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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le marquis de Valcor - -Author: Daniel Lesueur - -Release Date: January 22, 2016 [EBook #50997] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE VALCOR *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - LE MASQUE D’AMOUR - - Le Marquis - - de Valcor - - - - -ŒUVRES - -DE - -DANIEL LESUEUR - - - ÉDITION ELZÉVIRIENNE - -POÉSIES.—_Visions divines._—_Visions antiques._—_Sonnets -philosophiques._—_Sursum Corda!_ 1 vol. avec portrait. 6 » - -LORD BYRON. (Traduction). Tome I^{er}: _Heures d’Oisiveté._ -—_Childe Harold._ 1 vol. avec portrait 6 » - -Tome II: _Le Giaour._—_La Fiancée d’Abydos._—_Le Corsaire._ -—_Lara_, etc. 1 vol 6 » - - - ÉDITION IN-18 JÉSUS - - ROMANS - - MARCELLE. 1 vol. 3 50 - AMOUR D’AUJOURD’HUI. 1 vol. 3 50 - NÉVROSÉE. 1 vol. 3 50 - UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 50 - PASSION SLAVE. 1 vol. 3 50 - JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 50 - HAINE D’AMOUR. 1 vol. 3 50 - A FORCE D’AIMER. 1 vol. 3 50 - INVINCIBLE CHARME. 1 vol. 3 50 - LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3 50 - COMÉDIENNE. 1 vol. 3 50 - AU DELÀ DE L’AMOUR. 1 vol. 3 50 - _Lointaine Revanche._—L’OR SANGLANT. 1 vol. 3 50 - — — LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 50 - L’HONNEUR D’UNE FEMME. 1 vol. 3 50 - FIANCÉE D’OUTRE-MER. 1 vol. 3 50 - _Mortel secret._—LYS ROYAL. 1 vol. 3 50 - — — LE MEURTRE D’UNE AME. 1 vol. 3 50 - LE CŒUR CHEMINE. 1 vol. 3 50 - _Le Masque d’Amour._—LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol. 3 50 - - - _Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les - pays, y compris la Suède et la Norvège._ - - - - - _DANIEL LESUEUR_ - - LE MASQUE D’AMOUR - - Le Marquis - - de Valcor - - [Illustration] - - _PARIS_ - - ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR - - 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 - - M DCCCCIV - -[Illustration] - - - - - Le Marquis de Valcor - - - - -I - -_LA FÊTE DE NUIT_ - - -REGARDEZ-LE. Ce n’est pas la chance, mais bien lui-même, qui a fait sa -destinée. De n’importe quelle obscure condition, cet homme-là aurait -surgi au premier rang. Il n’y a pas à dire: c’est quelqu’un. - -—Quelqu’un ... Oui, quelqu’un ... Mais qui?...» prononça -l’interlocuteur avec un accent singulier. - -—«Comment qui? Le marquis Renaud de Valcor, l’explorateur célèbre, -le conquistador moderne, qui aurait doté notre pays d’une colonie -nouvelle, si le Gouvernement n’avait craint des conflits dans -l’Amérique du Sud, et qui demeure comme le roi des territoires les -plus étendus possédés par un particulier—cette Valcorie, cédée par le -Brésil, la Bolivie et le Pérou, fort en peine de délimiter leurs États -dans cette région jusque-là inexplorée. Je n’ai pourtant rien à vous -apprendre, monsieur Escaldas, sur la personne ou la carrière de mon -cousin, puisque vous avez été directeur d’une de ses caoutchouteries du -Haut-Amazone, et que vous le seriez encore, si votre santé ...» - -Un étrange sourire, plutôt deviné que réellement vu dans la pénombre, -figea soudain cette éloquence. - -Marc de Plesguen,—qu’on appelait parfois, pour le flatter, M. de -Valcor-Plesguen, bien qu’il fût cousin du marquis seulement au second -degré, et par les femmes, sans avoir aucun droit au nom,—venait -d’éprouver le frisson d’inquiète antipathie qui, depuis quelque temps, -le secouait devant certaines expressions et certaines attitudes de José -Escaldas. - -Tous deux s’étaient installés, pour savourer les fins cigares de leur -hôte, sur des sièges de jardin, au bord de la pelouse fleurie de -corolles électriques. - -C’était une des surprises de la fête de nuit, cet épanouissement d’une -floraison versicolore et lumineuse parmi les massifs, les corbeilles, -les gazons, et même dans les feuillages des hauts arbres les plus -voisins de l’admirable demeure. - -Au delà de cette zone féerique, le parc s’étendait, nocturne, immense -et solitaire. D’un côté, il aboutissait à une terrasse monumentale, -longue d’un demi-kilomètre, en face de laquelle s’ouvrait le vide -énorme de l’Océan. Car ce domaine de Valcor, situé sur un promontoire -du Finistère, dans le voisinage de Brest, s’enveloppe de toute -la sauvage poésie qui fait de l’extrême Bretagne une région si -farouchement pittoresque. - -Ici, la terre et les eaux tiennent un tête-à-tête formidable. Les -lames qui battent ces côtes ont dans leur élan la poussée de tout -l’Atlantique. Et le rivage ne leur résiste que par un hérissement de -granit, monstrueux, tourmenté, indestructible,—force inerte, non moins -imposante que la force furieuse et déchaînée de la mer. - -En ce moment, sur le château de Valcor, dont la magnificence -architecturale et la situation merveilleuse font une des curiosités de -cette côte déjà naturellement si grandiose, planait la douceur d’une -splendide nuit d’été. - -Là-haut, contre le velours sombre du ciel, les constellations -semblaient aussi les fleurs de feu d’une prairie fantastique. Le -souffle ample et suave du large apportait une fraîcheur sans rudesse, -imprégnée d’aromes salins. - -Par les larges croisées ouvertes de toutes parts dans la magnifique -façade Renaissance, entre les tourelles, sous les grands toits Louis -XIII, aux saillies des avant-corps, s’échappaient des flots de musique -et des nappes de lumière, avec le frémissement de la danse. Sous les -lustres aveuglants des salons, tournoyait l’envolement de couples. -Toute la jeunesse aristocratique de Brest et des environs fêtait, -dans la griserie du plaisir, le dix-huitième anniversaire de la jolie -Micheline de Valcor. - -Cependant, les deux hommes qui s’étaient isolés, pour fumer, dans l’air -délicieux du soir, réunis seulement par le hasard de cette fantaisie, -semblaient n’avoir guère d’idées communes à échanger. - -Celui dont ils parlaient encore, et qui, pour la seconde fois, passait -devant leurs yeux, était pourtant, comme l’exprimait avec chaleur son -cousin, un personnage peu banal, et qui, à lui seul, pouvait fournir un -sujet intéressant à leurs propos. - -Le marquis de Valcor marchait lentement, à côté d’une femme qui, à la -distance où la voyaient les deux observateurs, et parmi les jeux variés -de l’ombre et de l’éclairage électrique, paraissait presque jeune et -assurément encore belle. - -C’était la comtesse Gaétane de Ferneuse. Veuve, elle habitait toute -l’année dans ses terres, qui touchent à celles de Valcor. Depuis des -siècles, une amitié traditionnelle unissait les deux maisons. On -retrouve, à travers l’histoire, côte à côte, comme frères d’armes dans -les plus célèbres combats, des Ferneuse et des Valcor. - -Sur le décolleté de sa robe en mousseline de soie crème incrustée de -chantilly noir, la comtesse avait jeté une écharpe en duvet neigeux. Sa -tête blonde, où tremblait le vol d’une libellule en diamants, émergeait -hors de cette mousseuse écume, comme celle d’une sirène dans la brisure -d’une vague. Son visage blanc et immobile, aux larges yeux fixes, -prêtait à cette illusion. Son expression était celle de la tristesse et -de la fierté. Cependant, elle inclinait légèrement le front du côté -du marquis, avec un air d’attention profonde, comme si elle eût voulu -saisir jusqu’aux moindres inflexions de sa voix. - -—«Voilà un flirt qui me paraît sérieux,» murmura José Escaldas. - -—«Un flirt!» répéta M. de Plesguen, choqué du mot. «Pour le compte de -leurs enfants, alors. Micheline et Hervé sont destinés l’un à l’autre. -Leurs fiançailles vont être bientôt officielles. - -—Hé!» riposta l’autre, «que les jeunes gens s’aiment, cela va sans -dire. Mais pourquoi voulez-vous que les parents aient dit leur dernier -mot? Voyez ... Ne forment-ils pas un beau couple?» - -Pour la troisième fois, le maître de la maison et sa compagne -revenaient à proximité. Une gerbe électrique éclaira en plein le visage -et la silhouette de Renaud. C’était vrai: à son aspect seul, on ne -pouvait douter qu’il ne fût QUELQU’UN. Sa taille haute, élancée, aux -épaules larges, se dessinait sous l’habit avec une vigueur élégante. -Comme il était nu-tête, on constatait la richesse drue de ses cheveux -foncés, à peine givrés de blanc aux temps. Une barbe brune, en pointe, -achevait bien le dessin général du crâne vaste, des joues fines, et -contribuait à l’énergie martiale de la physionomie. Les traits, pétris -de volonté, eussent été trop marqués de sécheresse peut-être, sans la -flamme séductrice du regard. Même ici, ce soir, dans l’artificielle -et inégale clarté, on devinait quelle puissance de suggestion -flottait dans ces prunelles qui, d’un bleu velouté au grand jour, -restaient maintenant indistinctes et ténébreuses. Ce qui échappe à la -description, c’était le charme hautain mais attirant, volontaire mais -souple, dont cet homme se savait doué et savait user, l’ayant exercé -sur bien des êtres, depuis les primitifs les plus rudes, jusqu’aux âmes -féminines les plus délicates, les plus compliquées, de la civilisation. - -—«Il a pourtant ses cinquante ans sonnés, mon beau cousin,» observa -Marc, impressionné par cette persistante jeunesse. - -—«Sans sa fille,» demanda l’autre, «ne seriez-vous pas son héritier? - -—Mais oui,» dit le représentant de la branche cadette. - -Sa réponse tomba sans regret ni emphase. Pourtant il était pauvre, et, -lui aussi, avait une fille, sa bien-aimée Françoise, pour laquelle il -eût souhaité les splendeurs princières dont se rehaussait le prestige -du chef de la maison. Mais Marc avait l’âme d’un gentilhomme. Au plus -profond de sa pensée, aussi bien que sur ses lèvres, existait, à -l’égard de la richesse, ce sentiment délicat qui n’est pas du dédain, -ni même de l’indifférence, mais une sorte de neutralité fière. - -D’ailleurs, la brièveté dominait dans son entretien actuel. Évidemment, -c’était par pure politesse qu’il échangeait quelques phrases avec son -compagnon. - -Celui-ci, au contraire, semblait ne pas prononcer une parole sans une -intention forte et secrète. En même temps, il examinait la physionomie -distinguée, mais peu expressive, de M. de Valcor-Plesguen. Il lançait -vers celui-ci des regards furtifs et aigus, comme si la connaissance -de son caractère lui eût importé plus qu’il n’eût voulu le laisser voir. - -Ces deux hommes, que réunissait un hasard de la courtoisie mondaine, -avaient eu, jusqu’à ce soir, peu de rapports l’un avec l’autre. Marc ne -voyait en José Escaldas qu’un employé, presque une espèce de parasite, -de son cousin. Depuis que le marquis avait ramené ce personnage en -Europe, au retour d’une de ses premières explorations, Escaldas restait -attaché à sa fortune, sans qu’on distinguât clairement à quel titre, ni -quels services il pouvait rendre à son tolérant patron. - -Jamais M. de Plesguen n’avait sympathisé avec le métis espagnol. -Toutefois, cette froideur avait dégénéré en méfiance depuis -qu’Escaldas, après avoir occupé pendant deux années une place de -directeur à la tête d’une des fabriques de caoutchouc établies par -Renaud sur ses territoires américains, était revenu précipitamment en -Europe. - -Ce retour, effectué en apparence pour des raisons de santé, marquait -un changement dans les façons du Bolivien. Marc se demandait comment -Renaud ne s’inquiétait pas de ce changement, et pouvait continuer à -faire son commensal et presque son homme de confiance d’un si douteux -individu. - -En ce moment même, la nuance de sarcasme que prenait la voix -d’Escaldas pour parler de son bienfaiteur, et ce que l’ombre laissait -apercevoir d’insistant et d’aigu dans ses yeux vifs comme deux perles -de jais, éclairant sa maigre et olivâtre figure, produisaient sur -M. de Plesguen une impression qui, se prolongeant, devenait presque -intolérable. - -—«Excusez-moi,» dit-il tout à coup en jetant son cigare. «Je rentre -dans les salons. Ma fille n’a plus de mère pour la suivre des yeux -quand elle danse. Et la chère petite ne s’amuse jamais complètement -lorsqu’elle ne voit pas dans quelque coin la vieille figure de son -papa.» - -Escaldas ouvrait la bouche pour protester contre ce mot de «vieille -figure», d’une modestie réellement exagérée. Il n’en eut pas le temps, -pas plus que Marc n’eut celui d’exécuter son projet de retraite. -Une scène inouïe les cloua sur place—à cette place, abritée par un -massif, où l’ombre, épaissie par le voisinage d’une nappe électrique -éblouissante, rendait leur présence invisible. - -A cette minute précise, Renaud de Valcor et M^{me} de Ferneuse -arrivaient dans cette région de clarté toute proche. Elégants et -graves tous deux, ils poursuivaient à voix basse leur causerie, dont -aucun geste, aucune exclamation, n’indiquait le caractère. Banalités -mondaines? sincère échange de préoccupations, de sentiments? davantage -encore? qui l’eût pu dire?... - -Mais, brusquement, ils arrêtèrent leur lente promenade. Leurs visages, -levés avec étonnement, se tournèrent dans une même direction. - -Des pas rapides foulaient le gravier. Quelqu’un venait vers eux, tout -droit, comme pour une communication qui ne supportait pas de retard. - -Quelques secondes de plus, et la marquise de Valcor était là, elle -aussi, dans la lumière, et avec une telle expression sur le visage que -les deux témoins involontaires, immobilisés dans leur abri, retinrent -leur souffle. - -Le couple qu’elle abordait ne s’y trompa pas non plus. Une catastrophe -éclatait sur la demeure en fête, ou bien elle allait se produire dès -que cette femme pâle et défaite parviendrait à formuler une parole, de -ses lèvres qu’on voyait trembler. - -—«Laurence!... Qu’est-ce qui vous arrive?...» s’écria Renaud. - -La marquise ne lui répondit pas. Son regard, chargé d’une fureur -sinistre, se fixait sur M^{me} de Ferneuse. Celle-ci, malgré sa fierté, -perdit un instant contenance, eut un mouvement de recul, tandis que ses -traits se décomposaient visiblement. - -Presque aussitôt, Laurence de Valcor trouva la parole. Des mots, -rauques mais distincts, sortirent de sa gorge contractée. - -—«Allez-vous en à la minute!» dit-elle à la comtesse. «Emmenez votre -fils ... Partez!... Que je ne vous revoie jamais, ni vous ... ni ce -misérable enfant!...» - -—«Laurence ... Perdez-vous la tête?...» demanda le marquis, du ton -d’un homme véritablement stupéfié. - -Un intervalle d’angoisse et de silence suspendit ce drame foudroyant. - -Les deux femmes, les yeux dans les yeux, paraissaient comme hypnotisées -l’une par l’autre. Dans le bouleversement de leurs impressions -réciproques, elles croyaient se voir face à face pour la première fois. - -L’avantage, en apparence, n’était pas du côté de celle qui insultait de -façon si odieuse une amie de toujours. Laurence de Valcor n’avait ni la -beauté, ni la hautaine tournure, de Gaétane de Ferneuse. - -Celle-ci, après le saisissement de la première seconde, s’était -reprise. Elle redressait sa taille altière et toisait la marquise avec -moins d’orgueil et de défi que de véritable dignité. - -—«Ne m’avez-vous pas entendue?... Je vous chasse, madame!... Je vous -chasse!...» prononça Laurence. - -Malgré l’égarement où elle était, M^{me} de Valcor n’élevait pas la -voix, ne faisait pas un geste, et gardait, dans une pareille tempête de -passion haineuse, la tenue de son rang, cette maîtrise extérieuse de -soi, dont une éducation séculaire a fait le signe de la race. - -Petite et brune, avec une certaine pauvreté de traits, rachetée par sa -distinction et la splendeur de ses yeux sombres, elle avait quelque -chose de mince et de menu dans toute sa personne, ce qui lui gardait un -air juvénile, bien qu’elle touchât à la quarantaine. - -Son mari lui prit les mains, la força de se tourner vers lui, la -regarda de cet air affectueusement dominateur auquel il savait qu’elle -ne résistait pas. Puis il parla de sa voix chaudement caressante, -s’adressant à elle comme à une enfant: - -—«Voyons, ma petite Laurence ... Calmez-vous, ma chérie ... Si vous -avez quelque chose sur le cœur, vous vous en expliquerez demain. Mais -c’est une erreur, un malentendu ... Laissez-moi vous en excuser auprès -de la comtesse ... - -—M’excuser!...» - -Elle bondit en arrière, arrachant ses deux frêles mains d’une étreinte -pourtant volontaire et forte,—plus forte de tout le prestige qu’avait -sur son cœur ce mari qu’elle adorait. - -Renaud insista, d’un ton cette fois impératif: - -—«Vous n’allez pas gâter cette fête, la fête de notre Micheline ... - -—Notre Micheline!... Ah! ma fille, ma pauvre petite fille!... - -—Elle divague ... C’est une crise de somnambulisme,» prononça -dédaigneusement M^{me} de Ferneuse. Vous savez, Valcor, on ne doit pas -discuter avec les fous. Je me retire.» - -Le marquis protesta, mais pour la forme, jugeant à peu près de même, et -craignant un scandale pire si l’on résistait à la volonté extravagante -de Laurence. - -Cet homme, tellement autoritaire et sûr de lui, paraissait—pour la -première fois peut-être de son existence—réellement embarrassé. Il -eut, entre les deux femmes, un mouvement d’hésitation. Que devait-il -faire? Allait-il offrir le bras à la comtesse, pour la mettre—ce qu’il -trouvait monstrueux—hors de chez lui? - -Elle vint à son secours avec une aisance et une ironie où elle gardait -le beau rôle. - -—«Ramenez Laurence, mon ami. Elle a plus besoin de votre appui -que moi. Et envoyez-moi mon fils, en lui disant que je suis un peu -souffrante, que je l’attends ici pour qu’il me reconduise à la maison.» - -M. de Valcor, la tête vide de pensées dans une situation si -déconcertante, obéit machinalement. Il plaça sur son bras la main de sa -femme, qui ne résista plus, mais qui se cramponna, pour marcher, à ce -soutien, comme prête à défaillir. - -M^{me} de Ferneuse les regarda s’éloigner sans changer d’attitude. Et -les deux spectateurs cachés de cet inexplicable éclat furent déçus -s’ils espéraient que, une fois seule, la femme si indignement traitée -aurait une exclamation de révolte, de douleur ou de crainte, qui leur -donnerait la clef du mystère. - -Elle resta debout, à la place où ses hôtes l’avaient laissée dans une -attitude pensive. Seulement elle ramena autour d’elle, d’un geste -frileux, son écharpe de plumes, comme traversée d’un frisson. - -Personne ne vint à elle, bien que dans les avenues voisines, sous les -arbres illuminés, passât plus d’un couple qui cherchait au dehors la -fraîcheur, l’isolement ou la poésie de ce beau soir. - -Mais qui se fût douté que pour les plus enviés et les plus brillants -acteurs de cette parade mondaine, l’heure de plaisir devenait une heure -de désastre et de lutte?... - -Les fleurs électriques s’épanouissaient sous les étoiles. On entendait -des chuchotements et des rires sous les calmes feuillages. L’énorme -château étincelait par toutes ses fenêtres et frémissait du rythme de -l’orchestre, qui jouait des valses lentes. - -Dans l’ombre, Marc de Plesguen chercha des yeux les yeux de José -Escaldas. A l’inquiétude désolée de ce regard, un coup d’œil de -férocité triomphante répondit. Le cousin de Renaud en eut froid entre -les épaules. Ses prunelles questionnèrent anxieusement le Bolivien. -Mais l’autre hocha la tête, et d’un coup de menton, indiqua la comtesse -toute proche. - -Cependant, un jeune homme accourait en bonds rapides et légers, -abordait la femme solitaire: - -—«Mère chérie!... Que me dit-on?... Vous êtes lasse?... Vous vous -sentez mal?... Mais pourquoi rester ainsi à l’écart?...» - -C’était un charmant et svelte garçon, aux traits d’une délicatesse -presque féminine, malgré la virilité de la moustache blonde. Sous -la lumière, un reflet d’or brillait sur la grosse mèche ondée qui -rehaussait son front gracieux. Sa voix, tout imprégnée en ce moment de -tendresse et de respect, se modulait en inflexions pénétrantes. - -—«C’est vrai, mère, que vous souhaitez partir?...» - -Il ne pouvait le croire. Ne savait-elle pas quel bonheur il goûtait -auprès de Micheline? Et il la connaissait, cette mère adorable. Que ne -supporterait-elle pas avant de lui causer un chagrin!... - -—«J’ai fait donner l’ordre d’atteler, mère chérie. Je vais vous -ramener. Mais, à moins que vous n’ayez besoin de moi, il faudra bien -que je revienne. Je dois conduire le cotillon avec mademoiselle de -Valcor. - -—Non, mon pauvre Hervé, tu ne reviendras pas. - -—Pourquoi? Ferneuse n’est qu’à deux lieues. Nous avons les irlandais, -ce soir. Avec ces chevaux-là, je puis être de retour dans une heure.» - -Gaétane secoua doucement la tête. - -La voix d’Hervé s’altéra tandis qu’il s’écriait: - -—«Oh! mais alors ... vous êtes donc véritablement malade? - -—Non, mon enfant. C’est bien pire. - -—Pire?... - -—Toi et moi, Hervé, nous sommes chassés de Valcor.» - -Il la regarda sans même s’émouvoir, tant les mots lui parurent -incompréhensibles. - -—«Fuyons cette maison, mon fils. Nous n’y remettrons jamais les pieds. - -—Que me dites-vous, ma mère? - -—Allons ... viens ... As-tu fait dire qu’on portât nos manteaux dans -notre voiture? Sinon, envoie le valet de pied les prendre. Nous ne -rentrerons pas dans les appartements. - -—Mère!... vous me rendez fou! - -—Je te dis qu’on nous chasse. Attendras-tu qu’on nous pousse dehors, -toi, un Ferneuse?» - -Hervé passa la main sur son front. - -—«On nous chasse ... Qui nous chasse? - -—La marquise. - -—Pourquoi? - -—Elle ne l’a pas dit. - -—Vous le savez?... - -—Peut-être. - -—Est-elle dans son droit?» - -En posant cette question, le malheureux jeune homme attachait sur sa -mère des yeux pleins d’une horreur et d’une douleur qui semblaient -implorer leur pardon d’éclater indomptablement. Il y avait une -appréhension indicible sur son visage, et en même temps une ferveur -filiale qui s’humiliait de cette appréhension, se maudissait de n’y -pouvoir résister. - -La comtesse de Ferneuse regarda longuement son fils, puis, d’une voix -calme: - -—«Si elle en a le droit?... Mais je donnerais ma vie pour le savoir.» - -Un inconnu redoutable s’évoqua dans la profondeur de l’accent, d’une -indéniable sincérité. Une sensation d’énigme étreignit le jeune de -Ferneuse, mais, du même coup, les vils soupçons cessèrent de violenter -son cœur de fils. - -Il fit le mouvement de s’agenouiller. - -—«Oh! pardon ... pardon ... mère ... - -—Y penses-tu!... On peut nous voir. - -—Ma mère, j’aurai raison de ceci. Il y a un homme qui m’en rendra -compte.» - -Elle ne répondit rien et prit son bras. - -Tous deux s’éloignèrent. - -Couple d’une grâce touchante et haute, cette mère, ce fils, beaux tous -deux, lui d’une jeunesse si fraîchement virile, elle d’une si noble -féminité, intacts quand même sous l’outrage, et d’une telle confiance -l’un dans l’autre. - -Leurs deux silhouettes s’effacèrent, à quelque distance, dans les -ténèbres. - -—«Mon Dieu!... C’est atroce!...» murmura M. de Plesguen, en se levant. - -Parlait-il de l’injurieuse expulsion, du supplice de cette femme, -à qui, malgré tout, son fils demanderait d’étranges comptes? du -brutal écrasement de l’amour au cœur de deux enfants irresponsables? -ou de l’oppressant mystère qui enveloppait tout cela? Lui-même ne -démêlait pas ses sentiments, secoué jusqu’au fond de sa nature timide, -bienveillante, affectueuse, par le souffle équivoque et violent de ce -conflit passionné. - -—«Monsieur de Valcor-Plesguen,» dit une voix pleine de signification -secrète. - -Marc se retourna, glacial. - -—«Non, monsieur Escaldas, épargnez-moi vos commentaires. C’est bien -assez qu’un étranger à notre famille ait assisté à ce triste incident -de son histoire intime. Elle n’en saurait, je le crains, tirer beaucoup -d’honneur. Il me serait pénible d’en parler. - -—Comment!» ricana l’autre, «c’est ainsi que vous le prenez avec -moi?... A votre aise, monsieur. Je ne vous en garderai pas rancune. Je -sais si bien qu’avec un mot je pourrais vous faire dresser l’oreille. -Vous auriez tant de raisons pour me supplier de parler, que cela me -semble tout à fait plaisant de vous obéir quand vous m’enjoignez de me -taire. - -—Je n’essaie pas de comprendre les rébus, monsieur,» dit Marc. - -Et, de sa démarche élastique, mesurée, d’homme de race et d’homme du -monde, il se dirigea vers la maison. - -Comme il en approchait, il hâta le pas. Un désir subit le prenait de -voir tout de suite sa fille, sa petite Françoise, de constater qu’elle -s’amusait d’un cœur insouciant, que rien du sombre nuage n’avait flotté -sur elle. - -«Malgré notre pauvreté,» pensa-t-il, «elle s’endormira ce soir plus -paisiblement que sa cousine, la riche héritière.» - -Ce fut comme un sentiment de revanche contre cette fortune de la -branche aînée, qui mettait un tel contraste entre les destinées des -deux jeunes filles. - -Lorsque Marc entra dans les salons, il les aperçut tout de suite l’une -et l’autre qui, au milieu d’un cercle de robes vaporeuses et d’habits -noirs, exécutaient un menuet. - -Un grand nombre de couples s’étaient arrêtés pour regarder les pas et -les figures de cette danse, que rythmait en sourdine un seul violon, -tandis que, dans la grande galerie, l’orchestre continuait à jouer des -valses. - -Micheline de Valcor et Françoise de Plesguen étaient toutes deux -d’une grâce délicieuse. Mais, à cet instant, la première, quoique -généralement plus admirée que sa cousine, ne soulevait pas, comme -celle-ci, à chaque évolution, des murmures charmés. - -C’est que Micheline, à l’étonnement de tous, glissait en mesure avec -raideur et distraction, sans les mines et les sourires que réclame -cette danse coquette, où Françoise faisait merveille. - -La fille du marquis était très pâle. On la crut même soudainement -souffrante. Seul, Marc de Plesguen devinait l’angoisse de ce jeune -cœur. Elle avait vu Hervé de Ferneuse quitter le bal sur un mot murmuré -par un valet, tandis qu’elle-même, valsant avec un autre cavalier, -ne pouvait recevoir de lui une explication ou un adieu. Aussitôt -après, s’échappant dans un vestibule pour tâcher de savoir ce qui se -passait, elle avait entendu près du seuil les voix de ses parents, qui -rentraient ensemble du parc. Micheline s’était avancée, juste à temps -pour saisir cette phrase, prononcée par sa mère: - -—«Demain, monsieur, vous saurez de moi ce que je n’ai, du reste, point -à vous apprendre. Ce soir, je n’oublierai pas que je suis maîtresse de -maison et que je me dois à nos invités.» - -Puis, comme elle apercevait leur fille: - -—«Micheline,» avait murmuré cette femme, bouleversée par un étrange -désespoir, «aie du courage, ma pauvre petite ... Danse ... Montre-toi -gaie ... Souviens-toi que tu es une Valcor ...» - -C’est sur ce mot que la jeune fille venait de rentrer dans les salons. -Malgré toute sa vaillance,—car elle ne manquait ni d’énergie ni de -fierté,—Micheline ne pouvait plus montrer l’entrain radieux qui, -au début de cette fête, faisait d’elle l’image même de la jeunesse -heureuse. - -Et quelle séduisante image, avec sa taille élevée, souple et svelte, -son visage aux traits purs, qui reproduisait, affiné, celui de son -père, mais qu’illuminaient, d’une douceur ardente, les sombres yeux -veloutés de sa mère, son merveilleux sourire, sa chevelure brune -gonflée d’une sève impétueuse sur la délicate blancheur de la nuque et -du front. - -Micheline de Valcor, d’une beauté célèbre parmi la vieille aristocratie -bretonne, à laquelle appartenait sa famille, aussi bien que dans le -grand monde parisien où elle commençait à paraître, fille unique d’un -homme riche et dont la carrière, déjà si brillante, ne paraissait point -atteindre son apogée, n’avait pas accompli ses dix-huit ans, qu’on -célébrait ce soir, sans avoir vu se présenter des partis plus ou moins -acceptables, et dont quelques-uns même semblaient dignes d’une si -parfaite destinée. - -Elle les avait refusés tous. - -Ses parents, malgré d’assez vives insistances en faveur de quelques -prétendants hors de pair, s’étaient gardés de pousser leurs -prédilections jusqu’à la contrainte. Ils aimaient trop tendrement leur -fille pour essayer de lui édifier un bonheur qu’elle n’eût pas choisi. - -Ce ne leur fut point chose difficile que de deviner ses sentiments -envers son ami d’enfance, Hervé de Ferneuse. Ils n’y virent rien à -reprendre, et se contentèrent de laisser un peu couler le temps pour -s’assurer que ces sentiments étaient bien de ceux qui durent et qu’on -ne saurait contrarier sans une cruelle inconséquence. Maintenant, -ils étaient fixés. Le penchant réciproque des deux jeunes gens avait -résisté à la séparation des trois années passées par Hervé dans un -régiment de cavalerie. - -Le fils de Gaétane était un esprit singulier, d’une gravité rare, -absolument dédaigneux du plaisir, et que la science attirait. - -De retour à Ferneuse, après son temps de service militaire, il y -organisa un laboratoire, ou, désormais, il passa ses journées. - -En dehors des problèmes dont il poursuivait la solution, il n’avait -de pensée que pour M^{lle} de Valcor. Élevé près de sa mère, par des -précepteurs ecclésiastiques, Hervé était un chaste, avec une teinte de -mysticité, un de ces êtres faits pour se donner entièrement à un amour -unique, et pour mettre dans cet amour tout l’idéal de leur âme avec -toute la chaleur de leur sang. - -Jamais il ne l’avait compris comme ce soir, où, presque officiellement, -sa vie s’enchaînait enfin à celle de Micheline. - -Elle et lui ne craignaient plus de danser trop fréquemment ensemble. -Tout le monde savait que les fiançailles seraient annoncées d’un jour -à l’autre. Aussi, malgré le devoir mondain qui obligeait M^{lle} de -Valcor à ne pas montrer de préférence parmi les invités de ses parents, -elle pouvait garder des tours de faveur à son cher et charmant Hervé, -grâce à la discrétion des autres cavaliers, qui se faisaient un -scrupule de réclamer une valse à la ravissante amoureuse. - -C’est au milieu de cette idylle que tomba le coup de foudre. - -M^{me} de Valcor, plus soucieuse pourtant du bonheur de son enfant que -cette enfant elle-même, venait, avec la plus irréparable violence, de -briser ce bonheur. - -Sans comprendre encore de quelle tragique gravité était le drame où -sombrerait demain sa félicité ingénue, le miracle divin de sa jeune -destinée éblouissante, Micheline sentait sur ses fraîches épaules -décolletées un appesantissement de catastrophe. - -Qu’elles étaient fragiles pour supporter ce qui tomberait bientôt -sur elles, ces douces épaules à la chair si pure, ignorantes de tout -frisson voluptueux ou brutal, ne connaissant encore que le contact -candide et léger des petites perles réunies en rang nombreux afin -d’engainer très haut le cou élancé, lilial. - -Quand le menuet—un supplice!...—fut terminé, M^{lle} de Valcor partit -à la recherche de son père. Celui-ci lui donnerait une impression -nette, un mot d’ordre décisif. Elle avait une confiance absolue dans -ses résolutions d’homme au prompt coup d’œil, à la volonté sûre, qui -se détermine dans la vie comme un capitaine sur un champ de bataille, -toujours prêt aux surprises, et d’un sang-froid capable d’y faire face. - -Elle trouva le marquis près du buffet, où il conduisait une dame, avec -une bonne grâce souriante et aisée, telle que sa fille elle-même se -demanda si elle ne sortait pas d’un mauvais rêve. - -Elle y rentra bien vite, la pauvre enfant,—et pis que dans un rêve, -dans une réalité accablante,—lorsque, un instant après, quand il put, -sans affectation, s’approcher d’elle, qu’il voyait plus blanche que sa -robe neigeuse, il lui dit d’une voix basse et expressive: - -—«Micheline, je compte sur toi pour que cette maison reste au-dessus -de la malveillance et des jugements vulgaires. Hervé ne reparaîtra plus -ici ce soir ... - -—Ce soir?» répéta-t-elle avec une lèvre tremblante d’anxiété comme -pour demander: «Seulement ce soir, n’est-ce pas?» - -Elle n’eut pas de réponse. Et cependant elle ne put pas douter que son -père n’eût compris. Il ajouta simplement: - -—«Pour tout le monde, une indisposition de M^{me} de Ferneuse a forcé -son fils à la ramener chez elle. Tu m’entends bien, Micheline?... Je -peux me fier à ton orgueil, mon enfant? - -—Mon père,» balbutia-t-elle, «il y a donc autre chose? - -—Pas ce soir. Pas plus pour toi que pour moi,» répondit-il. - -Il se détourna. Et ce qu’elle avait cru saisir de détresse personnelle -dans son accent, ne fut pas pour lui enlever l’appréhension affreuse -qui lui étreignait le cœur. - -Elle revint dans le bal, marchant comme une somnambule, mais la volonté -tendue à jouer son rôle de jeune fille heureuse, tout au plus assombrie -par le départ—ce contre-temps fâcheux, accidentel—d’une amie de la -maison. - -—«Madame de Ferneuse s’est trouvée subitement malade,» dit-elle à -Françoise de Plesguen. «Son fils a dû la reconduire. Veux-tu me céder -ton cavalier pour le cotillon? Le prince Gilbert devait être conducteur -en second. Il connaît toutes les figures. Je ne puis demander à -personne autre ...» - -La physionomie blonde et mignarde de Françoise, ce visage frais et -chiffonné comme un pastel de La Tour, qui prenait dans le menuet, -avec des grâces surannées, un petit air Louis XV tout à fait de -circonstance, se troubla aussitôt de telle façon que Micheline s’en -fût aperçue, sans le voile interposé entre son regard et les choses -extérieures. - -Mais M^{lle} de Valcor ne voyait plus rien distinctement. Elle ne -remarqua pas la flamme mauvaise dont brillèrent les claires prunelles -de sa cousine. - -—«Non,» dit Françoise d’un ton sec. «Le prince Gilbert doit danser le -cotillon avec moi ... - -—Le prince Gilbert,» répéta quelqu’un à côté des deux jeunes filles. -«Quelle malice dites-vous sur le prince Gilbert, mesdemoiselles?» - -Elles se tournèrent. Un jeune homme était là, petit, d’une taille -bien prise, à la physionomie particulièrement séduisante avec son -teint mat, sa jolie moustache brune, ses yeux d’or, qui, parfois, -s’assombrissaient en s’alanguissant. Une expression très prenante, -à la fois légère et voluptueuse, teintée d’une ombre mélancolique, -donnait de la poésie et de la beauté à ce visage dont les traits, à les -détailler, n’eussent rien offert de remarquable. - -C’était l’arrière-petit-fils d’un héros de l’Empire, le maréchal -Gairlance, prince de Villingen. Lui-même venait d’hériter du titre, il -y avait moins d’un an, après la fin tragique d’un oncle représentant la -branche aînée, qui, presque octogénaire, s’était fait tuer en duel. - -Le prince Gégé—comme on l’appelait à cause de sa double initiale, -dans le Paris où l’on s’amuse, et où il s’amusait plus absurdement que -quiconque—achevait de dissiper dans le plaisir le patrimoine conquis, -par les hauts faits de son bisaïeul, et qui lui arrivait, d’ailleurs -fort entamé. Fin tireur et beau joueur, il usait de même les derniers -restes de la hardiesse familiale dans les salles d’armes ou devant le -tapis vert. - -De ce jeune viveur, Françoise de Plesguen était éprise avec tout -l’aveuglement de son âge et dans son ignorance de la vie. - -Elle venait de tressaillir en entendant sa voix. - -Nerveusement, sans douter une minute qu’il ne revendiquât son droit -de danser le cotillon avec elle,—car il lui faisait la cour, comme à -toutes, et chacune se croyait seule,—elle lui expliqua: - -—«Nous ne disions pas de malices. Il s’agit»—elle sourit finement, -avec ses petites mines à la Watteau,—«d’une affaire très grave. -Micheline a perdu son conducteur de cotillon. - -—Monsieur de Ferneuse? - -—Oui.» - -Le prince Gilbert regarda M^{lle} de Valcor. Qu’elle avait une figure -étrange, avec ce tremblement au bord des lèvres! - -—«Un accident?...» demanda-t-il. - -—«Oh! à peine,» fit Micheline avec une vivacité superflue. «Sa mère un -peu souffrante ...» - -Et Françoise reprenait, en l’imprudence de sa sécurité: - -—«Il vous aurait déjà fallu guider ce pauvre Hervé, qui n’arrivait -pas encore à se débrouiller dans les figures après quinze jours de -répétitions. Vos lumières, prince, seront encore plus indispensables. -Et si je n’avais pas attesté la promesse que je vous ai faite de cette -danse, ma cousine voulait vous prier ... - -—De suppléer monsieur de Ferneuse?...» interrompit Gilbert avec -une joie si hâtive que sa voix s’en altérait. «Ce me serait un tel -honneur!... Mademoiselle,» dit-il à Micheline, «je suis humblement -à vos ordres. Votre cousine est trop aimable pour ne pas céder son -cavalier à la raison d’État. Et, d’ailleurs, la charmante mademoiselle -de Plesguen n’est pas en peine de me remplacer par un plus digne.» - -Françoise sentit son cœur s’arrêter. - -C’était sa première expérience de la vie, c’est-à-dire de la lutte, -où, le plus souvent, la force l’emporte. Sa cousine représentait une -force suprême: l’argent. Elle, Françoise, n’avait au monde que sa grâce -fluette et souriante, qui la faisait croire sans caractère. Pourtant, -sous ce petit masque puéril de bergère de Saxe, se voilait un sentiment -tenace et terrible: la jalousie. Depuis l’enfance, elle enviait -Micheline. Ce soir, ce ne fut plus seulement de l’envie, mais une -meurtrière fureur qui éclata en elle, quand son regard suivit M^{lle} -de Valcor partant au bras du prince Gilbert, pour organiser le cotillon. - -Quel espoir n’avait-elle pas mis dans cette heure escomptée entre -toutes, où le caprice des figures tantôt l’entraînerait, légère et -glissante, aux bras du jeune homme, tantôt la laisserait assise -auprès de lui à échanger de doux chuchotements! Elle avait cru qu’il -l’attendait, cette heure, avec une impatience égale à la sienne. Il -n’avait pas fallu à sa naïveté beaucoup des fadeurs que débitait si -bien le beau Gilbert, pour le supposer amoureux d’elle. - -Pauvre petite! à peine sortie du couvent où la maintenait la -sollicitude timorée de son père, ayant perdu sa mère si tôt qu’elle ne -se la rappelait même pas, elle offrait, dans son âme incertaine, un -mélange de candeur, de chimère, d’instincts dangereux, d’enthousiasmes -indomptables, qui la vouait aux actions extrêmes, dans le bien comme -dans le mal, mais qui surtout la laissait sans défense contre les -pièges du destin. - -—«Je vais t’envoyer un cavalier,» lui avait dit Micheline. - -Françoise était restée muette, comme pétrifiée. Aussi eut-elle un -sursaut de saisissement quand elle entendit presque à son oreille: - -—«Il vous reviendra, le beau prince Gilbert, mademoiselle de Valcor -... Il vous reviendra quand je le voudrai.» - -Le premier mouvement de la jeune fille fut de fierté blessée. Mais, -lorsqu’elle eut reconnu celui qui lui parlait, la surprise l’emporta. - -—«Vous, monsieur José!... Et pourquoi m’appelez-vous mademoiselle de -Valcor? Mieux que personne, vous savez qu’à peine avons-nous le droit -de joindre ce nom à notre nom de Plesguen. - -—Mieux que personne je sais peut-être autre chose,» riposta José -Escaldas. - -Il souriait, avec l’air mystérieux qu’il prenait, voici des années, -quand il racontait aux deux cousines quelque histoire effrayante des -pampas. Il avait été pour elles un grand camarade, et ni l’une ni -l’autre n’eût songé à se méfier de lui ou à le tenir à distance, comme -l’avait fait tout à l’heure le père de Françoise. - -Celle-ci, sans même s’offusquer de sa libre allusion au prince -Gairlance, tout à coup distraite et intriguée, comme une enfant qu’elle -était encore, questionnait de ses yeux élargis et scintillants, ce brun -visage familier. - -Les traits maigres et arides de José Escaldas, ses cheveux poussés -trop en arrière sur son front jaune, sa courte barbe, frisée et -grisonnante, son corps étriqué, sans aisance dans l’habit noir, -prenaient un certain air fatidique pour cette imagination de vingt ans, -dont l’élasticité rebondissait vite à l’espérance. - -—«Qu’est-ce que vous me racontez, monsieur José?» dit Françoise avec -son prompt sourire, «Êtes-vous devenu sorcier? - -—Peut-être. - -—Et vous exerceriez votre pouvoir en ma faveur?» ajouta-t-elle, -croyant suivre un badinage, mais soulevée au fond par ces désirs si -puissants de la jeunesse qui ne trouvent invraisemblable aucune de -leurs réalisations. - -—«Vous ne savez pas à quel point,» répliqua-t-il avec un air de -gravité impressionnante. «Et, ce jour-là, vous trouveriez le prince -Gairlance un trop piètre parti pour vous.» - -Françoise eut dans ses prunelles transparentes d’aigue-marine un éclat -malicieux et ravi. On y lisait, comme si elle l’eût crié tout haut: -«Un parti?... Mieux que cela ... Celui que j’aime, celui que je serai -toujours trop heureuse de choisir.» - -—«Ah!» soupira Escaldas, «si j’avais seulement un allié avec moi! - -—Lequel? - -—Votre père. - -—Mon père!...» s’exclama Françoise, étonnée. «Il n’a d’autre pensée -que mon bonheur. Et d’ailleurs je lui fais faire tout ce que je veux. - -—Eh bien, décidez-le à m’entendre. - -—Mais, monsieur José, vous pouvez lui parler quand bon vous semble. - -—Pas, je le crains, sur un certain sujet. - -—Dieu, que vous êtes énigmatique! Je suis dévorée de curiosité. Vous -causerez avec papa dès demain. - -—Où cela? - -—N’importe! Ce n’est pas difficile, puisque, en ce moment, nous -habitons le château et vous aussi. - -—A demain donc, mademoiselle Françoise, car voici, je crois, quelqu’un -qui attend pour vous inviter à danser.» - -Un jeune homme, en effet, un cavalier tellement indifférent à -Françoise, qu’elle l’accepta sans même le regarder, s’inclina dès qu’il -vit s’écarter José Escaldas et sollicita l’honneur du cotillon avec -M^{lle} de Plesguen. Celle-ci mit la main sur son bras, et se laissa -emmener vers la grande galerie, où Micheline et le prince Gilbert -entamaient la première figure. - -Malgré la griserie d’illusion donnée à Françoise par les étranges -propos de José Escaldas, la jeune fille ne put surmonter sa souffrance -en constatant l’air de triomphe et de fatuité, le galant empressement -auprès de sa danseuse, qui éclataient dans toutes les façons, -d’ailleurs parfaitement élégantes, du prince Gilbert. - -M^{lle} de Valcor et lui formaient un beau couple, en dépit de la -taille médiocre de Gairlance, qui atteignait tout juste celle de -Micheline. Mais il avait une grâce mâle et assurée, une séduction -incontestable, et il était là sur son terrain d’homme du monde -accompli, dirigeant avec un art aimable les fantaisistes figures du -cotillon, et dansant à miracle, avec un rien de négligence, qui -marquait son dédain complaisant pour l’exercice frivole où il excellait. - -Tant de conquérantes vertus, dont s’émerveillait la galerie féminine, -restait sans effet sur sa ravissante partenaire, la seule entre toutes -qu’il eût voulu toucher. - -Micheline de Valcor, les yeux noyés d’un rêve triste, un sourire voulu -sur les lèvres, dansait sans lui parler, sans le voir pour ainsi dire, -et, même dans la valse, quand Gilbert enlaçait son corps souple, il la -sentait très loin de lui. - -«Ah!...» se dit-il, «elle ne serait pas si absorbée pour un malaise de -sa future belle-mère. Une fille de tête comme celle-là!... Il y a autre -chose. Est-ce que cela craquerait du côté de son petit séminariste de -Ferneuse?... Ça m’éviterait la peine d’éliminer le freluquet, comme -j’en ai si furieusement envie. Je voudrais voir ce gaillard-là sur -le terrain ... Mais, le plus sûr, c’est une bonne brouille entre les -amoureux. Cette belle créature aux yeux de braise et de velours se -doute peut-être enfin qu’un blondin à figure de Carême n’est pas du -tout son affaire ...» - -Cependant les salons de Valcor s’étaient peu à peu désemplis. Les -invités venus de Brest ou de châteaux éloignés se retiraient les uns -après les autres. Une vingtaine de couples, tout au plus, achevaient le -cotillon. C’étaient, pour la plupart, des amis intimes qui recevaient -l’hospitalité dans l’immense château. - -Déjà, sur les massifs, étoilés de fleurs électriques, la pâleur d’une -aube d’été glissait, fanant les calices de lumière. - -Brusquement, ils s’éteignirent tous dans le parc, tandis que, sous les -plafonds éblouissants, la jeunesse inlassable ne se doutait guère que -cette nuit de plaisir cédait déjà la place au jour. - -A ce moment, Renaud de Valcor, laissant enfin ses traits se crisper -d’inquiétude, se réfugia, pour se détendre de la pénible contrainte, -dans un petit salon qu’il croyait désert. - -Tout de suite, il y aperçut sa femme. - -Laurence était abattue sur un divan, la tête renversée sur les -coussins, les yeux mi-clos, pâle comme une morte. Une telle douleur -dévastait son visage que son mari n’osa, cette fois, la traiter ni en -malade ni en enfant. - -—«Montons,» lui dit-il. «La maison ne contient plus que nos hôtes, qui -y sont chez eux. Vous pourrez enfin m’expliquer ...» - -La marquise tourna vers lui ses yeux sombres et doux, où il vit une -expression pareille à celle d’une bête inoffensive sur laquelle se -lèverait le couteau du chasseur. - -Jamais elle n’avait lutté contre lui, fût-ce une minute. - -Il comprit l’affreuse angoisse qu’elle éprouvait à l’accuser, et, -quelle que fût cette accusation, il se dit qu’il en triompherait -aisément dans ce cœur tendre. - -—«Chère Laurence,» murmura-t-il, «quel que soit le mal que vous soyez -en train de vous faire à vous-même, je jure de vous en guérir. Venez -... Dites-moi ce qui vous tourmente ... Ayez confiance en moi.» - -Sans répondre un seul mot, elle se laissa prendre la main, se leva et -le suivit. - - - - -II - -_LA CACHETTE_ - - -PAR les immenses escaliers de pierre, à marches basses, recouvertes -de tapis somptueux, par les corridors larges comme des galeries, le -marquis et la marquise de Valcor s’éloignèrent de la salle de gala où -s’achevait le cotillon. - -Tout à coup, en arrivant sur un palier du second étage, dans l’aile où -se trouvaient leurs appartements privés, Renaud et Laurence surgirent -en la blême lumière de l’aube. Le jour naissant éclairait une vaste -antichambre, tendue de tapisseries sombres entre les boiseries -sculptées. Par les hautes fenêtres à petits carreaux, s’offrait une -vue grandiose, d’une solitude infinie, que l’heure incertaine et -mystérieuse emplissait de tristesse. - -L’esplanade entourant le château aboutit, de ce côté, à la terrasse -qui surplombe la mer, car c’était ici l’aile extrême de l’édifice. -Les cimes des arbres séculaires qui bordent cette terrasse, et une -assez longue rangée de ses balustres blancs, se détachaient sur le -glauque abîme. Vers la droite, la crête aiguë d’un promontoire rocheux -hérissait, contre la lividité des eaux et du ciel, ses dentelures d’un -noir d’encre, brodées d’un fil d’or rose par le soleil levant. - -Le couple troublé frissonna, malgré la familiarité d’un tel cadre, en -passant soudain des clartés de la fête et de ses échos joyeux à cette -pâleur et à ce silence de la Nature. En même temps, ils se virent l’un -l’autre, avec des traits que la jeunesse enfuie ne défendait plus -contre les meurtrissures d’une nuit blanche, dont le souci plus que le -plaisir avait allongé les heures. - -—«Où me conduisez-vous donc, Laurence? Dans le nouvel appartement de -Micheline?» - -De la tête, M^{me} de Valcor fit signe que oui. Elle mit la main sur le -bouton d’une porte. - -Pour ses dix-huit ans accomplis, Renaud offrait à sa fille, au lieu de -l’unique chambre d’enfant occupée jusqu’ici par elle, un ensemble de -pièces, dont la décoration et l’ameublement représentaient un somptueux -cadeau. - -«Quand, plus tard, elle reviendra nous voir avec son mari,» s’étaient -dit les parents entre eux, «il faut qu’elle trouve ici une installation -bien à elle, et qui lui plaise.» - -Malgré les efforts de l’architecte et du maître tapissier, qui devaient -livrer tout en état pour le jour de l’anniversaire, les travaux -restaient inachevés. - -Une pièce n’était pas faite. - -Laurence y conduisit son mari. - -Ce devait être un boudoir-bibliothèque. Micheline, qui adorait -les livres, et en possédait de charmants,—éditions rares, -reliures précieuses, mignons volumes presque illisibles dans leur -finesse,—avait souhaité qu’on aménageât pour eux la chambre où elle se -tiendrait le plus volontiers. En vue de cette destination, elle avait -choisi la moins grande, mais la mieux située, dans la tourelle d’angle -la plus rapprochée de la mer. - -C’était un cabinet de forme irrégulière. On y accédait par trois -marches. Deux fenêtres, étroites et accouplées, s’ouvraient sur -l’Océan, bordé à perte de vue par des rochers farouches. - -L’idée d’être chez elle dans cette retraite enchantait la rêveuse -Micheline. Son désir de la rendre aussi originale que possible, et ses -hésitations à ce sujet, n’avaient pas été pour peu de chose dans le -retard apporté aux travaux. La veille seulement les ouvriers avaient -attaqué un mur, où M^{lle} de Valcor voulait faire creuser une niche, -que l’on garnirait de rayons pour certains de ses livres. - -—«Vous reconnaissez cette chambre?» demanda Laurence à son mari. - -—«C’était mon cabinet de travail, quand j’étais jeune homme,» répondit -Valcor. «Je vous l’ai dit cent fois. Micheline—la chérie!—a trouvé là -une raison de plus pour en faire son studio. - -—Alors,» reprit la marquise d’une voix tremblante, «vous n’avez pas -oublié votre cachette? - -—Ma cachette!...» - -L’expression atterrée de Valcor glaça Laurence. Elle n’était point -préparée à voir sur les traits de son mari une pâleur si soudaine et si -lugubre, une telle contraction d’effroi. - -Il ne fut pas long à se reprendre. Quelques secondes, et ce mâle -visage, d’une souriante énergie, redevenait lui-même. - -Trop tard! - -L’épouse qui, jusque-là, espérait encore on ne sait quelle -invraisemblable justification, se sentit glisser jusqu’au fond -du doute. Elle demeurait consternée de son succès, éperdue de ce -renversement des rôles, elle, la timide, si heureuse à l’ordinaire de -plier devant ce souverain esprit. - -—«Oui, Renaud,» répéta-t-elle, «votre cachette. Ce réduit si bien célé -dans le mur qu’il a fallu la pioche des maçons pour le mettre à jour. -Ce réduit contenant votre horrible secret.» - -Il fit peser sur elle un regard violent. - -—«Vous avez donc osé,» demanda-t-il, «toucher à quelque chose ici sans -me prévenir, sans m’appeler?... - -—C’est aujourd’hui même,» reprit Laurence, «qu’en creusant la paroi, -les ouvriers ont découvert une cavité contenant les lettres que vous -aviez autrefois si bien cachées. Micheline était là, donnant ses -indications. Elle m’apporta le mince paquet, en riant de l’aventure, -et sans en briser le cachet, grâce au ciel! Elle et moi, nous crûmes -à quelque relique plus ancienne que nous tous. «C’est ton père qui -l’ouvrira,» lui dis-je. Et je laissai là ces papiers. Distraites -par les préparatifs de la soirée, nous n’y pensâmes plus, ni l’une -ni l’autre. Mais, plus tard, en m’habillant pour le bal, sur un pli -saillant, je crus reconnaître votre écriture ... - -—Et vous avez lu?» demanda-t-il. - -Maintenant, Renaud avait reconquis son sang-froid, jusqu’à renoncer -même à manifester de la colère. Ce fut avec une espèce d’ironie -bienveillante qu’il posa la question. - -Le trouble de sa femme grandissait, au contraire. Elle se tordit les -mains. - -—«J’ai lu ... J’ai lu ... la chose abominable! Ah! croyez-le bien, -ce n’est pas la jalousie qui me déchire le plus. Si j’étais seule à -souffrir!...» - -L’angoisse la suffoqua. Les mots moururent dans sa gorge, tandis -qu’elle attachait sur son mari des yeux qui n’arrivaient pas à perdre -leur infinie douceur, de larges prunelles d’ombre amoureuse, toutes -noyées par une douleur sans nom. - -Il eut pitié d’elle, car il appréciait sa grâce inoffensive, sa -dévotion à toute épreuve. D’ailleurs, il croyait voir se réduire le -problème à un orage sentimental, et son épouvante première diminuait. - -—«Comme vous avez tort de vous tourmenter si follement, ma pauvre -Laurence! Y a-t-il rien en ce monde qui soit irréparable? - -—Quelle réparation offrirez-vous à ces malheureux enfants?» - -Renaud regarda sa femme sans répondre. - -—«Où alliez-vous donc?» reprit celle-ci au bout d’un instant. -«Pourquoi les laisser dans une illusion si dangereuse? Quand -comptiez-vous anéantir leur beau rêve? Qu’attendiez-vous?» - -Valcor continuait à se taire. Ses yeux ne quittaient pas les lèvres de -Laurence, comme s’ils eussent tâché d’y surprendre des mots qu’elle ne -disait pas. - -—«Vous n’aviez pourtant pas l’intention de les laisser tomber dans -ce piège infernal?... Oh! Renaud, parlez!... protestez!... Ma raison -s’égare ... - -—Précisément,» dit-il, «vous n’êtes pas en possession de vous-même. Je -ne puis vous répondre maintenant.» - -Elle gémit sous l’assaut d’une pensée plus atroce, ainsi que dans les -tenailles d’une torture physique. - -—«O Dieu!... Si Micheline allait en mourir!» - -Le marquis tressaillit, lui aussi, comme touché brusquement par un -fer rouge. De nouveau, malgré sa maîtrise de lui-même, sa physionomie -s’altéra. Pourquoi Micheline mourrait-elle? Sa Micheline, sa fille -adorée, son orgueil, sa joie!... - -—«Allons!» fit-il d’un ton dur, «c’est assez de récriminations et -d’équivoques. Où sont ces papiers? Laissez-moi les lire. Je vous -répondrai quand j’aurai pesé toutes les données de la situation. - -—Toutes les données!... Il n’y en a qu’une qui compte, et elle n’a -pu sortir une heure de votre mémoire! Croyez-vous donc que ma douleur -soit celle de l’épouse bafouée!... Avez-vous besoin de vérifier vos -anciennes lettres d’amour, afin de mesurer mon offense et de découvrir -un moyen de la leurrer? Peu m’importe que votre aventure se soit -terminée avant notre mariage, ou que vous ayez trahi plus tard ma -tendresse. Ce qui m’aurait tuée, si j’eusse été la seule victime, ne me -touche qu’à peine auprès de la révélation affreuse.... - -—Mais quelle révélation?...» s’écria Renaud, lui saisissant le bras -presque brutalement. - -—«Hervé est votre fils. - -—Mon fils!...» - -Il recula. L’expression de son visage était bien la plus immense, la -plus sincère stupeur. - -—«Quel homme êtes-vous donc pour jouer ainsi la comédie devant moi, -qui ai vu!...» murmura Laurence. «J’avais une telle confiance en -vous!... - -—Ce que vous avez vu!...» répéta son mari avec la promptitude d’un -duelliste qui pare une botte mortelle, «Mais, imprudente que vous êtes, -vous me faites l’effet de quelqu’un qui boirait le poison destiné à -un autre. Vous avez lu ce qui devait tromper d’autres yeux. Le piège -n’était pas tendu pour vous. Votre découverte est fausse. Hervé n’est -pas mon fils. Il n’y a jamais rien eu entre madame de Ferneuse et moi.» - -Un éclair de délivrance, un faible sourire, détendirent cette -physionomie de femme, en dévoilant d’autant mieux toute sa douleur. Ce -fut touchant, puis cruel, par l’immédiate rechute. - -—«Ah! Renaud, je donnerais mon sang pour vous croire. - -—Je vous dis la vérité, Laurence. Je vous le jure sur la tête de -Micheline.» - -De nouveau, elle espéra. Le serment vibrait d’une telle fougue de -vérité! Valcor, esprit audacieux, n’avait qu’une superstition: sa -fille. Il ne se parjurerait pas sur cette tête sacrée. - -Laurence, jusque-là debout, se laissa tomber sur un escabeau, seul -siège de cette pièce, qu’encombraient des échelles et des outils de -maçons. La force lui manquait pour croire à l’invraisemblable salut. -Elle tremblait de ne pouvoir se laisser convaincre. - -Son mari la vit plus blanche que la proche muraille où séchait le -plâtre frais. La malheureuse grelottait sans même s’en apercevoir, dans -ce matin blafard, et avec cette robe décolletée, d’où sortaient ses -grêles épaules. Une pitié, qui n’était pas feinte, imprégna les traits -et l’accent de cet homme, qui, pourtant, n’avait jamais aimé d’amour -celle qui souffrait si horriblement, là, devant lui. - -—«Venez dans votre chambre, ma pauvre Laurence. Il fait glacial ici. -Vous mettrez un châle. Ne pouvons-nous pas nous expliquer ailleurs?» - -Elle regarda vers l’angle où la pioche des ouvriers avait mis la -cachette à jour. On y voyait encore une boîte de tôle ouverte, une -simple caissette à biscuits, dans laquelle, sans doute, les papiers se -trouvaient à l’abri de l’humidité. - -—«Oh!» reprit-elle, comme si des paroles sur le chaud ou le froid ne -parvenaient même pas à ses oreilles. «Il y a si longtemps!... Vous ne -vous rappelez plus quelles preuves vous avez vous-même rassemblées là -exprès. Quand vous les reverrez, vous serez confondu!... - -—Êtes-vous sûre que c’est moi qui les ai rassemblées? Êtes-vous sûre -qu’elles sont authentiques? - -—Qui donc, sinon un amant, prêt à s’expatrier, comme vous l’étiez -alors, scellerait dans un mur, sous une tapisserie soigneusement -replacée ensuite, les témoignages d’un bonheur coupable, et d’une -paternité illicite? Si vous reveniez vivant, vous deviez retrouver -ces souvenirs. Si vous périssiez au loin, vous pouviez en indiquer le -secret à un ami, ou bien les laisser ensevelis à jamais. Il y avait -tant de chances pour qu’on ne les retrouvât que dans des siècles, quand -le château tomberait en ruines. - -—Alors,» demanda Renaud, «comment expliquez-vous que j’eusse donné cet -appartement à ma fille, que je lui eusse permis de faire creuser cette -muraille, où se trouvaient abrités des documents si dangereux?» - -Elle se tut. Son regard vacilla, comme si sa raison même faiblissait. - -—«Comment avez-vous pu, Laurence, concevoir cette monstruosité, que -j’eusse consenti à laisser ma fille épouser son propre frère, n’y -eût-il qu’une probabilité sur mille qu’un lien si scandaleux existât -entre elle et Hervé de Ferneuse?» - -Maintenant, le ton du marquis exprimait la réprobation, l’honneur -blessé. Le trouble,—tellement inaccoutumé chez lui,—dont il n’avait -pas été maître au début de ce tragique entretien, disparaissait. -Sa haute taille se haussait encore. Ses traits, finement busqués, -reprenaient leur netteté énergique. Ses prunelles, impérieuses dans -leur captivante douceur, étincelaient, d’un bleu transparent de gemme. - -Laurence posa sur lui un regard qui s’égarait de plus en plus. L’effroi -de ne pouvoir jamais pénétrer l’âme de cet homme, qu’elle craignait -trop et qu’elle aimait trop, et l’horrible conviction qu’elle avait -acquise, l’oppressaient comme la sensation d’un cauchemar dont elle -n’espérait aucun réveil. - -A la fin, se parlant à elle-même, la malheureuse balbutia: - -—«Mais Gaétane de Ferneuse ... elle sait, elle ... Dieu! c’est -peut-être sa vengeance ... Son fils n’aime peut-être pas réellement -notre fille.» - -Frappé de cette idée, Renaud tressaillit légèrement, fronça les -sourcils et garda le silence, évaluant l’hypothèse. - -Sa femme, alors, se tordit les mains et s’écria: - -—«C’est à elle que j’en appellerai ... Je m’humilierai, je me jetterai -à ses genoux. Je lui demanderai pardon de l’avoir chassée ... Mais je -veux savoir ... Je veux savoir!...» - -Les mots s’étranglèrent dans sa gorge. Le marquis lui saisissait les -poignets, penchait vers elle un visage où la fureur effaçait tout -vestige de pitié, et lui disait d’une voix rauque et terrible: - -—«Je te le défends, tu entends bien ... Je te défends d’avoir aucune -explication avec Gaétane de Ferneuse!» - -Les bras qu’il serrait avec une violence cruelle, s’amollirent dans -son étreinte. Heureusement qu’il les tenait encore, car tout le poids -d’un pauvre corps anéanti s’y suspendit brusquement, et Laurence, -défaillante, serait tombée de l’escabeau si ce soutien lui eût manqué. - -Valcor se pencha, prit sous la taille sa femme évanouie, la souleva -sans peine, car il était d’une force peu commune et elle ne pesait -guère. Il l’emporta dans sa chambre à elle, située à proximité du -nouvel appartement de leur fille. Ni sur le palier, ni dans cette -pièce, il ne rencontra de serviteur. Tous les gens, retenus en bas pour -le service de la fête, ignoraient que leurs maîtres fussent montés. - -Renaud allait poser le doigt sur une sonnerie pour appeler de l’aide, -lorsqu’il se ravisa. Ayant étendu sur le lit—un lit d’angle avec des -courtines à l’ancienne mode, mais fort somptueux,—Laurence inanimée, -il parcourut des yeux la vaste chambre. - -Le jour entrait maintenant, presque dans tout son éclat, par les hautes -croisées, dont l’une restait entr’ouverte depuis la veille. Dans la -douceur de ton des tentures en velours bleu pastel, du tapis pâle, -tranchaient en plus sombre de jolis bahuts anciens, une petite commode -ventrue et ornée de bronze, un secrétaire à cylindre. Vers ces meubles, -dont l’un certainement,—mais lequel?—recélait les papiers trouvés -dans la cachette, se porta successivement l’attention du marquis. Ce -qu’il cherchait ne devait pas être difficile à découvrir. M^{me} de -Valcor ayant pris une hâtive connaissance des mystérieuses lettres, -au moment où son devoir de maîtresse de maison l’appelait dans les -salles d’apparat, s’étant peut-être échappée du bal pour en achever -la lecture, juste avant cet éclat qui aboutit au départ de M^{me} de -Ferneuse, avait dû les rejeter dans quelque tiroir, sous un simple tour -de clef, pour courir ensuite à cette exécution où l’emportaient le -désespoir et la colère. - -C’était, en effet, exactement ce qui s’était passé. Et même, tel avait -été l’affolement de cette infortunée, atteinte d’un coup si foudroyant, -que l’angle d’un des feuillets passait hors du secrétaire, sous le -cylindre rabattu avec trop de précipitation. - -Renaud aperçut la tache blanche que faisait ce menu fragment de papier. -Ses yeux brillèrent, un rictus lui détendit les lèvres. Il s’approcha -du meuble, réfléchit un instant, puis revint vers Laurence. Touchant la -robe de bal, il entendit, dans le froissement de la sous-jupe de soie, -un tintement de métal. Les clefs étaient là. Il trouva la poche, et les -prit. Bientôt il ouvrait le secrétaire. Sur la tablette s’étalaient -éparses des feuilles roussies au bord et piquées par le temps. Valcor -les saisit toutes, les rassembla d’un geste rapide, les glissa dans une -poche de son habit, puis referma la serrure et replaça les clefs. - -Seulement alors, il sonna. - -Une femme de chambre parut au bout d’un instant. - -—«Qu’est-il arrivé à madame la marquise?» cria-t-elle, lorsqu’un -mouvement de son maître lui eut indiqué la forme gisante sur le lit. - -—«Une syncope ... Peu de chose, j’espère,» dit-il. «Madame s’est -beaucoup fatiguée pour cette fête. Déshabillez-la. Faites-lui respirer -des sels. Mettez-lui aux pieds une boule d’eau brûlante. Je ne -pense pas que cela dure. Mais, si la connaissance ne revenait pas -promptement, appelez-moi, n’est-ce pas?» - -Quittant la chambre de sa femme par une porte qui communiquait avec son -appartement, il se trouva bientôt dans une pièce à peu près semblable, -mais meublée plus sévèrement, où il se sentit chez lui, maître enfin -de la situation, seul en face des papiers qui, peut-être, allaient -transformer son sort, mais du moins prêt à la lutte, et délivré de -l’incertitude. - -Il commença par aller de l’une à l’autre des trois portes, dont les -boiseries foncées coupaient la tenture de damas rouge sombre, et, à -chaque serrure, il donna un tour de clef. Il revint ensuite à la table -du milieu, posa dessus le paquet, d’ailleurs assez mince, des lettres, -s’assit, et, vérifiant les dates, prit le feuillet le moins ancien. - -Celui-ci avait dû être enroulé autour des autres. Il ne portait qu’une -courte inscription, d’une écriture où, malgré plus de vingt années -écoulées, Renaud ne put pas ne point reconnaître la sienne telle -qu’elle était aujourd’hui. - -Ces mêmes lignes, sans doute, avaient éveillé l’attention de Laurence. - -Elles avaient dû rester presque entièrement cachées par un ruban, -dont on distinguait la trace pâle, revenue en plusieurs tours sur le -papier jauni. Et M^{me} de Valcor avait dénoué ce ruban, que Micheline, -heureusement, lui rapportait intact. - -Ainsi la jeune fille devait ignorer ces mots terribles dont sa mère -avait été déchirée comme par un poignard: - -«_Moi, Renaud Yves Alexis, marquis de Valcor, au moment de m’expatrier -pour arracher de mon cœur un amour qui sera le seul de ma vie, -m’éloignant par la volonté expresse de celle que j’adore et qu’un -devoir terrible sépare de moi, j’enferme ici, ne pouvant me résoudre -à les détruire, ces lettres qui gardent le secret de notre sublime et -déchirante aventure._ - -«_O mon enfant!... enfant de ma noble Gaétane!... enfant de notre chair -et de notre âme!... mes yeux te verront-ils jamais?..._ - -«_Sois sa consolation!_ - -«_Je te bénis._ - -«RENAUD. - -«20 février 1877.» - -Le marquis lut à mi-voix cette date, réfléchit, puis murmura: - -—«Hervé a, cette année, vingt-quatre ans. Nous sommes en 1901. Son -anniversaire tombe le 12 mai. Il est donc né trois mois après que ces -mots furent écrits. Laurence a dû faire aisément ce calcul. Elle était -fixée même avant de parcourir ces lettres.» - -La main de Valcor se posa sur les papiers jaunis, où s’apercevait une -autre écriture que la sienne, des caractères très fins et très hauts, -biens féminins, mais d’une fermeté singulière. - -Soit que Renaud eût ces lignes présentes à la pensée au point de -n’avoir rien à y apprendre, soit qu’il eût besoin de ressaisir -immédiatement quelque fil d’une machination qui se compliquait jusqu’à -déconcerter son génie, il ne se hâta point de feuilleter ces pages -où dormait un passé mystérieux, mais s’enfonça dans une méditation -profonde. Posant les coudes sur la table, il joignit les mains et y -appuya son menton. - -Qui l’eût vu, dans la solitude et le silence de cette chambre, le -regard fixe et droit, les sourcils rapprochés, les lèvres durement -closes, avec on ne sait quelle flamme intérieure transparaissant sur -ses traits énergiques, eût pressenti ce que la volonté d’un homme peut -opposer de résistance au Destin. - -Ce visage si beau eût fait peur, jusqu’au moment où une détente -soudaine en adoucit l’expression farouche. Quelque chose de douloureux -et de passionné trembla autour de la bouche qui s’entr’ouvrit et dans -les yeux qui se voilèrent. La face glissa contre les mains où elle -s’ensevelit. - -Un gémissement s’échappa, étouffé: - -—«Gaétane ... Gaétane!...» - - - - -III - -_CE QUE LA MER ENTENDIT_ - - -CE lendemain de fête fut pour Micheline de Valcor la date la plus -lugubre de son existence, le jour qui l’initiait à la douleur. - -Sa jeune vie, jusque-là, s’était écoulée dans une douceur merveilleuse. -Et elle n’aurait pas su qu’il y avait des larmes sur la terre, si elle -n’avait pas essayé de faire la charité. - -Elle était un peu comme ce prince d’Orient à qui ses courtisans -avaient si soigneusement caché toute laideur et toute peine, qu’il dut -s’échapper de son palais pour découvrir la maladie, la vieillesse et la -mort. Il est vrai qu’il ne rêva plus ensuite qu’à consoler l’humanité, -et qu’il devint, sous le nom de Bouddha, le dieu le plus adoré de -l’univers. - -Micheline n’eût voulu consoler qu’un être au monde, celui qu’elle -aimait, et qu’elle devinait aussi malheureux qu’elle-même. - -Quant à ses parents, enfermés depuis qu’ils avaient quitté le bal, et -dont elle ne pouvait approcher, elle se refusait à les plaindre, malgré -toute sa tendresse pour eux. Car leurs chagrins, s’ils en avaient, -s’étaient manifestés par une attitude tellement incompréhensible et -cruelle, que c’est tout au plus si leur fille arrivait à ne pas les -juger dans un esprit de blâme et de révolte. - -«D’ailleurs,» pensait-elle, «ils ne devraient pas m’écarter ainsi de -leurs préoccupations. Puisqu’ils ont cru devoir agir si atrocement -contre mon fiancé et contre sa mère, ils ont à m’en rendre compte. Ce -sont mes sentiments qu’ils déchirent. C’est mon bonheur qui est en jeu.» - -Micheline ne savait rien, hors les quelques mots surpris entre son -père et sa mère, et ceux, moins explicites encore, qu’ils lui avaient -adressés. Mais, avec la retraite brusque de M^{me} de Ferneuse et de -son fils, dans l’intuition de son jeune cœur amoureux, délicatement -vibrant, c’était assez pour lui suggérer les pires craintes. - -Ne s’étant pas couchée après le bal, elle attendait impatiemment le -déjeuner, qui se servait à une heure. Elle espérait y rencontrer ses -parents. Ni l’un ni l’autre n’y parut. Pas plus, d’ailleurs, qu’aucun -des hôtes du château. Tous reposaient encore après la nuit de fête. - -M^{lle} de Valcor, par l’intermédiaire d’un domestique, fit alors -passer à son père un mot, sous enveloppe cachetée, le suppliant de la -recevoir. - -Le valet revint avec une réponse, également écrite et close. - -«_Mon enfant_,» disait le marquis, «_des affaires très graves -m’absorbent, et ta mère, un peu souffrante, ne doit pas être dérangée_. - -«_Aie confiance en moi. Ne sais-tu pas, Micheline, que tu es ma seule -raison de vivre, et que le bonheur n’a de sens pour moi qu’en ce qui te -concerne?_ - -«_Je suis de force à te l’obtenir, comme tu le souhaites, quoi qu’il -arrive._ - -«_Sois seulement patiente, calme et silencieuse, comme une Valcor doit -l’être._ - -«_Ton père qui t’aime par-dessus tout._» - -Ces lignes, au lieu de rassurer la jeune fille, lui firent passer sur -le cœur un frisson de danger, de mystère. - -Pour hâter le cours des lentes heures, dont l’angoisse à venir -l’effarait, Micheline résolut de sortir dans le parc. Elle irait sur -la terrasse, dans un coin qu’elle connaissait bien, où le spectacle de -la mer était plus sauvage qu’ailleurs. Là, même par les temps calmes, -les vagues se brisaient et se plaignaient toujours. Leur voix triste et -infinie l’aiderait à engourdir sa peine. - -Cette terrasse de Valcor s’étend sur une longueur d’un demi-kilomètre -à cent pieds au-dessus de la grève. Elle a, comme mur de soutènement, -la falaise rocheuse même, si abrupte à certains endroits, que -la balustrade de pierre se trouve presque en surplomb et domine -verticalement les flots. A ses deux extrémités, la terrasse s’appuie -à des promontoires naturels, dont les arêtes la limitent comme des -bornes gigantesques. Celui du nord est d’un dessin particulièrement -tourmenté. Si l’on s’accoude à son ombre, au-dessus du dernier -balustre, on suit de l’œil sa crête déchiquetée, qui va, s’abaissant -rapidement, jusqu’à ce qu’elle s’enfonce dans les flots, ou bien -on plonge le regard immédiatement au-dessous de soi, le long de sa -muraille, qui descend à pic, offrant des aspérités où seuls les oiseaux -de mer semblent pouvoir trouver un point d’appui. - -A cet endroit, la basse grève n’est qu’un chaos de rochers, dont les -masses, vues d’en haut, surgissent toutes noires dans la blancheur -d’une perpétuelle écume. Et toujours, de cet abîme, monte la rumeur -des eaux puissantes, tantôt apaisée et monotone comme une chanson de -nourrice, tantôt avec des éclats de foudre et de surnaturels hurlements. - -Jamais elle n’avait été plus caressante qu’en cet après-midi de juin, -où Micheline vint l’écouter. Le soleil brillait. La mer bretonne était -bleue et soyeuse. Des voiles de pêcheurs la semaient de fins triangles -ocrés. Toutefois, malgré la beauté de l’heure, la tristesse des espaces -immenses, qui rend si graves les yeux des marins, flottait sous le -ciel, jusque vers l’horizon, où rien ne s’achevait. - -Micheline s’approcha de la balustrade. Elle tenait une ombrelle blanche -ouverte au-dessus de sa tête, que protégeait en outre une grande -capeline de paille légère. Sa robe aussi était blanche. On aurait pu -la voir, apparition charmante, contre le rocher sombre, s’il eût été -possible à un être humain d’errer sur la redoutable falaise. Mais, du -côté du parc, elle se trouvait cachée par un dernier hérissement de -granit. - -A peine avait-elle eu le temps d’explorer d’un regard la perspective -grandiose et familière, que Micheline fit un mouvement de recul, et -jeta une sourde exclamation. A quelques mètres au-dessous d’elle, une -forme humaine venait de remuer contre la vertigineuse muraille. - -La frayeur de la jeune fille n’avait été que le saisissement nerveux -causé par cette agitation vivante sur le roc éternellement désert. -Mais un fait si étrange n’impliquait rien de dangereux pour elle. -D’ailleurs, sa nature était calme et brave. Son second mouvement la -ramena donc vers le rebord de pierre, au-dessus duquel son buste -s’inclina dans une attitude de vive curiosité. - -Un homme se hissait dans sa direction, s’agrippant des mains et des -pieds aux parties saillantes du granit, montant avec circonspection -et lenteur, mais avec une sûreté singulière. On eût dit que la rude -falaise avançait à mesure, pour lui, des degrés secourables, tant il -avait d’adresse à se saisir de la moindre aspérité. - -Cependant sa position était effrayante, car, au-dessous de lui, c’était -le vide, et la moindre maladresse pouvait le précipiter. - -Micheline regardait en haletant cette silhouette mince et agile. -Devenait-elle folle?... Elle croyait reconnaître ... - -Mais le fantaisiste promeneur put s’arrêter sur une surface -relativement large. Il leva la tête, comme pour mesurer l’effort qui -lui restait à faire. - -M^{lle} de Valcor jeta un cri: - -—«Hervé!... - -—Oui, moi,» dit-il, «n’ayez pas peur.» - -Quel son doux et voilé prirent ces mots dans l’énormité de l’air! -Jamais Micheline ne devait oublier leur sonorité d’exception, qui -accentua l’émoi dont elle était bouleversée. - -—«Hervé,» supplia-t-elle, tremblante, «laissez-moi chercher du -secours. On vous jettera une corde d’ici. - -—Non, non, n’en faites rien. - -—O Hervé!... Si j’allais vous voir tomber, là!...» - -Elle avait posé son ombrelle. Ses mains se joignaient, convulsives. Son -beau visage était plus blanc que sa robe. - -Il la rassura. - -—«Si vous saviez comme je suis d’aplomb!... Et tranquille! Je n’ai pas -l’ombre de vertige.» - -Il changea de ton. Sa voix ne fut plus qu’un souffle, le plus faible, -le plus suave parmi les souffles de l’espace. - -—«Micheline ... Vous m’aimez donc?... - -—Ah! vous le savez bien.» - -Tous deux se turent et se contemplèrent. - -Déjà ils oubliaient la situation périlleuse, le décor écrasant, et même -les circonstances menaçantes qui amenaient le jeune homme à une si -extraordinaire entreprise. - -Les yeux noirs de M^{lle} de Valcor et les yeux bleus de M. de Ferneuse -se pénétraient plus attirants et plus profonds que toute la mer et que -tout le ciel, plus remplis de présages que le Destin. Ils ne pouvaient -plus se déprendre. - -Ce fut elle, moins chimérique et moins rêveuse, qui parla ensuite la -première. - -—«Pourquoi cette folie, Hervé? - -—Parce qu’il faut que je vous parle, et que cependant j’ai juré à ma -mère de ne pas remettre les pieds à Valcor. - -—Nous en sommes là, vraiment?...» s’écria la jeune fille avec -désespoir. - -Il ne répondit pas tout de suite, cherchant du regard, au-dessus de -lui, s’il ne pouvait gagner un mètre ou deux, et s’élever plus près -d’elle. L’ayant cru possible, il se mit en mouvement. Et elle, alors, -demeura muette, immobile, la respiration suspendue, toute son âme rivée -à chaque geste du jeune corps souple, qui rampait en hauteur, collé au -roc ainsi qu’une liane vivante. - -Elle soupira, délivrée de l’affreuse oppression, lorsque, enfin, Hervé -se trouva dans une espèce de niche assez vaste, à une distance d’elle -si insignifiante, que leurs mains s’atteindraient peut-être s’ils -essayaient de les joindre, non sans une extrême imprudence. - -—«Le plus difficile a été fait sous vos yeux,» dit M. de Ferneuse. -«J’ai franchi la falaise par un véritable sentier. Les touristes le -suivent sans peine, pour goûter l’émotion de voir la mer se briser à -la pointe du promontoire. Mais les guides n’ont pas prévu ma visite -d’aujourd’hui, et les degrés manquaient pour remonter sur ce versant. - -—Vous saviez donc me trouver ici, Hervé? - -—J’en courais la chance. N’est-ce pas votre place favorite? Je serais -revenu tous les jours, quitte à attendre, comme je viens de le faire, -deux ou trois heures à mon poste d’observation. - -—Mon ami,» dit la jeune fille avec une intonation profonde, «ceci nous -unit pour toujours. Nous n’étions pas fiancés hier. Aujourd’hui nous le -sommes. - -—Est-ce vrai, Micheline?» s’écria le jeune homme, transporté. «Vous -vous engagez à moi? - -—De toute mon âme, devant Dieu qui nous entend, devant ce ciel et -cette mer. Quels plus sublimes témoins pourrions-nous souhaiter?» - -Elle étendait le bras, comme pour prêter serment. L’immensité se -reflétait dans ses beaux yeux. Elle semblait, contre la pierre -primitive, dressée derrière elle comme un menhir, une jeune prophétesse -inspirée. - -—«Micheline, je sens que je braverai tout pour vous conquérir. Mais, -s’il faut lutter, ne fléchirez-vous pas? - -—Jamais! - -—Votre père a tant d’influence sur vous! - -—Mon père ne veut que mon bonheur. Il me l’a encore fait savoir il n’y -a qu’un instant. - -—C’est comme ma mère,» dit Hervé. «Pourtant, elle m’interdit de songer -à vous désormais. - -—Quel tableau d’obéissance filiale!...» s’écria Micheline, avec la -prompte gaieté de son âge. - -Elle riait, traçant de la main, autour d’Hervé, un cadre imaginaire. - -—«Je n’ai pas promis l’obéissance,» répliqua-t-il. «Mais j’ai donné -ma parole de ne pas franchir la grille de votre parc. Rien au monde, -d’ailleurs, pas même mon amour pour vous, adorée Micheline, ne me -ferait mettre aujourd’hui le pied sur les terres de Valcor, et ma mère -pouvait se dispenser de mon serment.» - -Le sourire dont il avait accueilli la plaisanterie de sa fiancée mourut -sur ses lèvres. Une expression qu’elle ne lui connaissait pas, un -orgueil amer, se fixa sur le juvénile visage, qu’une moustache blonde -parvenait à peine à viriliser, tant il y avait de finesse dans le teint -blanc et de douceur dans les yeux limpides. - -Micheline resta silencieuse, le regardant avec plus que de la -tristesse, avec une confusion navrée. Elle ne savait de quels mots se -servir pour lui demander s’il était possible que, la nuit dernière, ses -parents, à elle, eussent ignominieusement congédié sa mère, à lui. Que -devint-elle, en entendant celui qu’elle aimait lui dire: - -—«Sans vous, Micheline, et malgré ma mère, le marquis de Valcor eût -déjà reçu mes témoins. - -—Dieu!» cria la jeune fille. «Un duel entre mon père et vous!» - -Un peu d’ironie passa sur le visage nerveux de M. de Ferneuse. - -—«Oh!» dit-il, «je suis redevenu plus maître de moi-même. Je ne vais -pas vous réciter le monologue du _Cid_. Et pourtant, ma situation n’est -pas moins tragique que la sienne. Mais j’espère ne pas déroger à la -fierté de mon nom, en me retenant de jouer ici le héros cornélien. Si -le malheur veut qu’après avoir tout essayé, j’aperçoive mon devoir dans -une démarche qui me ferait vous perdre, eh bien ...» - -Il s’arrêta. - -—«Eh bien?» répéta Micheline, dont le cœur sautait d’angoisse. - -—«N’importe, ma chère aimée, n’envisageons pas le pire. - -—Expliquez-vous, Hervé. Vous me devez le secret de toutes vos pensées. -Qui me parlera, si ce n’est vous? Je vis dans le mystère. Mes parents -se cachent de moi. Cette entrevue que vous nous avez ménagée au péril -de votre vie est peut-être la dernière, pour bien longtemps. Oh! que -tout cela est affreux!» gémit-elle, comme si la cruauté de leur sort -lui fût apparue tout à coup. - -—«Micheline, c’est vrai, il nous faudra beaucoup de courage et -peut-être une longue patience. Entre nos deux familles, il y a -certainement quelque secret terrible. Ma mère m’a dit d’espérer. -Elle croit que ce secret ne mettra pas entre vous et moi un obstacle -insurmontable. Cependant ... ô ma fiancée devant Dieu! vous qui, seule, -posséderez mon cœur jusqu’à la mort, écoutez. Si tout notre amour, -toute notre énergie, toute notre fidélité ne venaient pas à bout d’un -tel obstacle ... - -—Que feriez-vous?» questionna vivement M^{lle} de Valcor. «Est-ce -alors que vous demanderiez raison à mon père?» - -Hervé secoua la tête. - -—«Je suis un croyant,» dit-il. «La science ne m’a pas éloigné de -Dieu. C’est lui que je cherche à travers sa mystérieuse création. J’ai -confiance qu’il me donnerait la force de renoncer à mes titres vains -de gentilhomme et aux préjugés sanguinaires dont leurs traditions -obscurcissent les âmes. Je quitterais le monde, où je ne pourrais -devenir votre époux et où je serais trop tenté de me venger du marquis -de Valcor. - -—Vous vous tueriez? - -—Non, Micheline, car ce serait éviter un crime pour en commettre -un pire. J’irais poursuivre, au fond d’un cloître, les études d’où -j’essaie de tirer quelque bien pour mon pays.» - -Elle parut surprise et se tut. Une anxiété subite altéra la physionomie -d’Hervé. Il se méprenait sur ce silence. - -—«Vous referiez votre bonheur ...» murmura-t-il. - -—«Vous pouvez le croire!» s’exclama Micheline. «Oh! non, Hervé, -non!... Votre résolution m’étonnait, parce que, moi, il me semble que -je préférerais mourir.» - -Cette fille charmante prononça ces mots avec une simplicité qui leur -donnait une force merveilleuse. D’un caractère moins contemplatif, -moins imprégné de traditions religieuses que celui d’Hervé, elle -n’envisageait pourtant pas plus que lui leur amour comme un sentiment -qui pouvait changer ou finir. Seulement, devant la résolution -inattendue de l’homme dont elle ne connaissait pas encore toute l’âme, -elle avait eu un instant d’hésitation, un retour sur elle-même. Quelle -forme prendrait son renoncement à la vie si elle devait perdre l’amour -qui lui représentait toute sa vie? - -—«Micheline,» dit M. de Ferneuse avec un beau sourire, «vous savez que -notre premier devoir est l’espérance. - -—Je ne cesserai d’espérer qu’après vous-même,» dit-elle. - -—«Alors,» reprit-il avec une espèce d’espièglerie, «nous en avons pour -longtemps.» - -Ils rirent. Ils étaient jeunes. Et ils se sentaient si sûrs de s’aimer! - -—«Maintenant,» dit Hervé, «il faut que nous nous quittions.» - -Micheline pâlit, autant de la douleur de lui dire un adieu qui pouvait -être long—qui sait? même éternel—que de frayeur pour lui, qui allait -reprendre son périlleux chemin. - -—«Me permettrez-vous de revenir?» demanda-t-il. - -—«Ici? - -—Sans doute. - -—Non, non! J’aurai toute la patience qu’il faudra. Je préfère ne pas -vous voir que d’exposer votre vie. Jurez-moi que vous ne recommencerez -pas cette entreprise insensée.» - -Sans répondre, il la suppliait des yeux de ne pas exiger un tel -serment. Elle demeura inflexible. Hervé dut se soumettre. - -—«Alors, laissez-moi toucher votre main ... Essayez ...» implora-t-il. - -—Oh! vous vous tuerez!...» soupira Micheline, dont le sang se glaçait -à chaque mouvement du jeune homme. - -Cependant, leurs doigts étendus restaient séparés par un espace presque -imperceptible. Mais cet espace, la mort seule eût permis à Hervé l’élan -nécessaire pour le supprimer. - -M^{lle} de Valcor regarda autour d’elle. - -Du rocher tout proche, hors d’une anfractuosité, jaillissait, parmi -quelques pauvres graminées, une petite fleur rosâtre et sans nom. -Micheline la cueillit, la baisa, la tendit de toute la longueur de son -bras. Son fiancé put saisir la corolle frêle. A son tour, il y posa les -lèvres, la glissa contre son cœur. - -—«Au revoir, Micheline adorée. Je suis à vous pour toujours. - -—Au revoir, Hervé. Je vous aime. Je serai votre femme ou je mourrai.» - -M. de Ferneuse commença de redescendre. Il le fit avec la lente et sûre -agilité déployée dans l’ascension. Pas une fois il ne leva la tête. La -moindre distraction eût été fatale. Mais lorsque, enfin, il posa le -pied sur l’espèce de lacet praticable, contournant la falaise et taillé -pour les touristes amateurs d’émotions, il retira la casquette de toile -qui le coiffait, et dirigea les yeux là-haut, vers l’aimée. - -Elle vit ses cheveux blonds lustrés, qui brillaient dans le soleil, -et sa face claire où elle devina le reflet d’une âme incapable de -découragement, d’inconstance, d’aucune fraude morale. Elle se sentait -vaillante et sûre comme lui, résolue comme lui. Elle espéra. Aussi, -avec plus de douceur que de mélancolie, suivit-elle la mâle silhouette -élégante, qui disparut à l’angle du rocher. - -Alors, elle mesura l’horrible chemin parcouru par Hervé pour monter -jusqu’à elle. La muraille, grise et sans ombre dans la pleine lumière, -paraissait presque lisse. En bas, c’était l’abîme, avec le hérissement -féroce des granits et l’irritation perpétuelle des lames contrariées. - -Micheline s’enivra d’horreur et d’orgueil, maintenant qu’elle ne -craignait plus pour l’audacieux ami. - -«Ah! je puis être fière d’être aimée à ce point!» pensa-t-elle. - -Sa nature hautaine trouvait là une satisfaction exaltante, une force de -constance indomptable. - - - - -IV - -_CE QUE LES ARBRES ENTENDIRENT_ - - -VERS l’heure où Micheline s’entretenait avec Hervé, dans des -circonstances tellement décisives pour leur amour, un autre -tête-à-tête, d’une nature bien différente, avait lieu non loin du leur. - -M. de Plesguen—l’oncle Marc, ainsi que l’appelait M^{lle} de -Valcor,—avait accueilli avec une certaine surprise la prière que lui -adressa Françoise d’écouter très sérieusement ce que José Escaldas -aurait à lui dire. - -—«Je n’aime pas beaucoup, fillette, les confidences d’Escaldas. Mais, -s’il désire me parler, pourquoi ne pas me le demander lui-même, sans te -prendre comme intermédiaire? - -—Mais, père, j’imagine qu’il vous croit son ennemi. - -—Ce serait lui faire beaucoup d’honneur,» repartit le vieux -gentilhomme. - -Ce Marc de Plesguen, grand, sec, au visage maigre, avec des traits -accentués et une moustache grise, l’air de l’officier qu’il avait -été, en effet, jusqu’à ce que la mort de sa femme et le désir de se -consacrer à sa fille, avec un certain dégoût de la vie militaire -moderne, lui eussent fait donner sa démission, offrait le type -classique de l’aristocrate, sans morgue, mais d’une hauteur aisée, et, -quand il voulait, de la plus impertinente politesse. - -—«Papa,» insista Françoise, «je vous prie d’aller retrouver José -Escaldas, que je viens de rencontrer, et qui m’a prévenue qu’il vous -attendrait au Chêne-Blanc. Écoutez-le. Ne le traitez pas avec votre -désinvolture ordinaire. Je ne sais pourquoi, mais je me figure que -c’est un individu très fort. Il y aurait peut-être profit à connaître -ses idées. - -—Profit!...» répéta le père avec une souriante réprobation. «Quel -vilain mot dans ta jolie bouche! - -—Mais quelle chose opportune, par le temps qui court! - -—Tu m’en veux de ne pas avoir su t’enrichir, Françoise? - -—Je vous en voudrais si vous en manquiez l’occasion.» - -Elle riait. Mais Françoise de Plesguen riait toujours. Frimousse -pétillante, avec une longue taille sur des jambes un peu courtes, on -la rêvait en paniers, avec un œil de poudre sur ses cheveux blonds, et -quelques mouches au bord de ses fossettes. - -Son père soupira tout bas, car il savait que le rire de sa Françoise -manquait parfois d’insouciance. Mais il ne discernait pas toujours à -quel moment. - -—«Et si c’est un secret pour l’exploitation du caoutchouc, que ton -Bolivien veut me vendre au détriment de notre cousin,» plaisanta-t-il, -«m’approuverais-tu de faire concurrence au roi de la Valcorie, et de -partir, comme planteur, pour le Haut-Amazone?» - -Elle secoua sa fine tête. - -—«Oh! non ... Toutes les Valcories du monde ne m’empêcheraient pas -de jalouser Valcor tout court, ce domaine héréditaire où nous sommes, -un des plus beaux de France. Comment s’occuper d’autre chose quand -on le possède? A la place de notre cousin, je trouverais que c’est -l’amoindrir, y ajouter les millions d’une industrie exotique.» - -Comme elle tenait de son père, au fond! La fierté de race, l’orgueil -de la terre qui donne le titre: voilà ce qu’elle enviait, cette petite -bergère de Watteau. - -—«Ce n’est pas monsieur José Escaldas qui t’empêchera d’être la fille -d’un cadet, ma jolie ambitieuse,» dit Marc avec un peu d’amertume. - -—«Qui sait? - -—Enfin, je vais le retrouver. L’heure est chaude pour marcher jusqu’au -Chêne-Blanc.» - -M. de Plesguen sonna pour se faire donner son plus large chapeau -de paille et sa vaste ombrelle grise doublée de vert. Il quitta le -château, traversa les jardins à la française, puis par une avenue -baignée d’ombre, sous les arceaux des ramures épaisses, il se dirigea -vers le Chêne-Blanc. - -Le carrefour prenait son nom d’un arbre splendide. Plus droit -qu’un hêtre, avec le même ton lisse et vaguement argenté, le chêne -jaillissait au centre, colonne dont on oubliait l’énorme diamètre, tant -elle était haute, et couronnée d’une coupole gigantesque de verdure. - -De côté, sur un banc de pierre, Escaldas était assis, tellement absorbé -dans ses réflexions qu’il avait laissé éteindre sa cigarette. Avec sa -canne, il traçait des hiéroglyphes sur le sol moussu. - -—«Vous avez donc, monsieur, des choses bien mystérieuses à me -communiquer, pour m’avoir fait venir si loin?» demanda Marc en le -saluant à peine. - -—«Très mystérieuses, monsieur de Plesguen.» - -Le mot ne fit que refroidir davantage celui qui arrivait. Sa droite et -simple nature répugnait à tout ce qui ne pouvait se dire tout haut ni -se faire au grand jour. - -—«Allez, monsieur, je vous écoute,» fit-il en prenant une place aussi -éloignée de José que la longueur du banc le permettait. - -Le métis glissa tout près de lui, escamotant la distance d’un mouvement -cauteleux et félin, sans tenir compte d’un haut-le-corps chez son -interlocuteur. - -—«Monsieur de Plesguen, ne vous écartez pas. Nous n’aurons point à -nous repentir, croyez-moi, de parler à voix basse.» En effet, sa voix -n’était qu’un susurrement.