aux exercices -périlleux. - -—«Ainsi, vous allez en Valcorie?» lui demanda M^{me} de Ferneuse. - -La vieille Mathurine intervint rapidement. - -—«En Valcorie, madame la comtesse. Il veut dire au château de Valcor. -C’est notre façon de parler, quand nous voulons rire.» - -Personne, cependant, n’avait l’air disposé à rire, dans cette famille, -sur laquelle pesaient des tristesses cachées, et où les faces graves -portaient l’empreinte pensive qui, chez les gens de mer, est comme le -reflet de l’infini. - -—«Vous êtes bien sûre qu’il s’agit du château de Valcor?» poursuivit -Gaétane. «J’aurais pensé pourtant que Mathias, qui a tant de raisons -pour être dévoué au marquis, recevrait de lui certaine mission.» - -Elle avait intentionnellement appuyé sur les mots que Mathurine et son -fils pouvaient comprendre, si l’histoire était vraie de la violence -faite à l’Innocente par Mathias et de l’intervention généreuse de -Valcor. - -Tous deux tressaillirent quand elle souligna d’une intonation voulue -«tant de raisons pour être dévoué au marquis.» - -Elle ajouta, par un prompt rapprochement d’idées entre sa dernière -conversation avec Renaud et ce projet de départ, que la mère du marin -niait inutilement: - -—«Oui, qui chargerait-il, si ce n’est vous, mon ami, de découvrir et -de lui rapporter le fameux anneau?...» - -Elle n’acheva pas, recula, saisie, devant un mouvement si farouche de -Mathias, qu’elle se crut menacée. - -—«Madame la comtesse,» dit-il, en désignant Bertrande et la folle, «il -y a ici des oreilles de trop. Si vous avez des choses comme ça à me -dire, sortons.» - -Joignant l’action à ses brusques paroles, il quitta la pièce, traversa -en trois pas le jardinet, se trouva sur le sentier. La comtesse le -suivit. Mais elle pensa d’abord qu’il la fuyait, car il ne s’arrêtait -pas, gravissant la côte. Il évitait simplement les maisons voisines, et -voulait quitter l’étroit chemin, où deux personnes, ne pouvant marcher -de front, devaient forcément élever la voix pour causer ensemble. -Atteignant la route d’en haut, il la franchit encore, car il y aperçut -la petite charrette anglaise dans laquelle M^{me} de Ferneuse était -venue, et le groom debout, près du cob. Mathias, de son pas rapide, -pénétra dans la lande. Alors seulement, il devint tout à coup immobile, -sans tourner la tête, semblant consentir à ce qu’on le rejoignît, mais -n’y tenant pas, dans une indifférence fière. - -«Quelles gens, ces Gaël!» se dit la comtesse. - -Leur rude orgueil ne déplaisait pas à son âme altière. Conciliante, -elle rejoignit Mathias. - -—«Ne craignez rien,» dit-elle avec une persuasive douceur, «vos -secrets sont en sûreté avec moi. - -—Je n’ai pas de secrets. - -—Soit. Ceux du marquis, alors. - -—De ceux-là, je n’ai pas à parler.» - -Il croisa les bras, serra les lèvres, dont on voyait le pli -volontaire, car Mathias ne portait pas de moustaches, mais un collier -de barbe noire et frisée. Dans le plein jour de l’espace, M^{me} de -Ferneuse détailla mieux sa physionomie. Micheline et Bertrande lui -ressemblaient. Cela ne faisait pas de doute. Celle-ci d’ailleurs plus -que l’autre, bien qu’elle fût seulement sa nièce. Mais elle avait les -mêmes prunelles, d’un bleu clair et lustré. - -En ce moment, il les fixait, ces prunelles au dur scintillement, sur -celles de la comtesse, avec un air de résolution et de défi. Elle -ne s’intimida pas. Pendant une seconde même, une velléité presque -irrésistible d’interroger cet homme, de lui arracher la vérité sur la -naissance de Micheline, fit battre le cœur et trembler la bouche de -Gaétane. Mais non. Cela était aussi impossible que puéril. Impossible, -car la confidence était comme n’existant pas. Le marquis n’avait pas -plus le droit de la lui faire qu’elle de paraître l’avoir reçue. -Ce marin, ce rustre, s’était fié à la parole d’un gentilhomme, et -ne pouvait apprécier les circonstances exceptionnelles où celui-ci -s’était cru permis de la rompre. Puéril, parce que Mathias protesterait -sans doute, et que ses protestations ne prouveraient rien, pas plus -d’ailleurs que ses affirmations. - -Quelles connivences réelles y avait-il au fond de cette intrigue, entre -le contrebandier et le marquis? Duquel des deux M^{lle} de Valcor -était-elle la fille, en admettant la naissance clandestine, l’abandon, -la mort d’une des enfants, soit dans le berceau de dentelles, soit au -pied de la meule, dans la prairie nocturne? Comment savoir? Celui-ci -même, père de la vivante, ne savait pas laquelle des deux avait -survécu, à ce qu’affirmait Valcor. L’interroger, c’était donc risquer -en pure perte une dangereuse indiscrétion. C’était se mettre à sa -merci en lui laissant deviner quels liens l’unissaient peut-être à la -radieuse héritière, à la fiancée du comte de Ferneuse. La mère d’Hervé -frissonna de répugnance, plutôt d’ailleurs par aversion pour tant de -mensonges, que par mépris du sang plébéien, impétueux et sain, après -tout, aux veines de ce Breton de vieille souche. Elle lui dit, le -regardant bien en face, comme il la regardait lui-même, et avec une -force morale équivalente à cette brutale volonté: - -—«Pour cacher si bien ce qu’on vous confie, Mathias, il faudrait ne -point frémir à la moindre parole, comme lorsque j’ai mentionné cet -anneau, que vous devez chercher si loin, dans une cachette si étrange.» - -Le visage basané du marin ne pouvait changer de couleur, mais Gaétane -vit passer sur le blanc des yeux un rouge éclair, comme par l’afflux du -sang. Les paupières battirent. Elle entendit crisser les dents. - -—«Femme!» s’écria le contrebandier avec une sourde violence, «ne -me tentez pas! Les ennemis du marquis de Valcor sont les miens. Les -langues qui pourraient raconter ses secrets, si elle ne savent pas se -taire, ne parleront pas longtemps.» - -La comtesse de Ferneuse eut un énigmatique sourire. «J’avais donc -deviné juste,» se dit-elle. - -Elle ne trembla pas. L’homme singulier qui, en somme, la menaçait de -mort, n’avait rien de vil ni d’insolent. Même en appelant «femme» celle -que tout le pays nommait respectueusement «Madame la comtesse», il -gardait une autorité mâle, une sorte de solennité rustique, redoutable, -mais non outrageante. Dans cette lande égalitaire, où le vent de -l’Océan maintenait toute plante au même niveau, ces deux êtres si -différents d’origine, l’humble marin et la grande dame, se sentaient -comme nivelés aussi par un souffle tragique. Leurs destins se mêlaient -sous la passion et le mystère. Gaétane s’exalta, dans l’espace vif et -l’âpre sentiment de la lutte. Mais son exaltation fut tout intérieure. -Son visage gardait sa grâce calme, tandis qu’elle répondait: - -—«Je ne suis pas l’ennemie du marquis Renaud de Valcor. Et quant à son -secret, je compte sur vous, Mathias Gaël, pour le faire surgir hors de -la tombe.» - -Sur ces mots, elle se détourna tranquillement pour regagner sa voiture. - -Le contrebandier, stupéfait, la regarda s’éloigner. Il ne bougea pas. -Ses yeux seuls la suivirent. Un étonnement prodigieux le clouait au sol. - -Toute cette rencontre avec Mathias, M^{me} de Ferneuse la racontait -à Hervé. Nul détail que le jeune homme ne dût entendre. Et lui-même -vibrait à ce récit. Là, en effet, se trouvait la clef de quelque -dramatique mystère. Ce gaillard audacieux, attaché au marquis par on -ne sait quel lien d’intérêt ou de crime, ne partait pas pour remplir -une mission banale. Celui qui parviendrait à le suivre pourrait bien -être conduit dans des endroits singuliers et contempler des spectacles -inattendus. - -—«Celui-là, Hervé, j’ai pensé que ce serait toi,» dit la comtesse. - -—«Moi, ma mère!... Un rôle de mouchard!» - -Il avait bondi. Elle l’apaisa, une main sur la sienne. - -—«Non, mon fils, je ne te proposerai jamais une entreprise indigne -d’un Ferneuse. D’ailleurs, comment t’y prendrais-tu pour épier -personnellement un individu qui doit connaître ta physionomie? Certes, -il y a autre chose à faire. Je te vois là-bas, non pas en espion, mais -en justicier. N’agis pas par la ruse, mais en guerre ouverte. - -—Comment cela? Vais-je me colleter avec ce rustre? D’ailleurs, ne se -laisserait-il pas tuer plutôt que de trahir celui qui l’emploie? - -—Hervé, tu es un savant. Tu as des moyens d’investigation que d’autres -ignorent. - -—Pour les secrets de la Nature, pas pour ceux des cœurs, hélas!» -prononça-t-il avec une amertume dont le sens n’échappa point à sa mère. - -—«Je te crois,» dit-elle vivement. «Car tu ne te méfierais pas du mien. - -—Me méfier! Ne prononcez pas ce mot, ma mère. Je suis prêt à vous -obéir aveuglément sans même vous demander vos raisons secrètes. - -—Crois-moi,» déclara-t-elle avec force, «mes raisons secrètes sont ton -bonheur, mais elles sont aussi ton devoir.» - -L’accent de ces paroles retentit à fond dans la conscience de son -fils. Il la sentit ardemment sincère. Et il se taisait, la regardant, -réfléchissant. Son bonheur, c’était Micheline. Son devoir ... un devoir -évidemment plus haut que l’immédiate obéissance filiale, comment donc -sa mère pouvait-elle l’entendre? A quelle distance n’était-il pas de -supposer qu’elle employait l’enfant à venger le père, et que, s’il -retrouvait là-bas les traces d’une existence criminellement anéantie, -c’est à cette existence-là qu’il devait la sienne! Une telle pensée ne -l’effleura pas. Et pourtant une ferveur croissante l’animait pour cette -tâche qu’il pressentait sacrée. M^{me} de Ferneuse avait réellement -suggestionné son fils. Sa sourde fièvre, son vouloir intense, la -solennité de ses accents, toute cette puissance féminine et maternelle -émanant de son âme passionnée, dominait, entraînait le jeune homme. Une -espèce d’enthousiasme le gagnait. - -Il s’inclina, baisa la main de la comtesse. - -—«Vous me posez un étrange problème, ma mère. Mais je jure de faire -tout ce qui dépendra de moi pour vous en apporter la solution. -D’ailleurs, j’envisage ici, comme vous me le dites, un devoir, non -pas peut-être avec tout le sens que vous donnez à ce mot, et que -j’ignore, mais en ce qui concerne mon amour. Cet amour s’adresse à une -créature adorable, que je sais au-dessus de tout mal. Si elle vit dans -une atmosphère d’imposture, je dois l’en arracher avant de la faire -mienne. Je dois la sauver d’une complicité qu’elle rejetterait avec -horreur. Je dois la garantir des catastrophes qui ne manqueront pas -d’atteindre les coupables. - -—C’est bien, mon Hervé,» s’écria M^{me} de Ferneuse. «Alors, tu -partiras pour l’Amérique? - -—Je partirai. - -—Ne perds pas un moment,» fit Gaétane, soucieuse. «L’important est de -toujours rester sur la trace de Mathias. Qui sait s’il n’a pas quitté -le pays depuis hier? Suppose qu’il ait gagné par mer, avec son bateau, -un port d’embarquement, qu’il soit allé au loin prendre passage sur un -navire étranger ...» - -La physionomie délicate et pensive du jeune comte de Ferneuse -s’obscurcit. - -—«Ah! mère, comme vous prévoyez vite!... Je n’ai pas votre subtilité. -Le peu de science que je possède me sera inutile pour la tâche que -j’entreprends!» - -Il se leva, secouant une insidieuse lâcheté. - -Quelle tristesse de laisser ses expériences! Des vérités près d’éclore -allaient peut-être s’ensevelir de nouveau pour longtemps sous la -poussière de son laboratoire fermé. Et Micheline ... Il devrait -s’éloigner d’elle, sans même qu’elle pût le suivre par la pensée, dans -le mystère de son scabreux voyage. - -—«Tu pourras faire tes adieux officiels à Valcor,» observa sa mère. -«Après cette lettre de Laurence, qui clôt l’incident du bal, nous -n’avons pas à leur tenir rigueur. La marquise, en parlant du «bonheur -de nos enfants», t’admet clairement comme son futur gendre. - -—Je ne suis pas de votre avis, mère. Je n’irai pas à Valcor avant mon -départ. - -—Pourquoi? - -—Parce que je me voue, aujourd’hui, à une œuvre de justice, ou, -jusqu’à nouvel ordre, de suspicion, contre le maître de cette demeure. -Et que je ne puis y entrer pour lui serrer la main. - -—Mais Micheline? - -—Vous l’informerez que je m’absente momentanément pour aller -recueillir des documentations scientifiques. Micheline aura confiance -en moi. Elle sera patiente. C’est une âme forte. - -—Je ne puis que t’approuver, mon enfant,» dit Gaétane. Elle -ajouta:—«Moi-même, d’ici à ton retour, j’aurai peu de rapports avec -cette maison. La façon dont j’y fus traitée reste un prétexte suffisant -à quelque froideur. Surtout quand l’immédiate influence de votre amour, -à vous deux, enfants, n’agira pas pour effacer l’impression pénible. Je -quitterai aussi sans doute Ferneuse. J’irai à Paris. J’attendrai.» - -Ce «j’attendrai» vibra aux cordes profondes de la voix et de l’âme. -Hervé comprit que l’existence de sa mère allait se concentrer dans -cette attente. Le mot le jeta en avant comme un aiguillon et un signal. -Il offrit son front au baiser de la comtesse et sortit de la chambre. - - - - -XIV - -_LA SÉDUCTION_ - - -LORSQUE M^{me} de Ferneuse avait quitté la maison des Gaël pour -l’abrupt colloque avec Mathias, sur la lande, la fille de l’Innocente, -sans lever la tête, avait poursuivi son travail. - -—«Tu vois,» lui dit la vieille Mathurine en touchant l’écharpe de la -comtesse, «il ne tiendrait qu’à toi de faire des choses de valeur, -comme celle-ci. Tu as une fortune dans les doigts, si tu veux seulement -être laborieuse.» - -Bertrande émit un petit rire sardonique. - -—«Des pièces de dentelles comme celle-ci? Et qui me les achèterait? -Les pêcheuses de homards du Conquet, sans doute? - -—Non. Les dames des châteaux, comme celle de Ferneuse. - -—Et celles de Valcor,» ricana de nouveau la jolie ouvrière. «Vous -savez bien que votre marquis, dont vous êtes si coiffée, mère-grand, -n’aime guère que je montre là-haut ma figure, trop pareille à celle de -sa Micheline. - -—Qu’est-ce que tu veux dire, Bertrande?» demanda l’aïeule sévèrement. - -—«Moi. Oh! rien du tout. C’est le hasard qui fait les ressemblances, -n’est-ce pas? Seulement, puisque vous me parlez des châtelaines qui me -feront gagner si brillamment ma vie, je demande où vous les voyez.» - -La jeune fille leva son admirable visage, dont l’expression ironique -s’accordait bien avec l’intonation amèrement moqueuse de sa voix. - -—«Tu n’avais qu’à rester au couvent. Toute la noblesse de Bretagne -s’y fournit de dentelles. Ton habileté aurait été bientôt connue et -appréciée par cette clientèle brillante. - -—Et surtout par les bonnes Sœurs, pourriez-vous ajouter, grand’mère,» -s’écria Bertrande avec plus d’âpreté encore. «Merci! Je ne tiens pas à -enrichir les nonnes. - -—Enrichir les nonnes, comme tu dis, c’est s’assurer des trésors dans -le ciel. Tandis qu’à essayer de s’enrichir soi-même, une fille comme -toi risque de perdre ce qu’elle possède de plus précieux: sa bonne -renommée, et peut-être son âme.» - -Un sourire difficile à interpréter flotta sur la bouche, si charmante, -de Bertrande, tandis qu’elle rougissait légèrement. Avec un air -malicieux et secret, elle s’inclina plus attentivement sur son ouvrage. -L’aïeule soupira, l’observant avec inquiétude. Qu’avait-elle dans la -tête, cette enfant trop suavement belle pour une destinée vulgaire? -Ah! Mathurine le devinait trop. L’écervelée n’avait-elle pas déclaré, -la veille, qu’avec son talent de dentellière elle gagnerait ce qu’elle -voudrait à la ville. Quelle ville? Brest, peut-être, Paris, plutôt. - -A la pensée de Paris, un frisson secouait la vieille Bretonne. Jamais -elle n’avait vu la cité formidable, le gouffre tourbillonnant où se -perdent les filles des paysans et des marins. Mais elle en avait -l’effroi, comme d’un vestibule de l’enfer. Elle s’en formait une image -confuse, brillante et terrible. L’Océan, qui pourtant lui avait pris -son premier-né, et qui réclamait à chaque saison de pêche son tribut -de vies humaines, lui paraissait moins hostile. Mourir en mer, c’est -naturel, c’est un fier destin. Et l’on est sûr d’y rencontrer Dieu. -Aux heures de tempête, les vagues et le ciel se confondent. Mais -l’amas sans fin de maisons pleines de luxe, de parfums et de bruits de -plaisirs, où l’on vit la nuit et où l’on dort le jour, où l’on ne mange -pas la moindre nourriture sans des argenteries bizarres et compliquées, -sans des fleurs que le bon Dieu n’a pas faites, monstrueuses et -factices, sur des nappes de dentelles, c’était pour la rude paysanne un -piège colossal et diabolique, et l’existence y constituait un perpétuel -défi du vice humain à l’ordre providentiel des choses. - -Elle dit à sa petite-fille: - -—«Si ton père, mon pauvre Bertrand, vivait, il aimerait mieux te voir -en cotte de droguet et en capuchon de laine, t’écorcher les pieds nus -aux rochers comme nos pêcheuses de homards, dont tu parlais tout à -l’heure, plutôt qu’en demoiselle, avec tes fuseaux et tes aiguilles, -puisque la vanité de ton métier te tourne la tête.» - -Bertrande resta muette. Mais une autre voix se fit l’écho de celle qui -venait de parler. - -—«Bertrand ... Bertrand ...» gémit l’Innocente. - -Ce fut comme une très lointaine plainte. Puis, tout de suite, la -douloureuse vibration de l’âme inconsciente s’éteignit. Un rire s’éleva: - -—«Il sera content, tout à l’heure, quand il va revenir, de trouver que -j’ai si bien raccommodé ses filets.» - -En son humble occupation, la pauvre créature croyait toujours -travailler pour le mari de sa jeunesse, pour celui dont le souvenir -habitait en elle, comme un fantôme que nul ne voit jamais, dans une -maison vide et hantée. Aussi Mauricette Gaël reprenait sans cesse, -infatigablement, sa tâche. Et elle y mettait le soin et la perfection -qu’admiraient les pêcheurs de la côte. C’était un labeur d’amour. -Les Bretons superstitieux avaient raison d’y voir quelque chose -d’inexplicable et de surnaturel. - - * * * * * - -Des jours passèrent, de longs jours d’été, sur la demeure en pierres -grises des Gaël. A peine se distinguait-elle de la falaise, quand le -soleil jetait sur sa terne façade et sur la muraille de granit le même -immense voile frémissant et tissé d’or. - -Dans la salle close, où traînait malgré tout un peu de fraîcheur, les -trois femmes ne parlaient guère. Elles accomplissaient machinalement -leur besogne, proches à se toucher de la main, et cependant à des -distances infinies l’une de l’autre. - -Bertrande sortait souvent, le soir surtout, durant les lentes fins de -jour, où la lande était rose sous le ciel vert, tandis qu’au large, -sur l’Océan laiteux et plane, ruisselaient les fontaines sanglantes du -couchant. Sa grand’mère, préoccupée, guettait son retour. Une fois, les -étoiles perlaient au ciel quand elle revint. - -—«Ce n’est pas une conduite pour une fille honnête, de rester par les -chemins si tard. Je t’enfermerai!» cria Mathurine irritée. - -—«J’ai rencontré Annic et Yvonne, du Conquet, et nous avons oublié -l’heure en causant,» dit Bertrande, avec sa nonchalance orgueilleuse. - -Le jour où elle reporta au château de Ferneuse l’écharpe de dentelle -réparée, la jeune fille resta absente depuis le matin jusqu’à la fin de -l’après-midi. - -—«Madame la comtesse m’a fait déjeuner, puis elle m’a retenue pour -quelques petits points qui ne valaient pas la peine d’emporter -l’ouvrage.» - -La route était longue du Conquet à Ferneuse. L’explication de -Bertrande, vraisemblable. Plus tard seulement dans la soirée, elle -annonça: - -—«Madame la comtesse m’a trouvé de l’ouvrage à Brest. Une de ses amies -enverra demain matin une voiture pour me prendre. - -—Tu veux dire que cette voiture t’apportera le travail. - -—Non, je dois le faire sur place. J’en aurai pour la journée. - -—Comment s’appelle cette dame?» - -Bertrande mâchonna quelques syllabes que sa grand’mère lui fit -répéter. Quand elle eut parlé plus distinctement: - -—«Ça n’est pas un nom de Brest, ça,» observa Mathurine. - -—«Non. La personne arrive de voyage. Elle demeure à l’hôtel. Elle -rapporte des dentelles abîmées, qu’elle veut faire réparer tout de -suite. - -—C’est bien,» dit la vieille femme. «J’irai avec toi. - -—Comment? - -—Je t’accompagnerai à Brest. - -—Dans la voiture de cette dame? - -—Dans la voiture de cette dame. Dis-moi seulement à quelle heure elle -vient, pour que je me tienne prête.» - -Bertrande se tut. - -—«Eh bien!» fit la grand’mère, élevant la voix, dans son doute et sa -colère qui croissaient. «Veux-tu me dire à quelle heure?» - -Douce et impassible, la jolie dentellière répliqua: - -—«Vers huit heures du matin.» - -Son calme interloqua l’aïeule. Il y eut un silence. Puis, brusquement, -Mathurine s’écria: - -—«Quelle misère tout de même! Laisser la maison, laisser l’Innocente, -sans savoir quel tour la pauvre créature peut nous jouer. Une journée -entière, encore! Une journée entière! - -—Oui, car si vous venez, il faudra m’attendre jusqu’au bout, -mère-grand. On ne fera pas faire quatre fois le chemin à la voiture, -pour le plaisir de vous promener.» - -L’air narquois de Bertrande exaspéra l’aïeule. - -—«Mauvaise fille! N’es-tu pas honteuse qu’on ne puisse avoir confiance -en toi? - -—Et pourquoi n’auriez-vous pas confiance en moi, grand’mère?» - -L’aïeule bougonna quelques mots inintelligibles ... La jeune fille -reprit: - -—«M’avez-vous jamais vu faire la coquette avec les garçons du Conquet? - -—Oh! pour ça, non. Tu les méprises.» - -Bertrande eut un furtif sourire. - -—«Me suis-je acheté des parures avec l’argent de mes dentelles? -Aujourd’hui encore, mère-grand, ne vous ai-je pas remis celui que m’a -donné la comtesse pour la réparation de son écharpe? - -—T’acheter des parures?... Tu te crois trop belle pour avoir besoin -de te parer. Tu dédaignes nos affutiaux du pays, comme tu méprises nos -gars. Plût à Dieu que tu n’aies pas d’autres idées en tête que des -épingles en filigrane d’or dans une coiffe bien empesée, et la crâne -tournure d’un de nos braves marins, que tu accepterais pour ton promis! - -—Et quelles idées ai-je donc en tête?» demanda rêveusement Bertrande. - -Sa grand’mère s’approcha d’elle, mit sur sa main fine et douce une main -maigre et ridée, dont la pression anxieuse impressionna la jeune fille. -Une solennité saisissante ennoblissait les traits de Mathurine. Ses -yeux, couleur de vague et de soleil, eurent un éclat visionnaire dans -sa figure brunie. Elle les fixa sur l’enfant presque effrayée, et elle -lui dit: - -—«Bertrande ... Bertrande!... Ces idées-là, moi aussi, je les ai -eues, à ton âge. Et elles ont fait mon malheur. J’en ai trop souffert. -Et je sens bien que je ne les ai pas encore expiées. - -—Grand’mère!... - -—Tout ce que je demande à Dieu, c’est de ne pas me punir en toi ... -Toi, toi,» répéta-t-elle, «la chair et le sang de celui dont j’étais si -fière, et qu’il m’a enlevé!...» - -La vieille femme recula, se laissa tomber sur un siège, cacha sa tête -dans ses mains. Le mouvement nerveux de ses doigts souleva les mèches -blanches, qui se roulèrent aussitôt, en leur souple frisure, comme des -cheveux d’enfant. - -Bertrande regarda machinalement ces admirables anneaux de neige. -Quelles devaient être leur grâce et leur opulence quand ils -s’épandaient en flots sombres, comme sa jeune chevelure, à elle! Eh -quoi! l’aïeule, elle aussi, avait eu vingt ans. Mais ce n’était pas -la même chose. Ce qui n’existe plus devient inconcevable comme ce qui -n’est pas encore. La vieillesse future de Bertrande lui était aussi -étrangère que la jeunesse passée de sa mère-grand. Les souvenirs -ne restituent pas plus l’avril de la vie que les feuilles mortes -ne restituent l’avril de la terre. Et la jeune fille contemplait -la vieille femme, sans curiosité ni intérêt pour le drame lointain -dont ces membres desséchés par l’âge frémissaient encore. Un autre -rêve, trop actuel et trop brûlant, celui-là, remplissait le cœur de -Bertrande. Cependant, le mystérieux chagrin de sa grand’mère la toucha -par ce qu’il offrait d’immédiatement pénible. - -—«Ne vous tourmentez donc pas,» lui dit-elle avec douceur. «A chacun -son sort dans la vie. Ce que vous regrettez, ce que vous condamnez -aujourd’hui dans votre passé, voudriez-vous vraiment l’anéantir?» - -Entre les longues mains noueuses de Mathurine, lentement écartées, le -visage apparut. La question de Bertrande y répandait un étonnement -presque hagard. - -—«Oui,» répéta la jeune fille, «ce secret d’amour que je ne vous -demande pas, mais dont le remords semble vous poursuivre, dont vous -craignez encore le châtiment, sur vous, sur moi, souhaiteriez-vous, -réellement, l’abolir de votre existence?» - -Mathurine Gaël redressa son buste, encore souple, puis se mit debout -peu à peu. Ses yeux ne quittaient pas ceux de sa petite-fille, et leur -expression étrange indiquait l’effroi de leur involontaire sincérité. -Mais, cette sincérité, les lèvres flétries tentèrent vainement de -la démentir. Les mots de protestation que dictait à l’aïeule une -impérieuse nécessité morale s’éteignirent sans avoir pris ni forme ni -son. L’altière paysanne ne put se résoudre au mensonge. Ou bien ce -mensonge lui apparut comme un reniement trop sacrilège du miraculeux -autrefois. Sans une parole de plus, Mathurine quitta la salle et s’en -vint s’asseoir sur un banc, derrière la maison, du côté qui regardait -la baie. La nuit n’était pas close. Une trouée claire, au delà des -rochers noirs, révélait, plus vertigineusement que n’eût fait un espace -large ouvert, l’immensité de l’Océan. L’aïeule resta là longtemps, -perdue dans ses souvenirs. - -Quand elle rentra, elle trouva Bertrande, accoudée et oisive, sous -une petite lampe allumée. L’enfant songeait, comme la vieille femme, -et peut-être aux mêmes choses éternelles,—à ces choses qui occupaient -aussi, dans leurs magnifiques demeures, une Micheline de Valcor et -une Gaétane de Ferneuse,—à ces choses qui, sous les cheveux bruns ou -blonds, et jusque sous les cheveux blancs, font le délice ou le regret -de toutes les âmes féminines. - -—C’est entendu, n’est-ce pas? je t’accompagnerai demain à Brest, ma -Bertrande,» dit Mathurine avec une fermeté où perçait une intonation -plus tendre que de coutume. - -Sa petite-fille tressaillit. - -—«Bien, grand’mère.» - -Entre ses dents, elle murmura: - -—«Allons, c’est décidé. - -—Que dis-tu? - -—Rien.» - -Bertrande se leva, tendit son front. - -—«Bonne nuit, grand’mère. - -—Bonne nuit, ma petite.» - -Alors la jeune fille eut un élan, jeta ses bras au cou de l’aïeule, -pressa ses lèvres de fleur contre la joue parcheminée, murmura contre -l’oreille qui, ce soir, avait écouté tant de voix éteintes et anciennes: - -—«Grand’mère, grand’mère ... Souvenez-vous que vous avez aimé.» - -Puis, farouche et légère, elle bondit vers la porte intérieure, gravit -le petit escalier de bois, s’enferma dans sa chambre. - -—«Que Dieu nous protège!» soupira la vieille femme. - -Le lendemain, à quatre heures du matin, sous une lumière splendide, -la maison des Gaël dormait encore, avec cet air de mystère et de rêve -qu’ont les façades closes quand il fait grand jour et que vibrent déjà -tous les bruits de la nature. - -Le murmure de la mer montait plus fort, dans la paix matinale, bien -qu’on la devinât calme sous la chaleur immobile de juillet. Un chant -s’élevait de la crique, avec les coups de marteau d’un pêcheur réparant -sa barque, mais le roc en surplomb cachait l’homme au travail. Plus -haut, sur la route, des sonnailles retentissaient. Quelques-unes des -petites vaches de ce pays revenaient de la lande sous la conduite -d’un gamin, pour porter leur lait au Conquet. Il y avait dans l’air -des rumeurs d’oiseaux: les cris des mouettes, s’ébattant autour de -la falaise, et même des gazouillis moins sauvages dans les maigres -pommiers dont s’enorgueillissait l’enclos des Gaël. - -Oui, elle avait un air de rêve taciturne, la façade aux volets fermés, -humble, grise et dure, telle que le granit voisin. Et, tout à coup, la -voilà qui devint pleine d’angoisse, comme un visage qui se contracte -d’horreur dans le sommeil, car sa porte s’ouvrit d’une façon sinistre -et silencieuse. Une silhouette furtive parut sur le seuil. - -Bertrande fit un pas dehors, glissant avec précaution, ses pieds -chaussés seulement de leurs bas de coton chiné. Elle tenait à la -main ses meilleurs souliers, ceux des dimanches, qui n’avaient pas -de clous apparents sous la semelle. Elle portait sa belle robe rayée -et son chapeau de paille noire, orné d’un nœud de taffetas, comme -une demoiselle de la ville. Elle était, en outre, embarrassée d’une -ombrelle en coton écru, doublée de percale rose, et d’un sac en étoffe -contenant des pelotes de fil, avec son coussin à dentelle. - -La jeune fille referma la porte avec précaution, puis courut sur les -galets unis de l’allée. Hors de la barrière seulement elle mit ses -chaussures, les nouant à la hâte, pour ne pas perdre une minute. Plus -leste qu’une chèvre, elle atteignit le haut du sentier en quelques -bonds, traversa la route, et se lança dans la lande. Lorsqu’elle fut -à plusieurs centaines de mètres, elle s’arrêta, posa la main sur -son cœur, qui battait trop violemment pour lui permettre de courir -davantage. - -Comme elle repartait d’une allure moins rapide, elle s’entendit appeler -par son nom. Les jambes lui manquèrent. Mais elle se rassura un peu -en reconnaissant une petite bergère du pays, qui surgit d’un pli de -terrain. - -—«Ben, vous êtes matineuse, mamzelle Bertrande. Où que vous allez -comme ça, à si bonne heure? - -—Je retourne à mon couvent, Énogate. - -—A vot’couvent! Vous voulez devenir religieuse? - -—C’est possible. Je ne sais pas encore. Laisse-moi me hâter, car je -dois prendre le train à Brest, pour gagner Quimper, où est mon couvent. - -—A Brest! Vous savez que ça fait bien près de quatre lieues? - -—Je trouverai des carrioles en route. C’est l’heure où les gens -portent en ville leurs poissons ou leurs légumes. - -—C’est juste. Vous coupez par la lande pour tomber sur la grande route? - -—Oui, oui. Adieu, Énogate. - -—Adieu, mamzelle Bertrande.» - -Elle s’éloigna, ne courant plus à présent, mais avançant vite, avec le -pas ferme et aisé de ses jambes de nymphe et la vigueur de sa rustique -jeunesse. - -«J’ai peut-être eu tort de dire si clairement à Énogate la direction -que je prends,» songea-t-elle. «Mais bah! ma chambre est fermée à clef. -Grand’mère me laissera au moins dormir jusqu’à six heures. Dans deux -heures d’ici, j’aurai de l’avance.» - -Elle redit à mi-voix ces mots: «me laissera dormir ...» L’image de la -vieille femme heurtant vainement à sa porte lui serra le cœur d’une -horrible étreinte. Les larmes jaillirent de ses yeux. - -«Pauvre mère-grand!... Elle l’a voulu. Pourquoi s’obstiner à venir avec -moi? J’ai vingt et un ans, l’âge où la loi me donne le droit d’agir -seule. On n’a qu’une existence. Je veux vivre la mienne.» - -N’avait-elle pas le droit de jeter ce cri, créature merveilleuse, -qui, sur la verte solitude, dans l’allégresse du matin, semblait un -don suprême fait par ce ciel radieux à cette terre souriante, pour la -plus rare joie des yeux et des cœurs. Hélas! au point de vue social, -elle n’était pourtant qu’une pauvre fille du peuple, séduite, comme -tant d’autres par les belles paroles, les regards caressants, les -promesses, le prestige irrésistible d’un de ces jeunes mâles de proie -qui guettent les ingénuités sans défense. - -Le prince Gilbert Gairlance de Villingen était revenu aux ruines du -Conquet, attiré moins par leur désolation grandiose que par l’espoir -de revoir, en prières dans la petite église, la dévote charmante qu’il -y avait déjà rencontrée. Bertrande, avec un même désir confus, avait -repris, dans cette chapelle écartée, les pieuses habitudes du couvent, -qu’elle commençait pourtant à négliger. L’idée qu’elle offensait -la Madone en venant, dans cet asile sacré, chercher un profane et -dangereux hasard, donnait une gravité plus poignante aux sentiments -de la romanesque fille. Elle revit Gilbert. Elle accepta de lui des -rendez-vous moins imprécis. Non plus au Conquet, où elle serait vite -compromise, mais dans la lande, puis dans les retraites rocheuses de la -plage. - -Elle restait innocente. Du moins son jeune corps, où circulait un sang -vif et sain, prompt à s’enflammer, n’avouait pas encore sa fièvre, -restait farouche et chaste, sous la petite robe sombre et la blanche -guimpe aux attaches invisibles. Mais son imagination et son cœur -déliraient. Ce jeune homme insinueux et captivant, qui lui faisait la -cour comme il l’eût faite à une grande dame,—car Gilbert était un -raffiné d’amour et non pas un comédien de la galanterie,—ce jeune -homme était un prince! Mot fatidique! Ceux qui portent ce titre sont -les chevaliers de miracle, ouvrant aux belles les paradis des contes -de fées, les régions délicieuses de la terre. Un prince est toujours -fabuleusement riche, toujours généreux et loyal. Il ne saurait mentir. -Telle était la conviction de Bertrande Gaël. Désormais, les événements -pouvaient la lui ôter, sans diminuer sa tendresse. Car elle aimait -follement Gilbert, et elle l’aimait pour lui-même. - -La sincérité manquait au prince dans les intentions, mais non dans -les sentiments, qu’il exprimait à la jeune paysanne. Il éprouvait -pour elle une passion d’autant plus violente que s’y mêlait une -illusion bizarre. Gilbert ne pouvait séparer Bertrande de Micheline, -à qui elle ressemblait si extraordinairement. Au désir qu’il avait -de l’une, s’ajoutait une frénésie de revanche contre l’autre. Que -Bertrande lui cédât, et il s’imaginerait dompter, posséder, avec -cette fraîche et naïve pudeur, l’orgueil même de M^{lle} de Valcor. -Celle-ci ne le saurait pas, qu’importe!... L’enivrante certitude n’en -serait pas moins déchaînée dans l’esprit et les sens de Gilbert, -qu’affolait l’hallucination perverse. D’ailleurs, un jour ou l’autre, -la dédaigneuse Micheline apprendrait que l’amoureux durement évincé -avait tenu dans ses bras et soumis à ses caresses une vivante image de -la beauté qu’elle promenait souverainement, et qu’elle sentirait ainsi -rabaissée, outragée. - -Tel était le singulier vertige—substitution ou parallélisme -sentimental—dont Gilbert se trouvait absorbé, au point de laisser au -second plan, dans ses préoccupations, la campagne entreprise contre le -marquis de Valcor. - -Menée sourdement jusqu’à ce jour, cette campagne allait se manifester -bientôt. - -Par Françoise, le prince de Villingen avait conquis, ou à peu près, -l’adhésion de M. de Plesguen. Le vieux gentilhomme, qui seul pouvait -ouvrir contre son pseudo-cousin une action judiciaire, inclinait enfin -à prendre ce parti. Escaldas et Gilbert avaient ébranlé sa foi en -Renaud, et triomphaient définitivement de ses scrupules. Déjà, emmenant -avec lui sa fille, Marc de Plesguen avait quitté Valcor, où, cependant, -tous deux goûtaient chaque année, tant que durait la belle saison, -les agréments d’une villégiature magnifique. Ils avaient réintégré, à -Paris, en pleine canicule, leur hôtel de la rue de Verneuil, ou plutôt -l’appartement qu’ils gardaient dans cette vieille demeure, leur seul -bien, dont les loyers suffisaient à les faire vivre modestement. - -Qu’importait à Françoise l’atmosphère accablante de la capitale, la -lourde mélancolie de la maison désertée par ses locataires, avec -ses volets clos et sa cour muette, le silence provincial de la rue -maussadement aristocratique! Une perspective éblouissante transfigurait -sa vie. Elle deviendrait princesse de Villingen, châtelaine de Valcor. -Et le coup de baguette magique non seulement lui donnerait de tels -titres et de telles richesses, mais en dépouillerait Micheline—cette -Micheline que, depuis l’enfance, elle regardait avec trop de jalousie -pour ne pas la haïr, pour ne pas se réjouir doublement de ce qui devait -l’humilier. - -Escaldas, aussi, avait quitté le château, pour venir à Paris. - -En ce moment, il s’abouchait avec des gens d’affaires, capables de -le renseigner, au point de vue légal, sur la valeur des indices -rassemblés par lui contre le marquis, et d’indiquer la marche à suivre -pour commencer les hostilités. - -Gilbert devait rejoindre ses alliés le plus tôt possible. Mais, ayant -pris congé des Valcor, avec sa courtoisie habituelle, et sans rien -montrer à Micheline de son mortel dépit, il s’attardait en Bretagne, -s’étant installé dans un hôtel, à Brest, afin de mener à bien—ou -plutôt à mal—la conquête de Bertrande. - -Ce n’était plus, pensait-il, qu’une question d’heures et d’occasion. -Pour démoraliser la petite et affaiblir sa dernière résistance, il lui -avait annoncé son prochain départ pour Paris. - -—«Je reviendrai,» lui avait-il dit, «mais, hélas! je ne sais quand. -Je vous en supplie, donnez-moi une journée entière avant que nous nous -séparions, au lieu de ces rendez-vous si courts, et si proches de votre -village, où vous tremblez toujours de hâte et d’inquiétude. - -—Mais où? Comment?» demanda-t-elle. - -La malheureuse enfant souhaitait et craignait de consentir, n’imaginant -rien au delà de ce bonheur inouï,—tout un jour, au loin, avec -celui qu’elle aimait,—mais pressentant le piège qui la mènerait à -l’irrémédiable. - -Gilbert la persuada, en lui jurant qu’il n’essaierait pas de l’attirer -chez lui. Si elle lui accordait la faveur de le rejoindre à Brest, il -la promènerait dans la ville, lui ferait visiter le port, la conduirait -dans les magasins, et ne solliciterait rien autre que la joie de sa -chère présence. - -La chose fut décidée le jour où Bertrande reporta son travail à -Ferneuse. - -Gilbert, averti, l’avait rejointe sur la route du retour, qui s’était -allongée démesurément. Les amoureux avaient pris par la plage, -contournant les énormes falaises, s’arrêtant dans les petites anses -abritées, refuges d’amour, sauvages et déserts comme au début du monde, -quand nulle loi n’arrêtait le baiser sur les lèvres ignorantes. - -Le prétexte des dentelles à réparer chez une amie de la comtesse, -descendue dans un hôtel de Brest, fut combiné entre eux. Un landau de -louage serait envoyé au nom de cette cliente imaginaire, pour prendre -la jeune ouvrière chez elle, et l’y reconduirait le soir. Afin de ne -pas perdre un instant de cette journée précieuse, Gilbert viendrait -lui-même, dans la voiture, jusqu’au hameau de Tréouergat-le-Vieux, à -cinq kilomètres du Conquet. Il se reposerait à l’auberge, et guetterait -ensuite le passage de Bertrande au tournant de la grande route. - -—«Quoi! vous feriez cela?» s’écriait la jeune fille. «Mais il vous -faudrait quitter Brest vers six heures. Et ce long trajet à parcourir -deux fois! - -—Il me semblera court en allant, parce qu’il me mènera vers vous, -adorable mignonne. Et plus court en revenant, parce que je le ferai -avec toi.» - -Elle admira cette preuve d’amour, et aussi ce joli langage, où le -respect du «vous» la rassurait, la flattait, et où la câline hardiesse -du «toi», la troublait de frissons délicieux. - -La résolution imprévue de sa grand’mère, au lieu de préserver -l’imprudente, précipita sa perte. - -Comment éviter que la voiture ne vînt à huit heures, que Mathurine -Gaël n’y montât? Et ensuite?... Si Gilbert, voyant son amie sous bonne -escorte, avait la circonspection de rester coi à Tréouergat-le-Vieux, -le cocher s’arrêterait de lui-même, interpellerait son client, qu’il -devait reprendre au passage. Et d’ailleurs, où aller à Brest, quelle -adresse donner?... Qui substituer à la dame aux dentelles? - -Mais la honte et le danger consternaient moins Bertrande que la -privation du bonheur attendu. Ne pas rencontrer librement celui qu’elle -aimait, renoncer au long tête-à-tête, laisser Gilbert partir pour Paris -sans avoir plus définitivement noué le lien de tendresse qu’elle rêvait -éternel, cela, c’était l’impossible pour cette amoureuse affolée. - -Ne pouvant s’opposer à la volonté de l’aïeule, elle parut s’y -soumettre. Sa tranquillité devait déconcerter les soupçons. La sévère -vieille femme, remise en confiance, ne s’obstinerait pas. - -«Si elle n’abandonne pas son idée,» méditait la jeune fille, accoudée -sous la petite lampe, dans l’humble maison de sa pure adolescence, -«je partirai demain quand tout dormira encore, j’irai au-devant de la -voiture sur la route de Brest. Je ne peux la manquer. Il n’y a qu’un -chemin. Seulement ensuite, au lieu de revenir le soir, je partirai pour -Paris. N’est-ce pas tout le désir de Gilbert? Ainsi je continuerai à le -voir. Là-bas, je gagnerai facilement ma vie en faisant de la dentelle -...» - -Ce projet, que lui proposait le séducteur, et que, désespérément, -elle avait repoussé, la veille encore, c’était pourtant un rêve -dont la tentation lui semblait par instants trop forte. Rejeter la -responsabilité de son accomplissement sur la fatale décision de sa -grand’mère, subir en ceci l’inévitable, excuser sa propre faiblesse par -la complicité du destin, fut considéré par Bertrande comme une espèce -de chance admirable et effarante. - -Quand elle vit rentrer Mathurine du jardin, une peur la saisit que la -vieille femme n’eût changé d’intention, ne la laissât, le lendemain, -partir seule. Mais non. L’antique gardienne de l’honneur familial -persistait dans ses pressentiments, dans sa vaine défensive. Le sort en -était jeté. - -Maintenant, sur la longue route du Conquet à Brest, solitaire, une -voyageuse cheminait. - -Bertrande avait ouvert, contre le soleil déjà chaud, son ombrelle -doublée de percale rose. Nul feuillage protecteur n’abrite ce chemin -monotone. Les arbres aux profondes racines ne peuvent s’implanter en -cette terre rocheuse. A droite et à gauche, c’est la lande, avec ses -verdures grisâtres et rudes, qu’incendie par place l’or des genêts. - -Elle marcha longtemps. L’amour et l’espoir étaient devant elle. Ses -yeux en reflétaient les mirages, et non pas la mélancolie de sa -Bretagne familière. Elle devait être bien loin. Le soleil avait monté. -Un peu de lassitude la prit. Elle s’assit au revers d’un talus, sur la -bruyère qui, déjà, se piquait de points pourprés. Un bouquet de petits -ormes rabougris jetait sur sa tête une ombre grêle. - -Là-bas, du côté de Brest, dans la perspective rectiligne de la route, -une tache noire et mouvante parut. Bertrande regarda. Ses lèvres -s’entr’ouvrirent. La tache grossit. Elle dévala le long d’une pente, -puis remonta plus lentement. C’était un landau ouvert. On ne voyait -personne dedans. Le cœur de la jeune fille se serra. - -Mais alors, par-dessus l’épaule du cocher, s’éleva un imperceptible -nuage bleuâtre, qui devait être la fumée d’une cigarette. Puis, dans la -secousse imprimée par une ornière, l’équipage virant un peu, Bertrande -aperçut au fond une tête fine coiffée d’un canotier de paille. - -Elle se dressa, trop émue pour appeler ou faire signe. La voiture -allait passer. Un cri partit: - -—«Bertrande!» - -Les chevaux s’arrêtèrent. - -Un jeune homme sautait sur la route, élégant, joyeux, charmant. Et -la tête tourna à la naïve paysanne. C’était bien pour elle que cet -être supérieur et incomparable courait les routes, dans cette superbe -voiture, vers elle qu’il bondissait avec un empressement si spontané, à -cause d’elle qu’il paraissait tellement heureux! - -De joie, de fatigue, d’appréhension, de remords, mais surtout d’ivresse -et d’amour, elle fondit en larmes. - -—«Pourquoi donc êtes-vous là, ma chérie? Pourquoi pleurez-vous?» -demanda le prince avec une grâce caressante. - -—«On m’aurait empêchée de vous rejoindre. Je me suis sauvée ... j’ai -quitté la maison. - -—Pour toujours?» - -Elle inclina la tête, le cœur gros, les yeux mouillés, mais la bouche -si souriante qu’il baisa cette bouche avec transport. - -—«Ah! mignonne adorée! Ma Bertrande à moi! Quel bonheur! quel -bonheur!» répéta-t-il. - -Le prince exultait. A cette minute, son caprice passionné ressemblait -à l’amour véritable. Cette splendide créature lui appartenait dans -son charme sauvage, et aussi dans son étourdissante ressemblance avec -l’autre, l’inaccessible! Quelle enivrante bonne fortune! Ah! l’exquise -maîtresse qu’elle serait, si facile à éblouir, si peu exigeante. Ce -n’est pas elle qui verrait la différence entre la vie d’expédients que -menait Gilbert, et le luxe réel d’une solide fortune. Ainsi pourrait-il -prendre patience jusqu’au jour où Françoise de Plesguen, reconnue -héritière de Valcor, lui donnerait en sa personne, avec la fortune -rêvée, une légitime épouse, dont il détacherait sans fièvre le voile -nuptial. - -Bertrande était à cent lieues de se douter que de telles combinaisons -et de telles intrigues existaient en ce monde. Et encore bien plus -qu’elles pouvaient se dissimuler derrière les prunelles sombrement -voluptueuses qui lui dissolvaient le cœur. Quand Gilbert la fit monter -dans ce landau de remise qu’elle trouvait somptueux comme un carrosse -de roi, elle pensa au conte de Cendrillon. Et elle ne s’émerveillait -qu’à demi du rêve où elle entrait les yeux ouverts, parce que -l’inexpérience abolit l’étonnement. Dans sa candeur, la fille de -l’Innocente pensait que c’était là le train ordinaire des choses. Elle -et Gilbert s’aimaient. Il était prince et elle était belle. Le destin -les unissait. Sans doute, ce serait pour toujours. Ne lui dirait-elle -pas: «Je veux rester sage.» Et alors, il lui répondrait: «Sois ma -femme.» Elle lisait déjà les mots sur ces lèvres si tendres, dans ce -regard qui s’enivrait d’elle. Où serait la sécurité absolue, sinon dans -un si grand amour? - - * * * * * - -Le soir de ce même jour, vers sept heures, dans une des plus belles -chambres du premier hôtel de Brest, Bertrande Gaël se trouvait seule, -si joyeuse qu’elle battait des mains, sans bruit, pour elle-même, ou -bien envoyait d’espiègles baisers vers un immense carton entr’ouvert, -qu’une femme de service venait de déposer sur le divan. - -—«Madame n’a pas besoin que je l’aide?» avait demandé cette fille, -avec une obséquiosité dont la gouaillerie échappa à la jeune paysanne. - -La question s’accompagnait d’un regard moqueur, allant du pauvre -costume porté par la singulière voyageuse aux élégances arrivées à -l’instant d’un grand magasin de la ville. - -«Comment cette rustaude va-t-elle s’attifer?» pensait la camériste. -«Elle ne se tirera seulement pas des boutons et des agrafes.» - -—«Merci, non,» avait répondu Bertrande, ignorant ce que c’est que -d’être habillée par une femme de chambre, et se sentant trop gênée -devant celle-ci. - -Dans la journée, le prince et elle avaient fait des achats de toilette, -«Car,» disait-il, «je ne puis vous emmener à Paris vêtue en petite -sauvageonne de Bretagne. Pour moi, vous êtes délicieuse ainsi, mais -là-bas on rirait de vous.» - -Elle se défendait des séductions luxueuses, refusait les parures qui -la changeraient trop brillamment. - -—«Vous savez bien, Gilbert, qu’à Paris comme ici, je ne serai qu’une -ouvrière en dentelles. - -—Justement. C’est un métier qui demande un peu de coquetterie. Sans -cela, vous ne trouveriez pas d’ouvrage. Vous verrez les jolies fées que -sont les grisettes parisiennes. - -—Une grisette! Qu’est-ce que cela? - -—Ce que vous serez, Bertrande. La fleur de la puissante capitale. Une -exquise créature, travaillant comme un ange, s’habillant à miracle, -aimant à plein cœur.» - -Elle le regarda, de ses beaux yeux illuminés, comme pour lui dire -qu’elle remplissait déjà la troisième condition. - -En rentrant à l’hôtel, il lui avait montré le salon séparant leurs deux -chambres. Il avait commandé qu’on y servît le dîner. - -—«Je vais vous y attendre en lisant les journaux. Quand vous serez -prête, vous viendrez me rejoindre.» - -Éblouie, elle contemplait les rideaux à franges, dont la galerie dorée, -si démodée, si vulgaire, lui semblait digne d’orner un palais. A peine -osait-elle marcher sur la moquette à larges fleurs communes, et ses -doigts effleuraient avec un plaisir timide le tapis de table en velours -de laine rouge, dont l’épaisseur absorbait et dissimulait des noirceurs -de crasse et d’encre. - -Et maintenant elle échangeait ses bas chinés, ses souliers lourds, -son jupon de cotonnade, sa chétive robe unie et sa guimpe si blanche, -contre des bas de fil d’Écosse noirs brodés de fleurettes, de fines -bottines à talons, un jupon de taffetas à volants dont le bruissement -l’enchantait, une chemisette de mousseline avec plumetis et jours sur -transparent bleu pâle, et une jupe qu’elle faillit mettre à l’envers, -parce que l’extérieur était en laine, tandis que la doublure était en -soie. - -Ainsi vêtue, elle ressemblait à une toile de maître qu’on aurait sortie -d’un simple passe-partout pour la placer dans un cadre ciselé avec -finesse. Pour un connaisseur, sa beauté n’en était pas accrue, mais -l’œil la savourait mieux dans un entourage plus digne d’elle. L’ingénue -ne savait pas encore être élégante, mais du moins n’avait-elle rien -de gauche ni d’endimanché. Sa délicatesse naturelle et les notions -artistiques de son métier lui inspirèrent ces légères modifications par -lesquelles une femme vraiment femme adapte instantanément une toilette -neuve aux lignes de son corps, à la nuance de son teint, y ajoute le je -ne sais quoi qui la lui rend personnelle. - -Quand elle entra dans le salon où l’attendait le prince et qu’elle -s’avança vers lui, avec son port de tête naturellement fier, sa marche -glissée, la réserve de son attitude, où l’embarras semblait une dignité -contenue, il crut voir M^{lle} de Valcor, et en demeura pétrifié. - -Mais Bertrande lui demanda avec une anxiété touchante: - -—«Est-ce que je vous plais ainsi?» - -Et ses prunelles d’eau moirée d’or eurent un regard si peu semblable -au charme sombre d’autres yeux, que l’involontaire respect du jeune -homme se dissipa. Celle-ci n’était pas l’intangible et la hautaine, -préservée de lui par un père encore puissant et le prestige de sa -fortune. C’était l’humble fille, ignorante, pauvre, n’ayant au monde -pour toute protection qu’une vieille femme et une folle. Il allait -s’adjuger ce trésor, dont, croyait-il, personne, ici-bas ou ailleurs, -ne lui demanderait jamais compte. - -Dans la brusque exaltation de son désir, il devenait entreprenant. - -La jeune fille, doublement désarmée par la trop douce ivresse qui la -gagnait et par la crainte d’offenser le maître adoré de son destin, -n’osait guère se défendre et n’en retrouvait plus au fond d’elle-même -la ferme résolution. Toutefois, sur une caresse plus hardie, sa pudeur -effarouchée la fit bondir hors des chers bras qui l’enserraient, et -dont l’étreinte brisait trop délicieusement sa volonté. - -Gilbert vint s’agenouiller à ses pieds, geste plus troublant que tout -autre pour la naïve créature. Un prince!... et elle, une paysanne! Elle -tremblait d’une surhumaine émotion. - -—«Ne veux-tu donc pas être ma petite femme?» chuchota-t-il. - -Comment eût-elle compris l’infâme restriction de l’adjectif? -Savait-elle que dans le galant argot de ce Paris qui la fascinait, les -grisettes dont lui avait parlé Gilbert sont les «petites femmes» de -ceux qui les prennent pour une saison quand elles croient se donner -pour toujours? Elle s’imagina qu’il lui demandait de l’épouser. - -—«Oh! ce serait trop beau!» murmura-t-elle avec une candeur qui eût -fait hésiter don Juan. - -Gilbert se leva en réprimant un sourire, sonna et donna l’ordre qu’on -servît le dîner. - -Un instant après, l’affreux velours rouge du tapis de table—initiateur -pour Bertrande de magnificences inconnues—disparaissait sous une nappe -blanche, et sous un service assez convenable, qui sembla d’un luxe -inouï à cette enfant, habituée à manger dans une écuelle de faïence -avec un couvert d’étain. - -Mais ce qui la jeta surtout dans une admiration voisine de la stupeur, -ce fut l’aspect d’un seau, qu’elle crut d’argent massif, rempli de -morceaux de glace hors desquels émergeait le goulot d’une bouteille -coiffée d’or. - -Quand le bouchon partit, mal retenu par le sommelier, et qu’elle vit -mousser le liquide dans les coupes, Bertrande se figura que c’était -du cidre. Bien qu’ayant grand’soif,—car sa longue marche du matin et -les émotions de la journée lui donnaient une espèce de fièvre,—elle -n’osait porter à ses lèvres ce verre d’une forme inconnue, si délicat, -avec un pied si frêle, qu’on devait le briser en y touchant. Gilbert -l’ayant décidée à y goûter, elle cligna ses beaux yeux purs et rit, -parce que des gouttelettes de mousse lui sautèrent au visage. - -—«Oh! c’est bon,» fit-elle. «Mais cela ne sent pas la pomme. - -—Je crois bien,» s’écria le prince en riant. «C’est du vin. - -—Du vin? - -—Oui, du champagne. - -—Oh! du champagne ...» - -Elle resta si saisie à ce mot, pour elle plein d’une séduction -fastueuse et lointaine, que ses mains glissèrent et se joignirent en un -geste d’inconsciente dévotion. - -Gilbert ne se tenait pas de joie. L’aventure devenait plus savoureuse -et surprenante qu’il ne s’y attendait. Il n’aurait pas rêvé une -ingénuité pareille. Seulement, lorsque le garçon entrait pour servir, -le prince faisait signe à Bertrande de se taire, afin que tout l’hôtel -ne se divertît pas en même temps que lui aux dépens de la pauvrette. - -Au dessert, il commença de s’apercevoir que sa mimique n’était plus -obéie. Bertrande, les yeux brillants, une flamme rose sur ses jolies -joues, d’habitude si fraîches, bavardait et riait comme une écolière -en récréation. Gairlance avait souvent rempli sa coupe. Comment -se fût-elle méfiée de ce breuvage glacial et subtil, elle qui ne -connaissait que l’eau claire du couvent et la piquette de cidre du -Conquet? - -Lorsque les fruits furent placés sur la table, il déclara que cela -suffisait, qu’on débarrasserait demain, que, pour ce soir, on ne les -dérangeât plus. - -Un moment après, il entraînait vers sa chambre, à lui, Bertrande, tout -étourdie, et qu’il achevait de griser par des baisers. - -Elle eut encore un instant de lucidité en pénétrant dans cette pièce, -qu’elle ne connaissait pas. Elle regarda tout autour d’elle, puis -reporta sur Gilbert ses grands yeux de reproche et d’effarement. - -Elle ne se défendait plus. Elle ne s’appartenait plus. - -Elle était à lui et à l’éternel mensonge, éperdue d’un bonheur qu’elle -ne retrouverait plus après cette heure d’éblouissement et de chimère, -elle qui, pourtant, devait connaître de plus fantastiques réalités. - - - - -XV - -_LA FOUDRE GRONDE_ - - -MADAME DE FERNEUSE, après le départ d’Hervé, ne voulut pas rester en -Bretagne. - -Après avoir hésité sur le lieu de résidence qu’elle choisirait, elle se -décida pour la Suisse. Elle y passerait les semaines pendant lesquelles -son fils était en mer. Jusqu’à ce qu’il atteignît Buenos-Ayres, elle -ne pouvait correspondre avec lui. Peu lui importait donc de se trouver -dans un endroit où les nouvelles ne l’atteindraient pas vite. - -Elle ne prévoyait guère qu’il y en avait une dont elle serait comme -foudroyée dans cette retraite où elle s’imaginait endormir, au moins -pour un temps, son étrange douleur. - -Cette femme, qui avait été vraie en toutes choses,—dans sa passion -coupable, comme dans son expiation dévouée auprès de son mari aveugle, -comme dans son amour maternel—qui, dans la faute ou dans l’héroïsme, -avait besoin de vérité comme de l’air qu’on respire, souffrait -un indicible supplice de doute, de ténèbres, ne trouvant plus où -s’attacher par l’espérance ni par le souvenir. - -Elle se réfugia dans un de ces hôtels construits sur les flancs du -Rigi, au-dessus du lac des Quatre-Cantons, et comme suspendus dans -l’air et l’espace au delà des rumeurs et des laideurs de la vie, en -face d’un des spectacles les plus sublimes du monde. - -A part quelques courtes promenades, pour aller boire du lait dans les -chalets de la montagne, M^{me} de Ferneuse ne quittait guère le petit -bois de sapins qui servait de jardin à l’hôtel. Assise à l’ombre, en un -fauteuil d’osier, elle laissait le plus souvent glisser sur ses genoux -le volume ou l’ouvrage dont elle s’était munie, ou l’album sur lequel -son pinceau d’aquarelliste allait fixer quelque note des incomparables -jeux de lumière. Accablée par l’immensité des perspectives, par le -silence, par la paix infinie du grandiose paysage, par la blanche -sérénité des Alpes neigeuses, elle s’abandonnait à l’engourdissement du -rêve. - -Eût-elle jamais cru retrouver ici un écho du secret qu’à peine elle -osait regarder au fond d’elle-même? - -Un soir, comme elle dînait sous la véranda, seule, suivant son -habitude, à la petible table qu’elle se faisait réserver, elle -entendait, sans les suivre, ainsi qu’un bruit plus importun -qu’intéressant, les propos de ses voisins. C’étaient des Suisses qui, -généralement, parlaient entre eux leur dur dialecte germanique, à peu -près inintelligible pour Gaétane. Mais, aujourd’hui, leur conversation -avait lieu en français, car ils recevaient des amis, un couple parisien. - -La comtesse, malgré son désir de s’abstraire en elle-même, ne pouvait -se défendre d’observer la force frivole, mais irrésistible, de l’esprit -boulevardier, qui fait triompher partout ses préoccupations de mode -capricieuse, de scandale et de médisance, même dans les milieux où tout -cela devrait tomber à néant. Ni les puissantes impressions de nature, -ni la lourdeur un peu réfractaire de leurs hôtes, ne figeaient la -verve des deux Parisiens. Les anecdotes dont ils ne tarissaient pas, -et qui toutes avaient pour théâtre le quartier Monceau, le faubourg -Saint-Germain, ou les coulisses des scènes en vogue, prenaient dans -leur bouche une telle importance que, là-bas, les Alpes formidables en -semblaient humiliées, amoindries. Elles pouvaient s’écrouler dans les -vallées en engloutissant des villages, elles ne créeraient jamais une -diversion qui valût en intérêt le divorce de M^{me} X ..., le vol du -collier de perles de M^{lle} Y ... ou la démission de la sociétaire -Z ..., quittant la Comédie-Française pour suivre un équilibriste de -Barnum. - -La famille suisse essayait de se mettre à la hauteur. Son chef, un -fabricant en soieries de Bâle, blond, gras, chauve, et portant des -lunettes, voulut prouver qu’il se tenait, lui aussi, au courant de tels -événements, seuls dignes de fixer l’attention du monde. Il s’écria, -d’un accent sonore, où les consonnes se heurtaient comme des cailloux: - -—«Maintenant, parlez-nous un peu de cette bombe qui va éclater dans -votre grand monde de Paris, ce procès qu’on annonce d’avance comme le -plus sensationnel du siècle. - -—Quelle bombe? Quel procès?...» demandèrent les deux invités,—mari et -femme,—aussi béants l’un que l’autre. - -—«On ne doit s’occuper que de ça, à Paris?» insista le Teuton. - -—«Mais de quoi donc?» répétèrent les autres, avec ce mélange de -scepticisme et de malaise que cause aux gens de leur catégorie -l’annonce d’un «potin» dont par hasard ils ne sauraient pas le premier -mot. - -—«Mais,» reprit le Bâlois, «cette étrange histoire d’une des plus -hautes personnalités de votre aristocratie, un marquis, je crois, et -pas le premier venu, un homme très important, qui depuis vingt ans -aurait mystifié l’univers en jouant le personnage qu’il ne serait pas, -portant un titre, jouissant d’une fortune, auxquels il n’aurait pas -plus de droits que ce garçon qui nous sert.» - -Le garçon, qui comprenait et parlait le français mieux que ce sagace -client, ne broncha cependant pas, continuant à changer les assiettes en -homme parfaitement convaincu qu’il n’avait que des droits contestables, -en effet, à un titre et à une fortune de marquis. - -Mais il y eut quelqu’un d’autre que secoua d’une commotion -extraordinaire la phrase du fabricant de soie. M^{me} de Ferneuse -frissonna comme si l’haleine des lointains glaciers eût passé sur -sa chair. Elle ne s’efforça plus de s’abstraire des causeries trop -proches. Tout son être se tendit pour écouter. - -Elle n’entendit rien d’abord. Les deux Parisiens échangeaient un -regard, avec un sourire incrédule, dont leur hôte comprit la raillerie -légère. - -—«Mais, je vous assure ...» confirma-t-il. «Deux messieurs en -causaient hier, près de nous, au salon. Et d’ailleurs, c’était sur un -journal. - -—Un journal bernois,» plaisanta l’interlocuteur. - -—«Non, non ... Un journal français. Et tenez, le nom du marquis me -revient ... Valcor ... C’est cela ... Le marquis de Valcor ...» - -Un double éclat de rire partit, si spontané, si clair, qu’il fit -retourner les têtes, aux autres tables. - -—«Ah! elle est bonne!...» s’écriait le Parisien. Et il se convulsait -d’hilarité. «Le marquis de Valcor ... Un escroc, dites-vous? Mais vous -ne savez pas de qui vous parlez, mon cher! Un homme important?... Je -vous crois! C’est un des plus beaux noms de France, et celui qui le -porte vaut mieux que son nom. Il a fait des choses superbes ... risqué -sa vie dans des explorations dangereuses ... fondé des établissements -d’un rapport considérable, étendu la civilisation dans l’Amérique du -Sud ... - -—C’est bien cela ... C’est bien cela ...» murmurait le Bâlois avec des -flexions répétées et affirmatives de la nuque. - -—«Vous avez lu ou entendu dire que cet homme-là?... - -—...Serait bientôt dans un sale pétrin,» dit le Teuton, enchanté -d’avoir pu placer une expression qu’il jugeait très parisienne. «La -famille de Valcor va lui faire un procès, l’attaquer comme un intrus, -qui se serait substitué à l’héritier véritable ... - -—C’est roulant ... roulant ...» fit le Parisien, qui cessa de rire, -pour prendre un air de tranchante supériorité. «Voulez-vous que je vous -dise? Eh bien, il n’y a pas, outre son chef, de famille de Valcor, sauf -la marquise et sa fille, qui ne vont pas, je pense, intenter une action -contre leur père et mari. - -—Et les autres héritiers? - -—Je les plaindrais, les autres héritiers,—si toutefois ils existent. -Et je leur conseillerais, leur procès ouvert, de ne pas se montrer en -Bretagne. Je suis de souche bretonne, moi qui vous parle, mon cher ami. -Je connais mes compatriotes. Ils n’aiment pas qu’on touche à ce qu’ils -respectent. Et le marquis de Valcor est respecté comme un dieu dans le -Finistère, dont il est d’ailleurs la providence. Mais je ne sais pas -pourquoi je prends au sérieux ce gigantesque canard. Ah! ce qu’on vous -en fait avaler sur notre compte, à l’étranger!... C’est épatant ce -qu’on se plaît à nous prêter de scandales ...» - -Si M^{me} de Ferneuse avait conservé l’humeur philosophique avec -laquelle, tout à l’heure, elle évaluait les cancans parisiens à la -mesure d’éternité offerte par l’immuable et merveilleux paysage, elle -aurait intérieurement souri, en faisant le commentaire: «Ce serait -prêter aux riches.» Des scandales?... Mais n’était-ce pas la friandise -que ce monsieur apportait dans ses valises jusqu’à ces quinze cents -mètres d’altitude, où l’âme élargie réclamait pourtant une nourriture -plus substantielle et plus saine. Il en avait bourré ces honnêtes -Suisses, qui s’étaient crus obligés de lui rendre la politesse. - -Mais Gaétane ne philosophait plus. - -Elle restait là, figée de stupeur, n’ayant fait qu’un mouvement, pour -tourner la tête vers le voyageur français, quand celui-ci avait dit: -«Je suis d’origine bretonne.» Elle ne découvrit sur ce visage aucun -trait qu’elle pût reconnaître. D’ailleurs, qu’importait ce personnage? -Il avait parlé dans un sens, comme il aurait parlé dans l’autre, si le -hasard lui avait mis d’abord sous la dent la croustillante nouvelle -qu’il se refusait à trouver savoureuse venant d’un étranger. Cet -étranger lui-même n’était que la résonance impersonnelle d’un son. Mais -il avait retenti quelque part, ce son formidable. D’où émanait-il? Quel -souffle, quelles vibrations, l’avaient propagé jusqu’ici, dans cet -hôtel, au sommet de cette montagne, sur les lèvres sans discernement de -ce lourd industriel bâlois? - -Il disait cela, ce bourgeois flegmatique, sans y attacher d’ailleurs -autrement d’importance, et à cent lieues d’imaginer que, dans un cœur -tout proche, ses paroles avaient un retentissement de foudre. Déjà, ses -invités et lui s’entretenaient d’autre chose. - -Durant la soirée, Gaétane erra dans les salons, le fumoir, la salle -de lecture, ouvrant et parcourant tous les journaux, cherchant, sans -parvenir à le trouver, celui qui avait apporté la nouvelle. - -Elle y renonça. La tête lui tournait sous les lumières électriques et -dans la chaleur des pièces mal aérées. Elle alla s’asseoir dehors, -dans la nuit, et contempla le ciel immense, constellé d’étoiles, la -sombre armée des montagnes, l’abîme du lac au-dessous d’elle, et, dans -le lointain, le hérissement pâle des glaciers. A gauche, la lune, -encore invisible, les broda d’un fil d’argent. Son disque clair surgit -tout à coup. Dans cette fantasmagorie, l’énorme paysage apparut plus -merveilleux qu’aux heures éclatantes du jour. - -M^{me} de Ferneuse se disait: «Ainsi mes soupçons ne planaient pas -seuls sur cet homme. Une justice le guette. Mon cœur ne se trompait -donc point? Ce n’est pas lui que j’ai aimé. Mon Renaud ne m’aurait pas -trahie, n’en aurait pas épousé une autre, ne serait pas resté vingt -ans sans que ses yeux et ses lèvres me criassent qu’il ne pouvait -m’oublier.» - -L’âme amoureuse se dilatait. D’un élan de triomphe, elle s’emparait -de l’espace, palpitait de joie jusqu’aux cimes des monts, jusqu’aux -étoiles. Puis la question se posait: - -«Mais qui est-il? Qui est-il? Cet être qui lui ressemble ...» - -Et d’autres ombres se rabattaient comme des nuages que le vent ramène: -«Si j’avais exilé, exposé Hervé inutilement? Si la lumière se faisait -sans lui? Dois-je lui télégraphier d’attendre à Buenos-Ayres? Dieu! -s’il est vrai qu’un procès soit ouvert, et que je sente mon témoignage -indispensable, que ferai-je?... Si je devais, pour que l’imposteur -fût confondu, sacrifier publiquement, parmi de tels débats, dont -retentirait le monde, mon honneur, ma pudeur, mon secret d’amour si -profondément enseveli! S’il me fallait, pour que justice fût faite, -plier sous cette honte et en accabler mon fils ... Quelle alternative! -Quelle épreuve!... Ah! la rigueur de Dieu ne peut vouloir punir -jusque-là mon péché! Soit que je me taise, soit que je parle, vraiment, -l’expiation dépasserait trop la faute!» - -Maintenant, c’était l’effroi qui dominait en M^{me} de Ferneuse. Le -vaste paysage nocturne, qui, tout à l’heure, la ravissait, lui sembla -plein de menace et de fatalité. Elle se leva précipitamment, rentra -dans la maison, se retira dans sa chambre, et s’y enferma, un peu -apaisée, comme si elle eût laissé au dehors les périls rôdeurs, dans la -nuit. - -L’honnête fabricant de soie, enfant de l’Helvétie, avait parfaitement -lu le fait divers, dont il pensa ensuite étonner ses convives, et dont -il ignora toujours le terrible succès auprès de sa voisine inconnue. - -M. de Plesguen, malgré les instances de sa fille et les fortes -présomptions que lui fournissait Escaldas, hésitait encore à saisir -les tribunaux d’une affaire qui lui répugnait toujours étrangement. -Chez lui, ce qui continuait à tenir tout en échec, son intérêt, -sa volonté, l’avenir de sa fille c’était un sentiment instinctif, -qu’il ne parvenait pas à vaincre. Malgré les apparences de preuves -que développait ingénieusement le Bolivien, et que Marc étudiait -aujourd’hui sans révolte, le vieux gentilhomme ne pouvait acquérir -confiance dans la justice de sa cause. A ses yeux, celui qui portait -le titre de marquis de Valcor était bien son cousin, le chef de sa -famille. L’attaquer pour le déposséder serait une félonie infâme. A -l’idée que lui, Marc, tenterait une pareille chose, une horrible sueur -lui glaçait la face. Il se sentait une âme de criminel. - -Dans son hôtel de la rue de Verneuil, dont il occupait un des plus -médiocres appartements, au second étage, d’étranges conciliabules -se tenaient. Les vieux murs, autrefois témoins de tant d’intrigues -politiques ou galantes, durant le règne de Louis le Bien-Aimé, et plus -tard, à travers les régimes divers qu’on y avait espérés ou combattus, -n’enfermèrent sans doute jamais de tels débats de conscience. - -Dans le salon fané, les anciennes soieries des tentures, tellement -usées que le moindre souffle remuait leurs plis frêles, tremblèrent aux -sanglots de Françoise, et aux gémissements de son père, qui, se prenant -la tête à deux mains, murmurait: - -—«Non ... Je ne puis pas faire cela!... Je ne puis pas!...» - -La jeune fille se jetait à ses genoux. - -—«Mon père ... Je vous en supplie!... Allez-vous laisser le nom que -vous devriez porter, la fortune qui nous appartient, à un voleur! Ah! -s’il ne s’agissait encore que de ces avantages!... Mais toute ma vie -dépend de notre victoire. Héritière de Valcor, j’épouserai Gilbert de -Villingen. Et je l’aime, père, je l’aime ... à en mourir ... Oui, je -mourrai, si je dois perdre l’espoir de devenir sa femme.» - -Le vieux gentilhomme avait des sursauts de fierté meurtrie: - -—«Pourquoi ne t’épouse-t-il pas telle que tu es? Comment acceptes-tu -un fiancé qui te pose des conditions tellement offensantes? C’est trop -montrer qu’il te recherche pour ce que tu peux posséder un jour. - -—Je serais si heureuse de le lui apporter!» répondait Françoise. - -Son père la regardait, scandalisé, mais attendri. Ce cri de l’amour -aveugle perçait et bouleversait un cœur ignorant de toute passion. - -Il ne doutait pas de la puissance du sentiment inconnu, en constatant -combien sa Françoise avait changé. En quelques semaines, depuis que le -vol des rêves insensés tourbillonnait dans sa jeune âme, elle avait -perdu cette fraîcheur rieuse, cette grâce mutine, qui la faisaient -ressembler à une coquette ingénue de Watteau, quand elle dansait le -menuet, dans l’inoubliable soirée, à Valcor. Le charmant chiffonnage de -ses traits s’était un peu étiré, les fossettes s’allongeaient en rides, -le teint jaunissait, le sourire s’éteignait aux coins de la bouche -qu’il ne retroussait plus, les yeux d’un bleu si clair brûlaient d’une -fièvre inquiète sous les sourcils rapprochés et tendus. Elle n’était -presque plus jolie, cette enfant, à qui l’insouciance allait si bien, -et qui, pour toujours, avait cessé d’être insouciante. - -—«Paris ne te vaut rien, par cette chaleur,» soupirait le père. - -Il jetait un coup d’œil vers les fenêtres, vers la morne perspective de -murailles. - -Autrefois l’hôtel de Plesguen s’ornait d’un jardin magnifique, -et la cour, que les communs séparaient de la rue, n’avait qu’un -rôle somptueux et décoratif. Maintenant elle représentait le seul -réceptacle d’air respirable pour les habitants. Car le jardin, sacrifié -depuis bien des années, s’était couvert de constructions à sept -étages, qui aveuglaient l’hôtel, dont les séparait un boyau étroit, -sombre comme un puits. Sur la rue de Verneuil, les communs s’étaient -transformés en boutiques, et, sous la voûte, par où jadis entraient -et sortaient les carrosses, les piétons ne passaient pas toujours -facilement, à cause de la charrette à bras d’un emballeur, qui, le plus -souvent l’obstruait. - -Sur le visage amaigri et le teint brouillé de sa fille, M. de Plesguen -voyait le reflet de ces choses mesquines, plutôt que le rayon des -splendeurs futures. - -Elle, au contraire, ne s’apercevait plus de tout cela, qui, autrefois, -l’humiliait. Elle vivait dans l’avenir. - -—«Quand nous serons installés à Valcor ...» disait-elle. - -—«Et si nous perdons le procès?» suggérait son père. - -—«Ah!» s’écriait-elle avec rage, «nous aurons du moins porté un rude -coup à l’orgueil de Micheline. Il restera toujours des doutes sur -le sang qu’elle a dans les veines, et sur son droit à vivre dans ce -château où elle se pavane!» - -Avec une telle satisfaction, le mécompte de la déshéritée serait plus -supportable. - -«Ah! ma pauvre enfant!» pensait Plesguen, «Ce n’est pas seulement son -amour qui exige de moi l’affreux effort ... C’est aussi sa haine. -Quelles pensées effrayantes sous cette chevelure blonde! Hélas! je -ne savais pas ce que souffrait ma fille. Peut-être ne le savait-elle -pas elle-même, quand elle vivait simplement sa vie, dans une enfantine -gaieté. Mais le charme est rompu. Jamais elle ne se résignera -maintenant à une réalité médiocre.» - -José Escaldas venait souvent à l’hôtel de Plesguen. - -Il y apportait les résultats de ses consultations juridiques. -Journellement, il voyait des gens de loi, mais non de ceux dont -l’opinion eût mis à l’aise la conscience de Marc. Bien que -véritablement convaincu, le métis n’agissait point avec la franchise -qui sied à un champion du bon droit. Son naturel méfiant et cauteleux, -peut-être aussi l’épouvante que lui inspirait M. de Valcor, l’incitait -à un travail de taupe, qui, précisément, aggravait la résistance de -Marc. - -—«Ces gens dont vous prenez les avis ne me paraissent pas sûrs,» -faisait observer le gentilhomme. - -—«Il ne s’agit pas de leur confier l’affaire, mais seulement de -savoir par eux ce qu’elle vaut, au point de vue légal, et comment -l’entreprendre.» - -Au fond, Escaldas pensait qu’avec ces louches alliés il s’assurait -la chance de se faire attribuer une forte part du butin, en cas de -réussite, parce que les gaillards y trouveraient leur compte. Tandis -que, s’il se démunissait de ses preuves entre des mains habituées aux -besognes nettes, il lui deviendrait plus difficile d’en faire marché. - -Le prince Gairlance, qui, bientôt, le rejoignit à Paris, unit ses -efforts à ceux du métis pour décider M. de Plesguen à ouvrir les -hostilités. - -Gilbert, dans le voluptueux vertige de son irrégulière lune de miel -avec Bertrande, éprouvait une difficulté grande à jouer le rôle d’un -soupirant auprès de Françoise de Plesguen. Il ne s’y appliquait pas -outre mesure, d’ailleurs. Les conditions du mariage étaient bien -établies. C’était l’héritière de Valcor dont il était le fiancé. -Affaire à M. de Plesguen de conquérir judiciairement ce titre à sa -fille. La froideur même du prétendant devait stimuler celle-ci, la -contraindre à jeter le vieux gentilhomme dans l’aventure. - -Pour forcer la main à ce plaideur récalcitrant, Escaldas et Gairlance, -d’accord avec les équivoques gens d’affaires qui leur servaient de -conseils, eurent l’idée de lancer ce qu’ils appelaient «un pétard», -dans les journaux. - -Les feuilles sérieuses hésitèrent devant l’étrangeté de la nouvelle et -son caractère diffamatoire. Cependant, ce bruit sensationnel commença -de circuler dans les bureaux de rédaction. Les «on dit», «on prétend», -«un gros scandale à l’horizon», filtrèrent dans les colonnes. De petits -aboyeurs quotidiens y mirent moins de façons, surtout ceux qui tarifent -l’injure à tant la ligne. Le nom du marquis de Valcor y parut en toutes -lettres. - -C’était sur une de ces informations de la première heure que, par -hasard, était tombé le négociant bâlois, qui en parla tout haut près -de M^{me} de Ferneuse. Il avait lu l’entrefilet sur un grand journal, -qui, le découpant dans une feuille de chou, se donnait le plaisir de -l’offrir à ses lecteurs, tout en en laissant la responsabilité au -hasardeux confrère. - -Ce jour-là était à peu près le dernier où il fut permis à des -Parisiens, même en voyage, de s’étonner comme le firent les voisins -de la comtesse, à l’ouïe de ce qui n’était encore qu’un racontar. -Lorsque des révélations si bien faites pour allécher la malignité -publique ne tombent pas tout de suite, comme des outres gonflées de -vent que le moindre coup d’épingle suffit à crever, elles s’enflent -promptement jusqu’à des proportions formidables. Moins d’une semaine -après le choc qui avait abasourdi la comtesse de Ferneuse, d’autant -plus qu’il l’atteignait dans un si calme et lointain refuge, toutes les -conversations de toutes les tables d’hôte, dans les sites fréquentés -d’Europe, prenaient pour texte principal ce qu’on nommait «le mystère -de Valcor», ce qui allait bientôt devenir, avec un retentissement -inouï, «l’Affaire Valcor». - -Un après-midi, vers cinq heures, Escaldas était en conférence avec M. -de Plesguen, dans le réduit encombré de vieux meubles et de livres qui -servait à celui-ci de cabinet de travail, lorsque l’unique servante -vint annoncer M. le marquis de Valcor. - -Les deux hommes tressaillirent. Le Bolivien devint blême. - -—«Attendez!...» cria-t-il à la domestique. Et, s’adressant à Marc: «Ne -le recevez pas ... Faites-moi partir ... Cachez-moi ... Tout serait -perdu s’il me voyait ici. - -—Mais, monsieur,» fit Plesguen, dans une de ses impulsions -cassantes, «auriez-vous donc si mauvaise conscience? Vous me faites -singulièrement douter de notre droit. - -—Vous ne connaissez pas cet homme,» dit le métis. «S’il sait d’où part -le coup, il le préviendra. Notre seule chance est d’avoir de l’avance -sur lui, par l’ignorance où il est de notre entente et de nos armes.» - -Marc eut un geste, comme pour dire: «Soit!» et il ouvrit une porte qui -donnait sur un couloir intérieur. - -—«Indiquez à monsieur l’escalier de service,» dit-il à sa bonne, avec -l’attitude et le ton de congédier un valet. - -Il regarda s’effacer la silhouette hâtive, le dos fuyant. - -«Si ce n’était qu’un maître chanteur!» murmura-t-il. «En ce cas, je me -ferais sauter la cervelle ... Ah! Françoise, tu joues l’honneur de ton -père, mais sa vie aussi, dans ta folie d’ambition et d’amour!» - -Cette apostrophe ne fut entendue de personne. Jamais M. de Plesguen ne -l’aurait formulée devant sa fille. Un reproche à cette enfant ... Dieu! -S’il devait mourir de tout cela, il s’arrangerait de façon à ce que, de -sa tombe même, ne sortît pas un reproche qui pût atteindre la chérie. - -«A l’autre, maintenant,» dit-il en se dirigeant vers le salon. - -Il prévoyait une explication atrocement pénible. Mais il était brave en -face de tout, hors sa conscience. Son doute intime l’effrayait plus que -la colère de l’homme trahi. Le front haut, mais sans avancer la main, -il affronta le maître de Valcor. - -Celui-ci, de son pénétrant regard bleu, plein de mâle douceur, examina -la physionomie glacée. - -—«Eh quoi! Marc, c’est donc vrai?... Tu es devenu mon ennemi?... Tu ne -m’embrasses pas? - -—Mais vous, monsieur,» riposta Plesguen, «est-ce en ami que vous -accourez, à l’improviste, de Bretagne, pour me rendre visite? - -—Oh! à l’improviste!...» sourit Renaud. «Je crois que, toi aussi, tu -as quitté Valcor plutôt à l’improviste. Cela prouve seulement que nous -étions pressés tous les deux. Toi, de me déclarer la guerre, de tenter -de me dépouiller, moi, de te prendre dans mes bras pour t’arrêter sur -le bord de l’abîme où tu te lances. Ce n’est pas la peur qui m’amène, -Marc. S’effraie-t-on de vaines ombres, sans apparence de réalité? Et ce -n’est pas la colère. S’irrite-t-on contre quelqu’un qui vous injurie -en rêve? Je n’imaginais d’ailleurs même pas qu’il y eût rien de fondé -dans les viles insinuations des journaux. Ton départ seul m’avait fait -réfléchir. Ton aspect m’éclaire. Eh bien, moi, je te tends la main et -je te dis: «Voyons, Marc, dans quel chemin périlleux es-tu entré? Où -vas-tu? Où conduis-tu notre chère Françoise? Dans quelle boue veux-tu -nous faire glisser tous? Tu ne conquerras aucune des chimères qui te -leurrent, et tu compromettras plus ou moins, en toi ou en moi, ou -en nous deux—car la calomnie ne s’efface jamais—ce qui t’est cher -par-dessus tout, l’honneur de notre maison.» - -M. de Plesguen avait écouté ceci en un silence profond, les bras -croisés sur sa poitrine, les yeux enfoncés dans ceux de son cousin. - -Les deux hommes restaient debout, et le contraste entre eux -apparaissait frappant. Ils ne se ressemblaient que par la stature, -également haute. Mais celle de Marc, d’une maigreur frêle, semblait -dressée par sa volonté seule, tandis que la robuste sveltesse de Renaud -indiquait une vigueur peu ordinaire. Jamais on n’eût dit que leur âge -était à peine distant de quelques années. L’un gardait l’apparence de -la jeunesse. L’autre avait prématurément l’air d’un vieillard. - -Devant le mutisme de M. de Plesguen, le marquis de Valcor s’assit, -comme pour lui laisser tout le temps de réfléchir et de répondre. - -Marc, à son tour, se laissa tomber dans un fauteuil avec un visible -accablement. - -—«Voyons,» reprit affectueusement Renaud, «qui t’inspire les idées -insensées suivant lesquelles tu parais vouloir agir? Dis-moi leur -source et dis-moi leur but. Pour la source, je te démontrerai qu’elle -est perfide et trouble. Pour le but, j’examinerai si tu ne saurais -l’atteindre qu’en me passant sur le corps. Tu souhaites quelque chose -pour Françoise, n’est-ce pas? Car je te connais trop désintéressé en ce -qui te concerne. Alors, quoi? Est-ce que je n’aime pas ta fille presque -à l’égal de la mienne? Ne ferais-je pas tout au monde pour réaliser ses -rêves, si elle en a?» - -Ces paroles cordiales et simples, l’accent de cette voix, l’aspect -de ce visage, considéré pendant des années comme celui d’un frère, -troublaient profondément M. de Plesguen. Autre chose le troublait -davantage: l’effort intérieur par lequel il remontait dans le passé, -essayant de retenir, de fixer quelque trait parmi le pâle tourbillon -des souvenirs. - -Quand il ouvrit enfin la bouche, ce fut pour poser une question -inattendue. Revenant au nom et au tutoiement familiers, il interpella -brusquement son cousin: - -—«Renaud,» dit-il avec une certaine émotion dans la voix, «te -souviens-tu de ce jour où j’étais en vacance à Valcor, et où nous avons -couronné le cheval, sur la côte de Guilers, en revenant de la foire de -Saint-Renan?» - -Un sourire mélancolique flotta sur les lèvres du marquis. - -—«Comment veux-tu que j’aie oublié un seul détail de cette journée-là? - -—Te rappelles-tu le nom du cheval? - -—Scapin. C’était un alezan auquel mon père tenait beaucoup. Tu ne -savais pas conduire, mais tu en avais une envie si folle que je te -laissai les rênes. En descendant la côte de Guilers, Scapin, effrayé -par un chien qui sortait tout ruisselant d’un fossé plein d’eau, fit -un écart, et, ramené trop brusquement, croisa les pieds, tomba sous la -poussée de la voiture. Il avait le genou entamé. Je vois encore ton -visage pâle, tes yeux pleins de larmes. - -—Oui,» interrompit Marc. «Je pleurai presque, malgré ma moustache -naissante dont j’étais fier. Et toi—si c’était toi—tu n’étais qu’un -gamin. Cependant ... - -—Si c’était moi!... - -—Continue, continue, dis la suite,» fit M. de Plesguen, haletant. - -—«Tu choisis mal ton épreuve,» reprit son cousin, non sans amertume. -«Demande-moi donc des souvenirs plus insignifiants. Si je joue un -rôle, je dois en connaître au moins les grandes lignes et m’être fait -renseigner sur ce qui touche les derniers moments du feu marquis de -Valcor.» - -Bouleversé par cette évocation si précise, Marc l’écoutait. - -—«Oui, va, tout m’est présent à la mémoire. Je voulais prendre la -faute sur moi, dire à mon père que le cheval s’était couronné dans mes -mains. Tu refusais, tellement effaré pourtant de ta maladresse que -tu n’osais rentrer au château. Et il y eut encore un autre débat de -générosité, parce que le groom proposait de s’accuser à son tour. Et -j’ignore jusqu’à maintenant qui de nous aurait passé pour le coupable. -Car, en rentrant, très attardés d’avoir ramené Scapin au pas, nous -trouvâmes mon pauvre père en proie à la première crise de cette angine -de poitrine qui allait l’emporter si peu après. - -—Qui nous donna la triste nouvelle? - -—Mais ... le portier de la grille d’honneur. Il venait de voir passer -le médecin. Là, pour aller plus vite, nous laissâmes le dog-cart avec -Scapin, qui boitait bas, et nous nous mîmes à courir comme des fous, en -remontant l’avenue vers la maison.» - -Devant une telle sûreté de détails, dans un récit qui les reportait à -la douzième année de Renaud, M. de Plesguen demeurait abasourdi. - -Son cousin poursuivit tranquillement: - -—«Je te le répète, cette épreuve ne compte pas. Veux-tu que je -te rémémore autre chose? Tiens, dans les mêmes vacances de cette -année-là. Ce furent tes dernières à Valcor. Tu devins étudiant tout de -suite après, et moi, désormais orphelin, je passai mes étés chez mon -grand-père maternel, mort plus tard, pendant mon séjour en Amérique, le -comte de Lieurey. Voyons?... Eh bien, je te rappellerai cette nuit en -mer, dans un bateau de pêche, pour voir retirer au matin les filets, -transformés en une nappe d’argent par la multitude des sardines pincées -aux ouïes. Ah! tu en as encore le frisson. As-tu été assez malade! Et -les pêcheurs étaient-ils assez furieux, tout en se moquant de toi, -parce que tes hoquets convulsifs troublaient le silence indispensable -pour cette pêche.» - -L’adolescent délicat et un peu faible qu’évoquait de Valcor se -retrouvait dans l’homme vieillissant et éperdu qui l’écoutait. - -—«Ah! Renaud ... Assez ... Tout cela vit dans ton cœur comme dans le -mien! Tu es mon cousin, mon ami d’enfance, mon frère ... Je ne peux pas -douter de toi ...» - -Il se levait, balbutiant, les bras étendus, lorsqu’une porte s’ouvrit. - -Françoise entra dans le salon. - -Elle venait d’apprendre par la servante la présence du marquis. - -Son seul aspect, la vue de ce jeune visage tiré de haine et dont la -grâce fragile s’effaçait sous l’aridité d’anxieuses passions, suspendit -l’élan de Marc et inquiéta Renaud. - -—«Mon père,» dit M^{lle} de Plesguen d’une voix acide, «ne -m’aviez-vous pas déclaré que, dorénavant, nous n’aurions plus avec les -usurpateurs de Valcor que les relations judiciaires? - -—Mon enfant,» commença Marc, «ton oncle vient d’éveiller nos ...» - -Il n’acheva pas. La grêle strideur d’un rire affecté l’interrompit. - -—«Mon oncle?» Qu’est-ce que ce mot? Je n’ai plus d’oncle. Allons, mon -pauvre papa ... Le comédien est trop fort pour vous ... Mais n’oubliez -pas les preuves que nous possédons. - -—Ma petite Françoise!» s’écria douloureusement Renaud, «Est-ce toi -qui parles? Quels sont les misérables qui ont abusé de ta candeur? -Des preuves? Mais je viens d’en donner à ton père ... On t’a prise au -réseau d’une machination affreuse. Enfant imprudente ... Quels sont -ceux qui t’égarent de la sorte? Prends garde!» - -Elle le dévisagea, frémissante, toutes ses jeunes fibres palpitant -d’émotion et aussi d’une vague frayeur. Mais l’amour et la jalousie la -soulevaient. Tant pis! elle livrerait la bataille, quitte à mourir si -elle devait la perdre. - -—«Monsieur,» dit-elle, «si vous ne quittez pas cette maison, c’est moi -qui m’en irai. Que mon père choisisse. - -—Françoise!» - -Le même cri échappa aux deux hommes. - -M. de Valcor ajouta, de sa voix caressante et profonde, avec laquelle -il désarmait les volontés: - -—«Pense à Micheline. Elle est presque une sœur pour toi. - -—Micheline ne m’est rien, et vous le savez parfaitement,» lança-t-elle. - -Valcor sursauta sous le choc. C’était d’une si énergique assurance! -Que prétendait la jeune téméraire? Insinuation contre l’identité du -marquis? Allusion à cet échange d’une fillette morte contre une vivante -qu’avait raconté Renaud à la seule M^{me} de Ferneuse? Au piège de -quelle vérité ou de quel mensonge essayait-elle de le prendre? - -Il haussa les épaules, la regarda de haut. - -Chétive adversaire, cette petite fille affolée d’ambition, ignorante -de la loi et des hommes, frêle guêpe furieuse, se heurtant à la glace -imbrisable derrière laquelle brillent les fruits tentateurs. - -Une dure et dédaigneuse expression changea la physionomie séduisante de -Renaud. - -—«Vous voulez la guerre. A votre aise!» dit-il, en toisant -successivement la fille et le père. - -Celui-ci esquissa un mouvement, que Françoise arrêta en s’attachant à -son bras. - -—«Oui, la guerre!» s’écria-t-elle. - -M. de Plesguen se dégagea de la nerveuse étreinte, alla s’asseoir à -l’écart, et, sans mot dire, cacha son visage dans ses mains. - -—«Mon pauvre Marc!» lui dit Renaud. «Suis donc cette jeune insensée -jusqu’à l’abîme. Marche contre moi, contre l’honneur de notre maison, -contre ta conscience. Que ce crime familial retombe sur toi et sur -elle! Adieu!» - -Et il s’en alla. - - - - -XVI - -_HOSTILITÉS_ - - -DÈS le soir même de la visite faite à M. de Plesguen par Renaud, José -Escaldas revint rue de Verneuil, anxieux de savoir si son nom avait été -prononcé au cours de l’entrevue. - -—«Il n’a pas été question de vous,» lui affirma le vieux gentilhomme. - -La pâleur et la tristesse de Marc frappèrent le Bolivien. - -—«Vous a-t-il donc menacé?» demanda-t-il. - -—Pis que cela. - -—Et quoi donc?» fit le métis, inquiet. - -—«Il m’a rejeté au plus profond de mes angoisses et de mes doutes. Si -vous aviez entendu ce qu’il m’a dit, les souvenirs d’enfance connus de -lui seul et de moi, qu’il a précisés de la façon la plus minutieuse! Si -vous l’aviez vu!...» - -Sur ce mot, M. de Plesguen regardait son interlocuteur et comparait -mentalement la vulgarité, la visible bassesse d’âme de celui-ci,—qu’il -acceptait pour allié,—avec l’élégance morale, la dignité si ferme, si -douce, de celui-là,—que, tout à l’heure, il offensait et rejetait. -Quel contraste! - -—«Le prodigieux comédien vous a roulé?» dit Escaldas. - -—«Comédien ...» répéta Marc. «C’est le mot de ma fille. - -—Sérieusement,» s’écria le Bolivien, «est-ce que ce diable incarné -vous a repris? Vous savez que je suis sûr, maintenant ...—écoutez -bien—sûr de vous faire gagner votre procès. - -—Mais si je le gagne, grâce à d’extraordinaires apparences, et qu’au -fond je garde la conviction ...» - -Escaldas bondit. - -—«Mais vous êtes fou, mon cher monsieur! Vous êtes fou!... Comment -pouvez-vous supposer que les apparences suffiraient à faire déposséder -un pareil personnage de son état civil, de son titre, de ses biens? Ce -n’est pas une apparence qu’il faudra, ce n’est pas une présomption, ce -n’est pas même une preuve: ce sont vingt preuves! Et je les aurai!» -conclut-il triomphalement. - -José ajouta: - -—«Je viens de recevoir une dépêche. Savez-vous qui fait route vers la -France à l’heure actuelle? Qui sera ici dans deux ou trois semaines? - -—Non,» dit Plesguen. - -—«Rafaël Pabro, le vieil employé de la maison Rosalez, cette banque -de La Paz, où se sont présentés jadis le véritable Renaud de Valcor et -son sosie. Ce bonhomme est le seul être, à ma connaissance, qui ait vu -l’un et l’autre, qui puisse témoigner de leur fabuleuse ressemblance. -Je l’ai décidé à faire le voyage. - -—Nous apporte-t-il la lettre où Renaud présentait aux banquiers cet -autre lui-même? - -—Non. Nous en avons la photographie. Pour l’authenticité de -l’original, mieux vaut qu’il reste là-bas, dans les archives de la -maison. Les directeurs actuels, gens dont la bonne foi ne saurait -être mise en doute, le produiront quand ils en seront requis par la -justice. D’ailleurs, Pabro n’en avait pas la garde. Il aurait dû voler -ce document, qui, produit de la sorte, ne manquerait pas d’être récusé -comme faux. Ne comprenez-vous pas? - -—Si,» dit Marc. - -Et il murmura rêveusement: - -—«C’est pourtant bizarre, en effet, la présence auprès de Renaud, à -cette époque, d’un compagnon qui aurait eu toute sa confiance, qui lui -aurait ressemblé comme un frère, et dont il ne resterait aucune trace. -Qui serait cet individu? Dans quel néant aurait-il glissé? - -—Un des deux a supprimé l’autre,» dit Escaldas. - -—«Mais d’où venait cet inconnu?» - -José haussa les épaules. - -—«Cela se découvrira au procès.» - -En prononçant ce mot de procès, le métis coula un regard en dessous -vers M. de Plesguen. Celui-ci le relèverait-il, protesterait-il? -Ébranlé par sa conversation de l’après-midi avec Valcor, le -sentimental incorrigible n’abandonnait-il pas la lutte? - -Marc ne dit rien. Tout à l’heure, sa fille lui avait arraché le -serment qu’il irait jusqu’au bout. Il traînerait, sur ces chemins de -dénonciations, de procédure, de scandale, son âme récalcitrante. Rien, -pensait-il, n’apaiserait en lui la nausée de ce qu’il allait faire—pas -même la victoire, parce que la victoire ne bâillonnerait pas en lui la -voix des protestations secrètes. - - * * * * * - -Cependant le marquis de Valcor, en présence de l’attaque imminente, -commençait à combiner ses mesures défensives. - -Il ne lui avait pas fallu longtemps pour deviner que José Escaldas -était dans l’affaire. Toutefois, il ne se doutait pas que le Bolivien -en fût le promoteur. Celui-ci avait patiemment dissimulé les -impressions recueillies dans son dernier voyage en Amérique, la sourde -enquête conduite là-bas, les documents vrais ou faux dont l’ensemble -formait une machine de guerre étonnamment bien ajustée. - -Valcor ne le soupçonna que sur sa brusque disparition, et aussi parce -qu’il était certain de sa haine. - -Cette haine, il l’avait à la fois ménagée et dédaignée, n’ayant jamais -eu l’air de s’en apercevoir, même à l’époque lointaine où, ravisseur de -la jolie Vamahiré, il avait surpris, dans les yeux noirs du Bolivien, -des regards qui glaçaient pour une seconde le sang chaud et audacieux -de ses veines. Mais il avait cru limer les ongles et les crocs de -la bête fauve en l’asservissant par l’abondance de la pâture. Grâce -à lui, le métis menait une vie opulente et oisive. Et Renaud s’était -bien gardé de jamais lui mettre aux mains, fût-ce pour l’acheter -définitivement, un capital qui lui eût assuré l’indépendance. En outre, -il avait pris soin de faire entendre qu’il ne lui laissait rien par -testament. L’intérêt de l’homme garantissait donc sa propre sécurité. -Jamais, à son esprit, ne s’était présentée cette conception que les -deux choses pussent un jour cesser de marcher ensemble, et que la -cupidité du métis pût s’accorder avec la rancune. - -«Ce sournois de Marc lui aura fait briller aux yeux l’espoir de -quelque prime énorme,» pensa Renaud. «Que vaudrait une surenchère pour -prévenir un éclat? Rien,» conclut-il promptement, avec une logique -foudroyante appuyée sur la connaissance des hommes. «Si ce misérable -n’a que l’intention de me faire chanter, il viendra de lui-même -proposer son prix. S’il poursuit une vengeance, je l’y déterminerais -d’autant plus fortement que j’aurais l’air de le craindre. Laissons -ce demi-Peau-Rouge dans le mépris où je le tiens depuis vingt ans. -Par Dieu! j’en briserai bien d’autres que cette vermine, si l’on ose -toucher au nom que je porte!» - -Quant au prince de Villingen, la pensée du marquis ne se porta pas de -son côté un seul instant. Gilbert avait quitté le château de Valcor -avec les grâces les plus courtoises, après les deux semaines pour -lesquelles il avait accepté une invitation. Renaud ignorait que le -jeune homme fût resté à Brest, et encore bien plus qu’il s’attardât -dans un si proche voisinage pour séduire Bertrande Gaël. Les phases -de cette séduction, conduite avec une infaillible maîtrise amoureuse, -demeuraient le secret du jeune viveur et de sa naïve conquête. Quand au -dénouement de la déloyale idylle,—la fuite de Bertrande,—M. de Valcor -n’avait pu en être informé. Lui-même était parti pour la capitale -avant que la vieille Mathurine, atterrée par la disparition de sa -petite-fille, eût assez complètement perdu l’espoir de la voir revenir -pour se résoudre à révéler cette honte,—fût-ce à leur protecteur. - -Grâce au bavardage de la petite bergère rencontrée par la fugitive dans -la lande, le bruit courait que la jolie fille aux Gaël était retournée -dans son couvent. «Trop fiérote pour épouser un gars de _cheux_ -nous,» disait-on. «Elle aime mieux porter la cornette, sous laquelle -on ne distingue pas une duchesse d’une sardinière. C’est le démon de -l’orgueil qui fait cadeau de cette âme-là au bon Dieu.» - -L’aïeule en avait eu d’abord la conviction. De bonne foi, elle avait -confirmé les on-dit. Mais, inquiète cependant et révoltée de ce départ -sans adieu, elle prit une plume, et, de sa grosse écriture appliquée, -avec beaucoup d’efforts, elle écrivit à la supérieure des Géraldines de -Quimper. La réponse arriva par retour du courrier. Bertrande n’avait -pas reparu au couvent. - -La malheureuse!... Où était-elle?... - -Sans doute, entraînée par sa marotte de faire fortune à Paris comme -dentellière, elle avait couru au piège brillant de la redoutable -ville, ainsi qu’une mouette qui va se briser contre le cristal dur et -éblouissant d’un phare. Comment la retrouver dans ce gouffre? Par quel -moyen la ramener? - -Mathurine songea tout de suite à prévenir le marquis de Valcor, si -bon pour eux tous, et qui s’intéressait particulièrement à la petite. -Il connaissait Paris. Il y avait des amis. Si elle avait su que l’un -d’eux ... Mais l’aïeule n’imaginait pas, dans les pires de ses transes, -que sa petite-fille fût partie avec un galant. Jamais elle n’avait -rencontré Gilbert. Jamais le nom du prince n’était venu jusqu’à ses -oreilles. Le ravisseur avait été prudent. On ne l’avait pas rencontré -avec la jeune fille. Nul ne put dire à la mère Gaël que Bertrande -«fréquentait» quelqu’un. - -La difficulté matérielle, pour ses vieilles jambes, d’aller jusqu’au -château de Valcor, retardait moins que la difficulté morale une -démarche qui semblait le suprême recours de l’infortunée grand’mère. Le -marquis n’était pas facilement accessible dans cette immense demeure. -Il ne s’y trouvait pas seul. Ces dames, à cause de la ressemblance -gênante des deux jeunes filles, n’encourageaient pas les visites. -Comment leur expliquer que celle-ci?... Implorer «Monsieur Renaud» pour -qu’il fît rechercher la brebis perdue, soit! Mais s’exposer au mépris -de la marquise et de M^{lle} Micheline, à leurs commentaires, à leurs -reproches, à leur indignation,—toujours à cause de cette fâcheuse -ressemblance, qui compromettait un peu la noble héritière,—cela, non. -L’altière paysanne ne pouvait s’y résoudre. - -Lorsque, enfin, le désespoir qui la minait eut raison de ses -résistances physiques et de ses fiers scrupules, lorsque, partie à -pied pour ne pas emprunter une carriole du pays, pour ne pas faire -jaser, Mathurine Gaël, à demi morte de fatigue et de chagrin, sa haute -taille courbée pour la première fois de sa vie, se présenta au château -de Valcor, on lui apprit que monsieur le marquis était absent depuis la -veille. - -—«Ah! mon Dieu! et où est-il?» - -Le valet lui rit au nez. - -—«Est-ce possible qu’il ne vous l’ait pas dit, ma bonne femme!» - -Elle insista. - -—«Nous ne savons pas. - -—Et quand reviendra-t-il? - -—Laissez-nous votre carte. On vous enverra une dépêche,» ricana le -domestique farceur. - -La vieille paysanne, qui avait remonté l’avenue jusqu’au perron -principal du château, leva les yeux sur les architectures imposantes. -Elle entrevit, dans le vestibule, des reflets de marbre et des -luisances de bronze, avec les pâles perspectives des tapisseries -claires. Elle crut défaillir sur ce seuil, sur les pierres de ces -marches. Oui, sur ces marches, que, cependant ... - -Une force inconnue la redressa. Quelque chose de douloureux et de -terrible passa dans ses prunelles pâles. - -—«Valcor ...» murmura-t-elle. «La valetaille se rirait de moi ici!...» - -Le domestique ne saisit pas les mots. Mais l’expression de cette -étrange vieille lui en imposa: - -—«Voulez-vous voir madame la marquise?» demanda-t-il plus poliment. - -Elle ne lui répondit pas, tourna les talons, descendit les degrés, et -s’éloigna dans l’avenue, droite et muette, comme si sa vieille âme -n’eût pas fléchi ni crié en elle-même sous le fardeau effroyable de la -vie, comme si son vieux corps n’eût pas été plus cassant, plus usé, -qu’un arbre creux jusqu’à l’écorce. - -Toutefois, quand elle se crut assez loin pour ne plus sentir sur ses -épaules le regard insolent du domestique, elle s’arrêta au bord de -l’allée et se laissa glisser sur l’herbe. - -Elle resta là, se demandant si elle pourrait se relever jamais, -regardant, à travers la percée lointaine des feuillages, la façade -lumineuse, l’impassible façade du château, et se rappelant ... - - * * * * * - -Le même jour, et à peu près vers la même heure, M. de Valcor suivait -lentement la rue de Verneuil, après sa visite à Marc et à Françoise. -En les quittant, il rentra chez lui, dans l’hôtel de Servon-Tanis, -héritage de sa femme,—une demeure de fort grand air, du moins quand on -en avait franchi la porte extérieure, qui donnait sur la rue du Bac. - -Cette porte, en retrait dans un enfoncement semi-circulaire, -se dressait, énorme et massive, entre des communs bas et sans -architecture. Et l’ensemble formait comme une barrière assez -rébarbative entre le populeux mouvement de cette rue commerciale, -passante, bruyante, et la noble tranquillité de la maison ancienne, au -fond de sa vaste cour silencieuse. - -Lorsque le marquis de Valcor épousa Laurence de Servon-Tanis, il fit -restaurer et meubler suivant le style cette habitation, construite -sous Louis XIV, mais que les malheurs de la famille, au moment de la -Révolution, laissèrent dans un état qui, peu à peu, s’en allait à la -ruine. - -C’était maintenant une admirable demeure, où le confort moderne se -déguisait sous les élégances surannées. Résidence d’hiver, digne -pendant de la résidence d’été qu’était le merveilleux château de Valcor. - -Lorsque Renaud y rentra, il eut la satisfaction de trouver aux pièces -occupées par lui momentanément un air habité, que les concierges, et -son fidèle Firmin, amené de Bretagne, avaient eu l’art de leur donner -aussitôt. - -Le premier soin du marquis fut de se rendre dans son cabinet de -travail, de s’asseoir devant son bureau et d’attirer à lui l’appareil -mobile du téléphone. - -—«Allô! allô!... mademoiselle ...» - -Il réclama un numéro que les gens de son monde eussent été bien -surpris d’entendre résonner dans ce lieu aristocratique, et sur des -lèvres volontiers dédaigneuses,—celui du journal l’_Aube rouge_, une -petite feuille à tapage, dont la politique, férocement socialiste -et anticléricale, servait de paravent à mille violences contre les -personnes, et à un système de terreur extrêmement productif. - -Voltaire prétendait qu’accusé d’avoir volé les tours de Notre-Dame, -il jugerait plus prudent de fuir tout d’abord que d’essayer de se -disculper. La même sagesse conduisait bien des gens, menacés de -diffamation par l’_Aube rouge_, à transiger avec elle moyennant -finances, plutôt qu’à la traduire en justice. Ceux qui prenaient ce -dernier parti gagnaient généralement leur procès, cela est vrai, mais -ils restaient plus ou moins déshonorés,—pour deux raisons: la première -étant ce phénomène, d’ordre physique, que la fumée ne se produit pas -sans feu; la seconde, cet autre phénomène, d’ordre moral, que les -calomnies étalées au cours de leur procès, ayant fait beaucoup de -bruit, et le jugement fort peu, le public oubliait celui-ci pour ne -se souvenir que de celles-là, ne sachant plus qui avait gagné, mais -sachant parfaitement qui restait sali. - -L’_Aube rouge_, la première, avait annoncé «le Scandale de Valcor.» - -—«Allô, allô ... Votre directeur est-il là? - -—De la part de qui? - -—Marquis de Valcor. - -—Je vais le prévenir. Si monsieur le marquis veut rester à l’appareil.» - -Une demi-minute ne s’était pas écoulée qu’une vibration du récepteur -annonça l’approche de quelqu’un à l’autre extrémité de la ligne. - -—«Allô ... Ai-je l’honneur de m’adresser au marquis de Valcor? - -—Qui parle? - -—Le directeur de l’_Aube rouge_. - -—Ah! très bien. Enchanté de faire votre connaissance,» reprit la voix -sardonique de Renaud. «Dites-moi ... Vous avez annoncé à vos lecteurs -un scandale dont mon nom ferait les frais ... - -—Mais ...» - -La réponse, d’abord hésitante, comme si le ton du marquis eût -déconcerté l’interlocuteur, s’affirma ensuite assez rogue: - -—«Certainement. Nous devons la vérité au public. Or, on nous a -communiqué des documents qui sont de nature à montrer que la morgue -aristocratique ne sied pas à tous ceux qui arborent des blasons vieux -de quinze siècles. Nous avons vu des pièces fort compromettantes pour -une personnalité ...» - -Il cherchait un mot. - -—«Pour moi,» interrompit tranquillement de Valcor. - -—«Parfaitement, monsieur le marquis. Pour vous. Mais, vous savez, qui -n’entend qu’une cloche ... Il n’est pas dit que, si vous aviez de bons -arguments à nous donner ... Notre devoir est d’enregistrer le pour -comme le contre. Même s’il s’agit d’adversaires politiques. La presse -est un miroir. - -—Fidèle,» souligna ironiquement Renaud. - -Le récepteur du téléphone ne trahit pas l’effet produit par cet -adjectif. M. de Valcor reprit: - -—«Vous me demandez de bons arguments. Vous savez bien, mon cher -directeur,»—et l’intonation se fit très significative,—«que j’en -possède une multitude de ceux que vous appréciez le plus. Je les tiens -à votre disposition. - -—Mais, monsieur ... - -—Je serai aussi persuasif que vous pouvez le souhaiter ... Je ne -regarderai à aucun effort d’éloquence pour vous convaincre ... - -—Je ne demande qu’à être convaincu, marquis,» dit la voix, qui -s’adoucissait. - -—«Eh bien, voulez-vous prendre la peine de venir me trouver, pour que -nous arrêtions ce que, dès demain?... - -—Il est bien tard pour le numéro de demain. Mais je puis annoncer en -dernière heure qu’un coup de théâtre inattendu fait entrer dans une -nouvelle phase un scandale qui retombera sur ses promoteurs ... Ou bien -que le marquis de Valcor va donner un éclatant démenti ... Ou bien ... - -—Mais non, mais non ...» interposa Renaud, avec un flegme dont -il s’amusait lui-même. «Je souhaite, en attendant mieux, que vous -enregistriez, en dernière heure, quelque chose comme ceci: «Nous -recevons les plus piquantes révélations sur l’intrigue abominable -où va sombrer le nom de Valcor avec celui de Plesguen, et aussi un -autre, plus ancien et illustre entre tous, celui de Servon-Tanis. Tout -l’armorial français va être éclaboussé par cette boue. On entrevoit, -dans cette affaire, des dessous d’une invraisemblable ignominie. C’est -le cas ou jamais de dire, en parlant de cette classe abâtardie, usée, -dégradée, qu’est la noblesse: «Il y a quelque chose de pourri dans le -royaume de Danemark.» - -Ici Renaud se reprit: - -—«Non, supprimez «de Danemark», vos lecteurs ignorent sans doute -_Hamlet_.» - -Le directeur de l’_Aube rouge_ ne releva pas cette raillerie. Sa -stupéfaction l’y laissa insensible. - -—«Comment, monsieur le marquis, vous voulez?... - -—Que vous me traîniez dans la fange, moi et toute ma caste,» acheva -Valcor en riant. «J’ai soif de diffamation et d’outrage. - -—Mais encore faut-il que je comprenne votre but,» reprit le -journaliste, devenu revêche. «Comptez-vous envoyer vos témoins à -l’offenseur?... me faire un procès? - -—Rien de tout cela. Je ne relèverai aucune des injures de votre -journal. Sinon pour vous en marquer ma reconnaissance, aux conditions -que vous y mettrez.» - -Un silence suivit. - -—«Allô?...» fit M. de Valcor. - -—«Il faut que j’aie un entretien avec vous,» dit le directeur de -l’_Aube rouge_. - -—«Je le crois indispensable,» riposta le marquis. - -—«Tout de suite? - -—Si vous voulez. - -—Dois-je vous attendre? - -—Je préfère ne pas être vu dans vos bureaux. - -—Je vais donc me rendre rue du Bac. - -—Vous me trouverez chez moi.» - -Étant donnés les arguments annoncés par le marquis et devinés par le -journaliste,—arguments de valeur,—c’est le cas de le dire, exprimés -dans le style bref de billets à ordre, dont le signataire ne discuta -pas le montant,—la conversation fut vite menée à bonne fin. - -On arrêta ceci: l’_Aube rouge_ attaquerait à fond le marquis de Valcor, -couverte d’ailleurs par la famille même de celui-ci. En effet, le -journal ne prendrait pas à son compte les accusations, mais annoncerait -qu’un procès allait s’ouvrir, intenté par M. de Plesguen, et basé sur -les preuves que possédait ce gentilhomme de la fausse personnalité -de son soi-disant cousin. Renaud de Valcor, explorateur célèbre, -propriétaire des plus grandes plantations de caoutchouc du monde, -millionnaire authentique, conseiller général de son département, mari -d’une Servon-Tanis, n’était qu’un audacieux aventurier, un bandit -sorti des bas-fonds sociaux, portant son titre, occupant sa situation -sociale, grâce à la plus formidable imposture. Et voilà ce que Marc -de Plesguen, seul légitime héritier du marquisat de Valcor, allait -faire éclater devant les tribunaux, pour le scandale et l’émotion de -l’univers. - -Le directeur de l’_Aube rouge_ écoutait cette nouvelle, qu’il allait, -lui le premier, proclamer à grand fracas, et non plus insinuer -«sous toutes réserves». Il examinait, sans arriver à le comprendre, -l’homme qui lui débitait ces choses avec une tranquille ironie, et -il subissait son prestige. Courbant l’échine, voilant de respect son -regard effronté, amollissant onctueusement sa voix, le socialiste de -l’_Aube rouge_ traitait de «monsieur le marquis», aussi bien en paroles -que dans son involontaire aplatissement intérieur, l’être hautain qui -débitait sur lui-même des abominations avec un air de dire: «Si vous -vous avisiez de me croire, mon garçon, vous auriez affaire à moi.» - -—«Ce monsieur de Plesguen est donc fou?» demanda enfin le journaliste, -et avec un tel accent de sincérité que Renaud éclata de rire. - -—«Il doit être dans le vrai, puisque l’_Aube rouge_ va déclarer qu’il -fait une œuvre d’épuration et de justice.» - -Le directeur cligna de l’œil avec finesse, eut un sourire et un -mouvement d’épaules, puis finit par murmurer: - -—«Vous êtes rudement fort, monsieur le marquis.» - -C’était sa persuasion, à cet homme de plume. Mais, au fond, il ne -savait pas dans quel sens, au juste, agissait une force qu’il sentait -si bien. - -Peu lui importait, d’ailleurs, ce que M. de Valcor se garda bien de lui -expliquer. Comme directeur, il marchait de confiance. Magnifiquement -rétribué pour entreprendre une campagne tout à fait «dans la ligne» -de son journal,—une campagne, où, quel qu’en fût le résultat, -s’effriterait toujours un peu de cette façade encore brillante restée à -l’aristocratie, il s’y engageait d’un cœur et d’un pied légers. Qu’un -Valcor ou un Plesguen jonchât finalement le carreau, il «s’en battait -l’œil», suivant sa propre expression. Seulement personne autant que -le marquis ne lui avait donné l’impression d’appartenir à une classe -supérieure. Il le trouvait «épatant». Alors, tout en allant contre, il -parierait désormais pour,—certain que s’il y avait un Valcor en chair -et en os, c’était bien celui-là. - -Renaud ne lui en demandait point tant. Jugeant nécessaire d’être -vilipendé par l’_Aube rouge_, il payait pour cela, sans se soucier -autrement des sentiments qu’il inspirait à l’ouvrier de cette malpropre -besogne. Aussitôt cette mesure prise, il en combina d’autres. Mais il -n’eut pas le loisir d’en avancer beaucoup l’exécution avant que la -première portât ses fruits. Deux ou trois articles de l’_Aube rouge_ -déchaînèrent des mouvements d’opinion d’une impétuosité singulière. -Immédiatement, le public envisagea la question sous un autre angle -qu’une simple querelle de famille. Le jet de bave lancé par le journal -anarchiste atteignit bien tout ce qu’il visait. Une caste, un parti, -dans son entier, jusqu’au moindre de ses membres, se sentit couvert -d’éclaboussures. - -Les feuilles réactionnaires eurent des ripostes foudroyantes. Que -cherchait l’_Aube rouge_? A salir ce qu’il y avait de meilleur dans -la noblesse de France,—non pas seulement la pureté de la race et -l’ancienneté du nom, mais ce rajeunissement d’énergie, cette adaptation -des qualités héréditaires aux nécessités modernes, qui montraient -dans un Renaud de Valcor le véritable chevalier du XX^e siècle. Que -représentait cet homme, sinon le type accompli de ce que promettait -l’union du passé avec l’avenir? Un grand nom légué par les siècles, -une grande œuvre qui s’offrait aux siècles futurs. Cet explorateur, -qui avait risqué sa vie dans une entreprise civilisatrice, ce savant, -qui organisait une industrie agricole si utile au progrès actuel, on -l’attaquait!... Et pourquoi? Parce qu’il commettait le crime de porter -un nom qui avait retenti aux Croisades, qui avait vibré glorieusement -sur tous les champs de bataille de notre histoire. La thèse prêtait à -des variations brillantes. Elles y passèrent toutes. Les répliques ne -manquèrent pas,—aussi bien dans l’_Aube rouge_ que dans les journaux -de la même nuance. - -Avant que les tribunaux eussent à se prononcer sur l’affaire Valcor, -on disproportionnait d’avance leur jugement, dans cette compétition -d’intérêts privés. On mettait leur conscience presque en face d’une -question politique et sociale. L’énigme, en elle-même suffisait à -passionner l’opinion. Les animosités politiques, que le moindre -prétexte déchaîne en France, la généralisèrent. Croire que Renaud était -le véritable marquis de Valcor, héros moderne paré de l’illustration -séculaire, c’était faire acte de traditionaliste, d’homme bien pensant, -de réactionnaire, pour tout dire. Déclarer qu’un imposteur avait -pu jouer à s’y méprendre ce rôle magnifique, et, tout bandit qu’il -était, apporter un lustre d’énergie à l’antique lignée défaillante, -proclamer cette ancienne famille doublement avilie, par la parade d’un -saltimbanque génial et par l’ignoble cupidité d’un Plesguen, c’était -se montrer bien de son temps, au-dessus des préjugés d’Ancien Régime, -adversaire résolu de l’obscurantisme, des prétentions de castes, et -même de ce que l’_Aube rouge_ appelait irrévérencieusement «la calotte». - -Oui, l’anticléricalisme aussi s’infiltra dans cette chicane d’héritage, -parce que, dès la première heure, le petit clergé breton avait pris -parti pour le bienfaiteur de la province. M. de Valcor n’eût pas mérité -ce titre, dans la catholique Bretagne, s’il n’eût choisi les gens -d’Église comme les premiers objets et les intermédiaires indispensables -de ses largesses. Des chapelles reconstruites, des calvaires -relevés, des pèlerinages remis en faveur, des congrégations dotées -d’établissements charitables, telles étaient les œuvres journalières -de sa générosité, inépuisable comme sa fortune. Dès qu’on apprit les -attaques dirigées contre cette providence du pays, ce fut un tollé -dans le Finistère, et même au delà. Les curés, au prêche, dénoncèrent -les machinations de Satan et le damnable esprit du siècle, qui ne -respectait rien, qui démolissait les tabernacles vivants, réceptacles -des antiques vertus et forteresses de la foi. - -Renaud de Valcor avait pris soin de s’assurer un tirage spécial et -considérable de l’_Aube rouge_. Il en fit répandre dans son département -des milliers de numéros. L’extravagance du ton adopté dans les -articles, et les généralisations grossières contre des principes sacrés -pour tant de gens, eussent disposé en sa faveur même des ennemis,—au -moins des ennemis loyaux. Quel n’en fut pas l’effet sur des âmes -dévouées à sa personne jusqu’au fanatisme! - -Dès que l’instruction fut ouverte, des manifestations se produisirent à -Valcor. Les gens venaient par bandes, souvent de très loin, comme pour -les Pardons, et demandaient à protester sous les fenêtres du château. -On les autorisait à traverser le parc. Ils acclamaient jusqu’à ce que -la marquise et sa fille parussent. Quand Renaud séjournait là, entre -ses voyages à Paris, et qu’il se montrait, c’était du délire. M. de -Valcor faisait défoncer des tonneaux de cidre, pour rafraîchir les -gosiers fatigués de crier, et l’enthousiasme se déchaînait de plus -belle. - -Il y eut mieux. Mais ceci vint plus tard. Le député de -l’arrondissement, un des plus muets représentants de l’Ancien Régime -à la Chambre, allait, sous la pression du sentiment populaire, donner -sa démission, pour que ses électeurs pussent envoyer au Parlement le -marquis de Valcor. - - - - -XVII - -_SUPPLICE D’AMOUR_ - - -«VOUS admirez ces dentelles ... Il ne tiendrait qu’à vous de les -porter, ma jolie enfant.» - -Cette insinuation d’un galant promeneur fut glissée à mi-voix dans -l’oreille d’une jeune femme, qui, devant l’étalage d’un magasin, avenue -de l’Opéra, semblait figée dans une contemplation attentive. - -La personne ainsi interpellée se tourna, surprise, et leva sur -l’indiscret deux admirables yeux, clairs comme de l’eau traversée de -soleil. Ils exprimaient tant de candeur et de tristesse, que le trop -aimable passant tressaillit, peu préparé au doux choc d’un tel regard. -L’expression douloureuse et ingénue de cette ravissante figure le -déconcerta. Certain qu’il se fourvoyait absolument, il balbutia une -excuse, salua, s’écarta. - -A dix pas, il se retourna, véritablement impressionné, ne pouvant se -résoudre à s’éloigner sans rien savoir de l’inconnue. Il la vit debout -à la même place, les yeux de nouveau fixés sur la devanture. Alors il -remarqua, suspendu à son doigt par une ficelle, un mince paquet. Elle -eut un mouvement comme pour s’en aller, revint, hésita, et finalement, -pénétra dans la boutique. - -Le promeneur, à son tour, rétrograda jusqu’à la vitrine où s’étalaient -les dentelles. L’électricité flamboyait dans le magasin élégant. -Il y aperçut la jolie personne. Elle lui tournait le dos. Dans le -ruissellement de lumière, sa toilette lui parut plus chétive et de -plus mauvais goût que dans le jour bleuâtre et mourant du dehors. -Elle ouvrait son petit paquet, donnait une explication. Un commis -l’emmena vers le fond de la boutique. Le suiveur, énervé, haussa les -épaules et partit pour de bon. Jamais il ne devait connaître le secret -des doux yeux tristes qui, pendant quelques minutes, avaient brillé -mystérieusement sur son âme. - -Dans le magasin, la visiteuse disait: - -—«Pardon ... Je voudrais savoir ... Est-ce qu’on m’achèterait de la -dentelle?...» - -A peine les employés distinguèrent-ils les mots, timidement prononcés. -Aucun d’eux ne s’empressait. La cliente payait si peu de mine! - -Elle défit sa ficelle et son papier, déplia un col en guipure d’Irlande. - -—«Je n’en demanderai pas beaucoup,» murmura-t-elle. - -Un commis, enfin, comprit. - -—«Voyez la directrice,» dit-il, faisant deux pas vers -l’arrière-magasin, d’où, sur son appel respectueux, émana une dame -imposante. - -—«Qu’est-ce que c’est?... Non, non, ma petite,» s’écria-t-elle, -après un coup d’œil dédaigneux au patient ouvrage. «Nous avons nos -fournisseurs, nos modèles ... - -—Regardez seulement, madame. Je vous en prie!... - -—Inutile. Une maison comme la nôtre n’achète pas aux revendeurs. - -—Ce col est neuf. Je l’ai fait. - -—Qui le prouve?» dit la patronne. - -Et elle coupa l’entretien, disparut dans l’arrière-boutique. - -Rouge comme une cerise, les larmes aux yeux, tête basse, la jeune fille -quitta le magasin, devinant, entendant presque les sarcasmes des commis: - -—«Elle vient de le chiper au Louvre, son col. - -—D’où sort-elle pour oser offrir ça ici? - -—Avez-vous vu comme elle a un chouette museau, la mâtine? - -—Soyez tranquilles sur son compte. Avec cette frimousse, elle fera -bientôt un autre métier. - -—Oui, mais elle ne nous donnera pas sa pratique.» - -Ils éclatèrent de rire, pour devenir brusquement graves et obséquieux. -Une demi-mondaine de marque, cliente incomparable, gâcheuse notoire, -dont, précisément, les dentelles balayaient quelques ordures sur le -bitume, venait de descendre de sa voiture électrique. Et le valet de -pied, ayant refermé la portière, la suivait jusqu’au magasin en portant -un petit carton. - -La jeune ouvrière, qui n’avait pas réussi à vendre son col, traversa -l’avenue de l’Opéra dans la direction du marché Saint-Honoré. Elle -gagna la rue du même nom et remonta le faubourg. Elle n’avait plus -cette allure incertaine qui, tout à l’heure, enhardissait le suiveur -galant et curieux. Elle renonçait à placer son ouvrage, et rentrait -tout droit chez elle. - -«Chez elle!...» Quelle ironie dans ce mot, pour la pauvre petite -Bretonne, transplantée de sa province et de son humble maison. Le seul -«chez-soi» de la triste enfant, c’était là-bas, au bord des flots, -moins sauvages que les rues tumultueuses où elle entendait gronder -tant de forces dévorantes et hostiles. Mais, ce «chez-soi», elle ne le -reverrait plus. Jamais plus elle ne reposerait sa tête, dans l’asile -familier, sur l’oreiller de toile rude, au bruit sourd de l’Océan -battant contre la falaise. Non, il n’y fallait pas penser. La tombe -était plus accessible que la maison des Gaël, pour celle dont un -fardeau d’opprobre alourdissait le pas ce soir. - -Arrivée à la hauteur de l’avenue Marigny, Bertrande se trouva si -lasse qu’elle se détourna un instant de son chemin pour s’asseoir -sur un banc. Et, tout de suite, dès que le mouvement de la course, -la bousculade des passants ou leurs propositions intempestives ne -dispersèrent plus ses pensées, toutes se concentrèrent en une seule, -obsédante et terrible: sa maternité prochaine, dont les symptômes la -consternaient. De nouveau, pour la millième fois, elle fit le compte -des courtes semaines heureuses, dans le passé, et des mois trop rapides -qui la menaient vers le terme redoutable. - -Elle avait quitté la Bretagne au commencement de juillet. On était -au milieu d’octobre. Encore autant de jours, et elle serait mère ... -Mère sans mari ... Mère d’un enfant qui n’aurait pas de père. Comment -ferait-elle pour vivre, avec le regret mortel qui brisait ses forces? -Comment nourrirait-elle son enfant? - -Le prince Gairlance n’avait pas cessé d’aimer celle qu’il avait -séduite. Mais il l’aimait à la façon dont un jeune homme de son -monde aime une pauvre fille: avec le dédain et la gêne de l’humble -maîtresse, si elle n’a pas le vice nécessaire pour se transformer en -une créature de luxe, de scandale et de vanité. Gilbert, s’il avait -été riche, n’aurait pas manqué de générosité envers une conquête assez -belle pour qu’il s’en parât fièrement. A peine se fut-il fait scrupule -d’afficher sa liaison, par égard pour M^{lle} de Plesguen. Il savait -Françoise assez éprise pour tout lui pardonner, et il ne serait son -fiancé officiel que si elle devenait légalement l’héritière de Valcor. -Pour le moment, elle n’avait sur lui que les droits qu’il voulait bien -lui donner. Malgré l’honnêteté foncière de Bertrande, qui ne voulait -pour rien au monde mêler l’intérêt à son amour, maintenant qu’elle -ne pouvait plus croire aux Princes Charmants épousant des filles de -pêcheurs, elle était trop passionnément soumise au maître de son cœur -pour lui résister en rien. Donc, s’il avait possédé de la fortune, il -l’eût pliée à son caprice, il l’eût dépravée en lui faisant connaître -un genre d’existence dont elle n’aurait pu se passer ensuite, accepter -un étalage de honte fastueuse dont elle aurait pris l’abominable -accoutumance. - -Mais le prince Gairlance de Villingen n’avait que des dettes. La -faculté même de les accroître commençait à lui manquer. Le peu de -crédit qui lui restait encore, il le ménageait soigneusement pour le -mettre au service de l’intérêt immense qu’il poursuivait: la conquête -de l’héritage de Valcor pour son futur beau-père, M. de Plesguen. -Ses relations, ses influences, ses amitiés, les sommes gagnées au -jeu, l’effort de son intelligence, tout ce qu’il était, tout ce qu’il -détenait, il le tendait vers ce but unique. Sans l’âpreté que José -Escaldas et lui-même apportaient à la lutte, l’être timoré, confiant, -naïvement simple, qu’était Marc, eût reculé dès les premiers pas, ou -bien eût abandonné sa cause dans l’engrenage de la justice, dont il -supposait le mécanisme ininfluençable et infaillible. - -Le procès au civil avait commencé. Mais les préliminaires seuls, -ordonnances, conclusions, assignations, enquêtes, avec appels et -contre-appels, toute la mise en marche de l’énorme appareil judiciaire, -abasourdissait le vieux gentilhomme. Il n’en revenait pas en voyant -comment les choses se passaient. Sa stupeur était profonde de constater -que chaque résultat partiel devenait l’objet de mille démarches, -intrigues, recommandations, interventions, et que les parties, -plaignantes ou défendantes, s’arrachaient à lambeaux la conscience et -la volonté des gens de loi, comme des chiens qui, dans la curée, ayant -saisi le même débris d’entrailles, tirent dessus, en grondant, et à -pleins crocs. - -A cette besogne, Escaldas et Gairlance s’activaient avec une ardeur -enragée. Et, rien que pour les tactiques avouables,—constitutions -de dossiers, correspondances avec l’Amérique, recherches en Bretagne, -évocations de témoins, séances chez les avoués et les avocats, stations -au Palais dans les antichambres des juges,—ils dépensaient assez de -temps et d’argent pour épuiser ce qu’ils en possédaient. - -Dans la chaleur d’une telle campagne, la pauvre Bertrande était bien -négligée. La passion de Gilbert n’avait plus la vivacité des premiers -jours. Et il se refroidissait d’autant que Bertrande, ayant eu la -malchance de devenir enceinte, s’obstinait dans son attitude de pauvre -fille abusée, au lieu de se lancer dans la fête parisienne, de prendre -gaiement son parti des choses, reconnaissante même qu’il lui eût -facilité l’essor vers les triomphes promis à sa beauté. - -Gilbert, en enlevant cette jolie fille, présageait cyniquement sa -destinée future: elle ferait sa carrière de la galanterie. De bonne -foi, il s’imaginait lui rendre service en l’y faisant entrer de -plain-pied, par la grande porte. Une si parfaite créature ne pouvait -s’unir à quelque brute de pêcheur vêtu de toile cirée et empestant le -poisson, partager une vie misérable et grossière, se faner avant trente -ans. Elle était faite pour respirer une atmosphère de luxe et d’amour, -pour donner et recevoir de la joie, pour soigner sa beauté dans la -nonchalance et les raffinements, par le plaisir, qui l’illuminerait, et -la coquetterie, qui prolongerait sa jeunesse. En songeant que d’autres, -plus fortunés que lui-même, parachèveraient son œuvre, le jeune viveur -ne craignait pas les souffrances de la jalousie, parce qu’il pensait -ne donner la volée à sa colombe qu’après le plein assouvissement de -son caprice. «Bertrande,» se disait-il, «me devra plus qu’à celui qui -la couvrira de perles et de diamants. Car j’aurai ajouté à son charme -l’éclat de l’amour que je lui inspire, et la grâce des quelques larmes -que j’espère bien lui faire verser. Puis, de la jolie fille qu’elle est -seulement, j’aurai fait une femme chic, ce qui vaut mieux, surtout à -Paris.» - -Sans doute, l’élève d’un tel maître n’avait pas les dispositions -voulues pour profiter de son enseignement. Car, au lieu de «la -femme chic» dont il goûtait d’avance les succès comme son œuvre, -il avait fait de Bertrande cette créature triste et douteuse, qui, -maintenant, se recroquevillait, sous l’accablement de sa détresse et -de sa lassitude, assise dans le noir, parmi les feuilles voltigeantes -d’automne, sur un banc de l’avenue Marigny. - -Il n’était guère que six heures et demie, mais la nuit d’octobre -pesait, opaque, dans un air mou, sous un ciel cotonneux. Les réverbères -la trouaient brusquement, sans pouvoir prolonger bien loin leur roue de -lumière. Cependant, du côté du faubourg Saint-Honoré, les reflets des -magasins, les lanternes des voitures, rendaient le décor plus léger, -plus clair, en contraste avec la pesante obscurité qu’enfermaient les -arbres, le long du mur qui clôt les jardins de l’Élysée. - -Dans cette obscurité, à quelques pas de Bertrande, une silhouette -immobile se dressait. Un homme semblait attendre. - -Elle ne le distingua des ténèbres qu’au bout d’un instant, et ne s’en -préoccupa pas. S’il méditait un mauvais coup, ce n’est pas à sa -pauvreté qu’il songerait à s’en prendre. Et d’ailleurs elle se trouvait -sous la protection du poste, dont elle apercevait le factionnaire, -à l’angle du palais. Une autre rencontre allait la faire palpiter -d’émotion, secouer sa mortelle fatigue, la soulever dans une impulsion -de fuite. Là-bas, de l’autre côté de la place Beauvau, quelqu’un -sortait du Ministère de l’Intérieur. C’était un personnage de haute -taille et de silhouette élégante. Un fin par-dessus enveloppait, sans -l’alourdir, sa sveltesse robuste. Les reflets de son chapeau de soie -brillèrent sous la clarté du gaz. Sa démarche souple et sûre, l’aisance -de son geste, marquaient une parfaite distinction. - -Comme il traversait la chaussée dans la direction de l’avenue Marigny, -la jeune fille assise sur le banc et l’homme qui guettait dans les -ténèbres tressaillirent presque en même temps. Avec une angoisse -indicible, Bertrande venait de reconnaître le marquis de Valcor. - -Il avançait rapidement de son côté. Il allait l’apercevoir. Lui!... -le protecteur de sa famille, le châtelain bienveillant qui montrait -un intérêt si affectueux à sa grand’mère, à elle-même, qui avait pris -souci de son enfance, de son adolescence, qui, pour qu’elle restât -paisible et pure, s’efforçait naguère de la retenir au couvent. Il -constaterait sa déchéance. Et par lui, tout le pays, sa grand’mère -elle-même, apprendraient son secret de douleur et de honte. Qui sait -s’il ne la contraindrait pas à retourner en Bretagne? Humiliation -tellement horrible qu’elle eût préféré tout souffrir plutôt que de -l’endurer. Déjà, par les yeux de M. de Valcor, qui, dans un instant, -l’auraient aperçue, il lui semblait que tous les regards de tous ceux -qui l’avaient vue grandir dans l’innocence, comme une fleur fraîche et -superbe, se poseraient avec ironie et mépris sur sa flétrissure. - -Bertrande se dressa pour s’enfuir. Mais le marquis était si proche -qu’elle risquait ainsi d’attirer son attention. Son mouvement, son -allure, pouvaient la trahir. Il la connaissait si bien! Il l’avait si -souvent vue bondir devant lui, quand il descendait le sentier de la -falaise, et que, joyeuse, elle courait annoncer sa visite. Une prompte -et sûre réflexion arrêta la malheureuse. Elle retomba assise, sortit -son mouchoir, et s’en couvrit le visage, tournant le dos, le coude -relevé contre le le dossier du banc. Comment la remarquerait-il, ainsi -effacée, dans l’ombre? Ce grand seigneur jetterait-il seulement un coup -d’œil à la pauvresse qui, dans la nuit tombante d’automne, reposait, -sur un siège de hasard, ses membres sans doute brisés de travail? - -En effet, le calcul était juste. Elle entendit près d’elle, sur le -trottoir, le bruit élastique des bottines vernies, sans que le pas -hésitât même une demi-seconde. - -Un sanglot sourd la suffoqua. C’était sa Bretagne qui passait là, sans -la connaître, le beau château sous le soleil, et aussi la petite maison -près des flots, toute son enfance, tous ses rêves confus, les voix et -les âmes, qui criaient, l’appelaient ... Cela était fini, fini pour -toujours!... - -Mais une épouvante traversa son désespoir. Les pas se ralentissaient. -Ils s’arrêtèrent. Le bruit d’autres pas s’y était mêlé. Elle entendit -une voix qui chuchotait. Celle du marquis riposta, ferme et distincte, -quoique très basse: - -—«En effet ... Si vous êtes ce que vous dites, mieux vaut ne pas vous -montrer chez moi. - -—Je vous suis partout, depuis plusieurs jours,» murmurait quelqu’un. -(Et Bertrande se sentit sûre que c’était la silhouette ténébreuse qui, -tout à l’heure, attendait.) «Je n’ai pas encore pu vous aborder. Mais, -il y a un moment, devant le Ministère, je vous ai vu renvoyer votre -voiture. - -—Qui me garantit,» reprit Valcor, «que vous ne me tendez pas un piège?» - -Bertrande ne discerna rien de la réponse, qui fut assez longue. Puis le -marquis demanda, d’un ton rauque: - -—«Cet individu est mort? - -—Il est mort.» - -Un silence suivit. - -Quelque chose de froid hérissa la chair, figea le sang de la jeune -fille qui écoutait. - -M. de Valcor reprit: - -—«Écoutez bien. C’est à Montmartre que vous logez, n’est-ce pas?» - -L’inconnu donna une explication dont quelques syllabes à peine -arrivèrent à Bertrande. A son tour, le marquis parlait. Mais une -automobile passa, trépidant, éternuant, jetant sa vapeur nauséabonde. -Puis ce fut un équipage à roues caoutchoutées, dont l’attelage agitait -les sonnailles réglementaires. La jeune fille ne saisit plus qu’un ou -deux lambeaux de phrases, à la fin du colloque. Et toujours la voix -distincte était celle de M. de Valcor: - -—«N’essayez pas de me mettre dedans ... Ce chiffon de papier, je -le reconnaîtrais au bout de mille ans, entre mille reproductions -identiques ...» - -Puis,—et ce fut le dernier mot: - -—«Demain soir, à onze heures précises, je remonterai la rue de -Ravignan, je passerai devant votre porte.» - -Un groupe de gens survint, des rires aigus de femme mirent un écho -canaille sous les arbres du jardin présidentiel. Quand ils se -dissipèrent, le silence enveloppa Bertrande. Elle risqua un regard -en arrière. Plus personne. Le marquis de Valcor et son interlocuteur -s’étaient éloignés,—mais non point ensemble, elle avait lieu de croire. - -D’ailleurs, son imagination, qui se les représentait maintenant -séparés, n’allait pas au delà de cette vision inconsciente. L’entretien -mystérieux n’étonnait pas, n’intriguait pas la petite Bretonne. Tout, -dans la vie, et dans ce Paris vertigineux, lui demeurait tellement -incompréhensible! Distinguait-elle une louche rencontre d’une entrevue -normale? Une seule impression la dominait, l’avait forcée à tendre -l’oreille,—pour percevoir, non pas le sens des mots, mais l’accent -d’une voix bien connue. Cette impression, c’était la nostalgie de -sa Bretagne. Le prestigieux personnage qui, mieux que tout autre, -incarnait pour elle le pays, l’avait tenue dans un état de fascination -troublée, là, debout, si près d’elle, la frôlant presque, lui perçant -l’âme de ces accents si pleins d’échos. Lui parti, elle secoua -difficilement l’espèce de charme douloureux où l’avait plongée cette -présence. Mais sa propre destinée l’étreignait trop rudement. Elle ne -réfléchit pas à la signification de la scène, au delà de son personnel -émoi. - - - - -XVIII - -_LE CHIFFRE MYSTÉRIEUX_ - - -BERTRANDE ignorait tout des attaques dirigées contre le marquis de -Valcor, cet être presque surhumain à ses yeux, et qui planait sur -son horizon d’autrefois comme une sorte de