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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles - et la Cour de Madame Élisabeth - -Author: Maurice Fleury - -Release Date: February 18, 2014 [EBook #44960] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGÉLIQUE DE MACKAU *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et -n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été -repris. - -Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine -sont marqués =ainsi=. - -La notation O, suivie d'une 1 en exposant dans l'original a été rendue -par O{1} dans cette version électronique. - -Dans la note 208, le prénom du comte de Tressan, marqué comme -«Elisabeth» a été corrigé en «Louis-Elisabeth». - - - - - ANGÉLIQUE DE MACKAU - MARQUISE DE BOMBELLES - ET LA - COUR DE MADAME ÉLISABETH - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - - =Carrier à Nantes=, 2e édition. Plon, 1897. - - =Louis XV intime et les Petites Maîtresses=, 3e édition. Plon, - 1899. - - =Souvenirs de Delaunay= (de la Comédie-Française), 3e édition. - Calmann Lévy, 1902. - - =Le palais de Saint-Cloud=, in-4e illustré (couronné par - l'Académie française). Laurens. - - =La France et la Russie en 1870=, d'après les papiers du général - Fleury. Émile-Paul, 1902. - - =Fantômes et Silhouettes= (portraits du XVIIIe siècle), - Émile-Paul, 1903, 3e édition. - - =Les Drames de l'Histoire=: Mesdames de France, Mme de la - Vallette, Gaspard Hauser.--Hachette, 2e édition, 1905. - - - - -PUBLICATIONS - - - =Souvenirs de la comtesse de Montholon.= Émile-Paul, 1901. - - =Souvenirs du Congrès de Vienne=, par le comte de la Garde - Chambonas. Émile-Paul. 1903. - - =Bonaparte en Égypte=, notes du capitaine Thurman. Émile-Paul, - 1902. - - =L'Éducation d'un Prince=, par le général marquis d'Hautpoul. - Plon, 1902. - - =Souvenirs du général marquis d'Hautpoul sur la Révolution et - l'Empire.= Émile-Paul, 1905. - - =Souvenirs du caporal Wagré= (les prisonniers de Cabrera). - - =Souvenirs de Jouslin de la Salle=, etc. - - =Le Carnet=, revue mensuelle fondée en 1898. - - -[Illustration: - - ANGÉLIQUE DE MACKAU - MARQUISE DE BOMBELLES - 1762-1801 - - _D'après le portrait appartenant_ - à M. le comte Marc de Bombelles - - OPEKA, CROATIE] - - - - - Comte FLEURY - - ANGÉLIQUE DE MACKAU - MARQUISE DE BOMBELLES - ET LA - COUR DE MADAME ÉLISABETH - - D'après des DOCUMENTS INÉDITS - - _Ouvrage orné d'un portrait en héliogravure_ - - TROISIÈME ÉDITION - - - PARIS - ÉMILE-PAUL, ÉDITEUR - 100, rue du Faubourg-Saint-Honoré, 100 - Place Beauvau - - Tous droits réservés - - - - -AVANT-PROPOS - - -Le parfum qui s'exhale de ces effluves du passé n'est pas cet unique -parfum de volupté qu'on a coutume de respirer dans tout ce qui émane -du XVIIIe siècle, le siècle des grâces et des faciles complaisances. -Ce n'est pas à nous, qui avons fait revivre les amours du plus -voluptueux des monarques, de reprocher aux écrivains même les plus -graves d'avoir, pour plus exactement peindre une époque, recherché -celles d'entre les femmes de la société qui, par leurs aventures, -s'offraient le mieux en mesure de retenir l'attention. Plus que -les dames de haute vertu les célébrités amoureuses sollicitent la -curiosité de la plupart, et c'est vers celles qui dispensèrent -généreusement le plaisir ou inspirèrent passions ou caprices que -tendent les efforts de ceux qui sont en mal d'histoire anecdotique. - -Le public, surtout certain public d'élite féminin,--celui qui prend -le temps de lire, mais recherche plutôt un délassement teinté -de psychologie souriante, voire de physiologie instructive et -amusante à la fois, que de trop pédantes leçons de diplomatie ou de -politique,--le public très fin, très quintessencié, très prompt à -établir des comparaisons, des femmes qui comprennent ou qui devinent -et qui concluent, encourage volontiers ces «analystes» des coeurs -réduits parfois au rôle d'anecdotiers d'amour. - -N'est-ce pas la vie qui passe dans ces ailes bruissantes de -femmes-papillons? Dussent-elles s'en brûler, il leur faut la lumière -qui, encore une fois, dans un suprême battement, les fait scintiller -devant la postérité. Si une du Barry ou une Parabère scandalise -ces lectrices averties, une Choiseul-Stainville, une Custine, une -Flahaut, voire une Tallien ou une Aimée de Coigny intéressent ou -captivent, rendent indulgentes pour elles-mêmes celles qui, dans -les amours passées, aiment à trouver la représentation des amours -présentes ou futures. - -Embellies par le recul des années, ces figures leur apparaissent -grandies ou rendues vaporeuses--suivant que le metteur en scène a -imprimé plus de relief au caractère ou laissé la première place aux -élans du coeur,--auréolées jusque par-delà la mort de cette couronne -de volupté poétique qui, «depuis qu'il est des hommes... et qui -aiment» constitue le moins indiscutable des brevets d'immortalité. - -A côté de celles qui aimèrent d'amour ou aimèrent simplement le -plaisir[1], on citerait celles qu'un seul sentiment purifia, et l'on -pense aussitôt à une Pauline de Beaumont dont la mort fit verser de -vraies larmes à Chateaubriand, à une Sabran attendant patiemment -que le chevalier de Boufflers pût l'épouser, à une Polastron usant -de son influence de mourante sur le comte d'Artois pour obtenir sa -conversion. N'en est-il pas quelques autres parmi celles dont on -n'a pas pour coutume de parler, si séduisantes qu'elles aient été, -et, cela parce que, «à l'austère devoir pieusement fidèles», elles -y trouvèrent unique et suprême volupté? Il semble qu'Angélique de -Mackau, marquise de Bombelles, l'amie dévouée et aimée de Madame -Élisabeth, dont il nous a été permis, grâce à un journal intime, -de dessiner la vie, soit une de ces femmes d'âme élevée dignes de -solliciter l'attention. - - [1] De certaines femmes de cette époque on a pu dire: «Elles - n'ont connu ni les grandes passions ni les grands repentirs; les - philosophes du XVIIIe siècle ne leur avaient laissé que la moins - consolante des religions: celle du plaisir.» (A. de Pontmartin, - _Causeries du Lundi_.) - -Rencontrer au sein de la société mourante du XVIIIe siècle un ménage -modèle, admirable par son amoureuse et amicale fidélité et, en même -temps, intéressant non seulement par lui-même mais par ses alentours, -par les milieux où il lui a été donné de se mouvoir; grâce à des -fragments d'autobiographie et à une correspondance nombreuse--le -mari, diplomate, étant souvent absent du nid--prendre ce couple -avant les justes noces, le voir évoluer au milieu de la Cour de -Marie-Antoinette, l'étudier psychologiquement durant les années -heureuses, pouvoir plus tard le suivre aux heures de lutte, aux -heures d'angoisse, voilà le régal que nous offraient les dossiers -inexplorés des Bombelles. - -Avec le fonds Dupleix-Valori qui a servi à l'ouvrage de M. Tibulle -Hamon, _Dupleix et la perte des Indes_, le fonds Bombelles est -le plus important des archives de Seine-et-Oise si riches en -correspondances et papiers d'émigrés[2]. C'est sans doute à cette -importance considérable (ce fonds ne contient pas moins de 230 -dossiers très fournis), que nous avons dû de le trouver à peu près -inexploré. Exception doit être faite pour M. A. de Beauchesne qui, -dans sa _Vie de Madame Élisabeth_, a publié quelques lettres de Mme -de Bombelles à son mari pendant l'année 1781; pour M. Maxime de La -Rocheterie qui a «visé» çà et là des impressions tirées de cette -même correspondance pour son _Histoire de Marie-Antoinette_[3]. Ces -citations peu nombreuses et partielles ne déflorent pas l'ensemble -d'une correspondance qui, avec d'autres papiers inédits, fournit le -canevas principal du récit que nous offrons aujourd'hui au public. - - [2] Ignorés d'ailleurs de la plupart des intéressés. - - [3] M. de La Rocheterie a également publié la _Correspondance du - marquis et de la marquise de Raigecourt avec le marquis et la - marquise de Bombelles pendant l'émigration_. Société d'histoire - contemporaine, 1892. Tiré à petit nombre et devenu rarissime. - -Quand, il y a plusieurs années déjà--habitant alors Versailles, -dans l'atmosphère même où nos héros et leur entourage avaient vécu, -aimé et commencé à souffrir--nous faisions transcrire sous nos yeux -les parties principales de ces innombrables dossiers, le savant -archiviste du Département--très épris d'histoire lui-même, quand -les paperasses administratives lui en laissent le temps,--M. Émile -Coüard, a complaisamment dirigé nos recherches dans ce labyrinthe -cartonné. Son obligeante expérience a souvent épargné notre peine: -qu'il reçoive ici l'expression de notre amicale reconnaissance. - - Versailles, 1902.--Paris, 1905. - - - - - ANGÉLIQUE DE MACKAU - MARQUISE DE BOMBELLES - - - - -CHAPITRE PREMIER - - Les Bombelles dans l'histoire.--Le marquis tuteur de ses - soeurs.--Henriette-Victoire, comtesse de Reichenberg, épouse - morganatique du landgrave de Hesse-Rheinfels.--M. de Bombelles - à Ratisbonne.--Les instructions du comte de Vergennes.--Mlle - de Schwartzenau.--Jeanne-Renée de Bombelles projette de marier - son frère à Mlle de Mackau.--L'éducation des jeunes filles et - les mariages dans la noblesse.--La sous-gouvernante des Enfants - de France et la jeunesse de Madame Élisabeth.--Intimité de la - princesse avec Angélique.--Lettres de Mlle de Mackau au marquis - de Bombelles.--L'empereur Joseph II à Versailles.--Eléonore - d'Olbreuse et ses descendants.--Mariage d'Angélique. - - -Aucun des écrivains ayant eu à retracer la vie de Madame Élisabeth -n'a négligé de prononcer le nom de la marquise de Bombelles, née -Angélique de Mackau. On sait qu'avec la marquise de Raigecourt, -née Causans, et la vicomtesse des Monstiers Mérinville, née La -Briffe, elle fut l'amie de coeur de la soeur de Louis XVI, et les -nombreuses lettres si affectueusement incorrectes que lui a adressées -Madame Élisabeth ont sauvé son nom de l'oubli[4]. Par malheur les -renseignements que nous ont transmis Ferrand dans son _Éloge de -Madame Élisabeth_ (1795), Feuillet de Conches dans son _Introduction_ -aux Lettres de Madame Élisabeth, et l'éditeur des _Mémoires_ de la -baronne d'Oberkirch sont erronés sur bien des points. - - [4] Nous l'avons dit plus haut: grâce à M. M. de la Rocheterie, - on connaissait la correspondance pendant l'émigration des - Raigecourt avec la marquise de Bombelles. - -Quant au marquis de Bombelles, hormis dans les livres documentaires -sur l'émigration, où d'ailleurs on le confond souvent avec un de ses -frères, il n'est guère parlé de lui[5]. Histoire générale et mémoires -ont l'air de l'ignorer. Il est donc nécessaire d'expliquer en peu de -mots ce qu'étaient sa famille et celle de sa femme. - - [5] Sauf dans Feuillet de Conches (_Louis XVI_, - _Marie-Antoinette_, etc.), pour la période qui se rapporte à sa - mission en Russie, et récemment dans la _Correspondance_ du comte - de Vaudreuil avec le comte d'Artois (2 volumes publiés par M. - Léonce Pingaud). - -La famille de Bombelles fixée au XVIIIe siècle en Alsace, dans les -fiefs de Worck, d'Achenheim et de Reishoffen, descendait de Salmon de -Bombelles, docteur en médecine, natif de Senes au comté d'Asti, qui, -attaché au service du duc d'Orléans (Louis XII), reçut des lettres -de naturalité du roi Charles VIII[6]. Il est retrouvé trace de cette -maison plus ancienne qu'illustre, à la cour des ducs de Lorraine; -elle est couchée sur les listes de pension pour officiers et loyaux -serviteurs de ces princes; après l'annexion à la France des duchés de -Lorraine et de Bar, il est question de démêlés judiciaires entre le -comte de Bombelles, lieutenant général et l'administration des duchés -au sujet du fief de Reishoffen appartenant naguère au grand-duc de -Toscane et échangé contre d'autres terres. - - [6] Archives de Seine-et-Oise, E. 231. - -Ce Henri-François de Bombelles, lieutenant général, gouverneur de -Bitche, commandant de la frontière de la Lorraine Allemande et de la -Sarre, est le père de Marc-Henri. Officier de valeur et de services -éclatants[7] (les lettres du maréchal de Belle-Isle, du prince -de Nassau, du maréchal du Muy, de Paris-Duverney, conservées aux -Archives de Seine-et-Oise, témoignent en quelle estime le tenaient -ses chefs ou les administrateurs de l'armée[8]), il conquit une -situation prépondérante comme gouverneur de Bitche, poste qu'il -conserva de nombreuses années et jusqu'à sa mort survenue en 1760, au -moment où l'on songeait à lui donner le bâton de maréchal de France. - - [7] A Fontenoy, à Raucoux, il se distingua particulièrement; - comme gouverneur de la Lorraine allemande qu'il a fortifiée - et rendue praticable par des chemins militaires, il a - droit également aux éloges, comme le témoigne l'importante - correspondance militaire qui lui est adressée. - - [8] Arch. de Seine-et-Oise, E. 233, 234. - -M. de Bombelles s'était marié deux fois. Du premier lit, il laissait -un fils et une fille. Celle-ci était entrée dans un couvent de -Saverne et les portes du cloître se sont, à ce point, fermées sur -elle, que c'est à peine si, parmi tous ces papiers de famille, son -nom est prononcé. L'aîné de la famille, appelé le comte de Bombelles, -marié à Mlle B. de la Vannerie, et vivant, à cause du caractère -difficile de sa femme, fort en dehors de ses frères et soeurs de -père, se souciera fort peu de ses devoirs de chef de famille. Il -accomplira une carrière militaire honorable, deviendra maréchal -de camp, chevalier de l'Ordre de Saint-Lazare et de Notre-Dame du -Mont-Carmel. - -Du second mariage avec Marie-Suzanne de Rassé, sont nés quatre -enfants, deux fils et deux filles. Le deuxième des fils, Basile, -comme ses frères, commandera une compagnie du régiment de Berchenyi; -de grandes folies de jeunesse pèseront sur toute sa vie; il sera -enfermé à Metz pour dettes et donnera les plus grands ennuis aux -siens[9]. Après avoir servi en Allemagne, on le retrouve en 1792 -maréchal de camp à l'armée de Condé. - - [9] Arch. de Seine-et-Oise, E. 387, E. 391. - -Le vrai chef de la famille c'est Marc-Henri, _marquis_ de Bombelles, -second fils du lieutenant général. Ce marquisat venait d'un fief -masculin situé en Palatinat, concédé par le prince héréditaire de -Hesse-Darmstadt, reconnu par l'empereur et pour lequel régularisation -a été consentie en France[10]. - - [10] Lettre du 6 avril 1758 du prince héréditaire de Hesse - Darmstadt au lieutenant général de Bombelles. - -Pour l'administration des finances très exiguës de la famille, pour -l'éducation de ses deux soeurs, le marquis de Bombelles s'est tout -à fait substitué à son frère aîné, et, d'un commun accord, c'est -lui qui dirige, ordonne tout. Par sa raison pondérée, ses goûts -d'économie, l'affection toute paternelle qu'il porte à ses soeurs--il -s'est privé du revenu du fief pour leur éducation--il se montre à la -hauteur de son rôle et digne d'éloges sans réserves. Ceci n'était -pas toujours l'avis de sa belle-soeur, la comtesse de Bombelles, -jalouse de cette influence et qui excitait continuellement son mari -contre son frère. Après la mort de son aîné en 1785, le marquis eut -des démêlés particuliers avec sa belle-soeur. Il répondit assez -justement: «Mon frère tirait une grande vanité d'être le chef de sa -famille et ne pouvait pas se dissimuler que, sans lui en disputer le -titre, j'en acquittais les charges[11]...» et l'incident fut clos. - - [11] Lettre du 13 avril 1786. - -Né le 6 octobre 1744, à Bitche, capitale de la Lorraine allemande dont -le comte de Bombelles, son père, était le gouverneur, Marc-Henri entra -fort jeune, comme page, dans la maison du duc de Bourgogne, petit-fils -de Louis XV, et le jeune prince témoignait la plus grande amitié à son -compagnon de jeu. De complexion délicate le duc de Bourgogne était -souvent souffrant, et chacun de l'entourer et d'essayer de le -distraire[12]. On dut l'opérer d'une tumeur à la hanche, mais on ne le -guérit point. Pendant cette maladie aux alternatives de mieux et de -cruelles souffrances, les courtisans commençaient à ralentir leurs -visites et entraient de préférence chez le duc de Berry (le futur Louis -XVI). Un jour que le malade se trouvait dans une solitude presque -complète, il fit signe à son page qu'il voulait lui parler; des paroles -qu'il prononça on a établi ce mot «historique» qui semblerait un peu -étonnant pour un enfant de dix ans, si l'on ne savait, d'autre part, que -ce petit martyr royal, dont la fin fut si courageuse et édifiante, en -était bien capable. «Bombelles, dit-il, sais-tu pourquoi nous ne voyons -personne, tandis que la foule se porte chez mon frère? C'est qu'ici, -c'est la chambre de la douleur, et chez Berry, c'est la chambre de -l'espérance[13].» - - [12] Le duc de Bourgogne mourut le 22 mars 1761. Voir les pages - émouvantes consacrées à ce charmant prince dans: _la Mère des - trois derniers Bourbons_, par Casimir Stryienski, Paris, 1902, - et _l'Eloge_ de Lefranc de Pompignan. - - [13] Anecdote contée par Alissan de Chazet: _Mgr de Bombelles_, - dans _Mémoires, Souvenirs et Portraits_ (t. II). - -Après la mort du prince, Marc-Henri de Bombelles entra au service, -dans les mousquetaires, se distingua à l'armée du maréchal de -Broglie, fut blessé à Forbach, fit brillamment les campagnes de 1761 -et 1762 comme aide de camp du marquis de Béthune. Il commanda ensuite -une compagnie du régiment de Berchenyi jusqu'au jour où il la céda -à son frère Basile. Il était parvenu au grade de colonel lorsque, -appuyé par le baron de Breteuil, alors ministre à Naples, il demanda -à faire partie de la légation. Pendant son absence de plusieurs -années M. de Bombelles confiait Henriette-Victoire et Jeanne-Renée -à Mme d'Offémont, née Françoise de Bombelles, sa tante, qui, veuve -depuis longtemps d'un officier au régiment de Condé-Infanterie, -vivait retirée dans sa terre d'Offémont (Ile-de-France)[14]. - - [14] Les Gobelin d'Offémont descendaient de Jean Gobelin, - seigneur de la Tour en 1516. Baltazar Gobelin, seigneur de - Brinvilliers, président en la chambre des Comptes, fit ériger sa - terre en marquisat pour son fils Antoine. Celui-ci fut, en 1668, - marié à Marie-Madeleine Dreux d'Autray, fille d'Antoine, seigneur - de Villiers et d'Offémont. C'est la célèbre empoisonneuse, - marquise de Brinvilliers. Claude Antoine de Gobelin porta le - nom de comte d'Offémont. Son fils, Nicolas-Louis, était le mari - de Françoise de Bombelles. D'où le comte d'Offémont, né le 3 - novembre 1774 (Dossier 234). Le château d'Offémont appartient - aujourd'hui à M. de Sancy de Parabère, ancien officier supérieur - de cavalerie. - -Excellent coeur mais tête folle, Henriette-Victoire avait voué une -affection ardente au frère qui avait veillé sur son enfance, payé son -entretien au couvent et qui même, de Naples, continuait à s'occuper -d'elle avec une sollicitude constante. Par les lettres de la jeune -fille conservées aux Archives de Seine-et-Oise on voit quelle place -un peu encombrante Mlle de Bombelles occupait dans les pensées... et -les calculs financiers du secrétaire d'ambassade. - -Pas jolie, fantasque, exubérante et surtout sans aucune fortune, -Mlle de Bombelles était fort difficile à marier. Les partis se -présentaient peu: le hasard devait amener celui auquel on aurait pu -le moins songer. Un prince souverain allemand, père de la princesse -de Bouillon, avait rencontré Henriette-Victoire pendant un voyage en -Bavière, auprès de son frère devenu ministre à Ratisbonne. Séduit -par le bavardage étourdi de cette jeune fille de dix-huit ans, le -landgrave Constantin de Hesse Rheinfels demanda sa main. Il avait -soixante ans; par son premier mariage il était père de plusieurs -princes et princesses qui supporteraient mal une telle mésalliance. -M. de Bombelles put hésiter longtemps avant d'accepter pour sa -soeur une union plus brillante en apparence qu'en réalité; devant -l'insistance de Henriette-Victoire, qui ne voyait qu'une chose: être -princesse, il céda, et le mariage eut lieu en 1776. - -Malgré la loi sur les mariages inégaux qui régnait en Allemagne, Mlle -de Bombelles se berçait de l'illusion qu'elle obtiendrait le droit -d'être traitée en princesse et de compenser par là la disproportion -des âges. Elle ne devait pas réussir; elle porta le nom de comtesse -de Reichenberg et, malgré tous les efforts de son mari en Allemagne, -et de ses parents en France, elle ne put jamais obtenir d'être -qualifiée princesse. Après deux années tristement passées dans les -châteaux gothiques du vieux landgrave nous la retrouverons veuve -d'abord et, contre toute vraisemblance, inconsolable, puis, au -bout de très peu de temps, désireuse de se remarier à tout prix et -épousant contre le gré des siens, le plus mauvais sujet du royaume, -le marquis de Louvois. - -L'autre soeur du marquis, Jeanne Renée, nous la suivrons également -au cours de cette étude: d'abord jeune fille, vivant tantôt auprès -de son frère à Ratisbonne, tantôt à Versailles, où la comtesse de -Marsan, la baronne de Mackau ou Mme de Bombelles, sa belle-soeur, lui -donnent tour à tour l'hospitalité; ensuite, après un projet d'union -manquée avec le chevalier de Naillac, mariée au marquis de Travanet: -c'est une femme gracieuse et spirituelle, assez instruite, d'un -commerce agréable et très aimée dans l'entourage de Madame Élisabeth; -elle est l'auteur de la romance célèbre «Pauvre Jacques», dont nous -parlerons à son heure. - -Quant à Angélique de Mackau elle se présente trop bien elle-même -avec son charme exquis, sa «sensibilité», pour que nous ne lui -laissions pas la parole le plus souvent possible. Avec elle nous -allons entrer dans l'intimité de Madame Elisabeth; nous connaîtrons -de nouveaux traits de bonté de l'intéressante princesse. La cour de -Marie-Antoinette nous apparaît sans voiles avec ses compétitions -rivales, ses clans opposés les uns aux autres. Les Polignac, les -Rohan, leurs différentes coteries, surtout l'un peu énigmatique comte -Valentin d'Esterhazy dont l'influence sur la Reine ne peut sembler -douteuse, se projettent en pleine lumière..., bien d'autres encore -restés jusqu'ici au second plan faute de renseignements. - -Depuis le printemps de 1775, le marquis de Bombelles était chargé, -en remplacement du baron de Mackau, de la légation de France auprès -de la Diète de Ratisbonne[15]. En face des projets ambitieux de -Joseph II sur la Bavière, la situation du ministre de France près -des princes germaniques s'offrait rien moins que facile. Le rôle de -M. de Bombelles consistait avant tout à ne pas s'ingérer dans les -affaires des petits souverains avec leurs puissants voisins. Pour -remplir utilement un emploi de conciliation et d'effacement, un -diplomate de carrière patient, sachant vivre simplement et presque à -l'écart des intrigues «grouillantes» de Ratisbonne était nécessaire. -Le plénipotentiaire allait se tirer avec honneur d'un poste délicat, -et, s'en tenant à la lettre de ses instructions, il mériterait les -éloges du Ministère français; il n'en devait pas être de même du -Cabinet autrichien qui, ne trouvant pas en lui un serviteur aveugle -de l'Empereur, se plaindra à Paris; de là une série de griefs -accumulés sur sa tête et dont la reine Marie-Antoinette lui tiendra -bien longtemps rigueur, quand plus tard il sera question de donner au -diplomate un avancement mérité. - - [15] Les instructions du comte de Vergennes pour M. de Bombelles, - établissaient notamment certains points politiques qui devaient, - quelques années plus tard, être opposés aux calculs ambitieux de - Joseph II sur la Bavière: «Le roi, y était-il dit, ne négligera - rien pour resserrer et rendre plus inviolables les liens qui - assurent le repos de l'Allemagne; mais, en remplissant ses - engagements à cet égard. Elle (_sic_) ne se croit pas déchargée - de ceux qu'elle a formés bien plus anciennement avec le corps - germanique par la garantie du traité de Westphalie... Sa Majesté - n'a cessé de recommander à son ministre auprès de la Diète - aussi bien qu'à tous ses autres ministres résidant près des - princes de l'empire de déclarer que son alliance avec la maison - d'Autriche était fondée sur les traités de Westphalie et sur les - constitutions germaniques; qu'elle regardait comme une de ses - premières maximes de ne pas permettre d'y porter atteinte; que, - bien loin de vouloir servir d'instrument aux projets d'oppression - que la Cour impériale pourrait former, Sa Majesté se prévaudrait - plutôt de l'alliance comme d'un moyen de plus pour servir la - cause des Etats.» (Le comte de Vergennes au marquis de Bombelles, - 10 avril 1715.--Arch. de Seine-et-Oise, E. 453). - -Le marquis s'était créé des intimités dans quelques familles; très -attiré chez Mme de Schwartzenau, femme du ministre de Prusse, il -s'était cru épris de la fille de la maison et avait songé à demander -sa main. Certaines hésitations de dernière heure, peut-être aussi des -obstacles de fortune ou de caractère que des lettres postérieures -nous font deviner l'avaient fait renoncer à son projet. La jeune -fille, plus désireuse que lui, sans doute, de contracter cette union, -s'était montrée mortifiée de l'abandon du marquis, et la rupture -n'alla pas sans récriminations et sans aigreur. Débarrassé d'un -poids qui l'étouffait, M. de Bombelles n'eut plus qu'une idée: se -marier en France. Il était âgé de trente-trois ans, muni d'un poste -diplomatique important, il n'avait plus à se préoccuper que du sort -de sa jeune soeur qui alors vivait avec lui à Ratisbonne... - -Ce fut justement Jeanne Renée qui persuada à son frère que, s'il -voulait épouser Mlle de Mackau, fille d'une des sous-gouvernantes -des Enfants de France, il n'avait qu'à formuler une demande. L'année -précédente, le marquis tombé malade à Versailles s'était vu soigner -comme un fils par la baronne de Mackau avec laquelle, depuis -toujours, il avait entretenu les liens de la plus étroite intimité. -Une jeune fille rieuse et raisonnable à la fois, de «caractère -enchanteur» et d'éducation parfaite, cette Angélique, que depuis -son enfance il suivait pas à pas, avait charmé la convalescence -du diplomate; de longues causeries sous les ombrages des parcs -appartenant à la princesse de Guéménée et à la comtesse de Marsan[16] -devaient laisser dans l'esprit de l'un et de l'autre de durables -impressions... Ils ne le savaient pas peut-être jusqu'au jour où la -correspondance de Mlle de Bombelles avec la baronne de Mackau vint -raviver de charmants souvenirs, faire entrevoir la possibilité d'une -union entre deux coeurs qui avaient déjà cheminé dans les sentiers de -l'amitié. - - [16] La princesse de Guéménée, née Rohan-Soubise, était - propriétaire de ce domaine de Montreuil, qui deviendra - l'habitation aimée de Madame Elisabeth. La comtesse de Marsan - occupait rue Champ-la-Garde une grande maison dont le parc - pouvait communiquer avec celui de sa nièce. Derrière la propriété - de Mme de Guéménée, avec son entrée sur la rue Champ-la-Garde, - se trouvait la petite maison prêtée à Mme de Mackau, et que lui - donna plus tard Madame Elisabeth. - -De part et d'autre, il était écrit qu'on s'accorderait vite. Mme de -Mackau était sans fortune, dans le marquis de Bombelles, diplomate -d'avenir, elle trouvait un bon parti pour sa fille. Loin d'élever des -objections contre la différence d'âge, elle encouragea sa fille, à -peine âgée de seize ans, à répondre aux sollicitations dont son amie, -Mlle de Bombelles, se faisait l'interprète. De son côté, Marc-Henri -n'était que peu en état par lui-même de donner une brillante -situation à celle qui deviendrait sa femme; mais il escomptait -volontiers, outre les espérances de carrière, la protection destinée -à devenir efficace de la jeune soeur du Roi. - -Si jeune qu'elle fût, en effet, Mlle de Mackau jouait un petit rôle -dans la cour intime des Enfants de France. Sa mère, femme fort -capable, s'était appliquée à lui donner une instruction sérieuse; la -vie modeste qu'elle et ses enfants menaient à Strasbourg n'avait pu -que fortifier les excellentes qualités d'Angélique. La jeune fille -n'avait pas connu les dangers d'une existence trop mondaine soit dans -l'intérieur familial, soit dans les couvents à la mode, lesquels -préparaient si bien à la vie de cour et si mal à la vie conjugale. - - * * * * * - -A cette époque, la femme appartenant à la société se tient dans le -monde comme sur un théâtre. Elle sent sur elle les regards du public, -elle apprend un rôle très difficile à porter. Aussi l'apprentissage -commence-t-il de bonne heure. La vie de famille d'alors peut nous -paraître étrange, tant elle est différente de celle que mènent la -plupart des jeunes filles d'aujourd'hui. - -On a formé l'enfant dès le berceau aux belles manières. Elle s'est -habituée à se promener d'un air grave; on juge de ce que peuvent -être ses jeux de prime jeunesse en corps de baleine et en paniers; -sauter et courir voilà de fort sottes occupations pour une fille -noble destinée à tenir un rang dans la société, surtout à la Cour, -but de toutes les aspirations. Elle voit fort peu sa mère, tant les -multiples occupations mondaines, le théâtre, la Cour, les petits -salons où l'on cause, où l'on joue, où l'on soupe, où l'on médit, -prennent son temps, accaparent exclusivement son esprit. Passer -des heures avec l'enfant dont l'intelligence s'éveille peu à peu, -jouer avec elle en un charmant abandon, livrer les profondeurs -naïves de sa tendresse maternelle, se montrer petite et simple pour -mieux insuffler son amour, se faire aimer à force d'abdication du -moi, à force d'oubli des préoccupations et des soucis extérieurs, -reprendre peu à peu et savoir garder la place qu'ont occupée les -«remplaçantes», voilà ce que tant de femmes--appartenant même à la -société la plus absorbée par les devoirs mondains, la plus en proie -aux suggestions frivoles--savent quotidiennement faire aujourd'hui. -C'était autrefois une fort rare exception. Quelle intimité peut -exister entre une mère qui à peine quelques minutes par jour -s'informe de la santé, de la conduite et des progrès de sa fille, et -une enfant qui, sitôt le devoir solennel accompli, remonte dans les -combles de l'hôtel avec sa gouvernante? Aucune. Au respect filial, -se mêle une bonne dose de crainte et, dans l'amour, il est comme -une hésitation, un désir d'obéir plus qu'un besoin de répondre à un -sentiment naturel. Les parents n'ont pas plus que ceux d'aujourd'hui -au fond du coeur une grande dureté, mais il va de leur dignité de -garder cette hauteur qui écarte les familiarités, met un frein aux -attendrissements, conserve les distances. - -Cette première vie de famille un peu sommaire ne suffit pas pour -l'éducation d'une fille. La mode n'est pas venue encore des -institutrices à demeure, mais il est de grandes maisons de tenue -religieuse[17] et d'allure mondaine à la fois où se retirent des -femmes de tout âge, où l'on se dispute ces enfants de la noblesse -suivant leur rang et leur fortune: Fontevrault, Panthémont[18], rue -de Grenelle, les Dames de Sainte-Marie de la rue Saint-Jacques, -Saint-Louis de Saint-Cyr pour un noyau restreint, portes ouvertes -à deux battants sur le monde dont les bruits, les nouvelles, les -caquets arrivaient sans retard. A ces veuves, prises d'accès -de dévotion passagère, à ces femmes en instances de séparation -judiciaire, à celles qui fuyaient la société trop bruyante par raison -ou par tristesse ou simplement parce que la petite vérole les avait -maltraitées, il fallait ces distractions, ces effluves de la Cour -et de la Ville... Les jeunes filles élevées dans un bâtiment séparé -prenaient contact, aux longues heures de récréation, avec celles qui -peuplaient les parloirs, elles s'imprégnaient de l'air du siècle, -cependant qu'on leur enseignait le chant, le dessin et la danse, tous -les talents de la bonne compagnie et surtout l'art de plaire[19]. - - [17] «L'usage de ce temps aimable et frivole, écrit la vicomtesse - de Noailles (_Vie de la princesse de Poix_) était de confier - l'éducation des filles au couvent depuis l'enfance jusqu'au - mariage. Personne n'avait, ou ne croyait avoir le temps d'élever - ses enfants: d'ailleurs, sur plusieurs filles, il y en avait - toujours quelqu'une destinée à entrer en religion, et, par - conséquent, il fallait l'éloigner du monde avant qu'elle pût le - regretter.» La dernière phrase est-elle bien juste? Ce n'est pas - toujours dans ces couvents-là qu'on plaçait les jeunes filles - destinées au voile. - - [18] L'abbaye de Panthémont était située là où est maintenant - le temple protestant, 108, rue de Grenelle. C'était le couvent - le plus élégant et le plus mondain de Paris. Les princesses - Bathilde d'Orléans et Louise de Condé y passèrent plusieurs - années, cette dernière jusqu'à sa vingt-cinquième année. Les deux - princesses avaient leur appartement à part, leur train de vie - à part, leur table particulière, une dame d'honneur, plusieurs - femmes de service. Elles donnaient à dîner et recevaient toute - une petite cour. (Voir la _Dernière des Condé_, par le marquis - P. de Ségur;--et comte Ducos, _la Mère du duc d'Enghien_.--Voir - aussi _la Femme au XVIIIe siècle_ des Goncourt, et les charmants - _Portraits_ de Jules Soury.) - - [19] Ces maisons où l'éducation est si frivole font naturellement - penser à ce couvent de Terceire dans les Açores, où firent halte - les officiers français revenant d'Amérique. Lauzun, Broglie, - Ségur y remportèrent de faciles succès. L'abbesse qui n'y voyait - pas de mal adressait aux jeunes conquérants des compliments - que Ségur paraphrasa ainsi: «Ces jeunes personnes auxquelles - je vous laisse offrir vos hommages, s'étant exercées à plaire, - seront un jour plus aimables pour leurs maris, et celles qui se - consacreront à la vie religieuse, ayant exercé la sensibilité - de leur âme et la chaleur de leur imagination, aimeront plus - tendrement la divinité.» - -Elle sait se tenir, marcher, faire sa partie dans un menuet; elle -sait causer de mille riens, baragouiner l'anglais ou l'italien, se -moquer et critiquer; elle a appris la généalogie de sa famille et un -peu celle des Bourbons; elle a cet esprit naturel qui est instinctif -aux castes qui, ne prenant pas le temps d'approfondir les sujets et -n'ayant pas à se préoccuper des difficultés de l'existence, cueillent -la fleur au vol... Elle ne sait rien de la vie et de ses devoirs, -rien des plaies sociales qui, sans qu'elle s'en doute, l'entourent -et qu'elle peut être appelée à secourir... Elle n'a qu'un but, qu'un -désir, que son éducation particulière a fait croître, surchauffé -au point d'en faire une obsession: se marier très jeune, suivant -les convenances de rang et de fortune. Les parents arrangent tout -d'avance: les futurs conjoints se voient une ou deux fois, le mariage -est décidé avant qu'ils n'aient le temps de se connaître. Parfois -elle a treize ou quatorze ans, lui seize ou dix-sept ans[20]; dans ce -cas, le soir des noces les deux enfants sont séparés, le mari pour -faire son apprentissage aux armées[21], elle pour rentrer pour deux -ou trois ans dans son couvent ou dans un autre. - - [20] Mariées à quatorze ans: Mlles de Bouillon, de Luynes, de - Noailles d'Ayen; à treize ans et demi: Mlles de Montmorency, de - Polignac; à douze ans, Mlle de Nantes, Mlles de Brézé, du Lude, - d'Arquien; à onze ans, Mlles de Noailles, de Boufflers et la - fille de Samuel Bernard; à dix ans et demi, Mlles de Mailly, - Colbert, etc. Un duc d'Uzès se maria à dix-sept ans avec une - fille du prince de Monaco qui en avait trente-quatre; le prince - de Turenne, le duc de Fitz-James, le duc de Fronsac se mariaient - aux mêmes âges. Le duc de la Trémoille se mariait à quatorze ans, - la même année que Louis XV qui en avait quinze... Il en est bien - d'autres dont les _Mémoires_ du duc de Luynes et de Saint-Simon - nous donnent les noms. Charles-Gaspard de Rohan Rochefort aura - seize ans quand il épousera sa cousine, Louise-Josèphe de - Rohan-Guéménée, de six mois plus âgée que lui. Le fils du comte - de Berchenyi, à seize ans, épousera une enfant de neuf ans. (Voir - _infra_).--Voir aussi l'excellent livre de M. Fernand Giraudeau, - _les Vices du jour et les Vertus d'Autrefois_. - - [21] Qui n'a présent à l'esprit le mariage du jeune duc de - Bourbon, âgé de quatorze ans et demi, avec la princesse Bathilde - d'Orléans. Celui qui, depuis, devait faire si mauvais ménage avec - sa femme, commença par l'enlever le soir des noces. Ce petit - scandale amusa la cour, et Laujon en fit une pièce qu'il appela - _l'Amoureux de quinze ans_ (Voir _la Mère du duc d'Enghien_, par - le comte Ducos;--et nos _Fantômes et Silhouettes_, Emile Paul, - 1903). - -On l'appelle madame, elle a le droit de recevoir quelques visites, -elle continue à se perfectionner dans les arts d'agrément, les -livres sont presque complètement fermés; la petite mariée ne songe -qu'au jour où il lui sera permis de paraître sur la première scène -du monde, à être présentée à la Cour et à se mêler à la société -brillante. Elle envisage la nouvelle vie qui va lui être faite; elle -entrevoit diamants, beaux atours, berline, comédie, fêtes et soupers. - -Tout un prisme de joies aveugle ses yeux. Elle ne pensait guère qu'à -cela en allant à l'autel, et voilà le moment arrivé. Le mariage sera -consommé dans une terre familiale. Puis la jeune femme accourra à -Paris, se montrera dans quelques salons, recueillera sourires et -compliments, et couverte de bijoux, en grand habit, elle paraîtra le -vendredi à l'Opéra dans la première loge du côté de la Reine. Voilà -les mariages dans la noblesse au XVIIIe siècle. - -Si les buts à atteindre sont souvent les mêmes de nos jours pour de -très jeunes épousées, il faut confesser que l'état de la jeune fille -actuelle est plus enviable. N'a-t-elle pas le droit d'avoir place au -banquet des plaisirs, de jouer son rôle dans le mouvement mondain? -jusqu'à un certain point ne lui est-il pas possible d'étudier ceux -parmi lesquels elle choisira ou laissera choisir son mari? Du moins -ne la force-t-on pas comme jadis à prononcer des voeux religieux afin -que par le sacrifice des filles et des cadets traités en branches -parasites s'épanouisse en pleine sève le principal rejeton. - -De là ces religieuses, ces abbés sacrifiés «par ordre», et l'ancien -évêque d'Autun pourra écrire: «Dans les grandes maisons, c'était la -famille que l'on aimait bien plus que les individus et surtout que -les jeunes individus que l'on ne connaissait pas encore». Contre -ces abus de puissance paternelle qui réglait cruellement le sort -de quelques-uns en faveur du seul qui dût en profiter, il avait -été protesté dès le Concile de Trente, mais ces menaces n'avaient -produit aucun effet; après comme avant, les parents continuèrent à -régler eux-mêmes et suivant leur fantaisie le sort de leurs fils ou -de leurs filles. Si l'on ne peut nier que le droit d'aînesse, tel -qu'il a pu se conserver en Angleterre, tel que la constitution des -majorats pouvait, dans une certaine mesure, le remplacer chez nous, -devait et doit encore s'offrir comme l'unique moyen de garder intacts -non seulement les terres patrimoniales, mais le rang auquel ont -droit certains noms illustrés au service de l'État, on ne saurait -s'indigner assez haut contre cette habitude mise en vigueur aux -XVIIe et XVIIIe siècles de froquer tout ce qui était jugé inutile. -Parcourez Saint-Simon: la liste est longue des grandes familles qui -procédaient ainsi. C'est le premier duc de la Rochefoucauld qui fait -prêtres le deuxième et le quatrième de ses fils, force cinq filles -sur cinq à se faire religieuse. Le second duc eut trois chevaliers -de Malte et un prêtre parmi ses cinq fils. Les Rohan, les Matignon, -les Mailly usaient des mêmes procédés envers les cadets de leurs fils -et filles. Forcée aussi Mlle de Mortemart qui, «faisant de nécessité -vertu», devint l'irréprochable abbesse de Fontevrault. Forcée Mlle -de Tencin... dont les aventures sont connues. Forcés tous ces petits -abbés de cour, écrivains licencieux, de Chaulieu à Grécourt, de La -Châtre à Voisenon qui se vengèrent par le scandale de leurs livres -et de leurs moeurs de la violence qu'ils avaient dû subir. Quand -Fléchier arrive en Auvergne, avec les juges des Grands Jours, il est -informé qu'un certain nombre de religieuses se sont évadées de leur -couvent, et que d'autres s'adressent aux représentants du roi, pour -être rendues à la liberté; et l'évêque de constater: «Je ne m'en -étonnai pas. On les contraint pour des intérêts domestiques, on leur -ôte par des menaces la liberté de refuser. Les mères les sacrifient -avec tant d'autorité qu'elles sont contraintes de souffrir sans se -plaindre.» - -Rapprochons-nous de l'époque qui nous occupe. Il y a toujours des -chevaliers de Malte pris par ordre parmi les cadets de vieille -souche et plus ou moins bien lotis, des prêtres forcés, des abbesses -nées parmi les plus grandes maisons... Nécessité familiale devant -laquelle on s'incline. Il est un clan où le chapeau de cardinal -se passe d'oncle en neveu, les Rohan sont un instant plusieurs à -porter la pourpre et on les distingue par le nom de Guéménée et de -Soubise, tandis que le senior garde le nom de Rohan. Plût au Ciel que -la source de ces cardinaux se fût tarie, avant l'avènement du trop -célèbre Louis, grand-aumônier de France... l'homme du Collier!... - -Il y a toujours de tout jeunes gens qu'on marie sans les consulter -comme on avait marié le prince Charles-Joseph de Ligne et le duc -de Fronsac. Il y a toujours des jeunes filles élevées dans des -couvents très mondains où l'on apprend les révérences et l'art de -se comporter à la Cour, il y a toujours aussi Saint-Cyr où la règle -est plus sévère, l'éducation plus sérieuse, mais là ce n'est plus un -couvent uniquement de luxe; n'y entrent et sur places libres, que -les jeunes filles nobles et de famille militaire qu'a désignées la -faveur du Roi... Celles-là auront une dot minuscule et un trousseau -pour faciliter leur établissement, et c'est pourquoi la noblesse -pauvre recherche tant pour ses filles l'institution de Saint-Louis. -Le temps n'est plus où Racine faisait chanter les choeurs d'_Esther_, -devant la Cour, par les protégées de Mme de Maintenon: les dames -de Saint-Cyr sont des religieuses augustines et les exhibitions -mondaines ont cessé. - -Angélique de Mackau, de famille noble et sans fortune, se trouvait -bien dans les conditions voulues pour entrer dans cette maison -recherchée. Il s'en fallut de peu qu'elle n'y complétât son -éducation... Mais la jeune princesse dont elle était devenue la -compagne la réclamait pour elle-même et, devant sollicitation si -impérieuse, toutes considérations s'étaient tues. - - * * * * * - -Comment s'était conclu cet arrangement, Mme de Bombelles l'a conté -elle-même en 1795 à M. Ferrand, tout en expliquant de quelle façon, -quelques années auparavant, sa mère était devenue sous-gouvernante de -cette enfant volontaire et indisciplinée, mais d'une grâce et d'une -sensibilité charmante qui était Madame Élisabeth. - -La première éducation de la petite princesse ne s'était pas faite -sans difficulté. Orpheline à trois ans[22], elle n'obéissait à -personne. Les témoignages contemporains la montrent à l'âge de six -ans comme une petite sauvage, avec un air déterminé et doux en même -temps, avec je ne sais quoi d'entier et de rebelle qui ne se laissait -pas aisément apprivoiser. Elle offrait des aspérités, des disparates -bizarres de caractère; elle passait volontiers d'un extrême à -l'autre: tantôt sensible et charmante, tantôt fière et hautaine. Ses -inégalités rappelaient le duc de Bourgogne[23]. - - [22] Elisabeth-Philippine-Marie-Hélène de France, née le 3 mai - 1764, baptisée le même jour en présence de la famille royale, - par l'archevêque de Reims, et tenue sur les fonts par le duc de - Berry, son frère aîné, le futur Louis XVI, au nom de l'Infant Don - Philippe, et par Madame Adélaïde, sa tante, au nom de la reine - d'Espagne douairière. Le dauphin mourut en 1765; la dauphine - Marie-Josèphe de Saxe, deux ans après. - - [23] Comte Ferrand, _Eloge de Madame Elisabeth_. - -La comtesse de Marsan[24], gouvernante des Enfants de France, eut -fort à faire pour mater cette nature indépendante. A l'encontre de -Madame Clotilde, sa soeur, âgée de cinq ans, qui s'offrait très -souple, désireuse d'apprendre et de se plier à ce qui lui était -commandé, Madame Élisabeth se montrait entêtée dans ses caprices, -opiniâtre dans ses révoltes, orgueilleuse et hautaine avec ceux -qui la servaient; dans l'exagération de sa morgue princière elle -ne souffrait pas non seulement qu'on lui tint tête, mais même -qu'on pût tarder à exécuter ses désirs. A ses débutantes études, -elle n'apportait ni grâce ni bon vouloir et, malgré l'exemple de -sa soeur, toujours mis devant ses yeux,--à sa grande jalousie, -d'ailleurs,--elle proclamait qu'elle n'avait besoin ni de se -fatiguer, ni d'apprendre, «puisqu'il y avait toujours près des -princes, des hommes qui étaient chargés de penser pour eux». - - [24] Marie-Louise Geneviève de Rohan-Soubise, veuve de - Jean-Baptiste Charles, comte de Marsan, prince de Lorraine, - mort à vingt-trois ans sans enfants, en 1743. La comtesse de - Marsan, très «Rohan» et très «Lorraine», portait au plus haut - degré l'orgueil des maisons qu'elle représentait. Elle embrassa - les prétentions des Rohan de passer avant les ducs et pairs, - comme descendants des rois de Bretagne et des rois de Navarre. - Ils réclamèrent le titre d'Altesse quand Elisabeth Godfried, de - Rohan Soubise, épousa le prince de Condé (Voir les lettres d'elle - publiées dans _Fantômes et Silhouettes_, Émile-Paul, 1903). On - connaît la carrière militaire, plus fastueuse que glorieuse, du - maréchal de Soubise, qui dut l'exagération des faveurs versées - sur sa tête par Louis XV à son dévouement absolu au roi, à la - perfection de ses manières, à sa complaisance pour les favorites - et à la finesse de son esprit de courtisan. La comtesse de - Marsan était gouvernante des Enfants de France depuis 1754. - Elle avait été l'ennemie acharnée de Choiseul. Mme de Pompadour - la détestait. (Cf. les _Mémoires_ de Mme du Hausset, et les - _Mémoires_ de Choiseul, tout récemment publiés par M. Fernand - Calmettes.) - -Une circonstance fortuite devait amener un premier changement dans -l'humeur fantasque de l'enfant. Elle était tombée malade. Clotilde -demanda avec instance à la soigner, obtint que son lit fût apporté -dans la chambre de sa soeur. S'il ne lui fut pas permis de la -veiller la nuit, du moins ne la quitta-t-elle pas dans le jour, et -de cette intimité de chaque instant, de ces soins apportés avec -touchante affection devaient naître de probants résultats. Clotilde -donna d'excellents conseils à sa soeur et, de plus, se fit sa vraie -première institutrice; bientôt Élisabeth, qui s'y était refusée -jusqu'alors, consentit à épeler ses mots; au bout de peu de temps, -elle prenait goût à la lecture. - -La marquise de la Ferté-Imbault, fille de la célèbre Mme Geoffrin -et femme philosophe des plus instruites, avait été priée par Mme -de Marsan de l'aider dans sa tâche, en attendant que fût nommée -une sous-gouvernante capable de diriger effectivement les jeunes -princesses[25]. Mme de la Ferté-Imbault se mit à la besogne, choisit -dans son vaste répertoire philosophique les morceaux les plus -délicats et qu'elle jugeait les mieux propres à influencer de jeunes -esprits. On demeure étonné des auteurs élus dans ce but. Nourrie -surtout dans l'antiquité, la marquise fit apprécier à ses élèves -des fragments d'Aristote, elle ne leur épargna ni Zoroastre, ni -Confucius, elle fit surtout pour elles des «arrangements» inspirés -des _Hommes illustres_ de Plutarque. Le livre où Mme Roland raconte -en ses _Mémoires_ avoir puisé son enthousiasme pour la République -était-il bien à la portée de princesses aussi jeunes? Mme de Genlis -en aurait douté, elle qui proclamait que tous livres étaient -dangereux à laisser lire seuls à des enfants de sept à quinze ans. -C'est pourquoi Mme de la Ferté-Imbault s'était donné la peine de -faire elle-même les extraits. - - [25] Sur Mme de la Ferté-Imbault, consulter le _Royaume de la rue - Saint-Honoré_, par le marquis Pierre de Ségur. - -Sans doute Plutarque devenu l'instituteur de leur bas âge avait dicté -aux princesses, comme à Henri IV, «beaucoup de bonnes honnêtetés et -maximes excellentes». Déjà elles suivaient les leçons de physique de -l'abbé Nollet, les leçons d'histoire de Guillaume Le Blond; l'abbé -de Montaigu succédant à l'abbé Lussins était chargé de l'instruction -religieuse. On verra avec quelle élévation il devait comprendre sa -vraie mission. Mais c'est à sa nouvelle éducatrice d'un mérite tout -particulier qu'il faut avant tout reporter la transformation en -qualités des défauts de la jeune Madame Élisabeth. - -Marie-Angélique de Fitte de Soucy, baronne de Mackau, veuve d'un -ministre du roi à Ratisbonne[26], vivait tout à fait modestement à -Strasbourg, lorsque Louis XV, à l'instigation de Mme de Marsan et sur -les témoignages rendus par les dames de Saint-Louis (elle avait été -élevée à Saint-Cyr), laissant les meilleurs souvenirs l'appela près -de ses petites-filles en qualité de sous-gouvernante. - - [26] Les Mackau appartenaient à une noble et ancienne famille - irlandaise. Au XIXe siècle le nom fut illustré par l'amiral de - Mackau, une des gloires de la marine française. Il était le - petit-fils de la baronne de Mackau, mère d'Angélique, et le père - du vaillant champion des Droites à la Chambre, député de l'Orne - depuis trente ans. - -L'arrivée de Mme de Mackau, escortée de sa fille Angélique, devait -faire bonne impression sur la petite princesse. - -«Mme de Marsan, a raconté Mme de Bombelles, reçut ma mère comme -si elle eût eu à la remercier d'avoir accepté l'emploi qu'elle lui -avait confié. Elle voulut me voir et me présenter à Mesdames. Madame -Élisabeth me considéra avec l'intérêt qu'inspire à un enfant la vue -d'un autre enfant de son âge. - -Je n'avais que deux ans de plus qu'elle, et étant aussi portée -qu'elle à m'amuser, les jeux furent bientôt établis entre nous et la -connaissance fut bientôt faite. Ma mère, n'ayant point de fortune, -pria Mme de Marsan de solliciter pour moi une place à Saint-Cyr. -Elle l'obtint, et je m'attendais à être incessamment conduite dans -une maison pour laquelle j'avais déjà un véritable attachement. -Cependant Madame Élisabeth demandait sans cesse à me voir; j'étais la -récompense de son application et de sa docilité; et Mme de Marsan, -s'apercevant que ce moyen avait un grand succès, proposa au Roi que -je devinsse la compagne de Madame Élisabeth, avec l'assurance que, -lorsqu'il en serait temps, il voudrait bien me marier. Sa Majesté y -consentit. Dès ce moment je partageai tous les soins qu'on prenait de -l'instruction et de l'éducation de Madame Élisabeth. Cette infortunée -et adorable princesse, pouvant s'entretenir avec moi de tous les -sentiments qui remplissaient son coeur, trouvait dans le mien une -reconnaissance, un attachement qui, à ses yeux, tinrent lieu des -qualités de l'esprit; elle m'a conservé sans altération des bontés -et une tendresse qui m'ont valu autant de bonheur que j'éprouve -aujourd'hui de douleur et d'amertume...» Si façonnée par l'auteur -de l'_Éloge de Madame Élisabeth_ que nous apparaisse cette note, -elle est bien, aux efforts de style près, l'expression de ce que -ressentait Mme de Bombelles auprès de Madame Élisabeth. - -Par cela même qu'elle était la compagne plus âgée de la princesse, -dans ses jeux comme dans ses études, et compagne choisie non subie, -Angélique devait exercer utile influence, aider puissamment Mme -de Mackau à faire triompher son programme de femme de haute piété -et d'opiniâtre persévérance. Là où Mme de Marsan, plus indolente, -n'avait pas pleinement réussi, Mme de Mackau fut assez rapidement -victorieuse. D'une enfant vaniteuse et personnelle elle ne devait -pas tarder, avec l'aide de l'abbé de Montaigu, à faire une princesse -éprise et respectueuse de ses devoirs; dès l'époque de sa première -communion[27], qui devait de si peu précéder le mariage de la -princesse Clotilde avec le futur roi de Sardaigne, elle avait -compris, suivant l'éloquente parole d'un de ses panégyristes[28], non -l'un des moindres, «qu'une partie de la religion consiste à ne pas -faire porter aux autres le fardeau de nos imperfections et de nos -caprices, mais, au contraire, à servir nos semblables, s'il se peut, -ou du moins à leur témoigner de la bienveillance, ce qui n'est jamais -difficile aux grands». Sa tendance originelle à l'orgueil fit bientôt -place à la douceur et à l'affabilité, et ce qu'elle avait de trop -ardent et de trop personnel s'atténua sensiblement et ne fut plus que -de la franchise et de la fermeté. - - [27] Le 13 août 1775. - - [28] Mgr Darboy, _Préface_ à la _Correspondance_ de Madame - Elisabeth, publiée par Feuillet de Conches. - -Quand, le 20 août, Madame Clotilde, mariée par procuration, partit -pour le Piémont, ce fut pour sa soeur un cruel déchirement. Ce -qu'étaient, à l'époque, ces mariages à l'étranger des Filles de -France, on le sait: adieu suprême à la famille, à la patrie, à -toutes les affections, à toutes les intimités de l'enfance et de la -jeunesse. Elles n'avaient plus même, ces princesses, pour épancher -leur coeur, cette consolation des correspondances intimes qui -entretiennent les liens des parents et des élus de l'amitié. Toute -lettre était obligée de subir l'estampille officielle, de suivre -le canal diplomatique; souvent elle passait au crible des agents -secrets des Gouvernements: la confiance, l'abandon disparaissaient -de cet échange de pensées; il fallait user de subterfuges pour faire -passer des lettres qui exprimaient autre chose que des phrases -protocolaires. Madame Clotilde sera autorisée à venir de temps à -autre jusqu'à Chambéry pour y recevoir des membres de sa famille. -Elle aura l'occasion de revoir ses frères, mariés eux-mêmes à des -princesses de Piémont, elle ne reverra jamais la jeune soeur dont -elle avait protégé l'enfance et qui professait pour elle une si -tendre et sincère affection. - -Les onze ans de Madame Élisabeth n'avaient pas encore la force de -dissimuler ce qu'elle ressentait amèrement: elle se laissa aller, -se sentant orpheline pour la seconde fois, à la violence de son -désespoir. L'éclat de cette douleur fit impression à la Cour où ce -genre de manifestations s'éteint d'ordinaire sous les règles de -l'étiquette et la banalité des conventions: devoirs ou plaisirs. -Marie-Antoinette s'en attendrit et, sous l'empire de cette émotion, -elle put écrire à l'impératrice Marie-Thérèse: «Depuis le départ de -la princesse de Piémont, je connais beaucoup plus ma soeur Élisabeth, -c'est une charmante enfant qui a de l'esprit, du caractère -et beaucoup de grâce. Elle a montré au départ de sa soeur une -sensibilité bien au-dessus de son âge.» - -Si intéressante que soit la jeune princesse, il ne nous est pas -permis de la suivre jour par jour dans le cours de ses études et de -ses distractions[29]. Nous nous la figurons pourtant dans tous les -déplacements de Cour, à Compiègne, à Fontainebleau, jouant comme -précédemment les charades qu'a composées Mme de Marsan, la vicomtesse -d'Aumale[30], une des sous-gouvernantes, remplissant le rôle de -souffleur, Mme de Mackau présidant aux répétitions. A ses côtés nous -voyons toujours Angélique, compagne de jeux et compagne de «classe». -Elle était le sourire quand, pour mieux se faire obéir, Mme de Mackau -se croyait obligée de prendre le front sévère; elle représentait -l'émulation et le goût au travail quand la jeune princesse avait le -regard «absent». Elle la suivait dans ces courses de botanique, dont -Madame Élisabeth se montrait si friande sous l'égide de Lemonnier, -médecin des Enfants de France ou d'un autre savant, Dassy, médecin -habitant Fontainebleau, elle l'accompagnait aux soupers de la famille -royale où, dès sa douzième année, la soeur de Louis XVI est admise. - - [29] Voir la _Vie de Madame Elisabeth_, par M. de Beauchesne, et - _Madame Elisabeth_, par Mme la comtesse d'Armaillé. - - [30] C'était aussi une ancienne élève de Saint-Cyr. Elle était - douce et gaie et s'était fait aimer de Madame Elisabeth. - -Quand Mme de Marsan, peu après le départ de Madame Clotilde, eût -donné sa démission et passé son «gouvernement» à la princesse de -Guéménée, celle-ci voulut modifier la direction si sage jusqu'alors -donnée. Dans la vie de Cour elle comprenait surtout les côtés -brillants. La simplicité des goûts de Madame Élisabeth l'étonnait, -et elle s'employa à lui donner toutes les distractions possibles, -reprochant à sa tante, Mme de Marsan, «d'avoir formé la princesse -pour la pauvreté du couvent, au lieu de l'avoir élevée pour occuper -un des trônes d'Europe». - -La vérité est que Madame Élisabeth avait une prédilection pour la -maison de Saint-Cyr. La comtesse de Marsan y conduisait volontiers -ses élèves, les religieuses que ne gâtaient plus guère de visites -royales accueillaient avec empressement les petites princesses, -et c'était toujours une vraie joie pour Madame Élisabeth quand il -lui était permis