summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/50997-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/50997-0.txt')
-rw-r--r--old/50997-0.txt14810
1 files changed, 0 insertions, 14810 deletions
diff --git a/old/50997-0.txt b/old/50997-0.txt
deleted file mode 100644
index f764689..0000000
--- a/old/50997-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,14810 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Le marquis de Valcor, by Daniel Lesueur
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Le marquis de Valcor
-
-Author: Daniel Lesueur
-
-Release Date: January 22, 2016 [EBook #50997]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE VALCOR ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
-
-
-
-
- LE MASQUE D’AMOUR
-
- Le Marquis
-
- de Valcor
-
-
-
-
-ŒUVRES
-
-DE
-
-DANIEL LESUEUR
-
-
- ÉDITION ELZÉVIRIENNE
-
-POÉSIES.—_Visions divines._—_Visions antiques._—_Sonnets
-philosophiques._—_Sursum Corda!_ 1 vol. avec portrait. 6 »
-
-LORD BYRON. (Traduction). Tome I^{er}: _Heures d’Oisiveté._
-—_Childe Harold._ 1 vol. avec portrait 6 »
-
-Tome II: _Le Giaour._—_La Fiancée d’Abydos._—_Le Corsaire._
-—_Lara_, etc. 1 vol 6 »
-
-
- ÉDITION IN-18 JÉSUS
-
- ROMANS
-
- MARCELLE. 1 vol. 3 50
- AMOUR D’AUJOURD’HUI. 1 vol. 3 50
- NÉVROSÉE. 1 vol. 3 50
- UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 50
- PASSION SLAVE. 1 vol. 3 50
- JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 50
- HAINE D’AMOUR. 1 vol. 3 50
- A FORCE D’AIMER. 1 vol. 3 50
- INVINCIBLE CHARME. 1 vol. 3 50
- LÈVRES CLOSES. 1 vol. 3 50
- COMÉDIENNE. 1 vol. 3 50
- AU DELÀ DE L’AMOUR. 1 vol. 3 50
- _Lointaine Revanche._—L’OR SANGLANT. 1 vol. 3 50
- — — LA FLEUR DE JOIE. 1 vol. 3 50
- L’HONNEUR D’UNE FEMME. 1 vol. 3 50
- FIANCÉE D’OUTRE-MER. 1 vol. 3 50
- _Mortel secret._—LYS ROYAL. 1 vol. 3 50
- — — LE MEURTRE D’UNE AME. 1 vol. 3 50
- LE CŒUR CHEMINE. 1 vol. 3 50
- _Le Masque d’Amour._—LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol. 3 50
-
-
- _Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
- pays, y compris la Suède et la Norvège._
-
-
-
-
- _DANIEL LESUEUR_
-
- LE MASQUE D’AMOUR
-
- Le Marquis
-
- de Valcor
-
- [Illustration]
-
- _PARIS_
-
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
-
- 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
-
- M DCCCCIV
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- Le Marquis de Valcor
-
-
-
-
-I
-
-_LA FÊTE DE NUIT_
-
-
-REGARDEZ-LE. Ce n’est pas la chance, mais bien lui-même, qui a fait sa
-destinée. De n’importe quelle obscure condition, cet homme-là aurait
-surgi au premier rang. Il n’y a pas à dire: c’est quelqu’un.
-
-—Quelqu’un ... Oui, quelqu’un ... Mais qui?...» prononça
-l’interlocuteur avec un accent singulier.
-
-—«Comment qui? Le marquis Renaud de Valcor, l’explorateur célèbre,
-le conquistador moderne, qui aurait doté notre pays d’une colonie
-nouvelle, si le Gouvernement n’avait craint des conflits dans
-l’Amérique du Sud, et qui demeure comme le roi des territoires les
-plus étendus possédés par un particulier—cette Valcorie, cédée par le
-Brésil, la Bolivie et le Pérou, fort en peine de délimiter leurs États
-dans cette région jusque-là inexplorée. Je n’ai pourtant rien à vous
-apprendre, monsieur Escaldas, sur la personne ou la carrière de mon
-cousin, puisque vous avez été directeur d’une de ses caoutchouteries du
-Haut-Amazone, et que vous le seriez encore, si votre santé ...»
-
-Un étrange sourire, plutôt deviné que réellement vu dans la pénombre,
-figea soudain cette éloquence.
-
-Marc de Plesguen,—qu’on appelait parfois, pour le flatter, M. de
-Valcor-Plesguen, bien qu’il fût cousin du marquis seulement au second
-degré, et par les femmes, sans avoir aucun droit au nom,—venait
-d’éprouver le frisson d’inquiète antipathie qui, depuis quelque temps,
-le secouait devant certaines expressions et certaines attitudes de José
-Escaldas.
-
-Tous deux s’étaient installés, pour savourer les fins cigares de leur
-hôte, sur des sièges de jardin, au bord de la pelouse fleurie de
-corolles électriques.
-
-C’était une des surprises de la fête de nuit, cet épanouissement d’une
-floraison versicolore et lumineuse parmi les massifs, les corbeilles,
-les gazons, et même dans les feuillages des hauts arbres les plus
-voisins de l’admirable demeure.
-
-Au delà de cette zone féerique, le parc s’étendait, nocturne, immense
-et solitaire. D’un côté, il aboutissait à une terrasse monumentale,
-longue d’un demi-kilomètre, en face de laquelle s’ouvrait le vide
-énorme de l’Océan. Car ce domaine de Valcor, situé sur un promontoire
-du Finistère, dans le voisinage de Brest, s’enveloppe de toute
-la sauvage poésie qui fait de l’extrême Bretagne une région si
-farouchement pittoresque.
-
-Ici, la terre et les eaux tiennent un tête-à-tête formidable. Les
-lames qui battent ces côtes ont dans leur élan la poussée de tout
-l’Atlantique. Et le rivage ne leur résiste que par un hérissement de
-granit, monstrueux, tourmenté, indestructible,—force inerte, non moins
-imposante que la force furieuse et déchaînée de la mer.
-
-En ce moment, sur le château de Valcor, dont la magnificence
-architecturale et la situation merveilleuse font une des curiosités de
-cette côte déjà naturellement si grandiose, planait la douceur d’une
-splendide nuit d’été.
-
-Là-haut, contre le velours sombre du ciel, les constellations
-semblaient aussi les fleurs de feu d’une prairie fantastique. Le
-souffle ample et suave du large apportait une fraîcheur sans rudesse,
-imprégnée d’aromes salins.
-
-Par les larges croisées ouvertes de toutes parts dans la magnifique
-façade Renaissance, entre les tourelles, sous les grands toits Louis
-XIII, aux saillies des avant-corps, s’échappaient des flots de musique
-et des nappes de lumière, avec le frémissement de la danse. Sous les
-lustres aveuglants des salons, tournoyait l’envolement de couples.
-Toute la jeunesse aristocratique de Brest et des environs fêtait,
-dans la griserie du plaisir, le dix-huitième anniversaire de la jolie
-Micheline de Valcor.
-
-Cependant, les deux hommes qui s’étaient isolés, pour fumer, dans l’air
-délicieux du soir, réunis seulement par le hasard de cette fantaisie,
-semblaient n’avoir guère d’idées communes à échanger.
-
-Celui dont ils parlaient encore, et qui, pour la seconde fois, passait
-devant leurs yeux, était pourtant, comme l’exprimait avec chaleur son
-cousin, un personnage peu banal, et qui, à lui seul, pouvait fournir un
-sujet intéressant à leurs propos.
-
-Le marquis de Valcor marchait lentement, à côté d’une femme qui, à la
-distance où la voyaient les deux observateurs, et parmi les jeux variés
-de l’ombre et de l’éclairage électrique, paraissait presque jeune et
-assurément encore belle.
-
-C’était la comtesse Gaétane de Ferneuse. Veuve, elle habitait toute
-l’année dans ses terres, qui touchent à celles de Valcor. Depuis des
-siècles, une amitié traditionnelle unissait les deux maisons. On
-retrouve, à travers l’histoire, côte à côte, comme frères d’armes dans
-les plus célèbres combats, des Ferneuse et des Valcor.
-
-Sur le décolleté de sa robe en mousseline de soie crème incrustée de
-chantilly noir, la comtesse avait jeté une écharpe en duvet neigeux. Sa
-tête blonde, où tremblait le vol d’une libellule en diamants, émergeait
-hors de cette mousseuse écume, comme celle d’une sirène dans la brisure
-d’une vague. Son visage blanc et immobile, aux larges yeux fixes,
-prêtait à cette illusion. Son expression était celle de la tristesse et
-de la fierté. Cependant, elle inclinait légèrement le front du côté
-du marquis, avec un air d’attention profonde, comme si elle eût voulu
-saisir jusqu’aux moindres inflexions de sa voix.
-
-—«Voilà un flirt qui me paraît sérieux,» murmura José Escaldas.
-
-—«Un flirt!» répéta M. de Plesguen, choqué du mot. «Pour le compte de
-leurs enfants, alors. Micheline et Hervé sont destinés l’un à l’autre.
-Leurs fiançailles vont être bientôt officielles.
-
-—Hé!» riposta l’autre, «que les jeunes gens s’aiment, cela va sans
-dire. Mais pourquoi voulez-vous que les parents aient dit leur dernier
-mot? Voyez ... Ne forment-ils pas un beau couple?»
-
-Pour la troisième fois, le maître de la maison et sa compagne
-revenaient à proximité. Une gerbe électrique éclaira en plein le visage
-et la silhouette de Renaud. C’était vrai: à son aspect seul, on ne
-pouvait douter qu’il ne fût QUELQU’UN. Sa taille haute, élancée, aux
-épaules larges, se dessinait sous l’habit avec une vigueur élégante.
-Comme il était nu-tête, on constatait la richesse drue de ses cheveux
-foncés, à peine givrés de blanc aux temps. Une barbe brune, en pointe,
-achevait bien le dessin général du crâne vaste, des joues fines, et
-contribuait à l’énergie martiale de la physionomie. Les traits, pétris
-de volonté, eussent été trop marqués de sécheresse peut-être, sans la
-flamme séductrice du regard. Même ici, ce soir, dans l’artificielle
-et inégale clarté, on devinait quelle puissance de suggestion
-flottait dans ces prunelles qui, d’un bleu velouté au grand jour,
-restaient maintenant indistinctes et ténébreuses. Ce qui échappe à la
-description, c’était le charme hautain mais attirant, volontaire mais
-souple, dont cet homme se savait doué et savait user, l’ayant exercé
-sur bien des êtres, depuis les primitifs les plus rudes, jusqu’aux âmes
-féminines les plus délicates, les plus compliquées, de la civilisation.
-
-—«Il a pourtant ses cinquante ans sonnés, mon beau cousin,» observa
-Marc, impressionné par cette persistante jeunesse.
-
-—«Sans sa fille,» demanda l’autre, «ne seriez-vous pas son héritier?
-
-—Mais oui,» dit le représentant de la branche cadette.
-
-Sa réponse tomba sans regret ni emphase. Pourtant il était pauvre, et,
-lui aussi, avait une fille, sa bien-aimée Françoise, pour laquelle il
-eût souhaité les splendeurs princières dont se rehaussait le prestige
-du chef de la maison. Mais Marc avait l’âme d’un gentilhomme. Au plus
-profond de sa pensée, aussi bien que sur ses lèvres, existait, à
-l’égard de la richesse, ce sentiment délicat qui n’est pas du dédain,
-ni même de l’indifférence, mais une sorte de neutralité fière.
-
-D’ailleurs, la brièveté dominait dans son entretien actuel. Évidemment,
-c’était par pure politesse qu’il échangeait quelques phrases avec son
-compagnon.
-
-Celui-ci, au contraire, semblait ne pas prononcer une parole sans une
-intention forte et secrète. En même temps, il examinait la physionomie
-distinguée, mais peu expressive, de M. de Valcor-Plesguen. Il lançait
-vers celui-ci des regards furtifs et aigus, comme si la connaissance
-de son caractère lui eût importé plus qu’il n’eût voulu le laisser voir.
-
-Ces deux hommes, que réunissait un hasard de la courtoisie mondaine,
-avaient eu, jusqu’à ce soir, peu de rapports l’un avec l’autre. Marc ne
-voyait en José Escaldas qu’un employé, presque une espèce de parasite,
-de son cousin. Depuis que le marquis avait ramené ce personnage en
-Europe, au retour d’une de ses premières explorations, Escaldas restait
-attaché à sa fortune, sans qu’on distinguât clairement à quel titre, ni
-quels services il pouvait rendre à son tolérant patron.
-
-Jamais M. de Plesguen n’avait sympathisé avec le métis espagnol.
-Toutefois, cette froideur avait dégénéré en méfiance depuis
-qu’Escaldas, après avoir occupé pendant deux années une place de
-directeur à la tête d’une des fabriques de caoutchouc établies par
-Renaud sur ses territoires américains, était revenu précipitamment en
-Europe.
-
-Ce retour, effectué en apparence pour des raisons de santé, marquait
-un changement dans les façons du Bolivien. Marc se demandait comment
-Renaud ne s’inquiétait pas de ce changement, et pouvait continuer à
-faire son commensal et presque son homme de confiance d’un si douteux
-individu.
-
-En ce moment même, la nuance de sarcasme que prenait la voix
-d’Escaldas pour parler de son bienfaiteur, et ce que l’ombre laissait
-apercevoir d’insistant et d’aigu dans ses yeux vifs comme deux perles
-de jais, éclairant sa maigre et olivâtre figure, produisaient sur
-M. de Plesguen une impression qui, se prolongeant, devenait presque
-intolérable.
-
-—«Excusez-moi,» dit-il tout à coup en jetant son cigare. «Je rentre
-dans les salons. Ma fille n’a plus de mère pour la suivre des yeux
-quand elle danse. Et la chère petite ne s’amuse jamais complètement
-lorsqu’elle ne voit pas dans quelque coin la vieille figure de son
-papa.»
-
-Escaldas ouvrait la bouche pour protester contre ce mot de «vieille
-figure», d’une modestie réellement exagérée. Il n’en eut pas le temps,
-pas plus que Marc n’eut celui d’exécuter son projet de retraite.
-Une scène inouïe les cloua sur place—à cette place, abritée par un
-massif, où l’ombre, épaissie par le voisinage d’une nappe électrique
-éblouissante, rendait leur présence invisible.
-
-A cette minute précise, Renaud de Valcor et M^{me} de Ferneuse
-arrivaient dans cette région de clarté toute proche. Elégants et
-graves tous deux, ils poursuivaient à voix basse leur causerie, dont
-aucun geste, aucune exclamation, n’indiquait le caractère. Banalités
-mondaines? sincère échange de préoccupations, de sentiments? davantage
-encore? qui l’eût pu dire?...
-
-Mais, brusquement, ils arrêtèrent leur lente promenade. Leurs visages,
-levés avec étonnement, se tournèrent dans une même direction.
-
-Des pas rapides foulaient le gravier. Quelqu’un venait vers eux, tout
-droit, comme pour une communication qui ne supportait pas de retard.
-
-Quelques secondes de plus, et la marquise de Valcor était là, elle
-aussi, dans la lumière, et avec une telle expression sur le visage que
-les deux témoins involontaires, immobilisés dans leur abri, retinrent
-leur souffle.
-
-Le couple qu’elle abordait ne s’y trompa pas non plus. Une catastrophe
-éclatait sur la demeure en fête, ou bien elle allait se produire dès
-que cette femme pâle et défaite parviendrait à formuler une parole, de
-ses lèvres qu’on voyait trembler.
-
-—«Laurence!... Qu’est-ce qui vous arrive?...» s’écria Renaud.
-
-La marquise ne lui répondit pas. Son regard, chargé d’une fureur
-sinistre, se fixait sur M^{me} de Ferneuse. Celle-ci, malgré sa fierté,
-perdit un instant contenance, eut un mouvement de recul, tandis que ses
-traits se décomposaient visiblement.
-
-Presque aussitôt, Laurence de Valcor trouva la parole. Des mots,
-rauques mais distincts, sortirent de sa gorge contractée.
-
-—«Allez-vous en à la minute!» dit-elle à la comtesse. «Emmenez votre
-fils ... Partez!... Que je ne vous revoie jamais, ni vous ... ni ce
-misérable enfant!...»
-
-—«Laurence ... Perdez-vous la tête?...» demanda le marquis, du ton
-d’un homme véritablement stupéfié.
-
-Un intervalle d’angoisse et de silence suspendit ce drame foudroyant.
-
-Les deux femmes, les yeux dans les yeux, paraissaient comme hypnotisées
-l’une par l’autre. Dans le bouleversement de leurs impressions
-réciproques, elles croyaient se voir face à face pour la première fois.
-
-L’avantage, en apparence, n’était pas du côté de celle qui insultait de
-façon si odieuse une amie de toujours. Laurence de Valcor n’avait ni la
-beauté, ni la hautaine tournure, de Gaétane de Ferneuse.
-
-Celle-ci, après le saisissement de la première seconde, s’était
-reprise. Elle redressait sa taille altière et toisait la marquise avec
-moins d’orgueil et de défi que de véritable dignité.
-
-—«Ne m’avez-vous pas entendue?... Je vous chasse, madame!... Je vous
-chasse!...» prononça Laurence.
-
-Malgré l’égarement où elle était, M^{me} de Valcor n’élevait pas la
-voix, ne faisait pas un geste, et gardait, dans une pareille tempête de
-passion haineuse, la tenue de son rang, cette maîtrise extérieuse de
-soi, dont une éducation séculaire a fait le signe de la race.
-
-Petite et brune, avec une certaine pauvreté de traits, rachetée par sa
-distinction et la splendeur de ses yeux sombres, elle avait quelque
-chose de mince et de menu dans toute sa personne, ce qui lui gardait un
-air juvénile, bien qu’elle touchât à la quarantaine.
-
-Son mari lui prit les mains, la força de se tourner vers lui, la
-regarda de cet air affectueusement dominateur auquel il savait qu’elle
-ne résistait pas. Puis il parla de sa voix chaudement caressante,
-s’adressant à elle comme à une enfant:
-
-—«Voyons, ma petite Laurence ... Calmez-vous, ma chérie ... Si vous
-avez quelque chose sur le cœur, vous vous en expliquerez demain. Mais
-c’est une erreur, un malentendu ... Laissez-moi vous en excuser auprès
-de la comtesse ...
-
-—M’excuser!...»
-
-Elle bondit en arrière, arrachant ses deux frêles mains d’une étreinte
-pourtant volontaire et forte,—plus forte de tout le prestige qu’avait
-sur son cœur ce mari qu’elle adorait.
-
-Renaud insista, d’un ton cette fois impératif:
-
-—«Vous n’allez pas gâter cette fête, la fête de notre Micheline ...
-
-—Notre Micheline!... Ah! ma fille, ma pauvre petite fille!...
-
-—Elle divague ... C’est une crise de somnambulisme,» prononça
-dédaigneusement M^{me} de Ferneuse. Vous savez, Valcor, on ne doit pas
-discuter avec les fous. Je me retire.»
-
-Le marquis protesta, mais pour la forme, jugeant à peu près de même, et
-craignant un scandale pire si l’on résistait à la volonté extravagante
-de Laurence.
-
-Cet homme, tellement autoritaire et sûr de lui, paraissait—pour la
-première fois peut-être de son existence—réellement embarrassé. Il
-eut, entre les deux femmes, un mouvement d’hésitation. Que devait-il
-faire? Allait-il offrir le bras à la comtesse, pour la mettre—ce qu’il
-trouvait monstrueux—hors de chez lui?
-
-Elle vint à son secours avec une aisance et une ironie où elle gardait
-le beau rôle.
-
-—«Ramenez Laurence, mon ami. Elle a plus besoin de votre appui
-que moi. Et envoyez-moi mon fils, en lui disant que je suis un peu
-souffrante, que je l’attends ici pour qu’il me reconduise à la maison.»
-
-M. de Valcor, la tête vide de pensées dans une situation si
-déconcertante, obéit machinalement. Il plaça sur son bras la main de sa
-femme, qui ne résista plus, mais qui se cramponna, pour marcher, à ce
-soutien, comme prête à défaillir.
-
-M^{me} de Ferneuse les regarda s’éloigner sans changer d’attitude. Et
-les deux spectateurs cachés de cet inexplicable éclat furent déçus
-s’ils espéraient que, une fois seule, la femme si indignement traitée
-aurait une exclamation de révolte, de douleur ou de crainte, qui leur
-donnerait la clef du mystère.
-
-Elle resta debout, à la place où ses hôtes l’avaient laissée dans une
-attitude pensive. Seulement elle ramena autour d’elle, d’un geste
-frileux, son écharpe de plumes, comme traversée d’un frisson.
-
-Personne ne vint à elle, bien que dans les avenues voisines, sous les
-arbres illuminés, passât plus d’un couple qui cherchait au dehors la
-fraîcheur, l’isolement ou la poésie de ce beau soir.
-
-Mais qui se fût douté que pour les plus enviés et les plus brillants
-acteurs de cette parade mondaine, l’heure de plaisir devenait une heure
-de désastre et de lutte?...
-
-Les fleurs électriques s’épanouissaient sous les étoiles. On entendait
-des chuchotements et des rires sous les calmes feuillages. L’énorme
-château étincelait par toutes ses fenêtres et frémissait du rythme de
-l’orchestre, qui jouait des valses lentes.
-
-Dans l’ombre, Marc de Plesguen chercha des yeux les yeux de José
-Escaldas. A l’inquiétude désolée de ce regard, un coup d’œil de
-férocité triomphante répondit. Le cousin de Renaud en eut froid entre
-les épaules. Ses prunelles questionnèrent anxieusement le Bolivien.
-Mais l’autre hocha la tête, et d’un coup de menton, indiqua la comtesse
-toute proche.
-
-Cependant, un jeune homme accourait en bonds rapides et légers,
-abordait la femme solitaire:
-
-—«Mère chérie!... Que me dit-on?... Vous êtes lasse?... Vous vous
-sentez mal?... Mais pourquoi rester ainsi à l’écart?...»
-
-C’était un charmant et svelte garçon, aux traits d’une délicatesse
-presque féminine, malgré la virilité de la moustache blonde. Sous
-la lumière, un reflet d’or brillait sur la grosse mèche ondée qui
-rehaussait son front gracieux. Sa voix, tout imprégnée en ce moment de
-tendresse et de respect, se modulait en inflexions pénétrantes.
-
-—«C’est vrai, mère, que vous souhaitez partir?...»
-
-Il ne pouvait le croire. Ne savait-elle pas quel bonheur il goûtait
-auprès de Micheline? Et il la connaissait, cette mère adorable. Que ne
-supporterait-elle pas avant de lui causer un chagrin!...
-
-—«J’ai fait donner l’ordre d’atteler, mère chérie. Je vais vous
-ramener. Mais, à moins que vous n’ayez besoin de moi, il faudra bien
-que je revienne. Je dois conduire le cotillon avec mademoiselle de
-Valcor.
-
-—Non, mon pauvre Hervé, tu ne reviendras pas.
-
-—Pourquoi? Ferneuse n’est qu’à deux lieues. Nous avons les irlandais,
-ce soir. Avec ces chevaux-là, je puis être de retour dans une heure.»
-
-Gaétane secoua doucement la tête.
-
-La voix d’Hervé s’altéra tandis qu’il s’écriait:
-
-—«Oh! mais alors ... vous êtes donc véritablement malade?
-
-—Non, mon enfant. C’est bien pire.
-
-—Pire?...
-
-—Toi et moi, Hervé, nous sommes chassés de Valcor.»
-
-Il la regarda sans même s’émouvoir, tant les mots lui parurent
-incompréhensibles.
-
-—«Fuyons cette maison, mon fils. Nous n’y remettrons jamais les pieds.
-
-—Que me dites-vous, ma mère?
-
-—Allons ... viens ... As-tu fait dire qu’on portât nos manteaux dans
-notre voiture? Sinon, envoie le valet de pied les prendre. Nous ne
-rentrerons pas dans les appartements.
-
-—Mère!... vous me rendez fou!
-
-—Je te dis qu’on nous chasse. Attendras-tu qu’on nous pousse dehors,
-toi, un Ferneuse?»
-
-Hervé passa la main sur son front.
-
-—«On nous chasse ... Qui nous chasse?
-
-—La marquise.
-
-—Pourquoi?
-
-—Elle ne l’a pas dit.
-
-—Vous le savez?...
-
-—Peut-être.
-
-—Est-elle dans son droit?»
-
-En posant cette question, le malheureux jeune homme attachait sur sa
-mère des yeux pleins d’une horreur et d’une douleur qui semblaient
-implorer leur pardon d’éclater indomptablement. Il y avait une
-appréhension indicible sur son visage, et en même temps une ferveur
-filiale qui s’humiliait de cette appréhension, se maudissait de n’y
-pouvoir résister.
-
-La comtesse de Ferneuse regarda longuement son fils, puis, d’une voix
-calme:
-
-—«Si elle en a le droit?... Mais je donnerais ma vie pour le savoir.»
-
-Un inconnu redoutable s’évoqua dans la profondeur de l’accent, d’une
-indéniable sincérité. Une sensation d’énigme étreignit le jeune de
-Ferneuse, mais, du même coup, les vils soupçons cessèrent de violenter
-son cœur de fils.
-
-Il fit le mouvement de s’agenouiller.
-
-—«Oh! pardon ... pardon ... mère ...
-
-—Y penses-tu!... On peut nous voir.
-
-—Ma mère, j’aurai raison de ceci. Il y a un homme qui m’en rendra
-compte.»
-
-Elle ne répondit rien et prit son bras.
-
-Tous deux s’éloignèrent.
-
-Couple d’une grâce touchante et haute, cette mère, ce fils, beaux tous
-deux, lui d’une jeunesse si fraîchement virile, elle d’une si noble
-féminité, intacts quand même sous l’outrage, et d’une telle confiance
-l’un dans l’autre.
-
-Leurs deux silhouettes s’effacèrent, à quelque distance, dans les
-ténèbres.
-
-—«Mon Dieu!... C’est atroce!...» murmura M. de Plesguen, en se levant.
-
-Parlait-il de l’injurieuse expulsion, du supplice de cette femme,
-à qui, malgré tout, son fils demanderait d’étranges comptes? du
-brutal écrasement de l’amour au cœur de deux enfants irresponsables?
-ou de l’oppressant mystère qui enveloppait tout cela? Lui-même ne
-démêlait pas ses sentiments, secoué jusqu’au fond de sa nature timide,
-bienveillante, affectueuse, par le souffle équivoque et violent de ce
-conflit passionné.
-
-—«Monsieur de Valcor-Plesguen,» dit une voix pleine de signification
-secrète.
-
-Marc se retourna, glacial.
-
-—«Non, monsieur Escaldas, épargnez-moi vos commentaires. C’est bien
-assez qu’un étranger à notre famille ait assisté à ce triste incident
-de son histoire intime. Elle n’en saurait, je le crains, tirer beaucoup
-d’honneur. Il me serait pénible d’en parler.
-
-—Comment!» ricana l’autre, «c’est ainsi que vous le prenez avec
-moi?... A votre aise, monsieur. Je ne vous en garderai pas rancune. Je
-sais si bien qu’avec un mot je pourrais vous faire dresser l’oreille.
-Vous auriez tant de raisons pour me supplier de parler, que cela me
-semble tout à fait plaisant de vous obéir quand vous m’enjoignez de me
-taire.
-
-—Je n’essaie pas de comprendre les rébus, monsieur,» dit Marc.
-
-Et, de sa démarche élastique, mesurée, d’homme de race et d’homme du
-monde, il se dirigea vers la maison.
-
-Comme il en approchait, il hâta le pas. Un désir subit le prenait de
-voir tout de suite sa fille, sa petite Françoise, de constater qu’elle
-s’amusait d’un cœur insouciant, que rien du sombre nuage n’avait flotté
-sur elle.
-
-«Malgré notre pauvreté,» pensa-t-il, «elle s’endormira ce soir plus
-paisiblement que sa cousine, la riche héritière.»
-
-Ce fut comme un sentiment de revanche contre cette fortune de la
-branche aînée, qui mettait un tel contraste entre les destinées des
-deux jeunes filles.
-
-Lorsque Marc entra dans les salons, il les aperçut tout de suite l’une
-et l’autre qui, au milieu d’un cercle de robes vaporeuses et d’habits
-noirs, exécutaient un menuet.
-
-Un grand nombre de couples s’étaient arrêtés pour regarder les pas et
-les figures de cette danse, que rythmait en sourdine un seul violon,
-tandis que, dans la grande galerie, l’orchestre continuait à jouer des
-valses.
-
-Micheline de Valcor et Françoise de Plesguen étaient toutes deux
-d’une grâce délicieuse. Mais, à cet instant, la première, quoique
-généralement plus admirée que sa cousine, ne soulevait pas, comme
-celle-ci, à chaque évolution, des murmures charmés.
-
-C’est que Micheline, à l’étonnement de tous, glissait en mesure avec
-raideur et distraction, sans les mines et les sourires que réclame
-cette danse coquette, où Françoise faisait merveille.
-
-La fille du marquis était très pâle. On la crut même soudainement
-souffrante. Seul, Marc de Plesguen devinait l’angoisse de ce jeune
-cœur. Elle avait vu Hervé de Ferneuse quitter le bal sur un mot murmuré
-par un valet, tandis qu’elle-même, valsant avec un autre cavalier,
-ne pouvait recevoir de lui une explication ou un adieu. Aussitôt
-après, s’échappant dans un vestibule pour tâcher de savoir ce qui se
-passait, elle avait entendu près du seuil les voix de ses parents, qui
-rentraient ensemble du parc. Micheline s’était avancée, juste à temps
-pour saisir cette phrase, prononcée par sa mère:
-
-—«Demain, monsieur, vous saurez de moi ce que je n’ai, du reste, point
-à vous apprendre. Ce soir, je n’oublierai pas que je suis maîtresse de
-maison et que je me dois à nos invités.»
-
-Puis, comme elle apercevait leur fille:
-
-—«Micheline,» avait murmuré cette femme, bouleversée par un étrange
-désespoir, «aie du courage, ma pauvre petite ... Danse ... Montre-toi
-gaie ... Souviens-toi que tu es une Valcor ...»
-
-C’est sur ce mot que la jeune fille venait de rentrer dans les salons.
-Malgré toute sa vaillance,—car elle ne manquait ni d’énergie ni de
-fierté,—Micheline ne pouvait plus montrer l’entrain radieux qui,
-au début de cette fête, faisait d’elle l’image même de la jeunesse
-heureuse.
-
-Et quelle séduisante image, avec sa taille élevée, souple et svelte,
-son visage aux traits purs, qui reproduisait, affiné, celui de son
-père, mais qu’illuminaient, d’une douceur ardente, les sombres yeux
-veloutés de sa mère, son merveilleux sourire, sa chevelure brune
-gonflée d’une sève impétueuse sur la délicate blancheur de la nuque et
-du front.
-
-Micheline de Valcor, d’une beauté célèbre parmi la vieille aristocratie
-bretonne, à laquelle appartenait sa famille, aussi bien que dans le
-grand monde parisien où elle commençait à paraître, fille unique d’un
-homme riche et dont la carrière, déjà si brillante, ne paraissait point
-atteindre son apogée, n’avait pas accompli ses dix-huit ans, qu’on
-célébrait ce soir, sans avoir vu se présenter des partis plus ou moins
-acceptables, et dont quelques-uns même semblaient dignes d’une si
-parfaite destinée.
-
-Elle les avait refusés tous.
-
-Ses parents, malgré d’assez vives insistances en faveur de quelques
-prétendants hors de pair, s’étaient gardés de pousser leurs
-prédilections jusqu’à la contrainte. Ils aimaient trop tendrement leur
-fille pour essayer de lui édifier un bonheur qu’elle n’eût pas choisi.
-
-Ce ne leur fut point chose difficile que de deviner ses sentiments
-envers son ami d’enfance, Hervé de Ferneuse. Ils n’y virent rien à
-reprendre, et se contentèrent de laisser un peu couler le temps pour
-s’assurer que ces sentiments étaient bien de ceux qui durent et qu’on
-ne saurait contrarier sans une cruelle inconséquence. Maintenant,
-ils étaient fixés. Le penchant réciproque des deux jeunes gens avait
-résisté à la séparation des trois années passées par Hervé dans un
-régiment de cavalerie.
-
-Le fils de Gaétane était un esprit singulier, d’une gravité rare,
-absolument dédaigneux du plaisir, et que la science attirait.
-
-De retour à Ferneuse, après son temps de service militaire, il y
-organisa un laboratoire, ou, désormais, il passa ses journées.
-
-En dehors des problèmes dont il poursuivait la solution, il n’avait
-de pensée que pour M^{lle} de Valcor. Élevé près de sa mère, par des
-précepteurs ecclésiastiques, Hervé était un chaste, avec une teinte de
-mysticité, un de ces êtres faits pour se donner entièrement à un amour
-unique, et pour mettre dans cet amour tout l’idéal de leur âme avec
-toute la chaleur de leur sang.
-
-Jamais il ne l’avait compris comme ce soir, où, presque officiellement,
-sa vie s’enchaînait enfin à celle de Micheline.
-
-Elle et lui ne craignaient plus de danser trop fréquemment ensemble.
-Tout le monde savait que les fiançailles seraient annoncées d’un jour
-à l’autre. Aussi, malgré le devoir mondain qui obligeait M^{lle} de
-Valcor à ne pas montrer de préférence parmi les invités de ses parents,
-elle pouvait garder des tours de faveur à son cher et charmant Hervé,
-grâce à la discrétion des autres cavaliers, qui se faisaient un
-scrupule de réclamer une valse à la ravissante amoureuse.
-
-C’est au milieu de cette idylle que tomba le coup de foudre.
-
-M^{me} de Valcor, plus soucieuse pourtant du bonheur de son enfant que
-cette enfant elle-même, venait, avec la plus irréparable violence, de
-briser ce bonheur.
-
-Sans comprendre encore de quelle tragique gravité était le drame où
-sombrerait demain sa félicité ingénue, le miracle divin de sa jeune
-destinée éblouissante, Micheline sentait sur ses fraîches épaules
-décolletées un appesantissement de catastrophe.
-
-Qu’elles étaient fragiles pour supporter ce qui tomberait bientôt
-sur elles, ces douces épaules à la chair si pure, ignorantes de tout
-frisson voluptueux ou brutal, ne connaissant encore que le contact
-candide et léger des petites perles réunies en rang nombreux afin
-d’engainer très haut le cou élancé, lilial.
-
-Quand le menuet—un supplice!...—fut terminé, M^{lle} de Valcor partit
-à la recherche de son père. Celui-ci lui donnerait une impression
-nette, un mot d’ordre décisif. Elle avait une confiance absolue dans
-ses résolutions d’homme au prompt coup d’œil, à la volonté sûre, qui
-se détermine dans la vie comme un capitaine sur un champ de bataille,
-toujours prêt aux surprises, et d’un sang-froid capable d’y faire face.
-
-Elle trouva le marquis près du buffet, où il conduisait une dame, avec
-une bonne grâce souriante et aisée, telle que sa fille elle-même se
-demanda si elle ne sortait pas d’un mauvais rêve.
-
-Elle y rentra bien vite, la pauvre enfant,—et pis que dans un rêve,
-dans une réalité accablante,—lorsque, un instant après, quand il put,
-sans affectation, s’approcher d’elle, qu’il voyait plus blanche que sa
-robe neigeuse, il lui dit d’une voix basse et expressive:
-
-—«Micheline, je compte sur toi pour que cette maison reste au-dessus
-de la malveillance et des jugements vulgaires. Hervé ne reparaîtra plus
-ici ce soir ...
-
-—Ce soir?» répéta-t-elle avec une lèvre tremblante d’anxiété comme
-pour demander: «Seulement ce soir, n’est-ce pas?»
-
-Elle n’eut pas de réponse. Et cependant elle ne put pas douter que son
-père n’eût compris. Il ajouta simplement:
-
-—«Pour tout le monde, une indisposition de M^{me} de Ferneuse a forcé
-son fils à la ramener chez elle. Tu m’entends bien, Micheline?... Je
-peux me fier à ton orgueil, mon enfant?
-
-—Mon père,» balbutia-t-elle, «il y a donc autre chose?
-
-—Pas ce soir. Pas plus pour toi que pour moi,» répondit-il.
-
-Il se détourna. Et ce qu’elle avait cru saisir de détresse personnelle
-dans son accent, ne fut pas pour lui enlever l’appréhension affreuse
-qui lui étreignait le cœur.
-
-Elle revint dans le bal, marchant comme une somnambule, mais la volonté
-tendue à jouer son rôle de jeune fille heureuse, tout au plus assombrie
-par le départ—ce contre-temps fâcheux, accidentel—d’une amie de la
-maison.
-
-—«Madame de Ferneuse s’est trouvée subitement malade,» dit-elle à
-Françoise de Plesguen. «Son fils a dû la reconduire. Veux-tu me céder
-ton cavalier pour le cotillon? Le prince Gilbert devait être conducteur
-en second. Il connaît toutes les figures. Je ne puis demander à
-personne autre ...»
-
-La physionomie blonde et mignarde de Françoise, ce visage frais et
-chiffonné comme un pastel de La Tour, qui prenait dans le menuet,
-avec des grâces surannées, un petit air Louis XV tout à fait de
-circonstance, se troubla aussitôt de telle façon que Micheline s’en
-fût aperçue, sans le voile interposé entre son regard et les choses
-extérieures.
-
-Mais M^{lle} de Valcor ne voyait plus rien distinctement. Elle ne
-remarqua pas la flamme mauvaise dont brillèrent les claires prunelles
-de sa cousine.
-
-—«Non,» dit Françoise d’un ton sec. «Le prince Gilbert doit danser le
-cotillon avec moi ...
-
-—Le prince Gilbert,» répéta quelqu’un à côté des deux jeunes filles.
-«Quelle malice dites-vous sur le prince Gilbert, mesdemoiselles?»
-
-Elles se tournèrent. Un jeune homme était là, petit, d’une taille
-bien prise, à la physionomie particulièrement séduisante avec son
-teint mat, sa jolie moustache brune, ses yeux d’or, qui, parfois,
-s’assombrissaient en s’alanguissant. Une expression très prenante,
-à la fois légère et voluptueuse, teintée d’une ombre mélancolique,
-donnait de la poésie et de la beauté à ce visage dont les traits, à les
-détailler, n’eussent rien offert de remarquable.
-
-C’était l’arrière-petit-fils d’un héros de l’Empire, le maréchal
-Gairlance, prince de Villingen. Lui-même venait d’hériter du titre, il
-y avait moins d’un an, après la fin tragique d’un oncle représentant la
-branche aînée, qui, presque octogénaire, s’était fait tuer en duel.
-
-Le prince Gégé—comme on l’appelait à cause de sa double initiale,
-dans le Paris où l’on s’amuse, et où il s’amusait plus absurdement que
-quiconque—achevait de dissiper dans le plaisir le patrimoine conquis,
-par les hauts faits de son bisaïeul, et qui lui arrivait, d’ailleurs
-fort entamé. Fin tireur et beau joueur, il usait de même les derniers
-restes de la hardiesse familiale dans les salles d’armes ou devant le
-tapis vert.
-
-De ce jeune viveur, Françoise de Plesguen était éprise avec tout
-l’aveuglement de son âge et dans son ignorance de la vie.
-
-Elle venait de tressaillir en entendant sa voix.
-
-Nerveusement, sans douter une minute qu’il ne revendiquât son droit
-de danser le cotillon avec elle,—car il lui faisait la cour, comme à
-toutes, et chacune se croyait seule,—elle lui expliqua:
-
-—«Nous ne disions pas de malices. Il s’agit»—elle sourit finement,
-avec ses petites mines à la Watteau,—«d’une affaire très grave.
-Micheline a perdu son conducteur de cotillon.
-
-—Monsieur de Ferneuse?
-
-—Oui.»
-
-Le prince Gilbert regarda M^{lle} de Valcor. Qu’elle avait une figure
-étrange, avec ce tremblement au bord des lèvres!
-
-—«Un accident?...» demanda-t-il.
-
-—«Oh! à peine,» fit Micheline avec une vivacité superflue. «Sa mère un
-peu souffrante ...»
-
-Et Françoise reprenait, en l’imprudence de sa sécurité:
-
-—«Il vous aurait déjà fallu guider ce pauvre Hervé, qui n’arrivait
-pas encore à se débrouiller dans les figures après quinze jours de
-répétitions. Vos lumières, prince, seront encore plus indispensables.
-Et si je n’avais pas attesté la promesse que je vous ai faite de cette
-danse, ma cousine voulait vous prier ...
-
-—De suppléer monsieur de Ferneuse?...» interrompit Gilbert avec
-une joie si hâtive que sa voix s’en altérait. «Ce me serait un tel
-honneur!... Mademoiselle,» dit-il à Micheline, «je suis humblement
-à vos ordres. Votre cousine est trop aimable pour ne pas céder son
-cavalier à la raison d’État. Et, d’ailleurs, la charmante mademoiselle
-de Plesguen n’est pas en peine de me remplacer par un plus digne.»
-
-Françoise sentit son cœur s’arrêter.
-
-C’était sa première expérience de la vie, c’est-à-dire de la lutte,
-où, le plus souvent, la force l’emporte. Sa cousine représentait une
-force suprême: l’argent. Elle, Françoise, n’avait au monde que sa grâce
-fluette et souriante, qui la faisait croire sans caractère. Pourtant,
-sous ce petit masque puéril de bergère de Saxe, se voilait un sentiment
-tenace et terrible: la jalousie. Depuis l’enfance, elle enviait
-Micheline. Ce soir, ce ne fut plus seulement de l’envie, mais une
-meurtrière fureur qui éclata en elle, quand son regard suivit M^{lle}
-de Valcor partant au bras du prince Gilbert, pour organiser le cotillon.
-
-Quel espoir n’avait-elle pas mis dans cette heure escomptée entre
-toutes, où le caprice des figures tantôt l’entraînerait, légère et
-glissante, aux bras du jeune homme, tantôt la laisserait assise
-auprès de lui à échanger de doux chuchotements! Elle avait cru qu’il
-l’attendait, cette heure, avec une impatience égale à la sienne. Il
-n’avait pas fallu à sa naïveté beaucoup des fadeurs que débitait si
-bien le beau Gilbert, pour le supposer amoureux d’elle.
-
-Pauvre petite! à peine sortie du couvent où la maintenait la
-sollicitude timorée de son père, ayant perdu sa mère si tôt qu’elle ne
-se la rappelait même pas, elle offrait, dans son âme incertaine, un
-mélange de candeur, de chimère, d’instincts dangereux, d’enthousiasmes
-indomptables, qui la vouait aux actions extrêmes, dans le bien comme
-dans le mal, mais qui surtout la laissait sans défense contre les
-pièges du destin.
-
-—«Je vais t’envoyer un cavalier,» lui avait dit Micheline.
-
-Françoise était restée muette, comme pétrifiée. Aussi eut-elle un
-sursaut de saisissement quand elle entendit presque à son oreille:
-
-—«Il vous reviendra, le beau prince Gilbert, mademoiselle de Valcor
-... Il vous reviendra quand je le voudrai.»
-
-Le premier mouvement de la jeune fille fut de fierté blessée. Mais,
-lorsqu’elle eut reconnu celui qui lui parlait, la surprise l’emporta.
-
-—«Vous, monsieur José!... Et pourquoi m’appelez-vous mademoiselle de
-Valcor? Mieux que personne, vous savez qu’à peine avons-nous le droit
-de joindre ce nom à notre nom de Plesguen.
-
-—Mieux que personne je sais peut-être autre chose,» riposta José
-Escaldas.
-
-Il souriait, avec l’air mystérieux qu’il prenait, voici des années,
-quand il racontait aux deux cousines quelque histoire effrayante des
-pampas. Il avait été pour elles un grand camarade, et ni l’une ni
-l’autre n’eût songé à se méfier de lui ou à le tenir à distance, comme
-l’avait fait tout à l’heure le père de Françoise.
-
-Celle-ci, sans même s’offusquer de sa libre allusion au prince
-Gairlance, tout à coup distraite et intriguée, comme une enfant qu’elle
-était encore, questionnait de ses yeux élargis et scintillants, ce brun
-visage familier.
-
-Les traits maigres et arides de José Escaldas, ses cheveux poussés
-trop en arrière sur son front jaune, sa courte barbe, frisée et
-grisonnante, son corps étriqué, sans aisance dans l’habit noir,
-prenaient un certain air fatidique pour cette imagination de vingt ans,
-dont l’élasticité rebondissait vite à l’espérance.
-
-—«Qu’est-ce que vous me racontez, monsieur José?» dit Françoise avec
-son prompt sourire, «Êtes-vous devenu sorcier?
-
-—Peut-être.
-
-—Et vous exerceriez votre pouvoir en ma faveur?» ajouta-t-elle,
-croyant suivre un badinage, mais soulevée au fond par ces désirs si
-puissants de la jeunesse qui ne trouvent invraisemblable aucune de
-leurs réalisations.
-
-—«Vous ne savez pas à quel point,» répliqua-t-il avec un air de
-gravité impressionnante. «Et, ce jour-là, vous trouveriez le prince
-Gairlance un trop piètre parti pour vous.»
-
-Françoise eut dans ses prunelles transparentes d’aigue-marine un éclat
-malicieux et ravi. On y lisait, comme si elle l’eût crié tout haut:
-«Un parti?... Mieux que cela ... Celui que j’aime, celui que je serai
-toujours trop heureuse de choisir.»
-
-—«Ah!» soupira Escaldas, «si j’avais seulement un allié avec moi!
-
-—Lequel?
-
-—Votre père.
-
-—Mon père!...» s’exclama Françoise, étonnée. «Il n’a d’autre pensée
-que mon bonheur. Et d’ailleurs je lui fais faire tout ce que je veux.
-
-—Eh bien, décidez-le à m’entendre.
-
-—Mais, monsieur José, vous pouvez lui parler quand bon vous semble.
-
-—Pas, je le crains, sur un certain sujet.
-
-—Dieu, que vous êtes énigmatique! Je suis dévorée de curiosité. Vous
-causerez avec papa dès demain.
-
-—Où cela?
-
-—N’importe! Ce n’est pas difficile, puisque, en ce moment, nous
-habitons le château et vous aussi.
-
-—A demain donc, mademoiselle Françoise, car voici, je crois, quelqu’un
-qui attend pour vous inviter à danser.»
-
-Un jeune homme, en effet, un cavalier tellement indifférent à
-Françoise, qu’elle l’accepta sans même le regarder, s’inclina dès qu’il
-vit s’écarter José Escaldas et sollicita l’honneur du cotillon avec
-M^{lle} de Plesguen. Celle-ci mit la main sur son bras, et se laissa
-emmener vers la grande galerie, où Micheline et le prince Gilbert
-entamaient la première figure.
-
-Malgré la griserie d’illusion donnée à Françoise par les étranges
-propos de José Escaldas, la jeune fille ne put surmonter sa souffrance
-en constatant l’air de triomphe et de fatuité, le galant empressement
-auprès de sa danseuse, qui éclataient dans toutes les façons,
-d’ailleurs parfaitement élégantes, du prince Gilbert.
-
-M^{lle} de Valcor et lui formaient un beau couple, en dépit de la
-taille médiocre de Gairlance, qui atteignait tout juste celle de
-Micheline. Mais il avait une grâce mâle et assurée, une séduction
-incontestable, et il était là sur son terrain d’homme du monde
-accompli, dirigeant avec un art aimable les fantaisistes figures du
-cotillon, et dansant à miracle, avec un rien de négligence, qui
-marquait son dédain complaisant pour l’exercice frivole où il excellait.
-
-Tant de conquérantes vertus, dont s’émerveillait la galerie féminine,
-restait sans effet sur sa ravissante partenaire, la seule entre toutes
-qu’il eût voulu toucher.
-
-Micheline de Valcor, les yeux noyés d’un rêve triste, un sourire voulu
-sur les lèvres, dansait sans lui parler, sans le voir pour ainsi dire,
-et, même dans la valse, quand Gilbert enlaçait son corps souple, il la
-sentait très loin de lui.
-
-«Ah!...» se dit-il, «elle ne serait pas si absorbée pour un malaise de
-sa future belle-mère. Une fille de tête comme celle-là!... Il y a autre
-chose. Est-ce que cela craquerait du côté de son petit séminariste de
-Ferneuse?... Ça m’éviterait la peine d’éliminer le freluquet, comme
-j’en ai si furieusement envie. Je voudrais voir ce gaillard-là sur
-le terrain ... Mais, le plus sûr, c’est une bonne brouille entre les
-amoureux. Cette belle créature aux yeux de braise et de velours se
-doute peut-être enfin qu’un blondin à figure de Carême n’est pas du
-tout son affaire ...»
-
-Cependant les salons de Valcor s’étaient peu à peu désemplis. Les
-invités venus de Brest ou de châteaux éloignés se retiraient les uns
-après les autres. Une vingtaine de couples, tout au plus, achevaient le
-cotillon. C’étaient, pour la plupart, des amis intimes qui recevaient
-l’hospitalité dans l’immense château.
-
-Déjà, sur les massifs, étoilés de fleurs électriques, la pâleur d’une
-aube d’été glissait, fanant les calices de lumière.
-
-Brusquement, ils s’éteignirent tous dans le parc, tandis que, sous les
-plafonds éblouissants, la jeunesse inlassable ne se doutait guère que
-cette nuit de plaisir cédait déjà la place au jour.
-
-A ce moment, Renaud de Valcor, laissant enfin ses traits se crisper
-d’inquiétude, se réfugia, pour se détendre de la pénible contrainte,
-dans un petit salon qu’il croyait désert.
-
-Tout de suite, il y aperçut sa femme.
-
-Laurence était abattue sur un divan, la tête renversée sur les
-coussins, les yeux mi-clos, pâle comme une morte. Une telle douleur
-dévastait son visage que son mari n’osa, cette fois, la traiter ni en
-malade ni en enfant.
-
-—«Montons,» lui dit-il. «La maison ne contient plus que nos hôtes, qui
-y sont chez eux. Vous pourrez enfin m’expliquer ...»
-
-La marquise tourna vers lui ses yeux sombres et doux, où il vit une
-expression pareille à celle d’une bête inoffensive sur laquelle se
-lèverait le couteau du chasseur.
-
-Jamais elle n’avait lutté contre lui, fût-ce une minute.
-
-Il comprit l’affreuse angoisse qu’elle éprouvait à l’accuser, et,
-quelle que fût cette accusation, il se dit qu’il en triompherait
-aisément dans ce cœur tendre.
-
-—«Chère Laurence,» murmura-t-il, «quel que soit le mal que vous soyez
-en train de vous faire à vous-même, je jure de vous en guérir. Venez
-... Dites-moi ce qui vous tourmente ... Ayez confiance en moi.»
-
-Sans répondre un seul mot, elle se laissa prendre la main, se leva et
-le suivit.
-
-
-
-
-II
-
-_LA CACHETTE_
-
-
-PAR les immenses escaliers de pierre, à marches basses, recouvertes
-de tapis somptueux, par les corridors larges comme des galeries, le
-marquis et la marquise de Valcor s’éloignèrent de la salle de gala où
-s’achevait le cotillon.
-
-Tout à coup, en arrivant sur un palier du second étage, dans l’aile où
-se trouvaient leurs appartements privés, Renaud et Laurence surgirent
-en la blême lumière de l’aube. Le jour naissant éclairait une vaste
-antichambre, tendue de tapisseries sombres entre les boiseries
-sculptées. Par les hautes fenêtres à petits carreaux, s’offrait une
-vue grandiose, d’une solitude infinie, que l’heure incertaine et
-mystérieuse emplissait de tristesse.
-
-L’esplanade entourant le château aboutit, de ce côté, à la terrasse
-qui surplombe la mer, car c’était ici l’aile extrême de l’édifice.
-Les cimes des arbres séculaires qui bordent cette terrasse, et une
-assez longue rangée de ses balustres blancs, se détachaient sur le
-glauque abîme. Vers la droite, la crête aiguë d’un promontoire rocheux
-hérissait, contre la lividité des eaux et du ciel, ses dentelures d’un
-noir d’encre, brodées d’un fil d’or rose par le soleil levant.
-
-Le couple troublé frissonna, malgré la familiarité d’un tel cadre, en
-passant soudain des clartés de la fête et de ses échos joyeux à cette
-pâleur et à ce silence de la Nature. En même temps, ils se virent l’un
-l’autre, avec des traits que la jeunesse enfuie ne défendait plus
-contre les meurtrissures d’une nuit blanche, dont le souci plus que le
-plaisir avait allongé les heures.
-
-—«Où me conduisez-vous donc, Laurence? Dans le nouvel appartement de
-Micheline?»
-
-De la tête, M^{me} de Valcor fit signe que oui. Elle mit la main sur le
-bouton d’une porte.
-
-Pour ses dix-huit ans accomplis, Renaud offrait à sa fille, au lieu de
-l’unique chambre d’enfant occupée jusqu’ici par elle, un ensemble de
-pièces, dont la décoration et l’ameublement représentaient un somptueux
-cadeau.
-
-«Quand, plus tard, elle reviendra nous voir avec son mari,» s’étaient
-dit les parents entre eux, «il faut qu’elle trouve ici une installation
-bien à elle, et qui lui plaise.»
-
-Malgré les efforts de l’architecte et du maître tapissier, qui devaient
-livrer tout en état pour le jour de l’anniversaire, les travaux
-restaient inachevés.
-
-Une pièce n’était pas faite.
-
-Laurence y conduisit son mari.
-
-Ce devait être un boudoir-bibliothèque. Micheline, qui adorait
-les livres, et en possédait de charmants,—éditions rares,
-reliures précieuses, mignons volumes presque illisibles dans leur
-finesse,—avait souhaité qu’on aménageât pour eux la chambre où elle se
-tiendrait le plus volontiers. En vue de cette destination, elle avait
-choisi la moins grande, mais la mieux située, dans la tourelle d’angle
-la plus rapprochée de la mer.
-
-C’était un cabinet de forme irrégulière. On y accédait par trois
-marches. Deux fenêtres, étroites et accouplées, s’ouvraient sur
-l’Océan, bordé à perte de vue par des rochers farouches.
-
-L’idée d’être chez elle dans cette retraite enchantait la rêveuse
-Micheline. Son désir de la rendre aussi originale que possible, et ses
-hésitations à ce sujet, n’avaient pas été pour peu de chose dans le
-retard apporté aux travaux. La veille seulement les ouvriers avaient
-attaqué un mur, où M^{lle} de Valcor voulait faire creuser une niche,
-que l’on garnirait de rayons pour certains de ses livres.
-
-—«Vous reconnaissez cette chambre?» demanda Laurence à son mari.
-
-—«C’était mon cabinet de travail, quand j’étais jeune homme,» répondit
-Valcor. «Je vous l’ai dit cent fois. Micheline—la chérie!—a trouvé là
-une raison de plus pour en faire son studio.
-
-—Alors,» reprit la marquise d’une voix tremblante, «vous n’avez pas
-oublié votre cachette?
-
-—Ma cachette!...»
-
-L’expression atterrée de Valcor glaça Laurence. Elle n’était point
-préparée à voir sur les traits de son mari une pâleur si soudaine et si
-lugubre, une telle contraction d’effroi.
-
-Il ne fut pas long à se reprendre. Quelques secondes, et ce mâle
-visage, d’une souriante énergie, redevenait lui-même.
-
-Trop tard!
-
-L’épouse qui, jusque-là, espérait encore on ne sait quelle
-invraisemblable justification, se sentit glisser jusqu’au fond
-du doute. Elle demeurait consternée de son succès, éperdue de ce
-renversement des rôles, elle, la timide, si heureuse à l’ordinaire de
-plier devant ce souverain esprit.
-
-—«Oui, Renaud,» répéta-t-elle, «votre cachette. Ce réduit si bien célé
-dans le mur qu’il a fallu la pioche des maçons pour le mettre à jour.
-Ce réduit contenant votre horrible secret.»
-
-Il fit peser sur elle un regard violent.
-
-—«Vous avez donc osé,» demanda-t-il, «toucher à quelque chose ici sans
-me prévenir, sans m’appeler?...
-
-—C’est aujourd’hui même,» reprit Laurence, «qu’en creusant la paroi,
-les ouvriers ont découvert une cavité contenant les lettres que vous
-aviez autrefois si bien cachées. Micheline était là, donnant ses
-indications. Elle m’apporta le mince paquet, en riant de l’aventure,
-et sans en briser le cachet, grâce au ciel! Elle et moi, nous crûmes
-à quelque relique plus ancienne que nous tous. «C’est ton père qui
-l’ouvrira,» lui dis-je. Et je laissai là ces papiers. Distraites
-par les préparatifs de la soirée, nous n’y pensâmes plus, ni l’une
-ni l’autre. Mais, plus tard, en m’habillant pour le bal, sur un pli
-saillant, je crus reconnaître votre écriture ...
-
-—Et vous avez lu?» demanda-t-il.
-
-Maintenant, Renaud avait reconquis son sang-froid, jusqu’à renoncer
-même à manifester de la colère. Ce fut avec une espèce d’ironie
-bienveillante qu’il posa la question.
-
-Le trouble de sa femme grandissait, au contraire. Elle se tordit les
-mains.
-
-—«J’ai lu ... J’ai lu ... la chose abominable! Ah! croyez-le bien,
-ce n’est pas la jalousie qui me déchire le plus. Si j’étais seule à
-souffrir!...»
-
-L’angoisse la suffoqua. Les mots moururent dans sa gorge, tandis
-qu’elle attachait sur son mari des yeux qui n’arrivaient pas à perdre
-leur infinie douceur, de larges prunelles d’ombre amoureuse, toutes
-noyées par une douleur sans nom.
-
-Il eut pitié d’elle, car il appréciait sa grâce inoffensive, sa
-dévotion à toute épreuve. D’ailleurs, il croyait voir se réduire le
-problème à un orage sentimental, et son épouvante première diminuait.
-
-—«Comme vous avez tort de vous tourmenter si follement, ma pauvre
-Laurence! Y a-t-il rien en ce monde qui soit irréparable?
-
-—Quelle réparation offrirez-vous à ces malheureux enfants?»
-
-Renaud regarda sa femme sans répondre.
-
-—«Où alliez-vous donc?» reprit celle-ci au bout d’un instant.
-«Pourquoi les laisser dans une illusion si dangereuse? Quand
-comptiez-vous anéantir leur beau rêve? Qu’attendiez-vous?»
-
-Valcor continuait à se taire. Ses yeux ne quittaient pas les lèvres de
-Laurence, comme s’ils eussent tâché d’y surprendre des mots qu’elle ne
-disait pas.
-
-—«Vous n’aviez pourtant pas l’intention de les laisser tomber dans
-ce piège infernal?... Oh! Renaud, parlez!... protestez!... Ma raison
-s’égare ...
-
-—Précisément,» dit-il, «vous n’êtes pas en possession de vous-même. Je
-ne puis vous répondre maintenant.»
-
-Elle gémit sous l’assaut d’une pensée plus atroce, ainsi que dans les
-tenailles d’une torture physique.
-
-—«O Dieu!... Si Micheline allait en mourir!»
-
-Le marquis tressaillit, lui aussi, comme touché brusquement par un
-fer rouge. De nouveau, malgré sa maîtrise de lui-même, sa physionomie
-s’altéra. Pourquoi Micheline mourrait-elle? Sa Micheline, sa fille
-adorée, son orgueil, sa joie!...
-
-—«Allons!» fit-il d’un ton dur, «c’est assez de récriminations et
-d’équivoques. Où sont ces papiers? Laissez-moi les lire. Je vous
-répondrai quand j’aurai pesé toutes les données de la situation.
-
-—Toutes les données!... Il n’y en a qu’une qui compte, et elle n’a
-pu sortir une heure de votre mémoire! Croyez-vous donc que ma douleur
-soit celle de l’épouse bafouée!... Avez-vous besoin de vérifier vos
-anciennes lettres d’amour, afin de mesurer mon offense et de découvrir
-un moyen de la leurrer? Peu m’importe que votre aventure se soit
-terminée avant notre mariage, ou que vous ayez trahi plus tard ma
-tendresse. Ce qui m’aurait tuée, si j’eusse été la seule victime, ne me
-touche qu’à peine auprès de la révélation affreuse....
-
-—Mais quelle révélation?...» s’écria Renaud, lui saisissant le bras
-presque brutalement.
-
-—«Hervé est votre fils.
-
-—Mon fils!...»
-
-Il recula. L’expression de son visage était bien la plus immense, la
-plus sincère stupeur.
-
-—«Quel homme êtes-vous donc pour jouer ainsi la comédie devant moi,
-qui ai vu!...» murmura Laurence. «J’avais une telle confiance en
-vous!...
-
-—Ce que vous avez vu!...» répéta son mari avec la promptitude d’un
-duelliste qui pare une botte mortelle, «Mais, imprudente que vous êtes,
-vous me faites l’effet de quelqu’un qui boirait le poison destiné à
-un autre. Vous avez lu ce qui devait tromper d’autres yeux. Le piège
-n’était pas tendu pour vous. Votre découverte est fausse. Hervé n’est
-pas mon fils. Il n’y a jamais rien eu entre madame de Ferneuse et moi.»
-
-Un éclair de délivrance, un faible sourire, détendirent cette
-physionomie de femme, en dévoilant d’autant mieux toute sa douleur. Ce
-fut touchant, puis cruel, par l’immédiate rechute.
-
-—«Ah! Renaud, je donnerais mon sang pour vous croire.
-
-—Je vous dis la vérité, Laurence. Je vous le jure sur la tête de
-Micheline.»
-
-De nouveau, elle espéra. Le serment vibrait d’une telle fougue de
-vérité! Valcor, esprit audacieux, n’avait qu’une superstition: sa
-fille. Il ne se parjurerait pas sur cette tête sacrée.
-
-Laurence, jusque-là debout, se laissa tomber sur un escabeau, seul
-siège de cette pièce, qu’encombraient des échelles et des outils de
-maçons. La force lui manquait pour croire à l’invraisemblable salut.
-Elle tremblait de ne pouvoir se laisser convaincre.
-
-Son mari la vit plus blanche que la proche muraille où séchait le
-plâtre frais. La malheureuse grelottait sans même s’en apercevoir, dans
-ce matin blafard, et avec cette robe décolletée, d’où sortaient ses
-grêles épaules. Une pitié, qui n’était pas feinte, imprégna les traits
-et l’accent de cet homme, qui, pourtant, n’avait jamais aimé d’amour
-celle qui souffrait si horriblement, là, devant lui.
-
-—«Venez dans votre chambre, ma pauvre Laurence. Il fait glacial ici.
-Vous mettrez un châle. Ne pouvons-nous pas nous expliquer ailleurs?»
-
-Elle regarda vers l’angle où la pioche des ouvriers avait mis la
-cachette à jour. On y voyait encore une boîte de tôle ouverte, une
-simple caissette à biscuits, dans laquelle, sans doute, les papiers se
-trouvaient à l’abri de l’humidité.
-
-—«Oh!» reprit-elle, comme si des paroles sur le chaud ou le froid ne
-parvenaient même pas à ses oreilles. «Il y a si longtemps!... Vous ne
-vous rappelez plus quelles preuves vous avez vous-même rassemblées là
-exprès. Quand vous les reverrez, vous serez confondu!...
-
-—Êtes-vous sûre que c’est moi qui les ai rassemblées? Êtes-vous sûre
-qu’elles sont authentiques?
-
-—Qui donc, sinon un amant, prêt à s’expatrier, comme vous l’étiez
-alors, scellerait dans un mur, sous une tapisserie soigneusement
-replacée ensuite, les témoignages d’un bonheur coupable, et d’une
-paternité illicite? Si vous reveniez vivant, vous deviez retrouver
-ces souvenirs. Si vous périssiez au loin, vous pouviez en indiquer le
-secret à un ami, ou bien les laisser ensevelis à jamais. Il y avait
-tant de chances pour qu’on ne les retrouvât que dans des siècles, quand
-le château tomberait en ruines.
-
-—Alors,» demanda Renaud, «comment expliquez-vous que j’eusse donné cet
-appartement à ma fille, que je lui eusse permis de faire creuser cette
-muraille, où se trouvaient abrités des documents si dangereux?»
-
-Elle se tut. Son regard vacilla, comme si sa raison même faiblissait.
-
-—«Comment avez-vous pu, Laurence, concevoir cette monstruosité, que
-j’eusse consenti à laisser ma fille épouser son propre frère, n’y
-eût-il qu’une probabilité sur mille qu’un lien si scandaleux existât
-entre elle et Hervé de Ferneuse?»
-
-Maintenant, le ton du marquis exprimait la réprobation, l’honneur
-blessé. Le trouble,—tellement inaccoutumé chez lui,—dont il n’avait
-pas été maître au début de ce tragique entretien, disparaissait.
-Sa haute taille se haussait encore. Ses traits, finement busqués,
-reprenaient leur netteté énergique. Ses prunelles, impérieuses dans
-leur captivante douceur, étincelaient, d’un bleu transparent de gemme.
-
-Laurence posa sur lui un regard qui s’égarait de plus en plus. L’effroi
-de ne pouvoir jamais pénétrer l’âme de cet homme, qu’elle craignait
-trop et qu’elle aimait trop, et l’horrible conviction qu’elle avait
-acquise, l’oppressaient comme la sensation d’un cauchemar dont elle
-n’espérait aucun réveil.
-
-A la fin, se parlant à elle-même, la malheureuse balbutia:
-
-—«Mais Gaétane de Ferneuse ... elle sait, elle ... Dieu! c’est
-peut-être sa vengeance ... Son fils n’aime peut-être pas réellement
-notre fille.»
-
-Frappé de cette idée, Renaud tressaillit légèrement, fronça les
-sourcils et garda le silence, évaluant l’hypothèse.
-
-Sa femme, alors, se tordit les mains et s’écria:
-
-—«C’est à elle que j’en appellerai ... Je m’humilierai, je me jetterai
-à ses genoux. Je lui demanderai pardon de l’avoir chassée ... Mais je
-veux savoir ... Je veux savoir!...»
-
-Les mots s’étranglèrent dans sa gorge. Le marquis lui saisissait les
-poignets, penchait vers elle un visage où la fureur effaçait tout
-vestige de pitié, et lui disait d’une voix rauque et terrible:
-
-—«Je te le défends, tu entends bien ... Je te défends d’avoir aucune
-explication avec Gaétane de Ferneuse!»
-
-Les bras qu’il serrait avec une violence cruelle, s’amollirent dans
-son étreinte. Heureusement qu’il les tenait encore, car tout le poids
-d’un pauvre corps anéanti s’y suspendit brusquement, et Laurence,
-défaillante, serait tombée de l’escabeau si ce soutien lui eût manqué.
-
-Valcor se pencha, prit sous la taille sa femme évanouie, la souleva
-sans peine, car il était d’une force peu commune et elle ne pesait
-guère. Il l’emporta dans sa chambre à elle, située à proximité du
-nouvel appartement de leur fille. Ni sur le palier, ni dans cette
-pièce, il ne rencontra de serviteur. Tous les gens, retenus en bas pour
-le service de la fête, ignoraient que leurs maîtres fussent montés.
-
-Renaud allait poser le doigt sur une sonnerie pour appeler de l’aide,
-lorsqu’il se ravisa. Ayant étendu sur le lit—un lit d’angle avec des
-courtines à l’ancienne mode, mais fort somptueux,—Laurence inanimée,
-il parcourut des yeux la vaste chambre.
-
-Le jour entrait maintenant, presque dans tout son éclat, par les hautes
-croisées, dont l’une restait entr’ouverte depuis la veille. Dans la
-douceur de ton des tentures en velours bleu pastel, du tapis pâle,
-tranchaient en plus sombre de jolis bahuts anciens, une petite commode
-ventrue et ornée de bronze, un secrétaire à cylindre. Vers ces meubles,
-dont l’un certainement,—mais lequel?—recélait les papiers trouvés
-dans la cachette, se porta successivement l’attention du marquis. Ce
-qu’il cherchait ne devait pas être difficile à découvrir. M^{me} de
-Valcor ayant pris une hâtive connaissance des mystérieuses lettres,
-au moment où son devoir de maîtresse de maison l’appelait dans les
-salles d’apparat, s’étant peut-être échappée du bal pour en achever
-la lecture, juste avant cet éclat qui aboutit au départ de M^{me} de
-Ferneuse, avait dû les rejeter dans quelque tiroir, sous un simple tour
-de clef, pour courir ensuite à cette exécution où l’emportaient le
-désespoir et la colère.
-
-C’était, en effet, exactement ce qui s’était passé. Et même, tel avait
-été l’affolement de cette infortunée, atteinte d’un coup si foudroyant,
-que l’angle d’un des feuillets passait hors du secrétaire, sous le
-cylindre rabattu avec trop de précipitation.
-
-Renaud aperçut la tache blanche que faisait ce menu fragment de papier.
-Ses yeux brillèrent, un rictus lui détendit les lèvres. Il s’approcha
-du meuble, réfléchit un instant, puis revint vers Laurence. Touchant la
-robe de bal, il entendit, dans le froissement de la sous-jupe de soie,
-un tintement de métal. Les clefs étaient là. Il trouva la poche, et les
-prit. Bientôt il ouvrait le secrétaire. Sur la tablette s’étalaient
-éparses des feuilles roussies au bord et piquées par le temps. Valcor
-les saisit toutes, les rassembla d’un geste rapide, les glissa dans une
-poche de son habit, puis referma la serrure et replaça les clefs.
-
-Seulement alors, il sonna.
-
-Une femme de chambre parut au bout d’un instant.
-
-—«Qu’est-il arrivé à madame la marquise?» cria-t-elle, lorsqu’un
-mouvement de son maître lui eut indiqué la forme gisante sur le lit.
-
-—«Une syncope ... Peu de chose, j’espère,» dit-il. «Madame s’est
-beaucoup fatiguée pour cette fête. Déshabillez-la. Faites-lui respirer
-des sels. Mettez-lui aux pieds une boule d’eau brûlante. Je ne
-pense pas que cela dure. Mais, si la connaissance ne revenait pas
-promptement, appelez-moi, n’est-ce pas?»
-
-Quittant la chambre de sa femme par une porte qui communiquait avec son
-appartement, il se trouva bientôt dans une pièce à peu près semblable,
-mais meublée plus sévèrement, où il se sentit chez lui, maître enfin
-de la situation, seul en face des papiers qui, peut-être, allaient
-transformer son sort, mais du moins prêt à la lutte, et délivré de
-l’incertitude.
-
-Il commença par aller de l’une à l’autre des trois portes, dont les
-boiseries foncées coupaient la tenture de damas rouge sombre, et, à
-chaque serrure, il donna un tour de clef. Il revint ensuite à la table
-du milieu, posa dessus le paquet, d’ailleurs assez mince, des lettres,
-s’assit, et, vérifiant les dates, prit le feuillet le moins ancien.
-
-Celui-ci avait dû être enroulé autour des autres. Il ne portait qu’une
-courte inscription, d’une écriture où, malgré plus de vingt années
-écoulées, Renaud ne put pas ne point reconnaître la sienne telle
-qu’elle était aujourd’hui.
-
-Ces mêmes lignes, sans doute, avaient éveillé l’attention de Laurence.
-
-Elles avaient dû rester presque entièrement cachées par un ruban,
-dont on distinguait la trace pâle, revenue en plusieurs tours sur le
-papier jauni. Et M^{me} de Valcor avait dénoué ce ruban, que Micheline,
-heureusement, lui rapportait intact.
-
-Ainsi la jeune fille devait ignorer ces mots terribles dont sa mère
-avait été déchirée comme par un poignard:
-
-«_Moi, Renaud Yves Alexis, marquis de Valcor, au moment de m’expatrier
-pour arracher de mon cœur un amour qui sera le seul de ma vie,
-m’éloignant par la volonté expresse de celle que j’adore et qu’un
-devoir terrible sépare de moi, j’enferme ici, ne pouvant me résoudre
-à les détruire, ces lettres qui gardent le secret de notre sublime et
-déchirante aventure._
-
-«_O mon enfant!... enfant de ma noble Gaétane!... enfant de notre chair
-et de notre âme!... mes yeux te verront-ils jamais?..._
-
-«_Sois sa consolation!_
-
-«_Je te bénis._
-
-«RENAUD.
-
-«20 février 1877.»
-
-Le marquis lut à mi-voix cette date, réfléchit, puis murmura:
-
-—«Hervé a, cette année, vingt-quatre ans. Nous sommes en 1901. Son
-anniversaire tombe le 12 mai. Il est donc né trois mois après que ces
-mots furent écrits. Laurence a dû faire aisément ce calcul. Elle était
-fixée même avant de parcourir ces lettres.»
-
-La main de Valcor se posa sur les papiers jaunis, où s’apercevait une
-autre écriture que la sienne, des caractères très fins et très hauts,
-biens féminins, mais d’une fermeté singulière.
-
-Soit que Renaud eût ces lignes présentes à la pensée au point de
-n’avoir rien à y apprendre, soit qu’il eût besoin de ressaisir
-immédiatement quelque fil d’une machination qui se compliquait jusqu’à
-déconcerter son génie, il ne se hâta point de feuilleter ces pages
-où dormait un passé mystérieux, mais s’enfonça dans une méditation
-profonde. Posant les coudes sur la table, il joignit les mains et y
-appuya son menton.
-
-Qui l’eût vu, dans la solitude et le silence de cette chambre, le
-regard fixe et droit, les sourcils rapprochés, les lèvres durement
-closes, avec on ne sait quelle flamme intérieure transparaissant sur
-ses traits énergiques, eût pressenti ce que la volonté d’un homme peut
-opposer de résistance au Destin.
-
-Ce visage si beau eût fait peur, jusqu’au moment où une détente
-soudaine en adoucit l’expression farouche. Quelque chose de douloureux
-et de passionné trembla autour de la bouche qui s’entr’ouvrit et dans
-les yeux qui se voilèrent. La face glissa contre les mains où elle
-s’ensevelit.
-
-Un gémissement s’échappa, étouffé:
-
-—«Gaétane ... Gaétane!...»
-
-
-
-
-III
-
-_CE QUE LA MER ENTENDIT_
-
-
-CE lendemain de fête fut pour Micheline de Valcor la date la plus
-lugubre de son existence, le jour qui l’initiait à la douleur.
-
-Sa jeune vie, jusque-là, s’était écoulée dans une douceur merveilleuse.
-Et elle n’aurait pas su qu’il y avait des larmes sur la terre, si elle
-n’avait pas essayé de faire la charité.
-
-Elle était un peu comme ce prince d’Orient à qui ses courtisans
-avaient si soigneusement caché toute laideur et toute peine, qu’il dut
-s’échapper de son palais pour découvrir la maladie, la vieillesse et la
-mort. Il est vrai qu’il ne rêva plus ensuite qu’à consoler l’humanité,
-et qu’il devint, sous le nom de Bouddha, le dieu le plus adoré de
-l’univers.
-
-Micheline n’eût voulu consoler qu’un être au monde, celui qu’elle
-aimait, et qu’elle devinait aussi malheureux qu’elle-même.
-
-Quant à ses parents, enfermés depuis qu’ils avaient quitté le bal, et
-dont elle ne pouvait approcher, elle se refusait à les plaindre, malgré
-toute sa tendresse pour eux. Car leurs chagrins, s’ils en avaient,
-s’étaient manifestés par une attitude tellement incompréhensible et
-cruelle, que c’est tout au plus si leur fille arrivait à ne pas les
-juger dans un esprit de blâme et de révolte.
-
-«D’ailleurs,» pensait-elle, «ils ne devraient pas m’écarter ainsi de
-leurs préoccupations. Puisqu’ils ont cru devoir agir si atrocement
-contre mon fiancé et contre sa mère, ils ont à m’en rendre compte. Ce
-sont mes sentiments qu’ils déchirent. C’est mon bonheur qui est en jeu.»
-
-Micheline ne savait rien, hors les quelques mots surpris entre son
-père et sa mère, et ceux, moins explicites encore, qu’ils lui avaient
-adressés. Mais, avec la retraite brusque de M^{me} de Ferneuse et de
-son fils, dans l’intuition de son jeune cœur amoureux, délicatement
-vibrant, c’était assez pour lui suggérer les pires craintes.
-
-Ne s’étant pas couchée après le bal, elle attendait impatiemment le
-déjeuner, qui se servait à une heure. Elle espérait y rencontrer ses
-parents. Ni l’un ni l’autre n’y parut. Pas plus, d’ailleurs, qu’aucun
-des hôtes du château. Tous reposaient encore après la nuit de fête.
-
-M^{lle} de Valcor, par l’intermédiaire d’un domestique, fit alors
-passer à son père un mot, sous enveloppe cachetée, le suppliant de la
-recevoir.
-
-Le valet revint avec une réponse, également écrite et close.
-
-«_Mon enfant_,» disait le marquis, «_des affaires très graves
-m’absorbent, et ta mère, un peu souffrante, ne doit pas être dérangée_.
-
-«_Aie confiance en moi. Ne sais-tu pas, Micheline, que tu es ma seule
-raison de vivre, et que le bonheur n’a de sens pour moi qu’en ce qui te
-concerne?_
-
-«_Je suis de force à te l’obtenir, comme tu le souhaites, quoi qu’il
-arrive._
-
-«_Sois seulement patiente, calme et silencieuse, comme une Valcor doit
-l’être._
-
-«_Ton père qui t’aime par-dessus tout._»
-
-Ces lignes, au lieu de rassurer la jeune fille, lui firent passer sur
-le cœur un frisson de danger, de mystère.
-
-Pour hâter le cours des lentes heures, dont l’angoisse à venir
-l’effarait, Micheline résolut de sortir dans le parc. Elle irait sur
-la terrasse, dans un coin qu’elle connaissait bien, où le spectacle de
-la mer était plus sauvage qu’ailleurs. Là, même par les temps calmes,
-les vagues se brisaient et se plaignaient toujours. Leur voix triste et
-infinie l’aiderait à engourdir sa peine.
-
-Cette terrasse de Valcor s’étend sur une longueur d’un demi-kilomètre
-à cent pieds au-dessus de la grève. Elle a, comme mur de soutènement,
-la falaise rocheuse même, si abrupte à certains endroits, que
-la balustrade de pierre se trouve presque en surplomb et domine
-verticalement les flots. A ses deux extrémités, la terrasse s’appuie
-à des promontoires naturels, dont les arêtes la limitent comme des
-bornes gigantesques. Celui du nord est d’un dessin particulièrement
-tourmenté. Si l’on s’accoude à son ombre, au-dessus du dernier
-balustre, on suit de l’œil sa crête déchiquetée, qui va, s’abaissant
-rapidement, jusqu’à ce qu’elle s’enfonce dans les flots, ou bien
-on plonge le regard immédiatement au-dessous de soi, le long de sa
-muraille, qui descend à pic, offrant des aspérités où seuls les oiseaux
-de mer semblent pouvoir trouver un point d’appui.
-
-A cet endroit, la basse grève n’est qu’un chaos de rochers, dont les
-masses, vues d’en haut, surgissent toutes noires dans la blancheur
-d’une perpétuelle écume. Et toujours, de cet abîme, monte la rumeur
-des eaux puissantes, tantôt apaisée et monotone comme une chanson de
-nourrice, tantôt avec des éclats de foudre et de surnaturels hurlements.
-
-Jamais elle n’avait été plus caressante qu’en cet après-midi de juin,
-où Micheline vint l’écouter. Le soleil brillait. La mer bretonne était
-bleue et soyeuse. Des voiles de pêcheurs la semaient de fins triangles
-ocrés. Toutefois, malgré la beauté de l’heure, la tristesse des espaces
-immenses, qui rend si graves les yeux des marins, flottait sous le
-ciel, jusque vers l’horizon, où rien ne s’achevait.
-
-Micheline s’approcha de la balustrade. Elle tenait une ombrelle blanche
-ouverte au-dessus de sa tête, que protégeait en outre une grande
-capeline de paille légère. Sa robe aussi était blanche. On aurait pu
-la voir, apparition charmante, contre le rocher sombre, s’il eût été
-possible à un être humain d’errer sur la redoutable falaise. Mais, du
-côté du parc, elle se trouvait cachée par un dernier hérissement de
-granit.
-
-A peine avait-elle eu le temps d’explorer d’un regard la perspective
-grandiose et familière, que Micheline fit un mouvement de recul, et
-jeta une sourde exclamation. A quelques mètres au-dessous d’elle, une
-forme humaine venait de remuer contre la vertigineuse muraille.
-
-La frayeur de la jeune fille n’avait été que le saisissement nerveux
-causé par cette agitation vivante sur le roc éternellement désert.
-Mais un fait si étrange n’impliquait rien de dangereux pour elle.
-D’ailleurs, sa nature était calme et brave. Son second mouvement la
-ramena donc vers le rebord de pierre, au-dessus duquel son buste
-s’inclina dans une attitude de vive curiosité.
-
-Un homme se hissait dans sa direction, s’agrippant des mains et des
-pieds aux parties saillantes du granit, montant avec circonspection
-et lenteur, mais avec une sûreté singulière. On eût dit que la rude
-falaise avançait à mesure, pour lui, des degrés secourables, tant il
-avait d’adresse à se saisir de la moindre aspérité.
-
-Cependant sa position était effrayante, car, au-dessous de lui, c’était
-le vide, et la moindre maladresse pouvait le précipiter.
-
-Micheline regardait en haletant cette silhouette mince et agile.
-Devenait-elle folle?... Elle croyait reconnaître ...
-
-Mais le fantaisiste promeneur put s’arrêter sur une surface
-relativement large. Il leva la tête, comme pour mesurer l’effort qui
-lui restait à faire.
-
-M^{lle} de Valcor jeta un cri:
-
-—«Hervé!...
-
-—Oui, moi,» dit-il, «n’ayez pas peur.»
-
-Quel son doux et voilé prirent ces mots dans l’énormité de l’air!
-Jamais Micheline ne devait oublier leur sonorité d’exception, qui
-accentua l’émoi dont elle était bouleversée.
-
-—«Hervé,» supplia-t-elle, tremblante, «laissez-moi chercher du
-secours. On vous jettera une corde d’ici.
-
-—Non, non, n’en faites rien.
-
-—O Hervé!... Si j’allais vous voir tomber, là!...»
-
-Elle avait posé son ombrelle. Ses mains se joignaient, convulsives. Son
-beau visage était plus blanc que sa robe.
-
-Il la rassura.
-
-—«Si vous saviez comme je suis d’aplomb!... Et tranquille! Je n’ai pas
-l’ombre de vertige.»
-
-Il changea de ton. Sa voix ne fut plus qu’un souffle, le plus faible,
-le plus suave parmi les souffles de l’espace.
-
-—«Micheline ... Vous m’aimez donc?...
-
-—Ah! vous le savez bien.»
-
-Tous deux se turent et se contemplèrent.
-
-Déjà ils oubliaient la situation périlleuse, le décor écrasant, et même
-les circonstances menaçantes qui amenaient le jeune homme à une si
-extraordinaire entreprise.
-
-Les yeux noirs de M^{lle} de Valcor et les yeux bleus de M. de Ferneuse
-se pénétraient plus attirants et plus profonds que toute la mer et que
-tout le ciel, plus remplis de présages que le Destin. Ils ne pouvaient
-plus se déprendre.
-
-Ce fut elle, moins chimérique et moins rêveuse, qui parla ensuite la
-première.
-
-—«Pourquoi cette folie, Hervé?
-
-—Parce qu’il faut que je vous parle, et que cependant j’ai juré à ma
-mère de ne pas remettre les pieds à Valcor.
-
-—Nous en sommes là, vraiment?...» s’écria la jeune fille avec
-désespoir.
-
-Il ne répondit pas tout de suite, cherchant du regard, au-dessus de
-lui, s’il ne pouvait gagner un mètre ou deux, et s’élever plus près
-d’elle. L’ayant cru possible, il se mit en mouvement. Et elle, alors,
-demeura muette, immobile, la respiration suspendue, toute son âme rivée
-à chaque geste du jeune corps souple, qui rampait en hauteur, collé au
-roc ainsi qu’une liane vivante.
-
-Elle soupira, délivrée de l’affreuse oppression, lorsque, enfin, Hervé
-se trouva dans une espèce de niche assez vaste, à une distance d’elle
-si insignifiante, que leurs mains s’atteindraient peut-être s’ils
-essayaient de les joindre, non sans une extrême imprudence.
-
-—«Le plus difficile a été fait sous vos yeux,» dit M. de Ferneuse.
-«J’ai franchi la falaise par un véritable sentier. Les touristes le
-suivent sans peine, pour goûter l’émotion de voir la mer se briser à
-la pointe du promontoire. Mais les guides n’ont pas prévu ma visite
-d’aujourd’hui, et les degrés manquaient pour remonter sur ce versant.
-
-—Vous saviez donc me trouver ici, Hervé?
-
-—J’en courais la chance. N’est-ce pas votre place favorite? Je serais
-revenu tous les jours, quitte à attendre, comme je viens de le faire,
-deux ou trois heures à mon poste d’observation.
-
-—Mon ami,» dit la jeune fille avec une intonation profonde, «ceci nous
-unit pour toujours. Nous n’étions pas fiancés hier. Aujourd’hui nous le
-sommes.
-
-—Est-ce vrai, Micheline?» s’écria le jeune homme, transporté. «Vous
-vous engagez à moi?
-
-—De toute mon âme, devant Dieu qui nous entend, devant ce ciel et
-cette mer. Quels plus sublimes témoins pourrions-nous souhaiter?»
-
-Elle étendait le bras, comme pour prêter serment. L’immensité se
-reflétait dans ses beaux yeux. Elle semblait, contre la pierre
-primitive, dressée derrière elle comme un menhir, une jeune prophétesse
-inspirée.
-
-—«Micheline, je sens que je braverai tout pour vous conquérir. Mais,
-s’il faut lutter, ne fléchirez-vous pas?
-
-—Jamais!
-
-—Votre père a tant d’influence sur vous!
-
-—Mon père ne veut que mon bonheur. Il me l’a encore fait savoir il n’y
-a qu’un instant.
-
-—C’est comme ma mère,» dit Hervé. «Pourtant, elle m’interdit de songer
-à vous désormais.
-
-—Quel tableau d’obéissance filiale!...» s’écria Micheline, avec la
-prompte gaieté de son âge.
-
-Elle riait, traçant de la main, autour d’Hervé, un cadre imaginaire.
-
-—«Je n’ai pas promis l’obéissance,» répliqua-t-il. «Mais j’ai donné
-ma parole de ne pas franchir la grille de votre parc. Rien au monde,
-d’ailleurs, pas même mon amour pour vous, adorée Micheline, ne me
-ferait mettre aujourd’hui le pied sur les terres de Valcor, et ma mère
-pouvait se dispenser de mon serment.»
-
-Le sourire dont il avait accueilli la plaisanterie de sa fiancée mourut
-sur ses lèvres. Une expression qu’elle ne lui connaissait pas, un
-orgueil amer, se fixa sur le juvénile visage, qu’une moustache blonde
-parvenait à peine à viriliser, tant il y avait de finesse dans le teint
-blanc et de douceur dans les yeux limpides.
-
-Micheline resta silencieuse, le regardant avec plus que de la
-tristesse, avec une confusion navrée. Elle ne savait de quels mots se
-servir pour lui demander s’il était possible que, la nuit dernière, ses
-parents, à elle, eussent ignominieusement congédié sa mère, à lui. Que
-devint-elle, en entendant celui qu’elle aimait lui dire:
-
-—«Sans vous, Micheline, et malgré ma mère, le marquis de Valcor eût
-déjà reçu mes témoins.
-
-—Dieu!» cria la jeune fille. «Un duel entre mon père et vous!»
-
-Un peu d’ironie passa sur le visage nerveux de M. de Ferneuse.
-
-—«Oh!» dit-il, «je suis redevenu plus maître de moi-même. Je ne vais
-pas vous réciter le monologue du _Cid_. Et pourtant, ma situation n’est
-pas moins tragique que la sienne. Mais j’espère ne pas déroger à la
-fierté de mon nom, en me retenant de jouer ici le héros cornélien. Si
-le malheur veut qu’après avoir tout essayé, j’aperçoive mon devoir dans
-une démarche qui me ferait vous perdre, eh bien ...»
-
-Il s’arrêta.
-
-—«Eh bien?» répéta Micheline, dont le cœur sautait d’angoisse.
-
-—«N’importe, ma chère aimée, n’envisageons pas le pire.
-
-—Expliquez-vous, Hervé. Vous me devez le secret de toutes vos pensées.
-Qui me parlera, si ce n’est vous? Je vis dans le mystère. Mes parents
-se cachent de moi. Cette entrevue que vous nous avez ménagée au péril
-de votre vie est peut-être la dernière, pour bien longtemps. Oh! que
-tout cela est affreux!» gémit-elle, comme si la cruauté de leur sort
-lui fût apparue tout à coup.
-
-—«Micheline, c’est vrai, il nous faudra beaucoup de courage et
-peut-être une longue patience. Entre nos deux familles, il y a
-certainement quelque secret terrible. Ma mère m’a dit d’espérer.
-Elle croit que ce secret ne mettra pas entre vous et moi un obstacle
-insurmontable. Cependant ... ô ma fiancée devant Dieu! vous qui, seule,
-posséderez mon cœur jusqu’à la mort, écoutez. Si tout notre amour,
-toute notre énergie, toute notre fidélité ne venaient pas à bout d’un
-tel obstacle ...
-
-—Que feriez-vous?» questionna vivement M^{lle} de Valcor. «Est-ce
-alors que vous demanderiez raison à mon père?»
-
-Hervé secoua la tête.
-
-—«Je suis un croyant,» dit-il. «La science ne m’a pas éloigné de
-Dieu. C’est lui que je cherche à travers sa mystérieuse création. J’ai
-confiance qu’il me donnerait la force de renoncer à mes titres vains
-de gentilhomme et aux préjugés sanguinaires dont leurs traditions
-obscurcissent les âmes. Je quitterais le monde, où je ne pourrais
-devenir votre époux et où je serais trop tenté de me venger du marquis
-de Valcor.
-
-—Vous vous tueriez?
-
-—Non, Micheline, car ce serait éviter un crime pour en commettre
-un pire. J’irais poursuivre, au fond d’un cloître, les études d’où
-j’essaie de tirer quelque bien pour mon pays.»
-
-Elle parut surprise et se tut. Une anxiété subite altéra la physionomie
-d’Hervé. Il se méprenait sur ce silence.
-
-—«Vous referiez votre bonheur ...» murmura-t-il.
-
-—«Vous pouvez le croire!» s’exclama Micheline. «Oh! non, Hervé,
-non!... Votre résolution m’étonnait, parce que, moi, il me semble que
-je préférerais mourir.»
-
-Cette fille charmante prononça ces mots avec une simplicité qui leur
-donnait une force merveilleuse. D’un caractère moins contemplatif,
-moins imprégné de traditions religieuses que celui d’Hervé, elle
-n’envisageait pourtant pas plus que lui leur amour comme un sentiment
-qui pouvait changer ou finir. Seulement, devant la résolution
-inattendue de l’homme dont elle ne connaissait pas encore toute l’âme,
-elle avait eu un instant d’hésitation, un retour sur elle-même. Quelle
-forme prendrait son renoncement à la vie si elle devait perdre l’amour
-qui lui représentait toute sa vie?
-
-—«Micheline,» dit M. de Ferneuse avec un beau sourire, «vous savez que
-notre premier devoir est l’espérance.
-
-—Je ne cesserai d’espérer qu’après vous-même,» dit-elle.
-
-—«Alors,» reprit-il avec une espèce d’espièglerie, «nous en avons pour
-longtemps.»
-
-Ils rirent. Ils étaient jeunes. Et ils se sentaient si sûrs de s’aimer!
-
-—«Maintenant,» dit Hervé, «il faut que nous nous quittions.»
-
-Micheline pâlit, autant de la douleur de lui dire un adieu qui pouvait
-être long—qui sait? même éternel—que de frayeur pour lui, qui allait
-reprendre son périlleux chemin.
-
-—«Me permettrez-vous de revenir?» demanda-t-il.
-
-—«Ici?
-
-—Sans doute.
-
-—Non, non! J’aurai toute la patience qu’il faudra. Je préfère ne pas
-vous voir que d’exposer votre vie. Jurez-moi que vous ne recommencerez
-pas cette entreprise insensée.»
-
-Sans répondre, il la suppliait des yeux de ne pas exiger un tel
-serment. Elle demeura inflexible. Hervé dut se soumettre.
-
-—«Alors, laissez-moi toucher votre main ... Essayez ...» implora-t-il.
-
-—Oh! vous vous tuerez!...» soupira Micheline, dont le sang se glaçait
-à chaque mouvement du jeune homme.
-
-Cependant, leurs doigts étendus restaient séparés par un espace presque
-imperceptible. Mais cet espace, la mort seule eût permis à Hervé l’élan
-nécessaire pour le supprimer.
-
-M^{lle} de Valcor regarda autour d’elle.
-
-Du rocher tout proche, hors d’une anfractuosité, jaillissait, parmi
-quelques pauvres graminées, une petite fleur rosâtre et sans nom.
-Micheline la cueillit, la baisa, la tendit de toute la longueur de son
-bras. Son fiancé put saisir la corolle frêle. A son tour, il y posa les
-lèvres, la glissa contre son cœur.