—«Quel serait votre état d’âme si je vous -fournissais la preuve que c’est vous, et non votre cousin Renaud, -qui êtes le chef de la famille de Valcor, le véritable titulaire du -marquisat, le propriétaire légal du merveilleux domaine où nous sommes?» - -L’état d’âme de M. de Plesguen, dont Escaldas se montrait si curieux, -ne parut pas sensiblement modifié par une telle supposition. -L’invraisemblable et l’absurde, dans la bouche d’un individu pour qui -l’on manque déjà de confiance, ne peuvent que mettre davantage en garde -contre lui. Marc leva seulement les sourcils et haussa les épaules. - -—«Ce que je vous dis est absolument sérieux, monsieur de Plesguen. - -—Il y a quelque chose de sérieux là-dedans, monsieur Escaldas: la -course que vous m’avez fait faire en pleine chaleur, et que je regrette -fort. Mais quant à vos sornettes!... - -—Si ce n’est pour vous, écoutez-moi pour votre fille,» cria le -Bolivien en le voyant se dresser. - -—«Ma fille!...» murmura Plesguen. Il revoyait le rire de sa Françoise, -avec le pétillement de ses yeux vifs. Il entendait encore le «Qui -sait?...» plein de chimère.—«Vous n’avez pas débité ces folies à ma -fille, je l’espère bien, monsieur? - -—Non. Mais mademoiselle Françoise est vouée au malheur si vous ne vous -faites pas restituer le patrimoine qui doit lui revenir. Elle aime le -prince de Villingen, qui épouserait l’héritière de Valcor. Tandis que -...» - -Le vieux gentilhomme ne le laissa pas achever. - -—«Taisez-vous!... Quelle audace!... Présumer des sentiments de -mademoiselle de Plesguen!» - -Le maigre visage, à moustache militaire, se plaquait de rouge. La -colère et l’émotion luisaient dans les yeux, ordinairement assez ternes. - -Mais le trouble qui agitait Marc n’était pas fait seulement -d’indignation. Une anxiété l’étreignait. Comment deviner un cœur de -jeune fille?... Serait-il possible que la sienne se préparât le chagrin -d’une amourette insensée?... - -Escaldas vit fléchir légèrement la raideur du buste, et une nuance -implorante atténuer l’irritation de la physionomie. M. de Plesguen ne -faisait plus mine de vouloir s’en aller. - -—«C’est au père que je m’adresse,» reprit humblement le Bolivien. -«J’ai vu votre Françoise tout enfant. Je lui suis dévoué. Je tiens son -bonheur dans mes mains. J’en suis sûr. Et vous voulez que je ne vous en -parle pas!...» - -M. de Plesguen se taisait. A peine percevait-il le sens de ces paroles. -Des billevesées, écloses dans la cervelle sans pondération de ce natif -des pays chauds! Mais sa colère tombait, noyée de tristesse. Françoise, -sa jolie ambitieuse, comme il l’appelait ... Ah! cela ressemblait à -cette folle tête, de rêver un mariage impossible. Que deviendrait-il, -lui, si elle allait souffrir pour de bon! - -—«Monsieur de Plesguen, qu’est-ce que cela peut vous faire, même si je -déraisonne, de m’écouter cinq minutes?» - -Une réflexion venait de frapper Marc. Il l’énonça brusquement: - -—«Vous prétendez me parler dans l’intérêt de ma fille. Vous invoquez -votre dévouement pour elle. Vous rappelez son enfance. Mais sa cousine -aussi, vous l’avez connue au berceau. Le père de Micheline a fait votre -situation. Vous avez toutes les raisons du monde d’être plus attaché -aux Valcor qu’à nous. - -—Attaché aux Valcor!...» ricana le métis. - -—«Pourquoi voudriez-vous leur ruine? et à notre profit?... - -—Ceux que vous appelez «les Valcor», reprit Escaldas, «ne seront -jamais ruinés. Les caoutchoucs d’Amérique valent des mines de diamant. -Ce que Renaud a conquis par son énergie restera à sa fille. Mais ce -qu’il a conquis par un crime doit revenir à la vôtre. - -—Par un crime!» s’exclama M. de Plesguen. - -—«Croyez-vous qu’il n’en ait qu’un sur la conscience?» - -—«Haïriez-vous mon cousin?» questionna Marc, étonné. - -—«De toute mon âme!» répondit l’autre, avec une intonation qui ne -laissait subsister aucun doute. - -Le calme, la hauteur, une grande dignité reparurent sur les traits de -son interlocuteur. - -—«Cela suffit,» dit-il, «pour que je cesse de vous entendre.» - -M. de Plesguen était debout, déjà dans le mouvement de s’éloigner. - -—«Vous le haïrez bien plus que moi,» dit Escaldas, «vous si -respectueux de votre sang, si fier de votre race, quand vous saurez -quel crime il a commis contre votre race et contre votre sang. - -—Voilà deux fois que vous prononcez ce mot de «crime», riposta, en -s’arrêtant, mais sans reprendre sa place, le père de Françoise. «Eh -bien! soit, admettons que votre calomnie repose sur un fait réel. Ce -crime, que vous imputeriez au marquis de Valcor, vous ne prétendez pas -qu’il l’ait commis en Europe. Vos allusions se rapportent sans doute -à cette période de sa jeunesse, où vous avez fait sa connaissance, au -cours de ses explorations dans des pays sauvages. Là-bas, l’énergie -prend parfois, et forcément peut-être, des formes sanguinaires. Ce -fameux crime, quel qu’il fût, n’en serait sans doute pas un pour nos -lois françaises, ou, après vingt années, leur échapperait par la -prescription. - -—La prescription n’existe pas pour ce que je soupçonne. - -—Vous soupçonnez!» répéta vivement de Plesguen. «Vous n’avez que des -soupçons!... Et vous osez!... Mais, tout à l’heure, vous me parliez de -preuves. - -—Je suis moralement sûr,» dit tranquillement Escaldas. «Quant aux -preuves, nous aviserions ensemble au moyen de les établir. - -—Dans quel but?... - -—Faire de vous le maître de ... - -—Il ne s’agit pas de cette rengaine,» interrompit Marc avec -impatience. «Je demande: dans quel but, pour vous? - -—Un intérêt de vengeance et un intérêt d’argent. - -—Le second seul doit compter, je pense,» fit Plesguen dédaigneusement. - -—«Il prime l’autre, certes,» dit Escaldas, imperturbable. «Vous voyez, -je suis net. Parce que je veux vous convaincre. - -—Vous me convainquez si peu que je vous défie de répondre à cet -argument: mon cousin vous paierait sans doute plus pour vous taire, si -vous êtes en mesure de le perdre,—que d’autres pour parler. Renaud -ne possède pas seulement son patrimoine familial, mais les immenses -revenus de ses caoutchouteries. Il peut mettre le prix à votre silence. -Si vous ne lui offrez pas ce silence, c’est qu’il n’a rien à craindre -de vous. - -—Il aurait trop à craindre, s’il savait ce que je sais. Aucun contrat -ne lui offrirait une sécurité suffisante. Vous ne le connaissez pas. Il -me ferait disparaître.» - -Marc frissonna. Le métis avait trouvé on ne sait quel accent de vérité -sinistre. - -—«Enfin,» murmura Plesguen après quelques minutes de réflexion, et en -se rapprochant, la voix étouffée, dans un geste involontaire d’entente, -«de quoi donc pouvez-vous accuser le marquis de Valcor?» - -Un éclair passa dans les petits yeux de jais du Bolivien. - -—«Serez-vous un allié, si je parle?» demanda Escaldas. - -—«Un allié!... Quelle expression, monsieur! Je ne crois pas que rien -au monde me décide à faire alliance avec vous, surtout pour des menées -ténébreuses. - -—Cependant, monsieur de Plesguen, je vous répète qu’avec un homme -comme Valcor, c’est ma vie que je risque. Au moins me ferez-vous le -serment de ne pas le mettre en garde contre moi, quoi que je puisse -vous dire?» - -L’ancien officier ne répondit pas tout de suite. - -Au bout d’un instant, il hocha sa tête grise sous son chapeau de paille -à larges bords. - -—«Décidément, monsieur, ce sont là des histoires qui ne me reviennent -point. Gardez vos secrets. Je ne puis vous promettre que ma conscience -ne m’oblige pas à défendre coûte que coûte le chef de notre maison, si -je juge qu’il est vilainement et injustement attaqué. - -—Le chef de votre maison!...» ricana le métis. - -—«Oui, monsieur, ma mère était une Valcor. - -—Et s’il n’en est pas un, lui!» s’écria le Bolivien. «S’il est un -étranger à votre race ... pis que cela, un usurpateur. S’il porte -votre titre, à vous, s’il détient votre héritage, à vous, grâce à -la plus audacieuse machination, à la plus atroce perfidie! Vous -considérerez-vous toujours comme tenu d’honneur à respecter en -lui tout ce qu’il bafoue: votre lignée, votre sang, votre nom ... -Dépouillerez-vous votre fille pour l’effroyable triomphe d’un bandit?» - -Le Bolivien s’oubliait. Où était sa circonspection de tout à l’heure? -Mais il y gagna de capter enfin l’attention émue de celui qu’il voulait -convaincre. Nul ne fût resté sans trouble en écoutant son étrange -hypothèse, énoncée avec une indéniable conviction. - -Pourtant, après une courte stupeur, Marc se ressaisit. - -—«Vous oubliez, Escaldas,» dit-il, «que j’ai vu naître Renaud, étant -plus âgé que lui, que je fus son compagnon de toujours ... - -—Même en Amérique?» interrompit brusquement l’autre, «dans les forêts -vierges du Haut-Amazone, pendant les cinq ou six années où l’on perdit -sa trace, tandis qu’il parcourait de sauvages et fiévreuses solitudes? - -—On n’a jamais perdu tout à fait sa trace. - -—Croyez-vous? - -—Tout s’est expliqué à son retour. - -—Croyez-vous?...» répéta Escaldas. - -Ses yeux perçants pesaient sur les yeux indécis du gentilhomme, qui ne -détournait plus son regard. - -—«Et, à son retour,» reprit le métis en appuyant sur chaque syllabe, -«tout vous a-t-il paru si simple? Lui-même, ne l’avez-vous pas trouvé -changé plus que de raison? - -—Il était parti presque un adolescent encore,» répondit Marc avec -lenteur, interrogeant ses souvenirs. «Il revenait un homme. Plus -qu’un homme, une espèce de héros. Il avait souffert toutes les -privations, connu tous les dangers, puis éprouvé les rudes ivresses du -civilisateur, du conquérant. Il s’était battu, il avait mal guéri de -terribles blessures. Les fièvres l’avaient consumé. Et peut-être—on ne -me l’ôtera pas de l’esprit—nul adversaire ne lui avait donné plus de -mal à vaincre que son propre cœur. Comment n’aurait-il pas paru changé?» - -José Escaldas se leva du banc, s’approcha de Marc, toujours debout, -se haussa pour mettre son visage tout près du vieux visage loyal, qui -pâlissait à cette approche expressive, puis, d’une voix basse, mais qui -sembla, pour son interlocuteur, éclatante à faire vibrer tous les échos -de l’antique domaine. - -—«Et s’il n’était jamais revenu?... Si Renaud de Valcor dormait depuis -vingt ans sous la terre sauvage des solitudes?... Si celui qui est ici -n’était pas Renaud, et si vous, Marc de Plesguen, aviez, seul au monde, -le droit de vous appeler le marquis de Valcor?... - -—Taisez-vous!... Taisez-vous!...» murmura le père de Françoise, en -jetant autour de lui un regard d’épouvante. - -Il y eut un silence. - -Les doux bruits de l’été frémissaient dans la profondeur des -feuillages. Le chêne gigantesque se dressait dans sa séculaire majesté -au-dessus des deux hommes. En prêtant l’oreille, on eût entendu vibrer, -puis mourir incessamment, un rythme égal, qui était la respiration de -l’Océan au repos. - -—«O ma fille!» soupira enfin Marc, «c’est à cause de toi que je ne -rejette pas tout de suite une pareille infamie.» - -Il eut un recul, comme de dégoût. - -—«Je ne veux pas entrer là dedans. Je ne veux pas! - -—Vous seul,» déclara Escaldas, «êtes qualifié pour intenter l’action -civile. - -—Contre qui? contre mon cousin?... Non, non, assez!... Au nom de -quoi?... Pourquoi?... Sur quelles bases? - -—Je suis peut-être à même de vous fournir tous les éléments du procès. -C’est parce que j’ai cru les découvrir là-bas, que je suis revenu si -précipitamment d’Amérique, renonçant au poste fructueux que m’avait -confié Renaud. - -—Monsieur,» s’écria de Plesguen, «je ne suis pas votre homme. Le -marquis de Valcor est mon cousin. Jamais je n’en ai douté, jamais -je n’en douterai. C’est le cri de mon cœur, de ma conscience, de ma -conviction. Portez vos odieuses combinaisons à d’autres. Je ne vous -écouterai pas un instant de plus.» - -Il fit deux pas pour s’éloigner, puis se retourna: - -—«Moi, jouer un rôle de délateur! Moi, revendiquer un héritage!... -Faire un procès pour cela!... Traîner le nom de Valcor devant les -tribunaux!... Mais eussé-je bien autre chose pour m’y décider que les -soupçons intéressés d’un Escaldas, eussé-je des preuves, entendez-vous, -d’irréfutables preuves, je m’y refuserais encore ...» - -L’ancien officier se montait. Il revint vers le métis. - -—«Faites attention,» prononça-t-il, presque d’un ton de menace. «Vous -le disiez bien tout à l’heure: il n’y a que moi qui sois qualifié pour -soutenir les calomnies que vous avez essayé de m’insinuer. Eh bien! -quand il n’y aurait que moi pour jurer devant tous que le marquis de -Valcor est bien mon cousin, l’être que j’aime comme un frère, avec qui -j’ai grandi, celui que, moi seul de notre famille presque éteinte, -je connais depuis son premier jour, et dont seul je puis attester -l’identité, vous me trouverez toujours prêt à déjouer vos projets -et à le défendre contre vous. Tenez-vous-en pour averti, monsieur -José Escaldas, je vous en donne ma parole, aussi vrai que je suis un -gentilhomme français et que vous avez dans les veines trop de sang -indien pour que jamais il y ait rien de commun entre nous!» - -Sans attendre l’effet de ses paroles, M. de Plesguen tourna le dos, -partit à grands pas. - -Il regagnait le château par la même avenue ombreuse, d’où le soleil -baissant disparaissait. Une paix lourde et obscure tombait des -feuillages, tellement serrés qu’à peine une ligne de ciel clair se -dessinait au milieu. Et Marc de Plesguen craignait de regarder, avec -des yeux nouveaux, ces beautés naturelles, qui, par leur magnifique -arrangement, éveillaient des idées de richesse humaine et de noblesse -séculaire. La peur de les convoiter bassement l’excitait à se faire le -champion de celui qui les possédait. - -L’homme qu’il laissait en arrière le suivait des yeux sans pouvoir se -persuader que, vraiment, il s’éloignait, que ce n’était ni une comédie, -ni une boutade, que tout était fini de ce côté, que le merveilleux -mirage n’avait ni ébloui, ni tenté, ni corrompu cette âme. - -Lui, José Escaldas, avec son sang trouble de métis, et sa moralité plus -trouble encore, ne pouvait concevoir qu’il se trouvât un être capable -de pivoter sur les talons et de partir en se bouchant les oreilles, -quand on lui offrait une perspective de grandeur et de fortune. - -Que l’entreprise fût difficile, impossible même, soit! Il ne l’avait -pas combinée si patiemment, mûrie avec tant d’efforts et de soins, -sans en mesurer les chances médiocres et les dangers considérables. -Mais pouvoir en être le principal bénificiaire et ne pas même éprouver -le désir d’en connaître les données! Rejeter l’espoir parce qu’il -était l’espoir, sans même s’assurer qu’il fût irréalisable, voilà qui -confondait Escaldas ... Et au point que sa stupéfaction l’empêcha -d’abord de sentir son désappointement. - -Mais, lorsqu’il vit la haute silhouette de Marc se rapetisser jusqu’à -n’être plus distincte dans le long tunnel de verdure que formait -l’avenue, Escaldas se mit à jurer avec fureur. - -—«Vieil insensé!» grommela-t-il, après avoir épuisé l’abondante série -de ses blasphèmes espagnols et français. «Dire que c’est vrai! Il est -le protagoniste du drame. On ne peut rien sans lui. Et son entêtement -stupide suffirait à tout faire manquer. Heureusement, il compte sans -sa fille. Voilà une petite gaillarde qui ne se dérobera pas sur -l’obstacle. Elle l’entraînera où il ne veut pas aller. Et puis ... -j’aurai quelqu’un d’autre pour faire le jeu. Hop là! hop là!... C’est -un faux départ. Mais le steeple n’est pas couru.» - -Le Bolivien s’éloigna, comme rassuré par ces métaphores de turf. D’une -vie aventureuse, il avait gardé la passion des chevaux et du jeu. Sur -les champs de courses d’Europe, il retrouvait un peu des hasards et de -la brutalité des campements dans les pampas. Il n’appréciait que cette -distraction des sociétés civilisées. - - - - -V - -_LE SUBTERFUGE_ - - -LE MARQUIS DE VALCOR avait médité longtemps devant les lettres -d’amour—ces lettres ensevelies pendant vingt années et qui -ressuscitaient une aventure mieux ensevelie encore. Car certains cœurs -restent plus hermétiquement clos sur leur secret que les pierres -scellées dans les murailles. - -La réflexion absorba Renaud plus que la lecture. Des heures -s’écoulèrent sans qu’il sortît de son immobilité. Enfin, son corps -inerte, où la force de la pensée semblait avoir suspendu la vie -physique, se dressa. M. de Valcor rassembla les papiers et les enferma -dans une enveloppe, qu’il cacheta avec de la cire. Puis il se dirigea -vers le chevet de son lit et commença de compter, à partir d’un certain -angle, sur la paroi, des têtes de clous ornées qui fixaient la tenture. -A la sixième, il s’arrêta et la dévissa. Un petit orifice se découvrit, -dans lequel il introduisit une clef minuscule. Un panneau se déplaça. -L’armature d’un coffre-fort apparut. Ce n’était plus le simple trou -creusé dans le mur par une précaution d’amant. C’était un savant -mécanisme, organisé par l’industrie de quelque ouvrier sûr pour abriter -des trésors plus matériels. Avec une autre clef et au moyen d’un -chiffre connu de lui seul, Renaud ouvrit le coffre-fort. Il y serra -l’enveloppe contenant les billets jadis écrits par Gaétane de Ferneuse. -Ensuite il sortit de sa chambre, et, le long d’une galerie, se dirigea -vers le nouvel appartement de sa fille. - -Il ne l’y trouva pas. C’était l’heure où Micheline, en face du ciel et -de la mer, engageait sa vie à Hervé. - -—«Mademoiselle est sortie?» demanda Valcor à une femme de chambre. - -—«Mademoiselle est allée se promener dans le parc. - -—Seule? - -—Oui, monsieur le marquis. - -—Est-ce que les ouvriers travaillent dans sa bibliothèque? - -—Il y en a un, monsieur le marquis. Mais il prend seulement des -mesures. Comme tout le monde devait dormir tard après le bal, monsieur -Escaldas a défendu qu’on donnât des coups de marteau.» - -Sans titre spécial, Escaldas occupait, dans le château, des fonctions -vagues, d’intendant, de secrétaire, de factotum. Parasite, ami ou -valet, personne ne savait au juste. Mais la domesticité lui obéissait. -Un conflit avec le Bolivien eût coûté sa place à l’indocile. Trop -hautain pour exercer une surveillance immédiate, le maître s’en -rapportait à ce bizarre et indispensable personnage. - -Sur la réponse de la femme de chambre qu’il y avait un ouvrier dans la -bibliothèque, le marquis s’y rendit aussitôt. - -Un jeune maçon, dans son costume de travail, tout blanc de plâtre, -était occupé à remettre du mastic dans les interstices des pierres, et -à crépir l’intérieur des cavités qui devaient recevoir les rayons de -livres. - -Il s’interrompit, envoyant entrer M. de Valcor. - -Le marquis referma la porte avec soin. - -—«Comment t’appelles-tu?» demanda-t-il brusquement. - -Le garçon, surpris, devint tout rouge, hésita, et finit par répondre: - -—«Bauchet ... Firmin Bauchet. - -—Tu es d’ici? - -—Non, je suis de la Corrèze. - -—Tu comptes rester en Bretagne? - -—Non, m’sieu. On m’avait embauché pour ailleurs. Ça s’est trouvé comme -ça. - -—Alors, tu repartirais volontiers? - -—Volontiers ou non, faudra bien que je reparte, pour tirer au sort, -chez nous.» - -Le marquis l’examinait, de son regard dominateur, qui eût intimidé -d’autres gaillards que ce petit rustre. Celui-ci, avec une ronde figure -enfantine, restait tout rose d’embarras sous la fine poudre de plâtre -qui le fardait. - -—«Veux-tu gagner mille francs, mon bonhomme? - -—Mille francs!» répéta le maçon ahuri. - -—«Oui, pour dire quatre mots, et t’en aller ensuite, où tu voudras, -sans qu’on te revoie jamais dans ce pays. - -—Dame!...» balbutia le jeune manœuvre. - -—«Écoute ... Est-ce toi qui as trouvé la boîte dans le trou du mur? - -—Non, c’est le camarade. - -—Ah! c’est ennuyeux. N’avais-tu pas travaillé de ce côté avant lui? - -—Pour ça, oui. Même que j’avais entièrement descellé la pierre pendant -qu’il était allé gâcher son plâtre dehors. Si seulement j’avais eu -l’idée de la tirer, c’est moi qui aurais découvert la boîte. - -—Bon ... Il était dehors, il gâchait son plâtre. Alors, cette boîte, -tu aurais pu la placer là toi-même, pour faire une farce, mettons. -Était-ce possible, cela? Me comprends-tu?» - -Le Limousin n’était pas bête. Il réfléchit un instant, puis répliqua: - -—«Une supposition ... Oui. Mais il fallait qu’_il y aurait eu_ le trou -derrière la pierre.» - -Valcor sourit. - -—«Tu es un malin, mon garçon. Tout à fait ce qu’il me faut. Ne -t’inquiète pas du trou. Il s’agit de rassurer une dame, qui est malade. -Et les femmes ne regardent pas aux détails quand elles désirent être -convaincues. Suis-moi bien, petit. Tu vas voir comme ce que j’attends -de toi est simple.» - -Le marquis dicta au jeune ouvrier une espèce de rôle, qu’il simplifia, -en effet, autant que possible. L’ayant bien persuadé que tout ce qu’il -demandait de lui se réduisait à un inoffensif mensonge, et qu’aucune -conséquence fâcheuse n’en pouvait résulter, il le quitta en lui disant: - -—«Dans vingt minutes, n’est-ce pas? Et quand je t’ordonnerai de me -suivre dans mon cabinet, ce sera pour te remettre les mille francs que -je t’ai promis.» - -M. de Valcor, en sortant de la bibliothèque, laissait le petit -maçon comme fasciné. Ce n’était pas seulement pour la somme -invraisemblable, et si facile à gagner, que ce garçon allait lui -obéir. La récompense eût-elle été moindre, ou même nulle, Firmin -Bauchet aurait encore éprouvé une espèce de plaisir à exécuter les -ordres de ce grand seigneur à la fois si volontaire et si persuasif. -La voix impressionnante, les paroles d’une clarté lumineuse, le regard -d’une douceur tellement impérative, restaient dans son être avec une -incroyable puissance de suggestion. - -Le jeune Limousin guetta la fuite des vingt minutes au cadran d’un -cartel, dans le vestibule tout proche. L’impatience le dévorait. Il ne -pouvait croire qu’un tel rêve fût près de se réaliser. - -Quand le moment vint, il se mit à parcourir les corridors à la -recherche d’un domestique. S’adressant au premier qu’il rencontra: - -—«Pourrais-je parler à monsieur le marquis?» - -L’autre toisa la blouse blanche, la silhouette plâtreuse. - -—«A monsieur le marquis? Comme tu y vas! Il ferait beau voir le -déranger pour un galopin de ton espèce. - -—Je vous en prie!... Je vous en supplie!... C’est pour une chose très -grave.» - -Il insistait avec un trouble qui n’était pas feint. D’abord, dans -l’émoi de son rôle. Et aussi dans la crainte d’être empêché de le -remplir. Le valet de chambre, étonné, finit par s’en aller à la -recherche de son maître. - -M. de Valcor se trouvait dans la chambre de sa femme. - -Dès qu’il y était entré, il avait compris qu’avec un peu d’illusion il -guérirait vite un pauvre cœur, trop faible pour voir la vérité en face. -D’ailleurs, la vérité ... Il en était seul maître. Pourquoi ne pas -substituer au mensonge cruel du hasard le mensonge bienfaisant de son -génie? La vérité! Le mot faisait sourire cet homme. Et de quel sourire -ambigu, où flottait tant de tristesse sous un orgueil effrayant. - -Laurence, remise d’une longue syncope, mais plus abattue que si son -sang eût coulé par vingt blessures, demeurait étendue sur sa chaise -longue. Une femme de chambre, qui s’empressait autour d’elle, se retira -lorsqu’elle vit entrer le marquis. - -Renaud approcha un pouf bas, se plaça près de Laurence dans une posture -qui ressemblait à un agenouillement, et prit la main de la pauvre femme. - -—«Alors,» dit-il avec sa voix roulante et chantante, qui caressait, -s’insinuait, berçait, «vous avez pu, ma chérie, pour une si grossière -imposture, me croire un père et un époux infâmes, m’attribuer de -véritables crimes?...» - -Quelle douceur un peu dédaigneuse dans ce reproche! Une âme plus solide -même en fût restée interdite. - -—«Une imposture?... Ces horribles lettres?...» balbutia Laurence. - -—«Vous ne les avez pas lues, ma pauvre mignonne! Vous avez dû perdre -la tête tout de suite. Je vous forcerai de les examiner ligne à ligne. -Vous verrez les contradictions, la stupidité de la fable ... Voyons, -avouez ... Vous n’avez pas tout lu?... - -—Non, certes,» dit-elle en frissonnant. - -Elle le regardait, moins certaine maintenant, après les heures -écoulées, dans l’éclat du jour, en cette souveraine présence, des -cauchemars de sa nuit. Et les puissants yeux bleus de l’être tant aimé -descendaient impérieusement jusqu’à son cœur. - -—«Mais, Renaud, ces feuillets jaunis, piqués d’humidité?... Cette -cachette?... - -—Je soupçonne,» dit-il, «quelque misérable ruse inventée pour -faire manquer le mariage de Micheline. J’ai commencé une enquête. -Malheureusement, les ouvriers ne travaillent pas aujourd’hui. Celui qui -a découvert le soi-disant dépôt n’est justement pas là.» - -A ce moment, on frappa à l’une des portes. La femme de chambre -revenait, disant qu’on demandait M. le marquis. - -—«On me demande? Qui cela? - -—Je ne sais,» fit-elle, «C’est Jérôme,»—elle nommait le premier -valet de chambre.—«Il craint quelque accident à la bibliothèque de -Mademoiselle, parce qu’un des maçons, tout bouleversé, veut absolument -parler à monsieur le marquis. - -—Permettez-vous que je m’en occupe?» demanda celui-ci à sa femme. - -Il fit le mouvement de s’éloigner, mais sans la quitter des yeux. Et il -lut dans les siens la prière qu’il attendait. - -—«Préférez-vous, Laurence, que je reçoive cet homme ici?» - -Elle inclina la tête, n’osant pas plus avouer son espoir que sa -méfiance. - -—«C’est cela,» reprit-il avec un naturel parfait, «Dans votre chambre -... Je n’osais vous en prier ... Mais combien je préfère que vous soyez -témoin ... - -—Ah!» murmura-t-elle, «vous pensez, comme moi, que c’est pour les -papiers ...» - -Firmin Bauchet entrait, confus de poser ses gros souliers poudreux sur -les tapis délicats. - -—«C’est bien vous qui êtes monsieur le marquis de Valcor?» -demanda-t-il, comme s’il voyait pour la première fois le maître de -céans. - -Dès ce mot, Renaud fut tranquille quant à la sûreté de cabotinage du -jeune rustre. Et l’émotion visible du petit maçon, qui claquait presque -des dents, ajoutait à la vraisemblance de la scène. - -—«Mais, Madame ...» dit-il. «Je n’ose pas dire devant Madame ... - -—C’est donc bien terrible, ce que tu viens me raconter, gamin?» fit -le marquis avec une bienveillance légère. «Allons ... Tu peux parler -devant Madame. Si tu as commis quelque maladresse, elle te la fera sans -doute pardonner. - -—C’est pis qu’une maladresse ... Quelque chose de vilain, dont je me -suis chargé pour de l’argent. Mais, je ne peux pas garder ça pour moi. -Je crains que ça ne cause des malheurs. J’aime mieux tout avouer. - -—Quoi donc? Courage!... Ton mouvement est bon. Nous ne te mangerons -pas, va. - -—Eh ben!... C’est moi qui ai caché c’te boîte en fer-blanc dans le -mur, que j’ai entamé exprès, par-dessous la pierre, pendant que le -camarade n’était pas là. - -—Est-ce possible!...» s’écria M^{me} de Valcor. «Vous dites vrai?...» - -Sa joie encouragea le jeune Limousin. On ne l’avait pas trompé. Il -s’agissait d’enlever un chagrin à une dame. Et quelle belle dame, dans -toutes ses dentelles, avec l’air si doux! Le conscrit futur sentit -s’échauffer son cœur naïf et galant de petit Français. - -—«Pour sûr, madame, que je dis vrai. C’est moi qui ai mis la boîte. On -m’avait assuré que c’était pour la blague. Mais j’ai pas la conscience -tranquille. - -—Qui t’avait chargé de ça?» demanda Valcor. - -—«Quelqu’un que je ne connais pas, qui me guettait sur la route. - -—Combien t’a-t-il donné? - -—Un louis de vingt francs. - -—Et s’il y avait eu de la dynamite dans la boîte? - -—Oh! C’était facile de lever le couvercle,» dit le maçon. - -—«Tu l’as fait? - -—Oui-da. J’ai vu qué’ques chiffons de papier. J’ai pas pensé que ça -pouvait être bien méchant. - -—Méchant!... C’était une canaillerie, et tu t’en doutais bien. Enfin, -le remords t’a pris. Tu vas venir avec moi, pour écrire et signer ce -que tu nous as raconté là. Puis, tu me décriras le gredin qui a compté -sur ta mine de nigaud pour nous tendre ce piège imbécile. - -—Oh! monsieur le marquis,» s’écria le Limousin madré, qui joua la -frayeur, «Vous n’allez pas me faire mettre en prison!» - -La voix émue de Laurence s’éleva: - -—«Non, mon petit ami. Vous êtes un brave garçon. Je veux que vous ayez -une récompense, au contraire. Puis, dites-moi votre nom, l’adresse de -vos parents. Jamais je ne vous oublierai. Ah! vous réparez bien le mal -que vous avez commis.» - -Elle palpitait, dans une telle griserie de délivrance, qu’elle eût -traité en bienfaiteur ce gâcheur de plâtre, cause pourtant de sa -récente torture, d’après ce qu’il disait. - -Renaud emmena l’ouvrier qui, une fois dans le grand cabinet de travail, -un luxe lourd et sévère, sembla plus mal à l’aise. - -—«C’est-il vrai, monsieur le marquis, que vous allez me faire -écrire?... Vous ne m’aviez point dit ça, tout d’abord. - -—Ne te tourmente donc pas, jeune oison,» dit Valcor avec son aisance -heureuse, que venait de lui rendre complètement le succès de son -subterfuge. «Je vais te dicter quelques lignes, et tu les signeras du -nom que tu voudras. - -—Mais la dame verra que c’est pas le mien. - -—Elle te connaît donc? - -—Non, mais elle a dit, comme ça, qu’elle voulait connaître ma -famille.» - -Le marquis éclata de rire. - -—«Allons, heureusement que je n’ai plus besoin de ta malice, car elle -semble sujette à de furieuses intermittences. Tu vas prendre ton argent -et filer. Et qu’on n’entende jamais parler de toi, ni de ta famille, -autrement il t’en cuirait. Est-ce compris? - -—Oui, monsieur le marquis. - -—Pourquoi prends-tu cet air malheureux? - -—La dame pensera du mal de moi. Et elle a l’air si bon!» - -Renaud hocha la tête, avec un brin d’attendrissement amusé. - -Pas un atome de cruauté n’entrait dans la nature puissante de Valcor. -En ce moment, peut-être, le sentiment qui dominait en lui était la joie -d’avoir vu s’évanouir la souffrance de sa femme. La méchanceté, le mal -inutile, lui inspiraient de la répugnance. Mais il y avait en lui des -forces qui, pour le porter au but, savaient au besoin étouffer toute -pitié. - -Il dit à Firmin Bauchet, avec le fascinant sourire qui faisait de tous -les êtres simples des esclaves ravis de sa volonté: - -—«La dame pensera que tu as eu peur des conséquences de ta faute, de -ton aveu, et que tu t’es enfui. Tes camarades ne diront rien, car on ne -les questionnera pas. Elle est consolée, cette dame. N’est-ce pas ce -que nous voulions?» ajouta-t-il. - -Et le grand seigneur prononça avec un charme inexprimable ce «nous» -qui l’unissait au petit maçon. En même temps, il lui tendait la somme -promise. - -—«Tu vois, je te la donne en or, pour qu’un billet ne te compromette -pas. Ta bourse est-elle assez grande pour la mettre?» - -Certes. C’était une poche de cuir à cordon, plus faite pour contenir -des gros sous que des louis, et qui avait, en conséquence, toute -l’ampleur nécessaire. - -—«Ça te permettra d’épouser ta promise?» dit Renaud en comptant les -pièces. - -—«Non,» dit Firmin Bauchet. «Ça empêchera la mère de se tuer de -travail pour les petits quand je serai au régiment. J’ai huit frères et -sœurs, dont je suis l’aîné. Et le père est toujours malade. - -—Alors, voilà deux cents francs de plus. Et si on t’ennuie pour cet -argent, écris-moi. Je certifierai que tu l’as gagné à mon service, ce -qui est la vérité.» - -Le petit Limousin fondit en larmes. Et il fallut que le marquis de -Valcor apaisât cette émotion pour que Firmin Bauchet pût sortir sans -être un objet de curiosité pour les gens. Lorsque, enfin, il quitta le -cabinet de travail, sa ronde face paysanne, sur laquelle les larmes, le -plâtre et la poussière de sa manche, employée en guise de mouchoir, se -mêlaient, offrait les coloris les plus singuliers. - -Une fois l’ouvrier dehors, Renaud prit une élégante petite feuille de -papier à lettres, et s’étant assis devant son authentique bureau Louis -XV, orné de bronzes précieux, il écrivit: - -«_Gaétane_, - -«_Au nom du passé, dont j’ai démérité de vous parler jamais, et -dont, pourtant, il faut que je vous parle, trouvez-vous demain, -dans l’après-midi, après trois heures, à la petite grotte de la -Falaise-Blanche,—vous savez ... «notre grotte», que vous n’avez pu -oublier._ - -«_Ah! ne frémissez pas de colère, Gaétane!_ - -«_Songez à la scène de cette nuit._ - -«_Songez à_ notre _enfant_. - -«_Venez. Il faut que vous m’entendiez. Et il faut que vous m’entendiez -là._ - -«_Par grâce, ne me refusez pas! Il y va du bonheur d’Hervé, peut-être -de sa vie._ - -«RENAUD.» - -Quand il eut tracé ces lignes, le marquis de Valcor fit appeler celui -de tous ses domestiques en qui il avait le plus confiance, lui donna -l’ordre de monter à bicyclette et de porter immédiatement cette lettre -au château de Ferneuse. - -—«Vous la remettrez,» dit-il, «en mains propres, soit à la comtesse, -si elle est à la maison, soit à Noémi, sa première femme de chambre. A -personne autre.» - -Ceci fait, il retourna chez sa femme. - -—«Êtes-vous de force,» lui dit-il, «à revoir ces lettres avec moi? - -—Pourquoi? Puisqu’elles sont fausses. - -—Les examiner vous en convaincrait. Mais le fait qu’elles ont été -apportées ici par une manœuvre indigne ne le prouve pas. Et je tiens ... - -—Ah! Renaud, n’en parlons plus. Que cette abomination sorte de notre -cœur et de notre mémoire. J’ai trop besoin de votre pardon pour vous -offenser davantage par une méfiance que n’excuserait plus l’émoi -affolant de la surprise. - -—D’ailleurs, nous saurons tout,» reprit-il. «Je n’aurai pas de repos -que je n’aie découvert et châtié l’auteur de cette mystification -abominable. J’ai promis une forte récompense à ce petit ouvrier maçon -s’il réussit à me désigner l’homme. Sans rien dire, il observera de -tous côtés, dans le château, dans le pays.» - -La marquise de Valcor secoua la tête. - -—«Le coupable n’est pas resté ici pour se faire pincer. Songez -combien notre fête a fait aller et venir de gens depuis deux jours: -électriciens, fournisseurs, tapissiers, domestiques de nos hôtes, sans -parler de nos invités eux-mêmes.» - -Renaud eut un sourire d’entente. Évidemment le coup avait pu être fait -par un inférieur, mais l’impulsion venait de haut. - -—«Nous avons,» reprit Laurence, dont la voix s’altéra, «un premier -devoir à remplir avant tout. Comment réparer mon offense envers madame -de Ferneuse?» - -Depuis que son angoisse dominante avait disparu, ce souci la -bouleversait. Son corps mince, accablé par les fatigues, par les -émotions de la nuit et du matin, s’affaissait sur la chaise longue, -dans les dentelles qui avaient paru au petit maçon si miraculeusement -vaporeuses. L’effarement remplit ses grands yeux noirs—sa seule -beauté—tandis qu’elle posait la question. - -—«Voulez-vous m’en laisser le soin?» dit son mari, d’un accent qui -exprimait plutôt l’injonction que la prière. - -—«Comment vous y prendrez-vous, Renaud? Mon Dieu! Il est impossible de -lui dire ... - -—Si vous saviez ce qu’il est possible ou impossible de dire, ma -petite Laurence, vous ne vous tourmenteriez pas comme vous le faites. -Rapportez-vous en à moi, bien que je ne discerne pas encore ce qu’il -est le plus opportun de laisser penser à madame de Ferneuse sur cet -incident déplorable. Voyez cependant les fâcheux effets de votre -caractère impulsif! Mais prenez patience jusqu’à ce que j’aie vu -la comtesse. Mes meilleurs arguments jailliront peut-être de notre -entretien, de ses dispositions. - -—Que pensera-t-elle de moi? - -—Aucun mal, Laurence. Croyez-en votre mari, qui a souci de votre -dignité autant que de la sienne. - -—Mais, que trouverez-vous pour expliquer?... Vous n’allez pas lui -laisser croire que je suis jalouse d’elle!» - -Renaud sourit à ce cri féminin. Il se pencha, mit un baiser sur le -front de sa femme. Puis, avec sa hauteur un peu distante, sa façon de -la traiter en enfant: - -—«Ayez confiance en moi. Je vous réconcilierai avec madame de -Ferneuse, sans qu’il en coûte rien à votre fierté.» - -Elle lui saisit la main d’un geste humble, ennobli par la tendresse. - -—«Oh! que vous êtes grand et bon, mon Renaud! Mais ne m’épargnez pas -trop, cependant. Il s’agit du bonheur de Micheline. Pourvu que ma folie -n’ait pas brisé ce bonheur, en blessant irrémédiablement madame de -Ferneuse!» - -Laurence ajouta plus bas, lentement, d’une voix profonde: - -—«Je crois que notre fille aime vraiment Hervé. Et si le cœur de cette -enfant-là est pris, c’est pour toujours.» - -Une crispation d’inquiétude passa sur les beaux traits du marquis de -Valcor. Il se sentit pâlir, et se rejeta un peu en arrière, pour que sa -femme n’en vît rien. Cependant il prononça, d’un accent où vibrait la -vérité même: - -—«Êtes-vous sûre, au moins, Laurence, ou dois-je vous le jurer encore, -sur la tête chérie de Micheline, qu’Hervé de Ferneuse n’est pas son -frère? - -—Taisez-vous!... Ah! l’affreux cauchemar!...» murmura Laurence en -frissonnant. - - - - -VI - -_BERTRANDE_ - - -LE lendemain matin, de bonne heure, le marquis de Valcor s’était fait -seller un cheval, et l’attendait, debout sur l’un des perrons du -château, lorsqu’il vit s’approcher le prince de Villingen, son hôte -pour quelques jours. - -—«Vous sortez, mon cher marquis? Et à cheval, encore, si j’en juge -d’après ces superbes bottes et ce stick épatant.» - -Renaud eut ce sourire bien à lui, qui, plein de grâce aimable, -n’encourageait cependant pas les familiarités. - -—«Quelle belle matinée pour un canter à travers la campagne!» reprit -Gilbert. «Ah! si je ne craignais pas d’être indiscret!...» - -Il ne pouvait guère douter qu’il le fût, à l’expression refroidie du -visage de son hôte. Mais le jeune prince Gégé,—comme on l’appelait -dans les cafés de nuit et les boudoirs à la mode, à cause de la -double initiale de ses noms: Gilbert Gairlance,—était trop habitué -aux adulations, aux gâteries des femmes et des flatteurs, pour vouloir -remarquer qu’on accueillait sans empressement un de ses caprices. - -—«De quel côté alliez-vous, marquis? - -—Vers le Conquet. C’est le petit port de la pointe Saint-Mathieu. - -—N’y a-t-il pas, tout à côté, des ruines curieuses? - -—Oui, une ancienne abbaye, à l’extrémité du promontoire, à côté du -phare? - -—Mais c’est au bout du monde, à la pointe extrême du continent. C’est -le dernier cri du Finistère. - -—Précisément. - -—J’aimerais bien voir cela. - -—C’est facile,» dit Renaud. - -Il venait de se faire cette réflexion rapide que ce compagnon ne le -gênerait pas, puisque, en effet, il l’enverrait visiter les ruines, -pendant une démarche où il ne se souciait pas de l’emmener. - -Un valet alla aux écuries donner l’ordre de seller un second cheval -pour le prince Gairlance, tandis que celui-ci se faisait apporter ses -éperons et ses leggings. - -Un instant après, les deux cavaliers suivaient une de ces routes si -caractéristiques de cette côte élevée, où les souffles incessants -et impétueux du large ne laissent croître que de courtes plantes -rustiques, trapues et têtues, cramponnées au sol, qu’elles dépassent à -peine. A droite et à gauche, c’étaient des landes inégales, bossuées -par le granit qui y affleure, et tapissées d’une verdure poudreuse. -L’or des genêts y brillait par places. Les ternes fleurs de la lavande -y mettaient des traînées pâles. Mais les roses bruyères n’étaient pas -encore fleuries. - -Sur cette aridité, sur ce silence, planait une sensation d’immensité. -Quelquefois, du côté de la terre, une perspective s’ouvrait, laissant -voir une pointe de clocher dans un pli de terrain. A d’autres -moments, c’était vers la mer que s’enfonçait la pente du sol. Alors -apparaissaient des gouffres bleuâtres, dont on n’était pas bien sûr que -ce fût l’eau ou le ciel. - -La conversation ne se soutenait pas avec beaucoup de chaleur entre -Renaud et Gilbert. Rien n’était plus différent que ces deux hommes: -l’un, jeune, et ayant horreur de l’action; l’autre, au second versant -de la vie, mais d’une sève toujours bouillonnante. Même physiquement, -cette interversion des âges était manifeste. Peu de femmes eussent -préféré le fluet et pâle garçon de vingt-six ans à ce beau Valcor d’une -si mâle élégance de stature, avec la mine si charmante et si fière, et -qui, à près de cinquante ans, n’en paraissait guère que trente-cinq. - -—«Vous savez que c’est loin. Nous pourrions trotter.» - -Le marquis soutint longtemps l’allure rapide et ne ralentit que par -précaution de bon cavalier, à cause des chevaux. Gilbert n’osait dire -qu’il trouvait le train un peu dur. Il dut s’essuyer le front, où la -sueur ruisselait. - -—«Je vous quitterai,» dit Renaud, «avant le village. Vous trouverez -quelqu’un pour vous conduire à la ruine. Moi, je vais voir une famille -de pêcheurs, qui demeure un peu plus bas, sur le versant de la falaise. -Ce sont des gens que ma famille a protégés de père en fils. J’ai à leur -parler. - -—Où nous retrouverons-nous? - -—A l’auberge, en face de l’église. Vous y laisserez votre cheval. De -là, pour gagner le phare et l’abbaye, à pied, il vous faut dix minutes.» - -A un tournant de la route, Gilbert vit le marquis de Valcor prendre -un sentier qui serpentait à travers la lande, dans la direction de -l’Océan. Il lui cria: - -—«Vous n’allez pas rencontrer une descente trop raide pour votre -cheval? - -—Pas jusqu’à la maison où je vais. Il y a un lacet assez doux. A tout -à l’heure!» - -Presque aussitôt, Gairlance aperçut les premières maisons du Conquet. - -Son esprit, tout mondain, n’était pas fait pour goûter le rude -caractère de ce village, perché sur le roc, à l’extrémité de la -presqu’île bretonne. Poste avancé, où l’âme d’une race simple et -aventureuse s’avive, comme celle du veilleur placé à la proue du navire. - -Le dégoût de Gilbert pour la société d’un être jugé par lui inférieur, -lui fit refuser un guide, plutôt que le désir de se trouver seul avec -ses pensées dans un endroit sublime. L’adjectif s’évoqua cependant, -même dans l’esprit de ce Parisien frivole, quand tout à coup il vit se -détacher sur le vide du ciel et de la mer les hautes et sveltes ogives -de l’abbaye en ruines. Le toit manque, mais les admirables arcatures -sont intactes. Lorsqu’on pénètre sous ces arceaux aux lignes si pures, -on n’aperçoit au delà des voûtes, par les larges croisées béantes, que -les perspectives infinies et changeantes de la mer. - -La terre aboutit là, dans ce sanctuaire hautain, dressé sur une -falaise à pic. Le phare lui-même est un peu en arrière. Les hommes -d’aujourd’hui n’ont pas osé construire l’édifice du salut matériel si -hardiment que les hommes d’autrefois l’édifice du salut divin. - -Quel art et quelle audace ne fallut-il pas pour dresser là ces -architectures énormes, qui défient encore les effroyables vents -d’équinoxe et le choc des lames en furie, dont parfois tremble leur -assise de rochers! - -—«Monsieur,» disait à Gilbert le gardien qui lui ouvrit la petite -grille de l’enclos, «il y a des moments, dans la mauvaise saison, où -les vagues tapent si fort qu’on sent le sol bouger sous soi, comme par -un tremblement de terre.» - -Le prince essaya d’avoir quelques renseignements sur l’origine et l’âge -de l’abbaye. Mais nul ne sait. L’ignorance du modeste gardien était -celle de tout le monde. - -Après un moment passé dans les ruines, Gilbert entra, par curiosité, -dans la petite église toute proche, aussi ancienne peut-être, mais si -humble à côté des murailles grandioses qui la dominent. Une surprise -l’y attendait. En entrant, il troubla la prière d’une jeune fille, qui -était à genoux, et qui se leva au bruit de ses pas. - -Le prince de Villingen jeta un cri: - -—«Mademoiselle Micheline!» - -Mais, comme il s’approchait et la saluait avec un empressement ému, il -entendit une voix très douce lui dire: - -—«Vous vous trompez, monsieur. Je ne suis pas mademoiselle de Valcor.» - -Gilbert demeura comme pétrifié ... Une telle méprise ... Une si -extraordinaire ressemblance ... Et cette réponse de l’inconnue, qui, -tout de suite, avait nommé la personne qu’il croyait voir en elle. - -Constatant sa stupeur, la jeune fille ne put s’empêcher de rire. Ce -n’était plus la hauteur grave de Micheline. L’illusion s’atténua. -Et bien plus encore lorsque, faisant deux pas hors de l’ombre, la -déconcertante apparition se distingua mieux dans la clarté du porche -ouvert. - -Certes, on eût dit une sœur, et presque une sœur jumelle, de la -délicieuse fille dont le prince de Villingen s’éprenait chaque jour -davantage. Depuis la nuit dernière surtout, depuis le cotillon dansé -avec M^{lle} de Valcor, la griserie du jeune homme était complète. Un -espoir naissait en lui du brusque départ d’Hervé de Ferneuse, signe -d’un grave incident, d’une rupture peut-être. Et il fallait que le -charme de Micheline opérât bien profondément dans son cœur pour qu’il -en oubliât presque l’attrait de l’immense fortune, qui, d’abord, lui -avait fait résoudre sa conquête. - -La force invincible de l’amour le dominait si bien en ce moment que la -seule ressemblance de cette jeune étrangère le remuait d’un trouble -très doux. - -Pourtant,—il venait de s’en apercevoir au second coup d’œil,—elle -devait être une bien petite bourgeoise, sinon une paysanne. Sa simple -robe rayée de noir et de blanc, son col de linge uni, son chapeau -orné d’un nœud de taffetas, ne devaient leur espèce d’élégance qu’à -sa beauté et aux lignes fines et souples de son jeune corps. Elle ne -portait pas de gants. Elle se promenait toute seule. L’expression de -son visage était avenante, mais sans fierté. Une rusticité savoureuse -enveloppait toute sa personne, et marquait un abîme entre elle et -l’héritière de Valcor. Mais en pleine lumière, la différence éclatait -surtout dans les yeux. Tandis que Micheline avait les prunelles -sombres et veloutées de sa mère, celle-ci avait les siennes d’un bleu -vif. Elles parurent à Gilbert,—étant donné l’ordre d’idées où il se -trouvait,—rappeler, en une nuance plus transparente, les profonds yeux -bleus de Renaud. - -—«Extraordinaire ... Inouï, vraiment!...» murmura-t-il en dévisageant -l’étrangère. - -—«Ce n’est pas la première fois,» dit-elle, qu’on me prend pour la -demoiselle de Valcor. - -—Est-ce que votre famille est d’ici?» demanda Gilbert, en qui naissait -un soupçon, qu’il n’aurait pas eu s’il avait su ce que tout le pays -savait, que le marquis Renaud de Valcor avait quitté l’Europe trois ans -avant la naissance de cette jolie fille. Et cela sans erreur possible, -sans qu’il fût revenu, même pour une heure, dans cette Bretagne, où -l’on ne devait fêter son retour que deux années encore après. - -—«Je crois bien,» répondit-elle, «que nous sommes d’ici! Et depuis -longtemps, allez. Il y a eu des Gaël au Conquet, aussi loin qu’existent -les souvenirs dans la province. - -—Votre nom est Gaël? - -—Oui, Bertrande Gaël. - -—Je parie une chose,» dit-il, suivant sa pensée secrète. «C’est chez -vous que le marquis de Valcor se trouve en ce moment. - -—Chez nous!» s’écria-t-elle. - -Il parut à Gilbert que son frais visage pâlissait. Et elle demeurait -perplexe, à le regarder, dans l’envie de savoir davantage. Tandis -qu’avant, elle semblait prête à partir, gênée de répondre à un monsieur -qu’elle ne connaissait pas, et soulevée d’un élan de fuite, comme un -oiseau qui va s’envoler. - -—«Vous êtes donc,» reprit-elle, «un ami du marquis de Valcor? - -—Je suis même son hôte. Je demeure chez lui en ce moment, -mademoiselle. Et puisque vous vous êtes si gracieusement présentée, -je vais en faire autant: je m’appelle Gilbert Gairlance, prince de -Villingen. - -—Un prince!» s’écria Bertrande avec une admiration naïve. - -—«Moins prince que vous n’êtes princesse, car vous êtes belle à parer -un trône,» dit-il galamment. - -La jolie Bretonne devint toute rose. Mais une inquiétude secrète -effaçait le plaisir d’être louée par un si fabuleux personnage. Elle -demanda, soucieuse: - -—«Est-ce que monsieur de Valcor va venir jusqu’ici? - -—Nous devons nous retrouver à l’auberge, sur la place, vous savez?... - -—Oh! alors,» dit-elle, comme si cette réflexion lui échappait, «je ne -vais pas rentrer par le village. Je ferai le tour à travers la lande. - -—Vous avez donc peur du marquis de Valcor?» - -Elle hocha la tête et ne répondit pas. Mais elle se dirigea vers la -porte ouverte, pour sortir de la petite église. Et comme Gilbert, -immobile, lui barrait le chemin, sans intention bien arrêtée, rien que -pour retenir cette vision charmante, elle murmura: - -—«Pardon ... Il faut que je m’en aille, monseigneur le prince.» - -Le Parisien eut à peine envie de rire. Une autre sorte d’émotion, d’une -saveur fraîche et inconnue, lui venait de cette évidente candeur dans -une créature si belle. Il laissa Bertrande Gaël sortir de l’église, -mais il la suivit, et, comme tout naturellement, se mit à marcher à -côté d’elle. - -La fine Bretonne, ayant jeté un regard circonspect aux alentours, et -s’étant assurée que nul n’observait leur tête-à-tête, pas même le -gardien des ruines, qui était en même temps celui du phare, et qu’on -n’apercevait pas dehors, se lança vite dans le sentier de la lande. -S’écartant ainsi du pays habité, elle craignait moins d’accepter la -compagnie compromettante de l’élégant étranger. On ne causerait pas -sur leur compte. Et comment se refuser à entendre les compliments d’un -prince, à lire dans ses yeux l’admiration qu’elle lui inspirait? - -Lui, Gilbert, n’éprouvait pas seulement l’attrait de tant de grâce, -mêlée d’un charme un peu sauvage, et comme imprégnée des verts aromes -de la mer, il se sentait dévoré de curiosité, ainsi que devant une -énigme. Qu’était donc, pour le marquis de Valcor, cette jeune fille, -qui semblait le craindre ainsi qu’un tuteur ou qu’un maître, et qui -ressemblait à Micheline d’une façon étourdissante? La réponse qu’il -se faisait à cette question ne le dispensait pas—au contraire—d’en -vouloir connaître les données. - -—«Voyons, mademoiselle Bertrande ... Je vous promets, sur ma parole, -de garder votre secret. Pourquoi donc avez-vous peur de rencontrer mon -ami Valcor? Il aurait bien de la peine à se montrer redoutable pour une -jeune personne aussi exquise que vous. - -—Il ne sait pas,» dit-elle à voix basse et les yeux à terre, «que j’ai -quitté le couvent. Et grand’mère ne va peut-être pas avoir le courage -de le lui dire. - -—Le couvent! Vous étiez au couvent? - -—Oui. Aux Géraldines de Quimper. - -—Pour de bon?... Vous étiez religieuse?... - -—Qu’allez-vous penser! Je serais une défroquée! Oh! pas ça, non!... -Novice seulement. Je n’avais pas prononcé mes vœux. - -—Et pourquoi les auriez-vous prononcés? Pour contenter monsieur de -Valcor? - -—Oui, et grand’mère. - -—Grand’mère, soit! Mais quels droits le marquis a-t-il de vous imposer -sa volonté?» - -La jeune fille leva ses yeux d’un bleu si vif, avec une évidente -surprise. Peut-être n’avait-elle jamais réfléchi à cela. - -—«C’est monsieur le marquis,» dit-elle. - -—«Bon. Mais nous ne sommes plus sous le régime féodal. Et, -malheureusement pour lui, le droit du seigneur n’existe plus,» répliqua -Gilbert avec un sourire dont la candide Bretonne ne comprit pas -l’équivoque. - -—«Je ne sais pas,» reprit-elle après un silence. «Depuis que je suis -au monde, j’ai toujours vu que, chez nous, on écoutait monsieur le -marquis comme le bon Dieu.» - -Elle se signa—pour effacer sans doute le léger sacrilège de sa -comparaison. - -—«Chez vous?... Qui donc y a-t-il chez vous, mademoiselle Bertrande? -Si toutefois je ne suis pas indiscret. - -—Il y a grand’mère, et puis ...» (elle hésita, et, sur un autre ton): -«il y aurait mon oncle Yves et mon oncle Mathias. Mais ils sont presque -toujours en mer. - -—Vous êtes donc orpheline, pauvre petite?» demanda Gilbert, qui -désirait avant tout apprendre quelque chose de sa naissance. - -Elle eut une rougeur soudaine, et répondit avec embarras: - -—«Je n’ai plus mon père, mais maman n’est pas morte.» - -«Ah!» se dit Gairlance, «la mère n’est pas morte, mais absente, -disparue sans doute. Qui sait la vie qu’elle doit mener, pour que sa -fille rougisse d’elle à ce point? Et Renaud l’aura séduite. Cette -enfant-là fut sa première faute. Tout cela est limpide.» - -Bertrande Gaël, par un vague instinct l’avertissant que le silence de -son compagnon cachait un soupçon pire que la vérité, se décidait à une -explication: - -—«Ma pauvre mère!» soupira-t-elle. «A quoi bon vous cacher cela, -puisque vous la verrez un jour ou l’autre si vous passez par chez -nous. Elle est faible d’esprit ... Vous comprenez?... Elle est devenue -innocente après son malheur.» - -«Folle!» pensa Gilbert, dont l’étonnement s’accrut. Il reprit tout -haut:—«De quel malheur voulez-vous donc parler? - -—De la mort de mon père, qui a péri dans un naufrage. Il était marin -de l’État, quartier-maître sur un transport qui s’est perdu dans un -cyclone. J’étais petite. Je ne me rappelle pas. Mais on m’a souvent -dit qu’à partir du jour où sa fin a été certaine, ma pauvre mère est -devenue d’une tristesse comme on n’en voit pas d’exemple sur nos côtes, -où cependant il y a bien des veuves. Elle ne parlait plus, ne dormait -plus. Elle passait des nuits sur la falaise, à maudire la mer et à -pleurer. A peine si on pouvait lui faire prendre assez de nourriture -pour qu’elle ne trépasse point de faim. Si elle ne s’est point jetée du -haut des rochers, c’est qu’elle fréquentait l’église, qu’elle croyait -en Notre-Seigneur et en la sainte Madone. Mais un soir,—un bien triste -soir!—elle est rentrée avec la tête perdue. Elle affirmait qu’elle -avait rencontré le père dans la lande, et qu’il lui avait parlé. Et -c’étaient des douceurs pour lui, puis, tout à coup, des injures,—elle -si aimante et fidèle!—des mots qu’elle lui adressait comme dans un -rêve, et que je n’oserais pas répéter. Des rires qui faisaient mal, des -pleurs qui ne s’arrêtaient plus. La raison était partie avec son cœur, -quoi!—Elle s’est calmée, mais sa peine a été trop forte. Elle n’a -jamais retrouvé le sens.» - -Bertrande s’arrêta, et, son douloureux sujet ne l’entraînant plus, elle -sentit la confusion d’avoir parlé si longtemps. - -—«Mais comme je cause!.. Excusez-moi, monseigneur le prince. - -—Ne m’appelez donc pas «monseigneur le prince.» - -Elle remarqua les sourcils froncés, le mouvement d’impatience. Gilbert -s’énervait de ne plus rien comprendre à une situation qu’il avait -jugée si claire. La mère de Bertrande devenant folle de douleur pour -avoir perdu son mari, cela rendait singulièrement invraisemblable une -intrigue de sa part avec le beau châtelain de Valcor. - -—«Comment faut-il que je vous appelle?» demandait humblement la naïve -Bretonne. - -—«Appelez-moi «monsieur», tout simplement. «Monsieur Gilbert», si vous -préférez.» - -Un rayon passa dans le bleu étincelant des yeux ingénus. Donner ce -nom charmant et familier à un prince! Cela parut à Bertrande un tel -privilège qu’elle s’en offrit le plaisir immédiatement. - -—«Eh bien, monsieur Gilbert,» dit-elle d’une voix tremblante de fierté -ravie, «c’est ici qu’il faut nous dire adieu, si vous ne voulez pas -manquer de retrouver monsieur de Valcor à l’auberge. Sa visite chez -nous doit avoir pris fin à c’t’heure. Ce sentier, à gauche, vous ramène -au mitan du village. Tandis que si vous continuez ma route, vous aurez -un bout de ruban à revenir à pied avant de pouvoir remonter sur votre -cheval. - -—Tant pis, jolie Bertrande! Si vous ne m’aviez pas averti, je vous -aurais suivie au bout du monde. - -—Vous ne reviendrez pas vous promener de ces côtés?» demanda-t-elle, -avec une de ses promptes rougeurs, et en inclinant la tête sur -l’épaule, du geste sauvage et gracieux d’une fauvette qui s’apprivoise. - -Il y avait si peu de rouerie ou de hardiesse en cette fraîche créature, -que Gilbert éprouva de cette avance une petite émotion sincère, sans -mettre en doute la pureté de celle qui la lui faisait. - -—«Certes, je reviendrai,» s’écria-t-il avec élan. - -Seulement alors, Bertrande eut conscience de ce qu’elle avait dit. La -pudeur et la confusion la troublèrent. Elle s’échappa, d’une retraite -si soudaine que Gilbert ne put prolonger leur adieu. - -Après quelques bonds légers dans le sentier de la lande, elle se -retourna pour le voir. Le prince lui envoyait un baiser. Elle sourit, -avec une malice presque coquette, tant l’instinct s’aiguise vite chez -la plus innocente des filles d’Ève—et celle-ci l’était réellement. -Puis elle s’enfuit tout d’une traite. - -Le prince cligna des yeux, pour mieux saisir la séduisante vision qui -s’éloignait. - -—«Tu es bien jolie, ma petite. Mais tu n’es que l’ombre ... Et j’aurai -la réalité,» murmura-t-il. - -Cette idée d’une conquête plus haute lui rappela que la première -tactique consisterait à ne pas faire attendre le père de cette -Micheline dont la beauté, comme la fortune, le fascinait. - -Gilbert hâta le pas et regagna l’auberge, où il eut le temps de faire -ressangler son cheval avant que le marquis y parût. - -Le jeune homme remarqua tout de suite que le visage de son hôte -s’était assombri. Renaud venait sans doute d’apprendre que sa petite -protégée s’était envolée de la cage, qu’elle se refusait à découvrir en -elle-même la vocation religieuse. Mais que diable cela pouvait-il bien -lui faire, s’il n’y avait pas entre lui et Bertrande un lien dont le -prince n’était rien moins que sûr depuis l’histoire du veuvage dément -et désespéré? - -Quand tous deux trottèrent de nouveau sur la route, Gilbert sentit -qu’il ne supporterait pas jusqu’à Valcor le silence de son compagnon. -Puisque Renaud ne disait rien, c’était lui qui allait l’obliger à -desserrer les lèvres. Quelle parole d’honneur avait-il donnée à la -petite, au sujet de son secret? Ma foi, il ne se rappelait plus au -juste. Est-on tenu par ces serments pour rire qu’on fait aux femmes et -aux enfants? D’ailleurs, il ne révélerait rien à celui-ci, qui quittait -la famille de Bertrande et savait sûrement à quoi s’en tenir. - -Gairlance commença donc à rire tout haut, d’un rire plein d’intention, -puis il commença: - -—«Dites donc, mon cher marquis, cela n’ennuie pas madame de Valcor -qu’on puisse rencontrer dans le pays une jeune fille qui paraît la sœur -jumelle de mademoiselle Micheline? - -—Comment?» fit Renaud, en lui lançant un âpre regard. - -—«Oui. J’ai aperçu, tout à l’heure, près des ruines de l’abbaye, une -petite paysanne ravissante, qui, à la distinction près, est le portrait -frappant de mademoiselle de Valcor. - -—Vous ne lui avez pas parlé, au moins?» demanda vivement le marquis. - -—«Pourquoi ce ton sévère?» plaisanta le prince. «Me croyez-vous -capable de mettre à mal une petite mascotte de village rien qu’en lui -demandant ma route ou en lui disant: «La belle journée!» - -—Mon cher ami,» reprit Renaud,—tout de suite maître de ses émotions, -mais avec l’accent le plus ferme,—«je vous prie de ne pas parler si -légèrement d’une jeune fille digne de tous les respects, et à qui je me -charge de les assurer si on s’avisait de ne pas les lui rendre. - -—Oh! oh!...» dit simplement Gairlance. - -—«Je vous entends,» déclara Valcor. «Et l’intérêt que je porte à cette -famille, avec le hasard d’une prodigieuse ressemblance, pourraient -prêter à l’équivoque où vous semblez vous complaire, sans un petit -fait, bien simple, que je vais vous dire. D’ailleurs, un mot: si cette -équivoque était possible, croyez bien que je ne me permettrais pas -une telle attitude, parce que, en ce cas, elle aurait quelque chose -d’offensant pour la marquise de Valcor, suivant votre insinuation de -tout à l’heure. - -—Oh! je badinais.... Ma profonde déférence pour la marquise ... - -—Apprenez, mon cher,» poursuivit Renaud en lui coupant la parole, et -avec un sourire où pointait l’ironique satisfaction de se divertir un -peu aux dépens d’une malveillance trop facile, «apprenez ce que sait -le plus ignare des pêcheurs de cette côte, ce dont tout ce pays m’est -témoin, ce qui ressort des registres de l’état civil: Bertrande Gaël -est née alors que j’avais quitté l’Europe depuis trois ans. Elle en -avait deux environ lorsque j’y suis revenu, après cette longue absence. -Mon mariage eut lieu presque aussitôt. Je fus père tout de suite. -Ma fille est donc, de trois années environ, la cadette de son sosie -féminin. - -—On ne le dirait pas,» observa Gilbert. «Elles ont l’air du même âge. - -—C’est vrai. Mais entre dix-huit et vingt et un ans, la confusion est -facile. Et, sans doute, l’éducation plus simple de Bertrande, au fond -d’un modeste couvent breton, a prolongé son enfance.» - -Le prince de Villingen garda, pendant quelques minutes, un silence un -peu déconfit. Pour lui, le mystère demeurait intact. Et il ne pouvait -s’empêcher de croire qu’il y eût un mystère. - -—«Eh bien, mon cher marquis, vous excuserez mon soupçon malicieux. Il -n’avait rien de désobligeant pour vous.» - -Renaud sourit, reprenant sa hautaine bonne humeur. - -—«Mon Dieu, dans l’ignorance où vous étiez des faits positifs et des -dates précises, il devait vous venir assez naturellement, ce soupçon. -La ressemblance de cette petite paysanne et de mademoiselle de Valcor -serait fantastique si nous n’avions la ressource d’y voir quelque -phénomène d’atavisme. En répondant de ma vertu sur ce point, je ne -garantis point celle de mes ascendants. Peut-être quelque galant aïeul -à moi conta-t-il de trop près fleurette à une jolie madame Gaël. Nos -deux familles ont toujours eu des rapports de service et de protection. -J’ai l’âme traditionaliste et je continue. Les traits et la grâce -de Bertrande ne pouvaient qu’accentuer chez moi une bienveillance -héréditaire.» - -Gairlance, en écoutant la parole nette de cet homme si sûr de lui-même, -sentit qu’il n’en apprendrait pas, aujourd’hui, davantage. Pourtant il -risqua encore une question: - -—«Vous parliez de couvent. Cette jeune fille est donc destinée à la -vie religieuse? - -—Je l’aurais souhaité,» répondit Valcor avec une franchise qui étonna -l’autre. «C’est un grand souci pour moi qu’elle se refuse à prononcer -ses vœux. - -—Un grand souci! Qu’est-ce que cela peut vous faire?» - -Renaud se tourna vers le jeune homme avec un coup d’œil un peu -dédaigneux, comme jugeant son incompréhension l’indice d’un manque de -clairvoyance délicate. - -—«Il ne m’est pas indifférent,» reprit-il, «qu’une personne qui a le -visage et toute l’apparence de ma propre fille, coure les risques de -certaines tentations ou de certaines misères. Puis—jugez-en par votre -impression même,—cette ressemblance, promenée à travers la vie,—et -sait-on quelle vie, avec une si dangereuse beauté?—peut produire de -pénibles équivoques. Enfin je vous ai dit que cette enfant m’intéresse. -Étant donné qu’elle est physiquement, et peut-être aussi moralement, -au-dessus de son milieu vulgaire, je ne voyais pour elle de bonheur et -de sécurité que dans un cloître.» - -Valcor se tut, puis ajouta, comme se parlant à lui-même: - -—«Mais encore eût-il fallu qu’elle en eût la vocation.» - - - - -VII - -_L’AÏEULE_ - - -LORSQUE Renaud s’était séparé de Gilbert sur la route du Conquet, il -avait poussé son cheval au travers de la lande du côté de l’Océan, là -où la pente s’inclinait sur le vide, comme si, brusquement, la terre -allait manquer. Cette coupure, abrupte en apparence, de la falaise, sur -l’espace vaporeux, avait provoqué l’observation du prince à propos du -chemin praticable pour un cavalier. Mais, suivant la réponse de Valcor, -le sentier commença bientôt à descendre parallèlement à la côte en une -déclivité presque insensible. - -Bientôt apparut un groupe de maisons, qui, sans la courbe du sol, -aurait été visible de la route. Les maisons dominaient une petite -crique, parfaitement abritée entre deux pans de falaise. Une plage -en demi-cercle, couverte d’un sable velouté, donnait à cet étroit -paysage marin l’air le plus accueillant et le plus sûr. N’étaient les -dimensions restreintes de ce port naturel et l’impossibilité de bâtir -plus de quelques demeures sur le terrain trop mesuré entre la rive -et la muraille granitique, il eût rivalisé avec le Conquet, dont il -demeurait ainsi une simple dépendance. - -Les habitations n’étaient guère que des masures de pêcheurs. Cependant, -l’une d’elles, construite en pierres grises, avec un toit d’ardoises -aux lignes plus élevées et un semblant de jardinet conquis sur le roc, -offrait un aspect relativement cossu, presque bourgeois. - -C’est vers celle-là que se dirigea Valcor. Ayant mis pied à terre, il -tenait son cheval par la figure, lui faisant descendre prudemment un -dernier raidillon. - -Tandis qu’il lui passait par-dessus la tête la bride du filet pour -l’attacher à la palissade, une femme parut, au delà du petit jardin, à -la porte de la maison. - -Type admirable et caractéristique de vieille Bretonne, elle était de -haute stature, élancée sans maigreur, et se tenant plus droite qu’une -jeunesse de vingt ans. Sous sa coiffe neigeuse, ses cheveux, plus -blancs encore, se gonflaient en bandeaux lourds, dont s’échappaient -quelques mèches qui gardaient une frisure souple comme des cheveux -d’enfant. Le teint bronzé, tanné, de cette femme et ses grands traits -soulignés de rides, lui auraient composé une physionomie plutôt dure, -si, dans les yeux couleur d’aigue-marine, n’eût brillé une lumière -attirante. - -Figure d’une énergie singulière, mais sans rien d’aigre ni de -rébarbatif. Elle avait dû être fort belle, d’une beauté qu’évoquait -sans doute assez exactement celle de sa petite-fille Bertrande. Un -éclair de cette beauté lointaine sembla passer sur la figure de -l’aïeule, dans sa joie manifeste de reconnaître Valcor. Silencieuse, -elle lui souriait, de son vieux sourire, mais sans prononcer une parole. - -Il ouvrit la clôture, s’approcha, lui prit la main. - -—«Tout va comme vous voulez, maman Gaël?» - -Avant qu’elle eût répondu, il se passa une chose furtive et singulière, -qui aurait stupéfié le prince de Villingen s’il en avait été témoin. Le -grand seigneur, le maître de Valcor, avec son geste de marquis, mais de -marquis de cour devant une duchesse, souleva la main brunie, cordée, -sillonnée de grosses veines violâtres, qu’il venait de saisir, et il la -porta à ses lèvres. - -Puis, comme l’aïeule rentrait dans la chambre, sans paraître autrement -surprise de cet hommage, probablement habituel, Renaud répéta sa -question. - -D’accord avec son mouvement d’affectueux respect, sa voix, d’habitude -si prenante, se faisait plus chaudement douce, plus pénétrée. Sauf -quand il parlait à sa fille, on eût rarement pressenti, comme à -présent, ce que son âme, toujours en représentation devant elle-même et -les autres, contenait de profondeur sincère. - -—«Non, monsieur Renaud, tout ne va pas comme je veux,» dit la vieille -femme. - -Ils s’assirent dans la principale pièce du logis,—une grande salle -qui, par de beaux meubles anciens en bois sculpté, l’armoire, la -crédence, la huche, l’horloge, les sièges, des cuivres et des faïences -pittoresques, ressemblait à quelque hall d’artiste, tandis que par -l’âtre immense avec ses chenets, ses ferrailles, ses ustensiles, elle -devenait une cuisine de ferme. On n’y voyait aucun lit enfoncé dans une -sorte d’alcôve ou de niche à l’intérieur du mur et caché par des volets -ajourés, comme dans la plupart des pauvres intérieurs bretons. Cette -demeure, luxueuse relativement à la situation sociale des habitants, -contenait des chambres à coucher, ainsi que les maisons des villes. - -Cependant, Mathurine Gaël,—celle qu’on appelait, au long de la côte, -la mère Mathurine, ou la mère Gaël, racontait au marquis de Valcor, -dont la physionomie exprimait l’intérêt le plus attentif, les causes -diverses de ses préoccupations. - -—«Monsieur Renaud, Bertrande a quitté le couvent, et elle n’y rentrera -plus. Elle n’a pas la vocation. Ce serait péché que de la contraindre. -On la pousserait à quelque folie.» - -Bien que cette nouvelle causât au marquis de Valcor un chagrin -véritable, plus grave qu’il ne soucierait tout à l’heure de le montrer -au prince Gairlance, il ne marqua sa déception par aucun mouvement vif -ni par d’abondantes paroles. - -Cette vieille femme avec qui il s’entretenait, et lui-même, étaient -gens de peu de discours. Leurs âmes fortes et silencieuses, -lorsqu’elles prenaient contact l’une de l’autre, s’incitaient -mutuellement à une gravité plus contenue. - -Mathurine Gaël dit seulement: - -—«Je suis bien près de la tombe. Sa mère est privée de raison. Ses -oncles ne sont pas mariés et courent le monde. Qui gardera cette enfant -du mal, avec cette figure de tentation qu’elle tient de son défunt -père, mon pauvre Bertrand, le garçon le plus beau de toute la côte?» - -Renaud regarda longtemps les clairs yeux, qui, perdus dans l’espace, -s’emplissaient d’un souvenir. Il était devenu pâle. Il dit: - -—«Vous ne cessez pas d’y penser, à votre Bertrand? - -—Toujours ... toujours, je pense à lui. - -—Les fils qui vous restent, Yves, Mathias, n’ont donc pas pris dans -votre cœur la place de celui qui n’est plus?» - -L’étonnement ramena vers le marquis les prunelles de la paysanne. - -—«Est-ce que des goélands peuvent remplacer un aigle? Vous l’avez -connu, monsieur Renaud. Vous alliez dans sa barque, avec lui, quand -vous étiez enfant. Sous vos vêtements pareils, en toile cirée, qui donc -aurait deviné lequel de vous deux était un Valcor plutôt que l’autre?» - -Un orgueil sauvage illumina cette hautaine figure d’antique druidesse. -Ses lèvres flétries semblèrent formuler encore quelques paroles. Mais -elle les referma aussitôt. - -—«Que dites-vous tout bas, maman Gaël?» demanda le marquis. - -Avec une singulière douceur, il accentuait ce mot de «maman», laissant -presque tomber le nom qui suivait. Peut-être éprouvait-il un regret -d’avoir eu si peu à le prononcer jadis, ayant perdu sa mère dès sa -petite enfance. - -Mathurine Gaël secoua la tête avec une expression de solennel mystère. - -—«Vous ne voulez pas me dire votre secret, à moi, Renaud, qui vous -rappelle votre fils, qui voudrais vous en tenir lieu? - -—Rien ne me tiendra lieu de mon fils.» - -Il y eut un silence. Chacun de ces deux êtres garda par devers soi sa -pensée. - -Valcor reprit enfin: - -—«Bertrande n’a-t-elle pas un état? On lui a enseigné quelque chose au -couvent? - -—Elle sait faire de la dentelle. - -—Comment? Quelle dentelle? Y est-elle habile? - -—La dentelle qu’on nomme irlande, et qui sort aussi de chez nous. -Je crois qu’elle pourrait devenir une fine main à la chose. Mais il -faudrait aimer le travail.» - -L’aïeule, d’un geste, indiqua, dans un angle de la chambre, sur une -chaise, des pelotons de fil et de menus outils de dentellière. Puis -ajouta: - -—«C’est sa place. Mais où est-elle? Dans le pays, à faire peut-être de -dangereuses connaissances. - -—Pourquoi l’avez-vous laissée sortir?» demanda presque violemment le -marquis. - -—«Elle a vingt et un ans. Que puis-je? D’ailleurs, elle ne sortait que -pour faire ses dévotions à Saint-Mathieu. Elle devrait être de retour.» - -Valcor s’écria: - -—«Je la doterai. Je la marierai. Cette enfant ne peut épouser un -rustre. - -—Et vous, monsieur Renaud, vous ne pouvez pas la doter,» prononça la -vieille avec une fermeté farouche. «Vous le savez bien. Ne vous ai-je -pas dit cent fois que jamais une Gaël n’acceptera, moi vivante, de -l’argent d’un Valcor. - -—Mais cette fierté est insensée!» s’exclama le marquis. - -A peine eut-il laissé échapper cette phrase, soulignée par une -inexplicable irritation, qu’il vit l’aïeule se dresser devant lui. De -la main elle lui montrait la petite porte à claire-voie, avec sa partie -supérieure grande ouverte, sur le jardinet plein de soleil. - -—«Vous sortirez,» dit-elle, «tout marquis de Valcor que vous êtes, -plutôt que de me faire entendre encore des réflexions pareilles? - -—Pardon, maman Gaël,» dit-il avec la soumission d’un écolier pris en -faute. - -Aussitôt, il lui parla de son troisième fils, Mathias. C’était à cause -de Mathias qu’il était venu. Car il ne se doutait pas que Bertrande ... - -—«Ah! Mathias ...» soupira-t-elle, «En voilà un qui, pour la première -fois, mettrait de la honte sur le nom de Gaël, si je n’étais résolue -à le tuer plutôt de ma main, le jour où je serai sûre qu’il n’y a pas -d’autre remède.» - -Un trouble passa sur le visage de Renaud. L’altière vieille femme -agirait sans doute comme elle le disait. La race rustique, intrépide -et honnête des Gaël, semblait avoir trouvé son symbole dans cette -prêtresse du foyer, aux yeux clairs, où le regard brillait comme du -soleil sur l’eau. - -Mais pour qui le frémissement involontaire du marquis de Valcor? Pour -ce Mathias?... qui ne devait cependant pas l’intéresser outre mesure. -Pour Bertrande?... Enfant trop belle, sur qui pourrait tomber la -réprobation de la formidable aïeule. Pour lui-même?... Invraisemblable -hypothèse! Quels comptes aurait-il jamais à rendre, lui, un grand de -ce monde, à cette pauvresse, dont le seul domaine était la maison -héréditaire, le mobilier antique et cossu, souvenir des vaillants -labeurs d’autrefois, et qui vivait, outre les légumes de son jardin, -des quelques sous gagnés en raccommodant les filets. - -Il n’avait eu le temps de rien ajouter, quand un bruit de pas résonna -sur l’escalier intérieur. - -Quelqu’un descendait. - -—«Ah! voilà l’Innocente,» murmura Mathurine. - -Une porte s’ouvrit, et, sur le seuil, une chétive figure s’arrêta, -pétrifiée. - -—«Avancez, Mauricette. Ne craignez rien. C’est moi, un ami,» prononça -Valcor avec une infinie douceur. - -A cet accent, la nouvelle venue sourit et fit quelques pas, les yeux -fixes, comme en un rêve, ou sous l’influence d’un magnétisme. - -Mais elle parut reconnaître le marquis. Un tremblement l’agita. -L’extase bizarre s’effaça de son visage. Et elle alla se blottir dans -un coin de la chambre, où elle demeura muette, la tête rentrée entre -les épaules, les coudes serrés au corps, dans l’attitude d’un enfant -qui craint d’être frappé. - -Valcor regarda l’aïeule et hocha la tête, comme pour dire: «Allons! il -n’y a pas de changement.» - -Tous deux continuèrent à causer, sans plus s’occuper de la folle. -C’était la seule façon de rassurer cette pauvre créature, sur qui -semblait peser un perpétuel effroi. En effet, lorsqu’elle se vit -oubliée, elle se détendit un peu, risqua un mouvement, puis un autre, -et finit par attirer à elle un énorme paquet de filets, amoncelé près -de l’âtre. Alors, tranquillement, elle se mit à rattacher les mailles -rompues. - -Mauricette Gaël, la veuve de Bertrand, et la mère de cette belle fille -qu’en ce moment le prince de Villingen escortait à travers la lande, -gardait juste le peu qu’il fallait d’intelligence pour accomplir un si -humble travail. Elle y était même particulièrement agile et adroite. Et -surtout on lui en faisait la réputation parmi les pêcheurs, avec cette -bienveillance un peu superstitieuse que les campagnards, et plus encore -les gens de mer, témoignent aux pauvres d’esprit. De très loin, au long -de la côte, arrivaient à Mauricette Gaël,—à l’Innocente, comme on -l’appelait,—des filets à réparer. Et leurs propriétaires affirmaient -que les poissons se prenaient ensuite plus nombreux aux mailles -qu’avaient renouées ses doigts inoffensifs. - -Ainsi, la pauvre créature gagnait largement son entretien, qui ne -coûtait guère. - -Elle avait dû être jolie aussi, dans son jeune temps, la Mauricette, -quand l’amour et la joie des épousailles avec le beau Bertrand Gaël -illuminaient ses traits finement modelés, ses yeux couleur de mer, -et que, sous sa coiffe ailée, gonflaient ses nattes de soie brune. -Aujourd’hui, son visage était jaune et mat comme de la cire, ses -prunelles semblaient une vitre derrière laquelle il n’y a rien, et ses -cheveux, appauvris et grisonnants, ne soulevaient guère le béguin noir. - -Elle ne paraissait point entendre ce que sa belle-mère disait en ce -moment de Mathias, frère cadet du mari qu’elle avait tant aimé. Un -gaillard aventureux et inquiétant, qui, dans les intervalles des pêches -lointaines, ne savait pas se tenir tranquille sous le toit familial. -Avec sa barque, il disparaissait pendant des jours, et ce n’était pas -souvent qu’il rapportait du poisson. Cependant on lui voyait de l’or -entre les mains. Il voulait en donner à sa mère, qui s’obstinait à le -refuser tant qu’elle n’en saurait pas la provenance. Mathias alors -partait le dépenser à