de passer une journée au milieu de ses chères -orphelines. Elle aimait à leur répéter: «Je suis comme vous une -enfant de la Providence», faisant allusion aux malheurs de son -enfance; elle prenait part aux jeux, à la promenade et au goûter -des jeunes filles, puis elle recevait à leurs côtés la bénédiction -du Saint-Sacrement. Le silence conventuel était un instant rompu, -les jeunes entretiens voletaient et se raquetaient de cour en cour -au point d'étonner les mânes de la Fondatrice. L'austère maison de -Saint-Louis s'illuminait de lueurs d'allégresse. - -Pas de semaine, quand elle est à Versailles, et cela non seulement -jusqu'aux Journées d'octobre, mais même jusqu'au dernier séjour -à Saint-Cloud, où Madame Élisabeth ne se précipite à Saint-Cyr. -Comme de plus, dans la suite, la jeune princesse ne montrera que -peu de goût pour le mariage et se dérobera le plus qu'elle pourra à -la vie bruyante de Cour, il sera remarqué que sa piété sincère et -sans ostentation, sa propension à la vie d'intimité, son penchant -pour les oeuvres charitables pourraient un jour la déterminer à -entrer au couvent. Elle aimera aussi rendre de nombreuses visites -aux Carmélites de Saint-Denis où s'est retirée Madame Louise. Louis -XVI lui fera des observations sur la fréquence de ces visites: «Je -ne demande pas mieux que vous alliez voir votre tante, mais à la -condition que vous ne l'imiterez pas... j'ai besoin de vous.» - -En somme, la princesse Élisabeth ne songea jamais sérieusement à se -cloîtrer; si les mariages avec des princes étrangers ne lui sourirent -pas, c'est qu'elle entendait rester en France, se consacrer au -Roi qu'elle chérissait, à la famille royale à qui elle se sentait -utile, et aussi à cette grande famille qu'elle s'était créée et -qui s'étendait de ses amies d'élection à ses pauvres, les siens et -ceux qu'on lui amenait. Il est des vies d'abnégation qui valent des -existences monastiques, il est des actes qui surpassent les silences -imposés, il est des piétés indulgentes aux autres qui passent avant -toutes les austérités conventuelles. L'empreinte morale et religieuse -donnée par Mme de Mackau allait résister à l'impulsion mondaine -tentée par la princesse de Guéménée, et même après ses quatorze ans, -lorsque sa maison eut été montée, Madame Élisabeth ne devait pas -sensiblement changer ses idées. Son caractère solidement établi ne se -modifierait que peu avec l'âge. Chez elle, les idées primesautières -faisaient bon ménage avec les principes moraux les plus sévères, la -piété avec la riante gaieté, une vraie «sensibilité» dont elle ne -cherchait pas à atténuer les effets s'alliait, à un moment donné, à -une rare énergie. - -Nous la verrons passer au milieu du monde de la Cour ne cherchant -pas le mal et ne le voyant qu'à la dernière limite, se mêlant le -moins possible aux intrigues qui fourmillaient jusqu'autour d'elle, -donnant les meilleurs exemples de tenue et de bienveillance, aimant -la vie retirée au milieu de la Cour agitée, ce qui ne l'empêchera pas -d'accomplir ses devoirs de soeur du Roi. - -Maintenant que nous avons renouvelé connaissance avec la charmante -princesse qui illumine cette biographie d'une de ses plus tendres -amies, nous nous hâtons de retourner vers notre héroïne principale -qui attend impatiemment l'heure où le oui solennel l'aura unie au -mari choisi par sa mère et, par elle-même, adopté avec enthousiasme. - - * * * * * - -Le mariage devait s'arranger avec d'autant plus de facilité qu'entre -le marquis et sa belle-mère l'accord était complet depuis longtemps. -Il n'était pas rare que Mme de Mackau, écrivant à Naples à M. de -Bombelles, l'appelât son _cher gendre_[31], lui demandant conseil -pour toutes choses, réclamant son appui et sa direction morale pour -son fils dont le marquis eut à protéger les débuts, plus tard à -tempérer le caractère. - - [31] Nombreuses lettres conservées aux archives de Seine-et-Oise. - -Angélique, douce, raisonnable--très raisonnable toujours malgré un -soupçon d'enfantillage de forme plus que de fond--bonne, affectueuse -et désireuse d'affection, très séduisante avec ses traits fins, -ses grands yeux bons respirant la franchise, son accueil amène et -bienveillant, était aimée de tous ceux qui l'entouraient. Chacun -prenait intérêt à son avenir conjugal: elle ne faisait pas en somme -qu'un mariage de raison inespéré, en épousant un homme d'intelligence -et de valeur, ministre plénipotentiaire à trente-trois ans et appelé -à devenir ambassadeur. Elle aimait comme un frère très aîné cet ami -de la famille, et elle trouvait tout simple, en s'alliant à un homme -sérieux, de dix-sept ans plus âgé qu'elle, de se donner un protecteur -en même temps qu'un mari. - -C'est par lettres que l'union a été décidée, c'est par lettres qu'ils -se sont promis l'un à l'autre. M. de Bombelles a encore auprès de -lui sa soeur Jeanne-Renée qui se porte garant du charme de Mlle -de Mackau, et l'un et l'autre, sans s'être revus, semblent tout -disposés à se déclarer épris. Les lettres d'Angélique témoignent d'un -contentement parfait, du désir de rendre son mari heureux, de la -volonté d'être heureuse par lui. - -Cette union était-elle prédestinée? On le croirait à la façon dont -Mlle de Mackau a gardé le souvenir des années d'enfance «où ils -jouaient ensemble», où elle l'appelait «son mari», sans savoir ce -qu'elle disait, ajoute-t-elle, mais elle se hâte de faire comprendre -qu'elle a réfléchi à cette appellation d'abord inconsciente: «Je vous -assure que je vous ai toujours aimé depuis ce temps et la raison qui -succède à l'enfance, au lieu de détruire la tendre amitié que j'avais -pour vous, n'a fait que l'augmenter. Non, ce n'est pas un rêve, je -puis avec assurance vous dévoiler mon coeur, puisque mon sort va -s'unir au vôtre... Jamais votre âge ne m'a effrayée, ce serait bien -plutôt à vous de vous effrayer du mien. J'ose me flatter que vous me -connaissez assez pour être persuadé de ma confiance en vous et, en -suivant vos avis et ceux de maman, je puis vous assurer que vous ne -souffrirez jamais des inconvénients de mon âge; comme vous dites fort -bien, le coeur n'en a point, le mien sera toujours uni au vôtre, et -le désir que j'ai de vous plaire vous dédommagera des défauts que -vous pourriez trouver chez moi.» - -Voilà de l'amitié et de la tendresse en attendant de l'amour, -et cette jeune fille de seize ans sait graduer les sentiments. -N'est-elle pas aussi bien raisonnable pour son âge lorsqu'elle -écrit: «Je suis bien persuadée que vous serez toujours le même avec -moi, je vous juge par moi-même; je sais bien que, lorsqu'on vit -continuellement ensemble, l'on ne peut pas toujours être en commerce -de galanterie, mais la tendre et constante amitié y succède, et l'une -vaut bien l'autre.» - -De si bonnes dispositions pour l'avenir de son ménage ne sauraient -aller sans de profonds sentiments de famille. Aussi Angélique -est-elle reconnaissante à son futur mari de sa «façon de penser sur -son adorable mère». C'est avoir gagné le coeur de sa fille que de -dire du bien de Mme de Mackau. - -Qu'il ne s'exagère pas surtout les charmes de sa figure. Elle n'a -nullement embelli depuis qu'il l'a vue, et sa belle-soeur a eu bien -tort de la vanter. Là où Mlle de Bombelles n'a pas exagéré c'est -en répétant sans cesse sa façon de penser. La jeune fille s'excuse -sur sa gaucherie à écrire et termine ainsi sa lettre: «Adieu, mon -cher marquis, c'est sous l'autorité de la plus respectable des mères -que je vous jure que jamais autre que vous ne sera uni au sort -d'Angélique.» - -Nous sommes là en pleine comédie de Sedaine! Mais ne rions pas, ces -sentiments étaient sincères. Le nom de Mme de Mackau a été invoqué; -celle-ci prend aussitôt la plume et ajoute, d'abord gaiement: -«Franchement, je crois pourtant ma pataraphe nécessaire pour donner -une certaine validité à l'engagement ci-dessus. Il est bien certain -que celle qui l'a écrit a fait suivre à sa plume le chemin de son -coeur; quoi qu'il en soit, comme le mien est à l'unisson, je confirme -une promesse qui, en faisant le bonheur d'une fille chérie, fera -aussi celui de sa mère et de toute sa famille.» - -La gaucherie même de la lettre de sa fille doit plaire au marquis, -Mme de Mackau le sent, et elle le dit à son futur gendre: «Elle -met son âme à découvert et la laisse aller à son aise; je n'ai pas -voulu m'en mêler ni en corriger un mot... Cette petite fille aime -l'affirmatif et je ne serais pas étonnée qu'à l'autel, elle dise: -Oui, oui.» - -Mme de Mackau aborde ensuite un point délicat que M. de Bombelles n'a -pas cru devoir taire à sa fiancée. Le marquis avait aimé, on vient -d'y faire allusion, une jeune fille, Mlle de Schwarzenau, et avait -été payé de retour; la rupture toute récente s'était offerte fort -pénible, la blessure était encore ouverte, et «l'infortunée qui lui -avait été chère» méritait des égards et des ménagements. Cette fausse -position, ce coeur brisé de femme, le remords qu'entraînait sans -doute une rupture soudaine, et le devoir qu'il restait à remplir, M. -de Bombelles avait exposé tout cela à Mlle de Mackau, lui demandant -loyalement son amitié pour la délaissée, sûr d'être compris de celle -qui le sauvait d'une union qui ne lui plaisait plus. - -Avec son bon coeur, Angélique avait lu entre les lignes, et comme sa -mère et sa tante[32], après lui avoir communiqué la lettre délicate, -épiaient les impressions sur son visage, elle n'avait pas eu un -moment d'hésitation: «Ah! pour ça oui, en vérité, s'était-elle écriée -avec sa charmante franchise, j'y pensais ce matin, et j'avais formé -le plan de le lui proposer, la pauvre enfant! Ah! je sens trop son -malheur pour ne pas tâcher de l'adoucir?» - - [32] La marquise de Soucy. - -A ce trait, Mme de Mackau s'était attendrie. «Sa tante et moi, -l'avons prise dans nos bras; nous étions aussi affligées que nos -coeurs nageaient dans la joie... Ainsi soyez tranquille, votre -dernier devoir sera partagé de bien bon coeur par celle qui s'occupe -d'avance de remplir tous ceux qui peuvent contribuer à votre bonheur.» - -Que Mme de Mackau, déjà séparée de son fils dont le caractère indécis -l'effraie, regrette par moments la nécessité de se séparer de «son -Angélique qui faisait sa consolation», dont «l'heureux naturel, de -ses jours les plus tristes, faisait souvent des jours de bonheur», -cela se conçoit. Seule la certitude que le gendre de son choix fera -le bonheur de sa fille peut lui rendre courage et sécher ses pleurs. -Quand le moment du «dernier sacrifice» sera venu, «la victime sera -gaie et contente, la prêtresse ne lui montrera pas une douleur qui -serait injuste puisqu'elle ne tiendrait qu'à son personnel». - -Avant de clore sa lettre sentimentale, Mme de Mackau se rappelle -qu'elle remplit une fonction de Cour et donne des détails sur le -séjour de l'empereur Joseph II, arrivé le 18 avril à Paris sous le -nom de comte de Falkenstein. «Je débuterai demain la reprise de mon -service par l'opéra _Castor et Pollux_ qu'on donne à l'Empereur. Je -voudrais bien pouvoir y céder ma place à votre petite femme qui est -très affligée de n'y pas aller... Il faut pourtant que ma lettre -parle d'un prince qui, dans ce moment-ci, fixe toutes les attentions. -Sa manière d'être «si peu commune avec les personnes de son rang» -a étonné la Cour. Cette simplicité qui «adoucit la Majesté sans la -voiler», cette affabilité, cette «honnêteté» lui gagnent tous les -coeurs. Comment ne serait-il pas adoré dans son pays?» - -Au seuil de ce récit, nous ne pouvons nous arrêter autant qu'il -conviendrait au voyage familial et politique à la fois du frère de -Marie-Antoinette. Il serait impardonnable de n'en point dire quelques -mots. - -Grâce aux récits contemporains nul n'ignore que l'Empereur se posa en -mentor de la Reine, dont il était l'aîné de quatorze ans, qu'il lui -parla très sérieusement et lui laissa des Instructions écrites[33], -qui produisirent un effet... momentané. Il affecta de se montrer -sévère et critique au milieu des cajoleries dont l'entoura sa soeur, -mais il jouait un rôle dont on pouvait deviner les dessous. Il -blâmait le luxe, le goût pour les plaisirs que manifestait la Reine. -Comme il s'était attaqué précédemment à la princesse de Lamballe, il -s'attaqua aux Polignac. Il s'occupa spécialement du jeu effréné, qui -se jouait dans l'entourage de Marie-Antoinette, et Mercy rapporte -comment il s'emporta au sujet de la princesse de Guéménée, dont il -appelait la maison «un tripot». - - [33] Les _Réflexions à la Reine_ de France sont un véritable - examen de conscience où l'empereur présentait à la jeune - princesse ses devoirs sous deux aspects: 1º comme épouse; 2º - comme reine. (Voir _Marie-Antoinette_, par M. de la Rocheterie, - où cette instruction est donnée en grande partie, p. 351 et - suivantes.) - - Voici quelques-uns des paragraphes du questionnaire impérial: - - --Employez-vous tous les soins à plaire au Roi? Etudiez-vous - ses désirs, son caractère pour vous y conformer? Tâchez-vous de - lui faire goûter votre compagnie et les plaisirs que vous lui - procurez, et auxquels, sans vous, il devrait trouver du vide? - - Votre seul objet doit être l'amitié, la confiance du Roi. - - Comme Reine, vous avez un emploi lumineux: il faut en remplir les - fonctions. - - Votre façon n'est-elle pas un peu trop leste?... - - Plus le Roi est sérieux, plus votre Cour doit avoir l'air de se - calquer après lui. Avez-vous pesé les suites des visites chez - les dames, surtout chez celles où toute sorte de compagnie se - rassemble, et dont le caractère n'est pas estimé? - - Avez-vous pesé les conséquences affreuses des jeux de hasard, la - compagnie qu'ils rassemblent, le ton qu'ils y mettent? - - ... Daignez penser un moment aux inconvénients que vous avez déjà - rencontrés aux bals de l'Opéra. - - ... Gardez-vous, ma soeur, des propos contre le prochain, dont - on fait tout l'amusement... Par des méchancetés dites sur le - prochain..., on évite les honnêtes gens... - - L'Empereur recommandait aussi à sa soeur de conserver - l'étiquette, de bien penser à sa situation et à sa nation «qui - est trop encline à se familiariser et à manger dans la main». - - Or, lui-même donnait l'exemple de la simplicité outrée. On peut - s'étonner de voir l'Empereur philosophe recommander à sa soeur - de se montrer «dévote et recueillie à l'église», ajoutant que le - plus grand impie devrait l'être par politique. Il était mieux - dans son rôle en signalant l'inconvénient de la société des - jeunes gens, et de l'accueil trop facile fait aux étrangers, - surtout aux Anglais dont les usages et les moeurs devenaient - alors fort à la mode, au grand déplaisir du Roi.--Joseph II à - Léopold, 11 mai 1777, et Mercy à Marie-Thérèse. - -En ce qui touchait le jeu et l'exagération des plaisirs, Joseph II -avait raison. Était-il doué d'un esprit assez supérieur et pondéré -pour tout morigéner et critiquer sans apporter le remède? Ce que -l'on sait de lui ne le prouverait pas entièrement: s'il a laissé en -Allemagne la réputation d'un philanthrope utopiste à la recherche du -bien et rempli des meilleures intentions, on ne saurait faire de lui -un Marc-Aurèle ou un saint Louis. - -Esprit curieux, mais mal équilibré, entêté plutôt que ferme, ayant -plus de vivacité que de bon sens, concevant de vastes plans, mais ne -les mûrissant pas, passionné pour les petites choses et se noyant -dans les détails, «gouvernant trop, mais ne régnant pas assez», -a dit le prince de Ligne, parlant en libéral, mais agissant en -souverain absolu, le prince philosophe gâtait de vraies qualités -par d'indiscutables travers. «Les questions, confesse le baron de -Gleichen, avaient l'air de chercher un conseil, mais il ne cherchait -ordinairement que d'en trouver un qui s'accordât avec son avis.» - -Qu'en dehors de la Cour, Joseph II ait obtenu de vrais succès, qu'il -ait inspiré un vif intérêt même aux personnes les moins disposées à -se laisser imposer par la grandeur, ceci n'est pas douteux; c'est une -petite bourgeoise orgueilleuse et destinée à jouer un rôle quelque -vingt ans plus tard qui le confessera. Dans une lettre à Sophie -Cannet, la future Mme Roland, écrivait à cette époque: «L'Empereur -est bien fait, doux, simple et noble, ressemblant à la Reine (la -petite Phlipon ne disait pas encore insolemment: Antoinette); grand -sans excès, bien campé, blond sans être roux. Il annonce la bonté et -a tout à la fois l'air digne et tant soit peu timide. Il va partout, -quelquefois sans suite, à pied ou en fiacre. Il visite les hôpitaux, -les monuments, il se rend toujours là où il n'est pas attendu, et -saisit ainsi la vérité avant qu'on ne lui mette des voiles.» Voilà -une phrase qui fleure son Jean-Jacques et nous donne un avant-goût -de ces «flambeaux de la vérité» et de ces «masques de l'imposture», -dont s'émailleront les discours des rhéteurs de la Révolution. Mais -Marie-Jeanne à cette heure d'une visite impériale ne songe guère à -revendiquer des améliorations sociales, ni à sacrifier sur l'autel de -la Liberté, elle admire un souverain absolu dans la simplicité de son -allure, dans son maintien, dans sa manière de s'intéresser à toutes -choses. «Il donne des preuves de son goût et de sa bienfaisance -par ses remarques, ses questions et ses largesses[34]... Tout est -conséquent chez lui. Il ne fait pas comme ces princes qui, venant -incognito, ne laissent pas que de traîner avec eux tout leur faste. -Il garde son incognito et en jouit parfaitement.» Jusqu'à sa mise -qui se trouve en conformité avec son programme voulu de simplicité: -un habit puce avec un bouton d'acier, de petites bottines, une seule -boucle à la frisure. Avec Mme Roland on conviendra que c'était là un -costume modeste bien en rapport avec le rôle de conseiller somptuaire -qu'a assumé le frère de Marie-Antoinette. - - [34] Il avait passé en revue les manufactures et les arsenaux, - rendu visite à Geoffrin et à l'Institut, à Mme du Barry et à - Buffon (avec le grand naturaliste, il avait à réparer une bévue - de son frère Maximilien refusant maladroitement un exemplaire de - luxe de l'_Histoire naturelle_); il avait causé avec économistes - et savants. Il avait voulu tout voir, se rendre compte de tout, - peut-être sans grand esprit de suite. Ce séjour, comme l'écrivait - Louis XVI à Vergennes, devait donner une furieuse jalousie au roi - de Prusse. Et, d'ailleurs, c'était vrai. - - Dans ce concert de louanges, il pouvait se produire des notes - discordantes. - - Joseph II, en effet, se montra plus que froid avec Choiseul, qui - pourtant était le promoteur de l'Alliance autrichienne, qui avait - valu la Dauphine à la France. - - Le duc était venu à Versailles le jour de la cérémonie des - cordons bleus et au jeu de la Reine, «mais il n'y a rien eu de - bien remarquable dans l'accueil qu'il lui a fait, l'ayant connu - personnellement à Vienne, écrit le comte de Viry, si ce n'est - que le Roi Très Chrétien a laissé apercevoir de nouveau, à cette - occasion, ses dispositions peu favorables pour cet ex-ministre - qui est retourné mardi dernier à la campagne.» - - Joseph II avait traversé la Touraine sans s'arrêter à Chanteloup. - - Avec M. de Vergennes, l'Empereur attaqua de front la question - brûlante. L'entrevue se passa ainsi, d'après la dépêche du comte - de Viry, ministre de Sardaigne. - - «Bien des gens, lui dit ce prince, sont surpris de l'inaction de - la France dans les circonstances actuelles. - - «--Je le sais, a répondu le secrétaire d'Etat; mais le conseil - du Roi a pensé sagement qu'il ne fallait pas qu'un Roi de - vingt-deux ans signalât le commencement de son règne par une - guerre d'ambition. Nous connaissons tous les avantages de notre - position, mais nous ne voulons pas nous embarquer dans une guerre - qui pourrait causer un incendie général.--La France, répliqua - l'Empereur, n'a rien à craindre, tant que durera notre alliance. - Quant à moi, je me trouve dans des positions plus épineuses; il - me sera bien difficile de toujours conserver la paix...--J'ose - vous assurer, monsieur le Comte (l'Empereur voyageait sous le - nom de comte de Falkenstein), dit alors M. de Vergennes, que la - maison d'Autriche n'a rien à craindre, tant que durera notre - alliance.--Cette réponse, placée avec esprit et à propos, a fait - sentir finement à l'Empereur, combien l'on pensait à Versailles - que cette alliance lui était avantageuse. Aussi le prince a-t-il - coupé court à ces matières...» - - [Au marquis d'Aigueblanche, 6 juin 1777 (Recueil Flammermont.)] - - Paris l'avait séduit, la nation ne lui déplaisait pas, malgré - sa légèreté, et, s'il avait une fort mince opinion de ceux qui - gouvernaient, malgré les belles phrases dont il les avait bernés, - il conservait une haute idée des ressources de la monarchie, si - le gouvernail était aux mains de plus habiles. - - Il redoutait le retour de Choiseul au pouvoir. «Si le duc de - Choiseul avait été en place, disait-il,--à la satisfaction du - Roi, et au vrai déplaisir de la Reine, sa tête inquiète et - turbulente aurait pu jeter le royaume dans de grands embarras.» - - Par contre, l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, lui - avait laissé une haute idée de sa capacité (Mercy, t. III, p. 70). - - Sur chacun il avait une opinion: le comte d'Artois était «un - petit-maître», Mesdames de France étaient «nulles». Avec Louis - XVI, il s'était ouvert sur bien des questions, et il avait semblé - goûter sa conversation. En revanche, il écrivait à Léopold son - impression intime: «Cet homme est un peu faible, mais point - imbécile; il a des notions, il a du jugement, mais c'est une - apathie de corps comme d'esprit. Le _fiat lux_ n'est pas encore - venu, et la matière est encore en globe.» - - Joseph II, qui prétendait tout savoir et morigénait tout le - monde à fleur de jugement, était jugé par plus fin que lui. - «L'Empereur, écrivait le comte de Provence à Gustave III, est - fort cajolant, grand faiseur de protestations et de serments - d'amitié; mais, à l'examiner de près, ses protestations et son - air ouvert, cachent le désir de faire ce qui s'appelle tirer les - vers du nez et de dissimuler les sentiments propres, mais en - maladroit; car avec un peu d'encens, dont il est fort friand, - loin d'être pénétré par lui, on le pénètre facilement. Ses - connaissances sont très superficielles.» (_Gustave III et la Cour - de France_, t. II, 390.) - -En fait, Joseph II est venu en France avec un double but: -sous couvert de s'informer du ménage de sa soeur et de donner à -Marie-Antoinette des conseils paternels, il tient à se rendre compte -à la fois des intentions des conseils du Roi dans le cas d'une -rupture avec la Prusse lors de la succession prochaine de Bavière, et -de l'état des forces de la France. Il venait de visiter le pays en -observateur sagace, et cela au moment même où les comtes de Provence -et d'Artois faisaient, à travers la France, des voyages dispendieux -et destinés à augmenter l'impopularité de la Cour: «Ils voyagent, -écrit la comtesse de La Marck, comme ces gens voyagent, avec une -dépense affreuse et la dévastation des postes et des provinces.» - -En recevant les _Instructions_, le premier mouvement de -Marie-Antoinette avait été un mouvement d'humeur, puis elle s'était -montrée raisonnable et avait pris des résolutions. Elle cessait de -faire des promenades à Paris, d'assister au jeu de la princesse de -Guéménée. Elle semblait avoir pris goût à la lecture, s'entretenait -avec des personnes sérieuses, choisissait plus judicieusement les -personnes admises à lui faire la cour... Tout cela ne dura guère que -quelques semaines. Quand le comte d'Artois revint de son voyage dans -l'Est, il fut plus en faveur que jamais, et entraîna la Reine à une -nouvelle série de plaisirs et de distractions. - - * * * * * - -L'Empereur partira enchanté de sa soeur qui a fait maintes -promesses... Reviendra-t-il? Le bruit qui a couru qu'il songeait -sérieusement à épouser Madame Élisabeth recevra-t-il une sanction? - -Mme de Mackau a rencontré l'Empereur chez Madame Élisabeth, et, de -là, mille projets caressés, repoussés, repris encore. Pourquoi ne -pas le dire, même si c'est impossible? L'Empereur a semblé frappé -de l'aménité et du charme de Madame Élisabeth[35], sa physionomie -indiquait qu'il était fait pour la rendre heureuse, «et, dans le -vrai, il ne pourrait faire une chose plus convenable, car il est -impossible d'être plus aimable que cette jeune princesse». Et ce -beau projet, que d'autres ont entrevu et qui sera repris plus tard, -hante Mme de Mackau. Elle craint pourtant qu'il s'envole en fumée: -«Les gens de ce haut parage, ajoute-t-elle en moraliste pratique, ne -se marient pas pour le bonheur; ils ne sont pas aussi heureux que -nous, n'est-ce pas? Plaignons-les sur cet article et réjouissons-nous -de l'usage que nous allons faire de notre bon sens en préférant le -bonheur aux grandeurs et à l'opulence.» - - [35] «L'Empereur, écrit le comte de Viry, ministre de Sardaigne, - n'ignorant pas tous les bruits qui ont couru du projet de mariage - qu'on lui supposait avec Madame Elisabeth, a affecté de dire - à Leurs Majestés très chrétiennes, à toute la famille royale, - qu'il ne pensait pas à se remarier.» (Au roi de Sardaigne, 25 - avril 1777. Dans _Correspondance diplomatique_ publiée par - Flammermont.) - -Une réponse de M. de Bombelles que nous ne possédons pas a témoigné -la joie ressentie à Ratisbonne au reçu de la lettre de Mlle de -Mackau. Notre diplomate, comme on le verra, en bonne veine d'humeur, -aime les vers, ceux des autres et même les siens, hélas! car ses -lettres sont souvent inondées de ces lignes plus ou moins badines, à -peu près rimées, qu'au XVIIIe siècle on appelait de petits vers. Il -s'est contenté cette fois de citer quelques vers classiques et, comme -il suppose Angélique peu experte en la matière, il a souligné la -citation: les vers étaient de Boileau, il était bon de le rappeler. - -Très sérieusement, Mlle de Mackau a commencé sa lettre du 28 mai, -datée de Montreuil où elle est au régime du lait pour enrayer une -grippe opiniâtre. Elle a remercié le marquis de ces promesses -d'avenir; elle lui est reconnaissante des arrangements pris pour -sa mère. «Il ne m'est plus permis de douter de tout ce que vous -m'assurez et, quoique je ne comprenne pas encore bien comment vous -ferez, je tiens cela presque aussi assuré que si je le voyais.» - -Voici l'épigramme qui n'est vraiment pas mal pour une pensionnaire: -«Vous prenez un grand empire sur mon esprit, et j'ai peur que bientôt -je finisse par croire tout ce que vous me direz. C'en est au point -qu'en lisant avec plaisir les deux lignes et demie de vers que vous -me citez, j'ai été tout étonnée de les trouver dans l'_Enfant -Prodigue_ de M. de Voltaire, trouvant très extraordinaire qu'ils -ne fussent point de Boileau, puisque vous le disiez. Je me suis -persuadée que M. de Voltaire les avait volés à Boileau et que vous -étiez initié dans ce petit secret.» - -La pointe railleuse achevée, la petite personne raisonnable qu'est -Angélique passe à d'autres sujets: les affaires de sa mère que le -marquis prend à charge, le chagrin de Mlle de Schwartzenau que sa -rivale heureuse plaint de tout son coeur. «Quant à ma façon de penser -sur Caroline, je serais indigne de vous si cela était autrement. Une -personne malheureuse est toujours un objet intéressant pour une âme -sensible; d'ailleurs cette jeune personne aura toujours un attrait -près de moi; il ne dépendra pas de moi d'adoucir ses malheurs et elle -trouvera toujours en moi une véritable amie.» - -Elle lit, elle travaille dans «son petit château[36]» de Montreuil, -elle tâche de se rendre digne de son «savant mari». Et de la carrière -de ce mari dont dépendra la tranquillité de tous les siens, elle -s'occupe déjà. Sa mère a vu le ministre, M. de Vergennes, et M. -Gérard de Rayneval, premier commis des Affaires étrangères; ils ne -sont pas d'avis que M. de Bombelles prenne un long congé pour aller -à Vienne voir son ancien chef, le baron de Breteuil. Une absence de -deux mois pendant que la Diète le réclame, ce n'est pas possible: -quinze jours tout au plus. «Autrement vous feriez très mal et je -serais fâchée tout rouge.» - - [36] «Ce petit château», on l'a déjà dit, était une modeste - maison donnant sur la rue Champ-la-Garde et dont le jardin - communiquait avec le parc de la princesse de Guéménée. La maison - de la comtesse de Marsan était un peu plus loin dans la même rue. - -Si elle donne des conseils de carrière, la petite ambitieuse, elle -accepte volontiers des avis conjugaux, et la fin d'une de ses lettres -de juin est pénétrée d'une soumission qu'elle s'efforce de faire -paraître relative, mais que l'on sent, malgré les réticences, prête à -se montrer entière. «La raison vous guidera sûrement dans ce que vous -me ferez faire, aussi je suis parfaitement tranquille. Je suis bien -aise que vous ayez marqué un trait noir sur tous les _je veux_ des -maris; ils sont bien désagréables pour une femme. Vos prières seront -toujours des ordres pour moi, et je serai toujours bien aise de vous -faire plaisir. Mais je vous avoue que je ne ferais jamais une chose -volontiers lorsque vous m'auriez dit _je veux_, et il n'y a que ce -vilain mot qui pourrait me donner un peu d'humeur.» - -Bien que ne devant être célébré qu'en janvier le mariage est annoncé, -et Mlle de Mackau entre en relations suivies avec sa nouvelle -famille. C'est la comtesse de Reichenberg qui écrit d'Allemagne -plusieurs lettres plus tendres les unes que les autres; c'est la -comtesse de Bombelles, femme du frère du marquis, qui fait un effort -pour paraître aimable. «Elle m'aime beaucoup, dit Angélique un peu -sceptique, je lui ferai bien ma cour pour qu'elle m'aime davantage.» -Le monde de la Cour se met aussi en frais pour l'amie de Madame -Élisabeth; la princesse de Guéménée la mène à l'Opéra voir un nouvel -opéra, _Evrelingue_. La Reine ayant la fièvre tierce, il n'y a pas de -séjour à Compiègne; Angélique s'en console aisément, car «Compiègne -l'ennuie», et elle s'est dit: «A quelque chose malheur est bon.» - -A la fin de l'automne, il est question de former la maison de Madame -Élisabeth. La comtesse de Reichenberg mande aussitôt la nouvelle qui -l'intéresse particulièrement à son frère: «Mme de Brancas est dame -d'honneurs, et Mme de Canillac dame d'atours. Je sais bien que Mme de -Mackau conserve le titre de sous-gouvernante des Enfants de France et -les appointements, mais cela l'éloigne de Madame Élisabeth.» - -Si la nouvelle était vraie, c'eût été peut-être un changement dans -la situation de sa future belle-soeur. Puisque son frère avait -d'avance fait le sacrifice de la laisser trois ans à Versailles, -pourquoi ne pas faire nommer sa femme «dame de compagnie» pendant -ce temps. Par intérêt de famille, Mme de Reichenberg observe: «Il -serait bien désirable qu'il y eût une femme de notre nom à la cour, à -cause des enfants. Non sans raison, elle ajoute: «Notre chère petite -belle-soeur connaît bien sa princesse et sûrement serait mieux auprès -d'elle qu'aucune de ces dames.» - -A la fin de cette lettre de novembre, où elle annonçait prématurément -au marquis la constitution de la maison de Madame Élisabeth, se -trouve rappelé un fait historique qui a déjà frappé quelques -écrivains et qui mérite d'être noté en passant. - -Mme de Reichenberg, s'ennuyant à Waldeck, s'est plongée dans la -lecture de l'histoire d'Allemagne. Elle y a lu, écrit-elle, une -anecdote qui pourra peut-être lui servir un jour. Il s'agit, comme -on va le voir, d'un mariage inégal et elle prévoit ce qui pourrait -arriver à la mort du landgrave; or ce mariage inégal intéresse -l'histoire européenne. Le fait est connu dans sa donnée générale, il -l'est moins dans ses détails. - -Le point de départ est celui-ci: en 1693, le duché d'Hanovre fut -érigé en électorat par l'Empereur Léopold, en faveur de la branche -cadette de Brunswick. Cette maison de Brunswick était divisée en -trois branches: la première s'appelait Brunswick-Lunebourg, la -deuxième Zell, et la troisième Hanovre. Il était naturel de penser -que les deux branches aînées s'opposeraient à l'érection d'un -neuvième électorat en faveur de la branche cadette; le prince de -Brunswick se contenta de formuler son opposition; quant au duc -de Zell, voici la raison qui semble l'avoir engagé à donner son -consentement: «Il avait épousé une demoiselle d'Orbreuse, fille d'un -gentilhomme du Poitou, d'abord de la main gauche; ensuite il avait -obtenu de l'Empereur Léopold, que la duchesse jouirait des mêmes -prérogatives que si elle eût esté épousée de la main droite, en sorte -que, si de ce mariage, il fût provenu des enfants mâles, ils auraient -succédé légitimement et sans contradictions.» - -Les deux époux en mourant ne laissèrent qu'une fille qui épousa ce -même Ernest-Auguste, évêque d'Osnabruck, duc d'Hanovre et nouvel -électeur; ainsi le duc de Zell, ne pouvant rien désirer de plus -avantageux que de faire sa fille électrice ne s'opposa point à ce -que fût érigé un nouvel électorat: «De cette électrice descend toute -la maison de Hanovre qui règne aujourd'hui en Angleterre, et par -conséquent les trois enfants du landgrave de Cassel, puisque sa femme -était la soeur du feu Roi d'Angleterre.» Mme de Reichenberg en tire -des conséquences toutes personnelles que nous la verrons rappeler -au cours de ce récit, et c'est pourquoi nous y insistons: «De cette -anecdote, dit-elle à son frère, vous savez ce que nous devons -conclure, et je ne croirai plus les personnes, qui me diront que -l'Empereur ne peut pas rendre à une femme les prérogatives que les -préjugés lui ont ôtées, surtout lorsqu'elle ne peut ni ne veut faire -aucun tort à la succession.» Si l'on envisage la question à un point -de vue d'histoire générale, elle offre un intérêt: la généalogie -donnée par l'historien allemand est vraie. De cette duchesse de Zell -descendent les familles royales d'Angleterre et les Hohenzollern. Son -nom seul est estropié; la demoiselle du Poitou s'appelait Éléonore -Dexmier d'Olbreuse et appartenait à la famille de Jean V Dexmier d'où -descendent également les Dexmier d'Archiac représentés aujourd'hui -par le comte d'Archiac. A cette dernière branche se rattachaient la -célèbre Madame Davasse de Saint-Amaranthe (en réalité Saint-Amarand) -et sa fille Émilie de Sartine qui tenaient sous la Terreur un salon -assez mélangé et furent guillotinées dans la fameuse fournée des -Chemises rouges[37]. - - [37] Voir comte Horric de Beaucaire, _Une Mésalliance dans - la maison de Brunswick_;--un article de M. Depping dans la - _Revue bleue_, 1896;--Paul Gaulot, _les Chemises rouges_:--G. - Lenôtre, _le Baron de Batz_, 1896;--le _Carnet_ de 1901 sur Mlle - d'Olbreuse, et un livre récent de M. H. d'Alméras, _Emilie de - Saint-Amaranthe_. - - Il est question aussi des _Chemises rouges_ dans l'aimable - ouvrage de M. Jacques de la Faye, _la Princesse Charlotte de - Rohan et le duc d'Enghien_ (Émile-Paul, 1905). - -Le marquis de Bombelles se préoccupait-il à ce moment de généalogies -princières qui devaient fournir à sa soeur un précédent pour se faire -reconnaître princesse? C'est fort peu probable. Les prétentions dont -Mme de Reichenberg le harcèlera sans cesse, surtout l'année suivante -quand elle sera veuve, il s'en souciait fort peu en novembre 1777. Il -s'apprêtait à revenir à Paris pour hâter les préparatifs d'une union -désirée avec ardeur des deux côtés. - - * * * * * - -Le mariage eut lieu le 23 janvier 1778, à l'église Saint-Louis, à -Versailles, quatre jours après le contrat qu'avaient signé le Roi -et la Reine[38]. Madame Élisabeth avait obtenu de Louis XVI pour -son amie une dot de 100.000 francs, une pension de 1.000 écus et la -promesse d'une place de dame pour accompagner auprès de sa personne, -quand sa maison serait formée. La manière dont elle annonça cette -faveur à Mlle de Mackau peint le coeur de la princesse: «Enfin! tu -seras à moi. C'est un lien de plus entre nous, et rien ne pourra le -rompre[39].» - - [38] _Gazette de France_, 19 janvier 1778 et jours précédents. - - [39] Comte Ferrand, _Eloge de Madame Elisabeth_. Notes de Mme de - Reichenberg. - - - - -CHAPITRE II - -1778 - - Présentation d'Angélique à la Cour.--Le marquis rejoint - son poste.--Séparation douloureuse.--Mme de Bombelles - et Madame Elisabeth.--La duchesse de Bourbon et le - comte d'Artois.--Duel de princes.--Mme de Canillac.--La - princesse de Guéménée.--Constitution de la maison de Madame - Elisabeth.--Correspondance entre les deux époux.--Le comte - d'Esterhazy.--Premières promenades à cheval.--Quelques - semaines à Ratisbonne.--La princesse de Fürstenberg.--A - Marly.--Marie-Antoinette et Mme de Bombelles.--Le chevalier de - Naillac.--Un concert à Ratisbonne.--M. de Bombelles au clavecin. - - -Le mariage conclu, les deux époux passèrent un temps assez court à -Versailles, à l'_Hôtel d'Orléans_[40], chez le baron de Breteuil. -Du moins, la séparation d'usage à l'époque quand les mariés ou l'un -d'eux était trop jeune n'eut-elle pas lieu, et la lune de miel -reçut-elle plein effet. Ce qu'elle fut, on le devine sans peine au -ton qui règne dans leurs lettres, car à peine se sont-ils compris et -ont-ils jeté les bases d'une affection aussi solide que passionnée -que leur destinée les sépare. - - [40] Situé rue Colbert. - -Est-ce à cet éloignement fréquent, à l'interruption constante de -cette vie intime qu'il faut attribuer la durée et le diapason -toujours égal de cette affection conjugale dont le monde des cours -offre peu d'exemples? On devra comparer Mme de Bombelles à ces -femmes admirables d'officiers de marine qui patiemment, pendant des -mois, pendant des années, attendent celui qui navigue au loin et -cherche à illustrer le nom que porteront les enfants. - -Le devoir de la jeune femme l'attachait à Versailles quand bien même -la bonté de Madame Élisabeth eût été insuffisante à l'y retenir. Là -elle veillera à la carrière de son mari, pensera à son avenir au lieu -de s'occuper de ses plaisirs. Qualité ou défaut, l'ambition mène les -hommes qui n'ont pas pour unique souci de vivre mécaniquement et au -jour le jour; Bombelles n'avait jamais échappé à cette obsession -quand il était célibataire; raison de plus d'être ambitieux du jour -où il a pris femme et caresse l'espoir de fonder une famille, et -ces rêves d'ambition[41] il les a aussitôt inculqués à «son ange». -L'amour et l'ambition les guideront tous deux, et voilà, ce semble, -une explication toute naturelle de ces longues séparations, qu'avec -des désirs plus restreints ils eussent pu rendre plus courtes et -moins douloureuses. Tous deux souffraient de l'éloignement, s'en -plaignaient parfois amèrement, mais s'inclinaient forcément devant la -nécessité. L'expression de leurs regrets et de leurs espérances nous -aura du moins valu une correspondance où les anecdotes politiques -alternent avec l'expression des sentiments tendres, et l'historien -comme le psychologue doivent y trouver à glaner. - - [41] «Qu'une vie est belle, a écrit Pascal, lorsqu'elle commence - par l'amour et qu'elle finit par l'ambition.» - - Bombelles menait les deux de front. - -Dès le commencement de février, rappelé par les événements de -Bavière[42], le marquis de Bombelles est parti pour rejoindre son -poste emmenant avec lui sa jeune soeur. Sa femme l'a accompagné -jusqu'à Strasbourg; à peine de retour à Paris, elle lui écrit le -«coeur bien gros», car elle se sent «isolée et comme un corps sans -âme». Elle a pris seize ans le 24 février. «Que d'événements viennent -de se passer, et la fin de l'année ramènera-t-elle des jours heureux!» - - [42] Voir chapitre suivant. - -La voici «dame», présentée au Roi et à la Reine, aux princes, au -duc d'Orléans[43] et à la duchesse de Chartres[44], s'occupant, à -peine entrée à la Cour, de son frère le baron de Mackau, qui veut -vendre son bâton de capitaine au régiment de Berchenyi. A ce propos -apparaît le nom du comte Valentin d'Esterhazy, l'ami dévoué de M. -de Bombelles, le serviteur fidèle, à l'avis souvent écouté par -Marie-Antoinette, et, à voir combien souvent est évoqué le nom du -grand seigneur hongrois, personnage resté un peu énigmatique dans la -vie de la Reine, on remarquera sans doute que le colonel au service -de la France jouit d'une influence comme bien peu d'autres en ont -connue à la cour de Louis XVI[45]. - - [43] Louis-Philippe Ier, veuf de Louise-Henriette de - Bourbon-Conti, remarié secrètement à la marquise de Montesson, - mort en 1785. - - [44] Louise-Marie-Adélaïde Bourbon-Penthièvre, femme de - Louis-Philippe-Joseph (Philippe-Egalité), morte en 1821. - - [45] Sur les Esterhazy, voir _Fantômes et Silhouettes_, - Emile-Paul, 1903. - -Ces occupations de cour et de famille ont permis à Mme de Bombelles -de ne pas se confiner dans son seul chagrin, mais ce chagrin est -réel, comme le prouve une lettre de Mme de Mackau jointe à celle de -sa fille. «La privation est cruelle», et elle la ressent vivement -moralement et physiquement. - -Deux jours après, Mme de Bombelles réinstallée à Versailles semble -un peu remontée, car elle a reçu les nouvelles attendues de son -mari. Quel plaisir à recevoir cette lettre mêlée de tendresses et de -folies «qui l'a fait à la fois pleurer et rire». Il y a là sans doute -quelque incident humoristique de voyage comme le marquis aime à les -raconter et qui, un instant, a déridé la petite veuve. Quant à avoir -envie de danser, il y a loin; et pourtant, la duchesse de Chartres -l'a invitée à son bal; elle a pu s'excuser, étant souffrante. Il n'en -est pas de même du bal donné par sa tante, la marquise de Soucy, car, -si elle n'y allait pas, on dirait «qu'elle est une bégueule», et par -le fait elle y paraîtra, quitte à «passablement s'y ennuyer». - -N'a-t-elle pas eu un instant l'espoir d'être grosse? Cette joie d'une -nouvelle prématurée que n'établissait aucune certitude a été de -courte durée et, dès maintenant, cette antienne reviendra dans ses -lettres. On admirera avec quel enthousiasme cette petite épousée de -seize ans appelle de tous ses voeux une maternité qui pouvait encore -se faire attendre, et cela à une époque--«déjà», pourrait-on dire en -observant ce qui se passe aujourd'hui--où il était peu de mode dans -la société d'avoir des enfants, et où l'échéance même du premier -était volontiers reculée. - -Mme de Bombelles a pris sa semaine auprès de Madame Élisabeth dans -les premiers jours de mars. Cela vaut au marquis mille compliments -de la princesse qui «voudrait bien être dans la poche» de son amie, -quand elle ira voir son mari en Alsace, et, en raison de ce projet -vague, des questions en vue de ce voyage. - -Ce qui est important et ne saurait être indifférent à M. de -Bombelles, c'est que Madame Élisabeth l'a emmenée chez le Roi. -Celui-ci a beaucoup regardé la marquise. Madame a dit à Madame -Élisabeth que son amie «embellissait tous les jours»; enfin la Reine -lui a adressé quelques mots. - -Les jours gras sont arrivés; aussi s'ingénie-t-on chez Madame -Élisabeth à trouver quelque idée nouvelle pour s'amuser. «Nous avons -joué une comédie de notre tête, écrit Mme de Bombelles le 5 mars, -vous jugez si c'était beau! Ensuite maman a mis une redingote, s'est -décoiffée et a mis un vieux chapeau; Mme de Soran[46] a mis un -grand taffetas vert qui lui entourait la tête et le corps, et elles -ont chanté un dialogue d'un ivrogne et d'un pénitent qui est de -Saint-Cyr. Maman, en faisant l'ivrogne, avait une figure si drôle -que tout le monde en a ri si fort qu'on ne s'entendait plus.» Et, -après ces innocentes folies, on a dansé jusqu'à minuit, au grand -amusement de Madame Élisabeth. - - [46] Veuve du marquis de Rosières Soran, fille de Donatien - de Maillé, marquis de Curman, chevalier de Saint-Louis et - d'Elisabeth d'Anglebermes de Lagny, veuve de Jean-Louis d'Alsace, - comte de Hénin-Liétard-Blincourt, marquis de Saint-Phal, laquelle - avait eu de son premier mariage une fille qui épousa le marquis - du Muy, fils du maréchal. - - La marquise de Soran sera, quelques mois plus tard, nommée dame - de Madame Elisabeth. Elle ne chercha pas à jouer de rôle à la - Cour, mais elle était très appréciée dans le monde des lettres, - et La Harpe, un de ses admirateurs, l'avait surnommée la _Mère - des Amours_. Avec sa taille mince et bien prise, sa coiffure et - son ajustement très soignés, ses petites grâces malicieuses et - ses coquetteries, c'était une charmante petite vieille. Elle - était généralement accompagnée de sa fille Delphine, mariée - depuis au comte Stanislas de Clermont-Tonnerre, et qui ne tarda - pas à devenir aussi dame de Madame Elisabeth. - -On passera sur des petits détails de cour ou de société, commencement -du portrait de Madame Élisabeth par J.-B. Martin, représentation du -_Milicien joueur_ chez la princesse de Guéménée, gentillesses et -enfantillages de Madame Élisabeth, pour arriver à l'aventure qui -motiva le duel du comte d'Artois et du duc de Bourbon, aventure -fort connue, mais sur les conséquences de laquelle Mme de Bombelles -apporte quelques détails nouveaux. - -Avant son mariage, on le sait, le comte d'Artois qui courtisait -toutes les femmes et, de préférence celles qu'il aurait dû respecter -avait un peu compromis la duchesse de Bourbon et en même temps la -dame de compagnie de celle-ci, Mme de Canillac. Le congé assez -brusque donné à cette dernière avait été attribué à la jalousie de -la princesse dont on avait blâmé la colère. Or, le mardi gras de -cette année 1778, le comte d'Artois était au bal de l'Opéra, donnant -le bras à Mme de Canillac. De son côté, la duchesse de Bourbon y -assistait, donnant le bras à M. de Roncherolles, propre frère de Mme -de Canillac. A l'abri de leur déguisement, les deux masques, qui -n'étaient pourtant pas absolument sûrs de se reconnaître, échangèrent -des paroles piquantes, puis amères. Le comte d'Artois, s'étant -échauffé un peu plus et perdant toute bienséance, tint des propos -assez lestes pour que la princesse offensée voulût lui arracher son -masque; n'y parvenant pas, elle en releva la barbe avec son éventail -en disant: «Il n'y a que M. d'Artois ou un polisson qui puisse me -tenir de pareils propos.» - -Le prince piqué au vif voulut se venger et, séparant brutalement -la princesse du bras qu'elle tenait, il lui froissa le masque sur -la figure. Grand _brouhaha_ dans l'assistance, ajoute une des -_Correspondances secrètes_, puis chacun disparut. - -Malgré le bruit fait dans le monde par cette affaire, le duc de -Chartres l'ignora d'abord; le prince de Condé qui était à Chantilly -avec le duc de Bourbon ne la connut que deux jours après par son -premier écuyer M. d'Autichamp; il vint se plaindre aussitôt à M. de -Maurepas qui convint du tort du comte d'Artois, mais voulut éviter -d'être médiateur en disant: «Comme le Roi n'aime pas le bal et n'y va -pas, il ne voudra pas se mêler de ce qui s'y est passé.» Le prince -se fâcha et parla si haut que le ministre se crut obligé d'en aller -rendre compte au Roi. Voulant éluder l'affaire, celui-ci répondit: -«Que la Reine arrange cela.--Mais, Sire, reprit Maurepas, M. le -prince de Condé entend que ce soit vous.--Eh bien! donc, ce sera moi.» - -Quand le Roi se décida à faire venir son frère, le public faisait -déjà des gorges chaudes de l'affaire, trouvant fort étonnant que -les princes ne se fussent pas battus. Au milieu de ces hésitations, -des claquettes de cour comme Bezenval envenimaient les choses, -sous couleur de les arranger. Le Roi proposa au comte d'Artois de -faire des excuses à la duchesse de Bourbon, mais cette proposition -fut rejetée après bien des débats et des médiations. Il fut décidé -que le prince de Condé ferait des excuses au nom de la duchesse de -Bourbon, pour s'être servie d'un terme injurieux envers le frère du -Roi et qu'ensuite le comte d'Artois exprimerait des regrets de sa -vivacité à la princesse. Personne ne fut content de l'arrangement -qui ne fut pas accepté. Les partis restaient en présence sans se -décider à sortir d'une situation fausse: la duchesse de Bourbon -continuait à se montrer très animée, la Reine persistait à défendre -le comte d'Artois. Un duel était la seule issue possible, mais aucun -des princes n'avait envoyé de témoins à l'autre. D'un autre côté, -le comte d'Artois refusait de s'excuser, mais les princes et les -ducs réunis chez le prince de Condé avaient arrêté entre eux que, -si le frère du Roi ne donnait pas satisfaction au duc de Bourbon, -«les grands du royaume lui refuseraient le service et les honneurs; -que son régiment même ne le reconnaîtrait plus pour digne de le -commander». Qui prendrait l'initiative, lequel des deux princes -se déciderait à envoyer des témoins à l'autre? Après bien des -tergiversations, ce fut le comte d'Artois qui parla le premier. - -Le dimanche, il dit et répéta qu'il irait, le lendemain lundi, à une -certaine heure, se promener au bois de Boulogne; on conseilla au -duc de Bourbon de saisir au bond la proposition et à ne pas tarder -davantage. A huit heures du matin en effet, le lundi 16, le duc de -Bourbon se trouvait au bois de Boulogne avec M. de Vibraye, son -capitaine des gardes; le comte d'Artois arrivait une heure après, -accompagné du chevalier de Crussol. Ils allèrent au-devant l'un de -l'autre avec beaucoup de vivacité. Le comte d'Artois dit au duc de -Bourbon: «Vous me cherchez, me voilà.--Je suis ici pour exécuter -vos ordres», répondit le duc. Les princes se battirent en chemise. -«Ils se battirent très bien, écrit Mme du Deffand à Horace Walpole: -le comte avec impétuosité, le duc avec beaucoup de sang-froid; -ils se portèrent six bottes sans se blesser et, voulant porter la -septième, le chevalier de Crussol se mit entre eux et leur dit que -c'était assez.--Êtes-vous content? dit le comte d'Artois au duc -de Bourbon.--Monsieur, répondit celui-ci, je n'oublierai jamais -l'honneur que vous m'avez fait.