Providence. Elle était -loin de se le figurer héros d’un drame tel que son propre malheur à -elle paraissait auprès le naufrage d’une petite barque dans le remous -d’un navire assailli par l’ouragan. La jeune fille ne lisait pas les -journaux. Elle ne causait avec personne, sauf avec la logeuse chez -qui l’avait installée Gilbert. Quant à celui-ci, la prudence bridait -sa langue sur un pareil sujet, devant une créature naïve, dévouée -d’ailleurs au marquis de Valcor, ainsi que toute sa famille, ainsi que -toute la population maritime du Finistère. Puisque le bruit public, -si formidable qu’il fût, n’arrivait pas jusqu’à la petite Bretonne, -le mieux était d’entretenir son ignorance. Quand elle connaîtrait -enfin le débat qui soulevait tant de passions et de curiosités, point -n’était besoin qu’elle soupçonnât son amant de s’y mêler en quoi que -ce fût. Le prince Gairlance n’y prenait part que dans la coulisse. Son -nom n’avait pas encore été jeté tout haut dans l’affaire. Plus qu’à -tout autre devait-il cacher à Bertrande quel intérêt se rattachait -pour lui à l’issue de ce retentissant procès? Entre la jalousie qui la -saisirait contre Françoise et le traditionnel attachement des siens et -d’elle-même à Renaud, pouvait-on prévoir quel coup de tête risquerait -la jeune exaltée? Gilbert, déjà, n’avait pas sondé sans quelque -appréhension cette âme bretonne, tenace, enthousiaste, concentrée, -idéaliste et volontaire. Ce qu’il y avait entrevu ne le laissait pas -tout à fait tranquille, quant à l’issue de son roman. - -«Au diable les femmes qui prennent l’existence au tragique!» se -disait-il quelquefois, en s’apercevant que Bertrande n’était pas le -jouet frivole dont il avait cru s’amuser sans danger. Ce que la pauvre -fille avait de plus noble en elle était précisément ce qui rebutait le -viveur, ce qui faisait naître en lui des regrets et une basse méfiance. - -Au moment même où, quittant le banc de l’avenue de Marigny, elle -s’acheminait vers le haut du faubourg, regagnant son modeste garni, -Gilbert s’y rendait de son côté. Une velléité amoureuse avait tout à -coup, ce soir-là, fait battre plus vite le cœur du jeune homme, ce -cœur devenu si calme depuis l’effervescence qui l’agitait dans le beau -jour d’été, sur la route de Brest. Peut-être aussi était-il effleuré -de quelque remords ... Il y avait tant de jours qu’il n’avait vu -Bertrande! La pauvre fille pouvait se croire tout à fait abandonnée. - -Lorsque lui vint l’idée de cette visite à sa maîtresse, le prince de -Villingen se trouvait chez lui, dans son entresol de la rue Cambacérès, -interdit à Bertrande par des raisons de prudence. Le futur gendre de -M. de Plesguen, en rapports constants avec celui-ci, ne se souciait -pas que le vieux gentilhomme rencontrât la jeune fille séduite, qu’il -devait connaître de vue, et dont la ressemblance avec Micheline, tout -au moins, le frapperait. Puis, pour le viveur, c’était un principe: on -n’installe jamais une femme chez soi quand on a de la tenue et qu’on -sait le prix de la liberté. - -Un seul homme avait reçu les confidences de Gilbert au sujet de la -petite Bretonne: c’était Escaldas. Le Bolivien était un complice. Dans -sa signification équivoque, le mot s’imposait à Gairlance, quoi qu’il -en eût. L’entreprise où il se trouvait lancé continuait à lui paraître -moins claire et moins propre qu’il n’eût souhaité. Tout en voulant -croire à la justice du but, il gardait l’écœurement de l’inspiration -et des moyens. Ce malaise dura quelque temps, puis Gilbert s’habitua. -La personne même du métis, qu’il ne tolérait au début que comme un -instrument nécessaire et méprisable, lui devint familière. José avait -de l’esprit, de la gaieté, une mémoire étonnante, singulièrement -garnie de silhouettes et d’anecdotes. Il aimait le jeu presque autant -que Gairlance lui-même, possédait moins que lui de scrupules, était -insinuant et servile. Le jeune homme, peu à peu, le laissa pénétrer -dans son intimité. Rétif au commencement, il acceptait aujourd’hui avec -un plaisir qu’il ne s’avouait pas, la compagnie du souple et ingénieux -personnage. - -Ce jour-là, comme le crépuscule d’automne épaississait ses ombres, -tous deux échangeaient des réflexions peu triomphantes, enfoncés dans -des fauteuils de cuir et grillant des cigarettes, dont le parfum -remplissait le fumoir du prince. - -—«Cette mort est un désastre pour nous,» disait nerveusement Gilbert. - -—«Vous exagérez, Gairlance,» fit le Bolivien. - -C’était la première fois qu’il se risquait à l’appeler si familièrement -par son nom. L’autre, préoccupé, ne s’offusqua pas. - -—«Comment, j’exagère! Rafaël Pabro n’était-il pas notre plus important -... je pourrais presque dire notre unique témoin? - -—Notre plus important témoin n’est pas sujet aux accidents des êtres -en chair et en os. Ce n’est pas un homme. C’est un papier. Et un papier -sauvegardé par l’honorabilité d’une maison telle que la banque Perez -Rosalez. - -—Oui, certes ... la lettre écrite par Valcor, où il présentait son -sosie et faisait remarquer leur singulière ressemblance. - -—Eh bien! Cette lettre—que le juge enquêteur va se faire envoyer par -l’intermédiaire de notre consul à La Paz—elle arrivera par le prochain -courrier. Elle ne tombera pas à la mer, comme cet imbécile de vieux -Pabro. Et, à moins que le navire chargé de la poste ne fasse naufrage -... - -—N’importe, Pabro avait vu les deux de Valcor, le faux et le vrai. - -—Certes, je comptais beaucoup sur son témoignage. Mais, après tout, -nous ne savons pas ce qui restait dans cette mémoire sexagénaire. Ça -pouvait être la preuve définitive. Ça pouvait aussi être peu de chose. -Maintenant que ça gît dans le fond de l’Océan, ne nous montons pas la -tête là-dessus. Notre cause n’en est pas moins bonne.» - -Quelques instants de silence passèrent, puis le prince reprit: - -—«Ça ne vous semble pas drôle, à vous, Escaldas, que ce vieux ait -piqué une tête, par un temps presque calme, et que personne n’ait vu -l’accident? - -—Je pourrais me faire cette réflexion s’il y avait lieu de soupçonner -quelqu’un. Mais qui? Le rapport du capitaine marque bien qu’il n’y -avait personne de suspect à bord, personne qui pût avoir intérêt à -pousser à l’eau un pauvre vieillard inoffensif. Ah! si Valcor avait été -du voyage! - -—Savons-nous s’il n’y était pas représenté par quelque gredin à ses -gages? - -—Ne dites donc pas de bêtises, mon bon!» s’écria José, qui négligeait -de plus en plus les formules obséquieuses. Pourtant, sur un geste -surpris de son interlocuteur, il continua, d’un ton d’excuse:—«C’est -vrai ... Vous ne réfléchissez guère, voyons! Quand nous avons décidé -Pabro à venir, le marquis ne soupçonnait rien de la bombe qui devait -lui éclater sur la tête. Comment aurait-il fait accompagner le bonhomme -par un assassin? De toutes façons, il n’aurait pas eu le temps de -l’expédier d’ici. Alors quoi? Il lui aurait fallu—toujours en lui -supposant une intuition vraiment prophétique—décider, par télégramme, -quelqu’un à faire le coup, quelqu’un de là-bas, qui se serait embarqué -avec Pabro. C’est invraisemblable! - -—Il doit avoir un tas de gens à tout faire, parmi ses sauvages, dans -la Valcorie.» - -Escaldas se mit à rire. - -—«Ah! de fait, si notre procès se poursuivait à La Paz, je ne -donnerais pas deux pesos de notre peau, ni surtout de celle à ce grand -dadais de Plesguen. Mais je ne vois pas un malin aussi terriblement -fort que Renaud déposant au télégraphe une dépêche ainsi conçue: -«_Prière prendre passage sur paquebot avec vieux caissier banque -Gonzalez et le jeter par-dessus bastingage en cours de route_.» - -—Enfin ... Il y a des fatalités bizarres, tout de même,» observa -rêveusement le prince de Villingen. - -C’en était une, en effet, bien fâcheuse pour les adversaires du -marquis, cette disparition du seul être de race blanche qui se fût -trouvé personnellement en relation avec l’explorateur Valcor et avec ce -mystérieux compagnon, dont on recherchait la trace. Mais, comme disait -Escaldas, il n’y avait qu’à prendre son parti de cette déplorable -circonstance. Le vieux Rafaël Pabro, appelé en France par les plus -alléchantes promesses, s’était embarqué à Buenos-Ayres. Un matin, en -plein Océan, par une mer houleuse, mais qui, pourtant, n’assaillait -pas le pont, on avait constaté l’absence du passager. Ses voisins de -cabine déclarèrent que, d’habitude, il passait la plus grande partie -des nuits dehors, parce que la chaleur l’incommodait. Il prétendait -ne pouvoir dormir qu’au grand air. Cette fois, il n’avait même pas -occupé sa couchette. Les autres, accoutumés à sa manie, ne s’en étaient -pas inquiétés. L’enquête du commandant ne donna aucun résultat. Ce -voyageur de secondes était un vieux bonhomme tout simple et peu muni -d’argent. On retrouva son portefeuille, modestement garni, intact, -sous clef, dans sa valise. Personne n’y avait touché. On interrogea -de très près un individu qui causait avec lui, un interprète, de -nationalité douteuse, parlant plusieurs langues avec facilité, et dont -la physionomie n’inspirait pas confiance. Ce garçon déclara qu’il avait -connu le vieillard dans un hôtel de Buenos-Ayres, où celui-ci avait -passé quelques jours avant de s’embarquer, et où lui-même servait. -Rafaël Pabro, de nature timide et embarrassée, s’inquiétait d’arriver -tout seul en France, où il craignait de ne pouvoir se faire comprendre, -ne parlant que l’espagnol. L’interprète, dont le nom était Mindel, -rêvait de retourner à Paris, d’où il était originaire. Cette rencontre -le décida. Assez nomade, comme les gens de son métier, ayant vu -beaucoup de pays, désireux d’en voir d’autres, et changeant facilement -de place, il n’avait guère besoin de réflexion pour traverser l’Océan. -Le vieux lui était d’ailleurs parfaitement indifférent. Pourquoi -aurait-il commis contre ce pauvre homme un crime sans cause ni -résultat imaginables? Tout cela paraissait si manifeste qu’on dut -renoncer à suspecter Mindel, malgré cette circonstance qu’il était -lui-même resté tard sur le pont. - -Escaldas et Gairlance connaissaient tous ces détails. Le premier, étant -allé jusqu’à Bordeaux pour recevoir son compatriote à l’arrivée, avait -même vu ce Mindel, qui, spontanément, s’était mis à la disposition du -Parquet, offrant de déposer sur l’aventure, avec l’empressement de -l’innocence. La justice, concluant à l’accident, n’avait pas retenu -l’interprète. - -—«Qu’est-ce qu’il est devenu, ce garçon-là?» demanda Gilbert, entre -deux bouffées de cigarette. «Ce serait peut-être intéressant à savoir. - -—Il ne se cache pas,» riposta le métis. «Il m’a dit qu’il viendrait -réclamer un coup de main de ma part, s’il ne trouvait pas tout de suite -une place à Paris. - -—Nous verrons bien,» murmura Gilbert. - -Il se secoua comme pour chasser des idées sombres. Ce soir, il ne se -sentait pas en confiance. Tout l’inquiétait. - -—«Bah!» ajouta-t-il en haussant les épaules, «d’ici à ce que siège -le Tribunal, nous aurons encore d’autres péripéties. Que la justice -est lente! Quand je pense que cette enquête est à peine ouverte!... Et -combien de temps durera-t-elle? - -—Ne croyez-vous pas que nous dînerons quelquefois d’ici là?» -questionna plaisamment Escaldas. - -Il avait faim. L’heure s’avançait. L’obscurité aurait été complète sans -les lumières de la rue et de la maison d’en face. Le maître du logis ne -paraissait pas d’humeur hospitalière. - -—«Je vous invite au cabaret,» dit cependant le prince. - -Il alluma une des lampes à gaz sur la cheminée, eut le sursaut d’une -pensée subite, et s’écria: - -—«Savez-vous ce que nous allons faire? Nous allons chercher ma petite -amie pour dîner avec nous. - -—Ah! ça, c’est une idée,» fit joyeusement Escaldas. (Depuis quelques -jours Gairlance, qui, de plus en plus, s’ouvrait à lui, l’avait mis -au courant.) «Oui,» reprit le Bolivien. «Outre que ça fait toujours -plaisir de voir une jolie fille, je ne serai pas fâché de constater si -celle-là ressemble autant qu’on le raconte à la belle Micheline.» - -A ce nom, le visage de Gilbert se contracta. - -—«Comment?» demanda-t-il étonné, «n’avez-vous jamais rencontré -Bertrande Gaël? - -—Oh! si, quand elle était gamine. Mais, depuis mon dernier voyage en -Amérique, je ne suis pas allé au Conquet. Elle ne montait guère au -château. Cela fait des années ... - -—La ressemblance est moins frappante maintenant,» observa le prince, -assombri. «Paris ne lui réussit pas, à cette petite. Elle change à son -désavantage. Et puis, il faut bien dire que son état de santé ... - -—C’est vrai,» ricana Escaldas, «elle va vous rendre père. C’est cela -qui ferait plaisir à Françoise de Plesguen, si elle s’en doutait. - -—Oui, mais elle ne s’en doute pas,» coupa Gilbert d’un ton sec. - -Un instant plus tard, tous deux s’acheminaient vers le haut du faubourg -Saint-Honoré, gagnant cette partie voisine des Ternes où se trouvent -côte à côte de superbes maisons neuves à sept étages et d’anciennes -bicoques inégales et délabrées. Une de celles-ci arborait au-dessus de -sa porte un écriteau jaune: _Chambres et cabinets meublés à louer_. - -Les deux hommes entrèrent. - -Escaldas faisait mine de s’arrêter dans le bureau, par discrétion. - -—«Montez avec moi,» dit Gairlance. «A cette heure-ci, Bertrande ne -sera pas gênée de nous recevoir. - -—Oui, monsieur Grégoire,» cria une voix de femme. «Mademoiselle Gaël -vient de rentrer ... il n’y a pas cinq minutes.» - -L’escalier, aux murs d’un jaune crasseux, s’éclairait d’un papillon de -gaz, sans bec à incandescence et sans globe. - -—«Pourquoi ce nom de Grégoire?» murmura Escaldas en montant. - -—«Vous ne voudriez pas que?... - -—Oh! je comprends que vous abdiquiez ici tout principat. Mais ... - -—Ne suis-je pas le prince Gégé,» dit Villingen en riant. La hantise -des initiales ... Vous savez bien qu’on ne crée rien de toutes pièces, -pas même un surnom. - -—Grégoire ... Gaël ... Décidément vous êtes voué à cette lettre-là.» - -Ils parvenaient au second palier. Gilbert mit la main sur le bras -d’Escaldas. - -—«Le baiser de vos Peaux-Jaunes?...» murmura-t-il. - -—«Comment? - -—Eh! oui ... La cordelette à nœuds ... Le signe ... Pensez-y ... Ça -pourrait bien être un G.» - -Escaldas regarda dans le vide, réfléchissant. Sur les tablettes de -sa mémoire se dessina le tatouage, que, d’après la description de -l’Indienne, il imaginait au bras gauche du marquis de Valcor. - -—«Peut-être bien ...» chuchota-t-il. - -Mais c’était une évocation tellement imprécise, tellement vague! - -—«Il y a un homme qui nous dirait cela, si on pouvait l’acheter. C’est -Firmin, le valet de chambre. Par quelle tentation séduire un valet dont -le maître est cinquante fois millionnaire?... Et nous qui n’avons pas -le sou! - -—Attendons l’enquête. N’avons-nous pas pris des conclusions sur cette -base? Il faudra bien qu’il montre son bras au juge.» - -Sur ces mots, Gilbert frappa contre une porte, qui, presque aussitôt, -fut ouverte par Bertrande. - -La jeune fille habitait deux pièces: une chambre à coucher et un petit -salon. - -Pauvre salon. Mobilier médiocre et fané, dont la banale misère -paraissait plus lugubre, sous l’éclairage d’une mauvaise lampe à -pétrole, par l’absence de feu dans cette fraîche soirée d’octobre, et -par l’étalage, sur un journal, en guise de nappe, des quelques sous de -charcuterie achetés par Bertrande pour son souper. - -Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, le prince Gégé du monde où -l’on s’amuse, rougit devant Escaldas d’une bonne fortune qui faisait -si peu d’honneur à son élégance et à sa générosité. Il s’en prit à sa -maîtresse. - -—«N’est-ce pas ridicule?» dit-il rudement à la pauvre fille, figeant -l’élan de joie qu’elle avait eu à l’apercevoir. «C’est la vie que tu -mènes?... Et tu prétends que ta dentelle te suffit ... Tu refuses que -je pourvoie à ton nécessaire. Il fallait rester dans ton couvent, ne -pas accepter mon amour, si tu devais t’en trouver humiliée ensuite, et -jouer les Jenny l’ouvrière, ne mangeant que le pain que tu gagnes!» - -Elle ne dit pas un mot, toute pâle, et de grosses larmes dans les yeux. - -Gilbert savait bien que si elle avait résisté quand il lui offrait -de l’argent, c’est parce qu’il s’était lamenté devant elle de n’en -pas avoir, se disant harcelé par ses créanciers. C’est aussi parce -qu’il refusait de lui faire partager sa vie, ne lui apparaissant plus -qu’affublé de ce faux nom dont elle avait horreur: «Monsieur Grégoire.» -Son Prince Charmant!... Hélas! il n’était plus prince pour la paysanne, -qui, maintenant, mesurait la distance de son rêve à la réalité. Puis -elle aurait pu lui dire: - -«Si dans l’impossibilité de vendre ma dentelle j’avais voulu t’appeler -à l’aide, comment l’aurais-je fait? Voilà trois semaines que tu n’as -pas daigné me rendre visite. Et je ne sais même pas où tu demeures dans -cet effrayant Paris.» - -Mais elle ne répliqua rien. Elle comprit que Gilbert parlait par -fierté, à cause de l’ami qui l’accompagnait. Pour lui, comme pour -elle-même, elle accepta l’accusation qui sauvait leur dignité. - -Quelqu’un frappait, d’ailleurs, à la porte. La tenancière de la maison -parut. Elle se permettait de venir, minauda-t-elle, pour rappeler à -monsieur Grégoire les semaines de location qu’on lui devait. Elle ne -pourrait pas garder mademoiselle Gaël si ... - -—«Vous aurez l’arriéré demain. Fichez-nous la paix!» s’écria Gilbert -hors de lui, car il voyait la figure du Bolivien prendre une expression -gouailleuse. - -Avec plus de douceur il dit à Bertrande: - -—«Nous arrangerons tout cela. Et les choses ne se passeront plus -ainsi. Fais-toi belle, mignonne. Nous allons dîner au restaurant.» - -De pâle qu’elle était elle devint toute rose. - -—«Me faire belle?... Mais je n’ai pas ... - -—Tu seras toujours bien. Va, va, ne nous fais pas attendre,» -interrompit vivement le prince, qui craignait une nouvelle -mortification. - -Elle passa dans sa chambre, et il dit à Escaldas: - -—«On croirait qu’elle ne vous a pas reconnu. - -—Dame!» fit le métis. «Elle a grandi, et je me suis racorni. Le crâne -se dénude et la barbe grisonne,» ajouta-t-il, en passant la main sur -son front, autour duquel s’élargissait le cercle noir et crêpelé des -cheveux, puis sur son menton, qu’allongeait une fourche sombre parsemée -de poils blancs. - -—«Comment la trouvez-vous? - -—Très jolie, mais guère folâtre. Pas née pour la fête, c’t’enfant-là. -Dites donc ... Ce n’est pas à jeter les hauts cris sa ressemblance avec -Micheline. La fille à notre marquis de carton a autrement de branche ... - -—Je vous ai averti ... Celle-ci a changé,» dit maussadement Gilbert. - -Bertrande reparut, en une toilette qui datait encore de Brest, de la -courte lune de miel, où elle se croyait princesse. C’était une robe -d’été. Mais, à Paris, où les femmes s’habillent de mousseline de -soie en décembre, saurait-on si elle ne descendait pas de sa voiture -garnie d’une peau d’ours et d’une bouillotte chaude? Elle aurait mieux -d’ailleurs que ce luxe frileux. Elle ne sentirait pas le froid. Ne -serait-elle pas avec Gilbert? La félicité revenue éclairait son beau -visage. - -Escaldas revint de son premier jugement. Et il allait s’écrier, dans -son langage peu choisi: - -«Ma foi c’est vrai! On dirait la demoiselle de Valcor toute crachée.» - -Quand Gilbert lui coupa la parole: - -—«Bertrande, je te présente le comte de Chiquitos.» - -Et le Bolivien n’eut que le temps de se mordre la lèvre pour ne pas -éclater de rire, à ce nom d’une tribu sauvage, resté de ses récits -dans l’oreille de Gairlance. Mais il comprit l’intention de son allié. -Puisque la petite ne se doutait pas ... Autant ne rien réveiller en -elle des souvenirs de sa Bretagne. - -Ils en réveillèrent un pourtant, sans le vouloir, et qui éclata sur -leur route voilée de ténèbres comme un sillon de foudre contre des -nuées nocturnes. - -Tous trois achevaient de dîner au premier étage d’un restaurant du -Boulevard. A une table isolée, dans l’angle d’un salon, les deux -hommes ne pouvaient se défendre de revenir, par sous-entendus, au seul -sujet qui les intéressât, tandis que Bertrande, un peu grisée par la -tisane de champagne, les yeux éblouis par la profusion des lumières -que renvoyait la blancheur des murs et que multipliaient les glaces, -étonnée de voir tant d’argenterie, tant de fleurs, et de si élégants -messieurs qui leur portaient les plats, se perdait dans un demi-rêve. - -La jeune fille n’essayait pas de comprendre les propos qu’échangeaient -maintenant ses deux compagnons. Toutefois, son attention, redevenue -enfantine, allégée des immédiats soucis par l’étourdissement de -l’heure, s’excita, très amusée, lorsque Gilbert, ayant tiré son -porte-cartes et un crayon, commença d’esquisser de singuliers dessins. - -—«Qu’est-ce que c’est donc?... Fais voir ...» - -D’un coude bienveillant, il la repoussait, plutôt pour ne pas être -troublé dans son essai que pour se cacher d’elle. Que pouvait deviner -Bertrande aux signes incohérents qu’il s’efforçait de reproduire? - -—«Voilà,» disait Escaldas. «Vous y êtes. C’est la physionomie générale -... Un oiseau très élancé, les ailes ouvertes ... le corps mince, très -long ... plus long que ça. Maintenant les deux signes de chaque côté -... Les demi-lunes ... Le _quipo_ tordu ... la cordelette ... Comme ça -... Attendez ... Un G!... Mais oui ... Ça pourrait bien être un G ... -Et alors, l’autre signe, si c’est aussi une lettre, ce serait un B., -sans erreur.» - -Le prince recommença le dessin, cette fois avec les deux lettres, -nettement indiquées, de part et d’autre de l’étrange oiseau, sans tête, -avec le corps fluet, qu’avait jadis décrit Vamahiré, l’Indienne. - -—«G ... B ...» murmura Gairlance. - -—«Non,» interposa doucement Bertrande, avec la voix un peu vague de sa -demi-hallucination, «le B d’abord. B ... G ... Et puis, recourbe un peu -les pointes de ton ancre. A quoi ressemble-t-elle, cette ancre-là?...» - -Un léger rire flotta sur les lèvres un instant insoucieuses. La jeune -fille prit le crayon, et, de ses doigts qui savaient tracer des dessins -de dentelle, avec une rapide sûreté, elle modifia très peu les ailes et -le corps du bizarre oiseau, ce qui le transformait en ancre de navire. - -—Une ancre!» s’écria Escaldas. «Mais elle a du génie, cette petite! Ça -pourrait bien être une ancre, en effet. Vamahiré, qui n’en avait jamais -vu, aura pris cela pour un oiseau, le corps mince et long, les ailes -ouvertes. - -—Une ancre,» répéta Gilbert. «Ce serait le tatouage d’un marin. Et -alors ... les deux lettres ... des initiales?... - -—Bien sûr!» dit Bertrande, avec son même doux rire d’enfant que guette -le sommeil. «J’aurais cela, moi, sur le bras gauche, si les filles, -chez nous, se tatouaient: B ... G ... mes initiales ... avec, entre les -deux, l’ancre des Gaël. Ah! ce ne serait peut-être pas une ancre pour -une femme. Mais tous les hommes de ma famille se font marquer ça sur -le bras, sitôt qu’ils ont quinze ans, en changeant seulement la lettre -du petit nom.» - -Escaldas et le prince se regardèrent, tous deux blancs comme la nappe, -et avec des yeux qui flambaient, sombres. - -Puis Gilbert étreignit la petite main qui tenait le crayon, si -brusquement, que Bertrande eut un faible cri: - -—«Quelqu’un ne s’est-il pas appelé Bertrand, dans ta famille? - -—Mais oui ... mon père ...» balbutia-t-elle, interdite. - -—«Il est mort?... Où cela?... Quand? N’a-t-il pas péri en mer?...» - -Elle inclina la tête, pâlissant à son tour. Et ses grands yeux clairs -s’effaraient, se mouillaient. Dans cette pauvre âme, il y avait un -si grand fonds de douleur, que déjà, au premier choc, s’évaporait -l’illusion de joie. - -—«Qu’as-tu, Gilbert? Pourquoi me demandes-tu cela ainsi? Tu me fais -peur.» - -Escaldas, plus souple, intervint, l’accent onctueux: - -—«Vous le rappelez-vous, votre papa, ma mignonne? - -—Oh! non, monsieur. Je n’étais même pas née lorsqu’il partit pour ne -plus revenir. - -—Vous n’avez jamais vu son portrait? - -—Comment voulez-vous, monsieur? De pauvres marins ne font pas tirer -leur figure. A cette époque-là moins encore que maintenant, où on vous -fait votre photographie dans les foires. - -—Et ... le pauvre homme ... il a disparu dans un naufrage?... - -—Dans le naufrage du _Triton_, un transport de l’État. Mon père -faisait son service. On conduisait des forçats à la Guyane. Le bâtiment -s’est perdu corps et biens.» - -De nouveau, Gilbert et Escaldas échangèrent un regard. Mais un tel -regard, si luisant d’ardeur féroce, que Bertrande frissonna. Une -impression sinistre dissipa sa griserie légère. Quel était le secret de -ces deux hommes? Pourquoi celui qu’elle aimait prenait-il tout à coup -une expression inconnue et terrible?... - -Afin de ne plus les voir, elle mit la main sur ses yeux. Dans le noir -d’elle-même, où elle s’enfonça, flottaient ses tristesses accrues. -On avait parlé de son père ... Elle vit sa mère, l’Innocente, folle -d’avoir pleuré l’absent ... Sa grand’mère, dont l’Océan avait pris le -fils, dont un autre abîme gardait maintenant la petite-fille ... Les -infortunées!... - -A l’abri de ses mains, les larmes de Bertrande ruisselèrent. - -Par-dessus sa tête, sans remarquer qu’elle pleurait, sans dire un mot, -de leurs yeux fixes, les deux hommes se regardaient toujours. - - - - -XIX - -_LA LETTRE RÉVÉLATRICE_ - - -LE lendemain soir, vers neuf heures, M. de Valcor, assis dans son -cabinet de travail, réfléchissait. - -Il se tenait enfoncé dans un fauteuil, devant la cheminée, où -flambaient quelques bûches. Le froid de l’automne commençait à se -faire sentir, dans ce vaste hôtel de la rue du Bac, dont le calorifère -n’était pas encore allumé. - -Renaud songeait qu’en temps ordinaire sa femme et sa fille seraient de -retour à Paris. La saison hivernale s’ouvrait. Il conduirait dans le -monde et au théâtre cette ravissante Micheline, son orgueil et sa joie. -Les salons de sa belle demeure, où il se sentait si seul, s’empliraient -d’amis joyeux, pour fêter la triomphante héritière. Mais tout cela -n’était pas. Et pour que cela fût encore, quelle lutte n’aurait-il -point à soutenir!... - -M^{me} et M^{lle} de Valcor ne quittaient pas le Finistère. Là-bas, -dans leur château, enveloppées par le respect d’une population dévouée, -elles échappaient en partie aux angoisses de cet abominable procès. A -Paris, quelle serait leur situation? Devraient-elles braver l’opinion -ou la ménager? Se cacher ou se montrer? Dès qu’un salut hésiterait sur -leur passage, ne croiraient-elles pas à une défection, à une insulte? -Elles mèneraient une existence intolérable. - -Micheline avait voulu l’affronter. D’abord, elle réclamait sa place -auprès de son père, pour le soutenir, pour afficher hautement sa foi -et sa confiance filiales. Laurence, éperdue et timide, ne se sentait -pas le même courage. Elle avait retardé, tergiversé. Et maintenant -elles n’avaient plus de choix. L’épreuve, si effroyable, si inattendue, -terrassait la marquise de Valcor. La malheureuse femme venait de tomber -malade. Les médecins déclarèrent qu’ils ne la guériraient—si elle -pouvait guérir—que dans le repos de la campagne. Leur fille se devait -à elle autant qu’à lui, étant même plus indispensable à cette mère -faible, nerveuse, horriblement abattue. Toutes deux restaient donc en -Bretagne. - -Comme cet état de choses devait se prolonger, M. de Valcor avait fait -venir à Paris le personnel qui lui était nécessaire, avec deux chevaux -de selle, l’attelage du coupé de ville et le landolet électrique. - -Le sentiment de sa solitude l’oppressait particulièrement ce soir. - -Trois images féminines flottaient dans sa pensée, avec des visages de -reproche, de tristesse ou d’énigme. - -Ce n’était pas la pauvre Laurence. Il plaignait sa femme, mais elle -ne lui manquait pas. Loin de là. C’était presque une délivrance que -d’échapper à cette douceur tenace, au regard inquiet et jaloux des -grands yeux noirs. - -Mais Micheline ... Sa fille adorée, qui, peut-être, un jour, dans le -secret de son âme, ne fût-ce qu’une heure, pourrait douter de lui!... -Sa fille, dont la vie serait brisée si elle n’épousait pas Hervé de -Ferneuse, et qui, dans ce moment même, pleurait en cachette l’absence -incompréhensible de celui qu’elle aimait. - -Et Gaétane ... Eloignée comme son fils, partie pour le Midi, à ce -qu’elle faisait dire. Gaétane ... Que devait-elle penser de l’éclat -avec lequel ses soupçons se formulaient en accusations précises? Des -voix haineuses et violentes confirmaient ses pressentiments. La rumeur -dont s’emplissaient tous les échos devait se répercuter terriblement en -elle. Maintenant, avec quelle certitude elle devait se dire: «Renaud -n’est pas le Renaud à qui je me suis donnée. Il n’est pas le père de -mon enfant.» Et quand il lui présenterait le gage exigé, l’anneau -qui devait renouer le lien d’amour, elle refuserait de croire, elle -ne remplirait pas l’enivrante promesse ... Un gémissement échappait -au marquis. Avec quelle ardeur à la fois superstitieuse, tendre et -sensuelle, ne désirait-il pas cette femme! - -Puis surgissait l’image de Bertrande ... Celle-là aussi lui harcelait -le cœur. Il connaissait maintenant la fuite de la jeune fille. Dans -son dernier voyage à Valcor, étant descendu au rivage pour rendre -visite à ses protégés, il avait tout appris de la vieille Mathurine, -tout, sauf ce qui concernait le séducteur. En un éclair de souvenir, -il avait entrevu la vérité. Il se rappelait la promenade à cheval avec -le prince, la rencontre faite par celui-ci au Conquet, la légèreté -avec laquelle le jeune viveur parla de la ravissante fille. Dieu! Ce -serait donc lui-même qui aurait amené le tentateur auprès de cette -pure enfant, l’homme de proie auprès de cette candeur sans défense! Il -frémit si étrangement que l’aïeule s’épouvanta. Que prévoyait-il? Pour -elle, cette folle de Bertrande était partie seulement chercher fortune -à Paris avec ses dentelles?... - -—«Oui ... oui ...» balbutiait Renaud, dont le sang-froid défaillait -pour la première fois peut-être de sa vie. «Elle n’a rien commis -d’irréparable ... C’est impossible. - -—Promettez-moi de la chercher ... de la retrouver ...» suppliait la -grand’mère au désespoir. «Vous seul pouvez y parvenir, monsieur Renaud! -Vous êtes un des rois de ce Paris où ma pauvre mignonne est allée se -perdre.» - -Un roi dont le trône chancelait. Mais la vieille femme ignorait cela, -ou refusait d’y croire. Il ne releva pas la phrase. - -—«Je retrouverai Bertrande. Je vous le promets, maman Gaël ... Je vous -le jure!...» - -Ce soir, il pensait à ce serment. Dans la tourmente où il vivait, il -n’avait encore rien pu faire pour l’accomplir. Des indications à une -agence, voilà tout. Le prince ... il ne l’avait pas vu. Il commençait à -le soupçonner d’être de ses ennemis. La prudence était nécessaire. Sous -quel prétexte lui réclamerait-il une jeune fille que cette démarche -compromettrait peut-être inutilement? - -Certes, il serait déjà informé du refuge de Bertrande s’il s’était -adressé au Préfet de Police. Mais ... Ici, les réflexions de Renaud se -faisaient plus obscures, ne prenaient pas d’expression distincte, même -au plus secret de sa pensée. Mieux valait ne pas marquer officiellement -l’intérêt qu’il portait à la fugitive. En ce moment, où le moindre -indice pouvait être mis en œuvre contre lui, mieux valait qu’un Préfet -de Police n’attestât pas que le marquis de Valcor se préoccupait si -vivement, au milieu des plus pesants soucis, d’une petite Gaël. - -—«Ah! l’horrible fatalité!» murmura-t-il, en laissant tomber son front -sur sa main. - -S’il avait su que, la veille, en étendant cette même main, il aurait -pu toucher celle dont le sort lui causait tant d’inquiétude? S’il -avait su ce qu’était la mince forme sombre, effondrée sur ce banc de -l’avenue Marigny, et sur laquelle, une seconde, s’était posé son regard -circonspect! - -Mais une pareille idée ne l’effleura même pas. La pendule tintait. -L’heure approchait d’aller retrouver celui qui, précisément, dans cette -avenue Marigny, le long du mur de l’Élysée, l’avait arrêté pour un -conciliabule dont l’imprévu et l’importance le déroutaient encore. - -—«Ce serait trop beau. Mais il faut prévoir le pire,» se dit-il. - -Le marquis de Valcor se leva, s’approcha de son bureau, ouvrit un -tiroir et sortit un revolver. Il examina l’arme avec soin, s’assura que -les six chambres contenaient chacune leur cartouche, fixa la baguette, -et, sans remettre l’étui de peau, glissa le revolver à même dans sa -poche. Dans une autre poche, il mit un couteau-poignard, une de ces -armes redoutables, dont la forte lame effilée rentre dans le manche, et -en jaillit par la pression d’un ressort. Et lorsque Firmin lui présenta -son par-dessus et son chapeau, il lui demanda son jonc à béquille d’or, -qui renfermait une épée. - -—«La voiture de monsieur le marquis est avancée,» vint dire un laquais. - -En montant dans le coupé, M. de Valcor, s’adressant au valet de pied, -dit très haut: - -—«A la _Crécelle_, boulevard Rochechouart.» - -L’équipage fila sur ses roues caoutchoutées, par la vaste porte de la -cour, que le portier referma aussitôt. - -Devant le petit théâtre, le marquis renvoya ses gens, déclarant inutile -qu’ils revinssent le chercher. Il entra. Sans même s’asseoir dans le -fauteuil dont il venait de prendre le coupon au guichet, il écouta -une chanson, debout contre une colonne, dédaigneux et grave, l’esprit -ailleurs. Un quart d’heure après, il sortit. - -Par les sombres petites rues qui escaladent les pentes de Montmartre, -Valcor s’en alla, vivante antithèse, avec sa silhouette élégante, -dans ce pauvre quartier, que son abrupte altitude met hors de la -circulation, rend pittoresque le jour, et, le soir, presque tragique. - -Il s’orienta, et, non sans avoir erré quelque peu, atteignit un -carrefour, où il reconnut le nom de la rue de Ravignan. Dans un angle, -le terrain brusquement rehaussé portait des maisonnettes inégales. -Sur la nuit pâle, des pignons bizarres se dessinaient. Des jardinets -en pente dressaient, par-dessus leurs clôtures de bois, des bouquets -d’arbrisseaux défeuillés. A d’étroites fenêtres, çà et là, brillait -une lumière derrière des rideaux de mousseline commune ou d’étamine -à raies rouges. Existences banales et humbles, auxquelles ce cadre -prêtait on ne sait quel romanesque et inquiétant prestige. Renaud, qui -avait vu tant de spectacles par le monde, et qu’impressionnait toujours -la physionomie des choses, demeura un instant rêveur. Autour de lui, -c’était la solitude absolue. Ce qu’on entrevoyait des rues voisines -était désert, les boutiques fermées, les maisons muettes, et le seul -éclairage des réverbères ne faisait qu’aggraver la nuit. - -M. de Valcor toussa légèrement. - -Une fenêtre s’ouvrit, là-haut, dans le fouillis des petits toits -étagés, des petites façades défiant tout alignement. Une autre toux -répondit à la sienne. - -Bientôt une ombre traversa l’un des jardinets. Un homme s’approcha, un -grand gaillard, musculeux et agile, vêtu comme un ouvrier endimanché et -coiffé d’un melon noir. - -—«C’est vous?» dit Renaud. - -—«C’est moi.» - -Ils marchèrent côte à côte, sans rien ajouter d’abord. Comme ils -montaient, dans la direction du Sacré-Cœur, les ruelles se faisaient -plus endormies et lugubres. - -Sous les becs de gaz, le marquis examinait à la dérobée les traits de -son compagnon. - -Une figure froidement énergique, empreinte de ruse et de bestialité. -Le front bas et saillant. Les yeux enfoncés, sournois. Les joues -glabres, montrant le dessin brutal de la mâchoire. Trente à trente-cinq -ans. Un type de force physique. Un tel garçon devait séduire les -filles de ce quartier excentrique, où les mœurs gardent une certaine -sauvagerie primitive, et où les succès féminins vont aux athlètes. - -—«Vous avez la lettre?» prononça enfin le marquis. - -Malgré l’empire que M. de Valcor gardait toujours sur lui-même, une -légère trépidation altérait sa voix. Il se trouvait en face d’une -circonstance tellement impossible à classer dans l’enchaînement logique -des choses de ce monde! Cette lettre, qu’il réclamait, à laquelle il -attachait tant d’importance, qui, depuis des semaines occupait sa -pensée, sans qu’il découvrît, malgré toute sa subtile intelligence, -un moyen de la recouvrer, ou seulement de savoir si elle existait -encore, cette lettre se trouvait peut-être dans la poche de ce voyou -inconnu, ici, sur ce trottoir de Montmartre. Comment cet individu la -détenait-il? Qui était-il? Les quelques mots échangés la veille, avenue -Marigny, lui semblaient, à cette heure, invraisemblables comme un songe. - -L’homme répondit: - -—«Non, je n’ai pas le papier sur moi. - -—Vous deviez me le montrer. - -—Pas si bête, monsieur le marquis. Bibi est solide,» ajouta-t-il en -se donnant un coup de poing sur les côtes, «mais vous m’avez l’air de -ne pas être mouche non plus. Vaut mieux que les choses se passent en -douceur. - -—Vous craigniez que je ne vous prisse la lettre par violence?... - -—Dame!... Un pari, monsieur de Valcor, que si je fouillais dans votre -profonde, j’y trouverais un aboyeur ... - -—Un revolver ... Parfaitement. - -—Ah! ah!... Mais j’ai mieux à vous offrir comme chien de garde. - -—Ne faisons pas assaut de politesse,» dit le marquis avec hauteur. -«Gardez vos bibelots. Je ne me suis pas armé pour extorquer ce que vous -offrez de me vendre, mais par précaution contre un guet-apens possible. - -—C’est flatteur. - -—Vous allez être rassuré tout de suite,» ajouta Renaud sans relever -l’interruption. «Si je souhaite le document que vous prétendez -détenir, ce n’est pas que je veuille le faire disparaître. Loin de me -compromettre, comme mes adversaires le croient, il me justifie. Je -tremble que, s’en avisant, ils ne le suppriment ou ne le détruisent. Je -ne veux le recouvrer que pour le faire parvenir intact à la justice. -Qu’un témoin subsiste pour déclarer que la pièce a passé par mes mains, -cela ne peut donc pas me gêner, au contraire. - -—Ah! mais ...» déclara l’autre vivement. «Je n’ai rien à témoigner ... -Je ne veux pas être mêlé à vos histoires. Cela ne me regarde pas. - -—Soit,» fit tranquillement le marquis. «Je puis me passer de vous -mettre en cause, mais je ne crains rien de ce que vous pourriez dire. -J’aurai même, sans doute, grand besoin d’un gaillard de votre trempe, -un de ces jours, pour une besogne très spéciale. Donc, par quel motif -en userais-je mal avec vous? Afin de récupérer cette lettre sans la -payer?... Vous voulez rire? Fixez votre prix, mon garçon. Ne vous gênez -pas. J’ai de quoi solder l’addition.» - -Dans l’ombre, les yeux de l’inconnu s’allumèrent. - -—«Ah! c’est différent,» s’écria-t-il d’un ton soumis. «Voilà ce qui -s’appelle parler! Vous êtes un fameux zigue. Je suis votre homme, -monsieur le marquis. - -—Ne criez donc pas si haut mon nom ou mon titre. - -—Pour ceux qui nous entendent ...» ricana l’homme avec un geste -circulaire. - -Le fait est qu’ils ne pouvaient appréhender les oreilles indiscrètes. -Ils arrivaient au pied même de la basilique en construction. A une -distance énorme au-dessus d’eux, les coupoles de l’édifice tachaient la -nuit de leur blancheur neuve. De gigantesques échafaudages, enveloppant -un côté de l’église inachevée, plus ténébreux que les ténèbres, -semblaient des pièges d’épouvante. Au-dessous d’eux, le gouffre de -Paris se creusait, s’élargissait jusqu’à l’horizon en flots noirs -crêtés d’étoiles. Des chapelets de lumières flottaient sur la sombre -cité, et paraissaient la seule réalité de cet obscur chaos, où les -formes fondaient et s’entremêlaient, comme des choses de songe. De -temps à autre, des phosphorescences rouges ou vertes s’allumaient, puis -s’éteignaient, planant quelques secondes entre la ville et le ciel, -pour disparaître et fulgurer de nouveau, signes fantastiques pleins de -mystère. C’étaient des annonces lumineuses. A cette distance, on ne -distinguait pas la marque de café ou de cacao qu’elles recommandaient -aux foules errantes, s’agitant au-dessous d’elles dans l’indistinct et -l’obscur. - -Les deux promeneurs étaient les seuls passants sur la terrasse que -dominait le bloc muet et formidable du Sacré-Cœur. Machinalement, le -marquis s’approcha de la petite gare fermée du funiculaire. Un papier -blanc se détachait sur le noir des vitres, dans la clarté d’un bec de -gaz. C’était un avis prévenant poliment messieurs les cambrioleurs -qu’ils devaient s’épargner la peine de couper les carreaux et de forcer -les serrures, la Compagnie ne laissant jamais ni ses recettes ni aucun -objet de valeur, dans ce bureau, pendant la nuit. - -—«A la bonne heure,» dit Renaud en riant. «Ça veut dire que l’endroit -est tranquille. Vous pouvez y aller de votre histoire, mon brave.» - -Son compagnon ouvrant la bouche, il l’interrompit encore. Avec ce ton -qui n’était qu’à lui, mélange de gouaillerie, de bonne grâce et de -hauteur, fait pour dominer et capter les âmes, il ajouta: - -—«Présentez-vous donc d’abord, mon ami. Vous me connaissez. Je ne vous -connais pas. J’aime à savoir le nom de qui me parle. - -—Des noms ...» dit l’étranger. «Ça n’est pas ça qui me manque. J’en -ai un pour chaque pays, pour chaque métier. A Montmartre, je suis -Arthur Sornière, sans profession, demeurant chez sa bonne amie, la -petite Angèle. On l’appelle _mame_ Sornière, sur la Butte. Mais nous ne -savons lequel de nous deux fut baptisé comme ça le premier. Rien de -l’état civil, pour sûr. - -—A Buenos-Ayres, comment vous nommiez-vous? - -—Qu’est-ce que ça vous fait? - -—Rien. Vous étiez interprète, m’avez-vous dit hier? - -—Oui. Je jaspine plusieurs langues, ayant roulé ma bosse un peu -partout. - -—C’est dans l’hôtel où l’on vous employait que vous avez rencontré ce -Pabro? - -—Juste. J’ai tout de suite flairé qu’il y avait quelque chose à faire -avec ce vieux-là. On voyait bien qu’il n’était pas riche. Pourtant il -ne regardait pas à l’argent. Il ne devait pas voyager pour son compte. -Puis, ça crevait les yeux qu’il manigançait quelque canaillerie sans -être à la hauteur. Empêtré, cocasse, comme un hibou en plein jour. -L’air pas très certain, si l’on venait par derrière, de ne pas sentir -une main sur son épaule: «Au nom de la loi!»—«Toi, mon vieux filou, -que je me dis, la conscience te gêne. C’est peut-être une occasion -de rigoler un brin.» Je m’insinuai dans sa confiance. Comment? C’est -dépourvu d’intérêt. Trop facile. Il me raconta d’abord une chose, puis -une autre. Un boniment à moitié vrai pour commencer, ensuite un détail -plus exact. Je le fis se couper. Je l’effarouchai. Je le rassurai. -Bref, il m’ouvrit son petit cœur. - -—Il venait de La Paz?» demanda Valcor. - -—«Tout droit. Il prétendait d’abord voyager pour le compte d’une -maison de banque. - -—La maison Perez Rosalez. - -—C’est ça. Il y était comptable depuis le déluge, ou aux environs. -Mais il avait lâché sa place du jour au lendemain, emportant une poule -aux œufs d’or, qui devait faire de lui un rentier parisien ... Son -rêve!... Il connaîtrait la grande vie ... Ohé! ohé! - -—La poule aux œufs d’or, c’était la lettre!... Une lettre signée de -mon nom. - -—Oui, mon prince. - -—Il était chargé par sa maison de venir la verser aux débats de mon -procès? - -—Pas du tout. C’est un particulier qui le faisait venir. La lettre, il -l’avait chipée. - -—Pour le compte de qui? - -—De personne. C’était là sa finesse, à ce vieux renard. Paraît qu’on -lui proposait une somme très forte pour venir simplement déposer contre -vous. - -—Qui lui proposait cette somme? Un monsieur Marc de Plesguen, n’est-ce -pas? - -—Mais non. Pas ça du tout. - -—Et qui donc? - -—Un certain José Escaldas. - -—Ah! le gredin ...» murmura Valcor entre ses dents. «C’est lui -l’intermédiaire. Je m’en doutais. - -—Le seigneur Pabro n’en parlait pas comme d’un intermédiaire, mais -comme d’un personnage d’importance. En voilà un, je vous le garantis, -qui a une fameuse dent contre vous. Pabro m’a raconté que cet Escaldas -machinait votre ruine depuis longtemps. Il y a deux ans, peut-être, il -furetait là-bas, en Amérique, pour rassembler un dossier contre vous, -des témoignages, tout le bataclan. C’est alors qu’il est venu à la -banque Rosalez. Il s’est fait montrer la fameuse lettre. Il en a pris -une photographie. - -—Non!...» cria Valcor en bondissant. - -La surprise de cette trahison de longue main eut raison de son flegme. -Mais son émotion ne dura qu’une seconde. Tout de suite, il envisagea le -parti qu’il pouvait tirer de pareils renseignements. - -—«Il en a pris la photographie, dites-vous? - -—Je vous le garantis. Ça vous embête, ce truc-là, monseigneur?... - -—Ah! non, par exemple!» s’écria le marquis avec une spontanéité -sincère. «C’est ce qui pouvait m’arriver de plus heureux. Poursuivez, -mon garçon. - -—Diable!» fit l’autre, déconcerté. «Mes gens se fourraient donc le -doigt dans l’œil. Quand Pabro apprit par une lettre d’Escaldas qu’on -allait vous tracasser sous prétexte que vous vous étiez substitué au -véritable marquis de Valcor,—vous voyez que je suis au courant,—et -qu’on lui offrait la lune pour qu’il vînt raconter ici qu’il vous avait -vu double sans avoir bu, le vieux matois se rappela la photographie de -la lettre, et se dit que l’original lui serait payé très cher par son -Escaldas ... - -—Par moi,» interrompit Renaud. - -—Non, par l’autre. C’est là qu’il se montrait idiot, le vieux crétin. -Vous proposer la lettre, à vous, ça, c’est une idée à Bibi. - -—Que vous lui avez soumise? - -—Pas de danger! Prêtez-moi vos ouïes encore un moment. Procédons par -ordre.» - -M. de Valcor ne sourcilla point aux familiarités de ce garçon -cosmopolite, qui n’avouait pas sa nationalité, mais dont la blague -insolente sentait si fort la poussière spéciale du pavé de Paris. -Les tours de phrase employés par Arthur Sornière auraient été plus -audacieux encore, ou, au contraire, empreints du plus servile respect, -que cela n’eût pas davantage touché celui qu’il tenait attentif. -L’homme et ses façons ne comptaient pour Renaud que comme compte une -pièce pour un joueur d’échecs. Leurs rapports sociaux n’importaient -pas. Ce n’était pas socialement qu’ils devaient jamais se rencontrer -face à face. - -—«Vous comprenez,» poursuivait le bon ami d’Angèle, «ça me frappa tout -de suite, l’imbécillité de ce vieux. Il avait soustrait la lettre,—ce -qui le mettait d’ailleurs dans tous ses états, l’innocent!—sans autre -idée que de se la faire payer cher par ceux qui mettaient déjà tant de -prix à la photographie. - -—Parbleu, oui, quel imbécile!» observa le marquis. «Pour mes -adversaires, cette lettre n’avait toute sa valeur que présentée, -authentiquée par la maison Rosalez, qui l’avait reçue de moi ... - -—Ou du marquis de Valcor,» chantonna Sornière. - -—«C’était leur jouer le plus mauvais tour que d’apporter l’original en -France, après l’avoir obtenu frauduleusement. - -—Bon, il y a plaisir à causer avec vous,» dit le bel Arthur, «C’est -pas comme mon vieil âne bâté. En voilà un qui a dû peser sur l’estomac -des requins, tout maigre qu’il fût!... Quelle tourte!...» - -Renaud regarda l’homme. Il n’avait donc pas poussé Pabro à la mer? Ou -alors, quel cynisme! - -—«Maintenant, deux mots, et vous en saurez autant que moi,» reprit le -hardi personnage, «Tout ça ne s’était pas dégoisé en un jour. J’étais -déjà sur le paquebot avec mon bonhomme, quand il s’est déboutonné -jusqu’à me parler de la lettre, et à m’avouer qu’il l’avait prise. Je -m’étais embarqué de compagnie parce que je me doutais qu’il y aurait -quelque chose à pêcher dans une telle mare à grenouilles, et avec une -poire de ce calibre. Puis j’avais soupé de l’Amérique. J’avais soif de -voir si d’être battue par d’autres clampins ça avait rendu mon Angèle -plus tendre. J’avais le mal de la Butte, quoi! Quand je connus le coup -de la lettre, je me rendis tout de suite compte de ce qu’on en pourrait -tirer si on la portait à un chic type comme vous, riche comme Crésus, -et le seul au monde ayant un intérêt capital à posséder ce chiffon de -papier.» - -Sornière coula un regard de côté, pensant que le marquis allait -l’interrompre, pour affirmer, comme tout à l’heure, que la lettre, au -lieu de l’accuser, le justifiait, et qu’il n’aurait rien de plus pressé -que de l’envoyer au Parquet. Mais l’argument n’ayant plus de nécessité -immédiate, Renaud dédaigna de le répéter, garda le silence. - -—«Je n’avais pas l’intention de subtiliser la lettre. Je suis un -honnête homme, moi,» reprit Sornière, qui prononça ces mots avec un -intraduisible accent. «Mais, que voulez-vous? L’occasion, c’est le cas -de le dire, me l’a mise dans la main. V’là qu’un soir de vent, cette -vieille ganache de Pabro a l’idée de prendre le frais sur le second -pont, sous la dunette, dans un endroit aussi désert que celui où nous -sommes. Les passagers pionçaient. Aucune manœuvre de l’équipage ne se -faisait de ce côté. Je vais lui souhaiter le bonsoir, lui demander -s’il a avalé une machine pneumatique pour avoir toujours besoin d’air -comme ça. On cause un brin. Nous parlons de la lettre. Je prétends -qu’il a tort de la porter toujours sur lui, et, par blague, pour lui -prouver qu’on la lui lèvera un jour ou l’autre, je lui montre comme -c’est facile ... Elle était cousue dans son veston. N’y avait qu’à lui -tirer son veston. Et moi de tirer ... Histoire de rire. Le v’là qui -prend la plaisanterie de travers, et qui braille. Une voix de souris, -d’ailleurs ... Avec le tapage de l’eau ... on ne l’entendait pas à -vingt centimètres. Je ne l’entendais pas moi-même. Seulement sa figure -me faisait rigoler. Et pour me la payer au complet, j’agite le veston -au-dessus du bastingage. Est-ce que le pauvre bougre ne se figure pas -que tout fiche le camp dans une claque de la brise. Il saute dessus, -fait un faux mouvement, la tête l’emporte ... Dame, je ne sais pas au -juste ce qui s’est passé ... Mais, en moins de temps que je n’en mets à -vous le dire ... n’y avait plus personne ... que moi ... avec ce sacré -veston dans la main.» - -La voix de Sornière se fit un peu rauque. Il ôta son chapeau, passa -un mouchoir sur son front, où cependant l’air vif de cette soirée -d’octobre ne devait pas appeler la sueur. - -M. de Valcor se pencha pour voir son regard, qu’il ne rencontra pas. - -—«Vous avez appelé au secours?» questionna-t-il. - -—«Ça se peut. Sait-on ce qu’on fait dans ces moments-là? Mais tous les -secours du monde n’auraient pas repêché un homme, par une mer assez -houleuse, en pleine nuit, étant donnée la vitesse du navire. Quand je -m’aperçus qu’il n’y avait pas de témoins, que personne n’avait rien -entendu, que je tenais encore le vêtement du pauvre diable, je compris -que j’aurais une sale affaire sur les bras si je manquais de présence -d’esprit. D’un coup de pouce, je fis sauter la doublure, je m’emparai -du papier, et j’envoyai la défroque rejoindre son propriétaire. La -lettre ... Nul que moi n’en connaissait l’existence. Même si on me -fouillait, si on la découvrait, elle passerait dans mes papiers comme -un griffonnage sans rapport avec la victime. On ne pouvait m’accuser -que si j’avais la sottise de donner moi-même prise aux soupçons. Je ne -soufflai donc pas mot. Et la suite prouva que j’avais eu raison. - -—Ainsi ce Rafaël Pabro est mort ...» dit rêveusement Renaud. - -—«Ça n’est pas pour vous contrarier, au moins?» gouailla effrontément -Sornière. - -Un silence suivit, pendant lequel les deux hommes continuèrent leur -va-et-vient, très lent, sur la terrasse déserte, au pied de la muette -basilique. - -La rumeur de Paris montait plus sourde. L’heure s’avançait. Les -banderoles lumineuses des réclames avaient cessé de surgir et de -s’éteindre sur le noir de la ville. - -Le bel Arthur reprit la parole: - -—«Eh bien, monsieur le marquis, c’est tout ce que vous me dites?... -Vous ne me sautez pas au cou?... Je viens vous apprendre que le seul -témoin qui puisse vous causer de l’embêtement est à deux mille mètres -sous l’eau. Et je suis modeste,» ajouta le gredin, «je ne prétends -pas y être pour quelque chose ... Puis je vous apporte la lettre sur -laquelle vos adversaires basent leur accusation, à ce que j’ai compris. -Qu’est-ce que vous voulez de plus, nom d’un chien! d’un homme qui -n’avait même pas le plaisir de vous connaître?» - -Le voyou crânait pour cacher son réel déboire. Comme M. de Valcor -continuait à réfléchir profondément sans ouvrir la bouche, il lui -demanda d’un ton moins assuré: - -—«Vous ne pouvez pas douter de la vérité de mon récit, ni de -l’authenticité de la lettre? La mort de Pabro?... Je peux vous indiquer -des journaux qui l’ont mentionnée. Tenez ... le _Messager de Cordouan_, -par exemple, qui a même parlé de moi, mis en cause un instant, mais -disculpé presque aussitôt. Quant à la lettre, comment inventerais-je -ce que je vous en ai dit? Voulez-vous la voir, tout de suite?... cette -nuit même?... Je puis aller vous la chercher. - -—Combien me la vendrez-vous?» fit le marquis, imperturbable. - -—«Dame!...» s’écria l’autre, rasséréné. - -Il retira son melon pour se gratter le crâne, le replaça, l’enfonça sur -ses yeux. - -—«Vingt mille balles ... Est-ce trop?» questionna-t-il. Et sa voix -tremblait d’espoir, de convoitise. - -—«Je doublerai cette somme,» dit Renaud, «si vous faites ce que je -vais vous dire. - -—Cré nom!... Parlez. - -—Quand j’aurai reconnu cette lettre,—comme je n’en doute pas -maintenant,—vous la mettrez sous enveloppe, vous y joindrez le récit -que vous venez de me faire, et vous enverrez le tout au Procureur de la -République.» - -Ce fut au tour de Sornière de garder le silence, abasourdi. - -«Fichtre! ça se gâte,» pensait-il. - -Très souple, très respectueux, à présent, il murmura: - -—«Ah! monsieur le marquis, je vois bien que vous n’avez rien à -craindre. C’est donc des chenapans, ces Escaldas et compagnie? Vous -êtes un vrai grand seigneur, un type tout à fait _bath_. Et généreux -avec ça!... Quarante mille balles!... Seulement, c’est ma tête que vous -me demandez de risquer pour ça. - -—Mais non, puisque vous êtes innocent. - -—Faudrait le prouver. - -—On ne prouvera pas le contraire. - -—A savoir ... La justice est plus forte que moi, et quand il lui faut -un coupable, elle excelle à se le fabriquer. Et puis, écoutez, monsieur -le marquis ... J’étais troublé, sur le moment. J’ai pu le pousser sans -le vouloir, c’t’homme.» - -Un étrange sourire de perspicacité et de dégoût passa sur les lèvres de -Renaud. Il reprit: - -—«Soyez tranquille. Ne vous ai-je pas dit que j’aurai encore besoin -de vos services? Mon intérêt n’est pas que vous soyez pincé. Vous -commencerez par vous mettre à l’abri. Votre envoi au Procureur de la -République sera jeté à la poste, par mes soins, dans quelque ville -où vous n’aurez garde de vous rendre. Vous ne parlerez pas de notre -entente. Vous direz simplement, sans raconter l’histoire du veston, que -Pabro vous avait communiqué cette pièce, qu’après la mort accidentelle -du bonhomme vous aviez craint de vous compromettre en révélant qu’elle -se trouvait entre vos mains. Qu’une fois hors d’atteinte, vous montrez -votre bonne foi en l’envoyant au Parquet sans essayer d’en tirer -profit. On ne vous fera pas extrader pour punir un crime improbable, -dont la victime n’offre aucun intérêt, et dont vous ne tirez aucun -bénéfice. - -—Y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur le marquis. Et puis -... les quarante mille balles ... C’est ça qu’a du relief dans votre -conversation.» - -La somme, en effet, devait éblouir un Arthur Sornière. Au même tarif, -il aurait accompli n’importe quelle besogne. Il le donnait à entendre. - -—«Encore une petite commission de ce genre, et je file à Buenos-Ayres -ou à Lima, installer une maison de jeu. Y a des choses épatantes à -faire. La police, là-bas ... on lui graisse la patte. - -—Il ne tiendra qu’à vous,» dit M. de Valcor, «de posséder les -quatre-vingts ou cent mille francs dont vous avez une si forte envie. -Sachez me servir docilement. Vous ne vous en repentirez pas.» - -Les deux hommes s’entendirent d’abord pour les négociations immédiates. -Le lendemain, à la même heure, au même endroit, Sornière devait -remettre la lettre au marquis, en échange de vingt billets de mille -francs. M. de Valcor emporterait le papier, pour l’examiner à loisir, -pour constater s’il était bien tel que sa mémoire le lui peignait, -et si les phrases dont ses ennemis comptaient faire usage offraient -bien le sens qu’il avait jadis voulu leur donner. Il préparerait le -brouillon de la missive que Sornière adresserait au Procureur de la -République, et fixerait un troisième rendez-vous. Là, le bel Arthur -copierait sa confession, légèrement atténuée, y joindrait la fameuse -lettre, enfermerait le tout sous enveloppe. M. de Valcor lui compterait -vingt autres mille francs. Tous deux conviendraient de la retraite -où l’homme irait attendre en sûreté de nouveaux ordres. Le marquis -emporterait le pli cacheté, pour le faire mettre à la poste dans -quelque grande ville étrangère. - - * * * * * - -Pendant les jours qui suivirent, l’opinion publique passa par des -sursauts et des surprises. L’affaire Valcor passionnait les esprits de -plus en plus. Ceux mêmes qui, d’abord, n’avaient trouvé qu’un médiocre -intérêt à cette question d’héritage, qui déclaraient absurde d’y mêler -des intérêts de castes, des querelles politiques, se prenaient à -certaines péripéties romanesques. Ainsi, le parti des valcoristes se -sentit extrêmement démonté quand les journaux racontèrent ceci: non -seulement un très important témoin à charge, appelé d’Amérique par M. -de Plesguen, avait disparu mystérieusement en route, mais une lettre -qui devait confondre le marquis, et que l’enquête réclamait de la -banque Perez Rosalez, à La Paz, demeurait introuvable. La bonne foi des -chefs actuels de la banque était hors de doute. La lettre, depuis plus -de vingt ans dans leurs archives, leur avait donc été soustraite. Par -qui? Par des gens que soudoyait Renaud de Valcor. On parlait de toute -une bande noire à ses gages. D’invisibles mains volaient la lettre -compromettante, à l’heure même où d’autres mains poussaient à la mer le -malheureux Rafaël Pabro. - -L’imagination des masses était définitivement captée. L’Affaire Valcor -devenait le gros succès du jour, le feuilleton dont on attendait -fiévreusement la suite, le mystère dont chacun prétendait donner le -mot, suivant ses préventions ou ses passions. - -Les antivalcoristes poussaient les hauts cris. Cette lettre et ce -témoin subtilisés! N’était-ce pas l’aveu même? On était aux prises avec -un bandit redoutable. Quel éclat de tonnerre ne faudrait-il pas pour le -foudroyer! - -Malgré ce mouvement en faveur de leur cause, le trio -Plesguen-Escaldas-Gairlance demeurait consterné. Pabro, qui -avait vu jadis M. de Valcor et l’homme qui lui ressemblait si -extraordinairement, n’était plus. La lettre où le marquis présentait -son double, où lui-même avérait l’existence de ce personnage -mystérieux, ne pouvait être produite. Que restait-il? Le tatouage. -Gilbert de Villingen s’apprêtait, en ce moment même, à en dévoiler -le secret par un coup de théâtre machiné en vrai dramaturge. Mais -cela ne suffisait pas. Une présomption isolée restait vaine. C’était -l’ensemble de tous ces indices qui devait amener l’établissement d’une -preuve. L’opinion oscillait en faveur de M. de Plesguen. Toutefois -les fantaisies du public ne vaudraient pas un bon arrêt judiciaire. -Et comment l’obtenir, cet arrêt, alors que l’enquête se butait dans -une impasse, voyait tous ses éléments crouler l’un après l’autre en -poussière? - -Mais, un beau matin, les journaux publièrent en capitales énormes ces -mots à sensation: - -L’AFFAIRE VALCOR - -PÉRIPÉTIE INATTENDUE.—RESTITUTION DE LA LETTRE MYSTÉRIEUSE - -Sous ce titre, venait le détail des circonstances: l’arrivée de la -lettre au Parquet, sous pli cacheté, portant les timbres postaux de -Hambourg, et accompagnée par les explications d’un nommé Mindel, -compagnon de voyage de Pabro, déjà soupçonné d’avoir jeté le vieillard -à la mer, mais aussitôt relâché, faute de preuves. - -Durant les jours qui suivirent, ce fut, dans les feuilles, une -avalanche de commentaires. Tout y passa: contestation de l’authenticité -de la lettre, affirmation de l’assassinat de Pabro, discussion sur -l’état d’âme de ce Mindel,—un chenapan payé par M. de Valcor, et qui -le trahissait par mécontentement du salaire ou par tardif scrupule de -conscience. Il était clair que ce Mindel, jetant sa lettre dans une -poste de Hambourg, avait dû s’embarquer aussitôt pour une destination -que la police aurait du mal à établir. En effet, l’homme ne se retrouva -pas à Hambourg, ni parmi la multitude des passagers embarqués de ce -port vers tous les coins du globe. Et pour cause. - -Ces événements semblaient fâcheux pour le parti des valcoristes. Le -seul argument de ces derniers fut que la lettre ne venait pas de la -banque Rosalez, qu’elle était fausse, que le récit dont s’accompagnait -la restitution était un pur roman. - -La suite leur donna tort. - -Avant même que la justice française eût demandé des explications à -cette banque, celle-ci télégraphiait pour annoncer que le voleur de -la pièce était découvert. C’était Pabro, le vieux comptable, parti -soudainement pour l’Europe. On venait d’établir avec certitude -qu’il avait emporté le précieux papier. Les adversaires du marquis -possédaient d’ailleurs une photographie de la lettre, exécutée trois -ans auparavant par un Bolivien du nom de José Escaldas. Cet Escaldas, -mandé par l’enquête, reconnaissait formellement la lettre qu’il avait -tenue jadis entre les mains. Le rapprochement avec la photographie -qu’il en avait prise, ne laissa plus aucun doute sur l’authenticité de -l’original. - -Ce ne fut pas seulement dans le cabinet du juge enquêteur que se fit -cette confrontation. Par suite de ce fonctionnement miraculeux de la -presse actuelle, pour qui rien n’existe d’invisible ou d’inaccessible, -ni surtout aucun secret du Palais, le public eut aussitôt sous les -yeux le _fac-similé_ des pièces. Les journaux publièrent côte à côte -la lettre et sa reproduction photographique. Impossible de méconnaître -la similitude absolue des deux documents. On était bien en présence -des lignes écrites, une vingtaine d’années auparavant, par le marquis -Renaud de Valcor. - -Ces lignes, des millions d’êtres les dévorèrent, en pesèrent -minutieusement chaque syllabe. Il en résultait de toute évidence qu’au -moment où le célèbre explorateur fondait la Valcorie, il avait envoyé à -La Paz, pour traiter de ses affaires d’argent avec la banque Rosalez, -un personnage investi de toute sa confiance, et dont il faisait -remarquer l’étonnante ressemblance avec lui-même. - -Les feuilles antivalcoristes sommaient donc le marquis de déclarer quel -était ce personnage et ce qu’il était devenu. Tant que l’explication -ne serait pas donnée, claire et irréfutable, ils continueraient à -prétendre que ce sosie était seul revenu en Europe avec un nom, un -titre, une personnalité usurpés, et que le véritable marquis de Valcor -dormait son sommeil éternel de l’autre côté de l’Atlantique. L’_Aube -rouge_ allait jusqu’à prétendre que cette mort avait dû être le -résultat d’un crime, et que le brillant imposteur en gardait le sang -sur les mains. - -Celui-ci souriait en lisant les invectives du parti adverse. - -«S’ils savaient, les imbéciles, que j’ai moi-même envoyé la fameuse -lettre au Parquet!» - -Après avoir attendu quelques jours, pour que le coup qu’il allait -frapper eût son plein effet, M. de Valcor déposa une plainte en faux et -usage de faux, refusant de se reconnaître auteur de la lettre versée -aux débats par ses adversaires. - -C’était un nouveau procès qui s’ouvrait, arrêtant l’autre tout net. - -L’instruction criminelle commença, avec les mêmes lenteurs que -l’enquête civile, à cause des réponses à attendre de l’Amérique du Sud. - -L’hiver, puis le printemps avaient passé. Un autre été s’avançait. Les -tribunaux allaient entrer en vacances. L’affaire de faux ne viendrait -au rôle qu’à la rentrée d’automne. - -Renaud se proposait de partir pour la Bretagne, de donner enfin à sa -torture de cœur et d’esprit une trêve plus prolongée que ses hâtifs -séjours au château. - -Une nouvelle douleur, une nouvelle lutte le retinrent. - -Sentinelle en armes sur la brèche de son magnifique destin, il allait -avoir à repousser un assaut plus imprévu des forces obscures. - - - - -XX - -_L’ACCIDENT_ - - -UN matin, vers dix heures, le marquis de Valcor descendait les -Champs-Élysées dans son landolet électrique, qu’il avait fait ouvrir. - -Il venait, suivant son habitude quotidienne, de faire une promenade à -cheval au Bois. Mais, suivant la même habitude, il avait, au rond-point -de l’Étoile, laissé sa monture à un groom, pour éviter la rentrée -fastidieuse, au pas, jusqu’à la rue du Bac. Son automobile le ramenait -grand train. - -Appuyé au fond, il parcourait les journaux, que son portier avait -déposés soigneusement sur les coussins. Il fronçait les sourcils, ou -souriait ironiquement, à mesure que s’agitait sous ses yeux toute la -bourbe des passions humaines, remuées par le levain de son scandaleux -procès. - -Soudain, une secousse, un virement brusque, le sursaut des roues sur un -obstacle ... des cris ... des gens qui courent ... l’arrêt net de sa -voiture. - -Renaud se leva, le cœur en suspens, étreint par une sensation de -catastrophe. - -A droite, un peu en arrière, sur la chaussée, une masse gisait ... Un -corps ... ou deux corps ... chose indistincte, que, déjà, cachaient des -passants accourus. Son valet de pied sauta à terre. - -M. de Valcor descendit, s’approcha, regarda, ne put retenir une -exclamation d’horreur. Une très jeune femme, évanouie ou morte, avec un -peu de sang au front, demeurait étendue, les bras crispés autour d’un -bébé tout petit, un enfant de quelques semaines. Et, dans cette pauvre -créature,—image de la plus affreuse détresse féminine, avec son visage -sanglant, la misère de ses vêtements, le mystère de sa maternité, son -geste farouche,—le marquis de Valcor reconnaissait Bertrande Gaël. - -—«C’est elle qui s’est jetée sous les roues,» s’écriait le valet de -pied, blanc comme un linge. «Simon a viré pour l’éviter, elle a encore -couru au-devant ... Ça, je vous le jure, monsieur le marquis.» - -Ce titre de marquis fit tourner les yeux à plusieurs. Des grognements -partirent. - -«C’est bien ça ... Une pauvresse qui crève de faim avec son petit ... -Et un monsieur de la haute qui se pavane dans son électrique ... Ah! le -brigand de riche! Ça a deux propres-à-rien de laquais sur son siège ... -Ça veut aller vite ... Et ça écrabouille les mères avec leurs enfants -... Y en avait pas épais sous les roues ... Elle avait le ventre creux -... pauvre bougresse!...» - -Les gens du peuple, plus nombreux à cette heure matinale que les -oisifs, sur la superbe avenue, s’excitaient de furieuse pitié devant -ce contraste: l’infortunée, victime d’on ne savait quelle atroce -misère, étreignant toujours l’innocent, qui commençait à pleurer, et ce -monsieur si élégant, avec sa voiture du dernier modèle, et l’impeccable -tenue de ses gens en livrée. On allait lui faire un mauvais parti. -Tandis que des femmes se penchaient, palpaient la blessée, prenaient le -bébé, qui n’avait aucun mal, des hommes levaient leurs poings menaçants. - -Celui qu’ils voulaient frapper ne songeait même pas à se défendre. Les -bras tombés, le visage livide, ses fiers yeux bleus noyés et mourants -comme ceux d’une femmelette qui s’évanouit, il continuait à regarder -la forme abattue à terre, semblant ne plus la voir distinctement, mais -contempler un spectacle d’épouvante mille fois plus affreux que cette -triste réalité. - -Il se sentit soutenu, appuyé par quelqu’un, qui, sans doute, le croyait -près de s’effondrer à terre. C’était un gardien de la paix, lui disant: - -—«J’ai vu la chose, monsieur. Il n’y a pas de votre faute. La -malheureuse avait une résolution du diable. Mais je ne crois pas -qu’elle ait grand mal. Remettez-vous.» - -Puis, s’adressant aux ouvriers hostiles: - -—«Arrière, vous autres!» cria ce brave représentant de l’ordre. -«C’est-y point honteux de s’en prendre au monde comme ça? Si vous -n’étiez pas trop flemmards pour nourrir les filles que vous mettez à -mal, elles ne se jetteraient pas avec leurs gosses sous les voitures.» - -L’éternelle question sociale ayant été ainsi soulevée puis résolue sans -plus d’impartialité ni de clairvoyance qu’à l’ordinaire, on s’occupa -de la malheureuse écrasée. - -Elle ne paraissait avoir aucune fracture, mais seulement cette blessure -à la tête, d’où coulait le sang qui tachait sinistrement son visage, et -de laquelle un badaud affirma d’un air sagace: - -—«Les blessures à la tête ... si ce n’est pas mortel, ça n’est rien du -tout.» - -Ce qui, pour les curieux, sembla tout de suite fixer le cas. - -—«Veuillez m’aider à porter cette pauvre femme dans la voiture, -Albert,» dit M. de Valcor à son domestique, d’une voix qu’il ne -réussissait pas à affermir. «Nous prendrons le docteur en passant, et -nous emmènerons cette infortunée à la maison. Je me charge d’elle.» - -Puis, se tournant vers le groupe de commères affairées autour de -l’enfant: - -—«Si l’une de vous veut bien m’accompagner avec ce petit?... Je ne -saurais pas trop comment le tenir.» - -En prononçant ces mots, il jetait un coup d’œil presque répulsif au -petit être, qui vagissait et s’agitait dans des langes bien minces mais -très propres. - -Une jeune ouvrière s’offrit, toute fière de se mêler au drame et de -monter dans l’équipage électrique. - -Pendant que le gardien de la paix dressait son procès-verbal, et -que, sur son interrogation, Renaud répondait bas et vite:—«Marquis -de Valcor, rue du Bac,» on étendait sur les coussins du fond de -l’automobile Bertrande, toujours sans connaissance. - -Le marquis ordonna de fermer le landolet, pour ne pas faire sensation -sur son passage, et prit place sur la banquette, en face de -l’obligeante personne chargée du poupon. Le valet de pied Albert grimpa -sur le siège, et donna l’adresse du docteur à son camarade Simon. - -Celui-ci, navré de l’accident, mais sûr d’avoir fait tout ce qui -dépendait de lui pour l’éviter, était demeuré à son poste, muet, sauf -pour répondre à l’agent, avec son sang-froid de conducteur, qui ne doit -jamais quitter sa machine, et son impassibilité de serviteur de grand -style. - -Il démarra. L’automobile partit, rapide et silencieuse, sur ses énormes -pneus. - -Derrière elle, demeura le groupe des badauds. Ces gens regardaient -s’éloigner la voiture, bouche bée, avec ce léger déboire qu’on éprouve -en passant d’un spectacle excitant à la platitude de la vie ordinaire. - -Les propos qui prolongèrent un peu la distraction n’étaient plus du -mode agressif. Par son émotion visible et sa généreuse attitude, -l’écraseur avait presque pris de l’avantage sur l’écrasée. - -—«Il est tout de même chic, pour un marquis. - -—C’est bien de les avoir emmenés dans sa voiture. - -—Ça va plus vite que l’ambulance urbaine. - -—C’est-y pas Valcor qu’il a dit qu’y s’appelait? - -—Si, si ... marquis de Valcor. - -—Celui qu’a c’t’histoire? Qu’on prétend qu’il a volé son titre? - -—Eh bien, voulez-vous que je vous dise, moi?» fit, d’un air important, -le maître d’hôtel d’une des maisons les plus aristocratiques du -rond-point. «Je les connais, _ceuss_ de la haute. Si celui-là n’était -pas un vrai marquis, il aurait peut-être prêté son auto pour trimbaler -la pauvresse et le mioche. Mais il ne serait pas monté dedans avec. N’y -a encore que les types de vieille roche pour pas être fiers. Je vous -garantis ce paroissien-là. Il est bon teint.» - -Une heure plus tard, M. de Valcor arpentait son cabinet de travail du -pas nerveux de quelqu’un qui attend. Les minutes lui parurent longues -jusqu’à ce qu’un domestique vint dire: «Monsieur le docteur demande -s’il peut entrer. - -—Eh bien?» demanda-t-il anxieusement. - -La réponse fut rassurante. - -La victime de l’accident, installée, non pas dans les dépendances -de l’hôtel, mais dans une chambre de maître, au second étage, se -trouvait dans l’état le plus satisfaisant. La blessure de la tête -n’intéressait que le cuir chevelu. Et c’était la seule. Pour le reste, -des contusions, simplement. Et le désordre général provoqué par -l’exaltation, l’émotion, tout ce qui avait déterminé, puis accompagné -le coup de désespoir. - -—«Car elle reconnaît,» ajouta le docteur, «s’être jetée volontairement -sous les roues de votre automobile. - -—Savait-elle que c’était la mienne?» demanda Valcor avec vivacité. - -—«Elle ne s’explique pas là-dessus, ni sur rien d’autre, d’ailleurs. -C’est son cri de regret en se retrouvant vivante, quand la -connaissance est revenue, qui m’a tout révélé. Je ne lui ai pas posé -de questions. J’ai défendu qu’on lui en posât. La religieuse qui la -soigne maintiendra le silence absolu, au moins pendant cette journée-ci -et la nuit prochaine. - -—L’enfant?...» demanda le marquis d’une voix altérée. - -—«Mais, vous avez vu ... Il n’a rien. - -—Et c’est ... c’est bien celui ... de ... cette malheureuse? - -—Sans doute. En apprenant qu’il est sain et sauf, elle a fondu en -larmes ... Elle l’appelait, lui demandait pardon ... voulait le voir -... J’ai interdit tout cela sévèrement. Le calme le plus absolu est -nécessaire. Elle nourrissait. Je ne puis dire, avant quelques heures, -si l’effroyable secousse n’a pas tari son lait, ce qui pourrait amener -des complications, de la fièvre, un transport au cerveau ... Il n’y a -plus maintenant que ce danger-là, mais il n’est pas négligeable. - -—Quelles mesures avez-vous prises pour le bébé, docteur? - -—Je vais envoyer ici une nourrice, pour que le pauvre être ne pâtisse -pas dans l’intervalle. Dès que nous serons fixés sur l’état de la mère, -nous aviserons définitivement.» - -Le médecin, pressé de courir à d’autres devoirs, hésitait pourtant à se -retirer devant l’expression troublée de son client. - -—«Avez-vous quelque chose d’autre à me demander, monsieur le marquis? - -—Mais ...» - -Renaud s’arrêta court. - -—«Songez à la chance que vous avez eue,» reprit l’homme de science. -«Vraiment c’est miracle que vous ayez échappé à l’abomination d’une -double mort, là, sous vos roues ...» - -Un visible frisson secoua Valcor. Puis aussitôt, avec une préoccupation -dont la force étonna le médecin: - -—«Docteur, quand pourrai-je lui parler? - -—Pas avant demain matin, monsieur le marquis. Et encore, je ne vous le -promets pas.» - -Demeuré seul, Renaud serra les poings et les dents, comme dans un -effort presque surhumain pour se dominer. Patienter encore vingt-quatre -heures, avec, sous son toit, cette fille infortunée et son secret!... -Ne pas le lui arracher!... Ne pas savoir!... - -Bertrande ... Elle était belle, comme Micheline. Ainsi que Micheline, -elle avait été une fillette innocente, qu’il revoyait, bondissant, -au-devant de lui, sur le sentier de la falaise. Micheline ... Bertrande -... Ces deux images, autrefois si pareilles, maintenant séparées -par un abîme,—l’une toujours pure, l’autre souillée,—pourquoi ne -pouvait-il pas s’empêcher de les confondre?... La honte, la déchéance, -de la pauvre petite paysanne orpheline n’atteignait cependant point la -splendeur virginale de celle qui rayonnait dans le luxe, sous un nom -qu’il saurait lui garder intact, et sous sa protection paternelle, à -lui,—rempart qui défiait les atteintes. - -A un moment, le visage du marquis de Valcor s’appuya contre ses mains -crispées, et ce furent peut-être des larmes, ces traces brillantes -qu’il se hâta d’effacer dans leurs paumes. - -—«Alors, ma Sœur, elle ne vous a rien confié, la pauvre petite?» -demanda-t-il le lendemain à la religieuse de garde. - -Celle-ci était venue lui dire que la malade était prête à le recevoir, -et tous deux montaient le large escalier de pierre, à rampe de fer -forgé, qui joignait les étages dans l’hôtel de la rue du Bac. - -—«Mais, ma Sœur, elle sait au moins qui je suis? On lui a dit chez qui -elle reçoit l’hospitalité? - -—Certainement, monsieur le marquis? - -—N’a-t-elle fait aucune remarque? N’a-t-elle pas dit qu’elle -connaissait déjà mon nom? - -—Pas du tout. - -—Alors, quand elle s’est jetée sous ma voiture?... - -—Ce n’est pas parce que cette voiture était la vôtre, monsieur le -marquis. Qu’allez-vous penser là?... - -—Vous a-t-elle parlé de sa situation? de sa famille? Comment -s’appelle-t-elle? - -—Elle se refuse à rien révéler. Pauvre créature!... Elle ne m’a pas -l’air d’être née pour la mauvaise vie qui l’a conduite au crime. Mais -déjà elle revient à Dieu. Votre bonté la sauvera, monsieur le marquis.» - -«Si ce n’était pas Bertrande!... Si, par bonheur, je m’étais -trompé!...» se disait Renaud, dont la main tremblait en frappant à la -porte. - -Une femme de chambre lui ouvrit, puis se retira aussitôt avec la -religieuse. - -Le marquis de Valcor s’avança, et, au détour d’un paravent, vit sur -une chaise longue celle dont la pensée le torturait depuis la veille. - -C’était bien Bertrande. Il ne s’était pas trompé. - -La petite-fille de Mathurine appuyait contre les oreillers son buste, -vêtu de flanelle blanche. Un bandeau de linge recouvrait en partie sa -tête. Mais, de l’autre côté, ses beaux cheveux, d’un châtain doré, -descendaient et contournaient l’oreille en un flot opulent. Une -courte-pointe rose égayait un peu cette vision, dont la maigreur et -la pâleur, percée par la double flamme de deux larges yeux clairs, -désespérément tristes, eussent fait mal. Cependant, malgré son -désastre, sa beauté subsistait. - -Renaud s’arrêta, le cœur oppressé. - -Il lui semblait, dans cette ressemblance fanée, et comme effacée, de sa -fille, découvrir le ravage que pourraient faire le mal et la douleur -sur sa Micheline si rayonnante et si pure. - -Il murmura: - -—«C’est toi, ma pauvre petite!» - -Silencieuse, elle le regardait, avec un monde de pensées désolées au -fond de ses yeux immenses. - -Il s’assit à côté de la chaise longue, prit dans ses mains les doigts -fluets et comme inertes, posa sur elle des prunelles douces comme des -prunelles de mère. - -—«Aie confiance, dis-moi tout. Je ne te condamne pas. Je ne peux pas -te condamner!» - -Elle leva les sourcils, ouvrit démesurément les paupières, comme dans -un étrange effroi. - -—«Pourquoi donc?» balbutia-t-elle. - -—«Parce que tu n’es pas seule responsable de tes fautes. - -—Et qui donc en est responsable?» fit-elle en avançant un visage -frémissant. - -—«La destinée ... la vie ... Et, je le soupçonne, la lâcheté d’un -séducteur indigne.» - -Elle retomba en arrière, comme sous un choc. Un flot rose envahit ses -joues, devenues transparentes et minces. - -—«Est-ce tout?» demanda-t-elle, comme se parlant à elle-même. - -—«Comment, tout?... - -—Si je n’avais pas perdu mon père ... Si ma mère n’était pas devenue -folle ... après l’hallucination qui le lui avait fait voir, dans la -lande ...» - -Les yeux dilatés de Bertrande, où semblait passer un peu de l’égarement -dont elle parlait, cherchèrent avidement ceux du marquis. Mais Renaud -baissa des paupières tressaillantes, et dit avec une tristesse calme: - -—«C’est cela que j’appelle les fatalités de ta vie. C’est cela qui me -rend indulgent pour toi, ma pauvre Bertrande.» - -Elle renversa la tête, et se tordit les mains. - -—«Tu souffres!...» s’écria Renaud avec une pitié infinie. «Dis-moi -quelles abominables misères t’ont poussée à te précipiter sous les -roues de?...» - -Il s’arrêta, puis reprit d’une autre voix, d’une voix étranglée -d’angoisse: - -—«... De ma voiture?... Pourquoi la mienne?... Le savais-tu?... -L’as-tu fait exprès?...» - -Elle inclina la tête, affirmativement, d’un signe énergique. - -—«Mais pourquoi?... Pourquoi?... Ne suis-je pas le protecteur de ta -famille?... Ne pouvais-tu recourir à moi? Si tu avais honte, pour -toi-même, de m’avouer ta situation, que ne le faisais-tu pour ton -enfant?... Tu as voulu la mort de cet innocent!... Tu as voulu faire -de moi l’instrument de votre double mort!... De quelles révoltes, de -quelles haines, pouvaient surgir en toi ces effroyables résolutions?... -Parle ... parle ... Bertrande! Que t’a-t-on dit?... Que t’ai-je -fait?...» - -Elle murmura: - -—«J’étais trop malheureuse!... - -—Mais je n’en étais pas cause!... Au contraire ... Je te cherchais, -Bertrande, pour t’arracher à l’abîme.» - -Le regard fixe, perdu, la jeune femme prononça plus bas encore: - -—«Je devenais folle, comme ma mère. J’avais eu, comme elle, des -visions ... - -—Quelles visions?» - -Elle ne répondit pas, mais, se tournant vers lui, de nouveau, elle dit -brusquement: - -—«Vous avez des ennemis acharnés, monsieur le marquis. - -—Je le sais. Je ne les crains pas,» fit-il tranquillement. - -Elle replia ses bras contre son sein, se recroquevilla un peu, comme -si, en elle-même, quelque élan désordonné se fût abattu devant cette -force inébranlable. - -Renaud, sous l’effleurement du danger, venait de se reprendre jusqu’à -n’être même plus ému. Ce fut presque froidement qu’il poursuivit: - -—«Ne parlons pas de moi, mais de toi. Ainsi, tu es mère, Bertrande?...» - -Elle pencha le front, avec une confusion, une faiblesse navrantes. - -—«Qui est le père de ton enfant?» - -Point de réponse. - -—«Dis-moi qui. Si ce n’est pas un homme marié, il t’épousera.» - -Bertrande eut un rire amer. - -—«Il t’épousera!» répéta M. de Valcor. «Je saurai l’y contraindre.» - -La jeune femme secoua la tête. - -—«Impossible!» dit-elle. «D’ailleurs, c’est moi qui refuserais de -l’épouser, s’il m’acceptait par intérêt ou par crainte. Si bas que je -sois tombée, je suis encore trop fière pour cela. - -—Ce serait ton devoir, à cause de ton enfant. - -—Je ne puis pas devenir sa femme. - -—Il n’est pas libre? - -—Si. - -—Tu le juges trop haut pour toi?... Un misérable qui t’a séduite et -abandonnée. - -—Il ne m’a pas abandonnée. - -—Alors pourquoi cherchais-tu la mort? - -—Je le fuyais. Je ne voulais rien accepter de lui. - -—Ne l’aimes-tu pas?» - -Bertrande éclata en sanglots convulsifs. - -—«Tu l’aimes donc?... Mais quel est ton secret, malheureuse enfant?» -demanda Renaud, adoucissant de nouveau sa voix jusqu’à des inflexions -presque tendres. - -Elle pleurait sans répondre. - -Pouvait-elle lui dire qu’à la douleur de se voir, non pas tout à fait -abandonnée, en effet, mais du moins délaissée, s’ajoutaient d’autres -douleurs?... Que l’homme qu’elle adorait s’était révélé à elle comme -le pire ennemi de lui-même, Renaud de Valcor, et qu’en elle on avait -insinué des soupçons d’où résultait pour sa conscience une effroyable -alternative. - -Gilbert de Villingen avait appris à Bertrande qu’en expliquant le -monogramme dont il cherchait le sens avec Escaldas, elle les avait -peut-être mis sur la piste des crimes accomplis par son propre père. -C’est lui, c’est ce père, c’est Bertrand Gaël, fils aîné de Mathurine, -qui, échappé au naufrage dont on le croyait victime, aurait seul pu -se substituer au marquis de Valcor et jouer son rôle. La ressemblance -entre Bertrande et Micheline apparaissait alors toute naturelle et -constituait une preuve. Elles seraient sœurs. L’une née avant, l’autre -après, les années de mystérieux exil, d’où le pauvre marin, père de -la première, serait revenu grand seigneur, pour épouser,—par une -criminelle bigamie,—une demoiselle de Servon-Tanis, et devenir père de -la seconde. - -Dans l’éblouissement d’une telle découverte, qu’ils s’appliquèrent à -faire concorder aussitôt avec tous les éléments connus de l’affaire, -Gairlance et Escaldas traversèrent un moment de délire. Ils crurent -tenir la clef de l’extraordinaire aventure. Tous les détails s’y -adaptaient. Il les évoquaient l’un après l’autre, avec de vrais -rugissements de joie. Aucune contradiction ne les frappa tout -d’abord. Ils n’en voulaient pas voir. Ils n’en voyaient point. Dans -leur surexcitation, ils ne crurent même pas utile d’agir prudemment -avec Bertrande. Ne pouvait-elle pas leur donner, là, tout de suite, -des renseignements qui leur seraient précieux? D’abord, sur le fameux -tatouage. Avait-elle entendu dire que son père le portait? Oui, de -cela, elle était certaine. Puis la ressemblance nécessaire de Bertrand -Gaël avec Renaud de Valcor ... N’en avait-on jamais parlé dans sa -famille?... Elle était moins affirmative sur ce point. Mais, maintenant -qu’elle connaissait mieux la vie, elle s’expliquait certaines -allusions. Il y avait eu de tous temps de jolies filles chez les Gaël, -et d’ardents garçons chez les Valcor. Parmi ses aïeules, sans doute, -plus d’une avait écouté quelque beau jeune marquis, comme elle-même -avait écouté son prince bien-aimé. C’était une tradition maligne sur -la côte, que, dans chaque génération des Gaël, se trouvait toujours -quelque vivante preuve des liens plus ou moins anciens, coupables et -romanesques, noués à plusieurs reprises, depuis des siècles, entre le -château et la maison de pêcheurs. Ensuite, c’était le naufrage dans -lequel aurait péri son père ... Où avait-il eu lieu? Comment l’avait-on -su? Quelqu’un en avait-il réchappé?... - -Bertrande, harcelée par ces questions, émue, bouleversée de souvenirs, -saisie d’un singulier espoir, s’était écriée: - -—«Mais vous parlez comme si vous pouviez croire que mon père soit -encore vivant!» - -Alors, pour s’en faire une auxiliaire, Gilbert lui avait tout dit, tout -ce qu’elle ignorait, absorbée par son triste amour et sa maternité -prochaine, indifférente à ce qu’on lit dans les journaux, qu’elle -n’ouvrait jamais. D’un seul coup, elle avait appris le procès, les -attaques dirigées contre le marquis, sa personnalité contestée, et -le soupçon suggéré par elle-même, si involontairement, à propos du -tatouage ... Quoi!... cet homme lointain et puissant était peut-être -son propre père à elle-même! Quel étourdissement!... Quel vertige!... - -Mais non ... Si c’était vrai, si l’on prouvait cette chose inouïe, le -père qu’elle retrouverait ne serait plus l’être prestigieux, mais un -vil bandit, un imposteur, un voleur, un assassin peut-être!... On le -condamnerait ... A quelle peine?... Pouvait-elle savoir?... Ce serait -épouvantable et infamant. Et elle en serait cause!... C’était elle -qui, par une parole inconséquente, aurait déchaîné la catastrophe et -l’expiation. - -—«Tu en aurais une chance!» lui avait dit Gilbert. «Car, de tous -les millions que la Valcorie a rapportés, il lui en resterait bien -quelques-uns, attribués à son œuvre personnelle, et tu deviendrais une -héritière, tu partagerais avec ta sœur Micheline.» - -Ces paroles avaient fait horreur à Bertrande. Mais, pourtant, quel -foudroyant éclair jaillit ensuite sur son âme! Car, sans montrer son -trouble et son dégoût, ayant demandé: - -—«Qui donc rentrerait en possession du nom et de la fortune des -Valcor?» - -Elle avait entendu cette réponse: - -—«Monsieur de Plesguen et sa fille Françoise.» - -Bertrande était amoureuse. Elle était jalouse. Elle connaissait -aujourd’hui son amant. Elle comprit. Si l’intérêt du vieux gentilhomme -et de sa fille, qui n’étaient de rien à Gilbert, le touchait au point -de tout sacrifier dans cette lutte, de s’y lancer corps et âme avec -l’acharnement où elle le voyait, c’est qu’il était épris de M^{lle} de -Plesguen, c’est que celle-ci lui accorderait sa main après la victoire. - -L’étau d’un drame pareil, qui la broyait dans sa conscience, dans -sa tendresse, qui la plaçait entre un amant toujours adoré et un -bienfaiteur, peut-être un père, menacé par ce même amant, avait -affolé la malheureuse. Parce que Gilbert voulait la contraindre à un -rôle de délatrice et d’espionne auprès d’un homme qui lui semblait -intangible et sacré, et parce que Gilbert ne l’aimait plus, elle avait -fui Gilbert. Parce qu’elle ne pouvait croire au fabuleux roman, parce -qu’elle ne voulait pas trahir son Gilbert auprès de l’autre, auprès du -redoutable, du mystérieux Renaud, et aussi à cause de sa honte, elle -n’avait pu se résoudre à implorer celui-ci. - -Pendant quelques semaines elle avait gagné tout juste de quoi manger, -de quoi payer le loyer d’une misérable chambre, au fond d’un quartier -lointain, où elle se terrait, farouche. - -Puis son enfant était né. Comment le nourrir?... Et à quoi bon?... La -vie était si déconcertante, si atroce! - -Pauvre petite Bertrande! Elle se voyait, infime et faible, entre ces -deux hommes qui pétrissaient sa destinée. Un prince ... un marquis -... Son âme humble et crédule s’était évaporée comme un encens, -consumée en admiration devant ces êtres splendides et supérieurs. L’un -avait tout son amour, l’autre, toute sa gratitude. Et c’étaient des -adversaires, se mesurant dans une lutte abominable! Pis encore ... -c’étaient des êtres de cruauté, de mensonge, de rapine!... L’un, le -père de son enfant. L’autre, son propre père peut-être. Et elle n’avait -pas de pain sous la dent, pas de lait dans le sein, pour vivre et faire -vivre le pauvre petit, né de son irrémédiable faute. - -Dans la démence que lui suggestionnaient de telles réflexions, -Bertrande Gaël avait pris sa résolution tragique. Ayant guetté -l’automobile qui, presque chaque jour, ramenait le marquis de Valcor -après sa promenade à cheval, elle s’était jetée sous les roues, son -bébé entre les bras. - -Aujourd’hui, revenue à elle, sa folle détresse un peu apaisée, elle -regardait la noble et bienveillante figure qui s’inclinait vers son -pauvre cœur éperdu avec tant de pitié, tant de bonté, et elle se disait: - -«Quel que soit cet homme, mon bienfaiteur loyal ou mon père menacé, je -ne puis pas dire un mot, je ne puis pas faire un geste qui l’afflige. -D’ailleurs, en face de lui, mon doute s’efface. Comment croire que, -sous ce front, il y ait un remords?» Puis une pensée la mordait comme -une pince d’acier: «Mais alors, le traître, c’est Gilbert. Il travaille -à une œuvre injuste et maudite.» - -Elle gémit: - -—«Mon Dieu! mon Dieu!... Comme j’avais raison de vouloir mourir!... - -—Ne parle pas ainsi, Bertrande,» lui dit M. de Valcor. «Sont-ce là -les enseignements que tu as tirés de ta pieuse éducation chez les -Géraldines de Quimper?... Comprends-tu maintenant ce que je craignais -pour toi, de la vie, avec ton caractère et ta beauté, et pourquoi je -désirais tant que tu te fisses religieuse?» - -Ce fut son seul reproche. Et cette indulgence même, avec l’évocation -du souci qu’il avait de tout temps pris d’elle, jetèrent de nouveau la -jeune femme dans l’incertitude et le trouble. - -Cependant, une autre anxiété l’étreignait. D’une voix tremblante, elle -demanda des nouvelles de sa grand’mère. - -Il lui peignit le désespoir de la vieille Mathurine, et avec quelle -angoisse elle avait eu recours à lui.—«Quant à ta mère, son -inconscience l’a préservée de cette nouvelle douleur.» - -Le souvenir de l’Innocente attendrit sa fille peut-être plus que la -pensée de l’aïeule rigide. - -Renaud tâcha d’arracher à cet attendrissement le nom qu’il voulait -connaître, celui du séducteur de Bertrande. - -Elle défendait son secret plus mollement, noyée de larmes, et dans un -tel besoin de confidence, d’appui! Celui qui s’offrait représentait -pour elle une si invincible puissance! Le marquis de Valcor affirmait -que, par son intervention, il arrangerait tout. Elle commençait à le -croire. Y avait-il quelque chose d’impossible à celui qu’elle avait -toujours vu l’arbitre des circonstances, là-bas, dans le pays où il -répandait les bienfaits, comme un pouvoir surnaturel. - -Peut-être, malgré tout, n’eût-elle pas nommé Gilbert, mais certaines -de ses paroles, suivies de réticences, réveillèrent chez le marquis -le soupçon qui, à plusieurs reprises, s’était porté sur son hôte -de l’autre saison. Il se vit encore, chevauchant sur la route de -la falaise, à côté de Gairlance, dont il entendait la protestation -railleuse: «Me croyez-vous capable de mettre à mal une petite mascotte -de village?...» - -Renaud de Valcor tendit en lui-même cette faculté presque magnétique, -grâce à laquelle, par la force de son regard, par la persuasion -insinuante de sa voix, il faisait fléchir la volonté d’autrui. Il -enfonça jusqu’à l’âme de Bertrande ses yeux dominateurs, et s’écria -brusquement: - -—«Puisque tu ne veux pas me dire le nom du lâche séducteur qui t’a -rendue mère, je vais te le dire, moi: c’est le prince de Villingen.» - -Elle jeta une exclamation étouffée, pâlit, courba la tête, et se cacha -le visage dans ses mains. - - - - -XXI - -_LE DUEL_ - - -UN dimanche, vers une heure, Gilbert se préparait à partir pour les -courses, quand son domestique lui présenta la carte du marquis de -Valcor. - -Le prince fut très étonné. Puis, aussitôt après la première surprise, -il se donna cette explication: - -«C’était fatal. Mon gaillard a fini par découvrir que je marche à -fond contre lui, dans son affaire. Il vient me demander compte de mon -attitude. Eh bien, nous allons rire.» - -Le petit-fils du héros de Villingen, s’il manquait de moralité, ne le -cédait à personne en bravoure physique. Duelliste par goût héréditaire, -il jugeait que la supériorité sur le terrain dispense de toute -obligation dans la vie. - -Quand on est à tout instant prêt à justifier ses actes, suivant -le code de l’honneur mondain, avec un coup d’épée ou de pistolet, -on ne rencontre pas beaucoup de gens résolus à vous demander des -explications, et ceux qui en ont l’audace se tiennent ensuite pour -satisfaits, si même ils ne restent muets pour toujours. - -«Voyons,» se dit Gairlance, «nous avons bien convenu avec Escaldas de -nous retrouver à Auteuil?... Il ne devait pas me reprendre ici?... Non. -Parce que, vraiment, avec la peur effroyable qu’il a de Valcor ... je -ne voudrais pas l’exposer ...» - -Tout en souriant, malgré lui, de la poltronnerie de son acolyte, il dit -cependant à son valet: - -—«Si par hasard monsieur Escaldas venait pendant que je cause avec le -marquis, prévenez-le, et dites-lui que je le prie d’aller m’attendre au -pesage. - -—Bien, monsieur. Dois-je faire entrer ici monsieur le marquis? - -—Non,» répliqua le prince, «je vais le rejoindre.» - -Écartant une portière, il quitta son fumoir, et passa dans le salon. - -M. de Valcor, debout devant une table, examinait un album -photographique contenant des portraits de femmes. - -Dans la garçonnière, petite mais élégante, que Gilbert habitait rue -Cambacérès, nombre de bibelots futiles, de souvenirs féminins, d’images -suggestives, attestaient l’humeur galante et la principale occupation -du maître du logis. L’album que tenait le marquis avait une petite -célébrité dans le monde où l’on s’amuse. On l’appelait le «harem de -Gégé.» Il y collectionnait ses plus flatteuses conquêtes. C’était -l’ambition des jolies et faciles filles qu’il honorait d’un caprice, -d’y avoir leur effigie. Car ce privilège constituait un brevet de -beauté ou de chic. Il ne les y admettait pas toutes. Certaines, pour -l’engager à les y mettre, donnaient à leur portrait quelque scabreuse -originalité, par la hardiesse de la pose ou du costume. Ainsi, grâce au -décolleté de la plupart de ses pages, le luxueux et luxurieux volume -devenait une manière de musée secret. - -Tel était l’objet sur lequel se fixait l’attention de M. de Valcor -lorsque Gilbert le rejoignit. Mais le visiteur n’avait pas sur la -physionomie l’excitation amusée, à demi gênée, qu’offrait ordinairement -celle des curieux passant en revue cette élite de Cythère. - -Gairlance, en entrant, vit se tourner vers lui un visage contracté et -terrible. - -Le marquis de Valcor, d’un geste rapide, reprit, contre l’accoudoir -d’un divan, la canne qu’il y avait appuyée, et la leva, en même temps -qu’il s’avançait vers le prince. - -Gilbert s’arrêta net, croisa les bras, et dressa contre l’agresseur une -figure d’une fermeté saisissante, bien que devenue subitement très pâle. - -—«Un guet-apens!» s’écria-t-il. - -Son attitude, son accent, eurent cette noblesse des actes moraux -d’une justesse foudroyante, comparable à la noblesse des mouvements -physiques, également foudroyants et justes, par lesquels un gymnaste -accomplit un tour mortellement périlleux. - -Dire ce qu’il faut dire, faire ce qu’il faut faire, sous l’assaut de -l’imprévu, dans l’éclair d’une seconde ... Cela est toujours d’un bel -effet, même quand il s’agit seulement d’un sang-froid de bretteur. - -M. de Valcor jeta sa canne. - -Pouvait-il, quelque motif qu’il en eût, frapper un homme surpris et -désarmé, qui le recevait sans défiance? - -—«Êtes-vous fou, monsieur?» demanda Gilbert, très calme. - -Renaud ne répondit pas, mais revint à la table, et reprit l’album. -Il en arracha une photographie, lacérant le feuillet, sans prendre -la peine de faire glisser le carton, et se tourna de nouveau vers le -prince, cette photographie à la main: - -—«Vous allez me remettre,» s’écria-t-il, «tous les portraits -semblables à celui-ci que vous possédez. Vous allez me jurer de faire -détruire le cliché, et ensuite, vous aurez à me rendre raison d’une -pareille infamie!» - -Il serait impossible de décrire la frénésie furieuse, quoique contenue, -qui animait le marquis. - -Gilbert sourit, insolent et tranquille. - -—«Pourquoi donc? Ce portrait est celui de ma maîtresse, Bertrande -Gaël. N’ai-je pas le droit?... - -—Vous savez bien, lâche insulteur, qu’il est la frappante image de -mademoiselle de Valcor. Et vous avez combiné l’ignoble perfidie!... -Vous avez fait coiffer Bertrande comme ma fille Micheline, foncer ses -cheveux ... Et cette tête, un peu inclinée, est dans la position ou la -ressemblance s’accentue ... Ma fille!... C’est ma fille ... Dans ce -bourbier!... dans ce mauvais lieu!...» - -L’album vola par la chambre, alla briser un de ses coins d’argent -contre l’angle de la cheminée. - -—«Monsieur,» prononça Gilbert, «je regrette qu’une de mes maîtresses -ressemble à ce point à mademoiselle de Valcor. Du moins, je le regrette -pour vous ... Non pour moi ... Mademoiselle Micheline étant très belle.» - -Les yeux du marquis flamboyèrent. Ses mâchoires eurent un choc brusque. -Avec quelle féroce joie il eût tué! Mais que pouvait-il?... - -—«Je vous châtierai sur un autre terrain,» scandèrent ses lèvres -serrées et blêmies. - -—«Essayez,» riposta le prince. «A votre aise. Mais auparavant, -daignerez-vous me dire ce qui me valait l’honneur de votre visite? Cet -album ... Vous ne le connaissiez pas avant d’entrer ici? - -—Non,» dit M. de Valcor, qui reprenait avec peine possession de -lui-même. «Et cependant ... Celle dont voici l’image était la cause de -ma démarche.» - -Il agita légèrement la photographie, qu’il gardait à la main. - -—«Comment?... Mademoiselle Micheline?...» demanda Gilbert, se -méprenant avec intention, et soulignant son impertinence voulue par le -plus narquois des sourires. - -—«Non, monsieur. Mademoiselle de Valcor n’a rien à voir avec un drôle -de votre espèce. Il s’agit de Bertrande Gaël. - -—Faut-il,» interrogea le jeune homme avec une feinte complaisance, -«accepter cette épithète de «drôle» comme la provocation que vous -m’annonciez tout à l’heure? Moi, je veux bien. Seulement, ce pourrait -être gênant pour mademoiselle de Valcor, que nos témoins mettraient -forcément en cause.» - -Renaud darda un regard profond sur son interlocuteur. Quoi! -Trouverait-il chez ce jeune débauché un sang-froid supérieur au sien? -Tout à l’heure, pour la première fois de sa vie, il s’était senti hors -de lui-même. Voilà ce qu’il ne fallait à aucun prix. La prudence le -lui interdisait tout autant que l’orgueil. S’il n’était pas encore -entièrement maître de soi, il le paraissait du moins, par un souverain -effort, lorsqu’il répliqua: - -—«Votre remarque est juste, monsieur ... Aussi je retire le mot. Je -vous appliquerai le soufflet que vous méritez dans telle circonstance -où il sera impossible de mêler des femmes à notre rencontre. -Maintenant, voici pourquoi j’étais venu. Vous convient-il ou non d’agir -loyalement à l’égard de Bertrande Gaël? - -—Mais,» fit Gilbert, «en quoi cela vous regarde-t-il? - -—Je n’ai pas à vous le dire. Répondez-moi. - -—Je n’ai pas à vous répondre.» - -Il y eut un silence. Les deux hommes, debout l’un en face de l’autre, -se lançaient mutuellement à la face tout ce qui peut tenir de haine en -deux regards humains. - -Le marquis reprit la parole: - -—«Le hasard m’a rendu témoin d’une tentative de suicide accomplie par -cette malheureuse. - -—De suicide?... Bertrande?...» s’écria Gilbert. - -Cette fois, le cœur, si sec fût-il, avait tressailli. Une émotion -détendit le visage ironique et mauvais. - -—«Oui ... Elle s’est jetée sous les roues de ma voiture, avec son ... -avec _votre_ enfant. - -—L’enfant!...» - -Mot magique ... Une inquiétude et une joie, plus soudaines et fugaces -que l’éclair, frémirent sur les traits du prince. Mais, aussitôt, -il recomposait sa physionomie, reprenait son expression ironique et -glaciale. - -—«Bien que je n’aie nuls comptes à vous rendre,» dit-il, «je puis -vous affirmer ceci: je n’ai pas refusé mon aide à Bertrande, dans la -mesure de mes moyens, fort réduits pour le moment. Mais elle n’a même -pas daigné m’informer qu’elle était mère. Depuis quelque temps, elle se -cache de moi, au point que je ne sais pas même son adresse. J’ignorais -que l’enfant fût au monde.» Et Gilbert ajouta en ricanant: «Vous ne -venez pas me conseiller de le reconnaître, je pense. - -—Pourquoi pas?» s’écria Valcor. - -Gairlance eut un rictus de rage. - -—«Reconnaissez donc les vôtres ... _tous_ les vôtres!» cria-t-il. -«Avouez donc que Bertrande est votre fille. Nous verrons alors s’il me -convient de faire prince de Villingen le petit-fils bâtard d’un rustre, -d’un bandit, qui, bientôt, sera un forçat!» - -Renaud de Valcor ne broncha pas. Aucun muscle ne tressaillit sur sa -face. Il regarda Gilbert comme on regarderait un interlocuteur qui, -tout à coup, dans la conversation, se met à parler une langue inconnue. - -Ce fut l’autre, qui, après sa brutale sortie, se décontenança, un -peu à la façon de quelqu’un qui, croyant escalader dans l’obscurité -une marche très haute, trouve le sol d’un palier. L’élan avortait. -Mais alors?... Ou bien il avait fait fausse route, ou bien il avait -découvert sa tactique à un adversaire extraordinairement fort, qui, -désormais, serait sur ses gardes. Troublé, il fit une gauche retraite. - -—«N’agissez-vous pas comme si vous étiez le père de Bertrande, en -venant ici réclamer je ne sais quoi pour cette fille, et pour l’enfant -qu’elle m’attribue,—à tort, sans doute?» - -Renaud ne releva pas l’impudence de l’insinuation. - -—«Je ne suis pas de ceux qui réclament,» dit-il avec hauteur, «ni pour -moi, ni pour les autres. Je suis venu vous poser une question, prince -de Villingen, et vous donner un avertissement. - -—Voyons la question. - -—Comptez-vous remplir votre devoir à l’égard de Bertrande et de votre -fils? - -—Quel devoir?... Épouser la mère et reconnaître l’enfant? - -—Vous l’avez dit.» - -Un formidable éclat de rire, juvénile, sincère, à peine forcé, -retentit. Renaud le laissa s’éteindre et continua: - -—«Vous êtes absolument décavé, monsieur. Fixez la dot que vous exigez -d’une femme pour la faire princesse de Villingen. Bertrande l’aura.» - -La stupeur cloua Gilbert. Longuement il regarda celui qui venait de -prononcer ces stupéfiantes paroles, et qui, de son côté, fixait sur lui -un œil tranquille. - -—«Monsieur le marquis de Valcor,» prononça enfin le jeune homme, -détachant lentement les syllabes, «je suis votre adversaire, et je vous -veux tout le mal qu’un homme puisse vouloir à un autre. Cependant je -ne me servirai pas contre vous d’une proposition qui vous compromet -étrangement. Je ne m’en servirai pas, parce que, vraiment, j’admire -votre héroïsme. Cette preuve morale, je ne veux pas l’accepter, je ne -veux pas l’apporter à votre procès, je ne veux même pas l’entendre. -N’insistez pas. Retirez-vous. - -—Je ne vous comprends pas du tout,» fit le marquis. «Je ne vois -pas quel héroïsme il peut y avoir à doter une jeune fille à qui je -m’intéresse, et dont c’est la seule chance de salut. Peut-être un peu -de générosité ... A peine ... Je suis tellement riche! - -—Non, non, monsieur. Personne ne s’y tromperait,» dit Gilbert -en secouant la tête. «On est sur les traces de votre véritable -personnalité. Vous ne le saviez peut-être pas en entrant ici. Vous -n’avez pas pu en douter après mon allusion de tout à l’heure. Et -cependant vous n’hésitez pas à vous trahir pour sauver celle dont vous -êtes le protecteur et le défenseur naturel, votre fille, Bertrande -Gaël. Je vous le répète ... Je trouve ça ... épatant!—passez-moi le -mot.—Parole d’honneur!... J’en suis impressionné. C’est d’une âme peu -ordinaire. - -—Laissons ... laissons ... monsieur,» interrompit Renaud avec une -dédaigneuse désinvolture. «Nous ne faisons pas ici mon procès. Ma -personnalité, comme vous dites, relève d’autres juges, et est au-dessus -de votre opinion. Oui, ou non, épouserez-vous Bertrande? - -—Jamais de la vie! - -—Je suis prêt à la doter ... princièrement. - -—On n’achète pas un Villingen, monsieur. - -—Mes adversaires vous ont bien acheté. Car je suppose que vous ne vous -êtes pas fait mon ennemi par simple goût pour les vilenies obscures.» - -Gilbert blêmit de fureur. - -—«Non, monsieur, non,» rectifia-t-il, «ce n’est pas l’intérêt qui me -guide, c’est le sentiment. J’aime une jeune fille, dont l’alliance -m’honorera autant que me déshonorerait l’indigne union que vous me -proposez. Je suis fiancé à l’héritière de l’antique et noble famille de -Valcor. - -—A Micheline!...» cria le marquis, dans l’explosion d’une surprise -effarée. - -—«Non, monsieur, pas à mademoiselle Micheline. Mais à mademoiselle -Françoise de Valcor-Plesguen. - -—Ah!» dit longuement Renaud, dont les paupières à demi closes -laissèrent glisser un mépris accablant. - -—«Maintenant, monsieur,» reprit le jeune homme, «j’ai répondu à votre -question, et, je m’en vante, avec une franchise que vous n’attendiez -pas. Quant à votre avertissement, je vous en dispense. J’attendrai -votre provocation publique, pour que nous puissions aller sur le -terrain sans raconter à tout le monde nos petites affaires. Je vous -préviens que je ne commencerai pas, car je tiens beaucoup à être -l’offensé. Nous n’avons donc plus rien à nous dire. Bonjour.» - -Sur ce mot, il sonna, pour que son domestique reconduisît le visiteur. - - * * * * * - -L’après-midi même, Gilbert revenant d’Auteuil, en voiture, avec -Escaldas, lui disait: - -—«C’est Valcor qui sera l’agresseur. Je choisirai l’épée. Vous savez -que personne ne tire mieux que moi. Je n’ai pas à faire le modeste. -C’est assez connu. Je piquerai mon homme où je voudrai. - -—Je vous entends,» fit le Bolivien d’un air sagace, car il mesurait -depuis un moment la profonde haine personnelle qui s’ajoutait à -l’antagonisme des adversaires, depuis les meurtrières paroles échangées -entre eux, et dévoilant des sentiments plus meurtriers encore. - -—«M’entendez-vous si bien que ça?» demanda le prince avec un sourire -de doute. - -—«Parbleu! - -—Où croyez-vous donc que je toucherai notre marquis de carton? - -—Au cœur, si vous voulez le tuer net. Au ventre, si vous lui destinez -une torturante agonie. - -—Peau-Rouge!» s’écria facétieusement Gilbert en haussant les épaules. - -Cette taquinerie sur son origine exaspérait le métis. Il se tut, -maussade. - -—«Voyons, Escaldas, réfléchissez. Je commettrais une faute irréparable -en faisant mourir Valcor. - -—Mon Dieu,» dit le Bolivien, «son imposture n’en serait pas plus -difficile à prouver. Au contraire. Le patrimoine reviendrait toujours -aux Plesguen. C’est la fortune que nous poursuivons, et non l’homme. -Vous, du moins. Quant à ma rancune, un bon coup d’épée la satisferait -amplement. - -—Surtout si vous n’aviez pas à risquer votre peau pour le donner. - -—Dame! - -—Eh bien, noble étranger, je ne pense pas comme vous. Et pour cause. -Je suis prince de Villingen, et il ne me conviendrait pas de ne plus -avoir à dépouiller que des femmes. D’ailleurs, l’opinion serait vite -pour elles contre nous. Et vous savez, dans ce procès, l’opinion -joue un fameux rôle. Puis, moi, je hais maintenant Valcor plus que -vous ne le haïssez vous-même. La mort, même si je lui traversais les -entrailles, ne le ferait pas assez souffrir. Non, non, c’est au bras -que je veux lui appliquer ma pointe. - -—Au bras?» répéta Escaldas, étonné. - -—«Parfaitement. Au bras gauche. A la hauteur de son tatouage. Il -faudra bien qu’il laisse voir sa blessure aux médecins. Et alors ... - -—Oh! bravo! Ça, c’est très fort!» cria le métis, enthousiasmé. «Je -demande à être témoin. - -—Mais vous demandez trop, mon cher. Votre nom marquerait mal à côté du -mien, dans les procès-verbaux,» riposta Gilbert dédaigneusement. - - * * * * * - -Le prétexte du duel n’était pas difficile à trouver. La moindre -algarade publique entre le marquis de Valcor et le prince de Villingen -prendrait un caractère sérieux, par le fait que ce dernier affichait -partout son antivalcorisme enragé, affectant de ne donner qu’à M. de -Plesguen le nom et le titre appartenant à l’autre. - -Dans la journée du lendemain, Gilbert reçut par télégramme pneumatique -un fauteuil pour le Théâtre-Français, joint à une carte sur laquelle il -lut: - -MARQUIS DE VALCOR - -Il comprit. - -Le soir, dès le couloir de l’orchestre, il ne s’étonna pas d’apercevoir -la haute silhouette, si élégante en frac, de Renaud, qui gagnait une -place voisine de la sienne. - -Au premier entr’acte, les deux hommes mirent un tel empressement à se -rencontrer qu’ils bousculèrent des spectateurs. Ceux-ci s’arrêtèrent en -grommelant, et aussitôt entendirent ce dialogue: - -—«Vous pourriez me saluer, monsieur,» disait Renaud, «N’avez-vous pas -été reçu chez moi? - -—Non, monsieur,» ripostait le prince. «J’ai été reçu par vous dans le -château du marquis de Valcor.» - -Du bout de sa canne, Renaud fit sauter le chapeau de Gilbert. - -—«Demain, monsieur,» fit celui-ci, «vous recevrez mes témoins. - -—J’y compte.» - -Ce fut tout. Ni l’un ni l’autre ne reparut dans la salle, n’étant -pas venus pour la pièce qui se jouait sur la scène, mais pour celle -qu’ils exécutèrent si prestement, et qui, d’ailleurs, eut le succès de -la soirée. Nul ne soupçonna qu’elle ne fût pas absolument improvisée. -Une rencontre entre ces deux personnages devait forcément mal tourner, -et tous ceux qui les avaient reconnus dès la première minute s’y -attendaient. - -Le prince, après tout, n’était pas satisfait de son rôle. Il n’avait -pu préparer sa réplique, ne sachant en quels termes son partenaire lui -chercherait querelle. Et maintenant il craignait de ne pouvoir réclamer -la qualité d’offensé et garder le choix des armes. - -Il enjoignit à ses témoins de soutenir la thèse suivante: - -«Je n’ai pas insulté mon hôte de l’été dernier, en affirmant que -j’avais été reçu par lui chez le marquis de Valcor. Il se fait tort -à lui-même en reconnaissant que, dans ma pensée, je pouvais entendre -ainsi par là deux personnes distinctes.» - -Point ne fut besoin de recourir à pareille subtilité. Renaud était bien -l’offenseur, puisque, sur la phrase mal prise ou mal comprise par lui, -il n’avait pas proposé l’envoi de ses témoins, mais recouru à une voie -de fait. Le duel avait pour cause le coup de canne enlevant le chapeau -de Gilbert et non ce qui pouvait s’être dit avant cet acte de violence. -Le prince de Villingen était donc bien l’offensé. Il avait le choix des -armes, et se décida pour l’épée. - -Les témoins furent d’une catégorie sociale qui, suivant la leste -remarque de Gairlance, n’aurait pas aisément frayé avec un José -Escaldas. La vieille noblesse de France et la jeune noblesse d’Empire -semblaient un peu descendre en champ clos pour leur compte, dans ce -duel qui mettait aux prises, non seulement des hommes, mais des idées -adverses. - -Ce procès de Valcor était un levain par lequel fermentaient bien des -passions. - -Il en est ainsi dans les pays très divisés, où la moindre question -particulière risque de faire apparaître la divergence profonde des -âmes, l’impossibilité de penser de même sur un sujet donné. Le péril -moral, pour une race, est là tout entier, dans ce qu’il a de pire. -Peu importe l’objet contesté. Il est négligeable comme la couleur de -l’allumette qui fait sauter une poudrière. Les haines qu’il détermine -le dépassent toujours, parce qu’elles existeraient sans lui, comme la -conflagration existait dans la poudre avant que l’allumette y tombât. - - * * * * * - -Le duel entre Renaud et Gilbert eut lieu le matin, dans les bois des -Fonds-Maréchaux, près de Versailles. Les intentions du marquis étaient -meurtrières. Il voulait tuer Gairlance. S’il avait pu, il l’aurait tué -deux fois,—d’abord comme son implacable et dangereux ennemi, ensuite -comme séducteur de Bertrande et insulteur de Micheline. - -Le prince ne se fût pas pardonné de blesser à mort celui qui, si -âprement, traquait sa vie. Ses raisons, il les avait données à -Escaldas. Mais la confiance exprimée en sa sûreté de tireur qui pique -où il veut, commençait à faiblir devant un jeu forcené. Non pas -qu’il doûtat de la victoire. Il se sentait supérieur. Seulement il se -demandait s’il ne serait pas contraint à quelque terrible riposte par -la furie même des attaques. - -A sa grande surprise, cet adversaire, son aîné de vingt ans, ne -semblait pas se fatiguer plus que lui. - -Ils en étaient à la huitième reprise, et le prince aurait pu finir dix -fois, s’il ne s’était obstiné à toucher au bras gauche. L’entreprise -était vraiment d’une difficulté fantastique, avec un homme qui -s’effaçait et se couvrait jusqu’à n’être plus qu’une main à l’extrémité -d’une lame. L’exaspération gagnait Gilbert. Dans ses prunelles noires -passaient des éclairs de férocité. - -Cependant, il réussit. - -Par une feinte, il amena une offensive, puis par une brusque dérobade, -un léger changement de position. Et alors, comme le marquis allait -foncer, il écarta son fer par une parade foudroyante, se fendit -lui-même en bondissant comme un chat, et lui traversa l’épaule gauche. - -Cette botte extraordinaire, où tout autre se fût enferré,—car -l’épée du marquis avait enlevé un lambeau de côté à la chemise de -Gairlance,—laissa les témoins dans un tel étonnement qu’ils furent -quelques secondes avant de se porter au secours du blessé. - -Celui-ci chancelait sous le choc et l’horrible douleur, la pointe de -l’épée cassée restant engagée dans l’articulation. Il ne tomba pas -pourtant, eut la force de rester debout jusqu’à ce qu’on vînt à son -aide. - -On l’étendit sur le revers d’un talus gazonné. Son médecin se pencha -sur lui, commença de couper la chemise, où s’élargissait une tache de -sang. - -A quelques pas de là, le prince de Villingen, entre ses deux amis, dont -il n’écoutait pas les félicitations, dardait un intense regard vers -ce bras saignant, qu’on dépouillait. Mais les autres le lui cachaient -par intermittences. Il ne distinguait rien. Sa curiosité s’irritait. -Une anxiété si aiguë parut sur sa physionomie que ses témoins s’y -trompèrent. - -—«Cette blessure ne présente rien de grave,» déclara l’un d’eux, -tandis que l’autre partait pour s’en assurer. - -Les convenances empêchaient Gilbert d’aller regarder les -tressaillements de souffrance de cette chair déchirée par son arme, -dont un morceau y restait encore. Il marcha nerveusement de long en -large, attendant le rapport de l’ami qui s’était rendu vers l’autre -groupe. - -Celui-ci revint avec des gestes de satisfaction. - -—«Vous pouvez partir tranquille,» dit-il à son client. «Pas l’ombre de -danger. Douloureux, mais voilà tout. - -—C’est à l’épaule? - -—Oui. - -—Vous avez vu le bras du marquis? - -—Parbleu! - -—Qu’y a-t-il sur ce bras? - -—Comment, ce qu’il y a?... Une blessure ... du sang. - -—Soit ... Mais au-dessous, sur le bras même, n’y a-t-il pas ... une -marque?» - -Le prince haletait. Pourquoi cet imbécile, en lui répondant, prenait-il -un air si stupide? Voyons ... S’il y avait un tatouage ... C’était -assez remarquable, chez un personnage d’un tel rang, pour frapper un -observateur. Serait-il possible que ce tatouage n’existât pas? - -Cependant l’autre à ce mot «une marque» eut l’air de comprendre. - -—«Tiens! Vous le saviez donc? - -—Ah!» rugit Gairlance. «Ça y est! Il est tatoué! - -—Vous pouvez le dire. - -—Et ça représente?... Une ancre, entre un _B_ et un _G_, n’est-ce pas?» - -Un éclat de rire, que ne contint pas le sérieux de la situation, ni le -fait qu’un homme souffrait, près de là, tandis qu’on arrachait le fer -d’entre ses os,—retentit. - -—«Vous en avez de bonnes, Villingen! Non!... s’imagine-t-on Valcor -avec une ancre, un _B_ et un _G_ sur le biceps! - -—Mais alors?... - -—Tatoué ... C’est une façon de parler. Il a une vilaine cicatrice, -voilà tout. - -—Une cicatrice!... - -—Oh! très couturée, peu jolie à voir. Il a expliqué devant moi ... -Un coup de zagaie, reçu en Amérique, chez les Peaux-Rouges. La pointe -empoisonnée ... Il a eu le courage d’y appliquer lui-même le fer rouge. -Il a brûlé les chairs atteintes ... Sans cela, il était fichu. - -—Malédiction!!...» hurla le prince. - -—«Ah! il n’est pas banal, votre adversaire,» ajouta l’interlocuteur, -qui se méprit une fois de plus. «On lui conteste son titre. Mais, -marquis ou non, c’est un rude lapin. Il ne fallait pas moins d’un -tireur comme vous pour le mettre sur le flanc.» - -Sans que cet éloge le touchât le moins du monde, Gilbert tourna -brusquement le dos. Et ses deux témoins échangèrent un regard, chacun -portant l’index à son front, pour indiquer le désordre mental, quand le -prince de Villingen s’éloigna, hors de lui, parlant tout seul. - -—«Il a brûlé son bras.... Il a brûlé au fer rouge l’empreinte sur son -bras! Comment triompher d’un être pareil?... Mais c’est le diable!» -grondait le jeune homme, emporté par un véritable égarement de fureur, -où se mêlait une involontaire, une irrésistible admiration. - - - - -XXII - -_LA TENTATION D’UNE MÈRE_ - - -SUR une route de Bretagne, dont aucun ombrage ne cachait les sinuosités -blanches, filait une élégante charrette anglaise. - -L’absence des hauts arbres, sur ce sol granitique, si pauvre en terre -et toujours balayé par les souffles de l’Océan, ne gênait pas en cette -saison et cette journée également finissantes. Septembre prenait déjà -des airs d’automne. Et le soleil, voilé de brumes roses, ne répandait -qu’une lumière et une chaleur adoucies. - -Les promeneurs qu’emportait la légère voiture goûtaient la sensation -d’infini que donnent les vastes horizons, et s’enchantaient des -teintes pourpres et mauves épandues sur les bruyères de la lande, et -qu’avivaient les obliques rayons de l’astre déclinant. - -—«Tiens! regarde, Liline, jusqu’où la politique va se nicher,» dit -gaiement Renaud de Valcor. - -Assise à sa droite, sur un siège plus haut, Micheline conduisait le -vigoureux cob. Derrière eux, un domestique se tenait immobile, les bras -croisés, avec cet air absent des valets bien stylés, dont pas même un -regard ne doit indiquer qu’ils entendent les propos de leurs maîtres. - -M^{lle} de Valcor ne fit pas attention à ce que son père lui montrait. -Elle ne vit que le mouvement de sa main tendue. - -—«L’écharpe!... l’écharpe!» s’écria-t-elle avec un ton de gronderie -tendre. - -—«Bah!» dit-il, «voilà ce que j’en fais, de ton écharpe.» - -Il détacha une épingle, qui, au revers de sa jaquette, maintenait le -foulard de soie noire où devait reposer son avant-bras gauche, puis, -roulant ce foulard en boule, le lança gaminement dans un fossé. - -Micheline arrêta net le cob, et, rieuse quand même dans sa gravité -mélancolique, elle s’exclama: - -—«Oh! méchant petit père!» - -Se tournant alors vers le domestique: - -—«Alain, descendez chercher l’écharpe de monsieur le marquis. - -—Je te préviens,» dit celui-ci, continuant à plaisanter, «que, s’il y -a de l’eau dans le fossé, je ne la reprendrai pas.» - -Mais elle lui représentait qu’il ne devait pas se croire encore guéri. -Son épaule blessée avait été plus longue à se remettre qu’on ne l’avait -prévu. Il fallait craindre des complications articulaires, peut-être -une arthrite, s’il fatiguait son bras trop tôt. - -Il assura que c’était fini, tout à fait fini, et fit de nouveau -remarquer à Micheline ce que, tout à l’heure, elle avait négligé de -regarder. - -—«Ceux qui ont dressé cette pierre, il y a une vingtaine de siècles, -ne se doutaient guère de cela, hein?...» dit-il, exagérant, comme -toujours à présent, pour égayer sa fille, la bonne humeur et l’entrain. - -Elle contempla, de son beau regard profond, la chose paradoxale. - -C’était un menhir, un de ces monolithes érigés, parfois isolément, -parfois en lignes ou en cercles, et qui représentent les vestiges de -l’obscure pensée celtique. L’humanité moderne renonce à reconstituer -le sens exact de ces primitifs monuments. Quand on les considère, -hérissant la lande par milliers, comme à Carnac, on se sent le cœur -étreint par l’antique erreur d’une espérance abolie. Mais on ne sait -quelle était cette espérance religieuse, exprimée en de si sauvages -symboles. - -Celui-ci était un bloc haut de deux mètres à peine. Sur sa rude face -grise se détachait, en jaune vif, une bande de papier collée, sur -laquelle on lisait en grosses capitales: - -RENAUD DE VALCOR - -CANDIDAT CONSERVATEUR - -—«C’est un vestige de votre nouvelle gloire, monsieur le député,» dit -Micheline, avec un effort, elle aussi, vers l’enjouement. - -—«Ne m’appelle pas ainsi. Tu me porterais malheur. - -—N’êtes-vous pas élu, père? Cette élection n’est-elle pas une -superbe victoire sur les ennemis qui mènent contre vous une campagne -abominable? Ah! comme je suis reconnaissante à nos braves Bretons! -Comme je bénis le noble cœur qui s’est effacé pour vous faire place!» - -Elle ignorait, ou ne voulait pas savoir, que ces manifestations -généreuses avaient été fortement suggestionnées par la fortune du -marquis. Le député démissionnaire, un vieillard, pouvait désormais -terminer ses jours dans l’aisance et doter une petite-fille qui était -son idole. Les électeurs, s’ils n’avaient qu’exceptionnellement reçu -leur récompense en espèces sonnantes, comptaient sur des avantages -matériels pour le pays, et, en particulier, sur l’agrandissement du -port du Conquet. - -Cependant, il fallait le reconnaître, l’argent avait joué le minimum du -rôle que lui réservent de plus en plus les luttes politiques. L’élan -de la région avait été sincère. Satisfaction capable de consoler -l’affection filiale de Micheline et de relever sa fierté. Mais -l’héritière de Valcor avait d’autres causes de tristesse. Elle les -oubliait, à cette minute, où, son admirable visage éclairé de tendresse -et d’orgueil, elle s’écriait: - -—«N’êtes-vous pas élu, père? La voix de cette chère Bretagne ne -proclame-t-elle pas votre nom?—ce nom qui lui est sacré, et que des -misérables osent tenter d’avilir en vous l’arrachant.» - -Il répliqua: - -—«Oui, je suis élu. Mais je ne suis pas validé. Il importe que le -procès en faux soit jugé à la confusion de mes adversaires, avant que -la Chambre ait à statuer sur mon élection. C’est-à-dire ... jugé?... Il -suffirait que la Chambre des mises en accusations ait décidé qu’il y a -lieu de poursuivre Escaldas et Plesguen. Ah! si ces canailles étaient -coffrées avant la rentrée du Parlement!... - -—De qui cela dépend-il? - -—De magistrats et d’experts qui sont en vacances pour le moment. Mais -... je verrai à presser les choses. - -—Par vos influences? - -—Par _mon_ influence,» dit-il, en appuyant sur le singulier. «Il n’en -est qu’une puissante. Heureusement, je la possède. - -—Laquelle?» demanda Micheline. - -Il pensait: «l’argent». Mais devant le pur et profond regard qui se -tournait vers lui, il répliqua: - -—«Mon bon droit. - -—Père chéri!...» murmura la jeune fille, en rassemblant les rênes dans -une main, pour appuyer tendrement l’autre sur celle de son père. Elle -ajouta, en soupirant:—«Ah! si seulement ma pauvre mère peut voir le -beau jour de votre triomphe! - -—Voyons,» observa le marquis, «son état n’est pas inquiétant. Un peu -de langueur, un ébranlement nerveux trop justifié. Quand toute cause de -tourment aura disparu, sa santé se remettra vite. - -—Dieu le veuille!» - -Renaud de Valcor éprouva une espèce de commotion à l’accent triste -de cette parole. Ce n’est pas qu’il s’inquiétât pour Laurence. Même -s’il l’avait vue aussi réellement atteinte qu’elle était, il n’en eût -pas ressenti beaucoup de chagrin. Sa femme tenait une si petite place -dans son cœur! Mais voir sa Micheline souffrir ... Il ne pouvait le -supporter. - -—«Chère enfant,» reprit-il après un instant de silence, «comme -cela m’afflige de constater ta persistante mélancolie! Resterais-tu -tellement soucieuse si tu ne doutais pas de moi, de la justice de ma -cause? - -—Oh! mon père!...» - -Tous deux parlaient dans un souffle, à cause du domestique, derrière -eux. La gravité de leurs intonations n’en fut que plus saisissante. - -Non, elle ne doutait pas de lui. Cela rayonnait dans les magnifiques -yeux noirs. Elle ne tenta même pas d’autres protestations. La -sourde véhémence de son cri avait tout exprimé. Elle ne lui dit -pas davantage ce qui, plus encore que la maladie de Laurence, la -déchirait,—l’angoisse sans trêve qui, à cette minute, se faisait -plus lancinante, à mesure que se découvraient au loin, sur la route, -les ombrages et les toits de Ferneuse. Où était son fiancé? D’où -venait le silence dans lequel il s’enfermait? Pourquoi la comtesse -Gaétane elle-même avait-elle cessé d’habiter une demeure d’où elle ne -s’absentait jamais autrefois? Si l’étrange conduite de la mère et du -fils avait pour cause l’effroyable campagne de calomnies engagée contre -son père, lui serait-il possible, à elle, Micheline, d’accepter un cœur -qui attendait, pour lui revenir, l’arrêt de la justice humaine? Oh! -lire à cette heure dans la pensée d’Hervé!... Elle ne la comprenait -plus, cette pensée. Les longs mois d’absence rendaient si lointains, si -indistincts, les derniers serments échangés, et même le visage si cher, -les yeux de clarté, les cheveux blonds, la moustache d’or, les traits -graves et doux, pétris d’une virilité fière, avec un charme presque -féminin. - -—«A quoi penses-tu?» demanda le père. - -Il le savait. Il reconnaissait bien certaine tourelle grise au-dessus -des arbres, et la haie sombre, bordée d’un saut-de-loup, contournant -le parc de Ferneuse. Ce spectacle remuait assez de choses en lui-même. -Quand pourrait-il glisser au doigt de l’orgueilleuse Gaétane l’anneau, -gage de l’ancien amour, que, si follement, il avait laissé là-bas, avec -tous les spectres d’un passé qu’il croyait anéanti, qu’il supposait -sans résurrection possible? Si seulement il avait fixé dans sa mémoire -les mots fatidiques, inscrits à l’intérieur! Aurait-il jamais imaginé -que cet infime détail, une petite bague tout unie, un souvenir, une -devise amoureuse, pussent avoir une si capitale importance. - -«Insensé!» s’écriait-il en lui-même. «Dire qu’un scrupule m’a empêché -de rapporter cet anneau, et que tout l’effort de ma vie se brisera -peut-être à ce frêle bijou. La seule superstition dont j’aie suivi la -contrainte sera-t-elle l’écueil absurde où s’échouerait ma destinée?» - -Il fit un effort pour répéter à Micheline sa question: - -—«A quoi penses-tu?» - -La jeune fille donna le change. - -—«A cette malheureuse Françoise,» répondit-elle. «Quel effondrement de -toute sa vie si son père est arrêté pour ce faux!» - -Le marquis haussa les épaules avec une certaine irritation. - -—«Tu la plains?... - -—Mon Dieu, ne sera-t-elle pas la victime innocente?... - -—Une victime! Cette petite misérable, dont l’ambition est cause de -tout. - -—En êtes-vous sûr, mon père? - -—Parbleu! Tu pourrais en être aussi sûre que moi, en te rappelant la -jalousie qu’elle te porte depuis votre enfance. Mais j’ai mieux que ces -présomptions morales. Ce chenapan de Villingen m’a dit en face que leur -mariage s’accomplira quand elle sera légalement l’héritière de Valcor. - -—Elle l’aime ...» murmura Micheline. - -—«Tu l’excuses?... Mais c’est son ignominie ... Un pareil amour!... Si -tu savais quel être de boue est ce bandit titré!» - -Ils se turent, gardant chacun le secret des images qui s’évoquaient -entre eux. Lui, voyant successivement la malheureuse Bertrande sous les -roues de son automobile, l’album infâme où Micheline elle-même était -perfidement salie, puis un mince corps, souple et agile, qui bafouait -la soif meurtrière de son épée. - -Micheline se retrouvait dans la charmille du parc, près du tennis, -écoutant sans le vouloir les déclarations du prince, tandis que -s’approchait Françoise, avec un visage si livide et des yeux si hagards -que jamais elle ne pourrait en oublier l’expression. - -«Comme elle doit me haïr!» pensa M^{lle} de Valcor. «Voilà ce que mon -père ne peut pas mesurer, puisqu’il ignore cette scène. Et à quoi bon -lui apprendre?...» - -Elle effleura du fouet la croupe rebondie du cob. On passait devant la -grille monumentale de Ferneuse. Ni l’un ni l’autre des promeneurs ne -tourna la tête pour apercevoir, au bout de l’avenue, la façade close de -la maison. - -Un peu plus loin, là où finissait le parc, et où s’ouvrait, de l’autre -côté de la route, le sentier descendant à la mer, un homme surgit -inopinément, qui venait de l’intérieur des terres en suivant le -saut-de-loup. Son apparition fut si soudaine que le cob fit un écart. -Et l’étranger ne parut pas lui-même moins saisi, car il bondit en -arrière, glissa sur la pente du petit fossé, et s’empêtra dans les -broussailles. - -Occupée de son cheval, M^{lle} de Valcor ne fit guère attention à ce -maladroit. Mais son père se retourna, observant l’inconnu d’un regard -singulièrement aiguisé. - -—«Quand tu seras au tournant, tu arrêteras,» dit-il d’une voix trouble. - -Et, comme elle tirait sur les guides un peu trop tôt à son gré: - -—«Plus loin ... là, derrière les arbres ...» commanda-t-il, nerveux. - -Un taillis cacha la voiture. M. de Valcor se souleva, tâchant de -distinguer entre les branches la silhouette équivoque. Il la vit sortir -de sa retraite aussitôt que la route parut vide, traverser cette route, -et s’enfoncer dans le sentier qui descend à la mer. Avec un geste -vague, Renaud se rassit. - -—«Va,» dit-il. - -—«Quelqu’un que vous connaissez, père?» demanda la jeune fille. - -—«J’en ai eu l’impression. - -—Et ... vous vous étiez trompé? - -—Je ne sais. Cela n’a pas d’importance.» - -Il ne voulait pas avouer qu’il avait cru voir Escaldas, mais un -Escaldas incertain,—travesti et grimé,—apparition sinistre. C’était -seulement aux yeux, à la flèche de jais du regard heurtant le sien, -qu’il avait soupçonné l’homme. Ensuite, la taille et l’allure de -l’individu, se dessinant sur l’espace, confirmèrent l’intuition. Mais -le visage était méconnaissable. - -«Il allait vers la mer,» pensa le marquis. «Un seul but possible de -ce côté: la maison des Gaël. J’irai _la_ voir, _la_ questionner,» -résolut-il, désignant ainsi en lui-même, par cet unique pronom, la -vieille Bretonne, au cœur abrupt et inébranlable comme les granits de -la côte. - -La charrette anglaise, vigoureusement enlevée par son cob, pénétrait -maintenant sous les ombrages séculaires de Valcor. A proximité de -l’habitation, Renaud et Micheline, laissant la voiture au groom, se -dirigèrent à pied vers une tente de coutil, qui se dressait sur la -terrasse bordant la mer. L’ouverture de cette tente, tournée vers le -sud, vers le large, laissait entrer une brise douce, imprégnée des -sels et des aromes de l’Océan. Sous cet abri de toile, étendue sur une -chaise longue, rêvait la marquise de Valcor. - -A quoi rêvait-elle? - -Souhaitait-elle de mourir avant que les doutes affreux dont s’était -corrodé son amour rencontrassent une foudroyante confirmation? Ou bien -demandait-elle aux puissances infinies, planant sur l’immensité, de la -laisser vivre jusqu’au jour des compensations certaines? Qui l’eût pu -dire? Ni son mari, ni sa fille ...