Brest. C’était un garçon qui aimait le plaisir. -Et la vieille Mathurine prenait un air plus dur encore pour murmurer le -mot de «mauvaises femmes». - -Il y avait un autre mot qu’elle avait prononcé en baissant la voix -davantage, celui de «contrebande». Le long de ces falaises escarpées, -il se passe des faits de louche héroïsme. Des hommes risquent leur vie -pour frauder le fisc, après avoir été prendre en mer le chargement de -navires suspects. Pour beaucoup de ces consciences rudimentaires, ce -n’est pas un délit. Le danger physique ennoblit l’acte illégal, lui -donne un farouche attrait. Faire du tort à l’État, ce n’est faire du -tort à personne, se disent les gars hardis, qui se passionnent pour la -coupable entreprise comme pour un jeu hasardeux et fécond en aubaines. - -—«N’empêche que, s’il était pris,» fit l’aïeule, «il serait traité -en voleur. Lui, un Gaël! Dieu veuille qu’il reçoive plutôt le coup de -fusil d’un douanier. - -—Une mère ne doit pas invoquer Dieu dans un vœu pareil,» dit Valcor, -étrangement impressionné. - -—«C’est parce que je suis sa mère,» répliqua-t-elle, «que Dieu -m’entendra. - -—Vous n’auriez pas de tels anathèmes pour votre Bertrand, dites?... -Vous l’aimeriez mieux fautif et vivant que mort, celui-là, n’est-ce -pas?» - -La vieille eut une espèce de rire saisissant. - -—«Fautif?... Lui, Bertrand ... Vous ne savez pas de quelle moelle -était pétri son cœur.» - -Un ricanement brusque, lugubre, fit écho à ce rire et à cette -exclamation. Les deux interlocuteurs tressaillirent. Ils avaient oublié -l’Innocente. - -Renaud se leva. - -—«Maman Gaël,» dit-il, tout en se dirigeant vers la porte, comme dans -la hâte de quitter ce lieu, «ne vous tourmentez plus pour Mathias. J’ai -l’emploi de son énergie. Et je puis lui promettre de tels avantages que -son goût du plaisir trouvera à se satisfaire. Ce qui vous inquiète en -lui sera donc détourné dans un sens qui me sera utile, et où il aura -tout à gagner.» - -Un vif rayon s’alluma dans les yeux de la vieille Bretonne. Mais, -circonspecte par âge et par caractère, elle ne s’enthousiasma pas. - -—«Vous ne me dites pas cela par compassion, sans un projet arrêté, -monsieur Renaud? - -—Mon projet est si bien arrêté que j’étais venu ce matin dans le seul -but de parler à Mathias.» - -Elle réfléchit. - -—«Est-ce dangereux, ce que vous lui proposerez de faire? - -—Assez en apparence pour tenter son humeur aventureuse. Mais, en -réalité, non. - -—Ce sera pour aller loin? - -—Très loin. - -—Et, naturellement,» dit-elle avec lenteur, «il s’agit d’une -entreprise à faire au grand jour, dont un Gaël puisse se charger?» - -En posant la question, cette femme du peuple, fille, veuve et mère -de pauvres marins, enfonçait son regard dans celui du marquis de -Valcor avec une fermeté que lui, d’une trempe si fière, put tout juste -soutenir. - -—«N’en doutez pas, maman Gaël. C’est une mission de confiance, dont ne -doivent s’alarmer en rien vos scrupules. - -—Bien. Mais est-elle pressée, votre mission? - -—Elle ne saurait souffrir de retard. - -—C’est que Mathias est en mer. Dieu sait quand il reviendra ... Dans -une heure ou dans huit jours. - -—Je l’attendrai. C’est lui qu’il me faut. - -—L’enverrai-je au château, dès son retour?» - -Valcor hésita. - -—«Pas jusqu’à demain. Car, demain, je reviendrai ici. Je veux voir -Bertrande. Ne la laissez pas s’éloigner avant ma visite. - -—Soit, monsieur Renaud. Mais si vous préférez qu’elle se rende à -Valcor? - -—Vous savez que non, maman Gaël. Vous savez que j’ai dû tenir la fille -de votre fils éloignée de la mienne, garder pour moi seul l’intérêt que -je lui porte, sans le faire partager à ma femme ni à Micheline. Cette -fâcheuse ressemblance est trop gênante. Les conséquences pourraient en -devenir intolérables si Bertrande avait ses entrées libres au château. -Et ces dames ne manqueraient pas de s’attacher à elle, de l’y attirer. - -—Oh! ce n’est pas que je le souhaite,» dit rudement la vieille. «Il -est mauvais pour une pauvre fille d’approcher le luxe des riches.» - -Renaud détachait son cheval. - -Les rênes rassemblées sur l’encolure, il allait mettre le pied dans -l’étrier, lorsque, s’inclinant devant l’aïeule, il lui saisit encore la -main, et la baisa, comme à l’arrivée. - -Puis il se hissa lestement en selle, et partit. - -Une fois en haut de la côte, avant de filer sur le Conquet, où -il devait rejoindre Gilbert, il s’arrêta un instant. Ses regards -s’abaissèrent vers le petit nid de pêcheurs qu’il venait de quitter, et -il demeura pendant quelques minutes perdu dans une rêverie profonde. - -Humbles masures, que dominait la maison un peu mieux bâtie d’où il -sortait. Son toit d’ardoises brillait au soleil. Elle était tournée -vers l’ouverture de la crique, vers cette porte de la falaise ouverte -sur le large, sur l’espace infini. Un farouche honneur héréditaire -s’abritait entre ses murs. Et, cet honneur, une vieille femme restait -seule à le défendre. - -L’image du merveilleux château de Valcor surgit dans l’esprit de son -possesseur. Fut-ce un contraste matériel ou un contraste moral, ou -quelque pensée plus oppressante, qui accabla Renaud? Il secoua les -épaules, comme pour rejeter un fardeau trop lourd, puis se reprit, et, -dans un rire d’orgueil, partit au galop sur la route solitaire. - - - - -VIII - -_HISTOIRE D’AUTREFOIS_ - - -LES lettres que la marquise de Valcor avait eues entre les mains, -et qui, sans l’audacieux subterfuge de son mari, auraient brisé du -même coup son bonheur et celui de sa fille, étaient parfaitement -authentiques. Dans leurs feuillets jaunis palpitait une idylle tragique -et passionnée. Si elle avait pu tout lire, surtout si elle avait mieux -possédé son sang-froid, la malheureuse Laurence aurait senti la flamme -de la vie, la puissance incontestable de la vérité. - -Vingt-cinq ans auparavant, le comte Stanislas de Ferneuse amenait dans -son domaine familial sa toute jeune femme, Gaétane. Il y avait, entre -les deux époux, une grande disproportion d’âge, et une discordance, -plus grande encore, de caractères. Des convenances de fortunes et de -nom avaient décidé ce mariage. Gaétane l’avait accepté par ignorance -des hommes, de la vie, et de son propre cœur. Mariée à seize ans, elle -en avait dix-sept, et mesurait déjà l’erreur irréparable dont elle -était victime, quand elle vint à Ferneuse. - -Là, dans ce milieu rustique, à la fois forestier et marin, où se -plaisait le comte Stanislas, la vraie nature de celui-ci se révéla. -Sur cet être aux goûts de brutalité et de bassesse, craqua le vernis -mondain, adopté et maintenu, non sans peine, dans les salons qu’il -fréquentait, à Paris, durant ses fiançailles et au début de son -mariage. Il redevint le gentilhomme campagnard, dans l’acception la -moins relevée du terme, plus campagnard que gentilhomme. Il n’aimait -que la chasse ou les courses en mer, sur une barque à demi-pontée qu’il -manœuvrait lui-même, avec un équipage de deux hommes et d’un mousse. -Les seuls compagnons avec lesquels il se plaisait étaient ces rudes -gars, ou ses gardes et ses chiens. - -Mais il y avait pire. - -Les femmes et les filles du pays, que terrorisaient, avant les noces -du comte, ses caprices audacieux et fugaces, apprirent bientôt -qu’elles auraient tort de se croire en sécurité parce qu’il possédait -légitimement la créature la plus digne d’amour et de fidélité qui -fût au monde. Elle-même, la fière et exquise Gaétane, n’eut bientôt -plus d’illusion sur les mœurs de son mari. Elle dut subir—affront -abominable—les plaintes que lui apportaient les servantes ou les -filles de ferme qui voulaient rester honnêtes, et le sourire ou les -insolences des autres. - -Gaétane cessa d’être, en fait, l’épouse de son mari. Cette exigence de -sa dignité lui fit perdre sa dernière ombre d’influence sur une nature -grossièrement matérielle. A partir de ce moment, le comte de Ferneuse -ne partagea plus qu’officiellement l’existence de sa femme, restant à -la campagne quand elle rentrait à Paris, passant les journées dehors -quand elle habitait Ferneuse, absorbé par ses sports violents, ne -prenant point ses repas aux mêmes heures, ayant un appartement séparé -dans une aile de leur château. - -C’est alors que Gaétane fit la connaissance de leur jeune voisin, le -marquis Renaud de Valcor. - -Ils s’aimèrent d’un amour aussi absolu, aussi complet, aussi noblement -élevé, malgré son essence coupable, qui puisse unir deux beaux êtres, -ardents, sincères et purs, dans leur vingtième année. - -Renaud était orphelin, maître de sa fortune et de ses actes. Il -sollicita Gaétane de quitter un mari indigne et de partir avec lui -à l’étranger. «La loi du divorce, qui sera certainement votée,» -disait-il, «nous permettra de revenir bientôt comme époux. Ne le -sommes-nous pas devant Dieu, s’il est juste.» - -La jeune femme hésitait. Car son éducation, ses croyances, le monde -auquel appartenait sa famille, et qui tolère certaines fautes mieux -que certaines sincérités, s’opposait à ce qu’elle prît une telle -résolution. Pourtant, elle sentait que la vérité de son cœur, de sa -vie, et ses seules chances de bonheur, étaient là. - -Une circonstance vint précipiter sa décision. - -M^{me} de Ferneuse acquit la certitude qu’elle allait être mère. Or, -l’enfant qu’elle portait appartenait à Renaud sans qu’un doute fût -possible,—même pour le mari, qui, depuis si longtemps, tout entier aux -distractions qui changent, n’avait pas seulement essayé de réclamer ses -droits. - -Avec une résolution qui demandait autant de courage physique que de -courage moral, étant donné le caractère brutal de Stanislas, Gaétane -lui avoua tout. - -Quand elle eut, en quelques phrases brèves, établi la situation -tragique, elle dit: - -—«Monsieur, dans la mesure où vous pouvez me juger coupable, je vous -demande votre pardon. Si cela vous est une satisfaction de me tuer ou -de tuer celui à qui j’appartiens, je vous avertis que ce ne serait pas -pour nous un châtiment. La mort ne nous effraie pas, et nul de nous -deux ne souhaiterait de survivre à l’autre. Mais si vous nous laissez -l’existence, rien ne nous séparera, et rien ne nous contraindra à nous -séparer de notre enfant.» - -L’homme violent qu’était Stanislas de Ferneuse reçut avec un calme -surprenant cette bouleversante confidence. Non pas qu’il s’y attendit. -Il croyait sa femme trop insensible et trop fière pour avoir jamais -un amant. Peut-être, l’éclat de foudre que fut pour lui une telle -révélation, et l’impossibilité où il se trouva d’abord de démêler ses -propres sentiments, causèrent-ils sa muette stupeur, son impassibilité -apparente. Ayant peu l’habitude des discours subtils, sans doute il -se méfia de ce qu’il pourrait dire, craignit d’être ridicule, ou -d’assumer un rôle qui le lierait ensuite à des déterminations dont -il ne pouvait sur-le-champ calculer la portée. Un accès de jalousie -furieuse l’eût jeté hors de lui-même. Et, précisément, cette passion -aveugle ne le soulevait pas. La jalousie n’était pas ce qui dominait -dans son émotion actuelle. Il n’avait ni les délicatesses ombrageuses -du cœur, ni le délire amoureux des sens, d’où elle peut naître. -Il gardait donc la possession de lui-même et la force du silence. -Cependant un regret atroce entrait en lui, sans qu’il pût comprendre la -nature exacte de cette souffrance qui lui tordait le cœur, puisqu’il -n’aimait plus Gaétane. Mais c’était peut-être, justement, de ne pas -l’aimer, en la découvrant si brûlante d’une passion qui défiait tout, -c’était de n’avoir pas su l’aimer, qui lui causait une confuse et -indicible torture. - -—«Ne craignez-vous pas, madame,» dit-il avec un grand calme extérieur, -«que je ne trouve à votre aventure des solutions moins agréables ou -moins indifférentes pour vous que la mort? Je puis provoquer votre -amant, dont vous m’avez dit le nom si imprudemment. Ce serait, non -pas un duel pour rire, mais un combat sérieux. Si je le tue, vous -mourrez, dites-vous? Soit. Mais si c’est moi qu’il tue, votre charmante -délicatesse se trouvera mal à l’aise pour l’épouser ensuite. D’autre -part, que diriez-vous si je traînais votre adultère devant les -tribunaux? Si je vous faisais emprisonner avec des créatures infâmes? -Ou si je vous enlevais, à sa naissance, ce détestable enfant, qui sera -mien, de par la loi?...» - -Gaétane répondit hautainement: - -—«Faites ce que vous vous voudrez, monsieur. Ce n’est pas par -imprudence que je vous ai dit le nom de celui à qui ma vie est liée. -C’est, au contraire, parce que ma seule sécurité, en ces tristes -circonstances, dépend de ce qui existe en vous d’équitable et de -généreux. Si mon salut n’est pas là, il ne saurait être ailleurs, et je -subirai toutes les conséquences de mes actes. Suivez donc votre droit, -devant lequel je m’incline. - -—Mon droit est aussi de vous garder, de vous emporter au loin, si bon -me semble. - -—Non,» dit-elle. «Celui-là, vous l’avez perdu.» - -C’était vrai. Vingt preuves de ses trahisons assureraient à sa femme la -séparation légale, si elle la demandait. Stanislas ne pouvait plus rien -retenir ni réparer. Il ne lui restait que la vengeance. Or, il ne s’en -souciait pas. Ce n’est pas la vengeance qui éteindrait en lui la sombre -et secrète souffrance, jamais expérimentée ni prévue, qu’il éprouvait -et qu’il ne comprenait pas. - -—«Vous saurez demain quelle est ma volonté,» dit-il à sa femme. - -Et il la quitta brusquement, sans même un de ces reproches ou une de -ces invectives dont elle avait craint l’assaut humiliant, la vulgarité -certaine. - -Le lendemain, de toute la journée, la comtesse de Ferneuse ne vit pas -son mari. Les gens qu’elle interrogea dans son anxiété, le croyaient -à la chasse. Il était sorti, le fusil sur l’épaule, la cartouchière -garnie. Mais il n’avait emmené qu’un chien, refusant la compagnie -accoutumée d’un de ses gardes. - -Et, le soir, Gaétane reçut le coup le plus déconcertant, se trouva en -présence de la plus affolante conjoncture. Des paysans rapportèrent au -château le comte Stanislas, non point mort, mais grièvement blessé au -visage, les yeux éteints, ruisselant d’abominables larmes rouges, sans -connaissance, et dans un état si affreux qu’on ne distinguait pas ses -blessures. - -Qu’était-il arrivé?... Un accident?... Une agression?... Une tentative -de suicide?... - -Les médecins appelés constatèrent que M. de Ferneuse avait reçu une -décharge de carabine à bout portant, et qui avait dû être tirée de -côté, car la balle avait labouré l’os frontal sans pénétrer dans le -crâne, brisé la racine du nez et coupé le nerf optique, tandis que la -poudre noircissait et scarifiait un côté de la face. D’où l’aspect -effroyable de ce visage aveugle, sanglant et souillé. - -La justice ne fit qu’une enquête sommaire. L’avis des docteurs étant -que le blessé survivrait, on attendit ses éclaircissements. D’ailleurs, -l’hypothèse d’un accident semblait s’imposer. La détente du fusil avait -dû se prendre dans une broussaille et partir d’elle-même. L’endroit -où l’on avait retrouvé le chasseur, contre un taillis, donnait une -indication en ce sens. C’était le chien du comte, qui, par une -intelligente manœuvre, était allé chercher des laboureurs dans un champ -assez éloigné, et avait su les ramener près de son maître. - -Gaétane pensa tout de suite que son mari avait voulu se tuer. Elle -seule pouvait avoir une idée pareille, puisqu’elle seule savait ce -qui s’était passé entre eux la veille de la catastrophe. Et encore -fallait-il l’impression singulière qu’elle gardait de son attitude. - -L’homme impulsif, plus sensuel et inconscient que mauvais, avait subi -une de ces secousses qui amènent à la surface de l’âme des sentiments -ignorés. Un drame obscur s’était passé en lui. Certes, on ne l’eût pas -cru capable de se tuer pour une femme, et surtout pour la sienne, et -surtout encore sachant qu’il lui laissait ainsi la liberté d’épouser -l’amant qui le bafouait. Gaétane elle-même eût, quarante-huit heures -plus tôt, jugé invraisemblable et dénuée de sens une supposition -pareille. Mais elle avait vu Stanislas pendant qu’elle lui faisait -sa terrible confession. Elle avait scruté, avec l’intuition aiguë du -moment, son front blêmi, ses yeux troublés, ses lèvres étrangement -balbutiantes. Et quelque chose, aujourd’hui, chuchotait en elle, que ce -n’était ni le doigt d’un agresseur, ni la force inerte d’une branche -qui avait pressé la détente du fusil. M. de Ferneuse avait dû appuyer -le canon contre sa tempe, mais un tremblement ou une maladresse de sa -main avait légèrement fait dévier l’arme. - -Sa femme, à présent, le soignait, le disputait à la mort. - -Déjà, les hommes de science avaient prononcé un arrêt désespérant: le -blessé, s’il survivait, demeurerait aveugle. - -La lutte fut longue, de cette robuste nature contre la destruction, -et de la garde-malade martyre contre la souhaitable et abominable -délivrance, qu’elle ne voulait pas accepter de la mort. Gaétane, de -ses mains, qui, si adroitement et légèrement, renouaient les bandages -autour de cette tête mutilée, renouait en même temps ses propres -chaînes. Sauver Stanislas, n’était-ce pas renoncer à son rêve de -bonheur et d’amour? Pourtant, elle s’acharnait à cette œuvre. Sans -cesse, elle forçait à reculer le péril, qui, d’abord, était de toutes -les secondes, puis moins imminent, et qui peu à peu disparaissait. - -Près d’un mois s’était écoulé sans qu’elle eût quitté le chevet du -malade, et, par conséquent, sans qu’elle eût revu le jeune marquis -de Valcor. Sa maternité prochaine, dissimulée jusqu’à l’aveu fait à -son mari, commençait à devenir apparente. Dans les mouvements hâtifs, -les fatigues et les négligés des heures vigilantes, auprès du blessé, -cet état devint évident pour les docteurs qui donnaient leurs soins à -Stanislas. - -Quand celui-ci put comprendre ce qu’on disait autour de lui, les -premières phrases qu’il entendit contenaient des allusions à l’heureux -événement. Les médecins saisissaient avec empressement cette raison de -rattacher à l’existence un malheureux auquel ils devaient révéler qu’on -ne lui rendrait pas la vue. - -Le comte de Ferneuse ne rejeta pas la consolation que ces gens bien -intentionnés lui offraient. Comme eux, il sembla trouver dans cette -promesse de paternité une atténuation à l’irréparable désastre de ses -yeux éteints. - -Gaétane le regardait, l’écoutait avec une angoisse indicible. A chaque -instant, elle prévoyait le réveil de sa mémoire. Elle l’espérait, ce -réveil. Dès qu’elle se retrouvait seule avec lui, elle épiait le geste -de rage, l’exclamation furieuse, où l’infortuné se détendrait de la -contrainte, insulterait à la dérisoire espérance, renierait l’enfant -qu’il savait n’être pas son fils. Car, ce qu’elle entendrait sans doute -en même temps, c’était la malédiction qui lui ordonnerait de fuir, qui -la repousserait hors de cette existence dévastée par sa faute, qui, -sans atténuer ses remords, lui rendrait du moins la liberté. - -Mais non. Rien de pareil ne survint. Même dans le tête-à-tête, -Stanislas parlait de son propre malheur comme d’un accident de chasse, -et ne semblait pas garder le moindre souvenir des circonstances qui -eussent pu lui faire chercher la mort. - -Un supplice moral sans exemple commença pour la comtesse de Ferneuse. - -Son mari jouait-il une comédie sublime de pardon? S’acharnait-il à -la plus raffinée des vengeances? Ou bien avait-il réellement perdu -la mémoire? Le coup qui lui avait enlevé la vue avait-il altéré en -une certaine mesure ses facultés mentales? Gaétane dut le croire, -après certaines expériences qui démontraient, chez l’aveugle, un -affaiblissement général du souvenir et une transformation du caractère, -devenu faible, aigre et plaintif. - -Maintenant, que pouvait-elle faire, malheureuse qu’elle était? La -confession adressée jadis à l’époux ivre de sa force et de toutes les -joies de la vie, pouvait-elle la renouveler à l’infirme, plongé dans -une éternelle obscurité? Naguère, cette confession représentait sans -doute un devoir. Aujourd’hui ce serait un crime. Et quel crime, si déjà -la révélation, suggestive de suicide, avait fait partir la balle qui -éteignit ses prunelles! - -Imagine-t-on ce cœur de femme broyé dans l’étau d’une pareille énigme, -en face de ce visage défiguré et sans regard, tandis que la hantait -une image d’amour, tandis que s’effaçait son rêve d’une incomparable -félicité?... - -Et, cependant, les jours devenaient des semaines, puis des mois. -Bientôt, Gaétane serait mère. L’enfant qu’elle portait appartiendrait -légalement au comte de Ferneuse, qui ne le désavouerait pas. Une -nouvelle obligation s’imposait à elle. Ne pas mettre l’existence de -ce petit être en contradiction avec l’état civil, que nul ne lui -contesterait. Puisqu’elle ne pouvait plus demander la séparation légale -d’avec un aveugle, ni espérer que le divorce rétabli lui permît jamais -d’épouser le véritable père de son enfant, elle ne devait point priver -l’innocent du père qu’il aurait de par la loi,—et de par la plus -extraordinaire illusion. - -Après un indescriptible combat intérieur, le parti de M^{me} de -Ferneuse fut pris. Elle écrivit à Renaud de Valcor en lui décrivant la -tragique impasse. Il devait l’oublier, partir, se marier, mettre entre -eux l’irrémédiable. Elle ne tromperait pas un infortuné pour qui toute -lumière était abolie et que leur amour avait plongé dans des ténèbres -plus affreuses que celles du sépulcre. Et elle ne voulait pas enchaîner -à son lugubre sort la vie d’un amant de vingt ans. Elle le suppliait -de se refaire un avenir. Tout le sien, à elle, se concentrerait dans -leur fils. - -Renaud lutta contre de telles résolutions, assez pour se convaincre -qu’elles étaient inébranlables. - -C’est ce débat déchirant et passionné qui fit l’objet de la -correspondance, scellée ensuite par l’amant désespéré dans le mur de -son cabinet de travail. - -Renaud de Valcor finit par s’incliner, au moins momentanément, devant -la volonté de celle qu’il adorait. Il n’avait pas de famille, sauf -son cousin Marc. Il résolut de s’éloigner. L’idée d’une exploration -dangereuse le séduisit. Son amour seul avait étouffé en lui un goût -d’aventures qui se réveilla pour l’en consoler quelque peu. - -Il se rendit dans l’Amérique du Sud, qu’il traversa de Buenos-Ayres -à Santiago, pour remonter ensuite vers le nord de la Bolivie, et -s’enfoncer dans les régions sauvages où l’Amazone prend sa source. -Il affronta tous les périls, passa pour mort, puis donna de nouveau -de ses nouvelles. On apprit, en Europe, qu’il s’était assuré, par -les négociations faciles et sommaires auxquelles se prête là-bas -l’indifférence des Gouvernements hispano-américains, la propriété -d’immenses exploitations de caoutchouc, et qu’il commençait à en tirer -des richesses considérables. - -Au bout de cinq à six années, il revint. Mais on ne le vit pas tout de -suite dans ses terres de Valcor. Renaud semblait éviter avec intention -de se rendre en Bretagne. - -M^{me} de Ferneuse ne douta pas que ce ne fût par crainte de la revoir. -Quel était l’état de ce cœur d’homme? Trop guéri, ou trop peu?... Son -application à se tenir éloigné d’elle pouvait être interprétée dans -l’un ou l’autre sens. - -Mais celle qui n’oubliait pas dut se croire complètement oubliée quand -elle apprit le mariage du marquis de Valcor. Renaud épousait une jeune -fille peu riche, de très grande noblesse, Laurence de Servon-Tanis. - -Ce ne fut que l’année suivante, et comme la nouvelle marquise était -sur le point d’accoucher, que le couple s’installa enfin au château -de Valcor. Micheline y vint au monde presque aussitôt. Puis les -exigences des grandes cultures industrielles, établies par M. de Valcor -en Amérique, l’appelèrent de l’autre côté de l’Océan. Ses terres -d’exploitation devaient s’étendre encore, couvrir un domaine, qu’on -assimilerait à un petit Etat, s’appeler couramment la Valcorie, et -devenir la source d’une fortune immense pour leur propriétaire. - -Celui-ci quittait pour la seconde fois la France, sans que sa volonté -ou même le hasard l’eussent remis en présence de Gaétane. - -Pendant qu’il était au loin, les relations de voisinage et de tradition -reprirent entre Valcor et Ferneuse. La marquise fit des avances à la -comtesse, qui ne s’y déroba pas. Au bout de longs mois, quand Renaud -fut de retour, il s’aperçut qu’une véritable amitié unissait les deux -jeunes femmes. - -Lorsque Gaétane et lui se rencontrèrent, il y avait près de huit ans -qu’ils ne s’étaient vus, l’âge, à deux mois près, du petit Hervé. - -Ce qu’ils éprouvèrent, aucun des deux ne put le deviner chez -l’autre. Ils demeurèrent impénétrables. La fierté scella les lèvres -de la comtesse de Ferneuse. Elle ne sut pas si c’était le respect, -l’indifférence ou la circonspection, qui fermaient celles de son ancien -amant. - -Que d’efforts secrets elle devait faire ensuite pour découvrir ce qu’il -y avait derrière ce silence, que ne trahit jamais ni une allusion, ni -un soupir, ni un regard! Cette impassibilité lui donna la force de -rester impassible elle-même. Puis ce fut une autre conviction qui, se -glissant en elle, peu à peu, se fortifiant, s’imposant, la maintint au -niveau d’une prudence capable de ne jamais se démentir. - -Cependant son mari mourut. - -Gaétane de Ferneuse n’avait pas encore trente ans lorsqu’elle se trouva -veuve. Sa beauté de blonde, éclatante et fine, son charme impérieux, -qui, on le devinait, pouvait se fondre dans la tendresse, son -irréprochable aristocratie et sa fortune, lui attirèrent, dès qu’elle -fut libre, bien des déclarations et des hommages. Nul ne doutait -qu’elle ne pensât à se remarier, à goûter enfin la vie, que les vices, -puis l’infirmité, d’un époux accepté à seize ans, lui avaient rendue -jusque-là si lugubre. - -Cependant la comtesse de Ferneuse découragea tous les prétendants à -sa main. Elle semblait n’avoir qu’une passion, une préoccupation, un -but: son fils. Hervé ne la quittait point, et elle ne quittait point -Ferneuse. - -Le jeune garçon fut élevé par sa mère et par des précepteurs -ecclésiastiques, dans cette Bretagne aux âpres horizons, près de -l’Océan, parmi les rumeurs, les souffles, les silences, des arbres et -des flots. Cela lui fit une âme mystique, tenace, ardente et fidèle. - -Dès son enfance il aima Micheline. - -M^{me} de Ferneuse ne devina ce sentiment que plus tard. - -Elle aurait dû en être épouvantée, de la même épouvante qu’éprouva la -marquise de Valcor quand celle-ci crut découvrir, dans les lettres -tombées entre ses mains par un hasard inouï, que Micheline et Hervé -étaient les enfants du même père. Cependant Gaétane, sans prendre, -contre l’horrible danger, les précautions radicales de la fuite ou -d’une révélation, se contenta de combattre doucement l’amour de son -fils, par des moyens indirects. Ces moyens, une influence maternelle -aussi forte que la sienne pouvait les rendre efficaces. C’étaient des -réflexions, des indications, des répugnances ou des espoirs, tendant à -diriger ailleurs l’âme qui, d’habitude, suivait docilement la sienne. -Une amourette s’en fût trouvée refroidie. Non pas la passion chaste et -profonde qui tenait au cœur du jeune homme autant que sa vie, autant -même que sa religion filiale. - -M^{me} de Ferneuse venait de le comprendre lorsque fut donnée, au -château de Valcor, la fête en l’honneur des dix-huit ans de Micheline. - -Elle vint soucieuse à cette soirée. - -Et c’était bien la plus grave des conversations qu’elle poursuivait -avec Renaud, quand M. de Plesguen et José Escaldas regardaient, à -l’abri d’un massif, en fumant leurs cigares, ce beau couple aller -et venir lentement, dans la lumineuse fantasmagorie de la floraison -électrique. - -Toutefois, par une tactique étrange,—même à ce moment où le bonheur, -l’avenir, l’existence peut-être, de son fils, étaient en jeu,—la -comtesse de Ferneuse n’en appelait pas au souvenir du marquis de -Valcor, pour établir avec lui cette vérité effrayante que leurs enfants -étaient frère et sœur. Elle envisageait tout haut, d’une voix qu’elle -parvenait à rendre paisible, l’hypothèse de leur mariage, et elle -épiait, avec une attention ardente, l’esprit sur le qui-vive, l’œil -aiguisé, le cœur en suspens, ce que Renaud allait exprimer par les -paroles ou la physionomie. - -De quel problème cette femme, cette mère, cherchait-elle la solution? - -Qu’éprouva-t-elle quand elle put constater, chez le marquis de Valcor, -le même impassible et impénétrable silence relativement au passé, et -la résolution formelle d’accorder sa fille au jeune comte de Ferneuse? -Puis quand elle pressentit cet autre sentiment, muet depuis tant -d’années, à peine dévoilé ce soir, mais sur lequel Gaétane ne se trompa -pas: l’amour de cet homme pour elle-même, le désir âprement combattu, -mais proche d’une brûlante révolte, qui le tenait frémissant à ses -côtés? - -Elle n’eut point le temps de rattacher aux résultats d’une patiente -observation, conduite pas à pas depuis des années, les conclusions de -l’heure présente. Laurence, accourant vers elle, la haine dans les -yeux, l’invective à la bouche, pour la chasser de cette demeure, dont -elle, Gaétane de Ferneuse, croyait enfin détenir le mystère, la rejeta -dans l’abîme des plus tragiques incertitudes. Le cri de M^{me} de -Valcor: «Micheline, ah! la pauvre petite!» Et son exclamation au sujet -d’Hervé: «Ce misérable enfant!» n’était-ce pas l’éclat de foudre qui -devait transformer en drame l’idylle de ces deux innocents? La femme -de Renaud savait tout. D’accord avec lui, ou devançant ses tardifs -projets, elle brisait les criminelles fiançailles. Hervé devait donc -véritablement la vie à l’homme que Gaétane avait devant elle! Mère -imprudente, à cause d’un mirage insensé, elle avait donc laissé marcher -son fils vers le crime ou le désespoir! - -Et cependant!... - -Lorsqu’il la rejoignit, ce fils, lorsqu’il lui demanda, dans la -franchise de sa jeune douleur: - -—«Madame de Valcor a-t-elle le droit de vous chasser, ma mère?» - -Ce fut sincèrement qu’elle répondit: - -—«Je donnerais ma vie pour le savoir!» - -Elle doutait de nouveau. Elle ne se croyait pas vaincue. Après avoir -défendu si longtemps, dans le secret de son âme, l’unique amour de sa -vie contre un oubli qu’elle n’admettait pas, contre un silence qui -ressemblait trop à celui de la tombe, contre un parjure dont elle -persistait à croire incapables les lèvres qui s’attachaient jadis -éperdument aux siennes, c’était maintenant l’amour et le bonheur de son -fils qu’elle devait sauver du plus sombre piège. Elle l’avait entrevu, -ce piège. Jusqu’à présent, il lui avait suffi de n’y pas tomber. Mais -aujourd’hui les circonstances la forçaient à le démasquer aux yeux de -tous. - -Gaétane de Ferneuse se sentit à hauteur de cette tâche. - -Elle avait trop aimé Renaud, elle aimait trop son fils, pour ne pas -entreprendre de lutter contre l’imposture qu’elle soupçonnait. - -Un moment troublée par l’intervention inexplicable de Laurence, la -comtesse bientôt s’était reprise. Cette nouvelle complication, si -déconcertante, ne pouvait cependant prévaloir contre des années -d’observation attentive, ni contre l’intuition de femme et d’amante qui -empêchait Gaétane de reconnaître, dans le père de Micheline, l’amant -adoré d’autrefois. - -Le cœur d’un homme change-t-il à ce point? Même dans l’éloignement, les -aventures, les périls, les blessures lentes à guérir, la brutalité des -climats et des êtres? _Ou n’était-ce pas le même homme?..._ - -La secrète certitude ne suffisait plus. Il fallait une preuve? - -Et cette certitude même, sous quel choc n’oscilla-t-elle pas de nouveau -quand M^{me} de Ferneuse reçut le billet où, pour la première fois -depuis de longues années d’un invraisemblable silence, Renaud de Valcor -évoquait le passé. Le détail précis de la grotte bouleversa Gaétane. -Pas un être au monde n’avait surpris ce rendez-vous des amants de jadis. - -Mais alors?... - -«J’irai,» se dit M^{me} de Ferneuse. - -Et dans quelle fièvre elle attendit l’heure! - -Cette fois, devant le miroir du souvenir, nulle comédie ne lui -donnerait le change. Il se rappelait,—ou il savait,—cet homme si -semblable d’aspect, si opposé de cœur, à celui qu’elle avait aimé. -Donc, il allait enfin parler. Et, enfin, elle interrogerait. Elle, -qui n’avait pu livrer son secret, tant qu’elle ne savait pas quel -revenant monstrueux,—âme morte sous les traits si chers, ou simulateur -infernal,—écouterait l’humiliante ou dangereuse évocation. Maintenant, -la vérité éclaterait,—ah! dans le seul son de cette voix, quand il -prononcerait certains mots. - -Et Gaétane tremblait de douceur et d’horreur à l’idée de descendre -dans ce mystère, et de délivrer son âme des liens de doute où elle se -débattait depuis tant d’années. - - - - -IX - -LE PÈRE ET LA FILLE - - -LORSQUE le marquis de Valcor et le prince de Villingen revinrent de -leur promenade à cheval, la première cloche du déjeuner sonnait au -château. Ces messieurs eurent juste le temps de changer de costume, et -ils n’arrivèrent point trop en retard dans la salle à manger. - -Autour de la longue table parée de fleurs et déjà moins garnie de -convives que les jours précédents, les domestiques passaient les -hors-d’œuvre. Laurence présidait au repas, avec sa grâce discrète et -lassée. Sur son mince visage pâle, dans ses grands yeux noirs aux -paupières meurtries, on pouvait distinguer des traces de ses émotions -récentes. Pourtant elle souriait, d’un air doux et exténué, comme une -convalescente échappée à quelque crise mortelle, et qui se souvient -trop de sa souffrance, tout en jouissant de sa guérison. - -Ses hôtes attribuaient son évidente fatigue à la peine qu’elle s’était -donnée pour organiser la fête magnifique de l’avant-veille. Mais sa -fille ne s’y trompait pas. Micheline interrogeait avec anxiété le -délicat visage maternel, et sentait l’espérance rentrer dans son cœur -en y distinguant, lorsqu’il se tournait vers elle, une expression -d’encouragement attendri. - -«Pauvre maman!» songeait la jeune fille. «Si elle crut devoir accomplir -quelque démarche contraire à mon mariage avec Hervé, elle ne peut -manquer d’en souffrir terriblement,—soit qu’elle y persiste, soit -qu’elle se reconnaisse dans son tort. Aussi n’est-ce pas elle que je -questionnerai sur l’affront qu’a subi chez nous madame de Ferneuse. Mon -père seul me dira la vérité.» - -L’absence de ce père, dont l’infaillible volonté lui inspirait tant de -confiance, avait fait paraître la matinée longue à M^{lle} de Valcor. - -Une autre personne aussi en avait trouvé les heures sans fin. C’était -Françoise, qui vainement avait erré dans les allées proches du château, -espérant que le prince Gilbert viendrait la rejoindre. - -Enfin, Valcor et Gairlance parurent, à quelques minutes d’intervalle, -et, de les voir prendre place devant les couverts dont l’ordonnance -intacte énervait les deux cousines, réveilla la jeunesse agile de -celles-ci. Elles rirent, elles s’animèrent. La gaieté étincela autour -de cette table élégante, comme les parcelles de lumière dans les -facettes des cristaux. - -Cependant Marc de Plesguen observait le marquis avec une attention -particulière. Comme il détournait de lui ses yeux, il rencontra -les noires prunelles d’Escaldas. Le vieux gentilhomme rougit, son -redressement de dédain vint trop tard. Le Bolivien venait de constater -qu’elle germait inconsciemment, la semence de doute et de convoitise -qu’il avait jetée dans cette âme. - -—«Mon père, pouvez-vous me donner un instant? Il faut absolument que -je vous parle.» - -Micheline s’adressait tout bas au marquis, tandis que leurs hôtes, en -quittant la table, décidaient avec animation les plaisirs de plein air -que favoriserait cette belle journée. - -Renaud regarda sa montre. Une heure et demie avant d’être là-bas, dans -la grotte, à attendre Gaétane. C’était plus que le temps nécessaire -pour s’y rendre. Mais il fallait compter avec les détours, les -précautions afin de n’être point suivi. - -—«Ce ne sera pas long, ma mignonne?» demanda-t-il. - -—«Un seul mot, père,» dit Micheline, en levant des yeux de décision et -de flamme. - -—«Montons,» fit Renaud. - -Il l’emmena dans son cabinet de travail. - -Debout en face de lui, qui la regardait profondément par-dessus la -cigarette qu’il était en train d’allumer, elle se sentit moins brave, -non pour tenir haut et ferme son cœur, mais pour prononcer les mots -embarrassants. Son charmant visage devint tout rose avec un air de -petite fille. - -—«Père ... voilà ... Je ne sais ce qui se passe entre la comtesse -de Ferneuse, ma mère et vous. Mais, avant de vous laisser accomplir -quelque démarche irrévocable, il faut que je vous prévienne: Hervé -sera mon mari, ou je mourrai.» - -Il sourit. - -—«C’est tout? - -—Oui, père ... C’est tout.» - -Valcor la contempla un instant, avec la même expression émue et -divertie, comme s’il goûtait l’effusion ravissante de sentiment, -de résolution et de timidité, sur ce frais visage si cher. Puis il -s’assombrit d’une gravité soudaine. - -—«Mon enfant,» dit-il, «je t’ai devinée, et je te connais. Tu n’as -pas donné légèrement ton cœur, et tu n’es pas de celles qui changent. -D’ailleurs, les circonstances ont rendu cet amour presque fatal. -Toutefois, je te conjure de t’interroger, de réfléchir encore ...» - -Elle fit un mouvement. - -—«Me blâmez-vous, mon père? - -—Non certes. Et ce serait inutile. Je te demande simplement: -Micheline, peux-tu guérir de cet amour, en t’y efforçant, si j’ai une -raison capitale pour t’imposer un tel sacrifice?» - -Elle pâlit, sa lèvre trembla. - -—«Quelle raison? Pouvez-vous me la dire? - -—Simplement celle-ci: que je ne suis pas sûr, malgré ce que je compte -entreprendre, de faire que ce mariage devienne réalisable. - -—Le voulez-vous, ce mariage, père? - -—Oui, si tu me persuades que ton bonheur en dépend. - -—Alors, quel obstacle l’empêcherait? Il n’y a pas d’obstacle contre -votre volonté.» - -L’orgueil jaillit des yeux de Valcor. La diplomatie filiale n’aurait -pu trouver plus magique parole. Mais nulle diplomatie dans Micheline. -Elle avait dit ce qu’elle pensait. Pourtant il eut un retour vers -quelque idée secrète, et il hocha la tête. Cette incertitude, jamais -vue en lui, troubla sa fille. Elle balbutia: - -—«Mais ... supposons le pire. Vous n’auriez qu’à laisser faire. Dans -trois ans, je serai majeure. Et puisque Hervé est résolu ... - -—Telle conjoncture peut se produire qui briserait sa résolution. - -—Pardonnez-moi si je vous contredis, père. Rien ne me fera douter de -mon fiancé.» - -Il murmura, la regardant au fond des yeux: - -—«Cependant ... un scrupule de conscience ...» - -Micheline chancela presque. Une terreur la saisit. La conscience!... -Ceci dominait tout chez le jeune comte de Ferneuse. Elle se rappela -l’air ascétique, l’ardeur sombre, qu’il avait en parlant de retraite -au fond d’un cloître, s’il ne pouvait pas être à elle, qu’il aimait. -Lui aussi prévoyait un obstacle d’ordre moral, inéluctable. Un atroce -effroi tordit le cœur de la vaillante fille. - -—«O mon père, vous m’épouvantez! Si l’espoir, si la foi en lui, -en vous, ne me soutiennent pas, la force me manquera pour attendre -l’avenir. J’aurai toute la patience qu’il faudra, mais pas dans -l’incertitude. Aidez-moi, père, ou je vous assure que vous pleurerez -bientôt votre Micheline. - -—Ma chérie!... ma chérie!...» dit doucement Valcor. - -Il jeta sa cigarette, prit les mains de sa fille, et s’assit en -l’attirant contre lui comme lorsqu’elle était une enfant. - -—«Tu ne sais pas combien ton père t’aime, mon précieux trésor! Et tu -as eu raison de dire que lorsque je veux quelque chose, ce quelque -chose s’accomplit. Seulement il me fallait être certain que tu ne te -trompais pas, que tu ne prenais pas un flirt puéril pour un sentiment -sérieux. Ne frémis pas ainsi. Je devais m’éclairer ... te forcer à -regarder en toi-même. Soit! Maintenant, je suis convaincu. Je vais agir -en conséquence. Quel miracle ne ferais-je pas pour que ma Micheline -ignore à jamais la tristesse!» - -Il parlait d’un ton si pénétré, si tendre, que les larmes de l’enfant -jaillirent. - -—«Ah! père, je ne l’ignore plus, la tristesse. Comme j’ai souffert -depuis deux jours!» - -Renaud ne lui demanda point ce qu’elle avait surpris, ni ce qu’elle -avait craint. Il se dressa, et, de sa voix revenue aux vibrations de -maîtrise, d’autorité: - -—«A présent, laisse-moi, Micheline. Sois tranquille et confiante, mon -enfant. Tu épouseras Hervé de Ferneuse. J’ai tenu contre le sort des -gageures plus difficiles à gagner que celle-là.» - -La jeune fille lui tendit son front, et sortit, sans ajouter une -parole, étant, comme lui, d’une énergie précise et concentrée. - - - - -X - -_L’EXPLICATION_ - - -DÈS que Micheline l’eut quitté, le marquis de Valcor sortit du château, -un jonc à la main, un chapeau de paille fine sur la tête, comme pour -une flânerie sous la splendeur calme des ombrages. Il esquiva quelques -rencontres, écarta ses chiens, qui s’attachaient à ses pas, et, les -premiers massifs dépassés, précipita sa marche. - -Le point de la falaise où il se rendait se trouvait sur l’autre versant -du promontoire et assez éloigné de la propriété. - -Renaud traversa le parc dans presque toute sa longueur, puis suivit un -sentier qui descendait vers la mer. Il atteignit un vallonnement, où -verdoyaient et blondissaient des carrés de culture autour de quelques -petites fermes. Une dépendance de Ferneuse. L’avenue montante qui -partait de là conduisait à l’habitation. - -M. de Valcor tourna dans le sens opposé, gagna une étroite plage, puis -remonta un peu, et se trouva sur le seuil d’une cavité naturelle qu’on -ne pouvait sans exagération appeler une grotte. Cette anfractuosité -pittoresque n’avait même pas de désignation dans le pays. Jadis, quand -Gaétane et Renaud s’y donnaient leurs rendez-vous d’amour, c’étaient -eux qui lui avaient décerné l’ambitieuse désignation. Sorte de vaste -niche, abritée par un avancement du roc, au sol tapissé d’herbes -chevelues et sèches dans un sable fin, elle avait été «leur grotte», en -dehors des chemins où l’on passe, en dehors des hommes et de la vie. - -En été, cette étroite retraite dominait d’assez haut le niveau des -marées, séparée de la grève par un large chaos de pierres. Mais -en hiver, ou bien au temps des équinoxes, quand les lames de fond -arrivaient du large avec des élans monstrueux, l’eau furieuse devait -s’engouffrer dans la conque béante. C’étaient ces assauts prodigieux, -et aussi le choc des lourdes averses, qui, en effritant le roc, -déposaient dans le sol concave ce sable plus souple qu’un coussin de -soie, piqué par les grêles franges des herbes sauvages. - -Renaud s’assit sur une saillie de falaise qui formait une véritable -banquette. Il regarda sa montre. Deux heures et demie. Il ne comptait -pas voir avant trois heures celle qu’il attendait. Mais il était bien -sûr qu’elle viendrait. Pas une minute ne fut d’ailleurs trop longue -pour la méditation où il se perdit. A deux ou trois reprises, il -tressaillit à un bruit velouté contre la paroi lisse, autour de sa -cachette. Mais ce n’étaient que des goélands, frôlant le granit de -leurs longues ailes, effarouchés de l’avoir vu. - -Enfin, ce fut bien un glissement d’étoffe, les heurts de talons trop -hauts dans l’abrupt sentier. M^{me} de Ferneuse apparut. - -Renaud eut le cœur étreint par la beauté de cette femme, beauté claire -et délicate, comme une grappe de lilas blanc trempée de soleil. Un peu -essoufflée par l’émotion et la course, elle s’arrêtait, d’une pâleur et -d’une anxiété impressionnantes, avec le large reflet de ses yeux, où -tremblait toute l’âme. - -On lui eût donné à peine trente ans, bien qu’elle eût un peu dépassé -quarante. Mais ce n’était pas la jeunesse enfantine et grêle de -Laurence, qui semblait arrêtée dans son développement vers une féminité -complète. C’était la splendeur d’une créature vivace et saine, ayant -en réserve des sources de force et de fraîcheur que les années -n’épuisaient pas. - -Renaud, sans parler, lui fit prendre place sur le siège naturel, d’où -il se leva, puis, tout de suite, il tomba à ses pieds. - -—«Pardonnez-moi!...» gémit-il. «Je suis à bout de silence ... Et vous -me déliez d’un mortel devoir ... Vous permettez que je parle, puisque -vous êtes venue ici ... Ici, où nous nous sommes aimés.» - -Elle promena autour d’elle des yeux hallucinés de souvenir. - -Il ajouta: - -—«Ah! combien de fois n’y suis-je pas venu depuis douze ans!» - -Elle ramena son regard vers ce visage, si semblable, malgré le temps -écoulé, à celui qu’elle avait vu naguère, en ce lieu, et ainsi, presque -à la hauteur du sien, dans la pose adorante de l’homme agenouillé. -Mais elle n’ouvrit pas la bouche. - -Lui, sans s’inquiéter des lèvres muettes, ou, peut-être, y découvrant -un acquiescement, une acceptation, il commença d’évoquer le passé -avec l’art émouvant de son âme dominatrice et voluptueuse, de sa voix -aux caresses indicibles, de ses magnétiques prunelles, de tout son -désir et de toute sa volonté. Ah! comme il avait aimé Gaétane! Comme -il avait souffert de se séparer d’elle!... L’œuvre effroyable de sa -guérison, avec quelle féroce décision de chirurgien il avait essayé de -l’accomplir. Il avait tranché au vif de sa chair et de son cœur. Il -s’était expatrié. Il s’était échappé, non pas seulement de sa maison -et de son pays, mais de la civilisation même. Il avait vingt fois -risqué sa vie, avec l’espoir forcené de la perdre. Puis il s’était -créé des occupations, des ambitions, pour noyer son regret dans la -fièvre d’agir. Quand il avait cru s’être refait une âme différente, il -était revenu. Comme suprême gage de son obéissance, et comme suprême -ressource d’oubli, il s’était marié. Même alors, il n’avait pas encore -osé revoir l’idole adorée de sa jeunesse. Il avait tardé à reparaître -en Bretagne, ne s’y était risqué que pour installer sa femme dans -le domaine de ses ancêtres, puis était encore reparti au loin pour -longtemps. Hélas! à quoi bon tout cela?... Dès qu’il s’était retrouvé -en face de Gaétane, il l’avait aimée de nouveau, d’un amour désespéré -et brûlant, mille fois plus indomptable que la passion de sa vingtième -année. - -L’éloquence fougueuse de Renaud peignait l’ardeur de son amour moins -vivement peut-être que ses regards, le frémissement de sa voix, et tout -le feu subtil émané de son âme véhémente. - -Gaétane se sentit enveloppée par cette atmosphère de sincérité, que -reconnaît toute femme, fût-elle la plus défiante et la mieux en garde. -Un vertige la troubla. Serait-ce possible? Était-ce là l’écho du passé? -De ce passé qui demeurait l’enchantement de sa vie. - -Mais cet homme pouvait s’être pris à son rôle, s’il était le prodigieux -acteur qu’elle soupçonnait. Faisant donc un effort, qui raidit son -buste, crispa ses doigts minces et élargit ses prunelles, M^{me} de -Ferneuse prononça: - -—«Il y a entre nous, Renaud, quelque chose de plus formidable que nos -propres sentiments. Je ne vous demande ni quels sont aujourd’hui les -vôtres, ni comment vous avez pu ensevelir dans un si parfait néant -de silence, et durant tant d’années, ce que vous me dévoilez à cette -heure. Laissons cela. Puisque le passé est si vivement présent à votre -mémoire, évoquez-le pour me répondre: Avez-vous jamais pu croire -qu’Hervé était le fils du comte de Ferneuse?» - -Les dernières paroles glissèrent en souffle presque imperceptible entre -deux lèvres décolorées. - -M. de Valcor, toujours à genoux sur le sable, courba lentement le -front, baisa un volant léger à la jupe de Gaétane, et murmura contre ce -tissu qui faisait un peu partie d’elle: - -—«Hervé est mon fils et le vôtre.» - -M^{me} de Ferneuse, toute à sa tâche de démêler le secret de cette âme -redoutable, tressaillit à peine, et reprit aussitôt: - -—«Comment vous justifierez-vous alors d’avoir commis l’imprudence -effrayante de laisser votre fille et lui s’éprendre l’un de l’autre?» - -Le marquis se releva. Un éclair jaillit de ses yeux. Ah! elle voulait -donc la lutte?... Il y était préparé. - -—«Mais vous-même, Gaétane?» demanda-t-il. - -—«Moi!» s’écria M^{me} de Ferneuse. Elle eut une hésitation, puis -murmura: «Ce n’était pas la même chose. - -—Pourquoi donc? N’aviez-vous pas la conviction que ces enfants étaient -frère et sœur?» - -Les regards de Gaétane et de Renaud se heurtèrent. - -Pouvait-elle lui dire qu’elle avait cru, qu’elle croyait encore,—mais -d’une façon plus troublée cependant,—que lui, qui portait ce nom de -Valcor, n’était pas l’homme qu’elle avait aimé. - -Elle avait éprouvé cette certitude que, naguère encore, il ignorait -tout de leur ancien amour. Oui, quand il gardait sur le passé cet -incroyable silence, c’est que ce passé n’existait pas pour lui. -Par quel miracle, aujourd’hui, le ressuscitait-il avec des accents -spontanés, précis comme la vérité même? - -M^{me} de Ferneuse expliqua: - -—«Je prenais pour une simple inclination, et non pour de l’amour, -le goût de ces deux jeunes êtres l’un pour l’autre. Chaque jour, -d’ailleurs, j’attendais de vous voir mettre obstacle à leur penchant. -J’en conviens, il ne me déplaisait pas que vous eussiez enfin une -occasion si grave de vous trahir ...» - -Gaétane s’arrêta. Ce qu’elle voulait exprimer coûtait à sa pudeur et à -son orgueil, surtout dans la glaciale étreinte de son doute. Mais cela -s’imposait, tactique inévitable. Aussi poursuivit-elle, tandis qu’une -flamme de pourpre courait sur sa pâleur: - -—«Votre silence me semblait trop lourd. Était-il possible d’anéantir -avec une volonté plus écrasante, notre rêve d’autrefois? Le mot, le -cri, que ma fierté se refusait à solliciter de votre part, j’espérais -qu’un péril si décisif pour de chers innocents vous le ferait enfin -jeter. - -—Vous m’aimiez donc toujours?... Oh! Gaétane!...» - -Elle leva la main pour arrêter son élan. - -—«Parlons d’eux, non pas de nous.» - -Geste et parole d’une si froide dignité, que Renaud recula, interdit. -D’ailleurs, les yeux sur ses yeux, avec une fixité pénétrante, M^{me} -de Ferneuse ajoutait: - -—«Comment vous aurais-je encore aimé?... Sous vos traits -impénétrables, je ne reconnaissais pas celui qui fut jadis tout pour -moi.» - -Quelques secondes suivirent, tragiquement muettes. Tous deux se -regardaient, aussi pâles et étreints l’un que l’autre, tandis que -vibrait encore dans l’air doux la phrase,—moins étrange qu’étrangement -prononcée,—de Gaétane. - -A la fin, une dure vapeur sembla voiler le visage du marquis. Ses -traits se fixèrent dans une expression plus proche, cette fois, de la -haine que de la tendresse voluptueuse. Ses yeux s’assombrirent. Il dit: - -—«Ainsi, parce que vous supportiez mal un respect absolu,—respect -que, cependant, vous m’aviez imposé,—vous risquiez au jeu d’une -orgueilleuse coquetterie ce bonheur de deux innocents, dont vous me -rendez aujourd’hui responsable. Gardez donc pour vous-même, j’ose vous -le dire, les reproches que vous trouviez bon de m’adresser. Je n’ai pas -à les recevoir de ma conscience, ni—ce qui me serait infiniment plus -dur—de vous, qui restez la maîtresse adorée de mon cœur. Sachez que -nul lien du sang n’existe entre Micheline et Hervé.» - -La stupeur rendit M^{me} de Ferneuse immobile. Grands dieux! -Qu’allait-il donc révéler? - -Renaud, laissant tomber sa voix, où s’éteignit l’âpre chaleur, -continua, lentement, avec un sourd effort: - -—«Je vais vous confier un secret délicat et sacré. Il m’en coûte. Non -pas que je n’aie une confiance absolue en vous, Gaétane. Mais parce que -cette révélation va peut-être vous rendre moins souhaitable le mariage -de deux enfants qui s’aiment ... qui s’aiment comme nous nous sommes -aimés.» - -Elle se taisait, haletante, suspendue aux paroles qu’il prononçait avec -une irritante circonspection. - -—«Connaissez-vous,» reprit-il, «une famille de pêcheurs, près du -Conquet, les Gaël? - -—Tout le monde les connaît le long de la côte,» répondit la comtesse. -«Mais j’ai plus entendu parler de ces gens-là que je ne les ai vus. - -—Vous n’avez jamais rencontré Bertrande, la petite-fille? - -—Quelquefois ... Il y a longtemps. Ne s’est-elle pas faite religieuse?» - -Renaud, sans répondre, demanda: - -—«La physionomie de cette jeune fille ne vous a-t-elle pas frappée?» - -M^{me} de Ferneuse refléchit, puis demanda, hésitante: - -—«Par une ressemblance? - -—Oui. - -—Une ressemblance avec Micheline?» - -M. de Valcor inclina la tête: - -—«Eh bien?» questionna Gaétane, qu’une fièvre d’appréhension gagnait. - -Cependant, le marquis retardait encore les mots décisifs. - -—«La mère de cette Bertrande ...» reprit-il. «On vous a dit?... - -—C’est une pauvre folle,» interrompit la comtesse avec une hâte -impatiente. - -—«Non,» s’écria vivement Renaud. «Elle n’est pas folle. La perte de -son mari l’a plongée dans une espèce de paralysie mentale, un état -inconscient, qui n’est pas la démence. Il n’y a aucun dément dans -cette famille. Nous ne sommes pas en présence d’un mal congénital, -transmissible ... - -—Mais quelle importance?... - -—Une importance capitale. Micheline est la fille de cette infortunée. - -—La fille de cette paysanne!...» s’exclama la comtesse. - -—«La fille d’une créature irréprochable et touchante, la descendante -d’une race ancienne, hardie et fière, quoique très humble,» rectifia -M. de Valcor. «Les Gaël ont une espèce de noblesse rude, qui en vaut -une autre. D’ailleurs,»—et il sourit,—«c’est une tradition du pays -que mes ancêtres et les jolies aïeules de Micheline eurent parfois des -conversations assez tendres pour qu’un peu de nos traits et de notre -sang ... - -—Mais son père?...» s’écria M^{me} de Ferneuse. «Son père, alors, -ce n’est pas vous, puisque vous m’affirmez qu’elle n’est pas la sœur -d’Hervé. - -—Non, ce n’est pas moi. - -—Qui est-ce? - -—Un Gaël. Je vais, mon amie, vous raconter cette histoire, que vous -serez seule à connaître avec moi-même ... - -—Et Laurence? - -—Laurence l’ignore. - -—Elle croit que Micheline est sa fille? - -—Elle le croit. - -—Comment est-ce possible? - -—Je vais vous le dire. Mais, avant tout, sachez ceci: bien que -Micheline ne soit pas, de par la nature, l’enfant de la marquise et -la mienne, elle l’est de par son état civil, elle l’est de par la -conviction de Laurence, elle l’est de par mon amour paternel, aussi -profond, aussi exclusif, aussi orgueilleusement tendre que si elle -tenait de moi la vie. Je vais vous apprendre, Gaétane, un mystère -que je n’aurais jamais cru divulguer à personne. Je vous demande le -serment le plus solennel de le garder dans le tré-fonds de votre âme, -pour vous seule, et d’agir ensuite comme si ce mystère n’existait pas. -Sauf en ce qui concerne la non-parenté de Micheline avec Hervé, je -ne supporterai que nul au monde, pas même vous qui saurez, traitiez, -fût-ce en pensée, _ma fille_,» (il appuya sur le mot), «autrement que -comme une Valcor.» - -Renaud mit toute sa force impérieuse dans ces dernières paroles. Il les -souligna si ardemment que Gaétane en fut remuée. - -Des sentiments sincères surgissaient chez cet homme, sous la mise en -scène apprêtée, voulue. Le mystère qu’il prétendait livrer, ou bien -était faux, ou bien tenait à d’autres mystères qu’il ne livrerait pas. - -M^{me} de Ferneuse le regardait avec épouvante, mais, dans -cette épouvante, s’insinuait une tragique fascination. Comment -échapperait-elle au réseau d’illusions dont ce jongleur de génie -voudrait l’envelopper? Ce vouloir, elle le sentait formidable. -Non moins formidable que la prodigieuse audace et la prodigieuse -intelligence. Ah! si elle n’avait pas en elle le souvenir et l’avenir, -son amour dans le passé, le bonheur de son fils dans le futur!... Mais -avec ces deux talismans, peut-être ne risquait-elle pas la terrible -partie dans des conditions trop inégales. La vérité!... Sous les -captieux mensonges, elle découvrirait la vérité! - -Maintenant, dans le recueillement le plus attentif, avec une patience -qui ne se démentait plus, fût-ce par une exclamation, elle écoutait le -récit de Renaud. - -Les événements remontaient à l’époque où, pour la première fois après -sa longue absence, le marquis de Valcor revenait en Bretagne. - -Il y semblait un inconnu. Parti à vingt ans, il reparaissait vers la -trentaine. Intervalle capable de changer un homme, même si cet homme -n’avait pas doublé, pour ainsi dire, par une existence aventureuse, -les années écoulées. Autour de Valcor, les êtres aussi s’étaient -transformés, les cœurs avaient oublié. Un seul gardait la mémoire de -l’absent. Mais ce cœur-là, ce cœur plein d’amour, s’isola farouchement -dans Ferneuse auprès du petit Hervé, et ce ne fut pas durant ce séjour -de Renaud en Bretagne que Gaétane le revit. - -Il y était venu parce qu’il fallait que la nouvelle marquise connût -enfin le domaine dont elle portait le nom, et parce que les médecins -ordonnaient ce salubre séjour à la délicate jeune femme, sur le point -d’être mère. - -A peine le couple fut-il installé dans la seigneuriale demeure, que les -pauvres gens de la région, ceux mêmes qui ne se rappelaient pas les -traits du châtelain, reconnurent sa présence aux bienfaits répandus -partout sur eux. Mais il était une famille qui retrouva tout de suite, -et plus directement, la bienveillance du maître de Valcor. Ce furent -les Gaël. Presque aussitôt après son arrivée, Renaud s’enquit de ces -vaillants marins, dont les destinées avaient toujours été plus ou moins -liées à celles de ses ancêtres. - -Il se vit en face d’un sombre désespoir d’aïeule et de mère. Le fils -aîné, Bertrand, avait péri dans le naufrage d’un transport de l’État, -sur lequel il achevait ses années de service. Sa veuve, Mauricette, la -raison ébranlée par ce malheur, n’était pas plus capable d’élever sa -petite Bertrande que de se conduire elle-même. Hélas! pauvre créature, -elle se trouvait, en ce moment même, victime de ce doux égarement, qui -lui valait le surnom de l’Innocente. Le drame le plus douloureux se -déroulait dans l’humble maison. Le second fils de Mathurine, le violent -et ardent Mathias, avait profité du trouble cérébral de sa belle-sœur -pour commettre une action abominable. Dans un instant de vertige, -regretté aussitôt d’ailleurs, il avait abusé de celle qui pleurait si -fidèlement son frère. Et maintenant Mauricette était enceinte. - -La rigide et orgueilleuse Mathurine cachait à tous l’état de sa bru, -dont l’Innocente elle-même ne se rendait pas compte. Mais le moment -approchait où naîtrait le malheureux enfant. Sous quel opprobre -n’entrerait-il pas dans la vie! Et quelle honte pour cette lignée des -Gaël, qui, jusqu’ici, portait le front si haut! - -Le marquis de Valcor arriva pour recevoir de l’aïeule cette sombre -confidence. - -—«Ne craignez rien, maman Gaël,» dit-il à la vieille paysanne. «Nul ne -saura que l’Innocente a rompu—sans le vouloir, pauvre femme!—le deuil -qu’elle mène en un triste et touchant délire, et qui la rend presque -sacrée au regard superstitieux des marins. On ignorera le crime de -votre fils Mathias. Continuez à dissimuler la situation de Mauricette. -Si cela devient trop difficile, nous dirons qu’elle est malade, et je -la placerai chez des gens sûrs. - -—Il n’y a de sûr que moi-même,» fit Mathurine. «Je garderai ma bru, -je la délivrerai de mes mains. Je réponds que l’enfant viendra au monde -sans qu’on s’en doute. Mais ensuite, qu’en ferons-nous? - -—Vous me l’enverrez,» dit le marquis. «Mathias peut l’apporter -secrètement à Valcor. Je le suppose disposé à réparer sa faute. - -—Sans doute. Il m’aide à jouer la comédie nécessaire. Et comme son -frère Yves est au loin, dans la marine de l’État, la maison des Gaël -peut préserver son secret. - -—Bien. Nous nous arrangerons donc de façon à ce que l’enfant de -Mauricette soit découvert par mes gardes à l’une des grilles de Valcor. -On pensera que le petit être a été abandonné par des chemineaux. Nul -ne connaîtra son origine. Je le ferai élever. Vous pourrez suivre dans -la vie celui qui, tout bâtard qu’il soit, n’en sera pas moins votre -petit-fils. Et l’honneur des Gaël sera sauf. - -«Telle fut la combinaison que je trouvai,» continua Valcor, «pour -soulager un chagrin respectable et intéressant. Comment aurais-je pu -prévoir la coïncidence inouïe qui ferait dévier jusqu’au dénouement le -plus romanesque, la banalité de cette bonne action? Quelques semaines -plus tard, Laurence accouchait. Jamais femme ne paya sa maternité de -plus horribles souffrances. Je crus que je perdrais moi-même la raison -à contempler ce martyre. Le moment vint où, pour y mettre un terme, il -fallut presque arracher de force le fruit de ces pauvres entrailles -pantelantes. On sacrifiait l’enfant, qui, par un miracle, respirait -pourtant lorsque la terrible délivrance eut lieu. C’était une fille. -Tout donnait à prévoir qu’elle ne vivrait pas. Et cependant la vue -seule de cette chétive créature retenait en ce monde la malheureuse -mère, qu’on désespérait de sauver. Dans l’effroyable faiblesse où -était Laurence, elle semblait n’être soutenue que par une sensation: -la présence du bébé, qu’elle exigeait sans cesse à côté d’elle. Les -médecins avaient en vain ordonné de l’en distraire. «La fillette n’a -que peu d’heures à passer ici-bas,» disaient-ils. «Et la mère la suivra -aussitôt dans la tombe, si on n’arrive pas à lui cacher que son enfant -n’est plus. - -«Une nuit, comme j’étais seul près de ma femme avec la garde, nous -dûmes retirer d’auprès la mère assoupie le pauvre petit corps qui, -hélas! se glaçait. Que dire à Laurence lorsqu’elle s’éveillerait et -réclamerait sa fille? Les fausses excuses, le silence même, c’était le -coup de mort sur cet organisme dévasté. La malheureuse ne comprendrait -que trop. Je perdais la tête. Quand, tout à coup, au fort de mon -angoisse, on vint me prévenir que quelqu’un me demandait, qui ne -pouvait parler qu’à moi. C’était Mathias. Il m’annonça que Mauricette -avait donné le jour à une fille, et me demanda dans quel lieu il devait -déposer l’enfant pour qu’elle ne manquât pas d’être trouvée promptement -par les gens du château.—«Où est-elle?» criai-je avec une impétuosité -qui effara l’homme. Il me dit qu’il l’avait laissée, bien enveloppée, -dans un abri d’herbes sèches. C’était le moment des foins. La nuit -était chaude.—«Attends-moi,» dis-je. «Tu vas m’y conduire.—Vous, -monsieur le marquis!» Un instant après, je partais avec le marin. Sous -un ample manteau, je portais ma fille morte. Quelle minute! J’aurais -étouffé l’innocente de mes mains qu’elles n’eussent pas tremblé -davantage. Je dis à Mathias:—«C’est un paquet, pour qu’on ne s’étonne -pas si l’on me voyait revenir les bras chargés. Je mettrai moi-même -ta petite à l’endroit propice.» Il ne souffla mot. Rassuré de me voir -agir, il n’avait qu’une hâte. Fuir les environs du château, retourner -auprès de sa mère, la redoutable vieille, capable de tuer les siens -s’ils se déshonoraient, et lui annoncer que tout était réparé, que sa -faute était comme si jamais elle n’eût été commise. - -«Dès que, sous la nuit claire, j’aperçus la meule de foin, avec une -tache blanchâtre au pied, je congédiai le marin.—«Va-t’en, Mathias. -Je vais prendre cette pauvre mioche. Elle est en sûreté désormais. Je -la placerai au seuil de la petite porte, par où passe le domestique -qui va chercher le médecin, et j’enverrai chercher ce médecin d’ici -deux heures. On ne peut manquer de la trouver.—Voulez-vous,» me -dit-il, «que je vous débarrasse de ce paquet, puisqu’il était pour -la frime?—Inutile. Sauve-toi, mon gars. Et ne recommence plus.—Je -m’embarque demain au long cours,» répliqua-t-il. «Mais, partout, je -serai votre homme, jusqu’à la mort. Dieu vous garde, monsieur le -marquis.» Un instant plus tard, il était loin. - -«Vous devinez le reste, Gaétane. Je changeai l’enfant morte contre la -vivante. Et, quelques heures plus tard, ce fut un petit cadavre que -mes gens découvrirent à l’une des entrées du parc. Quand la marquise de -Valcor s’éveilla, une mignonne créature, chaude d’une vie innocente, -respirait contre sa joue. La mère était sauvée. J’aimais ma femme, -Gaétane. Je ne vous avais pas revue encore. Je l’aimais d’autant plus -que je voulais mieux vous oublier. L’enfant qui me rendit Laurence -devint deux fois ma fille. Et jamais, vous entendez, jamais celle qui -porte mon nom ne soupçonna mon subterfuge—horrible ou sublime. Jugez -comme vous voudrez. Cette nuit-là, je ne réfléchis pas. Je me jetai -vers le salut comme on se jette au feu pour en arracher un être cher. -Plus tard, j’acceptai le fait accompli. Et ce fait devint d’autant plus -irrévocable, lorsque les hommes de science m’apprirent que Laurence ne -pourrait plus être mère et que jamais je n’aurais un descendant de mon -sang.» - -Gaétane de Ferneuse n’avait pas interrompu ce récit. Elle n’y fit -qu’une objection: - -—«Vous m’aviez dit, Renaud, que, seul, vous connaissiez ce mystère. -Mais ... la garde qui soignait Laurence, qui retira d’auprès d’elle -l’enfant expirante? - -—Cette femme est morte. Oui ... elle savait tout, mais n’a jamais rien -révélé. - -—En êtes-vous sûr? - -—Elle était plus dévouée à Laurence qu’un chien à son maître. Elle me -baisait les mains pour ce que j’avais fait. Oh! celle-là ... sa tombe -n’est pas plus muette qu’elle ne le fut elle-même.» - -Une furtive ironie passa dans cette phrase. Du moins le sembla-t-il à -Gaétane, qui, de toutes ses fibres, demeurait à l’affût. Elle demanda -encore: - -—«Et les médecins, qui avaient laissé un bébé presque sans souffle, et -qui retrouvaient une robuste petite, toute disposée à vivre?» - -Renaud eut un ricanement léger. - -—«Croyez-vous donc les médecins si forts qu’ils voudraient nous -le faire croire? Celui de Brest abandonnait l’enfant qu’il croyait -condamnée, ne demandait même pas à la voir, ne s’occupait que de -la mère. Le pauvre docteur de campagne prit facilement le change, -grâce à l’adresse de cette garde, qui en savait autant que lui. Le -grand consultant de Paris avait repris momentanément le chemin de la -capitale. Trois jours après, quand on vit Micheline téter à plein -cœur une solide nourrice, c’était à qui aurait prédit que la petite -gaillarde s’en tirerait. Même on ajoutait, à qui mieux mieux: «Une -Valcor ... Naturellement.» - -—Et ... l’autre?» murmura M^{me} de Ferneuse. - -—«Dieu a recueilli sa petite âme éphémère,» prononça le marquis avec -une émotion grave, dont la comtesse fut touchée. - -Était-ce l’habileté merveilleuse de cet homme? Une impression de vérité -émanait de son étrange récit. Surtout une persuasion s’imposait à -M^{me} de Ferneuse: Micheline et Hervé n’étaient pas frère et sœur. -Un mystère empêchait que le même sang ne coulât dans leurs veines. -Quel était-il, ce mystère? Celui que dévoilait Renaud? Ou un autre, -plus redoutable? Gaétane restait comme suspendue au bord d’un abîme -profond et obscur, où flottaient d’effarantes apparences. Les yeux -baissés, le visage plus blanc que ses mains délicatement pâles sur le -linon bleuâtre de sa jupe, elle se recueillait. Doutes, intuitions, -pressentiments, incertitudes. Cela ne suffirait pas pour la libérer -de ce qu’elle devait au passé. Cela suffirait encore moins pour -qu’elle consentît à l’union de son fils avec l’enfant délicieuse et -énigmatique, héritière d’un nom éclatant, mais d’une race inconnue. - -—«Puis-je connaître le sens de vos réflexions, Gaétane?» - -La belle et fière tête se releva. - -—«Je saurai décider mon fils à renoncer à votre fille.» - -Une angoisse violente altéra les traits de Renaud. - -—«Pourquoi? L’hérédité de cette enfant n’est pas vile! L’âme des Gaël -vaut celle des Valcor.» - -L’accent vibra. Le cri venait d’un lointain orgueil. Où donc était la -source, si impétueuse, de vérité, parmi tant de mensonges? - -—«Certes,» reprit M^{me} de Ferneuse, «j’estime à l’égal d’une -lignée aristocratique cette famille de marins probes et vaillants, et -tellement soucieuse de l’honneur. D’ailleurs, quelle ancestralité n’est -pas trouble? Celle qui a produit la pure fleur, si rare et précieuse, -qu’est Micheline, me paraît incomparable. Et, socialement, mademoiselle -de Valcor, d’une très haute noblesse et d’une richesse excessive, a une -valeur digne de sa personne charmante. - -—Eh bien?» haleta le marquis. - -Si maître de lui, il ne pouvait cacher son anxiété lorsqu’il s’agissait -de sa fille. - -—«Eh bien, Renaud, une circonstance anéantit pour moi tout cela. C’est -le serment exigé par vous que je laisserai mon fils dans l’ignorance de -votre secret.» - -Tous deux se turent un instant. Ils sentaient entre eux des choses non -dites, plus inquiétantes que les paroles exprimées. Enfin, M. de Valcor -prononça lentement: - -—«Mais, ce secret, vous l’auriez toujours ignoré vous-même, si vous -n’en possédiez un autre que vous n’avez pas, j’imagine, l’intention -d’apprendre à Hervé. Lui direz-vous qui est son véritable père? Alors, -en effet, vous lui devez aussi la preuve qu’il peut aimer et épouser -sans crime celle qui porte le nom de ce père.» - -Une rougeur monta au front de Gaétane, puis s’effaça, laissant ce front -plus pâle encore qu’auparavant. - -—«Ceci est juste,» répondit-elle, «Mais n’importe! L’impossibilité -n’en est que plus grande d’éclairer le jugement de mon fils. Moi -vivante, il n’épousera point une femme que je sais n’être pas celle -qu’il croit, valût-elle cent fois mieux.» - -Renaud, qui se connaissait en volonté, mesura la trempe de celle-ci. Ce -fut avec une humilité inattendue qu’il insista. La supplication même ne -lui eût pas coûté. Mais que dire? Lui aussi touchait une muraille de -mystère. Cette femme gardait une pensée qu’il ne distinguait pas. - -—«Avez-vous bien compris,» fit-il tout à coup, «que jamais les Gaël -n’interviendront? Ils croient que Micheline est bien l’enfant que -Laurence a mise au monde. Pour eux, leur fillette est morte la nuit où -elle fut exposée. L’idée leur reste que cet accident fut causé par le -foin à l’abri duquel Mathias l’avait mise. Une touffe glissée de la -meule aura étouffé la petite. - -—Oh!» dit Gaétane. «Quand même!... Les Gaël sont de fer. Ces gens-là, -je le sais,—Mathurine et Mathias,—n’ouvriront pas la bouche. - -—Ainsi,» reprit M. de Valcor, «c’est à cause d’un scrupule que vous -jetterez votre fils dans le désespoir?» - -Elle le regarda et, soulignant le mot: - -—«C’est à cause d’un scrupule.» - -Quelle puissance dans ces grands yeux de flamme claire, pour faire -chanceler en lui-même le gladiateur moral qu’était Valcor! Voulant se -soustraire à leur pénétration, il se grisa de leur splendeur verte et -dorée! La vigilance du lutteur fit place à la fougue de l’amoureux. - -—«Ah! divine Gaétane,» s’écria-t-il, «âme trop haute pour cette terre! -Je trouverai des arguments pour toucher votre cœur maternel. Hervé est -mon fils aussi. J’ai le droit de défendre son bonheur, même contre -vous. Mais, en ce moment, je ne veux que m’incliner et vous adorer. A -cause d’un scrupule encore, vous m’avez jadis exilé de votre vie ... -mais non pas de votre âme. Dites-le ... Dites-moi que vous me pardonnez -cet oubli apparent, imposé par vous, oubli que, cependant, vous me -reprochiez délicieusement tout à l’heure. - -—Moi!...» s’exclama la comtesse, «Moi, vous le reprocher! - -—Mon silence, tout au moins. N’est-ce pas la même chose?» - -Un sourire de volupté insidieuse glissa sur la bouche de Renaud, cette -bouche finement dessinée dans l’ombre caressante de la moustache et -de la barbe encore très brunes. Ses yeux bleu sombre s’emplirent de -passion. Ses gestes rapprochés et tendres ajoutaient à la séduction -de sa voix. L’illusion du passé, le vertige suave, enveloppèrent de -nouveau Gaétane. Pour la seconde fois, cependant, elle se reprit. -L’instinct obscur qui, au fond d’elle-même, se soulevait en défiance -contre cet homme, lui prêta une inspiration soudaine. - -—«Renaud,» dit-elle, «vous dites que vous n’avez jamais cessé de -m’aimer? - -—Je le jure. Même quand j’ai cru y être parvenu. Même quand je me suis -marié. Ah! ce mariage! Dire que je l’ai conclu surtout pour donner un -héritier au nom de Valcor! Le sort s’est vraiment joué de moi!» - -Elle secoua la tête, comme si cette explication du fait accompli -importait peu. - -—«Quelle épreuve vous convaincrait?» demanda Valcor, avec toute -l’ardeur de son amour actuel, dont elle ne doutait plus. - -—«Une seule. - -—Grand Dieu! Dites! - -—Rendez-moi mon anneau. Si vous l’avez gardé toujours, je vous -croirai.» - -M. de Valcor contint le mouvement de surprise et le cri maladroit qui -allaient lui échapper. Gaétane le croirait! Elle le croirait!... -C’est-à-dire—et il le comprit—non pas seulement dans le désir qu’il -avait d’elle aujourd’hui, mais en tout. Cet anneau!... Une vision -brusque, que déjà les lettres trouvées dans le mur avaient fait surgir -en lui, fulgura. Il répondit: - -—«Vous parlez de la bague portée par vous avec une hardiesse si -charmante sous les yeux mêmes de votre mari, qui jamais n’eut l’idée de -vous l’ôter du doigt et de lire l’inscription gravée. Ce gage que vous -m’avez rendu, enclos dans la dernière lettre que vous m’avez écrite?» - -M^{me} de Ferneuse cria faiblement: - -—«Renaud!» avec l’accent éperdu, extasié, dont elle eût accueilli -l’uniquement cher, surgi sous ses yeux de la tombe. Ah! le bien-aimé -seul pouvait savoir ces choses. L’épreuve réussissait! - -Valcor lut sa victoire dans les admirables yeux et sur les lèvres -tremblantes. Il ouvrait les bras. Elle se déroba. - -—«Dites, dites encore,» fit-elle avec une avidité tendre et perspicace -à la fois. «Où est-elle, cette bague? Rappelez-moi les mots que vous y -aviez inscrits.» - -Quelque chose à la fois d’effaré et de résolu passa sur les traits de -Valcor. - -—«Je vous la rendrai, cette bague,» dit-il. - -—«Où est-elle? - -—Je vous la rendrai. - -—Mais quand donc?» demanda Gaétane avec un recul de toute son âme. - -Il ne répondit pas. - -—«Rappelez-moi seulement,» reprit-elle, «les mots que vous y aviez -fait inscrire.» - -M. de Valcor demeura muet. - -—«Vous les avez oubliés?» fit Gaétane, avec un accent plus accusateur -que ne comportait la déception d’amour. - -—«Comme vous doutez de moi!» s’écria-t-il. Et, pour la première fois, -l’intonation sonna fausse, trop emphatique. - -«Si je doute de toi!» se dit-elle, pendant la minute de frémissant -silence qui suivit. «Ah! et de quel doute horrible! Ces traits, qui -sont peut-être les siens ... Cette voix, qui ressemble tant à la -sienne! Ces mains ... Oh! ces mains, qui ont peut-être jadis pressé les -miennes, et qui peut-être aussi ...» Involontairement, elle y porta les -yeux, vers ces mains déliées et nerveuses, sur lesquelles ne restaient -ni trace de caresses ni trace de crime. Des baisers sur elles? Ou du -sang?... Quel sang!... Celui pour lequel, jadis, elle aurait donné tout -le sien. Si cet homme n’était pas l’amant à jamais cher, le véritable -époux de sa jeunesse, le père de son enfant, par quelle œuvre de -meurtre et d’infernale audace avait-il usurpé sur la terre un destin, -un nom, un visage, et jusqu’à des souvenirs, dont son cœur, à elle, ne -pouvait se délier? L’autre, le bien-aimé, qu’avait-il fait de lui?... - -—«Gaétane,» reprenait M. de Valcor avec une douceur infinie, «je -confondrai vos soupçons en vous rendant l’anneau. Si je vous le -restitue, tel que je vous l’ai donné et portant toujours les mots où je -me donnais, moi aussi, et pour jamais à vous ...» - -M^{me} de Ferneuse tressaillit profondément. L’illusion passait sur -elle, comme une vague qui revient. - -—«... Croirez-vous, Gaétane, à l’éternité de mon amour?» - -Elle le regarda en face et répondit: - -—«Soit. J’y croirai. - -—O mon adorée! M’accorderez-vous de nouveau, fût-ce pour une heure, la -félicité d’autrefois?» - -Un tremblement agita M^{me} de Ferneuse. En elle montait comme un -souffle de fatalité, une force superstitieuse et irrésistible. Elle -s’écria, dans une soudaine exaltation: - -—«Oui ... avec ce gage ... le passé ressusciterait! - -—Et nos enfants, Gaétane ... Nos enfants? Micheline ... Hervé ... Leur -refuseriez-vous encore le bonheur? - -—Non, non,» dit-elle, toujours agitée par une émotion souveraine, -par une fièvre à la fois enthousiaste et lucide. «Cet anneau sera la -réponse du Ciel. Vous ne le possédez pas, puisque vous ne l’avez pas -glissé à votre doigt pour venir ici, en cet asile de notre amour, -où vous vouliez réveiller cet amour après tant d’années! Vous ne -pouvez me répéter les mots sacrés qu’il contenait et qui ne se sont -jamais effacés de mon cœur. Eh bien, redites-moi un jour ces mots, -présentez-moi un jour cette bague, et je ne douterai plus ... ni de -vous, ni de votre amour, ni de la naissance mystérieuse de Micheline. -Vous serez de nouveau mon Renaud, le Renaud que je pourrai croire, car -il n’a jamais menti! - -—Merci, Gaétane!» s’écria le marquis de Valcor dans une effusion où -éclata de nouveau une sincérité éblouissante. «Merci! Je posséderai -donc mon rêve, et je n’aurai pas causé le malheur de Micheline. Soyez -bénie! Je sais que rien ne vous ferait manquer à votre parole. Soyez -bénie! Vous aurez l’anneau!» - -Qu’il était séduisant et chaleureux! Comme les vifs ressorts de son -être jouaient aisément, largement, dans le triomphe et la joie! De -nouveau, la forte vibration de la vérité ébranla l’âme de Gaétane. Si -près de croire, et dans un tel désir de confiance, elle s’écria: - -—«Pourquoi donc ne pas me promettre cet anneau pour tout de suite, -pour demain?» - -Lourdement, l’oscillation du doute précipita un poids écrasant au fond -d’elle-même, quand il expliqua: - -—«Mais ... la bague n’est pas à Valcor. Après mon mariage, quand je -suis retourné en Amérique, je l’ai laissée là-bas, en lieu sûr. Je -craignais trop qu’elle ne tombât sous les yeux de Laurence. - -—Ah!» fit M^{me} de Ferneuse d’une voix lointaine et froide, «la bague -est restée en Amérique. - -—Oui. - -—Et ... vous dites: en lieu sûr?» - -Il répéta: - -—«En lieu sûr.» - -Mais comme elle dardait sur lui des yeux d’horreur et d’effroi, elle -vit un sursaut brusque de la mâchoire couper le dernier mot, tandis que -sous cette signification terrible de son regard, qu’elle ne pouvait -atténuer, une fine sueur perlait autour des sourcils mâles et des -paupières soudain battantes. - -Alors, elle prit rapidement congé de lui, partit comme si elle -s’enfuyait. Et elle se répétait, avec d’horribles pensées: «En lieu -sûr ... En lieu sûr ...» Tandis qu’une autre épouvante la prenait, -songeant à sa promesse, et que, peut-être, si elle n’arrivait pas à -l’en empêcher, il lui rapporterait en effet l’anneau de ce «lieu sûr», -et que le gage adoré fermerait sur elle de plus épaisses et abominables -ténèbres. - - - - -XI - -_LE ROMAN DU PRINCE_ - - -SUR le terrain battu du tennis, coupé dans une longue pelouse ombragée, -non loin du château, les pieds agiles, chaussés de peau blanche sur des -semelles plates, s’agitaient au bord des jupes courtes ou des pantalons -de flanelle. Les jeunes hôtes de Valcor s’excitaient à ce jeu propice -au flirt, où les yeux sont moins attentifs aux vives trajectoires de la -balle qu’au caprice mouvant des cœurs au fond des autres yeux. - -Micheline était là, et sa cousine Françoise, et le prince Gilbert. Ce -trio eût suffi à faire vibrer l’air d’inquiétude et d’amour, même si -les autres manieurs de raquette n’avaient pas eu, eux aussi, de la -coquetterie, de la passion, du dépit ou de l’espoir, dans l’animation -de leurs gestes. - -M^{lle} de Valcor remplissait avec grâce son devoir de jeune maîtresse -de maison. Mais son âme n’accompagnait pas l’élan de son corps souple, -suspendue encore tout entière à cette roche ourlée de soleil, au -tournant de laquelle avait disparu hier,—et pour combien de temps!