-
-—«Au revoir, Micheline adorée. Je suis à vous pour toujours.
-
-—Au revoir, Hervé. Je vous aime. Je serai votre femme ou je mourrai.»
-
-M. de Ferneuse commença de redescendre. Il le fit avec la lente et sûre
-agilité déployée dans l’ascension. Pas une fois il ne leva la tête. La
-moindre distraction eût été fatale. Mais lorsque, enfin, il posa le
-pied sur l’espèce de lacet praticable, contournant la falaise et taillé
-pour les touristes amateurs d’émotions, il retira la casquette de toile
-qui le coiffait, et dirigea les yeux là-haut, vers l’aimée.
-
-Elle vit ses cheveux blonds lustrés, qui brillaient dans le soleil,
-et sa face claire où elle devina le reflet d’une âme incapable de
-découragement, d’inconstance, d’aucune fraude morale. Elle se sentait
-vaillante et sûre comme lui, résolue comme lui. Elle espéra. Aussi,
-avec plus de douceur que de mélancolie, suivit-elle la mâle silhouette
-élégante, qui disparut à l’angle du rocher.
-
-Alors, elle mesura l’horrible chemin parcouru par Hervé pour monter
-jusqu’à elle. La muraille, grise et sans ombre dans la pleine lumière,
-paraissait presque lisse. En bas, c’était l’abîme, avec le hérissement
-féroce des granits et l’irritation perpétuelle des lames contrariées.
-
-Micheline s’enivra d’horreur et d’orgueil, maintenant qu’elle ne
-craignait plus pour l’audacieux ami.
-
-«Ah! je puis être fière d’être aimée à ce point!» pensa-t-elle.
-
-Sa nature hautaine trouvait là une satisfaction exaltante, une force de
-constance indomptable.
-
-
-
-
-IV
-
-_CE QUE LES ARBRES ENTENDIRENT_
-
-
-VERS l’heure où Micheline s’entretenait avec Hervé, dans des
-circonstances tellement décisives pour leur amour, un autre
-tête-à-tête, d’une nature bien différente, avait lieu non loin du leur.
-
-M. de Plesguen—l’oncle Marc, ainsi que l’appelait M^{lle} de
-Valcor,—avait accueilli avec une certaine surprise la prière que lui
-adressa Françoise d’écouter très sérieusement ce que José Escaldas
-aurait à lui dire.
-
-—«Je n’aime pas beaucoup, fillette, les confidences d’Escaldas. Mais,
-s’il désire me parler, pourquoi ne pas me le demander lui-même, sans te
-prendre comme intermédiaire?
-
-—Mais, père, j’imagine qu’il vous croit son ennemi.
-
-—Ce serait lui faire beaucoup d’honneur,» repartit le vieux
-gentilhomme.
-
-Ce Marc de Plesguen, grand, sec, au visage maigre, avec des traits
-accentués et une moustache grise, l’air de l’officier qu’il avait
-été, en effet, jusqu’à ce que la mort de sa femme et le désir de se
-consacrer à sa fille, avec un certain dégoût de la vie militaire
-moderne, lui eussent fait donner sa démission, offrait le type
-classique de l’aristocrate, sans morgue, mais d’une hauteur aisée, et,
-quand il voulait, de la plus impertinente politesse.
-
-—«Papa,» insista Françoise, «je vous prie d’aller retrouver José
-Escaldas, que je viens de rencontrer, et qui m’a prévenue qu’il vous
-attendrait au Chêne-Blanc. Écoutez-le. Ne le traitez pas avec votre
-désinvolture ordinaire. Je ne sais pourquoi, mais je me figure que
-c’est un individu très fort. Il y aurait peut-être profit à connaître
-ses idées.
-
-—Profit!...» répéta le père avec une souriante réprobation. «Quel
-vilain mot dans ta jolie bouche!
-
-—Mais quelle chose opportune, par le temps qui court!
-
-—Tu m’en veux de ne pas avoir su t’enrichir, Françoise?
-
-—Je vous en voudrais si vous en manquiez l’occasion.»
-
-Elle riait. Mais Françoise de Plesguen riait toujours. Frimousse
-pétillante, avec une longue taille sur des jambes un peu courtes, on
-la rêvait en paniers, avec un œil de poudre sur ses cheveux blonds, et
-quelques mouches au bord de ses fossettes.
-
-Son père soupira tout bas, car il savait que le rire de sa Françoise
-manquait parfois d’insouciance. Mais il ne discernait pas toujours à
-quel moment.
-
-—«Et si c’est un secret pour l’exploitation du caoutchouc, que ton
-Bolivien veut me vendre au détriment de notre cousin,» plaisanta-t-il,
-«m’approuverais-tu de faire concurrence au roi de la Valcorie, et de
-partir, comme planteur, pour le Haut-Amazone?»
-
-Elle secoua sa fine tête.
-
-—«Oh! non ... Toutes les Valcories du monde ne m’empêcheraient pas
-de jalouser Valcor tout court, ce domaine héréditaire où nous sommes,
-un des plus beaux de France. Comment s’occuper d’autre chose quand
-on le possède? A la place de notre cousin, je trouverais que c’est
-l’amoindrir, y ajouter les millions d’une industrie exotique.»
-
-Comme elle tenait de son père, au fond! La fierté de race, l’orgueil
-de la terre qui donne le titre: voilà ce qu’elle enviait, cette petite
-bergère de Watteau.
-
-—«Ce n’est pas monsieur José Escaldas qui t’empêchera d’être la fille
-d’un cadet, ma jolie ambitieuse,» dit Marc avec un peu d’amertume.
-
-—«Qui sait?
-
-—Enfin, je vais le retrouver. L’heure est chaude pour marcher jusqu’au
-Chêne-Blanc.»
-
-M. de Plesguen sonna pour se faire donner son plus large chapeau
-de paille et sa vaste ombrelle grise doublée de vert. Il quitta le
-château, traversa les jardins à la française, puis par une avenue
-baignée d’ombre, sous les arceaux des ramures épaisses, il se dirigea
-vers le Chêne-Blanc.
-
-Le carrefour prenait son nom d’un arbre splendide. Plus droit
-qu’un hêtre, avec le même ton lisse et vaguement argenté, le chêne
-jaillissait au centre, colonne dont on oubliait l’énorme diamètre, tant
-elle était haute, et couronnée d’une coupole gigantesque de verdure.
-
-De côté, sur un banc de pierre, Escaldas était assis, tellement absorbé
-dans ses réflexions qu’il avait laissé éteindre sa cigarette. Avec sa
-canne, il traçait des hiéroglyphes sur le sol moussu.
-
-—«Vous avez donc, monsieur, des choses bien mystérieuses à me
-communiquer, pour m’avoir fait venir si loin?» demanda Marc en le
-saluant à peine.
-
-—«Très mystérieuses, monsieur de Plesguen.»
-
-Le mot ne fit que refroidir davantage celui qui arrivait. Sa droite et
-simple nature répugnait à tout ce qui ne pouvait se dire tout haut ni
-se faire au grand jour.
-
-—«Allez, monsieur, je vous écoute,» fit-il en prenant une place aussi
-éloignée de José que la longueur du banc le permettait.
-
-Le métis glissa tout près de lui, escamotant la distance d’un mouvement
-cauteleux et félin, sans tenir compte d’un haut-le-corps chez son
-interlocuteur.
-
-—«Monsieur de Plesguen, ne vous écartez pas. Nous n’aurons point à
-nous repentir, croyez-moi, de parler à voix basse.» En effet, sa voix
-n’était qu’un susurrement.—«Quel serait votre état d’âme si je vous
-fournissais la preuve que c’est vous, et non votre cousin Renaud,
-qui êtes le chef de la famille de Valcor, le véritable titulaire du
-marquisat, le propriétaire légal du merveilleux domaine où nous sommes?»
-
-L’état d’âme de M. de Plesguen, dont Escaldas se montrait si curieux,
-ne parut pas sensiblement modifié par une telle supposition.
-L’invraisemblable et l’absurde, dans la bouche d’un individu pour qui
-l’on manque déjà de confiance, ne peuvent que mettre davantage en garde
-contre lui. Marc leva seulement les sourcils et haussa les épaules.
-
-—«Ce que je vous dis est absolument sérieux, monsieur de Plesguen.
-
-—Il y a quelque chose de sérieux là-dedans, monsieur Escaldas: la
-course que vous m’avez fait faire en pleine chaleur, et que je regrette
-fort. Mais quant à vos sornettes!...
-
-—Si ce n’est pour vous, écoutez-moi pour votre fille,» cria le
-Bolivien en le voyant se dresser.
-
-—«Ma fille!...» murmura Plesguen. Il revoyait le rire de sa Françoise,
-avec le pétillement de ses yeux vifs. Il entendait encore le «Qui
-sait?...» plein de chimère.—«Vous n’avez pas débité ces folies à ma
-fille, je l’espère bien, monsieur?
-
-—Non. Mais mademoiselle Françoise est vouée au malheur si vous ne vous
-faites pas restituer le patrimoine qui doit lui revenir. Elle aime le
-prince de Villingen, qui épouserait l’héritière de Valcor. Tandis que
-...»
-
-Le vieux gentilhomme ne le laissa pas achever.
-
-—«Taisez-vous!... Quelle audace!... Présumer des sentiments de
-mademoiselle de Plesguen!»
-
-Le maigre visage, à moustache militaire, se plaquait de rouge. La
-colère et l’émotion luisaient dans les yeux, ordinairement assez ternes.
-
-Mais le trouble qui agitait Marc n’était pas fait seulement
-d’indignation. Une anxiété l’étreignait. Comment deviner un cœur de
-jeune fille?... Serait-il possible que la sienne se préparât le chagrin
-d’une amourette insensée?...
-
-Escaldas vit fléchir légèrement la raideur du buste, et une nuance
-implorante atténuer l’irritation de la physionomie. M. de Plesguen ne
-faisait plus mine de vouloir s’en aller.
-
-—«C’est au père que je m’adresse,» reprit humblement le Bolivien.
-«J’ai vu votre Françoise tout enfant. Je lui suis dévoué. Je tiens son
-bonheur dans mes mains. J’en suis sûr. Et vous voulez que je ne vous en
-parle pas!...»
-
-M. de Plesguen se taisait. A peine percevait-il le sens de ces paroles.
-Des billevesées, écloses dans la cervelle sans pondération de ce natif
-des pays chauds! Mais sa colère tombait, noyée de tristesse. Françoise,
-sa jolie ambitieuse, comme il l’appelait ... Ah! cela ressemblait à
-cette folle tête, de rêver un mariage impossible. Que deviendrait-il,
-lui, si elle allait souffrir pour de bon!
-
-—«Monsieur de Plesguen, qu’est-ce que cela peut vous faire, même si je
-déraisonne, de m’écouter cinq minutes?»
-
-Une réflexion venait de frapper Marc. Il l’énonça brusquement:
-
-—«Vous prétendez me parler dans l’intérêt de ma fille. Vous invoquez
-votre dévouement pour elle. Vous rappelez son enfance. Mais sa cousine
-aussi, vous l’avez connue au berceau. Le père de Micheline a fait votre
-situation. Vous avez toutes les raisons du monde d’être plus attaché
-aux Valcor qu’à nous.
-
-—Attaché aux Valcor!...» ricana le métis.
-
-—«Pourquoi voudriez-vous leur ruine? et à notre profit?...
-
-—Ceux que vous appelez «les Valcor», reprit Escaldas, «ne seront
-jamais ruinés. Les caoutchoucs d’Amérique valent des mines de diamant.
-Ce que Renaud a conquis par son énergie restera à sa fille. Mais ce
-qu’il a conquis par un crime doit revenir à la vôtre.
-
-—Par un crime!» s’exclama M. de Plesguen.
-
-—«Croyez-vous qu’il n’en ait qu’un sur la conscience?»
-
-—«Haïriez-vous mon cousin?» questionna Marc, étonné.
-
-—«De toute mon âme!» répondit l’autre, avec une intonation qui ne
-laissait subsister aucun doute.
-
-Le calme, la hauteur, une grande dignité reparurent sur les traits de
-son interlocuteur.
-
-—«Cela suffit,» dit-il, «pour que je cesse de vous entendre.»
-
-M. de Plesguen était debout, déjà dans le mouvement de s’éloigner.
-
-—«Vous le haïrez bien plus que moi,» dit Escaldas, «vous si
-respectueux de votre sang, si fier de votre race, quand vous saurez
-quel crime il a commis contre votre race et contre votre sang.
-
-—Voilà deux fois que vous prononcez ce mot de «crime», riposta, en
-s’arrêtant, mais sans reprendre sa place, le père de Françoise. «Eh
-bien! soit, admettons que votre calomnie repose sur un fait réel. Ce
-crime, que vous imputeriez au marquis de Valcor, vous ne prétendez pas
-qu’il l’ait commis en Europe. Vos allusions se rapportent sans doute
-à cette période de sa jeunesse, où vous avez fait sa connaissance, au
-cours de ses explorations dans des pays sauvages. Là-bas, l’énergie
-prend parfois, et forcément peut-être, des formes sanguinaires. Ce
-fameux crime, quel qu’il fût, n’en serait sans doute pas un pour nos
-lois françaises, ou, après vingt années, leur échapperait par la
-prescription.
-
-—La prescription n’existe pas pour ce que je soupçonne.
-
-—Vous soupçonnez!» répéta vivement de Plesguen. «Vous n’avez que des
-soupçons!... Et vous osez!... Mais, tout à l’heure, vous me parliez de
-preuves.
-
-—Je suis moralement sûr,» dit tranquillement Escaldas. «Quant aux
-preuves, nous aviserions ensemble au moyen de les établir.
-
-—Dans quel but?...
-
-—Faire de vous le maître de ...
-
-—Il ne s’agit pas de cette rengaine,» interrompit Marc avec
-impatience. «Je demande: dans quel but, pour vous?
-
-—Un intérêt de vengeance et un intérêt d’argent.
-
-—Le second seul doit compter, je pense,» fit Plesguen dédaigneusement.
-
-—«Il prime l’autre, certes,» dit Escaldas, imperturbable. «Vous voyez,
-je suis net. Parce que je veux vous convaincre.
-
-—Vous me convainquez si peu que je vous défie de répondre à cet
-argument: mon cousin vous paierait sans doute plus pour vous taire, si
-vous êtes en mesure de le perdre,—que d’autres pour parler. Renaud
-ne possède pas seulement son patrimoine familial, mais les immenses
-revenus de ses caoutchouteries. Il peut mettre le prix à votre silence.
-Si vous ne lui offrez pas ce silence, c’est qu’il n’a rien à craindre
-de vous.
-
-—Il aurait trop à craindre, s’il savait ce que je sais. Aucun contrat
-ne lui offrirait une sécurité suffisante. Vous ne le connaissez pas. Il
-me ferait disparaître.»
-
-Marc frissonna. Le métis avait trouvé on ne sait quel accent de vérité
-sinistre.
-
-—«Enfin,» murmura Plesguen après quelques minutes de réflexion, et en
-se rapprochant, la voix étouffée, dans un geste involontaire d’entente,
-«de quoi donc pouvez-vous accuser le marquis de Valcor?»
-
-Un éclair passa dans les petits yeux de jais du Bolivien.
-
-—«Serez-vous un allié, si je parle?» demanda Escaldas.
-
-—«Un allié!... Quelle expression, monsieur! Je ne crois pas que rien
-au monde me décide à faire alliance avec vous, surtout pour des menées
-ténébreuses.
-
-—Cependant, monsieur de Plesguen, je vous répète qu’avec un homme
-comme Valcor, c’est ma vie que je risque. Au moins me ferez-vous le
-serment de ne pas le mettre en garde contre moi, quoi que je puisse
-vous dire?»
-
-L’ancien officier ne répondit pas tout de suite.
-
-Au bout d’un instant, il hocha sa tête grise sous son chapeau de paille
-à larges bords.
-
-—«Décidément, monsieur, ce sont là des histoires qui ne me reviennent
-point. Gardez vos secrets. Je ne puis vous promettre que ma conscience
-ne m’oblige pas à défendre coûte que coûte le chef de notre maison, si
-je juge qu’il est vilainement et injustement attaqué.
-
-—Le chef de votre maison!...» ricana le métis.
-
-—«Oui, monsieur, ma mère était une Valcor.
-
-—Et s’il n’en est pas un, lui!» s’écria le Bolivien. «S’il est un
-étranger à votre race ... pis que cela, un usurpateur. S’il porte
-votre titre, à vous, s’il détient votre héritage, à vous, grâce à
-la plus audacieuse machination, à la plus atroce perfidie! Vous
-considérerez-vous toujours comme tenu d’honneur à respecter en
-lui tout ce qu’il bafoue: votre lignée, votre sang, votre nom ...
-Dépouillerez-vous votre fille pour l’effroyable triomphe d’un bandit?»
-
-Le Bolivien s’oubliait. Où était sa circonspection de tout à l’heure?
-Mais il y gagna de capter enfin l’attention émue de celui qu’il voulait
-convaincre. Nul ne fût resté sans trouble en écoutant son étrange
-hypothèse, énoncée avec une indéniable conviction.
-
-Pourtant, après une courte stupeur, Marc se ressaisit.
-
-—«Vous oubliez, Escaldas,» dit-il, «que j’ai vu naître Renaud, étant
-plus âgé que lui, que je fus son compagnon de toujours ...
-
-—Même en Amérique?» interrompit brusquement l’autre, «dans les forêts
-vierges du Haut-Amazone, pendant les cinq ou six années où l’on perdit
-sa trace, tandis qu’il parcourait de sauvages et fiévreuses solitudes?
-
-—On n’a jamais perdu tout à fait sa trace.
-
-—Croyez-vous?
-
-—Tout s’est expliqué à son retour.
-
-—Croyez-vous?...» répéta Escaldas.
-
-Ses yeux perçants pesaient sur les yeux indécis du gentilhomme, qui ne
-détournait plus son regard.
-
-—«Et, à son retour,» reprit le métis en appuyant sur chaque syllabe,
-«tout vous a-t-il paru si simple? Lui-même, ne l’avez-vous pas trouvé
-changé plus que de raison?
-
-—Il était parti presque un adolescent encore,» répondit Marc avec
-lenteur, interrogeant ses souvenirs. «Il revenait un homme. Plus
-qu’un homme, une espèce de héros. Il avait souffert toutes les
-privations, connu tous les dangers, puis éprouvé les rudes ivresses du
-civilisateur, du conquérant. Il s’était battu, il avait mal guéri de
-terribles blessures. Les fièvres l’avaient consumé. Et peut-être—on ne
-me l’ôtera pas de l’esprit—nul adversaire ne lui avait donné plus de
-mal à vaincre que son propre cœur. Comment n’aurait-il pas paru changé?»
-
-José Escaldas se leva du banc, s’approcha de Marc, toujours debout,
-se haussa pour mettre son visage tout près du vieux visage loyal, qui
-pâlissait à cette approche expressive, puis, d’une voix basse, mais qui
-sembla, pour son interlocuteur, éclatante à faire vibrer tous les échos
-de l’antique domaine.
-
-—«Et s’il n’était jamais revenu?... Si Renaud de Valcor dormait depuis
-vingt ans sous la terre sauvage des solitudes?... Si celui qui est ici
-n’était pas Renaud, et si vous, Marc de Plesguen, aviez, seul au monde,
-le droit de vous appeler le marquis de Valcor?...
-
-—Taisez-vous!... Taisez-vous!...» murmura le père de Françoise, en
-jetant autour de lui un regard d’épouvante.
-
-Il y eut un silence.
-
-Les doux bruits de l’été frémissaient dans la profondeur des
-feuillages. Le chêne gigantesque se dressait dans sa séculaire majesté
-au-dessus des deux hommes. En prêtant l’oreille, on eût entendu vibrer,
-puis mourir incessamment, un rythme égal, qui était la respiration de
-l’Océan au repos.
-
-—«O ma fille!» soupira enfin Marc, «c’est à cause de toi que je ne
-rejette pas tout de suite une pareille infamie.»
-
-Il eut un recul, comme de dégoût.
-
-—«Je ne veux pas entrer là dedans. Je ne veux pas!
-
-—Vous seul,» déclara Escaldas, «êtes qualifié pour intenter l’action
-civile.
-
-—Contre qui? contre mon cousin?... Non, non, assez!... Au nom de
-quoi?... Pourquoi?... Sur quelles bases?
-
-—Je suis peut-être à même de vous fournir tous les éléments du procès.
-C’est parce que j’ai cru les découvrir là-bas, que je suis revenu si
-précipitamment d’Amérique, renonçant au poste fructueux que m’avait
-confié Renaud.
-
-—Monsieur,» s’écria de Plesguen, «je ne suis pas votre homme. Le
-marquis de Valcor est mon cousin. Jamais je n’en ai douté, jamais
-je n’en douterai. C’est le cri de mon cœur, de ma conscience, de ma
-conviction. Portez vos odieuses combinaisons à d’autres. Je ne vous
-écouterai pas un instant de plus.»
-
-Il fit deux pas pour s’éloigner, puis se retourna:
-
-—«Moi, jouer un rôle de délateur! Moi, revendiquer un héritage!...
-Faire un procès pour cela!... Traîner le nom de Valcor devant les
-tribunaux!... Mais eussé-je bien autre chose pour m’y décider que les
-soupçons intéressés d’un Escaldas, eussé-je des preuves, entendez-vous,
-d’irréfutables preuves, je m’y refuserais encore ...»
-
-L’ancien officier se montait. Il revint vers le métis.
-
-—«Faites attention,» prononça-t-il, presque d’un ton de menace. «Vous
-le disiez bien tout à l’heure: il n’y a que moi qui sois qualifié pour
-soutenir les calomnies que vous avez essayé de m’insinuer. Eh bien!
-quand il n’y aurait que moi pour jurer devant tous que le marquis de
-Valcor est bien mon cousin, l’être que j’aime comme un frère, avec qui
-j’ai grandi, celui que, moi seul de notre famille presque éteinte,
-je connais depuis son premier jour, et dont seul je puis attester
-l’identité, vous me trouverez toujours prêt à déjouer vos projets
-et à le défendre contre vous. Tenez-vous-en pour averti, monsieur
-José Escaldas, je vous en donne ma parole, aussi vrai que je suis un
-gentilhomme français et que vous avez dans les veines trop de sang
-indien pour que jamais il y ait rien de commun entre nous!»
-
-Sans attendre l’effet de ses paroles, M. de Plesguen tourna le dos,
-partit à grands pas.
-
-Il regagnait le château par la même avenue ombreuse, d’où le soleil
-baissant disparaissait. Une paix lourde et obscure tombait des
-feuillages, tellement serrés qu’à peine une ligne de ciel clair se
-dessinait au milieu. Et Marc de Plesguen craignait de regarder, avec
-des yeux nouveaux, ces beautés naturelles, qui, par leur magnifique
-arrangement, éveillaient des idées de richesse humaine et de noblesse
-séculaire. La peur de les convoiter bassement l’excitait à se faire le
-champion de celui qui les possédait.
-
-L’homme qu’il laissait en arrière le suivait des yeux sans pouvoir se
-persuader que, vraiment, il s’éloignait, que ce n’était ni une comédie,
-ni une boutade, que tout était fini de ce côté, que le merveilleux
-mirage n’avait ni ébloui, ni tenté, ni corrompu cette âme.
-
-Lui, José Escaldas, avec son sang trouble de métis, et sa moralité plus
-trouble encore, ne pouvait concevoir qu’il se trouvât un être capable
-de pivoter sur les talons et de partir en se bouchant les oreilles,
-quand on lui offrait une perspective de grandeur et de fortune.
-
-Que l’entreprise fût difficile, impossible même, soit! Il ne l’avait
-pas combinée si patiemment, mûrie avec tant d’efforts et de soins,
-sans en mesurer les chances médiocres et les dangers considérables.
-Mais pouvoir en être le principal bénificiaire et ne pas même éprouver
-le désir d’en connaître les données! Rejeter l’espoir parce qu’il
-était l’espoir, sans même s’assurer qu’il fût irréalisable, voilà qui
-confondait Escaldas ... Et au point que sa stupéfaction l’empêcha
-d’abord de sentir son désappointement.
-
-Mais, lorsqu’il vit la haute silhouette de Marc se rapetisser jusqu’à
-n’être plus distincte dans le long tunnel de verdure que formait
-l’avenue, Escaldas se mit à jurer avec fureur.
-
-—«Vieil insensé!» grommela-t-il, après avoir épuisé l’abondante série
-de ses blasphèmes espagnols et français. «Dire que c’est vrai! Il est
-le protagoniste du drame. On ne peut rien sans lui. Et son entêtement
-stupide suffirait à tout faire manquer. Heureusement, il compte sans
-sa fille. Voilà une petite gaillarde qui ne se dérobera pas sur
-l’obstacle. Elle l’entraînera où il ne veut pas aller. Et puis ...
-j’aurai quelqu’un d’autre pour faire le jeu. Hop là! hop là!... C’est
-un faux départ. Mais le steeple n’est pas couru.»
-
-Le Bolivien s’éloigna, comme rassuré par ces métaphores de turf. D’une
-vie aventureuse, il avait gardé la passion des chevaux et du jeu. Sur
-les champs de courses d’Europe, il retrouvait un peu des hasards et de
-la brutalité des campements dans les pampas. Il n’appréciait que cette
-distraction des sociétés civilisées.
-
-
-
-
-V
-
-_LE SUBTERFUGE_
-
-
-LE MARQUIS DE VALCOR avait médité longtemps devant les lettres
-d’amour—ces lettres ensevelies pendant vingt années et qui
-ressuscitaient une aventure mieux ensevelie encore. Car certains cœurs
-restent plus hermétiquement clos sur leur secret que les pierres
-scellées dans les murailles.
-
-La réflexion absorba Renaud plus que la lecture. Des heures
-s’écoulèrent sans qu’il sortît de son immobilité. Enfin, son corps
-inerte, où la force de la pensée semblait avoir suspendu la vie
-physique, se dressa. M. de Valcor rassembla les papiers et les enferma
-dans une enveloppe, qu’il cacheta avec de la cire. Puis il se dirigea
-vers le chevet de son lit et commença de compter, à partir d’un certain
-angle, sur la paroi, des têtes de clous ornées qui fixaient la tenture.
-A la sixième, il s’arrêta et la dévissa. Un petit orifice se découvrit,
-dans lequel il introduisit une clef minuscule. Un panneau se déplaça.
-L’armature d’un coffre-fort apparut. Ce n’était plus le simple trou
-creusé dans le mur par une précaution d’amant. C’était un savant
-mécanisme, organisé par l’industrie de quelque ouvrier sûr pour abriter
-des trésors plus matériels. Avec une autre clef et au moyen d’un
-chiffre connu de lui seul, Renaud ouvrit le coffre-fort. Il y serra
-l’enveloppe contenant les billets jadis écrits par Gaétane de Ferneuse.
-Ensuite il sortit de sa chambre, et, le long d’une galerie, se dirigea
-vers le nouvel appartement de sa fille.
-
-Il ne l’y trouva pas. C’était l’heure où Micheline, en face du ciel et
-de la mer, engageait sa vie à Hervé.
-
-—«Mademoiselle est sortie?» demanda Valcor à une femme de chambre.
-
-—«Mademoiselle est allée se promener dans le parc.
-
-—Seule?
-
-—Oui, monsieur le marquis.
-
-—Est-ce que les ouvriers travaillent dans sa bibliothèque?
-
-—Il y en a un, monsieur le marquis. Mais il prend seulement des
-mesures. Comme tout le monde devait dormir tard après le bal, monsieur
-Escaldas a défendu qu’on donnât des coups de marteau.»
-
-Sans titre spécial, Escaldas occupait, dans le château, des fonctions
-vagues, d’intendant, de secrétaire, de factotum. Parasite, ami ou
-valet, personne ne savait au juste. Mais la domesticité lui obéissait.
-Un conflit avec le Bolivien eût coûté sa place à l’indocile. Trop
-hautain pour exercer une surveillance immédiate, le maître s’en
-rapportait à ce bizarre et indispensable personnage.
-
-Sur la réponse de la femme de chambre qu’il y avait un ouvrier dans la
-bibliothèque, le marquis s’y rendit aussitôt.
-
-Un jeune maçon, dans son costume de travail, tout blanc de plâtre,
-était occupé à remettre du mastic dans les interstices des pierres, et
-à crépir l’intérieur des cavités qui devaient recevoir les rayons de
-livres.
-
-Il s’interrompit, envoyant entrer M. de Valcor.
-
-Le marquis referma la porte avec soin.
-
-—«Comment t’appelles-tu?» demanda-t-il brusquement.
-
-Le garçon, surpris, devint tout rouge, hésita, et finit par répondre:
-
-—«Bauchet ... Firmin Bauchet.
-
-—Tu es d’ici?
-
-—Non, je suis de la Corrèze.
-
-—Tu comptes rester en Bretagne?
-
-—Non, m’sieu. On m’avait embauché pour ailleurs. Ça s’est trouvé comme
-ça.
-
-—Alors, tu repartirais volontiers?
-
-—Volontiers ou non, faudra bien que je reparte, pour tirer au sort,
-chez nous.»
-
-Le marquis l’examinait, de son regard dominateur, qui eût intimidé
-d’autres gaillards que ce petit rustre. Celui-ci, avec une ronde figure
-enfantine, restait tout rose d’embarras sous la fine poudre de plâtre
-qui le fardait.
-
-—«Veux-tu gagner mille francs, mon bonhomme?
-
-—Mille francs!» répéta le maçon ahuri.
-
-—«Oui, pour dire quatre mots, et t’en aller ensuite, où tu voudras,
-sans qu’on te revoie jamais dans ce pays.
-
-—Dame!...» balbutia le jeune manœuvre.
-
-—«Écoute ... Est-ce toi qui as trouvé la boîte dans le trou du mur?
-
-—Non, c’est le camarade.
-
-—Ah! c’est ennuyeux. N’avais-tu pas travaillé de ce côté avant lui?
-
-—Pour ça, oui. Même que j’avais entièrement descellé la pierre pendant
-qu’il était allé gâcher son plâtre dehors. Si seulement j’avais eu
-l’idée de la tirer, c’est moi qui aurais découvert la boîte.
-
-—Bon ... Il était dehors, il gâchait son plâtre. Alors, cette boîte,
-tu aurais pu la placer là toi-même, pour faire une farce, mettons.
-Était-ce possible, cela? Me comprends-tu?»
-
-Le Limousin n’était pas bête. Il réfléchit un instant, puis répliqua:
-
-—«Une supposition ... Oui. Mais il fallait qu’_il y aurait eu_ le trou
-derrière la pierre.»
-
-Valcor sourit.
-
-—«Tu es un malin, mon garçon. Tout à fait ce qu’il me faut. Ne
-t’inquiète pas du trou. Il s’agit de rassurer une dame, qui est malade.
-Et les femmes ne regardent pas aux détails quand elles désirent être
-convaincues. Suis-moi bien, petit. Tu vas voir comme ce que j’attends
-de toi est simple.»
-
-Le marquis dicta au jeune ouvrier une espèce de rôle, qu’il simplifia,
-en effet, autant que possible. L’ayant bien persuadé que tout ce qu’il
-demandait de lui se réduisait à un inoffensif mensonge, et qu’aucune
-conséquence fâcheuse n’en pouvait résulter, il le quitta en lui disant:
-
-—«Dans vingt minutes, n’est-ce pas? Et quand je t’ordonnerai de me
-suivre dans mon cabinet, ce sera pour te remettre les mille francs que
-je t’ai promis.»
-
-M. de Valcor, en sortant de la bibliothèque, laissait le petit
-maçon comme fasciné. Ce n’était pas seulement pour la somme
-invraisemblable, et si facile à gagner, que ce garçon allait lui
-obéir. La récompense eût-elle été moindre, ou même nulle, Firmin
-Bauchet aurait encore éprouvé une espèce de plaisir à exécuter les
-ordres de ce grand seigneur à la fois si volontaire et si persuasif.
-La voix impressionnante, les paroles d’une clarté lumineuse, le regard
-d’une douceur tellement impérative, restaient dans son être avec une
-incroyable puissance de suggestion.
-
-Le jeune Limousin guetta la fuite des vingt minutes au cadran d’un
-cartel, dans le vestibule tout proche. L’impatience le dévorait. Il ne
-pouvait croire qu’un tel rêve fût près de se réaliser.
-
-Quand le moment vint, il se mit à parcourir les corridors à la
-recherche d’un domestique. S’adressant au premier qu’il rencontra:
-
-—«Pourrais-je parler à monsieur le marquis?»
-
-L’autre toisa la blouse blanche, la silhouette plâtreuse.
-
-—«A monsieur le marquis? Comme tu y vas! Il ferait beau voir le
-déranger pour un galopin de ton espèce.
-
-—Je vous en prie!... Je vous en supplie!... C’est pour une chose très
-grave.»
-
-Il insistait avec un trouble qui n’était pas feint. D’abord, dans
-l’émoi de son rôle. Et aussi dans la crainte d’être empêché de le
-remplir. Le valet de chambre, étonné, finit par s’en aller à la
-recherche de son maître.
-
-M. de Valcor se trouvait dans la chambre de sa femme.
-
-Dès qu’il y était entré, il avait compris qu’avec un peu d’illusion il
-guérirait vite un pauvre cœur, trop faible pour voir la vérité en face.
-D’ailleurs, la vérité ... Il en était seul maître. Pourquoi ne pas
-substituer au mensonge cruel du hasard le mensonge bienfaisant de son
-génie? La vérité! Le mot faisait sourire cet homme. Et de quel sourire
-ambigu, où flottait tant de tristesse sous un orgueil effrayant.
-
-Laurence, remise d’une longue syncope, mais plus abattue que si son
-sang eût coulé par vingt blessures, demeurait étendue sur sa chaise
-longue. Une femme de chambre, qui s’empressait autour d’elle, se retira
-lorsqu’elle vit entrer le marquis.
-
-Renaud approcha un pouf bas, se plaça près de Laurence dans une posture
-qui ressemblait à un agenouillement, et prit la main de la pauvre femme.
-
-—«Alors,» dit-il avec sa voix roulante et chantante, qui caressait,
-s’insinuait, berçait, «vous avez pu, ma chérie, pour une si grossière
-imposture, me croire un père et un époux infâmes, m’attribuer de
-véritables crimes?...»
-
-Quelle douceur un peu dédaigneuse dans ce reproche! Une âme plus solide
-même en fût restée interdite.
-
-—«Une imposture?... Ces horribles lettres?...» balbutia Laurence.
-
-—«Vous ne les avez pas lues, ma pauvre mignonne! Vous avez dû perdre
-la tête tout de suite. Je vous forcerai de les examiner ligne à ligne.
-Vous verrez les contradictions, la stupidité de la fable ... Voyons,
-avouez ... Vous n’avez pas tout lu?...
-
-—Non, certes,» dit-elle en frissonnant.
-
-Elle le regardait, moins certaine maintenant, après les heures
-écoulées, dans l’éclat du jour, en cette souveraine présence, des
-cauchemars de sa nuit. Et les puissants yeux bleus de l’être tant aimé
-descendaient impérieusement jusqu’à son cœur.
-
-—«Mais, Renaud, ces feuillets jaunis, piqués d’humidité?... Cette
-cachette?...
-
-—Je soupçonne,» dit-il, «quelque misérable ruse inventée pour
-faire manquer le mariage de Micheline. J’ai commencé une enquête.
-Malheureusement, les ouvriers ne travaillent pas aujourd’hui. Celui qui
-a découvert le soi-disant dépôt n’est justement pas là.»
-
-A ce moment, on frappa à l’une des portes. La femme de chambre
-revenait, disant qu’on demandait M. le marquis.
-
-—«On me demande? Qui cela?
-
-—Je ne sais,» fit-elle, «C’est Jérôme,»—elle nommait le premier
-valet de chambre.—«Il craint quelque accident à la bibliothèque de
-Mademoiselle, parce qu’un des maçons, tout bouleversé, veut absolument
-parler à monsieur le marquis.
-
-—Permettez-vous que je m’en occupe?» demanda celui-ci à sa femme.
-
-Il fit le mouvement de s’éloigner, mais sans la quitter des yeux. Et il
-lut dans les siens la prière qu’il attendait.
-
-—«Préférez-vous, Laurence, que je reçoive cet homme ici?»
-
-Elle inclina la tête, n’osant pas plus avouer son espoir que sa
-méfiance.
-
-—«C’est cela,» reprit-il avec un naturel parfait, «Dans votre chambre
-... Je n’osais vous en prier ... Mais combien je préfère que vous soyez
-témoin ...
-
-—Ah!» murmura-t-elle, «vous pensez, comme moi, que c’est pour les
-papiers ...»
-
-Firmin Bauchet entrait, confus de poser ses gros souliers poudreux sur
-les tapis délicats.
-
-—«C’est bien vous qui êtes monsieur le marquis de Valcor?»
-demanda-t-il, comme s’il voyait pour la première fois le maître de
-céans.
-
-Dès ce mot, Renaud fut tranquille quant à la sûreté de cabotinage du
-jeune rustre. Et l’émotion visible du petit maçon, qui claquait presque
-des dents, ajoutait à la vraisemblance de la scène.
-
-—«Mais, Madame ...» dit-il. «Je n’ose pas dire devant Madame ...
-
-—C’est donc bien terrible, ce que tu viens me raconter, gamin?» fit
-le marquis avec une bienveillance légère. «Allons ... Tu peux parler
-devant Madame. Si tu as commis quelque maladresse, elle te la fera sans
-doute pardonner.
-
-—C’est pis qu’une maladresse ... Quelque chose de vilain, dont je me
-suis chargé pour de l’argent. Mais, je ne peux pas garder ça pour moi.
-Je crains que ça ne cause des malheurs. J’aime mieux tout avouer.
-
-—Quoi donc? Courage!... Ton mouvement est bon. Nous ne te mangerons
-pas, va.
-
-—Eh ben!... C’est moi qui ai caché c’te boîte en fer-blanc dans le
-mur, que j’ai entamé exprès, par-dessous la pierre, pendant que le
-camarade n’était pas là.
-
-—Est-ce possible!...» s’écria M^{me} de Valcor. «Vous dites vrai?...»
-
-Sa joie encouragea le jeune Limousin. On ne l’avait pas trompé. Il
-s’agissait d’enlever un chagrin à une dame. Et quelle belle dame, dans
-toutes ses dentelles, avec l’air si doux! Le conscrit futur sentit
-s’échauffer son cœur naïf et galant de petit Français.
-
-—«Pour sûr, madame, que je dis vrai. C’est moi qui ai mis la boîte. On
-m’avait assuré que c’était pour la blague. Mais j’ai pas la conscience
-tranquille.
-
-—Qui t’avait chargé de ça?» demanda Valcor.
-
-—«Quelqu’un que je ne connais pas, qui me guettait sur la route.
-
-—Combien t’a-t-il donné?
-
-—Un louis de vingt francs.
-
-—Et s’il y avait eu de la dynamite dans la boîte?
-
-—Oh! C’était facile de lever le couvercle,» dit le maçon.
-
-—«Tu l’as fait?
-
-—Oui-da. J’ai vu qué’ques chiffons de papier. J’ai pas pensé que ça
-pouvait être bien méchant.
-
-—Méchant!... C’était une canaillerie, et tu t’en doutais bien. Enfin,
-le remords t’a pris. Tu vas venir avec moi, pour écrire et signer ce
-que tu nous as raconté là. Puis, tu me décriras le gredin qui a compté
-sur ta mine de nigaud pour nous tendre ce piège imbécile.
-
-—Oh! monsieur le marquis,» s’écria le Limousin madré, qui joua la
-frayeur, «Vous n’allez pas me faire mettre en prison!»
-
-La voix émue de Laurence s’éleva:
-
-—«Non, mon petit ami. Vous êtes un brave garçon. Je veux que vous ayez
-une récompense, au contraire. Puis, dites-moi votre nom, l’adresse de
-vos parents. Jamais je ne vous oublierai. Ah! vous réparez bien le mal
-que vous avez commis.»
-
-Elle palpitait, dans une telle griserie de délivrance, qu’elle eût
-traité en bienfaiteur ce gâcheur de plâtre, cause pourtant de sa
-récente torture, d’après ce qu’il disait.
-
-Renaud emmena l’ouvrier qui, une fois dans le grand cabinet de travail,
-un luxe lourd et sévère, sembla plus mal à l’aise.
-
-—«C’est-il vrai, monsieur le marquis, que vous allez me faire
-écrire?... Vous ne m’aviez point dit ça, tout d’abord.
-
-—Ne te tourmente donc pas, jeune oison,» dit Valcor avec son aisance
-heureuse, que venait de lui rendre complètement le succès de son
-subterfuge. «Je vais te dicter quelques lignes, et tu les signeras du
-nom que tu voudras.
-
-—Mais la dame verra que c’est pas le mien.
-
-—Elle te connaît donc?
-
-—Non, mais elle a dit, comme ça, qu’elle voulait connaître ma
-famille.»
-
-Le marquis éclata de rire.
-
-—«Allons, heureusement que je n’ai plus besoin de ta malice, car elle
-semble sujette à de furieuses intermittences. Tu vas prendre ton argent
-et filer. Et qu’on n’entende jamais parler de toi, ni de ta famille,
-autrement il t’en cuirait. Est-ce compris?
-
-—Oui, monsieur le marquis.
-
-—Pourquoi prends-tu cet air malheureux?
-
-—La dame pensera du mal de moi. Et elle a l’air si bon!»
-
-Renaud hocha la tête, avec un brin d’attendrissement amusé.
-
-Pas un atome de cruauté n’entrait dans la nature puissante de Valcor.
-En ce moment, peut-être, le sentiment qui dominait en lui était la joie
-d’avoir vu s’évanouir la souffrance de sa femme. La méchanceté, le mal
-inutile, lui inspiraient de la répugnance. Mais il y avait en lui des
-forces qui, pour le porter au but, savaient au besoin étouffer toute
-pitié.
-
-Il dit à Firmin Bauchet, avec le fascinant sourire qui faisait de tous
-les êtres simples des esclaves ravis de sa volonté:
-
-—«La dame pensera que tu as eu peur des conséquences de ta faute, de
-ton aveu, et que tu t’es enfui. Tes camarades ne diront rien, car on ne
-les questionnera pas. Elle est consolée, cette dame. N’est-ce pas ce
-que nous voulions?» ajouta-t-il.
-
-Et le grand seigneur prononça avec un charme inexprimable ce «nous»
-qui l’unissait au petit maçon. En même temps, il lui tendait la somme
-promise.
-
-—«Tu vois, je te la donne en or, pour qu’un billet ne te compromette
-pas. Ta bourse est-elle assez grande pour la mettre?»
-
-Certes. C’était une poche de cuir à cordon, plus faite pour contenir
-des gros sous que des louis, et qui avait, en conséquence, toute
-l’ampleur nécessaire.
-
-—«Ça te permettra d’épouser ta promise?» dit Renaud en comptant les
-pièces.
-
-—«Non,» dit Firmin Bauchet. «Ça empêchera la mère de se tuer de
-travail pour les petits quand je serai au régiment. J’ai huit frères et
-sœurs, dont je suis l’aîné. Et le père est toujours malade.
-
-—Alors, voilà deux cents francs de plus. Et si on t’ennuie pour cet
-argent, écris-moi. Je certifierai que tu l’as gagné à mon service, ce
-qui est la vérité.»
-
-Le petit Limousin fondit en larmes. Et il fallut que le marquis de
-Valcor apaisât cette émotion pour que Firmin Bauchet pût sortir sans
-être un objet de curiosité pour les gens. Lorsque, enfin, il quitta le
-cabinet de travail, sa ronde face paysanne, sur laquelle les larmes, le
-plâtre et la poussière de sa manche, employée en guise de mouchoir, se
-mêlaient, offrait les coloris les plus singuliers.
-
-Une fois l’ouvrier dehors, Renaud prit une élégante petite feuille de
-papier à lettres, et s’étant assis devant son authentique bureau Louis
-XV, orné de bronzes précieux, il écrivit:
-
-«_Gaétane_,
-
-«_Au nom du passé, dont j’ai démérité de vous parler jamais, et
-dont, pourtant, il faut que je vous parle, trouvez-vous demain,
-dans l’après-midi, après trois heures, à la petite grotte de la
-Falaise-Blanche,—vous savez ... «notre grotte», que vous n’avez pu
-oublier._
-
-«_Ah! ne frémissez pas de colère, Gaétane!_
-
-«_Songez à la scène de cette nuit._
-
-«_Songez à_ notre _enfant_.
-
-«_Venez. Il faut que vous m’entendiez. Et il faut que vous m’entendiez
-là._
-
-«_Par grâce, ne me refusez pas! Il y va du bonheur d’Hervé, peut-être
-de sa vie._
-
-«RENAUD.»
-
-Quand il eut tracé ces lignes, le marquis de Valcor fit appeler celui
-de tous ses domestiques en qui il avait le plus confiance, lui donna
-l’ordre de monter à bicyclette et de porter immédiatement cette lettre
-au château de Ferneuse.
-
-—«Vous la remettrez,» dit-il, «en mains propres, soit à la comtesse,
-si elle est à la maison, soit à Noémi, sa première femme de chambre. A
-personne autre.»
-
-Ceci fait, il retourna chez sa femme.
-
-—«Êtes-vous de force,» lui dit-il, «à revoir ces lettres avec moi?
-
-—Pourquoi? Puisqu’elles sont fausses.
-
-—Les examiner vous en convaincrait. Mais le fait qu’elles ont été
-apportées ici par une manœuvre indigne ne le prouve pas. Et je tiens ...
-
-—Ah! Renaud, n’en parlons plus. Que cette abomination sorte de notre
-cœur et de notre mémoire. J’ai trop besoin de votre pardon pour vous
-offenser davantage par une méfiance que n’excuserait plus l’émoi
-affolant de la surprise.
-
-—D’ailleurs, nous saurons tout,» reprit-il. «Je n’aurai pas de repos
-que je n’aie découvert et châtié l’auteur de cette mystification
-abominable. J’ai promis une forte récompense à ce petit ouvrier maçon
-s’il réussit à me désigner l’homme. Sans rien dire, il observera de
-tous côtés, dans le château, dans le pays.»
-
-La marquise de Valcor secoua la tête.
-
-—«Le coupable n’est pas resté ici pour se faire pincer. Songez
-combien notre fête a fait aller et venir de gens depuis deux jours:
-électriciens, fournisseurs, tapissiers, domestiques de nos hôtes, sans
-parler de nos invités eux-mêmes.»
-
-Renaud eut un sourire d’entente. Évidemment le coup avait pu être fait
-par un inférieur, mais l’impulsion venait de haut.
-
-—«Nous avons,» reprit Laurence, dont la voix s’altéra, «un premier
-devoir à remplir avant tout. Comment réparer mon offense envers madame
-de Ferneuse?»
-
-Depuis que son angoisse dominante avait disparu, ce souci la
-bouleversait. Son corps mince, accablé par les fatigues, par les
-émotions de la nuit et du matin, s’affaissait sur la chaise longue,
-dans les dentelles qui avaient paru au petit maçon si miraculeusement
-vaporeuses. L’effarement remplit ses grands yeux noirs—sa seule
-beauté—tandis qu’elle posait la question.
-
-—«Voulez-vous m’en laisser le soin?» dit son mari, d’un accent qui
-exprimait plutôt l’injonction que la prière.
-
-—«Comment vous y prendrez-vous, Renaud? Mon Dieu! Il est impossible de
-lui dire ...
-
-—Si vous saviez ce qu’il est possible ou impossible de dire, ma
-petite Laurence, vous ne vous tourmenteriez pas comme vous le faites.
-Rapportez-vous en à moi, bien que je ne discerne pas encore ce qu’il
-est le plus opportun de laisser penser à madame de Ferneuse sur cet
-incident déplorable. Voyez cependant les fâcheux effets de votre
-caractère impulsif! Mais prenez patience jusqu’à ce que j’aie vu
-la comtesse. Mes meilleurs arguments jailliront peut-être de notre
-entretien, de ses dispositions.
-
-—Que pensera-t-elle de moi?
-
-—Aucun mal, Laurence. Croyez-en votre mari, qui a souci de votre
-dignité autant que de la sienne.
-
-—Mais, que trouverez-vous pour expliquer?... Vous n’allez pas lui
-laisser croire que je suis jalouse d’elle!»
-
-Renaud sourit à ce cri féminin. Il se pencha, mit un baiser sur le
-front de sa femme. Puis, avec sa hauteur un peu distante, sa façon de
-la traiter en enfant:
-
-—«Ayez confiance en moi. Je vous réconcilierai avec madame de
-Ferneuse, sans qu’il en coûte rien à votre fierté.»
-
-Elle lui saisit la main d’un geste humble, ennobli par la tendresse.
-
-—«Oh! que vous êtes grand et bon, mon Renaud! Mais ne m’épargnez pas
-trop, cependant. Il s’agit du bonheur de Micheline. Pourvu que ma folie
-n’ait pas brisé ce bonheur, en blessant irrémédiablement madame de
-Ferneuse!»
-
-Laurence ajouta plus bas, lentement, d’une voix profonde:
-
-—«Je crois que notre fille aime vraiment Hervé. Et si le cœur de cette
-enfant-là est pris, c’est pour toujours.»
-
-Une crispation d’inquiétude passa sur les beaux traits du marquis de
-Valcor. Il se sentit pâlir, et se rejeta un peu en arrière, pour que sa
-femme n’en vît rien. Cependant il prononça, d’un accent où vibrait la
-vérité même:
-
-—«Êtes-vous sûre, au moins, Laurence, ou dois-je vous le jurer encore,
-sur la tête chérie de Micheline, qu’Hervé de Ferneuse n’est pas son
-frère?
-
-—Taisez-vous!... Ah! l’affreux cauchemar!...» murmura Laurence en
-frissonnant.
-
-
-
-
-VI
-
-_BERTRANDE_
-
-
-LE lendemain matin, de bonne heure, le marquis de Valcor s’était fait
-seller un cheval, et l’attendait, debout sur l’un des perrons du
-château, lorsqu’il vit s’approcher le prince de Villingen, son hôte
-pour quelques jours.
-
-—«Vous sortez, mon cher marquis? Et à cheval, encore, si j’en juge
-d’après ces superbes bottes et ce stick épatant.»
-
-Renaud eut ce sourire bien à lui, qui, plein de grâce aimable,
-n’encourageait cependant pas les familiarités.
-
-—«Quelle belle matinée pour un canter à travers la campagne!» reprit
-Gilbert. «Ah! si je ne craignais pas d’être indiscret!...»
-
-Il ne pouvait guère douter qu’il le fût, à l’expression refroidie du
-visage de son hôte. Mais le jeune prince Gégé,—comme on l’appelait
-dans les cafés de nuit et les boudoirs à la mode, à cause de la
-double initiale de ses noms: Gilbert Gairlance,—était trop habitué
-aux adulations, aux gâteries des femmes et des flatteurs, pour vouloir
-remarquer qu’on accueillait sans empressement un de ses caprices.
-
-—«De quel côté alliez-vous, marquis?
-
-—Vers le Conquet. C’est le petit port de la pointe Saint-Mathieu.
-
-—N’y a-t-il pas, tout à côté, des ruines curieuses?
-
-—Oui, une ancienne abbaye, à l’extrémité du promontoire, à côté du
-phare?
-
-—Mais c’est au bout du monde, à la pointe extrême du continent. C’est
-le dernier cri du Finistère.
-
-—Précisément.
-
-—J’aimerais bien voir cela.
-
-—C’est facile,» dit Renaud.
-
-Il venait de se faire cette réflexion rapide que ce compagnon ne le
-gênerait pas, puisque, en effet, il l’enverrait visiter les ruines,
-pendant une démarche où il ne se souciait pas de l’emmener.
-
-Un valet alla aux écuries donner l’ordre de seller un second cheval
-pour le prince Gairlance, tandis que celui-ci se faisait apporter ses
-éperons et ses leggings.
-
-Un instant après, les deux cavaliers suivaient une de ces routes si
-caractéristiques de cette côte élevée, où les souffles incessants
-et impétueux du large ne laissent croître que de courtes plantes
-rustiques, trapues et têtues, cramponnées au sol, qu’elles dépassent à
-peine. A droite et à gauche, c’étaient des landes inégales, bossuées
-par le granit qui y affleure, et tapissées d’une verdure poudreuse.
-L’or des genêts y brillait par places. Les ternes fleurs de la lavande
-y mettaient des traînées pâles. Mais les roses bruyères n’étaient pas
-encore fleuries.
-
-Sur cette aridité, sur ce silence, planait une sensation d’immensité.
-Quelquefois, du côté de la terre, une perspective s’ouvrait, laissant
-voir une pointe de clocher dans un pli de terrain. A d’autres
-moments, c’était vers la mer que s’enfonçait la pente du sol. Alors
-apparaissaient des gouffres bleuâtres, dont on n’était pas bien sûr que
-ce fût l’eau ou le ciel.
-
-La conversation ne se soutenait pas avec beaucoup de chaleur entre
-Renaud et Gilbert. Rien n’était plus différent que ces deux hommes:
-l’un, jeune, et ayant horreur de l’action; l’autre, au second versant
-de la vie, mais d’une sève toujours bouillonnante. Même physiquement,
-cette interversion des âges était manifeste. Peu de femmes eussent
-préféré le fluet et pâle garçon de vingt-six ans à ce beau Valcor d’une
-si mâle élégance de stature, avec la mine si charmante et si fière, et
-qui, à près de cinquante ans, n’en paraissait guère que trente-cinq.
-
-—«Vous savez que c’est loin. Nous pourrions trotter.»
-
-Le marquis soutint longtemps l’allure rapide et ne ralentit que par
-précaution de bon cavalier, à cause des chevaux. Gilbert n’osait dire
-qu’il trouvait le train un peu dur. Il dut s’essuyer le front, où la
-sueur ruisselait.
-
-—«Je vous quitterai,» dit Renaud, «avant le village. Vous trouverez
-quelqu’un pour vous conduire à la ruine. Moi, je vais voir une famille
-de pêcheurs, qui demeure un peu plus bas, sur le versant de la falaise.
-Ce sont des gens que ma famille a protégés de père en fils. J’ai à leur
-parler.
-
-—Où nous retrouverons-nous?
-
-—A l’auberge, en face de l’église. Vous y laisserez votre cheval. De
-là, pour gagner le phare et l’abbaye, à pied, il vous faut dix minutes.»
-
-A un tournant de la route, Gilbert vit le marquis de Valcor prendre
-un sentier qui serpentait à travers la lande, dans la direction de
-l’Océan. Il lui cria:
-
-—«Vous n’allez pas rencontrer une descente trop raide pour votre
-cheval?
-
-—Pas jusqu’à la maison où je vais. Il y a un lacet assez doux. A tout
-à l’heure!»
-
-Presque aussitôt, Gairlance aperçut les premières maisons du Conquet.
-
-Son esprit, tout mondain, n’était pas fait pour goûter le rude
-caractère de ce village, perché sur le roc, à l’extrémité de la
-presqu’île bretonne. Poste avancé, où l’âme d’une race simple et
-aventureuse s’avive, comme celle du veilleur placé à la proue du navire.
-
-Le dégoût de Gilbert pour la société d’un être jugé par lui inférieur,
-lui fit refuser un guide, plutôt que le désir de se trouver seul avec
-ses pensées dans un endroit sublime. L’adjectif s’évoqua cependant,
-même dans l’esprit de ce Parisien frivole, quand tout à coup il vit se
-détacher sur le vide du ciel et de la mer les hautes et sveltes ogives
-de l’abbaye en ruines. Le toit manque, mais les admirables arcatures
-sont intactes. Lorsqu’on pénètre sous ces arceaux aux lignes si pures,
-on n’aperçoit au delà des voûtes, par les larges croisées béantes, que
-les perspectives infinies et changeantes de la mer.
-
-La terre aboutit là, dans ce sanctuaire hautain, dressé sur une
-falaise à pic. Le phare lui-même est un peu en arrière. Les hommes
-d’aujourd’hui n’ont pas osé construire l’édifice du salut matériel si
-hardiment que les hommes d’autrefois l’édifice du salut divin.
-
-Quel art et quelle audace ne fallut-il pas pour dresser là ces
-architectures énormes, qui défient encore les effroyables vents
-d’équinoxe et le choc des lames en furie, dont parfois tremble leur
-assise de rochers!
-
-—«Monsieur,» disait à Gilbert le gardien qui lui ouvrit la petite
-grille de l’enclos, «il y a des moments, dans la mauvaise saison, où
-les vagues tapent si fort qu’on sent le sol bouger sous soi, comme par
-un tremblement de terre.»
-
-Le prince essaya d’avoir quelques renseignements sur l’origine et l’âge
-de l’abbaye. Mais nul ne sait. L’ignorance du modeste gardien était
-celle de tout le monde.
-
-Après un moment passé dans les ruines, Gilbert entra, par curiosité,
-dans la petite église toute proche, aussi ancienne peut-être, mais si
-humble à côté des murailles grandioses qui la dominent. Une surprise
-l’y attendait. En entrant, il troubla la prière d’une jeune fille, qui
-était à genoux, et qui se leva au bruit de ses pas.
-
-Le prince de Villingen jeta un cri:
-
-—«Mademoiselle Micheline!»
-
-Mais, comme il s’approchait et la saluait avec un empressement ému, il
-entendit une voix très douce lui dire:
-
-—«Vous vous trompez, monsieur. Je ne suis pas mademoiselle de Valcor.»
-
-Gilbert demeura comme pétrifié ... Une telle méprise ... Une si
-extraordinaire ressemblance ... Et cette réponse de l’inconnue, qui,
-tout de suite, avait nommé la personne qu’il croyait voir en elle.
-
-Constatant sa stupeur, la jeune fille ne put s’empêcher de rire. Ce
-n’était plus la hauteur grave de Micheline. L’illusion s’atténua.
-Et bien plus encore lorsque, faisant deux pas hors de l’ombre, la
-déconcertante apparition se distingua mieux dans la clarté du porche
-ouvert.
-
-Certes, on eût dit une sœur, et presque une sœur jumelle, de la
-délicieuse fille dont le prince de Villingen s’éprenait chaque jour
-davantage. Depuis la nuit dernière surtout, depuis le cotillon dansé
-avec M^{lle} de Valcor, la griserie du jeune homme était complète. Un
-espoir naissait en lui du brusque départ d’Hervé de Ferneuse, signe
-d’un grave incident, d’une rupture peut-être. Et il fallait que le
-charme de Micheline opérât bien profondément dans son cœur pour qu’il
-en oubliât presque l’attrait de l’immense fortune, qui, d’abord, lui
-avait fait résoudre sa conquête.
-
-La force invincible de l’amour le dominait si bien en ce moment que la
-seule ressemblance de cette jeune étrangère le remuait d’un trouble
-très doux.
-
-Pourtant,—il venait de s’en apercevoir au second coup d’œil,—elle
-devait être une bien petite bourgeoise, sinon une paysanne. Sa simple
-robe rayée de noir et de blanc, son col de linge uni, son chapeau
-orné d’un nœud de taffetas, ne devaient leur espèce d’élégance qu’à
-sa beauté et aux lignes fines et souples de son jeune corps. Elle ne
-portait pas de gants. Elle se promenait toute seule. L’expression de
-son visage était avenante, mais sans fierté. Une rusticité savoureuse
-enveloppait toute sa personne, et marquait un abîme entre elle et
-l’héritière de Valcor. Mais en pleine lumière, la différence éclatait
-surtout dans les yeux. Tandis que Micheline avait les prunelles
-sombres et veloutées de sa mère, celle-ci avait les siennes d’un bleu
-vif. Elles parurent à Gilbert,—étant donné l’ordre d’idées où il se
-trouvait,—rappeler, en une nuance plus transparente, les profonds yeux
-bleus de Renaud.
-
-—«Extraordinaire ... Inouï, vraiment!...» murmura-t-il en dévisageant
-l’étrangère.
-
-—«Ce n’est pas la première fois,» dit-elle, qu’on me prend pour la
-demoiselle de Valcor.
-
-—Est-ce que votre famille est d’ici?» demanda Gilbert, en qui naissait
-un soupçon, qu’il n’aurait pas eu s’il avait su ce que tout le pays
-savait, que le marquis Renaud de Valcor avait quitté l’Europe trois ans
-avant la naissance de cette jolie fille. Et cela sans erreur possible,
-sans qu’il fût revenu, même pour une heure, dans cette Bretagne, où
-l’on ne devait fêter son retour que deux années encore après.
-
-—«Je crois bien,» répondit-elle, «que nous sommes d’ici! Et depuis
-longtemps, allez. Il y a eu des Gaël au Conquet, aussi loin qu’existent
-les souvenirs dans la province.
-
-—Votre nom est Gaël?
-
-—Oui, Bertrande Gaël.
-
-—Je parie une chose,» dit-il, suivant sa pensée secrète. «C’est chez
-vous que le marquis de Valcor se trouve en ce moment.
-
-—Chez nous!» s’écria-t-elle.
-
-Il parut à Gilbert que son frais visage pâlissait. Et elle demeurait
-perplexe, à le regarder, dans l’envie de savoir davantage. Tandis
-qu’avant, elle semblait prête à partir, gênée de répondre à un monsieur
-qu’elle ne connaissait pas, et soulevée d’un élan de fuite, comme un
-oiseau qui va s’envoler.
-
-—«Vous êtes donc,» reprit-elle, «un ami du marquis de Valcor?
-
-—Je suis même son hôte. Je demeure chez lui en ce moment,
-mademoiselle. Et puisque vous vous êtes si gracieusement présentée,
-je vais en faire autant: je m’appelle Gilbert Gairlance, prince de
-Villingen.
-
-—Un prince!» s’écria Bertrande avec une admiration naïve.
-
-—«Moins prince que vous n’êtes princesse, car vous êtes belle à parer
-un trône,» dit-il galamment.
-
-La jolie Bretonne devint toute rose. Mais une inquiétude secrète
-effaçait le plaisir d’être louée par un si fabuleux personnage. Elle
-demanda, soucieuse:
-
-—«Est-ce que monsieur de Valcor va venir jusqu’ici?
-
-—Nous devons nous retrouver à l’auberge, sur la place, vous savez?...
-
-—Oh! alors,» dit-elle, comme si cette réflexion lui échappait, «je ne
-vais pas rentrer par le village. Je ferai le tour à travers la lande.
-
-—Vous avez donc peur du marquis de Valcor?»
-
-Elle hocha la tête et ne répondit pas. Mais elle se dirigea vers la
-porte ouverte, pour sortir de la petite église. Et comme Gilbert,
-immobile, lui barrait le chemin, sans intention bien arrêtée, rien que
-pour retenir cette vision charmante, elle murmura:
-
-—«Pardon ... Il faut que je m’en aille, monseigneur le prince.»
-
-Le Parisien eut à peine envie de rire. Une autre sorte d’émotion, d’une
-saveur fraîche et inconnue, lui venait de cette évidente candeur dans
-une créature si belle. Il laissa Bertrande Gaël sortir de l’église,
-mais il la suivit, et, comme tout naturellement, se mit à marcher à
-côté d’elle.
-
-La fine Bretonne, ayant jeté un regard circonspect aux alentours, et
-s’étant assurée que nul n’observait leur tête-à-tête, pas même le
-gardien des ruines, qui était en même temps celui du phare, et qu’on
-n’apercevait pas dehors, se lança vite dans le sentier de la lande.
-S’écartant ainsi du pays habité, elle craignait moins d’accepter la
-compagnie compromettante de l’élégant étranger. On ne causerait pas
-sur leur compte. Et comment se refuser à entendre les compliments d’un
-prince, à lire dans ses yeux l’admiration qu’elle lui inspirait?
-
-Lui, Gilbert, n’éprouvait pas seulement l’attrait de tant de grâce,
-mêlée d’un charme un peu sauvage, et comme imprégnée des verts aromes
-de la mer, il se sentait dévoré de curiosité, ainsi que devant une
-énigme. Qu’était donc, pour le marquis de Valcor, cette jeune fille,
-qui semblait le craindre ainsi qu’un tuteur ou qu’un maître, et qui
-ressemblait à Micheline d’une façon étourdissante? La réponse qu’il
-se faisait à cette question ne le dispensait pas—au contraire—d’en
-vouloir connaître les données.
-
-—«Voyons, mademoiselle Bertrande ... Je vous promets, sur ma parole,
-de garder votre secret. Pourquoi donc avez-vous peur de rencontrer mon
-ami Valcor? Il aurait bien de la peine à se montrer redoutable pour une
-jeune personne aussi exquise que vous.
-
-—Il ne sait pas,» dit-elle à voix basse et les yeux à terre, «que j’ai
-quitté le couvent. Et grand’mère ne va peut-être pas avoir le courage
-de le lui dire.
-
-—Le couvent! Vous étiez au couvent?
-
-—Oui. Aux Géraldines de Quimper.
-
-—Pour de bon?... Vous étiez religieuse?...
-
-—Qu’allez-vous penser! Je serais une défroquée! Oh! pas ça, non!...
-Novice seulement. Je n’avais pas prononcé mes vœux.
-
-—Et pourquoi les auriez-vous prononcés? Pour contenter monsieur de
-Valcor?
-
-—Oui, et grand’mère.
-
-—Grand’mère, soit! Mais quels droits le marquis a-t-il de vous imposer
-sa volonté?»
-
-La jeune fille leva ses yeux d’un bleu si vif, avec une évidente
-surprise. Peut-être n’avait-elle jamais réfléchi à cela.
-
-—«C’est monsieur le marquis,» dit-elle.
-
-—«Bon. Mais nous ne sommes plus sous le régime féodal. Et,
-malheureusement pour lui, le droit du seigneur n’existe plus,» répliqua
-Gilbert avec un sourire dont la candide Bretonne ne comprit pas
-l’équivoque.
-
-—«Je ne sais pas,» reprit-elle après un silence. «Depuis que je suis
-au monde, j’ai toujours vu que, chez nous, on écoutait monsieur le
-marquis comme le bon Dieu.»
-
-Elle se signa—pour effacer sans doute le léger sacrilège de sa
-comparaison.
-
-—«Chez vous?... Qui donc y a-t-il chez vous, mademoiselle Bertrande?
-Si toutefois je ne suis pas indiscret.
-
-—Il y a grand’mère, et puis ...» (elle hésita, et, sur un autre ton):
-«il y aurait mon oncle Yves et mon oncle Mathias. Mais ils sont presque
-toujours en mer.
-
-—Vous êtes donc orpheline, pauvre petite?» demanda Gilbert, qui
-désirait avant tout apprendre quelque chose de sa naissance.
-
-Elle eut une rougeur soudaine, et répondit avec embarras:
-
-—«Je n’ai plus mon père, mais maman n’est pas morte.»
-
-«Ah!» se dit Gairlance, «la mère n’est pas morte, mais absente,
-disparue sans doute. Qui sait la vie qu’elle doit mener, pour que sa
-fille rougisse d’elle à ce point? Et Renaud l’aura séduite. Cette
-enfant-là fut sa première faute. Tout cela est limpide.»
-
-Bertrande Gaël, par un vague instinct l’avertissant que le silence de
-son compagnon cachait un soupçon pire que la vérité, se décidait à une
-explication:
-
-—«Ma pauvre mère!» soupira-t-elle. «A quoi bon vous cacher cela,
-puisque vous la verrez un jour ou l’autre si vous passez par chez
-nous. Elle est faible d’esprit ... Vous comprenez?... Elle est devenue
-innocente après son malheur.»
-
-«Folle!» pensa Gilbert, dont l’étonnement s’accrut. Il reprit tout
-haut:—«De quel malheur voulez-vous donc parler?
-
-—De la mort de mon père, qui a péri dans un naufrage. Il était marin
-de l’État, quartier-maître sur un transport qui s’est perdu dans un
-cyclone. J’étais petite. Je ne me rappelle pas. Mais on m’a souvent
-dit qu’à partir du jour où sa fin a été certaine, ma pauvre mère est
-devenue d’une tristesse comme on n’en voit pas d’exemple sur nos côtes,
-où cependant il y a bien des veuves. Elle ne parlait plus, ne dormait
-plus. Elle passait des nuits sur la falaise, à maudire la mer et à
-pleurer. A peine si on pouvait lui faire prendre assez de nourriture
-pour qu’elle ne trépasse point de faim. Si elle ne s’est point jetée du
-haut des rochers, c’est qu’elle fréquentait l’église, qu’elle croyait
-en Notre-Seigneur et en la sainte Madone. Mais un soir,—un bien triste
-soir!—elle est rentrée avec la tête perdue. Elle affirmait qu’elle
-avait rencontré le père dans la lande, et qu’il lui avait parlé. Et
-c’étaient des douceurs pour lui, puis, tout à coup, des injures,—elle
-si aimante et fidèle!—des mots qu’elle lui adressait comme dans un
-rêve, et que je n’oserais pas répéter. Des rires qui faisaient mal, des
-pleurs qui ne s’arrêtaient plus. La raison était partie avec son cœur,
-quoi!—Elle s’est calmée, mais sa peine a été trop forte. Elle n’a
-jamais retrouvé le sens.»
-
-Bertrande s’arrêta, et, son douloureux sujet ne l’entraînant plus, elle
-sentit la confusion d’avoir parlé si longtemps.
-
-—«Mais comme je cause!.. Excusez-moi, monseigneur le prince.
-
-—Ne m’appelez donc pas «monseigneur le prince.»
-
-Elle remarqua les sourcils froncés, le mouvement d’impatience. Gilbert
-s’énervait de ne plus rien comprendre à une situation qu’il avait
-jugée si claire. La mère de Bertrande devenant folle de douleur pour
-avoir perdu son mari, cela rendait singulièrement invraisemblable une
-intrigue de sa part avec le beau châtelain de Valcor.
-
-—«Comment faut-il que je vous appelle?» demandait humblement la naïve
-Bretonne.
-
-—«Appelez-moi «monsieur», tout simplement. «Monsieur Gilbert», si vous
-préférez.»
-
-Un rayon passa dans le bleu étincelant des yeux ingénus. Donner ce
-nom charmant et familier à un prince! Cela parut à Bertrande un tel
-privilège qu’elle s’en offrit le plaisir immédiatement.
-
-—«Eh bien, monsieur Gilbert,» dit-elle d’une voix tremblante de fierté
-ravie, «c’est ici qu’il faut nous dire adieu, si vous ne voulez pas
-manquer de retrouver monsieur de Valcor à l’auberge. Sa visite chez
-nous doit avoir pris fin à c’t’heure. Ce sentier, à gauche, vous ramène
-au mitan du village. Tandis que si vous continuez ma route, vous aurez
-un bout de ruban à revenir à pied avant de pouvoir remonter sur votre
-cheval.
-
-—Tant pis, jolie Bertrande! Si vous ne m’aviez pas averti, je vous
-aurais suivie au bout du monde.
-
-—Vous ne reviendrez pas vous promener de ces côtés?» demanda-t-elle,
-avec une de ses promptes rougeurs, et en inclinant la tête sur
-l’épaule, du geste sauvage et gracieux d’une fauvette qui s’apprivoise.
-
-Il y avait si peu de rouerie ou de hardiesse en cette fraîche créature,
-que Gilbert éprouva de cette avance une petite émotion sincère, sans
-mettre en doute la pureté de celle qui la lui faisait.
-
-—«Certes, je reviendrai,» s’écria-t-il avec élan.
-
-Seulement alors, Bertrande eut conscience de ce qu’elle avait dit. La
-pudeur et la confusion la troublèrent. Elle s’échappa, d’une retraite
-si soudaine que Gilbert ne put prolonger leur adieu.
-
-Après quelques bonds légers dans le sentier de la lande, elle se
-retourna pour le voir. Le prince lui envoyait un baiser. Elle sourit,
-avec une malice presque coquette, tant l’instinct s’aiguise vite chez
-la plus innocente des filles d’Ève—et celle-ci l’était réellement.
-Puis elle s’enfuit tout d’une traite.
-
-Le prince cligna des yeux, pour mieux saisir la séduisante vision qui
-s’éloignait.
-
-—«Tu es bien jolie, ma petite. Mais tu n’es que l’ombre ... Et j’aurai
-la réalité,» murmura-t-il.
-
-Cette idée d’une conquête plus haute lui rappela que la première
-tactique consisterait à ne pas faire attendre le père de cette
-Micheline dont la beauté, comme la fortune, le fascinait.
-
-Gilbert hâta le pas et regagna l’auberge, où il eut le temps de faire
-ressangler son cheval avant que le marquis y parût.
-
-Le jeune homme remarqua tout de suite que le visage de son hôte
-s’était assombri. Renaud venait sans doute d’apprendre que sa petite
-protégée s’était envolée de la cage, qu’elle se refusait à découvrir en
-elle-même la vocation religieuse. Mais que diable cela pouvait-il bien
-lui faire, s’il n’y avait pas entre lui et Bertrande un lien dont le
-prince n’était rien moins que sûr depuis l’histoire du veuvage dément
-et désespéré?
-
-Quand tous deux trottèrent de nouveau sur la route, Gilbert sentit
-qu’il ne supporterait pas jusqu’à Valcor le silence de son compagnon.
-Puisque Renaud ne disait rien, c’était lui qui allait l’obliger à
-desserrer les lèvres. Quelle parole d’honneur avait-il donnée à la
-petite, au sujet de son secret? Ma foi, il ne se rappelait plus au
-juste. Est-on tenu par ces serments pour rire qu’on fait aux femmes et
-aux enfants? D’ailleurs, il ne révélerait rien à celui-ci, qui quittait
-la famille de Bertrande et savait sûrement à quoi s’en tenir.
-
-Gairlance commença donc à rire tout haut, d’un rire plein d’intention,
-puis il commença:
-
-—«Dites donc, mon cher marquis, cela n’ennuie pas madame de Valcor
-qu’on puisse rencontrer dans le pays une jeune fille qui paraît la sœur
-jumelle de mademoiselle Micheline?
-
-—Comment?» fit Renaud, en lui lançant un âpre regard.
-
-—«Oui. J’ai aperçu, tout à l’heure, près des ruines de l’abbaye, une
-petite paysanne ravissante, qui, à la distinction près, est le portrait
-frappant de mademoiselle de Valcor.
-
-—Vous ne lui avez pas parlé, au moins?» demanda vivement le marquis.
-
-—«Pourquoi ce ton sévère?» plaisanta le prince. «Me croyez-vous
-capable de mettre à mal une petite mascotte de village rien qu’en lui
-demandant ma route ou en lui disant: «La belle journée!»
-
-—Mon cher ami,» reprit Renaud,—tout de suite maître de ses émotions,
-mais avec l’accent le plus ferme,—«je vous prie de ne pas parler si
-légèrement d’une jeune fille digne de tous les respects, et à qui je me
-charge de les assurer si on s’avisait de ne pas les lui rendre.
-
-—Oh! oh!...» dit simplement Gairlance.
-
-—«Je vous entends,» déclara Valcor. «Et l’intérêt que je porte à cette
-famille, avec le hasard d’une prodigieuse ressemblance, pourraient
-prêter à l’équivoque où vous semblez vous complaire, sans un petit
-fait, bien simple, que je vais vous dire. D’ailleurs, un mot: si cette
-équivoque était possible, croyez bien que je ne me permettrais pas
-une telle attitude, parce que, en ce cas, elle aurait quelque chose
-d’offensant pour la marquise de Valcor, suivant votre insinuation de
-tout à l’heure.
-
-—Oh! je badinais.... Ma profonde déférence pour la marquise ...
-
-—Apprenez, mon cher,» poursuivit Renaud en lui coupant la parole, et
-avec un sourire où pointait l’ironique satisfaction de se divertir un
-peu aux dépens d’une malveillance trop facile, «apprenez ce que sait
-le plus ignare des pêcheurs de cette côte, ce dont tout ce pays m’est
-témoin, ce qui ressort des registres de l’état civil: Bertrande Gaël
-est née alors que j’avais quitté l’Europe depuis trois ans. Elle en
-avait deux environ lorsque j’y suis revenu, après cette longue absence.
-Mon mariage eut lieu presque aussitôt. Je fus père tout de suite.
-Ma fille est donc, de trois années environ, la cadette de son sosie
-féminin.
-
-—On ne le dirait pas,» observa Gilbert. «Elles ont l’air du même âge.
-
-—C’est vrai. Mais entre dix-huit et vingt et un ans, la confusion est
-facile. Et, sans doute, l’éducation plus simple de Bertrande, au fond
-d’un modeste couvent breton, a prolongé son enfance.»
-
-Le prince de Villingen garda, pendant quelques minutes, un silence un
-peu déconfit. Pour lui, le mystère demeurait intact. Et il ne pouvait
-s’empêcher de croire qu’il y eût un mystère.
-
-—«Eh bien, mon cher marquis, vous excuserez mon soupçon malicieux. Il
-n’avait rien de désobligeant pour vous.»
-
-Renaud sourit, reprenant sa hautaine bonne humeur.
-
-—«Mon Dieu, dans l’ignorance où vous étiez des faits positifs et des
-dates précises, il devait vous venir assez naturellement, ce soupçon.
-La ressemblance de cette petite paysanne et de mademoiselle de Valcor
-serait fantastique si nous n’avions la ressource d’y voir quelque
-phénomène d’atavisme. En répondant de ma vertu sur ce point, je ne
-garantis point celle de mes ascendants. Peut-être quelque galant aïeul
-à moi conta-t-il de trop près fleurette à une jolie madame Gaël. Nos
-deux familles ont toujours eu des rapports de service et de protection.
-J’ai l’âme traditionaliste et je continue. Les traits et la grâce
-de Bertrande ne pouvaient qu’accentuer chez moi une bienveillance
-héréditaire.»
-
-Gairlance, en écoutant la parole nette de cet homme si sûr de lui-même,
-sentit qu’il n’en apprendrait pas, aujourd’hui, davantage. Pourtant il
-risqua encore une question:
-
-—«Vous parliez de couvent. Cette jeune fille est donc destinée à la
-vie religieuse?
-
-—Je l’aurais souhaité,» répondit Valcor avec une franchise qui étonna
-l’autre. «C’est un grand souci pour moi qu’elle se refuse à prononcer
-ses vœux.
-
-—Un grand souci! Qu’est-ce que cela peut vous faire?»
-
-Renaud se tourna vers le jeune homme avec un coup d’œil un peu
-dédaigneux, comme jugeant son incompréhension l’indice d’un manque de
-clairvoyance délicate.
-
-—«Il ne m’est pas indifférent,» reprit-il, «qu’une personne qui a le
-visage et toute l’apparence de ma propre fille, coure les risques de
-certaines tentations ou de certaines misères. Puis—jugez-en par votre
-impression même,—cette ressemblance, promenée à travers la vie,—et
-sait-on quelle vie, avec une si dangereuse beauté?—peut produire de
-pénibles équivoques. Enfin je vous ai dit que cette enfant m’intéresse.
-Étant donné qu’elle est physiquement, et peut-être aussi moralement,
-au-dessus de son milieu vulgaire, je ne voyais pour elle de bonheur et
-de sécurité que dans un cloître.»
-
-Valcor se tut, puis ajouta, comme se parlant à lui-même:
-
-—«Mais encore eût-il fallu qu’elle en eût la vocation.»
-
-
-
-
-VII
-
-_L’AÏEULE_
-
-
-LORSQUE Renaud s’était séparé de Gilbert sur la route du Conquet, il
-avait poussé son cheval au travers de la lande du côté de l’Océan, là
-où la pente s’inclinait sur le vide, comme si, brusquement, la terre
-allait manquer. Cette coupure, abrupte en apparence, de la falaise, sur
-l’espace vaporeux, avait provoqué l’observation du prince à propos du
-chemin praticable pour un cavalier. Mais, suivant la réponse de Valcor,
-le sentier commença bientôt à descendre parallèlement à la côte en une
-déclivité presque insensible.
-
-Bientôt apparut un groupe de maisons, qui, sans la courbe du sol,
-aurait été visible de la route. Les maisons dominaient une petite
-crique, parfaitement abritée entre deux pans de falaise. Une plage
-en demi-cercle, couverte d’un sable velouté, donnait à cet étroit
-paysage marin l’air le plus accueillant et le plus sûr. N’étaient les
-dimensions restreintes de ce port naturel et l’impossibilité de bâtir
-plus de quelques demeures sur le terrain trop mesuré entre la rive
-et la muraille granitique, il eût rivalisé avec le Conquet, dont il
-demeurait ainsi une simple dépendance.
-
-Les habitations n’étaient guère que des masures de pêcheurs. Cependant,
-l’une d’elles, construite en pierres grises, avec un toit d’ardoises
-aux lignes plus élevées et un semblant de jardinet conquis sur le roc,
-offrait un aspect relativement cossu, presque bourgeois.
-
-C’est vers celle-là que se dirigea Valcor. Ayant mis pied à terre, il
-tenait son cheval par la figure, lui faisant descendre prudemment un
-dernier raidillon.
-
-Tandis qu’il lui passait par-dessus la tête la bride du filet pour
-l’attacher à la palissade, une femme parut, au delà du petit jardin, à
-la porte de la maison.
-
-Type admirable et caractéristique de vieille Bretonne, elle était de
-haute stature, élancée sans maigreur, et se tenant plus droite qu’une
-jeunesse de vingt ans. Sous sa coiffe neigeuse, ses cheveux, plus
-blancs encore, se gonflaient en bandeaux lourds, dont s’échappaient
-quelques mèches qui gardaient une frisure souple comme des cheveux
-d’enfant. Le teint bronzé, tanné, de cette femme et ses grands traits
-soulignés de rides, lui auraient composé une physionomie plutôt dure,
-si, dans les yeux couleur d’aigue-marine, n’eût brillé une lumière
-attirante.
-
-Figure d’une énergie singulière, mais sans rien d’aigre ni de
-rébarbatif. Elle avait dû être fort belle, d’une beauté qu’évoquait
-sans doute assez exactement celle de sa petite-fille Bertrande. Un
-éclair de cette beauté lointaine sembla passer sur la figure de
-l’aïeule, dans sa joie manifeste de reconnaître Valcor. Silencieuse,
-elle lui souriait, de son vieux sourire, mais sans prononcer une parole.
-
-Il ouvrit la clôture, s’approcha, lui prit la main.
-
-—«Tout va comme vous voulez, maman Gaël?»
-
-Avant qu’elle eût répondu, il se passa une chose furtive et singulière,
-qui aurait stupéfié le prince de Villingen s’il en avait été témoin. Le
-grand seigneur, le maître de Valcor, avec son geste de marquis, mais de
-marquis de cour devant une duchesse, souleva la main brunie, cordée,
-sillonnée de grosses veines violâtres, qu’il venait de saisir, et il la
-porta à ses lèvres.
-
-Puis, comme l’aïeule rentrait dans la chambre, sans paraître autrement
-surprise de cet hommage, probablement habituel, Renaud répéta sa
-question.
-
-D’accord avec son mouvement d’affectueux respect, sa voix, d’habitude
-si prenante, se faisait plus chaudement douce, plus pénétrée. Sauf
-quand il parlait à sa fille, on eût rarement pressenti, comme à
-présent, ce que son âme, toujours en représentation devant elle-même et
-les autres, contenait de profondeur sincère.
-
-—«Non, monsieur Renaud, tout ne va pas comme je veux,» dit la vieille
-femme.
-
-Ils s’assirent dans la principale pièce du logis,—une grande salle
-qui, par de beaux meubles anciens en bois sculpté, l’armoire, la
-crédence, la huche, l’horloge, les sièges, des cuivres et des faïences
-pittoresques, ressemblait à quelque hall d’artiste, tandis que par
-l’âtre immense avec ses chenets, ses ferrailles, ses ustensiles, elle
-devenait une cuisine de ferme. On n’y voyait aucun lit enfoncé dans une
-sorte d’alcôve ou de niche à l’intérieur du mur et caché par des volets
-ajourés, comme dans la plupart des pauvres intérieurs bretons. Cette
-demeure, luxueuse relativement à la situation sociale des habitants,
-contenait des chambres à coucher, ainsi que les maisons des villes.
-
-Cependant, Mathurine Gaël,—celle qu’on appelait, au long de la côte,
-la mère Mathurine, ou la mère Gaël, racontait au marquis de Valcor,
-dont la physionomie exprimait l’intérêt le plus attentif, les causes
-diverses de ses préoccupations.
-
-—«Monsieur Renaud, Bertrande a quitté le couvent, et elle n’y rentrera
-plus. Elle n’a pas la vocation. Ce serait péché que de la contraindre.
-On la pousserait à quelque folie.»
-
-Bien que cette nouvelle causât au marquis de Valcor un chagrin
-véritable, plus grave qu’il ne soucierait tout à l’heure de le montrer
-au prince Gairlance, il ne marqua sa déception par aucun mouvement vif
-ni par d’abondantes paroles.
-
-Cette vieille femme avec qui il s’entretenait, et lui-même, étaient
-gens de peu de discours. Leurs âmes fortes et silencieuses,
-lorsqu’elles prenaient contact l’une de l’autre, s’incitaient
-mutuellement à une gravité plus contenue.
-
-Mathurine Gaël dit seulement:
-
-—«Je suis bien près de la tombe. Sa mère est privée de raison. Ses
-oncles ne sont pas mariés et courent le monde. Qui gardera cette enfant
-du mal, avec cette figure de tentation qu’elle tient de son défunt
-père, mon pauvre Bertrand, le garçon le plus beau de toute la côte?»
-
-Renaud regarda longtemps les clairs yeux, qui, perdus dans l’espace,
-s’emplissaient d’un souvenir. Il était devenu pâle. Il dit:
-
-—«Vous ne cessez pas d’y penser, à votre Bertrand?
-
-—Toujours ... toujours, je pense à lui.
-
-—Les fils qui vous restent, Yves, Mathias, n’ont donc pas pris dans
-votre cœur la place de celui qui n’est plus?»
-
-L’étonnement ramena vers le marquis les prunelles de la paysanne.
-
-—«Est-ce que des goélands peuvent remplacer un aigle? Vous l’avez
-connu, monsieur Renaud. Vous alliez dans sa barque, avec lui, quand
-vous étiez enfant. Sous vos vêtements pareils, en toile cirée, qui donc
-aurait deviné lequel de vous deux était un Valcor plutôt que l’autre?»
-
-Un orgueil sauvage illumina cette hautaine figure d’antique druidesse.
-Ses lèvres flétries semblèrent formuler encore quelques paroles. Mais
-elle les referma aussitôt.
-
-—«Que dites-vous tout bas, maman Gaël?» demanda le marquis.
-
-Avec une singulière douceur, il accentuait ce mot de «maman», laissant
-presque tomber le nom qui suivait. Peut-être éprouvait-il un regret
-d’avoir eu si peu à le prononcer jadis, ayant perdu sa mère dès sa
-petite enfance.
-
-Mathurine Gaël secoua la tête avec une expression de solennel mystère.
-
-—«Vous ne voulez pas me dire votre secret, à moi, Renaud, qui vous
-rappelle votre fils, qui voudrais vous en tenir lieu?
-
-—Rien ne me tiendra lieu de mon fils.»
-
-Il y eut un silence. Chacun de ces deux êtres garda par devers soi sa
-pensée.
-
-Valcor reprit enfin:
-
-—«Bertrande n’a-t-elle pas un état? On lui a enseigné quelque chose au
-couvent?
-
-—Elle sait faire de la dentelle.
-
-—Comment? Quelle dentelle? Y est-elle habile?
-
-—La dentelle qu’on nomme irlande, et qui sort aussi de chez nous.
-Je crois qu’elle pourrait devenir une fine main à la chose. Mais il
-faudrait aimer le travail.»
-
-L’aïeule, d’un geste, indiqua, dans un angle de la chambre, sur une
-chaise, des pelotons de fil et de menus outils de dentellière. Puis
-ajouta:
-
-—«C’est sa place. Mais où est-elle? Dans le pays, à faire peut-être de
-dangereuses connaissances.
-
-—Pourquoi l’avez-vous laissée sortir?» demanda presque violemment le
-marquis.
-
-—«Elle a vingt et un ans. Que puis-je? D’ailleurs, elle ne sortait que
-pour faire ses dévotions à Saint-Mathieu. Elle devrait être de retour.»
-
-Valcor s’écria:
-
-—«Je la doterai. Je la marierai. Cette enfant ne peut épouser un
-rustre.
-
-—Et vous, monsieur Renaud, vous ne pouvez pas la doter,» prononça la
-vieille avec une fermeté farouche. «Vous le savez bien. Ne vous ai-je
-pas dit cent fois que jamais une Gaël n’acceptera, moi vivante, de
-l’argent d’un Valcor.
-
-—Mais cette fierté est insensée!» s’exclama le marquis.
-
-A peine eut-il laissé échapper cette phrase, soulignée par une
-inexplicable irritation, qu’il vit l’aïeule se dresser devant lui. De
-la main elle lui montrait la petite porte à claire-voie, avec sa partie
-supérieure grande ouverte, sur le jardinet plein de soleil.
-
-—«Vous sortirez,» dit-elle, «tout marquis de Valcor que vous êtes,
-plutôt que de me faire entendre encore des réflexions pareilles?
-
-—Pardon, maman Gaël,» dit-il avec la soumission d’un écolier pris en
-faute.
-
-Aussitôt, il lui parla de son troisième fils, Mathias. C’était à cause
-de Mathias qu’il était venu. Car il ne se doutait pas que Bertrande ...
-
-—«Ah! Mathias ...» soupira-t-elle, «En voilà un qui, pour la première
-fois, mettrait de la honte sur le nom de Gaël, si je n’étais résolue
-à le tuer plutôt de ma main, le jour où je serai sûre qu’il n’y a pas
-d’autre remède.»
-
-Un trouble passa sur le visage de Renaud. L’altière vieille femme
-agirait sans doute comme elle le disait. La race rustique, intrépide
-et honnête des Gaël, semblait avoir trouvé son symbole dans cette
-prêtresse du foyer, aux yeux clairs, où le regard brillait comme du
-soleil sur l’eau.
-
-Mais pour qui le frémissement involontaire du marquis de Valcor? Pour
-ce Mathias?... qui ne devait cependant pas l’intéresser outre mesure.
-Pour Bertrande?... Enfant trop belle, sur qui pourrait tomber la
-réprobation de la formidable aïeule. Pour lui-même?... Invraisemblable
-hypothèse! Quels comptes aurait-il jamais à rendre, lui, un grand de
-ce monde, à cette pauvresse, dont le seul domaine était la maison
-héréditaire, le mobilier antique et cossu, souvenir des vaillants
-labeurs d’autrefois, et qui vivait, outre les légumes de son jardin,
-des quelques sous gagnés en raccommodant les filets.
-
-Il n’avait eu le temps de rien ajouter, quand un bruit de pas résonna
-sur l’escalier intérieur.
-
-Quelqu’un descendait.
-
-—«Ah! voilà l’Innocente,» murmura Mathurine.
-
-Une porte s’ouvrit, et, sur le seuil, une chétive figure s’arrêta,
-pétrifiée.
-
-—«Avancez, Mauricette. Ne craignez rien. C’est moi, un ami,» prononça
-Valcor avec une infinie douceur.
-
-A cet accent, la nouvelle venue sourit et fit quelques pas, les yeux
-fixes, comme en un rêve, ou sous l’influence d’un magnétisme.
-
-Mais elle parut reconnaître le marquis. Un tremblement l’agita.
-L’extase bizarre s’effaça de son visage. Et elle alla se blottir dans
-un coin de la chambre, où elle demeura muette, la tête rentrée entre
-les épaules, les coudes serrés au corps, dans l’attitude d’un enfant
-qui craint d’être frappé.
-
-Valcor regarda l’aïeule et hocha la tête, comme pour dire: «Allons! il
-n’y a pas de changement.»
-
-Tous deux continuèrent à causer, sans plus s’occuper de la folle.
-C’était la seule façon de rassurer cette pauvre créature, sur qui
-semblait peser un perpétuel effroi. En effet, lorsqu’elle se vit
-oubliée, elle se détendit un peu, risqua un mouvement, puis un autre,
-et finit par attirer à elle un énorme paquet de filets, amoncelé près
-de l’âtre. Alors, tranquillement, elle se mit à rattacher les mailles
-rompues.
-
-Mauricette Gaël, la veuve de Bertrand, et la mère de cette belle fille
-qu’en ce moment le prince de Villingen escortait à travers la lande,
-gardait juste le peu qu’il fallait d’intelligence pour accomplir un si
-humble travail. Elle y était même particulièrement agile et adroite. Et
-surtout on lui en faisait la réputation parmi les pêcheurs, avec cette
-bienveillance un peu superstitieuse que les campagnards, et plus encore
-les gens de mer, témoignent aux pauvres d’esprit. De très loin, au long
-de la côte, arrivaient à Mauricette Gaël,—à l’Innocente, comme on
-l’appelait,—des filets à réparer. Et leurs propriétaires affirmaient
-que les poissons se prenaient ensuite plus nombreux aux mailles
-qu’avaient renouées ses doigts inoffensifs.
-
-Ainsi, la pauvre créature gagnait largement son entretien, qui ne
-coûtait guère.