—moins frappés, d’ailleurs, de ce -que dissimulait le calme apparent de ses traits, que de l’altération -croissante de ces traits eux-mêmes. - -Rien ne frémissait plus sur le visage exsangue et maigri de Laurence, -que la flamme sombre des larges yeux noirs. Cette fragile créature, -jadis toute vibrante et secouée de nerfs, ne sentait plus en elle -les folles détentes de leurs ressorts. Elle ne réagissait plus, -s’abandonnait, entraînée vers l’anéantissement par des suggestions -irrésistibles, goûtant déjà, dans des langueurs et des repos sans fin, -l’oubli des torturantes énigmes, où sa vie s’était brisée et éparpillée -comme une source sur des pointes de roc. - -Elle sourit quand Micheline l’embrassa, et elle tourna vers Renaud des -prunelles craintives, mais où brûlait une inextinguible tendresse. -Celui-ci négligea leur caresse soumise. Hanté par l’image au passant -suspect, il n’attendait que l’instant de descendre à la grève, sans que -cette démarche parût trop extraordinaire. - -En ce moment, l’homme qui le préoccupait se trouvait, comme le marquis -l’avait prévu, auprès de Mathurine Gaël. - -C’était bien Escaldas. - -Il n’avait fallu rien moins que le coup d’œil pénétrant et sûr -de Renaud pour pressentir la personnalité véritable sous cette -physionomie d’emprunt. Le métis avait rasé sa barbe poivre et sel, -qu’il portait en fourche, et l’avait remplacée par une barbe postiche -d’un gris d’argent, étalée en éventail. Sur son front dégarni, il -avait adapté de fausses mèches de même teinte, dont les crêpelures, -se mêlant sur ses tempes aux frisures tigrées de ses propres cheveux, -composaient l’aspect à la fois naturel et étrange qu’offrent certaines -têtes prématurément blanchies au sommet et sur les côtés, tandis que -l’occiput reste à peu près noir. De savants maquillages de la peau -et des sourcils, des rides imprimées en sens différents des rides -sincères, achevaient la transformation. Escaldas s’appliquait à la -rendre plus vraisemblable en forçant à l’impassibilité ses muscles -faciaux, généralement d’une mobilité simiesque. - -Tel quel, assis en face de la vieille Mathurine, il semblait un -vieillard au regard presque jeune, avec un teint méridional, et -certaine vivacité d’un sang resté chaud, mais que tempérait, outre les -années, l’exercice de quelque grave profession. - -La grand’mère de Bertrande se trouvait d’autant plus éloignée de le -reconnaître que ses rencontres avec le Bolivien avaient été rares. Il -s’était si merveilleusement grimé beaucoup moins pour elle que pour les -gens du pays, et surtout ceux du château. Non seulement il tenait à -ce que sa démarche ici demeurât secrète, mais encore il aurait craint -pour sa vie s’il se montrait à découvert dans une région fanatiquement -dévouée à celui qu’il trahissait de façon notoire. - -—«Madame,» disait-il d’un ton papelard, «ma visite ne doit pas vous -inquiéter. Je suis homme de loi, chargé d’une enquête délicate. Mais -je ne vous apporte aucune occasion d’ennui. Au contraire. Je suis -peut-être auprès de vous le messager d’une grande joie. - -—Il n’est plus de joie pour moi, monsieur,» répliqua l’aïeule. - -Depuis la fuite de Bertrande, Mathurine avait vieilli. Ses cheveux -ne pouvaient devenir plus blancs, mais leurs boucles de neige ne -foisonnaient plus sous la coiffe noire avec une souplesse juvénile. -Devenues grêles et rares, elles s’aplatissaient en bandeaux minces, -dégageant le visage émacié, durci. Pas une parcelle de chair, pas une -goutte de sang, ne semblaient palpiter sous la peau desséchée, où se -creusaient de durs sillons. Mais toujours l’eau ensoleillée des yeux -étincelait, dorée et pourtant froide, d’un éclat fixe et vivace. - -—«Vous dites qu’il n’est plus de joie pour vous,» reprit l’étranger. -«Mais, pourtant, si votre Bertrand, si votre premier-né, n’était pas -mort?... S’il avait jadis échappé au naufrage?...» - -Un tressaillement ébranla la vieille femme. Elle plongea dans les -yeux de l’étranger ses intimidantes prunelles, puis, lentement, elle -prononça: - -—«Si mon fils était vivant, je le saurais. Il ne m’aurait pas laissée -le pleurer pendant plus de vingt années. - -—Peut-être les circonstances ...» - -Elle l’interrompit: - -—«La terre n’est pas si grande. Celui qui y a sa mère et peut y vivre -sans elle, est pire que mort. - -—Votre fils,» demanda l’étranger, «portait bien un tatouage sur le -bras gauche: une ancre entre ses initiales?» - -Méfiante, elle dit avec indifférence: - -—«Tous les garçons de la côte se font des dessins de ce genre.» - -Il reprit très vite, sentant qu’elle se troublait, sous cette placidité -voulue. - -—«Mais tous n’ont pas, au-dessus de ce tatouage, vers l’épaule, trois -signes bruns disposés en triangle, dont un presque aussi grand et aussi -foncé qu’un grain de café.» - -A ces mots, quelque chose d’éblouissant passa sur le visage de -Mathurine. Ce ne fut ni rougeur ni pâleur, car les traits parcheminés -ne laissaient point transparaître la sève vitale. Ce fut un reflet -d’âme, un illuminement, un prodige d’expression, dont le faux vieillard -s’émerveilla. - -—«Qui?...» demanda-t-elle, inclinée en avant, et dardant sur lui ses -clairs yeux aigus, «qui ... a sur le bras gauche, au-dessus d’une ancre -et des initiales de mon fils, trois taches en triangle?» - -Escaldas jeta un coup d’œil autour d’eux. Dans la salle de la petite -maison, ils étaient bien seuls, portes closes. Cependant il ne crut pas -devoir répondre à voix haute. Il s’approcha de la vieille femme, et, -très bas, murmura, près de son oreille, un nom ... - -Elle recula, comme touchée par le feu. - -—«Vous mentez!... vous mentez!...» cria-t-elle. - -—«Je ne mens pas. - -—Vous mentez!... Sortez d’ici!... Je ne veux plus entendre un mot de -vous!...» - -Sa colère était surhumaine. Escaldas crut voir que l’excès de cette -colère venait d’une intolérable angoisse. - -—«Songez,» observa-t-il avec force, «songez à ceci ... Votre -indignation devient un témoignage, tel que je n’osais l’espérer.» - -Elle s’immobilisa, de l’immobilité pleine d’épouvante d’une somnambule -qui s’éveille au bord d’un abîme. - -—«Un témoignage?... Comment?... Que voulez-vous dire?... - -—Sans doute. La justice est en train d’établir la réelle identité -de cet homme. On vous fera comparaître. Vous aurez à déclarer la -vérité, au nom du Christ. Mais jamais vous ne la ferez éclater plus -manifestement que tout à l’heure devant moi.» - -Mathurine regarda son visiteur. Elle avait repris son sang-froid. Elle -lui dit: - -—«On me fera comparaître?... Vous n’êtes donc pas le juge, vous, comme -vous prétendiez?...» - -Escaldas trouva sans doute inutile désormais de trop composer son -personnage, car ce n’est pas l’audace dans le mensonge qui lui manquait. - -—«Je ne me suis pas présenté à vous comme un juge d’instruction, mais -comme un homme de loi. Je suis avoué. L’avoué de M. Marc de Plesguen.» - -Si peu qu’elle connût des péripéties de l’Affaire Valcor, Mathurine -comprit quel piège on était venu lui tendre. Elle éclata d’un rire -strident, d’un rire tellement spontané, ironique et sagace, que son -interlocuteur en fut décontenancé. - -—«Qu’est-ce qui vous fait rire, madame Gaël?» - -Point de réponse, mais un regard qui valait le rire et souffletait -aussi fort. - -—«Parlons raison,» reprit Escaldas. «Vous venez de livrer votre fils. -Celui qui se nomme réellement Bertrand Gaël est un homme perdu si vous -refusez de vous entendre avec moi pour le sauver? - -—Je viens de livrer mon fils!...» répéta-t-elle. - -Escaldas resta saisi du changement de sa voix. Rien n’y demeurait de -l’émotion récente. Etait-ce un effort inouï de volonté, ou cette femme -parlait-elle sincèrement? - -—«Livrer mon fils!...» reprenait-elle. «Mais mon fils n’existe plus. -Ou, s’il existait, comme vous osez le prétendre, sous un nom volé, -parmi des richesses volées, dans l’état infâme de bigamie, ce n’est pas -une fois que je voudrais le livrer ... c’est vingt fois! Bien mieux, je -le tuerais de ma main, de cette main que voilà ... Tenez!...» - -Elle avançait un poing, crispé comme sur le manche d’un couteau. Son -geste, son regard, étaient vraiment terribles. Elle gronda, farouche: - -—«Un Gaël!... Vous accusez un Gaël de ces actions monstrueuses!... -Et vous imaginez qu’après avoir pleuré vingt ans l’enfant qui mourut -victime de son devoir, pauvre, vaillant, sans reproche, je pourrais me -sentir des entrailles de mère en le reconnaissant sous la face d’un -voleur!» - -Un spasme, comme d’un sanglot refoulé, la convulsa. Mais elle raidit -contre le dossier de bois de son siège sa haute taille maigre, et riva -ses clairs yeux effrayants sur ceux du soi-disant avoué. - -Celui-ci restait abasourdi. N’avait-il pas cru, en pénétrant dans cette -maison de misère, trouver une enthousiaste alliée dans la pauvresse, -dont le témoignage valait désormais un prix incalculable? Si ce cœur -de mère ne tressaillait pas, du moins l’inattendue fortune devait-elle -enivrer l’humble créature. - -Cependant il recouvrait la parole, s’écriait: - -—«Mais, madame, c’est de la pure folie! Songez que l’homme dont nous -parlons, quel qu’il soit, a accompli de grandes choses. C’est sous -l’impulsion personnelle du vivant que les caoutchouteries d’Amérique, -créées par l’autre, se sont développées depuis vingt années. Si cet -homme est Bertrand Gaël, vous voilà riches, vous, vos fils, votre -petite-fille. Pensez à celle-là surtout. La malheureuse!... N’a-t-elle -pas besoin de la puissance de l’or, qui seule peut effacer sa faute, et -préparer un sort à son enfant?... - -—Son enfant!» - -Le cri fut si douloureux qu’Escaldas,—Escaldas même,—eut un remords, -un tressaillement de pitié. - -—«Mon Dieu ... Madame ... Ne saviez-vous pas qu’elle est mère?...» - -L’aïeule ne dit ni oui ni non, resta rigide. Vieux cœur breton, escarpé -et inébranlable, comme les granits de la côte. Sauf l’irrésistible -exclamation, il ne laissa plus rien échapper. - -Mathurine ignorait la maternité de Bertrande, parce que le marquis de -Valcor, en la rassurant sur le sort de la fugitive, s’était bien gardé -de tout dire. Suivant lui, Bertrande travaillait comme dentellière à -Paris. Elle avait connu de mauvais jours, dont il saurait la garantir, -maintenant qu’il l’avait retrouvée. - -Hélas!... cette phrase ne contenait plus dans la réalité rien de vrai, -même avec ses réticences. Bertrande avait échappé à l’influence de -son protecteur, avait rejeté ses bienfaits. Son amour pour Gilbert -l’avait emporté sur tout. Comment pouvait-elle garder encore quelque -chose de commun avec l’ennemi mortel de celui qu’elle adorait? Après -le duel, Gairlance l’avait vue revenir, son bel enfant dans les bras, -et, reconquis, le cœur touché de fierté paternelle, il avait renoué -le tendre lien. Pour le moment, il offrait à Bertrande une existence -possible, embellie d’une apparence d’attachement. Combien cela -durerait-il?... Ne jouait-il pas, d’autre part, auprès de Françoise, -son rôle de fiancé? - -Renaud de Valcor n’avait révélé à Mathurine aucun de ces détails, -encore moins ce qu’il prévoyait dans l’avenir, ni surtout l’amertume -qu’il gardait d’avoir vainement essayé d’arracher à tant de honte et -de risques la malheureuse égarée. Comment, d’ailleurs, eût-il expliqué -son propre déchirement, à la pensée de cette enfant, détournée de lui -à jamais, qui le fuirait maintenant si elle venait à l’apercevoir? -Oh! la ramasser encore, brisée et sanglante, contre les roues de sa -voiture, pour la tenir du moins quelques jours sous son toit, pour se -faire son appui, son défenseur, son champion! Mais cela n’était plus. -Cela ne reviendrait jamais. - -Cependant Mathurine restait muette, et le Bolivien, dans sa fausse -barbe blanche, glissait les arguments qui, croyait-il, pouvaient encore -la persuader. - -—«Voyons, madame, vous ne doutez plus que celui qui se fait appeler -depuis plus de vingt ans le marquis Renaud de Valcor ne soit votre fils -Bertrand. Vous serez appelée en justice pour en témoigner. On vous fera -constater, sur le bras de cet homme, les signes dont, tout à l’heure, -la seule description vous a bouleversée. Ne vaudrait-il pas mieux, -pour lui, pour vous, pour tous les vôtres, que vous alliez le trouver -maintenant? Découvrez-lui que vous connaissez la vérité. Un fils ne -trompe pas sa mère. Il ne niera pas. Ou, du moins, se verra-t-il -à la veille d’être confondu. Engagez-le à restituer,» continua le -Bolivien, «sans attendre qu’on les lui arrache ignominieusement, ce -titre, ce domaine, ces biens familiaux de Valcor, qui appartiennent à -Marc de Plesguen. Qu’il parte ensuite, qu’il s’exile pour éviter le -bagne, qu’il aille exploiter ses caoutchouteries d’Amérique. Même si -nos droits l’obligent à céder une part des revenus de cette fameuse -Valcorie, il restera assez riche pour faire nager dans l’or sa double -famille.» - -Escaldas allait sourire de ce dernier mot. Il se contint. Le visage de -l’aïeule, pétrifié dans son expression rigide, lui en imposait, quoi -qu’il en eût. - -—«C’est vous qui serez confondu,» prononça-t-elle. «Vous et ceux qui -vous ont dicté votre abominable mensonge. Mon fils Bertrand Gaël a péri -en mer, voici plus de vingt années. Le marquis Renaud de Valcor n’a -rien à craindre de vos calomnies.» - -Le faux vieillard n’insista pas. Mais il demeurait à sa place, fixant -sur la paysanne des yeux inquiétants d’éclat sous ses sourcils -grisâtres et son front chenu. - -—«Qu’attendez-vous?» demanda-t-elle avec impatience. - -—«Voyons, ma bonne dame,» recommença-t-il, «nous pouvons envisager -un autre point de vue de la question.» Il baissait la voix davantage -encore, avançait le buste avec une flexion cauteleuse, et, de l’accent, -du geste, du regard, se faisait enveloppant, insinuant, persuasif. -«Voyons ... J’admets ... Vous êtes sincère ... Vous ne pouvez -reconnaître Bertrand Gaël dans Renaud de Valcor. Mais les juges l’y -reconnaîtront peut-être ... Des présomptions singulières existeront, je -vous assure. Eh bien, madame Gaël, si vous vouliez simplement ne pas -démentir ces présomptions ... au besoin ... les ... oui, les confirmer -... M’entendez-vous?... Les personnes qui m’envoient n’épargneraient -rien pour vous manifester leur reconnaissance. - -—Vraiment?» s’écria Mathurine. - -—«Certes,» fit l’autre, s’animant. «Vous n’auriez qu’à fixer -vos conditions. On assurerait votre existence. On doterait votre -petite-fille. On la marierait même. En y mettant le prix, on -trouverait un brave garçon qui l’épouserait et reconnaîtrait le bébé. -Ce serait l’honneur, le bien-être ... - -—L’honneur surtout,» appuya l’aïeule avec une ironie qu’il ne saisit -pas. - -—«Oui, la réhabilitation, puisque vous y tenez tant. Allons, madame -Gaël. - -—Que faudrait-il faire pour cela?» demanda la grand’mère de Bertrande. - -—«Bien peu de chose. Quand vous serez appelée chez le juge -d’instruction, il faudrait lui dire que, dans sa première jeunesse, -votre Bertrand, votre aîné, ressemblait à Renaud de Valcor d’une façon -frappante. Le fait—c’est de notoriété publique—est fréquent entre vos -deux familles. Puis, lorsqu’il vous demandera si votre fils avait sur -le corps quelque signe indélébile permettant d’établir son identité, -vous décririez ces grains de beauté en triangle sur le bras gauche, et -ce tatouage, ineffaçable à moins d’une profonde cautérisation de la -chair. - -—Comment savez-vous,» questionna Mathurine, «que ces marques existent -sur la personne du marquis? - -—Par une blessure qu’il reçut en duel. La souffrance l’ayant -presque fait évanouir, on lui découvrit l’épaule, bien qu’il s’y -refusât. Plusieurs personnes étaient présentes. Même si l’instruction -n’ordonnait pas un examen signalétique intime, nous produirions des -témoins. Et alors, vous arriveriez, vous, ignorant censément cette -circonstance, avec une description identique se rapportant à votre -fils.» - -Mathurine l’interrompit. - -—«Suffit. Je sais ce que j’aurai à dire au juge. - -—Vous avez bien compris? - -—Parfaitement. Je lui raconterai qu’on est venu pour essayer de -m’acheter, pour me promettre beaucoup d’argent si je révélais, comme -ayant existé sur mon fils, des signes qu’on a découverts au bras de M. -de Valcor, après un duel. J’expliquerai comment on me les a décrits, -ces signes ... - -—On ne te croira pas, damnable vieille!» hurla Escaldas, étourdi -de surprise et de fureur. «On pensera que le marquis t’a payée pour -débiter cette fable.» - -Mathurine secoua la tête. Une joie féroce avivait l’or vert de ses -prunelles, que l’âge n’éteignait point. - -—«On me croira,» déclara-t-elle. «Car je ne parlerai pas la première. -Il faudra bien que vous indiquiez ces marques au juge, pour qu’il -s’en occupe et me questionne. C’est votre arme d’attaque, et non une -ressource de défense. Si vous ne vous en servez pas, qui donc aurait -intérêt à les mettre en cause? Et vous ne pouvez plus vous en servir, -sans que ma déposition vous rende aussitôt suspects. - -—Sorcière de malheur!» s’écria le faux avoué. - -Il eut un geste si menaçant que Mathurine recula. Agile encore dans sa -rude vieillesse, elle saisit, près de l’âtre, une pelle à long manche, -et la brandit. Son bras maigre paraissait garder une vigueur encore -redoutable. Le lâche qu’était Escaldas trembla devant le lourd outil -de fer. Par un mouvement instinctif, croyant le coup lancé, il leva -brusquement son coude à la hauteur de son front. - -Quand il l’abaissa, Mathurine vit que les cheveux argentés se -déplaçaient sur le crâne luisant, tandis que la barbe du faux vieillard -lui remontait dans la bouche. Elle ricana. - -—«Va-t’en donc, déguisé de carnaval!» fit-elle avec un magnifique -mépris. «File d’ici, gredin! Ou j’ameute contre toi les gars de la -côte. Et je te réponds que tu n’en mèneras pas large.» - -L’homme voulut répondre. Mais sa barbe dérangée empêtra sa langue -et ses lèvres. Il haussa les épaules, montra le poing à la terrible -vieille. Puis, le dos tourné, il sortit en hâte, comme s’il sentait -derrière lui l’élan de la pelle de fonte. - - * * * * * - -Deux heures environ plus tard, comme la nuit tombait, l’aïeule, qui -méditait dans la salle déjà obscure, sans songer à allumer la lampe, -vit une haute silhouette se dessiner dans le carré pâle de la porte. - -—«C’est moi, maman Gaël.» - -De l’ombre, après un silence, une voix étouffée sortit. - -—«C’est vous, monsieur Renaud?» - -Le marquis entra. - -—«Attendez,» dit-elle, «que je fasse de la lumière. - -—Ce n’est pas la peine. - -—Si, si.» - -Dans la molle lueur jaune, elle vit surgir cette belle tête mâle. -Elle y déchiffrait l’orgueil qu’y lisaient tous les autres. Mais elle -y voyait aussi quelque chose de très doux, qui n’y était que pour elle -seule. - -—«Vous venez de recevoir une visite, maman Gaël? - -—Comment le savez-vous? - -—J’ai cru, tout à l’heure, sur le sentier de la plage, reconnaître mon -pire ennemi. - -—Quel est-il, cet ennemi? - -—Celui que j’ai le plus comblé de bienfaits, naturellement: José -Escaldas. - -—Cet étranger que vous nourrissiez depuis longtemps? - -—Lui-même. Vous ne l’avez pas reconnu, malgré sa barbe postiche et ses -faux cheveux blancs? - -—Je le reconnais, maintenant que vous le nommez. Ce sont bien les -vilains yeux noirs fricassés dans de la bile, qui, jamais, ne m’ont -rien dit de bon. - -—Que pouvait-il vouloir de vous, maman Gaël?» - -Il y eut une minute muette, pendant laquelle le tic-tac de l’horloge, -dans sa gaine de bois, s’éleva, heurtant les nerfs de ces deux êtres -d’une sonorité formidable. - -Enfin, une voix qui tremblait un peu éteignit le battement solennel du -temps. - -—«Il venait m’affirmer que vous êtes mon fils.» - -Nouveau silence. - -Renaud de Valcor n’avait pas tressailli. - -—«Quelle a été votre réponse? - -—Que lorsqu’on porte le nom de Gaël, on ne vole pas celui de Valcor. -Et que, si mon Bertrand était là, maintenant, sous vos traits, monsieur -le marquis, je le tuerais de ma main, comme un infâme, un criminel et -un imposteur. - -—«On ne tue pas les morts,» dit vivement Renaud. «Et Bertrand est -mort. Mais vous avez bien fait de répondre ainsi, maman Gaël.» - -Il appuya son coude à l’angle de la pauvre table, posa sa joue sur sa -main et s’enfonça dans une rêverie profonde. - -Mathurine, les bras tombés sur ses genoux, ses vieux doigts entrelacés -comme dans la prière, le contemplait. - -Soudain, il tourna la tête. Leurs regards se croisèrent. Alors,—très -doucement, tout bas, il dit: - -—«Une mère ne peut pas haïr son enfant.» - -La vieille femme gémit,—sanglot lugubre. - -—«Et Bertrande ... Bertrande!...» clama-t-elle. «C’est mon enfant -aussi, celle-là. Perdue ... Elle est perdue!... Pourquoi?... Son père -... disparu dans un naufrage. Sa mère ... folle. Folle de chagrin, et -surtout ...» - -L’aïeule s’arrêta, puis reprit, scandant les syllabes, la voix -lointaine, les yeux envahis d’une clarté subite: - -—«Ma bru n’a déraisonné qu’après une apparition bien étrange. -N’affirmait-elle pas avoir rencontré son mari, sur la lande, à la -brune?... - -—La folie causa l’hallucination, et non l’hallucination la folie,» -prononça vivement Renaud. - -—«Plût à Dieu!» cria Mathurine. «Car, si l’Océan n’a pas gardé -mon fils, comme on ose l’affirmer, ses crimes s’augmenteraient de -l’assassinat de ces deux âmes. Si ma petite-fille a connu le mal, c’est -parce qu’elle n’a pas eu de parents pour l’en préserver. Mes pauvres -mains tremblantes d’âge n’ont pu la retenir. Et la voilà mère!... Sans -époux!... Mère et déshonorée!...» - -Renaud eut un mouvement. On avait donc appris la vérité à cette aïeule -douloureuse?... La lâche action! - -—«Je châtierai cet Escaldas! Je l’écraserai comme un serpent immonde. - -—Il a pu croire ... il a pu dire,» s’écria Mathurine, «que mon -fils vivait, d’une vie qui serait celle d’un démon ... Quel monstre -aurais-je mis au monde?... Il me faudrait donc prier nuit et jour le -ciel de foudroyer l’être qui me fut le plus cher, que mes entrailles et -mon sein ont nourri!...» - -Elle s’était dressée. Elle jetait vers M. de Valcor de telles phrases -comme des imprécations, avec une voix vibrante, des yeux étincelants, -une face d’indignation et de désespoir. - -—«Taisez-vous!... Votre fils est mort, maman Gaël,» s’écria Renaud -avec violence. «Ne l’accusez pas!... Ne le maudissez pas!...» - -La vieille femme recula, chancelante. - -—«Oui ... C’est vrai ... Bertrand est mort ... monsieur le marquis,» -proféra-t-elle d’un accent brisé. - -Alors, se laissant glisser sur sa chaise, elle pleura, le visage dans -ses mains. - -Lui, bouleversé de pitié, regardait les cheveux blancs, au bord de -la coiffe noire, les doigts osseux, entre lesquels scintillaient ces -larmes de la vieillesse, rares et affreuses,—plus affreuses peut-être -que des larmes d’homme fait. - -Cela dura quelques minutes. Puis, comme ne pouvant plus supporter ce -qu’il y avait d’inexprimable et d’oppressant dans l’atmosphère de cette -humble chambre, Renaud se leva, balbutiant un vague au revoir. - -Mathurine n’entendit pas, ou ne voulut pas entendre. Elle garda son -attitude. Ses mains voilaient toujours sa figure, cachaient ses yeux -ruisselants. Elle ne voyait rien sans doute, ne percevait rien, tournée -vers les ténèbres intérieures. - -A ce moment, le marquis de Valcor, certain que nul regard, pas même ce -pauvre regard noyé, ne surprendrait son geste, mit un genou en terre, -s’inclina, et, saisissant un pli de la simple robe de serge, posa ses -lèvres sur l’ourlet usé. - -Ensuite, il se redressa, sortit, gravit le sentier qui rejoignait la -route. - -Un groupe de pêcheurs et de paysans étaient là, qui l’attendaient. -Électeurs de la veille, fiers d’avoir voté pour le noble personnage -et de s’en donner l’importance, ils venaient de s’attrouper autour du -break automobile, aux panneaux armories. - -Quand ils virent paraître la fière silhouette du grand seigneur, sa -haute et svelte stature, si jeune encore d’énergie, sa physionomie -intimidante, quand ils remarquèrent ce bras en écharpe, qui ajoutait on -ne sait quel prestige martial à sa hardie tournure, ils éclatèrent en -acclamations. - -—«Vive notre député! - -—Hourra pour le marquis de Valcor!» - -Il les salua, le chapeau à bout de bras, avec une grâce hautaine de -souverain. - -—«Merci, mes amis, merci!» - -Un sourire charmant éclaira ses traits. Il parut goûter une joie -particulière à cette petite manifestation. Pourtant, tous remarquèrent -sa pâleur. - -Assis sur la banquette de sa voiture, il se retournait encore pour -marquer combien le touchait cette ovation, qui ne cessait pas. Mais, -quand la distance eut éteint les cris d’enthousiasme, quand il fut seul -derrière son chauffeur et son valet de pied, trop corrects pour risquer -un coup d’œil vers lui, l’animation heureuse disparut de sa face. Sa -tête se pencha sur sa poitrine, et, autour de son front soucieux, des -pensées vertigineuses tournoyèrent, comme là-bas tournoyaient les -mouettes autour d’une noire aiguille de granit dressée contre la mer -laiteuse et la blême agonie du couchant. - - - - -XXIII - -_COUP DE THÉATRE_ - - -IL ne faut pas que le marquis de Valcor soit validé. Cette élection -n’a pas une signification simplement personnelle. Vous savez bien ce -qu’elle représente, mon cher Garde des Sceaux?» - -L’homme qui parlait en ces termes au Ministre de la Justice n’était -rien moins que le Président du Conseil, Ministre de l’Intérieur. - -—«Parbleu!» s’écria son interlocuteur. «Cette satanée affaire a pris -des proportions telles que le triomphe des valcoristes serait un succès -pour la réaction. L’entrée de Valcor à la Chambre équivaudrait à une -mise en minorité du Cabinet. D’ailleurs, les deux choses se suivraient -de près. Vous n’en doutez pas plus que moi. - -—Alors, que comptez-vous faire? - -—Peu de chose. - -—Comment, peu de chose?» cria l’autre en bondissant. - -Le Garde des Sceaux prit un air sagace et posa le doigt sur une -serviette de maroquin, placée par lui, à son entrée dans la pièce, sur -le bureau de son collègue. - -—«Savez-vous ce que j’ai là, mon cher Président? - -—Non. - -—Le rapport des experts sur la fameuse lettre que le marquis arguë de -faux.» - -Le chef du Cabinet bondit. - -—«Ah!... enfin terminé! Eh bien? - -—Les experts sont unanimes. L’écriture est celle de Valcor.» - -Les deux hommes politiques, échangeant un regard de férocité -triomphante, savourèrent leur joie durant une minute muette et -silencieuse. Puis le Ministre de l’intérieur ergota: - -—«L’écriture de Valcor ... Duquel? Du vrai ou ... de l’autre? - -—Peu importe! - -—Je sais bien. Le résultat immédiat est que cette pièce est -authentique, et que l’accusation va en tirer tout le parti qu’elle -prétend possible. Notre adversaire est battu sur ce point capital. Le -procès au civil va être repris. Tout cela est parfait. Mais enfin, les -experts ont-ils eu, pour point de comparaison, l’écriture ancienne du -marquis, alors qu’il n’y avait pas de doute sur sa personne, avant son -premier départ d’Europe? Existe-t-il des documents de cette époque-là? - -—Il n’en manque pas. Les experts constatent dans leur rapport ...» -(Ici le Garde des Sceaux tira un papier de sa serviette.) «... que -l’écriture du marquis, à l’âge de vingt à vingt-deux ans, c’est-à-dire -avant qu’il partît pour son voyage d’exploration, est identique,—sauf -de faibles modifications,—à celle de l’homme qui passe pour lui -à l’heure actuelle. Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses? Un -gaillard de cette audace et de cette force, décidé à se substituer à -son noble sosie, a dû commencer par imiter son écriture. Aussi, que -le personnage en question soit simple ou double, ce n’est pas affaire -aux experts de conclure. Nous verrons cela jugé au civil, et, sans -doute, ensuite, au criminel. Ce qui donne une immense valeur à cette -lettre, c’est sa date. Elle fut tracée pendant la période obscure où -s’accomplit la substitution, si un tel crime eut lieu. Elle indique -nettement l’existence d’un individu ressemblant, _comme un frère_, -au marquis de Valcor. Elle est de la main de celui-ci. Cependant, -aujourd’hui, ne pouvant l’expliquer, il la dénie, l’arguë de faux. Sur -ce point, le voici confondu. C’est un coup dont il ne se relèvera pas -dans l’opinion, arrivât-il même,—ce qui n’est plus vraisemblable,—à -gagner son procès.» - -Au cours de cette explication, le Président du Conseil marquait, par -de fréquentes inclinations de tête, la parfaite logique et l’évidente -clarté de ce qu’il entendait. - -—«Savez-vous,» reprit-il, «ce que je vais vous demander, mon cher -ami? Gardez secret ce rapport pendant quelques jours. Quand je -dis «secret», j’entends que vous ne le rendiez pas officiel. Les -indiscrétions ne me gêneront pas, au contraire. La nouvelle va filtrer -au Palais, dans les couloirs de la Chambre, dans la presse et le pays, -que ce fameux «bordereau»—puisque c’est le nom qu’on lui donne, par -un rapprochement tout au moins ingénieux—est authentique, malgré -l’éclatante dénégation de l’intéressé. Cela va chauffer l’opinion, -d’autant plus que tout le monde le dira sans que personne puisse -l’affirmer. Rien ne rend plus fiévreux l’état d’âme du public. - -—Et puis,» interrompit le Garde des Sceaux, «un peu avant que soit -discutée l’élection ... - -—La veille même ... - -—Soit, la veille même, ou le matin, nous faisons éclater la bombe. -C’est là une tactique admirable. - -—Vous voyez d’ici le désarroi de ses partisans à la Chambre? Ils -n’auront pas le temps de se ressaisir, de s’entendre. La plupart, -découvrant son indignité, le lâcheront avec éclat. Ce sera un -effondrement. - -—Et quel camouflet pour la Droite, qui s’appuie sur de pareilles -branches pourries, qui met son espoir en de tels champions!» - -Les deux Ministres exultaient. - -Enfin, on allait en finir avec cette affaire Valcor! Jamais les vieux -partis ne s’en relèveraient. Voilà donc la noblesse! Un de ses noms les -plus fiers tombait au ruisseau. Celui qui le revendiquait ne valait -guère mieux que l’imposteur. Marc de Plesguen, fauteur du scandale, -pouvait ramasser la couronne aux feuilles d’ache alternées de perles, -il ne ferait qu’y ajouter sa propre boue. Sa caste le vomirait. Il lui -assénait le pavé de l’ours pour la débarrasser d’un parasite qui ne la -gênait pas. - -—«Mais qui le gênait, lui, car il détenait son héritage. - -—Parbleu! Ces gens-là ne connaissent que la loi de l’égoïsme, la -politique individuelle. - -—Ils prétendent qu’ils ont fait la France. C’est la France qui les a -faits. Et quand elle se détourne d’eux, voyez ce qu’il en reste.» - -Sur ce mot, M. le Ministre de la Justice prit sa serviette de maroquin, -serra la main de son Président avec une vigueur qui disait leur commune -joie. Puis il sortit, tête haute, radieux. - -Sans doute, il pensait être un de ceux qui «font la France», suivant -son expression. Du moins lui semblait-elle fort bien faite, tant -qu’elle se laissait gouverner par lui et par ses amis. - -Comme le hasard d’une rue barrée détournait l’Excellence de son chemin, -tandis qu’il revenait de la place Beauvau, sa félicité s’accrut de -passer sous certaines fenêtres de la rue Boissy-d’Anglas. Il reconnut -la maison où demeurait un chef de groupe, jouissant à la Chambre -de quelque autorité, le nommé Eugène Pavert, homme intelligent et -éloquent, mais peu scrupuleux et d’une ambition effrénée. - -Pavert était le leader d’une petite fraction du Centre, dont il jouait -comme d’un appoint dans ces circonstances où vingt voix suffisent à -déplacer une majorité. A certains jours, ce personnage avait tenu des -ministres à sa merci et s’était trouvé pour une heure l’arbitre de -l’État. - -En ce qui concernait l’affaire Valcor, il ne pouvait plus prendre ce -rôle de balancier, s’étant lié les mains par un engagement à fond avec -la Droite. On prétendait même qu’il avait touché un chèque, un de ces -chèques qui sont entrés dans l’histoire politique de la France, comme -les drapeaux pris à l’ennemi entraient jadis aux Invalides, et qui en -tapissent la voûte. - -On croyait Pavert à la solde du marquis, parce que jamais on ne -l’avait vu prendre une attitude si décisive. Le Cabinet actuel ne -lui pardonnait pas cette défection ouverte et sans retour possible. -Et c’est pourquoi le Ministre de la Justice, songeant à la déroute -prochaine de cet adversaire, à la fois redouté et méprisé, mais surtout -exécré, levait un regard qui dardait toutes les flèches de l’ironie -vers les fenêtres de certain appartement, rue Boissy-d’Anglas. - -Qu’eût-il pensé s’il avait—non pas vu, car le spectacle n’aurait -eu pour lui rien de surprenant,—mais entendu, ce qui se passait au -delà de ces fenêtres, d’ailleurs soigneusement closes et voilées de -blancheurs élégantes? - -Dans le cabinet d’Eugène Pavert se tenaient trois personnes: le maître -du logis, le marquis de Valcor, et un individu à mine d’employé -médiocre. - -Ce dernier,—du même geste que, tout à l’heure, le Garde des Sceaux, -chez le Président du Conseil,—tirait des papiers d’une serviette. Mais -la serviette était en moleskine, et les papiers tout autres que ceux -dont se réjouissait le Gouvernement. - -Rien en apparence de plus inoffensif que ces documents. L’un était une -simple feuille blanche. L’autre, une fiche portant l’adresse d’une -grosse maison de papeterie et quelques signes vagues ressemblant à une -marque de fabrique. - -—«Parlez, Baillegean,» dit le marquis, «Monsieur Pavert vous écoute.» - -Le leader du petit groupe qu’on appelait par raillerie -«l’Extrême-Centre», paraissait effectivement tout oreilles. - -C’était un homme de trente-huit à quarante ans, chevelu et barbu -comme un fleuve, l’air fougueux, même au repos, assez médiocre en -somme, mais qui se croyait du génie parce qu’il exerçait par la parole -une influence immédiate et facile. Il possédait les dons physiques -de l’éloquence: la voix, le mouvement, l’expression, la verbosité, -avec cet on ne sait quoi de magnétique dont une foule est subjuguée -sans avoir besoin de comprendre, surtout même lorsqu’il n’y a rien à -comprendre. - -En ce moment, carré dans un fauteuil,—les épaules en arrière, les bras -croisés, le regard coulant de haut,—même sans ouvrir la bouche, il -était significatif, comme un acteur qui «joue» ses silences. N’ayant -pas grand’chose en dedans de lui-même, il ne s’y repliait jamais. Toute -sa personne paradait sans cesse en dehors. - -—«Eh bien, voici ... monsieur le député,» commença celui que Renaud -avait nommé Baillegean. «Je vais tout vous dire. C’est ma carrière que -je jette à l’eau. Mais ma conscience ... - -—Ah! assez, Baillegean,» interrompit le marquis avec un sourire -dédaigneux. «Les compensations que vous avez acceptées doivent -refréner, sinon votre conscience, du moins votre langue. Passez au -fait.» - -Baillegean eut une inclination déférente vers M. de Valcor, -qui, enfoncé sur le divan de cuir du cabinet de Pavert, fumait -tranquillement un cigare. Puis il reprit, se retournant vers son -auditeur: - -—«Monsieur le député sait que je suis expert-chimiste près le -Tribunal. Or, il y a deux ou trois semaines, je fus appelé par le juge -d’instruction chargé de l’enquête préalable sur la pièce qu’on appelle -le «faux Valcor», et que le public a surnommé «le bordereau» par -analogie avec ... - -—Passez, Baillegean, passez!» fit une voix nerveuse, venue de l’angle -du divan de cuir. - -—«Le juge d’instruction me confia la fameuse lettre, m’enjoignant de -l’examiner au double point de vue de l’encre et du papier. Quant à -l’écriture, mes collègues spéciaux avaient déjà donné leurs conclusions. - -—Dites-les tout de suite à monsieur Pavert, ces conclusions, -Baillegean. - -—Les trois experts en écriture qui ont travaillé sur la pièce sont -unanimes. Ils certifient qu’elle émane de la main de monsieur le -marquis de Valcor, et qu’elle remonte à la période de son premier -voyage en Amérique, c’est-à-dire à la date qu’elle porte, soit 1880.» - -Pavert sursauta. Son regard effaré chercha les yeux de Renaud. Celui-ci -fit un geste de la main, comme pour dire: «Attendez seulement un peu.» - -—«J’emportai la pièce,» poursuivit le narrateur, «et je la soumis à -l’expertise. D’abord, pour l’encre. Vous savez comment nous procédons, -monsieur le député. Nous enlevons avec une pointe de canif un fragment -de caractère, moins d’un millimètre carré, et nous le soumettons à -l’analyse chimique. Je trouvai que la proportion de couperose verte, ou -sulfate de fer ... - -—Le résultat, Baillegean, le résultat,» reprit la voix impatiente. - -—«Le résultat!» s’écria le petit expert, dont le discours bondit -en avant comme un cheval piqué qui fait une lançade. «Le résultat -ressortait clair comme le jour. Cette encre-là était relativement -fraîche. Ce n’étaient pas des années, mais à peine des mois, qui -avaient pu s’écouler depuis la fabrication du document. - -—Bigre!» s’écria Pavert. - -—«Quant au papier, c’était plus rigolo encore. Sa teinte jaunâtre, -qui devait lui donner l’air vieux, provenait d’une adroite suspension -dans de la fumée. L’analyse chimique démontrait ça aussi. Mais point -n’en était besoin. Le filigrane prouvait que ce papier-là n’avait pas -deux ans d’existence. C’est un papier à lettres dont on se sert depuis -trente ans peut-être dans la famille de Valcor, avec le même format, -le même chiffre. Mais la maison qui le fabrique, en passant à un autre -propriétaire, a changé son filigrane il y a dix-huit mois. - -—Fichtre!» s’exclama Pavert. - -Il se dressait sur son siège, les yeux désorbités. - -—«Si monsieur le député veut voir ...» ajouta l’expert, qui se leva. - -Il se dirigea vers la fenêtre, en élevant sa feuille de papier blanc -contre le jour. - -Le leader de «l’Extrême-Centre» le suivit. Et l’expert fit sa -démonstration, tandis que, sans bouger de sa place, Renaud continuait -à fumer son cigare, levant vers le plafond des yeux rêveurs, l’esprit -comme détaché de cette scène. - -Pavert, nature exubérante, lançait des «Nom d’un chien!... Parbleu!... -Épatant!... Pas de doute!... Un enfant ne s’y tromperait pas.» - -Puis il revint à sa place en gesticulant, s’assit, et demanda à -l’expert: - -—«Mais vous avez déjà remis votre rapport aux magistrats? - -—Parfaitement. - -—Eh bien, qu’est-ce qu’ils ont dit? Ça a dû leur en flanquer, une -tape.» - -Ici, le marquis intervint, non plus pour presser, mais pour ralentir: - -—«Racontez la scène comme elle s’est passée, Baillegean.» - -Celui-ci reprit: - -—«J’ai couru trouver le juge d’instruction. Vous pensez si je brûlais -de raconter ma découverte. Je tenais la clef de l’Affaire. Les autres -n’y avaient vu que du feu. Le faux éclatait. J’arrivai tout chaud, -tout bouillant.—«Monsieur le juge d’instruction, voilà. L’encre date -de moins de six mois, et le papier de moins de deux ans. Il a été -maquillé à la fumée. Le document a été fabriqué de toutes pièces. On a -merveilleusement imité l’écriture du marquis de Valcor, puisque trois -de mes confrères ont pu s’y tromper. Mais enfin, on l’a imitée. Je vais -vous en donner la preuve matérielle, irréfutable.» - -—Bon!... Alors ... le juge?» suggéra Pavert, haletant. - -—«Le juge ... Il est devenu vert. Il s’est mis à crier:—«Vous -êtes fou, Baillegean, vous êtes fou!—Mais non, monsieur le juge. -D’ailleurs, il n’y a qu’à regarder. Ce n’est pas une opinion que -j’apporte ici. C’est un fait. Voulez-vous voir par vous-même?—Je n’ai -pas besoin de voir,» me dit-il. «Il y a autre chose que j’ai vu, et qui -rend ceci impossible.—Mais quoi donc, monsieur le juge?—Vous le savez -comme moi, Baillegean,» me dit-il. Il tremblait presque, la sueur lui -coulait sur les joues.—«Voyons, Baillegean, vous n’allez pas faire une -chose pareille ... Vous savez que c’est un crime, mon pauvre garçon -...» Je finis par comprendre qu’il me croyait payé pour affirmer ce que -j’affirmais. Naturellement, je me défendis comme un beau diable. Mais -lui, déclarait:—«Vous ne ferez admettre ça par personne, Baillegean. -La pièce est conforme à la photographie qui en fut prise, voici plus -de trois ans aujourd’hui, dans la maison Perez Gonzalez. Cette maison -reconnaît la lettre, qui est restée vingt ans dans ses archives, et -dont nous lui avons envoyé une autre photographie, faite ici même, -depuis que le document nous est parvenu. Un nommé Escaldas, le même -qui a pris la photographie de l’original en Bolivie, le certifie -authentique. On sait par quelle voie ce papier a passé avant de tomber -entre nos mains. Vous voyez bien, mon ami, que votre expertise est le -résultat d’une erreur, à moins qu’on ne la suppose celui d’un calcul. -Si vous continuez à la soutenir, vous risquez gros. Réfléchissez bien, -Baillegean.» - -—«Mais il voulait vous clore la bouche, ce gredin!» cria Pavert. - -—«Je commençais à m’en apercevoir,» reprit l’expert-chimiste. Mais je -continuais à faire la bête.—«Attendez,» me dit le juge d’instruction. -«Puisque vous vous entêtez dans l’absurde, mon pauvre Baillegean, je -vais aller demander l’avis de monsieur le Procureur Général. Nous -verrons s’il m’autorise à prendre au sérieux de pareilles fantaisies.» -Sur ce, le voilà qui part, très agité, et qui descend au Parquet. Je -perdais l’espoir de le voir remonter ce jour-là, tant ce fut long. -Enfin, il se ramène. Non plus pâle et hors de lui comme avant, non -plus avec des phrases entortillantes: «Mon pauvre Baillegean, mon ami, -etc.» Mais rogue et assuré, comme le chien du commissaire. «Voilà,» -me dit-il, «dans votre intérêt, renoncez à votre thèse. Elle est -formellement contredite par toutes les données de l’enquête. Quelqu’un -se trompe. Et si ce n’est pas vous, il faudrait donc admettre que ce -sont tous les témoins, la banque Rozalez, les magistrats de Paris, ceux -qui ont instruit à La Paz par commission rogatoire, et par-dessus le -marché les trois experts, vos collègues. Donc, Baillegean, choisissez: -ou vous examinerez mieux ce document, et l’on vous tiendra compte de -votre bonne volonté ...» - -—«Les canailles!...» gronda Pavert. - -—«... Ou nous renoncerons à nous servir de votre science, que nous -avons lieu de tenir pour suspecte.» - -—«Qu’avez-vous répondu?» demanda le député. - -—«Que j’avais expertisé la pièce en toute conscience. Et qu’il était -inutile d’attendre un autre travail de moi sur ce document, puisque je -ne pouvais y voir que ce que j’y avais déjà vu. - -—Bravo, monsieur Baillegean! Et ensuite? - -—Ensuite, j’ai pensé que cette histoire intéresserait monsieur le -marquis de Valcor, et je suis venu la lui raconter. - -—Vous ne le regrettez pas, je parie?» s’écria Pavert avec un gros rire. - -—«On ne doit jamais regretter de suivre sa conscience,» riposta -l’expert-chimiste avec une dignité falote, qui amusa M. de Valcor -lui-même. - -—«Eh bien! mon brave Baillegean,» fit le marquis, «puisque votre -conscience a été l’alpha de votre discours, trouvez bon qu’elle en soit -l’oméga. Vous ne pouvez mieux terminer. Merci d’avoir si nettement -exposé les choses. Et maintenant, au revoir. J’ai à causer avec -monsieur Pavert.» - -Le spécialiste, se voyant congédié, replia sa serviette en moleskine. - -—«Un instant,» dit le marquis. «Veuillez nous laisser les pièces de -comparaison: le nouveau et l’ancien papier à lettres, la note relative -à la modification du filigrane.» - -Baillegean n’avait sans doute rien à refuser à celui auquel le liait -... sa conscience,—peut-être aussi sa gratitude et son intérêt. Il -étala sur le bureau de Pavert les papiers demandés. Puis il salua, et -sortit. - -Lorsqu’il se trouva seul avec le chef de «l’Extrême-Centre», M. de -Valcor quitta sa position nonchalante sur le divan de cuir. Il se leva, -vint jeter le bout de son cigare dans la cheminée, où flambaient les -premières bûches d’automne, puis, se plantant devant le député, il le -regarda au fond des yeux, et lui dit: - -—«Eh bien?» - -L’autre s’était ressaisi, tâchait de dominer son emballement. Il -devinait à peu près ce qui allait suivre, et pensait que tout son -sang-froid ne serait pas de trop pour en tirer le meilleur parti -possible. - -—«Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite de grand cœur. Je ne -doutais pas, vous le savez, de votre bon droit. Je l’ai proclamé -jusqu’à compromettre mes intérêts politiques. La preuve en est faite -désormais. Vous m’en voyez le plus heureux des hommes. - -—La preuve en est faite,» répéta sardoniquement Renaud, «La preuve en -est étouffée, vous voulez dire. - -—Bah! on ne met pas une chandelle comme ça sous le boisseau. - -—Judiciairement, elle y est. On va publier le rapport des experts, -déclarer qu’il n’y a pas lieu de poursuivre pour le faux, passer -outre au procès. Me voilà condamné dans l’opinion, avant même que -soient repris les débats de mon affaire au civil. Le témoignage de -Baillegean?... Il sera récusé devant n’importe quel tribunal. On -déclarera que l’homme est fou ou vendu. Vous avez vu s’étaler le -système. Deux camps pourront s’organiser de nouveau en France, sur ce -point comme sur le fond. Il y aura des milliers de gens qui discuteront -sur un chiffon de papier, et pas un ne l’aura vu. Faire examiner de -bonne foi la pièce par une personne compétente sera plus difficile que -réunir cent mille gens passionnés qui seront prêts à se faire hacher -pour la déclarer authentique. Mais, avec tout cela, je serai invalidé -dans six jours, et condamné au bagne dans six mois.» - -Cette boutade fit rire Pavert. - -—«Alors?» dit-il. «Je vous vois venir, mon cher collègue. Car vous -êtes mon collègue. Vous ne doutez pas de votre validation? - -—Non, puisque c’est vous qui me l’obtiendrez. - -—Ah! ah!... Vous comptez sur la politique plus que sur la justice, je -le vois. - -—Oh! la justice ... - -—Nous la connaissons. Eh bien, marquis, qu’attendez-vous de moi? - -—Une chose à laquelle vous pensez, Pavert. Et qui vous séduit, -avouez-le. - -—Oh! il y a des coups à recevoir. - -—Vous ne les craignez pas. - -—Vous voulez que j’interpelle à propos de votre affaire, et que je -mette ces petits papiers-là en pleine Chambre, sous le nez du Garde des -Sceaux.» - -En parlant, le député tapota railleusement, du bout d’un couteau -d’ivoire, les feuillets laissés par l’expert. - -—«Vous donnerez à votre initiative la forme d’une interpellation, si -bon vous semble. C’est affaire à vous et à votre groupe. Tout ce que je -vous demande, c’est de prendre la parole au moment où l’on discutera -mon élection. D’ici là, ils auront sorti le rapport de leurs experts, -soyez tranquille. On m’accablera sous cette déclaration terrible, et, -en apparence, indiscutable: la lettre est authentique, elle fut écrite -il y a vingt ans. Sentant qu’elle porte avec elle ma condamnation, -je l’aurais donc arguée de faux, ajoutant cette imposture audacieuse -à toutes les autres. Car, à l’unanimité, les experts nient qu’il y -ait faux. Après ça, et quand les aboyeurs de la Gauche seront venus -raconter que j’ai répandu des flots d’or en Bretagne, que je fais -agrandir le port du Conquet, que tous mes électeurs ont été achetés, -croyez-vous qu’il y aura beaucoup de camarades pour me donner leurs -voix? C’est alors, mon bon Pavert, que vous vous taillerez un succès, -quand vous viendrez à la tribune pour dire: «Permettez ... Il y a une -toute petite chose ... Oh! presque rien ... Le filigrane du papier ...» - -Renaud éclata de rire. Un rire comme il n’en venait pas souvent aux -lèvres de ce dédaigneux. Il souriait beaucoup, parce que le sourire -a de la condescendance. Il ne riait guère, parce que le rire est un -abandon. Mais, ici, pendant une minute, il se laissa emporter par une -âpre joie. - -Eugène Pavert, enchanté au fond de son rôle, ne s’empressait pas de -l’accepter. Ne fallait-il pas faire sentir le prix d’un tel service? - -—«Mon Dieu ...» fit-il en plongeant la main parmi les mèches -désordonnées de sa chevelure. - -Il suspendit sa phrase, l’air absorbé, soucieux, les yeux au loin. Un -général examinant son champ de bataille. - -—«Qui vous gêne?» demanda Valcor, redevenu grave. - -—«Ne pourriez-vous pas, mon cher marquis, faire porter ceci à la -tribune par quelqu’un d’autre? Peu vous importe l’adresse ou l’habileté -de l’orateur. Le fait est là, qui parle de lui-même. - -—Comment?» s’écria Renaud, très surpris. «N’est-ce pas dans votre -ligne politique? - -—C’est trop dans ma ligne politique. Beaucoup trop ... Comprenez-vous? -Cela me pousse définitivement à droite. J’ai partie liée avec -l’opposition réactionnaire, après cela. Mon groupe va regimber. Ce que -vous appelez ma ligne politique ne peut pas être rigide, mais brisée. -Que devient le système de balance qui fait ma force et celle de mes -amis?» - -Il ergota pendant un moment avec cette abondance, cette ampleur de mots -qui caractérisaient sa faconde grasse et vide. - -Le marquis, d’abord étonné, comprenait. - -—«Je me rends très bien compte de ce que vous ferez pour moi, -Pavert. Mais vous n’avez pas affaire à un ingrat. Voyons, comment -pourrais-je?... - -—Pas d’argent. Je n’en accepte pas,» déclara le chef de -«l’Extrême-Centre» avec un geste noble. - -—«Vous-même, je ne dis pas. Aurais-je l’idée de vous en offrir? Mais -votre journal?... Votre groupe a un organe, n’est-il pas vrai? - -—Oui. L’_Équilibre parlementaire_. - -—Fait-il ses frais, l’_Équilibre parlementaire_? - -—Peuh!... - -—Eh bien, si je l’_équilibrais_?» suggéra de Valcor. - -Il sourit. Peut-être du calembour ... Peut-être d’autre chose. - -—«Si vous y tenez ... A la rigueur ... Là, je ne peux pas dire non: il -y va de l’intérêt de l’Idée.» - -Pavert prononça le mot avec une majuscule. - -Le marquis ne broncha pas. Il sortit son carnet de chèques, prit une -plume sur le bureau, et, levant les yeux sur le député, qui, détaché -maintenant, s’affairait dans des paperasses. - -—«Soixante?... quatre-vingt mille?... - -—Cent,» fit l’autre nettement. - -Renaud signa, déchira le pointillé et glissa sous l’encrier de bronze -ce mince rectangle, qui enrichissait de cent mille francs l’Idée, avec -un grand I. - -«Qu’est-ce que ça représente, pour ce gaillard à tête d’Absalon?» se -demanda-t-il. «Des femmes?... Des banques au baccara?... Ou de sages -coupons de rentes?» - -Le temps de lui serrer la main, il n’y pensait plus. Il descendit les -étages, lança de loin dans la rue un coup d’œil circonspect, et partit -d’un pas allègre, car il s’était bien gardé de venir dans un de ses -équipages et de faire stationner sa livrée devant la porte du leader le -«l’Extrême-Centre». - -Celui-ci, pourtant, tirait le chèque de dessous l’encrier de bronze, le -regardait d’un air sombre. - -—«_Au porteur_,» lut-il. «Mais il a certainement inscrit mon nom sur -le talon, le roublard! Et puis ... sait-on jamais? Ça pourra me gêner -si je deviens ministre. J’aurais dû demander deux cent mille.» - -Le regret empoisonnait la satisfaction de Pavert. Le nabab n’eût pas -marchandé. Pourquoi y avoir mis de la pudeur? - -—«Tonnerre de chien!» s’écria le député en tapant du poing sur son -bureau. «Comment imaginer aussi qu’il avait de quoi les mater tous? Je -n’ai plus eu mes moyens quand je l’ai vu si calé. Porter ce joli truc -à la tribune! Plus d’un, à la Droite, aurait fait la commission pour -rien.» - -C’était exact. Cependant, Renaud de Valcor tenait à Eugène Pavert, -et, pour son compte, se félicitait pleinement de la transaction. Il -fallait un metteur en scène de cette trempe pour donner au coup de -théâtre tout l’éclat, tout le retentissement possibles. Dans les -couloirs de la Chambre, on disait crûment, entre copains, du leader de -«l’Extrême-Centre»: «Il a de la g ...» - -C’est à cause de cette qualité que Valcor l’avait choisi. - -Il en eut pour son argent. - -On n’a pas oublié cette séance mémorable. - -La veille, les journaux du soir, et, le matin, ceux de la première -heure, avaient publié le rapport des experts, déclarant authentique -la fameuse lettre. Le Palais-Bourbon, avec l’affluence des gens à -ses portes étroites, ressemblait à une fourmilière quand les insectes -se pressent aux trous qui y donnent accès. En dedans, les tribunes -regorgeaient de monde. Tous les députés étaient à leur poste. On -allait donc voir exécuter ce fameux marquis, cet homme légendaire, cet -aventurier de haut vol. Son effondrement, d’ailleurs, ne diminuait en -rien l’excitant attrait de son énigmatique aventure. Au contraire. S’il -n’était pas l’héritier légitime du vieux et illustre nom qu’il portait, -qui était-il? Le roman se corsait. Les paris étaient ouverts, comme -pour ces feuilletons à réclame sensationnelle, qui, en d’immenses et -impressionnantes affiches, promettent des primes à qui saura prévoir le -mystère de leurs personnages et les péripéties de leur dénouement. - -Le débat sur son élection commença par des escarmouches. - -Des honorables de la Gauche tentèrent de prouver que l’or de ce -richissime personnage avait été son premier agent électoral. - -D’autres, de la Droite, vinrent le montrer comme la providence de sa -province, et demander si les bienfaits répandus sur un pays laborieux -et pauvre disqualifiaient un citoyen, l’empêchaient de représenter -cette vaillante population maritime, dont il prenait à cœur le -bien-être et les véritables intérêts. - -Les uns parlèrent d’obscurantisme, d’une coalition de curés, citèrent -un prédicateur de village qui, dans un sermon, avait indirectement -enjoint à ses ouailles de voter pour le marquis. - -Les autres vantèrent la tradition, l’héritage d’un passé glorieux, le -rôle tutélaire des anciennes familles. - -Mais un ministériel aborda le fond des choses, le côté brûlant de la -discussion. - -—«Messieurs, sans anticiper sur un jugement qui sera prononcé dans une -autre enceinte,» s’écria-t-il avec une fausse réserve, «nous venons -d’avoir, depuis hier, des indications après lesquelles nous ne saurions -accueillir sans inquiétude et sans défiance la personnalité qui prétend -occuper ici un siège. Nous n’avons pas à discuter cette personnalité. -C’est affaire, pour le moment, au Tribunal civil. Souhaitons que cela -ne soit pas prochainement du ressort de la Cour d’assises. Mais cette -seule éventualité ...» - -Un épouvantable brouhaha coupa ce discours. - -La tempête était déchaînée. - -La Droite huait l’orateur, criait: - -—«Assez! C’est un scandale! A l’ordre!» - -La gauche applaudissait en tonnerre. - -Au Centre, on vit une haute silhouette se dresser, une tête chevelue -s’agiter, un bras se tendre vers le bureau: - -—«Je demande la parole!...» - -C’était Eugène Pavert. - -Son intervention étonna tellement qu’un silence relatif se produisit. - -A la tribune, le ministériel reprenait: - -—«Quand un homme arguë une pièce de faux et qu’elle ne l’est pas, n’en -peut-on conclure que cette pièce est singulièrement menaçante pour lui? -Et quel est alors le faussaire, sinon ... - -—Assez!» criait-on. «Pavert! Pavert!» - -Car on ne se souciait pas d’un développement prévu. Tandis que -chaque parti se demandait, non sans inquiétude, quelle surprise lui -réservait l’équilibriste de «l’Extrême-Centre.» Sur qui allait-il -frapper? Jusqu’à présent, il s’était montré valcoriste notoire. -Allait-il offrir, après le rapport des experts, une éclatante -abjuration? Ou ferait-il surgir quelque dessous, favorable, contre -toute vraisemblance, au champion des vieux partis? S’il s’obstinait, il -pouvait peut-être arrêter la déroute. S’il lâchait Valcor, c’en était -fait de cet étrange destin. L’appoint de son groupe consoliderait le -bloc de la Gauche contre une Droite ébranlée. L’invalidation devenait -certaine. Nul ne croirait plus au marquis. L’aventurier resterait, qui -n’aurait alors qu’à disparaître. - -Pavert commença. - -Pour la première fois de sa vie, il fut bref. Ayant quelque chose à -dire, par hasard, il se garda bien de le noyer dans des mots. - -Quel Démosthène eût produit pareil effet? - -Lorsqu’il leva une simple feuille blanche, parlant de ce vulgaire petit -accident commercial, une marque de fabrique filigranée dans du papier, -un silence de mort plana dans l’hémicycle. La stupeur, l’attention, -sur les bancs et dans les tribunes, suspendaient les cœurs passionnés. -Mais, quand il raconta l’intimidation de l’expert, les manœuvres du -juge d’instruction et du Procureur Général, quand il fit remonter -l’inspiration de ces manœuvres jusqu’au Gouvernement, quand il prit à -partie, directement, le Garde des Sceaux, mettant celui-ci au défi de -le contredire, les forces orageuses se déchaînèrent, et plus violemment -que la première fois. Ce fut un de ces tumultes où les voix furieuses, -les battements de pupitres, les cris d’animaux, les menaces, les -injures, les hurlements de victoire, les rugissements de rage, font -d’une assemblée parlementaire un tableau d’humanité plus lugubre, sinon -plus tragique, qu’un champ de bataille. - -Quand enfin l’épuisement fit tomber une espèce de calme sinistre sur ce -délire, le résultat de cette frénétique séance commença de se dessiner. -C’était, pour le marquis de Valcor, un extraordinaire succès personnel. -Il avait cessé d’être en cause. Pas une voix ne s’élevait plus pour -demander son invalidation. Les passions politiques, déchaînées d’abord -sur son nom, laissaient maintenant ce nom s’élever, planer sur le -débat, comme devenu tout à coup intangible. - -Le Gouvernement était sur la sellette, et c’était un morceau plus -savoureux à dévorer que le nouvel élu du Finistère. - -Si le Cabinet ne tomba pas, c’est que Pavert, pour des raisons à lui, -n’avait pas transformé sa question en interpellation. Mais le Ministère -pressentait, qu’épargné aujourd’hui, il n’en tomberait, prochainement, -que de plus haut. - -Le Président du Conseil montrait une face livide. Son attitude était -d’autant plus piteuse que l’attaque le trouvait désarmé. Le malheureux -ne connaissait rien du filigrane. Il en restait à la conversation -triomphante avec le Garde des Sceaux et au rapport des experts. - -Quand le leader de l’«Extrême-Centre» entreprit sa démonstration, -le chef du Cabinet sourit, haussa les épaules, et souffla vers son -collègue de la justice: - -—«Démentez.» - -L’autre se recroquevillait, aplati comme sous une massue, non point -pâle, mais couleur de brique et les yeux hors de la tête. Il feignit -de ne pas entendre. Lorsque enfin, poussé, hissé à la tribune, il -dut donner une explication, il se contenta de déclarer, au milieu -d’une tempête de sifflets et de vociférations, que les faits apportés -par l’honorable M. Pavert paraissaient invraisemblables, mais qu’il -allait ouvrir une enquête. Il insinua qu’on devait se méfier de telles -manœuvres, surtout en considérant la fortune immense qui pouvait -acheter tous les témoignages et toutes les consciences. - -A cette perfide parole, une certaine agitation se produisit sur un -point de la galerie, au-dessus des tribunes. C’était Baillegean qu’on -expulsait, pour une tentative de bruyante protestation. L’expert -promena dans les couloirs sa conscience indignée. - -Cependant, à la tribune, le Garde des Sceaux, assailli par de fauves -hurlements, eut une inspiration qui faillit devenir funeste à Valcor. - -—«On vous joue,» cria-t-il en se tournant vers la Droite, «On vous -apporte une fable qui ne résistera pas à la vérification. Elle -ne saurait être soutenue jusqu’à demain. Mais qu’importe demain? -Aujourd’hui, dans l’entraînement de la passion, vous aurez validé -une élection scandaleuse. C’est tout ce qu’on veut vous arracher par -la plus habile des surprises. Dans vingt-quatre heures, vous verrez -clair. Trop tard! Ceux mêmes qui auront fait de vous leurs dupes -riront ouvertement de votre crédulité. Leur résultat sera atteint. Une -coalition d’imposture, soudoyée par des flots d’or, aura étouffé la -justice dans une Chambre française. Et le pays consterné contemplera, -parmi ses législateurs, le plus audacieux des aventuriers. Vous aurez -fait triompher, messieurs, la plus grande mystification du siècle.» - -Quand le Garde des Sceaux descendit de la tribune, ses collègues du -Ministère le félicitèrent vivement. - -Le silence relatif, tout à coup tombé sur cette assemblée en délire, -indiquait avec quelle force l’argument avait porté. On le pesait. On -réfléchissait. Si, après tout, l’histoire du filigrane était fausse? On -ne pouvait y aller voir. Le Garde des Sceaux la démentait. Était-il, -par hasard, de bonne foi? Mais qui l’était, dans cette affaire, où -le parti pris devenait plus exigeant que le besoin de savoir, et -où certains s’attacheraient le bandeau sur les yeux plutôt que de -constater ce qu’ils niaient depuis des mois. Entêtement, esprit de -caste, prestige d’une fascinante individualité, et tant d’autres -éléments obscurs mêlés aux sentiments que soulevait cette aventure -extraordinaire. A côté de valcoristes convaincus, il y en avait -d’autres qui eussent persisté à défendre le héros du jour, même si, -consciemment ou non, ils en étaient venus à douter de son bon droit. - -Elle s’achevait, cette séance, dans un accablement anxieux et lourd. - -On vota. - -Une petite minorité avait bien proposé le renvoi de la discussion, -pour éclaircir cet incident du filigrane. La Chambre s’y était -opposée en masse. Valcoristes et antivalcoristes voulaient profiter -de l’échauffement de l’heure, chaque parti pensant qu’il en devait -bénéficier. Les premiers se disaient: «Après le coup de théâtre du -filigrane, il sera validé.» Les seconds: «Après le raisonnement du -Garde des Sceaux, qui oserait marcher à fond, sinon les enragés et les -vendus?» - -La fastidieuse cérémonie du scrutin à la tribune étant terminée, les -deux camps s’étonnèrent quand le Président déclara qu’il fallait -procéder à un pointage. - -Il était près de neuf heures du soir. Une lassitude accablait la salle. -Beaucoup de députés s’en allèrent se réconforter à la buvette, puis -revinrent, agressifs et bruyants de nouveau. - -Enfin, vers neuf heures et demie, le résultat du vote fut proclamé. Les -valcoristes l’emportaient. La majorité ratifiait l’élection. Renaud, -marquis de Valcor, était député. - -Ce vote, commenté le lendemain par tous les journaux du monde, parut un -jugement anticipé de la fameuse Affaire. - -Ce n’était pas seulement un siège à la Chambre qu’obtenait le -personnage énigmatique et discuté. C’était la reconnaissance éclatante -de ses droits, de son titre. C’était, du même coup, la revanche des -calomnies déversées à cause de lui sur l’aristocratie française. -Elle revendiquait hautement comme sien, cette aristocratie, un être -d’initiative et d’énergie, explorateur intrépide, véritable fondateur -d’une industrie essentielle, jusque-là laissée à des exploitations -hasardeuses, destructrices. La noblesse moderne, tant décriée pour son -inertie, pour son inadaptation sociale, trouvait en Valcor le champion -qui la relevait. N’était-ce pas pour cela, précisément, qu’une cabale -infâme s’efforçait d’avilir ce héros, de contester le vieux sang de ses -veines? On avait joué du sénile Plesguen. Fantoche qui, sans le savoir, -sans le vouloir, faisait le jeu des pires adversaires de sa caste. -Mais aujourd’hui enfin la lumière éclatait, les intrigues ténébreuses -apparaissaient dans toute leur vilenie, avec cet incident du filigrane. - -Les feuilles réactionnaires firent entendre de véritables hymnes de -victoire, non seulement au lendemain de la validation, mais surtout -lorsque, après enquêtes et contre-enquêtes, il fut prouvé que les faits -apportés à la tribune par Eugène Pavert étaient incontestables. - -Tout ce qu’il avait dit était exact. - -Exacte, la composition de l’encre, qui assignait à l’écriture une date -de moins de douze mois. - -Exact, le filigrane qui faisait remonter à deux ans au plus la -fabrication du papier. - -Exacte, la pression inqualifiable exercée sur l’expert par le juge -d’instruction, obéissant au Procureur Général, qui lui-même prenait son -mot d’ordre dans le cabinet du Ministre. - -Le marquis de Valcor attendit, sans se montrer,—mais non sans -alimenter l’enthousiasme de la presse, de _sa_ presse, à lui, qui -éprouva son adroite et généreuse reconnaissance,—le silence humilié -de ses ennemis et l’épanouissement de son apothéose. Puis, un jour,—un -beau jour de novembre, vif, clair et fin, où s’annonçait une séance -intéressante à la Chambre, il se rendit pour la première fois au -Palais-Bourbon. - -Il ne s’y rendit pas de trop bonne heure, afin que l’hémicycle fût -plein et les tribunes bien garnies. - -Dans une de celles-ci, sa fille Micheline montrait sa beauté pure et -fière, qui faisait sensation. - -Sa mère, de plus en plus malade, ne l’accompagnait pas. Elle -était venue avec une parente âgée, une grande dame, la duchesse -de Servon-Tanis, cousine de son grand-père maternel,—une vieille -«sang-bleu», qui tenait la famille à distance depuis le scandale de -l’Affaire, mais qui, aujourd’hui, ne craignait pas de s’en rapprocher. -Sa présence authentiquait mieux que de séculaires parchemins la -noblesse du nouvel élu. - -L’altière personne et sa ravissante compagne attiraient tous les -regards, par la réunion des prestiges les plus séduisants du monde chez -la femme: la grâce radieuse d’un jeune visage, une fleur admirable -de distinction sous des cheveux blancs, et la plus sûre élégance de -toilette, conforme à l’âge respectif, à l’endroit, à la circonstance. - -Mais, à la porte de droite, un homme parut. Aussitôt, députés et public -n’eurent d’yeux que pour lui. - -Le marquis de Valcor entrait. - -On le vit s’arrêter un instant, sans hésitation ni gaucherie, sans -arrogance non plus, tandis qu’il choisissait de loin, parmi les places -restées libres, celle où il irait s’asseoir. - -Sa tenue, l’expression de sa physionomie, étaient d’une aisance -parfaite, bien qu’il se sentît le point de mire de l’énorme assemblée. - -Pendant la première seconde, où l’effet de son apparition suspendit -tout, ceux qui ne le connaissaient pas encore de vue examinèrent -avidement ce rare type d’homme. Sa haute taille, dans l’impeccable -redingote fleurie d’un œillet blanc, sa tête superbe, son air de -supériorité tranquille, l’intellectualité puissante, la volonté -indomptable, empreintes sur ses traits, en imposèrent aux plus -récalcitrants. - -La Droite entière se leva et l’acclama de cris et de battements de main. - -Les murmures et les huées de la Gauche ripostèrent un instant, mais -sans conviction. - -C’était un spectacle tellement significatif que les farouches -socialistes eux-mêmes le contemplaient comme une scène de théâtre bien -machinée: toute cette fraction de la Chambre, représentative d’idées -anciennes et d’une grandeur disparue, saluant, frémissante et debout, -cet être vraiment fait pour incarner les fiertés de race, avec les -traditions d’aventures, de hardiesse et de conquête. - -Devant cette embarrassante ovation, le marquis de Valcor n’eut pas le -mauvais goût de répondre par des gestes de souverain, non plus que la -maladresse de s’y soustraire par un effacement confus. Il eut, vers -les collègues qui l’applaudissaient, un long regard de reconnaissant -orgueil. Puis, sans trop de lenteur ni trop de précipitation, d’un pas -direct, et comme sûr du terrain qu’il foulait pour la première fois, -il s’avança, monta quelques gradins, et prit place à l’extrémité d’un -banc, au milieu même de la Droite. - -Dans la tribune, Micheline essuyait furtivement les larmes radieuses -qui menaçaient de déborder ses longs cils. - -«Ah! si Hervé était seulement ici!...» songeait-elle. «S’il assistait à -une telle victoire!...» - -Et, comme un écho, un de ces échos de silence que nulle oreille ne -perçoit, mais dont les vibrations ébranlent mystérieusement les cœurs, -un soupir presque semblable s’exhalait, éperdu, là, plus bas, dans -cette arène brûlante, où fermentaient tant d’intérêts et de passions. - -Qui l’eût deviné, ce soupir, arraché au triomphateur par une pensée -d’amour? Ce soupir gonflant, avec un nom de femme, cette poitrine, si -calme en apparence, sur laquelle, maintenant, Renaud de Valcor croisait -les bras? - -N’était-il donc pas satisfait, le vainqueur du jour? Ne triomphait-il -pas des êtres, du sort et des plus effrayants obstacles qui puissent -entraver une destinée humaine? Ne rêvait-il pas quelque domination -nouvelle, sur ce champ de la politique, où il arrivait en favori, en -chef? - -Les bravos qui l’avaient accueilli s’éteignaient à peine. Les beaux -yeux étoilant les tribunes ne se déprenaient pas encore de sa mâle -séduction. L’âcre encens de la jalousie flottait vers ses narines, de -tous les coins de cette salle, pleine d’hommes souhaitant de vivre -l’heure qu’il vivait. - -Et lui, n’avait dans l’âme qu’un appel, qu’un cri, qu’un désir: - -«Gaétane!... Où est-elle?... Ah! que n’est-elle ici!...» - - -Fin de: - -_LE MARQUIS DE VALCOR_ - -Première Partie de: - -_LE MASQUE D’AMOUR_ - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - - - - TABLE - - - I. La Fête de Nuit 1 - - II. La Cachette 31 - - III. Ce que la Mer entendit 46 - - IV. Ce que les Arbres entendirent 60 - - V. Le Subterfuge 75 - - VI. Bertrande 91 - - VII. L’Aïeule 110 - - VIII. Histoire d’Autrefois 124 - - IX. Le Père et la Fille 143 - - X. L’Explication 149 - - XI. Le Roman du Prince 176 - - XII. Une Piste dans les Ténèbres 191 - - XIII. La Mère et le Fils 213 - - XIV. La Séduction 242 - - XV. La Foudre gronde 271 - - XVI. Hostilités 294 - - XVII. Supplice d’Amour 314 - - XVIII. Le Chiffre mystérieux 327 - - XIX. La Lettre révélatrice 345 - - XX. L’Accident 372 - - XXI. Le Duel 392 - - XXII. La Tentation d’une Mère 411 - - XXIII. Coup de Théâtre 439 - - -[Illustration] - - - Paris.—Imp. A. LEMERRE, 6, rue des Bergers.—4062. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le marquis de Valcor, by Daniel Lesueur - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE VALCOR *** - -***** This file should be named 50997-0.txt or 50997-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/9/9/50997/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/50997-0.zip b/old/50997-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 4a8f332..0000000 --- a/old/50997-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h.zip b/old/50997-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index fc7ff3f..0000000 --- a/old/50997-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/50997-h.htm b/old/50997-h/50997-h.htm deleted file mode 100644 index bfb1d70..0000000 --- a/old/50997-h/50997-h.htm +++ /dev/null @@ -1,19928 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Le Masque D’amour, by Le Marquis de Valcor. - </title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - <style type="text/css"> - -body {margin-left: 10%; 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le marquis de Valcor - -Author: Daniel Lesueur - -Release Date: January 22, 2016 [EBook #50997] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE VALCOR *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<div class="limit"> - -<div class="chapter"> - -<div class="transnote p4"> -<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p> -<p class="ptn">—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p> -<p class="ptn">—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p> -<p class="ptn">—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; -l’image a été placée dans le domaine public.</p> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 mid">LE MASQUE D’AMOUR</p> - -<hr class="d1" /> - -<div class="limit2"> -<p class="pi4 elarge">Le Marquis</p> -<p class="pr4 giant">de Valcor</p> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p> - -<p class="pc4 mid">ŒUVRES</p> - -<p class="pc lmid">DE</p> - -<p class="pc elarge">DANIEL LESUEUR</p> - -<hr class="d1" /> - -<p class="pc2 mid">ÉDITION ELZÉVIRIENNE</p> - -<table id="t01" summary="ad1"> - - <tr> - <td class="tda"><span class="smcap">Poésies.</span>—<i>Visions divines.</i>—<i>Visions antiques.</i>—<i>Sonnets -philosophiques.</i>—<i>Sursum Corda!</i> 1 vol. avec portrait.</td> - <td class="tdrl">6</td> - <td class="tdrl">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tda"><span class="smcap">Lord Byron.</span> (Traduction). Tome I<sup>er</sup>: <i>Heures d’Oisiveté.</i>—<i>Childe -Harold.</i> 1 vol. avec portrait</td> - <td class="tdrl">6</td> - <td class="tdrl">»</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tda">Tome II: <i>Le Giaour.</i>—<i>La Fiancée d’Abydos.</i>—<i>Le Corsaire.</i>—<i>Lara</i>, -etc. 1 vol</td> - <td class="tdrl">6</td> - <td class="tdrl">»</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pc2 mid">ÉDITION IN-18 JÉSUS</p> - -<p class="pc1">ROMANS</p> - -<table id="t02" summary="ad2"> - - <tr> - <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Marcelle.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Amour d’Aujourd’hui.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Névrosée.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Une Vie Tragique.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Passion Slave.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Justice de Femme.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Haine d’Amour.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">A force d’Aimer.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Invincible Charme.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Lèvres Closes.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Comédienne.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Au delà de l’Amour.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tda1"><i>Lointaine Revanche.</i>—</td> - <td class="tda"><span class="smcap">L’Or sanglant.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdc">—<span class="vh">——</span>—</td> - <td class="tda"><span class="smcap">La Fleur de joie.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">L’Honneur d’une Femme.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Fiancée d’outre-mer.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tda"><i>Mortel secret.</i>—</td> - <td class="tda"><span class="smcap">Lys Royal.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdc">—<span class="vh">——</span>—<span class="vh">——</span></td> - <td class="tda"><span class="smcap">Le Meurtre d’une Ame.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tda"><span class="smcap">Le Cœur chemine.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tda"><i>Le Masque d’Amour.</i>—</td> - <td class="tda"><span class="smcap">Le Marquis de Valcor.</span> 1 vol. </td> - <td class="tdrl">3</td> - <td class="tdrl">50</td> - </tr> - -</table> - -<hr class="d1" /> - -<p class="pc2 reduct"><i>Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, -y compris la Suède et la Norvège.</i></p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 large"><span class="font1"><i>DANIEL LESUEUR</i></span></p> - -<hr class="d2" /> - -<p class="pc large">LE MASQUE D’AMOUR</p> - -<h1 class="giant">Le Marquis<br /> -<span class="pi4">de Valcor</span></h1> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/logo.jpg" width="150" height="221" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc4 large"><span class="font1"><i>PARIS</i></span></p> - -<p class="pc1 mid">ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</p> - -<p class="pc1 lmid">23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31</p> - -<hr class="d3" /> - -<p class="pc">M DCCCCIV</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[iv]</a><br /><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-001.jpg" width="400" height="138" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc4 elarge">Le Marquis de Valcor</p> - -<hr class="d1" /> - -<h2 class="p2">I</h2> - -<p class="pch"><i>LA FÊTE DE NUIT</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dr.jpg" width="83" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">REGARDEZ-LE. Ce n’est pas la chance, -mais bien lui-même, qui a fait sa destinée. -De n’importe quelle obscure -condition, cet homme-là aurait surgi -au premier rang. Il n’y a pas à dire: c’est quelqu’un.</p> - -<p>—Quelqu’un ... Oui, quelqu’un ... Mais qui?...» -prononça l’interlocuteur avec un accent singulier.</p> - -<p>—«Comment qui? Le marquis Renaud de -Valcor, l’explorateur célèbre, le conquistador -moderne, qui aurait doté notre pays d’une colonie -nouvelle, si le Gouvernement n’avait craint -des conflits dans l’Amérique du Sud, et qui demeure<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span> -comme le roi des territoires les plus étendus -possédés par un particulier—cette Valcorie, -cédée par le Brésil, la Bolivie et le Pérou, fort en -peine de délimiter leurs États dans cette région -jusque-là inexplorée. Je n’ai pourtant rien à vous -apprendre, monsieur Escaldas, sur la personne -ou la carrière de mon cousin, puisque vous avez -été directeur d’une de ses caoutchouteries du -Haut-Amazone, et que vous le seriez encore, si -votre santé ...»</p> - -<p>Un étrange sourire, plutôt deviné que réellement -vu dans la pénombre, figea soudain cette -éloquence.</p> - -<p>Marc de Plesguen,—qu’on appelait parfois, -pour le flatter, M. de Valcor-Plesguen, bien qu’il -fût cousin du marquis seulement au second -degré, et par les femmes, sans avoir aucun droit -au nom,—venait d’éprouver le frisson d’inquiète -antipathie qui, depuis quelque temps, le -secouait devant certaines expressions et certaines -attitudes de José Escaldas.</p> - -<p>Tous deux s’étaient installés, pour savourer -les fins cigares de leur hôte, sur des sièges de -jardin, au bord de la pelouse fleurie de corolles -électriques.</p> - -<p>C’était une des surprises de la fête de nuit, cet -épanouissement d’une floraison versicolore et -lumineuse parmi les massifs, les corbeilles, les -gazons, et même dans les feuillages des hauts -arbres les plus voisins de l’admirable demeure.</p> - -<p>Au delà de cette zone féerique, le parc s’étendait, -nocturne, immense et solitaire. D’un côté, -il aboutissait à une terrasse monumentale, -longue d’un demi-kilomètre, en face de laquelle<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span> -s’ouvrait le vide énorme de l’Océan. Car ce -domaine de Valcor, situé sur un promontoire du -Finistère, dans le voisinage de Brest, s’enveloppe -de toute la sauvage poésie qui fait de -l’extrême Bretagne une région si farouchement -pittoresque.</p> - -<p>Ici, la terre et les eaux tiennent un tête-à-tête -formidable. Les lames qui battent ces côtes ont -dans leur élan la poussée de tout l’Atlantique. -Et le rivage ne leur résiste que par un hérissement -de granit, monstrueux, tourmenté, indestructible,—force -inerte, non moins imposante -que la force furieuse et déchaînée de la mer.</p> - -<p>En ce moment, sur le château de Valcor, dont -la magnificence architecturale et la situation -merveilleuse font une des curiosités de cette -côte déjà naturellement si grandiose, planait la -douceur d’une splendide nuit d’été.</p> - -<p>Là-haut, contre le velours sombre du ciel, les -constellations semblaient aussi les fleurs de feu -d’une prairie fantastique. Le souffle ample et -suave du large apportait une fraîcheur sans rudesse, -imprégnée d’aromes salins.</p> - -<p>Par les larges croisées ouvertes de toutes parts -dans la magnifique façade Renaissance, entre -les tourelles, sous les grands toits Louis XIII, aux -saillies des avant-corps, s’échappaient des flots -de musique et des nappes de lumière, avec le -frémissement de la danse. Sous les lustres aveuglants -des salons, tournoyait l’envolement de -couples. Toute la jeunesse aristocratique de Brest -et des environs fêtait, dans la griserie du plaisir, -le dix-huitième anniversaire de la jolie Micheline -de Valcor.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span></p> - -<p>Cependant, les deux hommes qui s’étaient -isolés, pour fumer, dans l’air délicieux du soir, -réunis seulement par le hasard de cette fantaisie, -semblaient n’avoir guère d’idées communes à -échanger.</p> - -<p>Celui dont ils parlaient encore, et qui, pour -la seconde fois, passait devant leurs yeux, était -pourtant, comme l’exprimait avec chaleur son -cousin, un personnage peu banal, et qui, à lui -seul, pouvait fournir un sujet intéressant à leurs -propos.</p> - -<p>Le marquis de Valcor marchait lentement, -à côté d’une femme qui, à la distance où la -voyaient les deux observateurs, et parmi les jeux -variés de l’ombre et de l’éclairage électrique, -paraissait presque jeune et assurément encore -belle.</p> - -<p>C’était la comtesse Gaétane de Ferneuse. -Veuve, elle habitait toute l’année dans ses -terres, qui touchent à celles de Valcor. Depuis -des siècles, une amitié traditionnelle unissait les -deux maisons. On retrouve, à travers l’histoire, -côte à côte, comme frères d’armes dans les plus -célèbres combats, des Ferneuse et des Valcor.</p> - -<p>Sur le décolleté de sa robe en mousseline de -soie crème incrustée de chantilly noir, la comtesse -avait jeté une écharpe en duvet neigeux. -Sa tête blonde, où tremblait le vol d’une libellule -en diamants, émergeait hors de cette mousseuse -écume, comme celle d’une sirène dans la brisure -d’une vague. Son visage blanc et immobile, aux -larges yeux fixes, prêtait à cette illusion. Son -expression était celle de la tristesse et de la -fierté. Cependant, elle inclinait légèrement le<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span> -front du côté du marquis, avec un air d’attention -profonde, comme si elle eût voulu saisir jusqu’aux -moindres inflexions de sa voix.</p> - -<p>—«Voilà un flirt qui me paraît sérieux,» -murmura José Escaldas.</p> - -<p>—«Un flirt!» répéta M. de Plesguen, choqué -du mot. «Pour le compte de leurs enfants, -alors. Micheline et Hervé sont destinés l’un à -l’autre. Leurs fiançailles vont être bientôt officielles.</p> - -<p>—Hé!» riposta l’autre, «que les jeunes -gens s’aiment, cela va sans dire. Mais pourquoi -voulez-vous que les parents aient dit leur dernier -mot? Voyez ... Ne forment-ils pas un beau -couple?»</p> - -<p>Pour la troisième fois, le maître de la maison -et sa compagne revenaient à proximité. Une -gerbe électrique éclaira en plein le visage et la -silhouette de Renaud. C’était vrai: à son aspect -seul, on ne pouvait douter qu’il ne fût QUELQU’UN. -Sa taille haute, élancée, aux épaules -larges, se dessinait sous l’habit avec une vigueur -élégante. Comme il était nu-tête, on constatait -la richesse drue de ses cheveux foncés, à peine -givrés de blanc aux temps. Une barbe brune, -en pointe, achevait bien le dessin général du -crâne vaste, des joues fines, et contribuait à -l’énergie martiale de la physionomie. Les traits, -pétris de volonté, eussent été trop marqués de -sécheresse peut-être, sans la flamme séductrice -du regard. Même ici, ce soir, dans l’artificielle -et inégale clarté, on devinait quelle puissance de -suggestion flottait dans ces prunelles qui, d’un -bleu velouté au grand jour, restaient maintenant<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span> -indistinctes et ténébreuses. Ce qui échappe à la -description, c’était le charme hautain mais attirant, -volontaire mais souple, dont cet homme -se savait doué et savait user, l’ayant exercé sur -bien des êtres, depuis les primitifs les plus rudes, -jusqu’aux âmes féminines les plus délicates, les -plus compliquées, de la civilisation.</p> - -<p>—«Il a pourtant ses cinquante ans sonnés, -mon beau cousin,» observa Marc, impressionné -par cette persistante jeunesse.</p> - -<p>—«Sans sa fille,» demanda l’autre, «ne -seriez-vous pas son héritier?</p> - -<p>—Mais oui,» dit le représentant de la branche -cadette.</p> - -<p>Sa réponse tomba sans regret ni emphase. -Pourtant il était pauvre, et, lui aussi, avait une -fille, sa bien-aimée Françoise, pour laquelle il -eût souhaité les splendeurs princières dont se -rehaussait le prestige du chef de la maison. Mais -Marc avait l’âme d’un gentilhomme. Au plus -profond de sa pensée, aussi bien que sur ses -lèvres, existait, à l’égard de la richesse, ce sentiment -délicat qui n’est pas du dédain, ni même -de l’indifférence, mais une sorte de neutralité -fière.</p> - -<p>D’ailleurs, la brièveté dominait dans son entretien -actuel. Évidemment, c’était par pure politesse -qu’il échangeait quelques phrases avec son -compagnon.</p> - -<p>Celui-ci, au contraire, semblait ne pas prononcer -une parole sans une intention forte et -secrète. En même temps, il examinait la physionomie -distinguée, mais peu expressive, de M. de -Valcor-Plesguen. Il lançait vers celui-ci des regards<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span> -furtifs et aigus, comme si la connaissance -de son caractère lui eût importé plus qu’il n’eût -voulu le laisser voir.</p> - -<p>Ces deux hommes, que réunissait un hasard -de la courtoisie mondaine, avaient eu, jusqu’à ce -soir, peu de rapports l’un avec l’autre. Marc ne -voyait en José Escaldas qu’un employé, presque -une espèce de parasite, de son cousin. Depuis -que le marquis avait ramené ce personnage en -Europe, au retour d’une de ses premières explorations, -Escaldas restait attaché à sa fortune, -sans qu’on distinguât clairement à quel titre, ni -quels services il pouvait rendre à son tolérant -patron.</p> - -<p>Jamais M. de Plesguen n’avait sympathisé -avec le métis espagnol. Toutefois, cette froideur -avait dégénéré en méfiance depuis qu’Escaldas, -après avoir occupé pendant deux années une -place de directeur à la tête d’une des fabriques -de caoutchouc établies par Renaud sur ses territoires -américains, était revenu précipitamment -en Europe.</p> - -<p>Ce retour, effectué en apparence pour des -raisons de santé, marquait un changement dans -les façons du Bolivien. Marc se demandait comment -Renaud ne s’inquiétait pas de ce changement, -et pouvait continuer à faire son commensal -et presque son homme de confiance d’un si -douteux individu.</p> - -<p>En ce moment même, la nuance de sarcasme -que prenait la voix d’Escaldas pour parler de -son bienfaiteur, et ce que l’ombre laissait apercevoir -d’insistant et d’aigu dans ses yeux vifs -comme deux perles de jais, éclairant sa maigre<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span> -et olivâtre figure, produisaient sur M. de Plesguen -une impression qui, se prolongeant, devenait -presque intolérable.</p> - -<p>—«Excusez-moi,» dit-il tout à coup en jetant -son cigare. «Je rentre dans les salons. Ma -fille n’a plus de mère pour la suivre des yeux -quand elle danse. Et la chère petite ne s’amuse -jamais complètement lorsqu’elle ne voit pas dans -quelque coin la vieille figure de son papa.»</p> - -<p>Escaldas ouvrait la bouche pour protester contre -ce mot de «vieille figure», d’une modestie -réellement exagérée. Il n’en eut pas le temps, -pas plus que Marc n’eut celui d’exécuter son -projet de retraite. Une scène inouïe les cloua sur -place—à cette place, abritée par un massif, où -l’ombre, épaissie par le voisinage d’une nappe -électrique éblouissante, rendait leur présence invisible.</p> - -<p>A cette minute précise, Renaud de Valcor et -M<sup>me</sup> de Ferneuse arrivaient dans cette région de -clarté toute proche. Elégants et graves tous deux, -ils poursuivaient à voix basse leur causerie, dont -aucun geste, aucune exclamation, n’indiquait le -caractère. Banalités mondaines? sincère échange -de préoccupations, de sentiments? davantage -encore? qui l’eût pu dire?...</p> - -<p>Mais, brusquement, ils arrêtèrent leur lente -promenade. Leurs visages, levés avec étonnement, -se tournèrent dans une même direction.</p> - -<p>Des pas rapides foulaient le gravier. Quelqu’un -venait vers eux, tout droit, comme pour -une communication qui ne supportait pas de -retard.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span></p> - -<p>Quelques secondes de plus, et la marquise de -Valcor était là, elle aussi, dans la lumière, et avec -une telle expression sur le visage que les deux -témoins involontaires, immobilisés dans leur -abri, retinrent leur souffle.</p> - -<p>Le couple qu’elle abordait ne s’y trompa pas -non plus. Une catastrophe éclatait sur la demeure -en fête, ou bien elle allait se produire dès -que cette femme pâle et défaite parviendrait à -formuler une parole, de ses lèvres qu’on voyait -trembler.</p> - -<p>—«Laurence!... Qu’est-ce qui vous arrive?...» -s’écria Renaud.</p> - -<p>La marquise ne lui répondit pas. Son regard, -chargé d’une fureur sinistre, se fixait sur M<sup>me</sup> de -Ferneuse. Celle-ci, malgré sa fierté, perdit un -instant contenance, eut un mouvement de recul, -tandis que ses traits se décomposaient visiblement.</p> - -<p>Presque aussitôt, Laurence de Valcor trouva -la parole. Des mots, rauques mais distincts, sortirent -de sa gorge contractée.</p> - -<p>—«Allez-vous en à la minute!» dit-elle à la -comtesse. «Emmenez votre fils ... Partez!... Que -je ne vous revoie jamais, ni vous ... ni ce misérable -enfant!...»</p> - -<p>—«Laurence ... Perdez-vous la tête?...» demanda -le marquis, du ton d’un homme véritablement -stupéfié.</p> - -<p>Un intervalle d’angoisse et de silence suspendit -ce drame foudroyant.</p> - -<p>Les deux femmes, les yeux dans les yeux, paraissaient -comme hypnotisées l’une par l’autre. -Dans le bouleversement de leurs impressions<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span> -réciproques, elles croyaient se voir face à face -pour la première fois.</p> - -<p>L’avantage, en apparence, n’était pas du côté -de celle qui insultait de façon si odieuse une -amie de toujours. Laurence de Valcor n’avait ni -la beauté, ni la hautaine tournure, de Gaétane de -Ferneuse.</p> - -<p>Celle-ci, après le saisissement de la première -seconde, s’était reprise. Elle redressait sa taille -altière et toisait la marquise avec moins d’orgueil -et de défi que de véritable dignité.</p> - -<p>—«Ne m’avez-vous pas entendue?... Je vous -chasse, madame!... Je vous chasse!...» prononça -Laurence.</p> - -<p>Malgré l’égarement où elle était, M<sup>me</sup> de Valcor -n’élevait pas la voix, ne faisait pas un geste, -et gardait, dans une pareille tempête de passion -haineuse, la tenue de son rang, cette maîtrise -extérieuse de soi, dont une éducation séculaire a -fait le signe de la race.</p> - -<p>Petite et brune, avec une certaine pauvreté de -traits, rachetée par sa distinction et la splendeur -de ses yeux sombres, elle avait quelque chose de -mince et de menu dans toute sa personne, ce -qui lui gardait un air juvénile, bien qu’elle touchât -à la quarantaine.</p> - -<p>Son mari lui prit les mains, la força de se -tourner vers lui, la regarda de cet air affectueusement -dominateur auquel il savait qu’elle ne -résistait pas. Puis il parla de sa voix chaudement -caressante, s’adressant à elle comme à une enfant:</p> - -<p>—«Voyons, ma petite Laurence ... Calmez-vous, -ma chérie ... Si vous avez quelque chose sur<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span> -le cœur, vous vous en expliquerez demain. Mais -c’est une erreur, un malentendu ... Laissez-moi -vous en excuser auprès de la comtesse ...</p> - -<p>—M’excuser!...»</p> - -<p>Elle bondit en arrière, arrachant ses deux frêles -mains d’une étreinte pourtant volontaire et -forte,—plus forte de tout le prestige qu’avait -sur son cœur ce mari qu’elle adorait.</p> - -<p>Renaud insista, d’un ton cette fois impératif:</p> - -<p>—«Vous n’allez pas gâter cette fête, la fête -de notre Micheline ...</p> - -<p>—Notre Micheline!... Ah! ma fille, ma pauvre -petite fille!...</p> - -<p>—Elle divague ... C’est une crise de somnambulisme,» -prononça dédaigneusement M<sup>me</sup> de -Ferneuse. Vous savez, Valcor, on ne doit pas discuter -avec les fous. Je me retire.»</p> - -<p>Le marquis protesta, mais pour la forme, jugeant -à peu près de même, et craignant un scandale -pire si l’on résistait à la volonté extravagante -de Laurence.</p> - -<p>Cet homme, tellement autoritaire et sûr de -lui, paraissait—pour la première fois peut-être -de son existence—réellement embarrassé. Il -eut, entre les deux femmes, un mouvement d’hésitation. -Que devait-il faire? Allait-il offrir le -bras à la comtesse, pour la mettre—ce qu’il -trouvait monstrueux—hors de chez lui?</p> - -<p>Elle vint à son secours avec une aisance et une -ironie où elle gardait le beau rôle.</p> - -<p>—«Ramenez Laurence, mon ami. Elle a plus -besoin de votre appui que moi. Et envoyez-moi -mon fils, en lui disant que je suis un peu souffrante,<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span> -que je l’attends ici pour qu’il me reconduise -à la maison.»</p> - -<p>M. de Valcor, la tête vide de pensées dans -une situation si déconcertante, obéit machinalement. -Il plaça sur son bras la main de sa femme, -qui ne résista plus, mais qui se cramponna, pour -marcher, à ce soutien, comme prête à défaillir.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse les regarda s’éloigner sans -changer d’attitude. Et les deux spectateurs cachés -de cet inexplicable éclat furent déçus s’ils -espéraient que, une fois seule, la femme si indignement -traitée aurait une exclamation de révolte, -de douleur ou de crainte, qui leur donnerait -la clef du mystère.</p> - -<p>Elle resta debout, à la place où ses hôtes -l’avaient laissée dans une attitude pensive. Seulement -elle ramena autour d’elle, d’un geste frileux, -son écharpe de plumes, comme traversée -d’un frisson.</p> - -<p>Personne ne vint à elle, bien que dans les avenues -voisines, sous les arbres illuminés, passât -plus d’un couple qui cherchait au dehors la fraîcheur, -l’isolement ou la poésie de ce beau soir.</p> - -<p>Mais qui se fût douté que pour les plus enviés -et les plus brillants acteurs de cette parade -mondaine, l’heure de plaisir devenait une heure -de désastre et de lutte?...</p> - -<p>Les fleurs électriques s’épanouissaient sous les -étoiles. On entendait des chuchotements et des -rires sous les calmes feuillages. L’énorme château -étincelait par toutes ses fenêtres et frémissait -du rythme de l’orchestre, qui jouait des -valses lentes.</p> - -<p>Dans l’ombre, Marc de Plesguen chercha des<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span> -yeux les yeux de José Escaldas. A l’inquiétude -désolée de ce regard, un coup d’œil de férocité -triomphante répondit. Le cousin de Renaud en -eut froid entre les épaules. Ses prunelles questionnèrent -anxieusement le Bolivien. Mais l’autre -hocha la tête, et d’un coup de menton, indiqua -la comtesse toute proche.</p> - -<p>Cependant, un jeune homme accourait en -bonds rapides et légers, abordait la femme solitaire:</p> - -<p>—«Mère chérie!... Que me dit-on?... Vous -êtes lasse?... Vous vous sentez mal?... Mais pourquoi -rester ainsi à l’écart?...»</p> - -<p>C’était un charmant et svelte garçon, aux -traits d’une délicatesse presque féminine, malgré -la virilité de la moustache blonde. Sous la -lumière, un reflet d’or brillait sur la grosse -mèche ondée qui rehaussait son front gracieux. -Sa voix, tout imprégnée en ce moment de tendresse -et de respect, se modulait en inflexions -pénétrantes.</p> - -<p>—«C’est vrai, mère, que vous souhaitez partir?...»</p> - -<p>Il ne pouvait le croire. Ne savait-elle pas quel -bonheur il goûtait auprès de Micheline? Et il la -connaissait, cette mère adorable. Que ne supporterait-elle -pas avant de lui causer un chagrin!...</p> - -<p>—«J’ai fait donner l’ordre d’atteler, mère -chérie. Je vais vous ramener. Mais, à moins que -vous n’ayez besoin de moi, il faudra bien que je -revienne. Je dois conduire le cotillon avec mademoiselle -de Valcor.</p> - -<p>—Non, mon pauvre Hervé, tu ne reviendras -pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span></p> - -<p>—Pourquoi? Ferneuse n’est qu’à deux lieues. -Nous avons les irlandais, ce soir. Avec ces chevaux-là, -je puis être de retour dans une heure.»</p> - -<p>Gaétane secoua doucement la tête.</p> - -<p>La voix d’Hervé s’altéra tandis qu’il s’écriait:</p> - -<p>—«Oh! mais alors ... vous êtes donc véritablement -malade?</p> - -<p>—Non, mon enfant. C’est bien pire.</p> - -<p>—Pire?...</p> - -<p>—Toi et moi, Hervé, nous sommes chassés -de Valcor.»</p> - -<p>Il la regarda sans même s’émouvoir, tant les -mots lui parurent incompréhensibles.</p> - -<p>—«Fuyons cette maison, mon fils. Nous n’y -remettrons jamais les pieds.</p> - -<p>—Que me dites-vous, ma mère?</p> - -<p>—Allons ... viens ... As-tu fait dire qu’on portât -nos manteaux dans notre voiture? Sinon, envoie -le valet de pied les prendre. Nous ne rentrerons -pas dans les appartements.</p> - -<p>—Mère!... vous me rendez fou!</p> - -<p>—Je te dis qu’on nous chasse. Attendras-tu -qu’on nous pousse dehors, toi, un Ferneuse?»</p> - -<p>Hervé passa la main sur son front.</p> - -<p>—«On nous chasse ... Qui nous chasse?</p> - -<p>—La marquise.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Elle ne l’a pas dit.</p> - -<p>—Vous le savez?...</p> - -<p>—Peut-être.</p> - -<p>—Est-elle dans son droit?»</p> - -<p>En posant cette question, le malheureux jeune -homme attachait sur sa mère des yeux pleins -d’une horreur et d’une douleur qui semblaient<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span> -implorer leur pardon d’éclater indomptablement. -Il y avait une appréhension indicible sur -son visage, et en même temps une ferveur filiale -qui s’humiliait de cette appréhension, se maudissait -de n’y pouvoir résister.</p> - -<p>La comtesse de Ferneuse regarda longuement -son fils, puis, d’une voix calme:</p> - -<p>—«Si elle en a le droit?... Mais je donnerais -ma vie pour le savoir.»</p> - -<p>Un inconnu redoutable s’évoqua dans la profondeur -de l’accent, d’une indéniable sincérité. -Une sensation d’énigme étreignit le jeune de -Ferneuse, mais, du même coup, les vils soupçons -cessèrent de violenter son cœur de fils.</p> - -<p>Il fit le mouvement de s’agenouiller.</p> - -<p>—«Oh! pardon ... pardon ... mère ...</p> - -<p>—Y penses-tu!... On peut nous voir.</p> - -<p>—Ma mère, j’aurai raison de ceci. Il y a un -homme qui m’en rendra compte.»</p> - -<p>Elle ne répondit rien et prit son bras.</p> - -<p>Tous deux s’éloignèrent.</p> - -<p>Couple d’une grâce touchante et haute, cette -mère, ce fils, beaux tous deux, lui d’une jeunesse -si fraîchement virile, elle d’une si noble féminité, -intacts quand même sous l’outrage, et -d’une telle confiance l’un dans l’autre.</p> - -<p>Leurs deux silhouettes s’effacèrent, à quelque -distance, dans les ténèbres.</p> - -<p>—«Mon Dieu!... C’est atroce!...» murmura -M. de Plesguen, en se levant.</p> - -<p>Parlait-il de l’injurieuse expulsion, du supplice -de cette femme, à qui, malgré tout, son -fils demanderait d’étranges comptes? du brutal -écrasement de l’amour au cœur de deux enfants<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span> -irresponsables? ou de l’oppressant mystère qui -enveloppait tout cela? Lui-même ne démêlait -pas ses sentiments, secoué jusqu’au fond de -sa nature timide, bienveillante, affectueuse, par -le souffle équivoque et violent de ce conflit passionné.</p> - -<p>—«Monsieur de Valcor-Plesguen,» dit une -voix pleine de signification secrète.</p> - -<p>Marc se retourna, glacial.</p> - -<p>—«Non, monsieur Escaldas, épargnez-moi -vos commentaires. C’est bien assez qu’un étranger -à notre famille ait assisté à ce triste incident -de son histoire intime. Elle n’en saurait, je le -crains, tirer beaucoup d’honneur. Il me serait -pénible d’en parler.</p> - -<p>—Comment!» ricana l’autre, «c’est ainsi -que vous le prenez avec moi?... A votre aise, -monsieur. Je ne vous en garderai pas rancune. -Je sais si bien qu’avec un mot je pourrais vous -faire dresser l’oreille. Vous auriez tant de raisons -pour me supplier de parler, que cela me semble -tout à fait plaisant de vous obéir quand vous -m’enjoignez de me taire.</p> - -<p>—Je n’essaie pas de comprendre les rébus, -monsieur,» dit Marc.</p> - -<p>Et, de sa démarche élastique, mesurée, -d’homme de race et d’homme du monde, il se -dirigea vers la maison.</p> - -<p>Comme il en approchait, il hâta le pas. Un -désir subit le prenait de voir tout de suite sa -fille, sa petite Françoise, de constater qu’elle -s’amusait d’un cœur insouciant, que rien du -sombre nuage n’avait flotté sur elle.</p> - -<p>«Malgré notre pauvreté,» pensa-t-il, «elle<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span> -s’endormira ce soir plus paisiblement que sa -cousine, la riche héritière.»</p> - -<p>Ce fut comme un sentiment de revanche -contre cette fortune de la branche aînée, qui -mettait un tel contraste entre les destinées des -deux jeunes filles.</p> - -<p>Lorsque Marc entra dans les salons, il les aperçut -tout de suite l’une et l’autre qui, au milieu -d’un cercle de robes vaporeuses et d’habits noirs, -exécutaient un menuet.</p> - -<p>Un grand nombre de couples s’étaient arrêtés -pour regarder les pas et les figures de cette -danse, que rythmait en sourdine un seul violon, -tandis que, dans la grande galerie, l’orchestre -continuait à jouer des valses.</p> - -<p>Micheline de Valcor et Françoise de Plesguen -étaient toutes deux d’une grâce délicieuse. Mais, -à cet instant, la première, quoique généralement -plus admirée que sa cousine, ne soulevait pas, -comme celle-ci, à chaque évolution, des murmures -charmés.</p> - -<p>C’est que Micheline, à l’étonnement de tous, -glissait en mesure avec raideur et distraction, -sans les mines et les sourires que réclame cette -danse coquette, où Françoise faisait merveille.</p> - -<p>La fille du marquis était très pâle. On la crut -même soudainement souffrante. Seul, Marc de -Plesguen devinait l’angoisse de ce jeune cœur. -Elle avait vu Hervé de Ferneuse quitter le bal -sur un mot murmuré par un valet, tandis qu’elle-même, -valsant avec un autre cavalier, ne pouvait -recevoir de lui une explication ou un adieu. -Aussitôt après, s’échappant dans un vestibule -pour tâcher de savoir ce qui se passait, elle avait<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span> -entendu près du seuil les voix de ses parents, -qui rentraient ensemble du parc. Micheline -s’était avancée, juste à temps pour saisir cette -phrase, prononcée par sa mère:</p> - -<p>—«Demain, monsieur, vous saurez de moi -ce que je n’ai, du reste, point à vous apprendre. -Ce soir, je n’oublierai pas que je suis maîtresse -de maison et que je me dois à nos invités.»</p> - -<p>Puis, comme elle apercevait leur fille:</p> - -<p>—«Micheline,» avait murmuré cette femme, -bouleversée par un étrange désespoir, «aie du -courage, ma pauvre petite ... Danse ... Montre-toi -gaie ... Souviens-toi que tu es une Valcor ...»</p> - -<p>C’est sur ce mot que la jeune fille venait de -rentrer dans les salons. Malgré toute sa vaillance,—car -elle ne manquait ni d’énergie ni -de fierté,—Micheline ne pouvait plus montrer -l’entrain radieux qui, au début de cette fête, faisait -d’elle l’image même de la jeunesse heureuse.</p> - -<p>Et quelle séduisante image, avec sa taille élevée, -souple et svelte, son visage aux traits purs, -qui reproduisait, affiné, celui de son père, mais -qu’illuminaient, d’une douceur ardente, les -sombres yeux veloutés de sa mère, son merveilleux -sourire, sa chevelure brune gonflée d’une -sève impétueuse sur la délicate blancheur de la -nuque et du front.</p> - -<p>Micheline de Valcor, d’une beauté célèbre -parmi la vieille aristocratie bretonne, à laquelle -appartenait sa famille, aussi bien que dans le -grand monde parisien où elle commençait à paraître, -fille unique d’un homme riche et dont la -carrière, déjà si brillante, ne paraissait point atteindre<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> -son apogée, n’avait pas accompli ses -dix-huit ans, qu’on célébrait ce soir, sans avoir -vu se présenter des partis plus ou moins acceptables, -et dont quelques-uns même semblaient -dignes d’une si parfaite destinée.</p> - -<p>Elle les avait refusés tous.</p> - -<p>Ses parents, malgré d’assez vives insistances -en faveur de quelques prétendants hors de pair, -s’étaient gardés de pousser leurs prédilections -jusqu’à la contrainte. Ils aimaient trop tendrement -leur fille pour essayer de lui édifier un bonheur -qu’elle n’eût pas choisi.</p> - -<p>Ce ne leur fut point chose difficile que de deviner -ses sentiments envers son ami d’enfance, -Hervé de Ferneuse. Ils n’y virent rien à reprendre, -et se contentèrent de laisser un peu couler le -temps pour s’assurer que ces sentiments étaient -bien de ceux qui durent et qu’on ne saurait contrarier -sans une cruelle inconséquence. Maintenant, -ils étaient fixés. Le penchant réciproque -des deux jeunes gens avait résisté à la séparation -des trois années passées par Hervé dans un régiment -de cavalerie.</p> - -<p>Le fils de Gaétane était un esprit singulier, -d’une gravité rare, absolument dédaigneux du -plaisir, et que la science attirait.</p> - -<p>De retour à Ferneuse, après son temps de service -militaire, il y organisa un laboratoire, ou, -désormais, il passa ses journées.</p> - -<p>En dehors des problèmes dont il poursuivait -la solution, il n’avait de pensée que pour M<sup>lle</sup> de -Valcor. Élevé près de sa mère, par des précepteurs -ecclésiastiques, Hervé était un chaste, -avec une teinte de mysticité, un de ces êtres<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span> -faits pour se donner entièrement à un amour -unique, et pour mettre dans cet amour tout -l’idéal de leur âme avec toute la chaleur de leur -sang.</p> - -<p>Jamais il ne l’avait compris comme ce soir, -où, presque officiellement, sa vie s’enchaînait -enfin à celle de Micheline.</p> - -<p>Elle et lui ne craignaient plus de danser trop -fréquemment ensemble. Tout le monde savait -que les fiançailles seraient annoncées d’un jour -à l’autre. Aussi, malgré le devoir mondain qui -obligeait M<sup>lle</sup> de Valcor à ne pas montrer de préférence -parmi les invités de ses parents, elle -pouvait garder des tours de faveur à son cher et -charmant Hervé, grâce à la discrétion des autres -cavaliers, qui se faisaient un scrupule de réclamer -une valse à la ravissante amoureuse.</p> - -<p>C’est au milieu de cette idylle que tomba le -coup de foudre.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Valcor, plus soucieuse pourtant du -bonheur de son enfant que cette enfant elle-même, -venait, avec la plus irréparable violence, -de briser ce bonheur.</p> - -<p>Sans comprendre encore de quelle tragique -gravité était le drame où sombrerait demain sa -félicité ingénue, le miracle divin de sa jeune -destinée éblouissante, Micheline sentait sur ses -fraîches épaules décolletées un appesantissement -de catastrophe.</p> - -<p>Qu’elles étaient fragiles pour supporter ce qui -tomberait bientôt sur elles, ces douces épaules à -la chair si pure, ignorantes de tout frisson voluptueux -ou brutal, ne connaissant encore que le -contact candide et léger des petites perles réunies<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span> -en rang nombreux afin d’engainer très haut -le cou élancé, lilial.</p> - -<p>Quand le menuet—un supplice!...—fut -terminé, M<sup>lle</sup> de Valcor partit à la recherche de -son père. Celui-ci lui donnerait une impression -nette, un mot d’ordre décisif. Elle avait une -confiance absolue dans ses résolutions d’homme -au prompt coup d’œil, à la volonté sûre, qui se -détermine dans la vie comme un capitaine sur -un champ de bataille, toujours prêt aux surprises, -et d’un sang-froid capable d’y faire face.</p> - -<p>Elle trouva le marquis près du buffet, où il -conduisait une dame, avec une bonne grâce -souriante et aisée, telle que sa fille elle-même se -demanda si elle ne sortait pas d’un mauvais -rêve.</p> - -<p>Elle y rentra bien vite, la pauvre enfant,—et -pis que dans un rêve, dans une réalité accablante,—lorsque, -un instant après, quand il -put, sans affectation, s’approcher d’elle, qu’il -voyait plus blanche que sa robe neigeuse, il lui -dit d’une voix basse et expressive:</p> - -<p>—«Micheline, je compte sur toi pour que -cette maison reste au-dessus de la malveillance -et des jugements vulgaires. Hervé ne reparaîtra -plus ici ce soir ...</p> - -<p>—Ce soir?» répéta-t-elle avec une lèvre -tremblante d’anxiété comme pour demander: -«Seulement ce soir, n’est-ce pas?»</p> - -<p>Elle n’eut pas de réponse. Et cependant elle -ne put pas douter que son père n’eût compris. -Il ajouta simplement:</p> - -<p>—«Pour tout le monde, une indisposition -<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span>de M<sup>me</sup> de Ferneuse a forcé son fils à la ramener -chez elle. Tu m’entends bien, Micheline?... Je -peux me fier à ton orgueil, mon enfant?</p> - -<p>—Mon père,» balbutia-t-elle, «il y a donc -autre chose?</p> - -<p>—Pas ce soir. Pas plus pour toi que pour -moi,» répondit-il.</p> - -<p>Il se détourna. Et ce qu’elle avait cru saisir de -détresse personnelle dans son accent, ne fut pas -pour lui enlever l’appréhension affreuse qui lui -étreignait le cœur.</p> - -<p>Elle revint dans le bal, marchant comme une -somnambule, mais la volonté tendue à jouer son -rôle de jeune fille heureuse, tout au plus assombrie -par le départ—ce contre-temps fâcheux, -accidentel—d’une amie de la maison.</p> - -<p>—«Madame de Ferneuse s’est trouvée subitement -malade,» dit-elle à Françoise de Plesguen. -«Son fils a dû la reconduire. Veux-tu me -céder ton cavalier pour le cotillon? Le prince -Gilbert devait être conducteur en second. Il -connaît toutes les figures. Je ne puis demander -à personne autre ...»</p> - -<p>La physionomie blonde et mignarde de Françoise, -ce visage frais et chiffonné comme un -pastel de La Tour, qui prenait dans le menuet, -avec des grâces surannées, un petit air Louis XV -tout à fait de circonstance, se troubla aussitôt -de telle façon que Micheline s’en fût aperçue, -sans le voile interposé entre son regard et les -choses extérieures.</p> - -<p>Mais M<sup>lle</sup> de Valcor ne voyait plus rien distinctement. -Elle ne remarqua pas la flamme -mauvaise dont brillèrent les claires prunelles de -sa cousine.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span></p> - -<p>—«Non,» dit Françoise d’un ton sec. «Le -prince Gilbert doit danser le cotillon avec moi ...</p> - -<p>—Le prince Gilbert,» répéta quelqu’un à -côté des deux jeunes filles. «Quelle malice dites-vous -sur le prince Gilbert, mesdemoiselles?»</p> - -<p>Elles se tournèrent. Un jeune homme était là, -petit, d’une taille bien prise, à la physionomie -particulièrement séduisante avec son teint mat, -sa jolie moustache brune, ses yeux d’or, qui, parfois, -s’assombrissaient en s’alanguissant. Une -expression très prenante, à la fois légère et voluptueuse, -teintée d’une ombre mélancolique, donnait -de la poésie et de la beauté à ce visage -dont les traits, à les détailler, n’eussent rien offert -de remarquable.</p> - -<p>C’était l’arrière-petit-fils d’un héros de l’Empire, -le maréchal Gairlance, prince de Villingen. -Lui-même venait d’hériter du titre, il y -avait moins d’un an, après la fin tragique d’un -oncle représentant la branche aînée, qui, presque -octogénaire, s’était fait tuer en duel.</p> - -<p>Le prince Gégé—comme on l’appelait à -cause de sa double initiale, dans le Paris où l’on -s’amuse, et où il s’amusait plus absurdement -que quiconque—achevait de dissiper dans le -plaisir le patrimoine conquis, par les hauts faits -de son bisaïeul, et qui lui arrivait, d’ailleurs fort -entamé. Fin tireur et beau joueur, il usait de -même les derniers restes de la hardiesse familiale -dans les salles d’armes ou devant le tapis -vert.</p> - -<p>De ce jeune viveur, Françoise de Plesguen -était éprise avec tout l’aveuglement de son âge -et dans son ignorance de la vie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span></p> - -<p>Elle venait de tressaillir en entendant sa voix.</p> - -<p>Nerveusement, sans douter une minute qu’il -ne revendiquât son droit de danser le cotillon -avec elle,—car il lui faisait la cour, comme à -toutes, et chacune se croyait seule,—elle lui -expliqua:</p> - -<p>—«Nous ne disions pas de malices. Il s’agit»—elle -sourit finement, avec ses petites -mines à la Watteau,—«d’une affaire très -grave. Micheline a perdu son conducteur de -cotillon.</p> - -<p>—Monsieur de Ferneuse?</p> - -<p>—Oui.»</p> - -<p>Le prince Gilbert regarda M<sup>lle</sup> de Valcor. -Qu’elle avait une figure étrange, avec ce tremblement -au bord des lèvres!</p> - -<p>—«Un accident?...» demanda-t-il.</p> - -<p>—«Oh! à peine,» fit Micheline avec une -vivacité superflue. «Sa mère un peu souffrante ...»</p> - -<p>Et Françoise reprenait, en l’imprudence de sa -sécurité:</p> - -<p>—«Il vous aurait déjà fallu guider ce pauvre -Hervé, qui n’arrivait pas encore à se débrouiller -dans les figures après quinze jours de répétitions. -Vos lumières, prince, seront encore plus -indispensables. Et si je n’avais pas attesté la -promesse que je vous ai faite de cette danse, ma -cousine voulait vous prier ...</p> - -<p>—De suppléer monsieur de Ferneuse?...» -interrompit Gilbert avec une joie si hâtive que -sa voix s’en altérait. «Ce me serait un tel honneur!... -Mademoiselle,» dit-il à Micheline, «je -suis humblement à vos ordres. Votre cousine<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> -est trop aimable pour ne pas céder son cavalier -à la raison d’État. Et, d’ailleurs, la charmante -mademoiselle de Plesguen n’est pas en peine de -me remplacer par un plus digne.»</p> - -<p>Françoise sentit son cœur s’arrêter.</p> - -<p>C’était sa première expérience de la vie, c’est-à-dire -de la lutte, où, le plus souvent, la force -l’emporte. Sa cousine représentait une force suprême: -l’argent. Elle, Françoise, n’avait au -monde que sa grâce fluette et souriante, qui la -faisait croire sans caractère. Pourtant, sous ce -petit masque puéril de bergère de Saxe, se voilait -un sentiment tenace et terrible: la jalousie. -Depuis l’enfance, elle enviait Micheline. Ce soir, -ce ne fut plus seulement de l’envie, mais une -meurtrière fureur qui éclata en elle, quand son -regard suivit M<sup>lle</sup> de Valcor partant au bras du -prince Gilbert, pour organiser le cotillon.</p> - -<p>Quel espoir n’avait-elle pas mis dans cette -heure escomptée entre toutes, où le caprice des -figures tantôt l’entraînerait, légère et glissante, -aux bras du jeune homme, tantôt la laisserait -assise auprès de lui à échanger de doux chuchotements! -Elle avait cru qu’il l’attendait, cette -heure, avec une impatience égale à la sienne. Il -n’avait pas fallu à sa naïveté beaucoup des fadeurs -que débitait si bien le beau Gilbert, pour -le supposer amoureux d’elle.</p> - -<p>Pauvre petite! à peine sortie du couvent où la -maintenait la sollicitude timorée de son père, -ayant perdu sa mère si tôt qu’elle ne se la rappelait -même pas, elle offrait, dans son âme incertaine, -un mélange de candeur, de chimère, -d’instincts dangereux, d’enthousiasmes indomptables,<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span> -qui la vouait aux actions extrêmes, dans -le bien comme dans le mal, mais qui surtout la -laissait sans défense contre les pièges du destin.</p> - -<p>—«Je vais t’envoyer un cavalier,» lui avait -dit Micheline.</p> - -<p>Françoise était restée muette, comme pétrifiée. -Aussi eut-elle un sursaut de saisissement -quand elle entendit presque à son oreille:</p> - -<p>—«Il vous reviendra, le beau prince Gilbert, -mademoiselle de Valcor ... Il vous reviendra -quand je le voudrai.»</p> - -<p>Le premier mouvement de la jeune fille fut -de fierté blessée. Mais, lorsqu’elle eut reconnu -celui qui lui parlait, la surprise l’emporta.</p> - -<p>—«Vous, monsieur José!... Et pourquoi -m’appelez-vous mademoiselle de Valcor? Mieux -que personne, vous savez qu’à peine avons-nous -le droit de joindre ce nom à notre nom de Plesguen.</p> - -<p>—Mieux que personne je sais peut-être autre -chose,» riposta José Escaldas.</p> - -<p>Il souriait, avec l’air mystérieux qu’il prenait, -voici des années, quand il racontait aux deux -cousines quelque histoire effrayante des pampas. -Il avait été pour elles un grand camarade, et -ni l’une ni l’autre n’eût songé à se méfier de lui -ou à le tenir à distance, comme l’avait fait tout -à l’heure le père de Françoise.</p> - -<p>Celle-ci, sans même s’offusquer de sa libre -allusion au prince Gairlance, tout à coup distraite -et intriguée, comme une enfant qu’elle -était encore, questionnait de ses yeux élargis et -scintillants, ce brun visage familier.</p> - -<p>Les traits maigres et arides de José Escaldas,<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> -ses cheveux poussés trop en arrière sur son front -jaune, sa courte barbe, frisée et grisonnante, son -corps étriqué, sans aisance dans l’habit noir, -prenaient un certain air fatidique pour cette -imagination de vingt ans, dont l’élasticité rebondissait -vite à l’espérance.</p> - -<p>—«Qu’est-ce que vous me racontez, monsieur -José?» dit Françoise avec son prompt -sourire, «Êtes-vous devenu sorcier?</p> - -<p>—Peut-être.</p> - -<p>—Et vous exerceriez votre pouvoir en ma -faveur?» ajouta-t-elle, croyant suivre un badinage, -mais soulevée au fond par ces désirs si -puissants de la jeunesse qui ne trouvent invraisemblable -aucune de leurs réalisations.</p> - -<p>—«Vous ne savez pas à quel point,» répliqua-t-il -avec un air de gravité impressionnante. -«Et, ce jour-là, vous trouveriez le prince Gairlance -un trop piètre parti pour vous.»</p> - -<p>Françoise eut dans ses prunelles transparentes -d’aigue-marine un éclat malicieux et ravi. On y -lisait, comme si elle l’eût crié tout haut: «Un -parti?... Mieux que cela ... Celui que j’aime, celui -que je serai toujours trop heureuse de choisir.»</p> - -<p>—«Ah!» soupira Escaldas, «si j’avais seulement -un allié avec moi!</p> - -<p>—Lequel?</p> - -<p>—Votre père.</p> - -<p>—Mon père!...» s’exclama Françoise, étonnée. -«Il n’a d’autre pensée que mon bonheur. -Et d’ailleurs je lui fais faire tout ce que je veux.</p> - -<p>—Eh bien, décidez-le à m’entendre.</p> - -<p>—Mais, monsieur José, vous pouvez lui parler -quand bon vous semble.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span></p> - -<p>—Pas, je le crains, sur un certain sujet.</p> - -<p>—Dieu, que vous êtes énigmatique! Je suis -dévorée de curiosité. Vous causerez avec papa -dès demain.</p> - -<p>—Où cela?</p> - -<p>—N’importe! Ce n’est pas difficile, puisque, -en ce moment, nous habitons le château et vous -aussi.</p> - -<p>—A demain donc, mademoiselle Françoise, -car voici, je crois, quelqu’un qui attend pour -vous inviter à danser.»</p> - -<p>Un jeune homme, en effet, un cavalier tellement -indifférent à Françoise, qu’elle l’accepta -sans même le regarder, s’inclina dès qu’il vit -s’écarter José Escaldas et sollicita l’honneur du -cotillon avec M<sup>lle</sup> de Plesguen. Celle-ci mit la -main sur son bras, et se laissa emmener vers la -grande galerie, où Micheline et le prince Gilbert -entamaient la première figure.</p> - -<p>Malgré la griserie d’illusion donnée à Françoise -par les étranges propos de José Escaldas, -la jeune fille ne put surmonter sa souffrance en -constatant l’air de triomphe et de fatuité, le galant -empressement auprès de sa danseuse, qui -éclataient dans toutes les façons, d’ailleurs parfaitement -élégantes, du prince Gilbert.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Valcor et lui formaient un beau couple, -en dépit de la taille médiocre de Gairlance, qui -atteignait tout juste celle de Micheline. Mais il -avait une grâce mâle et assurée, une séduction -incontestable, et il était là sur son terrain -d’homme du monde accompli, dirigeant avec -un art aimable les fantaisistes figures du cotillon, -et dansant à miracle, avec un rien de négligence,<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span> -qui marquait son dédain complaisant -pour l’exercice frivole où il excellait.</p> - -<p>Tant de conquérantes vertus, dont s’émerveillait -la galerie féminine, restait sans effet sur sa -ravissante partenaire, la seule entre toutes qu’il -eût voulu toucher.</p> - -<p>Micheline de Valcor, les yeux noyés d’un -rêve triste, un sourire voulu sur les lèvres, dansait -sans lui parler, sans le voir pour ainsi dire, -et, même dans la valse, quand Gilbert enlaçait -son corps souple, il la sentait très loin de lui.</p> - -<p>«Ah!...» se dit-il, «elle ne serait pas si absorbée -pour un malaise de sa future belle-mère. -Une fille de tête comme celle-là!... Il y a autre -chose. Est-ce que cela craquerait du côté de -son petit séminariste de Ferneuse?... Ça m’éviterait -la peine d’éliminer le freluquet, comme j’en -ai si furieusement envie. Je voudrais voir ce gaillard-là -sur le terrain ... Mais, le plus sûr, c’est -une bonne brouille entre les amoureux. Cette -belle créature aux yeux de braise et de velours -se doute peut-être enfin qu’un blondin à figure -de Carême n’est pas du tout son affaire ...»</p> - -<p>Cependant les salons de Valcor s’étaient peu -à peu désemplis. Les invités venus de Brest ou -de châteaux éloignés se retiraient les uns après -les autres. Une vingtaine de couples, tout au -plus, achevaient le cotillon. C’étaient, pour la -plupart, des amis intimes qui recevaient l’hospitalité -dans l’immense château.</p> - -<p>Déjà, sur les massifs, étoilés de fleurs électriques, -la pâleur d’une aube d’été glissait, fanant -les calices de lumière.</p> - -<p>Brusquement, ils s’éteignirent tous dans le<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> -parc, tandis que, sous les plafonds éblouissants, -la jeunesse inlassable ne se doutait guère que -cette nuit de plaisir cédait déjà la place au jour.</p> - -<p>A ce moment, Renaud de Valcor, laissant enfin -ses traits se crisper d’inquiétude, se réfugia, -pour se détendre de la pénible contrainte, dans -un petit salon qu’il croyait désert.</p> - -<p>Tout de suite, il y aperçut sa femme.</p> - -<p>Laurence était abattue sur un divan, la tête -renversée sur les coussins, les yeux mi-clos, pâle -comme une morte. Une telle douleur dévastait -son visage que son mari n’osa, cette fois, la traiter -ni en malade ni en enfant.</p> - -<p>—«Montons,» lui dit-il. «La maison ne -contient plus que nos hôtes, qui y sont chez eux. -Vous pourrez enfin m’expliquer ...»</p> - -<p>La marquise tourna vers lui ses yeux sombres -et doux, où il vit une expression pareille à celle -d’une bête inoffensive sur laquelle se lèverait le -couteau du chasseur.</p> - -<p>Jamais elle n’avait lutté contre lui, fût-ce une -minute.</p> - -<p>Il comprit l’affreuse angoisse qu’elle éprouvait -à l’accuser, et, quelle que fût cette accusation, -il se dit qu’il en triompherait aisément -dans ce cœur tendre.</p> - -<p>—«Chère Laurence,» murmura-t-il, «quel -que soit le mal que vous soyez en train de vous -faire à vous-même, je jure de vous en guérir. -Venez ... Dites-moi ce qui vous tourmente ... -Ayez confiance en moi.»</p> - -<p>Sans répondre un seul mot, elle se laissa -prendre la main, se leva et le suivit.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">II</h2> - -<p class="pch"><i>LA CACHETTE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dp.jpg" width="77" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc11">PAR les immenses escaliers de pierre, à -marches basses, recouvertes de tapis -somptueux, par les corridors larges -comme des galeries, le marquis et la -marquise de Valcor s’éloignèrent de la salle de -gala où s’achevait le cotillon.</p> - -<p>Tout à coup, en arrivant sur un palier du second -étage, dans l’aile où se trouvaient leurs -appartements privés, Renaud et Laurence surgirent -en la blême lumière de l’aube. Le jour naissant -éclairait une vaste antichambre, tendue de -tapisseries sombres entre les boiseries sculptées. -Par les hautes fenêtres à petits carreaux, s’offrait -une vue grandiose, d’une solitude infinie, que -l’heure incertaine et mystérieuse emplissait de -tristesse.</p> - -<p>L’esplanade entourant le château aboutit, de -ce côté, à la terrasse qui surplombe la mer, car -c’était ici l’aile extrême de l’édifice. Les cimes<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> -des arbres séculaires qui bordent cette terrasse, -et une assez longue rangée de ses balustres -blancs, se détachaient sur le glauque abîme. -Vers la droite, la crête aiguë d’un promontoire -rocheux hérissait, contre la lividité des eaux et -du ciel, ses dentelures d’un noir d’encre, brodées -d’un fil d’or rose par le soleil levant.</p> - -<p>Le couple troublé frissonna, malgré la familiarité -d’un tel cadre, en passant soudain des -clartés de la fête et de ses échos joyeux à cette -pâleur et à ce silence de la Nature. En même -temps, ils se virent l’un l’autre, avec des traits -que la jeunesse enfuie ne défendait plus contre -les meurtrissures d’une nuit blanche, dont le -souci plus que le plaisir avait allongé les heures.</p> - -<p>—«Où me conduisez-vous donc, Laurence? -Dans le nouvel appartement de Micheline?»</p> - -<p>De la tête, M<sup>me</sup> de Valcor fit signe que oui. -Elle mit la main sur le bouton d’une porte.</p> - -<p>Pour ses dix-huit ans accomplis, Renaud -offrait à sa fille, au lieu de l’unique chambre -d’enfant occupée jusqu’ici par elle, un ensemble -de pièces, dont la décoration et l’ameublement -représentaient un somptueux cadeau.</p> - -<p>«Quand, plus tard, elle reviendra nous voir -avec son mari,» s’étaient dit les parents entre -eux, «il faut qu’elle trouve ici une installation -bien à elle, et qui lui plaise.»</p> - -<p>Malgré les efforts de l’architecte et du maître -tapissier, qui devaient livrer tout en état pour le -jour de l’anniversaire, les travaux restaient inachevés.</p> - -<p>Une pièce n’était pas faite.</p> - -<p>Laurence y conduisit son mari.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span></p> - -<p>Ce devait être un boudoir-bibliothèque. Micheline, -qui adorait les livres, et en possédait de -charmants,—éditions rares, reliures précieuses, -mignons volumes presque illisibles dans leur -finesse,—avait souhaité qu’on aménageât pour -eux la chambre où elle se tiendrait le plus volontiers. -En vue de cette destination, elle avait choisi -la moins grande, mais la mieux située, dans la -tourelle d’angle la plus rapprochée de la mer.</p> - -<p>C’était un cabinet de forme irrégulière. On -y accédait par trois marches. Deux fenêtres, -étroites et accouplées, s’ouvraient sur l’Océan, -bordé à perte de vue par des rochers farouches.</p> - -<p>L’idée d’être chez elle dans cette retraite enchantait -la rêveuse Micheline. Son désir de la -rendre aussi originale que possible, et ses hésitations -à ce sujet, n’avaient pas été pour peu de -chose dans le retard apporté aux travaux. La -veille seulement les ouvriers avaient attaqué un -mur, où M<sup>lle</sup> de Valcor voulait faire creuser une -niche, que l’on garnirait de rayons pour certains -de ses livres.</p> - -<p>—«Vous reconnaissez cette chambre?» demanda -Laurence à son mari.</p> - -<p>—«C’était mon cabinet de travail, quand -j’étais jeune homme,» répondit Valcor. «Je -vous l’ai dit cent fois. Micheline—la chérie!—a -trouvé là une raison de plus pour en faire -son studio.</p> - -<p>—Alors,» reprit la marquise d’une voix -tremblante, «vous n’avez pas oublié votre cachette?</p> - -<p>—Ma cachette!...»</p> - -<p>L’expression atterrée de Valcor glaça Laurence.<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span> -Elle n’était point préparée à voir sur les -traits de son mari une pâleur si soudaine et si -lugubre, une telle contraction d’effroi.</p> - -<p>Il ne fut pas long à se reprendre. Quelques -secondes, et ce mâle visage, d’une souriante -énergie, redevenait lui-même.</p> - -<p>Trop tard!</p> - -<p>L’épouse qui, jusque-là, espérait encore on -ne sait quelle invraisemblable justification, se -sentit glisser jusqu’au fond du doute. Elle demeurait -consternée de son succès, éperdue de -ce renversement des rôles, elle, la timide, si heureuse -à l’ordinaire de plier devant ce souverain -esprit.</p> - -<p>—«Oui, Renaud,» répéta-t-elle, «votre -cachette. Ce réduit si bien célé dans le mur -qu’il a fallu la pioche des maçons pour le mettre -à jour. Ce réduit contenant votre horrible secret.»</p> - -<p>Il fit peser sur elle un regard violent.</p> - -<p>—«Vous avez donc osé,» demanda-t-il, -«toucher à quelque chose ici sans me prévenir, -sans m’appeler?...</p> - -<p>—C’est aujourd’hui même,» reprit Laurence, -«qu’en creusant la paroi, les ouvriers ont -découvert une cavité contenant les lettres que -vous aviez autrefois si bien cachées. Micheline -était là, donnant ses indications. Elle m’apporta -le mince paquet, en riant de l’aventure, et sans -en briser le cachet, grâce au ciel! Elle et moi, -nous crûmes à quelque relique plus ancienne -que nous tous. «C’est ton père qui l’ouvrira,» -lui dis-je. Et je laissai là ces papiers. Distraites -par les préparatifs de la soirée, nous n’y pensâmes<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span> -plus, ni l’une ni l’autre. Mais, plus tard, -en m’habillant pour le bal, sur un pli saillant, -je crus reconnaître votre écriture ...</p> - -<p>—Et vous avez lu?» demanda-t-il.</p> - -<p>Maintenant, Renaud avait reconquis son sang-froid, -jusqu’à renoncer même à manifester de la -colère. Ce fut avec une espèce d’ironie bienveillante -qu’il posa la question.</p> - -<p>Le trouble de sa femme grandissait, au contraire. -Elle se tordit les mains.</p> - -<p>—«J’ai lu ... J’ai lu ... la chose abominable! -Ah! croyez-le bien, ce n’est pas la jalousie -qui me déchire le plus. Si j’étais seule à souffrir!...»</p> - -<p>L’angoisse la suffoqua. Les mots moururent -dans sa gorge, tandis qu’elle attachait sur son -mari des yeux qui n’arrivaient pas à perdre leur -infinie douceur, de larges prunelles d’ombre -amoureuse, toutes noyées par une douleur sans -nom.</p> - -<p>Il eut pitié d’elle, car il appréciait sa grâce -inoffensive, sa dévotion à toute épreuve. D’ailleurs, -il croyait voir se réduire le problème à -un orage sentimental, et son épouvante première -diminuait.</p> - -<p>—«Comme vous avez tort de vous tourmenter -si follement, ma pauvre Laurence! Y -a-t-il rien en ce monde qui soit irréparable?</p> - -<p>—Quelle réparation offrirez-vous à ces malheureux -enfants?»</p> - -<p>Renaud regarda sa femme sans répondre.</p> - -<p>—«Où alliez-vous donc?» reprit celle-ci au -bout d’un instant. «Pourquoi les laisser dans -une illusion si dangereuse? Quand comptiez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span> -anéantir leur beau rêve? Qu’attendiez-vous?»</p> - -<p>Valcor continuait à se taire. Ses yeux ne quittaient -pas les lèvres de Laurence, comme s’ils -eussent tâché d’y surprendre des mots qu’elle -ne disait pas.</p> - -<p>—«Vous n’aviez pourtant pas l’intention de -les laisser tomber dans ce piège infernal?... -Oh! Renaud, parlez!... protestez!... Ma raison -s’égare ...</p> - -<p>—Précisément,» dit-il, «vous n’êtes pas en -possession de vous-même. Je ne puis vous -répondre maintenant.»</p> - -<p>Elle gémit sous l’assaut d’une pensée plus -atroce, ainsi que dans les tenailles d’une torture -physique.</p> - -<p>—«O Dieu!... Si Micheline allait en mourir!»</p> - -<p>Le marquis tressaillit, lui aussi, comme touché -brusquement par un fer rouge. De nouveau, -malgré sa maîtrise de lui-même, sa physionomie -s’altéra. Pourquoi Micheline mourrait-elle? -Sa Micheline, sa fille adorée, son orgueil, sa -joie!...</p> - -<p>—«Allons!» fit-il d’un ton dur, «c’est assez -de récriminations et d’équivoques. Où sont ces -papiers? Laissez-moi les lire. Je vous répondrai -quand j’aurai pesé toutes les données de la situation.</p> - -<p>—Toutes les données!... Il n’y en a qu’une -qui compte, et elle n’a pu sortir une heure de -votre mémoire! Croyez-vous donc que ma douleur -soit celle de l’épouse bafouée!... Avez-vous -besoin de vérifier vos anciennes lettres d’amour, -afin de mesurer mon offense et de découvrir un<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> -moyen de la leurrer? Peu m’importe que votre -aventure se soit terminée avant notre mariage, -ou que vous ayez trahi plus tard ma tendresse. -Ce qui m’aurait tuée, si j’eusse été la seule victime, -ne me touche qu’à peine auprès de la révélation -affreuse....</p> - -<p>—Mais quelle révélation?...» s’écria Renaud, -lui saisissant le bras presque brutalement.</p> - -<p>—«Hervé est votre fils.</p> - -<p>—Mon fils!...»</p> - -<p>Il recula. L’expression de son visage était -bien la plus immense, la plus sincère stupeur.</p> - -<p>—«Quel homme êtes-vous donc pour jouer -ainsi la comédie devant moi, qui ai vu!...» murmura -Laurence. «J’avais une telle confiance en -vous!...</p> - -<p>—Ce que vous avez vu!...» répéta son mari -avec la promptitude d’un duelliste qui pare une -botte mortelle, «Mais, imprudente que vous -êtes, vous me faites l’effet de quelqu’un qui boirait -le poison destiné à un autre. Vous avez lu -ce qui devait tromper d’autres yeux. Le piège -n’était pas tendu pour vous. Votre découverte -est fausse. Hervé n’est pas mon fils. Il n’y a -jamais rien eu entre madame de Ferneuse et -moi.»</p> - -<p>Un éclair de délivrance, un faible sourire, -détendirent cette physionomie de femme, en -dévoilant d’autant mieux toute sa douleur. Ce -fut touchant, puis cruel, par l’immédiate rechute.</p> - -<p>—«Ah! Renaud, je donnerais mon sang -pour vous croire.</p> - -<p>—Je vous dis la vérité, Laurence. Je vous le -jure sur la tête de Micheline.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span></p> - -<p>De nouveau, elle espéra. Le serment vibrait -d’une telle fougue de vérité! Valcor, esprit audacieux, -n’avait qu’une superstition: sa fille. Il -ne se parjurerait pas sur cette tête sacrée.</p> - -<p>Laurence, jusque-là debout, se laissa tomber -sur un escabeau, seul siège de cette pièce, -qu’encombraient des échelles et des outils de -maçons. La force lui manquait pour croire à -l’invraisemblable salut. Elle tremblait de ne -pouvoir se laisser convaincre.</p> - -<p>Son mari la vit plus blanche que la proche -muraille où séchait le plâtre frais. La malheureuse -grelottait sans même s’en apercevoir, dans -ce matin blafard, et avec cette robe décolletée, -d’où sortaient ses grêles épaules. Une pitié, qui -n’était pas feinte, imprégna les traits et l’accent -de cet homme, qui, pourtant, n’avait jamais -aimé d’amour celle qui souffrait si horriblement, -là, devant lui.</p> - -<p>—«Venez dans votre chambre, ma pauvre -Laurence. Il fait glacial ici. Vous mettrez un -châle. Ne pouvons-nous pas nous expliquer -ailleurs?»</p> - -<p>Elle regarda vers l’angle où la pioche des ouvriers -avait mis la cachette à jour. On y voyait -encore une boîte de tôle ouverte, une simple -caissette à biscuits, dans laquelle, sans doute, -les papiers se trouvaient à l’abri de l’humidité.</p> - -<p>—«Oh!» reprit-elle, comme si des paroles -sur le chaud ou le froid ne parvenaient même -pas à ses oreilles. «Il y a si longtemps!... Vous -ne vous rappelez plus quelles preuves vous avez -vous-même rassemblées là exprès. Quand vous -les reverrez, vous serez confondu!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span></p> - -<p>—Êtes-vous sûre que c’est moi qui les ai rassemblées? -Êtes-vous sûre qu’elles sont authentiques?</p> - -<p>—Qui donc, sinon un amant, prêt à s’expatrier, -comme vous l’étiez alors, scellerait dans -un mur, sous une tapisserie soigneusement replacée -ensuite, les témoignages d’un bonheur -coupable, et d’une paternité illicite? Si vous -reveniez vivant, vous deviez retrouver ces souvenirs. -Si vous périssiez au loin, vous pouviez en -indiquer le secret à un ami, ou bien les laisser -ensevelis à jamais. Il y avait tant de chances -pour qu’on ne les retrouvât que dans des siècles, -quand le château tomberait en ruines.