—la -silhouette de cet Hervé, qu’elle aimait. Aussi, le moment arriva où le -jeu lui devint trop pénible à suivre. L’ayant mis en train, et voyant -que ses amis s’amusaient avec la fougue du sang et de la vanité, ivres -de bondir et de plaire, Micheline céda sa raquette et se glissa entre -les arbres. - -Elle avait parcouru deux cents mètres, et tournait dans un labyrinthe -de charmilles, où mourait l’écho des rires, et où elle goûterait -l’illusion d’une solitude absolue, lorsqu’elle entendit un pas -précipité, puis une voix, derrière elle: - -—«Mademoiselle Micheline!» - -Se tournant, elle eut un sursaut, se redressa, l’expression mécontente -et offensée. - -—«Comment, prince? - -—Permettez-moi de vous parler. - -—Non, monsieur. - -—Je vous en prie!... - -—Retournez immédiatement au tennis. Personne ne doit s’apercevoir que -vous avez osé me suivre, ni soupçonner que j’y consente. - -—On ne m’a pas vu quitter le jeu, mademoiselle Micheline. Je me tenais -à l’écart, guettant votre fuite prévue. Vous aviez l’air tellement -distraite! - -—Mes distractions ne vous concernaient en rien, monsieur. Je ne puis -admettre votre façon de me parler.» - -Gairlance lut, sur le visage hautain et charmant, une condamnation -qui dépassait la faute actuelle. Du reste, la franchise de Micheline -éclata aussitôt. Elle interrompit les excuses et les explications qu’il -tentait de présenter. - -—«Prince Gilbert, il ne doit pas y avoir de malentendu entre nous. -Vous me faites la cour. A votre façon, d’ailleurs. Une façon trop -cavalière pour moi. Durant le cotillon, avant-hier soir, vous avez -risqué des phrases qu’il ne m’a pas convenu d’entendre. Mais mon -silence ne vous suffit pas. Je m’explique donc. Vos intentions—que -je ménagerais peut-être davantage si elles étaient plus discrètes—ne -sauraient être agréées ni par moi, ni par mes parents. Je ne serai -jamais votre femme.» - -Gilbert garda le silence et devint très pâle. Son audace fringante, -brusquement, tombait. Il ne s’attendait à rien de si décourageant, de -si net. - -Cette stupeur d’une souffrance réelle, qui le désarmait, apitoya -légèrement M^{lle} de Valcor. Elle ajouta, presque avec douceur: - -—«Nous resterons amis, prince. Retournez au tennis. Et n’essayez plus -jamais de me parler en particulier. - -—Mademoiselle,» s’écria-t-il, la voix rauque d’émotion, «ne me -signifiez pas en une minute une sentence définitive. - -—Une minute!» s’exclama-t-elle, impatiente et cabrée de nouveau. -«C’est beaucoup trop! Ne restez pas une seconde de plus seul avec moi -contre mon gré, monsieur ... - -—Laissez-moi seulement vous dire,» insista-t-il avec précipitation, -«que je n’aurais pas abordé une question aussi grave, si vous aviez -daigné m’entendre.» - -Son obstination fit jaillir un éclair des yeux ardemment sombres de -Micheline. Elle trouvait ceci intolérable,—moins par une préoccupation -positive des commentaires qui, peut-être, s’ébauchaient là-bas, dans -les cervelles malicieuses des joueurs de tennis, que par une farouche -réserve de son cœur passionnément pris. Des paroles d’amour, qui ne -seraient pas d’Hervé, et qu’Hervé ne pouvait lui dire! Tout son être -s’insurgeait dans une pudeur et une douleur. - -Elle allait tourner le dos et s’éloigner de celui qui désobéissait si -incorrectement à son ordre formel, quand, soudain elle se ravisa et -resta. - -Françoise de Plesguen apparaissait à l’angle de la charmille. M^{lle} -de Valcor ne pouvait, à son aspect, s’échapper comme une coupable. Pas -davantage ne pouvait-elle, même d’un mot à voix basse, que sa dignité -retint, prévenir l’imprudent Gilbert. - -Or, celui-ci, voyant s’interrompre son mouvement de retraite, et -croyant avoir trouvé l’argument qui la touchait, s’écria, les mains -jointes: - -—«Si vous connaissiez la violence de mon amour, vous craindriez de le -bafouer par le dédain. Si je dois me résigner, au moins donnez-m’en la -force. Accordez-moi ...» - -L’expression que prenait le visage de Micheline, la sensation -d’une présence derrière lui, suspendirent la phrase. Gairlance fit -volte-face, et resta saisi devant M^{lle} de Plesguen. - -Le fin et blond visage de celle-ci brûlait de rouge aux pommettes, sous -le scintillement des yeux clairs. - -—«Je viens vous prévenir ...» dit Françoise. «On vous voit à travers -les branches. Ne prenez pas vos rendez-vous si près du tennis.» - -Elle tremblait. Ses lèvres, qui n’osaient préciser davantage, -insinuèrent toutes les impertinences dans les syllabes du mot -«rendez-vous.» - -Gilbert essaya de badiner. - -—«Vous êtes donc méchante, mademoiselle Françoise?» - -Mais Micheline venait de comprendre. Elle mit autant de générosité que -de finesse défensive en interprétant: - -—«Pas plus méchante que vous, prince.» Et elle souriait, du haut de sa -pensée tellement détachée, tellement ailleurs! «Vous me tourmentiez un -peu, vous me menaciez presque, il y a un instant. Les sentiments trop -vifs ont de ces tyrannies.» - -Se détournant alors, Micheline partit avec une dignité tranquille. Sa -présence d’esprit devait apprendre à sa cousine qu’elle n’acceptait pas -les hommages de Gilbert, tout en éclairant celui-ci sur un amour qu’il -ne devinait pas. Elle les laissa donc ensemble, souhaitant sincèrement -que la pauvre Françoise profitât de cet instant unique. Pour qu’on ne -les devinât pas seuls, elle se garda bien de rejoindre les joueurs de -tennis. - -M^{lle} de Plesguen demeura près du prince de Villingen, interdite -et rose d’embarras, contente au fond. Mais il regarda cette gentille -silhouette, toute frémissante, avec seulement un peu d’hostilité -pour son intervention. Il n’avait de désir que pour l’autre, qui -s’éloignait. Et une frénésie accroissait son désir: la convoitise -de ce magnifique domaine et de tout l’or que la fille du marquis -représentait. - -—«Vous m’excuserez, mademoiselle Françoise ...» commença-t-il avec le -geste machinal de tirer sa montre. - -—«Attendez!...» murmura-t-elle, perdant la tête, «Ne me quittez pas -ainsi!» - -Les sourcils froncés d’impatience, il demanda froidement: - -—«Vous avez quelque chose à me dire? - -—Oui ... pourquoi m’avez-vous donné à croire?... Pourquoi vous -êtes-vous occupé de moi, si c’est ma cousine que vous aimez? - -—Mademoiselle, vous êtes charmante. Je me fusse conduit comme un -rustre si j’avais négligé de m’en apercevoir et de vous le dire. - -—Moi,» s’écria-t-elle, «je ne supposais pas qu’un galant homme pût -parler de la sorte à une jeune fille, sans une intention ...» - -Il suggéra: - -—«Sérieuse? - -—Oui, sérieuse,» déclara-t-elle, en le regardant bravement dans les -yeux. - -Le bretteur qu’était Gairlance devait goûter la crânerie. Ceci -l’intéressa. Plus il observait la joliesse grêle de Françoise et moins -il se sentait séduit par cette petite. Mais sa franchise lui parut -gentille. La vanité masculine flattée le rendit condescendant. - -—«Mademoiselle,» dit-il avec un retour de sa grâce câline, qui fit -glisser aux veines de Françoise un étourdissant frisson, «je vous -demande pardon si, en voulant amuser votre coquetterie, j’ai effleuré -votre cœur. Vous m’en voyez très confus et très fier. Mais que -voulez-vous? Je ne puis songer à un mariage sentimental. Je suis pauvre -comme un gueux, malgré mon titre de prince, pauvre et gueux comme mon -aïeul, le vainqueur de Villingen, avant que son épée nous eût conquis -la gloire pour toujours et la fortune pour bien peu de temps. - -—Alors,» dit Françoise, «c’est l’héritière de Valcor que vous -recherchez en ma cousine? - -—Votre logique est effrayante, mademoiselle. - -—Et si l’héritière de Valcor, c’était moi? - -—Ah! que vous êtes femme, pour bondir ainsi des plus cruelles réalités -aux plus folles chimères! - -—Chimères ... Peut-être. Je n’en sais rien. Mais il y a quelqu’un qui -sait. Et ce quelqu’un, justement, se dirige par ici. On dirait même -qu’il vient parce qu’il vous a vu.» - -Le prince Gilbert regarda du côté où se fixait l’attention de -Françoise. Vers l’extrémité de l’allée par où s’était retirée -Micheline, s’avançait José Escaldas. Depuis qu’il avait reconnu -Gairlance, il hâtait le pas,—ce qu’avait parfaitement remarqué -la jeune fille. Elle ne s’étonna point qu’ayant découvert leur -tête-à-tête, le Bolivien n’eût pas obéi à la discrétion élémentaire -qui lui indiquait d’en ignorer et de s’éloigner. Ne lui avait-il pas -annoncé un coup de théâtre dont, à présent, elle attendait tout? Car -Gilbert, pour qui son amour grandissait des confidences mêmes qui -eussent dû la décourager, ne demanderait pas sa main sans quelque -intervention miraculeuse. Comme il venait de se montrer sec et -positif, presque cynique! Mais ses yeux chauds et obscurs, le velours -frôleur de sa voix, toute sa personne plus précieuse encore d’être -si égoïste, ensorcelaient Françoise. Et de lui avoir laissé entendre -qu’elle l’aimait, l’attachait plus follement. - -—«Approchez, monsieur Escaldas!» cria-t-elle au nouveau venu. «Si -c’est au prince de Villingen que vous avez affaire, je vous l’abandonne -volontiers. N’avez-vous pas à l’entretenir de choses qui nous -intéressent tous? - -—C’est vrai, mademoiselle. - -—Et quand les connaîtrai-je, moi, ces choses mystérieuses?» -reprit-elle. - -—«Quand votre père, ou quelqu’un d’aussi autorisé, jugeront à propos -de vous les apprendre. - -—Quelqu’un d’aussi autorisé? Qui cela? - -—Un fiancé peut-être,» dit Escaldas, qui jeta du côté de Gairlance un -coup d’œil involontaire. - -Françoise, troublée, n’insista pas. Telle fut même sa hâte de cacher -son émotion et de précipiter l’entretien décisif entre les deux hommes, -qu’elle s’enfuit avec une gaucherie farouche, sur des mots vagues et -balbutiés. - -José Escaldas et le prince Gilbert partirent dans une autre direction, -et marchèrent quelque temps en silence. Comme celui-ci, stupéfait, -voulait poser une question, le Bolivien l’arrêta: - -—«Tout à l’heure. Nous ne serons jamais assez loin du château pour ce -que nous avons à dire.» - -Villingen obéit, intrigué, cherchant vainement un rapport entre les -intempestives déclarations de cette petite Plesguen, et les façons -de conspirateur avec lesquelles s’imposait à lui ce José Escaldas, -personnage inférieur et mal défini, qu’il avait tenu à distance durant -les deux semaines de son séjour à Valcor. - -Son compagnon, enfin, ralentit sa marche. - -—«Monsieur le prince,» commença-t-il obséquieusement, «daignez me -prêter cinq minutes d’attention sans m’interrompre. En cinq minutes je -vous en aurai dit assez pour que vous jugiez de l’intérêt que vous avez -à écouter le reste. - -—Parlez, dit Gairlance. - -—Mais sans que vous cherchiez à m’interrompre,» insista José. «Vous -allez entendre, sur vous-même, ce que vous n’êtes peut-être disposé à -tolérer de la part de personne, encore moins du médiocre hère que je -suis. Ne bondissez pas. Votre patience est indispensable. - -—Parlez,» répéta le prince. - -—«Voici. Vous êtes ruiné. Vous avez des dettes, le goût du plaisir et -l’orgueil de votre nom. Vous voulez épouser mademoiselle de Valcor. -Elle ne vous déplaît pas personnellement, cela est entendu. Vous seriez -difficile. Mais, vous vous passeriez bien de cette belle fille, si elle -n’avait que sa peau blanche et ses yeux noirs. Elle possède un nom qui -vaut mieux que le vôtre, parce qu’il a duré davantage, avec un des plus -beaux châteaux de France, et des millions. Eh bien! moi, José Escaldas, -je viens vous prévenir de ceci: mademoiselle Micheline ne détient tout -cela que par une formidable fraude. Celle qui a droit au nom de Valcor -et au domaine, sinon à tous les millions, c’est Françoise de Plesguen. -J’ai, par devers moi, les preuves de ce que j’avance. Vous auriez -intérêt à l’anéantissement de ces preuves,—et c’est sans doute le -marché que je vous offrirais,—si Micheline consentait à devenir votre -femme. Mais vous savez parfaitement qu’elle n’y consentira jamais. Elle -aime Hervé de Ferneuse, et elle se moque de vous. En revanche vous -connaissez les sentiments de Françoise, la véritable Valcor, fille du -seul et authentique marquis. Ces sentiments, dont vous êtes l’objet, -ne peuvent que s’accroître si vous aidez à lui faire restituer son -patrimoine et son titre. Maintenant trouvez-vous que ma communication -soit dépourvue d’intérêt?» - -Le Bolivien posa la dernière question avec l’assurance d’un homme -qui a «empoigné» son interlocuteur. Ici, point n’était besoin des -réticences et des précautions oratoires employées la veille avec Marc -de Plesguen. Sans avoir même la finesse intuitive de ce demi-primitif -qu’était Escaldas, chacun eût fait la différence entre le petit -seigneur de fraîche date, moderniste avisé, aux jeunes dents aiguës, -à la conscience peu encombrée de scrupules, et le vieux gentilhomme, -délicat au point de prendre en défiance son propre intérêt; celui-ci, -d’ailleurs, proche parent et ami d’enfance du chef de famille qu’on -tenterait de déposséder, et respectueux jusqu’à la superstition du nom -que salirait le scandale. - -Gilbert Gairlance de Villingen, prince d’Empire, ne pouvait être touché -par de semblables considérations. - -—«Vous me racontez-là,» s’écria-t-il, secoué de fièvre, «une histoire -prodigieuse! - -—Elle est vraie. - -—D’où pouvez-vous bien la tenir? - -—De moi-même. C’est ce qui fait ma force. - -—Quel intérêt y cherchez-vous? - -—Un triple intérêt: sécurité, vengeance et argent. - -—Voyons?... - -—Sécurité: parce que celui qui se fait nommer Renaud de Valcor me -soupçonne d’avoir surpris son secret. Et lui, il ne me l’achèterait -pas. Il le supprimerait, en me supprimant. J’en suis certain. - -—Bigre!... Et vengeance ... contre lui?» demanda Gilbert. - -—«Oui, une vieille affaire à liquider. Je vous la dirai. Elle contient -la meilleure de mes preuves. - -—Argent ... Vous en auriez. Ne nous arrêtons pas à ce détail,» fit -l’autre en riant. - -Escaldas le considéra avec une satisfaction étonnée. Il ne s’attendait -pas à susciter tout de suite un tel entrain. Ce jeune homme, qui -piaffait déjà, prêt à partir au galop dans l’aventure, le changeait -agréablement des nobles indignations du vieux Plesguen. Mais c’était -une surprise. - -—«Ah!» dit Gairlance, qui comprit son regard. «Vous remarquez que ça -ne traîne pas avec moi. C’est que j’ai le sang de mon grand-père dans -les veines. La lutte, la conquête, un peu de pillage même, ça me va. Si -la chose inouïe que vous me révélez est exacte, je prévois une bataille -acharnée, des ruses, des hasards, des coups de force extraordinaires. -Ça n’ira pas tout seul. Tant mieux! Mais, sapristi! je ne m’y -engagerai pas en aveugle. Il me faut être d’abord convaincu, songez-y, -mon bonhomme! - -—Vous le serez. - -—Je ne demande pas mieux. Ah! nom d’un chien, le sacré chambardement -que ça ferait tout de même!» - -Escaldas, sur son masque sournois et grave, laissa paraître une gaieté -qui ressemblait à une grimace. - -—«Vous êtes rigolo, mon prince,» observa-t-il, soudainement familier. -«On dirait d’un gosse à qui je proposerais une farce épatante. - -—Non, non, mon brave,» dit l’autre, offusqué. «N’oublions pas nos -distances. Je veux bien frapper d’estoc et de taille, si l’on me prouve -que je suis en face d’un bandit, et d’un bandit qui serait fichtrement -habile et redoutable. Mais vous jouez un autre rôle. Si ce rôle est -nécessaire, il n’est pas propre. Nous ne faisons pas la même besogne. -Allez-y maintenant de vos preuves.» - -La face maigre et bistrée d’Escaldas, durcie encore par une barbe -trop noire où couraient des fils trop blancs, revint à son expression -cauteleuse. - -—«Mes preuves,» reprit-il d’un ton rogue. «Je vous dirai en quoi elles -consistent. Quant à vous les mettre entre les mains ... - -—Soit,» riposta Gilbert, nerveux et méprisant. «Vous ferez votre -marché. Maintenant, je vous écoute. Car vous ne m’avez encore rien dit. -Le marquis de Valcor aurait, d’après vous, usurpé son titre? - -—Mieux que cela. Il se serait substitué au titulaire, qu’il aurait -fait disparaître. - -—Diable! On n’escamote pas un homme ainsi qu’une muscade. - -—Oh! si ... Dans certaines régions sans police et sans lois.» - -José exposa son hypothèse. Un aventurier, ressemblant à Renaud de -Valcor, et s’étant peut-être étudié à lui ressembler en tout, au cours -d’aventures communes, serait revenu en se donnant pour lui, après un -intervalle de huit années, suffisant à rendre les mémoires incertaines. -D’ailleurs, le marquis n’avait pas de famille, sauf l’inoffensif Marc -de Plesguen, facile à leurrer. Et son sosie avait trouvé moyen de ne -reparaître que plus tard encore dans son pays d’origine, après un -mariage accompli à Paris et qui l’alliait à de très anciennes maisons -de l’aristocratie française. Allez donc soupçonner ou attaquer une -situation pareille! Et l’argent, l’argent souverain que cet homme -tirait à flots de ses plantations américaines de caoutchouc, quel -rempart! - -—«Mais les plantations seraient son œuvre, à lui, au vivant? son bien, -à lui?» interrogea Gairlance. - -—«Faudrait voir,» dit vulgairement Escaldas. «D’après mes données, -l’établissement aurait été fondé par le premier explorateur, le vrai, -celui qui a couru les dangers, concilié les populations, obtenu les -concessions de début. Toute cette Valcorie, ruisselante de caoutchouc -et d’or, ne resterait pas intacte à l’imposteur ni à ses héritiers. Et -les restitutions, les dommages-intérêts qu’il devrait à Plesguen?... -Soyez sûr que la belle Micheline ne garderait pas la plus grosse part. - -—En tout cas, elle n’aurait ni le nom ni cet admirable domaine,» -appuya Gairlance. «Et que serait-elle? Fille d’un misérable, d’un -condamné sûrement, d’un forçat sans doute ... Que demeurerait-il de sa -fierté?» - -Une rancune d’amoureux éconduit sonna durement dans la voix, si -moelleuse d’habitude, et qui se fit rauque. Gilbert ajouta: - -—«Vos preuves? - -—J’en ai trois,» dit Escaldas. «Elles suffisent pour une dénonciation -au Parquet. - -—Après plus de vingt ans!» s’exclama le prince, en hochant la tête. - -—«Il n’y a pas prescription pour un crime pareil. A supposer que -l’homme échappe à la poursuite pour assassinat,—l’escroquerie, le faux -état civil, la substitution de personne, continuant chaque jour avec -tous leurs effets, tombent sous le coup de la loi. Et les héritiers -lésés n’ont pas de limite de temps pour faire valoir leurs droits. - -—Parbleu, je m’en doute bien. Mais, après tant d’années, durant -lesquelles un homme a été pris pour un autre, il faut des indices -rudement solides pour établir judiciairement les faits. Pensez à -tous les témoins qui se lèveront en sa faveur. Tous ces cerveaux -dans lesquels ne s’est jamais glissée l’ombre d’un soupçon! Tous ces -yeux habitués, suggestionnés! Toute cette population accoutumée à sa -personne autant qu’à ses bienfaits! - -—Laissez donc, prince. Ils se transformeront en loups pour le dévorer, -ce grand seigneur, si on le leur jette, nu et avili, en pâture. - -—Mais Marc de Plesguen? Tout dépend de lui. Nul n’a qualité, hors lui, -pour se porter partie civile. L’avez-vous sondé? - -—Oui. - -—Que dit-il? - -—Ah! c’est le chiendent. Il reconnaîtrait son cousin dans un -épouvantail à moineaux plutôt que de se supposer lui-même envieux -de l’héritage. Comprenez-vous ce genre de folie? L’immensité de son -intérêt fait qu’il ne veut rien savoir. - -—Alors, n’en parlons plus,» dit Gairlance. «Du moment que celui-là -déclare que Valcor est le vrai Valcor ... - -—Ah!» s’écria Escaldas, «c’est là que je vous attends. Et sa fille? Il -y a sa fille! Elle vous aime. Donc vous pouvez tout sur elle. Et vous -savez bien qu’elle peut tout sur son père.» - -Le prince regarda le métis avec un peu plus de considération. José -pouvait être un bien méprisable individu, ce n’était pas un imbécile. - -Le Bolivien continuait: - -—«Déclarez-lui qu’elle sera votre femme si son père intente le procès -et le gagne. Je vous réponds qu’elle le fera marcher. - -—Il ne me reste donc,» dit Gairlance, «qu’à savoir sur quelles bases -on pourrait ouvrir l’affaire. - -—Voici,» dit Escaldas. - - - - -XII - -_UNE PISTE DANS LES TÉNÈBRES_ - - -«QUAND je connus Renaud de Valcor, vers 1880,» commença lentement le -métis, «il était déjà propriétaire d’immenses territoires sur les bords -du Madre de Dios. Cette rivière se jette dans le Béni, sous-affluent -de l’Amazone, à peu près à la frontière de la Bolivie, là où cette -république touche au Brésil. On n’a pu encore délimiter politiquement -ces deux Etats, dans une région couverte de forêts inextricables, et -moins connue encore que le centre de l’Afrique. - -«Valcor fut le premier explorateur qui, dans une pirogue de sauvages, -et se fiant aux merveilleux rameurs que sont les Indiens Mojos, osa -descendre le Madre de Dios et en reconnut le cours tout entier, -jusqu’à la cataracte après laquelle il tombe dans le Béni. Cette -rivière s’enfonce en pleine Selve amazonienne. Et la Selve, vous -le savez, prince,—la «Selva» des Espagnols,—n’est qu’un seul -impénétrable fourré qui couvre sept millions de kilomètres carrés, -une surface plus vaste que l’Europe. La civilisation n’a pas encore -entamé cette gigantesque forêt vierge, dont la végétation, entretenue -par une chaleur humide, contraire au tempérament de la race blanche, -est enchevêtrée si formidablement sur le sol que les grands fauves -eux-mêmes n’y peuvent vivre. Les singes seulement et de petits -quadrupèdes, tels que les pécaris, peuvent y circuler, avec les -oiseaux. Ah! par exemple, les oiseaux, ils sont là chez eux. Les -plus nombreuses et les plus splendides variétés du monde. Mais il ne -s’agit pas d’histoire naturelle. Il faut seulement, pour comprendre la -situation, que vous connaissiez les choses dans leurs grandes lignes. - -«Donc, cette forêt du bassin de l’Amazone est et restera encore -longtemps le dernier refuge de l’humanité sauvage. Car il y a là -dedans des tribus indiennes. Où les bêtes sont mal à l’aise, l’homme -trouve moyen de vivre. Les cours d’eau sans nombre sillonnant la Selve -sont ses chemins. Il les descend et les remonte, sur une pirogue ou -un radeau, malgré les chutes et les rapides, avec une incomparable -adresse. Le long de leurs bords, il trouve d’étroites clairières, -formées par leurs alluvions, pour y bâtir sa hutte. Quelquefois même, -il la suspend par des pilotis au-dessus de leurs flots, surtout lorsque -ceux-ci s’épanchent en calmes nappes lacustres. Les poissons dont ils -abondent lui fournissent sa nourriture. Et, tout autour, l’étouffante -forêt, maternelle à l’être primitif, lui offre des ressources. Sa -cabane, il la construit avec des branchages cimentés de mousse. Son -bateau, c’est un tronc d’arbre creusé. Son vêtement,—quand il en -porte,—c’est une écorce fibreuse, espèce de papyrus, qu’il pétrit en -mince enveloppe, et endosse telle quelle, avec un trou pour la tête -et deux autres pour les bras. Son pain, c’est la graine du quinoa, -le fruit du jaquier. Son plat de résistance, un oiseau tué à coup de -flèche. Son remède, l’écorce du chinchona, qui guérit les fièvres. Son -aliment magique, la coca, qui endort la faim, décuple les forces et -éteint la souffrance. Sa parure, les baies éclatantes des taillis, ou -les plumes, plus diaprées que des gemmes, qui palpitent aux millions -d’ailes, dans la voûte infinie des feuillages. - -«Dans ce domaine, si dangereux aux blancs par le climat plus que par -l’hostilité de populations assez inoffensives, Renaud de Valcor s’était -aventuré par curiosité scientifique. Il y resta par intérêt. - -«Vous savez quelle source de richesse existe dans ces forêts -tropicales: le caoutchouc, aussi nécessaire que la houille à notre -industrie moderne. Il y a deux façons de l’exploiter, suivant l’espèce -de l’arbre et les usages de la région. Le système le plus barbare, -mais le plus usité, est de saigner la plante à mort. On recueille d’un -coup les quatorze à quinze kilogrammes de suc qu’elle contient. Elle -sèche ensuite. Les vers se mettent dans sa plaie. Elle est perdue. Il -faut quinze ans pour qu’un de ses rejetons la remplace. Les Boliviens -n’ont pas une autre manière d’agir. Leurs _caucheros_ battent les -forêts, aussi loin qu’ils peuvent s’enfoncer, à la recherche d’arbres -neufs, qu’ils vident et exterminent. Au Brésil, au contraire, les -_seryngueiros_, avec un procédé plus lent, et en traitant une espèce un -peu différente, travaillent sur place, mettant jusqu’à vingt années à -l’épuisement de chaque tronc. - -«Quand j’entendis parler du marquis de Valcor, et que j’eus l’idée de -le rejoindre, il s’en tenait encore à la pratique bolivienne. Déjà -il possédait un établissement tout monté, sur la rive du Madre de -Dios, très avant dans la forêt vierge. Mais cet établissement n’était -qu’une sorte de quartier général, où, de toutes parts, les Indiens lui -apportaient des récoltes de caoutchouc. Il leur offrait en paiement des -objets qui leur semblaient de valeur fabuleuse: armes, vêtements et -parures de pacotille, qu’il faisait venir de La Paz ou de Santa-Cruz. -C’est ainsi que j’entrai en rapport avec lui. Je tentais d’aller lui -vendre un assortiment de quincaillerie, de verroteries, d’objets de -première nécessité. Le peu que je possédais y passa. J’étais au moment -de la vie où l’on joue son avenir sur un coup de dé. Et je ne craignais -pas grand’chose, ni des naturels ni du climat, car j’ai du sang d’Inca -dans les veines ...» - -Ici, José Escaldas ouvrit une parenthèse: - -—«Les Incas,» expliqua-t-il, «c’est la dynastie souveraine des anciens -Péruviens, la race divine, quelque chose comme les Brahmes de l’Inde.» - -Et, Gilbert ne paraissant pas suffisamment impressionné: - -—«C’est,» ajouta le métis, «une aristocratie telle que sera, par -exemple, votre noblesse impériale, quand elle aura duré mille ans.» - -Le prince de Villingen ne put s’empêcher de sourire. - -—«Allons,» observa-t-il, «les Incas étaient gens d’esprit. Continuez -votre récit, noble étranger.» - -Le métis reprit: - -—«Les populations sauvages de la forêt ne m’intimidaient guère. Nous -autres Boliviens, généralement élevés par des nourrices indigènes, nous -parlons, dès l’enfance, l’aymara et le quichua, les deux principaux -dialectes, clefs de tous les autres, et nous sommes familiers avec -les superstitions indiennes. Je me lançai donc, à travers la Selve, -à la recherche de cette Valcorie, dont on commençait à parler, bien -qu’elle ne fût pas encore très supérieure comme installation à un -village de Chunchos. Dès que je me trouvai en présence du marquis, je -compris l’intérêt que j’avais à m’attacher à cet homme, et lui-même -vit le parti qu’il pouvait tirer de moi. Ma connaissance des dialectes -indigènes allait lui devenir indispensable. Auprès de lui, je pourrais -gagner ma vie, peut-être même faire ma fortune. Tout de suite, je fus -enthousiasmé par ses projets. Voici ce qu’il comptait faire, et ce -qu’il a exécuté depuis d’une façon si grandiose. Des deux procédés que -je vous ai indiqués pour extraire le caoutchouc, le premier, qui saigne -l’arbre à mort, est le plus profitable. C’est le plus facile aussi. -Point n’est besoin d’une culture spéciale. D’ailleurs, c’est celui qui -convient au _syphocampylus_, l’espèce répandue si abondamment dans la -Selve amazonienne. Valcor avait résolu de ramener à une exploitation -fixe cette exploitation nomade. Défrichant peu à peu la forêt, il -faisait apporter et planter sur l’espace conquis les rejetons des -arbres épuisés. Ces rejetons devaient mettre quinze ans à offrir une -autre récolte. Mais, avec le temps, avec l’immensité des territoires -dont on dispose dans un pays où le sol est à qui le prend, il comptait -arriver à établir quinze régions graduées, dont une, annuellement, -serait toujours prête à verser des flots de caoutchouc hors de ses -arbres développés à point. Comprenez-vous, prince? - -—Parfaitement. Mais cela représentait des milliers et des milliers -d’arbres à planter, des milliers d’hectares à défricher, avant de ... - -—Pas tant que cela. Car ne suffisait-il pas de délimiter dans la -forêt les zones qu’on n’exploiterait que de quinze ans en quinze -ans. Telle quelle, la nature pouvait être soumise à ce système. La -transplantation, l’aménagement des pépinières devaient se faire peu -à peu, préparant un avenir de richesses régulières et prodigieuses, -et, en attendant, les profondeurs vierges de la Selve offraient leurs -trésors épargnés depuis le commencement des âges. - -—Diable!» cria Gairlance, ébloui. «Je ne m’étonne pas que cet homme -soit archi-millionnaire. Mais à qui remonte l’idée et l’initiative du -début? A celui-ci, ou à ... l’autre ... le fantôme auquel vous m’avez -presque fait croire? - -—Ce serait à l’autre. Et j’en ai une preuve écrite, matérielle, -palpable. C’est une de mes trois bases. - -—Dites. - -—Laissez-moi d’abord vous exposer la première, celle qui m’a mis sur -la voie. - -—Soit. Mais maintenant il me les faut. J’en sais assez quant au reste.» - -Le Bolivien garda un instant le silence, comme pour préciser ses -souvenirs. Puis il reprit: - -—«C’est une femme, une Indienne, qui me donna mes premiers soupçons. -Il y a deux ans, Valcor me fit retourner là-bas, en Amérique, pour -surveiller une direction dont il se méfiait, et pour lui rendre compte -de l’état des choses. Depuis longtemps, je restais près de lui, en -Europe, ayant, par une paresse et un goût de la vie facile que je -confesse, préféré devenir son parasite dans cette France délicieuse, -que trimer dans mon chien de pays, pour son compte. Valcor est -généreux. Il n’y regardait pas. Puis il avait une dette à me payer, une -rancune que je lui conservais, et qui lui laissait de l’inquiétude. Ce -fut l’origine de tout. Voici d’où datait cette rancune. - -«J’étais un jeune gars, au sang de feu, lorsque, sur le bruit des -entreprises civilisatrices d’un marquis français, je m’enfonçai, comme -je vous l’ai dit, en pleine Selve, pour lui offrir mes services. Dans -un des villages indiens que je traversai, je rencontrai une petite -créature adorable, dont la vue me toucha de ce qu’on nomme le coup -de foudre, et qui m’inspira la seule passion violente et inoubliable -de ma vie. C’était une jeune Indienne de la tribu des Chiquitos. Ces -gens-là sont d’aimables sauvages, d’une gaieté proverbiale et très -hospitaliers. Ils firent danser pour moi leurs vierges, au son d’une -flûte de roseau, dont ils tirent des mélodies fort suggestives. L’une -des danseuses, Vamahiré, était d’une grâce telle, et si jolie, qu’elle -eût fait tourner les têtes les plus civilisées, les plus blasées même, -en n’importe quel lieu du monde. Figurez-vous une statuette de bronze -rougeâtre, aux formes délicates et pures, avec un visage malicieux et -doux, et des yeux noirs dont les regards brûlaient comme des braises. -Je l’achetai à ses parents pour un peu de sucre, un peigne de corne -et un fichu de soie à franges. Elle me suivit joyeusement, avec, sur -ses lèvres un peu épaisses, mais si savoureuses, le sourire éternel -de sa race. Cette fille-là, prince, m’incendia les moelles. C’était à -croire aux philtres et aux sorts. D’y penser seulement, quand j’étais -loin, me faisait l’effet d’un mirage d’eau sur un fiévreux. La soif -d’elle me dévorait sans cesse. Eh bien, cette Vamahiré que j’aimais -avec une passion si aiguë, le marquis de Valcor me la prit. Il était -beau, il était le maître. Elle le préféra à moi, cela ne fait pas -de doute. Mais, pour ces créatures dociles que sont les Indiennes, -l’inconstance ne ressort guère de leur initiative. En mon absence, il -lui fit croire qu’il m’avait acheté mes droits sur elle. Jamais je ne -fus près d’un meurtre comme alors. Mais j’étais sûr d’expirer dans -les pires tortures si je m’offrais le plaisir de la vengeance. Valcor -était, pour les Indiens qu’il charmait, un dieu sur la terre. Ces -êtres fanatisés eussent inventé quelque lent et effroyable supplice -pour me faire expier sa mort. Je reculai. Ma rancune contenue me resta -au fond de l’âme. Elle ne s’est jamais éteinte. Encore aujourd’hui, -je ne puis me rappeler sans grincer les dents ce que j’éprouvais à me -représenter Vamahiré dans les bras de cet homme. Je me le représentais -à toute heure. Depuis qu’il avait emmené la jeune fille dans le -quartier des cases plus luxueuses, entourées de palissades, et gardées -par des guerriers quichuas, où résidait son sérail, je ne pensais -qu’à ma jalousie. Si atroce qu’elle fût, je la regrettai, cependant, -cette jalousie, quand j’appris un jour, par hasard, que Vamahiré ne se -trouvait plus dans les demeures du Français, de celui que les indigènes -appelaient «le Grand-Chef», ou «l’Œil-du-Ciel», à cause du bleu intense -de ses prunelles, nuance tellement étrange pour ces êtres, qui ont -l’iris des yeux aussi noir que la pupille. Vamahiré avait disparu. -Valcor l’avait-il tuée? L’avait-il envoyée dans les profondeurs de la -Selve, vers ce village lointain, d’où je l’avais emmenée?... Je ne pus -le savoir. Je le soupçonnai d’avoir supprimé tout à fait la pauvre -fille, s’étant lassé d’elle, et ne voulant pas cependant me la voir -posséder de nouveau. Certainement je l’aurais reprise. Je n’y aurais -pas mis de fierté. J’avais d’elle un désir inextinguible, plus fort -que l’orgueil, plus fort que tout. Je souffris davantage de la croire -morte que de la savoir à un autre. Mais enfin, tout s’use, ou du moins -s’atténue, même les sentiments les plus vifs. Ma peine d’amour se -calma peu à peu sans que j’aie un instant cessé de haïr Valcor, et de -souhaiter une occasion de lui rendre autant de mal qu’il m’en avait -fait. - -«Maintenant, prince, que vous savez ces choses, vous comprendrez avec -quelle émotion singulière et quelle stupeur je retrouvai, après une -quinzaine d’années peut-être, cette Vamahiré, qu’on m’avait ravie, et -que je supposais morte. Que Valcor l’eût tuée, je n’en doutais guère. -Là-bas, dans la Selve, une vie humaine, et surtout une vie sauvage, -cela n’a pas d’importance. Quelle justice en demanderait compte? Cet -homme exerçait une puissance souveraine sur une région immense, et sur -des centaines d’êtres, qui le considéraient comme doué de facultés -surnaturelles. Ainsi que tous les despotes, il n’était pas sans abuser -de son pouvoir. Cruel, non. Mais ne souffrant nul obstacle. J’en avais -assez vu pour le croire capable d’une fantaisie féroce. La disparition -subite de Vamahiré m’avait laissé l’impression angoissante de quelque -tragique mystère. Et voici qu’à mon dernier voyage là-bas, il y a -deux ans, je la retrouvai. Ce fut elle qui me reconnut. Car elle -était bien changée, la pauvre créature. Promptement flétrie, comme -toutes celles de sa race, à peine conservait-elle quelques vagues -traces de l’ancien charme, assez pour que ma mémoire évoquât sa grâce -première. Son aspect désillusionnant ne réveilla pas mon amour, mais -ses paroles m’emplirent d’étonnement et de curiosité. D’abord, elle -exprima une peur folle que ma présence n’annonçât le retour de Valcor. -L’«Œil-du-Ciel», s’il la découvrait, ne la laisserait pas en vie. Mais -pourquoi? D’où venait cette frayeur si tenace? C’était donc vrai que le -Grand-Chef avait voulu sa mort? Comment n’avait-il pas accompli son -dessein? Et comment, puisqu’elle avait échappé, pouvait-elle craindre -aujourd’hui quelque violence de sa part?—«L’amour et la jalousie ne -durent pas toujours dans le cœur des blancs, pauvre fille à la peau de -cuivre et aux yeux noirs comme le fruit de la ronce,» lui dis-je.—«Ce -n’est ni l’amour ni la jalousie qui armerait la main du Manitou au -regard d’azur,» me répondit-elle avec un air furtif et tremblant. Je -ne lui arrachai pas facilement son secret. Mais elle m’avait aimé. Le -prestige du souvenir s’unit à la soumission de sa nature. D’ailleurs -n’avait-elle pas l’assurance que le maître redouté était loin, qu’il -ne songeait pas à revenir? Puis, malgré son teint d’acajou, elle était -fille d’Ève. Le désir de parler la mordit. Voici ce qu’elle me raconta. -Voici la révélation qui m’inspira le premier doute sur la personnalité -de l’homme dont je mangeais le pain, et que je haïssais. - -«Au temps où Valcor goûtait à pleines lèvres sa beauté fraîche et -sauvage, dont le regret m’avait fait haleter en une fièvre affreuse, -Vamahiré avait remarqué chez son amant une particularité singulière. -Jamais, fût-ce aux heures brûlantes des nuits tropicales, et dans -l’abandon des plus libres ivresses, il ne découvrit devant elle -le haut de son bras gauche, du coude à l’épaule. Le biceps, dont -Vamahiré ignorait le nom, mais qu’elle m’indiqua sur son propre -bras, restait toujours enveloppé, chez Renaud, par une bande taillée -dans cette écorce, plus souple que du cuir, dont les Indiens se font -des vêtements. Une forte agrafe la tenait serrée. Le Grand-Chef -interdisait à sa maîtresse, même dans leurs jeux les plus tendres, de -toucher à cette singulière parure. Et même un jour, comme elle faisait -mine de la détacher par espièglerie, il était entré dans une effroyable -colère, et lui avait déclaré qu’à l’instant où elle aurait vu son bras -nu, elle mourrait. - -—C’est la fable de Psyché,» interrompit le prince de Villingen. - -José Escaldas ignorait la fable de Psyché. Il leva des yeux surpris. - -—«Allez toujours,» dit l’autre. «Vous m’intéressez prodigieusement. - -—Il arriva,» reprit le Bolivien, «qu’un matin, tandis que -l’«Œil-du-ciel» dormait encore, Vamahiré se réveilla et vit que la -bande d’écorce avait glissé. Le bras gauche du maître était découvert. -Elle contempla ce bras avec un mélange d’épouvante respectueuse et de -légitime curiosité. - -—Elle était bien capable d’avoir défait l’agrafe elle-même, votre -petite sauvagesse,» observa Gilbert en riant. «Lorsqu’on avertit une -femme qu’on la tuerait plutôt que de lui montrer quelque chose, ça lui -donne une furieuse envie de regarder. - -—C’est possible,» fit Escaldas. - -—«Et qu’y avait-il, sur ce bras si pudibond? - -—Ce qui doit y être toujours, assurément, ce qui reste de façon -indélébile, ce qui attestera un jour la fraude gigantesque du -soi-disant marquis de Valcor: un tatouage. - -—Vraiment? - -—Oui ... Comprenez-vous?... Un tatouage ... Ma petite Indienne n’a pas -pu s’y tromper. On pratique trop, chez les Peaux-Rouges, et même chez -les peaux de bronze ou de safran qui pullulent dans l’Amérique du Sud, -ce genre d’inscription sur chair humaine. On le pratique aussi chez -les marins des côtes françaises, et, à la rigueur, chez les ouvriers -de vos ports. Mais je n’ai pas ouï dire que ce fût en usage dans votre -aristocratie, et que les marquis de vieille souche portassent des -emblèmes incrustés sur le biceps. Qu’en pensez-vous? - -—Mon Dieu ...» commença Gairlance. Il hésita, un peu désappointé.—«Ce -marquis Renaud de Valcor,» poursuivit-il, «qui, à vingt ans, partait -à la recherche d’aventures extraordinaires dans des pays dangereux, -n’était pas un noble comme les autres, un de ces dégénérés de l’Ancien -Régime, qui n’ont plus qu’un pâle filet de sang dans les veines. Ce -n’était pas un muscadin ni un courtisan, mais un rude lapin et un -fameux original. N’aurait-il pas pu se faire tatouer, ne fût-ce qu’à -titre d’expérience, si le caprice lui en était venu? - -—Pourquoi s’en serait-il caché?» demanda le Bolivien. «Pourquoi -aurait-il résolu la mort de celle qui avait vu?... Une femme qu’il -aimait cependant,—pour laquelle il avait du goût, tout au moins? - -—Il a donc réellement voulu sa mort? - -—Parbleu!... Elle le prévoyait si bien qu’elle essaya de replacer le -brassard d’écorce avant que le maître ouvrît les yeux. Mais malgré -toutes ses précautions, elle le réveilla. Pauvre créature! Elle crut -bien sa dernière heure arrivée. Son cher «Œil-du-Ciel» saisit un -revolver pour lui casser la tête. Toutefois, se ravisant,—peut-être -par une pitié immédiate, peut-être pour ne pas voir son agonie, pour -ne pas verser le sang,—il se décida à la piquer délicatement avec une -pointe de flèche trempée dans un de ces poisons que fabriquent les -indigènes et qui ne pardonnent pas. Puis il la fit emporter secrètement -par deux Indiens, des Chiquitos, comme elle, qui devaient rejoindre -leur tribu et ne jamais revenir, sous peine d’être pendus. Il leur -assura qu’elle était malade, et qu’il s’en débarrassait pour le cas où, -Vamahiré guérissant, la mort, frustrée de cette proie, eût une velléité -de le choisir. Valcor spéculait sur une superstition de ces barbares. -Il savait que les deux Chiquitos n’auraient rien de plus pressé que -d’achever leur compagne,—si elle faisait mine d’en réchapper,—afin de -ne pas expirer à sa place. Il était sûr que ces hommes n’auraient garde -de reparaître et d’ébruiter la chose, car on ne lui désobéissait jamais -impunément. Mais Vamahiré ne mourut pas, sans doute parce que le poison -était éventé. Et ses conducteurs ne la tuèrent pas, parce que les ruses -des femmes sont de toutes les heures et de toutes les races. Celle-ci -leur déclara, en sortant d’une syncope occasionnée par la frayeur, -qu’elle se portait parfaitement bien, mais qu’elle avait simulé une -maladie pour ne plus partager la couche du Grand-Chef.—«L’amour des -blancs consume comme le feu,» leur déclara-t-elle, «tandis que celui -des guerriers chiquitos est doux comme le frémissement du papillon -sur une fleur de _haïri_» (un ébénier d’Amérique). Je suppose que mes -gaillards préférèrent, au lieu d’immoler cette jeune beauté, lui -prouver qu’elle avait raison.» - -Gairlance réfléchissait. - -—«Je commence à être de votre avis. Plus j’y pense, plus je soupçonne, -dans ce mystérieux tatouage, quelque indice terriblement gênant pour le -marquis de Valcor. Un signe d’identité ... Diable!... Mais en ce cas -...» - -Il regarda José. - -—«Quoi donc?» interrogea celui-ci. - -—«Pourtant,» s’écria le prince, «il y a là quelque chose d’impossible. -Votre sauvagesse, soit! Le brassard d’écorce, passe encore!... Ça va -bien dans la forêt vierge. Mais il a une femme, le marquis. Il a des -valets de chambre ... - -—Pardon, un seul. Toujours le même. Vous avez vu ce Firmin, dont les -cheveux blanchissent. Depuis vingt ans, nul autre n’a vaqué au service -intime de Valcor. - -—Bon!... Mais porte-t-il toujours un brassard ... en écorce ou toute -autre substance?... C’est une plaisanterie!... Si le marquis était -tatoué sur le bras gauche, on le saurait. - -—Qui?... Sa femme?... Elle l’aimait, en l’épousant. Que ne fait-on pas -accepter à une jeune fille ignorante? Il a pu tout lui imposer, même -le secret. Firmin? Sait-on à quel prix est payé son silence?... Nous -arriverons pourtant à le faire parler, celui-là. - -—Mais,» dit Gairlance, «votre Indienne vous a-t-elle décrit ce -tatouage? Avez-vous la moindre idée de ce qu’il représente? - -—Oui, j’en ai une idée, dégagée avec une peine incroyable des -explications de Vamahiré. La figure principale, cependant, demeurait -très nette en sa mémoire: c’est un oiseau, aux ailes ouvertes, au corps -effilé ... - -—Une hirondelle ...» murmura le prince en hochant la tête. - -—«De part et d’autre de cet emblème, deux dessins plus petits: l’un, -figurant—d’après Vamahiré—deux moitiés de lune posées côte à côte sur -une flèche, et le second, un baiser. - -—Comment, un baiser?...» - -Le Bolivien eut un rire silencieux. - -—«Voilà. Les Chiquitos et les Quichuas ont une sorte d’écriture. Elle -consiste en des nœuds différemment disposés le long de cordelettes: -c’est leur agenda, leur bibliothèque, ces cordelettes à nœuds, appelées -_quipos_. Eh bien, Valcor porterait sur le bras le signe qu’un Indien -formerait avec un _quipo_ ou une liane pour exprimer un baiser. - -—Alors,» s’écria Gilbert, «votre système s’effondre. Le tatouage n’est -pas quelque marque inscrite, en France, sur le bras d’un rustre assez -malin pour jouer ensuite les marquis à s’y méprendre. Ce sont des -emblèmes empruntés aux sauvages et adoptés par un aventurier de haute -race, dans un caprice romanesque. Un oiseau, la lune sur une flèche, -une liane parlante ... Souvenirs de forêt vierge, qui ne sauraient -déceler une origine européenne et populaire. - -—Pas du tout!» répliqua vivement Escaldas. «Je vous donne les -indications de Vamahiré. Je ne vous dis pas qu’elles soient exactes. -Elle désignait, par des images à elle familières, d’autres images -n’ayant peut-être avec celles-ci que des analogies lointaines. Des -signes examinés par elle dans un court instant plein d’épouvante, et -remémorés quinze ans après. Songez donc!» - -Le Bolivien s’arrêta. Gilbert et lui n’avaient pas cessé de marcher -depuis le commencement de leur entretien. Ils se trouvaient à l’une des -extrémités du domaine de Valcor, sur un chemin sableux, entre un bois -et une prairie où paissaient des vaches. - -A leurs pieds, sur la poussière blanche, Escaldas se mit à tracer, du -bout de sa canne, un dessin bizarre. - -—«Voilà ce que je reconstitue,» dit-il. - -Puis, il ajouta: - -—«Vous-même, tout à l’heure, vous songiez à une hirondelle? Ce n’est -pas un oiseau des forêts d’Amérique, l’hirondelle. C’est pourtant celui -que j’ai représenté à Vamahiré. Elle l’a reconnu. Ce que je dessine -là, je l’ai trouvé devant elle, d’après sa description. Elle en a crié -d’étonnement.» - -Gilbert se pencha. - -—«On dirait un _B_ majuscule,» observa-t-il en désignant les deux -moitiés de lune posées sur une flèche. - -Le Bolivien sursauta. Ses yeux s’élargirent. - -—«Une lettre!» s’exclama-t-il. «Une lettre de l’alphabet!... Dire -que je n’avais jamais pensé à cela! Mais alors, l’autre aussi ... La -cordelette tordue et nouée, c’est peut-être une initiale. - -—Moins distincte, en tous cas,» dit Gilbert, après un attentif examen. - -—«Si peu distincts que soient ces hiéroglyphes, je voudrais bien voir -la tête que ferait le marquis de Valcor si je lui mettais brusquement -sous les yeux un papier que j’aurais illustré de la sorte. - -—L’épreuve serait curieuse. Pourquoi ne pas la tenter?» demanda le -prince. - -—«Oh!» s’écria le Bolivien avec un geste d’effroi. «Pas si vite!... -Je me rappelle trop le sort de ma pauvre petite Vamahiré. Je n’y -échapperais pas, moi. L’«Œil-du-Ciel» a dû rapporter des poisons qui ne -s’éventent pas et qui rendent mortelle une piqûre d’aiguille. - -—Passons donc à vos autres preuves,» dit Gairlance, en effaçant sous -sa semelle les compromettantes figures. - -—«Elles sont moins romanesques, mais n’offrent pas un intérêt -inférieur,» fit le Bolivien, tandis que tous deux reprenaient leur -marche. «Je possède une lettre, vous entendez bien, prince, une -lettre, vieille de vingt-trois ans, et écrite par le marquis Renaud de -Valcor.... - -—Le vrai? - -—Oh! le vrai, l’authentique ... Où il parle de celui-ci. - -—Est-ce possible? - -—Cette lettre m’a été confiée par un banquier de La Paz, lorsque, -il y a deux ans, j’ai commencé là-bas une sourde enquête, après -les révélations de Vamahiré. En écoutant le récit de l’Indienne, -d’obscurs souvenirs, des doutes anciens, des soupçons effacés reprirent -corps dans ma tête. Une lumière nouvelle se répandit sur tout cela. -J’entrevis une vérité formidable. Aussitôt je commençai, de toutes -parts,—chez les tribus sauvages de la forêt comme dans les villes, -parmi les gens qui avaient entretenu des rapports avec le fondateur de -la Valcorie,—des investigations minutieuses. Je ne vous en exposerai -point ici tous les résultats. Ils sont consignés dans des dossiers -spéciaux, que je ne livrerai pas à la légère, même et surtout à vous, -prince de Villingen. Ces résultats, il y en a dont l’insignifiance -vous ferait hausser les épaules. Et cependant, je n’en considère pas -un comme négligeable. Sait-on de quelle coïncidence peut jaillir la -lumière définitive? Mais le document capital est cette lettre adressée -en 1880, par le marquis de Valcor, au banquier Perez Rosalez, à La Paz. - -—Que dit-elle, cette lettre? - -—Elle traite de questions d’argent, car la maison Rosalez -correspondait avec les établissements de crédit français où le marquis -avait ses fonds. Elle portait en post-scriptum: - -«_Vous pouvez avoir absolument confiance dans l’homme que je vous -envoie. C’est un autre moi-même. Vous risquerez d’ailleurs de vous y -tromper en le voyant. Il me ressemble comme un frère._» - -—Non!...» s’exclama Gilbert, «En effet, c’est un document précieux, -celui-là. Vous possédez l’original? - -—Pas si bête! L’original est resté dans la maison de banque Rosalez, -qui, seule, peut garantir son authenticité. J’en ai une photographie. - -—Les chefs ou les employés de cette maison gardent-ils un souvenir de -ce sosie du marquis de Valcor? - -—Un vieux comptable se rappelle avoir été frappé par l’étrange -ressemblance. - -—Et le nom de cet individu? - -—Le comptable? - -—Non, l’autre, le sosie. N’a-t-il rien signé, aucun reçu, aucune pièce? - -—Rien qui ait pu se retrouver. - -—Un frère ...» reprit Gairlance, répétant l’expression de la lettre. -«Est-ce que Renaud, par hasard, aurait eu un frère naturel, qui l’ait -accompagné ou rejoint là-bas? - -—Ce serait à établir. Mais point n’est besoin d’une relation de sang -pour expliquer une similitude de traits.» - -Après un instant de réflexion: - -—«Venons-en,» dit le prince, «à votre troisième preuve. - -—Celle-ci,» dit Escaldas, «offre, hélas! moins de solidité, parce -qu’elle consiste dans le témoignage de quelques Indiens déjà âgés, -parvenus à cette limite de la vie où, dans leurs tribus, on est mis -à la broche. D’ailleurs, nous aurions peut-être quelque difficulté à -faire admettre à la barre d’un tribunal français, la déposition de ces -braves gens, à qui leur religion interdit de porter aucun vêtement. - -—Mais qu’est-ce qu’ils racontent, vos sauvages? - -—Que, dans leur village, ont séjourné, voici bien des saisons, deux -blancs de même taille et de figure tellement semblable qu’on eût cru -voir marcher sur la terre le double que tout homme a de soi-même -au fond des eaux. Ces Indiens, comme vous le devinez, imaginent -que leur reflet, aperçu dans les lacs ou dans les sources, est -leur fantôme, attiré vers la surface lorsqu’ils s’y inclinent. Ces -deux blancs venaient de la forêt et sont partis vers le désert. Le -village de ces Guarayos avoisine, en effet, une des vastes plaines -salines, absolument privées d’eau, qui se rencontrent sur les plateaux -inférieurs des Andes. L’un des deux voyageurs, paraît-il, était malade. -Ils s’arrêtèrent pour que celui-ci reprît des forces. Son compagnon -l’emmenait vers la région haute, là où s’étendent les nappes desséchées -de cachi, pour le guérir des fièvres contractées dans la région des -fleuves. - -—Du cachi? Qu’est-ce que cela?» demanda Gilbert. - -—«C’est le nom que les Indiens donnent au sel gemme, et, en général, à -ces vastes bancs, non seulement de sel, mais de nitre mêlé de soufre, -qui s’étagent sur les premiers contreforts des Cordillères. - -—Ce village, vous le retrouveriez facilement?» questionna le prince. - -—«Parbleu! Vous pensez si j’en ai relevé avec soin la latitude et la -longitude! Ça se trouve au diable, d’ailleurs ... Dans le haut bassin -du Madre de Dios.» - -La conversation tomba, en un silence plein de fiévreuses convoitises -et de féroces calculs. Les deux causeurs,—presque les deux -complices,—arrivaient à un saut-de-loup, que traversaient, en guise de -pont, deux planches. - -De ce côté finissait le parc, mais non pas le domaine, de Valcor. Ce -vaste champ de blé noir qui s’étendait au delà, dépendait d’une ferme -du marquis. Les arbres cessaient. Jusqu’à l’horizon, c’était le vide -de la maigre campagne bretonne. Au zénith, dans un ciel d’azur vif, -floconnaient de petits nuages en touffes de neige. D’autres, tout au -loin, s’estompaient comme des fumées, s’étiraient en écharpes mauves, -ou se gonflaient en mousses de cuivre, contre un bleu verdâtre et -défaillant. - -Les deux hommes qui se tenaient là se regardèrent. Et le choc de leurs -prunelles les secoua comme si la foudre eût éclaté dans le calme -indicible du paysage. - -—«Votre conviction me pénètre,» dit ardemment Gairlance. «En avant! -comme clamait mon aïeul à Villingen. Il s’agit encore de conquête, et, -je présume aussi, de dangers. Ça me va. - -—Tant mieux!» répliqua Escaldas. «Voyez de quelle façon vous voulez -entrer en campagne. Préparez votre plan. Mais, pour le moment, -séparons-nous. Regagnez le château par le parc. Moi, j’y rentrerai par -le pays. Il vaut mieux qu’on ne nous voie pas ensemble. Et pour une -autre fois, nous aviserons à ne pas tenir nos conciliabules sur les -grand’routes.» - - - - -XIII - -_LA MÈRE ET LE FILS_ - - -LE château de Ferneuse, d’aspect plus ancien que celui de Valcor, -n’ayant pas été, comme l’autre, entièrement reconstruit sous -Louis XIII, est plus modeste aussi, et commande des terres moins -considérables. Les chasses ont été louées depuis la mort du comte -Stanislas, car Hervé—et pour cause—n’a pas hérité de ses goûts. - -Ce jeune homme studieux et pensif ne manque pourtant pas d’énergie -physique. Mais, jusqu’au drame qui s’ouvrait et allait le forcer d’en -faire preuve, il ignorait lui-même les ressources de sa nature sous -ce rapport. Sa vie, d’avance, était vouée à un double idéal, qu’il -espérait ne pas séparer: un sentiment et une pensée, un grand amour et -une espèce d’apostolat philosophique. - -Son amour, c’était Micheline. Son rêve intellectuel, c’était de -réconcilier la science avec la religion. - -Il avait pris pour devise ce mot de Pascal: «Un peu de science éloigne -de Dieu, beaucoup de science y ramène.» Hervé de Ferneuse s’appuyait -sur cette donnée de la physique moderne que l’univers tout entier -est une illusion de nos sens. Les savants ne prouvent-ils pas que -la lumière, par exemple, n’existe point, qu’elle est seulement une -vibration de notre nerf optique, provoquée par des ondes de l’éther, et -que le même effet peut être produit par d’autres causes—un choc nous -faisant, suivant l’expression populaire, voir trente-six chandelles, -c’est-à-dire amenant de véritables impressions lumineuses sur la -rétine. «Quand il sera bien prouvé,» affirmait le jeune penseur, -«que toutes les notions possédées par nous sur les choses sont de -simples interprétations du fini, pourquoi les opposerait-on encore -à nos interprétations de l’infini? Les premières s’appuient sur nos -sens physiques, c’est-à-dire sur notre corps. Les secondes sur nos -sens psychiques, c’est-à-dire sur notre âme. Pourquoi récuser la voix -immortelle qui est en nous, au nom du langage que nous parle l’univers -extérieur, puisque ce langage n’est pas moins mystérieux que l’autre, -ni moins forcé d’emprunter le truchement de nos facultés, et, en somme, -de nos besoins. - -—«Oui, mère, de nos besoins,» expliquait Hervé à la comtesse de -Ferneuse. «Nos observations scientifiques ne portent que sur des -impressions agréables, ou, du moins, tolérables, de notre être. Elles -rentrent toutes dans nos conditions de vie. La lumière, la chaleur, le -son, l’électricité, l’attraction, sont inséparables de nos nécessités -d’existence matérielle. Mais la morale, l’idéal, la foi, sont -inséparables de nos nécessités d’existence spirituelle. Je trouverai la -démonstration qui mettra d’accord les unes et les autres de ces forces. -Je la trouverai ici, dans ce laboratoire, grâce à ces instruments.» - -Il désignait des appareils délicats, des enregistreurs aux fibres -plus sensibles que des nerfs, aux organes plus impressionnables que -de la chair vive, dont un reflet de lumière ou un courant électrique -suffit à transformer les propriétés. Il entreprenait des explications, -esquissait des théories. - -—«Grâce, mon cher enfant!» suppliait Gaétane, avec un sourire, non pas -humble, mais fier. Car elle trouvait plus d’orgueil à voir son fils -planer si haut que de confusion à ne pouvoir l’y suivre. Elle ajoutait, -non sans une douce malice:—«Je suis au but où tu veux nous mener -tous, puisque je suis une chrétienne. Ne me fais pas faire le chemin à -rebours, par la science, pour revenir ensuite sur mes pas. - -—La science est belle aussi, allez, mère!» s’écriait-il, les yeux -illuminés. - -—«Je ne suis qu’une ignorante,» soupirait-elle. - -—«Vous êtes une sainte.» - -Gaétane se sentait toujours pâlir à ce mot qu’aimait à répéter son -fils—le fils de l’amour coupable, l’enfant qui avait dans les veines -le sang d’un homme et portait le nom d’un autre. - -Si jamais Hervé avait pu remarquer ce trouble, il l’eût attribué à -l’émotion d’une âme trop pure pour n’être pas modeste, et qu’offusquait -un éloge démesuré. Comment eût-il soupçonné l’existence d’un secret de -passion chez cette mère admirable, à côté de laquelle il avait grandi -dans une intimité de toutes les minutes, sans surprendre en elle une -seule pensée qui ne l’eût pas lui-même pour objet? Au lointain de ses -souvenirs d’enfant, il se la rappelait dans un autre rôle que ce rôle -d’éducatrice et d’amie incomparable,—oui, en effet,—mais c’était -pour l’évoquer, si dévouée, si patiente, auprès de l’aveugle taciturne -qu’il appelait «mon père». Que devint-il lorsque, le soir de la fête -au château de Valcor, il vit sa mère subir un traitement indigne, se -laisser chasser sans étonnement ni protestation, et que, malgré lui, -un doute abominable lui assaillit le cœur? Doute bientôt évanoui, du -reste, en ce cœur débordant de piété filiale, mais que remplacèrent -l’angoisse de l’énigme et l’inquiétude pour son amour menacé. - -Pendant les jours qui suivirent, Hervé s’interdit de questionner la -comtesse. Il attendait une explication. La patience lui semblait -moins difficile depuis son entretien avec Micheline, sur la falaise. -L’ivresse d’une certitude passionnée le soulevait au-dessus des -circonstances. L’image de la jeune fille, debout contre les balustres -de la terrasse, le regard des doux yeux sombres, la voix qu’elle avait, -les mots prononcés par ses lèvres, s’interposaient entre lui et les -choses quand il essayait de réfléchir. Comment croire, d’ailleurs, -à une brouille définitive entre Valcor et Ferneuse? Le malentendu se -dissiperait vite. Sa mère allait certainement recevoir les excuses de -la marquise. - -Gaétane les reçut, en effet, dans une lettre. Dès qu’elle en eut pris -connaissance, elle envoya chercher son fils. - -Le laboratoire du jeune comte de Ferneuse occupait un pavillon -spécial, assez distant de l’habitation. Des nécessités d’aménagement, -la présence de substances dangereuses, l’isolement nécessaire aux -expériences, commandaient cette retraite. - -Lorsqu’un domestique vint le prévenir que M^{me} la comtesse demandait -à lui parler, Hervé donna quelques indications à son préparateur, -un garçon du pays, dévoré du désir de s’instruire et trop pauvre -pour faire des études. Puis le jeune savant lava ses doigts maculés -d’acides, échangea contre un veston sa blouse de travail, et se rendit -à la maison. - -Le cœur lui battait quand il pénétra dans la petite pièce intime, au -premier étage, où sa mère aimait à se tenir: un boudoir Louis XVI, -malgré le style moyen âge de la profonde croisée, dont on n’avait pas -changé l’architecture. Sur les tables, sur la cheminée, aux murs, dans -des cadres de toute dimension, des portraits de lui, à tous les âges. -Plusieurs, au pastel ou à l’aquarelle, étaient l’œuvre de sa mère. -L’art avait charmé de ses joies fines la noble femme qui se trouvait là. - -Hervé la vit assise au fond d’une bergère, dans l’embrasure si vaste -que c’était comme une cellule plus retirée prolongeant la paisible -chambre. Ce coin de prédilection contenait, outre la bergère, une -banquette garnie de coussins, une petite table en marqueterie, ornée -de cuivres aux ciselures délicates, et portant quelques très précieux -et uniques bibelots. La fenêtre au triple vitrail, en partie ouverte, -encadrait une perspective de libre espace et de vivantes verdures. Et -celle qui songeait là, en attendant son fils, avait l’âme et la beauté -en harmonie avec ces choses. - -—«Mère ...» dit Hervé, ému, en lui baisant la main. - -Il s’assit sur la banquette, tout proche d’elle. - -Immédiatement, il remarqua un papier qu’elle avait sur les genoux. Ses -yeux s’élargirent, s’y fixèrent. - -—«Lis,» dit-elle, en le lui tendant. - -Gaétane le vit qui souriait, tandis que son regard courait d’une ligne -à l’autre. Elle, au contraire, s’assombrit et soupira. L’illusion de -son enfant ... Pourquoi lui fallait-il la détruire? - -Le jeune homme relevait une figure brillante. - -—«Pauvre marquise!» dit-il en riant. «Elle est un peu folle. Ne -le croyez-vous pas? Qu’est-ce que cela signifie, cette crise de -somnambulisme qu’elle prétend avoir eue? Je crois tout simplement à -une crise de rage envieuse. Vous étiez si belle, ma mère, dans votre -toilette de soirée! Ne vous ayant presque jamais vue habillée ainsi, -j’étais, moi, votre fils, jaloux de vous. - -—Comment, jaloux? - -—Oui ... Mais je ne peux pas vous expliquer, cela vous offenserait. - -—Peux-tu donc avoir un sentiment qui m’offense, Hervé? - -—Non, non ... Mais que sais-je? Ah! pardonnez-moi. Vous étiez trop -femme ... trop ...» - -Il rougit, cacha d’un geste enfantin son visage contre l’épaule de sa -mère. Le mot qu’il ne pouvait prononcer, le mot de «trop désirable», -lui semblait sacrilège. Il balbutia: - -—«Mère, je veux que vous soyez admirée seulement par votre fils, avec -tout le respect de votre fils ...» - -Elle devina ce qu’il avait souffert, lui, le jeune sauvage de -Ferneuse, dans cette cohue mondaine, à voir la façon dont les hommes -s’empressaient autour d’elle, à surprendre les regards des plus -audacieux. Elle entrevit l’horreur de la révélation qu’elle aurait à -lui faire tôt ou tard sur sa naissance. Une lâcheté la prit. «Est-ce -bien mon devoir de tout lui dire? Ah! je dois lui épargner, tant que ce -sera possible, une si désenchantante vérité.» - -Ses doigts glissèrent sur la chère tête blonde, sur la grosse mèche -compacte, qu’une ondulation naturelle relevait au-dessus du front blanc. - -—«Enfant tyrannique!» dit-elle en plaisanterie caressante. -«Heureusement pour toi, mon âme est plus vieille que mon visage! Ne -voudrais-tu pas me voir avec des cheveux blancs?» - -Il protesta, se rassit, puis, se mettant à rire: - -—«C’est elle,» fit-il, en désignant la lettre jetée sur la table, -«c’est madame de Valcor qui les verrait volontiers, sur votre tête, -les cheveux blancs. Mais enfin, puisqu’elle exprime tant de regret -pour son inconcevable injure, puisque nul étranger n’en a été témoin, -puisqu’elle la met sur le compte de son état nerveux, qui l’empêche, -encore aujourd’hui, de vous apporter elle-même ses excuses ... je -pense, ma chère maman, que vous ne lui tiendrez pas rigueur. - -—Je n’en veux nullement à Laurence,» prononça la comtesse ... - -L’accent de cette phrase inquiéta Hervé. Il n’en voulut rien faire -paraître. - -—«J’étais sûr, ma mère, que vous étiez touchée par la raison qu’elle -invoque, en sollicitant l’oubli de cette scène pénible, «Le bonheur de -nos enfants», murmura-t-il, en regardant le papier où se trouvaient -ces mots, tandis que, de nouveau, une rougeur, vive comme celle d’une -femme, couvrait son visage au teint si clair. - -—«Ton bonheur, celui de Micheline ... Il ne dépend pas de madame de -Valcor, hélas!» dit Gaétane. - -—«Et de qui donc?» s’écria Hervé en tressaillant. - -—«De toi, sans doute, mon fils,» dit la mère avec une intonation -presque solennelle. - -—«Oh! alors, pourquoi dis-tu «hélas»? Tu ne peux rien m’apprendre qui -me donne plus de confiance et plus d’espoir. S’il y a un obstacle et -que je puisse le renverser ... c’est comme s’il n’existait pas.» - -Elle le contemplait, ravie de son ardeur, de sa force juvénile. Mais -un mensonge, une légende quelconque, serait-ce le ressort suffisant -pour mettre en jeu de telles énergies? Une impulsion de vérité plus -forte que sa pudeur maternelle faisait éclater son cœur en elle-même, -l’ouvrait à cet enfant loyal. Cependant, elle s’en défendait. - -—«Mère, mère, parle ...» suppliait-il. «Quel secret terrible me -caches-tu donc? Pourquoi me regardes-tu ainsi? - -—Hervé, mon cher enfant ...» Elle s’arrêta, tellement étranglée -d’angoisse qu’il ne reconnaissait plus sa voix quand elle reprit: -«Écoute-moi bien. Le secret que tu me demandes, je n’en détiens pas le -dernier mot. La marquise Laurence l’ignore plus encore que moi-même. -Son acte insensé de l’autre soir, qu’elle met sur le compte de sa -maladie nerveuse, a surgi de je ne sais quelle redoutable lumière -entrevue. Mais quelqu’un, et quelqu’un qui sait, a dû se jouer d’elle -comme de moi. Sans doute on lui a donné une explication, qu’elle ne -peut me communiquer, tandis qu’on m’en donnait une autre, dont je ne -saurais m’ouvrir à elle ... - -—Une explication?... Qui vous a donné une explication, mère? - -—Le marquis de Valcor. - -—Et cette explication ne vous suffit pas? Le marquis est homme -d’honneur. - -—Le marquis serait un homme d’honneur, s’il vivait. - -—Que dites-vous? - -—Que le père de Micheline n’est peut-être pas Renaud, marquis de -Valcor. - -—Et qui serait-il?» demanda Hervé, abasourdi à un tel point qu’il ne -s’étonnait même pas encore. - -—«Un inconnu,» prononça Gaétane, dont l’accent fit passer aux veines -de son fils un frisson de mystère et d’effroi, «Tu m’entends?» -reprit-elle, et ses yeux transparents exprimaient la même horreur qui -glaçait maintenant le jeune homme. «Un inconnu ... un être dont nous ne -savons rien, sinon qu’il est là, dans la vie, dans la puissance et la -richesse, dans la lumière du ciel, sous l’apparence d’un autre ... Et -cet autre ...» - -Sa voix se brisa. Ses yeux se fermèrent. Un tremblement l’agita. - -—«Maman, revenez à vous. Achevez. Vous me mettez en face d’un abîme -... Vos paroles m’épouvantent ...» - -Elle rassembla toute sa force. - -—«Mais, j’y suis plongée, moi aussi, dans l’épouvante. Tu ne peux pas -épouser la fille de cet homme, avant que je sache ...» - -Hervé eut un léger haut-le-corps. Un certain sang-froid reparut sur ses -traits. - -—«Mère! vous me jetez dans un bien sombre cauchemar. J’en sais trop -peu pour rien présumer sur le fond ou sur l’opportunité d’une telle -confidence. Mais soyez certaine de ceci: quel que soit le père de -Micheline, fût-ce un bandit, dût-il être dépouillé honteusement de tout -ce qu’il détient, titre, fortune, honneur, cela ne changera rien à mon -amour, rien à ma résolution d’épouser celle qui est ma fiancée devant -Dieu.» - -M^{me} de Ferneuse garda le silence. Hervé crut comprendre le regard -angoissé qu’elle fixait sur lui. - -—«Vous m’objecterez l’hérédité,» reprit-il vivement. «Cette science-là -est aussi incertaine que les autres. Nous prenons pour des lois ses -manifestations apparentes, pleines d’imprévu, de contradictions. -Micheline est une créature d’élite, quel que soit le sang qui coule -dans ses veines. L’atavisme, qui nous donne parfois l’âme d’un aïeul -lointain, nous garantit contre les hasards de l’immédiate hérédité.» - -Un pâle et tendre sourire détendit les lèvres de Gaétane. - -—«Ah! mère,» dit Hervé plus doucement, vous songez: «Il aime et -n’admettra jamais rien qui diminuerait celle qu’il aime.» «Eh bien! -vous avez raison. J’aime Micheline. Les plus effroyables révélations ne -me sépareront pas d’elle, ne me feront pas douter qu’elle ne soit digne -d’être adorée comme je l’adore.» - -—«Les plus effroyables révélations,» répéta la comtesse, «Plût au ciel -que mes soupçons fussent assez fondés pour prendre une telle forme. Si -je pouvais te déclarer à coup sûr que Micheline n’est pas la fille du -véritable marquis de Valcor, je ne t’imposerais aucune épreuve avant de -consentir à ton mariage.» - -L’agitation d’Hervé tomba sous ces paroles. Une ombre de dureté voila -ce visage que Gaétane avait toujours vu si affectueux et si ouvert. - -—«Je comprends moins que jamais,» reprit-il—et l’amertume de sa voix -s’accordait avec le changement de sa physionomie.—«Vous me parlez par -énigmes, ma mère. Sans doute avez-vous vos raisons. Vous m’aimez trop -pour me torturer sans but et sans cause.» - -Elle se dressa, devenue couleur de cendre, soulevée comme dans la -secousse d’un sanglot. - -Il fit un geste, pour la prier de l’écouter jusqu’au bout, et -poursuivit: - -—«Mais j’ai saisi un mot bien clair. Vous m’avez parlé d’une épreuve -que vous m’imposeriez, d’une condition à mon mariage avec Micheline. -Pour toutes les épreuves, je suis prêt. Daignez m’indiquer nettement ce -que vous attendez de moi.» - -M^{me} de Ferneuse demeura un moment dans une perplexité indicible. -Son fils doutait, son fils souffrait ... Son fils se retirait d’elle. -Comment le rappeler et l’apaiser? La vérité ne vaudrait-elle pas mieux -que le silence? Si elle lui apprenait tout ... Tout?... Mais quoi? -grand Dieu!... Sa faute à elle-même n’était pas le plus terrible à -dévoiler devant cette jeune âme. Fallait-il donc lui dire: «Celle dont -tu veux faire ta femme est peut-être ta sœur, ou bien elle est la fille -de l’homme qui a supprimé ton véritable père, qui, sans doute, l’a tué -de sa main.» Alternative atroce! Non, cette mère ne pouvait pas en -déchirer son fils. Elle lui dit: - -—«Voici ce que je te demande de faire. Tu comprendras plus tard. -Sache seulement aujourd’hui que notre avenir,—le tien comme le mien, -celui de ton amour, et aussi celui de mon cœur, qui n’espère plus que -l’apaisement,—dépend du succès de ce que tu vas entreprendre. - -—Je vous écoute, ma mère. - -—Tu vas partir pour l’Amérique. - -—Laisser mes travaux!... Quitter ma fiancée!...» Il ajouta plus -faiblement: «Vous quitter!...» - -Elle sentait à chaque phrase diminuer la confiance de son enfant. -«C’est mon châtiment,» se dit cette victime de l’amour, que l’amour -brûlait encore en un enfer de chaudes ténèbres, où flottaient des -souvenirs et des souffles de vengeance. - -—«Oui, mon Hervé, mon enfant précieux. Il faut que tu te résignes à -ce sacrifice, et cela, sans chercher à en mesurer la nécessité ni les -conséquences, simplement parce que je te le demande, simplement par une -foi aveugle dans ta mère infortunée.» - -Il fut remué par le chevrotement de douleur. - -—«O ma pauvre mère! à quel chagrin affreux êtes-vous donc en proie? Ne -voulez-vous pas me le dire?... Quelle force vous me donneriez!» - -Une suprême hésitation passa sur le visage, maintenant décomposé de -souffrance, de Gaétane. Puis, comme terrifiée de sa propre faiblesse. - -—«Tais-toi, tais-toi! Tu es le seul objet de mon souci. Écoute. Ce que -tu dois aller chercher là-bas, en Amérique, c’est une preuve ... - -—Une preuve?... de quoi? - -—D’un crime qu’aurait commis celui qu’on nomme le marquis de Valcor. - -—Un crime!... Oh! ma mère!... - -—Ce mot-là te trouble, malgré tout. - -—Il m’affole. Mais il ne change rien à mes sentiments pour Micheline -... Elle ... elle!... que Dieu la préserve! Il ne faut pas qu’elle -sache!... - -—Elle ne saura pas. Cette noire action dont son père se serait rendu -coupable n’est pas ce qui te séparerait d’elle irrémédiablement. - -—Si une telle action est l’origine de leur fortune, je n’en accepterai -pas une parcelle,» s’écria Hervé, «Que Micheline devienne ma femme, -et je l’emmènerai bien loin, hors d’une atmosphère d’intrigue et de -mensonge.» - -La dure parole atteignit sa mère. Cette atmosphère, elle la créait -autour de lui. Et il souffrait trop pour ne pas l’en rendre -responsable. C’était l’expiation. Elle se résigna. - -—«Garderas-tu, mon fils, assez de foi en moi pour accepter la mission -dont je vais te charger? - -—Je l’exécuterai fidèlement, ma mère.» - -La question dictait une autre réponse. Mais M^{me} de Ferneuse -n’insista pas. - -—«Voilà,» dit-elle. «Renaud de Valcor a des raisons pour croire -que moi,—moi seule au monde,—j’ai des doutes sur sa véritable -personnalité. Il possède, à ce qu’il prétend, un témoignage qui -anéantirait ces doutes. Un objet,—un souvenir sacré.—Cet objet, il -l’aurait laissé de l’autre côté de l’Atlantique, en lieu sûr. Son -intention est de le faire revenir pour le mettre sous mes yeux. - -—Quelle sorte de témoignage?» demanda Hervé. «Un document écrit? - -—Non.» - -Gaétane fit une pause, puis ajouta: - -—«Un anneau. - -—Une bague? - -—Oui. - -—Où se trouve-t-elle, cette bague? Vous avez dit: «En lieu sûr.» - -—C’est l’expression dont s’est servi Valcor. - -—Et cela signifie? - -—Pour moi,» dit la comtesse, «ce mot qui m’a frappée, ce mot qui -coïncidait avec d’autres indices, aurait un sens affreux. - -—Quel sens? Quel serait donc ce lieu sûr? - -—Une fosse mortuaire.» - -Hervé se tut et regarda profondément la comtesse. - -—«Tu devines?...» reprit celle-ci. «La bague serait restée au doigt de -l’homme dont celui-ci aurait pris la place. - -—Du marquis de Valcor? - -—Oui. - -—Qu’était-ce que cette bague? - -—Un bijou de famille. - -—Le meurtrier, l’imposteur, aurait eu soin de la prendre. - -—Peut-être pas. L’anneau était simple et uni comme une alliance. -Mais il y avait quelque chose de gravé à l’intérieur,—détail -caractéristique, certainement ignoré même de l’ami le plus intime. - -—Ma mère! ma mère!» s’écria Hervé dans une agitation étrange, «quelle -était cette inscription? - -—Tu le sauras,» murmura-t-elle, «si tu retrouves l’anneau.» - -Une lueur déchirante traversa le cœur du fils. Eh quoi! sa mère -connaissait le secret d’un homme,—secret qu’il n’eût pas révélé à son -meilleur ami!... La devise d’une bague ... Une devise d’amour!... Et -quel désir n’avait-elle pas de recouvrer ce gage!... Eh bien, il le -lui rapporterait, dût-il risquer mille fois sa vie. Sans doute, elle -n’osait pas lui dire qu’il y allait de son honneur. - -Gaétane vit une fièvre soudaine enflammer les yeux du jeune homme, -tandis que lui, il découvrait sur ses traits altérés, dans son regard -éperdu, quelques traces des angoisses passionnées auxquelles tout à -l’heure encore, il la supposait inaccessible. - -—«Ma mère,» s’écria-t-il avec une sombre énergie, «comptez sur moi -pour conquérir, s’il existe encore, ce bijou d’une si singulière -importance ...» - -Elle l’interrompit: - -—«Ne te méprends pas. Le bijou n’a d’importance que par l’endroit -sinistre où je suppose qu’il gît. Si le marquis n’a qu’à le faire -prendre dans un coffre-fort, mes pressentiments ... - -—Le faire prendre?... Par qui? - -—Valcor envoie tout exprès un émissaire en Amérique. - -—C’est donc par cet émissaire que je saisirai le fil à suivre,» dit -Hervé. «Car enfin, malgré toute mon ardeur à exécuter vos volontés, ma -mère, je ne puis fouiller le sol d’un continent pour y découvrir une -bague avec la poussière d’un cadavre. - -—Sans une pareille circonstance, je ne t’en eusse pas chargé, mon -fils. Mais, sachant que monsieur de Valcor était en mesure de retrouver -la bague, j’ai encore, grâce au hasard, appris quel individu il -employait à la chercher. - -—Qui est-ce? - -—Un homme dont le choix fortifie mes soupçons, me confirme dans -l’idée qu’il s’agit d’une entreprise obscure. Si le marquis devait -simplement se faire expédier un objet précieux, n’a-t-il pas dans ses -établissements boliviens, parmi ses correspondants ou ses employés, -assez de gens sûrs pour se conformer à ses ordres. Or, sais-tu qui -va partir avec ses instructions secrètes pour cette Valcorie à demi -sauvage, où des forfaits peuvent s’accomplir sans que la société -civilisée en prenne souci? Un être presque sauvage lui-même, un révolté -contre l’ordre établi, un garçon sans peur et sans scrupules, Mathias -Gaël, le contrebandier. - -—Mathias Gaël?...» - -Hervé répéta les syllabes, comme si ce nom ne lui disait pas -grand’chose. A présent, il écoutait les explications de sa mère avec -cette expression d’intense lucidité qu’il avait en réunissant les -données d’une expérience. L’observateur et le savant reparaissaient en -lui. Aux prises avec un problème, il laissait son alerte intelligence -maîtriser le trouble de son cœur et se tendre vers le but. A le voir -plus attentif et plus calme, la comtesse oubliait un peu, elle aussi, -l’inquiétude de son rôle incertain, la cruelle confusion des réticences -qui la rendait suspecte à son enfant, sa terreur d’être trop maladroite -ou trop habile, de le bouleverser par une apparence d’aveu ou par une -apparence de mensonge. Plus à l’aise sur le domaine des faits exacts, -elle présentait nettement à Hervé ce qu’elle attendait de lui. - -Depuis la veille, elle savait que Mathias Gaël partait pour l’Amérique. -Le mystère de ce départ, la réputation hasardeuse du messager, l’état -d’esprit de celui qui l’envoyait, commentaient de façon singulière -l’engagement pris par Renaud de lui restituer la bague,—dont il -s’avouait incapable de citer l’inscription. Ce n’était pas celui-ci -qui avait renseigné M^{me} de Ferneuse. Hantée par l’étrange histoire -qu’il lui avait racontée sur la naissance de Micheline, Gaétane, avec -le prétexte de visites de charité, était descendue au bord de la mer, -parmi les pauvres maisons des pêcheurs, et elle avait trouvé le moyen -de passer un long moment dans la demeure des Gaël. - -Ceux-ci n’acceptaient pas l’aumône et ne répondaient pas aux questions -trop bienveillantes. Aussi la comtesse se présenta-t-elle autrement. -Elle entra pour demander si Bertrande, l’habile dentellière, -parviendrait à réparer une écharpe en venise ancien dont elle avait eu -soin de se charger. - -—«J’ai voulu venir moi-même,» dit-elle. «Ma femme de chambre n’aurait -pu juger de votre capacité, mademoiselle Bertrande. Je vous serai -très obligée d’exécuter un fragment de dessin en ma présence. On peut -être une dentellière hors ligne telle que vous, dans le genre où vous -travaillez, sans avoir le tour de main pour ces vieux modèles. Et -j’aimerais mieux garder cette dentelle en lambeaux que de la laisser -toucher par quelqu’un qui m’y ferait des fautes de style. - -—Si vous voulez me la confier une heure, madame, je vais essayer,» dit -Bertrande. - -Sous la feinte modestie de la jeune fille, une fierté brilla. Et la -dignité de son art la rendit plus pareille que jamais à la jeune -châtelaine de Valcor. - -M^{me} de Ferneuse étudiait avec stupeur cette ressemblance. Depuis -longtemps elle n’avait pas eu l’occasion de la constater. Les années -récentes l’avaient accrue. Et l’explication qu’on lui en avait donnée -la rendait plus impressionnante. «Comment nier que ces jeunes filles ne -soient deux sœurs? Après tout, le récit de Valcor est vraisemblable. -Un tel lien ne doit exister entre elles que par la mère. Car, si -Renaud était le père de Micheline, il ne pourrait être aussi celui -de Bertrande, née au moment où ce fondateur, vrai ou suspect, de la -Valcorie, jetait les bases de ses possessions d’Amérique.» - -Gaétane méditait la déconcertante énigme, tandis que Bertrande -travaillait, et que la vieille Mathurine faisait, avec une bonne grâce -un peu brusque et hautaine, les honneurs du logis à leur visiteuse. -Dans sa rudesse, l’aïeule ne laissait pas que d’être flattée par la -démarche de la noble dame. Elle lui offrit du cidre, du lait et du -pain bis. Gaétane trempa ses lèvres dans la tasse de lait et grignota -un peu de l’épaisse tranche grisâtre, qui avait un goût de terre et de -genêt, comme une parcelle de la lande âpre et fraîche. Cependant, elle -observait tout. Elle tâchait de savoir. Elle épiait le moindre indice. -Même, elle allait s’informer de l’Innocente, lorsque celle-ci, curieuse -comme tous les instinctifs, survint pour voir qui était là. Car sa fine -oreille percevait une voix étrangère, et, d’ailleurs, Bertrande s’était -interrompue de chanter en travaillant. Mais, ni de l’aïeule, ni de la -folle, ni de la jeune fille, M^{me} de Ferneuse ne tira rien qui pût -contredire ou confirmer sa préoccupation. Si cette demeure contenait un -secret, il était bien gardé! - -La visiteuse allait donc partir, après avoir accordé le plus vif éloge -à l’ouvrage parfait de Bertrande, lorsqu’une ombre, haute et nette, se -dressa au seuil de la maison. - -—«Eh bien, ça y est, les femmes! Vous n’aurez plus peur de mes farces. -Je pars en Valcorie, pour le pays de Cocagne, et avec de la galette en -poche,» dit une joyeuse voix d’homme, tandis qu’une tape sur le côté -de la veste rendait un son mat, comme à la rencontre d’un portefeuille -bien rempli. - -—«Tu ferais mieux, Mathias, de tenir ta langue et d’ôter ton béret, -par respect pour madame la comtesse,» dit vivement Mathurine. - -—«Madame la comtesse?...» balbutia le marin tout interdit. - -Il entra. Ses yeux, éblouis par l’espace, eurent vite fait de s’adapter -au demi-jour de la salle. Et il demeurait muet, tournant sa coiffure -entre ses doigts, devant l’apparition élégante, dont il ne cessait pas -de s’étonner. - -«Le voilà donc, ce Mathias,» pensait Gaétane. - -Avec un sentiment bizarre, une curiosité aiguë, elle regardait -cet homme, qu’on lui avait dit être le père de celle que son fils -épouserait malgré tout. Point déplaisant à voir, ce souple et hardi -marin, avec son masque brun, percé de deux yeux vifs et pâles, son -grand corps sec, aux épaules larges, que l’on devinait d’une agilité -féline, d’une résistance d’acier. La gaucherie de son attitude marquait -de l’embarras, mais sans aucune bassesse. Il avait, dans les gestes, -l’aisance noble que donne la justesse indispensable aux exercices -périlleux. - -—«Ainsi, vous allez en Valcorie?» lui demanda M^{me} de Ferneuse. - -La vieille Mathurine intervint rapidement. - -—«En Valcorie, madame la comtesse. Il veut dire au château de Valcor. -C’est notre façon de parler, quand nous voulons rire.» - -Personne, cependant, n’avait l’air disposé à rire, dans cette famille, -sur laquelle pesaient des tristesses cachées, et où les faces graves -portaient l’empreinte pensive qui, chez les gens de mer, est comme le -reflet de l’infini. - -—«Vous êtes bien sûre qu’il s’agit du château de Valcor?» poursuivit -Gaétane. «J’aurais pensé pourtant que Mathias, qui a tant de raisons -pour être dévoué au marquis, recevrait de lui certaine mission.» - -Elle avait intentionnellement appuyé sur les mots que Mathurine et son -fils pouvaient comprendre, si l’histoire était vraie de la violence -faite à l’Innocente par Mathias et de l’intervention généreuse de -Valcor. - -Tous deux tressaillirent quand elle souligna d’une intonation voulue -«tant de raisons pour être dévoué au marquis.» - -Elle ajouta, par un prompt rapprochement d’idées entre sa dernière -conversation avec Renaud et ce projet de départ, que la mère du marin -niait inutilement: - -—«Oui, qui chargerait-il, si ce n’est vous, mon ami, de découvrir et -de lui rapporter le fameux anneau?...» - -Elle n’acheva pas, recula, saisie, devant un mouvement si farouche de -Mathias, qu’elle se crut menacée. - -—«Madame la comtesse,» dit-il, en désignant Bertrande et la folle, «il -y a ici des oreilles de trop. Si vous avez des choses comme ça à me -dire, sortons.» - -Joignant l’action à ses brusques paroles, il quitta la pièce, traversa -en trois pas le jardinet, se trouva sur le sentier. La comtesse le -suivit. Mais elle pensa d’abord qu’il la fuyait, car il ne s’arrêtait -pas, gravissant la côte. Il évitait simplement les maisons voisines, et -voulait quitter l’étroit chemin, où deux personnes, ne pouvant marcher -de front, devaient forcément élever la voix pour causer ensemble. -Atteignant la route d’en haut, il la franchit encore, car il y aperçut -la petite charrette anglaise dans laquelle M^{me} de Ferneuse était -venue, et le groom debout, près du cob. Mathias, de son pas rapide, -pénétra dans la lande. Alors seulement, il devint tout à coup immobile, -sans tourner la tête, semblant consentir à ce qu’on le rejoignît, mais -n’y tenant pas, dans une indifférence fière. - -«Quelles gens, ces Gaël!» se dit la comtesse. - -Leur rude orgueil ne déplaisait pas à son âme altière. Conciliante, -elle rejoignit Mathias. - -—«Ne craignez rien,» dit-elle avec une persuasive douceur, «vos -secrets sont en sûreté avec moi. - -—Je n’ai pas de secrets. - -—Soit. Ceux du marquis, alors. - -—De ceux-là, je n’ai pas à parler.» - -Il croisa les bras, serra les lèvres, dont on voyait le pli -volontaire, car Mathias ne portait pas de moustaches, mais un collier -de barbe noire et frisée. Dans le plein jour de l’espace, M^{me} de -Ferneuse détailla mieux sa physionomie. Micheline et Bertrande lui -ressemblaient. Cela ne faisait pas de doute. Celle-ci d’ailleurs plus -que l’autre, bien qu’elle fût seulement sa nièce. Mais elle avait les -mêmes prunelles, d’un bleu clair et lustré. - -En ce moment, il les fixait, ces prunelles au dur scintillement, sur -celles de la comtesse, avec un air de résolution et de défi. Elle -ne s’intimida pas. Pendant une seconde même, une velléité presque -irrésistible d’interroger cet homme, de lui arracher la vérité sur la -naissance de Micheline, fit battre le cœur et trembler la bouche de -Gaétane. Mais non. Cela était aussi impossible que puéril. Impossible, -car la confidence était comme n’existant pas. Le marquis n’avait pas -plus le droit de la lui faire qu’elle de paraître l’avoir reçue. -Ce marin, ce rustre, s’était fié à la parole d’un gentilhomme, et -ne pouvait apprécier les circonstances exceptionnelles où celui-ci -s’était cru permis de la rompre. Puéril, parce que Mathias protesterait -sans doute, et que ses protestations ne prouveraient rien, pas plus -d’ailleurs que ses affirmations. - -Quelles connivences réelles y avait-il au fond de cette intrigue, entre -le contrebandier et le marquis? Duquel des deux M^{lle} de Valcor -était-elle la fille, en admettant la naissance clandestine, l’abandon, -la mort d’une des enfants, soit dans le berceau de dentelles, soit au -pied de la meule, dans la prairie nocturne? Comment savoir? Celui-ci -même, père de la vivante, ne savait pas laquelle des deux avait -survécu, à ce qu’affirmait Valcor. L’interroger, c’était donc risquer -en pure perte une dangereuse indiscrétion. C’était