-
-Elle avait dû être jolie aussi, dans son jeune temps, la Mauricette,
-quand l’amour et la joie des épousailles avec le beau Bertrand Gaël
-illuminaient ses traits finement modelés, ses yeux couleur de mer,
-et que, sous sa coiffe ailée, gonflaient ses nattes de soie brune.
-Aujourd’hui, son visage était jaune et mat comme de la cire, ses
-prunelles semblaient une vitre derrière laquelle il n’y a rien, et ses
-cheveux, appauvris et grisonnants, ne soulevaient guère le béguin noir.
-
-Elle ne paraissait point entendre ce que sa belle-mère disait en ce
-moment de Mathias, frère cadet du mari qu’elle avait tant aimé. Un
-gaillard aventureux et inquiétant, qui, dans les intervalles des pêches
-lointaines, ne savait pas se tenir tranquille sous le toit familial.
-Avec sa barque, il disparaissait pendant des jours, et ce n’était pas
-souvent qu’il rapportait du poisson. Cependant on lui voyait de l’or
-entre les mains. Il voulait en donner à sa mère, qui s’obstinait à le
-refuser tant qu’elle n’en saurait pas la provenance. Mathias alors
-partait le dépenser à Brest. C’était un garçon qui aimait le plaisir.
-Et la vieille Mathurine prenait un air plus dur encore pour murmurer le
-mot de «mauvaises femmes».
-
-Il y avait un autre mot qu’elle avait prononcé en baissant la voix
-davantage, celui de «contrebande». Le long de ces falaises escarpées,
-il se passe des faits de louche héroïsme. Des hommes risquent leur vie
-pour frauder le fisc, après avoir été prendre en mer le chargement de
-navires suspects. Pour beaucoup de ces consciences rudimentaires, ce
-n’est pas un délit. Le danger physique ennoblit l’acte illégal, lui
-donne un farouche attrait. Faire du tort à l’État, ce n’est faire du
-tort à personne, se disent les gars hardis, qui se passionnent pour la
-coupable entreprise comme pour un jeu hasardeux et fécond en aubaines.
-
-—«N’empêche que, s’il était pris,» fit l’aïeule, «il serait traité
-en voleur. Lui, un Gaël! Dieu veuille qu’il reçoive plutôt le coup de
-fusil d’un douanier.
-
-—Une mère ne doit pas invoquer Dieu dans un vœu pareil,» dit Valcor,
-étrangement impressionné.
-
-—«C’est parce que je suis sa mère,» répliqua-t-elle, «que Dieu
-m’entendra.
-
-—Vous n’auriez pas de tels anathèmes pour votre Bertrand, dites?...
-Vous l’aimeriez mieux fautif et vivant que mort, celui-là, n’est-ce
-pas?»
-
-La vieille eut une espèce de rire saisissant.
-
-—«Fautif?... Lui, Bertrand ... Vous ne savez pas de quelle moelle
-était pétri son cœur.»
-
-Un ricanement brusque, lugubre, fit écho à ce rire et à cette
-exclamation. Les deux interlocuteurs tressaillirent. Ils avaient oublié
-l’Innocente.
-
-Renaud se leva.
-
-—«Maman Gaël,» dit-il, tout en se dirigeant vers la porte, comme dans
-la hâte de quitter ce lieu, «ne vous tourmentez plus pour Mathias. J’ai
-l’emploi de son énergie. Et je puis lui promettre de tels avantages que
-son goût du plaisir trouvera à se satisfaire. Ce qui vous inquiète en
-lui sera donc détourné dans un sens qui me sera utile, et où il aura
-tout à gagner.»
-
-Un vif rayon s’alluma dans les yeux de la vieille Bretonne. Mais,
-circonspecte par âge et par caractère, elle ne s’enthousiasma pas.
-
-—«Vous ne me dites pas cela par compassion, sans un projet arrêté,
-monsieur Renaud?
-
-—Mon projet est si bien arrêté que j’étais venu ce matin dans le seul
-but de parler à Mathias.»
-
-Elle réfléchit.
-
-—«Est-ce dangereux, ce que vous lui proposerez de faire?
-
-—Assez en apparence pour tenter son humeur aventureuse. Mais, en
-réalité, non.
-
-—Ce sera pour aller loin?
-
-—Très loin.
-
-—Et, naturellement,» dit-elle avec lenteur, «il s’agit d’une
-entreprise à faire au grand jour, dont un Gaël puisse se charger?»
-
-En posant la question, cette femme du peuple, fille, veuve et mère
-de pauvres marins, enfonçait son regard dans celui du marquis de
-Valcor avec une fermeté que lui, d’une trempe si fière, put tout juste
-soutenir.
-
-—«N’en doutez pas, maman Gaël. C’est une mission de confiance, dont ne
-doivent s’alarmer en rien vos scrupules.
-
-—Bien. Mais est-elle pressée, votre mission?
-
-—Elle ne saurait souffrir de retard.
-
-—C’est que Mathias est en mer. Dieu sait quand il reviendra ... Dans
-une heure ou dans huit jours.
-
-—Je l’attendrai. C’est lui qu’il me faut.
-
-—L’enverrai-je au château, dès son retour?»
-
-Valcor hésita.
-
-—«Pas jusqu’à demain. Car, demain, je reviendrai ici. Je veux voir
-Bertrande. Ne la laissez pas s’éloigner avant ma visite.
-
-—Soit, monsieur Renaud. Mais si vous préférez qu’elle se rende à
-Valcor?
-
-—Vous savez que non, maman Gaël. Vous savez que j’ai dû tenir la fille
-de votre fils éloignée de la mienne, garder pour moi seul l’intérêt que
-je lui porte, sans le faire partager à ma femme ni à Micheline. Cette
-fâcheuse ressemblance est trop gênante. Les conséquences pourraient en
-devenir intolérables si Bertrande avait ses entrées libres au château.
-Et ces dames ne manqueraient pas de s’attacher à elle, de l’y attirer.
-
-—Oh! ce n’est pas que je le souhaite,» dit rudement la vieille. «Il
-est mauvais pour une pauvre fille d’approcher le luxe des riches.»
-
-Renaud détachait son cheval.
-
-Les rênes rassemblées sur l’encolure, il allait mettre le pied dans
-l’étrier, lorsque, s’inclinant devant l’aïeule, il lui saisit encore la
-main, et la baisa, comme à l’arrivée.
-
-Puis il se hissa lestement en selle, et partit.
-
-Une fois en haut de la côte, avant de filer sur le Conquet, où
-il devait rejoindre Gilbert, il s’arrêta un instant. Ses regards
-s’abaissèrent vers le petit nid de pêcheurs qu’il venait de quitter, et
-il demeura pendant quelques minutes perdu dans une rêverie profonde.
-
-Humbles masures, que dominait la maison un peu mieux bâtie d’où il
-sortait. Son toit d’ardoises brillait au soleil. Elle était tournée
-vers l’ouverture de la crique, vers cette porte de la falaise ouverte
-sur le large, sur l’espace infini. Un farouche honneur héréditaire
-s’abritait entre ses murs. Et, cet honneur, une vieille femme restait
-seule à le défendre.
-
-L’image du merveilleux château de Valcor surgit dans l’esprit de son
-possesseur. Fut-ce un contraste matériel ou un contraste moral, ou
-quelque pensée plus oppressante, qui accabla Renaud? Il secoua les
-épaules, comme pour rejeter un fardeau trop lourd, puis se reprit, et,
-dans un rire d’orgueil, partit au galop sur la route solitaire.
-
-
-
-
-VIII
-
-_HISTOIRE D’AUTREFOIS_
-
-
-LES lettres que la marquise de Valcor avait eues entre les mains,
-et qui, sans l’audacieux subterfuge de son mari, auraient brisé du
-même coup son bonheur et celui de sa fille, étaient parfaitement
-authentiques. Dans leurs feuillets jaunis palpitait une idylle tragique
-et passionnée. Si elle avait pu tout lire, surtout si elle avait mieux
-possédé son sang-froid, la malheureuse Laurence aurait senti la flamme
-de la vie, la puissance incontestable de la vérité.
-
-Vingt-cinq ans auparavant, le comte Stanislas de Ferneuse amenait dans
-son domaine familial sa toute jeune femme, Gaétane. Il y avait, entre
-les deux époux, une grande disproportion d’âge, et une discordance,
-plus grande encore, de caractères. Des convenances de fortunes et de
-nom avaient décidé ce mariage. Gaétane l’avait accepté par ignorance
-des hommes, de la vie, et de son propre cœur. Mariée à seize ans, elle
-en avait dix-sept, et mesurait déjà l’erreur irréparable dont elle
-était victime, quand elle vint à Ferneuse.
-
-Là, dans ce milieu rustique, à la fois forestier et marin, où se
-plaisait le comte Stanislas, la vraie nature de celui-ci se révéla.
-Sur cet être aux goûts de brutalité et de bassesse, craqua le vernis
-mondain, adopté et maintenu, non sans peine, dans les salons qu’il
-fréquentait, à Paris, durant ses fiançailles et au début de son
-mariage. Il redevint le gentilhomme campagnard, dans l’acception la
-moins relevée du terme, plus campagnard que gentilhomme. Il n’aimait
-que la chasse ou les courses en mer, sur une barque à demi-pontée qu’il
-manœuvrait lui-même, avec un équipage de deux hommes et d’un mousse.
-Les seuls compagnons avec lesquels il se plaisait étaient ces rudes
-gars, ou ses gardes et ses chiens.
-
-Mais il y avait pire.
-
-Les femmes et les filles du pays, que terrorisaient, avant les noces
-du comte, ses caprices audacieux et fugaces, apprirent bientôt
-qu’elles auraient tort de se croire en sécurité parce qu’il possédait
-légitimement la créature la plus digne d’amour et de fidélité qui
-fût au monde. Elle-même, la fière et exquise Gaétane, n’eut bientôt
-plus d’illusion sur les mœurs de son mari. Elle dut subir—affront
-abominable—les plaintes que lui apportaient les servantes ou les
-filles de ferme qui voulaient rester honnêtes, et le sourire ou les
-insolences des autres.
-
-Gaétane cessa d’être, en fait, l’épouse de son mari. Cette exigence de
-sa dignité lui fit perdre sa dernière ombre d’influence sur une nature
-grossièrement matérielle. A partir de ce moment, le comte de Ferneuse
-ne partagea plus qu’officiellement l’existence de sa femme, restant à
-la campagne quand elle rentrait à Paris, passant les journées dehors
-quand elle habitait Ferneuse, absorbé par ses sports violents, ne
-prenant point ses repas aux mêmes heures, ayant un appartement séparé
-dans une aile de leur château.
-
-C’est alors que Gaétane fit la connaissance de leur jeune voisin, le
-marquis Renaud de Valcor.
-
-Ils s’aimèrent d’un amour aussi absolu, aussi complet, aussi noblement
-élevé, malgré son essence coupable, qui puisse unir deux beaux êtres,
-ardents, sincères et purs, dans leur vingtième année.
-
-Renaud était orphelin, maître de sa fortune et de ses actes. Il
-sollicita Gaétane de quitter un mari indigne et de partir avec lui
-à l’étranger. «La loi du divorce, qui sera certainement votée,»
-disait-il, «nous permettra de revenir bientôt comme époux. Ne le
-sommes-nous pas devant Dieu, s’il est juste.»
-
-La jeune femme hésitait. Car son éducation, ses croyances, le monde
-auquel appartenait sa famille, et qui tolère certaines fautes mieux
-que certaines sincérités, s’opposait à ce qu’elle prît une telle
-résolution. Pourtant, elle sentait que la vérité de son cœur, de sa
-vie, et ses seules chances de bonheur, étaient là.
-
-Une circonstance vint précipiter sa décision.
-
-M^{me} de Ferneuse acquit la certitude qu’elle allait être mère. Or,
-l’enfant qu’elle portait appartenait à Renaud sans qu’un doute fût
-possible,—même pour le mari, qui, depuis si longtemps, tout entier aux
-distractions qui changent, n’avait pas seulement essayé de réclamer ses
-droits.
-
-Avec une résolution qui demandait autant de courage physique que de
-courage moral, étant donné le caractère brutal de Stanislas, Gaétane
-lui avoua tout.
-
-Quand elle eut, en quelques phrases brèves, établi la situation
-tragique, elle dit:
-
-—«Monsieur, dans la mesure où vous pouvez me juger coupable, je vous
-demande votre pardon. Si cela vous est une satisfaction de me tuer ou
-de tuer celui à qui j’appartiens, je vous avertis que ce ne serait pas
-pour nous un châtiment. La mort ne nous effraie pas, et nul de nous
-deux ne souhaiterait de survivre à l’autre. Mais si vous nous laissez
-l’existence, rien ne nous séparera, et rien ne nous contraindra à nous
-séparer de notre enfant.»
-
-L’homme violent qu’était Stanislas de Ferneuse reçut avec un calme
-surprenant cette bouleversante confidence. Non pas qu’il s’y attendit.
-Il croyait sa femme trop insensible et trop fière pour avoir jamais
-un amant. Peut-être, l’éclat de foudre que fut pour lui une telle
-révélation, et l’impossibilité où il se trouva d’abord de démêler ses
-propres sentiments, causèrent-ils sa muette stupeur, son impassibilité
-apparente. Ayant peu l’habitude des discours subtils, sans doute il
-se méfia de ce qu’il pourrait dire, craignit d’être ridicule, ou
-d’assumer un rôle qui le lierait ensuite à des déterminations dont
-il ne pouvait sur-le-champ calculer la portée. Un accès de jalousie
-furieuse l’eût jeté hors de lui-même. Et, précisément, cette passion
-aveugle ne le soulevait pas. La jalousie n’était pas ce qui dominait
-dans son émotion actuelle. Il n’avait ni les délicatesses ombrageuses
-du cœur, ni le délire amoureux des sens, d’où elle peut naître.
-Il gardait donc la possession de lui-même et la force du silence.
-Cependant un regret atroce entrait en lui, sans qu’il pût comprendre la
-nature exacte de cette souffrance qui lui tordait le cœur, puisqu’il
-n’aimait plus Gaétane. Mais c’était peut-être, justement, de ne pas
-l’aimer, en la découvrant si brûlante d’une passion qui défiait tout,
-c’était de n’avoir pas su l’aimer, qui lui causait une confuse et
-indicible torture.
-
-—«Ne craignez-vous pas, madame,» dit-il avec un grand calme extérieur,
-«que je ne trouve à votre aventure des solutions moins agréables ou
-moins indifférentes pour vous que la mort? Je puis provoquer votre
-amant, dont vous m’avez dit le nom si imprudemment. Ce serait, non
-pas un duel pour rire, mais un combat sérieux. Si je le tue, vous
-mourrez, dites-vous? Soit. Mais si c’est moi qu’il tue, votre charmante
-délicatesse se trouvera mal à l’aise pour l’épouser ensuite. D’autre
-part, que diriez-vous si je traînais votre adultère devant les
-tribunaux? Si je vous faisais emprisonner avec des créatures infâmes?
-Ou si je vous enlevais, à sa naissance, ce détestable enfant, qui sera
-mien, de par la loi?...»
-
-Gaétane répondit hautainement:
-
-—«Faites ce que vous vous voudrez, monsieur. Ce n’est pas par
-imprudence que je vous ai dit le nom de celui à qui ma vie est liée.
-C’est, au contraire, parce que ma seule sécurité, en ces tristes
-circonstances, dépend de ce qui existe en vous d’équitable et de
-généreux. Si mon salut n’est pas là, il ne saurait être ailleurs, et je
-subirai toutes les conséquences de mes actes. Suivez donc votre droit,
-devant lequel je m’incline.
-
-—Mon droit est aussi de vous garder, de vous emporter au loin, si bon
-me semble.
-
-—Non,» dit-elle. «Celui-là, vous l’avez perdu.»
-
-C’était vrai. Vingt preuves de ses trahisons assureraient à sa femme la
-séparation légale, si elle la demandait. Stanislas ne pouvait plus rien
-retenir ni réparer. Il ne lui restait que la vengeance. Or, il ne s’en
-souciait pas. Ce n’est pas la vengeance qui éteindrait en lui la sombre
-et secrète souffrance, jamais expérimentée ni prévue, qu’il éprouvait
-et qu’il ne comprenait pas.
-
-—«Vous saurez demain quelle est ma volonté,» dit-il à sa femme.
-
-Et il la quitta brusquement, sans même un de ces reproches ou une de
-ces invectives dont elle avait craint l’assaut humiliant, la vulgarité
-certaine.
-
-Le lendemain, de toute la journée, la comtesse de Ferneuse ne vit pas
-son mari. Les gens qu’elle interrogea dans son anxiété, le croyaient
-à la chasse. Il était sorti, le fusil sur l’épaule, la cartouchière
-garnie. Mais il n’avait emmené qu’un chien, refusant la compagnie
-accoutumée d’un de ses gardes.
-
-Et, le soir, Gaétane reçut le coup le plus déconcertant, se trouva en
-présence de la plus affolante conjoncture. Des paysans rapportèrent au
-château le comte Stanislas, non point mort, mais grièvement blessé au
-visage, les yeux éteints, ruisselant d’abominables larmes rouges, sans
-connaissance, et dans un état si affreux qu’on ne distinguait pas ses
-blessures.
-
-Qu’était-il arrivé?... Un accident?... Une agression?... Une tentative
-de suicide?...
-
-Les médecins appelés constatèrent que M. de Ferneuse avait reçu une
-décharge de carabine à bout portant, et qui avait dû être tirée de
-côté, car la balle avait labouré l’os frontal sans pénétrer dans le
-crâne, brisé la racine du nez et coupé le nerf optique, tandis que la
-poudre noircissait et scarifiait un côté de la face. D’où l’aspect
-effroyable de ce visage aveugle, sanglant et souillé.
-
-La justice ne fit qu’une enquête sommaire. L’avis des docteurs étant
-que le blessé survivrait, on attendit ses éclaircissements. D’ailleurs,
-l’hypothèse d’un accident semblait s’imposer. La détente du fusil avait
-dû se prendre dans une broussaille et partir d’elle-même. L’endroit
-où l’on avait retrouvé le chasseur, contre un taillis, donnait une
-indication en ce sens. C’était le chien du comte, qui, par une
-intelligente manœuvre, était allé chercher des laboureurs dans un champ
-assez éloigné, et avait su les ramener près de son maître.
-
-Gaétane pensa tout de suite que son mari avait voulu se tuer. Elle
-seule pouvait avoir une idée pareille, puisqu’elle seule savait ce
-qui s’était passé entre eux la veille de la catastrophe. Et encore
-fallait-il l’impression singulière qu’elle gardait de son attitude.
-
-L’homme impulsif, plus sensuel et inconscient que mauvais, avait subi
-une de ces secousses qui amènent à la surface de l’âme des sentiments
-ignorés. Un drame obscur s’était passé en lui. Certes, on ne l’eût pas
-cru capable de se tuer pour une femme, et surtout pour la sienne, et
-surtout encore sachant qu’il lui laissait ainsi la liberté d’épouser
-l’amant qui le bafouait. Gaétane elle-même eût, quarante-huit heures
-plus tôt, jugé invraisemblable et dénuée de sens une supposition
-pareille. Mais elle avait vu Stanislas pendant qu’elle lui faisait
-sa terrible confession. Elle avait scruté, avec l’intuition aiguë du
-moment, son front blêmi, ses yeux troublés, ses lèvres étrangement
-balbutiantes. Et quelque chose, aujourd’hui, chuchotait en elle, que ce
-n’était ni le doigt d’un agresseur, ni la force inerte d’une branche
-qui avait pressé la détente du fusil. M. de Ferneuse avait dû appuyer
-le canon contre sa tempe, mais un tremblement ou une maladresse de sa
-main avait légèrement fait dévier l’arme.
-
-Sa femme, à présent, le soignait, le disputait à la mort.
-
-Déjà, les hommes de science avaient prononcé un arrêt désespérant: le
-blessé, s’il survivait, demeurerait aveugle.
-
-La lutte fut longue, de cette robuste nature contre la destruction,
-et de la garde-malade martyre contre la souhaitable et abominable
-délivrance, qu’elle ne voulait pas accepter de la mort. Gaétane, de
-ses mains, qui, si adroitement et légèrement, renouaient les bandages
-autour de cette tête mutilée, renouait en même temps ses propres
-chaînes. Sauver Stanislas, n’était-ce pas renoncer à son rêve de
-bonheur et d’amour? Pourtant, elle s’acharnait à cette œuvre. Sans
-cesse, elle forçait à reculer le péril, qui, d’abord, était de toutes
-les secondes, puis moins imminent, et qui peu à peu disparaissait.
-
-Près d’un mois s’était écoulé sans qu’elle eût quitté le chevet du
-malade, et, par conséquent, sans qu’elle eût revu le jeune marquis
-de Valcor. Sa maternité prochaine, dissimulée jusqu’à l’aveu fait à
-son mari, commençait à devenir apparente. Dans les mouvements hâtifs,
-les fatigues et les négligés des heures vigilantes, auprès du blessé,
-cet état devint évident pour les docteurs qui donnaient leurs soins à
-Stanislas.
-
-Quand celui-ci put comprendre ce qu’on disait autour de lui, les
-premières phrases qu’il entendit contenaient des allusions à l’heureux
-événement. Les médecins saisissaient avec empressement cette raison de
-rattacher à l’existence un malheureux auquel ils devaient révéler qu’on
-ne lui rendrait pas la vue.
-
-Le comte de Ferneuse ne rejeta pas la consolation que ces gens bien
-intentionnés lui offraient. Comme eux, il sembla trouver dans cette
-promesse de paternité une atténuation à l’irréparable désastre de ses
-yeux éteints.
-
-Gaétane le regardait, l’écoutait avec une angoisse indicible. A chaque
-instant, elle prévoyait le réveil de sa mémoire. Elle l’espérait, ce
-réveil. Dès qu’elle se retrouvait seule avec lui, elle épiait le geste
-de rage, l’exclamation furieuse, où l’infortuné se détendrait de la
-contrainte, insulterait à la dérisoire espérance, renierait l’enfant
-qu’il savait n’être pas son fils. Car, ce qu’elle entendrait sans doute
-en même temps, c’était la malédiction qui lui ordonnerait de fuir, qui
-la repousserait hors de cette existence dévastée par sa faute, qui,
-sans atténuer ses remords, lui rendrait du moins la liberté.
-
-Mais non. Rien de pareil ne survint. Même dans le tête-à-tête,
-Stanislas parlait de son propre malheur comme d’un accident de chasse,
-et ne semblait pas garder le moindre souvenir des circonstances qui
-eussent pu lui faire chercher la mort.
-
-Un supplice moral sans exemple commença pour la comtesse de Ferneuse.
-
-Son mari jouait-il une comédie sublime de pardon? S’acharnait-il à
-la plus raffinée des vengeances? Ou bien avait-il réellement perdu
-la mémoire? Le coup qui lui avait enlevé la vue avait-il altéré en
-une certaine mesure ses facultés mentales? Gaétane dut le croire,
-après certaines expériences qui démontraient, chez l’aveugle, un
-affaiblissement général du souvenir et une transformation du caractère,
-devenu faible, aigre et plaintif.
-
-Maintenant, que pouvait-elle faire, malheureuse qu’elle était? La
-confession adressée jadis à l’époux ivre de sa force et de toutes les
-joies de la vie, pouvait-elle la renouveler à l’infirme, plongé dans
-une éternelle obscurité? Naguère, cette confession représentait sans
-doute un devoir. Aujourd’hui ce serait un crime. Et quel crime, si déjà
-la révélation, suggestive de suicide, avait fait partir la balle qui
-éteignit ses prunelles!
-
-Imagine-t-on ce cœur de femme broyé dans l’étau d’une pareille énigme,
-en face de ce visage défiguré et sans regard, tandis que la hantait
-une image d’amour, tandis que s’effaçait son rêve d’une incomparable
-félicité?...
-
-Et, cependant, les jours devenaient des semaines, puis des mois.
-Bientôt, Gaétane serait mère. L’enfant qu’elle portait appartiendrait
-légalement au comte de Ferneuse, qui ne le désavouerait pas. Une
-nouvelle obligation s’imposait à elle. Ne pas mettre l’existence de
-ce petit être en contradiction avec l’état civil, que nul ne lui
-contesterait. Puisqu’elle ne pouvait plus demander la séparation légale
-d’avec un aveugle, ni espérer que le divorce rétabli lui permît jamais
-d’épouser le véritable père de son enfant, elle ne devait point priver
-l’innocent du père qu’il aurait de par la loi,—et de par la plus
-extraordinaire illusion.
-
-Après un indescriptible combat intérieur, le parti de M^{me} de
-Ferneuse fut pris. Elle écrivit à Renaud de Valcor en lui décrivant la
-tragique impasse. Il devait l’oublier, partir, se marier, mettre entre
-eux l’irrémédiable. Elle ne tromperait pas un infortuné pour qui toute
-lumière était abolie et que leur amour avait plongé dans des ténèbres
-plus affreuses que celles du sépulcre. Et elle ne voulait pas enchaîner
-à son lugubre sort la vie d’un amant de vingt ans. Elle le suppliait
-de se refaire un avenir. Tout le sien, à elle, se concentrerait dans
-leur fils.
-
-Renaud lutta contre de telles résolutions, assez pour se convaincre
-qu’elles étaient inébranlables.
-
-C’est ce débat déchirant et passionné qui fit l’objet de la
-correspondance, scellée ensuite par l’amant désespéré dans le mur de
-son cabinet de travail.
-
-Renaud de Valcor finit par s’incliner, au moins momentanément, devant
-la volonté de celle qu’il adorait. Il n’avait pas de famille, sauf
-son cousin Marc. Il résolut de s’éloigner. L’idée d’une exploration
-dangereuse le séduisit. Son amour seul avait étouffé en lui un goût
-d’aventures qui se réveilla pour l’en consoler quelque peu.
-
-Il se rendit dans l’Amérique du Sud, qu’il traversa de Buenos-Ayres
-à Santiago, pour remonter ensuite vers le nord de la Bolivie, et
-s’enfoncer dans les régions sauvages où l’Amazone prend sa source.
-Il affronta tous les périls, passa pour mort, puis donna de nouveau
-de ses nouvelles. On apprit, en Europe, qu’il s’était assuré, par
-les négociations faciles et sommaires auxquelles se prête là-bas
-l’indifférence des Gouvernements hispano-américains, la propriété
-d’immenses exploitations de caoutchouc, et qu’il commençait à en tirer
-des richesses considérables.
-
-Au bout de cinq à six années, il revint. Mais on ne le vit pas tout de
-suite dans ses terres de Valcor. Renaud semblait éviter avec intention
-de se rendre en Bretagne.
-
-M^{me} de Ferneuse ne douta pas que ce ne fût par crainte de la revoir.
-Quel était l’état de ce cœur d’homme? Trop guéri, ou trop peu?... Son
-application à se tenir éloigné d’elle pouvait être interprétée dans
-l’un ou l’autre sens.
-
-Mais celle qui n’oubliait pas dut se croire complètement oubliée quand
-elle apprit le mariage du marquis de Valcor. Renaud épousait une jeune
-fille peu riche, de très grande noblesse, Laurence de Servon-Tanis.
-
-Ce ne fut que l’année suivante, et comme la nouvelle marquise était
-sur le point d’accoucher, que le couple s’installa enfin au château
-de Valcor. Micheline y vint au monde presque aussitôt. Puis les
-exigences des grandes cultures industrielles, établies par M. de Valcor
-en Amérique, l’appelèrent de l’autre côté de l’Océan. Ses terres
-d’exploitation devaient s’étendre encore, couvrir un domaine, qu’on
-assimilerait à un petit Etat, s’appeler couramment la Valcorie, et
-devenir la source d’une fortune immense pour leur propriétaire.
-
-Celui-ci quittait pour la seconde fois la France, sans que sa volonté
-ou même le hasard l’eussent remis en présence de Gaétane.
-
-Pendant qu’il était au loin, les relations de voisinage et de tradition
-reprirent entre Valcor et Ferneuse. La marquise fit des avances à la
-comtesse, qui ne s’y déroba pas. Au bout de longs mois, quand Renaud
-fut de retour, il s’aperçut qu’une véritable amitié unissait les deux
-jeunes femmes.
-
-Lorsque Gaétane et lui se rencontrèrent, il y avait près de huit ans
-qu’ils ne s’étaient vus, l’âge, à deux mois près, du petit Hervé.
-
-Ce qu’ils éprouvèrent, aucun des deux ne put le deviner chez
-l’autre. Ils demeurèrent impénétrables. La fierté scella les lèvres
-de la comtesse de Ferneuse. Elle ne sut pas si c’était le respect,
-l’indifférence ou la circonspection, qui fermaient celles de son ancien
-amant.
-
-Que d’efforts secrets elle devait faire ensuite pour découvrir ce qu’il
-y avait derrière ce silence, que ne trahit jamais ni une allusion, ni
-un soupir, ni un regard! Cette impassibilité lui donna la force de
-rester impassible elle-même. Puis ce fut une autre conviction qui, se
-glissant en elle, peu à peu, se fortifiant, s’imposant, la maintint au
-niveau d’une prudence capable de ne jamais se démentir.
-
-Cependant son mari mourut.
-
-Gaétane de Ferneuse n’avait pas encore trente ans lorsqu’elle se trouva
-veuve. Sa beauté de blonde, éclatante et fine, son charme impérieux,
-qui, on le devinait, pouvait se fondre dans la tendresse, son
-irréprochable aristocratie et sa fortune, lui attirèrent, dès qu’elle
-fut libre, bien des déclarations et des hommages. Nul ne doutait
-qu’elle ne pensât à se remarier, à goûter enfin la vie, que les vices,
-puis l’infirmité, d’un époux accepté à seize ans, lui avaient rendue
-jusque-là si lugubre.
-
-Cependant la comtesse de Ferneuse découragea tous les prétendants à
-sa main. Elle semblait n’avoir qu’une passion, une préoccupation, un
-but: son fils. Hervé ne la quittait point, et elle ne quittait point
-Ferneuse.
-
-Le jeune garçon fut élevé par sa mère et par des précepteurs
-ecclésiastiques, dans cette Bretagne aux âpres horizons, près de
-l’Océan, parmi les rumeurs, les souffles, les silences, des arbres et
-des flots. Cela lui fit une âme mystique, tenace, ardente et fidèle.
-
-Dès son enfance il aima Micheline.
-
-M^{me} de Ferneuse ne devina ce sentiment que plus tard.
-
-Elle aurait dû en être épouvantée, de la même épouvante qu’éprouva la
-marquise de Valcor quand celle-ci crut découvrir, dans les lettres
-tombées entre ses mains par un hasard inouï, que Micheline et Hervé
-étaient les enfants du même père. Cependant Gaétane, sans prendre,
-contre l’horrible danger, les précautions radicales de la fuite ou
-d’une révélation, se contenta de combattre doucement l’amour de son
-fils, par des moyens indirects. Ces moyens, une influence maternelle
-aussi forte que la sienne pouvait les rendre efficaces. C’étaient des
-réflexions, des indications, des répugnances ou des espoirs, tendant à
-diriger ailleurs l’âme qui, d’habitude, suivait docilement la sienne.
-Une amourette s’en fût trouvée refroidie. Non pas la passion chaste et
-profonde qui tenait au cœur du jeune homme autant que sa vie, autant
-même que sa religion filiale.
-
-M^{me} de Ferneuse venait de le comprendre lorsque fut donnée, au
-château de Valcor, la fête en l’honneur des dix-huit ans de Micheline.
-
-Elle vint soucieuse à cette soirée.
-
-Et c’était bien la plus grave des conversations qu’elle poursuivait
-avec Renaud, quand M. de Plesguen et José Escaldas regardaient, à
-l’abri d’un massif, en fumant leurs cigares, ce beau couple aller
-et venir lentement, dans la lumineuse fantasmagorie de la floraison
-électrique.
-
-Toutefois, par une tactique étrange,—même à ce moment où le bonheur,
-l’avenir, l’existence peut-être, de son fils, étaient en jeu,—la
-comtesse de Ferneuse n’en appelait pas au souvenir du marquis de
-Valcor, pour établir avec lui cette vérité effrayante que leurs enfants
-étaient frère et sœur. Elle envisageait tout haut, d’une voix qu’elle
-parvenait à rendre paisible, l’hypothèse de leur mariage, et elle
-épiait, avec une attention ardente, l’esprit sur le qui-vive, l’œil
-aiguisé, le cœur en suspens, ce que Renaud allait exprimer par les
-paroles ou la physionomie.
-
-De quel problème cette femme, cette mère, cherchait-elle la solution?
-
-Qu’éprouva-t-elle quand elle put constater, chez le marquis de Valcor,
-le même impassible et impénétrable silence relativement au passé, et
-la résolution formelle d’accorder sa fille au jeune comte de Ferneuse?
-Puis quand elle pressentit cet autre sentiment, muet depuis tant
-d’années, à peine dévoilé ce soir, mais sur lequel Gaétane ne se trompa
-pas: l’amour de cet homme pour elle-même, le désir âprement combattu,
-mais proche d’une brûlante révolte, qui le tenait frémissant à ses
-côtés?
-
-Elle n’eut point le temps de rattacher aux résultats d’une patiente
-observation, conduite pas à pas depuis des années, les conclusions de
-l’heure présente. Laurence, accourant vers elle, la haine dans les
-yeux, l’invective à la bouche, pour la chasser de cette demeure, dont
-elle, Gaétane de Ferneuse, croyait enfin détenir le mystère, la rejeta
-dans l’abîme des plus tragiques incertitudes. Le cri de M^{me} de
-Valcor: «Micheline, ah! la pauvre petite!» Et son exclamation au sujet
-d’Hervé: «Ce misérable enfant!» n’était-ce pas l’éclat de foudre qui
-devait transformer en drame l’idylle de ces deux innocents? La femme
-de Renaud savait tout. D’accord avec lui, ou devançant ses tardifs
-projets, elle brisait les criminelles fiançailles. Hervé devait donc
-véritablement la vie à l’homme que Gaétane avait devant elle! Mère
-imprudente, à cause d’un mirage insensé, elle avait donc laissé marcher
-son fils vers le crime ou le désespoir!
-
-Et cependant!...
-
-Lorsqu’il la rejoignit, ce fils, lorsqu’il lui demanda, dans la
-franchise de sa jeune douleur:
-
-—«Madame de Valcor a-t-elle le droit de vous chasser, ma mère?»
-
-Ce fut sincèrement qu’elle répondit:
-
-—«Je donnerais ma vie pour le savoir!»
-
-Elle doutait de nouveau. Elle ne se croyait pas vaincue. Après avoir
-défendu si longtemps, dans le secret de son âme, l’unique amour de sa
-vie contre un oubli qu’elle n’admettait pas, contre un silence qui
-ressemblait trop à celui de la tombe, contre un parjure dont elle
-persistait à croire incapables les lèvres qui s’attachaient jadis
-éperdument aux siennes, c’était maintenant l’amour et le bonheur de son
-fils qu’elle devait sauver du plus sombre piège. Elle l’avait entrevu,
-ce piège. Jusqu’à présent, il lui avait suffi de n’y pas tomber. Mais
-aujourd’hui les circonstances la forçaient à le démasquer aux yeux de
-tous.
-
-Gaétane de Ferneuse se sentit à hauteur de cette tâche.
-
-Elle avait trop aimé Renaud, elle aimait trop son fils, pour ne pas
-entreprendre de lutter contre l’imposture qu’elle soupçonnait.
-
-Un moment troublée par l’intervention inexplicable de Laurence, la
-comtesse bientôt s’était reprise. Cette nouvelle complication, si
-déconcertante, ne pouvait cependant prévaloir contre des années
-d’observation attentive, ni contre l’intuition de femme et d’amante qui
-empêchait Gaétane de reconnaître, dans le père de Micheline, l’amant
-adoré d’autrefois.
-
-Le cœur d’un homme change-t-il à ce point? Même dans l’éloignement, les
-aventures, les périls, les blessures lentes à guérir, la brutalité des
-climats et des êtres? _Ou n’était-ce pas le même homme?..._
-
-La secrète certitude ne suffisait plus. Il fallait une preuve?
-
-Et cette certitude même, sous quel choc n’oscilla-t-elle pas de nouveau
-quand M^{me} de Ferneuse reçut le billet où, pour la première fois
-depuis de longues années d’un invraisemblable silence, Renaud de Valcor
-évoquait le passé. Le détail précis de la grotte bouleversa Gaétane.
-Pas un être au monde n’avait surpris ce rendez-vous des amants de jadis.
-
-Mais alors?...
-
-«J’irai,» se dit M^{me} de Ferneuse.
-
-Et dans quelle fièvre elle attendit l’heure!
-
-Cette fois, devant le miroir du souvenir, nulle comédie ne lui
-donnerait le change. Il se rappelait,—ou il savait,—cet homme si
-semblable d’aspect, si opposé de cœur, à celui qu’elle avait aimé.
-Donc, il allait enfin parler. Et, enfin, elle interrogerait. Elle,
-qui n’avait pu livrer son secret, tant qu’elle ne savait pas quel
-revenant monstrueux,—âme morte sous les traits si chers, ou simulateur
-infernal,—écouterait l’humiliante ou dangereuse évocation. Maintenant,
-la vérité éclaterait,—ah! dans le seul son de cette voix, quand il
-prononcerait certains mots.
-
-Et Gaétane tremblait de douceur et d’horreur à l’idée de descendre
-dans ce mystère, et de délivrer son âme des liens de doute où elle se
-débattait depuis tant d’années.
-
-
-
-
-IX
-
-LE PÈRE ET LA FILLE
-
-
-LORSQUE le marquis de Valcor et le prince de Villingen revinrent de
-leur promenade à cheval, la première cloche du déjeuner sonnait au
-château. Ces messieurs eurent juste le temps de changer de costume, et
-ils n’arrivèrent point trop en retard dans la salle à manger.
-
-Autour de la longue table parée de fleurs et déjà moins garnie de
-convives que les jours précédents, les domestiques passaient les
-hors-d’œuvre. Laurence présidait au repas, avec sa grâce discrète et
-lassée. Sur son mince visage pâle, dans ses grands yeux noirs aux
-paupières meurtries, on pouvait distinguer des traces de ses émotions
-récentes. Pourtant elle souriait, d’un air doux et exténué, comme une
-convalescente échappée à quelque crise mortelle, et qui se souvient
-trop de sa souffrance, tout en jouissant de sa guérison.
-
-Ses hôtes attribuaient son évidente fatigue à la peine qu’elle s’était
-donnée pour organiser la fête magnifique de l’avant-veille. Mais sa
-fille ne s’y trompait pas. Micheline interrogeait avec anxiété le
-délicat visage maternel, et sentait l’espérance rentrer dans son cœur
-en y distinguant, lorsqu’il se tournait vers elle, une expression
-d’encouragement attendri.
-
-«Pauvre maman!» songeait la jeune fille. «Si elle crut devoir accomplir
-quelque démarche contraire à mon mariage avec Hervé, elle ne peut
-manquer d’en souffrir terriblement,—soit qu’elle y persiste, soit
-qu’elle se reconnaisse dans son tort. Aussi n’est-ce pas elle que je
-questionnerai sur l’affront qu’a subi chez nous madame de Ferneuse. Mon
-père seul me dira la vérité.»
-
-L’absence de ce père, dont l’infaillible volonté lui inspirait tant de
-confiance, avait fait paraître la matinée longue à M^{lle} de Valcor.
-
-Une autre personne aussi en avait trouvé les heures sans fin. C’était
-Françoise, qui vainement avait erré dans les allées proches du château,
-espérant que le prince Gilbert viendrait la rejoindre.
-
-Enfin, Valcor et Gairlance parurent, à quelques minutes d’intervalle,
-et, de les voir prendre place devant les couverts dont l’ordonnance
-intacte énervait les deux cousines, réveilla la jeunesse agile de
-celles-ci. Elles rirent, elles s’animèrent. La gaieté étincela autour
-de cette table élégante, comme les parcelles de lumière dans les
-facettes des cristaux.
-
-Cependant Marc de Plesguen observait le marquis avec une attention
-particulière. Comme il détournait de lui ses yeux, il rencontra
-les noires prunelles d’Escaldas. Le vieux gentilhomme rougit, son
-redressement de dédain vint trop tard. Le Bolivien venait de constater
-qu’elle germait inconsciemment, la semence de doute et de convoitise
-qu’il avait jetée dans cette âme.
-
-—«Mon père, pouvez-vous me donner un instant? Il faut absolument que
-je vous parle.»
-
-Micheline s’adressait tout bas au marquis, tandis que leurs hôtes, en
-quittant la table, décidaient avec animation les plaisirs de plein air
-que favoriserait cette belle journée.
-
-Renaud regarda sa montre. Une heure et demie avant d’être là-bas, dans
-la grotte, à attendre Gaétane. C’était plus que le temps nécessaire
-pour s’y rendre. Mais il fallait compter avec les détours, les
-précautions afin de n’être point suivi.
-
-—«Ce ne sera pas long, ma mignonne?» demanda-t-il.
-
-—«Un seul mot, père,» dit Micheline, en levant des yeux de décision et
-de flamme.
-
-—«Montons,» fit Renaud.
-
-Il l’emmena dans son cabinet de travail.
-
-Debout en face de lui, qui la regardait profondément par-dessus la
-cigarette qu’il était en train d’allumer, elle se sentit moins brave,
-non pour tenir haut et ferme son cœur, mais pour prononcer les mots
-embarrassants. Son charmant visage devint tout rose avec un air de
-petite fille.
-
-—«Père ... voilà ... Je ne sais ce qui se passe entre la comtesse
-de Ferneuse, ma mère et vous. Mais, avant de vous laisser accomplir
-quelque démarche irrévocable, il faut que je vous prévienne: Hervé
-sera mon mari, ou je mourrai.»
-
-Il sourit.
-
-—«C’est tout?
-
-—Oui, père ... C’est tout.»
-
-Valcor la contempla un instant, avec la même expression émue et
-divertie, comme s’il goûtait l’effusion ravissante de sentiment,
-de résolution et de timidité, sur ce frais visage si cher. Puis il
-s’assombrit d’une gravité soudaine.
-
-—«Mon enfant,» dit-il, «je t’ai devinée, et je te connais. Tu n’as
-pas donné légèrement ton cœur, et tu n’es pas de celles qui changent.
-D’ailleurs, les circonstances ont rendu cet amour presque fatal.
-Toutefois, je te conjure de t’interroger, de réfléchir encore ...»
-
-Elle fit un mouvement.
-
-—«Me blâmez-vous, mon père?
-
-—Non certes. Et ce serait inutile. Je te demande simplement:
-Micheline, peux-tu guérir de cet amour, en t’y efforçant, si j’ai une
-raison capitale pour t’imposer un tel sacrifice?»
-
-Elle pâlit, sa lèvre trembla.
-
-—«Quelle raison? Pouvez-vous me la dire?
-
-—Simplement celle-ci: que je ne suis pas sûr, malgré ce que je compte
-entreprendre, de faire que ce mariage devienne réalisable.
-
-—Le voulez-vous, ce mariage, père?
-
-—Oui, si tu me persuades que ton bonheur en dépend.
-
-—Alors, quel obstacle l’empêcherait? Il n’y a pas d’obstacle contre
-votre volonté.»
-
-L’orgueil jaillit des yeux de Valcor. La diplomatie filiale n’aurait
-pu trouver plus magique parole. Mais nulle diplomatie dans Micheline.
-Elle avait dit ce qu’elle pensait. Pourtant il eut un retour vers
-quelque idée secrète, et il hocha la tête. Cette incertitude, jamais
-vue en lui, troubla sa fille. Elle balbutia:
-
-—«Mais ... supposons le pire. Vous n’auriez qu’à laisser faire. Dans
-trois ans, je serai majeure. Et puisque Hervé est résolu ...
-
-—Telle conjoncture peut se produire qui briserait sa résolution.
-
-—Pardonnez-moi si je vous contredis, père. Rien ne me fera douter de
-mon fiancé.»
-
-Il murmura, la regardant au fond des yeux:
-
-—«Cependant ... un scrupule de conscience ...»
-
-Micheline chancela presque. Une terreur la saisit. La conscience!...
-Ceci dominait tout chez le jeune comte de Ferneuse. Elle se rappela
-l’air ascétique, l’ardeur sombre, qu’il avait en parlant de retraite
-au fond d’un cloître, s’il ne pouvait pas être à elle, qu’il aimait.
-Lui aussi prévoyait un obstacle d’ordre moral, inéluctable. Un atroce
-effroi tordit le cœur de la vaillante fille.
-
-—«O mon père, vous m’épouvantez! Si l’espoir, si la foi en lui,
-en vous, ne me soutiennent pas, la force me manquera pour attendre
-l’avenir. J’aurai toute la patience qu’il faudra, mais pas dans
-l’incertitude. Aidez-moi, père, ou je vous assure que vous pleurerez
-bientôt votre Micheline.
-
-—Ma chérie!... ma chérie!...» dit doucement Valcor.
-
-Il jeta sa cigarette, prit les mains de sa fille, et s’assit en
-l’attirant contre lui comme lorsqu’elle était une enfant.
-
-—«Tu ne sais pas combien ton père t’aime, mon précieux trésor! Et tu
-as eu raison de dire que lorsque je veux quelque chose, ce quelque
-chose s’accomplit. Seulement il me fallait être certain que tu ne te
-trompais pas, que tu ne prenais pas un flirt puéril pour un sentiment
-sérieux. Ne frémis pas ainsi. Je devais m’éclairer ... te forcer à
-regarder en toi-même. Soit! Maintenant, je suis convaincu. Je vais agir
-en conséquence. Quel miracle ne ferais-je pas pour que ma Micheline
-ignore à jamais la tristesse!»
-
-Il parlait d’un ton si pénétré, si tendre, que les larmes de l’enfant
-jaillirent.
-
-—«Ah! père, je ne l’ignore plus, la tristesse. Comme j’ai souffert
-depuis deux jours!»
-
-Renaud ne lui demanda point ce qu’elle avait surpris, ni ce qu’elle
-avait craint. Il se dressa, et, de sa voix revenue aux vibrations de
-maîtrise, d’autorité:
-
-—«A présent, laisse-moi, Micheline. Sois tranquille et confiante, mon
-enfant. Tu épouseras Hervé de Ferneuse. J’ai tenu contre le sort des
-gageures plus difficiles à gagner que celle-là.»
-
-La jeune fille lui tendit son front, et sortit, sans ajouter une
-parole, étant, comme lui, d’une énergie précise et concentrée.
-
-
-
-
-X
-
-_L’EXPLICATION_
-
-
-DÈS que Micheline l’eut quitté, le marquis de Valcor sortit du château,
-un jonc à la main, un chapeau de paille fine sur la tête, comme pour
-une flânerie sous la splendeur calme des ombrages. Il esquiva quelques
-rencontres, écarta ses chiens, qui s’attachaient à ses pas, et, les
-premiers massifs dépassés, précipita sa marche.
-
-Le point de la falaise où il se rendait se trouvait sur l’autre versant
-du promontoire et assez éloigné de la propriété.
-
-Renaud traversa le parc dans presque toute sa longueur, puis suivit un
-sentier qui descendait vers la mer. Il atteignit un vallonnement, où
-verdoyaient et blondissaient des carrés de culture autour de quelques
-petites fermes. Une dépendance de Ferneuse. L’avenue montante qui
-partait de là conduisait à l’habitation.
-
-M. de Valcor tourna dans le sens opposé, gagna une étroite plage, puis
-remonta un peu, et se trouva sur le seuil d’une cavité naturelle qu’on
-ne pouvait sans exagération appeler une grotte. Cette anfractuosité
-pittoresque n’avait même pas de désignation dans le pays. Jadis, quand
-Gaétane et Renaud s’y donnaient leurs rendez-vous d’amour, c’étaient
-eux qui lui avaient décerné l’ambitieuse désignation. Sorte de vaste
-niche, abritée par un avancement du roc, au sol tapissé d’herbes
-chevelues et sèches dans un sable fin, elle avait été «leur grotte», en
-dehors des chemins où l’on passe, en dehors des hommes et de la vie.
-
-En été, cette étroite retraite dominait d’assez haut le niveau des
-marées, séparée de la grève par un large chaos de pierres. Mais
-en hiver, ou bien au temps des équinoxes, quand les lames de fond
-arrivaient du large avec des élans monstrueux, l’eau furieuse devait
-s’engouffrer dans la conque béante. C’étaient ces assauts prodigieux,
-et aussi le choc des lourdes averses, qui, en effritant le roc,
-déposaient dans le sol concave ce sable plus souple qu’un coussin de
-soie, piqué par les grêles franges des herbes sauvages.
-
-Renaud s’assit sur une saillie de falaise qui formait une véritable
-banquette. Il regarda sa montre. Deux heures et demie. Il ne comptait
-pas voir avant trois heures celle qu’il attendait. Mais il était bien
-sûr qu’elle viendrait. Pas une minute ne fut d’ailleurs trop longue
-pour la méditation où il se perdit. A deux ou trois reprises, il
-tressaillit à un bruit velouté contre la paroi lisse, autour de sa
-cachette. Mais ce n’étaient que des goélands, frôlant le granit de
-leurs longues ailes, effarouchés de l’avoir vu.
-
-Enfin, ce fut bien un glissement d’étoffe, les heurts de talons trop
-hauts dans l’abrupt sentier. M^{me} de Ferneuse apparut.
-
-Renaud eut le cœur étreint par la beauté de cette femme, beauté claire
-et délicate, comme une grappe de lilas blanc trempée de soleil. Un peu
-essoufflée par l’émotion et la course, elle s’arrêtait, d’une pâleur et
-d’une anxiété impressionnantes, avec le large reflet de ses yeux, où
-tremblait toute l’âme.
-
-On lui eût donné à peine trente ans, bien qu’elle eût un peu dépassé
-quarante. Mais ce n’était pas la jeunesse enfantine et grêle de
-Laurence, qui semblait arrêtée dans son développement vers une féminité
-complète. C’était la splendeur d’une créature vivace et saine, ayant
-en réserve des sources de force et de fraîcheur que les années
-n’épuisaient pas.
-
-Renaud, sans parler, lui fit prendre place sur le siège naturel, d’où
-il se leva, puis, tout de suite, il tomba à ses pieds.
-
-—«Pardonnez-moi!...» gémit-il. «Je suis à bout de silence ... Et vous
-me déliez d’un mortel devoir ... Vous permettez que je parle, puisque
-vous êtes venue ici ... Ici, où nous nous sommes aimés.»
-
-Elle promena autour d’elle des yeux hallucinés de souvenir.
-
-Il ajouta:
-
-—«Ah! combien de fois n’y suis-je pas venu depuis douze ans!»
-
-Elle ramena son regard vers ce visage, si semblable, malgré le temps
-écoulé, à celui qu’elle avait vu naguère, en ce lieu, et ainsi, presque
-à la hauteur du sien, dans la pose adorante de l’homme agenouillé.
-Mais elle n’ouvrit pas la bouche.
-
-Lui, sans s’inquiéter des lèvres muettes, ou, peut-être, y découvrant
-un acquiescement, une acceptation, il commença d’évoquer le passé
-avec l’art émouvant de son âme dominatrice et voluptueuse, de sa voix
-aux caresses indicibles, de ses magnétiques prunelles, de tout son
-désir et de toute sa volonté. Ah! comme il avait aimé Gaétane! Comme
-il avait souffert de se séparer d’elle!... L’œuvre effroyable de sa
-guérison, avec quelle féroce décision de chirurgien il avait essayé de
-l’accomplir. Il avait tranché au vif de sa chair et de son cœur. Il
-s’était expatrié. Il s’était échappé, non pas seulement de sa maison
-et de son pays, mais de la civilisation même. Il avait vingt fois
-risqué sa vie, avec l’espoir forcené de la perdre. Puis il s’était
-créé des occupations, des ambitions, pour noyer son regret dans la
-fièvre d’agir. Quand il avait cru s’être refait une âme différente, il
-était revenu. Comme suprême gage de son obéissance, et comme suprême
-ressource d’oubli, il s’était marié. Même alors, il n’avait pas encore
-osé revoir l’idole adorée de sa jeunesse. Il avait tardé à reparaître
-en Bretagne, ne s’y était risqué que pour installer sa femme dans
-le domaine de ses ancêtres, puis était encore reparti au loin pour
-longtemps. Hélas! à quoi bon tout cela?... Dès qu’il s’était retrouvé
-en face de Gaétane, il l’avait aimée de nouveau, d’un amour désespéré
-et brûlant, mille fois plus indomptable que la passion de sa vingtième
-année.
-
-L’éloquence fougueuse de Renaud peignait l’ardeur de son amour moins
-vivement peut-être que ses regards, le frémissement de sa voix, et tout
-le feu subtil émané de son âme véhémente.
-
-Gaétane se sentit enveloppée par cette atmosphère de sincérité, que
-reconnaît toute femme, fût-elle la plus défiante et la mieux en garde.
-Un vertige la troubla. Serait-ce possible? Était-ce là l’écho du passé?
-De ce passé qui demeurait l’enchantement de sa vie.
-
-Mais cet homme pouvait s’être pris à son rôle, s’il était le prodigieux
-acteur qu’elle soupçonnait. Faisant donc un effort, qui raidit son
-buste, crispa ses doigts minces et élargit ses prunelles, M^{me} de
-Ferneuse prononça:
-
-—«Il y a entre nous, Renaud, quelque chose de plus formidable que nos
-propres sentiments. Je ne vous demande ni quels sont aujourd’hui les
-vôtres, ni comment vous avez pu ensevelir dans un si parfait néant
-de silence, et durant tant d’années, ce que vous me dévoilez à cette
-heure. Laissons cela. Puisque le passé est si vivement présent à votre
-mémoire, évoquez-le pour me répondre: Avez-vous jamais pu croire
-qu’Hervé était le fils du comte de Ferneuse?»
-
-Les dernières paroles glissèrent en souffle presque imperceptible entre
-deux lèvres décolorées.
-
-M. de Valcor, toujours à genoux sur le sable, courba lentement le
-front, baisa un volant léger à la jupe de Gaétane, et murmura contre ce
-tissu qui faisait un peu partie d’elle:
-
-—«Hervé est mon fils et le vôtre.»
-
-M^{me} de Ferneuse, toute à sa tâche de démêler le secret de cette âme
-redoutable, tressaillit à peine, et reprit aussitôt:
-
-—«Comment vous justifierez-vous alors d’avoir commis l’imprudence
-effrayante de laisser votre fille et lui s’éprendre l’un de l’autre?»
-
-Le marquis se releva. Un éclair jaillit de ses yeux. Ah! elle voulait
-donc la lutte?... Il y était préparé.
-
-—«Mais vous-même, Gaétane?» demanda-t-il.
-
-—«Moi!» s’écria M^{me} de Ferneuse. Elle eut une hésitation, puis
-murmura: «Ce n’était pas la même chose.
-
-—Pourquoi donc? N’aviez-vous pas la conviction que ces enfants étaient
-frère et sœur?»
-
-Les regards de Gaétane et de Renaud se heurtèrent.
-
-Pouvait-elle lui dire qu’elle avait cru, qu’elle croyait encore,—mais
-d’une façon plus troublée cependant,—que lui, qui portait ce nom de
-Valcor, n’était pas l’homme qu’elle avait aimé.
-
-Elle avait éprouvé cette certitude que, naguère encore, il ignorait
-tout de leur ancien amour. Oui, quand il gardait sur le passé cet
-incroyable silence, c’est que ce passé n’existait pas pour lui.
-Par quel miracle, aujourd’hui, le ressuscitait-il avec des accents
-spontanés, précis comme la vérité même?
-
-M^{me} de Ferneuse expliqua:
-
-—«Je prenais pour une simple inclination, et non pour de l’amour,
-le goût de ces deux jeunes êtres l’un pour l’autre. Chaque jour,
-d’ailleurs, j’attendais de vous voir mettre obstacle à leur penchant.
-J’en conviens, il ne me déplaisait pas que vous eussiez enfin une
-occasion si grave de vous trahir ...»
-
-Gaétane s’arrêta. Ce qu’elle voulait exprimer coûtait à sa pudeur et à
-son orgueil, surtout dans la glaciale étreinte de son doute. Mais cela
-s’imposait, tactique inévitable. Aussi poursuivit-elle, tandis qu’une
-flamme de pourpre courait sur sa pâleur:
-
-—«Votre silence me semblait trop lourd. Était-il possible d’anéantir
-avec une volonté plus écrasante, notre rêve d’autrefois? Le mot, le
-cri, que ma fierté se refusait à solliciter de votre part, j’espérais
-qu’un péril si décisif pour de chers innocents vous le ferait enfin
-jeter.
-
-—Vous m’aimiez donc toujours?... Oh! Gaétane!...»
-
-Elle leva la main pour arrêter son élan.
-
-—«Parlons d’eux, non pas de nous.»
-
-Geste et parole d’une si froide dignité, que Renaud recula, interdit.
-D’ailleurs, les yeux sur ses yeux, avec une fixité pénétrante, M^{me}
-de Ferneuse ajoutait:
-
-—«Comment vous aurais-je encore aimé?... Sous vos traits
-impénétrables, je ne reconnaissais pas celui qui fut jadis tout pour
-moi.»
-
-Quelques secondes suivirent, tragiquement muettes. Tous deux se
-regardaient, aussi pâles et étreints l’un que l’autre, tandis que
-vibrait encore dans l’air doux la phrase,—moins étrange qu’étrangement
-prononcée,—de Gaétane.
-
-A la fin, une dure vapeur sembla voiler le visage du marquis. Ses
-traits se fixèrent dans une expression plus proche, cette fois, de la
-haine que de la tendresse voluptueuse. Ses yeux s’assombrirent. Il dit:
-
-—«Ainsi, parce que vous supportiez mal un respect absolu,—respect
-que, cependant, vous m’aviez imposé,—vous risquiez au jeu d’une
-orgueilleuse coquetterie ce bonheur de deux innocents, dont vous me
-rendez aujourd’hui responsable. Gardez donc pour vous-même, j’ose vous
-le dire, les reproches que vous trouviez bon de m’adresser. Je n’ai pas
-à les recevoir de ma conscience, ni—ce qui me serait infiniment plus
-dur—de vous, qui restez la maîtresse adorée de mon cœur. Sachez que
-nul lien du sang n’existe entre Micheline et Hervé.»
-
-La stupeur rendit M^{me} de Ferneuse immobile. Grands dieux!
-Qu’allait-il donc révéler?
-
-Renaud, laissant tomber sa voix, où s’éteignit l’âpre chaleur,
-continua, lentement, avec un sourd effort:
-
-—«Je vais vous confier un secret délicat et sacré. Il m’en coûte. Non
-pas que je n’aie une confiance absolue en vous, Gaétane. Mais parce que
-cette révélation va peut-être vous rendre moins souhaitable le mariage
-de deux enfants qui s’aiment ... qui s’aiment comme nous nous sommes
-aimés.»
-
-Elle se taisait, haletante, suspendue aux paroles qu’il prononçait avec
-une irritante circonspection.
-
-—«Connaissez-vous,» reprit-il, «une famille de pêcheurs, près du
-Conquet, les Gaël?
-
-—Tout le monde les connaît le long de la côte,» répondit la comtesse.
-«Mais j’ai plus entendu parler de ces gens-là que je ne les ai vus.
-
-—Vous n’avez jamais rencontré Bertrande, la petite-fille?
-
-—Quelquefois ... Il y a longtemps. Ne s’est-elle pas faite religieuse?»
-
-Renaud, sans répondre, demanda:
-
-—«La physionomie de cette jeune fille ne vous a-t-elle pas frappée?»
-
-M^{me} de Ferneuse refléchit, puis demanda, hésitante:
-
-—«Par une ressemblance?
-
-—Oui.
-
-—Une ressemblance avec Micheline?»
-
-M. de Valcor inclina la tête:
-
-—«Eh bien?» questionna Gaétane, qu’une fièvre d’appréhension gagnait.
-
-Cependant, le marquis retardait encore les mots décisifs.
-
-—«La mère de cette Bertrande ...» reprit-il. «On vous a dit?...
-
-—C’est une pauvre folle,» interrompit la comtesse avec une hâte
-impatiente.
-
-—«Non,» s’écria vivement Renaud. «Elle n’est pas folle. La perte de
-son mari l’a plongée dans une espèce de paralysie mentale, un état
-inconscient, qui n’est pas la démence. Il n’y a aucun dément dans
-cette famille. Nous ne sommes pas en présence d’un mal congénital,
-transmissible ...
-
-—Mais quelle importance?...
-
-—Une importance capitale. Micheline est la fille de cette infortunée.
-
-—La fille de cette paysanne!...» s’exclama la comtesse.
-
-—«La fille d’une créature irréprochable et touchante, la descendante
-d’une race ancienne, hardie et fière, quoique très humble,» rectifia
-M. de Valcor. «Les Gaël ont une espèce de noblesse rude, qui en vaut
-une autre. D’ailleurs,»—et il sourit,—«c’est une tradition du pays
-que mes ancêtres et les jolies aïeules de Micheline eurent parfois des
-conversations assez tendres pour qu’un peu de nos traits et de notre
-sang ...
-
-—Mais son père?...» s’écria M^{me} de Ferneuse. «Son père, alors,
-ce n’est pas vous, puisque vous m’affirmez qu’elle n’est pas la sœur
-d’Hervé.
-
-—Non, ce n’est pas moi.
-
-—Qui est-ce?
-
-—Un Gaël. Je vais, mon amie, vous raconter cette histoire, que vous
-serez seule à connaître avec moi-même ...
-
-—Et Laurence?
-
-—Laurence l’ignore.
-
-—Elle croit que Micheline est sa fille?
-
-—Elle le croit.
-
-—Comment est-ce possible?
-
-—Je vais vous le dire. Mais, avant tout, sachez ceci: bien que
-Micheline ne soit pas, de par la nature, l’enfant de la marquise et
-la mienne, elle l’est de par son état civil, elle l’est de par la
-conviction de Laurence, elle l’est de par mon amour paternel, aussi
-profond, aussi exclusif, aussi orgueilleusement tendre que si elle
-tenait de moi la vie. Je vais vous apprendre, Gaétane, un mystère
-que je n’aurais jamais cru divulguer à personne. Je vous demande le
-serment le plus solennel de le garder dans le tré-fonds de votre âme,
-pour vous seule, et d’agir ensuite comme si ce mystère n’existait pas.
-Sauf en ce qui concerne la non-parenté de Micheline avec Hervé, je
-ne supporterai que nul au monde, pas même vous qui saurez, traitiez,
-fût-ce en pensée, _ma fille_,» (il appuya sur le mot), «autrement que
-comme une Valcor.»
-
-Renaud mit toute sa force impérieuse dans ces dernières paroles. Il les
-souligna si ardemment que Gaétane en fut remuée.
-
-Des sentiments sincères surgissaient chez cet homme, sous la mise en
-scène apprêtée, voulue. Le mystère qu’il prétendait livrer, ou bien
-était faux, ou bien tenait à d’autres mystères qu’il ne livrerait pas.
-
-M^{me} de Ferneuse le regardait avec épouvante, mais, dans
-cette épouvante, s’insinuait une tragique fascination. Comment
-échapperait-elle au réseau d’illusions dont ce jongleur de génie
-voudrait l’envelopper? Ce vouloir, elle le sentait formidable.
-Non moins formidable que la prodigieuse audace et la prodigieuse
-intelligence. Ah! si elle n’avait pas en elle le souvenir et l’avenir,
-son amour dans le passé, le bonheur de son fils dans le futur!... Mais
-avec ces deux talismans, peut-être ne risquait-elle pas la terrible
-partie dans des conditions trop inégales. La vérité!... Sous les
-captieux mensonges, elle découvrirait la vérité!
-
-Maintenant, dans le recueillement le plus attentif, avec une patience
-qui ne se démentait plus, fût-ce par une exclamation, elle écoutait le
-récit de Renaud.
-
-Les événements remontaient à l’époque où, pour la première fois après
-sa longue absence, le marquis de Valcor revenait en Bretagne.
-
-Il y semblait un inconnu. Parti à vingt ans, il reparaissait vers la
-trentaine. Intervalle capable de changer un homme, même si cet homme
-n’avait pas doublé, pour ainsi dire, par une existence aventureuse,
-les années écoulées. Autour de Valcor, les êtres aussi s’étaient
-transformés, les cœurs avaient oublié. Un seul gardait la mémoire de
-l’absent. Mais ce cœur-là, ce cœur plein d’amour, s’isola farouchement
-dans Ferneuse auprès du petit Hervé, et ce ne fut pas durant ce séjour
-de Renaud en Bretagne que Gaétane le revit.
-
-Il y était venu parce qu’il fallait que la nouvelle marquise connût
-enfin le domaine dont elle portait le nom, et parce que les médecins
-ordonnaient ce salubre séjour à la délicate jeune femme, sur le point
-d’être mère.
-
-A peine le couple fut-il installé dans la seigneuriale demeure, que les
-pauvres gens de la région, ceux mêmes qui ne se rappelaient pas les
-traits du châtelain, reconnurent sa présence aux bienfaits répandus
-partout sur eux. Mais il était une famille qui retrouva tout de suite,
-et plus directement, la bienveillance du maître de Valcor. Ce furent
-les Gaël. Presque aussitôt après son arrivée, Renaud s’enquit de ces
-vaillants marins, dont les destinées avaient toujours été plus ou moins
-liées à celles de ses ancêtres.
-
-Il se vit en face d’un sombre désespoir d’aïeule et de mère. Le fils
-aîné, Bertrand, avait péri dans le naufrage d’un transport de l’État,
-sur lequel il achevait ses années de service. Sa veuve, Mauricette, la
-raison ébranlée par ce malheur, n’était pas plus capable d’élever sa
-petite Bertrande que de se conduire elle-même. Hélas! pauvre créature,
-elle se trouvait, en ce moment même, victime de ce doux égarement, qui
-lui valait le surnom de l’Innocente. Le drame le plus douloureux se
-déroulait dans l’humble maison. Le second fils de Mathurine, le violent
-et ardent Mathias, avait profité du trouble cérébral de sa belle-sœur
-pour commettre une action abominable. Dans un instant de vertige,
-regretté aussitôt d’ailleurs, il avait abusé de celle qui pleurait si
-fidèlement son frère. Et maintenant Mauricette était enceinte.
-
-La rigide et orgueilleuse Mathurine cachait à tous l’état de sa bru,
-dont l’Innocente elle-même ne se rendait pas compte. Mais le moment
-approchait où naîtrait le malheureux enfant. Sous quel opprobre
-n’entrerait-il pas dans la vie! Et quelle honte pour cette lignée des
-Gaël, qui, jusqu’ici, portait le front si haut!
-
-Le marquis de Valcor arriva pour recevoir de l’aïeule cette sombre
-confidence.
-
-—«Ne craignez rien, maman Gaël,» dit-il à la vieille paysanne. «Nul ne
-saura que l’Innocente a rompu—sans le vouloir, pauvre femme!—le deuil
-qu’elle mène en un triste et touchant délire, et qui la rend presque
-sacrée au regard superstitieux des marins. On ignorera le crime de
-votre fils Mathias. Continuez à dissimuler la situation de Mauricette.
-Si cela devient trop difficile, nous dirons qu’elle est malade, et je
-la placerai chez des gens sûrs.
-
-—Il n’y a de sûr que moi-même,» fit Mathurine. «Je garderai ma bru,
-je la délivrerai de mes mains. Je réponds que l’enfant viendra au monde
-sans qu’on s’en doute. Mais ensuite, qu’en ferons-nous?
-
-—Vous me l’enverrez,» dit le marquis. «Mathias peut l’apporter
-secrètement à Valcor. Je le suppose disposé à réparer sa faute.
-
-—Sans doute. Il m’aide à jouer la comédie nécessaire. Et comme son
-frère Yves est au loin, dans la marine de l’État, la maison des Gaël
-peut préserver son secret.
-
-—Bien. Nous nous arrangerons donc de façon à ce que l’enfant de
-Mauricette soit découvert par mes gardes à l’une des grilles de Valcor.
-On pensera que le petit être a été abandonné par des chemineaux. Nul
-ne connaîtra son origine. Je le ferai élever. Vous pourrez suivre dans
-la vie celui qui, tout bâtard qu’il soit, n’en sera pas moins votre
-petit-fils. Et l’honneur des Gaël sera sauf.
-
-«Telle fut la combinaison que je trouvai,» continua Valcor, «pour
-soulager un chagrin respectable et intéressant. Comment aurais-je pu
-prévoir la coïncidence inouïe qui ferait dévier jusqu’au dénouement le
-plus romanesque, la banalité de cette bonne action? Quelques semaines
-plus tard, Laurence accouchait. Jamais femme ne paya sa maternité de
-plus horribles souffrances. Je crus que je perdrais moi-même la raison
-à contempler ce martyre. Le moment vint où, pour y mettre un terme, il
-fallut presque arracher de force le fruit de ces pauvres entrailles
-pantelantes. On sacrifiait l’enfant, qui, par un miracle, respirait
-pourtant lorsque la terrible délivrance eut lieu. C’était une fille.
-Tout donnait à prévoir qu’elle ne vivrait pas. Et cependant la vue
-seule de cette chétive créature retenait en ce monde la malheureuse
-mère, qu’on désespérait de sauver. Dans l’effroyable faiblesse où
-était Laurence, elle semblait n’être soutenue que par une sensation:
-la présence du bébé, qu’elle exigeait sans cesse à côté d’elle. Les
-médecins avaient en vain ordonné de l’en distraire. «La fillette n’a
-que peu d’heures à passer ici-bas,» disaient-ils. «Et la mère la suivra
-aussitôt dans la tombe, si on n’arrive pas à lui cacher que son enfant
-n’est plus.
-
-«Une nuit, comme j’étais seul près de ma femme avec la garde, nous
-dûmes retirer d’auprès la mère assoupie le pauvre petit corps qui,
-hélas! se glaçait. Que dire à Laurence lorsqu’elle s’éveillerait et
-réclamerait sa fille? Les fausses excuses, le silence même, c’était le
-coup de mort sur cet organisme dévasté. La malheureuse ne comprendrait
-que trop. Je perdais la tête. Quand, tout à coup, au fort de mon
-angoisse, on vint me prévenir que quelqu’un me demandait, qui ne
-pouvait parler qu’à moi. C’était Mathias. Il m’annonça que Mauricette
-avait donné le jour à une fille, et me demanda dans quel lieu il devait
-déposer l’enfant pour qu’elle ne manquât pas d’être trouvée promptement
-par les gens du château.—«Où est-elle?» criai-je avec une impétuosité
-qui effara l’homme. Il me dit qu’il l’avait laissée, bien enveloppée,
-dans un abri d’herbes sèches. C’était le moment des foins. La nuit
-était chaude.—«Attends-moi,» dis-je. «Tu vas m’y conduire.—Vous,
-monsieur le marquis!» Un instant après, je partais avec le marin. Sous
-un ample manteau, je portais ma fille morte. Quelle minute! J’aurais
-étouffé l’innocente de mes mains qu’elles n’eussent pas tremblé
-davantage. Je dis à Mathias:—«C’est un paquet, pour qu’on ne s’étonne
-pas si l’on me voyait revenir les bras chargés. Je mettrai moi-même
-ta petite à l’endroit propice.» Il ne souffla mot. Rassuré de me voir
-agir, il n’avait qu’une hâte. Fuir les environs du château, retourner
-auprès de sa mère, la redoutable vieille, capable de tuer les siens
-s’ils se déshonoraient, et lui annoncer que tout était réparé, que sa
-faute était comme si jamais elle n’eût été commise.
-
-«Dès que, sous la nuit claire, j’aperçus la meule de foin, avec une
-tache blanchâtre au pied, je congédiai le marin.—«Va-t’en, Mathias.
-Je vais prendre cette pauvre mioche. Elle est en sûreté désormais. Je
-la placerai au seuil de la petite porte, par où passe le domestique
-qui va chercher le médecin, et j’enverrai chercher ce médecin d’ici
-deux heures. On ne peut manquer de la trouver.—Voulez-vous,» me
-dit-il, «que je vous débarrasse de ce paquet, puisqu’il était pour
-la frime?—Inutile. Sauve-toi, mon gars. Et ne recommence plus.—Je
-m’embarque demain au long cours,» répliqua-t-il. «Mais, partout, je
-serai votre homme, jusqu’à la mort. Dieu vous garde, monsieur le
-marquis.» Un instant plus tard, il était loin.
-
-«Vous devinez le reste, Gaétane. Je changeai l’enfant morte contre la
-vivante. Et, quelques heures plus tard, ce fut un petit cadavre que
-mes gens découvrirent à l’une des entrées du parc. Quand la marquise de
-Valcor s’éveilla, une mignonne créature, chaude d’une vie innocente,
-respirait contre sa joue. La mère était sauvée. J’aimais ma femme,
-Gaétane. Je ne vous avais pas revue encore. Je l’aimais d’autant plus
-que je voulais mieux vous oublier. L’enfant qui me rendit Laurence
-devint deux fois ma fille. Et jamais, vous entendez, jamais celle qui
-porte mon nom ne soupçonna mon subterfuge—horrible ou sublime. Jugez
-comme vous voudrez. Cette nuit-là, je ne réfléchis pas. Je me jetai
-vers le salut comme on se jette au feu pour en arracher un être cher.
-Plus tard, j’acceptai le fait accompli. Et ce fait devint d’autant plus
-irrévocable, lorsque les hommes de science m’apprirent que Laurence ne
-pourrait plus être mère et que jamais je n’aurais un descendant de mon
-sang.»
-
-Gaétane de Ferneuse n’avait pas interrompu ce récit. Elle n’y fit
-qu’une objection:
-
-—«Vous m’aviez dit, Renaud, que, seul, vous connaissiez ce mystère.
-Mais ... la garde qui soignait Laurence, qui retira d’auprès d’elle
-l’enfant expirante?
-
-—Cette femme est morte. Oui ... elle savait tout, mais n’a jamais rien
-révélé.
-
-—En êtes-vous sûr?
-
-—Elle était plus dévouée à Laurence qu’un chien à son maître. Elle me
-baisait les mains pour ce que j’avais fait. Oh! celle-là ... sa tombe
-n’est pas plus muette qu’elle ne le fut elle-même.»
-
-Une furtive ironie passa dans cette phrase. Du moins le sembla-t-il à
-Gaétane, qui, de toutes ses fibres, demeurait à l’affût. Elle demanda
-encore:
-
-—«Et les médecins, qui avaient laissé un bébé presque sans souffle, et
-qui retrouvaient une robuste petite, toute disposée à vivre?»
-
-Renaud eut un ricanement léger.
-
-—«Croyez-vous donc les médecins si forts qu’ils voudraient nous
-le faire croire? Celui de Brest abandonnait l’enfant qu’il croyait
-condamnée, ne demandait même pas à la voir, ne s’occupait que de
-la mère. Le pauvre docteur de campagne prit facilement le change,
-grâce à l’adresse de cette garde, qui en savait autant que lui. Le
-grand consultant de Paris avait repris momentanément le chemin de la
-capitale. Trois jours après, quand on vit Micheline téter à plein
-cœur une solide nourrice, c’était à qui aurait prédit que la petite
-gaillarde s’en tirerait. Même on ajoutait, à qui mieux mieux: «Une
-Valcor ... Naturellement.»
-
-—Et ... l’autre?» murmura M^{me} de Ferneuse.
-
-—«Dieu a recueilli sa petite âme éphémère,» prononça le marquis avec
-une émotion grave, dont la comtesse fut touchée.
-
-Était-ce l’habileté merveilleuse de cet homme? Une impression de vérité
-émanait de son étrange récit. Surtout une persuasion s’imposait à
-M^{me} de Ferneuse: Micheline et Hervé n’étaient pas frère et sœur.
-Un mystère empêchait que le même sang ne coulât dans leurs veines.
-Quel était-il, ce mystère? Celui que dévoilait Renaud? Ou un autre,
-plus redoutable? Gaétane restait comme suspendue au bord d’un abîme
-profond et obscur, où flottaient d’effarantes apparences. Les yeux
-baissés, le visage plus blanc que ses mains délicatement pâles sur le
-linon bleuâtre de sa jupe, elle se recueillait. Doutes, intuitions,
-pressentiments, incertitudes. Cela ne suffirait pas pour la libérer
-de ce qu’elle devait au passé. Cela suffirait encore moins pour
-qu’elle consentît à l’union de son fils avec l’enfant délicieuse et
-énigmatique, héritière d’un nom éclatant, mais d’une race inconnue.
-
-—«Puis-je connaître le sens de vos réflexions, Gaétane?»
-
-La belle et fière tête se releva.
-
-—«Je saurai décider mon fils à renoncer à votre fille.»
-
-Une angoisse violente altéra les traits de Renaud.
-
-—«Pourquoi? L’hérédité de cette enfant n’est pas vile! L’âme des Gaël
-vaut celle des Valcor.»
-
-L’accent vibra. Le cri venait d’un lointain orgueil. Où donc était la
-source, si impétueuse, de vérité, parmi tant de mensonges?
-
-—«Certes,» reprit M^{me} de Ferneuse, «j’estime à l’égal d’une
-lignée aristocratique cette famille de marins probes et vaillants, et
-tellement soucieuse de l’honneur. D’ailleurs, quelle ancestralité n’est
-pas trouble? Celle qui a produit la pure fleur, si rare et précieuse,
-qu’est Micheline, me paraît incomparable. Et, socialement, mademoiselle
-de Valcor, d’une très haute noblesse et d’une richesse excessive, a une
-valeur digne de sa personne charmante.
-
-—Eh bien?» haleta le marquis.
-
-Si maître de lui, il ne pouvait cacher son anxiété lorsqu’il s’agissait
-de sa fille.
-
-—«Eh bien, Renaud, une circonstance anéantit pour moi tout cela. C’est
-le serment exigé par vous que je laisserai mon fils dans l’ignorance de
-votre secret.»
-
-Tous deux se turent un instant. Ils sentaient entre eux des choses non
-dites, plus inquiétantes que les paroles exprimées. Enfin, M. de Valcor
-prononça lentement:
-
-—«Mais, ce secret, vous l’auriez toujours ignoré vous-même, si vous
-n’en possédiez un autre que vous n’avez pas, j’imagine, l’intention
-d’apprendre à Hervé. Lui direz-vous qui est son véritable père? Alors,
-en effet, vous lui devez aussi la preuve qu’il peut aimer et épouser
-sans crime celle qui porte le nom de ce père.»
-
-Une rougeur monta au front de Gaétane, puis s’effaça, laissant ce front
-plus pâle encore qu’auparavant.
-
-—«Ceci est juste,» répondit-elle, «Mais n’importe! L’impossibilité
-n’en est que plus grande d’éclairer le jugement de mon fils. Moi
-vivante, il n’épousera point une femme que je sais n’être pas celle
-qu’il croit, valût-elle cent fois mieux.»
-
-Renaud, qui se connaissait en volonté, mesura la trempe de celle-ci. Ce
-fut avec une humilité inattendue qu’il insista. La supplication même ne
-lui eût pas coûté. Mais que dire? Lui aussi touchait une muraille de
-mystère. Cette femme gardait une pensée qu’il ne distinguait pas.
-
-—«Avez-vous bien compris,» fit-il tout à coup, «que jamais les Gaël
-n’interviendront? Ils croient que Micheline est bien l’enfant que
-Laurence a mise au monde. Pour eux, leur fillette est morte la nuit où
-elle fut exposée. L’idée leur reste que cet accident fut causé par le
-foin à l’abri duquel Mathias l’avait mise. Une touffe glissée de la
-meule aura étouffé la petite.
-
-—Oh!» dit Gaétane. «Quand même!... Les Gaël sont de fer. Ces gens-là,
-je le sais,—Mathurine et Mathias,—n’ouvriront pas la bouche.
-
-—Ainsi,» reprit M. de Valcor, «c’est à cause d’un scrupule que vous
-jetterez votre fils dans le désespoir?»
-
-Elle le regarda et, soulignant le mot:
-
-—«C’est à cause d’un scrupule.»
-
-Quelle puissance dans ces grands yeux de flamme claire, pour faire
-chanceler en lui-même le gladiateur moral qu’était Valcor! Voulant se
-soustraire à leur pénétration, il se grisa de leur splendeur verte et
-dorée! La vigilance du lutteur fit place à la fougue de l’amoureux.
-
-—«Ah! divine Gaétane,» s’écria-t-il, «âme trop haute pour cette terre!
-Je trouverai des arguments pour toucher votre cœur maternel. Hervé est
-mon fils aussi. J’ai le droit de défendre son bonheur, même contre
-vous. Mais, en ce moment, je ne veux que m’incliner et vous adorer. A
-cause d’un scrupule encore, vous m’avez jadis exilé de votre vie ...
-mais non pas de votre âme. Dites-le ... Dites-moi que vous me pardonnez
-cet oubli apparent, imposé par vous, oubli que, cependant, vous me
-reprochiez délicieusement tout à l’heure.
-
-—Moi!...» s’exclama la comtesse, «Moi, vous le reprocher!
-
-—Mon silence, tout au moins. N’est-ce pas la même chose?»
-
-Un sourire de volupté insidieuse glissa sur la bouche de Renaud, cette
-bouche finement dessinée dans l’ombre caressante de la moustache et
-de la barbe encore très brunes. Ses yeux bleu sombre s’emplirent de
-passion. Ses gestes rapprochés et tendres ajoutaient à la séduction
-de sa voix. L’illusion du passé, le vertige suave, enveloppèrent de
-nouveau Gaétane. Pour la seconde fois, cependant, elle se reprit.
-L’instinct obscur qui, au fond d’elle-même, se soulevait en défiance
-contre cet homme, lui prêta une inspiration soudaine.
-
-—«Renaud,» dit-elle, «vous dites que vous n’avez jamais cessé de
-m’aimer?
-
-—Je le jure. Même quand j’ai cru y être parvenu. Même quand je me suis
-marié. Ah! ce mariage! Dire que je l’ai conclu surtout pour donner un
-héritier au nom de Valcor! Le sort s’est vraiment joué de moi!»
-
-Elle secoua la tête, comme si cette explication du fait accompli
-importait peu.
-
-—«Quelle épreuve vous convaincrait?» demanda Valcor, avec toute
-l’ardeur de son amour actuel, dont elle ne doutait plus.
-
-—«Une seule.
-
-—Grand Dieu! Dites!
-
-—Rendez-moi mon anneau. Si vous l’avez gardé toujours, je vous
-croirai.»
-
-M. de Valcor contint le mouvement de surprise et le cri maladroit qui
-allaient lui échapper. Gaétane le croirait! Elle le croirait!...
-C’est-à-dire—et il le comprit—non pas seulement dans le désir qu’il
-avait d’elle aujourd’hui, mais en tout. Cet anneau!... Une vision
-brusque, que déjà les lettres trouvées dans le mur avaient fait surgir
-en lui, fulgura. Il répondit:
-
-—«Vous parlez de la bague portée par vous avec une hardiesse si
-charmante sous les yeux mêmes de votre mari, qui jamais n’eut l’idée de
-vous l’ôter du doigt et de lire l’inscription gravée. Ce gage que vous
-m’avez rendu, enclos dans la dernière lettre que vous m’avez écrite?»
-
-M^{me} de Ferneuse cria faiblement:
-
-—«Renaud!» avec l’accent éperdu, extasié, dont elle eût accueilli
-l’uniquement cher, surgi sous ses yeux de la tombe. Ah! le bien-aimé
-seul pouvait savoir ces choses. L’épreuve réussissait!
-
-Valcor lut sa victoire dans les admirables yeux et sur les lèvres
-tremblantes. Il ouvrait les bras. Elle se déroba.
-
-—«Dites, dites encore,» fit-elle avec une avidité tendre et perspicace
-à la fois. «Où est-elle, cette bague? Rappelez-moi les mots que vous y
-aviez inscrits.»
-
-Quelque chose à la fois d’effaré et de résolu passa sur les traits de
-Valcor.
-
-—«Je vous la rendrai, cette bague,» dit-il.
-
-—«Où est-elle?
-
-—Je vous la rendrai.
-
-—Mais quand donc?» demanda Gaétane avec un recul de toute son âme.
-
-Il ne répondit pas.
-
-—«Rappelez-moi seulement,» reprit-elle, «les mots que vous y aviez
-fait inscrire.»
-
-M. de Valcor demeura muet.
-
-—«Vous les avez oubliés?» fit Gaétane, avec un accent plus accusateur
-que ne comportait la déception d’amour.
-
-—«Comme vous doutez de moi!» s’écria-t-il. Et, pour la première fois,
-l’intonation sonna fausse, trop emphatique.
-
-«Si je doute de toi!» se dit-elle, pendant la minute de frémissant
-silence qui suivit. «Ah! et de quel doute horrible! Ces traits, qui
-sont peut-être les siens ... Cette voix, qui ressemble tant à la
-sienne! Ces mains ... Oh! ces mains, qui ont peut-être jadis pressé les
-miennes, et qui peut-être aussi ...» Involontairement, elle y porta les
-yeux, vers ces mains déliées et nerveuses, sur lesquelles ne restaient
-ni trace de caresses ni trace de crime. Des baisers sur elles? Ou du
-sang?... Quel sang!... Celui pour lequel, jadis, elle aurait donné tout
-le sien. Si cet homme n’était pas l’amant à jamais cher, le véritable
-époux de sa jeunesse, le père de son enfant, par quelle œuvre de
-meurtre et d’infernale audace avait-il usurpé sur la terre un destin,
-un nom, un visage, et jusqu’à des souvenirs, dont son cœur, à elle, ne
-pouvait se délier? L’autre, le bien-aimé, qu’avait-il fait de lui?...
-
-—«Gaétane,» reprenait M. de Valcor avec une douceur infinie, «je
-confondrai vos soupçons en vous rendant l’anneau. Si je vous le
-restitue, tel que je vous l’ai donné et portant toujours les mots où je
-me donnais, moi aussi, et pour jamais à vous ...»
-
-M^{me} de Ferneuse tressaillit profondément. L’illusion passait sur
-elle, comme une vague qui revient.
-
-—«... Croirez-vous, Gaétane, à l’éternité de mon amour?»
-
-Elle le regarda en face et répondit:
-
-—«Soit. J’y croirai.
-
-—O mon adorée! M’accorderez-vous de nouveau, fût-ce pour une heure, la
-félicité d’autrefois?»
-
-Un tremblement agita M^{me} de Ferneuse. En elle montait comme un
-souffle de fatalité, une force superstitieuse et irrésistible. Elle
-s’écria, dans une soudaine exaltation:
-
-—«Oui ... avec ce gage ... le passé ressusciterait!
-
-—Et nos enfants, Gaétane ... Nos enfants? Micheline ... Hervé ... Leur
-refuseriez-vous encore le bonheur?
-
-—Non, non,» dit-elle, toujours agitée par une émotion souveraine,
-par une fièvre à la fois enthousiaste et lucide. «Cet anneau sera la
-réponse du Ciel. Vous ne le possédez pas, puisque vous ne l’avez pas
-glissé à votre doigt pour venir ici, en cet asile de notre amour,
-où vous vouliez réveiller cet amour après tant d’années! Vous ne
-pouvez me répéter les mots sacrés qu’il contenait et qui ne se sont
-jamais effacés de mon cœur. Eh bien, redites-moi un jour ces mots,
-présentez-moi un jour cette bague, et je ne douterai plus ... ni de
-vous, ni de votre amour, ni de la naissance mystérieuse de Micheline.
-Vous serez de nouveau mon Renaud, le Renaud que je pourrai croire, car
-il n’a jamais menti!
-
-—Merci, Gaétane!» s’écria le marquis de Valcor dans une effusion où
-éclata de nouveau une sincérité éblouissante. «Merci! Je posséderai
-donc mon rêve, et je n’aurai pas causé le malheur de Micheline. Soyez
-bénie! Je sais que rien ne vous ferait manquer à votre parole. Soyez
-bénie! Vous aurez l’anneau!»
-
-Qu’il était séduisant et chaleureux! Comme les vifs ressorts de son
-être jouaient aisément, largement, dans le triomphe et la joie! De
-nouveau, la forte vibration de la vérité ébranla l’âme de Gaétane. Si
-près de croire, et dans un tel désir de confiance, elle s’écria:
-
-—«Pourquoi donc ne pas me promettre cet anneau pour tout de suite,
-pour demain?»
-
-Lourdement, l’oscillation du doute précipita un poids écrasant au fond
-d’elle-même, quand il expliqua:
-
-—«Mais ... la bague n’est pas à Valcor. Après mon mariage, quand je
-suis retourné en Amérique, je l’ai laissée là-bas, en lieu sûr. Je
-craignais trop qu’elle ne tombât sous les yeux de Laurence.
-
-—Ah!» fit M^{me} de Ferneuse d’une voix lointaine et froide, «la bague
-est restée en Amérique.
-
-—Oui.
-
-—Et ... vous dites: en lieu sûr?»
-
-Il répéta:
-
-—«En lieu sûr.»
-
-Mais comme elle dardait sur lui des yeux d’horreur et d’effroi, elle
-vit un sursaut brusque de la mâchoire couper le dernier mot, tandis que
-sous cette signification terrible de son regard, qu’elle ne pouvait
-atténuer, une fine sueur perlait autour des sourcils mâles et des
-paupières soudain battantes.
-
-Alors, elle prit rapidement congé de lui, partit comme si elle
-s’enfuyait. Et elle se répétait, avec d’horribles pensées: «En lieu
-sûr ... En lieu sûr ...» Tandis qu’une autre épouvante la prenait,
-songeant à sa promesse, et que, peut-être, si elle n’arrivait pas à
-l’en empêcher, il lui rapporterait en effet l’anneau de ce «lieu sûr»,
-et que le gage adoré fermerait sur elle de plus épaisses et abominables
-ténèbres.
-
-
-
-
-XI
-
-_LE ROMAN DU PRINCE_
-
-
-SUR le terrain battu du tennis, coupé dans une longue pelouse ombragée,
-non loin du château, les pieds agiles, chaussés de peau blanche sur des
-semelles plates, s’agitaient au bord des jupes courtes ou des pantalons
-de flanelle. Les jeunes hôtes de Valcor s’excitaient à ce jeu propice
-au flirt, où les yeux sont moins attentifs aux vives trajectoires de la
-balle qu’au caprice mouvant des cœurs au fond des autres yeux.
-
-Micheline était là, et sa cousine Françoise, et le prince Gilbert. Ce
-trio eût suffi à faire vibrer l’air d’inquiétude et d’amour, même si
-les autres manieurs de raquette n’avaient pas eu, eux aussi, de la
-coquetterie, de la passion, du dépit ou de l’espoir, dans l’animation
-de leurs gestes.
-
-M^{lle} de Valcor remplissait avec grâce son devoir de jeune maîtresse
-de maison. Mais son âme n’accompagnait pas l’élan de son corps souple,
-suspendue encore tout entière à cette roche ourlée de soleil, au
-tournant de laquelle avait disparu hier,—et pour combien de temps!—la
-silhouette de cet Hervé, qu’elle aimait. Aussi, le moment arriva où le
-jeu lui devint trop pénible à suivre. L’ayant mis en train, et voyant
-que ses amis s’amusaient avec la fougue du sang et de la vanité, ivres
-de bondir et de plaire, Micheline céda sa raquette et se glissa entre
-les arbres.
-
-Elle avait parcouru deux cents mètres, et tournait dans un labyrinthe
-de charmilles, où mourait l’écho des rires, et où elle goûterait
-l’illusion d’une solitude absolue, lorsqu’elle entendit un pas
-précipité, puis une voix, derrière elle:
-
-—«Mademoiselle Micheline!»
-
-Se tournant, elle eut un sursaut, se redressa, l’expression mécontente
-et offensée.
-
-—«Comment, prince?
-
-—Permettez-moi de vous parler.
-
-—Non, monsieur.
-
-—Je vous en prie!...
-
-—Retournez immédiatement au tennis. Personne ne doit s’apercevoir que
-vous avez osé me suivre, ni soupçonner que j’y consente.
-
-—On ne m’a pas vu quitter le jeu, mademoiselle Micheline. Je me tenais
-à l’écart, guettant votre fuite prévue. Vous aviez l’air tellement
-distraite!
-
-—Mes distractions ne vous concernaient en rien, monsieur. Je ne puis
-admettre votre façon de me parler.»
-
-Gairlance lut, sur le visage hautain et charmant, une condamnation
-qui dépassait la faute actuelle. Du reste, la franchise de Micheline
-éclata aussitôt. Elle interrompit les excuses et les explications qu’il
-tentait de présenter.
-
-—«Prince Gilbert, il ne doit pas y avoir de malentendu entre nous.
-Vous me faites la cour. A votre façon, d’ailleurs. Une façon trop
-cavalière pour moi. Durant le cotillon, avant-hier soir, vous avez
-risqué des phrases qu’il ne m’a pas convenu d’entendre. Mais mon
-silence ne vous suffit pas. Je m’explique donc. Vos intentions—que
-je ménagerais peut-être davantage si elles étaient plus discrètes—ne
-sauraient être agréées ni par moi, ni par mes parents. Je ne serai
-jamais votre femme.»
-
-Gilbert garda le silence et devint très pâle. Son audace fringante,
-brusquement, tombait. Il ne s’attendait à rien de si décourageant, de
-si net.