</p> - -<p>—Alors,» demanda Renaud, «comment -expliquez-vous que j’eusse donné cet appartement -à ma fille, que je lui eusse permis de faire -creuser cette muraille, où se trouvaient abrités -des documents si dangereux?»</p> - -<p>Elle se tut. Son regard vacilla, comme si sa -raison même faiblissait.</p> - -<p>—«Comment avez-vous pu, Laurence, concevoir -cette monstruosité, que j’eusse consenti -à laisser ma fille épouser son propre frère, n’y -eût-il qu’une probabilité sur mille qu’un lien si -scandaleux existât entre elle et Hervé de Ferneuse?»</p> - -<p>Maintenant, le ton du marquis exprimait la -réprobation, l’honneur blessé. Le trouble,—tellement -inaccoutumé chez lui,—dont il n’avait -pas été maître au début de ce tragique entretien, -disparaissait. Sa haute taille se haussait encore. -Ses traits, finement busqués, reprenaient leur -netteté énergique. Ses prunelles, impérieuses<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span> -dans leur captivante douceur, étincelaient, d’un -bleu transparent de gemme.</p> - -<p>Laurence posa sur lui un regard qui s’égarait -de plus en plus. L’effroi de ne pouvoir jamais -pénétrer l’âme de cet homme, qu’elle craignait -trop et qu’elle aimait trop, et l’horrible conviction -qu’elle avait acquise, l’oppressaient comme -la sensation d’un cauchemar dont elle n’espérait -aucun réveil.</p> - -<p>A la fin, se parlant à elle-même, la malheureuse -balbutia:</p> - -<p>—«Mais Gaétane de Ferneuse ... elle sait, -elle ... Dieu! c’est peut-être sa vengeance ... Son -fils n’aime peut-être pas réellement notre fille.»</p> - -<p>Frappé de cette idée, Renaud tressaillit légèrement, -fronça les sourcils et garda le silence, -évaluant l’hypothèse.</p> - -<p>Sa femme, alors, se tordit les mains et s’écria:</p> - -<p>—«C’est à elle que j’en appellerai ... Je -m’humilierai, je me jetterai à ses genoux. Je lui -demanderai pardon de l’avoir chassée ... Mais je -veux savoir ... Je veux savoir!...»</p> - -<p>Les mots s’étranglèrent dans sa gorge. Le -marquis lui saisissait les poignets, penchait vers -elle un visage où la fureur effaçait tout vestige -de pitié, et lui disait d’une voix rauque et terrible:</p> - -<p>—«Je te le défends, tu entends bien ... Je te -défends d’avoir aucune explication avec Gaétane -de Ferneuse!»</p> - -<p>Les bras qu’il serrait avec une violence -cruelle, s’amollirent dans son étreinte. Heureusement -qu’il les tenait encore, car tout le poids -d’un pauvre corps anéanti s’y suspendit brusquement,<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span> -et Laurence, défaillante, serait tombée -de l’escabeau si ce soutien lui eût manqué.</p> - -<p>Valcor se pencha, prit sous la taille sa femme -évanouie, la souleva sans peine, car il était d’une -force peu commune et elle ne pesait guère. Il -l’emporta dans sa chambre à elle, située à proximité -du nouvel appartement de leur fille. Ni sur -le palier, ni dans cette pièce, il ne rencontra de -serviteur. Tous les gens, retenus en bas pour -le service de la fête, ignoraient que leurs maîtres -fussent montés.</p> - -<p>Renaud allait poser le doigt sur une sonnerie -pour appeler de l’aide, lorsqu’il se ravisa. Ayant -étendu sur le lit—un lit d’angle avec des courtines -à l’ancienne mode, mais fort somptueux,—Laurence -inanimée, il parcourut des yeux la -vaste chambre.</p> - -<p>Le jour entrait maintenant, presque dans tout -son éclat, par les hautes croisées, dont l’une -restait entr’ouverte depuis la veille. Dans la douceur -de ton des tentures en velours bleu pastel, -du tapis pâle, tranchaient en plus sombre de -jolis bahuts anciens, une petite commode ventrue -et ornée de bronze, un secrétaire à cylindre. -Vers ces meubles, dont l’un certainement,—mais -lequel?—recélait les papiers trouvés dans -la cachette, se porta successivement l’attention -du marquis. Ce qu’il cherchait ne devait pas -être difficile à découvrir. M<sup>me</sup> de Valcor ayant -pris une hâtive connaissance des mystérieuses -lettres, au moment où son devoir de maîtresse -de maison l’appelait dans les salles d’apparat, -s’étant peut-être échappée du bal pour en achever -la lecture, juste avant cet éclat qui aboutit<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span> -au départ de M<sup>me</sup> de Ferneuse, avait dû les rejeter -dans quelque tiroir, sous un simple tour de -clef, pour courir ensuite à cette exécution où -l’emportaient le désespoir et la colère.</p> - -<p>C’était, en effet, exactement ce qui s’était -passé. Et même, tel avait été l’affolement de -cette infortunée, atteinte d’un coup si foudroyant, -que l’angle d’un des feuillets passait -hors du secrétaire, sous le cylindre rabattu avec -trop de précipitation.</p> - -<p>Renaud aperçut la tache blanche que faisait -ce menu fragment de papier. Ses yeux brillèrent, -un rictus lui détendit les lèvres. Il s’approcha -du meuble, réfléchit un instant, puis revint vers -Laurence. Touchant la robe de bal, il entendit, -dans le froissement de la sous-jupe de soie, un -tintement de métal. Les clefs étaient là. Il -trouva la poche, et les prit. Bientôt il ouvrait le -secrétaire. Sur la tablette s’étalaient éparses des -feuilles roussies au bord et piquées par le temps. -Valcor les saisit toutes, les rassembla d’un geste -rapide, les glissa dans une poche de son habit, -puis referma la serrure et replaça les clefs.</p> - -<p>Seulement alors, il sonna.</p> - -<p>Une femme de chambre parut au bout d’un -instant.</p> - -<p>—«Qu’est-il arrivé à madame la marquise?» -cria-t-elle, lorsqu’un mouvement de son maître -lui eut indiqué la forme gisante sur le lit.</p> - -<p>—«Une syncope ... Peu de chose, j’espère,» -dit-il. «Madame s’est beaucoup fatiguée pour -cette fête. Déshabillez-la. Faites-lui respirer des -sels. Mettez-lui aux pieds une boule d’eau brûlante. -Je ne pense pas que cela dure. Mais, si la<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span> -connaissance ne revenait pas promptement, appelez-moi, -n’est-ce pas?»</p> - -<p>Quittant la chambre de sa femme par une -porte qui communiquait avec son appartement, -il se trouva bientôt dans une pièce à peu près -semblable, mais meublée plus sévèrement, où -il se sentit chez lui, maître enfin de la situation, -seul en face des papiers qui, peut-être, allaient -transformer son sort, mais du moins prêt à la -lutte, et délivré de l’incertitude.</p> - -<p>Il commença par aller de l’une à l’autre des -trois portes, dont les boiseries foncées coupaient -la tenture de damas rouge sombre, et, à chaque -serrure, il donna un tour de clef. Il revint ensuite -à la table du milieu, posa dessus le paquet, -d’ailleurs assez mince, des lettres, s’assit, et, -vérifiant les dates, prit le feuillet le moins -ancien.</p> - -<p>Celui-ci avait dû être enroulé autour des -autres. Il ne portait qu’une courte inscription, -d’une écriture où, malgré plus de vingt années -écoulées, Renaud ne put pas ne point reconnaître -la sienne telle qu’elle était aujourd’hui.</p> - -<p>Ces mêmes lignes, sans doute, avaient éveillé -l’attention de Laurence.</p> - -<p>Elles avaient dû rester presque entièrement -cachées par un ruban, dont on distinguait la -trace pâle, revenue en plusieurs tours sur le -papier jauni. Et M<sup>me</sup> de Valcor avait dénoué ce -ruban, que Micheline, heureusement, lui rapportait -intact.</p> - -<p>Ainsi la jeune fille devait ignorer ces mots -terribles dont sa mère avait été déchirée comme -par un poignard:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span></p> - -<p class="p1">«<i>Moi, Renaud Yves Alexis, marquis de Valcor, -au moment de m’expatrier pour arracher de mon -cœur un amour qui sera le seul de ma vie, m’éloignant -par la volonté expresse de celle que j’adore et -qu’un devoir terrible sépare de moi, j’enferme ici, -ne pouvant me résoudre à les détruire, ces lettres -qui gardent le secret de notre sublime et déchirante -aventure.</i></p> - -<p>«<i>O mon enfant!... enfant de ma noble Gaétane!... -enfant de notre chair et de notre âme!... mes yeux te -verront-ils jamais?...</i></p> - -<p>«<i>Sois sa consolation!</i></p> - -<p>«<i>Je te bénis.</i></p> - -<p class="pr4">«<span class="smcap">Renaud.</span></p> - -<p class="pi4 reduct">«20 février 1877.»</p> - -<p class="p1">Le marquis lut à mi-voix cette date, réfléchit, -puis murmura:</p> - -<p>—«Hervé a, cette année, vingt-quatre ans. -Nous sommes en 1901. Son anniversaire tombe -le 12 mai. Il est donc né trois mois après que -ces mots furent écrits. Laurence a dû faire aisément -ce calcul. Elle était fixée même avant de -parcourir ces lettres.»</p> - -<p>La main de Valcor se posa sur les papiers -jaunis, où s’apercevait une autre écriture que la -sienne, des caractères très fins et très hauts, -biens féminins, mais d’une fermeté singulière.</p> - -<p>Soit que Renaud eût ces lignes présentes à la -pensée au point de n’avoir rien à y apprendre, -soit qu’il eût besoin de ressaisir immédiatement -quelque fil d’une machination qui se compliquait<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span> -jusqu’à déconcerter son génie, il ne se -hâta point de feuilleter ces pages où dormait un -passé mystérieux, mais s’enfonça dans une méditation -profonde. Posant les coudes sur la -table, il joignit les mains et y appuya son -menton.</p> - -<p>Qui l’eût vu, dans la solitude et le silence de -cette chambre, le regard fixe et droit, les sourcils -rapprochés, les lèvres durement closes, avec on -ne sait quelle flamme intérieure transparaissant -sur ses traits énergiques, eût pressenti ce que la -volonté d’un homme peut opposer de résistance -au Destin.</p> - -<p>Ce visage si beau eût fait peur, jusqu’au moment -où une détente soudaine en adoucit l’expression -farouche. Quelque chose de douloureux -et de passionné trembla autour de la -bouche qui s’entr’ouvrit et dans les yeux qui -se voilèrent. La face glissa contre les mains où -elle s’ensevelit.</p> - -<p>Un gémissement s’échappa, étouffé:</p> - -<p>—«Gaétane ... Gaétane!...»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">III</h2> - -<p class="pch"><i>CE QUE LA MER ENTENDIT</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dc.jpg" width="80" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">CE lendemain de fête fut pour Micheline -de Valcor la date la plus lugubre -de son existence, le jour qui l’initiait -à la douleur.</p> - -<p>Sa jeune vie, jusque-là, s’était écoulée dans -une douceur merveilleuse. Et elle n’aurait pas su -qu’il y avait des larmes sur la terre, si elle n’avait -pas essayé de faire la charité.</p> - -<p>Elle était un peu comme ce prince d’Orient -à qui ses courtisans avaient si soigneusement -caché toute laideur et toute peine, qu’il dut -s’échapper de son palais pour découvrir la maladie, -la vieillesse et la mort. Il est vrai qu’il ne -rêva plus ensuite qu’à consoler l’humanité, et -qu’il devint, sous le nom de Bouddha, le dieu le -plus adoré de l’univers.</p> - -<p>Micheline n’eût voulu consoler qu’un être au -monde, celui qu’elle aimait, et qu’elle devinait -aussi malheureux qu’elle-même.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span></p> - -<p>Quant à ses parents, enfermés depuis qu’ils -avaient quitté le bal, et dont elle ne pouvait -approcher, elle se refusait à les plaindre, malgré -toute sa tendresse pour eux. Car leurs chagrins, -s’ils en avaient, s’étaient manifestés par une attitude -tellement incompréhensible et cruelle, que -c’est tout au plus si leur fille arrivait à ne pas -les juger dans un esprit de blâme et de révolte.</p> - -<p>«D’ailleurs,» pensait-elle, «ils ne devraient -pas m’écarter ainsi de leurs préoccupations. -Puisqu’ils ont cru devoir agir si atrocement -contre mon fiancé et contre sa mère, ils ont à -m’en rendre compte. Ce sont mes sentiments -qu’ils déchirent. C’est mon bonheur qui est en -jeu.»</p> - -<p>Micheline ne savait rien, hors les quelques -mots surpris entre son père et sa mère, et ceux, -moins explicites encore, qu’ils lui avaient adressés. -Mais, avec la retraite brusque de M<sup>me</sup> de -Ferneuse et de son fils, dans l’intuition de son -jeune cœur amoureux, délicatement vibrant, -c’était assez pour lui suggérer les pires craintes.</p> - -<p>Ne s’étant pas couchée après le bal, elle -attendait impatiemment le déjeuner, qui se servait -à une heure. Elle espérait y rencontrer ses -parents. Ni l’un ni l’autre n’y parut. Pas plus, -d’ailleurs, qu’aucun des hôtes du château. Tous -reposaient encore après la nuit de fête.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Valcor, par l’intermédiaire d’un -domestique, fit alors passer à son père un mot, -sous enveloppe cachetée, le suppliant de la -recevoir.</p> - -<p>Le valet revint avec une réponse, également -écrite et close.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span></p> - -<p class="p1">«<i>Mon enfant</i>,» disait le marquis, «<i>des affaires -très graves m’absorbent, et ta mère, un peu souffrante, -ne doit pas être dérangée</i>.</p> - -<p>«<i>Aie confiance en moi. Ne sais-tu pas, Micheline, -que tu es ma seule raison de vivre, et que le -bonheur n’a de sens pour moi qu’en ce qui te concerne?</i></p> - -<p>«<i>Je suis de force à te l’obtenir, comme tu le -souhaites, quoi qu’il arrive.</i></p> - -<p>«<i>Sois seulement patiente, calme et silencieuse, -comme une Valcor doit l’être.</i></p> - -<p class="pi4">«<i>Ton père qui t’aime par-dessus tout.</i>»</p> - -<p class="p1">Ces lignes, au lieu de rassurer la jeune fille, -lui firent passer sur le cœur un frisson de danger, -de mystère.</p> - -<p>Pour hâter le cours des lentes heures, dont -l’angoisse à venir l’effarait, Micheline résolut de -sortir dans le parc. Elle irait sur la terrasse, -dans un coin qu’elle connaissait bien, où le -spectacle de la mer était plus sauvage qu’ailleurs. -Là, même par les temps calmes, les vagues -se brisaient et se plaignaient toujours. Leur voix -triste et infinie l’aiderait à engourdir sa peine.</p> - -<p>Cette terrasse de Valcor s’étend sur une longueur -d’un demi-kilomètre à cent pieds au-dessus -de la grève. Elle a, comme mur de soutènement, -la falaise rocheuse même, si abrupte à -certains endroits, que la balustrade de pierre se -trouve presque en surplomb et domine verticalement -les flots. A ses deux extrémités, la terrasse -s’appuie à des promontoires naturels, dont<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span> -les arêtes la limitent comme des bornes gigantesques. -Celui du nord est d’un dessin particulièrement -tourmenté. Si l’on s’accoude à son -ombre, au-dessus du dernier balustre, on suit de -l’œil sa crête déchiquetée, qui va, s’abaissant rapidement, -jusqu’à ce qu’elle s’enfonce dans les -flots, ou bien on plonge le regard immédiatement -au-dessous de soi, le long de sa muraille, -qui descend à pic, offrant des aspérités où seuls -les oiseaux de mer semblent pouvoir trouver -un point d’appui.</p> - -<p>A cet endroit, la basse grève n’est qu’un -chaos de rochers, dont les masses, vues d’en -haut, surgissent toutes noires dans la blancheur -d’une perpétuelle écume. Et toujours, de cet -abîme, monte la rumeur des eaux puissantes, -tantôt apaisée et monotone comme une chanson -de nourrice, tantôt avec des éclats de foudre et -de surnaturels hurlements.</p> - -<p>Jamais elle n’avait été plus caressante qu’en -cet après-midi de juin, où Micheline vint l’écouter. -Le soleil brillait. La mer bretonne était bleue -et soyeuse. Des voiles de pêcheurs la semaient -de fins triangles ocrés. Toutefois, malgré la -beauté de l’heure, la tristesse des espaces immenses, -qui rend si graves les yeux des marins, -flottait sous le ciel, jusque vers l’horizon, où rien -ne s’achevait.</p> - -<p>Micheline s’approcha de la balustrade. Elle -tenait une ombrelle blanche ouverte au-dessus -de sa tête, que protégeait en outre une grande -capeline de paille légère. Sa robe aussi était -blanche. On aurait pu la voir, apparition charmante, -contre le rocher sombre, s’il eût été possible<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span> -à un être humain d’errer sur la redoutable -falaise. Mais, du côté du parc, elle se trouvait -cachée par un dernier hérissement de granit.</p> - -<p>A peine avait-elle eu le temps d’explorer d’un -regard la perspective grandiose et familière, que -Micheline fit un mouvement de recul, et jeta -une sourde exclamation. A quelques mètres au-dessous -d’elle, une forme humaine venait de -remuer contre la vertigineuse muraille.</p> - -<p>La frayeur de la jeune fille n’avait été que le -saisissement nerveux causé par cette agitation -vivante sur le roc éternellement désert. Mais un -fait si étrange n’impliquait rien de dangereux -pour elle. D’ailleurs, sa nature était calme et -brave. Son second mouvement la ramena donc -vers le rebord de pierre, au-dessus duquel son -buste s’inclina dans une attitude de vive curiosité.</p> - -<p>Un homme se hissait dans sa direction, -s’agrippant des mains et des pieds aux parties -saillantes du granit, montant avec circonspection -et lenteur, mais avec une sûreté singulière. -On eût dit que la rude falaise avançait à mesure, -pour lui, des degrés secourables, tant il avait -d’adresse à se saisir de la moindre aspérité.</p> - -<p>Cependant sa position était effrayante, car, -au-dessous de lui, c’était le vide, et la moindre -maladresse pouvait le précipiter.</p> - -<p>Micheline regardait en haletant cette silhouette -mince et agile. Devenait-elle folle?... -Elle croyait reconnaître ...</p> - -<p>Mais le fantaisiste promeneur put s’arrêter -sur une surface relativement large. Il leva la tête, -comme pour mesurer l’effort qui lui restait à faire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span></p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Valcor jeta un cri:</p> - -<p>—«Hervé!...</p> - -<p>—Oui, moi,» dit-il, «n’ayez pas peur.»</p> - -<p>Quel son doux et voilé prirent ces mots dans -l’énormité de l’air! Jamais Micheline ne devait -oublier leur sonorité d’exception, qui accentua -l’émoi dont elle était bouleversée.</p> - -<p>—«Hervé,» supplia-t-elle, tremblante, «laissez-moi -chercher du secours. On vous jettera -une corde d’ici.</p> - -<p>—Non, non, n’en faites rien.</p> - -<p>—O Hervé!... Si j’allais vous voir tomber, -là!...»</p> - -<p>Elle avait posé son ombrelle. Ses mains se -joignaient, convulsives. Son beau visage était -plus blanc que sa robe.</p> - -<p>Il la rassura.</p> - -<p>—«Si vous saviez comme je suis d’aplomb!... -Et tranquille! Je n’ai pas l’ombre de vertige.»</p> - -<p>Il changea de ton. Sa voix ne fut plus qu’un -souffle, le plus faible, le plus suave parmi les -souffles de l’espace.</p> - -<p>—«Micheline ... Vous m’aimez donc?...</p> - -<p>—Ah! vous le savez bien.»</p> - -<p>Tous deux se turent et se contemplèrent.</p> - -<p>Déjà ils oubliaient la situation périlleuse, le -décor écrasant, et même les circonstances menaçantes -qui amenaient le jeune homme à une -si extraordinaire entreprise.</p> - -<p>Les yeux noirs de M<sup>lle</sup> de Valcor et les yeux -bleus de M. de Ferneuse se pénétraient plus attirants -et plus profonds que toute la mer et que -tout le ciel, plus remplis de présages que le -Destin. Ils ne pouvaient plus se déprendre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span></p> - -<p>Ce fut elle, moins chimérique et moins rêveuse, -qui parla ensuite la première.</p> - -<p>—«Pourquoi cette folie, Hervé?</p> - -<p>—Parce qu’il faut que je vous parle, et que -cependant j’ai juré à ma mère de ne pas remettre -les pieds à Valcor.</p> - -<p>—Nous en sommes là, vraiment?...» s’écria -la jeune fille avec désespoir.</p> - -<p>Il ne répondit pas tout de suite, cherchant du -regard, au-dessus de lui, s’il ne pouvait gagner -un mètre ou deux, et s’élever plus près d’elle. -L’ayant cru possible, il se mit en mouvement. -Et elle, alors, demeura muette, immobile, la -respiration suspendue, toute son âme rivée à -chaque geste du jeune corps souple, qui rampait -en hauteur, collé au roc ainsi qu’une liane vivante.</p> - -<p>Elle soupira, délivrée de l’affreuse oppression, -lorsque, enfin, Hervé se trouva dans une espèce -de niche assez vaste, à une distance d’elle si -insignifiante, que leurs mains s’atteindraient -peut-être s’ils essayaient de les joindre, non -sans une extrême imprudence.</p> - -<p>—«Le plus difficile a été fait sous vos yeux,» -dit M. de Ferneuse. «J’ai franchi la falaise par un -véritable sentier. Les touristes le suivent sans -peine, pour goûter l’émotion de voir la mer se -briser à la pointe du promontoire. Mais les -guides n’ont pas prévu ma visite d’aujourd’hui, -et les degrés manquaient pour remonter sur ce -versant.</p> - -<p>—Vous saviez donc me trouver ici, Hervé?</p> - -<p>—J’en courais la chance. N’est-ce pas votre -place favorite? Je serais revenu tous les jours,<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span> -quitte à attendre, comme je viens de le faire, -deux ou trois heures à mon poste d’observation.</p> - -<p>—Mon ami,» dit la jeune fille avec une intonation -profonde, «ceci nous unit pour toujours. -Nous n’étions pas fiancés hier. Aujourd’hui nous -le sommes.</p> - -<p>—Est-ce vrai, Micheline?» s’écria le jeune -homme, transporté. «Vous vous engagez à moi?</p> - -<p>—De toute mon âme, devant Dieu qui nous -entend, devant ce ciel et cette mer. Quels plus -sublimes témoins pourrions-nous souhaiter?»</p> - -<p>Elle étendait le bras, comme pour prêter serment. -L’immensité se reflétait dans ses beaux -yeux. Elle semblait, contre la pierre primitive, -dressée derrière elle comme un menhir, une -jeune prophétesse inspirée.</p> - -<p>—«Micheline, je sens que je braverai tout -pour vous conquérir. Mais, s’il faut lutter, ne fléchirez-vous -pas?</p> - -<p>—Jamais!</p> - -<p>—Votre père a tant d’influence sur vous!</p> - -<p>—Mon père ne veut que mon bonheur. Il me -l’a encore fait savoir il n’y a qu’un instant.</p> - -<p>—C’est comme ma mère,» dit Hervé. -«Pourtant, elle m’interdit de songer à vous désormais.</p> - -<p>—Quel tableau d’obéissance filiale!...» s’écria -Micheline, avec la prompte gaieté de son -âge.</p> - -<p>Elle riait, traçant de la main, autour d’Hervé, -un cadre imaginaire.</p> - -<p>—«Je n’ai pas promis l’obéissance,» répliqua-t-il. -«Mais j’ai donné ma parole de ne pas -franchir la grille de votre parc. Rien au monde,<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span> -d’ailleurs, pas même mon amour pour vous, -adorée Micheline, ne me ferait mettre aujourd’hui -le pied sur les terres de Valcor, et ma -mère pouvait se dispenser de mon serment.»</p> - -<p>Le sourire dont il avait accueilli la plaisanterie -de sa fiancée mourut sur ses lèvres. Une expression -qu’elle ne lui connaissait pas, un orgueil -amer, se fixa sur le juvénile visage, qu’une moustache -blonde parvenait à peine à viriliser, tant -il y avait de finesse dans le teint blanc et de douceur -dans les yeux limpides.</p> - -<p>Micheline resta silencieuse, le regardant avec -plus que de la tristesse, avec une confusion -navrée. Elle ne savait de quels mots se servir -pour lui demander s’il était possible que, la nuit -dernière, ses parents, à elle, eussent ignominieusement -congédié sa mère, à lui. Que devint-elle, -en entendant celui qu’elle aimait lui dire:</p> - -<p>—«Sans vous, Micheline, et malgré ma mère, -le marquis de Valcor eût déjà reçu mes témoins.</p> - -<p>—Dieu!» cria la jeune fille. «Un duel entre -mon père et vous!»</p> - -<p>Un peu d’ironie passa sur le visage nerveux -de M. de Ferneuse.</p> - -<p>—«Oh!» dit-il, «je suis redevenu plus -maître de moi-même. Je ne vais pas vous réciter -le monologue du <i>Cid</i>. Et pourtant, ma situation -n’est pas moins tragique que la sienne. Mais j’espère -ne pas déroger à la fierté de mon nom, en -me retenant de jouer ici le héros cornélien. Si le -malheur veut qu’après avoir tout essayé, j’aperçoive -mon devoir dans une démarche qui me -ferait vous perdre, eh bien ...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span></p> - -<p>Il s’arrêta.</p> - -<p>—«Eh bien?» répéta Micheline, dont le -cœur sautait d’angoisse.</p> - -<p>—«N’importe, ma chère aimée, n’envisageons -pas le pire.</p> - -<p>—Expliquez-vous, Hervé. Vous me devez le -secret de toutes vos pensées. Qui me parlera, si -ce n’est vous? Je vis dans le mystère. Mes parents -se cachent de moi. Cette entrevue que -vous nous avez ménagée au péril de votre vie est -peut-être la dernière, pour bien longtemps. Oh! -que tout cela est affreux!» gémit-elle, comme -si la cruauté de leur sort lui fût apparue tout à -coup.</p> - -<p>—«Micheline, c’est vrai, il nous faudra beaucoup -de courage et peut-être une longue patience. -Entre nos deux familles, il y a certainement -quelque secret terrible. Ma mère m’a dit -d’espérer. Elle croit que ce secret ne mettra pas -entre vous et moi un obstacle insurmontable. -Cependant ... ô ma fiancée devant Dieu! vous -qui, seule, posséderez mon cœur jusqu’à la mort, -écoutez. Si tout notre amour, toute notre énergie, -toute notre fidélité ne venaient pas à bout d’un -tel obstacle ...</p> - -<p>—Que feriez-vous?» questionna vivement -M<sup>lle</sup> de Valcor. «Est-ce alors que vous demanderiez -raison à mon père?»</p> - -<p>Hervé secoua la tête.</p> - -<p>—«Je suis un croyant,» dit-il. «La science -ne m’a pas éloigné de Dieu. C’est lui que je -cherche à travers sa mystérieuse création. J’ai -confiance qu’il me donnerait la force de renoncer -à mes titres vains de gentilhomme et aux préjugés<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span> -sanguinaires dont leurs traditions obscurcissent -les âmes. Je quitterais le monde, où je -ne pourrais devenir votre époux et où je serais -trop tenté de me venger du marquis de Valcor.</p> - -<p>—Vous vous tueriez?</p> - -<p>—Non, Micheline, car ce serait éviter un -crime pour en commettre un pire. J’irais poursuivre, -au fond d’un cloître, les études d’où -j’essaie de tirer quelque bien pour mon pays.»</p> - -<p>Elle parut surprise et se tut. Une anxiété subite -altéra la physionomie d’Hervé. Il se méprenait -sur ce silence.</p> - -<p>—«Vous referiez votre bonheur ...» murmura-t-il.</p> - -<p>—«Vous pouvez le croire!» s’exclama Micheline. -«Oh! non, Hervé, non!... Votre résolution -m’étonnait, parce que, moi, il me semble -que je préférerais mourir.»</p> - -<p>Cette fille charmante prononça ces mots avec -une simplicité qui leur donnait une force merveilleuse. -D’un caractère moins contemplatif, -moins imprégné de traditions religieuses que -celui d’Hervé, elle n’envisageait pourtant pas -plus que lui leur amour comme un sentiment qui -pouvait changer ou finir. Seulement, devant la -résolution inattendue de l’homme dont elle ne -connaissait pas encore toute l’âme, elle avait eu -un instant d’hésitation, un retour sur elle-même. -Quelle forme prendrait son renoncement à la -vie si elle devait perdre l’amour qui lui représentait -toute sa vie?</p> - -<p>—«Micheline,» dit M. de Ferneuse avec un -beau sourire, «vous savez que notre premier -devoir est l’espérance.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span></p> - -<p>—Je ne cesserai d’espérer qu’après vous-même,» -dit-elle.</p> - -<p>—«Alors,» reprit-il avec une espèce d’espièglerie, -«nous en avons pour longtemps.»</p> - -<p>Ils rirent. Ils étaient jeunes. Et ils se sentaient -si sûrs de s’aimer!</p> - -<p>—«Maintenant,» dit Hervé, «il faut que -nous nous quittions.»</p> - -<p>Micheline pâlit, autant de la douleur de lui -dire un adieu qui pouvait être long—qui sait? -même éternel—que de frayeur pour lui, qui -allait reprendre son périlleux chemin.</p> - -<p>—«Me permettrez-vous de revenir?» demanda-t-il.</p> - -<p>—«Ici?</p> - -<p>—Sans doute.</p> - -<p>—Non, non! J’aurai toute la patience qu’il -faudra. Je préfère ne pas vous voir que d’exposer -votre vie. Jurez-moi que vous ne recommencerez -pas cette entreprise insensée.»</p> - -<p>Sans répondre, il la suppliait des yeux de ne -pas exiger un tel serment. Elle demeura inflexible. -Hervé dut se soumettre.</p> - -<p>—«Alors, laissez-moi toucher votre main ... -Essayez ...» implora-t-il.</p> - -<p>—Oh! vous vous tuerez!...» soupira Micheline, -dont le sang se glaçait à chaque mouvement -du jeune homme.</p> - -<p>Cependant, leurs doigts étendus restaient -séparés par un espace presque imperceptible. -Mais cet espace, la mort seule eût permis à Hervé -l’élan nécessaire pour le supprimer.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Valcor regarda autour d’elle.</p> - -<p>Du rocher tout proche, hors d’une anfractuosité,<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span> -jaillissait, parmi quelques pauvres graminées, -une petite fleur rosâtre et sans nom. Micheline -la cueillit, la baisa, la tendit de toute la -longueur de son bras. Son fiancé put saisir la -corolle frêle. A son tour, il y posa les lèvres, -la glissa contre son cœur.</p> - -<p>—«Au revoir, Micheline adorée. Je suis à -vous pour toujours.</p> - -<p>—Au revoir, Hervé. Je vous aime. Je serai -votre femme ou je mourrai.»</p> - -<p>M. de Ferneuse commença de redescendre. Il -le fit avec la lente et sûre agilité déployée dans -l’ascension. Pas une fois il ne leva la tête. La -moindre distraction eût été fatale. Mais lorsque, -enfin, il posa le pied sur l’espèce de lacet praticable, -contournant la falaise et taillé pour les -touristes amateurs d’émotions, il retira la casquette -de toile qui le coiffait, et dirigea les yeux -là-haut, vers l’aimée.</p> - -<p>Elle vit ses cheveux blonds lustrés, qui brillaient -dans le soleil, et sa face claire où elle devina -le reflet d’une âme incapable de découragement, -d’inconstance, d’aucune fraude morale. -Elle se sentait vaillante et sûre comme lui, résolue -comme lui. Elle espéra. Aussi, avec plus de -douceur que de mélancolie, suivit-elle la mâle -silhouette élégante, qui disparut à l’angle du -rocher.</p> - -<p>Alors, elle mesura l’horrible chemin parcouru -par Hervé pour monter jusqu’à elle. La muraille, -grise et sans ombre dans la pleine lumière, paraissait -presque lisse. En bas, c’était l’abîme, -avec le hérissement féroce des granits et l’irritation -perpétuelle des lames contrariées.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span></p> - -<p>Micheline s’enivra d’horreur et d’orgueil, -maintenant qu’elle ne craignait plus pour l’audacieux -ami.</p> - -<p>«Ah! je puis être fière d’être aimée à ce -point!» pensa-t-elle.</p> - -<p>Sa nature hautaine trouvait là une satisfaction -exaltante, une force de constance indomptable.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IV</h2> - -<p class="pch"><i>CE QUE LES ARBRES ENTENDIRENT</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dv.jpg" width="79" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">VERS l’heure où Micheline s’entretenait -avec Hervé, dans des circonstances -tellement décisives pour leur amour, -un autre tête-à-tête, d’une nature bien -différente, avait lieu non loin du leur.</p> - -<p>M. de Plesguen—l’oncle Marc, ainsi que -l’appelait M<sup>lle</sup> de Valcor,—avait accueilli avec -une certaine surprise la prière que lui adressa -Françoise d’écouter très sérieusement ce que -José Escaldas aurait à lui dire.</p> - -<p>—«Je n’aime pas beaucoup, fillette, les confidences -d’Escaldas. Mais, s’il désire me parler, -pourquoi ne pas me le demander lui-même, sans -te prendre comme intermédiaire?</p> - -<p>—Mais, père, j’imagine qu’il vous croit son -ennemi.</p> - -<p>—Ce serait lui faire beaucoup d’honneur,» -repartit le vieux gentilhomme.</p> - -<p>Ce Marc de Plesguen, grand, sec, au visage<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span> -maigre, avec des traits accentués et une moustache -grise, l’air de l’officier qu’il avait été, en -effet, jusqu’à ce que la mort de sa femme et le -désir de se consacrer à sa fille, avec un certain -dégoût de la vie militaire moderne, lui eussent -fait donner sa démission, offrait le type classique -de l’aristocrate, sans morgue, mais d’une -hauteur aisée, et, quand il voulait, de la plus -impertinente politesse.</p> - -<p>—«Papa,» insista Françoise, «je vous prie -d’aller retrouver José Escaldas, que je viens de -rencontrer, et qui m’a prévenue qu’il vous attendrait -au Chêne-Blanc. Écoutez-le. Ne le traitez -pas avec votre désinvolture ordinaire. Je ne sais -pourquoi, mais je me figure que c’est un individu -très fort. Il y aurait peut-être profit à connaître -ses idées.</p> - -<p>—Profit!...» répéta le père avec une souriante -réprobation. «Quel vilain mot dans ta -jolie bouche!</p> - -<p>—Mais quelle chose opportune, par le temps -qui court!</p> - -<p>—Tu m’en veux de ne pas avoir su t’enrichir, -Françoise?</p> - -<p>—Je vous en voudrais si vous en manquiez -l’occasion.»</p> - -<p>Elle riait. Mais Françoise de Plesguen riait -toujours. Frimousse pétillante, avec une longue -taille sur des jambes un peu courtes, on la rêvait -en paniers, avec un œil de poudre sur ses cheveux -blonds, et quelques mouches au bord de -ses fossettes.</p> - -<p>Son père soupira tout bas, car il savait que le -rire de sa Françoise manquait parfois d’insouciance.<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span> -Mais il ne discernait pas toujours à quel -moment.</p> - -<p>—«Et si c’est un secret pour l’exploitation -du caoutchouc, que ton Bolivien veut me vendre -au détriment de notre cousin,» plaisanta-t-il, -«m’approuverais-tu de faire concurrence au roi -de la Valcorie, et de partir, comme planteur, -pour le Haut-Amazone?»</p> - -<p>Elle secoua sa fine tête.</p> - -<p>—«Oh! non ... Toutes les Valcories du -monde ne m’empêcheraient pas de jalouser -Valcor tout court, ce domaine héréditaire où -nous sommes, un des plus beaux de France. -Comment s’occuper d’autre chose quand on le -possède? A la place de notre cousin, je trouverais -que c’est l’amoindrir, y ajouter les millions -d’une industrie exotique.»</p> - -<p>Comme elle tenait de son père, au fond! La -fierté de race, l’orgueil de la terre qui donne le -titre: voilà ce qu’elle enviait, cette petite bergère -de Watteau.</p> - -<p>—«Ce n’est pas monsieur José Escaldas qui -t’empêchera d’être la fille d’un cadet, ma jolie -ambitieuse,» dit Marc avec un peu d’amertume.</p> - -<p>—«Qui sait?</p> - -<p>—Enfin, je vais le retrouver. L’heure est -chaude pour marcher jusqu’au Chêne-Blanc.»</p> - -<p>M. de Plesguen sonna pour se faire donner -son plus large chapeau de paille et sa vaste ombrelle -grise doublée de vert. Il quitta le château, -traversa les jardins à la française, puis par une -avenue baignée d’ombre, sous les arceaux des -ramures épaisses, il se dirigea vers le Chêne-Blanc.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span></p> - -<p>Le carrefour prenait son nom d’un arbre -splendide. Plus droit qu’un hêtre, avec le même -ton lisse et vaguement argenté, le chêne jaillissait -au centre, colonne dont on oubliait l’énorme -diamètre, tant elle était haute, et couronnée -d’une coupole gigantesque de verdure.</p> - -<p>De côté, sur un banc de pierre, Escaldas était -assis, tellement absorbé dans ses réflexions qu’il -avait laissé éteindre sa cigarette. Avec sa canne, -il traçait des hiéroglyphes sur le sol moussu.</p> - -<p>—«Vous avez donc, monsieur, des choses -bien mystérieuses à me communiquer, pour -m’avoir fait venir si loin?» demanda Marc en -le saluant à peine.</p> - -<p>—«Très mystérieuses, monsieur de Plesguen.»</p> - -<p>Le mot ne fit que refroidir davantage celui -qui arrivait. Sa droite et simple nature répugnait -à tout ce qui ne pouvait se dire tout haut ni se -faire au grand jour.</p> - -<p>—«Allez, monsieur, je vous écoute,» fit-il -en prenant une place aussi éloignée de José que -la longueur du banc le permettait.</p> - -<p>Le métis glissa tout près de lui, escamotant la -distance d’un mouvement cauteleux et félin, -sans tenir compte d’un haut-le-corps chez son -interlocuteur.</p> - -<p>—«Monsieur de Plesguen, ne vous écartez -pas. Nous n’aurons point à nous repentir, croyez-moi, -de parler à voix basse.» En effet, sa voix -n’était qu’un susurrement.—«Quel serait votre -état d’âme si je vous fournissais la preuve que -c’est vous, et non votre cousin Renaud, qui êtes -le chef de la famille de Valcor, le véritable titulaire<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span> -du marquisat, le propriétaire légal du merveilleux -domaine où nous sommes?»</p> - -<p>L’état d’âme de M. de Plesguen, dont Escaldas -se montrait si curieux, ne parut pas sensiblement -modifié par une telle supposition. L’invraisemblable -et l’absurde, dans la bouche d’un -individu pour qui l’on manque déjà de confiance, -ne peuvent que mettre davantage en -garde contre lui. Marc leva seulement les sourcils -et haussa les épaules.</p> - -<p>—«Ce que je vous dis est absolument sérieux, -monsieur de Plesguen.</p> - -<p>—Il y a quelque chose de sérieux là-dedans, -monsieur Escaldas: la course que vous m’avez -fait faire en pleine chaleur, et que je regrette -fort. Mais quant à vos sornettes!...</p> - -<p>—Si ce n’est pour vous, écoutez-moi pour -votre fille,» cria le Bolivien en le voyant se -dresser.</p> - -<p>—«Ma fille!...» murmura Plesguen. Il revoyait -le rire de sa Françoise, avec le pétillement -de ses yeux vifs. Il entendait encore le «Qui -sait?...» plein de chimère.—«Vous n’avez pas -débité ces folies à ma fille, je l’espère bien, -monsieur?</p> - -<p>—Non. Mais mademoiselle Françoise est -vouée au malheur si vous ne vous faites pas restituer -le patrimoine qui doit lui revenir. Elle -aime le prince de Villingen, qui épouserait l’héritière -de Valcor. Tandis que ...»</p> - -<p>Le vieux gentilhomme ne le laissa pas achever.</p> - -<p>—«Taisez-vous!... Quelle audace!... Présumer -des sentiments de mademoiselle de Plesguen!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span></p> - -<p>Le maigre visage, à moustache militaire, se -plaquait de rouge. La colère et l’émotion luisaient -dans les yeux, ordinairement assez ternes.</p> - -<p>Mais le trouble qui agitait Marc n’était pas -fait seulement d’indignation. Une anxiété l’étreignait. -Comment deviner un cœur de jeune -fille?... Serait-il possible que la sienne se préparât -le chagrin d’une amourette insensée?...</p> - -<p>Escaldas vit fléchir légèrement la raideur du -buste, et une nuance implorante atténuer l’irritation -de la physionomie. M. de Plesguen ne -faisait plus mine de vouloir s’en aller.</p> - -<p>—«C’est au père que je m’adresse,» reprit -humblement le Bolivien. «J’ai vu votre Françoise -tout enfant. Je lui suis dévoué. Je tiens -son bonheur dans mes mains. J’en suis sûr. Et -vous voulez que je ne vous en parle pas!...»</p> - -<p>M. de Plesguen se taisait. A peine percevait-il -le sens de ces paroles. Des billevesées, écloses -dans la cervelle sans pondération de ce natif -des pays chauds! Mais sa colère tombait, noyée -de tristesse. Françoise, sa jolie ambitieuse, -comme il l’appelait ... Ah! cela ressemblait à -cette folle tête, de rêver un mariage impossible. -Que deviendrait-il, lui, si elle allait souffrir pour -de bon!</p> - -<p>—«Monsieur de Plesguen, qu’est-ce que -cela peut vous faire, même si je déraisonne, de -m’écouter cinq minutes?»</p> - -<p>Une réflexion venait de frapper Marc. Il -l’énonça brusquement:</p> - -<p>—«Vous prétendez me parler dans l’intérêt -de ma fille. Vous invoquez votre dévouement -pour elle. Vous rappelez son enfance. Mais sa<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span> -cousine aussi, vous l’avez connue au berceau. -Le père de Micheline a fait votre situation. Vous -avez toutes les raisons du monde d’être plus -attaché aux Valcor qu’à nous.</p> - -<p>—Attaché aux Valcor!...» ricana le métis.</p> - -<p>—«Pourquoi voudriez-vous leur ruine? et à -notre profit?...</p> - -<p>—Ceux que vous appelez «les Valcor», reprit -Escaldas, «ne seront jamais ruinés. Les -caoutchoucs d’Amérique valent des mines de -diamant. Ce que Renaud a conquis par son -énergie restera à sa fille. Mais ce qu’il a conquis -par un crime doit revenir à la vôtre.</p> - -<p>—Par un crime!» s’exclama M. de Plesguen.</p> - -<p>—«Croyez-vous qu’il n’en ait qu’un sur la -conscience?»</p> - -<p>—«Haïriez-vous mon cousin?» questionna -Marc, étonné.</p> - -<p>—«De toute mon âme!» répondit l’autre, -avec une intonation qui ne laissait subsister -aucun doute.</p> - -<p>Le calme, la hauteur, une grande dignité reparurent -sur les traits de son interlocuteur.</p> - -<p>—«Cela suffit,» dit-il, «pour que je cesse -de vous entendre.»</p> - -<p>M. de Plesguen était debout, déjà dans le -mouvement de s’éloigner.</p> - -<p>—«Vous le haïrez bien plus que moi,» dit -Escaldas, «vous si respectueux de votre sang, si -fier de votre race, quand vous saurez quel crime -il a commis contre votre race et contre votre -sang.</p> - -<p>—Voilà deux fois que vous prononcez ce mot -de «crime», riposta, en s’arrêtant, mais sans<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span> -reprendre sa place, le père de Françoise. «Eh -bien! soit, admettons que votre calomnie repose -sur un fait réel. Ce crime, que vous imputeriez -au marquis de Valcor, vous ne prétendez pas -qu’il l’ait commis en Europe. Vos allusions se -rapportent sans doute à cette période de sa jeunesse, -où vous avez fait sa connaissance, au -cours de ses explorations dans des pays sauvages. -Là-bas, l’énergie prend parfois, et forcément -peut-être, des formes sanguinaires. Ce -fameux crime, quel qu’il fût, n’en serait sans -doute pas un pour nos lois françaises, ou, après -vingt années, leur échapperait par la prescription.</p> - -<p>—La prescription n’existe pas pour ce que je -soupçonne.</p> - -<p>—Vous soupçonnez!» répéta vivement de -Plesguen. «Vous n’avez que des soupçons!... Et -vous osez!... Mais, tout à l’heure, vous me parliez -de preuves.</p> - -<p>—Je suis moralement sûr,» dit tranquillement -Escaldas. «Quant aux preuves, nous aviserions -ensemble au moyen de les établir.</p> - -<p>—Dans quel but?...</p> - -<p>—Faire de vous le maître de ...</p> - -<p>—Il ne s’agit pas de cette rengaine,» interrompit -Marc avec impatience. «Je demande: -dans quel but, pour vous?</p> - -<p>—Un intérêt de vengeance et un intérêt d’argent.</p> - -<p>—Le second seul doit compter, je pense,» -fit Plesguen dédaigneusement.</p> - -<p>—«Il prime l’autre, certes,» dit Escaldas, -imperturbable. «Vous voyez, je suis net. Parce -que je veux vous convaincre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span></p> - -<p>—Vous me convainquez si peu que je vous -défie de répondre à cet argument: mon cousin -vous paierait sans doute plus pour vous taire, si -vous êtes en mesure de le perdre,—que d’autres -pour parler. Renaud ne possède pas seulement -son patrimoine familial, mais les immenses revenus -de ses caoutchouteries. Il peut mettre le -prix à votre silence. Si vous ne lui offrez pas ce -silence, c’est qu’il n’a rien à craindre de vous.</p> - -<p>—Il aurait trop à craindre, s’il savait ce que -je sais. Aucun contrat ne lui offrirait une sécurité -suffisante. Vous ne le connaissez pas. Il me -ferait disparaître.»</p> - -<p>Marc frissonna. Le métis avait trouvé on ne -sait quel accent de vérité sinistre.</p> - -<p>—«Enfin,» murmura Plesguen après quelques -minutes de réflexion, et en se rapprochant, -la voix étouffée, dans un geste involontaire -d’entente, «de quoi donc pouvez-vous accuser -le marquis de Valcor?»</p> - -<p>Un éclair passa dans les petits yeux de jais du -Bolivien.</p> - -<p>—«Serez-vous un allié, si je parle?» demanda -Escaldas.</p> - -<p>—«Un allié!... Quelle expression, monsieur! -Je ne crois pas que rien au monde me décide à -faire alliance avec vous, surtout pour des menées -ténébreuses.</p> - -<p>—Cependant, monsieur de Plesguen, je vous -répète qu’avec un homme comme Valcor, c’est -ma vie que je risque. Au moins me ferez-vous -le serment de ne pas le mettre en garde contre -moi, quoi que je puisse vous dire?»</p> - -<p>L’ancien officier ne répondit pas tout de suite.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span></p> - -<p>Au bout d’un instant, il hocha sa tête grise -sous son chapeau de paille à larges bords.</p> - -<p>—«Décidément, monsieur, ce sont là des -histoires qui ne me reviennent point. Gardez -vos secrets. Je ne puis vous promettre que ma -conscience ne m’oblige pas à défendre coûte que -coûte le chef de notre maison, si je juge qu’il -est vilainement et injustement attaqué.</p> - -<p>—Le chef de votre maison!...» ricana le -métis.</p> - -<p>—«Oui, monsieur, ma mère était une Valcor.</p> - -<p>—Et s’il n’en est pas un, lui!» s’écria le -Bolivien. «S’il est un étranger à votre race ... pis -que cela, un usurpateur. S’il porte votre titre, à -vous, s’il détient votre héritage, à vous, grâce à -la plus audacieuse machination, à la plus atroce -perfidie! Vous considérerez-vous toujours comme -tenu d’honneur à respecter en lui tout ce qu’il -bafoue: votre lignée, votre sang, votre nom ... -Dépouillerez-vous votre fille pour l’effroyable -triomphe d’un bandit?»</p> - -<p>Le Bolivien s’oubliait. Où était sa circonspection -de tout à l’heure? Mais il y gagna de capter -enfin l’attention émue de celui qu’il voulait convaincre. -Nul ne fût resté sans trouble en écoutant -son étrange hypothèse, énoncée avec une -indéniable conviction.</p> - -<p>Pourtant, après une courte stupeur, Marc se -ressaisit.</p> - -<p>—«Vous oubliez, Escaldas,» dit-il, «que -j’ai vu naître Renaud, étant plus âgé que lui, que -je fus son compagnon de toujours ...</p> - -<p>—Même en Amérique?» interrompit brusquement -l’autre, «dans les forêts vierges du<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span> -Haut-Amazone, pendant les cinq ou six années -où l’on perdit sa trace, tandis qu’il parcourait de -sauvages et fiévreuses solitudes?</p> - -<p>—On n’a jamais perdu tout à fait sa trace.</p> - -<p>—Croyez-vous?</p> - -<p>—Tout s’est expliqué à son retour.</p> - -<p>—Croyez-vous?...» répéta Escaldas.</p> - -<p>Ses yeux perçants pesaient sur les yeux indécis -du gentilhomme, qui ne détournait plus son -regard.</p> - -<p>—«Et, à son retour,» reprit le métis en -appuyant sur chaque syllabe, «tout vous a-t-il -paru si simple? Lui-même, ne l’avez-vous pas -trouvé changé plus que de raison?</p> - -<p>—Il était parti presque un adolescent encore,» -répondit Marc avec lenteur, interrogeant -ses souvenirs. «Il revenait un homme. Plus -qu’un homme, une espèce de héros. Il avait -souffert toutes les privations, connu tous les -dangers, puis éprouvé les rudes ivresses du civilisateur, -du conquérant. Il s’était battu, il avait -mal guéri de terribles blessures. Les fièvres -l’avaient consumé. Et peut-être—on ne me -l’ôtera pas de l’esprit—nul adversaire ne lui -avait donné plus de mal à vaincre que son -propre cœur. Comment n’aurait-il pas paru -changé?»</p> - -<p>José Escaldas se leva du banc, s’approcha de -Marc, toujours debout, se haussa pour mettre -son visage tout près du vieux visage loyal, qui -pâlissait à cette approche expressive, puis, d’une -voix basse, mais qui sembla, pour son interlocuteur, -éclatante à faire vibrer tous les échos de -l’antique domaine.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span></p> - -<p>—«Et s’il n’était jamais revenu?... Si Renaud -de Valcor dormait depuis vingt ans sous la terre -sauvage des solitudes?... Si celui qui est ici n’était -pas Renaud, et si vous, Marc de Plesguen, aviez, -seul au monde, le droit de vous appeler le marquis -de Valcor?...</p> - -<p>—Taisez-vous!... Taisez-vous!...» murmura -le père de Françoise, en jetant autour de lui un -regard d’épouvante.</p> - -<p>Il y eut un silence.</p> - -<p>Les doux bruits de l’été frémissaient dans la -profondeur des feuillages. Le chêne gigantesque -se dressait dans sa séculaire majesté au-dessus -des deux hommes. En prêtant l’oreille, on eût -entendu vibrer, puis mourir incessamment, un -rythme égal, qui était la respiration de l’Océan -au repos.</p> - -<p>—«O ma fille!» soupira enfin Marc, «c’est -à cause de toi que je ne rejette pas tout de suite -une pareille infamie.»</p> - -<p>Il eut un recul, comme de dégoût.</p> - -<p>—«Je ne veux pas entrer là dedans. Je ne -veux pas!</p> - -<p>—Vous seul,» déclara Escaldas, «êtes qualifié -pour intenter l’action civile.</p> - -<p>—Contre qui? contre mon cousin?... Non, -non, assez!... Au nom de quoi?... Pourquoi?... -Sur quelles bases?</p> - -<p>—Je suis peut-être à même de vous fournir -tous les éléments du procès. C’est parce que j’ai -cru les découvrir là-bas, que je suis revenu si -précipitamment d’Amérique, renonçant au poste -fructueux que m’avait confié Renaud.</p> - -<p>—Monsieur,» s’écria de Plesguen, «je ne<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span> -suis pas votre homme. Le marquis de Valcor est -mon cousin. Jamais je n’en ai douté, jamais je -n’en douterai. C’est le cri de mon cœur, de ma -conscience, de ma conviction. Portez vos odieuses -combinaisons à d’autres. Je ne vous écouterai -pas un instant de plus.»</p> - -<p>Il fit deux pas pour s’éloigner, puis se retourna:</p> - -<p>—«Moi, jouer un rôle de délateur! Moi, revendiquer -un héritage!... Faire un procès pour -cela!... Traîner le nom de Valcor devant les tribunaux!... -Mais eussé-je bien autre chose pour -m’y décider que les soupçons intéressés d’un -Escaldas, eussé-je des preuves, entendez-vous, -d’irréfutables preuves, je m’y refuserais encore ...»</p> - -<p>L’ancien officier se montait. Il revint vers le -métis.</p> - -<p>—«Faites attention,» prononça-t-il, presque -d’un ton de menace. «Vous le disiez bien tout à -l’heure: il n’y a que moi qui sois qualifié pour -soutenir les calomnies que vous avez essayé de -m’insinuer. Eh bien! quand il n’y aurait que moi -pour jurer devant tous que le marquis de Valcor -est bien mon cousin, l’être que j’aime comme -un frère, avec qui j’ai grandi, celui que, moi seul -de notre famille presque éteinte, je connais depuis -son premier jour, et dont seul je puis attester -l’identité, vous me trouverez toujours prêt -à déjouer vos projets et à le défendre contre -vous. Tenez-vous-en pour averti, monsieur José -Escaldas, je vous en donne ma parole, aussi -vrai que je suis un gentilhomme français et que -vous avez dans les veines trop de sang indien<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span> -pour que jamais il y ait rien de commun entre -nous!»</p> - -<p>Sans attendre l’effet de ses paroles, M. de Plesguen -tourna le dos, partit à grands pas.</p> - -<p>Il regagnait le château par la même avenue -ombreuse, d’où le soleil baissant disparaissait. -Une paix lourde et obscure tombait des -feuillages, tellement serrés qu’à peine une ligne -de ciel clair se dessinait au milieu. Et Marc de -Plesguen craignait de regarder, avec des yeux -nouveaux, ces beautés naturelles, qui, par leur -magnifique arrangement, éveillaient des idées de -richesse humaine et de noblesse séculaire. La -peur de les convoiter bassement l’excitait à se -faire le champion de celui qui les possédait.</p> - -<p>L’homme qu’il laissait en arrière le suivait des -yeux sans pouvoir se persuader que, vraiment, -il s’éloignait, que ce n’était ni une comédie, ni -une boutade, que tout était fini de ce côté, que -le merveilleux mirage n’avait ni ébloui, ni tenté, -ni corrompu cette âme.</p> - -<p>Lui, José Escaldas, avec son sang trouble de -métis, et sa moralité plus trouble encore, ne -pouvait concevoir qu’il se trouvât un être capable -de pivoter sur les talons et de partir en se bouchant -les oreilles, quand on lui offrait une perspective -de grandeur et de fortune.</p> - -<p>Que l’entreprise fût difficile, impossible même, -soit! Il ne l’avait pas combinée si patiemment, -mûrie avec tant d’efforts et de soins, sans en -mesurer les chances médiocres et les dangers -considérables. Mais pouvoir en être le principal -bénificiaire et ne pas même éprouver le désir -d’en connaître les données! Rejeter l’espoir<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span> -parce qu’il était l’espoir, sans même s’assurer -qu’il fût irréalisable, voilà qui confondait Escaldas ... -Et au point que sa stupéfaction l’empêcha -d’abord de sentir son désappointement.</p> - -<p>Mais, lorsqu’il vit la haute silhouette de Marc -se rapetisser jusqu’à n’être plus distincte dans le -long tunnel de verdure que formait l’avenue, -Escaldas se mit à jurer avec fureur.</p> - -<p>—«Vieil insensé!» grommela-t-il, après -avoir épuisé l’abondante série de ses blasphèmes -espagnols et français. «Dire que c’est vrai! Il -est le protagoniste du drame. On ne peut rien -sans lui. Et son entêtement stupide suffirait à -tout faire manquer. Heureusement, il compte -sans sa fille. Voilà une petite gaillarde qui ne se -dérobera pas sur l’obstacle. Elle l’entraînera où -il ne veut pas aller. Et puis ... j’aurai quelqu’un -d’autre pour faire le jeu. Hop là! hop là!... C’est -un faux départ. Mais le steeple n’est pas couru.»</p> - -<p>Le Bolivien s’éloigna, comme rassuré par ces -métaphores de turf. D’une vie aventureuse, il -avait gardé la passion des chevaux et du jeu. Sur -les champs de courses d’Europe, il retrouvait un -peu des hasards et de la brutalité des campements -dans les pampas. Il n’appréciait que cette -distraction des sociétés civilisées.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">V</h2> - -<p class="pch"><i>LE SUBTERFUGE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">LE MARQUIS DE <span class="large">V</span>ALCOR avait médité -longtemps devant les lettres d’amour—ces -lettres ensevelies pendant vingt -années et qui ressuscitaient une aventure -mieux ensevelie encore. Car certains cœurs -restent plus hermétiquement clos sur leur secret -que les pierres scellées dans les murailles.</p> - -<p>La réflexion absorba Renaud plus que la lecture. -Des heures s’écoulèrent sans qu’il sortît -de son immobilité. Enfin, son corps inerte, où -la force de la pensée semblait avoir suspendu la -vie physique, se dressa. M. de Valcor rassembla -les papiers et les enferma dans une enveloppe, -qu’il cacheta avec de la cire. Puis il se dirigea -vers le chevet de son lit et commença de compter, -à partir d’un certain angle, sur la paroi, des -têtes de clous ornées qui fixaient la tenture. A -la sixième, il s’arrêta et la dévissa. Un petit orifice -se découvrit, dans lequel il introduisit une<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span> -clef minuscule. Un panneau se déplaça. L’armature -d’un coffre-fort apparut. Ce n’était plus le -simple trou creusé dans le mur par une précaution -d’amant. C’était un savant mécanisme, -organisé par l’industrie de quelque ouvrier sûr -pour abriter des trésors plus matériels. Avec une -autre clef et au moyen d’un chiffre connu de lui -seul, Renaud ouvrit le coffre-fort. Il y serra l’enveloppe -contenant les billets jadis écrits par -Gaétane de Ferneuse. Ensuite il sortit de sa -chambre, et, le long d’une galerie, se dirigea vers -le nouvel appartement de sa fille.</p> - -<p>Il ne l’y trouva pas. C’était l’heure où Micheline, -en face du ciel et de la mer, engageait sa -vie à Hervé.</p> - -<p>—«Mademoiselle est sortie?» demanda Valcor -à une femme de chambre.</p> - -<p>—«Mademoiselle est allée se promener dans -le parc.</p> - -<p>—Seule?</p> - -<p>—Oui, monsieur le marquis.</p> - -<p>—Est-ce que les ouvriers travaillent dans sa -bibliothèque?</p> - -<p>—Il y en a un, monsieur le marquis. Mais il -prend seulement des mesures. Comme tout le -monde devait dormir tard après le bal, monsieur -Escaldas a défendu qu’on donnât des coups -de marteau.»</p> - -<p>Sans titre spécial, Escaldas occupait, dans le -château, des fonctions vagues, d’intendant, de -secrétaire, de factotum. Parasite, ami ou valet, -personne ne savait au juste. Mais la domesticité -lui obéissait. Un conflit avec le Bolivien eût -coûté sa place à l’indocile. Trop hautain pour<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span> -exercer une surveillance immédiate, le maître -s’en rapportait à ce bizarre et indispensable personnage.</p> - -<p>Sur la réponse de la femme de chambre qu’il -y avait un ouvrier dans la bibliothèque, le marquis -s’y rendit aussitôt.</p> - -<p>Un jeune maçon, dans son costume de travail, -tout blanc de plâtre, était occupé à remettre -du mastic dans les interstices des pierres, et à -crépir l’intérieur des cavités qui devaient recevoir -les rayons de livres.</p> - -<p>Il s’interrompit, envoyant entrer M. de Valcor.</p> - -<p>Le marquis referma la porte avec soin.</p> - -<p>—«Comment t’appelles-tu?» demanda-t-il -brusquement.</p> - -<p>Le garçon, surpris, devint tout rouge, hésita, -et finit par répondre:</p> - -<p>—«Bauchet ... Firmin Bauchet.</p> - -<p>—Tu es d’ici?</p> - -<p>—Non, je suis de la Corrèze.</p> - -<p>—Tu comptes rester en Bretagne?</p> - -<p>—Non, m’sieu. On m’avait embauché pour -ailleurs. Ça s’est trouvé comme ça.</p> - -<p>—Alors, tu repartirais volontiers?</p> - -<p>—Volontiers ou non, faudra bien que je reparte, -pour tirer au sort, chez nous.»</p> - -<p>Le marquis l’examinait, de son regard dominateur, -qui eût intimidé d’autres gaillards que ce -petit rustre. Celui-ci, avec une ronde figure enfantine, -restait tout rose d’embarras sous la fine -poudre de plâtre qui le fardait.</p> - -<p>—«Veux-tu gagner mille francs, mon bonhomme?</p> - -<p>—Mille francs!» répéta le maçon ahuri.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span></p> - -<p>—«Oui, pour dire quatre mots, et t’en aller -ensuite, où tu voudras, sans qu’on te revoie jamais -dans ce pays.</p> - -<p>—Dame!...» balbutia le jeune manœuvre.</p> - -<p>—«Écoute ... Est-ce toi qui as trouvé la boîte -dans le trou du mur?</p> - -<p>—Non, c’est le camarade.</p> - -<p>—Ah! c’est ennuyeux. N’avais-tu pas travaillé -de ce côté avant lui?</p> - -<p>—Pour ça, oui. Même que j’avais entièrement -descellé la pierre pendant qu’il était allé -gâcher son plâtre dehors. Si seulement j’avais -eu l’idée de la tirer, c’est moi qui aurais découvert -la boîte.</p> - -<p>—Bon ... Il était dehors, il gâchait son plâtre. -Alors, cette boîte, tu aurais pu la placer là toi-même, -pour faire une farce, mettons. Était-ce -possible, cela? Me comprends-tu?»</p> - -<p>Le Limousin n’était pas bête. Il réfléchit un -instant, puis répliqua:</p> - -<p>—«Une supposition ... Oui. Mais il fallait -qu’<i>il y aurait eu</i> le trou derrière la pierre.»</p> - -<p>Valcor sourit.</p> - -<p>—«Tu es un malin, mon garçon. Tout à fait -ce qu’il me faut. Ne t’inquiète pas du trou. Il -s’agit de rassurer une dame, qui est malade. Et -les femmes ne regardent pas aux détails quand -elles désirent être convaincues. Suis-moi bien, -petit. Tu vas voir comme ce que j’attends de -toi est simple.»</p> - -<p>Le marquis dicta au jeune ouvrier une espèce -de rôle, qu’il simplifia, en effet, autant que possible. -L’ayant bien persuadé que tout ce qu’il -demandait de lui se réduisait à un inoffensif<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span> -mensonge, et qu’aucune conséquence fâcheuse -n’en pouvait résulter, il le quitta en lui disant:</p> - -<p>—«Dans vingt minutes, n’est-ce pas? Et -quand je t’ordonnerai de me suivre dans mon -cabinet, ce sera pour te remettre les mille francs -que je t’ai promis.»</p> - -<p>M. de Valcor, en sortant de la bibliothèque, -laissait le petit maçon comme fasciné. Ce n’était -pas seulement pour la somme invraisemblable, -et si facile à gagner, que ce garçon allait lui -obéir. La récompense eût-elle été moindre, ou -même nulle, Firmin Bauchet aurait encore -éprouvé une espèce de plaisir à exécuter les -ordres de ce grand seigneur à la fois si volontaire -et si persuasif. La voix impressionnante, -les paroles d’une clarté lumineuse, le regard -d’une douceur tellement impérative, restaient -dans son être avec une incroyable puissance de -suggestion.</p> - -<p>Le jeune Limousin guetta la fuite des vingt -minutes au cadran d’un cartel, dans le vestibule -tout proche. L’impatience le dévorait. Il ne pouvait -croire qu’un tel rêve fût près de se réaliser.</p> - -<p>Quand le moment vint, il se mit à parcourir -les corridors à la recherche d’un domestique. -S’adressant au premier qu’il rencontra:</p> - -<p>—«Pourrais-je parler à monsieur le marquis?»</p> - -<p>L’autre toisa la blouse blanche, la silhouette -plâtreuse.</p> - -<p>—«A monsieur le marquis? Comme tu y -vas! Il ferait beau voir le déranger pour un galopin -de ton espèce.</p> - -<p>—Je vous en prie!... Je vous en supplie!... -C’est pour une chose très grave.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span></p> - -<p>Il insistait avec un trouble qui n’était pas -feint. D’abord, dans l’émoi de son rôle. Et aussi -dans la crainte d’être empêché de le remplir. Le -valet de chambre, étonné, finit par s’en aller à -la recherche de son maître.</p> - -<p>M. de Valcor se trouvait dans la chambre de -sa femme.</p> - -<p>Dès qu’il y était entré, il avait compris qu’avec -un peu d’illusion il guérirait vite un pauvre -cœur, trop faible pour voir la vérité en face. -D’ailleurs, la vérité ... Il en était seul maître. -Pourquoi ne pas substituer au mensonge cruel -du hasard le mensonge bienfaisant de son génie? -La vérité! Le mot faisait sourire cet homme. Et -de quel sourire ambigu, où flottait tant de tristesse -sous un orgueil effrayant.</p> - -<p>Laurence, remise d’une longue syncope, mais -plus abattue que si son sang eût coulé par vingt -blessures, demeurait étendue sur sa chaise -longue. Une femme de chambre, qui s’empressait -autour d’elle, se retira lorsqu’elle vit entrer le -marquis.</p> - -<p>Renaud approcha un pouf bas, se plaça près -de Laurence dans une posture qui ressemblait à -un agenouillement, et prit la main de la pauvre -femme.</p> - -<p>—«Alors,» dit-il avec sa voix roulante et -chantante, qui caressait, s’insinuait, berçait, -«vous avez pu, ma chérie, pour une si grossière -imposture, me croire un père et un époux infâmes, -m’attribuer de véritables crimes?...»</p> - -<p>Quelle douceur un peu dédaigneuse dans ce -reproche! Une âme plus solide même en fût restée -interdite.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span></p> - -<p>—«Une imposture?... Ces horribles lettres?...» -balbutia Laurence.</p> - -<p>—«Vous ne les avez pas lues, ma pauvre mignonne! -Vous avez dû perdre la tête tout de -suite. Je vous forcerai de les examiner ligne à -ligne. Vous verrez les contradictions, la stupidité -de la fable ... Voyons, avouez ... Vous n’avez -pas tout lu?...</p> - -<p>—Non, certes,» dit-elle en frissonnant.</p> - -<p>Elle le regardait, moins certaine maintenant, -après les heures écoulées, dans l’éclat du jour, en -cette souveraine présence, des cauchemars de sa -nuit. Et les puissants yeux bleus de l’être tant aimé -descendaient impérieusement jusqu’à son cœur.</p> - -<p>—«Mais, Renaud, ces feuillets jaunis, piqués -d’humidité?... Cette cachette?...</p> - -<p>—Je soupçonne,» dit-il, «quelque misérable -ruse inventée pour faire manquer le mariage -de Micheline. J’ai commencé une enquête. -Malheureusement, les ouvriers ne travaillent pas -aujourd’hui. Celui qui a découvert le soi-disant -dépôt n’est justement pas là.»</p> - -<p>A ce moment, on frappa à l’une des portes. La -femme de chambre revenait, disant qu’on demandait -M. le marquis.</p> - -<p>—«On me demande? Qui cela?</p> - -<p>—Je ne sais,» fit-elle, «C’est Jérôme,»—elle -nommait le premier valet de chambre.—«Il -craint quelque accident à la bibliothèque de -Mademoiselle, parce qu’un des maçons, tout -bouleversé, veut absolument parler à monsieur -le marquis.</p> - -<p>—Permettez-vous que je m’en occupe?» -demanda celui-ci à sa femme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span></p> - -<p>Il fit le mouvement de s’éloigner, mais sans -la quitter des yeux. Et il lut dans les siens la -prière qu’il attendait.</p> - -<p>—«Préférez-vous, Laurence, que je reçoive -cet homme ici?»</p> - -<p>Elle inclina la tête, n’osant pas plus avouer -son espoir que sa méfiance.</p> - -<p>—«C’est cela,» reprit-il avec un naturel -parfait, «Dans votre chambre ... Je n’osais vous -en prier ... Mais combien je préfère que vous -soyez témoin ...</p> - -<p>—Ah!» murmura-t-elle, «vous pensez, -comme moi, que c’est pour les papiers ...»</p> - -<p>Firmin Bauchet entrait, confus de poser ses -gros souliers poudreux sur les tapis délicats.</p> - -<p>—«C’est bien vous qui êtes monsieur le -marquis de Valcor?» demanda-t-il, comme -s’il voyait pour la première fois le maître de -céans.</p> - -<p>Dès ce mot, Renaud fut tranquille quant à la -sûreté de cabotinage du jeune rustre. Et l’émotion -visible du petit maçon, qui claquait presque -des dents, ajoutait à la vraisemblance de la -scène.</p> - -<p>—«Mais, Madame ...» dit-il. «Je n’ose pas -dire devant Madame ...</p> - -<p>—C’est donc bien terrible, ce que tu viens -me raconter, gamin?» fit le marquis avec une -bienveillance légère. «Allons ... Tu peux parler -devant Madame. Si tu as commis quelque maladresse, -elle te la fera sans doute pardonner.</p> - -<p>—C’est pis qu’une maladresse ... Quelque -chose de vilain, dont je me suis chargé pour de -l’argent. Mais, je ne peux pas garder ça pour<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span> -moi. Je crains que ça ne cause des malheurs. -J’aime mieux tout avouer.</p> - -<p>—Quoi donc? Courage!... Ton mouvement -est bon. Nous ne te mangerons pas, va.</p> - -<p>—Eh ben!... C’est moi qui ai caché c’te -boîte en fer-blanc dans le mur, que j’ai entamé -exprès, par-dessous la pierre, pendant que le camarade -n’était pas là.</p> - -<p>—Est-ce possible!...» s’écria M<sup>me</sup> de Valcor. -«Vous dites vrai?...»</p> - -<p>Sa joie encouragea le jeune Limousin. On ne -l’avait pas trompé. Il s’agissait d’enlever un chagrin -à une dame. Et quelle belle dame, dans -toutes ses dentelles, avec l’air si doux! Le conscrit -futur sentit s’échauffer son cœur naïf et galant -de petit Français.</p> - -<p>—«Pour sûr, madame, que je dis vrai. C’est -moi qui ai mis la boîte. On m’avait assuré que -c’était pour la blague. Mais j’ai pas la conscience -tranquille.</p> - -<p>—Qui t’avait chargé de ça?» demanda Valcor.</p> - -<p>—«Quelqu’un que je ne connais pas, qui -me guettait sur la route.</p> - -<p>—Combien t’a-t-il donné?</p> - -<p>—Un louis de vingt francs.</p> - -<p>—Et s’il y avait eu de la dynamite dans la -boîte?</p> - -<p>—Oh! C’était facile de lever le couvercle,» -dit le maçon.</p> - -<p>—«Tu l’as fait?</p> - -<p>—Oui-da. J’ai vu qué’ques chiffons de papier. -J’ai pas pensé que ça pouvait être bien méchant.</p> - -<p>—Méchant!... C’était une canaillerie, et tu<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span> -t’en doutais bien. Enfin, le remords t’a pris. Tu -vas venir avec moi, pour écrire et signer ce que tu -nous as raconté là. Puis, tu me décriras le gredin -qui a compté sur ta mine de nigaud pour nous -tendre ce piège imbécile.</p> - -<p>—Oh! monsieur le marquis,» s’écria le Limousin -madré, qui joua la frayeur, «Vous n’allez -pas me faire mettre en prison!»</p> - -<p>La voix émue de Laurence s’éleva:</p> - -<p>—«Non, mon petit ami. Vous êtes un brave -garçon. Je veux que vous ayez une récompense, -au contraire. Puis, dites-moi votre nom, l’adresse -de vos parents. Jamais je ne vous oublierai. Ah! -vous réparez bien le mal que vous avez commis.»</p> - -<p>Elle palpitait, dans une telle griserie de délivrance, -qu’elle eût traité en bienfaiteur ce gâcheur -de plâtre, cause pourtant de sa récente -torture, d’après ce qu’il disait.</p> - -<p>Renaud emmena l’ouvrier qui, une fois dans le -grand cabinet de travail, un luxe lourd et sévère, -sembla plus mal à l’aise.</p> - -<p>—«C’est-il vrai, monsieur le marquis, que -vous allez me faire écrire?... Vous ne m’aviez -point dit ça, tout d’abord.</p> - -<p>—Ne te tourmente donc pas, jeune oison,» -dit Valcor avec son aisance heureuse, que venait -de lui rendre complètement le succès de son subterfuge. -«Je vais te dicter quelques lignes, et tu -les signeras du nom que tu voudras.</p> - -<p>—Mais la dame verra que c’est pas le mien.</p> - -<p>—Elle te connaît donc?</p> - -<p>—Non, mais elle a dit, comme ça, qu’elle -voulait connaître ma famille.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span></p> - -<p>Le marquis éclata de rire.</p> - -<p>—«Allons, heureusement que je n’ai plus -besoin de ta malice, car elle semble sujette à de -furieuses intermittences. Tu vas prendre ton -argent et filer. Et qu’on n’entende jamais parler -de toi, ni de ta famille, autrement il t’en cuirait. -Est-ce compris?</p> - -<p>—Oui, monsieur le marquis.</p> - -<p>—Pourquoi prends-tu cet air malheureux?</p> - -<p>—La dame pensera du mal de moi. Et elle a -l’air si bon!»</p> - -<p>Renaud hocha la tête, avec un brin d’attendrissement -amusé.</p> - -<p>Pas un atome de cruauté n’entrait dans la nature -puissante de Valcor. En ce moment, peut-être, -le sentiment qui dominait en lui était la -joie d’avoir vu s’évanouir la souffrance de sa -femme. La méchanceté, le mal inutile, lui inspiraient -de la répugnance. Mais il y avait en lui -des forces qui, pour le porter au but, savaient -au besoin étouffer toute pitié.</p> - -<p>Il dit à Firmin Bauchet, avec le fascinant sourire -qui faisait de tous les êtres simples des -esclaves ravis de sa volonté:</p> - -<p>—«La dame pensera que tu as eu peur des -conséquences de ta faute, de ton aveu, et que -tu t’es enfui. Tes camarades ne diront rien, car -on ne les questionnera pas. Elle est consolée, -cette dame. N’est-ce pas ce que nous voulions?» -ajouta-t-il.</p> - -<p>Et le grand seigneur prononça avec un charme -inexprimable ce «nous» qui l’unissait au petit -maçon. En même temps, il lui tendait la somme -promise.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span></p> - -<p>—«Tu vois, je te la donne en or, pour qu’un -billet ne te compromette pas. Ta bourse est-elle -assez grande pour la mettre?»</p> - -<p>Certes. C’était une poche de cuir à cordon, -plus faite pour contenir des gros sous que des -louis, et qui avait, en conséquence, toute l’ampleur -nécessaire.</p> - -<p>—«Ça te permettra d’épouser ta promise?» -dit Renaud en comptant les pièces.</p> - -<p>—«Non,» dit Firmin Bauchet. «Ça empêchera -la mère de se tuer de travail pour les petits -quand je serai au régiment. J’ai huit frères et -sœurs, dont je suis l’aîné. Et le père est toujours -malade.</p> - -<p>—Alors, voilà deux cents francs de plus. Et -si on t’ennuie pour cet argent, écris-moi. Je certifierai -que tu l’as gagné à mon service, ce qui -est la vérité.»</p> - -<p>Le petit Limousin fondit en larmes. Et il fallut -que le marquis de Valcor apaisât cette émotion -pour que Firmin Bauchet pût sortir sans être un -objet de curiosité pour les gens. Lorsque, enfin, -il quitta le cabinet de travail, sa ronde face -paysanne, sur laquelle les larmes, le plâtre et la -poussière de sa manche, employée en guise de -mouchoir, se mêlaient, offrait les coloris les plus -singuliers.</p> - -<p>Une fois l’ouvrier dehors, Renaud prit une -élégante petite feuille de papier à lettres, et -s’étant assis devant son authentique bureau -Louis XV, orné de bronzes précieux, il écrivit:</p> - -<p class="pi4 p1">«<i>Gaétane</i>,</p> - -<p>«<i>Au nom du passé, dont j’ai démérité de vous<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span> -parler jamais, et dont, pourtant, il faut que je vous -parle, trouvez-vous demain, dans l’après-midi, après -trois heures, à la petite grotte de la Falaise-Blanche,—vous -savez ... «notre grotte», que vous n’avez pu -oublier.</i></p> - -<p>«<i>Ah! ne frémissez pas de colère, Gaétane!</i></p> - -<p>«<i>Songez à la scène de cette nuit.</i></p> - -<p>«<i>Songez à</i> notre <i>enfant</i>.</p> - -<p>«<i>Venez. Il faut que vous m’entendiez. Et il faut -que vous m’entendiez là.</i></p> - -<p>«<i>Par grâce, ne me refusez pas! Il y va du bonheur -d’Hervé, peut-être de sa vie.</i></p> - -<p class="pr4">«<span class="smcap">Renaud.</span>»</p> - -<p class="p1">Quand il eut tracé ces lignes, le marquis de -Valcor fit appeler celui de tous ses domestiques -en qui il avait le plus confiance, lui donna l’ordre -de monter à bicyclette et de porter immédiatement -cette lettre au château de Ferneuse.</p> - -<p>—«Vous la remettrez,» dit-il, «en mains -propres, soit à la comtesse, si elle est à la maison, -soit à Noémi, sa première femme de chambre. A -personne autre.»</p> - -<p>Ceci fait, il retourna chez sa femme.</p> - -<p>—«Êtes-vous de force,» lui dit-il, «à revoir -ces lettres avec moi?</p> - -<p>—Pourquoi? Puisqu’elles sont fausses.</p> - -<p>—Les examiner vous en convaincrait. Mais -le fait qu’elles ont été apportées ici par une manœuvre -indigne ne le prouve pas. Et je tiens ...</p> - -<p>—Ah! Renaud, n’en parlons plus. Que cette -abomination sorte de notre cœur et de notre -mémoire. J’ai trop besoin de votre pardon pour -vous offenser davantage par une méfiance que<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span> -n’excuserait plus l’émoi affolant de la surprise.</p> - -<p>—D’ailleurs, nous saurons tout,» reprit-il. -«Je n’aurai pas de repos que je n’aie découvert -et châtié l’auteur de cette mystification abominable. -J’ai promis une forte récompense à ce -petit ouvrier maçon s’il réussit à me désigner -l’homme. Sans rien dire, il observera de tous -côtés, dans le château, dans le pays.»</p> - -<p>La marquise de Valcor secoua la tête.</p> - -<p>—«Le coupable n’est pas resté ici pour se -faire pincer. Songez combien notre fête a fait -aller et venir de gens depuis deux jours: électriciens, -fournisseurs, tapissiers, domestiques de nos -hôtes, sans parler de nos invités eux-mêmes.»</p> - -<p>Renaud eut un sourire d’entente. Évidemment -le coup avait pu être fait par un inférieur, mais -l’impulsion venait de haut.</p> - -<p>—«Nous avons,» reprit Laurence, dont la -voix s’altéra, «un premier devoir à remplir avant -tout. Comment réparer mon offense envers madame -de Ferneuse?»</p> - -<p>Depuis que son angoisse dominante avait disparu, -ce souci la bouleversait. Son corps mince, -accablé par les fatigues, par les émotions de la -nuit et du matin, s’affaissait sur la chaise longue, -dans les dentelles qui avaient paru au petit -maçon si miraculeusement vaporeuses. L’effarement -remplit ses grands yeux noirs—sa seule -beauté—tandis qu’elle posait la question.</p> - -<p>—«Voulez-vous m’en laisser le soin?» dit -son mari, d’un accent qui exprimait plutôt l’injonction -que la prière.</p> - -<p>—«Comment vous y prendrez-vous, Renaud? -Mon Dieu! Il est impossible de lui dire ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span></p> - -<p>—Si vous saviez ce qu’il est possible ou impossible -de dire, ma petite Laurence, vous ne -vous tourmenteriez pas comme vous le faites. -Rapportez-vous en à moi, bien que je ne discerne -pas encore ce qu’il est le plus opportun de laisser -penser à madame de Ferneuse sur cet incident -déplorable. Voyez cependant les fâcheux effets -de votre caractère impulsif! Mais prenez patience -jusqu’à ce que j’aie vu la comtesse. Mes meilleurs -arguments jailliront peut-être de notre -entretien, de ses dispositions.</p> - -<p>—Que pensera-t-elle de moi?</p> - -<p>—Aucun mal, Laurence. Croyez-en votre -mari, qui a souci de votre dignité autant que de -la sienne.</p> - -<p>—Mais, que trouverez-vous pour expliquer?... -Vous n’allez pas lui laisser croire que je suis -jalouse d’elle!»</p> - -<p>Renaud sourit à ce cri féminin. Il se pencha, -mit un baiser sur le front de sa femme. Puis, -avec sa hauteur un peu distante, sa façon de la -traiter en enfant:</p> - -<p>—«Ayez confiance en moi. Je vous réconcilierai -avec madame de Ferneuse, sans qu’il en -coûte rien à votre fierté.»</p> - -<p>Elle lui saisit la main d’un geste humble, ennobli -par la tendresse.</p> - -<p>—«Oh! que vous êtes grand et bon, mon -Renaud! Mais ne m’épargnez pas trop, cependant. -Il s’agit du bonheur de Micheline. Pourvu -que ma folie n’ait pas brisé ce bonheur, en blessant -irrémédiablement madame de Ferneuse!»</p> - -<p>Laurence ajouta plus bas, lentement, d’une -voix profonde:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span></p> - -<p>—«Je crois que notre fille aime vraiment -Hervé. Et si le cœur de cette enfant-là est pris, -c’est pour toujours.»</p> - -<p>Une crispation d’inquiétude passa sur les beaux -traits du marquis de Valcor. Il se sentit pâlir, -et se rejeta un peu en arrière, pour que sa femme -n’en vît rien. Cependant il prononça, d’un accent -où vibrait la vérité même:</p> - -<p>—«Êtes-vous sûre, au moins, Laurence, ou -dois-je vous le jurer encore, sur la tête chérie de -Micheline, qu’Hervé de Ferneuse n’est pas son -frère?</p> - -<p>—Taisez-vous!... Ah! l’affreux cauchemar!...» -murmura Laurence en frissonnant.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VI</h2> - -<p class="pch"><i>BERTRANDE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">LE lendemain matin, de bonne heure, le -marquis de Valcor s’était fait seller un -cheval, et l’attendait, debout sur l’un -des perrons du château, lorsqu’il vit -s’approcher le prince de Villingen, son hôte -pour quelques jours.</p> - -<p>—«Vous sortez, mon cher marquis? Et à -cheval, encore, si j’en juge d’après ces superbes -bottes et ce stick épatant.»</p> - -<p>Renaud eut ce sourire bien à lui, qui, plein de -grâce aimable, n’encourageait cependant pas les -familiarités.</p> - -<p>—«Quelle belle matinée pour un canter à -travers la campagne!» reprit Gilbert. «Ah! si -je ne craignais pas d’être indiscret!...»</p> - -<p>Il ne pouvait guère douter qu’il le fût, à l’expression -refroidie du visage de son hôte. Mais le -jeune prince Gégé,—comme on l’appelait dans -les cafés de nuit et les boudoirs à la mode, à<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span> -cause de la double initiale de ses noms: Gilbert -Gairlance,—était trop habitué aux adulations, -aux gâteries des femmes et des flatteurs, pour -vouloir remarquer qu’on accueillait sans empressement -un de ses caprices.</p> - -<p>—«De quel côté alliez-vous, marquis?</p> - -<p>—Vers le Conquet. C’est le petit port de la -pointe Saint-Mathieu.</p> - -<p>—N’y a-t-il pas, tout à côté, des ruines curieuses?</p> - -<p>—Oui, une ancienne abbaye, à l’extrémité -du promontoire, à côté du phare?</p> - -<p>—Mais c’est au bout du monde, à la pointe -extrême du continent. C’est le dernier cri du -Finistère.</p> - -<p>—Précisément.</p> - -<p>—J’aimerais bien voir cela.</p> - -<p>—C’est facile,» dit Renaud.</p> - -<p>Il venait de se faire cette réflexion rapide que -ce compagnon ne le gênerait pas, puisque, en -effet, il l’enverrait visiter les ruines, pendant -une démarche où il ne se souciait pas de l’emmener.</p> - -<p>Un valet alla aux écuries donner l’ordre de -seller un second cheval pour le prince Gairlance, -tandis que celui-ci se faisait apporter ses éperons -et ses leggings.</p> - -<p>Un instant après, les deux cavaliers suivaient -une de ces routes si caractéristiques de cette côte -élevée, où les souffles incessants et impétueux -du large ne laissent croître que de courtes plantes -rustiques, trapues et têtues, cramponnées au sol, -qu’elles dépassent à peine. A droite et à gauche, -c’étaient des landes inégales, bossuées par le<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span> -granit qui y affleure, et tapissées d’une verdure -poudreuse. L’or des genêts y brillait par places. -Les ternes fleurs de la lavande y mettaient des -traînées pâles. Mais les roses bruyères n’étaient -pas encore fleuries.</p> - -<p>Sur cette aridité, sur ce silence, planait une -sensation d’immensité. Quelquefois, du côté de -la terre, une perspective s’ouvrait, laissant voir -une pointe de clocher dans un pli de terrain. A -d’autres moments, c’était vers la mer que s’enfonçait -la pente du sol. Alors apparaissaient des -gouffres bleuâtres, dont on n’était pas bien sûr -que ce fût l’eau ou le ciel.</p> - -<p>La conversation ne se soutenait pas avec -beaucoup de chaleur entre Renaud et Gilbert. -Rien n’était plus différent que ces deux -hommes: l’un, jeune, et ayant horreur de l’action; -l’autre, au second versant de la vie, mais -d’une sève toujours bouillonnante. Même physiquement, -cette interversion des âges était -manifeste. Peu de femmes eussent préféré le -fluet et pâle garçon de vingt-six ans à ce beau -Valcor d’une si mâle élégance de stature, avec -la mine si charmante et si fière, et qui, à près -de cinquante ans, n’en paraissait guère que -trente-cinq.</p> - -<p>—«Vous savez que c’est loin. Nous pourrions -trotter.»</p> - -<p>Le marquis soutint longtemps l’allure rapide -et ne ralentit que par précaution de bon cavalier, -à cause des chevaux. Gilbert n’osait dire qu’il -trouvait le train un peu dur. Il dut s’essuyer le -front, où la sueur ruisselait.</p> - -<p>—«Je vous quitterai,» dit Renaud, «avant<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span> -le village. Vous trouverez quelqu’un pour vous -conduire à la ruine. Moi, je vais voir une famille -de pêcheurs, qui demeure un peu plus bas, sur -le versant de la falaise. Ce sont des gens que ma -famille a protégés de père en fils. J’ai à leur -parler.</p> - -<p>—Où nous retrouverons-nous?</p> - -<p>—A l’auberge, en face de l’église. Vous y -laisserez votre cheval. De là, pour gagner le -phare et l’abbaye, à pied, il vous faut dix minutes.»</p> - -<p>A un tournant de la route, Gilbert vit le marquis -de Valcor prendre un sentier qui serpentait -à travers la lande, dans la direction de -l’Océan. Il lui cria:</p> - -<p>—«Vous n’allez pas rencontrer une descente -trop raide pour votre cheval?</p> - -<p>—Pas jusqu’à la maison où je vais. Il y a un -lacet assez doux. A tout à l’heure!»</p> - -<p>Presque aussitôt, Gairlance aperçut les premières -maisons du Conquet.</p> - -<p>Son esprit, tout mondain, n’était pas fait pour -goûter le rude caractère de ce village, perché -sur le roc, à l’extrémité de la presqu’île bretonne. -Poste avancé, où l’âme d’une race simple et -aventureuse s’avive, comme celle du veilleur -placé à la proue du navire.</p> - -<p>Le dégoût de Gilbert pour la société d’un être -jugé par lui inférieur, lui fit refuser un guide, -plutôt que le désir de se trouver seul avec ses -pensées dans un endroit sublime. L’adjectif -s’évoqua cependant, même dans l’esprit de ce -Parisien frivole, quand tout à coup il vit se détacher -sur le vide du ciel et de la mer les hautes<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span> -et sveltes ogives de l’abbaye en ruines. Le toit -manque, mais les admirables arcatures sont intactes. -Lorsqu’on pénètre sous ces arceaux aux -lignes si pures, on n’aperçoit au delà des voûtes, -par les larges croisées béantes, que les perspectives -infinies et changeantes de la mer.</p> - -<p>La terre aboutit là, dans ce sanctuaire hautain, -dressé sur une falaise à pic. Le phare lui-même -est un peu en arrière. Les hommes d’aujourd’hui -n’ont pas osé construire l’édifice du salut matériel -si hardiment que les hommes d’autrefois -l’édifice du salut divin.</p> - -<p>Quel art et quelle audace ne fallut-il pas pour -dresser là ces architectures énormes, qui défient -encore les effroyables vents d’équinoxe et le choc -des lames en furie, dont parfois tremble leur -assise de rochers!</p> - -<p>—«Monsieur,» disait à Gilbert le gardien -qui lui ouvrit la petite grille de l’enclos, «il y a -des moments, dans la mauvaise saison, où les -vagues tapent si fort qu’on sent le sol bouger -sous soi, comme par un tremblement de terre.»</p> - -<p>Le prince essaya d’avoir quelques renseignements -sur l’origine et l’âge de l’abbaye. Mais nul -ne sait. L’ignorance du modeste gardien était -celle de tout le monde.</p> - -<p>Après un moment passé dans les ruines, Gilbert -entra, par curiosité, dans la petite église -toute proche, aussi ancienne peut-être, mais si -humble à côté des murailles grandioses qui la -dominent. Une surprise l’y attendait. En entrant, -il troubla la prière d’une jeune fille, qui était -à genoux, et qui se leva au bruit de ses pas.</p> - -<p>Le prince de Villingen jeta un cri:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span></p> - -<p>—«Mademoiselle Micheline!»</p> - -<p>Mais, comme il s’approchait et la saluait avec -un empressement ému, il entendit une voix très -douce lui dire:</p> - -<p>—«Vous vous trompez, monsieur. Je ne suis -pas mademoiselle de Valcor.»</p> - -<p>Gilbert demeura comme pétrifié ... Une telle -méprise ... Une si extraordinaire ressemblance ... -Et cette réponse de l’inconnue, qui, tout de suite, -avait nommé la personne qu’il croyait voir en -elle.</p> - -<p>Constatant sa stupeur, la jeune fille ne put -s’empêcher de rire. Ce n’était plus la hauteur -grave de Micheline. L’illusion s’atténua. Et bien -plus encore lorsque, faisant deux pas hors de -l’ombre, la déconcertante apparition se distingua -mieux dans la clarté du porche ouvert.</p> - -<p>Certes, on eût dit une sœur, et presque une -sœur jumelle, de la délicieuse fille dont le -prince de Villingen s’éprenait chaque jour davantage. -Depuis la nuit dernière surtout, depuis le -cotillon dansé avec M<sup>lle</sup> de Valcor, la griserie du -jeune homme était complète. Un espoir naissait -en lui du brusque départ d’Hervé de Ferneuse, -signe d’un grave incident, d’une rupture peut-être. -Et il fallait que le charme de Micheline -opérât bien profondément dans son cœur pour -qu’il en oubliât presque l’attrait de l’immense -fortune, qui, d’abord, lui avait fait résoudre sa -conquête.</p> - -<p>La force invincible de l’amour le dominait si -bien en ce moment que la seule ressemblance -de cette jeune étrangère le remuait d’un trouble -très doux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span></p> - -<p>Pourtant,—il venait de s’en apercevoir au -second coup d’œil,—elle devait être une bien -petite bourgeoise, sinon une paysanne. Sa simple -robe rayée de noir et de blanc, son col de linge -uni, son chapeau orné d’un nœud de taffetas, ne -devaient leur espèce d’élégance qu’à sa beauté -et aux lignes fines et souples de son jeune -corps. Elle ne portait pas de gants. Elle se promenait -toute seule. L’expression de son visage était -avenante, mais sans fierté. Une rusticité savoureuse -enveloppait toute sa personne, et marquait -un abîme entre elle et l’héritière de Valcor. Mais -en pleine lumière, la différence éclatait surtout -dans les yeux. Tandis que Micheline avait les -prunelles sombres et veloutées de sa mère, celle-ci -avait les siennes d’un bleu vif. Elles parurent -à Gilbert,—étant donné l’ordre d’idées où il -se trouvait,—rappeler, en une nuance plus -transparente, les profonds yeux bleus de Renaud.</p> - -<p>—«Extraordinaire ... Inouï, vraiment!...» -murmura-t-il en dévisageant l’étrangère.</p> - -<p>—«Ce n’est pas la première fois,» dit-elle, -qu’on me prend pour la demoiselle de Valcor.</p> - -<p>—Est-ce que votre famille est d’ici?» demanda -Gilbert, en qui naissait un soupçon, qu’il -n’aurait pas eu s’il avait su ce que tout le pays -savait, que le marquis Renaud de Valcor avait -quitté l’Europe trois ans avant la naissance de -cette jolie fille. Et cela sans erreur possible, sans -qu’il fût revenu, même pour une heure, dans -cette Bretagne, où l’on ne devait fêter son retour -que deux années encore après.</p> - -<p>—«Je crois bien,» répondit-elle, «que nous<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span> -sommes d’ici! Et depuis longtemps, allez. Il y a -eu des Gaël au Conquet, aussi loin qu’existent -les souvenirs dans la province.</p> - -<p>—Votre nom est Gaël?</p> - -<p>—Oui, Bertrande Gaël.</p> - -<p>—Je parie une chose,» dit-il, suivant sa pensée -secrète. «C’est chez vous que le marquis de -Valcor se trouve en ce moment.</p> - -<p>—Chez nous!» s’écria-t-elle.</p> - -<p>Il parut à Gilbert que son frais visage pâlissait. -Et elle demeurait perplexe, à le regarder, dans -l’envie de savoir davantage. Tandis qu’avant, -elle semblait prête à partir, gênée de répondre à -un monsieur qu’elle ne connaissait pas, et soulevée -d’un élan de fuite, comme un oiseau qui va -s’envoler.</p> - -<p>—«Vous êtes donc,» reprit-elle, «un ami -du marquis de Valcor?</p> - -<p>—Je suis même son hôte. Je demeure chez -lui en ce moment, mademoiselle. Et puisque -vous vous êtes si gracieusement présentée, je -vais en faire autant: je m’appelle Gilbert Gairlance, -prince de Villingen.</p> - -<p>—Un prince!» s’écria Bertrande avec une -admiration naïve.</p> - -<p>—«Moins prince que vous n’êtes princesse, -car vous êtes belle à parer un trône,» dit-il galamment.</p> - -<p>La jolie Bretonne devint toute rose. Mais une -inquiétude secrète effaçait le plaisir d’être louée -par un si fabuleux personnage. Elle demanda, -soucieuse:</p> - -<p>—«Est-ce que monsieur de Valcor va venir -jusqu’ici?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span></p> - -<p>—Nous devons nous retrouver à l’auberge, -sur la place, vous savez?...</p> - -<p>—Oh! alors,» dit-elle, comme si cette réflexion -lui échappait, «je ne vais pas rentrer -par le village. Je ferai le tour à travers la lande.</p> - -<p>—Vous avez donc peur du marquis de -Valcor?»</p> - -<p>Elle hocha la tête et ne répondit pas. Mais -elle se dirigea vers la porte ouverte, pour sortir -de la petite église. Et comme Gilbert, immobile, -lui barrait le chemin, sans intention bien arrêtée, -rien que pour retenir cette vision charmante, elle -murmura:</p> - -<p>—«Pardon ... Il faut que je m’en aille, monseigneur -le prince.»</p> - -<p>Le Parisien eut à peine envie de rire. Une -autre sorte d’émotion, d’une saveur fraîche et -inconnue, lui venait de cette évidente candeur -dans une créature si belle. Il laissa Bertrande -Gaël sortir de l’église, mais il la suivit, et, comme -tout naturellement, se mit à marcher à côté -d’elle.</p> - -<p>La fine Bretonne, ayant jeté un regard circonspect -aux alentours, et s’étant assurée que -nul n’observait leur tête-à-tête, pas même le -gardien des ruines, qui était en même temps -celui du phare, et qu’on n’apercevait pas dehors, -se lança vite dans le sentier de la lande. S’écartant -ainsi du pays habité, elle craignait moins -d’accepter la compagnie compromettante de -l’élégant étranger. On ne causerait pas sur leur -compte. Et comment se refuser à entendre les -compliments d’un prince, à lire dans ses yeux -l’admiration qu’elle lui inspirait?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span></p> - -<p>Lui, Gilbert, n’éprouvait pas seulement l’attrait -de tant de grâce, mêlée d’un charme un -peu sauvage, et comme imprégnée des verts -aromes de la mer, il se sentait dévoré de curiosité, -ainsi que devant une énigme. Qu’était -donc, pour le marquis de Valcor, cette jeune -fille, qui semblait le craindre ainsi qu’un tuteur -ou qu’un maître, et qui ressemblait à Micheline -d’une façon étourdissante? La réponse qu’il se -faisait à cette question ne le dispensait pas—au -contraire—d’en vouloir connaître les -données.</p> - -<p>—«Voyons, mademoiselle Bertrande ... Je -vous promets, sur ma parole, de garder votre -secret. Pourquoi donc avez-vous peur de rencontrer -mon ami Valcor? Il aurait bien de la -peine à se montrer redoutable pour une jeune -personne aussi exquise que vous.</p> - -<p>—Il ne sait pas,» dit-elle à voix basse et les -yeux à terre, «que j’ai quitté le couvent. Et -grand’mère ne va peut-être pas avoir le courage -de le lui dire.</p> - -<p>—Le couvent! Vous étiez au couvent?</p> - -<p>—Oui. Aux Géraldines de Quimper.</p> - -<p>—Pour de bon?... Vous étiez religieuse?...</p> - -<p>—Qu’allez-vous penser! Je serais une défroquée! -Oh! pas ça, non!... Novice seulement. -Je n’avais pas prononcé mes vœux.</p> - -<p>—Et pourquoi les auriez-vous prononcés? -Pour contenter monsieur de Valcor?</p> - -<p>—Oui, et grand’mère.</p> - -<p>—Grand’mère, soit! Mais quels droits le -marquis a-t-il de vous imposer sa volonté?»</p> - -<p>La jeune fille leva ses yeux d’un bleu si vif,<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span> -avec une évidente surprise. Peut-être n’avait-elle -jamais réfléchi à cela.</p> - -<p>—«C’est monsieur le marquis,» dit-elle.</p> - -<p>—«Bon. Mais nous ne sommes plus sous le -régime féodal. Et, malheureusement pour lui, le -droit du seigneur n’existe plus,» répliqua Gilbert -avec un sourire dont la candide Bretonne -ne comprit pas l’équivoque.</p> - -<p>—«Je ne sais pas,» reprit-elle après un -silence. «Depuis que je suis au monde, j’ai toujours -vu que, chez nous, on écoutait monsieur le -marquis comme le bon Dieu.»</p> - -<p>Elle se signa—pour effacer sans doute le -léger sacrilège de sa comparaison.</p> - -<p>—«Chez vous?... Qui donc y a-t-il chez -vous, mademoiselle Bertrande? Si toutefois je -ne suis pas indiscret.</p> - -<p>—Il y a grand’mère, et puis ...» (elle hésita, -et, sur un autre ton): «il y aurait mon oncle Yves -et mon oncle Mathias. Mais ils sont presque -toujours en mer.</p> - -<p>—Vous êtes donc orpheline, pauvre petite?» -demanda Gilbert, qui désirait avant tout apprendre -quelque chose de sa naissance.</p> - -<p>Elle eut une rougeur soudaine, et répondit -avec embarras:</p> - -<p>—«Je n’ai plus mon père, mais maman n’est -pas morte.»</p> - -<p>«Ah!» se dit Gairlance, «la mère n’est pas -morte, mais absente, disparue sans doute. Qui -sait la vie qu’elle doit mener, pour que sa fille -rougisse d’elle à ce point? Et Renaud l’aura séduite. -Cette enfant-là fut sa première faute. Tout -cela est limpide.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span></p> - -<p>Bertrande Gaël, par un vague instinct l’avertissant -que le silence de son compagnon cachait -un soupçon pire que la vérité, se décidait à une -explication:</p> - -<p>—«Ma pauvre mère!» soupira-t-elle. «A -quoi bon vous cacher cela, puisque vous la verrez -un jour ou l’autre si vous passez par chez -nous. Elle est faible d’esprit ... Vous comprenez?... -Elle est devenue innocente après son -malheur.»</p> - -<p>«Folle!» pensa Gilbert, dont l’étonnement -s’accrut. Il reprit tout haut:—«De quel malheur -voulez-vous donc parler?</p> - -<p>—De la mort de mon père, qui a péri dans -un naufrage. Il était marin de l’État, quartier-maître -sur un transport qui s’est perdu dans un -cyclone. J’étais petite. Je ne me rappelle pas. -Mais on m’a souvent dit qu’à partir du jour où -sa fin a été certaine, ma pauvre mère est devenue -d’une tristesse comme on n’en voit pas d’exemple -sur nos côtes, où cependant il y a bien des -veuves. Elle ne parlait plus, ne dormait plus. -Elle passait des nuits sur la falaise, à maudire la -mer et à pleurer. A peine si on pouvait lui faire -prendre assez de nourriture pour qu’elle ne trépasse -point de faim. Si elle ne s’est point jetée du -haut des rochers, c’est qu’elle fréquentait l’église, -qu’elle croyait en Notre-Seigneur et en la -sainte Madone. Mais un soir,—un bien triste -soir!—elle est rentrée avec la tête perdue. -Elle affirmait qu’elle avait rencontré le père dans -la lande, et qu’il lui avait parlé. Et c’étaient des -douceurs pour lui, puis, tout à coup, des injures,—elle -si aimante et fidèle!—des mots qu’elle<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span> -lui adressait comme dans un rêve, et que je n’oserais -pas répéter. Des rires qui faisaient mal, -des pleurs qui ne s’arrêtaient plus. La raison était -partie avec son cœur, quoi!—Elle s’est calmée, -mais sa peine a été trop forte. Elle n’a jamais -retrouvé le sens.»</p> - -<p>Bertrande s’arrêta, et, son douloureux sujet -ne l’entraînant plus, elle sentit la confusion -d’avoir parlé si longtemps.</p> - -<p>—«Mais comme je cause!.. Excusez-moi, -monseigneur le prince.</p> - -<p>—Ne m’appelez donc pas «monseigneur le -prince.»</p> - -<p>Elle remarqua les sourcils froncés, le mouvement -d’impatience. Gilbert s’énervait de ne -plus rien comprendre à une situation qu’il -avait jugée si claire. La mère de Bertrande devenant -folle de douleur pour avoir perdu son -mari, cela rendait singulièrement invraisemblable -une intrigue de sa part avec le beau châtelain -de Valcor.</p> - -<p>—«Comment faut-il que je vous appelle?» -demandait humblement la naïve Bretonne.</p> - -<p>—«Appelez-moi «monsieur», tout simplement. -«Monsieur Gilbert», si vous préférez.»</p> - -<p>Un rayon passa dans le bleu étincelant des -yeux ingénus. Donner ce nom charmant et familier -à un prince! Cela parut à Bertrande un -tel privilège qu’elle s’en offrit le plaisir immédiatement.</p> - -<p>—«Eh bien, monsieur Gilbert,» dit-elle -d’une voix tremblante de fierté ravie, «c’est ici -qu’il faut nous dire adieu, si vous ne voulez pas<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span> -manquer de retrouver monsieur de Valcor à -l’auberge. Sa visite chez nous doit avoir pris fin -à c’t’heure. Ce sentier, à gauche, vous ramène -au mitan du village. Tandis que si vous continuez -ma route, vous aurez un bout de ruban à -revenir à pied avant de pouvoir remonter sur -votre cheval.</p> - -<p>—Tant pis, jolie Bertrande! Si vous ne m’aviez -pas averti, je vous aurais suivie au bout du -monde.</p> - -<p>—Vous ne reviendrez pas vous promener de -ces côtés?» demanda-t-elle, avec une de ses -promptes rougeurs, et en inclinant la tête sur -l’épaule, du geste sauvage et gracieux d’une -fauvette qui s’apprivoise.</p> - -<p>Il y avait si peu de rouerie ou de hardiesse en -cette fraîche créature, que Gilbert éprouva de -cette avance une petite émotion sincère, sans -mettre en doute la pureté de celle qui la lui -faisait.</p> - -<p>—«Certes, je reviendrai,» s’écria-t-il avec -élan.</p> - -<p>Seulement alors, Bertrande eut conscience de -ce qu’elle avait dit. La pudeur et la confusion -la troublèrent. Elle s’échappa, d’une retraite si -soudaine que Gilbert ne put prolonger leur -adieu.</p> - -<p>Après quelques bonds légers dans le sentier -de la lande, elle se retourna pour le voir. Le -prince lui envoyait un baiser. Elle sourit, avec -une malice presque coquette, tant l’instinct -s’aiguise vite chez la plus innocente des filles -d’Ève—et celle-ci l’était réellement. Puis elle -s’enfuit tout d’une traite.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span></p> - -<p>Le prince cligna des yeux, pour mieux saisir -la séduisante vision qui s’éloignait.</p> - -<p>—«Tu es bien jolie, ma petite. Mais tu n’es -que l’ombre ... Et j’aurai la réalité,» murmura-t-il.</p> - -<p>Cette idée d’une conquête plus haute lui rappela -que la première tactique consisterait à ne -pas faire attendre le père de cette Micheline -dont la beauté, comme la fortune, le fascinait.</p> - -<p>Gilbert hâta le pas et regagna l’auberge, où il -eut le temps de faire ressangler son cheval avant -que le marquis y parût.</p> - -<p>Le jeune homme remarqua tout de suite que -le visage de son hôte s’était assombri. Renaud -venait sans doute d’apprendre que sa petite protégée -s’était envolée de la cage, qu’elle se refusait -à découvrir en elle-même la vocation religieuse. -Mais que diable cela pouvait-il bien -lui faire, s’il n’y avait pas entre lui et Bertrande -un lien dont le prince n’était rien moins que sûr -depuis l’histoire du veuvage dément et désespéré?</p> - -<p>Quand tous deux trottèrent de nouveau sur -la route, Gilbert sentit qu’il ne supporterait pas -jusqu’à Valcor le silence de son compagnon. -Puisque Renaud ne disait rien, c’était lui qui -allait l’obliger à desserrer les lèvres. Quelle parole -d’honneur avait-il donnée à la petite, au -sujet de son secret? Ma foi, il ne se rappelait -plus au juste. Est-on tenu par ces serments pour -rire qu’on fait aux femmes et aux enfants? D’ailleurs, -il ne révélerait rien à celui-ci, qui quittait -la famille de Bertrande et savait sûrement à quoi -s’en tenir.</p> - -<p>Gairlance commença donc à rire tout haut,<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span> -d’un rire plein d’intention, puis il commença:</p> - -<p>—«Dites donc, mon cher marquis, cela -n’ennuie pas madame de Valcor qu’on puisse -rencontrer dans le pays une jeune fille qui paraît -la sœur jumelle de mademoiselle Micheline?</p> - -<p>—Comment?» fit Renaud, en lui lançant -un âpre regard.</p> - -<p>—«Oui. J’ai aperçu, tout à l’heure, près des -ruines de l’abbaye, une petite paysanne ravissante, -qui, à la distinction près, est le portrait -frappant de mademoiselle de Valcor.</p> - -<p>—Vous ne lui avez pas parlé, au moins?» -demanda vivement le marquis.</p> - -<p>—«Pourquoi ce ton sévère?» plaisanta le -prince. «Me croyez-vous capable de mettre à mal -une petite mascotte de village rien qu’en lui demandant -ma route ou en lui disant: «La belle -journée!»</p> - -<p>—Mon cher ami,» reprit Renaud,—tout de -suite maître de ses émotions, mais avec l’accent -le plus ferme,—«je vous prie de ne pas parler -si légèrement d’une jeune fille digne de tous les -respects, et à qui je me charge de les assurer si -on s’avisait de ne pas les lui rendre.</p> - -<p>—Oh! oh!...» dit simplement Gairlance.</p> - -<p>—«Je vous entends,» déclara Valcor. «Et -l’intérêt que je porte à cette famille, avec le -hasard d’une prodigieuse ressemblance, pourraient -prêter à l’équivoque où vous semblez vous -complaire, sans un petit fait, bien simple, que -je vais vous dire. D’ailleurs, un mot: si cette -équivoque était possible, croyez bien que je ne -me permettrais pas une telle attitude, parce que, -en ce cas, elle aurait quelque chose d’offensant<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span> -pour la marquise de Valcor, suivant votre insinuation -de tout à l’heure.</p> - -<p>—Oh! je badinais.... Ma profonde déférence -pour la marquise ...</p> - -<p>—Apprenez, mon cher,» poursuivit Renaud -en lui coupant la parole, et avec un sourire où -pointait l’ironique satisfaction de se divertir un -peu aux dépens d’une malveillance trop facile, -«apprenez ce que sait le plus ignare des pêcheurs -de cette côte, ce dont tout ce pays m’est témoin, -ce qui ressort des registres de l’état civil: Bertrande -Gaël est née alors que j’avais quitté l’Europe -depuis trois ans. Elle en avait deux environ -lorsque j’y suis revenu, après cette longue absence. -Mon mariage eut lieu presque aussitôt. Je -fus père tout de suite. Ma fille est donc, de trois -années environ, la cadette de son sosie féminin.</p> - -<p>—On ne le dirait pas,» observa Gilbert. -«Elles ont l’air du même âge.</p> - -<p>—C’est vrai. Mais entre dix-huit et vingt et -un ans, la confusion est facile. Et, sans doute, -l’éducation plus simple de Bertrande, au fond -d’un modeste couvent breton, a prolongé son -enfance.»</p> - -<p>Le prince de Villingen garda, pendant quelques -minutes, un silence un peu déconfit. Pour -lui, le mystère demeurait intact. Et il ne pouvait -s’empêcher de croire qu’il y eût un mystère.</p> - -<p>—«Eh bien, mon cher marquis, vous excuserez -mon soupçon malicieux. Il n’avait rien de -désobligeant pour vous.»</p> - -<p>Renaud sourit, reprenant sa hautaine bonne -humeur.</p> - -<p>—«Mon Dieu, dans l’ignorance où vous étiez<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span> -des faits positifs et des dates précises, il devait -vous venir assez naturellement, ce soupçon. La -ressemblance de cette petite paysanne et de -mademoiselle de Valcor serait fantastique si nous -n’avions la ressource d’y voir quelque phénomène -d’atavisme. En répondant de ma vertu sur -ce point, je ne garantis point celle de mes ascendants. -Peut-être quelque galant aïeul à moi -conta-t-il de trop près fleurette à une jolie madame -Gaël. Nos deux familles ont toujours eu -des rapports de service et de protection. J’ai -l’âme traditionaliste et je continue. Les traits -et la grâce de Bertrande ne pouvaient qu’accentuer -chez moi une bienveillance héréditaire.»</p> - -<p>Gairlance, en écoutant la parole nette de -cet homme si sûr de lui-même, sentit qu’il n’en -apprendrait pas, aujourd’hui, davantage. Pourtant -il risqua encore une question:</p> - -<p>—«Vous parliez de couvent. Cette jeune -fille est donc destinée à la vie religieuse?</p> - -<p>—Je l’aurais souhaité,» répondit Valcor avec -une franchise qui étonna l’autre. «C’est un -grand souci pour moi qu’elle se refuse à prononcer -ses vœux.</p> - -<p>—Un grand souci! Qu’est-ce que cela peut -vous faire?»</p> - -<p>Renaud se tourna vers le jeune homme avec -un coup d’œil un peu dédaigneux, comme jugeant -son incompréhension l’indice d’un manque -de clairvoyance délicate.</p> - -<p>—«Il ne m’est pas indifférent,» reprit-il, -«qu’une personne qui a le visage et toute l’apparence -de ma propre fille, coure les risques de -certaines tentations ou de certaines misères. Puis—jugez-en<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span> -par votre impression même,—cette -ressemblance, promenée à travers la vie,—et -sait-on quelle vie, avec une si dangereuse -beauté?—peut produire de pénibles équivoques. -Enfin je vous ai dit que cette enfant m’intéresse. -Étant donné qu’elle est physiquement, -et peut-être aussi moralement, au-dessus de son -milieu vulgaire, je ne voyais pour elle de bonheur -et de sécurité que dans un cloître.»</p> - -<p>Valcor se tut, puis ajouta, comme se parlant -à lui-même:</p> - -<p>—«Mais encore eût-il fallu qu’elle en eût la -vocation.»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VII</h2> - -<p class="pch"><i>L’AÏEULE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">LORSQUE Renaud s’était séparé de Gilbert -sur la route du Conquet, il avait -poussé son cheval au travers de la -lande du côté de l’Océan, là où la -pente s’inclinait sur le vide, comme si, brusquement, -la terre allait manquer. Cette coupure, -abrupte en apparence, de la falaise, sur l’espace -vaporeux, avait provoqué l’observation du -prince à propos du chemin praticable pour un -cavalier. Mais, suivant la réponse de Valcor, le -sentier commença bientôt à descendre parallèlement -à la côte en une déclivité presque insensible.</p> - -<p>Bientôt apparut un groupe de maisons, qui, -sans la courbe du sol, aurait été visible de la -route. Les maisons dominaient une petite crique, -parfaitement abritée entre deux pans de -falaise. Une plage en demi-cercle, couverte d’un -sable velouté, donnait à cet étroit paysage marin<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span> -l’air le plus accueillant et le plus sûr. N’étaient -les dimensions restreintes de ce port naturel et -l’impossibilité de bâtir plus de quelques demeures -sur le terrain trop mesuré entre la rive et -la muraille granitique, il eût rivalisé avec le Conquet, -dont il demeurait ainsi une simple dépendance.</p> - -<p>Les habitations n’étaient guère que des masures -de pêcheurs. Cependant, l’une d’elles, -construite en pierres grises, avec un toit d’ardoises -aux lignes plus élevées et un semblant de -jardinet conquis sur le roc, offrait un aspect relativement -cossu, presque bourgeois.</p> - -<p>C’est vers celle-là que se dirigea Valcor. -Ayant mis pied à terre, il tenait son cheval par -la figure, lui faisant descendre prudemment un -dernier raidillon.</p> - -<p>Tandis qu’il lui passait par-dessus la tête la -bride du filet pour l’attacher à la palissade, une -femme parut, au delà du petit jardin, à la porte -de la maison.</p> - -<p>Type admirable et caractéristique de vieille -Bretonne, elle était de haute stature, élancée -sans maigreur, et se tenant plus droite -qu’une jeunesse de vingt ans. Sous sa coiffe neigeuse, -ses cheveux, plus blancs encore, se gonflaient -en bandeaux lourds, dont s’échappaient -quelques mèches qui gardaient une frisure souple -comme des cheveux d’enfant. Le teint bronzé, -tanné, de cette femme et ses grands traits soulignés -de rides, lui auraient composé une physionomie -plutôt dure, si, dans les yeux couleur -d’aigue-marine, n’eût brillé une lumière attirante.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span></p> - -<p>Figure d’une énergie singulière, mais sans -rien d’aigre ni de rébarbatif. Elle avait dû être -fort belle, d’une beauté qu’évoquait sans doute -assez exactement celle de sa petite-fille Bertrande. -Un éclair de cette beauté lointaine sembla -passer sur la figure de l’aïeule, dans sa joie -manifeste de reconnaître Valcor. Silencieuse, -elle lui souriait, de son vieux sourire, mais sans -prononcer une parole.</p> - -<p>Il ouvrit la clôture, s’approcha, lui prit la -main.</p> - -<p>—«Tout va comme vous voulez, maman -Gaël?»</p> - -<p>Avant qu’elle eût répondu, il se passa une -chose furtive et singulière, qui aurait stupéfié le -prince de Villingen s’il en avait été témoin. -Le grand seigneur, le maître de Valcor, avec -son geste de marquis, mais de marquis de cour -devant une duchesse, souleva la main brunie, -cordée, sillonnée de grosses veines violâtres, -qu’il venait de saisir, et il la porta à ses lèvres.</p> - -<p>Puis, comme l’aïeule rentrait dans la chambre, -sans paraître autrement surprise de cet hommage, -probablement habituel, Renaud répéta sa -question.</p> - -<p>D’accord avec son mouvement d’affectueux -respect, sa voix, d’habitude si prenante, se faisait -plus chaudement douce, plus pénétrée. Sauf -quand il parlait à sa fille, on eût rarement pressenti, -comme à présent, ce que son âme, toujours -en représentation devant elle-même et les autres, -contenait de profondeur sincère.</p> - -<p>—«Non, monsieur Renaud, tout ne va pas -comme je veux,» dit la vieille femme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span></p> - -<p>Ils s’assirent dans la principale pièce du logis,—une -grande salle qui, par de beaux meubles -anciens en bois sculpté, l’armoire, la crédence, -la huche, l’horloge, les sièges, des cuivres et -des faïences pittoresques, ressemblait à quelque -hall d’artiste, tandis que par l’âtre immense avec -ses chenets, ses ferrailles, ses ustensiles, elle devenait -une cuisine de ferme. On n’y voyait aucun -lit enfoncé dans une sorte d’alcôve ou de niche -à l’intérieur du mur et caché par des volets ajourés, -comme dans la plupart des pauvres intérieurs -bretons. Cette demeure, luxueuse relativement -à la situation sociale des habitants, contenait -des chambres à coucher, ainsi que les -maisons des villes.</p> - -<p>Cependant, Mathurine Gaël,—celle qu’on -appelait, au long de la côte, la mère Mathurine, -ou la mère Gaël, racontait au marquis de Valcor, -dont la physionomie exprimait l’intérêt le -plus attentif, les causes diverses de ses préoccupations.</p> - -<p>—«Monsieur Renaud, Bertrande a quitté le -couvent, et elle n’y rentrera plus. Elle n’a pas -la vocation. Ce serait péché que de la contraindre. -On la pousserait à quelque folie.»</p> - -<p>Bien que cette nouvelle causât au marquis de -Valcor un chagrin véritable, plus grave qu’il -ne soucierait tout à l’heure de le montrer au -prince Gairlance, il ne marqua sa déception par -aucun mouvement vif ni par d’abondantes paroles.</p> - -<p>Cette vieille femme avec qui il s’entretenait, -et lui-même, étaient gens de peu de discours. -Leurs âmes fortes et silencieuses, lorsqu’elles<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span> -prenaient contact l’une de l’autre, s’incitaient -mutuellement à une gravité plus contenue.</p> - -<p>Mathurine Gaël dit seulement:</p> - -<p>—«Je suis bien près de la tombe. Sa mère -est privée de raison. Ses oncles ne sont pas -mariés et courent le monde. Qui gardera cette -enfant du mal, avec cette figure de tentation -qu’elle tient de son défunt père, mon pauvre -Bertrand, le garçon le plus beau de toute la -côte?»</p> - -<p>Renaud regarda longtemps les clairs yeux, -qui, perdus dans l’espace, s’emplissaient d’un -souvenir. Il était devenu pâle. Il dit:</p> - -<p>—«Vous ne cessez pas d’y penser, à votre -Bertrand?</p> - -<p>—Toujours ... toujours, je pense à lui.</p> - -<p>—Les fils qui vous restent, Yves, Mathias, -n’ont donc pas pris dans votre cœur la place de -celui qui n’est plus?»</p> - -<p>L’étonnement ramena vers le marquis les prunelles -de la paysanne.</p> - -<p>—«Est-ce que des goélands peuvent remplacer -un aigle? Vous l’avez connu, monsieur -Renaud. Vous alliez dans sa barque, avec lui, -quand vous étiez enfant. Sous vos vêtements -pareils, en toile cirée, qui donc aurait deviné -lequel de vous deux était un Valcor plutôt que -l’autre?»</p> - -<p>Un orgueil sauvage illumina cette hautaine -figure d’antique druidesse. Ses lèvres flétries -semblèrent formuler encore quelques paroles. -Mais elle les referma aussitôt.</p> - -<p>—«Que dites-vous tout bas, maman Gaël?» -demanda le marquis.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span></p> - -<p>Avec une singulière douceur, il accentuait ce -mot de «maman», laissant presque tomber le -nom qui suivait. Peut-être éprouvait-il un regret -d’avoir eu si peu à le prononcer jadis, ayant -perdu sa mère dès sa petite enfance.</p> - -<p>Mathurine Gaël secoua la tête avec une expression -de solennel mystère.</p> - -<p>—«Vous ne voulez pas me dire votre secret, -à moi, Renaud, qui vous rappelle votre fils, qui -voudrais vous en tenir lieu?</p> - -<p>—Rien ne me tiendra lieu de mon fils.»</p> - -<p>Il y eut un silence. Chacun de ces deux êtres -garda par devers soi sa pensée.</p> - -<p>Valcor reprit enfin:</p> - -<p>—«Bertrande n’a-t-elle pas un état? On lui a -enseigné quelque chose au couvent?</p> - -<p>—Elle sait faire de la dentelle.</p> - -<p>—Comment? Quelle dentelle? Y est-elle -habile?</p> - -<p>—La dentelle qu’on nomme irlande, et qui -sort aussi de chez nous. Je crois qu’elle pourrait -devenir une fine main à la chose. Mais il faudrait -aimer le travail.»</p> - -<p>L’aïeule, d’un geste, indiqua, dans un angle -de la chambre, sur une chaise, des pelotons de -fil et de menus outils de dentellière. Puis ajouta:</p> - -<p>—«C’est sa place. Mais où est-elle? Dans le -pays, à faire peut-être de dangereuses connaissances.</p> - -<p>—Pourquoi l’avez-vous laissée sortir?» demanda -presque violemment le marquis.</p> - -<p>—«Elle a vingt et un ans. Que puis-je? D’ailleurs, -elle ne sortait que pour faire ses dévotions -à Saint-Mathieu. Elle devrait être de retour.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span></p> - -<p>Valcor s’écria:</p> - -<p>—«Je la doterai. Je la marierai. Cette enfant -ne peut épouser un rustre.</p> - -<p>—Et vous, monsieur Renaud, vous ne pouvez -pas la doter,» prononça la vieille avec une -fermeté farouche. «Vous le savez bien. Ne -vous ai-je pas dit cent fois que jamais une -Gaël n’acceptera, moi vivante, de l’argent d’un -Valcor.</p> - -<p>—Mais cette fierté est insensée!» s’exclama -le marquis.</p> - -<p>A peine eut-il laissé échapper cette phrase, -soulignée par une inexplicable irritation, qu’il vit -l’aïeule se dresser devant lui. De la main elle lui -montrait la petite porte à claire-voie, avec sa -partie supérieure grande ouverte, sur le jardinet -plein de soleil.</p> - -<p>—«Vous sortirez,» dit-elle, «tout marquis -de Valcor que vous êtes, plutôt que de me faire -entendre encore des réflexions pareilles?</p> - -<p>—Pardon, maman Gaël,» dit-il avec la soumission -d’un écolier pris en faute.</p> - -<p>Aussitôt, il lui parla de son troisième fils, -Mathias. C’était à cause de Mathias qu’il était -venu. Car il ne se doutait pas que Bertrande ...</p> - -<p>—«Ah! Mathias ...» soupira-t-elle, «En voilà -un qui, pour la première fois, mettrait de la -honte sur le nom de Gaël, si je n’étais résolue à -le tuer plutôt de ma main, le jour où je serai sûre -qu’il n’y a pas d’autre remède.»</p> - -<p>Un trouble passa sur le visage de Renaud. -L’altière vieille femme agirait sans doute comme -elle le disait. La race rustique, intrépide et honnête -des Gaël, semblait avoir trouvé son symbole<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span> -dans cette prêtresse du foyer, aux yeux -clairs, où le regard brillait comme du soleil sur -l’eau.</p> - -<p>Mais pour qui le frémissement involontaire -du marquis de Valcor? Pour ce Mathias?... qui -ne devait cependant pas l’intéresser outre mesure. -Pour Bertrande?... Enfant trop belle, sur -qui pourrait tomber la réprobation de la formidable -aïeule. Pour lui-même?... Invraisemblable -hypothèse! Quels comptes aurait-il jamais à -rendre, lui, un grand de ce monde, à cette pauvresse, -dont le seul domaine était la maison héréditaire, -le mobilier antique et cossu, souvenir -des vaillants labeurs d’autrefois, et qui vivait, -outre les légumes de son jardin, des quelques -sous gagnés en raccommodant les filets.</p> - -<p>Il n’avait eu le temps de rien ajouter, quand -un bruit de pas résonna sur l’escalier intérieur.</p> - -<p>Quelqu’un descendait.</p> - -<p>—«Ah! voilà l’Innocente,» murmura Mathurine.</p> - -<p>Une porte s’ouvrit, et, sur le seuil, une chétive -figure s’arrêta, pétrifiée.</p> - -<p>—«Avancez, Mauricette. Ne craignez rien. -C’est moi, un ami,» prononça Valcor avec une -infinie douceur.</p> - -<p>A cet accent, la nouvelle venue sourit et fit -quelques pas, les yeux fixes, comme en un rêve, -ou sous l’influence d’un magnétisme.</p> - -<p>Mais elle parut reconnaître le marquis. Un -tremblement l’agita. L’extase bizarre s’effaça de -son visage. Et elle alla se blottir dans un coin -de la chambre, où elle demeura muette, la tête -rentrée entre les épaules, les coudes serrés au<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span> -corps, dans l’attitude d’un enfant qui craint -d’être frappé.</p> - -<p>Valcor regarda l’aïeule et hocha la tête, -comme pour dire: «Allons! il n’y a pas de -changement.»</p> - -<p>Tous deux continuèrent à causer, sans plus -s’occuper de la folle. C’était la seule façon de -rassurer cette pauvre créature, sur qui semblait -peser un perpétuel effroi. En effet, lorsqu’elle -se vit oubliée, elle se détendit un peu, risqua un -mouvement, puis un autre, et finit par attirer à -elle un énorme paquet de filets, amoncelé près -de l’âtre. Alors, tranquillement, elle se mit à -rattacher les mailles rompues.</p> - -<p>Mauricette Gaël, la veuve de Bertrand, et la -mère de cette belle fille qu’en ce moment le -prince de Villingen escortait à travers la lande, -gardait juste le peu qu’il fallait d’intelligence -pour accomplir un si humble travail. Elle y était -même particulièrement agile et adroite. Et surtout -on lui en faisait la réputation parmi les pêcheurs, -avec cette bienveillance un peu superstitieuse -que les campagnards, et plus encore les -gens de mer, témoignent aux pauvres d’esprit. -De très loin, au long de la côte, arrivaient à -Mauricette Gaël,—à l’Innocente, comme on -l’appelait,—des filets à réparer. Et leurs propriétaires -affirmaient que les poissons se prenaient -ensuite plus nombreux aux mailles qu’avaient -renouées ses doigts inoffensifs.</p> - -<p>Ainsi, la pauvre créature gagnait largement -son entretien, qui ne coûtait guère.</p> - -<p>Elle avait dû être jolie aussi, dans son jeune -temps, la Mauricette, quand l’amour et la joie<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span> -des épousailles avec le beau Bertrand Gaël illuminaient -ses traits finement modelés, ses yeux -couleur de mer, et que, sous sa coiffe ailée, gonflaient -ses nattes de soie brune. Aujourd’hui, -son visage était jaune et mat comme de la cire, -ses prunelles semblaient une vitre derrière laquelle -il n’y a rien, et ses cheveux, appauvris -et grisonnants, ne soulevaient guère le béguin -noir.</p> - -<p>Elle ne paraissait point entendre ce que sa -belle-mère disait en ce moment de Mathias, -frère cadet du mari qu’elle avait tant aimé. Un -gaillard aventureux et inquiétant, qui, dans les -intervalles des pêches lointaines, ne savait pas -se tenir tranquille sous le toit familial. Avec sa -barque, il disparaissait pendant des jours, et ce -n’était pas souvent qu’il rapportait du poisson. -Cependant on lui voyait de l’or entre les -mains. Il voulait en donner à sa mère, qui -s’obstinait à le refuser tant qu’elle n’en saurait -pas la provenance. Mathias alors partait le dépenser -à Brest. C’était un garçon qui aimait le -plaisir. Et la vieille Mathurine prenait un air plus -dur encore pour murmurer le mot de «mauvaises -femmes».</p> - -<p>Il y avait un autre mot qu’elle avait prononcé -en baissant la voix davantage, celui de «contrebande». -Le long de ces falaises escarpées, il -se passe des faits de louche héroïsme. Des -hommes risquent leur vie pour frauder le fisc, -après avoir été prendre en mer le chargement -de navires suspects. Pour beaucoup de ces consciences -rudimentaires, ce n’est pas un délit. Le -danger physique ennoblit l’acte illégal, lui donne<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span> -un farouche attrait. Faire du tort à l’État, ce -n’est faire du tort à personne, se disent les gars -hardis, qui se passionnent pour la coupable entreprise -comme pour un jeu hasardeux et fécond -en aubaines.</p> - -<p>—«N’empêche que, s’il était pris,» fit -l’aïeule, «il serait traité en voleur. Lui, un Gaël! -Dieu veuille qu’il reçoive plutôt le coup de fusil -d’un douanier.</p> - -<p>—Une mère ne doit pas invoquer Dieu dans -un vœu pareil,» dit Valcor, étrangement impressionné.</p> - -<p>—«C’est parce que je suis sa mère,» répliqua-t-elle, -«que Dieu m’entendra.</p> - -<p>—Vous n’auriez pas de tels anathèmes pour -votre Bertrand, dites?... Vous l’aimeriez mieux -fautif et vivant que mort, celui-là, n’est-ce pas?»</p> - -<p>La vieille eut une espèce de rire saisissant.</p> - -<p>—«Fautif?... Lui, Bertrand ... Vous ne savez -pas de quelle moelle était pétri son cœur.»</p> - -<p>Un ricanement brusque, lugubre, fit écho à -ce rire et à cette exclamation. Les deux interlocuteurs -tressaillirent. Ils avaient oublié l’Innocente.</p> - -<p>Renaud se leva.</p> - -<p>—«Maman Gaël,» dit-il, tout en se dirigeant -vers la porte, comme dans la hâte de quitter ce -lieu, «ne vous tourmentez plus pour Mathias. -J’ai l’emploi de son énergie. Et je puis lui promettre -de tels avantages que son goût du plaisir -trouvera à se satisfaire. Ce qui vous inquiète en -lui sera donc détourné dans un sens qui me sera -utile, et où il aura tout à gagner.»</p> - -<p>Un vif rayon s’alluma dans les yeux de la<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span> -vieille Bretonne. Mais, circonspecte par âge et -par caractère, elle ne s’enthousiasma pas.</p> - -<p>—«Vous ne me dites pas cela par compassion, -sans un projet arrêté, monsieur Renaud?</p> - -<p>—Mon projet est si bien arrêté que j’étais -venu ce matin dans le seul but de parler à Mathias.»</p> - -<p>Elle réfléchit.</p> - -<p>—«Est-ce dangereux, ce que vous lui proposerez -de faire?</p> - -<p>—Assez en apparence pour tenter son humeur -aventureuse. Mais, en réalité, non.</p> - -<p>—Ce sera pour aller loin?</p> - -<p>—Très loin.</p> - -<p>—Et, naturellement,» dit-elle avec lenteur, -«il s’agit d’une entreprise à faire au grand jour, -dont un Gaël puisse se charger?»</p> - -<p>En posant la question, cette femme du -peuple, fille, veuve et mère de pauvres marins, -enfonçait son regard dans celui du marquis de -Valcor avec une fermeté que lui, d’une trempe -si fière, put tout juste soutenir.</p> - -<p>—«N’en doutez pas, maman Gaël. C’est -une mission de confiance, dont ne doivent s’alarmer -en rien vos scrupules.</p> - -<p>—Bien. Mais est-elle pressée, votre mission?</p> - -<p>—Elle ne saurait souffrir de retard.</p> - -<p>—C’est que Mathias est en mer. Dieu sait -quand il reviendra ... Dans une heure ou dans -huit jours.</p> - -<p>—Je l’attendrai. C’est lui qu’il me faut.</p> - -<p>—L’enverrai-je au château, dès son retour?»</p> - -<p>Valcor hésita.</p> - -<p>—«Pas jusqu’à demain. Car, demain, je<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span> -reviendrai ici. Je veux voir Bertrande. Ne la -laissez pas s’éloigner avant ma visite.</p> - -<p>—Soit, monsieur Renaud. Mais si vous préférez -qu’elle se rende à Valcor?</p> - -<p>—Vous savez que non, maman Gaël. Vous -savez que j’ai dû tenir la fille de votre fils éloignée -de la mienne, garder pour moi seul l’intérêt -que je lui porte, sans le faire partager à ma -femme ni à Micheline. Cette fâcheuse ressemblance -est trop gênante. Les conséquences pourraient -en devenir intolérables si Bertrande avait -ses entrées libres au château. Et ces dames ne -manqueraient pas de s’attacher à elle, de l’y -attirer.</p> - -<p>—Oh! ce n’est pas que je le souhaite,» dit -rudement la vieille. «Il est mauvais pour une -pauvre fille d’approcher le luxe des riches.»</p> - -<p>Renaud détachait son cheval.</p> - -<p>Les rênes rassemblées sur l’encolure, il allait -mettre le pied dans l’étrier, lorsque, s’inclinant -devant l’aïeule, il lui saisit encore la main, et la -baisa, comme à l’arrivée.</p> - -<p>Puis il se hissa lestement en selle, et partit.</p> - -<p>Une fois en haut de la côte, avant de filer sur -le Conquet, où il devait rejoindre Gilbert, il -s’arrêta un instant. Ses regards s’abaissèrent vers -le petit nid de pêcheurs qu’il venait de quitter, -et il demeura pendant quelques minutes perdu -dans une rêverie profonde.</p> - -<p>Humbles masures, que dominait la maison un -peu mieux bâtie d’où il sortait. Son toit d’ardoises -brillait au soleil. Elle était tournée vers l’ouverture -de la crique, vers cette porte de la falaise -ouverte sur le large, sur l’espace infini. Un farouche<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span> -honneur héréditaire s’abritait entre ses -murs. Et, cet honneur, une vieille femme restait -seule à le défendre.</p> - -<p>L’image du merveilleux château de Valcor -surgit dans l’esprit de son possesseur. Fut-ce un -contraste matériel ou un contraste moral, ou -quelque pensée plus oppressante, qui accabla -Renaud? Il secoua les épaules, comme pour rejeter -un fardeau trop lourd, puis se reprit, et, -dans un rire d’orgueil, partit au galop sur la -route solitaire.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">VIII</h2> - -<p class="pch"><i>HISTOIRE D’AUTREFOIS</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">LES lettres que la marquise de Valcor -avait eues entre les mains, et qui, sans -l’audacieux subterfuge de son mari, -auraient brisé du même coup son -bonheur et celui de sa fille, étaient parfaitement -authentiques. Dans leurs feuillets jaunis palpitait -une idylle tragique et passionnée. Si elle avait -pu tout lire, surtout si elle avait mieux possédé -son sang-froid, la malheureuse Laurence aurait -senti la flamme de la vie, la puissance incontestable -de la vérité.</p> - -<p>Vingt-cinq ans auparavant, le comte Stanislas -de Ferneuse amenait dans son domaine familial -sa toute jeune femme, Gaétane. Il y avait, entre -les deux époux, une grande disproportion d’âge, -et une discordance, plus grande encore, de caractères. -Des convenances de fortunes et de -nom avaient décidé ce mariage. Gaétane l’avait -accepté par ignorance des hommes, de la vie,<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span> -et de son propre cœur. Mariée à seize ans, elle -en avait dix-sept, et mesurait déjà l’erreur irréparable -dont elle était victime, quand elle vint à -Ferneuse.</p> - -<p>Là, dans ce milieu rustique, à la fois forestier -et marin, où se plaisait le comte Stanislas, la vraie -nature de celui-ci se révéla. Sur cet être aux goûts -de brutalité et de bassesse, craqua le vernis -mondain, adopté et maintenu, non sans peine, -dans les salons qu’il fréquentait, à Paris, durant -ses fiançailles et au début de son mariage. Il -redevint le gentilhomme campagnard, dans -l’acception la moins relevée du terme, plus campagnard -que gentilhomme. Il n’aimait que la -chasse ou les courses en mer, sur une barque à -demi-pontée qu’il manœuvrait lui-même, avec -un équipage de deux hommes et d’un mousse. -Les seuls compagnons avec lesquels il se plaisait -étaient ces rudes gars, ou ses gardes et ses -chiens.</p> - -<p>Mais il y avait pire.</p> - -<p>Les femmes et les filles du pays, que terrorisaient, -avant les noces du comte, ses caprices -audacieux et fugaces, apprirent bientôt qu’elles -auraient tort de se croire en sécurité parce qu’il -possédait légitimement la créature la plus digne -d’amour et de fidélité qui fût au monde. Elle-même, -la fière et exquise Gaétane, n’eut bientôt -plus d’illusion sur les mœurs de son mari. Elle -dut subir—affront abominable—les plaintes -que lui apportaient les servantes ou les filles de -ferme qui voulaient rester honnêtes, et le sourire -ou les insolences des autres.</p> - -<p>Gaétane cessa d’être, en fait, l’épouse de son<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span> -mari. Cette exigence de sa dignité lui fit perdre -sa dernière ombre d’influence sur une nature -grossièrement matérielle. A partir de ce moment, -le comte de Ferneuse ne partagea plus -qu’officiellement l’existence de sa femme, restant -à la campagne quand elle rentrait à Paris, -passant les journées dehors quand elle habitait -Ferneuse, absorbé par ses sports violents, ne -prenant point ses repas aux mêmes heures, -ayant un appartement séparé dans une aile de -leur château.</p> - -<p>C’est alors que Gaétane fit la connaissance -de leur jeune voisin, le marquis Renaud de -Valcor.</p> - -<p>Ils s’aimèrent d’un amour aussi absolu, aussi -complet, aussi noblement élevé, malgré son -essence coupable, qui puisse unir deux beaux -êtres, ardents, sincères et purs, dans leur vingtième -année.</p> - -<p>Renaud était orphelin, maître de sa fortune et -de ses actes. Il sollicita Gaétane de quitter un -mari indigne et de partir avec lui à l’étranger. -«La loi du divorce, qui sera certainement votée,» -disait-il, «nous permettra de revenir bientôt -comme époux. Ne le sommes-nous pas devant -Dieu, s’il est juste.»</p> - -<p>La jeune femme hésitait. Car son éducation, -ses croyances, le monde auquel appartenait sa -famille, et qui tolère certaines fautes mieux que -certaines sincérités, s’opposait à ce qu’elle prît -une telle résolution. Pourtant, elle sentait que -la vérité de son cœur, de sa vie, et ses seules -chances de bonheur, étaient là.</p> - -<p>Une circonstance vint précipiter sa décision.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span></p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse acquit la certitude qu’elle -allait être mère. Or, l’enfant qu’elle portait -appartenait à Renaud sans qu’un doute fût possible,—même -pour le mari, qui, depuis si -longtemps, tout entier aux distractions qui -changent, n’avait pas seulement essayé de réclamer -ses droits.</p> - -<p>Avec une résolution qui demandait autant -de courage physique que de courage moral, -étant donné le caractère brutal de Stanislas, -Gaétane lui avoua tout.</p> - -<p>Quand elle eut, en quelques phrases brèves, -établi la situation tragique, elle dit:</p> - -<p>—«Monsieur, dans la mesure où vous pouvez -me juger coupable, je vous demande votre -pardon. Si cela vous est une satisfaction de me -tuer ou de tuer celui à qui j’appartiens, je vous -avertis que ce ne serait pas pour nous un châtiment. -La mort ne nous effraie pas, et nul de -nous deux ne souhaiterait de survivre à l’autre. -Mais si vous nous laissez l’existence, rien ne -nous séparera, et rien ne nous contraindra à -nous séparer de notre enfant.»</p> - -<p>L’homme violent qu’était Stanislas de Ferneuse -reçut avec un calme surprenant cette -bouleversante confidence. Non pas qu’il s’y -attendit. Il croyait sa femme trop insensible et -trop fière pour avoir jamais un amant. Peut-être, -l’éclat de foudre que fut pour lui une telle révélation, -et l’impossibilité où il se trouva d’abord -de démêler ses propres sentiments, causèrent-ils -sa muette stupeur, son impassibilité apparente. -Ayant peu l’habitude des discours subtils, -sans doute il se méfia de ce qu’il pourrait dire,<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span> -craignit d’être ridicule, ou d’assumer un rôle -qui le lierait ensuite à des déterminations dont il -ne pouvait sur-le-champ calculer la portée. Un -accès de jalousie furieuse l’eût jeté hors de lui-même. -Et, précisément, cette passion aveugle -ne le soulevait pas. La jalousie n’était pas ce -qui dominait dans son émotion actuelle. Il -n’avait ni les délicatesses ombrageuses du cœur, -ni le délire amoureux des sens, d’où elle peut -naître. Il gardait donc la possession de lui-même -et la force du silence. Cependant un regret -atroce entrait en lui, sans qu’il pût comprendre -la nature exacte de cette souffrance qui lui tordait -le cœur, puisqu’il n’aimait plus Gaétane. -Mais c’était peut-être, justement, de ne pas l’aimer, -en la découvrant si brûlante d’une passion -qui défiait tout, c’était de n’avoir pas su -l’aimer, qui lui causait une confuse et indicible -torture.</p> - -<p>—«Ne craignez-vous pas, madame,» dit-il -avec un grand calme extérieur, «que je ne trouve -à votre aventure des solutions moins agréables -ou moins indifférentes pour vous que la mort? -Je puis provoquer votre amant, dont vous m’avez -dit le nom si imprudemment. Ce serait, non pas -un duel pour rire, mais un combat sérieux. Si je -le tue, vous mourrez, dites-vous? Soit. Mais si -c’est moi qu’il tue, votre charmante délicatesse -se trouvera mal à l’aise pour l’épouser ensuite. -D’autre part, que diriez-vous si je traînais votre -adultère devant les tribunaux? Si je vous faisais -emprisonner avec des créatures infâmes? Ou si -je vous enlevais, à sa naissance, ce détestable -enfant, qui sera mien, de par la loi?...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span></p> - -<p>Gaétane répondit hautainement:</p> - -<p>—«Faites ce que vous vous voudrez, monsieur. -Ce n’est pas par imprudence que je vous ai -dit le nom de celui à qui ma vie est liée. C’est, -au contraire, parce que ma seule sécurité, en ces -tristes circonstances, dépend de ce qui existe en -vous d’équitable et de généreux. Si mon salut -n’est pas là, il ne saurait être ailleurs, et je subirai -toutes les conséquences de mes actes. Suivez -donc votre droit, devant lequel je m’incline.</p> - -<p>—Mon droit est aussi de vous garder, de -vous emporter au loin, si bon me semble.</p> - -<p>—Non,» dit-elle. «Celui-là, vous l’avez -perdu.»</p> - -<p>C’était vrai. Vingt preuves de ses trahisons -assureraient à sa femme la séparation légale, si -elle la demandait. Stanislas ne pouvait plus rien -retenir ni réparer. Il ne lui restait que la vengeance. -Or, il ne s’en souciait pas. Ce n’est pas -la vengeance qui éteindrait en lui la sombre -et secrète souffrance, jamais expérimentée ni -prévue, qu’il éprouvait et qu’il ne comprenait -pas.