se mettre à sa -merci en lui laissant deviner quels liens l’unissaient peut-être à la -radieuse héritière, à la fiancée du comte de Ferneuse. La mère d’Hervé -frissonna de répugnance, plutôt d’ailleurs par aversion pour tant de -mensonges, que par mépris du sang plébéien, impétueux et sain, après -tout, aux veines de ce Breton de vieille souche. Elle lui dit, le -regardant bien en face, comme il la regardait lui-même, et avec une -force morale équivalente à cette brutale volonté: - -—«Pour cacher si bien ce qu’on vous confie, Mathias, il faudrait ne -point frémir à la moindre parole, comme lorsque j’ai mentionné cet -anneau, que vous devez chercher si loin, dans une cachette si étrange.» - -Le visage basané du marin ne pouvait changer de couleur, mais Gaétane -vit passer sur le blanc des yeux un rouge éclair, comme par l’afflux du -sang. Les paupières battirent. Elle entendit crisser les dents. - -—«Femme!» s’écria le contrebandier avec une sourde violence, «ne -me tentez pas! Les ennemis du marquis de Valcor sont les miens. Les -langues qui pourraient raconter ses secrets, si elle ne savent pas se -taire, ne parleront pas longtemps.» - -La comtesse de Ferneuse eut un énigmatique sourire. «J’avais donc -deviné juste,» se dit-elle. - -Elle ne trembla pas. L’homme singulier qui, en somme, la menaçait de -mort, n’avait rien de vil ni d’insolent. Même en appelant «femme» celle -que tout le pays nommait respectueusement «Madame la comtesse», il -gardait une autorité mâle, une sorte de solennité rustique, redoutable, -mais non outrageante. Dans cette lande égalitaire, où le vent de -l’Océan maintenait toute plante au même niveau, ces deux êtres si -différents d’origine, l’humble marin et la grande dame, se sentaient -comme nivelés aussi par un souffle tragique. Leurs destins se mêlaient -sous la passion et le mystère. Gaétane s’exalta, dans l’espace vif et -l’âpre sentiment de la lutte. Mais son exaltation fut tout intérieure. -Son visage gardait sa grâce calme, tandis qu’elle répondait: - -—«Je ne suis pas l’ennemie du marquis Renaud de Valcor. Et quant à son -secret, je compte sur vous, Mathias Gaël, pour le faire surgir hors de -la tombe.» - -Sur ces mots, elle se détourna tranquillement pour regagner sa voiture. - -Le contrebandier, stupéfait, la regarda s’éloigner. Il ne bougea pas. -Ses yeux seuls la suivirent. Un étonnement prodigieux le clouait au sol. - -Toute cette rencontre avec Mathias, M^{me} de Ferneuse la racontait -à Hervé. Nul détail que le jeune homme ne dût entendre. Et lui-même -vibrait à ce récit. Là, en effet, se trouvait la clef de quelque -dramatique mystère. Ce gaillard audacieux, attaché au marquis par on -ne sait quel lien d’intérêt ou de crime, ne partait pas pour remplir -une mission banale. Celui qui parviendrait à le suivre pourrait bien -être conduit dans des endroits singuliers et contempler des spectacles -inattendus. - -—«Celui-là, Hervé, j’ai pensé que ce serait toi,» dit la comtesse. - -—«Moi, ma mère!... Un rôle de mouchard!» - -Il avait bondi. Elle l’apaisa, une main sur la sienne. - -—«Non, mon fils, je ne te proposerai jamais une entreprise indigne -d’un Ferneuse. D’ailleurs, comment t’y prendrais-tu pour épier -personnellement un individu qui doit connaître ta physionomie? Certes, -il y a autre chose à faire. Je te vois là-bas, non pas en espion, mais -en justicier. N’agis pas par la ruse, mais en guerre ouverte. - -—Comment cela? Vais-je me colleter avec ce rustre? D’ailleurs, ne se -laisserait-il pas tuer plutôt que de trahir celui qui l’emploie? - -—Hervé, tu es un savant. Tu as des moyens d’investigation que d’autres -ignorent. - -—Pour les secrets de la Nature, pas pour ceux des cœurs, hélas!» -prononça-t-il avec une amertume dont le sens n’échappa point à sa mère. - -—«Je te crois,» dit-elle vivement. «Car tu ne te méfierais pas du mien. - -—Me méfier! Ne prononcez pas ce mot, ma mère. Je suis prêt à vous -obéir aveuglément sans même vous demander vos raisons secrètes. - -—Crois-moi,» déclara-t-elle avec force, «mes raisons secrètes sont ton -bonheur, mais elles sont aussi ton devoir.» - -L’accent de ces paroles retentit à fond dans la conscience de son -fils. Il la sentit ardemment sincère. Et il se taisait, la regardant, -réfléchissant. Son bonheur, c’était Micheline. Son devoir ... un devoir -évidemment plus haut que l’immédiate obéissance filiale, comment donc -sa mère pouvait-elle l’entendre? A quelle distance n’était-il pas de -supposer qu’elle employait l’enfant à venger le père, et que, s’il -retrouvait là-bas les traces d’une existence criminellement anéantie, -c’est à cette existence-là qu’il devait la sienne! Une telle pensée ne -l’effleura pas. Et pourtant une ferveur croissante l’animait pour cette -tâche qu’il pressentait sacrée. M^{me} de Ferneuse avait réellement -suggestionné son fils. Sa sourde fièvre, son vouloir intense, la -solennité de ses accents, toute cette puissance féminine et maternelle -émanant de son âme passionnée, dominait, entraînait le jeune homme. Une -espèce d’enthousiasme le gagnait. - -Il s’inclina, baisa la main de la comtesse. - -—«Vous me posez un étrange problème, ma mère. Mais je jure de faire -tout ce qui dépendra de moi pour vous en apporter la solution. -D’ailleurs, j’envisage ici, comme vous me le dites, un devoir, non -pas peut-être avec tout le sens que vous donnez à ce mot, et que -j’ignore, mais en ce qui concerne mon amour. Cet amour s’adresse à une -créature adorable, que je sais au-dessus de tout mal. Si elle vit dans -une atmosphère d’imposture, je dois l’en arracher avant de la faire -mienne. Je dois la sauver d’une complicité qu’elle rejetterait avec -horreur. Je dois la garantir des catastrophes qui ne manqueront pas -d’atteindre les coupables. - -—C’est bien, mon Hervé,» s’écria M^{me} de Ferneuse. «Alors, tu -partiras pour l’Amérique? - -—Je partirai. - -—Ne perds pas un moment,» fit Gaétane, soucieuse. «L’important est de -toujours rester sur la trace de Mathias. Qui sait s’il n’a pas quitté -le pays depuis hier? Suppose qu’il ait gagné par mer, avec son bateau, -un port d’embarquement, qu’il soit allé au loin prendre passage sur un -navire étranger ...» - -La physionomie délicate et pensive du jeune comte de Ferneuse -s’obscurcit. - -—«Ah! mère, comme vous prévoyez vite!... Je n’ai pas votre subtilité. -Le peu de science que je possède me sera inutile pour la tâche que -j’entreprends!» - -Il se leva, secouant une insidieuse lâcheté. - -Quelle tristesse de laisser ses expériences! Des vérités près d’éclore -allaient peut-être s’ensevelir de nouveau pour longtemps sous la -poussière de son laboratoire fermé. Et Micheline ... Il devrait -s’éloigner d’elle, sans même qu’elle pût le suivre par la pensée, dans -le mystère de son scabreux voyage. - -—«Tu pourras faire tes adieux officiels à Valcor,» observa sa mère. -«Après cette lettre de Laurence, qui clôt l’incident du bal, nous -n’avons pas à leur tenir rigueur. La marquise, en parlant du «bonheur -de nos enfants», t’admet clairement comme son futur gendre. - -—Je ne suis pas de votre avis, mère. Je n’irai pas à Valcor avant mon -départ. - -—Pourquoi? - -—Parce que je me voue, aujourd’hui, à une œuvre de justice, ou, -jusqu’à nouvel ordre, de suspicion, contre le maître de cette demeure. -Et que je ne puis y entrer pour lui serrer la main. - -—Mais Micheline? - -—Vous l’informerez que je m’absente momentanément pour aller -recueillir des documentations scientifiques. Micheline aura confiance -en moi. Elle sera patiente. C’est une âme forte. - -—Je ne puis que t’approuver, mon enfant,» dit Gaétane. Elle -ajouta:—«Moi-même, d’ici à ton retour, j’aurai peu de rapports avec -cette maison. La façon dont j’y fus traitée reste un prétexte suffisant -à quelque froideur. Surtout quand l’immédiate influence de votre amour, -à vous deux, enfants, n’agira pas pour effacer l’impression pénible. Je -quitterai aussi sans doute Ferneuse. J’irai à Paris. J’attendrai.» - -Ce «j’attendrai» vibra aux cordes profondes de la voix et de l’âme. -Hervé comprit que l’existence de sa mère allait se concentrer dans -cette attente. Le mot le jeta en avant comme un aiguillon et un signal. -Il offrit son front au baiser de la comtesse et sortit de la chambre. - - - - -XIV - -_LA SÉDUCTION_ - - -LORSQUE M^{me} de Ferneuse avait quitté la maison des Gaël pour -l’abrupt colloque avec Mathias, sur la lande, la fille de l’Innocente, -sans lever la tête, avait poursuivi son travail. - -—«Tu vois,» lui dit la vieille Mathurine en touchant l’écharpe de la -comtesse, «il ne tiendrait qu’à toi de faire des choses de valeur, -comme celle-ci. Tu as une fortune dans les doigts, si tu veux seulement -être laborieuse.» - -Bertrande émit un petit rire sardonique. - -—«Des pièces de dentelles comme celle-ci? Et qui me les achèterait? -Les pêcheuses de homards du Conquet, sans doute? - -—Non. Les dames des châteaux, comme celle de Ferneuse. - -—Et celles de Valcor,» ricana de nouveau la jolie ouvrière. «Vous -savez bien que votre marquis, dont vous êtes si coiffée, mère-grand, -n’aime guère que je montre là-haut ma figure, trop pareille à celle de -sa Micheline. - -—Qu’est-ce que tu veux dire, Bertrande?» demanda l’aïeule sévèrement. - -—«Moi. Oh! rien du tout. C’est le hasard qui fait les ressemblances, -n’est-ce pas? Seulement, puisque vous me parlez des châtelaines qui me -feront gagner si brillamment ma vie, je demande où vous les voyez.» - -La jeune fille leva son admirable visage, dont l’expression ironique -s’accordait bien avec l’intonation amèrement moqueuse de sa voix. - -—«Tu n’avais qu’à rester au couvent. Toute la noblesse de Bretagne -s’y fournit de dentelles. Ton habileté aurait été bientôt connue et -appréciée par cette clientèle brillante. - -—Et surtout par les bonnes Sœurs, pourriez-vous ajouter, grand’mère,» -s’écria Bertrande avec plus d’âpreté encore. «Merci! Je ne tiens pas à -enrichir les nonnes. - -—Enrichir les nonnes, comme tu dis, c’est s’assurer des trésors dans -le ciel. Tandis qu’à essayer de s’enrichir soi-même, une fille comme -toi risque de perdre ce qu’elle possède de plus précieux: sa bonne -renommée, et peut-être son âme.» - -Un sourire difficile à interpréter flotta sur la bouche, si charmante, -de Bertrande, tandis qu’elle rougissait légèrement. Avec un air -malicieux et secret, elle s’inclina plus attentivement sur son ouvrage. -L’aïeule soupira, l’observant avec inquiétude. Qu’avait-elle dans la -tête, cette enfant trop suavement belle pour une destinée vulgaire? -Ah! Mathurine le devinait trop. L’écervelée n’avait-elle pas déclaré, -la veille, qu’avec son talent de dentellière elle gagnerait ce qu’elle -voudrait à la ville. Quelle ville? Brest, peut-être, Paris, plutôt. - -A la pensée de Paris, un frisson secouait la vieille Bretonne. Jamais -elle n’avait vu la cité formidable, le gouffre tourbillonnant où se -perdent les filles des paysans et des marins. Mais elle en avait -l’effroi, comme d’un vestibule de l’enfer. Elle s’en formait une image -confuse, brillante et terrible. L’Océan, qui pourtant lui avait pris -son premier-né, et qui réclamait à chaque saison de pêche son tribut -de vies humaines, lui paraissait moins hostile. Mourir en mer, c’est -naturel, c’est un fier destin. Et l’on est sûr d’y rencontrer Dieu. -Aux heures de tempête, les vagues et le ciel se confondent. Mais -l’amas sans fin de maisons pleines de luxe, de parfums et de bruits de -plaisirs, où l’on vit la nuit et où l’on dort le jour, où l’on ne mange -pas la moindre nourriture sans des argenteries bizarres et compliquées, -sans des fleurs que le bon Dieu n’a pas faites, monstrueuses et -factices, sur des nappes de dentelles, c’était pour la rude paysanne un -piège colossal et diabolique, et l’existence y constituait un perpétuel -défi du vice humain à l’ordre providentiel des choses. - -Elle dit à sa petite-fille: - -—«Si ton père, mon pauvre Bertrand, vivait, il aimerait mieux te voir -en cotte de droguet et en capuchon de laine, t’écorcher les pieds nus -aux rochers comme nos pêcheuses de homards, dont tu parlais tout à -l’heure, plutôt qu’en demoiselle, avec tes fuseaux et tes aiguilles, -puisque la vanité de ton métier te tourne la tête.» - -Bertrande resta muette. Mais une autre voix se fit l’écho de celle qui -venait de parler. - -—«Bertrand ... Bertrand ...» gémit l’Innocente. - -Ce fut comme une très lointaine plainte. Puis, tout de suite, la -douloureuse vibration de l’âme inconsciente s’éteignit. Un rire s’éleva: - -—«Il sera content, tout à l’heure, quand il va revenir, de trouver que -j’ai si bien raccommodé ses filets.» - -En son humble occupation, la pauvre créature croyait toujours -travailler pour le mari de sa jeunesse, pour celui dont le souvenir -habitait en elle, comme un fantôme que nul ne voit jamais, dans une -maison vide et hantée. Aussi Mauricette Gaël reprenait sans cesse, -infatigablement, sa tâche. Et elle y mettait le soin et la perfection -qu’admiraient les pêcheurs de la côte. C’était un labeur d’amour. -Les Bretons superstitieux avaient raison d’y voir quelque chose -d’inexplicable et de surnaturel. - - * * * * * - -Des jours passèrent, de longs jours d’été, sur la demeure en pierres -grises des Gaël. A peine se distinguait-elle de la falaise, quand le -soleil jetait sur sa terne façade et sur la muraille de granit le même -immense voile frémissant et tissé d’or. - -Dans la salle close, où traînait malgré tout un peu de fraîcheur, les -trois femmes ne parlaient guère. Elles accomplissaient machinalement -leur besogne, proches à se toucher de la main, et cependant à des -distances infinies l’une de l’autre. - -Bertrande sortait souvent, le soir surtout, durant les lentes fins de -jour, où la lande était rose sous le ciel vert, tandis qu’au large, -sur l’Océan laiteux et plane, ruisselaient les fontaines sanglantes du -couchant. Sa grand’mère, préoccupée, guettait son retour. Une fois, les -étoiles perlaient au ciel quand elle revint. - -—«Ce n’est pas une conduite pour une fille honnête, de rester par les -chemins si tard. Je t’enfermerai!» cria Mathurine irritée. - -—«J’ai rencontré Annic et Yvonne, du Conquet, et nous avons oublié -l’heure en causant,» dit Bertrande, avec sa nonchalance orgueilleuse. - -Le jour où elle reporta au château de Ferneuse l’écharpe de dentelle -réparée, la jeune fille resta absente depuis le matin jusqu’à la fin de -l’après-midi. - -—«Madame la comtesse m’a fait déjeuner, puis elle m’a retenue pour -quelques petits points qui ne valaient pas la peine d’emporter -l’ouvrage.» - -La route était longue du Conquet à Ferneuse. L’explication de -Bertrande, vraisemblable. Plus tard seulement dans la soirée, elle -annonça: - -—«Madame la comtesse m’a trouvé de l’ouvrage à Brest. Une de ses amies -enverra demain matin une voiture pour me prendre. - -—Tu veux dire que cette voiture t’apportera le travail. - -—Non, je dois le faire sur place. J’en aurai pour la journée. - -—Comment s’appelle cette dame?» - -Bertrande mâchonna quelques syllabes que sa grand’mère lui fit -répéter. Quand elle eut parlé plus distinctement: - -—«Ça n’est pas un nom de Brest, ça,» observa Mathurine. - -—«Non. La personne arrive de voyage. Elle demeure à l’hôtel. Elle -rapporte des dentelles abîmées, qu’elle veut faire réparer tout de -suite. - -—C’est bien,» dit la vieille femme. «J’irai avec toi. - -—Comment? - -—Je t’accompagnerai à Brest. - -—Dans la voiture de cette dame? - -—Dans la voiture de cette dame. Dis-moi seulement à quelle heure elle -vient, pour que je me tienne prête.» - -Bertrande se tut. - -—«Eh bien!» fit la grand’mère, élevant la voix, dans son doute et sa -colère qui croissaient. «Veux-tu me dire à quelle heure?» - -Douce et impassible, la jolie dentellière répliqua: - -—«Vers huit heures du matin.» - -Son calme interloqua l’aïeule. Il y eut un silence. Puis, brusquement, -Mathurine s’écria: - -—«Quelle misère tout de même! Laisser la maison, laisser l’Innocente, -sans savoir quel tour la pauvre créature peut nous jouer. Une journée -entière, encore! Une journée entière! - -—Oui, car si vous venez, il faudra m’attendre jusqu’au bout, -mère-grand. On ne fera pas faire quatre fois le chemin à la voiture, -pour le plaisir de vous promener.» - -L’air narquois de Bertrande exaspéra l’aïeule. - -—«Mauvaise fille! N’es-tu pas honteuse qu’on ne puisse avoir confiance -en toi? - -—Et pourquoi n’auriez-vous pas confiance en moi, grand’mère?» - -L’aïeule bougonna quelques mots inintelligibles ... La jeune fille -reprit: - -—«M’avez-vous jamais vu faire la coquette avec les garçons du Conquet? - -—Oh! pour ça, non. Tu les méprises.» - -Bertrande eut un furtif sourire. - -—«Me suis-je acheté des parures avec l’argent de mes dentelles? -Aujourd’hui encore, mère-grand, ne vous ai-je pas remis celui que m’a -donné la comtesse pour la réparation de son écharpe? - -—T’acheter des parures?... Tu te crois trop belle pour avoir besoin -de te parer. Tu dédaignes nos affutiaux du pays, comme tu méprises nos -gars. Plût à Dieu que tu n’aies pas d’autres idées en tête que des -épingles en filigrane d’or dans une coiffe bien empesée, et la crâne -tournure d’un de nos braves marins, que tu accepterais pour ton promis! - -—Et quelles idées ai-je donc en tête?» demanda rêveusement Bertrande. - -Sa grand’mère s’approcha d’elle, mit sur sa main fine et douce une main -maigre et ridée, dont la pression anxieuse impressionna la jeune fille. -Une solennité saisissante ennoblissait les traits de Mathurine. Ses -yeux, couleur de vague et de soleil, eurent un éclat visionnaire dans -sa figure brunie. Elle les fixa sur l’enfant presque effrayée, et elle -lui dit: - -—«Bertrande ... Bertrande!... Ces idées-là, moi aussi, je les ai -eues, à ton âge. Et elles ont fait mon malheur. J’en ai trop souffert. -Et je sens bien que je ne les ai pas encore expiées. - -—Grand’mère!... - -—Tout ce que je demande à Dieu, c’est de ne pas me punir en toi ... -Toi, toi,» répéta-t-elle, «la chair et le sang de celui dont j’étais si -fière, et qu’il m’a enlevé!...» - -La vieille femme recula, se laissa tomber sur un siège, cacha sa tête -dans ses mains. Le mouvement nerveux de ses doigts souleva les mèches -blanches, qui se roulèrent aussitôt, en leur souple frisure, comme des -cheveux d’enfant. - -Bertrande regarda machinalement ces admirables anneaux de neige. -Quelles devaient être leur grâce et leur opulence quand ils -s’épandaient en flots sombres, comme sa jeune chevelure, à elle! Eh -quoi! l’aïeule, elle aussi, avait eu vingt ans. Mais ce n’était pas -la même chose. Ce qui n’existe plus devient inconcevable comme ce qui -n’est pas encore. La vieillesse future de Bertrande lui était aussi -étrangère que la jeunesse passée de sa mère-grand. Les souvenirs -ne restituent pas plus l’avril de la vie que les feuilles mortes -ne restituent l’avril de la terre. Et la jeune fille contemplait -la vieille femme, sans curiosité ni intérêt pour le drame lointain -dont ces membres desséchés par l’âge frémissaient encore. Un autre -rêve, trop actuel et trop brûlant, celui-là, remplissait le cœur de -Bertrande. Cependant, le mystérieux chagrin de sa grand’mère la toucha -par ce qu’il offrait d’immédiatement pénible. - -—«Ne vous tourmentez donc pas,» lui dit-elle avec douceur. «A chacun -son sort dans la vie. Ce que vous regrettez, ce que vous condamnez -aujourd’hui dans votre passé, voudriez-vous vraiment l’anéantir?» - -Entre les longues mains noueuses de Mathurine, lentement écartées, le -visage apparut. La question de Bertrande y répandait un étonnement -presque hagard. - -—«Oui,» répéta la jeune fille, «ce secret d’amour que je ne vous -demande pas, mais dont le remords semble vous poursuivre, dont vous -craignez encore le châtiment, sur vous, sur moi, souhaiteriez-vous, -réellement, l’abolir de votre existence?» - -Mathurine Gaël redressa son buste, encore souple, puis se mit debout -peu à peu. Ses yeux ne quittaient pas ceux de sa petite-fille, et leur -expression étrange indiquait l’effroi de leur involontaire sincérité. -Mais, cette sincérité, les lèvres flétries tentèrent vainement de -la démentir. Les mots de protestation que dictait à l’aïeule une -impérieuse nécessité morale s’éteignirent sans avoir pris ni forme ni -son. L’altière paysanne ne put se résoudre au mensonge. Ou bien ce -mensonge lui apparut comme un reniement trop sacrilège du miraculeux -autrefois. Sans une parole de plus, Mathurine quitta la salle et s’en -vint s’asseoir sur un banc, derrière la maison, du côté qui regardait -la baie. La nuit n’était pas close. Une trouée claire, au delà des -rochers noirs, révélait, plus vertigineusement que n’eût fait un espace -large ouvert, l’immensité de l’Océan. L’aïeule resta là longtemps, -perdue dans ses souvenirs. - -Quand elle rentra, elle trouva Bertrande, accoudée et oisive, sous -une petite lampe allumée. L’enfant songeait, comme la vieille femme, -et peut-être aux mêmes choses éternelles,—à ces choses qui occupaient -aussi, dans leurs magnifiques demeures, une Micheline de Valcor et -une Gaétane de Ferneuse,—à ces choses qui, sous les cheveux bruns ou -blonds, et jusque sous les cheveux blancs, font le délice ou le regret -de toutes les âmes féminines. - -—C’est entendu, n’est-ce pas? je t’accompagnerai demain à Brest, ma -Bertrande,» dit Mathurine avec une fermeté où perçait une intonation -plus tendre que de coutume. - -Sa petite-fille tressaillit. - -—«Bien, grand’mère.» - -Entre ses dents, elle murmura: - -—«Allons, c’est décidé. - -—Que dis-tu? - -—Rien.» - -Bertrande se leva, tendit son front. - -—«Bonne nuit, grand’mère. - -—Bonne nuit, ma petite.» - -Alors la jeune fille eut un élan, jeta ses bras au cou de l’aïeule, -pressa ses lèvres de fleur contre la joue parcheminée, murmura contre -l’oreille qui, ce soir, avait écouté tant de voix éteintes et anciennes: - -—«Grand’mère, grand’mère ... Souvenez-vous que vous avez aimé.» - -Puis, farouche et légère, elle bondit vers la porte intérieure, gravit -le petit escalier de bois, s’enferma dans sa chambre. - -—«Que Dieu nous protège!» soupira la vieille femme. - -Le lendemain, à quatre heures du matin, sous une lumière splendide, -la maison des Gaël dormait encore, avec cet air de mystère et de rêve -qu’ont les façades closes quand il fait grand jour et que vibrent déjà -tous les bruits de la nature. - -Le murmure de la mer montait plus fort, dans la paix matinale, bien -qu’on la devinât calme sous la chaleur immobile de juillet. Un chant -s’élevait de la crique, avec les coups de marteau d’un pêcheur réparant -sa barque, mais le roc en surplomb cachait l’homme au travail. Plus -haut, sur la route, des sonnailles retentissaient. Quelques-unes des -petites vaches de ce pays revenaient de la lande sous la conduite -d’un gamin, pour porter leur lait au Conquet. Il y avait dans l’air -des rumeurs d’oiseaux: les cris des mouettes, s’ébattant autour de -la falaise, et même des gazouillis moins sauvages dans les maigres -pommiers dont s’enorgueillissait l’enclos des Gaël. - -Oui, elle avait un air de rêve taciturne, la façade aux volets fermés, -humble, grise et dure, telle que le granit voisin. Et, tout à coup, la -voilà qui devint pleine d’angoisse, comme un visage qui se contracte -d’horreur dans le sommeil, car sa porte s’ouvrit d’une façon sinistre -et silencieuse. Une silhouette furtive parut sur le seuil. - -Bertrande fit un pas dehors, glissant avec précaution, ses pieds -chaussés seulement de leurs bas de coton chiné. Elle tenait à la -main ses meilleurs souliers, ceux des dimanches, qui n’avaient pas -de clous apparents sous la semelle. Elle portait sa belle robe rayée -et son chapeau de paille noire, orné d’un nœud de taffetas, comme -une demoiselle de la ville. Elle était, en outre, embarrassée d’une -ombrelle en coton écru, doublée de percale rose, et d’un sac en étoffe -contenant des pelotes de fil, avec son coussin à dentelle. - -La jeune fille referma la porte avec précaution, puis courut sur les -galets unis de l’allée. Hors de la barrière seulement elle mit ses -chaussures, les nouant à la hâte, pour ne pas perdre une minute. Plus -leste qu’une chèvre, elle atteignit le haut du sentier en quelques -bonds, traversa la route, et se lança dans la lande. Lorsqu’elle fut -à plusieurs centaines de mètres, elle s’arrêta, posa la main sur -son cœur, qui battait trop violemment pour lui permettre de courir -davantage. - -Comme elle repartait d’une allure moins rapide, elle s’entendit appeler -par son nom. Les jambes lui manquèrent. Mais elle se rassura un peu -en reconnaissant une petite bergère du pays, qui surgit d’un pli de -terrain. - -—«Ben, vous êtes matineuse, mamzelle Bertrande. Où que vous allez -comme ça, à si bonne heure? - -—Je retourne à mon couvent, Énogate. - -—A vot’couvent! Vous voulez devenir religieuse? - -—C’est possible. Je ne sais pas encore. Laisse-moi me hâter, car je -dois prendre le train à Brest, pour gagner Quimper, où est mon couvent. - -—A Brest! Vous savez que ça fait bien près de quatre lieues? - -—Je trouverai des carrioles en route. C’est l’heure où les gens -portent en ville leurs poissons ou leurs légumes. - -—C’est juste. Vous coupez par la lande pour tomber sur la grande route? - -—Oui, oui. Adieu, Énogate. - -—Adieu, mamzelle Bertrande.» - -Elle s’éloigna, ne courant plus à présent, mais avançant vite, avec le -pas ferme et aisé de ses jambes de nymphe et la vigueur de sa rustique -jeunesse. - -«J’ai peut-être eu tort de dire si clairement à Énogate la direction -que je prends,» songea-t-elle. «Mais bah! ma chambre est fermée à clef. -Grand’mère me laissera au moins dormir jusqu’à six heures. Dans deux -heures d’ici, j’aurai de l’avance.» - -Elle redit à mi-voix ces mots: «me laissera dormir ...» L’image de la -vieille femme heurtant vainement à sa porte lui serra le cœur d’une -horrible étreinte. Les larmes jaillirent de ses yeux. - -«Pauvre mère-grand!... Elle l’a voulu. Pourquoi s’obstiner à venir avec -moi? J’ai vingt et un ans, l’âge où la loi me donne le droit d’agir -seule. On n’a qu’une existence. Je veux vivre la mienne.» - -N’avait-elle pas le droit de jeter ce cri, créature merveilleuse, -qui, sur la verte solitude, dans l’allégresse du matin, semblait un -don suprême fait par ce ciel radieux à cette terre souriante, pour la -plus rare joie des yeux et des cœurs. Hélas! au point de vue social, -elle n’était pourtant qu’une pauvre fille du peuple, séduite, comme -tant d’autres par les belles paroles, les regards caressants, les -promesses, le prestige irrésistible d’un de ces jeunes mâles de proie -qui guettent les ingénuités sans défense. - -Le prince Gilbert Gairlance de Villingen était revenu aux ruines du -Conquet, attiré moins par leur désolation grandiose que par l’espoir -de revoir, en prières dans la petite église, la dévote charmante qu’il -y avait déjà rencontrée. Bertrande, avec un même désir confus, avait -repris, dans cette chapelle écartée, les pieuses habitudes du couvent, -qu’elle commençait pourtant à négliger. L’idée qu’elle offensait -la Madone en venant, dans cet asile sacré, chercher un profane et -dangereux hasard, donnait une gravité plus poignante aux sentiments -de la romanesque fille. Elle revit Gilbert. Elle accepta de lui des -rendez-vous moins imprécis. Non plus au Conquet, où elle serait vite -compromise, mais dans la lande, puis dans les retraites rocheuses de la -plage. - -Elle restait innocente. Du moins son jeune corps, où circulait un sang -vif et sain, prompt à s’enflammer, n’avouait pas encore sa fièvre, -restait farouche et chaste, sous la petite robe sombre et la blanche -guimpe aux attaches invisibles. Mais son imagination et son cœur -déliraient. Ce jeune homme insinueux et captivant, qui lui faisait la -cour comme il l’eût faite à une grande dame,—car Gilbert était un -raffiné d’amour et non pas un comédien de la galanterie,—ce jeune -homme était un prince! Mot fatidique! Ceux qui portent ce titre sont -les chevaliers de miracle, ouvrant aux belles les paradis des contes -de fées, les régions délicieuses de la terre. Un prince est toujours -fabuleusement riche, toujours généreux et loyal. Il ne saurait mentir. -Telle était la conviction de Bertrande Gaël. Désormais, les événements -pouvaient la lui ôter, sans diminuer sa tendresse. Car elle aimait -follement Gilbert, et elle l’aimait pour lui-même. - -La sincérité manquait au prince dans les intentions, mais non dans -les sentiments, qu’il exprimait à la jeune paysanne. Il éprouvait -pour elle une passion d’autant plus violente que s’y mêlait une -illusion bizarre. Gilbert ne pouvait séparer Bertrande de Micheline, -à qui elle ressemblait si extraordinairement. Au désir qu’il avait -de l’une, s’ajoutait une frénésie de revanche contre l’autre. Que -Bertrande lui cédât, et il s’imaginerait dompter, posséder, avec -cette fraîche et naïve pudeur, l’orgueil même de M^{lle} de Valcor. -Celle-ci ne le saurait pas, qu’importe!... L’enivrante certitude n’en -serait pas moins déchaînée dans l’esprit et les sens de Gilbert, -qu’affolait l’hallucination perverse. D’ailleurs, un jour ou l’autre, -la dédaigneuse Micheline apprendrait que l’amoureux durement évincé -avait tenu dans ses bras et soumis à ses caresses une vivante image de -la beauté qu’elle promenait souverainement, et qu’elle sentirait ainsi -rabaissée, outragée. - -Tel était le singulier vertige—substitution ou parallélisme -sentimental—dont Gilbert se trouvait absorbé, au point de laisser au -second plan, dans ses préoccupations, la campagne entreprise contre le -marquis de Valcor. - -Menée sourdement jusqu’à ce jour, cette campagne allait se manifester -bientôt. - -Par Françoise, le prince de Villingen avait conquis, ou à peu près, -l’adhésion de M. de Plesguen. Le vieux gentilhomme, qui seul pouvait -ouvrir contre son pseudo-cousin une action judiciaire, inclinait enfin -à prendre ce parti. Escaldas et Gilbert avaient ébranlé sa foi en -Renaud, et triomphaient définitivement de ses scrupules. Déjà, emmenant -avec lui sa fille, Marc de Plesguen avait quitté Valcor, où, cependant, -tous deux goûtaient chaque année, tant que durait la belle saison, -les agréments d’une villégiature magnifique. Ils avaient réintégré, à -Paris, en pleine canicule, leur hôtel de la rue de Verneuil, ou plutôt -l’appartement qu’ils gardaient dans cette vieille demeure, leur seul -bien, dont les loyers suffisaient à les faire vivre modestement. - -Qu’importait à Françoise l’atmosphère accablante de la capitale, la -lourde mélancolie de la maison désertée par ses locataires, avec -ses volets clos et sa cour muette, le silence provincial de la rue -maussadement aristocratique! Une perspective éblouissante transfigurait -sa vie. Elle deviendrait princesse de Villingen, châtelaine de Valcor. -Et le coup de baguette magique non seulement lui donnerait de tels -titres et de telles richesses, mais en dépouillerait Micheline—cette -Micheline que, depuis l’enfance, elle regardait avec trop de jalousie -pour ne pas la haïr, pour ne pas se réjouir doublement de ce qui devait -l’humilier. - -Escaldas, aussi, avait quitté le château, pour venir à Paris. - -En ce moment, il s’abouchait avec des gens d’affaires, capables de -le renseigner, au point de vue légal, sur la valeur des indices -rassemblés par lui contre le marquis, et d’indiquer la marche à suivre -pour commencer les hostilités. - -Gilbert devait rejoindre ses alliés le plus tôt possible. Mais, ayant -pris congé des Valcor, avec sa courtoisie habituelle, et sans rien -montrer à Micheline de son mortel dépit, il s’attardait en Bretagne, -s’étant installé dans un hôtel, à Brest, afin de mener à bien—ou -plutôt à mal—la conquête de Bertrande. - -Ce n’était plus, pensait-il, qu’une question d’heures et d’occasion. -Pour démoraliser la petite et affaiblir sa dernière résistance, il lui -avait annoncé son prochain départ pour Paris. - -—«Je reviendrai,» lui avait-il dit, «mais, hélas! je ne sais quand. -Je vous en supplie, donnez-moi une journée entière avant que nous nous -séparions, au lieu de ces rendez-vous si courts, et si proches de votre -village, où vous tremblez toujours de hâte et d’inquiétude. - -—Mais où? Comment?» demanda-t-elle. - -La malheureuse enfant souhaitait et craignait de consentir, n’imaginant -rien au delà de ce bonheur inouï,—tout un jour, au loin, avec -celui qu’elle aimait,—mais pressentant le piège qui la mènerait à -l’irrémédiable. - -Gilbert la persuada, en lui jurant qu’il n’essaierait pas de l’attirer -chez lui. Si elle lui accordait la faveur de le rejoindre à Brest, il -la promènerait dans la ville, lui ferait visiter le port, la conduirait -dans les magasins, et ne solliciterait rien autre que la joie de sa -chère présence. - -La chose fut décidée le jour où Bertrande reporta son travail à -Ferneuse. - -Gilbert, averti, l’avait rejointe sur la route du retour, qui s’était -allongée démesurément. Les amoureux avaient pris par la plage, -contournant les énormes falaises, s’arrêtant dans les petites anses -abritées, refuges d’amour, sauvages et déserts comme au début du monde, -quand nulle loi n’arrêtait le baiser sur les lèvres ignorantes. - -Le prétexte des dentelles à réparer chez une amie de la comtesse, -descendue dans un hôtel de Brest, fut combiné entre eux. Un landau de -louage serait envoyé au nom de cette cliente imaginaire, pour prendre -la jeune ouvrière chez elle, et l’y reconduirait le soir. Afin de ne -pas perdre un instant de cette journée précieuse, Gilbert viendrait -lui-même, dans la voiture, jusqu’au hameau de Tréouergat-le-Vieux, à -cinq kilomètres du Conquet. Il se reposerait à l’auberge, et guetterait -ensuite le passage de Bertrande au tournant de la grande route. - -—«Quoi! vous feriez cela?» s’écriait la jeune fille. «Mais il vous -faudrait quitter Brest vers six heures. Et ce long trajet à parcourir -deux fois! - -—Il me semblera court en allant, parce qu’il me mènera vers vous, -adorable mignonne. Et plus court en revenant, parce que je le ferai -avec toi.» - -Elle admira cette preuve d’amour, et aussi ce joli langage, où le -respect du «vous» la rassurait, la flattait, et où la câline hardiesse -du «toi», la troublait de frissons délicieux. - -La résolution imprévue de sa grand’mère, au lieu de préserver -l’imprudente, précipita sa perte. - -Comment éviter que la voiture ne vînt à huit heures, que Mathurine -Gaël n’y montât? Et ensuite?... Si Gilbert, voyant son amie sous bonne -escorte, avait la circonspection de rester coi à Tréouergat-le-Vieux, -le cocher s’arrêterait de lui-même, interpellerait son client, qu’il -devait reprendre au passage. Et d’ailleurs, où aller à Brest, quelle -adresse donner?... Qui substituer à la dame aux dentelles? - -Mais la honte et le danger consternaient moins Bertrande que la -privation du bonheur attendu. Ne pas rencontrer librement celui qu’elle -aimait, renoncer au long tête-à-tête, laisser Gilbert partir pour Paris -sans avoir plus définitivement noué le lien de tendresse qu’elle rêvait -éternel, cela, c’était l’impossible pour cette amoureuse affolée. - -Ne pouvant s’opposer à la volonté de l’aïeule, elle parut s’y -soumettre. Sa tranquillité devait déconcerter les soupçons. La sévère -vieille femme, remise en confiance, ne s’obstinerait pas. - -«Si elle n’abandonne pas son idée,» méditait la jeune fille, accoudée -sous la petite lampe, dans l’humble maison de sa pure adolescence, -«je partirai demain quand tout dormira encore, j’irai au-devant de la -voiture sur la route de Brest. Je ne peux la manquer. Il n’y a qu’un -chemin. Seulement ensuite, au lieu de revenir le soir, je partirai pour -Paris. N’est-ce pas tout le désir de Gilbert? Ainsi je continuerai à le -voir. Là-bas, je gagnerai facilement ma vie en faisant de la dentelle -...» - -Ce projet, que lui proposait le séducteur, et que, désespérément, -elle avait repoussé, la veille encore, c’était pourtant un rêve -dont la tentation lui semblait par instants trop forte. Rejeter la -responsabilité de son accomplissement sur la fatale décision de sa -grand’mère, subir en ceci l’inévitable, excuser sa propre faiblesse par -la complicité du destin, fut considéré par Bertrande comme une espèce -de chance admirable et effarante. - -Quand elle vit rentrer Mathurine du jardin, une peur la saisit que la -vieille femme n’eût changé d’intention, ne la laissât, le lendemain, -partir seule. Mais non. L’antique gardienne de l’honneur familial -persistait dans ses pressentiments, dans sa vaine défensive. Le sort en -était jeté. - -Maintenant, sur la longue route du Conquet à Brest, solitaire, une -voyageuse cheminait. - -Bertrande avait ouvert, contre le soleil déjà chaud, son ombrelle -doublée de percale rose. Nul feuillage protecteur n’abrite ce chemin -monotone. Les arbres aux profondes racines ne peuvent s’implanter en -cette terre rocheuse. A droite et à gauche, c’est la lande, avec ses -verdures grisâtres et rudes, qu’incendie par place l’or des genêts. - -Elle marcha longtemps. L’amour et l’espoir étaient devant elle. Ses -yeux en reflétaient les mirages, et non pas la mélancolie de sa -Bretagne familière. Elle devait être bien loin. Le soleil avait monté. -Un peu de lassitude la prit. Elle s’assit au revers d’un talus, sur la -bruyère qui, déjà, se piquait de points pourprés. Un bouquet de petits -ormes rabougris jetait sur sa tête une ombre grêle. - -Là-bas, du côté de Brest, dans la perspective rectiligne de la route, -une tache noire et mouvante parut. Bertrande regarda. Ses lèvres -s’entr’ouvrirent. La tache grossit. Elle dévala le long d’une pente, -puis remonta plus lentement. C’était un landau ouvert. On ne voyait -personne dedans. Le cœur de la jeune fille se serra. - -Mais alors, par-dessus l’épaule du cocher, s’éleva un imperceptible -nuage bleuâtre, qui devait être la fumée d’une cigarette. Puis, dans la -secousse imprimée par une ornière, l’équipage virant un peu, Bertrande -aperçut au fond une tête fine coiffée d’un canotier de paille. - -Elle se dressa, trop émue pour appeler ou faire signe. La voiture -allait passer. Un cri partit: - -—«Bertrande!» - -Les chevaux s’arrêtèrent. - -Un jeune homme sautait sur la route, élégant, joyeux, charmant. Et -la tête tourna à la naïve paysanne. C’était bien pour elle que cet -être supérieur et incomparable courait les routes, dans cette superbe -voiture, vers elle qu’il bondissait avec un empressement si spontané, à -cause d’elle qu’il paraissait tellement heureux! - -De joie, de fatigue, d’appréhension, de remords, mais surtout d’ivresse -et d’amour, elle fondit en larmes. - -—«Pourquoi donc êtes-vous là, ma chérie? Pourquoi pleurez-vous?» -demanda le prince avec une grâce caressante. - -—«On m’aurait empêchée de vous rejoindre. Je me suis sauvée ... j’ai -quitté la maison. - -—Pour toujours?» - -Elle inclina la tête, le cœur gros, les yeux mouillés, mais la bouche -si souriante qu’il baisa cette bouche avec transport. - -—«Ah! mignonne adorée! Ma Bertrande à moi! Quel bonheur! quel -bonheur!» répéta-t-il. - -Le prince exultait. A cette minute, son caprice passionné ressemblait -à l’amour véritable. Cette splendide créature lui appartenait dans -son charme sauvage, et aussi dans son étourdissante ressemblance avec -l’autre, l’inaccessible! Quelle enivrante bonne fortune! Ah! l’exquise -maîtresse qu’elle serait, si facile à éblouir, si peu exigeante. Ce -n’est pas elle qui verrait la différence entre la vie d’expédients que -menait Gilbert, et le luxe réel d’une solide fortune. Ainsi pourrait-il -prendre patience jusqu’au jour où Françoise de Plesguen, reconnue -héritière de Valcor, lui donnerait en sa personne, avec la fortune -rêvée, une légitime épouse, dont il détacherait sans fièvre le voile -nuptial. - -Bertrande était à cent lieues de se douter que de telles combinaisons -et de telles intrigues existaient en ce monde. Et encore bien plus -qu’elles pouvaient se dissimuler derrière les prunelles sombrement -voluptueuses qui lui dissolvaient le cœur. Quand Gilbert la fit monter -dans ce landau de remise qu’elle trouvait somptueux comme un carrosse -de roi, elle pensa au conte de Cendrillon. Et elle ne s’émerveillait -qu’à demi du rêve où elle entrait les yeux ouverts, parce que -l’inexpérience abolit l’étonnement. Dans sa candeur, la fille de -l’Innocente pensait que c’était là le train ordinaire des choses. Elle -et Gilbert s’aimaient. Il était prince et elle était belle. Le destin -les unissait. Sans doute, ce serait pour toujours. Ne lui dirait-elle -pas: «Je veux rester sage.» Et alors, il lui répondrait: «Sois ma -femme.» Elle lisait déjà les mots sur ces lèvres si tendres, dans ce -regard qui s’enivrait d’elle. Où serait la sécurité absolue, sinon dans -un si grand amour? - - * * * * * - -Le soir de ce même jour, vers sept heures, dans une des plus belles -chambres du premier hôtel de Brest, Bertrande Gaël se trouvait seule, -si joyeuse qu’elle battait des mains, sans bruit, pour elle-même, ou -bien envoyait d’espiègles baisers vers un immense carton entr’ouvert, -qu’une femme de service venait de déposer sur le divan. - -—«Madame n’a pas besoin que je l’aide?» avait demandé cette fille, -avec une obséquiosité dont la gouaillerie échappa à la jeune paysanne. - -La question s’accompagnait d’un regard moqueur, allant du pauvre -costume porté par la singulière voyageuse aux élégances arrivées à -l’instant d’un grand magasin de la ville. - -«Comment cette rustaude va-t-elle s’attifer?» pensait la camériste. -«Elle ne se tirera seulement pas des boutons et des agrafes.» - -—«Merci, non,» avait répondu Bertrande, ignorant ce que c’est que -d’être habillée par une femme de chambre, et se sentant trop gênée -devant celle-ci. - -Dans la journée, le prince et elle avaient fait des achats de toilette, -«Car,» disait-il, «je ne puis vous emmener à Paris vêtue en petite -sauvageonne de Bretagne. Pour moi, vous êtes délicieuse ainsi, mais -là-bas on rirait de vous.» - -Elle se défendait des séductions luxueuses, refusait les parures qui -la changeraient trop brillamment. - -—«Vous savez bien, Gilbert, qu’à Paris comme ici, je ne serai qu’une -ouvrière en dentelles. - -—Justement. C’est un métier qui demande un peu de coquetterie. Sans -cela, vous ne trouveriez pas d’ouvrage. Vous verrez les jolies fées que -sont les grisettes parisiennes. - -—Une grisette! Qu’est-ce que cela? - -—Ce que vous serez, Bertrande. La fleur de la puissante capitale. Une -exquise créature, travaillant comme un ange, s’habillant à miracle, -aimant à plein cœur.» - -Elle le regarda, de ses beaux yeux illuminés, comme pour lui dire -qu’elle remplissait déjà la troisième condition. - -En rentrant à l’hôtel, il lui avait montré le salon séparant leurs deux -chambres. Il avait commandé qu’on y servît le dîner. - -—«Je vais vous y attendre en lisant les journaux. Quand vous serez -prête, vous viendrez me rejoindre.» - -Éblouie, elle contemplait les rideaux à franges, dont la galerie dorée, -si démodée, si vulgaire, lui semblait digne d’orner un palais. A peine -osait-elle marcher sur la moquette à larges fleurs communes, et ses -doigts effleuraient avec un plaisir timide le tapis de table en velours -de laine rouge, dont l’épaisseur absorbait et dissimulait des noirceurs -de crasse et d’encre. - -Et maintenant elle échangeait ses bas chinés, ses souliers lourds, -son jupon de cotonnade, sa chétive robe unie et sa guimpe si blanche, -contre des bas de fil d’Écosse noirs brodés de fleurettes, de fines -bottines à talons, un jupon de taffetas à volants dont le bruissement -l’enchantait, une chemisette de mousseline avec plumetis et jours sur -transparent bleu pâle, et une jupe qu’elle faillit mettre à l’envers, -parce que l’extérieur était en laine, tandis que la doublure était en -soie. - -Ainsi vêtue, elle ressemblait à une toile de maître qu’on aurait sortie -d’un simple passe-partout pour la placer dans un cadre ciselé avec -finesse. Pour un connaisseur, sa beauté n’en était pas accrue, mais -l’œil la savourait mieux dans un entourage plus digne d’elle. L’ingénue -ne savait pas encore être élégante, mais du moins n’avait-elle rien -de gauche ni d’endimanché. Sa délicatesse naturelle et les notions -artistiques de son métier lui inspirèrent ces légères modifications par -lesquelles une femme vraiment femme adapte instantanément une toilette -neuve aux lignes de son corps, à la nuance de son teint, y ajoute le je -ne sais quoi qui la lui rend personnelle. - -Quand elle entra dans le salon où l’attendait le prince et qu’elle -s’avança vers lui, avec son port de tête naturellement fier, sa marche -glissée, la réserve de son attitude, où l’embarras semblait une dignité -contenue, il crut voir M^{lle} de Valcor, et en demeura pétrifié. - -Mais Bertrande lui demanda avec une anxiété touchante: - -—«Est-ce que je vous plais ainsi?» - -Et ses prunelles d’eau moirée d’or eurent un regard si peu semblable -au charme sombre d’autres yeux, que l’involontaire respect du jeune -homme se dissipa. Celle-ci n’était pas l’intangible et la hautaine, -préservée de lui par un père encore puissant et le prestige de sa -fortune. C’était l’humble fille, ignorante, pauvre, n’ayant au monde -pour toute protection qu’une vieille femme et une folle. Il allait -s’adjuger ce trésor, dont, croyait-il, personne, ici-bas ou ailleurs, -ne lui demanderait jamais compte. - -Dans la brusque exaltation de son désir, il devenait entreprenant. - -La jeune fille, doublement désarmée par la trop douce ivresse qui la -gagnait et par la crainte d’offenser le maître adoré de son destin, -n’osait guère se défendre et n’en retrouvait plus au fond d’elle-même -la ferme résolution. Toutefois, sur une caresse plus hardie, sa pudeur -effarouchée la fit bondir hors des chers bras qui l’enserraient, et -dont l’étreinte brisait trop délicieusement sa volonté. - -Gilbert vint s’agenouiller à ses pieds, geste plus troublant que tout -autre pour la naïve créature. Un prince!... et elle, une paysanne! Elle -tremblait d’une surhumaine émotion. - -—«Ne veux-tu donc pas être ma petite femme?» chuchota-t-il. - -Comment eût-elle compris l’infâme restriction de l’adjectif? -Savait-elle que dans le galant argot de ce Paris qui la fascinait, les -grisettes dont lui avait parlé Gilbert sont les «petites femmes» de -ceux qui les prennent pour une saison quand elles croient se donner -pour toujours? Elle s’imagina qu’il lui demandait de l’épouser. - -—«Oh! ce serait trop beau!» murmura-t-elle avec une candeur qui eût -fait hésiter don Juan. - -Gilbert se leva en réprimant un sourire, sonna et donna l’ordre qu’on -servît le dîner. - -Un instant après, l’affreux velours rouge du tapis de table—initiateur -pour Bertrande de magnificences inconnues—disparaissait sous une nappe -blanche, et sous un service assez convenable, qui sembla d’un luxe -inouï à cette enfant, habituée à manger dans une écuelle de faïence -avec un couvert d’étain. - -Mais ce qui la jeta surtout dans une admiration voisine de la stupeur, -ce fut l’aspect d’un seau, qu’elle crut d’argent massif, rempli de -morceaux de glace hors desquels émergeait le goulot d’une bouteille -coiffée d’or. - -Quand le bouchon partit, mal retenu par le sommelier, et qu’elle vit -mousser le liquide dans les coupes, Bertrande se figura que c’était -du cidre. Bien qu’ayant grand’soif,—car sa longue marche du matin et -les émotions de la journée lui donnaient une espèce de fièvre,—elle -n’osait porter à ses lèvres ce verre d’une forme inconnue, si délicat, -avec un pied si frêle, qu’on devait le briser en y touchant. Gilbert -l’ayant décidée à y goûter, elle cligna ses beaux yeux purs et rit, -parce que des gouttelettes de mousse lui sautèrent au visage. - -—«Oh! c’est bon,» fit-elle. «Mais cela ne sent pas la pomme. - -—Je crois bien,» s’écria le prince en riant. «C’est du vin. - -—Du vin? - -—Oui, du champagne. - -—Oh! du champagne ...» - -Elle resta si saisie à ce mot, pour elle plein d’une séduction -fastueuse et lointaine, que ses mains glissèrent et se joignirent en un -geste d’inconsciente dévotion. - -Gilbert ne se tenait pas de joie. L’aventure devenait plus savoureuse -et surprenante qu’il ne s’y attendait. Il n’aurait pas rêvé une -ingénuité pareille. Seulement, lorsque le garçon entrait pour servir, -le prince faisait signe à Bertrande de se taire, afin que tout l’hôtel -ne se divertît pas en même temps que lui aux dépens de la pauvrette. - -Au dessert, il commença de s’apercevoir que sa mimique n’était plus -obéie. Bertrande, les yeux brillants, une flamme rose sur ses jolies -joues, d’habitude si fraîches, bavardait et riait comme une écolière -en récréation. Gairlance avait souvent rempli sa coupe. Comment -se fût-elle méfiée de ce breuvage glacial et subtil, elle qui ne -connaissait que l’eau claire du couvent et la piquette de cidre du -Conquet? - -Lorsque les fruits furent placés sur la table, il déclara que cela -suffisait, qu’on débarrasserait demain, que, pour ce soir, on ne les -dérangeât plus. - -Un moment après, il entraînait vers sa chambre, à lui, Bertrande, tout -étourdie, et qu’il achevait de griser par des baisers. - -Elle eut encore un instant de lucidité en pénétrant dans cette pièce, -qu’elle ne connaissait pas. Elle regarda tout autour d’elle, puis -reporta sur Gilbert ses grands yeux de reproche et d’effarement. - -Elle ne se défendait plus. Elle ne s’appartenait plus. - -Elle était à lui et à l’éternel mensonge, éperdue d’un bonheur qu’elle -ne retrouverait plus après cette heure d’éblouissement et de chimère, -elle qui, pourtant, devait connaître de plus fantastiques réalités. - - - - -XV - -_LA FOUDRE GRONDE_ - - -MADAME DE FERNEUSE, après le départ d’Hervé, ne voulut pas rester en -Bretagne. - -Après avoir hésité sur le lieu de résidence qu’elle choisirait, elle se -décida pour la Suisse. Elle y passerait les semaines pendant lesquelles -son fils était en mer. Jusqu’à ce qu’il atteignît Buenos-Ayres, elle -ne pouvait correspondre avec lui. Peu lui importait donc de se trouver -dans un endroit où les nouvelles ne l’atteindraient pas vite. - -Elle ne prévoyait guère qu’il y en avait une dont elle serait comme -foudroyée dans cette retraite où elle s’imaginait endormir, au moins -pour un temps, son étrange douleur. - -Cette femme, qui avait été vraie en toutes choses,—dans sa passion -coupable, comme dans son expiation dévouée auprès de son mari aveugle, -comme dans son amour maternel—qui, dans la faute ou dans l’héroïsme, -avait besoin de vérité comme de l’air qu’on respire, souffrait -un indicible supplice de doute, de ténèbres, ne trouvant plus où -s’attacher par l’espérance ni par le souvenir. - -Elle se réfugia dans un de ces hôtels construits sur les flancs du -Rigi, au-dessus du lac des Quatre-Cantons, et comme suspendus dans -l’air et l’espace au delà des rumeurs et des laideurs de la vie, en -face d’un des spectacles les plus sublimes du monde. - -A part quelques courtes promenades, pour aller boire du lait dans les -chalets de la montagne, M^{me} de Ferneuse ne quittait guère le petit -bois de sapins qui servait de jardin à l’hôtel. Assise à l’ombre, en un -fauteuil d’osier, elle laissait le plus souvent glisser sur ses genoux -le volume ou l’ouvrage dont elle s’était munie, ou l’album sur lequel -son pinceau d’aquarelliste allait fixer quelque note des incomparables -jeux de lumière. Accablée par l’immensité des perspectives, par le -silence, par la paix infinie du grandiose paysage, par la blanche -sérénité des Alpes neigeuses, elle s’abandonnait à l’engourdissement du -rêve. - -Eût-elle jamais cru retrouver ici un écho du secret qu’à peine elle -osait regarder au fond d’elle-même? - -Un soir, comme elle dînait sous la véranda, seule, suivant son -habitude, à la petible table qu’elle se faisait réserver, elle -entendait, sans les suivre, ainsi qu’un bruit plus importun -qu’intéressant, les propos de ses voisins. C’étaient des Suisses qui, -généralement, parlaient entre eux leur dur dialecte germanique, à peu -près inintelligible pour Gaétane. Mais, aujourd’hui, leur conversation -avait lieu en français, car ils recevaient des amis, un couple parisien. - -La comtesse, malgré son désir de s’abstraire en elle-même, ne pouvait -se défendre d’observer la force frivole, mais irrésistible, de l’esprit -boulevardier, qui fait triompher partout ses préoccupations de mode -capricieuse, de scandale et de médisance, même dans les milieux où tout -cela devrait tomber à néant. Ni les puissantes impressions de nature, -ni la lourdeur un peu réfractaire de leurs hôtes, ne figeaient la -verve des deux Parisiens. Les anecdotes dont ils ne tarissaient pas, -et qui toutes avaient pour théâtre le quartier Monceau, le faubourg -Saint-Germain, ou les coulisses des scènes en vogue, prenaient dans -leur bouche une telle importance que, là-bas, les Alpes formidables en -semblaient humiliées, amoindries. Elles pouvaient s’écrouler dans les -vallées en engloutissant des villages, elles ne créeraient jamais une -diversion qui valût en intérêt le divorce de M^{me} X ..., le vol du -collier de perles de M^{lle} Y ... ou la démission de la sociétaire -Z ..., quittant la Comédie-Française pour suivre un équilibriste de -Barnum. - -La famille suisse essayait de se mettre à la hauteur. Son chef, un -fabricant en soieries de Bâle, blond, gras, chauve, et portant des -lunettes, voulut prouver qu’il se tenait, lui aussi, au courant de tels -événements, seuls dignes de fixer l’attention du monde. Il s’écria, -d’un accent sonore, où les consonnes se heurtaient comme des cailloux: - -—«Maintenant, parlez-nous un peu de cette bombe qui va éclater dans -votre grand monde de Paris, ce procès qu’on annonce d’avance comme le -plus sensationnel du siècle. - -—Quelle bombe? Quel procès?...» demandèrent les deux invités,—mari et -femme,—aussi béants l’un que l’autre. - -—«On ne doit s’occuper que de ça, à Paris?» insista le Teuton. - -—«Mais de quoi donc?» répétèrent les autres, avec ce mélange de -scepticisme et de malaise que cause aux gens de leur catégorie -l’annonce d’un «potin» dont par hasard ils ne sauraient pas le premier -mot. - -—«Mais,» reprit le Bâlois, «cette étrange histoire d’une des plus -hautes personnalités de votre aristocratie, un marquis, je crois, et -pas le premier venu, un homme très important, qui depuis vingt ans -aurait mystifié l’univers en jouant le personnage qu’il ne serait pas, -portant un titre, jouissant d’une fortune, auxquels il n’aurait pas -plus de droits que ce garçon qui nous sert.» - -Le garçon, qui comprenait et parlait le français mieux que ce sagace -client, ne broncha cependant pas, continuant à changer les assiettes en -homme parfaitement convaincu qu’il n’avait que des droits contestables, -en effet, à un titre et à une fortune de marquis. - -Mais il y eut quelqu’un d’autre que secoua d’une commotion -extraordinaire la phrase du fabricant de soie. M^{me} de Ferneuse -frissonna comme si l’haleine des lointains glaciers eût passé sur -sa chair. Elle ne s’efforça plus de s’abstraire des causeries trop -proches. Tout son être se tendit pour écouter. - -Elle n’entendit rien d’abord. Les deux Parisiens échangeaient un -regard, avec un sourire incrédule, dont leur hôte comprit la raillerie -légère. - -—«Mais, je vous assure ...» confirma-t-il. «Deux messieurs en -causaient hier, près de nous, au salon. Et d’ailleurs, c’était sur un -journal. - -—Un journal bernois,» plaisanta l’interlocuteur. - -—«Non, non ... Un journal français. Et tenez, le nom du marquis me -revient ... Valcor ... C’est cela ... Le marquis de Valcor ...» - -Un double éclat de rire partit, si spontané, si clair, qu’il fit -retourner les têtes, aux autres tables. - -—«Ah! elle est bonne!...» s’écriait le Parisien. Et il se convulsait -d’hilarité. «Le marquis de Valcor ... Un escroc, dites-vous? Mais vous -ne savez pas de qui vous parlez, mon cher! Un homme important?... Je -vous crois! C’est un des plus beaux noms de France, et celui qui le -porte vaut mieux que son nom. Il a fait des choses superbes ... risqué -sa vie dans des explorations dangereuses ... fondé des établissements -d’un rapport considérable, étendu la civilisation dans l’Amérique du -Sud ... - -—C’est bien cela ... C’est bien cela ...» murmurait le Bâlois avec des -flexions répétées et affirmatives de la nuque. - -—«Vous avez lu ou entendu dire que cet homme-là?... - -—...Serait bientôt dans un sale pétrin,» dit le Teuton, enchanté -d’avoir pu placer une expression qu’il jugeait très parisienne. «La -famille de Valcor va lui faire un procès, l’attaquer comme un intrus, -qui se serait substitué à l’héritier véritable ... - -—C’est roulant ... roulant ...» fit le Parisien, qui cessa de rire, -pour prendre un air de tranchante supériorité. «Voulez-vous que je vous -dise? Eh bien, il n’y a pas, outre son chef, de famille de Valcor, sauf -la marquise et sa fille, qui ne vont pas, je pense, intenter une action -contre leur père et mari. - -—Et les autres héritiers? - -—Je les plaindrais, les autres héritiers,—si toutefois ils existent. -Et je leur conseillerais, leur procès ouvert, de ne pas se montrer en -Bretagne. Je suis de souche bretonne, moi qui vous parle, mon cher ami. -Je connais mes compatriotes. Ils n’aiment pas qu’on touche à ce qu’ils -respectent. Et le marquis de Valcor est respecté comme un dieu dans le -Finistère, dont il est d’ailleurs la providence. Mais je ne sais pas -pourquoi je prends au sérieux ce gigantesque canard. Ah! ce qu’on vous -en fait avaler sur notre compte, à l’étranger!... C’est épatant ce -qu’on se plaît à nous prêter de scandales ...» - -Si M^{me} de Ferneuse avait conservé l’humeur philosophique avec -laquelle, tout à l’heure, elle évaluait les cancans parisiens à la -mesure d’éternité offerte par l’immuable et merveilleux paysage, elle -aurait intérieurement souri, en faisant le commentaire: «Ce serait -prêter aux riches.» Des scandales?... Mais n’était-ce pas la friandise -que ce monsieur apportait dans ses valises jusqu’à ces quinze cents -mètres d’altitude, où l’âme élargie réclamait pourtant une nourriture -plus substantielle et plus saine. Il en avait bourré ces honnêtes -Suisses, qui s’étaient crus obligés de lui rendre la politesse. - -Mais Gaétane ne philosophait plus. - -Elle restait là, figée de stupeur, n’ayant fait qu’un mouvement, pour -tourner la tête vers le voyageur français, quand celui-ci avait dit: -«Je suis d’origine bretonne.» Elle ne découvrit sur ce visage aucun -trait qu’elle pût reconnaître. D’ailleurs, qu’importait ce personnage? -Il avait parlé dans un sens, comme il aurait parlé dans l’autre, si le -hasard lui avait mis d’abord sous la dent la croustillante nouvelle -qu’il se refusait à trouver savoureuse venant d’un étranger. Cet -étranger lui-même n’était que la résonance impersonnelle d’un son. Mais -il avait retenti quelque part, ce son formidable. D’où émanait-il? Quel -souffle, quelles vibrations, l’avaient propagé jusqu’ici, dans cet -hôtel, au sommet de cette montagne, sur les lèvres sans discernement de -ce lourd industriel bâlois? - -Il disait cela, ce bourgeois flegmatique, sans y attacher d’ailleurs -autrement d’importance, et à cent lieues d’imaginer que, dans un cœur -tout proche, ses paroles avaient un retentissement de foudre. Déjà, ses -invités et lui s’entretenaient d’autre chose. - -Durant la soirée, Gaétane erra dans les salons, le fumoir, la salle -de lecture, ouvrant et parcourant tous les journaux, cherchant, sans -parvenir à le trouver, celui qui avait apporté la nouvelle. - -Elle y renonça. La tête lui tournait sous les lumières électriques et -dans la chaleur des pièces mal aérées. Elle alla s’asseoir dehors, -dans la nuit, et contempla le ciel immense, constellé d’étoiles, la -sombre armée des montagnes, l’abîme du lac au-dessous d’elle, et, dans -le lointain, le hérissement pâle des glaciers. A gauche, la lune, -encore invisible, les broda d’un fil d’argent. Son disque clair surgit -tout à coup. Dans cette fantasmagorie, l’énorme paysage apparut plus -merveilleux qu’aux heures éclatantes du jour. - -M^{me} de Ferneuse se disait: «Ainsi mes soupçons ne planaient pas -seuls sur cet homme. Une justice le guette. Mon cœur ne se trompait -donc point? Ce n’est pas lui que j’ai aimé. Mon Renaud ne m’aurait pas -trahie, n’en aurait pas épousé une autre, ne serait pas resté vingt -ans sans que ses yeux et ses lèvres me criassent qu’il ne pouvait -m’oublier.» - -L’âme amoureuse se dilatait. D’un élan de triomphe, elle s’emparait -de l’espace, palpitait de joie jusqu’aux cimes des monts, jusqu’aux -étoiles. Puis la question se posait: - -«Mais qui est-il? Qui est-il? Cet être qui lui ressemble ...» - -Et d’autres ombres se rabattaient comme des nuages que le vent ramène: -«Si j’avais exilé, exposé Hervé inutilement? Si la lumière se faisait -sans lui? Dois-je lui télégraphier d’attendre à Buenos-Ayres? Dieu! -s’il est vrai qu’un procès soit ouvert, et que je sente mon témoignage -indispensable, que ferai-je?... Si je devais, pour que l’imposteur -fût confondu, sacrifier publiquement, parmi de tels débats, dont -retentirait le monde, mon honneur, ma pudeur, mon secret d’amour si -profondément enseveli! S’il me fallait, pour que justice fût faite, -plier sous cette honte et en accabler mon fils ... Quelle alternative! -Quelle épreuve!... Ah! la rigueur de Dieu ne peut vouloir punir -jusque-là mon péché! Soit que je me taise, soit que je parle, vraiment, -l’expiation dépasserait trop la faute!» - -Maintenant, c’était l’effroi qui dominait en M^{me} de Ferneuse. Le -vaste paysage nocturne, qui, tout à l’heure, la ravissait, lui sembla -plein de menace et de fatalité. Elle se leva précipitamment, rentra -dans la maison, se retira dans sa chambre, et s’y enferma, un peu -apaisée, comme si elle eût laissé au dehors les périls rôdeurs, dans la -nuit. - -L’honnête fabricant de soie, enfant de l’Helvétie, avait parfaitement -lu le fait divers, dont il pensa ensuite étonner ses convives, et dont -il ignora toujours le terrible succès auprès de sa voisine inconnue. - -M. de Plesguen, malgré les instances de sa fille et les fortes -présomptions que lui fournissait Escaldas, hésitait encore à saisir -les tribunaux d’une affaire qui lui répugnait toujours étrangement. -Chez lui, ce qui continuait à tenir tout en échec, son intérêt, -sa volonté, l’avenir de sa fille c’était un sentiment instinctif, -qu’il ne parvenait pas à vaincre. Malgré les apparences de preuves -que développait ingénieusement le Bolivien, et que Marc étudiait -aujourd’hui sans révolte, le vieux gentilhomme ne pouvait acquérir -confiance dans la justice de sa cause. A ses yeux, celui qui portait -le titre de marquis de Valcor était bien son cousin, le chef de sa -famille. L’attaquer pour le déposséder serait une félonie infâme. A -l’idée que lui, Marc, tenterait une pareille chose, une horrible sueur -lui glaçait la face. Il se sentait une âme de criminel. - -Dans son hôtel de la rue de Verneuil, dont il occupait un des plus -médiocres appartements, au second étage, d’étranges conciliabules -se tenaient. Les vieux murs, autrefois témoins de tant d’intrigues -politiques ou galantes, durant le règne de Louis le Bien-Aimé, et plus -tard, à travers les régimes divers qu’on y avait espérés ou combattus, -n’enfermèrent sans doute jamais de tels débats de conscience. - -Dans le salon fané, les anciennes soieries des tentures, tellement -usées que le moindre souffle remuait leurs plis frêles, tremblèrent aux -sanglots de Françoise, et aux gémissements de son père, qui, se prenant -la tête à deux mains, murmurait: - -—«Non ... Je ne puis pas faire cela!... Je ne puis pas!...» - -La jeune fille se jetait à ses genoux. - -—«Mon père ... Je vous en supplie!... Allez-vous laisser le nom que -vous devriez porter, la fortune qui nous appartient, à un voleur! Ah! -s’il ne s’agissait encore que de ces avantages!... Mais toute ma vie -dépend de notre victoire. Héritière de Valcor, j’épouserai Gilbert de -Villingen. Et je l’aime, père, je l’aime ... à en mourir ... Oui, je -mourrai, si je dois perdre l’espoir de devenir sa femme.» - -Le vieux gentilhomme avait des sursauts de fierté meurtrie: - -—«Pourquoi ne t’épouse-t-il pas telle que tu es? Comment acceptes-tu -un fiancé qui te pose des conditions tellement offensantes? C’est trop -montrer qu’il te recherche pour ce que tu peux posséder un jour. - -—Je serais si heureuse de le lui apporter!» répondait Françoise. - -Son père la regardait, scandalisé, mais attendri. Ce cri de l’amour -aveugle perçait et bouleversait un cœur ignorant de toute passion. - -Il ne doutait pas de la puissance du sentiment inconnu, en constatant -combien sa Françoise avait changé. En quelques semaines, depuis que le -vol des rêves insensés tourbillonnait dans sa jeune âme, elle avait -perdu cette fraîcheur rieuse, cette grâce mutine, qui la faisaient -ressembler à une coquette ingénue de Watteau, quand elle dansait le -menuet, dans l’inoubliable soirée, à Valcor. Le charmant chiffonnage de -ses traits s’était un peu étiré, les fossettes s’allongeaient en rides, -le teint jaunissait, le sourire s’éteignait aux coins de la bouche -qu’il ne retroussait plus, les yeux d’un bleu si clair brûlaient d’une -fièvre inquiète sous les sourcils rapprochés et tendus. Elle n’était -presque plus jolie, cette enfant, à qui l’insouciance allait si bien, -et qui, pour toujours, avait cessé d’être insouciante. - -—«Paris ne te vaut rien, par cette chaleur,» soupirait le père. - -Il jetait un coup d’œil vers les fenêtres, vers la morne perspective de -murailles. - -Autrefois l’hôtel de Plesguen s’ornait d’un jardin magnifique, -et la cour, que les communs séparaient de la rue, n’avait qu’un -rôle somptueux et décoratif. Maintenant elle représentait le seul -réceptacle d’air respirable pour les habitants. Car le jardin, sacrifié -depuis bien des années, s’était couvert de constructions à sept -étages, qui aveuglaient l’hôtel, dont les séparait un boyau étroit, -sombre comme un puits. Sur la rue de Verneuil, les communs s’étaient -transformés en boutiques, et, sous la voûte, par où jadis entraient -et sortaient les carrosses, les piétons ne passaient pas toujours -facilement, à cause de la charrette à bras d’un emballeur, qui, le plus -souvent l’obstruait. - -Sur le visage amaigri et le teint brouillé de sa fille, M. de Plesguen -voyait le reflet de ces choses mesquines, plutôt que le rayon des -splendeurs futures. - -Elle, au contraire, ne s’apercevait plus de tout cela, qui, autrefois, -l’humiliait. Elle vivait dans l’avenir. - -—«Quand nous serons installés à Valcor ...» disait-elle. - -—«Et si nous perdons le procès?» suggérait son père. - -—«Ah!» s’écriait-elle avec rage, «nous aurons du moins porté un rude -coup à l’orgueil de Micheline. Il restera toujours des doutes sur -le sang qu’elle a dans les veines, et sur son droit à vivre dans ce -château où elle se pavane!» - -Avec une telle satisfaction, le mécompte de la déshéritée serait plus -supportable. - -«Ah! ma pauvre enfant!» pensait Plesguen, «Ce n’est pas seulement son -amour qui exige de moi l’affreux effort ... C’est aussi sa haine. -Quelles pensées effrayantes sous cette chevelure blonde! Hélas! je -ne savais pas ce que souffrait ma fille. Peut-être ne le savait-elle -pas elle-même, quand elle vivait simplement sa vie, dans une enfantine -gaieté. Mais le charme est rompu. Jamais elle ne se résignera -maintenant à une réalité médiocre.» - -José Escaldas venait souvent à l’hôtel de Plesguen. - -Il y apportait les résultats de ses consultations juridiques. -Journellement, il voyait des gens de loi, mais non de ceux dont -l’opinion eût mis à l’aise la conscience de Marc. Bien que -véritablement convaincu, le métis n’agissait point avec la franchise -qui sied à un champion du bon droit. Son naturel méfiant et cauteleux, -peut-être aussi l’épouvante que lui inspirait M. de Valcor, l’incitait -à un travail de taupe, qui, précisément, aggravait la résistance de -Marc. - -—«Ces gens dont vous prenez les avis ne me paraissent pas sûrs,» -faisait observer le gentilhomme. - -—«Il ne s’agit pas de leur confier l’affaire, mais seulement de -savoir par eux ce qu’elle vaut, au point de vue légal, et comment -l’entreprendre.» - -Au fond, Escaldas pensait qu’avec ces louches alliés il s’assurait -la chance de se faire attribuer une forte part du butin, en cas de -réussite, parce que les gaillards y trouveraient leur compte. Tandis -que, s’il se démunissait de ses preuves entre des mains habituées aux -besognes nettes, il lui deviendrait plus difficile d’en faire marché. - -Le prince Gairlance, qui, bientôt, le rejoignit à Paris, unit ses -efforts à ceux du métis pour décider M. de Plesguen à ouvrir les -hostilités. - -Gilbert, dans le voluptueux vertige de son irrégulière lune de miel -avec Bertrande, éprouvait une difficulté grande à jouer le rôle d’un -soupirant auprès de Françoise de Plesguen. Il ne s’y appliquait pas -outre mesure, d’ailleurs. Les conditions du mariage étaient bien -établies. C’était l’héritière de Valcor dont il était le fiancé. -Affaire à M. de Plesguen de conquérir judiciairement ce titre à sa -fille. La froideur même du prétendant devait stimuler celle-ci, la -contraindre à jeter le vieux gentilhomme dans l’aventure. - -Pour forcer la main à ce plaideur récalcitrant, Escaldas et Gairlance, -d’accord avec les équivoques gens d’affaires qui leur servaient de -conseils, eurent l’idée de lancer ce qu’ils appelaient «un pétard», -dans les journaux. - -Les feuilles sérieuses hésitèrent devant l’étrangeté de la nouvelle et -son caractère diffamatoire. Cependant, ce bruit sensationnel commença -de circuler dans les bureaux de rédaction. Les «on dit», «on prétend», -«un gros scandale à l’horizon», filtrèrent dans les colonnes. De petits -aboyeurs quotidiens y mirent moins de façons, surtout ceux qui tarifent -l’injure à tant la ligne. Le nom du marquis de Valcor y parut en toutes -lettres. - -C’était sur une de ces informations de la première heure que, par -hasard, était tombé le négociant bâlois, qui en parla tout haut près -de M^{me} de Ferneuse. Il avait lu l’entrefilet sur un grand journal, -qui, le découpant dans une feuille de chou, se donnait le plaisir de -l’offrir à ses lecteurs, tout en en laissant la responsabilité au -hasardeux confrère. - -Ce jour-là était à peu près le dernier où il fut permis à des -Parisiens, même en voyage, de s’étonner comme le firent les voisins -de la comtesse, à l’ouïe de ce qui n’était encore qu’un racontar. -Lorsque des révélations si bien faites pour allécher la malignité -publique ne tombent pas tout de suite, comme des outres gonflées de -vent que le moindre coup d’épingle suffit à crever, elles s’enflent -promptement jusqu’à des proportions formidables. Moins d’une semaine -après le choc qui avait abasourdi la comtesse de Ferneuse, d’autant -plus qu’il l’atteignait dans un si calme et lointain refuge, toutes les -conversations de toutes les tables d’hôte, dans les sites fréquentés -d’Europe, prenaient pour texte principal ce qu’on nommait «le mystère -de Valcor», ce qui allait bientôt devenir, avec un retentissement -inouï, «l’Affaire Valcor». - -Un après-midi, vers cinq heures, Escaldas était en conférence avec M. -de Plesguen, dans le réduit encombré de vieux meubles et de livres qui -servait à celui-ci de cabinet de travail, lorsque l’unique servante -vint annoncer M. le marquis de Valcor. - -Les deux hommes tressaillirent. Le Bolivien devint blême. - -—«Attendez!...» cria-t-il à la domestique. Et, s’adressant à Marc: «Ne -le recevez pas ... Faites-moi partir ... Cachez-moi ... Tout serait -perdu s’il me voyait ici. - -—Mais, monsieur,» fit Plesguen, dans une de ses impulsions -cassantes, «auriez-vous donc si mauvaise conscience? Vous me faites -singulièrement douter de notre droit. - -—Vous ne connaissez pas cet homme,» dit le métis. «S’il sait d’où part -le coup, il le préviendra. Notre seule chance est d’avoir de l’avance -sur lui, par l’ignorance où il est de notre entente et de nos armes.» - -Marc eut un geste, comme pour dire: «Soit!» et il ouvrit une porte qui -donnait sur un couloir intérieur. - -—«Indiquez à monsieur l’escalier de service,» dit-il à sa bonne, avec -l’attitude et le ton de congédier un valet. - -Il regarda s’effacer la silhouette hâtive, le dos fuyant. - -«Si ce n’était qu’un maître chanteur!» murmura-t-il. «En ce cas, je me -ferais sauter la cervelle ... Ah! Françoise, tu joues l’honneur de ton -père, mais sa vie aussi, dans ta folie d’ambition et d’amour!» - -Cette apostrophe ne fut entendue de personne. Jamais M. de Plesguen ne -l’aurait formulée devant sa fille. Un reproche à cette enfant ... Dieu! -S’il devait mourir de tout cela, il s’arrangerait de façon à ce que, de -sa tombe même, ne sortît pas un reproche qui pût atteindre la chérie. - -«A l’autre, maintenant,» dit-il en se dirigeant vers le salon. - -Il prévoyait une explication atrocement pénible. Mais il était brave en -face de tout, hors sa conscience. Son doute intime l’effrayait plus que -la colère de l’homme trahi. Le front haut, mais sans avancer la main, -il affronta le maître de Valcor. - -Celui-ci, de son pénétrant regard bleu, plein de mâle douceur, examina -la physionomie glacée. - -—«Eh quoi! Marc, c’est donc vrai?... Tu es devenu mon ennemi?... Tu ne -m’embrasses pas? - -—Mais vous, monsieur,» riposta Plesguen, «est-ce en ami que vous -accourez, à l’improviste, de Bretagne, pour me rendre visite? - -—Oh! à l’improviste!...» sourit Renaud. «Je crois que, toi aussi, tu -as quitté Valcor plutôt à l’improviste. Cela prouve seulement que nous -étions pressés tous les deux. Toi, de me déclarer la guerre, de tenter -de me dépouiller, moi, de te prendre dans mes bras pour t’arrêter sur -le bord de l’abîme où tu te lances. Ce n’est pas la peur qui m’amène, -Marc. S’effraie-t-on de vaines ombres, sans apparence de réalité? Et ce -n’est pas la colère. S’irrite-t-on contre quelqu’un qui vous injurie -en rêve? Je n’imaginais d’ailleurs même pas qu’il y eût rien de fondé -dans les viles insinuations des journaux. Ton départ seul m’avait fait -réfléchir. Ton aspect m’éclaire. Eh bien, moi, je te tends la main et -je te dis: «Voyons, Marc, dans quel chemin périlleux es-tu entré? Où -vas-tu? Où conduis-tu notre chère Françoise? Dans quelle boue veux-tu -nous faire glisser tous? Tu ne conquerras aucune des chimères qui te -leurrent, et tu compromettras plus ou moins, en toi ou en moi, ou -en nous deux—car la calomnie ne s’efface jamais—ce qui t’est cher -par-dessus tout, l’honneur de notre maison.» - -M. de Plesguen avait écouté ceci en un silence profond, les bras -croisés sur sa poitrine, les yeux enfoncés dans ceux de son cousin. - -Les deux hommes restaient debout, et le contraste entre eux -apparaissait frappant. Ils ne se ressemblaient que par la stature, -également haute. Mais celle de Marc, d’une maigreur frêle, semblait -dressée par sa volonté seule, tandis que la robuste sveltesse de Renaud -indiquait une vigueur peu ordinaire. Jamais on n’eût dit que leur âge -était à peine distant de quelques années. L’un gardait l’apparence de -la jeunesse. L’autre avait prématurément l’air d’un vieillard. - -Devant le mutisme de M. de Plesguen, le marquis de Valcor s’assit, -comme pour lui laisser tout le temps de réfléchir et de répondre. - -Marc, à son tour, se laissa tomber dans un fauteuil avec un visible -accablement. - -—«Voyons,» reprit affectueusement Renaud, «qui t’inspire les idées -insensées suivant lesquelles tu parais vouloir agir? Dis-moi leur -source et dis-moi leur but. Pour la source, je te démontrerai qu’elle -est perfide et trouble. Pour le but, j’examinerai si tu ne saurais -l’atteindre qu’en me passant sur le corps. Tu souhaites quelque chose -pour Françoise, n’est-ce pas? Car je te connais trop désintéressé en ce -qui te concerne. Alors, quoi? Est-ce que je n’aime pas ta fille presque -à l’égal de la mienne? Ne ferais-je pas tout au monde pour réaliser ses -rêves, si elle en a?» - -Ces paroles cordiales et simples, l’accent de cette voix, l’aspect -de ce visage, considéré pendant des années comme celui d’un frère, -troublaient profondément M. de Plesguen. Autre chose le troublait -davantage: l’effort intérieur par lequel il remontait dans le passé, -essayant de retenir, de fixer quelque trait parmi le pâle tourbillon -des souvenirs. - -Quand il ouvrit enfin la bouche, ce fut pour poser une question -inattendue. Revenant au nom et au tutoiement familiers, il interpella -brusquement son cousin: - -—«Renaud,» dit-il avec une certaine émotion dans la voix, «te -souviens-tu de ce jour où j’étais en vacance à Valcor, et où nous avons -couronné le cheval, sur la côte de Guilers, en revenant de la foire de -Saint-Renan?» - -Un sourire mélancolique flotta sur les lèvres du marquis. - -—«Comment veux-tu que j’aie oublié un seul détail de cette journée-là? - -—Te rappelles-tu le nom du cheval? - -—Scapin. C’était un alezan auquel mon père tenait beaucoup. Tu ne -savais pas conduire, mais tu en avais une envie si folle que je te -laissai les rênes. En descendant la côte de Guilers, Scapin, effrayé -par un chien qui sortait tout ruisselant d’un fossé plein d’eau, fit -un écart, et, ramené trop brusquement, croisa les pieds, tomba sous la -poussée de la voiture. Il avait le genou entamé. Je vois encore ton -visage pâle, tes yeux pleins de larmes. - -—Oui,» interrompit Marc. «Je pleurai presque, malgré ma moustache -naissante dont j’étais fier. Et toi—si c’était toi—tu n’étais qu’un -gamin. Cependant ... - -—Si c’était moi!... - -—Continue, continue, dis la suite,» fit M. de Plesguen, haletant. - -—«Tu choisis mal ton épreuve,» reprit son cousin, non sans amertume. -«Demande-moi donc des souvenirs plus insignifiants. Si je joue un -rôle, je dois en connaître au moins les grandes lignes et m’être fait -renseigner sur ce qui touche les derniers moments du feu marquis de -Valcor.» - -Bouleversé par cette évocation si précise, Marc l’écoutait. - -—«Oui, va, tout m’est présent à la mémoire. Je voulais prendre la -faute sur moi, dire à mon père que le cheval s’était couronné dans mes -mains. Tu refusais, tellement effaré pourtant de ta maladresse que -tu n’osais rentrer au château. Et il y eut encore un autre débat de -générosité, parce que le groom proposait de s’accuser à son tour. Et -j’ignore jusqu’à maintenant qui de nous aurait passé pour le coupable. -Car, en rentrant, très attardés d’avoir ramené Scapin au pas, nous -trouvâmes mon pauvre père en proie à la première crise de cette angine -de poitrine qui allait l’emporter si peu après. - -—Qui nous donna la triste nouvelle? - -—Mais ... le portier de la grille d’honneur. Il venait de voir passer -le médecin. Là, pour aller plus vite, nous laissâmes le dog-cart avec -Scapin, qui boitait bas, et nous nous mîmes à courir comme des fous, en -remontant l’avenue vers la maison.» - -Devant une telle sûreté de détails, dans un récit qui les reportait à -la douzième année de Renaud, M. de Plesguen demeurait abasourdi. - -Son cousin poursuivit tranquillement: - -—«Je te le répète, cette épreuve ne compte pas. Veux-tu que je -te rémémore autre chose? Tiens, dans les mêmes vacances de cette -année-là. Ce furent tes dernières à Valcor. Tu devins étudiant tout de -suite après, et moi, désormais orphelin, je passai mes étés chez mon -grand-père maternel, mort plus tard, pendant mon séjour en Amérique, le -comte de Lieurey. Voyons?... Eh bien, je te rappellerai cette nuit en -mer, dans un bateau de pêche, pour voir retirer au matin les filets, -transformés en une nappe d’argent par la multitude des sardines pincées -aux ouïes. Ah! tu en as encore le frisson. As-tu été assez malade! Et -les pêcheurs étaient-ils assez furieux, tout en se moquant de toi, -parce que tes hoquets convulsifs troublaient le silence indispensable -pour cette pêche.» - -L’adolescent délicat et un peu faible qu’évoquait de Valcor se -retrouvait dans l’homme vieillissant et éperdu qui l’écoutait. - -—«Ah! Renaud ... Assez ... Tout cela vit dans ton cœur comme dans le -mien! Tu es mon cousin, mon ami d’enfance, mon frère ... Je ne peux pas -douter de toi ...» - -Il se levait, balbutiant, les bras étendus, lorsqu’une porte s’ouvrit. - -Françoise entra dans le salon. - -Elle venait d’apprendre par la servante la présence du marquis. - -Son seul aspect, la vue de ce jeune visage tiré de haine et dont la -grâce fragile s’effaçait sous l’aridité d’anxieuses passions, suspendit -l’élan de Marc et inquiéta Renaud. - -—«Mon père,» dit M^{lle} de Plesguen d’une voix acide, «ne -m’aviez-vous pas déclaré que, dorénavant, nous n’aurions plus avec les -usurpateurs de Valcor que les relations judiciaires? - -—Mon enfant,» commença Marc, «ton oncle vient d’éveiller nos ...» - -Il n’acheva pas. La grêle strideur d’un rire affecté l’interrompit. - -—«Mon oncle?» Qu’est-ce que ce mot? Je n’ai plus d’oncle. Allons, mon -pauvre papa ... Le comédien est trop fort pour vous ... Mais n’oubliez -pas les preuves que nous possédons. - -—Ma petite Françoise!» s’écria douloureusement Renaud, «Est-ce toi -qui parles? Quels sont les misérables qui ont abusé de ta candeur? -Des preuves? Mais je viens d’en donner à ton père ... On t’a prise au -réseau d’une machination affreuse. Enfant imprudente ... Quels sont -ceux qui t’égarent de la sorte? Prends garde!» - -Elle le dévisagea, frémissante, toutes ses jeunes fibres palpitant -d’émotion et aussi d’une vague frayeur. Mais l’amour et la jalousie la -soulevaient. Tant pis! elle livrerait la bataille, quitte à mourir si -elle devait la perdre. - -—«Monsieur,» dit-elle, «si vous ne quittez pas cette maison, c’est moi -qui m’en irai. Que mon père choisisse. - -—Françoise!» - -Le même cri échappa aux deux hommes. - -M. de Valcor ajouta, de sa voix caressante et profonde, avec laquelle -il désarmait les volontés: - -—«Pense à Micheline. Elle est presque une sœur pour toi. - -—Micheline ne m’est rien, et vous le savez parfaitement,» lança-t-elle. - -Valcor sursauta sous le choc. C’était d’une si énergique assurance! -Que prétendait la jeune téméraire? Insinuation contre l’identité du -marquis? Allusion à cet échange d’une fillette morte contre une vivante -qu’avait raconté Renaud à la seule M^{me} de Ferneuse? Au piège de -quelle vérité ou de quel mensonge essayait-elle de le prendre? - -Il haussa les épaules, la regarda de haut. - -Chétive adversaire, cette petite fille affolée d’ambition, ignorante -de la loi et des hommes, frêle guêpe furieuse, se heurtant à la glace -imbrisable derrière laquelle brillent les fruits tentateurs. - -Une dure et dédaigneuse expression changea la physionomie séduisante de -Renaud. - -—«Vous voulez la guerre. A votre aise!» dit-il, en toisant -successivement la fille et le père. - -Celui-ci esquissa un mouvement, que Françoise arrêta en s’attachant à -son bras. - -—«Oui, la guerre!» s’écria-t-elle. - -M. de Plesguen se dégagea de la nerveuse étreinte, alla s’asseoir à -l’écart, et, sans mot dire, cacha son visage dans ses mains. - -—«Mon pauvre Marc!» lui dit Renaud. «Suis donc cette jeune insensée -jusqu’à l’abîme. Marche contre moi, contre l’honneur de notre maison, -contre ta conscience. Que ce crime familial retombe sur toi et sur -elle! Adieu!» - -Et il s’en alla. - - - - -XVI - -_HOSTILITÉS_ - - -DÈS le soir même de la visite faite à M. de Plesguen par Renaud, José -Escaldas revint rue de Verneuil, anxieux de savoir si son nom avait été -prononcé au cours de l’entrevue. - -—«Il n’a pas été question de vous,» lui affirma le vieux gentilhomme. - -La pâleur et la tristesse de Marc frappèrent le Bolivien. - -—«Vous a-t-il donc menacé?» demanda-t-il. - -—Pis que cela. - -—Et quoi donc?» fit le métis, inquiet. - -—«Il m’a rejeté au plus profond de mes angoisses et de mes doutes. Si -vous aviez entendu ce qu’il m’a dit, les souvenirs d’enfance connus de -lui seul et de moi, qu’il a précisés de la façon la plus minutieuse! Si -vous l’aviez vu!...» - -Sur ce mot, M. de Plesguen regardait son interlocuteur et comparait -mentalement la vulgarité, la visible bassesse d’âme de celui-ci,—qu’il -acceptait pour allié,—avec l’élégance morale, la dignité si ferme, si -douce, de celui-là,—que, tout à l’heure, il offensait et rejetait. -Quel contraste! - -—«Le prodigieux comédien vous a roulé?» dit Escaldas. - -—«Comédien ...» répéta Marc. «C’est le mot de ma fille. - -—Sérieusement,» s’écria le Bolivien, «est-ce que ce diable incarné -vous a repris? Vous savez que je suis sûr, maintenant ...