-
-Cette stupeur d’une souffrance réelle, qui le désarmait, apitoya
-légèrement M^{lle} de Valcor. Elle ajouta, presque avec douceur:
-
-—«Nous resterons amis, prince. Retournez au tennis. Et n’essayez plus
-jamais de me parler en particulier.
-
-—Mademoiselle,» s’écria-t-il, la voix rauque d’émotion, «ne me
-signifiez pas en une minute une sentence définitive.
-
-—Une minute!» s’exclama-t-elle, impatiente et cabrée de nouveau.
-«C’est beaucoup trop! Ne restez pas une seconde de plus seul avec moi
-contre mon gré, monsieur ...
-
-—Laissez-moi seulement vous dire,» insista-t-il avec précipitation,
-«que je n’aurais pas abordé une question aussi grave, si vous aviez
-daigné m’entendre.»
-
-Son obstination fit jaillir un éclair des yeux ardemment sombres de
-Micheline. Elle trouvait ceci intolérable,—moins par une préoccupation
-positive des commentaires qui, peut-être, s’ébauchaient là-bas, dans
-les cervelles malicieuses des joueurs de tennis, que par une farouche
-réserve de son cœur passionnément pris. Des paroles d’amour, qui ne
-seraient pas d’Hervé, et qu’Hervé ne pouvait lui dire! Tout son être
-s’insurgeait dans une pudeur et une douleur.
-
-Elle allait tourner le dos et s’éloigner de celui qui désobéissait si
-incorrectement à son ordre formel, quand, soudain elle se ravisa et
-resta.
-
-Françoise de Plesguen apparaissait à l’angle de la charmille. M^{lle}
-de Valcor ne pouvait, à son aspect, s’échapper comme une coupable. Pas
-davantage ne pouvait-elle, même d’un mot à voix basse, que sa dignité
-retint, prévenir l’imprudent Gilbert.
-
-Or, celui-ci, voyant s’interrompre son mouvement de retraite, et
-croyant avoir trouvé l’argument qui la touchait, s’écria, les mains
-jointes:
-
-—«Si vous connaissiez la violence de mon amour, vous craindriez de le
-bafouer par le dédain. Si je dois me résigner, au moins donnez-m’en la
-force. Accordez-moi ...»
-
-L’expression que prenait le visage de Micheline, la sensation
-d’une présence derrière lui, suspendirent la phrase. Gairlance fit
-volte-face, et resta saisi devant M^{lle} de Plesguen.
-
-Le fin et blond visage de celle-ci brûlait de rouge aux pommettes, sous
-le scintillement des yeux clairs.
-
-—«Je viens vous prévenir ...» dit Françoise. «On vous voit à travers
-les branches. Ne prenez pas vos rendez-vous si près du tennis.»
-
-Elle tremblait. Ses lèvres, qui n’osaient préciser davantage,
-insinuèrent toutes les impertinences dans les syllabes du mot
-«rendez-vous.»
-
-Gilbert essaya de badiner.
-
-—«Vous êtes donc méchante, mademoiselle Françoise?»
-
-Mais Micheline venait de comprendre. Elle mit autant de générosité que
-de finesse défensive en interprétant:
-
-—«Pas plus méchante que vous, prince.» Et elle souriait, du haut de sa
-pensée tellement détachée, tellement ailleurs! «Vous me tourmentiez un
-peu, vous me menaciez presque, il y a un instant. Les sentiments trop
-vifs ont de ces tyrannies.»
-
-Se détournant alors, Micheline partit avec une dignité tranquille. Sa
-présence d’esprit devait apprendre à sa cousine qu’elle n’acceptait pas
-les hommages de Gilbert, tout en éclairant celui-ci sur un amour qu’il
-ne devinait pas. Elle les laissa donc ensemble, souhaitant sincèrement
-que la pauvre Françoise profitât de cet instant unique. Pour qu’on ne
-les devinât pas seuls, elle se garda bien de rejoindre les joueurs de
-tennis.
-
-M^{lle} de Plesguen demeura près du prince de Villingen, interdite
-et rose d’embarras, contente au fond. Mais il regarda cette gentille
-silhouette, toute frémissante, avec seulement un peu d’hostilité
-pour son intervention. Il n’avait de désir que pour l’autre, qui
-s’éloignait. Et une frénésie accroissait son désir: la convoitise
-de ce magnifique domaine et de tout l’or que la fille du marquis
-représentait.
-
-—«Vous m’excuserez, mademoiselle Françoise ...» commença-t-il avec le
-geste machinal de tirer sa montre.
-
-—«Attendez!...» murmura-t-elle, perdant la tête, «Ne me quittez pas
-ainsi!»
-
-Les sourcils froncés d’impatience, il demanda froidement:
-
-—«Vous avez quelque chose à me dire?
-
-—Oui ... pourquoi m’avez-vous donné à croire?... Pourquoi vous
-êtes-vous occupé de moi, si c’est ma cousine que vous aimez?
-
-—Mademoiselle, vous êtes charmante. Je me fusse conduit comme un
-rustre si j’avais négligé de m’en apercevoir et de vous le dire.
-
-—Moi,» s’écria-t-elle, «je ne supposais pas qu’un galant homme pût
-parler de la sorte à une jeune fille, sans une intention ...»
-
-Il suggéra:
-
-—«Sérieuse?
-
-—Oui, sérieuse,» déclara-t-elle, en le regardant bravement dans les
-yeux.
-
-Le bretteur qu’était Gairlance devait goûter la crânerie. Ceci
-l’intéressa. Plus il observait la joliesse grêle de Françoise et moins
-il se sentait séduit par cette petite. Mais sa franchise lui parut
-gentille. La vanité masculine flattée le rendit condescendant.
-
-—«Mademoiselle,» dit-il avec un retour de sa grâce câline, qui fit
-glisser aux veines de Françoise un étourdissant frisson, «je vous
-demande pardon si, en voulant amuser votre coquetterie, j’ai effleuré
-votre cœur. Vous m’en voyez très confus et très fier. Mais que
-voulez-vous? Je ne puis songer à un mariage sentimental. Je suis pauvre
-comme un gueux, malgré mon titre de prince, pauvre et gueux comme mon
-aïeul, le vainqueur de Villingen, avant que son épée nous eût conquis
-la gloire pour toujours et la fortune pour bien peu de temps.
-
-—Alors,» dit Françoise, «c’est l’héritière de Valcor que vous
-recherchez en ma cousine?
-
-—Votre logique est effrayante, mademoiselle.
-
-—Et si l’héritière de Valcor, c’était moi?
-
-—Ah! que vous êtes femme, pour bondir ainsi des plus cruelles réalités
-aux plus folles chimères!
-
-—Chimères ... Peut-être. Je n’en sais rien. Mais il y a quelqu’un qui
-sait. Et ce quelqu’un, justement, se dirige par ici. On dirait même
-qu’il vient parce qu’il vous a vu.»
-
-Le prince Gilbert regarda du côté où se fixait l’attention de
-Françoise. Vers l’extrémité de l’allée par où s’était retirée
-Micheline, s’avançait José Escaldas. Depuis qu’il avait reconnu
-Gairlance, il hâtait le pas,—ce qu’avait parfaitement remarqué
-la jeune fille. Elle ne s’étonna point qu’ayant découvert leur
-tête-à-tête, le Bolivien n’eût pas obéi à la discrétion élémentaire
-qui lui indiquait d’en ignorer et de s’éloigner. Ne lui avait-il pas
-annoncé un coup de théâtre dont, à présent, elle attendait tout? Car
-Gilbert, pour qui son amour grandissait des confidences mêmes qui
-eussent dû la décourager, ne demanderait pas sa main sans quelque
-intervention miraculeuse. Comme il venait de se montrer sec et
-positif, presque cynique! Mais ses yeux chauds et obscurs, le velours
-frôleur de sa voix, toute sa personne plus précieuse encore d’être
-si égoïste, ensorcelaient Françoise. Et de lui avoir laissé entendre
-qu’elle l’aimait, l’attachait plus follement.
-
-—«Approchez, monsieur Escaldas!» cria-t-elle au nouveau venu. «Si
-c’est au prince de Villingen que vous avez affaire, je vous l’abandonne
-volontiers. N’avez-vous pas à l’entretenir de choses qui nous
-intéressent tous?
-
-—C’est vrai, mademoiselle.
-
-—Et quand les connaîtrai-je, moi, ces choses mystérieuses?»
-reprit-elle.
-
-—«Quand votre père, ou quelqu’un d’aussi autorisé, jugeront à propos
-de vous les apprendre.
-
-—Quelqu’un d’aussi autorisé? Qui cela?
-
-—Un fiancé peut-être,» dit Escaldas, qui jeta du côté de Gairlance un
-coup d’œil involontaire.
-
-Françoise, troublée, n’insista pas. Telle fut même sa hâte de cacher
-son émotion et de précipiter l’entretien décisif entre les deux hommes,
-qu’elle s’enfuit avec une gaucherie farouche, sur des mots vagues et
-balbutiés.
-
-José Escaldas et le prince Gilbert partirent dans une autre direction,
-et marchèrent quelque temps en silence. Comme celui-ci, stupéfait,
-voulait poser une question, le Bolivien l’arrêta:
-
-—«Tout à l’heure. Nous ne serons jamais assez loin du château pour ce
-que nous avons à dire.»
-
-Villingen obéit, intrigué, cherchant vainement un rapport entre les
-intempestives déclarations de cette petite Plesguen, et les façons
-de conspirateur avec lesquelles s’imposait à lui ce José Escaldas,
-personnage inférieur et mal défini, qu’il avait tenu à distance durant
-les deux semaines de son séjour à Valcor.
-
-Son compagnon, enfin, ralentit sa marche.
-
-—«Monsieur le prince,» commença-t-il obséquieusement, «daignez me
-prêter cinq minutes d’attention sans m’interrompre. En cinq minutes je
-vous en aurai dit assez pour que vous jugiez de l’intérêt que vous avez
-à écouter le reste.
-
-—Parlez, dit Gairlance.
-
-—Mais sans que vous cherchiez à m’interrompre,» insista José. «Vous
-allez entendre, sur vous-même, ce que vous n’êtes peut-être disposé à
-tolérer de la part de personne, encore moins du médiocre hère que je
-suis. Ne bondissez pas. Votre patience est indispensable.
-
-—Parlez,» répéta le prince.
-
-—«Voici. Vous êtes ruiné. Vous avez des dettes, le goût du plaisir et
-l’orgueil de votre nom. Vous voulez épouser mademoiselle de Valcor.
-Elle ne vous déplaît pas personnellement, cela est entendu. Vous seriez
-difficile. Mais, vous vous passeriez bien de cette belle fille, si elle
-n’avait que sa peau blanche et ses yeux noirs. Elle possède un nom qui
-vaut mieux que le vôtre, parce qu’il a duré davantage, avec un des plus
-beaux châteaux de France, et des millions. Eh bien! moi, José Escaldas,
-je viens vous prévenir de ceci: mademoiselle Micheline ne détient tout
-cela que par une formidable fraude. Celle qui a droit au nom de Valcor
-et au domaine, sinon à tous les millions, c’est Françoise de Plesguen.
-J’ai, par devers moi, les preuves de ce que j’avance. Vous auriez
-intérêt à l’anéantissement de ces preuves,—et c’est sans doute le
-marché que je vous offrirais,—si Micheline consentait à devenir votre
-femme. Mais vous savez parfaitement qu’elle n’y consentira jamais. Elle
-aime Hervé de Ferneuse, et elle se moque de vous. En revanche vous
-connaissez les sentiments de Françoise, la véritable Valcor, fille du
-seul et authentique marquis. Ces sentiments, dont vous êtes l’objet,
-ne peuvent que s’accroître si vous aidez à lui faire restituer son
-patrimoine et son titre. Maintenant trouvez-vous que ma communication
-soit dépourvue d’intérêt?»
-
-Le Bolivien posa la dernière question avec l’assurance d’un homme
-qui a «empoigné» son interlocuteur. Ici, point n’était besoin des
-réticences et des précautions oratoires employées la veille avec Marc
-de Plesguen. Sans avoir même la finesse intuitive de ce demi-primitif
-qu’était Escaldas, chacun eût fait la différence entre le petit
-seigneur de fraîche date, moderniste avisé, aux jeunes dents aiguës,
-à la conscience peu encombrée de scrupules, et le vieux gentilhomme,
-délicat au point de prendre en défiance son propre intérêt; celui-ci,
-d’ailleurs, proche parent et ami d’enfance du chef de famille qu’on
-tenterait de déposséder, et respectueux jusqu’à la superstition du nom
-que salirait le scandale.
-
-Gilbert Gairlance de Villingen, prince d’Empire, ne pouvait être touché
-par de semblables considérations.
-
-—«Vous me racontez-là,» s’écria-t-il, secoué de fièvre, «une histoire
-prodigieuse!
-
-—Elle est vraie.
-
-—D’où pouvez-vous bien la tenir?
-
-—De moi-même. C’est ce qui fait ma force.
-
-—Quel intérêt y cherchez-vous?
-
-—Un triple intérêt: sécurité, vengeance et argent.
-
-—Voyons?...
-
-—Sécurité: parce que celui qui se fait nommer Renaud de Valcor me
-soupçonne d’avoir surpris son secret. Et lui, il ne me l’achèterait
-pas. Il le supprimerait, en me supprimant. J’en suis certain.
-
-—Bigre!... Et vengeance ... contre lui?» demanda Gilbert.
-
-—«Oui, une vieille affaire à liquider. Je vous la dirai. Elle contient
-la meilleure de mes preuves.
-
-—Argent ... Vous en auriez. Ne nous arrêtons pas à ce détail,» fit
-l’autre en riant.
-
-Escaldas le considéra avec une satisfaction étonnée. Il ne s’attendait
-pas à susciter tout de suite un tel entrain. Ce jeune homme, qui
-piaffait déjà, prêt à partir au galop dans l’aventure, le changeait
-agréablement des nobles indignations du vieux Plesguen. Mais c’était
-une surprise.
-
-—«Ah!» dit Gairlance, qui comprit son regard. «Vous remarquez que ça
-ne traîne pas avec moi. C’est que j’ai le sang de mon grand-père dans
-les veines. La lutte, la conquête, un peu de pillage même, ça me va. Si
-la chose inouïe que vous me révélez est exacte, je prévois une bataille
-acharnée, des ruses, des hasards, des coups de force extraordinaires.
-Ça n’ira pas tout seul. Tant mieux! Mais, sapristi! je ne m’y
-engagerai pas en aveugle. Il me faut être d’abord convaincu, songez-y,
-mon bonhomme!
-
-—Vous le serez.
-
-—Je ne demande pas mieux. Ah! nom d’un chien, le sacré chambardement
-que ça ferait tout de même!»
-
-Escaldas, sur son masque sournois et grave, laissa paraître une gaieté
-qui ressemblait à une grimace.
-
-—«Vous êtes rigolo, mon prince,» observa-t-il, soudainement familier.
-«On dirait d’un gosse à qui je proposerais une farce épatante.
-
-—Non, non, mon brave,» dit l’autre, offusqué. «N’oublions pas nos
-distances. Je veux bien frapper d’estoc et de taille, si l’on me prouve
-que je suis en face d’un bandit, et d’un bandit qui serait fichtrement
-habile et redoutable. Mais vous jouez un autre rôle. Si ce rôle est
-nécessaire, il n’est pas propre. Nous ne faisons pas la même besogne.
-Allez-y maintenant de vos preuves.»
-
-La face maigre et bistrée d’Escaldas, durcie encore par une barbe
-trop noire où couraient des fils trop blancs, revint à son expression
-cauteleuse.
-
-—«Mes preuves,» reprit-il d’un ton rogue. «Je vous dirai en quoi elles
-consistent. Quant à vous les mettre entre les mains ...
-
-—Soit,» riposta Gilbert, nerveux et méprisant. «Vous ferez votre
-marché. Maintenant, je vous écoute. Car vous ne m’avez encore rien dit.
-Le marquis de Valcor aurait, d’après vous, usurpé son titre?
-
-—Mieux que cela. Il se serait substitué au titulaire, qu’il aurait
-fait disparaître.
-
-—Diable! On n’escamote pas un homme ainsi qu’une muscade.
-
-—Oh! si ... Dans certaines régions sans police et sans lois.»
-
-José exposa son hypothèse. Un aventurier, ressemblant à Renaud de
-Valcor, et s’étant peut-être étudié à lui ressembler en tout, au cours
-d’aventures communes, serait revenu en se donnant pour lui, après un
-intervalle de huit années, suffisant à rendre les mémoires incertaines.
-D’ailleurs, le marquis n’avait pas de famille, sauf l’inoffensif Marc
-de Plesguen, facile à leurrer. Et son sosie avait trouvé moyen de ne
-reparaître que plus tard encore dans son pays d’origine, après un
-mariage accompli à Paris et qui l’alliait à de très anciennes maisons
-de l’aristocratie française. Allez donc soupçonner ou attaquer une
-situation pareille! Et l’argent, l’argent souverain que cet homme
-tirait à flots de ses plantations américaines de caoutchouc, quel
-rempart!
-
-—«Mais les plantations seraient son œuvre, à lui, au vivant? son bien,
-à lui?» interrogea Gairlance.
-
-—«Faudrait voir,» dit vulgairement Escaldas. «D’après mes données,
-l’établissement aurait été fondé par le premier explorateur, le vrai,
-celui qui a couru les dangers, concilié les populations, obtenu les
-concessions de début. Toute cette Valcorie, ruisselante de caoutchouc
-et d’or, ne resterait pas intacte à l’imposteur ni à ses héritiers. Et
-les restitutions, les dommages-intérêts qu’il devrait à Plesguen?...
-Soyez sûr que la belle Micheline ne garderait pas la plus grosse part.
-
-—En tout cas, elle n’aurait ni le nom ni cet admirable domaine,»
-appuya Gairlance. «Et que serait-elle? Fille d’un misérable, d’un
-condamné sûrement, d’un forçat sans doute ... Que demeurerait-il de sa
-fierté?»
-
-Une rancune d’amoureux éconduit sonna durement dans la voix, si
-moelleuse d’habitude, et qui se fit rauque. Gilbert ajouta:
-
-—«Vos preuves?
-
-—J’en ai trois,» dit Escaldas. «Elles suffisent pour une dénonciation
-au Parquet.
-
-—Après plus de vingt ans!» s’exclama le prince, en hochant la tête.
-
-—«Il n’y a pas prescription pour un crime pareil. A supposer que
-l’homme échappe à la poursuite pour assassinat,—l’escroquerie, le faux
-état civil, la substitution de personne, continuant chaque jour avec
-tous leurs effets, tombent sous le coup de la loi. Et les héritiers
-lésés n’ont pas de limite de temps pour faire valoir leurs droits.
-
-—Parbleu, je m’en doute bien. Mais, après tant d’années, durant
-lesquelles un homme a été pris pour un autre, il faut des indices
-rudement solides pour établir judiciairement les faits. Pensez à
-tous les témoins qui se lèveront en sa faveur. Tous ces cerveaux
-dans lesquels ne s’est jamais glissée l’ombre d’un soupçon! Tous ces
-yeux habitués, suggestionnés! Toute cette population accoutumée à sa
-personne autant qu’à ses bienfaits!
-
-—Laissez donc, prince. Ils se transformeront en loups pour le dévorer,
-ce grand seigneur, si on le leur jette, nu et avili, en pâture.
-
-—Mais Marc de Plesguen? Tout dépend de lui. Nul n’a qualité, hors lui,
-pour se porter partie civile. L’avez-vous sondé?
-
-—Oui.
-
-—Que dit-il?
-
-—Ah! c’est le chiendent. Il reconnaîtrait son cousin dans un
-épouvantail à moineaux plutôt que de se supposer lui-même envieux
-de l’héritage. Comprenez-vous ce genre de folie? L’immensité de son
-intérêt fait qu’il ne veut rien savoir.
-
-—Alors, n’en parlons plus,» dit Gairlance. «Du moment que celui-là
-déclare que Valcor est le vrai Valcor ...
-
-—Ah!» s’écria Escaldas, «c’est là que je vous attends. Et sa fille? Il
-y a sa fille! Elle vous aime. Donc vous pouvez tout sur elle. Et vous
-savez bien qu’elle peut tout sur son père.»
-
-Le prince regarda le métis avec un peu plus de considération. José
-pouvait être un bien méprisable individu, ce n’était pas un imbécile.
-
-Le Bolivien continuait:
-
-—«Déclarez-lui qu’elle sera votre femme si son père intente le procès
-et le gagne. Je vous réponds qu’elle le fera marcher.
-
-—Il ne me reste donc,» dit Gairlance, «qu’à savoir sur quelles bases
-on pourrait ouvrir l’affaire.
-
-—Voici,» dit Escaldas.
-
-
-
-
-XII
-
-_UNE PISTE DANS LES TÉNÈBRES_
-
-
-«QUAND je connus Renaud de Valcor, vers 1880,» commença lentement le
-métis, «il était déjà propriétaire d’immenses territoires sur les bords
-du Madre de Dios. Cette rivière se jette dans le Béni, sous-affluent
-de l’Amazone, à peu près à la frontière de la Bolivie, là où cette
-république touche au Brésil. On n’a pu encore délimiter politiquement
-ces deux Etats, dans une région couverte de forêts inextricables, et
-moins connue encore que le centre de l’Afrique.
-
-«Valcor fut le premier explorateur qui, dans une pirogue de sauvages,
-et se fiant aux merveilleux rameurs que sont les Indiens Mojos, osa
-descendre le Madre de Dios et en reconnut le cours tout entier,
-jusqu’à la cataracte après laquelle il tombe dans le Béni. Cette
-rivière s’enfonce en pleine Selve amazonienne. Et la Selve, vous
-le savez, prince,—la «Selva» des Espagnols,—n’est qu’un seul
-impénétrable fourré qui couvre sept millions de kilomètres carrés,
-une surface plus vaste que l’Europe. La civilisation n’a pas encore
-entamé cette gigantesque forêt vierge, dont la végétation, entretenue
-par une chaleur humide, contraire au tempérament de la race blanche,
-est enchevêtrée si formidablement sur le sol que les grands fauves
-eux-mêmes n’y peuvent vivre. Les singes seulement et de petits
-quadrupèdes, tels que les pécaris, peuvent y circuler, avec les
-oiseaux. Ah! par exemple, les oiseaux, ils sont là chez eux. Les
-plus nombreuses et les plus splendides variétés du monde. Mais il ne
-s’agit pas d’histoire naturelle. Il faut seulement, pour comprendre la
-situation, que vous connaissiez les choses dans leurs grandes lignes.
-
-«Donc, cette forêt du bassin de l’Amazone est et restera encore
-longtemps le dernier refuge de l’humanité sauvage. Car il y a là
-dedans des tribus indiennes. Où les bêtes sont mal à l’aise, l’homme
-trouve moyen de vivre. Les cours d’eau sans nombre sillonnant la Selve
-sont ses chemins. Il les descend et les remonte, sur une pirogue ou
-un radeau, malgré les chutes et les rapides, avec une incomparable
-adresse. Le long de leurs bords, il trouve d’étroites clairières,
-formées par leurs alluvions, pour y bâtir sa hutte. Quelquefois même,
-il la suspend par des pilotis au-dessus de leurs flots, surtout lorsque
-ceux-ci s’épanchent en calmes nappes lacustres. Les poissons dont ils
-abondent lui fournissent sa nourriture. Et, tout autour, l’étouffante
-forêt, maternelle à l’être primitif, lui offre des ressources. Sa
-cabane, il la construit avec des branchages cimentés de mousse. Son
-bateau, c’est un tronc d’arbre creusé. Son vêtement,—quand il en
-porte,—c’est une écorce fibreuse, espèce de papyrus, qu’il pétrit en
-mince enveloppe, et endosse telle quelle, avec un trou pour la tête
-et deux autres pour les bras. Son pain, c’est la graine du quinoa,
-le fruit du jaquier. Son plat de résistance, un oiseau tué à coup de
-flèche. Son remède, l’écorce du chinchona, qui guérit les fièvres. Son
-aliment magique, la coca, qui endort la faim, décuple les forces et
-éteint la souffrance. Sa parure, les baies éclatantes des taillis, ou
-les plumes, plus diaprées que des gemmes, qui palpitent aux millions
-d’ailes, dans la voûte infinie des feuillages.
-
-«Dans ce domaine, si dangereux aux blancs par le climat plus que par
-l’hostilité de populations assez inoffensives, Renaud de Valcor s’était
-aventuré par curiosité scientifique. Il y resta par intérêt.
-
-«Vous savez quelle source de richesse existe dans ces forêts
-tropicales: le caoutchouc, aussi nécessaire que la houille à notre
-industrie moderne. Il y a deux façons de l’exploiter, suivant l’espèce
-de l’arbre et les usages de la région. Le système le plus barbare,
-mais le plus usité, est de saigner la plante à mort. On recueille d’un
-coup les quatorze à quinze kilogrammes de suc qu’elle contient. Elle
-sèche ensuite. Les vers se mettent dans sa plaie. Elle est perdue. Il
-faut quinze ans pour qu’un de ses rejetons la remplace. Les Boliviens
-n’ont pas une autre manière d’agir. Leurs _caucheros_ battent les
-forêts, aussi loin qu’ils peuvent s’enfoncer, à la recherche d’arbres
-neufs, qu’ils vident et exterminent. Au Brésil, au contraire, les
-_seryngueiros_, avec un procédé plus lent, et en traitant une espèce un
-peu différente, travaillent sur place, mettant jusqu’à vingt années à
-l’épuisement de chaque tronc.
-
-«Quand j’entendis parler du marquis de Valcor, et que j’eus l’idée de
-le rejoindre, il s’en tenait encore à la pratique bolivienne. Déjà
-il possédait un établissement tout monté, sur la rive du Madre de
-Dios, très avant dans la forêt vierge. Mais cet établissement n’était
-qu’une sorte de quartier général, où, de toutes parts, les Indiens lui
-apportaient des récoltes de caoutchouc. Il leur offrait en paiement des
-objets qui leur semblaient de valeur fabuleuse: armes, vêtements et
-parures de pacotille, qu’il faisait venir de La Paz ou de Santa-Cruz.
-C’est ainsi que j’entrai en rapport avec lui. Je tentais d’aller lui
-vendre un assortiment de quincaillerie, de verroteries, d’objets de
-première nécessité. Le peu que je possédais y passa. J’étais au moment
-de la vie où l’on joue son avenir sur un coup de dé. Et je ne craignais
-pas grand’chose, ni des naturels ni du climat, car j’ai du sang d’Inca
-dans les veines ...»
-
-Ici, José Escaldas ouvrit une parenthèse:
-
-—«Les Incas,» expliqua-t-il, «c’est la dynastie souveraine des anciens
-Péruviens, la race divine, quelque chose comme les Brahmes de l’Inde.»
-
-Et, Gilbert ne paraissant pas suffisamment impressionné:
-
-—«C’est,» ajouta le métis, «une aristocratie telle que sera, par
-exemple, votre noblesse impériale, quand elle aura duré mille ans.»
-
-Le prince de Villingen ne put s’empêcher de sourire.
-
-—«Allons,» observa-t-il, «les Incas étaient gens d’esprit. Continuez
-votre récit, noble étranger.»
-
-Le métis reprit:
-
-—«Les populations sauvages de la forêt ne m’intimidaient guère. Nous
-autres Boliviens, généralement élevés par des nourrices indigènes, nous
-parlons, dès l’enfance, l’aymara et le quichua, les deux principaux
-dialectes, clefs de tous les autres, et nous sommes familiers avec
-les superstitions indiennes. Je me lançai donc, à travers la Selve,
-à la recherche de cette Valcorie, dont on commençait à parler, bien
-qu’elle ne fût pas encore très supérieure comme installation à un
-village de Chunchos. Dès que je me trouvai en présence du marquis, je
-compris l’intérêt que j’avais à m’attacher à cet homme, et lui-même
-vit le parti qu’il pouvait tirer de moi. Ma connaissance des dialectes
-indigènes allait lui devenir indispensable. Auprès de lui, je pourrais
-gagner ma vie, peut-être même faire ma fortune. Tout de suite, je fus
-enthousiasmé par ses projets. Voici ce qu’il comptait faire, et ce
-qu’il a exécuté depuis d’une façon si grandiose. Des deux procédés que
-je vous ai indiqués pour extraire le caoutchouc, le premier, qui saigne
-l’arbre à mort, est le plus profitable. C’est le plus facile aussi.
-Point n’est besoin d’une culture spéciale. D’ailleurs, c’est celui qui
-convient au _syphocampylus_, l’espèce répandue si abondamment dans la
-Selve amazonienne. Valcor avait résolu de ramener à une exploitation
-fixe cette exploitation nomade. Défrichant peu à peu la forêt, il
-faisait apporter et planter sur l’espace conquis les rejetons des
-arbres épuisés. Ces rejetons devaient mettre quinze ans à offrir une
-autre récolte. Mais, avec le temps, avec l’immensité des territoires
-dont on dispose dans un pays où le sol est à qui le prend, il comptait
-arriver à établir quinze régions graduées, dont une, annuellement,
-serait toujours prête à verser des flots de caoutchouc hors de ses
-arbres développés à point. Comprenez-vous, prince?
-
-—Parfaitement. Mais cela représentait des milliers et des milliers
-d’arbres à planter, des milliers d’hectares à défricher, avant de ...
-
-—Pas tant que cela. Car ne suffisait-il pas de délimiter dans la
-forêt les zones qu’on n’exploiterait que de quinze ans en quinze
-ans. Telle quelle, la nature pouvait être soumise à ce système. La
-transplantation, l’aménagement des pépinières devaient se faire peu
-à peu, préparant un avenir de richesses régulières et prodigieuses,
-et, en attendant, les profondeurs vierges de la Selve offraient leurs
-trésors épargnés depuis le commencement des âges.
-
-—Diable!» cria Gairlance, ébloui. «Je ne m’étonne pas que cet homme
-soit archi-millionnaire. Mais à qui remonte l’idée et l’initiative du
-début? A celui-ci, ou à ... l’autre ... le fantôme auquel vous m’avez
-presque fait croire?
-
-—Ce serait à l’autre. Et j’en ai une preuve écrite, matérielle,
-palpable. C’est une de mes trois bases.
-
-—Dites.
-
-—Laissez-moi d’abord vous exposer la première, celle qui m’a mis sur
-la voie.
-
-—Soit. Mais maintenant il me les faut. J’en sais assez quant au reste.»
-
-Le Bolivien garda un instant le silence, comme pour préciser ses
-souvenirs. Puis il reprit:
-
-—«C’est une femme, une Indienne, qui me donna mes premiers soupçons.
-Il y a deux ans, Valcor me fit retourner là-bas, en Amérique, pour
-surveiller une direction dont il se méfiait, et pour lui rendre compte
-de l’état des choses. Depuis longtemps, je restais près de lui, en
-Europe, ayant, par une paresse et un goût de la vie facile que je
-confesse, préféré devenir son parasite dans cette France délicieuse,
-que trimer dans mon chien de pays, pour son compte. Valcor est
-généreux. Il n’y regardait pas. Puis il avait une dette à me payer, une
-rancune que je lui conservais, et qui lui laissait de l’inquiétude. Ce
-fut l’origine de tout. Voici d’où datait cette rancune.
-
-«J’étais un jeune gars, au sang de feu, lorsque, sur le bruit des
-entreprises civilisatrices d’un marquis français, je m’enfonçai, comme
-je vous l’ai dit, en pleine Selve, pour lui offrir mes services. Dans
-un des villages indiens que je traversai, je rencontrai une petite
-créature adorable, dont la vue me toucha de ce qu’on nomme le coup
-de foudre, et qui m’inspira la seule passion violente et inoubliable
-de ma vie. C’était une jeune Indienne de la tribu des Chiquitos. Ces
-gens-là sont d’aimables sauvages, d’une gaieté proverbiale et très
-hospitaliers. Ils firent danser pour moi leurs vierges, au son d’une
-flûte de roseau, dont ils tirent des mélodies fort suggestives. L’une
-des danseuses, Vamahiré, était d’une grâce telle, et si jolie, qu’elle
-eût fait tourner les têtes les plus civilisées, les plus blasées même,
-en n’importe quel lieu du monde. Figurez-vous une statuette de bronze
-rougeâtre, aux formes délicates et pures, avec un visage malicieux et
-doux, et des yeux noirs dont les regards brûlaient comme des braises.
-Je l’achetai à ses parents pour un peu de sucre, un peigne de corne
-et un fichu de soie à franges. Elle me suivit joyeusement, avec, sur
-ses lèvres un peu épaisses, mais si savoureuses, le sourire éternel
-de sa race. Cette fille-là, prince, m’incendia les moelles. C’était à
-croire aux philtres et aux sorts. D’y penser seulement, quand j’étais
-loin, me faisait l’effet d’un mirage d’eau sur un fiévreux. La soif
-d’elle me dévorait sans cesse. Eh bien, cette Vamahiré que j’aimais
-avec une passion si aiguë, le marquis de Valcor me la prit. Il était
-beau, il était le maître. Elle le préféra à moi, cela ne fait pas
-de doute. Mais, pour ces créatures dociles que sont les Indiennes,
-l’inconstance ne ressort guère de leur initiative. En mon absence, il
-lui fit croire qu’il m’avait acheté mes droits sur elle. Jamais je ne
-fus près d’un meurtre comme alors. Mais j’étais sûr d’expirer dans
-les pires tortures si je m’offrais le plaisir de la vengeance. Valcor
-était, pour les Indiens qu’il charmait, un dieu sur la terre. Ces
-êtres fanatisés eussent inventé quelque lent et effroyable supplice
-pour me faire expier sa mort. Je reculai. Ma rancune contenue me resta
-au fond de l’âme. Elle ne s’est jamais éteinte. Encore aujourd’hui,
-je ne puis me rappeler sans grincer les dents ce que j’éprouvais à me
-représenter Vamahiré dans les bras de cet homme. Je me le représentais
-à toute heure. Depuis qu’il avait emmené la jeune fille dans le
-quartier des cases plus luxueuses, entourées de palissades, et gardées
-par des guerriers quichuas, où résidait son sérail, je ne pensais
-qu’à ma jalousie. Si atroce qu’elle fût, je la regrettai, cependant,
-cette jalousie, quand j’appris un jour, par hasard, que Vamahiré ne se
-trouvait plus dans les demeures du Français, de celui que les indigènes
-appelaient «le Grand-Chef», ou «l’Œil-du-Ciel», à cause du bleu intense
-de ses prunelles, nuance tellement étrange pour ces êtres, qui ont
-l’iris des yeux aussi noir que la pupille. Vamahiré avait disparu.
-Valcor l’avait-il tuée? L’avait-il envoyée dans les profondeurs de la
-Selve, vers ce village lointain, d’où je l’avais emmenée?... Je ne pus
-le savoir. Je le soupçonnai d’avoir supprimé tout à fait la pauvre
-fille, s’étant lassé d’elle, et ne voulant pas cependant me la voir
-posséder de nouveau. Certainement je l’aurais reprise. Je n’y aurais
-pas mis de fierté. J’avais d’elle un désir inextinguible, plus fort
-que l’orgueil, plus fort que tout. Je souffris davantage de la croire
-morte que de la savoir à un autre. Mais enfin, tout s’use, ou du moins
-s’atténue, même les sentiments les plus vifs. Ma peine d’amour se
-calma peu à peu sans que j’aie un instant cessé de haïr Valcor, et de
-souhaiter une occasion de lui rendre autant de mal qu’il m’en avait
-fait.
-
-«Maintenant, prince, que vous savez ces choses, vous comprendrez avec
-quelle émotion singulière et quelle stupeur je retrouvai, après une
-quinzaine d’années peut-être, cette Vamahiré, qu’on m’avait ravie, et
-que je supposais morte. Que Valcor l’eût tuée, je n’en doutais guère.
-Là-bas, dans la Selve, une vie humaine, et surtout une vie sauvage,
-cela n’a pas d’importance. Quelle justice en demanderait compte? Cet
-homme exerçait une puissance souveraine sur une région immense, et sur
-des centaines d’êtres, qui le considéraient comme doué de facultés
-surnaturelles. Ainsi que tous les despotes, il n’était pas sans abuser
-de son pouvoir. Cruel, non. Mais ne souffrant nul obstacle. J’en avais
-assez vu pour le croire capable d’une fantaisie féroce. La disparition
-subite de Vamahiré m’avait laissé l’impression angoissante de quelque
-tragique mystère. Et voici qu’à mon dernier voyage là-bas, il y a
-deux ans, je la retrouvai. Ce fut elle qui me reconnut. Car elle
-était bien changée, la pauvre créature. Promptement flétrie, comme
-toutes celles de sa race, à peine conservait-elle quelques vagues
-traces de l’ancien charme, assez pour que ma mémoire évoquât sa grâce
-première. Son aspect désillusionnant ne réveilla pas mon amour, mais
-ses paroles m’emplirent d’étonnement et de curiosité. D’abord, elle
-exprima une peur folle que ma présence n’annonçât le retour de Valcor.
-L’«Œil-du-Ciel», s’il la découvrait, ne la laisserait pas en vie. Mais
-pourquoi? D’où venait cette frayeur si tenace? C’était donc vrai que le
-Grand-Chef avait voulu sa mort? Comment n’avait-il pas accompli son
-dessein? Et comment, puisqu’elle avait échappé, pouvait-elle craindre
-aujourd’hui quelque violence de sa part?—«L’amour et la jalousie ne
-durent pas toujours dans le cœur des blancs, pauvre fille à la peau de
-cuivre et aux yeux noirs comme le fruit de la ronce,» lui dis-je.—«Ce
-n’est ni l’amour ni la jalousie qui armerait la main du Manitou au
-regard d’azur,» me répondit-elle avec un air furtif et tremblant. Je
-ne lui arrachai pas facilement son secret. Mais elle m’avait aimé. Le
-prestige du souvenir s’unit à la soumission de sa nature. D’ailleurs
-n’avait-elle pas l’assurance que le maître redouté était loin, qu’il
-ne songeait pas à revenir? Puis, malgré son teint d’acajou, elle était
-fille d’Ève. Le désir de parler la mordit. Voici ce qu’elle me raconta.
-Voici la révélation qui m’inspira le premier doute sur la personnalité
-de l’homme dont je mangeais le pain, et que je haïssais.
-
-«Au temps où Valcor goûtait à pleines lèvres sa beauté fraîche et
-sauvage, dont le regret m’avait fait haleter en une fièvre affreuse,
-Vamahiré avait remarqué chez son amant une particularité singulière.
-Jamais, fût-ce aux heures brûlantes des nuits tropicales, et dans
-l’abandon des plus libres ivresses, il ne découvrit devant elle
-le haut de son bras gauche, du coude à l’épaule. Le biceps, dont
-Vamahiré ignorait le nom, mais qu’elle m’indiqua sur son propre
-bras, restait toujours enveloppé, chez Renaud, par une bande taillée
-dans cette écorce, plus souple que du cuir, dont les Indiens se font
-des vêtements. Une forte agrafe la tenait serrée. Le Grand-Chef
-interdisait à sa maîtresse, même dans leurs jeux les plus tendres, de
-toucher à cette singulière parure. Et même un jour, comme elle faisait
-mine de la détacher par espièglerie, il était entré dans une effroyable
-colère, et lui avait déclaré qu’à l’instant où elle aurait vu son bras
-nu, elle mourrait.
-
-—C’est la fable de Psyché,» interrompit le prince de Villingen.
-
-José Escaldas ignorait la fable de Psyché. Il leva des yeux surpris.
-
-—«Allez toujours,» dit l’autre. «Vous m’intéressez prodigieusement.
-
-—Il arriva,» reprit le Bolivien, «qu’un matin, tandis que
-l’«Œil-du-ciel» dormait encore, Vamahiré se réveilla et vit que la
-bande d’écorce avait glissé. Le bras gauche du maître était découvert.
-Elle contempla ce bras avec un mélange d’épouvante respectueuse et de
-légitime curiosité.
-
-—Elle était bien capable d’avoir défait l’agrafe elle-même, votre
-petite sauvagesse,» observa Gilbert en riant. «Lorsqu’on avertit une
-femme qu’on la tuerait plutôt que de lui montrer quelque chose, ça lui
-donne une furieuse envie de regarder.
-
-—C’est possible,» fit Escaldas.
-
-—«Et qu’y avait-il, sur ce bras si pudibond?
-
-—Ce qui doit y être toujours, assurément, ce qui reste de façon
-indélébile, ce qui attestera un jour la fraude gigantesque du
-soi-disant marquis de Valcor: un tatouage.
-
-—Vraiment?
-
-—Oui ... Comprenez-vous?... Un tatouage ... Ma petite Indienne n’a pas
-pu s’y tromper. On pratique trop, chez les Peaux-Rouges, et même chez
-les peaux de bronze ou de safran qui pullulent dans l’Amérique du Sud,
-ce genre d’inscription sur chair humaine. On le pratique aussi chez
-les marins des côtes françaises, et, à la rigueur, chez les ouvriers
-de vos ports. Mais je n’ai pas ouï dire que ce fût en usage dans votre
-aristocratie, et que les marquis de vieille souche portassent des
-emblèmes incrustés sur le biceps. Qu’en pensez-vous?
-
-—Mon Dieu ...» commença Gairlance. Il hésita, un peu désappointé.—«Ce
-marquis Renaud de Valcor,» poursuivit-il, «qui, à vingt ans, partait
-à la recherche d’aventures extraordinaires dans des pays dangereux,
-n’était pas un noble comme les autres, un de ces dégénérés de l’Ancien
-Régime, qui n’ont plus qu’un pâle filet de sang dans les veines. Ce
-n’était pas un muscadin ni un courtisan, mais un rude lapin et un
-fameux original. N’aurait-il pas pu se faire tatouer, ne fût-ce qu’à
-titre d’expérience, si le caprice lui en était venu?
-
-—Pourquoi s’en serait-il caché?» demanda le Bolivien. «Pourquoi
-aurait-il résolu la mort de celle qui avait vu?... Une femme qu’il
-aimait cependant,—pour laquelle il avait du goût, tout au moins?
-
-—Il a donc réellement voulu sa mort?
-
-—Parbleu!... Elle le prévoyait si bien qu’elle essaya de replacer le
-brassard d’écorce avant que le maître ouvrît les yeux. Mais malgré
-toutes ses précautions, elle le réveilla. Pauvre créature! Elle crut
-bien sa dernière heure arrivée. Son cher «Œil-du-Ciel» saisit un
-revolver pour lui casser la tête. Toutefois, se ravisant,—peut-être
-par une pitié immédiate, peut-être pour ne pas voir son agonie, pour
-ne pas verser le sang,—il se décida à la piquer délicatement avec une
-pointe de flèche trempée dans un de ces poisons que fabriquent les
-indigènes et qui ne pardonnent pas. Puis il la fit emporter secrètement
-par deux Indiens, des Chiquitos, comme elle, qui devaient rejoindre
-leur tribu et ne jamais revenir, sous peine d’être pendus. Il leur
-assura qu’elle était malade, et qu’il s’en débarrassait pour le cas où,
-Vamahiré guérissant, la mort, frustrée de cette proie, eût une velléité
-de le choisir. Valcor spéculait sur une superstition de ces barbares.
-Il savait que les deux Chiquitos n’auraient rien de plus pressé que
-d’achever leur compagne,—si elle faisait mine d’en réchapper,—afin de
-ne pas expirer à sa place. Il était sûr que ces hommes n’auraient garde
-de reparaître et d’ébruiter la chose, car on ne lui désobéissait jamais
-impunément. Mais Vamahiré ne mourut pas, sans doute parce que le poison
-était éventé. Et ses conducteurs ne la tuèrent pas, parce que les ruses
-des femmes sont de toutes les heures et de toutes les races. Celle-ci
-leur déclara, en sortant d’une syncope occasionnée par la frayeur,
-qu’elle se portait parfaitement bien, mais qu’elle avait simulé une
-maladie pour ne plus partager la couche du Grand-Chef.—«L’amour des
-blancs consume comme le feu,» leur déclara-t-elle, «tandis que celui
-des guerriers chiquitos est doux comme le frémissement du papillon
-sur une fleur de _haïri_» (un ébénier d’Amérique). Je suppose que mes
-gaillards préférèrent, au lieu d’immoler cette jeune beauté, lui
-prouver qu’elle avait raison.»
-
-Gairlance réfléchissait.
-
-—«Je commence à être de votre avis. Plus j’y pense, plus je soupçonne,
-dans ce mystérieux tatouage, quelque indice terriblement gênant pour le
-marquis de Valcor. Un signe d’identité ... Diable!... Mais en ce cas
-...»
-
-Il regarda José.
-
-—«Quoi donc?» interrogea celui-ci.
-
-—«Pourtant,» s’écria le prince, «il y a là quelque chose d’impossible.
-Votre sauvagesse, soit! Le brassard d’écorce, passe encore!... Ça va
-bien dans la forêt vierge. Mais il a une femme, le marquis. Il a des
-valets de chambre ...
-
-—Pardon, un seul. Toujours le même. Vous avez vu ce Firmin, dont les
-cheveux blanchissent. Depuis vingt ans, nul autre n’a vaqué au service
-intime de Valcor.
-
-—Bon!... Mais porte-t-il toujours un brassard ... en écorce ou toute
-autre substance?... C’est une plaisanterie!... Si le marquis était
-tatoué sur le bras gauche, on le saurait.
-
-—Qui?... Sa femme?... Elle l’aimait, en l’épousant. Que ne fait-on pas
-accepter à une jeune fille ignorante? Il a pu tout lui imposer, même
-le secret. Firmin? Sait-on à quel prix est payé son silence?... Nous
-arriverons pourtant à le faire parler, celui-là.
-
-—Mais,» dit Gairlance, «votre Indienne vous a-t-elle décrit ce
-tatouage? Avez-vous la moindre idée de ce qu’il représente?
-
-—Oui, j’en ai une idée, dégagée avec une peine incroyable des
-explications de Vamahiré. La figure principale, cependant, demeurait
-très nette en sa mémoire: c’est un oiseau, aux ailes ouvertes, au corps
-effilé ...
-
-—Une hirondelle ...» murmura le prince en hochant la tête.
-
-—«De part et d’autre de cet emblème, deux dessins plus petits: l’un,
-figurant—d’après Vamahiré—deux moitiés de lune posées côte à côte sur
-une flèche, et le second, un baiser.
-
-—Comment, un baiser?...»
-
-Le Bolivien eut un rire silencieux.
-
-—«Voilà. Les Chiquitos et les Quichuas ont une sorte d’écriture. Elle
-consiste en des nœuds différemment disposés le long de cordelettes:
-c’est leur agenda, leur bibliothèque, ces cordelettes à nœuds, appelées
-_quipos_. Eh bien, Valcor porterait sur le bras le signe qu’un Indien
-formerait avec un _quipo_ ou une liane pour exprimer un baiser.
-
-—Alors,» s’écria Gilbert, «votre système s’effondre. Le tatouage n’est
-pas quelque marque inscrite, en France, sur le bras d’un rustre assez
-malin pour jouer ensuite les marquis à s’y méprendre. Ce sont des
-emblèmes empruntés aux sauvages et adoptés par un aventurier de haute
-race, dans un caprice romanesque. Un oiseau, la lune sur une flèche,
-une liane parlante ... Souvenirs de forêt vierge, qui ne sauraient
-déceler une origine européenne et populaire.
-
-—Pas du tout!» répliqua vivement Escaldas. «Je vous donne les
-indications de Vamahiré. Je ne vous dis pas qu’elles soient exactes.
-Elle désignait, par des images à elle familières, d’autres images
-n’ayant peut-être avec celles-ci que des analogies lointaines. Des
-signes examinés par elle dans un court instant plein d’épouvante, et
-remémorés quinze ans après. Songez donc!»
-
-Le Bolivien s’arrêta. Gilbert et lui n’avaient pas cessé de marcher
-depuis le commencement de leur entretien. Ils se trouvaient à l’une des
-extrémités du domaine de Valcor, sur un chemin sableux, entre un bois
-et une prairie où paissaient des vaches.
-
-A leurs pieds, sur la poussière blanche, Escaldas se mit à tracer, du
-bout de sa canne, un dessin bizarre.
-
-—«Voilà ce que je reconstitue,» dit-il.
-
-Puis, il ajouta:
-
-—«Vous-même, tout à l’heure, vous songiez à une hirondelle? Ce n’est
-pas un oiseau des forêts d’Amérique, l’hirondelle. C’est pourtant celui
-que j’ai représenté à Vamahiré. Elle l’a reconnu. Ce que je dessine
-là, je l’ai trouvé devant elle, d’après sa description. Elle en a crié
-d’étonnement.»
-
-Gilbert se pencha.
-
-—«On dirait un _B_ majuscule,» observa-t-il en désignant les deux
-moitiés de lune posées sur une flèche.
-
-Le Bolivien sursauta. Ses yeux s’élargirent.
-
-—«Une lettre!» s’exclama-t-il. «Une lettre de l’alphabet!... Dire
-que je n’avais jamais pensé à cela! Mais alors, l’autre aussi ... La
-cordelette tordue et nouée, c’est peut-être une initiale.
-
-—Moins distincte, en tous cas,» dit Gilbert, après un attentif examen.
-
-—«Si peu distincts que soient ces hiéroglyphes, je voudrais bien voir
-la tête que ferait le marquis de Valcor si je lui mettais brusquement
-sous les yeux un papier que j’aurais illustré de la sorte.
-
-—L’épreuve serait curieuse. Pourquoi ne pas la tenter?» demanda le
-prince.
-
-—«Oh!» s’écria le Bolivien avec un geste d’effroi. «Pas si vite!...
-Je me rappelle trop le sort de ma pauvre petite Vamahiré. Je n’y
-échapperais pas, moi. L’«Œil-du-Ciel» a dû rapporter des poisons qui ne
-s’éventent pas et qui rendent mortelle une piqûre d’aiguille.
-
-—Passons donc à vos autres preuves,» dit Gairlance, en effaçant sous
-sa semelle les compromettantes figures.
-
-—«Elles sont moins romanesques, mais n’offrent pas un intérêt
-inférieur,» fit le Bolivien, tandis que tous deux reprenaient leur
-marche. «Je possède une lettre, vous entendez bien, prince, une
-lettre, vieille de vingt-trois ans, et écrite par le marquis Renaud de
-Valcor....
-
-—Le vrai?
-
-—Oh! le vrai, l’authentique ... Où il parle de celui-ci.
-
-—Est-ce possible?
-
-—Cette lettre m’a été confiée par un banquier de La Paz, lorsque,
-il y a deux ans, j’ai commencé là-bas une sourde enquête, après
-les révélations de Vamahiré. En écoutant le récit de l’Indienne,
-d’obscurs souvenirs, des doutes anciens, des soupçons effacés reprirent
-corps dans ma tête. Une lumière nouvelle se répandit sur tout cela.
-J’entrevis une vérité formidable. Aussitôt je commençai, de toutes
-parts,—chez les tribus sauvages de la forêt comme dans les villes,
-parmi les gens qui avaient entretenu des rapports avec le fondateur de
-la Valcorie,—des investigations minutieuses. Je ne vous en exposerai
-point ici tous les résultats. Ils sont consignés dans des dossiers
-spéciaux, que je ne livrerai pas à la légère, même et surtout à vous,
-prince de Villingen. Ces résultats, il y en a dont l’insignifiance
-vous ferait hausser les épaules. Et cependant, je n’en considère pas
-un comme négligeable. Sait-on de quelle coïncidence peut jaillir la
-lumière définitive? Mais le document capital est cette lettre adressée
-en 1880, par le marquis de Valcor, au banquier Perez Rosalez, à La Paz.
-
-—Que dit-elle, cette lettre?
-
-—Elle traite de questions d’argent, car la maison Rosalez
-correspondait avec les établissements de crédit français où le marquis
-avait ses fonds. Elle portait en post-scriptum:
-
-«_Vous pouvez avoir absolument confiance dans l’homme que je vous
-envoie. C’est un autre moi-même. Vous risquerez d’ailleurs de vous y
-tromper en le voyant. Il me ressemble comme un frère._»
-
-—Non!...» s’exclama Gilbert, «En effet, c’est un document précieux,
-celui-là. Vous possédez l’original?
-
-—Pas si bête! L’original est resté dans la maison de banque Rosalez,
-qui, seule, peut garantir son authenticité. J’en ai une photographie.
-
-—Les chefs ou les employés de cette maison gardent-ils un souvenir de
-ce sosie du marquis de Valcor?
-
-—Un vieux comptable se rappelle avoir été frappé par l’étrange
-ressemblance.
-
-—Et le nom de cet individu?
-
-—Le comptable?
-
-—Non, l’autre, le sosie. N’a-t-il rien signé, aucun reçu, aucune pièce?
-
-—Rien qui ait pu se retrouver.
-
-—Un frère ...» reprit Gairlance, répétant l’expression de la lettre.
-«Est-ce que Renaud, par hasard, aurait eu un frère naturel, qui l’ait
-accompagné ou rejoint là-bas?
-
-—Ce serait à établir. Mais point n’est besoin d’une relation de sang
-pour expliquer une similitude de traits.»
-
-Après un instant de réflexion:
-
-—«Venons-en,» dit le prince, «à votre troisième preuve.
-
-—Celle-ci,» dit Escaldas, «offre, hélas! moins de solidité, parce
-qu’elle consiste dans le témoignage de quelques Indiens déjà âgés,
-parvenus à cette limite de la vie où, dans leurs tribus, on est mis
-à la broche. D’ailleurs, nous aurions peut-être quelque difficulté à
-faire admettre à la barre d’un tribunal français, la déposition de ces
-braves gens, à qui leur religion interdit de porter aucun vêtement.
-
-—Mais qu’est-ce qu’ils racontent, vos sauvages?
-
-—Que, dans leur village, ont séjourné, voici bien des saisons, deux
-blancs de même taille et de figure tellement semblable qu’on eût cru
-voir marcher sur la terre le double que tout homme a de soi-même
-au fond des eaux. Ces Indiens, comme vous le devinez, imaginent
-que leur reflet, aperçu dans les lacs ou dans les sources, est
-leur fantôme, attiré vers la surface lorsqu’ils s’y inclinent. Ces
-deux blancs venaient de la forêt et sont partis vers le désert. Le
-village de ces Guarayos avoisine, en effet, une des vastes plaines
-salines, absolument privées d’eau, qui se rencontrent sur les plateaux
-inférieurs des Andes. L’un des deux voyageurs, paraît-il, était malade.
-Ils s’arrêtèrent pour que celui-ci reprît des forces. Son compagnon
-l’emmenait vers la région haute, là où s’étendent les nappes desséchées
-de cachi, pour le guérir des fièvres contractées dans la région des
-fleuves.
-
-—Du cachi? Qu’est-ce que cela?» demanda Gilbert.
-
-—«C’est le nom que les Indiens donnent au sel gemme, et, en général, à
-ces vastes bancs, non seulement de sel, mais de nitre mêlé de soufre,
-qui s’étagent sur les premiers contreforts des Cordillères.
-
-—Ce village, vous le retrouveriez facilement?» questionna le prince.
-
-—«Parbleu! Vous pensez si j’en ai relevé avec soin la latitude et la
-longitude! Ça se trouve au diable, d’ailleurs ... Dans le haut bassin
-du Madre de Dios.»
-
-La conversation tomba, en un silence plein de fiévreuses convoitises
-et de féroces calculs. Les deux causeurs,—presque les deux
-complices,—arrivaient à un saut-de-loup, que traversaient, en guise de
-pont, deux planches.
-
-De ce côté finissait le parc, mais non pas le domaine, de Valcor. Ce
-vaste champ de blé noir qui s’étendait au delà, dépendait d’une ferme
-du marquis. Les arbres cessaient. Jusqu’à l’horizon, c’était le vide
-de la maigre campagne bretonne. Au zénith, dans un ciel d’azur vif,
-floconnaient de petits nuages en touffes de neige. D’autres, tout au
-loin, s’estompaient comme des fumées, s’étiraient en écharpes mauves,
-ou se gonflaient en mousses de cuivre, contre un bleu verdâtre et
-défaillant.
-
-Les deux hommes qui se tenaient là se regardèrent. Et le choc de leurs
-prunelles les secoua comme si la foudre eût éclaté dans le calme
-indicible du paysage.
-
-—«Votre conviction me pénètre,» dit ardemment Gairlance. «En avant!
-comme clamait mon aïeul à Villingen. Il s’agit encore de conquête, et,
-je présume aussi, de dangers. Ça me va.
-
-—Tant mieux!» répliqua Escaldas. «Voyez de quelle façon vous voulez
-entrer en campagne. Préparez votre plan. Mais, pour le moment,
-séparons-nous. Regagnez le château par le parc. Moi, j’y rentrerai par
-le pays. Il vaut mieux qu’on ne nous voie pas ensemble. Et pour une
-autre fois, nous aviserons à ne pas tenir nos conciliabules sur les
-grand’routes.»
-
-
-
-
-XIII
-
-_LA MÈRE ET LE FILS_
-
-
-LE château de Ferneuse, d’aspect plus ancien que celui de Valcor,
-n’ayant pas été, comme l’autre, entièrement reconstruit sous
-Louis XIII, est plus modeste aussi, et commande des terres moins
-considérables. Les chasses ont été louées depuis la mort du comte
-Stanislas, car Hervé—et pour cause—n’a pas hérité de ses goûts.
-
-Ce jeune homme studieux et pensif ne manque pourtant pas d’énergie
-physique. Mais, jusqu’au drame qui s’ouvrait et allait le forcer d’en
-faire preuve, il ignorait lui-même les ressources de sa nature sous
-ce rapport. Sa vie, d’avance, était vouée à un double idéal, qu’il
-espérait ne pas séparer: un sentiment et une pensée, un grand amour et
-une espèce d’apostolat philosophique.
-
-Son amour, c’était Micheline. Son rêve intellectuel, c’était de
-réconcilier la science avec la religion.
-
-Il avait pris pour devise ce mot de Pascal: «Un peu de science éloigne
-de Dieu, beaucoup de science y ramène.» Hervé de Ferneuse s’appuyait
-sur cette donnée de la physique moderne que l’univers tout entier
-est une illusion de nos sens. Les savants ne prouvent-ils pas que
-la lumière, par exemple, n’existe point, qu’elle est seulement une
-vibration de notre nerf optique, provoquée par des ondes de l’éther, et
-que le même effet peut être produit par d’autres causes—un choc nous
-faisant, suivant l’expression populaire, voir trente-six chandelles,
-c’est-à-dire amenant de véritables impressions lumineuses sur la
-rétine. «Quand il sera bien prouvé,» affirmait le jeune penseur,
-«que toutes les notions possédées par nous sur les choses sont de
-simples interprétations du fini, pourquoi les opposerait-on encore
-à nos interprétations de l’infini? Les premières s’appuient sur nos
-sens physiques, c’est-à-dire sur notre corps. Les secondes sur nos
-sens psychiques, c’est-à-dire sur notre âme. Pourquoi récuser la voix
-immortelle qui est en nous, au nom du langage que nous parle l’univers
-extérieur, puisque ce langage n’est pas moins mystérieux que l’autre,
-ni moins forcé d’emprunter le truchement de nos facultés, et, en somme,
-de nos besoins.
-
-—«Oui, mère, de nos besoins,» expliquait Hervé à la comtesse de
-Ferneuse. «Nos observations scientifiques ne portent que sur des
-impressions agréables, ou, du moins, tolérables, de notre être. Elles
-rentrent toutes dans nos conditions de vie. La lumière, la chaleur, le
-son, l’électricité, l’attraction, sont inséparables de nos nécessités
-d’existence matérielle. Mais la morale, l’idéal, la foi, sont
-inséparables de nos nécessités d’existence spirituelle. Je trouverai la
-démonstration qui mettra d’accord les unes et les autres de ces forces.
-Je la trouverai ici, dans ce laboratoire, grâce à ces instruments.»
-
-Il désignait des appareils délicats, des enregistreurs aux fibres
-plus sensibles que des nerfs, aux organes plus impressionnables que
-de la chair vive, dont un reflet de lumière ou un courant électrique
-suffit à transformer les propriétés. Il entreprenait des explications,
-esquissait des théories.
-
-—«Grâce, mon cher enfant!» suppliait Gaétane, avec un sourire, non pas
-humble, mais fier. Car elle trouvait plus d’orgueil à voir son fils
-planer si haut que de confusion à ne pouvoir l’y suivre. Elle ajoutait,
-non sans une douce malice:—«Je suis au but où tu veux nous mener
-tous, puisque je suis une chrétienne. Ne me fais pas faire le chemin à
-rebours, par la science, pour revenir ensuite sur mes pas.
-
-—La science est belle aussi, allez, mère!» s’écriait-il, les yeux
-illuminés.
-
-—«Je ne suis qu’une ignorante,» soupirait-elle.
-
-—«Vous êtes une sainte.»
-
-Gaétane se sentait toujours pâlir à ce mot qu’aimait à répéter son
-fils—le fils de l’amour coupable, l’enfant qui avait dans les veines
-le sang d’un homme et portait le nom d’un autre.
-
-Si jamais Hervé avait pu remarquer ce trouble, il l’eût attribué à
-l’émotion d’une âme trop pure pour n’être pas modeste, et qu’offusquait
-un éloge démesuré. Comment eût-il soupçonné l’existence d’un secret de
-passion chez cette mère admirable, à côté de laquelle il avait grandi
-dans une intimité de toutes les minutes, sans surprendre en elle une
-seule pensée qui ne l’eût pas lui-même pour objet? Au lointain de ses
-souvenirs d’enfant, il se la rappelait dans un autre rôle que ce rôle
-d’éducatrice et d’amie incomparable,—oui, en effet,—mais c’était
-pour l’évoquer, si dévouée, si patiente, auprès de l’aveugle taciturne
-qu’il appelait «mon père». Que devint-il lorsque, le soir de la fête
-au château de Valcor, il vit sa mère subir un traitement indigne, se
-laisser chasser sans étonnement ni protestation, et que, malgré lui,
-un doute abominable lui assaillit le cœur? Doute bientôt évanoui, du
-reste, en ce cœur débordant de piété filiale, mais que remplacèrent
-l’angoisse de l’énigme et l’inquiétude pour son amour menacé.
-
-Pendant les jours qui suivirent, Hervé s’interdit de questionner la
-comtesse. Il attendait une explication. La patience lui semblait
-moins difficile depuis son entretien avec Micheline, sur la falaise.
-L’ivresse d’une certitude passionnée le soulevait au-dessus des
-circonstances. L’image de la jeune fille, debout contre les balustres
-de la terrasse, le regard des doux yeux sombres, la voix qu’elle avait,
-les mots prononcés par ses lèvres, s’interposaient entre lui et les
-choses quand il essayait de réfléchir. Comment croire, d’ailleurs,
-à une brouille définitive entre Valcor et Ferneuse? Le malentendu se
-dissiperait vite. Sa mère allait certainement recevoir les excuses de
-la marquise.
-
-Gaétane les reçut, en effet, dans une lettre. Dès qu’elle en eut pris
-connaissance, elle envoya chercher son fils.
-
-Le laboratoire du jeune comte de Ferneuse occupait un pavillon
-spécial, assez distant de l’habitation. Des nécessités d’aménagement,
-la présence de substances dangereuses, l’isolement nécessaire aux
-expériences, commandaient cette retraite.
-
-Lorsqu’un domestique vint le prévenir que M^{me} la comtesse demandait
-à lui parler, Hervé donna quelques indications à son préparateur,
-un garçon du pays, dévoré du désir de s’instruire et trop pauvre
-pour faire des études. Puis le jeune savant lava ses doigts maculés
-d’acides, échangea contre un veston sa blouse de travail, et se rendit
-à la maison.
-
-Le cœur lui battait quand il pénétra dans la petite pièce intime, au
-premier étage, où sa mère aimait à se tenir: un boudoir Louis XVI,
-malgré le style moyen âge de la profonde croisée, dont on n’avait pas
-changé l’architecture. Sur les tables, sur la cheminée, aux murs, dans
-des cadres de toute dimension, des portraits de lui, à tous les âges.
-Plusieurs, au pastel ou à l’aquarelle, étaient l’œuvre de sa mère.
-L’art avait charmé de ses joies fines la noble femme qui se trouvait là.
-
-Hervé la vit assise au fond d’une bergère, dans l’embrasure si vaste
-que c’était comme une cellule plus retirée prolongeant la paisible
-chambre. Ce coin de prédilection contenait, outre la bergère, une
-banquette garnie de coussins, une petite table en marqueterie, ornée
-de cuivres aux ciselures délicates, et portant quelques très précieux
-et uniques bibelots. La fenêtre au triple vitrail, en partie ouverte,
-encadrait une perspective de libre espace et de vivantes verdures. Et
-celle qui songeait là, en attendant son fils, avait l’âme et la beauté
-en harmonie avec ces choses.
-
-—«Mère ...» dit Hervé, ému, en lui baisant la main.
-
-Il s’assit sur la banquette, tout proche d’elle.
-
-Immédiatement, il remarqua un papier qu’elle avait sur les genoux. Ses
-yeux s’élargirent, s’y fixèrent.
-
-—«Lis,» dit-elle, en le lui tendant.
-
-Gaétane le vit qui souriait, tandis que son regard courait d’une ligne
-à l’autre. Elle, au contraire, s’assombrit et soupira. L’illusion de
-son enfant ... Pourquoi lui fallait-il la détruire?
-
-Le jeune homme relevait une figure brillante.
-
-—«Pauvre marquise!» dit-il en riant. «Elle est un peu folle. Ne
-le croyez-vous pas? Qu’est-ce que cela signifie, cette crise de
-somnambulisme qu’elle prétend avoir eue? Je crois tout simplement à
-une crise de rage envieuse. Vous étiez si belle, ma mère, dans votre
-toilette de soirée! Ne vous ayant presque jamais vue habillée ainsi,
-j’étais, moi, votre fils, jaloux de vous.
-
-—Comment, jaloux?
-
-—Oui ... Mais je ne peux pas vous expliquer, cela vous offenserait.
-
-—Peux-tu donc avoir un sentiment qui m’offense, Hervé?
-
-—Non, non ... Mais que sais-je? Ah! pardonnez-moi. Vous étiez trop
-femme ... trop ...»
-
-Il rougit, cacha d’un geste enfantin son visage contre l’épaule de sa
-mère. Le mot qu’il ne pouvait prononcer, le mot de «trop désirable»,
-lui semblait sacrilège. Il balbutia:
-
-—«Mère, je veux que vous soyez admirée seulement par votre fils, avec
-tout le respect de votre fils ...»
-
-Elle devina ce qu’il avait souffert, lui, le jeune sauvage de
-Ferneuse, dans cette cohue mondaine, à voir la façon dont les hommes
-s’empressaient autour d’elle, à surprendre les regards des plus
-audacieux. Elle entrevit l’horreur de la révélation qu’elle aurait à
-lui faire tôt ou tard sur sa naissance. Une lâcheté la prit. «Est-ce
-bien mon devoir de tout lui dire? Ah! je dois lui épargner, tant que ce
-sera possible, une si désenchantante vérité.»
-
-Ses doigts glissèrent sur la chère tête blonde, sur la grosse mèche
-compacte, qu’une ondulation naturelle relevait au-dessus du front blanc.
-
-—«Enfant tyrannique!» dit-elle en plaisanterie caressante.
-«Heureusement pour toi, mon âme est plus vieille que mon visage! Ne
-voudrais-tu pas me voir avec des cheveux blancs?»
-
-Il protesta, se rassit, puis, se mettant à rire:
-
-—«C’est elle,» fit-il, en désignant la lettre jetée sur la table,
-«c’est madame de Valcor qui les verrait volontiers, sur votre tête,
-les cheveux blancs. Mais enfin, puisqu’elle exprime tant de regret
-pour son inconcevable injure, puisque nul étranger n’en a été témoin,
-puisqu’elle la met sur le compte de son état nerveux, qui l’empêche,
-encore aujourd’hui, de vous apporter elle-même ses excuses ... je
-pense, ma chère maman, que vous ne lui tiendrez pas rigueur.
-
-—Je n’en veux nullement à Laurence,» prononça la comtesse ...
-
-L’accent de cette phrase inquiéta Hervé. Il n’en voulut rien faire
-paraître.
-
-—«J’étais sûr, ma mère, que vous étiez touchée par la raison qu’elle
-invoque, en sollicitant l’oubli de cette scène pénible, «Le bonheur de
-nos enfants», murmura-t-il, en regardant le papier où se trouvaient
-ces mots, tandis que, de nouveau, une rougeur, vive comme celle d’une
-femme, couvrait son visage au teint si clair.
-
-—«Ton bonheur, celui de Micheline ... Il ne dépend pas de madame de
-Valcor, hélas!» dit Gaétane.
-
-—«Et de qui donc?» s’écria Hervé en tressaillant.
-
-—«De toi, sans doute, mon fils,» dit la mère avec une intonation
-presque solennelle.
-
-—«Oh! alors, pourquoi dis-tu «hélas»? Tu ne peux rien m’apprendre qui
-me donne plus de confiance et plus d’espoir. S’il y a un obstacle et
-que je puisse le renverser ... c’est comme s’il n’existait pas.»
-
-Elle le contemplait, ravie de son ardeur, de sa force juvénile. Mais
-un mensonge, une légende quelconque, serait-ce le ressort suffisant
-pour mettre en jeu de telles énergies? Une impulsion de vérité plus
-forte que sa pudeur maternelle faisait éclater son cœur en elle-même,
-l’ouvrait à cet enfant loyal. Cependant, elle s’en défendait.
-
-—«Mère, mère, parle ...» suppliait-il. «Quel secret terrible me
-caches-tu donc? Pourquoi me regardes-tu ainsi?
-
-—Hervé, mon cher enfant ...» Elle s’arrêta, tellement étranglée
-d’angoisse qu’il ne reconnaissait plus sa voix quand elle reprit:
-«Écoute-moi bien. Le secret que tu me demandes, je n’en détiens pas le
-dernier mot. La marquise Laurence l’ignore plus encore que moi-même.
-Son acte insensé de l’autre soir, qu’elle met sur le compte de sa
-maladie nerveuse, a surgi de je ne sais quelle redoutable lumière
-entrevue. Mais quelqu’un, et quelqu’un qui sait, a dû se jouer d’elle
-comme de moi. Sans doute on lui a donné une explication, qu’elle ne
-peut me communiquer, tandis qu’on m’en donnait une autre, dont je ne
-saurais m’ouvrir à elle ...
-
-—Une explication?... Qui vous a donné une explication, mère?
-
-—Le marquis de Valcor.
-
-—Et cette explication ne vous suffit pas? Le marquis est homme
-d’honneur.
-
-—Le marquis serait un homme d’honneur, s’il vivait.
-
-—Que dites-vous?
-
-—Que le père de Micheline n’est peut-être pas Renaud, marquis de
-Valcor.
-
-—Et qui serait-il?» demanda Hervé, abasourdi à un tel point qu’il ne
-s’étonnait même pas encore.
-
-—«Un inconnu,» prononça Gaétane, dont l’accent fit passer aux veines
-de son fils un frisson de mystère et d’effroi, «Tu m’entends?»
-reprit-elle, et ses yeux transparents exprimaient la même horreur qui
-glaçait maintenant le jeune homme. «Un inconnu ... un être dont nous ne
-savons rien, sinon qu’il est là, dans la vie, dans la puissance et la
-richesse, dans la lumière du ciel, sous l’apparence d’un autre ... Et
-cet autre ...»
-
-Sa voix se brisa. Ses yeux se fermèrent. Un tremblement l’agita.
-
-—«Maman, revenez à vous. Achevez. Vous me mettez en face d’un abîme
-... Vos paroles m’épouvantent ...»
-
-Elle rassembla toute sa force.
-
-—«Mais, j’y suis plongée, moi aussi, dans l’épouvante. Tu ne peux pas
-épouser la fille de cet homme, avant que je sache ...»
-
-Hervé eut un léger haut-le-corps. Un certain sang-froid reparut sur ses
-traits.
-
-—«Mère! vous me jetez dans un bien sombre cauchemar. J’en sais trop
-peu pour rien présumer sur le fond ou sur l’opportunité d’une telle
-confidence. Mais soyez certaine de ceci: quel que soit le père de
-Micheline, fût-ce un bandit, dût-il être dépouillé honteusement de tout
-ce qu’il détient, titre, fortune, honneur, cela ne changera rien à mon
-amour, rien à ma résolution d’épouser celle qui est ma fiancée devant
-Dieu.»
-
-M^{me} de Ferneuse garda le silence. Hervé crut comprendre le regard
-angoissé qu’elle fixait sur lui.
-
-—«Vous m’objecterez l’hérédité,» reprit-il vivement. «Cette science-là
-est aussi incertaine que les autres. Nous prenons pour des lois ses
-manifestations apparentes, pleines d’imprévu, de contradictions.
-Micheline est une créature d’élite, quel que soit le sang qui coule
-dans ses veines. L’atavisme, qui nous donne parfois l’âme d’un aïeul
-lointain, nous garantit contre les hasards de l’immédiate hérédité.»
-
-Un pâle et tendre sourire détendit les lèvres de Gaétane.
-
-—«Ah! mère,» dit Hervé plus doucement, vous songez: «Il aime et
-n’admettra jamais rien qui diminuerait celle qu’il aime.» «Eh bien!
-vous avez raison. J’aime Micheline. Les plus effroyables révélations ne
-me sépareront pas d’elle, ne me feront pas douter qu’elle ne soit digne
-d’être adorée comme je l’adore.»
-
-—«Les plus effroyables révélations,» répéta la comtesse, «Plût au ciel
-que mes soupçons fussent assez fondés pour prendre une telle forme. Si
-je pouvais te déclarer à coup sûr que Micheline n’est pas la fille du
-véritable marquis de Valcor, je ne t’imposerais aucune épreuve avant de
-consentir à ton mariage.»
-
-L’agitation d’Hervé tomba sous ces paroles. Une ombre de dureté voila
-ce visage que Gaétane avait toujours vu si affectueux et si ouvert.
-
-—«Je comprends moins que jamais,» reprit-il—et l’amertume de sa voix
-s’accordait avec le changement de sa physionomie.—«Vous me parlez par
-énigmes, ma mère. Sans doute avez-vous vos raisons. Vous m’aimez trop
-pour me torturer sans but et sans cause.»
-
-Elle se dressa, devenue couleur de cendre, soulevée comme dans la
-secousse d’un sanglot.
-
-Il fit un geste, pour la prier de l’écouter jusqu’au bout, et
-poursuivit:
-
-—«Mais j’ai saisi un mot bien clair. Vous m’avez parlé d’une épreuve
-que vous m’imposeriez, d’une condition à mon mariage avec Micheline.
-Pour toutes les épreuves, je suis prêt. Daignez m’indiquer nettement ce
-que vous attendez de moi.»
-
-M^{me} de Ferneuse demeura un moment dans une perplexité indicible.
-Son fils doutait, son fils souffrait ... Son fils se retirait d’elle.
-Comment le rappeler et l’apaiser? La vérité ne vaudrait-elle pas mieux
-que le silence? Si elle lui apprenait tout ... Tout?... Mais quoi?
-grand Dieu!... Sa faute à elle-même n’était pas le plus terrible à
-dévoiler devant cette jeune âme. Fallait-il donc lui dire: «Celle dont
-tu veux faire ta femme est peut-être ta sœur, ou bien elle est la fille
-de l’homme qui a supprimé ton véritable père, qui, sans doute, l’a tué
-de sa main.» Alternative atroce! Non, cette mère ne pouvait pas en
-déchirer son fils. Elle lui dit:
-
-—«Voici ce que je te demande de faire. Tu comprendras plus tard.
-Sache seulement aujourd’hui que notre avenir,—le tien comme le mien,
-celui de ton amour, et aussi celui de mon cœur, qui n’espère plus que
-l’apaisement,—dépend du succès de ce que tu vas entreprendre.
-
-—Je vous écoute, ma mère.
-
-—Tu vas partir pour l’Amérique.
-
-—Laisser mes travaux!... Quitter ma fiancée!...» Il ajouta plus
-faiblement: «Vous quitter!...»
-
-Elle sentait à chaque phrase diminuer la confiance de son enfant.
-«C’est mon châtiment,» se dit cette victime de l’amour, que l’amour
-brûlait encore en un enfer de chaudes ténèbres, où flottaient des
-souvenirs et des souffles de vengeance.
-
-—«Oui, mon Hervé, mon enfant précieux. Il faut que tu te résignes à
-ce sacrifice, et cela, sans chercher à en mesurer la nécessité ni les
-conséquences, simplement parce que je te le demande, simplement par une
-foi aveugle dans ta mère infortunée.»
-
-Il fut remué par le chevrotement de douleur.
-
-—«O ma pauvre mère! à quel chagrin affreux êtes-vous donc en proie? Ne
-voulez-vous pas me le dire?... Quelle force vous me donneriez!»
-
-Une suprême hésitation passa sur le visage, maintenant décomposé de
-souffrance, de Gaétane. Puis, comme terrifiée de sa propre faiblesse.
-
-—«Tais-toi, tais-toi! Tu es le seul objet de mon souci. Écoute. Ce que
-tu dois aller chercher là-bas, en Amérique, c’est une preuve ...
-
-—Une preuve?... de quoi?
-
-—D’un crime qu’aurait commis celui qu’on nomme le marquis de Valcor.
-
-—Un crime!... Oh! ma mère!...
-
-—Ce mot-là te trouble, malgré tout.
-
-—Il m’affole. Mais il ne change rien à mes sentiments pour Micheline
-... Elle ... elle!... que Dieu la préserve! Il ne faut pas qu’elle
-sache!...
-
-—Elle ne saura pas. Cette noire action dont son père se serait rendu
-coupable n’est pas ce qui te séparerait d’elle irrémédiablement.
-
-—Si une telle action est l’origine de leur fortune, je n’en accepterai
-pas une parcelle,» s’écria Hervé, «Que Micheline devienne ma femme,
-et je l’emmènerai bien loin, hors d’une atmosphère d’intrigue et de
-mensonge.»
-
-La dure parole atteignit sa mère. Cette atmosphère, elle la créait
-autour de lui. Et il souffrait trop pour ne pas l’en rendre
-responsable. C’était l’expiation. Elle se résigna.
-
-—«Garderas-tu, mon fils, assez de foi en moi pour accepter la mission
-dont je vais te charger?
-
-—Je l’exécuterai fidèlement, ma mère.»
-
-La question dictait une autre réponse. Mais M^{me} de Ferneuse
-n’insista pas.
-
-—«Voilà,» dit-elle. «Renaud de Valcor a des raisons pour croire
-que moi,—moi seule au monde,—j’ai des doutes sur sa véritable
-personnalité. Il possède, à ce qu’il prétend, un témoignage qui
-anéantirait ces doutes. Un objet,—un souvenir sacré.—Cet objet, il
-l’aurait laissé de l’autre côté de l’Atlantique, en lieu sûr. Son
-intention est de le faire revenir pour le mettre sous mes yeux.
-
-—Quelle sorte de témoignage?» demanda Hervé. «Un document écrit?
-
-—Non.»
-
-Gaétane fit une pause, puis ajouta:
-
-—«Un anneau.
-
-—Une bague?
-
-—Oui.
-
-—Où se trouve-t-elle, cette bague? Vous avez dit: «En lieu sûr.»
-
-—C’est l’expression dont s’est servi Valcor.
-
-—Et cela signifie?
-
-—Pour moi,» dit la comtesse, «ce mot qui m’a frappée, ce mot qui
-coïncidait avec d’autres indices, aurait un sens affreux.
-
-—Quel sens? Quel serait donc ce lieu sûr?
-
-—Une fosse mortuaire.»
-
-Hervé se tut et regarda profondément la comtesse.
-
-—«Tu devines?...» reprit celle-ci. «La bague serait restée au doigt de
-l’homme dont celui-ci aurait pris la place.
-
-—Du marquis de Valcor?
-
-—Oui.
-
-—Qu’était-ce que cette bague?
-
-—Un bijou de famille.
-
-—Le meurtrier, l’imposteur, aurait eu soin de la prendre.
-
-—Peut-être pas. L’anneau était simple et uni comme une alliance.
-Mais il y avait quelque chose de gravé à l’intérieur,—détail
-caractéristique, certainement ignoré même de l’ami le plus intime.
-
-—Ma mère! ma mère!» s’écria Hervé dans une agitation étrange, «quelle
-était cette inscription?
-
-—Tu le sauras,» murmura-t-elle, «si tu retrouves l’anneau.»
-
-Une lueur déchirante traversa le cœur du fils. Eh quoi! sa mère
-connaissait le secret d’un homme,—secret qu’il n’eût pas révélé à son
-meilleur ami!... La devise d’une bague ... Une devise d’amour!... Et
-quel désir n’avait-elle pas de recouvrer ce gage!... Eh bien, il le
-lui rapporterait, dût-il risquer mille fois sa vie. Sans doute, elle
-n’osait pas lui dire qu’il y allait de son honneur.
-
-Gaétane vit une fièvre soudaine enflammer les yeux du jeune homme,
-tandis que lui, il découvrait sur ses traits altérés, dans son regard
-éperdu, quelques traces des angoisses passionnées auxquelles tout à
-l’heure encore, il la supposait inaccessible.
-
-—«Ma mère,» s’écria-t-il avec une sombre énergie, «comptez sur moi
-pour conquérir, s’il existe encore, ce bijou d’une si singulière
-importance ...»
-
-Elle l’interrompit:
-
-—«Ne te méprends pas. Le bijou n’a d’importance que par l’endroit
-sinistre où je suppose qu’il gît. Si le marquis n’a qu’à le faire
-prendre dans un coffre-fort, mes pressentiments ...
-
-—Le faire prendre?... Par qui?
-
-—Valcor envoie tout exprès un émissaire en Amérique.
-
-—C’est donc par cet émissaire que je saisirai le fil à suivre,» dit
-Hervé. «Car enfin, malgré toute mon ardeur à exécuter vos volontés, ma
-mère, je ne puis fouiller le sol d’un continent pour y découvrir une
-bague avec la poussière d’un cadavre.
-
-—Sans une pareille circonstance, je ne t’en eusse pas chargé, mon
-fils. Mais, sachant que monsieur de Valcor était en mesure de retrouver
-la bague, j’ai encore, grâce au hasard, appris quel individu il
-employait à la chercher.
-
-—Qui est-ce?
-
-—Un homme dont le choix fortifie mes soupçons, me confirme dans
-l’idée qu’il s’agit d’une entreprise obscure. Si le marquis devait
-simplement se faire expédier un objet précieux, n’a-t-il pas dans ses
-établissements boliviens, parmi ses correspondants ou ses employés,
-assez de gens sûrs pour se conformer à ses ordres. Or, sais-tu qui
-va partir avec ses instructions secrètes pour cette Valcorie à demi
-sauvage, où des forfaits peuvent s’accomplir sans que la société
-civilisée en prenne souci? Un être presque sauvage lui-même, un révolté
-contre l’ordre établi, un garçon sans peur et sans scrupules, Mathias
-Gaël, le contrebandier.
-
-—Mathias Gaël?...»
-
-Hervé répéta les syllabes, comme si ce nom ne lui disait pas
-grand’chose. A présent, il écoutait les explications de sa mère avec
-cette expression d’intense lucidité qu’il avait en réunissant les
-données d’une expérience. L’observateur et le savant reparaissaient en
-lui. Aux prises avec un problème, il laissait son alerte intelligence
-maîtriser le trouble de son cœur et se tendre vers le but. A le voir
-plus attentif et plus calme, la comtesse oubliait un peu, elle aussi,
-l’inquiétude de son rôle incertain, la cruelle confusion des réticences
-qui la rendait suspecte à son enfant, sa terreur d’être trop maladroite
-ou trop habile, de le bouleverser par une apparence d’aveu ou par une
-apparence de mensonge. Plus à l’aise sur le domaine des faits exacts,
-elle présentait nettement à Hervé ce qu’elle attendait de lui.
-
-Depuis la veille, elle savait que Mathias Gaël partait pour l’Amérique.
-Le mystère de ce départ, la réputation hasardeuse du messager, l’état
-d’esprit de celui qui l’envoyait, commentaient de façon singulière
-l’engagement pris par Renaud de lui restituer la bague,—dont il
-s’avouait incapable de citer l’inscription. Ce n’était pas celui-ci
-qui avait renseigné M^{me} de Ferneuse. Hantée par l’étrange histoire
-qu’il lui avait racontée sur la naissance de Micheline, Gaétane, avec
-le prétexte de visites de charité, était descendue au bord de la mer,
-parmi les pauvres maisons des pêcheurs, et elle avait trouvé le moyen
-de passer un long moment dans la demeure des Gaël.
-
-Ceux-ci n’acceptaient pas l’aumône et ne répondaient pas aux questions
-trop bienveillantes. Aussi la comtesse se présenta-t-elle autrement.
-Elle entra pour demander si Bertrande, l’habile dentellière,
-parviendrait à réparer une écharpe en venise ancien dont elle avait eu
-soin de se charger.
-
-—«J’ai voulu venir moi-même,» dit-elle. «Ma femme de chambre n’aurait
-pu juger de votre capacité, mademoiselle Bertrande. Je vous serai
-très obligée d’exécuter un fragment de dessin en ma présence. On peut
-être une dentellière hors ligne telle que vous, dans le genre où vous
-travaillez, sans avoir le tour de main pour ces vieux modèles. Et
-j’aimerais mieux garder cette dentelle en lambeaux que de la laisser
-toucher par quelqu’un qui m’y ferait des fautes de style.
-
-—Si vous voulez me la confier une heure, madame, je vais essayer,» dit
-Bertrande.
-
-Sous la feinte modestie de la jeune fille, une fierté brilla. Et la
-dignité de son art la rendit plus pareille que jamais à la jeune
-châtelaine de Valcor.
-
-M^{me} de Ferneuse étudiait avec stupeur cette ressemblance. Depuis
-longtemps elle n’avait pas eu l’occasion de la constater. Les années
-récentes l’avaient accrue. Et l’explication qu’on lui en avait donnée
-la rendait plus impressionnante. «Comment nier que ces jeunes filles ne
-soient deux sœurs? Après tout, le récit de Valcor est vraisemblable.
-Un tel lien ne doit exister entre elles que par la mère. Car, si
-Renaud était le père de Micheline, il ne pourrait être aussi celui
-de Bertrande, née au moment où ce fondateur, vrai ou suspect, de la
-Valcorie, jetait les bases de ses possessions d’Amérique.»
-
-Gaétane méditait la déconcertante énigme, tandis que Bertrande
-travaillait, et que la vieille Mathurine faisait, avec une bonne grâce
-un peu brusque et hautaine, les honneurs du logis à leur visiteuse.
-Dans sa rudesse, l’aïeule ne laissait pas que d’être flattée par la
-démarche de la noble dame. Elle lui offrit du cidre, du lait et du
-pain bis. Gaétane trempa ses lèvres dans la tasse de lait et grignota
-un peu de l’épaisse tranche grisâtre, qui avait un goût de terre et de
-genêt, comme une parcelle de la lande âpre et fraîche. Cependant, elle
-observait tout. Elle tâchait de savoir. Elle épiait le moindre indice.
-Même, elle allait s’informer de l’Innocente, lorsque celle-ci, curieuse
-comme tous les instinctifs, survint pour voir qui était là. Car sa fine
-oreille percevait une voix étrangère, et, d’ailleurs, Bertrande s’était
-interrompue de chanter en travaillant. Mais, ni de l’aïeule, ni de la
-folle, ni de la jeune fille, M^{me} de Ferneuse ne tira rien qui pût
-contredire ou confirmer sa préoccupation. Si cette demeure contenait un
-secret, il était bien gardé!
-
-La visiteuse allait donc partir, après avoir accordé le plus vif éloge
-à l’ouvrage parfait de Bertrande, lorsqu’une ombre, haute et nette, se
-dressa au seuil de la maison.
-
-—«Eh bien, ça y est, les femmes! Vous n’aurez plus peur de mes farces.
-Je pars en Valcorie, pour le pays de Cocagne, et avec de la galette en
-poche,» dit une joyeuse voix d’homme, tandis qu’une tape sur le côté
-de la veste rendait un son mat, comme à la rencontre d’un portefeuille
-bien rempli.
-
-—«Tu ferais mieux, Mathias, de tenir ta langue et d’ôter ton béret,
-par respect pour madame la comtesse,» dit vivement Mathurine.
-
-—«Madame la comtesse?...» balbutia le marin tout interdit.
-
-Il entra. Ses yeux, éblouis par l’espace, eurent vite fait de s’adapter
-au demi-jour de la salle. Et il demeurait muet, tournant sa coiffure
-entre ses doigts, devant l’apparition élégante, dont il ne cessait pas
-de s’étonner.
-
-«Le voilà donc, ce Mathias,» pensait Gaétane.
-
-Avec un sentiment bizarre, une curiosité aiguë, elle regardait
-cet homme, qu’on lui avait dit être le père de celle que son fils
-épouserait malgré tout. Point déplaisant à voir, ce souple et hardi
-marin, avec son masque brun, percé de deux yeux vifs et pâles, son
-grand corps sec, aux épaules larges, que l’on devinait d’une agilité
-féline, d’une résistance d’acier. La gaucherie de son attitude marquait
-de l’embarras, mais sans aucune bassesse. Il avait, dans les gestes,
-l’aisance noble que donne la justesse indispensable aux exercices
-périlleux.
-
-—«Ainsi, vous allez en Valcorie?» lui demanda M^{me} de Ferneuse.
-
-La vieille Mathurine intervint rapidement.
-
-—«En Valcorie, madame la comtesse. Il veut dire au château de Valcor.
-C’est notre façon de parler, quand nous voulons rire.»
-
-Personne, cependant, n’avait l’air disposé à rire, dans cette famille,
-sur laquelle pesaient des tristesses cachées, et où les faces graves
-portaient l’empreinte pensive qui, chez les gens de mer, est comme le
-reflet de l’infini.
-
-—«Vous êtes bien sûre qu’il s’agit du château de Valcor?» poursuivit
-Gaétane. «J’aurais pensé pourtant que Mathias, qui a tant de raisons
-pour être dévoué au marquis, recevrait de lui certaine mission.»
-
-Elle avait intentionnellement appuyé sur les mots que Mathurine et son
-fils pouvaient comprendre, si l’histoire était vraie de la violence
-faite à l’Innocente par Mathias et de l’intervention généreuse de
-Valcor.
-
-Tous deux tressaillirent quand elle souligna d’une intonation voulue
-«tant de raisons pour être dévoué au marquis.»
-
-Elle ajouta, par un prompt rapprochement d’idées entre sa dernière
-conversation avec Renaud et ce projet de départ, que la mère du marin
-niait inutilement:
-
-—«Oui, qui chargerait-il, si ce n’est vous, mon ami, de découvrir et
-de lui rapporter le fameux anneau?...»
-
-Elle n’acheva pas, recula, saisie, devant un mouvement si farouche de
-Mathias, qu’elle se crut menacée.
-
-—«Madame la comtesse,» dit-il, en désignant Bertrande et la folle, «il
-y a ici des oreilles de trop. Si vous avez des choses comme ça à me
-dire, sortons.»
-
-Joignant l’action à ses brusques paroles, il quitta la pièce, traversa
-en trois pas le jardinet, se trouva sur le sentier. La comtesse le
-suivit. Mais elle pensa d’abord qu’il la fuyait, car il ne s’arrêtait
-pas, gravissant la côte. Il évitait simplement les maisons voisines, et
-voulait quitter l’étroit chemin, où deux personnes, ne pouvant marcher
-de front, devaient forcément élever la voix pour causer ensemble.
-Atteignant la route d’en haut, il la franchit encore, car il y aperçut
-la petite charrette anglaise dans laquelle M^{me} de Ferneuse était
-venue, et le groom debout, près du cob. Mathias, de son pas rapide,
-pénétra dans la lande. Alors seulement, il devint tout à coup immobile,
-sans tourner la tête, semblant consentir à ce qu’on le rejoignît, mais
-n’y tenant pas, dans une indifférence fière.
-
-«Quelles gens, ces Gaël!» se dit la comtesse.
-
-Leur rude orgueil ne déplaisait pas à son âme altière. Conciliante,
-elle rejoignit Mathias.
-
-—«Ne craignez rien,» dit-elle avec une persuasive douceur, «vos
-secrets sont en sûreté avec moi.
-
-—Je n’ai pas de secrets.
-
-—Soit. Ceux du marquis, alors.
-
-—De ceux-là, je n’ai pas à parler.»
-
-Il croisa les bras, serra les lèvres, dont on voyait le pli
-volontaire, car Mathias ne portait pas de moustaches, mais un collier
-de barbe noire et frisée. Dans le plein jour de l’espace, M^{me} de
-Ferneuse détailla mieux sa physionomie. Micheline et Bertrande lui
-ressemblaient. Cela ne faisait pas de doute. Celle-ci d’ailleurs plus
-que l’autre, bien qu’elle fût seulement sa nièce. Mais elle avait les
-mêmes prunelles, d’un bleu clair et lustré.