</p> - -<p>—«Vous saurez demain quelle est ma volonté,» -dit-il à sa femme.</p> - -<p>Et il la quitta brusquement, sans même un de -ces reproches ou une de ces invectives dont elle -avait craint l’assaut humiliant, la vulgarité certaine.</p> - -<p>Le lendemain, de toute la journée, la comtesse -de Ferneuse ne vit pas son mari. Les gens -qu’elle interrogea dans son anxiété, le croyaient -à la chasse. Il était sorti, le fusil sur l’épaule, la -cartouchière garnie. Mais il n’avait emmené<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span> -qu’un chien, refusant la compagnie accoutumée -d’un de ses gardes.</p> - -<p>Et, le soir, Gaétane reçut le coup le plus déconcertant, -se trouva en présence de la plus -affolante conjoncture. Des paysans rapportèrent -au château le comte Stanislas, non point mort, -mais grièvement blessé au visage, les yeux -éteints, ruisselant d’abominables larmes rouges, -sans connaissance, et dans un état si affreux -qu’on ne distinguait pas ses blessures.</p> - -<p>Qu’était-il arrivé?... Un accident?... Une -agression?... Une tentative de suicide?...</p> - -<p>Les médecins appelés constatèrent que M. de -Ferneuse avait reçu une décharge de carabine à -bout portant, et qui avait dû être tirée de côté, -car la balle avait labouré l’os frontal sans pénétrer -dans le crâne, brisé la racine du nez et coupé -le nerf optique, tandis que la poudre noircissait -et scarifiait un côté de la face. D’où l’aspect -effroyable de ce visage aveugle, sanglant et -souillé.</p> - -<p>La justice ne fit qu’une enquête sommaire. -L’avis des docteurs étant que le blessé survivrait, -on attendit ses éclaircissements. D’ailleurs, l’hypothèse -d’un accident semblait s’imposer. La -détente du fusil avait dû se prendre dans une -broussaille et partir d’elle-même. L’endroit où -l’on avait retrouvé le chasseur, contre un taillis, -donnait une indication en ce sens. C’était le -chien du comte, qui, par une intelligente manœuvre, -était allé chercher des laboureurs dans -un champ assez éloigné, et avait su les ramener -près de son maître.</p> - -<p>Gaétane pensa tout de suite que son mari<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span> -avait voulu se tuer. Elle seule pouvait avoir une -idée pareille, puisqu’elle seule savait ce qui -s’était passé entre eux la veille de la catastrophe. -Et encore fallait-il l’impression singulière qu’elle -gardait de son attitude.</p> - -<p>L’homme impulsif, plus sensuel et inconscient -que mauvais, avait subi une de ces secousses -qui amènent à la surface de l’âme des -sentiments ignorés. Un drame obscur s’était -passé en lui. Certes, on ne l’eût pas cru capable -de se tuer pour une femme, et surtout pour la -sienne, et surtout encore sachant qu’il lui laissait -ainsi la liberté d’épouser l’amant qui le bafouait. -Gaétane elle-même eût, quarante-huit heures -plus tôt, jugé invraisemblable et dénuée de sens -une supposition pareille. Mais elle avait vu Stanislas -pendant qu’elle lui faisait sa terrible confession. -Elle avait scruté, avec l’intuition aiguë -du moment, son front blêmi, ses yeux troublés, -ses lèvres étrangement balbutiantes. Et quelque -chose, aujourd’hui, chuchotait en elle, que ce -n’était ni le doigt d’un agresseur, ni la force -inerte d’une branche qui avait pressé la détente -du fusil. M. de Ferneuse avait dû appuyer le -canon contre sa tempe, mais un tremblement -ou une maladresse de sa main avait légèrement -fait dévier l’arme.</p> - -<p>Sa femme, à présent, le soignait, le disputait -à la mort.</p> - -<p>Déjà, les hommes de science avaient prononcé -un arrêt désespérant: le blessé, s’il survivait, -demeurerait aveugle.</p> - -<p>La lutte fut longue, de cette robuste nature -contre la destruction, et de la garde-malade<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span> -martyre contre la souhaitable et abominable -délivrance, qu’elle ne voulait pas accepter de la -mort. Gaétane, de ses mains, qui, si adroitement -et légèrement, renouaient les bandages -autour de cette tête mutilée, renouait en même -temps ses propres chaînes. Sauver Stanislas, -n’était-ce pas renoncer à son rêve de bonheur et -d’amour? Pourtant, elle s’acharnait à cette -œuvre. Sans cesse, elle forçait à reculer le péril, -qui, d’abord, était de toutes les secondes, puis -moins imminent, et qui peu à peu disparaissait.</p> - -<p>Près d’un mois s’était écoulé sans qu’elle -eût quitté le chevet du malade, et, par conséquent, -sans qu’elle eût revu le jeune marquis de -Valcor. Sa maternité prochaine, dissimulée jusqu’à -l’aveu fait à son mari, commençait à devenir -apparente. Dans les mouvements hâtifs, les fatigues -et les négligés des heures vigilantes, auprès -du blessé, cet état devint évident pour les -docteurs qui donnaient leurs soins à Stanislas.</p> - -<p>Quand celui-ci put comprendre ce qu’on -disait autour de lui, les premières phrases qu’il -entendit contenaient des allusions à l’heureux -événement. Les médecins saisissaient avec empressement -cette raison de rattacher à l’existence -un malheureux auquel ils devaient révéler -qu’on ne lui rendrait pas la vue.</p> - -<p>Le comte de Ferneuse ne rejeta pas la consolation -que ces gens bien intentionnés lui -offraient. Comme eux, il sembla trouver dans -cette promesse de paternité une atténuation à -l’irréparable désastre de ses yeux éteints.</p> - -<p>Gaétane le regardait, l’écoutait avec une angoisse -indicible. A chaque instant, elle prévoyait<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span> -le réveil de sa mémoire. Elle l’espérait, ce réveil. -Dès qu’elle se retrouvait seule avec lui, elle -épiait le geste de rage, l’exclamation furieuse, -où l’infortuné se détendrait de la contrainte, -insulterait à la dérisoire espérance, renierait l’enfant -qu’il savait n’être pas son fils. Car, ce -qu’elle entendrait sans doute en même temps, -c’était la malédiction qui lui ordonnerait de fuir, -qui la repousserait hors de cette existence dévastée -par sa faute, qui, sans atténuer ses remords, -lui rendrait du moins la liberté.</p> - -<p>Mais non. Rien de pareil ne survint. Même -dans le tête-à-tête, Stanislas parlait de son propre -malheur comme d’un accident de chasse, et ne -semblait pas garder le moindre souvenir des -circonstances qui eussent pu lui faire chercher -la mort.</p> - -<p>Un supplice moral sans exemple commença -pour la comtesse de Ferneuse.</p> - -<p>Son mari jouait-il une comédie sublime de -pardon? S’acharnait-il à la plus raffinée des vengeances? -Ou bien avait-il réellement perdu la -mémoire? Le coup qui lui avait enlevé la vue -avait-il altéré en une certaine mesure ses facultés -mentales? Gaétane dut le croire, après certaines -expériences qui démontraient, chez l’aveugle, -un affaiblissement général du souvenir et une -transformation du caractère, devenu faible, aigre -et plaintif.</p> - -<p>Maintenant, que pouvait-elle faire, malheureuse -qu’elle était? La confession adressée jadis -à l’époux ivre de sa force et de toutes les joies -de la vie, pouvait-elle la renouveler à l’infirme, -plongé dans une éternelle obscurité? Naguère,<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span> -cette confession représentait sans doute un devoir. -Aujourd’hui ce serait un crime. Et quel -crime, si déjà la révélation, suggestive de suicide, -avait fait partir la balle qui éteignit ses -prunelles!</p> - -<p>Imagine-t-on ce cœur de femme broyé dans -l’étau d’une pareille énigme, en face de ce visage -défiguré et sans regard, tandis que la hantait une -image d’amour, tandis que s’effaçait son rêve -d’une incomparable félicité?...</p> - -<p>Et, cependant, les jours devenaient des semaines, -puis des mois. Bientôt, Gaétane serait -mère. L’enfant qu’elle portait appartiendrait légalement -au comte de Ferneuse, qui ne le désavouerait -pas. Une nouvelle obligation s’imposait -à elle. Ne pas mettre l’existence de ce petit -être en contradiction avec l’état civil, que nul ne -lui contesterait. Puisqu’elle ne pouvait plus demander -la séparation légale d’avec un aveugle, -ni espérer que le divorce rétabli lui permît jamais -d’épouser le véritable père de son enfant, -elle ne devait point priver l’innocent du père -qu’il aurait de par la loi,—et de par la plus -extraordinaire illusion.</p> - -<p>Après un indescriptible combat intérieur, le -parti de M<sup>me</sup> de Ferneuse fut pris. Elle écrivit à -Renaud de Valcor en lui décrivant la tragique -impasse. Il devait l’oublier, partir, se marier, -mettre entre eux l’irrémédiable. Elle ne tromperait -pas un infortuné pour qui toute lumière était -abolie et que leur amour avait plongé dans des -ténèbres plus affreuses que celles du sépulcre. Et -elle ne voulait pas enchaîner à son lugubre sort -la vie d’un amant de vingt ans. Elle le suppliait<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span> -de se refaire un avenir. Tout le sien, à elle, se -concentrerait dans leur fils.</p> - -<p>Renaud lutta contre de telles résolutions, -assez pour se convaincre qu’elles étaient inébranlables.</p> - -<p>C’est ce débat déchirant et passionné qui fit -l’objet de la correspondance, scellée ensuite par -l’amant désespéré dans le mur de son cabinet de -travail.</p> - -<p>Renaud de Valcor finit par s’incliner, au -moins momentanément, devant la volonté de -celle qu’il adorait. Il n’avait pas de famille, sauf -son cousin Marc. Il résolut de s’éloigner. L’idée -d’une exploration dangereuse le séduisit. Son -amour seul avait étouffé en lui un goût d’aventures -qui se réveilla pour l’en consoler quelque -peu.</p> - -<p>Il se rendit dans l’Amérique du Sud, qu’il traversa -de Buenos-Ayres à Santiago, pour remonter -ensuite vers le nord de la Bolivie, et s’enfoncer -dans les régions sauvages où l’Amazone -prend sa source. Il affronta tous les périls, passa -pour mort, puis donna de nouveau de ses nouvelles. -On apprit, en Europe, qu’il s’était assuré, -par les négociations faciles et sommaires auxquelles -se prête là-bas l’indifférence des Gouvernements -hispano-américains, la propriété d’immenses -exploitations de caoutchouc, et qu’il -commençait à en tirer des richesses considérables.</p> - -<p>Au bout de cinq à six années, il revint. Mais -on ne le vit pas tout de suite dans ses terres de -Valcor. Renaud semblait éviter avec intention -de se rendre en Bretagne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span></p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse ne douta pas que ce ne fût -par crainte de la revoir. Quel était l’état de ce -cœur d’homme? Trop guéri, ou trop peu?... Son -application à se tenir éloigné d’elle pouvait être -interprétée dans l’un ou l’autre sens.</p> - -<p>Mais celle qui n’oubliait pas dut se croire -complètement oubliée quand elle apprit le mariage -du marquis de Valcor. Renaud épousait -une jeune fille peu riche, de très grande noblesse, -Laurence de Servon-Tanis.</p> - -<p>Ce ne fut que l’année suivante, et comme la -nouvelle marquise était sur le point d’accoucher, -que le couple s’installa enfin au château -de Valcor. Micheline y vint au monde presque -aussitôt. Puis les exigences des grandes cultures -industrielles, établies par M. de Valcor en Amérique, -l’appelèrent de l’autre côté de l’Océan. -Ses terres d’exploitation devaient s’étendre encore, -couvrir un domaine, qu’on assimilerait à un -petit Etat, s’appeler couramment la Valcorie, et -devenir la source d’une fortune immense pour -leur propriétaire.</p> - -<p>Celui-ci quittait pour la seconde fois la France, -sans que sa volonté ou même le hasard l’eussent -remis en présence de Gaétane.</p> - -<p>Pendant qu’il était au loin, les relations de -voisinage et de tradition reprirent entre Valcor -et Ferneuse. La marquise fit des avances à la -comtesse, qui ne s’y déroba pas. Au bout de -longs mois, quand Renaud fut de retour, il -s’aperçut qu’une véritable amitié unissait les -deux jeunes femmes.</p> - -<p>Lorsque Gaétane et lui se rencontrèrent, il -y avait près de huit ans qu’ils ne s’étaient<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span> -vus, l’âge, à deux mois près, du petit Hervé.</p> - -<p>Ce qu’ils éprouvèrent, aucun des deux ne put -le deviner chez l’autre. Ils demeurèrent impénétrables. -La fierté scella les lèvres de la comtesse -de Ferneuse. Elle ne sut pas si c’était le respect, -l’indifférence ou la circonspection, qui fermaient -celles de son ancien amant.</p> - -<p>Que d’efforts secrets elle devait faire ensuite -pour découvrir ce qu’il y avait derrière ce silence, -que ne trahit jamais ni une allusion, ni un soupir, -ni un regard! Cette impassibilité lui donna -la force de rester impassible elle-même. Puis ce -fut une autre conviction qui, se glissant en elle, -peu à peu, se fortifiant, s’imposant, la maintint -au niveau d’une prudence capable de ne jamais -se démentir.</p> - -<p>Cependant son mari mourut.</p> - -<p>Gaétane de Ferneuse n’avait pas encore trente -ans lorsqu’elle se trouva veuve. Sa beauté de -blonde, éclatante et fine, son charme impérieux, -qui, on le devinait, pouvait se fondre dans la -tendresse, son irréprochable aristocratie et sa -fortune, lui attirèrent, dès qu’elle fut libre, bien -des déclarations et des hommages. Nul ne doutait -qu’elle ne pensât à se remarier, à goûter enfin -la vie, que les vices, puis l’infirmité, d’un époux -accepté à seize ans, lui avaient rendue jusque-là -si lugubre.</p> - -<p>Cependant la comtesse de Ferneuse découragea -tous les prétendants à sa main. Elle semblait -n’avoir qu’une passion, une préoccupation, un -but: son fils. Hervé ne la quittait point, et elle -ne quittait point Ferneuse.</p> - -<p>Le jeune garçon fut élevé par sa mère et par<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span> -des précepteurs ecclésiastiques, dans cette Bretagne -aux âpres horizons, près de l’Océan, parmi -les rumeurs, les souffles, les silences, des arbres -et des flots. Cela lui fit une âme mystique, -tenace, ardente et fidèle.</p> - -<p>Dès son enfance il aima Micheline.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse ne devina ce sentiment que -plus tard.</p> - -<p>Elle aurait dû en être épouvantée, de la même -épouvante qu’éprouva la marquise de Valcor -quand celle-ci crut découvrir, dans les lettres -tombées entre ses mains par un hasard inouï, -que Micheline et Hervé étaient les enfants du -même père. Cependant Gaétane, sans prendre, -contre l’horrible danger, les précautions radicales -de la fuite ou d’une révélation, se contenta -de combattre doucement l’amour de son fils, par -des moyens indirects. Ces moyens, une influence -maternelle aussi forte que la sienne pouvait les -rendre efficaces. C’étaient des réflexions, des indications, -des répugnances ou des espoirs, tendant -à diriger ailleurs l’âme qui, d’habitude, suivait -docilement la sienne. Une amourette s’en -fût trouvée refroidie. Non pas la passion chaste -et profonde qui tenait au cœur du jeune homme -autant que sa vie, autant même que sa religion -filiale.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse venait de le comprendre -lorsque fut donnée, au château de Valcor, la fête -en l’honneur des dix-huit ans de Micheline.</p> - -<p>Elle vint soucieuse à cette soirée.</p> - -<p>Et c’était bien la plus grave des conversations -qu’elle poursuivait avec Renaud, quand M. de -Plesguen et José Escaldas regardaient, à l’abri<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span> -d’un massif, en fumant leurs cigares, ce beau -couple aller et venir lentement, dans la lumineuse -fantasmagorie de la floraison électrique.</p> - -<p>Toutefois, par une tactique étrange,—même -à ce moment où le bonheur, l’avenir, l’existence -peut-être, de son fils, étaient en jeu,—la comtesse -de Ferneuse n’en appelait pas au souvenir -du marquis de Valcor, pour établir avec lui cette -vérité effrayante que leurs enfants étaient frère -et sœur. Elle envisageait tout haut, d’une voix -qu’elle parvenait à rendre paisible, l’hypothèse -de leur mariage, et elle épiait, avec une attention -ardente, l’esprit sur le qui-vive, l’œil aiguisé, -le cœur en suspens, ce que Renaud allait -exprimer par les paroles ou la physionomie.</p> - -<p>De quel problème cette femme, cette mère, -cherchait-elle la solution?</p> - -<p>Qu’éprouva-t-elle quand elle put constater, -chez le marquis de Valcor, le même impassible -et impénétrable silence relativement au passé, et -la résolution formelle d’accorder sa fille au jeune -comte de Ferneuse? Puis quand elle pressentit -cet autre sentiment, muet depuis tant d’années, -à peine dévoilé ce soir, mais sur lequel Gaétane -ne se trompa pas: l’amour de cet homme pour -elle-même, le désir âprement combattu, mais -proche d’une brûlante révolte, qui le tenait frémissant -à ses côtés?</p> - -<p>Elle n’eut point le temps de rattacher aux -résultats d’une patiente observation, conduite -pas à pas depuis des années, les conclusions de -l’heure présente. Laurence, accourant vers elle, -la haine dans les yeux, l’invective à la bouche, -pour la chasser de cette demeure, dont elle,<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span> -Gaétane de Ferneuse, croyait enfin détenir le -mystère, la rejeta dans l’abîme des plus tragiques -incertitudes. Le cri de M<sup>me</sup> de Valcor: -«Micheline, ah! la pauvre petite!» Et son -exclamation au sujet d’Hervé: «Ce misérable -enfant!» n’était-ce pas l’éclat de foudre qui -devait transformer en drame l’idylle de ces deux -innocents? La femme de Renaud savait tout. -D’accord avec lui, ou devançant ses tardifs projets, -elle brisait les criminelles fiançailles. Hervé -devait donc véritablement la vie à l’homme -que Gaétane avait devant elle! Mère imprudente, -à cause d’un mirage insensé, elle avait -donc laissé marcher son fils vers le crime ou le -désespoir!</p> - -<p>Et cependant!...</p> - -<p>Lorsqu’il la rejoignit, ce fils, lorsqu’il lui demanda, -dans la franchise de sa jeune douleur:</p> - -<p>—«Madame de Valcor a-t-elle le droit de -vous chasser, ma mère?»</p> - -<p>Ce fut sincèrement qu’elle répondit:</p> - -<p>—«Je donnerais ma vie pour le savoir!»</p> - -<p>Elle doutait de nouveau. Elle ne se croyait pas -vaincue. Après avoir défendu si longtemps, dans -le secret de son âme, l’unique amour de sa vie -contre un oubli qu’elle n’admettait pas, contre -un silence qui ressemblait trop à celui de la -tombe, contre un parjure dont elle persistait à -croire incapables les lèvres qui s’attachaient -jadis éperdument aux siennes, c’était maintenant -l’amour et le bonheur de son fils qu’elle -devait sauver du plus sombre piège. Elle l’avait -entrevu, ce piège. Jusqu’à présent, il lui avait -suffi de n’y pas tomber. Mais aujourd’hui les<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span> -circonstances la forçaient à le démasquer aux -yeux de tous.</p> - -<p>Gaétane de Ferneuse se sentit à hauteur de -cette tâche.</p> - -<p>Elle avait trop aimé Renaud, elle aimait trop -son fils, pour ne pas entreprendre de lutter contre -l’imposture qu’elle soupçonnait.</p> - -<p>Un moment troublée par l’intervention inexplicable -de Laurence, la comtesse bientôt s’était -reprise. Cette nouvelle complication, si déconcertante, -ne pouvait cependant prévaloir contre -des années d’observation attentive, ni contre -l’intuition de femme et d’amante qui empêchait -Gaétane de reconnaître, dans le père de Micheline, -l’amant adoré d’autrefois.</p> - -<p>Le cœur d’un homme change-t-il à ce point? -Même dans l’éloignement, les aventures, les périls, -les blessures lentes à guérir, la brutalité des -climats et des êtres? <i>Ou n’était-ce pas le même -homme?...</i></p> - -<p>La secrète certitude ne suffisait plus. Il fallait -une preuve?</p> - -<p>Et cette certitude même, sous quel choc n’oscilla-t-elle -pas de nouveau quand M<sup>me</sup> de Ferneuse -reçut le billet où, pour la première fois depuis de -longues années d’un invraisemblable silence, -Renaud de Valcor évoquait le passé. Le détail -précis de la grotte bouleversa Gaétane. Pas un -être au monde n’avait surpris ce rendez-vous -des amants de jadis.</p> - -<p>Mais alors?...</p> - -<p>«J’irai,» se dit M<sup>me</sup> de Ferneuse.</p> - -<p>Et dans quelle fièvre elle attendit l’heure!</p> - -<p>Cette fois, devant le miroir du souvenir, nulle<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span> -comédie ne lui donnerait le change. Il se rappelait,—ou -il savait,—cet homme si semblable -d’aspect, si opposé de cœur, à celui qu’elle -avait aimé. Donc, il allait enfin parler. Et, enfin, -elle interrogerait. Elle, qui n’avait pu livrer son -secret, tant qu’elle ne savait pas quel revenant -monstrueux,—âme morte sous les traits si -chers, ou simulateur infernal,—écouterait l’humiliante -ou dangereuse évocation. Maintenant, -la vérité éclaterait,—ah! dans le seul son de -cette voix, quand il prononcerait certains mots.</p> - -<p>Et Gaétane tremblait de douceur et d’horreur -à l’idée de descendre dans ce mystère, et de délivrer -son âme des liens de doute où elle se débattait -depuis tant d’années.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">IX</h2> - -<p class="pch">LE PÈRE ET LA FILLE</p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">LORSQUE le marquis de Valcor et le -prince de Villingen revinrent de leur -promenade à cheval, la première -cloche du déjeuner sonnait au château. -Ces messieurs eurent juste le temps de changer -de costume, et ils n’arrivèrent point trop en -retard dans la salle à manger.</p> - -<p>Autour de la longue table parée de fleurs et -déjà moins garnie de convives que les jours précédents, -les domestiques passaient les hors-d’œuvre. -Laurence présidait au repas, avec sa -grâce discrète et lassée. Sur son mince visage -pâle, dans ses grands yeux noirs aux paupières -meurtries, on pouvait distinguer des traces de -ses émotions récentes. Pourtant elle souriait, -d’un air doux et exténué, comme une convalescente -échappée à quelque crise mortelle, et -qui se souvient trop de sa souffrance, tout en -jouissant de sa guérison.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span></p> - -<p>Ses hôtes attribuaient son évidente fatigue à -la peine qu’elle s’était donnée pour organiser la -fête magnifique de l’avant-veille. Mais sa fille ne -s’y trompait pas. Micheline interrogeait avec -anxiété le délicat visage maternel, et sentait l’espérance -rentrer dans son cœur en y distinguant, -lorsqu’il se tournait vers elle, une expression -d’encouragement attendri.</p> - -<p>«Pauvre maman!» songeait la jeune fille. -«Si elle crut devoir accomplir quelque démarche -contraire à mon mariage avec Hervé, elle ne -peut manquer d’en souffrir terriblement,—soit -qu’elle y persiste, soit qu’elle se reconnaisse dans -son tort. Aussi n’est-ce pas elle que je questionnerai -sur l’affront qu’a subi chez nous madame -de Ferneuse. Mon père seul me dira la vérité.»</p> - -<p>L’absence de ce père, dont l’infaillible volonté -lui inspirait tant de confiance, avait fait paraître -la matinée longue à M<sup>lle</sup> de Valcor.</p> - -<p>Une autre personne aussi en avait trouvé les -heures sans fin. C’était Françoise, qui vainement -avait erré dans les allées proches du château, -espérant que le prince Gilbert viendrait la rejoindre.</p> - -<p>Enfin, Valcor et Gairlance parurent, à quelques -minutes d’intervalle, et, de les voir prendre -place devant les couverts dont l’ordonnance intacte -énervait les deux cousines, réveilla la jeunesse -agile de celles-ci. Elles rirent, elles s’animèrent. -La gaieté étincela autour de cette table -élégante, comme les parcelles de lumière dans -les facettes des cristaux.</p> - -<p>Cependant Marc de Plesguen observait le -marquis avec une attention particulière. Comme<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span> -il détournait de lui ses yeux, il rencontra les -noires prunelles d’Escaldas. Le vieux gentilhomme -rougit, son redressement de dédain vint -trop tard. Le Bolivien venait de constater qu’elle -germait inconsciemment, la semence de doute -et de convoitise qu’il avait jetée dans cette âme.</p> - -<p>—«Mon père, pouvez-vous me donner un -instant? Il faut absolument que je vous parle.»</p> - -<p>Micheline s’adressait tout bas au marquis, -tandis que leurs hôtes, en quittant la table, décidaient -avec animation les plaisirs de plein air -que favoriserait cette belle journée.</p> - -<p>Renaud regarda sa montre. Une heure et -demie avant d’être là-bas, dans la grotte, à attendre -Gaétane. C’était plus que le temps nécessaire -pour s’y rendre. Mais il fallait compter -avec les détours, les précautions afin de n’être -point suivi.</p> - -<p>—«Ce ne sera pas long, ma mignonne?» -demanda-t-il.</p> - -<p>—«Un seul mot, père,» dit Micheline, en -levant des yeux de décision et de flamme.</p> - -<p>—«Montons,» fit Renaud.</p> - -<p>Il l’emmena dans son cabinet de travail.</p> - -<p>Debout en face de lui, qui la regardait profondément -par-dessus la cigarette qu’il était en -train d’allumer, elle se sentit moins brave, non -pour tenir haut et ferme son cœur, mais pour -prononcer les mots embarrassants. Son charmant -visage devint tout rose avec un air de petite fille.</p> - -<p>—«Père ... voilà ... Je ne sais ce qui se passe -entre la comtesse de Ferneuse, ma mère et vous. -Mais, avant de vous laisser accomplir quelque -démarche irrévocable, il faut que je vous prévienne:<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span> -Hervé sera mon mari, ou je mourrai.»</p> - -<p>Il sourit.</p> - -<p>—«C’est tout?</p> - -<p>—Oui, père ... C’est tout.»</p> - -<p>Valcor la contempla un instant, avec la même -expression émue et divertie, comme s’il goûtait -l’effusion ravissante de sentiment, de résolution -et de timidité, sur ce frais visage si cher. Puis il -s’assombrit d’une gravité soudaine.</p> - -<p>—«Mon enfant,» dit-il, «je t’ai devinée, et -je te connais. Tu n’as pas donné légèrement ton -cœur, et tu n’es pas de celles qui changent. -D’ailleurs, les circonstances ont rendu cet amour -presque fatal. Toutefois, je te conjure de t’interroger, -de réfléchir encore ...»</p> - -<p>Elle fit un mouvement.</p> - -<p>—«Me blâmez-vous, mon père?</p> - -<p>—Non certes. Et ce serait inutile. Je te demande -simplement: Micheline, peux-tu guérir -de cet amour, en t’y efforçant, si j’ai une raison -capitale pour t’imposer un tel sacrifice?»</p> - -<p>Elle pâlit, sa lèvre trembla.</p> - -<p>—«Quelle raison? Pouvez-vous me la dire?</p> - -<p>—Simplement celle-ci: que je ne suis pas -sûr, malgré ce que je compte entreprendre, de -faire que ce mariage devienne réalisable.</p> - -<p>—Le voulez-vous, ce mariage, père?</p> - -<p>—Oui, si tu me persuades que ton bonheur -en dépend.</p> - -<p>—Alors, quel obstacle l’empêcherait? Il n’y -a pas d’obstacle contre votre volonté.»</p> - -<p>L’orgueil jaillit des yeux de Valcor. La diplomatie -filiale n’aurait pu trouver plus magique -parole. Mais nulle diplomatie dans Micheline.<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span> -Elle avait dit ce qu’elle pensait. Pourtant il eut -un retour vers quelque idée secrète, et il hocha -la tête. Cette incertitude, jamais vue en lui, -troubla sa fille. Elle balbutia:</p> - -<p>—«Mais ... supposons le pire. Vous n’auriez -qu’à laisser faire. Dans trois ans, je serai majeure. -Et puisque Hervé est résolu ...</p> - -<p>—Telle conjoncture peut se produire qui -briserait sa résolution.</p> - -<p>—Pardonnez-moi si je vous contredis, père. -Rien ne me fera douter de mon fiancé.»</p> - -<p>Il murmura, la regardant au fond des yeux:</p> - -<p>—«Cependant ... un scrupule de conscience ...»</p> - -<p>Micheline chancela presque. Une terreur la -saisit. La conscience!... Ceci dominait tout chez -le jeune comte de Ferneuse. Elle se rappela l’air -ascétique, l’ardeur sombre, qu’il avait en parlant -de retraite au fond d’un cloître, s’il ne pouvait -pas être à elle, qu’il aimait. Lui aussi prévoyait -un obstacle d’ordre moral, inéluctable. Un atroce -effroi tordit le cœur de la vaillante fille.</p> - -<p>—«O mon père, vous m’épouvantez! Si l’espoir, -si la foi en lui, en vous, ne me soutiennent -pas, la force me manquera pour attendre l’avenir. -J’aurai toute la patience qu’il faudra, mais -pas dans l’incertitude. Aidez-moi, père, ou je -vous assure que vous pleurerez bientôt votre -Micheline.</p> - -<p>—Ma chérie!... ma chérie!...» dit doucement -Valcor.</p> - -<p>Il jeta sa cigarette, prit les mains de sa fille, -et s’assit en l’attirant contre lui comme lorsqu’elle -était une enfant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span></p> - -<p>—«Tu ne sais pas combien ton père t’aime, -mon précieux trésor! Et tu as eu raison de dire -que lorsque je veux quelque chose, ce quelque -chose s’accomplit. Seulement il me fallait être -certain que tu ne te trompais pas, que tu ne -prenais pas un flirt puéril pour un sentiment sérieux. -Ne frémis pas ainsi. Je devais m’éclairer ... -te forcer à regarder en toi-même. Soit! Maintenant, -je suis convaincu. Je vais agir en conséquence. -Quel miracle ne ferais-je pas pour que -ma Micheline ignore à jamais la tristesse!»</p> - -<p>Il parlait d’un ton si pénétré, si tendre, que les -larmes de l’enfant jaillirent.</p> - -<p>—«Ah! père, je ne l’ignore plus, la tristesse. -Comme j’ai souffert depuis deux jours!»</p> - -<p>Renaud ne lui demanda point ce qu’elle avait -surpris, ni ce qu’elle avait craint. Il se dressa, et, -de sa voix revenue aux vibrations de maîtrise, -d’autorité:</p> - -<p>—«A présent, laisse-moi, Micheline. Sois -tranquille et confiante, mon enfant. Tu épouseras -Hervé de Ferneuse. J’ai tenu contre le -sort des gageures plus difficiles à gagner que -celle-là.»</p> - -<p>La jeune fille lui tendit son front, et sortit, -sans ajouter une parole, étant, comme lui, d’une -énergie précise et concentrée.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">X</h2> - -<p class="pch"><i>L’EXPLICATION</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dd.jpg" width="80" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">DÈS que Micheline l’eut quitté, le marquis -de Valcor sortit du château, un -jonc à la main, un chapeau de paille -fine sur la tête, comme pour une flânerie -sous la splendeur calme des ombrages. Il -esquiva quelques rencontres, écarta ses chiens, -qui s’attachaient à ses pas, et, les premiers -massifs dépassés, précipita sa marche.</p> - -<p>Le point de la falaise où il se rendait se trouvait -sur l’autre versant du promontoire et assez -éloigné de la propriété.</p> - -<p>Renaud traversa le parc dans presque toute -sa longueur, puis suivit un sentier qui descendait -vers la mer. Il atteignit un vallonnement, -où verdoyaient et blondissaient des carrés de -culture autour de quelques petites fermes. Une -dépendance de Ferneuse. L’avenue montante qui -partait de là conduisait à l’habitation.</p> - -<p>M. de Valcor tourna dans le sens opposé, gagna -une étroite plage, puis remonta un peu, et<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span> -se trouva sur le seuil d’une cavité naturelle -qu’on ne pouvait sans exagération appeler une -grotte. Cette anfractuosité pittoresque n’avait -même pas de désignation dans le pays. Jadis, -quand Gaétane et Renaud s’y donnaient leurs -rendez-vous d’amour, c’étaient eux qui lui avaient -décerné l’ambitieuse désignation. Sorte de vaste -niche, abritée par un avancement du roc, au sol -tapissé d’herbes chevelues et sèches dans un -sable fin, elle avait été «leur grotte», en dehors -des chemins où l’on passe, en dehors des -hommes et de la vie.</p> - -<p>En été, cette étroite retraite dominait d’assez -haut le niveau des marées, séparée de la grève -par un large chaos de pierres. Mais en hiver, ou -bien au temps des équinoxes, quand les lames -de fond arrivaient du large avec des élans monstrueux, -l’eau furieuse devait s’engouffrer dans la -conque béante. C’étaient ces assauts prodigieux, -et aussi le choc des lourdes averses, qui, en effritant -le roc, déposaient dans le sol concave ce -sable plus souple qu’un coussin de soie, piqué -par les grêles franges des herbes sauvages.</p> - -<p>Renaud s’assit sur une saillie de falaise qui -formait une véritable banquette. Il regarda sa -montre. Deux heures et demie. Il ne comptait -pas voir avant trois heures celle qu’il attendait. -Mais il était bien sûr qu’elle viendrait. Pas une -minute ne fut d’ailleurs trop longue pour la -méditation où il se perdit. A deux ou trois -reprises, il tressaillit à un bruit velouté contre -la paroi lisse, autour de sa cachette. Mais ce -n’étaient que des goélands, frôlant le granit de -leurs longues ailes, effarouchés de l’avoir vu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span></p> - -<p>Enfin, ce fut bien un glissement d’étoffe, les -heurts de talons trop hauts dans l’abrupt sentier. -M<sup>me</sup> de Ferneuse apparut.</p> - -<p>Renaud eut le cœur étreint par la beauté de -cette femme, beauté claire et délicate, comme -une grappe de lilas blanc trempée de soleil. Un -peu essoufflée par l’émotion et la course, elle -s’arrêtait, d’une pâleur et d’une anxiété impressionnantes, -avec le large reflet de ses yeux, où -tremblait toute l’âme.</p> - -<p>On lui eût donné à peine trente ans, bien -qu’elle eût un peu dépassé quarante. Mais ce -n’était pas la jeunesse enfantine et grêle de Laurence, -qui semblait arrêtée dans son développement -vers une féminité complète. C’était la -splendeur d’une créature vivace et saine, ayant -en réserve des sources de force et de fraîcheur -que les années n’épuisaient pas.</p> - -<p>Renaud, sans parler, lui fit prendre place sur -le siège naturel, d’où il se leva, puis, tout de -suite, il tomba à ses pieds.</p> - -<p>—«Pardonnez-moi!...» gémit-il. «Je suis à -bout de silence ... Et vous me déliez d’un mortel -devoir ... Vous permettez que je parle, puisque -vous êtes venue ici ... Ici, où nous nous sommes -aimés.»</p> - -<p>Elle promena autour d’elle des yeux hallucinés -de souvenir.</p> - -<p>Il ajouta:</p> - -<p>—«Ah! combien de fois n’y suis-je pas venu -depuis douze ans!»</p> - -<p>Elle ramena son regard vers ce visage, si semblable, -malgré le temps écoulé, à celui qu’elle -avait vu naguère, en ce lieu, et ainsi, presque à<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span> -la hauteur du sien, dans la pose adorante de -l’homme agenouillé. Mais elle n’ouvrit pas la -bouche.</p> - -<p>Lui, sans s’inquiéter des lèvres muettes, ou, -peut-être, y découvrant un acquiescement, une -acceptation, il commença d’évoquer le passé -avec l’art émouvant de son âme dominatrice et -voluptueuse, de sa voix aux caresses indicibles, -de ses magnétiques prunelles, de tout son désir -et de toute sa volonté. Ah! comme il avait aimé -Gaétane! Comme il avait souffert de se séparer -d’elle!... L’œuvre effroyable de sa guérison, avec -quelle féroce décision de chirurgien il avait -essayé de l’accomplir. Il avait tranché au vif de -sa chair et de son cœur. Il s’était expatrié. Il -s’était échappé, non pas seulement de sa maison -et de son pays, mais de la civilisation -même. Il avait vingt fois risqué sa vie, avec l’espoir -forcené de la perdre. Puis il s’était créé des -occupations, des ambitions, pour noyer son -regret dans la fièvre d’agir. Quand il avait cru -s’être refait une âme différente, il était revenu. -Comme suprême gage de son obéissance, et -comme suprême ressource d’oubli, il s’était -marié. Même alors, il n’avait pas encore osé -revoir l’idole adorée de sa jeunesse. Il avait -tardé à reparaître en Bretagne, ne s’y était risqué -que pour installer sa femme dans le domaine -de ses ancêtres, puis était encore reparti au loin -pour longtemps. Hélas! à quoi bon tout cela?... -Dès qu’il s’était retrouvé en face de Gaétane, il -l’avait aimée de nouveau, d’un amour désespéré -et brûlant, mille fois plus indomptable que la -passion de sa vingtième année.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span></p> - -<p>L’éloquence fougueuse de Renaud peignait -l’ardeur de son amour moins vivement peut-être -que ses regards, le frémissement de sa voix, -et tout le feu subtil émané de son âme véhémente.</p> - -<p>Gaétane se sentit enveloppée par cette atmosphère -de sincérité, que reconnaît toute femme, -fût-elle la plus défiante et la mieux en garde. Un -vertige la troubla. Serait-ce possible? Était-ce là -l’écho du passé? De ce passé qui demeurait -l’enchantement de sa vie.</p> - -<p>Mais cet homme pouvait s’être pris à son -rôle, s’il était le prodigieux acteur qu’elle soupçonnait. -Faisant donc un effort, qui raidit son -buste, crispa ses doigts minces et élargit ses -prunelles, M<sup>me</sup> de Ferneuse prononça:</p> - -<p>—«Il y a entre nous, Renaud, quelque chose -de plus formidable que nos propres sentiments. -Je ne vous demande ni quels sont aujourd’hui -les vôtres, ni comment vous avez pu ensevelir -dans un si parfait néant de silence, et durant -tant d’années, ce que vous me dévoilez à cette -heure. Laissons cela. Puisque le passé est si vivement -présent à votre mémoire, évoquez-le -pour me répondre: Avez-vous jamais pu croire -qu’Hervé était le fils du comte de Ferneuse?»</p> - -<p>Les dernières paroles glissèrent en souffle -presque imperceptible entre deux lèvres décolorées.</p> - -<p>M. de Valcor, toujours à genoux sur le sable, -courba lentement le front, baisa un volant léger -à la jupe de Gaétane, et murmura contre ce tissu -qui faisait un peu partie d’elle:</p> - -<p>—«Hervé est mon fils et le vôtre.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span></p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse, toute à sa tâche de démêler -le secret de cette âme redoutable, tressaillit à -peine, et reprit aussitôt:</p> - -<p>—«Comment vous justifierez-vous alors -d’avoir commis l’imprudence effrayante de laisser -votre fille et lui s’éprendre l’un de l’autre?»</p> - -<p>Le marquis se releva. Un éclair jaillit de ses -yeux. Ah! elle voulait donc la lutte?... Il y était -préparé.</p> - -<p>—«Mais vous-même, Gaétane?» demanda-t-il.</p> - -<p>—«Moi!» s’écria M<sup>me</sup> de Ferneuse. Elle eut -une hésitation, puis murmura: «Ce n’était pas -la même chose.</p> - -<p>—Pourquoi donc? N’aviez-vous pas la conviction -que ces enfants étaient frère et sœur?»</p> - -<p>Les regards de Gaétane et de Renaud se heurtèrent.</p> - -<p>Pouvait-elle lui dire qu’elle avait cru, qu’elle -croyait encore,—mais d’une façon plus troublée -cependant,—que lui, qui portait ce nom -de Valcor, n’était pas l’homme qu’elle avait -aimé.</p> - -<p>Elle avait éprouvé cette certitude que, naguère -encore, il ignorait tout de leur ancien amour. -Oui, quand il gardait sur le passé cet incroyable -silence, c’est que ce passé n’existait pas pour lui. -Par quel miracle, aujourd’hui, le ressuscitait-il -avec des accents spontanés, précis comme la -vérité même?</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse expliqua:</p> - -<p>—«Je prenais pour une simple inclination, -et non pour de l’amour, le goût de ces deux -jeunes êtres l’un pour l’autre. Chaque jour,<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span> -d’ailleurs, j’attendais de vous voir mettre obstacle -à leur penchant. J’en conviens, il ne me déplaisait -pas que vous eussiez enfin une occasion si -grave de vous trahir ...»</p> - -<p>Gaétane s’arrêta. Ce qu’elle voulait exprimer -coûtait à sa pudeur et à son orgueil, surtout dans -la glaciale étreinte de son doute. Mais cela s’imposait, -tactique inévitable. Aussi poursuivit-elle, -tandis qu’une flamme de pourpre courait sur sa -pâleur:</p> - -<p>—«Votre silence me semblait trop lourd. -Était-il possible d’anéantir avec une volonté -plus écrasante, notre rêve d’autrefois? Le mot, -le cri, que ma fierté se refusait à solliciter de -votre part, j’espérais qu’un péril si décisif pour -de chers innocents vous le ferait enfin jeter.</p> - -<p>—Vous m’aimiez donc toujours?... Oh! Gaétane!...»</p> - -<p>Elle leva la main pour arrêter son élan.</p> - -<p>—«Parlons d’eux, non pas de nous.»</p> - -<p>Geste et parole d’une si froide dignité, que -Renaud recula, interdit. D’ailleurs, les yeux sur -ses yeux, avec une fixité pénétrante, M<sup>me</sup> de Ferneuse -ajoutait:</p> - -<p>—«Comment vous aurais-je encore aimé?... -Sous vos traits impénétrables, je ne reconnaissais -pas celui qui fut jadis tout pour moi.»</p> - -<p>Quelques secondes suivirent, tragiquement -muettes. Tous deux se regardaient, aussi pâles et -étreints l’un que l’autre, tandis que vibrait encore -dans l’air doux la phrase,—moins étrange -qu’étrangement prononcée,—de Gaétane.</p> - -<p>A la fin, une dure vapeur sembla voiler le -visage du marquis. Ses traits se fixèrent dans une<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span> -expression plus proche, cette fois, de la haine -que de la tendresse voluptueuse. Ses yeux s’assombrirent. -Il dit:</p> - -<p>—«Ainsi, parce que vous supportiez mal un -respect absolu,—respect que, cependant, vous -m’aviez imposé,—vous risquiez au jeu d’une -orgueilleuse coquetterie ce bonheur de deux -innocents, dont vous me rendez aujourd’hui responsable. -Gardez donc pour vous-même, j’ose -vous le dire, les reproches que vous trouviez bon -de m’adresser. Je n’ai pas à les recevoir de ma -conscience, ni—ce qui me serait infiniment -plus dur—de vous, qui restez la maîtresse -adorée de mon cœur. Sachez que nul lien du -sang n’existe entre Micheline et Hervé.»</p> - -<p>La stupeur rendit M<sup>me</sup> de Ferneuse immobile. -Grands dieux! Qu’allait-il donc révéler?</p> - -<p>Renaud, laissant tomber sa voix, où s’éteignit -l’âpre chaleur, continua, lentement, avec un -sourd effort:</p> - -<p>—«Je vais vous confier un secret délicat et -sacré. Il m’en coûte. Non pas que je n’aie une -confiance absolue en vous, Gaétane. Mais parce -que cette révélation va peut-être vous rendre -moins souhaitable le mariage de deux enfants -qui s’aiment ... qui s’aiment comme nous nous -sommes aimés.»</p> - -<p>Elle se taisait, haletante, suspendue aux paroles -qu’il prononçait avec une irritante circonspection.</p> - -<p>—«Connaissez-vous,» reprit-il, «une famille -de pêcheurs, près du Conquet, les Gaël?</p> - -<p>—Tout le monde les connaît le long de la -côte,» répondit la comtesse. «Mais j’ai plus<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span> -entendu parler de ces gens-là que je ne les ai vus.</p> - -<p>—Vous n’avez jamais rencontré Bertrande, -la petite-fille?</p> - -<p>—Quelquefois ... Il y a longtemps. Ne s’est-elle -pas faite religieuse?»</p> - -<p>Renaud, sans répondre, demanda:</p> - -<p>—«La physionomie de cette jeune fille ne -vous a-t-elle pas frappée?»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse refléchit, puis demanda, hésitante:</p> - -<p>—«Par une ressemblance?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Une ressemblance avec Micheline?»</p> - -<p>M. de Valcor inclina la tête:</p> - -<p>—«Eh bien?» questionna Gaétane, qu’une -fièvre d’appréhension gagnait.</p> - -<p>Cependant, le marquis retardait encore les -mots décisifs.</p> - -<p>—«La mère de cette Bertrande ...» reprit-il. -«On vous a dit?...</p> - -<p>—C’est une pauvre folle,» interrompit la -comtesse avec une hâte impatiente.</p> - -<p>—«Non,» s’écria vivement Renaud. «Elle -n’est pas folle. La perte de son mari l’a plongée -dans une espèce de paralysie mentale, un état -inconscient, qui n’est pas la démence. Il n’y a -aucun dément dans cette famille. Nous ne -sommes pas en présence d’un mal congénital, -transmissible ...</p> - -<p>—Mais quelle importance?...</p> - -<p>—Une importance capitale. Micheline est la -fille de cette infortunée.</p> - -<p>—La fille de cette paysanne!...» s’exclama -la comtesse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span></p> - -<p>—«La fille d’une créature irréprochable et -touchante, la descendante d’une race ancienne, -hardie et fière, quoique très humble,» rectifia -M. de Valcor. «Les Gaël ont une espèce de -noblesse rude, qui en vaut une autre. D’ailleurs,»—et -il sourit,—«c’est une tradition -du pays que mes ancêtres et les jolies aïeules de -Micheline eurent parfois des conversations assez -tendres pour qu’un peu de nos traits et de notre -sang ...</p> - -<p>—Mais son père?...» s’écria M<sup>me</sup> de Ferneuse. -«Son père, alors, ce n’est pas vous, puisque -vous m’affirmez qu’elle n’est pas la sœur d’Hervé.</p> - -<p>—Non, ce n’est pas moi.</p> - -<p>—Qui est-ce?</p> - -<p>—Un Gaël. Je vais, mon amie, vous raconter -cette histoire, que vous serez seule à connaître -avec moi-même ...</p> - -<p>—Et Laurence?</p> - -<p>—Laurence l’ignore.</p> - -<p>—Elle croit que Micheline est sa fille?</p> - -<p>—Elle le croit.</p> - -<p>—Comment est-ce possible?</p> - -<p>—Je vais vous le dire. Mais, avant tout, sachez -ceci: bien que Micheline ne soit pas, de -par la nature, l’enfant de la marquise et la -mienne, elle l’est de par son état civil, elle l’est -de par la conviction de Laurence, elle l’est de -par mon amour paternel, aussi profond, aussi -exclusif, aussi orgueilleusement tendre que si -elle tenait de moi la vie. Je vais vous apprendre, -Gaétane, un mystère que je n’aurais jamais cru -divulguer à personne. Je vous demande le serment -le plus solennel de le garder dans le tré-fonds<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span> -de votre âme, pour vous seule, et d’agir -ensuite comme si ce mystère n’existait pas. Sauf -en ce qui concerne la non-parenté de Micheline -avec Hervé, je ne supporterai que nul au -monde, pas même vous qui saurez, traitiez, fût-ce -en pensée, <i>ma fille</i>,» (il appuya sur le mot), -«autrement que comme une Valcor.»</p> - -<p>Renaud mit toute sa force impérieuse dans -ces dernières paroles. Il les souligna si ardemment -que Gaétane en fut remuée.</p> - -<p>Des sentiments sincères surgissaient chez cet -homme, sous la mise en scène apprêtée, voulue. -Le mystère qu’il prétendait livrer, ou bien était -faux, ou bien tenait à d’autres mystères qu’il ne -livrerait pas.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse le regardait avec épouvante, -mais, dans cette épouvante, s’insinuait une tragique -fascination. Comment échapperait-elle au -réseau d’illusions dont ce jongleur de génie -voudrait l’envelopper? Ce vouloir, elle le sentait -formidable. Non moins formidable que la -prodigieuse audace et la prodigieuse intelligence. -Ah! si elle n’avait pas en elle le souvenir -et l’avenir, son amour dans le passé, le bonheur -de son fils dans le futur!... Mais avec ces deux -talismans, peut-être ne risquait-elle pas la terrible -partie dans des conditions trop inégales. -La vérité!... Sous les captieux mensonges, elle -découvrirait la vérité!</p> - -<p>Maintenant, dans le recueillement le plus -attentif, avec une patience qui ne se démentait -plus, fût-ce par une exclamation, elle écoutait -le récit de Renaud.</p> - -<p>Les événements remontaient à l’époque où,<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span> -pour la première fois après sa longue absence, -le marquis de Valcor revenait en Bretagne.</p> - -<p>Il y semblait un inconnu. Parti à vingt ans, il -reparaissait vers la trentaine. Intervalle capable -de changer un homme, même si cet homme -n’avait pas doublé, pour ainsi dire, par une existence -aventureuse, les années écoulées. Autour -de Valcor, les êtres aussi s’étaient transformés, -les cœurs avaient oublié. Un seul gardait la mémoire -de l’absent. Mais ce cœur-là, ce cœur -plein d’amour, s’isola farouchement dans Ferneuse -auprès du petit Hervé, et ce ne fut pas -durant ce séjour de Renaud en Bretagne que -Gaétane le revit.</p> - -<p>Il y était venu parce qu’il fallait que la nouvelle -marquise connût enfin le domaine dont elle -portait le nom, et parce que les médecins ordonnaient -ce salubre séjour à la délicate jeune -femme, sur le point d’être mère.</p> - -<p>A peine le couple fut-il installé dans la seigneuriale -demeure, que les pauvres gens de -la région, ceux mêmes qui ne se rappelaient pas -les traits du châtelain, reconnurent sa présence -aux bienfaits répandus partout sur eux. Mais il -était une famille qui retrouva tout de suite, et -plus directement, la bienveillance du maître de -Valcor. Ce furent les Gaël. Presque aussitôt après -son arrivée, Renaud s’enquit de ces vaillants -marins, dont les destinées avaient toujours été -plus ou moins liées à celles de ses ancêtres.</p> - -<p>Il se vit en face d’un sombre désespoir d’aïeule -et de mère. Le fils aîné, Bertrand, avait péri dans -le naufrage d’un transport de l’État, sur lequel il -achevait ses années de service. Sa veuve, Mauricette,<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span> -la raison ébranlée par ce malheur, -n’était pas plus capable d’élever sa petite Bertrande -que de se conduire elle-même. Hélas! -pauvre créature, elle se trouvait, en ce moment -même, victime de ce doux égarement, qui lui -valait le surnom de l’Innocente. Le drame le plus -douloureux se déroulait dans l’humble maison. -Le second fils de Mathurine, le violent et ardent -Mathias, avait profité du trouble cérébral de sa -belle-sœur pour commettre une action abominable. -Dans un instant de vertige, regretté aussitôt -d’ailleurs, il avait abusé de celle qui pleurait -si fidèlement son frère. Et maintenant Mauricette -était enceinte.</p> - -<p>La rigide et orgueilleuse Mathurine cachait à -tous l’état de sa bru, dont l’Innocente elle-même -ne se rendait pas compte. Mais le moment approchait -où naîtrait le malheureux enfant. Sous quel -opprobre n’entrerait-il pas dans la vie! Et quelle -honte pour cette lignée des Gaël, qui, jusqu’ici, -portait le front si haut!</p> - -<p>Le marquis de Valcor arriva pour recevoir de -l’aïeule cette sombre confidence.</p> - -<p>—«Ne craignez rien, maman Gaël,» dit-il à -la vieille paysanne. «Nul ne saura que l’Innocente -a rompu—sans le vouloir, pauvre femme!—le -deuil qu’elle mène en un triste et touchant -délire, et qui la rend presque sacrée au regard -superstitieux des marins. On ignorera le crime -de votre fils Mathias. Continuez à dissimuler la -situation de Mauricette. Si cela devient trop difficile, -nous dirons qu’elle est malade, et je la placerai -chez des gens sûrs.</p> - -<p>—Il n’y a de sûr que moi-même,» fit Mathurine.<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span> -«Je garderai ma bru, je la délivrerai de mes -mains. Je réponds que l’enfant viendra au monde -sans qu’on s’en doute. Mais ensuite, qu’en ferons-nous?</p> - -<p>—Vous me l’enverrez,» dit le marquis. -«Mathias peut l’apporter secrètement à Valcor. -Je le suppose disposé à réparer sa faute.</p> - -<p>—Sans doute. Il m’aide à jouer la comédie -nécessaire. Et comme son frère Yves est au loin, -dans la marine de l’État, la maison des Gaël peut -préserver son secret.</p> - -<p>—Bien. Nous nous arrangerons donc de façon -à ce que l’enfant de Mauricette soit découvert -par mes gardes à l’une des grilles de Valcor. -On pensera que le petit être a été abandonné -par des chemineaux. Nul ne connaîtra -son origine. Je le ferai élever. Vous pourrez -suivre dans la vie celui qui, tout bâtard qu’il -soit, n’en sera pas moins votre petit-fils. Et -l’honneur des Gaël sera sauf.</p> - -<p>«Telle fut la combinaison que je trouvai,» -continua Valcor, «pour soulager un chagrin -respectable et intéressant. Comment aurais-je -pu prévoir la coïncidence inouïe qui ferait dévier -jusqu’au dénouement le plus romanesque, la banalité -de cette bonne action? Quelques semaines -plus tard, Laurence accouchait. Jamais femme ne -paya sa maternité de plus horribles souffrances. -Je crus que je perdrais moi-même la raison à -contempler ce martyre. Le moment vint où, pour -y mettre un terme, il fallut presque arracher de -force le fruit de ces pauvres entrailles pantelantes. -On sacrifiait l’enfant, qui, par un miracle, -respirait pourtant lorsque la terrible délivrance<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span> -eut lieu. C’était une fille. Tout donnait à -prévoir qu’elle ne vivrait pas. Et cependant la -vue seule de cette chétive créature retenait en -ce monde la malheureuse mère, qu’on désespérait -de sauver. Dans l’effroyable faiblesse où était -Laurence, elle semblait n’être soutenue que par -une sensation: la présence du bébé, qu’elle exigeait -sans cesse à côté d’elle. Les médecins -avaient en vain ordonné de l’en distraire. «La -fillette n’a que peu d’heures à passer ici-bas,» -disaient-ils. «Et la mère la suivra aussitôt dans -la tombe, si on n’arrive pas à lui cacher que -son enfant n’est plus.</p> - -<p>«Une nuit, comme j’étais seul près de ma -femme avec la garde, nous dûmes retirer d’auprès -la mère assoupie le pauvre petit corps qui, -hélas! se glaçait. Que dire à Laurence lorsqu’elle -s’éveillerait et réclamerait sa fille? Les -fausses excuses, le silence même, c’était le coup -de mort sur cet organisme dévasté. La malheureuse -ne comprendrait que trop. Je perdais la -tête. Quand, tout à coup, au fort de mon angoisse, -on vint me prévenir que quelqu’un me -demandait, qui ne pouvait parler qu’à moi. -C’était Mathias. Il m’annonça que Mauricette -avait donné le jour à une fille, et me demanda -dans quel lieu il devait déposer l’enfant pour -qu’elle ne manquât pas d’être trouvée promptement -par les gens du château.—«Où est-elle?» -criai-je avec une impétuosité qui effara l’homme. -Il me dit qu’il l’avait laissée, bien enveloppée, -dans un abri d’herbes sèches. C’était le moment -des foins. La nuit était chaude.—«Attends-moi,» -dis-je. «Tu vas m’y conduire.—Vous,<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span> -monsieur le marquis!» Un instant après, je -partais avec le marin. Sous un ample manteau, -je portais ma fille morte. Quelle minute! J’aurais -étouffé l’innocente de mes mains qu’elles -n’eussent pas tremblé davantage. Je dis à Mathias:—«C’est -un paquet, pour qu’on ne -s’étonne pas si l’on me voyait revenir les bras -chargés. Je mettrai moi-même ta petite à l’endroit -propice.» Il ne souffla mot. Rassuré de me -voir agir, il n’avait qu’une hâte. Fuir les environs -du château, retourner auprès de sa mère, la -redoutable vieille, capable de tuer les siens s’ils -se déshonoraient, et lui annoncer que tout était -réparé, que sa faute était comme si jamais elle -n’eût été commise.</p> - -<p>«Dès que, sous la nuit claire, j’aperçus la -meule de foin, avec une tache blanchâtre au -pied, je congédiai le marin.—«Va-t’en, Mathias. -Je vais prendre cette pauvre mioche. Elle -est en sûreté désormais. Je la placerai au seuil -de la petite porte, par où passe le domestique -qui va chercher le médecin, et j’enverrai chercher -ce médecin d’ici deux heures. On ne peut -manquer de la trouver.—Voulez-vous,» me -dit-il, «que je vous débarrasse de ce paquet, -puisqu’il était pour la frime?—Inutile. Sauve-toi, -mon gars. Et ne recommence plus.—Je -m’embarque demain au long cours,» répliqua-t-il. -«Mais, partout, je serai votre homme, -jusqu’à la mort. Dieu vous garde, monsieur le -marquis.» Un instant plus tard, il était loin.</p> - -<p>«Vous devinez le reste, Gaétane. Je changeai -l’enfant morte contre la vivante. Et, quelques -heures plus tard, ce fut un petit cadavre que<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span> -mes gens découvrirent à l’une des entrées du -parc. Quand la marquise de Valcor s’éveilla, -une mignonne créature, chaude d’une vie innocente, -respirait contre sa joue. La mère était -sauvée. J’aimais ma femme, Gaétane. Je ne vous -avais pas revue encore. Je l’aimais d’autant plus -que je voulais mieux vous oublier. L’enfant qui -me rendit Laurence devint deux fois ma fille. Et -jamais, vous entendez, jamais celle qui porte -mon nom ne soupçonna mon subterfuge—horrible -ou sublime. Jugez comme vous voudrez. -Cette nuit-là, je ne réfléchis pas. Je me jetai -vers le salut comme on se jette au feu pour en -arracher un être cher. Plus tard, j’acceptai le fait -accompli. Et ce fait devint d’autant plus irrévocable, -lorsque les hommes de science m’apprirent -que Laurence ne pourrait plus être mère -et que jamais je n’aurais un descendant de mon -sang.»</p> - -<p>Gaétane de Ferneuse n’avait pas interrompu -ce récit. Elle n’y fit qu’une objection:</p> - -<p>—«Vous m’aviez dit, Renaud, que, seul, -vous connaissiez ce mystère. Mais ... la garde qui -soignait Laurence, qui retira d’auprès d’elle -l’enfant expirante?</p> - -<p>—Cette femme est morte. Oui ... elle savait -tout, mais n’a jamais rien révélé.</p> - -<p>—En êtes-vous sûr?</p> - -<p>—Elle était plus dévouée à Laurence qu’un -chien à son maître. Elle me baisait les mains -pour ce que j’avais fait. Oh! celle-là ... sa tombe -n’est pas plus muette qu’elle ne le fut elle-même.»</p> - -<p>Une furtive ironie passa dans cette phrase.<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span> -Du moins le sembla-t-il à Gaétane, qui, de toutes -ses fibres, demeurait à l’affût. Elle demanda -encore:</p> - -<p>—«Et les médecins, qui avaient laissé un -bébé presque sans souffle, et qui retrouvaient -une robuste petite, toute disposée à vivre?»</p> - -<p>Renaud eut un ricanement léger.</p> - -<p>—«Croyez-vous donc les médecins si forts -qu’ils voudraient nous le faire croire? Celui de -Brest abandonnait l’enfant qu’il croyait condamnée, -ne demandait même pas à la voir, ne s’occupait -que de la mère. Le pauvre docteur de -campagne prit facilement le change, grâce à -l’adresse de cette garde, qui en savait autant que -lui. Le grand consultant de Paris avait repris -momentanément le chemin de la capitale. Trois -jours après, quand on vit Micheline téter à plein -cœur une solide nourrice, c’était à qui aurait -prédit que la petite gaillarde s’en tirerait. Même -on ajoutait, à qui mieux mieux: «Une Valcor ... -Naturellement.»</p> - -<p>—Et ... l’autre?» murmura M<sup>me</sup> de Ferneuse.</p> - -<p>—«Dieu a recueilli sa petite âme éphémère,» -prononça le marquis avec une émotion grave, -dont la comtesse fut touchée.</p> - -<p>Était-ce l’habileté merveilleuse de cet homme? -Une impression de vérité émanait de son étrange -récit. Surtout une persuasion s’imposait à M<sup>me</sup> de -Ferneuse: Micheline et Hervé n’étaient pas -frère et sœur. Un mystère empêchait que le -même sang ne coulât dans leurs veines. Quel -était-il, ce mystère? Celui que dévoilait Renaud? -Ou un autre, plus redoutable? Gaétane restait -comme suspendue au bord d’un abîme profond<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span> -et obscur, où flottaient d’effarantes apparences. -Les yeux baissés, le visage plus blanc que ses -mains délicatement pâles sur le linon bleuâtre -de sa jupe, elle se recueillait. Doutes, intuitions, -pressentiments, incertitudes. Cela ne suffirait -pas pour la libérer de ce qu’elle devait au passé. -Cela suffirait encore moins pour qu’elle consentît -à l’union de son fils avec l’enfant délicieuse -et énigmatique, héritière d’un nom éclatant, -mais d’une race inconnue.</p> - -<p>—«Puis-je connaître le sens de vos réflexions, -Gaétane?»</p> - -<p>La belle et fière tête se releva.</p> - -<p>—«Je saurai décider mon fils à renoncer à -votre fille.»</p> - -<p>Une angoisse violente altéra les traits de Renaud.</p> - -<p>—«Pourquoi? L’hérédité de cette enfant -n’est pas vile! L’âme des Gaël vaut celle des -Valcor.»</p> - -<p>L’accent vibra. Le cri venait d’un lointain -orgueil. Où donc était la source, si impétueuse, -de vérité, parmi tant de mensonges?</p> - -<p>—«Certes,» reprit M<sup>me</sup> de Ferneuse, «j’estime -à l’égal d’une lignée aristocratique cette -famille de marins probes et vaillants, et tellement -soucieuse de l’honneur. D’ailleurs, quelle -ancestralité n’est pas trouble? Celle qui a produit -la pure fleur, si rare et précieuse, qu’est -Micheline, me paraît incomparable. Et, socialement, -mademoiselle de Valcor, d’une très haute -noblesse et d’une richesse excessive, a une valeur -digne de sa personne charmante.</p> - -<p>—Eh bien?» haleta le marquis.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span></p> - -<p>Si maître de lui, il ne pouvait cacher son -anxiété lorsqu’il s’agissait de sa fille.</p> - -<p>—«Eh bien, Renaud, une circonstance anéantit -pour moi tout cela. C’est le serment exigé -par vous que je laisserai mon fils dans l’ignorance -de votre secret.»</p> - -<p>Tous deux se turent un instant. Ils sentaient -entre eux des choses non dites, plus inquiétantes -que les paroles exprimées. Enfin, M. de Valcor -prononça lentement:</p> - -<p>—«Mais, ce secret, vous l’auriez toujours -ignoré vous-même, si vous n’en possédiez un -autre que vous n’avez pas, j’imagine, l’intention -d’apprendre à Hervé. Lui direz-vous qui est son -véritable père? Alors, en effet, vous lui devez -aussi la preuve qu’il peut aimer et épouser sans -crime celle qui porte le nom de ce père.»</p> - -<p>Une rougeur monta au front de Gaétane, puis -s’effaça, laissant ce front plus pâle encore qu’auparavant.</p> - -<p>—«Ceci est juste,» répondit-elle, «Mais -n’importe! L’impossibilité n’en est que plus -grande d’éclairer le jugement de mon fils. Moi -vivante, il n’épousera point une femme que je -sais n’être pas celle qu’il croit, valût-elle cent -fois mieux.»</p> - -<p>Renaud, qui se connaissait en volonté, mesura -la trempe de celle-ci. Ce fut avec une -humilité inattendue qu’il insista. La supplication -même ne lui eût pas coûté. Mais que dire? -Lui aussi touchait une muraille de mystère. -Cette femme gardait une pensée qu’il ne distinguait -pas.</p> - -<p>—«Avez-vous bien compris,» fit-il tout à<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span> -coup, «que jamais les Gaël n’interviendront? -Ils croient que Micheline est bien l’enfant que -Laurence a mise au monde. Pour eux, leur -fillette est morte la nuit où elle fut exposée. -L’idée leur reste que cet accident fut causé -par le foin à l’abri duquel Mathias l’avait mise. -Une touffe glissée de la meule aura étouffé la -petite.</p> - -<p>—Oh!» dit Gaétane. «Quand même!... Les -Gaël sont de fer. Ces gens-là, je le sais,—Mathurine -et Mathias,—n’ouvriront pas la bouche.</p> - -<p>—Ainsi,» reprit M. de Valcor, «c’est à -cause d’un scrupule que vous jetterez votre fils -dans le désespoir?»</p> - -<p>Elle le regarda et, soulignant le mot:</p> - -<p>—«C’est à cause d’un scrupule.»</p> - -<p>Quelle puissance dans ces grands yeux de -flamme claire, pour faire chanceler en lui-même -le gladiateur moral qu’était Valcor! Voulant se -soustraire à leur pénétration, il se grisa de leur -splendeur verte et dorée! La vigilance du lutteur -fit place à la fougue de l’amoureux.</p> - -<p>—«Ah! divine Gaétane,» s’écria-t-il, «âme -trop haute pour cette terre! Je trouverai des -arguments pour toucher votre cœur maternel. -Hervé est mon fils aussi. J’ai le droit de défendre -son bonheur, même contre vous. Mais, -en ce moment, je ne veux que m’incliner et -vous adorer. A cause d’un scrupule encore, vous -m’avez jadis exilé de votre vie ... mais non pas -de votre âme. Dites-le ... Dites-moi que vous -me pardonnez cet oubli apparent, imposé par -vous, oubli que, cependant, vous me reprochiez -délicieusement tout à l’heure.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span></p> - -<p>—Moi!...» s’exclama la comtesse, «Moi, vous -le reprocher!</p> - -<p>—Mon silence, tout au moins. N’est-ce pas -la même chose?»</p> - -<p>Un sourire de volupté insidieuse glissa sur la -bouche de Renaud, cette bouche finement dessinée -dans l’ombre caressante de la moustache -et de la barbe encore très brunes. Ses yeux bleu -sombre s’emplirent de passion. Ses gestes rapprochés -et tendres ajoutaient à la séduction de -sa voix. L’illusion du passé, le vertige suave, -enveloppèrent de nouveau Gaétane. Pour la -seconde fois, cependant, elle se reprit. L’instinct -obscur qui, au fond d’elle-même, se soulevait -en défiance contre cet homme, lui prêta une -inspiration soudaine.</p> - -<p>—«Renaud,» dit-elle, «vous dites que vous -n’avez jamais cessé de m’aimer?</p> - -<p>—Je le jure. Même quand j’ai cru y être parvenu. -Même quand je me suis marié. Ah! ce -mariage! Dire que je l’ai conclu surtout pour -donner un héritier au nom de Valcor! Le sort -s’est vraiment joué de moi!»</p> - -<p>Elle secoua la tête, comme si cette explication -du fait accompli importait peu.</p> - -<p>—«Quelle épreuve vous convaincrait?» demanda -Valcor, avec toute l’ardeur de son amour -actuel, dont elle ne doutait plus.</p> - -<p>—«Une seule.</p> - -<p>—Grand Dieu! Dites!</p> - -<p>—Rendez-moi mon anneau. Si vous l’avez -gardé toujours, je vous croirai.»</p> - -<p>M. de Valcor contint le mouvement de surprise -et le cri maladroit qui allaient lui échapper.<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span> -Gaétane le croirait! Elle le croirait!... C’est-à-dire—et -il le comprit—non pas seulement -dans le désir qu’il avait d’elle aujourd’hui, mais -en tout. Cet anneau!... Une vision brusque, que -déjà les lettres trouvées dans le mur avaient fait -surgir en lui, fulgura. Il répondit:</p> - -<p>—«Vous parlez de la bague portée par -vous avec une hardiesse si charmante sous les -yeux mêmes de votre mari, qui jamais n’eut -l’idée de vous l’ôter du doigt et de lire l’inscription -gravée. Ce gage que vous m’avez rendu, -enclos dans la dernière lettre que vous m’avez -écrite?»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse cria faiblement:</p> - -<p>—«Renaud!» avec l’accent éperdu, extasié, -dont elle eût accueilli l’uniquement cher, surgi -sous ses yeux de la tombe. Ah! le bien-aimé seul -pouvait savoir ces choses. L’épreuve réussissait!</p> - -<p>Valcor lut sa victoire dans les admirables -yeux et sur les lèvres tremblantes. Il ouvrait les -bras. Elle se déroba.</p> - -<p>—«Dites, dites encore,» fit-elle avec une -avidité tendre et perspicace à la fois. «Où est-elle, -cette bague? Rappelez-moi les mots que -vous y aviez inscrits.»</p> - -<p>Quelque chose à la fois d’effaré et de résolu -passa sur les traits de Valcor.</p> - -<p>—«Je vous la rendrai, cette bague,» dit-il.</p> - -<p>—«Où est-elle?</p> - -<p>—Je vous la rendrai.</p> - -<p>—Mais quand donc?» demanda Gaétane -avec un recul de toute son âme.</p> - -<p>Il ne répondit pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span></p> - -<p>—«Rappelez-moi seulement,» reprit-elle, -«les mots que vous y aviez fait inscrire.»</p> - -<p>M. de Valcor demeura muet.</p> - -<p>—«Vous les avez oubliés?» fit Gaétane, avec -un accent plus accusateur que ne comportait -la déception d’amour.</p> - -<p>—«Comme vous doutez de moi!» s’écria-t-il. -Et, pour la première fois, l’intonation sonna -fausse, trop emphatique.</p> - -<p>«Si je doute de toi!» se dit-elle, pendant la -minute de frémissant silence qui suivit. «Ah! et -de quel doute horrible! Ces traits, qui sont peut-être -les siens ... Cette voix, qui ressemble tant à -la sienne! Ces mains ... Oh! ces mains, qui ont -peut-être jadis pressé les miennes, et qui peut-être -aussi ...» Involontairement, elle y porta les -yeux, vers ces mains déliées et nerveuses, sur -lesquelles ne restaient ni trace de caresses ni -trace de crime. Des baisers sur elles? Ou du -sang?... Quel sang!... Celui pour lequel, jadis, -elle aurait donné tout le sien. Si cet homme -n’était pas l’amant à jamais cher, le véritable -époux de sa jeunesse, le père de son enfant, par -quelle œuvre de meurtre et d’infernale audace -avait-il usurpé sur la terre un destin, un nom, un -visage, et jusqu’à des souvenirs, dont son cœur, -à elle, ne pouvait se délier? L’autre, le bien-aimé, -qu’avait-il fait de lui?...</p> - -<p>—«Gaétane,» reprenait M. de Valcor avec -une douceur infinie, «je confondrai vos soupçons -en vous rendant l’anneau. Si je vous le restitue, -tel que je vous l’ai donné et portant toujours -les mots où je me donnais, moi aussi, et -pour jamais à vous ...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span></p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse tressaillit profondément. L’illusion -passait sur elle, comme une vague qui -revient.</p> - -<p>—«... Croirez-vous, Gaétane, à l’éternité de -mon amour?»</p> - -<p>Elle le regarda en face et répondit:</p> - -<p>—«Soit. J’y croirai.</p> - -<p>—O mon adorée! M’accorderez-vous de nouveau, -fût-ce pour une heure, la félicité d’autrefois?»</p> - -<p>Un tremblement agita M<sup>me</sup> de Ferneuse. En -elle montait comme un souffle de fatalité, une -force superstitieuse et irrésistible. Elle s’écria, -dans une soudaine exaltation:</p> - -<p>—«Oui ... avec ce gage ... le passé ressusciterait!</p> - -<p>—Et nos enfants, Gaétane ... Nos enfants? -Micheline ... Hervé ... Leur refuseriez-vous encore -le bonheur?</p> - -<p>—Non, non,» dit-elle, toujours agitée par -une émotion souveraine, par une fièvre à la fois -enthousiaste et lucide. «Cet anneau sera la -réponse du Ciel. Vous ne le possédez pas, puisque -vous ne l’avez pas glissé à votre doigt pour -venir ici, en cet asile de notre amour, où vous -vouliez réveiller cet amour après tant d’années! -Vous ne pouvez me répéter les mots sacrés qu’il -contenait et qui ne se sont jamais effacés de mon -cœur. Eh bien, redites-moi un jour ces mots, -présentez-moi un jour cette bague, et je ne douterai -plus ... ni de vous, ni de votre amour, ni de -la naissance mystérieuse de Micheline. Vous -serez de nouveau mon Renaud, le Renaud que -je pourrai croire, car il n’a jamais menti!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span></p> - -<p>—Merci, Gaétane!» s’écria le marquis de -Valcor dans une effusion où éclata de nouveau -une sincérité éblouissante. «Merci! Je posséderai -donc mon rêve, et je n’aurai pas causé le malheur -de Micheline. Soyez bénie! Je sais que rien -ne vous ferait manquer à votre parole. Soyez -bénie! Vous aurez l’anneau!»</p> - -<p>Qu’il était séduisant et chaleureux! Comme -les vifs ressorts de son être jouaient aisément, -largement, dans le triomphe et la joie! De nouveau, -la forte vibration de la vérité ébranla l’âme -de Gaétane. Si près de croire, et dans un tel -désir de confiance, elle s’écria:</p> - -<p>—«Pourquoi donc ne pas me promettre cet -anneau pour tout de suite, pour demain?»</p> - -<p>Lourdement, l’oscillation du doute précipita -un poids écrasant au fond d’elle-même, quand il -expliqua:</p> - -<p>—«Mais ... la bague n’est pas à Valcor. Après -mon mariage, quand je suis retourné en Amérique, -je l’ai laissée là-bas, en lieu sûr. Je craignais -trop qu’elle ne tombât sous les yeux de -Laurence.</p> - -<p>—Ah!» fit M<sup>me</sup> de Ferneuse d’une voix -lointaine et froide, «la bague est restée en Amérique.</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Et ... vous dites: en lieu sûr?»</p> - -<p>Il répéta:</p> - -<p>—«En lieu sûr.»</p> - -<p>Mais comme elle dardait sur lui des yeux -d’horreur et d’effroi, elle vit un sursaut brusque -de la mâchoire couper le dernier mot, tandis que -sous cette signification terrible de son regard,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span> -qu’elle ne pouvait atténuer, une fine sueur perlait -autour des sourcils mâles et des paupières -soudain battantes.</p> - -<p>Alors, elle prit rapidement congé de lui, partit -comme si elle s’enfuyait. Et elle se répétait, -avec d’horribles pensées: «En lieu sûr ... En lieu -sûr ...» Tandis qu’une autre épouvante la prenait, -songeant à sa promesse, et que, peut-être, si elle -n’arrivait pas à l’en empêcher, il lui rapporterait -en effet l’anneau de ce «lieu sûr», et que -le gage adoré fermerait sur elle de plus épaisses -et abominables ténèbres.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="pc4">XI</h2> - -<p class="pch"><i>LE ROMAN DU PRINCE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/ds.jpg" width="79" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">SUR le terrain battu du tennis, coupé -dans une longue pelouse ombragée, -non loin du château, les pieds agiles, -chaussés de peau blanche sur des semelles -plates, s’agitaient au bord des jupes -courtes ou des pantalons de flanelle. Les jeunes -hôtes de Valcor s’excitaient à ce jeu propice au -flirt, où les yeux sont moins attentifs aux vives -trajectoires de la balle qu’au caprice mouvant -des cœurs au fond des autres yeux.</p> - -<p>Micheline était là, et sa cousine Françoise, et -le prince Gilbert. Ce trio eût suffi à faire vibrer -l’air d’inquiétude et d’amour, même si les autres -manieurs de raquette n’avaient pas eu, eux aussi, -de la coquetterie, de la passion, du dépit ou de -l’espoir, dans l’animation de leurs gestes.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Valcor remplissait avec grâce son devoir -de jeune maîtresse de maison. Mais son -âme n’accompagnait pas l’élan de son corps<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span> -souple, suspendue encore tout entière à cette -roche ourlée de soleil, au tournant de laquelle -avait disparu hier,—et pour combien de temps!—la -silhouette de cet Hervé, qu’elle aimait. -Aussi, le moment arriva où le jeu lui devint -trop pénible à suivre. L’ayant mis en train, et -voyant que ses amis s’amusaient avec la fougue -du sang et de la vanité, ivres de bondir et de -plaire, Micheline céda sa raquette et se glissa -entre les arbres.</p> - -<p>Elle avait parcouru deux cents mètres, et tournait -dans un labyrinthe de charmilles, où mourait -l’écho des rires, et où elle goûterait l’illusion -d’une solitude absolue, lorsqu’elle entendit un -pas précipité, puis une voix, derrière elle:</p> - -<p>—«Mademoiselle Micheline!»</p> - -<p>Se tournant, elle eut un sursaut, se redressa, -l’expression mécontente et offensée.</p> - -<p>—«Comment, prince?</p> - -<p>—Permettez-moi de vous parler.</p> - -<p>—Non, monsieur.</p> - -<p>—Je vous en prie!...</p> - -<p>—Retournez immédiatement au tennis. Personne -ne doit s’apercevoir que vous avez osé me -suivre, ni soupçonner que j’y consente.</p> - -<p>—On ne m’a pas vu quitter le jeu, mademoiselle -Micheline. Je me tenais à l’écart, guettant -votre fuite prévue. Vous aviez l’air tellement -distraite!</p> - -<p>—Mes distractions ne vous concernaient en -rien, monsieur. Je ne puis admettre votre façon -de me parler.»</p> - -<p>Gairlance lut, sur le visage hautain et charmant, -une condamnation qui dépassait la faute<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span> -actuelle. Du reste, la franchise de Micheline -éclata aussitôt. Elle interrompit les excuses et les -explications qu’il tentait de présenter.</p> - -<p>—«Prince Gilbert, il ne doit pas y avoir de -malentendu entre nous. Vous me faites la cour. -A votre façon, d’ailleurs. Une façon trop cavalière -pour moi. Durant le cotillon, avant-hier -soir, vous avez risqué des phrases qu’il ne m’a -pas convenu d’entendre. Mais mon silence ne -vous suffit pas. Je m’explique donc. Vos intentions—que -je ménagerais peut-être davantage -si elles étaient plus discrètes—ne sauraient -être agréées ni par moi, ni par mes parents. -Je ne serai jamais votre femme.»</p> - -<p>Gilbert garda le silence et devint très pâle. -Son audace fringante, brusquement, tombait. Il -ne s’attendait à rien de si décourageant, de si net.</p> - -<p>Cette stupeur d’une souffrance réelle, qui le -désarmait, apitoya légèrement M<sup>lle</sup> de Valcor. -Elle ajouta, presque avec douceur:</p> - -<p>—«Nous resterons amis, prince. Retournez -au tennis. Et n’essayez plus jamais de me parler -en particulier.</p> - -<p>—Mademoiselle,» s’écria-t-il, la voix rauque -d’émotion, «ne me signifiez pas en une minute -une sentence définitive.</p> - -<p>—Une minute!» s’exclama-t-elle, impatiente -et cabrée de nouveau. «C’est beaucoup trop! -Ne restez pas une seconde de plus seul avec moi -contre mon gré, monsieur ...</p> - -<p>—Laissez-moi seulement vous dire,» insista-t-il -avec précipitation, «que je n’aurais pas abordé -une question aussi grave, si vous aviez daigné -m’entendre.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span></p> - -<p>Son obstination fit jaillir un éclair des yeux -ardemment sombres de Micheline. Elle trouvait -ceci intolérable,—moins par une préoccupation -positive des commentaires qui, peut-être, s’ébauchaient -là-bas, dans les cervelles malicieuses des -joueurs de tennis, que par une farouche réserve -de son cœur passionnément pris. Des paroles -d’amour, qui ne seraient pas d’Hervé, et -qu’Hervé ne pouvait lui dire! Tout son être -s’insurgeait dans une pudeur et une douleur.</p> - -<p>Elle allait tourner le dos et s’éloigner de celui -qui désobéissait si incorrectement à son ordre -formel, quand, soudain elle se ravisa et resta.</p> - -<p>Françoise de Plesguen apparaissait à l’angle -de la charmille. M<sup>lle</sup> de Valcor ne pouvait, à son -aspect, s’échapper comme une coupable. Pas -davantage ne pouvait-elle, même d’un mot à -voix basse, que sa dignité retint, prévenir l’imprudent -Gilbert.</p> - -<p>Or, celui-ci, voyant s’interrompre son mouvement -de retraite, et croyant avoir trouvé l’argument -qui la touchait, s’écria, les mains jointes:</p> - -<p>—«Si vous connaissiez la violence de mon -amour, vous craindriez de le bafouer par le dédain. -Si je dois me résigner, au moins donnez-m’en -la force. Accordez-moi ...»</p> - -<p>L’expression que prenait le visage de Micheline, -la sensation d’une présence derrière lui, -suspendirent la phrase. Gairlance fit volte-face, -et resta saisi devant M<sup>lle</sup> de Plesguen.</p> - -<p>Le fin et blond visage de celle-ci brûlait de -rouge aux pommettes, sous le scintillement des -yeux clairs.</p> - -<p>—«Je viens vous prévenir ...» dit Françoise.<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span> -«On vous voit à travers les branches. Ne prenez -pas vos rendez-vous si près du tennis.»</p> - -<p>Elle tremblait. Ses lèvres, qui n’osaient préciser -davantage, insinuèrent toutes les impertinences -dans les syllabes du mot «rendez-vous.»</p> - -<p>Gilbert essaya de badiner.</p> - -<p>—«Vous êtes donc méchante, mademoiselle -Françoise?»</p> - -<p>Mais Micheline venait de comprendre. Elle -mit autant de générosité que de finesse défensive -en interprétant:</p> - -<p>—«Pas plus méchante que vous, prince.» Et -elle souriait, du haut de sa pensée tellement détachée, -tellement ailleurs! «Vous me tourmentiez -un peu, vous me menaciez presque, il y a un -instant. Les sentiments trop vifs ont de ces -tyrannies.»</p> - -<p>Se détournant alors, Micheline partit avec une -dignité tranquille. Sa présence d’esprit devait -apprendre à sa cousine qu’elle n’acceptait pas -les hommages de Gilbert, tout en éclairant celui-ci -sur un amour qu’il ne devinait pas. Elle -les laissa donc ensemble, souhaitant sincèrement -que la pauvre Françoise profitât de cet -instant unique. Pour qu’on ne les devinât pas -seuls, elle se garda bien de rejoindre les joueurs -de tennis.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Plesguen demeura près du prince de -Villingen, interdite et rose d’embarras, contente -au fond. Mais il regarda cette gentille silhouette, -toute frémissante, avec seulement un peu d’hostilité -pour son intervention. Il n’avait de désir -que pour l’autre, qui s’éloignait. Et une frénésie -accroissait son désir: la convoitise de ce magnifique<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span> -domaine et de tout l’or que la fille du -marquis représentait.</p> - -<p>—«Vous m’excuserez, mademoiselle Françoise ...» -commença-t-il avec le geste machinal -de tirer sa montre.</p> - -<p>—«Attendez!...» murmura-t-elle, perdant -la tête, «Ne me quittez pas ainsi!»</p> - -<p>Les sourcils froncés d’impatience, il demanda -froidement:</p> - -<p>—«Vous avez quelque chose à me dire?</p> - -<p>—Oui ... pourquoi m’avez-vous donné à -croire?... Pourquoi vous êtes-vous occupé de -moi, si c’est ma cousine que vous aimez?</p> - -<p>—Mademoiselle, vous êtes charmante. Je me -fusse conduit comme un rustre si j’avais négligé -de m’en apercevoir et de vous le dire.</p> - -<p>—Moi,» s’écria-t-elle, «je ne supposais pas -qu’un galant homme pût parler de la sorte à une -jeune fille, sans une intention ...»</p> - -<p>Il suggéra:</p> - -<p>—«Sérieuse?</p> - -<p>—Oui, sérieuse,» déclara-t-elle, en le regardant -bravement dans les yeux.</p> - -<p>Le bretteur qu’était Gairlance devait goûter -la crânerie. Ceci l’intéressa. Plus il observait la -joliesse grêle de Françoise et moins il se sentait -séduit par cette petite. Mais sa franchise lui parut -gentille. La vanité masculine flattée le rendit -condescendant.</p> - -<p>—«Mademoiselle,» dit-il avec un retour de -sa grâce câline, qui fit glisser aux veines de Françoise -un étourdissant frisson, «je vous demande -pardon si, en voulant amuser votre coquetterie, -j’ai effleuré votre cœur. Vous m’en<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span> -voyez très confus et très fier. Mais que voulez-vous? -Je ne puis songer à un mariage sentimental. -Je suis pauvre comme un gueux, malgré mon -titre de prince, pauvre et gueux comme mon -aïeul, le vainqueur de Villingen, avant que son -épée nous eût conquis la gloire pour toujours et -la fortune pour bien peu de temps.</p> - -<p>—Alors,» dit Françoise, «c’est l’héritière de -Valcor que vous recherchez en ma cousine?</p> - -<p>—Votre logique est effrayante, mademoiselle.</p> - -<p>—Et si l’héritière de Valcor, c’était moi?</p> - -<p>—Ah! que vous êtes femme, pour bondir -ainsi des plus cruelles réalités aux plus folles -chimères!</p> - -<p>—Chimères ... Peut-être. Je n’en sais rien. -Mais il y a quelqu’un qui sait. Et ce quelqu’un, -justement, se dirige par ici. On dirait même -qu’il vient parce qu’il vous a vu.»</p> - -<p>Le prince Gilbert regarda du côté où se fixait -l’attention de Françoise. Vers l’extrémité de -l’allée par où s’était retirée Micheline, s’avançait -José Escaldas. Depuis qu’il avait reconnu Gairlance, -il hâtait le pas,—ce qu’avait parfaitement -remarqué la jeune fille. Elle ne s’étonna -point qu’ayant découvert leur tête-à-tête, le Bolivien -n’eût pas obéi à la discrétion élémentaire -qui lui indiquait d’en ignorer et de s’éloigner. -Ne lui avait-il pas annoncé un coup de théâtre -dont, à présent, elle attendait tout? Car Gilbert, -pour qui son amour grandissait des confidences -mêmes qui eussent dû la décourager, ne -demanderait pas sa main sans quelque intervention -miraculeuse. Comme il venait de se montrer<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span> -sec et positif, presque cynique! Mais ses -yeux chauds et obscurs, le velours frôleur de sa -voix, toute sa personne plus précieuse encore -d’être si égoïste, ensorcelaient Françoise. Et de -lui avoir laissé entendre qu’elle l’aimait, l’attachait -plus follement.</p> - -<p>—«Approchez, monsieur Escaldas!» cria-t-elle -au nouveau venu. «Si c’est au prince de -Villingen que vous avez affaire, je vous l’abandonne -volontiers. N’avez-vous pas à l’entretenir -de choses qui nous intéressent tous?</p> - -<p>—C’est vrai, mademoiselle.</p> - -<p>—Et quand les connaîtrai-je, moi, ces choses -mystérieuses?» reprit-elle.</p> - -<p>—«Quand votre père, ou quelqu’un d’aussi autorisé, -jugeront à propos de vous les apprendre.</p> - -<p>—Quelqu’un d’aussi autorisé? Qui cela?</p> - -<p>—Un fiancé peut-être,» dit Escaldas, qui -jeta du côté de Gairlance un coup d’œil involontaire.</p> - -<p>Françoise, troublée, n’insista pas. Telle fut -même sa hâte de cacher son émotion et de précipiter -l’entretien décisif entre les deux hommes, -qu’elle s’enfuit avec une gaucherie farouche, sur -des mots vagues et balbutiés.</p> - -<p>José Escaldas et le prince Gilbert partirent -dans une autre direction, et marchèrent quelque -temps en silence. Comme celui-ci, stupéfait, voulait -poser une question, le Bolivien l’arrêta:</p> - -<p>—«Tout à l’heure. Nous ne serons jamais -assez loin du château pour ce que nous avons -à dire.»</p> - -<p>Villingen obéit, intrigué, cherchant vainement -un rapport entre les intempestives déclarations<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span> -de cette petite Plesguen, et les façons -de conspirateur avec lesquelles s’imposait à lui -ce José Escaldas, personnage inférieur et mal -défini, qu’il avait tenu à distance durant les deux -semaines de son séjour à Valcor.</p> - -<p>Son compagnon, enfin, ralentit sa marche.</p> - -<p>—«Monsieur le prince,» commença-t-il obséquieusement, -«daignez me prêter cinq minutes -d’attention sans m’interrompre. En cinq minutes -je vous en aurai dit assez pour que vous jugiez -de l’intérêt que vous avez à écouter le reste.</p> - -<p>—Parlez, dit Gairlance.</p> - -<p>—Mais sans que vous cherchiez à m’interrompre,» -insista José. «Vous allez entendre, -sur vous-même, ce que vous n’êtes peut-être -disposé à tolérer de la part de personne, encore -moins du médiocre hère que je suis. Ne bondissez -pas. Votre patience est indispensable.</p> - -<p>—Parlez,» répéta le prince.</p> - -<p>—«Voici. Vous êtes ruiné. Vous avez des -dettes, le goût du plaisir et l’orgueil de votre -nom. Vous voulez épouser mademoiselle de -Valcor. Elle ne vous déplaît pas personnellement, -cela est entendu. Vous seriez difficile. -Mais, vous vous passeriez bien de cette belle -fille, si elle n’avait que sa peau blanche et ses -yeux noirs. Elle possède un nom qui vaut mieux -que le vôtre, parce qu’il a duré davantage, avec -un des plus beaux châteaux de France, et des -millions. Eh bien! moi, José Escaldas, je viens -vous prévenir de ceci: mademoiselle Micheline -ne détient tout cela que par une formidable -fraude. Celle qui a droit au nom de Valcor et au -domaine, sinon à tous les millions, c’est Françoise<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span> -de Plesguen. J’ai, par devers moi, les -preuves de ce que j’avance. Vous auriez intérêt -à l’anéantissement de ces preuves,—et c’est -sans doute le marché que je vous offrirais,—si -Micheline consentait à devenir votre femme. -Mais vous savez parfaitement qu’elle n’y consentira -jamais. Elle aime Hervé de Ferneuse, et elle -se moque de vous. En revanche vous connaissez -les sentiments de Françoise, la véritable Valcor, -fille du seul et authentique marquis. Ces sentiments, -dont vous êtes l’objet, ne peuvent que -s’accroître si vous aidez à lui faire restituer son -patrimoine et son titre. Maintenant trouvez-vous -que ma communication soit dépourvue d’intérêt?»</p> - -<p>Le Bolivien posa la dernière question avec -l’assurance d’un homme qui a «empoigné» son -interlocuteur. Ici, point n’était besoin des réticences -et des précautions oratoires employées la -veille avec Marc de Plesguen. Sans avoir même la -finesse intuitive de ce demi-primitif qu’était Escaldas, -chacun eût fait la différence entre le petit -seigneur de fraîche date, moderniste avisé, aux -jeunes dents aiguës, à la conscience peu encombrée -de scrupules, et le vieux gentilhomme, -délicat au point de prendre en défiance son -propre intérêt; celui-ci, d’ailleurs, proche parent -et ami d’enfance du chef de famille qu’on -tenterait de déposséder, et respectueux jusqu’à -la superstition du nom que salirait le scandale.</p> - -<p>Gilbert Gairlance de Villingen, prince d’Empire, -ne pouvait être touché par de semblables -considérations.</p> - -<p>—«Vous me racontez-là,» s’écria-t-il,<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span> -secoué de fièvre, «une histoire prodigieuse!</p> - -<p>—Elle est vraie.</p> - -<p>—D’où pouvez-vous bien la tenir?</p> - -<p>—De moi-même. C’est ce qui fait ma force.</p> - -<p>—Quel intérêt y cherchez-vous?</p> - -<p>—Un triple intérêt: sécurité, vengeance et -argent.</p> - -<p>—Voyons?...</p> - -<p>—Sécurité: parce que celui qui se fait nommer -Renaud de Valcor me soupçonne d’avoir -surpris son secret. Et lui, il ne me l’achèterait -pas. Il le supprimerait, en me supprimant. J’en -suis certain.</p> - -<p>—Bigre!... Et vengeance ... contre lui?» demanda -Gilbert.</p> - -<p>—«Oui, une vieille affaire à liquider. Je -vous la dirai. Elle contient la meilleure de mes -preuves.</p> - -<p>—Argent ... Vous en auriez. Ne nous arrêtons -pas à ce détail,» fit l’autre en riant.</p> - -<p>Escaldas le considéra avec une satisfaction -étonnée. Il ne s’attendait pas à susciter tout de -suite un tel entrain. Ce jeune homme, qui piaffait -déjà, prêt à partir au galop dans l’aventure, le -changeait agréablement des nobles indignations -du vieux Plesguen. Mais c’était une surprise.</p> - -<p>—«Ah!» dit Gairlance, qui comprit son -regard. «Vous remarquez que ça ne traîne pas -avec moi. C’est que j’ai le sang de mon grand-père -dans les veines. La lutte, la conquête, un -peu de pillage même, ça me va. Si la chose -inouïe que vous me révélez est exacte, je prévois -une bataille acharnée, des ruses, des hasards, -des coups de force extraordinaires. Ça n’ira pas<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span> -tout seul. Tant mieux! Mais, sapristi! je ne m’y -engagerai pas en aveugle. Il me faut être d’abord -convaincu, songez-y, mon bonhomme!</p> - -<p>—Vous le serez.</p> - -<p>—Je ne demande pas mieux. Ah! nom d’un -chien, le sacré chambardement que ça ferait tout -de même!»</p> - -<p>Escaldas, sur son masque sournois et grave, -laissa paraître une gaieté qui ressemblait à une -grimace.</p> - -<p>—«Vous êtes rigolo, mon prince,» observa-t-il, -soudainement familier. «On dirait d’un -gosse à qui je proposerais une farce épatante.</p> - -<p>—Non, non, mon brave,» dit l’autre, offusqué. -«N’oublions pas nos distances. Je veux -bien frapper d’estoc et de taille, si l’on me -prouve que je suis en face d’un bandit, et d’un -bandit qui serait fichtrement habile et redoutable. -Mais vous jouez un autre rôle. Si ce rôle -est nécessaire, il n’est pas propre. Nous ne faisons -pas la même besogne. Allez-y maintenant -de vos preuves.»</p> - -<p>La face maigre et bistrée d’Escaldas, durcie -encore par une barbe trop noire où couraient -des fils trop blancs, revint à son expression cauteleuse.</p> - -<p>—«Mes preuves,» reprit-il d’un ton rogue. -«Je vous dirai en quoi elles consistent. Quant -à vous les mettre entre les mains ...</p> - -<p>—Soit,» riposta Gilbert, nerveux et méprisant. -«Vous ferez votre marché. Maintenant, je -vous écoute. Car vous ne m’avez encore rien -dit. Le marquis de Valcor aurait, d’après vous, -usurpé son titre?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span></p> - -<p>—Mieux que cela. Il se serait substitué au -titulaire, qu’il aurait fait disparaître.</p> - -<p>—Diable! On n’escamote pas un homme -ainsi qu’une muscade.</p> - -<p>—Oh! si ... Dans certaines régions sans police -et sans lois.»</p> - -<p>José exposa son hypothèse. Un aventurier, -ressemblant à Renaud de Valcor, et s’étant peut-être -étudié à lui ressembler en tout, au cours -d’aventures communes, serait revenu en se donnant -pour lui, après un intervalle de huit années, -suffisant à rendre les mémoires incertaines. -D’ailleurs, le marquis n’avait pas de famille, -sauf l’inoffensif Marc de Plesguen, facile à -leurrer. Et son sosie avait trouvé moyen de -ne reparaître que plus tard encore dans son pays -d’origine, après un mariage accompli à Paris et -qui l’alliait à de très anciennes maisons de l’aristocratie -française. Allez donc soupçonner ou -attaquer une situation pareille! Et l’argent, l’argent -souverain que cet homme tirait à flots de ses -plantations américaines de caoutchouc, quel -rempart!</p> - -<p>—«Mais les plantations seraient son œuvre, -à lui, au vivant? son bien, à lui?» interrogea -Gairlance.</p> - -<p>—«Faudrait voir,» dit vulgairement Escaldas. -«D’après mes données, l’établissement aurait -été fondé par le premier explorateur, le vrai, -celui qui a couru les dangers, concilié les populations, -obtenu les concessions de début. Toute -cette Valcorie, ruisselante de caoutchouc et d’or, -ne resterait pas intacte à l’imposteur ni à ses -héritiers. Et les restitutions, les dommages-intérêts<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span> -qu’il devrait à Plesguen?... Soyez sûr que la -belle Micheline ne garderait pas la plus grosse -part.</p> - -<p>—En tout cas, elle n’aurait ni le nom ni cet -admirable domaine,» appuya Gairlance. «Et -que serait-elle? Fille d’un misérable, d’un condamné -sûrement, d’un forçat sans doute ... Que -demeurerait-il de sa fierté?»</p> - -<p>Une rancune d’amoureux éconduit sonna durement -dans la voix, si moelleuse d’habitude, et -qui se fit rauque. Gilbert ajouta:</p> - -<p>—«Vos preuves?</p> - -<p>—J’en ai trois,» dit Escaldas. «Elles suffisent -pour une dénonciation au Parquet.</p> - -<p>—Après plus de vingt ans!» s’exclama le -prince, en hochant la tête.</p> - -<p>—«Il n’y a pas prescription pour un crime -pareil. A supposer que l’homme échappe à la -poursuite pour assassinat,—l’escroquerie, le -faux état civil, la substitution de personne, continuant -chaque jour avec tous leurs effets, tombent -sous le coup de la loi. Et les héritiers lésés -n’ont pas de limite de temps pour faire valoir -leurs droits.</p> - -<p>—Parbleu, je m’en doute bien. Mais, après -tant d’années, durant lesquelles un homme a été -pris pour un autre, il faut des indices rudement -solides pour établir judiciairement les faits. Pensez -à tous les témoins qui se lèveront en sa faveur. -Tous ces cerveaux dans lesquels ne s’est jamais -glissée l’ombre d’un soupçon! Tous ces yeux -habitués, suggestionnés! Toute cette population -accoutumée à sa personne autant qu’à ses bienfaits!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span></p> - -<p>—Laissez donc, prince. Ils se transformeront -en loups pour le dévorer, ce grand seigneur, si -on le leur jette, nu et avili, en pâture.</p> - -<p>—Mais Marc de Plesguen? Tout dépend de -lui. Nul n’a qualité, hors lui, pour se porter partie -civile. L’avez-vous sondé?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Que dit-il?</p> - -<p>—Ah! c’est le chiendent. Il reconnaîtrait son -cousin dans un épouvantail à moineaux plutôt -que de se supposer lui-même envieux de l’héritage. -Comprenez-vous ce genre de folie? L’immensité -de son intérêt fait qu’il ne veut rien -savoir.</p> - -<p>—Alors, n’en parlons plus,» dit Gairlance. -«Du moment que celui-là déclare que Valcor -est le vrai Valcor ...</p> - -<p>—Ah!» s’écria Escaldas, «c’est là que je -vous attends. Et sa fille? Il y a sa fille! Elle vous -aime. Donc vous pouvez tout sur elle. Et vous -savez bien qu’elle peut tout sur son père.»</p> - -<p>Le prince regarda le métis avec un peu plus -de considération. José pouvait être un bien méprisable -individu, ce n’était pas un imbécile.</p> - -<p>Le Bolivien continuait:</p> - -<p>—«Déclarez-lui qu’elle sera votre femme si -son père intente le procès et le gagne. Je vous -réponds qu’elle le fera marcher.</p> - -<p>—Il ne me reste donc,» dit Gairlance, «qu’à -savoir sur quelles bases on pourrait ouvrir l’affaire.</p> - -<p>—Voici,» dit Escaldas.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XII</h2> - -<p class="pch"><i>UNE PISTE DANS LES TÉNÈBRES</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dq.jpg" width="79" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc20">«QUAND je connus Renaud de Valcor, -vers 1880,» commença lentement le -métis, «il était déjà propriétaire d’immenses -territoires sur les bords du -Madre de Dios. Cette rivière se jette dans le -Béni, sous-affluent de l’Amazone, à peu près à -la frontière de la Bolivie, là où cette république -touche au Brésil. On n’a pu encore délimiter -politiquement ces deux Etats, dans une région -couverte de forêts inextricables, et moins connue -encore que le centre de l’Afrique.</p> - -<p>«Valcor fut le premier explorateur qui, dans -une pirogue de sauvages, et se fiant aux merveilleux -rameurs que sont les Indiens Mojos, osa -descendre le Madre de Dios et en reconnut le -cours tout entier, jusqu’à la cataracte après -laquelle il tombe dans le Béni. Cette rivière s’enfonce -en pleine Selve amazonienne. Et la Selve, -vous le savez, prince,—la «Selva» des Espagnols,—n’est<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span> -qu’un seul impénétrable fourré -qui couvre sept millions de kilomètres carrés, -une surface plus vaste que l’Europe. La civilisation -n’a pas encore entamé cette gigantesque -forêt vierge, dont la végétation, entretenue par -une chaleur humide, contraire au tempérament -de la race blanche, est enchevêtrée si formidablement -sur le sol que les grands fauves eux-mêmes -n’y peuvent vivre. Les singes seulement et de -petits quadrupèdes, tels que les pécaris, peuvent -y circuler, avec les oiseaux. Ah! par exemple, -les oiseaux, ils sont là chez eux. Les plus nombreuses -et les plus splendides variétés du monde. -Mais il ne s’agit pas d’histoire naturelle. Il faut -seulement, pour comprendre la situation, que -vous connaissiez les choses dans leurs grandes -lignes.</p> - -<p>«Donc, cette forêt du bassin de l’Amazone est -et restera encore longtemps le dernier refuge de -l’humanité sauvage. Car il y a là dedans des tribus -indiennes. Où les bêtes sont mal à l’aise, -l’homme trouve moyen de vivre. Les cours d’eau -sans nombre sillonnant la Selve sont ses chemins. -Il les descend et les remonte, sur une -pirogue ou un radeau, malgré les chutes et les -rapides, avec une incomparable adresse. Le long -de leurs bords, il trouve d’étroites clairières, formées -par leurs alluvions, pour y bâtir sa hutte. -Quelquefois même, il la suspend par des pilotis -au-dessus de leurs flots, surtout lorsque ceux-ci -s’épanchent en calmes nappes lacustres. Les -poissons dont ils abondent lui fournissent sa -nourriture. Et, tout autour, l’étouffante forêt, maternelle -à l’être primitif, lui offre des ressources.<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span> -Sa cabane, il la construit avec des branchages -cimentés de mousse. Son bateau, c’est un tronc -d’arbre creusé. Son vêtement,—quand il en -porte,—c’est une écorce fibreuse, espèce de -papyrus, qu’il pétrit en mince enveloppe, et endosse -telle quelle, avec un trou pour la tête et -deux autres pour les bras. Son pain, c’est la graine -du quinoa, le fruit du jaquier. Son plat de résistance, -un oiseau tué à coup de flèche. Son remède, -l’écorce du chinchona, qui guérit les -fièvres. Son aliment magique, la coca, qui endort -la faim, décuple les forces et éteint la souffrance. -Sa parure, les baies éclatantes des taillis, -ou les plumes, plus diaprées que des gemmes, -qui palpitent aux millions d’ailes, dans la voûte -infinie des feuillages.</p> - -<p>«Dans ce domaine, si dangereux aux blancs par -le climat plus que par l’hostilité de populations -assez inoffensives, Renaud de Valcor s’était aventuré -par curiosité scientifique. Il y resta par intérêt.</p> - -<p>«Vous savez quelle source de richesse existe -dans ces forêts tropicales: le caoutchouc, aussi -nécessaire que la houille à notre industrie moderne. -Il y a deux façons de l’exploiter, suivant -l’espèce de l’arbre et les usages de la région. -Le système le plus barbare, mais le plus usité, -est de saigner la plante à mort. On recueille -d’un coup les quatorze à quinze kilogrammes de -suc qu’elle contient. Elle sèche ensuite. Les vers -se mettent dans sa plaie. Elle est perdue. Il faut -quinze ans pour qu’un de ses rejetons la remplace. -Les Boliviens n’ont pas une autre manière -d’agir. Leurs <i>caucheros</i> battent les forêts, aussi<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span> -loin qu’ils peuvent s’enfoncer, à la recherche -d’arbres neufs, qu’ils vident et exterminent. -Au Brésil, au contraire, les <i>seryngueiros</i>, avec un -procédé plus lent, et en traitant une espèce un -peu différente, travaillent sur place, mettant -jusqu’à vingt années à l’épuisement de chaque -tronc.</p> - -<p>«Quand j’entendis parler du marquis de Valcor, -et que j’eus l’idée de le rejoindre, il s’en tenait -encore à la pratique bolivienne. Déjà il possédait -un établissement tout monté, sur la rive du -Madre de Dios, très avant dans la forêt vierge. -Mais cet établissement n’était qu’une sorte de -quartier général, où, de toutes parts, les Indiens -lui apportaient des récoltes de caoutchouc. Il -leur offrait en paiement des objets qui leur semblaient -de valeur fabuleuse: armes, vêtements -et parures de pacotille, qu’il faisait venir de La -Paz ou de Santa-Cruz. C’est ainsi que j’entrai en -rapport avec lui. Je tentais d’aller lui vendre un -assortiment de quincaillerie, de verroteries, d’objets -de première nécessité. Le peu que je possédais -y passa. J’étais au moment de la vie où l’on -joue son avenir sur un coup de dé. Et je ne craignais -pas grand’chose, ni des naturels ni du climat, -car j’ai du sang d’Inca dans les veines ...»</p> - -<p>Ici, José Escaldas ouvrit une parenthèse:</p> - -<p>—«Les Incas,» expliqua-t-il, «c’est la dynastie -souveraine des anciens Péruviens, la race -divine, quelque chose comme les Brahmes de -l’Inde.»</p> - -<p>Et, Gilbert ne paraissant pas suffisamment -impressionné:</p> - -<p>—«C’est,» ajouta le métis, «une aristocratie<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span> -telle que sera, par exemple, votre noblesse -impériale, quand elle aura duré mille ans.»</p> - -<p>Le prince de Villingen ne put s’empêcher de -sourire.</p> - -<p>—«Allons,» observa-t-il, «les Incas étaient -gens d’esprit. Continuez votre récit, noble -étranger.»</p> - -<p>Le métis reprit:</p> - -<p>—«Les populations sauvages de la forêt ne -m’intimidaient guère. Nous autres Boliviens, généralement -élevés par des nourrices indigènes, -nous parlons, dès l’enfance, l’aymara et le quichua, -les deux principaux dialectes, clefs de tous -les autres, et nous sommes familiers avec les superstitions -indiennes. Je me lançai donc, à travers -la Selve, à la recherche de cette Valcorie, -dont on commençait à parler, bien qu’elle ne -fût pas encore très supérieure comme installation -à un village de Chunchos. Dès que je me -trouvai en présence du marquis, je compris -l’intérêt que j’avais à m’attacher à cet homme, -et lui-même vit le parti qu’il pouvait tirer de -moi. Ma connaissance des dialectes indigènes -allait lui devenir indispensable. Auprès de lui, je -pourrais gagner ma vie, peut-être même faire -ma fortune. Tout de suite, je fus enthousiasmé -par ses projets. Voici ce qu’il comptait faire, et -ce qu’il a exécuté depuis d’une façon si grandiose. -Des deux procédés que je vous ai indiqués -pour extraire le caoutchouc, le premier, qui -saigne l’arbre à mort, est le plus profitable. C’est -le plus facile aussi. Point n’est besoin d’une -culture spéciale. D’ailleurs, c’est celui qui convient -au <i>syphocampylus</i>, l’espèce répandue si<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span> -abondamment dans la Selve amazonienne. Valcor -avait résolu de ramener à une exploitation -fixe cette exploitation nomade. Défrichant peu -à peu la forêt, il faisait apporter et planter sur -l’espace conquis les rejetons des arbres épuisés. -Ces rejetons devaient mettre quinze ans à offrir -une autre récolte. Mais, avec le temps, avec -l’immensité des territoires dont on dispose dans -un pays où le sol est à qui le prend, il comptait -arriver à établir quinze régions graduées, dont -une, annuellement, serait toujours prête à verser -des flots de caoutchouc hors de ses arbres développés -à point. Comprenez-vous, prince?</p> - -<p>—Parfaitement. Mais cela représentait des -milliers et des milliers d’arbres à planter, des -milliers d’hectares à défricher, avant de ...</p> - -<p>—Pas tant que cela. Car ne suffisait-il pas de -délimiter dans la forêt les zones qu’on n’exploiterait -que de quinze ans en quinze ans. Telle -quelle, la nature pouvait être soumise à ce système. -La transplantation, l’aménagement des -pépinières devaient se faire peu à peu, préparant -un avenir de richesses régulières et prodigieuses, -et, en attendant, les profondeurs vierges de la -Selve offraient leurs trésors épargnés depuis le -commencement des âges.</p> - -<p>—Diable!» cria Gairlance, ébloui. «Je ne -m’étonne pas que cet homme soit archi-millionnaire. -Mais à qui remonte l’idée et l’initiative du -début? A celui-ci, ou à ... l’autre ... le fantôme -auquel vous m’avez presque fait croire?</p> - -<p>—Ce serait à l’autre. Et j’en ai une preuve -écrite, matérielle, palpable. C’est une de mes -trois bases.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span></p> - -<p>—Dites.</p> - -<p>—Laissez-moi d’abord vous exposer la première, -celle qui m’a mis sur la voie.</p> - -<p>—Soit. Mais maintenant il me les faut. J’en -sais assez quant au reste.»</p> - -<p>Le Bolivien garda un instant le silence, comme -pour préciser ses souvenirs. Puis il reprit:</p> - -<p>—«C’est une femme, une Indienne, qui me -donna mes premiers soupçons. Il y a deux ans, -Valcor me fit retourner là-bas, en Amérique, -pour surveiller une direction dont il se méfiait, -et pour lui rendre compte de l’état des choses. -Depuis longtemps, je restais près de lui, en -Europe, ayant, par une paresse et un goût de la -vie facile que je confesse, préféré devenir son -parasite dans cette France délicieuse, que trimer -dans mon chien de pays, pour son compte. -Valcor est généreux. Il n’y regardait pas. Puis -il avait une dette à me payer, une rancune que -je lui conservais, et qui lui laissait de l’inquiétude. -Ce fut l’origine de tout. Voici d’où datait -cette rancune.</p> - -<p>«J’étais un jeune gars, au sang de feu, lorsque, -sur le bruit des entreprises civilisatrices d’un -marquis français, je m’enfonçai, comme je vous -l’ai dit, en pleine Selve, pour lui offrir mes services. -Dans un des villages indiens que je traversai, -je rencontrai une petite créature adorable, -dont la vue me toucha de ce qu’on nomme le -coup de foudre, et qui m’inspira la seule passion -violente et inoubliable de ma vie. C’était une -jeune Indienne de la tribu des Chiquitos. Ces -gens-là sont d’aimables sauvages, d’une gaieté -proverbiale et très hospitaliers. Ils firent danser<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span> -pour moi leurs vierges, au son d’une flûte de -roseau, dont ils tirent des mélodies fort suggestives. -L’une des danseuses, Vamahiré, était d’une -grâce telle, et si jolie, qu’elle eût fait tourner les -têtes les plus civilisées, les plus blasées même, -en n’importe quel lieu du monde. Figurez-vous -une statuette de bronze rougeâtre, aux formes -délicates et pures, avec un visage malicieux et -doux, et des yeux noirs dont les regards brûlaient -comme des braises. Je l’achetai à ses parents -pour un peu de sucre, un peigne de corne -et un fichu de soie à franges. Elle me suivit -joyeusement, avec, sur ses lèvres un peu épaisses, -mais si savoureuses, le sourire éternel de sa race. -Cette fille-là, prince, m’incendia les moelles. -C’était à croire aux philtres et aux sorts. D’y -penser seulement, quand j’étais loin, me faisait -l’effet d’un mirage d’eau sur un fiévreux. -La soif d’elle me dévorait sans cesse. Eh bien, -cette Vamahiré que j’aimais avec une passion -si aiguë, le marquis de Valcor me la prit. Il -était beau, il était le maître. Elle le préféra à -moi, cela ne fait pas de doute. Mais, pour ces -créatures dociles que sont les Indiennes, l’inconstance -ne ressort guère de leur initiative. En -mon absence, il lui fit croire qu’il m’avait acheté -mes droits sur elle. Jamais je ne fus près d’un -meurtre comme alors. Mais j’étais sûr d’expirer -dans les pires tortures si je m’offrais le plaisir de -la vengeance. Valcor était, pour les Indiens qu’il -charmait, un dieu sur la terre. Ces êtres fanatisés -eussent inventé quelque lent et effroyable -supplice pour me faire expier sa mort. Je reculai. -Ma rancune contenue me resta au fond de l’âme.<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span> -Elle ne s’est jamais éteinte. Encore aujourd’hui, -je ne puis me rappeler sans grincer les dents -ce que j’éprouvais à me représenter Vamahiré -dans les bras de cet homme. Je me le représentais -à toute heure. Depuis qu’il avait emmené -la jeune fille dans le quartier des cases plus -luxueuses, entourées de palissades, et gardées -par des guerriers quichuas, où résidait son sérail, -je ne pensais qu’à ma jalousie. Si atroce qu’elle -fût, je la regrettai, cependant, cette jalousie, -quand j’appris un jour, par hasard, que Vamahiré -ne se trouvait plus dans les demeures -du Français, de celui que les indigènes appelaient -«le Grand-Chef», ou «l’Œil-du-Ciel», -à cause du bleu intense de ses prunelles, nuance -tellement étrange pour ces êtres, qui ont l’iris -des yeux aussi noir que la pupille. Vamahiré -avait disparu. Valcor l’avait-il tuée? L’avait-il -envoyée dans les profondeurs de la Selve, vers -ce village lointain, d’où je l’avais emmenée?... -Je ne pus le savoir. Je le soupçonnai d’avoir -supprimé tout à fait la pauvre fille, s’étant lassé -d’elle, et ne voulant pas cependant me la voir -posséder de nouveau. Certainement je l’aurais -reprise. Je n’y aurais pas mis de fierté. J’avais -d’elle un désir inextinguible, plus fort que l’orgueil, -plus fort que tout. Je souffris davantage de -la croire morte que de la savoir à un autre. Mais -enfin, tout s’use, ou du moins s’atténue, même -les sentiments les plus vifs. Ma peine d’amour -se calma peu à peu sans que j’aie un instant -cessé de haïr Valcor, et de souhaiter une occasion -de lui rendre autant de mal qu’il m’en avait -fait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span></p> - -<p>«Maintenant, prince, que vous savez ces -choses, vous comprendrez avec quelle émotion -singulière et quelle stupeur je retrouvai, après -une quinzaine d’années peut-être, cette Vamahiré, -qu’on m’avait ravie, et que je supposais -morte. Que Valcor l’eût tuée, je n’en doutais -guère. Là-bas, dans la Selve, une vie humaine, et -surtout une vie sauvage, cela n’a pas d’importance. -Quelle justice en demanderait compte? -Cet homme exerçait une puissance souveraine -sur une région immense, et sur des centaines -d’êtres, qui le considéraient comme doué de -facultés surnaturelles. Ainsi que tous les despotes, -il n’était pas sans abuser de son pouvoir. -Cruel, non. Mais ne souffrant nul obstacle. J’en -avais assez vu pour le croire capable d’une -fantaisie féroce. La disparition subite de Vamahiré -m’avait laissé l’impression angoissante de -quelque tragique mystère. Et voici qu’à mon -dernier voyage là-bas, il y a deux ans, je la retrouvai. -Ce fut elle qui me reconnut. Car elle -était bien changée, la pauvre créature. Promptement -flétrie, comme toutes celles de sa race, à -peine conservait-elle quelques vagues traces de -l’ancien charme, assez pour que ma mémoire -évoquât sa grâce première. Son aspect désillusionnant -ne réveilla pas mon amour, mais ses -paroles m’emplirent d’étonnement et de curiosité. -D’abord, elle exprima une peur folle que -ma présence n’annonçât le retour de Valcor. -L’«Œil-du-Ciel», s’il la découvrait, ne la laisserait -pas en vie. Mais pourquoi? D’où venait -cette frayeur si tenace? C’était donc vrai que le -Grand-Chef avait voulu sa mort? Comment<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span> -n’avait-il pas accompli son dessein? Et comment, -puisqu’elle avait échappé, pouvait-elle -craindre aujourd’hui quelque violence de sa -part?—«L’amour et la jalousie ne durent pas -toujours dans le cœur des blancs, pauvre fille à -la peau de cuivre et aux yeux noirs comme le -fruit de la ronce,» lui dis-je.—«Ce n’est ni -l’amour ni la jalousie qui armerait la main du -Manitou au regard d’azur,» me répondit-elle -avec un air furtif et tremblant. Je ne lui arrachai -pas facilement son secret. Mais elle m’avait -aimé. Le prestige du souvenir s’unit à la soumission -de sa nature. D’ailleurs n’avait-elle pas -l’assurance que le maître redouté était loin, qu’il -ne songeait pas à revenir? Puis, malgré son teint -d’acajou, elle était fille d’Ève. Le désir de parler -la mordit. Voici ce qu’elle me raconta. Voici la -révélation qui m’inspira le premier doute sur la -personnalité de l’homme dont je mangeais le -pain, et que je haïssais.</p> - -<p>«Au temps où Valcor goûtait à pleines lèvres -sa beauté fraîche et sauvage, dont le regret -m’avait fait haleter en une fièvre affreuse, Vamahiré -avait remarqué chez son amant une particularité -singulière. Jamais, fût-ce aux heures -brûlantes des nuits tropicales, et dans l’abandon -des plus libres ivresses, il ne découvrit devant -elle le haut de son bras gauche, du coude à -l’épaule. Le biceps, dont Vamahiré ignorait le -nom, mais qu’elle m’indiqua sur son propre bras, -restait toujours enveloppé, chez Renaud, par une -bande taillée dans cette écorce, plus souple que -du cuir, dont les Indiens se font des vêtements. -Une forte agrafe la tenait serrée. Le Grand-Chef<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span> -interdisait à sa maîtresse, même dans leurs jeux -les plus tendres, de toucher à cette singulière parure. -Et même un jour, comme elle faisait mine de -la détacher par espièglerie, il était entré dans une -effroyable colère, et lui avait déclaré qu’à l’instant -où elle aurait vu son bras nu, elle mourrait.</p> - -<p>—C’est la fable de Psyché,» interrompit le -prince de Villingen.</p> - -<p>José Escaldas ignorait la fable de Psyché. Il -leva des yeux surpris.</p> - -<p>—«Allez toujours,» dit l’autre. «Vous m’intéressez -prodigieusement.</p> - -<p>—Il arriva,» reprit le Bolivien, «qu’un -matin, tandis que l’«Œil-du-ciel» dormait -encore, Vamahiré se réveilla et vit que la bande -d’écorce avait glissé. Le bras gauche du maître -était découvert. Elle contempla ce bras avec un -mélange d’épouvante respectueuse et de légitime -curiosité.</p> - -<p>—Elle était bien capable d’avoir défait l’agrafe -elle-même, votre petite sauvagesse,» observa -Gilbert en riant. «Lorsqu’on avertit une femme -qu’on la tuerait plutôt que de lui montrer quelque -chose, ça lui donne une furieuse envie de -regarder.</p> - -<p>—C’est possible,» fit Escaldas.</p> - -<p>—«Et qu’y avait-il, sur ce bras si pudibond?</p> - -<p>—Ce qui doit y être toujours, assurément, -ce qui reste de façon indélébile, ce qui attestera -un jour la fraude gigantesque du soi-disant marquis -de Valcor: un tatouage.</p> - -<p>—Vraiment?</p> - -<p>—Oui ... Comprenez-vous?... Un tatouage ... -Ma petite Indienne n’a pas pu s’y tromper. On<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span> -pratique trop, chez les Peaux-Rouges, et même -chez les peaux de bronze ou de safran qui pullulent -dans l’Amérique du Sud, ce genre d’inscription -sur chair humaine. On le pratique aussi -chez les marins des côtes françaises, et, à la -rigueur, chez les ouvriers de vos ports. Mais je -n’ai pas ouï dire que ce fût en usage dans votre -aristocratie, et que les marquis de vieille souche -portassent des emblèmes incrustés sur le biceps. -Qu’en pensez-vous?</p> - -<p>—Mon Dieu ...» commença Gairlance. Il -hésita, un peu désappointé.—«Ce marquis -Renaud de Valcor,» poursuivit-il, «qui, à vingt -ans, partait à la recherche d’aventures extraordinaires -dans des pays dangereux, n’était pas un -noble comme les autres, un de ces dégénérés -de l’Ancien Régime, qui n’ont plus qu’un pâle -filet de sang dans les veines. Ce n’était pas un -muscadin ni un courtisan, mais un rude lapin et -un fameux original. N’aurait-il pas pu se faire -tatouer, ne fût-ce qu’à titre d’expérience, si le -caprice lui en était venu?</p> - -<p>—Pourquoi s’en serait-il caché?» demanda le -Bolivien. «Pourquoi aurait-il résolu la mort de -celle qui avait vu?... Une femme qu’il aimait -cependant,—pour laquelle il avait du goût, tout -au moins?</p> - -<p>—Il a donc réellement voulu sa mort?</p> - -<p>—Parbleu!... Elle le prévoyait si bien qu’elle -essaya de replacer le brassard d’écorce avant -que le maître ouvrît les yeux. Mais malgré toutes -ses précautions, elle le réveilla. Pauvre créature! -Elle crut bien sa dernière heure arrivée. Son cher -«Œil-du-Ciel» saisit un revolver pour lui casser<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span> -la tête. Toutefois, se ravisant,—peut-être par une -pitié immédiate, peut-être pour ne pas voir son -agonie, pour ne pas verser le sang,—il se décida à -la piquer délicatement avec une pointe de flèche -trempée dans un de ces poisons que fabriquent -les indigènes et qui ne pardonnent pas. Puis il -la fit emporter secrètement par deux Indiens, -des Chiquitos, comme elle, qui devaient rejoindre -leur tribu et ne jamais revenir, sous peine d’être -pendus. Il leur assura qu’elle était malade, et -qu’il s’en débarrassait pour le cas où, Vamahiré -guérissant, la mort, frustrée de cette proie, eût -une velléité de le choisir. Valcor spéculait sur -une superstition de ces barbares. Il savait que -les deux Chiquitos n’auraient rien de plus pressé -que d’achever leur compagne,—si elle faisait -mine d’en réchapper,—afin de ne pas expirer -à sa place. Il était sûr que ces hommes -n’auraient garde de reparaître et d’ébruiter la -chose, car on ne lui désobéissait jamais impunément. -Mais Vamahiré ne mourut pas, sans doute -parce que le poison était éventé. Et ses conducteurs -ne la tuèrent pas, parce que les ruses des -femmes sont de toutes les heures et de toutes -les races. Celle-ci leur déclara, en sortant d’une -syncope occasionnée par la frayeur, qu’elle se -portait parfaitement bien, mais qu’elle avait -simulé une maladie pour ne plus partager la -couche du Grand-Chef.—«L’amour des blancs -consume comme le feu,» leur déclara-t-elle, «tandis -que celui des guerriers chiquitos est doux -comme le frémissement du papillon sur une -fleur de <i>haïri</i>» (un ébénier d’Amérique). Je -suppose que mes gaillards préférèrent, au lieu<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span> -d’immoler cette jeune beauté, lui prouver qu’elle -avait raison.»</p> - -<p>Gairlance réfléchissait.</p> - -<p>—«Je commence à être de votre avis. Plus -j’y pense, plus je soupçonne, dans ce mystérieux -tatouage, quelque indice terriblement gênant -pour le marquis de Valcor. Un signe d’identité ... -Diable!... Mais en ce cas ...»</p> - -<p>Il regarda José.</p> - -<p>—«Quoi donc?» interrogea celui-ci.</p> - -<p>—«Pourtant,» s’écria le prince, «il y a là -quelque chose d’impossible. Votre sauvagesse, -soit! Le brassard d’écorce, passe encore!... Ça -va bien dans la forêt vierge. Mais il a une femme, -le marquis. Il a des valets de chambre ...</p> - -<p>—Pardon, un seul. Toujours le même. Vous -avez vu ce Firmin, dont les cheveux blanchissent. -Depuis vingt ans, nul autre n’a vaqué au service -intime de Valcor.</p> - -<p>—Bon!... Mais porte-t-il toujours un brassard ... -en écorce ou toute autre substance?... -C’est une plaisanterie!... Si le marquis était tatoué -sur le bras gauche, on le saurait.</p> - -<p>—Qui?... Sa femme?... Elle l’aimait, en -l’épousant. Que ne fait-on pas accepter à une -jeune fille ignorante? Il a pu tout lui imposer, -même le secret. Firmin? Sait-on à quel prix est -payé son silence?... Nous arriverons pourtant à -le faire parler, celui-là.</p> - -<p>—Mais,» dit Gairlance, «votre Indienne -vous a-t-elle décrit ce tatouage? Avez-vous la -moindre idée de ce qu’il représente?</p> - -<p>—Oui, j’en ai une idée, dégagée avec une -peine incroyable des explications de Vamahiré.<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span> -La figure principale, cependant, demeurait très -nette en sa mémoire: c’est un oiseau, aux ailes -ouvertes, au corps effilé ...</p> - -<p>—Une hirondelle ...» murmura le prince en -hochant la tête.</p> - -<p>—«De part et d’autre de cet emblème, deux -dessins plus petits: l’un, figurant—d’après -Vamahiré—deux moitiés de lune posées côte -à côte sur une flèche, et le second, un baiser.</p> - -<p>—Comment, un baiser?...»</p> - -<p>Le Bolivien eut un rire silencieux.</p> - -<p>—«Voilà. Les Chiquitos et les Quichuas ont -une sorte d’écriture. Elle consiste en des nœuds -différemment disposés le long de cordelettes: -c’est leur agenda, leur bibliothèque, ces cordelettes -à nœuds, appelées <i>quipos</i>. Eh bien, Valcor -porterait sur le bras le signe qu’un Indien formerait -avec un <i>quipo</i> ou une liane pour exprimer -un baiser.</p> - -<p>—Alors,» s’écria Gilbert, «votre système -s’effondre. Le tatouage n’est pas quelque marque -inscrite, en France, sur le bras d’un rustre assez -malin pour jouer ensuite les marquis à s’y méprendre. -Ce sont des emblèmes empruntés aux -sauvages et adoptés par un aventurier de haute -race, dans un caprice romanesque. Un oiseau, la -lune sur une flèche, une liane parlante ... Souvenirs -de forêt vierge, qui ne sauraient déceler une -origine européenne et populaire.</p> - -<p>—Pas du tout!» répliqua vivement Escaldas. -«Je vous donne les indications de Vamahiré. Je -ne vous dis pas qu’elles soient exactes. Elle désignait, -par des images à elle familières, d’autres -images n’ayant peut-être avec celles-ci que des<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span> -analogies lointaines. Des signes examinés par -elle dans un court instant plein d’épouvante, et -remémorés quinze ans après. Songez donc!»</p> - -<p>Le Bolivien s’arrêta. Gilbert et lui n’avaient -pas cessé de marcher depuis le commencement -de leur entretien. Ils se trouvaient à l’une des -extrémités du domaine de Valcor, sur un chemin -sableux, entre un bois et une prairie où paissaient -des vaches.</p> - -<p>A leurs pieds, sur la poussière blanche, Escaldas -se mit à tracer, du bout de sa canne, un -dessin bizarre.</p> - -<p>—«Voilà ce que je reconstitue,» dit-il.</p> - -<p>Puis, il ajouta:</p> - -<p>—«Vous-même, tout à l’heure, vous songiez -à une hirondelle? Ce n’est pas un oiseau des -forêts d’Amérique, l’hirondelle. C’est pourtant -celui que j’ai représenté à Vamahiré. Elle l’a -reconnu. Ce que je dessine là, je l’ai trouvé -devant elle, d’après sa description. Elle en a crié -d’étonnement.»</p> - -<p>Gilbert se pencha.</p> - -<p>—«On dirait un <span class="font1"><i>B</i></span> majuscule,» observa-t-il -en désignant les deux moitiés de lune posées -sur une flèche.</p> - -<p>Le Bolivien sursauta. Ses yeux s’élargirent.</p> - -<p>—«Une lettre!» s’exclama-t-il. «Une lettre -de l’alphabet!... Dire que je n’avais jamais pensé -à cela! Mais alors, l’autre aussi ... La cordelette -tordue et nouée, c’est peut-être une initiale.</p> - -<p>—Moins distincte, en tous cas,» dit Gilbert, -après un attentif examen.</p> - -<p>—«Si peu distincts que soient ces hiéroglyphes, -je voudrais bien voir la tête que ferait<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span> -le marquis de Valcor si je lui mettais brusquement -sous les yeux un papier que j’aurais illustré -de la sorte.</p> - -<p>—L’épreuve serait curieuse. Pourquoi ne pas -la tenter?» demanda le prince.</p> - -<p>—«Oh!» s’écria le Bolivien avec un geste -d’effroi. «Pas si vite!... Je me rappelle trop le -sort de ma pauvre petite Vamahiré. Je n’y échapperais -pas, moi. L’«Œil-du-Ciel» a dû rapporter -des poisons qui ne s’éventent pas et qui -rendent mortelle une piqûre d’aiguille.</p> - -<p>—Passons donc à vos autres preuves,» dit -Gairlance, en effaçant sous sa semelle les compromettantes -figures.</p> - -<p>—«Elles sont moins romanesques, mais -n’offrent pas un intérêt inférieur,» fit le Bolivien, -tandis que tous deux reprenaient leur -marche. «Je possède une lettre, vous entendez -bien, prince, une lettre, vieille de vingt-trois ans, -et écrite par le marquis Renaud de Valcor....</p> - -<p>—Le vrai?</p> - -<p>—Oh! le vrai, l’authentique ... Où il parle de -celui-ci.</p> - -<p>—Est-ce possible?</p> - -<p>—Cette lettre m’a été confiée par un banquier -de La Paz, lorsque, il y a deux ans, j’ai -commencé là-bas une sourde enquête, après les -révélations de Vamahiré. En écoutant le récit -de l’Indienne, d’obscurs souvenirs, des doutes -anciens, des soupçons effacés reprirent corps -dans ma tête. Une lumière nouvelle se répandit -sur tout cela. J’entrevis une vérité formidable. -Aussitôt je commençai, de toutes parts,—chez -les tribus sauvages de la forêt comme<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span> -dans les villes, parmi les gens qui avaient entretenu -des rapports avec le fondateur de la Valcorie,—des -investigations minutieuses. Je ne -vous en exposerai point ici tous les résultats. Ils -sont consignés dans des dossiers spéciaux, que -je ne livrerai pas à la légère, même et surtout à -vous, prince de Villingen. Ces résultats, il y en -a dont l’insignifiance vous ferait hausser les -épaules. Et cependant, je n’en considère pas un -comme négligeable. Sait-on de quelle coïncidence -peut jaillir la lumière définitive? Mais le -document capital est cette lettre adressée en -1880, par le marquis de Valcor, au banquier -Perez Rosalez, à La Paz.</p> - -<p>—Que dit-elle, cette lettre?</p> - -<p>—Elle traite de questions d’argent, car la -maison Rosalez correspondait avec les établissements -de crédit français où le marquis avait ses -fonds. Elle portait en post-scriptum:</p> - -<p class="p1">«<i>Vous pouvez avoir absolument confiance dans -l’homme que je vous envoie. C’est un autre moi-même. -Vous risquerez d’ailleurs de vous y tromper -en le voyant. Il me ressemble comme un frère.</i>»</p> - -<p class="p1">—Non!...» s’exclama Gilbert, «En effet, -c’est un document précieux, celui-là. Vous possédez -l’original?</p> - -<p>—Pas si bête! L’original est resté dans la -maison de banque Rosalez, qui, seule, peut -garantir son authenticité. J’en ai une photographie.</p> - -<p>—Les chefs ou les employés de cette maison -gardent-ils un souvenir de ce sosie du marquis -de Valcor?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span></p> - -<p>—Un vieux comptable se rappelle avoir été -frappé par l’étrange ressemblance.</p> - -<p>—Et le nom de cet individu?</p> - -<p>—Le comptable?</p> - -<p>—Non, l’autre, le sosie. N’a-t-il rien signé, -aucun reçu, aucune pièce?</p> - -<p>—Rien qui ait pu se retrouver.</p> - -<p>—Un frère ...» reprit Gairlance, répétant -l’expression de la lettre. «Est-ce que Renaud, -par hasard, aurait eu un frère naturel, qui l’ait -accompagné ou rejoint là-bas?</p> - -<p>—Ce serait à établir. Mais point n’est besoin -d’une relation de sang pour expliquer une similitude -de traits.»</p> - -<p>Après un instant de réflexion:</p> - -<p>—«Venons-en,» dit le prince, «à votre troisième -preuve.</p> - -<p>—Celle-ci,» dit Escaldas, «offre, hélas! -moins de solidité, parce qu’elle consiste dans le -témoignage de quelques Indiens déjà âgés, parvenus -à cette limite de la vie où, dans leurs tribus, -on est mis à la broche. D’ailleurs, nous -aurions peut-être quelque difficulté à faire admettre -à la barre d’un tribunal français, la déposition -de ces braves gens, à qui leur religion -interdit de porter aucun vêtement.</p> - -<p>—Mais qu’est-ce qu’ils racontent, vos sauvages?</p> - -<p>—Que, dans leur village, ont séjourné, voici -bien des saisons, deux blancs de même taille et -de figure tellement semblable qu’on eût cru voir -marcher sur la terre le double que tout homme -a de soi-même au fond des eaux. Ces Indiens, -comme vous le devinez, imaginent que leur reflet,<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span> -aperçu dans les lacs ou dans les sources, est -leur fantôme, attiré vers la surface lorsqu’ils s’y -inclinent. Ces deux blancs venaient de la forêt et -sont partis vers le désert. Le village de ces Guarayos -avoisine, en effet, une des vastes plaines -salines, absolument privées d’eau, qui se rencontrent -sur les plateaux inférieurs des Andes. -L’un des deux voyageurs, paraît-il, était malade. -Ils s’arrêtèrent pour que celui-ci reprît des forces. -Son compagnon l’emmenait vers la région haute, -là où s’étendent les nappes desséchées de cachi, -pour le guérir des fièvres contractées dans la région -des fleuves.</p> - -<p>—Du cachi? Qu’est-ce que cela?» demanda -Gilbert.</p> - -<p>—«C’est le nom que les Indiens donnent -au sel gemme, et, en général, à ces vastes bancs, -non seulement de sel, mais de nitre mêlé de -soufre, qui s’étagent sur les premiers contreforts -des Cordillères.</p> - -<p>—Ce village, vous le retrouveriez facilement?» -questionna le prince.</p> - -<p>—«Parbleu! Vous pensez si j’en ai relevé -avec soin la latitude et la longitude! Ça se trouve -au diable, d’ailleurs ... Dans le haut bassin du -Madre de Dios.»</p> - -<p>La conversation tomba, en un silence plein -de fiévreuses convoitises et de féroces calculs. -Les deux causeurs,—presque les deux complices,—arrivaient -à un saut-de-loup, que traversaient, -en guise de pont, deux planches.</p> - -<p>De ce côté finissait le parc, mais non pas le -domaine, de Valcor. Ce vaste champ de blé noir -qui s’étendait au delà, dépendait d’une ferme du<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span> -marquis. Les arbres cessaient. Jusqu’à l’horizon, -c’était le vide de la maigre campagne bretonne. -Au zénith, dans un ciel d’azur vif, floconnaient -de petits nuages en touffes de neige. D’autres, -tout au loin, s’estompaient comme des fumées, -s’étiraient en écharpes mauves, ou se gonflaient -en mousses de cuivre, contre un bleu verdâtre -et défaillant.</p> - -<p>Les deux hommes qui se tenaient là se regardèrent. -Et le choc de leurs prunelles les secoua -comme si la foudre eût éclaté dans le calme indicible -du paysage.</p> - -<p>—«Votre conviction me pénètre,» dit ardemment -Gairlance. «En avant! comme clamait -mon aïeul à Villingen. Il s’agit encore de conquête, -et, je présume aussi, de dangers. Ça -me va.</p> - -<p>—Tant mieux!» répliqua Escaldas. «Voyez -de quelle façon vous voulez entrer en campagne. -Préparez votre plan. Mais, pour le moment, séparons-nous. -Regagnez le château par le parc. -Moi, j’y rentrerai par le pays. Il vaut mieux -qu’on ne nous voie pas ensemble. Et pour une -autre fois, nous aviserons à ne pas tenir nos -conciliabules sur les grand’routes.»</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XIII</h2> - -<p class="pch"><i>LA MÈRE ET LE FILS</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">LE château de Ferneuse, d’aspect plus -ancien que celui de Valcor, n’ayant -pas été, comme l’autre, entièrement -reconstruit sous Louis XIII, est plus -modeste aussi, et commande des terres moins -considérables. Les chasses ont été louées depuis -la mort du comte Stanislas, car Hervé—et -pour cause—n’a pas hérité de ses goûts.</p> - -<p>Ce jeune homme studieux et pensif ne -manque pourtant pas d’énergie physique. Mais, -jusqu’au drame qui s’ouvrait et allait le forcer -d’en faire preuve, il ignorait lui-même les ressources -de sa nature sous ce rapport. Sa vie, -d’avance, était vouée à un double idéal, qu’il -espérait ne pas séparer: un sentiment et une -pensée, un grand amour et une espèce d’apostolat -philosophique.</p> - -<p>Son amour, c’était Micheline. Son rêve intellectuel,<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span> -c’était de réconcilier la science avec la -religion.</p> - -<p>Il avait pris pour devise ce mot de Pascal: -«Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup -de science y ramène.» Hervé de Ferneuse s’appuyait -sur cette donnée de la physique moderne -que l’univers tout entier est une illusion -de nos sens. Les savants ne prouvent-ils pas que -la lumière, par exemple, n’existe point, qu’elle -est seulement une vibration de notre nerf optique, -provoquée par des ondes de l’éther, et que -le même effet peut être produit par d’autres -causes—un choc nous faisant, suivant l’expression -populaire, voir trente-six chandelles, -c’est-à-dire amenant de véritables impressions -lumineuses sur la rétine. «Quand il sera bien -prouvé,» affirmait le jeune penseur, «que -toutes les notions possédées par nous sur les -choses sont de simples interprétations du fini, -pourquoi les opposerait-on encore à nos interprétations -de l’infini? Les premières s’appuient -sur nos sens physiques, c’est-à-dire sur notre -corps. Les secondes sur nos sens psychiques, -c’est-à-dire sur notre âme. Pourquoi récuser la -voix immortelle qui est en nous, au nom du -langage que nous parle l’univers extérieur, -puisque ce langage n’est pas moins mystérieux -que l’autre, ni moins forcé d’emprunter le truchement -de nos facultés, et, en somme, de nos -besoins.</p> - -<p>—«Oui, mère, de nos besoins,» expliquait -Hervé à la comtesse de Ferneuse. «Nos observations -scientifiques ne portent que sur des impressions -agréables, ou, du moins, tolérables, de notre<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span> -être. Elles rentrent toutes dans nos conditions de -vie. La lumière, la chaleur, le son, l’électricité, -l’attraction, sont inséparables de nos nécessités -d’existence matérielle. Mais la morale, l’idéal, la -foi, sont inséparables de nos nécessités d’existence -spirituelle. Je trouverai la démonstration -qui mettra d’accord les unes et les autres de -ces forces. Je la trouverai ici, dans ce laboratoire, -grâce à ces instruments.»</p> - -<p>Il désignait des appareils délicats, des enregistreurs -aux fibres plus sensibles que des nerfs, -aux organes plus impressionnables que de la -chair vive, dont un reflet de lumière ou un courant -électrique suffit à transformer les propriétés. -Il entreprenait des explications, esquissait -des théories.</p> - -<p>—«Grâce, mon cher enfant!» suppliait Gaétane, -avec un sourire, non pas humble, mais -fier. Car elle trouvait plus d’orgueil à voir son -fils planer si haut que de confusion à ne pouvoir -l’y suivre. Elle ajoutait, non sans une douce malice:—«Je -suis au but où tu veux nous mener -tous, puisque je suis une chrétienne. Ne me fais -pas faire le chemin à rebours, par la science, -pour revenir ensuite sur mes pas.</p> - -<p>—La science est belle aussi, allez, mère!» -s’écriait-il, les yeux illuminés.</p> - -<p>—«Je ne suis qu’une ignorante,» soupirait-elle.</p> - -<p>—«Vous êtes une sainte.»