--Le comte d'Artois ouvrit ses bras, -embrassa son cousin, et tout fut dit.» - -A la Cour, on était très inquiet pendant ce temps. Sans exagérer -l'inquiétude de la Reine pour son beau-frère, comme l'a souligné -Bezenval[47], il est à croire que Marie-Antoinette, n'ayant pu -empêcher le duel, s'estimait satisfaite que l'issue en eût été -si heureuse. Dans l'après-dîner, alors qu'on ignorait encore -l'issue du duel, les princes parurent à la Comédie-Française, à la -représentation d'_Irène_[48]. L'entrée de la Reine avait été peu -applaudie; le parterre battit des mains et cria bravo en apercevant -le duc de Bourbon; quand le comte d'Artois avança la tête hors de -la loge royale pour saluer la duchesse de Bourbon, on l'applaudit -également. - - [47] C'est à ce propos que Bezenval, qui s'est mêlé de l'affaire - comme témoin du comte d'Artois _avant_, mais est arrivé _après_ - le duel, se laisse aller à des épigrammes contre la Reine qui l'a - reçu dans ses petits appartements, «simplement, mais commodément - meublés». Je fus étonné, non pas que la Reine eût désiré tant de - facilités, mais qu'elle eût osé se les procurer.» Bezenval se - vengeait d'avoir été, peu de temps auparavant, remis à sa place - par la Reine, que ses assiduités importunaient... (Voir dans - les _Mémoires_ de Mme Campan, t. I, la réfutation des dires de - Bezenval.) - - [48] Cette assez mauvaise pièce fut pourtant applaudie; mais, dit - Mme du Deffand, c'était plutôt Voltaire qui en était l'objet que - la pièce. L'auteur fut couronné de fleurs, et Vestris lui adressa - un impromptu qui finissait par ces vers: - - Voltaire, reçois la couronne, - Que l'on vient de te présenter. - Il est beau de la montrer, - Quand c'est la France qui la donne. - - Dans sa lettre du 1er avril, Mme de Bombelles, ayant assisté à - Versailles à la représentation de la pièce jouée à Paris, donne - ces détails. - -Le public se montrait satisfait, mais l'incident n'était pas -terminé. Aussitôt son retour à Paris, le comte d'Artois avait écrit -au Roi qu'il n'avait pu éviter de lui désobéir et qu'il le priait -de pardonner aux deux coupables. «Je réclame, disait-il, la tendre -amitié de mon frère, soit que sa clémence, soit que sa sévérité -prononce, et j'espère qu'il ne fera aucune distinction entre mon -cousin et moi.» Le lendemain, le comte d'Artois reçut l'ordre de se -rendre à Choisy, et le duc de Bourbon à Chantilly. Leur exil dura -huit jours et, le 25 mars, ils venaient à Versailles remercier le -Roi[49]. - - [49] _Correspondance de Mme de Bombelles_, 19 et 29 mars;--Lettre - de Mme de Mackau, 18 mars;--_Correspondance secrète_, édit. - Lescure, t. I;--_Correspondance de Mme du Deffand_;--_Mémoires de - Bezenval et de Mme Campan_;--Bachaumont, _Mémoires secrets_. - -Une fâcheuse histoire que la jalousie de la duchesse de Bourbon avait -fait naître et qui mettait en rumeur la Cour et la Ville se terminait -donc fort bien. Une seule personne peut-être, dont le nom avait été -prononcé avec dédain aurait pu se montrer discrète et ne pas rappeler -l'attention sur elle, c'était Mme de Canillac. «A sa place, écrit Mme -de Bombelles, je n'aurais jamais eu le front de reparaître et je me -serais cachée dans quelque coin de la terre. Elle me faisait pitié, -malgré toutes ses étourderies, j'avais conservé pour elle l'amitié -que vous me connaissez, mais c'est passé, je ne l'aime plus.» La -jeune femme avait peut-être raison d'éviter Mme de Canillac dont la -conduite était loin d'être à l'abri des reproches. La princesse de -Guéménée la protégeait, mais l'on disait dans Paris que son amour -pour Mme de Canillac venait[50] de ce que, «lorsqu'elle venait chez -elle, elle y attirait les jeunes gens et les princes». De là, le peu -d'entraînement de Mme de Bombelles à souper chez Mme de Guéménée: -«J'ai peur, écrit-elle, que l'on ne dise, si j'y vais souvent, que -lorsque Mme de Canillac n'y est pas, c'est Mme de Bombelles qui la -remplace.» Situation délicate qui embarrasse fort la jeune femme, car -sa famille et elle ont beaucoup d'obligations aux Rohan, et «il est -impossible de ne pas aimer une personne qui me marque de l'amitié -chaque fois qu'elle me voit». - - [50] Mme de Canillac, malgré l'aventure, allait être nommée en - titre dame pour accompagner Madame Elisabeth. - -Cela l'amène à faire ces réflexions bien sensées pour son âge: «Si -vous étiez ici, cela ne m'inquiéterait pas un instant parce que vous -y viendriez presque toujours avec moi et qu'il est bien difficile, -avec la plus mauvaise volonté du monde, de dire du mal d'une femme -qu'on voit bien avec son mari. Je crois que le meilleur parti est -de rester comme je suis, si elle n'en parle plus; et, si elle veut -que j'aille souper, chez elle, d'y aller et sans avoir la mine de -blâmer ce qui s'y passera, ce qui ne conviendrait ni à mon âge -ni à ma position, d'avoir l'air si décent et si honnête qu'on ne -puisse jamais faire une histoire sur mon compte... D'ailleurs, je -ne crois pas aux trois quarts et demi de tout ce qui se dit, parce -que j'ai assez bonne opinion de Mme de Guéménée pour croire que, si -elle voyait le moindre danger pour ma réputation, à ce que j'aille -chez elle, elle ne m'y engagerait pas.» Peut-être Mme de Bombelles -s'exagérait-elle les dangers qu'elle pouvait courir chez Mme de -Guéménée. Celle-ci en revanche, habituée à une vie de luxe et de -plaisir à outrance, au point de s'en ruiner de façon non douteuse, -ne s'était jamais rien refusé[51]; laissée entièrement libre par son -mari occupé par sa liaison avec la comtesse Dillon, aurait-elle eu le -scrupule moral d'arrêter une jeune femme, si la pente était devenue -glissante? A tout prendre, Mme de Bombelles se montrait avisée en -ayant peur et en percevant un danger que d'autres n'auraient pas vu; -sûrement elle gagnerait l'approbation de son mari, à qui elle disait, -en finissant sa tirade morale: «Je crois que vous serez de mon avis -sur tout ce que je viens de vous mander.» - - [51] Le salon de Mme de Guéménée n'était pas prude, on y jouait - un jeu d'enfer, et la Reine avait le grand tort de s'y montrer - beaucoup trop souvent. Joseph II l'avait proclamé, non sans des - épithètes peu flatteuses pour la princesse de Guéménée, à son - voyage de l'année précédente. - -Voici des projets de mariage. On dit que Mlle de Condé[52] va épouser -le duc d'Aoste; il est question pour Mlle de Bombelles d'épouser un -M. de la Garde qu'a mis en avant Mme de Razé. - - [52] Fille du prince de Condé et d'Élisabeth Godfried de - Rohan-Soubise, à qui le marquis de Ségur a consacré de très - intéressantes pages: _la Dernière des Condé_ (Calm. Lévy, 1899). - Elle eut un amour platonique pour le marquis de la Gervaisais - (Lettres publiées par Ballanche, 1827, rééditées par Paul - Viollet, 1875). Ne se maria jamais, et entra en religion sous le - nom de Soeur Marie-Joseph de la Miséricorde. - -Une visite politique: Franklin a été reçu par le Roi et la famille -royale; «il a l'air très vénérable et se coiffe comme un paysan». -Cette visite entraîne un déplacement aux Affaires Étrangères. M. -Gérard de Rayneval, premier commis, avait d'abord été désigné pour -traiter avec Franklin, tout en résidant à Paris, mais le représentant -des États-Unis ayant fait connaître «que le Congrès serait trop -flatté de recevoir un ministre du Roi pour qu'on lui refusât cette -satisfaction honorable», Gérard fut désigné pour ce poste et partit -pour l'Amérique. - -La constitution définitive de la maison de Madame Élisabeth -devait mettre en mouvement les intrigues et les compétitions. -Le 9 avril, la liste officielle est connue; la coterie Polignac -y a plusieurs représentants. La comtesse Diane, soeur de M. de -Polignac, va être nommée dame d'honneur, la marquise de Sérent -(née Montmorency-Luxembourg) est dame d'atours, le comte de -Coigny, chevalier d'honneur; le comte d'Adhémar, premier écuyer; -M. de Podenas, écuyer; l'abbé de Montaigu, aumônier. Outre Mme de -Bombelles, Mme de Canillac et Mme de Causans qui avaient déjà le -service, les dames pour accompagner seront la marquise de Soran, -Mmes de Bourdeilles, de Tilly, de Melfort. Mme de Mackau restait -nominativement sous-gouvernante des Enfants de France. - -Comme par le passé, c'était Mme de Causans qui dirigeait -effectivement la maison, mais nous verrons pourtant la comtesse Diane -de Polignac vouloir jouer son rôle. Ce dernier choix n'était pas -heureux; outre que les siens jouissaient déjà de grandes faveurs à -la Cour de Marie-Antoinette, en attendant de plus nombreuses encore -qui devaient surexciter les jalousies, la comtesse Diane, «laide -en perfection», très spirituelle, mais assez méchante, avait une -détestable réputation[53]. - - [53] Plus tard seraient nommées dames: la vicomtesse d'Imécourt, - la marquise de Lambellon des Essarts, la comtesse de La - Bourdonnaye, la vicomtesse des Monstiers-Mérinville, la comtesse - de Lastic, la comtesse de Blangy, la marquise de Marguerie, la - comtesse des Deux-Ponts, enfin la marquise de Raigecourt, née - Causans (_Almanach royal_, de 1778 à 1789). - -Cette installation rendue définitive à la petite Cour de Madame -Élisabeth n'empêche pas Mme de Bombelles de faire des projets pour -rejoindre son mari. Vers le milieu de juillet, elle sera à Strasbourg -avec sa mère, et, si les occupations du marquis l'empêchent de -venir jusque-là, elle poussera jusqu'à Ratisbonne. «Rien au monde -ne pourrait m'empêcher d'aller vous voir, reprend-elle en gamme -tendre; votre présence me fait une peine que rien ne peut adoucir -et, lorsque je ris, ce qui m'arrive souvent, je ne sens pas le même -plaisir que j'éprouvais, lorsque vous étiez là... C'est une privation -continuelle pour moi de ne pouvoir pas, sur-le-champ, vous faire part -des pensées qui m'occupent, et croyez bien que, si je ne peins pas si -bien que vous ce que je souffre de notre séparation, je le sens aussi -vivement.» Ces premières lettres du marquis manquent, mais les très -nombreuses qui restent nous font aisément deviner la partie tendre -des absentes. Autant le langage de Mme de Bombelles est réservé et -chastement affectueux, autant celui de son mari est passionné et -brûlant. Il ne souffre pas que moralement; il souffre dans sa chair -qui gémit de l'absence après une trop courte et délicieuse possession. - -Si amoureuse qu'elle soit et si attristée qu'elle se dise par la -séparation, Mme de Bombelles est la moins à plaindre des deux époux. -N'a-t-elle pas sa mère, sa soeur, la marquise de Soucy, toute une -société qui l'apprécie? Ne jouit-elle pas surtout de cette amitié -bienveillante et sûre d'une princesse qui tient peut-être un peu -égoïstement à sa «Bombelinette», mais qui pourtant n'est pas femme à -la séquestrer entièrement et admet sincèrement l'idée qu'elle devra -la quitter pendant des mois. Est-il rien de plus charmant que cette -intimité tendre, presque enfantine de ces deux jeunes femmes? «Dis -bien au marquis, dit la princesse un jour, que je te donnerai des -congés, quand il voudra, que je sens le plaisir qu'il doit éprouver -de t'avoir par celui que j'éprouve moi-même.» - -Mme de Bombelles a maintenant une petite chambre au Château et, tout -gentiment, Madame Élisabeth vient la voir chaque matin. Souvent -elle fait apporter son déjeuner, et toutes deux, assises près de la -fenêtre, prennent leur petit repas. C'est le moment des confidences -dont Mme de Bombelles a le bon droit d'être fière; la simple et -bonne Madame Élisabeth ne varie pas dans ses amitiés que rien ne -viendra troubler. Elles allaient avoir bientôt à se réjouir toutes -deux, car officiellement, et réellement cette fois, on annonçait la -grossesse de la Reine. Ce «mal au coeur» depuis si longtemps attendu -réjouissait tout le monde, excepté le comte de Provence[54] et -les envieux de la Reine[55]. «Vous n'avez pas idée, écrit Mme de -Bombelles de la joie de la Reine et de celle du Roi. On doute encore -un peu, mais on l'espère presque autant qu'on le désire.» - - [54] «Vous aurez su le changement survenu dans ma fortune, - écrira-t-il à Gustave III... Je me suis rendu maître de moi à - l'extérieur fort vite et j'ai toujours tenu la même conduite - qu'avant, sans témoignage de joie, ce qui aurait passé pour - fausseté et ce qui l'aurait été, car franchement, et vous - pouvez aisément m'en croire, je n'en ressentais pas du tout; - ni de tristesse, qu'on aurait pu attribuer à de la faiblesse - d'âme. L'intérieur a été plus difficile à vaincre.» Madame et - la comtesse d'Artois, tout en conservant une attitude très - convenable, n'en faisaient pas moins, _in petto_, de désagréables - réflexions (Voir la _Correspondance_ de Mercy, t. III, mai à - août). - - [55] Parmi ceux-ci: Maurepas et les ministres qui, dans cette - grossesse, voyaient l'affermissement du crédit de la Reine sur - l'esprit de Louis XVI; les envieux des Polignac, dont la faveur - était plus forte que jamais; Mme de Marsan, qui ne pardonnait pas - à la Reine son goût pour Choiseul et son peu de sympathie pour - les Rohan. Un volume de pamphlets les plus odieux était jeté dans - l'OEil de Boeuf, et l'auteur, découvert mais non poursuivi, était - Champcenetz. - -Comme on peut le prévoir, en apprenant la constitution de la maison -de Madame Élisabeth, M. de Bombelles se vit partagé par deux -sentiments: le premier, de reconnaissance envers la princesse qui -s'attachait définitivement son amie et envers le Roi qui assurait -ainsi l'existence matérielle de sa femme; le second, de tristesse, en -constatant que le fossé se creusait plus profond entre Angélique et -lui. «Plaignez-moi, écrit-il dans un jour de mélancolie; plaignez-moi -du tourment que j'endure d'être si loin de vous; chaque jour me le -rend plus insupportable et vous seriez contente de moi si vous voyiez -tous les efforts que ma raison doit faire pour accoutumer un coeur -tout à vous à en être séparé. Cela me donne par moment une humeur -dont je ne suis pas toujours le maître.» On ne peut comparer leurs -situations réciproques; elle «a des distractions»; lui, est «rongé -de regrets en songeant aux privations qu'il éprouve». Mettant en -parallèle leurs deux affections, il dit encore: «Vous n'aimez que -le marquis de Bombelles, homme tendre, honnête, mais qui a mille -semblables. Moi, j'aime Angélique qui, dès l'enfance, se distingua à -mes yeux, qui joint aux plus jolis traits une âme naïve, charmante, -un caractère bien supérieur au mien; de là, s'ensuit que nous ne -pouvons sentir avec la même vivacité une absence dont les pertes -qu'elle entraîne sont bien plus grandes pour moi que pour vous... Je -ne serai jamais complètement heureux que lorsque je serai près de -vous.» - -La raison lui commande de se résigner à ce qu'il ne peut empêcher; -il ne demandera pas à sa femme de fausses démarches, car «leur peu -de fortune prescrit bien des lois que son coeur maudit.» Être obligé -de se laisser arrêter par des considérations matérielles, quand on -aime passionnément, n'est-ce pas cruel? Que ceux qui n'ont une femme -que pour «étayer les démarches de l'ambition ou pour assurer leur -revenu soient satisfaits de ce faible lien», passe encore; mais pour -lui la félicité n'existe que «dans l'union constante de deux êtres -destinés à n'être jamais séparés». Ces pensées lui ont été suggérées -par une conversation avec M. de Mackau qui ne comprend pas ce besoin -d'union entre deux époux qui s'aiment, admet difficilement que le -marquis désire faire venir sa femme à Ratisbonne, dans le cas où il -ne lui serait pas possible de s'éloigner pour cause politique. Et ce -mot de congé prononcé par Madame Élisabeth lui a fait sentir toute -la dureté de la séparation. Songeant à la formation de la maison de -la princesse, il a vu là un «enchaînement nouveau», l'engagement de -ne donner que des moments à son mari que son état conduira longtemps -dans des pays éloignés». Alors qu'arrivera-t-il? conclut l'époux -attristé. «Le temps triomphe des plus tendres sentiments. Supposé -qu'on aime toujours son mari, il n'est plus que l'accessoire du -bonheur pour une femme, il cesse d'en être la base, et souvent elle -finit par dire ce qu'une personne de beaucoup d'esprit et de peu de -foi adressait à un ancien amant qui se plaignait d'une inconstance à -laquelle son absence avait donné lieu: «Que si elle pouvait aimer les -absents elle aimerait Dieu.» - -Ces inquiétudes doivent-elles fâcher sa femme et l'indifférence lui -conviendrait-elle mieux? Qu'elle se fasse cette réflexion: «Mon mari -m'aime au-delà de toute expression, il succombe parfois au chagrin de -vivre loin de moi, ses torts sont les garants de son amour, et son -amour assurera le bonheur de mes jours.» - -Beaucoup moins mélancolique est la lettre de Mme de Bombelles, du -25 avril, qui se croise avec celle de son mari. Elle s'est trouvée -jouer un petit rôle dans une négociation de cour. Avant de donner la -place de premier écuyer de Madame Élisabeth à M. d'Adhémar, ami des -Polignac, Mme de Guéménée avait été chargée de la proposer au comte -de Clermont. Le duc d'Orléans ayant empêché celui-ci d'accepter, -la princesse, d'accord avec Madame Élisabeth, pensa au comte -d'Esterhazy. Mme de Bombelles est chargée par Madame Élisabeth de -pressentir le brillant colonel de hussards; elle le prie de venir -le voir pour une communication urgente. Il arrive avant souper, la -marquise lui dit qu'elle est chargée de se jeter à ses pieds, de le -supplier afin d'obtenir quelque chose de lui, que c'est de la part -de Madame Élisabeth qui le prévient qu'on lui proposerait la place -de premier écuyer et qu'elle ne lui pardonnerait de refuser.» Ici -Madame Élisabeth confirme le dire de son amie, en ajoutant en marge -de la lettre: «Angélique n'a jamais rien écrit au monde de plus vrai, -cela aurait fait le bonheur de ma vie.» Comment cet Esterhazy dont -Marie-Thérèse avait vu avec peine la toujours croissante faveur et -qu'elle décorait du surnom de «freluquet» était à ce point nécessaire -à la famille royale, que Madame Élisabeth, partageant l'engouement -de sa belle-soeur et de toute la cour pour le spirituel Hongrois, le -déclarait utile à son bonheur! - -Mme de Bombelles ne manque pas d'appuyer les pressantes instances -de Madame Élisabeth et insiste sur «les fortes raisons» qui lui -faisaient désirer le consentement du comte. Esterhazy pourtant ne -se laissa pas séduire; il répondit: «qu'il était très flatté des -bontés de Madame, qu'elles étaient bien faites pour le faire passer -sur toutes considérations», mais qu'il priait Mme de Bombelles de -représenter à la princesse que, «n'ayant jamais demandé ni désiré -de place, il lui était impossible d'en accepter une qui n'était pas -la première dans sa maison, surtout la première étant destinée à -une personne qui n'était pas faite pour passer avant lui[56], qu'il -donnerait pour raison à la Reine et à Mme de Guéménée l'amour qu'il -avait pour sa liberté, qu'il aurait cependant sacrifié au désir que -Madame a bien voulu lui en marquer si la place avait pu lui convenir». - - [56] Le comte de Coigny, chevalier d'honneur. - -En d'autres termes _aut prior, aut nihil_. Voyez le beau -désintéressement! On ne comptera donc pas Esterhazy parmi ces -étrangers qu'on reprochera tant à Marie-Antoinette de favoriser -outre mesure et dont elle prendra la défense en disant: «Au moins -ceux-là ne demandent rien.» Dans le cas présent le favori de la -Reine trouve que la situation offerte ne payait pas suffisamment ses -mérites et, s'il reste sous sa tente, n'en doutons pas, c'est qu'il -espère mieux. N'était-ce pas assez qu'il fût colonel d'un régiment -de hussards, qu'il eût--malgré le comte de Saint-Germain et sur -l'ordre exprès de Marie-Antoinette--obtenu la garnison de Rocroi -qu'il désirait, qu'il fût pensionné[57] et logé par le Roi, ses -dettes une fois payées, surtout qu'on tolérât sa présence presque -continuelle à Versailles, qu'il fût le confident et l'ami de la -Reine[58]. On conçoit que quitter ce ministère officieux des grâces -pour une situation plus assujettissante qu'agréable ne devait guère -lui convenir; on comprend même mal que la Reine, qui se servait de -lui, en remplacement de Bezenval, pour les missions délicates[59], -et n'avait nullement l'intention de l'éloigner de sa personne, eût -permis qu'on le lui proposât. - - [57] Les papiers trouvés dans l'armoire de fer ont appris que - Louis XVI remettait tous les ans 15.000 francs à la Reine pour le - comte Esterhazy. - - [58] Esterhazy jouissait de faveurs spéciales qui excitaient la - jalousie. Il sera, nous le verrons, l'un des quatre gentilshommes - autorisés à tenir compagnie à la Reine, pendant qu'elle a la - rougeole (été de 1779). Mercy se plaint, dès le 17 janvier, qu'il - est autorisé, plus expressément que quiconque, à venir faire sa - cour à la Reine, dans sa loge, à Versailles et à Paris. Cette - distinction, qui n'était pas dans les usages de ce pays-ci, et - qui était une prérogative exclusive pour les charges de cour, - a excité de la jalousie contre le comte Esterhazy et quelque - surprise parmi cet ordre du public qui fréquente habituellement - les théâtres.» - - [59] Voir les _Mémoires de Lauzun_, dans _Fantômes et - Silhouettes, les Esterhazy à la cour de Marie-Antoinette_, et - les fragments de _Mémoires_ de Valentin Esterhazy, publiés par - Feuillet de Conches. - -On insista pourtant, à plusieurs reprises. Le lendemain à la revue, -à la fin du dîner servi sous la tente, le comte Valentin dit tout -bas à Mme de Bombelles que Mme de Guéménée l'avait fait chercher -le matin, lui avait de nouveau proposé la place, que lui, l'avait -refusée en donnant pour raison sa liberté. Il l'avait ensuite répété -à la Reine qui s'en était entretenue avec lui; puis, Mme de Guéménée -ayant annoncé à Madame Élisabeth qu'il ne pouvait avoir l'honneur -de lui être attaché, cette princesse lui avait exprimé ses regrets -avec tant de grâce qu'il en était enchanté et chargeait bien Mme -de Bombelles «de lui dire combien il était affligé de ne pas lui -appartenir». Ajoutant l'outrecuidance, à ses refus dédaigneux, -Esterhazy ne craignait pas, après s'être dit pour la vie le plus zélé -des serviteurs de la princesse, d'insinuer que, «si jamais il lui -arrivait d'avoir quelques discussions avec la Reine, il lui demandait -la permission de plaider sa cause, enfin d'être son agent toutes les -fois qu'il pourrait être assez heureux pour lui être utile.» Enfin -après le dîner il renouvelait ses regrets à la princesse et lui -offrait un petit livre où étaient inscrits les noms des officiers du -régiment du roi. - -Il est difficile de souligner davantage la faveur incroyable dont -jouissait le présomptueux Hongrois sur l'esprit de la Reine; -que penser, de plus, du ton protecteur avec lequel il offre son -intervention à Madame Élisabeth. Une femme seule, et encore en -situation exceptionnelle comme la princesse de Guéménée, eût eu le -droit de parler sur ce diapason à une Fille de France. Personne ne -s'en froissa, pas plus la petite princesse qui «répond toutes sortes -d'honnêtetés» aux belles phrases d'Esterhazy, que Mme de Bombelles -qui n'y vit pas malice. Au contraire, elle termine son récit par -ces mots: «Ne parlez de cela à personne, c'est un grand secret..., -mais, comme vous aimez beaucoup le comte d'Esterhazy, j'ai imaginé -que vous seriez bien aise de savoir cette petite anecdote.» Elle a -raison, puisque le marquis la remerciera de la lui avoir contée, -s'intéressant à tout ce qui touche Esterhazy, regrettant que son ami -n'ait pas pu profiter de la situation offerte. - - * * * * * - -Projets, contre-projets et départ pour Plombières reculé, d'où -regrets et protestations de tendresses de part et d'autre, voilà ce -qui forme, avec des réflexions diplomatiques et des plaintes contre -le ministre des Affaires étrangères, le canevas des lettres un peu -monocordes qu'échangent en mai les deux époux. Le marquis a approuvé -Mme de Bombelles de fuir les occasions dangereuses, tout en usant -d'égards respectueux envers la princesse de Guéménée qui a protégé -son enfance et marqué de l'intérêt au ménage. Aussi c'est avec peine -qu'il apprend que la gouvernante des Enfants de France a été frappée -d'un coup de sang. Esterhazy le préoccupe peut-être davantage, car -cette amitié, sur laquelle il se croit en droit de compter, doit à -un moment donné lui être fort utile. C'est de lui qu'on tient les -renseignements émanant du ministère, c'est par lui qu'on pourra -réclamer l'appui de la Reine le jour où l'«avancement» sera en jeu. - -L'_avancement_ c'est le but de tout fonctionnaire public, mais il -faut avouer que M. de Bombelles est piqué de cette tarentule à un -degré peu commun, et l'on conçoit que ses demandes incessantes -aient quelquefois lassé, et les bureaux du ministère, habitués de -tout temps à agir avec une lenteur aussi sage que désespérante, et -les protecteurs plus ou moins bien armés auxquels il a confié ses -intérêts. Nous verrons plus tard que, lorsqu'il s'agira d'obtenir -l'appui de la Reine, celle-ci, qui a d'autres protégés et à qui -Bombelles, pour des raisons venant d'Autriche, n'est pas entièrement -sympathique, ne se laissera pas persuader que le marquis est mûr pour -une ambassade, et que la comtesse Diane d'un côté, et Esterhazy de -l'autre, le seconderont tièdement. - -La vie de Cour est assez calme: une petite comédie, _Mélanide_, à -Montreuil, puis un déplacement à Marly. «La vie y est réglée comme un -couvent, écrit la marquise le 29 mai. Le matin, on va à la messe; à -midi trois quarts, je dîne avec Madame Élisabeth. Nous travaillons, -nous lisons, nous causons jusqu'à sept heures; à sept heures, nous -faisons une grande toilette pour aller au salon où l'on arrive à sept -heures trois quarts. On joue au pharaon jusqu'à dix heures; après, -on soupe. Après le souper, on se remet au pharaon qui dure jusqu'à -je ne sais quelle heure. Madame Élisabeth s'en va à minuit... et -puis nous nous couchons.» Ce que Mme de Bombelles ne dit pas, parce -qu'elle peut l'ignorer, c'est que les parties offraient souvent de -grosses différences. Pendant ce séjour à Marly, la Reine, qui avait -perdu un instant jusqu'à 1.000 louis, se trouvait à la fin en perte -de 600[60]. Un plus grave résultat se produisit un jour; on ouvrait -toutes grandes les portes pour avoir des joueurs. «Il s'y introduisit -des fripons, écrit le comte de Mercy; et on en saisit un qui venait -de donner au banquier un rouleau de jetons en guise de louis.» On -comprend si d'aussi fâcheuses aventures survenues au jeu de la Cour -excitaient la critique du public. On le sut et on le colporta[61]. - - [60] Dans l'année 1778, la Reine fit des différences énormes. A - la fin de l'année, elle se trouvait perdre 7.550 louis, chiffre - donné par l'abbé de Vermond au comte de Mercy. - - [61] _Corresp._ du comte de Mercy, t. III;--Lettres de Mme de - Coislin, dans le _Gouvernement de la Normandie_, par C. Hippeau, - t. IV. - -Les jours ne sont pas toujours aussi monotones; il y a parfois -comédie ou danse. Madame Élisabeth ayant désiré monter à cheval, -des ordres sont donnés en conséquence. Mme de Bombelles doit-elle -l'accompagner? Oui, si l'on n'eût consulté que son plaisir; mais, la -comtesse Diane ayant insinué prudemment que la marquise, ne sachant -pas monter, pouvait faire encourir des dangers à Madame Élisabeth, -elle a suivi la première fois en carrosse pendant que la princesse -était à cheval. Moins prudente, la Reine trouve que cela «n'a pas -le sens commun» et déclare à Mme de Bombelles qu'il faut qu'elle -monte à cheval, que cela l'amusera et donnera de l'émulation à -Madame Élisabeth, «qu'il n'y avait aucun danger parce qu'un piqueur -serait chargé de lui montrer». Personne ne trouva à redire à cette -combinaison discutable, et la première promenade se passa sans -encombre. Le hasard fit que Mme de Bombelles avait du goût pour le -cheval et qu'elle apprit assez vite à monter convenablement. Grande -joie du marquis qui, à Ratisbonne lui a déjà cherché une monture; -grande joie de Madame Élisabeth qui «raffole du cheval[62]». - - [62] Madame Élisabeth sera fort bonne écuyère, mais d'une - hardiesse qui effrayait ceux qui l'accompagnaient. «Il serait - peut-être désirable, écrit à cette époque Mme de Mackau à Madame - Clotilde, qu'elle montât moins à cheval, mais c'est un goût - dominant, et elle s'en porte à merveille, de manière que l'on ne - peut guère la contrarier sur cet objet.» (Archives de la Maison - royale de Savoie;--lettres communiquées aimablement par notre - érudit confrère M. G. Roberti, professeur à l'Académie militaire - de Turin.) - -Plus que jamais désolé de son exil de Ratisbonne, le marquis cherche -par tous les moyens à en sortir et brûle d'envie de reprendre du -service militaire. Mme de Bombelles n'est pas femme à l'en dissuader, -«car elle serait sûrement bien aise de lui voir faire de belles -actions», mais qu'il ne se presse pour prendre un parti, qu'il -attende le retour du comte d'Esterhazy qui «doit être absolument sa -boussole dans son désir de se remettre au courant du métier de la -guerre». - -On parlait de nouveaux embarquements, de vaisseaux venant de l'île -Maurice capturés par les Anglais. On sait en effet que, depuis la -fin de janvier 1878, un traité d'alliance avait été conclu entre la -France et les États-Unis, et que la guerre de l'Indépendance n'avait -rencontré que des admirateurs. Au printemps, la France se lançait -dans une aventure où beaucoup de ses enfants allaient se couvrir -de gloire, mais où en même temps elle allait épuiser ses finances. -Calculant mal les conséquences politiques de cette grosse question de -l'«Indépendance», tous applaudissaient à une guerre dont la France -ne devait tirer aucun profit. «Louis XVI et Marie-Antoinette, a dit -Bancroft, l'historien de la guerre, lorsqu'ils s'embarquèrent pour -délivrer l'Amérique, le plaisir souriant à la proue du navire et la -main de la jeunesse inexpérimentée au gouvernail, auraient pu crier -à la jeune République dont ils protégeaient les débuts: _Morituri te -salutant_.» Les succès des d'Estaing, des Rochambeau, des Lafayette -excitaient l'enthousiasme en France.[63] On comprend que le sang -militaire de M. de Bombelles s'échauffât aux nouvelles d'Amérique -et qu'il fût tenté, lui aussi, d'aller recueillir une gloire que -devaient lui refuser à jamais les conférences de la Diète et les -ennuis de la succession de Bavière. Mais il en fut de cela comme de -maint autre projet de l'entreprenant marquis; on ne manquait pas de -jeunes ambitions et de mâles courages pour aller en Amérique courir -sus à l'ennemi héréditaire, tout en donnant l'indépendance à une -nation naissante; nul n'était besoin d'un ancien officier, éloigné -depuis plusieurs années de la vie active. - - [63] Voltaire, revenu à Paris le 10 février, après un exil de - vingt-sept ans, était descendu chez le marquis de Villette, au - coin de la rue de Beaune et du quai des Théatins (aujourd'hui - quai Voltaire). Il avait été reçu par la foule en triomphateur; - les Académies réunies lui prodiguèrent des honneurs quasi - souverains; la Comédie-Française lui décerna une couronne que - le prince de Beauvau tint à lui mettre sur la tête... Il ne put - résister à tant d'émotions. Il tomba dangereusement malade, - refusa les consolations de la religion et mourut le 30 mai, à - l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Le 2 juillet, Jean-Jacques - Rousseau, devenu hypocondre, mourait à Ermenonville, où le - marquis Stanislas de Girardin lui donnait asile. A l'heure qu'il - est, on n'est pas encore d'accord sur les circonstances de sa - mort. - -Deux mois passés avec sa femme qu'il est venu chercher à Strasbourg, -qu'il a conduite à Ratisbonne, puis ramenée à Strasbourg, donnent -à M. de Bombelles le courage d'attendre les événements et de -reprendre, si mieux ne se peut, la chaîne germanique. Leur affection -réciproque, comme on le devine au ton des lettres, n'aura rien perdu -à ce rapprochement de quelques jours; leur intimité n'en est devenue -que plus étroite et tendre, mais combien plus dure la séparation, -combien cruel, pour des êtres faits pour vivre ensemble, cet «au -revoir» dont nul, d'avance, ne pourrait fixer l'échéance prochaine. -Tout en caressant ses vagues et peu exécutables projets, rentrée à -l'armée d'un côté, retour à Versailles de l'autre, le marquis revient -à Ratisbonne en faisant l'école buissonnière, et chaque jour il -conte à sa femme ses impressions de voyage teintées d'une nuance de -mélancolie. - -«Mes beaux jours sont passés et ne reviendront qu'avec vous, écrit-il -de Doneschingen, le 15 octobre, je suis comme Pygmalion avant -que sa statue n'eût été animée. Mon génie est éteint, mon esprit -amolli, et le bonheur qui m'avait accompagné dans toutes mes routes -m'a abandonné...» Le temps est affreux, les rivières débordent; -néanmoins, par moments, il jouit de beaux spectacles auxquels il -n'est pas insensible. - -Si bien qu'il connaisse le paysage, il a admiré les environs de -Fribourg du côté de l'Alsace, l'entrée très large de la Souabe, puis -les gorges resserrées laissant à peine passage à une grande route -bordée par un torrent «qui, roulant sur des pierres prodigieuses, -forme de distance en distance des cascades magnifiques». Un souvenir -l'a frappé «au milieu de cette Thébaïde, car il rappelle le passage -de notre Reine: ce sont les barrières placées là en 1770 pour assurer -son passage lors de sa venue en France; elles sont peintes en rouge -et blanc et font le plus charmant effet»... Passons sur l'auberge -où le voyageur ne trouve que du pain et du beurre, mais où, en -revanche, il fait boire à sa santé quatre-vingt-dix paysans qui, -«l'oeil morne et la tête baissée», attendaient le bailli, porteur des -ordres de l'Empereur, avant d'aller tirer à la milice. Dans ce coin -de Forêt Noire, une réception princière attend le marquis, et il la -raconte assez humoristiquement: un carrosse est venu le chercher à -Doneschingen pour le mener au château du prince de Fürstenberg. «Le -carrosse, les valets de pied, le courrier de la cour qui précède la -voiture, la canne à la main, des soldats qui présentent les armes -bien gauchement, des gentilshommes qu'on trouve suivant leur grade -à chaque repos des escaliers, tu connais tout cela qui se ressemble -dans les petites cours d'Allemagne... Mais ce qui ne ressemble à rien -c'est la figure de Mme la princesse régnante de Fürstenberg. Sous un -visage d'un rouge brun pend un goître de même teinture que ma vue -basse avait d'abord pris pour la gorge de Son Altesse. Le prince -son époux, à une bosse près, est de la taille du comte de Sinsheim -que tu connais. Et, comme le comte, le prince se redresse chaque -demi-minute, ainsi que le ferait une figure à ressorts. - -«La princesse fille qui a été élevée à Strasbourg avec votre soeur -de Soucy a en charge les manières françaises, elle rit de tout, mais -son rire est une grimace. Elle est vive et ses membres sont lents; de -plus, complètement gravée de la petite vérole. Malgré ces agréments -elle a charmé son cousin qui est venu de Prague, à petites journées, -pour l'épouser, un peu avant le nouvel an. Ces quatre princes et -princesses étaient rangés en haie, quand j'ai fait mon entrée. Deux -dames assez jolies étaient derrière les Altesses. Après les premiers -compliments, les condoléances sur le mauvais temps, les questions -parasites, j'ai répondu en bref que je venais de Strasbourg, que -j'étais à Ratisbonne, fort affligé de ne pas t'y ramener. Une des -deux jolies dames a pris la parole: «Je le crois aisément, Monsieur, -car Mme la marquise de Bombelles est bien jolie.» Cette dame que -j'aurais volontiers embrassée est Mme de Neustein qui t'a vue à la -Comédie, lors de ton premier passage à Strasbourg. J'avais grande -envie de lier conversation avec elle, mais on est venu avertir que le -concert était prêt.» - -Une musique passable se fait entendre pendant une heure, mais le -marquis en était «distrait par la princesse mère par une abondance -de paroles supérieure à celle qui coule dans sa cour». Ce sont -des histoires sur une cousine à elle, Mlle de Lochrum, qui a été -débauchée à Manheim par un prince allemand et qui vit déshonorée -maintenant à Paris; sur la princesse Thérèse de Tour et Taxis, -qui devait épouser le fils de cette dame et qui n'en a pas voulu. -«Voyez-vous, Monsieur le marquis, j'aimions cette fille comme notre -enfant; un jour qui voulait aller au Strasbourg et que mon prince ne -voulait pas, elle fit un semblant d'avoir peur de la fin du monde, -car vous savez bien que le monde, à ce qu'on contait, devait finir; -et mon prince lui permit de venir à Strasbourg avec moi, et nous y -avons bien fait les folles... et nous n'avons plus eu peur et le bon -Dieu a fait que le monde dure encore.» Avec résignation le marquis -disait oui à tout, et sa douceur établissait entre la princesse et -lui la plus grande confiance. Un dernier détail typique: après la -partie de loto qui a suivi le souper, la princesse fit payer trois -kreutzer par tête pour le loyer des cartons... - - * * * * * - -Pendant ce temps, Mme de Bombelles qui, à Strasbourg, a retrouvé -toute une smalah, sa mère, sa soeur Mme de Soucy, Mlle de Brassens, -enfin sa belle-soeur Mlle de Bombelles, et le chevalier de Naillac, -qui prétend à la main de cette dernière, est revenue à petites -journées à Paris. Les voyageurs ont visité Châlons et Reims, les -cathédrales et la sainte Ampoule. Les lettres de Mme de Bombelles -sont tristes; elle vient d'être heureuse, quand ce bonheur se -retrouvera-t-il? A peine arrivée à Versailles, mille tracas la -pressent. Mme de Guéménée avait promis une place de sous-gouvernante -des enfants de France à sa soeur la marquise de Soucy[64]; tout est -changé: plus de place au premier enfant, on promet pour le second. -Autre souci pour la gratification concédée en principe au marquis et -remise à plus tard par les bureaux des Affaires étrangères. D'où des -démarches qui n'aboutiront pas auprès de M. de Maurepas, de M. de -Vergennes. Auprès du ministre elle doit s'occuper encore de son frère -et obtenir une audience. Enfin l'appartement du baron de Breteuil que -Mme de Bombelles habite d'ordinaire à l'_hôtel d'Orléans_, quand elle -n'est pas de semaine, n'est pas prêt pour la recevoir. - - [64] Mme de Soucy sera, en effet, nommée sous-gouvernante deux - ans plus tard. - -A Marly, où peu de jours après la Cour s'est transportée, Mme de -Bombelles trouve, le 20 octobre, réception charmante. La Reine lui -demande des détails sur son voyage, sur ses plaisirs à Ratisbonne, -sur ses progrès en équitation; Monsieur lui pose des questions sur -la société qu'elle a fréquentée; la comtesse Diane, Mme de Maurepas -lui font mille «honnêtetés». Quant à Madame Élisabeth, il n'est pas -de choses aimables qu'elle ne dise sur le mari, surtout maintenant -qu'elle est sûre de posséder la femme pour un temps. - -L'espoir d'une grossesse taquine la marquise: un mal de coeur lui a -semblé de bon augure, puis naïvement elle confesse qu'elle avait plus -dîné que d'ordinaire et qu'une fausse digestion était seule cause de -ce malaise. En revanche, et tout le monde s'en réjouit, «le ventre de -la Reine est très gros». En bon courtisan, la marquise ajoute: «Mais -il lui va à merveille... Le Roi avait l'air de très belle humeur.» - -Un demi-événement de cour: le comte d'Esterhazy n'est pas encore venu -à Marly. - -Personne n'en a entendu parler, «ce qui ferait craindre que sa faveur -ne soit baissée». Cette «alarme» est de peu de durée d'ailleurs, -car Esterhazy ne tarde pas à arriver; il venait d'avoir la goutte -aux deux pieds et à une main et avait souffert le martyre. Mme de -Bombelles croit remarquer qu'on lui parle moins; ceci ne pouvait être -que fortuit, car nous verrons, au moment des couches de la Reine, -Esterhazy plus en faveur que jamais. - -Les questions de toute la Cour, les empressements du comte d'Artois, -qui se plaint galamment d'une trop longue absence, les compliments -réitérés de la comtesse Diane, tout cela distrait la petite -marquise, mais comme à tous ces hommages et à ces gracieusetés, elle -préférerait «ne faire qu'un saut» à Ratisbonne. Elle le dit et le -répète le plus gentiment possible. - -Les maux de coeur reviennent décidément. Serait-ce vrai? C'est -précisément le moment où il y a bal chez le prince de Poix, -gouverneur de Marly. La comtesse Diane a proposé à Mme de Bombelles -de l'y emmener; chez la dame d'honneur, elle retrouve Mme Jules de -Polignac, Mme de Châlons et toutes trois se rendent au bal. La Reine -s'étonne de ne pas voir danser la jeune femme et, croyant qu'on -ne l'a pas priée, elle se lève et va dire aux «agréables» qui se -trouvaient là de la faire danser. Comme Mme de Bombelles a refusé -au premier danseur qui se présente, la Reine vient à elle et la -questionne: apprenant qu'elle souffre de l'estomac, Marie-Antoinette -n'insiste plus, mais se met à causer de façon charmante. Le sujet de -l'entretien est Madame Élisabeth. La Reine est très contente de sa -belle-soeur, mais elle craint, «comme elle est toujours porte-parole -sur tout ce qui la regarde», que la jeune princesse ne «la prenne -pour une pédante». Protestation de Mme de Bombelles qui assure à -la Reine que Madame Élisabeth lui est profondément attachée et -parfaitement sensible à la bonté témoignée. - -Cette bienveillance de la Reine, ces égards dont elle est l'objet -de la part des hommes de la cour, le duc de Coigny et le comte -d'Esterhazy en tête, l'intérêt que tous semblent porter au marquis, -Mme de Bombelles s'en dit reconnaissante et touchée; mais la vie de -représentation la fatigue, et elle n'est pas fâchée de quitter Marly, -car se coucher très tard, faire trois toilettes par jour, rester tout -le temps sur un tabouret, sans pouvoir appuyer ses pauvres reins -«qui lui font bien mal», c'est trop pour sa santé qui a besoin de -ménagements. - -Nous ne suivrons pas la marquise dans ses alternatives de joie ou de -désappointement suivant qu'elle se croit grosse ou non; l'expression -d'un désir si louable adressé à son cher mari ne varie guère dans -la forme. D'autres soins encore sollicitent son attention: Mlle de -Bombelles a l'air de s'être coiffée du chevalier de Naillac qui, nous -l'avons dit, a accompagné les voyageuses depuis Strasbourg, et qui, -dès ce moment, a fait une cour en règle: cour un peu libre et sans -gêne, à en croire la marquise, car il a écrit à sa belle-soeur des -lettres peu respectueuses où il appelle «petite chère amie» celle -qu'il aspire à épouser, et cela «sans respects ni considération à la -fin». - -Le chevalier a des qualités, du bien à venir, mais pour le moment -presque rien, et le mariage ne serait possible qu'avec la promesse -d'un poste diplomatique donnée par M. de Vergennes. Or les deux époux -sont bien d'accord pour ne pas fatiguer le ministre d'une demande -nouvelle au moment où la question d'une gratification de 10.000 -francs pour le marquis est en suspens. Sans gratification pas de -mariage possible, donc de la patience et de la modération, et qu'il -ne soit pas reparlé du mariage avant janvier. - -Que ceci paraisse long à Henriette de Bombelles toute férue de -son chevalier, conseillée par l'un et par l'autre, encouragée -par la duchesse de Mailly[65], ceci n'est pas douteux. De là de -petites discussions--très courtoises d'ailleurs--entre les deux -belles-soeurs, et l'on peut supposer que chacune garde sa manière de -penser et d'agir. Avant que ce mariage, en apparence sur le point de -se faire, soit définitivement rompu, il coulera beaucoup d'encre à ce -sujet. - - [65] Née Talleyrand-Périgord, belle-fille du maréchal de Mailly, - de la branche de Mailly-Haucourt. - - * * * * * - -C'est à Ratisbonne, où il est enfin rentré malgré les inondations -du Danube[66], que le marquis reçoit les dernières lettres de sa -femme. Le voyage avec ses péripéties et ses incidents l'a distrait; -l'arrivée dans la triste capitale de la Diète l'a rendu de nouveau -morose. - - [66] Depuis 1729, on ne se rappelait pas avoir vu une crue - pareille. - -Non pas qu'on ne lui fasse fête et qu'on ne désire, par tous les -moyens possible le «dissiper». Certaine soirée chez la baronne de -Buchenberg vaut la peine d'être racontée. Il y avait là «petite -assemblée» dont Mme de Beulwitz que le marquis citera souvent, une -Mme de Gillerberg «qui fait de petits yeux à son mari pour que le -bonhomme n'oublie pas sa paternité», et «beaucoup de demoiselles -qui, rangées à une table autour du jeune Lincken qui est grand -comme une perche, ressemblaient à des écoliers qui se grandissent -tant qu'ils peuvent pour sucer, sur le Pont-Neuf, la noix confite -attachée au haut d'un grand bâton.» Tout ce monde semblait assez -triste, les parties allaient finir, lorsque le marquis entra; ce -furent des élans de joie à sa vue. «Je m'apercevais fort bien, dit -M. de Bombelles à la contenance de Mme de Beulwitz, à l'aimable -rougeur qui couvrait son teint, qu'elle avait une grande proposition -à me faire. Si ma vertu n'eût pas été rassurée par la sienne, à -son regard embarrassé, à ses mots entrecoupés, j'aurais craint une -attaque à ma fidélité conjugale. Mais ses désirs étaient plus aisés -à satisfaire qu'il ne lui a été de les articuler. Vois-la, je t'en -prie, debout, me dire après une douzaine de révérences: «Monsieur le -marquis... mais oserai-je?... Non, ce n'est pas possible, je n'oserai -pas... Vous êtes bien honnête, mais encore... c'est que cela vous -fatiguerait.»--«Eh bien! Madame, de grâce, de quoi s'agit-il?--Ah! -Monsieur, de me faire un extrême plaisir... mais un plaisir si grand -que je ne sais comment m'y prendre pour vous le demander... ma -fille, parlez pour moi; mon fils, aidez-moi dans ma prière.»--Alors -les compliments de la fille n'ont pas été moins longs et dureraient -encore si le fils n'était venu me réciter en écolier qui craint -d'oublier sa leçon: «Monsieur, c'est que ma chère mère, ma chère -soeur et moi nous voudrions bien que vous chantassiez sur le clavecin -l'air: _Fournissez un canal au ruisseau_.» Jusqu'à ce moment, le -reste de la société s'était tue. Alors, une demoiselle, nièce du -grand-prévôt du chapitre dont tu te rappelles l'énorme fadeur du -blond de ses cheveux, a crié comme un aigle: «Oui, _Fournissez un -canal au ruisseau_.» Et bravement, je me suis mis au clavecin. Je ne -t'exagère pas, ils m'y ont tenu une heure entière; et l'air que la -demoiselle blonde a encore retenu mot à mot est: _Il était un oiseau -gris_. Ah! c'est là, mon ange, où il fallait tout le flegme que donne -l'habitude du ridicule. Figure-toi qu'elle nous a chanté cet air -en voulant imiter ma soeur; sa mine, son accent allemand, sa voix -glapissante formaient un ensemble qui fournirait à lui seul un des -meilleurs tableaux de Callot.» - -En somme, succès énorme pour M. de Bombelles qui continue à se -gausser de ses admirateurs. Il chantait tant qu'il voulait hors de -mesure, «mettait une phrase de chant pour une autre», tout cela -paraissait «unique, charmant», et la bonne Mme de Beulwitz de -s'écrier à chaque reprise: «Ah! que mon mari n'est-il là... Tenez, -Mesdames, vous voyez la preuve de ce qu'il m'a dit!»--«Et que vous -a-t-il dit?» reprenait la demoiselle blonde.--«_Que M. de Bombelles -avait un doigt sur le clavecin, comme on n'en a jamais vu._» - -M. de Bombelles ignorait le charme de son doigt: «Tu n'as pas -remarqué le doigt, mon Angélique, et j'en suis bien aise, car tu -me regretterais trop!» Il dit en terminant: «J'espère que ce récit -t'amusera un moment; sois sûre que je ne l'ai nullement orné, et que -je pourrais y ajouter mille détails aussi ridicules et aussi vrais.» - -La plume du marquis n'est pas toujours tendre à la société de -Ratisbonne.--Une lettre du 1er novembre, dont le début est un long -dithyrambe en faveur de l'amour conjugal et surtout de l'amour que -lui inspire Angélique, finit aussi par quelques portraits. Voici -la comtesse de..., à qui il a dit que sa femme se croyait grosse -et qui s'est moquée. «Je l'aime par la bonne foi avec laquelle -elle t'est attachée. Son mari, aux affaires près, est d'assez bonne -société, et surtout à merveille avec Brentano[67] qui ne se conduit -pas, à beaucoup près, si bien. Ce garçon, d'ailleurs aimable et dont -tu connais les qualités a de jour en jour plus mauvais ton avec -la comtesse et me prouve, ce qui est positif, que les femmes sont -souvent plus tourmentées par leurs amants que par leurs maris.» -Passant en revue les étrangers qui fréquentent Ratisbonne, M. de -Bombelles note un comte de Schlick, «d'une superbe figure et qui -paraît de bonne compagnie». Il est admis aux soupers de la société -diplomatique, ainsi que le frère aîné de la comtesse. Un autre hôte -temporaire est le neveu du fameux comte Bernstorf qui fut premier -ministre en Danemarck. «C'est une rare et indigeste figure que la -manière de se mettre rend encore plus ridicule. Sous un toupet de -cinq à six pouces de haut, formé par des cheveux d'un blanc jaune, -il montre un visage plat comme une punaise, carré comme un mouchoir, -qui domine sur un petit corps vêtu d'un habit tout blanc; un gilet, -plus court qu'il ne le faut de deux doigts, laisse à sa fin passer -des paquets de la chemise qui n'est pas si blanche que l'habit. A -peine ce monsieur m'eût-il été présenté à la comédie, qu'il vint me -dire: «Parbleu, je ne conçois pas, de par tous les diables, comment, -sarpejeu, vous pouvez écouter cette fichue pièce.» - - [67] M. de Brentano, secrétaire de la légation. - -Le marquis ne semble pas avoir apprécié le charme de cette avalanche -de jurons anodins, car une réponse brève «eut le bonheur de le -défaire de cette singulière production du pays d'Hanovre». - -Bombelles ne fait guère de confidences politiques à sa femme: de -graves événements pourtant se préparaient en Bavière dont le marquis -se trouvait spectateur immédiat. - - - - -CHAPITRE III - -1778-1779 - - Succession de Bavière.--Mort de l'électeur - Maximilien-Joseph.--Négociations de Joseph II avec - Charles-Théodore, électeur palatin.--Projets belliqueux de - l'Empereur.--Prudence de Marie-Thérèse.--Sa correspondance - avec Marie-Antoinette et avec Mercy.--Le baron de Goltz, - ministre de Prusse.--Hésitations de la Reine.--Impressions - de Bombelles.--Commencement d'hostilités.--Reprise des - négociations.--Traité de Teschen. - - -On se rappelle le mot de Louis XVI au comte de Vergennes lors du -séjour prolongé, à Versailles, de son beau-frère l'empereur Joseph -II: «Ceci doit donner une furieuse jalousie au roi de Prusse». -C'était en grande partie dans le but de tâter le pouls de la France -pour le cas où la succession de Bavière amènerait un conflit que le -frère de la Reine s'était éternisé dans son personnage de mentor. -Frédéric[68] avait eu beau répandre méchamment que Joseph II traitait -Louis XVI d'«imbécile» et d'«enfant», l'Empereur, d'ailleurs revenu -sur le compte de son beau-frère[69], n'en sentait pas moins que la -France était une des premières puissances d'Europe et qu'il lui était -nécessaire de gagner la confiance de celui qui la gouvernait. Cette -confiance, on le sait, Joseph II l'acquit assez vite pour qu'il -ait pu, au sortir d'une de ces conférences qui excitaient tant le -mécontentement de Madame[70], confesser à Mercy: «Si je m'y étais -prêté, le Roi m'aurait montré ses papiers et tout ce que j'aurais -voulu.» Mais il était un point sur lequel le Roi de France entendait -ne pas se prononcer: les affaires d'Allemagne, gros point noir à -l'horizon. - - [68] Frédéric II au baron de Goltz, décembre 1776, 22 août - 1777.--Bancroft, _Histoire de l'action commune de l'Amérique et - de la France_, t. III. - - [69] Voir chapitre II. Le baron de Goltz, après avoir dit que - l'Empereur «s'était montré peu édifié de l'affabilité du Roi», - ajoute que, «quant au bons sens, il le trouvait supérieur à - ce qu'il en croyait». (A Frédéric II, 18 mai 1777. Recueil - Flammermont). - - [70] _Correspondance_ du comte de Scarnafis avec le roi de - Sardaigne (Recueil Flammermont). - -Nul n'ignorait dans les cercles diplomatiques que l'Autriche -convoitait un agrandissement de territoire du côté de la Bavière. -Lors du traité de Versailles il avait été sérieusement question de -permettre l'annexion de la Bavière à l'Autriche contre la cession des -Pays-Bas à la France. - -Si ces échanges de territoire n'avaient pu se réaliser, l'occasion -ne tarderait pas à s'offrir pour l'Autriche de revendiquer des -prétentions, qui jusqu'alors étaient restées à l'état de rêve. La -succession de Bavière allait s'ouvrir à la mort, escomptée dès -longtemps, de l'électeur Maximilien-Joseph: ses états devaient passer -à l'électeur palatin Charles-Théodore, dont la puissance était -minime. Une fois réveillés d'anciens droits sur certains districts, -Joseph II négocia durant toute l'année 1777 avec Charles-Théodore, -pour obtenir cette cession à l'amiable, et il était sur le point -de conclure un arrangement avec le Palatin, satisfait de s'assurer -la possession du reste de la Bavière moyennant ce sacrifice -partiel, lorsque, subitement, le 30 décembre, mourait l'électeur -Maximilien-Joseph. A peine quelques jours s'étaient-ils écoulés que -l'Empereur signait un traité avec Charles-Théodore: le 15 janvier -1778, 12.000 Autrichiens envahissaient les districts cédés de la -Basse Bavière. Joseph II avait agi témérairement. Il expliquait à -son frère Léopold: «ce vrai coup d'État, cet arrondissement pour la -monarchie d'un prix inestimable»; il mandait à Mercy: «C'est une de -ces époques qui ne viennent que dans des siècles et qu'il ne faut -pas négliger». Il se proclamait la «cheville ouvrière» d'une affaire -que Kaunitz réprouvait, contre laquelle l'impératrice Marie-Thérèse -se révoltait en femme d'expérience et en bonne mère de famille[71]. -«Si même nos prétentions sur la Bavière étaient plus constatées -et plus solides qu'elles ne sont, on devrait hésiter d'exciter un -incendie universel pour une convenance particulière... Je ne m'oppose -pas d'arranger ces affaires par la voie conciliante de négociation -et convenance, mais jamais par la voie des armes ou de la force, -voie qui révolterait à juste titre tout le monde contre nous dès le -premier pas, et nous ferait même, perdre ceux qui seraient restés -neutres... Je ne vois donc aucun inconvénient de différer la marche -des troupes; mais beaucoup de grands malheurs en ne la différant pas.» - - [71] _Maria Theresia und Joseph II_, t. II (Recueil - Geffroy-d'Arneth).--Cf. _Correspondance diplomatique du marquis - de Bombelles_. (Bib. nat.). - -Joseph II n'écouta ni sa mère ni Kaunitz. Lui que nous avons vu -donneur de conseils sensés à la cour de Versailles, s'embarquait, -non sans imprudence, dans une affaire dont l'issue pouvait être -dangereuse. Sans doute il se faisait l'illusion, comme il l'écrivait -à Léopold, de réussir sans guerre, par une simple démonstration -armée. C'était compter sans Frédéric qui, dès l'invasion de la Basse -Bavière, réunissait une armée sur les frontières de Bohême, prêt à -les franchir si l'Empereur persistait dans son plan d'agrandissement -injustifié de territoire. Le roi de Prusse entendait prouver à -l'Empereur d'Allemagne qu'il n'avait pas le droit d'agir comme lui -Frédéric avait agi en Silésie. - -A ces nouvelles toute l'Allemagne s'agitait, entrait en rumeur. -L'électeur de Saxe qui avait des prétentions à la succession de -Maximilien, faisait cause commune avec la Prusse, envoyait ses -troupes rejoindre celles de Frédéric; le duc des Deux-Ponts, autre -héritier de l'Électeur, soutenu par le roi de Prusse, protestait -énergiquement contre l'attitude prise, et cependant les Bavarois -que, dans l'espèce, on n'avait guère pris soin de consulter, se -refusaient, dans leur haine contre l'Autriche à cet arbitraire -changement de domination[72]. Et cette effervescence des Bavarois -qu'alimentera la Prusse durera assez longtemps pour qu'à son retour -de France le marquis de Bombelles la retrouve très vivace et la -signale de nouveau dans une dépêche au baron de Breteuil, ambassadeur -à Vienne: «Le dernier paysan bavarois a de l'aversion pour -l'Autrichien et de la bonne volonté pour le Français.» Rappelons-nous -ces rapports peu favorables à l'injuste ingérence de l'Empereur dans -les affaires de l'Allemagne, et nous aurons la clef des réticences -et des mauvaises dispositions de Marie-Antoinette à l'égard de -Bombelles quand il s'agira pour lui d'un changement de poste. - - [72] _Correspond. diplomatique de Bombelles._ - -«Cela ne plaira pas trop là où vous êtes», avait écrit Joseph II à -Mercy, dès le début de l'affaire. Il ajoutait d'ailleurs: Mais je ne -vois pas ce qu'on pourra trouver à y redire, et les circonstances -avec les Anglais y paraissent très favorables. L'Empereur ne pouvait -se dissimuler dans quel état d'agitation ces nouvelles précipitées -allaient jeter la cour de France, il n'était pas sans prévoir ce que -serait l'attitude du baron de Goltz, attisant le feu, réveillant et -remuant parmi les ennemis de Choiseul et de l'alliance autrichienne -les vieilles préventions contre l'avidité impériale[73]. - - [73] On devra lire les nombreux extraits de correspondance entre - Frédéric II et Goltz donnés dans l'ouvrage de Bancroft (t. III). - Le ministre prussien, moine scrupuleux encore que jamais, mit - tout en oeuvre pour exciter les esprits contre la Cour de Vienne. - Mercy à la même époque ne se lassait pas de signaler, avec - nombreuses preuves à l'appui, les inventions et les calomnies de - son collègue. - -Devant l'effet produit à Paris par les démonstrations de l'Empereur, -Marie-Antoinette s'agitait, écrivant à Mme Polignac qu'elle craignait -bien que son frère «ne fît des siennes[74]». Le Roi ne cherchait -pas à dissimuler son mécontentement. La Reine, ayant parlé vivement -sur l'affaire de Bavière et sur le danger d'un refroidissement de -l'alliance, Louis XVI répondit: «L'ambition de vos parents va tout -bouleverser, ils ont commencé par la Pologne, la Bavière fait le -second tome; j'en suis fâché par rapport à vous.»--Mais, reprit -Marie-Antoinette, n'étiez-vous pas informé et d'accord sur une -affaire de Bavière?--J'étais si peu d'accord, répliqua le Roi, que -l'on vient de donner ordre aux ministres français de faire connaître, -dans les cours où ils se trouvent, que ce démembrement de la Bavière -se fait contre notre gré et que nous le désapprouvons[75]. - - [74] Mercy à Marie-Thérèse, 17 janvier. - - [75] Le comte de Vergennes le mandait à M. de Bombelles, 9 - février. C'était là le commentaire obligé des instructions - données en 1775 au marquis (Voir chapitre I), et l'on doit se - rappeler cette phrase: «... Loin de vouloir servir d'instrument - aux projets d'oppression que la Cour impériale pourrait former, - Sa Majesté se prévaudrait de l'alliance comme d'un moyen de plus - pour servir la cause de l'Etat.» (Archives de Seine-et-Oise, - E. 453). Les partisans de la Reine désapprouvaient hautement - la circulaire du comte de Vergennes, disant que c'était une - demi-démarche uniquement propre à exciter de la défiance entre - des alliés. (_Correspondance_ du comte de Scarnafis, Recueil - Flammermont).--On doit aussi se souvenir des considérations sur - le voyage de l'Empereur en 1777, que Vergennes soumit au roi le - 12 avril... «Si cette alliance est intéressante à conserver, elle - veut être maintenue avec assez d'égalité pour qu'un des alliés - ne se croie pas en droit de tout exiger de l'autre sans être - tenu à lui rien rendre; c'est ce qui arriverait immanquablement, - Sire, si Votre Majesté, prêtant l'oreille à des insinuations - spécieuses, se portait à donner plus d'extension au traité de - 1756, ou (ce que la Cour a paru désirer singulièrement) si Votre - Majesté prenait l'engagement d'employer toutes ses forces au - soutien de l'alliance (Beauchesne, _Vie de Madame Elisabeth_, t. - I, appendice). - -L'affaire une fois engagée, sans qu'on eût pris ses avis, -Marie-Thérèse, ne pouvant rien empêcher de ce qui était fait, -s'employa du moins à conjurer les conséquences d'une aventure de -tous points dangereuse. Que faire, sinon s'efforcer d'abord et avant -tout de resserrer l'alliance entre la France et l'Autriche? Cette -alliance, bien des gens à la Cour et dans le monde politique en -France seraient enclins peut-être, vu les circonstances où l'Autriche -a mis les apparences contre elle, à la vouloir dénoncer. Il faut à -tout prix empêcher ce malheur, peser de toutes ses forces de mère -et de souveraine sur la jeune princesse qui avait été le noeud de -l'alliance et devait servir à la consolider ou au moins à l'empêcher -de se rompre. - -L'Impératrice semble craindre de se rendre importune et suspecte au -Roi en s'adressant à lui directement, elle dirige tous ses efforts -sur la Reine à laquelle elle parle ou fait parler un tout autre -langage que celui dont elle a coutume. Dans ses lettres à sa fille et -à Mercy, vrais chefs-d'oeuvre de diplomatie maternelle et féminine, -elle va mettre tout en jeu: l'amour-propre de Marie-Antoinette, son -affection pour sa mère, son antipathie naturelle pour le roi de -Prusse, jusqu'aux espérances de grossesse, qui pour la première fois -ont réjoui son coeur. «On y sent, dit l'historien qui a le mieux lu -et compris l'auguste correspondante de Mercy, toute l'ardeur d'une -souveraine qui tremble pour ses peuples, d'une mère qui tremble pour -ses fils, toute l'habileté d'une femme de génie qui, vieillie dans la -politique et connaissant jusque dans ses plus intimes replis l'esprit -et le coeur de sa fille, savait merveilleusement quelle corde il -fallait toucher, quels sentiments invoquer, pour faire de cette fille -une auxiliaire dévouée et un instrument docile[76].» - - [76] M. de La Rocheterie, _Hist. de Marie-Antoinette_, I, p. 369. - -L'Impératrice va quitter les sévérités et les gronderies ordinaires -quand elle écrit à sa fille, elle va renoncer pour un moment à lui -reprocher très vivement sa passion pour le jeu[77], les distinctions -accordées à des favoris--y compris Esterhazy,--les tracasseries -entre la princesse de Lamballe et Mme de Polignac. Avant d'entamer -sa campagne diplomatique, elle a fait part de ses désirs: «Dans ce -moment où la mort de l'Electeur de Bavière amène une crise violente, -il serait intéressant que ma fille fît bon usage de son ascendant -sur le Roi.» Marie-Thérèse éprouve des doutes sur le succès de sa -démarche: «Peut-on s'en flatter tant qu'elle est enfoncée dans ses -légèretés et dissipations habituelles?» - - [77] Malgré les conseils de Joseph II, le jeu avait repris de - plus belle au début de l'année. Les finances de la Reine en - étaient obérées au point qu'elle «était obligée de se refuser aux - actes de bienfaisance que lui dicteraient sa grandeur d'âme et sa - générosité naturelle.» (Mercy, III, 155). - -Au fur et à mesure qu'elle sent l'effet produit par ses lettres à -Mercy et à sa fille, Marie-Thérèse change de ton. Elle ne raille -plus, elle ne gronde pas; elle écrit serré, net, précis; un peu plus -elle implorerait pour obtenir l'appui de sa fille.