-
-En ce moment, il les fixait, ces prunelles au dur scintillement, sur
-celles de la comtesse, avec un air de résolution et de défi. Elle
-ne s’intimida pas. Pendant une seconde même, une velléité presque
-irrésistible d’interroger cet homme, de lui arracher la vérité sur la
-naissance de Micheline, fit battre le cœur et trembler la bouche de
-Gaétane. Mais non. Cela était aussi impossible que puéril. Impossible,
-car la confidence était comme n’existant pas. Le marquis n’avait pas
-plus le droit de la lui faire qu’elle de paraître l’avoir reçue.
-Ce marin, ce rustre, s’était fié à la parole d’un gentilhomme, et
-ne pouvait apprécier les circonstances exceptionnelles où celui-ci
-s’était cru permis de la rompre. Puéril, parce que Mathias protesterait
-sans doute, et que ses protestations ne prouveraient rien, pas plus
-d’ailleurs que ses affirmations.
-
-Quelles connivences réelles y avait-il au fond de cette intrigue, entre
-le contrebandier et le marquis? Duquel des deux M^{lle} de Valcor
-était-elle la fille, en admettant la naissance clandestine, l’abandon,
-la mort d’une des enfants, soit dans le berceau de dentelles, soit au
-pied de la meule, dans la prairie nocturne? Comment savoir? Celui-ci
-même, père de la vivante, ne savait pas laquelle des deux avait
-survécu, à ce qu’affirmait Valcor. L’interroger, c’était donc risquer
-en pure perte une dangereuse indiscrétion. C’était se mettre à sa
-merci en lui laissant deviner quels liens l’unissaient peut-être à la
-radieuse héritière, à la fiancée du comte de Ferneuse. La mère d’Hervé
-frissonna de répugnance, plutôt d’ailleurs par aversion pour tant de
-mensonges, que par mépris du sang plébéien, impétueux et sain, après
-tout, aux veines de ce Breton de vieille souche. Elle lui dit, le
-regardant bien en face, comme il la regardait lui-même, et avec une
-force morale équivalente à cette brutale volonté:
-
-—«Pour cacher si bien ce qu’on vous confie, Mathias, il faudrait ne
-point frémir à la moindre parole, comme lorsque j’ai mentionné cet
-anneau, que vous devez chercher si loin, dans une cachette si étrange.»
-
-Le visage basané du marin ne pouvait changer de couleur, mais Gaétane
-vit passer sur le blanc des yeux un rouge éclair, comme par l’afflux du
-sang. Les paupières battirent. Elle entendit crisser les dents.
-
-—«Femme!» s’écria le contrebandier avec une sourde violence, «ne
-me tentez pas! Les ennemis du marquis de Valcor sont les miens. Les
-langues qui pourraient raconter ses secrets, si elle ne savent pas se
-taire, ne parleront pas longtemps.»
-
-La comtesse de Ferneuse eut un énigmatique sourire. «J’avais donc
-deviné juste,» se dit-elle.
-
-Elle ne trembla pas. L’homme singulier qui, en somme, la menaçait de
-mort, n’avait rien de vil ni d’insolent. Même en appelant «femme» celle
-que tout le pays nommait respectueusement «Madame la comtesse», il
-gardait une autorité mâle, une sorte de solennité rustique, redoutable,
-mais non outrageante. Dans cette lande égalitaire, où le vent de
-l’Océan maintenait toute plante au même niveau, ces deux êtres si
-différents d’origine, l’humble marin et la grande dame, se sentaient
-comme nivelés aussi par un souffle tragique. Leurs destins se mêlaient
-sous la passion et le mystère. Gaétane s’exalta, dans l’espace vif et
-l’âpre sentiment de la lutte. Mais son exaltation fut tout intérieure.
-Son visage gardait sa grâce calme, tandis qu’elle répondait:
-
-—«Je ne suis pas l’ennemie du marquis Renaud de Valcor. Et quant à son
-secret, je compte sur vous, Mathias Gaël, pour le faire surgir hors de
-la tombe.»
-
-Sur ces mots, elle se détourna tranquillement pour regagner sa voiture.
-
-Le contrebandier, stupéfait, la regarda s’éloigner. Il ne bougea pas.
-Ses yeux seuls la suivirent. Un étonnement prodigieux le clouait au sol.
-
-Toute cette rencontre avec Mathias, M^{me} de Ferneuse la racontait
-à Hervé. Nul détail que le jeune homme ne dût entendre. Et lui-même
-vibrait à ce récit. Là, en effet, se trouvait la clef de quelque
-dramatique mystère. Ce gaillard audacieux, attaché au marquis par on
-ne sait quel lien d’intérêt ou de crime, ne partait pas pour remplir
-une mission banale. Celui qui parviendrait à le suivre pourrait bien
-être conduit dans des endroits singuliers et contempler des spectacles
-inattendus.
-
-—«Celui-là, Hervé, j’ai pensé que ce serait toi,» dit la comtesse.
-
-—«Moi, ma mère!... Un rôle de mouchard!»
-
-Il avait bondi. Elle l’apaisa, une main sur la sienne.
-
-—«Non, mon fils, je ne te proposerai jamais une entreprise indigne
-d’un Ferneuse. D’ailleurs, comment t’y prendrais-tu pour épier
-personnellement un individu qui doit connaître ta physionomie? Certes,
-il y a autre chose à faire. Je te vois là-bas, non pas en espion, mais
-en justicier. N’agis pas par la ruse, mais en guerre ouverte.
-
-—Comment cela? Vais-je me colleter avec ce rustre? D’ailleurs, ne se
-laisserait-il pas tuer plutôt que de trahir celui qui l’emploie?
-
-—Hervé, tu es un savant. Tu as des moyens d’investigation que d’autres
-ignorent.
-
-—Pour les secrets de la Nature, pas pour ceux des cœurs, hélas!»
-prononça-t-il avec une amertume dont le sens n’échappa point à sa mère.
-
-—«Je te crois,» dit-elle vivement. «Car tu ne te méfierais pas du mien.
-
-—Me méfier! Ne prononcez pas ce mot, ma mère. Je suis prêt à vous
-obéir aveuglément sans même vous demander vos raisons secrètes.
-
-—Crois-moi,» déclara-t-elle avec force, «mes raisons secrètes sont ton
-bonheur, mais elles sont aussi ton devoir.»
-
-L’accent de ces paroles retentit à fond dans la conscience de son
-fils. Il la sentit ardemment sincère. Et il se taisait, la regardant,
-réfléchissant. Son bonheur, c’était Micheline. Son devoir ... un devoir
-évidemment plus haut que l’immédiate obéissance filiale, comment donc
-sa mère pouvait-elle l’entendre? A quelle distance n’était-il pas de
-supposer qu’elle employait l’enfant à venger le père, et que, s’il
-retrouvait là-bas les traces d’une existence criminellement anéantie,
-c’est à cette existence-là qu’il devait la sienne! Une telle pensée ne
-l’effleura pas. Et pourtant une ferveur croissante l’animait pour cette
-tâche qu’il pressentait sacrée. M^{me} de Ferneuse avait réellement
-suggestionné son fils. Sa sourde fièvre, son vouloir intense, la
-solennité de ses accents, toute cette puissance féminine et maternelle
-émanant de son âme passionnée, dominait, entraînait le jeune homme. Une
-espèce d’enthousiasme le gagnait.
-
-Il s’inclina, baisa la main de la comtesse.
-
-—«Vous me posez un étrange problème, ma mère. Mais je jure de faire
-tout ce qui dépendra de moi pour vous en apporter la solution.
-D’ailleurs, j’envisage ici, comme vous me le dites, un devoir, non
-pas peut-être avec tout le sens que vous donnez à ce mot, et que
-j’ignore, mais en ce qui concerne mon amour. Cet amour s’adresse à une
-créature adorable, que je sais au-dessus de tout mal. Si elle vit dans
-une atmosphère d’imposture, je dois l’en arracher avant de la faire
-mienne. Je dois la sauver d’une complicité qu’elle rejetterait avec
-horreur. Je dois la garantir des catastrophes qui ne manqueront pas
-d’atteindre les coupables.
-
-—C’est bien, mon Hervé,» s’écria M^{me} de Ferneuse. «Alors, tu
-partiras pour l’Amérique?
-
-—Je partirai.
-
-—Ne perds pas un moment,» fit Gaétane, soucieuse. «L’important est de
-toujours rester sur la trace de Mathias. Qui sait s’il n’a pas quitté
-le pays depuis hier? Suppose qu’il ait gagné par mer, avec son bateau,
-un port d’embarquement, qu’il soit allé au loin prendre passage sur un
-navire étranger ...»
-
-La physionomie délicate et pensive du jeune comte de Ferneuse
-s’obscurcit.
-
-—«Ah! mère, comme vous prévoyez vite!... Je n’ai pas votre subtilité.
-Le peu de science que je possède me sera inutile pour la tâche que
-j’entreprends!»
-
-Il se leva, secouant une insidieuse lâcheté.
-
-Quelle tristesse de laisser ses expériences! Des vérités près d’éclore
-allaient peut-être s’ensevelir de nouveau pour longtemps sous la
-poussière de son laboratoire fermé. Et Micheline ... Il devrait
-s’éloigner d’elle, sans même qu’elle pût le suivre par la pensée, dans
-le mystère de son scabreux voyage.
-
-—«Tu pourras faire tes adieux officiels à Valcor,» observa sa mère.
-«Après cette lettre de Laurence, qui clôt l’incident du bal, nous
-n’avons pas à leur tenir rigueur. La marquise, en parlant du «bonheur
-de nos enfants», t’admet clairement comme son futur gendre.
-
-—Je ne suis pas de votre avis, mère. Je n’irai pas à Valcor avant mon
-départ.
-
-—Pourquoi?
-
-—Parce que je me voue, aujourd’hui, à une œuvre de justice, ou,
-jusqu’à nouvel ordre, de suspicion, contre le maître de cette demeure.
-Et que je ne puis y entrer pour lui serrer la main.
-
-—Mais Micheline?
-
-—Vous l’informerez que je m’absente momentanément pour aller
-recueillir des documentations scientifiques. Micheline aura confiance
-en moi. Elle sera patiente. C’est une âme forte.
-
-—Je ne puis que t’approuver, mon enfant,» dit Gaétane. Elle
-ajouta:—«Moi-même, d’ici à ton retour, j’aurai peu de rapports avec
-cette maison. La façon dont j’y fus traitée reste un prétexte suffisant
-à quelque froideur. Surtout quand l’immédiate influence de votre amour,
-à vous deux, enfants, n’agira pas pour effacer l’impression pénible. Je
-quitterai aussi sans doute Ferneuse. J’irai à Paris. J’attendrai.»
-
-Ce «j’attendrai» vibra aux cordes profondes de la voix et de l’âme.
-Hervé comprit que l’existence de sa mère allait se concentrer dans
-cette attente. Le mot le jeta en avant comme un aiguillon et un signal.
-Il offrit son front au baiser de la comtesse et sortit de la chambre.
-
-
-
-
-XIV
-
-_LA SÉDUCTION_
-
-
-LORSQUE M^{me} de Ferneuse avait quitté la maison des Gaël pour
-l’abrupt colloque avec Mathias, sur la lande, la fille de l’Innocente,
-sans lever la tête, avait poursuivi son travail.
-
-—«Tu vois,» lui dit la vieille Mathurine en touchant l’écharpe de la
-comtesse, «il ne tiendrait qu’à toi de faire des choses de valeur,
-comme celle-ci. Tu as une fortune dans les doigts, si tu veux seulement
-être laborieuse.»
-
-Bertrande émit un petit rire sardonique.
-
-—«Des pièces de dentelles comme celle-ci? Et qui me les achèterait?
-Les pêcheuses de homards du Conquet, sans doute?
-
-—Non. Les dames des châteaux, comme celle de Ferneuse.
-
-—Et celles de Valcor,» ricana de nouveau la jolie ouvrière. «Vous
-savez bien que votre marquis, dont vous êtes si coiffée, mère-grand,
-n’aime guère que je montre là-haut ma figure, trop pareille à celle de
-sa Micheline.
-
-—Qu’est-ce que tu veux dire, Bertrande?» demanda l’aïeule sévèrement.
-
-—«Moi. Oh! rien du tout. C’est le hasard qui fait les ressemblances,
-n’est-ce pas? Seulement, puisque vous me parlez des châtelaines qui me
-feront gagner si brillamment ma vie, je demande où vous les voyez.»
-
-La jeune fille leva son admirable visage, dont l’expression ironique
-s’accordait bien avec l’intonation amèrement moqueuse de sa voix.
-
-—«Tu n’avais qu’à rester au couvent. Toute la noblesse de Bretagne
-s’y fournit de dentelles. Ton habileté aurait été bientôt connue et
-appréciée par cette clientèle brillante.
-
-—Et surtout par les bonnes Sœurs, pourriez-vous ajouter, grand’mère,»
-s’écria Bertrande avec plus d’âpreté encore. «Merci! Je ne tiens pas à
-enrichir les nonnes.
-
-—Enrichir les nonnes, comme tu dis, c’est s’assurer des trésors dans
-le ciel. Tandis qu’à essayer de s’enrichir soi-même, une fille comme
-toi risque de perdre ce qu’elle possède de plus précieux: sa bonne
-renommée, et peut-être son âme.»
-
-Un sourire difficile à interpréter flotta sur la bouche, si charmante,
-de Bertrande, tandis qu’elle rougissait légèrement. Avec un air
-malicieux et secret, elle s’inclina plus attentivement sur son ouvrage.
-L’aïeule soupira, l’observant avec inquiétude. Qu’avait-elle dans la
-tête, cette enfant trop suavement belle pour une destinée vulgaire?
-Ah! Mathurine le devinait trop. L’écervelée n’avait-elle pas déclaré,
-la veille, qu’avec son talent de dentellière elle gagnerait ce qu’elle
-voudrait à la ville. Quelle ville? Brest, peut-être, Paris, plutôt.
-
-A la pensée de Paris, un frisson secouait la vieille Bretonne. Jamais
-elle n’avait vu la cité formidable, le gouffre tourbillonnant où se
-perdent les filles des paysans et des marins. Mais elle en avait
-l’effroi, comme d’un vestibule de l’enfer. Elle s’en formait une image
-confuse, brillante et terrible. L’Océan, qui pourtant lui avait pris
-son premier-né, et qui réclamait à chaque saison de pêche son tribut
-de vies humaines, lui paraissait moins hostile. Mourir en mer, c’est
-naturel, c’est un fier destin. Et l’on est sûr d’y rencontrer Dieu.
-Aux heures de tempête, les vagues et le ciel se confondent. Mais
-l’amas sans fin de maisons pleines de luxe, de parfums et de bruits de
-plaisirs, où l’on vit la nuit et où l’on dort le jour, où l’on ne mange
-pas la moindre nourriture sans des argenteries bizarres et compliquées,
-sans des fleurs que le bon Dieu n’a pas faites, monstrueuses et
-factices, sur des nappes de dentelles, c’était pour la rude paysanne un
-piège colossal et diabolique, et l’existence y constituait un perpétuel
-défi du vice humain à l’ordre providentiel des choses.
-
-Elle dit à sa petite-fille:
-
-—«Si ton père, mon pauvre Bertrand, vivait, il aimerait mieux te voir
-en cotte de droguet et en capuchon de laine, t’écorcher les pieds nus
-aux rochers comme nos pêcheuses de homards, dont tu parlais tout à
-l’heure, plutôt qu’en demoiselle, avec tes fuseaux et tes aiguilles,
-puisque la vanité de ton métier te tourne la tête.»
-
-Bertrande resta muette. Mais une autre voix se fit l’écho de celle qui
-venait de parler.
-
-—«Bertrand ... Bertrand ...» gémit l’Innocente.
-
-Ce fut comme une très lointaine plainte. Puis, tout de suite, la
-douloureuse vibration de l’âme inconsciente s’éteignit. Un rire s’éleva:
-
-—«Il sera content, tout à l’heure, quand il va revenir, de trouver que
-j’ai si bien raccommodé ses filets.»
-
-En son humble occupation, la pauvre créature croyait toujours
-travailler pour le mari de sa jeunesse, pour celui dont le souvenir
-habitait en elle, comme un fantôme que nul ne voit jamais, dans une
-maison vide et hantée. Aussi Mauricette Gaël reprenait sans cesse,
-infatigablement, sa tâche. Et elle y mettait le soin et la perfection
-qu’admiraient les pêcheurs de la côte. C’était un labeur d’amour.
-Les Bretons superstitieux avaient raison d’y voir quelque chose
-d’inexplicable et de surnaturel.
-
- * * * * *
-
-Des jours passèrent, de longs jours d’été, sur la demeure en pierres
-grises des Gaël. A peine se distinguait-elle de la falaise, quand le
-soleil jetait sur sa terne façade et sur la muraille de granit le même
-immense voile frémissant et tissé d’or.
-
-Dans la salle close, où traînait malgré tout un peu de fraîcheur, les
-trois femmes ne parlaient guère. Elles accomplissaient machinalement
-leur besogne, proches à se toucher de la main, et cependant à des
-distances infinies l’une de l’autre.
-
-Bertrande sortait souvent, le soir surtout, durant les lentes fins de
-jour, où la lande était rose sous le ciel vert, tandis qu’au large,
-sur l’Océan laiteux et plane, ruisselaient les fontaines sanglantes du
-couchant. Sa grand’mère, préoccupée, guettait son retour. Une fois, les
-étoiles perlaient au ciel quand elle revint.
-
-—«Ce n’est pas une conduite pour une fille honnête, de rester par les
-chemins si tard. Je t’enfermerai!» cria Mathurine irritée.
-
-—«J’ai rencontré Annic et Yvonne, du Conquet, et nous avons oublié
-l’heure en causant,» dit Bertrande, avec sa nonchalance orgueilleuse.
-
-Le jour où elle reporta au château de Ferneuse l’écharpe de dentelle
-réparée, la jeune fille resta absente depuis le matin jusqu’à la fin de
-l’après-midi.
-
-—«Madame la comtesse m’a fait déjeuner, puis elle m’a retenue pour
-quelques petits points qui ne valaient pas la peine d’emporter
-l’ouvrage.»
-
-La route était longue du Conquet à Ferneuse. L’explication de
-Bertrande, vraisemblable. Plus tard seulement dans la soirée, elle
-annonça:
-
-—«Madame la comtesse m’a trouvé de l’ouvrage à Brest. Une de ses amies
-enverra demain matin une voiture pour me prendre.
-
-—Tu veux dire que cette voiture t’apportera le travail.
-
-—Non, je dois le faire sur place. J’en aurai pour la journée.
-
-—Comment s’appelle cette dame?»
-
-Bertrande mâchonna quelques syllabes que sa grand’mère lui fit
-répéter. Quand elle eut parlé plus distinctement:
-
-—«Ça n’est pas un nom de Brest, ça,» observa Mathurine.
-
-—«Non. La personne arrive de voyage. Elle demeure à l’hôtel. Elle
-rapporte des dentelles abîmées, qu’elle veut faire réparer tout de
-suite.
-
-—C’est bien,» dit la vieille femme. «J’irai avec toi.
-
-—Comment?
-
-—Je t’accompagnerai à Brest.
-
-—Dans la voiture de cette dame?
-
-—Dans la voiture de cette dame. Dis-moi seulement à quelle heure elle
-vient, pour que je me tienne prête.»
-
-Bertrande se tut.
-
-—«Eh bien!» fit la grand’mère, élevant la voix, dans son doute et sa
-colère qui croissaient. «Veux-tu me dire à quelle heure?»
-
-Douce et impassible, la jolie dentellière répliqua:
-
-—«Vers huit heures du matin.»
-
-Son calme interloqua l’aïeule. Il y eut un silence. Puis, brusquement,
-Mathurine s’écria:
-
-—«Quelle misère tout de même! Laisser la maison, laisser l’Innocente,
-sans savoir quel tour la pauvre créature peut nous jouer. Une journée
-entière, encore! Une journée entière!
-
-—Oui, car si vous venez, il faudra m’attendre jusqu’au bout,
-mère-grand. On ne fera pas faire quatre fois le chemin à la voiture,
-pour le plaisir de vous promener.»
-
-L’air narquois de Bertrande exaspéra l’aïeule.
-
-—«Mauvaise fille! N’es-tu pas honteuse qu’on ne puisse avoir confiance
-en toi?
-
-—Et pourquoi n’auriez-vous pas confiance en moi, grand’mère?»
-
-L’aïeule bougonna quelques mots inintelligibles ... La jeune fille
-reprit:
-
-—«M’avez-vous jamais vu faire la coquette avec les garçons du Conquet?
-
-—Oh! pour ça, non. Tu les méprises.»
-
-Bertrande eut un furtif sourire.
-
-—«Me suis-je acheté des parures avec l’argent de mes dentelles?
-Aujourd’hui encore, mère-grand, ne vous ai-je pas remis celui que m’a
-donné la comtesse pour la réparation de son écharpe?
-
-—T’acheter des parures?... Tu te crois trop belle pour avoir besoin
-de te parer. Tu dédaignes nos affutiaux du pays, comme tu méprises nos
-gars. Plût à Dieu que tu n’aies pas d’autres idées en tête que des
-épingles en filigrane d’or dans une coiffe bien empesée, et la crâne
-tournure d’un de nos braves marins, que tu accepterais pour ton promis!
-
-—Et quelles idées ai-je donc en tête?» demanda rêveusement Bertrande.
-
-Sa grand’mère s’approcha d’elle, mit sur sa main fine et douce une main
-maigre et ridée, dont la pression anxieuse impressionna la jeune fille.
-Une solennité saisissante ennoblissait les traits de Mathurine. Ses
-yeux, couleur de vague et de soleil, eurent un éclat visionnaire dans
-sa figure brunie. Elle les fixa sur l’enfant presque effrayée, et elle
-lui dit:
-
-—«Bertrande ... Bertrande!... Ces idées-là, moi aussi, je les ai
-eues, à ton âge. Et elles ont fait mon malheur. J’en ai trop souffert.
-Et je sens bien que je ne les ai pas encore expiées.
-
-—Grand’mère!...
-
-—Tout ce que je demande à Dieu, c’est de ne pas me punir en toi ...
-Toi, toi,» répéta-t-elle, «la chair et le sang de celui dont j’étais si
-fière, et qu’il m’a enlevé!...»
-
-La vieille femme recula, se laissa tomber sur un siège, cacha sa tête
-dans ses mains. Le mouvement nerveux de ses doigts souleva les mèches
-blanches, qui se roulèrent aussitôt, en leur souple frisure, comme des
-cheveux d’enfant.
-
-Bertrande regarda machinalement ces admirables anneaux de neige.
-Quelles devaient être leur grâce et leur opulence quand ils
-s’épandaient en flots sombres, comme sa jeune chevelure, à elle! Eh
-quoi! l’aïeule, elle aussi, avait eu vingt ans. Mais ce n’était pas
-la même chose. Ce qui n’existe plus devient inconcevable comme ce qui
-n’est pas encore. La vieillesse future de Bertrande lui était aussi
-étrangère que la jeunesse passée de sa mère-grand. Les souvenirs
-ne restituent pas plus l’avril de la vie que les feuilles mortes
-ne restituent l’avril de la terre. Et la jeune fille contemplait
-la vieille femme, sans curiosité ni intérêt pour le drame lointain
-dont ces membres desséchés par l’âge frémissaient encore. Un autre
-rêve, trop actuel et trop brûlant, celui-là, remplissait le cœur de
-Bertrande. Cependant, le mystérieux chagrin de sa grand’mère la toucha
-par ce qu’il offrait d’immédiatement pénible.
-
-—«Ne vous tourmentez donc pas,» lui dit-elle avec douceur. «A chacun
-son sort dans la vie. Ce que vous regrettez, ce que vous condamnez
-aujourd’hui dans votre passé, voudriez-vous vraiment l’anéantir?»
-
-Entre les longues mains noueuses de Mathurine, lentement écartées, le
-visage apparut. La question de Bertrande y répandait un étonnement
-presque hagard.
-
-—«Oui,» répéta la jeune fille, «ce secret d’amour que je ne vous
-demande pas, mais dont le remords semble vous poursuivre, dont vous
-craignez encore le châtiment, sur vous, sur moi, souhaiteriez-vous,
-réellement, l’abolir de votre existence?»
-
-Mathurine Gaël redressa son buste, encore souple, puis se mit debout
-peu à peu. Ses yeux ne quittaient pas ceux de sa petite-fille, et leur
-expression étrange indiquait l’effroi de leur involontaire sincérité.
-Mais, cette sincérité, les lèvres flétries tentèrent vainement de
-la démentir. Les mots de protestation que dictait à l’aïeule une
-impérieuse nécessité morale s’éteignirent sans avoir pris ni forme ni
-son. L’altière paysanne ne put se résoudre au mensonge. Ou bien ce
-mensonge lui apparut comme un reniement trop sacrilège du miraculeux
-autrefois. Sans une parole de plus, Mathurine quitta la salle et s’en
-vint s’asseoir sur un banc, derrière la maison, du côté qui regardait
-la baie. La nuit n’était pas close. Une trouée claire, au delà des
-rochers noirs, révélait, plus vertigineusement que n’eût fait un espace
-large ouvert, l’immensité de l’Océan. L’aïeule resta là longtemps,
-perdue dans ses souvenirs.
-
-Quand elle rentra, elle trouva Bertrande, accoudée et oisive, sous
-une petite lampe allumée. L’enfant songeait, comme la vieille femme,
-et peut-être aux mêmes choses éternelles,—à ces choses qui occupaient
-aussi, dans leurs magnifiques demeures, une Micheline de Valcor et
-une Gaétane de Ferneuse,—à ces choses qui, sous les cheveux bruns ou
-blonds, et jusque sous les cheveux blancs, font le délice ou le regret
-de toutes les âmes féminines.
-
-—C’est entendu, n’est-ce pas? je t’accompagnerai demain à Brest, ma
-Bertrande,» dit Mathurine avec une fermeté où perçait une intonation
-plus tendre que de coutume.
-
-Sa petite-fille tressaillit.
-
-—«Bien, grand’mère.»
-
-Entre ses dents, elle murmura:
-
-—«Allons, c’est décidé.
-
-—Que dis-tu?
-
-—Rien.»
-
-Bertrande se leva, tendit son front.
-
-—«Bonne nuit, grand’mère.
-
-—Bonne nuit, ma petite.»
-
-Alors la jeune fille eut un élan, jeta ses bras au cou de l’aïeule,
-pressa ses lèvres de fleur contre la joue parcheminée, murmura contre
-l’oreille qui, ce soir, avait écouté tant de voix éteintes et anciennes:
-
-—«Grand’mère, grand’mère ... Souvenez-vous que vous avez aimé.»
-
-Puis, farouche et légère, elle bondit vers la porte intérieure, gravit
-le petit escalier de bois, s’enferma dans sa chambre.
-
-—«Que Dieu nous protège!» soupira la vieille femme.
-
-Le lendemain, à quatre heures du matin, sous une lumière splendide,
-la maison des Gaël dormait encore, avec cet air de mystère et de rêve
-qu’ont les façades closes quand il fait grand jour et que vibrent déjà
-tous les bruits de la nature.
-
-Le murmure de la mer montait plus fort, dans la paix matinale, bien
-qu’on la devinât calme sous la chaleur immobile de juillet. Un chant
-s’élevait de la crique, avec les coups de marteau d’un pêcheur réparant
-sa barque, mais le roc en surplomb cachait l’homme au travail. Plus
-haut, sur la route, des sonnailles retentissaient. Quelques-unes des
-petites vaches de ce pays revenaient de la lande sous la conduite
-d’un gamin, pour porter leur lait au Conquet. Il y avait dans l’air
-des rumeurs d’oiseaux: les cris des mouettes, s’ébattant autour de
-la falaise, et même des gazouillis moins sauvages dans les maigres
-pommiers dont s’enorgueillissait l’enclos des Gaël.
-
-Oui, elle avait un air de rêve taciturne, la façade aux volets fermés,
-humble, grise et dure, telle que le granit voisin. Et, tout à coup, la
-voilà qui devint pleine d’angoisse, comme un visage qui se contracte
-d’horreur dans le sommeil, car sa porte s’ouvrit d’une façon sinistre
-et silencieuse. Une silhouette furtive parut sur le seuil.
-
-Bertrande fit un pas dehors, glissant avec précaution, ses pieds
-chaussés seulement de leurs bas de coton chiné. Elle tenait à la
-main ses meilleurs souliers, ceux des dimanches, qui n’avaient pas
-de clous apparents sous la semelle. Elle portait sa belle robe rayée
-et son chapeau de paille noire, orné d’un nœud de taffetas, comme
-une demoiselle de la ville. Elle était, en outre, embarrassée d’une
-ombrelle en coton écru, doublée de percale rose, et d’un sac en étoffe
-contenant des pelotes de fil, avec son coussin à dentelle.
-
-La jeune fille referma la porte avec précaution, puis courut sur les
-galets unis de l’allée. Hors de la barrière seulement elle mit ses
-chaussures, les nouant à la hâte, pour ne pas perdre une minute. Plus
-leste qu’une chèvre, elle atteignit le haut du sentier en quelques
-bonds, traversa la route, et se lança dans la lande. Lorsqu’elle fut
-à plusieurs centaines de mètres, elle s’arrêta, posa la main sur
-son cœur, qui battait trop violemment pour lui permettre de courir
-davantage.
-
-Comme elle repartait d’une allure moins rapide, elle s’entendit appeler
-par son nom. Les jambes lui manquèrent. Mais elle se rassura un peu
-en reconnaissant une petite bergère du pays, qui surgit d’un pli de
-terrain.
-
-—«Ben, vous êtes matineuse, mamzelle Bertrande. Où que vous allez
-comme ça, à si bonne heure?
-
-—Je retourne à mon couvent, Énogate.
-
-—A vot’couvent! Vous voulez devenir religieuse?
-
-—C’est possible. Je ne sais pas encore. Laisse-moi me hâter, car je
-dois prendre le train à Brest, pour gagner Quimper, où est mon couvent.
-
-—A Brest! Vous savez que ça fait bien près de quatre lieues?
-
-—Je trouverai des carrioles en route. C’est l’heure où les gens
-portent en ville leurs poissons ou leurs légumes.
-
-—C’est juste. Vous coupez par la lande pour tomber sur la grande route?
-
-—Oui, oui. Adieu, Énogate.
-
-—Adieu, mamzelle Bertrande.»
-
-Elle s’éloigna, ne courant plus à présent, mais avançant vite, avec le
-pas ferme et aisé de ses jambes de nymphe et la vigueur de sa rustique
-jeunesse.
-
-«J’ai peut-être eu tort de dire si clairement à Énogate la direction
-que je prends,» songea-t-elle. «Mais bah! ma chambre est fermée à clef.
-Grand’mère me laissera au moins dormir jusqu’à six heures. Dans deux
-heures d’ici, j’aurai de l’avance.»
-
-Elle redit à mi-voix ces mots: «me laissera dormir ...» L’image de la
-vieille femme heurtant vainement à sa porte lui serra le cœur d’une
-horrible étreinte. Les larmes jaillirent de ses yeux.
-
-«Pauvre mère-grand!... Elle l’a voulu. Pourquoi s’obstiner à venir avec
-moi? J’ai vingt et un ans, l’âge où la loi me donne le droit d’agir
-seule. On n’a qu’une existence. Je veux vivre la mienne.»
-
-N’avait-elle pas le droit de jeter ce cri, créature merveilleuse,
-qui, sur la verte solitude, dans l’allégresse du matin, semblait un
-don suprême fait par ce ciel radieux à cette terre souriante, pour la
-plus rare joie des yeux et des cœurs. Hélas! au point de vue social,
-elle n’était pourtant qu’une pauvre fille du peuple, séduite, comme
-tant d’autres par les belles paroles, les regards caressants, les
-promesses, le prestige irrésistible d’un de ces jeunes mâles de proie
-qui guettent les ingénuités sans défense.
-
-Le prince Gilbert Gairlance de Villingen était revenu aux ruines du
-Conquet, attiré moins par leur désolation grandiose que par l’espoir
-de revoir, en prières dans la petite église, la dévote charmante qu’il
-y avait déjà rencontrée. Bertrande, avec un même désir confus, avait
-repris, dans cette chapelle écartée, les pieuses habitudes du couvent,
-qu’elle commençait pourtant à négliger. L’idée qu’elle offensait
-la Madone en venant, dans cet asile sacré, chercher un profane et
-dangereux hasard, donnait une gravité plus poignante aux sentiments
-de la romanesque fille. Elle revit Gilbert. Elle accepta de lui des
-rendez-vous moins imprécis. Non plus au Conquet, où elle serait vite
-compromise, mais dans la lande, puis dans les retraites rocheuses de la
-plage.
-
-Elle restait innocente. Du moins son jeune corps, où circulait un sang
-vif et sain, prompt à s’enflammer, n’avouait pas encore sa fièvre,
-restait farouche et chaste, sous la petite robe sombre et la blanche
-guimpe aux attaches invisibles. Mais son imagination et son cœur
-déliraient. Ce jeune homme insinueux et captivant, qui lui faisait la
-cour comme il l’eût faite à une grande dame,—car Gilbert était un
-raffiné d’amour et non pas un comédien de la galanterie,—ce jeune
-homme était un prince! Mot fatidique! Ceux qui portent ce titre sont
-les chevaliers de miracle, ouvrant aux belles les paradis des contes
-de fées, les régions délicieuses de la terre. Un prince est toujours
-fabuleusement riche, toujours généreux et loyal. Il ne saurait mentir.
-Telle était la conviction de Bertrande Gaël. Désormais, les événements
-pouvaient la lui ôter, sans diminuer sa tendresse. Car elle aimait
-follement Gilbert, et elle l’aimait pour lui-même.
-
-La sincérité manquait au prince dans les intentions, mais non dans
-les sentiments, qu’il exprimait à la jeune paysanne. Il éprouvait
-pour elle une passion d’autant plus violente que s’y mêlait une
-illusion bizarre. Gilbert ne pouvait séparer Bertrande de Micheline,
-à qui elle ressemblait si extraordinairement. Au désir qu’il avait
-de l’une, s’ajoutait une frénésie de revanche contre l’autre. Que
-Bertrande lui cédât, et il s’imaginerait dompter, posséder, avec
-cette fraîche et naïve pudeur, l’orgueil même de M^{lle} de Valcor.
-Celle-ci ne le saurait pas, qu’importe!... L’enivrante certitude n’en
-serait pas moins déchaînée dans l’esprit et les sens de Gilbert,
-qu’affolait l’hallucination perverse. D’ailleurs, un jour ou l’autre,
-la dédaigneuse Micheline apprendrait que l’amoureux durement évincé
-avait tenu dans ses bras et soumis à ses caresses une vivante image de
-la beauté qu’elle promenait souverainement, et qu’elle sentirait ainsi
-rabaissée, outragée.
-
-Tel était le singulier vertige—substitution ou parallélisme
-sentimental—dont Gilbert se trouvait absorbé, au point de laisser au
-second plan, dans ses préoccupations, la campagne entreprise contre le
-marquis de Valcor.
-
-Menée sourdement jusqu’à ce jour, cette campagne allait se manifester
-bientôt.
-
-Par Françoise, le prince de Villingen avait conquis, ou à peu près,
-l’adhésion de M. de Plesguen. Le vieux gentilhomme, qui seul pouvait
-ouvrir contre son pseudo-cousin une action judiciaire, inclinait enfin
-à prendre ce parti. Escaldas et Gilbert avaient ébranlé sa foi en
-Renaud, et triomphaient définitivement de ses scrupules. Déjà, emmenant
-avec lui sa fille, Marc de Plesguen avait quitté Valcor, où, cependant,
-tous deux goûtaient chaque année, tant que durait la belle saison,
-les agréments d’une villégiature magnifique. Ils avaient réintégré, à
-Paris, en pleine canicule, leur hôtel de la rue de Verneuil, ou plutôt
-l’appartement qu’ils gardaient dans cette vieille demeure, leur seul
-bien, dont les loyers suffisaient à les faire vivre modestement.
-
-Qu’importait à Françoise l’atmosphère accablante de la capitale, la
-lourde mélancolie de la maison désertée par ses locataires, avec
-ses volets clos et sa cour muette, le silence provincial de la rue
-maussadement aristocratique! Une perspective éblouissante transfigurait
-sa vie. Elle deviendrait princesse de Villingen, châtelaine de Valcor.
-Et le coup de baguette magique non seulement lui donnerait de tels
-titres et de telles richesses, mais en dépouillerait Micheline—cette
-Micheline que, depuis l’enfance, elle regardait avec trop de jalousie
-pour ne pas la haïr, pour ne pas se réjouir doublement de ce qui devait
-l’humilier.
-
-Escaldas, aussi, avait quitté le château, pour venir à Paris.
-
-En ce moment, il s’abouchait avec des gens d’affaires, capables de
-le renseigner, au point de vue légal, sur la valeur des indices
-rassemblés par lui contre le marquis, et d’indiquer la marche à suivre
-pour commencer les hostilités.
-
-Gilbert devait rejoindre ses alliés le plus tôt possible. Mais, ayant
-pris congé des Valcor, avec sa courtoisie habituelle, et sans rien
-montrer à Micheline de son mortel dépit, il s’attardait en Bretagne,
-s’étant installé dans un hôtel, à Brest, afin de mener à bien—ou
-plutôt à mal—la conquête de Bertrande.
-
-Ce n’était plus, pensait-il, qu’une question d’heures et d’occasion.
-Pour démoraliser la petite et affaiblir sa dernière résistance, il lui
-avait annoncé son prochain départ pour Paris.
-
-—«Je reviendrai,» lui avait-il dit, «mais, hélas! je ne sais quand.
-Je vous en supplie, donnez-moi une journée entière avant que nous nous
-séparions, au lieu de ces rendez-vous si courts, et si proches de votre
-village, où vous tremblez toujours de hâte et d’inquiétude.
-
-—Mais où? Comment?» demanda-t-elle.
-
-La malheureuse enfant souhaitait et craignait de consentir, n’imaginant
-rien au delà de ce bonheur inouï,—tout un jour, au loin, avec
-celui qu’elle aimait,—mais pressentant le piège qui la mènerait à
-l’irrémédiable.
-
-Gilbert la persuada, en lui jurant qu’il n’essaierait pas de l’attirer
-chez lui. Si elle lui accordait la faveur de le rejoindre à Brest, il
-la promènerait dans la ville, lui ferait visiter le port, la conduirait
-dans les magasins, et ne solliciterait rien autre que la joie de sa
-chère présence.
-
-La chose fut décidée le jour où Bertrande reporta son travail à
-Ferneuse.
-
-Gilbert, averti, l’avait rejointe sur la route du retour, qui s’était
-allongée démesurément. Les amoureux avaient pris par la plage,
-contournant les énormes falaises, s’arrêtant dans les petites anses
-abritées, refuges d’amour, sauvages et déserts comme au début du monde,
-quand nulle loi n’arrêtait le baiser sur les lèvres ignorantes.
-
-Le prétexte des dentelles à réparer chez une amie de la comtesse,
-descendue dans un hôtel de Brest, fut combiné entre eux. Un landau de
-louage serait envoyé au nom de cette cliente imaginaire, pour prendre
-la jeune ouvrière chez elle, et l’y reconduirait le soir. Afin de ne
-pas perdre un instant de cette journée précieuse, Gilbert viendrait
-lui-même, dans la voiture, jusqu’au hameau de Tréouergat-le-Vieux, à
-cinq kilomètres du Conquet. Il se reposerait à l’auberge, et guetterait
-ensuite le passage de Bertrande au tournant de la grande route.
-
-—«Quoi! vous feriez cela?» s’écriait la jeune fille. «Mais il vous
-faudrait quitter Brest vers six heures. Et ce long trajet à parcourir
-deux fois!
-
-—Il me semblera court en allant, parce qu’il me mènera vers vous,
-adorable mignonne. Et plus court en revenant, parce que je le ferai
-avec toi.»
-
-Elle admira cette preuve d’amour, et aussi ce joli langage, où le
-respect du «vous» la rassurait, la flattait, et où la câline hardiesse
-du «toi», la troublait de frissons délicieux.
-
-La résolution imprévue de sa grand’mère, au lieu de préserver
-l’imprudente, précipita sa perte.
-
-Comment éviter que la voiture ne vînt à huit heures, que Mathurine
-Gaël n’y montât? Et ensuite?... Si Gilbert, voyant son amie sous bonne
-escorte, avait la circonspection de rester coi à Tréouergat-le-Vieux,
-le cocher s’arrêterait de lui-même, interpellerait son client, qu’il
-devait reprendre au passage. Et d’ailleurs, où aller à Brest, quelle
-adresse donner?... Qui substituer à la dame aux dentelles?
-
-Mais la honte et le danger consternaient moins Bertrande que la
-privation du bonheur attendu. Ne pas rencontrer librement celui qu’elle
-aimait, renoncer au long tête-à-tête, laisser Gilbert partir pour Paris
-sans avoir plus définitivement noué le lien de tendresse qu’elle rêvait
-éternel, cela, c’était l’impossible pour cette amoureuse affolée.
-
-Ne pouvant s’opposer à la volonté de l’aïeule, elle parut s’y
-soumettre. Sa tranquillité devait déconcerter les soupçons. La sévère
-vieille femme, remise en confiance, ne s’obstinerait pas.
-
-«Si elle n’abandonne pas son idée,» méditait la jeune fille, accoudée
-sous la petite lampe, dans l’humble maison de sa pure adolescence,
-«je partirai demain quand tout dormira encore, j’irai au-devant de la
-voiture sur la route de Brest. Je ne peux la manquer. Il n’y a qu’un
-chemin. Seulement ensuite, au lieu de revenir le soir, je partirai pour
-Paris. N’est-ce pas tout le désir de Gilbert? Ainsi je continuerai à le
-voir. Là-bas, je gagnerai facilement ma vie en faisant de la dentelle
-...»
-
-Ce projet, que lui proposait le séducteur, et que, désespérément,
-elle avait repoussé, la veille encore, c’était pourtant un rêve
-dont la tentation lui semblait par instants trop forte. Rejeter la
-responsabilité de son accomplissement sur la fatale décision de sa
-grand’mère, subir en ceci l’inévitable, excuser sa propre faiblesse par
-la complicité du destin, fut considéré par Bertrande comme une espèce
-de chance admirable et effarante.
-
-Quand elle vit rentrer Mathurine du jardin, une peur la saisit que la
-vieille femme n’eût changé d’intention, ne la laissât, le lendemain,
-partir seule. Mais non. L’antique gardienne de l’honneur familial
-persistait dans ses pressentiments, dans sa vaine défensive. Le sort en
-était jeté.
-
-Maintenant, sur la longue route du Conquet à Brest, solitaire, une
-voyageuse cheminait.
-
-Bertrande avait ouvert, contre le soleil déjà chaud, son ombrelle
-doublée de percale rose. Nul feuillage protecteur n’abrite ce chemin
-monotone. Les arbres aux profondes racines ne peuvent s’implanter en
-cette terre rocheuse. A droite et à gauche, c’est la lande, avec ses
-verdures grisâtres et rudes, qu’incendie par place l’or des genêts.
-
-Elle marcha longtemps. L’amour et l’espoir étaient devant elle. Ses
-yeux en reflétaient les mirages, et non pas la mélancolie de sa
-Bretagne familière. Elle devait être bien loin. Le soleil avait monté.
-Un peu de lassitude la prit. Elle s’assit au revers d’un talus, sur la
-bruyère qui, déjà, se piquait de points pourprés. Un bouquet de petits
-ormes rabougris jetait sur sa tête une ombre grêle.
-
-Là-bas, du côté de Brest, dans la perspective rectiligne de la route,
-une tache noire et mouvante parut. Bertrande regarda. Ses lèvres
-s’entr’ouvrirent. La tache grossit. Elle dévala le long d’une pente,
-puis remonta plus lentement. C’était un landau ouvert. On ne voyait
-personne dedans. Le cœur de la jeune fille se serra.
-
-Mais alors, par-dessus l’épaule du cocher, s’éleva un imperceptible
-nuage bleuâtre, qui devait être la fumée d’une cigarette. Puis, dans la
-secousse imprimée par une ornière, l’équipage virant un peu, Bertrande
-aperçut au fond une tête fine coiffée d’un canotier de paille.
-
-Elle se dressa, trop émue pour appeler ou faire signe. La voiture
-allait passer. Un cri partit:
-
-—«Bertrande!»
-
-Les chevaux s’arrêtèrent.
-
-Un jeune homme sautait sur la route, élégant, joyeux, charmant. Et
-la tête tourna à la naïve paysanne. C’était bien pour elle que cet
-être supérieur et incomparable courait les routes, dans cette superbe
-voiture, vers elle qu’il bondissait avec un empressement si spontané, à
-cause d’elle qu’il paraissait tellement heureux!
-
-De joie, de fatigue, d’appréhension, de remords, mais surtout d’ivresse
-et d’amour, elle fondit en larmes.
-
-—«Pourquoi donc êtes-vous là, ma chérie? Pourquoi pleurez-vous?»
-demanda le prince avec une grâce caressante.
-
-—«On m’aurait empêchée de vous rejoindre. Je me suis sauvée ... j’ai
-quitté la maison.
-
-—Pour toujours?»
-
-Elle inclina la tête, le cœur gros, les yeux mouillés, mais la bouche
-si souriante qu’il baisa cette bouche avec transport.
-
-—«Ah! mignonne adorée! Ma Bertrande à moi! Quel bonheur! quel
-bonheur!» répéta-t-il.
-
-Le prince exultait. A cette minute, son caprice passionné ressemblait
-à l’amour véritable. Cette splendide créature lui appartenait dans
-son charme sauvage, et aussi dans son étourdissante ressemblance avec
-l’autre, l’inaccessible! Quelle enivrante bonne fortune! Ah! l’exquise
-maîtresse qu’elle serait, si facile à éblouir, si peu exigeante. Ce
-n’est pas elle qui verrait la différence entre la vie d’expédients que
-menait Gilbert, et le luxe réel d’une solide fortune. Ainsi pourrait-il
-prendre patience jusqu’au jour où Françoise de Plesguen, reconnue
-héritière de Valcor, lui donnerait en sa personne, avec la fortune
-rêvée, une légitime épouse, dont il détacherait sans fièvre le voile
-nuptial.
-
-Bertrande était à cent lieues de se douter que de telles combinaisons
-et de telles intrigues existaient en ce monde. Et encore bien plus
-qu’elles pouvaient se dissimuler derrière les prunelles sombrement
-voluptueuses qui lui dissolvaient le cœur. Quand Gilbert la fit monter
-dans ce landau de remise qu’elle trouvait somptueux comme un carrosse
-de roi, elle pensa au conte de Cendrillon. Et elle ne s’émerveillait
-qu’à demi du rêve où elle entrait les yeux ouverts, parce que
-l’inexpérience abolit l’étonnement. Dans sa candeur, la fille de
-l’Innocente pensait que c’était là le train ordinaire des choses. Elle
-et Gilbert s’aimaient. Il était prince et elle était belle. Le destin
-les unissait. Sans doute, ce serait pour toujours. Ne lui dirait-elle
-pas: «Je veux rester sage.» Et alors, il lui répondrait: «Sois ma
-femme.» Elle lisait déjà les mots sur ces lèvres si tendres, dans ce
-regard qui s’enivrait d’elle. Où serait la sécurité absolue, sinon dans
-un si grand amour?
-
- * * * * *
-
-Le soir de ce même jour, vers sept heures, dans une des plus belles
-chambres du premier hôtel de Brest, Bertrande Gaël se trouvait seule,
-si joyeuse qu’elle battait des mains, sans bruit, pour elle-même, ou
-bien envoyait d’espiègles baisers vers un immense carton entr’ouvert,
-qu’une femme de service venait de déposer sur le divan.
-
-—«Madame n’a pas besoin que je l’aide?» avait demandé cette fille,
-avec une obséquiosité dont la gouaillerie échappa à la jeune paysanne.
-
-La question s’accompagnait d’un regard moqueur, allant du pauvre
-costume porté par la singulière voyageuse aux élégances arrivées à
-l’instant d’un grand magasin de la ville.
-
-«Comment cette rustaude va-t-elle s’attifer?» pensait la camériste.
-«Elle ne se tirera seulement pas des boutons et des agrafes.»
-
-—«Merci, non,» avait répondu Bertrande, ignorant ce que c’est que
-d’être habillée par une femme de chambre, et se sentant trop gênée
-devant celle-ci.
-
-Dans la journée, le prince et elle avaient fait des achats de toilette,
-«Car,» disait-il, «je ne puis vous emmener à Paris vêtue en petite
-sauvageonne de Bretagne. Pour moi, vous êtes délicieuse ainsi, mais
-là-bas on rirait de vous.»
-
-Elle se défendait des séductions luxueuses, refusait les parures qui
-la changeraient trop brillamment.
-
-—«Vous savez bien, Gilbert, qu’à Paris comme ici, je ne serai qu’une
-ouvrière en dentelles.
-
-—Justement. C’est un métier qui demande un peu de coquetterie. Sans
-cela, vous ne trouveriez pas d’ouvrage. Vous verrez les jolies fées que
-sont les grisettes parisiennes.
-
-—Une grisette! Qu’est-ce que cela?
-
-—Ce que vous serez, Bertrande. La fleur de la puissante capitale. Une
-exquise créature, travaillant comme un ange, s’habillant à miracle,
-aimant à plein cœur.»
-
-Elle le regarda, de ses beaux yeux illuminés, comme pour lui dire
-qu’elle remplissait déjà la troisième condition.
-
-En rentrant à l’hôtel, il lui avait montré le salon séparant leurs deux
-chambres. Il avait commandé qu’on y servît le dîner.
-
-—«Je vais vous y attendre en lisant les journaux. Quand vous serez
-prête, vous viendrez me rejoindre.»
-
-Éblouie, elle contemplait les rideaux à franges, dont la galerie dorée,
-si démodée, si vulgaire, lui semblait digne d’orner un palais. A peine
-osait-elle marcher sur la moquette à larges fleurs communes, et ses
-doigts effleuraient avec un plaisir timide le tapis de table en velours
-de laine rouge, dont l’épaisseur absorbait et dissimulait des noirceurs
-de crasse et d’encre.
-
-Et maintenant elle échangeait ses bas chinés, ses souliers lourds,
-son jupon de cotonnade, sa chétive robe unie et sa guimpe si blanche,
-contre des bas de fil d’Écosse noirs brodés de fleurettes, de fines
-bottines à talons, un jupon de taffetas à volants dont le bruissement
-l’enchantait, une chemisette de mousseline avec plumetis et jours sur
-transparent bleu pâle, et une jupe qu’elle faillit mettre à l’envers,
-parce que l’extérieur était en laine, tandis que la doublure était en
-soie.
-
-Ainsi vêtue, elle ressemblait à une toile de maître qu’on aurait sortie
-d’un simple passe-partout pour la placer dans un cadre ciselé avec
-finesse. Pour un connaisseur, sa beauté n’en était pas accrue, mais
-l’œil la savourait mieux dans un entourage plus digne d’elle. L’ingénue
-ne savait pas encore être élégante, mais du moins n’avait-elle rien
-de gauche ni d’endimanché. Sa délicatesse naturelle et les notions
-artistiques de son métier lui inspirèrent ces légères modifications par
-lesquelles une femme vraiment femme adapte instantanément une toilette
-neuve aux lignes de son corps, à la nuance de son teint, y ajoute le je
-ne sais quoi qui la lui rend personnelle.
-
-Quand elle entra dans le salon où l’attendait le prince et qu’elle
-s’avança vers lui, avec son port de tête naturellement fier, sa marche
-glissée, la réserve de son attitude, où l’embarras semblait une dignité
-contenue, il crut voir M^{lle} de Valcor, et en demeura pétrifié.
-
-Mais Bertrande lui demanda avec une anxiété touchante:
-
-—«Est-ce que je vous plais ainsi?»
-
-Et ses prunelles d’eau moirée d’or eurent un regard si peu semblable
-au charme sombre d’autres yeux, que l’involontaire respect du jeune
-homme se dissipa. Celle-ci n’était pas l’intangible et la hautaine,
-préservée de lui par un père encore puissant et le prestige de sa
-fortune. C’était l’humble fille, ignorante, pauvre, n’ayant au monde
-pour toute protection qu’une vieille femme et une folle. Il allait
-s’adjuger ce trésor, dont, croyait-il, personne, ici-bas ou ailleurs,
-ne lui demanderait jamais compte.
-
-Dans la brusque exaltation de son désir, il devenait entreprenant.
-
-La jeune fille, doublement désarmée par la trop douce ivresse qui la
-gagnait et par la crainte d’offenser le maître adoré de son destin,
-n’osait guère se défendre et n’en retrouvait plus au fond d’elle-même
-la ferme résolution. Toutefois, sur une caresse plus hardie, sa pudeur
-effarouchée la fit bondir hors des chers bras qui l’enserraient, et
-dont l’étreinte brisait trop délicieusement sa volonté.
-
-Gilbert vint s’agenouiller à ses pieds, geste plus troublant que tout
-autre pour la naïve créature. Un prince!... et elle, une paysanne! Elle
-tremblait d’une surhumaine émotion.
-
-—«Ne veux-tu donc pas être ma petite femme?» chuchota-t-il.
-
-Comment eût-elle compris l’infâme restriction de l’adjectif?
-Savait-elle que dans le galant argot de ce Paris qui la fascinait, les
-grisettes dont lui avait parlé Gilbert sont les «petites femmes» de
-ceux qui les prennent pour une saison quand elles croient se donner
-pour toujours? Elle s’imagina qu’il lui demandait de l’épouser.
-
-—«Oh! ce serait trop beau!» murmura-t-elle avec une candeur qui eût
-fait hésiter don Juan.
-
-Gilbert se leva en réprimant un sourire, sonna et donna l’ordre qu’on
-servît le dîner.
-
-Un instant après, l’affreux velours rouge du tapis de table—initiateur
-pour Bertrande de magnificences inconnues—disparaissait sous une nappe
-blanche, et sous un service assez convenable, qui sembla d’un luxe
-inouï à cette enfant, habituée à manger dans une écuelle de faïence
-avec un couvert d’étain.
-
-Mais ce qui la jeta surtout dans une admiration voisine de la stupeur,
-ce fut l’aspect d’un seau, qu’elle crut d’argent massif, rempli de
-morceaux de glace hors desquels émergeait le goulot d’une bouteille
-coiffée d’or.
-
-Quand le bouchon partit, mal retenu par le sommelier, et qu’elle vit
-mousser le liquide dans les coupes, Bertrande se figura que c’était
-du cidre. Bien qu’ayant grand’soif,—car sa longue marche du matin et
-les émotions de la journée lui donnaient une espèce de fièvre,—elle
-n’osait porter à ses lèvres ce verre d’une forme inconnue, si délicat,
-avec un pied si frêle, qu’on devait le briser en y touchant. Gilbert
-l’ayant décidée à y goûter, elle cligna ses beaux yeux purs et rit,
-parce que des gouttelettes de mousse lui sautèrent au visage.
-
-—«Oh! c’est bon,» fit-elle. «Mais cela ne sent pas la pomme.
-
-—Je crois bien,» s’écria le prince en riant. «C’est du vin.
-
-—Du vin?
-
-—Oui, du champagne.
-
-—Oh! du champagne ...»
-
-Elle resta si saisie à ce mot, pour elle plein d’une séduction
-fastueuse et lointaine, que ses mains glissèrent et se joignirent en un
-geste d’inconsciente dévotion.
-
-Gilbert ne se tenait pas de joie. L’aventure devenait plus savoureuse
-et surprenante qu’il ne s’y attendait. Il n’aurait pas rêvé une
-ingénuité pareille. Seulement, lorsque le garçon entrait pour servir,
-le prince faisait signe à Bertrande de se taire, afin que tout l’hôtel
-ne se divertît pas en même temps que lui aux dépens de la pauvrette.
-
-Au dessert, il commença de s’apercevoir que sa mimique n’était plus
-obéie. Bertrande, les yeux brillants, une flamme rose sur ses jolies
-joues, d’habitude si fraîches, bavardait et riait comme une écolière
-en récréation. Gairlance avait souvent rempli sa coupe. Comment
-se fût-elle méfiée de ce breuvage glacial et subtil, elle qui ne
-connaissait que l’eau claire du couvent et la piquette de cidre du
-Conquet?
-
-Lorsque les fruits furent placés sur la table, il déclara que cela
-suffisait, qu’on débarrasserait demain, que, pour ce soir, on ne les
-dérangeât plus.
-
-Un moment après, il entraînait vers sa chambre, à lui, Bertrande, tout
-étourdie, et qu’il achevait de griser par des baisers.
-
-Elle eut encore un instant de lucidité en pénétrant dans cette pièce,
-qu’elle ne connaissait pas. Elle regarda tout autour d’elle, puis
-reporta sur Gilbert ses grands yeux de reproche et d’effarement.
-
-Elle ne se défendait plus. Elle ne s’appartenait plus.
-
-Elle était à lui et à l’éternel mensonge, éperdue d’un bonheur qu’elle
-ne retrouverait plus après cette heure d’éblouissement et de chimère,
-elle qui, pourtant, devait connaître de plus fantastiques réalités.
-
-
-
-
-XV
-
-_LA FOUDRE GRONDE_
-
-
-MADAME DE FERNEUSE, après le départ d’Hervé, ne voulut pas rester en
-Bretagne.
-
-Après avoir hésité sur le lieu de résidence qu’elle choisirait, elle se
-décida pour la Suisse. Elle y passerait les semaines pendant lesquelles
-son fils était en mer. Jusqu’à ce qu’il atteignît Buenos-Ayres, elle
-ne pouvait correspondre avec lui. Peu lui importait donc de se trouver
-dans un endroit où les nouvelles ne l’atteindraient pas vite.
-
-Elle ne prévoyait guère qu’il y en avait une dont elle serait comme
-foudroyée dans cette retraite où elle s’imaginait endormir, au moins
-pour un temps, son étrange douleur.
-
-Cette femme, qui avait été vraie en toutes choses,—dans sa passion
-coupable, comme dans son expiation dévouée auprès de son mari aveugle,
-comme dans son amour maternel—qui, dans la faute ou dans l’héroïsme,
-avait besoin de vérité comme de l’air qu’on respire, souffrait
-un indicible supplice de doute, de ténèbres, ne trouvant plus où
-s’attacher par l’espérance ni par le souvenir.
-
-Elle se réfugia dans un de ces hôtels construits sur les flancs du
-Rigi, au-dessus du lac des Quatre-Cantons, et comme suspendus dans
-l’air et l’espace au delà des rumeurs et des laideurs de la vie, en
-face d’un des spectacles les plus sublimes du monde.
-
-A part quelques courtes promenades, pour aller boire du lait dans les
-chalets de la montagne, M^{me} de Ferneuse ne quittait guère le petit
-bois de sapins qui servait de jardin à l’hôtel. Assise à l’ombre, en un
-fauteuil d’osier, elle laissait le plus souvent glisser sur ses genoux
-le volume ou l’ouvrage dont elle s’était munie, ou l’album sur lequel
-son pinceau d’aquarelliste allait fixer quelque note des incomparables
-jeux de lumière. Accablée par l’immensité des perspectives, par le
-silence, par la paix infinie du grandiose paysage, par la blanche
-sérénité des Alpes neigeuses, elle s’abandonnait à l’engourdissement du
-rêve.
-
-Eût-elle jamais cru retrouver ici un écho du secret qu’à peine elle
-osait regarder au fond d’elle-même?
-
-Un soir, comme elle dînait sous la véranda, seule, suivant son
-habitude, à la petible table qu’elle se faisait réserver, elle
-entendait, sans les suivre, ainsi qu’un bruit plus importun
-qu’intéressant, les propos de ses voisins. C’étaient des Suisses qui,
-généralement, parlaient entre eux leur dur dialecte germanique, à peu
-près inintelligible pour Gaétane. Mais, aujourd’hui, leur conversation
-avait lieu en français, car ils recevaient des amis, un couple parisien.
-
-La comtesse, malgré son désir de s’abstraire en elle-même, ne pouvait
-se défendre d’observer la force frivole, mais irrésistible, de l’esprit
-boulevardier, qui fait triompher partout ses préoccupations de mode
-capricieuse, de scandale et de médisance, même dans les milieux où tout
-cela devrait tomber à néant. Ni les puissantes impressions de nature,
-ni la lourdeur un peu réfractaire de leurs hôtes, ne figeaient la
-verve des deux Parisiens. Les anecdotes dont ils ne tarissaient pas,
-et qui toutes avaient pour théâtre le quartier Monceau, le faubourg
-Saint-Germain, ou les coulisses des scènes en vogue, prenaient dans
-leur bouche une telle importance que, là-bas, les Alpes formidables en
-semblaient humiliées, amoindries. Elles pouvaient s’écrouler dans les
-vallées en engloutissant des villages, elles ne créeraient jamais une
-diversion qui valût en intérêt le divorce de M^{me} X ..., le vol du
-collier de perles de M^{lle} Y ... ou la démission de la sociétaire
-Z ..., quittant la Comédie-Française pour suivre un équilibriste de
-Barnum.
-
-La famille suisse essayait de se mettre à la hauteur. Son chef, un
-fabricant en soieries de Bâle, blond, gras, chauve, et portant des
-lunettes, voulut prouver qu’il se tenait, lui aussi, au courant de tels
-événements, seuls dignes de fixer l’attention du monde. Il s’écria,
-d’un accent sonore, où les consonnes se heurtaient comme des cailloux:
-
-—«Maintenant, parlez-nous un peu de cette bombe qui va éclater dans
-votre grand monde de Paris, ce procès qu’on annonce d’avance comme le
-plus sensationnel du siècle.
-
-—Quelle bombe? Quel procès?...» demandèrent les deux invités,—mari et
-femme,—aussi béants l’un que l’autre.
-
-—«On ne doit s’occuper que de ça, à Paris?» insista le Teuton.
-
-—«Mais de quoi donc?» répétèrent les autres, avec ce mélange de
-scepticisme et de malaise que cause aux gens de leur catégorie
-l’annonce d’un «potin» dont par hasard ils ne sauraient pas le premier
-mot.
-
-—«Mais,» reprit le Bâlois, «cette étrange histoire d’une des plus
-hautes personnalités de votre aristocratie, un marquis, je crois, et
-pas le premier venu, un homme très important, qui depuis vingt ans
-aurait mystifié l’univers en jouant le personnage qu’il ne serait pas,
-portant un titre, jouissant d’une fortune, auxquels il n’aurait pas
-plus de droits que ce garçon qui nous sert.»
-
-Le garçon, qui comprenait et parlait le français mieux que ce sagace
-client, ne broncha cependant pas, continuant à changer les assiettes en
-homme parfaitement convaincu qu’il n’avait que des droits contestables,
-en effet, à un titre et à une fortune de marquis.
-
-Mais il y eut quelqu’un d’autre que secoua d’une commotion
-extraordinaire la phrase du fabricant de soie. M^{me} de Ferneuse
-frissonna comme si l’haleine des lointains glaciers eût passé sur
-sa chair. Elle ne s’efforça plus de s’abstraire des causeries trop
-proches. Tout son être se tendit pour écouter.
-
-Elle n’entendit rien d’abord. Les deux Parisiens échangeaient un
-regard, avec un sourire incrédule, dont leur hôte comprit la raillerie
-légère.
-
-—«Mais, je vous assure ...» confirma-t-il. «Deux messieurs en
-causaient hier, près de nous, au salon. Et d’ailleurs, c’était sur un
-journal.
-
-—Un journal bernois,» plaisanta l’interlocuteur.
-
-—«Non, non ... Un journal français. Et tenez, le nom du marquis me
-revient ... Valcor ... C’est cela ... Le marquis de Valcor ...»
-
-Un double éclat de rire partit, si spontané, si clair, qu’il fit
-retourner les têtes, aux autres tables.
-
-—«Ah! elle est bonne!...» s’écriait le Parisien. Et il se convulsait
-d’hilarité. «Le marquis de Valcor ... Un escroc, dites-vous? Mais vous
-ne savez pas de qui vous parlez, mon cher! Un homme important?... Je
-vous crois! C’est un des plus beaux noms de France, et celui qui le
-porte vaut mieux que son nom. Il a fait des choses superbes ... risqué
-sa vie dans des explorations dangereuses ... fondé des établissements
-d’un rapport considérable, étendu la civilisation dans l’Amérique du
-Sud ...
-
-—C’est bien cela ... C’est bien cela ...» murmurait le Bâlois avec des
-flexions répétées et affirmatives de la nuque.
-
-—«Vous avez lu ou entendu dire que cet homme-là?...
-
-—...Serait bientôt dans un sale pétrin,» dit le Teuton, enchanté
-d’avoir pu placer une expression qu’il jugeait très parisienne. «La
-famille de Valcor va lui faire un procès, l’attaquer comme un intrus,
-qui se serait substitué à l’héritier véritable ...
-
-—C’est roulant ... roulant ...» fit le Parisien, qui cessa de rire,
-pour prendre un air de tranchante supériorité. «Voulez-vous que je vous
-dise? Eh bien, il n’y a pas, outre son chef, de famille de Valcor, sauf
-la marquise et sa fille, qui ne vont pas, je pense, intenter une action
-contre leur père et mari.
-
-—Et les autres héritiers?
-
-—Je les plaindrais, les autres héritiers,—si toutefois ils existent.
-Et je leur conseillerais, leur procès ouvert, de ne pas se montrer en
-Bretagne. Je suis de souche bretonne, moi qui vous parle, mon cher ami.
-Je connais mes compatriotes. Ils n’aiment pas qu’on touche à ce qu’ils
-respectent. Et le marquis de Valcor est respecté comme un dieu dans le
-Finistère, dont il est d’ailleurs la providence. Mais je ne sais pas
-pourquoi je prends au sérieux ce gigantesque canard. Ah! ce qu’on vous
-en fait avaler sur notre compte, à l’étranger!... C’est épatant ce
-qu’on se plaît à nous prêter de scandales ...»
-
-Si M^{me} de Ferneuse avait conservé l’humeur philosophique avec
-laquelle, tout à l’heure, elle évaluait les cancans parisiens à la
-mesure d’éternité offerte par l’immuable et merveilleux paysage, elle
-aurait intérieurement souri, en faisant le commentaire: «Ce serait
-prêter aux riches.» Des scandales?... Mais n’était-ce pas la friandise
-que ce monsieur apportait dans ses valises jusqu’à ces quinze cents
-mètres d’altitude, où l’âme élargie réclamait pourtant une nourriture
-plus substantielle et plus saine. Il en avait bourré ces honnêtes
-Suisses, qui s’étaient crus obligés de lui rendre la politesse.
-
-Mais Gaétane ne philosophait plus.
-
-Elle restait là, figée de stupeur, n’ayant fait qu’un mouvement, pour
-tourner la tête vers le voyageur français, quand celui-ci avait dit:
-«Je suis d’origine bretonne.» Elle ne découvrit sur ce visage aucun
-trait qu’elle pût reconnaître. D’ailleurs, qu’importait ce personnage?
-Il avait parlé dans un sens, comme il aurait parlé dans l’autre, si le
-hasard lui avait mis d’abord sous la dent la croustillante nouvelle
-qu’il se refusait à trouver savoureuse venant d’un étranger. Cet
-étranger lui-même n’était que la résonance impersonnelle d’un son. Mais
-il avait retenti quelque part, ce son formidable. D’où émanait-il? Quel
-souffle, quelles vibrations, l’avaient propagé jusqu’ici, dans cet
-hôtel, au sommet de cette montagne, sur les lèvres sans discernement de
-ce lourd industriel bâlois?
-
-Il disait cela, ce bourgeois flegmatique, sans y attacher d’ailleurs
-autrement d’importance, et à cent lieues d’imaginer que, dans un cœur
-tout proche, ses paroles avaient un retentissement de foudre. Déjà, ses
-invités et lui s’entretenaient d’autre chose.
-
-Durant la soirée, Gaétane erra dans les salons, le fumoir, la salle
-de lecture, ouvrant et parcourant tous les journaux, cherchant, sans
-parvenir à le trouver, celui qui avait apporté la nouvelle.
-
-Elle y renonça. La tête lui tournait sous les lumières électriques et
-dans la chaleur des pièces mal aérées. Elle alla s’asseoir dehors,
-dans la nuit, et contempla le ciel immense, constellé d’étoiles, la
-sombre armée des montagnes, l’abîme du lac au-dessous d’elle, et, dans
-le lointain, le hérissement pâle des glaciers. A gauche, la lune,
-encore invisible, les broda d’un fil d’argent. Son disque clair surgit
-tout à coup. Dans cette fantasmagorie, l’énorme paysage apparut plus
-merveilleux qu’aux heures éclatantes du jour.
-
-M^{me} de Ferneuse se disait: «Ainsi mes soupçons ne planaient pas
-seuls sur cet homme. Une justice le guette. Mon cœur ne se trompait
-donc point? Ce n’est pas lui que j’ai aimé. Mon Renaud ne m’aurait pas
-trahie, n’en aurait pas épousé une autre, ne serait pas resté vingt
-ans sans que ses yeux et ses lèvres me criassent qu’il ne pouvait
-m’oublier.»
-
-L’âme amoureuse se dilatait. D’un élan de triomphe, elle s’emparait
-de l’espace, palpitait de joie jusqu’aux cimes des monts, jusqu’aux
-étoiles. Puis la question se posait:
-
-«Mais qui est-il? Qui est-il? Cet être qui lui ressemble ...»
-
-Et d’autres ombres se rabattaient comme des nuages que le vent ramène:
-«Si j’avais exilé, exposé Hervé inutilement? Si la lumière se faisait
-sans lui? Dois-je lui télégraphier d’attendre à Buenos-Ayres? Dieu!
-s’il est vrai qu’un procès soit ouvert, et que je sente mon témoignage
-indispensable, que ferai-je?... Si je devais, pour que l’imposteur
-fût confondu, sacrifier publiquement, parmi de tels débats, dont
-retentirait le monde, mon honneur, ma pudeur, mon secret d’amour si
-profondément enseveli! S’il me fallait, pour que justice fût faite,
-plier sous cette honte et en accabler mon fils ... Quelle alternative!
-Quelle épreuve!... Ah! la rigueur de Dieu ne peut vouloir punir
-jusque-là mon péché! Soit que je me taise, soit que je parle, vraiment,
-l’expiation dépasserait trop la faute!»
-
-Maintenant, c’était l’effroi qui dominait en M^{me} de Ferneuse. Le
-vaste paysage nocturne, qui, tout à l’heure, la ravissait, lui sembla
-plein de menace et de fatalité. Elle se leva précipitamment, rentra
-dans la maison, se retira dans sa chambre, et s’y enferma, un peu
-apaisée, comme si elle eût laissé au dehors les périls rôdeurs, dans la
-nuit.
-
-L’honnête fabricant de soie, enfant de l’Helvétie, avait parfaitement
-lu le fait divers, dont il pensa ensuite étonner ses convives, et dont
-il ignora toujours le terrible succès auprès de sa voisine inconnue.
-
-M. de Plesguen, malgré les instances de sa fille et les fortes
-présomptions que lui fournissait Escaldas, hésitait encore à saisir
-les tribunaux d’une affaire qui lui répugnait toujours étrangement.
-Chez lui, ce qui continuait à tenir tout en échec, son intérêt,
-sa volonté, l’avenir de sa fille c’était un sentiment instinctif,
-qu’il ne parvenait pas à vaincre. Malgré les apparences de preuves
-que développait ingénieusement le Bolivien, et que Marc étudiait
-aujourd’hui sans révolte, le vieux gentilhomme ne pouvait acquérir
-confiance dans la justice de sa cause. A ses yeux, celui qui portait
-le titre de marquis de Valcor était bien son cousin, le chef de sa
-famille. L’attaquer pour le déposséder serait une félonie infâme. A
-l’idée que lui, Marc, tenterait une pareille chose, une horrible sueur
-lui glaçait la face. Il se sentait une âme de criminel.
-
-Dans son hôtel de la rue de Verneuil, dont il occupait un des plus
-médiocres appartements, au second étage, d’étranges conciliabules
-se tenaient. Les vieux murs, autrefois témoins de tant d’intrigues
-politiques ou galantes, durant le règne de Louis le Bien-Aimé, et plus
-tard, à travers les régimes divers qu’on y avait espérés ou combattus,
-n’enfermèrent sans doute jamais de tels débats de conscience.
-
-Dans le salon fané, les anciennes soieries des tentures, tellement
-usées que le moindre souffle remuait leurs plis frêles, tremblèrent aux
-sanglots de Françoise, et aux gémissements de son père, qui, se prenant
-la tête à deux mains, murmurait:
-
-—«Non ... Je ne puis pas faire cela!... Je ne puis pas!...»
-
-La jeune fille se jetait à ses genoux.
-
-—«Mon père ... Je vous en supplie!... Allez-vous laisser le nom que
-vous devriez porter, la fortune qui nous appartient, à un voleur! Ah!
-s’il ne s’agissait encore que de ces avantages!... Mais toute ma vie
-dépend de notre victoire. Héritière de Valcor, j’épouserai Gilbert de
-Villingen. Et je l’aime, père, je l’aime ... à en mourir ... Oui, je
-mourrai, si je dois perdre l’espoir de devenir sa femme.»
-
-Le vieux gentilhomme avait des sursauts de fierté meurtrie:
-
-—«Pourquoi ne t’épouse-t-il pas telle que tu es? Comment acceptes-tu
-un fiancé qui te pose des conditions tellement offensantes? C’est trop
-montrer qu’il te recherche pour ce que tu peux posséder un jour.
-
-—Je serais si heureuse de le lui apporter!» répondait Françoise.
-
-Son père la regardait, scandalisé, mais attendri. Ce cri de l’amour
-aveugle perçait et bouleversait un cœur ignorant de toute passion.
-
-Il ne doutait pas de la puissance du sentiment inconnu, en constatant
-combien sa Françoise avait changé. En quelques semaines, depuis que le
-vol des rêves insensés tourbillonnait dans sa jeune âme, elle avait
-perdu cette fraîcheur rieuse, cette grâce mutine, qui la faisaient
-ressembler à une coquette ingénue de Watteau, quand elle dansait le
-menuet, dans l’inoubliable soirée, à Valcor. Le charmant chiffonnage de
-ses traits s’était un peu étiré, les fossettes s’allongeaient en rides,
-le teint jaunissait, le sourire s’éteignait aux coins de la bouche
-qu’il ne retroussait plus, les yeux d’un bleu si clair brûlaient d’une
-fièvre inquiète sous les sourcils rapprochés et tendus. Elle n’était
-presque plus jolie, cette enfant, à qui l’insouciance allait si bien,
-et qui, pour toujours, avait cessé d’être insouciante.
-
-—«Paris ne te vaut rien, par cette chaleur,» soupirait le père.
-
-Il jetait un coup d’œil vers les fenêtres, vers la morne perspective de
-murailles.
-
-Autrefois l’hôtel de Plesguen s’ornait d’un jardin magnifique,
-et la cour, que les communs séparaient de la rue, n’avait qu’un
-rôle somptueux et décoratif. Maintenant elle représentait le seul
-réceptacle d’air respirable pour les habitants. Car le jardin, sacrifié
-depuis bien des années, s’était couvert de constructions à sept
-étages, qui aveuglaient l’hôtel, dont les séparait un boyau étroit,
-sombre comme un puits. Sur la rue de Verneuil, les communs s’étaient
-transformés en boutiques, et, sous la voûte, par où jadis entraient
-et sortaient les carrosses, les piétons ne passaient pas toujours
-facilement, à cause de la charrette à bras d’un emballeur, qui, le plus
-souvent l’obstruait.
-
-Sur le visage amaigri et le teint brouillé de sa fille, M. de Plesguen
-voyait le reflet de ces choses mesquines, plutôt que le rayon des
-splendeurs futures.
-
-Elle, au contraire, ne s’apercevait plus de tout cela, qui, autrefois,
-l’humiliait. Elle vivait dans l’avenir.
-
-—«Quand nous serons installés à Valcor ...» disait-elle.
-
-—«Et si nous perdons le procès?» suggérait son père.
-
-—«Ah!» s’écriait-elle avec rage, «nous aurons du moins porté un rude
-coup à l’orgueil de Micheline. Il restera toujours des doutes sur
-le sang qu’elle a dans les veines, et sur son droit à vivre dans ce
-château où elle se pavane!»
-
-Avec une telle satisfaction, le mécompte de la déshéritée serait plus
-supportable.
-
-«Ah! ma pauvre enfant!» pensait Plesguen, «Ce n’est pas seulement son
-amour qui exige de moi l’affreux effort ... C’est aussi sa haine.
-Quelles pensées effrayantes sous cette chevelure blonde! Hélas! je
-ne savais pas ce que souffrait ma fille. Peut-être ne le savait-elle
-pas elle-même, quand elle vivait simplement sa vie, dans une enfantine
-gaieté. Mais le charme est rompu. Jamais elle ne se résignera
-maintenant à une réalité médiocre.»
-
-José Escaldas venait souvent à l’hôtel de Plesguen.
-
-Il y apportait les résultats de ses consultations juridiques.
-Journellement, il voyait des gens de loi, mais non de ceux dont
-l’opinion eût mis à l’aise la conscience de Marc. Bien que
-véritablement convaincu, le métis n’agissait point avec la franchise
-qui sied à un champion du bon droit. Son naturel méfiant et cauteleux,
-peut-être aussi l’épouvante que lui inspirait M. de Valcor, l’incitait
-à un travail de taupe, qui, précisément, aggravait la résistance de
-Marc.
-
-—«Ces gens dont vous prenez les avis ne me paraissent pas sûrs,»
-faisait observer le gentilhomme.
-
-—«Il ne s’agit pas de leur confier l’affaire, mais seulement de
-savoir par eux ce qu’elle vaut, au point de vue légal, et comment
-l’entreprendre.»
-
-Au fond, Escaldas pensait qu’avec ces louches alliés il s’assurait
-la chance de se faire attribuer une forte part du butin, en cas de
-réussite, parce que les gaillards y trouveraient leur compte. Tandis
-que, s’il se démunissait de ses preuves entre des mains habituées aux
-besognes nettes, il lui deviendrait plus difficile d’en faire marché.
-
-Le prince Gairlance, qui, bientôt, le rejoignit à Paris, unit ses
-efforts à ceux du métis pour décider M. de Plesguen à ouvrir les
-hostilités.
-
-Gilbert, dans le voluptueux vertige de son irrégulière lune de miel
-avec Bertrande, éprouvait une difficulté grande à jouer le rôle d’un
-soupirant auprès de Françoise de Plesguen. Il ne s’y appliquait pas
-outre mesure, d’ailleurs. Les conditions du mariage étaient bien
-établies. C’était l’héritière de Valcor dont il était le fiancé.
-Affaire à M. de Plesguen de conquérir judiciairement ce titre à sa
-fille. La froideur même du prétendant devait stimuler celle-ci, la
-contraindre à jeter le vieux gentilhomme dans l’aventure.
-
-Pour forcer la main à ce plaideur récalcitrant, Escaldas et Gairlance,
-d’accord avec les équivoques gens d’affaires qui leur servaient de
-conseils, eurent l’idée de lancer ce qu’ils appelaient «un pétard»,
-dans les journaux.
-
-Les feuilles sérieuses hésitèrent devant l’étrangeté de la nouvelle et
-son caractère diffamatoire. Cependant, ce bruit sensationnel commença
-de circuler dans les bureaux de rédaction. Les «on dit», «on prétend»,
-«un gros scandale à l’horizon», filtrèrent dans les colonnes. De petits
-aboyeurs quotidiens y mirent moins de façons, surtout ceux qui tarifent
-l’injure à tant la ligne. Le nom du marquis de Valcor y parut en toutes
-lettres.
-
-C’était sur une de ces informations de la première heure que, par
-hasard, était tombé le négociant bâlois, qui en parla tout haut près
-de M^{me} de Ferneuse. Il avait lu l’entrefilet sur un grand journal,
-qui, le découpant dans une feuille de chou, se donnait le plaisir de
-l’offrir à ses lecteurs, tout en en laissant la responsabilité au
-hasardeux confrère.
-
-Ce jour-là était à peu près le dernier où il fut permis à des
-Parisiens, même en voyage, de s’étonner comme le firent les voisins
-de la comtesse, à l’ouïe de ce qui n’était encore qu’un racontar.
-Lorsque des révélations si bien faites pour allécher la malignité
-publique ne tombent pas tout de suite, comme des outres gonflées de
-vent que le moindre coup d’épingle suffit à crever, elles s’enflent
-promptement jusqu’à des proportions formidables. Moins d’une semaine
-après le choc qui avait abasourdi la comtesse de Ferneuse, d’autant
-plus qu’il l’atteignait dans un si calme et lointain refuge, toutes les
-conversations de toutes les tables d’hôte, dans les sites fréquentés
-d’Europe, prenaient pour texte principal ce qu’on nommait «le mystère
-de Valcor», ce qui allait bientôt devenir, avec un retentissement
-inouï, «l’Affaire Valcor».
-
-Un après-midi, vers cinq heures, Escaldas était en conférence avec M.
-de Plesguen, dans le réduit encombré de vieux meubles et de livres qui
-servait à celui-ci de cabinet de travail, lorsque l’unique servante
-vint annoncer M. le marquis de Valcor.
-
-Les deux hommes tressaillirent. Le Bolivien devint blême.
-
-—«Attendez!...» cria-t-il à la domestique. Et, s’adressant à Marc: «Ne
-le recevez pas ... Faites-moi partir ... Cachez-moi ... Tout serait
-perdu s’il me voyait ici.
-
-—Mais, monsieur,» fit Plesguen, dans une de ses impulsions
-cassantes, «auriez-vous donc si mauvaise conscience? Vous me faites
-singulièrement douter de notre droit.
-
-—Vous ne connaissez pas cet homme,» dit le métis. «S’il sait d’où part
-le coup, il le préviendra. Notre seule chance est d’avoir de l’avance
-sur lui, par l’ignorance où il est de notre entente et de nos armes.»
-
-Marc eut un geste, comme pour dire: «Soit!» et il ouvrit une porte qui
-donnait sur un couloir intérieur.
-
-—«Indiquez à monsieur l’escalier de service,» dit-il à sa bonne, avec
-l’attitude et le ton de congédier un valet.
-
-Il regarda s’effacer la silhouette hâtive, le dos fuyant.
-
-«Si ce n’était qu’un maître chanteur!» murmura-t-il. «En ce cas, je me
-ferais sauter la cervelle ... Ah! Françoise, tu joues l’honneur de ton
-père, mais sa vie aussi, dans ta folie d’ambition et d’amour!»
-
-Cette apostrophe ne fut entendue de personne. Jamais M. de Plesguen ne
-l’aurait formulée devant sa fille. Un reproche à cette enfant ... Dieu!
-S’il devait mourir de tout cela, il s’arrangerait de façon à ce que, de
-sa tombe même, ne sortît pas un reproche qui pût atteindre la chérie.
-
-«A l’autre, maintenant,» dit-il en se dirigeant vers le salon.
-
-Il prévoyait une explication atrocement pénible. Mais il était brave en
-face de tout, hors sa conscience. Son doute intime l’effrayait plus que
-la colère de l’homme trahi. Le front haut, mais sans avancer la main,
-il affronta le maître de Valcor.
-
-Celui-ci, de son pénétrant regard bleu, plein de mâle douceur, examina
-la physionomie glacée.
-
-—«Eh quoi! Marc, c’est donc vrai?... Tu es devenu mon ennemi?... Tu ne
-m’embrasses pas?
-
-—Mais vous, monsieur,» riposta Plesguen, «est-ce en ami que vous
-accourez, à l’improviste, de Bretagne, pour me rendre visite?
-
-—Oh! à l’improviste!...» sourit Renaud. «Je crois que, toi aussi, tu
-as quitté Valcor plutôt à l’improviste. Cela prouve seulement que nous
-étions pressés tous les deux. Toi, de me déclarer la guerre, de tenter
-de me dépouiller, moi, de te prendre dans mes bras pour t’arrêter sur
-le bord de l’abîme où tu te lances. Ce n’est pas la peur qui m’amène,
-Marc. S’effraie-t-on de vaines ombres, sans apparence de réalité? Et ce
-n’est pas la colère. S’irrite-t-on contre quelqu’un qui vous injurie
-en rêve? Je n’imaginais d’ailleurs même pas qu’il y eût rien de fondé
-dans les viles insinuations des journaux. Ton départ seul m’avait fait
-réfléchir. Ton aspect m’éclaire. Eh bien, moi, je te tends la main et
-je te dis: «Voyons, Marc, dans quel chemin périlleux es-tu entré? Où
-vas-tu? Où conduis-tu notre chère Françoise? Dans quelle boue veux-tu
-nous faire glisser tous? Tu ne conquerras aucune des chimères qui te
-leurrent, et tu compromettras plus ou moins, en toi ou en moi, ou
-en nous deux—car la calomnie ne s’efface jamais—ce qui t’est cher
-par-dessus tout, l’honneur de notre maison.»
-
-M. de Plesguen avait écouté ceci en un silence profond, les bras
-croisés sur sa poitrine, les yeux enfoncés dans ceux de son cousin.
-
-Les deux hommes restaient debout, et le contraste entre eux
-apparaissait frappant. Ils ne se ressemblaient que par la stature,
-également haute. Mais celle de Marc, d’une maigreur frêle, semblait
-dressée par sa volonté seule, tandis que la robuste sveltesse de Renaud
-indiquait une vigueur peu ordinaire. Jamais on n’eût dit que leur âge
-était à peine distant de quelques années. L’un gardait l’apparence de
-la jeunesse. L’autre avait prématurément l’air d’un vieillard.
-
-Devant le mutisme de M. de Plesguen, le marquis de Valcor s’assit,
-comme pour lui laisser tout le temps de réfléchir et de répondre.
-
-Marc, à son tour, se laissa tomber dans un fauteuil avec un visible
-accablement.
-
-—«Voyons,» reprit affectueusement Renaud, «qui t’inspire les idées
-insensées suivant lesquelles tu parais vouloir agir? Dis-moi leur
-source et dis-moi leur but. Pour la source, je te démontrerai qu’elle
-est perfide et trouble. Pour le but, j’examinerai si tu ne saurais
-l’atteindre qu’en me passant sur le corps. Tu souhaites quelque chose
-pour Françoise, n’est-ce pas? Car je te connais trop désintéressé en ce
-qui te concerne. Alors, quoi? Est-ce que je n’aime pas ta fille presque
-à l’égal de la mienne? Ne ferais-je pas tout au monde pour réaliser ses
-rêves, si elle en a?»
-
-Ces paroles cordiales et simples, l’accent de cette voix, l’aspect
-de ce visage, considéré pendant des années comme celui d’un frère,
-troublaient profondément M. de Plesguen. Autre chose le troublait
-davantage: l’effort intérieur par lequel il remontait dans le passé,
-essayant de retenir, de fixer quelque trait parmi le pâle tourbillon
-des souvenirs.
-
-Quand il ouvrit enfin la bouche, ce fut pour poser une question
-inattendue. Revenant au nom et au tutoiement familiers, il interpella
-brusquement son cousin:
-
-—«Renaud,» dit-il avec une certaine émotion dans la voix, «te
-souviens-tu de ce jour où j’étais en vacance à Valcor, et où nous avons
-couronné le cheval, sur la côte de Guilers, en revenant de la foire de
-Saint-Renan?»
-
-Un sourire mélancolique flotta sur les lèvres du marquis.
-
-—«Comment veux-tu que j’aie oublié un seul détail de cette journée-là?
-
-—Te rappelles-tu le nom du cheval?
-
-—Scapin. C’était un alezan auquel mon père tenait beaucoup. Tu ne
-savais pas conduire, mais tu en avais une envie si folle que je te
-laissai les rênes. En descendant la côte de Guilers, Scapin, effrayé
-par un chien qui sortait tout ruisselant d’un fossé plein d’eau, fit
-un écart, et, ramené trop brusquement, croisa les pieds, tomba sous la
-poussée de la voiture. Il avait le genou entamé. Je vois encore ton
-visage pâle, tes yeux pleins de larmes.
-
-—Oui,» interrompit Marc. «Je pleurai presque, malgré ma moustache
-naissante dont j’étais fier. Et toi—si c’était toi—tu n’étais qu’un
-gamin. Cependant ...
-
-—Si c’était moi!...
-
-—Continue, continue, dis la suite,» fit M. de Plesguen, haletant.
-
-—«Tu choisis mal ton épreuve,» reprit son cousin, non sans amertume.
-«Demande-moi donc des souvenirs plus insignifiants. Si je joue un
-rôle, je dois en connaître au moins les grandes lignes et m’être fait
-renseigner sur ce qui touche les derniers moments du feu marquis de
-Valcor.»
-
-Bouleversé par cette évocation si précise, Marc l’écoutait.
-
-—«Oui, va, tout m’est présent à la mémoire. Je voulais prendre la
-faute sur moi, dire à mon père que le cheval s’était couronné dans mes
-mains. Tu refusais, tellement effaré pourtant de ta maladresse que
-tu n’osais rentrer au château. Et il y eut encore un autre débat de
-générosité, parce que le groom proposait de s’accuser à son tour. Et
-j’ignore jusqu’à maintenant qui de nous aurait passé pour le coupable.
-Car, en rentrant, très attardés d’avoir ramené Scapin au pas, nous
-trouvâmes mon pauvre père en proie à la première crise de cette angine
-de poitrine qui allait l’emporter si peu après.
-
-—Qui nous donna la triste nouvelle?
-
-—Mais ... le portier de la grille d’honneur. Il venait de voir passer
-le médecin. Là, pour aller plus vite, nous laissâmes le dog-cart avec
-Scapin, qui boitait bas, et nous nous mîmes à courir comme des fous, en
-remontant l’avenue vers la maison.»
-
-Devant une telle sûreté de détails, dans un récit qui les reportait à
-la douzième année de Renaud, M. de Plesguen demeurait abasourdi.
-
-Son cousin poursuivit tranquillement:
-
-—«Je te le répète, cette épreuve ne compte pas. Veux-tu que je
-te rémémore autre chose? Tiens, dans les mêmes vacances de cette
-année-là. Ce furent tes dernières à Valcor. Tu devins étudiant tout de
-suite après, et moi, désormais orphelin, je passai mes étés chez mon
-grand-père maternel, mort plus tard, pendant mon séjour en Amérique, le
-comte de Lieurey. Voyons?... Eh bien, je te rappellerai cette nuit en
-mer, dans un bateau de pêche, pour voir retirer au matin les filets,
-transformés en une nappe d’argent par la multitude des sardines pincées
-aux ouïes. Ah! tu en as encore le frisson. As-tu été assez malade! Et
-les pêcheurs étaient-ils assez furieux, tout en se moquant de toi,
-parce que tes hoquets convulsifs troublaient le silence indispensable
-pour cette pêche.»
-
-L’adolescent délicat et un peu faible qu’évoquait de Valcor se
-retrouvait dans l’homme vieillissant et éperdu qui l’écoutait.
-
-—«Ah! Renaud ... Assez ... Tout cela vit dans ton cœur comme dans le
-mien! Tu es mon cousin, mon ami d’enfance, mon frère ... Je ne peux pas
-douter de toi ...»
-
-Il se levait, balbutiant, les bras étendus, lorsqu’une porte s’ouvrit.
-
-Françoise entra dans le salon.
-
-Elle venait d’apprendre par la servante la présence du marquis.
-
-Son seul aspect, la vue de ce jeune visage tiré de haine et dont la
-grâce fragile s’effaçait sous l’aridité d’anxieuses passions, suspendit
-l’élan de Marc et inquiéta Renaud.
-
-—«Mon père,» dit M^{lle} de Plesguen d’une voix acide, «ne
-m’aviez-vous pas déclaré que, dorénavant, nous n’aurions plus avec les
-usurpateurs de Valcor que les relations judiciaires?
-
-—Mon enfant,» commença Marc, «ton oncle vient d’éveiller nos ...»
-
-Il n’acheva pas. La grêle strideur d’un rire affecté l’interrompit.
-
-—«Mon oncle?» Qu’est-ce que ce mot? Je n’ai plus d’oncle. Allons, mon
-pauvre papa ... Le comédien est trop fort pour vous ... Mais n’oubliez
-pas les preuves que nous possédons.
-
-—Ma petite Françoise!» s’écria douloureusement Renaud, «Est-ce toi
-qui parles? Quels sont les misérables qui ont abusé de ta candeur?
-Des preuves? Mais je viens d’en donner à ton père ... On t’a prise au
-réseau d’une machination affreuse. Enfant imprudente ... Quels sont
-ceux qui t’égarent de la sorte? Prends garde!»
-
-Elle le dévisagea, frémissante, toutes ses jeunes fibres palpitant
-d’émotion et aussi d’une vague frayeur. Mais l’amour et la jalousie la
-soulevaient. Tant pis! elle livrerait la bataille, quitte à mourir si
-elle devait la perdre.
-
-—«Monsieur,» dit-elle, «si vous ne quittez pas cette maison, c’est moi
-qui m’en irai. Que mon père choisisse.
-
-—Françoise!»
-
-Le même cri échappa aux deux hommes.
-
-M. de Valcor ajouta, de sa voix caressante et profonde, avec laquelle
-il désarmait les volontés:
-
-—«Pense à Micheline. Elle est presque une sœur pour toi.
-
-—Micheline ne m’est rien, et vous le savez parfaitement,» lança-t-elle.
-
-Valcor sursauta sous le choc. C’était d’une si énergique assurance!