</p> - -<p>Gaétane se sentait toujours pâlir à ce mot -qu’aimait à répéter son fils—le fils de l’amour -coupable, l’enfant qui avait dans les veines le -sang d’un homme et portait le nom d’un autre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span></p> - -<p>Si jamais Hervé avait pu remarquer ce trouble, -il l’eût attribué à l’émotion d’une âme trop pure -pour n’être pas modeste, et qu’offusquait un -éloge démesuré. Comment eût-il soupçonné -l’existence d’un secret de passion chez cette -mère admirable, à côté de laquelle il avait grandi -dans une intimité de toutes les minutes, sans -surprendre en elle une seule pensée qui ne l’eût -pas lui-même pour objet? Au lointain de ses -souvenirs d’enfant, il se la rappelait dans un -autre rôle que ce rôle d’éducatrice et d’amie -incomparable,—oui, en effet,—mais c’était -pour l’évoquer, si dévouée, si patiente, auprès -de l’aveugle taciturne qu’il appelait «mon père». -Que devint-il lorsque, le soir de la fête au château -de Valcor, il vit sa mère subir un traitement -indigne, se laisser chasser sans étonnement -ni protestation, et que, malgré lui, un -doute abominable lui assaillit le cœur? Doute -bientôt évanoui, du reste, en ce cœur débordant -de piété filiale, mais que remplacèrent l’angoisse -de l’énigme et l’inquiétude pour son -amour menacé.</p> - -<p>Pendant les jours qui suivirent, Hervé s’interdit -de questionner la comtesse. Il attendait -une explication. La patience lui semblait moins -difficile depuis son entretien avec Micheline, sur -la falaise. L’ivresse d’une certitude passionnée le -soulevait au-dessus des circonstances. L’image de -la jeune fille, debout contre les balustres de la -terrasse, le regard des doux yeux sombres, la voix -qu’elle avait, les mots prononcés par ses lèvres, -s’interposaient entre lui et les choses quand il -essayait de réfléchir. Comment croire, d’ailleurs,<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span> -à une brouille définitive entre Valcor et Ferneuse? -Le malentendu se dissiperait vite. Sa mère allait -certainement recevoir les excuses de la marquise.</p> - -<p>Gaétane les reçut, en effet, dans une lettre. -Dès qu’elle en eut pris connaissance, elle envoya -chercher son fils.</p> - -<p>Le laboratoire du jeune comte de Ferneuse -occupait un pavillon spécial, assez distant de -l’habitation. Des nécessités d’aménagement, la -présence de substances dangereuses, l’isolement -nécessaire aux expériences, commandaient cette -retraite.</p> - -<p>Lorsqu’un domestique vint le prévenir que -M<sup>me</sup> la comtesse demandait à lui parler, Hervé -donna quelques indications à son préparateur, -un garçon du pays, dévoré du désir de s’instruire -et trop pauvre pour faire des études. Puis -le jeune savant lava ses doigts maculés d’acides, -échangea contre un veston sa blouse de travail, -et se rendit à la maison.</p> - -<p>Le cœur lui battait quand il pénétra dans la -petite pièce intime, au premier étage, où sa -mère aimait à se tenir: un boudoir Louis XVI, -malgré le style moyen âge de la profonde croisée, -dont on n’avait pas changé l’architecture. -Sur les tables, sur la cheminée, aux murs, dans -des cadres de toute dimension, des portraits -de lui, à tous les âges. Plusieurs, au pastel ou à -l’aquarelle, étaient l’œuvre de sa mère. L’art -avait charmé de ses joies fines la noble femme -qui se trouvait là.</p> - -<p>Hervé la vit assise au fond d’une bergère, -dans l’embrasure si vaste que c’était comme<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span> -une cellule plus retirée prolongeant la paisible -chambre. Ce coin de prédilection contenait, -outre la bergère, une banquette garnie de coussins, -une petite table en marqueterie, ornée de -cuivres aux ciselures délicates, et portant quelques -très précieux et uniques bibelots. La fenêtre -au triple vitrail, en partie ouverte, encadrait une -perspective de libre espace et de vivantes verdures. -Et celle qui songeait là, en attendant son -fils, avait l’âme et la beauté en harmonie avec -ces choses.</p> - -<p>—«Mère ...» dit Hervé, ému, en lui baisant -la main.</p> - -<p>Il s’assit sur la banquette, tout proche d’elle.</p> - -<p>Immédiatement, il remarqua un papier qu’elle -avait sur les genoux. Ses yeux s’élargirent, s’y -fixèrent.</p> - -<p>—«Lis,» dit-elle, en le lui tendant.</p> - -<p>Gaétane le vit qui souriait, tandis que son -regard courait d’une ligne à l’autre. Elle, au contraire, -s’assombrit et soupira. L’illusion de son -enfant ... Pourquoi lui fallait-il la détruire?</p> - -<p>Le jeune homme relevait une figure brillante.</p> - -<p>—«Pauvre marquise!» dit-il en riant. «Elle -est un peu folle. Ne le croyez-vous pas? Qu’est-ce -que cela signifie, cette crise de somnambulisme -qu’elle prétend avoir eue? Je crois tout simplement -à une crise de rage envieuse. Vous étiez si -belle, ma mère, dans votre toilette de soirée! Ne -vous ayant presque jamais vue habillée ainsi, -j’étais, moi, votre fils, jaloux de vous.</p> - -<p>—Comment, jaloux?</p> - -<p>—Oui ... Mais je ne peux pas vous expliquer, -cela vous offenserait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span></p> - -<p>—Peux-tu donc avoir un sentiment qui m’offense, -Hervé?</p> - -<p>—Non, non ... Mais que sais-je? Ah! pardonnez-moi. -Vous étiez trop femme ... trop ...»</p> - -<p>Il rougit, cacha d’un geste enfantin son visage -contre l’épaule de sa mère. Le mot qu’il ne pouvait -prononcer, le mot de «trop désirable», lui -semblait sacrilège. Il balbutia:</p> - -<p>—«Mère, je veux que vous soyez admirée -seulement par votre fils, avec tout le respect de -votre fils ...»</p> - -<p>Elle devina ce qu’il avait souffert, lui, le jeune -sauvage de Ferneuse, dans cette cohue mondaine, -à voir la façon dont les hommes s’empressaient -autour d’elle, à surprendre les regards -des plus audacieux. Elle entrevit l’horreur de la -révélation qu’elle aurait à lui faire tôt ou tard sur -sa naissance. Une lâcheté la prit. «Est-ce bien -mon devoir de tout lui dire? Ah! je dois lui -épargner, tant que ce sera possible, une si désenchantante -vérité.»</p> - -<p>Ses doigts glissèrent sur la chère tête blonde, -sur la grosse mèche compacte, qu’une ondulation -naturelle relevait au-dessus du front blanc.</p> - -<p>—«Enfant tyrannique!» dit-elle en plaisanterie -caressante. «Heureusement pour toi, mon -âme est plus vieille que mon visage! Ne voudrais-tu -pas me voir avec des cheveux blancs?»</p> - -<p>Il protesta, se rassit, puis, se mettant à rire:</p> - -<p>—«C’est elle,» fit-il, en désignant la lettre -jetée sur la table, «c’est madame de Valcor qui -les verrait volontiers, sur votre tête, les cheveux -blancs. Mais enfin, puisqu’elle exprime tant de -regret pour son inconcevable injure, puisque<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span> -nul étranger n’en a été témoin, puisqu’elle la -met sur le compte de son état nerveux, qui -l’empêche, encore aujourd’hui, de vous apporter -elle-même ses excuses ... je pense, ma chère maman, -que vous ne lui tiendrez pas rigueur.</p> - -<p>—Je n’en veux nullement à Laurence,» prononça -la comtesse ...</p> - -<p>L’accent de cette phrase inquiéta Hervé. Il -n’en voulut rien faire paraître.</p> - -<p>—«J’étais sûr, ma mère, que vous étiez touchée -par la raison qu’elle invoque, en sollicitant -l’oubli de cette scène pénible, «Le bonheur de -nos enfants», murmura-t-il, en regardant le papier -où se trouvaient ces mots, tandis que, de -nouveau, une rougeur, vive comme celle d’une -femme, couvrait son visage au teint si clair.</p> - -<p>—«Ton bonheur, celui de Micheline ... Il ne -dépend pas de madame de Valcor, hélas!» dit -Gaétane.</p> - -<p>—«Et de qui donc?» s’écria Hervé en tressaillant.</p> - -<p>—«De toi, sans doute, mon fils,» dit la -mère avec une intonation presque solennelle.</p> - -<p>—«Oh! alors, pourquoi dis-tu «hélas»? -Tu ne peux rien m’apprendre qui me donne plus -de confiance et plus d’espoir. S’il y a un obstacle -et que je puisse le renverser ... c’est comme s’il -n’existait pas.»</p> - -<p>Elle le contemplait, ravie de son ardeur, de -sa force juvénile. Mais un mensonge, une légende -quelconque, serait-ce le ressort suffisant -pour mettre en jeu de telles énergies? Une impulsion -de vérité plus forte que sa pudeur maternelle -faisait éclater son cœur en elle-même,<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span> -l’ouvrait à cet enfant loyal. Cependant, elle s’en -défendait.</p> - -<p>—«Mère, mère, parle ...» suppliait-il. «Quel -secret terrible me caches-tu donc? Pourquoi me -regardes-tu ainsi?</p> - -<p>—Hervé, mon cher enfant ...» Elle s’arrêta, -tellement étranglée d’angoisse qu’il ne reconnaissait -plus sa voix quand elle reprit: «Écoute-moi -bien. Le secret que tu me demandes, je -n’en détiens pas le dernier mot. La marquise -Laurence l’ignore plus encore que moi-même. -Son acte insensé de l’autre soir, qu’elle met -sur le compte de sa maladie nerveuse, a surgi -de je ne sais quelle redoutable lumière entrevue. -Mais quelqu’un, et quelqu’un qui sait, a dû -se jouer d’elle comme de moi. Sans doute on -lui a donné une explication, qu’elle ne peut me -communiquer, tandis qu’on m’en donnait une -autre, dont je ne saurais m’ouvrir à elle ...</p> - -<p>—Une explication?... Qui vous a donné une -explication, mère?</p> - -<p>—Le marquis de Valcor.</p> - -<p>—Et cette explication ne vous suffit pas? Le -marquis est homme d’honneur.</p> - -<p>—Le marquis serait un homme d’honneur, -s’il vivait.</p> - -<p>—Que dites-vous?</p> - -<p>—Que le père de Micheline n’est peut-être -pas Renaud, marquis de Valcor.</p> - -<p>—Et qui serait-il?» demanda Hervé, abasourdi -à un tel point qu’il ne s’étonnait même -pas encore.</p> - -<p>—«Un inconnu,» prononça Gaétane, dont -l’accent fit passer aux veines de son fils un frisson<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span> -de mystère et d’effroi, «Tu m’entends?» -reprit-elle, et ses yeux transparents exprimaient -la même horreur qui glaçait maintenant le jeune -homme. «Un inconnu ... un être dont nous ne -savons rien, sinon qu’il est là, dans la vie, dans -la puissance et la richesse, dans la lumière du -ciel, sous l’apparence d’un autre ... Et cet -autre ...»</p> - -<p>Sa voix se brisa. Ses yeux se fermèrent. Un -tremblement l’agita.</p> - -<p>—«Maman, revenez à vous. Achevez. Vous -me mettez en face d’un abîme ... Vos paroles -m’épouvantent ...»</p> - -<p>Elle rassembla toute sa force.</p> - -<p>—«Mais, j’y suis plongée, moi aussi, dans -l’épouvante. Tu ne peux pas épouser la fille de -cet homme, avant que je sache ...»</p> - -<p>Hervé eut un léger haut-le-corps. Un certain -sang-froid reparut sur ses traits.</p> - -<p>—«Mère! vous me jetez dans un bien sombre -cauchemar. J’en sais trop peu pour rien -présumer sur le fond ou sur l’opportunité d’une -telle confidence. Mais soyez certaine de ceci: -quel que soit le père de Micheline, fût-ce un -bandit, dût-il être dépouillé honteusement de -tout ce qu’il détient, titre, fortune, honneur, -cela ne changera rien à mon amour, rien à ma -résolution d’épouser celle qui est ma fiancée -devant Dieu.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse garda le silence. Hervé crut -comprendre le regard angoissé qu’elle fixait -sur lui.</p> - -<p>—«Vous m’objecterez l’hérédité,» reprit-il -vivement. «Cette science-là est aussi incertaine<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span> -que les autres. Nous prenons pour des lois ses -manifestations apparentes, pleines d’imprévu, -de contradictions. Micheline est une créature -d’élite, quel que soit le sang qui coule dans ses -veines. L’atavisme, qui nous donne parfois l’âme -d’un aïeul lointain, nous garantit contre les -hasards de l’immédiate hérédité.»</p> - -<p>Un pâle et tendre sourire détendit les lèvres -de Gaétane.</p> - -<p>—«Ah! mère,» dit Hervé plus doucement, -vous songez: «Il aime et n’admettra jamais rien -qui diminuerait celle qu’il aime.» «Eh bien! -vous avez raison. J’aime Micheline. Les plus -effroyables révélations ne me sépareront pas -d’elle, ne me feront pas douter qu’elle ne soit -digne d’être adorée comme je l’adore.»</p> - -<p>—«Les plus effroyables révélations,» répéta -la comtesse, «Plût au ciel que mes soupçons -fussent assez fondés pour prendre une telle -forme. Si je pouvais te déclarer à coup sûr que -Micheline n’est pas la fille du véritable marquis -de Valcor, je ne t’imposerais aucune épreuve -avant de consentir à ton mariage.»</p> - -<p>L’agitation d’Hervé tomba sous ces paroles. -Une ombre de dureté voila ce visage que -Gaétane avait toujours vu si affectueux et si -ouvert.</p> - -<p>—«Je comprends moins que jamais,» reprit-il—et -l’amertume de sa voix s’accordait -avec le changement de sa physionomie.—«Vous -me parlez par énigmes, ma mère. Sans -doute avez-vous vos raisons. Vous m’aimez trop -pour me torturer sans but et sans cause.»</p> - -<p>Elle se dressa, devenue couleur de cendre,<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span> -soulevée comme dans la secousse d’un sanglot.</p> - -<p>Il fit un geste, pour la prier de l’écouter -jusqu’au bout, et poursuivit:</p> - -<p>—«Mais j’ai saisi un mot bien clair. Vous -m’avez parlé d’une épreuve que vous m’imposeriez, -d’une condition à mon mariage avec Micheline. -Pour toutes les épreuves, je suis prêt. Daignez -m’indiquer nettement ce que vous attendez -de moi.»</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse demeura un moment dans -une perplexité indicible. Son fils doutait, son fils -souffrait ... Son fils se retirait d’elle. Comment -le rappeler et l’apaiser? La vérité ne vaudrait-elle -pas mieux que le silence? Si elle lui apprenait -tout ... Tout?... Mais quoi? grand Dieu!... -Sa faute à elle-même n’était pas le plus terrible -à dévoiler devant cette jeune âme. Fallait-il donc -lui dire: «Celle dont tu veux faire ta femme est -peut-être ta sœur, ou bien elle est la fille de -l’homme qui a supprimé ton véritable père, qui, -sans doute, l’a tué de sa main.» Alternative -atroce! Non, cette mère ne pouvait pas en déchirer -son fils. Elle lui dit:</p> - -<p>—«Voici ce que je te demande de faire. Tu -comprendras plus tard. Sache seulement aujourd’hui -que notre avenir,—le tien comme le -mien, celui de ton amour, et aussi celui de mon -cœur, qui n’espère plus que l’apaisement,—dépend -du succès de ce que tu vas entreprendre.</p> - -<p>—Je vous écoute, ma mère.</p> - -<p>—Tu vas partir pour l’Amérique.</p> - -<p>—Laisser mes travaux!... Quitter ma fiancée!...» -Il ajouta plus faiblement: «Vous -quitter!...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span></p> - -<p>Elle sentait à chaque phrase diminuer la confiance -de son enfant. «C’est mon châtiment,» -se dit cette victime de l’amour, que l’amour -brûlait encore en un enfer de chaudes ténèbres, -où flottaient des souvenirs et des souffles de -vengeance.</p> - -<p>—«Oui, mon Hervé, mon enfant précieux. -Il faut que tu te résignes à ce sacrifice, et cela, -sans chercher à en mesurer la nécessité ni les -conséquences, simplement parce que je te le -demande, simplement par une foi aveugle dans -ta mère infortunée.»</p> - -<p>Il fut remué par le chevrotement de douleur.</p> - -<p>—«O ma pauvre mère! à quel chagrin -affreux êtes-vous donc en proie? Ne voulez-vous -pas me le dire?... Quelle force vous me donneriez!»</p> - -<p>Une suprême hésitation passa sur le visage, -maintenant décomposé de souffrance, de Gaétane. -Puis, comme terrifiée de sa propre faiblesse.</p> - -<p>—«Tais-toi, tais-toi! Tu es le seul objet de -mon souci. Écoute. Ce que tu dois aller chercher -là-bas, en Amérique, c’est une preuve ...</p> - -<p>—Une preuve?... de quoi?</p> - -<p>—D’un crime qu’aurait commis celui qu’on -nomme le marquis de Valcor.</p> - -<p>—Un crime!... Oh! ma mère!...</p> - -<p>—Ce mot-là te trouble, malgré tout.</p> - -<p>—Il m’affole. Mais il ne change rien à mes -sentiments pour Micheline ... Elle ... elle!... que -Dieu la préserve! Il ne faut pas qu’elle sache!...</p> - -<p>—Elle ne saura pas. Cette noire action dont -son père se serait rendu coupable n’est pas ce -qui te séparerait d’elle irrémédiablement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span></p> - -<p>—Si une telle action est l’origine de leur -fortune, je n’en accepterai pas une parcelle,» -s’écria Hervé, «Que Micheline devienne ma -femme, et je l’emmènerai bien loin, hors d’une -atmosphère d’intrigue et de mensonge.»</p> - -<p>La dure parole atteignit sa mère. Cette -atmosphère, elle la créait autour de lui. Et il -souffrait trop pour ne pas l’en rendre responsable. -C’était l’expiation. Elle se résigna.</p> - -<p>—«Garderas-tu, mon fils, assez de foi en -moi pour accepter la mission dont je vais te -charger?</p> - -<p>—Je l’exécuterai fidèlement, ma mère.»</p> - -<p>La question dictait une autre réponse. Mais -M<sup>me</sup> de Ferneuse n’insista pas.</p> - -<p>—«Voilà,» dit-elle. «Renaud de Valcor a -des raisons pour croire que moi,—moi seule au -monde,—j’ai des doutes sur sa véritable personnalité. -Il possède, à ce qu’il prétend, un témoignage -qui anéantirait ces doutes. Un objet,—un -souvenir sacré.—Cet objet, il l’aurait -laissé de l’autre côté de l’Atlantique, en lieu sûr. -Son intention est de le faire revenir pour le -mettre sous mes yeux.</p> - -<p>—Quelle sorte de témoignage?» demanda -Hervé. «Un document écrit?</p> - -<p>—Non.»</p> - -<p>Gaétane fit une pause, puis ajouta:</p> - -<p>—«Un anneau.</p> - -<p>—Une bague?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Où se trouve-t-elle, cette bague? Vous -avez dit: «En lieu sûr.»</p> - -<p>—C’est l’expression dont s’est servi Valcor.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span></p> - -<p>—Et cela signifie?</p> - -<p>—Pour moi,» dit la comtesse, «ce mot qui -m’a frappée, ce mot qui coïncidait avec d’autres -indices, aurait un sens affreux.</p> - -<p>—Quel sens? Quel serait donc ce lieu sûr?</p> - -<p>—Une fosse mortuaire.»</p> - -<p>Hervé se tut et regarda profondément la -comtesse.</p> - -<p>—«Tu devines?...» reprit celle-ci. «La -bague serait restée au doigt de l’homme dont -celui-ci aurait pris la place.</p> - -<p>—Du marquis de Valcor?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Qu’était-ce que cette bague?</p> - -<p>—Un bijou de famille.</p> - -<p>—Le meurtrier, l’imposteur, aurait eu soin -de la prendre.</p> - -<p>—Peut-être pas. L’anneau était simple et -uni comme une alliance. Mais il y avait quelque -chose de gravé à l’intérieur,—détail caractéristique, -certainement ignoré même de l’ami le -plus intime.</p> - -<p>—Ma mère! ma mère!» s’écria Hervé dans -une agitation étrange, «quelle était cette inscription?</p> - -<p>—Tu le sauras,» murmura-t-elle, «si tu retrouves -l’anneau.»</p> - -<p>Une lueur déchirante traversa le cœur du fils. -Eh quoi! sa mère connaissait le secret d’un -homme,—secret qu’il n’eût pas révélé à son -meilleur ami!... La devise d’une bague ... Une -devise d’amour!... Et quel désir n’avait-elle pas -de recouvrer ce gage!... Eh bien, il le lui rapporterait, -dût-il risquer mille fois sa vie. Sans<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span> -doute, elle n’osait pas lui dire qu’il y allait de -son honneur.</p> - -<p>Gaétane vit une fièvre soudaine enflammer -les yeux du jeune homme, tandis que lui, il découvrait -sur ses traits altérés, dans son regard -éperdu, quelques traces des angoisses passionnées -auxquelles tout à l’heure encore, il la supposait -inaccessible.</p> - -<p>—«Ma mère,» s’écria-t-il avec une sombre -énergie, «comptez sur moi pour conquérir, s’il -existe encore, ce bijou d’une si singulière importance ...»</p> - -<p>Elle l’interrompit:</p> - -<p>—«Ne te méprends pas. Le bijou n’a d’importance -que par l’endroit sinistre où je suppose -qu’il gît. Si le marquis n’a qu’à le faire prendre -dans un coffre-fort, mes pressentiments ...</p> - -<p>—Le faire prendre?... Par qui?</p> - -<p>—Valcor envoie tout exprès un émissaire en -Amérique.</p> - -<p>—C’est donc par cet émissaire que je saisirai -le fil à suivre,» dit Hervé. «Car enfin, malgré -toute mon ardeur à exécuter vos volontés, ma -mère, je ne puis fouiller le sol d’un continent -pour y découvrir une bague avec la poussière -d’un cadavre.</p> - -<p>—Sans une pareille circonstance, je ne t’en -eusse pas chargé, mon fils. Mais, sachant que -monsieur de Valcor était en mesure de retrouver -la bague, j’ai encore, grâce au hasard, appris quel -individu il employait à la chercher.</p> - -<p>—Qui est-ce?</p> - -<p>—Un homme dont le choix fortifie mes -soupçons, me confirme dans l’idée qu’il s’agit<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span> -d’une entreprise obscure. Si le marquis devait -simplement se faire expédier un objet précieux, -n’a-t-il pas dans ses établissements boliviens, -parmi ses correspondants ou ses employés, -assez de gens sûrs pour se conformer à -ses ordres. Or, sais-tu qui va partir avec ses instructions -secrètes pour cette Valcorie à demi -sauvage, où des forfaits peuvent s’accomplir -sans que la société civilisée en prenne souci? Un -être presque sauvage lui-même, un révolté -contre l’ordre établi, un garçon sans peur et -sans scrupules, Mathias Gaël, le contrebandier.</p> - -<p>—Mathias Gaël?...»</p> - -<p>Hervé répéta les syllabes, comme si ce nom -ne lui disait pas grand’chose. A présent, il écoutait -les explications de sa mère avec cette expression -d’intense lucidité qu’il avait en réunissant -les données d’une expérience. L’observateur -et le savant reparaissaient en lui. Aux prises -avec un problème, il laissait son alerte intelligence -maîtriser le trouble de son cœur et se -tendre vers le but. A le voir plus attentif et plus -calme, la comtesse oubliait un peu, elle aussi, -l’inquiétude de son rôle incertain, la cruelle confusion -des réticences qui la rendait suspecte à -son enfant, sa terreur d’être trop maladroite ou -trop habile, de le bouleverser par une apparence -d’aveu ou par une apparence de mensonge. -Plus à l’aise sur le domaine des faits exacts, elle -présentait nettement à Hervé ce qu’elle attendait -de lui.</p> - -<p>Depuis la veille, elle savait que Mathias Gaël -partait pour l’Amérique. Le mystère de ce départ, -la réputation hasardeuse du messager, l’état d’esprit<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span> -de celui qui l’envoyait, commentaient de -façon singulière l’engagement pris par Renaud -de lui restituer la bague,—dont il s’avouait -incapable de citer l’inscription. Ce n’était pas -celui-ci qui avait renseigné M<sup>me</sup> de Ferneuse. -Hantée par l’étrange histoire qu’il lui avait -racontée sur la naissance de Micheline, Gaétane, -avec le prétexte de visites de charité, était descendue -au bord de la mer, parmi les pauvres -maisons des pêcheurs, et elle avait trouvé le -moyen de passer un long moment dans la demeure -des Gaël.</p> - -<p>Ceux-ci n’acceptaient pas l’aumône et ne -répondaient pas aux questions trop bienveillantes. -Aussi la comtesse se présenta-t-elle autrement. -Elle entra pour demander si Bertrande, -l’habile dentellière, parviendrait à réparer une -écharpe en venise ancien dont elle avait eu soin -de se charger.</p> - -<p>—«J’ai voulu venir moi-même,» dit-elle. -«Ma femme de chambre n’aurait pu juger de -votre capacité, mademoiselle Bertrande. Je vous -serai très obligée d’exécuter un fragment de -dessin en ma présence. On peut être une dentellière -hors ligne telle que vous, dans le genre -où vous travaillez, sans avoir le tour de main -pour ces vieux modèles. Et j’aimerais mieux -garder cette dentelle en lambeaux que de la -laisser toucher par quelqu’un qui m’y ferait des -fautes de style.</p> - -<p>—Si vous voulez me la confier une heure, -madame, je vais essayer,» dit Bertrande.</p> - -<p>Sous la feinte modestie de la jeune fille, une -fierté brilla. Et la dignité de son art la rendit<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span> -plus pareille que jamais à la jeune châtelaine de -Valcor.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse étudiait avec stupeur cette -ressemblance. Depuis longtemps elle n’avait -pas eu l’occasion de la constater. Les années -récentes l’avaient accrue. Et l’explication qu’on -lui en avait donnée la rendait plus impressionnante. -«Comment nier que ces jeunes filles -ne soient deux sœurs? Après tout, le récit de -Valcor est vraisemblable. Un tel lien ne doit -exister entre elles que par la mère. Car, si Renaud -était le père de Micheline, il ne pourrait -être aussi celui de Bertrande, née au moment où -ce fondateur, vrai ou suspect, de la Valcorie, -jetait les bases de ses possessions d’Amérique.»</p> - -<p>Gaétane méditait la déconcertante énigme, -tandis que Bertrande travaillait, et que la vieille -Mathurine faisait, avec une bonne grâce un peu -brusque et hautaine, les honneurs du logis à -leur visiteuse. Dans sa rudesse, l’aïeule ne laissait -pas que d’être flattée par la démarche de la -noble dame. Elle lui offrit du cidre, du lait et du -pain bis. Gaétane trempa ses lèvres dans la -tasse de lait et grignota un peu de l’épaisse -tranche grisâtre, qui avait un goût de terre et -de genêt, comme une parcelle de la lande âpre -et fraîche. Cependant, elle observait tout. Elle -tâchait de savoir. Elle épiait le moindre indice. -Même, elle allait s’informer de l’Innocente, -lorsque celle-ci, curieuse comme tous les instinctifs, -survint pour voir qui était là. Car sa fine -oreille percevait une voix étrangère, et, d’ailleurs, -Bertrande s’était interrompue de chanter en travaillant. -Mais, ni de l’aïeule, ni de la folle, ni<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span> -de la jeune fille, M<sup>me</sup> de Ferneuse ne tira rien -qui pût contredire ou confirmer sa préoccupation. -Si cette demeure contenait un secret, il -était bien gardé!</p> - -<p>La visiteuse allait donc partir, après avoir -accordé le plus vif éloge à l’ouvrage parfait de -Bertrande, lorsqu’une ombre, haute et nette, se -dressa au seuil de la maison.</p> - -<p>—«Eh bien, ça y est, les femmes! Vous -n’aurez plus peur de mes farces. Je pars en Valcorie, -pour le pays de Cocagne, et avec de la -galette en poche,» dit une joyeuse voix d’homme, -tandis qu’une tape sur le côté de la veste rendait -un son mat, comme à la rencontre d’un portefeuille -bien rempli.</p> - -<p>—«Tu ferais mieux, Mathias, de tenir ta -langue et d’ôter ton béret, par respect pour -madame la comtesse,» dit vivement Mathurine.</p> - -<p>—«Madame la comtesse?...» balbutia le -marin tout interdit.</p> - -<p>Il entra. Ses yeux, éblouis par l’espace, eurent -vite fait de s’adapter au demi-jour de la salle. Et -il demeurait muet, tournant sa coiffure entre ses -doigts, devant l’apparition élégante, dont il ne -cessait pas de s’étonner.</p> - -<p>«Le voilà donc, ce Mathias,» pensait Gaétane.</p> - -<p>Avec un sentiment bizarre, une curiosité -aiguë, elle regardait cet homme, qu’on lui avait -dit être le père de celle que son fils épouserait -malgré tout. Point déplaisant à voir, ce souple -et hardi marin, avec son masque brun, percé de -deux yeux vifs et pâles, son grand corps sec, -aux épaules larges, que l’on devinait d’une agilité<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span> -féline, d’une résistance d’acier. La gaucherie -de son attitude marquait de l’embarras, mais -sans aucune bassesse. Il avait, dans les gestes, -l’aisance noble que donne la justesse indispensable -aux exercices périlleux.</p> - -<p>—«Ainsi, vous allez en Valcorie?» lui demanda -M<sup>me</sup> de Ferneuse.</p> - -<p>La vieille Mathurine intervint rapidement.</p> - -<p>—«En Valcorie, madame la comtesse. Il veut -dire au château de Valcor. C’est notre façon de -parler, quand nous voulons rire.»</p> - -<p>Personne, cependant, n’avait l’air disposé à -rire, dans cette famille, sur laquelle pesaient des -tristesses cachées, et où les faces graves portaient -l’empreinte pensive qui, chez les gens de mer, -est comme le reflet de l’infini.</p> - -<p>—«Vous êtes bien sûre qu’il s’agit du château -de Valcor?» poursuivit Gaétane. «J’aurais -pensé pourtant que Mathias, qui a tant de raisons -pour être dévoué au marquis, recevrait de lui certaine -mission.»</p> - -<p>Elle avait intentionnellement appuyé sur les -mots que Mathurine et son fils pouvaient comprendre, -si l’histoire était vraie de la violence -faite à l’Innocente par Mathias et de l’intervention -généreuse de Valcor.</p> - -<p>Tous deux tressaillirent quand elle souligna -d’une intonation voulue «tant de raisons pour -être dévoué au marquis.»</p> - -<p>Elle ajouta, par un prompt rapprochement -d’idées entre sa dernière conversation avec -Renaud et ce projet de départ, que la mère du -marin niait inutilement:</p> - -<p>—«Oui, qui chargerait-il, si ce n’est vous,<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span> -mon ami, de découvrir et de lui rapporter le -fameux anneau?...»</p> - -<p>Elle n’acheva pas, recula, saisie, devant un -mouvement si farouche de Mathias, qu’elle se -crut menacée.</p> - -<p>—«Madame la comtesse,» dit-il, en désignant -Bertrande et la folle, «il y a ici des oreilles -de trop. Si vous avez des choses comme ça à me -dire, sortons.»</p> - -<p>Joignant l’action à ses brusques paroles, il -quitta la pièce, traversa en trois pas le jardinet, -se trouva sur le sentier. La comtesse le suivit. -Mais elle pensa d’abord qu’il la fuyait, car il ne -s’arrêtait pas, gravissant la côte. Il évitait simplement -les maisons voisines, et voulait quitter -l’étroit chemin, où deux personnes, ne pouvant -marcher de front, devaient forcément élever la -voix pour causer ensemble. Atteignant la route -d’en haut, il la franchit encore, car il y aperçut -la petite charrette anglaise dans laquelle M<sup>me</sup> de -Ferneuse était venue, et le groom debout, près -du cob. Mathias, de son pas rapide, pénétra dans -la lande. Alors seulement, il devint tout à coup -immobile, sans tourner la tête, semblant consentir -à ce qu’on le rejoignît, mais n’y tenant -pas, dans une indifférence fière.</p> - -<p>«Quelles gens, ces Gaël!» se dit la comtesse.</p> - -<p>Leur rude orgueil ne déplaisait pas à son âme -altière. Conciliante, elle rejoignit Mathias.</p> - -<p>—«Ne craignez rien,» dit-elle avec une persuasive -douceur, «vos secrets sont en sûreté -avec moi.</p> - -<p>—Je n’ai pas de secrets.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span></p> - -<p>—Soit. Ceux du marquis, alors.</p> - -<p>—De ceux-là, je n’ai pas à parler.»</p> - -<p>Il croisa les bras, serra les lèvres, dont on -voyait le pli volontaire, car Mathias ne portait -pas de moustaches, mais un collier de barbe -noire et frisée. Dans le plein jour de l’espace, -M<sup>me</sup> de Ferneuse détailla mieux sa physionomie. -Micheline et Bertrande lui ressemblaient. Cela -ne faisait pas de doute. Celle-ci d’ailleurs plus -que l’autre, bien qu’elle fût seulement sa nièce. -Mais elle avait les mêmes prunelles, d’un bleu -clair et lustré.</p> - -<p>En ce moment, il les fixait, ces prunelles au -dur scintillement, sur celles de la comtesse, avec -un air de résolution et de défi. Elle ne s’intimida -pas. Pendant une seconde même, une velléité -presque irrésistible d’interroger cet homme, de -lui arracher la vérité sur la naissance de Micheline, -fit battre le cœur et trembler la bouche de -Gaétane. Mais non. Cela était aussi impossible -que puéril. Impossible, car la confidence était -comme n’existant pas. Le marquis n’avait pas -plus le droit de la lui faire qu’elle de paraître -l’avoir reçue. Ce marin, ce rustre, s’était fié à la -parole d’un gentilhomme, et ne pouvait apprécier -les circonstances exceptionnelles où celui-ci -s’était cru permis de la rompre. Puéril, parce que -Mathias protesterait sans doute, et que ses protestations -ne prouveraient rien, pas plus d’ailleurs -que ses affirmations.</p> - -<p>Quelles connivences réelles y avait-il au fond -de cette intrigue, entre le contrebandier et le -marquis? Duquel des deux M<sup>lle</sup> de Valcor était-elle -la fille, en admettant la naissance clandestine,<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span> -l’abandon, la mort d’une des enfants, soit -dans le berceau de dentelles, soit au pied de la -meule, dans la prairie nocturne? Comment savoir? -Celui-ci même, père de la vivante, ne savait -pas laquelle des deux avait survécu, à ce qu’affirmait -Valcor. L’interroger, c’était donc risquer -en pure perte une dangereuse indiscrétion. -C’était se mettre à sa merci en lui laissant deviner -quels liens l’unissaient peut-être à la radieuse -héritière, à la fiancée du comte de Ferneuse. -La mère d’Hervé frissonna de répugnance, -plutôt d’ailleurs par aversion pour tant de mensonges, -que par mépris du sang plébéien, impétueux -et sain, après tout, aux veines de ce Breton -de vieille souche. Elle lui dit, le regardant bien -en face, comme il la regardait lui-même, et avec -une force morale équivalente à cette brutale volonté:</p> - -<p>—«Pour cacher si bien ce qu’on vous confie, -Mathias, il faudrait ne point frémir à la moindre -parole, comme lorsque j’ai mentionné cet -anneau, que vous devez chercher si loin, dans -une cachette si étrange.»</p> - -<p>Le visage basané du marin ne pouvait changer -de couleur, mais Gaétane vit passer sur le blanc -des yeux un rouge éclair, comme par l’afflux du -sang. Les paupières battirent. Elle entendit crisser -les dents.</p> - -<p>—«Femme!» s’écria le contrebandier avec -une sourde violence, «ne me tentez pas! Les -ennemis du marquis de Valcor sont les miens. -Les langues qui pourraient raconter ses secrets, -si elle ne savent pas se taire, ne parleront pas -longtemps.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span></p> - -<p>La comtesse de Ferneuse eut un énigmatique -sourire. «J’avais donc deviné juste,» se dit-elle.</p> - -<p>Elle ne trembla pas. L’homme singulier qui, -en somme, la menaçait de mort, n’avait rien de -vil ni d’insolent. Même en appelant «femme» -celle que tout le pays nommait respectueusement -«Madame la comtesse», il gardait une autorité -mâle, une sorte de solennité rustique, redoutable, -mais non outrageante. Dans cette lande égalitaire, -où le vent de l’Océan maintenait toute -plante au même niveau, ces deux êtres si différents -d’origine, l’humble marin et la grande -dame, se sentaient comme nivelés aussi par un -souffle tragique. Leurs destins se mêlaient sous la -passion et le mystère. Gaétane s’exalta, dans -l’espace vif et l’âpre sentiment de la lutte. Mais -son exaltation fut tout intérieure. Son visage gardait -sa grâce calme, tandis qu’elle répondait:</p> - -<p>—«Je ne suis pas l’ennemie du marquis Renaud -de Valcor. Et quant à son secret, je compte -sur vous, Mathias Gaël, pour le faire surgir hors -de la tombe.»</p> - -<p>Sur ces mots, elle se détourna tranquillement -pour regagner sa voiture.</p> - -<p>Le contrebandier, stupéfait, la regarda s’éloigner. -Il ne bougea pas. Ses yeux seuls la suivirent. -Un étonnement prodigieux le clouait au -sol.</p> - -<p>Toute cette rencontre avec Mathias, M<sup>me</sup> de -Ferneuse la racontait à Hervé. Nul détail que le -jeune homme ne dût entendre. Et lui-même -vibrait à ce récit. Là, en effet, se trouvait la clef -de quelque dramatique mystère. Ce gaillard audacieux,<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span> -attaché au marquis par on ne sait quel -lien d’intérêt ou de crime, ne partait pas pour -remplir une mission banale. Celui qui parviendrait -à le suivre pourrait bien être conduit dans -des endroits singuliers et contempler des spectacles -inattendus.</p> - -<p>—«Celui-là, Hervé, j’ai pensé que ce serait -toi,» dit la comtesse.</p> - -<p>—«Moi, ma mère!... Un rôle de mouchard!»</p> - -<p>Il avait bondi. Elle l’apaisa, une main sur la -sienne.</p> - -<p>—«Non, mon fils, je ne te proposerai jamais -une entreprise indigne d’un Ferneuse. D’ailleurs, -comment t’y prendrais-tu pour épier personnellement -un individu qui doit connaître ta physionomie? -Certes, il y a autre chose à faire. Je te -vois là-bas, non pas en espion, mais en justicier. -N’agis pas par la ruse, mais en guerre ouverte.</p> - -<p>—Comment cela? Vais-je me colleter avec -ce rustre? D’ailleurs, ne se laisserait-il pas tuer -plutôt que de trahir celui qui l’emploie?</p> - -<p>—Hervé, tu es un savant. Tu as des moyens -d’investigation que d’autres ignorent.</p> - -<p>—Pour les secrets de la Nature, pas pour ceux -des cœurs, hélas!» prononça-t-il avec une -amertume dont le sens n’échappa point à sa -mère.</p> - -<p>—«Je te crois,» dit-elle vivement. «Car tu -ne te méfierais pas du mien.</p> - -<p>—Me méfier! Ne prononcez pas ce mot, ma -mère. Je suis prêt à vous obéir aveuglément -sans même vous demander vos raisons secrètes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span></p> - -<p>—Crois-moi,» déclara-t-elle avec force, «mes -raisons secrètes sont ton bonheur, mais elles sont -aussi ton devoir.»</p> - -<p>L’accent de ces paroles retentit à fond dans -la conscience de son fils. Il la sentit ardemment -sincère. Et il se taisait, la regardant, réfléchissant. -Son bonheur, c’était Micheline. Son devoir ... un -devoir évidemment plus haut que l’immédiate -obéissance filiale, comment donc sa mère pouvait-elle -l’entendre? A quelle distance n’était-il -pas de supposer qu’elle employait l’enfant à -venger le père, et que, s’il retrouvait là-bas les -traces d’une existence criminellement anéantie, -c’est à cette existence-là qu’il devait la sienne! -Une telle pensée ne l’effleura pas. Et pourtant -une ferveur croissante l’animait pour cette tâche -qu’il pressentait sacrée. M<sup>me</sup> de Ferneuse avait -réellement suggestionné son fils. Sa sourde -fièvre, son vouloir intense, la solennité de ses -accents, toute cette puissance féminine et maternelle -émanant de son âme passionnée, dominait, -entraînait le jeune homme. Une espèce -d’enthousiasme le gagnait.</p> - -<p>Il s’inclina, baisa la main de la comtesse.</p> - -<p>—«Vous me posez un étrange problème, -ma mère. Mais je jure de faire tout ce qui dépendra -de moi pour vous en apporter la solution. -D’ailleurs, j’envisage ici, comme vous me -le dites, un devoir, non pas peut-être avec tout -le sens que vous donnez à ce mot, et que j’ignore, -mais en ce qui concerne mon amour. Cet amour -s’adresse à une créature adorable, que je sais au-dessus -de tout mal. Si elle vit dans une atmosphère -d’imposture, je dois l’en arracher avant de<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span> -la faire mienne. Je dois la sauver d’une complicité -qu’elle rejetterait avec horreur. Je dois la -garantir des catastrophes qui ne manqueront pas -d’atteindre les coupables.</p> - -<p>—C’est bien, mon Hervé,» s’écria M<sup>me</sup> de -Ferneuse. «Alors, tu partiras pour l’Amérique?</p> - -<p>—Je partirai.</p> - -<p>—Ne perds pas un moment,» fit Gaétane, -soucieuse. «L’important est de toujours rester -sur la trace de Mathias. Qui sait s’il n’a pas -quitté le pays depuis hier? Suppose qu’il ait -gagné par mer, avec son bateau, un port d’embarquement, -qu’il soit allé au loin prendre passage -sur un navire étranger ...»</p> - -<p>La physionomie délicate et pensive du jeune -comte de Ferneuse s’obscurcit.</p> - -<p>—«Ah! mère, comme vous prévoyez vite!... -Je n’ai pas votre subtilité. Le peu de science que -je possède me sera inutile pour la tâche que -j’entreprends!»</p> - -<p>Il se leva, secouant une insidieuse lâcheté.</p> - -<p>Quelle tristesse de laisser ses expériences! Des -vérités près d’éclore allaient peut-être s’ensevelir -de nouveau pour longtemps sous la poussière de -son laboratoire fermé. Et Micheline ... Il devrait -s’éloigner d’elle, sans même qu’elle pût le suivre -par la pensée, dans le mystère de son scabreux -voyage.</p> - -<p>—«Tu pourras faire tes adieux officiels à -Valcor,» observa sa mère. «Après cette lettre -de Laurence, qui clôt l’incident du bal, nous -n’avons pas à leur tenir rigueur. La marquise, -en parlant du «bonheur de nos enfants», t’admet -clairement comme son futur gendre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span></p> - -<p>—Je ne suis pas de votre avis, mère. Je n’irai -pas à Valcor avant mon départ.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que je me voue, aujourd’hui, à une -œuvre de justice, ou, jusqu’à nouvel ordre, de -suspicion, contre le maître de cette demeure. -Et que je ne puis y entrer pour lui serrer la -main.</p> - -<p>—Mais Micheline?</p> - -<p>—Vous l’informerez que je m’absente momentanément -pour aller recueillir des documentations -scientifiques. Micheline aura confiance -en moi. Elle sera patiente. C’est une âme forte.</p> - -<p>—Je ne puis que t’approuver, mon enfant,» -dit Gaétane. Elle ajouta:—«Moi-même, d’ici -à ton retour, j’aurai peu de rapports avec cette -maison. La façon dont j’y fus traitée reste un -prétexte suffisant à quelque froideur. Surtout -quand l’immédiate influence de votre amour, à -vous deux, enfants, n’agira pas pour effacer l’impression -pénible. Je quitterai aussi sans doute -Ferneuse. J’irai à Paris. J’attendrai.»</p> - -<p>Ce «j’attendrai» vibra aux cordes profondes -de la voix et de l’âme. Hervé comprit que l’existence -de sa mère allait se concentrer dans cette -attente. Le mot le jeta en avant comme un -aiguillon et un signal. Il offrit son front au baiser -de la comtesse et sortit de la chambre.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XIV</h2> - -<p class="pch"><i>LA SÉDUCTION</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">LORSQUE M<sup>me</sup> de Ferneuse avait quitté -la maison des Gaël pour l’abrupt colloque -avec Mathias, sur la lande, la -fille de l’Innocente, sans lever la tête, -avait poursuivi son travail.</p> - -<p>—«Tu vois,» lui dit la vieille Mathurine en -touchant l’écharpe de la comtesse, «il ne tiendrait -qu’à toi de faire des choses de valeur, -comme celle-ci. Tu as une fortune dans les -doigts, si tu veux seulement être laborieuse.»</p> - -<p>Bertrande émit un petit rire sardonique.</p> - -<p>—«Des pièces de dentelles comme celle-ci? -Et qui me les achèterait? Les pêcheuses de -homards du Conquet, sans doute?</p> - -<p>—Non. Les dames des châteaux, comme celle -de Ferneuse.</p> - -<p>—Et celles de Valcor,» ricana de nouveau la -jolie ouvrière. «Vous savez bien que votre marquis, -dont vous êtes si coiffée, mère-grand,<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span> -n’aime guère que je montre là-haut ma figure, -trop pareille à celle de sa Micheline.</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu veux dire, Bertrande?» -demanda l’aïeule sévèrement.</p> - -<p>—«Moi. Oh! rien du tout. C’est le hasard -qui fait les ressemblances, n’est-ce pas? Seulement, -puisque vous me parlez des châtelaines -qui me feront gagner si brillamment ma vie, je -demande où vous les voyez.»</p> - -<p>La jeune fille leva son admirable visage, dont -l’expression ironique s’accordait bien avec l’intonation -amèrement moqueuse de sa voix.</p> - -<p>—«Tu n’avais qu’à rester au couvent. Toute -la noblesse de Bretagne s’y fournit de dentelles. -Ton habileté aurait été bientôt connue et appréciée -par cette clientèle brillante.</p> - -<p>—Et surtout par les bonnes Sœurs, pourriez-vous -ajouter, grand’mère,» s’écria Bertrande -avec plus d’âpreté encore. «Merci! Je ne tiens -pas à enrichir les nonnes.</p> - -<p>—Enrichir les nonnes, comme tu dis, c’est -s’assurer des trésors dans le ciel. Tandis qu’à -essayer de s’enrichir soi-même, une fille comme -toi risque de perdre ce qu’elle possède de plus -précieux: sa bonne renommée, et peut-être son -âme.»</p> - -<p>Un sourire difficile à interpréter flotta sur la -bouche, si charmante, de Bertrande, tandis -qu’elle rougissait légèrement. Avec un air malicieux -et secret, elle s’inclina plus attentivement -sur son ouvrage. L’aïeule soupira, l’observant -avec inquiétude. Qu’avait-elle dans la tête, cette -enfant trop suavement belle pour une destinée -vulgaire? Ah! Mathurine le devinait trop. L’écervelée<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span> -n’avait-elle pas déclaré, la veille, qu’avec -son talent de dentellière elle gagnerait ce qu’elle -voudrait à la ville. Quelle ville? Brest, peut-être, -Paris, plutôt.</p> - -<p>A la pensée de Paris, un frisson secouait la -vieille Bretonne. Jamais elle n’avait vu la cité -formidable, le gouffre tourbillonnant où se perdent -les filles des paysans et des marins. Mais -elle en avait l’effroi, comme d’un vestibule de -l’enfer. Elle s’en formait une image confuse, -brillante et terrible. L’Océan, qui pourtant lui -avait pris son premier-né, et qui réclamait à -chaque saison de pêche son tribut de vies humaines, -lui paraissait moins hostile. Mourir en -mer, c’est naturel, c’est un fier destin. Et l’on est -sûr d’y rencontrer Dieu. Aux heures de tempête, -les vagues et le ciel se confondent. Mais l’amas -sans fin de maisons pleines de luxe, de parfums -et de bruits de plaisirs, où l’on vit la nuit et où -l’on dort le jour, où l’on ne mange pas la moindre -nourriture sans des argenteries bizarres et compliquées, -sans des fleurs que le bon Dieu n’a pas -faites, monstrueuses et factices, sur des nappes -de dentelles, c’était pour la rude paysanne un -piège colossal et diabolique, et l’existence y constituait -un perpétuel défi du vice humain à l’ordre -providentiel des choses.</p> - -<p>Elle dit à sa petite-fille:</p> - -<p>—«Si ton père, mon pauvre Bertrand, vivait, -il aimerait mieux te voir en cotte de droguet et -en capuchon de laine, t’écorcher les pieds nus -aux rochers comme nos pêcheuses de homards, -dont tu parlais tout à l’heure, plutôt qu’en demoiselle, -avec tes fuseaux et tes aiguilles, puisque<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span> -la vanité de ton métier te tourne la tête.»</p> - -<p>Bertrande resta muette. Mais une autre voix -se fit l’écho de celle qui venait de parler.</p> - -<p>—«Bertrand ... Bertrand ...» gémit l’Innocente.</p> - -<p>Ce fut comme une très lointaine plainte. Puis, -tout de suite, la douloureuse vibration de l’âme -inconsciente s’éteignit. Un rire s’éleva:</p> - -<p>—«Il sera content, tout à l’heure, quand il -va revenir, de trouver que j’ai si bien raccommodé -ses filets.»</p> - -<p>En son humble occupation, la pauvre créature -croyait toujours travailler pour le mari de sa jeunesse, -pour celui dont le souvenir habitait en -elle, comme un fantôme que nul ne voit jamais, -dans une maison vide et hantée. Aussi Mauricette -Gaël reprenait sans cesse, infatigablement, -sa tâche. Et elle y mettait le soin et la perfection -qu’admiraient les pêcheurs de la côte. -C’était un labeur d’amour. Les Bretons superstitieux -avaient raison d’y voir quelque chose -d’inexplicable et de surnaturel.</p> - -<p class="p2">Des jours passèrent, de longs jours d’été, sur -la demeure en pierres grises des Gaël. A peine se -distinguait-elle de la falaise, quand le soleil jetait -sur sa terne façade et sur la muraille de granit -le même immense voile frémissant et tissé d’or.</p> - -<p>Dans la salle close, où traînait malgré tout un -peu de fraîcheur, les trois femmes ne parlaient -guère. Elles accomplissaient machinalement leur -besogne, proches à se toucher de la main, et -cependant à des distances infinies l’une de -l’autre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span></p> - -<p>Bertrande sortait souvent, le soir surtout, -durant les lentes fins de jour, où la lande était rose -sous le ciel vert, tandis qu’au large, sur l’Océan -laiteux et plane, ruisselaient les fontaines sanglantes -du couchant. Sa grand’mère, préoccupée, -guettait son retour. Une fois, les étoiles -perlaient au ciel quand elle revint.</p> - -<p>—«Ce n’est pas une conduite pour une fille -honnête, de rester par les chemins si tard. Je -t’enfermerai!» cria Mathurine irritée.</p> - -<p>—«J’ai rencontré Annic et Yvonne, du Conquet, -et nous avons oublié l’heure en causant,» -dit Bertrande, avec sa nonchalance orgueilleuse.</p> - -<p>Le jour où elle reporta au château de Ferneuse -l’écharpe de dentelle réparée, la jeune fille -resta absente depuis le matin jusqu’à la fin de -l’après-midi.</p> - -<p>—«Madame la comtesse m’a fait déjeuner, -puis elle m’a retenue pour quelques petits points -qui ne valaient pas la peine d’emporter l’ouvrage.»</p> - -<p>La route était longue du Conquet à Ferneuse. -L’explication de Bertrande, vraisemblable. Plus -tard seulement dans la soirée, elle annonça:</p> - -<p>—«Madame la comtesse m’a trouvé de -l’ouvrage à Brest. Une de ses amies enverra -demain matin une voiture pour me prendre.</p> - -<p>—Tu veux dire que cette voiture t’apportera -le travail.</p> - -<p>—Non, je dois le faire sur place. J’en aurai -pour la journée.</p> - -<p>—Comment s’appelle cette dame?»</p> - -<p>Bertrande mâchonna quelques syllabes que sa<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span> -grand’mère lui fit répéter. Quand elle eut parlé -plus distinctement:</p> - -<p>—«Ça n’est pas un nom de Brest, ça,» -observa Mathurine.</p> - -<p>—«Non. La personne arrive de voyage. -Elle demeure à l’hôtel. Elle rapporte des dentelles -abîmées, qu’elle veut faire réparer tout de -suite.</p> - -<p>—C’est bien,» dit la vieille femme. «J’irai -avec toi.</p> - -<p>—Comment?</p> - -<p>—Je t’accompagnerai à Brest.</p> - -<p>—Dans la voiture de cette dame?</p> - -<p>—Dans la voiture de cette dame. Dis-moi -seulement à quelle heure elle vient, pour que je -me tienne prête.»</p> - -<p>Bertrande se tut.</p> - -<p>—«Eh bien!» fit la grand’mère, élevant la -voix, dans son doute et sa colère qui croissaient. -«Veux-tu me dire à quelle heure?»</p> - -<p>Douce et impassible, la jolie dentellière répliqua:</p> - -<p>—«Vers huit heures du matin.»</p> - -<p>Son calme interloqua l’aïeule. Il y eut un -silence. Puis, brusquement, Mathurine s’écria:</p> - -<p>—«Quelle misère tout de même! Laisser la -maison, laisser l’Innocente, sans savoir quel tour -la pauvre créature peut nous jouer. Une journée -entière, encore! Une journée entière!</p> - -<p>—Oui, car si vous venez, il faudra m’attendre -jusqu’au bout, mère-grand. On ne fera pas faire -quatre fois le chemin à la voiture, pour le plaisir -de vous promener.»</p> - -<p>L’air narquois de Bertrande exaspéra l’aïeule.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span></p> - -<p>—«Mauvaise fille! N’es-tu pas honteuse -qu’on ne puisse avoir confiance en toi?</p> - -<p>—Et pourquoi n’auriez-vous pas confiance en -moi, grand’mère?»</p> - -<p>L’aïeule bougonna quelques mots inintelligibles ... -La jeune fille reprit:</p> - -<p>—«M’avez-vous jamais vu faire la coquette -avec les garçons du Conquet?</p> - -<p>—Oh! pour ça, non. Tu les méprises.»</p> - -<p>Bertrande eut un furtif sourire.</p> - -<p>—«Me suis-je acheté des parures avec -l’argent de mes dentelles? Aujourd’hui encore, -mère-grand, ne vous ai-je pas remis celui que -m’a donné la comtesse pour la réparation de son -écharpe?</p> - -<p>—T’acheter des parures?... Tu te crois trop -belle pour avoir besoin de te parer. Tu dédaignes -nos affutiaux du pays, comme tu méprises nos -gars. Plût à Dieu que tu n’aies pas d’autres idées -en tête que des épingles en filigrane d’or dans -une coiffe bien empesée, et la crâne tournure -d’un de nos braves marins, que tu accepterais -pour ton promis!</p> - -<p>—Et quelles idées ai-je donc en tête?» -demanda rêveusement Bertrande.</p> - -<p>Sa grand’mère s’approcha d’elle, mit sur sa -main fine et douce une main maigre et ridée, -dont la pression anxieuse impressionna la jeune -fille. Une solennité saisissante ennoblissait les -traits de Mathurine. Ses yeux, couleur de vague -et de soleil, eurent un éclat visionnaire dans sa -figure brunie. Elle les fixa sur l’enfant presque -effrayée, et elle lui dit:</p> - -<p>—«Bertrande ... Bertrande!... Ces idées-là,<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span> -moi aussi, je les ai eues, à ton âge. Et elles ont -fait mon malheur. J’en ai trop souffert. Et je sens -bien que je ne les ai pas encore expiées.</p> - -<p>—Grand’mère!...</p> - -<p>—Tout ce que je demande à Dieu, c’est de -ne pas me punir en toi ... Toi, toi,» répéta-t-elle, -«la chair et le sang de celui dont j’étais si fière, -et qu’il m’a enlevé!...»</p> - -<p>La vieille femme recula, se laissa tomber sur -un siège, cacha sa tête dans ses mains. Le mouvement -nerveux de ses doigts souleva les mèches -blanches, qui se roulèrent aussitôt, en leur -souple frisure, comme des cheveux d’enfant.</p> - -<p>Bertrande regarda machinalement ces admirables -anneaux de neige. Quelles devaient être -leur grâce et leur opulence quand ils s’épandaient -en flots sombres, comme sa jeune chevelure, -à elle! Eh quoi! l’aïeule, elle aussi, avait eu -vingt ans. Mais ce n’était pas la même chose. -Ce qui n’existe plus devient inconcevable comme -ce qui n’est pas encore. La vieillesse future de -Bertrande lui était aussi étrangère que la jeunesse -passée de sa mère-grand. Les souvenirs ne -restituent pas plus l’avril de la vie que les feuilles -mortes ne restituent l’avril de la terre. Et la jeune -fille contemplait la vieille femme, sans curiosité -ni intérêt pour le drame lointain dont ces membres -desséchés par l’âge frémissaient encore. Un -autre rêve, trop actuel et trop brûlant, celui-là, -remplissait le cœur de Bertrande. Cependant, le -mystérieux chagrin de sa grand’mère la toucha -par ce qu’il offrait d’immédiatement pénible.</p> - -<p>—«Ne vous tourmentez donc pas,» lui dit-elle -avec douceur. «A chacun son sort dans la<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span> -vie. Ce que vous regrettez, ce que vous condamnez -aujourd’hui dans votre passé, voudriez-vous -vraiment l’anéantir?»</p> - -<p>Entre les longues mains noueuses de Mathurine, -lentement écartées, le visage apparut. La -question de Bertrande y répandait un étonnement -presque hagard.</p> - -<p>—«Oui,» répéta la jeune fille, «ce secret -d’amour que je ne vous demande pas, mais dont -le remords semble vous poursuivre, dont vous -craignez encore le châtiment, sur vous, sur moi, -souhaiteriez-vous, réellement, l’abolir de votre -existence?»</p> - -<p>Mathurine Gaël redressa son buste, encore -souple, puis se mit debout peu à peu. Ses yeux -ne quittaient pas ceux de sa petite-fille, et leur -expression étrange indiquait l’effroi de leur involontaire -sincérité. Mais, cette sincérité, les lèvres -flétries tentèrent vainement de la démentir. Les -mots de protestation que dictait à l’aïeule une -impérieuse nécessité morale s’éteignirent sans -avoir pris ni forme ni son. L’altière paysanne ne -put se résoudre au mensonge. Ou bien ce mensonge -lui apparut comme un reniement trop -sacrilège du miraculeux autrefois. Sans une parole -de plus, Mathurine quitta la salle et s’en vint -s’asseoir sur un banc, derrière la maison, du côté -qui regardait la baie. La nuit n’était pas close. -Une trouée claire, au delà des rochers noirs, révélait, -plus vertigineusement que n’eût fait un -espace large ouvert, l’immensité de l’Océan. -L’aïeule resta là longtemps, perdue dans ses souvenirs.</p> - -<p>Quand elle rentra, elle trouva Bertrande,<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span> -accoudée et oisive, sous une petite lampe allumée. -L’enfant songeait, comme la vieille femme, -et peut-être aux mêmes choses éternelles,—à -ces choses qui occupaient aussi, dans leurs magnifiques -demeures, une Micheline de Valcor et une -Gaétane de Ferneuse,—à ces choses qui, sous -les cheveux bruns ou blonds, et jusque sous les -cheveux blancs, font le délice ou le regret de -toutes les âmes féminines.</p> - -<p>—C’est entendu, n’est-ce pas? je t’accompagnerai -demain à Brest, ma Bertrande,» dit Mathurine -avec une fermeté où perçait une intonation -plus tendre que de coutume.</p> - -<p>Sa petite-fille tressaillit.</p> - -<p>—«Bien, grand’mère.»</p> - -<p>Entre ses dents, elle murmura:</p> - -<p>—«Allons, c’est décidé.</p> - -<p>—Que dis-tu?</p> - -<p>—Rien.»</p> - -<p>Bertrande se leva, tendit son front.</p> - -<p>—«Bonne nuit, grand’mère.</p> - -<p>—Bonne nuit, ma petite.»</p> - -<p>Alors la jeune fille eut un élan, jeta ses bras -au cou de l’aïeule, pressa ses lèvres de fleur -contre la joue parcheminée, murmura contre -l’oreille qui, ce soir, avait écouté tant de voix -éteintes et anciennes:</p> - -<p>—«Grand’mère, grand’mère ... Souvenez-vous -que vous avez aimé.»</p> - -<p>Puis, farouche et légère, elle bondit vers la -porte intérieure, gravit le petit escalier de bois, -s’enferma dans sa chambre.</p> - -<p>—«Que Dieu nous protège!» soupira la -vieille femme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span></p> - -<p>Le lendemain, à quatre heures du matin, sous -une lumière splendide, la maison des Gaël -dormait encore, avec cet air de mystère et de -rêve qu’ont les façades closes quand il fait grand -jour et que vibrent déjà tous les bruits de la -nature.</p> - -<p>Le murmure de la mer montait plus fort, dans -la paix matinale, bien qu’on la devinât calme -sous la chaleur immobile de juillet. Un chant -s’élevait de la crique, avec les coups de marteau -d’un pêcheur réparant sa barque, mais le roc en -surplomb cachait l’homme au travail. Plus haut, -sur la route, des sonnailles retentissaient. Quelques-unes -des petites vaches de ce pays revenaient -de la lande sous la conduite d’un gamin, -pour porter leur lait au Conquet. Il y avait dans -l’air des rumeurs d’oiseaux: les cris des mouettes, -s’ébattant autour de la falaise, et même des gazouillis -moins sauvages dans les maigres pommiers -dont s’enorgueillissait l’enclos des Gaël.</p> - -<p>Oui, elle avait un air de rêve taciturne, la façade -aux volets fermés, humble, grise et dure, -telle que le granit voisin. Et, tout à coup, la voilà -qui devint pleine d’angoisse, comme un visage -qui se contracte d’horreur dans le sommeil, car -sa porte s’ouvrit d’une façon sinistre et silencieuse. -Une silhouette furtive parut sur le seuil.</p> - -<p>Bertrande fit un pas dehors, glissant avec précaution, -ses pieds chaussés seulement de leurs -bas de coton chiné. Elle tenait à la main ses -meilleurs souliers, ceux des dimanches, qui -n’avaient pas de clous apparents sous la semelle. -Elle portait sa belle robe rayée et son chapeau de -paille noire, orné d’un nœud de taffetas, comme<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span> -une demoiselle de la ville. Elle était, en outre, -embarrassée d’une ombrelle en coton écru, doublée -de percale rose, et d’un sac en étoffe contenant -des pelotes de fil, avec son coussin à dentelle.</p> - -<p>La jeune fille referma la porte avec précaution, -puis courut sur les galets unis de l’allée. -Hors de la barrière seulement elle mit ses -chaussures, les nouant à la hâte, pour ne pas -perdre une minute. Plus leste qu’une chèvre, -elle atteignit le haut du sentier en quelques -bonds, traversa la route, et se lança dans la -lande. Lorsqu’elle fut à plusieurs centaines de -mètres, elle s’arrêta, posa la main sur son cœur, -qui battait trop violemment pour lui permettre de -courir davantage.</p> - -<p>Comme elle repartait d’une allure moins rapide, -elle s’entendit appeler par son nom. Les -jambes lui manquèrent. Mais elle se rassura un -peu en reconnaissant une petite bergère du pays, -qui surgit d’un pli de terrain.</p> - -<p>—«Ben, vous êtes matineuse, mamzelle Bertrande. -Où que vous allez comme ça, à si bonne -heure?</p> - -<p>—Je retourne à mon couvent, Énogate.</p> - -<p>—A vot’couvent! Vous voulez devenir religieuse?</p> - -<p>—C’est possible. Je ne sais pas encore. Laisse-moi -me hâter, car je dois prendre le train à -Brest, pour gagner Quimper, où est mon couvent.</p> - -<p>—A Brest! Vous savez que ça fait bien près -de quatre lieues?</p> - -<p>—Je trouverai des carrioles en route. C’est<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span> -l’heure où les gens portent en ville leurs poissons -ou leurs légumes.</p> - -<p>—C’est juste. Vous coupez par la lande pour -tomber sur la grande route?</p> - -<p>—Oui, oui. Adieu, Énogate.</p> - -<p>—Adieu, mamzelle Bertrande.»</p> - -<p>Elle s’éloigna, ne courant plus à présent, mais -avançant vite, avec le pas ferme et aisé de ses -jambes de nymphe et la vigueur de sa rustique -jeunesse.</p> - -<p>«J’ai peut-être eu tort de dire si clairement à -Énogate la direction que je prends,» songea-t-elle. -«Mais bah! ma chambre est fermée à clef. -Grand’mère me laissera au moins dormir jusqu’à -six heures. Dans deux heures d’ici, j’aurai -de l’avance.»</p> - -<p>Elle redit à mi-voix ces mots: «me laissera -dormir ...» L’image de la vieille femme heurtant -vainement à sa porte lui serra le cœur -d’une horrible étreinte. Les larmes jaillirent de -ses yeux.</p> - -<p>«Pauvre mère-grand!... Elle l’a voulu. Pourquoi -s’obstiner à venir avec moi? J’ai vingt et un -ans, l’âge où la loi me donne le droit d’agir -seule. On n’a qu’une existence. Je veux vivre la -mienne.»</p> - -<p>N’avait-elle pas le droit de jeter ce cri, créature -merveilleuse, qui, sur la verte solitude, dans -l’allégresse du matin, semblait un don suprême -fait par ce ciel radieux à cette terre souriante, -pour la plus rare joie des yeux et des cœurs. -Hélas! au point de vue social, elle n’était pourtant -qu’une pauvre fille du peuple, séduite, -comme tant d’autres par les belles paroles, les<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span> -regards caressants, les promesses, le prestige -irrésistible d’un de ces jeunes mâles de proie -qui guettent les ingénuités sans défense.</p> - -<p>Le prince Gilbert Gairlance de Villingen était -revenu aux ruines du Conquet, attiré moins par -leur désolation grandiose que par l’espoir de -revoir, en prières dans la petite église, la dévote -charmante qu’il y avait déjà rencontrée. Bertrande, -avec un même désir confus, avait repris, -dans cette chapelle écartée, les pieuses habitudes -du couvent, qu’elle commençait pourtant -à négliger. L’idée qu’elle offensait la Madone en -venant, dans cet asile sacré, chercher un profane -et dangereux hasard, donnait une gravité plus -poignante aux sentiments de la romanesque fille. -Elle revit Gilbert. Elle accepta de lui des rendez-vous -moins imprécis. Non plus au Conquet, où -elle serait vite compromise, mais dans la lande, -puis dans les retraites rocheuses de la plage.</p> - -<p>Elle restait innocente. Du moins son jeune -corps, où circulait un sang vif et sain, prompt à -s’enflammer, n’avouait pas encore sa fièvre, restait -farouche et chaste, sous la petite robe -sombre et la blanche guimpe aux attaches invisibles. -Mais son imagination et son cœur déliraient. -Ce jeune homme insinueux et captivant, -qui lui faisait la cour comme il l’eût faite à une -grande dame,—car Gilbert était un raffiné -d’amour et non pas un comédien de la galanterie,—ce -jeune homme était un prince! Mot -fatidique! Ceux qui portent ce titre sont les chevaliers -de miracle, ouvrant aux belles les paradis -des contes de fées, les régions délicieuses de -la terre. Un prince est toujours fabuleusement<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span> -riche, toujours généreux et loyal. Il ne saurait -mentir. Telle était la conviction de Bertrande -Gaël. Désormais, les événements pouvaient la -lui ôter, sans diminuer sa tendresse. Car elle -aimait follement Gilbert, et elle l’aimait pour -lui-même.</p> - -<p>La sincérité manquait au prince dans les -intentions, mais non dans les sentiments, qu’il -exprimait à la jeune paysanne. Il éprouvait pour -elle une passion d’autant plus violente que s’y -mêlait une illusion bizarre. Gilbert ne pouvait -séparer Bertrande de Micheline, à qui elle ressemblait -si extraordinairement. Au désir qu’il -avait de l’une, s’ajoutait une frénésie de revanche -contre l’autre. Que Bertrande lui cédât, -et il s’imaginerait dompter, posséder, avec cette -fraîche et naïve pudeur, l’orgueil même de -M<sup>lle</sup> de Valcor. Celle-ci ne le saurait pas, qu’importe!... -L’enivrante certitude n’en serait pas -moins déchaînée dans l’esprit et les sens de Gilbert, -qu’affolait l’hallucination perverse. D’ailleurs, -un jour ou l’autre, la dédaigneuse Micheline -apprendrait que l’amoureux durement évincé -avait tenu dans ses bras et soumis à ses caresses -une vivante image de la beauté qu’elle promenait -souverainement, et qu’elle sentirait ainsi -rabaissée, outragée.</p> - -<p>Tel était le singulier vertige—substitution -ou parallélisme sentimental—dont Gilbert se -trouvait absorbé, au point de laisser au second -plan, dans ses préoccupations, la campagne entreprise -contre le marquis de Valcor.</p> - -<p>Menée sourdement jusqu’à ce jour, cette campagne -allait se manifester bientôt.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span></p> - -<p>Par Françoise, le prince de Villingen avait -conquis, ou à peu près, l’adhésion de M. de -Plesguen. Le vieux gentilhomme, qui seul pouvait -ouvrir contre son pseudo-cousin une action -judiciaire, inclinait enfin à prendre ce parti. -Escaldas et Gilbert avaient ébranlé sa foi en -Renaud, et triomphaient définitivement de ses -scrupules. Déjà, emmenant avec lui sa fille, Marc -de Plesguen avait quitté Valcor, où, cependant, -tous deux goûtaient chaque année, tant que durait -la belle saison, les agréments d’une villégiature -magnifique. Ils avaient réintégré, à Paris, en -pleine canicule, leur hôtel de la rue de Verneuil, -ou plutôt l’appartement qu’ils gardaient dans -cette vieille demeure, leur seul bien, dont les -loyers suffisaient à les faire vivre modestement.</p> - -<p>Qu’importait à Françoise l’atmosphère accablante -de la capitale, la lourde mélancolie de la -maison désertée par ses locataires, avec ses -volets clos et sa cour muette, le silence provincial -de la rue maussadement aristocratique! Une -perspective éblouissante transfigurait sa vie. Elle -deviendrait princesse de Villingen, châtelaine de -Valcor. Et le coup de baguette magique non -seulement lui donnerait de tels titres et de telles -richesses, mais en dépouillerait Micheline—cette -Micheline que, depuis l’enfance, elle regardait -avec trop de jalousie pour ne pas la haïr, -pour ne pas se réjouir doublement de ce qui devait -l’humilier.</p> - -<p>Escaldas, aussi, avait quitté le château, pour -venir à Paris.</p> - -<p>En ce moment, il s’abouchait avec des gens -d’affaires, capables de le renseigner, au point de<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span> -vue légal, sur la valeur des indices rassemblés -par lui contre le marquis, et d’indiquer la marche -à suivre pour commencer les hostilités.</p> - -<p>Gilbert devait rejoindre ses alliés le plus tôt -possible. Mais, ayant pris congé des Valcor, avec -sa courtoisie habituelle, et sans rien montrer à -Micheline de son mortel dépit, il s’attardait en -Bretagne, s’étant installé dans un hôtel, à Brest, -afin de mener à bien—ou plutôt à mal—la -conquête de Bertrande.</p> - -<p>Ce n’était plus, pensait-il, qu’une question -d’heures et d’occasion. Pour démoraliser la petite -et affaiblir sa dernière résistance, il lui avait -annoncé son prochain départ pour Paris.</p> - -<p>—«Je reviendrai,» lui avait-il dit, «mais, -hélas! je ne sais quand. Je vous en supplie, -donnez-moi une journée entière avant que nous -nous séparions, au lieu de ces rendez-vous si -courts, et si proches de votre village, où vous -tremblez toujours de hâte et d’inquiétude.</p> - -<p>—Mais où? Comment?» demanda-t-elle.</p> - -<p>La malheureuse enfant souhaitait et craignait -de consentir, n’imaginant rien au delà de ce -bonheur inouï,—tout un jour, au loin, avec -celui qu’elle aimait,—mais pressentant le piège -qui la mènerait à l’irrémédiable.</p> - -<p>Gilbert la persuada, en lui jurant qu’il n’essaierait -pas de l’attirer chez lui. Si elle lui accordait -la faveur de le rejoindre à Brest, il la promènerait -dans la ville, lui ferait visiter le port, la conduirait -dans les magasins, et ne solliciterait rien -autre que la joie de sa chère présence.</p> - -<p>La chose fut décidée le jour où Bertrande -reporta son travail à Ferneuse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span></p> - -<p>Gilbert, averti, l’avait rejointe sur la route du -retour, qui s’était allongée démesurément. Les -amoureux avaient pris par la plage, contournant -les énormes falaises, s’arrêtant dans les petites -anses abritées, refuges d’amour, sauvages et déserts -comme au début du monde, quand nulle -loi n’arrêtait le baiser sur les lèvres ignorantes.</p> - -<p>Le prétexte des dentelles à réparer chez une -amie de la comtesse, descendue dans un hôtel -de Brest, fut combiné entre eux. Un landau de -louage serait envoyé au nom de cette cliente -imaginaire, pour prendre la jeune ouvrière chez -elle, et l’y reconduirait le soir. Afin de ne pas -perdre un instant de cette journée précieuse, -Gilbert viendrait lui-même, dans la voiture, -jusqu’au hameau de Tréouergat-le-Vieux, à cinq -kilomètres du Conquet. Il se reposerait à l’auberge, -et guetterait ensuite le passage de Bertrande -au tournant de la grande route.</p> - -<p>—«Quoi! vous feriez cela?» s’écriait la -jeune fille. «Mais il vous faudrait quitter Brest -vers six heures. Et ce long trajet à parcourir deux -fois!</p> - -<p>—Il me semblera court en allant, parce qu’il -me mènera vers vous, adorable mignonne. Et -plus court en revenant, parce que je le ferai avec -toi.»</p> - -<p>Elle admira cette preuve d’amour, et aussi ce -joli langage, où le respect du «vous» la rassurait, -la flattait, et où la câline hardiesse du -«toi», la troublait de frissons délicieux.</p> - -<p>La résolution imprévue de sa grand’mère, au -lieu de préserver l’imprudente, précipita sa -perte.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span></p> - -<p>Comment éviter que la voiture ne vînt à huit -heures, que Mathurine Gaël n’y montât? Et -ensuite?... Si Gilbert, voyant son amie sous -bonne escorte, avait la circonspection de rester -coi à Tréouergat-le-Vieux, le cocher s’arrêterait -de lui-même, interpellerait son client, qu’il devait -reprendre au passage. Et d’ailleurs, où aller à -Brest, quelle adresse donner?... Qui substituer à -la dame aux dentelles?</p> - -<p>Mais la honte et le danger consternaient moins -Bertrande que la privation du bonheur attendu. -Ne pas rencontrer librement celui qu’elle aimait, -renoncer au long tête-à-tête, laisser Gilbert -partir pour Paris sans avoir plus définitivement -noué le lien de tendresse qu’elle rêvait éternel, -cela, c’était l’impossible pour cette amoureuse -affolée.</p> - -<p>Ne pouvant s’opposer à la volonté de l’aïeule, -elle parut s’y soumettre. Sa tranquillité devait -déconcerter les soupçons. La sévère vieille -femme, remise en confiance, ne s’obstinerait pas.</p> - -<p>«Si elle n’abandonne pas son idée,» méditait -la jeune fille, accoudée sous la petite lampe, -dans l’humble maison de sa pure adolescence, «je -partirai demain quand tout dormira encore, j’irai -au-devant de la voiture sur la route de Brest. Je -ne peux la manquer. Il n’y a qu’un chemin. Seulement -ensuite, au lieu de revenir le soir, je partirai -pour Paris. N’est-ce pas tout le désir de Gilbert? -Ainsi je continuerai à le voir. Là-bas, je -gagnerai facilement ma vie en faisant de la dentelle ...»</p> - -<p>Ce projet, que lui proposait le séducteur, et -que, désespérément, elle avait repoussé, la veille<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span> -encore, c’était pourtant un rêve dont la tentation -lui semblait par instants trop forte. Rejeter -la responsabilité de son accomplissement sur la -fatale décision de sa grand’mère, subir en ceci -l’inévitable, excuser sa propre faiblesse par la -complicité du destin, fut considéré par Bertrande -comme une espèce de chance admirable -et effarante.</p> - -<p>Quand elle vit rentrer Mathurine du jardin, -une peur la saisit que la vieille femme n’eût -changé d’intention, ne la laissât, le lendemain, -partir seule. Mais non. L’antique gardienne de -l’honneur familial persistait dans ses pressentiments, -dans sa vaine défensive. Le sort en était -jeté.</p> - -<p>Maintenant, sur la longue route du Conquet -à Brest, solitaire, une voyageuse cheminait.</p> - -<p>Bertrande avait ouvert, contre le soleil déjà -chaud, son ombrelle doublée de percale rose. -Nul feuillage protecteur n’abrite ce chemin -monotone. Les arbres aux profondes racines ne -peuvent s’implanter en cette terre rocheuse. A -droite et à gauche, c’est la lande, avec ses verdures -grisâtres et rudes, qu’incendie par place -l’or des genêts.</p> - -<p>Elle marcha longtemps. L’amour et l’espoir -étaient devant elle. Ses yeux en reflétaient les -mirages, et non pas la mélancolie de sa Bretagne -familière. Elle devait être bien loin. Le -soleil avait monté. Un peu de lassitude la prit. -Elle s’assit au revers d’un talus, sur la bruyère -qui, déjà, se piquait de points pourprés. Un -bouquet de petits ormes rabougris jetait sur sa -tête une ombre grêle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span></p> - -<p>Là-bas, du côté de Brest, dans la perspective -rectiligne de la route, une tache noire et mouvante -parut. Bertrande regarda. Ses lèvres s’entr’ouvrirent. -La tache grossit. Elle dévala le long -d’une pente, puis remonta plus lentement. C’était -un landau ouvert. On ne voyait personne dedans. -Le cœur de la jeune fille se serra.</p> - -<p>Mais alors, par-dessus l’épaule du cocher, -s’éleva un imperceptible nuage bleuâtre, qui -devait être la fumée d’une cigarette. Puis, dans -la secousse imprimée par une ornière, l’équipage -virant un peu, Bertrande aperçut au fond une -tête fine coiffée d’un canotier de paille.</p> - -<p>Elle se dressa, trop émue pour appeler ou faire -signe. La voiture allait passer. Un cri partit:</p> - -<p>—«Bertrande!»</p> - -<p>Les chevaux s’arrêtèrent.</p> - -<p>Un jeune homme sautait sur la route, élégant, -joyeux, charmant. Et la tête tourna à la naïve -paysanne. C’était bien pour elle que cet être -supérieur et incomparable courait les routes, -dans cette superbe voiture, vers elle qu’il bondissait -avec un empressement si spontané, à -cause d’elle qu’il paraissait tellement heureux!</p> - -<p>De joie, de fatigue, d’appréhension, de -remords, mais surtout d’ivresse et d’amour, elle -fondit en larmes.</p> - -<p>—«Pourquoi donc êtes-vous là, ma chérie? -Pourquoi pleurez-vous?» demanda le prince avec -une grâce caressante.</p> - -<p>—«On m’aurait empêchée de vous rejoindre. -Je me suis sauvée ... j’ai quitté la maison.</p> - -<p>—Pour toujours?»</p> - -<p>Elle inclina la tête, le cœur gros, les yeux<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span> -mouillés, mais la bouche si souriante qu’il baisa -cette bouche avec transport.</p> - -<p>—«Ah! mignonne adorée! Ma Bertrande à -moi! Quel bonheur! quel bonheur!» répéta-t-il.</p> - -<p>Le prince exultait. A cette minute, son caprice -passionné ressemblait à l’amour véritable. Cette -splendide créature lui appartenait dans son -charme sauvage, et aussi dans son étourdissante -ressemblance avec l’autre, l’inaccessible! Quelle -enivrante bonne fortune! Ah! l’exquise maîtresse -qu’elle serait, si facile à éblouir, si peu -exigeante. Ce n’est pas elle qui verrait la différence -entre la vie d’expédients que menait Gilbert, -et le luxe réel d’une solide fortune. Ainsi -pourrait-il prendre patience jusqu’au jour où -Françoise de Plesguen, reconnue héritière de -Valcor, lui donnerait en sa personne, avec la fortune -rêvée, une légitime épouse, dont il détacherait -sans fièvre le voile nuptial.</p> - -<p>Bertrande était à cent lieues de se douter que -de telles combinaisons et de telles intrigues existaient -en ce monde. Et encore bien plus qu’elles -pouvaient se dissimuler derrière les prunelles -sombrement voluptueuses qui lui dissolvaient le -cœur. Quand Gilbert la fit monter dans ce landau -de remise qu’elle trouvait somptueux comme -un carrosse de roi, elle pensa au conte de Cendrillon. -Et elle ne s’émerveillait qu’à demi du -rêve où elle entrait les yeux ouverts, parce que -l’inexpérience abolit l’étonnement. Dans sa candeur, -la fille de l’Innocente pensait que c’était là -le train ordinaire des choses. Elle et Gilbert s’aimaient. -Il était prince et elle était belle. Le destin -les unissait. Sans doute, ce serait pour toujours.<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span> -Ne lui dirait-elle pas: «Je veux rester sage.» -Et alors, il lui répondrait: «Sois ma femme.» -Elle lisait déjà les mots sur ces lèvres si tendres, -dans ce regard qui s’enivrait d’elle. Où serait la -sécurité absolue, sinon dans un si grand amour?</p> - -<p class="p2">Le soir de ce même jour, vers sept heures, -dans une des plus belles chambres du premier -hôtel de Brest, Bertrande Gaël se trouvait seule, -si joyeuse qu’elle battait des mains, sans bruit, -pour elle-même, ou bien envoyait d’espiègles -baisers vers un immense carton entr’ouvert, -qu’une femme de service venait de déposer sur -le divan.</p> - -<p>—«Madame n’a pas besoin que je l’aide?» -avait demandé cette fille, avec une obséquiosité -dont la gouaillerie échappa à la jeune paysanne.</p> - -<p>La question s’accompagnait d’un regard -moqueur, allant du pauvre costume porté par la -singulière voyageuse aux élégances arrivées à -l’instant d’un grand magasin de la ville.</p> - -<p>«Comment cette rustaude va-t-elle s’attifer?» -pensait la camériste. «Elle ne se tirera seulement -pas des boutons et des agrafes.»</p> - -<p>—«Merci, non,» avait répondu Bertrande, -ignorant ce que c’est que d’être habillée par une -femme de chambre, et se sentant trop gênée -devant celle-ci.</p> - -<p>Dans la journée, le prince et elle avaient fait -des achats de toilette, «Car,» disait-il, «je ne -puis vous emmener à Paris vêtue en petite sauvageonne -de Bretagne. Pour moi, vous êtes délicieuse -ainsi, mais là-bas on rirait de vous.»</p> - -<p>Elle se défendait des séductions luxueuses,<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span> -refusait les parures qui la changeraient trop brillamment.</p> - -<p>—«Vous savez bien, Gilbert, qu’à Paris -comme ici, je ne serai qu’une ouvrière en dentelles.</p> - -<p>—Justement. C’est un métier qui demande -un peu de coquetterie. Sans cela, vous ne trouveriez -pas d’ouvrage. Vous verrez les jolies fées -que sont les grisettes parisiennes.</p> - -<p>—Une grisette! Qu’est-ce que cela?</p> - -<p>—Ce que vous serez, Bertrande. La fleur de -la puissante capitale. Une exquise créature, travaillant -comme un ange, s’habillant à miracle, -aimant à plein cœur.»</p> - -<p>Elle le regarda, de ses beaux yeux illuminés, -comme pour lui dire qu’elle remplissait déjà la -troisième condition.</p> - -<p>En rentrant à l’hôtel, il lui avait montré le -salon séparant leurs deux chambres. Il avait -commandé qu’on y servît le dîner.</p> - -<p>—«Je vais vous y attendre en lisant les journaux. -Quand vous serez prête, vous viendrez me -rejoindre.»</p> - -<p>Éblouie, elle contemplait les rideaux à franges, -dont la galerie dorée, si démodée, si vulgaire, -lui semblait digne d’orner un palais. A peine -osait-elle marcher sur la moquette à larges fleurs -communes, et ses doigts effleuraient avec un plaisir -timide le tapis de table en velours de laine -rouge, dont l’épaisseur absorbait et dissimulait -des noirceurs de crasse et d’encre.</p> - -<p>Et maintenant elle échangeait ses bas chinés, -ses souliers lourds, son jupon de cotonnade, sa -chétive robe unie et sa guimpe si blanche, contre<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span> -des bas de fil d’Écosse noirs brodés de fleurettes, -de fines bottines à talons, un jupon de taffetas à -volants dont le bruissement l’enchantait, une -chemisette de mousseline avec plumetis et jours -sur transparent bleu pâle, et une jupe qu’elle -faillit mettre à l’envers, parce que l’extérieur -était en laine, tandis que la doublure était en -soie.</p> - -<p>Ainsi vêtue, elle ressemblait à une toile de -maître qu’on aurait sortie d’un simple passe-partout -pour la placer dans un cadre ciselé avec -finesse. Pour un connaisseur, sa beauté n’en était -pas accrue, mais l’œil la savourait mieux dans -un entourage plus digne d’elle. L’ingénue ne -savait pas encore être élégante, mais du moins -n’avait-elle rien de gauche ni d’endimanché. -Sa délicatesse naturelle et les notions artistiques -de son métier lui inspirèrent ces légères -modifications par lesquelles une femme vraiment -femme adapte instantanément une toilette neuve -aux lignes de son corps, à la nuance de son teint, -y ajoute le je ne sais quoi qui la lui rend personnelle.</p> - -<p>Quand elle entra dans le salon où l’attendait -le prince et qu’elle s’avança vers lui, avec son -port de tête naturellement fier, sa marche glissée, -la réserve de son attitude, où l’embarras -semblait une dignité contenue, il crut voir -M<sup>lle</sup> de Valcor, et en demeura pétrifié.</p> - -<p>Mais Bertrande lui demanda avec une anxiété -touchante:</p> - -<p>—«Est-ce que je vous plais ainsi?»</p> - -<p>Et ses prunelles d’eau moirée d’or eurent un -regard si peu semblable au charme sombre<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span> -d’autres yeux, que l’involontaire respect du -jeune homme se dissipa. Celle-ci n’était pas l’intangible -et la hautaine, préservée de lui par un -père encore puissant et le prestige de sa fortune. -C’était l’humble fille, ignorante, pauvre, n’ayant -au monde pour toute protection qu’une vieille -femme et une folle. Il allait s’adjuger ce trésor, -dont, croyait-il, personne, ici-bas ou ailleurs, ne -lui demanderait jamais compte.</p> - -<p>Dans la brusque exaltation de son désir, il devenait -entreprenant.</p> - -<p>La jeune fille, doublement désarmée par la -trop douce ivresse qui la gagnait et par la -crainte d’offenser le maître adoré de son destin, -n’osait guère se défendre et n’en retrouvait -plus au fond d’elle-même la ferme résolution. -Toutefois, sur une caresse plus hardie, sa -pudeur effarouchée la fit bondir hors des chers -bras qui l’enserraient, et dont l’étreinte brisait -trop délicieusement sa volonté.</p> - -<p>Gilbert vint s’agenouiller à ses pieds, geste -plus troublant que tout autre pour la naïve créature. -Un prince!... et elle, une paysanne! Elle -tremblait d’une surhumaine émotion.</p> - -<p>—«Ne veux-tu donc pas être ma petite -femme?» chuchota-t-il.</p> - -<p>Comment eût-elle compris l’infâme restriction -de l’adjectif? Savait-elle que dans le galant argot -de ce Paris qui la fascinait, les grisettes dont lui -avait parlé Gilbert sont les «petites femmes» -de ceux qui les prennent pour une saison quand -elles croient se donner pour toujours? Elle s’imagina -qu’il lui demandait de l’épouser.</p> - -<p>—«Oh! ce serait trop beau!» murmura-t-elle<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span> -avec une candeur qui eût fait hésiter don -Juan.</p> - -<p>Gilbert se leva en réprimant un sourire, sonna -et donna l’ordre qu’on servît le dîner.</p> - -<p>Un instant après, l’affreux velours rouge du -tapis de table—initiateur pour Bertrande de -magnificences inconnues—disparaissait sous -une nappe blanche, et sous un service assez convenable, -qui sembla d’un luxe inouï à cette -enfant, habituée à manger dans une écuelle de -faïence avec un couvert d’étain.</p> - -<p>Mais ce qui la jeta surtout dans une admiration -voisine de la stupeur, ce fut l’aspect d’un -seau, qu’elle crut d’argent massif, rempli de -morceaux de glace hors desquels émergeait le -goulot d’une bouteille coiffée d’or.</p> - -<p>Quand le bouchon partit, mal retenu par le -sommelier, et qu’elle vit mousser le liquide dans -les coupes, Bertrande se figura que c’était du -cidre. Bien qu’ayant grand’soif,—car sa longue -marche du matin et les émotions de la journée -lui donnaient une espèce de fièvre,—elle n’osait -porter à ses lèvres ce verre d’une forme inconnue, -si délicat, avec un pied si frêle, qu’on devait -le briser en y touchant. Gilbert l’ayant décidée -à y goûter, elle cligna ses beaux yeux purs et rit, -parce que des gouttelettes de mousse lui sautèrent -au visage.</p> - -<p>—«Oh! c’est bon,» fit-elle. «Mais cela ne -sent pas la pomme.</p> - -<p>—Je crois bien,» s’écria le prince en riant. -«C’est du vin.</p> - -<p>—Du vin?</p> - -<p>—Oui, du champagne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span></p> - -<p>—Oh! du champagne ...»</p> - -<p>Elle resta si saisie à ce mot, pour elle plein -d’une séduction fastueuse et lointaine, que ses -mains glissèrent et se joignirent en un geste -d’inconsciente dévotion.</p> - -<p>Gilbert ne se tenait pas de joie. L’aventure -devenait plus savoureuse et surprenante qu’il ne -s’y attendait. Il n’aurait pas rêvé une ingénuité -pareille. Seulement, lorsque le garçon entrait -pour servir, le prince faisait signe à Bertrande de -se taire, afin que tout l’hôtel ne se divertît pas -en même temps que lui aux dépens de la pauvrette.</p> - -<p>Au dessert, il commença de s’apercevoir que -sa mimique n’était plus obéie. Bertrande, les -yeux brillants, une flamme rose sur ses jolies -joues, d’habitude si fraîches, bavardait et riait -comme une écolière en récréation. Gairlance -avait souvent rempli sa coupe. Comment se fût-elle -méfiée de ce breuvage glacial et subtil, -elle qui ne connaissait que l’eau claire du couvent -et la piquette de cidre du Conquet?</p> - -<p>Lorsque les fruits furent placés sur la table, -il déclara que cela suffisait, qu’on débarrasserait -demain, que, pour ce soir, on ne les dérangeât -plus.</p> - -<p>Un moment après, il entraînait vers sa -chambre, à lui, Bertrande, tout étourdie, et qu’il -achevait de griser par des baisers.</p> - -<p>Elle eut encore un instant de lucidité en -pénétrant dans cette pièce, qu’elle ne connaissait -pas. Elle regarda tout autour d’elle, puis reporta -sur Gilbert ses grands yeux de reproche -et d’effarement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span></p> - -<p>Elle ne se défendait plus. Elle ne s’appartenait -plus.</p> - -<p>Elle était à lui et à l’éternel mensonge, éperdue -d’un bonheur qu’elle ne retrouverait plus après -cette heure d’éblouissement et de chimère, elle -qui, pourtant, devait connaître de plus fantastiques -réalités.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XV</h2> - -<p class="pch"><i>LA FOUDRE GRONDE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dm.jpg" width="81" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">MADAME DE <span class="mid">F</span>ERNEUSE, après le départ -d’Hervé, ne voulut pas rester en Bretagne.</p> - -<p>Après avoir hésité sur le lieu de résidence -qu’elle choisirait, elle se décida pour la -Suisse. Elle y passerait les semaines pendant lesquelles -son fils était en mer. Jusqu’à ce qu’il -atteignît Buenos-Ayres, elle ne pouvait correspondre -avec lui. Peu lui importait donc de se -trouver dans un endroit où les nouvelles ne l’atteindraient -pas vite.</p> - -<p>Elle ne prévoyait guère qu’il y en avait une -dont elle serait comme foudroyée dans cette retraite -où elle s’imaginait endormir, au moins -pour un temps, son étrange douleur.</p> - -<p>Cette femme, qui avait été vraie en toutes -choses,—dans sa passion coupable, comme -dans son expiation dévouée auprès de son mari -aveugle, comme dans son amour maternel—qui,<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span> -dans la faute ou dans l’héroïsme, avait besoin de -vérité comme de l’air qu’on respire, souffrait un -indicible supplice de doute, de ténèbres, ne -trouvant plus où s’attacher par l’espérance ni -par le souvenir.</p> - -<p>Elle se réfugia dans un de ces hôtels construits -sur les flancs du Rigi, au-dessus du lac des -Quatre-Cantons, et comme suspendus dans -l’air et l’espace au delà des rumeurs et des laideurs -de la vie, en face d’un des spectacles les -plus sublimes du monde.</p> - -<p>A part quelques courtes promenades, pour -aller boire du lait dans les chalets de la montagne, -M<sup>me</sup> de Ferneuse ne quittait guère le -petit bois de sapins qui servait de jardin à -l’hôtel. Assise à l’ombre, en un fauteuil d’osier, -elle laissait le plus souvent glisser sur ses genoux -le volume ou l’ouvrage dont elle s’était -munie, ou l’album sur lequel son pinceau d’aquarelliste -allait fixer quelque note des incomparables -jeux de lumière. Accablée par l’immensité -des perspectives, par le silence, par la paix -infinie du grandiose paysage, par la blanche -sérénité des Alpes neigeuses, elle s’abandonnait -à l’engourdissement du rêve.</p> - -<p>Eût-elle jamais cru retrouver ici un écho du -secret qu’à peine elle osait regarder au fond -d’elle-même?</p> - -<p>Un soir, comme elle dînait sous la véranda, -seule, suivant son habitude, à la petible table -qu’elle se faisait réserver, elle entendait, sans -les suivre, ainsi qu’un bruit plus importun qu’intéressant, -les propos de ses voisins. C’étaient -des Suisses qui, généralement, parlaient entre<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span> -eux leur dur dialecte germanique, à peu près -inintelligible pour Gaétane. Mais, aujourd’hui, -leur conversation avait lieu en français, car ils -recevaient des amis, un couple parisien.</p> - -<p>La comtesse, malgré son désir de s’abstraire -en elle-même, ne pouvait se défendre d’observer -la force frivole, mais irrésistible, de l’esprit boulevardier, -qui fait triompher partout ses préoccupations -de mode capricieuse, de scandale et de -médisance, même dans les milieux où tout cela -devrait tomber à néant. Ni les puissantes impressions -de nature, ni la lourdeur un peu réfractaire -de leurs hôtes, ne figeaient la verve -des deux Parisiens. Les anecdotes dont ils ne -tarissaient pas, et qui toutes avaient pour théâtre -le quartier Monceau, le faubourg Saint-Germain, -ou les coulisses des scènes en vogue, prenaient -dans leur bouche une telle importance que, -là-bas, les Alpes formidables en semblaient humiliées, -amoindries. Elles pouvaient s’écrouler -dans les vallées en engloutissant des villages, -elles ne créeraient jamais une diversion qui valût -en intérêt le divorce de M<sup>me</sup> X ..., le vol du collier -de perles de M<sup>lle</sup> Y ... ou la démission de la -sociétaire Z ..., quittant la Comédie-Française -pour suivre un équilibriste de Barnum.</p> - -<p>La famille suisse essayait de se mettre à la -hauteur. Son chef, un fabricant en soieries de -Bâle, blond, gras, chauve, et portant des lunettes, -voulut prouver qu’il se tenait, lui aussi, -au courant de tels événements, seuls dignes de -fixer l’attention du monde. Il s’écria, d’un accent -sonore, où les consonnes se heurtaient comme -des cailloux:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span></p> - -<p>—«Maintenant, parlez-nous un peu de cette -bombe qui va éclater dans votre grand monde -de Paris, ce procès qu’on annonce d’avance -comme le plus sensationnel du siècle.</p> - -<p>—Quelle bombe? Quel procès?...» demandèrent -les deux invités,—mari et femme,—aussi -béants l’un que l’autre.</p> - -<p>—«On ne doit s’occuper que de ça, à Paris?» -insista le Teuton.</p> - -<p>—«Mais de quoi donc?» répétèrent les -autres, avec ce mélange de scepticisme et de -malaise que cause aux gens de leur catégorie -l’annonce d’un «potin» dont par hasard ils ne -sauraient pas le premier mot.</p> - -<p>—«Mais,» reprit le Bâlois, «cette étrange -histoire d’une des plus hautes personnalités de -votre aristocratie, un marquis, je crois, et pas le -premier venu, un homme très important, qui -depuis vingt ans aurait mystifié l’univers en -jouant le personnage qu’il ne serait pas, portant -un titre, jouissant d’une fortune, auxquels il -n’aurait pas plus de droits que ce garçon qui -nous sert.»</p> - -<p>Le garçon, qui comprenait et parlait le français -mieux que ce sagace client, ne broncha -cependant pas, continuant à changer les assiettes -en homme parfaitement convaincu qu’il n’avait -que des droits contestables, en effet, à un titre -et à une fortune de marquis.</p> - -<p>Mais il y eut quelqu’un d’autre que secoua -d’une commotion extraordinaire la phrase du -fabricant de soie. M<sup>me</sup> de Ferneuse frissonna -comme si l’haleine des lointains glaciers eût -passé sur sa chair. Elle ne s’efforça plus de<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span> -s’abstraire des causeries trop proches. Tout son -être se tendit pour écouter.</p> - -<p>Elle n’entendit rien d’abord. Les deux Parisiens -échangeaient un regard, avec un sourire -incrédule, dont leur hôte comprit la raillerie -légère.</p> - -<p>—«Mais, je vous assure ...» confirma-t-il. -«Deux messieurs en causaient hier, près de -nous, au salon. Et d’ailleurs, c’était sur un journal.</p> - -<p>—Un journal bernois,» plaisanta l’interlocuteur.</p> - -<p>—«Non, non ... Un journal français. Et -tenez, le nom du marquis me revient ... Valcor ... -C’est cela ... Le marquis de Valcor ...»</p> - -<p>Un double éclat de rire partit, si spontané, si -clair, qu’il fit retourner les têtes, aux autres -tables.</p> - -<p>—«Ah! elle est bonne!...» s’écriait le Parisien. -Et il se convulsait d’hilarité. «Le marquis -de Valcor ... Un escroc, dites-vous? Mais vous ne -savez pas de qui vous parlez, mon cher! Un -homme important?... Je vous crois! C’est un -des plus beaux noms de France, et celui qui le -porte vaut mieux que son nom. Il a fait des -choses superbes ... risqué sa vie dans des explorations -dangereuses ... fondé des établissements -d’un rapport considérable, étendu la civilisation -dans l’Amérique du Sud ...</p> - -<p>—C’est bien cela ... C’est bien cela ...» murmurait -le Bâlois avec des flexions répétées et -affirmatives de la nuque.</p> - -<p>—«Vous avez lu ou entendu dire que cet -homme-là?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span></p> - -<p>—...Serait bientôt dans un sale pétrin,» dit -le Teuton, enchanté d’avoir pu placer une -expression qu’il jugeait très parisienne. «La -famille de Valcor va lui faire un procès, l’attaquer -comme un intrus, qui se serait substitué à -l’héritier véritable ...</p> - -<p>—C’est roulant ... roulant ...» fit le Parisien, -qui cessa de rire, pour prendre un air de tranchante -supériorité. «Voulez-vous que je vous -dise? Eh bien, il n’y a pas, outre son chef, de -famille de Valcor, sauf la marquise et sa fille, qui -ne vont pas, je pense, intenter une action contre -leur père et mari.</p> - -<p>—Et les autres héritiers?</p> - -<p>—Je les plaindrais, les autres héritiers,—si -toutefois ils existent. Et je leur conseillerais, leur -procès ouvert, de ne pas se montrer en Bretagne. -Je suis de souche bretonne, moi qui vous parle, -mon cher ami. Je connais mes compatriotes. Ils -n’aiment pas qu’on touche à ce qu’ils respectent. -Et le marquis de Valcor est respecté comme un -dieu dans le Finistère, dont il est d’ailleurs la -providence. Mais je ne sais pas pourquoi je -prends au sérieux ce gigantesque canard. Ah! ce -qu’on vous en fait avaler sur notre compte, à -l’étranger!... C’est épatant ce qu’on se plaît à -nous prêter de scandales ...»</p> - -<p>Si M<sup>me</sup> de Ferneuse avait conservé l’humeur -philosophique avec laquelle, tout à l’heure, -elle évaluait les cancans parisiens à la mesure -d’éternité offerte par l’immuable et merveilleux -paysage, elle aurait intérieurement souri, en faisant -le commentaire: «Ce serait prêter aux -riches.» Des scandales?... Mais n’était-ce pas la<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span> -friandise que ce monsieur apportait dans ses -valises jusqu’à ces quinze cents mètres d’altitude, -où l’âme élargie réclamait pourtant une nourriture -plus substantielle et plus saine. Il en avait -bourré ces honnêtes Suisses, qui s’étaient crus -obligés de lui rendre la politesse.</p> - -<p>Mais Gaétane ne philosophait plus.</p> - -<p>Elle restait là, figée de stupeur, n’ayant fait -qu’un mouvement, pour tourner la tête vers le -voyageur français, quand celui-ci avait dit: «Je -suis d’origine bretonne.» Elle ne découvrit sur -ce visage aucun trait qu’elle pût reconnaître. -D’ailleurs, qu’importait ce personnage? Il avait -parlé dans un sens, comme il aurait parlé dans -l’autre, si le hasard lui avait mis d’abord sous la -dent la croustillante nouvelle qu’il se refusait à -trouver savoureuse venant d’un étranger. Cet -étranger lui-même n’était que la résonance -impersonnelle d’un son. Mais il avait retenti -quelque part, ce son formidable. D’où émanait-il? -Quel souffle, quelles vibrations, l’avaient propagé -jusqu’ici, dans cet hôtel, au sommet de -cette montagne, sur les lèvres sans discernement -de ce lourd industriel bâlois?</p> - -<p>Il disait cela, ce bourgeois flegmatique, sans y -attacher d’ailleurs autrement d’importance, et à -cent lieues d’imaginer que, dans un cœur tout -proche, ses paroles avaient un retentissement de -foudre. Déjà, ses invités et lui s’entretenaient -d’autre chose.</p> - -<p>Durant la soirée, Gaétane erra dans les salons, -le fumoir, la salle de lecture, ouvrant et parcourant -tous les journaux, cherchant, sans parvenir -à le trouver, celui qui avait apporté la nouvelle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span></p> - -<p>Elle y renonça. La tête lui tournait sous les -lumières électriques et dans la chaleur des pièces -mal aérées. Elle alla s’asseoir dehors, dans la -nuit, et contempla le ciel immense, constellé -d’étoiles, la sombre armée des montagnes, -l’abîme du lac au-dessous d’elle, et, dans le lointain, -le hérissement pâle des glaciers. A gauche, -la lune, encore invisible, les broda d’un fil d’argent. -Son disque clair surgit tout à coup. Dans -cette fantasmagorie, l’énorme paysage apparut -plus merveilleux qu’aux heures éclatantes du -jour.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Ferneuse se disait: «Ainsi mes soupçons -ne planaient pas seuls sur cet homme. Une -justice le guette. Mon cœur ne se trompait donc -point? Ce n’est pas lui que j’ai aimé. Mon -Renaud ne m’aurait pas trahie, n’en aurait pas -épousé une autre, ne serait pas resté vingt ans -sans que ses yeux et ses lèvres me criassent qu’il -ne pouvait m’oublier.»</p> - -<p>L’âme amoureuse se dilatait. D’un élan de -triomphe, elle s’emparait de l’espace, palpitait -de joie jusqu’aux cimes des monts, jusqu’aux -étoiles. Puis la question se posait:</p> - -<p>«Mais qui est-il? Qui est-il? Cet être qui lui -ressemble ...»</p> - -<p>Et d’autres ombres se rabattaient comme des -nuages que le vent ramène: «Si j’avais exilé, -exposé Hervé inutilement? Si la lumière se faisait -sans lui? Dois-je lui télégraphier d’attendre -à Buenos-Ayres? Dieu! s’il est vrai qu’un procès -soit ouvert, et que je sente mon témoignage -indispensable, que ferai-je?... Si je devais, pour -que l’imposteur fût confondu, sacrifier publiquement,<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span> -parmi de tels débats, dont retentirait -le monde, mon honneur, ma pudeur, mon secret -d’amour si profondément enseveli! S’il me fallait, -pour que justice fût faite, plier sous cette -honte et en accabler mon fils ... Quelle alternative! -Quelle épreuve!... Ah! la rigueur de Dieu -ne peut vouloir punir jusque-là mon péché! Soit -que je me taise, soit que je parle, vraiment, -l’expiation dépasserait trop la faute!»</p> - -<p>Maintenant, c’était l’effroi qui dominait en -M<sup>me</sup> de Ferneuse. Le vaste paysage nocturne, -qui, tout à l’heure, la ravissait, lui sembla plein -de menace et de fatalité. Elle se leva précipitamment, -rentra dans la maison, se retira dans sa -chambre, et s’y enferma, un peu apaisée, comme -si elle eût laissé au dehors les périls rôdeurs, -dans la nuit.</p> - -<p>L’honnête fabricant de soie, enfant de l’Helvétie, -avait parfaitement lu le fait divers, dont il -pensa ensuite étonner ses convives, et dont il -ignora toujours le terrible succès auprès de sa -voisine inconnue.</p> - -<p>M. de Plesguen, malgré les instances de sa -fille et les fortes présomptions que lui fournissait -Escaldas, hésitait encore à saisir les tribunaux -d’une affaire qui lui répugnait toujours étrangement. -Chez lui, ce qui continuait à tenir tout -en échec, son intérêt, sa volonté, l’avenir de sa -fille c’était un sentiment instinctif, qu’il ne parvenait -pas à vaincre. Malgré les apparences de -preuves que développait ingénieusement le Bolivien, -et que Marc étudiait aujourd’hui sans révolte, -le vieux gentilhomme ne pouvait acquérir -confiance dans la justice de sa cause. A ses yeux,<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span> -celui qui portait le titre de marquis de Valcor -était bien son cousin, le chef de sa famille. L’attaquer -pour le déposséder serait une félonie infâme. -A l’idée que lui, Marc, tenterait une pareille -chose, une horrible sueur lui glaçait la -face. Il se sentait une âme de criminel.</p> - -<p>Dans son hôtel de la rue de Verneuil, dont il -occupait un des plus médiocres appartements, -au second étage, d’étranges conciliabules se -tenaient. Les vieux murs, autrefois témoins de -tant d’intrigues politiques ou galantes, durant le -règne de Louis le Bien-Aimé, et plus tard, à travers -les régimes divers qu’on y avait espérés ou -combattus, n’enfermèrent sans doute jamais de -tels débats de conscience.</p> - -<p>Dans le salon fané, les anciennes soieries des -tentures, tellement usées que le moindre souffle -remuait leurs plis frêles, tremblèrent aux sanglots -de Françoise, et aux gémissements de son père, -qui, se prenant la tête à deux mains, murmurait:</p> - -<p>—«Non ... Je ne puis pas faire cela!... Je ne -puis pas!...»</p> - -<p>La jeune fille se jetait à ses genoux.</p> - -<p>—«Mon père ... Je vous en supplie!... Allez-vous -laisser le nom que vous devriez porter, la -fortune qui nous appartient, à un voleur! Ah! -s’il ne s’agissait encore que de ces avantages!... -Mais toute ma vie dépend de notre victoire. -Héritière de Valcor, j’épouserai Gilbert de Villingen. -Et je l’aime, père, je l’aime ... à en mourir ... -Oui, je mourrai, si je dois perdre l’espoir -de devenir sa femme.»</p> - -<p>Le vieux gentilhomme avait des sursauts de -fierté meurtrie:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span></p> - -<p>—«Pourquoi ne t’épouse-t-il pas telle que tu -es? Comment acceptes-tu un fiancé qui te pose -des conditions tellement offensantes? C’est trop -montrer qu’il te recherche pour ce que tu peux -posséder un jour.</p> - -<p>—Je serais si heureuse de le lui apporter!» -répondait Françoise.</p> - -<p>Son père la regardait, scandalisé, mais attendri. -Ce cri de l’amour aveugle perçait et bouleversait -un cœur ignorant de toute passion.</p> - -<p>Il ne doutait pas de la puissance du sentiment -inconnu, en constatant combien sa Françoise -avait changé. En quelques semaines, depuis que -le vol des rêves insensés tourbillonnait dans sa -jeune âme, elle avait perdu cette fraîcheur rieuse, -cette grâce mutine, qui la faisaient ressembler -à une coquette ingénue de Watteau, quand elle -dansait le menuet, dans l’inoubliable soirée, à -Valcor. Le charmant chiffonnage de ses traits -s’était un peu étiré, les fossettes s’allongeaient en -rides, le teint jaunissait, le sourire s’éteignait aux -coins de la bouche qu’il ne retroussait plus, les -yeux d’un bleu si clair brûlaient d’une fièvre -inquiète sous les sourcils rapprochés et tendus. -Elle n’était presque plus jolie, cette enfant, à -qui l’insouciance allait si bien, et qui, pour toujours, -avait cessé d’être insouciante.</p> - -<p>—«Paris ne te vaut rien, par cette chaleur,» -soupirait le père.</p> - -<p>Il jetait un coup d’œil vers les fenêtres, vers la -morne perspective de murailles.</p> - -<p>Autrefois l’hôtel de Plesguen s’ornait d’un -jardin magnifique, et la cour, que les communs -séparaient de la rue, n’avait qu’un rôle somptueux<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span> -et décoratif. Maintenant elle représentait -le seul réceptacle d’air respirable pour les habitants. -Car le jardin, sacrifié depuis bien des années, -s’était couvert de constructions à sept -étages, qui aveuglaient l’hôtel, dont les séparait -un boyau étroit, sombre comme un puits. Sur la -rue de Verneuil, les communs s’étaient transformés -en boutiques, et, sous la voûte, par où jadis -entraient et sortaient les carrosses, les piétons -ne passaient pas toujours facilement, à cause de -la charrette à bras d’un emballeur, qui, le plus -souvent l’obstruait.</p> - -<p>Sur le visage amaigri et le teint brouillé de sa -fille, M. de Plesguen voyait le reflet de ces -choses mesquines, plutôt que le rayon des splendeurs -futures.</p> - -<p>Elle, au contraire, ne s’apercevait plus de tout -cela, qui, autrefois, l’humiliait. Elle vivait dans -l’avenir.</p> - -<p>—«Quand nous serons installés à Valcor ...» -disait-elle.</p> - -<p>—«Et si nous perdons le procès?» suggérait -son père.</p> - -<p>—«Ah!» s’écriait-elle avec rage, «nous -aurons du moins porté un rude coup à l’orgueil -de Micheline. Il restera toujours des doutes sur -le sang qu’elle a dans les veines, et sur son droit -à vivre dans ce château où elle se pavane!»</p> - -<p>Avec une telle satisfaction, le mécompte de -la déshéritée serait plus supportable.</p> - -<p>«Ah! ma pauvre enfant!» pensait Plesguen, -«Ce n’est pas seulement son amour qui exige -de moi l’affreux effort ... C’est aussi sa haine. -Quelles pensées effrayantes sous cette chevelure<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span> -blonde! Hélas! je ne savais pas ce que souffrait -ma fille. Peut-être ne le savait-elle pas elle-même, -quand elle vivait simplement sa vie, dans une -enfantine gaieté. Mais le charme est rompu. -Jamais elle ne se résignera maintenant à une -réalité médiocre.»</p> - -<p>José Escaldas venait souvent à l’hôtel de Plesguen.</p> - -<p>Il y apportait les résultats de ses consultations -juridiques. Journellement, il voyait des gens -de loi, mais non de ceux dont l’opinion eût mis -à l’aise la conscience de Marc. Bien que véritablement -convaincu, le métis n’agissait point -avec la franchise qui sied à un champion du bon -droit. Son naturel méfiant et cauteleux, peut-être -aussi l’épouvante que lui inspirait M. de -Valcor, l’incitait à un travail de taupe, qui, précisément, -aggravait la résistance de Marc.</p> - -<p>—«Ces gens dont vous prenez les avis ne -me paraissent pas sûrs,» faisait observer le gentilhomme.</p> - -<p>—«Il ne s’agit pas de leur confier l’affaire, -mais seulement de savoir par eux ce qu’elle -vaut, au point de vue légal, et comment l’entreprendre.»</p> - -<p>Au fond, Escaldas pensait qu’avec ces louches -alliés il s’assurait la chance de se faire attribuer -une forte part du butin, en cas de réussite, parce -que les gaillards y trouveraient leur compte. -Tandis que, s’il se démunissait de ses preuves -entre des mains habituées aux besognes nettes, -il lui deviendrait plus difficile d’en faire marché.</p> - -<p>Le prince Gairlance, qui, bientôt, le rejoignit -à Paris, unit ses efforts à ceux du métis pour<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span> -décider M. de Plesguen à ouvrir les hostilités.</p> - -<p>Gilbert, dans le voluptueux vertige de son -irrégulière lune de miel avec Bertrande, éprouvait -une difficulté grande à jouer le rôle d’un -soupirant auprès de Françoise de Plesguen. Il ne -s’y appliquait pas outre mesure, d’ailleurs. Les -conditions du mariage étaient bien établies. -C’était l’héritière de Valcor dont il était le -fiancé. Affaire à M. de Plesguen de conquérir -judiciairement ce titre à sa fille. La froideur -même du prétendant devait stimuler celle-ci, la -contraindre à jeter le vieux gentilhomme dans -l’aventure.</p> - -<p>Pour forcer la main à ce plaideur récalcitrant, -Escaldas et Gairlance, d’accord avec les équivoques -gens d’affaires qui leur servaient de conseils, -eurent l’idée de lancer ce qu’ils appelaient -«un pétard», dans les journaux.</p> - -<p>Les feuilles sérieuses hésitèrent devant l’étrangeté -de la nouvelle et son caractère diffamatoire. -Cependant, ce bruit sensationnel commença -de circuler dans les bureaux de rédaction. -Les «on dit», «on prétend», «un gros -scandale à l’horizon», filtrèrent dans les colonnes. -De petits aboyeurs quotidiens y mirent -moins de façons, surtout ceux qui tarifent l’injure -à tant la ligne. Le nom du marquis de -Valcor y parut en toutes lettres.</p> - -<p>C’était sur une de ces informations de la première -heure que, par hasard, était tombé le négociant -bâlois, qui en parla tout haut près de -M<sup>me</sup> de Ferneuse. Il avait lu l’entrefilet sur un -grand journal, qui, le découpant dans une feuille -de chou, se donnait le plaisir de l’offrir à ses<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span> -lecteurs, tout en en laissant la responsabilité au -hasardeux confrère.</p> - -<p>Ce jour-là était à peu près le dernier où il fut -permis à des Parisiens, même en voyage, de -s’étonner comme le firent les voisins de la comtesse, -à l’ouïe de ce qui n’était encore qu’un -racontar. Lorsque des révélations si bien faites -pour allécher la malignité publique ne tombent -pas tout de suite, comme des outres gonflées de -vent que le moindre coup d’épingle suffit à -crever, elles s’enflent promptement jusqu’à des -proportions formidables. Moins d’une semaine -après le choc qui avait abasourdi la comtesse de -Ferneuse, d’autant plus qu’il l’atteignait dans un -si calme et lointain refuge, toutes les conversations -de toutes les tables d’hôte, dans les sites -fréquentés d’Europe, prenaient pour texte principal -ce qu’on nommait «le mystère de Valcor», -ce qui allait bientôt devenir, avec un retentissement -inouï, «l’Affaire Valcor».</p> - -<p>Un après-midi, vers cinq heures, Escaldas était -en conférence avec M. de Plesguen, dans le réduit -encombré de vieux meubles et de livres qui -servait à celui-ci de cabinet de travail, lorsque -l’unique servante vint annoncer M. le marquis -de Valcor.</p> - -<p>Les deux hommes tressaillirent. Le Bolivien -devint blême.</p> - -<p>—«Attendez!...» cria-t-il à la domestique. -Et, s’adressant à Marc: «Ne le recevez pas ... -Faites-moi partir ... Cachez-moi ... Tout serait -perdu s’il me voyait ici.</p> - -<p>—Mais, monsieur,» fit Plesguen, dans -une de ses impulsions cassantes, «auriez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span> -donc si mauvaise conscience? Vous me faites singulièrement -douter de notre droit.</p> - -<p>—Vous ne connaissez pas cet homme,» dit -le métis. «S’il sait d’où part le coup, il le préviendra. -Notre seule chance est d’avoir de -l’avance sur lui, par l’ignorance où il est de notre -entente et de nos armes.»</p> - -<p>Marc eut un geste, comme pour dire: «Soit!» -et il ouvrit une porte qui donnait sur un couloir -intérieur.</p> - -<p>—«Indiquez à monsieur l’escalier de service,» -dit-il à sa bonne, avec l’attitude et le ton -de congédier un valet.</p> - -<p>Il regarda s’effacer la silhouette hâtive, le dos -fuyant.</p> - -<p>«Si ce n’était qu’un maître chanteur!» murmura-t-il. -«En ce cas, je me ferais sauter la cervelle ... -Ah! Françoise, tu joues l’honneur de ton -père, mais sa vie aussi, dans ta folie d’ambition -et d’amour!»</p> - -<p>Cette apostrophe ne fut entendue de personne. -Jamais M. de Plesguen ne l’aurait formulée devant -sa fille. Un reproche à cette enfant ... -Dieu! S’il devait mourir de tout cela, il s’arrangerait -de façon à ce que, de sa tombe même, ne -sortît pas un reproche qui pût atteindre la chérie.</p> - -<p>«A l’autre, maintenant,» dit-il en se dirigeant -vers le salon.</p> - -<p>Il prévoyait une explication atrocement pénible. -Mais il était brave en face de tout, hors -sa conscience. Son doute intime l’effrayait plus -que la colère de l’homme trahi. Le front haut, -mais sans avancer la main, il affronta le maître -de Valcor.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span></p> - -<p>Celui-ci, de son pénétrant regard bleu, plein -de mâle douceur, examina la physionomie glacée.</p> - -<p>—«Eh quoi! Marc, c’est donc vrai?... Tu -es devenu mon ennemi?... Tu ne m’embrasses -pas?</p> - -<p>—Mais vous, monsieur,» riposta Plesguen, -«est-ce en ami que vous accourez, à l’improviste, -de Bretagne, pour me rendre visite?</p> - -<p>—Oh! à l’improviste!...» sourit Renaud. -«Je crois que, toi aussi, tu as quitté Valcor plutôt -à l’improviste. Cela prouve seulement que nous -étions pressés tous les deux. Toi, de me déclarer -la guerre, de tenter de me dépouiller, moi, de te -prendre dans mes bras pour t’arrêter sur le bord -de l’abîme où tu te lances. Ce n’est pas la peur -qui m’amène, Marc. S’effraie-t-on de vaines -ombres, sans apparence de réalité? Et ce n’est -pas la colère. S’irrite-t-on contre quelqu’un qui -vous injurie en rêve? Je n’imaginais d’ailleurs -même pas qu’il y eût rien de fondé dans les viles -insinuations des journaux. Ton départ seul -m’avait fait réfléchir. Ton aspect m’éclaire. Eh -bien, moi, je te tends la main et je te dis: -«Voyons, Marc, dans quel chemin périlleux -es-tu entré? Où vas-tu? Où conduis-tu notre -chère Françoise? Dans quelle boue veux-tu nous -faire glisser tous? Tu ne conquerras aucune des -chimères qui te leurrent, et tu compromettras -plus ou moins, en toi ou en moi, ou en nous -deux—car la calomnie ne s’efface jamais—ce -qui t’est cher par-dessus tout, l’honneur de -notre maison.»</p> - -<p>M. de Plesguen avait écouté ceci en un silence<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span> -profond, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux -enfoncés dans ceux de son cousin.</p> - -<p>Les deux hommes restaient debout, et le contraste -entre eux apparaissait frappant. Ils ne se -ressemblaient que par la stature, également -haute. Mais celle de Marc, d’une maigreur frêle, -semblait dressée par sa volonté seule, tandis que -la robuste sveltesse de Renaud indiquait une -vigueur peu ordinaire. Jamais on n’eût dit que -leur âge était à peine distant de quelques années. -L’un gardait l’apparence de la jeunesse. -L’autre avait prématurément l’air d’un vieillard.</p> - -<p>Devant le mutisme de M. de Plesguen, le -marquis de Valcor s’assit, comme pour lui laisser -tout le temps de réfléchir et de répondre.</p> - -<p>Marc, à son tour, se laissa tomber dans un -fauteuil avec un visible accablement.</p> - -<p>—«Voyons,» reprit affectueusement Renaud, -«qui t’inspire les idées insensées suivant -lesquelles tu parais vouloir agir? Dis-moi leur -source et dis-moi leur but. Pour la source, je te -démontrerai qu’elle est perfide et trouble. Pour -le but, j’examinerai si tu ne saurais l’atteindre -qu’en me passant sur le corps. Tu souhaites -quelque chose pour Françoise, n’est-ce pas? Car -je te connais trop désintéressé en ce qui te concerne. -Alors, quoi? Est-ce que je n’aime pas ta -fille presque à l’égal de la mienne? Ne ferais-je -pas tout au monde pour réaliser ses rêves, si elle -en a?»</p> - -<p>Ces paroles cordiales et simples, l’accent de -cette voix, l’aspect de ce visage, considéré -pendant des années comme celui d’un frère,<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span> -troublaient profondément M. de Plesguen. Autre -chose le troublait davantage: l’effort intérieur -par lequel il remontait dans le passé, essayant -de retenir, de fixer quelque trait parmi le pâle -tourbillon des souvenirs.</p> - -<p>Quand il ouvrit enfin la bouche, ce fut pour -poser une question inattendue. Revenant au nom -et au tutoiement familiers, il interpella brusquement -son cousin:</p> - -<p>—«Renaud,» dit-il avec une certaine émotion -dans la voix, «te souviens-tu de ce jour où -j’étais en vacance à Valcor, et où nous avons -couronné le cheval, sur la côte de Guilers, en -revenant de la foire de Saint-Renan?»</p> - -<p>Un sourire mélancolique flotta sur les lèvres -du marquis.</p> - -<p>—«Comment veux-tu que j’aie oublié un seul -détail de cette journée-là?</p> - -<p>—Te rappelles-tu le nom du cheval?</p> - -<p>—Scapin. C’était un alezan auquel mon -père tenait beaucoup. Tu ne savais pas conduire, -mais tu en avais une envie si folle que je te -laissai les rênes. En descendant la côte de Guilers, -Scapin, effrayé par un chien qui sortait tout -ruisselant d’un fossé plein d’eau, fit un écart, et, -ramené trop brusquement, croisa les pieds, -tomba sous la poussée de la voiture. Il avait le -genou entamé. Je vois encore ton visage pâle, -tes yeux pleins de larmes.</p> - -<p>—Oui,» interrompit Marc. «Je pleurai -presque, malgré ma moustache naissante dont -j’étais fier. Et toi—si c’était toi—tu n’étais -qu’un gamin. Cependant ...</p> - -<p>—Si c’était moi!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span></p> - -<p>—Continue, continue, dis la suite,» fit M. de -Plesguen, haletant.</p> - -<p>—«Tu choisis mal ton épreuve,» reprit son -cousin, non sans amertume. «Demande-moi -donc des souvenirs plus insignifiants. Si je joue -un rôle, je dois en connaître au moins les grandes -lignes et m’être fait renseigner sur ce qui -touche les derniers moments du feu marquis de -Valcor.»</p> - -<p>Bouleversé par cette évocation si précise, Marc -l’écoutait.</p> - -<p>—«Oui, va, tout m’est présent à la mémoire. -Je voulais prendre la faute sur moi, dire à mon -père que le cheval s’était couronné dans mes -mains. Tu refusais, tellement effaré pourtant de -ta maladresse que tu n’osais rentrer au château. -Et il y eut encore un autre débat de générosité, -parce que le groom proposait de s’accuser à son -tour. Et j’ignore jusqu’à maintenant qui de nous -aurait passé pour le coupable. Car, en rentrant, -très attardés d’avoir ramené Scapin au pas, nous -trouvâmes mon pauvre père en proie à la première -crise de cette angine de poitrine qui allait -l’emporter si peu après.</p> - -<p>—Qui nous donna la triste nouvelle?</p> - -<p>—Mais ... le portier de la grille d’honneur. Il -venait de voir passer le médecin. Là, pour aller -plus vite, nous laissâmes le dog-cart avec Scapin, -qui boitait bas, et nous nous mîmes à courir -comme des fous, en remontant l’avenue vers la -maison.»</p> - -<p>Devant une telle sûreté de détails, dans un -récit qui les reportait à la douzième année de -Renaud, M. de Plesguen demeurait abasourdi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span></p> - -<p>Son cousin poursuivit tranquillement:</p> - -<p>—«Je te le répète, cette épreuve ne compte -pas. Veux-tu que je te rémémore autre chose? -Tiens, dans les mêmes vacances de cette année-là. -Ce furent tes dernières à Valcor. Tu devins -étudiant tout de suite après, et moi, désormais -orphelin, je passai mes étés chez mon grand-père -maternel, mort plus tard, pendant mon -séjour en Amérique, le comte de Lieurey. -Voyons?... Eh bien, je te rappellerai cette nuit -en mer, dans un bateau de pêche, pour voir -retirer au matin les filets, transformés en une -nappe d’argent par la multitude des sardines -pincées aux ouïes. Ah! tu en as encore le frisson. -As-tu été assez malade! Et les pêcheurs étaient-ils -assez furieux, tout en se moquant de toi, -parce que tes hoquets convulsifs troublaient le -silence indispensable pour cette pêche.»</p> - -<p>L’adolescent délicat et un peu faible qu’évoquait -de Valcor se retrouvait dans l’homme -vieillissant et éperdu qui l’écoutait.</p> - -<p>—«Ah! Renaud ... Assez ... Tout cela vit -dans ton cœur comme dans le mien! Tu es mon -cousin, mon ami d’enfance, mon frère ... Je ne -peux pas douter de toi ...»</p> - -<p>Il se levait, balbutiant, les bras étendus, lorsqu’une -porte s’ouvrit.</p> - -<p>Françoise entra dans le salon.</p> - -<p>Elle venait d’apprendre par la servante la présence -du marquis.</p> - -<p>Son seul aspect, la vue de ce jeune visage tiré de -haine et dont la grâce fragile s’effaçait sous l’aridité -d’anxieuses passions, suspendit l’élan de -Marc et inquiéta Renaud.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span></p> - -<p>—«Mon père,» dit M<sup>lle</sup> de Plesguen d’une -voix acide, «ne m’aviez-vous pas déclaré que, -dorénavant, nous n’aurions plus avec les usurpateurs -de Valcor que les relations judiciaires?</p> - -<p>—Mon enfant,» commença Marc, «ton -oncle vient d’éveiller nos ...»</p> - -<p>Il n’acheva pas. La grêle strideur d’un rire -affecté l’interrompit.</p> - -<p>—«Mon oncle?» Qu’est-ce que ce mot? Je -n’ai plus d’oncle. Allons, mon pauvre papa ... Le -comédien est trop fort pour vous ... Mais n’oubliez -pas les preuves que nous possédons.</p> - -<p>—Ma petite Françoise!» s’écria douloureusement -Renaud, «Est-ce toi qui parles? Quels -sont les misérables qui ont abusé de ta candeur? -Des preuves? Mais je viens d’en donner à ton -père ... On t’a prise au réseau d’une machination -affreuse. Enfant imprudente ... Quels sont ceux -qui t’égarent de la sorte? Prends garde!»</p> - -<p>Elle le dévisagea, frémissante, toutes ses jeunes -fibres palpitant d’émotion et aussi d’une vague -frayeur. Mais l’amour et la jalousie la soulevaient. -Tant pis! elle livrerait la bataille, quitte à -mourir si elle devait la perdre.</p> - -<p>—«Monsieur,» dit-elle, «si vous ne quittez -pas cette maison, c’est moi qui m’en irai. Que -mon père choisisse.</p> - -<p>—Françoise!»</p> - -<p>Le même cri échappa aux deux hommes.</p> - -<p>M. de Valcor ajouta, de sa voix caressante et -profonde, avec laquelle il désarmait les volontés:</p> - -<p>—«Pense à Micheline. Elle est presque une -sœur pour toi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span></p> - -<p>—Micheline ne m’est rien, et vous le savez -parfaitement,» lança-t-elle.</p> - -<p>Valcor sursauta sous le choc. C’était d’une si -énergique assurance! Que prétendait la jeune -téméraire? Insinuation contre l’identité du marquis? -Allusion à cet échange d’une fillette morte -contre une vivante qu’avait raconté Renaud à la -seule M<sup>me</sup> de Ferneuse? Au piège de quelle vérité -ou de quel mensonge essayait-elle de le -prendre?</p> - -<p>Il haussa les épaules, la regarda de haut.</p> - -<p>Chétive adversaire, cette petite fille affolée -d’ambition, ignorante de la loi et des hommes, -frêle guêpe furieuse, se heurtant à la glace imbrisable -derrière laquelle brillent les fruits tentateurs.</p> - -<p>Une dure et dédaigneuse expression changea -la physionomie séduisante de Renaud.</p> - -<p>—«Vous voulez la guerre. A votre aise!» -dit-il, en toisant successivement la fille et le père.</p> - -<p>Celui-ci esquissa un mouvement, que Françoise -arrêta en s’attachant à son bras.</p> - -<p>—«Oui, la guerre!» s’écria-t-elle.</p> - -<p>M. de Plesguen se dégagea de la nerveuse -étreinte, alla s’asseoir à l’écart, et, sans mot dire, -cacha son visage dans ses mains.</p> - -<p>—«Mon pauvre Marc!» lui dit Renaud. -«Suis donc cette jeune insensée jusqu’à -l’abîme. Marche contre moi, contre l’honneur de -notre maison, contre ta conscience. Que ce -crime familial retombe sur toi et sur elle! -Adieu!»</p> - -<p>Et il s’en alla.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XVI</h2> - -<p class="pch"><i>HOSTILITÉS</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dd.jpg" width="80" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">DÈS le soir même de la visite faite à -M. de Plesguen par Renaud, José -Escaldas revint rue de Verneuil, -anxieux de savoir si son nom avait été -prononcé au cours de l’entrevue.</p> - -<p>—«Il n’a pas été question de vous,» lui -affirma le vieux gentilhomme.</p> - -<p>La pâleur et la tristesse de Marc frappèrent le -Bolivien.</p> - -<p>—«Vous a-t-il donc menacé?» demanda-t-il.</p> - -<p>—Pis que cela.</p> - -<p>—Et quoi donc?» fit le métis, inquiet.</p> - -<p>—«Il m’a rejeté au plus profond de mes angoisses -et de mes doutes. Si vous aviez entendu -ce qu’il m’a dit, les souvenirs d’enfance connus -de lui seul et de moi, qu’il a précisés de la façon -la plus minutieuse! Si vous l’aviez vu!...»</p> - -<p>Sur ce mot, M. de Plesguen regardait son interlocuteur<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span> -et comparait mentalement la vulgarité, -la visible bassesse d’âme de celui-ci,—qu’il -acceptait pour allié,—avec l’élégance morale, -la dignité si ferme, si douce, de celui-là,—que, -tout à l’heure, il offensait et rejetait. Quel contraste!</p> - -<p>—«Le prodigieux comédien vous a roulé?» -dit Escaldas.</p> - -<p>—«Comédien ...» répéta Marc. «C’est le -mot de ma fille.</p> - -<p>—Sérieusement,» s’écria le Bolivien, «est-ce -que ce diable incarné vous a repris? Vous savez -que je suis sûr, maintenant ...—écoutez bien—sûr -de vous faire gagner votre procès.</p> - -<p>—Mais si je le gagne, grâce à d’extraordinaires -apparences, et qu’au fond je garde la conviction ...»</p> - -<p>Escaldas bondit.</p> - -<p>—«Mais vous êtes fou, mon cher monsieur! -Vous êtes fou!... Comment pouvez-vous supposer -que les apparences suffiraient à faire déposséder -un pareil personnage de son état civil, de -son titre, de ses biens? Ce n’est pas une apparence -qu’il faudra, ce n’est pas une présomption, -ce n’est pas même une preuve: ce sont vingt -preuves! Et je les aurai!» conclut-il triomphalement.</p> - -<p>José ajouta:</p> - -<p>—«Je viens de recevoir une dépêche. Savez-vous -qui fait route vers la France à l’heure -actuelle? Qui sera ici dans deux ou trois semaines?</p> - -<p>—Non,» dit Plesguen.</p> - -<p>—«Rafaël Pabro, le vieil employé de la maison<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span> -Rosalez, cette banque de La Paz, où se sont -présentés jadis le véritable Renaud de Valcor et -son sosie. Ce bonhomme est le seul être, à ma -connaissance, qui ait vu l’un et l’autre, qui -puisse témoigner de leur fabuleuse ressemblance. -Je l’ai décidé à faire le voyage.</p> - -<p>—Nous apporte-t-il la lettre où Renaud présentait -aux banquiers cet autre lui-même?</p> - -<p>—Non. Nous en avons la photographie. Pour -l’authenticité de l’original, mieux vaut qu’il reste -là-bas, dans les archives de la maison. Les directeurs -actuels, gens dont la bonne foi ne saurait -être mise en doute, le produiront quand ils en -seront requis par la justice. D’ailleurs, Pabro -n’en avait pas la garde. Il aurait dû voler ce -document, qui, produit de la sorte, ne manquerait -pas d’être récusé comme faux. Ne comprenez-vous -pas?</p> - -<p>—Si,» dit Marc.</p> - -<p>Et il murmura rêveusement:</p> - -<p>—«C’est pourtant bizarre, en effet, la présence -auprès de Renaud, à cette époque, d’un -compagnon qui aurait eu toute sa confiance, qui -lui aurait ressemblé comme un frère, et dont il -ne resterait aucune trace. Qui serait cet individu? -Dans quel néant aurait-il glissé?</p> - -<p>—Un des deux a supprimé l’autre,» dit -Escaldas.</p> - -<p>—«Mais d’où venait cet inconnu?»</p> - -<p>José haussa les épaules.</p> - -<p>—«Cela se découvrira au procès.»</p> - -<p>En prononçant ce mot de procès, le métis coula -un regard en dessous vers M. de Plesguen. Celui-ci -le relèverait-il, protesterait-il? Ébranlé par<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span> -sa conversation de l’après-midi avec Valcor, le -sentimental incorrigible n’abandonnait-il pas la -lutte?</p> - -<p>Marc ne dit rien. Tout à l’heure, sa fille lui -avait arraché le serment qu’il irait jusqu’au bout. -Il traînerait, sur ces chemins de dénonciations, -de procédure, de scandale, son âme récalcitrante. -Rien, pensait-il, n’apaiserait en lui la nausée de -ce qu’il allait faire—pas même la victoire, -parce que la victoire ne bâillonnerait pas en lui -la voix des protestations secrètes.</p> - -<p class="p2">Cependant le marquis de Valcor, en présence -de l’attaque imminente, commençait à combiner -ses mesures défensives.</p> - -<p>Il ne lui avait pas fallu longtemps pour deviner -que José Escaldas était dans l’affaire. Toutefois, -il ne se doutait pas que le Bolivien en fût -le promoteur. Celui-ci avait patiemment dissimulé -les impressions recueillies dans son dernier -voyage en Amérique, la sourde enquête -conduite là-bas, les documents vrais ou faux -dont l’ensemble formait une machine de guerre -étonnamment bien ajustée.</p> - -<p>Valcor ne le soupçonna que sur sa brusque -disparition, et aussi parce qu’il était certain de -sa haine.</p> - -<p>Cette haine, il l’avait à la fois ménagée et -dédaignée, n’ayant jamais eu l’air de s’en apercevoir, -même à l’époque lointaine où, ravisseur -de la jolie Vamahiré, il avait surpris, dans les -yeux noirs du Bolivien, des regards qui glaçaient -pour une seconde le sang chaud et audacieux de -ses veines. Mais il avait cru limer les ongles et<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span> -les crocs de la bête fauve en l’asservissant par -l’abondance de la pâture. Grâce à lui, le métis -menait une vie opulente et oisive. Et Renaud -s’était bien gardé de jamais lui mettre aux mains, -fût-ce pour l’acheter définitivement, un capital -qui lui eût assuré l’indépendance. En outre, il -avait pris soin de faire entendre qu’il ne lui laissait -rien par testament. L’intérêt de l’homme garantissait -donc sa propre sécurité. Jamais, à son -esprit, ne s’était présentée cette conception que -les deux choses pussent un jour cesser de marcher -ensemble, et que la cupidité du métis pût -s’accorder avec la rancune.</p> - -<p>«Ce sournois de Marc lui aura fait briller aux -yeux l’espoir de quelque prime énorme,» pensa -Renaud. «Que vaudrait une surenchère pour prévenir -un éclat? Rien,» conclut-il promptement, -avec une logique foudroyante appuyée sur la -connaissance des hommes. «Si ce misérable n’a -que l’intention de me faire chanter, il viendra de -lui-même proposer son prix. S’il poursuit une -vengeance, je l’y déterminerais d’autant plus -fortement que j’aurais l’air de le craindre. Laissons -ce demi-Peau-Rouge dans le mépris où je -le tiens depuis vingt ans. Par Dieu! j’en briserai -bien d’autres que cette vermine, si l’on ose toucher -au nom que je porte!»</p> - -<p>Quant au prince de Villingen, la pensée du -marquis ne se porta pas de son côté un seul instant. -Gilbert avait quitté le château de Valcor -avec les grâces les plus courtoises, après les deux -semaines pour lesquelles il avait accepté une invitation. -Renaud ignorait que le jeune homme fût -resté à Brest, et encore bien plus qu’il s’attardât<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span> -dans un si proche voisinage pour séduire Bertrande -Gaël. Les phases de cette séduction, conduite -avec une infaillible maîtrise amoureuse, -demeuraient le secret du jeune viveur et de sa -naïve conquête. Quand au dénouement de la -déloyale idylle,—la fuite de Bertrande,—M. -de Valcor n’avait pu en être informé. Lui-même -était parti pour la capitale avant que la -vieille Mathurine, atterrée par la disparition de -sa petite-fille, eût assez complètement perdu l’espoir -de la voir revenir pour se résoudre à révéler -cette honte,—fût-ce à leur protecteur.</p> - -<p>Grâce au bavardage de la petite bergère rencontrée -par la fugitive dans la lande, le bruit -courait que la jolie fille aux Gaël était retournée -dans son couvent. «Trop fiérote pour épouser -un gars de <i>cheux</i> nous,» disait-on. «Elle aime -mieux porter la cornette, sous laquelle on ne distingue -pas une duchesse d’une sardinière. C’est -le démon de l’orgueil qui fait cadeau de cette -âme-là au bon Dieu.»</p> - -<p>L’aïeule en avait eu d’abord la conviction. De -bonne foi, elle avait confirmé les on-dit. Mais, -inquiète cependant et révoltée de ce départ sans -adieu, elle prit une plume, et, de sa grosse écriture -appliquée, avec beaucoup d’efforts, elle -écrivit à la supérieure des Géraldines de Quimper. -La réponse arriva par retour du courrier. -Bertrande n’avait pas reparu au couvent.</p> - -<p>La malheureuse!... Où était-elle?...</p> - -<p>Sans doute, entraînée par sa marotte de faire -fortune à Paris comme dentellière, elle avait -couru au piège brillant de la redoutable ville, -ainsi qu’une mouette qui va se briser contre le<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span> -cristal dur et éblouissant d’un phare. Comment -la retrouver dans ce gouffre? Par quel moyen la -ramener?</p> - -<p>Mathurine songea tout de suite à prévenir le -marquis de Valcor, si bon pour eux tous, et qui -s’intéressait particulièrement à la petite. Il connaissait -Paris. Il y avait des amis. Si elle avait su -que l’un d’eux ... Mais l’aïeule n’imaginait pas, -dans les pires de ses transes, que sa petite-fille -fût partie avec un galant. Jamais elle n’avait rencontré -Gilbert. Jamais le nom du prince n’était -venu jusqu’à ses oreilles. Le ravisseur avait été -prudent. On ne l’avait pas rencontré avec la -jeune fille. Nul ne put dire à la mère Gaël que -Bertrande «fréquentait» quelqu’un.</p> - -<p>La difficulté matérielle, pour ses vieilles -jambes, d’aller jusqu’au château de Valcor, -retardait moins que la difficulté morale une démarche -qui semblait le suprême recours de l’infortunée -grand’mère. Le marquis n’était pas -facilement accessible dans cette immense demeure. -Il ne s’y trouvait pas seul. Ces dames, à -cause de la ressemblance gênante des deux jeunes -filles, n’encourageaient pas les visites. Comment -leur expliquer que celle-ci?... Implorer «Monsieur -Renaud» pour qu’il fît rechercher la brebis -perdue, soit! Mais s’exposer au mépris de la marquise -et de M<sup>lle</sup> Micheline, à leurs commentaires, -à leurs reproches, à leur indignation,—toujours -à cause de cette fâcheuse ressemblance, qui -compromettait un peu la noble héritière,—cela, -non. L’altière paysanne ne pouvait s’y résoudre.</p> - -<p>Lorsque, enfin, le désespoir qui la minait eut -raison de ses résistances physiques et de ses<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span> -fiers scrupules, lorsque, partie à pied pour ne -pas emprunter une carriole du pays, pour ne pas -faire jaser, Mathurine Gaël, à demi morte de -fatigue et de chagrin, sa haute taille courbée -pour la première fois de sa vie, se présenta au -château de Valcor, on lui apprit que monsieur le -marquis était absent depuis la veille.</p> - -<p>—«Ah! mon Dieu! et où est-il?»</p> - -<p>Le valet lui rit au nez.</p> - -<p>—«Est-ce possible qu’il ne vous l’ait pas dit, -ma bonne femme!»</p> - -<p>Elle insista.</p> - -<p>—«Nous ne savons pas.</p> - -<p>—Et quand reviendra-t-il?</p> - -<p>—Laissez-nous votre carte. On vous enverra -une dépêche,» ricana le domestique farceur.</p> - -<p>La vieille paysanne, qui avait remonté l’avenue -jusqu’au perron principal du château, leva -les yeux sur les architectures imposantes. Elle -entrevit, dans le vestibule, des reflets de marbre -et des luisances de bronze, avec les pâles perspectives -des tapisseries claires. Elle crut défaillir -sur ce seuil, sur les pierres de ces marches. Oui, -sur ces marches, que, cependant ...