--Très montée -contre la Prusse dont le ministre[78] avec ses méchancetés excite -son aversion,--mais ne voulant pas en principe s'occuper d'affaires, -sentant sans nul doute, aux criailleries de toute une partie de la -Cour, combien elle risque de se rendre impopulaire en exagérant -son ingérence dans la question, Marie-Antoinette entend marcher -prudemment puisque les premières ouvertures ont été mal accueillies -du Roi. - - [78] L'année précédente, le 3 février, elle écrivait déjà à - sa mère: «Je suis plus révoltée qu'étonnée des vilenies et - méchancetés du mauvais voisin; peut-être même est-il trompé sur - quelques points par le ministre qu'il a ici; il est connu depuis - longtemps pour un homme peu scrupuleux et qui, pour se faire - valoir auprès de son maître, n'hésite pas à lui mander toutes - sortes de fables.» - -Mais comment résister aux appels à la tendresse, aux cajoleries -adroites, aux exposés dramatiques dont Marie-Thérèse émaille ses -lettres? Dans une de ces missives elle avait parlé avec aigreur -du roi de Prusse, qui voudrait se rapprocher de la France: «Tous -deux nous ne pouvons exister ensemble, cela ferait un changement -dans notre alliance, _ce qui me donnerait la mort_, vous aimant si -tendrement...» Et Marie-Antoinette de pâlir en lisant ce fragment -de la lettre de sa mère à Mercy. «C'est par cette secousse, mande -l'ambassadeur, qu'elle a été mise dans le mouvement et l'inquiétude -où je la trouvai.» - -Mais voici qui est mieux et qui va définitivement secouer la Reine -de sa demi-indifférence. «C'est à cinq heures du matin et bien à la -hâte, dramatise l'impératrice le 19 février, le courrier étant à ma -porte, que je vous écris. Je n'étais pas prévenue de son départ, et -on se presse pour obvier aux plus noires et malicieuses insinuations -du roi de Prusse, espérant, si le roi est au fait qu'il ne se -laissera pas entraîner par des méchants, comptant sur sa justice -et sur sa tendresse pour sa chère petite femme.» Jamais il n'y eut -d'occasion plus importante de «tenir fermement» l'intérêt des deux -maisons et des deux Etats. «Qu'on ne se précipite en rien et qu'on -tâche de gagner du temps pour éviter l'éclat d'une guerre qui une -fois commencée pourra durer et avoir des suites malheureuses pour -nous tous...» L'idée seule la fait succomber... «et, si je n'y -succombe, mes jours seraient pires que la mort...» - -Maintes fois l'Impératrice reviendra sur le sujet et, quand elle -craindra d'avoir trop insisté, elle atténuera: elle aime bien trop -son gendre pour l'entraîner dans une entreprise contraire à ses -intérêts ou à sa gloire: «Je sacrifierais plutôt la mienne; mais, si -nous voulons faire le bien, il le faut faire conjointement: sans -cela rien ne se ferait de solide.» - -Marie-Antoinette a parlé au Roi, mais avec hésitation[79], au dire de -Goltz, sans précision, commente Mercy. Louis XVI a fait dire au baron -de Goltz qu'il n'entendait point se mêler des affaires de son maître. -Cela ne suffit pas à Mercy: «Il faut, mande-t-il à l'Impératrice se -mêler des affaires de l'Autriche dans le sens qui convient à un bon -et fidèle allié.» - - [79] L'ingérence de Marie-Antoinette dans l'affaire a pourtant - déjà indisposé contre elle le public. Voir la _Correspondance_ du - comte de Scarnafis (Recueil Flammermont, p. 356 et suivantes). - -A son tour Joseph II s'adresse à sa soeur: «Puisque vous ne voulez -pas empêcher la guerre, lui écrit-il, le 20 mars, nous nous battrons -en braves gens, et dans toutes circonstances, ma chère soeur, vous -n'aurez point à rougir d'un frère qui méritera toujours votre estime.» - -Émotion de la Reine qui entrevoit le danger où peut se trouver -son frère. Elle parle fortement aux ministres, insiste pour qu'en -exécution du traité des démarches formelles soient faites. - -La diplomatie européenne entre en mouvement, la Russie voit dans -cette affaire un moyen de s'ingérer dans les affaires de l'Allemagne -et de diriger vers Saint-Pétersbourg les regards jusque-là tournés -du côté de Versailles. A Ratisbonne on s'agite: Bombelles confère -avec M. de Schwarzenau, ministre de Prusse[80]; il sait lui tenir -tête quand le ministre de Frédéric II représente son souverain comme -protecteur des libertés de «l'Allemagne et n'ayant d'autre intérêt -que celui de la justice»; mais, comme il n'a pas pris parti formel -contre la Prusse, c'est s'exposer aux réclamations autrichiennes. On -ne manquera pas de s'en souvenir à Vienne, et la Reine lui gardera -longtemps rancune de sa neutralité qu'elle juge offensante. - - [80] Bombelles à Vergennes: _Corr. diplom._ (Bib. nation.), mars - à juin. - -Au milieu de juin on ne croit plus guère au maintien de la paix. -L'Angleterre a envoyé à ses ministres en Allemagne l'ordre de -se rapprocher le plus possible de l'Autriche[81]: c'est là un -grave danger au moment où vient d'éclater la guerre d'Amérique. -Marie-Thérèse espère encore que la France ne se laissera pas prendre -aux cajoleries du roi de Prusse, que l'alliance austro-française sera -maintenue. C'est à quoi tendent les efforts de Marie-Antoinette. -Désireuse de servir à la fois les intérêts de ses deux pays, elle -faisait malgré elle pencher la balance en faveur de l'Autriche. -Dès le début de l'affaire elle était en discussion avec Vergennes: -le ministre voulait rester fidèle à l'alliance, mais seulement -dans certaines conditions. Il fit observer avec raison que les -possessions garanties par le traité à Marie-Thérèse n'étaient pas -contestées, et que la guerre avait pour objet des acquisitions dont -les titres étaient parfaitement ignorés à l'époque de la conclusion -de l'affaire; enfin, que rien n'autorisait l'Autriche à regarder -cette alliance comme un moyen d'agrandir ses États. Louis XVI avait -offert sa médiation... La guerre n'en éclata pas moins: le 5 juillet, -Frédéric II entrait brusquement à Nachod, en Bohême, et, le 7, les -premiers coups de feu étaient tirés. - - [81] Bombelles à Vergennes. - -Folle d'inquiétude, Marie-Thérèse ne renonce pas encore néanmoins à -une solution pacifique. Elle tente une nouvelle démarche: Mercy est -chargé de plaider sa cause auprès de Marie-Antoinette. La Reine, -en lisant l'appel désespéré de sa mère, éclate en sanglots; elle -décommande une fête qu'elle devait donner à Trianon. Le Roi, alarmé -de la surexcitation de sa femme que, dans son état de grossesse, il -veut contenter, lui promet de faire tout son possible pour apaiser sa -douleur. Vergennes n'a pas l'air de vouloir rien changer à la ligne -de conduite qu'il s'est tracée, il est urgent d'agir sur Maurepas. -La Reine parle ferme au vieux ministre qui cherche des faux-fuyants -pour ne pas répondre. Colère de la Reine. «Voilà, Monsieur, la -cinquième fois que je vous parle d'affaires, s'écrie impérieusement -Marie-Antoinette... Jusqu'à présent j'ai pris patience, mais les -choses deviennent trop sérieuses et je ne veux plus supporter de -pareilles défaites.» - -Reprenant toute la suite de l'affaire de Bavière, elle montre que -la condescendance de la France est la seule cause de l'insolence de -la Prusse. Et Maurepas, abasourdi par ce langage impérieux, de se -confondre en excuses et en protestations de dévouement[82]. - - [82] Mercy à Marie-Thérèse, 17 juillet. - -Du côté autrichien il y a conflit d'action. Marie-Thérèse[83], de son -plein gré, a envoyé, le 13 juillet, Thugut à Frédéric pour traiter de -la paix: elle a offert d'abandonner toute prétention sur la Bavière -si la Prusse, de son côté, renonçait à la succession des margraviats -d'Anspach et de Bayreuth. Démarche qui lui coûte beaucoup et qui -sera inutile, car Joseph II la désavouera avec colère, Frédéric II -la repousse avec dédain[84]. Au bout d'un mois toute négociation -est rompue. Une armée de Prussiens et de Saxons sous les ordres du -prince Henri s'est avancée sur le bord de l'Isar en face du maréchal -autrichien Laudon, un autre corps de troupes couvre la Silésie. -Laudon est obligé de se replier devant le prince Henri. Près de -400.000 hommes sont sur le point d'en venir aux mains dans une lutte -terrible. Cette catastrophe peut-elle être encore évitée? - - [83] Marie-Thérèse à Joseph II. - - [84] _Correspondance_ de Mercy, III, 231, 234;--Marie-Antoinette - à Marie-Thérèse.--Marie-Thérèse à Marie-Antoinette.--Vergennes à - Bombelles (Arch. de Versailles).--_Maria Theresa und Joseph II_, - II, 345. - -Ici Marie-Thérèse fait un nouvel effort: «Sauvez votre maison et -votre frère, écrit-elle à Marie-Antoinette... Il ne convient pas à la -France que nous soyons subjugués à notre plus mortel ennemi. Elle ne -trouvera jamais un ami et un allié plus sincèrement attaché que nous.» - -Restée sans nouvelles depuis deux semaines Marie-Antoinette se -rongeait d'inquiétude. Dès qu'elle a reçu la lettre de l'Impératrice -elle se précipite chez le Roi qu'elle trouve en conférence avec -Maurepas et Vergennes et expose ses desiderata. Elle ne parle plus -d'intervention armée puisqu'elle s'est heurtée à des refus formels, -mais d'une médiation de la France pour rétablir la paix et arrêter -l'effusion du sang. - -La Reine ne rencontre plus d'objection dans le conseil du Roi, cette -pensée d'une médiation qui ne compromet pas la France est conforme à -la politique suivie dès le commencement de l'affaire; Vergennes y -fait d'autant moins d'objections qu'il n'y a plus de temps à perdre. -A Bombelles il ne dissimule par le déplaisir que le refus de Frédéric -II a causé à la Cour de Versailles[85]. - - [85] Vergennes à Bombelles (archives de Seine-et-Oise). - -Marie-Thérèse écrivait lettre sur lettre à sa fille, insistant -pour un arrangement immédiat. Le temps devenait mauvais, la neige -commençait à couvrir les montagnes, Maximilien était très malade, -les armées souffraient... On pouvait tout craindre tant que ces -malheureuses circonstances dureraient. «Tâchez, ma chère fille, de -les faire finir au plus tôt; vous sauverez une mère qui n'en peut -plus, et deux frères qui, à la longue, doivent succomber, votre -patrie, toute une nation qui vous est si attachée... Il faut beaucoup -de fermeté et égalité de langage et ne pas perdre un seul instant... -Quel bonheur si vous pouvez faire vos couches en paix et de nous -l'avoir procurée si glorieuse pour le Roi, en serrant de plus en -plus les noeuds de notre alliance, la seule nécessaire et convenable -pour notre sainte religion, pour le bonheur de l'Europe et de nos -maisons.» Par le baron de Pichler l'Impératrice-reine fait dire de -plus à Mercy: «Non seulement le bien de la monarchie mais ma propre -conservation en dépend[86].» Il faudrait citer toutes les lettres où -Marie-Thérèse insiste, harcelant sa fille pour obtenir cette paix à -laquelle Joseph II n'est plus hostile. - - [86] _Correspondance_ de Mercy, 9 et 17 septembre. - -Marie-Antoinette envisage maintenant les événements avec calme: son -ennemi, le baron de Goltz, avouera plus tard qu'aiguillonnée par les -sollicitations réitérées de la Cour de Vienne elle ne pouvait agir -autrement qu'elle n'avait fait. D'ailleurs le moment ne devenait-il -pas favorable pour terminer cette guerre, qui jusqu'alors s'était -passée en mouvements de troupes et en escarmouches sans importance? -Avec le mauvais temps qui accourt les hostilités vont se trouver -forcément suspendues; déjà deux corps prussiens ont dû se retirer en -arrière. - -S'il surgit des difficultés pour la conclusion de cette paix désirée -par l'Autriche et par la France, elles viennent maintenant du côté -de la Prusse. Bombelles mande, en novembre, de Ratisbonne, que les -agents de Frédéric répandent les bruits les plus tendancieux, faisant -entendre «qu'aussitôt la Reine accouchée le Roi ferait marcher 40.000 -hommes sur le Rhin au secours de l'Autriche si le Roi de Prusse ne -renonçait pas à réunir les margraviats à sa couronne». - -On parlemente, on discute à Versailles et à Vienne les clauses d'une -paix possible, Marie-Antoinette menant les négociations, réclamant -la pacification de l'Allemagne, parce qu'elle est convaincue «qu'il -y va de la gloire du Roi et du bien de la France, non moins que du -bien-être de sa chère patrie». Au début de l'affaire de Bavière on -a vu avec quelle ardeur un peu inconsidérée, la Reine, stimulée -par les instances de Vienne, réclamait de sa seconde patrie--la -vraie--une intervention effective en faveur de la première. Dès -qu'elle a compris où étaient les véritables intérêts de la France -Marie-Antoinette se montre moins Autrichienne, plus modérée dans ses -réclamations. Obéit-elle aux conseils suggérés par Maurepas évoquant -les nouveaux devoirs que lui imposerait sa prochaine maternité, -comme l'ont raconté le baron de Goltz et le comte de la Marck[87], -se rendit-elle compte d'elle-même, qu'elle ne pouvait pas entraîner -la France dans une nouvelle guerre au moment où ses armes étaient -engagées contre l'Angleterre en Amérique? Il faut lui rendre cette -justice qu'elle sut faire taire ses sentiments intimes contre la -Prusse et se montra partisan sincère de la médiation proposée par -elle-même. Dans son ardent désir d'obtenir une paix honorable, tout -en sauvegardant l'alliance austro-française, elle sut refouler ses -premières pensées, et, loin de contrarier l'action diplomatique, elle -l'aida de toutes ses forces. - - [87] _Corresp._ de Mirabeau et de la Marck, - Introduction;--Corresp. du baron de Goltz, dans Bancroft, t. III. - -Pendant ce temps Frédéric II restait menaçant. Si l'hiver devait -fatalement interrompre les hostilités, il avait pris ses mesures -de manière qu'à l'ouverture de la campagne suivante il pourrait -attaquer partout, et porter la guerre de Silésie en Moravie. Sa -manière d'être indisposait contre lui ceux-là mêmes qui en France -s'étaient jusque-là montrés hostiles à l'Autriche et admirateurs -des novations prussiennes. Quelques-uns meilleurs prophètes que les -autres ne voyaient pas sans inquiétude ce constant grandissement -d'une puissance nouvelle. La protégée d'hier, car la Prusse avait -été protégée par la France contre l'Autriche, ne pouvait-elle -devenir sa rivale de demain? Bombelles, dont les sympathies au -début de l'affaire n'étaient guère du côté de l'Autriche, qui avait -souligné auprès du Cabinet français l'arbitraire ingérence de -Joseph II dans la succession de Bavière, qui s'était par là attiré -le mécontentement et peut-être le long ressentiment de la Reine, -Bombelles commençait à trouver gênantes, déplacées et dangereuses -les prétentions de Frédéric II. Il ne se contentait pas d'écrire à -Vergennes, le 14 décembre: «La Prusse envoie des notes blessantes à -l'Autriche au moment où cette puissance serait disposée à la paix», -il jugeait impartialement le différend, et ne se laissait plus aller -à aucune récrimination contre le Cabinet de Vienne. L'Impératrice -de Russie, par l'organe de M. de Panin a fait dire «qu'elle a foi -dans les lumières du roi de France qui accorde depuis si longtemps -sa protection à la cour germanique»: c'est un bon son de cloche, -car, d'autre part, on croyait la Russie désireuse de prendre, le cas -échéant, le parti de la Prusse. - -Avec son ami le baron de Breteuil, ambassadeur à Vienne[88], -Bombelles s'ouvre davantage: tout en confessant ses anciennes -sympathies et sa rancune contre l'orgueilleuse Autriche qui trouble -par son ambition la paix de l'Europe centrale, il conclut: «Nous ne -pouvons plus, comme autrefois, revenir systématiquement à l'alliance -du roi de Prusse. Ce prince et ses successeurs seront trop puissants -pour porter dans cet accord l'esprit de déférence qu'il nous convient -de trouver.» Après un siècle on trouve justes les prévisions de -Bombelles, et l'on ne fera plus un crime à Choiseul d'avoir inventé -l'alliance autrichienne, à Marie-Antoinette de s'être efforcée de la -maintenir. - - [88] 21 décembre.--Archives de Versailles. E, 449. - -Dans la médiation, Bombelles voyait encore un moyen de rétablir -notre influence en Allemagne et de montrer au roi de Prusse, «ce -qu'un mot de nous met dans la balance de l'Europe». L'Empereur -n'était pas désireux de revoir cette influence: il fallait «ramener -à la modération un prince, qui s'en était écarté contre le voeu de -son auguste mère et de tous les gens sensés de son empire». Joseph -II, en effet, ne cacha pas son mécontentement de l'attitude de la -France, il en voulut à sa soeur qui avait fait passer les intérêts de -la France avant ceux de l'Autriche. Ne dira-t-il pas, même au comte -de la Marck: «La conduite politique du Roi en cette occasion est bien -éloignée de celle que j'aurais dû attendre d'une Cour alliée et qui -se disait amie.[89]» - - [89] Bombelles à Vergennes, 2 décembre (Arch. de Versailles). - -De ce qu'il appelait de la mauvaise volonté, l'Empereur devait se -souvenir moins de deux ans après, lors des affaires de Hollande. - -Les négociations furent longues, mais une fois commencées au début -de janvier 1779, elles suivirent leur cours. La question des -margraviats de Bayreuth et d'Anspach que la Prusse aurait volontiers -convoités[90], le mécontentement initial de la Saxe, dont les -compensations étaient minimes, le grand déplaisir de Joseph II qui -n'ignorait pas que la paix le forcerait à renoncer à la presque -totalité de ses prétentions sur la Bavière, les exigences de la -Prusse qui se sentait au fond soutenue par la Russie, surtout après -qu'une convention eût été signée le 21 mars à Constantinople entre -les Russes et les Turcs, ce qui rendait à Catherine sa liberté -d'action pour appuyer Frédéric, tout cela rendit assez pénibles -les préliminaires et les pourparlers. Enfin le Congrès se réunit à -Teschen en Silésie, et la paix fut signée le 13 mai. La Reine ne s'en -était pas mêlée, Mercy n'avait pas cru même nécessaire de la faire -intervenir. La maison d'Autriche renonçait en faveur de l'électeur -palatin à la succession de Bavière et obtint pour dédommagement cette -portion de la régence de Burghausen qui, comprise entre le Danube, -l'Inn et la Saltza, faisait communiquer directement l'archiduché -d'Autriche avec le Tyrol. Le Palatin dut indemniser en argent -l'électeur de Saxe, qui revendiquait les _alleux_ de la Bavière[91]. - - [90] Bombelles à Vergennes, 23 décembre (Arch. de Versailles). - - [91] Frédéric II, _OEuvres posthumes_, t. V;--Flassan, _Hist. de - la diplomatie_, t. VII, liv. VII. - -L'Empereur était fort mécontent; l'Impératrice, soulagée par une -solution qu'elle désirait ardemment, marqua au Roi et à la Reine -toute sa reconnaissance, et, rendue au sentiment de justice avec la -fin de ses inquiétudes, elle convint que la France avait fait tout ce -qu'on était en droit d'attendre d'elle pour la pacification. - -Ainsi notre diplomatie heureusement dirigée en la circonstance avait -sauvé l'Allemagne de l'embrasement qu'elle redoutait et conservé à la -France la libre disposition de toutes ses ressources pour la guerre -d'Amérique. Ce double échec était grave pour l'Angleterre: cette -puissance devait bientôt en éprouver de plus désavantageux encore[92]. - - [92] Pour la guerre d'Amérique, outre les _Mémoires_ de Ségur, - l'ouvrage de Bancroft, on devra consulter les _Histoires_ de - Louis XVI, etc., de Droz, de Todières, et un excellent livre - récent de M. le vicomte de Noailles: _la Marine française en - Amérique_. - -Après ce rapide exposé que nous étions tenu de faire, puisque -Bombelles jouait un petit rôle dans les négociations, nous avons hâte -de retourner à Versailles où nous avons laissé l'aimable Angélique -auprès de Madame Élisabeth. - - - - -CHAPITRE IV - -1778-1780 - - Les clavecins de Ratisbonne.--Les sociétés badines et l'Ordre du - Canapé.--Naissance de Madame Royale.--Danger que court - Marie-Antoinette.--Nouveaux détails donnés par Mme de - Bombelles.--Le chevalier de Naillac et les Grimod - d'Orsay.--Mort du landgrave de Hesse.--Difficultés qui en - résultent pour la comtesse de Reichenberg.--La question des - mariages inégaux. - - -Madame Élisabeth n'est guère musicienne, mais pour ses petites -soirées intimes elle entend posséder un instrument de son choix. -S'aventurer à parler des clavecins de Ratisbonne a été une -imprudence que sans doute M. de Bombelles regrettera, car ce seront -des demandes perpétuelles de Versailles... et que d'ennuis pour -les choisir, les envoyer... et se faire rembourser. C'est d'abord -Madame Élisabeth qui demande un clavecin, et celui-là, le marquis -le choisira avec amour, l'expédiera dès qu'il sera prêt, et il n'en -reçoit que des compliments. Le paiement sera lent, mais enfin la -comtesse Diane finira par s'exécuter. Autres commandes sont celles -de Mme de Canillac «qui meurt d'envie d'en avoir un», de Mme de la -Rochelambert, d'autres dames encore. - -On ne parlait que de cela le soir du 1er novembre à Saint-Hubert. -Tous les princes assistaient à la chasse; le Roi était de belle -humeur, le comte d'Artois, galant comme à l'ordinaire, s'est montré -empressé auprès de Mme de Bombelles; la Reine, très grosse et bien -plus près d'accoucher qu'on ne croit, a dîné de fort bon appétit -dans le bois. En somme, Angélique se serait plue à ce déplacement de -Saint-Hubert, si elle n'avait eu pour compagne une partie du temps -la respectable Mme de Sérent[93], dont «le ton pédant et l'humeur -_indécrottable_» l'ennuient à mort. - - [93] Dame d'atours de Madame Élisabeth. - -Le lendemain, à Versailles, en outre des confidences habituelles et -des protestations d'amitié de Madame Élisabeth dont elle ne saurait -se lasser (Mme de Soucy, sous-gouvernante des Enfants de France et -soeur de Mme de Mackau, s'étant permis de dire que la princesse -aimait mieux Mme de Canillac qu'Angélique, Madame Élisabeth se -montrait fort en colère et s'empressait de se défendre auprès de son -amie), Mme de Bombelles recevait une assez singulière proposition. On -s'avisait un peu tard que Madame Élisabeth n'avait pas eu de vrais -maîtres et que ce qu'elle avait appris, enfant, était fort peu de -chose. Le style charmant dans sa naïveté et la syntaxe fantaisiste -de la princesse ne nous laissaient aucun doute à cet égard, mais -nous en avons la confirmation dans le désir de Madame Élisabeth de -prendre des leçons de son aumônier, l'abbé de Montaigu, et d'associer -son amie à ces petits cours complémentaires. On lui avait demandé -d'assister à la première leçon; Angélique comprit qu'avec une élève -aussi primesautière et difficile à appliquer que la princesse, elle -faciliterait la tâche de l'abbé en assistant à toutes les leçons. -Elle le dit à Madame Élisabeth qui eut l'air transporté, disant -«que rien ne pouvait lui faire tant de plaisir, parce qu'elle ne se -sentait pas la force de prendre une leçon toute seule». L'abbé de -Montaigu se confondait en remerciements, répétant que c'était le seul -moyen de ramener la princesse à l'application. - -Ce qui fut fait pour l'instruction religieuse et les cours de -français fut également organisé pour les sciences. Là, on aura -l'occasion de le souligner, s'offrait un terrain mieux préparé. -La petite princesse montrera une vraie facilité pour les sciences -physiques et mathématiques, et la botanique deviendra sa passion. - -Pendant ce temps, le chevalier de Naillac ne perdait pas de vue -ses intérêts diplomatiques, et malgré les prières de Mme de -Bombelles avait chargé la duchesse de Mailly de demander pour lui -une augmentation de traitement. C'était aller contre les projets -des Bombelles, comme on l'a vu précédemment, et causer bien des -désagréments à la marquise. A la Cour et chez Mme de Guéménée on -s'occupe fort de la maison à constituer pour le futur enfant de -France; chez Madame Élisabeth on monte une comédie, _Nanine_, où -la princesse a le principal rôle et où Angélique joue en travesti. -Le tout entremêlé des cours de l'abbé de Montaigu, des promenades -à cheval et des leçons de guitare; le temps passe vite pour Mme de -Bombelles, mais ses lettres n'en sont ni moins fréquentes ni moins -tendres. - -L'innocente comédie--qui contrariait bien un peu le marquis--fut -jouée le 17 novembre avec succès naturellement, malgré le peu de -pratique des acteurs. A la fin deux des actrices chantaient un -petit duo où elles priaient le ciel de veiller sur les jours de -Madame Élisabeth et demandaient à celle-ci de les aimer toujours. La -Princesse se leva et répondit aussitôt avec la plus tendre vivacité: -«Oh! vous pouvez en être bien sûre, je vous aimerai toujours!» Tout -le monde s'attendrit, et ce fut «la scène la plus touchante». - -On ne jouait pas, à l'époque, de comédie à Ratisbonne, mais on -sacrifiait au goût des associations badines en attendant de s'enrôler -sous la bannière des Loges écossaises. Vous souvenez-vous de l'Ordre -des _Lanturelus_ fondé par la marquise de La Ferté-Imbault en -analogie avec l'Ordre de la _Mouche à miel_ de la duchesse du Maine, -et l'association de la _Calotte_. On a consacré des livres[1] entiers -à l'énumération de ces _Sociétés badines_[94], Ordres, Cercles, -Associations de toute espèce qui, sous les noms les plus étranges et -sous le couvert de la philanthropie, parfois avec des prétentions -politiques et littéraires (témoin le _Cercle de la Paroisse_ tenu -chez Mme Doublet et d'où sont sortis les mémoires secrets de -Bachaumont), n'avaient en réalité d'autre but que de distraire leurs -adeptes, désoeuvrés ou blasés de l'aristocratie et de la bourgeoisie. -Eh bien, la société de Ratisbonne avait voulu, elle aussi, posséder -une société badine, qui n'avait aucune prétention à faire partie des -_Loges d'adoption_[95] et avait reçu le nom d'_Ordre du Canapé_. M. -de Bombelles ayant été initié à l'association, nous allons le laisser -raconter une des séances. «Avant-hier, 23 novembre, la princesse -Thérèse de Tour et Taxis m'a admis au vénérable Ordre du Canapé. -Le secret est une des qualités premières de cette société... c'est -pourquoi j'ai promis après ma réception de te conter toutes nos -folies... Écoute donc bien: - -«Tu connais la chambre où j'ai pratiqué un cabinet à la princesse -Henriette: c'était dans cette chambre qu'était la loge. Deux chambres -plus loin se tenaient les profanes. J'ai été reçu le premier parce -qu'on avait besoin de mes talents supposés pour recevoir après -d'autres chevaliers ou, pour mieux dire, d'autres frères et soeurs. -Un laquais tenait un vieux sabre rouillé pour garder la porte. On -m'a bandé les yeux; je suis entré, conduit à reculons. Ensuite j'ai -essuyé des épreuves terribles, telles que sauter à pieds joints sur -un coussin et de me sentir approcher la barbe d'un réchaud à esprit -de vin. Cela fait, j'ai répondu à trois questions. La première -était: «Ce que j'avais le mieux aimé de ma vie?»--De bonne foi, ma -femme.--La seconde: «Qui j'avais aimé avant elle?»--Caroline[96].--La -troisième: «Ce que je regrettais le plus dans l'absence de ma -femme?»--Sa société. Après ces questions on m'a lu les statuts de -l'Ordre. J'ai reçu le «restaurant» qui est une cuillerée à café de -mauvaise moutarde dont le souvenir me fait encore mal au coeur. J'ai -baisé la sainte de l'Ordre qui était une petite figure de Sèvres, -et j'ai eu les yeux débandés. Alors la grande-maîtresse et la soeur -assistante m'ont fait asseoir entre elles deux, et cet honneur m'a -mis... par terre, parce que les deux chaises sont à distance d'une -place. Un grand tapis les couvre et l'on croit, dans le milieu, -s'asseoir sur un vrai canapé, qui échappe dès que les deux assistants -se lèvent. Alors, on est comme quelquefois dans la vie, entre deux -selles, le derrière à terre; mais ici, pour sa peine, on est agrégé -au vénérable Ordre du Canapé et l'on jouit ensuite du plaisir de se -moquer des nouveaux récipiendaires... Après moi ont été reçus MM. de -Karg, de Hatzfeld, de Tzerclas et d'Auersperg, ainsi que les soeurs -Henriette de la Tour, de Leschenfeld et de Bernclau. La richesse -de mon imagination a mis une grande variété dans les épreuves des -néophytes qui m'ont succédé. Le ton pathétique, la voix entrecoupée, -dont je les effrayais des dangers qu'ils encouraient, ajoutait -beaucoup de charmes à ces pompeuses réceptions. Elles nous ont aidé -à connaître au milieu de cette innocente plaisanterie les différents -caractères.» - - [94] Voir A. Dinaux, _Histoire des Sociétés badines_, 2 vol. - in-fo;--et M. de Ségur, _le Royaume de la rue Saint-Honoré_, C. - Lévy, 1897. - - [95] Sur les loges d'adoption admises par le Grand-Orient - et dont faisaient partie en France, à la même époque, la - duchesse de Chartres, la princesse de Lamballe et presque - toute l'aristocratie, voir un très curieux chapitre de _Mme de - Lamballe_, par G. Bertin, 1888. - - [96] Mlle de Schwartzenau, dont il a été question, chapitre I. - -M. de Bombelles passe alors en revue attitudes et réponses des -différents adeptes. La plupart nous étant peu connus, nul n'est -besoin d'y insister. L'un d'eux pourtant, le baron de Karg, à qui -l'on demandait s'il n'aimerait jamais d'autre femme que la sienne, -répondit: que ce ne serait qu'en cas qu'elle mourût. Le marquis -en tire cette réflexion, où il montre son peu de sympathie pour -les Allemands: «C'est prévoir de loin que de prendre si bien ses -précautions pour le cas de veuvage. Je sens, mon ange, qu'on ne -peut jamais répondre de soi; je sens encore mieux qu'on n'aime -bien qu'une fois, mais pour cela il faut savoir aimer; et ces -êtres apathiques qui courent la surface de la Germanie ne sont que -les mauvais singes des passions qu'ils imitent sans les éprouver -jamais.» La sentence est sévère et sans doute injuste; on ne -saurait généraliser d'après des individus; et les exemples qui se -présentaient aux yeux du marquis n'entraînent en rien une règle -générale, mais, amoureux, comme il l'était, de coeur et d'esprit, -il planait dans une sphère à laquelle ne prétendaient nullement les -chevaliers du Canapé. Un autre adepte ayant déclaré qu'il ne s'était -jamais soucié d'une femme dont on le croyait épris et qu'il avait -failli épouser, le mari modèle s'écrie: «Insensé! et tu voulais te -lier à elle pour la vie: Voilà ce que fait l'ignorance, le mépris -du plus doux, du plus respectable des liens, voilà ce qui le rend -le plus affreux des engagements.» Sans chercher longtemps on peut -supposer qu'en France, autour de lui, le sévère moraliste aurait -aisément trouvé des unions conclues sous d'aussi douteux auspices. - -Le tour des dames est venu. Beaucoup ont des aveux à faire, même la -petite princesse Henriette. Quant à la comtesse de Neipperg, «comme -elle n'avait rien de caché pour ses amis», le marquis la dispensa -des confessions et de bien des épreuves. «Cette gaieté, ajoute-t-il, -nous tint de neuf heures du matin jusqu'à une heure de l'après-midi. -Si jamais il te prenait fantaisie de t'en divertir, tu en vois le -cérémonial et d'ailleurs, quelque positives que soient les règles, -elles souffrent quelques légers changements.» - -L'Ordre du Canapé dura-t-il? Peu de jours après la réception du -marquis, la princesse Thérèse, «que cette occupation tirait de sa -léthargie», recevait la nouvelle de la maladie mortelle d'une de ses -petites soeurs de Prague. «Adieu l'Ordre du Canapé, dit en terminant -M. de Bombelles. Ainsi passe la gloire du monde! Triste devise qui -fut celle de nos Révérends Pères Jésuites.» - -Pendant cet automne un grand événement se prépare à Versailles: -l'accouchement de la Reine. Chacun remarque les attentions du Roi -qui «marque à son épouse les égards les plus tendres et les plus -galants». De ce qu'elle avait dit quelques semaines auparavant, -en pensant à ses couches: «Le carnaval ne sera rien pour moi cet -hiver, et je ne verrai que des masques découverts», le Roi voulut la -surprendre agréablement. En vingt-quatre heures de temps, et dans -le plus grand secret, à l'aide du magasin des Menus-Plaisirs, toute -la Cour a été déguisée et masquée. Le Roi se couchait d'ordinaire à -minuit; mais, pour cette fête exceptionnelle, il décida de prolonger -sa veillée. A onze heures on vint prévenir la Reine. Le Roi entra, -vêtu de son habit ordinaire, suivi des ministres, des courtisans, des -dames attachées à la Cour. Tous étaient en habits de caractère très -brillants. «Il y en avait de galants, de bizarres et de risibles.» -La liste, fort longue, en est donnée par Métra. Qu'il nous suffise -de savoir que le vieux Maurepas était déguisé en _Cupidon_, et sa -femme en _Vénus_; que le maréchal de Richelieu, déguisé en _Céphale_, -conduisait, habillée en _Huronne_, la vieille maréchale de Mirepoix, -l'ancienne complaisante des favorites de Louis XV: «ce couple dansa -un moment avec autant de grâce et de légèreté que des enfants de -vingt ans». A M. de Sartine habillé en Neptune, trident en main, -faisait vis-à-vis M. de Vergennes, globe sur la tête, carte de -l'Amérique sur la poitrine, carte de l'Angleterre sur le dos. Puis -c'est encore la princesse de Chimay et d'autres dames de la Cour -en _fées_, le maréchal de Biron en _Druide_, le duc de Coigny en -_Hercule_, Lauzun en _Sultan_, le duc d'Aumont en _Suisse_, «sans -compter les quadrilles de matelots, de _Coureurs_, de _Chasseurs_, -tous les pages en _Jockeys_... La Reine s'amusa fort à reconnaître -ses courtisans.» Quand une heure sonna, le Roi donna le signal de la -retraite, et «chacun fut régalé de chocolat chaud et à la glace». - -L'impromptu eut grand succès. - -Tous les soirs d'ailleurs la Reine restait debout presque jusqu'à -minuit avec les personnes favorisées. - -Maintenant on comptait les jours. - -Qui sera envoyé à Vienne pour annoncer la nouvelle? D'abord il -avait été question du comte d'Esterhazy et c'est Marie-Antoinette -qui en avait eu l'idée, non pas sans sentir que «cette commission -distinguée, qui relève des premières charges de la Cour», ne -saurait être donnée au comte sans exciter les plaintes et les -réclamations. Aussi avait-elle chargé M. de Mercy d'exprimer à -l'Impératrice «le désir qu'elle aurait que l'Impératrice daignât, -comme de son propre mouvement, demander que le comte d'Esterhazy -fût choisi pour la mission susdite». Avec quelles réticences le -pauvre ambassadeur--partagé entre le désir de ne pas mécontenter -l'Impératrice et celui de ne pas s'attirer les reproches de la -Reine--a exposé une requête qu'il juge inopportune et dont il devine -la réponse. Durement en effet, Marie-Thérèse écrivait: «Esterhazy -ne convient nullement pour être envoyé ici avec une si grande -nouvelle.» Si très sagement, elle déclare «qu'un beau nom serait à -préférer et un Français, point d'étranger», c'est sous l'empire de -la colère qu'elle ajoute injustement: «Sa maison n'est pas illustre -et il est toujours regardé comme un réfugié.» Marie-Thérèse oubliait -sa bienveillance d'antan; elle oubliait aussi que le prince Nicolas -Esterhazy, chef de la maison, protecteur d'Haydn, était un des plus -grands seigneurs d'Europe. - -Pourtant bientôt l'ambassadeur put respirer. D'elle-même -Marie-Antoinette changea d'avis, et il ne fut plus question -d'Esterhazy pour porter le message. Ce sera le prince de Lambesq, de -la maison de Lorraine, qui, le 24 décembre, partira pour Vienne. - -Le 18 décembre, la Reine s'était couchée à onze heures, sans -ressentir aucune souffrance, mais à une heure et demie tout le -château était en rumeur: les douleurs commençaient. La princesse -de Lamballe et les _honneurs_ avertis accourent peu après. A trois -heures, la princesse de Chimay va chercher le Roi; une demi-heure -après, les princes et princesses présents à Versailles sont avertis, -tandis que des pages courent prévenir ceux qui sont à Paris et à -Saint-Cloud. Toute la Cour est sur pied à partir de trois heures. La -famille royale, les princes et les princesses du sang, les _honneurs_ -et Mme de Polignac se tiennent dans la chambre même de la Reine, -autour du lit dressé en face de la cheminée[97]; la maison du Roi, -celle de la Reine, les grandes entrées, dans les petits cabinets; le -reste de la Cour dans le salon de jeu et la galerie. Un ancien usage, -qui avait sa raison d'être au temps où les Rois étaient affranchis -de tout contrôle, veut que les Reines accouchent en public; on se -conforme jusqu'à l'abus à cette barbarie. Au moment où Vermond crie: -«La Reine va accoucher!» un tel flot de monde se précipite dans la -chambre royale qu'elle est remplie en un instant. Sans la précaution -prise pendant la nuit d'attacher avec des cordes les paravents -de tapisserie qui entouraient le lit, la Reine était écrasée. -Impossible de remuer; on se serait cru sur une place publique; deux -Savoyards montent sur des meubles pour mieux voir la Reine. Outre -l'inconvenance que voulait l'antique coutume, tout était donc conjuré -pour rendre l'accouchement périlleux: pas d'air, un jour insuffisant, -le risque de voir la malheureuse princesse écrasée par les curieux. - - [97] On sait que la chambre où Marie-Antoinette accoucha de - Madame Royale et de ses trois autres enfants était celle - qu'avaient occupée, depuis Louis XIV, les Reines et les - Dauphines. Dessus de portes signés Natoire, Boucher, de Troy; - magnifiques Gobelins tendant la pièce entière... Cette chambre, - placée près du salon de la Paix et contiguë à la pièce des - Nobles, est aujourd'hui défigurée. Le grand portrait en robe - blanche, toque et manteau bleus, par Mme Vigée-Lebrun, peint en - 1788, rappelle seul le souvenir de la Reine. Cf. P. de Nolhac, - _Marie-Antoinette reine de France_. - -La Reine s'est contrainte de façon surprenante et a dissimulé une -partie de ses souffrances, ne criant qu'à la fin, assez pourtant -pour que quelques femmes se trouvent mal. Toute frissonnante, Mme -de Bombelles assiste à l'accouchement, mais fait bonne contenance. -L'enfant vient au monde à onze heures et demie. C'est une fille. On -la transporte immédiatement dans le grand cabinet pour l'emmailloter -et la remettre à la gouvernante, princesse de Guéménée. Le Roi a -suivi le porteur pour voir son premier-né; bien que désappointée de -n'avoir pas de Dauphin, la foule suit le Roi, passe devant l'enfant. - -Louis XVI n'a donc pas été témoin de l'effrayante révolution qui -survient à ce moment et met les jours de la Reine en danger. A -ce mouvement convulsif il y avait plusieurs causes: les efforts -faits pour ne pas crier, la peur que l'enfant qui n'avait pas -crié fût mort[98], enfin le mauvais air et peut-être une faute -de l'accoucheur. Les suites naturelles de l'accouchement cessent -brusquement, le sang lui monte à la tête avant qu'elle soit délivrée; -la bouche se tourne, la Reine perd connaissance. Autour du lit on -crie: «De l'air, de l'eau chaude, il faut une saignée au pied.» Un -frissonnement terrible court parmi les assistants; la princesse -de Lamballe s'évanouit. On se précipite aux fenêtres collées de -bandes de papier dans toute leur étendue; on les ouvre vivement; les -huissiers chassent les curieux qui sont encore dans la chambre, mais -l'eau chaude n'arrive pas. Il n'y a pas une minute à perdre. Avec une -grande présence d'esprit Vermond donne l'ordre au premier chirurgien -de piquer à sec; le sang jaillit avec force; la Reine ouvre les yeux, -elle est sauvée. «Elle était morte, dit Mme de Bombelles, si on la -saignait cinq minutes plus tard... Cela fait frémir, car il est bien -rare qu'une femme qui a eu cet accident en revienne...» Et de là des -réflexions sur sa grossesse retardée à souhait. Si rapidement s'est -passé l'accident qui eût pu être fatal, que le Roi ne l'apprend que -tout danger disparu. Quant à la Reine, elle ne s'était pas sentie -saigner et demanda pourquoi elle avait une bande de linge à la -jambe. Mais, pendant ce temps, quelle angoisse parmi les assistants, -quels transports de joie quand la Reine est revenue à la vie! On -s'embrasse, on se félicite, on pleure et l'on rit. - - [98] Mme Campan assure que le désappointement d'avoir une fille - entra pour beaucoup dans cette crise. Ceci paraît controuvé par - la lettre de Mercy écrite à midi trois quarts, où il est dit qu'à - ce moment la Reine ignorait le sexe de l'enfant. - -Ceux qui manifestèrent la plus grande joie furent le prince de Poix -et le comte d'Esterhazy qui «inondèrent de leurs larmes» Mme Campan, -quand celle-ci leur annonça que la Reine pouvait parler. La journée -se passe en cérémonies. Tandis que des courriers extraordinaires -partent pour Vienne et pour Madrid, l'enfant est baptisée dans la -chapelle du château par le cardinal de Rohan, grand-aumônier, en -présence du Roi et reçoit les prénoms de Marie-Thérèse-Charlotte; -Monsieur représente le roi d'Espagne, parrain, Madame, l'Impératrice, -marraine. Au moment du baptême, le comte de Provence donna la preuve -de son manque de tact et de son aversion pour la Reine sous forme de -plaisanterie; en effet, comme le grand-aumônier lui demandait quel -nom il fallait donner à l'enfant, il dit: «Ce n'est pas par là que -l'on commence: la première chose est de savoir quels sont les père et -mère de l'enfant; c'est ce que prescrit le rituel.» La plaisanterie -courut la Cour et la Ville; on la commenta malicieusement. Ceux -qui colporteraient plus tard méchamment, qu'aucun des enfants de -Marie-Antoinette n'avait Louis XVI pour père, devaient en avoir beau -jeu pour appuyer leurs dires. - -Le Roi, tout entier à sa joie, l'exprimait hautement après le _Te -Deum_ célébré dans la chapelle, à la réception qui suivit où deux -cent cinquante dames vinrent faire leurs révérences. La journée -se terminait par une fête populaire; un magnifique feu d'artifice -était tiré sur la place d'armes, et la ville était illuminée[99] en -attendant les fêtes de Paris. - - [99] Lettre du 21 décembre.--_Journal_ du Roi; Couches de la - reine.--_Journal_ de Papillon de la Ferté.--_Correspond._ du - comte de Mercy.--_Mémoires_ de Mme Campan. - -La Reine se rétablit beaucoup plus rapidement qu'on n'eût osé -l'espérer. - -Dès le 29, elle recevait la duchesse de Mouchy, son ancienne dame -d'honneur, et la duchesse de Cossé, puis les dames du palais et les -grandes entrées, et se montrait calme et enjouée. A sa première -tristesse d'avoir mis au monde une fille, avait succédé une grande -satisfaction qu'entretenait la joie manifestée par le Roi. Quant au -public, confiant dans la jeunesse de la Reine, il reportait aussi ses -espérances vers une nouvelle grossesse et se montrait, faisant un -instant trêve aux médisances, respectueux et discret. - -Pas d'attentions que n'ait le Roi pour l'auguste accouchée: le matin, -il est le premier à son chevet, il passe chez la Reine la moitié de -la journée et toute la soirée; à l'occasion de ses couches, il lui -fait un présent en or qui monte à la somme de 102.000 livres. Quant -à sa fille, qui se présente «avec des traits réguliers», de grands -yeux et «le teint de la meilleure santé», le Roi ne se lasse pas de -l'admirer; il la voit plusieurs fois par jour, rit tout haut de ce -qu'il croit être des gentillesses et un jour, l'enfant lui ayant -serré le doigt, il en fut «dans un ravissement» qui ne se saurait -rendre. Le caractère du Roi s'en ressent; il se montre affable avec -la princesse de Guéménée et Mme de Mackau qui sont installées auprès -de l'Enfant de France. Mme de Bombelles, en revanche, se plaint de -ne plus voir sa mère; la consigne est formelle, elle n'a le droit -de recevoir personne, et sa fille ne peut lui parler que dans -l'antichambre. Mme de Mackau ne peut même pas écrire à son gendre -qu'elle fait embrasser par sa fille, étant une princesse prisonnière». - -Ce grand événement auquel elle a assisté, et dont ses fonctions -auprès de Madame Élisabeth lui permettent de voir la suite intime, -n'empêche pas Mme de Bombelles de s'occuper des affaires de famille -qu'elle a à coeur et qui intéressent particulièrement le marquis. -Le chevalier de Naillac, qu'on croit si près d'épouser Mlle de -Bombelles, qui s'avance, puis recule, qu'on désire d'un côté, qu'on -redoute de l'autre, ne va plus être le seul candidat à la main de -Henriette-Marie. A un certain moment le marquis semble céder au désir -d'abord exprimé par sa soeur et se décider à donner son consentement -à certaines conditions, celle par exemple que le chevalier montre -des égards «au vieillard» et s'engage à mener sa femme à Ratisbonne, -à la condition aussi que M. de Naillac s'explique clairement sur sa -fortune, chose qu'il a jusqu'alors éludé de faire. - -Le chevalier a beau écrire à Mlle de Bombelles des lettres -où «règnent les expressions d'amour et de la liberté» qui la -compromettent et lui font avouer qu'elle «s'est conduite en tout -comme une étourdie», la marquise n'est pas convaincue que le -mariage se fera. Elle regrette une affaire qui, mal emmanchée et -singulièrement conduite, traîne en longueur et ne se soutient que -par l'espèce de fascination qu'exerce le chevalier sur la jeune -fille, elle ne croit pas du tout les choses conclues; elle écoute -même une autre proposition qui lui est faite pour sa belle-soeur. -Elle a semblé se laisser prendre à la fortune annoncée de M. d'Orsay, -puisque loyalement le marquis la met en garde contre une combinaison -qu'il ne se croit pas en droit d'étudier pour l'instant. «Je -reconnais ton amitié pour ma soeur, écrit-il le 27 décembre, dans ton -idée pour M. d'Orsay, mais gardons-nous de varier sur le compte du -chevalier. L'honneur, la convenance, tout nous engage à lui et, s'il -fallait encore choisir, je le préférerais aux cent mille écus de M. -d'Orsay. Ce dernier est un honnête garçon, mais, malgré ses titres et -sa richesse, il n'en est pas moins M. Grimod par le fait.» - -Le gentilhomme pauvre, mais de vieille souche, regarde d'assez haut -les écus des d'Orsay qui, en effet, étaient de finance, et cela -pas plus loin que la génération précédente. Le père de ce comte -d'Orsay, Grimod Dufort, seigneur d'Orsay, fermier général, intendant -des postes, était frère de Laurent Grimod de la Reynière, un des -administrateurs généraux des postes, si célèbre par son faste, ses -goûts artistiques..... et gastronomiques. - -Ce qui rehaussait les Grimod c'était leurs alliances; la mère du -d'Orsay présenté était une Caulaincourt[100] et lui-même était veuf -d'une princesse de Croy, que M. de Bombelles a connue chanoinesse à -Maubeuge; «elle avait du mérite et donnait quelque considération à -son mari». «Lui-même, insiste le marquis, est singulier et surtout -singulièrement tourmenté du chagrin d'être un bourgeois; ce qui fait -que M. le comte d'Orsay est cent fois moins heureux que son cousin -M. de la Reynière... L'idée de M. d'Orsay, quand elle pourrait -s'effectuer, ne remplirait point celle que Bombon a du bonheur... -Elle n'est nullement d'un caractère à mener qui que ce soit, et -elle gênerait, sans y pouvoir remédier, des ridicules qu'elle -partagerait.» Il ne fut plus question de M. d'Orsay; cherchant -une femme de haute noblesse, il épousa, en 1784, une princesse de -Hohenlohe[101], et pour le moment les Bombelles en restèrent au -chevalier de Naillac. - - [100] Fille de Louis-Armand, marquis de Caulaincourt et de - Gabrielle-Pélagie de Bovelles, Mme d'Orsay, restée veuve de - très bonne heure, était belle, aimable et spirituelle. Voir les - _Mémoires_ de Dufort de Chevernin. - - [101] Il fut le père du célèbre comte d'Orsay, le roi de la - mode sous le règne de Louis-Philippe et de la belle duchesse de - Guiche, puis de Gramont, mère du ministre et ambassadeur. - -Tandis que le marquis s'efforçait de marier sa jeune soeur, la plus -âgée, Mme de Reichenberg, était sur le point d'être veuve. L'année -se terminait mal. Dans une même lettre, Mme de Bombelles annonçait -à son mari que le «sentiment de Mlle de Bombelles pour le chevalier -baissait beaucoup» et que le vieux landgrave était à toute extrémité. -«Il respire encore, écrit la comtesse de Reichenberg à son frère, -le 26 décembre, mais tout espoir est perdu; nous regardons comme un -miracle qu'il puisse conserver un souffle de vie, mais, hélas! ce ne -sera pas long. Votre soeur est la plus malheureuse des femmes.» - - * * * * * - -Au reçu des nouvelles de la Cour, données par sa femme, le marquis -s'est réjoui sans réticences. L'heureux accouchement de la Reine le -comble de joie et il le dit bien haut; plus bas, il rit des frayeurs -de la marquise au moment de l'événement, et, s'il n'ose se plaindre -de ne pas être encore père, c'est qu'il a la sagesse de savoir être -patient. Pour le moment, il se contente d'entendre de tous côtés les -louanges de sa femme et une lettre de sa soeur Bombon le ravit à -l'extrême. - -Les petits nuages, bien petits, qui avaient existé entre les deux -femmes semblent s'être dissipés; et c'est sur le ton lyrique que Mlle -de Bombelles, qui vient d'être souffrante et affectueusement soignée -par sa belle-soeur, exprime sa reconnaissance. «Les attentions, les -caresses m'ont persuadée plus que jamais que je n'ai pas de meilleure -amie... Elle a bien joui de ma reconnaissance. Dans un de mes moments -d'attendrissement, je lui ai fait de mauvais couplets de chanson, -mais leur expression lui a suffi... Je l'adore, mon ami, et ce qui -m'en plaît le plus, c'est que tout le monde en parle. Tous les jours, -à notre réveil, c'est à qui l'embrassera la première. Je me réjouis, -en voyant le jour, de penser que mon ange est à côté de moi... Cette -Angélique, si froide autrefois, est tendre, vive dans ses caresses; -elle est tout ce qu'on peut être de plus aimable.» - -Pour ce qui regarde le chevalier Naillac, Mlle de Bombelles ne -semble pas du même avis que sa belle-soeur. Elle se préoccupe, en -apparence au contraire, du moyen d'arranger toutes choses pour que -le ménage puisse s'établir chez le marquis. Elle craignait d'abord -les inconvénients qui peuvent résulter de cette liaison étroite, mais -«la douceur, la raison et l'expérience du chevalier lui font espérer -que son frère s'applaudira tous les jours de l'avoir reçu chez lui. -Si nous avions le bonheur d'y rester, et si je voyais qu'il eût la -moindre disposition à abuser de ta confiance, tu penses bien qu'aidée -de tes conseils j'arrêterais le mal dans sa source.» Voici maintenant -ce qui pouvait expliquer les réticences de Mlle de Bombelles: «Je -ne suis point dégoûtée de lui, mais le peu d'éclaircissement qu'il -m'a donné jusqu'à présent dans ses affaires m'avait effrayée et par -conséquent modérée, de peur que, le mariage n'ayant pas lieu, j'eusse -la douleur, tout d'un coup, de renoncer à un être auquel je me serais -trop attachée. C'est d'après tes arguments que j'ai raisonné.» Elle a -si bien fait passer la raison avant l'amour qu'elle croyait éprouver -pour le chevalier que la pratique petite personne ajoute: «... S'il -ne nous donne pas par écrit et bien signé les assurances de bien, -que son père doit lui laisser et lui donner de son vivant, il serait -imprudent de faire le mariage sur une simple parole. Après demain je -compte qu'il répondra clairement... Cette incertitude, accompagnée -de l'incertitude où je le voyais de suivre ses intérêts, m'avait -fait faire des réflexions.» Au fond, quoi qu'elle en dise, Mlle -de Bombelles n'est plus qu'à moitié éprise du chevalier, lui-même -hésite; des difficultés de carrière et de fortune se mettent en -travers de leurs projets. Pourront-ils jamais aboutir? - -Au milieu de ses tracas, Bombon n'oublie pas ceux autrement plus -graves qui vont assaillir Mme de Reichenberg. La mort du landgrave -qu'elle ignore encore, mais dont elle n'est pas sans escompter les -effets, est chose bien grave pour la situation de sa soeur. Dès -maintenant Mlle de Bombelles en a référé à M. de Vergennes. Celui-ci -s'est montré plus que froid, disant «des choses très plates» au -sujet du mariage, prétendant qu'on ne l'a pas consulté, exprimant -la crainte que la famille ne fasse un procès à Mme de Reichenberg -au sujet de son douaire. Il a pourtant consenti à demander au Roi -un congé conditionnel pour le marquis dans le cas où le landgrave -mourrait. Ce ne serait pas trop en effet de la présence de son frère -pour étayer la pauvre veuve dont la situation deviendrait intenable -et qui sans doute commencerait par se réfugier à Ratisbonne. - -Mme de Reichenberg, si peu sérieuse qu'elle soit, a envisagé la -question de ses intérêts avec soin. Elle a supplié sa belle-soeur de -voler chez M. de Vergennes. «Sa lettre m'a fait une peine affreuse, -écrit la marquise le 5 janvier... Son mari est à toute extrémité. -Il faut que je tâche d'obtenir que tu viennes la chercher, car sa -fortune, son honneur, sa vie même, m'écrit-elle, y étaient engagés.» -Angélique a fait ce qu'on lui demandait, mais l'on sait le peu -d'encouragements donnés par Vergennes. - -Restait la question du deuil, si importante en l'espèce. Si par -testament Mme de Reichenberg n'était pas déclarée princesse, comme -le landgrave l'avait formellement promis par lettre, il serait sans -doute ridicule de porter le grand deuil, c'est-à-dire la laine. Ceci -était d'abord l'avis de Mme de Bombelles; c'est encore plus l'avis -de M. de Vergennes, qui bien froidement lui déclare que Mme de -Reichenberg ne sera reconnue princesse ni en Allemagne, ni en France, -qu'il est donc plus qu'inutile de songer à porter son deuil. Et le -ministre semble avoir raison; d'autres personnes consultées ont fait -la même réponse: si l'Empire ne reconnaît pas Mme de Reichenberg -comme princesse, le Roi ne lui concédera pas davantage ce titre. - -Que la veuve du landgrave n'en prenne pas son parti aussi aisément -que sa belle-soeur et que son frère, qu'après les premières larmes -versées sur le défunt mari, dont la vieillesse affectueuse avait -adouci pour elle les tristesses d'une vie monotone, elle se préoccupe -avant tout de la position fausse qui lui est faite: qu'après avoir -loué l'attitude correcte de ses beaux-enfants elle se plaigne du -landgrave de Cassel qui, en envoyant faire ses compliments de -condoléance, «ne l'a pas comprise dans la liste des visites», parce -qu'il n'admettait nullement «sa fantaisie d'être princesse» et -révoquait en doute le codicille du landgrave de Hesse, tout cela -était à prévoir, et la question toujours actuelle des mariages -inégaux en Allemagne ne devait pas de sitôt être résolue pour ce -qui regardait Mme de Reichenberg. Du moins, à force d'insistance, à -force de persévérance à défendre et à faire défendre une cause que -les vrais juges déclaraient entendue d'avance, elle croyait, sinon -fléchir le Conseil de l'Empire, du moins obtenir la condescendance -du Roi: vivre en France avec le titre de princesse et un douaire -suffisant était l'objet de ses désirs restreints aux circonstances. - -Un instant M. de Bombelles avait partagé les illusions de sa -soeur. Se référant à ce qu'avait promis le landgrave au moment du -mariage, à ce qu'il avait toujours répété devant ses enfants, -et enfin avait rappelé dans son testament, le marquis envoyait à -Paris les pièces qui prouvaient la volonté du feu landgrave. Il se -leurrait au point de croire que MM. de Maurepas et de Vergennes -s'emploieraient utilement en la cause et ne refuseraient pas leur -concours à l'obtention de lettres royales, et prenait des engagements -conditionnels pour la veuve morganatique du prince de Hesse: sa -soeur resterait dans les premiers temps en Alsace, par là son -titre ne gênerait personne. «Il ne peut d'ailleurs, ajoutait-il, -porter ombrage qu'à Mme de Bouillon[102], et je me flatte qu'une -injuste vanité de cette princesse ne l'emportera pas sur la justice -d'honorer, sans inconvénient, la soeur de plusieurs bons serviteurs -du Roi et la fille d'un ancien militaire estimé.» - - [102] Fille du landgrave. - -Il y avait des précédents en effet à la reconnaissance en France -d'un titre non déclaré en Allemagne. La femme du prince Louis de -Würtemberg[103], n'a-t-elle pas été admise comme princesse en -France, malgré la défense faite par le duc régnant de Würtemberg -de lui donner ce titre dans ses États? Le prince Charles-Othon de -Nassau-Siegen[104] ne porte-t-il pas ce nom en France, malgré le -stathouder de Hollande et malgré la maison de Nassau? La comtesse de -Forbach n'est-elle pas reconnue comme douairière des Deux-Ponts[105]? -Voilà les arguments non négligeables que met en avant M. de -Bombelles, pour soutenir que, «le landgrave ayant reconnu sa femme -princesse de Hesse, cette reconnaissance suffit pour mériter à la -veuve, sous ce titre, l'appui de Sa Majesté». N'ajoute-t-il pas, -comptant trop bénévolement sur la bonne foi de ces principicules: -«Vu que ma soeur est sans postérité, il est positif que le landgrave -de Cassel, le seul qui puisse avoir quelque influence en France -ne fera aucune démarche contraire à la veuve de son cousin pour -laquelle il est foncièrement pénétré d'estime.» Par ce landgrave de -Cassel, au contraire, avaient surgi les premières difficultés, et -M. de Bombelles aura beau dire: «S'il le fallait, j'ai de quoi, en -vingt-quatre heures, t'envoyer un mémoire plein de solides raisons -pour nous, mais je ne veux rien presser pour voir venir les princes -de Hesse et surtout ne montrer leur turpitude que dans le cas où -ils me pousseraient à bout.» C'est la lutte d'une étrangère mal -secondée, contre des règles féodales indéracinables en principe, et -ce n'est pas le timide ministère de Louis XVI, qui se hasarderait -à proposer un système d'exception, dont l'utilité était plus que -contestable[106]. - - [103] La comtesse de Beichlingen était en effet inscrite dans - l'_Almanach_ de Gotha, comme princesse de Würtemberg, ainsi que - la comtesse de Waldgrave, femme du duc de Glocester, la comtesse - d'Irhham, femme du duc de Cumberland, et Mme de Villabrisa - qui avait épousé un frère du roi d'Espagne; mais ces exemples - n'avaient pas convaincu le landgrave, qui n'avait pas osé donner - ce mécontentement à sa famille. - - [104] Ce prince de Nassau-Siegen qui fut l'ami, en même - temps, de la Cour de France et de Catherine II, fut chargé de - missions pendant l'émigration. Ce ne fut que plus tard que le - besoin de son crédit lui valut le titre de cousin du prince de - Nassau-Saarbrück. - - [105] Titre parfaitement usurpé du reste. - - [106] Il a été fait bien des travaux sur les mariages inégaux en - Allemagne. Au dossier Bombelles, figure un traité qui résume les - articles sur lesquels pouvait s'appuyer Mme de Reichenberg. E. - 397. Voir aussi l'_Intermédiaire des Chercheurs_, 1er semestre - 1901. - -De son côté, Mme de Bombelles n'a négligé aucune des démarches -qu'elle croyait nécessaires, et cette question du deuil, qui dans -les circonstances prend une exceptionnelle importance, elle l'a fait -porter devant la Reine, elle en a écrit à la princesse de Bouillon. -Mme de Bouillon ne manquait pas