-Que prétendait la jeune téméraire? Insinuation contre l’identité du
-marquis? Allusion à cet échange d’une fillette morte contre une vivante
-qu’avait raconté Renaud à la seule M^{me} de Ferneuse? Au piège de
-quelle vérité ou de quel mensonge essayait-elle de le prendre?
-
-Il haussa les épaules, la regarda de haut.
-
-Chétive adversaire, cette petite fille affolée d’ambition, ignorante
-de la loi et des hommes, frêle guêpe furieuse, se heurtant à la glace
-imbrisable derrière laquelle brillent les fruits tentateurs.
-
-Une dure et dédaigneuse expression changea la physionomie séduisante de
-Renaud.
-
-—«Vous voulez la guerre. A votre aise!» dit-il, en toisant
-successivement la fille et le père.
-
-Celui-ci esquissa un mouvement, que Françoise arrêta en s’attachant à
-son bras.
-
-—«Oui, la guerre!» s’écria-t-elle.
-
-M. de Plesguen se dégagea de la nerveuse étreinte, alla s’asseoir à
-l’écart, et, sans mot dire, cacha son visage dans ses mains.
-
-—«Mon pauvre Marc!» lui dit Renaud. «Suis donc cette jeune insensée
-jusqu’à l’abîme. Marche contre moi, contre l’honneur de notre maison,
-contre ta conscience. Que ce crime familial retombe sur toi et sur
-elle! Adieu!»
-
-Et il s’en alla.
-
-
-
-
-XVI
-
-_HOSTILITÉS_
-
-
-DÈS le soir même de la visite faite à M. de Plesguen par Renaud, José
-Escaldas revint rue de Verneuil, anxieux de savoir si son nom avait été
-prononcé au cours de l’entrevue.
-
-—«Il n’a pas été question de vous,» lui affirma le vieux gentilhomme.
-
-La pâleur et la tristesse de Marc frappèrent le Bolivien.
-
-—«Vous a-t-il donc menacé?» demanda-t-il.
-
-—Pis que cela.
-
-—Et quoi donc?» fit le métis, inquiet.
-
-—«Il m’a rejeté au plus profond de mes angoisses et de mes doutes. Si
-vous aviez entendu ce qu’il m’a dit, les souvenirs d’enfance connus de
-lui seul et de moi, qu’il a précisés de la façon la plus minutieuse! Si
-vous l’aviez vu!...»
-
-Sur ce mot, M. de Plesguen regardait son interlocuteur et comparait
-mentalement la vulgarité, la visible bassesse d’âme de celui-ci,—qu’il
-acceptait pour allié,—avec l’élégance morale, la dignité si ferme, si
-douce, de celui-là,—que, tout à l’heure, il offensait et rejetait.
-Quel contraste!
-
-—«Le prodigieux comédien vous a roulé?» dit Escaldas.
-
-—«Comédien ...» répéta Marc. «C’est le mot de ma fille.
-
-—Sérieusement,» s’écria le Bolivien, «est-ce que ce diable incarné
-vous a repris? Vous savez que je suis sûr, maintenant ...—écoutez
-bien—sûr de vous faire gagner votre procès.
-
-—Mais si je le gagne, grâce à d’extraordinaires apparences, et qu’au
-fond je garde la conviction ...»
-
-Escaldas bondit.
-
-—«Mais vous êtes fou, mon cher monsieur! Vous êtes fou!... Comment
-pouvez-vous supposer que les apparences suffiraient à faire déposséder
-un pareil personnage de son état civil, de son titre, de ses biens? Ce
-n’est pas une apparence qu’il faudra, ce n’est pas une présomption, ce
-n’est pas même une preuve: ce sont vingt preuves! Et je les aurai!»
-conclut-il triomphalement.
-
-José ajouta:
-
-—«Je viens de recevoir une dépêche. Savez-vous qui fait route vers la
-France à l’heure actuelle? Qui sera ici dans deux ou trois semaines?
-
-—Non,» dit Plesguen.
-
-—«Rafaël Pabro, le vieil employé de la maison Rosalez, cette banque
-de La Paz, où se sont présentés jadis le véritable Renaud de Valcor et
-son sosie. Ce bonhomme est le seul être, à ma connaissance, qui ait vu
-l’un et l’autre, qui puisse témoigner de leur fabuleuse ressemblance.
-Je l’ai décidé à faire le voyage.
-
-—Nous apporte-t-il la lettre où Renaud présentait aux banquiers cet
-autre lui-même?
-
-—Non. Nous en avons la photographie. Pour l’authenticité de
-l’original, mieux vaut qu’il reste là-bas, dans les archives de la
-maison. Les directeurs actuels, gens dont la bonne foi ne saurait
-être mise en doute, le produiront quand ils en seront requis par la
-justice. D’ailleurs, Pabro n’en avait pas la garde. Il aurait dû voler
-ce document, qui, produit de la sorte, ne manquerait pas d’être récusé
-comme faux. Ne comprenez-vous pas?
-
-—Si,» dit Marc.
-
-Et il murmura rêveusement:
-
-—«C’est pourtant bizarre, en effet, la présence auprès de Renaud, à
-cette époque, d’un compagnon qui aurait eu toute sa confiance, qui lui
-aurait ressemblé comme un frère, et dont il ne resterait aucune trace.
-Qui serait cet individu? Dans quel néant aurait-il glissé?
-
-—Un des deux a supprimé l’autre,» dit Escaldas.
-
-—«Mais d’où venait cet inconnu?»
-
-José haussa les épaules.
-
-—«Cela se découvrira au procès.»
-
-En prononçant ce mot de procès, le métis coula un regard en dessous
-vers M. de Plesguen. Celui-ci le relèverait-il, protesterait-il?
-Ébranlé par sa conversation de l’après-midi avec Valcor, le
-sentimental incorrigible n’abandonnait-il pas la lutte?
-
-Marc ne dit rien. Tout à l’heure, sa fille lui avait arraché le
-serment qu’il irait jusqu’au bout. Il traînerait, sur ces chemins de
-dénonciations, de procédure, de scandale, son âme récalcitrante. Rien,
-pensait-il, n’apaiserait en lui la nausée de ce qu’il allait faire—pas
-même la victoire, parce que la victoire ne bâillonnerait pas en lui la
-voix des protestations secrètes.
-
- * * * * *
-
-Cependant le marquis de Valcor, en présence de l’attaque imminente,
-commençait à combiner ses mesures défensives.
-
-Il ne lui avait pas fallu longtemps pour deviner que José Escaldas
-était dans l’affaire. Toutefois, il ne se doutait pas que le Bolivien
-en fût le promoteur. Celui-ci avait patiemment dissimulé les
-impressions recueillies dans son dernier voyage en Amérique, la sourde
-enquête conduite là-bas, les documents vrais ou faux dont l’ensemble
-formait une machine de guerre étonnamment bien ajustée.
-
-Valcor ne le soupçonna que sur sa brusque disparition, et aussi parce
-qu’il était certain de sa haine.
-
-Cette haine, il l’avait à la fois ménagée et dédaignée, n’ayant jamais
-eu l’air de s’en apercevoir, même à l’époque lointaine où, ravisseur de
-la jolie Vamahiré, il avait surpris, dans les yeux noirs du Bolivien,
-des regards qui glaçaient pour une seconde le sang chaud et audacieux
-de ses veines. Mais il avait cru limer les ongles et les crocs de
-la bête fauve en l’asservissant par l’abondance de la pâture. Grâce
-à lui, le métis menait une vie opulente et oisive. Et Renaud s’était
-bien gardé de jamais lui mettre aux mains, fût-ce pour l’acheter
-définitivement, un capital qui lui eût assuré l’indépendance. En outre,
-il avait pris soin de faire entendre qu’il ne lui laissait rien par
-testament. L’intérêt de l’homme garantissait donc sa propre sécurité.
-Jamais, à son esprit, ne s’était présentée cette conception que les
-deux choses pussent un jour cesser de marcher ensemble, et que la
-cupidité du métis pût s’accorder avec la rancune.
-
-«Ce sournois de Marc lui aura fait briller aux yeux l’espoir de
-quelque prime énorme,» pensa Renaud. «Que vaudrait une surenchère pour
-prévenir un éclat? Rien,» conclut-il promptement, avec une logique
-foudroyante appuyée sur la connaissance des hommes. «Si ce misérable
-n’a que l’intention de me faire chanter, il viendra de lui-même
-proposer son prix. S’il poursuit une vengeance, je l’y déterminerais
-d’autant plus fortement que j’aurais l’air de le craindre. Laissons
-ce demi-Peau-Rouge dans le mépris où je le tiens depuis vingt ans.
-Par Dieu! j’en briserai bien d’autres que cette vermine, si l’on ose
-toucher au nom que je porte!»
-
-Quant au prince de Villingen, la pensée du marquis ne se porta pas de
-son côté un seul instant. Gilbert avait quitté le château de Valcor
-avec les grâces les plus courtoises, après les deux semaines pour
-lesquelles il avait accepté une invitation. Renaud ignorait que le
-jeune homme fût resté à Brest, et encore bien plus qu’il s’attardât
-dans un si proche voisinage pour séduire Bertrande Gaël. Les phases
-de cette séduction, conduite avec une infaillible maîtrise amoureuse,
-demeuraient le secret du jeune viveur et de sa naïve conquête. Quand au
-dénouement de la déloyale idylle,—la fuite de Bertrande,—M. de Valcor
-n’avait pu en être informé. Lui-même était parti pour la capitale
-avant que la vieille Mathurine, atterrée par la disparition de sa
-petite-fille, eût assez complètement perdu l’espoir de la voir revenir
-pour se résoudre à révéler cette honte,—fût-ce à leur protecteur.
-
-Grâce au bavardage de la petite bergère rencontrée par la fugitive dans
-la lande, le bruit courait que la jolie fille aux Gaël était retournée
-dans son couvent. «Trop fiérote pour épouser un gars de _cheux_
-nous,» disait-on. «Elle aime mieux porter la cornette, sous laquelle
-on ne distingue pas une duchesse d’une sardinière. C’est le démon de
-l’orgueil qui fait cadeau de cette âme-là au bon Dieu.»
-
-L’aïeule en avait eu d’abord la conviction. De bonne foi, elle avait
-confirmé les on-dit. Mais, inquiète cependant et révoltée de ce départ
-sans adieu, elle prit une plume, et, de sa grosse écriture appliquée,
-avec beaucoup d’efforts, elle écrivit à la supérieure des Géraldines de
-Quimper. La réponse arriva par retour du courrier. Bertrande n’avait
-pas reparu au couvent.
-
-La malheureuse!... Où était-elle?...
-
-Sans doute, entraînée par sa marotte de faire fortune à Paris comme
-dentellière, elle avait couru au piège brillant de la redoutable
-ville, ainsi qu’une mouette qui va se briser contre le cristal dur et
-éblouissant d’un phare. Comment la retrouver dans ce gouffre? Par quel
-moyen la ramener?
-
-Mathurine songea tout de suite à prévenir le marquis de Valcor, si
-bon pour eux tous, et qui s’intéressait particulièrement à la petite.
-Il connaissait Paris. Il y avait des amis. Si elle avait su que l’un
-d’eux ... Mais l’aïeule n’imaginait pas, dans les pires de ses transes,
-que sa petite-fille fût partie avec un galant. Jamais elle n’avait
-rencontré Gilbert. Jamais le nom du prince n’était venu jusqu’à ses
-oreilles. Le ravisseur avait été prudent. On ne l’avait pas rencontré
-avec la jeune fille. Nul ne put dire à la mère Gaël que Bertrande
-«fréquentait» quelqu’un.
-
-La difficulté matérielle, pour ses vieilles jambes, d’aller jusqu’au
-château de Valcor, retardait moins que la difficulté morale une
-démarche qui semblait le suprême recours de l’infortunée grand’mère. Le
-marquis n’était pas facilement accessible dans cette immense demeure.
-Il ne s’y trouvait pas seul. Ces dames, à cause de la ressemblance
-gênante des deux jeunes filles, n’encourageaient pas les visites.
-Comment leur expliquer que celle-ci?... Implorer «Monsieur Renaud» pour
-qu’il fît rechercher la brebis perdue, soit! Mais s’exposer au mépris
-de la marquise et de M^{lle} Micheline, à leurs commentaires, à leurs
-reproches, à leur indignation,—toujours à cause de cette fâcheuse
-ressemblance, qui compromettait un peu la noble héritière,—cela, non.
-L’altière paysanne ne pouvait s’y résoudre.
-
-Lorsque, enfin, le désespoir qui la minait eut raison de ses
-résistances physiques et de ses fiers scrupules, lorsque, partie à
-pied pour ne pas emprunter une carriole du pays, pour ne pas faire
-jaser, Mathurine Gaël, à demi morte de fatigue et de chagrin, sa haute
-taille courbée pour la première fois de sa vie, se présenta au château
-de Valcor, on lui apprit que monsieur le marquis était absent depuis la
-veille.
-
-—«Ah! mon Dieu! et où est-il?»
-
-Le valet lui rit au nez.
-
-—«Est-ce possible qu’il ne vous l’ait pas dit, ma bonne femme!»
-
-Elle insista.
-
-—«Nous ne savons pas.
-
-—Et quand reviendra-t-il?
-
-—Laissez-nous votre carte. On vous enverra une dépêche,» ricana le
-domestique farceur.
-
-La vieille paysanne, qui avait remonté l’avenue jusqu’au perron
-principal du château, leva les yeux sur les architectures imposantes.
-Elle entrevit, dans le vestibule, des reflets de marbre et des
-luisances de bronze, avec les pâles perspectives des tapisseries
-claires. Elle crut défaillir sur ce seuil, sur les pierres de ces
-marches. Oui, sur ces marches, que, cependant ...
-
-Une force inconnue la redressa. Quelque chose de douloureux et de
-terrible passa dans ses prunelles pâles.
-
-—«Valcor ...» murmura-t-elle. «La valetaille se rirait de moi ici!...»
-
-Le domestique ne saisit pas les mots. Mais l’expression de cette
-étrange vieille lui en imposa:
-
-—«Voulez-vous voir madame la marquise?» demanda-t-il plus poliment.
-
-Elle ne lui répondit pas, tourna les talons, descendit les degrés, et
-s’éloigna dans l’avenue, droite et muette, comme si sa vieille âme
-n’eût pas fléchi ni crié en elle-même sous le fardeau effroyable de la
-vie, comme si son vieux corps n’eût pas été plus cassant, plus usé,
-qu’un arbre creux jusqu’à l’écorce.
-
-Toutefois, quand elle se crut assez loin pour ne plus sentir sur ses
-épaules le regard insolent du domestique, elle s’arrêta au bord de
-l’allée et se laissa glisser sur l’herbe.
-
-Elle resta là, se demandant si elle pourrait se relever jamais,
-regardant, à travers la percée lointaine des feuillages, la façade
-lumineuse, l’impassible façade du château, et se rappelant ...
-
- * * * * *
-
-Le même jour, et à peu près vers la même heure, M. de Valcor suivait
-lentement la rue de Verneuil, après sa visite à Marc et à Françoise.
-En les quittant, il rentra chez lui, dans l’hôtel de Servon-Tanis,
-héritage de sa femme,—une demeure de fort grand air, du moins quand on
-en avait franchi la porte extérieure, qui donnait sur la rue du Bac.
-
-Cette porte, en retrait dans un enfoncement semi-circulaire,
-se dressait, énorme et massive, entre des communs bas et sans
-architecture. Et l’ensemble formait comme une barrière assez
-rébarbative entre le populeux mouvement de cette rue commerciale,
-passante, bruyante, et la noble tranquillité de la maison ancienne, au
-fond de sa vaste cour silencieuse.
-
-Lorsque le marquis de Valcor épousa Laurence de Servon-Tanis, il fit
-restaurer et meubler suivant le style cette habitation, construite
-sous Louis XIV, mais que les malheurs de la famille, au moment de la
-Révolution, laissèrent dans un état qui, peu à peu, s’en allait à la
-ruine.
-
-C’était maintenant une admirable demeure, où le confort moderne se
-déguisait sous les élégances surannées. Résidence d’hiver, digne
-pendant de la résidence d’été qu’était le merveilleux château de Valcor.
-
-Lorsque Renaud y rentra, il eut la satisfaction de trouver aux pièces
-occupées par lui momentanément un air habité, que les concierges, et
-son fidèle Firmin, amené de Bretagne, avaient eu l’art de leur donner
-aussitôt.
-
-Le premier soin du marquis fut de se rendre dans son cabinet de
-travail, de s’asseoir devant son bureau et d’attirer à lui l’appareil
-mobile du téléphone.
-
-—«Allô! allô!... mademoiselle ...»
-
-Il réclama un numéro que les gens de son monde eussent été bien
-surpris d’entendre résonner dans ce lieu aristocratique, et sur des
-lèvres volontiers dédaigneuses,—celui du journal l’_Aube rouge_, une
-petite feuille à tapage, dont la politique, férocement socialiste
-et anticléricale, servait de paravent à mille violences contre les
-personnes, et à un système de terreur extrêmement productif.
-
-Voltaire prétendait qu’accusé d’avoir volé les tours de Notre-Dame,
-il jugerait plus prudent de fuir tout d’abord que d’essayer de se
-disculper. La même sagesse conduisait bien des gens, menacés de
-diffamation par l’_Aube rouge_, à transiger avec elle moyennant
-finances, plutôt qu’à la traduire en justice. Ceux qui prenaient ce
-dernier parti gagnaient généralement leur procès, cela est vrai, mais
-ils restaient plus ou moins déshonorés,—pour deux raisons: la première
-étant ce phénomène, d’ordre physique, que la fumée ne se produit pas
-sans feu; la seconde, cet autre phénomène, d’ordre moral, que les
-calomnies étalées au cours de leur procès, ayant fait beaucoup de
-bruit, et le jugement fort peu, le public oubliait celui-ci pour ne
-se souvenir que de celles-là, ne sachant plus qui avait gagné, mais
-sachant parfaitement qui restait sali.
-
-L’_Aube rouge_, la première, avait annoncé «le Scandale de Valcor.»
-
-—«Allô, allô ... Votre directeur est-il là?
-
-—De la part de qui?
-
-—Marquis de Valcor.
-
-—Je vais le prévenir. Si monsieur le marquis veut rester à l’appareil.»
-
-Une demi-minute ne s’était pas écoulée qu’une vibration du récepteur
-annonça l’approche de quelqu’un à l’autre extrémité de la ligne.
-
-—«Allô ... Ai-je l’honneur de m’adresser au marquis de Valcor?
-
-—Qui parle?
-
-—Le directeur de l’_Aube rouge_.
-
-—Ah! très bien. Enchanté de faire votre connaissance,» reprit la voix
-sardonique de Renaud. «Dites-moi ... Vous avez annoncé à vos lecteurs
-un scandale dont mon nom ferait les frais ...
-
-—Mais ...»
-
-La réponse, d’abord hésitante, comme si le ton du marquis eût
-déconcerté l’interlocuteur, s’affirma ensuite assez rogue:
-
-—«Certainement. Nous devons la vérité au public. Or, on nous a
-communiqué des documents qui sont de nature à montrer que la morgue
-aristocratique ne sied pas à tous ceux qui arborent des blasons vieux
-de quinze siècles. Nous avons vu des pièces fort compromettantes pour
-une personnalité ...»
-
-Il cherchait un mot.
-
-—«Pour moi,» interrompit tranquillement de Valcor.
-
-—«Parfaitement, monsieur le marquis. Pour vous. Mais, vous savez, qui
-n’entend qu’une cloche ... Il n’est pas dit que, si vous aviez de bons
-arguments à nous donner ... Notre devoir est d’enregistrer le pour
-comme le contre. Même s’il s’agit d’adversaires politiques. La presse
-est un miroir.
-
-—Fidèle,» souligna ironiquement Renaud.
-
-Le récepteur du téléphone ne trahit pas l’effet produit par cet
-adjectif. M. de Valcor reprit:
-
-—«Vous me demandez de bons arguments. Vous savez bien, mon cher
-directeur,»—et l’intonation se fit très significative,—«que j’en
-possède une multitude de ceux que vous appréciez le plus. Je les tiens
-à votre disposition.
-
-—Mais, monsieur ...
-
-—Je serai aussi persuasif que vous pouvez le souhaiter ... Je ne
-regarderai à aucun effort d’éloquence pour vous convaincre ...
-
-—Je ne demande qu’à être convaincu, marquis,» dit la voix, qui
-s’adoucissait.
-
-—«Eh bien, voulez-vous prendre la peine de venir me trouver, pour que
-nous arrêtions ce que, dès demain?...
-
-—Il est bien tard pour le numéro de demain. Mais je puis annoncer en
-dernière heure qu’un coup de théâtre inattendu fait entrer dans une
-nouvelle phase un scandale qui retombera sur ses promoteurs ... Ou bien
-que le marquis de Valcor va donner un éclatant démenti ... Ou bien ...
-
-—Mais non, mais non ...» interposa Renaud, avec un flegme dont
-il s’amusait lui-même. «Je souhaite, en attendant mieux, que vous
-enregistriez, en dernière heure, quelque chose comme ceci: «Nous
-recevons les plus piquantes révélations sur l’intrigue abominable
-où va sombrer le nom de Valcor avec celui de Plesguen, et aussi un
-autre, plus ancien et illustre entre tous, celui de Servon-Tanis. Tout
-l’armorial français va être éclaboussé par cette boue. On entrevoit,
-dans cette affaire, des dessous d’une invraisemblable ignominie. C’est
-le cas ou jamais de dire, en parlant de cette classe abâtardie, usée,
-dégradée, qu’est la noblesse: «Il y a quelque chose de pourri dans le
-royaume de Danemark.»
-
-Ici Renaud se reprit:
-
-—«Non, supprimez «de Danemark», vos lecteurs ignorent sans doute
-_Hamlet_.»
-
-Le directeur de l’_Aube rouge_ ne releva pas cette raillerie. Sa
-stupéfaction l’y laissa insensible.
-
-—«Comment, monsieur le marquis, vous voulez?...
-
-—Que vous me traîniez dans la fange, moi et toute ma caste,» acheva
-Valcor en riant. «J’ai soif de diffamation et d’outrage.
-
-—Mais encore faut-il que je comprenne votre but,» reprit le
-journaliste, devenu revêche. «Comptez-vous envoyer vos témoins à
-l’offenseur?... me faire un procès?
-
-—Rien de tout cela. Je ne relèverai aucune des injures de votre
-journal. Sinon pour vous en marquer ma reconnaissance, aux conditions
-que vous y mettrez.»
-
-Un silence suivit.
-
-—«Allô?...» fit M. de Valcor.
-
-—«Il faut que j’aie un entretien avec vous,» dit le directeur de
-l’_Aube rouge_.
-
-—«Je le crois indispensable,» riposta le marquis.
-
-—«Tout de suite?
-
-—Si vous voulez.
-
-—Dois-je vous attendre?
-
-—Je préfère ne pas être vu dans vos bureaux.
-
-—Je vais donc me rendre rue du Bac.
-
-—Vous me trouverez chez moi.»
-
-Étant donnés les arguments annoncés par le marquis et devinés par le
-journaliste,—arguments de valeur,—c’est le cas de le dire, exprimés
-dans le style bref de billets à ordre, dont le signataire ne discuta
-pas le montant,—la conversation fut vite menée à bonne fin.
-
-On arrêta ceci: l’_Aube rouge_ attaquerait à fond le marquis de Valcor,
-couverte d’ailleurs par la famille même de celui-ci. En effet, le
-journal ne prendrait pas à son compte les accusations, mais annoncerait
-qu’un procès allait s’ouvrir, intenté par M. de Plesguen, et basé sur
-les preuves que possédait ce gentilhomme de la fausse personnalité
-de son soi-disant cousin. Renaud de Valcor, explorateur célèbre,
-propriétaire des plus grandes plantations de caoutchouc du monde,
-millionnaire authentique, conseiller général de son département, mari
-d’une Servon-Tanis, n’était qu’un audacieux aventurier, un bandit
-sorti des bas-fonds sociaux, portant son titre, occupant sa situation
-sociale, grâce à la plus formidable imposture. Et voilà ce que Marc
-de Plesguen, seul légitime héritier du marquisat de Valcor, allait
-faire éclater devant les tribunaux, pour le scandale et l’émotion de
-l’univers.
-
-Le directeur de l’_Aube rouge_ écoutait cette nouvelle, qu’il allait,
-lui le premier, proclamer à grand fracas, et non plus insinuer
-«sous toutes réserves». Il examinait, sans arriver à le comprendre,
-l’homme qui lui débitait ces choses avec une tranquille ironie, et
-il subissait son prestige. Courbant l’échine, voilant de respect son
-regard effronté, amollissant onctueusement sa voix, le socialiste de
-l’_Aube rouge_ traitait de «monsieur le marquis», aussi bien en paroles
-que dans son involontaire aplatissement intérieur, l’être hautain qui
-débitait sur lui-même des abominations avec un air de dire: «Si vous
-vous avisiez de me croire, mon garçon, vous auriez affaire à moi.»
-
-—«Ce monsieur de Plesguen est donc fou?» demanda enfin le journaliste,
-et avec un tel accent de sincérité que Renaud éclata de rire.
-
-—«Il doit être dans le vrai, puisque l’_Aube rouge_ va déclarer qu’il
-fait une œuvre d’épuration et de justice.»
-
-Le directeur cligna de l’œil avec finesse, eut un sourire et un
-mouvement d’épaules, puis finit par murmurer:
-
-—«Vous êtes rudement fort, monsieur le marquis.»
-
-C’était sa persuasion, à cet homme de plume. Mais, au fond, il ne
-savait pas dans quel sens, au juste, agissait une force qu’il sentait
-si bien.
-
-Peu lui importait, d’ailleurs, ce que M. de Valcor se garda bien de lui
-expliquer. Comme directeur, il marchait de confiance. Magnifiquement
-rétribué pour entreprendre une campagne tout à fait «dans la ligne»
-de son journal,—une campagne, où, quel qu’en fût le résultat,
-s’effriterait toujours un peu de cette façade encore brillante restée à
-l’aristocratie, il s’y engageait d’un cœur et d’un pied légers. Qu’un
-Valcor ou un Plesguen jonchât finalement le carreau, il «s’en battait
-l’œil», suivant sa propre expression. Seulement personne autant que
-le marquis ne lui avait donné l’impression d’appartenir à une classe
-supérieure. Il le trouvait «épatant». Alors, tout en allant contre, il
-parierait désormais pour,—certain que s’il y avait un Valcor en chair
-et en os, c’était bien celui-là.
-
-Renaud ne lui en demandait point tant. Jugeant nécessaire d’être
-vilipendé par l’_Aube rouge_, il payait pour cela, sans se soucier
-autrement des sentiments qu’il inspirait à l’ouvrier de cette malpropre
-besogne. Aussitôt cette mesure prise, il en combina d’autres. Mais il
-n’eut pas le loisir d’en avancer beaucoup l’exécution avant que la
-première portât ses fruits. Deux ou trois articles de l’_Aube rouge_
-déchaînèrent des mouvements d’opinion d’une impétuosité singulière.
-Immédiatement, le public envisagea la question sous un autre angle
-qu’une simple querelle de famille. Le jet de bave lancé par le journal
-anarchiste atteignit bien tout ce qu’il visait. Une caste, un parti,
-dans son entier, jusqu’au moindre de ses membres, se sentit couvert
-d’éclaboussures.
-
-Les feuilles réactionnaires eurent des ripostes foudroyantes. Que
-cherchait l’_Aube rouge_? A salir ce qu’il y avait de meilleur dans
-la noblesse de France,—non pas seulement la pureté de la race et
-l’ancienneté du nom, mais ce rajeunissement d’énergie, cette adaptation
-des qualités héréditaires aux nécessités modernes, qui montraient
-dans un Renaud de Valcor le véritable chevalier du XX^e siècle. Que
-représentait cet homme, sinon le type accompli de ce que promettait
-l’union du passé avec l’avenir? Un grand nom légué par les siècles,
-une grande œuvre qui s’offrait aux siècles futurs. Cet explorateur,
-qui avait risqué sa vie dans une entreprise civilisatrice, ce savant,
-qui organisait une industrie agricole si utile au progrès actuel, on
-l’attaquait!... Et pourquoi? Parce qu’il commettait le crime de porter
-un nom qui avait retenti aux Croisades, qui avait vibré glorieusement
-sur tous les champs de bataille de notre histoire. La thèse prêtait à
-des variations brillantes. Elles y passèrent toutes. Les répliques ne
-manquèrent pas,—aussi bien dans l’_Aube rouge_ que dans les journaux
-de la même nuance.
-
-Avant que les tribunaux eussent à se prononcer sur l’affaire Valcor,
-on disproportionnait d’avance leur jugement, dans cette compétition
-d’intérêts privés. On mettait leur conscience presque en face d’une
-question politique et sociale. L’énigme, en elle-même suffisait à
-passionner l’opinion. Les animosités politiques, que le moindre
-prétexte déchaîne en France, la généralisèrent. Croire que Renaud était
-le véritable marquis de Valcor, héros moderne paré de l’illustration
-séculaire, c’était faire acte de traditionaliste, d’homme bien pensant,
-de réactionnaire, pour tout dire. Déclarer qu’un imposteur avait
-pu jouer à s’y méprendre ce rôle magnifique, et, tout bandit qu’il
-était, apporter un lustre d’énergie à l’antique lignée défaillante,
-proclamer cette ancienne famille doublement avilie, par la parade d’un
-saltimbanque génial et par l’ignoble cupidité d’un Plesguen, c’était
-se montrer bien de son temps, au-dessus des préjugés d’Ancien Régime,
-adversaire résolu de l’obscurantisme, des prétentions de castes, et
-même de ce que l’_Aube rouge_ appelait irrévérencieusement «la calotte».
-
-Oui, l’anticléricalisme aussi s’infiltra dans cette chicane d’héritage,
-parce que, dès la première heure, le petit clergé breton avait pris
-parti pour le bienfaiteur de la province. M. de Valcor n’eût pas mérité
-ce titre, dans la catholique Bretagne, s’il n’eût choisi les gens
-d’Église comme les premiers objets et les intermédiaires indispensables
-de ses largesses. Des chapelles reconstruites, des calvaires
-relevés, des pèlerinages remis en faveur, des congrégations dotées
-d’établissements charitables, telles étaient les œuvres journalières
-de sa générosité, inépuisable comme sa fortune. Dès qu’on apprit les
-attaques dirigées contre cette providence du pays, ce fut un tollé
-dans le Finistère, et même au delà. Les curés, au prêche, dénoncèrent
-les machinations de Satan et le damnable esprit du siècle, qui ne
-respectait rien, qui démolissait les tabernacles vivants, réceptacles
-des antiques vertus et forteresses de la foi.
-
-Renaud de Valcor avait pris soin de s’assurer un tirage spécial et
-considérable de l’_Aube rouge_. Il en fit répandre dans son département
-des milliers de numéros. L’extravagance du ton adopté dans les
-articles, et les généralisations grossières contre des principes sacrés
-pour tant de gens, eussent disposé en sa faveur même des ennemis,—au
-moins des ennemis loyaux. Quel n’en fut pas l’effet sur des âmes
-dévouées à sa personne jusqu’au fanatisme!
-
-Dès que l’instruction fut ouverte, des manifestations se produisirent à
-Valcor. Les gens venaient par bandes, souvent de très loin, comme pour
-les Pardons, et demandaient à protester sous les fenêtres du château.
-On les autorisait à traverser le parc. Ils acclamaient jusqu’à ce que
-la marquise et sa fille parussent. Quand Renaud séjournait là, entre
-ses voyages à Paris, et qu’il se montrait, c’était du délire. M. de
-Valcor faisait défoncer des tonneaux de cidre, pour rafraîchir les
-gosiers fatigués de crier, et l’enthousiasme se déchaînait de plus
-belle.
-
-Il y eut mieux. Mais ceci vint plus tard. Le député de
-l’arrondissement, un des plus muets représentants de l’Ancien Régime
-à la Chambre, allait, sous la pression du sentiment populaire, donner
-sa démission, pour que ses électeurs pussent envoyer au Parlement le
-marquis de Valcor.
-
-
-
-
-XVII
-
-_SUPPLICE D’AMOUR_
-
-
-«VOUS admirez ces dentelles ... Il ne tiendrait qu’à vous de les
-porter, ma jolie enfant.»
-
-Cette insinuation d’un galant promeneur fut glissée à mi-voix dans
-l’oreille d’une jeune femme, qui, devant l’étalage d’un magasin, avenue
-de l’Opéra, semblait figée dans une contemplation attentive.
-
-La personne ainsi interpellée se tourna, surprise, et leva sur
-l’indiscret deux admirables yeux, clairs comme de l’eau traversée de
-soleil. Ils exprimaient tant de candeur et de tristesse, que le trop
-aimable passant tressaillit, peu préparé au doux choc d’un tel regard.
-L’expression douloureuse et ingénue de cette ravissante figure le
-déconcerta. Certain qu’il se fourvoyait absolument, il balbutia une
-excuse, salua, s’écarta.
-
-A dix pas, il se retourna, véritablement impressionné, ne pouvant se
-résoudre à s’éloigner sans rien savoir de l’inconnue. Il la vit debout
-à la même place, les yeux de nouveau fixés sur la devanture. Alors il
-remarqua, suspendu à son doigt par une ficelle, un mince paquet. Elle
-eut un mouvement comme pour s’en aller, revint, hésita, et finalement,
-pénétra dans la boutique.
-
-Le promeneur, à son tour, rétrograda jusqu’à la vitrine où s’étalaient
-les dentelles. L’électricité flamboyait dans le magasin élégant.
-Il y aperçut la jolie personne. Elle lui tournait le dos. Dans le
-ruissellement de lumière, sa toilette lui parut plus chétive et de
-plus mauvais goût que dans le jour bleuâtre et mourant du dehors.
-Elle ouvrait son petit paquet, donnait une explication. Un commis
-l’emmena vers le fond de la boutique. Le suiveur, énervé, haussa les
-épaules et partit pour de bon. Jamais il ne devait connaître le secret
-des doux yeux tristes qui, pendant quelques minutes, avaient brillé
-mystérieusement sur son âme.
-
-Dans le magasin, la visiteuse disait:
-
-—«Pardon ... Je voudrais savoir ... Est-ce qu’on m’achèterait de la
-dentelle?...»
-
-A peine les employés distinguèrent-ils les mots, timidement prononcés.
-Aucun d’eux ne s’empressait. La cliente payait si peu de mine!
-
-Elle défit sa ficelle et son papier, déplia un col en guipure d’Irlande.
-
-—«Je n’en demanderai pas beaucoup,» murmura-t-elle.
-
-Un commis, enfin, comprit.
-
-—«Voyez la directrice,» dit-il, faisant deux pas vers
-l’arrière-magasin, d’où, sur son appel respectueux, émana une dame
-imposante.
-
-—«Qu’est-ce que c’est?... Non, non, ma petite,» s’écria-t-elle,
-après un coup d’œil dédaigneux au patient ouvrage. «Nous avons nos
-fournisseurs, nos modèles ...
-
-—Regardez seulement, madame. Je vous en prie!...
-
-—Inutile. Une maison comme la nôtre n’achète pas aux revendeurs.
-
-—Ce col est neuf. Je l’ai fait.
-
-—Qui le prouve?» dit la patronne.
-
-Et elle coupa l’entretien, disparut dans l’arrière-boutique.
-
-Rouge comme une cerise, les larmes aux yeux, tête basse, la jeune fille
-quitta le magasin, devinant, entendant presque les sarcasmes des commis:
-
-—«Elle vient de le chiper au Louvre, son col.
-
-—D’où sort-elle pour oser offrir ça ici?
-
-—Avez-vous vu comme elle a un chouette museau, la mâtine?
-
-—Soyez tranquilles sur son compte. Avec cette frimousse, elle fera
-bientôt un autre métier.
-
-—Oui, mais elle ne nous donnera pas sa pratique.»
-
-Ils éclatèrent de rire, pour devenir brusquement graves et obséquieux.
-Une demi-mondaine de marque, cliente incomparable, gâcheuse notoire,
-dont, précisément, les dentelles balayaient quelques ordures sur le
-bitume, venait de descendre de sa voiture électrique. Et le valet de
-pied, ayant refermé la portière, la suivait jusqu’au magasin en portant
-un petit carton.
-
-La jeune ouvrière, qui n’avait pas réussi à vendre son col, traversa
-l’avenue de l’Opéra dans la direction du marché Saint-Honoré. Elle
-gagna la rue du même nom et remonta le faubourg. Elle n’avait plus
-cette allure incertaine qui, tout à l’heure, enhardissait le suiveur
-galant et curieux. Elle renonçait à placer son ouvrage, et rentrait
-tout droit chez elle.
-
-«Chez elle!...» Quelle ironie dans ce mot, pour la pauvre petite
-Bretonne, transplantée de sa province et de son humble maison. Le seul
-«chez-soi» de la triste enfant, c’était là-bas, au bord des flots,
-moins sauvages que les rues tumultueuses où elle entendait gronder
-tant de forces dévorantes et hostiles. Mais, ce «chez-soi», elle ne le
-reverrait plus. Jamais plus elle ne reposerait sa tête, dans l’asile
-familier, sur l’oreiller de toile rude, au bruit sourd de l’Océan
-battant contre la falaise. Non, il n’y fallait pas penser. La tombe
-était plus accessible que la maison des Gaël, pour celle dont un
-fardeau d’opprobre alourdissait le pas ce soir.
-
-Arrivée à la hauteur de l’avenue Marigny, Bertrande se trouva si
-lasse qu’elle se détourna un instant de son chemin pour s’asseoir
-sur un banc. Et, tout de suite, dès que le mouvement de la course,
-la bousculade des passants ou leurs propositions intempestives ne
-dispersèrent plus ses pensées, toutes se concentrèrent en une seule,
-obsédante et terrible: sa maternité prochaine, dont les symptômes la
-consternaient. De nouveau, pour la millième fois, elle fit le compte
-des courtes semaines heureuses, dans le passé, et des mois trop rapides
-qui la menaient vers le terme redoutable.
-
-Elle avait quitté la Bretagne au commencement de juillet. On était
-au milieu d’octobre. Encore autant de jours, et elle serait mère ...
-Mère sans mari ... Mère d’un enfant qui n’aurait pas de père. Comment
-ferait-elle pour vivre, avec le regret mortel qui brisait ses forces?
-Comment nourrirait-elle son enfant?
-
-Le prince Gairlance n’avait pas cessé d’aimer celle qu’il avait
-séduite. Mais il l’aimait à la façon dont un jeune homme de son
-monde aime une pauvre fille: avec le dédain et la gêne de l’humble
-maîtresse, si elle n’a pas le vice nécessaire pour se transformer en
-une créature de luxe, de scandale et de vanité. Gilbert, s’il avait
-été riche, n’aurait pas manqué de générosité envers une conquête assez
-belle pour qu’il s’en parât fièrement. A peine se fut-il fait scrupule
-d’afficher sa liaison, par égard pour M^{lle} de Plesguen. Il savait
-Françoise assez éprise pour tout lui pardonner, et il ne serait son
-fiancé officiel que si elle devenait légalement l’héritière de Valcor.
-Pour le moment, elle n’avait sur lui que les droits qu’il voulait bien
-lui donner. Malgré l’honnêteté foncière de Bertrande, qui ne voulait
-pour rien au monde mêler l’intérêt à son amour, maintenant qu’elle
-ne pouvait plus croire aux Princes Charmants épousant des filles de
-pêcheurs, elle était trop passionnément soumise au maître de son cœur
-pour lui résister en rien. Donc, s’il avait possédé de la fortune, il
-l’eût pliée à son caprice, il l’eût dépravée en lui faisant connaître
-un genre d’existence dont elle n’aurait pu se passer ensuite, accepter
-un étalage de honte fastueuse dont elle aurait pris l’abominable
-accoutumance.
-
-Mais le prince Gairlance de Villingen n’avait que des dettes. La
-faculté même de les accroître commençait à lui manquer. Le peu de
-crédit qui lui restait encore, il le ménageait soigneusement pour le
-mettre au service de l’intérêt immense qu’il poursuivait: la conquête
-de l’héritage de Valcor pour son futur beau-père, M. de Plesguen.
-Ses relations, ses influences, ses amitiés, les sommes gagnées au
-jeu, l’effort de son intelligence, tout ce qu’il était, tout ce qu’il
-détenait, il le tendait vers ce but unique. Sans l’âpreté que José
-Escaldas et lui-même apportaient à la lutte, l’être timoré, confiant,
-naïvement simple, qu’était Marc, eût reculé dès les premiers pas, ou
-bien eût abandonné sa cause dans l’engrenage de la justice, dont il
-supposait le mécanisme ininfluençable et infaillible.
-
-Le procès au civil avait commencé. Mais les préliminaires seuls,
-ordonnances, conclusions, assignations, enquêtes, avec appels et
-contre-appels, toute la mise en marche de l’énorme appareil judiciaire,
-abasourdissait le vieux gentilhomme. Il n’en revenait pas en voyant
-comment les choses se passaient. Sa stupeur était profonde de constater
-que chaque résultat partiel devenait l’objet de mille démarches,
-intrigues, recommandations, interventions, et que les parties,
-plaignantes ou défendantes, s’arrachaient à lambeaux la conscience et
-la volonté des gens de loi, comme des chiens qui, dans la curée, ayant
-saisi le même débris d’entrailles, tirent dessus, en grondant, et à
-pleins crocs.
-
-A cette besogne, Escaldas et Gairlance s’activaient avec une ardeur
-enragée. Et, rien que pour les tactiques avouables,—constitutions
-de dossiers, correspondances avec l’Amérique, recherches en Bretagne,
-évocations de témoins, séances chez les avoués et les avocats, stations
-au Palais dans les antichambres des juges,—ils dépensaient assez de
-temps et d’argent pour épuiser ce qu’ils en possédaient.
-
-Dans la chaleur d’une telle campagne, la pauvre Bertrande était bien
-négligée. La passion de Gilbert n’avait plus la vivacité des premiers
-jours. Et il se refroidissait d’autant que Bertrande, ayant eu la
-malchance de devenir enceinte, s’obstinait dans son attitude de pauvre
-fille abusée, au lieu de se lancer dans la fête parisienne, de prendre
-gaiement son parti des choses, reconnaissante même qu’il lui eût
-facilité l’essor vers les triomphes promis à sa beauté.
-
-Gilbert, en enlevant cette jolie fille, présageait cyniquement sa
-destinée future: elle ferait sa carrière de la galanterie. De bonne
-foi, il s’imaginait lui rendre service en l’y faisant entrer de
-plain-pied, par la grande porte. Une si parfaite créature ne pouvait
-s’unir à quelque brute de pêcheur vêtu de toile cirée et empestant le
-poisson, partager une vie misérable et grossière, se faner avant trente
-ans. Elle était faite pour respirer une atmosphère de luxe et d’amour,
-pour donner et recevoir de la joie, pour soigner sa beauté dans la
-nonchalance et les raffinements, par le plaisir, qui l’illuminerait, et
-la coquetterie, qui prolongerait sa jeunesse. En songeant que d’autres,
-plus fortunés que lui-même, parachèveraient son œuvre, le jeune viveur
-ne craignait pas les souffrances de la jalousie, parce qu’il pensait
-ne donner la volée à sa colombe qu’après le plein assouvissement de
-son caprice. «Bertrande,» se disait-il, «me devra plus qu’à celui qui
-la couvrira de perles et de diamants. Car j’aurai ajouté à son charme
-l’éclat de l’amour que je lui inspire, et la grâce des quelques larmes
-que j’espère bien lui faire verser. Puis, de la jolie fille qu’elle est
-seulement, j’aurai fait une femme chic, ce qui vaut mieux, surtout à
-Paris.»
-
-Sans doute, l’élève d’un tel maître n’avait pas les dispositions
-voulues pour profiter de son enseignement. Car, au lieu de «la
-femme chic» dont il goûtait d’avance les succès comme son œuvre,
-il avait fait de Bertrande cette créature triste et douteuse, qui,
-maintenant, se recroquevillait, sous l’accablement de sa détresse et
-de sa lassitude, assise dans le noir, parmi les feuilles voltigeantes
-d’automne, sur un banc de l’avenue Marigny.
-
-Il n’était guère que six heures et demie, mais la nuit d’octobre
-pesait, opaque, dans un air mou, sous un ciel cotonneux. Les réverbères
-la trouaient brusquement, sans pouvoir prolonger bien loin leur roue de
-lumière. Cependant, du côté du faubourg Saint-Honoré, les reflets des
-magasins, les lanternes des voitures, rendaient le décor plus léger,
-plus clair, en contraste avec la pesante obscurité qu’enfermaient les
-arbres, le long du mur qui clôt les jardins de l’Élysée.
-
-Dans cette obscurité, à quelques pas de Bertrande, une silhouette
-immobile se dressait. Un homme semblait attendre.
-
-Elle ne le distingua des ténèbres qu’au bout d’un instant, et ne s’en
-préoccupa pas. S’il méditait un mauvais coup, ce n’est pas à sa
-pauvreté qu’il songerait à s’en prendre. Et d’ailleurs elle se trouvait
-sous la protection du poste, dont elle apercevait le factionnaire,
-à l’angle du palais. Une autre rencontre allait la faire palpiter
-d’émotion, secouer sa mortelle fatigue, la soulever dans une impulsion
-de fuite. Là-bas, de l’autre côté de la place Beauvau, quelqu’un
-sortait du Ministère de l’Intérieur. C’était un personnage de haute
-taille et de silhouette élégante. Un fin par-dessus enveloppait, sans
-l’alourdir, sa sveltesse robuste. Les reflets de son chapeau de soie
-brillèrent sous la clarté du gaz. Sa démarche souple et sûre, l’aisance
-de son geste, marquaient une parfaite distinction.
-
-Comme il traversait la chaussée dans la direction de l’avenue Marigny,
-la jeune fille assise sur le banc et l’homme qui guettait dans les
-ténèbres tressaillirent presque en même temps. Avec une angoisse
-indicible, Bertrande venait de reconnaître le marquis de Valcor.
-
-Il avançait rapidement de son côté. Il allait l’apercevoir. Lui!...
-le protecteur de sa famille, le châtelain bienveillant qui montrait
-un intérêt si affectueux à sa grand’mère, à elle-même, qui avait pris
-souci de son enfance, de son adolescence, qui, pour qu’elle restât
-paisible et pure, s’efforçait naguère de la retenir au couvent. Il
-constaterait sa déchéance. Et par lui, tout le pays, sa grand’mère
-elle-même, apprendraient son secret de douleur et de honte. Qui sait
-s’il ne la contraindrait pas à retourner en Bretagne? Humiliation
-tellement horrible qu’elle eût préféré tout souffrir plutôt que de
-l’endurer. Déjà, par les yeux de M. de Valcor, qui, dans un instant,
-l’auraient aperçue, il lui semblait que tous les regards de tous ceux
-qui l’avaient vue grandir dans l’innocence, comme une fleur fraîche et
-superbe, se poseraient avec ironie et mépris sur sa flétrissure.
-
-Bertrande se dressa pour s’enfuir. Mais le marquis était si proche
-qu’elle risquait ainsi d’attirer son attention. Son mouvement, son
-allure, pouvaient la trahir. Il la connaissait si bien! Il l’avait si
-souvent vue bondir devant lui, quand il descendait le sentier de la
-falaise, et que, joyeuse, elle courait annoncer sa visite. Une prompte
-et sûre réflexion arrêta la malheureuse. Elle retomba assise, sortit
-son mouchoir, et s’en couvrit le visage, tournant le dos, le coude
-relevé contre le le dossier du banc. Comment la remarquerait-il, ainsi
-effacée, dans l’ombre? Ce grand seigneur jetterait-il seulement un coup
-d’œil à la pauvresse qui, dans la nuit tombante d’automne, reposait,
-sur un siège de hasard, ses membres sans doute brisés de travail?
-
-En effet, le calcul était juste. Elle entendit près d’elle, sur le
-trottoir, le bruit élastique des bottines vernies, sans que le pas
-hésitât même une demi-seconde.
-
-Un sanglot sourd la suffoqua. C’était sa Bretagne qui passait là, sans
-la connaître, le beau château sous le soleil, et aussi la petite maison
-près des flots, toute son enfance, tous ses rêves confus, les voix et
-les âmes, qui criaient, l’appelaient ... Cela était fini, fini pour
-toujours!...
-
-Mais une épouvante traversa son désespoir. Les pas se ralentissaient.
-Ils s’arrêtèrent. Le bruit d’autres pas s’y était mêlé. Elle entendit
-une voix qui chuchotait. Celle du marquis riposta, ferme et distincte,
-quoique très basse:
-
-—«En effet ... Si vous êtes ce que vous dites, mieux vaut ne pas vous
-montrer chez moi.
-
-—Je vous suis partout, depuis plusieurs jours,» murmurait quelqu’un.
-(Et Bertrande se sentit sûre que c’était la silhouette ténébreuse qui,
-tout à l’heure, attendait.) «Je n’ai pas encore pu vous aborder. Mais,
-il y a un moment, devant le Ministère, je vous ai vu renvoyer votre
-voiture.
-
-—Qui me garantit,» reprit Valcor, «que vous ne me tendez pas un piège?»
-
-Bertrande ne discerna rien de la réponse, qui fut assez longue. Puis le
-marquis demanda, d’un ton rauque:
-
-—«Cet individu est mort?
-
-—Il est mort.»
-
-Un silence suivit.
-
-Quelque chose de froid hérissa la chair, figea le sang de la jeune
-fille qui écoutait.
-
-M. de Valcor reprit:
-
-—«Écoutez bien. C’est à Montmartre que vous logez, n’est-ce pas?»
-
-L’inconnu donna une explication dont quelques syllabes à peine
-arrivèrent à Bertrande. A son tour, le marquis parlait. Mais une
-automobile passa, trépidant, éternuant, jetant sa vapeur nauséabonde.
-Puis ce fut un équipage à roues caoutchoutées, dont l’attelage agitait
-les sonnailles réglementaires. La jeune fille ne saisit plus qu’un ou
-deux lambeaux de phrases, à la fin du colloque. Et toujours la voix
-distincte était celle de M. de Valcor:
-
-—«N’essayez pas de me mettre dedans ... Ce chiffon de papier, je
-le reconnaîtrais au bout de mille ans, entre mille reproductions
-identiques ...»
-
-Puis,—et ce fut le dernier mot:
-
-—«Demain soir, à onze heures précises, je remonterai la rue de
-Ravignan, je passerai devant votre porte.»
-
-Un groupe de gens survint, des rires aigus de femme mirent un écho
-canaille sous les arbres du jardin présidentiel. Quand ils se
-dissipèrent, le silence enveloppa Bertrande. Elle risqua un regard
-en arrière. Plus personne. Le marquis de Valcor et son interlocuteur
-s’étaient éloignés,—mais non point ensemble, elle avait lieu de croire.
-
-D’ailleurs, son imagination, qui se les représentait maintenant
-séparés, n’allait pas au delà de cette vision inconsciente. L’entretien
-mystérieux n’étonnait pas, n’intriguait pas la petite Bretonne. Tout,
-dans la vie, et dans ce Paris vertigineux, lui demeurait tellement
-incompréhensible! Distinguait-elle une louche rencontre d’une entrevue
-normale? Une seule impression la dominait, l’avait forcée à tendre
-l’oreille,—pour percevoir, non pas le sens des mots, mais l’accent
-d’une voix bien connue. Cette impression, c’était la nostalgie de
-sa Bretagne. Le prestigieux personnage qui, mieux que tout autre,
-incarnait pour elle le pays, l’avait tenue dans un état de fascination
-troublée, là, debout, si près d’elle, la frôlant presque, lui perçant
-l’âme de ces accents si pleins d’échos. Lui parti, elle secoua
-difficilement l’espèce de charme douloureux où l’avait plongée cette
-présence. Mais sa propre destinée l’étreignait trop rudement. Elle ne
-réfléchit pas à la signification de la scène, au delà de son personnel
-émoi.
-
-
-
-
-XVIII
-
-_LE CHIFFRE MYSTÉRIEUX_
-
-
-BERTRANDE ignorait tout des attaques dirigées contre le marquis de
-Valcor, cet être presque surhumain à ses yeux, et qui planait sur
-son horizon d’autrefois comme une sorte de Providence. Elle était
-loin de se le figurer héros d’un drame tel que son propre malheur à
-elle paraissait auprès le naufrage d’une petite barque dans le remous
-d’un navire assailli par l’ouragan. La jeune fille ne lisait pas les
-journaux. Elle ne causait avec personne, sauf avec la logeuse chez
-qui l’avait installée Gilbert. Quant à celui-ci, la prudence bridait
-sa langue sur un pareil sujet, devant une créature naïve, dévouée
-d’ailleurs au marquis de Valcor, ainsi que toute sa famille, ainsi que
-toute la population maritime du Finistère. Puisque le bruit public,
-si formidable qu’il fût, n’arrivait pas jusqu’à la petite Bretonne,
-le mieux était d’entretenir son ignorance. Quand elle connaîtrait
-enfin le débat qui soulevait tant de passions et de curiosités, point
-n’était besoin qu’elle soupçonnât son amant de s’y mêler en quoi que
-ce fût. Le prince Gairlance n’y prenait part que dans la coulisse. Son
-nom n’avait pas encore été jeté tout haut dans l’affaire. Plus qu’à
-tout autre devait-il cacher à Bertrande quel intérêt se rattachait
-pour lui à l’issue de ce retentissant procès? Entre la jalousie qui la
-saisirait contre Françoise et le traditionnel attachement des siens et
-d’elle-même à Renaud, pouvait-on prévoir quel coup de tête risquerait
-la jeune exaltée? Gilbert, déjà, n’avait pas sondé sans quelque
-appréhension cette âme bretonne, tenace, enthousiaste, concentrée,
-idéaliste et volontaire. Ce qu’il y avait entrevu ne le laissait pas
-tout à fait tranquille, quant à l’issue de son roman.
-
-«Au diable les femmes qui prennent l’existence au tragique!» se
-disait-il quelquefois, en s’apercevant que Bertrande n’était pas le
-jouet frivole dont il avait cru s’amuser sans danger. Ce que la pauvre
-fille avait de plus noble en elle était précisément ce qui rebutait le
-viveur, ce qui faisait naître en lui des regrets et une basse méfiance.
-
-Au moment même où, quittant le banc de l’avenue de Marigny, elle
-s’acheminait vers le haut du faubourg, regagnant son modeste garni,
-Gilbert s’y rendait de son côté. Une velléité amoureuse avait tout à
-coup, ce soir-là, fait battre plus vite le cœur du jeune homme, ce
-cœur devenu si calme depuis l’effervescence qui l’agitait dans le beau
-jour d’été, sur la route de Brest. Peut-être aussi était-il effleuré
-de quelque remords ... Il y avait tant de jours qu’il n’avait vu
-Bertrande! La pauvre fille pouvait se croire tout à fait abandonnée.
-
-Lorsque lui vint l’idée de cette visite à sa maîtresse, le prince de
-Villingen se trouvait chez lui, dans son entresol de la rue Cambacérès,
-interdit à Bertrande par des raisons de prudence. Le futur gendre de
-M. de Plesguen, en rapports constants avec celui-ci, ne se souciait
-pas que le vieux gentilhomme rencontrât la jeune fille séduite, qu’il
-devait connaître de vue, et dont la ressemblance avec Micheline, tout
-au moins, le frapperait. Puis, pour le viveur, c’était un principe: on
-n’installe jamais une femme chez soi quand on a de la tenue et qu’on
-sait le prix de la liberté.
-
-Un seul homme avait reçu les confidences de Gilbert au sujet de la
-petite Bretonne: c’était Escaldas. Le Bolivien était un complice. Dans
-sa signification équivoque, le mot s’imposait à Gairlance, quoi qu’il
-en eût. L’entreprise où il se trouvait lancé continuait à lui paraître
-moins claire et moins propre qu’il n’eût souhaité. Tout en voulant
-croire à la justice du but, il gardait l’écœurement de l’inspiration
-et des moyens. Ce malaise dura quelque temps, puis Gilbert s’habitua.
-La personne même du métis, qu’il ne tolérait au début que comme un
-instrument nécessaire et méprisable, lui devint familière. José avait
-de l’esprit, de la gaieté, une mémoire étonnante, singulièrement
-garnie de silhouettes et d’anecdotes. Il aimait le jeu presque autant
-que Gairlance lui-même, possédait moins que lui de scrupules, était
-insinuant et servile. Le jeune homme, peu à peu, le laissa pénétrer
-dans son intimité. Rétif au commencement, il acceptait aujourd’hui avec
-un plaisir qu’il ne s’avouait pas, la compagnie du souple et ingénieux
-personnage.
-
-Ce jour-là, comme le crépuscule d’automne épaississait ses ombres,
-tous deux échangeaient des réflexions peu triomphantes, enfoncés dans
-des fauteuils de cuir et grillant des cigarettes, dont le parfum
-remplissait le fumoir du prince.
-
-—«Cette mort est un désastre pour nous,» disait nerveusement Gilbert.
-
-—«Vous exagérez, Gairlance,» fit le Bolivien.
-
-C’était la première fois qu’il se risquait à l’appeler si familièrement
-par son nom. L’autre, préoccupé, ne s’offusqua pas.
-
-—«Comment, j’exagère! Rafaël Pabro n’était-il pas notre plus important
-... je pourrais presque dire notre unique témoin?
-
-—Notre plus important témoin n’est pas sujet aux accidents des êtres
-en chair et en os. Ce n’est pas un homme. C’est un papier. Et un papier
-sauvegardé par l’honorabilité d’une maison telle que la banque Perez
-Rosalez.
-
-—Oui, certes ... la lettre écrite par Valcor, où il présentait son
-sosie et faisait remarquer leur singulière ressemblance.
-
-—Eh bien! Cette lettre—que le juge enquêteur va se faire envoyer par
-l’intermédiaire de notre consul à La Paz—elle arrivera par le prochain
-courrier. Elle ne tombera pas à la mer, comme cet imbécile de vieux
-Pabro. Et, à moins que le navire chargé de la poste ne fasse naufrage
-...
-
-—N’importe, Pabro avait vu les deux de Valcor, le faux et le vrai.
-
-—Certes, je comptais beaucoup sur son témoignage. Mais, après tout,
-nous ne savons pas ce qui restait dans cette mémoire sexagénaire. Ça
-pouvait être la preuve définitive. Ça pouvait aussi être peu de chose.
-Maintenant que ça gît dans le fond de l’Océan, ne nous montons pas la
-tête là-dessus. Notre cause n’en est pas moins bonne.»
-
-Quelques instants de silence passèrent, puis le prince reprit:
-
-—«Ça ne vous semble pas drôle, à vous, Escaldas, que ce vieux ait
-piqué une tête, par un temps presque calme, et que personne n’ait vu
-l’accident?
-
-—Je pourrais me faire cette réflexion s’il y avait lieu de soupçonner
-quelqu’un. Mais qui? Le rapport du capitaine marque bien qu’il n’y
-avait personne de suspect à bord, personne qui pût avoir intérêt à
-pousser à l’eau un pauvre vieillard inoffensif. Ah! si Valcor avait été
-du voyage!
-
-—Savons-nous s’il n’y était pas représenté par quelque gredin à ses
-gages?
-
-—Ne dites donc pas de bêtises, mon bon!» s’écria José, qui négligeait
-de plus en plus les formules obséquieuses. Pourtant, sur un geste
-surpris de son interlocuteur, il continua, d’un ton d’excuse:—«C’est
-vrai ... Vous ne réfléchissez guère, voyons! Quand nous avons décidé
-Pabro à venir, le marquis ne soupçonnait rien de la bombe qui devait
-lui éclater sur la tête. Comment aurait-il fait accompagner le bonhomme
-par un assassin? De toutes façons, il n’aurait pas eu le temps de
-l’expédier d’ici. Alors quoi? Il lui aurait fallu—toujours en lui
-supposant une intuition vraiment prophétique—décider, par télégramme,
-quelqu’un à faire le coup, quelqu’un de là-bas, qui se serait embarqué
-avec Pabro. C’est invraisemblable!
-
-—Il doit avoir un tas de gens à tout faire, parmi ses sauvages, dans
-la Valcorie.»
-
-Escaldas se mit à rire.
-
-—«Ah! de fait, si notre procès se poursuivait à La Paz, je ne
-donnerais pas deux pesos de notre peau, ni surtout de celle à ce grand
-dadais de Plesguen. Mais je ne vois pas un malin aussi terriblement
-fort que Renaud déposant au télégraphe une dépêche ainsi conçue:
-«_Prière prendre passage sur paquebot avec vieux caissier banque
-Gonzalez et le jeter par-dessus bastingage en cours de route_.»
-
-—Enfin ... Il y a des fatalités bizarres, tout de même,» observa
-rêveusement le prince de Villingen.
-
-C’en était une, en effet, bien fâcheuse pour les adversaires du
-marquis, cette disparition du seul être de race blanche qui se fût
-trouvé personnellement en relation avec l’explorateur Valcor et avec ce
-mystérieux compagnon, dont on recherchait la trace. Mais, comme disait
-Escaldas, il n’y avait qu’à prendre son parti de cette déplorable
-circonstance. Le vieux Rafaël Pabro, appelé en France par les plus
-alléchantes promesses, s’était embarqué à Buenos-Ayres. Un matin, en
-plein Océan, par une mer houleuse, mais qui, pourtant, n’assaillait
-pas le pont, on avait constaté l’absence du passager. Ses voisins de
-cabine déclarèrent que, d’habitude, il passait la plus grande partie
-des nuits dehors, parce que la chaleur l’incommodait. Il prétendait
-ne pouvoir dormir qu’au grand air. Cette fois, il n’avait même pas
-occupé sa couchette. Les autres, accoutumés à sa manie, ne s’en étaient
-pas inquiétés. L’enquête du commandant ne donna aucun résultat. Ce
-voyageur de secondes était un vieux bonhomme tout simple et peu muni
-d’argent. On retrouva son portefeuille, modestement garni, intact,
-sous clef, dans sa valise. Personne n’y avait touché. On interrogea
-de très près un individu qui causait avec lui, un interprète, de
-nationalité douteuse, parlant plusieurs langues avec facilité, et dont
-la physionomie n’inspirait pas confiance. Ce garçon déclara qu’il avait
-connu le vieillard dans un hôtel de Buenos-Ayres, où celui-ci avait
-passé quelques jours avant de s’embarquer, et où lui-même servait.
-Rafaël Pabro, de nature timide et embarrassée, s’inquiétait d’arriver
-tout seul en France, où il craignait de ne pouvoir se faire comprendre,
-ne parlant que l’espagnol. L’interprète, dont le nom était Mindel,
-rêvait de retourner à Paris, d’où il était originaire. Cette rencontre
-le décida. Assez nomade, comme les gens de son métier, ayant vu
-beaucoup de pays, désireux d’en voir d’autres, et changeant facilement
-de place, il n’avait guère besoin de réflexion pour traverser l’Océan.
-Le vieux lui était d’ailleurs parfaitement indifférent. Pourquoi
-aurait-il commis contre ce pauvre homme un crime sans cause ni
-résultat imaginables? Tout cela paraissait si manifeste qu’on dut
-renoncer à suspecter Mindel, malgré cette circonstance qu’il était
-lui-même resté tard sur le pont.
-
-Escaldas et Gairlance connaissaient tous ces détails. Le premier, étant
-allé jusqu’à Bordeaux pour recevoir son compatriote à l’arrivée, avait
-même vu ce Mindel, qui, spontanément, s’était mis à la disposition du
-Parquet, offrant de déposer sur l’aventure, avec l’empressement de
-l’innocence. La justice, concluant à l’accident, n’avait pas retenu
-l’interprète.
-
-—«Qu’est-ce qu’il est devenu, ce garçon-là?» demanda Gilbert, entre
-deux bouffées de cigarette. «Ce serait peut-être intéressant à savoir.
-
-—Il ne se cache pas,» riposta le métis. «Il m’a dit qu’il viendrait
-réclamer un coup de main de ma part, s’il ne trouvait pas tout de suite
-une place à Paris.
-
-—Nous verrons bien,» murmura Gilbert.
-
-Il se secoua comme pour chasser des idées sombres. Ce soir, il ne se
-sentait pas en confiance. Tout l’inquiétait.
-
-—«Bah!» ajouta-t-il en haussant les épaules, «d’ici à ce que siège
-le Tribunal, nous aurons encore d’autres péripéties. Que la justice
-est lente! Quand je pense que cette enquête est à peine ouverte!... Et
-combien de temps durera-t-elle?
-
-—Ne croyez-vous pas que nous dînerons quelquefois d’ici là?»
-questionna plaisamment Escaldas.
-
-Il avait faim. L’heure s’avançait. L’obscurité aurait été complète sans
-les lumières de la rue et de la maison d’en face. Le maître du logis ne
-paraissait pas d’humeur hospitalière.
-
-—«Je vous invite au cabaret,» dit cependant le prince.
-
-Il alluma une des lampes à gaz sur la cheminée, eut le sursaut d’une
-pensée subite, et s’écria:
-
-—«Savez-vous ce que nous allons faire? Nous allons chercher ma petite
-amie pour dîner avec nous.
-
-—Ah! ça, c’est une idée,» fit joyeusement Escaldas. (Depuis quelques
-jours Gairlance, qui, de plus en plus, s’ouvrait à lui, l’avait mis
-au courant.) «Oui,» reprit le Bolivien. «Outre que ça fait toujours
-plaisir de voir une jolie fille, je ne serai pas fâché de constater si
-celle-là ressemble autant qu’on le raconte à la belle Micheline.»
-
-A ce nom, le visage de Gilbert se contracta.
-
-—«Comment?» demanda-t-il étonné, «n’avez-vous jamais rencontré
-Bertrande Gaël?
-
-—Oh! si, quand elle était gamine. Mais, depuis mon dernier voyage en
-Amérique, je ne suis pas allé au Conquet. Elle ne montait guère au
-château. Cela fait des années ...
-
-—La ressemblance est moins frappante maintenant,» observa le prince,
-assombri. «Paris ne lui réussit pas, à cette petite. Elle change à son
-désavantage. Et puis, il faut bien dire que son état de santé ...
-
-—C’est vrai,» ricana Escaldas, «elle va vous rendre père. C’est cela
-qui ferait plaisir à Françoise de Plesguen, si elle s’en doutait.
-
-—Oui, mais elle ne s’en doute pas,» coupa Gilbert d’un ton sec.
-
-Un instant plus tard, tous deux s’acheminaient vers le haut du faubourg
-Saint-Honoré, gagnant cette partie voisine des Ternes où se trouvent
-côte à côte de superbes maisons neuves à sept étages et d’anciennes
-bicoques inégales et délabrées. Une de celles-ci arborait au-dessus de
-sa porte un écriteau jaune: _Chambres et cabinets meublés à louer_.
-
-Les deux hommes entrèrent.
-
-Escaldas faisait mine de s’arrêter dans le bureau, par discrétion.
-
-—«Montez avec moi,» dit Gairlance. «A cette heure-ci, Bertrande ne
-sera pas gênée de nous recevoir.
-
-—Oui, monsieur Grégoire,» cria une voix de femme. «Mademoiselle Gaël
-vient de rentrer ... il n’y a pas cinq minutes.»
-
-L’escalier, aux murs d’un jaune crasseux, s’éclairait d’un papillon de
-gaz, sans bec à incandescence et sans globe.
-
-—«Pourquoi ce nom de Grégoire?» murmura Escaldas en montant.
-
-—«Vous ne voudriez pas que?...
-
-—Oh! je comprends que vous abdiquiez ici tout principat. Mais ...
-
-—Ne suis-je pas le prince Gégé,» dit Villingen en riant. La hantise
-des initiales ... Vous savez bien qu’on ne crée rien de toutes pièces,
-pas même un surnom.
-
-—Grégoire ... Gaël ... Décidément vous êtes voué à cette lettre-là.»
-
-Ils parvenaient au second palier. Gilbert mit la main sur le bras
-d’Escaldas.
-
-—«Le baiser de vos Peaux-Jaunes?...» murmura-t-il.
-
-—«Comment?
-
-—Eh! oui ... La cordelette à nœuds ... Le signe ... Pensez-y ... Ça
-pourrait bien être un G.»
-
-Escaldas regarda dans le vide, réfléchissant. Sur les tablettes de
-sa mémoire se dessina le tatouage, que, d’après la description de
-l’Indienne, il imaginait au bras gauche du marquis de Valcor.
-
-—«Peut-être bien ...» chuchota-t-il.
-
-Mais c’était une évocation tellement imprécise, tellement vague!
-
-—«Il y a un homme qui nous dirait cela, si on pouvait l’acheter. C’est
-Firmin, le valet de chambre. Par quelle tentation séduire un valet dont
-le maître est cinquante fois millionnaire?... Et nous qui n’avons pas
-le sou!
-
-—Attendons l’enquête. N’avons-nous pas pris des conclusions sur cette
-base? Il faudra bien qu’il montre son bras au juge.»
-
-Sur ces mots, Gilbert frappa contre une porte, qui, presque aussitôt,
-fut ouverte par Bertrande.
-
-La jeune fille habitait deux pièces: une chambre à coucher et un petit
-salon.
-
-Pauvre salon. Mobilier médiocre et fané, dont la banale misère
-paraissait plus lugubre, sous l’éclairage d’une mauvaise lampe à
-pétrole, par l’absence de feu dans cette fraîche soirée d’octobre, et
-par l’étalage, sur un journal, en guise de nappe, des quelques sous de
-charcuterie achetés par Bertrande pour son souper.
-
-Le prince Gilbert Gairlance de Villingen, le prince Gégé du monde où
-l’on s’amuse, rougit devant Escaldas d’une bonne fortune qui faisait
-si peu d’honneur à son élégance et à sa générosité. Il s’en prit à sa
-maîtresse.
-
-—«N’est-ce pas ridicule?» dit-il rudement à la pauvre fille, figeant
-l’élan de joie qu’elle avait eu à l’apercevoir. «C’est la vie que tu
-mènes?... Et tu prétends que ta dentelle te suffit ... Tu refuses que
-je pourvoie à ton nécessaire. Il fallait rester dans ton couvent, ne
-pas accepter mon amour, si tu devais t’en trouver humiliée ensuite, et
-jouer les Jenny l’ouvrière, ne mangeant que le pain que tu gagnes!»
-
-Elle ne dit pas un mot, toute pâle, et de grosses larmes dans les yeux.
-
-Gilbert savait bien que si elle avait résisté quand il lui offrait
-de l’argent, c’est parce qu’il s’était lamenté devant elle de n’en
-pas avoir, se disant harcelé par ses créanciers. C’est aussi parce
-qu’il refusait de lui faire partager sa vie, ne lui apparaissant plus
-qu’affublé de ce faux nom dont elle avait horreur: «Monsieur Grégoire.»
-Son Prince Charmant!... Hélas! il n’était plus prince pour la paysanne,
-qui, maintenant, mesurait la distance de son rêve à la réalité. Puis
-elle aurait pu lui dire:
-
-«Si dans l’impossibilité de vendre ma dentelle j’avais voulu t’appeler
-à l’aide, comment l’aurais-je fait? Voilà trois semaines que tu n’as
-pas daigné me rendre visite. Et je ne sais même pas où tu demeures dans
-cet effrayant Paris.»
-
-Mais elle ne répliqua rien. Elle comprit que Gilbert parlait par
-fierté, à cause de l’ami qui l’accompagnait. Pour lui, comme pour
-elle-même, elle accepta l’accusation qui sauvait leur dignité.
-
-Quelqu’un frappait, d’ailleurs, à la porte. La tenancière de la maison
-parut. Elle se permettait de venir, minauda-t-elle, pour rappeler à
-monsieur Grégoire les semaines de location qu’on lui devait. Elle ne
-pourrait pas garder mademoiselle Gaël si ...
-
-—«Vous aurez l’arriéré demain. Fichez-nous la paix!» s’écria Gilbert
-hors de lui, car il voyait la figure du Bolivien prendre une expression
-gouailleuse.
-
-Avec plus de douceur il dit à Bertrande:
-
-—«Nous arrangerons tout cela. Et les choses ne se passeront plus
-ainsi. Fais-toi belle, mignonne. Nous allons dîner au restaurant.»
-
-De pâle qu’elle était elle devint toute rose.
-
-—«Me faire belle?... Mais je n’ai pas ...
-
-—Tu seras toujours bien. Va, va, ne nous fais pas attendre,»
-interrompit vivement le prince, qui craignait une nouvelle
-mortification.
-
-Elle passa dans sa chambre, et il dit à Escaldas:
-
-—«On croirait qu’elle ne vous a pas reconnu.
-
-—Dame!» fit le métis. «Elle a grandi, et je me suis racorni. Le crâne
-se dénude et la barbe grisonne,» ajouta-t-il, en passant la main sur
-son front, autour duquel s’élargissait le cercle noir et crêpelé des
-cheveux, puis sur son menton, qu’allongeait une fourche sombre parsemée
-de poils blancs.
-
-—«Comment la trouvez-vous?
-
-—Très jolie, mais guère folâtre. Pas née pour la fête, c’t’enfant-là.
-Dites donc ... Ce n’est pas à jeter les hauts cris sa ressemblance avec
-Micheline. La fille à notre marquis de carton a autrement de branche ...
-
-—Je vous ai averti ... Celle-ci a changé,» dit maussadement Gilbert.
-
-Bertrande reparut, en une toilette qui datait encore de Brest, de la
-courte lune de miel, où elle se croyait princesse. C’était une robe
-d’été. Mais, à Paris, où les femmes s’habillent de mousseline de
-soie en décembre, saurait-on si elle ne descendait pas de sa voiture
-garnie d’une peau d’ours et d’une bouillotte chaude? Elle aurait mieux
-d’ailleurs que ce luxe frileux. Elle ne sentirait pas le froid. Ne
-serait-elle pas avec Gilbert? La félicité revenue éclairait son beau
-visage.
-
-Escaldas revint de son premier jugement. Et il allait s’écrier, dans
-son langage peu choisi:
-
-«Ma foi c’est vrai! On dirait la demoiselle de Valcor toute crachée.»
-
-Quand Gilbert lui coupa la parole:
-
-—«Bertrande, je te présente le comte de Chiquitos.»
-
-Et le Bolivien n’eut que le temps de se mordre la lèvre pour ne pas
-éclater de rire, à ce nom d’une tribu sauvage, resté de ses récits
-dans l’oreille de Gairlance. Mais il comprit l’intention de son allié.
-Puisque la petite ne se doutait pas ... Autant ne rien réveiller en
-elle des souvenirs de sa Bretagne.
-
-Ils en réveillèrent un pourtant, sans le vouloir, et qui éclata sur
-leur route voilée de ténèbres comme un sillon de foudre contre des
-nuées nocturnes.
-
-Tous trois achevaient de dîner au premier étage d’un restaurant du
-Boulevard. A une table isolée, dans l’angle d’un salon, les deux
-hommes ne pouvaient se défendre de revenir, par sous-entendus, au seul
-sujet qui les intéressât, tandis que Bertrande, un peu grisée par la
-tisane de champagne, les yeux éblouis par la profusion des lumières
-que renvoyait la blancheur des murs et que multipliaient les glaces,
-étonnée de voir tant d’argenterie, tant de fleurs, et de si élégants
-messieurs qui leur portaient les plats, se perdait dans un demi-rêve.
-
-La jeune fille n’essayait pas de comprendre les propos qu’échangeaient
-maintenant ses deux compagnons. Toutefois, son attention, redevenue
-enfantine, allégée des immédiats soucis par l’étourdissement de
-l’heure, s’excita, très amusée, lorsque Gilbert, ayant tiré son
-porte-cartes et un crayon, commença d’esquisser de singuliers dessins.
-
-—«Qu’est-ce que c’est donc?... Fais voir ...»
-
-D’un coude bienveillant, il la repoussait, plutôt pour ne pas être
-troublé dans son essai que pour se cacher d’elle. Que pouvait deviner
-Bertrande aux signes incohérents qu’il s’efforçait de reproduire?
-
-—«Voilà,» disait Escaldas. «Vous y êtes. C’est la physionomie générale
-... Un oiseau très élancé, les ailes ouvertes ... le corps mince, très
-long ... plus long que ça. Maintenant les deux signes de chaque côté
-... Les demi-lunes ... Le _quipo_ tordu ... la cordelette ... Comme ça
-... Attendez ... Un G!... Mais oui ... Ça pourrait bien être un G ...
-Et alors, l’autre signe, si c’est aussi une lettre, ce serait un B.,
-sans erreur.»
-
-Le prince recommença le dessin, cette fois avec les deux lettres,
-nettement indiquées, de part et d’autre de l’étrange oiseau, sans tête,
-avec le corps fluet, qu’avait jadis décrit Vamahiré, l’Indienne.
-
-—«G ... B ...» murmura Gairlance.
-
-—«Non,» interposa doucement Bertrande, avec la voix un peu vague de sa
-demi-hallucination, «le B d’abord. B ... G ... Et puis, recourbe un peu
-les pointes de ton ancre. A quoi ressemble-t-elle, cette ancre-là?...»
-
-Un léger rire flotta sur les lèvres un instant insoucieuses. La jeune
-fille prit le crayon, et, de ses doigts qui savaient tracer des dessins
-de dentelle, avec une rapide sûreté, elle modifia très peu les ailes et
-le corps du bizarre oiseau, ce qui le transformait en ancre de navire.
-
-—Une ancre!» s’écria Escaldas. «Mais elle a du génie, cette petite! Ça
-pourrait bien être une ancre, en effet. Vamahiré, qui n’en avait jamais
-vu, aura pris cela pour un oiseau, le corps mince et long, les ailes
-ouvertes.
-
-—Une ancre,» répéta Gilbert. «Ce serait le tatouage d’un marin. Et
-alors ... les deux lettres ... des initiales?...
-
-—Bien sûr!» dit Bertrande, avec son même doux rire d’enfant que guette
-le sommeil. «J’aurais cela, moi, sur le bras gauche, si les filles,
-chez nous, se tatouaient: B ... G ... mes initiales ... avec, entre les
-deux, l’ancre des Gaël. Ah! ce ne serait peut-être pas une ancre pour
-une femme. Mais tous les hommes de ma famille se font marquer ça sur
-le bras, sitôt qu’ils ont quinze ans, en changeant seulement la lettre
-du petit nom.»
-
-Escaldas et le prince se regardèrent, tous deux blancs comme la nappe,
-et avec des yeux qui flambaient, sombres.
-
-Puis Gilbert étreignit la petite main qui tenait le crayon, si
-brusquement, que Bertrande eut un faible cri:
-
-—«Quelqu’un ne s’est-il pas appelé Bertrand, dans ta famille?
-
-—Mais oui ... mon père ...» balbutia-t-elle, interdite.
-
-—«Il est mort?... Où cela?... Quand? N’a-t-il pas péri en mer?...»
-
-Elle inclina la tête, pâlissant à son tour. Et ses grands yeux clairs
-s’effaraient, se mouillaient. Dans cette pauvre âme, il y avait un
-si grand fonds de douleur, que déjà, au premier choc, s’évaporait
-l’illusion de joie.
-
-—«Qu’as-tu, Gilbert? Pourquoi me demandes-tu cela ainsi? Tu me fais
-peur.»
-
-Escaldas, plus souple, intervint, l’accent onctueux:
-
-—«Vous le rappelez-vous, votre papa, ma mignonne?
-
-—Oh! non, monsieur. Je n’étais même pas née lorsqu’il partit pour ne
-plus revenir.
-
-—Vous n’avez jamais vu son portrait?
-
-—Comment voulez-vous, monsieur? De pauvres marins ne font pas tirer
-leur figure. A cette époque-là moins encore que maintenant, où on vous
-fait votre photographie dans les foires.
-
-—Et ... le pauvre homme ... il a disparu dans un naufrage?...
-
-—Dans le naufrage du _Triton_, un transport de l’État. Mon père
-faisait son service. On conduisait des forçats à la Guyane. Le bâtiment
-s’est perdu corps et biens.»
-
-De nouveau, Gilbert et Escaldas échangèrent un regard. Mais un tel
-regard, si luisant d’ardeur féroce, que Bertrande frissonna. Une
-impression sinistre dissipa sa griserie légère. Quel était le secret de
-ces deux hommes? Pourquoi celui qu’elle aimait prenait-il tout à coup
-une expression inconnue et terrible?...
-
-Afin de ne plus les voir, elle mit la main sur ses yeux. Dans le noir
-d’elle-même, où elle s’enfonça, flottaient ses tristesses accrues.
-On avait parlé de son père ... Elle vit sa mère, l’Innocente, folle
-d’avoir pleuré l’absent ... Sa grand’mère, dont l’Océan avait pris le
-fils, dont un autre abîme gardait maintenant la petite-fille ... Les
-infortunées!...
-
-A l’abri de ses mains, les larmes de Bertrande ruisselèrent.
-
-Par-dessus sa tête, sans remarquer qu’elle pleurait, sans dire un mot,
-de leurs yeux fixes, les deux hommes se regardaient toujours.
-
-
-
-
-XIX
-
-_LA LETTRE RÉVÉLATRICE_
-
-
-LE lendemain soir, vers neuf heures, M. de Valcor, assis dans son
-cabinet de travail, réfléchissait.
-
-Il se tenait enfoncé dans un fauteuil, devant la cheminée, où
-flambaient quelques bûches. Le froid de l’automne commençait à se
-faire sentir, dans ce vaste hôtel de la rue du Bac, dont le calorifère
-n’était pas encore allumé.
-
-Renaud songeait qu’en temps ordinaire sa femme et sa fille seraient de
-retour à Paris. La saison hivernale s’ouvrait. Il conduirait dans le
-monde et au théâtre cette ravissante Micheline, son orgueil et sa joie.
-Les salons de sa belle demeure, où il se sentait si seul, s’empliraient
-d’amis joyeux, pour fêter la triomphante héritière. Mais tout cela
-n’était pas. Et pour que cela fût encore, quelle lutte n’aurait-il
-point à soutenir!...
-
-M^{me} et M^{lle} de Valcor ne quittaient pas le Finistère. Là-bas,
-dans leur château, enveloppées par le respect d’une population dévouée,
-elles échappaient en partie aux angoisses de cet abominable procès. A
-Paris, quelle serait leur situation? Devraient-elles braver l’opinion
-ou la ménager? Se cacher ou se montrer? Dès qu’un salut hésiterait sur
-leur passage, ne croiraient-elles pas à une défection, à une insulte?
-Elles mèneraient une existence intolérable.
-
-Micheline avait voulu l’affronter. D’abord, elle réclamait sa place
-auprès de son père, pour le soutenir, pour afficher hautement sa foi
-et sa confiance filiales. Laurence, éperdue et timide, ne se sentait
-pas le même courage. Elle avait retardé, tergiversé. Et maintenant
-elles n’avaient plus de choix. L’épreuve, si effroyable, si inattendue,
-terrassait la marquise de Valcor. La malheureuse femme venait de tomber
-malade. Les médecins déclarèrent qu’ils ne la guériraient—si elle
-pouvait guérir—que dans le repos de la campagne. Leur fille se devait
-à elle autant qu’à lui, étant même plus indispensable à cette mère
-faible, nerveuse, horriblement abattue. Toutes deux restaient donc en
-Bretagne.
-
-Comme cet état de choses devait se prolonger, M. de Valcor avait fait
-venir à Paris le personnel qui lui était nécessaire, avec deux chevaux
-de selle, l’attelage du coupé de ville et le landolet électrique.
-
-Le sentiment de sa solitude l’oppressait particulièrement ce soir.
-
-Trois images féminines flottaient dans sa pensée, avec des visages de
-reproche, de tristesse ou d’énigme.
-
-Ce n’était pas la pauvre Laurence. Il plaignait sa femme, mais elle
-ne lui manquait pas. Loin de là. C’était presque une délivrance que
-d’échapper à cette douceur tenace, au regard inquiet et jaloux des
-grands yeux noirs.
-
-Mais Micheline ... Sa fille adorée, qui, peut-être, un jour, dans le
-secret de son âme, ne fût-ce qu’une heure, pourrait douter de lui!...
-Sa fille, dont la vie serait brisée si elle n’épousait pas Hervé de
-Ferneuse, et qui, dans ce moment même, pleurait en cachette l’absence
-incompréhensible de celui qu’elle aimait.
-
-Et Gaétane ... Eloignée comme son fils, partie pour le Midi, à ce
-qu’elle faisait dire. Gaétane ... Que devait-elle penser de l’éclat
-avec lequel ses soupçons se formulaient en accusations précises? Des
-voix haineuses et violentes confirmaient ses pressentiments. La rumeur
-dont s’emplissaient tous les échos devait se répercuter terriblement en
-elle. Maintenant, avec quelle certitude elle devait se dire: «Renaud
-n’est pas le Renaud à qui je me suis donnée. Il n’est pas le père de
-mon enfant.» Et quand il lui présenterait le gage exigé, l’anneau
-qui devait renouer le lien d’amour, elle refuserait de croire, elle
-ne remplirait pas l’enivrante promesse ... Un gémissement échappait
-au marquis. Avec quelle ardeur à la fois superstitieuse, tendre et
-sensuelle, ne désirait-il pas cette femme!
-
-Puis surgissait l’image de Bertrande ... Celle-là aussi lui harcelait
-le cœur. Il connaissait maintenant la fuite de la jeune fille. Dans
-son dernier voyage à Valcor, étant descendu au rivage pour rendre
-visite à ses protégés, il avait tout appris de la vieille Mathurine,
-tout, sauf ce qui concernait le séducteur. En un éclair de souvenir,
-il avait entrevu la vérité. Il se rappelait la promenade à cheval avec
-le prince, la rencontre faite par celui-ci au Conquet, la légèreté
-avec laquelle le jeune viveur parla de la ravissante fille. Dieu! Ce
-serait donc lui-même qui aurait amené le tentateur auprès de cette
-pure enfant, l’homme de proie auprès de cette candeur sans défense! Il
-frémit si étrangement que l’aïeule s’épouvanta. Que prévoyait-il? Pour
-elle, cette folle de Bertrande était partie seulement chercher fortune
-à Paris avec ses dentelles?...
-
-—«Oui ... oui ...» balbutiait Renaud, dont le sang-froid défaillait
-pour la première fois peut-être de sa vie. «Elle n’a rien commis
-d’irréparable ... C’est impossible.
-
-—Promettez-moi de la chercher ... de la retrouver ...» suppliait la
-grand’mère au désespoir. «Vous seul pouvez y parvenir, monsieur Renaud!
-Vous êtes un des rois de ce Paris où ma pauvre mignonne est allée se
-perdre.»
-
-Un roi dont le trône chancelait. Mais la vieille femme ignorait cela,
-ou refusait d’y croire. Il ne releva pas la phrase.
-
-—«Je retrouverai Bertrande. Je vous le promets, maman Gaël ... Je vous
-le jure!...»
-
-Ce soir, il pensait à ce serment. Dans la tourmente où il vivait, il
-n’avait encore rien pu faire pour l’accomplir. Des indications à une
-agence, voilà tout. Le prince ... il ne l’avait pas vu. Il commençait à
-le soupçonner d’être de ses ennemis. La prudence était nécessaire. Sous
-quel prétexte lui réclamerait-il une jeune fille que cette démarche
-compromettrait peut-être inutilement?
-
-Certes, il serait déjà informé du refuge de Bertrande s’il s’était
-adressé au Préfet de Police. Mais ... Ici, les réflexions de Renaud se
-faisaient plus obscures, ne prenaient pas d’expression distincte, même
-au plus secret de sa pensée. Mieux valait ne pas marquer officiellement
-l’intérêt qu’il portait à la fugitive. En ce moment, où le moindre
-indice pouvait être mis en œuvre contre lui, mieux valait qu’un Préfet
-de Police n’attestât pas que le marquis de Valcor se préoccupait si
-vivement, au milieu des plus pesants soucis, d’une petite Gaël.
-
-—«Ah! l’horrible fatalité!» murmura-t-il, en laissant tomber son front
-sur sa main.
-
-S’il avait su que, la veille, en étendant cette même main, il aurait
-pu toucher celle dont le sort lui causait tant d’inquiétude? S’il
-avait su ce qu’était la mince forme sombre, effondrée sur ce banc de
-l’avenue Marigny, et sur laquelle, une seconde, s’était posé son regard
-circonspect!
-
-Mais une pareille idée ne l’effleura même pas. La pendule tintait.
-L’heure approchait d’aller retrouver celui qui, précisément, dans cette
-avenue Marigny, le long du mur de l’Élysée, l’avait arrêté pour un
-conciliabule dont l’imprévu et l’importance le déroutaient encore.
-
-—«Ce serait trop beau. Mais il faut prévoir le pire,» se dit-il.
-
-Le marquis de Valcor se leva, s’approcha de son bureau, ouvrit un
-tiroir et sortit un revolver. Il examina l’arme avec soin, s’assura que
-les six chambres contenaient chacune leur cartouche, fixa la baguette,
-et, sans remettre l’étui de peau, glissa le revolver à même dans sa
-poche. Dans une autre poche, il mit un couteau-poignard, une de ces
-armes redoutables, dont la forte lame effilée rentre dans le manche, et
-en jaillit par la pression d’un ressort. Et lorsque Firmin lui présenta
-son par-dessus et son chapeau, il lui demanda son jonc à béquille d’or,
-qui renfermait une épée.
-
-—«La voiture de monsieur le marquis est avancée,» vint dire un laquais.
-
-En montant dans le coupé, M. de Valcor, s’adressant au valet de pied,
-dit très haut:
-
-—«A la _Crécelle_, boulevard Rochechouart.»
-
-L’équipage fila sur ses roues caoutchoutées, par la vaste porte de la
-cour, que le portier referma aussitôt.
-
-Devant le petit théâtre, le marquis renvoya ses gens, déclarant inutile
-qu’ils revinssent le chercher. Il entra. Sans même s’asseoir dans le
-fauteuil dont il venait de prendre le coupon au guichet, il écouta
-une chanson, debout contre une colonne, dédaigneux et grave, l’esprit
-ailleurs. Un quart d’heure après, il sortit.
-
-Par les sombres petites rues qui escaladent les pentes de Montmartre,
-Valcor s’en alla, vivante antithèse, avec sa silhouette élégante,
-dans ce pauvre quartier, que son abrupte altitude met hors de la
-circulation, rend pittoresque le jour, et, le soir, presque tragique.
-
-Il s’orienta, et, non sans avoir erré quelque peu, atteignit un
-carrefour, où il reconnut le nom de la rue de Ravignan. Dans un angle,
-le terrain brusquement rehaussé portait des maisonnettes inégales.
-Sur la nuit pâle, des pignons bizarres se dessinaient. Des jardinets
-en pente dressaient, par-dessus leurs clôtures de bois, des bouquets
-d’arbrisseaux défeuillés. A d’étroites fenêtres, çà et là, brillait
-une lumière derrière des rideaux de mousseline commune ou d’étamine
-à raies rouges. Existences banales et humbles, auxquelles ce cadre
-prêtait on ne sait quel romanesque et inquiétant prestige. Renaud, qui
-avait vu tant de spectacles par le monde, et qu’impressionnait toujours
-la physionomie des choses, demeura un instant rêveur. Autour de lui,
-c’était la solitude absolue. Ce qu’on entrevoyait des rues voisines
-était désert, les boutiques fermées, les maisons muettes, et le seul
-éclairage des réverbères ne faisait qu’aggraver la nuit.
-
-M. de Valcor toussa légèrement.
-
-Une fenêtre s’ouvrit, là-haut, dans le fouillis des petits toits
-étagés, des petites façades défiant tout alignement. Une autre toux
-répondit à la sienne.
-
-Bientôt une ombre traversa l’un des jardinets. Un homme s’approcha, un
-grand gaillard, musculeux et agile, vêtu comme un ouvrier endimanché et
-coiffé d’un melon noir.
-
-—«C’est vous?» dit Renaud.
-
-—«C’est moi.»
-
-Ils marchèrent côte à côte, sans rien ajouter d’abord. Comme ils
-montaient, dans la direction du Sacré-Cœur, les ruelles se faisaient
-plus endormies et lugubres.
-
-Sous les becs de gaz, le marquis examinait à la dérobée les traits de
-son compagnon.
-
-Une figure froidement énergique, empreinte de ruse et de bestialité.
-Le front bas et saillant. Les yeux enfoncés, sournois. Les joues
-glabres, montrant le dessin brutal de la mâchoire. Trente à trente-cinq
-ans. Un type de force physique. Un tel garçon devait séduire les
-filles de ce quartier excentrique, où les mœurs gardent une certaine
-sauvagerie primitive, et où les succès féminins vont aux athlètes.
-
-—«Vous avez la lettre?» prononça enfin le marquis.
-
-Malgré l’empire que M. de Valcor gardait toujours sur lui-même, une
-légère trépidation altérait sa voix. Il se trouvait en face d’une
-circonstance tellement impossible à classer dans l’enchaînement logique
-des choses de ce monde! Cette lettre, qu’il réclamait, à laquelle il
-attachait tant d’importance, qui, depuis des semaines occupait sa
-pensée, sans qu’il découvrît, malgré toute sa subtile intelligence,
-un moyen de la recouvrer, ou seulement de savoir si elle existait
-encore, cette lettre se trouvait peut-être dans la poche de ce voyou
-inconnu, ici, sur ce trottoir de Montmartre. Comment cet individu la
-détenait-il? Qui était-il? Les quelques mots échangés la veille, avenue
-Marigny, lui semblaient, à cette heure, invraisemblables comme un songe.