</p> - -<p>Une force inconnue la redressa. Quelque -chose de douloureux et de terrible passa dans -ses prunelles pâles.</p> - -<p>—«Valcor ...» murmura-t-elle. «La valetaille -se rirait de moi ici!...»</p> - -<p>Le domestique ne saisit pas les mots. Mais -l’expression de cette étrange vieille lui en imposa:</p> - -<p>—«Voulez-vous voir madame la marquise?» -demanda-t-il plus poliment.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span></p> - -<p>Elle ne lui répondit pas, tourna les talons, -descendit les degrés, et s’éloigna dans l’avenue, -droite et muette, comme si sa vieille âme n’eût -pas fléchi ni crié en elle-même sous le fardeau -effroyable de la vie, comme si son vieux corps -n’eût pas été plus cassant, plus usé, qu’un arbre -creux jusqu’à l’écorce.</p> - -<p>Toutefois, quand elle se crut assez loin pour -ne plus sentir sur ses épaules le regard insolent -du domestique, elle s’arrêta au bord de l’allée et -se laissa glisser sur l’herbe.</p> - -<p>Elle resta là, se demandant si elle pourrait se -relever jamais, regardant, à travers la percée -lointaine des feuillages, la façade lumineuse, -l’impassible façade du château, et se rappelant ...</p> - -<p class="p2">Le même jour, et à peu près vers la même -heure, M. de Valcor suivait lentement la rue -de Verneuil, après sa visite à Marc et à Françoise. -En les quittant, il rentra chez lui, dans -l’hôtel de Servon-Tanis, héritage de sa femme,—une -demeure de fort grand air, du moins -quand on en avait franchi la porte extérieure, -qui donnait sur la rue du Bac.</p> - -<p>Cette porte, en retrait dans un enfoncement -semi-circulaire, se dressait, énorme et massive, -entre des communs bas et sans architecture. Et -l’ensemble formait comme une barrière assez -rébarbative entre le populeux mouvement de -cette rue commerciale, passante, bruyante, et la -noble tranquillité de la maison ancienne, au fond -de sa vaste cour silencieuse.</p> - -<p>Lorsque le marquis de Valcor épousa Laurence<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span> -de Servon-Tanis, il fit restaurer et meubler suivant -le style cette habitation, construite sous -Louis XIV, mais que les malheurs de la famille, -au moment de la Révolution, laissèrent dans un -état qui, peu à peu, s’en allait à la ruine.</p> - -<p>C’était maintenant une admirable demeure, -où le confort moderne se déguisait sous les élégances -surannées. Résidence d’hiver, digne pendant -de la résidence d’été qu’était le merveilleux -château de Valcor.</p> - -<p>Lorsque Renaud y rentra, il eut la satisfaction -de trouver aux pièces occupées par lui momentanément -un air habité, que les concierges, et -son fidèle Firmin, amené de Bretagne, avaient eu -l’art de leur donner aussitôt.</p> - -<p>Le premier soin du marquis fut de se rendre -dans son cabinet de travail, de s’asseoir devant -son bureau et d’attirer à lui l’appareil mobile du -téléphone.</p> - -<p>—«Allô! allô!... mademoiselle ...»</p> - -<p>Il réclama un numéro que les gens de son -monde eussent été bien surpris d’entendre résonner -dans ce lieu aristocratique, et sur des -lèvres volontiers dédaigneuses,—celui du journal -l’<i>Aube rouge</i>, une petite feuille à tapage, -dont la politique, férocement socialiste et anticléricale, -servait de paravent à mille violences -contre les personnes, et à un système de terreur -extrêmement productif.</p> - -<p>Voltaire prétendait qu’accusé d’avoir volé les -tours de Notre-Dame, il jugerait plus prudent -de fuir tout d’abord que d’essayer de se disculper. -La même sagesse conduisait bien des gens, -menacés de diffamation par l’<i>Aube rouge</i>, à transiger<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span> -avec elle moyennant finances, plutôt qu’à -la traduire en justice. Ceux qui prenaient ce -dernier parti gagnaient généralement leur procès, -cela est vrai, mais ils restaient plus ou moins -déshonorés,—pour deux raisons: la première -étant ce phénomène, d’ordre physique, que la -fumée ne se produit pas sans feu; la seconde, cet -autre phénomène, d’ordre moral, que les calomnies -étalées au cours de leur procès, ayant fait -beaucoup de bruit, et le jugement fort peu, le -public oubliait celui-ci pour ne se souvenir que -de celles-là, ne sachant plus qui avait gagné, -mais sachant parfaitement qui restait sali.</p> - -<p>L’<i>Aube rouge</i>, la première, avait annoncé «le -Scandale de Valcor.»</p> - -<p>—«Allô, allô ... Votre directeur est-il là?</p> - -<p>—De la part de qui?</p> - -<p>—Marquis de Valcor.</p> - -<p>—Je vais le prévenir. Si monsieur le marquis -veut rester à l’appareil.»</p> - -<p>Une demi-minute ne s’était pas écoulée qu’une -vibration du récepteur annonça l’approche de -quelqu’un à l’autre extrémité de la ligne.</p> - -<p>—«Allô ... Ai-je l’honneur de m’adresser au -marquis de Valcor?</p> - -<p>—Qui parle?</p> - -<p>—Le directeur de l’<i>Aube rouge</i>.</p> - -<p>—Ah! très bien. Enchanté de faire votre -connaissance,» reprit la voix sardonique de -Renaud. «Dites-moi ... Vous avez annoncé à vos -lecteurs un scandale dont mon nom ferait les -frais ...</p> - -<p>—Mais ...»</p> - -<p>La réponse, d’abord hésitante, comme si le<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span> -ton du marquis eût déconcerté l’interlocuteur, -s’affirma ensuite assez rogue:</p> - -<p>—«Certainement. Nous devons la vérité au -public. Or, on nous a communiqué des documents -qui sont de nature à montrer que la -morgue aristocratique ne sied pas à tous ceux -qui arborent des blasons vieux de quinze siècles. -Nous avons vu des pièces fort compromettantes -pour une personnalité ...»</p> - -<p>Il cherchait un mot.</p> - -<p>—«Pour moi,» interrompit tranquillement -de Valcor.</p> - -<p>—«Parfaitement, monsieur le marquis. Pour -vous. Mais, vous savez, qui n’entend qu’une -cloche ... Il n’est pas dit que, si vous aviez de -bons arguments à nous donner ... Notre devoir -est d’enregistrer le pour comme le contre. Même -s’il s’agit d’adversaires politiques. La presse est -un miroir.</p> - -<p>—Fidèle,» souligna ironiquement Renaud.</p> - -<p>Le récepteur du téléphone ne trahit pas -l’effet produit par cet adjectif. M. de Valcor -reprit:</p> - -<p>—«Vous me demandez de bons arguments. -Vous savez bien, mon cher directeur,»—et -l’intonation se fit très significative,—«que j’en -possède une multitude de ceux que vous appréciez -le plus. Je les tiens à votre disposition.</p> - -<p>—Mais, monsieur ...</p> - -<p>—Je serai aussi persuasif que vous pouvez le -souhaiter ... Je ne regarderai à aucun effort d’éloquence -pour vous convaincre ...</p> - -<p>—Je ne demande qu’à être convaincu, marquis,» -dit la voix, qui s’adoucissait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span></p> - -<p>—«Eh bien, voulez-vous prendre la peine de -venir me trouver, pour que nous arrêtions ce que, -dès demain?...</p> - -<p>—Il est bien tard pour le numéro de demain. -Mais je puis annoncer en dernière heure qu’un -coup de théâtre inattendu fait entrer dans une -nouvelle phase un scandale qui retombera sur -ses promoteurs ... Ou bien que le marquis de -Valcor va donner un éclatant démenti ... Ou -bien ...</p> - -<p>—Mais non, mais non ...» interposa Renaud, -avec un flegme dont il s’amusait lui-même. «Je -souhaite, en attendant mieux, que vous enregistriez, -en dernière heure, quelque chose comme -ceci: «Nous recevons les plus piquantes révélations -sur l’intrigue abominable où va sombrer -le nom de Valcor avec celui de Plesguen, et -aussi un autre, plus ancien et illustre entre tous, -celui de Servon-Tanis. Tout l’armorial français -va être éclaboussé par cette boue. On entrevoit, -dans cette affaire, des dessous d’une invraisemblable -ignominie. C’est le cas ou jamais de dire, -en parlant de cette classe abâtardie, usée, dégradée, -qu’est la noblesse: «Il y a quelque chose -de pourri dans le royaume de Danemark.»</p> - -<p>Ici Renaud se reprit:</p> - -<p>—«Non, supprimez «de Danemark», vos -lecteurs ignorent sans doute <i>Hamlet</i>.»</p> - -<p>Le directeur de l’<i>Aube rouge</i> ne releva pas -cette raillerie. Sa stupéfaction l’y laissa insensible.</p> - -<p>—«Comment, monsieur le marquis, vous -voulez?...</p> - -<p>—Que vous me traîniez dans la fange, moi et<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span> -toute ma caste,» acheva Valcor en riant. «J’ai -soif de diffamation et d’outrage.</p> - -<p>—Mais encore faut-il que je comprenne votre -but,» reprit le journaliste, devenu revêche. -«Comptez-vous envoyer vos témoins à l’offenseur?... -me faire un procès?</p> - -<p>—Rien de tout cela. Je ne relèverai aucune -des injures de votre journal. Sinon pour vous en -marquer ma reconnaissance, aux conditions que -vous y mettrez.»</p> - -<p>Un silence suivit.</p> - -<p>—«Allô?...» fit M. de Valcor.</p> - -<p>—«Il faut que j’aie un entretien avec vous,» -dit le directeur de l’<i>Aube rouge</i>.</p> - -<p>—«Je le crois indispensable,» riposta le -marquis.</p> - -<p>—«Tout de suite?</p> - -<p>—Si vous voulez.</p> - -<p>—Dois-je vous attendre?</p> - -<p>—Je préfère ne pas être vu dans vos bureaux.</p> - -<p>—Je vais donc me rendre rue du Bac.</p> - -<p>—Vous me trouverez chez moi.»</p> - -<p>Étant donnés les arguments annoncés par le -marquis et devinés par le journaliste,—arguments -de valeur,—c’est le cas de le dire, exprimés -dans le style bref de billets à ordre, dont le -signataire ne discuta pas le montant,—la conversation -fut vite menée à bonne fin.</p> - -<p>On arrêta ceci: l’<i>Aube rouge</i> attaquerait à fond -le marquis de Valcor, couverte d’ailleurs par la -famille même de celui-ci. En effet, le journal ne -prendrait pas à son compte les accusations, mais -annoncerait qu’un procès allait s’ouvrir, intenté<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span> -par M. de Plesguen, et basé sur les preuves que -possédait ce gentilhomme de la fausse personnalité -de son soi-disant cousin. Renaud de Valcor, -explorateur célèbre, propriétaire des plus -grandes plantations de caoutchouc du monde, -millionnaire authentique, conseiller général de -son département, mari d’une Servon-Tanis, -n’était qu’un audacieux aventurier, un bandit -sorti des bas-fonds sociaux, portant son titre, -occupant sa situation sociale, grâce à la plus -formidable imposture. Et voilà ce que Marc de -Plesguen, seul légitime héritier du marquisat de -Valcor, allait faire éclater devant les tribunaux, -pour le scandale et l’émotion de l’univers.</p> - -<p>Le directeur de l’<i>Aube rouge</i> écoutait cette -nouvelle, qu’il allait, lui le premier, proclamer à -grand fracas, et non plus insinuer «sous toutes -réserves». Il examinait, sans arriver à le comprendre, -l’homme qui lui débitait ces choses -avec une tranquille ironie, et il subissait son -prestige. Courbant l’échine, voilant de respect -son regard effronté, amollissant onctueusement -sa voix, le socialiste de l’<i>Aube rouge</i> traitait de -«monsieur le marquis», aussi bien en paroles -que dans son involontaire aplatissement intérieur, -l’être hautain qui débitait sur lui-même -des abominations avec un air de dire: «Si vous -vous avisiez de me croire, mon garçon, vous -auriez affaire à moi.»</p> - -<p>—«Ce monsieur de Plesguen est donc -fou?» demanda enfin le journaliste, et avec -un tel accent de sincérité que Renaud éclata de -rire.</p> - -<p>—«Il doit être dans le vrai, puisque l’<i>Aube<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span> -rouge</i> va déclarer qu’il fait une œuvre d’épuration -et de justice.»</p> - -<p>Le directeur cligna de l’œil avec finesse, eut -un sourire et un mouvement d’épaules, puis finit -par murmurer:</p> - -<p>—«Vous êtes rudement fort, monsieur le -marquis.»</p> - -<p>C’était sa persuasion, à cet homme de plume. -Mais, au fond, il ne savait pas dans quel sens, -au juste, agissait une force qu’il sentait si bien.</p> - -<p>Peu lui importait, d’ailleurs, ce que M. de -Valcor se garda bien de lui expliquer. Comme -directeur, il marchait de confiance. Magnifiquement -rétribué pour entreprendre une campagne -tout à fait «dans la ligne» de son journal,—une -campagne, où, quel qu’en fût le résultat, -s’effriterait toujours un peu de cette façade encore -brillante restée à l’aristocratie, il s’y engageait -d’un cœur et d’un pied légers. Qu’un -Valcor ou un Plesguen jonchât finalement -le carreau, il «s’en battait l’œil», suivant sa -propre expression. Seulement personne autant -que le marquis ne lui avait donné l’impression -d’appartenir à une classe supérieure. Il le trouvait -«épatant». Alors, tout en allant contre, il -parierait désormais pour,—certain que s’il y -avait un Valcor en chair et en os, c’était bien -celui-là.</p> - -<p>Renaud ne lui en demandait point tant. Jugeant -nécessaire d’être vilipendé par l’<i>Aube -rouge</i>, il payait pour cela, sans se soucier autrement -des sentiments qu’il inspirait à l’ouvrier -de cette malpropre besogne. Aussitôt cette mesure -prise, il en combina d’autres. Mais il n’eut<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span> -pas le loisir d’en avancer beaucoup l’exécution -avant que la première portât ses fruits. Deux ou -trois articles de l’<i>Aube rouge</i> déchaînèrent des -mouvements d’opinion d’une impétuosité singulière. -Immédiatement, le public envisagea la -question sous un autre angle qu’une simple -querelle de famille. Le jet de bave lancé par le -journal anarchiste atteignit bien tout ce qu’il -visait. Une caste, un parti, dans son entier, jusqu’au -moindre de ses membres, se sentit couvert -d’éclaboussures.</p> - -<p>Les feuilles réactionnaires eurent des ripostes -foudroyantes. Que cherchait l’<i>Aube rouge</i>? A -salir ce qu’il y avait de meilleur dans la noblesse -de France,—non pas seulement la pureté de la -race et l’ancienneté du nom, mais ce rajeunissement -d’énergie, cette adaptation des qualités -héréditaires aux nécessités modernes, qui montraient -dans un Renaud de Valcor le véritable -chevalier du <span class="smcap">xx</span><sup>e</sup> siècle. Que représentait cet -homme, sinon le type accompli de ce que promettait -l’union du passé avec l’avenir? Un -grand nom légué par les siècles, une grande -œuvre qui s’offrait aux siècles futurs. Cet explorateur, -qui avait risqué sa vie dans une entreprise -civilisatrice, ce savant, qui organisait une -industrie agricole si utile au progrès actuel, on -l’attaquait!... Et pourquoi? Parce qu’il commettait -le crime de porter un nom qui avait retenti -aux Croisades, qui avait vibré glorieusement -sur tous les champs de bataille de notre -histoire. La thèse prêtait à des variations brillantes. -Elles y passèrent toutes. Les répliques -ne manquèrent pas,—aussi bien dans l’<i>Aube<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span> -rouge</i> que dans les journaux de la même nuance.</p> - -<p>Avant que les tribunaux eussent à se prononcer -sur l’affaire Valcor, on disproportionnait -d’avance leur jugement, dans cette compétition -d’intérêts privés. On mettait leur conscience -presque en face d’une question politique et sociale. -L’énigme, en elle-même suffisait à passionner -l’opinion. Les animosités politiques, que -le moindre prétexte déchaîne en France, la généralisèrent. -Croire que Renaud était le véritable -marquis de Valcor, héros moderne paré de -l’illustration séculaire, c’était faire acte de traditionaliste, -d’homme bien pensant, de réactionnaire, -pour tout dire. Déclarer qu’un imposteur -avait pu jouer à s’y méprendre ce rôle -magnifique, et, tout bandit qu’il était, apporter -un lustre d’énergie à l’antique lignée défaillante, -proclamer cette ancienne famille doublement -avilie, par la parade d’un saltimbanque génial et -par l’ignoble cupidité d’un Plesguen, c’était -se montrer bien de son temps, au-dessus des -préjugés d’Ancien Régime, adversaire résolu de -l’obscurantisme, des prétentions de castes, et -même de ce que l’<i>Aube rouge</i> appelait irrévérencieusement -«la calotte».</p> - -<p>Oui, l’anticléricalisme aussi s’infiltra dans -cette chicane d’héritage, parce que, dès la première -heure, le petit clergé breton avait pris -parti pour le bienfaiteur de la province. M. de -Valcor n’eût pas mérité ce titre, dans la catholique -Bretagne, s’il n’eût choisi les gens d’Église -comme les premiers objets et les intermédiaires -indispensables de ses largesses. Des chapelles -reconstruites, des calvaires relevés, des pèlerinages<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span> -remis en faveur, des congrégations dotées -d’établissements charitables, telles étaient les -œuvres journalières de sa générosité, inépuisable -comme sa fortune. Dès qu’on apprit les -attaques dirigées contre cette providence du -pays, ce fut un tollé dans le Finistère, et même -au delà. Les curés, au prêche, dénoncèrent les -machinations de Satan et le damnable esprit du -siècle, qui ne respectait rien, qui démolissait les -tabernacles vivants, réceptacles des antiques -vertus et forteresses de la foi.</p> - -<p>Renaud de Valcor avait pris soin de s’assurer -un tirage spécial et considérable de l’<i>Aube rouge</i>. -Il en fit répandre dans son département des -milliers de numéros. L’extravagance du ton -adopté dans les articles, et les généralisations -grossières contre des principes sacrés pour tant -de gens, eussent disposé en sa faveur même des -ennemis,—au moins des ennemis loyaux. Quel -n’en fut pas l’effet sur des âmes dévouées à sa -personne jusqu’au fanatisme!</p> - -<p>Dès que l’instruction fut ouverte, des manifestations -se produisirent à Valcor. Les gens venaient -par bandes, souvent de très loin, comme -pour les Pardons, et demandaient à protester -sous les fenêtres du château. On les autorisait à -traverser le parc. Ils acclamaient jusqu’à ce que -la marquise et sa fille parussent. Quand Renaud -séjournait là, entre ses voyages à Paris, et qu’il -se montrait, c’était du délire. M. de Valcor faisait -défoncer des tonneaux de cidre, pour rafraîchir -les gosiers fatigués de crier, et l’enthousiasme -se déchaînait de plus belle.</p> - -<p>Il y eut mieux. Mais ceci vint plus tard. Le<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span> -député de l’arrondissement, un des plus muets -représentants de l’Ancien Régime à la Chambre, -allait, sous la pression du sentiment populaire, -donner sa démission, pour que ses électeurs -pussent envoyer au Parlement le marquis de -Valcor.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XVII</h2> - -<p class="pch"><i>SUPPLICE D’AMOUR</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dv.jpg" width="79" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc19">«VOUS admirez ces dentelles ... Il ne tiendrait -qu’à vous de les porter, ma jolie -enfant.»</p> - -<p>Cette insinuation d’un galant promeneur -fut glissée à mi-voix dans l’oreille d’une -jeune femme, qui, devant l’étalage d’un magasin, -avenue de l’Opéra, semblait figée dans une -contemplation attentive.</p> - -<p>La personne ainsi interpellée se tourna, surprise, -et leva sur l’indiscret deux admirables -yeux, clairs comme de l’eau traversée de soleil. -Ils exprimaient tant de candeur et de tristesse, -que le trop aimable passant tressaillit, peu préparé -au doux choc d’un tel regard. L’expression -douloureuse et ingénue de cette ravissante figure -le déconcerta. Certain qu’il se fourvoyait absolument, -il balbutia une excuse, salua, s’écarta.</p> - -<p>A dix pas, il se retourna, véritablement impressionné, -ne pouvant se résoudre à s’éloigner<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span> -sans rien savoir de l’inconnue. Il la vit debout à -la même place, les yeux de nouveau fixés sur la -devanture. Alors il remarqua, suspendu à son -doigt par une ficelle, un mince paquet. Elle eut -un mouvement comme pour s’en aller, revint, -hésita, et finalement, pénétra dans la boutique.</p> - -<p>Le promeneur, à son tour, rétrograda jusqu’à -la vitrine où s’étalaient les dentelles. L’électricité -flamboyait dans le magasin élégant. Il y -aperçut la jolie personne. Elle lui tournait le -dos. Dans le ruissellement de lumière, sa toilette -lui parut plus chétive et de plus mauvais goût -que dans le jour bleuâtre et mourant du dehors. -Elle ouvrait son petit paquet, donnait une explication. -Un commis l’emmena vers le fond de la -boutique. Le suiveur, énervé, haussa les épaules -et partit pour de bon. Jamais il ne devait connaître -le secret des doux yeux tristes qui, pendant -quelques minutes, avaient brillé mystérieusement -sur son âme.</p> - -<p>Dans le magasin, la visiteuse disait:</p> - -<p>—«Pardon ... Je voudrais savoir ... Est-ce -qu’on m’achèterait de la dentelle?...»</p> - -<p>A peine les employés distinguèrent-ils les -mots, timidement prononcés. Aucun d’eux ne -s’empressait. La cliente payait si peu de mine!</p> - -<p>Elle défit sa ficelle et son papier, déplia un -col en guipure d’Irlande.</p> - -<p>—«Je n’en demanderai pas beaucoup,» -murmura-t-elle.</p> - -<p>Un commis, enfin, comprit.</p> - -<p>—«Voyez la directrice,» dit-il, faisant deux -pas vers l’arrière-magasin, d’où, sur son appel -respectueux, émana une dame imposante.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span></p> - -<p>—«Qu’est-ce que c’est?... Non, non, ma -petite,» s’écria-t-elle, après un coup d’œil dédaigneux -au patient ouvrage. «Nous avons nos -fournisseurs, nos modèles ...</p> - -<p>—Regardez seulement, madame. Je vous en -prie!...</p> - -<p>—Inutile. Une maison comme la nôtre n’achète -pas aux revendeurs.</p> - -<p>—Ce col est neuf. Je l’ai fait.</p> - -<p>—Qui le prouve?» dit la patronne.</p> - -<p>Et elle coupa l’entretien, disparut dans l’arrière-boutique.</p> - -<p>Rouge comme une cerise, les larmes aux yeux, -tête basse, la jeune fille quitta le magasin, devinant, -entendant presque les sarcasmes des -commis:</p> - -<p>—«Elle vient de le chiper au Louvre, son col.</p> - -<p>—D’où sort-elle pour oser offrir ça ici?</p> - -<p>—Avez-vous vu comme elle a un chouette -museau, la mâtine?</p> - -<p>—Soyez tranquilles sur son compte. Avec -cette frimousse, elle fera bientôt un autre métier.</p> - -<p>—Oui, mais elle ne nous donnera pas sa -pratique.»</p> - -<p>Ils éclatèrent de rire, pour devenir brusquement -graves et obséquieux. Une demi-mondaine -de marque, cliente incomparable, gâcheuse notoire, -dont, précisément, les dentelles balayaient -quelques ordures sur le bitume, venait de descendre -de sa voiture électrique. Et le valet de -pied, ayant refermé la portière, la suivait jusqu’au -magasin en portant un petit carton.</p> - -<p>La jeune ouvrière, qui n’avait pas réussi à -vendre son col, traversa l’avenue de l’Opéra dans<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span> -la direction du marché Saint-Honoré. Elle gagna -la rue du même nom et remonta le faubourg. -Elle n’avait plus cette allure incertaine qui, tout -à l’heure, enhardissait le suiveur galant et curieux. -Elle renonçait à placer son ouvrage, et rentrait -tout droit chez elle.</p> - -<p>«Chez elle!...» Quelle ironie dans ce mot, -pour la pauvre petite Bretonne, transplantée de -sa province et de son humble maison. Le seul -«chez-soi» de la triste enfant, c’était là-bas, au -bord des flots, moins sauvages que les rues -tumultueuses où elle entendait gronder tant de -forces dévorantes et hostiles. Mais, ce «chez-soi», -elle ne le reverrait plus. Jamais plus elle -ne reposerait sa tête, dans l’asile familier, sur -l’oreiller de toile rude, au bruit sourd de l’Océan -battant contre la falaise. Non, il n’y fallait pas -penser. La tombe était plus accessible que la -maison des Gaël, pour celle dont un fardeau -d’opprobre alourdissait le pas ce soir.</p> - -<p>Arrivée à la hauteur de l’avenue Marigny, Bertrande -se trouva si lasse qu’elle se détourna un -instant de son chemin pour s’asseoir sur un banc. -Et, tout de suite, dès que le mouvement de la -course, la bousculade des passants ou leurs propositions -intempestives ne dispersèrent plus ses -pensées, toutes se concentrèrent en une seule, -obsédante et terrible: sa maternité prochaine, -dont les symptômes la consternaient. De nouveau, -pour la millième fois, elle fit le compte des -courtes semaines heureuses, dans le passé, et des -mois trop rapides qui la menaient vers le terme -redoutable.</p> - -<p>Elle avait quitté la Bretagne au commencement<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span> -de juillet. On était au milieu d’octobre. -Encore autant de jours, et elle serait mère ... -Mère sans mari ... Mère d’un enfant qui n’aurait -pas de père. Comment ferait-elle pour vivre, -avec le regret mortel qui brisait ses forces? -Comment nourrirait-elle son enfant?</p> - -<p>Le prince Gairlance n’avait pas cessé d’aimer -celle qu’il avait séduite. Mais il l’aimait à la façon -dont un jeune homme de son monde aime une -pauvre fille: avec le dédain et la gêne de -l’humble maîtresse, si elle n’a pas le vice nécessaire -pour se transformer en une créature de luxe, -de scandale et de vanité. Gilbert, s’il avait été -riche, n’aurait pas manqué de générosité envers -une conquête assez belle pour qu’il s’en parât -fièrement. A peine se fut-il fait scrupule d’afficher -sa liaison, par égard pour M<sup>lle</sup> de Plesguen. -Il savait Françoise assez éprise pour tout lui pardonner, -et il ne serait son fiancé officiel que si -elle devenait légalement l’héritière de Valcor. -Pour le moment, elle n’avait sur lui que les droits -qu’il voulait bien lui donner. Malgré l’honnêteté -foncière de Bertrande, qui ne voulait pour rien -au monde mêler l’intérêt à son amour, maintenant -qu’elle ne pouvait plus croire aux Princes -Charmants épousant des filles de pêcheurs, elle -était trop passionnément soumise au maître de -son cœur pour lui résister en rien. Donc, s’il -avait possédé de la fortune, il l’eût pliée à son -caprice, il l’eût dépravée en lui faisant connaître -un genre d’existence dont elle n’aurait pu se -passer ensuite, accepter un étalage de honte -fastueuse dont elle aurait pris l’abominable accoutumance.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span></p> - -<p>Mais le prince Gairlance de Villingen n’avait -que des dettes. La faculté même de les accroître -commençait à lui manquer. Le peu de crédit qui -lui restait encore, il le ménageait soigneusement -pour le mettre au service de l’intérêt immense -qu’il poursuivait: la conquête de l’héritage de -Valcor pour son futur beau-père, M. de Plesguen. -Ses relations, ses influences, ses amitiés, -les sommes gagnées au jeu, l’effort de son intelligence, -tout ce qu’il était, tout ce qu’il détenait, -il le tendait vers ce but unique. Sans l’âpreté que -José Escaldas et lui-même apportaient à la lutte, -l’être timoré, confiant, naïvement simple, qu’était -Marc, eût reculé dès les premiers pas, ou -bien eût abandonné sa cause dans l’engrenage -de la justice, dont il supposait le mécanisme -ininfluençable et infaillible.</p> - -<p>Le procès au civil avait commencé. Mais les -préliminaires seuls, ordonnances, conclusions, -assignations, enquêtes, avec appels et contre-appels, -toute la mise en marche de l’énorme appareil -judiciaire, abasourdissait le vieux gentilhomme. -Il n’en revenait pas en voyant comment -les choses se passaient. Sa stupeur était profonde -de constater que chaque résultat partiel devenait -l’objet de mille démarches, intrigues, recommandations, -interventions, et que les parties, -plaignantes ou défendantes, s’arrachaient à -lambeaux la conscience et la volonté des gens -de loi, comme des chiens qui, dans la curée, -ayant saisi le même débris d’entrailles, tirent -dessus, en grondant, et à pleins crocs.</p> - -<p>A cette besogne, Escaldas et Gairlance s’activaient -avec une ardeur enragée. Et, rien que<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span> -pour les tactiques avouables,—constitutions -de dossiers, correspondances avec l’Amérique, -recherches en Bretagne, évocations de témoins, -séances chez les avoués et les avocats, stations -au Palais dans les antichambres des juges,—ils -dépensaient assez de temps et d’argent pour -épuiser ce qu’ils en possédaient.</p> - -<p>Dans la chaleur d’une telle campagne, la -pauvre Bertrande était bien négligée. La passion -de Gilbert n’avait plus la vivacité des premiers -jours. Et il se refroidissait d’autant que Bertrande, -ayant eu la malchance de devenir enceinte, -s’obstinait dans son attitude de pauvre -fille abusée, au lieu de se lancer dans la fête parisienne, -de prendre gaiement son parti des -choses, reconnaissante même qu’il lui eût facilité -l’essor vers les triomphes promis à sa beauté.</p> - -<p>Gilbert, en enlevant cette jolie fille, présageait -cyniquement sa destinée future: elle ferait -sa carrière de la galanterie. De bonne foi, il -s’imaginait lui rendre service en l’y faisant entrer -de plain-pied, par la grande porte. Une si parfaite -créature ne pouvait s’unir à quelque brute -de pêcheur vêtu de toile cirée et empestant le -poisson, partager une vie misérable et grossière, -se faner avant trente ans. Elle était faite pour respirer -une atmosphère de luxe et d’amour, pour -donner et recevoir de la joie, pour soigner sa -beauté dans la nonchalance et les raffinements, -par le plaisir, qui l’illuminerait, et la coquetterie, -qui prolongerait sa jeunesse. En songeant que -d’autres, plus fortunés que lui-même, parachèveraient -son œuvre, le jeune viveur ne craignait pas -les souffrances de la jalousie, parce qu’il pensait<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span> -ne donner la volée à sa colombe qu’après le plein -assouvissement de son caprice. «Bertrande,» se -disait-il, «me devra plus qu’à celui qui la couvrira -de perles et de diamants. Car j’aurai ajouté à son -charme l’éclat de l’amour que je lui inspire, et la -grâce des quelques larmes que j’espère bien lui -faire verser. Puis, de la jolie fille qu’elle est seulement, -j’aurai fait une femme chic, ce qui vaut -mieux, surtout à Paris.»</p> - -<p>Sans doute, l’élève d’un tel maître n’avait pas -les dispositions voulues pour profiter de son enseignement. -Car, au lieu de «la femme chic» -dont il goûtait d’avance les succès comme son -œuvre, il avait fait de Bertrande cette créature -triste et douteuse, qui, maintenant, se recroquevillait, -sous l’accablement de sa détresse et -de sa lassitude, assise dans le noir, parmi les -feuilles voltigeantes d’automne, sur un banc de -l’avenue Marigny.</p> - -<p>Il n’était guère que six heures et demie, mais -la nuit d’octobre pesait, opaque, dans un air mou, -sous un ciel cotonneux. Les réverbères la -trouaient brusquement, sans pouvoir prolonger -bien loin leur roue de lumière. Cependant, du -côté du faubourg Saint-Honoré, les reflets des -magasins, les lanternes des voitures, rendaient -le décor plus léger, plus clair, en contraste avec -la pesante obscurité qu’enfermaient les arbres, -le long du mur qui clôt les jardins de l’Élysée.</p> - -<p>Dans cette obscurité, à quelques pas de Bertrande, -une silhouette immobile se dressait. Un -homme semblait attendre.</p> - -<p>Elle ne le distingua des ténèbres qu’au bout -d’un instant, et ne s’en préoccupa pas. S’il méditait<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span> -un mauvais coup, ce n’est pas à sa pauvreté -qu’il songerait à s’en prendre. Et d’ailleurs -elle se trouvait sous la protection du poste, dont -elle apercevait le factionnaire, à l’angle du palais. -Une autre rencontre allait la faire palpiter -d’émotion, secouer sa mortelle fatigue, la soulever -dans une impulsion de fuite. Là-bas, de -l’autre côté de la place Beauvau, quelqu’un sortait -du Ministère de l’Intérieur. C’était un personnage -de haute taille et de silhouette élégante. -Un fin par-dessus enveloppait, sans l’alourdir, sa -sveltesse robuste. Les reflets de son chapeau de -soie brillèrent sous la clarté du gaz. Sa démarche -souple et sûre, l’aisance de son geste, marquaient -une parfaite distinction.</p> - -<p>Comme il traversait la chaussée dans la direction -de l’avenue Marigny, la jeune fille assise sur -le banc et l’homme qui guettait dans les ténèbres -tressaillirent presque en même temps. Avec une -angoisse indicible, Bertrande venait de reconnaître -le marquis de Valcor.</p> - -<p>Il avançait rapidement de son côté. Il allait -l’apercevoir. Lui!... le protecteur de sa famille, -le châtelain bienveillant qui montrait un intérêt -si affectueux à sa grand’mère, à elle-même, qui -avait pris souci de son enfance, de son adolescence, -qui, pour qu’elle restât paisible et pure, -s’efforçait naguère de la retenir au couvent. Il -constaterait sa déchéance. Et par lui, tout le -pays, sa grand’mère elle-même, apprendraient -son secret de douleur et de honte. Qui sait s’il -ne la contraindrait pas à retourner en Bretagne? -Humiliation tellement horrible qu’elle eût préféré -tout souffrir plutôt que de l’endurer. Déjà,<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span> -par les yeux de M. de Valcor, qui, dans un instant, -l’auraient aperçue, il lui semblait que tous -les regards de tous ceux qui l’avaient vue grandir -dans l’innocence, comme une fleur fraîche -et superbe, se poseraient avec ironie et mépris -sur sa flétrissure.</p> - -<p>Bertrande se dressa pour s’enfuir. Mais le marquis -était si proche qu’elle risquait ainsi d’attirer -son attention. Son mouvement, son allure, pouvaient -la trahir. Il la connaissait si bien! Il l’avait -si souvent vue bondir devant lui, quand il descendait -le sentier de la falaise, et que, joyeuse, -elle courait annoncer sa visite. Une prompte et -sûre réflexion arrêta la malheureuse. Elle retomba -assise, sortit son mouchoir, et s’en couvrit le -visage, tournant le dos, le coude relevé contre le -le dossier du banc. Comment la remarquerait-il, -ainsi effacée, dans l’ombre? Ce grand seigneur -jetterait-il seulement un coup d’œil à la pauvresse -qui, dans la nuit tombante d’automne, -reposait, sur un siège de hasard, ses membres -sans doute brisés de travail?</p> - -<p>En effet, le calcul était juste. Elle entendit -près d’elle, sur le trottoir, le bruit élastique des -bottines vernies, sans que le pas hésitât même -une demi-seconde.</p> - -<p>Un sanglot sourd la suffoqua. C’était sa Bretagne -qui passait là, sans la connaître, le beau -château sous le soleil, et aussi la petite maison -près des flots, toute son enfance, tous ses -rêves confus, les voix et les âmes, qui criaient, -l’appelaient ... Cela était fini, fini pour toujours!...</p> - -<p>Mais une épouvante traversa son désespoir.<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span> -Les pas se ralentissaient. Ils s’arrêtèrent. Le bruit -d’autres pas s’y était mêlé. Elle entendit une -voix qui chuchotait. Celle du marquis riposta, -ferme et distincte, quoique très basse:</p> - -<p>—«En effet ... Si vous êtes ce que vous dites, -mieux vaut ne pas vous montrer chez moi.</p> - -<p>—Je vous suis partout, depuis plusieurs -jours,» murmurait quelqu’un. (Et Bertrande -se sentit sûre que c’était la silhouette ténébreuse -qui, tout à l’heure, attendait.) «Je n’ai pas encore -pu vous aborder. Mais, il y a un moment, -devant le Ministère, je vous ai vu renvoyer votre -voiture.</p> - -<p>—Qui me garantit,» reprit Valcor, «que -vous ne me tendez pas un piège?»</p> - -<p>Bertrande ne discerna rien de la réponse, qui -fut assez longue. Puis le marquis demanda, d’un -ton rauque:</p> - -<p>—«Cet individu est mort?</p> - -<p>—Il est mort.»</p> - -<p>Un silence suivit.</p> - -<p>Quelque chose de froid hérissa la chair, figea -le sang de la jeune fille qui écoutait.</p> - -<p>M. de Valcor reprit:</p> - -<p>—«Écoutez bien. C’est à Montmartre que -vous logez, n’est-ce pas?»</p> - -<p>L’inconnu donna une explication dont quelques -syllabes à peine arrivèrent à Bertrande. A -son tour, le marquis parlait. Mais une automobile -passa, trépidant, éternuant, jetant sa vapeur -nauséabonde. Puis ce fut un équipage à roues -caoutchoutées, dont l’attelage agitait les sonnailles -réglementaires. La jeune fille ne saisit -plus qu’un ou deux lambeaux de phrases, à la<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span> -fin du colloque. Et toujours la voix distincte -était celle de M. de Valcor:</p> - -<p>—«N’essayez pas de me mettre dedans ... Ce -chiffon de papier, je le reconnaîtrais au bout -de mille ans, entre mille reproductions identiques ...»</p> - -<p>Puis,—et ce fut le dernier mot:</p> - -<p>—«Demain soir, à onze heures précises, je -remonterai la rue de Ravignan, je passerai devant -votre porte.»</p> - -<p>Un groupe de gens survint, des rires aigus de -femme mirent un écho canaille sous les arbres -du jardin présidentiel. Quand ils se dissipèrent, -le silence enveloppa Bertrande. Elle risqua un -regard en arrière. Plus personne. Le marquis de -Valcor et son interlocuteur s’étaient éloignés,—mais -non point ensemble, elle avait lieu de -croire.</p> - -<p>D’ailleurs, son imagination, qui se les représentait -maintenant séparés, n’allait pas au delà -de cette vision inconsciente. L’entretien mystérieux -n’étonnait pas, n’intriguait pas la petite -Bretonne. Tout, dans la vie, et dans ce Paris -vertigineux, lui demeurait tellement incompréhensible! -Distinguait-elle une louche rencontre -d’une entrevue normale? Une seule impression -la dominait, l’avait forcée à tendre -l’oreille,—pour percevoir, non pas le sens des -mots, mais l’accent d’une voix bien connue. -Cette impression, c’était la nostalgie de sa Bretagne. -Le prestigieux personnage qui, mieux -que tout autre, incarnait pour elle le pays, l’avait -tenue dans un état de fascination troublée, là, -debout, si près d’elle, la frôlant presque, lui<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span> -perçant l’âme de ces accents si pleins d’échos. -Lui parti, elle secoua difficilement l’espèce de -charme douloureux où l’avait plongée cette présence. -Mais sa propre destinée l’étreignait trop -rudement. Elle ne réfléchit pas à la signification -de la scène, au delà de son personnel émoi.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XVIII</h2> - -<p class="pch"><i>LE CHIFFRE MYSTÉRIEUX</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/db.jpg" width="83" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">BERTRANDE ignorait tout des attaques -dirigées contre le marquis de Valcor, -cet être presque surhumain à ses yeux, -et qui planait sur son horizon d’autrefois -comme une sorte de Providence. Elle était -loin de se le figurer héros d’un drame tel que -son propre malheur à elle paraissait auprès le -naufrage d’une petite barque dans le remous -d’un navire assailli par l’ouragan. La jeune fille -ne lisait pas les journaux. Elle ne causait avec -personne, sauf avec la logeuse chez qui l’avait -installée Gilbert. Quant à celui-ci, la prudence -bridait sa langue sur un pareil sujet, devant une -créature naïve, dévouée d’ailleurs au marquis -de Valcor, ainsi que toute sa famille, ainsi que -toute la population maritime du Finistère. -Puisque le bruit public, si formidable qu’il fût, -n’arrivait pas jusqu’à la petite Bretonne, le mieux -était d’entretenir son ignorance. Quand elle<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span> -connaîtrait enfin le débat qui soulevait tant de -passions et de curiosités, point n’était besoin -qu’elle soupçonnât son amant de s’y mêler en -quoi que ce fût. Le prince Gairlance n’y prenait -part que dans la coulisse. Son nom n’avait pas -encore été jeté tout haut dans l’affaire. Plus qu’à -tout autre devait-il cacher à Bertrande quel intérêt -se rattachait pour lui à l’issue de ce retentissant -procès? Entre la jalousie qui la saisirait -contre Françoise et le traditionnel attachement -des siens et d’elle-même à Renaud, pouvait-on -prévoir quel coup de tête risquerait la jeune -exaltée? Gilbert, déjà, n’avait pas sondé sans -quelque appréhension cette âme bretonne, tenace, -enthousiaste, concentrée, idéaliste et volontaire. -Ce qu’il y avait entrevu ne le laissait -pas tout à fait tranquille, quant à l’issue de son -roman.</p> - -<p>«Au diable les femmes qui prennent l’existence -au tragique!» se disait-il quelquefois, en -s’apercevant que Bertrande n’était pas le jouet -frivole dont il avait cru s’amuser sans danger. -Ce que la pauvre fille avait de plus noble en -elle était précisément ce qui rebutait le viveur, -ce qui faisait naître en lui des regrets et une -basse méfiance.</p> - -<p>Au moment même où, quittant le banc de -l’avenue de Marigny, elle s’acheminait vers le -haut du faubourg, regagnant son modeste garni, -Gilbert s’y rendait de son côté. Une velléité -amoureuse avait tout à coup, ce soir-là, fait battre -plus vite le cœur du jeune homme, ce cœur -devenu si calme depuis l’effervescence qui l’agitait -dans le beau jour d’été, sur la route de Brest.<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span> -Peut-être aussi était-il effleuré de quelque remords ... -Il y avait tant de jours qu’il n’avait vu -Bertrande! La pauvre fille pouvait se croire tout -à fait abandonnée.</p> - -<p>Lorsque lui vint l’idée de cette visite à sa -maîtresse, le prince de Villingen se trouvait chez -lui, dans son entresol de la rue Cambacérès, -interdit à Bertrande par des raisons de prudence. -Le futur gendre de M. de Plesguen, en -rapports constants avec celui-ci, ne se souciait -pas que le vieux gentilhomme rencontrât la -jeune fille séduite, qu’il devait connaître de vue, -et dont la ressemblance avec Micheline, tout au -moins, le frapperait. Puis, pour le viveur, c’était -un principe: on n’installe jamais une femme -chez soi quand on a de la tenue et qu’on sait le -prix de la liberté.</p> - -<p>Un seul homme avait reçu les confidences de -Gilbert au sujet de la petite Bretonne: c’était -Escaldas. Le Bolivien était un complice. Dans sa -signification équivoque, le mot s’imposait à -Gairlance, quoi qu’il en eût. L’entreprise où il -se trouvait lancé continuait à lui paraître moins -claire et moins propre qu’il n’eût souhaité. Tout -en voulant croire à la justice du but, il gardait -l’écœurement de l’inspiration et des moyens. Ce -malaise dura quelque temps, puis Gilbert s’habitua. -La personne même du métis, qu’il ne tolérait -au début que comme un instrument nécessaire -et méprisable, lui devint familière. José -avait de l’esprit, de la gaieté, une mémoire étonnante, -singulièrement garnie de silhouettes et -d’anecdotes. Il aimait le jeu presque autant que -Gairlance lui-même, possédait moins que lui de<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span> -scrupules, était insinuant et servile. Le jeune -homme, peu à peu, le laissa pénétrer dans son -intimité. Rétif au commencement, il acceptait -aujourd’hui avec un plaisir qu’il ne s’avouait -pas, la compagnie du souple et ingénieux personnage.</p> - -<p>Ce jour-là, comme le crépuscule d’automne -épaississait ses ombres, tous deux échangeaient -des réflexions peu triomphantes, enfoncés dans -des fauteuils de cuir et grillant des cigarettes, -dont le parfum remplissait le fumoir du prince.</p> - -<p>—«Cette mort est un désastre pour nous,» -disait nerveusement Gilbert.</p> - -<p>—«Vous exagérez, Gairlance,» fit le Bolivien.</p> - -<p>C’était la première fois qu’il se risquait à -l’appeler si familièrement par son nom. L’autre, -préoccupé, ne s’offusqua pas.</p> - -<p>—«Comment, j’exagère! Rafaël Pabro n’était-il -pas notre plus important ... je pourrais -presque dire notre unique témoin?</p> - -<p>—Notre plus important témoin n’est pas -sujet aux accidents des êtres en chair et en os. -Ce n’est pas un homme. C’est un papier. Et un -papier sauvegardé par l’honorabilité d’une maison -telle que la banque Perez Rosalez.</p> - -<p>—Oui, certes ... la lettre écrite par Valcor, -où il présentait son sosie et faisait remarquer -leur singulière ressemblance.</p> - -<p>—Eh bien! Cette lettre—que le juge enquêteur -va se faire envoyer par l’intermédiaire de -notre consul à La Paz—elle arrivera par le prochain -courrier. Elle ne tombera pas à la mer, -comme cet imbécile de vieux Pabro. Et, à moins<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span> -que le navire chargé de la poste ne fasse naufrage ...</p> - -<p>—N’importe, Pabro avait vu les deux de -Valcor, le faux et le vrai.</p> - -<p>—Certes, je comptais beaucoup sur son témoignage. -Mais, après tout, nous ne savons pas -ce qui restait dans cette mémoire sexagénaire. -Ça pouvait être la preuve définitive. Ça pouvait -aussi être peu de chose. Maintenant que ça gît -dans le fond de l’Océan, ne nous montons pas la -tête là-dessus. Notre cause n’en est pas moins -bonne.»</p> - -<p>Quelques instants de silence passèrent, puis -le prince reprit:</p> - -<p>—«Ça ne vous semble pas drôle, à vous, Escaldas, -que ce vieux ait piqué une tête, par un -temps presque calme, et que personne n’ait vu -l’accident?</p> - -<p>—Je pourrais me faire cette réflexion s’il y -avait lieu de soupçonner quelqu’un. Mais qui? -Le rapport du capitaine marque bien qu’il n’y -avait personne de suspect à bord, personne qui -pût avoir intérêt à pousser à l’eau un pauvre -vieillard inoffensif. Ah! si Valcor avait été du -voyage!</p> - -<p>—Savons-nous s’il n’y était pas représenté -par quelque gredin à ses gages?</p> - -<p>—Ne dites donc pas de bêtises, mon bon!» -s’écria José, qui négligeait de plus en plus les -formules obséquieuses. Pourtant, sur un geste -surpris de son interlocuteur, il continua, d’un -ton d’excuse:—«C’est vrai ... Vous ne réfléchissez -guère, voyons! Quand nous avons décidé -Pabro à venir, le marquis ne soupçonnait rien de<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span> -la bombe qui devait lui éclater sur la tête. Comment -aurait-il fait accompagner le bonhomme -par un assassin? De toutes façons, il n’aurait pas -eu le temps de l’expédier d’ici. Alors quoi? Il -lui aurait fallu—toujours en lui supposant une -intuition vraiment prophétique—décider, par -télégramme, quelqu’un à faire le coup, quelqu’un -de là-bas, qui se serait embarqué avec Pabro. -C’est invraisemblable!</p> - -<p>—Il doit avoir un tas de gens à tout faire, -parmi ses sauvages, dans la Valcorie.»</p> - -<p>Escaldas se mit à rire.</p> - -<p>—«Ah! de fait, si notre procès se poursuivait -à La Paz, je ne donnerais pas deux pesos de -notre peau, ni surtout de celle à ce grand dadais -de Plesguen. Mais je ne vois pas un malin aussi -terriblement fort que Renaud déposant au télégraphe -une dépêche ainsi conçue: «<i>Prière -prendre passage sur paquebot avec vieux caissier -banque Gonzalez et le jeter par-dessus bastingage en -cours de route</i>.»</p> - -<p>—Enfin ... Il y a des fatalités bizarres, tout de -même,» observa rêveusement le prince de Villingen.</p> - -<p>C’en était une, en effet, bien fâcheuse pour -les adversaires du marquis, cette disparition du -seul être de race blanche qui se fût trouvé personnellement -en relation avec l’explorateur Valcor -et avec ce mystérieux compagnon, dont on -recherchait la trace. Mais, comme disait Escaldas, -il n’y avait qu’à prendre son parti de cette déplorable -circonstance. Le vieux Rafaël Pabro, -appelé en France par les plus alléchantes promesses, -s’était embarqué à Buenos-Ayres. Un<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span> -matin, en plein Océan, par une mer houleuse, -mais qui, pourtant, n’assaillait pas le pont, on -avait constaté l’absence du passager. Ses voisins -de cabine déclarèrent que, d’habitude, il passait -la plus grande partie des nuits dehors, parce que -la chaleur l’incommodait. Il prétendait ne pouvoir -dormir qu’au grand air. Cette fois, il n’avait -même pas occupé sa couchette. Les autres, accoutumés -à sa manie, ne s’en étaient pas inquiétés. -L’enquête du commandant ne donna aucun -résultat. Ce voyageur de secondes était un vieux -bonhomme tout simple et peu muni d’argent. -On retrouva son portefeuille, modestement -garni, intact, sous clef, dans sa valise. Personne -n’y avait touché. On interrogea de très près un -individu qui causait avec lui, un interprète, de -nationalité douteuse, parlant plusieurs langues -avec facilité, et dont la physionomie n’inspirait -pas confiance. Ce garçon déclara qu’il avait -connu le vieillard dans un hôtel de Buenos-Ayres, -où celui-ci avait passé quelques jours -avant de s’embarquer, et où lui-même servait. -Rafaël Pabro, de nature timide et embarrassée, -s’inquiétait d’arriver tout seul en France, où il -craignait de ne pouvoir se faire comprendre, -ne parlant que l’espagnol. L’interprète, dont le -nom était Mindel, rêvait de retourner à Paris, -d’où il était originaire. Cette rencontre le décida. -Assez nomade, comme les gens de son -métier, ayant vu beaucoup de pays, désireux -d’en voir d’autres, et changeant facilement de -place, il n’avait guère besoin de réflexion pour -traverser l’Océan. Le vieux lui était d’ailleurs -parfaitement indifférent. Pourquoi aurait-il commis<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span> -contre ce pauvre homme un crime sans -cause ni résultat imaginables? Tout cela paraissait -si manifeste qu’on dut renoncer à suspecter -Mindel, malgré cette circonstance qu’il était lui-même -resté tard sur le pont.</p> - -<p>Escaldas et Gairlance connaissaient tous ces -détails. Le premier, étant allé jusqu’à Bordeaux -pour recevoir son compatriote à l’arrivée, avait -même vu ce Mindel, qui, spontanément, s’était -mis à la disposition du Parquet, offrant de déposer -sur l’aventure, avec l’empressement de l’innocence. -La justice, concluant à l’accident, -n’avait pas retenu l’interprète.</p> - -<p>—«Qu’est-ce qu’il est devenu, ce garçon-là?» -demanda Gilbert, entre deux bouffées de -cigarette. «Ce serait peut-être intéressant à savoir.</p> - -<p>—Il ne se cache pas,» riposta le métis. «Il -m’a dit qu’il viendrait réclamer un coup de main -de ma part, s’il ne trouvait pas tout de suite -une place à Paris.</p> - -<p>—Nous verrons bien,» murmura Gilbert.</p> - -<p>Il se secoua comme pour chasser des idées -sombres. Ce soir, il ne se sentait pas en confiance. -Tout l’inquiétait.</p> - -<p>—«Bah!» ajouta-t-il en haussant les épaules, -«d’ici à ce que siège le Tribunal, nous aurons -encore d’autres péripéties. Que la justice est -lente! Quand je pense que cette enquête est à -peine ouverte!... Et combien de temps durera-t-elle?</p> - -<p>—Ne croyez-vous pas que nous dînerons -quelquefois d’ici là?» questionna plaisamment -Escaldas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span></p> - -<p>Il avait faim. L’heure s’avançait. L’obscurité -aurait été complète sans les lumières de la rue -et de la maison d’en face. Le maître du logis ne -paraissait pas d’humeur hospitalière.</p> - -<p>—«Je vous invite au cabaret,» dit cependant -le prince.</p> - -<p>Il alluma une des lampes à gaz sur la cheminée, -eut le sursaut d’une pensée subite, et s’écria:</p> - -<p>—«Savez-vous ce que nous allons faire? -Nous allons chercher ma petite amie pour dîner -avec nous.</p> - -<p>—Ah! ça, c’est une idée,» fit joyeusement -Escaldas. (Depuis quelques jours Gairlance, qui, -de plus en plus, s’ouvrait à lui, l’avait mis au -courant.) «Oui,» reprit le Bolivien. «Outre -que ça fait toujours plaisir de voir une jolie fille, -je ne serai pas fâché de constater si celle-là ressemble -autant qu’on le raconte à la belle Micheline.»</p> - -<p>A ce nom, le visage de Gilbert se contracta.</p> - -<p>—«Comment?» demanda-t-il étonné, -«n’avez-vous jamais rencontré Bertrande Gaël?</p> - -<p>—Oh! si, quand elle était gamine. Mais, depuis -mon dernier voyage en Amérique, je ne suis -pas allé au Conquet. Elle ne montait guère au -château. Cela fait des années ...</p> - -<p>—La ressemblance est moins frappante maintenant,» -observa le prince, assombri. «Paris ne -lui réussit pas, à cette petite. Elle change à son -désavantage. Et puis, il faut bien dire que son -état de santé ...</p> - -<p>—C’est vrai,» ricana Escaldas, «elle va vous -rendre père. C’est cela qui ferait plaisir à Françoise -de Plesguen, si elle s’en doutait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span></p> - -<p>—Oui, mais elle ne s’en doute pas,» coupa -Gilbert d’un ton sec.</p> - -<p>Un instant plus tard, tous deux s’acheminaient -vers le haut du faubourg Saint-Honoré, -gagnant cette partie voisine des Ternes où se -trouvent côte à côte de superbes maisons neuves -à sept étages et d’anciennes bicoques inégales -et délabrées. Une de celles-ci arborait au-dessus -de sa porte un écriteau jaune: <i>Chambres et cabinets -meublés à louer</i>.</p> - -<p>Les deux hommes entrèrent.</p> - -<p>Escaldas faisait mine de s’arrêter dans le bureau, -par discrétion.</p> - -<p>—«Montez avec moi,» dit Gairlance. «A -cette heure-ci, Bertrande ne sera pas gênée de -nous recevoir.</p> - -<p>—Oui, monsieur Grégoire,» cria une voix -de femme. «Mademoiselle Gaël vient de rentrer ... -il n’y a pas cinq minutes.»</p> - -<p>L’escalier, aux murs d’un jaune crasseux, -s’éclairait d’un papillon de gaz, sans bec à incandescence -et sans globe.</p> - -<p>—«Pourquoi ce nom de Grégoire?» murmura -Escaldas en montant.</p> - -<p>—«Vous ne voudriez pas que?...</p> - -<p>—Oh! je comprends que vous abdiquiez ici -tout principat. Mais ...</p> - -<p>—Ne suis-je pas le prince Gégé,» dit Villingen -en riant. La hantise des initiales ... Vous -savez bien qu’on ne crée rien de toutes pièces, -pas même un surnom.</p> - -<p>—Grégoire ... Gaël ... Décidément vous êtes -voué à cette lettre-là.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span></p> - -<p>Ils parvenaient au second palier. Gilbert mit -la main sur le bras d’Escaldas.</p> - -<p>—«Le baiser de vos Peaux-Jaunes?...» murmura-t-il.</p> - -<p>—«Comment?</p> - -<p>—Eh! oui ... La cordelette à nœuds ... Le -signe ... Pensez-y ... Ça pourrait bien être un G.»</p> - -<p>Escaldas regarda dans le vide, réfléchissant. -Sur les tablettes de sa mémoire se dessina le tatouage, -que, d’après la description de l’Indienne, -il imaginait au bras gauche du marquis de Valcor.</p> - -<p>—«Peut-être bien ...» chuchota-t-il.</p> - -<p>Mais c’était une évocation tellement imprécise, -tellement vague!</p> - -<p>—«Il y a un homme qui nous dirait cela, si -on pouvait l’acheter. C’est Firmin, le valet de -chambre. Par quelle tentation séduire un valet -dont le maître est cinquante fois millionnaire?... -Et nous qui n’avons pas le sou!</p> - -<p>—Attendons l’enquête. N’avons-nous pas pris -des conclusions sur cette base? Il faudra bien -qu’il montre son bras au juge.»</p> - -<p>Sur ces mots, Gilbert frappa contre une porte, -qui, presque aussitôt, fut ouverte par Bertrande.</p> - -<p>La jeune fille habitait deux pièces: une chambre -à coucher et un petit salon.</p> - -<p>Pauvre salon. Mobilier médiocre et fané, dont -la banale misère paraissait plus lugubre, sous -l’éclairage d’une mauvaise lampe à pétrole, par -l’absence de feu dans cette fraîche soirée d’octobre, -et par l’étalage, sur un journal, en guise -de nappe, des quelques sous de charcuterie achetés -par Bertrande pour son souper.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span></p> - -<p>Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, le -prince Gégé du monde où l’on s’amuse, rougit -devant Escaldas d’une bonne fortune qui faisait -si peu d’honneur à son élégance et à sa générosité. -Il s’en prit à sa maîtresse.</p> - -<p>—«N’est-ce pas ridicule?» dit-il rudement -à la pauvre fille, figeant l’élan de joie qu’elle -avait eu à l’apercevoir. «C’est la vie que tu -mènes?... Et tu prétends que ta dentelle te suffit ... -Tu refuses que je pourvoie à ton nécessaire. -Il fallait rester dans ton couvent, ne pas accepter -mon amour, si tu devais t’en trouver humiliée -ensuite, et jouer les Jenny l’ouvrière, ne mangeant -que le pain que tu gagnes!»</p> - -<p>Elle ne dit pas un mot, toute pâle, et de -grosses larmes dans les yeux.</p> - -<p>Gilbert savait bien que si elle avait résisté -quand il lui offrait de l’argent, c’est parce qu’il -s’était lamenté devant elle de n’en pas avoir, se -disant harcelé par ses créanciers. C’est aussi -parce qu’il refusait de lui faire partager sa vie, -ne lui apparaissant plus qu’affublé de ce faux -nom dont elle avait horreur: «Monsieur Grégoire.» -Son Prince Charmant!... Hélas! il n’était -plus prince pour la paysanne, qui, maintenant, -mesurait la distance de son rêve à la réalité. Puis -elle aurait pu lui dire:</p> - -<p>«Si dans l’impossibilité de vendre ma dentelle -j’avais voulu t’appeler à l’aide, comment -l’aurais-je fait? Voilà trois semaines que tu n’as -pas daigné me rendre visite. Et je ne sais même -pas où tu demeures dans cet effrayant Paris.»</p> - -<p>Mais elle ne répliqua rien. Elle comprit que -Gilbert parlait par fierté, à cause de l’ami qui<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span> -l’accompagnait. Pour lui, comme pour elle-même, -elle accepta l’accusation qui sauvait leur -dignité.</p> - -<p>Quelqu’un frappait, d’ailleurs, à la porte. La -tenancière de la maison parut. Elle se permettait -de venir, minauda-t-elle, pour rappeler à monsieur -Grégoire les semaines de location qu’on lui -devait. Elle ne pourrait pas garder mademoiselle -Gaël si ...</p> - -<p>—«Vous aurez l’arriéré demain. Fichez-nous -la paix!» s’écria Gilbert hors de lui, car il voyait -la figure du Bolivien prendre une expression -gouailleuse.</p> - -<p>Avec plus de douceur il dit à Bertrande:</p> - -<p>—«Nous arrangerons tout cela. Et les choses -ne se passeront plus ainsi. Fais-toi belle, mignonne. -Nous allons dîner au restaurant.»</p> - -<p>De pâle qu’elle était elle devint toute rose.</p> - -<p>—«Me faire belle?... Mais je n’ai pas ...</p> - -<p>—Tu seras toujours bien. Va, va, ne nous fais -pas attendre,» interrompit vivement le prince, -qui craignait une nouvelle mortification.</p> - -<p>Elle passa dans sa chambre, et il dit à Escaldas:</p> - -<p>—«On croirait qu’elle ne vous a pas reconnu.</p> - -<p>—Dame!» fit le métis. «Elle a grandi, et je -me suis racorni. Le crâne se dénude et la barbe -grisonne,» ajouta-t-il, en passant la main sur -son front, autour duquel s’élargissait le cercle -noir et crêpelé des cheveux, puis sur son menton, -qu’allongeait une fourche sombre parsemée -de poils blancs.</p> - -<p>—«Comment la trouvez-vous?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span></p> - -<p>—Très jolie, mais guère folâtre. Pas née pour -la fête, c’t’enfant-là. Dites donc ... Ce n’est -pas à jeter les hauts cris sa ressemblance avec -Micheline. La fille à notre marquis de carton a -autrement de branche ...</p> - -<p>—Je vous ai averti ... Celle-ci a changé,» dit -maussadement Gilbert.</p> - -<p>Bertrande reparut, en une toilette qui datait -encore de Brest, de la courte lune de miel, où -elle se croyait princesse. C’était une robe d’été. -Mais, à Paris, où les femmes s’habillent de mousseline -de soie en décembre, saurait-on si elle ne -descendait pas de sa voiture garnie d’une peau -d’ours et d’une bouillotte chaude? Elle aurait -mieux d’ailleurs que ce luxe frileux. Elle ne sentirait -pas le froid. Ne serait-elle pas avec Gilbert? -La félicité revenue éclairait son beau -visage.</p> - -<p>Escaldas revint de son premier jugement. Et -il allait s’écrier, dans son langage peu choisi:</p> - -<p>«Ma foi c’est vrai! On dirait la demoiselle de -Valcor toute crachée.»</p> - -<p>Quand Gilbert lui coupa la parole:</p> - -<p>—«Bertrande, je te présente le comte de -Chiquitos.»</p> - -<p>Et le Bolivien n’eut que le temps de se mordre -la lèvre pour ne pas éclater de rire, à ce nom -d’une tribu sauvage, resté de ses récits dans -l’oreille de Gairlance. Mais il comprit l’intention -de son allié. Puisque la petite ne se doutait pas ... -Autant ne rien réveiller en elle des souvenirs de -sa Bretagne.</p> - -<p>Ils en réveillèrent un pourtant, sans le vouloir, -et qui éclata sur leur route voilée de ténèbres<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span> -comme un sillon de foudre contre des nuées -nocturnes.</p> - -<p>Tous trois achevaient de dîner au premier -étage d’un restaurant du Boulevard. A une table -isolée, dans l’angle d’un salon, les deux hommes -ne pouvaient se défendre de revenir, par sous-entendus, -au seul sujet qui les intéressât, tandis -que Bertrande, un peu grisée par la tisane de -champagne, les yeux éblouis par la profusion -des lumières que renvoyait la blancheur des -murs et que multipliaient les glaces, étonnée de -voir tant d’argenterie, tant de fleurs, et de si -élégants messieurs qui leur portaient les plats, -se perdait dans un demi-rêve.</p> - -<p>La jeune fille n’essayait pas de comprendre -les propos qu’échangeaient maintenant ses deux -compagnons. Toutefois, son attention, redevenue -enfantine, allégée des immédiats soucis par -l’étourdissement de l’heure, s’excita, très amusée, -lorsque Gilbert, ayant tiré son porte-cartes -et un crayon, commença d’esquisser de singuliers -dessins.</p> - -<p>—«Qu’est-ce que c’est donc?... Fais voir ...»</p> - -<p>D’un coude bienveillant, il la repoussait, plutôt -pour ne pas être troublé dans son essai que -pour se cacher d’elle. Que pouvait deviner Bertrande -aux signes incohérents qu’il s’efforçait de -reproduire?</p> - -<p>—«Voilà,» disait Escaldas. «Vous y êtes. -C’est la physionomie générale ... Un oiseau très -élancé, les ailes ouvertes ... le corps mince, très -long ... plus long que ça. Maintenant les deux -signes de chaque côté ... Les demi-lunes ... Le -<i>quipo</i> tordu ... la cordelette ... Comme ça ... Attendez ...<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[342]</a></span> -Un G!... Mais oui ... Ça pourrait bien -être un G ... Et alors, l’autre signe, si c’est aussi -une lettre, ce serait un B., sans erreur.»</p> - -<p>Le prince recommença le dessin, cette fois -avec les deux lettres, nettement indiquées, de -part et d’autre de l’étrange oiseau, sans tête, -avec le corps fluet, qu’avait jadis décrit Vamahiré, -l’Indienne.</p> - -<p>—«G ... B ...» murmura Gairlance.</p> - -<p>—«Non,» interposa doucement Bertrande, -avec la voix un peu vague de sa demi-hallucination, -«le B d’abord. B ... G ... Et puis, recourbe -un peu les pointes de ton ancre. A quoi ressemble-t-elle, -cette ancre-là?...»</p> - -<p>Un léger rire flotta sur les lèvres un instant insoucieuses. -La jeune fille prit le crayon, et, de -ses doigts qui savaient tracer des dessins de dentelle, -avec une rapide sûreté, elle modifia très -peu les ailes et le corps du bizarre oiseau, ce qui -le transformait en ancre de navire.</p> - -<p>—Une ancre!» s’écria Escaldas. «Mais -elle a du génie, cette petite! Ça pourrait bien -être une ancre, en effet. Vamahiré, qui n’en -avait jamais vu, aura pris cela pour un oiseau, -le corps mince et long, les ailes ouvertes.</p> - -<p>—Une ancre,» répéta Gilbert. «Ce serait -le tatouage d’un marin. Et alors ... les deux -lettres ... des initiales?...</p> - -<p>—Bien sûr!» dit Bertrande, avec son même -doux rire d’enfant que guette le sommeil. «J’aurais -cela, moi, sur le bras gauche, si les filles, -chez nous, se tatouaient: B ... G ... mes initiales ... -avec, entre les deux, l’ancre des Gaël. Ah! ce ne -serait peut-être pas une ancre pour une femme.<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[343]</a></span> -Mais tous les hommes de ma famille se font -marquer ça sur le bras, sitôt qu’ils ont quinze -ans, en changeant seulement la lettre du petit -nom.»</p> - -<p>Escaldas et le prince se regardèrent, tous deux -blancs comme la nappe, et avec des yeux qui -flambaient, sombres.</p> - -<p>Puis Gilbert étreignit la petite main qui tenait -le crayon, si brusquement, que Bertrande -eut un faible cri:</p> - -<p>—«Quelqu’un ne s’est-il pas appelé Bertrand, -dans ta famille?</p> - -<p>—Mais oui ... mon père ...» balbutia-t-elle, -interdite.</p> - -<p>—«Il est mort?... Où cela?... Quand? N’a-t-il -pas péri en mer?...»</p> - -<p>Elle inclina la tête, pâlissant à son tour. Et ses -grands yeux clairs s’effaraient, se mouillaient. -Dans cette pauvre âme, il y avait un si grand -fonds de douleur, que déjà, au premier choc, -s’évaporait l’illusion de joie.</p> - -<p>—«Qu’as-tu, Gilbert? Pourquoi me demandes-tu -cela ainsi? Tu me fais peur.»</p> - -<p>Escaldas, plus souple, intervint, l’accent onctueux:</p> - -<p>—«Vous le rappelez-vous, votre papa, ma -mignonne?</p> - -<p>—Oh! non, monsieur. Je n’étais même pas -née lorsqu’il partit pour ne plus revenir.</p> - -<p>—Vous n’avez jamais vu son portrait?</p> - -<p>—Comment voulez-vous, monsieur? De pauvres -marins ne font pas tirer leur figure. A cette -époque-là moins encore que maintenant, où on -vous fait votre photographie dans les foires.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[344]</a></span></p> - -<p>—Et ... le pauvre homme ... il a disparu dans -un naufrage?...</p> - -<p>—Dans le naufrage du <i>Triton</i>, un transport -de l’État. Mon père faisait son service. On -conduisait des forçats à la Guyane. Le bâtiment -s’est perdu corps et biens.»</p> - -<p>De nouveau, Gilbert et Escaldas échangèrent -un regard. Mais un tel regard, si luisant d’ardeur -féroce, que Bertrande frissonna. Une impression -sinistre dissipa sa griserie légère. Quel était le -secret de ces deux hommes? Pourquoi celui -qu’elle aimait prenait-il tout à coup une expression -inconnue et terrible?...</p> - -<p>Afin de ne plus les voir, elle mit la main sur -ses yeux. Dans le noir d’elle-même, où elle s’enfonça, -flottaient ses tristesses accrues. On avait -parlé de son père ... Elle vit sa mère, l’Innocente, -folle d’avoir pleuré l’absent ... Sa grand’mère, -dont l’Océan avait pris le fils, dont un autre -abîme gardait maintenant la petite-fille ... Les infortunées!...</p> - -<p>A l’abri de ses mains, les larmes de Bertrande -ruisselèrent.</p> - -<p>Par-dessus sa tête, sans remarquer qu’elle pleurait, -sans dire un mot, de leurs yeux fixes, les -deux hommes se regardaient toujours.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[345]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XIX</h2> - -<p class="pch"><i>LA LETTRE RÉVÉLATRICE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">LE lendemain soir, vers neuf heures, -M. de Valcor, assis dans son cabinet -de travail, réfléchissait.</p> - -<p>Il se tenait enfoncé dans un fauteuil, -devant la cheminée, où flambaient quelques -bûches. Le froid de l’automne commençait à se -faire sentir, dans ce vaste hôtel de la rue du Bac, -dont le calorifère n’était pas encore allumé.</p> - -<p>Renaud songeait qu’en temps ordinaire sa -femme et sa fille seraient de retour à Paris. La -saison hivernale s’ouvrait. Il conduirait dans le -monde et au théâtre cette ravissante Micheline, -son orgueil et sa joie. Les salons de sa belle demeure, -où il se sentait si seul, s’empliraient -d’amis joyeux, pour fêter la triomphante héritière. -Mais tout cela n’était pas. Et pour que cela -fût encore, quelle lutte n’aurait-il point à soutenir!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[346]</a></span></p> - -<p>M<sup>me</sup> et M<sup>lle</sup> de Valcor ne quittaient pas le Finistère. -Là-bas, dans leur château, enveloppées -par le respect d’une population dévouée, elles -échappaient en partie aux angoisses de cet abominable -procès. A Paris, quelle serait leur situation? -Devraient-elles braver l’opinion ou la -ménager? Se cacher ou se montrer? Dès qu’un -salut hésiterait sur leur passage, ne croiraient-elles -pas à une défection, à une insulte? Elles -mèneraient une existence intolérable.</p> - -<p>Micheline avait voulu l’affronter. D’abord, -elle réclamait sa place auprès de son père, pour -le soutenir, pour afficher hautement sa foi et sa -confiance filiales. Laurence, éperdue et timide, -ne se sentait pas le même courage. Elle avait retardé, -tergiversé. Et maintenant elles n’avaient -plus de choix. L’épreuve, si effroyable, si inattendue, -terrassait la marquise de Valcor. La -malheureuse femme venait de tomber malade. -Les médecins déclarèrent qu’ils ne la guériraient—si -elle pouvait guérir—que dans le repos de -la campagne. Leur fille se devait à elle autant -qu’à lui, étant même plus indispensable à cette -mère faible, nerveuse, horriblement abattue. -Toutes deux restaient donc en Bretagne.</p> - -<p>Comme cet état de choses devait se prolonger, -M. de Valcor avait fait venir à Paris le personnel -qui lui était nécessaire, avec deux chevaux -de selle, l’attelage du coupé de ville et le landolet -électrique.</p> - -<p>Le sentiment de sa solitude l’oppressait particulièrement -ce soir.</p> - -<p>Trois images féminines flottaient dans sa pensée, -avec des visages de reproche, de tristesse ou -d’énigme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[347]</a></span></p> - -<p>Ce n’était pas la pauvre Laurence. Il plaignait -sa femme, mais elle ne lui manquait pas. Loin -de là. C’était presque une délivrance que -d’échapper à cette douceur tenace, au regard -inquiet et jaloux des grands yeux noirs.</p> - -<p>Mais Micheline ... Sa fille adorée, qui, peut-être, -un jour, dans le secret de son âme, ne fût-ce -qu’une heure, pourrait douter de lui!... Sa -fille, dont la vie serait brisée si elle n’épousait -pas Hervé de Ferneuse, et qui, dans ce moment -même, pleurait en cachette l’absence incompréhensible -de celui qu’elle aimait.</p> - -<p>Et Gaétane ... Eloignée comme son fils, partie -pour le Midi, à ce qu’elle faisait dire. Gaétane ... -Que devait-elle penser de l’éclat avec lequel ses -soupçons se formulaient en accusations précises? -Des voix haineuses et violentes confirmaient ses -pressentiments. La rumeur dont s’emplissaient -tous les échos devait se répercuter terriblement en -elle. Maintenant, avec quelle certitude elle devait -se dire: «Renaud n’est pas le Renaud à qui je -me suis donnée. Il n’est pas le père de mon enfant.» -Et quand il lui présenterait le gage exigé, -l’anneau qui devait renouer le lien d’amour, elle -refuserait de croire, elle ne remplirait pas l’enivrante -promesse ... Un gémissement échappait -au marquis. Avec quelle ardeur à la fois superstitieuse, -tendre et sensuelle, ne désirait-il pas -cette femme!</p> - -<p>Puis surgissait l’image de Bertrande ... Celle-là -aussi lui harcelait le cœur. Il connaissait maintenant -la fuite de la jeune fille. Dans son dernier -voyage à Valcor, étant descendu au rivage pour -rendre visite à ses protégés, il avait tout appris<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[348]</a></span> -de la vieille Mathurine, tout, sauf ce qui concernait -le séducteur. En un éclair de souvenir, il -avait entrevu la vérité. Il se rappelait la promenade -à cheval avec le prince, la rencontre faite -par celui-ci au Conquet, la légèreté avec laquelle -le jeune viveur parla de la ravissante fille. Dieu! -Ce serait donc lui-même qui aurait amené le -tentateur auprès de cette pure enfant, l’homme -de proie auprès de cette candeur sans défense! -Il frémit si étrangement que l’aïeule s’épouvanta. -Que prévoyait-il? Pour elle, cette folle de -Bertrande était partie seulement chercher fortune -à Paris avec ses dentelles?...</p> - -<p>—«Oui ... oui ...» balbutiait Renaud, dont le -sang-froid défaillait pour la première fois peut-être -de sa vie. «Elle n’a rien commis d’irréparable ... -C’est impossible.</p> - -<p>—Promettez-moi de la chercher ... de la retrouver ...» -suppliait la grand’mère au désespoir. -«Vous seul pouvez y parvenir, monsieur -Renaud! Vous êtes un des rois de ce Paris où -ma pauvre mignonne est allée se perdre.»</p> - -<p>Un roi dont le trône chancelait. Mais la vieille -femme ignorait cela, ou refusait d’y croire. Il ne -releva pas la phrase.</p> - -<p>—«Je retrouverai Bertrande. Je vous le promets, -maman Gaël ... Je vous le jure!...»</p> - -<p>Ce soir, il pensait à ce serment. Dans la tourmente -où il vivait, il n’avait encore rien pu faire -pour l’accomplir. Des indications à une agence, -voilà tout. Le prince ... il ne l’avait pas vu. Il -commençait à le soupçonner d’être de ses ennemis. -La prudence était nécessaire. Sous quel prétexte -lui réclamerait-il une jeune fille que cette<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[349]</a></span> -démarche compromettrait peut-être inutilement?</p> - -<p>Certes, il serait déjà informé du refuge de -Bertrande s’il s’était adressé au Préfet de Police. -Mais ... Ici, les réflexions de Renaud se faisaient -plus obscures, ne prenaient pas d’expression -distincte, même au plus secret de sa pensée. -Mieux valait ne pas marquer officiellement l’intérêt -qu’il portait à la fugitive. En ce moment, -où le moindre indice pouvait être mis en œuvre -contre lui, mieux valait qu’un Préfet de Police -n’attestât pas que le marquis de Valcor se préoccupait -si vivement, au milieu des plus pesants -soucis, d’une petite Gaël.</p> - -<p>—«Ah! l’horrible fatalité!» murmura-t-il, -en laissant tomber son front sur sa main.</p> - -<p>S’il avait su que, la veille, en étendant cette -même main, il aurait pu toucher celle dont le -sort lui causait tant d’inquiétude? S’il avait su ce -qu’était la mince forme sombre, effondrée sur -ce banc de l’avenue Marigny, et sur laquelle, -une seconde, s’était posé son regard circonspect!</p> - -<p>Mais une pareille idée ne l’effleura même pas. -La pendule tintait. L’heure approchait d’aller -retrouver celui qui, précisément, dans cette avenue -Marigny, le long du mur de l’Élysée, l’avait -arrêté pour un conciliabule dont l’imprévu et -l’importance le déroutaient encore.</p> - -<p>—«Ce serait trop beau. Mais il faut prévoir -le pire,» se dit-il.</p> - -<p>Le marquis de Valcor se leva, s’approcha de -son bureau, ouvrit un tiroir et sortit un revolver. -Il examina l’arme avec soin, s’assura que les six -chambres contenaient chacune leur cartouche,<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[350]</a></span> -fixa la baguette, et, sans remettre l’étui de peau, -glissa le revolver à même dans sa poche. Dans -une autre poche, il mit un couteau-poignard, -une de ces armes redoutables, dont la forte lame -effilée rentre dans le manche, et en jaillit par la -pression d’un ressort. Et lorsque Firmin lui présenta -son par-dessus et son chapeau, il lui demanda -son jonc à béquille d’or, qui renfermait -une épée.</p> - -<p>—«La voiture de monsieur le marquis est -avancée,» vint dire un laquais.</p> - -<p>En montant dans le coupé, M. de Valcor, -s’adressant au valet de pied, dit très haut:</p> - -<p>—«A la <i>Crécelle</i>, boulevard Rochechouart.»</p> - -<p>L’équipage fila sur ses roues caoutchoutées, -par la vaste porte de la cour, que le portier referma -aussitôt.</p> - -<p>Devant le petit théâtre, le marquis renvoya ses -gens, déclarant inutile qu’ils revinssent le chercher. -Il entra. Sans même s’asseoir dans le fauteuil -dont il venait de prendre le coupon au guichet, -il écouta une chanson, debout contre une -colonne, dédaigneux et grave, l’esprit ailleurs. -Un quart d’heure après, il sortit.</p> - -<p>Par les sombres petites rues qui escaladent les -pentes de Montmartre, Valcor s’en alla, vivante -antithèse, avec sa silhouette élégante, dans ce -pauvre quartier, que son abrupte altitude met -hors de la circulation, rend pittoresque le jour, -et, le soir, presque tragique.</p> - -<p>Il s’orienta, et, non sans avoir erré quelque -peu, atteignit un carrefour, où il reconnut le nom -de la rue de Ravignan. Dans un angle, le terrain -brusquement rehaussé portait des maisonnettes<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[351]</a></span> -inégales. Sur la nuit pâle, des pignons bizarres -se dessinaient. Des jardinets en pente dressaient, -par-dessus leurs clôtures de bois, des bouquets -d’arbrisseaux défeuillés. A d’étroites fenêtres, çà -et là, brillait une lumière derrière des rideaux -de mousseline commune ou d’étamine à raies -rouges. Existences banales et humbles, auxquelles -ce cadre prêtait on ne sait quel romanesque et -inquiétant prestige. Renaud, qui avait vu tant de -spectacles par le monde, et qu’impressionnait -toujours la physionomie des choses, demeura un -instant rêveur. Autour de lui, c’était la solitude -absolue. Ce qu’on entrevoyait des rues voisines -était désert, les boutiques fermées, les maisons -muettes, et le seul éclairage des réverbères ne -faisait qu’aggraver la nuit.</p> - -<p>M. de Valcor toussa légèrement.</p> - -<p>Une fenêtre s’ouvrit, là-haut, dans le fouillis -des petits toits étagés, des petites façades défiant -tout alignement. Une autre toux répondit à la -sienne.</p> - -<p>Bientôt une ombre traversa l’un des jardinets. -Un homme s’approcha, un grand gaillard, musculeux -et agile, vêtu comme un ouvrier endimanché -et coiffé d’un melon noir.</p> - -<p>—«C’est vous?» dit Renaud.</p> - -<p>—«C’est moi.»</p> - -<p>Ils marchèrent côte à côte, sans rien ajouter -d’abord. Comme ils montaient, dans la direction -du Sacré-Cœur, les ruelles se faisaient plus endormies -et lugubres.</p> - -<p>Sous les becs de gaz, le marquis examinait à -la dérobée les traits de son compagnon.</p> - -<p>Une figure froidement énergique, empreinte<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[352]</a></span> -de ruse et de bestialité. Le front bas et saillant. -Les yeux enfoncés, sournois. Les joues glabres, -montrant le dessin brutal de la mâchoire. Trente -à trente-cinq ans. Un type de force physique. -Un tel garçon devait séduire les filles de ce -quartier excentrique, où les mœurs gardent une -certaine sauvagerie primitive, et où les succès -féminins vont aux athlètes.</p> - -<p>—«Vous avez la lettre?» prononça enfin le -marquis.</p> - -<p>Malgré l’empire que M. de Valcor gardait -toujours sur lui-même, une légère trépidation -altérait sa voix. Il se trouvait en face d’une circonstance -tellement impossible à classer dans -l’enchaînement logique des choses de ce monde! -Cette lettre, qu’il réclamait, à laquelle il attachait -tant d’importance, qui, depuis des semaines -occupait sa pensée, sans qu’il découvrît, malgré -toute sa subtile intelligence, un moyen de la -recouvrer, ou seulement de savoir si elle existait -encore, cette lettre se trouvait peut-être dans la -poche de ce voyou inconnu, ici, sur ce trottoir -de Montmartre. Comment cet individu la détenait-il? -Qui était-il? Les quelques mots échangés -la veille, avenue Marigny, lui semblaient, à cette -heure, invraisemblables comme un songe.</p> - -<p>L’homme répondit:</p> - -<p>—«Non, je n’ai pas le papier sur moi.</p> - -<p>—Vous deviez me le montrer.</p> - -<p>—Pas si bête, monsieur le marquis. Bibi est -solide,» ajouta-t-il en se donnant un coup de -poing sur les côtes, «mais vous m’avez l’air de -ne pas être mouche non plus. Vaut mieux que -les choses se passent en douceur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[353]</a></span></p> - -<p>—Vous craigniez que je ne vous prisse la -lettre par violence?...</p> - -<p>—Dame!... Un pari, monsieur de Valcor, -que si je fouillais dans votre profonde, j’y trouverais -un aboyeur ...</p> - -<p>—Un revolver ... Parfaitement.</p> - -<p>—Ah! ah!... Mais j’ai mieux à vous offrir -comme chien de garde.</p> - -<p>—Ne faisons pas assaut de politesse,» dit le -marquis avec hauteur. «Gardez vos bibelots. Je -ne me suis pas armé pour extorquer ce que vous -offrez de me vendre, mais par précaution contre -un guet-apens possible.</p> - -<p>—C’est flatteur.</p> - -<p>—Vous allez être rassuré tout de suite,» -ajouta Renaud sans relever l’interruption. «Si je -souhaite le document que vous prétendez détenir, -ce n’est pas que je veuille le faire disparaître. -Loin de me compromettre, comme mes adversaires -le croient, il me justifie. Je tremble que, -s’en avisant, ils ne le suppriment ou ne le détruisent. -Je ne veux le recouvrer que pour le -faire parvenir intact à la justice. Qu’un témoin -subsiste pour déclarer que la pièce a passé par -mes mains, cela ne peut donc pas me gêner, au -contraire.</p> - -<p>—Ah! mais ...» déclara l’autre vivement. «Je -n’ai rien à témoigner ... Je ne veux pas être mêlé -à vos histoires. Cela ne me regarde pas.</p> - -<p>—Soit,» fit tranquillement le marquis. «Je -puis me passer de vous mettre en cause, mais je -ne crains rien de ce que vous pourriez dire. J’aurai -même, sans doute, grand besoin d’un gaillard -de votre trempe, un de ces jours, pour une besogne<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[354]</a></span> -très spéciale. Donc, par quel motif en userais-je -mal avec vous? Afin de récupérer cette -lettre sans la payer?... Vous voulez rire? Fixez -votre prix, mon garçon. Ne vous gênez pas. J’ai -de quoi solder l’addition.»</p> - -<p>Dans l’ombre, les yeux de l’inconnu s’allumèrent.</p> - -<p>—«Ah! c’est différent,» s’écria-t-il d’un ton -soumis. «Voilà ce qui s’appelle parler! Vous -êtes un fameux zigue. Je suis votre homme, monsieur -le marquis.</p> - -<p>—Ne criez donc pas si haut mon nom ou -mon titre.</p> - -<p>—Pour ceux qui nous entendent ...» ricana -l’homme avec un geste circulaire.</p> - -<p>Le fait est qu’ils ne pouvaient appréhender les -oreilles indiscrètes. Ils arrivaient au pied même -de la basilique en construction. A une distance -énorme au-dessus d’eux, les coupoles de l’édifice -tachaient la nuit de leur blancheur neuve. De -gigantesques échafaudages, enveloppant un côté -de l’église inachevée, plus ténébreux que les -ténèbres, semblaient des pièges d’épouvante. -Au-dessous d’eux, le gouffre de Paris se creusait, -s’élargissait jusqu’à l’horizon en flots noirs -crêtés d’étoiles. Des chapelets de lumières flottaient -sur la sombre cité, et paraissaient la seule -réalité de cet obscur chaos, où les formes fondaient -et s’entremêlaient, comme des choses de -songe. De temps à autre, des phosphorescences -rouges ou vertes s’allumaient, puis s’éteignaient, -planant quelques secondes entre la ville et le -ciel, pour disparaître et fulgurer de nouveau, -signes fantastiques pleins de mystère. C’étaient<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[355]</a></span> -des annonces lumineuses. A cette distance, on -ne distinguait pas la marque de café ou de cacao -qu’elles recommandaient aux foules errantes, -s’agitant au-dessous d’elles dans l’indistinct et -l’obscur.</p> - -<p>Les deux promeneurs étaient les seuls passants -sur la terrasse que dominait le bloc muet et formidable -du Sacré-Cœur. Machinalement, le marquis -s’approcha de la petite gare fermée du funiculaire. -Un papier blanc se détachait sur le noir -des vitres, dans la clarté d’un bec de gaz. C’était -un avis prévenant poliment messieurs les cambrioleurs -qu’ils devaient s’épargner la peine de -couper les carreaux et de forcer les serrures, la -Compagnie ne laissant jamais ni ses recettes ni -aucun objet de valeur, dans ce bureau, pendant -la nuit.</p> - -<p>—«A la bonne heure,» dit Renaud en riant. -«Ça veut dire que l’endroit est tranquille. Vous -pouvez y aller de votre histoire, mon brave.»</p> - -<p>Son compagnon ouvrant la bouche, il l’interrompit -encore. Avec ce ton qui n’était qu’à lui, -mélange de gouaillerie, de bonne grâce et de -hauteur, fait pour dominer et capter les âmes, il -ajouta:</p> - -<p>—«Présentez-vous donc d’abord, mon ami. -Vous me connaissez. Je ne vous connais pas. -J’aime à savoir le nom de qui me parle.</p> - -<p>—Des noms ...» dit l’étranger. «Ça n’est pas -ça qui me manque. J’en ai un pour chaque pays, -pour chaque métier. A Montmartre, je suis Arthur -Sornière, sans profession, demeurant chez sa -bonne amie, la petite Angèle. On l’appelle -<i>mame</i> Sornière, sur la Butte. Mais nous ne savons<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[356]</a></span> -lequel de nous deux fut baptisé comme ça le -premier. Rien de l’état civil, pour sûr.</p> - -<p>—A Buenos-Ayres, comment vous nommiez-vous?</p> - -<p>—Qu’est-ce que ça vous fait?</p> - -<p>—Rien. Vous étiez interprète, m’avez-vous -dit hier?</p> - -<p>—Oui. Je jaspine plusieurs langues, ayant -roulé ma bosse un peu partout.</p> - -<p>—C’est dans l’hôtel où l’on vous employait -que vous avez rencontré ce Pabro?</p> - -<p>—Juste. J’ai tout de suite flairé qu’il y avait -quelque chose à faire avec ce vieux-là. On voyait -bien qu’il n’était pas riche. Pourtant il ne regardait -pas à l’argent. Il ne devait pas voyager pour -son compte. Puis, ça crevait les yeux qu’il manigançait -quelque canaillerie sans être à la hauteur. -Empêtré, cocasse, comme un hibou en plein -jour. L’air pas très certain, si l’on venait par derrière, -de ne pas sentir une main sur son épaule: -«Au nom de la loi!»—«Toi, mon vieux filou, -que je me dis, la conscience te gêne. C’est peut-être -une occasion de rigoler un brin.» Je m’insinuai -dans sa confiance. Comment? C’est dépourvu -d’intérêt. Trop facile. Il me raconta -d’abord une chose, puis une autre. Un boniment -à moitié vrai pour commencer, ensuite un détail -plus exact. Je le fis se couper. Je l’effarouchai. -Je le rassurai. Bref, il m’ouvrit son petit cœur.</p> - -<p>—Il venait de La Paz?» demanda Valcor.</p> - -<p>—«Tout droit. Il prétendait d’abord voyager -pour le compte d’une maison de banque.</p> - -<p>—La maison Perez Rosalez.</p> - -<p>—C’est ça. Il y était comptable depuis le<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[357]</a></span> -déluge, ou aux environs. Mais il avait lâché sa -place du jour au lendemain, emportant une poule -aux œufs d’or, qui devait faire de lui un rentier -parisien ... Son rêve!... Il connaîtrait la grande -vie ... Ohé! ohé!</p> - -<p>—La poule aux œufs d’or, c’était la lettre!... -Une lettre signée de mon nom.</p> - -<p>—Oui, mon prince.</p> - -<p>—Il était chargé par sa maison de venir la -verser aux débats de mon procès?</p> - -<p>—Pas du tout. C’est un particulier qui le faisait -venir. La lettre, il l’avait chipée.</p> - -<p>—Pour le compte de qui?</p> - -<p>—De personne. C’était là sa finesse, à ce -vieux renard. Paraît qu’on lui proposait une -somme très forte pour venir simplement déposer -contre vous.</p> - -<p>—Qui lui proposait cette somme? Un monsieur -Marc de Plesguen, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Mais non. Pas ça du tout.</p> - -<p>—Et qui donc?</p> - -<p>—Un certain José Escaldas.</p> - -<p>—Ah! le gredin ...» murmura Valcor entre -ses dents. «C’est lui l’intermédiaire. Je m’en -doutais.</p> - -<p>—Le seigneur Pabro n’en parlait pas comme -d’un intermédiaire, mais comme d’un personnage -d’importance. En voilà un, je vous le garantis, -qui a une fameuse dent contre vous. Pabro -m’a raconté que cet Escaldas machinait votre -ruine depuis longtemps. Il y a deux ans, peut-être, -il furetait là-bas, en Amérique, pour rassembler -un dossier contre vous, des témoignages, -tout le bataclan. C’est alors qu’il est venu à la<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[358]</a></span> -banque Rosalez. Il s’est fait montrer la fameuse -lettre. Il en a pris une photographie.</p> - -<p>—Non!...» cria Valcor en bondissant.</p> - -<p>La surprise de cette trahison de longue main -eut raison de son flegme. Mais son émotion ne -dura qu’une seconde. Tout de suite, il envisagea -le parti qu’il pouvait tirer de pareils renseignements.</p> - -<p>—«Il en a pris la photographie, dites-vous?</p> - -<p>—Je vous le garantis. Ça vous embête, ce -truc-là, monseigneur?...</p> - -<p>—Ah! non, par exemple!» s’écria le marquis -avec une spontanéité sincère. «C’est ce qui -pouvait m’arriver de plus heureux. Poursuivez, -mon garçon.</p> - -<p>—Diable!» fit l’autre, déconcerté. «Mes -gens se fourraient donc le doigt dans l’œil. -Quand Pabro apprit par une lettre d’Escaldas -qu’on allait vous tracasser sous prétexte que -vous vous étiez substitué au véritable marquis -de Valcor,—vous voyez que je suis au courant,—et -qu’on lui offrait la lune pour qu’il vînt -raconter ici qu’il vous avait vu double sans avoir -bu, le vieux matois se rappela la photographie -de la lettre, et se dit que l’original lui serait -payé très cher par son Escaldas ...</p> - -<p>—Par moi,» interrompit Renaud.</p> - -<p>—Non, par l’autre. C’est là qu’il se montrait -idiot, le vieux crétin. Vous proposer la lettre, à -vous, ça, c’est une idée à Bibi.</p> - -<p>—Que vous lui avez soumise?</p> - -<p>—Pas de danger! Prêtez-moi vos ouïes encore -un moment. Procédons par ordre.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[359]</a></span></p> - -<p>M. de Valcor ne sourcilla point aux familiarités -de ce garçon cosmopolite, qui n’avouait -pas sa nationalité, mais dont la blague insolente -sentait si fort la poussière spéciale du pavé de -Paris. Les tours de phrase employés par Arthur -Sornière auraient été plus audacieux encore, ou, -au contraire, empreints du plus servile respect, -que cela n’eût pas davantage touché celui qu’il -tenait attentif. L’homme et ses façons ne comptaient -pour Renaud que comme compte une -pièce pour un joueur d’échecs. Leurs rapports -sociaux n’importaient pas. Ce n’était pas socialement -qu’ils devaient jamais se rencontrer face -à face.</p> - -<p>—«Vous comprenez,» poursuivait le bon -ami d’Angèle, «ça me frappa tout de suite, -l’imbécillité de ce vieux. Il avait soustrait la -lettre,—ce qui le mettait d’ailleurs dans tous -ses états, l’innocent!—sans autre idée que de -se la faire payer cher par ceux qui mettaient déjà -tant de prix à la photographie.</p> - -<p>—Parbleu, oui, quel imbécile!» observa le -marquis. «Pour mes adversaires, cette lettre -n’avait toute sa valeur que présentée, authentiquée -par la maison Rosalez, qui l’avait reçue de -moi ...</p> - -<p>—Ou du marquis de Valcor,» chantonna -Sornière.</p> - -<p>—«C’était leur jouer le plus mauvais tour -que d’apporter l’original en France, après l’avoir -obtenu frauduleusement.</p> - -<p>—Bon, il y a plaisir à causer avec vous,» dit -le bel Arthur, «C’est pas comme mon vieil âne -bâté. En voilà un qui a dû peser sur l’estomac<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[360]</a></span> -des requins, tout maigre qu’il fût!... Quelle -tourte!...»</p> - -<p>Renaud regarda l’homme. Il n’avait donc pas -poussé Pabro à la mer? Ou alors, quel cynisme!</p> - -<p>—«Maintenant, deux mots, et vous en saurez -autant que moi,» reprit le hardi personnage, -«Tout ça ne s’était pas dégoisé en un jour. -J’étais déjà sur le paquebot avec mon bonhomme, -quand il s’est déboutonné jusqu’à me -parler de la lettre, et à m’avouer qu’il l’avait -prise. Je m’étais embarqué de compagnie parce -que je me doutais qu’il y aurait quelque chose -à pêcher dans une telle mare à grenouilles, et -avec une poire de ce calibre. Puis j’avais soupé -de l’Amérique. J’avais soif de voir si d’être -battue par d’autres clampins ça avait rendu mon -Angèle plus tendre. J’avais le mal de la Butte, -quoi! Quand je connus le coup de la lettre, je -me rendis tout de suite compte de ce qu’on en -pourrait tirer si on la portait à un chic type -comme vous, riche comme Crésus, et le seul au -monde ayant un intérêt capital à posséder ce -chiffon de papier.»</p> - -<p>Sornière coula un regard de côté, pensant -que le marquis allait l’interrompre, pour affirmer, -comme tout à l’heure, que la lettre, au lieu de -l’accuser, le justifiait, et qu’il n’aurait rien de -plus pressé que de l’envoyer au Parquet. Mais -l’argument n’ayant plus de nécessité immédiate, -Renaud dédaigna de le répéter, garda le silence.</p> - -<p>—«Je n’avais pas l’intention de subtiliser la -lettre. Je suis un honnête homme, moi,» reprit -Sornière, qui prononça ces mots avec un intraduisible -accent. «Mais, que voulez-vous? L’occasion,<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[361]</a></span> -c’est le cas de le dire, me l’a mise dans -la main. V’là qu’un soir de vent, cette vieille -ganache de Pabro a l’idée de prendre le frais sur -le second pont, sous la dunette, dans un endroit -aussi désert que celui où nous sommes. Les passagers -pionçaient. Aucune manœuvre de l’équipage -ne se faisait de ce côté. Je vais lui souhaiter -le bonsoir, lui demander s’il a avalé une machine -pneumatique pour avoir toujours besoin d’air -comme ça. On cause un brin. Nous parlons de -la lettre. Je prétends qu’il a tort de la porter -toujours sur lui, et, par blague, pour lui prouver -qu’on la lui lèvera un jour ou l’autre, je lui -montre comme c’est facile ... Elle était cousue -dans son veston. N’y avait qu’à lui tirer son veston. -Et moi de tirer ... Histoire de rire. Le v’là -qui prend la plaisanterie de travers, et qui -braille. Une voix de souris, d’ailleurs ... Avec le -tapage de l’eau ... on ne l’entendait pas à vingt -centimètres. Je ne l’entendais pas moi-même. -Seulement sa figure me faisait rigoler. Et pour -me la payer au complet, j’agite le veston au-dessus -du bastingage. Est-ce que le pauvre -bougre ne se figure pas que tout fiche le camp -dans une claque de la brise. Il saute dessus, fait -un faux mouvement, la tête l’emporte ... Dame, -je ne sais pas au juste ce qui s’est passé ... Mais, -en moins de temps que je n’en mets à vous le -dire ... n’y avait plus personne ... que moi ... avec -ce sacré veston dans la main.»</p> - -<p>La voix de Sornière se fit un peu rauque. Il -ôta son chapeau, passa un mouchoir sur son -front, où cependant l’air vif de cette soirée d’octobre -ne devait pas appeler la sueur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[362]</a></span></p> - -<p>M. de Valcor se pencha pour voir son regard, -qu’il ne rencontra pas.</p> - -<p>—«Vous avez appelé au secours?» questionna-t-il.</p> - -<p>—«Ça se peut. Sait-on ce qu’on fait dans -ces moments-là? Mais tous les secours du monde -n’auraient pas repêché un homme, par une mer -assez houleuse, en pleine nuit, étant donnée la -vitesse du navire. Quand je m’aperçus qu’il n’y -avait pas de témoins, que personne n’avait rien -entendu, que je tenais encore le vêtement du -pauvre diable, je compris que j’aurais une sale -affaire sur les bras si je manquais de présence -d’esprit. D’un coup de pouce, je fis sauter la -doublure, je m’emparai du papier, et j’envoyai -la défroque rejoindre son propriétaire. La -lettre ... Nul que moi n’en connaissait l’existence. -Même si on me fouillait, si on la découvrait, -elle passerait dans mes papiers comme un -griffonnage sans rapport avec la victime. On ne -pouvait m’accuser que si j’avais la sottise de -donner moi-même prise aux soupçons. Je ne -soufflai donc pas mot. Et la suite prouva que j’avais -eu raison.</p> - -<p>—Ainsi ce Rafaël Pabro est mort ...» dit rêveusement -Renaud.</p> - -<p>—«Ça n’est pas pour vous contrarier, au -moins?» gouailla effrontément Sornière.</p> - -<p>Un silence suivit, pendant lequel les deux -hommes continuèrent leur va-et-vient, très lent, -sur la terrasse déserte, au pied de la muette basilique.</p> - -<p>La rumeur de Paris montait plus sourde. L’heure -s’avançait. Les banderoles lumineuses des réclames<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[363]</a></span> -avaient cessé de surgir et de s’éteindre -sur le noir de la ville.</p> - -<p>Le bel Arthur reprit la parole:</p> - -<p>—«Eh bien, monsieur le marquis, c’est tout -ce que vous me dites?... Vous ne me sautez pas -au cou?... Je viens vous apprendre que le seul -témoin qui puisse vous causer de l’embêtement -est à deux mille mètres sous l’eau. Et je suis modeste,» -ajouta le gredin, «je ne prétends pas y -être pour quelque chose ... Puis je vous apporte -la lettre sur laquelle vos adversaires basent leur -accusation, à ce que j’ai compris. Qu’est-ce que -vous voulez de plus, nom d’un chien! d’un -homme qui n’avait même pas le plaisir de vous -connaître?»</p> - -<p>Le voyou crânait pour cacher son réel déboire. -Comme M. de Valcor continuait à réfléchir -profondément sans ouvrir la bouche, il lui -demanda d’un ton moins assuré:</p> - -<p>—«Vous ne pouvez pas douter de la vérité -de mon récit, ni de l’authenticité de la lettre? La -mort de Pabro?... Je peux vous indiquer des -journaux qui l’ont mentionnée. Tenez ... le <i>Messager -de Cordouan</i>, par exemple, qui a même -parlé de moi, mis en cause un instant, mais -disculpé presque aussitôt. Quant à la lettre, -comment inventerais-je ce que je vous en ai -dit? Voulez-vous la voir, tout de suite?... cette -nuit même?... Je puis aller vous la chercher.</p> - -<p>—Combien me la vendrez-vous?» fit le marquis, -imperturbable.</p> - -<p>—«Dame!...» s’écria l’autre, rasséréné.</p> - -<p>Il retira son melon pour se gratter le crâne, le -replaça, l’enfonça sur ses yeux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[364]</a></span></p> - -<p>—«Vingt mille balles ... Est-ce trop?» questionna-t-il. -Et sa voix tremblait d’espoir, de convoitise.</p> - -<p>—«Je doublerai cette somme,» dit Renaud, -«si vous faites ce que je vais vous dire.</p> - -<p>—Cré nom!... Parlez.</p> - -<p>—Quand j’aurai reconnu cette lettre,—comme -je n’en doute pas maintenant,—vous la -mettrez sous enveloppe, vous y joindrez le récit -que vous venez de me faire, et vous enverrez le -tout au Procureur de la République.»</p> - -<p>Ce fut au tour de Sornière de garder le silence, -abasourdi.</p> - -<p>«Fichtre! ça se gâte,» pensait-il.</p> - -<p>Très souple, très respectueux, à présent, il -murmura:</p> - -<p>—«Ah! monsieur le marquis, je vois bien -que vous n’avez rien à craindre. C’est donc des -chenapans, ces Escaldas et compagnie? Vous -êtes un vrai grand seigneur, un type tout à fait -<i>bath</i>. Et généreux avec ça!... Quarante mille -balles!... Seulement, c’est ma tête que vous me -demandez de risquer pour ça.</p> - -<p>—Mais non, puisque vous êtes innocent.</p> - -<p>—Faudrait le prouver.</p> - -<p>—On ne prouvera pas le contraire.</p> - -<p>—A savoir ... La justice est plus forte que -moi, et quand il lui faut un coupable, elle excelle -à se le fabriquer. Et puis, écoutez, monsieur le -marquis ... J’étais troublé, sur le moment. J’ai pu -le pousser sans le vouloir, c’t’homme.»</p> - -<p>Un étrange sourire de perspicacité et de dégoût -passa sur les lèvres de Renaud. Il reprit:</p> - -<p>—«Soyez tranquille. Ne vous ai-je pas dit<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[365]</a></span> -que j’aurai encore besoin de vos services? Mon -intérêt n’est pas que vous soyez pincé. Vous -commencerez par vous mettre à l’abri. Votre -envoi au Procureur de la République sera jeté à -la poste, par mes soins, dans quelque ville où -vous n’aurez garde de vous rendre. Vous ne parlerez -pas de notre entente. Vous direz simplement, -sans raconter l’histoire du veston, que -Pabro vous avait communiqué cette pièce, qu’après -la mort accidentelle du bonhomme vous -aviez craint de vous compromettre en révélant -qu’elle se trouvait entre vos mains. Qu’une fois -hors d’atteinte, vous montrez votre bonne foi en -l’envoyant au Parquet sans essayer d’en tirer -profit. On ne vous fera pas extrader pour punir -un crime improbable, dont la victime n’offre -aucun intérêt, et dont vous ne tirez aucun bénéfice.</p> - -<p>—Y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur -le marquis. Et puis ... les quarante mille -balles ... C’est ça qu’a du relief dans votre conversation.»</p> - -<p>La somme, en effet, devait éblouir un Arthur -Sornière. Au même tarif, il aurait accompli -n’importe quelle besogne. Il le donnait à entendre.</p> - -<p>—«Encore une petite commission de ce -genre, et je file à Buenos-Ayres ou à Lima, installer -une maison de jeu. Y a des choses épatantes -à faire. La police, là-bas ... on lui graisse la -patte.</p> - -<p>—Il ne tiendra qu’à vous,» dit M. de Valcor, -«de posséder les quatre-vingts ou cent mille -francs dont vous avez une si forte envie. Sachez<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[366]</a></span> -me servir docilement. Vous ne vous en repentirez -pas.»</p> - -<p>Les deux hommes s’entendirent d’abord pour -les négociations immédiates. Le lendemain, à la -même heure, au même endroit, Sornière devait -remettre la lettre au marquis, en échange de -vingt billets de mille francs. M. de Valcor emporterait -le papier, pour l’examiner à loisir, pour -constater s’il était bien tel que sa mémoire le lui -peignait, et si les phrases dont ses ennemis -comptaient faire usage offraient bien le sens -qu’il avait jadis voulu leur donner. Il préparerait -le brouillon de la missive que Sornière adresserait -au Procureur de la République, et fixerait -un troisième rendez-vous. Là, le bel Arthur copierait -sa confession, légèrement atténuée, y -joindrait la fameuse lettre, enfermerait le tout -sous enveloppe. M. de Valcor lui compterait -vingt autres mille francs. Tous deux conviendraient -de la retraite où l’homme irait attendre -en sûreté de nouveaux ordres. Le marquis emporterait -le pli cacheté, pour le faire mettre à la -poste dans quelque grande ville étrangère.</p> - -<p class="p2">Pendant les jours qui suivirent, l’opinion publique -passa par des sursauts et des surprises. -L’affaire Valcor passionnait les esprits de plus -en plus. Ceux mêmes qui, d’abord, n’avaient -trouvé qu’un médiocre intérêt à cette question -d’héritage, qui déclaraient absurde d’y mêler -des intérêts de castes, des querelles politiques, -se prenaient à certaines péripéties romanesques. -Ainsi, le parti des valcoristes se sentit extrêmement -démonté quand les journaux racontèrent<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[367]</a></span> -ceci: non seulement un très important témoin à -charge, appelé d’Amérique par M. de Plesguen, -avait disparu mystérieusement en route, mais -une lettre qui devait confondre le marquis, et -que l’enquête réclamait de la banque Perez Rosalez, -à La Paz, demeurait introuvable. La bonne -foi des chefs actuels de la banque était hors de -doute. La lettre, depuis plus de vingt ans dans -leurs archives, leur avait donc été soustraite. -Par qui? Par des gens que soudoyait Renaud de -Valcor. On parlait de toute une bande noire à -ses gages. D’invisibles mains volaient la lettre -compromettante, à l’heure même où d’autres -mains poussaient à la mer le malheureux Rafaël -Pabro.</p> - -<p>L’imagination des masses était définitivement -captée. L’Affaire Valcor devenait le gros succès -du jour, le feuilleton dont on attendait fiévreusement -la suite, le mystère dont chacun prétendait -donner le mot, suivant ses préventions ou -ses passions.</p> - -<p>Les antivalcoristes poussaient les hauts cris. -Cette lettre et ce témoin subtilisés! N’était-ce -pas l’aveu même? On était aux prises avec un -bandit redoutable. Quel éclat de tonnerre ne -faudrait-il pas pour le foudroyer!</p> - -<p>Malgré ce mouvement en faveur de leur cause, -le trio Plesguen-Escaldas-Gairlance demeurait -consterné. Pabro, qui avait vu jadis M. de Valcor -et l’homme qui lui ressemblait si extraordinairement, -n’était plus. La lettre où le marquis présentait -son double, où lui-même avérait l’existence -de ce personnage mystérieux, ne pouvait -être produite. Que restait-il? Le tatouage. Gilbert<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[368]</a></span> -de Villingen s’apprêtait, en ce moment -même, à en dévoiler le secret par un coup de -théâtre machiné en vrai dramaturge. Mais cela -ne suffisait pas. Une présomption isolée restait -vaine. C’était l’ensemble de tous ces indices qui -devait amener l’établissement d’une preuve. -L’opinion oscillait en faveur de M. de Plesguen. -Toutefois les fantaisies du public ne vaudraient -pas un bon arrêt judiciaire. Et comment l’obtenir, -cet arrêt, alors que l’enquête se butait dans une -impasse, voyait tous ses éléments crouler l’un -après l’autre en poussière?</p> - -<p>Mais, un beau matin, les journaux publièrent -en capitales énormes ces mots à sensation:</p> - -<p class="pc large">L’AFFAIRE VALCOR</p> - -<p class="pc mid">PÉRIPÉTIE INATTENDUE.—RESTITUTION<br /> -DE LA LETTRE MYSTÉRIEUSE</p> - -<p class="p1">Sous ce titre, venait le détail des circonstances: -l’arrivée de la lettre au Parquet, sous pli -cacheté, portant les timbres postaux de Hambourg, -et accompagnée par les explications d’un -nommé Mindel, compagnon de voyage de Pabro, -déjà soupçonné d’avoir jeté le vieillard à la -mer, mais aussitôt relâché, faute de preuves.</p> - -<p>Durant les jours qui suivirent, ce fut, dans les -feuilles, une avalanche de commentaires. Tout y -passa: contestation de l’authenticité de la lettre, -affirmation de l’assassinat de Pabro, discussion -sur l’état d’âme de ce Mindel,—un chenapan -payé par M. de Valcor, et qui le trahissait par -mécontentement du salaire ou par tardif scrupule -de conscience. Il était clair que ce Mindel,<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[369]</a></span> -jetant sa lettre dans une poste de Hambourg, -avait dû s’embarquer aussitôt pour une -destination que la police aurait du mal à établir. -En effet, l’homme ne se retrouva pas à -Hambourg, ni parmi la multitude des passagers -embarqués de ce port vers tous les coins du -globe. Et pour cause.</p> - -<p>Ces événements semblaient fâcheux pour le -parti des valcoristes. Le seul argument de ces -derniers fut que la lettre ne venait pas de la -banque Rosalez, qu’elle était fausse, que le récit -dont s’accompagnait la restitution était un pur -roman.</p> - -<p>La suite leur donna tort.</p> - -<p>Avant même que la justice française eût demandé -des explications à cette banque, celle-ci -télégraphiait pour annoncer que le voleur de la -pièce était découvert. C’était Pabro, le vieux -comptable, parti soudainement pour l’Europe. -On venait d’établir avec certitude qu’il avait -emporté le précieux papier. Les adversaires du -marquis possédaient d’ailleurs une photographie -de la lettre, exécutée trois ans auparavant par un -Bolivien du nom de José Escaldas. Cet Escaldas, -mandé par l’enquête, reconnaissait formellement -la lettre qu’il avait tenue jadis entre les -mains. Le rapprochement avec la photographie -qu’il en avait prise, ne laissa plus aucun doute -sur l’authenticité de l’original.</p> - -<p>Ce ne fut pas seulement dans le cabinet du -juge enquêteur que se fit cette confrontation. -Par suite de ce fonctionnement miraculeux de la -presse actuelle, pour qui rien n’existe d’invisible -ou d’inaccessible, ni surtout aucun secret du<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[370]</a></span> -Palais, le public eut aussitôt sous les yeux le <i>fac-similé</i> -des pièces. Les journaux publièrent côte -à côte la lettre et sa reproduction photographique. -Impossible de méconnaître la similitude -absolue des deux documents. On était -bien en présence des lignes écrites, une vingtaine -d’années auparavant, par le marquis Renaud -de Valcor.</p> - -<p>Ces lignes, des millions d’êtres les dévorèrent, -en pesèrent minutieusement chaque syllabe. Il -en résultait de toute évidence qu’au moment où -le célèbre explorateur fondait la Valcorie, il avait -envoyé à La Paz, pour traiter de ses affaires d’argent -avec la banque Rosalez, un personnage investi -de toute sa confiance, et dont il faisait -remarquer l’étonnante ressemblance avec lui-même.</p> - -<p>Les feuilles antivalcoristes sommaient donc -le marquis de déclarer quel était ce personnage -et ce qu’il était devenu. Tant que l’explication -ne serait pas donnée, claire et irréfutable, ils -continueraient à prétendre que ce sosie était seul -revenu en Europe avec un nom, un titre, une -personnalité usurpés, et que le véritable marquis -de Valcor dormait son sommeil éternel de l’autre -côté de l’Atlantique. L’<i>Aube rouge</i> allait jusqu’à -prétendre que cette mort avait dû être le résultat -d’un crime, et que le brillant imposteur en gardait -le sang sur les mains.</p> - -<p>Celui-ci souriait en lisant les invectives du -parti adverse.</p> - -<p>«S’ils savaient, les imbéciles, que j’ai moi-même -envoyé la fameuse lettre au Parquet!»</p> - -<p>Après avoir attendu quelques jours, pour que<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[371]</a></span> -le coup qu’il allait frapper eût son plein effet, -M. de Valcor déposa une plainte en faux et usage -de faux, refusant de se reconnaître auteur de la -lettre versée aux débats par ses adversaires.</p> - -<p>C’était un nouveau procès qui s’ouvrait, arrêtant -l’autre tout net.</p> - -<p>L’instruction criminelle commença, avec les -mêmes lenteurs que l’enquête civile, à cause des -réponses à attendre de l’Amérique du Sud.</p> - -<p>L’hiver, puis le printemps avaient passé. Un -autre été s’avançait. Les tribunaux allaient entrer -en vacances. L’affaire de faux ne viendrait au -rôle qu’à la rentrée d’automne.</p> - -<p>Renaud se proposait de partir pour la Bretagne, -de donner enfin à sa torture de cœur et -d’esprit une trêve plus prolongée que ses hâtifs -séjours au château.</p> - -<p>Une nouvelle douleur, une nouvelle lutte le -retinrent.</p> - -<p>Sentinelle en armes sur la brèche de son magnifique -destin, il allait avoir à repousser un -assaut plus imprévu des forces obscures.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[372]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XX</h2> - -<p class="pch"><i>L’ACCIDENT</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/du.jpg" width="80" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">UN matin, vers dix heures, le marquis de -Valcor descendait les Champs-Élysées -dans son landolet électrique, -qu’il avait fait ouvrir.</p> - -<p>Il venait, suivant son habitude quotidienne, -de faire une promenade à cheval au Bois. Mais, -suivant la même habitude, il avait, au rond-point -de l’Étoile, laissé sa monture à un groom, pour -éviter la rentrée fastidieuse, au pas, jusqu’à la -rue du Bac. Son automobile le ramenait grand -train.</p> - -<p>Appuyé au fond, il parcourait les journaux, -que son portier avait déposés soigneusement sur -les coussins. Il fronçait les sourcils, ou souriait -ironiquement, à mesure que s’agitait sous ses -yeux toute la bourbe des passions humaines, -remuées par le levain de son scandaleux procès.</p> - -<p>Soudain, une secousse, un virement brusque, -le sursaut des roues sur un obstacle ... des cris ... -des gens qui courent ... l’arrêt net de sa voiture.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[373]</a></span></p> - -<p>Renaud se leva, le cœur en suspens, étreint -par une sensation de catastrophe.</p> - -<p>A droite, un peu en arrière, sur la chaussée, -une masse gisait ... Un corps ... ou deux corps ... -chose indistincte, que, déjà, cachaient des passants -accourus. Son valet de pied sauta à terre.</p> - -<p>M. de Valcor descendit, s’approcha, regarda, -ne put retenir une exclamation d’horreur. Une -très jeune femme, évanouie ou morte, avec un -peu de sang au front, demeurait étendue, les -bras crispés autour d’un bébé tout petit, un -enfant de quelques semaines. Et, dans cette -pauvre créature,—image de la plus affreuse -détresse féminine, avec son visage sanglant, la -misère de ses vêtements, le mystère de sa maternité, -son geste farouche,—le marquis de Valcor -reconnaissait Bertrande Gaël.</p> - -<p>—«C’est elle qui s’est jetée sous les roues,» -s’écriait le valet de pied, blanc comme un linge. -«Simon a viré pour l’éviter, elle a encore couru -au-devant ... Ça, je vous le jure, monsieur le -marquis.»</p> - -<p>Ce titre de marquis fit tourner les yeux à plusieurs. -Des grognements partirent.</p> - -<p>«C’est bien ça ... Une pauvresse qui crève de -faim avec son petit ... Et un monsieur de la haute -qui se pavane dans son électrique ... Ah! le brigand -de riche! Ça a deux propres-à-rien de laquais -sur son siège ... Ça veut aller vite ... Et ça -écrabouille les mères avec leurs enfants ... Y en -avait pas épais sous les roues ... Elle avait le -ventre creux ... pauvre bougresse!...»</p> - -<p>Les gens du peuple, plus nombreux à cette -heure matinale que les oisifs, sur la superbe avenue,<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[374]</a></span> -s’excitaient de furieuse pitié devant ce contraste: -l’infortunée, victime d’on ne savait quelle -atroce misère, étreignant toujours l’innocent, qui -commençait à pleurer, et ce monsieur si élégant, -avec sa voiture du dernier modèle, et l’impeccable -tenue de ses gens en livrée. On allait lui -faire un mauvais parti. Tandis que des femmes -se penchaient, palpaient la blessée, prenaient le -bébé, qui n’avait aucun mal, des hommes levaient -leurs poings menaçants.</p> - -<p>Celui qu’ils voulaient frapper ne songeait -même pas à se défendre. Les bras tombés, le -visage livide, ses fiers yeux bleus noyés et mourants -comme ceux d’une femmelette qui s’évanouit, -il continuait à regarder la forme abattue à -terre, semblant ne plus la voir distinctement, -mais contempler un spectacle d’épouvante mille -fois plus affreux que cette triste réalité.</p> - -<p>Il se sentit soutenu, appuyé par quelqu’un, -qui, sans doute, le croyait près de s’effondrer à -terre. C’était un gardien de la paix, lui disant:</p> - -<p>—«J’ai vu la chose, monsieur. Il n’y a pas -de votre faute. La malheureuse avait une résolution -du diable. Mais je ne crois pas qu’elle ait -grand mal. Remettez-vous.»</p> - -<p>Puis, s’adressant aux ouvriers hostiles:</p> - -<p>—«Arrière, vous autres!» cria ce brave représentant -de l’ordre. «C’est-y point honteux -de s’en prendre au monde comme ça? Si vous -n’étiez pas trop flemmards pour nourrir les filles -que vous mettez à mal, elles ne se jetteraient -pas avec leurs gosses sous les voitures.»</p> - -<p>L’éternelle question sociale ayant été ainsi -soulevée puis résolue sans plus d’impartialité ni<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[375]</a></span> -de clairvoyance qu’à l’ordinaire, on s’occupa de -la malheureuse écrasée.</p> - -<p>Elle ne paraissait avoir aucune fracture, mais -seulement cette blessure à la tête, d’où coulait -le sang qui tachait sinistrement son visage, et de -laquelle un badaud affirma d’un air sagace:</p> - -<p>—«Les blessures à la tête ... si ce n’est pas -mortel, ça n’est rien du tout.»</p> - -<p>Ce qui, pour les curieux, sembla tout de suite -fixer le cas.</p> - -<p>—«Veuillez m’aider à porter cette pauvre -femme dans la voiture, Albert,» dit M. de Valcor -à son domestique, d’une voix qu’il ne réussissait -pas à affermir. «Nous prendrons le docteur en -passant, et nous emmènerons cette infortunée à -la maison. Je me charge d’elle.»</p> - -<p>Puis, se tournant vers le groupe de commères -affairées autour de l’enfant:</p> - -<p>—«Si l’une de vous veut bien m’accompagner -avec ce petit?... Je ne saurais pas trop -comment le tenir.»</p> - -<p>En prononçant ces mots, il jetait un coup -d’œil presque répulsif au petit être, qui vagissait -et s’agitait dans des langes bien minces mais -très propres.</p> - -<p>Une jeune ouvrière s’offrit, toute fière de se -mêler au drame et de monter dans l’équipage -électrique.</p> - -<p>Pendant que le gardien de la paix dressait son -procès-verbal, et que, sur son interrogation, -Renaud répondait bas et vite:—«Marquis de -Valcor, rue du Bac,» on étendait sur les coussins -du fond de l’automobile Bertrande, toujours sans -connaissance.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[376]</a></span></p> - -<p>Le marquis ordonna de fermer le landolet, -pour ne pas faire sensation sur son passage, et -prit place sur la banquette, en face de l’obligeante -personne chargée du poupon. Le valet -de pied Albert grimpa sur le siège, et donna -l’adresse du docteur à son camarade Simon.</p> - -<p>Celui-ci, navré de l’accident, mais sûr d’avoir -fait tout ce qui dépendait de lui pour l’éviter, -était demeuré à son poste, muet, sauf pour répondre -à l’agent, avec son sang-froid de conducteur, -qui ne doit jamais quitter sa machine, et -son impassibilité de serviteur de grand style.</p> - -<p>Il démarra. L’automobile partit, rapide et silencieuse, -sur ses énormes pneus.</p> - -<p>Derrière elle, demeura le groupe des badauds. -Ces gens regardaient s’éloigner la voiture, -bouche bée, avec ce léger déboire qu’on éprouve -en passant d’un spectacle excitant à la platitude -de la vie ordinaire.</p> - -<p>Les propos qui prolongèrent un peu la distraction -n’étaient plus du mode agressif. Par son -émotion visible et sa généreuse attitude, l’écraseur -avait presque pris de l’avantage sur l’écrasée.</p> - -<p>—«Il est tout de même chic, pour un marquis.</p> - -<p>—C’est bien de les avoir emmenés dans sa -voiture.</p> - -<p>—Ça va plus vite que l’ambulance urbaine.</p> - -<p>—C’est-y pas Valcor qu’il a dit qu’y s’appelait?</p> - -<p>—Si, si ... marquis de Valcor.</p> - -<p>—Celui qu’a c’t’histoire? Qu’on prétend -qu’il a volé son titre?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[377]</a></span></p> - -<p>—Eh bien, voulez-vous que je vous dise, -moi?» fit, d’un air important, le maître d’hôtel -d’une des maisons les plus aristocratiques du -rond-point. «Je les connais, <i>ceuss</i> de la haute. -Si celui-là n’était pas un vrai marquis, il aurait -peut-être prêté son auto pour trimbaler la pauvresse -et le mioche. Mais il ne serait pas monté -dedans avec. N’y a encore que les types de -vieille roche pour pas être fiers. Je vous garantis -ce paroissien-là. Il est bon teint.»</p> - -<p>Une heure plus tard, M. de Valcor arpentait -son cabinet de travail du pas nerveux de quelqu’un -qui attend. Les minutes lui parurent -longues jusqu’à ce qu’un domestique vint dire: -«Monsieur le docteur demande s’il peut entrer.</p> - -<p>—Eh bien?» demanda-t-il anxieusement.</p> - -<p>La réponse fut rassurante.</p> - -<p>La victime de l’accident, installée, non pas -dans les dépendances de l’hôtel, mais dans une -chambre de maître, au second étage, se trouvait -dans l’état le plus satisfaisant. La blessure de la -tête n’intéressait que le cuir chevelu. Et c’était -la seule. Pour le reste, des contusions, simplement. -Et le désordre général provoqué par -l’exaltation, l’émotion, tout ce qui avait déterminé, -puis accompagné le coup de désespoir.</p> - -<p>—«Car elle reconnaît,» ajouta le docteur, -«s’être jetée volontairement sous les roues de -votre automobile.</p> - -<p>—Savait-elle que c’était la mienne?» demanda -Valcor avec vivacité.</p> - -<p>—«Elle ne s’explique pas là-dessus, ni sur -rien d’autre, d’ailleurs. C’est son cri de regret -en se retrouvant vivante, quand la connaissance<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[378]</a></span> -est revenue, qui m’a tout révélé. Je ne lui ai pas -posé de questions. J’ai défendu qu’on lui en -posât. La religieuse qui la soigne maintiendra -le silence absolu, au moins pendant cette journée-ci -et la nuit prochaine.</p> - -<p>—L’enfant?...» demanda le marquis d’une -voix altérée.</p> - -<p>—«Mais, vous avez vu ... Il n’a rien.</p> - -<p>—Et c’est ... c’est bien celui ... de ... cette -malheureuse?</p> - -<p>—Sans doute. En apprenant qu’il est sain et -sauf, elle a fondu en larmes ... Elle l’appelait, lui -demandait pardon ... voulait le voir ... J’ai interdit -tout cela sévèrement. Le calme le plus absolu -est nécessaire. Elle nourrissait. Je ne puis dire, -avant quelques heures, si l’effroyable secousse -n’a pas tari son lait, ce qui pourrait amener des -complications, de la fièvre, un transport au cerveau ... -Il n’y a plus maintenant que ce danger-là, -mais il n’est pas négligeable.</p> - -<p>—Quelles mesures avez-vous prises pour le -bébé, docteur?</p> - -<p>—Je vais envoyer ici une nourrice, pour que -le pauvre être ne pâtisse pas dans l’intervalle. -Dès que nous serons fixés sur l’état de la mère, -nous aviserons définitivement.»</p> - -<p>Le médecin, pressé de courir à d’autres devoirs, -hésitait pourtant à se retirer devant l’expression -troublée de son client.</p> - -<p>—«Avez-vous quelque chose d’autre à me -demander, monsieur le marquis?</p> - -<p>—Mais ...»</p> - -<p>Renaud s’arrêta court.</p> - -<p>—«Songez à la chance que vous avez eue,»<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[379]</a></span> -reprit l’homme de science. «Vraiment c’est miracle -que vous ayez échappé à l’abomination -d’une double mort, là, sous vos roues ...»</p> - -<p>Un visible frisson secoua Valcor. Puis aussitôt, -avec une préoccupation dont la force -étonna le médecin:</p> - -<p>—«Docteur, quand pourrai-je lui parler?</p> - -<p>—Pas avant demain matin, monsieur le marquis. -Et encore, je ne vous le promets pas.»</p> - -<p>Demeuré seul, Renaud serra les poings et les -dents, comme dans un effort presque surhumain -pour se dominer. Patienter encore vingt-quatre -heures, avec, sous son toit, cette fille infortunée -et son secret!... Ne pas le lui arracher!... Ne pas -savoir!...</p> - -<p>Bertrande ... Elle était belle, comme Micheline. -Ainsi que Micheline, elle avait été une fillette -innocente, qu’il revoyait, bondissant, au-devant -de lui, sur le sentier de la falaise. Micheline ... -Bertrande ... Ces deux images, autrefois si -pareilles, maintenant séparées par un abîme,—l’une -toujours pure, l’autre souillée,—pourquoi -ne pouvait-il pas s’empêcher de les confondre?... -La honte, la déchéance, de la pauvre -petite paysanne orpheline n’atteignait cependant -point la splendeur virginale de celle qui -rayonnait dans le luxe, sous un nom qu’il saurait -lui garder intact, et sous sa protection paternelle, -à lui,—rempart qui défiait les atteintes.</p> - -<p>A un moment, le visage du marquis de Valcor -s’appuya contre ses mains crispées, et ce furent -peut-être des larmes, ces traces brillantes qu’il -se hâta d’effacer dans leurs paumes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[380]</a></span></p> - -<p>—«Alors, ma Sœur, elle ne vous a rien confié, -la pauvre petite?» demanda-t-il le lendemain -à la religieuse de garde.</p> - -<p>Celle-ci était venue lui dire que la malade -était prête à le recevoir, et tous deux montaient -le large escalier de pierre, à rampe de fer forgé, -qui joignait les étages dans l’hôtel de la rue du -Bac.</p> - -<p>—«Mais, ma Sœur, elle sait au moins qui je -suis? On lui a dit chez qui elle reçoit l’hospitalité?</p> - -<p>—Certainement, monsieur le marquis?</p> - -<p>—N’a-t-elle fait aucune remarque? N’a-t-elle -pas dit qu’elle connaissait déjà mon nom?</p> - -<p>—Pas du tout.</p> - -<p>—Alors, quand elle s’est jetée sous ma voiture?...</p> - -<p>—Ce n’est pas parce que cette voiture était -la vôtre, monsieur le marquis. Qu’allez-vous -penser là?...</p> - -<p>—Vous a-t-elle parlé de sa situation? de sa -famille? Comment s’appelle-t-elle?</p> - -<p>—Elle se refuse à rien révéler. Pauvre créature!... -Elle ne m’a pas l’air d’être née pour la -mauvaise vie qui l’a conduite au crime. Mais -déjà elle revient à Dieu. Votre bonté la sauvera, -monsieur le marquis.»</p> - -<p>«Si ce n’était pas Bertrande!... Si, par bonheur, -je m’étais trompé!...» se disait Renaud, -dont la main tremblait en frappant à la porte.</p> - -<p>Une femme de chambre lui ouvrit, puis se retira -aussitôt avec la religieuse.</p> - -<p>Le marquis de Valcor s’avança, et, au détour<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[381]</a></span> -d’un paravent, vit sur une chaise longue celle -dont la pensée le torturait depuis la veille.</p> - -<p>C’était bien Bertrande. Il ne s’était pas -trompé.</p> - -<p>La petite-fille de Mathurine appuyait contre -les oreillers son buste, vêtu de flanelle blanche. -Un bandeau de linge recouvrait en partie sa -tête. Mais, de l’autre côté, ses beaux cheveux, -d’un châtain doré, descendaient et contournaient -l’oreille en un flot opulent. Une courte-pointe -rose égayait un peu cette vision, dont la maigreur -et la pâleur, percée par la double flamme de -deux larges yeux clairs, désespérément tristes, -eussent fait mal. Cependant, malgré son désastre, -sa beauté subsistait.</p> - -<p>Renaud s’arrêta, le cœur oppressé.</p> - -<p>Il lui semblait, dans cette ressemblance fanée, -et comme effacée, de sa fille, découvrir le ravage -que pourraient faire le mal et la douleur sur sa -Micheline si rayonnante et si pure.</p> - -<p>Il murmura:</p> - -<p>—«C’est toi, ma pauvre petite!»</p> - -<p>Silencieuse, elle le regardait, avec un monde -de pensées désolées au fond de ses yeux immenses.</p> - -<p>Il s’assit à côté de la chaise longue, prit dans -ses mains les doigts fluets et comme inertes, -posa sur elle des prunelles douces comme des -prunelles de mère.</p> - -<p>—«Aie confiance, dis-moi tout. Je ne te condamne -pas. Je ne peux pas te condamner!»</p> - -<p>Elle leva les sourcils, ouvrit démesurément les -paupières, comme dans un étrange effroi.</p> - -<p>—«Pourquoi donc?» balbutia-t-elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[382]</a></span></p> - -<p>—«Parce que tu n’es pas seule responsable -de tes fautes.</p> - -<p>—Et qui donc en est responsable?» fit-elle -en avançant un visage frémissant.</p> - -<p>—«La destinée ... la vie ... Et, je le soupçonne, -la lâcheté d’un séducteur indigne.»</p> - -<p>Elle retomba en arrière, comme sous un choc. -Un flot rose envahit ses joues, devenues transparentes -et minces.</p> - -<p>—«Est-ce tout?» demanda-t-elle, comme se -parlant à elle-même.</p> - -<p>—«Comment, tout?...</p> - -<p>—Si je n’avais pas perdu mon père ... Si ma -mère n’était pas devenue folle ... après l’hallucination -qui le lui avait fait voir, dans la -lande ...»</p> - -<p>Les yeux dilatés de Bertrande, où semblait -passer un peu de l’égarement dont elle parlait, -cherchèrent avidement ceux du marquis. Mais -Renaud baissa des paupières tressaillantes, et dit -avec une tristesse calme:</p> - -<p>—«C’est cela que j’appelle les fatalités de -ta vie. C’est cela qui me rend indulgent pour toi, -ma pauvre Bertrande.»</p> - -<p>Elle renversa la tête, et se tordit les mains.</p> - -<p>—«Tu souffres!...» s’écria Renaud avec une -pitié infinie. «Dis-moi quelles abominables misères -t’ont poussée à te précipiter sous les roues -de?...»</p> - -<p>Il s’arrêta, puis reprit d’une autre voix, d’une -voix étranglée d’angoisse:</p> - -<p>—«... De ma voiture?... Pourquoi la -mienne?... Le savais-tu?... L’as-tu fait exprès?...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[383]</a></span></p> - -<p>Elle inclina la tête, affirmativement, d’un signe -énergique.</p> - -<p>—«Mais pourquoi?... Pourquoi?... Ne suis-je -pas le protecteur de ta famille?... Ne pouvais-tu -recourir à moi? Si tu avais honte, pour toi-même, -de m’avouer ta situation, que ne le faisais-tu pour -ton enfant?... Tu as voulu la mort de cet innocent!... -Tu as voulu faire de moi l’instrument de -votre double mort!... De quelles révoltes, de -quelles haines, pouvaient surgir en toi ces effroyables -résolutions?... Parle ... parle ... Bertrande! -Que t’a-t-on dit?... Que t’ai-je fait?...»</p> - -<p>Elle murmura:</p> - -<p>—«J’étais trop malheureuse!...</p> - -<p>—Mais je n’en étais pas cause!... Au contraire ... -Je te cherchais, Bertrande, pour t’arracher -à l’abîme.»</p> - -<p>Le regard fixe, perdu, la jeune femme prononça -plus bas encore:</p> - -<p>—«Je devenais folle, comme ma mère. J’avais -eu, comme elle, des visions ...</p> - -<p>—Quelles visions?»</p> - -<p>Elle ne répondit pas, mais, se tournant vers -lui, de nouveau, elle dit brusquement:</p> - -<p>—«Vous avez des ennemis acharnés, monsieur -le marquis.</p> - -<p>—Je le sais. Je ne les crains pas,» fit-il tranquillement.</p> - -<p>Elle replia ses bras contre son sein, se recroquevilla -un peu, comme si, en elle-même, quelque -élan désordonné se fût abattu devant cette force -inébranlable.</p> - -<p>Renaud, sous l’effleurement du danger, venait -de se reprendre jusqu’à n’être même plus<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[384]</a></span> -ému. Ce fut presque froidement qu’il poursuivit:</p> - -<p>—«Ne parlons pas de moi, mais de toi. Ainsi, -tu es mère, Bertrande?...»</p> - -<p>Elle pencha le front, avec une confusion, une -faiblesse navrantes.</p> - -<p>—«Qui est le père de ton enfant?»</p> - -<p>Point de réponse.</p> - -<p>—«Dis-moi qui. Si ce n’est pas un homme -marié, il t’épousera.»</p> - -<p>Bertrande eut un rire amer.</p> - -<p>—«Il t’épousera!» répéta M. de Valcor. «Je -saurai l’y contraindre.»</p> - -<p>La jeune femme secoua la tête.</p> - -<p>—«Impossible!» dit-elle. «D’ailleurs, c’est -moi qui refuserais de l’épouser, s’il m’acceptait -par intérêt ou par crainte. Si bas que je sois tombée, -je suis encore trop fière pour cela.</p> - -<p>—Ce serait ton devoir, à cause de ton enfant.</p> - -<p>—Je ne puis pas devenir sa femme.</p> - -<p>—Il n’est pas libre?</p> - -<p>—Si.</p> - -<p>—Tu le juges trop haut pour toi?... Un misérable -qui t’a séduite et abandonnée.</p> - -<p>—Il ne m’a pas abandonnée.</p> - -<p>—Alors pourquoi cherchais-tu la mort?</p> - -<p>—Je le fuyais. Je ne voulais rien accepter de -lui.</p> - -<p>—Ne l’aimes-tu pas?»</p> - -<p>Bertrande éclata en sanglots convulsifs.</p> - -<p>—«Tu l’aimes donc?... Mais quel est ton -secret, malheureuse enfant?» demanda Renaud, -adoucissant de nouveau sa voix jusqu’à des inflexions -presque tendres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[385]</a></span></p> - -<p>Elle pleurait sans répondre.</p> - -<p>Pouvait-elle lui dire qu’à la douleur de se voir, -non pas tout à fait abandonnée, en effet, mais -du moins délaissée, s’ajoutaient d’autres douleurs?... -Que l’homme qu’elle adorait s’était révélé -à elle comme le pire ennemi de lui-même, -Renaud de Valcor, et qu’en elle on avait insinué -des soupçons d’où résultait pour sa conscience -une effroyable alternative.</p> - -<p>Gilbert de Villingen avait appris à Bertrande -qu’en expliquant le monogramme dont il cherchait -le sens avec Escaldas, elle les avait peut-être -mis sur la piste des crimes accomplis par -son propre père. C’est lui, c’est ce père, c’est -Bertrand Gaël, fils aîné de Mathurine, qui, -échappé au naufrage dont on le croyait victime, -aurait seul pu se substituer au marquis de Valcor -et jouer son rôle. La ressemblance entre Bertrande -et Micheline apparaissait alors toute naturelle -et constituait une preuve. Elles seraient -sœurs. L’une née avant, l’autre après, les années -de mystérieux exil, d’où le pauvre marin, père -de la première, serait revenu grand seigneur, -pour épouser,—par une criminelle bigamie,—une -demoiselle de Servon-Tanis, et devenir père -de la seconde.</p> - -<p>Dans l’éblouissement d’une telle découverte, -qu’ils s’appliquèrent à faire concorder aussitôt -avec tous les éléments connus de l’affaire, Gairlance -et Escaldas traversèrent un moment de -délire. Ils crurent tenir la clef de l’extraordinaire -aventure. Tous les détails s’y adaptaient. Il les -évoquaient l’un après l’autre, avec de vrais rugissements -de joie. Aucune contradiction ne les<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[386]</a></span> -frappa tout d’abord. Ils n’en voulaient pas voir. -Ils n’en voyaient point. Dans leur surexcitation, -ils ne crurent même pas utile d’agir prudemment -avec Bertrande. Ne pouvait-elle pas leur donner, -là, tout de suite, des renseignements qui leur seraient -précieux? D’abord, sur le fameux tatouage. -Avait-elle entendu dire que son père le portait? -Oui, de cela, elle était certaine. Puis la ressemblance -nécessaire de Bertrand Gaël avec Renaud -de Valcor ... N’en avait-on jamais parlé dans sa -famille?... Elle était moins affirmative sur ce -point. Mais, maintenant qu’elle connaissait mieux -la vie, elle s’expliquait certaines allusions. Il y -avait eu de tous temps de jolies filles chez les -Gaël, et d’ardents garçons chez les Valcor. Parmi -ses aïeules, sans doute, plus d’une avait écouté -quelque beau jeune marquis, comme elle-même -avait écouté son prince bien-aimé. C’était une tradition -maligne sur la côte, que, dans chaque génération -des Gaël, se trouvait toujours quelque -vivante preuve des liens plus ou moins anciens, -coupables et romanesques, noués à plusieurs reprises, -depuis des siècles, entre le château et la -maison de pêcheurs. Ensuite, c’était le naufrage -dans lequel aurait péri son père ... Où avait-il eu -lieu? Comment l’avait-on su? Quelqu’un en -avait-il réchappé?...</p> - -<p>Bertrande, harcelée par ces questions, émue, -bouleversée de souvenirs, saisie d’un singulier -espoir, s’était écriée:</p> - -<p>—«Mais vous parlez comme si vous pouviez -croire que mon père soit encore vivant!»</p> - -<p>Alors, pour s’en faire une auxiliaire, Gilbert -lui avait tout dit, tout ce qu’elle ignorait, absorbée<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[387]</a></span> -par son triste amour et sa maternité prochaine, -indifférente à ce qu’on lit dans les journaux, -qu’elle n’ouvrait jamais. D’un seul coup, -elle avait appris le procès, les attaques dirigées -contre le marquis, sa personnalité contestée, et -le soupçon suggéré par elle-même, si involontairement, -à propos du tatouage ... Quoi!... cet -homme lointain et puissant était peut-être son -propre père à elle-même! Quel étourdissement!... -Quel vertige!...</p> - -<p>Mais non ... Si c’était vrai, si l’on prouvait cette -chose inouïe, le père qu’elle retrouverait ne serait -plus l’être prestigieux, mais un vil bandit, un imposteur, -un voleur, un assassin peut-être!... On -le condamnerait ... A quelle peine?... Pouvait-elle -savoir?... Ce serait épouvantable et infamant. Et -elle en serait cause!... C’était elle qui, par une -parole inconséquente, aurait déchaîné la catastrophe -et l’expiation.</p> - -<p>—«Tu en aurais une chance!» lui avait dit -Gilbert. «Car, de tous les millions que la Valcorie -a rapportés, il lui en resterait bien quelques-uns, -attribués à son œuvre personnelle, et tu deviendrais -une héritière, tu partagerais avec ta -sœur Micheline.»</p> - -<p>Ces paroles avaient fait horreur à Bertrande. -Mais, pourtant, quel foudroyant éclair jaillit ensuite -sur son âme! Car, sans montrer son trouble -et son dégoût, ayant demandé:</p> - -<p>—«Qui donc rentrerait en possession du -nom et de la fortune des Valcor?»</p> - -<p>Elle avait entendu cette réponse:</p> - -<p>—«Monsieur de Plesguen et sa fille Françoise.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[388]</a></span></p> - -<p>Bertrande était amoureuse. Elle était jalouse. -Elle connaissait aujourd’hui son amant. Elle comprit. -Si l’intérêt du vieux gentilhomme et de sa -fille, qui n’étaient de rien à Gilbert, le touchait -au point de tout sacrifier dans cette lutte, de s’y -lancer corps et âme avec l’acharnement où elle -le voyait, c’est qu’il était épris de M<sup>lle</sup> de Plesguen, -c’est que celle-ci lui accorderait sa main -après la victoire.