de jouer un double rôle, semblant -acquiescer à la demande de Mme de Bombelles, quitte à critiquer -hautement après une prise de deuil qu'elle jugeait inconvenante. -Quant à la Reine, après avoir répondu d'abord évasivement au comte -d'Esterhazy «qu'elle ne pouvait rien décider et désirait en parler à -Madame», elle fit rendre une réponse définitive par Madame Élisabeth, -qui l'annonça en ces termes à son amie: «La Reine a dit qu'il fallait -que tu prisses le deuil; elle m'a dit avec toute sorte de grâces -qu'elle en avait fait la politesse à Madame, qu'elle lui avait dit -que tu ne voulais point prendre le deuil, de peur que cela ne lui -déplaise et que Madame avait dit qu'il fallait que tu le prennes.» - -Le deuil de Mme de Bombelles, si occupant qu'il soit en apparence, -n'est pas de ceux qui troublent une existence, et si, pendant -quelques jours, elle s'abstient de grandes réunions, elle n'en -remplit pas moins son «doux service» auprès de Madame Élisabeth. Un -tant soit peu musicienne, elle s'est mise dans la tête d'amener la -princesse à jouer en mesure. C'est, paraît-il, chose très difficile, -et le concerto joué à quatre mains devant le comte d'Artois, certain -soir de janvier, n'aurait pas réjoui l'oreille très fine du marquis. -La musique amena une petite scène que Mme Bombelles conte gentiment. -Elle vient dans sa lettre du 17 de faire un portrait d'elle qui n'est -nullement flatté: le physique n'est pas en progrès, loin de là: «Ta -femme n'est pas jolie, mais pas du tout; aussi, quand tu me reverras, -tu me trouveras enlaidie.» En revanche, le moral s'améliore tous -les jours: «Tu me trouveras un caractère charmant, je deviens -douce et complaisante, je n'ai presque jamais d'humeur. Si je rêve -que j'ai une querelle avec toi, c'est toujours moi qui reviens la -première, et pour cela je me dépêche, de peur que tu ne prennes les -devants.» Enfin vient la nomenclature gaiement énoncée des talents: -«J'en acquiers tous les jours...; enfin, quand tu me reverras, tu me -trouveras laide, mais une femme parfaite. Ainsi fais des voeux au -Ciel pour que je ne change pas, car, si par malheur je deviens jolie, -je ne réponds plus rien...» - -Voici l'histoire de la harpe: «A propos, Madame Élisabeth m'a ôté -cette harpe dont je t'ai parlé, qui m'avait fait tant de plaisir. Je -lui ai dit ce que le saint homme Job dit au Seigneur quand il lui ôta -ses biens, et j'ai su depuis qu'elle l'avait donnée à ta soeur. Tu -juges de ma colère. Enfin, après avoir subi des épreuves terribles, -j'ai vu paraître la plus jolie harpe qui ait jamais été, depuis que -le monde est monde. Après avoir partagé mes chagrins, j'espère que tu -partages ma joie, elle a été extrême. Mais, comme j'étais en peine -de sa cherté, je fis part à Madame Élisabeth de mon inquiétude. Elle -me rassura en me disant qu'elle ne lui coûtait rien, que M. le duc -de Villequier s'était chargé de l'acheter et la comtesse Diane de la -payer, de sorte que mon plaisir en fut encore plus vif.» - -Il est une musique qu'elle brûlerait d'entendre: ce sont les -douces paroles de son mari, et, comme le 19 est l'anniversaire de -leur mariage, c'est un flux d'amoureux propos et de souvenances -attendries. - -Le marquis n'est pas non plus homme à oublier cette date. Avant de -donner les impressions de son voyage à Nuremberg où il va chercher -sa soeur, il a soin, dans sa lettre du 23 janvier 1779, de rappeler -que, le 19, il avait «célébré avec des amis l'anniversaire du beau -jour, depuis lequel il n'a cessé de dire: Non, Colette n'est point -trompeuse, elle m'a donné sa foi». De là à des rappels d'heures -amoureuses il n'y a pas loin: «Ne pouvant me résoudre à me mettre au -lit sans toi, j'ai préféré voyager toute la nuit pour que, les cahots -d'une assez mauvaise voiture et le froid excessif m'ôtant le sommeil, -je pusse penser à toi, mon Angélique, pendant toute l'_annuelle_ de -cette nuit où je la fis tant souffrir, où elle me devint si chère, où -j'eus tant de sujets de m'applaudir d'être ton trop heureux mari.» - -Il est donc parti à une heure du matin le mercredi 20 et à une heure -après midi il était rendu à Nuremberg. - -«Comme ma dignité se cachait sous nombre de pelisses, il m'a paru -gai de dîner à table d'hôte. M. l'aubergiste m'ayant reconnu, je -l'ai prié de ne me point nommer. Malgré cela j'ai eu le haut bout -de la table entre un prince du Mont-Liban et un officier du louable -cercle de Franconie. Plus loin étaient des officiers recruteurs de -tous les princes de l'Europe, et chacun parlait de la guerre et -surtout de la politique d'une manière bien plaisante pour un auditeur -passif. Entre ces officiers étaient encore deux ou trois dames, qui -m'ont paru enlevées et se laissant volontiers enlever. Notre hôte, -à l'autre bout de la table, avait à son côté droit sa chère moitié, -qui, ne se levant pour personne (je ne sais si c'est de même pour -se coucher), m'a apporté ma première portion. Cette attention a -attiré les regards de l'auguste assemblée; chacun alors a chuchoté en -italien, en danois, en mauvais français, en anglais et en allemand. -On se demandait pour qui ce pouvait être que la Frau Werthin s'était -mise en mouvement. Pendant ce temps je mangeais et buvais comme un -charretier affamé.» - -Le voyageur est parti pour Erlang où il a projeté de voir Mlle -de Schwartzenau. Il était muni d'une lettre du frère de celle-ci -pour l'aînée de ses soeurs. En arrivant, il l'a envoyée en faisant -demander la permission de «faire sa révérence à ces dames». On lui a -répondu que, l'une d'elles étant incommodée, elles ne pourraient le -voir que le lendemain. Il a envoyé chez Mme la margrave: «elle était -en trop grand négligé pour le recevoir»; une autre dame avait la -colique; une autre n'était pas encore remise des fatigues du bal de -la veille; de dépit il s'est couché et il a dormi le mieux du monde. - -«A mon réveil, continue le marquis, Mlles de Schwartzenau m'ont -fait souhaiter bon voyage. Ce n'était pas mon compte: je voulais, -je te l'avoue, voir Caroline, je lui ai donc écrit... D'après -sa réponse, je me suis rendu chez ces dames; la visite s'est -passée très honnêtement. Caroline n'a point été embarrassée, la -conversation a été générale. Je suis retourné à mon auberge après -trois quarts d'heure d'entretien; on m'a envoyé une réponse par M. -de Schwartzenau. Il paraît que l'on a été content de moi; ainsi -s'est terminé enfin un roman assez ridicule, et je puis te dire, -avec la bonne foi que tu me connais, que, sans insulter au malheur -de Caroline qui mène une vie assez douce près de ses tantes, j'ai -remercié plus vivement que jamais la Providence qui a permis que tu -voulusses bien de moi.» - -A une heure, le même jour, un «carrosse de bon goût» vient chercher -le marquis et le conduit chez la fameuse margrave de Bayreuth, soeur -de Frédéric II. «Elle est d'une belle figure, se coiffe, se met à -merveille; sa table est servie parfaitement et sa conversation est -celle d'une femme d'esprit.» Après être demeuré avec la margrave -jusqu'à cinq heures, M. de Bombelles repart pour Nuremberg; il va y -retrouver Mme de Reichenberg, dont il trace ainsi le portrait: - -«Ma soeur, qui était au _Coq-Rouge_ une demi-heure avant mon arrivée, -m'a reçu avec plus de raison que je ne m'en flattais. Pendant plus -de quatorze heures de route, elle m'a conté tout ce qu'elle a voulu; -je ne puis assez admirer le courage avec lequel elle alimente une -triste conversation sans exiger qu'on réponde... C'est un ensemble -de prodigalité et de parcimonie inconcevable; elle a répandu plus -qu'il ne le fallait l'or et les présents à Rotenburg. Elle est tentée -de pleurer à chaque poste de l'argent que coûtent les chevaux. Elle -ne sait ce qu'elle veut. Hors Paris, point de salut pour elle... -Je l'aime, rien ne me fera abandonner ses intérêts; son coeur est -foncièrement bon, mais l'excès du désir de l'indépendance et l'amour -des moyens de jeter l'argent par les fenêtres l'aveuglent souvent... -Elle a bien dormi de son aveu, quoiqu'elle crût qu'elle ne fermerait -pas l'oeil... Sa douleur est touchante par sa sincérité, mais il -faut que je me tienne à quatre pour ne pas rire lorsqu'elle compare -feu son mari à toi pour me persuader qu'elle doit bien regretter un -objet qui devrait lui être aussi cher que tu me l'es.» - -Finalement, le marquis espère avoir un congé au mois d'avril. Il -viendra en France pour veiller aux intérêts de sa soeur et la mettre, -en passant, dans un couvent de Nancy. Elle se défend comme quelqu'un -qui est bien fâché de céder, mais qui sent qu'il n'y a pas moyen de -s'y refuser. - -Suivent des considérations sur la situation future de sa soeur à -laquelle ni le roi de France, ni le landgrave de Hesse ne sauraient -s'opposer sérieusement, et ce sera là, demandes et réponses, -objections et ripostes, le principal sujet des lettres suivantes. -Nous connaissons les illusions de tous les Bombelles à ce sujet, et -il est inutile d'y revenir. Mme de Reichenberg n'obtiendra rien ni -en France ni en Allemagne et ne sera jamais titrée princesse. Comme -tout a une fin, même les illusions, elle finira par avoir les yeux -dessillés et se contentera de chercher un mari. En son temps, nous -verrons quel singulier choix elle sera amenée à faire. - -Au milieu de ces alternatives de crainte ou d'espoir au sujet de -la «principauté» de Mme de Reichenberg, Mme de Bombelles donne son -bulletin de semaine: quelques menus détails offrent leur intérêt. -Les relevailles de la Reine ont naturellement occupé la Cour et la -Ville. Angélique n'oublie de mander à son mari ni les aumônes remises -entre les mains des deux curés de Versailles, ni les dots consenties -à cent jeunes ménages de Paris unis par l'archevêque, le jour même -de l'entrée de la souveraine. Lorsque le cortège royal parut dans -la cathédrale, le 8 février, pour y assister au _Te Deum_, ces cent -jeunes hommes et ces cent jeunes filles, «qu'on avait choisies parmi -les plus jolies», étaient rangés dans l'église pour saluer la Reine -au passage. Ce sont, le soir, des feux d'artifice, des illuminations, -des fontaines de vin, des distributions de pain et de cervelas, des -spectacles gratuits à la Comédie-Française et à l'Opéra[107]. - - [107] Les charbonniers occupaient la loge du Roi, les poissardes - celle de la Reine. Les spectateurs entonnèrent en masse avec les - acteurs le choeur: «Chantons, célébrons notre reine.»--_Mémoires - secrets_, t. XII.--_Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye. - -La Reine avait eu soin de ne pas gâter ce jour de fête religieuse -par des plaisirs profanes, et, quittant Paris aussitôt terminés les -services de Notre-Dame et de Sainte-Geneviève, elle était rentrée à -Versailles après avoir soupé à la Muette. Mme de Bombelles est très -émue en racontant les différentes phases de cette imposante journée; -accompagnant sa petite princesse, «toute joyeuse», elle a mis sa plus -belle robe et ses diamants. Ces diamants dont elle taquine son mari, -et qui feront faire à celui-ci des remarques malicieuses, sont ceux -de sa mère et de sa tante, car la fée qui a présidé à son mariage a -négligé d'orner sa corbeille de gemmes précieuses. - -A côté de ce grand événement, il est de petites nouvelles: M. de -Maurepas a des accès fréquents de goutte; il souffre beaucoup, -et «tout le monde en est aussi inquiet qu'affligé». La comtesse -Diane fait l'aimable. «Je suis comme un ange avec elle, observe la -marquise qui a lieu de s'en étonner, connaissant la fausseté de la -dame d'honneur; si je ne savais ce que je sais, je la croirais ma -meilleure amie, mais je me garde bien de l'imaginer, et ses manières -avec moi me donnent souvent envie de rire.» - -Comme, tous les huit jours, elle donne un concert en l'honneur de -Madame Élisabeth, elle engage Mme de Bombelles, «croyant que son -peu d'usage du monde l'empêche de voir qu'elle tâche adroitement -de détacher Madame Élisabeth du désir d'aller s'amuser chez Mme de -Mackau».--«Je ne le vois que trop, dit au contraire la jeune femme et -j'en suis vraiment affligée pour maman à qui cela fait de la peine.» - -Aussi est-ce avec joie que, dans une lettre suivante, elle mande à -son mari que Mme de Mackau[108], elle aussi, a donné un concert que -Madame Élisabeth a trouvé «charmant», ajoutant même tout bas «qu'elle -s'y était infiniment amusée, qu'elle l'avait trouvé bien plus joli -que ceux de la comtesse Diane». - - [108] Dans une lettre de Mme de Mackau à Madame Clotilde, nous - trouvons quelques détails sur Madame Elisabeth qui «se fait aimer - de tout le monde; elle est exacte à tous ses devoirs essentiels - sans que personne l'y excite comme si elle était encore à - l'éducation». Sur la petite princesse qui vient de naître et - sur les enfants du comte d'Artois, Mme de Mackau écrit les - impressions suivantes: - - «Il faut que j'entretienne ma chère Reine[A] de Madame sa - nièce: elle vient à merveille et est extrêmement forte pour - son âge; elle a les plus beaux yeux possible, et un petit - visage bien arrondi, une très jolie bouche, et je trouve que, - du bas du visage, elle ressemble beaucoup à Madame sa tante, - la Princesse de Piémont: je le faisais remarquer tantôt à ces - femmes qui ont été de mon avis; jugez, ma chère Reine, combien - cette idée redouble mon intérêt pour cette auguste enfant. - Tout ce que je désire est qu'elle conserve cette ressemblance, - que j'avais trouvée dans Mademoiselle, et qu'elle a perdue en - grandissant. Elle est pourtant régulièrement belle, mais elle a - un sérieux dans la physionomie qui n'a nul rapport avec l'air - gracieux et plein de bonté de ma chère princesse; monsieur le - duc d'Angoulême, sans être beau, est un charmant enfant plein - d'esprit, fort doux et toujours gai; pour monsieur le duc de - Berri, on n'en peut encore rien dire, car il a un terrible masque - sur le visage, cependant on aperçoit de beaux traits, et je crois - que, lorsqu'il sera guéri, il deviendra le plus beau des trois; - la Reine est parfaitement rétablie et plus belle que jamais.» - (Archives de la maison royale de Savoie, aimable communication de - M. G. Roberti.) - - [A] Mme de Mackau nommait ainsi la princesse de Piémont. - -Le cardinal de Rohan[109] est mort au commencement de mars. «Il ne -laisse que huit cent mille livres de rente au cardinal de Guéménée, -une terre de cinquante mille livres de rente à M. de Guéménée; enfin, -par son économie, il n'a pas eu la consolation d'être regretté d'un -de ses parents; ils sont tous charmés de sa mort et encore plus aises -d'en hériter: il n'a pas fait de testament. J'ai soupé hier chez Mme -de Guéménée qui m'a fait tout plein d'amitiés.» - - [109] Louis-Constantin de Rohan, né en 1697, élu évêque de - Strasbourg à la mort du cardinal de Soubise, en 1756, cardinal en - 1761, mort le 11 mars 1779. Comme ses prédécesseurs et comme son - fameux successeur, le cardinal Louis, il habitait à Paris l'hôtel - de Rohan, rue Vieille-du-Temple, où se trouvait en dernier lieu - l'Imprimerie nationale. - -Du 20 mars: «Madame Élisabeth s'est trouvée fort incommodée -avant-hier: elle eut une très forte fièvre pendant la nuit, et hier, -à trois heures et demie, la rougeole a paru. Tu imagines bien que je -ne l'ai pas quittée. Cette nuit-ci a été très bonne, elle a peu de -fièvre ce soir, et les médecins assurent qu'il n'y a pas la moindre -inquiétude à avoir.» - -Une lettre suivante donne de la santé de Madame Élisabeth un bulletin -tout à fait satisfaisant et en même temps des nouvelles désastreuses -des Indes: «Pondichéry est pris et encore d'autres villes dont je ne -me souviens plus. Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous n'avons plus -de possessions aux Indes et qu'en général nos affaires vont très -mal. M. le vicomte de Noailles, le beau Dillon[110] et M. Arthur -Dillon[111] ont pris congé ce matin et partent pour la Martinique -avec le plus grand désir de bien faire, ainsi bientôt ils feront -parler d'eux.» - - [110] Le comte Édouard Dillon, Irlandais d'origine, très infatué - de sa personne, faisait partie de l'intimité de la Reine. Il se - distingua en Amérique. - - [111] Arthur Dillon commandait le régiment Dillon et se - distingua, en 1792, à la tête d'un corps d'armée; mort - révolutionnairement sur l'échafaud. - -La rougeole ne tarde pas à sévir à Versailles; en même temps que la -Reine, Mme de Bombelles est atteinte. Jeanne-Renée en informe son -frère le 14 mars. «Il fallait que ta femme partage les peines de sa -princesse, ce n'est pas faute que sa maman se soit bien opposée à ce -qu'elle reste auprès d'elle. Tu ne peux condamner son attachement, il -est malheureux que le résultat en soit aussi triste, mais juge par là -de ce qu'elle ferait pour toi.» - -«Notre ange a bien reposé cette nuit, écrit Mlle de Bombelles le 3 -avril, les rougeurs se passent, elle a dormi au moins quatre heures -dans la matinée. Elle est très gaie, nous avons été obligées toute la -journée de l'empêcher de sortir ses bras, tant elle était disposée -à gesticuler. Elle se lèvera demain; nous sommes tous heureux et -tranquilles. Jouis avec nous du plaisir de la voir bien portante. -Elle sera plus fraîche encore à ton arrivée, si cela est possible.» - -Le chevalier de Naillac a écrit une lettre très touchante en réponse -à celle de Mlle de Bombelles: «Il me dit qu'il mourra de douleur -si je l'oublie, qu'il ne lui est pas possible, après six mois qu'il -s'est habitué à m'aimer, de renoncer à ce sentiment; mais il ne -me parle plus de l'épouser. Ainsi, mon ami, quoiqu'il m'en coûte -beaucoup, je ne lui écrirai plus rien de consolant, ni de fâcheux. -J'aurais été heureuse avec lui, je le regrette infiniment.» - -Le 5 avril, nouvelle lettre: «Je suis trop bonne, mon cher ami, de -vous écrire encore aujourd'hui, car votre femme se porte aussi bien -que vous et moi. Cependant elle ne peut vous le dire elle-même, ses -yeux étant encore trop faibles.» - -Malgré la défense faite, Angélique ne peut résister à écrire un mot à -son mari: «Quelle affreuse maladie que celle qui empêche d'écrire à -ce qu'on aime le mieux; oui, mon petit chat, c'est ce qui m'a le plus -tourmentée depuis que je suis malade.» - -Le 6 avril, Angélique a repris posément la plume. Elle a vu le -comte d'Esterhazy qui a promis de s'occuper des affaires de M. de -Bombelles pendant le voyage de la Reine à Trianon[112]. Il s'agit de -faire changer de résidence M. de Bombelles et «de ne pas le laisser -vieillir sous l'ennuyeux harnais de la Diète». - - [112] C'est le fameux voyage de Trianon qui fit tant crier. - Pour achever de se remettre, la Reine avait décidé ce petit - déplacement dont le Roi était exclu comme n'ayant pas eu la - rougeole. Le Roi, «accoutumé à ne se refuser à rien de ce qui - peut plaire à son auguste épouse, avait approuvé que les ducs - de Coigny et de Guines, le comte d'Esterhazy et le baron de - Bezenval restassent auprès de la Reine; le consentement avait - été provoqué par cette princesse, qui n'en sentit pas d'abord - les conséquences». (_Correspondance_ de Mercy.) Les mauvais - propos ne manquèrent pas, et l'on mit en question de savoir - «quelles seraient les dames choisies dans le cas où le Roi - tomberait malade». Ces gardes-malades improvisés n'eurent-ils pas - la prétention de veiller la Reine, pendant la nuit? Il fallut - l'intervention de Mercy pour obtenir que ces galants chevaliers - sortissent de chez la Reine à onze heures du soir et ne fussent - qu'«externes», c'est-à-dire ne logeassent pas à Trianon. Cette - idée étrange de la Reine eut le plus fâcheux effet, et, si l'on - en croit Mercy, de mauvaises conséquences au point de vue des - intrigues de cour. - -Le 8 avril, la petite malade est arrivée à Montreuil et y est fort -bien accueillie par sa mère et par Mlle de Bombelles. Souffrante -et obligée de se soigner, elle est environnée d'une touchante -sollicitude. «Je ne sais comment faire pour leur témoigner l'étendue -de ma reconnaissance. Madame Élisabeth m'a fait l'honneur de venir me -voir hier, et je crains qu'elle ne soit pas contente de mon séjour -ici... D'ailleurs elle va partir incessamment pour la Meute (Muette) -avec la Reine, car c'est changé, le voyage à Trianon est remis. Il -n'y aura pas de voyage de Compiègne.» - -Du 16 avril... «Le chevalier de Naillac est venu nous voir cet -après-dîner; après avoir dit plusieurs lieux communs, ta soeur étant -sortie, il m'a dit qu'il était au désespoir, qu'il n'avait pas encore -eu le courage de t'écrire et qu'il était bien malheureux. Je lui ai -répondu tout ce que j'ai pu pour le consoler, et je ne savais pas -trop comment m'y prendre. Ta soeur étant revenue, nous avons parlé -raison, c'est-à-dire je voulais la faire parler, car ils ne disaient -pas grand'chose tous les deux, et le chevalier m'a réellement fait -pitié, car il a l'air abattu sous le poids du malheur. Mais cependant -je t'avouerai que, l'aimant autant qu'il en a l'air et ayant une -fortune indépendante des événements, j'ai été étonnée qu'il ne lui -eût pas proposé de l'épouser, malgré le refus de la place (il avait -été question pour le chevalier de Naillac d'un poste diplomatique -en Allemagne qu'il n'obtint pas); c'était à elle à voir si elle -le voulait ou non. Mais je n'entends pas qu'on se désole et qu'on -ne fasse rien, quand on en a la possibilité, pour satisfaire son -inclination. Ainsi je serais presque tentée de croire qu'il regrette -pour le moins autant l'assurance de la place que ta soeur, quoiqu'il -l'aime beaucoup... Quant à ta soeur, elle est fort raisonnable, elle -aurait été fort aise qu'il fût son mari, mais elle se console de ce -qu'il ne le sera pas.» - -Par la suite, Mme de Mackau pria le chevalier de rendre ses visites -moins fréquentes; il finit par comprendre, et le roman ébauché en -resta là, malgré la «désolation» de M. de Naillac. - -Le 22 avril, Mme de Bombelles rend compte d'une visite de Madame -Élisabeth à son retour de Trianon. «La Reine en est enchantée, elle -dit à tout le monde qu'il n'y a rien de si aimable, qu'elle ne la -connaissait pas encore bien, mais qu'elle en avait fait son amie, et -que ce serait pour toute la vie.» - -Une grave question à cette époque était l'inoculation pour combattre -les ravages de la petite vérole. Bien qu'ayant eu récemment la -rougeole Mme de Bombelles s'est mise dans les mains du célèbre -chirurgien Goetz. Un régime sévère et de grandes précautions -précédaient alors cette légère opération qui, depuis, est passée dans -les moeurs. - -Au commencement de mai, tout est terminé et Mme de Bombelles, -d'abord assez souffrante, reprend peu à peu sa correspondance. Ses -premières lettres, roulant uniquement sur des questions de santé, ou -sur l'affaire du chevalier de Naillac, ne sauraient nous retenir, -et nous arrivons droit aux lettres de juin qui nous apportent des -nouvelles de la Cour. - -«Tout le monde fait l'éloge de la conduite du baron de Breteuil, -écrit Mme de Bombelles, le 18. Tu sais sûrement qu'il a refusé le -titre de prince, en disant qu'un gentilhomme français ne devait -recevoir de grâce que de son souverain. Le Roi, en conséquence, lui -a accordé la première place vacante au Conseil d'État. Toutes ces -circonstances me font le plus grand plaisir; ses ennemis n'auraient -sûrement pas manqué de le narguer sur sa principauté et, n'ayant -point d'enfants, elle ne pouvait pas lui être d'un grand agrément... -Je te dirai, pour nouvelle, que M. de Gramont[113] épouse la fille -de la comtesse Jules et qu'en faveur du mariage il a la survivance -de capitaine des Gardes de M. le duc de Villeroi. A vingt-deux ans, -c'est une jolie fortune... Tu sais sûrement que nous avons pris -un bateau de six millions. Le duc de Coigny vient de s'embarquer -avec son régiment, je lui souhaite un bon voyage, car je l'aime -beaucoup... Bombon (Mlle de Bombelles) n'est pas encore revenue de -Paris, son absence me paraît bien longue... L'armée de M. le prince -de Condé a été nommée hier au soir, elle ira en Flandre: ce sera -une armée d'observation contre les Hollandais. M. de Chabot sera le -second du prince. T'avouerai-je ma folie! On parle tant d'armée, -qu'il y a des moments où je suis véritablement affligée de n'être -pas homme. Je ne sache que toi qui puisse me consoler d'un mal sans -remède. Mais je me trouve une ardeur pour la guerre qui n'a pas le -sens commun. Je me condamne bien en y réfléchissant, car je regarde -la guerre comme une frénésie malheureuse pour les peuples, dont -les suites peuvent être terribles, mais mon premier mouvement est -toujours le désir de la gloire; puisque le Ciel m'a faite femme, -pourquoi n'a-t-il pas achevé son ouvrage en me rendant un peu -poltronne?...» - - [113] Le comte de Gramont, titré duc de Guiche à l'occasion de - son mariage avec Mlle de Polignac. Il était le neveu du duc - de Gramont et le frère de la comtesse d'Ossun qui devint dame - d'atours de la Reine. - -M. de Bombelles s'apprête à revenir en France en vertu d'un congé. -Il laissera à Ratisbonne sa soeur, la comtesse de Reichenberg, qui -se désole de cet abandon. Sans doute elle reviendra un peu plus tard -en France. Son frère voudrait la voir s'établir pendant quelques -années à Provins, en ne passant que deux ou trois mois à Paris où sa -situation de fortune ne lui permettrait pas de vivre agréablement -toute l'année. - -Comme distraction il a des comédies allemandes de société et les -juge «bêtes, ennuyeuses et impertinentes». Il pourrait ajouter: -inconvenantes à faire jouer par de jeunes acteurs, étant donnée -l'héroïne de la pièce qui ne se refuse aucune fantaisie amoureuse. Le -mot de la fin de la pièce est celui-ci qui fit sourire: «En vérité, -il faut convenir que mon ménage est en bien mauvais désordre.» - -La nouvelle qu'annonce Mme de Bombelles, le 25 juin, est que la -grossesse de la Reine semble officielle (c'était du reste un faux -bruit). «J'ai vu la Reine, il y a trois jours, chez Madame Élisabeth, -qui m'a traitée avec tout plein de bontés; elle m'a fait plusieurs -questions sur mon inoculation avec un air d'intérêt qui m'a fait -grand plaisir... Tout est bien arrangé qu'il n'y ait point de -Compiègne, car tu serais arrivé pendant ce temps-là... Cela aurait -retardé d'un jour le plaisir de te voir... De plus, Compiègne a le -mérite d'être un endroit fort mal sain et fort ennuyeux... - -«N'oublie pas de dire à la princesse Thérèse (de Tour et Taxis) qu'il -n'est que trop vrai: les coiffures ont encore changé à un point -incroyable, depuis que je n'ai eu l'honneur de la voir; elles sont -fort baissées et les formes de chapeaux tout à fait différentes, de -sorte que je crains fort que dans toute sa garde-robe elle n'en ait -pas un qui soit encore à la mode. Annonce-lui cette nouvelle avec -ménagement; je partage la consternation que cette affreuse nouvelle -va lui causer, mais le destin l'a voulu ainsi. Je ne sache d'autre -parti que de s'y soumettre, quoique Mme Juhet soit venue prendre -d'autres instructions chez Mme Bertin et chez Mme Beaulard.» - -M. de Bombelles partage les idées belliqueuses de sa femme; ses goûts -militaires se sont réveillés. Il espère être en France avant le 10 -août: «Eh bien, si, le 20, je savais qu'on tirât des coups de fusil -en Flandre ou ailleurs, je suis sûr que tu me permettrais, si cela -peut s'arranger convenablement, de m'y trouver. Je reviendrais à la -mi-novembre, ayant fait trois mois de campagne: ces trois mois me -remettraient au courant d'un métier que je n'ai pas cessé d'aimer. -Peut-être trouverais-je le moyen de me distinguer et d'autoriser -le Ministre de la Guerre à me faire brigadier[114]. L'estime que -j'acquerrais dans le public rejaillirait sur toi... On a quelquefois -eu des idées plus singulières et qui ont réussi. Je ne veux pas -faire le Don Quichotte, mais tu ne m'en voudras pas, j'en suis sûr, -d'avoir l'envie d'employer trois mois à une démarche qui peut-être -serait décisive pour notre fortune et notre considération. Ne parle -qu'à ta mère de mon idée; les femmelettes te feraient peut-être -un crime d'y donner les mains... Si le comte d'Esterhazy est à -Versailles, tu peux aussi t'ouvrir à lui; il saura où tendent nos -préparatifs de guerre et nous conseillera bien... Je ne ferai rien -qu'avec son agrément...» - - [114] Le marquis avait été nommé maréchal de camp, deux ans - auparavant. - -Cette fois le congé de M. de Bombelles n'a pas été retardé. Il -arrive en France dans le milieu d'août, passe deux mois avec sa -femme qu'il emmène, en octobre, dans un état de grossesse très -avancée. Pendant ce séjour, il a été question d'un mariage entre -Jeanne-Renée de Bombelles et le marquis de Travanet, mestre de camp -de dragons. La comtesse Diane semble s'en être occupée et avoir -triomphé des hésitations de M. de Travanet en lui faisant promettre -de l'avancement par le prince de Montbarrey. M. de Travanet était un -homme charmant, maître d'une belle fortune, possesseur d'une terre à -Viarmes près de Chantilly, mais c'était un joueur incorrigible, et -nous verrons les grands ennuis qu'il donna à sa femme. Le contrat fut -signé le 17 novembre; le mariage eut lieu le lendemain, en l'église -Saint-Louis. - -Une lettre de Madame Élisabeth du 27 novembre contient ces mots au -sujet du mariage: - - «Dis à Mme de Travanette que je meure d'envie de la voir. - Mande-moi toutes les grimasses qu'a fait ta belle-soeur - pendant le mariage et toutes les bêtises, qu'elle aura dit qui - certainement t'ont beaucoup ennuyée si tu les a écoutées, et qui - m'amuseront beaucoup en les lisant...» Cette lettre badine se - termine ainsi: «Adieu, ma petite soeur Saint-Ange, il me paroit - qu'il y a mille ans que je ne t'ai vue, je t'embrasse de tout - mon coeur et suis de - - Votre Altesse, - «La très humble et très obéissante - servante et sujette, - - «ÉLISABETH DE FRANCE - DITE LA FOLLE.» - -Et maintenant quittons un moment la Cour de France; suivons par la -pensée Mme de Bombelles à Ratisbonne où elle est allée, à la fin de -l'automne, rejoindre son mari. Figurons-nous cette vie paisible du -ménage, imaginons les soins et la tendresse dont le marquis entoure -sa jeune femme attendant un premier enfant. - -Après les émotions de l'année précédente la ville impériale est -toute au recueillement; un progressif apaisement est venu succéder -aux agitations produites par l'affaire de la succession de Bavière. -On doit supposer que nombreuses sont les soirées intimes où M. de -Bombelles est instamment prié de chanter en s'accompagnant sur le -clavecin. Tout occupée d'une grossesse dont le terme approche, la -marquise ne prend qu'une part modérée à ces «dissipations» mondaines. -Une correspondance régulière avec les parents de France, et sans nul -doute avec la Princesse[115], la tient au courant de ce qui se passe -à cette Cour de Versailles que, sans les soins attentifs et pieux de -son mari, elle pourrait être en situation de regretter. Elle aura -été informée du départ de Rochambeau pour l'Amérique avec un corps de -troupes..., elle aura suivi par la pensée les événements de Cour... - - [115] Bien que, de cette année 1780, on ne possède nulle lettre - de Madame Elisabeth. - -Le 1er juillet[116], Angélique a mis au monde ce premier-né, -Louis-Philippe, dont le surnom de Bombon revient à chaque instant -dans ses lettres. Comme elle l'avait déclaré d'avance, elle nourrit -son enfant; sa mère, ses belles-soeurs s'inquiètent de savoir si elle -n'en est pas fatiguée. «Tu es charmant, écrit la marquise de Travanet -à son frère, au commencement de juillet, de nous avoir exactement -envoyé des nouvelles de la petite maman. Pourra-t-elle achever sa -nourriture? Si elle ne pouvait continuer, je partagerais sa peine, -car elle attachait un grand prix à donner à son enfant ce lait -charmant qui nous les rend encore plus chers. Toi-même tu en serais -contrarié, parce que tu es un mari admirable et que ton «Ange» est -ton idole.» - - [116] La date nous est donnée par une lettre de Mme de Mackau à - la princesse de Piémont. Elle reçoit chaque jour des nouvelles - par son gendre; du bonheur ressenti à Ratisbonne, du contentement - de sa fille Soucy, qui a été nommée sous-gouvernante de la - gentille petite princesse, Mme de Mackau se réjouit d'autant plus - que, d'autre part, son fils lui a donné les plus grands chagrins: - santé détraquée par les excès et dépenses exagérées, qui ont - forcé la baronne à demander le concours de Madame Clotilde. - (Lettre du 13 juillet. Archives royales de Turin.) - -Mme de Travanet est prolixe dans les élans de sa gratitude, elle aura -à témoigner à son frère une reconnaissance à laquelle, au reste, il -a tant de droits... «Tu entends les expressions de ma joie de vous -voir heureux. Ah! que j'aime à prononcer ce mot, moi qui aurais -désiré que ton premier mouvement le soit. Enfin plus tu as souffert -dans ta vie, plus tu sens le prix des jouissances que tu donnes, -car c'est toi qui es l'auteur de tout le bien qui t'arrive; au lieu -que, moi, c'est à toi que je dois celui que j'éprouve. Je suis bien -reconnaissante aussi, et tu peux te dire: ma soeur est bien, bien -heureuse. Les petits nuages qui ont noirci, pendant quelque temps, -les flambeaux de l'hymen sont entièrement dissipés. Je respire sous -un ciel pur et serein. Je mène (à Viarmes) une vie très agréable. -S'il n'y avait pas toujours deux cent lieues à franchir pour arriver -jusqu'à toi, elle le serait encore plus. Ma soeur, la comtesse de -Matignon et moi nous sommes seules ici, depuis trois semaines, -sans nous être ennuyées un moment. La comtesse de Matignon[117] -est charmante: au village ses goûts sont aussi simples qu'elle est -élégante à la ville. Nous lisons, chantons, travaillons toutes trois; -nous allons voir les châteaux voisins à âne, ce qui nous amuse -considérablement. Nous avons passé une journée à Chantilly: c'est le -plus beau lieu de la nature.» - - [117] Fille du baron de Breteuil. - -En excellentes dispositions ce jour-là--Mme de Travanet se loue de sa -soeur «qui s'accommode très bien avec elle; une attention de ma part -est un bienfait pour elle». - -Quant à son mari, elle en a d'excellentes nouvelles, et il semble, -«par le détail qu'il me rend de sa conduite, que le comte de -Broglie[118] en fera des éloges mérités. Il passe sa matinée à voir -manoeuvrer, dîne presque tous les jours au Gouvernement, et, après -avoir fait la partie de tric-trac du comte, le soir, il soupe à -l'Intendance...» Le marquis néglige-t-il un peu sa soeur? Celle-ci, -du moins, dans une lettre suivante de septembre se plaint d'un long -silence. Du moins se plaint-elle avec grâce. «Ainsi tu es un petit -folâtre qui m'a plantée là depuis que tu as eu un petit garçon plus -joli que moi.» - - [118] Alors à Metz où il dirigeait des exercices militaires. - -Voici des nouvelles de Madame Élisabeth et des impressions -recueillies sur Mme de Bombelles: «Madame Élisabeth m'a traitée au -mieux. Si tu n'étais pas aussi fat que tu l'es, je te dirais que -l'enlèvement de ta femme pour aller à la Diète, qui a tant fait crier -nos élégantes, ne produira d'autre effet, sinon que Madame Élisabeth -aimera un peu plus ma belle-soeur, à son retour, qu'auparavant. Tu -sais que dans le fond de mon âme je trouvais ce procédé bien naturel, -et tu as eu autant de raison que de courage en ne te laissant pas -effrayer par les propos.» - -Mme de Travanet s'étant rendue à Villiers, chez la comtesse de -Bombelles, sa belle-soeur, y a été reçue «comme un coeur». «Il est -vrai, ajoute-t-elle, que ma voiture était comble de gibier; mais je -ne sais pas si ma faveur n'a point baissé, parce que j'ai fait un -petit tour de passe-passe que la rusée belle-soeur, malgré toute ma -discrétion, a su deviner. C'est qu'avant d'arriver chez elle j'ai été -dîner chez l'abbé(?) à Brunoy pour voir sa petite maison, afin d'en -pouvoir faire l'éloge avec connaissance de cause. Je l'ai trouvée -très joliment arrangée, et le maître du château m'a nourrie, ainsi -que ma suite, parfaitement. J'ai vu aussi les belles folies de M. -de Brunoy[119] en ornements, ce qui m'a fait passer le temps très -agréablement. De là je suis arrivée assez tard à Villiers pour qu'on -puisse croire que je venais directement de Paris; il est vrai que, -de peur de suivre la route qui mène clairement de Brunoy à Draveil, -j'ai allongé la mienne de deux lieues. Mais j'en étais consolée en -pensant que cette peine me vaudrait la douceur d'avoir attrapé ma -chère belle-soeur. Non, non, la petite peste l'a déterrée et m'a -écrit là-dessus une phrase bien maligne, mais j'ai un _État_; ainsi, -si l'on veut m'attaquer, il faut venir me trouver dans ma terre, et -mes vassaux me défendront. Pour toi qui es toujours le maître de -ce que tu m'as donné, à la bonne heure, je consens à te céder sur -tous les points parce qu'avec toutes les richesses du monde je ne me -reconnaîtrais pas encore de droits vis-à-vis de toi.» - - [119] Le marquis de Brunoy était fils de Pâris de Montmartel, un - des frères Pâris qui s'enrichirent dans les fournitures sous le - ministère du duc de Bourbon, puis sous Mme de Pompadour. M. de - Brunoy avait épousé Mlle des Cars. Il dépensa dix millions dans - le château, le parc et l'église. Le château fut acheté un peu - plus tard par le comte de Provence qui y donna une grande fête - en l'honneur de Marie-Antoinette. Léon Gozlan donne d'amusants - détails sur Brunoy et ses habitants dans _les Châteaux de France_. - -Et, en veine de douce folie et de bavardage, la petite marquise -continue: «Tu es un homme qui en fais d'autres, tu es nécessaire pour -la conservation du genre humain et surtout pour celle de la petite -Travanet, qui t'aime à la folie et qui voudrait bien te voir, car il -y a déjà une éternité qu'elle ne t'a embrassé. Mon mari est revenu, -le 2 de ce mois, de Metz, en très bonne santé et bien pénétré des -bontés de M. de Broglie qui a écrit au baron de Breteuil et à mes -amis beaucoup de bien sur son compte.» - -Sur la carrière de son mari, néanmoins, la marquise ne se fait guère -d'illusions: «Je suis sûre qu'il ne sera peut-être jamais colonel en -second. Je n'ai pas les moyens qui mènent aujourd'hui à la fortune, -ni ne veux les acquérir. Dans le vrai, comme il serait le premier -puni, je crois qu'il se résignera à subir le sort de ceux qui ont -une femme maladroite, mais bien occupée de ses devoirs. Je voudrais -qu'il soit très heureux, parce que je le suis infiniment avec lui et -qu'il m'aime tendrement. Il vient de passer huit jours à Paris où il -n'a pas hasardé un petit écu; j'avoue que cette conduite au milieu -d'une société qui aurait pu le corrompre m'a touchée infiniment. Je -voudrais être sûre que pendant l'hiver il soit aussi sage, mais c'est -trop espérer: contentons-nous du présent.» - -Elle a raison, la jeune femme, de n'être pas trop exigeante, car elle -n'obtiendra jamais la complète guérison de son mari: il est joueur -invétéré; il compromettra sérieusement sa fortune, et les nuages -écartés pour le moment ne tarderont pas à s'amonceler plus épais -et plus noirs, au point que Mme de Travanet devra se décider à se -séparer du marquis. - -Quelques jours après, encouragée par une longue lettre de M. de -Bombelles, Mme de Travanet reprend la plume de façon enjouée: - -«Heureusement, mon cher ami, les entrailles que j'ai pour ton fils -ressemblent si fort à celles de la plus tendre des mères, que cela -m'empêche de me désoler, car, en lisant la description des charmantes -fêtes que tu a données à notre «Ange», on voudrait avoir accouché -six fois, si l'on était sûre d'éprouver de son mari les marques de -tendresse que ma belle-soeur a reçues de toi. M. de Travanet a pleuré -les chaudes larmes en les écoutant; je suis bien sûre qu'une pierre -en serait attendrie, parce qu'il n'y a rien de plus touchant et de -plus joli. Mais je t'assure que ta bien-aimée petite soeur a épousé -un homme charmant et qui gagne tous les jours à être connu. Pour moi, -je l'aime parce qu'il m'adore, et qu'après ta femme je suis la plus -heureuse de toutes.» - -Déroulant le chapelet des illusions, elle continue: «Je finirai -par où les autres commencent ordinairement, car il a débuté un peu -maussadement, craignant de s'attacher trop légèrement; mais aussi -aujourd'hui qu'il a logé aussi parfaitement dans sa tête qu'au -tric-trac qu'il avait épousé le bonheur, il me le répète mille fois -par jour, et ses soins et ses ivresses augmentent à chaque instant. -Je suis bien la maîtresse chez moi, et Monsieur ne trouve plus -pénible de se gêner pour Madame...» - -Après cette déclaration d'affection conjugale, Mme de Travanet -se reporte en gamme attendrie du côté du bonheur sans mélange -qu'éprouvent son frère et sa belle-soeur. Il lui manque quelque -chose, et elle regrette «ce bonheur d'élever un enfant à qui je ne -voudrais d'autre précepteur que celui de mon neveu». - -Elle ne se refuse pas les puérilités, quand elle ajoute: «Bon Dieu! -comme je regrette de n'avoir pas été témoin des hommages rendus à -notre jolie nourrice. Car Angélique a aussi été la mienne, j'ai sucé -le lait des conseils qu'elle m'a donnés, et j'avoue que j'ai l'air -d'en avoir eu la crème, car je me conduis assez bien.....» - -Les relevailles de Mme de Bombelles ont été fêtées de façon touchante -à Ratisbonne. On a représenté _Annette et Lubin_; les couplets sur -les enfants ont été soulignés, un transparent laissait même entrevoir -un de «ces gages de tendresse», et ce qui a eu un succès fou à -Ratisbonne a ému jusqu'aux larmes la sensible Mme de Travanet. Elle -se rappelle l'époque où elle aussi jouait le rôle d'Annette avec -l'avantage de plus que j'étais la «décente». Je n'aurais pas osé -montrer le berceau, et comme dit le bailli en parlant de vous deux: -«O temps, ô moeurs!» Comme mon règne de pudeur est fini, je voudrais, -à présent, que mon _Lubin_ me fasse aussi un petit poupon, car, -dans le vrai, la pièce avec cet accessoire est plus jolie, _depuis -trois ans que je possède Annette_, et le couplet: _Ce berceau nous -présage_ fait faire dix enfants pour les entendre chanter. Tu vois -que j'ai une grande vocation, mais, en conscience, si tu pouvais voir -l'effet que nous ont produit à l'un et à l'autre les expressions de -ton sentiment, tu aurais été forcé toi-même d'admirer ton ouvrage... -Mon vieux curé et sa vieille nièce ont pleuré aussi; tous ceux qui -viennent me voir prétendent que le récit de cette fête devrait être -imprimé... Vous êtes des amours de me l'avoir envoyé sur-le-champ...» - -A lire ces démonstrations de joie on devine ce qu'avaient pu être les -débordements de tendresse manifestés par Bombelles à la naissance -de ce fils tant désiré, on pressent dans quelle mesure les amis de -Ratisbonne avaient tenu à s'associer à son bonheur exultant. - -Pendant ce temps Mme de Mackau a éprouvé une grande joie dont elle -s'est empressée de faire part à sa chère «Reine», la princesse de -Piémont. Elle a marié le fils qui, peu de mois auparavant, lui -donnait tant de soucis: le baron de Mackau a épousé au milieu -d'octobre Mlle Alissan de Chazet, d'honorable famille, et destinée -à posséder une jolie fortune. «Au moment où je m'y attendais le -moins, écrit-elle le 22 octobre, cet homme si redoutable (le père -de la jeune fille[120]), qui ne voulait se prêter à rien, a changé -de ton, a consenti à ce que je lui demandais. Aussi la baronne -a-t-elle conclu le mariage tout de suite, de peur de dédit. Il y a -quatre jours qu'il est fait.» Après avoir recommandé la jeune femme -à la bienveillance de Madame Clotilde, Mme de Mackau ajoute: «La -jeune personne associée au sort de mon fils est aimable et est assez -heureuse pour avoir le suffrage de Madame Élisabeth qui la comble de -bontés.» - - [120] Alissan de Chazet, moraliste et auteur dramatique à ses - heures, a laissé des _Mémoires_ et des _Portraits_. Il n'était - pas sans raisons pour se défier de la sagesse de M. de Mackau. - Par le fait, le ménage marcha très bien, grâce surtout à la bonne - influence de la jeune femme sur son mari. Le marquis de Bombelles - nous dira plus tard que sa belle-soeur était un trésor. - -Ayant invoqué le nom de l'aimable princesse, la baronne sait être -agréable à la princesse de Piémont, en ne lui taisant pas ce qu'on -dit de sa soeur. «Elle est toujours la même pour moi, elle est -réellement adorée de tout le monde, elle n'écoute que les conseils -de celles qui ne peuvent lui en donner que de bons, et a le tact -infiniment juste pour les personnes qui lui sont attachées.» - -Voici d'autres détails sur la Cour. On attend le retour de voyage -de la comtesse Diane qui s'est hâtée de revenir, car «les absents -ont toujours tort». Je ne la vois pas, mais Dieu m'est témoin que -je ne lui veux aucun mal, et je crois que Madame, d'après ce que -j'ai eu l'honneur de lui confier, approuvera que je ne fasse pas -société avec elle, puisque je suis moralement sûre que je ne lui -ferais nul plaisir. Madame Élisabeth ne m'en traite pas moins bien, -ainsi je dois être parfaitement contente. «Sur la comtesse Diane, -on le voit, Mme de Mackau a les mêmes idées que Mme de Bombelles; -non sans raison, sans doute, elles se défient toutes deux de la dame -d'honneur.» - -La Cour est à Marly où il y a fastidieuse alternance de jeu et de -spectacle.--Quant à la petite Madame Royale, elle a été très malade, -au point d'inquiéter: «Le Roi, pendant cette maladie, lui a donné -les plus grandes marques de tendresse, et son attachement pour cette -enfant est réellement attendrissant. La Reine l'aime certainement -autant, mais les caresses d'un homme en général et surtout d'un Roi -frappent, à ce qu'il semble, davantage.» - -La lettre de Mme de Mackau se termine par des nouvelles de famille -qui nous intéressent: «Ma fille Bombelles est toujours à Ratisbonne, -gaie et heureuse par son mari, autant que femme peut l'être. Je -l'attends, ce printemps, avec son petit garçon qu'elle nourrit. -Mon fils part ces jours-ci pour un court voyage, il commence par -Ratisbonne.....» - -Une lettre du commencement de décembre donne encore à Madame Clotilde -des détails sur l'arrivée à Ratisbonne du jeune ménage de Mackau. La -dernière ligne sonne comme un glas: «Le courrier arrivé ce matin (le -5) nous apprend que l'Impératrice est très mal[121].» - - [121] Archives royales de Turin. - -La grosse nouvelle de la mort de Marie-Thérèse parvenait peu de jours -après. On sait par le récit de l'archiduchesse Marie-Anne quelle -fut la fin admirable de la grande souveraine. A la nouvelle de sa -mort, il n'y eut qu'un cri de vénération dans le monde. Frédéric -II lui-même sut trouver une expression admirative. «J'ai donné des -larmes sincères à sa mort, écrivait-il à d'Alembert; elle a fait -honneur à son sexe et au trône. Je lui ai fait la guerre et n'ai -jamais été son ennemi.» Sincère ou non, l'oraison funèbre est belle. - -La douleur de Marie-Antoinette fut immense et démonstrative. «Oh, -mon frère, écrit-elle à Joseph II, il ne me reste donc que vous -dans un pays qui m'est et me sera toujours cher... Souvenez-vous -que nous sommes vos amis, vos alliés; aimez-moi...» Pendant près de -deux semaines elle ne vit que la famille royale, la princesse de -Lamballe et Mme de Polignac, ne parlant que des vertus de sa mère, ne -voulant pas être distraite. De ce déchirement profond, réel, un seul -événement pouvait la consoler. Plusieurs fois on avait annoncé à tort -une seconde grossesse de la Reine; l'hiver précédent, elle avait fait -une fausse couche; au début du printemps, le bruit se répandait de -nouveau que Marie-Antoinette était grosse, et déjà chacun escomptait -la venue du Dauphin tant attendu. - - - - -CHAPITRE V - -1781 - - La marquise rentre à Versailles.--Charmant accueil de - Madame Elisabeth.--Premières visites.--Le portrait du - marquis.--Bombon.--Esterhazy et la Reine.--Nouvelles de - cour.--Incendie de l'Opéra.--Questions de carrière.--Mme - Saint-Huberti.--Le sevrage de Bombon.--Effusions - maternelles.--Nouvelles d'Amérique.--Court séjour de Joseph - II.--Ambitions diplomatiques.--La comtesse de Reichenberg songe - à accepter d'épouser le marquis de Louvois.--Correspondance - avec son frère.--Mort du comte de Broglie.--La comtesse - Diane.--Le duc de Montmorency.--A la Muette.--Mme de Marchais - et le comte d'Angiviller.--La fête de Saint-Cloud.--La Cour à - la Muette.--Mort de la comtesse d'Hautpoul. - - -L'hiver a passé... L'enfant est en état de voyager, Mme de Bombelles -ne saurait prolonger davantage son séjour à Ratisbonne. Il lui faut -rejoindre la princesse dont l'impatiente amitié a été mise à si -longue épreuve. - -Au mois d'avril 1781, la marquise a quitté son mari non sans de -grandes démonstrations de regrets et de tendresse, et elle accomplit -son long voyage avec Bombon sans péripéties notables. Elle arrive à -Versailles le 30 avril, à onze heures du soir. «On nous a arrêtés -dans les avenues, écrit-elle à son mari, pour nous dire que le -plafond de l'_hôtel d'Orléans_ était tombé et qu'il fallait aller -loger à l'_hôtel des Ambassadeurs_. Moi qui n'étais occupée que de -ne pas réveiller Bombon, je ne disais autre chose sinon qu'il ne -fallait pas faire de bruit. Maman était furieuse de ma tranquillité, -je ne savais à quoi attribuer son humeur; enfin nous sommes arrivés -à l'hôtel, toute une famille était à la porte pour nous recevoir... -Après avoir établi mon fils, je me suis aperçue que j'étais dans un -appartement véritablement charmant. Tu ne peux imaginer ma surprise, -car je ne me doutais pas du tout de ces nouvelles marques de bonté -de la part de Madame Élisabeth. J'ai eu un plaisir à me trouver bien -logée que je ne puis t'exprimer surtout à cause de Bombon, qui pourra -se promener journellement dans les avenues de Sceaux et sur la place, -sans que je le perde des yeux.» - -Ce n'est pas tout. Mme de Bombelles va trouver là encore d'autres -preuves des attentions affectueuses de la princesse. Lorsqu'elle -s'est mise à table, elle aperçoit un service de porcelaine blanc -et or, des couverts, une écuelle d'argent, le tout à ses armes. -Elle croit rêver, et tout cela lui donnait envie de pleurer. -«Pourquoi n'est-il pas là?» disait-elle à sa tante en se jetant -dans ses bras... Et l'on devine le chapelet de choses tendres dont -elle émaille son petit récit intime. Madame Élisabeth ne s'est pas -contentée de gâter son amie à son arrivée, elle a grande hâte de -la voir et la fait demander dans la matinée du lendemain. Mme de -Bombelles ajoute, aussitôt l'entrevue finie, un long post-scriptum à -sa lettre. - -«... Tu ne peux te faire une idée de la joie qu'elle m'a témoignée au -moment où elle m'a aperçue. Nous avons ri et pleuré tout à la fois. - -«Mmes de Sérent et de La Rochelambert, qui ont déjeuné avec la -princesse, sont parties et ont laissé les deux amies deviser à leur -aise. - -«Après les premiers témoignages d'amitié, je lui ai dit combien tu -lui étais attaché, combien tu m'avais rendue heureuse, toutes les -raisons que j'avais pour te regretter. Ensuite je me suis mise à -pleurer; elle s'est jetée dans mes bras, m'a priée de pleurer à mon -aise, en m'assurant que personne ne partageait mieux qu'elle mes -regrets et qu'ils étaient bien fondés. Là-dessus nous sommes entrées -dans beaucoup de détails à ton sujet. Je te manderai demain en -chiffres ce que nous aurons dit.» - -Madame Élisabeth a promis d'intercéder en faveur de M. de Bombelles -pour l'ambassade de Constantinople, but de ses désirs[122]. - - [122] Lettre chiffrée du 10 mai. - -Dans les témoignages affectueux de Madame Élisabeth, Bombon n'est pas -oublié: «Elle l'a comblé de caresses, il a été gentil au possible; -il s'est endormi ce matin chez elle en tétant, elle voulait le faire -mettre dans un de ses entresols, mais Mme de Sérent, que nous avons -consultée, _nous a dit de n'en rien faire à cause de son sexe_, -nous assurant qu'on ne manquerait pas de se servir de ce prétexte -pour dire que je faisais habiller et déshabiller l'enfant devant -Madame[123]. Nous avons pris le parti de le faire transporter chez -maman, où il a dormi deux heures et demie... J'ai vu, ce matin, Mme -de Travanet qui m'a dit qu'hier la Reine lui avait demandé plusieurs -fois si j'étais arrivée... Aussitôt (qu'elle l'avait su) elle avait -couru à Madame Élisabeth lui en porter la nouvelle avec toutes -sortes de grâces, en lui disant qu'elle voulait qu'elle passe toute -la journée avec moi et qu'elle prenait bien part à sa joie. J'irai -vendredi dîner avec Madame Élisabeth, et samedi j'irai à Villiers -voir ton frère.» - - [123] C'eût été en effet un beau chef d'accusation au procès de - Madame Elisabeth! - -Le lendemain, Mme de Bombelles a dîné chez sa mère avec sa -belle-soeur Mackau[124] et Mme de Chazet; puis, avec sa mère, elle a -rendu visite à Mme de Vergennes, «qui l'a traitée très honnêtement», -et à la princesse de Guéménée à Montreuil. Celle-ci les a reçues «ni -bien ni mal»; ensuite elle s'est déridée et a promis de témoigner son -amitié à M. de Bombelles; la princesse Charles de Rohan a été plus -expansive. - - [124] La baronne de Mackau, qui n'avait pas seize ans, avait - été présentée à la Cour peu de temps auparavant. On la trouvait - généralement jolie, et sa belle-mère ne tarit pas d'éloges sur - son compte (Lettre à Madame Clotilde, _loc. cit._). - -«On ne meurt pas de joie, mon petit chat, écrit la marquise à son -mari le 12 mai, car je ne serais plus de ce monde, après avoir reçu -ta lettre de Langres[125]. On me l'a apportée hier, au moment où -j'allais partir pour Marly. Je l'ai lue avec précipitation pour -savoir comment tu te portais; après l'avoir baisée, je l'ai fait -baiser à petit Bombon; j'ai pleuré enfin, j'étais comme une folle -de joie. Je recommençais ta lettre quand elle était finie, et, si -mon fils ne m'avait interrompue, je n'aurais vu qu'elle toute la -journée...» - - [125] Datée de Langres, le 8 mai, cette lettre, comme toutes - celles du marquis après séparation d'avec sa femme, est fort - triste et d'une tendresse très expansive. - -Mme de Bombelles a vu M. de Vergennes, qui lui a fait force -compliments sur la manière d'être de son mari et lui a fait entrevoir -un rayon d'espoir pour son avancement... Puis elle est partie pour -Marly en sortant de chez le ministre. - -... «Bombon s'est endormi en chemin, j'ai fait demander la permission -à Mme de Bourdeilles de le déposer chez elle. Elle m'a reçu avec -la plus grande amitié... Je suis venue par le jardin chez Madame -Élisabeth. La Reine, qui loge au-dessous d'elle, s'est mise à la -fenêtre dès qu'elle m'a eu aperçue, m'a appelée, m'a demandé comment -je me portais, où était mon fils... Elle m'a ajouté qu'elle était -charmée d'avoir le plaisir de me voir. Je lui ai fait une belle -révérence et je suis partie. Le soir, en sortant de chez Madame -Élisabeth avec Bombon, j'ai encore rencontré la Reine avec Madame et -Mme la comtesse d'Artois; elle s'est arrêtée pour le voir, m'a dit -qu'elle le trouvait charmant. Le petit lui a arraché son éventail -des mains, cela l'a fait beaucoup rire; elle lui a dit qu'il était -un petit méchant, a encore joué avec lui et puis est partie. Madame -Élisabeth, avec laquelle j'ai dîné, m'a comblée encore de bonté... - -«J'ai aussi été faire une visite à la comtesse Diane; elle m'a reçue -avec la plus grande honnêteté, m'a demandé de tes nouvelles. La -duchesse de Polignac qui y était m'a aussi fort bien traitée. Le -comte d'Esterhazy m'a fait dire par Faverolles qu'il viendrait me -voir mercredi matin et qu'il avait des choses fort intéressantes à me -communiquer. Je suis bien curieuse de savoir ce qu'il a à me dire, je -te le manderai tout de suite. - -«... Je n'ai pas encore vu Rayneval... Tu ne sais peut-être pas que -M. de Lamotte-Piquet a pris 22 bâtiments marchands qui venaient de -Saint-Eustache...» - -De retour à Versailles, Mme de Bombelles récrit à son mari, le 15 -mai, sous l'impression d'une grande joie, causée par le portrait de -son mari. Rien de plus charmant que l'expansion de cette tendresse -sincère, juvénilement exprimée. - -«J'ai eu hier un grand plaisir, mon petit chat, ton portrait m'est -arrivé à six heures du soir, j'ai sauté de joie en voyant la -caisse; je croyais qu'on ne l'ouvrirait jamais assez tôt... Lorsque -j'ai aperçu ta figure, je me suis mise à pleurer de joie; je t'ai -embrassé, caressé; j'ai poussé la folie jusqu'à te parler. Je t'ai -couché sur mon lit, ensuite sur le canapé, véritablement ma tête -était un peu tournée. La seule chose qui m'a contrariée, c'était que -Bombon dormait; mais, en revanche, ce matin, il t'a bien accueilli: -il voulait à toute force te prendre le nez, il disait _papa_ et -retournait le cadre, croyant de bonne foi que tu étais derrière la -glace. Il est bon que tu saches qu'il a actuellement le talent le -plus décidé pour jouer du clavecin, il donne de grands coups de poing -sur le clavier, cela fait bien du bruit, ce qui le charme et le fait -rire de tout son coeur. Il devient tous les jours plus gentil, je -crois pourtant que ses dents viendront bientôt.» - -Mme de Bombelles est aussi bonne mère qu'elle est tendre épouse, -aussi prodigue-t-elle les détails sur la dentition des enfants, sur -les conseils qu'on lui a donnés au point de vue du sevrage. Elle -semble très moderne