—écoutez -bien—sûr de vous faire gagner votre procès. - -—Mais si je le gagne, grâce à d’extraordinaires apparences, et qu’au -fond je garde la conviction ...» - -Escaldas bondit. - -—«Mais vous êtes fou, mon cher monsieur! Vous êtes fou!... Comment -pouvez-vous supposer que les apparences suffiraient à faire déposséder -un pareil personnage de son état civil, de son titre, de ses biens? Ce -n’est pas une apparence qu’il faudra, ce n’est pas une présomption, ce -n’est pas même une preuve: ce sont vingt preuves! Et je les aurai!» -conclut-il triomphalement. - -José ajouta: - -—«Je viens de recevoir une dépêche. Savez-vous qui fait route vers la -France à l’heure actuelle? Qui sera ici dans deux ou trois semaines? - -—Non,» dit Plesguen. - -—«Rafaël Pabro, le vieil employé de la maison Rosalez, cette banque -de La Paz, où se sont présentés jadis le véritable Renaud de Valcor et -son sosie. Ce bonhomme est le seul être, à ma connaissance, qui ait vu -l’un et l’autre, qui puisse témoigner de leur fabuleuse ressemblance. -Je l’ai décidé à faire le voyage. - -—Nous apporte-t-il la lettre où Renaud présentait aux banquiers cet -autre lui-même? - -—Non. Nous en avons la photographie. Pour l’authenticité de -l’original, mieux vaut qu’il reste là-bas, dans les archives de la -maison. Les directeurs actuels, gens dont la bonne foi ne saurait -être mise en doute, le produiront quand ils en seront requis par la -justice. D’ailleurs, Pabro n’en avait pas la garde. Il aurait dû voler -ce document, qui, produit de la sorte, ne manquerait pas d’être récusé -comme faux. Ne comprenez-vous pas? - -—Si,» dit Marc. - -Et il murmura rêveusement: - -—«C’est pourtant bizarre, en effet, la présence auprès de Renaud, à -cette époque, d’un compagnon qui aurait eu toute sa confiance, qui lui -aurait ressemblé comme un frère, et dont il ne resterait aucune trace. -Qui serait cet individu? Dans quel néant aurait-il glissé? - -—Un des deux a supprimé l’autre,» dit Escaldas. - -—«Mais d’où venait cet inconnu?» - -José haussa les épaules. - -—«Cela se découvrira au procès.» - -En prononçant ce mot de procès, le métis coula un regard en dessous -vers M. de Plesguen. Celui-ci le relèverait-il, protesterait-il? -Ébranlé par sa conversation de l’après-midi avec Valcor, le -sentimental incorrigible n’abandonnait-il pas la lutte? - -Marc ne dit rien. Tout à l’heure, sa fille lui avait arraché le -serment qu’il irait jusqu’au bout. Il traînerait, sur ces chemins de -dénonciations, de procédure, de scandale, son âme récalcitrante. Rien, -pensait-il, n’apaiserait en lui la nausée de ce qu’il allait faire—pas -même la victoire, parce que la victoire ne bâillonnerait pas en lui la -voix des protestations secrètes. - - * * * * * - -Cependant le marquis de Valcor, en présence de l’attaque imminente, -commençait à combiner ses mesures défensives. - -Il ne lui avait pas fallu longtemps pour deviner que José Escaldas -était dans l’affaire. Toutefois, il ne se doutait pas que le Bolivien -en fût le promoteur. Celui-ci avait patiemment dissimulé les -impressions recueillies dans son dernier voyage en Amérique, la sourde -enquête conduite là-bas, les documents vrais ou faux dont l’ensemble -formait une machine de guerre étonnamment bien ajustée. - -Valcor ne le soupçonna que sur sa brusque disparition, et aussi parce -qu’il était certain de sa haine. - -Cette haine, il l’avait à la fois ménagée et dédaignée, n’ayant jamais -eu l’air de s’en apercevoir, même à l’époque lointaine où, ravisseur de -la jolie Vamahiré, il avait surpris, dans les yeux noirs du Bolivien, -des regards qui glaçaient pour une seconde le sang chaud et audacieux -de ses veines. Mais il avait cru limer les ongles et les crocs de -la bête fauve en l’asservissant par l’abondance de la pâture. Grâce -à lui, le métis menait une vie opulente et oisive. Et Renaud s’était -bien gardé de jamais lui mettre aux mains, fût-ce pour l’acheter -définitivement, un capital qui lui eût assuré l’indépendance. En outre, -il avait pris soin de faire entendre qu’il ne lui laissait rien par -testament. L’intérêt de l’homme garantissait donc sa propre sécurité. -Jamais, à son esprit, ne s’était présentée cette conception que les -deux choses pussent un jour cesser de marcher ensemble, et que la -cupidité du métis pût s’accorder avec la rancune. - -«Ce sournois de Marc lui aura fait briller aux yeux l’espoir de -quelque prime énorme,» pensa Renaud. «Que vaudrait une surenchère pour -prévenir un éclat? Rien,» conclut-il promptement, avec une logique -foudroyante appuyée sur la connaissance des hommes. «Si ce misérable -n’a que l’intention de me faire chanter, il viendra de lui-même -proposer son prix. S’il poursuit une vengeance, je l’y déterminerais -d’autant plus fortement que j’aurais l’air de le craindre. Laissons -ce demi-Peau-Rouge dans le mépris où je le tiens depuis vingt ans. -Par Dieu! j’en briserai bien d’autres que cette vermine, si l’on ose -toucher au nom que je porte!» - -Quant au prince de Villingen, la pensée du marquis ne se porta pas de -son côté un seul instant. Gilbert avait quitté le château de Valcor -avec les grâces les plus courtoises, après les deux semaines pour -lesquelles il avait accepté une invitation. Renaud ignorait que le -jeune homme fût resté à Brest, et encore bien plus qu’il s’attardât -dans un si proche voisinage pour séduire Bertrande Gaël. Les phases -de cette séduction, conduite avec une infaillible maîtrise amoureuse, -demeuraient le secret du jeune viveur et de sa naïve conquête. Quand au -dénouement de la déloyale idylle,—la fuite de Bertrande,—M. de Valcor -n’avait pu en être informé. Lui-même était parti pour la capitale -avant que la vieille Mathurine, atterrée par la disparition de sa -petite-fille, eût assez complètement perdu l’espoir de la voir revenir -pour se résoudre à révéler cette honte,—fût-ce à leur protecteur. - -Grâce au bavardage de la petite bergère rencontrée par la fugitive dans -la lande, le bruit courait que la jolie fille aux Gaël était retournée -dans son couvent. «Trop fiérote pour épouser un gars de _cheux_ -nous,» disait-on. «Elle aime mieux porter la cornette, sous laquelle -on ne distingue pas une duchesse d’une sardinière. C’est le démon de -l’orgueil qui fait cadeau de cette âme-là au bon Dieu.» - -L’aïeule en avait eu d’abord la conviction. De bonne foi, elle avait -confirmé les on-dit. Mais, inquiète cependant et révoltée de ce départ -sans adieu, elle prit une plume, et, de sa grosse écriture appliquée, -avec beaucoup d’efforts, elle écrivit à la supérieure des Géraldines de -Quimper. La réponse arriva par retour du courrier. Bertrande n’avait -pas reparu au couvent. - -La malheureuse!... Où était-elle?... - -Sans doute, entraînée par sa marotte de faire fortune à Paris comme -dentellière, elle avait couru au piège brillant de la redoutable -ville, ainsi qu’une mouette qui va se briser contre le cristal dur et -éblouissant d’un phare. Comment la retrouver dans ce gouffre? Par quel -moyen la ramener? - -Mathurine songea tout de suite à prévenir le marquis de Valcor, si -bon pour eux tous, et qui s’intéressait particulièrement à la petite. -Il connaissait Paris. Il y avait des amis. Si elle avait su que l’un -d’eux ... Mais l’aïeule n’imaginait pas, dans les pires de ses transes, -que sa petite-fille fût partie avec un galant. Jamais elle n’avait -rencontré Gilbert. Jamais le nom du prince n’était venu jusqu’à ses -oreilles. Le ravisseur avait été prudent. On ne l’avait pas rencontré -avec la jeune fille. Nul ne put dire à la mère Gaël que Bertrande -«fréquentait» quelqu’un. - -La difficulté matérielle, pour ses vieilles jambes, d’aller jusqu’au -château de Valcor, retardait moins que la difficulté morale une -démarche qui semblait le suprême recours de l’infortunée grand’mère. Le -marquis n’était pas facilement accessible dans cette immense demeure. -Il ne s’y trouvait pas seul. Ces dames, à cause de la ressemblance -gênante des deux jeunes filles, n’encourageaient pas les visites. -Comment leur expliquer que celle-ci?... Implorer «Monsieur Renaud» pour -qu’il fît rechercher la brebis perdue, soit! Mais s’exposer au mépris -de la marquise et de M^{lle} Micheline, à leurs commentaires, à leurs -reproches, à leur indignation,—toujours à cause de cette fâcheuse -ressemblance, qui compromettait un peu la noble héritière,—cela, non. -L’altière paysanne ne pouvait s’y résoudre. - -Lorsque, enfin, le désespoir qui la minait eut raison de ses -résistances physiques et de ses fiers scrupules, lorsque, partie à -pied pour ne pas emprunter une carriole du pays, pour ne pas faire -jaser, Mathurine Gaël, à demi morte de fatigue et de chagrin, sa haute -taille courbée pour la première fois de sa vie, se présenta au château -de Valcor, on lui apprit que monsieur le marquis était absent depuis la -veille. - -—«Ah! mon Dieu! et où est-il?» - -Le valet lui rit au nez. - -—«Est-ce possible qu’il ne vous l’ait pas dit, ma bonne femme!» - -Elle insista. - -—«Nous ne savons pas. - -—Et quand reviendra-t-il? - -—Laissez-nous votre carte. On vous enverra une dépêche,» ricana le -domestique farceur. - -La vieille paysanne, qui avait remonté l’avenue jusqu’au perron -principal du château, leva les yeux sur les architectures imposantes. -Elle entrevit, dans le vestibule, des reflets de marbre et des -luisances de bronze, avec les pâles perspectives des tapisseries -claires. Elle crut défaillir sur ce seuil, sur les pierres de ces -marches. Oui, sur ces marches, que, cependant ... - -Une force inconnue la redressa. Quelque chose de douloureux et de -terrible passa dans ses prunelles pâles. - -—«Valcor ...» murmura-t-elle. «La valetaille se rirait de moi ici!...» - -Le domestique ne saisit pas les mots. Mais l’expression de cette -étrange vieille lui en imposa: - -—«Voulez-vous voir madame la marquise?» demanda-t-il plus poliment. - -Elle ne lui répondit pas, tourna les talons, descendit les degrés, et -s’éloigna dans l’avenue, droite et muette, comme si sa vieille âme -n’eût pas fléchi ni crié en elle-même sous le fardeau effroyable de la -vie, comme si son vieux corps n’eût pas été plus cassant, plus usé, -qu’un arbre creux jusqu’à l’écorce. - -Toutefois, quand elle se crut assez loin pour ne plus sentir sur ses -épaules le regard insolent du domestique, elle s’arrêta au bord de -l’allée et se laissa glisser sur l’herbe. - -Elle resta là, se demandant si elle pourrait se relever jamais, -regardant, à travers la percée lointaine des feuillages, la façade -lumineuse, l’impassible façade du château, et se rappelant ... - - * * * * * - -Le même jour, et à peu près vers la même heure, M. de Valcor suivait -lentement la rue de Verneuil, après sa visite à Marc et à Françoise. -En les quittant, il rentra chez lui, dans l’hôtel de Servon-Tanis, -héritage de sa femme,—une demeure de fort grand air, du moins quand on -en avait franchi la porte extérieure, qui donnait sur la rue du Bac. - -Cette porte, en retrait dans un enfoncement semi-circulaire, -se dressait, énorme et massive, entre des communs bas et sans -architecture. Et l’ensemble formait comme une barrière assez -rébarbative entre le populeux mouvement de cette rue commerciale, -passante, bruyante, et la noble tranquillité de la maison ancienne, au -fond de sa vaste cour silencieuse. - -Lorsque le marquis de Valcor épousa Laurence de Servon-Tanis, il fit -restaurer et meubler suivant le style cette habitation, construite -sous Louis XIV, mais que les malheurs de la famille, au moment de la -Révolution, laissèrent dans un état qui, peu à peu, s’en allait à la -ruine. - -C’était maintenant une admirable demeure, où le confort moderne se -déguisait sous les élégances surannées. Résidence d’hiver, digne -pendant de la résidence d’été qu’était le merveilleux château de Valcor. - -Lorsque Renaud y rentra, il eut la satisfaction de trouver aux pièces -occupées par lui momentanément un air habité, que les concierges, et -son fidèle Firmin, amené de Bretagne, avaient eu l’art de leur donner -aussitôt. - -Le premier soin du marquis fut de se rendre dans son cabinet de -travail, de s’asseoir devant son bureau et d’attirer à lui l’appareil -mobile du téléphone. - -—«Allô! allô!... mademoiselle ...» - -Il réclama un numéro que les gens de son monde eussent été bien -surpris d’entendre résonner dans ce lieu aristocratique, et sur des -lèvres volontiers dédaigneuses,—celui du journal l’_Aube rouge_, une -petite feuille à tapage, dont la politique, férocement socialiste -et anticléricale, servait de paravent à mille violences contre les -personnes, et à un système de terreur extrêmement productif. - -Voltaire prétendait qu’accusé d’avoir volé les tours de Notre-Dame, -il jugerait plus prudent de fuir tout d’abord que d’essayer de se -disculper. La même sagesse conduisait bien des gens, menacés de -diffamation par l’_Aube rouge_, à transiger avec elle moyennant -finances, plutôt qu’à la traduire en justice. Ceux qui prenaient ce -dernier parti gagnaient généralement leur procès, cela est vrai, mais -ils restaient plus ou moins déshonorés,—pour deux raisons: la première -étant ce phénomène, d’ordre physique, que la fumée ne se produit pas -sans feu; la seconde, cet autre phénomène, d’ordre moral, que les -calomnies étalées au cours de leur procès, ayant fait beaucoup de -bruit, et le jugement fort peu, le public oubliait celui-ci pour ne -se souvenir que de celles-là, ne sachant plus qui avait gagné, mais -sachant parfaitement qui restait sali. - -L’_Aube rouge_, la première, avait annoncé «le Scandale de Valcor.» - -—«Allô, allô ... Votre directeur est-il là? - -—De la part de qui? - -—Marquis de Valcor. - -—Je vais le prévenir. Si monsieur le marquis veut rester à l’appareil.» - -Une demi-minute ne s’était pas écoulée qu’une vibration du récepteur -annonça l’approche de quelqu’un à l’autre extrémité de la ligne. - -—«Allô ... Ai-je l’honneur de m’adresser au marquis de Valcor? - -—Qui parle? - -—Le directeur de l’_Aube rouge_. - -—Ah! très bien. Enchanté de faire votre connaissance,» reprit la voix -sardonique de Renaud. «Dites-moi ... Vous avez annoncé à vos lecteurs -un scandale dont mon nom ferait les frais ... - -—Mais ...» - -La réponse, d’abord hésitante, comme si le ton du marquis eût -déconcerté l’interlocuteur, s’affirma ensuite assez rogue: - -—«Certainement. Nous devons la vérité au public. Or, on nous a -communiqué des documents qui sont de nature à montrer que la morgue -aristocratique ne sied pas à tous ceux qui arborent des blasons vieux -de quinze siècles. Nous avons vu des pièces fort compromettantes pour -une personnalité ...» - -Il cherchait un mot. - -—«Pour moi,» interrompit tranquillement de Valcor. - -—«Parfaitement, monsieur le marquis. Pour vous. Mais, vous savez, qui -n’entend qu’une cloche ... Il n’est pas dit que, si vous aviez de bons -arguments à nous donner ... Notre devoir est d’enregistrer le pour -comme le contre. Même s’il s’agit d’adversaires politiques. La presse -est un miroir. - -—Fidèle,» souligna ironiquement Renaud. - -Le récepteur du téléphone ne trahit pas l’effet produit par cet -adjectif. M. de Valcor reprit: - -—«Vous me demandez de bons arguments. Vous savez bien, mon cher -directeur,»—et l’intonation se fit très significative,—«que j’en -possède une multitude de ceux que vous appréciez le plus. Je les tiens -à votre disposition. - -—Mais, monsieur ... - -—Je serai aussi persuasif que vous pouvez le souhaiter ... Je ne -regarderai à aucun effort d’éloquence pour vous convaincre ... - -—Je ne demande qu’à être convaincu, marquis,» dit la voix, qui -s’adoucissait. - -—«Eh bien, voulez-vous prendre la peine de venir me trouver, pour que -nous arrêtions ce que, dès demain?... - -—Il est bien tard pour le numéro de demain. Mais je puis annoncer en -dernière heure qu’un coup de théâtre inattendu fait entrer dans une -nouvelle phase un scandale qui retombera sur ses promoteurs ... Ou bien -que le marquis de Valcor va donner un éclatant démenti ... Ou bien ... - -—Mais non, mais non ...» interposa Renaud, avec un flegme dont -il s’amusait lui-même. «Je souhaite, en attendant mieux, que vous -enregistriez, en dernière heure, quelque chose comme ceci: «Nous -recevons les plus piquantes révélations sur l’intrigue abominable -où va sombrer le nom de Valcor avec celui de Plesguen, et aussi un -autre, plus ancien et illustre entre tous, celui de Servon-Tanis. Tout -l’armorial français va être éclaboussé par cette boue. On entrevoit, -dans cette affaire, des dessous d’une invraisemblable ignominie. C’est -le cas ou jamais de dire, en parlant de cette classe abâtardie, usée, -dégradée, qu’est la noblesse: «Il y a quelque chose de pourri dans le -royaume de Danemark.» - -Ici Renaud se reprit: - -—«Non, supprimez «de Danemark», vos lecteurs ignorent sans doute -_Hamlet_.» - -Le directeur de l’_Aube rouge_ ne releva pas cette raillerie. Sa -stupéfaction l’y laissa insensible. - -—«Comment, monsieur le marquis, vous voulez?... - -—Que vous me traîniez dans la fange, moi et toute ma caste,» acheva -Valcor en riant. «J’ai soif de diffamation et d’outrage. - -—Mais encore faut-il que je comprenne votre but,» reprit le -journaliste, devenu revêche. «Comptez-vous envoyer vos témoins à -l’offenseur?... me faire un procès? - -—Rien de tout cela. Je ne relèverai aucune des injures de votre -journal. Sinon pour vous en marquer ma reconnaissance, aux conditions -que vous y mettrez.» - -Un silence suivit. - -—«Allô?...» fit M. de Valcor. - -—«Il faut que j’aie un entretien avec vous,» dit le directeur de -l’_Aube rouge_. - -—«Je le crois indispensable,» riposta le marquis. - -—«Tout de suite? - -—Si vous voulez. - -—Dois-je vous attendre? - -—Je préfère ne pas être vu dans vos bureaux. - -—Je vais donc me rendre rue du Bac. - -—Vous me trouverez chez moi.» - -Étant donnés les arguments annoncés par le marquis et devinés par le -journaliste,—arguments de valeur,—c’est le cas de le dire, exprimés -dans le style bref de billets à ordre, dont le signataire ne discuta -pas le montant,—la conversation fut vite menée à bonne fin. - -On arrêta ceci: l’_Aube rouge_ attaquerait à fond le marquis de Valcor, -couverte d’ailleurs par la famille même de celui-ci. En effet, le -journal ne prendrait pas à son compte les accusations, mais annoncerait -qu’un procès allait s’ouvrir, intenté par M. de Plesguen, et basé sur -les preuves que possédait ce gentilhomme de la fausse personnalité -de son soi-disant cousin. Renaud de Valcor, explorateur célèbre, -propriétaire des plus grandes plantations de caoutchouc du monde, -millionnaire authentique, conseiller général de son département, mari -d’une Servon-Tanis, n’était qu’un audacieux aventurier, un bandit -sorti des bas-fonds sociaux, portant son titre, occupant sa situation -sociale, grâce à la plus formidable imposture. Et voilà ce que Marc -de Plesguen, seul légitime héritier du marquisat de Valcor, allait -faire éclater devant les tribunaux, pour le scandale et l’émotion de -l’univers. - -Le directeur de l’_Aube rouge_ écoutait cette nouvelle, qu’il allait, -lui le premier, proclamer à grand fracas, et non plus insinuer -«sous toutes réserves». Il examinait, sans arriver à le comprendre, -l’homme qui lui débitait ces choses avec une tranquille ironie, et -il subissait son prestige. Courbant l’échine, voilant de respect son -regard effronté, amollissant onctueusement sa voix, le socialiste de -l’_Aube rouge_ traitait de «monsieur le marquis», aussi bien en paroles -que dans son involontaire aplatissement intérieur, l’être hautain qui -débitait sur lui-même des abominations avec un air de dire: «Si vous -vous avisiez de me croire, mon garçon, vous auriez affaire à moi.» - -—«Ce monsieur de Plesguen est donc fou?» demanda enfin le journaliste, -et avec un tel accent de sincérité que Renaud éclata de rire. - -—«Il doit être dans le vrai, puisque l’_Aube rouge_ va déclarer qu’il -fait une œuvre d’épuration et de justice.» - -Le directeur cligna de l’œil avec finesse, eut un sourire et un -mouvement d’épaules, puis finit par murmurer: - -—«Vous êtes rudement fort, monsieur le marquis.» - -C’était sa persuasion, à cet homme de plume. Mais, au fond, il ne -savait pas dans quel sens, au juste, agissait une force qu’il sentait -si bien. - -Peu lui importait, d’ailleurs, ce que M. de Valcor se garda bien de lui -expliquer. Comme directeur, il marchait de confiance. Magnifiquement -rétribué pour entreprendre une campagne tout à fait «dans la ligne» -de son journal,—une campagne, où, quel qu’en fût le résultat, -s’effriterait toujours un peu de cette façade encore brillante restée à -l’aristocratie, il s’y engageait d’un cœur et d’un pied légers. Qu’un -Valcor ou un Plesguen jonchât finalement le carreau, il «s’en battait -l’œil», suivant sa propre expression. Seulement personne autant que -le marquis ne lui avait donné l’impression d’appartenir à une classe -supérieure. Il le trouvait «épatant». Alors, tout en allant contre, il -parierait désormais pour,—certain que s’il y avait un Valcor en chair -et en os, c’était bien celui-là. - -Renaud ne lui en demandait point tant. Jugeant nécessaire d’être -vilipendé par l’_Aube rouge_, il payait pour cela, sans se soucier -autrement des sentiments qu’il inspirait à l’ouvrier de cette malpropre -besogne. Aussitôt cette mesure prise, il en combina d’autres. Mais il -n’eut pas le loisir d’en avancer beaucoup l’exécution avant que la -première portât ses fruits. Deux ou trois articles de l’_Aube rouge_ -déchaînèrent des mouvements d’opinion d’une impétuosité singulière. -Immédiatement, le public envisagea la question sous un autre angle -qu’une simple querelle de famille. Le jet de bave lancé par le journal -anarchiste atteignit bien tout ce qu’il visait. Une caste, un parti, -dans son entier, jusqu’au moindre de ses membres, se sentit couvert -d’éclaboussures. - -Les feuilles réactionnaires eurent des ripostes foudroyantes. Que -cherchait l’_Aube rouge_? A salir ce qu’il y avait de meilleur dans -la noblesse de France,—non pas seulement la pureté de la race et -l’ancienneté du nom, mais ce rajeunissement d’énergie, cette adaptation -des qualités héréditaires aux nécessités modernes, qui montraient -dans un Renaud de Valcor le véritable chevalier du XX^e siècle. Que -représentait cet homme, sinon le type accompli de ce que promettait -l’union du passé avec l’avenir? Un grand nom légué par les siècles, -une grande œuvre qui s’offrait aux siècles futurs. Cet explorateur, -qui avait risqué sa vie dans une entreprise civilisatrice, ce savant, -qui organisait une industrie agricole si utile au progrès actuel, on -l’attaquait!... Et pourquoi? Parce qu’il commettait le crime de porter -un nom qui avait retenti aux Croisades, qui avait vibré glorieusement -sur tous les champs de bataille de notre histoire. La thèse prêtait à -des variations brillantes. Elles y passèrent toutes. Les répliques ne -manquèrent pas,—aussi bien dans l’_Aube rouge_ que dans les journaux -de la même nuance. - -Avant que les tribunaux eussent à se prononcer sur l’affaire Valcor, -on disproportionnait d’avance leur jugement, dans cette compétition -d’intérêts privés. On mettait leur conscience presque en face d’une -question politique et sociale. L’énigme, en elle-même suffisait à -passionner l’opinion. Les animosités politiques, que le moindre -prétexte déchaîne en France, la généralisèrent. Croire que Renaud était -le véritable marquis de Valcor, héros moderne paré de l’illustration -séculaire, c’était faire acte de traditionaliste, d’homme bien pensant, -de réactionnaire, pour tout dire. Déclarer qu’un imposteur avait -pu jouer à s’y méprendre ce rôle magnifique, et, tout bandit qu’il -était, apporter un lustre d’énergie à l’antique lignée défaillante, -proclamer cette ancienne famille doublement avilie, par la parade d’un -saltimbanque génial et par l’ignoble cupidité d’un Plesguen, c’était -se montrer bien de son temps, au-dessus des préjugés d’Ancien Régime, -adversaire résolu de l’obscurantisme, des prétentions de castes, et -même de ce que l’_Aube rouge_ appelait irrévérencieusement «la calotte». - -Oui, l’anticléricalisme aussi s’infiltra dans cette chicane d’héritage, -parce que, dès la première heure, le petit clergé breton avait pris -parti pour le bienfaiteur de la province. M. de Valcor n’eût pas mérité -ce titre, dans la catholique Bretagne, s’il n’eût choisi les gens -d’Église comme les premiers objets et les intermédiaires indispensables -de ses largesses. Des chapelles reconstruites, des calvaires -relevés, des pèlerinages remis en faveur, des congrégations dotées -d’établissements charitables, telles étaient les œuvres journalières -de sa générosité, inépuisable comme sa fortune. Dès qu’on apprit les -attaques dirigées contre cette providence du pays, ce fut un tollé -dans le Finistère, et même au delà. Les curés, au prêche, dénoncèrent -les machinations de Satan et le damnable esprit du siècle, qui ne -respectait rien, qui démolissait les tabernacles vivants, réceptacles -des antiques vertus et forteresses de la foi. - -Renaud de Valcor avait pris soin de s’assurer un tirage spécial et -considérable de l’_Aube rouge_. Il en fit répandre dans son département -des milliers de numéros. L’extravagance du ton adopté dans les -articles, et les généralisations grossières contre des principes sacrés -pour tant de gens, eussent disposé en sa faveur même des ennemis,—au -moins des ennemis loyaux. Quel n’en fut pas l’effet sur des âmes -dévouées à sa personne jusqu’au fanatisme! - -Dès que l’instruction fut ouverte, des manifestations se produisirent à -Valcor. Les gens venaient par bandes, souvent de très loin, comme pour -les Pardons, et demandaient à protester sous les fenêtres du château. -On les autorisait à traverser le parc. Ils acclamaient jusqu’à ce que -la marquise et sa fille parussent. Quand Renaud séjournait là, entre -ses voyages à Paris, et qu’il se montrait, c’était du délire. M. de -Valcor faisait défoncer des tonneaux de cidre, pour rafraîchir les -gosiers fatigués de crier, et l’enthousiasme se déchaînait de plus -belle. - -Il y eut mieux. Mais ceci vint plus tard. Le député de -l’arrondissement, un des plus muets représentants de l’Ancien Régime -à la Chambre, allait, sous la pression du sentiment populaire, donner -sa démission, pour que ses électeurs pussent envoyer au Parlement le -marquis de Valcor. - - - - -XVII - -_SUPPLICE D’AMOUR_ - - -«VOUS admirez ces dentelles ... Il ne tiendrait qu’à vous de les -porter, ma jolie enfant.» - -Cette insinuation d’un galant promeneur fut glissée à mi-voix dans -l’oreille d’une jeune femme, qui, devant l’étalage d’un magasin, avenue -de l’Opéra, semblait figée dans une contemplation attentive. - -La personne ainsi interpellée se tourna, surprise, et leva sur -l’indiscret deux admirables yeux, clairs comme de l’eau traversée de -soleil. Ils exprimaient tant de candeur et de tristesse, que le trop -aimable passant tressaillit, peu préparé au doux choc d’un tel regard. -L’expression douloureuse et ingénue de cette ravissante figure le -déconcerta. Certain qu’il se fourvoyait absolument, il balbutia une -excuse, salua, s’écarta. - -A dix pas, il se retourna, véritablement impressionné, ne pouvant se -résoudre à s’éloigner sans rien savoir de l’inconnue. Il la vit debout -à la même place, les yeux de nouveau fixés sur la devanture. Alors il -remarqua, suspendu à son doigt par une ficelle, un mince paquet. Elle -eut un mouvement comme pour s’en aller, revint, hésita, et finalement, -pénétra dans la boutique. - -Le promeneur, à son tour, rétrograda jusqu’à la vitrine où s’étalaient -les dentelles. L’électricité flamboyait dans le magasin élégant. -Il y aperçut la jolie personne. Elle lui tournait le dos. Dans le -ruissellement de lumière, sa toilette lui parut plus chétive et de -plus mauvais goût que dans le jour bleuâtre et mourant du dehors. -Elle ouvrait son petit paquet, donnait une explication. Un commis -l’emmena vers le fond de la boutique. Le suiveur, énervé, haussa les -épaules et partit pour de bon. Jamais il ne devait connaître le secret -des doux yeux tristes qui, pendant quelques minutes, avaient brillé -mystérieusement sur son âme. - -Dans le magasin, la visiteuse disait: - -—«Pardon ... Je voudrais savoir ... Est-ce qu’on m’achèterait de la -dentelle?...» - -A peine les employés distinguèrent-ils les mots, timidement prononcés. -Aucun d’eux ne s’empressait. La cliente payait si peu de mine! - -Elle défit sa ficelle et son papier, déplia un col en guipure d’Irlande. - -—«Je n’en demanderai pas beaucoup,» murmura-t-elle. - -Un commis, enfin, comprit. - -—«Voyez la directrice,» dit-il, faisant deux pas vers -l’arrière-magasin, d’où, sur son appel respectueux, émana une dame -imposante. - -—«Qu’est-ce que c’est?... Non, non, ma petite,» s’écria-t-elle, -après un coup d’œil dédaigneux au patient ouvrage. «Nous avons nos -fournisseurs, nos modèles ... - -—Regardez seulement, madame. Je vous en prie!... - -—Inutile. Une maison comme la nôtre n’achète pas aux revendeurs. - -—Ce col est neuf. Je l’ai fait. - -—Qui le prouve?» dit la patronne. - -Et elle coupa l’entretien, disparut dans l’arrière-boutique. - -Rouge comme une cerise, les larmes aux yeux, tête basse, la jeune fille -quitta le magasin, devinant, entendant presque les sarcasmes des commis: - -—«Elle vient de le chiper au Louvre, son col. - -—D’où sort-elle pour oser offrir ça ici? - -—Avez-vous vu comme elle a un chouette museau, la mâtine? - -—Soyez tranquilles sur son compte. Avec cette frimousse, elle fera -bientôt un autre métier. - -—Oui, mais elle ne nous donnera pas sa pratique.» - -Ils éclatèrent de rire, pour devenir brusquement graves et obséquieux. -Une demi-mondaine de marque, cliente incomparable, gâcheuse notoire, -dont, précisément, les dentelles balayaient quelques ordures sur le -bitume, venait de descendre de sa voiture électrique. Et le valet de -pied, ayant refermé la portière, la suivait jusqu’au magasin en portant -un petit carton. - -La jeune ouvrière, qui n’avait pas réussi à vendre son col, traversa -l’avenue de l’Opéra dans la direction du marché Saint-Honoré. Elle -gagna la rue du même nom et remonta le faubourg. Elle n’avait plus -cette allure incertaine qui, tout à l’heure, enhardissait le suiveur -galant et curieux. Elle renonçait à placer son ouvrage, et rentrait -tout droit chez elle. - -«Chez elle!...» Quelle ironie dans ce mot, pour la pauvre petite -Bretonne, transplantée de sa province et de son humble maison. Le seul -«chez-soi» de la triste enfant, c’était là-bas, au bord des flots, -moins sauvages que les rues tumultueuses où elle entendait gronder -tant de forces dévorantes et hostiles. Mais, ce «chez-soi», elle ne le -reverrait plus. Jamais plus elle ne reposerait sa tête, dans l’asile -familier, sur l’oreiller de toile rude, au bruit sourd de l’Océan -battant contre la falaise. Non, il n’y fallait pas penser. La tombe -était plus accessible que la maison des Gaël, pour celle dont un -fardeau d’opprobre alourdissait le pas ce soir. - -Arrivée à la hauteur de l’avenue Marigny, Bertrande se trouva si -lasse qu’elle se détourna un instant de son chemin pour s’asseoir -sur un banc. Et, tout de suite, dès que le mouvement de la course, -la bousculade des passants ou leurs propositions intempestives ne -dispersèrent plus ses pensées, toutes se concentrèrent en une seule, -obsédante et terrible: sa maternité prochaine, dont les symptômes la -consternaient. De nouveau, pour la millième fois, elle fit le compte -des courtes semaines heureuses, dans le passé, et des mois trop rapides -qui la menaient vers le terme redoutable. - -Elle avait quitté la Bretagne au commencement de juillet. On était -au milieu d’octobre. Encore autant de jours, et elle serait mère ... -Mère sans mari ... Mère d’un enfant qui n’aurait pas de père. Comment -ferait-elle pour vivre, avec le regret mortel qui brisait ses forces? -Comment nourrirait-elle son enfant? - -Le prince Gairlance n’avait pas cessé d’aimer celle qu’il avait -séduite. Mais il l’aimait à la façon dont un jeune homme de son -monde aime une pauvre fille: avec le dédain et la gêne de l’humble -maîtresse, si elle n’a pas le vice nécessaire pour se transformer en -une créature de luxe, de scandale et de vanité. Gilbert, s’il avait -été riche, n’aurait pas manqué de générosité envers une conquête assez -belle pour qu’il s’en parât fièrement. A peine se fut-il fait scrupule -d’afficher sa liaison, par égard pour M^{lle} de Plesguen. Il savait -Françoise assez éprise pour tout lui pardonner, et il ne serait son -fiancé officiel que si elle devenait légalement l’héritière de Valcor. -Pour le moment, elle n’avait sur lui que les droits qu’il voulait bien -lui donner. Malgré l’honnêteté foncière de Bertrande, qui ne voulait -pour rien au monde mêler l’intérêt à son amour, maintenant qu’elle -ne pouvait plus croire aux Princes Charmants épousant des filles de -pêcheurs, elle était trop passionnément soumise au maître de son cœur -pour lui résister en rien. Donc, s’il avait possédé de la fortune, il -l’eût pliée à son caprice, il l’eût dépravée en lui faisant connaître -un genre d’existence dont elle n’aurait pu se passer ensuite, accepter -un étalage de honte fastueuse dont elle aurait pris l’abominable -accoutumance. - -Mais le prince Gairlance de Villingen n’avait que des dettes. La -faculté même de les accroître commençait à lui manquer. Le peu de -crédit qui lui restait encore, il le ménageait soigneusement pour le -mettre au service de l’intérêt immense qu’il poursuivait: la conquête -de l’héritage de Valcor pour son futur beau-père, M. de Plesguen. -Ses relations, ses influences, ses amitiés, les sommes gagnées au -jeu, l’effort de son intelligence, tout ce qu’il était, tout ce qu’il -détenait, il le tendait vers ce but unique. Sans l’âpreté que José -Escaldas et lui-même apportaient à la lutte, l’être timoré, confiant, -naïvement simple, qu’était Marc, eût reculé dès les premiers pas, ou -bien eût abandonné sa cause dans l’engrenage de la justice, dont il -supposait le mécanisme ininfluençable et infaillible. - -Le procès au civil avait commencé. Mais les préliminaires seuls, -ordonnances, conclusions, assignations, enquêtes, avec appels et -contre-appels, toute la mise en marche de l’énorme appareil judiciaire, -abasourdissait le vieux gentilhomme. Il n’en revenait pas en voyant -comment les choses se passaient. Sa stupeur était profonde de constater -que chaque résultat partiel devenait l’objet de mille démarches, -intrigues, recommandations, interventions, et que les parties, -plaignantes ou défendantes, s’arrachaient à lambeaux la conscience et -la volonté des gens de loi, comme des chiens qui, dans la curée, ayant -saisi le même débris d’entrailles, tirent dessus, en grondant, et à -pleins crocs. - -A cette besogne, Escaldas et Gairlance s’activaient avec une ardeur -enragée. Et, rien que pour les tactiques avouables,—constitutions -de dossiers, correspondances avec l’Amérique, recherches en Bretagne, -évocations de témoins, séances chez les avoués et les avocats, stations -au Palais dans les antichambres des juges,—ils dépensaient assez de -temps et d’argent pour épuiser ce qu’ils en possédaient. - -Dans la chaleur d’une telle campagne, la pauvre Bertrande était bien -négligée. La passion de Gilbert n’avait plus la vivacité des premiers -jours. Et il se refroidissait d’autant que Bertrande, ayant eu la -malchance de devenir enceinte, s’obstinait dans son attitude de pauvre -fille abusée, au lieu de se lancer dans la fête parisienne, de prendre -gaiement son parti des choses, reconnaissante même qu’il lui eût -facilité l’essor vers les triomphes promis à sa beauté. - -Gilbert, en enlevant cette jolie fille, présageait cyniquement sa -destinée future: elle ferait sa carrière de la galanterie. De bonne -foi, il s’imaginait lui rendre service en l’y faisant entrer de -plain-pied, par la grande porte. Une si parfaite créature ne pouvait -s’unir à quelque brute de pêcheur vêtu de toile cirée et empestant le -poisson, partager une vie misérable et grossière, se faner avant trente -ans. Elle était faite pour respirer une atmosphère de luxe et d’amour, -pour donner et recevoir de la joie, pour soigner sa beauté dans la -nonchalance et les raffinements, par le plaisir, qui l’illuminerait, et -la coquetterie, qui prolongerait sa jeunesse. En songeant que d’autres, -plus fortunés que lui-même, parachèveraient son œuvre, le jeune viveur -ne craignait pas les souffrances de la jalousie, parce qu’il pensait -ne donner la volée à sa colombe qu’après le plein assouvissement de -son caprice. «Bertrande,» se disait-il, «me devra plus qu’à celui qui -la couvrira de perles et de diamants. Car j’aurai ajouté à son charme -l’éclat de l’amour que je lui inspire, et la grâce des quelques larmes -que j’espère bien lui faire verser. Puis, de la jolie fille qu’elle est -seulement, j’aurai fait une femme chic, ce qui vaut mieux, surtout à -Paris.» - -Sans doute, l’élève d’un tel maître n’avait pas les dispositions -voulues pour profiter de son enseignement. Car, au lieu de «la -femme chic» dont il goûtait d’avance les succès comme son œuvre, -il avait fait de Bertrande cette créature triste et douteuse, qui, -maintenant, se recroquevillait, sous l’accablement de sa détresse et -de sa lassitude, assise dans le noir, parmi les feuilles voltigeantes -d’automne, sur un banc de l’avenue Marigny. - -Il n’était guère que six heures et demie, mais la nuit d’octobre -pesait, opaque, dans un air mou, sous un ciel cotonneux. Les réverbères -la trouaient brusquement, sans pouvoir prolonger bien loin leur roue de -lumière. Cependant, du côté du faubourg Saint-Honoré, les reflets des -magasins, les lanternes des voitures, rendaient le décor plus léger, -plus clair, en contraste avec la pesante obscurité qu’enfermaient les -arbres, le long du mur qui clôt les jardins de l’Élysée. - -Dans cette obscurité, à quelques pas de Bertrande, une silhouette -immobile se dressait. Un homme semblait attendre. - -Elle ne le distingua des ténèbres qu’au bout d’un instant, et ne s’en -préoccupa pas. S’il méditait un mauvais coup, ce n’est pas à sa -pauvreté qu’il songerait à s’en prendre. Et d’ailleurs elle se trouvait -sous la protection du poste, dont elle apercevait le factionnaire, -à l’angle du palais. Une autre rencontre allait la faire palpiter -d’émotion, secouer sa mortelle fatigue, la soulever dans une impulsion -de fuite. Là-bas, de l’autre côté de la place Beauvau, quelqu’un -sortait du Ministère de l’Intérieur. C’était un personnage de haute -taille et de silhouette élégante. Un fin par-dessus enveloppait, sans -l’alourdir, sa sveltesse robuste. Les reflets de son chapeau de soie -brillèrent sous la clarté du gaz. Sa démarche souple et sûre, l’aisance -de son geste, marquaient une parfaite distinction. - -Comme il traversait la chaussée dans la direction de l’avenue Marigny, -la jeune fille assise sur le banc et l’homme qui guettait dans les -ténèbres tressaillirent presque en même temps. Avec une angoisse -indicible, Bertrande venait de reconnaître le marquis de Valcor. - -Il avançait rapidement de son côté. Il allait l’apercevoir. Lui!... -le protecteur de sa famille, le châtelain bienveillant qui montrait -un intérêt si affectueux à sa grand’mère, à elle-même, qui avait pris -souci de son enfance, de son adolescence, qui, pour qu’elle restât -paisible et pure, s’efforçait naguère de la retenir au couvent. Il -constaterait sa déchéance. Et par lui, tout le pays, sa grand’mère -elle-même, apprendraient son secret de douleur et de honte. Qui sait -s’il ne la contraindrait pas à retourner en Bretagne? Humiliation -tellement horrible qu’elle eût préféré tout souffrir plutôt que de -l’endurer. Déjà, par les yeux de M. de Valcor, qui, dans un instant, -l’auraient aperçue, il lui semblait que tous les regards de tous ceux -qui l’avaient vue grandir dans l’innocence, comme une fleur fraîche et -superbe, se poseraient avec ironie et mépris sur sa flétrissure. - -Bertrande se dressa pour s’enfuir. Mais le marquis était si proche -qu’elle risquait ainsi d’attirer son attention. Son mouvement, son -allure, pouvaient la trahir. Il la connaissait si bien! Il l’avait si -souvent vue bondir devant lui, quand il descendait le sentier de la -falaise, et que, joyeuse, elle courait annoncer sa visite. Une prompte -et sûre réflexion arrêta la malheureuse. Elle retomba assise, sortit -son mouchoir, et s’en couvrit le visage, tournant le dos, le coude -relevé contre le le dossier du banc. Comment la remarquerait-il, ainsi -effacée, dans l’ombre? Ce grand seigneur jetterait-il seulement un coup -d’œil à la pauvresse qui, dans la nuit tombante d’automne, reposait, -sur un siège de hasard, ses membres sans doute brisés de travail? - -En effet, le calcul était juste. Elle entendit près d’elle, sur le -trottoir, le bruit élastique des bottines vernies, sans que le pas -hésitât même une demi-seconde. - -Un sanglot sourd la suffoqua. C’était sa Bretagne qui passait là, sans -la connaître, le beau château sous le soleil, et aussi la petite maison -près des flots, toute son enfance, tous ses rêves confus, les voix et -les âmes, qui criaient, l’appelaient ... Cela était fini, fini pour -toujours!... - -Mais une épouvante traversa son désespoir. Les pas se ralentissaient. -Ils s’arrêtèrent. Le bruit d’autres pas s’y était mêlé. Elle entendit -une voix qui chuchotait. Celle du marquis riposta, ferme et distincte, -quoique très basse: - -—«En effet ... Si vous êtes ce que vous dites, mieux vaut ne pas vous -montrer chez moi. - -—Je vous suis partout, depuis plusieurs jours,» murmurait quelqu’un. -(Et Bertrande se sentit sûre que c’était la silhouette ténébreuse qui, -tout à l’heure, attendait.) «Je n’ai pas encore pu vous aborder. Mais, -il y a un moment, devant le Ministère, je vous ai vu renvoyer votre -voiture. - -—Qui me garantit,» reprit Valcor, «que vous ne me tendez pas un piège?» - -Bertrande ne discerna rien de la réponse, qui fut assez longue. Puis le -marquis demanda, d’un ton rauque: - -—«Cet individu est mort? - -—Il est mort.» - -Un silence suivit. - -Quelque chose de froid hérissa la chair, figea le sang de la jeune -fille qui écoutait. - -M. de Valcor reprit: - -—«Écoutez bien. C’est à Montmartre que vous logez, n’est-ce pas?» - -L’inconnu donna une explication dont quelques syllabes à peine -arrivèrent à Bertrande. A son tour, le marquis parlait. Mais une -automobile passa, trépidant, éternuant, jetant sa vapeur nauséabonde. -Puis ce fut un équipage à roues caoutchoutées, dont l’attelage agitait -les sonnailles réglementaires. La jeune fille ne saisit plus qu’un ou -deux lambeaux de phrases, à la fin du colloque. Et toujours la voix -distincte était celle de M. de Valcor: - -—«N’essayez pas de me mettre dedans ... Ce chiffon de papier, je -le reconnaîtrais au bout de mille ans, entre mille reproductions -identiques ...» - -Puis,—et ce fut le dernier mot: - -—«Demain soir, à onze heures précises, je remonterai la rue de -Ravignan, je passerai devant votre porte.» - -Un groupe de gens survint, des rires aigus de femme mirent un écho -canaille sous les arbres du jardin présidentiel. Quand ils se -dissipèrent, le silence enveloppa Bertrande. Elle risqua un regard -en arrière. Plus personne. Le marquis de Valcor et son interlocuteur -s’étaient éloignés,—mais non point ensemble, elle avait lieu de croire. - -D’ailleurs, son imagination, qui se les représentait maintenant -séparés, n’allait pas au delà de cette vision inconsciente. L’entretien -mystérieux n’étonnait pas, n’intriguait pas la petite Bretonne. Tout, -dans la vie, et dans ce Paris vertigineux, lui demeurait tellement -incompréhensible! Distinguait-elle une louche rencontre d’une entrevue -normale? Une seule impression la dominait, l’avait forcée à tendre -l’oreille,—pour percevoir, non pas le sens des mots, mais l’accent -d’une voix bien connue. Cette impression, c’était la nostalgie de -sa Bretagne. Le prestigieux personnage qui, mieux que tout autre, -incarnait pour elle le pays, l’avait tenue dans un état de fascination -troublée, là, debout, si près d’elle, la frôlant presque, lui perçant -l’âme de ces accents si pleins d’échos. Lui parti, elle secoua -difficilement l’espèce de charme douloureux où l’avait plongée cette -présence. Mais sa propre destinée l’étreignait trop rudement. Elle ne -réfléchit pas à la signification de la scène, au delà de son personnel -émoi. - - - - -XVIII - -_LE CHIFFRE MYSTÉRIEUX_ - - -BERTRANDE ignorait tout des attaques dirigées contre le marquis de -Valcor, cet être presque surhumain à ses yeux, et qui planait sur -son horizon d’autrefois comme une sorte de Providence. Elle était -loin de se le figurer héros d’un drame tel que son propre malheur à -elle paraissait auprès le naufrage d’une petite barque dans le remous -d’un navire assailli par l’ouragan. La jeune fille ne lisait pas les -journaux. Elle ne causait avec personne, sauf avec la logeuse chez -qui l’avait installée Gilbert. Quant à celui-ci, la prudence bridait -sa langue sur un pareil sujet, devant une créature naïve, dévouée -d’ailleurs au marquis de Valcor, ainsi que toute sa famille, ainsi que -toute la population maritime du Finistère. Puisque le bruit public, -si formidable qu’il fût, n’arrivait pas jusqu’à la petite Bretonne, -le mieux était d’entretenir son ignorance. Quand elle connaîtrait -enfin le débat qui soulevait tant de passions et de curiosités, point -n’était besoin qu’elle soupçonnât son amant de s’y mêler en quoi que -ce fût. Le prince Gairlance n’y prenait part que dans la coulisse. Son -nom n’avait pas encore été jeté tout haut dans l’affaire. Plus qu’à -tout autre devait-il cacher à Bertrande quel intérêt se rattachait -pour lui à l’issue de ce retentissant procès? Entre la jalousie qui la -saisirait contre Françoise et le traditionnel attachement des siens et -d’elle-même à Renaud, pouvait-on prévoir quel coup de tête risquerait -la jeune exaltée? Gilbert, déjà, n’avait pas sondé sans quelque -appréhension cette âme bretonne, tenace, enthousiaste, concentrée, -idéaliste et volontaire. Ce qu’il y avait entrevu ne le laissait pas -tout à fait tranquille, quant à l’issue de son roman. - -«Au diable les femmes qui prennent l’existence au tragique!» se -disait-il quelquefois, en s’apercevant que Bertrande n’était pas le -jouet frivole dont il avait cru s’amuser sans danger. Ce que la pauvre -fille avait de plus noble en elle était précisément ce qui rebutait le -viveur, ce qui faisait naître en lui des regrets et une basse méfiance. - -Au moment même où, quittant le banc de l’avenue de Marigny, elle -s’acheminait vers le haut du faubourg, regagnant son modeste garni, -Gilbert s’y rendait de son côté. Une velléité amoureuse avait tout à -coup, ce soir-là, fait battre plus vite le cœur du jeune homme, ce -cœur devenu si calme depuis l’effervescence qui l’agitait dans le beau -jour d’été, sur la route de Brest. Peut-être aussi était-il effleuré -de quelque remords ... Il y avait tant de jours qu’il n’avait vu -Bertrande! La pauvre fille pouvait se croire tout à fait abandonnée. - -Lorsque lui vint l’idée de cette visite à sa maîtresse, le prince de -Villingen se trouvait chez lui, dans son entresol de la rue Cambacérès, -interdit à Bertrande par des raisons de prudence. Le futur gendre de -M. de Plesguen, en rapports constants avec celui-ci, ne se souciait -pas que le vieux gentilhomme rencontrât la jeune fille séduite, qu’il -devait connaître de vue, et dont la ressemblance avec Micheline, tout -au moins, le frapperait. Puis, pour le viveur, c’était un principe: on -n’installe jamais une femme chez soi quand on a de la tenue et qu’on -sait le prix de la liberté. - -Un seul homme avait reçu les confidences de Gilbert au sujet de la -petite Bretonne: c’était Escaldas. Le Bolivien était un complice. Dans -sa signification équivoque, le mot s’imposait à Gairlance, quoi qu’il -en eût. L’entreprise où il se trouvait lancé continuait à lui paraître -moins claire et moins propre qu’il n’eût souhaité. Tout en voulant -croire à la justice du but, il gardait l’écœurement de l’inspiration -et des moyens. Ce malaise dura quelque temps, puis Gilbert s’habitua. -La personne même du métis, qu’il ne tolérait au début que comme un -instrument nécessaire et méprisable, lui devint familière. José avait -de l’esprit, de la gaieté, une mémoire étonnante, singulièrement -garnie de silhouettes et d’anecdotes. Il aimait le jeu presque autant -que Gairlance lui-même, possédait moins que lui de scrupules, était -insinuant et servile. Le jeune homme, peu à peu, le laissa pénétrer -dans son intimité. Rétif au commencement, il acceptait aujourd’hui avec -un plaisir qu’il ne s’avouait pas, la compagnie du souple et ingénieux -personnage. - -Ce jour-là, comme le crépuscule d’automne épaississait ses ombres, -tous deux échangeaient des réflexions peu triomphantes, enfoncés dans -des fauteuils de cuir et grillant des cigarettes, dont le parfum -remplissait le fumoir du prince. - -—«Cette mort est un désastre pour nous,» disait nerveusement Gilbert. - -—«Vous exagérez, Gairlance,» fit le Bolivien. - -C’était la première fois qu’il se risquait à l’appeler si familièrement -par son nom. L’autre, préoccupé, ne s’offusqua pas. - -—«Comment, j’exagère! Rafaël Pabro n’était-il pas notre plus important -... je pourrais presque dire notre unique témoin? - -—Notre plus important témoin n’est pas sujet aux accidents des êtres -en chair et en os. Ce n’est pas un homme. C’est un papier. Et un papier -sauvegardé par l’honorabilité d’une maison telle que la banque Perez -Rosalez. - -—Oui, certes ... la lettre écrite par Valcor, où il présentait son -sosie et faisait remarquer leur singulière ressemblance. - -—Eh bien! Cette lettre—que le juge enquêteur va se faire envoyer par -l’intermédiaire de notre consul à La Paz—elle arrivera par le prochain -courrier. Elle ne tombera pas à la mer, comme cet imbécile de vieux -Pabro. Et, à moins que le navire chargé de la poste ne fasse naufrage -... - -—N’importe, Pabro avait vu les deux de Valcor, le faux et le vrai. - -—Certes, je comptais beaucoup sur son témoignage. Mais, après tout, -nous ne savons pas ce qui restait dans cette mémoire sexagénaire. Ça -pouvait être la preuve définitive. Ça pouvait aussi être peu de chose. -Maintenant que ça gît dans le fond de l’Océan, ne nous montons pas la -tête là-dessus. Notre cause n’en est pas moins bonne.» - -Quelques instants de silence passèrent, puis le prince reprit: - -—«Ça ne vous semble pas drôle, à vous, Escaldas, que ce vieux ait -piqué une tête, par un temps presque calme, et que personne n’ait vu -l’accident? - -—Je pourrais me faire cette réflexion s’il y avait lieu de soupçonner -quelqu’un. Mais qui? Le rapport du capitaine marque bien qu’il n’y -avait personne de suspect à bord, personne qui pût avoir intérêt à -pousser à l’eau un pauvre vieillard inoffensif. Ah! si Valcor avait été -du voyage! - -—Savons-nous s’il n’y était pas représenté par quelque gredin à ses -gages? - -—Ne dites donc pas de bêtises, mon bon!» s’écria José, qui négligeait -de plus en plus les formules obséquieuses. Pourtant, sur un geste -surpris de son interlocuteur, il continua, d’un ton d’excuse:—«C’est -vrai ... Vous ne réfléchissez guère, voyons! Quand nous avons décidé -Pabro à venir, le marquis ne soupçonnait rien de la bombe qui devait -lui éclater sur la tête. Comment aurait-il fait accompagner le bonhomme -par un assassin? De toutes façons, il n’aurait pas eu le temps de -l’expédier d’ici. Alors quoi? Il lui aurait fallu—toujours en lui -supposant une intuition vraiment prophétique—décider, par télégramme, -quelqu’un à faire le coup, quelqu’un de là-bas, qui se serait embarqué -avec Pabro. C’est invraisemblable! - -—Il doit avoir un tas de gens à tout faire, parmi ses sauvages, dans -la Valcorie.» - -Escaldas se mit à rire. - -—«Ah! de fait, si notre procès se poursuivait à La Paz, je ne -donnerais pas deux pesos de notre peau, ni surtout de celle à ce grand -dadais de Plesguen. Mais je ne vois pas un malin aussi terriblement -fort que Renaud déposant au télégraphe une dépêche ainsi conçue: -«_Prière prendre passage sur paquebot avec vieux caissier banque -Gonzalez et le jeter par-dessus bastingage en cours de route_.» - -—Enfin ... Il y a des fatalités bizarres, tout de même,» observa -rêveusement le prince de Villingen. - -C’en était une, en effet, bien fâcheuse pour les adversaires du -marquis, cette disparition du seul être de race blanche qui se fût -trouvé personnellement en relation avec l’explorateur Valcor et avec ce -mystérieux compagnon, dont on recherchait la trace. Mais, comme disait -Escaldas, il n’y avait qu’à prendre son parti de cette déplorable -circonstance. Le vieux Rafaël Pabro, appelé en France par les plus -alléchantes promesses, s’était embarqué à Buenos-Ayres. Un matin, en -plein Océan, par une mer houleuse, mais qui, pourtant, n’assaillait -pas le pont, on avait constaté l’absence du passager. Ses voisins de -cabine déclarèrent que, d’habitude, il passait la plus grande partie -des nuits dehors, parce que la chaleur l’incommodait. Il prétendait -ne pouvoir dormir qu’au grand air. Cette fois, il n’avait même pas -occupé sa couchette. Les autres, accoutumés à sa manie, ne s’en étaient -pas inquiétés. L’enquête du commandant ne donna aucun résultat. Ce -voyageur de secondes était un vieux bonhomme tout simple et peu muni -d’argent. On retrouva son portefeuille, modestement garni, intact, -sous clef, dans sa valise. Personne n’y avait touché. On interrogea -de très près un individu qui causait avec lui, un interprète, de -nationalité douteuse, parlant plusieurs langues avec facilité, et dont -la physionomie n’inspirait pas confiance. Ce garçon déclara qu’il avait -connu le vieillard dans un hôtel de Buenos-Ayres, où celui-ci avait -passé quelques jours avant de s’embarquer, et où lui-même servait. -Rafaël Pabro, de nature timide et embarrassée, s’inquiétait d’arriver -tout seul en France, où il craignait de ne pouvoir se faire comprendre, -ne parlant que l’espagnol. L’interprète, dont le nom était Mindel, -rêvait de retourner à Paris, d’où il était originaire. Cette rencontre -le décida. Assez nomade, comme les gens de son métier, ayant vu -beaucoup de pays, désireux d’en voir d’autres, et changeant facilement -de place, il n’avait guère besoin de réflexion pour traverser l’Océan. -Le vieux lui était d’ailleurs parfaitement indifférent. Pourquoi -aurait-il commis contre ce pauvre homme un crime sans cause ni -résultat imaginables? Tout cela paraissait si manifeste qu’on dut -renoncer à suspecter Mindel, malgré cette circonstance qu’il était -lui-même resté tard sur le pont. - -Escaldas et Gairlance connaissaient tous ces détails. Le premier, étant -allé jusqu’à Bordeaux pour recevoir son compatriote à l’arrivée, avait -même vu ce Mindel, qui, spontanément, s’était mis à la disposition du -Parquet, offrant de déposer sur l’aventure, avec l’empressement de -l’innocence. La justice, concluant à l’accident, n’avait pas retenu -l’interprète. - -—«Qu’est-ce qu’il est devenu, ce garçon-là?» demanda Gilbert, entre -deux bouffées de cigarette. «Ce serait peut-être intéressant à savoir. - -—Il ne se cache pas,» riposta le métis. «Il m’a dit qu’il viendrait -réclamer un coup de main de ma part, s’il ne trouvait pas tout de suite -une place à Paris. - -—Nous verrons bien,» murmura Gilbert. - -Il se secoua comme pour chasser des idées sombres. Ce soir, il ne se -sentait pas en confiance. Tout l’inquiétait. - -—«Bah!» ajouta-t-il en haussant les épaules, «d’ici à ce que siège -le Tribunal, nous aurons encore d’autres péripéties. Que la justice -est lente! Quand je pense que cette enquête est à peine ouverte!... Et -combien de temps durera-t-elle? - -—Ne croyez-vous pas que nous dînerons quelquefois d’ici là?» -questionna plaisamment Escaldas. - -Il avait faim. L’heure s’avançait. L’obscurité aurait été complète sans -les lumières de la rue et de la maison d’en face. Le maître du logis ne -paraissait pas d’humeur hospitalière. - -—«Je vous invite au cabaret,» dit cependant le prince. - -Il alluma une des lampes à gaz sur la cheminée, eut le sursaut d’une -pensée subite, et s’écria: - -—«Savez-vous ce que nous allons faire? Nous allons chercher ma petite -amie pour dîner avec nous. - -—Ah! ça, c’est une idée,» fit joyeusement Escaldas. (Depuis quelques -jours Gairlance, qui, de plus en plus, s’ouvrait à lui, l’avait mis -au courant.) «Oui,» reprit le Bolivien. «Outre que ça fait toujours -plaisir de voir une jolie fille, je ne serai pas fâché de constater si -celle-là ressemble autant qu’on le raconte à la belle Micheline.» - -A ce nom, le visage de Gilbert se contracta. - -—«Comment?» demanda-t-il étonné, «n’avez-vous jamais rencontré -Bertrande Gaël? - -—Oh! si, quand elle était gamine. Mais, depuis mon dernier voyage en -Amérique, je ne suis pas allé au Conquet. Elle ne montait guère au -château. Cela fait des années ... - -—La ressemblance est moins frappante maintenant,» observa le prince, -assombri. «Paris ne lui réussit pas, à cette petite. Elle change à son -désavantage. Et puis, il faut bien dire que son état de santé ... - -—C’est vrai,» ricana Escaldas, «elle va vous rendre père. C’est cela -qui ferait plaisir à Françoise de Plesguen, si elle s’en doutait. - -—Oui, mais elle ne s’en doute pas,» coupa Gilbert d’un ton sec. - -Un instant plus tard, tous deux s’acheminaient vers le haut du faubourg -Saint-Honoré, gagnant cette partie voisine des Ternes où se trouvent -côte à côte de superbes maisons neuves à sept étages et d’anciennes -bicoques inégales et délabrées. Une de celles-ci arborait au-dessus de -sa porte un écriteau jaune: _Chambres et cabinets meublés à louer_. - -Les deux hommes entrèrent. - -Escaldas faisait mine de s’arrêter dans le bureau, par discrétion. - -—«Montez avec moi,» dit Gairlance. «A cette heure-ci, Bertrande ne -sera pas gênée de nous recevoir. - -—Oui, monsieur Grégoire,» cria une voix de femme. «Mademoiselle Gaël -vient de rentrer ... il n’y a pas cinq minutes.» - -L’escalier, aux murs d’un jaune crasseux, s’éclairait d’un papillon de -gaz, sans bec à incandescence et sans globe. - -—«Pourquoi ce nom de Grégoire?» murmura Escaldas en montant. - -—«Vous ne voudriez pas que?... - -—Oh! je comprends que vous abdiquiez ici tout principat. Mais ... - -—Ne suis-je pas le prince Gégé,» dit Villingen en riant. La hantise -des initiales ... Vous savez bien qu’on ne crée rien de toutes pièces, -pas même un surnom. - -—Grégoire ... Gaël ... Décidément vous êtes voué à cette lettre-là.» - -Ils parvenaient au second palier. Gilbert mit la main sur le bras -d’Escaldas. - -—«Le baiser de vos Peaux-Jaunes?...» murmura-t-il. - -—«Comment? - -—Eh! oui ... La cordelette à nœuds ... Le signe ... Pensez-y ... Ça -pourrait bien être un G.» - -Escaldas regarda dans le vide, réfléchissant. Sur les tablettes de -sa mémoire se dessina le tatouage, que, d’après la description de -l’Indienne, il imaginait au bras gauche du marquis de Valcor. - -—«Peut-être bien ...» chuchota-t-il. - -Mais c’était une évocation tellement imprécise, tellement vague! - -—«Il y a un homme qui nous dirait cela, si on pouvait l’acheter. C’est -Firmin, le valet de chambre. Par quelle tentation séduire un valet dont -le maître est cinquante fois millionnaire?... Et nous qui n’avons pas -le sou! - -—Attendons l’enquête. N’avons-nous pas pris des conclusions sur cette -base? Il faudra bien qu’il montre son bras au juge.» - -Sur ces mots, Gilbert frappa contre une porte, qui, presque aussitôt, -fut ouverte par Bertrande. - -La jeune fille habitait deux pièces: une chambre à coucher et un petit -salon. - -Pauvre salon. Mobilier médiocre et fané, dont la banale misère -paraissait plus lugubre, sous l’éclairage d’une mauvaise lampe à -pétrole, par l’absence de feu dans cette fraîche soirée d’octobre, et -par l’étalage, sur un journal, en guise de nappe, des quelques sous de -charcuterie achetés par Bertrande pour son souper. - -Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, le prince Gégé du monde où -l’on s’amuse, rougit devant Escaldas d’une bonne fortune qui faisait -si peu d’honneur à son élégance et à sa générosité. Il s’en prit à sa -maîtresse. - -—«N’est-ce pas ridicule?» dit-il rudement à la pauvre fille, figeant -l’élan de joie qu’elle avait eu à l’apercevoir. «C’est la vie que tu -mènes?... Et tu prétends que ta dentelle te suffit ... Tu refuses que -je pourvoie à ton nécessaire. Il fallait rester dans ton couvent, ne -pas accepter mon amour, si tu devais t’en trouver humiliée ensuite, et -jouer les Jenny l’ouvrière, ne mangeant que le pain que tu gagnes!» - -Elle ne dit pas un mot, toute pâle, et de grosses larmes dans les yeux. - -Gilbert savait bien que si elle avait résisté quand il lui offrait -de l’argent, c’est parce qu’il s’était lamenté devant elle de n’en -pas avoir, se disant harcelé par ses créanciers. C’est aussi parce -qu’il refusait de lui faire partager sa vie, ne lui apparaissant plus -qu’affublé de ce faux nom dont elle avait horreur: «Monsieur Grégoire.» -Son Prince Charmant!... Hélas! il n’était plus prince pour la paysanne, -qui, maintenant, mesurait la distance de son rêve à la réalité. Puis -elle aurait pu lui dire: - -«Si dans l’impossibilité de vendre ma dentelle j’avais voulu t’appeler -à l’aide, comment l’aurais-je fait? Voilà trois semaines que tu n’as -pas daigné me rendre visite. Et je ne sais même pas où tu demeures dans -cet effrayant Paris.» - -Mais elle ne répliqua rien. Elle comprit que Gilbert parlait par -fierté, à cause de l’ami qui l’accompagnait. Pour lui, comme pour -elle-même, elle accepta l’accusation qui sauvait leur dignité. - -Quelqu’un frappait, d’ailleurs, à la porte. La tenancière de la maison -parut. Elle se permettait de venir, minauda-t-elle, pour rappeler à -monsieur Grégoire les semaines de location qu’on lui devait. Elle ne -pourrait pas garder mademoiselle Gaël si ... - -—«Vous aurez l’arriéré demain. Fichez-nous la paix!» s’écria Gilbert -hors de lui, car il voyait la figure du Bolivien prendre une expression -gouailleuse. - -Avec plus de douceur il dit à Bertrande: - -—«Nous arrangerons tout cela. Et les choses ne se passeront plus -ainsi. Fais-toi belle, mignonne. Nous allons dîner au restaurant.» - -De pâle qu’elle était elle devint toute rose. - -—«Me faire belle?... Mais je n’ai pas ... - -—Tu seras toujours bien. Va, va, ne nous fais pas attendre,» -interrompit vivement le prince, qui craignait une nouvelle -mortification. - -Elle passa dans sa chambre, et il dit à Escaldas: - -—«On croirait qu’elle ne vous a pas reconnu. - -—Dame!» fit le métis. «Elle a grandi, et je me suis racorni. Le crâne -se dénude et la barbe grisonne,» ajouta-t-il, en passant la main sur -son front, autour duquel s’élargissait le cercle noir et crêpelé des -cheveux, puis sur son menton, qu’allongeait une fourche sombre parsemée -de poils blancs. - -—«Comment la trouvez-vous? - -—Très jolie, mais guère folâtre. Pas née pour la fête, c’t’enfant-là. -Dites donc ... Ce n’est pas à jeter les hauts cris sa ressemblance avec -Micheline. La fille à notre marquis de carton a autrement de branche ... - -—Je vous ai averti ... Celle-ci a changé,» dit maussadement Gilbert. - -Bertrande reparut, en une toilette qui datait encore de Brest, de la -courte lune de miel, où elle se croyait princesse. C’était une robe -d’été. Mais, à Paris, où les femmes s’habillent de mousseline de -soie en décembre, saurait-on si elle ne descendait pas de sa voiture -garnie d’une peau d’ours et d’une bouillotte chaude? Elle aurait mieux -d’ailleurs que ce luxe frileux. Elle ne sentirait pas le froid. Ne -serait-elle pas avec Gilbert? La félicité revenue éclairait son beau -visage. - -Escaldas revint de son premier jugement. Et il allait s’écrier, dans -son langage peu choisi: - -«Ma foi c’est vrai! On dirait la demoiselle de Valcor toute crachée.» - -Quand Gilbert lui coupa la parole: - -—«Bertrande, je te présente le comte de Chiquitos.» - -Et le Bolivien n’eut que le temps de se mordre la lèvre pour ne pas -éclater de rire, à ce nom d’une tribu sauvage, resté de ses récits -dans l’oreille de Gairlance. Mais il comprit l’intention de son allié. -Puisque la petite ne se doutait pas ... Autant ne rien réveiller en -elle des souvenirs de sa Bretagne. - -Ils en réveillèrent un pourtant, sans le vouloir, et qui éclata sur -leur route voilée de ténèbres comme un sillon de foudre contre des -nuées nocturnes. - -Tous trois achevaient de dîner au premier étage d’un restaurant du -Boulevard. A une table isolée, dans l’angle d’un salon, les deux -hommes ne pouvaient se défendre de revenir, par sous-entendus, au seul -sujet qui les intéressât, tandis que Bertrande, un peu grisée par la -tisane de champagne, les yeux éblouis par la profusion des lumières -que renvoyait la blancheur des murs et que multipliaient les glaces, -étonnée de voir tant d’argenterie, tant de fleurs, et de si élégants -messieurs qui leur portaient les plats, se perdait dans un demi-rêve. - -La jeune fille n’essayait pas de comprendre les propos qu’échangeaient -maintenant ses deux compagnons. Toutefois, son attention, redevenue -enfantine, allégée des immédiats soucis par l’étourdissement de -l’heure, s’excita, très amusée, lorsque Gilbert, ayant tiré son -porte-cartes et un crayon, commença d’esquisser de singuliers dessins. - -—«Qu’est-ce que c’est donc?... Fais voir ...» - -D’un coude bienveillant, il la repoussait, plutôt pour ne pas être -troublé dans son essai que pour se cacher d’elle. Que pouvait deviner -Bertrande aux signes incohérents qu’il s’efforçait de reproduire? - -—«Voilà,» disait Escaldas. «Vous y êtes. C’est la physionomie générale -... Un oiseau très élancé, les ailes ouvertes ... le corps mince, très -long ... plus long que ça. Maintenant les deux signes de chaque côté -... Les demi-lunes ... Le _quipo_ tordu ... la cordelette ... Comme ça -... Attendez ... Un G!... Mais oui ... Ça pourrait bien être un G ... -Et alors, l’autre signe, si c’est aussi une lettre, ce serait un B., -sans erreur.» - -Le prince recommença le dessin, cette fois avec les deux lettres, -nettement indiquées, de part et d’autre de l’étrange oiseau, sans tête, -avec le corps fluet, qu’avait jadis décrit Vamahiré, l’Indienne. - -—«G ... B ...» murmura Gairlance. - -—«Non,» interposa doucement Bertrande, avec la voix un peu vague de sa -demi-hallucination, «le B d’abord. B ... G ... Et puis, recourbe un peu -les pointes de ton ancre. A quoi ressemble-t-elle, cette ancre-là?...» - -Un léger rire flotta sur les lèvres un instant insoucieuses. La jeune -fille prit le crayon, et, de ses doigts qui savaient tracer des dessins -de dentelle, avec une rapide sûreté, elle modifia très peu les ailes et -le corps du bizarre oiseau, ce qui le transformait en ancre de navire. - -—Une ancre!» s’écria Escaldas. «Mais elle a du génie, cette petite! Ça -pourrait bien être une ancre, en effet. Vamahiré, qui n’en avait jamais -vu, aura pris cela pour un oiseau, le corps mince et long, les ailes -ouvertes. - -—Une ancre,» répéta Gilbert. «Ce serait le tatouage d’un marin. Et -alors ... les deux lettres ... des initiales?... - -—Bien sûr!» dit Bertrande, avec son même doux rire d’enfant que guette -le sommeil. «J’aurais cela, moi, sur le bras gauche, si les filles, -chez nous, se tatouaient: B ... G ... mes initiales ... avec, entre les -deux, l’ancre des Gaël. Ah! ce ne serait peut-être pas une ancre pour -une femme. Mais tous les hommes de ma famille se font marquer ça sur -le bras, sitôt qu’ils ont quinze ans, en changeant seulement la lettre -du petit nom.» - -Escaldas et le prince se regardèrent, tous deux blancs comme la nappe, -et avec des yeux qui flambaient, sombres. - -Puis Gilbert étreignit la petite main qui tenait le crayon, si -brusquement, que Bertrande eut un faible cri: - -—«Quelqu’un ne s’est-il pas appelé Bertrand, dans ta famille? - -—Mais oui ... mon père ...» balbutia-t-elle, interdite. - -—«Il est mort?... Où cela?... Quand? N’a-t-il pas péri en mer?...» - -Elle inclina la tête, pâlissant à son tour. Et ses grands yeux clairs -s’effaraient, se mouillaient. Dans cette pauvre âme, il y avait un -si grand fonds de douleur, que déjà, au premier choc, s’évaporait -l’illusion de joie. - -—«Qu’as-tu, Gilbert? Pourquoi me demandes-tu cela ainsi? Tu me fais -peur.» - -Escaldas, plus souple, intervint, l’accent onctueux: - -—«Vous le rappelez-vous, votre papa, ma mignonne? - -—Oh! non, monsieur. Je n’étais même pas née lorsqu’il partit pour ne -plus revenir. - -—Vous n’avez jamais vu son portrait? - -—Comment voulez-vous, monsieur? De pauvres marins ne font pas tirer -leur figure. A cette époque-là moins encore que maintenant, où on vous -fait votre photographie dans les foires. - -—Et ... le pauvre homme ... il a disparu dans un naufrage?... - -—Dans le naufrage du _Triton_, un transport de l’État. Mon père -faisait son service. On conduisait des forçats à la Guyane. Le bâtiment -s’est perdu corps et biens.» - -De nouveau, Gilbert et Escaldas échangèrent un regard. Mais un tel -regard, si luisant d’ardeur féroce, que Bertrande frissonna. Une -impression sinistre dissipa sa griserie légère. Quel était le secret de -ces deux hommes? Pourquoi celui qu’elle aimait prenait-il tout à coup -une expression inconnue et terrible?... - -Afin de ne plus les voir, elle mit la main sur ses yeux. Dans le noir -d’elle-même, où elle s’enfonça, flottaient ses tristesses accrues. -On avait parlé de son père ... Elle vit sa mère, l’Innocente, folle -d’avoir pleuré l’absent ... Sa grand’mère, dont l’Océan avait pris le -fils, dont un autre abîme gardait maintenant la petite-fille ... Les -infortunées!... - -A l’abri de ses mains, les larmes de Bertrande ruisselèrent. - -Par-dessus sa tête, sans remarquer qu’elle pleurait, sans dire un mot, -de leurs yeux fixes, les deux hommes se regardaient toujours. - - - - -XIX - -_LA LETTRE RÉVÉLATRICE_ - - -LE lendemain soir, vers neuf heures, M. de Valcor, assis dans son -cabinet de travail, réfléchissait. - -Il se tenait enfoncé dans un fauteuil, devant la cheminée, où -flambaient quelques bûches. Le froid de l’automne commençait à se -faire sentir, dans ce vaste hôtel de la rue du Bac, dont le calorifère -n’était pas encore allumé. - -Renaud songeait qu’en temps ordinaire sa femme et sa fille seraient de -retour à Paris. La saison hivernale s’ouvrait. Il conduirait dans le -monde et au théâtre cette ravissante Micheline, son orgueil et sa joie. -Les salons de sa belle demeure, où il se sentait si seul, s’empliraient -d’amis joyeux, pour fêter la triomphante héritière. Mais tout cela -n’était pas. Et pour que cela fût encore, quelle lutte n’aurait-il -point à soutenir!... - -M^{me} et M^{lle} de Valcor ne quittaient pas le Finistère. Là-bas, -dans leur château, enveloppées par le respect d’une population dévouée, -elles échappaient en partie aux angoisses de cet abominable procès. A -Paris, quelle serait leur situation? Devraient-elles braver l’opinion -ou la ménager? Se cacher ou se montrer? Dès qu’un salut hésiterait sur -leur passage, ne croiraient-elles pas à une défection, à une insulte? -Elles mèneraient une existence intolérable. - -Micheline avait voulu l’affronter. D’abord, elle réclamait sa place -auprès de son père, pour le soutenir, pour afficher hautement sa foi -et sa confiance filiales. Laurence, éperdue et timide, ne se sentait -pas le même courage. Elle avait retardé, tergiversé. Et maintenant -elles n’avaient plus de choix. L’épreuve, si effroyable, si inattendue, -terrassait la marquise de Valcor. La malheureuse femme venait de tomber -malade. Les médecins déclarèrent qu’ils ne la guériraient—si elle -pouvait guérir—que dans le repos de la campagne. Leur fille se devait -à elle autant qu’à lui, étant même plus indispensable à cette mère -faible, nerveuse, horriblement abattue. Toutes deux restaient donc en -Bretagne. - -Comme cet état de choses devait se prolonger, M. de Valcor avait fait -venir à Paris le personnel qui lui était nécessaire, avec deux chevaux -de selle, l’attelage du coupé de ville et le landolet électrique. - -Le sentiment de sa solitude l’oppressait particulièrement ce soir. - -Trois images féminines flottaient dans sa pensée, avec des visages de -reproche, de tristesse ou d’énigme. - -Ce n’était pas la pauvre Laurence. Il plaignait sa femme, mais elle -ne lui manquait pas. Loin de là. C’était presque une délivrance que -d’échapper à cette douceur tenace, au regard inquiet et jaloux des -grands yeux noirs. - -Mais Micheline ... Sa fille adorée, qui, peut-être, un jour, dans le -secret de son âme, ne fût-ce qu’une heure, pourrait douter de lui!... -Sa fille, dont la vie serait brisée si elle n’épousait pas Hervé de -Ferneuse, et qui, dans ce moment même, pleurait en cachette l’absence -incompréhensible de celui qu’elle aimait. - -Et Gaétane ... Eloignée comme son fils, partie pour le Midi, à ce -qu’elle faisait dire. Gaétane ... Que devait-elle penser de l’éclat -avec lequel ses soupçons se formulaient en accusations précises? Des -voix haineuses et violentes confirmaient ses pressentiments. La rumeur -dont s’emplissaient tous les échos devait se répercuter terriblement en -elle. Maintenant, avec quelle certitude elle devait se dire: «Renaud -n’est pas le Renaud à qui je me suis donnée. Il n’est pas le père de -mon enfant.» Et quand il lui présenterait le gage exigé, l’anneau -qui devait renouer le lien d’amour, elle refuserait de croire, elle -ne remplirait pas l’enivrante promesse ... Un gémissement échappait -au marquis. Avec quelle ardeur à la fois superstitieuse, tendre et -sensuelle, ne désirait-il pas cette femme! - -Puis surgissait l’image de Bertrande ... Celle-là aussi lui harcelait -le cœur. Il connaissait maintenant la fuite de la jeune fille. Dans -son dernier voyage à Valcor, étant descendu au rivage pour rendre -visite à ses protégés, il avait tout appris de la vieille Mathurine, -tout, sauf ce qui concernait le séducteur. En un éclair de souvenir, -il avait entrevu la vérité. Il se rappelait la promenade à cheval avec -le prince, la rencontre faite par celui-ci au Conquet, la légèreté -avec laquelle le jeune viveur parla de la ravissante fille. Dieu! Ce -serait donc lui-même qui aurait amené le tentateur auprès de cette -pure enfant, l’homme de proie auprès de cette candeur sans défense! Il -frémit si étrangement que l’aïeule s’épouvanta. Que prévoyait-il? Pour -elle, cette folle de Bertrande était partie seulement chercher fortune -à Paris avec ses dentelles?... - -—«Oui ... oui ...» balbutiait Renaud, dont le sang-froid défaillait -pour la première fois peut-être de sa vie. «Elle n’a rien commis -d’irréparable ... C’est impossible. - -—Promettez-moi de la chercher ... de la retrouver ...» suppliait la -grand’mère au désespoir. «Vous seul pouvez y parvenir, monsieur Renaud! -Vous êtes un des rois de ce Paris où ma pauvre mignonne est allée se -perdre.» - -Un roi dont le trône chancelait. Mais la vieille femme ignorait cela, -ou refusait d’y croire. Il ne releva pas la phrase. - -—«Je retrouverai Bertrande. Je vous le promets, maman Gaël ... Je vous -le jure!...» - -Ce soir, il pensait à ce serment. Dans la tourmente où il vivait, il -n’avait encore rien pu faire pour l’accomplir. Des indications à une -agence, voilà tout. Le prince ... il ne l’avait pas vu. Il commençait à -le soupçonner d’être de ses ennemis. La prudence était nécessaire. Sous -quel prétexte lui réclamerait-il une jeune fille que cette démarche -compromettrait peut-être inutilement? - -Certes, il serait déjà informé du refuge de Bertrande s’il s’était -adressé au Préfet de Police. Mais ... Ici, les réflexions de Renaud se -faisaient plus obscures, ne prenaient pas d’expression distincte, même -au plus secret de sa pensée. Mieux valait ne pas marquer officiellement -l’intérêt qu’il portait à la fugitive. En ce moment, où le moindre -indice pouvait être mis en œuvre contre lui, mieux valait qu’un Préfet -de Police n’attestât pas que le marquis de Valcor se préoccupait si -vivement, au milieu des plus pesants soucis, d’une petite Gaël. - -—«Ah! l’horrible fatalité!» murmura-t-il, en laissant tomber son front -sur sa main. - -S’il avait su que, la veille, en étendant cette même main, il aurait -pu toucher celle dont le sort lui causait tant d’inquiétude? S’il -avait su ce qu’était la mince forme sombre, effondrée sur ce banc de -l’avenue Marigny, et sur laquelle, une seconde, s’était posé son regard -circonspect! - -Mais une pareille idée ne l’effleura même pas. La pendule tintait. -L’heure approchait d’aller retrouver celui qui, précisément, dans cette -avenue Marigny, le long du mur de l’Élysée, l’avait arrêté pour un -conciliabule dont l’imprévu et l’importance le déroutaient encore. - -—«Ce serait trop beau. Mais il faut prévoir le pire,» se dit-il. - -Le marquis de Valcor se leva, s’approcha de son bureau, ouvrit un -tiroir et sortit un revolver. Il examina l’arme avec soin, s’assura que -les six chambres contenaient chacune leur cartouche, fixa la baguette, -et, sans remettre l’étui de peau, glissa le revolver à même dans sa -poche. Dans une autre poche, il mit un couteau-poignard, une de ces -armes redoutables, dont la forte lame effilée rentre dans le manche, et -en jaillit par la pression d’un ressort. Et lorsque Firmin lui présenta -son par-dessus et son chapeau, il lui demanda son jonc à béquille d’or, -qui renfermait une épée. - -—«La voiture de monsieur le marquis est avancée,» vint dire un laquais. - -En montant dans le coupé, M. de Valcor, s’adressant au valet de pied, -dit très haut: - -—«A la _Crécelle_, boulevard Rochechouart.» - -L’équipage fila sur ses roues caoutchoutées, par la vaste porte de la -cour, que le portier referma aussitôt. - -Devant le petit théâtre, le marquis renvoya ses gens, déclarant inutile -qu’ils revinssent le chercher. Il entra. Sans même s’asseoir dans le -fauteuil dont il venait de prendre le coupon au guichet, il écouta -une chanson, debout contre une colonne, dédaigneux et grave, l’esprit -ailleurs. Un quart d’heure après, il sortit. - -Par les sombres petites rues qui escaladent les pentes de Montmartre, -Valcor s’en alla, vivante antithèse, avec sa silhouette élégante, -dans ce pauvre quartier, que son abrupte altitude met hors de la -circulation, rend pittoresque le jour, et, le soir, presque tragique. - -Il s’orienta, et, non sans avoir erré quelque peu, atteignit un -carrefour, où il reconnut le nom de la rue de Ravignan. Dans un angle, -le terrain brusquement rehaussé portait des maisonnettes inégales. -Sur la nuit pâle, des pignons bizarres se dessinaient. Des jardinets -en pente dressaient, par-dessus leurs clôtures de bois, des bouquets -d’arbrisseaux défeuillés. A d’étroites fenêtres, çà et là, brillait -une lumière derrière des rideaux de mousseline commune ou d’étamine -à raies rouges. Existences banales et humbles, auxquelles ce cadre -prêtait on ne sait quel romanesque et inquiétant prestige. Renaud, qui -avait vu tant de spectacles par le monde, et qu’impressionnait toujours -la physionomie des choses, demeura un instant rêveur. Autour de lui, -c’était la solitude absolue. Ce qu’on entrevoyait des rues voisines -était désert, les boutiques fermées, les maisons muettes, et le seul -éclairage des réverbères ne faisait qu’aggraver la nuit. - -M. de Valcor toussa légèrement. - -Une fenêtre s’ouvrit, là-haut, dans le fouillis des petits toits -étagés, des petites façades défiant tout alignement. Une autre toux -répondit à la sienne. - -Bientôt une ombre traversa l’un des jardinets. Un homme s’approcha, un -grand gaillard, musculeux et agile, vêtu comme un ouvrier endimanché et -coiffé d’un melon noir. - -—«C’est vous?» dit Renaud. - -—«C’est moi.» - -Ils marchèrent côte à côte, sans rien ajouter d’abord. Comme ils -montaient, dans la direction du Sacré-Cœur, les ruelles se faisaient -plus endormies et lugubres. - -Sous les becs de gaz, le marquis examinait à la dérobée les traits de -son compagnon. - -Une figure froidement énergique, empreinte de ruse et de bestialité. -Le front bas et saillant. Les yeux enfoncés, sournois. Les joues -glabres, montrant le dessin brutal de la mâchoire. Trente à trente-cinq -ans. Un type de force physique. Un tel garçon devait séduire les -filles de ce quartier excentrique, où les mœurs gardent une certaine -sauvagerie primitive, et où les succès féminins vont aux athlètes. - -—«Vous avez la lettre?» prononça enfin le marquis. - -Malgré l’empire que M. de Valcor gardait toujours sur lui-même, une -légère trépidation altérait sa voix. Il se trouvait en face d’une -circonstance tellement impossible à classer dans l’enchaînement logique -des choses de ce monde! Cette lettre, qu’il réclamait, à laquelle il -attachait tant d’importance, qui, depuis des semaines occupait sa -pensée, sans qu’il découvrît, malgré toute sa subtile intelligence, -un moyen de la recouvrer, ou seulement de savoir si elle existait -encore, cette lettre se trouvait peut-être dans la poche de ce voyou -inconnu, ici, sur ce trottoir de Montmartre. Comment cet individu la -détenait-il? Qui était-il? Les quelques mots échangés la veille, avenue -Marigny, lui semblaient, à cette heure, invraisemblables comme un songe. - -L’homme répondit: - -—«Non, je n’ai pas le papier sur moi. - -—Vous deviez me le montrer. - -—Pas si bête, monsieur le marquis. Bibi est solide,» ajouta-t-il en -se donnant un coup de poing sur les côtes, «mais vous m’avez l’air de -ne pas être mouche non plus. Vaut mieux que les choses se passent en -douceur. - -—Vous craigniez que je ne vous prisse la lettre par violence?... - -—Dame!... Un pari, monsieur de Valcor, que si je fouillais dans votre -profonde, j’y trouverais un aboyeur ... - -—Un revolver ... Parfaitement. - -—Ah! ah!... Mais j’ai mieux à vous offrir comme chien de garde. - -—Ne faisons pas assaut de politesse,» dit le marquis avec hauteur. -«Gardez vos bibelots. Je ne me suis pas armé pour extorquer ce que vous -offrez de me vendre, mais par précaution contre un guet-apens possible. - -—C’est flatteur. - -—Vous allez être rassuré tout de suite,» ajouta Renaud sans relever -l’interruption. «Si je souhaite le document que vous prétendez -détenir, ce n’est pas que je veuille le faire disparaître. Loin de me -compromettre, comme mes adversaires le croient, il me justifie. Je -tremble que, s’en avisant, ils ne le suppriment ou ne le détruisent. Je -ne veux le recouvrer que pour le faire parvenir intact à la justice. -Qu’un témoin subsiste pour déclarer que la pièce a passé par mes mains, -cela ne peut donc pas me gêner, au contraire. - -—Ah! mais ...» déclara l’autre vivement. «Je n’ai rien à témoigner ... -Je ne veux pas être mêlé à vos histoires. Cela ne me regarde pas. - -—Soit,» fit tranquillement le marquis. «Je puis me passer de vous -mettre en cause, mais je ne crains rien de ce que vous pourriez dire. -J’aurai même, sans doute, grand besoin d’un gaillard de votre trempe, -un de ces jours, pour une besogne très spéciale. Donc, par quel motif -en userais-je mal avec vous? Afin de récupérer cette lettre sans la -payer?... Vous voulez rire? Fixez votre prix, mon garçon. Ne vous gênez -pas. J’ai de quoi solder l’addition.» - -Dans l’ombre, les yeux de l’inconnu s’allumèrent. - -—«Ah! c’est différent,» s’écria-t-il d’un ton soumis. «Voilà ce qui -s’appelle parler! Vous êtes un fameux zigue. Je suis votre homme, -monsieur le marquis. - -—Ne criez donc pas si haut mon nom ou mon titre. - -—Pour ceux qui nous entendent ...» ricana l’homme avec un geste -circulaire. - -Le fait est qu’ils ne pouvaient appréhender les oreilles indiscrètes. -Ils arrivaient au pied même de la basilique en construction. A une -distance énorme au-dessus d’eux, les coupoles de l’édifice tachaient la -nuit de leur blancheur neuve. De gigantesques échafaudages, enveloppant -un côté de l’église inachevée, plus ténébreux que les ténèbres, -semblaient des pièges d’épouvante. Au-dessous d’eux, le gouffre de -Paris se creusait, s’élargissait jusqu’à l’horizon en flots noirs -crêtés d’étoiles. Des chapelets de lumières flottaient sur la sombre -cité, et paraissaient la seule réalité de cet obscur chaos, où les -formes fondaient et s’entremêlaient, comme des choses de songe. De -temps à autre, des phosphorescences rouges ou vertes s’allumaient, puis -s’éteignaient, planant quelques secondes entre la ville et le ciel, -pour disparaître et fulgurer de nouveau, signes fantastiques pleins de -mystère. C’étaient des annonces lumineuses. A cette distance, on ne -distinguait pas la marque de café ou de cacao qu’elles recommandaient -aux foules errantes, s’agitant au-dessous d’elles dans l’indistinct et -l’obscur. - -Les deux promeneurs étaient les seuls passants sur la terrasse que -dominait le bloc muet et formidable du Sacré-Cœur. Machinalement, le -marquis s’approcha de la petite gare fermée du funiculaire. Un papier -blanc se détachait sur le noir des vitres, dans la clarté d’un bec de -gaz. C’était un avis prévenant poliment messieurs les cambrioleurs -qu’ils devaient s’épargner la peine de couper les carreaux et de forcer -les serrures, la Compagnie ne laissant jamais ni ses recettes ni aucun -objet de valeur, dans ce bureau, pendant la nuit. - -—«A la bonne heure,» dit Renaud en riant. «Ça veut dire que l’endroit -est tranquille. Vous pouvez y aller de votre histoire, mon brave.» - -Son compagnon ouvrant la bouche, il l’interrompit encore. Avec ce ton -qui n’était qu’à lui, mélange de gouaillerie, de bonne grâce et de -hauteur, fait pour dominer et capter les âmes, il ajouta: - -—«Présentez-vous donc d’abord, mon ami. Vous me connaissez. Je ne vous -connais pas. J’aime à savoir le nom de qui me parle. - -—Des noms ...» dit l’étranger. «Ça n’est pas ça qui me manque. J’en -ai un pour chaque pays, pour chaque métier. A Montmartre, je suis -Arthur Sornière, sans profession, demeurant chez sa bonne amie, la -petite Angèle. On l’appelle _mame_ Sornière, sur la Butte. Mais nous ne -savons lequel de nous deux fut baptisé comme ça le premier. Rien de -l’état civil, pour sûr. - -—A Buenos-Ayres, comment vous nommiez-vous? - -—Qu’est-ce que ça vous fait? - -—Rien. Vous étiez interprète, m’avez-vous dit hier? - -—Oui. Je jaspine plusieurs langues, ayant roulé ma bosse un peu -partout. - -—C’est dans l’hôtel où l’on vous employait que vous avez rencontré ce -Pabro? - -—Juste. J’ai tout de suite flairé qu’il y avait quelque chose à faire -avec ce vieux-là. On voyait bien qu’il n’était pas riche. Pourtant il -ne regardait pas à l’argent. Il ne devait pas voyager pour son compte. -Puis, ça crevait les yeux qu’il manigançait quelque canaillerie sans -être à la hauteur. Empêtré, cocasse, comme un hibou en plein jour. -L’air pas très certain, si l’on venait par derrière, de ne pas sentir -une main sur son épaule: «Au nom de la loi!»