-
-L’homme répondit:
-
-—«Non, je n’ai pas le papier sur moi.
-
-—Vous deviez me le montrer.
-
-—Pas si bête, monsieur le marquis. Bibi est solide,» ajouta-t-il en
-se donnant un coup de poing sur les côtes, «mais vous m’avez l’air de
-ne pas être mouche non plus. Vaut mieux que les choses se passent en
-douceur.
-
-—Vous craigniez que je ne vous prisse la lettre par violence?...
-
-—Dame!... Un pari, monsieur de Valcor, que si je fouillais dans votre
-profonde, j’y trouverais un aboyeur ...
-
-—Un revolver ... Parfaitement.
-
-—Ah! ah!... Mais j’ai mieux à vous offrir comme chien de garde.
-
-—Ne faisons pas assaut de politesse,» dit le marquis avec hauteur.
-«Gardez vos bibelots. Je ne me suis pas armé pour extorquer ce que vous
-offrez de me vendre, mais par précaution contre un guet-apens possible.
-
-—C’est flatteur.
-
-—Vous allez être rassuré tout de suite,» ajouta Renaud sans relever
-l’interruption. «Si je souhaite le document que vous prétendez
-détenir, ce n’est pas que je veuille le faire disparaître. Loin de me
-compromettre, comme mes adversaires le croient, il me justifie. Je
-tremble que, s’en avisant, ils ne le suppriment ou ne le détruisent. Je
-ne veux le recouvrer que pour le faire parvenir intact à la justice.
-Qu’un témoin subsiste pour déclarer que la pièce a passé par mes mains,
-cela ne peut donc pas me gêner, au contraire.
-
-—Ah! mais ...» déclara l’autre vivement. «Je n’ai rien à témoigner ...
-Je ne veux pas être mêlé à vos histoires. Cela ne me regarde pas.
-
-—Soit,» fit tranquillement le marquis. «Je puis me passer de vous
-mettre en cause, mais je ne crains rien de ce que vous pourriez dire.
-J’aurai même, sans doute, grand besoin d’un gaillard de votre trempe,
-un de ces jours, pour une besogne très spéciale. Donc, par quel motif
-en userais-je mal avec vous? Afin de récupérer cette lettre sans la
-payer?... Vous voulez rire? Fixez votre prix, mon garçon. Ne vous gênez
-pas. J’ai de quoi solder l’addition.»
-
-Dans l’ombre, les yeux de l’inconnu s’allumèrent.
-
-—«Ah! c’est différent,» s’écria-t-il d’un ton soumis. «Voilà ce qui
-s’appelle parler! Vous êtes un fameux zigue. Je suis votre homme,
-monsieur le marquis.
-
-—Ne criez donc pas si haut mon nom ou mon titre.
-
-—Pour ceux qui nous entendent ...» ricana l’homme avec un geste
-circulaire.
-
-Le fait est qu’ils ne pouvaient appréhender les oreilles indiscrètes.
-Ils arrivaient au pied même de la basilique en construction. A une
-distance énorme au-dessus d’eux, les coupoles de l’édifice tachaient la
-nuit de leur blancheur neuve. De gigantesques échafaudages, enveloppant
-un côté de l’église inachevée, plus ténébreux que les ténèbres,
-semblaient des pièges d’épouvante. Au-dessous d’eux, le gouffre de
-Paris se creusait, s’élargissait jusqu’à l’horizon en flots noirs
-crêtés d’étoiles. Des chapelets de lumières flottaient sur la sombre
-cité, et paraissaient la seule réalité de cet obscur chaos, où les
-formes fondaient et s’entremêlaient, comme des choses de songe. De
-temps à autre, des phosphorescences rouges ou vertes s’allumaient, puis
-s’éteignaient, planant quelques secondes entre la ville et le ciel,
-pour disparaître et fulgurer de nouveau, signes fantastiques pleins de
-mystère. C’étaient des annonces lumineuses. A cette distance, on ne
-distinguait pas la marque de café ou de cacao qu’elles recommandaient
-aux foules errantes, s’agitant au-dessous d’elles dans l’indistinct et
-l’obscur.
-
-Les deux promeneurs étaient les seuls passants sur la terrasse que
-dominait le bloc muet et formidable du Sacré-Cœur. Machinalement, le
-marquis s’approcha de la petite gare fermée du funiculaire. Un papier
-blanc se détachait sur le noir des vitres, dans la clarté d’un bec de
-gaz. C’était un avis prévenant poliment messieurs les cambrioleurs
-qu’ils devaient s’épargner la peine de couper les carreaux et de forcer
-les serrures, la Compagnie ne laissant jamais ni ses recettes ni aucun
-objet de valeur, dans ce bureau, pendant la nuit.
-
-—«A la bonne heure,» dit Renaud en riant. «Ça veut dire que l’endroit
-est tranquille. Vous pouvez y aller de votre histoire, mon brave.»
-
-Son compagnon ouvrant la bouche, il l’interrompit encore. Avec ce ton
-qui n’était qu’à lui, mélange de gouaillerie, de bonne grâce et de
-hauteur, fait pour dominer et capter les âmes, il ajouta:
-
-—«Présentez-vous donc d’abord, mon ami. Vous me connaissez. Je ne vous
-connais pas. J’aime à savoir le nom de qui me parle.
-
-—Des noms ...» dit l’étranger. «Ça n’est pas ça qui me manque. J’en
-ai un pour chaque pays, pour chaque métier. A Montmartre, je suis
-Arthur Sornière, sans profession, demeurant chez sa bonne amie, la
-petite Angèle. On l’appelle _mame_ Sornière, sur la Butte. Mais nous ne
-savons lequel de nous deux fut baptisé comme ça le premier. Rien de
-l’état civil, pour sûr.
-
-—A Buenos-Ayres, comment vous nommiez-vous?
-
-—Qu’est-ce que ça vous fait?
-
-—Rien. Vous étiez interprète, m’avez-vous dit hier?
-
-—Oui. Je jaspine plusieurs langues, ayant roulé ma bosse un peu
-partout.
-
-—C’est dans l’hôtel où l’on vous employait que vous avez rencontré ce
-Pabro?
-
-—Juste. J’ai tout de suite flairé qu’il y avait quelque chose à faire
-avec ce vieux-là. On voyait bien qu’il n’était pas riche. Pourtant il
-ne regardait pas à l’argent. Il ne devait pas voyager pour son compte.
-Puis, ça crevait les yeux qu’il manigançait quelque canaillerie sans
-être à la hauteur. Empêtré, cocasse, comme un hibou en plein jour.
-L’air pas très certain, si l’on venait par derrière, de ne pas sentir
-une main sur son épaule: «Au nom de la loi!»—«Toi, mon vieux filou,
-que je me dis, la conscience te gêne. C’est peut-être une occasion
-de rigoler un brin.» Je m’insinuai dans sa confiance. Comment? C’est
-dépourvu d’intérêt. Trop facile. Il me raconta d’abord une chose, puis
-une autre. Un boniment à moitié vrai pour commencer, ensuite un détail
-plus exact. Je le fis se couper. Je l’effarouchai. Je le rassurai.
-Bref, il m’ouvrit son petit cœur.
-
-—Il venait de La Paz?» demanda Valcor.
-
-—«Tout droit. Il prétendait d’abord voyager pour le compte d’une
-maison de banque.
-
-—La maison Perez Rosalez.
-
-—C’est ça. Il y était comptable depuis le déluge, ou aux environs.
-Mais il avait lâché sa place du jour au lendemain, emportant une poule
-aux œufs d’or, qui devait faire de lui un rentier parisien ... Son
-rêve!... Il connaîtrait la grande vie ... Ohé! ohé!
-
-—La poule aux œufs d’or, c’était la lettre!... Une lettre signée de
-mon nom.
-
-—Oui, mon prince.
-
-—Il était chargé par sa maison de venir la verser aux débats de mon
-procès?
-
-—Pas du tout. C’est un particulier qui le faisait venir. La lettre, il
-l’avait chipée.
-
-—Pour le compte de qui?
-
-—De personne. C’était là sa finesse, à ce vieux renard. Paraît qu’on
-lui proposait une somme très forte pour venir simplement déposer contre
-vous.
-
-—Qui lui proposait cette somme? Un monsieur Marc de Plesguen, n’est-ce
-pas?
-
-—Mais non. Pas ça du tout.
-
-—Et qui donc?
-
-—Un certain José Escaldas.
-
-—Ah! le gredin ...» murmura Valcor entre ses dents. «C’est lui
-l’intermédiaire. Je m’en doutais.
-
-—Le seigneur Pabro n’en parlait pas comme d’un intermédiaire, mais
-comme d’un personnage d’importance. En voilà un, je vous le garantis,
-qui a une fameuse dent contre vous. Pabro m’a raconté que cet Escaldas
-machinait votre ruine depuis longtemps. Il y a deux ans, peut-être, il
-furetait là-bas, en Amérique, pour rassembler un dossier contre vous,
-des témoignages, tout le bataclan. C’est alors qu’il est venu à la
-banque Rosalez. Il s’est fait montrer la fameuse lettre. Il en a pris
-une photographie.
-
-—Non!...» cria Valcor en bondissant.
-
-La surprise de cette trahison de longue main eut raison de son flegme.
-Mais son émotion ne dura qu’une seconde. Tout de suite, il envisagea le
-parti qu’il pouvait tirer de pareils renseignements.
-
-—«Il en a pris la photographie, dites-vous?
-
-—Je vous le garantis. Ça vous embête, ce truc-là, monseigneur?...
-
-—Ah! non, par exemple!» s’écria le marquis avec une spontanéité
-sincère. «C’est ce qui pouvait m’arriver de plus heureux. Poursuivez,
-mon garçon.
-
-—Diable!» fit l’autre, déconcerté. «Mes gens se fourraient donc le
-doigt dans l’œil. Quand Pabro apprit par une lettre d’Escaldas qu’on
-allait vous tracasser sous prétexte que vous vous étiez substitué au
-véritable marquis de Valcor,—vous voyez que je suis au courant,—et
-qu’on lui offrait la lune pour qu’il vînt raconter ici qu’il vous avait
-vu double sans avoir bu, le vieux matois se rappela la photographie de
-la lettre, et se dit que l’original lui serait payé très cher par son
-Escaldas ...
-
-—Par moi,» interrompit Renaud.
-
-—Non, par l’autre. C’est là qu’il se montrait idiot, le vieux crétin.
-Vous proposer la lettre, à vous, ça, c’est une idée à Bibi.
-
-—Que vous lui avez soumise?
-
-—Pas de danger! Prêtez-moi vos ouïes encore un moment. Procédons par
-ordre.»
-
-M. de Valcor ne sourcilla point aux familiarités de ce garçon
-cosmopolite, qui n’avouait pas sa nationalité, mais dont la blague
-insolente sentait si fort la poussière spéciale du pavé de Paris.
-Les tours de phrase employés par Arthur Sornière auraient été plus
-audacieux encore, ou, au contraire, empreints du plus servile respect,
-que cela n’eût pas davantage touché celui qu’il tenait attentif.
-L’homme et ses façons ne comptaient pour Renaud que comme compte une
-pièce pour un joueur d’échecs. Leurs rapports sociaux n’importaient
-pas. Ce n’était pas socialement qu’ils devaient jamais se rencontrer
-face à face.
-
-—«Vous comprenez,» poursuivait le bon ami d’Angèle, «ça me frappa tout
-de suite, l’imbécillité de ce vieux. Il avait soustrait la lettre,—ce
-qui le mettait d’ailleurs dans tous ses états, l’innocent!—sans autre
-idée que de se la faire payer cher par ceux qui mettaient déjà tant de
-prix à la photographie.
-
-—Parbleu, oui, quel imbécile!» observa le marquis. «Pour mes
-adversaires, cette lettre n’avait toute sa valeur que présentée,
-authentiquée par la maison Rosalez, qui l’avait reçue de moi ...
-
-—Ou du marquis de Valcor,» chantonna Sornière.
-
-—«C’était leur jouer le plus mauvais tour que d’apporter l’original en
-France, après l’avoir obtenu frauduleusement.
-
-—Bon, il y a plaisir à causer avec vous,» dit le bel Arthur, «C’est
-pas comme mon vieil âne bâté. En voilà un qui a dû peser sur l’estomac
-des requins, tout maigre qu’il fût!... Quelle tourte!...»
-
-Renaud regarda l’homme. Il n’avait donc pas poussé Pabro à la mer? Ou
-alors, quel cynisme!
-
-—«Maintenant, deux mots, et vous en saurez autant que moi,» reprit le
-hardi personnage, «Tout ça ne s’était pas dégoisé en un jour. J’étais
-déjà sur le paquebot avec mon bonhomme, quand il s’est déboutonné
-jusqu’à me parler de la lettre, et à m’avouer qu’il l’avait prise. Je
-m’étais embarqué de compagnie parce que je me doutais qu’il y aurait
-quelque chose à pêcher dans une telle mare à grenouilles, et avec une
-poire de ce calibre. Puis j’avais soupé de l’Amérique. J’avais soif de
-voir si d’être battue par d’autres clampins ça avait rendu mon Angèle
-plus tendre. J’avais le mal de la Butte, quoi! Quand je connus le coup
-de la lettre, je me rendis tout de suite compte de ce qu’on en pourrait
-tirer si on la portait à un chic type comme vous, riche comme Crésus,
-et le seul au monde ayant un intérêt capital à posséder ce chiffon de
-papier.»
-
-Sornière coula un regard de côté, pensant que le marquis allait
-l’interrompre, pour affirmer, comme tout à l’heure, que la lettre, au
-lieu de l’accuser, le justifiait, et qu’il n’aurait rien de plus pressé
-que de l’envoyer au Parquet. Mais l’argument n’ayant plus de nécessité
-immédiate, Renaud dédaigna de le répéter, garda le silence.
-
-—«Je n’avais pas l’intention de subtiliser la lettre. Je suis un
-honnête homme, moi,» reprit Sornière, qui prononça ces mots avec un
-intraduisible accent. «Mais, que voulez-vous? L’occasion, c’est le cas
-de le dire, me l’a mise dans la main. V’là qu’un soir de vent, cette
-vieille ganache de Pabro a l’idée de prendre le frais sur le second
-pont, sous la dunette, dans un endroit aussi désert que celui où nous
-sommes. Les passagers pionçaient. Aucune manœuvre de l’équipage ne se
-faisait de ce côté. Je vais lui souhaiter le bonsoir, lui demander
-s’il a avalé une machine pneumatique pour avoir toujours besoin d’air
-comme ça. On cause un brin. Nous parlons de la lettre. Je prétends
-qu’il a tort de la porter toujours sur lui, et, par blague, pour lui
-prouver qu’on la lui lèvera un jour ou l’autre, je lui montre comme
-c’est facile ... Elle était cousue dans son veston. N’y avait qu’à lui
-tirer son veston. Et moi de tirer ... Histoire de rire. Le v’là qui
-prend la plaisanterie de travers, et qui braille. Une voix de souris,
-d’ailleurs ... Avec le tapage de l’eau ... on ne l’entendait pas à
-vingt centimètres. Je ne l’entendais pas moi-même. Seulement sa figure
-me faisait rigoler. Et pour me la payer au complet, j’agite le veston
-au-dessus du bastingage. Est-ce que le pauvre bougre ne se figure pas
-que tout fiche le camp dans une claque de la brise. Il saute dessus,
-fait un faux mouvement, la tête l’emporte ... Dame, je ne sais pas au
-juste ce qui s’est passé ... Mais, en moins de temps que je n’en mets à
-vous le dire ... n’y avait plus personne ... que moi ... avec ce sacré
-veston dans la main.»
-
-La voix de Sornière se fit un peu rauque. Il ôta son chapeau, passa
-un mouchoir sur son front, où cependant l’air vif de cette soirée
-d’octobre ne devait pas appeler la sueur.
-
-M. de Valcor se pencha pour voir son regard, qu’il ne rencontra pas.
-
-—«Vous avez appelé au secours?» questionna-t-il.
-
-—«Ça se peut. Sait-on ce qu’on fait dans ces moments-là? Mais tous les
-secours du monde n’auraient pas repêché un homme, par une mer assez
-houleuse, en pleine nuit, étant donnée la vitesse du navire. Quand je
-m’aperçus qu’il n’y avait pas de témoins, que personne n’avait rien
-entendu, que je tenais encore le vêtement du pauvre diable, je compris
-que j’aurais une sale affaire sur les bras si je manquais de présence
-d’esprit. D’un coup de pouce, je fis sauter la doublure, je m’emparai
-du papier, et j’envoyai la défroque rejoindre son propriétaire. La
-lettre ... Nul que moi n’en connaissait l’existence. Même si on me
-fouillait, si on la découvrait, elle passerait dans mes papiers comme
-un griffonnage sans rapport avec la victime. On ne pouvait m’accuser
-que si j’avais la sottise de donner moi-même prise aux soupçons. Je ne
-soufflai donc pas mot. Et la suite prouva que j’avais eu raison.
-
-—Ainsi ce Rafaël Pabro est mort ...» dit rêveusement Renaud.
-
-—«Ça n’est pas pour vous contrarier, au moins?» gouailla effrontément
-Sornière.
-
-Un silence suivit, pendant lequel les deux hommes continuèrent leur
-va-et-vient, très lent, sur la terrasse déserte, au pied de la muette
-basilique.
-
-La rumeur de Paris montait plus sourde. L’heure s’avançait. Les
-banderoles lumineuses des réclames avaient cessé de surgir et de
-s’éteindre sur le noir de la ville.
-
-Le bel Arthur reprit la parole:
-
-—«Eh bien, monsieur le marquis, c’est tout ce que vous me dites?...
-Vous ne me sautez pas au cou?... Je viens vous apprendre que le seul
-témoin qui puisse vous causer de l’embêtement est à deux mille mètres
-sous l’eau. Et je suis modeste,» ajouta le gredin, «je ne prétends
-pas y être pour quelque chose ... Puis je vous apporte la lettre sur
-laquelle vos adversaires basent leur accusation, à ce que j’ai compris.
-Qu’est-ce que vous voulez de plus, nom d’un chien! d’un homme qui
-n’avait même pas le plaisir de vous connaître?»
-
-Le voyou crânait pour cacher son réel déboire. Comme M. de Valcor
-continuait à réfléchir profondément sans ouvrir la bouche, il lui
-demanda d’un ton moins assuré:
-
-—«Vous ne pouvez pas douter de la vérité de mon récit, ni de
-l’authenticité de la lettre? La mort de Pabro?... Je peux vous indiquer
-des journaux qui l’ont mentionnée. Tenez ... le _Messager de Cordouan_,
-par exemple, qui a même parlé de moi, mis en cause un instant, mais
-disculpé presque aussitôt. Quant à la lettre, comment inventerais-je
-ce que je vous en ai dit? Voulez-vous la voir, tout de suite?... cette
-nuit même?... Je puis aller vous la chercher.
-
-—Combien me la vendrez-vous?» fit le marquis, imperturbable.
-
-—«Dame!...» s’écria l’autre, rasséréné.
-
-Il retira son melon pour se gratter le crâne, le replaça, l’enfonça sur
-ses yeux.
-
-—«Vingt mille balles ... Est-ce trop?» questionna-t-il. Et sa voix
-tremblait d’espoir, de convoitise.
-
-—«Je doublerai cette somme,» dit Renaud, «si vous faites ce que je
-vais vous dire.
-
-—Cré nom!... Parlez.
-
-—Quand j’aurai reconnu cette lettre,—comme je n’en doute pas
-maintenant,—vous la mettrez sous enveloppe, vous y joindrez le récit
-que vous venez de me faire, et vous enverrez le tout au Procureur de la
-République.»
-
-Ce fut au tour de Sornière de garder le silence, abasourdi.
-
-«Fichtre! ça se gâte,» pensait-il.
-
-Très souple, très respectueux, à présent, il murmura:
-
-—«Ah! monsieur le marquis, je vois bien que vous n’avez rien à
-craindre. C’est donc des chenapans, ces Escaldas et compagnie? Vous
-êtes un vrai grand seigneur, un type tout à fait _bath_. Et généreux
-avec ça!... Quarante mille balles!... Seulement, c’est ma tête que vous
-me demandez de risquer pour ça.
-
-—Mais non, puisque vous êtes innocent.
-
-—Faudrait le prouver.
-
-—On ne prouvera pas le contraire.
-
-—A savoir ... La justice est plus forte que moi, et quand il lui faut
-un coupable, elle excelle à se le fabriquer. Et puis, écoutez, monsieur
-le marquis ... J’étais troublé, sur le moment. J’ai pu le pousser sans
-le vouloir, c’t’homme.»
-
-Un étrange sourire de perspicacité et de dégoût passa sur les lèvres de
-Renaud. Il reprit:
-
-—«Soyez tranquille. Ne vous ai-je pas dit que j’aurai encore besoin
-de vos services? Mon intérêt n’est pas que vous soyez pincé. Vous
-commencerez par vous mettre à l’abri. Votre envoi au Procureur de la
-République sera jeté à la poste, par mes soins, dans quelque ville
-où vous n’aurez garde de vous rendre. Vous ne parlerez pas de notre
-entente. Vous direz simplement, sans raconter l’histoire du veston, que
-Pabro vous avait communiqué cette pièce, qu’après la mort accidentelle
-du bonhomme vous aviez craint de vous compromettre en révélant qu’elle
-se trouvait entre vos mains. Qu’une fois hors d’atteinte, vous montrez
-votre bonne foi en l’envoyant au Parquet sans essayer d’en tirer
-profit. On ne vous fera pas extrader pour punir un crime improbable,
-dont la victime n’offre aucun intérêt, et dont vous ne tirez aucun
-bénéfice.
-
-—Y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur le marquis. Et puis
-... les quarante mille balles ... C’est ça qu’a du relief dans votre
-conversation.»
-
-La somme, en effet, devait éblouir un Arthur Sornière. Au même tarif,
-il aurait accompli n’importe quelle besogne. Il le donnait à entendre.
-
-—«Encore une petite commission de ce genre, et je file à Buenos-Ayres
-ou à Lima, installer une maison de jeu. Y a des choses épatantes à
-faire. La police, là-bas ... on lui graisse la patte.
-
-—Il ne tiendra qu’à vous,» dit M. de Valcor, «de posséder les
-quatre-vingts ou cent mille francs dont vous avez une si forte envie.
-Sachez me servir docilement. Vous ne vous en repentirez pas.»
-
-Les deux hommes s’entendirent d’abord pour les négociations immédiates.
-Le lendemain, à la même heure, au même endroit, Sornière devait
-remettre la lettre au marquis, en échange de vingt billets de mille
-francs. M. de Valcor emporterait le papier, pour l’examiner à loisir,
-pour constater s’il était bien tel que sa mémoire le lui peignait,
-et si les phrases dont ses ennemis comptaient faire usage offraient
-bien le sens qu’il avait jadis voulu leur donner. Il préparerait le
-brouillon de la missive que Sornière adresserait au Procureur de la
-République, et fixerait un troisième rendez-vous. Là, le bel Arthur
-copierait sa confession, légèrement atténuée, y joindrait la fameuse
-lettre, enfermerait le tout sous enveloppe. M. de Valcor lui compterait
-vingt autres mille francs. Tous deux conviendraient de la retraite
-où l’homme irait attendre en sûreté de nouveaux ordres. Le marquis
-emporterait le pli cacheté, pour le faire mettre à la poste dans
-quelque grande ville étrangère.
-
- * * * * *
-
-Pendant les jours qui suivirent, l’opinion publique passa par des
-sursauts et des surprises. L’affaire Valcor passionnait les esprits de
-plus en plus. Ceux mêmes qui, d’abord, n’avaient trouvé qu’un médiocre
-intérêt à cette question d’héritage, qui déclaraient absurde d’y mêler
-des intérêts de castes, des querelles politiques, se prenaient à
-certaines péripéties romanesques. Ainsi, le parti des valcoristes se
-sentit extrêmement démonté quand les journaux racontèrent ceci: non
-seulement un très important témoin à charge, appelé d’Amérique par M.
-de Plesguen, avait disparu mystérieusement en route, mais une lettre
-qui devait confondre le marquis, et que l’enquête réclamait de la
-banque Perez Rosalez, à La Paz, demeurait introuvable. La bonne foi des
-chefs actuels de la banque était hors de doute. La lettre, depuis plus
-de vingt ans dans leurs archives, leur avait donc été soustraite. Par
-qui? Par des gens que soudoyait Renaud de Valcor. On parlait de toute
-une bande noire à ses gages. D’invisibles mains volaient la lettre
-compromettante, à l’heure même où d’autres mains poussaient à la mer le
-malheureux Rafaël Pabro.
-
-L’imagination des masses était définitivement captée. L’Affaire Valcor
-devenait le gros succès du jour, le feuilleton dont on attendait
-fiévreusement la suite, le mystère dont chacun prétendait donner le
-mot, suivant ses préventions ou ses passions.
-
-Les antivalcoristes poussaient les hauts cris. Cette lettre et ce
-témoin subtilisés! N’était-ce pas l’aveu même? On était aux prises avec
-un bandit redoutable. Quel éclat de tonnerre ne faudrait-il pas pour le
-foudroyer!
-
-Malgré ce mouvement en faveur de leur cause, le trio
-Plesguen-Escaldas-Gairlance demeurait consterné. Pabro, qui
-avait vu jadis M. de Valcor et l’homme qui lui ressemblait si
-extraordinairement, n’était plus. La lettre où le marquis présentait
-son double, où lui-même avérait l’existence de ce personnage
-mystérieux, ne pouvait être produite. Que restait-il? Le tatouage.
-Gilbert de Villingen s’apprêtait, en ce moment même, à en dévoiler
-le secret par un coup de théâtre machiné en vrai dramaturge. Mais
-cela ne suffisait pas. Une présomption isolée restait vaine. C’était
-l’ensemble de tous ces indices qui devait amener l’établissement d’une
-preuve. L’opinion oscillait en faveur de M. de Plesguen. Toutefois
-les fantaisies du public ne vaudraient pas un bon arrêt judiciaire.
-Et comment l’obtenir, cet arrêt, alors que l’enquête se butait dans
-une impasse, voyait tous ses éléments crouler l’un après l’autre en
-poussière?
-
-Mais, un beau matin, les journaux publièrent en capitales énormes ces
-mots à sensation:
-
-L’AFFAIRE VALCOR
-
-PÉRIPÉTIE INATTENDUE.—RESTITUTION DE LA LETTRE MYSTÉRIEUSE
-
-Sous ce titre, venait le détail des circonstances: l’arrivée de la
-lettre au Parquet, sous pli cacheté, portant les timbres postaux de
-Hambourg, et accompagnée par les explications d’un nommé Mindel,
-compagnon de voyage de Pabro, déjà soupçonné d’avoir jeté le vieillard
-à la mer, mais aussitôt relâché, faute de preuves.
-
-Durant les jours qui suivirent, ce fut, dans les feuilles, une
-avalanche de commentaires. Tout y passa: contestation de l’authenticité
-de la lettre, affirmation de l’assassinat de Pabro, discussion sur
-l’état d’âme de ce Mindel,—un chenapan payé par M. de Valcor, et qui
-le trahissait par mécontentement du salaire ou par tardif scrupule de
-conscience. Il était clair que ce Mindel, jetant sa lettre dans une
-poste de Hambourg, avait dû s’embarquer aussitôt pour une destination
-que la police aurait du mal à établir. En effet, l’homme ne se retrouva
-pas à Hambourg, ni parmi la multitude des passagers embarqués de ce
-port vers tous les coins du globe. Et pour cause.
-
-Ces événements semblaient fâcheux pour le parti des valcoristes. Le
-seul argument de ces derniers fut que la lettre ne venait pas de la
-banque Rosalez, qu’elle était fausse, que le récit dont s’accompagnait
-la restitution était un pur roman.
-
-La suite leur donna tort.
-
-Avant même que la justice française eût demandé des explications à
-cette banque, celle-ci télégraphiait pour annoncer que le voleur de
-la pièce était découvert. C’était Pabro, le vieux comptable, parti
-soudainement pour l’Europe. On venait d’établir avec certitude
-qu’il avait emporté le précieux papier. Les adversaires du marquis
-possédaient d’ailleurs une photographie de la lettre, exécutée trois
-ans auparavant par un Bolivien du nom de José Escaldas. Cet Escaldas,
-mandé par l’enquête, reconnaissait formellement la lettre qu’il avait
-tenue jadis entre les mains. Le rapprochement avec la photographie
-qu’il en avait prise, ne laissa plus aucun doute sur l’authenticité de
-l’original.
-
-Ce ne fut pas seulement dans le cabinet du juge enquêteur que se fit
-cette confrontation. Par suite de ce fonctionnement miraculeux de la
-presse actuelle, pour qui rien n’existe d’invisible ou d’inaccessible,
-ni surtout aucun secret du Palais, le public eut aussitôt sous les
-yeux le _fac-similé_ des pièces. Les journaux publièrent côte à côte
-la lettre et sa reproduction photographique. Impossible de méconnaître
-la similitude absolue des deux documents. On était bien en présence
-des lignes écrites, une vingtaine d’années auparavant, par le marquis
-Renaud de Valcor.
-
-Ces lignes, des millions d’êtres les dévorèrent, en pesèrent
-minutieusement chaque syllabe. Il en résultait de toute évidence qu’au
-moment où le célèbre explorateur fondait la Valcorie, il avait envoyé à
-La Paz, pour traiter de ses affaires d’argent avec la banque Rosalez,
-un personnage investi de toute sa confiance, et dont il faisait
-remarquer l’étonnante ressemblance avec lui-même.
-
-Les feuilles antivalcoristes sommaient donc le marquis de déclarer quel
-était ce personnage et ce qu’il était devenu. Tant que l’explication
-ne serait pas donnée, claire et irréfutable, ils continueraient à
-prétendre que ce sosie était seul revenu en Europe avec un nom, un
-titre, une personnalité usurpés, et que le véritable marquis de Valcor
-dormait son sommeil éternel de l’autre côté de l’Atlantique. L’_Aube
-rouge_ allait jusqu’à prétendre que cette mort avait dû être le
-résultat d’un crime, et que le brillant imposteur en gardait le sang
-sur les mains.
-
-Celui-ci souriait en lisant les invectives du parti adverse.
-
-«S’ils savaient, les imbéciles, que j’ai moi-même envoyé la fameuse
-lettre au Parquet!»
-
-Après avoir attendu quelques jours, pour que le coup qu’il allait
-frapper eût son plein effet, M. de Valcor déposa une plainte en faux et
-usage de faux, refusant de se reconnaître auteur de la lettre versée
-aux débats par ses adversaires.
-
-C’était un nouveau procès qui s’ouvrait, arrêtant l’autre tout net.
-
-L’instruction criminelle commença, avec les mêmes lenteurs que
-l’enquête civile, à cause des réponses à attendre de l’Amérique du Sud.
-
-L’hiver, puis le printemps avaient passé. Un autre été s’avançait. Les
-tribunaux allaient entrer en vacances. L’affaire de faux ne viendrait
-au rôle qu’à la rentrée d’automne.
-
-Renaud se proposait de partir pour la Bretagne, de donner enfin à sa
-torture de cœur et d’esprit une trêve plus prolongée que ses hâtifs
-séjours au château.
-
-Une nouvelle douleur, une nouvelle lutte le retinrent.
-
-Sentinelle en armes sur la brèche de son magnifique destin, il allait
-avoir à repousser un assaut plus imprévu des forces obscures.
-
-
-
-
-XX
-
-_L’ACCIDENT_
-
-
-UN matin, vers dix heures, le marquis de Valcor descendait les
-Champs-Élysées dans son landolet électrique, qu’il avait fait ouvrir.
-
-Il venait, suivant son habitude quotidienne, de faire une promenade à
-cheval au Bois. Mais, suivant la même habitude, il avait, au rond-point
-de l’Étoile, laissé sa monture à un groom, pour éviter la rentrée
-fastidieuse, au pas, jusqu’à la rue du Bac. Son automobile le ramenait
-grand train.
-
-Appuyé au fond, il parcourait les journaux, que son portier avait
-déposés soigneusement sur les coussins. Il fronçait les sourcils, ou
-souriait ironiquement, à mesure que s’agitait sous ses yeux toute la
-bourbe des passions humaines, remuées par le levain de son scandaleux
-procès.
-
-Soudain, une secousse, un virement brusque, le sursaut des roues sur un
-obstacle ... des cris ... des gens qui courent ... l’arrêt net de sa
-voiture.
-
-Renaud se leva, le cœur en suspens, étreint par une sensation de
-catastrophe.
-
-A droite, un peu en arrière, sur la chaussée, une masse gisait ... Un
-corps ... ou deux corps ... chose indistincte, que, déjà, cachaient des
-passants accourus. Son valet de pied sauta à terre.
-
-M. de Valcor descendit, s’approcha, regarda, ne put retenir une
-exclamation d’horreur. Une très jeune femme, évanouie ou morte, avec un
-peu de sang au front, demeurait étendue, les bras crispés autour d’un
-bébé tout petit, un enfant de quelques semaines. Et, dans cette pauvre
-créature,—image de la plus affreuse détresse féminine, avec son visage
-sanglant, la misère de ses vêtements, le mystère de sa maternité, son
-geste farouche,—le marquis de Valcor reconnaissait Bertrande Gaël.
-
-—«C’est elle qui s’est jetée sous les roues,» s’écriait le valet de
-pied, blanc comme un linge. «Simon a viré pour l’éviter, elle a encore
-couru au-devant ... Ça, je vous le jure, monsieur le marquis.»
-
-Ce titre de marquis fit tourner les yeux à plusieurs. Des grognements
-partirent.
-
-«C’est bien ça ... Une pauvresse qui crève de faim avec son petit ...
-Et un monsieur de la haute qui se pavane dans son électrique ... Ah! le
-brigand de riche! Ça a deux propres-à-rien de laquais sur son siège ...
-Ça veut aller vite ... Et ça écrabouille les mères avec leurs enfants
-... Y en avait pas épais sous les roues ... Elle avait le ventre creux
-... pauvre bougresse!...»
-
-Les gens du peuple, plus nombreux à cette heure matinale que les
-oisifs, sur la superbe avenue, s’excitaient de furieuse pitié devant
-ce contraste: l’infortunée, victime d’on ne savait quelle atroce
-misère, étreignant toujours l’innocent, qui commençait à pleurer, et ce
-monsieur si élégant, avec sa voiture du dernier modèle, et l’impeccable
-tenue de ses gens en livrée. On allait lui faire un mauvais parti.
-Tandis que des femmes se penchaient, palpaient la blessée, prenaient le
-bébé, qui n’avait aucun mal, des hommes levaient leurs poings menaçants.
-
-Celui qu’ils voulaient frapper ne songeait même pas à se défendre. Les
-bras tombés, le visage livide, ses fiers yeux bleus noyés et mourants
-comme ceux d’une femmelette qui s’évanouit, il continuait à regarder
-la forme abattue à terre, semblant ne plus la voir distinctement, mais
-contempler un spectacle d’épouvante mille fois plus affreux que cette
-triste réalité.
-
-Il se sentit soutenu, appuyé par quelqu’un, qui, sans doute, le croyait
-près de s’effondrer à terre. C’était un gardien de la paix, lui disant:
-
-—«J’ai vu la chose, monsieur. Il n’y a pas de votre faute. La
-malheureuse avait une résolution du diable. Mais je ne crois pas
-qu’elle ait grand mal. Remettez-vous.»
-
-Puis, s’adressant aux ouvriers hostiles:
-
-—«Arrière, vous autres!» cria ce brave représentant de l’ordre.
-«C’est-y point honteux de s’en prendre au monde comme ça? Si vous
-n’étiez pas trop flemmards pour nourrir les filles que vous mettez à
-mal, elles ne se jetteraient pas avec leurs gosses sous les voitures.»
-
-L’éternelle question sociale ayant été ainsi soulevée puis résolue sans
-plus d’impartialité ni de clairvoyance qu’à l’ordinaire, on s’occupa
-de la malheureuse écrasée.
-
-Elle ne paraissait avoir aucune fracture, mais seulement cette blessure
-à la tête, d’où coulait le sang qui tachait sinistrement son visage, et
-de laquelle un badaud affirma d’un air sagace:
-
-—«Les blessures à la tête ... si ce n’est pas mortel, ça n’est rien du
-tout.»
-
-Ce qui, pour les curieux, sembla tout de suite fixer le cas.
-
-—«Veuillez m’aider à porter cette pauvre femme dans la voiture,
-Albert,» dit M. de Valcor à son domestique, d’une voix qu’il ne
-réussissait pas à affermir. «Nous prendrons le docteur en passant, et
-nous emmènerons cette infortunée à la maison. Je me charge d’elle.»
-
-Puis, se tournant vers le groupe de commères affairées autour de
-l’enfant:
-
-—«Si l’une de vous veut bien m’accompagner avec ce petit?... Je ne
-saurais pas trop comment le tenir.»
-
-En prononçant ces mots, il jetait un coup d’œil presque répulsif au
-petit être, qui vagissait et s’agitait dans des langes bien minces mais
-très propres.
-
-Une jeune ouvrière s’offrit, toute fière de se mêler au drame et de
-monter dans l’équipage électrique.
-
-Pendant que le gardien de la paix dressait son procès-verbal, et
-que, sur son interrogation, Renaud répondait bas et vite:—«Marquis
-de Valcor, rue du Bac,» on étendait sur les coussins du fond de
-l’automobile Bertrande, toujours sans connaissance.
-
-Le marquis ordonna de fermer le landolet, pour ne pas faire sensation
-sur son passage, et prit place sur la banquette, en face de
-l’obligeante personne chargée du poupon. Le valet de pied Albert grimpa
-sur le siège, et donna l’adresse du docteur à son camarade Simon.
-
-Celui-ci, navré de l’accident, mais sûr d’avoir fait tout ce qui
-dépendait de lui pour l’éviter, était demeuré à son poste, muet, sauf
-pour répondre à l’agent, avec son sang-froid de conducteur, qui ne doit
-jamais quitter sa machine, et son impassibilité de serviteur de grand
-style.
-
-Il démarra. L’automobile partit, rapide et silencieuse, sur ses énormes
-pneus.
-
-Derrière elle, demeura le groupe des badauds. Ces gens regardaient
-s’éloigner la voiture, bouche bée, avec ce léger déboire qu’on éprouve
-en passant d’un spectacle excitant à la platitude de la vie ordinaire.
-
-Les propos qui prolongèrent un peu la distraction n’étaient plus du
-mode agressif. Par son émotion visible et sa généreuse attitude,
-l’écraseur avait presque pris de l’avantage sur l’écrasée.
-
-—«Il est tout de même chic, pour un marquis.
-
-—C’est bien de les avoir emmenés dans sa voiture.
-
-—Ça va plus vite que l’ambulance urbaine.
-
-—C’est-y pas Valcor qu’il a dit qu’y s’appelait?
-
-—Si, si ... marquis de Valcor.
-
-—Celui qu’a c’t’histoire? Qu’on prétend qu’il a volé son titre?
-
-—Eh bien, voulez-vous que je vous dise, moi?» fit, d’un air important,
-le maître d’hôtel d’une des maisons les plus aristocratiques du
-rond-point. «Je les connais, _ceuss_ de la haute. Si celui-là n’était
-pas un vrai marquis, il aurait peut-être prêté son auto pour trimbaler
-la pauvresse et le mioche. Mais il ne serait pas monté dedans avec. N’y
-a encore que les types de vieille roche pour pas être fiers. Je vous
-garantis ce paroissien-là. Il est bon teint.»
-
-Une heure plus tard, M. de Valcor arpentait son cabinet de travail du
-pas nerveux de quelqu’un qui attend. Les minutes lui parurent longues
-jusqu’à ce qu’un domestique vint dire: «Monsieur le docteur demande
-s’il peut entrer.
-
-—Eh bien?» demanda-t-il anxieusement.
-
-La réponse fut rassurante.
-
-La victime de l’accident, installée, non pas dans les dépendances
-de l’hôtel, mais dans une chambre de maître, au second étage, se
-trouvait dans l’état le plus satisfaisant. La blessure de la tête
-n’intéressait que le cuir chevelu. Et c’était la seule. Pour le reste,
-des contusions, simplement. Et le désordre général provoqué par
-l’exaltation, l’émotion, tout ce qui avait déterminé, puis accompagné
-le coup de désespoir.
-
-—«Car elle reconnaît,» ajouta le docteur, «s’être jetée volontairement
-sous les roues de votre automobile.
-
-—Savait-elle que c’était la mienne?» demanda Valcor avec vivacité.
-
-—«Elle ne s’explique pas là-dessus, ni sur rien d’autre, d’ailleurs.
-C’est son cri de regret en se retrouvant vivante, quand la
-connaissance est revenue, qui m’a tout révélé. Je ne lui ai pas posé
-de questions. J’ai défendu qu’on lui en posât. La religieuse qui la
-soigne maintiendra le silence absolu, au moins pendant cette journée-ci
-et la nuit prochaine.
-
-—L’enfant?...» demanda le marquis d’une voix altérée.
-
-—«Mais, vous avez vu ... Il n’a rien.
-
-—Et c’est ... c’est bien celui ... de ... cette malheureuse?
-
-—Sans doute. En apprenant qu’il est sain et sauf, elle a fondu en
-larmes ... Elle l’appelait, lui demandait pardon ... voulait le voir
-... J’ai interdit tout cela sévèrement. Le calme le plus absolu est
-nécessaire. Elle nourrissait. Je ne puis dire, avant quelques heures,
-si l’effroyable secousse n’a pas tari son lait, ce qui pourrait amener
-des complications, de la fièvre, un transport au cerveau ... Il n’y a
-plus maintenant que ce danger-là, mais il n’est pas négligeable.
-
-—Quelles mesures avez-vous prises pour le bébé, docteur?
-
-—Je vais envoyer ici une nourrice, pour que le pauvre être ne pâtisse
-pas dans l’intervalle. Dès que nous serons fixés sur l’état de la mère,
-nous aviserons définitivement.»
-
-Le médecin, pressé de courir à d’autres devoirs, hésitait pourtant à se
-retirer devant l’expression troublée de son client.
-
-—«Avez-vous quelque chose d’autre à me demander, monsieur le marquis?
-
-—Mais ...»
-
-Renaud s’arrêta court.
-
-—«Songez à la chance que vous avez eue,» reprit l’homme de science.
-«Vraiment c’est miracle que vous ayez échappé à l’abomination d’une
-double mort, là, sous vos roues ...»
-
-Un visible frisson secoua Valcor. Puis aussitôt, avec une préoccupation
-dont la force étonna le médecin:
-
-—«Docteur, quand pourrai-je lui parler?
-
-—Pas avant demain matin, monsieur le marquis. Et encore, je ne vous le
-promets pas.»
-
-Demeuré seul, Renaud serra les poings et les dents, comme dans un
-effort presque surhumain pour se dominer. Patienter encore vingt-quatre
-heures, avec, sous son toit, cette fille infortunée et son secret!...
-Ne pas le lui arracher!... Ne pas savoir!...
-
-Bertrande ... Elle était belle, comme Micheline. Ainsi que Micheline,
-elle avait été une fillette innocente, qu’il revoyait, bondissant,
-au-devant de lui, sur le sentier de la falaise. Micheline ... Bertrande
-... Ces deux images, autrefois si pareilles, maintenant séparées
-par un abîme,—l’une toujours pure, l’autre souillée,—pourquoi ne
-pouvait-il pas s’empêcher de les confondre?... La honte, la déchéance,
-de la pauvre petite paysanne orpheline n’atteignait cependant point la
-splendeur virginale de celle qui rayonnait dans le luxe, sous un nom
-qu’il saurait lui garder intact, et sous sa protection paternelle, à
-lui,—rempart qui défiait les atteintes.
-
-A un moment, le visage du marquis de Valcor s’appuya contre ses mains
-crispées, et ce furent peut-être des larmes, ces traces brillantes
-qu’il se hâta d’effacer dans leurs paumes.
-
-—«Alors, ma Sœur, elle ne vous a rien confié, la pauvre petite?»
-demanda-t-il le lendemain à la religieuse de garde.
-
-Celle-ci était venue lui dire que la malade était prête à le recevoir,
-et tous deux montaient le large escalier de pierre, à rampe de fer
-forgé, qui joignait les étages dans l’hôtel de la rue du Bac.
-
-—«Mais, ma Sœur, elle sait au moins qui je suis? On lui a dit chez qui
-elle reçoit l’hospitalité?
-
-—Certainement, monsieur le marquis?
-
-—N’a-t-elle fait aucune remarque? N’a-t-elle pas dit qu’elle
-connaissait déjà mon nom?
-
-—Pas du tout.
-
-—Alors, quand elle s’est jetée sous ma voiture?...
-
-—Ce n’est pas parce que cette voiture était la vôtre, monsieur le
-marquis. Qu’allez-vous penser là?...
-
-—Vous a-t-elle parlé de sa situation? de sa famille? Comment
-s’appelle-t-elle?
-
-—Elle se refuse à rien révéler. Pauvre créature!... Elle ne m’a pas
-l’air d’être née pour la mauvaise vie qui l’a conduite au crime. Mais
-déjà elle revient à Dieu. Votre bonté la sauvera, monsieur le marquis.»
-
-«Si ce n’était pas Bertrande!... Si, par bonheur, je m’étais
-trompé!...» se disait Renaud, dont la main tremblait en frappant à la
-porte.
-
-Une femme de chambre lui ouvrit, puis se retira aussitôt avec la
-religieuse.
-
-Le marquis de Valcor s’avança, et, au détour d’un paravent, vit sur
-une chaise longue celle dont la pensée le torturait depuis la veille.
-
-C’était bien Bertrande. Il ne s’était pas trompé.
-
-La petite-fille de Mathurine appuyait contre les oreillers son buste,
-vêtu de flanelle blanche. Un bandeau de linge recouvrait en partie sa
-tête. Mais, de l’autre côté, ses beaux cheveux, d’un châtain doré,
-descendaient et contournaient l’oreille en un flot opulent. Une
-courte-pointe rose égayait un peu cette vision, dont la maigreur et
-la pâleur, percée par la double flamme de deux larges yeux clairs,
-désespérément tristes, eussent fait mal. Cependant, malgré son
-désastre, sa beauté subsistait.
-
-Renaud s’arrêta, le cœur oppressé.
-
-Il lui semblait, dans cette ressemblance fanée, et comme effacée, de sa
-fille, découvrir le ravage que pourraient faire le mal et la douleur
-sur sa Micheline si rayonnante et si pure.
-
-Il murmura:
-
-—«C’est toi, ma pauvre petite!»
-
-Silencieuse, elle le regardait, avec un monde de pensées désolées au
-fond de ses yeux immenses.
-
-Il s’assit à côté de la chaise longue, prit dans ses mains les doigts
-fluets et comme inertes, posa sur elle des prunelles douces comme des
-prunelles de mère.
-
-—«Aie confiance, dis-moi tout. Je ne te condamne pas. Je ne peux pas
-te condamner!»
-
-Elle leva les sourcils, ouvrit démesurément les paupières, comme dans
-un étrange effroi.
-
-—«Pourquoi donc?» balbutia-t-elle.
-
-—«Parce que tu n’es pas seule responsable de tes fautes.
-
-—Et qui donc en est responsable?» fit-elle en avançant un visage
-frémissant.
-
-—«La destinée ... la vie ... Et, je le soupçonne, la lâcheté d’un
-séducteur indigne.»
-
-Elle retomba en arrière, comme sous un choc. Un flot rose envahit ses
-joues, devenues transparentes et minces.
-
-—«Est-ce tout?» demanda-t-elle, comme se parlant à elle-même.
-
-—«Comment, tout?...
-
-—Si je n’avais pas perdu mon père ... Si ma mère n’était pas devenue
-folle ... après l’hallucination qui le lui avait fait voir, dans la
-lande ...»
-
-Les yeux dilatés de Bertrande, où semblait passer un peu de l’égarement
-dont elle parlait, cherchèrent avidement ceux du marquis. Mais Renaud
-baissa des paupières tressaillantes, et dit avec une tristesse calme:
-
-—«C’est cela que j’appelle les fatalités de ta vie. C’est cela qui me
-rend indulgent pour toi, ma pauvre Bertrande.»
-
-Elle renversa la tête, et se tordit les mains.
-
-—«Tu souffres!...» s’écria Renaud avec une pitié infinie. «Dis-moi
-quelles abominables misères t’ont poussée à te précipiter sous les
-roues de?...»
-
-Il s’arrêta, puis reprit d’une autre voix, d’une voix étranglée
-d’angoisse:
-
-—«... De ma voiture?... Pourquoi la mienne?... Le savais-tu?...
-L’as-tu fait exprès?...»
-
-Elle inclina la tête, affirmativement, d’un signe énergique.
-
-—«Mais pourquoi?... Pourquoi?... Ne suis-je pas le protecteur de ta
-famille?... Ne pouvais-tu recourir à moi? Si tu avais honte, pour
-toi-même, de m’avouer ta situation, que ne le faisais-tu pour ton
-enfant?... Tu as voulu la mort de cet innocent!... Tu as voulu faire
-de moi l’instrument de votre double mort!... De quelles révoltes, de
-quelles haines, pouvaient surgir en toi ces effroyables résolutions?...
-Parle ... parle ... Bertrande! Que t’a-t-on dit?... Que t’ai-je
-fait?...»
-
-Elle murmura:
-
-—«J’étais trop malheureuse!...
-
-—Mais je n’en étais pas cause!... Au contraire ... Je te cherchais,
-Bertrande, pour t’arracher à l’abîme.»
-
-Le regard fixe, perdu, la jeune femme prononça plus bas encore:
-
-—«Je devenais folle, comme ma mère. J’avais eu, comme elle, des
-visions ...
-
-—Quelles visions?»
-
-Elle ne répondit pas, mais, se tournant vers lui, de nouveau, elle dit
-brusquement:
-
-—«Vous avez des ennemis acharnés, monsieur le marquis.
-
-—Je le sais. Je ne les crains pas,» fit-il tranquillement.
-
-Elle replia ses bras contre son sein, se recroquevilla un peu, comme
-si, en elle-même, quelque élan désordonné se fût abattu devant cette
-force inébranlable.
-
-Renaud, sous l’effleurement du danger, venait de se reprendre jusqu’à
-n’être même plus ému. Ce fut presque froidement qu’il poursuivit:
-
-—«Ne parlons pas de moi, mais de toi. Ainsi, tu es mère, Bertrande?...»
-
-Elle pencha le front, avec une confusion, une faiblesse navrantes.
-
-—«Qui est le père de ton enfant?»
-
-Point de réponse.
-
-—«Dis-moi qui. Si ce n’est pas un homme marié, il t’épousera.»
-
-Bertrande eut un rire amer.
-
-—«Il t’épousera!» répéta M. de Valcor. «Je saurai l’y contraindre.»
-
-La jeune femme secoua la tête.
-
-—«Impossible!» dit-elle. «D’ailleurs, c’est moi qui refuserais de
-l’épouser, s’il m’acceptait par intérêt ou par crainte. Si bas que je
-sois tombée, je suis encore trop fière pour cela.
-
-—Ce serait ton devoir, à cause de ton enfant.
-
-—Je ne puis pas devenir sa femme.
-
-—Il n’est pas libre?
-
-—Si.
-
-—Tu le juges trop haut pour toi?... Un misérable qui t’a séduite et
-abandonnée.
-
-—Il ne m’a pas abandonnée.
-
-—Alors pourquoi cherchais-tu la mort?
-
-—Je le fuyais. Je ne voulais rien accepter de lui.
-
-—Ne l’aimes-tu pas?»
-
-Bertrande éclata en sanglots convulsifs.
-
-—«Tu l’aimes donc?... Mais quel est ton secret, malheureuse enfant?»
-demanda Renaud, adoucissant de nouveau sa voix jusqu’à des inflexions
-presque tendres.
-
-Elle pleurait sans répondre.
-
-Pouvait-elle lui dire qu’à la douleur de se voir, non pas tout à fait
-abandonnée, en effet, mais du moins délaissée, s’ajoutaient d’autres
-douleurs?... Que l’homme qu’elle adorait s’était révélé à elle comme
-le pire ennemi de lui-même, Renaud de Valcor, et qu’en elle on avait
-insinué des soupçons d’où résultait pour sa conscience une effroyable
-alternative.
-
-Gilbert de Villingen avait appris à Bertrande qu’en expliquant le
-monogramme dont il cherchait le sens avec Escaldas, elle les avait
-peut-être mis sur la piste des crimes accomplis par son propre père.
-C’est lui, c’est ce père, c’est Bertrand Gaël, fils aîné de Mathurine,
-qui, échappé au naufrage dont on le croyait victime, aurait seul pu
-se substituer au marquis de Valcor et jouer son rôle. La ressemblance
-entre Bertrande et Micheline apparaissait alors toute naturelle et
-constituait une preuve. Elles seraient sœurs. L’une née avant, l’autre
-après, les années de mystérieux exil, d’où le pauvre marin, père de
-la première, serait revenu grand seigneur, pour épouser,—par une
-criminelle bigamie,—une demoiselle de Servon-Tanis, et devenir père de
-la seconde.
-
-Dans l’éblouissement d’une telle découverte, qu’ils s’appliquèrent à
-faire concorder aussitôt avec tous les éléments connus de l’affaire,
-Gairlance et Escaldas traversèrent un moment de délire. Ils crurent
-tenir la clef de l’extraordinaire aventure. Tous les détails s’y
-adaptaient. Il les évoquaient l’un après l’autre, avec de vrais
-rugissements de joie. Aucune contradiction ne les frappa tout
-d’abord. Ils n’en voulaient pas voir. Ils n’en voyaient point. Dans
-leur surexcitation, ils ne crurent même pas utile d’agir prudemment
-avec Bertrande. Ne pouvait-elle pas leur donner, là, tout de suite,
-des renseignements qui leur seraient précieux? D’abord, sur le fameux
-tatouage. Avait-elle entendu dire que son père le portait? Oui, de
-cela, elle était certaine. Puis la ressemblance nécessaire de Bertrand
-Gaël avec Renaud de Valcor ... N’en avait-on jamais parlé dans sa
-famille?... Elle était moins affirmative sur ce point. Mais, maintenant
-qu’elle connaissait mieux la vie, elle s’expliquait certaines
-allusions. Il y avait eu de tous temps de jolies filles chez les Gaël,
-et d’ardents garçons chez les Valcor. Parmi ses aïeules, sans doute,
-plus d’une avait écouté quelque beau jeune marquis, comme elle-même
-avait écouté son prince bien-aimé. C’était une tradition maligne sur
-la côte, que, dans chaque génération des Gaël, se trouvait toujours
-quelque vivante preuve des liens plus ou moins anciens, coupables et
-romanesques, noués à plusieurs reprises, depuis des siècles, entre le
-château et la maison de pêcheurs. Ensuite, c’était le naufrage dans
-lequel aurait péri son père ... Où avait-il eu lieu? Comment l’avait-on
-su? Quelqu’un en avait-il réchappé?...
-
-Bertrande, harcelée par ces questions, émue, bouleversée de souvenirs,
-saisie d’un singulier espoir, s’était écriée:
-
-—«Mais vous parlez comme si vous pouviez croire que mon père soit
-encore vivant!»
-
-Alors, pour s’en faire une auxiliaire, Gilbert lui avait tout dit, tout
-ce qu’elle ignorait, absorbée par son triste amour et sa maternité
-prochaine, indifférente à ce qu’on lit dans les journaux, qu’elle
-n’ouvrait jamais. D’un seul coup, elle avait appris le procès, les
-attaques dirigées contre le marquis, sa personnalité contestée, et
-le soupçon suggéré par elle-même, si involontairement, à propos du
-tatouage ... Quoi!... cet homme lointain et puissant était peut-être
-son propre père à elle-même! Quel étourdissement!... Quel vertige!...
-
-Mais non ... Si c’était vrai, si l’on prouvait cette chose inouïe, le
-père qu’elle retrouverait ne serait plus l’être prestigieux, mais un
-vil bandit, un imposteur, un voleur, un assassin peut-être!... On le
-condamnerait ... A quelle peine?... Pouvait-elle savoir?... Ce serait
-épouvantable et infamant. Et elle en serait cause!... C’était elle
-qui, par une parole inconséquente, aurait déchaîné la catastrophe et
-l’expiation.
-
-—«Tu en aurais une chance!» lui avait dit Gilbert. «Car, de tous
-les millions que la Valcorie a rapportés, il lui en resterait bien
-quelques-uns, attribués à son œuvre personnelle, et tu deviendrais une
-héritière, tu partagerais avec ta sœur Micheline.»
-
-Ces paroles avaient fait horreur à Bertrande. Mais, pourtant, quel
-foudroyant éclair jaillit ensuite sur son âme! Car, sans montrer son
-trouble et son dégoût, ayant demandé:
-
-—«Qui donc rentrerait en possession du nom et de la fortune des
-Valcor?»
-
-Elle avait entendu cette réponse:
-
-—«Monsieur de Plesguen et sa fille Françoise.»
-
-Bertrande était amoureuse. Elle était jalouse. Elle connaissait
-aujourd’hui son amant. Elle comprit. Si l’intérêt du vieux gentilhomme
-et de sa fille, qui n’étaient de rien à Gilbert, le touchait au point
-de tout sacrifier dans cette lutte, de s’y lancer corps et âme avec
-l’acharnement où elle le voyait, c’est qu’il était épris de M^{lle} de
-Plesguen, c’est que celle-ci lui accorderait sa main après la victoire.
-
-L’étau d’un drame pareil, qui la broyait dans sa conscience, dans
-sa tendresse, qui la plaçait entre un amant toujours adoré et un
-bienfaiteur, peut-être un père, menacé par ce même amant, avait
-affolé la malheureuse. Parce que Gilbert voulait la contraindre à un
-rôle de délatrice et d’espionne auprès d’un homme qui lui semblait
-intangible et sacré, et parce que Gilbert ne l’aimait plus, elle avait
-fui Gilbert. Parce qu’elle ne pouvait croire au fabuleux roman, parce
-qu’elle ne voulait pas trahir son Gilbert auprès de l’autre, auprès du
-redoutable, du mystérieux Renaud, et aussi à cause de sa honte, elle
-n’avait pu se résoudre à implorer celui-ci.
-
-Pendant quelques semaines elle avait gagné tout juste de quoi manger,
-de quoi payer le loyer d’une misérable chambre, au fond d’un quartier
-lointain, où elle se terrait, farouche.
-
-Puis son enfant était né. Comment le nourrir?... Et à quoi bon?... La
-vie était si déconcertante, si atroce!
-
-Pauvre petite Bertrande! Elle se voyait, infime et faible, entre ces
-deux hommes qui pétrissaient sa destinée. Un prince ... un marquis
-... Son âme humble et crédule s’était évaporée comme un encens,
-consumée en admiration devant ces êtres splendides et supérieurs. L’un
-avait tout son amour, l’autre, toute sa gratitude. Et c’étaient des
-adversaires, se mesurant dans une lutte abominable! Pis encore ...
-c’étaient des êtres de cruauté, de mensonge, de rapine!... L’un, le
-père de son enfant. L’autre, son propre père peut-être. Et elle n’avait
-pas de pain sous la dent, pas de lait dans le sein, pour vivre et faire
-vivre le pauvre petit, né de son irrémédiable faute.
-
-Dans la démence que lui suggestionnaient de telles réflexions,
-Bertrande Gaël avait pris sa résolution tragique. Ayant guetté
-l’automobile qui, presque chaque jour, ramenait le marquis de Valcor
-après sa promenade à cheval, elle s’était jetée sous les roues, son
-bébé entre les bras.
-
-Aujourd’hui, revenue à elle, sa folle détresse un peu apaisée, elle
-regardait la noble et bienveillante figure qui s’inclinait vers son
-pauvre cœur éperdu avec tant de pitié, tant de bonté, et elle se disait:
-
-«Quel que soit cet homme, mon bienfaiteur loyal ou mon père menacé, je
-ne puis pas dire un mot, je ne puis pas faire un geste qui l’afflige.
-D’ailleurs, en face de lui, mon doute s’efface. Comment croire que,
-sous ce front, il y ait un remords?» Puis une pensée la mordait comme
-une pince d’acier: «Mais alors, le traître, c’est Gilbert. Il travaille
-à une œuvre injuste et maudite.»
-
-Elle gémit:
-
-—«Mon Dieu! mon Dieu!... Comme j’avais raison de vouloir mourir!...
-
-—Ne parle pas ainsi, Bertrande,» lui dit M. de Valcor. «Sont-ce là
-les enseignements que tu as tirés de ta pieuse éducation chez les
-Géraldines de Quimper?... Comprends-tu maintenant ce que je craignais
-pour toi, de la vie, avec ton caractère et ta beauté, et pourquoi je
-désirais tant que tu te fisses religieuse?»
-
-Ce fut son seul reproche. Et cette indulgence même, avec l’évocation
-du souci qu’il avait de tout temps pris d’elle, jetèrent de nouveau la
-jeune femme dans l’incertitude et le trouble.
-
-Cependant, une autre anxiété l’étreignait. D’une voix tremblante, elle
-demanda des nouvelles de sa grand’mère.
-
-Il lui peignit le désespoir de la vieille Mathurine, et avec quelle
-angoisse elle avait eu recours à lui.—«Quant à ta mère, son
-inconscience l’a préservée de cette nouvelle douleur.»
-
-Le souvenir de l’Innocente attendrit sa fille peut-être plus que la
-pensée de l’aïeule rigide.
-
-Renaud tâcha d’arracher à cet attendrissement le nom qu’il voulait
-connaître, celui du séducteur de Bertrande.
-
-Elle défendait son secret plus mollement, noyée de larmes, et dans un
-tel besoin de confidence, d’appui! Celui qui s’offrait représentait
-pour elle une si invincible puissance! Le marquis de Valcor affirmait
-que, par son intervention, il arrangerait tout. Elle commençait à le
-croire. Y avait-il quelque chose d’impossible à celui qu’elle avait
-toujours vu l’arbitre des circonstances, là-bas, dans le pays où il
-répandait les bienfaits, comme un pouvoir surnaturel.
-
-Peut-être, malgré tout, n’eût-elle pas nommé Gilbert, mais certaines
-de ses paroles, suivies de réticences, réveillèrent chez le marquis
-le soupçon qui, à plusieurs reprises, s’était porté sur son hôte
-de l’autre saison. Il se vit encore, chevauchant sur la route de
-la falaise, à côté de Gairlance, dont il entendait la protestation
-railleuse: «Me croyez-vous capable de mettre à mal une petite mascotte
-de village?...»
-
-Renaud de Valcor tendit en lui-même cette faculté presque magnétique,
-grâce à laquelle, par la force de son regard, par la persuasion
-insinuante de sa voix, il faisait fléchir la volonté d’autrui. Il
-enfonça jusqu’à l’âme de Bertrande ses yeux dominateurs, et s’écria
-brusquement:
-
-—«Puisque tu ne veux pas me dire le nom du lâche séducteur qui t’a
-rendue mère, je vais te le dire, moi: c’est le prince de Villingen.»
-
-Elle jeta une exclamation étouffée, pâlit, courba la tête, et se cacha
-le visage dans ses mains.
-
-
-
-
-XXI
-
-_LE DUEL_
-
-
-UN dimanche, vers une heure, Gilbert se préparait à partir pour les
-courses, quand son domestique lui présenta la carte du marquis de
-Valcor.
-
-Le prince fut très étonné. Puis, aussitôt après la première surprise,
-il se donna cette explication:
-
-«C’était fatal. Mon gaillard a fini par découvrir que je marche à
-fond contre lui, dans son affaire. Il vient me demander compte de mon
-attitude. Eh bien, nous allons rire.»
-
-Le petit-fils du héros de Villingen, s’il manquait de moralité, ne le
-cédait à personne en bravoure physique. Duelliste par goût héréditaire,
-il jugeait que la supériorité sur le terrain dispense de toute
-obligation dans la vie.
-
-Quand on est à tout instant prêt à justifier ses actes, suivant
-le code de l’honneur mondain, avec un coup d’épée ou de pistolet,
-on ne rencontre pas beaucoup de gens résolus à vous demander des
-explications, et ceux qui en ont l’audace se tiennent ensuite pour
-satisfaits, si même ils ne restent muets pour toujours.
-
-«Voyons,» se dit Gairlance, «nous avons bien convenu avec Escaldas de
-nous retrouver à Auteuil?... Il ne devait pas me reprendre ici?... Non.
-Parce que, vraiment, avec la peur effroyable qu’il a de Valcor ... je
-ne voudrais pas l’exposer ...»
-
-Tout en souriant, malgré lui, de la poltronnerie de son acolyte, il dit
-cependant à son valet:
-
-—«Si par hasard monsieur Escaldas venait pendant que je cause avec le
-marquis, prévenez-le, et dites-lui que je le prie d’aller m’attendre au
-pesage.
-
-—Bien, monsieur. Dois-je faire entrer ici monsieur le marquis?
-
-—Non,» répliqua le prince, «je vais le rejoindre.»
-
-Écartant une portière, il quitta son fumoir, et passa dans le salon.
-
-M. de Valcor, debout devant une table, examinait un album
-photographique contenant des portraits de femmes.
-
-Dans la garçonnière, petite mais élégante, que Gilbert habitait rue
-Cambacérès, nombre de bibelots futiles, de souvenirs féminins, d’images
-suggestives, attestaient l’humeur galante et la principale occupation
-du maître du logis. L’album que tenait le marquis avait une petite
-célébrité dans le monde où l’on s’amuse. On l’appelait le «harem de
-Gégé.» Il y collectionnait ses plus flatteuses conquêtes. C’était
-l’ambition des jolies et faciles filles qu’il honorait d’un caprice,
-d’y avoir leur effigie. Car ce privilège constituait un brevet de
-beauté ou de chic. Il ne les y admettait pas toutes. Certaines, pour
-l’engager à les y mettre, donnaient à leur portrait quelque scabreuse
-originalité, par la hardiesse de la pose ou du costume. Ainsi, grâce au
-décolleté de la plupart de ses pages, le luxueux et luxurieux volume
-devenait une manière de musée secret.
-
-Tel était l’objet sur lequel se fixait l’attention de M. de Valcor
-lorsque Gilbert le rejoignit. Mais le visiteur n’avait pas sur la
-physionomie l’excitation amusée, à demi gênée, qu’offrait ordinairement
-celle des curieux passant en revue cette élite de Cythère.
-
-Gairlance, en entrant, vit se tourner vers lui un visage contracté et
-terrible.
-
-Le marquis de Valcor, d’un geste rapide, reprit, contre l’accoudoir
-d’un divan, la canne qu’il y avait appuyée, et la leva, en même temps
-qu’il s’avançait vers le prince.
-
-Gilbert s’arrêta net, croisa les bras, et dressa contre l’agresseur une
-figure d’une fermeté saisissante, bien que devenue subitement très pâle.
-
-—«Un guet-apens!» s’écria-t-il.
-
-Son attitude, son accent, eurent cette noblesse des actes moraux
-d’une justesse foudroyante, comparable à la noblesse des mouvements
-physiques, également foudroyants et justes, par lesquels un gymnaste
-accomplit un tour mortellement périlleux.
-
-Dire ce qu’il faut dire, faire ce qu’il faut faire, sous l’assaut de
-l’imprévu, dans l’éclair d’une seconde ... Cela est toujours d’un bel
-effet, même quand il s’agit seulement d’un sang-froid de bretteur.
-
-M. de Valcor jeta sa canne.
-
-Pouvait-il, quelque motif qu’il en eût, frapper un homme surpris et
-désarmé, qui le recevait sans défiance?
-
-—«Êtes-vous fou, monsieur?» demanda Gilbert, très calme.
-
-Renaud ne répondit pas, mais revint à la table, et reprit l’album.
-Il en arracha une photographie, lacérant le feuillet, sans prendre
-la peine de faire glisser le carton, et se tourna de nouveau vers le
-prince, cette photographie à la main:
-
-—«Vous allez me remettre,» s’écria-t-il, «tous les portraits
-semblables à celui-ci que vous possédez. Vous allez me jurer de faire
-détruire le cliché, et ensuite, vous aurez à me rendre raison d’une
-pareille infamie!»
-
-Il serait impossible de décrire la frénésie furieuse, quoique contenue,
-qui animait le marquis.
-
-Gilbert sourit, insolent et tranquille.
-
-—«Pourquoi donc? Ce portrait est celui de ma maîtresse, Bertrande
-Gaël. N’ai-je pas le droit?...
-
-—Vous savez bien, lâche insulteur, qu’il est la frappante image de
-mademoiselle de Valcor. Et vous avez combiné l’ignoble perfidie!...
-Vous avez fait coiffer Bertrande comme ma fille Micheline, foncer ses
-cheveux ... Et cette tête, un peu inclinée, est dans la position ou la
-ressemblance s’accentue ... Ma fille!... C’est ma fille ... Dans ce
-bourbier!... dans ce mauvais lieu!...»
-
-L’album vola par la chambre, alla briser un de ses coins d’argent
-contre l’angle de la cheminée.
-
-—«Monsieur,» prononça Gilbert, «je regrette qu’une de mes maîtresses
-ressemble à ce point à mademoiselle de Valcor. Du moins, je le regrette
-pour vous ... Non pour moi ... Mademoiselle Micheline étant très belle.»
-
-Les yeux du marquis flamboyèrent. Ses mâchoires eurent un choc brusque.
-Avec quelle féroce joie il eût tué! Mais que pouvait-il?...
-
-—«Je vous châtierai sur un autre terrain,» scandèrent ses lèvres
-serrées et blêmies.
-
-—«Essayez,» riposta le prince. «A votre aise. Mais auparavant,
-daignerez-vous me dire ce qui me valait l’honneur de votre visite? Cet
-album ... Vous ne le connaissiez pas avant d’entrer ici?
-
-—Non,» dit M. de Valcor, qui reprenait avec peine possession de
-lui-même. «Et cependant ... Celle dont voici l’image était la cause de
-ma démarche.»
-
-Il agita légèrement la photographie, qu’il gardait à la main.
-
-—«Comment?... Mademoiselle Micheline?...» demanda Gilbert, se
-méprenant avec intention, et soulignant son impertinence voulue par le
-plus narquois des sourires.
-
-—«Non, monsieur. Mademoiselle de Valcor n’a rien à voir avec un drôle
-de votre espèce. Il s’agit de Bertrande Gaël.
-
-—Faut-il,» interrogea le jeune homme avec une feinte complaisance,
-«accepter cette épithète de «drôle» comme la provocation que vous
-m’annonciez tout à l’heure? Moi, je veux bien. Seulement, ce pourrait
-être gênant pour mademoiselle de Valcor, que nos témoins mettraient
-forcément en cause.»
-
-Renaud darda un regard profond sur son interlocuteur. Quoi!
-Trouverait-il chez ce jeune débauché un sang-froid supérieur au sien?
-Tout à l’heure, pour la première fois de sa vie, il s’était senti hors
-de lui-même. Voilà ce qu’il ne fallait à aucun prix. La prudence le
-lui interdisait tout autant que l’orgueil. S’il n’était pas encore
-entièrement maître de soi, il le paraissait du moins, par un souverain
-effort, lorsqu’il répliqua:
-
-—«Votre remarque est juste, monsieur ... Aussi je retire le mot. Je
-vous appliquerai le soufflet que vous méritez dans telle circonstance
-où il sera impossible de mêler des femmes à notre rencontre.
-Maintenant, voici pourquoi j’étais venu. Vous convient-il ou non d’agir
-loyalement à l’égard de Bertrande Gaël?
-
-—Mais,» fit Gilbert, «en quoi cela vous regarde-t-il?
-
-—Je n’ai pas à vous le dire. Répondez-moi.
-
-—Je n’ai pas à vous répondre.»
-
-Il y eut un silence. Les deux hommes, debout l’un en face de l’autre,
-se lançaient mutuellement à la face tout ce qui peut tenir de haine en
-deux regards humains.
-
-Le marquis reprit la parole:
-
-—«Le hasard m’a rendu témoin d’une tentative de suicide accomplie par
-cette malheureuse.
-
-—De suicide?... Bertrande?...» s’écria Gilbert.
-
-Cette fois, le cœur, si sec fût-il, avait tressailli. Une émotion
-détendit le visage ironique et mauvais.
-
-—«Oui ... Elle s’est jetée sous les roues de ma voiture, avec son ...
-avec _votre_ enfant.
-
-—L’enfant!...»
-
-Mot magique ... Une inquiétude et une joie, plus soudaines et fugaces
-que l’éclair, frémirent sur les traits du prince. Mais, aussitôt,
-il recomposait sa physionomie, reprenait son expression ironique et
-glaciale.
-
-—«Bien que je n’aie nuls comptes à vous rendre,» dit-il, «je puis
-vous affirmer ceci: je n’ai pas refusé mon aide à Bertrande, dans la
-mesure de mes moyens, fort réduits pour le moment. Mais elle n’a même
-pas daigné m’informer qu’elle était mère. Depuis quelque temps, elle se
-cache de moi, au point que je ne sais pas même son adresse. J’ignorais
-que l’enfant fût au monde.» Et Gilbert ajouta en ricanant: «Vous ne
-venez pas me conseiller de le reconnaître, je pense.
-
-—Pourquoi pas?» s’écria Valcor.
-
-Gairlance eut un rictus de rage.
-
-—«Reconnaissez donc les vôtres ... _tous_ les vôtres!» cria-t-il.
-«Avouez donc que Bertrande est votre fille. Nous verrons alors s’il me
-convient de faire prince de Villingen le petit-fils bâtard d’un rustre,
-d’un bandit, qui, bientôt, sera un forçat!»
-
-Renaud de Valcor ne broncha pas. Aucun muscle ne tressaillit sur sa
-face. Il regarda Gilbert comme on regarderait un interlocuteur qui,
-tout à coup, dans la conversation, se met à parler une langue inconnue.
-
-Ce fut l’autre, qui, après sa brutale sortie, se décontenança, un
-peu à la façon de quelqu’un qui, croyant escalader dans l’obscurité
-une marche très haute, trouve le sol d’un palier. L’élan avortait.
-Mais alors?... Ou bien il avait fait fausse route, ou bien il avait
-découvert sa tactique à un adversaire extraordinairement fort, qui,
-désormais, serait sur ses gardes. Troublé, il fit une gauche retraite.
-
-—«N’agissez-vous pas comme si vous étiez le père de Bertrande, en
-venant ici réclamer je ne sais quoi pour cette fille, et pour l’enfant
-qu’elle m’attribue,—à tort, sans doute?»
-
-Renaud ne releva pas l’impudence de l’insinuation.
-
-—«Je ne suis pas de ceux qui réclament,» dit-il avec hauteur, «ni pour
-moi, ni pour les autres. Je suis venu vous poser une question, prince
-de Villingen, et vous donner un avertissement.
-
-—Voyons la question.
-
-—Comptez-vous remplir votre devoir à l’égard de Bertrande et de votre
-fils?
-
-—Quel devoir?... Épouser la mère et reconnaître l’enfant?
-
-—Vous l’avez dit.»
-
-Un formidable éclat de rire, juvénile, sincère, à peine forcé,
-retentit. Renaud le laissa s’éteindre et continua:
-
-—«Vous êtes absolument décavé, monsieur. Fixez la dot que vous exigez
-d’une femme pour la faire princesse de Villingen. Bertrande l’aura.»
-
-La stupeur cloua Gilbert. Longuement il regarda celui qui venait de
-prononcer ces stupéfiantes paroles, et qui, de son côté, fixait sur lui
-un œil tranquille.
-
-—«Monsieur le marquis de Valcor,» prononça enfin le jeune homme,
-détachant lentement les syllabes, «je suis votre adversaire, et je vous
-veux tout le mal qu’un homme puisse vouloir à un autre. Cependant je
-ne me servirai pas contre vous d’une proposition qui vous compromet
-étrangement. Je ne m’en servirai pas, parce que, vraiment, j’admire
-votre héroïsme. Cette preuve morale, je ne veux pas l’accepter, je ne
-veux pas l’apporter à votre procès, je ne veux même pas l’entendre.
-N’insistez pas. Retirez-vous.
-
-—Je ne vous comprends pas du tout,» fit le marquis. «Je ne vois
-pas quel héroïsme il peut y avoir à doter une jeune fille à qui je
-m’intéresse, et dont c’est la seule chance de salut. Peut-être un peu
-de générosité ... A peine ... Je suis tellement riche!
-
-—Non, non, monsieur. Personne ne s’y tromperait,» dit Gilbert
-en secouant la tête. «On est sur les traces de votre véritable
-personnalité. Vous ne le saviez peut-être pas en entrant ici. Vous
-n’avez pas pu en douter après mon allusion de tout à l’heure. Et
-cependant vous n’hésitez pas à vous trahir pour sauver celle dont vous
-êtes le protecteur et le défenseur naturel, votre fille, Bertrande
-Gaël. Je vous le répète ... Je trouve ça ... épatant!—passez-moi le
-mot.—Parole d’honneur!... J’en suis impressionné. C’est d’une âme peu
-ordinaire.
-
-—Laissons ... laissons ... monsieur,» interrompit Renaud avec une
-dédaigneuse désinvolture. «Nous ne faisons pas ici mon procès. Ma
-personnalité, comme vous dites, relève d’autres juges, et est au-dessus
-de votre opinion. Oui, ou non, épouserez-vous Bertrande?
-
-—Jamais de la vie!
-
-—Je suis prêt à la doter ... princièrement.
-
-—On n’achète pas un Villingen, monsieur.
-
-—Mes adversaires vous ont bien acheté. Car je suppose que vous ne vous
-êtes pas fait mon ennemi par simple goût pour les vilenies obscures.»
-
-Gilbert blêmit de fureur.
-
-—«Non, monsieur, non,» rectifia-t-il, «ce n’est pas l’intérêt qui me
-guide, c’est le sentiment. J’aime une jeune fille, dont l’alliance
-m’honorera autant que me déshonorerait l’indigne union que vous me
-proposez. Je suis fiancé à l’héritière de l’antique et noble famille de
-Valcor.
-
-—A Micheline!...» cria le marquis, dans l’explosion d’une surprise
-effarée.
-
-—«Non, monsieur, pas à mademoiselle Micheline. Mais à mademoiselle
-Françoise de Valcor-Plesguen.
-
-—Ah!» dit longuement Renaud, dont les paupières à demi closes
-laissèrent glisser un mépris accablant.
-
-—«Maintenant, monsieur,» reprit le jeune homme, «j’ai répondu à votre
-question, et, je m’en vante, avec une franchise que vous n’attendiez
-pas. Quant à votre avertissement, je vous en dispense. J’attendrai
-votre provocation publique, pour que nous puissions aller sur le
-terrain sans raconter à tout le monde nos petites affaires. Je vous
-préviens que je ne commencerai pas, car je tiens beaucoup à être
-l’offensé. Nous n’avons donc plus rien à nous dire. Bonjour.»
-
-Sur ce mot, il sonna, pour que son domestique reconduisît le visiteur.
-
- * * * * *
-
-L’après-midi même, Gilbert revenant d’Auteuil, en voiture, avec
-Escaldas, lui disait:
-
-—«C’est Valcor qui sera l’agresseur. Je choisirai l’épée. Vous savez
-que personne ne tire mieux que moi. Je n’ai pas à faire le modeste.
-C’est assez connu. Je piquerai mon homme où je voudrai.
-
-—Je vous entends,» fit le Bolivien d’un air sagace, car il mesurait
-depuis un moment la profonde haine personnelle qui s’ajoutait à
-l’antagonisme des adversaires, depuis les meurtrières paroles échangées
-entre eux, et dévoilant des sentiments plus meurtriers encore.
-
-—«M’entendez-vous si bien que ça?» demanda le prince avec un sourire
-de doute.
-
-—«Parbleu!
-
-—Où croyez-vous donc que je toucherai notre marquis de carton?
-
-—Au cœur, si vous voulez le tuer net. Au ventre, si vous lui destinez
-une torturante agonie.
-
-—Peau-Rouge!» s’écria facétieusement Gilbert en haussant les épaules.
-
-Cette taquinerie sur son origine exaspérait le métis. Il se tut,
-maussade.
-
-—«Voyons, Escaldas, réfléchissez. Je commettrais une faute irréparable
-en faisant mourir Valcor.
-
-—Mon Dieu,» dit le Bolivien, «son imposture n’en serait pas plus
-difficile à prouver. Au contraire. Le patrimoine reviendrait toujours
-aux Plesguen. C’est la fortune que nous poursuivons, et non l’homme.
-Vous, du moins. Quant à ma rancune, un bon coup d’épée la satisferait
-amplement.
-
-—Surtout si vous n’aviez pas à risquer votre peau pour le donner.
-
-—Dame!
-
-—Eh bien, noble étranger, je ne pense pas comme vous. Et pour cause.
-Je suis prince de Villingen, et il ne me conviendrait pas de ne plus
-avoir à dépouiller que des femmes. D’ailleurs, l’opinion serait vite
-pour elles contre nous. Et vous savez, dans ce procès, l’opinion
-joue un fameux rôle. Puis, moi, je hais maintenant Valcor plus que
-vous ne le haïssez vous-même. La mort, même si je lui traversais les
-entrailles, ne le ferait pas assez souffrir. Non, non, c’est au bras
-que je veux lui appliquer ma pointe.
-
-—Au bras?» répéta Escaldas, étonné.
-
-—«Parfaitement. Au bras gauche. A la hauteur de son tatouage. Il
-faudra bien qu’il laisse voir sa blessure aux médecins. Et alors ...
-
-—Oh! bravo! Ça, c’est très fort!» cria le métis, enthousiasmé. «Je
-demande à être témoin.
-
-—Mais vous demandez trop, mon cher. Votre nom marquerait mal à côté du
-mien, dans les procès-verbaux,» riposta Gilbert dédaigneusement.
-
- * * * * *
-
-Le prétexte du duel n’était pas difficile à trouver. La moindre
-algarade publique entre le marquis de Valcor et le prince de Villingen
-prendrait un caractère sérieux, par le fait que ce dernier affichait
-partout son antivalcorisme enragé, affectant de ne donner qu’à M. de
-Plesguen le nom et le titre appartenant à l’autre.
-
-Dans la journée du lendemain, Gilbert reçut par télégramme pneumatique
-un fauteuil pour le Théâtre-Français, joint à une carte sur laquelle il
-lut:
-
-MARQUIS DE VALCOR
-
-Il comprit.
-
-Le soir, dès le couloir de l’orchestre, il ne s’étonna pas d’apercevoir
-la haute silhouette, si élégante en frac, de Renaud, qui gagnait une
-place voisine de la sienne.
-
-Au premier entr’acte, les deux hommes mirent un tel empressement à se
-rencontrer qu’ils bousculèrent des spectateurs. Ceux-ci s’arrêtèrent en
-grommelant, et aussitôt entendirent ce dialogue:
-
-—«Vous pourriez me saluer, monsieur,» disait Renaud, «N’avez-vous pas
-été reçu chez moi?
-
-—Non, monsieur,» ripostait le prince. «J’ai été reçu par vous dans le
-château du marquis de Valcor.»
-
-Du bout de sa canne, Renaud fit sauter le chapeau de Gilbert.
-
-—«Demain, monsieur,» fit celui-ci, «vous recevrez mes témoins.
-
-—J’y compte.»
-
-Ce fut tout. Ni l’un ni l’autre ne reparut dans la salle, n’étant
-pas venus pour la pièce qui se jouait sur la scène, mais pour celle
-qu’ils exécutèrent si prestement, et qui, d’ailleurs, eut le succès de
-la soirée. Nul ne soupçonna qu’elle ne fût pas absolument improvisée.
-Une rencontre entre ces deux personnages devait forcément mal tourner,
-et tous ceux qui les avaient reconnus dès la première minute s’y
-attendaient.
-
-Le prince, après tout, n’était pas satisfait de son rôle. Il n’avait
-pu préparer sa réplique, ne sachant en quels termes son partenaire lui
-chercherait querelle. Et maintenant il craignait de ne pouvoir réclamer
-la qualité d’offensé et garder le choix des armes.
-
-Il enjoignit à ses témoins de soutenir la thèse suivante:
-
-«Je n’ai pas insulté mon hôte de l’été dernier, en affirmant que
-j’avais été reçu par lui chez le marquis de Valcor. Il se fait tort
-à lui-même en reconnaissant que, dans ma pensée, je pouvais entendre
-ainsi par là deux personnes distinctes.»
-
-Point ne fut besoin de recourir à pareille subtilité. Renaud était bien
-l’offenseur, puisque, sur la phrase mal prise ou mal comprise par lui,
-il n’avait pas proposé l’envoi de ses témoins, mais recouru à une voie
-de fait. Le duel avait pour cause le coup de canne enlevant le chapeau
-de Gilbert et non ce qui pouvait s’être dit avant cet acte de violence.
-Le prince de Villingen était donc bien l’offensé. Il avait le choix des
-armes, et se décida pour l’épée.
-
-Les témoins furent d’une catégorie sociale qui, suivant la leste
-remarque de Gairlance, n’aurait pas aisément frayé avec un José
-Escaldas. La vieille noblesse de France et la jeune noblesse d’Empire
-semblaient un peu descendre en champ clos pour leur compte, dans ce
-duel qui mettait aux prises, non seulement des hommes, mais des idées
-adverses.
-
-Ce procès de Valcor était un levain par lequel fermentaient bien des
-passions.
-
-Il en est ainsi dans les pays très divisés, où la moindre question
-particulière risque de faire apparaître la divergence profonde des
-âmes, l’impossibilité de penser de même sur un sujet donné. Le péril
-moral, pour une race, est là tout entier, dans ce qu’il a de pire.
-Peu importe l’objet contesté. Il est négligeable comme la couleur de
-l’allumette qui fait sauter une poudrière. Les haines qu’il détermine
-le dépassent toujours, parce qu’elles existeraient sans lui, comme la
-conflagration existait dans la poudre avant que l’allumette y tombât.
-
- * * * * *
-
-Le duel entre Renaud et Gilbert eut lieu le matin, dans les bois des
-Fonds-Maréchaux, près de Versailles. Les intentions du marquis étaient
-meurtrières. Il voulait tuer Gairlance. S’il avait pu, il l’aurait tué
-deux fois,—d’abord comme son implacable et dangereux ennemi, ensuite
-comme séducteur de Bertrande et insulteur de Micheline.
-
-Le prince ne se fût pas pardonné de blesser à mort celui qui, si
-âprement, traquait sa vie. Ses raisons, il les avait données à
-Escaldas. Mais la confiance exprimée en sa sûreté de tireur qui pique
-où il veut, commençait à faiblir devant un jeu forcené. Non pas
-qu’il doûtat de la victoire. Il se sentait supérieur. Seulement il se
-demandait s’il ne serait pas contraint à quelque terrible riposte par
-la furie même des attaques.
-
-A sa grande surprise, cet adversaire, son aîné de vingt ans, ne
-semblait pas se fatiguer plus que lui.
-
-Ils en étaient à la huitième reprise, et le prince aurait pu finir dix
-fois, s’il ne s’était obstiné à toucher au bras gauche. L’entreprise
-était vraiment d’une difficulté fantastique, avec un homme qui
-s’effaçait et se couvrait jusqu’à n’être plus qu’une main à l’extrémité
-d’une lame. L’exaspération gagnait Gilbert. Dans ses prunelles noires
-passaient des éclairs de férocité.
-
-Cependant, il réussit.
-
-Par une feinte, il amena une offensive, puis par une brusque dérobade,
-un léger changement de position. Et alors, comme le marquis allait
-foncer, il écarta son fer par une parade foudroyante, se fendit
-lui-même en bondissant comme un chat, et lui traversa l’épaule gauche.
-
-Cette botte extraordinaire, où tout autre se fût enferré,—car
-l’épée du marquis avait enlevé un lambeau de côté à la chemise de
-Gairlance,—laissa les témoins dans un tel étonnement qu’ils furent
-quelques secondes avant de se porter au secours du blessé.
-
-Celui-ci chancelait sous le choc et l’horrible douleur, la pointe de
-l’épée cassée restant engagée dans l’articulation. Il ne tomba pas
-pourtant, eut la force de rester debout jusqu’à ce qu’on vînt à son
-aide.
-
-On l’étendit sur le revers d’un talus gazonné. Son médecin se pencha
-sur lui, commença de couper la chemise, où s’élargissait une tache de
-sang.
-
-A quelques pas de là, le prince de Villingen, entre ses deux amis, dont
-il n’écoutait pas les félicitations, dardait un intense regard vers
-ce bras saignant, qu’on dépouillait. Mais les autres le lui cachaient
-par intermittences. Il ne distinguait rien. Sa curiosité s’irritait.
-Une anxiété si aiguë parut sur sa physionomie que ses témoins s’y
-trompèrent.
-
-—«Cette blessure ne présente rien de grave,» déclara l’un d’eux,
-tandis que l’autre partait pour s’en assurer.
-
-Les convenances empêchaient Gilbert d’aller regarder les
-tressaillements de souffrance de cette chair déchirée par son arme,
-dont un morceau y restait encore. Il marcha nerveusement de long en
-large, attendant le rapport de l’ami qui s’était rendu vers l’autre
-groupe.
-
-Celui-ci revint avec des gestes de satisfaction.
-
-—«Vous pouvez partir tranquille,» dit-il à son client. «Pas l’ombre de
-danger. Douloureux, mais voilà tout.
-
-—C’est à l’épaule?
-
-—Oui.
-
-—Vous avez vu le bras du marquis?
-
-—Parbleu!
-
-—Qu’y a-t-il sur ce bras?
-
-—Comment, ce qu’il y a?... Une blessure ... du sang.
-
-—Soit ... Mais au-dessous, sur le bras même, n’y a-t-il pas ... une
-marque?»
-
-Le prince haletait. Pourquoi cet imbécile, en lui répondant, prenait-il
-un air si stupide? Voyons ... S’il y avait un tatouage ... C’était
-assez remarquable, chez un personnage d’un tel rang, pour frapper un
-observateur. Serait-il possible que ce tatouage n’existât pas?
-
-Cependant l’autre à ce mot «une marque» eut l’air de comprendre.
-
-—«Tiens! Vous le saviez donc?
-
-—Ah!» rugit Gairlance. «Ça y est! Il est tatoué!
-
-—Vous pouvez le dire.
-
-—Et ça représente?... Une ancre, entre un _B_ et un _G_, n’est-ce pas?»
-
-Un éclat de rire, que ne contint pas le sérieux de la situation, ni le
-fait qu’un homme souffrait, près de là, tandis qu’on arrachait le fer
-d’entre ses os,—retentit.
-
-—«Vous en avez de bonnes, Villingen! Non!... s’imagine-t-on Valcor
-avec une ancre, un _B_ et un _G_ sur le biceps!
-
-—Mais alors?...
-
-—Tatoué ... C’est une façon de parler. Il a une vilaine cicatrice,
-voilà tout.
-
-—Une cicatrice!...
-
-—Oh! très couturée, peu jolie à voir. Il a expliqué devant moi ...
-Un coup de zagaie, reçu en Amérique, chez les Peaux-Rouges. La pointe
-empoisonnée ... Il a eu le courage d’y appliquer lui-même le fer rouge.
-Il a brûlé les chairs atteintes ... Sans cela, il était fichu.
-
-—Malédiction!!...» hurla le prince.
-
-—«Ah! il n’est pas banal, votre adversaire,» ajouta l’interlocuteur,
-qui se méprit une fois de plus. «On lui conteste son titre. Mais,
-marquis ou non, c’est un rude lapin. Il ne fallait pas moins d’un
-tireur comme vous pour le mettre sur le flanc.»
-
-Sans que cet éloge le touchât le moins du monde, Gilbert tourna
-brusquement le dos. Et ses deux témoins échangèrent un regard, chacun
-portant l’index à son front, pour indiquer le désordre mental, quand le
-prince de Villingen s’éloigna, hors de lui, parlant tout seul.
-
-—«Il a brûlé son bras.... Il a brûlé au fer rouge l’empreinte sur son
-bras! Comment triompher d’un être pareil?... Mais c’est le diable!»
-grondait le jeune homme, emporté par un véritable égarement de fureur,
-où se mêlait une involontaire, une irrésistible admiration.
-
-
-
-
-XXII
-
-_LA TENTATION D’UNE MÈRE_
-
-
-SUR une route de Bretagne, dont aucun ombrage ne cachait les sinuosités
-blanches, filait une élégante charrette anglaise.
-
-L’absence des hauts arbres, sur ce sol granitique, si pauvre en terre
-et toujours balayé par les souffles de l’Océan, ne gênait pas en cette
-saison et cette journée également finissantes. Septembre prenait déjà
-des airs d’automne. Et le soleil, voilé de brumes roses, ne répandait
-qu’une lumière et une chaleur adoucies.
-
-Les promeneurs qu’emportait la légère voiture goûtaient la sensation
-d’infini que donnent les vastes horizons, et s’enchantaient des
-teintes pourpres et mauves épandues sur les bruyères de la lande, et
-qu’avivaient les obliques rayons de l’astre déclinant.