dans ses idées, puisqu'à l'enfant qui n'a pas -encore percé sa première dent elle fait prendre panades et soupes, en -attendant qu'il puisse se passer d'elle et soit sevré. - -Suivent les détails de Cour: Madame Élisabeth est venue de Marly -la voir avec la comtesse Diane et l'a invitée, de la part de la -Reine, à se rendre à Marly, où il y avait grand déjeuner et partie de -barres. Mme de Bombelles hésite à accepter parce qu'elle attend la -visite du comte d'Esterhazy; elle se préparera à partir; en tout cas, -si elle ne peut se rendre à l'invitation, Madame Élisabeth l'excusera -en disant que l'enfant est souffrant. La comtesse Diane lui a fait -«tout plein d'honnêtetés; elle va partir pour Passy où elle prendra -les eaux pour un embarras d'estomac et serait charmée d'y recevoir sa -visite à dîner: nous sommes comme des soeurs, c'est touchant». Mme de -Bombelles termine sa lettre par des informations de «Carrière», ayant -vu M. de Rayneval, et elle annonce le mariage du fils de la princesse -de Guéménée avec Mlle de Conflans[126]. - - [126] Le prince Charles-Alain-Gabriel de Rohan, duc de Montbazon, - épousa en effet, le 29 mai 1781, Louise-Aglaé de Conflans - d'Armentières, soeur de la célèbre marquise de Coigny, l'amie - plus ou moins platonique de Lauzun. - - * * * * * - -Pendant ce temps, M. de Bombelles continue fort tranquillement son -voyage. De Besançon, le 16 mai, il félicite sa femme du bon accueil -fait par la princesse; il serait fort aise d'avoir des détails sur -son installation dans son nouveau logement. «Comme je dois croire, je -suis autorisé à penser qu'il sera bien souvent question de moi dans -ce petit asile, j'en veux donc connaître tous les contours.» - -En route il a trouvé ses chevaux venus au-devant de lui avec un de -ses serviteurs, et Follette, la chienne fidèle, «qui sait si bien -se coucher à tes pieds; comme tu la traitais bien en disant: C'est -la chienne de mon ami.» Son beau-frère Mackau est son compagnon de -route, il peut donc échanger des idées sur l'antique Besançon qu'il -vient de visiter avec soin. - -Il est triste pourtant sans sa femme, sans Bombon. Un charretier qui -passe avec son enfant sur les bras lui fait envie; il pense à son -Bombon dormant dans son berceau de Ratisbonne. A une extrémité de la -ville, dans un faubourg sur le Doubs, il a vu une femme qui caressait -un enfant. Il n'a pu s'empêcher de s'approcher, de questionner la -mère et, de là, des points de comparaison avec son Bombon et celui -des autres. Le marquis a l'âme «sensible» et exprime sa «sensibilité» -en termes un peu précieux qui sont bien de leur époque. On aime mieux -les naïvetés, les sincérités sans apprêt dont sa jeune femme émaille -sa correspondance. C'est pourquoi nous ne nous attarderons pas aux -impressions de voyage ni aux attendrissements du marquis, pour -reprendre les lettres de sa femme où il est toujours quelque chose à -glaner. - -Quelques nouvelles politiques d'abord: «M. Joly de Fleury[127] a -refusé d'être contrôleur général, mais il a gardé le portefeuille -jusqu'au moment où le Roi en aurait nommé un autre. Je frémis en -pensant à tous les changements qui vont encore se faire, à tous -les impôts que nécessairement on va lever sur le peuple, au peu -d'exactitude avec laquelle peut-être nous allons être payés. Dieu -veuille que tous ces malheurs n'arrivent pas, mais je les crains -fort; ils me paraissent inévitables, parce que nous perdons tout -notre crédit avec M. Necker. On n'a plus aucune confiance dans les -billets d'escompte et la Caisse va être ruinée, parce que tout le -monde veut avoir l'argent de ses billets. On dit que ce sera M. -Foulon qui va être nommé, il est porté par le duc de Choiseul et Mme -de Brionne, cela la rendrait pour le coup bien fière. M. de Maurepas -va beaucoup mieux, je l'irai voir dès qu'il pourra me recevoir.» - - [127] Fils et petit-fils de magistrats connus; conseiller d'État - en 1781, eut l'administration des finances après Necker. - -Après le paragraphe sur Bombon, sur son avenir, sur les bonnes -promesses de Madame Élisabeth de seconder les Bombelles dans leurs -projets de carrière, quelques anecdotes. Mme de Bombelles a demandé -à dîner à la duchesse de Montmorency, puis n'est pas venue, son fils -étant souffrant. Elle écrit à la duchesse une lettre que celle-ci ne -reçoit pas à temps, d'où bouderie piquée que Mme de Bombelles espère -éteindre par une seconde lettre d'excuses. - -«Il faut que je te compte un bon trait du Roi. Il y avait un -monsieur, dont je ne sais plus le nom, qui avait un procès avec lui -de plus d'un million. Les papiers ont été brûlés lorsque M. Nogaret -a perdu sa maison. On est venu dire au Roi ce désastre; il a tout de -suite répondu: «Ses papiers sont brûlés, mon procès est perdu.» Cela -n'est-il pas charmant?» Et, en fait, voilà un beau geste à l'actif de -Louis XVI. - -La politique reprend: il paraît dans ce moment-ci un projet -d'administration qu'avait donné M. Necker au Roi, il y a trois ans, -qui est parfaitement fait. On ne peut encore concevoir comment -ce mémoire a pu être connu, car il n'y avait que le Roi et M. de -Maurepas qui l'eussent. On prétend que c'est cet ouvrage-là qui a -déterminé sa chute, parce qu'au Parlement beaucoup de personnages -fort maltraités se sont déchaînés contre lui. Je ferai tout ce que -je pourrai pour te l'envoyer...» - -Entre temps Mme de Bombelles a pu voir le comte d'Esterhazy et se -rendre tout de même à Marly. Ce qui concerne le comte Valentin -est chiffré non sans impatience, car son écriture, d'ordinaire -très régulière, est toute tremblée. Esterhazy a abordé franchement -la question avec la Reine, parlant de Bombelles avec chaleur. -Marie-Antoinette n'a pas dissimulé certaines préventions contre le -marquis: on s'était plaint à elle qu'il avait contrarié l'Empereur -en se mêlant de choses qui ne le regardaient pas et qu'elle désirait -ardemment que, hors ce qui était de son devoir, il ne fît rien qui -pût déplaire à son frère. - -Esterhazy avait répondu vivement que c'était précisément là la -condition tenue par Bombelles depuis qu'il était à Ratisbonne, que -la Reine était trop juste pour savoir mauvais gré à un honnête -homme de remplir sa charge. La Reine en était convenue, et le -comte devenu plus confiant rassurait la jeune femme, certifiant -que Marie-Antoinette n'était nullement aigrie contre son mari, -qu'il devait avant tout ne pas faire parler de lui; que, lorsqu'une -occasion se présenterait de lui faire changer de poste, non seulement -elle n'y mettrait pas d'opposition, mais qu'elle userait de son -influence. Tout ceci, semble-t-il, a redonné du courage à Mme de -Bombelles qui craignait beaucoup d'hostilité de la Reine. - -A Marly, où elle s'est décidée à aller, bien que son fils fût -souffrant, Mme de Bombelles a trouvé accueil charmant. «La Reine -n'a cessé de s'occuper de moi, de me parler de mon fils, combien -elle l'avait trouvé beau, de me plaisanter sur la peur que j'avais -eue d'entrer dans le salon; enfin elle m'a traitée comme si elle -m'aimait beaucoup. Elle a été hier matin à la petite maison (de -Montreuil) et a dit à Mme de Guéménée et à ma soeur qu'elle était -fort aise de mon retour, qu'elle m'avait trouvée blanchie, parlant -beaucoup mieux et un maintien charmant.» - -Tous ces petits succès flatteurs n'empêchent pas Mme de Bombelles de -regretter la vie douce et tranquille qu'elle a menée à Ratisbonne. -Puisqu'elle doit son bonheur à son mari, c'est à lui qu'elle pense -sans cesse. «Rien ne peut combler le vide que j'éprouve depuis que -nous sommes séparés». Elle est nerveuse, un rien l'émeut. La santé -de Bombon est un objet de perpétuelle inquiétude, mais c'est en même -temps sa consolation. Souffre-t-il des gencives? elle est plus malade -que lui; sourit-il? elle est folle de joie. - -Mme de la Vaupalière est venue la voir avec ses enfants: elles -ont trouvé Bombon charmant; quant à Madame Élisabeth, il n'est -pas d'attention qu'elle n'ait pour le fils de son amie. Elle -vient d'envoyer chercher de ses nouvelles: «Mon Dieu! qu'elle est -aimable, s'écrie Mme de Bombelles. D'honneur, je l'aime à la folie! -Si tu avais vu combien elle était contente de mes petits succès -d'avant-hier; comme elle est venue tout doucement m'arranger mon -fichu, afin qu'il eût meilleure grâce, me dire la manière dont il -fallait que je remercie la Reine de ce qu'elle m'avait invitée à -cette partie. Réellement j'étais attendrie de son intérêt pour moi, -et je voudrais avoir mille manières de lui marquer ma reconnaissance.» - -Le marquis continue lentement son voyage. Il s'est rendu de -Pontarlier à Salines-de-Chaux; il a noté les moindres incidents -de route, dont la gamme un peu monotone est coupée par une série -de projets de carrière et de rappels amoureux: amour conjugal et -ambition, l'un devant venir à l'aide de l'autre, tout M. de Bombelles -est là. - -A cause du voyage même, ses lettres n'arrivent pas régulièrement. -C'est de quoi se plaint sa femme dans sa lettre du 24 mai. Après -le paragraphe régulièrement consacré aux gentillesses de Bombon, -quelques nouvelles: M. Joly de Fleury prend la place de Necker, -dont le départ est salué avec joie; on attend l'empereur Joseph -II qui, allant installer sa soeur la duchesse de Saxe Teschen à -Bruxelles, viendra passer quelques jours à Paris. Elle a été voir -Mme de Maurepas qui a voulu la retenir à souper; elle a rencontré -Mme de Vergennes chez la Reine et s'est fait inviter à aller la voir -à sa petite maison de campagne; ceci n'est pas précisément pour son -plaisir, mais par intérêt pour son mari. Mme de Mailly a quitté le -service de la Reine et c'est Mme d'Ossun qui la remplace[128]; M. de -Chaulnes se meurt... Bombon a fait de nouvelles connaissances: Mme de -Lordat, Mme d'Imécourt, le comte de Coigny l'ont trouvé charmant. - - [128] Geneviève de Gramont, soeur du duc de Guiche, comtesse - d'Ossun, se montra très dévouée à la Reine, revint de Mayence - en 1792 pour ne plus la quitter jusqu'au Temple; emprisonnée et - morte sur l'échafaud en 1794. Sa fille unique devint la duchesse - de Caumont La Force. - -Quant à Madame Élisabeth, elle est toujours tendre et affectueuse, -mais elle a des dettes, et Mme de Bombelles se charge de la mission -délicate d'aller trouver M. d'Harvelay; il lui faudra attendre, mais -ses dettes montant à environ 2.000 louis seront payées. - -Les lettres du commencement de juin n'apportent aucun fait nouveau: -visites rendues ou reçues, vie de famille ou de Cour sans incident. - -Le 10 juin, Mme de Bombelles fait le récit de sa visite à Mme -de Vergennes, elle a reçu chez elle le baron de Breteuil, et -naturellement il a été fort question des ambassades à pourvoir: -Constantinople semble échapper pour le moment, le poste ne pouvant -être libre avant deux ou trois ans; peut-être serait-il plus facile, -si la Reine voulait s'en occuper, d'obtenir Berlin. Mme de Bombelles -est fort peu satisfaite de ces exceptions dilatoires; du moins M. -de Breteuil est-il disposé à appuyer auprès de M. de Vergennes une -demande de gratification. - -Un événement plus grave a émotionné la Ville et la Cour: «M. de -Maurepas a pensé être brûlé à l'Opéra[129] avant-hier; un instant -après qu'il en était sorti, la toile s'est allumée par un lampion, -le feu a gagné aux décorations et au reste du théâtre avec une si -grande promptitude qu'au bout de vingt-cinq minutes la voûte est -tombée avec un fracas épouvantable. Heureusement l'Opéra était fini -quand l'accident a commencé, tout le monde était parti; néanmoins, -il y a eu neuf personnes de brûlées. On a bien vite coupé toute -communication, de sorte que tout ce qui environne l'Opéra n'est pas -endommagé. Le feu était si fort que mes gens l'ont vu d'ici en -soupant. On pouvait lire sur le pont de Sèvres; ainsi tu peux juger -de la clarté que cela donnait à tout Paris. - - [129] Cette salle avait été organisée par Lulli en 1673, dans - l'ancienne salle des Comédiens français, joignant le Palais Royal - à l'est, à peu près où est la cour des Fontaines. La salle de - Lulli brûla une première fois en 1763; une seconde, le 8 juin - 1781. L'Opéra fut alors transféré où est aujourd'hui le théâtre - de la Porte-Saint-Martin. - -Deux jours après, Mme de Bombelles, en écrivant à son mari, semble -toute joyeuse. Elle a reçu de longues lettres de Lausanne et des -extraits d'un _Journal en Suisse_ que le prolixe marquis lui a -envoyés[130]. - - [130] Ce journal existe dans le dossier de Bombelles aux Archives - de Seine-et-Oise, mais il n'offre qu'un intérêt secondaire. - -«J'ai été avant-hier au concert de la Reine avec Madame Élisabeth. -La Reine m'a demandé comment je me portais, ainsi que mon enfant, -et si cela ne le dérangeait pas que je vinsse au concert. Je lui ai -dit qu'il venait de téter. Elle a repris: «Mais, si vous vouliez, on -pourrait l'amener ici.» J'ai paru confondue de ses bontés, et lui ai -répondu que je craindrais d'en abuser, qu'il attendrait fort bien -mon retour. Effectivement cela ne lui a pas fait de mal. Je suis -rentrée à neuf heures chez moi, il a tété et s'est endormi tout de -suite... Le feu de l'Opéra dure encore, il brûle dans les souterrains -où étaient les machines; mais on a grand'peur qu'il ne gagne les -caves du Palais Royal où il y a trois cents toises de bois, beaucoup -d'huile et d'eau-de-vie. On n'ose toucher à rien et on craint une -explosion qui ferait peut-être sauter le Palais Royal, cela serait -effroyable. Ce qu'il y a de certain, c'est que, si j'y avais un -appartement, rien dans le monde ne m'y ferait rester.» - -Le 14 juin, Mme de Bombelles annonce l'arrivée de l'Empereur à Paris. -«Je suis étonnée qu'il ne soit pas venu tout de suite à Versailles. -J'imagine que la Reine l'attend avec beaucoup d'impatience... La -procession du Saint-Sacrement qui s'est faite ce matin était superbe, -il faisait le plus beau temps du monde. J'ai été la voir passer d'une -fenêtre, Madame Élisabeth m'ayant dispensée de l'accompagner... Le -feu de l'Opéra dure toujours. Mme la duchesse de Chartres a quitté -prudemment le Palais Royal et est établie à Saint-Cloud.» - -Décidément l'Empereur n'est pas arrivé à Paris; c'était une fausse -nouvelle. La Reine était partie pour Trianon avec Madame Élisabeth, -le 25 juin. Mme de Bombelles y va tous les jours. Le 27, elle écrit: -«J'ai été à Trianon ce matin, petit chat, voir Madame Élisabeth avec -quelque curiosité, parce que tout Paris disait que l'Empereur y était -et qu'il allait l'épouser. C'est qu'il n'en est pas un mot, il est -toujours à Bruxelles, et il n'est pas sûr même qu'il vienne ici; -aussi ma tête a bien trotté inutilement. J'ai été souffrante depuis -que je ne t'ai écrit, j'ai été avant-hier dîner chez la duchesse de -Montmorency avec mon Bombon, qu'elle a trouvé charmant. Avant de -partir de Paris j'ai été voir le baron de Breteuil qui est malade. -Il a eu la goutte et une grosseur à la gorge qui le fait souffrir -beaucoup. Il est d'une impatience que tu imagines... Il vient de -faire une succession qui sera considérable. Mme de Louvois, une -Hollandaise[131], que tu as beaucoup vue à la Haye, qui l'aimait à la -folie et qu'il n'a pas voulu épouser, parce qu'elle était trop laide, -vient de mourir et de lui laisser tout son bien à lui, à sa fille et -à tous les enfants qu'elle pourra avoir. Ce sont les propres paroles -de son testament, cela n'est-il pas bien heureux? Jamais tu n'auras -l'esprit d'en conter assez bien à une femme, pour qu'elle te laisse -un million de bien. Pauvre petit Bombon, cela lui irait à merveille. - - [131] Née baronne de Wrierzen d'Hoffel. Son mari, le marquis de - Louvois, devait épouser peu après la soeur de M. de Bombelles, - veuve du landgrave. - -«... J'allais oublier de te dire la nouvelle que M. de Castries est -venu annoncer ce matin à la Reine: il y a eu un combat entre l'amiral -Rodney et M. de Grasse; l'amiral a eu cinq de ses vaisseaux coulés à -fond, deux, de plus, en fort mauvais état. Le convoi est arrivé sans -le plus petit accident, et M. de Grasse a perdu peu de monde. Mon -regret est qu'il n'ait pas pu prendre l'amiral, cela aurait mis le -comble à ses exploits. Je voudrais bien que quelques affaires de ce -genre forçassent les Anglais à faire la paix... - -«Mon chat, ce mariage de Madame Élisabeth m'a beaucoup occupée, car -enfin, si elle était heureuse, quel bonheur ce serait pour moi de la -savoir contente et de ne plus te quitter. Quant à la fortune, elle -pourrait y aider encore davantage étant impératrice et, ne plus te -quitter, mon petit chat, ne comptes-tu cela pour rien? Mon Dieu, cela -n'arrivera jamais, ma destinée est de ne te pas voir la moitié de ma -vie, c'est affreux; cette perspective me cause un chagrin que je ne -puis te rendre. Il y a des moments où je pleure, je me désespère, -où je suis tentée de laisser ma place, tout ce que je puis espérer, -pour m'en aller avec toi. La raison, la reconnaissance que je dois -à Madame Élisabeth me font revenir de cette espèce de délire, mais -la raison empêche de faire des sottises et ne rend pas plus heureux -pour cela ceux qui l'écoutent. C'est l'effet qu'elle produit sur -moi. Je m'ennuie prodigieusement, je ne te le dissimule pas, et si -le bon Dieu et toi ne m'avaient donné Bombon, je t'assure que je -ne resterais pas ici, car nous aurons toujours de quoi vivre nous -deux... mais cet enfant il ne faut pas qu'il soit malheureux...» - -L'ambassade de Constantinople hante toujours les rêves de M. de -Bombelles, aussi a-t-il chargé sa femme de tenter de nouveau tout ce -qu'elle pourra pour que Madame Élisabeth agisse sur la Reine. - -«J'ai parlé ce matin à Madame Élisabeth, écrit-elle le 30 juin, et -lui ai bien fait sa leçon; elle m'a promis de recommander cette -affaire à la Reine avec la plus grande chaleur, et le plus tôt sera, -je crois, le mieux... Le comte d'Esterhazy est à Rocroi, il reviendra -le mois prochain à ce que j'imagine, je le verrai dès qu'il sera de -retour, et il te servira sûrement bien. J'ai vu hier Mme de Guéménée -qui m'a parlé de toi avec le plus grand intérêt. Je lui ai parlé de -notre affaire et de l'entrave que le baron de Breteuil craignait -qu'il n'y eût. Elle m'a dit qu'il fallait que je misse tout de suite -l'amitié de Madame Élisabeth pour moi en jeu vis-à-vis de la Reine, -qu'il fallait que cette dernière l'emportât et qu'elle, de son côté, -lui dirait tout ce que tu valais, ton esprit, tes talents, qu'il -n'y avait enfin que ce moyen là d'assurer une fortune à ton enfant, -et qu'il fallait absolument que cela fût. Si Madame Élisabeth nous -seconde, j'ai encore quelque espoir. J'ai vu ce matin la Reine à -Trianon qui m'a traitée à merveille, tout cela me rend du courage; -pourvu que Madame Élisabeth n'aille pas encore nous faire languir! -J'ai imaginé, pour l'aider, qu'il faudrait que je fasse un petit -mémoire que je la prierais de lui donner. Je dirai à maman, lorsque -j'en aurai fait le brouillon, de le corriger, et je t'en enverrai la -copie... Si Madame Élisabeth y met de la chaleur sans dire que ce -soit de toi, je dirai au baron de Breteuil que j'ai résolu de tenter -vis-à-vis la Reine, si elle voulait se charger de notre affaire, -et, quant à ce qu'il me dira sur la fâcherie de M. de Vergennes, je -lui répondrai que je suis censée ignorer ses projets, qu'ainsi il -ne pourra jamais raisonnablement t'en vouloir de ton ambition. Je -l'engagerai à passer par Ratisbonne... Tout ceci n'empêche pas Madame -Élisabeth de travailler à l'acquittement de tes dettes... - -«M. le maréchal de Soubise est fort mal, il a la gangrène à une -jambe. Hier Mme de Guéménée le croyait hors d'affaire, et aujourd'hui -on se désespère. La Reine et Madame Élisabeth reviennent après souper -de Trianon, très fâchées de le quitter.» - -M. de Breteuil s'apprête à partir pour Vienne, tout en promenant -sa grosseur à la gorge, «qui pourrait bien lui jouer un mauvais -tour». Mme de Bombelles n'a pas manqué de lui faire une foule de -recommandations, mais elle n'a pu le déterminer à allonger son voyage -pour passer par Ratisbonne. - -Il y a eu quelque distraction au château. Le 2 juillet, au soir, -en en revenant, Mme de Bombelles griffonne un post-scriptum: «Ah! -mon chat, je me suis bien amusée ce soir. J'ai été avec ma petite -belle-soeur et Mme de Clermont à la Comédie où Madame Élisabeth était -avec la Reine. On a donné _Tom Jones_ et _l'Amitié à l'epreuve_. -Mme Saint-Huberti[132], une fameuse de l'Opéra, a fait les deux -principaux rôles. Je me suis en allée au commencement de la seconde -pièce endormir mon petit Bombon qui est actuellement paisiblement -dans son berceau. J'avoue que, si la crainte que Bombon n'eût -trop envie de dormir ne m'avait distraite du plaisir que j'avais -au spectacle, rien dans le monde n'eût pu m'en arracher, car le -commencement de _l'Amitié à l'épreuve_, que je ne connais pas, m'a -paru charmant, mais j'ai été bien dédommagée en voyant mon petit -enfant qui était fort content de mon retour...» - - [132] Antoinette-Cécile Clavel, dite Saint-Huberti, née en 1756, - assassinée près de Londres en 1812 avec son mari, le comte - d'Antraigues. Ce fut une artiste aimée et acclamée dans les - opéras de Glück, de Piccini. Elle ramena le costume à la vérité - historique. Elle a laissé un grand nom dans les fastes de l'Opéra. - -Bombon a enfin sa première dent si lente à percer! «Ce n'est plus un -rêve, ce n'est plus une illusion! une dent blanche comme du lait; -c'est à deux heures hier que nous en avons fait la découverte!» C'est -en ces termes que Mme de Bombelles tout émue, tout en larmes et -reconnaissante au Ciel qu'un tel bonheur soit arrivé sans douleur, -annonce le grand événement à son mari le 14 juillet. Elle est si -sincère dans ses joies comme dans ses peines, si profondément -mère, qu'on ne se sent nullement disposé à l'ironie. Pour naïfs -qu'ils puissent sembler aux sceptiques, ces sentiments sont vrais, -éternellement vrais et dignes d'approbation. L'amour maternel, de -génération en génération, recommence son poème auprès de tous les -berceaux, et nul n'a le droit de railler le plus beau joyau de -l'écrin féminin. Mme de Bombelles, sûre d'être comprise par son mari, -lui donne le plus de détails possible dans les lettres qui suivent. - -Bombon va être sevré. «C'est demain le grand jour, écrit-elle, le -22 juillet. L'enfant se porte à merveille, mais je ne suis pas -tranquille. Je crains que d'être sevré ne le rende malade, et, -si j'eusse été absolument maîtresse, je ne m'y serais pas encore -résolue; mais maman le désire si fort, craint tant que cela n'attaque -ma santé, que je n'ai pas osé reculer... Je ne sais ce que je -donnerais pour ne pas le sevrer, et, quand une fois ce temps-là sera -passé, je serai bien contente...» Bombon se porte à merveille le 4 -août. «Il a parfaitement bien dormi l'autre nuit et celle-ci; mais -celle d'auparavant qui était la seconde après notre séparation, ce -pauvre petit avait bien du chagrin. Il voulait absolument téter; il -pleurait, il appelait: Maman! maman! me cherchait partout, et ensuite -faisait de grands soupirs et se remettait à pleurer. Cela n'est-il -pas touchant au possible? A présent, il n'a plus de chagrin; mais, -malgré cela, il parle de moi toute la journée, me cherche et fait -signe avec son doigt qu'il faut aller à la porte du jardin, que -j'y suis. J'ai pleuré quand on m'a donné ces détails. J'adore cet -enfant, et les marques d'attachement qu'il m'a montrées dans cette -occasion ne s'effaceront jamais de mon coeur ni de ma mémoire. J'irai -aujourd'hui à Montreuil, le coeur m'en bat d'avance. Je verrai mon -bijou, mais il ne me verra pas, il est trop occupé de moi, cela -renouvellerait tous ses chagrins, et je l'aime trop pour désirer -des jouissances aux dépens de sa tranquillité. Ainsi j'attendrai -encore quelques jours pour l'embrasser. Je te réponds bien, que, -cette besogne faite, rien dans ce monde ne pourra m'en séparer que le -moment où tu t'en empareras...» - -D'autres événements plus importants que le sevrage de Bombon ont -pris place en ces derniers jours. Nouvelles d'Amérique: on dit que -M. de Grasse a repris Sainte-Lucie et coulé deux vaisseaux. L'abbé -de Breteuil est mort; le baron est dans un grand chagrin. Arrivée -et court séjour de l'Empereur Joseph II: «Je n'espère plus que -l'Empereur l'épouse. Il part aujourd'hui (4 août), et, si on avait -eu quelques idées, on aurait cherché à les faire causer, à les -rapprocher. Au lieu de cela la Reine a paru peu occupée de Madame -Élisabeth, pendant le séjour de son frère ici et ne lui a rien dit -qui eût le moindre rapport à ce sujet; ainsi sûrement cela ne se fera -pas[133]. - - [133] On se rappelle l'important voyage politique de Joseph II - en 1772. En 1781, il vint incognito, et son séjour fut très - court. La Reine se montra très heureuse de le voir, car avec - lui elle put parler de sa mère qu'elle regrettait toujours - profondément. Elle témoigna une grande émotion du départ de son - frère, on la vit même se cacher sous son chapeau pour pleurer. - L'Empereur parut fort content de sa visite, constatant chez le - Roi et la Reine «un changement en mieux considérable» (Joseph - II à Marie-Christine, 6 août). L'Empereur et la Reine allèrent - ensemble à Trianon dans le plus modeste appareil, sans gardes et - sans suite, la Reine en lévite de mousseline avec une ceinture - bleue, les cheveux relevés par un simple ruban. «L'Empereur, dit - à ce propos M. de Kageneck, est venu recevoir les embrassements - d'une soeur digne de toute sa tendresse et qui a de commun avec - lui _le bonheur de jouir de l'amour de ses sujets_ (lettres de - M. de Kageneck, citées par M. de la Rocheterie). Il y eut souper - à Trianon le 1er août. (Voir le _Petit Trianon_, par Desjardins, - 210, 211.) - -Du 6 août: «L'Empereur n'est parti qu'hier à cinq heures du matin. On -dit qu'il a fait ses dévotions avant de partir, cet acte de dévotion -m'étonne, car tout le monde dit qu'il n'y croit pas. Madame Élisabeth -avait soupé la veille avec lui et toute la famille royale. La Reine -se cachait sous son chapeau pour pleurer et elle avait l'air fort -affligée du départ de son frère. Pour dire quelque chose, elle a -demandé à Madame Élisabeth si ce n'était pas avec moi qu'elle avait -pêché; elle lui a répondu que non, que je ne pouvais pas sortir parce -que je sevrais mon enfant. L'Empereur lui a expliqué que j'étais à -Madame Élisabeth qui avait beaucoup d'amitié pour moi, et l'Empereur -a repris: «On dit qu'elle est fort jolie.» Là-dessus il y a eu -dissertation sur ma figure...» - -Quand l'Empereur est parti, il n'y a plus de doute possible sur ces -projets de mariage qui n'ont jamais été sérieux[134]. «J'en suis -bien aise et fâchée: c'est peut-être fort heureux pour elle, cela ne -l'est pas tant pour moi, puisque j'aurais toujours été avec toi si ce -mariage s'était fait; mais je lui suis si attachée qu'il m'aurait été -impossible de jouir tranquillement de ma liberté si cela n'avait pas -fait son bonheur.» - - [134] Marie-Thérèse avait dit avec raison: «L'Empereur ne se - remariera pas.» - -Du 12 août: «... La Reine continue toujours à me fort bien traiter, -je viens de conduire Madame Élisabeth chez elle; elle m'a demandé -comment se portait mon fils et m'a dit que sa fille avait de la -passion pour lui, qu'elle en parlait toute la journée. Je t'enverrai -cette certaine bourse que je t'ai mandé que je faisais. Je me flatte -que tu seras content des coulants, ils sont des plus à la mode et -ils te seront encore bien plus précieux lorsque tu sauras que c'est -Madame Élisabeth qui me les a donnés et qu'elle trouve très bon que -je te les envoie... Tu auras été bien désolé lorsque tu auras appris -la mort de l'abbé de Breteuil. Le baron ne peut s'en consoler et je -crois que, de sa vie, il n'a éprouvé une peine aussi forte. Cette -mort-là m'a fait faire bien des réflexions; cet abbé a vécu comme -s'il n'eût dû jamais mourir; ses plaisirs sont passés, le voilà mort, -Dieu seul sait à quoi il était réservé, et ce qu'il est devenu. En -vérité, quand on calcule bien la courte durée de cette vie et la -longueur de l'éternité, on apprécie bien à sa juste valeur les objets -de son ambition, et on prend une grande indifférence pour tous les -événements de ce monde.» - -«... J'ai soupé hier au soir chez Mme la princesse de Lamballe, la -Reine y est venue avec Madame Élisabeth et m'a fort bien traitée. Je -me suis couchée à une heure du matin, ce qui ne m'était pas arrivé -depuis longtemps. Je tâche de faire ma cour et, comme mon intention -est que cela te soit utile ainsi qu'à Bombon, cela me donne du -courage, et j'en ai besoin, car tu sais à quel point le grand monde -m'intimide... Si le baron de Breteuil ne change pas d'avis, il t'ira -voir en allant à Vienne.» - -Toujours poussée par son mari qui, entre deux paragraphes d'amour -tendre et d'un lyrisme soutenu, a soin dans ses lettres de parler -de sa carrière, Mme de Bombelles ne perd pas une occasion de -favoriser les intérêts de l'ambitieux diplomate. Elle a vu le comte -d'Esterhazy, toujours difficile à saisir à son passage à Versailles. -Lui seul est capable, d'après elle, de suivre utilement l'affaire -et d'en référer à la Reine au moment opportun. Il est hors de doute -que personne n'a plus de facilités pour parler à la Souveraine qui -l'écoute très volontiers et lui accorde fréquemment ce qu'il demande. - -«Il m'a dit qu'il avait causé de toi hier avec la Reine et qu'il -n'en avait pas été fort content, écrit Mme de Bombelles, le 15 août; -que la Reine, en lui disant beaucoup de bien de moi, lui avait dit -que tu désirais l'ambassade de Constantinople, qu'elle voudrait bien -que tu l'eusses, mais que cela lui semblait bien difficile, que -d'ailleurs M. de Saint-Priest ne quitterait pas encore de sitôt. -Le comte m'a dit qu'en un mot elle lui avait paru singulièrement -refroidie sur cet objet et qu'il fallait que quelqu'un eût cherché -à l'en dégoûter, que cependant il avait vu qu'elle avait le désir -de t'obliger et qu'elle n'avait personne pour cette place. Après y -avoir réfléchi, j'ai dit au comte d'Esterhazy qu'il ne pouvait y -avoir que le comte de Coigny[135] qui en eût parlé à la Reine. J'ai -prié le comte de tâcher d'en recauser avec la Reine, de lui dire que -tu n'avais jamais eu l'intention de faire ôter à M. de Saint-Priest -sa place, que toute ton ambition était de le remplacer lorsqu'il la -quitterait. Je l'ai prié de représenter à la Reine que c'était le -seul moyen d'assurer de la fortune à notre enfant; que lorsque M. -de Vergennes avait eu cette ambassade, il n'était pas plus avancé -que tu ne l'es actuellement; que tu as tous les talents nécessaires -pour cela, et que, si la Reine avait de la bonté pour moi, comme -elle le faisait paraître, elle ne pouvait m'en donner une marque -plus sensible qu'en procurant à mon fils une existence qu'il n'aura -jamais si tu n'allais pas à Constantinople. Le comte m'a promis -de tâcher de découvrir ce qui avait autant refroidi la Reine et -d'employer tout son crédit pour lui bien faire entrer dans la tête -qu'il fallait absolument que tu succèdes à M. de Saint-Priest. Ce -tendre intérêt qu'il prend à toi a remonté mon courage et j'ai encore -beaucoup d'espérances... Pour en revenir au comte de Coigny, ce qui -me persuade que c'est lui qui t'a desservi, c'est qu'il n'y a que lui -de la société de la Reine qui ait su notre projet, et je vais te dire -comment. - - [135] Augustin-Gabriel de Franquetot, comte de Coigny, frère - du duc, chevalier d'honneur de Madame Elisabeth. Propriétaire - de la belle terre et du château de Mareuil-en-Brie, dont les - jardins avaient été dessinés par lui dans un goût tout nouveau. - De son mariage avec Josèphe de Boissy, morte en 1775, il avait - eu une fille unique, Aimée de Coigny, duchesse de Fleury, «la - jeune Captive» de Chénier, dont M. Etienne Lamy vient de publier - les _Mémoires_ avec une longue et très intéressante étude - bibliographique. - -Mme de Guéménée qui en est folle et qui vit avec lui d'une façon -indécente m'a une fois parlé devant lui de tes affaires; il s'est -fait expliquer quel était l'objet de ton ambition, et, lorsque -Mme de Guéménée lui a dit que tu désirais avoir l'ambassade de -Constantinople, il a repris avec un air goguenard, en me regardant: -«Madame, je vous dirai comme M. de Vilpatour: «Vous «n'êtes pas -dégoûtée!» Je lui ai dit: «Je le sais bien, mais, sans prétendre -trop, je puis désirer une place pour laquelle M. de Bombelles est -fait plus qu'un autre.» Là-dessus il commença des raisonnements -qui n'avaient pas le sens commun pour me persuader que je devais -employer le crédit que j'avais sur Madame Élisabeth pour t'avoir -quelques gratifications, mais non pour avoir une place à laquelle -beaucoup de gens avaient plus de droits que toi et que d'ailleurs M. -de Saint-Priest resterait encore longtemps à Constantinople[136], -et qu'il ne fallait pas avoir une ambition aussi éloignée. Je lui -ai répondu avec infiniment de douceur que, parmi les personnes qui -désiraient Constantinople, aucune n'avait plus de droits que toi, -qu'au reste tel était mon plan et que je ferais tout ce que je -pourrais pour le faire mettre à exécution. J'étais si piquée que -j'en avais envie de pleurer. Mme de Guéménée s'est rangée tout de -suite de l'avis de son impertinent amant. Cependant nous nous sommes -quittés bons amis, et comme, depuis, il n'est sortes d'honnêtetés -qu'il ne m'ait faites, j'étais à mille lieues d'imaginer qu'il allait -de gaieté de coeur changer les bonnes dispositions de la Reine. -Mais, d'après ce que m'a dit le comte d'Esterhazy, je n'en puis plus -douter, puisqu'il m'a répété tous les sots raisonnements que m'avait -faits le comte de Coigny. Aussi, ce matin, lorsque je l'ai vu chez -Madame Élisabeth me faire des agaceries ordinaires, je ne puis te -rendre ce qui s'est passé en moi. J'aurais voulu lui égratigner les -yeux. Le comte d'Esterhazy en a été furieux, mais point étonné. -Il m'a recommandé de ne plus dire un mot à Mme de Guéménée de ce -qui se passerait. Je n'avais pas besoin qu'il m'en pressât: c'est -une fière leçon que celle que je viens d'éprouver, et je te donne -bien ma parole que voilà la dernière fois que je parlerai de ce qui -m'intéresse à des gens dont je ne serai pas persuadée de l'honnêteté. -Au reste, mon petit chat, ne t'afflige pas, il n'y a encore rien -de perdu. La Reine nous veut du bien, ainsi on aura bien moins de -peine à la faire revenir des sottes préventions qu'on lui a données. -Madame Élisabeth nous soutiendra de son côté et tout ira bien...» Et -en effet, dans la lettre suivante, Mme de Bombelles est tout à fait -remontée parce que Madame Élisabeth, le baron de Breteuil et surtout -Esterhazy lui ont affirmé que l'affaire était en bonne voie. - - [136] Le comte Guignard de Saint-Priest resta à Constantinople - jusqu'en 1783. Il y rédigea un projet de descente en Egypte, - qui, dit-on, ne fut pas inutile au Directoire et à Bonaparte. Il - fut en suite ambassadeur en Hollande; ministre de l'Intérieur - après la prise de la Bastille, et dans les journées d'octobre, - il conseilla à Louis XVI de repousser la force par la force. - Il émigra en 1790 et fut chargé de missions auprès des cours - étrangères. M. de Bombelles le retrouvera en Russie en 1791. - Rentré en France seulement en 1818, M. de Saint-Priest mourut en - 1821. - -Mme de Bombelles n'est pas au bout de ses illusions! Bien des -mois, bien des années se passeront avant que son mari n'obtienne -cette ambassade but de ses désirs, couronnement de son ambition -légitime de diplomate consciencieux et ponctuel. Malheureusement il -n'appartient pas à ces quelques familles, que leur propre situation -pousse tout naturellement en avant; ses frères, ses proches, les -parents de sa femme bien posés, mais sans fortune, sont eux-mêmes -des fonctionnaires d'État ou de Cour, mais ne jouissent d'aucune -influence. Ils ne font pas partie de la société de la Reine, sont -à peine admis par les Polignac, sont traités par les Rohan en -protégés subalternes. Mme de Bombelles est pour ainsi dire seule à -quêter des protections efficaces. Qu'est-ce que des promesses vagues -de M. de Vergennes, des recommandations sans puissance de Madame -Élisabeth, une obligeance réelle, mais peu efficace peut-être du -baron de Breteuil? La Reine seule et sa coterie omnipotente font -et défont les ambassadeurs; le comte d'Adhémar[137] s'en ira plus -facilement à Londres qu'un vrai diplomate de carrière ne sera -nommé à Constantinople. A M. de Bombelles, pour réussir d'attaque, -il eût fallu non pas ses chefs directs, mais les meneurs de la -coterie Polignac, un Vaudreuil, un Bezenval. Il s'est rabattu sur -Esterhazy fort bien en Cour et qui n'hésite pas à parler à la Reine -directement: mais le comte a tant demandé et tant obtenu pour -lui-même[138]! N'est-il pas un peu «brûlé», et son influence en -décroissance? Quoi qu'il en soit, nous le verrons souvent plaider la -cause de M. de Bombelles: de ses entretiens avec la Reine, à la jeune -marquise, il ne donnera que la substance, ne se croyant pas tenu à -marquer les gestes d'ennui que vient d'esquisser Marie-Antoinette. -Personnellement Mme de Bombelles est sympathique à la Reine, qui -voit avec grand plaisir auprès de sa belle-soeur cette jeune femme -recommandable de tous points; Marie-Antoinette lui dira à l'occasion -mille choses aimables sur elle ou son enfant, mais là s'arrête sa -bienveillance. Elle n'essaiera pas de l'attirer dans son intimité -plus brillante et moins sérieuse, la jugeant bien à sa place là où -elle est. Quant au mari, elle lui garde rancune d'avoir mécontenté -l'Empereur, son frère: ce grief «autrichien» ne sortira pas de sitôt -de sa mémoire; nulle intervention ne parviendra à la convaincre que -la personne de M. de Bombelles est de celles qui s'imposent pour les -plus hauts postes diplomatiques. - - [137] Il faisait partie de la «coterie». Ayant épousé une veuve - riche, Mme de Valbelle, il se piqua d'ambition. Ami intime du - comte de Vaudreuil et poussé par la duchesse de Polignac, il - finit par obtenir l'ambassade de Londres en 1781. - - [138] Voir _les Esterhazy à la cour de Marie-Antoinette_ - (_Fantômes et Silhouettes_, Emile-Paul, 1903). - -Un événement de famille va distraire un instant Mme de Bombelles -de ses préoccupations d'avenir. La soeur de son mari, Mme de -Reichenberg, veuve du landgrave de Hesse, est sur le point de se -remarier avec le marquis de Louvois[139], veuf de deux femmes, grand -dissipateur devant l'Éternel et dont la conduite passée est moins que -rassurante pour l'avenir. La manière dont se fit ce singulier mariage -est assez curieuse pour que nous entrions dans quelques détails. - - [139] Il avait épousé en premières noces Mlle de Logny, en - secondes, une hollandaise, la baronne de Wrierzen d'Hoffel - qui, on l'a vu plus haut, avait laissé sa fortune au baron de - Breteuil. Sur ses folies de jeunesse et sa prodigalité, voir - les _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch (t. I, chap. X), qui - contiennent, de plus d'ailleurs, plusieurs erreurs, dont l'une, - en note, sur la famille de Bombelles. - -Mme de Bombelles est fort effrayée de ce projet qui semble tant -réjouir sa belle-soeur qui veut se marier à tout prix... «Ce serait -peut-être un beau mariage par les agréments qu'il lui donnerait -dans ce moment-ci, mais le sujet me fait trembler, et j'avoue que -le moment où elle l'épousera sera affreux pour moi, car je l'aime -de tout mon coeur et je crains qu'elle ne se prépare des chagrins -de tous les genres, car M. de Louvois est un bourreau d'argent et -peut-être se verra-t-elle mère sans fortune à donner à ses enfants et -sans ressource du côté de la considération de leur père. Toutes ces -réflexions me font horreur, et je ne sais, en vérité, si à la place -de ta soeur j'eusse accepté ce parti.» - -Mme de Reichenberg dont nous connaissons le tempérament ardent, -l'imagination vive et le jugement impondéré, n'envisageait pas les -choses de cette façon, comme le prouve la longue lettre adressée à -son frère qui vient de rentrer à Ratisbonne. - -Voici, d'après Mme de Reichenberg, comment les choses s'étaient -passées: «Peu de jours après la mort de M. de Courtanvaux dont M. -de Louvois a hérité, la marquise de Souvré, mère de ce dernier, -vint me trouver et m'offrit la main de son fils. Je tombai de mon -haut d'une pareille proposition, et, loin d'avoir l'air d'en être -charmée, je lui dis que, malgré la reconnaissance que je ressentais -du désir qu'elle me marquait de m'avoir pour belle-fille, il était si -dangereux de confier son bonheur à M. de Louvois que je ne me sentais -pas assez de courage pour cela. Elle ne se rebuta pas: tous les -jours, nouvelles visites, nouvelles prières, toujours même refus de -ma part. Le baron de Breteuil à qui je confiai l'aventure me disait -qu'il ne fallait pas refuser absolument, que cet homme pouvait se -corriger, qu'il avait une grande fortune, etc... Enfin, Mme de Souvré -crut qu'elle me déterminerait mieux lorsque son fils serait ici. -Elle le fit revenir de Hollande, elle vint chez moi me le présenter: -jamais homme ne me déplut autant. Je lui trouvai le ton d'un roué, -d'une mauvaise tête, etc. Je fus obligée de souper chez sa mère ce -jour-là, de dîner dès le lendemain chez Mme de Sailly, sa soeur, et -ma répugnance augmenta à un tel point que je prétextai un mal de -tête pour me dispenser de passer la soirée avec eux. Je courus chez -le baron de Breteuil à qui je dis qu'il m'était impossible d'épouser -M. de Louvois. Il me gronda, et ensuite il vint Mme de la Vaupalière -dans la confidence afin de voir ce que nous devions faire dans cette -occurrence...» - -Voilà un beau début, semble-t-il, et une femme moins désireuse que -Mme de Reichenberg de se marier coûte que coûte avec un homme riche -en fût restée là, puisqu'après tout elle était libre de refuser. -Pourtant il n'en fut rien. Elle se montra touchée de l'insistance -de Mme de Souvré qui lui assura que son fils ne pouvait être heureux -sans elle. - -«Elle me demanda une parole formelle d'épouser son fils; à cette -nouvelle persécution je répondis qu'il me fallait encore quelques -jours pour y réfléchir. J'eus recours à mes conseils et à nous trois -nous fîmes les demandes suivantes...» - -Suit l'énoncé de ces demandes auxquelles M. de Louvois s'empressa de -répondre. Mme de Reichenberg exigeait: 1º que M. de Louvois assurât -à Mme de Souvré une fortune plus considérable que celle dont elle -jouissait; 2º que l'état des dettes de M. de Louvois et de ce qui -lui resterait de fortune une fois toutes ses dettes payées, lui fût -soumis; 3º qu'un douaire de 20.000 livres hypothéquées sur une des -terres de M. de Louvois lui fût assuré, avec cette explication: -«M. de Louvois est trop honnête pour ne pas sentir que, si Mme de -R... avait le malheur de le perdre, il ne serait pas décent qu'elle -traînât dans la misère un nom comme le sien»; 4º qu'une pension de -12.000 livres lui fût assurée en compensation du douaire de même -somme, venant du landgrave, qu'elle perdrait en se remariant; 5º -qu'une somme de 20.000 livres lui fût allouée pour son trousseau. - -M. de Louvois acquiesça à toutes les demandes de Mme de Reichenberg. -Quant à la fortune, une fois les dettes payées, elle était -encore fort belle. Il avait hérité de 4 millions, dont la terre -d'Ancy-le-Franc en Franche-Comté, rapportant 110.000 livres, et -l'hôtel de Louvois valant 2 millions et qu'on vendrait aussitôt. Il -lui restait, de plus, des rentes diverses. En rachetant un hôtel et -des meubles pour 600.000 francs et en payant ses dettes montant à -1.500.000 francs, M. de Louvois restait encore à la tête de près de 3 -millions et d'environ 120.000 livres de rente. - -En envoyant tous ces relevés à son frère, Mme de Reichenberg donnait -cette explication: «Tu verras que j'en agis comme quelqu'un qui -apporterait un million de dot; mais, comme mon coeur n'est pour rien -dans tout cela, je me suis dit: «Je ne veux changer mon état que -pour un plus brillant, c'est à prendre ou à laisser, ma tête est -aussi tranquille que s'il s'agissait d'une personne indifférente.» -Cependant j'ai été beaucoup plus contente de M. de Louvois, il m'a -parlé avec raison et esprit... Il demande, pour m'épouser, de rentrer -au service; il y a de grandes difficultés, cependant depuis deux -jours nous avons quelque espoir de réussir... Tu sauras, soit par -moi, soit par ta femme, les suites de cette affaire... Ton enfant -ressemble à l'amour, il en a toutes les grâces sans en avoir les -caprices... Je suis enchantée de sa petite maman, et je me trouve -bien heureuse quand je suis près d'elle.» - -A cette lettre d'affaires et de raison--et la raison était peu dans -les habitudes de Mme de Reichenberg--M. de Bombelles répondait -posément le 19 août: - -«Vous me parlez si sagement de l'affaire présente que j'ai, ma -chère amie, peu de conseils à vous donner. Je vais cependant pour -répondre à votre confiance et au besoin qu'a mon coeur de vous savoir -heureuse, dire à celle qui m'a toujours regardé comme un père ce que -je dirais à ma fille chérie: - -«Aucune de vos conditions ne sont exagérées. Il en est peu de trop -fortes, lorsqu'avec une aisance suffisante, un état convenable, on -sacrifie sa liberté à une nouvelle position. Une fille prend tout -ce qui peut honnêtement la tirer d'embarras. Une veuve trouve peu -d'indulgence lorsqu'elle s'est donnée des chaînes dont elle pourrait -se passer. - -«Si vous étiez froide, réfléchie, je vous dirais: vos conditions -remplies, épousez. Mais vous êtes en possession d'une âme jusqu'à -présent trop faible pour ne pas vous désoler si votre mari vous -néglige, reprend son ancien train. Je vous ai vue raffoler d'un -homme dégoûtant, d'un insensible, et, ma chère amie, que ne pourra -pas sur vous celui qui pour mieux vous enchaîner prendra un degré -de pouvoir sur vos feux. Les 20.000 francs qui vous seront assurés -peuvent devenir sa ressource et l'objet de combats auxquels vous -succomberiez quand on vous demandera des signatures. Souvenez-vous de -ce que vous m'avez dit de la faiblesse de votre tempérament. Voilà -mes seules craintes. Si M. de Louvois est corrigé, si 115 ou 120.000 -livres de rentes ne sont pas pour lui un revenu insuffisant, alors -j'applaudis de grand coeur à ce que vous acceptiez un état brillant -qui peut mettre des jouissances à la place des privations; mais, -ma chère amie, pensez à vous fortifier contre la peine que vous -éprouveriez si une partie de ces jouissances s'en allaient en fumée. -Une vie tissue par des désordres honteux se change rarement en une -vie utile estimable. Vous aurez besoin d'indulgence pour un enfant -récemment prodigue. Si vous pleurez, vous plaignez, vous fâchez aux -signes de nouveaux écarts, vous éloignerez une conversion dont votre -douceur, votre modération et votre patience assurera la durée et -la consistance. Il faut bien aimer un homme pour le choyer; ainsi -étudiez-vous, descendez au fond de votre âme, voyez si elle est -capable des efforts auxquels vous la destinez...» - -Après avoir plaidé le pour et le contre dans ce «scabreux mariage», -M. de Bombelles engageait sa soeur, avant de prendre un parti -définitif, à consulter M. de Breteuil et... le comte d'Esterhazy. -Qu'elle ne mette pas les rieurs contre elle, si elle est trompée, -car, veuve, elle pouvait vivre dans une indépendance honorable. Il -terminait ainsi: «Je ne trouve rien de plus sage que vos précautions. -Je ne crains que la bonté de votre coeur et votre sensibilité aux -voeux d'une famille. Il vous paraîtra fort beau d'en faire le bonheur -aux dépens du vôtre, cela me paraîtrait fort triste...» - -En attendant, le mariage traîne, car les dettes ne sont pas payées, -et M. de Louvois assez gêné dans le moment, à ce qu'assure Mme de -Travanet, pour essayer d'emprunter de grosses sommes. Une lettre de -Mme de Bombelles, datée du 24 août, ne nous fixe pas encore sur le -mariage Louvois, mais elle renferme quelques détails intéressants sur -le monde de la Cour. D'abord le comte de Broglie, frère du maréchal, -est mort d'une fièvre maligne à sa terre de Saint-Jean-d'Angély. «Sa -perte cause des regrets universels: ses enfants, ses neveux, ses -amis, tous sont au désespoir...» - -«Pour te parler de choses moins tristes, je te dirai que j'ai été -hier à Passy, voir la comtesse Diane; qu'elle et la duchesse de -Polignac m'ont traitée à merveille, que le hasard a fait que je me -suis trouvée seule avec la comtesse Diane. La conversation s'est -tournée sur la santé. Elle m'a dit que, malgré l'extrême besoin -qu'elle aurait eu d'aller aux eaux, les propos infâmes qu'on avait -tenus sur son compte l'en avaient empêchée, et qu'elle aurait mieux -aimé mourir que de faire aucune démarche qui eusse donné la moindre -vraisemblance aux torts qu'on lui prêtait[140], que tous ces propos -lui avaient causé la peine la plus sensible. Je lui ai répondu qu'ils -étaient si dénués de bon sens que je trouvais qu'elle avait tort -d'y attacher un si grand prix; que toutes les personnes honnêtes -n'avaient pas douté un instant de leurs faussetés. «Je me flatte, -a-t-elle ajouté, que Madame Élisabeth ne les aura pas sues. Je crois -qu'elle les ignore, ai-je répondu (elle le savait déjà à mon arrivée -à Versailles); d'ailleurs elle a une si belle âme et vous rend trop -de justice pour jamais les croire si jamais on les lui apprenait.» - - [140] On disait dans le public que la comtesse Diane s'éloignait - pour accoucher. De sa liaison avec le marquis d'Autichamp elle - eut en effet un fils connu pendant l'émigration sous le nom de - marquis de Villerot. On se rappelle que la comtesse Diane avait - été imposée par le clan Polignac, comme dame d'honneur de Madame - Elisabeth. Le choix était détestable, la comtesse Diane ayant - fort mauvaise réputation et n'étant pas sympathique à la jeune - princesse. - -«Là-dessus, je me suis fort étendue sur les qualités de ma princesse. -«Elle en a une, m'a-t-elle dit, qui me fait le plus grand plaisir, -c'est sa constance, et l'amitié qu'elle a pour vous fait son éloge; -elle ne pouvait faire un meilleur choix. La Reine, qui vous aime -beaucoup, me le disait encore dernièrement.» Je lui ai dit à cela -que je savais bien ce qu'elle avait eu la bonté de lui dire de moi -ce jour-là, et que j'en étais extrêmement reconnaissante (c'est le -comte d'Esterhazy, qui y était, qui me l'a dit). Ensuite elle m'a -dit que, pendant mon absence, Madame Élisabeth l'avait traitée avec -un froid qui l'avait fort affligée; alors mon embarras a commencé, -je ne savais plus que dire. Elle m'a demandé si je n'en savais pas -les raisons. Je lui ai répondu que je croyais qu'on avait fait dire -à Madame Élisabeth beaucoup de choses auxquelles elle n'avait jamais -pensé, qu'elle ne s'était jamais plainte d'elle, qu'il m'avait paru -au contraire qu'elle rendait justice dans toutes les occasions à ses -procédés et à ses attentions pour elle. Heureusement Mme de Clermont -est arrivée et nous a interrompues, j'en ai été enchantée. Elle -m'a fort engagée à la revenir voir, m'a demandé de tes nouvelles, -de celles de Bombon, m'a répété plusieurs fois à quel point elle -était sensible à ma visite. Je me suis en allée fort contente de -ses honnêtetés et de ce que notre tête à tête n'ait pas été plus -long. Je crois qu'il sera bien fait que j'y aille encore une fois -avant qu'elle revienne à Versailles, et dans le fait son amitié, que -je ne conçois pas, me plaît assez, parce que, si elle avait dit du -mal de moi à la Reine au lieu de lui en dire du bien, cela m'aurait -peut-être fait beaucoup de tort et à nos affaires. Je pars cette -après-dîner avec la petite Travanet pour Viarmes. Bombon viendra dans -notre voiture.» - -Mme de Bombelles part pour Viarmes chez sa belle-soeur. En arrivant, -elle a trouvé une lettre de Madame Élisabeth, le surlendemain, elle -en reçoit une seconde en réponse à celle qu'elle avait écrite. «Elle -me mande qu'elle l'avait reçue à la Comédie, et que, comme elle avait -été longtemps à la lire, la Reine lui avait demandé avec le plus -grand intérêt, s'il ne m'était arrivé aucun accident, et qu'elle -lui avait répondu quelle était trop bonne, que je me portais fort -bien.» J'ai été fâchée, m'ajouta-t-elle, que ceci se soit passé à -la Comédie; car sans cela le moment eût été bien favorable pour -lui rappeler notre affaire; mais tu peux être sûre que la première -occasion où je le pourrai, je ne l'échapperai pas.» - -J'ai été d'autant plus sensible au regret que Madame Élisabeth m'a -marqué que je ne lui avais pas dit un mot d'affaires, car j'aurais -été trop affligée qu'elle eût pu imaginer que je ne lui écrivais que -par intérêt... Le comte d'Esterhazy est de retour, je serai samedi à -Versailles et j'espère que tout ira bien... M. de Travanet est ici, -on ne peut pas dire qu'il soit aimable ni qu'il fasse aucuns frais -pour plaire, mais il est aisé à vivre, s'arrange de tout ce qui nous -amuse, et il est fort complaisant. Il chasse beaucoup, nous ne le -voyons guère avant six heures du soir, mais le temps qu'il passe -avec nous il y est fort bien, il rend ta soeur très heureuse; elle -est maîtresse souveraine dans sa maison, il a en elle la plus grande -confiance.» - -Le marquis de Bombelles n'est pas sans applaudir à la petite -diplomatie de sa femme avec la comtesse Diane. Aussitôt reçue la -lettre où Mme de Bombelles lui a conté sa visite à Passy, il lui -répond: «... Je suis bien de ton avis qu'il faut autant qu'il est -possible être bien avec les personnes dont notre position nécessite -la liaison. Une marche honnête, droite, subjugue jusqu'à l'envie. On -aura vu que tu étais sans inconvénient et que ta maîtresse appréciait -réellement ton coeur et sa candeur; il valait mieux te laisser jouir -en paix d'une faveur qui pourrait être, tôt ou tard, placée sur une -tête remuante. Il est peut-être vrai que, d'après ces réflexions, la -comtesse Diane t'aime un peu. Jouis des avantages de ce sentiment en -lui rendant tous les bons offices convenables et en te prémunissant -contre les légèretés, les humeurs, les caprices qui pourraient -revenir...» - -A cette même date du 1er septembre, Mme de Bombelles a quitté Viarmes -à regret, parce qu'elle s'y est reposée et que Bombon, malgré de -nouvelles dents prêtes à percer, s'y est bien porté, et elle s'est -arrêtée à Paris pour voir Mme de Reichenberg dont le mariage ne se -conclut pas, et aussi pour s'entretenir avec M. d'Harvelay; il s'agit -de préparer M. de Vergennes pour le cas où la Reine se déciderait -à lui parler de la fameuse ambassade. «La duchesse de Montmorency -a grande envie que je l'aille voir à la Brosse. J'irai volontiers, -mais je suis retenue par l'argent que cela me coûtera. Si j'avais -pu y aller avec la petite Travanet, cela aurait été bien différent -de toutes manières; je le lui ai proposé, elle m'a répondu: qu'elle -serait charmée d'avoir Mme de Travanet, mais qu'elle ne se souciait -pas de son mari. D'après cela je me suis bien gardée de rien dire à -ta soeur, car je sens que je serais très mortifiée à sa place d'être -obligée de me séparer de mon mari pour être reçue quelque part. En -tout j'aime la duchesse de Montmorency, mais son mari est d'une -hauteur vis-à-vis de moi que je trouve impertinente: jamais, lorsque -je dîne chez lui, il ne me donne le bras. Hier au soir Mme de la -Rivière est venue souper chez lui, il s'est empressé de lui donner -son bras pour la mener à table, j'ai trouvé tout simple que, lorsque -je suis toute seule chez lui, il ne me le fasse pas, et d'après cela -je trouve inutile de dépenser bien de l'argent pour aller essuyer ses -grandeurs à la Brosse. Dans le fait cela ne peut jamais m'être utile -à rien, il crie beaucoup contre la Cour et n'y a aucun crédit, ainsi -qu'il aille se promener, et, quand je suis bien accueillie partout, -je n'ai pas besoin d'aller chercher ses impertinences. Lorsque je -reverrai la duchesse de Montmorency, je lui dirai fort honnêtement, -mais simplement ce que je pense... - -«La mort de ce pauvre comte de Broglie afflige beaucoup de monde, il -est impossible de n'être pas infiniment regretté lorsqu'on est aussi -bon qu'il était. Le maréchal, les enfants, toute la famille est au -désespoir.» - -La lettre suivante est écrite de la Meute (la Muette) où est toute la -Cour. «Nous sommes parties à cinq heures; arrivées ici à six heures -et demie, avons fait nos toilettes pour être rendues à huit heures et -demie au salon. J'ai été fort bien traitée par tout le monde, le Roi -m'a parlé, Monsieur m'a prise à côté de lui à souper et a beaucoup -causé avec moi et m'a questionnée sur Ratisbonne, sur toi, etc. -J'ai fait après souper une partie de trac avec Madame Élisabeth, le -chevalier de Crussol et M. de Chabrillan. Le baron de Breteuil était -dans le salon, qui m'a demandé de tes nouvelles. Le comte d'Esterhazy -n'est pas encore ici... La Reine est fort occupée de la duchesse -de Polignac, on attend d'un moment à l'autre qu'elle accouche. Sa -Majesté ira y dîner tous les jours et y passer la journée, elle ne -sera ici que pour l'heure du salon. Madame Élisabeth monte à cheval, -j'y monterai avec elle, ce sera pour la troisième fois depuis que -j'ai sevré Bombon...» - -Le 7: «J'enrage, le comte d'Esterhazy n'est pas encore venu et, je -ne le verrai sûrement pas, car je n'ai plus que demain à rester -ici... Au reste je suis fort contente de mon séjour, je suis fort -bien traitée. Hier, pendant le souper, la duchesse de Duras qui -était à côté du Roi a fait mon éloge; le Roi a dit: «J'en pense -beaucoup de bien.» Cela m'a fait plaisir. Demain je vais avec Madame -Élisabeth et la Reine dîner à Bellevue et de là à Saint-Cloud... Tu -ne sais heureusement pas que M. d'Angiviller[141] a épousé depuis -six jours Mme de Marchais[142]. On dit qu'ils sont charmés tous les -deux, grand bien leur fasse. Mais je ne conçois pas comment on peut -être amoureux de Mme de Marchais... M. de Montesquiou m'a priée -plusieurs fois de parler à Madame Élisabeth, pour que sa fille Mme -de Lastic soit surnuméraire. J'y ai engagé ma princesse, parce que -j'ai imaginé que tu serais bien aise qu'il m'eût quelque obligation, -cela pourrait peut-être nous être utile. Madame Élisabeth ne s'en -souciait pas beaucoup; mais, comme je lui ai dit que cela te ferait -sûrement plaisir, cela l'a ébranlée et elle m'a dit qu'elle y ferait -ce qu'elle pourrait[143].» - - [141] Le comte d'Angiviller (Flahaut de la Billarderie), - surintendant des Bâtiments, successeur du marquis de Marigny. - - [142] Mme Binet de Marchais, fille de La Borde, valet de - chambre du Roi, avait été une des actrices du théâtre de Mme - de Pompadour. Personne ne comprenait pourquoi, très fanée - et presque vieille, elle épousait M. d'Angiviller, avec qui - elle vivait depuis près de vingt ans. Dans une lettre du 17 - septembre, M. de Bombelles dira: «Le mariage de M. d'Angiviller - me paraît bien ridicule. Est-ce un moyen honnête qu'il a trouvé - de rompre avec Mme de Marchais?»