—«Toi, mon vieux filou, -que je me dis, la conscience te gêne. C’est peut-être une occasion -de rigoler un brin.» Je m’insinuai dans sa confiance. Comment? C’est -dépourvu d’intérêt. Trop facile. Il me raconta d’abord une chose, puis -une autre. Un boniment à moitié vrai pour commencer, ensuite un détail -plus exact. Je le fis se couper. Je l’effarouchai. Je le rassurai. -Bref, il m’ouvrit son petit cœur. - -—Il venait de La Paz?» demanda Valcor. - -—«Tout droit. Il prétendait d’abord voyager pour le compte d’une -maison de banque. - -—La maison Perez Rosalez. - -—C’est ça. Il y était comptable depuis le déluge, ou aux environs. -Mais il avait lâché sa place du jour au lendemain, emportant une poule -aux œufs d’or, qui devait faire de lui un rentier parisien ... Son -rêve!... Il connaîtrait la grande vie ... Ohé! ohé! - -—La poule aux œufs d’or, c’était la lettre!... Une lettre signée de -mon nom. - -—Oui, mon prince. - -—Il était chargé par sa maison de venir la verser aux débats de mon -procès? - -—Pas du tout. C’est un particulier qui le faisait venir. La lettre, il -l’avait chipée. - -—Pour le compte de qui? - -—De personne. C’était là sa finesse, à ce vieux renard. Paraît qu’on -lui proposait une somme très forte pour venir simplement déposer contre -vous. - -—Qui lui proposait cette somme? Un monsieur Marc de Plesguen, n’est-ce -pas? - -—Mais non. Pas ça du tout. - -—Et qui donc? - -—Un certain José Escaldas. - -—Ah! le gredin ...» murmura Valcor entre ses dents. «C’est lui -l’intermédiaire. Je m’en doutais. - -—Le seigneur Pabro n’en parlait pas comme d’un intermédiaire, mais -comme d’un personnage d’importance. En voilà un, je vous le garantis, -qui a une fameuse dent contre vous. Pabro m’a raconté que cet Escaldas -machinait votre ruine depuis longtemps. Il y a deux ans, peut-être, il -furetait là-bas, en Amérique, pour rassembler un dossier contre vous, -des témoignages, tout le bataclan. C’est alors qu’il est venu à la -banque Rosalez. Il s’est fait montrer la fameuse lettre. Il en a pris -une photographie. - -—Non!...» cria Valcor en bondissant. - -La surprise de cette trahison de longue main eut raison de son flegme. -Mais son émotion ne dura qu’une seconde. Tout de suite, il envisagea le -parti qu’il pouvait tirer de pareils renseignements. - -—«Il en a pris la photographie, dites-vous? - -—Je vous le garantis. Ça vous embête, ce truc-là, monseigneur?... - -—Ah! non, par exemple!» s’écria le marquis avec une spontanéité -sincère. «C’est ce qui pouvait m’arriver de plus heureux. Poursuivez, -mon garçon. - -—Diable!» fit l’autre, déconcerté. «Mes gens se fourraient donc le -doigt dans l’œil. Quand Pabro apprit par une lettre d’Escaldas qu’on -allait vous tracasser sous prétexte que vous vous étiez substitué au -véritable marquis de Valcor,—vous voyez que je suis au courant,—et -qu’on lui offrait la lune pour qu’il vînt raconter ici qu’il vous avait -vu double sans avoir bu, le vieux matois se rappela la photographie de -la lettre, et se dit que l’original lui serait payé très cher par son -Escaldas ... - -—Par moi,» interrompit Renaud. - -—Non, par l’autre. C’est là qu’il se montrait idiot, le vieux crétin. -Vous proposer la lettre, à vous, ça, c’est une idée à Bibi. - -—Que vous lui avez soumise? - -—Pas de danger! Prêtez-moi vos ouïes encore un moment. Procédons par -ordre.» - -M. de Valcor ne sourcilla point aux familiarités de ce garçon -cosmopolite, qui n’avouait pas sa nationalité, mais dont la blague -insolente sentait si fort la poussière spéciale du pavé de Paris. -Les tours de phrase employés par Arthur Sornière auraient été plus -audacieux encore, ou, au contraire, empreints du plus servile respect, -que cela n’eût pas davantage touché celui qu’il tenait attentif. -L’homme et ses façons ne comptaient pour Renaud que comme compte une -pièce pour un joueur d’échecs. Leurs rapports sociaux n’importaient -pas. Ce n’était pas socialement qu’ils devaient jamais se rencontrer -face à face. - -—«Vous comprenez,» poursuivait le bon ami d’Angèle, «ça me frappa tout -de suite, l’imbécillité de ce vieux. Il avait soustrait la lettre,—ce -qui le mettait d’ailleurs dans tous ses états, l’innocent!—sans autre -idée que de se la faire payer cher par ceux qui mettaient déjà tant de -prix à la photographie. - -—Parbleu, oui, quel imbécile!» observa le marquis. «Pour mes -adversaires, cette lettre n’avait toute sa valeur que présentée, -authentiquée par la maison Rosalez, qui l’avait reçue de moi ... - -—Ou du marquis de Valcor,» chantonna Sornière. - -—«C’était leur jouer le plus mauvais tour que d’apporter l’original en -France, après l’avoir obtenu frauduleusement. - -—Bon, il y a plaisir à causer avec vous,» dit le bel Arthur, «C’est -pas comme mon vieil âne bâté. En voilà un qui a dû peser sur l’estomac -des requins, tout maigre qu’il fût!... Quelle tourte!...» - -Renaud regarda l’homme. Il n’avait donc pas poussé Pabro à la mer? Ou -alors, quel cynisme! - -—«Maintenant, deux mots, et vous en saurez autant que moi,» reprit le -hardi personnage, «Tout ça ne s’était pas dégoisé en un jour. J’étais -déjà sur le paquebot avec mon bonhomme, quand il s’est déboutonné -jusqu’à me parler de la lettre, et à m’avouer qu’il l’avait prise. Je -m’étais embarqué de compagnie parce que je me doutais qu’il y aurait -quelque chose à pêcher dans une telle mare à grenouilles, et avec une -poire de ce calibre. Puis j’avais soupé de l’Amérique. J’avais soif de -voir si d’être battue par d’autres clampins ça avait rendu mon Angèle -plus tendre. J’avais le mal de la Butte, quoi! Quand je connus le coup -de la lettre, je me rendis tout de suite compte de ce qu’on en pourrait -tirer si on la portait à un chic type comme vous, riche comme Crésus, -et le seul au monde ayant un intérêt capital à posséder ce chiffon de -papier.» - -Sornière coula un regard de côté, pensant que le marquis allait -l’interrompre, pour affirmer, comme tout à l’heure, que la lettre, au -lieu de l’accuser, le justifiait, et qu’il n’aurait rien de plus pressé -que de l’envoyer au Parquet. Mais l’argument n’ayant plus de nécessité -immédiate, Renaud dédaigna de le répéter, garda le silence. - -—«Je n’avais pas l’intention de subtiliser la lettre. Je suis un -honnête homme, moi,» reprit Sornière, qui prononça ces mots avec un -intraduisible accent. «Mais, que voulez-vous? L’occasion, c’est le cas -de le dire, me l’a mise dans la main. V’là qu’un soir de vent, cette -vieille ganache de Pabro a l’idée de prendre le frais sur le second -pont, sous la dunette, dans un endroit aussi désert que celui où nous -sommes. Les passagers pionçaient. Aucune manœuvre de l’équipage ne se -faisait de ce côté. Je vais lui souhaiter le bonsoir, lui demander -s’il a avalé une machine pneumatique pour avoir toujours besoin d’air -comme ça. On cause un brin. Nous parlons de la lettre. Je prétends -qu’il a tort de la porter toujours sur lui, et, par blague, pour lui -prouver qu’on la lui lèvera un jour ou l’autre, je lui montre comme -c’est facile ... Elle était cousue dans son veston. N’y avait qu’à lui -tirer son veston. Et moi de tirer ... Histoire de rire. Le v’là qui -prend la plaisanterie de travers, et qui braille. Une voix de souris, -d’ailleurs ... Avec le tapage de l’eau ... on ne l’entendait pas à -vingt centimètres. Je ne l’entendais pas moi-même. Seulement sa figure -me faisait rigoler. Et pour me la payer au complet, j’agite le veston -au-dessus du bastingage. Est-ce que le pauvre bougre ne se figure pas -que tout fiche le camp dans une claque de la brise. Il saute dessus, -fait un faux mouvement, la tête l’emporte ... Dame, je ne sais pas au -juste ce qui s’est passé ... Mais, en moins de temps que je n’en mets à -vous le dire ... n’y avait plus personne ... que moi ... avec ce sacré -veston dans la main.» - -La voix de Sornière se fit un peu rauque. Il ôta son chapeau, passa -un mouchoir sur son front, où cependant l’air vif de cette soirée -d’octobre ne devait pas appeler la sueur. - -M. de Valcor se pencha pour voir son regard, qu’il ne rencontra pas. - -—«Vous avez appelé au secours?» questionna-t-il. - -—«Ça se peut. Sait-on ce qu’on fait dans ces moments-là? Mais tous les -secours du monde n’auraient pas repêché un homme, par une mer assez -houleuse, en pleine nuit, étant donnée la vitesse du navire. Quand je -m’aperçus qu’il n’y avait pas de témoins, que personne n’avait rien -entendu, que je tenais encore le vêtement du pauvre diable, je compris -que j’aurais une sale affaire sur les bras si je manquais de présence -d’esprit. D’un coup de pouce, je fis sauter la doublure, je m’emparai -du papier, et j’envoyai la défroque rejoindre son propriétaire. La -lettre ... Nul que moi n’en connaissait l’existence. Même si on me -fouillait, si on la découvrait, elle passerait dans mes papiers comme -un griffonnage sans rapport avec la victime. On ne pouvait m’accuser -que si j’avais la sottise de donner moi-même prise aux soupçons. Je ne -soufflai donc pas mot. Et la suite prouva que j’avais eu raison. - -—Ainsi ce Rafaël Pabro est mort ...» dit rêveusement Renaud. - -—«Ça n’est pas pour vous contrarier, au moins?» gouailla effrontément -Sornière. - -Un silence suivit, pendant lequel les deux hommes continuèrent leur -va-et-vient, très lent, sur la terrasse déserte, au pied de la muette -basilique. - -La rumeur de Paris montait plus sourde. L’heure s’avançait. Les -banderoles lumineuses des réclames avaient cessé de surgir et de -s’éteindre sur le noir de la ville. - -Le bel Arthur reprit la parole: - -—«Eh bien, monsieur le marquis, c’est tout ce que vous me dites?... -Vous ne me sautez pas au cou?... Je viens vous apprendre que le seul -témoin qui puisse vous causer de l’embêtement est à deux mille mètres -sous l’eau. Et je suis modeste,» ajouta le gredin, «je ne prétends -pas y être pour quelque chose ... Puis je vous apporte la lettre sur -laquelle vos adversaires basent leur accusation, à ce que j’ai compris. -Qu’est-ce que vous voulez de plus, nom d’un chien! d’un homme qui -n’avait même pas le plaisir de vous connaître?» - -Le voyou crânait pour cacher son réel déboire. Comme M. de Valcor -continuait à réfléchir profondément sans ouvrir la bouche, il lui -demanda d’un ton moins assuré: - -—«Vous ne pouvez pas douter de la vérité de mon récit, ni de -l’authenticité de la lettre? La mort de Pabro?... Je peux vous indiquer -des journaux qui l’ont mentionnée. Tenez ... le _Messager de Cordouan_, -par exemple, qui a même parlé de moi, mis en cause un instant, mais -disculpé presque aussitôt. Quant à la lettre, comment inventerais-je -ce que je vous en ai dit? Voulez-vous la voir, tout de suite?... cette -nuit même?... Je puis aller vous la chercher. - -—Combien me la vendrez-vous?» fit le marquis, imperturbable. - -—«Dame!...» s’écria l’autre, rasséréné. - -Il retira son melon pour se gratter le crâne, le replaça, l’enfonça sur -ses yeux. - -—«Vingt mille balles ... Est-ce trop?» questionna-t-il. Et sa voix -tremblait d’espoir, de convoitise. - -—«Je doublerai cette somme,» dit Renaud, «si vous faites ce que je -vais vous dire. - -—Cré nom!... Parlez. - -—Quand j’aurai reconnu cette lettre,—comme je n’en doute pas -maintenant,—vous la mettrez sous enveloppe, vous y joindrez le récit -que vous venez de me faire, et vous enverrez le tout au Procureur de la -République.» - -Ce fut au tour de Sornière de garder le silence, abasourdi. - -«Fichtre! ça se gâte,» pensait-il. - -Très souple, très respectueux, à présent, il murmura: - -—«Ah! monsieur le marquis, je vois bien que vous n’avez rien à -craindre. C’est donc des chenapans, ces Escaldas et compagnie? Vous -êtes un vrai grand seigneur, un type tout à fait _bath_. Et généreux -avec ça!... Quarante mille balles!... Seulement, c’est ma tête que vous -me demandez de risquer pour ça. - -—Mais non, puisque vous êtes innocent. - -—Faudrait le prouver. - -—On ne prouvera pas le contraire. - -—A savoir ... La justice est plus forte que moi, et quand il lui faut -un coupable, elle excelle à se le fabriquer. Et puis, écoutez, monsieur -le marquis ... J’étais troublé, sur le moment. J’ai pu le pousser sans -le vouloir, c’t’homme.» - -Un étrange sourire de perspicacité et de dégoût passa sur les lèvres de -Renaud. Il reprit: - -—«Soyez tranquille. Ne vous ai-je pas dit que j’aurai encore besoin -de vos services? Mon intérêt n’est pas que vous soyez pincé. Vous -commencerez par vous mettre à l’abri. Votre envoi au Procureur de la -République sera jeté à la poste, par mes soins, dans quelque ville -où vous n’aurez garde de vous rendre. Vous ne parlerez pas de notre -entente. Vous direz simplement, sans raconter l’histoire du veston, que -Pabro vous avait communiqué cette pièce, qu’après la mort accidentelle -du bonhomme vous aviez craint de vous compromettre en révélant qu’elle -se trouvait entre vos mains. Qu’une fois hors d’atteinte, vous montrez -votre bonne foi en l’envoyant au Parquet sans essayer d’en tirer -profit. On ne vous fera pas extrader pour punir un crime improbable, -dont la victime n’offre aucun intérêt, et dont vous ne tirez aucun -bénéfice. - -—Y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur le marquis. Et puis -... les quarante mille balles ... C’est ça qu’a du relief dans votre -conversation.» - -La somme, en effet, devait éblouir un Arthur Sornière. Au même tarif, -il aurait accompli n’importe quelle besogne. Il le donnait à entendre. - -—«Encore une petite commission de ce genre, et je file à Buenos-Ayres -ou à Lima, installer une maison de jeu. Y a des choses épatantes à -faire. La police, là-bas ... on lui graisse la patte. - -—Il ne tiendra qu’à vous,» dit M. de Valcor, «de posséder les -quatre-vingts ou cent mille francs dont vous avez une si forte envie. -Sachez me servir docilement. Vous ne vous en repentirez pas.» - -Les deux hommes s’entendirent d’abord pour les négociations immédiates. -Le lendemain, à la même heure, au même endroit, Sornière devait -remettre la lettre au marquis, en échange de vingt billets de mille -francs. M. de Valcor emporterait le papier, pour l’examiner à loisir, -pour constater s’il était bien tel que sa mémoire le lui peignait, -et si les phrases dont ses ennemis comptaient faire usage offraient -bien le sens qu’il avait jadis voulu leur donner. Il préparerait le -brouillon de la missive que Sornière adresserait au Procureur de la -République, et fixerait un troisième rendez-vous. Là, le bel Arthur -copierait sa confession, légèrement atténuée, y joindrait la fameuse -lettre, enfermerait le tout sous enveloppe. M. de Valcor lui compterait -vingt autres mille francs. Tous deux conviendraient de la retraite -où l’homme irait attendre en sûreté de nouveaux ordres. Le marquis -emporterait le pli cacheté, pour le faire mettre à la poste dans -quelque grande ville étrangère. - - * * * * * - -Pendant les jours qui suivirent, l’opinion publique passa par des -sursauts et des surprises. L’affaire Valcor passionnait les esprits de -plus en plus. Ceux mêmes qui, d’abord, n’avaient trouvé qu’un médiocre -intérêt à cette question d’héritage, qui déclaraient absurde d’y mêler -des intérêts de castes, des querelles politiques, se prenaient à -certaines péripéties romanesques. Ainsi, le parti des valcoristes se -sentit extrêmement démonté quand les journaux racontèrent ceci: non -seulement un très important témoin à charge, appelé d’Amérique par M. -de Plesguen, avait disparu mystérieusement en route, mais une lettre -qui devait confondre le marquis, et que l’enquête réclamait de la -banque Perez Rosalez, à La Paz, demeurait introuvable. La bonne foi des -chefs actuels de la banque était hors de doute. La lettre, depuis plus -de vingt ans dans leurs archives, leur avait donc été soustraite. Par -qui? Par des gens que soudoyait Renaud de Valcor. On parlait de toute -une bande noire à ses gages. D’invisibles mains volaient la lettre -compromettante, à l’heure même où d’autres mains poussaient à la mer le -malheureux Rafaël Pabro. - -L’imagination des masses était définitivement captée. L’Affaire Valcor -devenait le gros succès du jour, le feuilleton dont on attendait -fiévreusement la suite, le mystère dont chacun prétendait donner le -mot, suivant ses préventions ou ses passions. - -Les antivalcoristes poussaient les hauts cris. Cette lettre et ce -témoin subtilisés! N’était-ce pas l’aveu même? On était aux prises avec -un bandit redoutable. Quel éclat de tonnerre ne faudrait-il pas pour le -foudroyer! - -Malgré ce mouvement en faveur de leur cause, le trio -Plesguen-Escaldas-Gairlance demeurait consterné. Pabro, qui -avait vu jadis M. de Valcor et l’homme qui lui ressemblait si -extraordinairement, n’était plus. La lettre où le marquis présentait -son double, où lui-même avérait l’existence de ce personnage -mystérieux, ne pouvait être produite. Que restait-il? Le tatouage. -Gilbert de Villingen s’apprêtait, en ce moment même, à en dévoiler -le secret par un coup de théâtre machiné en vrai dramaturge. Mais -cela ne suffisait pas. Une présomption isolée restait vaine. C’était -l’ensemble de tous ces indices qui devait amener l’établissement d’une -preuve. L’opinion oscillait en faveur de M. de Plesguen. Toutefois -les fantaisies du public ne vaudraient pas un bon arrêt judiciaire. -Et comment l’obtenir, cet arrêt, alors que l’enquête se butait dans -une impasse, voyait tous ses éléments crouler l’un après l’autre en -poussière? - -Mais, un beau matin, les journaux publièrent en capitales énormes ces -mots à sensation: - -L’AFFAIRE VALCOR - -PÉRIPÉTIE INATTENDUE.—RESTITUTION DE LA LETTRE MYSTÉRIEUSE - -Sous ce titre, venait le détail des circonstances: l’arrivée de la -lettre au Parquet, sous pli cacheté, portant les timbres postaux de -Hambourg, et accompagnée par les explications d’un nommé Mindel, -compagnon de voyage de Pabro, déjà soupçonné d’avoir jeté le vieillard -à la mer, mais aussitôt relâché, faute de preuves. - -Durant les jours qui suivirent, ce fut, dans les feuilles, une -avalanche de commentaires. Tout y passa: contestation de l’authenticité -de la lettre, affirmation de l’assassinat de Pabro, discussion sur -l’état d’âme de ce Mindel,—un chenapan payé par M. de Valcor, et qui -le trahissait par mécontentement du salaire ou par tardif scrupule de -conscience. Il était clair que ce Mindel, jetant sa lettre dans une -poste de Hambourg, avait dû s’embarquer aussitôt pour une destination -que la police aurait du mal à établir. En effet, l’homme ne se retrouva -pas à Hambourg, ni parmi la multitude des passagers embarqués de ce -port vers tous les coins du globe. Et pour cause. - -Ces événements semblaient fâcheux pour le parti des valcoristes. Le -seul argument de ces derniers fut que la lettre ne venait pas de la -banque Rosalez, qu’elle était fausse, que le récit dont s’accompagnait -la restitution était un pur roman. - -La suite leur donna tort. - -Avant même que la justice française eût demandé des explications à -cette banque, celle-ci télégraphiait pour annoncer que le voleur de -la pièce était découvert. C’était Pabro, le vieux comptable, parti -soudainement pour l’Europe. On venait d’établir avec certitude -qu’il avait emporté le précieux papier. Les adversaires du marquis -possédaient d’ailleurs une photographie de la lettre, exécutée trois -ans auparavant par un Bolivien du nom de José Escaldas. Cet Escaldas, -mandé par l’enquête, reconnaissait formellement la lettre qu’il avait -tenue jadis entre les mains. Le rapprochement avec la photographie -qu’il en avait prise, ne laissa plus aucun doute sur l’authenticité de -l’original. - -Ce ne fut pas seulement dans le cabinet du juge enquêteur que se fit -cette confrontation. Par suite de ce fonctionnement miraculeux de la -presse actuelle, pour qui rien n’existe d’invisible ou d’inaccessible, -ni surtout aucun secret du Palais, le public eut aussitôt sous les -yeux le _fac-similé_ des pièces. Les journaux publièrent côte à côte -la lettre et sa reproduction photographique. Impossible de méconnaître -la similitude absolue des deux documents. On était bien en présence -des lignes écrites, une vingtaine d’années auparavant, par le marquis -Renaud de Valcor. - -Ces lignes, des millions d’êtres les dévorèrent, en pesèrent -minutieusement chaque syllabe. Il en résultait de toute évidence qu’au -moment où le célèbre explorateur fondait la Valcorie, il avait envoyé à -La Paz, pour traiter de ses affaires d’argent avec la banque Rosalez, -un personnage investi de toute sa confiance, et dont il faisait -remarquer l’étonnante ressemblance avec lui-même. - -Les feuilles antivalcoristes sommaient donc le marquis de déclarer quel -était ce personnage et ce qu’il était devenu. Tant que l’explication -ne serait pas donnée, claire et irréfutable, ils continueraient à -prétendre que ce sosie était seul revenu en Europe avec un nom, un -titre, une personnalité usurpés, et que le véritable marquis de Valcor -dormait son sommeil éternel de l’autre côté de l’Atlantique. L’_Aube -rouge_ allait jusqu’à prétendre que cette mort avait dû être le -résultat d’un crime, et que le brillant imposteur en gardait le sang -sur les mains. - -Celui-ci souriait en lisant les invectives du parti adverse. - -«S’ils savaient, les imbéciles, que j’ai moi-même envoyé la fameuse -lettre au Parquet!» - -Après avoir attendu quelques jours, pour que le coup qu’il allait -frapper eût son plein effet, M. de Valcor déposa une plainte en faux et -usage de faux, refusant de se reconnaître auteur de la lettre versée -aux débats par ses adversaires. - -C’était un nouveau procès qui s’ouvrait, arrêtant l’autre tout net. - -L’instruction criminelle commença, avec les mêmes lenteurs que -l’enquête civile, à cause des réponses à attendre de l’Amérique du Sud. - -L’hiver, puis le printemps avaient passé. Un autre été s’avançait. Les -tribunaux allaient entrer en vacances. L’affaire de faux ne viendrait -au rôle qu’à la rentrée d’automne. - -Renaud se proposait de partir pour la Bretagne, de donner enfin à sa -torture de cœur et d’esprit une trêve plus prolongée que ses hâtifs -séjours au château. - -Une nouvelle douleur, une nouvelle lutte le retinrent. - -Sentinelle en armes sur la brèche de son magnifique destin, il allait -avoir à repousser un assaut plus imprévu des forces obscures. - - - - -XX - -_L’ACCIDENT_ - - -UN matin, vers dix heures, le marquis de Valcor descendait les -Champs-Élysées dans son landolet électrique, qu’il avait fait ouvrir. - -Il venait, suivant son habitude quotidienne, de faire une promenade à -cheval au Bois. Mais, suivant la même habitude, il avait, au rond-point -de l’Étoile, laissé sa monture à un groom, pour éviter la rentrée -fastidieuse, au pas, jusqu’à la rue du Bac. Son automobile le ramenait -grand train. - -Appuyé au fond, il parcourait les journaux, que son portier avait -déposés soigneusement sur les coussins. Il fronçait les sourcils, ou -souriait ironiquement, à mesure que s’agitait sous ses yeux toute la -bourbe des passions humaines, remuées par le levain de son scandaleux -procès. - -Soudain, une secousse, un virement brusque, le sursaut des roues sur un -obstacle ... des cris ... des gens qui courent ... l’arrêt net de sa -voiture. - -Renaud se leva, le cœur en suspens, étreint par une sensation de -catastrophe. - -A droite, un peu en arrière, sur la chaussée, une masse gisait ... Un -corps ... ou deux corps ... chose indistincte, que, déjà, cachaient des -passants accourus. Son valet de pied sauta à terre. - -M. de Valcor descendit, s’approcha, regarda, ne put retenir une -exclamation d’horreur. Une très jeune femme, évanouie ou morte, avec un -peu de sang au front, demeurait étendue, les bras crispés autour d’un -bébé tout petit, un enfant de quelques semaines. Et, dans cette pauvre -créature,—image de la plus affreuse détresse féminine, avec son visage -sanglant, la misère de ses vêtements, le mystère de sa maternité, son -geste farouche,—le marquis de Valcor reconnaissait Bertrande Gaël. - -—«C’est elle qui s’est jetée sous les roues,» s’écriait le valet de -pied, blanc comme un linge. «Simon a viré pour l’éviter, elle a encore -couru au-devant ... Ça, je vous le jure, monsieur le marquis.» - -Ce titre de marquis fit tourner les yeux à plusieurs. Des grognements -partirent. - -«C’est bien ça ... Une pauvresse qui crève de faim avec son petit ... -Et un monsieur de la haute qui se pavane dans son électrique ... Ah! le -brigand de riche! Ça a deux propres-à-rien de laquais sur son siège ... -Ça veut aller vite ... Et ça écrabouille les mères avec leurs enfants -... Y en avait pas épais sous les roues ... Elle avait le ventre creux -... pauvre bougresse!...» - -Les gens du peuple, plus nombreux à cette heure matinale que les -oisifs, sur la superbe avenue, s’excitaient de furieuse pitié devant -ce contraste: l’infortunée, victime d’on ne savait quelle atroce -misère, étreignant toujours l’innocent, qui commençait à pleurer, et ce -monsieur si élégant, avec sa voiture du dernier modèle, et l’impeccable -tenue de ses gens en livrée. On allait lui faire un mauvais parti. -Tandis que des femmes se penchaient, palpaient la blessée, prenaient le -bébé, qui n’avait aucun mal, des hommes levaient leurs poings menaçants. - -Celui qu’ils voulaient frapper ne songeait même pas à se défendre. Les -bras tombés, le visage livide, ses fiers yeux bleus noyés et mourants -comme ceux d’une femmelette qui s’évanouit, il continuait à regarder -la forme abattue à terre, semblant ne plus la voir distinctement, mais -contempler un spectacle d’épouvante mille fois plus affreux que cette -triste réalité. - -Il se sentit soutenu, appuyé par quelqu’un, qui, sans doute, le croyait -près de s’effondrer à terre. C’était un gardien de la paix, lui disant: - -—«J’ai vu la chose, monsieur. Il n’y a pas de votre faute. La -malheureuse avait une résolution du diable. Mais je ne crois pas -qu’elle ait grand mal. Remettez-vous.» - -Puis, s’adressant aux ouvriers hostiles: - -—«Arrière, vous autres!» cria ce brave représentant de l’ordre. -«C’est-y point honteux de s’en prendre au monde comme ça? Si vous -n’étiez pas trop flemmards pour nourrir les filles que vous mettez à -mal, elles ne se jetteraient pas avec leurs gosses sous les voitures.» - -L’éternelle question sociale ayant été ainsi soulevée puis résolue sans -plus d’impartialité ni de clairvoyance qu’à l’ordinaire, on s’occupa -de la malheureuse écrasée. - -Elle ne paraissait avoir aucune fracture, mais seulement cette blessure -à la tête, d’où coulait le sang qui tachait sinistrement son visage, et -de laquelle un badaud affirma d’un air sagace: - -—«Les blessures à la tête ... si ce n’est pas mortel, ça n’est rien du -tout.» - -Ce qui, pour les curieux, sembla tout de suite fixer le cas. - -—«Veuillez m’aider à porter cette pauvre femme dans la voiture, -Albert,» dit M. de Valcor à son domestique, d’une voix qu’il ne -réussissait pas à affermir. «Nous prendrons le docteur en passant, et -nous emmènerons cette infortunée à la maison. Je me charge d’elle.» - -Puis, se tournant vers le groupe de commères affairées autour de -l’enfant: - -—«Si l’une de vous veut bien m’accompagner avec ce petit?... Je ne -saurais pas trop comment le tenir.» - -En prononçant ces mots, il jetait un coup d’œil presque répulsif au -petit être, qui vagissait et s’agitait dans des langes bien minces mais -très propres. - -Une jeune ouvrière s’offrit, toute fière de se mêler au drame et de -monter dans l’équipage électrique. - -Pendant que le gardien de la paix dressait son procès-verbal, et -que, sur son interrogation, Renaud répondait bas et vite:—«Marquis -de Valcor, rue du Bac,» on étendait sur les coussins du fond de -l’automobile Bertrande, toujours sans connaissance. - -Le marquis ordonna de fermer le landolet, pour ne pas faire sensation -sur son passage, et prit place sur la banquette, en face de -l’obligeante personne chargée du poupon. Le valet de pied Albert grimpa -sur le siège, et donna l’adresse du docteur à son camarade Simon. - -Celui-ci, navré de l’accident, mais sûr d’avoir fait tout ce qui -dépendait de lui pour l’éviter, était demeuré à son poste, muet, sauf -pour répondre à l’agent, avec son sang-froid de conducteur, qui ne doit -jamais quitter sa machine, et son impassibilité de serviteur de grand -style. - -Il démarra. L’automobile partit, rapide et silencieuse, sur ses énormes -pneus. - -Derrière elle, demeura le groupe des badauds. Ces gens regardaient -s’éloigner la voiture, bouche bée, avec ce léger déboire qu’on éprouve -en passant d’un spectacle excitant à la platitude de la vie ordinaire. - -Les propos qui prolongèrent un peu la distraction n’étaient plus du -mode agressif. Par son émotion visible et sa généreuse attitude, -l’écraseur avait presque pris de l’avantage sur l’écrasée. - -—«Il est tout de même chic, pour un marquis. - -—C’est bien de les avoir emmenés dans sa voiture. - -—Ça va plus vite que l’ambulance urbaine. - -—C’est-y pas Valcor qu’il a dit qu’y s’appelait? - -—Si, si ... marquis de Valcor. - -—Celui qu’a c’t’histoire? Qu’on prétend qu’il a volé son titre? - -—Eh bien, voulez-vous que je vous dise, moi?» fit, d’un air important, -le maître d’hôtel d’une des maisons les plus aristocratiques du -rond-point. «Je les connais, _ceuss_ de la haute. Si celui-là n’était -pas un vrai marquis, il aurait peut-être prêté son auto pour trimbaler -la pauvresse et le mioche. Mais il ne serait pas monté dedans avec. N’y -a encore que les types de vieille roche pour pas être fiers. Je vous -garantis ce paroissien-là. Il est bon teint.» - -Une heure plus tard, M. de Valcor arpentait son cabinet de travail du -pas nerveux de quelqu’un qui attend. Les minutes lui parurent longues -jusqu’à ce qu’un domestique vint dire: «Monsieur le docteur demande -s’il peut entrer. - -—Eh bien?» demanda-t-il anxieusement. - -La réponse fut rassurante. - -La victime de l’accident, installée, non pas dans les dépendances -de l’hôtel, mais dans une chambre de maître, au second étage, se -trouvait dans l’état le plus satisfaisant. La blessure de la tête -n’intéressait que le cuir chevelu. Et c’était la seule. Pour le reste, -des contusions, simplement. Et le désordre général provoqué par -l’exaltation, l’émotion, tout ce qui avait déterminé, puis accompagné -le coup de désespoir. - -—«Car elle reconnaît,» ajouta le docteur, «s’être jetée volontairement -sous les roues de votre automobile. - -—Savait-elle que c’était la mienne?» demanda Valcor avec vivacité. - -—«Elle ne s’explique pas là-dessus, ni sur rien d’autre, d’ailleurs. -C’est son cri de regret en se retrouvant vivante, quand la -connaissance est revenue, qui m’a tout révélé. Je ne lui ai pas posé -de questions. J’ai défendu qu’on lui en posât. La religieuse qui la -soigne maintiendra le silence absolu, au moins pendant cette journée-ci -et la nuit prochaine. - -—L’enfant?...» demanda le marquis d’une voix altérée. - -—«Mais, vous avez vu ... Il n’a rien. - -—Et c’est ... c’est bien celui ... de ... cette malheureuse? - -—Sans doute. En apprenant qu’il est sain et sauf, elle a fondu en -larmes ... Elle l’appelait, lui demandait pardon ... voulait le voir -... J’ai interdit tout cela sévèrement. Le calme le plus absolu est -nécessaire. Elle nourrissait. Je ne puis dire, avant quelques heures, -si l’effroyable secousse n’a pas tari son lait, ce qui pourrait amener -des complications, de la fièvre, un transport au cerveau ... Il n’y a -plus maintenant que ce danger-là, mais il n’est pas négligeable. - -—Quelles mesures avez-vous prises pour le bébé, docteur? - -—Je vais envoyer ici une nourrice, pour que le pauvre être ne pâtisse -pas dans l’intervalle. Dès que nous serons fixés sur l’état de la mère, -nous aviserons définitivement.» - -Le médecin, pressé de courir à d’autres devoirs, hésitait pourtant à se -retirer devant l’expression troublée de son client. - -—«Avez-vous quelque chose d’autre à me demander, monsieur le marquis? - -—Mais ...» - -Renaud s’arrêta court. - -—«Songez à la chance que vous avez eue,» reprit l’homme de science. -«Vraiment c’est miracle que vous ayez échappé à l’abomination d’une -double mort, là, sous vos roues ...» - -Un visible frisson secoua Valcor. Puis aussitôt, avec une préoccupation -dont la force étonna le médecin: - -—«Docteur, quand pourrai-je lui parler? - -—Pas avant demain matin, monsieur le marquis. Et encore, je ne vous le -promets pas.» - -Demeuré seul, Renaud serra les poings et les dents, comme dans un -effort presque surhumain pour se dominer. Patienter encore vingt-quatre -heures, avec, sous son toit, cette fille infortunée et son secret!... -Ne pas le lui arracher!... Ne pas savoir!... - -Bertrande ... Elle était belle, comme Micheline. Ainsi que Micheline, -elle avait été une fillette innocente, qu’il revoyait, bondissant, -au-devant de lui, sur le sentier de la falaise. Micheline ... Bertrande -... Ces deux images, autrefois si pareilles, maintenant séparées -par un abîme,—l’une toujours pure, l’autre souillée,—pourquoi ne -pouvait-il pas s’empêcher de les confondre?... La honte, la déchéance, -de la pauvre petite paysanne orpheline n’atteignait cependant point la -splendeur virginale de celle qui rayonnait dans le luxe, sous un nom -qu’il saurait lui garder intact, et sous sa protection paternelle, à -lui,—rempart qui défiait les atteintes. - -A un moment, le visage du marquis de Valcor s’appuya contre ses mains -crispées, et ce furent peut-être des larmes, ces traces brillantes -qu’il se hâta d’effacer dans leurs paumes. - -—«Alors, ma Sœur, elle ne vous a rien confié, la pauvre petite?» -demanda-t-il le lendemain à la religieuse de garde. - -Celle-ci était venue lui dire que la malade était prête à le recevoir, -et tous deux montaient le large escalier de pierre, à rampe de fer -forgé, qui joignait les étages dans l’hôtel de la rue du Bac. - -—«Mais, ma Sœur, elle sait au moins qui je suis? On lui a dit chez qui -elle reçoit l’hospitalité? - -—Certainement, monsieur le marquis? - -—N’a-t-elle fait aucune remarque? N’a-t-elle pas dit qu’elle -connaissait déjà mon nom? - -—Pas du tout. - -—Alors, quand elle s’est jetée sous ma voiture?... - -—Ce n’est pas parce que cette voiture était la vôtre, monsieur le -marquis. Qu’allez-vous penser là?... - -—Vous a-t-elle parlé de sa situation? de sa famille? Comment -s’appelle-t-elle? - -—Elle se refuse à rien révéler. Pauvre créature!... Elle ne m’a pas -l’air d’être née pour la mauvaise vie qui l’a conduite au crime. Mais -déjà elle revient à Dieu. Votre bonté la sauvera, monsieur le marquis.» - -«Si ce n’était pas Bertrande!... Si, par bonheur, je m’étais -trompé!...» se disait Renaud, dont la main tremblait en frappant à la -porte. - -Une femme de chambre lui ouvrit, puis se retira aussitôt avec la -religieuse. - -Le marquis de Valcor s’avança, et, au détour d’un paravent, vit sur -une chaise longue celle dont la pensée le torturait depuis la veille. - -C’était bien Bertrande. Il ne s’était pas trompé. - -La petite-fille de Mathurine appuyait contre les oreillers son buste, -vêtu de flanelle blanche. Un bandeau de linge recouvrait en partie sa -tête. Mais, de l’autre côté, ses beaux cheveux, d’un châtain doré, -descendaient et contournaient l’oreille en un flot opulent. Une -courte-pointe rose égayait un peu cette vision, dont la maigreur et -la pâleur, percée par la double flamme de deux larges yeux clairs, -désespérément tristes, eussent fait mal. Cependant, malgré son -désastre, sa beauté subsistait. - -Renaud s’arrêta, le cœur oppressé. - -Il lui semblait, dans cette ressemblance fanée, et comme effacée, de sa -fille, découvrir le ravage que pourraient faire le mal et la douleur -sur sa Micheline si rayonnante et si pure. - -Il murmura: - -—«C’est toi, ma pauvre petite!» - -Silencieuse, elle le regardait, avec un monde de pensées désolées au -fond de ses yeux immenses. - -Il s’assit à côté de la chaise longue, prit dans ses mains les doigts -fluets et comme inertes, posa sur elle des prunelles douces comme des -prunelles de mère. - -—«Aie confiance, dis-moi tout. Je ne te condamne pas. Je ne peux pas -te condamner!» - -Elle leva les sourcils, ouvrit démesurément les paupières, comme dans -un étrange effroi. - -—«Pourquoi donc?» balbutia-t-elle. - -—«Parce que tu n’es pas seule responsable de tes fautes. - -—Et qui donc en est responsable?» fit-elle en avançant un visage -frémissant. - -—«La destinée ... la vie ... Et, je le soupçonne, la lâcheté d’un -séducteur indigne.» - -Elle retomba en arrière, comme sous un choc. Un flot rose envahit ses -joues, devenues transparentes et minces. - -—«Est-ce tout?» demanda-t-elle, comme se parlant à elle-même. - -—«Comment, tout?... - -—Si je n’avais pas perdu mon père ... Si ma mère n’était pas devenue -folle ... après l’hallucination qui le lui avait fait voir, dans la -lande ...» - -Les yeux dilatés de Bertrande, où semblait passer un peu de l’égarement -dont elle parlait, cherchèrent avidement ceux du marquis. Mais Renaud -baissa des paupières tressaillantes, et dit avec une tristesse calme: - -—«C’est cela que j’appelle les fatalités de ta vie. C’est cela qui me -rend indulgent pour toi, ma pauvre Bertrande.» - -Elle renversa la tête, et se tordit les mains. - -—«Tu souffres!...» s’écria Renaud avec une pitié infinie. «Dis-moi -quelles abominables misères t’ont poussée à te précipiter sous les -roues de?...» - -Il s’arrêta, puis reprit d’une autre voix, d’une voix étranglée -d’angoisse: - -—«... De ma voiture?... Pourquoi la mienne?... Le savais-tu?... -L’as-tu fait exprès?...» - -Elle inclina la tête, affirmativement, d’un signe énergique. - -—«Mais pourquoi?... Pourquoi?... Ne suis-je pas le protecteur de ta -famille?... Ne pouvais-tu recourir à moi? Si tu avais honte, pour -toi-même, de m’avouer ta situation, que ne le faisais-tu pour ton -enfant?... Tu as voulu la mort de cet innocent!... Tu as voulu faire -de moi l’instrument de votre double mort!... De quelles révoltes, de -quelles haines, pouvaient surgir en toi ces effroyables résolutions?... -Parle ... parle ... Bertrande! Que t’a-t-on dit?... Que t’ai-je -fait?...» - -Elle murmura: - -—«J’étais trop malheureuse!... - -—Mais je n’en étais pas cause!... Au contraire ... Je te cherchais, -Bertrande, pour t’arracher à l’abîme.» - -Le regard fixe, perdu, la jeune femme prononça plus bas encore: - -—«Je devenais folle, comme ma mère. J’avais eu, comme elle, des -visions ... - -—Quelles visions?» - -Elle ne répondit pas, mais, se tournant vers lui, de nouveau, elle dit -brusquement: - -—«Vous avez des ennemis acharnés, monsieur le marquis. - -—Je le sais. Je ne les crains pas,» fit-il tranquillement. - -Elle replia ses bras contre son sein, se recroquevilla un peu, comme -si, en elle-même, quelque élan désordonné se fût abattu devant cette -force inébranlable. - -Renaud, sous l’effleurement du danger, venait de se reprendre jusqu’à -n’être même plus ému. Ce fut presque froidement qu’il poursuivit: - -—«Ne parlons pas de moi, mais de toi. Ainsi, tu es mère, Bertrande?...» - -Elle pencha le front, avec une confusion, une faiblesse navrantes. - -—«Qui est le père de ton enfant?» - -Point de réponse. - -—«Dis-moi qui. Si ce n’est pas un homme marié, il t’épousera.» - -Bertrande eut un rire amer. - -—«Il t’épousera!» répéta M. de Valcor. «Je saurai l’y contraindre.» - -La jeune femme secoua la tête. - -—«Impossible!» dit-elle. «D’ailleurs, c’est moi qui refuserais de -l’épouser, s’il m’acceptait par intérêt ou par crainte. Si bas que je -sois tombée, je suis encore trop fière pour cela. - -—Ce serait ton devoir, à cause de ton enfant. - -—Je ne puis pas devenir sa femme. - -—Il n’est pas libre? - -—Si. - -—Tu le juges trop haut pour toi?... Un misérable qui t’a séduite et -abandonnée. - -—Il ne m’a pas abandonnée. - -—Alors pourquoi cherchais-tu la mort? - -—Je le fuyais. Je ne voulais rien accepter de lui. - -—Ne l’aimes-tu pas?» - -Bertrande éclata en sanglots convulsifs. - -—«Tu l’aimes donc?... Mais quel est ton secret, malheureuse enfant?» -demanda Renaud, adoucissant de nouveau sa voix jusqu’à des inflexions -presque tendres. - -Elle pleurait sans répondre. - -Pouvait-elle lui dire qu’à la douleur de se voir, non pas tout à fait -abandonnée, en effet, mais du moins délaissée, s’ajoutaient d’autres -douleurs?... Que l’homme qu’elle adorait s’était révélé à elle comme -le pire ennemi de lui-même, Renaud de Valcor, et qu’en elle on avait -insinué des soupçons d’où résultait pour sa conscience une effroyable -alternative. - -Gilbert de Villingen avait appris à Bertrande qu’en expliquant le -monogramme dont il cherchait le sens avec Escaldas, elle les avait -peut-être mis sur la piste des crimes accomplis par son propre père. -C’est lui, c’est ce père, c’est Bertrand Gaël, fils aîné de Mathurine, -qui, échappé au naufrage dont on le croyait victime, aurait seul pu -se substituer au marquis de Valcor et jouer son rôle. La ressemblance -entre Bertrande et Micheline apparaissait alors toute naturelle et -constituait une preuve. Elles seraient sœurs. L’une née avant, l’autre -après, les années de mystérieux exil, d’où le pauvre marin, père de -la première, serait revenu grand seigneur, pour épouser,—par une -criminelle bigamie,—une demoiselle de Servon-Tanis, et devenir père de -la seconde. - -Dans l’éblouissement d’une telle découverte, qu’ils s’appliquèrent à -faire concorder aussitôt avec tous les éléments connus de l’affaire, -Gairlance et Escaldas traversèrent un moment de délire. Ils crurent -tenir la clef de l’extraordinaire aventure. Tous les détails s’y -adaptaient. Il les évoquaient l’un après l’autre, avec de vrais -rugissements de joie. Aucune contradiction ne les frappa tout -d’abord. Ils n’en voulaient pas voir. Ils n’en voyaient point. Dans -leur surexcitation, ils ne crurent même pas utile d’agir prudemment -avec Bertrande. Ne pouvait-elle pas leur donner, là, tout de suite, -des renseignements qui leur seraient précieux? D’abord, sur le fameux -tatouage. Avait-elle entendu dire que son père le portait? Oui, de -cela, elle était certaine. Puis la ressemblance nécessaire de Bertrand -Gaël avec Renaud de Valcor ... N’en avait-on jamais parlé dans sa -famille?... Elle était moins affirmative sur ce point. Mais, maintenant -qu’elle connaissait mieux la vie, elle s’expliquait certaines -allusions. Il y avait eu de tous temps de jolies filles chez les Gaël, -et d’ardents garçons chez les Valcor. Parmi ses aïeules, sans doute, -plus d’une avait écouté quelque beau jeune marquis, comme elle-même -avait écouté son prince bien-aimé. C’était une tradition maligne sur -la côte, que, dans chaque génération des Gaël, se trouvait toujours -quelque vivante preuve des liens plus ou moins anciens, coupables et -romanesques, noués à plusieurs reprises, depuis des siècles, entre le -château et la maison de pêcheurs. Ensuite, c’était le naufrage dans -lequel aurait péri son père ... Où avait-il eu lieu? Comment l’avait-on -su? Quelqu’un en avait-il réchappé?... - -Bertrande, harcelée par ces questions, émue, bouleversée de souvenirs, -saisie d’un singulier espoir, s’était écriée: - -—«Mais vous parlez comme si vous pouviez croire que mon père soit -encore vivant!» - -Alors, pour s’en faire une auxiliaire, Gilbert lui avait tout dit, tout -ce qu’elle ignorait, absorbée par son triste amour et sa maternité -prochaine, indifférente à ce qu’on lit dans les journaux, qu’elle -n’ouvrait jamais. D’un seul coup, elle avait appris le procès, les -attaques dirigées contre le marquis, sa personnalité contestée, et -le soupçon suggéré par elle-même, si involontairement, à propos du -tatouage ... Quoi!... cet homme lointain et puissant était peut-être -son propre père à elle-même! Quel étourdissement!... Quel vertige!... - -Mais non ... Si c’était vrai, si l’on prouvait cette chose inouïe, le -père qu’elle retrouverait ne serait plus l’être prestigieux, mais un -vil bandit, un imposteur, un voleur, un assassin peut-être!... On le -condamnerait ... A quelle peine?... Pouvait-elle savoir?... Ce serait -épouvantable et infamant. Et elle en serait cause!... C’était elle -qui, par une parole inconséquente, aurait déchaîné la catastrophe et -l’expiation. - -—«Tu en aurais une chance!» lui avait dit Gilbert. «Car, de tous -les millions que la Valcorie a rapportés, il lui en resterait bien -quelques-uns, attribués à son œuvre personnelle, et tu deviendrais une -héritière, tu partagerais avec ta sœur Micheline.» - -Ces paroles avaient fait horreur à Bertrande. Mais, pourtant, quel -foudroyant éclair jaillit ensuite sur son âme! Car, sans montrer son -trouble et son dégoût, ayant demandé: - -—«Qui donc rentrerait en possession du nom et de la fortune des -Valcor?» - -Elle avait entendu cette réponse: - -—«Monsieur de Plesguen et sa fille Françoise.» - -Bertrande était amoureuse. Elle était jalouse. Elle connaissait -aujourd’hui son amant. Elle comprit. Si l’intérêt du vieux gentilhomme -et de sa fille, qui n’étaient de rien à Gilbert, le touchait au point -de tout sacrifier dans cette lutte, de s’y lancer corps et âme avec -l’acharnement où elle le voyait, c’est qu’il était épris de M^{lle} de -Plesguen, c’est que celle-ci lui accorderait sa main après la victoire. - -L’étau d’un drame pareil, qui la broyait dans sa conscience, dans -sa tendresse, qui la plaçait entre un amant toujours adoré et un -bienfaiteur, peut-être un père, menacé par ce même amant, avait -affolé la malheureuse. Parce que Gilbert voulait la contraindre à un -rôle de délatrice et d’espionne auprès d’un homme qui lui semblait -intangible et sacré, et parce que Gilbert ne l’aimait plus, elle avait -fui Gilbert. Parce qu’elle ne pouvait croire au fabuleux roman, parce -qu’elle ne voulait pas trahir son Gilbert auprès de l’autre, auprès du -redoutable, du mystérieux Renaud, et aussi à cause de sa honte, elle -n’avait pu se résoudre à implorer celui-ci. - -Pendant quelques semaines elle avait gagné tout juste de quoi manger, -de quoi payer le loyer d’une misérable chambre, au fond d’un quartier -lointain, où elle se terrait, farouche. - -Puis son enfant était né. Comment le nourrir?... Et à quoi bon?... La -vie était si déconcertante, si atroce! - -Pauvre petite Bertrande! Elle se voyait, infime et faible, entre ces -deux hommes qui pétrissaient sa destinée. Un prince ... un marquis -... Son âme humble et crédule s’était évaporée comme un encens, -consumée en admiration devant ces êtres splendides et supérieurs. L’un -avait tout son amour, l’autre, toute sa gratitude. Et c’étaient des -adversaires, se mesurant dans une lutte abominable! Pis encore ... -c’étaient des êtres de cruauté, de mensonge, de rapine!... L’un, le -père de son enfant. L’autre, son propre père peut-être. Et elle n’avait -pas de pain sous la dent, pas de lait dans le sein, pour vivre et faire -vivre le pauvre petit, né de son irrémédiable faute. - -Dans la démence que lui suggestionnaient de telles réflexions, -Bertrande Gaël avait pris sa résolution tragique. Ayant guetté -l’automobile qui, presque chaque jour, ramenait le marquis de Valcor -après sa promenade à cheval, elle s’était jetée sous les roues, son -bébé entre les bras. - -Aujourd’hui, revenue à elle, sa folle détresse un peu apaisée, elle -regardait la noble et bienveillante figure qui s’inclinait vers son -pauvre cœur éperdu avec tant de pitié, tant de bonté, et elle se disait: - -«Quel que soit cet homme, mon bienfaiteur loyal ou mon père menacé, je -ne puis pas dire un mot, je ne puis pas faire un geste qui l’afflige. -D’ailleurs, en face de lui, mon doute s’efface. Comment croire que, -sous ce front, il y ait un remords?» Puis une pensée la mordait comme -une pince d’acier: «Mais alors, le traître, c’est Gilbert. Il travaille -à une œuvre injuste et maudite.» - -Elle gémit: - -—«Mon Dieu! mon Dieu!... Comme j’avais raison de vouloir mourir!... - -—Ne parle pas ainsi, Bertrande,» lui dit M. de Valcor. «Sont-ce là -les enseignements que tu as tirés de ta pieuse éducation chez les -Géraldines de Quimper?... Comprends-tu maintenant ce que je craignais -pour toi, de la vie, avec ton caractère et ta beauté, et pourquoi je -désirais tant que tu te fisses religieuse?» - -Ce fut son seul reproche. Et cette indulgence même, avec l’évocation -du souci qu’il avait de tout temps pris d’elle, jetèrent de nouveau la -jeune femme dans l’incertitude et le trouble. - -Cependant, une autre anxiété l’étreignait. D’une voix tremblante, elle -demanda des nouvelles de sa grand’mère. - -Il lui peignit le désespoir de la vieille Mathurine, et avec quelle -angoisse elle avait eu recours à lui.—«Quant à ta mère, son -inconscience l’a préservée de cette nouvelle douleur.» - -Le souvenir de l’Innocente attendrit sa fille peut-être plus que la -pensée de l’aïeule rigide. - -Renaud tâcha d’arracher à cet attendrissement le nom qu’il voulait -connaître, celui du séducteur de Bertrande. - -Elle défendait son secret plus mollement, noyée de larmes, et dans un -tel besoin de confidence, d’appui! Celui qui s’offrait représentait -pour elle une si invincible puissance! Le marquis de Valcor affirmait -que, par son intervention, il arrangerait tout. Elle commençait à le -croire. Y avait-il quelque chose d’impossible à celui qu’elle avait -toujours vu l’arbitre des circonstances, là-bas, dans le pays où il -répandait les bienfaits, comme un pouvoir surnaturel. - -Peut-être, malgré tout, n’eût-elle pas nommé Gilbert, mais certaines -de ses paroles, suivies de réticences, réveillèrent chez le marquis -le soupçon qui, à plusieurs reprises, s’était porté sur son hôte -de l’autre saison. Il se vit encore, chevauchant sur la route de -la falaise, à côté de Gairlance, dont il entendait la protestation -railleuse: «Me croyez-vous capable de mettre à mal une petite mascotte -de village?...» - -Renaud de Valcor tendit en lui-même cette faculté presque magnétique, -grâce à laquelle, par la force de son regard, par la persuasion -insinuante de sa voix, il faisait fléchir la volonté d’autrui. Il -enfonça jusqu’à l’âme de Bertrande ses yeux dominateurs, et s’écria -brusquement: - -—«Puisque tu ne veux pas me dire le nom du lâche séducteur qui t’a -rendue mère, je vais te le dire, moi: c’est le prince de Villingen.» - -Elle jeta une exclamation étouffée, pâlit, courba la tête, et se cacha -le visage dans ses mains. - - - - -XXI - -_LE DUEL_ - - -UN dimanche, vers une heure, Gilbert se préparait à partir pour les -courses, quand son domestique lui présenta la carte du marquis de -Valcor. - -Le prince fut très étonné. Puis, aussitôt après la première surprise, -il se donna cette explication: - -«C’était fatal. Mon gaillard a fini par découvrir que je marche à -fond contre lui, dans son affaire. Il vient me demander compte de mon -attitude. Eh bien, nous allons rire.» - -Le petit-fils du héros de Villingen, s’il manquait de moralité, ne le -cédait à personne en bravoure physique. Duelliste par goût héréditaire, -il jugeait que la supériorité sur le terrain dispense de toute -obligation dans la vie. - -Quand on est à tout instant prêt à justifier ses actes, suivant -le code de l’honneur mondain, avec un coup d’épée ou de pistolet, -on ne rencontre pas beaucoup de gens résolus à vous demander des -explications, et ceux qui en ont l’audace se tiennent ensuite pour -satisfaits, si même ils ne restent muets pour toujours. - -«Voyons,» se dit Gairlance, «nous avons bien convenu avec Escaldas de -nous retrouver à Auteuil?... Il ne devait pas me reprendre ici?... Non. -Parce que, vraiment, avec la peur effroyable qu’il a de Valcor ... je -ne voudrais pas l’exposer ...» - -Tout en souriant, malgré lui, de la poltronnerie de son acolyte, il dit -cependant à son valet: - -—«Si par hasard monsieur Escaldas venait pendant que je cause avec le -marquis, prévenez-le, et dites-lui que je le prie d’aller m’attendre au -pesage. - -—Bien, monsieur. Dois-je faire entrer ici monsieur le marquis? - -—Non,» répliqua le prince, «je vais le rejoindre.» - -Écartant une portière, il quitta son fumoir, et passa dans le salon. - -M. de Valcor, debout devant une table, examinait un album -photographique contenant des portraits de femmes. - -Dans la garçonnière, petite mais élégante, que Gilbert habitait rue -Cambacérès, nombre de bibelots futiles, de souvenirs féminins, d’images -suggestives, attestaient l’humeur galante et la principale occupation -du maître du logis. L’album que tenait le marquis avait une petite -célébrité dans le monde où l’on s’amuse. On l’appelait le «harem de -Gégé.» Il y collectionnait ses plus flatteuses conquêtes. C’était -l’ambition des jolies et faciles filles qu’il honorait d’un caprice, -d’y avoir leur effigie. Car ce privilège constituait un brevet de -beauté ou de chic. Il ne les y admettait pas toutes. Certaines, pour -l’engager à les y mettre, donnaient à leur portrait quelque scabreuse -originalité, par la hardiesse de la pose ou du costume. Ainsi, grâce au -décolleté de la plupart de ses pages, le luxueux et luxurieux volume -devenait une manière de musée secret. - -Tel était l’objet sur lequel se fixait l’attention de M. de Valcor -lorsque Gilbert le rejoignit. Mais le visiteur n’avait pas sur la -physionomie l’excitation amusée, à demi gênée, qu’offrait ordinairement -celle des curieux passant en revue cette élite de Cythère. - -Gairlance, en entrant, vit se tourner vers lui un visage contracté et -terrible. - -Le marquis de Valcor, d’un geste rapide, reprit, contre l’accoudoir -d’un divan, la canne qu’il y avait appuyée, et la leva, en même temps -qu’il s’avançait vers le prince. - -Gilbert s’arrêta net, croisa les bras, et dressa contre l’agresseur une -figure d’une fermeté saisissante, bien que devenue subitement très pâle. - -—«Un guet-apens!» s’écria-t-il. - -Son attitude, son accent, eurent cette noblesse des actes moraux -d’une justesse foudroyante, comparable à la noblesse des mouvements -physiques, également foudroyants et justes, par lesquels un gymnaste -accomplit un tour mortellement périlleux. - -Dire ce qu’il faut dire, faire ce qu’il faut faire, sous l’assaut de -l’imprévu, dans l’éclair d’une seconde ... Cela est toujours d’un bel -effet, même quand il s’agit seulement d’un sang-froid de bretteur. - -M. de Valcor jeta sa canne. - -Pouvait-il, quelque motif qu’il en eût, frapper un homme surpris et -désarmé, qui le recevait sans défiance? - -—«Êtes-vous fou, monsieur?» demanda Gilbert, très calme. - -Renaud ne répondit pas, mais revint à la table, et reprit l’album. -Il en arracha une photographie, lacérant le feuillet, sans prendre -la peine de faire glisser le carton, et se tourna de nouveau vers le -prince, cette photographie à la main: - -—«Vous allez me remettre,» s’écria-t-il, «tous les portraits -semblables à celui-ci que vous possédez. Vous allez me jurer de faire -détruire le cliché, et ensuite, vous aurez à me rendre raison d’une -pareille infamie!» - -Il serait impossible de décrire la frénésie furieuse, quoique contenue, -qui animait le marquis. - -Gilbert sourit, insolent et tranquille. - -—«Pourquoi donc? Ce portrait est celui de ma maîtresse, Bertrande -Gaël. N’ai-je pas le droit?... - -—Vous savez bien, lâche insulteur, qu’il est la frappante image de -mademoiselle de Valcor. Et vous avez combiné l’ignoble perfidie!... -Vous avez fait coiffer Bertrande comme ma fille Micheline, foncer ses -cheveux ... Et cette tête, un peu inclinée, est dans la position ou la -ressemblance s’accentue ... Ma fille!... C’est ma fille ... Dans ce -bourbier!... dans ce mauvais lieu!...» - -L’album vola par la chambre, alla briser un de ses coins d’argent -contre l’angle de la cheminée. - -—«Monsieur,» prononça Gilbert, «je regrette qu’une de mes maîtresses -ressemble à ce point à mademoiselle de Valcor. Du moins, je le regrette -pour vous ... Non pour moi ... Mademoiselle Micheline étant très belle.» - -Les yeux du marquis flamboyèrent. Ses mâchoires eurent un choc brusque. -Avec quelle féroce joie il eût tué! Mais que pouvait-il?... - -—«Je vous châtierai sur un autre terrain,» scandèrent ses lèvres -serrées et blêmies. - -—«Essayez,» riposta le prince. «A votre aise. Mais auparavant, -daignerez-vous me dire ce qui me valait l’honneur de votre visite? Cet -album ... Vous ne le connaissiez pas avant d’entrer ici? - -—Non,» dit M. de Valcor, qui reprenait avec peine possession de -lui-même. «Et cependant ... Celle dont voici l’image était la cause de -ma démarche.» - -Il agita légèrement la photographie, qu’il gardait à la main. - -—«Comment?... Mademoiselle Micheline?...» demanda Gilbert, se -méprenant avec intention, et soulignant son impertinence voulue par le -plus narquois des sourires. - -—«Non, monsieur. Mademoiselle de Valcor n’a rien à voir avec un drôle -de votre espèce. Il s’agit de Bertrande Gaël. - -—Faut-il,» interrogea le jeune homme avec une feinte complaisance, -«accepter cette épithète de «drôle» comme la provocation que vous -m’annonciez tout à l’heure? Moi, je veux bien. Seulement, ce pourrait -être gênant pour mademoiselle de Valcor, que nos témoins mettraient -forcément en cause.» - -Renaud darda un regard profond sur son interlocuteur. Quoi! -Trouverait-il chez ce jeune débauché un sang-froid supérieur au sien? -Tout à l’heure, pour la première fois de sa vie, il s’était senti hors -de lui-même. Voilà ce qu’il ne fallait à aucun prix. La prudence le -lui interdisait tout autant que l’orgueil. S’il n’était pas encore -entièrement maître de soi, il le paraissait du moins, par un souverain -effort, lorsqu’il répliqua: - -—«Votre remarque est juste, monsieur ... Aussi je retire le mot. Je -vous appliquerai le soufflet que vous méritez dans telle circonstance -où il sera impossible de mêler des femmes à notre rencontre. -Maintenant, voici pourquoi j’étais venu. Vous convient-il ou non d’agir -loyalement à l’égard de Bertrande Gaël? - -—Mais,» fit Gilbert, «en quoi cela vous regarde-t-il? - -—Je n’ai pas à vous le dire. Répondez-moi. - -—Je n’ai pas à vous répondre.» - -Il y eut un silence. Les deux hommes, debout l’un en face de l’autre, -se lançaient mutuellement à la face tout ce qui peut tenir de haine en -deux regards humains. - -Le marquis reprit la parole: - -—«Le hasard m’a rendu témoin d’une tentative de suicide accomplie par -cette malheureuse. - -—De suicide?... Bertrande?...» s’écria Gilbert. - -Cette fois, le cœur, si sec fût-il, avait tressailli. Une émotion -détendit le visage ironique et mauvais. - -—«Oui ... Elle s’est jetée sous les roues de ma voiture, avec son ... -avec _votre_ enfant. - -—L’enfant!...» - -Mot magique ... Une inquiétude et une joie, plus soudaines et fugaces -que l’éclair, frémirent sur les traits du prince. Mais, aussitôt, -il recomposait sa physionomie, reprenait son expression ironique et -glaciale. - -—«Bien que je n’aie nuls comptes à vous rendre,» dit-il, «je puis -vous affirmer ceci: je n’ai pas refusé mon aide à Bertrande, dans la -mesure de mes moyens, fort réduits pour le moment. Mais elle n’a même -pas daigné m’informer qu’elle était mère. Depuis quelque temps, elle se -cache de moi, au point que je ne sais pas même son adresse. J’ignorais -que l’enfant fût au monde.» Et Gilbert ajouta en ricanant: «Vous ne -venez pas me conseiller de le reconnaître, je pense. - -—Pourquoi pas?» s’écria Valcor. - -Gairlance eut un rictus de rage. - -—«Reconnaissez donc les vôtres ... _tous_ les vôtres!» cria-t-il. -«Avouez donc que Bertrande est votre fille. Nous verrons alors s’il me -convient de faire prince de Villingen le petit-fils bâtard d’un rustre, -d’un bandit, qui, bientôt, sera un forçat!» - -Renaud de Valcor ne broncha pas. Aucun muscle ne tressaillit sur sa -face. Il regarda Gilbert comme on regarderait un interlocuteur qui, -tout à coup, dans la conversation, se met à parler une langue inconnue. - -Ce fut l’autre, qui, après sa brutale sortie, se décontenança, un -peu à la façon de quelqu’un qui, croyant escalader dans l’obscurité -une marche très haute, trouve le sol d’un palier. L’élan avortait. -Mais alors?... Ou bien il avait fait fausse route, ou bien il avait -découvert sa tactique à un adversaire extraordinairement fort, qui, -désormais, serait sur ses gardes. Troublé, il fit une gauche retraite. - -—«N’agissez-vous pas comme si vous étiez le père de Bertrande, en -venant ici réclamer je ne sais quoi pour cette fille, et pour l’enfant -qu’elle m’attribue,—à tort, sans doute?» - -Renaud ne releva pas l’impudence de l’insinuation. - -—«Je ne suis pas de ceux qui réclament,» dit-il avec hauteur, «ni pour -moi, ni pour les autres. Je suis venu vous poser une question, prince -de Villingen, et vous donner un avertissement. - -—Voyons la question. - -—Comptez-vous remplir votre devoir à l’égard de Bertrande et de votre -fils? - -—Quel devoir?... Épouser la mère et reconnaître l’enfant? - -—Vous l’avez dit.» - -Un formidable éclat de rire, juvénile, sincère, à peine forcé, -retentit. Renaud le laissa s’éteindre et continua: - -—«Vous êtes absolument décavé, monsieur. Fixez la dot que vous exigez -d’une femme pour la faire princesse de Villingen. Bertrande l’aura.» - -La stupeur cloua Gilbert. Longuement il regarda celui qui venait de -prononcer ces stupéfiantes paroles, et qui, de son côté, fixait sur lui -un œil tranquille. - -—«Monsieur le marquis de Valcor,» prononça enfin le jeune homme, -détachant lentement les syllabes, «je suis votre adversaire, et je vous -veux tout le mal qu’un homme puisse vouloir à un autre. Cependant je -ne me servirai pas contre vous d’une proposition qui vous compromet -étrangement. Je ne m’en servirai pas, parce que, vraiment, j’admire -votre héroïsme. Cette preuve morale, je ne veux pas l’accepter, je ne -veux pas l’apporter à votre procès, je ne veux même pas l’entendre. -N’insistez pas. Retirez-vous. - -—Je ne vous comprends pas du tout,» fit le marquis. «Je ne vois -pas quel héroïsme il peut y avoir à doter une jeune fille à qui je -m’intéresse, et dont c’est la seule chance de salut. Peut-être un peu -de générosité ... A peine ... Je suis tellement riche! - -—Non, non, monsieur. Personne ne s’y tromperait,» dit Gilbert -en secouant la tête. «On est sur les traces de votre véritable -personnalité. Vous ne le saviez peut-être pas en entrant ici. Vous -n’avez pas pu en douter après mon allusion de tout à l’heure. Et -cependant vous n’hésitez pas à vous trahir pour sauver celle dont vous -êtes le protecteur et le défenseur naturel, votre fille, Bertrande -Gaël. Je vous le répète ... Je trouve ça ... épatant!—passez-moi le -mot.—Parole d’honneur!... J’en suis impressionné. C’est d’une âme peu -ordinaire. - -—Laissons ... laissons ... monsieur,» interrompit Renaud avec une -dédaigneuse désinvolture. «Nous ne faisons pas ici mon procès. Ma -personnalité, comme vous dites, relève d’autres juges, et est au-dessus -de votre opinion. Oui, ou non, épouserez-vous Bertrande? - -—Jamais de la vie! - -—Je suis prêt à la doter ... princièrement. - -—On n’achète pas un Villingen, monsieur. - -—Mes adversaires vous ont bien acheté. Car je suppose que vous ne vous -êtes pas fait mon ennemi par simple goût pour les vilenies obscures.» - -Gilbert blêmit de fureur. - -—«Non, monsieur, non,» rectifia-t-il, «ce n’est pas l’intérêt qui me -guide, c’est le sentiment. J’aime une jeune fille, dont l’alliance -m’honorera autant que me déshonorerait l’indigne union que vous me -proposez. Je suis fiancé à l’héritière de l’antique et noble famille de -Valcor. - -—A Micheline!...» cria le marquis, dans l’explosion d’une surprise -effarée. - -—«Non, monsieur, pas à mademoiselle Micheline. Mais à mademoiselle -Françoise de Valcor-Plesguen. - -—Ah!» dit longuement Renaud, dont les paupières à demi closes -laissèrent glisser un mépris accablant. - -—«Maintenant, monsieur,» reprit le jeune homme, «j’ai répondu à votre -question, et, je m’en vante, avec une franchise que vous n’attendiez -pas. Quant à votre avertissement, je vous en dispense. J’attendrai -votre provocation publique, pour que nous puissions aller sur le -terrain sans raconter à tout le monde nos petites affaires. Je vous -préviens que je ne commencerai pas, car je tiens beaucoup à être -l’offensé. Nous n’avons donc plus rien à nous dire. Bonjour.» - -Sur ce mot, il sonna, pour que son domestique reconduisît le visiteur. - - * * * * * - -L’après-midi même, Gilbert revenant d’Auteuil, en voiture, avec -Escaldas, lui disait: - -—«C’est Valcor qui sera l’agresseur. Je choisirai l’épée. Vous savez -que personne ne tire mieux que moi. Je n’ai pas à faire le modeste. -C’est assez connu. Je piquerai mon homme où je voudrai. - -—Je vous entends,» fit le Bolivien d’un air sagace, car il mesurait -depuis un moment la profonde haine personnelle qui s’ajoutait à -l’antagonisme des adversaires, depuis les meurtrières paroles échangées -entre eux, et dévoilant des sentiments plus meurtriers encore. - -—«M’entendez-vous si bien que ça?» demanda le prince avec un sourire -de doute. - -—«Parbleu! - -—Où croyez-vous donc que je toucherai notre marquis de carton? - -—Au cœur, si vous voulez le tuer net. Au ventre, si vous lui destinez -une torturante agonie. - -—Peau-Rouge!» s’écria facétieusement Gilbert en haussant les épaules. - -Cette taquinerie sur son origine exaspérait le métis. Il se tut, -maussade. - -—«Voyons, Escaldas, réfléchissez. Je commettrais une faute irréparable -en faisant mourir Valcor. - -—Mon Dieu,» dit le Bolivien, «son imposture n’en serait pas plus -difficile à prouver. Au contraire. Le patrimoine reviendrait toujours -aux Plesguen. C’est la fortune que nous poursuivons, et non l’homme. -Vous, du moins. Quant à ma rancune, un bon coup d’épée la satisferait -amplement. - -—Surtout si vous n’aviez pas à risquer votre peau pour le donner. - -—Dame! - -—Eh bien, noble étranger, je ne pense pas comme vous. Et pour cause. -Je suis prince de Villingen, et il ne me conviendrait pas de ne plus -avoir à dépouiller que des femmes. D’ailleurs, l’opinion serait vite -pour elles contre nous. Et vous savez, dans ce procès, l’opinion -joue un fameux rôle. Puis, moi, je hais maintenant Valcor plus que -vous ne le haïssez vous-même. La mort, même si je lui traversais les -entrailles, ne le ferait pas assez souffrir. Non, non, c’est au bras -que je veux lui appliquer ma pointe. - -—Au bras?» répéta Escaldas, étonné. - -—«Parfaitement. Au bras gauche. A la hauteur de son tatouage. Il -faudra bien qu’il laisse voir sa blessure aux médecins. Et alors ... - -—Oh! bravo! Ça, c’est très fort!» cria le métis, enthousiasmé. «Je -demande à être témoin. - -—Mais vous demandez trop, mon cher. Votre nom marquerait mal à côté du -mien, dans les procès-verbaux,» riposta Gilbert dédaigneusement. - - * * * * * - -Le prétexte du duel n’était pas difficile à trouver. La moindre -algarade publique entre le marquis de Valcor et le prince de Villingen -prendrait un caractère sérieux, par le fait que ce dernier affichait -partout son antivalcorisme enragé, affectant de ne donner qu’à M. de -Plesguen le nom et le titre appartenant à l’autre. - -Dans la journée du lendemain, Gilbert reçut par télégramme pneumatique -un fauteuil pour le Théâtre-Français, joint à une carte sur laquelle il -lut: - -MARQUIS DE VALCOR - -Il comprit. - -Le soir, dès le couloir de l’orchestre, il ne s’étonna pas d’apercevoir -la haute silhouette, si élégante en frac, de Renaud, qui gagnait une -place voisine de la sienne. - -Au premier entr’acte, les deux hommes mirent un tel empressement à se -rencontrer qu’ils bousculèrent des spectateurs. Ceux-ci s’arrêtèrent en -grommelant, et aussitôt entendirent ce dialogue: - -—«Vous pourriez me saluer, monsieur,» disait Renaud, «N’avez-vous pas -été reçu chez moi? - -—Non, monsieur,» ripostait le prince. «J’ai été reçu par vous dans le -château du marquis de Valcor.» - -Du bout de sa canne, Renaud fit sauter le chapeau de Gilbert. - -—«Demain, monsieur,» fit celui-ci, «vous recevrez mes témoins. - -—J’y compte.» - -Ce fut tout. Ni l’un ni l’autre ne reparut dans la salle, n’étant -pas venus pour la pièce qui se jouait sur la scène, mais pour celle -qu’ils exécutèrent si prestement, et qui, d’ailleurs, eut le succès de -la soirée. Nul ne soupçonna qu’elle ne fût pas absolument improvisée. -Une rencontre entre ces deux personnages devait forcément mal tourner, -et tous ceux qui les avaient reconnus dès la première minute s’y -attendaient. - -Le prince, après tout, n’était pas satisfait de son rôle. Il n’avait -pu préparer sa réplique, ne sachant en quels termes son partenaire lui -chercherait querelle. Et maintenant il craignait de ne pouvoir réclamer -la qualité d’offensé et garder le choix des armes. - -Il enjoignit à ses témoins de soutenir la thèse suivante: - -«Je n’ai pas insulté mon hôte de l’été dernier, en affirmant que -j’avais été reçu par lui chez le marquis de Valcor. Il se fait tort -à lui-même en reconnaissant que, dans ma pensée, je pouvais entendre -ainsi par là deux personnes distinctes.» - -Point ne fut besoin de recourir à pareille subtilité. Renaud était bien -l’offenseur, puisque, sur la phrase mal prise ou mal comprise par lui, -il n’avait pas proposé l’envoi de ses témoins, mais recouru à une voie -de fait. Le duel avait pour cause le coup de canne enlevant le chapeau -de Gilbert et non ce qui pouvait s’être dit avant cet acte de violence. -Le prince de Villingen était donc bien l’offensé. Il avait le choix des -armes, et se décida pour l’épée. - -Les témoins furent d’une catégorie sociale qui, suivant la leste -remarque de Gairlance, n’aurait pas aisément frayé avec un José -Escaldas. La vieille noblesse de France et la jeune noblesse d’Empire -semblaient un peu descendre en champ clos pour leur compte, dans ce -duel qui mettait aux prises, non seulement des hommes, mais des idées -adverses. - -Ce procès de Valcor était un levain par lequel fermentaient bien des -passions. - -Il en est ainsi dans les pays très divisés, où la moindre question -particulière risque de faire apparaître la divergence profonde des -âmes, l’impossibilité de penser de même sur un sujet donné. Le péril -moral, pour une race, est là tout entier, dans ce qu’il a de pire. -Peu importe l’objet contesté. Il est négligeable comme la couleur de -l’allumette qui fait sauter une poudrière. Les haines qu’il détermine -le dépassent toujours, parce qu’elles existeraient sans lui, comme la -conflagration existait dans la poudre avant que l’allumette y tombât. - - * * * * * - -Le duel entre Renaud et Gilbert eut lieu le matin, dans les bois des -Fonds-Maréchaux, près de Versailles. Les intentions du marquis étaient -meurtrières. Il voulait tuer Gairlance. S’il avait pu, il l’aurait tué -deux fois,—d’abord comme son implacable et dangereux ennemi, ensuite -comme séducteur de Bertrande et insulteur de Micheline. - -Le prince ne se fût pas pardonné de blesser à mort celui qui, si -âprement, traquait sa vie. Ses raisons, il les avait données à -Escaldas. Mais la confiance exprimée en sa sûreté de tireur qui pique -où il veut, commençait à faiblir devant un jeu forcené. Non pas -qu’il doûtat de la victoire. Il se sentait supérieur. Seulement il se -demandait s’il ne serait pas contraint à quelque terrible riposte par -la furie même des attaques. - -A sa grande surprise, cet adversaire, son aîné de vingt ans, ne -semblait pas se fatiguer plus que lui. - -Ils en étaient à la huitième reprise, et le prince aurait pu finir dix -fois, s’il ne s’était obstiné à toucher au bras gauche. L’entreprise -était vraiment d’une difficulté fantastique, avec un homme qui -s’effaçait et se couvrait jusqu’à n’être plus qu’une main à l’extrémité -d’une lame. L’exaspération gagnait Gilbert. Dans ses prunelles noires -passaient des éclairs de férocité. - -Cependant, il réussit. - -Par une feinte, il amena une offensive, puis par une brusque dérobade, -un léger changement de position. Et alors, comme le marquis allait -foncer, il écarta son fer par une parade foudroyante, se fendit -lui-même en bondissant comme un chat, et lui traversa l’épaule gauche. - -Cette botte extraordinaire, où tout autre se fût enferré,—car -l’épée du marquis avait enlevé un lambeau de côté à la chemise de -Gairlance,—laissa les témoins dans un tel étonnement qu’ils furent -quelques secondes avant de se porter au secours du blessé. - -Celui-ci chancelait sous le choc et l’horrible douleur, la pointe de -l’épée cassée restant engagée dans l’articulation. Il ne tomba pas -pourtant, eut la force de rester debout jusqu’à ce qu’on vînt à son -aide. - -On l’étendit sur le revers d’un talus gazonné. Son médecin se pencha -sur lui, commença de couper la chemise, où s’élargissait une tache de -sang. - -A quelques pas de là, le prince de Villingen, entre ses deux amis, dont -il n’écoutait pas les félicitations, dardait un intense regard vers -ce bras saignant, qu’on dépouillait. Mais les autres le lui cachaient -par intermittences. Il ne distinguait rien. Sa curiosité s’irritait. -Une anxiété si aiguë parut sur sa physionomie que ses témoins s’y -trompèrent. - -—«Cette blessure ne présente rien de grave,» déclara l’un d’eux, -tandis que l’autre partait pour s’en assurer. - -Les convenances empêchaient Gilbert d’aller regarder les -tressaillements de souffrance de cette chair déchirée par son arme, -dont un morceau y restait encore. Il marcha nerveusement de long en -large, attendant le rapport de l’ami qui s’était rendu vers l’autre -groupe. - -Celui-ci revint avec des gestes de satisfaction. - -—«Vous pouvez partir tranquille,» dit-il à son client. «Pas l’ombre de -danger. Douloureux, mais voilà tout. - -—C’est à l’épaule? - -—Oui. - -—Vous avez vu le bras du marquis? - -—Parbleu! - -—Qu’y a-t-il sur ce bras? - -—Comment, ce qu’il y a?... Une blessure ... du sang. - -—Soit ... Mais au-dessous, sur le bras même, n’y a-t-il pas ... une -marque?» - -Le prince haletait. Pourquoi cet imbécile, en lui répondant, prenait-il -un air si stupide? Voyons ... S’il y avait un tatouage ... C’était -assez remarquable, chez un personnage d’un tel rang, pour frapper un -observateur. Serait-il possible que ce tatouage n’existât pas? - -Cependant l’autre à ce mot «une marque» eut l’air de comprendre. - -—«Tiens! Vous le saviez donc? - -—Ah!» rugit Gairlance. «Ça y est! Il est tatoué! - -—Vous pouvez le dire. - -—Et ça représente?... Une ancre, entre un _B_ et un _G_, n’est-ce pas?» - -Un éclat de rire, que ne contint pas le sérieux de la situation, ni le -fait qu’un homme souffrait, près de là, tandis qu’on arrachait le fer -d’entre ses os,—retentit. - -—«Vous en avez de bonnes, Villingen! Non!... s’imagine-t-on Valcor -avec une ancre, un _B_ et un _G_ sur le biceps! - -—Mais alors?... - -—Tatoué ... C’est une façon de parler. Il a une vilaine cicatrice, -voilà tout. - -—Une cicatrice!... - -—Oh! très couturée, peu jolie à voir. Il a expliqué devant moi ... -Un coup de zagaie, reçu en Amérique, chez les Peaux-Rouges. La pointe -empoisonnée ... Il a eu le courage d’y appliquer lui-même le fer rouge. -Il a brûlé les chairs atteintes ... Sans cela, il était fichu. - -—Malédiction!!...» hurla le prince. - -—«Ah! il n’est pas banal, votre adversaire,» ajouta l’interlocuteur, -qui se méprit une fois de plus. «On lui conteste son titre. Mais, -marquis ou non, c’est un rude lapin. Il ne fallait pas moins d’un -tireur comme vous pour le mettre sur le flanc.» - -Sans que cet éloge le touchât le moins du monde, Gilbert tourna -brusquement le dos. Et ses deux témoins échangèrent un regard, chacun -portant l’index à son front, pour indiquer le désordre mental, quand le -prince de Villingen s’éloigna, hors de lui, parlant tout seul. - -—«Il a brûlé son bras.... Il a brûlé au fer rouge l’empreinte sur son -bras! Comment triompher d’un être pareil?... Mais c’est le diable!» -grondait le jeune homme, emporté par un véritable égarement de fureur, -où se mêlait une involontaire, une irrésistible admiration. - - - - -XXII - -_LA TENTATION D’UNE MÈRE_ - - -SUR une route de Bretagne, dont aucun ombrage ne cachait les sinuosités -blanches, filait une élégante charrette anglaise. - -L’absence des hauts arbres, sur ce sol granitique, si pauvre en terre -et toujours balayé par les souffles de l’Océan, ne gênait pas en cette -saison et cette journée également finissantes. Septembre prenait déjà -des airs d’automne. Et le soleil, voilé de brumes roses, ne répandait -qu’une lumière et une chaleur adoucies. - -Les promeneurs qu’emportait la légère voiture goûtaient la sensation -d’infini que donnent les vastes horizons, et s’enchantaient des -teintes pourpres et mauves épandues sur les bruyères de la lande, et -qu’avivaient les obliques rayons de l’astre déclinant. - -—«Tiens! regarde, Liline, jusqu’où la politique va se nicher,» dit -gaiement Renaud de Valcor. - -Assise à sa droite, sur un siège plus haut, Micheline conduisait le -vigoureux cob. Derrière eux, un domestique se tenait immobile, les bras -croisés, avec cet air absent des valets bien stylés, dont pas même un -regard ne doit indiquer qu’ils entendent les propos de leurs maîtres. - -M^{lle} de Valcor ne fit pas attention à ce que son père lui montrait. -Elle ne vit que le mouvement de sa main tendue. - -—«L’écharpe!... l’écharpe!» s’écria-t-elle avec un ton de gronderie -tendre. - -—«Bah!» dit-il, «voilà ce que j’en fais, de ton écharpe.» - -Il détacha une épingle, qui, au revers de sa jaquette, maintenait le -foulard de soie noire où devait reposer son avant-bras gauche, puis, -roulant ce foulard en boule, le lança gaminement dans un fossé. - -Micheline arrêta net le cob, et, rieuse quand même dans sa gravité -mélancolique, elle s’exclama: - -—«Oh! méchant petit père!» - -Se tournant alors vers le domestique: - -—«Alain, descendez chercher l’écharpe de monsieur le marquis. - -—Je te préviens,» dit celui-ci, continuant à plaisanter, «que, s’il y -a de l’eau dans le fossé, je ne la reprendrai pas.» - -Mais elle lui représentait qu’il ne devait pas se croire encore guéri. -Son épaule blessée avait été plus longue à se remettre qu’on ne l’avait -prévu. Il fallait craindre des complications articulaires, peut-être -une arthrite, s’il fatiguait son bras trop tôt. - -Il assura que c’était fini, tout à fait fini, et fit de nouveau -remarquer à Micheline ce que, tout à l’heure, elle avait négligé de -regarder. - -—«Ceux qui ont dressé cette pierre, il y a une vingtaine de siècles, -ne se doutaient guère de cela, hein?...» dit-il, exagérant, comme -toujours à présent, pour égayer sa fille, la bonne humeur et l’entrain. - -Elle contempla, de son beau regard profond, la chose paradoxale. - -C’était un menhir, un de ces monolithes érigés, parfois isolément, -parfois en lignes ou en cercles, et qui représentent les vestiges de -l’obscure pensée celtique. L’humanité moderne renonce à reconstituer -le sens exact de ces primitifs monuments. Quand on les considère, -hérissant la lande par milliers, comme à Carnac, on se sent le cœur -étreint par l’antique erreur d’une espérance abolie. Mais on ne sait -quelle était cette espérance religieuse, exprimée en de si sauvages -symboles. - -Celui-ci était un bloc haut de deux mètres à peine. Sur sa rude face -grise se détachait, en jaune vif, une bande de papier collée, sur -laquelle on lisait en grosses capitales: - -RENAUD DE VALCOR - -CANDIDAT CONSERVATEUR - -—«C’est un vestige de votre nouvelle gloire, monsieur le député,» dit -Micheline, avec un effort, elle aussi, vers l’enjouement. - -—«Ne m’appelle pas ainsi. Tu me porterais malheur. - -—N’êtes-vous pas élu, père? Cette élection n’est-elle pas une -superbe victoire sur les ennemis qui mènent contre vous une campagne -abominable? Ah! comme je suis reconnaissante à nos braves Bretons! -Comme je bénis le noble cœur qui s’est effacé pour vous faire place!» - -Elle ignorait, ou ne voulait pas savoir, que ces manifestations -généreuses avaient été fortement suggestionnées par la fortune du -marquis. Le député démissionnaire, un vieillard, pouvait désormais -terminer ses jours dans l’aisance et doter une petite-fille qui était -son idole. Les électeurs, s’ils n’avaient qu’exceptionnellement reçu -leur récompense en espèces sonnantes, comptaient sur des avantages -matériels pour le pays, et, en particulier, sur l’agrandissement du -port du Conquet. - -Cependant, il fallait le reconnaître, l’argent avait joué le minimum du -rôle que lui réservent de plus en plus les luttes politiques. L’élan -de la région avait été sincère. Satisfaction capable de consoler -l’affection filiale de Micheline et de relever sa fierté. Mais -l’héritière de Valcor avait d’autres causes de tristesse. Elle les -oubliait, à cette minute, où, son admirable visage éclairé de tendresse -et d’orgueil, elle s’écriait: - -—«N’êtes-vous pas élu, père? La voix de cette chère Bretagne ne -proclame-t-elle pas votre nom?