-
-—«Tiens! regarde, Liline, jusqu’où la politique va se nicher,» dit
-gaiement Renaud de Valcor.
-
-Assise à sa droite, sur un siège plus haut, Micheline conduisait le
-vigoureux cob. Derrière eux, un domestique se tenait immobile, les bras
-croisés, avec cet air absent des valets bien stylés, dont pas même un
-regard ne doit indiquer qu’ils entendent les propos de leurs maîtres.
-
-M^{lle} de Valcor ne fit pas attention à ce que son père lui montrait.
-Elle ne vit que le mouvement de sa main tendue.
-
-—«L’écharpe!... l’écharpe!» s’écria-t-elle avec un ton de gronderie
-tendre.
-
-—«Bah!» dit-il, «voilà ce que j’en fais, de ton écharpe.»
-
-Il détacha une épingle, qui, au revers de sa jaquette, maintenait le
-foulard de soie noire où devait reposer son avant-bras gauche, puis,
-roulant ce foulard en boule, le lança gaminement dans un fossé.
-
-Micheline arrêta net le cob, et, rieuse quand même dans sa gravité
-mélancolique, elle s’exclama:
-
-—«Oh! méchant petit père!»
-
-Se tournant alors vers le domestique:
-
-—«Alain, descendez chercher l’écharpe de monsieur le marquis.
-
-—Je te préviens,» dit celui-ci, continuant à plaisanter, «que, s’il y
-a de l’eau dans le fossé, je ne la reprendrai pas.»
-
-Mais elle lui représentait qu’il ne devait pas se croire encore guéri.
-Son épaule blessée avait été plus longue à se remettre qu’on ne l’avait
-prévu. Il fallait craindre des complications articulaires, peut-être
-une arthrite, s’il fatiguait son bras trop tôt.
-
-Il assura que c’était fini, tout à fait fini, et fit de nouveau
-remarquer à Micheline ce que, tout à l’heure, elle avait négligé de
-regarder.
-
-—«Ceux qui ont dressé cette pierre, il y a une vingtaine de siècles,
-ne se doutaient guère de cela, hein?...» dit-il, exagérant, comme
-toujours à présent, pour égayer sa fille, la bonne humeur et l’entrain.
-
-Elle contempla, de son beau regard profond, la chose paradoxale.
-
-C’était un menhir, un de ces monolithes érigés, parfois isolément,
-parfois en lignes ou en cercles, et qui représentent les vestiges de
-l’obscure pensée celtique. L’humanité moderne renonce à reconstituer
-le sens exact de ces primitifs monuments. Quand on les considère,
-hérissant la lande par milliers, comme à Carnac, on se sent le cœur
-étreint par l’antique erreur d’une espérance abolie. Mais on ne sait
-quelle était cette espérance religieuse, exprimée en de si sauvages
-symboles.
-
-Celui-ci était un bloc haut de deux mètres à peine. Sur sa rude face
-grise se détachait, en jaune vif, une bande de papier collée, sur
-laquelle on lisait en grosses capitales:
-
-RENAUD DE VALCOR
-
-CANDIDAT CONSERVATEUR
-
-—«C’est un vestige de votre nouvelle gloire, monsieur le député,» dit
-Micheline, avec un effort, elle aussi, vers l’enjouement.
-
-—«Ne m’appelle pas ainsi. Tu me porterais malheur.
-
-—N’êtes-vous pas élu, père? Cette élection n’est-elle pas une
-superbe victoire sur les ennemis qui mènent contre vous une campagne
-abominable? Ah! comme je suis reconnaissante à nos braves Bretons!
-Comme je bénis le noble cœur qui s’est effacé pour vous faire place!»
-
-Elle ignorait, ou ne voulait pas savoir, que ces manifestations
-généreuses avaient été fortement suggestionnées par la fortune du
-marquis. Le député démissionnaire, un vieillard, pouvait désormais
-terminer ses jours dans l’aisance et doter une petite-fille qui était
-son idole. Les électeurs, s’ils n’avaient qu’exceptionnellement reçu
-leur récompense en espèces sonnantes, comptaient sur des avantages
-matériels pour le pays, et, en particulier, sur l’agrandissement du
-port du Conquet.
-
-Cependant, il fallait le reconnaître, l’argent avait joué le minimum du
-rôle que lui réservent de plus en plus les luttes politiques. L’élan
-de la région avait été sincère. Satisfaction capable de consoler
-l’affection filiale de Micheline et de relever sa fierté. Mais
-l’héritière de Valcor avait d’autres causes de tristesse. Elle les
-oubliait, à cette minute, où, son admirable visage éclairé de tendresse
-et d’orgueil, elle s’écriait:
-
-—«N’êtes-vous pas élu, père? La voix de cette chère Bretagne ne
-proclame-t-elle pas votre nom?—ce nom qui lui est sacré, et que des
-misérables osent tenter d’avilir en vous l’arrachant.»
-
-Il répliqua:
-
-—«Oui, je suis élu. Mais je ne suis pas validé. Il importe que le
-procès en faux soit jugé à la confusion de mes adversaires, avant que
-la Chambre ait à statuer sur mon élection. C’est-à-dire ... jugé?... Il
-suffirait que la Chambre des mises en accusations ait décidé qu’il y a
-lieu de poursuivre Escaldas et Plesguen. Ah! si ces canailles étaient
-coffrées avant la rentrée du Parlement!...
-
-—De qui cela dépend-il?
-
-—De magistrats et d’experts qui sont en vacances pour le moment. Mais
-... je verrai à presser les choses.
-
-—Par vos influences?
-
-—Par _mon_ influence,» dit-il, en appuyant sur le singulier. «Il n’en
-est qu’une puissante. Heureusement, je la possède.
-
-—Laquelle?» demanda Micheline.
-
-Il pensait: «l’argent». Mais devant le pur et profond regard qui se
-tournait vers lui, il répliqua:
-
-—«Mon bon droit.
-
-—Père chéri!...» murmura la jeune fille, en rassemblant les rênes dans
-une main, pour appuyer tendrement l’autre sur celle de son père. Elle
-ajouta, en soupirant:—«Ah! si seulement ma pauvre mère peut voir le
-beau jour de votre triomphe!
-
-—Voyons,» observa le marquis, «son état n’est pas inquiétant. Un peu
-de langueur, un ébranlement nerveux trop justifié. Quand toute cause de
-tourment aura disparu, sa santé se remettra vite.
-
-—Dieu le veuille!»
-
-Renaud de Valcor éprouva une espèce de commotion à l’accent triste
-de cette parole. Ce n’est pas qu’il s’inquiétât pour Laurence. Même
-s’il l’avait vue aussi réellement atteinte qu’elle était, il n’en eût
-pas ressenti beaucoup de chagrin. Sa femme tenait une si petite place
-dans son cœur! Mais voir sa Micheline souffrir ... Il ne pouvait le
-supporter.
-
-—«Chère enfant,» reprit-il après un instant de silence, «comme
-cela m’afflige de constater ta persistante mélancolie! Resterais-tu
-tellement soucieuse si tu ne doutais pas de moi, de la justice de ma
-cause?
-
-—Oh! mon père!...»
-
-Tous deux parlaient dans un souffle, à cause du domestique, derrière
-eux. La gravité de leurs intonations n’en fut que plus saisissante.
-
-Non, elle ne doutait pas de lui. Cela rayonnait dans les magnifiques
-yeux noirs. Elle ne tenta même pas d’autres protestations. La
-sourde véhémence de son cri avait tout exprimé. Elle ne lui dit
-pas davantage ce qui, plus encore que la maladie de Laurence, la
-déchirait,—l’angoisse sans trêve qui, à cette minute, se faisait
-plus lancinante, à mesure que se découvraient au loin, sur la route,
-les ombrages et les toits de Ferneuse. Où était son fiancé? D’où
-venait le silence dans lequel il s’enfermait? Pourquoi la comtesse
-Gaétane elle-même avait-elle cessé d’habiter une demeure d’où elle ne
-s’absentait jamais autrefois? Si l’étrange conduite de la mère et du
-fils avait pour cause l’effroyable campagne de calomnies engagée contre
-son père, lui serait-il possible, à elle, Micheline, d’accepter un cœur
-qui attendait, pour lui revenir, l’arrêt de la justice humaine? Oh!
-lire à cette heure dans la pensée d’Hervé!... Elle ne la comprenait
-plus, cette pensée. Les longs mois d’absence rendaient si lointains, si
-indistincts, les derniers serments échangés, et même le visage si cher,
-les yeux de clarté, les cheveux blonds, la moustache d’or, les traits
-graves et doux, pétris d’une virilité fière, avec un charme presque
-féminin.
-
-—«A quoi penses-tu?» demanda le père.
-
-Il le savait. Il reconnaissait bien certaine tourelle grise au-dessus
-des arbres, et la haie sombre, bordée d’un saut-de-loup, contournant
-le parc de Ferneuse. Ce spectacle remuait assez de choses en lui-même.
-Quand pourrait-il glisser au doigt de l’orgueilleuse Gaétane l’anneau,
-gage de l’ancien amour, que, si follement, il avait laissé là-bas, avec
-tous les spectres d’un passé qu’il croyait anéanti, qu’il supposait
-sans résurrection possible? Si seulement il avait fixé dans sa mémoire
-les mots fatidiques, inscrits à l’intérieur! Aurait-il jamais imaginé
-que cet infime détail, une petite bague tout unie, un souvenir, une
-devise amoureuse, pussent avoir une si capitale importance.
-
-«Insensé!» s’écriait-il en lui-même. «Dire qu’un scrupule m’a empêché
-de rapporter cet anneau, et que tout l’effort de ma vie se brisera
-peut-être à ce frêle bijou. La seule superstition dont j’aie suivi la
-contrainte sera-t-elle l’écueil absurde où s’échouerait ma destinée?»
-
-Il fit un effort pour répéter à Micheline sa question:
-
-—«A quoi penses-tu?»
-
-La jeune fille donna le change.
-
-—«A cette malheureuse Françoise,» répondit-elle. «Quel effondrement de
-toute sa vie si son père est arrêté pour ce faux!»
-
-Le marquis haussa les épaules avec une certaine irritation.
-
-—«Tu la plains?...
-
-—Mon Dieu, ne sera-t-elle pas la victime innocente?...
-
-—Une victime! Cette petite misérable, dont l’ambition est cause de
-tout.
-
-—En êtes-vous sûr, mon père?
-
-—Parbleu! Tu pourrais en être aussi sûre que moi, en te rappelant la
-jalousie qu’elle te porte depuis votre enfance. Mais j’ai mieux que ces
-présomptions morales. Ce chenapan de Villingen m’a dit en face que leur
-mariage s’accomplira quand elle sera légalement l’héritière de Valcor.
-
-—Elle l’aime ...» murmura Micheline.
-
-—«Tu l’excuses?... Mais c’est son ignominie ... Un pareil amour!... Si
-tu savais quel être de boue est ce bandit titré!»
-
-Ils se turent, gardant chacun le secret des images qui s’évoquaient
-entre eux. Lui, voyant successivement la malheureuse Bertrande sous les
-roues de son automobile, l’album infâme où Micheline elle-même était
-perfidement salie, puis un mince corps, souple et agile, qui bafouait
-la soif meurtrière de son épée.
-
-Micheline se retrouvait dans la charmille du parc, près du tennis,
-écoutant sans le vouloir les déclarations du prince, tandis que
-s’approchait Françoise, avec un visage si livide et des yeux si hagards
-que jamais elle ne pourrait en oublier l’expression.
-
-«Comme elle doit me haïr!» pensa M^{lle} de Valcor. «Voilà ce que mon
-père ne peut pas mesurer, puisqu’il ignore cette scène. Et à quoi bon
-lui apprendre?...»
-
-Elle effleura du fouet la croupe rebondie du cob. On passait devant la
-grille monumentale de Ferneuse. Ni l’un ni l’autre des promeneurs ne
-tourna la tête pour apercevoir, au bout de l’avenue, la façade close de
-la maison.
-
-Un peu plus loin, là où finissait le parc, et où s’ouvrait, de l’autre
-côté de la route, le sentier descendant à la mer, un homme surgit
-inopinément, qui venait de l’intérieur des terres en suivant le
-saut-de-loup. Son apparition fut si soudaine que le cob fit un écart.
-Et l’étranger ne parut pas lui-même moins saisi, car il bondit en
-arrière, glissa sur la pente du petit fossé, et s’empêtra dans les
-broussailles.
-
-Occupée de son cheval, M^{lle} de Valcor ne fit guère attention à ce
-maladroit. Mais son père se retourna, observant l’inconnu d’un regard
-singulièrement aiguisé.
-
-—«Quand tu seras au tournant, tu arrêteras,» dit-il d’une voix trouble.
-
-Et, comme elle tirait sur les guides un peu trop tôt à son gré:
-
-—«Plus loin ... là, derrière les arbres ...» commanda-t-il, nerveux.
-
-Un taillis cacha la voiture. M. de Valcor se souleva, tâchant de
-distinguer entre les branches la silhouette équivoque. Il la vit sortir
-de sa retraite aussitôt que la route parut vide, traverser cette route,
-et s’enfoncer dans le sentier qui descend à la mer. Avec un geste
-vague, Renaud se rassit.
-
-—«Va,» dit-il.
-
-—«Quelqu’un que vous connaissez, père?» demanda la jeune fille.
-
-—«J’en ai eu l’impression.
-
-—Et ... vous vous étiez trompé?
-
-—Je ne sais. Cela n’a pas d’importance.»
-
-Il ne voulait pas avouer qu’il avait cru voir Escaldas, mais un
-Escaldas incertain,—travesti et grimé,—apparition sinistre. C’était
-seulement aux yeux, à la flèche de jais du regard heurtant le sien,
-qu’il avait soupçonné l’homme. Ensuite, la taille et l’allure de
-l’individu, se dessinant sur l’espace, confirmèrent l’intuition. Mais
-le visage était méconnaissable.
-
-«Il allait vers la mer,» pensa le marquis. «Un seul but possible de
-ce côté: la maison des Gaël. J’irai _la_ voir, _la_ questionner,»
-résolut-il, désignant ainsi en lui-même, par cet unique pronom, la
-vieille Bretonne, au cœur abrupt et inébranlable comme les granits de
-la côte.
-
-La charrette anglaise, vigoureusement enlevée par son cob, pénétrait
-maintenant sous les ombrages séculaires de Valcor. A proximité de
-l’habitation, Renaud et Micheline, laissant la voiture au groom, se
-dirigèrent à pied vers une tente de coutil, qui se dressait sur la
-terrasse bordant la mer. L’ouverture de cette tente, tournée vers le
-sud, vers le large, laissait entrer une brise douce, imprégnée des
-sels et des aromes de l’Océan. Sous cet abri de toile, étendue sur une
-chaise longue, rêvait la marquise de Valcor.
-
-A quoi rêvait-elle?
-
-Souhaitait-elle de mourir avant que les doutes affreux dont s’était
-corrodé son amour rencontrassent une foudroyante confirmation? Ou bien
-demandait-elle aux puissances infinies, planant sur l’immensité, de la
-laisser vivre jusqu’au jour des compensations certaines? Qui l’eût pu
-dire? Ni son mari, ni sa fille ...—moins frappés, d’ailleurs, de ce
-que dissimulait le calme apparent de ses traits, que de l’altération
-croissante de ces traits eux-mêmes.
-
-Rien ne frémissait plus sur le visage exsangue et maigri de Laurence,
-que la flamme sombre des larges yeux noirs. Cette fragile créature,
-jadis toute vibrante et secouée de nerfs, ne sentait plus en elle
-les folles détentes de leurs ressorts. Elle ne réagissait plus,
-s’abandonnait, entraînée vers l’anéantissement par des suggestions
-irrésistibles, goûtant déjà, dans des langueurs et des repos sans fin,
-l’oubli des torturantes énigmes, où sa vie s’était brisée et éparpillée
-comme une source sur des pointes de roc.
-
-Elle sourit quand Micheline l’embrassa, et elle tourna vers Renaud des
-prunelles craintives, mais où brûlait une inextinguible tendresse.
-Celui-ci négligea leur caresse soumise. Hanté par l’image au passant
-suspect, il n’attendait que l’instant de descendre à la grève, sans que
-cette démarche parût trop extraordinaire.
-
-En ce moment, l’homme qui le préoccupait se trouvait, comme le marquis
-l’avait prévu, auprès de Mathurine Gaël.
-
-C’était bien Escaldas.
-
-Il n’avait fallu rien moins que le coup d’œil pénétrant et sûr
-de Renaud pour pressentir la personnalité véritable sous cette
-physionomie d’emprunt. Le métis avait rasé sa barbe poivre et sel,
-qu’il portait en fourche, et l’avait remplacée par une barbe postiche
-d’un gris d’argent, étalée en éventail. Sur son front dégarni, il
-avait adapté de fausses mèches de même teinte, dont les crêpelures,
-se mêlant sur ses tempes aux frisures tigrées de ses propres cheveux,
-composaient l’aspect à la fois naturel et étrange qu’offrent certaines
-têtes prématurément blanchies au sommet et sur les côtés, tandis que
-l’occiput reste à peu près noir. De savants maquillages de la peau
-et des sourcils, des rides imprimées en sens différents des rides
-sincères, achevaient la transformation. Escaldas s’appliquait à la
-rendre plus vraisemblable en forçant à l’impassibilité ses muscles
-faciaux, généralement d’une mobilité simiesque.
-
-Tel quel, assis en face de la vieille Mathurine, il semblait un
-vieillard au regard presque jeune, avec un teint méridional, et
-certaine vivacité d’un sang resté chaud, mais que tempérait, outre les
-années, l’exercice de quelque grave profession.
-
-La grand’mère de Bertrande se trouvait d’autant plus éloignée de le
-reconnaître que ses rencontres avec le Bolivien avaient été rares. Il
-s’était si merveilleusement grimé beaucoup moins pour elle que pour les
-gens du pays, et surtout ceux du château. Non seulement il tenait à
-ce que sa démarche ici demeurât secrète, mais encore il aurait craint
-pour sa vie s’il se montrait à découvert dans une région fanatiquement
-dévouée à celui qu’il trahissait de façon notoire.
-
-—«Madame,» disait-il d’un ton papelard, «ma visite ne doit pas vous
-inquiéter. Je suis homme de loi, chargé d’une enquête délicate. Mais
-je ne vous apporte aucune occasion d’ennui. Au contraire. Je suis
-peut-être auprès de vous le messager d’une grande joie.
-
-—Il n’est plus de joie pour moi, monsieur,» répliqua l’aïeule.
-
-Depuis la fuite de Bertrande, Mathurine avait vieilli. Ses cheveux
-ne pouvaient devenir plus blancs, mais leurs boucles de neige ne
-foisonnaient plus sous la coiffe noire avec une souplesse juvénile.
-Devenues grêles et rares, elles s’aplatissaient en bandeaux minces,
-dégageant le visage émacié, durci. Pas une parcelle de chair, pas une
-goutte de sang, ne semblaient palpiter sous la peau desséchée, où se
-creusaient de durs sillons. Mais toujours l’eau ensoleillée des yeux
-étincelait, dorée et pourtant froide, d’un éclat fixe et vivace.
-
-—«Vous dites qu’il n’est plus de joie pour vous,» reprit l’étranger.
-«Mais, pourtant, si votre Bertrand, si votre premier-né, n’était pas
-mort?... S’il avait jadis échappé au naufrage?...»
-
-Un tressaillement ébranla la vieille femme. Elle plongea dans les
-yeux de l’étranger ses intimidantes prunelles, puis, lentement, elle
-prononça:
-
-—«Si mon fils était vivant, je le saurais. Il ne m’aurait pas laissée
-le pleurer pendant plus de vingt années.
-
-—Peut-être les circonstances ...»
-
-Elle l’interrompit:
-
-—«La terre n’est pas si grande. Celui qui y a sa mère et peut y vivre
-sans elle, est pire que mort.
-
-—Votre fils,» demanda l’étranger, «portait bien un tatouage sur le
-bras gauche: une ancre entre ses initiales?»
-
-Méfiante, elle dit avec indifférence:
-
-—«Tous les garçons de la côte se font des dessins de ce genre.»
-
-Il reprit très vite, sentant qu’elle se troublait, sous cette placidité
-voulue.
-
-—«Mais tous n’ont pas, au-dessus de ce tatouage, vers l’épaule, trois
-signes bruns disposés en triangle, dont un presque aussi grand et aussi
-foncé qu’un grain de café.»
-
-A ces mots, quelque chose d’éblouissant passa sur le visage de
-Mathurine. Ce ne fut ni rougeur ni pâleur, car les traits parcheminés
-ne laissaient point transparaître la sève vitale. Ce fut un reflet
-d’âme, un illuminement, un prodige d’expression, dont le faux vieillard
-s’émerveilla.
-
-—«Qui?...» demanda-t-elle, inclinée en avant, et dardant sur lui ses
-clairs yeux aigus, «qui ... a sur le bras gauche, au-dessus d’une ancre
-et des initiales de mon fils, trois taches en triangle?»
-
-Escaldas jeta un coup d’œil autour d’eux. Dans la salle de la petite
-maison, ils étaient bien seuls, portes closes. Cependant il ne crut pas
-devoir répondre à voix haute. Il s’approcha de la vieille femme, et,
-très bas, murmura, près de son oreille, un nom ...
-
-Elle recula, comme touchée par le feu.
-
-—«Vous mentez!... vous mentez!...» cria-t-elle.
-
-—«Je ne mens pas.
-
-—Vous mentez!... Sortez d’ici!... Je ne veux plus entendre un mot de
-vous!...»
-
-Sa colère était surhumaine. Escaldas crut voir que l’excès de cette
-colère venait d’une intolérable angoisse.
-
-—«Songez,» observa-t-il avec force, «songez à ceci ... Votre
-indignation devient un témoignage, tel que je n’osais l’espérer.»
-
-Elle s’immobilisa, de l’immobilité pleine d’épouvante d’une somnambule
-qui s’éveille au bord d’un abîme.
-
-—«Un témoignage?... Comment?... Que voulez-vous dire?...
-
-—Sans doute. La justice est en train d’établir la réelle identité
-de cet homme. On vous fera comparaître. Vous aurez à déclarer la
-vérité, au nom du Christ. Mais jamais vous ne la ferez éclater plus
-manifestement que tout à l’heure devant moi.»
-
-Mathurine regarda son visiteur. Elle avait repris son sang-froid. Elle
-lui dit:
-
-—«On me fera comparaître?... Vous n’êtes donc pas le juge, vous, comme
-vous prétendiez?...»
-
-Escaldas trouva sans doute inutile désormais de trop composer son
-personnage, car ce n’est pas l’audace dans le mensonge qui lui manquait.
-
-—«Je ne me suis pas présenté à vous comme un juge d’instruction, mais
-comme un homme de loi. Je suis avoué. L’avoué de M. Marc de Plesguen.»
-
-Si peu qu’elle connût des péripéties de l’Affaire Valcor, Mathurine
-comprit quel piège on était venu lui tendre. Elle éclata d’un rire
-strident, d’un rire tellement spontané, ironique et sagace, que son
-interlocuteur en fut décontenancé.
-
-—«Qu’est-ce qui vous fait rire, madame Gaël?»
-
-Point de réponse, mais un regard qui valait le rire et souffletait
-aussi fort.
-
-—«Parlons raison,» reprit Escaldas. «Vous venez de livrer votre fils.
-Celui qui se nomme réellement Bertrand Gaël est un homme perdu si vous
-refusez de vous entendre avec moi pour le sauver?
-
-—Je viens de livrer mon fils!...» répéta-t-elle.
-
-Escaldas resta saisi du changement de sa voix. Rien n’y demeurait de
-l’émotion récente. Etait-ce un effort inouï de volonté, ou cette femme
-parlait-elle sincèrement?
-
-—«Livrer mon fils!...» reprenait-elle. «Mais mon fils n’existe plus.
-Ou, s’il existait, comme vous osez le prétendre, sous un nom volé,
-parmi des richesses volées, dans l’état infâme de bigamie, ce n’est pas
-une fois que je voudrais le livrer ... c’est vingt fois! Bien mieux, je
-le tuerais de ma main, de cette main que voilà ... Tenez!...»
-
-Elle avançait un poing, crispé comme sur le manche d’un couteau. Son
-geste, son regard, étaient vraiment terribles. Elle gronda, farouche:
-
-—«Un Gaël!... Vous accusez un Gaël de ces actions monstrueuses!...
-Et vous imaginez qu’après avoir pleuré vingt ans l’enfant qui mourut
-victime de son devoir, pauvre, vaillant, sans reproche, je pourrais me
-sentir des entrailles de mère en le reconnaissant sous la face d’un
-voleur!»
-
-Un spasme, comme d’un sanglot refoulé, la convulsa. Mais elle raidit
-contre le dossier de bois de son siège sa haute taille maigre, et riva
-ses clairs yeux effrayants sur ceux du soi-disant avoué.
-
-Celui-ci restait abasourdi. N’avait-il pas cru, en pénétrant dans cette
-maison de misère, trouver une enthousiaste alliée dans la pauvresse,
-dont le témoignage valait désormais un prix incalculable? Si ce cœur
-de mère ne tressaillait pas, du moins l’inattendue fortune devait-elle
-enivrer l’humble créature.
-
-Cependant il recouvrait la parole, s’écriait:
-
-—«Mais, madame, c’est de la pure folie! Songez que l’homme dont nous
-parlons, quel qu’il soit, a accompli de grandes choses. C’est sous
-l’impulsion personnelle du vivant que les caoutchouteries d’Amérique,
-créées par l’autre, se sont développées depuis vingt années. Si cet
-homme est Bertrand Gaël, vous voilà riches, vous, vos fils, votre
-petite-fille. Pensez à celle-là surtout. La malheureuse!... N’a-t-elle
-pas besoin de la puissance de l’or, qui seule peut effacer sa faute, et
-préparer un sort à son enfant?...
-
-—Son enfant!»
-
-Le cri fut si douloureux qu’Escaldas,—Escaldas même,—eut un remords,
-un tressaillement de pitié.
-
-—«Mon Dieu ... Madame ... Ne saviez-vous pas qu’elle est mère?...»
-
-L’aïeule ne dit ni oui ni non, resta rigide. Vieux cœur breton, escarpé
-et inébranlable, comme les granits de la côte. Sauf l’irrésistible
-exclamation, il ne laissa plus rien échapper.
-
-Mathurine ignorait la maternité de Bertrande, parce que le marquis de
-Valcor, en la rassurant sur le sort de la fugitive, s’était bien gardé
-de tout dire. Suivant lui, Bertrande travaillait comme dentellière à
-Paris. Elle avait connu de mauvais jours, dont il saurait la garantir,
-maintenant qu’il l’avait retrouvée.
-
-Hélas!... cette phrase ne contenait plus dans la réalité rien de vrai,
-même avec ses réticences. Bertrande avait échappé à l’influence de
-son protecteur, avait rejeté ses bienfaits. Son amour pour Gilbert
-l’avait emporté sur tout. Comment pouvait-elle garder encore quelque
-chose de commun avec l’ennemi mortel de celui qu’elle adorait? Après
-le duel, Gairlance l’avait vue revenir, son bel enfant dans les bras,
-et, reconquis, le cœur touché de fierté paternelle, il avait renoué
-le tendre lien. Pour le moment, il offrait à Bertrande une existence
-possible, embellie d’une apparence d’attachement. Combien cela
-durerait-il?... Ne jouait-il pas, d’autre part, auprès de Françoise,
-son rôle de fiancé?
-
-Renaud de Valcor n’avait révélé à Mathurine aucun de ces détails,
-encore moins ce qu’il prévoyait dans l’avenir, ni surtout l’amertume
-qu’il gardait d’avoir vainement essayé d’arracher à tant de honte et
-de risques la malheureuse égarée. Comment, d’ailleurs, eût-il expliqué
-son propre déchirement, à la pensée de cette enfant, détournée de lui
-à jamais, qui le fuirait maintenant si elle venait à l’apercevoir?
-Oh! la ramasser encore, brisée et sanglante, contre les roues de sa
-voiture, pour la tenir du moins quelques jours sous son toit, pour se
-faire son appui, son défenseur, son champion! Mais cela n’était plus.
-Cela ne reviendrait jamais.
-
-Cependant Mathurine restait muette, et le Bolivien, dans sa fausse
-barbe blanche, glissait les arguments qui, croyait-il, pouvaient encore
-la persuader.
-
-—«Voyons, madame, vous ne doutez plus que celui qui se fait appeler
-depuis plus de vingt ans le marquis Renaud de Valcor ne soit votre fils
-Bertrand. Vous serez appelée en justice pour en témoigner. On vous fera
-constater, sur le bras de cet homme, les signes dont, tout à l’heure,
-la seule description vous a bouleversée. Ne vaudrait-il pas mieux,
-pour lui, pour vous, pour tous les vôtres, que vous alliez le trouver
-maintenant? Découvrez-lui que vous connaissez la vérité. Un fils ne
-trompe pas sa mère. Il ne niera pas. Ou, du moins, se verra-t-il
-à la veille d’être confondu. Engagez-le à restituer,» continua le
-Bolivien, «sans attendre qu’on les lui arrache ignominieusement, ce
-titre, ce domaine, ces biens familiaux de Valcor, qui appartiennent à
-Marc de Plesguen. Qu’il parte ensuite, qu’il s’exile pour éviter le
-bagne, qu’il aille exploiter ses caoutchouteries d’Amérique. Même si
-nos droits l’obligent à céder une part des revenus de cette fameuse
-Valcorie, il restera assez riche pour faire nager dans l’or sa double
-famille.»
-
-Escaldas allait sourire de ce dernier mot. Il se contint. Le visage de
-l’aïeule, pétrifié dans son expression rigide, lui en imposait, quoi
-qu’il en eût.
-
-—«C’est vous qui serez confondu,» prononça-t-elle. «Vous et ceux qui
-vous ont dicté votre abominable mensonge. Mon fils Bertrand Gaël a péri
-en mer, voici plus de vingt années. Le marquis Renaud de Valcor n’a
-rien à craindre de vos calomnies.»
-
-Le faux vieillard n’insista pas. Mais il demeurait à sa place, fixant
-sur la paysanne des yeux inquiétants d’éclat sous ses sourcils
-grisâtres et son front chenu.
-
-—«Qu’attendez-vous?» demanda-t-elle avec impatience.
-
-—«Voyons, ma bonne dame,» recommença-t-il, «nous pouvons envisager
-un autre point de vue de la question.» Il baissait la voix davantage
-encore, avançait le buste avec une flexion cauteleuse, et, de l’accent,
-du geste, du regard, se faisait enveloppant, insinuant, persuasif.
-«Voyons ... J’admets ... Vous êtes sincère ... Vous ne pouvez
-reconnaître Bertrand Gaël dans Renaud de Valcor. Mais les juges l’y
-reconnaîtront peut-être ... Des présomptions singulières existeront, je
-vous assure. Eh bien, madame Gaël, si vous vouliez simplement ne pas
-démentir ces présomptions ... au besoin ... les ... oui, les confirmer
-... M’entendez-vous?... Les personnes qui m’envoient n’épargneraient
-rien pour vous manifester leur reconnaissance.
-
-—Vraiment?» s’écria Mathurine.
-
-—«Certes,» fit l’autre, s’animant. «Vous n’auriez qu’à fixer
-vos conditions. On assurerait votre existence. On doterait votre
-petite-fille. On la marierait même. En y mettant le prix, on
-trouverait un brave garçon qui l’épouserait et reconnaîtrait le bébé.
-Ce serait l’honneur, le bien-être ...
-
-—L’honneur surtout,» appuya l’aïeule avec une ironie qu’il ne saisit
-pas.
-
-—«Oui, la réhabilitation, puisque vous y tenez tant. Allons, madame
-Gaël.
-
-—Que faudrait-il faire pour cela?» demanda la grand’mère de Bertrande.
-
-—«Bien peu de chose. Quand vous serez appelée chez le juge
-d’instruction, il faudrait lui dire que, dans sa première jeunesse,
-votre Bertrand, votre aîné, ressemblait à Renaud de Valcor d’une façon
-frappante. Le fait—c’est de notoriété publique—est fréquent entre vos
-deux familles. Puis, lorsqu’il vous demandera si votre fils avait sur
-le corps quelque signe indélébile permettant d’établir son identité,
-vous décririez ces grains de beauté en triangle sur le bras gauche, et
-ce tatouage, ineffaçable à moins d’une profonde cautérisation de la
-chair.
-
-—Comment savez-vous,» questionna Mathurine, «que ces marques existent
-sur la personne du marquis?
-
-—Par une blessure qu’il reçut en duel. La souffrance l’ayant
-presque fait évanouir, on lui découvrit l’épaule, bien qu’il s’y
-refusât. Plusieurs personnes étaient présentes. Même si l’instruction
-n’ordonnait pas un examen signalétique intime, nous produirions des
-témoins. Et alors, vous arriveriez, vous, ignorant censément cette
-circonstance, avec une description identique se rapportant à votre
-fils.»
-
-Mathurine l’interrompit.
-
-—«Suffit. Je sais ce que j’aurai à dire au juge.
-
-—Vous avez bien compris?
-
-—Parfaitement. Je lui raconterai qu’on est venu pour essayer de
-m’acheter, pour me promettre beaucoup d’argent si je révélais, comme
-ayant existé sur mon fils, des signes qu’on a découverts au bras de M.
-de Valcor, après un duel. J’expliquerai comment on me les a décrits,
-ces signes ...
-
-—On ne te croira pas, damnable vieille!» hurla Escaldas, étourdi
-de surprise et de fureur. «On pensera que le marquis t’a payée pour
-débiter cette fable.»
-
-Mathurine secoua la tête. Une joie féroce avivait l’or vert de ses
-prunelles, que l’âge n’éteignait point.
-
-—«On me croira,» déclara-t-elle. «Car je ne parlerai pas la première.
-Il faudra bien que vous indiquiez ces marques au juge, pour qu’il
-s’en occupe et me questionne. C’est votre arme d’attaque, et non une
-ressource de défense. Si vous ne vous en servez pas, qui donc aurait
-intérêt à les mettre en cause? Et vous ne pouvez plus vous en servir,
-sans que ma déposition vous rende aussitôt suspects.
-
-—Sorcière de malheur!» s’écria le faux avoué.
-
-Il eut un geste si menaçant que Mathurine recula. Agile encore dans sa
-rude vieillesse, elle saisit, près de l’âtre, une pelle à long manche,
-et la brandit. Son bras maigre paraissait garder une vigueur encore
-redoutable. Le lâche qu’était Escaldas trembla devant le lourd outil
-de fer. Par un mouvement instinctif, croyant le coup lancé, il leva
-brusquement son coude à la hauteur de son front.
-
-Quand il l’abaissa, Mathurine vit que les cheveux argentés se
-déplaçaient sur le crâne luisant, tandis que la barbe du faux vieillard
-lui remontait dans la bouche. Elle ricana.
-
-—«Va-t’en donc, déguisé de carnaval!» fit-elle avec un magnifique
-mépris. «File d’ici, gredin! Ou j’ameute contre toi les gars de la
-côte. Et je te réponds que tu n’en mèneras pas large.»
-
-L’homme voulut répondre. Mais sa barbe dérangée empêtra sa langue
-et ses lèvres. Il haussa les épaules, montra le poing à la terrible
-vieille. Puis, le dos tourné, il sortit en hâte, comme s’il sentait
-derrière lui l’élan de la pelle de fonte.
-
- * * * * *
-
-Deux heures environ plus tard, comme la nuit tombait, l’aïeule, qui
-méditait dans la salle déjà obscure, sans songer à allumer la lampe,
-vit une haute silhouette se dessiner dans le carré pâle de la porte.
-
-—«C’est moi, maman Gaël.»
-
-De l’ombre, après un silence, une voix étouffée sortit.
-
-—«C’est vous, monsieur Renaud?»
-
-Le marquis entra.
-
-—«Attendez,» dit-elle, «que je fasse de la lumière.
-
-—Ce n’est pas la peine.
-
-—Si, si.»
-
-Dans la molle lueur jaune, elle vit surgir cette belle tête mâle.
-Elle y déchiffrait l’orgueil qu’y lisaient tous les autres. Mais elle
-y voyait aussi quelque chose de très doux, qui n’y était que pour elle
-seule.
-
-—«Vous venez de recevoir une visite, maman Gaël?
-
-—Comment le savez-vous?
-
-—J’ai cru, tout à l’heure, sur le sentier de la plage, reconnaître mon
-pire ennemi.
-
-—Quel est-il, cet ennemi?
-
-—Celui que j’ai le plus comblé de bienfaits, naturellement: José
-Escaldas.
-
-—Cet étranger que vous nourrissiez depuis longtemps?
-
-—Lui-même. Vous ne l’avez pas reconnu, malgré sa barbe postiche et ses
-faux cheveux blancs?
-
-—Je le reconnais, maintenant que vous le nommez. Ce sont bien les
-vilains yeux noirs fricassés dans de la bile, qui, jamais, ne m’ont
-rien dit de bon.
-
-—Que pouvait-il vouloir de vous, maman Gaël?»
-
-Il y eut une minute muette, pendant laquelle le tic-tac de l’horloge,
-dans sa gaine de bois, s’éleva, heurtant les nerfs de ces deux êtres
-d’une sonorité formidable.
-
-Enfin, une voix qui tremblait un peu éteignit le battement solennel du
-temps.
-
-—«Il venait m’affirmer que vous êtes mon fils.»
-
-Nouveau silence.
-
-Renaud de Valcor n’avait pas tressailli.
-
-—«Quelle a été votre réponse?
-
-—Que lorsqu’on porte le nom de Gaël, on ne vole pas celui de Valcor.
-Et que, si mon Bertrand était là, maintenant, sous vos traits, monsieur
-le marquis, je le tuerais de ma main, comme un infâme, un criminel et
-un imposteur.
-
-—«On ne tue pas les morts,» dit vivement Renaud. «Et Bertrand est
-mort. Mais vous avez bien fait de répondre ainsi, maman Gaël.»
-
-Il appuya son coude à l’angle de la pauvre table, posa sa joue sur sa
-main et s’enfonça dans une rêverie profonde.
-
-Mathurine, les bras tombés sur ses genoux, ses vieux doigts entrelacés
-comme dans la prière, le contemplait.
-
-Soudain, il tourna la tête. Leurs regards se croisèrent. Alors,—très
-doucement, tout bas, il dit:
-
-—«Une mère ne peut pas haïr son enfant.»
-
-La vieille femme gémit,—sanglot lugubre.
-
-—«Et Bertrande ... Bertrande!...» clama-t-elle. «C’est mon enfant
-aussi, celle-là. Perdue ... Elle est perdue!... Pourquoi?... Son père
-... disparu dans un naufrage. Sa mère ... folle. Folle de chagrin, et
-surtout ...»
-
-L’aïeule s’arrêta, puis reprit, scandant les syllabes, la voix
-lointaine, les yeux envahis d’une clarté subite:
-
-—«Ma bru n’a déraisonné qu’après une apparition bien étrange.
-N’affirmait-elle pas avoir rencontré son mari, sur la lande, à la
-brune?...
-
-—La folie causa l’hallucination, et non l’hallucination la folie,»
-prononça vivement Renaud.
-
-—«Plût à Dieu!» cria Mathurine. «Car, si l’Océan n’a pas gardé
-mon fils, comme on ose l’affirmer, ses crimes s’augmenteraient de
-l’assassinat de ces deux âmes. Si ma petite-fille a connu le mal, c’est
-parce qu’elle n’a pas eu de parents pour l’en préserver. Mes pauvres
-mains tremblantes d’âge n’ont pu la retenir. Et la voilà mère!... Sans
-époux!... Mère et déshonorée!...»
-
-Renaud eut un mouvement. On avait donc appris la vérité à cette aïeule
-douloureuse?... La lâche action!
-
-—«Je châtierai cet Escaldas! Je l’écraserai comme un serpent immonde.
-
-—Il a pu croire ... il a pu dire,» s’écria Mathurine, «que mon
-fils vivait, d’une vie qui serait celle d’un démon ... Quel monstre
-aurais-je mis au monde?... Il me faudrait donc prier nuit et jour le
-ciel de foudroyer l’être qui me fut le plus cher, que mes entrailles et
-mon sein ont nourri!...»
-
-Elle s’était dressée. Elle jetait vers M. de Valcor de telles phrases
-comme des imprécations, avec une voix vibrante, des yeux étincelants,
-une face d’indignation et de désespoir.
-
-—«Taisez-vous!... Votre fils est mort, maman Gaël,» s’écria Renaud
-avec violence. «Ne l’accusez pas!... Ne le maudissez pas!...»
-
-La vieille femme recula, chancelante.
-
-—«Oui ... C’est vrai ... Bertrand est mort ... monsieur le marquis,»
-proféra-t-elle d’un accent brisé.
-
-Alors, se laissant glisser sur sa chaise, elle pleura, le visage dans
-ses mains.
-
-Lui, bouleversé de pitié, regardait les cheveux blancs, au bord de
-la coiffe noire, les doigts osseux, entre lesquels scintillaient ces
-larmes de la vieillesse, rares et affreuses,—plus affreuses peut-être
-que des larmes d’homme fait.
-
-Cela dura quelques minutes. Puis, comme ne pouvant plus supporter ce
-qu’il y avait d’inexprimable et d’oppressant dans l’atmosphère de cette
-humble chambre, Renaud se leva, balbutiant un vague au revoir.
-
-Mathurine n’entendit pas, ou ne voulut pas entendre. Elle garda son
-attitude. Ses mains voilaient toujours sa figure, cachaient ses yeux
-ruisselants. Elle ne voyait rien sans doute, ne percevait rien, tournée
-vers les ténèbres intérieures.
-
-A ce moment, le marquis de Valcor, certain que nul regard, pas même ce
-pauvre regard noyé, ne surprendrait son geste, mit un genou en terre,
-s’inclina, et, saisissant un pli de la simple robe de serge, posa ses
-lèvres sur l’ourlet usé.
-
-Ensuite, il se redressa, sortit, gravit le sentier qui rejoignait la
-route.
-
-Un groupe de pêcheurs et de paysans étaient là, qui l’attendaient.
-Électeurs de la veille, fiers d’avoir voté pour le noble personnage
-et de s’en donner l’importance, ils venaient de s’attrouper autour du
-break automobile, aux panneaux armories.
-
-Quand ils virent paraître la fière silhouette du grand seigneur, sa
-haute et svelte stature, si jeune encore d’énergie, sa physionomie
-intimidante, quand ils remarquèrent ce bras en écharpe, qui ajoutait on
-ne sait quel prestige martial à sa hardie tournure, ils éclatèrent en
-acclamations.
-
-—«Vive notre député!
-
-—Hourra pour le marquis de Valcor!»
-
-Il les salua, le chapeau à bout de bras, avec une grâce hautaine de
-souverain.
-
-—«Merci, mes amis, merci!»
-
-Un sourire charmant éclaira ses traits. Il parut goûter une joie
-particulière à cette petite manifestation. Pourtant, tous remarquèrent
-sa pâleur.
-
-Assis sur la banquette de sa voiture, il se retournait encore pour
-marquer combien le touchait cette ovation, qui ne cessait pas. Mais,
-quand la distance eut éteint les cris d’enthousiasme, quand il fut seul
-derrière son chauffeur et son valet de pied, trop corrects pour risquer
-un coup d’œil vers lui, l’animation heureuse disparut de sa face. Sa
-tête se pencha sur sa poitrine, et, autour de son front soucieux, des
-pensées vertigineuses tournoyèrent, comme là-bas tournoyaient les
-mouettes autour d’une noire aiguille de granit dressée contre la mer
-laiteuse et la blême agonie du couchant.
-
-
-
-
-XXIII
-
-_COUP DE THÉATRE_
-
-
-IL ne faut pas que le marquis de Valcor soit validé. Cette élection
-n’a pas une signification simplement personnelle. Vous savez bien ce
-qu’elle représente, mon cher Garde des Sceaux?»
-
-L’homme qui parlait en ces termes au Ministre de la Justice n’était
-rien moins que le Président du Conseil, Ministre de l’Intérieur.
-
-—«Parbleu!» s’écria son interlocuteur. «Cette satanée affaire a pris
-des proportions telles que le triomphe des valcoristes serait un succès
-pour la réaction. L’entrée de Valcor à la Chambre équivaudrait à une
-mise en minorité du Cabinet. D’ailleurs, les deux choses se suivraient
-de près. Vous n’en doutez pas plus que moi.
-
-—Alors, que comptez-vous faire?
-
-—Peu de chose.
-
-—Comment, peu de chose?» cria l’autre en bondissant.
-
-Le Garde des Sceaux prit un air sagace et posa le doigt sur une
-serviette de maroquin, placée par lui, à son entrée dans la pièce, sur
-le bureau de son collègue.
-
-—«Savez-vous ce que j’ai là, mon cher Président?
-
-—Non.
-
-—Le rapport des experts sur la fameuse lettre que le marquis arguë de
-faux.»
-
-Le chef du Cabinet bondit.
-
-—«Ah!... enfin terminé! Eh bien?
-
-—Les experts sont unanimes. L’écriture est celle de Valcor.»
-
-Les deux hommes politiques, échangeant un regard de férocité
-triomphante, savourèrent leur joie durant une minute muette et
-silencieuse. Puis le Ministre de l’intérieur ergota:
-
-—«L’écriture de Valcor ... Duquel? Du vrai ou ... de l’autre?
-
-—Peu importe!
-
-—Je sais bien. Le résultat immédiat est que cette pièce est
-authentique, et que l’accusation va en tirer tout le parti qu’elle
-prétend possible. Notre adversaire est battu sur ce point capital. Le
-procès au civil va être repris. Tout cela est parfait. Mais enfin, les
-experts ont-ils eu, pour point de comparaison, l’écriture ancienne du
-marquis, alors qu’il n’y avait pas de doute sur sa personne, avant son
-premier départ d’Europe? Existe-t-il des documents de cette époque-là?
-
-—Il n’en manque pas. Les experts constatent dans leur rapport ...»
-(Ici le Garde des Sceaux tira un papier de sa serviette.) «... que
-l’écriture du marquis, à l’âge de vingt à vingt-deux ans, c’est-à-dire
-avant qu’il partît pour son voyage d’exploration, est identique,—sauf
-de faibles modifications,—à celle de l’homme qui passe pour lui
-à l’heure actuelle. Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses? Un
-gaillard de cette audace et de cette force, décidé à se substituer à
-son noble sosie, a dû commencer par imiter son écriture. Aussi, que
-le personnage en question soit simple ou double, ce n’est pas affaire
-aux experts de conclure. Nous verrons cela jugé au civil, et, sans
-doute, ensuite, au criminel. Ce qui donne une immense valeur à cette
-lettre, c’est sa date. Elle fut tracée pendant la période obscure où
-s’accomplit la substitution, si un tel crime eut lieu. Elle indique
-nettement l’existence d’un individu ressemblant, _comme un frère_,
-au marquis de Valcor. Elle est de la main de celui-ci. Cependant,
-aujourd’hui, ne pouvant l’expliquer, il la dénie, l’arguë de faux. Sur
-ce point, le voici confondu. C’est un coup dont il ne se relèvera pas
-dans l’opinion, arrivât-il même,—ce qui n’est plus vraisemblable,—à
-gagner son procès.»
-
-Au cours de cette explication, le Président du Conseil marquait, par
-de fréquentes inclinations de tête, la parfaite logique et l’évidente
-clarté de ce qu’il entendait.
-
-—«Savez-vous,» reprit-il, «ce que je vais vous demander, mon cher
-ami? Gardez secret ce rapport pendant quelques jours. Quand je
-dis «secret», j’entends que vous ne le rendiez pas officiel. Les
-indiscrétions ne me gêneront pas, au contraire. La nouvelle va filtrer
-au Palais, dans les couloirs de la Chambre, dans la presse et le pays,
-que ce fameux «bordereau»—puisque c’est le nom qu’on lui donne, par
-un rapprochement tout au moins ingénieux—est authentique, malgré
-l’éclatante dénégation de l’intéressé. Cela va chauffer l’opinion,
-d’autant plus que tout le monde le dira sans que personne puisse
-l’affirmer. Rien ne rend plus fiévreux l’état d’âme du public.
-
-—Et puis,» interrompit le Garde des Sceaux, «un peu avant que soit
-discutée l’élection ...
-
-—La veille même ...
-
-—Soit, la veille même, ou le matin, nous faisons éclater la bombe.
-C’est là une tactique admirable.
-
-—Vous voyez d’ici le désarroi de ses partisans à la Chambre? Ils
-n’auront pas le temps de se ressaisir, de s’entendre. La plupart,
-découvrant son indignité, le lâcheront avec éclat. Ce sera un
-effondrement.
-
-—Et quel camouflet pour la Droite, qui s’appuie sur de pareilles
-branches pourries, qui met son espoir en de tels champions!»
-
-Les deux Ministres exultaient.
-
-Enfin, on allait en finir avec cette affaire Valcor! Jamais les vieux
-partis ne s’en relèveraient. Voilà donc la noblesse! Un de ses noms les
-plus fiers tombait au ruisseau. Celui qui le revendiquait ne valait
-guère mieux que l’imposteur. Marc de Plesguen, fauteur du scandale,
-pouvait ramasser la couronne aux feuilles d’ache alternées de perles,
-il ne ferait qu’y ajouter sa propre boue. Sa caste le vomirait. Il lui
-assénait le pavé de l’ours pour la débarrasser d’un parasite qui ne la
-gênait pas.
-
-—«Mais qui le gênait, lui, car il détenait son héritage.
-
-—Parbleu! Ces gens-là ne connaissent que la loi de l’égoïsme, la
-politique individuelle.
-
-—Ils prétendent qu’ils ont fait la France. C’est la France qui les a
-faits. Et quand elle se détourne d’eux, voyez ce qu’il en reste.»
-
-Sur ce mot, M. le Ministre de la Justice prit sa serviette de maroquin,
-serra la main de son Président avec une vigueur qui disait leur commune
-joie. Puis il sortit, tête haute, radieux.
-
-Sans doute, il pensait être un de ceux qui «font la France», suivant
-son expression. Du moins lui semblait-elle fort bien faite, tant
-qu’elle se laissait gouverner par lui et par ses amis.
-
-Comme le hasard d’une rue barrée détournait l’Excellence de son chemin,
-tandis qu’il revenait de la place Beauvau, sa félicité s’accrut de
-passer sous certaines fenêtres de la rue Boissy-d’Anglas. Il reconnut
-la maison où demeurait un chef de groupe, jouissant à la Chambre
-de quelque autorité, le nommé Eugène Pavert, homme intelligent et
-éloquent, mais peu scrupuleux et d’une ambition effrénée.
-
-Pavert était le leader d’une petite fraction du Centre, dont il jouait
-comme d’un appoint dans ces circonstances où vingt voix suffisent à
-déplacer une majorité. A certains jours, ce personnage avait tenu des
-ministres à sa merci et s’était trouvé pour une heure l’arbitre de
-l’État.
-
-En ce qui concernait l’affaire Valcor, il ne pouvait plus prendre ce
-rôle de balancier, s’étant lié les mains par un engagement à fond avec
-la Droite. On prétendait même qu’il avait touché un chèque, un de ces
-chèques qui sont entrés dans l’histoire politique de la France, comme
-les drapeaux pris à l’ennemi entraient jadis aux Invalides, et qui en
-tapissent la voûte.
-
-On croyait Pavert à la solde du marquis, parce que jamais on ne
-l’avait vu prendre une attitude si décisive. Le Cabinet actuel ne
-lui pardonnait pas cette défection ouverte et sans retour possible.
-Et c’est pourquoi le Ministre de la Justice, songeant à la déroute
-prochaine de cet adversaire, à la fois redouté et méprisé, mais surtout
-exécré, levait un regard qui dardait toutes les flèches de l’ironie
-vers les fenêtres de certain appartement, rue Boissy-d’Anglas.
-
-Qu’eût-il pensé s’il avait—non pas vu, car le spectacle n’aurait
-eu pour lui rien de surprenant,—mais entendu, ce qui se passait au
-delà de ces fenêtres, d’ailleurs soigneusement closes et voilées de
-blancheurs élégantes?
-
-Dans le cabinet d’Eugène Pavert se tenaient trois personnes: le maître
-du logis, le marquis de Valcor, et un individu à mine d’employé
-médiocre.
-
-Ce dernier,—du même geste que, tout à l’heure, le Garde des Sceaux,
-chez le Président du Conseil,—tirait des papiers d’une serviette. Mais
-la serviette était en moleskine, et les papiers tout autres que ceux
-dont se réjouissait le Gouvernement.
-
-Rien en apparence de plus inoffensif que ces documents. L’un était une
-simple feuille blanche. L’autre, une fiche portant l’adresse d’une
-grosse maison de papeterie et quelques signes vagues ressemblant à une
-marque de fabrique.
-
-—«Parlez, Baillegean,» dit le marquis, «Monsieur Pavert vous écoute.»
-
-Le leader du petit groupe qu’on appelait par raillerie
-«l’Extrême-Centre», paraissait effectivement tout oreilles.
-
-C’était un homme de trente-huit à quarante ans, chevelu et barbu
-comme un fleuve, l’air fougueux, même au repos, assez médiocre en
-somme, mais qui se croyait du génie parce qu’il exerçait par la parole
-une influence immédiate et facile. Il possédait les dons physiques
-de l’éloquence: la voix, le mouvement, l’expression, la verbosité,
-avec cet on ne sait quoi de magnétique dont une foule est subjuguée
-sans avoir besoin de comprendre, surtout même lorsqu’il n’y a rien à
-comprendre.
-
-En ce moment, carré dans un fauteuil,—les épaules en arrière, les bras
-croisés, le regard coulant de haut,—même sans ouvrir la bouche, il
-était significatif, comme un acteur qui «joue» ses silences. N’ayant
-pas grand’chose en dedans de lui-même, il ne s’y repliait jamais. Toute
-sa personne paradait sans cesse en dehors.
-
-—«Eh bien, voici ... monsieur le député,» commença celui que Renaud
-avait nommé Baillegean. «Je vais tout vous dire. C’est ma carrière que
-je jette à l’eau. Mais ma conscience ...
-
-—Ah! assez, Baillegean,» interrompit le marquis avec un sourire
-dédaigneux. «Les compensations que vous avez acceptées doivent
-refréner, sinon votre conscience, du moins votre langue. Passez au
-fait.»
-
-Baillegean eut une inclination déférente vers M. de Valcor,
-qui, enfoncé sur le divan de cuir du cabinet de Pavert, fumait
-tranquillement un cigare. Puis il reprit, se retournant vers son
-auditeur:
-
-—«Monsieur le député sait que je suis expert-chimiste près le
-Tribunal. Or, il y a deux ou trois semaines, je fus appelé par le juge
-d’instruction chargé de l’enquête préalable sur la pièce qu’on appelle
-le «faux Valcor», et que le public a surnommé «le bordereau» par
-analogie avec ...
-
-—Passez, Baillegean, passez!» fit une voix nerveuse, venue de l’angle
-du divan de cuir.
-
-—«Le juge d’instruction me confia la fameuse lettre, m’enjoignant de
-l’examiner au double point de vue de l’encre et du papier. Quant à
-l’écriture, mes collègues spéciaux avaient déjà donné leurs conclusions.
-
-—Dites-les tout de suite à monsieur Pavert, ces conclusions,
-Baillegean.
-
-—Les trois experts en écriture qui ont travaillé sur la pièce sont
-unanimes. Ils certifient qu’elle émane de la main de monsieur le
-marquis de Valcor, et qu’elle remonte à la période de son premier
-voyage en Amérique, c’est-à-dire à la date qu’elle porte, soit 1880.»
-
-Pavert sursauta. Son regard effaré chercha les yeux de Renaud. Celui-ci
-fit un geste de la main, comme pour dire: «Attendez seulement un peu.»
-
-—«J’emportai la pièce,» poursuivit le narrateur, «et je la soumis à
-l’expertise. D’abord, pour l’encre. Vous savez comment nous procédons,
-monsieur le député. Nous enlevons avec une pointe de canif un fragment
-de caractère, moins d’un millimètre carré, et nous le soumettons à
-l’analyse chimique. Je trouvai que la proportion de couperose verte, ou
-sulfate de fer ...
-
-—Le résultat, Baillegean, le résultat,» reprit la voix impatiente.
-
-—«Le résultat!» s’écria le petit expert, dont le discours bondit
-en avant comme un cheval piqué qui fait une lançade. «Le résultat
-ressortait clair comme le jour. Cette encre-là était relativement
-fraîche. Ce n’étaient pas des années, mais à peine des mois, qui
-avaient pu s’écouler depuis la fabrication du document.
-
-—Bigre!» s’écria Pavert.
-
-—«Quant au papier, c’était plus rigolo encore. Sa teinte jaunâtre,
-qui devait lui donner l’air vieux, provenait d’une adroite suspension
-dans de la fumée. L’analyse chimique démontrait ça aussi. Mais point
-n’en était besoin. Le filigrane prouvait que ce papier-là n’avait pas
-deux ans d’existence. C’est un papier à lettres dont on se sert depuis
-trente ans peut-être dans la famille de Valcor, avec le même format,
-le même chiffre. Mais la maison qui le fabrique, en passant à un autre
-propriétaire, a changé son filigrane il y a dix-huit mois.
-
-—Fichtre!» s’exclama Pavert.
-
-Il se dressait sur son siège, les yeux désorbités.
-
-—«Si monsieur le député veut voir ...» ajouta l’expert, qui se leva.
-
-Il se dirigea vers la fenêtre, en élevant sa feuille de papier blanc
-contre le jour.
-
-Le leader de «l’Extrême-Centre» le suivit. Et l’expert fit sa
-démonstration, tandis que, sans bouger de sa place, Renaud continuait
-à fumer son cigare, levant vers le plafond des yeux rêveurs, l’esprit
-comme détaché de cette scène.
-
-Pavert, nature exubérante, lançait des «Nom d’un chien!... Parbleu!...
-Épatant!... Pas de doute!... Un enfant ne s’y tromperait pas.»
-
-Puis il revint à sa place en gesticulant, s’assit, et demanda à
-l’expert:
-
-—«Mais vous avez déjà remis votre rapport aux magistrats?
-
-—Parfaitement.
-
-—Eh bien, qu’est-ce qu’ils ont dit? Ça a dû leur en flanquer, une
-tape.»
-
-Ici, le marquis intervint, non plus pour presser, mais pour ralentir:
-
-—«Racontez la scène comme elle s’est passée, Baillegean.»
-
-Celui-ci reprit:
-
-—«J’ai couru trouver le juge d’instruction. Vous pensez si je brûlais
-de raconter ma découverte. Je tenais la clef de l’Affaire. Les autres
-n’y avaient vu que du feu. Le faux éclatait. J’arrivai tout chaud,
-tout bouillant.—«Monsieur le juge d’instruction, voilà. L’encre date
-de moins de six mois, et le papier de moins de deux ans. Il a été
-maquillé à la fumée. Le document a été fabriqué de toutes pièces. On a
-merveilleusement imité l’écriture du marquis de Valcor, puisque trois
-de mes confrères ont pu s’y tromper. Mais enfin, on l’a imitée. Je vais
-vous en donner la preuve matérielle, irréfutable.»
-
-—Bon!... Alors ... le juge?» suggéra Pavert, haletant.
-
-—«Le juge ... Il est devenu vert. Il s’est mis à crier:—«Vous
-êtes fou, Baillegean, vous êtes fou!—Mais non, monsieur le juge.
-D’ailleurs, il n’y a qu’à regarder. Ce n’est pas une opinion que
-j’apporte ici. C’est un fait. Voulez-vous voir par vous-même?—Je n’ai
-pas besoin de voir,» me dit-il. «Il y a autre chose que j’ai vu, et qui
-rend ceci impossible.—Mais quoi donc, monsieur le juge?—Vous le savez
-comme moi, Baillegean,» me dit-il. Il tremblait presque, la sueur lui
-coulait sur les joues.—«Voyons, Baillegean, vous n’allez pas faire une
-chose pareille ... Vous savez que c’est un crime, mon pauvre garçon
-...» Je finis par comprendre qu’il me croyait payé pour affirmer ce que
-j’affirmais. Naturellement, je me défendis comme un beau diable. Mais
-lui, déclarait:—«Vous ne ferez admettre ça par personne, Baillegean.
-La pièce est conforme à la photographie qui en fut prise, voici plus
-de trois ans aujourd’hui, dans la maison Perez Gonzalez. Cette maison
-reconnaît la lettre, qui est restée vingt ans dans ses archives, et
-dont nous lui avons envoyé une autre photographie, faite ici même,
-depuis que le document nous est parvenu. Un nommé Escaldas, le même
-qui a pris la photographie de l’original en Bolivie, le certifie
-authentique. On sait par quelle voie ce papier a passé avant de tomber
-entre nos mains. Vous voyez bien, mon ami, que votre expertise est le
-résultat d’une erreur, à moins qu’on ne la suppose celui d’un calcul.
-Si vous continuez à la soutenir, vous risquez gros. Réfléchissez bien,
-Baillegean.»
-
-—«Mais il voulait vous clore la bouche, ce gredin!» cria Pavert.
-
-—«Je commençais à m’en apercevoir,» reprit l’expert-chimiste. Mais je
-continuais à faire la bête.—«Attendez,» me dit le juge d’instruction.
-«Puisque vous vous entêtez dans l’absurde, mon pauvre Baillegean, je
-vais aller demander l’avis de monsieur le Procureur Général. Nous
-verrons s’il m’autorise à prendre au sérieux de pareilles fantaisies.»
-Sur ce, le voilà qui part, très agité, et qui descend au Parquet. Je
-perdais l’espoir de le voir remonter ce jour-là, tant ce fut long.
-Enfin, il se ramène. Non plus pâle et hors de lui comme avant, non
-plus avec des phrases entortillantes: «Mon pauvre Baillegean, mon ami,
-etc.» Mais rogue et assuré, comme le chien du commissaire. «Voilà,»
-me dit-il, «dans votre intérêt, renoncez à votre thèse. Elle est
-formellement contredite par toutes les données de l’enquête. Quelqu’un
-se trompe. Et si ce n’est pas vous, il faudrait donc admettre que ce
-sont tous les témoins, la banque Rozalez, les magistrats de Paris, ceux
-qui ont instruit à La Paz par commission rogatoire, et par-dessus le
-marché les trois experts, vos collègues. Donc, Baillegean, choisissez:
-ou vous examinerez mieux ce document, et l’on vous tiendra compte de
-votre bonne volonté ...»
-
-—«Les canailles!...» gronda Pavert.
-
-—«... Ou nous renoncerons à nous servir de votre science, que nous
-avons lieu de tenir pour suspecte.»
-
-—«Qu’avez-vous répondu?» demanda le député.
-
-—«Que j’avais expertisé la pièce en toute conscience. Et qu’il était
-inutile d’attendre un autre travail de moi sur ce document, puisque je
-ne pouvais y voir que ce que j’y avais déjà vu.
-
-—Bravo, monsieur Baillegean! Et ensuite?
-
-—Ensuite, j’ai pensé que cette histoire intéresserait monsieur le
-marquis de Valcor, et je suis venu la lui raconter.
-
-—Vous ne le regrettez pas, je parie?» s’écria Pavert avec un gros rire.
-
-—«On ne doit jamais regretter de suivre sa conscience,» riposta
-l’expert-chimiste avec une dignité falote, qui amusa M. de Valcor
-lui-même.
-
-—«Eh bien! mon brave Baillegean,» fit le marquis, «puisque votre
-conscience a été l’alpha de votre discours, trouvez bon qu’elle en soit
-l’oméga. Vous ne pouvez mieux terminer. Merci d’avoir si nettement
-exposé les choses. Et maintenant, au revoir. J’ai à causer avec
-monsieur Pavert.»
-
-Le spécialiste, se voyant congédié, replia sa serviette en moleskine.
-
-—«Un instant,» dit le marquis. «Veuillez nous laisser les pièces de
-comparaison: le nouveau et l’ancien papier à lettres, la note relative
-à la modification du filigrane.»
-
-Baillegean n’avait sans doute rien à refuser à celui auquel le liait
-... sa conscience,—peut-être aussi sa gratitude et son intérêt. Il
-étala sur le bureau de Pavert les papiers demandés. Puis il salua, et
-sortit.
-
-Lorsqu’il se trouva seul avec le chef de «l’Extrême-Centre», M. de
-Valcor quitta sa position nonchalante sur le divan de cuir. Il se leva,
-vint jeter le bout de son cigare dans la cheminée, où flambaient les
-premières bûches d’automne, puis, se plantant devant le député, il le
-regarda au fond des yeux, et lui dit:
-
-—«Eh bien?»
-
-L’autre s’était ressaisi, tâchait de dominer son emballement. Il
-devinait à peu près ce qui allait suivre, et pensait que tout son
-sang-froid ne serait pas de trop pour en tirer le meilleur parti
-possible.
-
-—«Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite de grand cœur. Je ne
-doutais pas, vous le savez, de votre bon droit. Je l’ai proclamé
-jusqu’à compromettre mes intérêts politiques. La preuve en est faite
-désormais. Vous m’en voyez le plus heureux des hommes.
-
-—La preuve en est faite,» répéta sardoniquement Renaud, «La preuve en
-est étouffée, vous voulez dire.
-
-—Bah! on ne met pas une chandelle comme ça sous le boisseau.
-
-—Judiciairement, elle y est. On va publier le rapport des experts,
-déclarer qu’il n’y a pas lieu de poursuivre pour le faux, passer
-outre au procès. Me voilà condamné dans l’opinion, avant même que
-soient repris les débats de mon affaire au civil. Le témoignage de
-Baillegean?... Il sera récusé devant n’importe quel tribunal. On
-déclarera que l’homme est fou ou vendu. Vous avez vu s’étaler le
-système. Deux camps pourront s’organiser de nouveau en France, sur ce
-point comme sur le fond. Il y aura des milliers de gens qui discuteront
-sur un chiffon de papier, et pas un ne l’aura vu. Faire examiner de
-bonne foi la pièce par une personne compétente sera plus difficile que
-réunir cent mille gens passionnés qui seront prêts à se faire hacher
-pour la déclarer authentique. Mais, avec tout cela, je serai invalidé
-dans six jours, et condamné au bagne dans six mois.»
-
-Cette boutade fit rire Pavert.
-
-—«Alors?» dit-il. «Je vous vois venir, mon cher collègue. Car vous
-êtes mon collègue. Vous ne doutez pas de votre validation?
-
-—Non, puisque c’est vous qui me l’obtiendrez.
-
-—Ah! ah!... Vous comptez sur la politique plus que sur la justice, je
-le vois.
-
-—Oh! la justice ...
-
-—Nous la connaissons. Eh bien, marquis, qu’attendez-vous de moi?
-
-—Une chose à laquelle vous pensez, Pavert. Et qui vous séduit,
-avouez-le.
-
-—Oh! il y a des coups à recevoir.
-
-—Vous ne les craignez pas.
-
-—Vous voulez que j’interpelle à propos de votre affaire, et que je
-mette ces petits papiers-là en pleine Chambre, sous le nez du Garde des
-Sceaux.»
-
-En parlant, le député tapota railleusement, du bout d’un couteau
-d’ivoire, les feuillets laissés par l’expert.
-
-—«Vous donnerez à votre initiative la forme d’une interpellation, si
-bon vous semble. C’est affaire à vous et à votre groupe. Tout ce que je
-vous demande, c’est de prendre la parole au moment où l’on discutera
-mon élection. D’ici là, ils auront sorti le rapport de leurs experts,
-soyez tranquille. On m’accablera sous cette déclaration terrible, et,
-en apparence, indiscutable: la lettre est authentique, elle fut écrite
-il y a vingt ans. Sentant qu’elle porte avec elle ma condamnation,
-je l’aurais donc arguée de faux, ajoutant cette imposture audacieuse
-à toutes les autres. Car, à l’unanimité, les experts nient qu’il y
-ait faux. Après ça, et quand les aboyeurs de la Gauche seront venus
-raconter que j’ai répandu des flots d’or en Bretagne, que je fais
-agrandir le port du Conquet, que tous mes électeurs ont été achetés,
-croyez-vous qu’il y aura beaucoup de camarades pour me donner leurs
-voix? C’est alors, mon bon Pavert, que vous vous taillerez un succès,
-quand vous viendrez à la tribune pour dire: «Permettez ... Il y a une
-toute petite chose ... Oh! presque rien ... Le filigrane du papier ...»
-
-Renaud éclata de rire. Un rire comme il n’en venait pas souvent aux
-lèvres de ce dédaigneux. Il souriait beaucoup, parce que le sourire
-a de la condescendance. Il ne riait guère, parce que le rire est un
-abandon. Mais, ici, pendant une minute, il se laissa emporter par une
-âpre joie.
-
-Eugène Pavert, enchanté au fond de son rôle, ne s’empressait pas de
-l’accepter. Ne fallait-il pas faire sentir le prix d’un tel service?
-
-—«Mon Dieu ...» fit-il en plongeant la main parmi les mèches
-désordonnées de sa chevelure.
-
-Il suspendit sa phrase, l’air absorbé, soucieux, les yeux au loin. Un
-général examinant son champ de bataille.
-
-—«Qui vous gêne?» demanda Valcor, redevenu grave.
-
-—«Ne pourriez-vous pas, mon cher marquis, faire porter ceci à la
-tribune par quelqu’un d’autre? Peu vous importe l’adresse ou l’habileté
-de l’orateur. Le fait est là, qui parle de lui-même.
-
-—Comment?» s’écria Renaud, très surpris. «N’est-ce pas dans votre
-ligne politique?
-
-—C’est trop dans ma ligne politique. Beaucoup trop ... Comprenez-vous?
-Cela me pousse définitivement à droite. J’ai partie liée avec
-l’opposition réactionnaire, après cela. Mon groupe va regimber. Ce que
-vous appelez ma ligne politique ne peut pas être rigide, mais brisée.
-Que devient le système de balance qui fait ma force et celle de mes
-amis?»
-
-Il ergota pendant un moment avec cette abondance, cette ampleur de mots
-qui caractérisaient sa faconde grasse et vide.
-
-Le marquis, d’abord étonné, comprenait.
-
-—«Je me rends très bien compte de ce que vous ferez pour moi,
-Pavert. Mais vous n’avez pas affaire à un ingrat. Voyons, comment
-pourrais-je?...
-
-—Pas d’argent. Je n’en accepte pas,» déclara le chef de
-«l’Extrême-Centre» avec un geste noble.
-
-—«Vous-même, je ne dis pas. Aurais-je l’idée de vous en offrir? Mais
-votre journal?... Votre groupe a un organe, n’est-il pas vrai?
-
-—Oui. L’_Équilibre parlementaire_.
-
-—Fait-il ses frais, l’_Équilibre parlementaire_?
-
-—Peuh!...
-
-—Eh bien, si je l’_équilibrais_?» suggéra de Valcor.
-
-Il sourit. Peut-être du calembour ... Peut-être d’autre chose.
-
-—«Si vous y tenez ... A la rigueur ... Là, je ne peux pas dire non: il
-y va de l’intérêt de l’Idée.»
-
-Pavert prononça le mot avec une majuscule.
-
-Le marquis ne broncha pas. Il sortit son carnet de chèques, prit une
-plume sur le bureau, et, levant les yeux sur le député, qui, détaché
-maintenant, s’affairait dans des paperasses.
-
-—«Soixante?... quatre-vingt mille?...
-
-—Cent,» fit l’autre nettement.
-
-Renaud signa, déchira le pointillé et glissa sous l’encrier de bronze
-ce mince rectangle, qui enrichissait de cent mille francs l’Idée, avec
-un grand I.
-
-«Qu’est-ce que ça représente, pour ce gaillard à tête d’Absalon?» se
-demanda-t-il. «Des femmes?... Des banques au baccara?... Ou de sages
-coupons de rentes?»
-
-Le temps de lui serrer la main, il n’y pensait plus. Il descendit les
-étages, lança de loin dans la rue un coup d’œil circonspect, et partit
-d’un pas allègre, car il s’était bien gardé de venir dans un de ses
-équipages et de faire stationner sa livrée devant la porte du leader le
-«l’Extrême-Centre».
-
-Celui-ci, pourtant, tirait le chèque de dessous l’encrier de bronze, le
-regardait d’un air sombre.
-
-—«_Au porteur_,» lut-il. «Mais il a certainement inscrit mon nom sur
-le talon, le roublard! Et puis ... sait-on jamais? Ça pourra me gêner
-si je deviens ministre. J’aurais dû demander deux cent mille.»
-
-Le regret empoisonnait la satisfaction de Pavert. Le nabab n’eût pas
-marchandé. Pourquoi y avoir mis de la pudeur?
-
-—«Tonnerre de chien!» s’écria le député en tapant du poing sur son
-bureau. «Comment imaginer aussi qu’il avait de quoi les mater tous? Je
-n’ai plus eu mes moyens quand je l’ai vu si calé. Porter ce joli truc
-à la tribune! Plus d’un, à la Droite, aurait fait la commission pour
-rien.»
-
-C’était exact. Cependant, Renaud de Valcor tenait à Eugène Pavert,
-et, pour son compte, se félicitait pleinement de la transaction. Il
-fallait un metteur en scène de cette trempe pour donner au coup de
-théâtre tout l’éclat, tout le retentissement possibles. Dans les
-couloirs de la Chambre, on disait crûment, entre copains, du leader de
-«l’Extrême-Centre»: «Il a de la g ...»
-
-C’est à cause de cette qualité que Valcor l’avait choisi.
-
-Il en eut pour son argent.
-
-On n’a pas oublié cette séance mémorable.
-
-La veille, les journaux du soir, et, le matin, ceux de la première
-heure, avaient publié le rapport des experts, déclarant authentique
-la fameuse lettre. Le Palais-Bourbon, avec l’affluence des gens à
-ses portes étroites, ressemblait à une fourmilière quand les insectes
-se pressent aux trous qui y donnent accès. En dedans, les tribunes
-regorgeaient de monde. Tous les députés étaient à leur poste. On
-allait donc voir exécuter ce fameux marquis, cet homme légendaire, cet
-aventurier de haut vol. Son effondrement, d’ailleurs, ne diminuait en
-rien l’excitant attrait de son énigmatique aventure. Au contraire. S’il
-n’était pas l’héritier légitime du vieux et illustre nom qu’il portait,
-qui était-il? Le roman se corsait. Les paris étaient ouverts, comme
-pour ces feuilletons à réclame sensationnelle, qui, en d’immenses et
-impressionnantes affiches, promettent des primes à qui saura prévoir le
-mystère de leurs personnages et les péripéties de leur dénouement.
-
-Le débat sur son élection commença par des escarmouches.
-
-Des honorables de la Gauche tentèrent de prouver que l’or de ce
-richissime personnage avait été son premier agent électoral.
-
-D’autres, de la Droite, vinrent le montrer comme la providence de sa
-province, et demander si les bienfaits répandus sur un pays laborieux
-et pauvre disqualifiaient un citoyen, l’empêchaient de représenter
-cette vaillante population maritime, dont il prenait à cœur le
-bien-être et les véritables intérêts.
-
-Les uns parlèrent d’obscurantisme, d’une coalition de curés, citèrent
-un prédicateur de village qui, dans un sermon, avait indirectement
-enjoint à ses ouailles de voter pour le marquis.
-
-Les autres vantèrent la tradition, l’héritage d’un passé glorieux, le
-rôle tutélaire des anciennes familles.
-
-Mais un ministériel aborda le fond des choses, le côté brûlant de la
-discussion.
-
-—«Messieurs, sans anticiper sur un jugement qui sera prononcé dans une
-autre enceinte,» s’écria-t-il avec une fausse réserve, «nous venons
-d’avoir, depuis hier, des indications après lesquelles nous ne saurions
-accueillir sans inquiétude et sans défiance la personnalité qui prétend
-occuper ici un siège. Nous n’avons pas à discuter cette personnalité.
-C’est affaire, pour le moment, au Tribunal civil. Souhaitons que cela
-ne soit pas prochainement du ressort de la Cour d’assises. Mais cette
-seule éventualité ...»
-
-Un épouvantable brouhaha coupa ce discours.
-
-La tempête était déchaînée.
-
-La Droite huait l’orateur, criait:
-
-—«Assez! C’est un scandale! A l’ordre!»
-
-La gauche applaudissait en tonnerre.
-
-Au Centre, on vit une haute silhouette se dresser, une tête chevelue
-s’agiter, un bras se tendre vers le bureau:
-
-—«Je demande la parole!...»
-
-C’était Eugène Pavert.
-
-Son intervention étonna tellement qu’un silence relatif se produisit.
-
-A la tribune, le ministériel reprenait:
-
-—«Quand un homme arguë une pièce de faux et qu’elle ne l’est pas, n’en
-peut-on conclure que cette pièce est singulièrement menaçante pour lui?
-Et quel est alors le faussaire, sinon ...
-
-—Assez!» criait-on. «Pavert! Pavert!»
-
-Car on ne se souciait pas d’un développement prévu. Tandis que
-chaque parti se demandait, non sans inquiétude, quelle surprise lui
-réservait l’équilibriste de «l’Extrême-Centre.» Sur qui allait-il
-frapper? Jusqu’à présent, il s’était montré valcoriste notoire.
-Allait-il offrir, après le rapport des experts, une éclatante
-abjuration? Ou ferait-il surgir quelque dessous, favorable, contre
-toute vraisemblance, au champion des vieux partis? S’il s’obstinait, il
-pouvait peut-être arrêter la déroute. S’il lâchait Valcor, c’en était
-fait de cet étrange destin. L’appoint de son groupe consoliderait le
-bloc de la Gauche contre une Droite ébranlée. L’invalidation devenait
-certaine. Nul ne croirait plus au marquis. L’aventurier resterait, qui
-n’aurait alors qu’à disparaître.
-
-Pavert commença.
-
-Pour la première fois de sa vie, il fut bref. Ayant quelque chose à
-dire, par hasard, il se garda bien de le noyer dans des mots.
-
-Quel Démosthène eût produit pareil effet?
-
-Lorsqu’il leva une simple feuille blanche, parlant de ce vulgaire petit
-accident commercial, une marque de fabrique filigranée dans du papier,
-un silence de mort plana dans l’hémicycle. La stupeur, l’attention,
-sur les bancs et dans les tribunes, suspendaient les cœurs passionnés.
-Mais, quand il raconta l’intimidation de l’expert, les manœuvres du
-juge d’instruction et du Procureur Général, quand il fit remonter
-l’inspiration de ces manœuvres jusqu’au Gouvernement, quand il prit à
-partie, directement, le Garde des Sceaux, mettant celui-ci au défi de
-le contredire, les forces orageuses se déchaînèrent, et plus violemment
-que la première fois. Ce fut un de ces tumultes où les voix furieuses,
-les battements de pupitres, les cris d’animaux, les menaces, les
-injures, les hurlements de victoire, les rugissements de rage, font
-d’une assemblée parlementaire un tableau d’humanité plus lugubre, sinon
-plus tragique, qu’un champ de bataille.
-
-Quand enfin l’épuisement fit tomber une espèce de calme sinistre sur ce
-délire, le résultat de cette frénétique séance commença de se dessiner.
-C’était, pour le marquis de Valcor, un extraordinaire succès personnel.
-Il avait cessé d’être en cause. Pas une voix ne s’élevait plus pour
-demander son invalidation. Les passions politiques, déchaînées d’abord
-sur son nom, laissaient maintenant ce nom s’élever, planer sur le
-débat, comme devenu tout à coup intangible.
-
-Le Gouvernement était sur la sellette, et c’était un morceau plus
-savoureux à dévorer que le nouvel élu du Finistère.
-
-Si le Cabinet ne tomba pas, c’est que Pavert, pour des raisons à lui,
-n’avait pas transformé sa question en interpellation. Mais le Ministère
-pressentait, qu’épargné aujourd’hui, il n’en tomberait, prochainement,
-que de plus haut.
-
-Le Président du Conseil montrait une face livide. Son attitude était
-d’autant plus piteuse que l’attaque le trouvait désarmé. Le malheureux
-ne connaissait rien du filigrane. Il en restait à la conversation
-triomphante avec le Garde des Sceaux et au rapport des experts.
-
-Quand le leader de l’«Extrême-Centre» entreprit sa démonstration,
-le chef du Cabinet sourit, haussa les épaules, et souffla vers son
-collègue de la justice:
-
-—«Démentez.»
-
-L’autre se recroquevillait, aplati comme sous une massue, non point
-pâle, mais couleur de brique et les yeux hors de la tête. Il feignit
-de ne pas entendre. Lorsque enfin, poussé, hissé à la tribune, il
-dut donner une explication, il se contenta de déclarer, au milieu
-d’une tempête de sifflets et de vociférations, que les faits apportés
-par l’honorable M. Pavert paraissaient invraisemblables, mais qu’il
-allait ouvrir une enquête. Il insinua qu’on devait se méfier de telles
-manœuvres, surtout en considérant la fortune immense qui pouvait
-acheter tous les témoignages et toutes les consciences.
-
-A cette perfide parole, une certaine agitation se produisit sur un
-point de la galerie, au-dessus des tribunes. C’était Baillegean qu’on
-expulsait, pour une tentative de bruyante protestation. L’expert
-promena dans les couloirs sa conscience indignée.
-
-Cependant, à la tribune, le Garde des Sceaux, assailli par de fauves
-hurlements, eut une inspiration qui faillit devenir funeste à Valcor.
-
-—«On vous joue,» cria-t-il en se tournant vers la Droite, «On vous
-apporte une fable qui ne résistera pas à la vérification. Elle
-ne saurait être soutenue jusqu’à demain. Mais qu’importe demain?
-Aujourd’hui, dans l’entraînement de la passion, vous aurez validé
-une élection scandaleuse. C’est tout ce qu’on veut vous arracher par
-la plus habile des surprises. Dans vingt-quatre heures, vous verrez
-clair. Trop tard! Ceux mêmes qui auront fait de vous leurs dupes
-riront ouvertement de votre crédulité. Leur résultat sera atteint. Une
-coalition d’imposture, soudoyée par des flots d’or, aura étouffé la
-justice dans une Chambre française. Et le pays consterné contemplera,
-parmi ses législateurs, le plus audacieux des aventuriers. Vous aurez
-fait triompher, messieurs, la plus grande mystification du siècle.»
-
-Quand le Garde des Sceaux descendit de la tribune, ses collègues du
-Ministère le félicitèrent vivement.
-
-Le silence relatif, tout à coup tombé sur cette assemblée en délire,
-indiquait avec quelle force l’argument avait porté. On le pesait. On
-réfléchissait. Si, après tout, l’histoire du filigrane était fausse? On
-ne pouvait y aller voir. Le Garde des Sceaux la démentait. Était-il,
-par hasard, de bonne foi? Mais qui l’était, dans cette affaire, où
-le parti pris devenait plus exigeant que le besoin de savoir, et
-où certains s’attacheraient le bandeau sur les yeux plutôt que de
-constater ce qu’ils niaient depuis des mois. Entêtement, esprit de
-caste, prestige d’une fascinante individualité, et tant d’autres
-éléments obscurs mêlés aux sentiments que soulevait cette aventure
-extraordinaire. A côté de valcoristes convaincus, il y en avait
-d’autres qui eussent persisté à défendre le héros du jour, même si,
-consciemment ou non, ils en étaient venus à douter de son bon droit.
-
-Elle s’achevait, cette séance, dans un accablement anxieux et lourd.
-
-On vota.
-
-Une petite minorité avait bien proposé le renvoi de la discussion,
-pour éclaircir cet incident du filigrane. La Chambre s’y était
-opposée en masse. Valcoristes et antivalcoristes voulaient profiter
-de l’échauffement de l’heure, chaque parti pensant qu’il en devait
-bénéficier. Les premiers se disaient: «Après le coup de théâtre du
-filigrane, il sera validé.» Les seconds: «Après le raisonnement du
-Garde des Sceaux, qui oserait marcher à fond, sinon les enragés et les
-vendus?»
-
-La fastidieuse cérémonie du scrutin à la tribune étant terminée, les
-deux camps s’étonnèrent quand le Président déclara qu’il fallait
-procéder à un pointage.
-
-Il était près de neuf heures du soir. Une lassitude accablait la salle.
-Beaucoup de députés s’en allèrent se réconforter à la buvette, puis
-revinrent, agressifs et bruyants de nouveau.
-
-Enfin, vers neuf heures et demie, le résultat du vote fut proclamé. Les
-valcoristes l’emportaient. La majorité ratifiait l’élection. Renaud,
-marquis de Valcor, était député.
-
-Ce vote, commenté le lendemain par tous les journaux du monde, parut un
-jugement anticipé de la fameuse Affaire.
-
-Ce n’était pas seulement un siège à la Chambre qu’obtenait le
-personnage énigmatique et discuté. C’était la reconnaissance éclatante
-de ses droits, de son titre. C’était, du même coup, la revanche des
-calomnies déversées à cause de lui sur l’aristocratie française.
-Elle revendiquait hautement comme sien, cette aristocratie, un être
-d’initiative et d’énergie, explorateur intrépide, véritable fondateur
-d’une industrie essentielle, jusque-là laissée à des exploitations
-hasardeuses, destructrices. La noblesse moderne, tant décriée pour son
-inertie, pour son inadaptation sociale, trouvait en Valcor le champion
-qui la relevait. N’était-ce pas pour cela, précisément, qu’une cabale
-infâme s’efforçait d’avilir ce héros, de contester le vieux sang de ses
-veines? On avait joué du sénile Plesguen. Fantoche qui, sans le savoir,
-sans le vouloir, faisait le jeu des pires adversaires de sa caste.
-Mais aujourd’hui enfin la lumière éclatait, les intrigues ténébreuses
-apparaissaient dans toute leur vilenie, avec cet incident du filigrane.
-
-Les feuilles réactionnaires firent entendre de véritables hymnes de
-victoire, non seulement au lendemain de la validation, mais surtout
-lorsque, après enquêtes et contre-enquêtes, il fut prouvé que les faits
-apportés à la tribune par Eugène Pavert étaient incontestables.
-
-Tout ce qu’il avait dit était exact.
-
-Exacte, la composition de l’encre, qui assignait à l’écriture une date
-de moins de douze mois.
-
-Exact, le filigrane qui faisait remonter à deux ans au plus la
-fabrication du papier.
-
-Exacte, la pression inqualifiable exercée sur l’expert par le juge
-d’instruction, obéissant au Procureur Général, qui lui-même prenait son
-mot d’ordre dans le cabinet du Ministre.
-
-Le marquis de Valcor attendit, sans se montrer,—mais non sans
-alimenter l’enthousiasme de la presse, de _sa_ presse, à lui, qui
-éprouva son adroite et généreuse reconnaissance,—le silence humilié
-de ses ennemis et l’épanouissement de son apothéose. Puis, un jour,—un
-beau jour de novembre, vif, clair et fin, où s’annonçait une séance
-intéressante à la Chambre, il se rendit pour la première fois au
-Palais-Bourbon.
-
-Il ne s’y rendit pas de trop bonne heure, afin que l’hémicycle fût
-plein et les tribunes bien garnies.
-
-Dans une de celles-ci, sa fille Micheline montrait sa beauté pure et
-fière, qui faisait sensation.
-
-Sa mère, de plus en plus malade, ne l’accompagnait pas. Elle
-était venue avec une parente âgée, une grande dame, la duchesse
-de Servon-Tanis, cousine de son grand-père maternel,—une vieille
-«sang-bleu», qui tenait la famille à distance depuis le scandale de
-l’Affaire, mais qui, aujourd’hui, ne craignait pas de s’en rapprocher.
-Sa présence authentiquait mieux que de séculaires parchemins la
-noblesse du nouvel élu.
-
-L’altière personne et sa ravissante compagne attiraient tous les
-regards, par la réunion des prestiges les plus séduisants du monde chez
-la femme: la grâce radieuse d’un jeune visage, une fleur admirable
-de distinction sous des cheveux blancs, et la plus sûre élégance de
-toilette, conforme à l’âge respectif, à l’endroit, à la circonstance.
-
-Mais, à la porte de droite, un homme parut. Aussitôt, députés et public
-n’eurent d’yeux que pour lui.
-
-Le marquis de Valcor entrait.
-
-On le vit s’arrêter un instant, sans hésitation ni gaucherie, sans
-arrogance non plus, tandis qu’il choisissait de loin, parmi les places
-restées libres, celle où il irait s’asseoir.
-
-Sa tenue, l’expression de sa physionomie, étaient d’une aisance
-parfaite, bien qu’il se sentît le point de mire de l’énorme assemblée.
-
-Pendant la première seconde, où l’effet de son apparition suspendit
-tout, ceux qui ne le connaissaient pas encore de vue examinèrent
-avidement ce rare type d’homme. Sa haute taille, dans l’impeccable
-redingote fleurie d’un œillet blanc, sa tête superbe, son air de
-supériorité tranquille, l’intellectualité puissante, la volonté
-indomptable, empreintes sur ses traits, en imposèrent aux plus
-récalcitrants.
-
-La Droite entière se leva et l’acclama de cris et de battements de main.
-
-Les murmures et les huées de la Gauche ripostèrent un instant, mais
-sans conviction.
-
-C’était un spectacle tellement significatif que les farouches
-socialistes eux-mêmes le contemplaient comme une scène de théâtre bien
-machinée: toute cette fraction de la Chambre, représentative d’idées
-anciennes et d’une grandeur disparue, saluant, frémissante et debout,
-cet être vraiment fait pour incarner les fiertés de race, avec les
-traditions d’aventures, de hardiesse et de conquête.
-
-Devant cette embarrassante ovation, le marquis de Valcor n’eut pas le
-mauvais goût de répondre par des gestes de souverain, non plus que la
-maladresse de s’y soustraire par un effacement confus. Il eut, vers
-les collègues qui l’applaudissaient, un long regard de reconnaissant
-orgueil. Puis, sans trop de lenteur ni trop de précipitation, d’un pas
-direct, et comme sûr du terrain qu’il foulait pour la première fois,
-il s’avança, monta quelques gradins, et prit place à l’extrémité d’un
-banc, au milieu même de la Droite.
-
-Dans la tribune, Micheline essuyait furtivement les larmes radieuses
-qui menaçaient de déborder ses longs cils.
-
-«Ah! si Hervé était seulement ici!...» songeait-elle. «S’il assistait à
-une telle victoire!...»
-
-Et, comme un écho, un de ces échos de silence que nulle oreille ne
-perçoit, mais dont les vibrations ébranlent mystérieusement les cœurs,
-un soupir presque semblable s’exhalait, éperdu, là, plus bas, dans
-cette arène brûlante, où fermentaient tant d’intérêts et de passions.
-
-Qui l’eût deviné, ce soupir, arraché au triomphateur par une pensée
-d’amour? Ce soupir gonflant, avec un nom de femme, cette poitrine, si
-calme en apparence, sur laquelle, maintenant, Renaud de Valcor croisait
-les bras?
-
-N’était-il donc pas satisfait, le vainqueur du jour? Ne triomphait-il
-pas des êtres, du sort et des plus effrayants obstacles qui puissent
-entraver une destinée humaine? Ne rêvait-il pas quelque domination
-nouvelle, sur ce champ de la politique, où il arrivait en favori, en
-chef?
-
-Les bravos qui l’avaient accueilli s’éteignaient à peine. Les beaux
-yeux étoilant les tribunes ne se déprenaient pas encore de sa mâle
-séduction. L’âcre encens de la jalousie flottait vers ses narines, de
-tous les coins de cette salle, pleine d’hommes souhaitant de vivre
-l’heure qu’il vivait.
-
-Et lui, n’avait dans l’âme qu’un appel, qu’un cri, qu’un désir:
-
-«Gaétane!... Où est-elle?... Ah! que n’est-elle ici!...»
-
-
-Fin de:
-
-_LE MARQUIS DE VALCOR_
-
-Première Partie de:
-
-_LE MASQUE D’AMOUR_
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- TABLE
-
-
- I. La Fête de Nuit 1
-
- II. La Cachette 31
-
- III. Ce que la Mer entendit 46
-
- IV. Ce que les Arbres entendirent 60
-
- V. Le Subterfuge 75
-
- VI. Bertrande 91
-
- VII. L’Aïeule 110
-
- VIII. Histoire d’Autrefois 124
-
- IX. Le Père et la Fille 143
-
- X. L’Explication 149
-
- XI. Le Roman du Prince 176
-
- XII. Une Piste dans les Ténèbres 191
-
- XIII. La Mère et le Fils 213
-
- XIV. La Séduction 242
-
- XV. La Foudre gronde 271
-
- XVI. Hostilités 294
-
- XVII. Supplice d’Amour 314
-
- XVIII. Le Chiffre mystérieux 327
-
- XIX. La Lettre révélatrice 345
-
- XX. L’Accident 372
-
- XXI. Le Duel 392
-
- XXII. La Tentation d’une Mère 411
-
- XXIII. Coup de Théâtre 439
-
-
-[Illustration]
-
-
- Paris.—Imp. A. LEMERRE, 6, rue des Bergers.—4062.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le marquis de Valcor, by Daniel Lesueur
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARQUIS DE VALCOR ***
-
-***** This file should be named 50997-0.txt or 50997-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/0/9/9/50997/
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-