--Sur Mme de Marchais qui vécut - à Versailles pendant la Révolution et échappa à la persécution, - grâce à des opinions jacobines avancées et au buste de Marat - qui trônait dans son salon, cf., pour la première partie de sa - vie: A. Jullien, _la Comédie à la Cour_;--Laujon, _Spectacles - des Petits Cabinets_, _Souvenirs_ de Papillon de la Ferté;--de - Nicolas Moreau, _Mémoires_ de Mme du Hausset;--du duc de Luynes; - pour la seconde: _Souvenirs_ de Mme Necker, _Mémoires_ de - Suard;--_Intermédiaire des chercheurs_, années 1897 et 1898. - - [143] Mme de Lastic devint dame pour accompagner deux ans après. - -Le mariage Reichenberg-Louvois subit des retards. Le fils du -landgrave a offert à sa belle-mère une pension dérisoire qu'elle a -refusée; le marquis de Louvois cherche à emprunter de l'argent en -Hollande, en attendant qu'il puisse reprendre 100.000 écus sur la -succession de sa seconde femme. Pour le moment, il est à la tête -d'immeubles, mais non de revenus, et il n'a pas un écu vaillant -devant lui. S'il réussit en Hollande, le mariage se fera, mais le -ménage devra s'imposer de grandes économies pendant trois ans. Il n'y -a plus de conseil à donner, mais des voeux simplement à formuler. -Comme le fait observer Mme de Travanet, Mme de Reichenberg est assez -mûre pour savoir ce qu'elle fait... et d'ailleurs elle écoute peu les -avis, même ceux de M. de Bombelles qui sont fort sages. - -Chez le baron de Breteuil, à Saint-Cloud, il y avait nombreuse -société pour voir la fête. Mme de Travanet donne, le 11 septembre, -quelques détails à son frère: «Il y avait une foule immense de -peuple, nous en étions, j'ose dire, l'élite, car nous étions menées, -Mmes de Matignon, de Brancas, de Faudoas, ma soeur, moi et d'autres -par le «Clair de lune» (Champcenetz), le comte d'Adhémar, le -chevalier de Coigny, M. de Durfort, des ambassadeurs; enfin, c'était -très brillant, mais ce qui l'était encore plus, c'était de voir la -Reine percer la foule en calèche avec Madame Élisabeth, Mesdames -d'Ossun et de Bombelles; cela fait toujours plaisir. Des étrangers -disaient autour de nous: «Qu'est-ce que la jolie qui est devant?»--On -répond: «C'est ma belle-soeur.» La Reine lui avait dit, la veille, -avec amitié: «C'est vous qui viendrez, n'est-ce pas?»--Moi qui ai -beaucoup vu Madame Élisabeth depuis un mois, ainsi que la Reine et -Madame, Monsieur et Monseigneur le comte d'Artois, j'ai vu que ta -femme était traitée au mieux; cela s'étendait jusqu'à moi. Au reste, -il est bien juste qu'on la console dans ce pays-ci, des infidélités -affreuses que tu lui fais...» - -Les taquineries de sa soeur n'émeuvent pas M. de Bombelles. Il vient -de recevoir à Ratisbonne la femme de confiance, Mme Giles, qui a pris -soin de la petite enfance de Bombon, et à entendre tous les bons mots -de l'enfant et tous ceux qu'on dit à son sujet, il se sent le coeur -en joie. Aussi, en commet-il de petits vers, qu'il envoie à sa femme, -et que nous préférons laisser dormir dans leur dossier. - -C'est encore de Paris que Mme de Bombelles date sa lettre du 16 -septembre. Elle a profité du séjour de la Cour à la Muette pour -passer quelques jours de plus chez la «petite Travanet» qui la loge, -elle et Bombon. Elle a revu la comtesse Diane. «A la Meute nous avons -été parfaitement ensemble. Quant à ses caprices, ils ne m'affligent -pas s'ils reviennent; je fais si peu de fond sur une femme de la -tournure de la comtesse Diane, que jamais ses procédés ne pourront -m'étonner, et, si sa faveur ne me mettait dans la nécessité d'être -bien avec elle, je m'en occuperais fort peu... J'ai oublié de te -dire que La Roche Lambert avait été enchantée de ta lettre, elle me -l'a montrée et m'a demandé s'il fallait une réponse. Je lui ai dit -que oui, mais que je la conjurais d'y mettre beaucoup de retenue; -elle est dans ce moment-ci à la Barre, dans une terre de Mme de -Narbonne[144]; elle y a été avec Madame Adélaïde qui y passera -quinze jours. Elle joue la comédie, s'amuse trop actuellement pour -t'écrire...» - - [144] Dame de Mesdames de France, mère du séduisant Louis de - Narbonne, diplomate et général. - -Mme de Bombelles a mal aux dents en la fin de septembre; le baron -de Breteuil a parlé à la Reine au sujet de l'ambassade désirée; -l'affaire Louvois est toujours au même point... Bombon est toujours -délicieux... Mais les lettres de sa mère ne contiennent aucun -événement important, aussi nous hâtons-nous d'arriver aux lettres du -mois d'octobre. - -«Il y a mille ans que je n'ai vu Mme de Vergennes, écrit-elle le -15, ce n'est pas que je n'y aie été bien souvent, mais sa porte est -toujours fermée à cause de ses fluxions qui la font souffrir. Je ne -sais si je t'ai mandé que le comte d'Esterhazy avait la goutte à -Paris, il l'a rapportée de Rocroi et je suis persuadée que l'humidité -de ce vilain pays en est la cause... Bombon se porte toujours à -merveille. Il devient amoureux de toutes les petites filles qu'il -rencontre. Il montre de grandes dispositions à être un jour un -second Galaor, et tu feras fort bien d'avoir, comme tu le projettes, -beaucoup d'indulgence. - -... La duchesse de Polignac n'accouche pas, et quoiqu'elle ait un -fort ventre, on commence à croire qu'elle n'accouchera pas du tout. -La Reine se porte à merveille[145]; on dit qu'elle est dans une -grande agitation, aisément cela peut se comprendre. Je voudrais -qu'elle se persuade bien qu'elle aura encore une fois une fille, afin -que, si cela arrive, comme beaucoup de personnes le croient, elle -n'en soit point saisie. Madame est toujours grosse[146] et Mme la -comtesse d'Artois très malade. Elle a, depuis douze jours, une fièvre -d'humeur continue qui la rend extrêmement faible; le redoublement a -pris ce soir avec une grande force, ce qui inquiète beaucoup...» - - [145] La santé de la Reine avait été excellente pendant tout - l'été. «Ma santé est parfaite, écrivait-elle en mars à la - princesse Louise de Hesse-Darmstadt, je grossis beaucoup. Votre - sorcellerie est bien aimable de me promettre un garçon. J'y ai - beaucoup de foi, et je n'en doute nullement.»--Le public espérait - un garçon, et le nommait le _Consolateur_. (_Lettres de M. de - Kageneck au baron Alstromer._) - - [146] Les couches de la Reine étaient proches et faisaient - l'objet de toutes les conversations de la Cour. «L'importance - dont il est pour la Reine d'avoir un Dauphin, écrit le chevalier - de l'Isle au comte de Riocour, s'accroît encore par une nouveauté - qui nous surprend tous, je veux dire la grossesse de Madame; elle - en a tous les symptômes... Or, jugez quel désagrément ce serait - pour la Reine si les deux belles-soeurs donnaient avant elle des - héritiers! Espérons que, dans six semaines au plus, elle sera - à l'abri d'un si cruel dégoût.» (_Lettres inédites_, archives - de M. le comte de Riocour.) Inutile d'ajouter que la prétendue - grossesse de Madame n'eut pas de suites. - -Le 21 octobre: La mère de notre pauvre petit chevalier (d'Hautpoul) -est morte hier de la petite vérole. J'ai appris sa maladie et sa mort -presqu'en même temps, je ne puis te rendre la peine que cela me fait. -J'ai été sur-le-champ chez Madame Élisabeth lui demander une place -à Saint-Cyr pour la petite fille, elle me l'a promise, mais cela ne -pourra être que dans deux ans, parce qu'elle a des engagements. Quant -au petit garçon il ira à l'école militaire; il s'est heureusement -tiré de sa petite vérole, il n'en sera pas seulement marqué. Mme -d'Hautpoul craignait affreusement la maladie qui vient de l'emporter, -elle a été soignée par un mauvais médecin à ce que tout le monde dit; -son peu de fortune l'a privée des secours qui l'auraient peut-être -sauvée. Cette idée me désespère et, si j'eusse su ces détails avant -sa mort, elle n'aurait certainement manqué de rien. Annonce cette -nouvelle-là bien doucement au pauvre chevalier. Il va être bien -affligé! Qu'il est heureux pour cet enfant que tu l'aimes, sans cela -que deviendrait-il? La quantité de petites véroles qu'il y a ici me -fait trembler pour mon petit Bombon. Je lui fais porter jour et nuit -du mercure, j'espère que cela le garantira.» - - - - -CHAPITRE VI - -1781 - - Naissance du Dauphin.--Impressions à la Cour et dans le - peuple.--Bombon a la petite vérole.--Lettre de Madame - Elisabeth.--Correspondance de Mme de Bombelles.--Nouvelles - d'Amérique.--La comédie à Chantilly.--Mlle de Condé et la - princesse de Monaco.--Commérages à Versailles sur le séjour - d'Angélique à Chantilly. - - -Voici maintenant le gros événement du 22. «Rien n'égale la joie -que nous éprouvons, écrit la marquise de Bombelles. La Reine vient -d'accoucher d'un dauphin, qui est un enfant d'une force surprenante. -La Reine plus contente que personne se porte à merveille. Elle n'a -été qu'une heure en grandes douleurs, est accouchée à une heure et un -quart après-midi. C'est moi qui ai eu le bonheur d'apprendre cette -nouvelle à Madame Élisabeth. Tu imagines le plaisir que cela lui a -fait, elle ne pouvait se persuader qu'il fût bien vrai qu'elle eût -un Dauphin. Enfin tant de personnes l'en ont assurée qu'il a bien -fallu qu'à la fin elle se livrât à toute sa joie; cette pauvre petite -princesse s'est presque trouvée mal, elle pleurait, elle riait; il -est impossible d'être plus intéressante qu'elle ne l'était. C'est -elle qui a tenu l'enfant au nom de Mme la princesse de Piémont[147] -avec Monsieur, mais ce qui m'a touchée au dernier point est le -contentement du Roi pendant le baptême, il ne cessait pas de regarder -son fils et de lui sourire. Les cris du peuple qui était au dehors de -la chapelle au moment que l'enfant y est entré, la joie répandue sur -tous les visages m'ont attendrie si fort que je n'ai pu m'empêcher -de pleurer; jusqu'à ce que toutes les cérémonies fussent faites, que -nous eussions dîné, il était cinq heures et demie et l'heure de la -poste passée. Pour réparer cela j'enverrai Lentz demain matin à Paris -mettre ma lettre à la grande poste... Ce qu'il y a de plus piquant, -c'est que le baron de Breteuil est parti ce matin; cela n'est-il pas -guignonnant? Il n'était pas à Saint-Denis que la Reine, je suis sûre, -souffrait déjà. Il sera chez toi ou bien près d'y arriver quand tu -recevras la nouvelle. - - [147] Madame Clotilde, soeur de Louis XVI, depuis reine de - Sardaigne. - -La Reine avait très bien passé la nuit du 21 au 22 octobre, écrit -dans son _Journal_ Louis XVI qui, contre l'ordinaire, entre dans des -détails circonstanciés. «Elle sentit quelques petites douleurs qui ne -l'empêchèrent pas de se baigner... (Le Roi qui devait partir pour la -chasse donna contre-ordre à midi.) Entre midi et midi et demie les -douleurs augmentèrent... et à une heure un quart juste à ma montre, -elle est accouchée très heureusement d'un garçon.» - -Pour prévenir les accidents qui s'étaient produits à la naissance -de Madame Royale, on avait décidé qu'on ne laisserait pas entrer la -foule dans les appartements et que la mère ne connaîtrait le sexe -de l'enfant que lorsque tout danger serait passé. Dans la chambre, -il n'y avait que Monsieur, le comte d'Artois, Mesdames Tantes, la -princesse de Lamballe, Mmes de Chimay, de Polignac, de Mailly, -d'Ossun, de Tavannes et de Guéménée, qui allaient alternativement -dans le salon de la Paix qu'on avait laissé vide. De tous les princes -que Mme de Lamballe avait avertis à midi, il n'y eut que le duc -d'Orléans qui arriva de Fausse-Repose où il chassait et se tint dans -le salon de la Paix. Le prince de Condé, le duc et la duchesse de -Chartres, le duc de Penthièvre, la princesse de Conti et Mlle de -Condé n'arrivèrent qu'après l'accouchement; le duc de Bourbon le -soir, et le prince de Conti le lendemain... - -Quand l'enfant fut né, on l'emporta silencieusement dans le grand -cabinet où le Roi le vit laver et habiller et le remit à la -gouvernante, la princesse de Guéménée. - -La Reine n'osait pas questionner; tous ceux qui l'entouraient -composaient si bien leur visage, que la pauvre femme, leur voyant -à tous l'air contraint, crut qu'elle avait une seconde fille. Le -Roi n'y tint plus et, s'approchant du lit de sa femme, il dit les -larmes aux yeux: «Monsieur le Dauphin demande d'entrer.» On apporta -l'enfant; la Reine l'embrassa avec une effusion que rien ne saurait -peindre, puis le rendant à Madame de Guéménée: «Prenez-le, dit-elle, -il est à l'État, mais aussi je reprends ma fille.» «L'antichambre -de la Reine était charmante à voir, dit un témoin oculaire[148]. La -joie était à son comble; toutes les têtes étaient tournées. On voyait -rire, pleurer alternativement. Des gens qui ne se connaissaient -pas, hommes et femmes, sautaient au cou les uns des autres, et les -gens les moins attachés à la Reine étaient entraînés par la joie -générale; mais ce fut bien autre chose quand, une demi-heure après la -naissance, les deux battants s'ouvrirent et que l'on annonça Monsieur -le Dauphin. Mme de Guéménée, le tenant dans ses bras, traversa les -appartements pour le porter chez elle... On adorait l'enfant, on le -suivait en foule. Arrivé dans son appartement, un archevêque voulut -qu'on le décorât d'abord du cordon bleu; mais le Roi dit «qu'il -fallait qu'il fût chrétien premièrement[149].» - - [148] Récit du comte de Stedingk, dans _Gustave III et la Cour de - France_, t. I. - - [149] Le 22 octobre, à trois heures de l'après-midi, Monseigneur - le Dauphin fut baptisé par le prince Louis de Rohan, cardinal - de Guéménée, grand-aumônier de France... et tenu sur les fonds - de baptême par Monsieur, au nom de l'Empereur, et par Madame - Elisabeth de France, au nom de Madame la princesse de Piémont. - Relation... etc. (Supplément à _la Gazette de France_, du - vendredi 26 octobre 1781.) - -Dans la noblesse, dans la bourgeoisie, dans le peuple, ce furent -des transports de joie; acclamations, _Te Deum_, illuminations, -adresses des corporations, rien ne manque pour célébrer la naissance -du royal enfant, qui devait vivre à peine sept ans et un jour. -Marie-Antoinette semblait regagner la popularité perdue. S'il y eut -des notes discordantes, c'est dans la famille royale et dans son -entourage qu'on doit les rechercher, et Mme de Bombelles ne manquera -pas de les souligner. - -Elle écrit le 24 octobre: - -«La Reine et M. le Dauphin se portent à merveille. Le Roi ira -après-demain à Notre-Dame, à Paris, avec tous les princes, rendre -grâce à Dieu d'un aussi heureux événement. Madame s'est conduite à -merveille, elle a marqué la plus grande satisfaction; je crois bien -qu'elle ne l'éprouve pas; mais il est fort honnête et fort prudent -à elle d'avoir caché son jeu[150]. Quant à Mme de Balbi[151], je la -crois folle, car elle ne se gêne nullement; elle a l'air d'avoir -une humeur de chien, tout le monde le remarque, on ne manquera pas -de le dire à la Reine; cela la fera détester plus que jamais, et je -ne conçois pas sa mauvaise tête. La nourrice de l'enfant s'appelle -Mme Poitrine; elle est bien nommée, car elle en a une énorme et un -lait excellent, à ce que disent les médecins. C'est une franche -paysanne, la femme d'un jardinier de Sceaux. Elle a le ton d'un -grenadier, jure avec une grande facilité; tout cela n'y fait rien, -est fort heureux même, parce qu'elle ne s'étonne et ne s'émeut de -rien, que par conséquent son lait s'altérera difficilement. Les -dentelles, le linge qu'on lui a donnés ne l'ont pas surprise; elle -a trouvé tout cela tout simple, et a seulement demandé qu'on ne lui -fît pas mettre de poudre, parce qu'elle ne s'en était jamais servie -et voulait mettre son bonnet de six cents francs sur ses cheveux -comme les autres cornettes. Son ton amuse tout le monde, parce -qu'elle dit quelquefois des choses fort plaisantes... Je crains bien -que l'accouchement de la Reine n'empêche le baron de Breteuil de -s'arrêter à Ratisbonne; il se croira peut-être obligé d'aller droit à -Vienne pour annoncer l'événement à l'Empereur... Je t'ai assez parlé -du Dauphin de la Nation, il faut que je te parle du nôtre. Je te -dirai que Bombon a deux dents depuis hier, qui sont venues sans que -nous nous en doutions, que cela fait six, qu'il se porte à merveille.» - - [150] Madame apprit de façon piquante cette nouvelle si - importante pour elle. Elle courait chez la Reine «au grand galop» - lorsqu'elle rencontra le comte de Stedingk, qui ne pouvait - contenir sa joie: «Un Dauphin, Madame, lui cria-t-il étourdiment, - quel bonheur!» La princesse ne répondit pas; en apparence, elle - eut le bon goût de manifester la plus grande satisfaction. - Le comte d'Artois, lui, laissa échapper un mot de dépit. Le - jeune duc d'Angoulême était allé voir le Dauphin.--«Mon Dieu, - papa, qu'il est petit, mon cousin!--Un jour, mon fils, vous le - trouverez assez grand!» (_Mémoires_ de Mme Campan.) - - [151] Née Caumont la Force, celle qui devint la favorite _in - partibus_ du comte de Provence. Elle était dame du palais de la - comtesse. - -Suivent d'autres détails où la mère tendre s'étale avec complaisance. -Si simplement donnés, ces détails ont du charme pour les jeunes -mères, et c'est à ce titre que je transcris encore ceux-ci: «Quand il -a faim, il va à l'armoire de l'antichambre, prend la main de Lentz, -la met sur la clef pour lui faire entendre qu'il veut qu'elle soit -ouverte. Il prend du biscuit, du raisin ou une poire, enfin ce qui -lui convient; il referme soigneusement l'armoire lui-même et s'en va -avec sa provision. Il l'apporte, le plus souvent, sur mes genoux; il -se met à manger debout, devant moi, me donne à manger. Mais ce que -cet enfant-là a de charmant, c'est que la chose qu'il aime le mieux -et qu'on lui donnerait, il ne la mangerait pas, s'il n'a pas faim. -Aussi n'a-t-il jamais d'indigestions, je le laisse manger tant qu'il -veut, parce que je suis sûre qu'il cessera dès qu'il n'aura plus -faim. Véritablement il est impossible d'être plus gentil, d'avoir -plus d'esprit que ce petit bijou. Mais je te le répète, attends-toi -bien à le trouver laid, quand tu le reverras, parce que, même moi, je -le trouve tel. Mais il répare cela par une physionomie d'esprit que -je préfère à la beauté.» - -On peut sourire de ces enfantillages; pour nous, nous avouons les -trouver exquis de naturel. Ceux-là seuls qui s'extasient sur les -chats et ne comprennent pas les enfants se moqueront de Mme de -Bombelles. Les lettres suivantes donnent peu de détails sur les fêtes -données à Paris en l'honneur du Dauphin, Mme de Bombelles n'y ayant -pas assisté[152]. Le 29 octobre, elle a vu le Dauphin et l'a trouvé -beau comme un ange. «Les folies du peuple sont toujours les mêmes. On -ne rencontre dans les rues que violons, chansons et danses; je trouve -cela touchant, et je ne connais pas en vérité de nation plus aimable -que la nôtre.» La joie est universelle à Paris et à Versailles. Que -M. de Bombelles fasse de petits vers en apprenant la naissance du -Dauphin, rien qui nous étonne. Il les termine même par deux vers -tirés de l'opéra _les Événements imprévus_: - - J'aime mon maître tendrement. - Ah! comme j'aime ma maîtresse! - -ces deux vers qui, dits par Mme Dugazon, pendant l'hiver de 1792, -une des dernières fois que Marie-Antoinette se rendit au théâtre, -déchaînèrent une tempête. - - [152] Voir les _Mémoires_ de Weber, _Mémoires secrets_, etc., t. - XVIII. Supplément à _la Gazette de France_, et, pour l'ensemble, - _Histoire de Marie-Antoinette_ par M. Max. de la Rocheterie, - ouvrage consciencieux et renseigné auquel tous ceux écrivant - sur cette époque ont soin de faire de larges emprunts, tout en - oubliant de le citer. - -Le 3 novembre Angélique a annoncé à son mari une nouvelle qui lui -ferait plaisir, et le 5, en effet, elle peut lui écrire, rassurée -maintenant, après avoir connu une grosse inquiétude, que Bombon a eu -la petite vérole. L'éruption a éclaté le 27 octobre, et la courageuse -petite femme, sans perdre la tête, sans alarmer inutilement son -mari, a fait soigner l'enfant par le célèbre Goetz, qui quittait ses -inoculés pour venir auprès de Bombon atteint d'une fièvre terrible -pendant deux jours avec des boutons plein le corps, les yeux perdus. -L'enfant a échappé à la mort grâce à sa forte constitution... Madame -Élisabeth s'est montrée pleine d'attentions pour Bombon. Bientôt mère -et enfant partiront pour Montreuil, puis pour Chantilly où ils sont -invités par Mlle de Condé. - -Dès que la convalescence du petit garçon le lui a permis, la marquise -n'a pas manqué de parler de ses affaires à Madame Élisabeth. La -princesse lui donna le résultat de ses démarches dans cette lettre -aussitôt envoyée à Ratisbonne. - - -_Lettre de Mme Elisabeth[153] à la marquise de Bombelles_ - -«La petite baronne[154] t'aura dit, mon cher coeur, que j'avais vu -M. de Vergennes, j'en suis fort contente. Il m'a paru revenu des -mauvaises impressions, qu'il avait contre M. de Bombelles, car, dès -que je lui ai dit que je voudrais que le Roi se chargeât des dettes -de M. de Bombelles, il m'a dit qu'il était impossible de les payer -toutes à présent, mais qu'il comptait lui donner une gratification -dont il serait content et qu'on les paierait comme cela. Je lui ai -dit combien je désirais que cela soit parce que, si M. de Bombelles -mourait, tu serais très malheureuse. Il m'a dit: «que le Roi, dans -ces cas-là, ferait des grâces». Enfin il m'a paru si bien disposé, -que je crois qu'il faut laisser faire et ne point lui demander que -le Roi promette de les payer; parce que peut-être que, comme cela, -la demande paraîtrait trop forte, et puis, je crois qu'il vous -donnerait plus de dix mille francs. Tu me diras que, si le ministre -venait à changer, cela dérangerait votre plan; je réponds à cela -que je me charge de lui faire donner et, comme c'est très juste, il -ne me le refusera pas. Je crois qu'il faut que tu lui écrives une -belle lettre, où tu lui exposes tout ce qu'il sait déjà. Enfin, mon -coeur, M. de Bombelles a une fort bonne santé, et, malgré sa colique -venteuse et M. de Soran, il ne mourra pas de sitôt. Ainsi M. de -Vergennes aura le temps de lui payer ses dettes; de plus, si, l'année -prochaine, il n'était pas si bien disposé, on le repersécuterait -beaucoup et, comme la demande sera moins forte, il ne pourrait pas -faire autant de difficultés. Pourtant, si tu lui as déjà parlé de -la promesse, tu feras tout ce que tu voudras. Comment va Bombon, ce -soir? a-t-il encore la fièvre? Je vais voir les illuminations qui -sont superbes... La comtesse Jules n'est pas trop jolie, car j'ai -fait proposer à Mme de Guiche et à Mme de Polastron de venir, mais -elle n'a pas voulu; elle m'a dit: qu'elle devait aller chez la Reine, -mais elle est assez bien avec elle, pour lui demander la permission -d'aller voir les illuminations[155]; c'est la seconde fois qu'elle me -refuse, aussi je ne leur proposerai jamais de venir avec moi. Adieu, -mon coeur, je vous embrasse mille et mille fois de tout mon coeur.» - - [153] Inédite. - - [154] Baronne de Mackau, née Alissan de Chazet. - - [155] Pendant un mois, il y eut des réjouissances et des - illuminations. Les principales fêtes, celles des relevailles, - devaient avoir lieu en janvier. - -La série des lettres suivantes est assez intéressante pour être -donnée presque sans commentaire. - - - Versailles, 9 novembre. - -«Bombon se porte à merveille, mon petit chat. Goetz, qui sort d'ici -et qui a dîné avec moi, est on ne peut pas plus content, mais il -s'oppose à ce que j'aille à Montreuil, parce qu'il ne fait pas trop -beau temps, que cette petite maison exposée à tous les vents, qui -n'a pas encore été chauffée de l'année, serait trop froide, que, -de plus, elle serait trop triste, parce que dans ce moment-ci, -excepté quelques paysans, il n'y a personne à Montreuil. Cet enfant -ne verrait âme qui vive et s'ennuierait, au lieu qu'ici de mes -fenêtres j'ai une vue qui l'amuse. Il voit passer continuellement des -carrosses, du monde, cela le dissipe. Le premier beau temps que nous -aurons, nous le promènerons dans l'avenue de Sceaux, cela lui fera -prendre l'air, comme s'il était à Montreuil, et l'amusera davantage. -Je n'ai pas été fâchée d'avoir de bonnes raisons pour ne pas aller -là-bas, car cela m'ennuyait d'avance. Bombon aime la musique plus -que jamais; quand je veux l'amuser, je le prends sur mes genoux, et -je joue un petit air de clavecin, et, quand je veux me reposer, il -prend ma main et la pose sur le clavecin, pour que je recommence. Les -premières nuits de sa petite vérole, qu'il avait une fièvre de cheval -et par conséquent beaucoup d'humeur, je lui jouais du clavecin, cela -l'apaisait pendant des petits moments; cet enfant sera sûrement -musicien. Imagine-toi qu'il joue du tambour, parfaitement, en mesure; -c'est actuellement un de ses grands plaisirs. Toute sa gaieté n'est -cependant pas encore revenue, parce que son nez est encore plein et -couvert de petites véroles; cela gêne sa respiration, le contrarie. -Mais j'espère qu'il sera débarrassé sous peu de jours. Enfin nous -avons de grandes grâces à rendre à Dieu et à Goetz qui l'a soigné -avec un attachement que je n'oublierai de ma vie. - -Mon fidèle Lentz m'a tenu, avant-hier, un propos qui m'a touchée à -un point que je ne puis te rendre. Il jouait avec Bombon, et je lui -dis en considérant l'enfant: «Mon Dieu, que je suis heureuse que ce -pauvre petit ait échappé à un aussi grand danger; si j'avais eu le -malheur de le perdre, je crois qu'il m'aurait fallu enterrer avec -lui.» Il me répondit, du fond du coeur: «Ah! Madame, il aurait fallu -tous nous enterrer aussi.» Jamais je n'ai été si attendrie que dans -ce moment-là; si j'avais osé, je l'aurais embrassé de bon coeur. -Qu'il est doux d'être aimé de ses gens, surtout quand ils sont sûrs -et honnêtes, comme mon pauvre Lentz; oui, vraiment, je l'aime de -tout mon coeur, et je préfère cent fois mieux sa tournure franche et -un peu gauche, que celle de ces laquais élégants, qui sont tous des -mauvais sujets. - -«Mme de Travanet a été dans le désespoir de ne pouvoir venir garder -Bombon, mais son mari s'y est opposé absolument. Madame Élisabeth -a eu la bonté de lui écrire dès que la petite vérole de Bombon -s'est déclarée, pour l'engager à venir auprès de moi. Elle lui a -répondu les raisons qui l'en empêchaient. Madame Élisabeth, piquée -du refus de son mari, lui a répondu des choses un peu sèches pour -lui. La pauvre petite Travanet a été si agitée de l'inquiétude de -l'état de Bombon, de la crainte d'avoir déplu à Madame Élisabeth, de -l'impatience de la fermeté de son mari à l'empêcher de me venir voir -qu'elle en a été malade. J'ai été désolée de tout cela. J'ai ignoré -absolument la démarche de Madame Élisabeth, car sans cela je l'aurais -empêchée, sachant la frayeur de M. de Travanet que sa femme ne puisse -encore gagner la petite vérole; si j'étais d'elle, je me ferais -inoculer par Goetz, afin d'en avoir le coeur net. - -«Mme de Reichenberg est dans son lit, avec la fièvre et des frissons. -Elle souffre beaucoup, depuis quinze jours; l'incertitude de son sort -contribue beaucoup, je crois, à la rendre malade. Mon frère et sa -petite femme sont venus m'embrasser furtivement; je n'avais encore -vu mon frère que de loin et j'avoue que j'ai eu un grand plaisir à -le voir un petit moment à mon aise. Maman lui avait bien défendu de -venir, j'espère qu'elle ignorera leur désobéissance, car elle se -fâcherait réellement, parce qu'elle craint la petite vérole, comme -si elle ne l'avait pas eue. Ils auront bien soin de ne pas approcher -de sitôt de l'appartement de Monsieur le Dauphin. J'ai reçu hier -une lettre de ta belle-soeur, extrêmement tendre et honnête, sur la -maladie de Bombon. En général tout le monde a pris de l'intérêt à mes -inquiétudes; le Roi en a demandé des nouvelles à maman, ainsi que la -Reine, et cette dernière le jour qu'il était fort mal a envoyé chez -Madame Élisabeth pour savoir comment il allait. Mme de Guéménée, Mme -de Sérent, toutes les personnes que je connais ont envoyé tous les -jours chez moi.» - - * * * * * - -Après le bulletin de Bombon, des nouvelles de M. de Maurepas qui va -mourir. - - - Versailles, 10 novembre. - -«Sais-tu que M. de Maurepas sera vraisemblablement mort, quand tu -recevras ma lettre. Il a la goutte dans la poitrine, on lui a mis -des vésicatoires, qu'il n'a pas sentis. Il a eu cependant, ce matin, -un moment de mieux, causé par une évacuation, mais malgré cela les -médecins ne croyent pas que cela aille loin. J'en suis fâchée, il -nous a toujours voulu du bien et nous en a fait, quand il l'a pu. Si -la révolution que causera sa mort ne porte pas dans quelque temps -d'ici le baron de Breteuil au ministère, nous ne devons plus espérer -qu'il y arrive jamais. Il est _guignonant_ qu'il ne soit pas ici, à -présent, car les absents ont presque toujours tort. On dit, mais je -n'en crois rien, que M. de Nivernais succédera à M. de Maurepas. J'ai -vu, ce matin, ce pauvre M. d'Hautpoul qui m'a chargée de te remercier -de tes bontés pour son fils, de t'en demander la continuation. Il n'a -fait que pleurer tout le temps qu'il a été chez moi, cela m'a fait -une peine horrible. Il est cependant aussi content que la perte qu'il -vient de faire peut le lui permettre, parce que Madame Élisabeth se -charge de faire entrer sa fille à Saint-Cyr et le petit chevalier à -l'école militaire. - - - 12 novembre. - -«M. de Maurepas est entièrement hors d'affaire, il a déjà travaillé -avec les ministres, et le voilà heureusement encore retiré des -portes du tombeau. On dit que le Roi va donner sa survivance à -M. de Nivernais, mais cela me paraît dénué de bon sens, car M. -de Maurepas, n'ayant pas de départements, ni le titre de premier -ministre, il ne peut y avoir de survivance. Madame, fille du Roi, -n'aura pas, non plus, la petite vérole, mais on l'a bien craint[156], -elle a eu trois jours de fièvre; on avait déjà préparé un autre -appartement pour M. le Dauphin qui devait être sous la garde des -trois anciennes sous-gouvernantes, et Mme de Guéménée restait à -garder Madame, avec ma soeur et Mme de Vilfort, la Reine et Madame -Élisabeth devaient s'enfermer avec la petite princesse, pour la -soigner. Tous ces beaux préparatifs se sont évanouis avec la bonne -santé de Madame qui se porte ce matin à merveille. - - [156] La petite princesse ne fut pas atteinte par l'épidémie - de petite vérole, mais elle eut, quelques semaines après, la - coqueluche, qui faisait aussi des ravages à Versailles. (Lettre - de Mme de Mackau à Madame Clotilde. _loc. cit._) - - - 19 novembre. - -«Il y a de grandes nouvelles, mon petit chat: premièrement M. de -Maurepas a reçu les sacrements, ce matin; il est à toute extrémité -et n'a plus que quelques heures à vivre. Il paraît à peu près -certain que M. de Nivernais le remplacera. Ensuite M. de Lauzun -vient d'arriver et il a appris la nouvelle que nous avions eu un -grand combat dans lequel nous avions pris dix-huit cents matelots, -tué beaucoup d'Anglais et qu'en tout ils avaient pris mille hommes -et que nous n'avons pas eu un seul homme de mort. Cela me paraît si -beau que j'ai peine à le croire, c'est cependant Madame Élisabeth qui -vient de me le faire dire dans l'instant[157]. M. des Deux-Ponts est -revenu[158], Mme des Deux-Ponts vient de me faire dire qu'elle était -au comble de la joie. Je t'enverrai après-demain des détails plus -circonstanciés de cette grande affaire. Si elle est effectivement -aussi brillante qu'on le dit, cela doit déterminer la paix, quel -bonheur cela serait d'abord pour la France, et puis, pour nous, -cela améliorerait ton avancement, te ferait revenir; que je serais -contente. - - [157] A cette même date le chevalier de l'Isle écrivait au comte - de Riocour: «Si M. de Maurepas n'a pas encore, au moment où - j'écris, rendu le dernier soupir, il s'en faut de si peu que ce - n'est pas la peine d'en parler. L'affliction que cet événement - cause au Roi va être soulagée par l'heureuse et triomphante - nouvelle de la reddition de toute l'armée de Cornwallis - consistant en 6.000 hommes de troupes réglées et 18.000 matelots. - Ces troupes acculées dans York ont capitulé le 19 octobre, - forcées par les armées réunies de Washington et de Rochambeau. - C'est M. de Lauzun qui nous en apporte à l'instant la nouvelle, - ayant fait le trajet en vingt-quatre jours; il est suivi du comte - Guillaume de Deux-Ponts.» (Lettres inédites, archives de M. le - comte de Riocour.) - - M. de Maurepas mourut le 21 novembre. Il avait juste - quatre-vingts ans. On tarda jusqu'au dernier moment à lui - donner les sacrements. Sur l'indifférence de la Cour pendant - cette agonie pénible, on relira avec fruit les lettres de Mme - de Coislin au duc d'Harcourt dans Hippeau, _le Gouvernement - de la Normandie_, t. IV, et _Louis XV intime et les Petites - maîtresses_, p. 159. La veille de la mort, Mme de Coislin écrit: - Ce n'est que depuis hier que l'on cesse de se flatter sur l'état - de M. de Maurepas, et l'on aperçoit déjà une sorte d'envie d'en - être quitte. On parle à la fois de sa fin très prochaine et du - bal que les gardes du corps donneront le mois prochain. Quel pays - que le nôtre! Quels amis, quels coeurs et quels esprits! - - Peu de temps avant sa mort, Maurepas montra à Augeard la copie - d'une note qu'il avait remise au Roi. Il y était écrit: «Liste - des personnes que le Roi ne doit jamais employer après sa mort, - s'il ne veut voir de ses jours la destruction du royaume. A la - tête était l'archevêque de Toulouse, le président de Lamoignon, - M. de Calonne, quatre ou cinq autres personnages, et, en dernière - ligne, le retour de M. Necker.» (_Mémoires_ d'Augeard, p. 112.) - Maurepas fut loin d'être un ministre irréprochable, mais à sa - mort les finances étaient en bon état, c'est un fait. Il n'en fut - pas précisément de même avec Loménie de Brienne et Calonne. - - [158] Guillaume des Deux-Ponts, né en novembre 1752, fils du - prince palatin Jean des Deux-Ponts et de Sophie, comtesse de - Dham. Il s'était marié le 30 janvier 1780 avec Marie-Anne, - princesse des Deux-Ponts. En 1782, il devint colonel du régiment - de dragons Jarnac, qui devint Deux-Ponts. - -«Le baron de Bombelles a été présenté hier au Roi, par M. de -Castries[159]; il lui a offert un ouvrage sur la marine qu'il vient -de faire. Il est parti, tout de suite, pour Paris; il y passera la -journée et partira demain pour Rochefort. M. de Castries, après lui -avoir donné les espérances les plus brillantes, le renvoie sans avoir -rien fait pour lui, ayant pu trois fois leur donner des places de sa -compétence et ne l'ayant jamais fait.» - - [159] Ministre de la marine; maréchal en 1783. - -Le tout parce que le baron donnait plus de temps à son travail qu'à -solliciter et à faire sa cour au ministre. - - - 21 novembre. - -«J'ai reçu ce matin, mon petit chat, ta lettre du 13, je l'attendais -avec une impatience que je ne puis t'exprimer. J'ai presque pleuré en -la lisant; que ta sensibilité à la nouvelle que je t'ai apprise est -touchante! Que Bombon ne peut-il déjà comprendre le bonheur d'avoir -un père comme toi! A chaque instant je jouis du bonheur d'être ta -femme, ta lettre m'a causé tant de plaisir que je l'ai fait lire tout -de suite à M. de Soucy, à Madame Élisabeth, qui l'a trouvée, comme -tu le verras dans son petit billet, charmante. Tu étais bien digne -que le ciel fît en ta faveur presque un miracle en te conservant ton -fils. Je prie Dieu, de tout mon coeur, qu'il mette le comble à ses -bontés en donnant à cet enfant toutes les vertus et surtout un coeur -semblable au tien. Il vient de s'endormir après avoir bien soupé, il -est d'une gaieté qui est le plus sûr garant de sa bonne santé. Il n'y -a point de singeries qu'il ne fasse... - -«J'ai été à confesse, cette après-midi, et ferai demain mes -dévotions; ce sera de tout mon coeur que je rendrai des actions de -grâces à Dieu de tous les biens qu'il m'a faits. Je n'ai pas voulu -partir pour Chantilly, sans avoir rempli ce devoir de reconnaissance -envers l'Être suprême. On m'avait promis la relation de la prise -d'York, mais, comme elle n'arrive pas, je te dirai que MM. de Grasse -et de Rochambeau, avant de l'assiéger, ont dissipé la flotte, qui -devait défendre le port et ont fait couler à fond un vaisseau de -guerre, que M. de Rochambeau a attaqué York par terre et M. de Grasse -par mer, et Cornwallis[160], qui était à York, s'est rendu prisonnier -avec six mille Anglais. Ce qu'il y a de bien extraordinaire, c'est -qu'on dit qu'ils avaient encore des vivres, pour trois semaines; ils -se sont rendus le 18 octobre. M. de Lauzun est parti le 24, et il est -arrivé, comme tu sais, avant-hier; c'est assurément bien aller. M. -de la Fayette, de Noailles, des Deux-Ponts viennent passer l'hiver -ici et retourneront là-bas le printemps prochain.» - - [160] Charles Mann, marquis Cornwallis, général anglais, né - le 31 décembre 1738. Il se distingua au début de la guerre - d'Amérique où il seconda le général en chef Clinton. Après cette - capitulation de Yorktown, il eut des alternatives de succès et - de revers. Finalement il fut surpris sur les côtes de Virginie - et dut mettre bas les armes avec 9.000 hommes qu'il commandait. - Gouverneur du Bengale en 1786, gouverneur général de l'Inde en - 1801, il mourut en 1805 dans la province de Bénarès. Ses lettres - ont été publiées à Londres en 1889 (3 vol.). - - * * * * * - -Voici le petit billet de Madame Élisabeth dont il est question dans -cette lettre: - - «Je suis dans l'enchantement, ma chère Angélique, de la lettre - de ton mari; il est impossible d'être plus tendre et plus - aimable: tu l'es aussi de me l'avoir envoyée. Tout ce qu'il - dit est bien vrai, et après une connaissance aussi parfaite de - toi je lui saurais bien mauvais gré de ne pas t'aimer; mais - là-dessus, tes amies n'ont rien à désirer. Tu dois être revenue - de Saint-Louis, je t'en fais mon compliment. Mon bras va bien, - je souffre moins qu'hier. Adieu, je t'embrasse, à demain. Je me - recommande à tes bonnes prières.» - -Les quelques lettres qui suivent nous conduisent à Chantilly, où -Mme de Bombelles est l'hôte du prince de Condé et de sa fille, -Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, celle dont on connaît le roman -d'amour platonique avec le marquis de la Gervaisais et qui a -terminé ses jours dans un couvent sous le nom de Marie-Joseph de la -Miséricorde[161]. - - [161] Voir la _Dernière des Condé_, par le marquis Pierre de - Ségur. - - - Chantilly, 27 novembre. - -«Je suis arrivée ici, mon bijou, avec mon petit Bombon, avant-hier à -cinq heures. Le petit a été charmant pendant tout le voyage, il n'a -fait que rire et jouer surtout lorsque nous avons pris la poste. Tu -ne peux t'imaginer la joie qu'il a eue des six chevaux et des coups -de fouet des postillons. Il se porte à merveille, se promène presque -toute la journée; il fait heureusement un beau temps, quoiqu'il soit -froid, et il a l'air de s'amuser beaucoup de tout ce qu'il voit. Tu -es sûrement curieux de savoir comment j'ai été reçue? à merveille. -J'ai été, en arrivant, dans l'appartement de Mademoiselle et lui -ai fait dire que j'étais là; elle y est venue tout de suite et m'a -comblée de caresses et d'honnêtetés. Un instant après M. le prince de -Condé y est arrivé en me disant: qu'il avait imaginé que j'aimerais -mieux faire connaissance avec lui chez sa fille que dans le salon; il -m'a fait beaucoup de remerciements de ma complaisance, enfin beaucoup -de choses honnêtes. Depuis que je suis ici tout le monde m'y comble -d'attentions et je serais la plus grande dame de la France que je ne -serais pas mieux traitée. Hier, pendant la répétition, le prince de -Condé m'a dit: que tu avais joué la comédie avec lui, mais que tu -avais bien peur. Je lui ai répondu que tu avais acquis beaucoup de -talents depuis ce temps-là, que tu jouais très bien actuellement, que -tu avais construit, chez toi, un petit théâtre fort joli. Il m'a fait -des questions sur ta maison, sur la manière dont tu étais là-bas: -je lui ai dit, d'un air modeste, qu'il était difficile de répandre -plus d'agréments dans la société que tu ne le faisais, et je n'ai pu -me refuser à un petit éloge de ton esprit et de ton coeur. Il m'a -demandé quand tu reviendrais et il m'a dit qu'il serait bien aise -de te voir ici. Nous jouons dimanche _la Métromanie_ et _la Fausse -Magie_ dans laquelle je fais Mme de Saint-Clair. Imagine-toi qu'on -a trouvé ma voix jolie, je sais parfaitement mes airs, de sorte que -j'espère n'être pas plus ridicule qu'une autre. Mademoiselle est -réellement aimable, elle a beaucoup de naturel et un grand désir de -plaire aux femmes qui sont chez elle. Mme de Monaco[162] n'est pas -ici, Mme de Courtebonne[163] non plus; cette dernière est mise de -côté tout à fait; mais Mme de Monaco est plus que jamais dans la -grande faveur. M. le prince de Condé est parti pour Paris, une heure -après mon arrivée, pour la seconde fois, depuis huit jours, afin -de déterminer Mme de Monaco à revenir ici; cette dernière fait la -cruelle à cause du petit séjour de Mme de Courtebonne ici, elle a -imposé pour première condition de son raccommodement le renvoi de Mme -de Courtebonne qui l'a été honteusement deux jours avant mon arrivée. -Je sais tous ces détails par M. de Ginestous, qui épouse une Génoise, -parente de Mme de Monaco; il se marie lundi, et Mme de Monaco doit -venir ici après le mariage si M. le prince de Condé est bien sage. -C'est inouï qu'un prince de cet âge-là soit dominé à ce point par une -femme.» - - [162] Marie-Catherine de Brignole, princesse Honoré de Monaco, - était depuis longtemps la maîtresse du prince de Condé. Il - l'épousa en émigration. Elle mourut en 1837. Voir, dans _la - Dernière des Condé_, le chapitre _Marie-Catherine de Brignole_. - - [163] La comtesse de Courtebonne née Gouffier, une des dames de - la duchesse de Bourbon, avait été le prétexte d'un duel en 1779, - entre le marquis d'Agoult, qu'elle avait promis d'épouser, et le - prince de Condé, son amant d'un jour. - -Mme de Bombelles se plaît à Chantilly, mais elle n'ignore pas les -regrets qu'elle a laissés derrière elle: - -«Mon départ de Versailles a été réellement touchant. Madame -Élisabeth ne pouvait pas me quitter; moi, je pleurais de tout mon -coeur; de là, j'ai été faire mes adieux à ma tante: elle, ses -enfants, ma soeur étaient au désespoir de me quitter. Maman, qui -était à Paris, a eu la charmante attention de venir, avec mon frère -et sa femme, à Saint-Denis où nous avons passé une heure ensemble. Il -semble que les affreuses inquiétudes que m'avait données la petite -vérole de Bombon aient réveillé, pour moi, le sentiment de toutes -les personnes qui doivent m'aimer un peu; cela me fait plaisir, je -l'avoue, et j'ose dire que je suis, en quelque manière, digne de -l'amitié qu'on a pour moi par le prix infini que j'y attache.» - - * * * * * - -Jour par jour, Mme de Bombelles conte par le menu ce qu'elle voit et -qu'elle fait. Pour écrire à son mari, elle sait très bien prétexter -de la fatigue et se retirer de bonne heure. - - * * * * * - -«Je te dirai d'abord, écrit la fidèle correspondante, le 29 novembre, -que Bombon est d'une joie, d'un bonheur d'être ici, que tu ne peux -imaginer, parce qu'il est presque toute la journée dehors. Nous -n'avons heureusement pas encore eu de pluie, et, quoiqu'il fasse -très froid, le temps est assez beau. Moi, je m'amuse assez, mais les -répétitions prennent tant de temps que je n'ai exactement le temps -de rien faire. On répète, le matin, _l'Amant jaloux_ qu'on jouera de -dimanche en huit et, le soir _la Fausse Magie_, qu'on joue dimanche -prochain. J'ai eu, ce soir, les plus grands succès dans mon rôle -de Mme de Saint-Clair. On a trouvé que je le jouais très bien et -que j'étais très bonne musicienne. M. le prince de Condé disait ce -soir: «C'est une bien bonne acquisition que nous avons faite là.» -Mademoiselle me comble d'amitiés et, excepté par toi, je n'ai jamais -été gâtée comme je le suis, depuis que je suis ici. Madame Élisabeth -m'a déjà écrit depuis que je suis ici, elle me donne tous les jours -plus de marques de bonté et d'amitiés, aussi l'aimai-je de tout mon -coeur. Je ne sais ce que je ne donnerais pas, s'il s'agissait de son -bonheur. Je lui ai écrit ce matin et j'ai oublié de la prier de dire -à M. le comte d'Artois que son clavecin était en route, mais je lui -demanderai la première fois. - - - 3 décembre. - -«C'est hier, mon petit chat, que j'ai débuté; le spectacle a été -charmant, tout le monde a bien joué. Je me suis fort bien acquittée -de mon rôle de Mme de Saint-Clair, dans _la Fausse Magie_, je n'ai -pas trop eu peur et j'ai été fort applaudie. On a joué, avant, _la -Métromanie_ dans la plus grande perfection. M. le prince de Condé -faisait _Francaleu_; le comte François de Jaucourt, le _Métromane_, -tout le monde a prétendu qu'il avait mieux joué que Molé; en un mot, -cela a été à merveille, et j'aurais donné tout au monde, pour que tu -fusses avec nous, cela t'aurait certainement amusé. Ce qui m'amuse -encore davantage, c'est que l'air de Chantilly fait le plus grand -bien à Bombon. Il se porte à merveille, reprend singulièrement des -forces; il recommence à marcher seul. Il veut être toute la journée -dehors et rien ne l'amuse comme d'être à l'air. Si tu voyais sa joie -quand je rentre chez moi, comme il crie: maman, maman; il me tend -ses petits bras, me mange de caresses et ne veut plus me quitter. -Je n'ai jamais vu d'enfant aussi caressant et aussi attaché à sa -nourrice; aussi, quand il faut le quitter, il n'y a sortes de ruses -que je n'emploie pour m'esquiver, sans qu'il me voie, et, quand je ne -réussis pas, ce sont les pleurs de ce pauvre enfant qui, je l'avoue, -me font pleurer aussi. Tu sais, peut-être, la mort de Tronchin: -il est mort à peu près de la même maladie que M. de Maurepas. Mme -de Boulainvilliers est morte aussi, ainsi qu'une dame dont je ne -sais plus le nom, qui a gardé son mari de la petite vérole. Le mari -en est mort, elle a gagné sa maladie et vient aussi de mourir. Je -trouve cela touchant; je crois que c'est de Perci qu'elle se nomme, -la connais-tu? Mme de la Trémoïlle[164], qui est ici, m'a beaucoup -demandé de tes nouvelles et me traite à merveille, parce que je suis -ta femme. Elle est, quoique bien plus vieille, beaucoup plus jolie -que sa belle-fille, la princesse de Tarente[165] qui est bien faite, -a tout ce qui faut pour être agréable et, pourtant, ne l'est point. -Son mari a l'air d'un enfant de douze ans: il est petit, joli, blanc -et couleur de rose, n'a pas l'apparence de barbe. On dit qu'il a -dix-sept ans, ainsi que sa femme; cette dernière a l'air d'en avoir -dix de plus que lui[166]. M. d'Auteuil, un gentilhomme de M. le -prince de Condé, qui fait les rôles d'amoureux, m'a chargée de le -rappeler à ton souvenir; il m'a fait un grand éloge de toi, aussi -m'a-t-il plu beaucoup; il est honnête et plein d'attentions. Adieu, -bijou, j'espère recevoir bientôt de tes nouvelles, je t'aime et -t'embrasse de tout mon coeur.» - - [164] Duchesse de la Trémoïlle, née princesse de Salim Kirlbourg. - - [165] La princesse de Tarente, fille du dernier duc de - Chastillon, femme du fils aîné du duc de la Trémoïlle, fut dame - d'honneur de la Reine. Emprisonnée en 1792 à l'abbaye, elle - échappa par miracle aux massacres de septembre, et mourut en - Russie pendant l'émigration en 1814. Le duc de la Trémoïlle - actuel, fils du second mariage de son père, a publié (Grimaud, - Nantes, 1897) les _Souvenirs de la princesse de Tarente sur la - Terreur_. - - [166] Le prince de Tarente ne tarda pas à se séparer de sa femme. - Devenu veuf et duc de la Trémoïlle, il épousa, en 1830, Mlle - Valentine Walsh de Serrant, d'où le duc actuel. - - - 7 décembre. - -«Mme de la Roche Lambert est arrivée hier; on donne dimanche -_l'Épreuve délicate_, pièce nouvelle, et _l'Amant jaloux_; je joue -le principal rôle dans la première pièce: il est d'une difficulté -horrible, je ne le jouerai pas bien, mais cependant cela ne sera -pas ridicule. Mme de la Roche Lambert fait Léonore dans _l'Amant -jaloux_; Mademoiselle, _Jacinthe_; et moi, _Isabelle_; M. le prince -de Condé, _Lopez_; M. d'Auteuil, _Don Alonze_; et le vicomte Louis -d'Hautefort, _Florival_. Le trio des femmes va à merveille et fait -un effet charmant. Riché m'a tant fait répéter que je chante fort -bien mon rôle et, si je n'ai pas de grands succès, je suis sûre, au -moins, de ne pas choquer. Mademoiselle me témoigne toujours l'amitié -la plus grande, je l'aime à la folie, elle a dans ses manières -beaucoup d'analogie avec Madame Élisabeth. Mme de Monaco est arrivée -avant-hier au soir, cela m'a bien divertie. Je mourais d'envie de la -voir: elle a l'air pédant, au souverain degré, prêche morale toute la -journée. M. le prince de Condé a l'air d'un petit garçon devant elle, -à peine ose-t-il parler à une femme parce qu'elle est d'une jalousie -excessive. Aussi, comme elle n'est pas aux répétitions, il choisit -ce moment pour jaser avec sa fille et avec moi; il rit des folies -que nous disons, parce que Mademoiselle est fort gaie; mais, à peine -rentré dans le salon, le rideau se tire sur tous les visages: c'est -une véritable comédie. M. le prince de Condé va tristement se placer -auprès de Mme de Monaco; moi, je reste auprès de Mademoiselle, parce -que je ne saurais trop marquer que ce n'est que pour elle que je -suis venue ici; de plus que cela m'amuse davantage. Elle ne peut pas -souffrir Mme de Monaco, celle-ci le lui rend bien, tout cela m'amuse; -je l'avoue, cela ne produit pas le même effet à tout le monde. Je -suis pourtant fâchée, pour Mademoiselle, du pouvoir absolu qu'a cette -femme sur l'esprit de M. le prince de Condé, parce qu'elle cherchera -toutes les occasions de lui faire quelques niches.» - - - 10 décembre. - -«J'ai eu hier, mon petit chat, de véritables succès: j'avais un rôle, -dans la nouvelle pièce, de la plus grande difficulté et je l'ai -fort bien rendu. J'ai ensuite joué _Isabelle_; le trio des trois -femmes a fait le plus grand effet. Mme de la Roche Lambert, qui -faisait _Éléonore_, a chanté et joué comme un ange. Mlle de Condé -a assez bien fait _Jacinthe_, mais ce rôle cependant n'allait ni à -sa voix, ni à sa figure; le spectacle, en tout, a été charmant. M. -d'Auteuil, que tu connais, a joué _l'Amant jaloux_ dans la dernière -des perfections. M. le prince de Condé, à l'exception qu'il n'a pas -beaucoup de voix, a rendu à merveille le rôle de Lopez: il y a mis -toute la gaieté et toute la finesse que le rôle exige. On joue, -dimanche prochain, _le Prince lutin_, pièce nouvelle, de M. de -Saint-Alphonse, la musique est de la Borde, son beau-frère, elle -est dans le goût ancien et très difficile à apprendre. Je partirai -le lendemain pour Versailles, malgré toutes les instances qu'on me -fait, pour rester quelques jours de plus; mais j'ai promis à Madame -Élisabeth de revenir le 17 et je ne veux pas manquer à ma parole; -je n'y aurai pas un grand mérite, car, quoique je m'amuse fort ici -et que j'y sois traitée à merveille, j'éprouverai une véritable -satisfaction à revoir Madame Élisabeth et ma famille, et j'attends ce -moment avec impatience. Bombon se porte, toujours, à merveille: l'air -d'ici lui fait le plus grand bien, il a presque toujours fait beau, -depuis que nous y sommes, de façon qu'il a pu beaucoup sortir. Il est -à présent gros et gras, comme s'il n'avait pas été malade. Adieu, -bijou. Imagine que, dès ce matin, nous recommençons les répétitions. -Je suis lasse comme un chien de mes deux rôles d'hier et nullement en -train, ce matin, de chanter, d'autant plus que cette musique de M. de -la Borde me déplaît. - - - Chantilly, 15 décembre. - -«J'ai reçu avant-hier, mon petit chat, tes lettres du 30 et du 2 de -ce mois. Ces maudites répétitions sont cause que j'ai été quatre -grands jours sans t'écrire, parce que, après avoir appris nos rôles -pour une nouvelle pièce, qu'on devait jouer dimanche, il a fallu en -apprendre d'autres, parce que tous les projets ont été renversés par -la mort de l'archevêque[167] qui a obligé Mme de la Roche Lambert -de partir pour Paris. C'est une perte affreuse, pour l'humanité; -jamais on ne retrouvera d'homme assez pénétré de ses devoirs pour -donner, par an, six cent mille francs aux pauvres, comme faisait ce -pauvre archevêque. Que de personnes, qu'il faisait subsister, vont -se trouver malheureuses, surtout à l'entrée de l'hiver. Cette idée -déchire l'âme. On croit que ce sera l'archevêque d'Arles, l'évêque de -Laon, mais je suis persuadée que ce sera l'évêque de Senlis[168]. - - [167] Christophe de Beaumont, comte de Lyon, né à la Roque, - près de Sarlato, le 26 juillet 1703; évêque de Bayonne, 1741; - archevêque de Vienne, 1745; archevêque de Paris en 1746. - Commandeur des ordres du Roi en 1748. Duc et pair de France en - 1750. - - [168] Le nouvel archevêque sera Antoine-Éléonor Le Cler de Juigné - de Neuchelles, né en 1728, évêque de Châlons le 29 avril 1764, - archevêque de Paris en 1781. C'était un excellent choix. - -«M. le prince de Condé nous a menées hier, en calèche, Mme de -Sorans et moi, voir tout Chantilly; cela m'a bien amusée. On ne -connaît rien, quand on n'a pas vu un aussi beau lieu. Nous avons -passé au milieu des écuries, mon Dieu, la belle chose! Il n'y a -que l'intérieur du hameau et de l'île d'amour qu'il n'a pas voulu -que nous vissions, il veut ne nous les faire connaître que ce -printemps. On n'est pas plus aimable, plus honnête pour les femmes -que ce prince. Il fait les honneurs de chez lui, comme s'il était -un particulier. Il est, surtout, charmant quand la grande princesse -n'est pas ici; elle est à Paris, depuis trois jours, à cause de Mme -de Ginestous qui est tombée malade le lendemain de son mariage, mais -elle va bien. Mademoiselle est ce qui m'attache le plus ici, elle est -réellement charmante. Je pars après-demain matin. J'ai reçu pendant -mon séjour ici des lettres charmantes de Madame Élisabeth, elle a -la bonté de m'attendre avec impatience, j'en ai une bien grande de -l'aller rejoindre, ainsi que toute ma famille.» - - * * * * * - -Pendant ce temps M. de Bombelles a correspondu régulièrement. Il -a taquiné sa femme sur ses succès à Chantilly, sur ses goûts de -comédienne, sur ces «dissipations» qui lui feront trouver monotone la -vie qu'elle mène à Versailles quand elle n'est pas de service. Puis -il vient à parler de la princesse de Monaco. «C'est dire du bien de -Mademoiselle, que de dire qu'elle a des manières de Madame Élisabeth -et je suis ravi que tu aies bien prouvé que tu étais à Chantilly pour -elle. L'asservissement de M. le prince de Condé ne me paraît pas -moins extraordinaire qu'à toi: voici dix ans qu'il s'ennuie de Mme -de Monaco et qu'il en est subjugué, nos plus cruelles ennemies sont -nos passions déréglées[169]. J'aurais cru que cette triste sultane -favorite t'aurait parlé de moi; elle m'honora pendant un temps de -quelques bontés.» - - [169] Le mot n'est pas juste. Tout en étant subjugué, le prince - de Condé bénissait cette chaîne, si pesante qu'elle fût parfois. - La fidélité et l'amitié de Mme de Monaco déterminèrent le prince - de Condé à régulariser, dès qu'il le put, une union à laquelle - il ne manquait que le sacrement. Dès la mort d'Honoré III de - Monaco (1795), le prince de Condé avait songé à épouser sa veuve. - Les péripéties de l'émigration, la crainte du quand