—ce nom qui lui est sacré, et que des -misérables osent tenter d’avilir en vous l’arrachant.» - -Il répliqua: - -—«Oui, je suis élu. Mais je ne suis pas validé. Il importe que le -procès en faux soit jugé à la confusion de mes adversaires, avant que -la Chambre ait à statuer sur mon élection. C’est-à-dire ... jugé?... Il -suffirait que la Chambre des mises en accusations ait décidé qu’il y a -lieu de poursuivre Escaldas et Plesguen. Ah! si ces canailles étaient -coffrées avant la rentrée du Parlement!... - -—De qui cela dépend-il? - -—De magistrats et d’experts qui sont en vacances pour le moment. Mais -... je verrai à presser les choses. - -—Par vos influences? - -—Par _mon_ influence,» dit-il, en appuyant sur le singulier. «Il n’en -est qu’une puissante. Heureusement, je la possède. - -—Laquelle?» demanda Micheline. - -Il pensait: «l’argent». Mais devant le pur et profond regard qui se -tournait vers lui, il répliqua: - -—«Mon bon droit. - -—Père chéri!...» murmura la jeune fille, en rassemblant les rênes dans -une main, pour appuyer tendrement l’autre sur celle de son père. Elle -ajouta, en soupirant:—«Ah! si seulement ma pauvre mère peut voir le -beau jour de votre triomphe! - -—Voyons,» observa le marquis, «son état n’est pas inquiétant. Un peu -de langueur, un ébranlement nerveux trop justifié. Quand toute cause de -tourment aura disparu, sa santé se remettra vite. - -—Dieu le veuille!» - -Renaud de Valcor éprouva une espèce de commotion à l’accent triste -de cette parole. Ce n’est pas qu’il s’inquiétât pour Laurence. Même -s’il l’avait vue aussi réellement atteinte qu’elle était, il n’en eût -pas ressenti beaucoup de chagrin. Sa femme tenait une si petite place -dans son cœur! Mais voir sa Micheline souffrir ... Il ne pouvait le -supporter. - -—«Chère enfant,» reprit-il après un instant de silence, «comme -cela m’afflige de constater ta persistante mélancolie! Resterais-tu -tellement soucieuse si tu ne doutais pas de moi, de la justice de ma -cause? - -—Oh! mon père!...» - -Tous deux parlaient dans un souffle, à cause du domestique, derrière -eux. La gravité de leurs intonations n’en fut que plus saisissante. - -Non, elle ne doutait pas de lui. Cela rayonnait dans les magnifiques -yeux noirs. Elle ne tenta même pas d’autres protestations. La -sourde véhémence de son cri avait tout exprimé. Elle ne lui dit -pas davantage ce qui, plus encore que la maladie de Laurence, la -déchirait,—l’angoisse sans trêve qui, à cette minute, se faisait -plus lancinante, à mesure que se découvraient au loin, sur la route, -les ombrages et les toits de Ferneuse. Où était son fiancé? D’où -venait le silence dans lequel il s’enfermait? Pourquoi la comtesse -Gaétane elle-même avait-elle cessé d’habiter une demeure d’où elle ne -s’absentait jamais autrefois? Si l’étrange conduite de la mère et du -fils avait pour cause l’effroyable campagne de calomnies engagée contre -son père, lui serait-il possible, à elle, Micheline, d’accepter un cœur -qui attendait, pour lui revenir, l’arrêt de la justice humaine? Oh! -lire à cette heure dans la pensée d’Hervé!... Elle ne la comprenait -plus, cette pensée. Les longs mois d’absence rendaient si lointains, si -indistincts, les derniers serments échangés, et même le visage si cher, -les yeux de clarté, les cheveux blonds, la moustache d’or, les traits -graves et doux, pétris d’une virilité fière, avec un charme presque -féminin. - -—«A quoi penses-tu?» demanda le père. - -Il le savait. Il reconnaissait bien certaine tourelle grise au-dessus -des arbres, et la haie sombre, bordée d’un saut-de-loup, contournant -le parc de Ferneuse. Ce spectacle remuait assez de choses en lui-même. -Quand pourrait-il glisser au doigt de l’orgueilleuse Gaétane l’anneau, -gage de l’ancien amour, que, si follement, il avait laissé là-bas, avec -tous les spectres d’un passé qu’il croyait anéanti, qu’il supposait -sans résurrection possible? Si seulement il avait fixé dans sa mémoire -les mots fatidiques, inscrits à l’intérieur! Aurait-il jamais imaginé -que cet infime détail, une petite bague tout unie, un souvenir, une -devise amoureuse, pussent avoir une si capitale importance. - -«Insensé!» s’écriait-il en lui-même. «Dire qu’un scrupule m’a empêché -de rapporter cet anneau, et que tout l’effort de ma vie se brisera -peut-être à ce frêle bijou. La seule superstition dont j’aie suivi la -contrainte sera-t-elle l’écueil absurde où s’échouerait ma destinée?» - -Il fit un effort pour répéter à Micheline sa question: - -—«A quoi penses-tu?» - -La jeune fille donna le change. - -—«A cette malheureuse Françoise,» répondit-elle. «Quel effondrement de -toute sa vie si son père est arrêté pour ce faux!» - -Le marquis haussa les épaules avec une certaine irritation. - -—«Tu la plains?... - -—Mon Dieu, ne sera-t-elle pas la victime innocente?... - -—Une victime! Cette petite misérable, dont l’ambition est cause de -tout. - -—En êtes-vous sûr, mon père? - -—Parbleu! Tu pourrais en être aussi sûre que moi, en te rappelant la -jalousie qu’elle te porte depuis votre enfance. Mais j’ai mieux que ces -présomptions morales. Ce chenapan de Villingen m’a dit en face que leur -mariage s’accomplira quand elle sera légalement l’héritière de Valcor. - -—Elle l’aime ...» murmura Micheline. - -—«Tu l’excuses?... Mais c’est son ignominie ... Un pareil amour!... Si -tu savais quel être de boue est ce bandit titré!» - -Ils se turent, gardant chacun le secret des images qui s’évoquaient -entre eux. Lui, voyant successivement la malheureuse Bertrande sous les -roues de son automobile, l’album infâme où Micheline elle-même était -perfidement salie, puis un mince corps, souple et agile, qui bafouait -la soif meurtrière de son épée. - -Micheline se retrouvait dans la charmille du parc, près du tennis, -écoutant sans le vouloir les déclarations du prince, tandis que -s’approchait Françoise, avec un visage si livide et des yeux si hagards -que jamais elle ne pourrait en oublier l’expression. - -«Comme elle doit me haïr!» pensa M^{lle} de Valcor. «Voilà ce que mon -père ne peut pas mesurer, puisqu’il ignore cette scène. Et à quoi bon -lui apprendre?...» - -Elle effleura du fouet la croupe rebondie du cob. On passait devant la -grille monumentale de Ferneuse. Ni l’un ni l’autre des promeneurs ne -tourna la tête pour apercevoir, au bout de l’avenue, la façade close de -la maison. - -Un peu plus loin, là où finissait le parc, et où s’ouvrait, de l’autre -côté de la route, le sentier descendant à la mer, un homme surgit -inopinément, qui venait de l’intérieur des terres en suivant le -saut-de-loup. Son apparition fut si soudaine que le cob fit un écart. -Et l’étranger ne parut pas lui-même moins saisi, car il bondit en -arrière, glissa sur la pente du petit fossé, et s’empêtra dans les -broussailles. - -Occupée de son cheval, M^{lle} de Valcor ne fit guère attention à ce -maladroit. Mais son père se retourna, observant l’inconnu d’un regard -singulièrement aiguisé. - -—«Quand tu seras au tournant, tu arrêteras,» dit-il d’une voix trouble. - -Et, comme elle tirait sur les guides un peu trop tôt à son gré: - -—«Plus loin ... là, derrière les arbres ...» commanda-t-il, nerveux. - -Un taillis cacha la voiture. M. de Valcor se souleva, tâchant de -distinguer entre les branches la silhouette équivoque. Il la vit sortir -de sa retraite aussitôt que la route parut vide, traverser cette route, -et s’enfoncer dans le sentier qui descend à la mer. Avec un geste -vague, Renaud se rassit. - -—«Va,» dit-il. - -—«Quelqu’un que vous connaissez, père?» demanda la jeune fille. - -—«J’en ai eu l’impression. - -—Et ... vous vous étiez trompé? - -—Je ne sais. Cela n’a pas d’importance.» - -Il ne voulait pas avouer qu’il avait cru voir Escaldas, mais un -Escaldas incertain,—travesti et grimé,—apparition sinistre. C’était -seulement aux yeux, à la flèche de jais du regard heurtant le sien, -qu’il avait soupçonné l’homme. Ensuite, la taille et l’allure de -l’individu, se dessinant sur l’espace, confirmèrent l’intuition. Mais -le visage était méconnaissable. - -«Il allait vers la mer,» pensa le marquis. «Un seul but possible de -ce côté: la maison des Gaël. J’irai _la_ voir, _la_ questionner,» -résolut-il, désignant ainsi en lui-même, par cet unique pronom, la -vieille Bretonne, au cœur abrupt et inébranlable comme les granits de -la côte. - -La charrette anglaise, vigoureusement enlevée par son cob, pénétrait -maintenant sous les ombrages séculaires de Valcor. A proximité de -l’habitation, Renaud et Micheline, laissant la voiture au groom, se -dirigèrent à pied vers une tente de coutil, qui se dressait sur la -terrasse bordant la mer. L’ouverture de cette tente, tournée vers le -sud, vers le large, laissait entrer une brise douce, imprégnée des -sels et des aromes de l’Océan. Sous cet abri de toile, étendue sur une -chaise longue, rêvait la marquise de Valcor. - -A quoi rêvait-elle? - -Souhaitait-elle de mourir avant que les doutes affreux dont s’était -corrodé son amour rencontrassent une foudroyante confirmation? Ou bien -demandait-elle aux puissances infinies, planant sur l’immensité, de la -laisser vivre jusqu’au jour des compensations certaines? Qui l’eût pu -dire? Ni son mari, ni sa fille ...—moins frappés, d’ailleurs, de ce -que dissimulait le calme apparent de ses traits, que de l’altération -croissante de ces traits eux-mêmes. - -Rien ne frémissait plus sur le visage exsangue et maigri de Laurence, -que la flamme sombre des larges yeux noirs. Cette fragile créature, -jadis toute vibrante et secouée de nerfs, ne sentait plus en elle -les folles détentes de leurs ressorts. Elle ne réagissait plus, -s’abandonnait, entraînée vers l’anéantissement par des suggestions -irrésistibles, goûtant déjà, dans des langueurs et des repos sans fin, -l’oubli des torturantes énigmes, où sa vie s’était brisée et éparpillée -comme une source sur des pointes de roc. - -Elle sourit quand Micheline l’embrassa, et elle tourna vers Renaud des -prunelles craintives, mais où brûlait une inextinguible tendresse. -Celui-ci négligea leur caresse soumise. Hanté par l’image au passant -suspect, il n’attendait que l’instant de descendre à la grève, sans que -cette démarche parût trop extraordinaire. - -En ce moment, l’homme qui le préoccupait se trouvait, comme le marquis -l’avait prévu, auprès de Mathurine Gaël. - -C’était bien Escaldas. - -Il n’avait fallu rien moins que le coup d’œil pénétrant et sûr -de Renaud pour pressentir la personnalité véritable sous cette -physionomie d’emprunt. Le métis avait rasé sa barbe poivre et sel, -qu’il portait en fourche, et l’avait remplacée par une barbe postiche -d’un gris d’argent, étalée en éventail. Sur son front dégarni, il -avait adapté de fausses mèches de même teinte, dont les crêpelures, -se mêlant sur ses tempes aux frisures tigrées de ses propres cheveux, -composaient l’aspect à la fois naturel et étrange qu’offrent certaines -têtes prématurément blanchies au sommet et sur les côtés, tandis que -l’occiput reste à peu près noir. De savants maquillages de la peau -et des sourcils, des rides imprimées en sens différents des rides -sincères, achevaient la transformation. Escaldas s’appliquait à la -rendre plus vraisemblable en forçant à l’impassibilité ses muscles -faciaux, généralement d’une mobilité simiesque. - -Tel quel, assis en face de la vieille Mathurine, il semblait un -vieillard au regard presque jeune, avec un teint méridional, et -certaine vivacité d’un sang resté chaud, mais que tempérait, outre les -années, l’exercice de quelque grave profession. - -La grand’mère de Bertrande se trouvait d’autant plus éloignée de le -reconnaître que ses rencontres avec le Bolivien avaient été rares. Il -s’était si merveilleusement grimé beaucoup moins pour elle que pour les -gens du pays, et surtout ceux du château. Non seulement il tenait à -ce que sa démarche ici demeurât secrète, mais encore il aurait craint -pour sa vie s’il se montrait à découvert dans une région fanatiquement -dévouée à celui qu’il trahissait de façon notoire. - -—«Madame,» disait-il d’un ton papelard, «ma visite ne doit pas vous -inquiéter. Je suis homme de loi, chargé d’une enquête délicate. Mais -je ne vous apporte aucune occasion d’ennui. Au contraire. Je suis -peut-être auprès de vous le messager d’une grande joie. - -—Il n’est plus de joie pour moi, monsieur,» répliqua l’aïeule. - -Depuis la fuite de Bertrande, Mathurine avait vieilli. Ses cheveux -ne pouvaient devenir plus blancs, mais leurs boucles de neige ne -foisonnaient plus sous la coiffe noire avec une souplesse juvénile. -Devenues grêles et rares, elles s’aplatissaient en bandeaux minces, -dégageant le visage émacié, durci. Pas une parcelle de chair, pas une -goutte de sang, ne semblaient palpiter sous la peau desséchée, où se -creusaient de durs sillons. Mais toujours l’eau ensoleillée des yeux -étincelait, dorée et pourtant froide, d’un éclat fixe et vivace. - -—«Vous dites qu’il n’est plus de joie pour vous,» reprit l’étranger. -«Mais, pourtant, si votre Bertrand, si votre premier-né, n’était pas -mort?... S’il avait jadis échappé au naufrage?...» - -Un tressaillement ébranla la vieille femme. Elle plongea dans les -yeux de l’étranger ses intimidantes prunelles, puis, lentement, elle -prononça: - -—«Si mon fils était vivant, je le saurais. Il ne m’aurait pas laissée -le pleurer pendant plus de vingt années. - -—Peut-être les circonstances ...» - -Elle l’interrompit: - -—«La terre n’est pas si grande. Celui qui y a sa mère et peut y vivre -sans elle, est pire que mort. - -—Votre fils,» demanda l’étranger, «portait bien un tatouage sur le -bras gauche: une ancre entre ses initiales?» - -Méfiante, elle dit avec indifférence: - -—«Tous les garçons de la côte se font des dessins de ce genre.» - -Il reprit très vite, sentant qu’elle se troublait, sous cette placidité -voulue. - -—«Mais tous n’ont pas, au-dessus de ce tatouage, vers l’épaule, trois -signes bruns disposés en triangle, dont un presque aussi grand et aussi -foncé qu’un grain de café.» - -A ces mots, quelque chose d’éblouissant passa sur le visage de -Mathurine. Ce ne fut ni rougeur ni pâleur, car les traits parcheminés -ne laissaient point transparaître la sève vitale. Ce fut un reflet -d’âme, un illuminement, un prodige d’expression, dont le faux vieillard -s’émerveilla. - -—«Qui?...» demanda-t-elle, inclinée en avant, et dardant sur lui ses -clairs yeux aigus, «qui ... a sur le bras gauche, au-dessus d’une ancre -et des initiales de mon fils, trois taches en triangle?» - -Escaldas jeta un coup d’œil autour d’eux. Dans la salle de la petite -maison, ils étaient bien seuls, portes closes. Cependant il ne crut pas -devoir répondre à voix haute. Il s’approcha de la vieille femme, et, -très bas, murmura, près de son oreille, un nom ... - -Elle recula, comme touchée par le feu. - -—«Vous mentez!... vous mentez!...» cria-t-elle. - -—«Je ne mens pas. - -—Vous mentez!... Sortez d’ici!... Je ne veux plus entendre un mot de -vous!...» - -Sa colère était surhumaine. Escaldas crut voir que l’excès de cette -colère venait d’une intolérable angoisse. - -—«Songez,» observa-t-il avec force, «songez à ceci ... Votre -indignation devient un témoignage, tel que je n’osais l’espérer.» - -Elle s’immobilisa, de l’immobilité pleine d’épouvante d’une somnambule -qui s’éveille au bord d’un abîme. - -—«Un témoignage?... Comment?... Que voulez-vous dire?... - -—Sans doute. La justice est en train d’établir la réelle identité -de cet homme. On vous fera comparaître. Vous aurez à déclarer la -vérité, au nom du Christ. Mais jamais vous ne la ferez éclater plus -manifestement que tout à l’heure devant moi.» - -Mathurine regarda son visiteur. Elle avait repris son sang-froid. Elle -lui dit: - -—«On me fera comparaître?... Vous n’êtes donc pas le juge, vous, comme -vous prétendiez?...» - -Escaldas trouva sans doute inutile désormais de trop composer son -personnage, car ce n’est pas l’audace dans le mensonge qui lui manquait. - -—«Je ne me suis pas présenté à vous comme un juge d’instruction, mais -comme un homme de loi. Je suis avoué. L’avoué de M. Marc de Plesguen.» - -Si peu qu’elle connût des péripéties de l’Affaire Valcor, Mathurine -comprit quel piège on était venu lui tendre. Elle éclata d’un rire -strident, d’un rire tellement spontané, ironique et sagace, que son -interlocuteur en fut décontenancé. - -—«Qu’est-ce qui vous fait rire, madame Gaël?» - -Point de réponse, mais un regard qui valait le rire et souffletait -aussi fort. - -—«Parlons raison,» reprit Escaldas. «Vous venez de livrer votre fils. -Celui qui se nomme réellement Bertrand Gaël est un homme perdu si vous -refusez de vous entendre avec moi pour le sauver? - -—Je viens de livrer mon fils!...» répéta-t-elle. - -Escaldas resta saisi du changement de sa voix. Rien n’y demeurait de -l’émotion récente. Etait-ce un effort inouï de volonté, ou cette femme -parlait-elle sincèrement? - -—«Livrer mon fils!...» reprenait-elle. «Mais mon fils n’existe plus. -Ou, s’il existait, comme vous osez le prétendre, sous un nom volé, -parmi des richesses volées, dans l’état infâme de bigamie, ce n’est pas -une fois que je voudrais le livrer ... c’est vingt fois! Bien mieux, je -le tuerais de ma main, de cette main que voilà ... Tenez!...» - -Elle avançait un poing, crispé comme sur le manche d’un couteau. Son -geste, son regard, étaient vraiment terribles. Elle gronda, farouche: - -—«Un Gaël!... Vous accusez un Gaël de ces actions monstrueuses!... -Et vous imaginez qu’après avoir pleuré vingt ans l’enfant qui mourut -victime de son devoir, pauvre, vaillant, sans reproche, je pourrais me -sentir des entrailles de mère en le reconnaissant sous la face d’un -voleur!» - -Un spasme, comme d’un sanglot refoulé, la convulsa. Mais elle raidit -contre le dossier de bois de son siège sa haute taille maigre, et riva -ses clairs yeux effrayants sur ceux du soi-disant avoué. - -Celui-ci restait abasourdi. N’avait-il pas cru, en pénétrant dans cette -maison de misère, trouver une enthousiaste alliée dans la pauvresse, -dont le témoignage valait désormais un prix incalculable? Si ce cœur -de mère ne tressaillait pas, du moins l’inattendue fortune devait-elle -enivrer l’humble créature. - -Cependant il recouvrait la parole, s’écriait: - -—«Mais, madame, c’est de la pure folie! Songez que l’homme dont nous -parlons, quel qu’il soit, a accompli de grandes choses. C’est sous -l’impulsion personnelle du vivant que les caoutchouteries d’Amérique, -créées par l’autre, se sont développées depuis vingt années. Si cet -homme est Bertrand Gaël, vous voilà riches, vous, vos fils, votre -petite-fille. Pensez à celle-là surtout. La malheureuse!... N’a-t-elle -pas besoin de la puissance de l’or, qui seule peut effacer sa faute, et -préparer un sort à son enfant?... - -—Son enfant!» - -Le cri fut si douloureux qu’Escaldas,—Escaldas même,—eut un remords, -un tressaillement de pitié. - -—«Mon Dieu ... Madame ... Ne saviez-vous pas qu’elle est mère?...» - -L’aïeule ne dit ni oui ni non, resta rigide. Vieux cœur breton, escarpé -et inébranlable, comme les granits de la côte. Sauf l’irrésistible -exclamation, il ne laissa plus rien échapper. - -Mathurine ignorait la maternité de Bertrande, parce que le marquis de -Valcor, en la rassurant sur le sort de la fugitive, s’était bien gardé -de tout dire. Suivant lui, Bertrande travaillait comme dentellière à -Paris. Elle avait connu de mauvais jours, dont il saurait la garantir, -maintenant qu’il l’avait retrouvée. - -Hélas!... cette phrase ne contenait plus dans la réalité rien de vrai, -même avec ses réticences. Bertrande avait échappé à l’influence de -son protecteur, avait rejeté ses bienfaits. Son amour pour Gilbert -l’avait emporté sur tout. Comment pouvait-elle garder encore quelque -chose de commun avec l’ennemi mortel de celui qu’elle adorait? Après -le duel, Gairlance l’avait vue revenir, son bel enfant dans les bras, -et, reconquis, le cœur touché de fierté paternelle, il avait renoué -le tendre lien. Pour le moment, il offrait à Bertrande une existence -possible, embellie d’une apparence d’attachement. Combien cela -durerait-il?... Ne jouait-il pas, d’autre part, auprès de Françoise, -son rôle de fiancé? - -Renaud de Valcor n’avait révélé à Mathurine aucun de ces détails, -encore moins ce qu’il prévoyait dans l’avenir, ni surtout l’amertume -qu’il gardait d’avoir vainement essayé d’arracher à tant de honte et -de risques la malheureuse égarée. Comment, d’ailleurs, eût-il expliqué -son propre déchirement, à la pensée de cette enfant, détournée de lui -à jamais, qui le fuirait maintenant si elle venait à l’apercevoir? -Oh! la ramasser encore, brisée et sanglante, contre les roues de sa -voiture, pour la tenir du moins quelques jours sous son toit, pour se -faire son appui, son défenseur, son champion! Mais cela n’était plus. -Cela ne reviendrait jamais. - -Cependant Mathurine restait muette, et le Bolivien, dans sa fausse -barbe blanche, glissait les arguments qui, croyait-il, pouvaient encore -la persuader. - -—«Voyons, madame, vous ne doutez plus que celui qui se fait appeler -depuis plus de vingt ans le marquis Renaud de Valcor ne soit votre fils -Bertrand. Vous serez appelée en justice pour en témoigner. On vous fera -constater, sur le bras de cet homme, les signes dont, tout à l’heure, -la seule description vous a bouleversée. Ne vaudrait-il pas mieux, -pour lui, pour vous, pour tous les vôtres, que vous alliez le trouver -maintenant? Découvrez-lui que vous connaissez la vérité. Un fils ne -trompe pas sa mère. Il ne niera pas. Ou, du moins, se verra-t-il -à la veille d’être confondu. Engagez-le à restituer,» continua le -Bolivien, «sans attendre qu’on les lui arrache ignominieusement, ce -titre, ce domaine, ces biens familiaux de Valcor, qui appartiennent à -Marc de Plesguen. Qu’il parte ensuite, qu’il s’exile pour éviter le -bagne, qu’il aille exploiter ses caoutchouteries d’Amérique. Même si -nos droits l’obligent à céder une part des revenus de cette fameuse -Valcorie, il restera assez riche pour faire nager dans l’or sa double -famille.» - -Escaldas allait sourire de ce dernier mot. Il se contint. Le visage de -l’aïeule, pétrifié dans son expression rigide, lui en imposait, quoi -qu’il en eût. - -—«C’est vous qui serez confondu,» prononça-t-elle. «Vous et ceux qui -vous ont dicté votre abominable mensonge. Mon fils Bertrand Gaël a péri -en mer, voici plus de vingt années. Le marquis Renaud de Valcor n’a -rien à craindre de vos calomnies.» - -Le faux vieillard n’insista pas. Mais il demeurait à sa place, fixant -sur la paysanne des yeux inquiétants d’éclat sous ses sourcils -grisâtres et son front chenu. - -—«Qu’attendez-vous?» demanda-t-elle avec impatience. - -—«Voyons, ma bonne dame,» recommença-t-il, «nous pouvons envisager -un autre point de vue de la question.» Il baissait la voix davantage -encore, avançait le buste avec une flexion cauteleuse, et, de l’accent, -du geste, du regard, se faisait enveloppant, insinuant, persuasif. -«Voyons ... J’admets ... Vous êtes sincère ... Vous ne pouvez -reconnaître Bertrand Gaël dans Renaud de Valcor. Mais les juges l’y -reconnaîtront peut-être ... Des présomptions singulières existeront, je -vous assure. Eh bien, madame Gaël, si vous vouliez simplement ne pas -démentir ces présomptions ... au besoin ... les ... oui, les confirmer -... M’entendez-vous?... Les personnes qui m’envoient n’épargneraient -rien pour vous manifester leur reconnaissance. - -—Vraiment?» s’écria Mathurine. - -—«Certes,» fit l’autre, s’animant. «Vous n’auriez qu’à fixer -vos conditions. On assurerait votre existence. On doterait votre -petite-fille. On la marierait même. En y mettant le prix, on -trouverait un brave garçon qui l’épouserait et reconnaîtrait le bébé. -Ce serait l’honneur, le bien-être ... - -—L’honneur surtout,» appuya l’aïeule avec une ironie qu’il ne saisit -pas. - -—«Oui, la réhabilitation, puisque vous y tenez tant. Allons, madame -Gaël. - -—Que faudrait-il faire pour cela?» demanda la grand’mère de Bertrande. - -—«Bien peu de chose. Quand vous serez appelée chez le juge -d’instruction, il faudrait lui dire que, dans sa première jeunesse, -votre Bertrand, votre aîné, ressemblait à Renaud de Valcor d’une façon -frappante. Le fait—c’est de notoriété publique—est fréquent entre vos -deux familles. Puis, lorsqu’il vous demandera si votre fils avait sur -le corps quelque signe indélébile permettant d’établir son identité, -vous décririez ces grains de beauté en triangle sur le bras gauche, et -ce tatouage, ineffaçable à moins d’une profonde cautérisation de la -chair. - -—Comment savez-vous,» questionna Mathurine, «que ces marques existent -sur la personne du marquis? - -—Par une blessure qu’il reçut en duel. La souffrance l’ayant -presque fait évanouir, on lui découvrit l’épaule, bien qu’il s’y -refusât. Plusieurs personnes étaient présentes. Même si l’instruction -n’ordonnait pas un examen signalétique intime, nous produirions des -témoins. Et alors, vous arriveriez, vous, ignorant censément cette -circonstance, avec une description identique se rapportant à votre -fils.» - -Mathurine l’interrompit. - -—«Suffit. Je sais ce que j’aurai à dire au juge. - -—Vous avez bien compris? - -—Parfaitement. Je lui raconterai qu’on est venu pour essayer de -m’acheter, pour me promettre beaucoup d’argent si je révélais, comme -ayant existé sur mon fils, des signes qu’on a découverts au bras de M. -de Valcor, après un duel. J’expliquerai comment on me les a décrits, -ces signes ... - -—On ne te croira pas, damnable vieille!» hurla Escaldas, étourdi -de surprise et de fureur. «On pensera que le marquis t’a payée pour -débiter cette fable.» - -Mathurine secoua la tête. Une joie féroce avivait l’or vert de ses -prunelles, que l’âge n’éteignait point. - -—«On me croira,» déclara-t-elle. «Car je ne parlerai pas la première. -Il faudra bien que vous indiquiez ces marques au juge, pour qu’il -s’en occupe et me questionne. C’est votre arme d’attaque, et non une -ressource de défense. Si vous ne vous en servez pas, qui donc aurait -intérêt à les mettre en cause? Et vous ne pouvez plus vous en servir, -sans que ma déposition vous rende aussitôt suspects. - -—Sorcière de malheur!» s’écria le faux avoué. - -Il eut un geste si menaçant que Mathurine recula. Agile encore dans sa -rude vieillesse, elle saisit, près de l’âtre, une pelle à long manche, -et la brandit. Son bras maigre paraissait garder une vigueur encore -redoutable. Le lâche qu’était Escaldas trembla devant le lourd outil -de fer. Par un mouvement instinctif, croyant le coup lancé, il leva -brusquement son coude à la hauteur de son front. - -Quand il l’abaissa, Mathurine vit que les cheveux argentés se -déplaçaient sur le crâne luisant, tandis que la barbe du faux vieillard -lui remontait dans la bouche. Elle ricana. - -—«Va-t’en donc, déguisé de carnaval!» fit-elle avec un magnifique -mépris. «File d’ici, gredin! Ou j’ameute contre toi les gars de la -côte. Et je te réponds que tu n’en mèneras pas large.» - -L’homme voulut répondre. Mais sa barbe dérangée empêtra sa langue -et ses lèvres. Il haussa les épaules, montra le poing à la terrible -vieille. Puis, le dos tourné, il sortit en hâte, comme s’il sentait -derrière lui l’élan de la pelle de fonte. - - * * * * * - -Deux heures environ plus tard, comme la nuit tombait, l’aïeule, qui -méditait dans la salle déjà obscure, sans songer à allumer la lampe, -vit une haute silhouette se dessiner dans le carré pâle de la porte. - -—«C’est moi, maman Gaël.» - -De l’ombre, après un silence, une voix étouffée sortit. - -—«C’est vous, monsieur Renaud?» - -Le marquis entra. - -—«Attendez,» dit-elle, «que je fasse de la lumière. - -—Ce n’est pas la peine. - -—Si, si.» - -Dans la molle lueur jaune, elle vit surgir cette belle tête mâle. -Elle y déchiffrait l’orgueil qu’y lisaient tous les autres. Mais elle -y voyait aussi quelque chose de très doux, qui n’y était que pour elle -seule. - -—«Vous venez de recevoir une visite, maman Gaël? - -—Comment le savez-vous? - -—J’ai cru, tout à l’heure, sur le sentier de la plage, reconnaître mon -pire ennemi. - -—Quel est-il, cet ennemi? - -—Celui que j’ai le plus comblé de bienfaits, naturellement: José -Escaldas. - -—Cet étranger que vous nourrissiez depuis longtemps? - -—Lui-même. Vous ne l’avez pas reconnu, malgré sa barbe postiche et ses -faux cheveux blancs? - -—Je le reconnais, maintenant que vous le nommez. Ce sont bien les -vilains yeux noirs fricassés dans de la bile, qui, jamais, ne m’ont -rien dit de bon. - -—Que pouvait-il vouloir de vous, maman Gaël?» - -Il y eut une minute muette, pendant laquelle le tic-tac de l’horloge, -dans sa gaine de bois, s’éleva, heurtant les nerfs de ces deux êtres -d’une sonorité formidable. - -Enfin, une voix qui tremblait un peu éteignit le battement solennel du -temps. - -—«Il venait m’affirmer que vous êtes mon fils.» - -Nouveau silence. - -Renaud de Valcor n’avait pas tressailli. - -—«Quelle a été votre réponse? - -—Que lorsqu’on porte le nom de Gaël, on ne vole pas celui de Valcor. -Et que, si mon Bertrand était là, maintenant, sous vos traits, monsieur -le marquis, je le tuerais de ma main, comme un infâme, un criminel et -un imposteur. - -—«On ne tue pas les morts,» dit vivement Renaud. «Et Bertrand est -mort. Mais vous avez bien fait de répondre ainsi, maman Gaël.» - -Il appuya son coude à l’angle de la pauvre table, posa sa joue sur sa -main et s’enfonça dans une rêverie profonde. - -Mathurine, les bras tombés sur ses genoux, ses vieux doigts entrelacés -comme dans la prière, le contemplait. - -Soudain, il tourna la tête. Leurs regards se croisèrent. Alors,—très -doucement, tout bas, il dit: - -—«Une mère ne peut pas haïr son enfant.» - -La vieille femme gémit,—sanglot lugubre. - -—«Et Bertrande ... Bertrande!...» clama-t-elle. «C’est mon enfant -aussi, celle-là. Perdue ... Elle est perdue!... Pourquoi?... Son père -... disparu dans un naufrage. Sa mère ... folle. Folle de chagrin, et -surtout ...» - -L’aïeule s’arrêta, puis reprit, scandant les syllabes, la voix -lointaine, les yeux envahis d’une clarté subite: - -—«Ma bru n’a déraisonné qu’après une apparition bien étrange. -N’affirmait-elle pas avoir rencontré son mari, sur la lande, à la -brune?... - -—La folie causa l’hallucination, et non l’hallucination la folie,» -prononça vivement Renaud. - -—«Plût à Dieu!» cria Mathurine. «Car, si l’Océan n’a pas gardé -mon fils, comme on ose l’affirmer, ses crimes s’augmenteraient de -l’assassinat de ces deux âmes. Si ma petite-fille a connu le mal, c’est -parce qu’elle n’a pas eu de parents pour l’en préserver. Mes pauvres -mains tremblantes d’âge n’ont pu la retenir. Et la voilà mère!... Sans -époux!... Mère et déshonorée!...» - -Renaud eut un mouvement. On avait donc appris la vérité à cette aïeule -douloureuse?... La lâche action! - -—«Je châtierai cet Escaldas! Je l’écraserai comme un serpent immonde. - -—Il a pu croire ... il a pu dire,» s’écria Mathurine, «que mon -fils vivait, d’une vie qui serait celle d’un démon ... Quel monstre -aurais-je mis au monde?... Il me faudrait donc prier nuit et jour le -ciel de foudroyer l’être qui me fut le plus cher, que mes entrailles et -mon sein ont nourri!...» - -Elle s’était dressée. Elle jetait vers M. de Valcor de telles phrases -comme des imprécations, avec une voix vibrante, des yeux étincelants, -une face d’indignation et de désespoir. - -—«Taisez-vous!... Votre fils est mort, maman Gaël,» s’écria Renaud -avec violence. «Ne l’accusez pas!... Ne le maudissez pas!...» - -La vieille femme recula, chancelante. - -—«Oui ... C’est vrai ... Bertrand est mort ... monsieur le marquis,» -proféra-t-elle d’un accent brisé. - -Alors, se laissant glisser sur sa chaise, elle pleura, le visage dans -ses mains. - -Lui, bouleversé de pitié, regardait les cheveux blancs, au bord de -la coiffe noire, les doigts osseux, entre lesquels scintillaient ces -larmes de la vieillesse, rares et affreuses,—plus affreuses peut-être -que des larmes d’homme fait. - -Cela dura quelques minutes. Puis, comme ne pouvant plus supporter ce -qu’il y avait d’inexprimable et d’oppressant dans l’atmosphère de cette -humble chambre, Renaud se leva, balbutiant un vague au revoir. - -Mathurine n’entendit pas, ou ne voulut pas entendre. Elle garda son -attitude. Ses mains voilaient toujours sa figure, cachaient ses yeux -ruisselants. Elle ne voyait rien sans doute, ne percevait rien, tournée -vers les ténèbres intérieures. - -A ce moment, le marquis de Valcor, certain que nul regard, pas même ce -pauvre regard noyé, ne surprendrait son geste, mit un genou en terre, -s’inclina, et, saisissant un pli de la simple robe de serge, posa ses -lèvres sur l’ourlet usé. - -Ensuite, il se redressa, sortit, gravit le sentier qui rejoignait la -route. - -Un groupe de pêcheurs et de paysans étaient là, qui l’attendaient. -Électeurs de la veille, fiers d’avoir voté pour le noble personnage -et de s’en donner l’importance, ils venaient de s’attrouper autour du -break automobile, aux panneaux armories. - -Quand ils virent paraître la fière silhouette du grand seigneur, sa -haute et svelte stature, si jeune encore d’énergie, sa physionomie -intimidante, quand ils remarquèrent ce bras en écharpe, qui ajoutait on -ne sait quel prestige martial à sa hardie tournure, ils éclatèrent en -acclamations. - -—«Vive notre député! - -—Hourra pour le marquis de Valcor!» - -Il les salua, le chapeau à bout de bras, avec une grâce hautaine de -souverain. - -—«Merci, mes amis, merci!» - -Un sourire charmant éclaira ses traits. Il parut goûter une joie -particulière à cette petite manifestation. Pourtant, tous remarquèrent -sa pâleur. - -Assis sur la banquette de sa voiture, il se retournait encore pour -marquer combien le touchait cette ovation, qui ne cessait pas. Mais, -quand la distance eut éteint les cris d’enthousiasme, quand il fut seul -derrière son chauffeur et son valet de pied, trop corrects pour risquer -un coup d’œil vers lui, l’animation heureuse disparut de sa face. Sa -tête se pencha sur sa poitrine, et, autour de son front soucieux, des -pensées vertigineuses tournoyèrent, comme là-bas tournoyaient les -mouettes autour d’une noire aiguille de granit dressée contre la mer -laiteuse et la blême agonie du couchant. - - - - -XXIII - -_COUP DE THÉATRE_ - - -IL ne faut pas que le marquis de Valcor soit validé. Cette élection -n’a pas une signification simplement personnelle. Vous savez bien ce -qu’elle représente, mon cher Garde des Sceaux?» - -L’homme qui parlait en ces termes au Ministre de la Justice n’était -rien moins que le Président du Conseil, Ministre de l’Intérieur. - -—«Parbleu!» s’écria son interlocuteur. «Cette satanée affaire a pris -des proportions telles que le triomphe des valcoristes serait un succès -pour la réaction. L’entrée de Valcor à la Chambre équivaudrait à une -mise en minorité du Cabinet. D’ailleurs, les deux choses se suivraient -de près. Vous n’en doutez pas plus que moi. - -—Alors, que comptez-vous faire? - -—Peu de chose. - -—Comment, peu de chose?» cria l’autre en bondissant. - -Le Garde des Sceaux prit un air sagace et posa le doigt sur une -serviette de maroquin, placée par lui, à son entrée dans la pièce, sur -le bureau de son collègue. - -—«Savez-vous ce que j’ai là, mon cher Président? - -—Non. - -—Le rapport des experts sur la fameuse lettre que le marquis arguë de -faux.» - -Le chef du Cabinet bondit. - -—«Ah!... enfin terminé! Eh bien? - -—Les experts sont unanimes. L’écriture est celle de Valcor.» - -Les deux hommes politiques, échangeant un regard de férocité -triomphante, savourèrent leur joie durant une minute muette et -silencieuse. Puis le Ministre de l’intérieur ergota: - -—«L’écriture de Valcor ... Duquel? Du vrai ou ... de l’autre? - -—Peu importe! - -—Je sais bien. Le résultat immédiat est que cette pièce est -authentique, et que l’accusation va en tirer tout le parti qu’elle -prétend possible. Notre adversaire est battu sur ce point capital. Le -procès au civil va être repris. Tout cela est parfait. Mais enfin, les -experts ont-ils eu, pour point de comparaison, l’écriture ancienne du -marquis, alors qu’il n’y avait pas de doute sur sa personne, avant son -premier départ d’Europe? Existe-t-il des documents de cette époque-là? - -—Il n’en manque pas. Les experts constatent dans leur rapport ...» -(Ici le Garde des Sceaux tira un papier de sa serviette.) «... que -l’écriture du marquis, à l’âge de vingt à vingt-deux ans, c’est-à-dire -avant qu’il partît pour son voyage d’exploration, est identique,—sauf -de faibles modifications,—à celle de l’homme qui passe pour lui -à l’heure actuelle. Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses? Un -gaillard de cette audace et de cette force, décidé à se substituer à -son noble sosie, a dû commencer par imiter son écriture. Aussi, que -le personnage en question soit simple ou double, ce n’est pas affaire -aux experts de conclure. Nous verrons cela jugé au civil, et, sans -doute, ensuite, au criminel. Ce qui donne une immense valeur à cette -lettre, c’est sa date. Elle fut tracée pendant la période obscure où -s’accomplit la substitution, si un tel crime eut lieu. Elle indique -nettement l’existence d’un individu ressemblant, _comme un frère_, -au marquis de Valcor. Elle est de la main de celui-ci. Cependant, -aujourd’hui, ne pouvant l’expliquer, il la dénie, l’arguë de faux. Sur -ce point, le voici confondu. C’est un coup dont il ne se relèvera pas -dans l’opinion, arrivât-il même,—ce qui n’est plus vraisemblable,—à -gagner son procès.» - -Au cours de cette explication, le Président du Conseil marquait, par -de fréquentes inclinations de tête, la parfaite logique et l’évidente -clarté de ce qu’il entendait. - -—«Savez-vous,» reprit-il, «ce que je vais vous demander, mon cher -ami? Gardez secret ce rapport pendant quelques jours. Quand je -dis «secret», j’entends que vous ne le rendiez pas officiel. Les -indiscrétions ne me gêneront pas, au contraire. La nouvelle va filtrer -au Palais, dans les couloirs de la Chambre, dans la presse et le pays, -que ce fameux «bordereau»—puisque c’est le nom qu’on lui donne, par -un rapprochement tout au moins ingénieux—est authentique, malgré -l’éclatante dénégation de l’intéressé. Cela va chauffer l’opinion, -d’autant plus que tout le monde le dira sans que personne puisse -l’affirmer. Rien ne rend plus fiévreux l’état d’âme du public. - -—Et puis,» interrompit le Garde des Sceaux, «un peu avant que soit -discutée l’élection ... - -—La veille même ... - -—Soit, la veille même, ou le matin, nous faisons éclater la bombe. -C’est là une tactique admirable. - -—Vous voyez d’ici le désarroi de ses partisans à la Chambre? Ils -n’auront pas le temps de se ressaisir, de s’entendre. La plupart, -découvrant son indignité, le lâcheront avec éclat. Ce sera un -effondrement. - -—Et quel camouflet pour la Droite, qui s’appuie sur de pareilles -branches pourries, qui met son espoir en de tels champions!» - -Les deux Ministres exultaient. - -Enfin, on allait en finir avec cette affaire Valcor! Jamais les vieux -partis ne s’en relèveraient. Voilà donc la noblesse! Un de ses noms les -plus fiers tombait au ruisseau. Celui qui le revendiquait ne valait -guère mieux que l’imposteur. Marc de Plesguen, fauteur du scandale, -pouvait ramasser la couronne aux feuilles d’ache alternées de perles, -il ne ferait qu’y ajouter sa propre boue. Sa caste le vomirait. Il lui -assénait le pavé de l’ours pour la débarrasser d’un parasite qui ne la -gênait pas. - -—«Mais qui le gênait, lui, car il détenait son héritage. - -—Parbleu! Ces gens-là ne connaissent que la loi de l’égoïsme, la -politique individuelle. - -—Ils prétendent qu’ils ont fait la France. C’est la France qui les a -faits. Et quand elle se détourne d’eux, voyez ce qu’il en reste.» - -Sur ce mot, M. le Ministre de la Justice prit sa serviette de maroquin, -serra la main de son Président avec une vigueur qui disait leur commune -joie. Puis il sortit, tête haute, radieux. - -Sans doute, il pensait être un de ceux qui «font la France», suivant -son expression. Du moins lui semblait-elle fort bien faite, tant -qu’elle se laissait gouverner par lui et par ses amis. - -Comme le hasard d’une rue barrée détournait l’Excellence de son chemin, -tandis qu’il revenait de la place Beauvau, sa félicité s’accrut de -passer sous certaines fenêtres de la rue Boissy-d’Anglas. Il reconnut -la maison où demeurait un chef de groupe, jouissant à la Chambre -de quelque autorité, le nommé Eugène Pavert, homme intelligent et -éloquent, mais peu scrupuleux et d’une ambition effrénée. - -Pavert était le leader d’une petite fraction du Centre, dont il jouait -comme d’un appoint dans ces circonstances où vingt voix suffisent à -déplacer une majorité. A certains jours, ce personnage avait tenu des -ministres à sa merci et s’était trouvé pour une heure l’arbitre de -l’État. - -En ce qui concernait l’affaire Valcor, il ne pouvait plus prendre ce -rôle de balancier, s’étant lié les mains par un engagement à fond avec -la Droite. On prétendait même qu’il avait touché un chèque, un de ces -chèques qui sont entrés dans l’histoire politique de la France, comme -les drapeaux pris à l’ennemi entraient jadis aux Invalides, et qui en -tapissent la voûte. - -On croyait Pavert à la solde du marquis, parce que jamais on ne -l’avait vu prendre une attitude si décisive. Le Cabinet actuel ne -lui pardonnait pas cette défection ouverte et sans retour possible. -Et c’est pourquoi le Ministre de la Justice, songeant à la déroute -prochaine de cet adversaire, à la fois redouté et méprisé, mais surtout -exécré, levait un regard qui dardait toutes les flèches de l’ironie -vers les fenêtres de certain appartement, rue Boissy-d’Anglas. - -Qu’eût-il pensé s’il avait—non pas vu, car le spectacle n’aurait -eu pour lui rien de surprenant,—mais entendu, ce qui se passait au -delà de ces fenêtres, d’ailleurs soigneusement closes et voilées de -blancheurs élégantes? - -Dans le cabinet d’Eugène Pavert se tenaient trois personnes: le maître -du logis, le marquis de Valcor, et un individu à mine d’employé -médiocre. - -Ce dernier,—du même geste que, tout à l’heure, le Garde des Sceaux, -chez le Président du Conseil,—tirait des papiers d’une serviette. Mais -la serviette était en moleskine, et les papiers tout autres que ceux -dont se réjouissait le Gouvernement. - -Rien en apparence de plus inoffensif que ces documents. L’un était une -simple feuille blanche. L’autre, une fiche portant l’adresse d’une -grosse maison de papeterie et quelques signes vagues ressemblant à une -marque de fabrique. - -—«Parlez, Baillegean,» dit le marquis, «Monsieur Pavert vous écoute.» - -Le leader du petit groupe qu’on appelait par raillerie -«l’Extrême-Centre», paraissait effectivement tout oreilles. - -C’était un homme de trente-huit à quarante ans, chevelu et barbu -comme un fleuve, l’air fougueux, même au repos, assez médiocre en -somme, mais qui se croyait du génie parce qu’il exerçait par la parole -une influence immédiate et facile. Il possédait les dons physiques -de l’éloquence: la voix, le mouvement, l’expression, la verbosité, -avec cet on ne sait quoi de magnétique dont une foule est subjuguée -sans avoir besoin de comprendre, surtout même lorsqu’il n’y a rien à -comprendre. - -En ce moment, carré dans un fauteuil,—les épaules en arrière, les bras -croisés, le regard coulant de haut,—même sans ouvrir la bouche, il -était significatif, comme un acteur qui «joue» ses silences. N’ayant -pas grand’chose en dedans de lui-même, il ne s’y repliait jamais. Toute -sa personne paradait sans cesse en dehors. - -—«Eh bien, voici ... monsieur le député,» commença celui que Renaud -avait nommé Baillegean. «Je vais tout vous dire. C’est ma carrière que -je jette à l’eau. Mais ma conscience ... - -—Ah! assez, Baillegean,» interrompit le marquis avec un sourire -dédaigneux. «Les compensations que vous avez acceptées doivent -refréner, sinon votre conscience, du moins votre langue. Passez au -fait.» - -Baillegean eut une inclination déférente vers M. de Valcor, -qui, enfoncé sur le divan de cuir du cabinet de Pavert, fumait -tranquillement un cigare. Puis il reprit, se retournant vers son -auditeur: - -—«Monsieur le député sait que je suis expert-chimiste près le -Tribunal. Or, il y a deux ou trois semaines, je fus appelé par le juge -d’instruction chargé de l’enquête préalable sur la pièce qu’on appelle -le «faux Valcor», et que le public a surnommé «le bordereau» par -analogie avec ... - -—Passez, Baillegean, passez!» fit une voix nerveuse, venue de l’angle -du divan de cuir. - -—«Le juge d’instruction me confia la fameuse lettre, m’enjoignant de -l’examiner au double point de vue de l’encre et du papier. Quant à -l’écriture, mes collègues spéciaux avaient déjà donné leurs conclusions. - -—Dites-les tout de suite à monsieur Pavert, ces conclusions, -Baillegean. - -—Les trois experts en écriture qui ont travaillé sur la pièce sont -unanimes. Ils certifient qu’elle émane de la main de monsieur le -marquis de Valcor, et qu’elle remonte à la période de son premier -voyage en Amérique, c’est-à-dire à la date qu’elle porte, soit 1880.» - -Pavert sursauta. Son regard effaré chercha les yeux de Renaud. Celui-ci -fit un geste de la main, comme pour dire: «Attendez seulement un peu.» - -—«J’emportai la pièce,» poursuivit le narrateur, «et je la soumis à -l’expertise. D’abord, pour l’encre. Vous savez comment nous procédons, -monsieur le député. Nous enlevons avec une pointe de canif un fragment -de caractère, moins d’un millimètre carré, et nous le soumettons à -l’analyse chimique. Je trouvai que la proportion de couperose verte, ou -sulfate de fer ... - -—Le résultat, Baillegean, le résultat,» reprit la voix impatiente. - -—«Le résultat!» s’écria le petit expert, dont le discours bondit -en avant comme un cheval piqué qui fait une lançade. «Le résultat -ressortait clair comme le jour. Cette encre-là était relativement -fraîche. Ce n’étaient pas des années, mais à peine des mois, qui -avaient pu s’écouler depuis la fabrication du document. - -—Bigre!» s’écria Pavert. - -—«Quant au papier, c’était plus rigolo encore. Sa teinte jaunâtre, -qui devait lui donner l’air vieux, provenait d’une adroite suspension -dans de la fumée. L’analyse chimique démontrait ça aussi. Mais point -n’en était besoin. Le filigrane prouvait que ce papier-là n’avait pas -deux ans d’existence. C’est un papier à lettres dont on se sert depuis -trente ans peut-être dans la famille de Valcor, avec le même format, -le même chiffre. Mais la maison qui le fabrique, en passant à un autre -propriétaire, a changé son filigrane il y a dix-huit mois. - -—Fichtre!» s’exclama Pavert. - -Il se dressait sur son siège, les yeux désorbités. - -—«Si monsieur le député veut voir ...» ajouta l’expert, qui se leva. - -Il se dirigea vers la fenêtre, en élevant sa feuille de papier blanc -contre le jour. - -Le leader de «l’Extrême-Centre» le suivit. Et l’expert fit sa -démonstration, tandis que, sans bouger de sa place, Renaud continuait -à fumer son cigare, levant vers le plafond des yeux rêveurs, l’esprit -comme détaché de cette scène. - -Pavert, nature exubérante, lançait des «Nom d’un chien!... Parbleu!... -Épatant!... Pas de doute!... Un enfant ne s’y tromperait pas.» - -Puis il revint à sa place en gesticulant, s’assit, et demanda à -l’expert: - -—«Mais vous avez déjà remis votre rapport aux magistrats? - -—Parfaitement. - -—Eh bien, qu’est-ce qu’ils ont dit? Ça a dû leur en flanquer, une -tape.» - -Ici, le marquis intervint, non plus pour presser, mais pour ralentir: - -—«Racontez la scène comme elle s’est passée, Baillegean.» - -Celui-ci reprit: - -—«J’ai couru trouver le juge d’instruction. Vous pensez si je brûlais -de raconter ma découverte. Je tenais la clef de l’Affaire. Les autres -n’y avaient vu que du feu. Le faux éclatait. J’arrivai tout chaud, -tout bouillant.—«Monsieur le juge d’instruction, voilà. L’encre date -de moins de six mois, et le papier de moins de deux ans. Il a été -maquillé à la fumée. Le document a été fabriqué de toutes pièces. On a -merveilleusement imité l’écriture du marquis de Valcor, puisque trois -de mes confrères ont pu s’y tromper. Mais enfin, on l’a imitée. Je vais -vous en donner la preuve matérielle, irréfutable.» - -—Bon!... Alors ... le juge?» suggéra Pavert, haletant. - -—«Le juge ... Il est devenu vert. Il s’est mis à crier:—«Vous -êtes fou, Baillegean, vous êtes fou!—Mais non, monsieur le juge. -D’ailleurs, il n’y a qu’à regarder. Ce n’est pas une opinion que -j’apporte ici. C’est un fait. Voulez-vous voir par vous-même?—Je n’ai -pas besoin de voir,» me dit-il. «Il y a autre chose que j’ai vu, et qui -rend ceci impossible.—Mais quoi donc, monsieur le juge?—Vous le savez -comme moi, Baillegean,» me dit-il. Il tremblait presque, la sueur lui -coulait sur les joues.—«Voyons, Baillegean, vous n’allez pas faire une -chose pareille ... Vous savez que c’est un crime, mon pauvre garçon -...» Je finis par comprendre qu’il me croyait payé pour affirmer ce que -j’affirmais. Naturellement, je me défendis comme un beau diable. Mais -lui, déclarait:—«Vous ne ferez admettre ça par personne, Baillegean. -La pièce est conforme à la photographie qui en fut prise, voici plus -de trois ans aujourd’hui, dans la maison Perez Gonzalez. Cette maison -reconnaît la lettre, qui est restée vingt ans dans ses archives, et -dont nous lui avons envoyé une autre photographie, faite ici même, -depuis que le document nous est parvenu. Un nommé Escaldas, le même -qui a pris la photographie de l’original en Bolivie, le certifie -authentique. On sait par quelle voie ce papier a passé avant de tomber -entre nos mains. Vous voyez bien, mon ami, que votre expertise est le -résultat d’une erreur, à moins qu’on ne la suppose celui d’un calcul. -Si vous continuez à la soutenir, vous risquez gros. Réfléchissez bien, -Baillegean.» - -—«Mais il voulait vous clore la bouche, ce gredin!» cria Pavert. - -—«Je commençais à m’en apercevoir,» reprit l’expert-chimiste. Mais je -continuais à faire la bête.—«Attendez,» me dit le juge d’instruction. -«Puisque vous vous entêtez dans l’absurde, mon pauvre Baillegean, je -vais aller demander l’avis de monsieur le Procureur Général. Nous -verrons s’il m’autorise à prendre au sérieux de pareilles fantaisies.» -Sur ce, le voilà qui part, très agité, et qui descend au Parquet. Je -perdais l’espoir de le voir remonter ce jour-là, tant ce fut long. -Enfin, il se ramène. Non plus pâle et hors de lui comme avant, non -plus avec des phrases entortillantes: «Mon pauvre Baillegean, mon ami, -etc.» Mais rogue et assuré, comme le chien du commissaire. «Voilà,» -me dit-il, «dans votre intérêt, renoncez à votre thèse. Elle est -formellement contredite par toutes les données de l’enquête. Quelqu’un -se trompe. Et si ce n’est pas vous, il faudrait donc admettre que ce -sont tous les témoins, la banque Rozalez, les magistrats de Paris, ceux -qui ont instruit à La Paz par commission rogatoire, et par-dessus le -marché les trois experts, vos collègues. Donc, Baillegean, choisissez: -ou vous examinerez mieux ce document, et l’on vous tiendra compte de -votre bonne volonté ...» - -—«Les canailles!...» gronda Pavert. - -—«... Ou nous renoncerons à nous servir de votre science, que nous -avons lieu de tenir pour suspecte.» - -—«Qu’avez-vous répondu?» demanda le député. - -—«Que j’avais expertisé la pièce en toute conscience. Et qu’il était -inutile d’attendre un autre travail de moi sur ce document, puisque je -ne pouvais y voir que ce que j’y avais déjà vu. - -—Bravo, monsieur Baillegean! Et ensuite? - -—Ensuite, j’ai pensé que cette histoire intéresserait monsieur le -marquis de Valcor, et je suis venu la lui raconter. - -—Vous ne le regrettez pas, je parie?» s’écria Pavert avec un gros rire. - -—«On ne doit jamais regretter de suivre sa conscience,» riposta -l’expert-chimiste avec une dignité falote, qui amusa M. de Valcor -lui-même. - -—«Eh bien! mon brave Baillegean,» fit le marquis, «puisque votre -conscience a été l’alpha de votre discours, trouvez bon qu’elle en soit -l’oméga. Vous ne pouvez mieux terminer. Merci d’avoir si nettement -exposé les choses. Et maintenant, au revoir. J’ai à causer avec -monsieur Pavert.» - -Le spécialiste, se voyant congédié, replia sa serviette en moleskine. - -—«Un instant,» dit le marquis. «Veuillez nous laisser les pièces de -comparaison: le nouveau et l’ancien papier à lettres, la note relative -à la modification du filigrane.» - -Baillegean n’avait sans doute rien à refuser à celui auquel le liait -... sa conscience,—peut-être aussi sa gratitude et son intérêt. Il -étala sur le bureau de Pavert les papiers demandés. Puis il salua, et -sortit. - -Lorsqu’il se trouva seul avec le chef de «l’Extrême-Centre», M. de -Valcor quitta sa position nonchalante sur le divan de cuir. Il se leva, -vint jeter le bout de son cigare dans la cheminée, où flambaient les -premières bûches d’automne, puis, se plantant devant le député, il le -regarda au fond des yeux, et lui dit: - -—«Eh bien?» - -L’autre s’était ressaisi, tâchait de dominer son emballement. Il -devinait à peu près ce qui allait suivre, et pensait que tout son -sang-froid ne serait pas de trop pour en tirer le meilleur parti -possible. - -—«Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite de grand cœur. Je ne -doutais pas, vous le savez, de votre bon droit. Je l’ai proclamé -jusqu’à compromettre mes intérêts politiques. La preuve en est faite -désormais. Vous m’en voyez le plus heureux des hommes. - -—La preuve en est faite,» répéta sardoniquement Renaud, «La preuve en -est étouffée, vous voulez dire. - -—Bah! on ne met pas une chandelle comme ça sous le boisseau. - -—Judiciairement, elle y est. On va publier le rapport des experts, -déclarer qu’il n’y a pas lieu de poursuivre pour le faux, passer -outre au procès. Me voilà condamné dans l’opinion, avant même que -soient repris les débats de mon affaire au civil. Le témoignage de -Baillegean?... Il sera récusé devant n’importe quel tribunal. On -déclarera que l’homme est fou ou vendu. Vous avez vu s’étaler le -système. Deux camps pourront s’organiser de nouveau en France, sur ce -point comme sur le fond. Il y aura des milliers de gens qui discuteront -sur un chiffon de papier, et pas un ne l’aura vu. Faire examiner de -bonne foi la pièce par une personne compétente sera plus difficile que -réunir cent mille gens passionnés qui seront prêts à se faire hacher -pour la déclarer authentique. Mais, avec tout cela, je serai invalidé -dans six jours, et condamné au bagne dans six mois.» - -Cette boutade fit rire Pavert. - -—«Alors?» dit-il. «Je vous vois venir, mon cher collègue. Car vous -êtes mon collègue. Vous ne doutez pas de votre validation? - -—Non, puisque c’est vous qui me l’obtiendrez. - -—Ah! ah!... Vous comptez sur la politique plus que sur la justice, je -le vois. - -—Oh! la justice ... - -—Nous la connaissons. Eh bien, marquis, qu’attendez-vous de moi? - -—Une chose à laquelle vous pensez, Pavert. Et qui vous séduit, -avouez-le. - -—Oh! il y a des coups à recevoir. - -—Vous ne les craignez pas. - -—Vous voulez que j’interpelle à propos de votre affaire, et que je -mette ces petits papiers-là en pleine Chambre, sous le nez du Garde des -Sceaux.» - -En parlant, le député tapota railleusement, du bout d’un couteau -d’ivoire, les feuillets laissés par l’expert. - -—«Vous donnerez à votre initiative la forme d’une interpellation, si -bon vous semble. C’est affaire à vous et à votre groupe. Tout ce que je -vous demande, c’est de prendre la parole au moment où l’on discutera -mon élection. D’ici là, ils auront sorti le rapport de leurs experts, -soyez tranquille. On m’accablera sous cette déclaration terrible, et, -en apparence, indiscutable: la lettre est authentique, elle fut écrite -il y a vingt ans. Sentant qu’elle porte avec elle ma condamnation, -je l’aurais donc arguée de faux, ajoutant cette imposture audacieuse -à toutes les autres. Car, à l’unanimité, les experts nient qu’il y -ait faux. Après ça, et quand les aboyeurs de la Gauche seront venus -raconter que j’ai répandu des flots d’or en Bretagne, que je fais -agrandir le port du Conquet, que tous mes électeurs ont été achetés, -croyez-vous qu’il y aura beaucoup de camarades pour me donner leurs -voix? C’est alors, mon bon Pavert, que vous vous taillerez un succès, -quand vous viendrez à la tribune pour dire: «Permettez ... Il y a une -toute petite chose ... Oh! presque rien ... Le filigrane du papier ...» - -Renaud éclata de rire. Un rire comme il n’en venait pas souvent aux -lèvres de ce dédaigneux. Il souriait beaucoup, parce que le sourire -a de la condescendance. Il ne riait guère, parce que le rire est un -abandon. Mais, ici, pendant une minute, il se laissa emporter par une -âpre joie. - -Eugène Pavert, enchanté au fond de son rôle, ne s’empressait pas de -l’accepter. Ne fallait-il pas faire sentir le prix d’un tel service? - -—«Mon Dieu ...» fit-il en plongeant la main parmi les mèches -désordonnées de sa chevelure. - -Il suspendit sa phrase, l’air absorbé, soucieux, les yeux au loin. Un -général examinant son champ de bataille. - -—«Qui vous gêne?» demanda Valcor, redevenu grave. - -—«Ne pourriez-vous pas, mon cher marquis, faire porter ceci à la -tribune par quelqu’un d’autre? Peu vous importe l’adresse ou l’habileté -de l’orateur. Le fait est là, qui parle de lui-même. - -—Comment?» s’écria Renaud, très surpris. «N’est-ce pas dans votre -ligne politique? - -—C’est trop dans ma ligne politique. Beaucoup trop ... Comprenez-vous? -Cela me pousse définitivement à droite. J’ai partie liée avec -l’opposition réactionnaire, après cela. Mon groupe va regimber. Ce que -vous appelez ma ligne politique ne peut pas être rigide, mais brisée. -Que devient le système de balance qui fait ma force et celle de mes -amis?» - -Il ergota pendant un moment avec cette abondance, cette ampleur de mots -qui caractérisaient sa faconde grasse et vide. - -Le marquis, d’abord étonné, comprenait. - -—«Je me rends très bien compte de ce que vous ferez pour moi, -Pavert. Mais vous n’avez pas affaire à un ingrat. Voyons, comment -pourrais-je?... - -—Pas d’argent. Je n’en accepte pas,» déclara le chef de -«l’Extrême-Centre» avec un geste noble. - -—«Vous-même, je ne dis pas. Aurais-je l’idée de vous en offrir? Mais -votre journal?... Votre groupe a un organe, n’est-il pas vrai? - -—Oui. L’_Équilibre parlementaire_. - -—Fait-il ses frais, l’_Équilibre parlementaire_? - -—Peuh!... - -—Eh bien, si je l’_équilibrais_?» suggéra de Valcor. - -Il sourit. Peut-être du calembour ... Peut-être d’autre chose. - -—«Si vous y tenez ... A la rigueur ... Là, je ne peux pas dire non: il -y va de l’intérêt de l’Idée.» - -Pavert prononça le mot avec une majuscule. - -Le marquis ne broncha pas. Il sortit son carnet de chèques, prit une -plume sur le bureau, et, levant les yeux sur le député, qui, détaché -maintenant, s’affairait dans des paperasses. - -—«Soixante?... quatre-vingt mille?... - -—Cent,» fit l’autre nettement. - -Renaud signa, déchira le pointillé et glissa sous l’encrier de bronze -ce mince rectangle, qui enrichissait de cent mille francs l’Idée, avec -un grand I. - -«Qu’est-ce que ça représente, pour ce gaillard à tête d’Absalon?» se -demanda-t-il. «Des femmes?... Des banques au baccara?... Ou de sages -coupons de rentes?» - -Le temps de lui serrer la main, il n’y pensait plus. Il descendit les -étages, lança de loin dans la rue un coup d’œil circonspect, et partit -d’un pas allègre, car il s’était bien gardé de venir dans un de ses -équipages et de faire stationner sa livrée devant la porte du leader le -«l’Extrême-Centre». - -Celui-ci, pourtant, tirait le chèque de dessous l’encrier de bronze, le -regardait d’un air sombre. - -—«_Au porteur_,» lut-il. «Mais il a certainement inscrit mon nom sur -le talon, le roublard! Et puis ... sait-on jamais? Ça pourra me gêner -si je deviens ministre. J’aurais dû demander deux cent mille.» - -Le regret empoisonnait la satisfaction de Pavert. Le nabab n’eût pas -marchandé. Pourquoi y avoir mis de la pudeur? - -—«Tonnerre de chien!» s’écria le député en tapant du poing sur son -bureau. «Comment imaginer aussi qu’il avait de quoi les mater tous? Je -n’ai plus eu mes moyens quand je l’ai vu si calé. Porter ce joli truc -à la tribune! Plus d’un, à la Droite, aurait fait la commission pour -rien.» - -C’était exact. Cependant, Renaud de Valcor tenait à Eugène Pavert, -et, pour son compte, se félicitait pleinement de la transaction. Il -fallait un metteur en scène de cette trempe pour donner au coup de -théâtre tout l’éclat, tout le retentissement possibles. Dans les -couloirs de la Chambre, on disait crûment, entre copains, du leader de -«l’Extrême-Centre»: «Il a de la g ...» - -C’est à cause de cette qualité que Valcor l’avait choisi. - -Il en eut pour son argent. - -On n’a pas oublié cette séance mémorable. - -La veille, les journaux du soir, et, le matin, ceux de la première -heure, avaient publié le rapport des experts, déclarant authentique -la fameuse lettre. Le Palais-Bourbon, avec l’affluence des gens à -ses portes étroites, ressemblait à une fourmilière quand les insectes -se pressent aux trous qui y donnent accès. En dedans, les tribunes -regorgeaient de monde. Tous les députés étaient à leur poste. On -allait donc voir exécuter ce fameux marquis, cet homme légendaire, cet -aventurier de haut vol. Son effondrement, d’ailleurs, ne diminuait en -rien l’excitant attrait de son énigmatique aventure. Au contraire. S’il -n’était pas l’héritier légitime du vieux et illustre nom qu’il portait, -qui était-il? Le roman se corsait. Les paris étaient ouverts, comme -pour ces feuilletons à réclame sensationnelle, qui, en d’immenses et -impressionnantes affiches, promettent des primes à qui saura prévoir le -mystère de leurs personnages et les péripéties de leur dénouement. - -Le débat sur son élection commença par des escarmouches. - -Des honorables de la Gauche tentèrent de prouver que l’or de ce -richissime personnage avait été son premier agent électoral. - -D’autres, de la Droite, vinrent le montrer comme la providence de sa -province, et demander si les bienfaits répandus sur un pays laborieux -et pauvre disqualifiaient un citoyen, l’empêchaient de représenter -cette vaillante population maritime, dont il prenait à cœur le -bien-être et les véritables intérêts. - -Les uns parlèrent d’obscurantisme, d’une coalition de curés, citèrent -un prédicateur de village qui, dans un sermon, avait indirectement -enjoint à ses ouailles de voter pour le marquis. - -Les autres vantèrent la tradition, l’héritage d’un passé glorieux, le -rôle tutélaire des anciennes familles. - -Mais un ministériel aborda le fond des choses, le côté brûlant de la -discussion. - -—«Messieurs, sans anticiper sur un jugement qui sera prononcé dans une -autre enceinte,» s’écria-t-il avec une fausse réserve, «nous venons -d’avoir, depuis hier, des indications après lesquelles nous ne saurions -accueillir sans inquiétude et sans défiance la personnalité qui prétend -occuper ici un siège. Nous n’avons pas à discuter cette personnalité. -C’est affaire, pour le moment, au Tribunal civil. Souhaitons que cela -ne soit pas prochainement du ressort de la Cour d’assises. Mais cette -seule éventualité ...» - -Un épouvantable brouhaha coupa ce discours. - -La tempête était déchaînée. - -La Droite huait l’orateur, criait: - -—«Assez! C’est un scandale! A l’ordre!» - -La gauche applaudissait en tonnerre. - -Au Centre, on vit une haute silhouette se dresser, une tête chevelue -s’agiter, un bras se tendre vers le bureau: - -—«Je demande la parole!...» - -C’était Eugène Pavert. - -Son intervention étonna tellement qu’un silence relatif se produisit. - -A la tribune, le ministériel reprenait: - -—«Quand un homme arguë une pièce de faux et qu’elle ne l’est pas, n’en -peut-on conclure que cette pièce est singulièrement menaçante pour lui? -Et quel est alors le faussaire, sinon ... - -—Assez!» criait-on. «Pavert! Pavert!» - -Car on ne se souciait pas d’un développement prévu. Tandis que -chaque parti se demandait, non sans inquiétude, quelle surprise lui -réservait l’équilibriste de «l’Extrême-Centre.» Sur qui allait-il -frapper? Jusqu’à présent, il s’était montré valcoriste notoire. -Allait-il offrir, après le rapport des experts, une éclatante -abjuration? Ou ferait-il surgir quelque dessous, favorable, contre -toute vraisemblance, au champion des vieux partis? S’il s’obstinait, il -pouvait peut-être arrêter la déroute. S’il lâchait Valcor, c’en était -fait de cet étrange destin. L’appoint de son groupe consoliderait le -bloc de la Gauche contre une Droite ébranlée. L’invalidation devenait -certaine. Nul ne croirait plus au marquis. L’aventurier resterait, qui -n’aurait alors qu’à disparaître. - -Pavert commença. - -Pour la première fois de sa vie, il fut bref. Ayant quelque chose à -dire, par hasard, il se garda bien de le noyer dans des mots. - -Quel Démosthène eût produit pareil effet? - -Lorsqu’il leva une simple feuille blanche, parlant de ce vulgaire petit -accident commercial, une marque de fabrique filigranée dans du papier, -un silence de mort plana dans l’hémicycle. La stupeur, l’attention, -sur les bancs et dans les tribunes, suspendaient les cœurs passionnés. -Mais, quand il raconta l’intimidation de l’expert, les manœuvres du -juge d’instruction et du Procureur Général, quand il fit remonter -l’inspiration de ces manœuvres jusqu’au Gouvernement, quand il prit à -partie, directement, le Garde des Sceaux, mettant celui-ci au défi de -le contredire, les forces orageuses se déchaînèrent, et plus violemment -que la première fois. Ce fut un de ces tumultes où les voix furieuses, -les battements de pupitres, les cris d’animaux, les menaces, les -injures, les hurlements de victoire, les rugissements de rage, font -d’une assemblée parlementaire un tableau d’humanité plus lugubre, sinon -plus tragique, qu’un champ de bataille. - -Quand enfin l’épuisement fit tomber une espèce de calme sinistre sur ce -délire, le résultat de cette frénétique séance commença de se dessiner. -C’était, pour le marquis de Valcor, un extraordinaire succès personnel. -Il avait cessé d’être en cause. Pas une voix ne s’élevait plus pour -demander son invalidation. Les passions politiques, déchaînées d’abord -sur son nom, laissaient maintenant ce nom s’élever, planer sur le -débat, comme devenu tout à coup intangible. - -Le Gouvernement était sur la sellette, et c’était un morceau plus -savoureux à dévorer que le nouvel élu du Finistère. - -Si le Cabinet ne tomba pas, c’est que Pavert, pour des raisons à lui, -n’avait pas transformé sa question en interpellation. Mais le Ministère -pressentait, qu’épargné aujourd’hui, il n’en tomberait, prochainement, -que de plus haut. - -Le Président du Conseil montrait une face livide. Son attitude était -d’autant plus piteuse que l’attaque le trouvait désarmé. Le malheureux -ne connaissait rien du filigrane. Il en restait à la conversation -triomphante avec le Garde des Sceaux et au rapport des experts. - -Quand le leader de l’«Extrême-Centre» entreprit sa démonstration, -le chef du Cabinet sourit, haussa les épaules, et souffla vers son -collègue de la justice: - -—«Démentez.» - -L’autre se recroquevillait, aplati comme sous une massue, non point -pâle, mais couleur de brique et les yeux hors de la tête. Il feignit -de ne pas entendre. Lorsque enfin, poussé, hissé à la tribune, il -dut donner une explication, il se contenta de déclarer, au milieu -d’une tempête de sifflets et de vociférations, que les faits apportés -par l’honorable M. Pavert paraissaient invraisemblables, mais qu’il -allait ouvrir une enquête. Il insinua qu’on devait se méfier de telles -manœuvres, surtout en considérant la fortune immense qui pouvait -acheter tous les témoignages et toutes les consciences. - -A cette perfide parole, une certaine agitation se produisit sur un -point de la galerie, au-dessus des tribunes. C’était Baillegean qu’on -expulsait, pour une tentative de bruyante protestation. L’expert -promena dans les couloirs sa conscience indignée. - -Cependant, à la tribune, le Garde des Sceaux, assailli par de fauves -hurlements, eut une inspiration qui faillit devenir funeste à Valcor. - -—«On vous joue,» cria-t-il en se tournant vers la Droite, «On vous -apporte une fable qui ne résistera pas à la vérification. Elle -ne saurait être soutenue jusqu’à demain. Mais qu’importe demain? -Aujourd’hui, dans l’entraînement de la passion, vous aurez validé -une élection scandaleuse. C’est tout ce qu’on veut vous arracher par -la plus habile des surprises. Dans vingt-quatre heures, vous verrez -clair. Trop tard! Ceux mêmes qui auront fait de vous leurs dupes -riront ouvertement de votre crédulité. Leur résultat sera atteint. Une -coalition d’imposture, soudoyée par des flots d’or, aura étouffé la -justice dans une Chambre française. Et le pays consterné contemplera, -parmi ses législateurs, le plus audacieux des aventuriers. Vous aurez -fait triompher, messieurs, la plus grande mystification du siècle.» - -Quand le Garde des Sceaux descendit de la tribune, ses collègues du -Ministère le félicitèrent vivement. - -Le silence relatif, tout à coup tombé sur cette assemblée en délire, -indiquait avec quelle force l’argument avait porté. On le pesait. On -réfléchissait. Si, après tout, l’histoire du filigrane était fausse? On -ne pouvait y aller voir. Le Garde des Sceaux la démentait. Était-il, -par hasard, de bonne foi? Mais qui l’était, dans cette affaire, où -le parti pris devenait plus exigeant que le besoin de savoir, et -où certains s’attacheraient le bandeau sur les yeux plutôt que de -constater ce qu’ils niaient depuis des mois. Entêtement, esprit de -caste, prestige d’une fascinante individualité, et tant d’autres -éléments obscurs mêlés aux sentiments que soulevait cette aventure -extraordinaire. A côté de valcoristes convaincus, il y en avait -d’autres qui eussent persisté à défendre le héros du jour, même si, -consciemment ou non, ils en étaient venus à douter de son bon droit. - -Elle s’achevait, cette séance, dans un accablement anxieux et lourd. - -On vota. - -Une petite minorité avait bien proposé le renvoi de la discussion, -pour éclaircir cet incident du filigrane. La Chambre s’y était -opposée en masse. Valcoristes et antivalcoristes voulaient profiter -de l’échauffement de l’heure, chaque parti pensant qu’il en devait -bénéficier. Les premiers se disaient: «Après le coup de théâtre du -filigrane, il sera validé.» Les seconds: «Après le raisonnement du -Garde des Sceaux, qui oserait marcher à fond, sinon les enragés et les -vendus?» - -La fastidieuse cérémonie du scrutin à la tribune étant terminée, les -deux camps s’étonnèrent quand le Président déclara qu’il fallait -procéder à un pointage. - -Il était près de neuf heures du soir. Une lassitude accablait la salle. -Beaucoup de députés s’en allèrent se réconforter à la buvette, puis -revinrent, agressifs et bruyants de nouveau. - -Enfin, vers neuf heures et demie, le résultat du vote fut proclamé. Les -valcoristes l’emportaient. La majorité ratifiait l’élection. Renaud, -marquis de Valcor, était député. - -Ce vote, commenté le lendemain par tous les journaux du monde, parut un -jugement anticipé de la fameuse Affaire. - -Ce n’était pas seulement un siège à la Chambre qu’obtenait le -personnage énigmatique et discuté. C’était la reconnaissance éclatante -de ses droits, de son titre. C’était, du même coup, la revanche des -calomnies déversées à cause de lui sur l’aristocratie française. -Elle revendiquait hautement comme sien, cette aristocratie, un être -d’initiative et d’énergie, explorateur intrépide, véritable fondateur -d’une industrie essentielle, jusque-là laissée à des exploitations -hasardeuses, destructrices. La noblesse moderne, tant décriée pour son -inertie, pour son inadaptation sociale, trouvait en Valcor le champion -qui la relevait. N’était-ce pas pour cela, précisément, qu’une cabale -infâme s’efforçait d’avilir ce héros, de contester le vieux sang de ses -veines? On avait joué du sénile Plesguen. Fantoche qui, sans le savoir, -sans le vouloir, faisait le jeu des pires adversaires de sa caste. -Mais aujourd’hui enfin la lumière éclatait, les intrigues ténébreuses -apparaissaient dans toute leur vilenie, avec cet incident du filigrane. - -Les feuilles réactionnaires firent entendre de véritables hymnes de -victoire, non seulement au lendemain de la validation, mais surtout -lorsque, après enquêtes et contre-enquêtes, il fut prouvé que les faits -apportés à la tribune par Eugène Pavert étaient incontestables. - -Tout ce qu’il avait dit était exact. - -Exacte, la composition de l’encre, qui assignait à l’écriture une date -de moins de douze mois. - -Exact, le filigrane qui faisait remonter à deux ans au plus la -fabrication du papier. - -Exacte, la pression inqualifiable exercée sur l’expert par le juge -d’instruction, obéissant au Procureur Général, qui lui-même prenait son -mot d’ordre dans le cabinet du Ministre. - -Le marquis de Valcor attendit, sans se montrer,—mais non sans -alimenter l’enthousiasme de la presse, de _sa_ presse, à lui, qui -éprouva son adroite et généreuse reconnaissance,—le silence humilié -de ses ennemis et l’épanouissement de son apothéose. Puis, un jour,—un -beau jour de novembre, vif, clair et fin, où s’annonçait une séance -intéressante à la Chambre, il se rendit pour la première fois au -Palais-Bourbon. - -Il ne s’y rendit pas de trop bonne heure, afin que l’hémicycle fût -plein et les tribunes bien garnies. - -Dans une de celles-ci, sa fille Micheline montrait sa beauté pure et -fière, qui faisait sensation. - -Sa mère, de plus en plus malade, ne l’accompagnait pas. Elle -était venue avec une parente âgée, une grande dame, la duchesse -de Servon-Tanis, cousine de son grand-père maternel,—une vieille -«sang-bleu», qui tenait la famille à distance depuis le scandale de -l’Affaire, mais qui, aujourd’hui, ne craignait pas de s’en rapprocher. -Sa présence authentiquait mieux que de séculaires parchemins la -noblesse du nouvel élu. - -L’altière personne et sa ravissante compagne attiraient tous les -regards, par la réunion des prestiges les plus séduisants du monde chez -la femme: la grâce radieuse d’un jeune visage, une fleur admirable -de distinction sous des cheveux blancs, et la plus sûre élégance de -toilette, conforme à l’âge respectif, à l’endroit, à la circonstance. - -Mais, à la porte de droite, un homme parut. Aussitôt, députés et public -n’eurent d’yeux que pour lui. - -Le marquis de Valcor entrait. - -On le vit s’arrêter un instant, sans hésitation ni gaucherie, sans -arrogance non plus, tandis qu’il choisissait de loin, parmi les places -restées libres, celle où il irait s’asseoir. - -Sa tenue, l’expression de sa physionomie, étaient d’une aisance -parfaite, bien qu’il se sentît le point de mire de l’énorme assemblée. - -Pendant la première seconde, où l’effet de son apparition suspendit -tout, ceux qui ne le connaissaient pas encore de vue examinèrent -avidement ce rare type d’homme. Sa haute taille, dans l’impeccable -redingote fleurie d’un œillet blanc, sa tête superbe, son air de -supériorité tranquille, l’intellectualité puissante, la volonté -indomptable, empreintes sur ses traits, en imposèrent aux plus -récalcitrants. - -La Droite entière se leva et l’acclama de cris et de battements de main. - -Les murmures et les huées de la Gauche ripostèrent un instant, mais -sans conviction. - -C’était un spectacle tellement significatif que les farouches -socialistes eux-mêmes le contemplaient comme une scène de théâtre bien -machinée: toute cette fraction de la Chambre, représentative d’idées -anciennes et d’une grandeur disparue, saluant, frémissante et debout, -cet être vraiment fait pour incarner les fiertés de race, avec les -traditions d’aventures, de hardiesse et de conquête. - -Devant cette embarrassante ovation, le marquis de Valcor n’eut pas le -mauvais goût de répondre par des gestes de souverain, non plus que la -maladresse de s’y soustraire par un effacement confus. Il eut, vers -les collègues qui l’applaudissaient, un long regard de reconnaissant -orgueil. Puis, sans trop de lenteur ni trop de précipitation, d’un pas -direct, et comme sûr du terrain qu’il foulait pour la première fois, -il s’avança, monta quelques gradins, et prit place à l’extrémité d’un -banc, au milieu même de la Droite. - -Dans la tribune, Micheline essuyait furtivement les larmes radieuses -qui menaçaient de déborder ses longs cils. - -«Ah! si Hervé était seulement ici!...» songeait-elle. «S’il assistait à -une telle victoire!...» - -Et, comme un écho, un de ces échos de silence que nulle oreille ne -perçoit, mais dont les vibrations ébranlent mystérieusement les cœurs, -un soupir presque semblable s’exhalait, éperdu, là, plus bas, dans -cette arène brûlante, où fermentaient tant d’intérêts et de passions. - -Qui l’eût deviné, ce soupir, arraché au triomphateur par une pensée -d’amour? Ce soupir gonflant, avec un nom de femme, cette poitrine, si -calme en apparence, sur laquelle, maintenant, Renaud de Valcor croisait -les bras? - -N’était-il donc pas satisfait, le vainqueur du jour? Ne triomphait-il -pas des êtres, du sort et des plus effrayants obstacles qui puissent -entraver une destinée humaine? Ne rêvait-il pas quelque domination -nouvelle, sur ce champ de la politique, où il arrivait en favori, en -chef? - -Les bravos qui l’avaient accueilli s’éteignaient à peine. Les beaux -yeux étoilant les tribunes ne se déprenaient pas encore de sa mâle -séduction. L’âcre encens de la jalousie flottait vers ses narines, de -tous les coins de cette salle, pleine d’hommes souhaitant de vivre -l’heure qu’il vivait. - -Et lui, n’avait dans l’âme qu’un appel, qu’un cri, qu’un désir: - -«Gaétane!... Où est-elle?... Ah! que n’est-elle ici!...» - - -Fin de: - -_LE MARQUIS DE VALCOR_ - -Première Partie de: - -_LE MASQUE D’AMOUR_ - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - - - - TABLE - - - I. La Fête de Nuit 1 - - II. La Cachette 31 - - III. Ce que la Mer entendit 46 - - IV. Ce que les Arbres entendirent 60 - - V. Le Subterfuge 75 - - VI. Bertrande 91 - - VII. L’Aïeule 110 - - VIII. Histoire d’Autrefois 124 - - IX. Le Père et la Fille 143 - - X. L’Explication 149 - - XI. Le Roman du Prince 176 - - XII. Une Piste dans les Ténèbres 191 - - XIII. La Mère et le Fils 213 - - XIV. La Séduction 242 - - XV. La Foudre gronde 271 - - XVI. Hostilités 294 - - XVII. Supplice d’Amour 314 - - XVIII. Le Chiffre mystérieux 327 - - XIX. La Lettre révélatrice 345 - - XX. L’Accident 372 - - XXI. Le Duel 392 - - XXII. La Tentation d’une Mère 411 - - XXIII. Coup de Théâtre 439 - - -[Illustration] - - - Paris.—Imp. A. LEMERRE, 6, rue des Bergers.—4062. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le marquis de Valcor, by Daniel Lesueur - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE VALCOR *** - -***** This file should be named 50997-0.txt or 50997-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/9/9/50997/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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