</p> - -<p>L’étau d’un drame pareil, qui la broyait dans -sa conscience, dans sa tendresse, qui la plaçait -entre un amant toujours adoré et un bienfaiteur, -peut-être un père, menacé par ce même amant, -avait affolé la malheureuse. Parce que Gilbert -voulait la contraindre à un rôle de délatrice et -d’espionne auprès d’un homme qui lui semblait -intangible et sacré, et parce que Gilbert ne l’aimait -plus, elle avait fui Gilbert. Parce qu’elle ne -pouvait croire au fabuleux roman, parce qu’elle -ne voulait pas trahir son Gilbert auprès de -l’autre, auprès du redoutable, du mystérieux Renaud, -et aussi à cause de sa honte, elle n’avait -pu se résoudre à implorer celui-ci.</p> - -<p>Pendant quelques semaines elle avait gagné -tout juste de quoi manger, de quoi payer le loyer -d’une misérable chambre, au fond d’un quartier -lointain, où elle se terrait, farouche.</p> - -<p>Puis son enfant était né. Comment le nourrir?... -Et à quoi bon?... La vie était si déconcertante, -si atroce!</p> - -<p>Pauvre petite Bertrande! Elle se voyait, infime -et faible, entre ces deux hommes qui pétrissaient -sa destinée. Un prince ... un marquis ... Son âme -humble et crédule s’était évaporée comme un<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[389]</a></span> -encens, consumée en admiration devant ces -êtres splendides et supérieurs. L’un avait tout -son amour, l’autre, toute sa gratitude. Et c’étaient -des adversaires, se mesurant dans une lutte -abominable! Pis encore ... c’étaient des êtres de -cruauté, de mensonge, de rapine!... L’un, le -père de son enfant. L’autre, son propre père -peut-être. Et elle n’avait pas de pain sous la -dent, pas de lait dans le sein, pour vivre et faire -vivre le pauvre petit, né de son irrémédiable -faute.</p> - -<p>Dans la démence que lui suggestionnaient de -telles réflexions, Bertrande Gaël avait pris sa résolution -tragique. Ayant guetté l’automobile -qui, presque chaque jour, ramenait le marquis -de Valcor après sa promenade à cheval, elle s’était -jetée sous les roues, son bébé entre les bras.</p> - -<p>Aujourd’hui, revenue à elle, sa folle détresse -un peu apaisée, elle regardait la noble et bienveillante -figure qui s’inclinait vers son pauvre -cœur éperdu avec tant de pitié, tant de bonté, -et elle se disait:</p> - -<p>«Quel que soit cet homme, mon bienfaiteur -loyal ou mon père menacé, je ne puis pas dire -un mot, je ne puis pas faire un geste qui l’afflige. -D’ailleurs, en face de lui, mon doute s’efface. -Comment croire que, sous ce front, il y ait un -remords?» Puis une pensée la mordait comme -une pince d’acier: «Mais alors, le traître, c’est -Gilbert. Il travaille à une œuvre injuste et maudite.»</p> - -<p>Elle gémit:</p> - -<p>—«Mon Dieu! mon Dieu!... Comme j’avais -raison de vouloir mourir!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[390]</a></span></p> - -<p>—Ne parle pas ainsi, Bertrande,» lui dit -M. de Valcor. «Sont-ce là les enseignements -que tu as tirés de ta pieuse éducation chez les -Géraldines de Quimper?... Comprends-tu maintenant -ce que je craignais pour toi, de la vie, -avec ton caractère et ta beauté, et pourquoi je -désirais tant que tu te fisses religieuse?»</p> - -<p>Ce fut son seul reproche. Et cette indulgence -même, avec l’évocation du souci qu’il avait de -tout temps pris d’elle, jetèrent de nouveau la -jeune femme dans l’incertitude et le trouble.</p> - -<p>Cependant, une autre anxiété l’étreignait. -D’une voix tremblante, elle demanda des nouvelles -de sa grand’mère.</p> - -<p>Il lui peignit le désespoir de la vieille Mathurine, -et avec quelle angoisse elle avait eu recours -à lui.—«Quant à ta mère, son inconscience -l’a préservée de cette nouvelle douleur.»</p> - -<p>Le souvenir de l’Innocente attendrit sa fille -peut-être plus que la pensée de l’aïeule rigide.</p> - -<p>Renaud tâcha d’arracher à cet attendrissement -le nom qu’il voulait connaître, celui du séducteur -de Bertrande.</p> - -<p>Elle défendait son secret plus mollement, -noyée de larmes, et dans un tel besoin de confidence, -d’appui! Celui qui s’offrait représentait -pour elle une si invincible puissance! Le marquis -de Valcor affirmait que, par son intervention, -il arrangerait tout. Elle commençait à le -croire. Y avait-il quelque chose d’impossible à -celui qu’elle avait toujours vu l’arbitre des circonstances, -là-bas, dans le pays où il répandait -les bienfaits, comme un pouvoir surnaturel.</p> - -<p>Peut-être, malgré tout, n’eût-elle pas nommé<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[391]</a></span> -Gilbert, mais certaines de ses paroles, suivies de -réticences, réveillèrent chez le marquis le soupçon -qui, à plusieurs reprises, s’était porté sur son -hôte de l’autre saison. Il se vit encore, chevauchant -sur la route de la falaise, à côté de Gairlance, -dont il entendait la protestation railleuse: -«Me croyez-vous capable de mettre à mal une -petite mascotte de village?...»</p> - -<p>Renaud de Valcor tendit en lui-même cette -faculté presque magnétique, grâce à laquelle, -par la force de son regard, par la persuasion insinuante -de sa voix, il faisait fléchir la volonté -d’autrui. Il enfonça jusqu’à l’âme de Bertrande -ses yeux dominateurs, et s’écria brusquement:</p> - -<p>—«Puisque tu ne veux pas me dire le nom -du lâche séducteur qui t’a rendue mère, je vais -te le dire, moi: c’est le prince de Villingen.»</p> - -<p>Elle jeta une exclamation étouffée, pâlit, courba -la tête, et se cacha le visage dans ses mains.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[392]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XXI</h2> - -<p class="pch"><i>LE DUEL</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/du.jpg" width="80" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">UN dimanche, vers une heure, Gilbert -se préparait à partir pour les courses, -quand son domestique lui présenta la -carte du marquis de Valcor.</p> - -<p>Le prince fut très étonné. Puis, aussitôt après -la première surprise, il se donna cette explication:</p> - -<p>«C’était fatal. Mon gaillard a fini par découvrir -que je marche à fond contre lui, dans son -affaire. Il vient me demander compte de mon -attitude. Eh bien, nous allons rire.»</p> - -<p>Le petit-fils du héros de Villingen, s’il manquait -de moralité, ne le cédait à personne en bravoure -physique. Duelliste par goût héréditaire, -il jugeait que la supériorité sur le terrain dispense -de toute obligation dans la vie.</p> - -<p>Quand on est à tout instant prêt à justifier ses -actes, suivant le code de l’honneur mondain, -avec un coup d’épée ou de pistolet, on ne rencontre<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[393]</a></span> -pas beaucoup de gens résolus à vous demander -des explications, et ceux qui en ont l’audace -se tiennent ensuite pour satisfaits, si même -ils ne restent muets pour toujours.</p> - -<p>«Voyons,» se dit Gairlance, «nous avons -bien convenu avec Escaldas de nous retrouver -à Auteuil?... Il ne devait pas me reprendre -ici?... Non. Parce que, vraiment, avec la peur -effroyable qu’il a de Valcor ... je ne voudrais -pas l’exposer ...»</p> - -<p>Tout en souriant, malgré lui, de la poltronnerie -de son acolyte, il dit cependant à son valet:</p> - -<p>—«Si par hasard monsieur Escaldas venait -pendant que je cause avec le marquis, prévenez-le, -et dites-lui que je le prie d’aller m’attendre -au pesage.</p> - -<p>—Bien, monsieur. Dois-je faire entrer ici -monsieur le marquis?</p> - -<p>—Non,» répliqua le prince, «je vais le rejoindre.»</p> - -<p>Écartant une portière, il quitta son fumoir, et -passa dans le salon.</p> - -<p>M. de Valcor, debout devant une table, examinait -un album photographique contenant des -portraits de femmes.</p> - -<p>Dans la garçonnière, petite mais élégante, que -Gilbert habitait rue Cambacérès, nombre de bibelots -futiles, de souvenirs féminins, d’images -suggestives, attestaient l’humeur galante et la -principale occupation du maître du logis. L’album -que tenait le marquis avait une petite célébrité -dans le monde où l’on s’amuse. On l’appelait -le «harem de Gégé.» Il y collectionnait ses -plus flatteuses conquêtes. C’était l’ambition des<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[394]</a></span> -jolies et faciles filles qu’il honorait d’un caprice, -d’y avoir leur effigie. Car ce privilège constituait -un brevet de beauté ou de chic. Il ne les y -admettait pas toutes. Certaines, pour l’engager -à les y mettre, donnaient à leur portrait quelque -scabreuse originalité, par la hardiesse de la pose -ou du costume. Ainsi, grâce au décolleté de la -plupart de ses pages, le luxueux et luxurieux volume -devenait une manière de musée secret.</p> - -<p>Tel était l’objet sur lequel se fixait l’attention -de M. de Valcor lorsque Gilbert le rejoignit. -Mais le visiteur n’avait pas sur la physionomie -l’excitation amusée, à demi gênée, qu’offrait ordinairement -celle des curieux passant en revue -cette élite de Cythère.</p> - -<p>Gairlance, en entrant, vit se tourner vers lui -un visage contracté et terrible.</p> - -<p>Le marquis de Valcor, d’un geste rapide, reprit, -contre l’accoudoir d’un divan, la canne qu’il -y avait appuyée, et la leva, en même temps qu’il -s’avançait vers le prince.</p> - -<p>Gilbert s’arrêta net, croisa les bras, et dressa -contre l’agresseur une figure d’une fermeté saisissante, -bien que devenue subitement très pâle.</p> - -<p>—«Un guet-apens!» s’écria-t-il.</p> - -<p>Son attitude, son accent, eurent cette noblesse -des actes moraux d’une justesse foudroyante, -comparable à la noblesse des mouvements physiques, -également foudroyants et justes, par lesquels -un gymnaste accomplit un tour mortellement -périlleux.</p> - -<p>Dire ce qu’il faut dire, faire ce qu’il faut faire, -sous l’assaut de l’imprévu, dans l’éclair d’une seconde ... -Cela est toujours d’un bel effet, même<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[395]</a></span> -quand il s’agit seulement d’un sang-froid de -bretteur.</p> - -<p>M. de Valcor jeta sa canne.</p> - -<p>Pouvait-il, quelque motif qu’il en eût, frapper -un homme surpris et désarmé, qui le recevait -sans défiance?</p> - -<p>—«Êtes-vous fou, monsieur?» demanda -Gilbert, très calme.</p> - -<p>Renaud ne répondit pas, mais revint à la table, -et reprit l’album. Il en arracha une photographie, -lacérant le feuillet, sans prendre la peine -de faire glisser le carton, et se tourna de nouveau -vers le prince, cette photographie à la main:</p> - -<p>—«Vous allez me remettre,» s’écria-t-il, -«tous les portraits semblables à celui-ci que -vous possédez. Vous allez me jurer de faire détruire -le cliché, et ensuite, vous aurez à me -rendre raison d’une pareille infamie!»</p> - -<p>Il serait impossible de décrire la frénésie furieuse, -quoique contenue, qui animait le marquis.</p> - -<p>Gilbert sourit, insolent et tranquille.</p> - -<p>—«Pourquoi donc? Ce portrait est celui -de ma maîtresse, Bertrande Gaël. N’ai-je pas le -droit?...</p> - -<p>—Vous savez bien, lâche insulteur, qu’il est -la frappante image de mademoiselle de Valcor. -Et vous avez combiné l’ignoble perfidie!... Vous -avez fait coiffer Bertrande comme ma fille Micheline, -foncer ses cheveux ... Et cette tête, un peu -inclinée, est dans la position ou la ressemblance -s’accentue ... Ma fille!... C’est ma fille ... Dans ce -bourbier!... dans ce mauvais lieu!...»</p> - -<p>L’album vola par la chambre, alla briser un<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[396]</a></span> -de ses coins d’argent contre l’angle de la cheminée.</p> - -<p>—«Monsieur,» prononça Gilbert, «je regrette -qu’une de mes maîtresses ressemble à ce -point à mademoiselle de Valcor. Du moins, je -le regrette pour vous ... Non pour moi ... Mademoiselle -Micheline étant très belle.»</p> - -<p>Les yeux du marquis flamboyèrent. Ses mâchoires -eurent un choc brusque. Avec quelle -féroce joie il eût tué! Mais que pouvait-il?...</p> - -<p>—«Je vous châtierai sur un autre terrain,» -scandèrent ses lèvres serrées et blêmies.</p> - -<p>—«Essayez,» riposta le prince. «A votre -aise. Mais auparavant, daignerez-vous me dire ce -qui me valait l’honneur de votre visite? Cet -album ... Vous ne le connaissiez pas avant d’entrer -ici?</p> - -<p>—Non,» dit M. de Valcor, qui reprenait -avec peine possession de lui-même. «Et cependant ... -Celle dont voici l’image était la cause de -ma démarche.»</p> - -<p>Il agita légèrement la photographie, qu’il -gardait à la main.</p> - -<p>—«Comment?... Mademoiselle Micheline?...» -demanda Gilbert, se méprenant avec -intention, et soulignant son impertinence voulue -par le plus narquois des sourires.</p> - -<p>—«Non, monsieur. Mademoiselle de Valcor -n’a rien à voir avec un drôle de votre espèce. Il -s’agit de Bertrande Gaël.</p> - -<p>—Faut-il,» interrogea le jeune homme avec -une feinte complaisance, «accepter cette épithète -de «drôle» comme la provocation que -vous m’annonciez tout à l’heure? Moi, je veux<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[397]</a></span> -bien. Seulement, ce pourrait être gênant pour -mademoiselle de Valcor, que nos témoins mettraient -forcément en cause.»</p> - -<p>Renaud darda un regard profond sur son -interlocuteur. Quoi! Trouverait-il chez ce jeune -débauché un sang-froid supérieur au sien? Tout -à l’heure, pour la première fois de sa vie, il s’était -senti hors de lui-même. Voilà ce qu’il ne fallait -à aucun prix. La prudence le lui interdisait tout -autant que l’orgueil. S’il n’était pas encore entièrement -maître de soi, il le paraissait du moins, -par un souverain effort, lorsqu’il répliqua:</p> - -<p>—«Votre remarque est juste, monsieur ... -Aussi je retire le mot. Je vous appliquerai le -soufflet que vous méritez dans telle circonstance -où il sera impossible de mêler des femmes à -notre rencontre. Maintenant, voici pourquoi -j’étais venu. Vous convient-il ou non d’agir -loyalement à l’égard de Bertrande Gaël?</p> - -<p>—Mais,» fit Gilbert, «en quoi cela vous -regarde-t-il?</p> - -<p>—Je n’ai pas à vous le dire. Répondez-moi.</p> - -<p>—Je n’ai pas à vous répondre.»</p> - -<p>Il y eut un silence. Les deux hommes, debout -l’un en face de l’autre, se lançaient mutuellement -à la face tout ce qui peut tenir de haine en -deux regards humains.</p> - -<p>Le marquis reprit la parole:</p> - -<p>—«Le hasard m’a rendu témoin d’une tentative -de suicide accomplie par cette malheureuse.</p> - -<p>—De suicide?... Bertrande?...» s’écria Gilbert.</p> - -<p>Cette fois, le cœur, si sec fût-il, avait tressailli.<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[398]</a></span> -Une émotion détendit le visage ironique et -mauvais.</p> - -<p>—«Oui ... Elle s’est jetée sous les roues de -ma voiture, avec son ... avec <i>votre</i> enfant.</p> - -<p>—L’enfant!...»</p> - -<p>Mot magique ... Une inquiétude et une joie, -plus soudaines et fugaces que l’éclair, frémirent -sur les traits du prince. Mais, aussitôt, il recomposait -sa physionomie, reprenait son expression -ironique et glaciale.</p> - -<p>—«Bien que je n’aie nuls comptes à vous -rendre,» dit-il, «je puis vous affirmer ceci: je -n’ai pas refusé mon aide à Bertrande, dans la mesure -de mes moyens, fort réduits pour le moment. -Mais elle n’a même pas daigné m’informer -qu’elle était mère. Depuis quelque temps, elle -se cache de moi, au point que je ne sais pas -même son adresse. J’ignorais que l’enfant fût au -monde.» Et Gilbert ajouta en ricanant: «Vous -ne venez pas me conseiller de le reconnaître, je -pense.</p> - -<p>—Pourquoi pas?» s’écria Valcor.</p> - -<p>Gairlance eut un rictus de rage.</p> - -<p>—«Reconnaissez donc les vôtres ... <i>tous</i> les -vôtres!» cria-t-il. «Avouez donc que Bertrande -est votre fille. Nous verrons alors s’il me convient -de faire prince de Villingen le petit-fils -bâtard d’un rustre, d’un bandit, qui, bientôt, -sera un forçat!»</p> - -<p>Renaud de Valcor ne broncha pas. Aucun -muscle ne tressaillit sur sa face. Il regarda Gilbert -comme on regarderait un interlocuteur qui, -tout à coup, dans la conversation, se met à parler -une langue inconnue.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[399]</a></span></p> - -<p>Ce fut l’autre, qui, après sa brutale sortie, se -décontenança, un peu à la façon de quelqu’un -qui, croyant escalader dans l’obscurité une -marche très haute, trouve le sol d’un palier. -L’élan avortait. Mais alors?... Ou bien il avait -fait fausse route, ou bien il avait découvert sa -tactique à un adversaire extraordinairement -fort, qui, désormais, serait sur ses gardes. Troublé, -il fit une gauche retraite.</p> - -<p>—«N’agissez-vous pas comme si vous étiez -le père de Bertrande, en venant ici réclamer je -ne sais quoi pour cette fille, et pour l’enfant -qu’elle m’attribue,—à tort, sans doute?»</p> - -<p>Renaud ne releva pas l’impudence de l’insinuation.</p> - -<p>—«Je ne suis pas de ceux qui réclament,» -dit-il avec hauteur, «ni pour moi, ni pour les -autres. Je suis venu vous poser une question, -prince de Villingen, et vous donner un avertissement.</p> - -<p>—Voyons la question.</p> - -<p>—Comptez-vous remplir votre devoir à -l’égard de Bertrande et de votre fils?</p> - -<p>—Quel devoir?... Épouser la mère et reconnaître -l’enfant?</p> - -<p>—Vous l’avez dit.»</p> - -<p>Un formidable éclat de rire, juvénile, sincère, -à peine forcé, retentit. Renaud le laissa s’éteindre -et continua:</p> - -<p>—«Vous êtes absolument décavé, monsieur. -Fixez la dot que vous exigez d’une femme pour -la faire princesse de Villingen. Bertrande -l’aura.»</p> - -<p>La stupeur cloua Gilbert. Longuement il regarda<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[400]</a></span> -celui qui venait de prononcer ces stupéfiantes -paroles, et qui, de son côté, fixait sur lui -un œil tranquille.</p> - -<p>—«Monsieur le marquis de Valcor,» prononça -enfin le jeune homme, détachant lentement -les syllabes, «je suis votre adversaire, et je -vous veux tout le mal qu’un homme puisse vouloir -à un autre. Cependant je ne me servirai pas -contre vous d’une proposition qui vous compromet -étrangement. Je ne m’en servirai pas, -parce que, vraiment, j’admire votre héroïsme. -Cette preuve morale, je ne veux pas l’accepter, -je ne veux pas l’apporter à votre procès, je ne -veux même pas l’entendre. N’insistez pas. Retirez-vous.</p> - -<p>—Je ne vous comprends pas du tout,» fit le -marquis. «Je ne vois pas quel héroïsme il peut -y avoir à doter une jeune fille à qui je m’intéresse, -et dont c’est la seule chance de salut. -Peut-être un peu de générosité ... A peine ... Je -suis tellement riche!</p> - -<p>—Non, non, monsieur. Personne ne s’y -tromperait,» dit Gilbert en secouant la tête. -«On est sur les traces de votre véritable personnalité. -Vous ne le saviez peut-être pas en -entrant ici. Vous n’avez pas pu en douter après -mon allusion de tout à l’heure. Et cependant vous -n’hésitez pas à vous trahir pour sauver celle dont -vous êtes le protecteur et le défenseur naturel, -votre fille, Bertrande Gaël. Je vous le répète ... -Je trouve ça ... épatant!—passez-moi le mot.—Parole -d’honneur!... J’en suis impressionné. -C’est d’une âme peu ordinaire.</p> - -<p>—Laissons ... laissons ... monsieur,» interrompit<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[401]</a></span> -Renaud avec une dédaigneuse désinvolture. -«Nous ne faisons pas ici mon procès. Ma -personnalité, comme vous dites, relève d’autres -juges, et est au-dessus de votre opinion. Oui, -ou non, épouserez-vous Bertrande?</p> - -<p>—Jamais de la vie!</p> - -<p>—Je suis prêt à la doter ... princièrement.</p> - -<p>—On n’achète pas un Villingen, monsieur.</p> - -<p>—Mes adversaires vous ont bien acheté. Car -je suppose que vous ne vous êtes pas fait mon -ennemi par simple goût pour les vilenies obscures.»</p> - -<p>Gilbert blêmit de fureur.</p> - -<p>—«Non, monsieur, non,» rectifia-t-il, «ce -n’est pas l’intérêt qui me guide, c’est le sentiment. -J’aime une jeune fille, dont l’alliance -m’honorera autant que me déshonorerait l’indigne -union que vous me proposez. Je suis -fiancé à l’héritière de l’antique et noble famille -de Valcor.</p> - -<p>—A Micheline!...» cria le marquis, dans -l’explosion d’une surprise effarée.</p> - -<p>—«Non, monsieur, pas à mademoiselle Micheline. -Mais à mademoiselle Françoise de Valcor-Plesguen.</p> - -<p>—Ah!» dit longuement Renaud, dont les -paupières à demi closes laissèrent glisser un -mépris accablant.</p> - -<p>—«Maintenant, monsieur,» reprit le jeune -homme, «j’ai répondu à votre question, et, je -m’en vante, avec une franchise que vous n’attendiez -pas. Quant à votre avertissement, je vous -en dispense. J’attendrai votre provocation publique, -pour que nous puissions aller sur le<span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[402]</a></span> -terrain sans raconter à tout le monde nos petites -affaires. Je vous préviens que je ne commencerai -pas, car je tiens beaucoup à être l’offensé. Nous -n’avons donc plus rien à nous dire. Bonjour.»</p> - -<p>Sur ce mot, il sonna, pour que son domestique -reconduisît le visiteur.</p> - -<p class="p2">L’après-midi même, Gilbert revenant d’Auteuil, -en voiture, avec Escaldas, lui disait:</p> - -<p>—«C’est Valcor qui sera l’agresseur. Je -choisirai l’épée. Vous savez que personne ne -tire mieux que moi. Je n’ai pas à faire le modeste. -C’est assez connu. Je piquerai mon homme où -je voudrai.</p> - -<p>—Je vous entends,» fit le Bolivien d’un air -sagace, car il mesurait depuis un moment la -profonde haine personnelle qui s’ajoutait à l’antagonisme -des adversaires, depuis les meurtrières -paroles échangées entre eux, et dévoilant des -sentiments plus meurtriers encore.</p> - -<p>—«M’entendez-vous si bien que ça?» demanda -le prince avec un sourire de doute.</p> - -<p>—«Parbleu!</p> - -<p>—Où croyez-vous donc que je toucherai -notre marquis de carton?</p> - -<p>—Au cœur, si vous voulez le tuer net. Au -ventre, si vous lui destinez une torturante agonie.</p> - -<p>—Peau-Rouge!» s’écria facétieusement Gilbert -en haussant les épaules.</p> - -<p>Cette taquinerie sur son origine exaspérait le -métis. Il se tut, maussade.</p> - -<p>—«Voyons, Escaldas, réfléchissez. Je commettrais -une faute irréparable en faisant mourir -Valcor.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[403]</a></span></p> - -<p>—Mon Dieu,» dit le Bolivien, «son imposture -n’en serait pas plus difficile à prouver. Au -contraire. Le patrimoine reviendrait toujours -aux Plesguen. C’est la fortune que nous poursuivons, -et non l’homme. Vous, du moins. -Quant à ma rancune, un bon coup d’épée la satisferait -amplement.</p> - -<p>—Surtout si vous n’aviez pas à risquer votre -peau pour le donner.</p> - -<p>—Dame!</p> - -<p>—Eh bien, noble étranger, je ne pense pas -comme vous. Et pour cause. Je suis prince de -Villingen, et il ne me conviendrait pas de ne plus -avoir à dépouiller que des femmes. D’ailleurs, -l’opinion serait vite pour elles contre nous. Et -vous savez, dans ce procès, l’opinion joue un -fameux rôle. Puis, moi, je hais maintenant Valcor -plus que vous ne le haïssez vous-même. La -mort, même si je lui traversais les entrailles, -ne le ferait pas assez souffrir. Non, non, c’est au -bras que je veux lui appliquer ma pointe.</p> - -<p>—Au bras?» répéta Escaldas, étonné.</p> - -<p>—«Parfaitement. Au bras gauche. A la hauteur -de son tatouage. Il faudra bien qu’il laisse -voir sa blessure aux médecins. Et alors ...</p> - -<p>—Oh! bravo! Ça, c’est très fort!» cria -le métis, enthousiasmé. «Je demande à être -témoin.</p> - -<p>—Mais vous demandez trop, mon cher. Votre -nom marquerait mal à côté du mien, dans les -procès-verbaux,» riposta Gilbert dédaigneusement.</p> - -<p class="p2">Le prétexte du duel n’était pas difficile à<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[404]</a></span> -trouver. La moindre algarade publique entre le -marquis de Valcor et le prince de Villingen -prendrait un caractère sérieux, par le fait que ce -dernier affichait partout son antivalcorisme enragé, -affectant de ne donner qu’à M. de Plesguen -le nom et le titre appartenant à l’autre.</p> - -<p>Dans la journée du lendemain, Gilbert reçut -par télégramme pneumatique un fauteuil pour -le Théâtre-Français, joint à une carte sur laquelle -il lut:</p> - -<p class="pc1 mid"><span class="smcap">Marquis de Valcor</span></p> - -<p class="p1">Il comprit.</p> - -<p>Le soir, dès le couloir de l’orchestre, il ne -s’étonna pas d’apercevoir la haute silhouette, si -élégante en frac, de Renaud, qui gagnait une -place voisine de la sienne.</p> - -<p>Au premier entr’acte, les deux hommes -mirent un tel empressement à se rencontrer -qu’ils bousculèrent des spectateurs. Ceux-ci -s’arrêtèrent en grommelant, et aussitôt entendirent -ce dialogue:</p> - -<p>—«Vous pourriez me saluer, monsieur,» -disait Renaud, «N’avez-vous pas été reçu chez -moi?</p> - -<p>—Non, monsieur,» ripostait le prince. «J’ai -été reçu par vous dans le château du marquis de -Valcor.»</p> - -<p>Du bout de sa canne, Renaud fit sauter le -chapeau de Gilbert.</p> - -<p>—«Demain, monsieur,» fit celui-ci, «vous -recevrez mes témoins.</p> - -<p>—J’y compte.»</p> - -<p>Ce fut tout. Ni l’un ni l’autre ne reparut dans<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[405]</a></span> -la salle, n’étant pas venus pour la pièce qui se -jouait sur la scène, mais pour celle qu’ils exécutèrent -si prestement, et qui, d’ailleurs, eut le -succès de la soirée. Nul ne soupçonna qu’elle ne -fût pas absolument improvisée. Une rencontre -entre ces deux personnages devait forcément -mal tourner, et tous ceux qui les avaient reconnus -dès la première minute s’y attendaient.</p> - -<p>Le prince, après tout, n’était pas satisfait de -son rôle. Il n’avait pu préparer sa réplique, ne -sachant en quels termes son partenaire lui chercherait -querelle. Et maintenant il craignait de ne -pouvoir réclamer la qualité d’offensé et garder -le choix des armes.</p> - -<p>Il enjoignit à ses témoins de soutenir la thèse -suivante:</p> - -<p>«Je n’ai pas insulté mon hôte de l’été dernier, -en affirmant que j’avais été reçu par lui -chez le marquis de Valcor. Il se fait tort à lui-même -en reconnaissant que, dans ma pensée, je -pouvais entendre ainsi par là deux personnes -distinctes.»</p> - -<p>Point ne fut besoin de recourir à pareille subtilité. -Renaud était bien l’offenseur, puisque, sur -la phrase mal prise ou mal comprise par lui, il -n’avait pas proposé l’envoi de ses témoins, mais -recouru à une voie de fait. Le duel avait pour -cause le coup de canne enlevant le chapeau de -Gilbert et non ce qui pouvait s’être dit avant -cet acte de violence. Le prince de Villingen était -donc bien l’offensé. Il avait le choix des armes, -et se décida pour l’épée.</p> - -<p>Les témoins furent d’une catégorie sociale -qui, suivant la leste remarque de Gairlance,<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[406]</a></span> -n’aurait pas aisément frayé avec un José Escaldas. -La vieille noblesse de France et la jeune -noblesse d’Empire semblaient un peu descendre -en champ clos pour leur compte, dans ce duel -qui mettait aux prises, non seulement des -hommes, mais des idées adverses.</p> - -<p>Ce procès de Valcor était un levain par lequel -fermentaient bien des passions.</p> - -<p>Il en est ainsi dans les pays très divisés, où la -moindre question particulière risque de faire -apparaître la divergence profonde des âmes, -l’impossibilité de penser de même sur un sujet -donné. Le péril moral, pour une race, est là tout -entier, dans ce qu’il a de pire. Peu importe l’objet -contesté. Il est négligeable comme la couleur -de l’allumette qui fait sauter une poudrière. Les -haines qu’il détermine le dépassent toujours, -parce qu’elles existeraient sans lui, comme la -conflagration existait dans la poudre avant que -l’allumette y tombât.</p> - -<p class="p2">Le duel entre Renaud et Gilbert eut lieu le -matin, dans les bois des Fonds-Maréchaux, près -de Versailles. Les intentions du marquis étaient -meurtrières. Il voulait tuer Gairlance. S’il avait -pu, il l’aurait tué deux fois,—d’abord comme -son implacable et dangereux ennemi, ensuite -comme séducteur de Bertrande et insulteur de -Micheline.</p> - -<p>Le prince ne se fût pas pardonné de blesser à -mort celui qui, si âprement, traquait sa vie. Ses -raisons, il les avait données à Escaldas. Mais la -confiance exprimée en sa sûreté de tireur qui -pique où il veut, commençait à faiblir devant un<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[407]</a></span> -jeu forcené. Non pas qu’il doûtat de la victoire. -Il se sentait supérieur. Seulement il se demandait -s’il ne serait pas contraint à quelque terrible -riposte par la furie même des attaques.</p> - -<p>A sa grande surprise, cet adversaire, son aîné -de vingt ans, ne semblait pas se fatiguer plus -que lui.</p> - -<p>Ils en étaient à la huitième reprise, et le prince -aurait pu finir dix fois, s’il ne s’était obstiné à -toucher au bras gauche. L’entreprise était vraiment -d’une difficulté fantastique, avec un homme -qui s’effaçait et se couvrait jusqu’à n’être plus -qu’une main à l’extrémité d’une lame. L’exaspération -gagnait Gilbert. Dans ses prunelles noires -passaient des éclairs de férocité.</p> - -<p>Cependant, il réussit.</p> - -<p>Par une feinte, il amena une offensive, puis -par une brusque dérobade, un léger changement -de position. Et alors, comme le marquis allait -foncer, il écarta son fer par une parade foudroyante, -se fendit lui-même en bondissant -comme un chat, et lui traversa l’épaule gauche.</p> - -<p>Cette botte extraordinaire, où tout autre se -fût enferré,—car l’épée du marquis avait enlevé -un lambeau de côté à la chemise de Gairlance,—laissa -les témoins dans un tel étonnement -qu’ils furent quelques secondes avant de -se porter au secours du blessé.</p> - -<p>Celui-ci chancelait sous le choc et l’horrible -douleur, la pointe de l’épée cassée restant engagée -dans l’articulation. Il ne tomba pas pourtant, -eut la force de rester debout jusqu’à ce -qu’on vînt à son aide.</p> - -<p>On l’étendit sur le revers d’un talus gazonné.<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[408]</a></span> -Son médecin se pencha sur lui, commença de -couper la chemise, où s’élargissait une tache de -sang.</p> - -<p>A quelques pas de là, le prince de Villingen, -entre ses deux amis, dont il n’écoutait pas les -félicitations, dardait un intense regard vers ce -bras saignant, qu’on dépouillait. Mais les autres -le lui cachaient par intermittences. Il ne distinguait -rien. Sa curiosité s’irritait. Une anxiété si -aiguë parut sur sa physionomie que ses témoins -s’y trompèrent.</p> - -<p>—«Cette blessure ne présente rien de -grave,» déclara l’un d’eux, tandis que l’autre -partait pour s’en assurer.</p> - -<p>Les convenances empêchaient Gilbert d’aller -regarder les tressaillements de souffrance de -cette chair déchirée par son arme, dont un morceau -y restait encore. Il marcha nerveusement -de long en large, attendant le rapport de l’ami -qui s’était rendu vers l’autre groupe.</p> - -<p>Celui-ci revint avec des gestes de satisfaction.</p> - -<p>—«Vous pouvez partir tranquille,» dit-il à -son client. «Pas l’ombre de danger. Douloureux, -mais voilà tout.</p> - -<p>—C’est à l’épaule?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Vous avez vu le bras du marquis?</p> - -<p>—Parbleu!</p> - -<p>—Qu’y a-t-il sur ce bras?</p> - -<p>—Comment, ce qu’il y a?... Une blessure ... -du sang.</p> - -<p>—Soit ... Mais au-dessous, sur le bras même, -n’y a-t-il pas ... une marque?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[409]</a></span></p> - -<p>Le prince haletait. Pourquoi cet imbécile, en -lui répondant, prenait-il un air si stupide? -Voyons ... S’il y avait un tatouage ... C’était assez -remarquable, chez un personnage d’un tel rang, -pour frapper un observateur. Serait-il possible -que ce tatouage n’existât pas?</p> - -<p>Cependant l’autre à ce mot «une marque» -eut l’air de comprendre.</p> - -<p>—«Tiens! Vous le saviez donc?</p> - -<p>—Ah!» rugit Gairlance. «Ça y est! Il est -tatoué!</p> - -<p>—Vous pouvez le dire.</p> - -<p>—Et ça représente?... Une ancre, entre un -<span class="font1"><i>B</i></span> et un <span class="font1"><i>G</i></span>, n’est-ce pas?»</p> - -<p>Un éclat de rire, que ne contint pas le sérieux -de la situation, ni le fait qu’un homme souffrait, -près de là, tandis qu’on arrachait le fer d’entre -ses os,—retentit.</p> - -<p>—«Vous en avez de bonnes, Villingen! -Non!... s’imagine-t-on Valcor avec une ancre, -un <span class="font1"><i>B</i></span> et un <span class="font1"><i>G</i></span> sur le biceps!</p> - -<p>—Mais alors?...</p> - -<p>—Tatoué ... C’est une façon de parler. Il a -une vilaine cicatrice, voilà tout.</p> - -<p>—Une cicatrice!...</p> - -<p>—Oh! très couturée, peu jolie à voir. Il a -expliqué devant moi ... Un coup de zagaie, reçu -en Amérique, chez les Peaux-Rouges. La pointe -empoisonnée ... Il a eu le courage d’y appliquer -lui-même le fer rouge. Il a brûlé les chairs -atteintes ... Sans cela, il était fichu.</p> - -<p>—Malédiction!!...» hurla le prince.</p> - -<p>—«Ah! il n’est pas banal, votre adversaire,» -ajouta l’interlocuteur, qui se méprit une fois de<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[410]</a></span> -plus. «On lui conteste son titre. Mais, marquis -ou non, c’est un rude lapin. Il ne fallait pas -moins d’un tireur comme vous pour le mettre -sur le flanc.»</p> - -<p>Sans que cet éloge le touchât le moins du -monde, Gilbert tourna brusquement le dos. Et -ses deux témoins échangèrent un regard, chacun -portant l’index à son front, pour indiquer le -désordre mental, quand le prince de Villingen -s’éloigna, hors de lui, parlant tout seul.</p> - -<p>—«Il a brûlé son bras.... Il a brûlé au fer -rouge l’empreinte sur son bras! Comment triompher -d’un être pareil?... Mais c’est le diable!» -grondait le jeune homme, emporté par un véritable -égarement de fureur, où se mêlait une -involontaire, une irrésistible admiration.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[411]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XXII</h2> - -<p class="pch"><i>LA TENTATION D’UNE MÈRE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/ds.jpg" width="79" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc13">SUR une route de Bretagne, dont aucun -ombrage ne cachait les sinuosités -blanches, filait une élégante charrette -anglaise.</p> - -<p>L’absence des hauts arbres, sur ce sol granitique, -si pauvre en terre et toujours balayé par -les souffles de l’Océan, ne gênait pas en cette -saison et cette journée également finissantes. -Septembre prenait déjà des airs d’automne. Et -le soleil, voilé de brumes roses, ne répandait -qu’une lumière et une chaleur adoucies.</p> - -<p>Les promeneurs qu’emportait la légère voiture -goûtaient la sensation d’infini que donnent -les vastes horizons, et s’enchantaient des teintes -pourpres et mauves épandues sur les bruyères -de la lande, et qu’avivaient les obliques rayons -de l’astre déclinant.</p> - -<p>—«Tiens! regarde, Liline, jusqu’où la politique -va se nicher,» dit gaiement Renaud de -Valcor.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[412]</a></span></p> - -<p>Assise à sa droite, sur un siège plus haut, -Micheline conduisait le vigoureux cob. Derrière -eux, un domestique se tenait immobile, les bras -croisés, avec cet air absent des valets bien stylés, -dont pas même un regard ne doit indiquer -qu’ils entendent les propos de leurs maîtres.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Valcor ne fit pas attention à ce que -son père lui montrait. Elle ne vit que le mouvement -de sa main tendue.</p> - -<p>—«L’écharpe!... l’écharpe!» s’écria-t-elle -avec un ton de gronderie tendre.</p> - -<p>—«Bah!» dit-il, «voilà ce que j’en fais, de -ton écharpe.»</p> - -<p>Il détacha une épingle, qui, au revers de sa -jaquette, maintenait le foulard de soie noire où -devait reposer son avant-bras gauche, puis, roulant -ce foulard en boule, le lança gaminement -dans un fossé.</p> - -<p>Micheline arrêta net le cob, et, rieuse quand -même dans sa gravité mélancolique, elle s’exclama:</p> - -<p>—«Oh! méchant petit père!»</p> - -<p>Se tournant alors vers le domestique:</p> - -<p>—«Alain, descendez chercher l’écharpe de -monsieur le marquis.</p> - -<p>—Je te préviens,» dit celui-ci, continuant à -plaisanter, «que, s’il y a de l’eau dans le fossé, -je ne la reprendrai pas.»</p> - -<p>Mais elle lui représentait qu’il ne devait pas -se croire encore guéri. Son épaule blessée avait -été plus longue à se remettre qu’on ne l’avait -prévu. Il fallait craindre des complications articulaires, -peut-être une arthrite, s’il fatiguait son -bras trop tôt.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[413]</a></span></p> - -<p>Il assura que c’était fini, tout à fait fini, et -fit de nouveau remarquer à Micheline ce que, -tout à l’heure, elle avait négligé de regarder.</p> - -<p>—«Ceux qui ont dressé cette pierre, il y a -une vingtaine de siècles, ne se doutaient guère de -cela, hein?...» dit-il, exagérant, comme toujours -à présent, pour égayer sa fille, la bonne -humeur et l’entrain.</p> - -<p>Elle contempla, de son beau regard profond, -la chose paradoxale.</p> - -<p>C’était un menhir, un de ces monolithes érigés, -parfois isolément, parfois en lignes ou en -cercles, et qui représentent les vestiges de -l’obscure pensée celtique. L’humanité moderne -renonce à reconstituer le sens exact de ces primitifs -monuments. Quand on les considère, hérissant -la lande par milliers, comme à Carnac, -on se sent le cœur étreint par l’antique erreur -d’une espérance abolie. Mais on ne sait quelle -était cette espérance religieuse, exprimée en de -si sauvages symboles.</p> - -<p>Celui-ci était un bloc haut de deux mètres à -peine. Sur sa rude face grise se détachait, en -jaune vif, une bande de papier collée, sur -laquelle on lisait en grosses capitales:</p> - -<p class="pc large">RENAUD DE VALCOR</p> - -<p class="pc mid">CANDIDAT CONSERVATEUR</p> - -<p class="p1">—«C’est un vestige de votre nouvelle -gloire, monsieur le député,» dit Micheline, avec -un effort, elle aussi, vers l’enjouement.</p> - -<p>—«Ne m’appelle pas ainsi. Tu me porterais -malheur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[414]</a></span></p> - -<p>—N’êtes-vous pas élu, père? Cette élection -n’est-elle pas une superbe victoire sur les ennemis -qui mènent contre vous une campagne -abominable? Ah! comme je suis reconnaissante -à nos braves Bretons! Comme je bénis le noble -cœur qui s’est effacé pour vous faire place!»</p> - -<p>Elle ignorait, ou ne voulait pas savoir, que -ces manifestations généreuses avaient été fortement -suggestionnées par la fortune du marquis. -Le député démissionnaire, un vieillard, pouvait -désormais terminer ses jours dans l’aisance et -doter une petite-fille qui était son idole. Les -électeurs, s’ils n’avaient qu’exceptionnellement -reçu leur récompense en espèces sonnantes, -comptaient sur des avantages matériels pour le -pays, et, en particulier, sur l’agrandissement du -port du Conquet.</p> - -<p>Cependant, il fallait le reconnaître, l’argent -avait joué le minimum du rôle que lui réservent -de plus en plus les luttes politiques. L’élan de -la région avait été sincère. Satisfaction capable -de consoler l’affection filiale de Micheline et de -relever sa fierté. Mais l’héritière de Valcor avait -d’autres causes de tristesse. Elle les oubliait, à -cette minute, où, son admirable visage éclairé -de tendresse et d’orgueil, elle s’écriait:</p> - -<p>—«N’êtes-vous pas élu, père? La voix de -cette chère Bretagne ne proclame-t-elle pas votre -nom?—ce nom qui lui est sacré, et que des -misérables osent tenter d’avilir en vous l’arrachant.»</p> - -<p>Il répliqua:</p> - -<p>—«Oui, je suis élu. Mais je ne suis pas validé. -Il importe que le procès en faux soit jugé à la<span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[415]</a></span> -confusion de mes adversaires, avant que la -Chambre ait à statuer sur mon élection. C’est-à-dire ... -jugé?... Il suffirait que la Chambre des -mises en accusations ait décidé qu’il y a lieu de -poursuivre Escaldas et Plesguen. Ah! si ces canailles -étaient coffrées avant la rentrée du Parlement!...</p> - -<p>—De qui cela dépend-il?</p> - -<p>—De magistrats et d’experts qui sont en -vacances pour le moment. Mais ... je verrai à -presser les choses.</p> - -<p>—Par vos influences?</p> - -<p>—Par <i>mon</i> influence,» dit-il, en appuyant -sur le singulier. «Il n’en est qu’une puissante. -Heureusement, je la possède.</p> - -<p>—Laquelle?» demanda Micheline.</p> - -<p>Il pensait: «l’argent». Mais devant le pur -et profond regard qui se tournait vers lui, il répliqua:</p> - -<p>—«Mon bon droit.</p> - -<p>—Père chéri!...» murmura la jeune fille, en -rassemblant les rênes dans une main, pour appuyer -tendrement l’autre sur celle de son père. -Elle ajouta, en soupirant:—«Ah! si seulement -ma pauvre mère peut voir le beau jour de votre -triomphe!</p> - -<p>—Voyons,» observa le marquis, «son état -n’est pas inquiétant. Un peu de langueur, un -ébranlement nerveux trop justifié. Quand toute -cause de tourment aura disparu, sa santé se remettra -vite.</p> - -<p>—Dieu le veuille!»</p> - -<p>Renaud de Valcor éprouva une espèce de -commotion à l’accent triste de cette parole. Ce<span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[416]</a></span> -n’est pas qu’il s’inquiétât pour Laurence. Même -s’il l’avait vue aussi réellement atteinte qu’elle -était, il n’en eût pas ressenti beaucoup de chagrin. -Sa femme tenait une si petite place dans -son cœur! Mais voir sa Micheline souffrir ... Il ne -pouvait le supporter.</p> - -<p>—«Chère enfant,» reprit-il après un instant -de silence, «comme cela m’afflige de constater -ta persistante mélancolie! Resterais-tu tellement -soucieuse si tu ne doutais pas de moi, de la justice -de ma cause?</p> - -<p>—Oh! mon père!...»</p> - -<p>Tous deux parlaient dans un souffle, à cause -du domestique, derrière eux. La gravité de leurs -intonations n’en fut que plus saisissante.</p> - -<p>Non, elle ne doutait pas de lui. Cela rayonnait -dans les magnifiques yeux noirs. Elle ne tenta -même pas d’autres protestations. La sourde véhémence -de son cri avait tout exprimé. Elle ne -lui dit pas davantage ce qui, plus encore que la -maladie de Laurence, la déchirait,—l’angoisse -sans trêve qui, à cette minute, se faisait plus -lancinante, à mesure que se découvraient au -loin, sur la route, les ombrages et les toits de -Ferneuse. Où était son fiancé? D’où venait le -silence dans lequel il s’enfermait? Pourquoi la -comtesse Gaétane elle-même avait-elle cessé -d’habiter une demeure d’où elle ne s’absentait -jamais autrefois? Si l’étrange conduite de la -mère et du fils avait pour cause l’effroyable -campagne de calomnies engagée contre son -père, lui serait-il possible, à elle, Micheline, -d’accepter un cœur qui attendait, pour lui revenir, -l’arrêt de la justice humaine? Oh! lire à<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[417]</a></span> -cette heure dans la pensée d’Hervé!... Elle ne -la comprenait plus, cette pensée. Les longs mois -d’absence rendaient si lointains, si indistincts, -les derniers serments échangés, et même le -visage si cher, les yeux de clarté, les cheveux -blonds, la moustache d’or, les traits graves et -doux, pétris d’une virilité fière, avec un charme -presque féminin.</p> - -<p>—«A quoi penses-tu?» demanda le père.</p> - -<p>Il le savait. Il reconnaissait bien certaine -tourelle grise au-dessus des arbres, et la haie -sombre, bordée d’un saut-de-loup, contournant -le parc de Ferneuse. Ce spectacle remuait assez -de choses en lui-même. Quand pourrait-il glisser -au doigt de l’orgueilleuse Gaétane l’anneau, -gage de l’ancien amour, que, si follement, il -avait laissé là-bas, avec tous les spectres d’un -passé qu’il croyait anéanti, qu’il supposait sans -résurrection possible? Si seulement il avait fixé -dans sa mémoire les mots fatidiques, inscrits à -l’intérieur! Aurait-il jamais imaginé que cet -infime détail, une petite bague tout unie, un -souvenir, une devise amoureuse, pussent avoir -une si capitale importance.</p> - -<p>«Insensé!» s’écriait-il en lui-même. «Dire -qu’un scrupule m’a empêché de rapporter cet -anneau, et que tout l’effort de ma vie se brisera -peut-être à ce frêle bijou. La seule superstition -dont j’aie suivi la contrainte sera-t-elle l’écueil -absurde où s’échouerait ma destinée?»</p> - -<p>Il fit un effort pour répéter à Micheline sa -question:</p> - -<p>—«A quoi penses-tu?»</p> - -<p>La jeune fille donna le change.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[418]</a></span></p> - -<p>—«A cette malheureuse Françoise,» répondit-elle. -«Quel effondrement de toute sa -vie si son père est arrêté pour ce faux!»</p> - -<p>Le marquis haussa les épaules avec une certaine -irritation.</p> - -<p>—«Tu la plains?...</p> - -<p>—Mon Dieu, ne sera-t-elle pas la victime -innocente?...</p> - -<p>—Une victime! Cette petite misérable, dont -l’ambition est cause de tout.</p> - -<p>—En êtes-vous sûr, mon père?</p> - -<p>—Parbleu! Tu pourrais en être aussi sûre que -moi, en te rappelant la jalousie qu’elle te porte -depuis votre enfance. Mais j’ai mieux que ces -présomptions morales. Ce chenapan de Villingen -m’a dit en face que leur mariage s’accomplira -quand elle sera légalement l’héritière de Valcor.</p> - -<p>—Elle l’aime ...» murmura Micheline.</p> - -<p>—«Tu l’excuses?... Mais c’est son ignominie ... -Un pareil amour!... Si tu savais quel être -de boue est ce bandit titré!»</p> - -<p>Ils se turent, gardant chacun le secret des -images qui s’évoquaient entre eux. Lui, voyant -successivement la malheureuse Bertrande sous -les roues de son automobile, l’album infâme où -Micheline elle-même était perfidement salie, -puis un mince corps, souple et agile, qui bafouait -la soif meurtrière de son épée.</p> - -<p>Micheline se retrouvait dans la charmille du -parc, près du tennis, écoutant sans le vouloir les -déclarations du prince, tandis que s’approchait -Françoise, avec un visage si livide et des yeux si -hagards que jamais elle ne pourrait en oublier -l’expression.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[419]</a></span></p> - -<p>«Comme elle doit me haïr!» pensa M<sup>lle</sup> de -Valcor. «Voilà ce que mon père ne peut pas -mesurer, puisqu’il ignore cette scène. Et à quoi -bon lui apprendre?...»</p> - -<p>Elle effleura du fouet la croupe rebondie du -cob. On passait devant la grille monumentale -de Ferneuse. Ni l’un ni l’autre des promeneurs -ne tourna la tête pour apercevoir, au bout de -l’avenue, la façade close de la maison.</p> - -<p>Un peu plus loin, là où finissait le parc, et où -s’ouvrait, de l’autre côté de la route, le sentier -descendant à la mer, un homme surgit inopinément, -qui venait de l’intérieur des terres en suivant -le saut-de-loup. Son apparition fut si -soudaine que le cob fit un écart. Et l’étranger ne -parut pas lui-même moins saisi, car il bondit en -arrière, glissa sur la pente du petit fossé, et s’empêtra -dans les broussailles.</p> - -<p>Occupée de son cheval, M<sup>lle</sup> de Valcor ne fit -guère attention à ce maladroit. Mais son père se -retourna, observant l’inconnu d’un regard singulièrement -aiguisé.</p> - -<p>—«Quand tu seras au tournant, tu arrêteras,» -dit-il d’une voix trouble.</p> - -<p>Et, comme elle tirait sur les guides un peu -trop tôt à son gré:</p> - -<p>—«Plus loin ... là, derrière les arbres ...» -commanda-t-il, nerveux.</p> - -<p>Un taillis cacha la voiture. M. de Valcor se souleva, -tâchant de distinguer entre les branches la -silhouette équivoque. Il la vit sortir de sa retraite -aussitôt que la route parut vide, traverser cette -route, et s’enfoncer dans le sentier qui descend -à la mer. Avec un geste vague, Renaud se rassit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[420]</a></span></p> - -<p>—«Va,» dit-il.</p> - -<p>—«Quelqu’un que vous connaissez, père?» -demanda la jeune fille.</p> - -<p>—«J’en ai eu l’impression.</p> - -<p>—Et ... vous vous étiez trompé?</p> - -<p>—Je ne sais. Cela n’a pas d’importance.»</p> - -<p>Il ne voulait pas avouer qu’il avait cru voir -Escaldas, mais un Escaldas incertain,—travesti -et grimé,—apparition sinistre. C’était seulement -aux yeux, à la flèche de jais du regard heurtant -le sien, qu’il avait soupçonné l’homme. Ensuite, -la taille et l’allure de l’individu, se dessinant -sur l’espace, confirmèrent l’intuition. Mais -le visage était méconnaissable.</p> - -<p>«Il allait vers la mer,» pensa le marquis. -«Un seul but possible de ce côté: la maison des -Gaël. J’irai <i>la</i> voir, <i>la</i> questionner,» résolut-il, -désignant ainsi en lui-même, par cet unique -pronom, la vieille Bretonne, au cœur abrupt -et inébranlable comme les granits de la côte.</p> - -<p>La charrette anglaise, vigoureusement enlevée -par son cob, pénétrait maintenant sous les ombrages -séculaires de Valcor. A proximité de -l’habitation, Renaud et Micheline, laissant la -voiture au groom, se dirigèrent à pied vers une -tente de coutil, qui se dressait sur la terrasse bordant -la mer. L’ouverture de cette tente, tournée -vers le sud, vers le large, laissait entrer une brise -douce, imprégnée des sels et des aromes de -l’Océan. Sous cet abri de toile, étendue sur une -chaise longue, rêvait la marquise de Valcor.</p> - -<p>A quoi rêvait-elle?</p> - -<p>Souhaitait-elle de mourir avant que les doutes -affreux dont s’était corrodé son amour rencontrassent<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[421]</a></span> -une foudroyante confirmation? Ou bien -demandait-elle aux puissances infinies, planant -sur l’immensité, de la laisser vivre jusqu’au jour -des compensations certaines? Qui l’eût pu dire? -Ni son mari, ni sa fille ...—moins frappés, -d’ailleurs, de ce que dissimulait le calme apparent -de ses traits, que de l’altération croissante -de ces traits eux-mêmes.</p> - -<p>Rien ne frémissait plus sur le visage exsangue -et maigri de Laurence, que la flamme sombre -des larges yeux noirs. Cette fragile créature, -jadis toute vibrante et secouée de nerfs, ne sentait -plus en elle les folles détentes de leurs ressorts. -Elle ne réagissait plus, s’abandonnait, -entraînée vers l’anéantissement par des suggestions -irrésistibles, goûtant déjà, dans des langueurs -et des repos sans fin, l’oubli des torturantes -énigmes, où sa vie s’était brisée et -éparpillée comme une source sur des pointes de -roc.</p> - -<p>Elle sourit quand Micheline l’embrassa, et -elle tourna vers Renaud des prunelles craintives, -mais où brûlait une inextinguible tendresse. -Celui-ci négligea leur caresse soumise. Hanté -par l’image au passant suspect, il n’attendait que -l’instant de descendre à la grève, sans que cette -démarche parût trop extraordinaire.</p> - -<p>En ce moment, l’homme qui le préoccupait -se trouvait, comme le marquis l’avait prévu, -auprès de Mathurine Gaël.</p> - -<p>C’était bien Escaldas.</p> - -<p>Il n’avait fallu rien moins que le coup d’œil -pénétrant et sûr de Renaud pour pressentir la -personnalité véritable sous cette physionomie<span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[422]</a></span> -d’emprunt. Le métis avait rasé sa barbe poivre -et sel, qu’il portait en fourche, et l’avait remplacée -par une barbe postiche d’un gris d’argent, -étalée en éventail. Sur son front dégarni, il avait -adapté de fausses mèches de même teinte, dont -les crêpelures, se mêlant sur ses tempes aux frisures -tigrées de ses propres cheveux, composaient -l’aspect à la fois naturel et étrange qu’offrent -certaines têtes prématurément blanchies au sommet -et sur les côtés, tandis que l’occiput reste à -peu près noir. De savants maquillages de la peau -et des sourcils, des rides imprimées en sens différents -des rides sincères, achevaient la transformation. -Escaldas s’appliquait à la rendre plus -vraisemblable en forçant à l’impassibilité ses -muscles faciaux, généralement d’une mobilité -simiesque.</p> - -<p>Tel quel, assis en face de la vieille Mathurine, -il semblait un vieillard au regard presque jeune, -avec un teint méridional, et certaine vivacité -d’un sang resté chaud, mais que tempérait, outre -les années, l’exercice de quelque grave profession.</p> - -<p>La grand’mère de Bertrande se trouvait d’autant -plus éloignée de le reconnaître que ses rencontres -avec le Bolivien avaient été rares. Il -s’était si merveilleusement grimé beaucoup -moins pour elle que pour les gens du pays, et -surtout ceux du château. Non seulement il tenait -à ce que sa démarche ici demeurât secrète, mais -encore il aurait craint pour sa vie s’il se montrait -à découvert dans une région fanatiquement -dévouée à celui qu’il trahissait de façon notoire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[423]</a></span></p> - -<p>—«Madame,» disait-il d’un ton papelard, -«ma visite ne doit pas vous inquiéter. Je suis -homme de loi, chargé d’une enquête délicate. -Mais je ne vous apporte aucune occasion d’ennui. -Au contraire. Je suis peut-être auprès de vous -le messager d’une grande joie.</p> - -<p>—Il n’est plus de joie pour moi, monsieur,» -répliqua l’aïeule.</p> - -<p>Depuis la fuite de Bertrande, Mathurine avait -vieilli. Ses cheveux ne pouvaient devenir plus -blancs, mais leurs boucles de neige ne foisonnaient -plus sous la coiffe noire avec une souplesse -juvénile. Devenues grêles et rares, elles -s’aplatissaient en bandeaux minces, dégageant -le visage émacié, durci. Pas une parcelle de -chair, pas une goutte de sang, ne semblaient palpiter -sous la peau desséchée, où se creusaient de -durs sillons. Mais toujours l’eau ensoleillée des -yeux étincelait, dorée et pourtant froide, d’un -éclat fixe et vivace.</p> - -<p>—«Vous dites qu’il n’est plus de joie pour -vous,» reprit l’étranger. «Mais, pourtant, si -votre Bertrand, si votre premier-né, n’était pas -mort?... S’il avait jadis échappé au naufrage?...»</p> - -<p>Un tressaillement ébranla la vieille femme. -Elle plongea dans les yeux de l’étranger ses intimidantes -prunelles, puis, lentement, elle prononça:</p> - -<p>—«Si mon fils était vivant, je le saurais. Il ne -m’aurait pas laissée le pleurer pendant plus de -vingt années.</p> - -<p>—Peut-être les circonstances ...»</p> - -<p>Elle l’interrompit:</p> - -<p>—«La terre n’est pas si grande. Celui qui y<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[424]</a></span> -a sa mère et peut y vivre sans elle, est pire que -mort.</p> - -<p>—Votre fils,» demanda l’étranger, «portait -bien un tatouage sur le bras gauche: une ancre -entre ses initiales?»</p> - -<p>Méfiante, elle dit avec indifférence:</p> - -<p>—«Tous les garçons de la côte se font des -dessins de ce genre.»</p> - -<p>Il reprit très vite, sentant qu’elle se troublait, -sous cette placidité voulue.</p> - -<p>—«Mais tous n’ont pas, au-dessus de ce tatouage, -vers l’épaule, trois signes bruns disposés -en triangle, dont un presque aussi grand et aussi -foncé qu’un grain de café.»</p> - -<p>A ces mots, quelque chose d’éblouissant passa -sur le visage de Mathurine. Ce ne fut ni rougeur -ni pâleur, car les traits parcheminés ne laissaient -point transparaître la sève vitale. Ce -fut un reflet d’âme, un illuminement, un prodige -d’expression, dont le faux vieillard s’émerveilla.</p> - -<p>—«Qui?...» demanda-t-elle, inclinée en -avant, et dardant sur lui ses clairs yeux aigus, -«qui ... a sur le bras gauche, au-dessus d’une -ancre et des initiales de mon fils, trois taches en -triangle?»</p> - -<p>Escaldas jeta un coup d’œil autour d’eux. Dans -la salle de la petite maison, ils étaient bien seuls, -portes closes. Cependant il ne crut pas devoir -répondre à voix haute. Il s’approcha de la vieille -femme, et, très bas, murmura, près de son oreille, -un nom ...</p> - -<p>Elle recula, comme touchée par le feu.</p> - -<p>—«Vous mentez!... vous mentez!...» cria-t-elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[425]</a></span></p> - -<p>—«Je ne mens pas.</p> - -<p>—Vous mentez!... Sortez d’ici!... Je ne veux -plus entendre un mot de vous!...»</p> - -<p>Sa colère était surhumaine. Escaldas crut voir -que l’excès de cette colère venait d’une intolérable -angoisse.</p> - -<p>—«Songez,» observa-t-il avec force, «songez -à ceci ... Votre indignation devient un témoignage, -tel que je n’osais l’espérer.»</p> - -<p>Elle s’immobilisa, de l’immobilité pleine -d’épouvante d’une somnambule qui s’éveille au -bord d’un abîme.</p> - -<p>—«Un témoignage?... Comment?... Que -voulez-vous dire?...</p> - -<p>—Sans doute. La justice est en train d’établir -la réelle identité de cet homme. On vous fera -comparaître. Vous aurez à déclarer la vérité, au -nom du Christ. Mais jamais vous ne la ferez -éclater plus manifestement que tout à l’heure -devant moi.»</p> - -<p>Mathurine regarda son visiteur. Elle avait repris -son sang-froid. Elle lui dit:</p> - -<p>—«On me fera comparaître?... Vous n’êtes -donc pas le juge, vous, comme vous prétendiez?...»</p> - -<p>Escaldas trouva sans doute inutile désormais -de trop composer son personnage, car ce n’est -pas l’audace dans le mensonge qui lui manquait.</p> - -<p>—«Je ne me suis pas présenté à vous comme -un juge d’instruction, mais comme un homme -de loi. Je suis avoué. L’avoué de M. Marc de -Plesguen.»</p> - -<p>Si peu qu’elle connût des péripéties de l’Affaire<span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[426]</a></span> -Valcor, Mathurine comprit quel piège on -était venu lui tendre. Elle éclata d’un rire strident, -d’un rire tellement spontané, ironique et -sagace, que son interlocuteur en fut décontenancé.</p> - -<p>—«Qu’est-ce qui vous fait rire, madame -Gaël?»</p> - -<p>Point de réponse, mais un regard qui valait le -rire et souffletait aussi fort.</p> - -<p>—«Parlons raison,» reprit Escaldas. «Vous -venez de livrer votre fils. Celui qui se nomme -réellement Bertrand Gaël est un homme perdu -si vous refusez de vous entendre avec moi pour -le sauver?</p> - -<p>—Je viens de livrer mon fils!...» répéta-t-elle.</p> - -<p>Escaldas resta saisi du changement de sa voix. -Rien n’y demeurait de l’émotion récente. Etait-ce -un effort inouï de volonté, ou cette femme -parlait-elle sincèrement?</p> - -<p>—«Livrer mon fils!...» reprenait-elle. «Mais -mon fils n’existe plus. Ou, s’il existait, comme -vous osez le prétendre, sous un nom volé, parmi -des richesses volées, dans l’état infâme de bigamie, -ce n’est pas une fois que je voudrais le -livrer ... c’est vingt fois! Bien mieux, je le tuerais -de ma main, de cette main que voilà ... Tenez!...»</p> - -<p>Elle avançait un poing, crispé comme sur le -manche d’un couteau. Son geste, son regard, -étaient vraiment terribles. Elle gronda, farouche:</p> - -<p>—«Un Gaël!... Vous accusez un Gaël de -ces actions monstrueuses!... Et vous imaginez -qu’après avoir pleuré vingt ans l’enfant qui mourut<span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[427]</a></span> -victime de son devoir, pauvre, vaillant, sans -reproche, je pourrais me sentir des entrailles de -mère en le reconnaissant sous la face d’un voleur!»</p> - -<p>Un spasme, comme d’un sanglot refoulé, la -convulsa. Mais elle raidit contre le dossier de -bois de son siège sa haute taille maigre, et riva -ses clairs yeux effrayants sur ceux du soi-disant -avoué.</p> - -<p>Celui-ci restait abasourdi. N’avait-il pas cru, -en pénétrant dans cette maison de misère, trouver -une enthousiaste alliée dans la pauvresse, -dont le témoignage valait désormais un prix incalculable? -Si ce cœur de mère ne tressaillait -pas, du moins l’inattendue fortune devait-elle -enivrer l’humble créature.</p> - -<p>Cependant il recouvrait la parole, s’écriait:</p> - -<p>—«Mais, madame, c’est de la pure folie! -Songez que l’homme dont nous parlons, quel -qu’il soit, a accompli de grandes choses. C’est -sous l’impulsion personnelle du vivant que les -caoutchouteries d’Amérique, créées par l’autre, -se sont développées depuis vingt années. Si cet -homme est Bertrand Gaël, vous voilà riches, -vous, vos fils, votre petite-fille. Pensez à celle-là -surtout. La malheureuse!... N’a-t-elle pas besoin -de la puissance de l’or, qui seule peut effacer sa -faute, et préparer un sort à son enfant?...</p> - -<p>—Son enfant!»</p> - -<p>Le cri fut si douloureux qu’Escaldas,—Escaldas -même,—eut un remords, un tressaillement -de pitié.</p> - -<p>—«Mon Dieu ... Madame ... Ne saviez-vous -pas qu’elle est mère?...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[428]</a></span></p> - -<p>L’aïeule ne dit ni oui ni non, resta rigide. -Vieux cœur breton, escarpé et inébranlable, -comme les granits de la côte. Sauf l’irrésistible -exclamation, il ne laissa plus rien échapper.</p> - -<p>Mathurine ignorait la maternité de Bertrande, -parce que le marquis de Valcor, en la rassurant -sur le sort de la fugitive, s’était bien gardé de -tout dire. Suivant lui, Bertrande travaillait comme -dentellière à Paris. Elle avait connu de mauvais -jours, dont il saurait la garantir, maintenant qu’il -l’avait retrouvée.</p> - -<p>Hélas!... cette phrase ne contenait plus dans -la réalité rien de vrai, même avec ses réticences. -Bertrande avait échappé à l’influence de son -protecteur, avait rejeté ses bienfaits. Son amour -pour Gilbert l’avait emporté sur tout. Comment -pouvait-elle garder encore quelque chose de -commun avec l’ennemi mortel de celui qu’elle -adorait? Après le duel, Gairlance l’avait vue revenir, -son bel enfant dans les bras, et, reconquis, -le cœur touché de fierté paternelle, il avait -renoué le tendre lien. Pour le moment, il offrait -à Bertrande une existence possible, embellie -d’une apparence d’attachement. Combien cela -durerait-il?... Ne jouait-il pas, d’autre part, auprès -de Françoise, son rôle de fiancé?</p> - -<p>Renaud de Valcor n’avait révélé à Mathurine -aucun de ces détails, encore moins ce qu’il prévoyait -dans l’avenir, ni surtout l’amertume qu’il -gardait d’avoir vainement essayé d’arracher à -tant de honte et de risques la malheureuse égarée. -Comment, d’ailleurs, eût-il expliqué son -propre déchirement, à la pensée de cette enfant, -détournée de lui à jamais, qui le fuirait maintenant<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[429]</a></span> -si elle venait à l’apercevoir? Oh! la ramasser -encore, brisée et sanglante, contre les roues -de sa voiture, pour la tenir du moins quelques -jours sous son toit, pour se faire son appui, son -défenseur, son champion! Mais cela n’était plus. -Cela ne reviendrait jamais.</p> - -<p>Cependant Mathurine restait muette, et le -Bolivien, dans sa fausse barbe blanche, glissait -les arguments qui, croyait-il, pouvaient encore -la persuader.</p> - -<p>—«Voyons, madame, vous ne doutez plus -que celui qui se fait appeler depuis plus de vingt -ans le marquis Renaud de Valcor ne soit votre -fils Bertrand. Vous serez appelée en justice pour -en témoigner. On vous fera constater, sur le bras -de cet homme, les signes dont, tout à l’heure, la -seule description vous a bouleversée. Ne vaudrait-il -pas mieux, pour lui, pour vous, pour -tous les vôtres, que vous alliez le trouver maintenant? -Découvrez-lui que vous connaissez la -vérité. Un fils ne trompe pas sa mère. Il ne niera -pas. Ou, du moins, se verra-t-il à la veille d’être -confondu. Engagez-le à restituer,» continua le -Bolivien, «sans attendre qu’on les lui arrache -ignominieusement, ce titre, ce domaine, ces -biens familiaux de Valcor, qui appartiennent à -Marc de Plesguen. Qu’il parte ensuite, qu’il -s’exile pour éviter le bagne, qu’il aille exploiter -ses caoutchouteries d’Amérique. Même si nos -droits l’obligent à céder une part des revenus de -cette fameuse Valcorie, il restera assez riche -pour faire nager dans l’or sa double famille.»</p> - -<p>Escaldas allait sourire de ce dernier mot. Il se -contint. Le visage de l’aïeule, pétrifié dans son<span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[430]</a></span> -expression rigide, lui en imposait, quoi qu’il en -eût.</p> - -<p>—«C’est vous qui serez confondu,» prononça-t-elle. -«Vous et ceux qui vous ont dicté -votre abominable mensonge. Mon fils Bertrand -Gaël a péri en mer, voici plus de vingt années. -Le marquis Renaud de Valcor n’a rien à craindre -de vos calomnies.»</p> - -<p>Le faux vieillard n’insista pas. Mais il demeurait -à sa place, fixant sur la paysanne des yeux -inquiétants d’éclat sous ses sourcils grisâtres et -son front chenu.</p> - -<p>—«Qu’attendez-vous?» demanda-t-elle avec -impatience.</p> - -<p>—«Voyons, ma bonne dame,» recommença-t-il, -«nous pouvons envisager un autre point -de vue de la question.» Il baissait la voix davantage -encore, avançait le buste avec une -flexion cauteleuse, et, de l’accent, du geste, du -regard, se faisait enveloppant, insinuant, persuasif. -«Voyons ... J’admets ... Vous êtes sincère ... -Vous ne pouvez reconnaître Bertrand Gaël dans -Renaud de Valcor. Mais les juges l’y reconnaîtront -peut-être ... Des présomptions singulières -existeront, je vous assure. Eh bien, madame -Gaël, si vous vouliez simplement ne pas démentir -ces présomptions ... au besoin ... les ... oui, les -confirmer ... M’entendez-vous?... Les personnes -qui m’envoient n’épargneraient rien pour vous -manifester leur reconnaissance.</p> - -<p>—Vraiment?» s’écria Mathurine.</p> - -<p>—«Certes,» fit l’autre, s’animant. «Vous -n’auriez qu’à fixer vos conditions. On assurerait -votre existence. On doterait votre petite-fille.<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[431]</a></span> -On la marierait même. En y mettant le prix, on -trouverait un brave garçon qui l’épouserait et -reconnaîtrait le bébé. Ce serait l’honneur, le -bien-être ...</p> - -<p>—L’honneur surtout,» appuya l’aïeule avec -une ironie qu’il ne saisit pas.</p> - -<p>—«Oui, la réhabilitation, puisque vous y -tenez tant. Allons, madame Gaël.</p> - -<p>—Que faudrait-il faire pour cela?» demanda -la grand’mère de Bertrande.</p> - -<p>—«Bien peu de chose. Quand vous serez -appelée chez le juge d’instruction, il faudrait lui -dire que, dans sa première jeunesse, votre Bertrand, -votre aîné, ressemblait à Renaud de Valcor -d’une façon frappante. Le fait—c’est de -notoriété publique—est fréquent entre vos -deux familles. Puis, lorsqu’il vous demandera si -votre fils avait sur le corps quelque signe indélébile -permettant d’établir son identité, vous -décririez ces grains de beauté en triangle sur le -bras gauche, et ce tatouage, ineffaçable à moins -d’une profonde cautérisation de la chair.</p> - -<p>—Comment savez-vous,» questionna Mathurine, -«que ces marques existent sur la personne -du marquis?</p> - -<p>—Par une blessure qu’il reçut en duel. La -souffrance l’ayant presque fait évanouir, on lui -découvrit l’épaule, bien qu’il s’y refusât. Plusieurs -personnes étaient présentes. Même si -l’instruction n’ordonnait pas un examen signalétique -intime, nous produirions des témoins. Et -alors, vous arriveriez, vous, ignorant censément -cette circonstance, avec une description identique -se rapportant à votre fils.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[432]</a></span></p> - -<p>Mathurine l’interrompit.</p> - -<p>—«Suffit. Je sais ce que j’aurai à dire au -juge.</p> - -<p>—Vous avez bien compris?</p> - -<p>—Parfaitement. Je lui raconterai qu’on est -venu pour essayer de m’acheter, pour me promettre -beaucoup d’argent si je révélais, comme -ayant existé sur mon fils, des signes qu’on a découverts -au bras de M. de Valcor, après un duel. -J’expliquerai comment on me les a décrits, ces -signes ...</p> - -<p>—On ne te croira pas, damnable vieille!» -hurla Escaldas, étourdi de surprise et de fureur. -«On pensera que le marquis t’a payée pour débiter -cette fable.»</p> - -<p>Mathurine secoua la tête. Une joie féroce -avivait l’or vert de ses prunelles, que l’âge n’éteignait -point.</p> - -<p>—«On me croira,» déclara-t-elle. «Car je -ne parlerai pas la première. Il faudra bien que -vous indiquiez ces marques au juge, pour qu’il -s’en occupe et me questionne. C’est votre arme -d’attaque, et non une ressource de défense. Si -vous ne vous en servez pas, qui donc aurait intérêt -à les mettre en cause? Et vous ne pouvez -plus vous en servir, sans que ma déposition vous -rende aussitôt suspects.</p> - -<p>—Sorcière de malheur!» s’écria le faux -avoué.</p> - -<p>Il eut un geste si menaçant que Mathurine -recula. Agile encore dans sa rude vieillesse, elle -saisit, près de l’âtre, une pelle à long manche, -et la brandit. Son bras maigre paraissait garder -une vigueur encore redoutable. Le lâche qu’était<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[433]</a></span> -Escaldas trembla devant le lourd outil de fer. -Par un mouvement instinctif, croyant le coup -lancé, il leva brusquement son coude à la hauteur -de son front.</p> - -<p>Quand il l’abaissa, Mathurine vit que les -cheveux argentés se déplaçaient sur le crâne -luisant, tandis que la barbe du faux vieillard lui -remontait dans la bouche. Elle ricana.</p> - -<p>—«Va-t’en donc, déguisé de carnaval!» -fit-elle avec un magnifique mépris. «File d’ici, -gredin! Ou j’ameute contre toi les gars de la -côte. Et je te réponds que tu n’en mèneras pas -large.»</p> - -<p>L’homme voulut répondre. Mais sa barbe dérangée -empêtra sa langue et ses lèvres. Il haussa -les épaules, montra le poing à la terrible vieille. -Puis, le dos tourné, il sortit en hâte, comme s’il -sentait derrière lui l’élan de la pelle de fonte.</p> - -<p class="p2">Deux heures environ plus tard, comme la nuit -tombait, l’aïeule, qui méditait dans la salle déjà -obscure, sans songer à allumer la lampe, vit une -haute silhouette se dessiner dans le carré pâle -de la porte.</p> - -<p>—«C’est moi, maman Gaël.»</p> - -<p>De l’ombre, après un silence, une voix -étouffée sortit.</p> - -<p>—«C’est vous, monsieur Renaud?»</p> - -<p>Le marquis entra.</p> - -<p>—«Attendez,» dit-elle, «que je fasse de la -lumière.</p> - -<p>—Ce n’est pas la peine.</p> - -<p>—Si, si.»</p> - -<p>Dans la molle lueur jaune, elle vit surgir<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[434]</a></span> -cette belle tête mâle. Elle y déchiffrait l’orgueil -qu’y lisaient tous les autres. Mais elle y voyait -aussi quelque chose de très doux, qui n’y était -que pour elle seule.</p> - -<p>—«Vous venez de recevoir une visite, maman -Gaël?</p> - -<p>—Comment le savez-vous?</p> - -<p>—J’ai cru, tout à l’heure, sur le sentier de la -plage, reconnaître mon pire ennemi.</p> - -<p>—Quel est-il, cet ennemi?</p> - -<p>—Celui que j’ai le plus comblé de bienfaits, -naturellement: José Escaldas.</p> - -<p>—Cet étranger que vous nourrissiez depuis -longtemps?</p> - -<p>—Lui-même. Vous ne l’avez pas reconnu, -malgré sa barbe postiche et ses faux cheveux -blancs?</p> - -<p>—Je le reconnais, maintenant que vous le -nommez. Ce sont bien les vilains yeux noirs fricassés -dans de la bile, qui, jamais, ne m’ont rien -dit de bon.</p> - -<p>—Que pouvait-il vouloir de vous, maman -Gaël?»</p> - -<p>Il y eut une minute muette, pendant laquelle -le tic-tac de l’horloge, dans sa gaine de bois, -s’éleva, heurtant les nerfs de ces deux êtres -d’une sonorité formidable.</p> - -<p>Enfin, une voix qui tremblait un peu éteignit -le battement solennel du temps.</p> - -<p>—«Il venait m’affirmer que vous êtes mon -fils.»</p> - -<p>Nouveau silence.</p> - -<p>Renaud de Valcor n’avait pas tressailli.</p> - -<p>—«Quelle a été votre réponse?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[435]</a></span></p> - -<p>—Que lorsqu’on porte le nom de Gaël, on -ne vole pas celui de Valcor. Et que, si mon Bertrand -était là, maintenant, sous vos traits, monsieur -le marquis, je le tuerais de ma main, comme -un infâme, un criminel et un imposteur.</p> - -<p>—«On ne tue pas les morts,» dit vivement -Renaud. «Et Bertrand est mort. Mais vous avez -bien fait de répondre ainsi, maman Gaël.»</p> - -<p>Il appuya son coude à l’angle de la pauvre -table, posa sa joue sur sa main et s’enfonça dans -une rêverie profonde.</p> - -<p>Mathurine, les bras tombés sur ses genoux, ses -vieux doigts entrelacés comme dans la prière, le -contemplait.</p> - -<p>Soudain, il tourna la tête. Leurs regards se -croisèrent. Alors,—très doucement, tout bas, il -dit:</p> - -<p>—«Une mère ne peut pas haïr son enfant.»</p> - -<p>La vieille femme gémit,—sanglot lugubre.</p> - -<p>—«Et Bertrande ... Bertrande!...» clama-t-elle. -«C’est mon enfant aussi, celle-là. Perdue ... -Elle est perdue!... Pourquoi?... Son père ... -disparu dans un naufrage. Sa mère ... folle. Folle -de chagrin, et surtout ...»</p> - -<p>L’aïeule s’arrêta, puis reprit, scandant les syllabes, -la voix lointaine, les yeux envahis d’une -clarté subite:</p> - -<p>—«Ma bru n’a déraisonné qu’après une -apparition bien étrange. N’affirmait-elle pas -avoir rencontré son mari, sur la lande, à la -brune?...</p> - -<p>—La folie causa l’hallucination, et non l’hallucination -la folie,» prononça vivement Renaud.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[436]</a></span></p> - -<p>—«Plût à Dieu!» cria Mathurine. «Car, si -l’Océan n’a pas gardé mon fils, comme on ose -l’affirmer, ses crimes s’augmenteraient de l’assassinat -de ces deux âmes. Si ma petite-fille a connu -le mal, c’est parce qu’elle n’a pas eu de parents -pour l’en préserver. Mes pauvres mains tremblantes -d’âge n’ont pu la retenir. Et la voilà -mère!... Sans époux!... Mère et déshonorée!...»</p> - -<p>Renaud eut un mouvement. On avait donc -appris la vérité à cette aïeule douloureuse?... -La lâche action!</p> - -<p>—«Je châtierai cet Escaldas! Je l’écraserai -comme un serpent immonde.</p> - -<p>—Il a pu croire ... il a pu dire,» s’écria Mathurine, -«que mon fils vivait, d’une vie qui serait -celle d’un démon ... Quel monstre aurais-je mis -au monde?... Il me faudrait donc prier nuit et -jour le ciel de foudroyer l’être qui me fut le -plus cher, que mes entrailles et mon sein ont -nourri!...»</p> - -<p>Elle s’était dressée. Elle jetait vers M. de Valcor -de telles phrases comme des imprécations, -avec une voix vibrante, des yeux étincelants, -une face d’indignation et de désespoir.</p> - -<p>—«Taisez-vous!... Votre fils est mort, maman -Gaël,» s’écria Renaud avec violence. «Ne -l’accusez pas!... Ne le maudissez pas!...»</p> - -<p>La vieille femme recula, chancelante.</p> - -<p>—«Oui ... C’est vrai ... Bertrand est mort ... -monsieur le marquis,» proféra-t-elle d’un accent -brisé.</p> - -<p>Alors, se laissant glisser sur sa chaise, elle -pleura, le visage dans ses mains.</p> - -<p>Lui, bouleversé de pitié, regardait les cheveux<span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">[437]</a></span> -blancs, au bord de la coiffe noire, les doigts -osseux, entre lesquels scintillaient ces larmes de -la vieillesse, rares et affreuses,—plus affreuses -peut-être que des larmes d’homme fait.</p> - -<p>Cela dura quelques minutes. Puis, comme ne -pouvant plus supporter ce qu’il y avait d’inexprimable -et d’oppressant dans l’atmosphère de -cette humble chambre, Renaud se leva, balbutiant -un vague au revoir.</p> - -<p>Mathurine n’entendit pas, ou ne voulut pas -entendre. Elle garda son attitude. Ses mains voilaient -toujours sa figure, cachaient ses yeux ruisselants. -Elle ne voyait rien sans doute, ne percevait -rien, tournée vers les ténèbres intérieures.</p> - -<p>A ce moment, le marquis de Valcor, certain -que nul regard, pas même ce pauvre regard -noyé, ne surprendrait son geste, mit un genou -en terre, s’inclina, et, saisissant un pli de la -simple robe de serge, posa ses lèvres sur l’ourlet -usé.</p> - -<p>Ensuite, il se redressa, sortit, gravit le sentier -qui rejoignait la route.</p> - -<p>Un groupe de pêcheurs et de paysans étaient -là, qui l’attendaient. Électeurs de la veille, fiers -d’avoir voté pour le noble personnage et de s’en -donner l’importance, ils venaient de s’attrouper -autour du break automobile, aux panneaux armories.</p> - -<p>Quand ils virent paraître la fière silhouette du -grand seigneur, sa haute et svelte stature, si -jeune encore d’énergie, sa physionomie intimidante, -quand ils remarquèrent ce bras en écharpe, -qui ajoutait on ne sait quel prestige martial à sa -hardie tournure, ils éclatèrent en acclamations.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">[438]</a></span></p> - -<p>—«Vive notre député!</p> - -<p>—Hourra pour le marquis de Valcor!»</p> - -<p>Il les salua, le chapeau à bout de bras, avec -une grâce hautaine de souverain.</p> - -<p>—«Merci, mes amis, merci!»</p> - -<p>Un sourire charmant éclaira ses traits. Il parut -goûter une joie particulière à cette petite manifestation. -Pourtant, tous remarquèrent sa pâleur.</p> - -<p>Assis sur la banquette de sa voiture, il se retournait -encore pour marquer combien le touchait -cette ovation, qui ne cessait pas. Mais, -quand la distance eut éteint les cris d’enthousiasme, -quand il fut seul derrière son chauffeur -et son valet de pied, trop corrects pour risquer -un coup d’œil vers lui, l’animation heureuse disparut -de sa face. Sa tête se pencha sur sa poitrine, -et, autour de son front soucieux, des -pensées vertigineuses tournoyèrent, comme là-bas -tournoyaient les mouettes autour d’une -noire aiguille de granit dressée contre la mer laiteuse -et la blême agonie du couchant.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">[439]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">XXIII</h2> - -<p class="pch"><i>COUP DE THÉATRE</i></p> - -<div> - <img class="dc1" src="images/di.jpg" width="80" height="80" alt=""/> -</div> -<p class="dc09">IL ne faut pas que le marquis de Valcor -soit validé. Cette élection n’a pas une -signification simplement personnelle. -Vous savez bien ce qu’elle représente, -mon cher Garde des Sceaux?»</p> - -<p>L’homme qui parlait en ces termes au Ministre -de la Justice n’était rien moins que le Président -du Conseil, Ministre de l’Intérieur.</p> - -<p>—«Parbleu!» s’écria son interlocuteur. -«Cette satanée affaire a pris des proportions -telles que le triomphe des valcoristes serait un -succès pour la réaction. L’entrée de Valcor à la -Chambre équivaudrait à une mise en minorité -du Cabinet. D’ailleurs, les deux choses se suivraient -de près. Vous n’en doutez pas plus que -moi.</p> - -<p>—Alors, que comptez-vous faire?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">[440]</a></span></p> - -<p>—Peu de chose.</p> - -<p>—Comment, peu de chose?» cria l’autre en -bondissant.</p> - -<p>Le Garde des Sceaux prit un air sagace et posa -le doigt sur une serviette de maroquin, placée -par lui, à son entrée dans la pièce, sur le bureau -de son collègue.</p> - -<p>—«Savez-vous ce que j’ai là, mon cher Président?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Le rapport des experts sur la fameuse lettre -que le marquis arguë de faux.»</p> - -<p>Le chef du Cabinet bondit.</p> - -<p>—«Ah!... enfin terminé! Eh bien?</p> - -<p>—Les experts sont unanimes. L’écriture est -celle de Valcor.»</p> - -<p>Les deux hommes politiques, échangeant un -regard de férocité triomphante, savourèrent leur -joie durant une minute muette et silencieuse. -Puis le Ministre de l’intérieur ergota:</p> - -<p>—«L’écriture de Valcor ... Duquel? Du vrai -ou ... de l’autre?</p> - -<p>—Peu importe!</p> - -<p>—Je sais bien. Le résultat immédiat est que -cette pièce est authentique, et que l’accusation -va en tirer tout le parti qu’elle prétend possible. -Notre adversaire est battu sur ce point capital. -Le procès au civil va être repris. Tout cela -est parfait. Mais enfin, les experts ont-ils eu, -pour point de comparaison, l’écriture ancienne -du marquis, alors qu’il n’y avait pas de -doute sur sa personne, avant son premier départ -d’Europe? Existe-t-il des documents de cette -époque-là?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">[441]</a></span></p> - -<p>—Il n’en manque pas. Les experts constatent -dans leur rapport ...» (Ici le Garde des Sceaux -tira un papier de sa serviette.) «... que l’écriture -du marquis, à l’âge de vingt à vingt-deux ans, -c’est-à-dire avant qu’il partît pour son voyage -d’exploration, est identique,—sauf de faibles -modifications,—à celle de l’homme qui passe -pour lui à l’heure actuelle. Mais n’est-ce pas -dans l’ordre des choses? Un gaillard de cette -audace et de cette force, décidé à se substituer à -son noble sosie, a dû commencer par imiter son -écriture. Aussi, que le personnage en question -soit simple ou double, ce n’est pas affaire aux -experts de conclure. Nous verrons cela jugé au -civil, et, sans doute, ensuite, au criminel. Ce -qui donne une immense valeur à cette lettre, -c’est sa date. Elle fut tracée pendant la période -obscure où s’accomplit la substitution, si un tel -crime eut lieu. Elle indique nettement l’existence -d’un individu ressemblant, <i>comme un frère</i>, au -marquis de Valcor. Elle est de la main de celui-ci. -Cependant, aujourd’hui, ne pouvant l’expliquer, -il la dénie, l’arguë de faux. Sur ce point, -le voici confondu. C’est un coup dont il ne se -relèvera pas dans l’opinion, arrivât-il même,—ce -qui n’est plus vraisemblable,—à gagner son -procès.»</p> - -<p>Au cours de cette explication, le Président du -Conseil marquait, par de fréquentes inclinations -de tête, la parfaite logique et l’évidente clarté de -ce qu’il entendait.</p> - -<p>—«Savez-vous,» reprit-il, «ce que je vais -vous demander, mon cher ami? Gardez secret -ce rapport pendant quelques jours. Quand je dis<span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">[442]</a></span> -«secret», j’entends que vous ne le rendiez pas -officiel. Les indiscrétions ne me gêneront pas, -au contraire. La nouvelle va filtrer au Palais, -dans les couloirs de la Chambre, dans la presse -et le pays, que ce fameux «bordereau»—puisque -c’est le nom qu’on lui donne, par un rapprochement -tout au moins ingénieux—est authentique, -malgré l’éclatante dénégation de -l’intéressé. Cela va chauffer l’opinion, d’autant -plus que tout le monde le dira sans que personne -puisse l’affirmer. Rien ne rend plus fiévreux l’état -d’âme du public.</p> - -<p>—Et puis,» interrompit le Garde des -Sceaux, «un peu avant que soit discutée l’élection ...</p> - -<p>—La veille même ...</p> - -<p>—Soit, la veille même, ou le matin, nous -faisons éclater la bombe. C’est là une tactique -admirable.</p> - -<p>—Vous voyez d’ici le désarroi de ses partisans -à la Chambre? Ils n’auront pas le temps de -se ressaisir, de s’entendre. La plupart, découvrant -son indignité, le lâcheront avec éclat. Ce sera un -effondrement.</p> - -<p>—Et quel camouflet pour la Droite, qui -s’appuie sur de pareilles branches pourries, qui -met son espoir en de tels champions!»</p> - -<p>Les deux Ministres exultaient.</p> - -<p>Enfin, on allait en finir avec cette affaire Valcor! -Jamais les vieux partis ne s’en relèveraient. -Voilà donc la noblesse! Un de ses noms les plus -fiers tombait au ruisseau. Celui qui le revendiquait -ne valait guère mieux que l’imposteur. -Marc de Plesguen, fauteur du scandale, pouvait<span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">[443]</a></span> -ramasser la couronne aux feuilles d’ache alternées -de perles, il ne ferait qu’y ajouter sa propre -boue. Sa caste le vomirait. Il lui assénait le pavé -de l’ours pour la débarrasser d’un parasite qui ne -la gênait pas.</p> - -<p>—«Mais qui le gênait, lui, car il détenait -son héritage.</p> - -<p>—Parbleu! Ces gens-là ne connaissent que -la loi de l’égoïsme, la politique individuelle.</p> - -<p>—Ils prétendent qu’ils ont fait la France. -C’est la France qui les a faits. Et quand elle se -détourne d’eux, voyez ce qu’il en reste.»</p> - -<p>Sur ce mot, M. le Ministre de la Justice prit -sa serviette de maroquin, serra la main de son -Président avec une vigueur qui disait leur commune -joie. Puis il sortit, tête haute, radieux.</p> - -<p>Sans doute, il pensait être un de ceux qui -«font la France», suivant son expression. Du -moins lui semblait-elle fort bien faite, tant -qu’elle se laissait gouverner par lui et par ses -amis.</p> - -<p>Comme le hasard d’une rue barrée détournait -l’Excellence de son chemin, tandis qu’il revenait -de la place Beauvau, sa félicité s’accrut de passer -sous certaines fenêtres de la rue Boissy-d’Anglas. -Il reconnut la maison où demeurait un chef de -groupe, jouissant à la Chambre de quelque autorité, -le nommé Eugène Pavert, homme intelligent -et éloquent, mais peu scrupuleux et d’une -ambition effrénée.</p> - -<p>Pavert était le leader d’une petite fraction du -Centre, dont il jouait comme d’un appoint dans -ces circonstances où vingt voix suffisent à déplacer -une majorité. A certains jours, ce personnage<span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">[444]</a></span> -avait tenu des ministres à sa merci et s’était -trouvé pour une heure l’arbitre de l’État.</p> - -<p>En ce qui concernait l’affaire Valcor, il ne -pouvait plus prendre ce rôle de balancier, -s’étant lié les mains par un engagement à fond -avec la Droite. On prétendait même qu’il avait -touché un chèque, un de ces chèques qui sont -entrés dans l’histoire politique de la France, -comme les drapeaux pris à l’ennemi entraient -jadis aux Invalides, et qui en tapissent la -voûte.</p> - -<p>On croyait Pavert à la solde du marquis, -parce que jamais on ne l’avait vu prendre une -attitude si décisive. Le Cabinet actuel ne lui -pardonnait pas cette défection ouverte et sans -retour possible. Et c’est pourquoi le Ministre de -la Justice, songeant à la déroute prochaine de -cet adversaire, à la fois redouté et méprisé, mais -surtout exécré, levait un regard qui dardait -toutes les flèches de l’ironie vers les fenêtres de -certain appartement, rue Boissy-d’Anglas.</p> - -<p>Qu’eût-il pensé s’il avait—non pas vu, car -le spectacle n’aurait eu pour lui rien de surprenant,—mais -entendu, ce qui se passait au delà -de ces fenêtres, d’ailleurs soigneusement closes -et voilées de blancheurs élégantes?</p> - -<p>Dans le cabinet d’Eugène Pavert se tenaient -trois personnes: le maître du logis, le marquis -de Valcor, et un individu à mine d’employé médiocre.</p> - -<p>Ce dernier,—du même geste que, tout à -l’heure, le Garde des Sceaux, chez le Président -du Conseil,—tirait des papiers d’une serviette. -Mais la serviette était en moleskine, et les papiers<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">[445]</a></span> -tout autres que ceux dont se réjouissait le -Gouvernement.</p> - -<p>Rien en apparence de plus inoffensif que -ces documents. L’un était une simple feuille -blanche. L’autre, une fiche portant l’adresse -d’une grosse maison de papeterie et quelques -signes vagues ressemblant à une marque de fabrique.</p> - -<p>—«Parlez, Baillegean,» dit le marquis, -«Monsieur Pavert vous écoute.»</p> - -<p>Le leader du petit groupe qu’on appelait par -raillerie «l’Extrême-Centre», paraissait effectivement -tout oreilles.</p> - -<p>C’était un homme de trente-huit à quarante -ans, chevelu et barbu comme un fleuve, l’air -fougueux, même au repos, assez médiocre en -somme, mais qui se croyait du génie parce qu’il -exerçait par la parole une influence immédiate -et facile. Il possédait les dons physiques de l’éloquence: -la voix, le mouvement, l’expression, la -verbosité, avec cet on ne sait quoi de magnétique -dont une foule est subjuguée sans avoir -besoin de comprendre, surtout même lorsqu’il -n’y a rien à comprendre.</p> - -<p>En ce moment, carré dans un fauteuil,—les -épaules en arrière, les bras croisés, le regard -coulant de haut,—même sans ouvrir la bouche, -il était significatif, comme un acteur qui «joue» -ses silences. N’ayant pas grand’chose en dedans -de lui-même, il ne s’y repliait jamais. Toute sa -personne paradait sans cesse en dehors.</p> - -<p>—«Eh bien, voici ... monsieur le député,» -commença celui que Renaud avait nommé Baillegean. -«Je vais tout vous dire. C’est ma carrière<span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">[446]</a></span> -que je jette à l’eau. Mais ma conscience ...</p> - -<p>—Ah! assez, Baillegean,» interrompit le -marquis avec un sourire dédaigneux. «Les compensations -que vous avez acceptées doivent refréner, -sinon votre conscience, du moins votre -langue. Passez au fait.»</p> - -<p>Baillegean eut une inclination déférente vers -M. de Valcor, qui, enfoncé sur le divan de cuir -du cabinet de Pavert, fumait tranquillement un -cigare. Puis il reprit, se retournant vers son auditeur:</p> - -<p>—«Monsieur le député sait que je suis expert-chimiste -près le Tribunal. Or, il y a deux ou trois -semaines, je fus appelé par le juge d’instruction -chargé de l’enquête préalable sur la pièce qu’on -appelle le «faux Valcor», et que le public a -surnommé «le bordereau» par analogie avec ...</p> - -<p>—Passez, Baillegean, passez!» fit une voix -nerveuse, venue de l’angle du divan de cuir.</p> - -<p>—«Le juge d’instruction me confia la fameuse -lettre, m’enjoignant de l’examiner au -double point de vue de l’encre et du papier. -Quant à l’écriture, mes collègues spéciaux avaient -déjà donné leurs conclusions.</p> - -<p>—Dites-les tout de suite à monsieur Pavert, -ces conclusions, Baillegean.</p> - -<p>—Les trois experts en écriture qui ont travaillé -sur la pièce sont unanimes. Ils certifient -qu’elle émane de la main de monsieur le marquis -de Valcor, et qu’elle remonte à la période de son -premier voyage en Amérique, c’est-à-dire à la -date qu’elle porte, soit 1880.»</p> - -<p>Pavert sursauta. Son regard effaré chercha les -yeux de Renaud. Celui-ci fit un geste de la main,<span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">[447]</a></span> -comme pour dire: «Attendez seulement un -peu.»</p> - -<p>—«J’emportai la pièce,» poursuivit le narrateur, -«et je la soumis à l’expertise. D’abord, -pour l’encre. Vous savez comment nous procédons, -monsieur le député. Nous enlevons avec -une pointe de canif un fragment de caractère, -moins d’un millimètre carré, et nous le soumettons -à l’analyse chimique. Je trouvai que la proportion -de couperose verte, ou sulfate de fer ...</p> - -<p>—Le résultat, Baillegean, le résultat,» reprit -la voix impatiente.</p> - -<p>—«Le résultat!» s’écria le petit expert, -dont le discours bondit en avant comme un -cheval piqué qui fait une lançade. «Le résultat -ressortait clair comme le jour. Cette encre-là -était relativement fraîche. Ce n’étaient pas des -années, mais à peine des mois, qui avaient pu -s’écouler depuis la fabrication du document.</p> - -<p>—Bigre!» s’écria Pavert.</p> - -<p>—«Quant au papier, c’était plus rigolo encore. -Sa teinte jaunâtre, qui devait lui donner l’air -vieux, provenait d’une adroite suspension dans -de la fumée. L’analyse chimique démontrait ça -aussi. Mais point n’en était besoin. Le filigrane -prouvait que ce papier-là n’avait pas deux ans -d’existence. C’est un papier à lettres dont on se -sert depuis trente ans peut-être dans la famille -de Valcor, avec le même format, le même chiffre. -Mais la maison qui le fabrique, en passant à un -autre propriétaire, a changé son filigrane il y a -dix-huit mois.</p> - -<p>—Fichtre!» s’exclama Pavert.</p> - -<p>Il se dressait sur son siège, les yeux désorbités.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">[448]</a></span></p> - -<p>—«Si monsieur le député veut voir ...» -ajouta l’expert, qui se leva.</p> - -<p>Il se dirigea vers la fenêtre, en élevant sa -feuille de papier blanc contre le jour.</p> - -<p>Le leader de «l’Extrême-Centre» le suivit. -Et l’expert fit sa démonstration, tandis que, sans -bouger de sa place, Renaud continuait à fumer -son cigare, levant vers le plafond des yeux rêveurs, -l’esprit comme détaché de cette scène.</p> - -<p>Pavert, nature exubérante, lançait des «Nom -d’un chien!... Parbleu!... Épatant!... Pas de -doute!... Un enfant ne s’y tromperait pas.»</p> - -<p>Puis il revint à sa place en gesticulant, s’assit, -et demanda à l’expert:</p> - -<p>—«Mais vous avez déjà remis votre rapport -aux magistrats?</p> - -<p>—Parfaitement.</p> - -<p>—Eh bien, qu’est-ce qu’ils ont dit? Ça a dû -leur en flanquer, une tape.»</p> - -<p>Ici, le marquis intervint, non plus pour presser, -mais pour ralentir:</p> - -<p>—«Racontez la scène comme elle s’est passée, -Baillegean.»</p> - -<p>Celui-ci reprit:</p> - -<p>—«J’ai couru trouver le juge d’instruction. -Vous pensez si je brûlais de raconter ma découverte. -Je tenais la clef de l’Affaire. Les autres n’y -avaient vu que du feu. Le faux éclatait. J’arrivai -tout chaud, tout bouillant.—«Monsieur le juge -d’instruction, voilà. L’encre date de moins de -six mois, et le papier de moins de deux ans. Il a -été maquillé à la fumée. Le document a été fabriqué -de toutes pièces. On a merveilleusement -imité l’écriture du marquis de Valcor, puisque<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">[449]</a></span> -trois de mes confrères ont pu s’y tromper. Mais -enfin, on l’a imitée. Je vais vous en donner la -preuve matérielle, irréfutable.»</p> - -<p>—Bon!... Alors ... le juge?» suggéra Pavert, -haletant.</p> - -<p>—«Le juge ... Il est devenu vert. Il s’est mis à -crier:—«Vous êtes fou, Baillegean, vous êtes -fou!—Mais non, monsieur le juge. D’ailleurs, -il n’y a qu’à regarder. Ce n’est pas une opinion -que j’apporte ici. C’est un fait. Voulez-vous voir -par vous-même?—Je n’ai pas besoin de voir,» -me dit-il. «Il y a autre chose que j’ai vu, et qui -rend ceci impossible.—Mais quoi donc, monsieur -le juge?—Vous le savez comme moi, Baillegean,» -me dit-il. Il tremblait presque, la sueur -lui coulait sur les joues.—«Voyons, Baillegean, -vous n’allez pas faire une chose pareille ... -Vous savez que c’est un crime, mon pauvre garçon ...» -Je finis par comprendre qu’il me croyait -payé pour affirmer ce que j’affirmais. Naturellement, -je me défendis comme un beau diable. -Mais lui, déclarait:—«Vous ne ferez admettre -ça par personne, Baillegean. La pièce est conforme -à la photographie qui en fut prise, voici -plus de trois ans aujourd’hui, dans la maison -Perez Gonzalez. Cette maison reconnaît la lettre, -qui est restée vingt ans dans ses archives, et -dont nous lui avons envoyé une autre photographie, -faite ici même, depuis que le document -nous est parvenu. Un nommé Escaldas, le même -qui a pris la photographie de l’original en Bolivie, -le certifie authentique. On sait par quelle -voie ce papier a passé avant de tomber entre -nos mains. Vous voyez bien, mon ami, que votre<span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">[450]</a></span> -expertise est le résultat d’une erreur, à moins -qu’on ne la suppose celui d’un calcul. Si vous -continuez à la soutenir, vous risquez gros. Réfléchissez -bien, Baillegean.»</p> - -<p>—«Mais il voulait vous clore la bouche, ce -gredin!» cria Pavert.</p> - -<p>—«Je commençais à m’en apercevoir,» reprit -l’expert-chimiste. Mais je continuais à faire la -bête.—«Attendez,» me dit le juge d’instruction. -«Puisque vous vous entêtez dans l’absurde, -mon pauvre Baillegean, je vais aller demander -l’avis de monsieur le Procureur Général. Nous -verrons s’il m’autorise à prendre au sérieux de -pareilles fantaisies.» Sur ce, le voilà qui part, -très agité, et qui descend au Parquet. Je perdais -l’espoir de le voir remonter ce jour-là, tant ce -fut long. Enfin, il se ramène. Non plus pâle et -hors de lui comme avant, non plus avec des -phrases entortillantes: «Mon pauvre Baillegean, -mon ami, etc.» Mais rogue et assuré, comme le -chien du commissaire. «Voilà,» me dit-il, «dans -votre intérêt, renoncez à votre thèse. Elle est formellement -contredite par toutes les données de -l’enquête. Quelqu’un se trompe. Et si ce n’est -pas vous, il faudrait donc admettre que ce sont -tous les témoins, la banque Rozalez, les magistrats -de Paris, ceux qui ont instruit à La Paz par -commission rogatoire, et par-dessus le marché -les trois experts, vos collègues. Donc, Baillegean, -choisissez: ou vous examinerez mieux ce document, -et l’on vous tiendra compte de votre bonne -volonté ...»</p> - -<p>—«Les canailles!...» gronda Pavert.</p> - -<p>—«... Ou nous renoncerons à nous servir de<span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">[451]</a></span> -votre science, que nous avons lieu de tenir pour -suspecte.»</p> - -<p>—«Qu’avez-vous répondu?» demanda le -député.</p> - -<p>—«Que j’avais expertisé la pièce en toute -conscience. Et qu’il était inutile d’attendre un -autre travail de moi sur ce document, puisque -je ne pouvais y voir que ce que j’y avais déjà -vu.</p> - -<p>—Bravo, monsieur Baillegean! Et ensuite?</p> - -<p>—Ensuite, j’ai pensé que cette histoire intéresserait -monsieur le marquis de Valcor, et je -suis venu la lui raconter.</p> - -<p>—Vous ne le regrettez pas, je parie?» s’écria -Pavert avec un gros rire.</p> - -<p>—«On ne doit jamais regretter de suivre sa -conscience,» riposta l’expert-chimiste avec -une dignité falote, qui amusa M. de Valcor lui-même.</p> - -<p>—«Eh bien! mon brave Baillegean,» fit le -marquis, «puisque votre conscience a été l’alpha -de votre discours, trouvez bon qu’elle en soit -l’oméga. Vous ne pouvez mieux terminer. Merci -d’avoir si nettement exposé les choses. Et maintenant, -au revoir. J’ai à causer avec monsieur Pavert.»</p> - -<p>Le spécialiste, se voyant congédié, replia sa -serviette en moleskine.</p> - -<p>—«Un instant,» dit le marquis. «Veuillez -nous laisser les pièces de comparaison: le nouveau -et l’ancien papier à lettres, la note relative -à la modification du filigrane.»</p> - -<p>Baillegean n’avait sans doute rien à refuser à -celui auquel le liait ... sa conscience,—peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">[452]</a></span> -aussi sa gratitude et son intérêt. Il étala sur le -bureau de Pavert les papiers demandés. Puis il -salua, et sortit.</p> - -<p>Lorsqu’il se trouva seul avec le chef de -«l’Extrême-Centre», M. de Valcor quitta sa -position nonchalante sur le divan de cuir. Il se -leva, vint jeter le bout de son cigare dans la -cheminée, où flambaient les premières bûches -d’automne, puis, se plantant devant le député, -il le regarda au fond des yeux, et lui dit:</p> - -<p>—«Eh bien?»</p> - -<p>L’autre s’était ressaisi, tâchait de dominer son -emballement. Il devinait à peu près ce qui allait -suivre, et pensait que tout son sang-froid ne -serait pas de trop pour en tirer le meilleur parti -possible.</p> - -<p>—«Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite -de grand cœur. Je ne doutais pas, vous le -savez, de votre bon droit. Je l’ai proclamé jusqu’à -compromettre mes intérêts politiques. La -preuve en est faite désormais. Vous m’en voyez -le plus heureux des hommes.</p> - -<p>—La preuve en est faite,» répéta sardoniquement -Renaud, «La preuve en est étouffée, -vous voulez dire.</p> - -<p>—Bah! on ne met pas une chandelle comme -ça sous le boisseau.</p> - -<p>—Judiciairement, elle y est. On va publier -le rapport des experts, déclarer qu’il n’y a pas -lieu de poursuivre pour le faux, passer outre au -procès. Me voilà condamné dans l’opinion, -avant même que soient repris les débats de mon -affaire au civil. Le témoignage de Baillegean?... -Il sera récusé devant n’importe quel tribunal.<span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">[453]</a></span> -On déclarera que l’homme est fou ou vendu. -Vous avez vu s’étaler le système. Deux camps -pourront s’organiser de nouveau en France, sur -ce point comme sur le fond. Il y aura des milliers -de gens qui discuteront sur un chiffon de -papier, et pas un ne l’aura vu. Faire examiner -de bonne foi la pièce par une personne compétente -sera plus difficile que réunir cent mille -gens passionnés qui seront prêts à se faire -hacher pour la déclarer authentique. Mais, avec -tout cela, je serai invalidé dans six jours, et condamné -au bagne dans six mois.»</p> - -<p>Cette boutade fit rire Pavert.</p> - -<p>—«Alors?» dit-il. «Je vous vois venir, -mon cher collègue. Car vous êtes mon collègue. -Vous ne doutez pas de votre validation?</p> - -<p>—Non, puisque c’est vous qui me l’obtiendrez.</p> - -<p>—Ah! ah!... Vous comptez sur la politique -plus que sur la justice, je le vois.</p> - -<p>—Oh! la justice ...</p> - -<p>—Nous la connaissons. Eh bien, marquis, -qu’attendez-vous de moi?</p> - -<p>—Une chose à laquelle vous pensez, Pavert. -Et qui vous séduit, avouez-le.</p> - -<p>—Oh! il y a des coups à recevoir.</p> - -<p>—Vous ne les craignez pas.</p> - -<p>—Vous voulez que j’interpelle à propos de -votre affaire, et que je mette ces petits papiers-là -en pleine Chambre, sous le nez du Garde des -Sceaux.»</p> - -<p>En parlant, le député tapota railleusement, du -bout d’un couteau d’ivoire, les feuillets laissés -par l’expert.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">[454]</a></span></p> - -<p>—«Vous donnerez à votre initiative la forme -d’une interpellation, si bon vous semble. C’est -affaire à vous et à votre groupe. Tout ce que je -vous demande, c’est de prendre la parole au -moment où l’on discutera mon élection. D’ici -là, ils auront sorti le rapport de leurs experts, -soyez tranquille. On m’accablera sous cette déclaration -terrible, et, en apparence, indiscutable: -la lettre est authentique, elle fut écrite il y a -vingt ans. Sentant qu’elle porte avec elle ma -condamnation, je l’aurais donc arguée de faux, -ajoutant cette imposture audacieuse à toutes les -autres. Car, à l’unanimité, les experts nient -qu’il y ait faux. Après ça, et quand les aboyeurs -de la Gauche seront venus raconter que j’ai -répandu des flots d’or en Bretagne, que je fais -agrandir le port du Conquet, que tous mes électeurs -ont été achetés, croyez-vous qu’il y aura -beaucoup de camarades pour me donner leurs -voix? C’est alors, mon bon Pavert, que vous -vous taillerez un succès, quand vous viendrez à -la tribune pour dire: «Permettez ... Il y a une -toute petite chose ... Oh! presque rien ... Le filigrane -du papier ...»</p> - -<p>Renaud éclata de rire. Un rire comme il n’en -venait pas souvent aux lèvres de ce dédaigneux. -Il souriait beaucoup, parce que le sourire a de la -condescendance. Il ne riait guère, parce que le -rire est un abandon. Mais, ici, pendant une -minute, il se laissa emporter par une âpre joie.</p> - -<p>Eugène Pavert, enchanté au fond de son rôle, -ne s’empressait pas de l’accepter. Ne fallait-il pas -faire sentir le prix d’un tel service?</p> - -<p>—«Mon Dieu ...» fit-il en plongeant la<span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">[455]</a></span> -main parmi les mèches désordonnées de sa chevelure.</p> - -<p>Il suspendit sa phrase, l’air absorbé, soucieux, -les yeux au loin. Un général examinant son -champ de bataille.</p> - -<p>—«Qui vous gêne?» demanda Valcor, redevenu -grave.</p> - -<p>—«Ne pourriez-vous pas, mon cher marquis, -faire porter ceci à la tribune par quelqu’un -d’autre? Peu vous importe l’adresse ou l’habileté -de l’orateur. Le fait est là, qui parle de lui-même.</p> - -<p>—Comment?» s’écria Renaud, très surpris. -«N’est-ce pas dans votre ligne politique?</p> - -<p>—C’est trop dans ma ligne politique. Beaucoup -trop ... Comprenez-vous? Cela me pousse -définitivement à droite. J’ai partie liée avec -l’opposition réactionnaire, après cela. Mon -groupe va regimber. Ce que vous appelez ma -ligne politique ne peut pas être rigide, mais brisée. -Que devient le système de balance qui fait -ma force et celle de mes amis?»</p> - -<p>Il ergota pendant un moment avec cette abondance, -cette ampleur de mots qui caractérisaient -sa faconde grasse et vide.</p> - -<p>Le marquis, d’abord étonné, comprenait.</p> - -<p>—«Je me rends très bien compte de ce que -vous ferez pour moi, Pavert. Mais vous n’avez -pas affaire à un ingrat. Voyons, comment pourrais-je?...</p> - -<p>—Pas d’argent. Je n’en accepte pas,» déclara -le chef de «l’Extrême-Centre» avec un -geste noble.</p> - -<p>—«Vous-même, je ne dis pas. Aurais-je<span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">[456]</a></span> -l’idée de vous en offrir? Mais votre journal?... -Votre groupe a un organe, n’est-il pas vrai?</p> - -<p>—Oui. L’<i>Équilibre parlementaire</i>.</p> - -<p>—Fait-il ses frais, l’<i>Équilibre parlementaire</i>?</p> - -<p>—Peuh!...</p> - -<p>—Eh bien, si je l’<i>équilibrais</i>?» suggéra de -Valcor.</p> - -<p>Il sourit. Peut-être du calembour ... Peut-être -d’autre chose.</p> - -<p>—«Si vous y tenez ... A la rigueur ... Là, je -ne peux pas dire non: il y va de l’intérêt de -l’Idée.»</p> - -<p>Pavert prononça le mot avec une majuscule.</p> - -<p>Le marquis ne broncha pas. Il sortit son carnet -de chèques, prit une plume sur le bureau, -et, levant les yeux sur le député, qui, détaché -maintenant, s’affairait dans des paperasses.</p> - -<p>—«Soixante?... quatre-vingt mille?...</p> - -<p>—Cent,» fit l’autre nettement.</p> - -<p>Renaud signa, déchira le pointillé et glissa -sous l’encrier de bronze ce mince rectangle, qui -enrichissait de cent mille francs l’Idée, avec un -grand I.</p> - -<p>«Qu’est-ce que ça représente, pour ce gaillard -à tête d’Absalon?» se demanda-t-il. «Des -femmes?... Des banques au baccara?... Ou de -sages coupons de rentes?»</p> - -<p>Le temps de lui serrer la main, il n’y pensait -plus. Il descendit les étages, lança de loin dans -la rue un coup d’œil circonspect, et partit d’un -pas allègre, car il s’était bien gardé de venir -dans un de ses équipages et de faire stationner -sa livrée devant la porte du leader le «l’Extrême-Centre».</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">[457]</a></span></p> - -<p>Celui-ci, pourtant, tirait le chèque de dessous -l’encrier de bronze, le regardait d’un air -sombre.</p> - -<p>—«<i>Au porteur</i>,» lut-il. «Mais il a certainement -inscrit mon nom sur le talon, le roublard! -Et puis ... sait-on jamais? Ça pourra me -gêner si je deviens ministre. J’aurais dû demander -deux cent mille.»</p> - -<p>Le regret empoisonnait la satisfaction de -Pavert. Le nabab n’eût pas marchandé. Pourquoi -y avoir mis de la pudeur?</p> - -<p>—«Tonnerre de chien!» s’écria le député -en tapant du poing sur son bureau. «Comment -imaginer aussi qu’il avait de quoi les mater tous? -Je n’ai plus eu mes moyens quand je l’ai vu si -calé. Porter ce joli truc à la tribune! Plus d’un, à -la Droite, aurait fait la commission pour rien.»</p> - -<p>C’était exact. Cependant, Renaud de Valcor -tenait à Eugène Pavert, et, pour son compte, se -félicitait pleinement de la transaction. Il fallait -un metteur en scène de cette trempe pour -donner au coup de théâtre tout l’éclat, tout le -retentissement possibles. Dans les couloirs de -la Chambre, on disait crûment, entre copains, -du leader de «l’Extrême-Centre»: «Il a de -la g ...»</p> - -<p>C’est à cause de cette qualité que Valcor -l’avait choisi.</p> - -<p>Il en eut pour son argent.</p> - -<p>On n’a pas oublié cette séance mémorable.</p> - -<p>La veille, les journaux du soir, et, le matin, -ceux de la première heure, avaient publié le rapport -des experts, déclarant authentique la fameuse -lettre. Le Palais-Bourbon, avec l’affluence<span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">[458]</a></span> -des gens à ses portes étroites, ressemblait à une -fourmilière quand les insectes se pressent aux -trous qui y donnent accès. En dedans, les tribunes -regorgeaient de monde. Tous les députés -étaient à leur poste. On allait donc voir exécuter -ce fameux marquis, cet homme légendaire, cet -aventurier de haut vol. Son effondrement, -d’ailleurs, ne diminuait en rien l’excitant attrait -de son énigmatique aventure. Au contraire. S’il -n’était pas l’héritier légitime du vieux et illustre -nom qu’il portait, qui était-il? Le roman se corsait. -Les paris étaient ouverts, comme pour ces -feuilletons à réclame sensationnelle, qui, en -d’immenses et impressionnantes affiches, promettent -des primes à qui saura prévoir le mystère -de leurs personnages et les péripéties de leur -dénouement.</p> - -<p>Le débat sur son élection commença par des -escarmouches.</p> - -<p>Des honorables de la Gauche tentèrent de -prouver que l’or de ce richissime personnage -avait été son premier agent électoral.</p> - -<p>D’autres, de la Droite, vinrent le montrer -comme la providence de sa province, et demander -si les bienfaits répandus sur un pays laborieux -et pauvre disqualifiaient un citoyen, l’empêchaient -de représenter cette vaillante population -maritime, dont il prenait à cœur le bien-être et -les véritables intérêts.</p> - -<p>Les uns parlèrent d’obscurantisme, d’une coalition -de curés, citèrent un prédicateur de village -qui, dans un sermon, avait indirectement enjoint -à ses ouailles de voter pour le marquis.</p> - -<p>Les autres vantèrent la tradition, l’héritage<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">[459]</a></span> -d’un passé glorieux, le rôle tutélaire des anciennes -familles.</p> - -<p>Mais un ministériel aborda le fond des choses, -le côté brûlant de la discussion.</p> - -<p>—«Messieurs, sans anticiper sur un jugement -qui sera prononcé dans une autre enceinte,» s’écria-t-il -avec une fausse réserve, «nous venons -d’avoir, depuis hier, des indications après lesquelles -nous ne saurions accueillir sans inquiétude -et sans défiance la personnalité qui prétend -occuper ici un siège. Nous n’avons pas à discuter -cette personnalité. C’est affaire, pour le -moment, au Tribunal civil. Souhaitons que cela -ne soit pas prochainement du ressort de la Cour -d’assises. Mais cette seule éventualité ...»</p> - -<p>Un épouvantable brouhaha coupa ce discours.</p> - -<p>La tempête était déchaînée.</p> - -<p>La Droite huait l’orateur, criait:</p> - -<p>—«Assez! C’est un scandale! A l’ordre!»</p> - -<p>La gauche applaudissait en tonnerre.</p> - -<p>Au Centre, on vit une haute silhouette se -dresser, une tête chevelue s’agiter, un bras se -tendre vers le bureau:</p> - -<p>—«Je demande la parole!...»</p> - -<p>C’était Eugène Pavert.</p> - -<p>Son intervention étonna tellement qu’un silence -relatif se produisit.</p> - -<p>A la tribune, le ministériel reprenait:</p> - -<p>—«Quand un homme arguë une pièce de -faux et qu’elle ne l’est pas, n’en peut-on conclure -que cette pièce est singulièrement menaçante -pour lui? Et quel est alors le faussaire, -sinon ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">[460]</a></span></p> - -<p>—Assez!» criait-on. «Pavert! Pavert!»</p> - -<p>Car on ne se souciait pas d’un développement -prévu. Tandis que chaque parti se demandait, -non sans inquiétude, quelle surprise lui réservait -l’équilibriste de «l’Extrême-Centre.» Sur -qui allait-il frapper? Jusqu’à présent, il s’était -montré valcoriste notoire. Allait-il offrir, après -le rapport des experts, une éclatante abjuration? -Ou ferait-il surgir quelque dessous, favorable, -contre toute vraisemblance, au champion des -vieux partis? S’il s’obstinait, il pouvait peut-être -arrêter la déroute. S’il lâchait Valcor, c’en était -fait de cet étrange destin. L’appoint de son -groupe consoliderait le bloc de la Gauche contre -une Droite ébranlée. L’invalidation devenait certaine. -Nul ne croirait plus au marquis. L’aventurier -resterait, qui n’aurait alors qu’à disparaître.</p> - -<p>Pavert commença.</p> - -<p>Pour la première fois de sa vie, il fut bref. -Ayant quelque chose à dire, par hasard, il se -garda bien de le noyer dans des mots.</p> - -<p>Quel Démosthène eût produit pareil effet?</p> - -<p>Lorsqu’il leva une simple feuille blanche, parlant -de ce vulgaire petit accident commercial, -une marque de fabrique filigranée dans du papier, -un silence de mort plana dans l’hémicycle. -La stupeur, l’attention, sur les bancs et dans les -tribunes, suspendaient les cœurs passionnés. -Mais, quand il raconta l’intimidation de l’expert, -les manœuvres du juge d’instruction et du -Procureur Général, quand il fit remonter l’inspiration -de ces manœuvres jusqu’au Gouvernement, -quand il prit à partie, directement, le<span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">[461]</a></span> -Garde des Sceaux, mettant celui-ci au défi de le -contredire, les forces orageuses se déchaînèrent, -et plus violemment que la première fois. Ce fut -un de ces tumultes où les voix furieuses, les battements -de pupitres, les cris d’animaux, les menaces, -les injures, les hurlements de victoire, les -rugissements de rage, font d’une assemblée parlementaire -un tableau d’humanité plus lugubre, -sinon plus tragique, qu’un champ de bataille.</p> - -<p>Quand enfin l’épuisement fit tomber une espèce -de calme sinistre sur ce délire, le résultat de -cette frénétique séance commença de se dessiner. -C’était, pour le marquis de Valcor, un extraordinaire -succès personnel. Il avait cessé -d’être en cause. Pas une voix ne s’élevait plus -pour demander son invalidation. Les passions -politiques, déchaînées d’abord sur son nom, -laissaient maintenant ce nom s’élever, planer sur -le débat, comme devenu tout à coup intangible.</p> - -<p>Le Gouvernement était sur la sellette, et -c’était un morceau plus savoureux à dévorer -que le nouvel élu du Finistère.</p> - -<p>Si le Cabinet ne tomba pas, c’est que Pavert, -pour des raisons à lui, n’avait pas transformé -sa question en interpellation. Mais le Ministère -pressentait, qu’épargné aujourd’hui, il n’en -tomberait, prochainement, que de plus haut.</p> - -<p>Le Président du Conseil montrait une face -livide. Son attitude était d’autant plus piteuse -que l’attaque le trouvait désarmé. Le malheureux -ne connaissait rien du filigrane. Il en restait -à la conversation triomphante avec le Garde des -Sceaux et au rapport des experts.</p> - -<p>Quand le leader de l’«Extrême-Centre» entreprit<span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">[462]</a></span> -sa démonstration, le chef du Cabinet -sourit, haussa les épaules, et souffla vers son -collègue de la justice:</p> - -<p>—«Démentez.»</p> - -<p>L’autre se recroquevillait, aplati comme sous -une massue, non point pâle, mais couleur de -brique et les yeux hors de la tête. Il feignit de -ne pas entendre. Lorsque enfin, poussé, hissé à -la tribune, il dut donner une explication, il se -contenta de déclarer, au milieu d’une tempête -de sifflets et de vociférations, que les faits apportés -par l’honorable M. Pavert paraissaient -invraisemblables, mais qu’il allait ouvrir une -enquête. Il insinua qu’on devait se méfier de -telles manœuvres, surtout en considérant la fortune -immense qui pouvait acheter tous les témoignages -et toutes les consciences.</p> - -<p>A cette perfide parole, une certaine agitation -se produisit sur un point de la galerie, au-dessus -des tribunes. C’était Baillegean qu’on expulsait, -pour une tentative de bruyante protestation. -L’expert promena dans les couloirs sa conscience -indignée.</p> - -<p>Cependant, à la tribune, le Garde des Sceaux, -assailli par de fauves hurlements, eut une inspiration -qui faillit devenir funeste à Valcor.</p> - -<p>—«On vous joue,» cria-t-il en se tournant -vers la Droite, «On vous apporte une fable qui -ne résistera pas à la vérification. Elle ne saurait -être soutenue jusqu’à demain. Mais qu’importe -demain? Aujourd’hui, dans l’entraînement de -la passion, vous aurez validé une élection scandaleuse. -C’est tout ce qu’on veut vous arracher -par la plus habile des surprises. Dans vingt-quatre<span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">[463]</a></span> -heures, vous verrez clair. Trop tard! -Ceux mêmes qui auront fait de vous leurs dupes -riront ouvertement de votre crédulité. Leur résultat -sera atteint. Une coalition d’imposture, -soudoyée par des flots d’or, aura étouffé la justice -dans une Chambre française. Et le pays -consterné contemplera, parmi ses législateurs, -le plus audacieux des aventuriers. Vous aurez -fait triompher, messieurs, la plus grande mystification -du siècle.»</p> - -<p>Quand le Garde des Sceaux descendit de la -tribune, ses collègues du Ministère le félicitèrent -vivement.</p> - -<p>Le silence relatif, tout à coup tombé sur cette -assemblée en délire, indiquait avec quelle force -l’argument avait porté. On le pesait. On réfléchissait. -Si, après tout, l’histoire du filigrane -était fausse? On ne pouvait y aller voir. Le -Garde des Sceaux la démentait. Était-il, par hasard, -de bonne foi? Mais qui l’était, dans cette -affaire, où le parti pris devenait plus exigeant -que le besoin de savoir, et où certains s’attacheraient -le bandeau sur les yeux plutôt que de -constater ce qu’ils niaient depuis des mois. Entêtement, -esprit de caste, prestige d’une fascinante -individualité, et tant d’autres éléments -obscurs mêlés aux sentiments que soulevait cette -aventure extraordinaire. A côté de valcoristes -convaincus, il y en avait d’autres qui eussent -persisté à défendre le héros du jour, même si, -consciemment ou non, ils en étaient venus à -douter de son bon droit.</p> - -<p>Elle s’achevait, cette séance, dans un accablement -anxieux et lourd.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">[464]</a></span></p> - -<p>On vota.</p> - -<p>Une petite minorité avait bien proposé le -renvoi de la discussion, pour éclaircir cet incident -du filigrane. La Chambre s’y était opposée en -masse. Valcoristes et antivalcoristes voulaient -profiter de l’échauffement de l’heure, chaque -parti pensant qu’il en devait bénéficier. Les premiers -se disaient: «Après le coup de théâtre du -filigrane, il sera validé.» Les seconds: «Après -le raisonnement du Garde des Sceaux, qui oserait -marcher à fond, sinon les enragés et les vendus?»</p> - -<p>La fastidieuse cérémonie du scrutin à la tribune -étant terminée, les deux camps s’étonnèrent -quand le Président déclara qu’il fallait procéder -à un pointage.</p> - -<p>Il était près de neuf heures du soir. Une lassitude -accablait la salle. Beaucoup de députés -s’en allèrent se réconforter à la buvette, puis revinrent, -agressifs et bruyants de nouveau.</p> - -<p>Enfin, vers neuf heures et demie, le résultat -du vote fut proclamé. Les valcoristes l’emportaient. -La majorité ratifiait l’élection. Renaud, -marquis de Valcor, était député.</p> - -<p>Ce vote, commenté le lendemain par tous les -journaux du monde, parut un jugement anticipé -de la fameuse Affaire.</p> - -<p>Ce n’était pas seulement un siège à la -Chambre qu’obtenait le personnage énigmatique -et discuté. C’était la reconnaissance éclatante -de ses droits, de son titre. C’était, du même -coup, la revanche des calomnies déversées à cause -de lui sur l’aristocratie française. Elle revendiquait -hautement comme sien, cette aristocratie,<span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">[465]</a></span> -un être d’initiative et d’énergie, explorateur intrépide, -véritable fondateur d’une industrie essentielle, -jusque-là laissée à des exploitations hasardeuses, -destructrices. La noblesse moderne, -tant décriée pour son inertie, pour son inadaptation -sociale, trouvait en Valcor le champion -qui la relevait. N’était-ce pas pour cela, précisément, -qu’une cabale infâme s’efforçait d’avilir -ce héros, de contester le vieux sang de ses -veines? On avait joué du sénile Plesguen. Fantoche -qui, sans le savoir, sans le vouloir, faisait -le jeu des pires adversaires de sa caste. Mais -aujourd’hui enfin la lumière éclatait, les intrigues -ténébreuses apparaissaient dans toute -leur vilenie, avec cet incident du filigrane.</p> - -<p>Les feuilles réactionnaires firent entendre de -véritables hymnes de victoire, non seulement au -lendemain de la validation, mais surtout lorsque, -après enquêtes et contre-enquêtes, il fut prouvé -que les faits apportés à la tribune par Eugène -Pavert étaient incontestables.</p> - -<p>Tout ce qu’il avait dit était exact.</p> - -<p>Exacte, la composition de l’encre, qui assignait -à l’écriture une date de moins de douze -mois.</p> - -<p>Exact, le filigrane qui faisait remonter à deux -ans au plus la fabrication du papier.</p> - -<p>Exacte, la pression inqualifiable exercée sur -l’expert par le juge d’instruction, obéissant au -Procureur Général, qui lui-même prenait son -mot d’ordre dans le cabinet du Ministre.</p> - -<p>Le marquis de Valcor attendit, sans se montrer,—mais -non sans alimenter l’enthousiasme -de la presse, de <i>sa</i> presse, à lui, qui éprouva son<span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">[466]</a></span> -adroite et généreuse reconnaissance,—le silence -humilié de ses ennemis et l’épanouissement -de son apothéose. Puis, un jour,—un -beau jour de novembre, vif, clair et fin, où s’annonçait -une séance intéressante à la Chambre, -il se rendit pour la première fois au Palais-Bourbon.</p> - -<p>Il ne s’y rendit pas de trop bonne heure, afin -que l’hémicycle fût plein et les tribunes bien -garnies.</p> - -<p>Dans une de celles-ci, sa fille Micheline montrait -sa beauté pure et fière, qui faisait sensation.</p> - -<p>Sa mère, de plus en plus malade, ne l’accompagnait -pas. Elle était venue avec une parente -âgée, une grande dame, la duchesse de Servon-Tanis, -cousine de son grand-père maternel,—une -vieille «sang-bleu», qui tenait la famille à -distance depuis le scandale de l’Affaire, mais -qui, aujourd’hui, ne craignait pas de s’en rapprocher. -Sa présence authentiquait mieux que de -séculaires parchemins la noblesse du nouvel -élu.</p> - -<p>L’altière personne et sa ravissante compagne -attiraient tous les regards, par la réunion des -prestiges les plus séduisants du monde chez la -femme: la grâce radieuse d’un jeune visage, -une fleur admirable de distinction sous des cheveux -blancs, et la plus sûre élégance de toilette, -conforme à l’âge respectif, à l’endroit, à la circonstance.</p> - -<p>Mais, à la porte de droite, un homme parut. -Aussitôt, députés et public n’eurent d’yeux que -pour lui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">[467]</a></span></p> - -<p>Le marquis de Valcor entrait.</p> - -<p>On le vit s’arrêter un instant, sans hésitation ni -gaucherie, sans arrogance non plus, tandis qu’il -choisissait de loin, parmi les places restées libres, -celle où il irait s’asseoir.</p> - -<p>Sa tenue, l’expression de sa physionomie, -étaient d’une aisance parfaite, bien qu’il se sentît -le point de mire de l’énorme assemblée.</p> - -<p>Pendant la première seconde, où l’effet de -son apparition suspendit tout, ceux qui ne le -connaissaient pas encore de vue examinèrent avidement -ce rare type d’homme. Sa haute taille, -dans l’impeccable redingote fleurie d’un œillet -blanc, sa tête superbe, son air de supériorité -tranquille, l’intellectualité puissante, la volonté -indomptable, empreintes sur ses traits, en imposèrent -aux plus récalcitrants.</p> - -<p>La Droite entière se leva et l’acclama de cris -et de battements de main.</p> - -<p>Les murmures et les huées de la Gauche -ripostèrent un instant, mais sans conviction.</p> - -<p>C’était un spectacle tellement significatif -que les farouches socialistes eux-mêmes le contemplaient -comme une scène de théâtre bien -machinée: toute cette fraction de la Chambre, -représentative d’idées anciennes et d’une grandeur -disparue, saluant, frémissante et debout, -cet être vraiment fait pour incarner les fiertés de -race, avec les traditions d’aventures, de hardiesse -et de conquête.</p> - -<p>Devant cette embarrassante ovation, le marquis -de Valcor n’eut pas le mauvais goût de répondre -par des gestes de souverain, non plus que -la maladresse de s’y soustraire par un effacement<span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">[468]</a></span> -confus. Il eut, vers les collègues qui l’applaudissaient, -un long regard de reconnaissant orgueil. -Puis, sans trop de lenteur ni trop de précipitation, -d’un pas direct, et comme sûr du terrain -qu’il foulait pour la première fois, il s’avança, -monta quelques gradins, et prit place à l’extrémité -d’un banc, au milieu même de la Droite.</p> - -<p>Dans la tribune, Micheline essuyait furtivement -les larmes radieuses qui menaçaient de -déborder ses longs cils.</p> - -<p>«Ah! si Hervé était seulement ici!...» songeait-elle. -«S’il assistait à une telle victoire!...»</p> - -<p>Et, comme un écho, un de ces échos de silence -que nulle oreille ne perçoit, mais dont les vibrations -ébranlent mystérieusement les cœurs, un -soupir presque semblable s’exhalait, éperdu, là, -plus bas, dans cette arène brûlante, où fermentaient -tant d’intérêts et de passions.</p> - -<p>Qui l’eût deviné, ce soupir, arraché au triomphateur -par une pensée d’amour? Ce soupir -gonflant, avec un nom de femme, cette poitrine, -si calme en apparence, sur laquelle, maintenant, -Renaud de Valcor croisait les bras?</p> - -<p>N’était-il donc pas satisfait, le vainqueur du -jour? Ne triomphait-il pas des êtres, du sort -et des plus effrayants obstacles qui puissent entraver -une destinée humaine? Ne rêvait-il pas -quelque domination nouvelle, sur ce champ de -la politique, où il arrivait en favori, en chef?</p> - -<p>Les bravos qui l’avaient accueilli s’éteignaient -à peine. Les beaux yeux étoilant les tribunes ne -se déprenaient pas encore de sa mâle séduction. -L’âcre encens de la jalousie flottait vers ses narines, -de tous les coins de cette salle, pleine<span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">[469]</a></span> -d’hommes souhaitant de vivre l’heure qu’il -vivait.</p> - -<p>Et lui, n’avait dans l’âme qu’un appel, qu’un -cri, qu’un désir:</p> - -<p>«Gaétane!... Où est-elle?... Ah! que n’est-elle -ici!...»</p> - - -<p class="pc4">Fin de:</p> - -<p class="pc1 font1"><i>LE MARQUIS DE VALCOR</i></p> - -<p class="pc2">Première Partie de:</p> - -<p class="pc1 font1"><i>LE MASQUE D’AMOUR</i></p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-469.jpg" width="150" height="155" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">[470]</a></span></p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-470.jpg" width="200" height="588" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">[471]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-471.jpg" width="400" height="138" - alt="" - title="" /> -</div> - -<h2 class="p4">TABLE</h2> - -<hr class="d1" /> - -<table id="toc" summary="cont"> - - <tr> - <td class="tdll">I.</td> - <td class="tda">La Fête de Nuit</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_1">1</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">II.</td> - <td class="tda">La Cachette</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_31">31</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">III.</td> - <td class="tda">Ce que la Mer entendit</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_46">46</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">IV.</td> - <td class="tda">Ce que les Arbres entendirent</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_60">60</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">V.</td> - <td class="tda">Le Subterfuge</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_75">75</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">VI.</td> - <td class="tda">Bertrande</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_91">91</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">VII.</td> - <td class="tda">L’Aïeule</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_110">110</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">VIII.</td> - <td class="tda">Histoire d’Autrefois</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_124">124</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">IX.</td> - <td class="tda">Le Père et la Fille</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_143">143</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">X.</td> - <td class="tda">L’Explication</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_149">149</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">XI.</td> - <td class="tda">Le Roman du Prince</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_176">176</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">XII.</td> - <td class="tda">Une Piste dans les Ténèbres</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_191">191</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">XIII.</td> - <td class="tda">La Mère et le Fils</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_213">213</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">XIV.</td> - <td class="tda">La Séduction</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_242">242</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">XV.</td> - <td class="tda">La Foudre gronde</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_271">271</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">XVI.</td> - <td class="tda">Hostilités</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_294">294</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">XVII.</td> - <td class="tda">Supplice d’Amour</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_314">314</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">XVIII.<span class="pagenum"><a name="Page_472" id="Page_472">[472]</a></span></td> - <td class="tda">Le Chiffre mystérieux</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_327">327</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">XIX.</td> - <td class="tda">La Lettre révélatrice</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_345">345</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">XX.</td> - <td class="tda">L’Accident</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_372">372</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">XXI.</td> - <td class="tda">Le Duel</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_392">392</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">XXII.</td> - <td class="tda">La Tentation d’une Mère</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_411">411</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdll">XXIII.</td> - <td class="tda">Coup de Théâtre</td> - <td class="tdrl"><a href="#Page_439">439</a></td> - </tr> - -</table> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/ill-472.jpg" width="150" height="254" - alt="" - title="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<p class="pc reduct">Paris.—Imp. <span class="smcap">A. Lemerre</span>, 6, rue des Bergers.—4062.</p> - -</div></div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le marquis de Valcor, by Daniel Lesueur - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE VALCOR *** - -***** This file should be named 50997-h.htm or 50997-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/9/9/50997/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/50997-h/images/cover.jpg b/old/50997-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 2182c6e..0000000 --- a/old/50997-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/db.jpg b/old/50997-h/images/db.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 23c5ea9..0000000 --- a/old/50997-h/images/db.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/dc.jpg b/old/50997-h/images/dc.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 1b6bb5e..0000000 --- a/old/50997-h/images/dc.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/dd.jpg b/old/50997-h/images/dd.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 302e8a5..0000000 --- a/old/50997-h/images/dd.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/di.jpg b/old/50997-h/images/di.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 758c0a7..0000000 --- a/old/50997-h/images/di.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/dl.jpg b/old/50997-h/images/dl.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a146a1d..0000000 --- a/old/50997-h/images/dl.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/dm.jpg b/old/50997-h/images/dm.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5da5c14..0000000 --- a/old/50997-h/images/dm.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/dp.jpg b/old/50997-h/images/dp.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9bc7ee0..0000000 --- a/old/50997-h/images/dp.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/dq.jpg b/old/50997-h/images/dq.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index dcda361..0000000 --- a/old/50997-h/images/dq.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/dr.jpg b/old/50997-h/images/dr.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 1cbc586..0000000 --- a/old/50997-h/images/dr.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/ds.jpg b/old/50997-h/images/ds.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 3526f20..0000000 --- a/old/50997-h/images/ds.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/du.jpg b/old/50997-h/images/du.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 54082a8..0000000 --- a/old/50997-h/images/du.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/dv.jpg b/old/50997-h/images/dv.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ee292a4..0000000 --- a/old/50997-h/images/dv.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/ill-001.jpg b/old/50997-h/images/ill-001.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 95a8d30..0000000 --- a/old/50997-h/images/ill-001.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/ill-469.jpg b/old/50997-h/images/ill-469.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 218c40e..0000000 --- a/old/50997-h/images/ill-469.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/ill-470.jpg b/old/50997-h/images/ill-470.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d2794e4..0000000 --- a/old/50997-h/images/ill-470.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/ill-471.jpg b/old/50997-h/images/ill-471.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index aac5ab6..0000000 --- a/old/50997-h/images/ill-471.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/ill-472.jpg b/old/50997-h/images/ill-472.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f55ba4a..0000000 --- a/old/50997-h/images/ill-472.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50997-h/images/logo.jpg b/old/50997-h/images/logo.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9f772f6..0000000 --- a/old/50997-h/images/logo.jpg +++ /dev/null |