dira-t-on - l'empêchèrent de réaliser son projet avant 1808. Voir le livre - cité du marquis de Ségur: _la Dernière des Condé_. - - * * * * * - -Ce séjour de Mme de Bombelles à Chantilly avait excité les jalousies, -déchaîné les commérages du clan Guéménée-Coigny, comme le prouve la -lettre suivante. On sent la marquise un peu nerveuse, et elle, si -indulgente d'ordinaire, se répand en justes récriminations contre -les sottes calomnies si bénévolement répandues sur son compte. On a -peine à comprendre que, pour avoir passé quelques jours à Chantilly, -une femme impeccable comme l'était Mme de Bombelles ait pu se trouver -en butte à des caquets aussi criminellement mensongers. Cette lettre -donne trop la représentation de ce qu'étaient certaines coteries à la -Cour de Versailles pour ne pas être lue avec attention. - - - Versailles, le 18 décembre. - -«Je suis arrivée, hier, au soir, mon petit chat, me portant à -merveille, ainsi que Bombon, n'ayant pu m'empêcher de donner quelques -regrets à Chantilly, car véritablement le lieu, la vie qu'on y mène, -tout y est charmant. Les bontés de Mademoiselle m'avaient attachée -à elle, elle m'a paru avoir réellement du chagrin de mon départ; je -lui avais inspiré de la confiance, elle ne me cachait pas ses petits -dégoûts que lui donnait Mme de Monaco, le peu de fond qu'elle pouvait -faire sur toutes les personnes qui l'entouraient. Enfin tout cela -a fait que j'ai été très touchée de me séparer d'elle. Le plaisir -extrême que j'ai eu à revoir Madame Élisabeth, maman, m'a fait -oublier, ou du moins m'a fort consolée de n'être plus à Chantilly. -Mais croirais-tu que ce voyage, qui est la chose la plus simple à -penser, me fait des tracasseries? Le comte de Coigny, qui est méchant -comme la gale, en a fait des gorges chaudes, a prétendu que j'allais -être la complaisante de Mme de Monaco, mille bêtises à peu près -pareilles. Mme de Guéménée par bonté, et par une confiance aveugle en -ce fat, a dit à maman presque des injures, sur mon voyage là-bas. -Maman lui a répondu: qu'il fallait être bien méchant pour trouver -d'autres raisons à mon séjour de Chantilly, que celle de l'amitié -que Mademoiselle avait, depuis longtemps, pour moi, qu'ayant appris -que mon fils avait eu la petite vérole elle m'avait proposé d'aller -lui faire prendre l'air à Chantilly, qu'il était impossible que je -me refusasse à cette marque de bonté et qu'il n'y avait assurément -rien que de fort honnête dans toute ma conduite. Mme de Guéménée -lui a répondu: qu'effectivement, à la manière dont elle présentait -la chose, elle paraissait toute simple, qu'elle la trouvait telle -et le dirait bien à toutes les personnes qui lui en parleraient; -mais, comme maman sait qu'elle ment et qu'elle leur dirait peut-être -des choses qui ne seraient pas, elle n'était pas tranquille, et, -en conséquence, a fait chercher le comte d'Esterhazy à qui elle a -dit ses inquiétudes. Il lui a dit qu'elle pouvait être sûre qu'il -arrangerait cela près de la Reine, au cas qu'elle ne le trouvât pas -bon. Il faut effectivement qu'il lui en ait parlé, car il y a trois -jours que M. le comte d'Artois avec un air goguenard a demandé à -Madame Élisabeth ce que j'avais été faire à Chantilly; la Reine a -pris la parole et a dit que Mademoiselle, me connaissant, m'avait -engagée à y venir et qu'elle trouvait cela fort simple. Il est -heureux que cela ait tourné comme cela et que le comte d'Esterhazy -ait été ici, car d'un voyage qui était assurément fort honnête, on -s'en serait servi pour dire beaucoup de mal de moi; juge quel malheur -si la Reine l'avait cru. En tout cette fameuse société est composée -de personnes bien méchantes, et montée sur un ton de morgue et de -médisance incroyable. Ils se croient faits pour juger tout le reste -de la terre, ce ne sera jamais en bien, car ils ont si peur que -quelqu'un ne puisse s'insinuer dans la faveur qu'ils ne font guère -d'éloges, mais ils déchirent bien à leur aise. Il faut cependant voir -tout cela et ne rien dire, c'est impatientant. - -«La belle-fille de M. de Vergennes a eu des convulsions, elle est -grosse de six mois, et on est fort inquiet de son état. Je compte -aller faire une visite à Mme de Vergennes, je ne sais si elle me -recevra; j'espère, au moins, voir Monsieur, car je veux le remercier -de ce qu'il a dit à Madame Élisabeth et l'en faire souvenir. On dit -et même il paraît décidé que c'est l'archevêque de Toulouse[170] -qui sera l'archevêque de Paris; il n'a pas tout à fait la dévotion -du défunt, mais cela vaut bien mieux, paraît-il; il est protégé de -la Société, ainsi cela ira bien. La duchesse de Polignac n'accouche -pas; on commence à croire que c'est un môle. Mme de Sérent n'est -pas de très bonne humeur depuis quelque temps, à ce qu'on m'a dit, -mais il faut convenir que la comtesse Diane abuse tant de sa faveur, -pour la faire aller continuellement, tandis qu'elle se repose, qu'il -n'est pas étonnant que cela aigrisse Mme de Sérent contre elle. Mon -Dieu, que j'envie le sort de ses enfants, ils vont passer l'hiver -avec toi, cela te fera une société charmante. Je suis enchantée que -cette circonstance mette un lien de plus à l'amitié que M. et Mme de -Sérent veulent bien nous marquer, ce sont de si honnêtes personnes -qu'il est impossible de ne leur pas être attaché, quand on les -connaît.» - - [170] Etienne-Charles de Loménie de Brienne, né, en 1726, à - Paris, où il mourut en prison, le 16 février 1794. Evêque de - Condom, 1760; archevêque de Toulouse, 1764. Il ne fut pas nommé - archevêque de Paris, Louis XVI ayant répondu: «Encore faut-il - que l'archevêque de Paris croie en Dieu.» Ceci ne l'empêcha - pas d'être plus tard archevêque de Sens, après avoir été un an - contrôleur des finances (1787-1788), en remplacement de Calonne. - Il se montra aussi désastreux administrateur que son prédécesseur. - - - Versailles, 19 décembre. - -«Il faut que tu saches mes folies. Imagine-toi que, dimanche, nous -avons, comme tu sais, joué la comédie, j'ai eu assez de succès. -Après le spectacle on a soupé et ensuite vers minuit on a recommencé -à danser; nous avons dansé jusqu'à sept heures du matin et nous -n'avons fini que parce que nous ne pouvions plus remuer de lassitude. -Mademoiselle, après m'avoir fait des adieux très tendres, a été se -coucher; moi, j'ai été me déshabiller, j'ai fait une petite toilette, -arrangé mes affaires, joué avec mon fils, et je suis partie à neuf -heures et demie. Je me suis arrêtée quelque temps à Paris et suis -arrivée à cinq heures du soir à Versailles, Bombon m'ayant amusée -comme une reine, pendant la route, par ses petites manières. - -«J'ai trouvé, en arrivant, un valet de pied de Madame Élisabeth qui -m'a priée, de sa part, de venir tout de suite; j'y ai couru, comme -tu imagines bien. Notre entrevue a été très tendre, j'étais dans le -ravissement de revoir cette petite princesse, nous avons eu bien -des choses à nous dire. On m'a fait, comme tu imagines, bien des -questions; de là j'ai été voir maman, toute ma famille. Comme Madame -Élisabeth a soupé ce jour-là chez la Reine, j'ai été souper chez -maman; mais, sur les dix heures, l'extrême fatigue que j'éprouvais -m'a fait tomber dans une ivresse incroyable. Je tombais de sommeil -et je parlais toujours malgré cela, je disais des choses dépourvues -de bon sens; j'avais, de temps en temps, de bons moments et je -croyais que je devenais folle. J'ai pris le parti de m'aller coucher. -J'ai dormi parfaitement et, depuis ce moment, la raison m'est rendue.» - - - Versailles, 22 décembre. - -«J'ai eu un bien grand plaisir depuis que je ne t'ai écrit, bien -moins causé par la chose en elle-même, que par les grâces qui l'ont -accompagnée. Imagine-toi que pour les fêtes qui vont se donner Madame -Élisabeth m'a fait faire un habit superbe; il est arrivé avant-hier. -Il y avait déjà plusieurs jours qu'elle m'avait dit que bientôt je -saurais un secret, qui l'occupait beaucoup. Effectivement, jeudi, -elle m'a remis un gros paquet qu'elle m'a dit arriver de Chantilly. -Je l'ai ouvert: j'ai vu enveloppe sur enveloppe, point d'écriture, ce -qui me confirmait dans l'idée que ce secret était une plaisanterie. -Enfin, après avoir déchiré encore bien des enveloppes, j'ai trouvé -une petite lettre; sur le dessus était écrit de la main de Madame -Élisabeth _A ma tendre amie_, et dedans il y avait: _Reçois avec -bonté, mon cher petit ange tutélaire, ce gage de ma tendre amitié_. -Au même instant le grand habit a paru, je suis restée confondue. La -joie la plus vive a succédé au premier moment d'étonnement, je me -suis mise à pleurer, je me suis jetée aux pieds de Madame Élisabeth, -elle était dans l'enchantement de ma joie, de mon bonheur. La seule -chose qui l'ait altérée, lorsque je l'ai examiné, a été de le trouver -trop beau: il est brodé en or, en argent, de toutes les couleurs, -enfin c'est un habit qui va à près de cinq mille francs. Ainsi -tu peux en juger; quoiqu'elle m'ait dit qu'elle le paierait quand -elle voudrait, cela la gênera, cependant, un jour, et cette idée -m'afflige. J'aimerais cent fois mieux, que l'habit fut de cinquante -louis, enfin cela est fait et je ne puis m'empêcher d'être ravie. -Sa petite lettre m'a charmée, j'ai trouvé cette tournure-là pleine -d'amabilité. Mais ce n'est pas tout, elle m'a dit: de lui donner ma -garniture de martre et qu'elle se chargeait de la faire arranger, -pour le jour du bal que donnent les Gardes du corps, parce qu'il faut -y être en robe. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour m'y opposer, mais -il n'y a pas eu moyen, et réellement je me trouve, en ce moment-ci, -accablée de ses bienfaits. D'un côté j'en jouis, et de l'autre je -les trouve trop considérables, mais elle y met tant de grâces et -tant de bontés qu'elle me force presque à croire que ses dons ne -l'embarrasseront pas. - -«Mme de Causans a paru presque aussi contente que moi des bontés -de Madame Élisabeth, elle était dans le secret. Il est impossible -de donner plus de marques d'amitié qu'elle ne m'en donne. Sa tête -va fort bien à présent et je l'aime réellement de tout mon coeur. -Madame Élisabeth est impatientée, ainsi que moi, d'imaginer que tu -n'apprendras ce fameux secret que dans neuf jours. Je ne te l'ai pas -mandé tout de suite parce que, d'après les informations que j'ai -prises à la poste, sur les jours où je devais t'écrire, tu n'en -n'aurais pas eu la nouvelle plus tôt.» - -Remises de jour en jour à cause de la santé de la comtesse d'Artois, -les fêtes officielles, ordonnées pour les relevailles de la Reine, -semblaient indéfiniment ajournées quand Mme de Bombelles écrivait à -son mari le 27 décembre: - -«Adieu toutes les fêtes, mon petit chat, Mme la comtesse d'Artois -est au plus mal d'une fièvre qui d'abord avait si peu inquiété que -je ne t'en avais pas parlé, mais qui est devenue des plus graves, -puisque les médecins disent qu'elle est maligne. Ils craignent aussi -que le sang ne soit gangréné, elle a des cloches qu'on appelle -des phlyctènes qui l'annoncent. Elle a été administrée, hier, à -minuit. Cette pauvre petite princesse dans les moments où elle a -sa tête dit qu'elle sent bien qu'elle va mourir, tout le monde en -est persuadé et très affligé, parce que c'était la bonté même, tout -ce qui l'entoure se désespère. M. le comte d'Artois, ne la quitte -pas. Madame, apprenant hier, après dîner, que sa soeur allait plus -mal et craignant qu'on ne l'empêchât de la voir davantage, s'est -mise à courir de toutes ses forces, pour aller chez elle. Elle est -tombée en montant l'escalier, s'est évanouie, et il lui a pris des -convulsions affreuses qui ont duré deux grandes heures. Il n'est -pas encore sûr qu'elle ne fasse pas une fausse couche. Pendant ce -temps-là, Mme la comtesse d'Artois, ne voyant pas venir Madame, s'est -mise à faire des cris, des hurlements affreux, disant qu'elle avait -quelque chose à lui dire, qu'elle voulait la voir absolument. On a -été chercher Monsieur qui est arrivé chez elle et on a été obligé de -lui dire que Madame avait fait un chute, qu'elle allait être soignée -et qu'elle ne pouvait pas sortir de son lit. Madame Élisabeth est si -affligée de l'état de Mme la comtesse d'Artois que je n'ai pas voulu -la quitter, hier, de la journée. Elle a été, avec la Reine, chez -Madame pendant son évanouissement et ses convulsions. La Reine s'est -conduite parfaitement: elle lui a donné tous les soins, toutes les -marques d'amitié, qu'elle lui devait. Si cette catastrophe pouvait -les raccommoder ensemble, ce serait au moins un dédommagement. -J'espère encore que Mme la comtesse d'Artois n'en mourra pas, elle -est si jeune, elle a toujours eu l'air si sain que les médecins -doivent trouver beaucoup de ressources pour la tirer de là. Il est -certain qu'elle est bien mal, et ce qui est un bien mauvais signe, -c'est qu'elle tire les draps avec les mains, elle a toujours l'air de -chercher quelque chose; tous les gens qui sont à la mort ont la même -manie, c'est une espèce de convulsion. Enfin, il fallait que cette -pauvre petite princesse mourût pour qu'on parlât d'elle, mais aussi -n'est-ce qu'en bien, les regrets sont généraux, et, si elle pouvait -en revenir, l'alarme qu'elle aurait donnée ferait qu'on l'aimerait -beaucoup. Je t'avouerai que j'ai un peu de regrets à ne pas mettre -mon habit, ni ma robe; si sa maladie tournait à bien, les fêtes ne -seraient reculées que de quinze jours; mais, si elle meurt, je ne -crois pas qu'il y en ait de sitôt. Si ce malheur arrivait, tu ne -pourrais pas, non plus donner la tienne, cela serait piquant[171]. -M. de Louvois m'a assuré hier que ta soeur serait heureuse avec lui, -cela m'a fait plaisir.» - - [171] M. de Bombelles s'apprêtait à célébrer avec faste à - Ratisbonne la naissance du Dauphin. - -La lettre du 29 décembre nous apprend que «la comtesse d'Artois -est hors d'affaire, que Madame ne fera pas de fausse couche et que -tout le monde est content».--«Je suis dans l'enchantement, ajoute -Mme de Bombelles, car j'avoue que j'aurais été bien piquée si je -n'eusse pas pu mettre mon bel habit. La duchesse de Polignac est -enfin accouchée d'un garçon[172], les grandes douleurs n'ont duré que -quinze minutes. On croit que la Reine fera son entrée le 19. - - [172] Melchior, troisième fils du duc et de la duchesse de - Polignac. - -A cause des événements de la guerre et de la maladie de la comtesse -d'Artois, on ne s'était pas pressé de décider la date des fêtes. -Mais, la Reine ayant demandé plaisamment s'il fallait attendre que -le nouveau-né pût y danser, les échevins durent s'exécuter: la date -des fêtes fut fixée au 21 janvier, date dont on ne peut s'empêcher -de rappeler le double anniversaire. Les premières cérémonies, _Te -Deum_, inauguration du nouvel Opéra, défilé à Versailles de toutes -les corporations, eurent lieu dans les derniers jours de décembre. -Les serruriers de Versailles ayant offert une serrure à secret à -Louis XVI, en qualité de «compagnon», il voulut découvrir le secret -lui-même. Comme il pressait un ressort, un Dauphin d'acier s'élança -de la serrure. La joie du Roi fut extrême, et aux serruriers il fit -donner trente livres de plus qu'aux autres corps de métiers. De -grandes sommes furent consacrées à délivrer les prisonniers pour -dettes. Les dames de la Halle eurent leur habituel succès, et l'on -entendit le Roi fredonner le refrain dont le ton populaire l'avait -frappé: - - Ne craignez pas, cher papa, - De voir z'augmenter votre famille, - Le Bon Dieu z'y pourvoira. - Fait en tant que Versailles en fourmille; - Y eût-il cent Bourbons chez nous, - Il y a du pain, des lauriers pour tous. - -Au milieu de toutes ces manifestations populaires «l'affaire» de -Chantilly revient encore sur l'eau. La Reine semble traiter moins -bien Mme de Bombelles «depuis qu'elle a séjourné chez le prince de -Condé». Elle qui, pendant la maladie de Bombon, avait paru y prendre -le plus grand intérêt, n'a pas imaginé de m'en dire un mot. Madame -Élisabeth m'a cependant assurée qu'elle avait trouvé tout simple -qu'invitée par Mademoiselle à l'aller voir, j'y eusse été. Le comte -d'Esterhazy a dit la même chose à mon frère, malgré cela j'avoue que -je suis inquiète. Je lui en parlerai. Il serait affreux qu'on se fût -servi d'une chose aussi simple pour me faire du tort dans l'esprit -de la Reine. Si cela est ce n'est pas un mal sans remède, mais il -faut s'en occuper... Madame Élisabeth me dit que je radote, cela -me rassure un peu, mais cependant pas tout à fait, parce qu'il est -fort possible que la Reine ne lui dise pas ce qu'elle pense de moi, -connaissant l'intérêt qu'elle prend à ce qui me regarde.» - - - - -CHAPITRE VII - -1782 - - Mariage de la comtesse de Reichenberg avec le marquis de - Louvois.--Fêtes à Paris.--Angélique a la jaunisse.--Les bals - des Gardes du corps.--Changements diplomatiques.--Mort de - Madame Sophie.--Présentation de la marquise de Louvois.--Mme - des Deux-Ponts.--La comtesse Diane intervient auprès de la - Reine.--Mme de Bombelles est reçue par Marie-Antoinette.--Notes - sur le marquis de Bombelles présentées à la Reine.--Démarches - d'Angélique.--Voyage du marquis à Munich.--Audience de Pie - VI.--Retour de M. de Bombelles à Versailles.--Le comte et la - comtesse du Nord.--Fêtes données en leur honneur.--Opinions - diverses.--Lettre de Mlle de Condé.--Faillite des - Rohan-Guéménée. - - -L'année 1782 s'ouvre par l'annonce officielle du mariage de Mme -de Reichenberg et du marquis de Louvois. Toutes difficultés sont -vaincues, Mme de Reichenberg le mande à son frère, et sans être -aucunement éprise, elle se dit satisfaite de l'esprit et du coeur -de son futur mari; il est galant, de jolie tournure, généreux, et -a su respecter «la situation scabreuse d'une veuve en tête à tête -depuis six mois». Son frère aîné, le comte de Bombelles, le marquis -d'Ossun[173] et M. de Louvois ont été demander l'agrément du Roi, qui -a signé le contrat le 30 décembre. Des maréchaux de France, des ducs -et pairs, quelques parents ont assisté à cette cérémonie. Le mariage -aura lieu à Saint-Sulpice le 15 janvier, juste trois ans après son -premier mariage. - - [173] Ancien ambassadeur en Portugal, beau-père de Geneviève de - Gramont, comtesse d'Ossun, qui sera dame d'atours de la Reine. - -Mme de Bombelles a fait sa cour la veille du jour de l'an, et la -manière dont la Reine l'a traitée l'a de nouveau tranquillisée. Sa -Majesté lui a posé plusieurs questions «avec l'air de l'intérêt» -et ne semble pas lui savoir mauvais gré de son voyage à Chantilly. -Mme de Vergennes a fort bien reçu la marquise qui, elle-même, a eu -deux visites inattendues, celle de la douairière des Deux-Ponts -fort aimable, et celle du prince de Condé qui l'a accablée de -compliments. La comtesse d'Artois est tout à fait remise, on s'occupe -des fêtes qui auront lieu à la fin du mois. «Il y aura incessamment -appartement, bal, etc., et mon habit et ma robe brilleront», ajoute -naïvement Mme de Bombelles. - -Une soirée intime chez Madame Élisabeth pour tirer le gâteau des -Rois, des folies dites pour dissiper la petite princesse dont la vie -est si monotone, les préparatifs du mariage Louvois, la nomination -étrange, et qui fait rire, de Mme de Genlis comme «gouverneur» des -enfants du duc de Chartres, la prise de Saint-Eustache où Arthur -Dillon s'est couvert de gloire, voilà les événements grands et petits -contés par Mme de Bombelles. - -Le 15 janvier, elle est abasourdie: «Je suis arrivée hier soir -à Paris, mon petit chat, et j'y ai appris avec la plus grande -surprise que ta soeur s'était mariée le matin même dans le plus -grand incognito, ayant seulement pour témoin le baron de Bombelles. -En sortant de la messe, elle est arrivée chez la petite Travanet, -s'y est fait annoncer Mme de Louvois, et a eu toutes les peines -du monde à lui persuader que ce n'était pas une plaisanterie. La -pauvre femme est dans un état pitoyable: elle a la jaunisse, des maux -d'entrailles, d'estomac affreux; tu ne peux t'imaginer à quel point -elle est changée, elle est d'une maigreur horrible. Elle est venue -souper hier avec son mari chez la petite Travanet; ils étaient tous -de la plus grande gaieté. J'ai tâché de faire comme eux, mais je ne -puis te rendre à quel point j'avais le coeur serré. M. de Louvois -a été fort aimable, plein d'attentions pour sa femme, quoiqu'elle -soit jaune et maigre; il en est réellement amoureux... et lui en a -donné des preuves... Mais il a encore sur la physionomie une teinte -de mauvaise tête qui m'a fait trembler. Enfin ta soeur est au comble -du bonheur, elle ne trouve rien de parfait dans le monde comme M. de -Louvois. Ainsi je suis bien bonne de me tourmenter, je veux espérer -son bonheur comme les autres... - -«Il y a enfin eu «appartement» dimanche, et j'ai mis mon bel habit. -Tout le monde l'a trouvé charmant; j'étais coiffée à merveille, -j'avais des diamants, enfin on m'a jugée fort belle. Je ne peux pas -te rendre cependant le désespoir où j'étais que tu ne fusses pas ici, -je suis sûre que je t'aurais plu; cela m'aurait fait grand plaisir, -au lieu qu'il m'est égal de plaire aux autres. Madame Élisabeth a été -charmante, elle s'est beaucoup occupée de ma toilette et elle était -ravie quand on vantait mon habit. Je le remettrai encore lundi pour -l'entrée de la Reine à Paris. On dit que l'Hôtel de Ville sera décoré -magnifiquement, que cela sera superbe; mais je suis fâchée qu'on -fasse tant de dépenses pendant la guerre.» - -Mme de Bombelles part, le 17, pour Villiers où sa belle-soeur et -son beau-frère la reçoivent, elle et Bombon, «avec mille caresses». -Elle y trouve Mme de Louvois venue de son côté avec son mari, Mme -de Souvré, Mme de Sailly, soeur du nouveau marié, M. et Mme de la -Roche-Dragon... - -«Tout le monde a été dans l'enchantement de la maison de ton frère -qui est véritablement charmante, écrit Mme de Bombelles le 19. Son -salon surtout est arrangé en perfection, il est tout en colonnes et -sculpté parfaitement; le dîner était excellent, servi à merveille... -Après le dîner on a fait la conversation, et puis Mme de Louvois qui -a la jaunisse plus que jamais et qui n'en pouvait plus s'en est allée -aux Bergeries avec toute sa nouvelle parenté. Le grand monde parti, -nous avons fait venir Bombon à qui Mme de Bombelles a donné des -joujoux, et dont les singeries ont très bien réussi.» - -Le lendemain, dîner chez Mme de Souvré aux Bergeries, «maison -horrible et sale qui tombe de tous côtés... La jaunisse de Mme de -Louvois ne fait qu'augmenter.» - -A force de parler de la jaunisse des autres Mme de Bombelles est -malade à son tour. - -«Tout le monde est à Paris, écrit-elle le 21 janvier, et moi j'ai été -obligée de revenir hier au soir ici, j'ai décidément la jaunisse... -Madame Élisabeth n'était pas partie hier quand je suis arrivée, je -l'ai été voir tout de suite, tu ne peux pas t'imaginer avec quelle -bonté elle m'a parlé. Elle a chargé Loustaneau sans que je le susse -de lui donner tous les jours de mes nouvelles. Elle m'a fait mille -caresses pour me consoler de n'être pas à «l'Entrée», enfin elle a -été charmante...» - -Étant retenue à Versailles, la marquise ne peut, et c'est dommage, -sur les fêtes populaires, sur le festin de l'Hôtel de Ville dans la -cour couverte décorée de colonnes corinthiennes, nous apporter sa -note personnelle. De ces journées mémorables les récits ne manquent -pas, officiels ou privés. Rien ne vaut, pour en fixer le souvenir, -que cette histoire par l'image dont les échevins de Paris confièrent -le soin à Moreau le Jeune. Le choix était heureux, et rarement le -graveur devenu célèbre, et déjà favorisé par Marie-Antoinette a -mieux rendu et le fourmillement de la foule et le resplendissement -sous l'éclat des lustres des habits de Cour. Les plus belles fêtes -données par la ville de Paris[174], sous l'ancien régime, ont trouvé -leur historien consciencieux et élégant; la collection de planches -auxquelles Moreau le Jeune apporta des soins si minutieux est un des -plus beaux spécimens de la gravure française[175]. - - [174] _Mémoires secrets_, t. XX:--Hippeau, _le Gouvernement - de Normandie_, t. IV;--_Supplément à la «Gazette de France»_ - du 29 janvier 1782;--_Journal_ de Hardy, t. V;--_Mémoires_ de - Weber. Jamais fêtes ne donnèrent lieu, à l'avance, à autant de - pronostics fâcheux, à autant d'amères critiques. On mettait en - avant la carte à payer, les accidents à prévoir; on s'effrayait - des précautions prises pour empêcher le retour de catastrophes. - Un certain nombre de personnes furent mises à la Bastille pour - des écrits ou des propos répandus contre la Reine. Au sujet de - la fête du 21 janvier, il y eut de sinistres placards faisant - allusion à l'usage pratiqué pour les condamnés à mort: on disait - que le Roi et la Reine, conduits sous bonne escorte à la place - de Grève, «iraient à l'Hôtel de Ville confesser leurs crimes et - qu'ensuite ils monteraient sur un échafaud pour y expier leurs - crimes.» Le 21 janvier! Hardy, (V, 88).--Le même narrateur ajoute: - «Les précautions prises pour ces fêtes sont effrayantes. On - s'attend à quelque malheur» (V, 94). - - [175] Voir P. de Nolhac, _la Reine Marie-Antoinette_. - -La marquise de Bombelles n'assista pas au repas de soixante-dix -couverts où le Roi était servi par Lefebre de Caumartin, prévôt -des marchands, qui lui présenta la serviette, et la Reine par Mme -de la Porte, nièce de Caumartin; elle n'entendit ni la musique -ni les harangues, elle ne souligna pas la fatigue des uns et des -autres du cortège royal--partis vers midi de la Muette pour n'y -rentrer qu'après minuit;--elle n'eut pas à noter le feu d'artifice -représentant le temple de l'Hymen, les exclamations de la foule -affairée et curieuse, l'embrasement des eaux et des cascades; elle ne -sut pas qu'en se levant de table au bout d'une heure et demie le Roi -avait laissé bien des estomacs non satisfaits[176], elle ignora qu'au -retour par la rue Saint-Honoré, Marie-Antoinette tint à s'arrêter un -instant devant l'hôtel de Noailles où se trouvait le marquis de La -Fayette récemment débarqué d'Amérique, que la Reine permit au jeune -général couvert de lauriers de venir lui baiser la main...; elle -n'assista pas non plus au bal du 23 où la foule était si considérable -que l'ordre n'en fut pas irréprochable[177]... - - [176] En dehors de la table royale servie dans la Galerie, il y - avait une table de cent quarante couverts aménagée dans l'hôtel - même. Pour les autres invités des couverts étaient placés un peu - partout. Un grand retard fut apporté au service de certaines - tables et, comme on devait les lever toutes à la fois, lorsque le - Roi quitta les siennes, certains courtisans entamaient à peine - les relevés. - - [177] L'affluence était extrême. On se pressait, on s'étouffait - tout en criant: Vive le Roi!... Le Roi, ne pouvant plus avancer, - finit par s'écrier: «Si vous voulez qu'il vive, ne l'étouffez - donc pas.» - -Il restait encore des joies mondaines à connaître[178], et à ces -galas de Versailles, Mme de Bombelles put assister et montrer son bel -habit. - - [178] Voir les _Souvenirs_ de Belleval et les _Mémoires_ de la - baronne d'Oberkirch. - -La fête donnée par les Gardes du corps eut lieu le 30 janvier dans la -grande salle de spectacle du Palais de Versailles; elle commença par -un bal paré et se termina par un bal masqué. La Reine ouvrit le bal -par un menuet qu'elle dansa avec M. de Prisy, un des majors de corps, -puis, pour bien honorer le régiment, elle dansa une contredanse avec -un simple garde[179] nommé par le corps, et auquel le Roi accorda le -bâton d'exempt. - - [179] Dumoret, de Tarbes, de la compagnie de Noailles, fut le - garde du corps désigné pour danser avec la Reine. «Il était - transfiguré de joie, dit Belleval, et ses camarades eurent bien - de la peine à ne pas crier: «Vive le Roi!» tant ils sentaient - combien cet honneur fait à un rejaillissait sur tout le corps.» - -«Ma jaunisse, écrit Mme de Bombelles le 3 février, a été assez -aimable pour ne pas m'empêcher d'aller au bal paré, et cela m'a -fait un grand plaisir, car c'était la plus agréable chose qu'on ait -jamais vue; on prétend qu'il s'en fallait bien que les bals qu'on y a -donnés pour le mariage des princes approchassent de la magnificence -de celui-ci, parce qu'il y avait un tiers de bougies de plus qu'au -dernier; toutes les loges étaient remplies de femmes extrêmement -parées; la Cour était de la plus grande magnificence, enfin c'était -superbe, et j'étais au désespoir que tu ne fusses pas ici... Ma -robe a joué son rôle, elle est superbe... Le bal a commencé à six -heures et a fini à neuf. A minuit Madame Élisabeth a été avec Mlle -de Condé et plusieurs de ses dames dans une loge au bal masqué; elle -m'a proposé d'y venir et, comme je croyais qu'elle n'y passerait -qu'une demi-heure, j'ai accepté. Point du tout: elle s'y est amusée -comme une reine et y est restée jusqu'à trois heures et demie, de -manière qu'il en était quatre lorsque je me suis mise au lit... A la -sortie d'une jaunisse cela n'était pas très raisonnable... La Reine -m'a traitée à merveille. Elle m'a demandé comment je me portais, -s'il était bien prudent de sortir déjà. Elle m'a dit à demi-voix: -«Irez-vous au bal masqué?»--Je lui ai répondu en souriant que je -n'en savais rien.--Elle a repris: «Oh! l'enfant! Véritablement on -ne mérite pas d'être chaperon quand on va au bal, venant d'avoir -la jaunisse.» Comme ma petite belle-soeur était avec moi et était -entrée chez la Reine sans en avoir le droit, je lui ai dit que je -craignais d'avoir fait une grande sottise en faisant entrer ma soeur -chez elle; elle m'a répondu que cela ne faisait rien et qu'elle était -ravie de la voir. J'ai été charmée que cela se soit passé ainsi, -car je craignais vraiment d'avoir fait quelque chose de très mal. -Le Roi m'a aussi parlé au bal, il m'a demandé si je trouvais le bal -beau... Ensuite il m'a demandé des nouvelles de ma soeur[180], de -maman, de ma tante[181]. Il m'a dit: C'est une épidémie, toutes les -sous-gouvernantes sont malades.--Je lui ai dit: «Oui, sire, il ne -reste que Mme d'Aumale[182].»--Il m'a répondu en riant: «Oh! c'est un -beau renfort...» - - [180] La marquise de Soucy, née Mackau, sous-gouvernante depuis - 1781. - - [181] La comtesse de Soucy, belle-mère de la précédente et - belle-soeur de la baronne de Mackau, sous-gouvernante depuis 1775. - - [182] La vicomtesse d'Aumale, troisième sous-gouvernante. - -La petite Travanet devait venir voir le bal avec sa belle-soeur: «Je -lui avais fait préparer un joli petit souper, j'en ai été pour mes -frais, car elle n'est pas venue. Elle est restée près de son mari -qui a été dans le plus grand chagrin, parce que Mlle Saint-Ouen, -son ancienne maîtresse, est morte. Je n'ai pu partager son chagrin -là-dessus, car cette créature inquiétait ta soeur, parce que son mari -l'allait voir quelquefois. Mais elle a fort bien fait de ne pas venir -et de donner dans cette occasion-là des marques d'attachement à son -mari. Ce que je ne conçois pas, c'est la profonde douleur de M. de -Travanet. Qu'il en soit un peu fâché, passe, mais de l'être tant, je -trouve cela malhonnête pour sa femme...» - -C'est à ce bal qui fit tant de bruit que fut inauguré la mode de -porter des Dauphins en or ornés de brillants. Les cheveux de la -Reine étaient tombés à la suite de ses couches; elle dut adopter une -coiffure basse, dite «à l'enfant», qui fut bientôt en vogue[183]. - - [183] _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch. - -A cette époque aussi vint l'usage du catogan jusque-là porté par les -hommes et que lançaient la Reine et la duchesse de Bourbon. Cette -coiffure cavalière relevée de rubans ne manquait pas de piquant, -mais elle semblait masculine et ne plaisait pas à tout le monde. Le -Roi s'en moquait. Un jour il entra chez la Reine avec un chignon. -Comme Marie-Antoinette riait: «C'est tout simple... puisque les -femmes ont pris nos modes...» La leçon porta, et les modes masculines -disparurent. - -Les fêtes n'ont pas fait oublier à Mme de Bombelles la carrière -de son mari. La mort imminente de M. d'Usson, ministre de France -à Stockholm, allait créer un mouvement diplomatique. Aussitôt la -jeune femme court chez Madame Élisabeth et la prie de dire à la Reine -que, si M. de Pons allait à Stockholm, elle désirerait bien voir son -mari à Berlin. Madame Élisabeth remplit courageusement sa mission -périlleuse. La Reine répond vivement et d'assez mauvaise humeur «que -cela ne se pouvait pas» sans en dire la raison. - -«Tu juges la peine que m'a fait une telle réponse, écrit la marquise -le 10 février. J'ai fait chercher le lendemain le comte d'Esterhazy à -qui j'ai conté ce qui venait de se passer. Il m'a répondu qu'il n'en -était pas étonné, que la peur de déplaire à 91 (?) en était la seule -raison. Qu'au reste il fallait que je fisse le lendemain la demande à -M. de Vergennes. Je lui ai répondu: «Si la Reine est décidée à barrer -à M. de Bombelles dans toutes ses entreprises, il est inutile qu'il -reste seulement où il est. J'ai la mort dans le coeur, vous pouvez le -dire à la Reine, je ne croyais pas que ma conduite et mon attachement -pour elle méritait une telle aversion.» Il m'a répondu: «Soyez sûre -que la Reine a la meilleure opinion de vous. Elle vous aime même.» - -«--J'ai repris: «Si cela est, dites-lui, je vous en prie, l'état -où vous m'avez vue, et que le seul moyen de me consoler serait -l'assurance de Constantinople quand M. de Saint-Priest le quitterait.» - -M. d'Esterhazy a promis de parler à la Reine tout de suite après -les Jours Gras, mais, sans doute, il avait tenu à lui exposer dès -le jour même la douleur de la jeune marquise, car le soir il y a -bal, et, dès que la Reine a aperçu Mme de Bombelles qui accompagne -Madame Élisabeth, elle vient s'asseoir devant elle d'un air un peu -embarrassé, et, «voulant lui marquer de la bonté », s'est mise à -parler de choses et d'autres. «J'ai tâché de n'avoir pas l'air de -mauvaise humeur, mais j'avais une telle palpitation de coeur que j'ai -pensé me trouver mal.» - -Mme de Bombelles continue démarches sur démarches; elle court chez M. -de Rayneval qui ne lui cache pas qu'elle n'obtiendra pas facilement -le poste de Berlin, elle va dîner chez Mme de Vergennes qui lui -promet son appui, elle écrit à M. de Vergennes qui lui donne enfin -une audience. Le ministre la reçoit bien, lui dit qu'en effet son -mari avait été la première personne à qui il avait pensé pour le -poste de Berlin, mais que «c'eût été l'exposer à toute l'animosité de -l'Empereur, peut-être à celle de la Reine, et «en un mot lui casser -le col». Il ajoutait que le Roi et lui étaient fort satisfaits des -services de M. de Bombelles, «qu'avec ses talents diplomatiques il -n'était pas nécessaire d'aller échelon par échelon pour parvenir à -une place importante, qu'on avait des vues sur lui, plus élevées que -Berlin ou Copenhague, «que cela serait aussi plus loin». Le ministre -n'en voulut pas dire davantage, et Mme de Bombelles en est réduite -aux conjectures: Constantinople ou Saint-Pétersbourg. Ce dernier -poste l'effraierait, vu leur peu de fortune, et elle se reprend de -nouveau à espérer que Constantinople pourrait, dans un temps donné, -leur être dévolu. Elle a été malade d'émotion depuis trois jours... -puis, encore une fois elle se berce d'illusions. - -Le 13 février, elle sait à quoi s'en tenir sur le présent, et -l'avenir est toujours aussi vague. «Hé bien! mon petit chat, -écrit-elle à son mari, c'est M. d'Éterno qui va à Berlin, M. de -Sainte-Croix à Liège, et M. de Pons à Stockholm. Qui aurait dit il -y a dix mois que M. d'Éterno ferait un si grand saut!» Chez Mme de -Vergennes elle s'est trouvée en quatrième entre Mme de Pons, Mme -d'Éterno et Mme de Sainte-Croix. «Ces trois dames avaient l'air -d'être enchantées, pour moi, je ne l'étais nullement, et je me disais -en moi-même: «Voilà ce qui s'appelle boire le calice jusqu'à la lie.» - -M. et Mme de Vergennes ont été parfaitement aimables pour Angélique; -la femme du ministre affectait de regretter que M. de Bombelles ne -fût pas nommé à Berlin et assurait qu'on saurait l'en dédommager. -La jeune femme a supporté tout cet entretien avec courage; mais, -lorsqu'elle est revenue chez Mme de Mackau, elle étouffait et se mit -à pleurer... A la fin de la lettre elle se dit remontée, car le comte -d'Esterhazy est «chaud ami» et servira certainement les intérêts de -M. de Bombelles. Pauvre petite femme de diplomate ambitieux, comme -elle prend au sérieux des promesses vagues qui n'engageaient à rien! -Certaine phrase de M. de Vergennes aurait dû pourtant lui faire -comprendre que d'ici quelque temps il ne saurait être question de -son mari: cette phrase qu'elle rapporte dans une lettre postérieure -et qui «l'a fait mourir de rire», la voici: «Comme elle insistait, -disant qu'elle allait demander pour son mari le poste de Berlin: -«Patience, patience, répondit le ministre. Il n'y a encore que -sept ans que M. de Bombelles est à Ratisbonne et MM. de Flavigny -et de Barbentane sont depuis vingt-cinq ans en Italie!» Comme Mme -de Bombelles insistait pour qu'aucune comparaison ne pût être -établie entre ces différents messieurs, M. de Vergennes reprit: «Je -conviens que M. de Bombelles est _du bois dont on fait les flûtes_, -mais je n'en crains pas moins, etc...» Assimiler les grands postes -diplomatiques à des flûtes avait eu le don d'exciter le rire de Mme -de Bombelles... Ce qui est plus rassurant c'est que M. de Vergennes, -au dire de M. de Rayneval s'occupe réellement de l'avenir de M. -de Bombelles, mais il ne se pressera pas. D'un mot il a défini la -situation à Mme de Mackau: «Quand, à _quarante ans, M. de Bombelles -sera ambassadeur_, il n'aura pas à se plaindre.» - -Il n'y avait pas en effet tant de temps de perdu, quoi qu'en dît Mme -de Bombelles et, même parmi les favoris, les ambassadeurs de moins de -quarante ans étaient des exceptions. - -M. de Bombelles d'ailleurs est beaucoup plus raisonnable. Il trouve -toutes naturelles les nominations faites surtout celle de M. d'Éterno -à Berlin[184]. - - [184] Dans cette promotion les Polignac n'étaient pas parvenus - à placer leur cousin le baron d'Andlau, et la Reine elle-même - n'avait pu faire donner encore une ambassade au comte d'Adhémar, - ministre à Bruxelles. Il est vrai qu'il sera bientôt dédommagé - par l'ambassade de Londres. - -Un deuil se préparait à la Cour. Le 27 février, Mme de Bombelles -annonçait à son mari en même temps que Madame Sophie était très -malade et que la fille du Roi venait d'avoir des convulsions et était -en grand danger. L'enfant, qui devint Madame Royale, fut sauvée. Mais -la tante du Roi mourait dans la nuit du 2 au 3 mars. - -«Elle a tourné à la mort le 2 au matin. On croyait que les -souffrances venaient de l'effet des remèdes, et on était si persuadé -qu'elle ne mourrait pas encore que, le soir même, il y avait -spectacle au château. En sortant, on est venu avertir le Roi et la -Reine que Madame Sophie était très mal. Ils y ont été ainsi que -Monsieur, M. le comte d'Artois et Madame Élisabeth, et ils y sont -restés jusqu'à son dernier moment. Cette pauvre princesse a eu -toute sa connaissance jusqu'à une demi-heure avant sa mort. C'est -son hydropisie qui a remonté dans la poitrine et s'est jetée sur le -coeur qui l'a tuée. Elle est morte étouffée de la même mort à peu -près que l'Impératrice. Elle est partie ce soir pour Saint-Denis. -Elle a demandé, en mourant, de n'être pas ouverte et d'être enterrée -sans cérémonies[185]. Madame Élisabeth est extrêmement affligée -et frappée de l'horrible spectacle de la mort de Madame sa tante. -Je ne l'ai presque pas quittée depuis ce moment, et je t'écris -de chez elle. Elle a beaucoup pleuré aujourd'hui, elle est plus -calme, et, quoiqu'indisposée depuis plusieurs jours, elle n'a pas -eu de contre-coup de cette mort, mais elle est très triste. Elle -veut absolument faire son testament, elle n'est occupée que de la -mort. Il n'est pas étonnant qu'avec la tête aussi vive elle soit -aussi frappée; mais j'espère que d'ici à quelques jours son esprit -se tranquillisera, et qu'elle n'aura l'idée de la mort qu'autant -qu'elle nous est nécessaire pour bien vivre. Mesdames sont dans un -état affreux, elles sont véritablement bien à plaindre[186]. M. -de Montmorin est au désespoir, ainsi que toutes les femmes qui -appartenaient à cette pauvre princesse et dont elle était adorée. -Elle a fait par son testament Mesdames ses légataires universelles. -Elle a donné une partie de ses diamants à Mme de Montmorin, sa -bibliothèque à Mme de Riantz et plusieurs de ses bijoux à différentes -de ses dames[187]. Le deuil est de trois semaines... Mme de Louvois -qui est venue samedi dernier pour être présentée n'a pas pu l'être, -comme tu imagines bien, ce qui l'a avec raison fort contrariée...» - - [185] Sophie-Philippine-Elisabeth-Justine de France, née le - 27 juillet 1734, morte le 3 mars 1782. Appelée d'abord Madame - cinquième et, à partir de 1745, Madame Sophie. Louis XV lui avait - donné le surnom de Graille. Elle était fort aimée de ceux qui - l'entouraient. - - [186] «Il eût été impossible, écrit la baronne de Mackau à Madame - Clotilde, le 11 mars, de n'avoir pas le coeur percé de douleur - en voyant le cruel état de Mesdames ses soeurs; nous tremblions - toutes pour leur santé.» (Archives royales de Turin.) - - [187] Son testament a été publié en entier par M. de Beauchesne. - _Madame Elisabeth_, t. I; appendices. - -Si regrettée dans son entourage que fût Madame Sophie, sa mort ne -devait pas interrompre longtemps le mouvement de la Cour et de la -société. Mme de Bombelles est occupée à répéter à Paris la tragédie -qui doit être jouée le 10 mars, chez Mme de La Vaupalière. Le -même jour, elle assistait à Versailles à la présentation de Mme -de Louvois. «Elle était mise à merveille, elle a fort bien fait -ses révérences, mais elle avait si peur que cela lui faisait faire -la grimace de quelqu'un qui va pleurer et rendait son maintien un -peu roide. La Reine m'a dit qu'elle avait un peu de la tournure -allemande, mais qu'il était impossible d'avoir l'air plus noble, -et il me paraît qu'en général sa belle taille et son port ont fait -beaucoup d'effet.» - -Ayant été dîner chez la douairière des Deux-Ponts, Mme de Bombelles -croit convenable de lui parler de ses projets et lui demander -conseil. Mme des Deux-Ponts a approuvé ce qui a été fait pour -obtenir l'appui de la Reine. Elle m'a conseillé, de plus, de parler -à la comtesse Diane, d'avoir l'air de lui demander son avis sur -la démarche que j'avais envie de faire, de tâcher de l'intéresser -en cette faveur, afin que la Reine, après m'avoir entendue, soit -entretenue par les personnes de sa société dans sa bonne volonté. -Je t'avouerai que, quoique je sente l'importance de cette démarche, -elle me coûte beaucoup, car il est humiliant pour moi et Madame -Élisabeth d'être obligée de recourir à d'autres voies qu'à la sienne -pour parvenir à la fortune. Je l'ai dit à Mme des Deux-Ponts, elle -m'a répondu: «Que voulez-vous? Il faut prendre les gens comme ils -sont, et, puisque vous avez besoin de la Reine, il faut faire ce -qui peut lui être agréable.» Elle ira encore à Versailles, elle m'a -promis de préparer les personnes à m'entendre, de faire ton éloge, -et enfin de prendre tous les moyens possibles pour t'être de quelque -utilité. Elle m'a répété son conseil sur la comtesse Diane, m'a fait -le canevas de ce que je lui dirais. Elle m'a dit qu'il était inutile -d'en instruire Madame Élisabeth; mais, mon petit chat, pour rien dans -le monde je ne la tromperai... Je ne lui cacherai certainement pas -que je parlerai à la comtesse Diane, et c'est justement parce que je -ne l'aime pas que je serais fausse si j'allais lui parler à son insu. -Je retourne à Versailles, j'entrerai de semaine, je parlerai à Madame -Élisabeth et à la comtesse Diane, et ensuite à la Reine. - -«La tragédie s'est jouée le 14 avec l'approbation de tous les -spectateurs. Les petites de la Vaupalière ont été étonnantes; Mme -de Travanet a joué à merveille, moi point mal, et l'ensemble a été -parfait.» - -Le 20, de Versailles, Mme de Bombelles rend compte à son mari des -démarches qu'elle a pu faire en sa faveur. D'abord M. de Vergennes -lui a accordé de bonne grâce un congé que M. de Bombelles viendra -passer en France. Le ministre n'a pas spécifié la longueur de -ce congé qu'on espère faire durer le plus longtemps possible... -peut-être jusqu'à vacance d'ambassade. - -Fort satisfaite de ce premier succès, Mme de Bombelles s'est rendue -chez Madame Élisabeth à qui elle a conté toute son affaire. «Je lui -ai dit que pour rien au monde je ne ferais ces démarches (auprès de -la comtesse Diane) que si elle-même me les conseillait et que je sois -bien sûre de ne pas lui déplaire. Elle m'a répondu qu'elle croyait -que je ne pouvais rien faire de mieux, que cela ne lui causerait -aucune peine; son amour-propre céderait toujours au désir extrême -qu'elle avait de te voir avancer. - -«En conséquence, j'ai demandé avant-hier un moment d'entretien à la -comtesse Diane et je l'ai vue hier matin. J'ai commencé par lui dire -le chagrin que j'avais eu de n'avoir pu obtenir Berlin pour toi, -la cause que je craignais du refus qui m'en avait été fait et tout -ce qui s'est passé alors: les tracasseries injustes qu'on t'avait -faites, il y a trois ans, ta conduite alors, ta parfaite innocence -et le renvoi de la personne qui t'avait fait le plus de tort par ses -mensonges[188], le désir que j'aurais d'obtenir une audience de la -Reine pour te disculper à ses yeux et tâcher d'intéresser ses bontés, -afin qu'elle nous prête son appui dans le moment où nous en aurons -besoin... Je lui ai alors montré ma petite note à ce sujet, elle -l'a lue deux fois et l'a trouvée parfaite. Elle m'a dit qu'elle se -chargeait de demander pour moi une audience à la Reine, qu'il fallait -que j'eusse le courage de lui répéter tout ce que je venais de lui -dire à elle-même, que je lui remisse une note, qu'elle ne croyait -pas qu'elle eût d'engagement pour Constantinople et qu'elle me -promettait de son côté de lui en parler avec la plus grande chaleur. -Elle me prévenait que la Reine ne prendrait pas d'engagements avec -moi, mais que cependant, sans me le dire, elle aurait sûrement égard -à ma demande et qu'il était essentiel que je la fisse plus tôt que -plus tard, qu'elle se concerterait avec le comte d'Esterhazy pour -entretenir la Reine dans l'intérêt que sûrement je lui inspirerais.» - - [188] Voir chapitre III, 1779. Il s'agit du comte de Neipperg. - -Ces bonnes paroles ont contenté Mme de Bombelles. Puisqu'elle s'est -décidée à se servir de l'influence des Polignac,--en bonne politique -elle aurait dû le faire plus tôt,--elle va pouvoir attendre sans trop -d'agitation le moment où la Reine va lui donner audience. Quand ce -sera fait, elle a bien la résolution de se tenir tranquille jusqu'au -moment décisif. - -M. de Bombelles ne partage pas les illusions qu'on a su insuffler à -sa femme, et son espoir dans le résultat des démarches conseillées -est médiocre. «La personne à qui tu dois t'adresser, écrit-il dans -sa lettre du 21 mars, m'a classé parmi ces êtres qui peuvent bien -servir le Roi, mais qu'il faut ranger ou comme des ennuyeux ou comme -de petits ouvriers incomplets. S'ils se permettent une volonté, -d'ailleurs en supposant qu'on eût marché sur une herbe favorable, -avec quelle légèreté ne s'emploiera-t-on pour moi! A la plus faible -objection on quittera la partie et mon jeu deviendra pire.» - -Pendant ce temps la comtesse Diane a été vite en besogne; elle a -obtenu sans trop de peine une audience de la Reine pour Mme de -Bombelles. - -«La Reine m'a reçue avant-hier, écrit la marquise le 24; elle m'a -paru encore pénétrée des préventions qu'on lui a données contre toi. -Le comte d'Esterhazy et la comtesse Diane avaient eu une grande -conversation la veille avec elle à ce sujet-là, et ils l'avaient -trouvée si entêtée dans son opinion sur ton sujet qu'ils avaient -été au moment de m'empêcher d'y aller parce que, connaissant sa -timidité, ils craignaient que je ne pusse pas lui répondre à ce -qu'elle me dirait. Mais, comme elle avait déjà donné son heure -à Madame Élisabeth, cela n'a pas pu changer. Heureusement, car, -malgré ma peur, je lui ai dit tout ce que je voulais dire. J'ai été -assez heureuse pour la toucher, et elle a dit à la comtesse Diane -que, surtout lorsque je lui avais parlé de mon enfant, je l'avais -intéressée au possible. Mais, pour en revenir au commencement, je -te dirai donc que je suis arrivée chez la Reine avec une colique -enragée. Elle m'a dit: «Eh! bien, Madame, on dit que je vous fais -peur. Asseyez-vous et dites-moi avec confiance ce que vous voulez. -Je lui ai dit: «Le désir que j'ai de justifier M. de Bombelles -aux yeux de Votre Majesté m'a encouragée à prendre la liberté de -lui demander une audience. Ayant toujours compté sur ses bontés, -je m'étais flattée, lorsque le poste de Berlin est devenu vacant -qu'Elle voudrait bien le faire donner à M. de Bombelles. Mais Votre -Majesté s'y étant refusée, je lui avouerai que j'ai craint que les -préventions que je sais que la Cour de Vienne lui a données contre -M. de Bombelles en eussent été cause. Et cette raison m'a bien plus -affligée que la chose en elle-même. Je puis protester à Votre Majesté -que jamais M. de Bombelles ne s'est permis le plus petit propos au -sujet de l'Empereur. Je ne puis pas donner un argument plus fort à -Votre Majesté en faveur de l'innocence de M. de Bombelles que de lui -représenter que le comte de Neipperg, qui a été celui qui lui a fait -le plus de tracasseries a été renvoyé par l'Empereur en raison de ses -mensonges perpétuels, et que son successeur a rendu à M. de Bombelles -toute la justice qu'il devait à son honnêteté et à sa franchisse. -D'ailleurs, si Sa Majesté voulait bien peser combien il aurait été -gauche à lui d'offenser la Reine, de laquelle il attend sa fortune et -son avancement, en la personne de l'Empereur, en se permettant de lui -manquer de respect. Que tu n'avais point cherché d'armes à opposer -à la calomnie, espérant qu'elle se détruirait d'elle-même; mais que -je ne pouvais me permettre de demander une grâce que je désirais -vivement à Sa Majesté.--La Reine m'a répondu: «Je crois bien qu'il a -eu moins de torts qu'on ne lui en a donnés. Mandez à M. de Bombelles -d'engager M. de Trautsmansdorf à le justifier aux yeux de mon frère, -donnez-moi une note bien détaillée de sa conduite, et je serai -charmée d'être convaincue d'avoir été trompée.» Je lui ai présenté -ma petite note au sujet de Constantinople. Après l'avoir lue, elle -m'a dit: «Constantinople me paraît une chose bien difficile, il y a -beaucoup de concurrents, et Madame Sophie m'a légué, en mourant, M. -de Saluces, qui la demande.» - -Avant d'apprendre par Mme de Bombelles ce que fut la fin de son -audience, n'est-on pas tenté de s'arrêter un instant et de formuler -quelques critiques. Ainsi cette aversion de la Reine pour M. de -Bombelles, aversion qu'elle n'a jamais avouée, mais qu'elle laisse -deviner en ce jour, vient du rôle joué par notre ministre en 1779. -C'est en prenant les intérêts de la France contre l'Empereur--qui -à cette époque, et en cela très énergiquement secondé par la -Reine, voulait faire intervenir le Roi dans son conflit avec la -Prusse--c'est en faisant son devoir d'agent diplomatique français -que M. de Bombelles a si fort mécontenté la Reine qu'elle n'a su -l'oublier. Restent des formules de respect dont le marquis, contre -toute apparence, car ses formes étaient empreintes d'une parfaite -courtoisie, se serait départi à l'égard de l'Empereur. On est enclin -à croire avec Mme de Bombelles que tout avait été travesti dans le -but de nuire à son mari, que le comte Neipperg avait menti, mais -que la Reine, volontiers rancunière, en était restée à sa première -impression qui satisfaisait son regret de n'avoir pas réussi à -entraîner la France contre Frédéric II. - -Nous avons déjà noté quelle influence prédominante dans le choix -des ambassadeurs Louis XVI avait laissé prendre à Marie-Antoinette. -Jamais il n'est question du Roi dans la discussion préliminaire des -candidats. Il semble que la liste dût être soumise par le ministre -à Marie-Antoinette qui maintenait, biffait ou instaurait au gré de -son engouement du moment les ambassadeurs choisis par elle. Ainsi -en avait-il été pour le duc de Guines, le vicomte de Polignac, père -du comte Jules; nous l'avons aussi noté pour le comte d'Adhémar. Un -nouveau candidat surgit, celui-là légué par Mme Sophie dont il était -le chevalier d'honneur. On comprend la hardiesse avec laquelle Mme de -Bombelles établit un parallèle entre son mari et M. de Saluces. - -«J'ai répondu à cela, continuait Mme de Bombelles: J'oserai -représenter à Votre Majesté que, si M. de Saluces avait des droits -à cette place équivalents à ceux de M. de Bombelles, je respecterais -trop la mémoire de Madame Sophie pour me mettre en concurrence. -Mais, M. de Saluces n'ayant pas encore été dans la diplomatie, la -place de Constantinople ayant été de tous les temps la récompense de -services antérieurs, il me semblait qu'il serait bien décourageant -pour les personnes employées dans la carrière politique de se voir -continuellement passer sur le corps des personnes qui n'ont jamais -rien fait; que je désirais cette place avec d'autant plus de vivacité -qu'elle était la seule où tu pusses décemment acquérir une aisance -qui assurerait un jour à mon fils une existence heureuse, et que je -ne pouvais penser sans douleur au triste sort qui l'attendait si Sa -Majesté continuait à ne pas s'intéresser à son père. - -«La Reine m'a répondu de me tranquilliser, qu'elle ne pouvait pas me -promettre Constantinople, mais que cependant elle s'intéresserait à -ton avancement et réfléchirait sur les moyens que je lui en donnais, -mais qu'avant tout il fallait que tu tâchasses de te raccommoder avec -l'Empereur. Là-dessus elle s'est levée et m'a donné mon audience de -congé. - -«J'ai tout de suite été chez la comtesse Diane qui m'a paru fort -contente, m'a promis de reparler à la Reine et m'a dit qu'elle ne -désespérait pas que nous eussions Constantinople, qu'il fallait faire -la petite note au sujet des griefs présents contre toi à la Reine et -qu'il fallait que j'obtinsse de M. de Vergennes qu'il m'écrivît une -lettre par laquelle il me mande qu'il était parfaitement content de -ta conduite depuis que tu es à Ratisbonne.» - -Mme de Bombelles fait faire une note en règle par M. de Brentano, la -porte aussitôt à la comtesse Diane qui y fait quelques changements et -se déclare toute prête à la remettre à la Reine avec la lettre de M. -de Vergennes. La comtesse Diane a accompagné cela des choses les plus -honnêtes et m'a dit qu'elle était enchantée que j'eusse vu la Reine, -que cette dernière lui avait dit que je lui avais parlé à merveille -et qu'elle était surtout fort contente de la manière dont je lui -avais parlé des prétentions de M. de Saluces et qu'il lui paraissait -que cela avait fait impression à la Reine.» - -Mme de Bombelles se déclare ensuite fort satisfaite des notes -rédigées en collaboration avec M. de Brentano et prie son mari de -remercier celui-ci chaleureusement dès qu'il sera auprès de lui. -«Ces notes ont absolument déterminé en ma faveur l'intérêt de la -comtesse Diane qui me croit à présent beaucoup d'esprit.» La marquise -engageait son mari à éviter toute tracasserie venant de Vienne, puis -elle ajoutait ceci qui prouve bien que la jeune femme n'était pas que -zélée, mais qu'elle ne manquait pas de clairvoyance: - -«Tu peux sans infidélité mettre un frein à ton zèle qui ne sera -jamais récompensé par le Roi, puisqu'il est trop faible pour oser -reconnaître d'importants services; il ne fera point changer la -faiblesse de notre gouvernement, parce que ton avis n'est pas assez -prépondérant pour faire adopter d'autres idées et peut te perdre -parce que la Reine, ayant plus de crédit que jamais, ne te pardonnera -jamais de n'être pas de son avis. Ainsi ne fais d'ici à ton départ -que ce dont en conscience tu ne pourras te dispenser et tâche, si tu -le peux sans bassesse, d'engager M. de Trautmansdorf à dire du bien -de toi à la cour de Vienne. Je te vois d'ici te mettre en fureur, -mais je te conjure de ne jamais oublier que tu as un fils. Il n'y a -point de sermon qui vaille ce premier point et je m'en tiendrai là...» - -Ci-joint les deux notes auxquelles il vient d'être fait allusion. -L'une est un exposé officiel de la situation de M. de Bombelles; -l'autre, un appel direct à la bienveillance de la Reine. Elles sont -assez nécessaires à l'intelligence de ce qui va suivre pour que nous -les donnions ici. - - -NOTE SUR LE MARQUIS DE BOMBELLES - - Les griefs présentés à la Reine, contre M. de Bombelles, ne - peuvent porter essentiellement que sur l'opposition que les - ministres impériaux prétendent avoir rencontrée de la part - de M. de Bombelles dans les différentes négociations de ces - ministres à la Diète de Ratisbonne ou bien sur des propos - imputés à M. de Bombelles contre la Cour impériale. Mme de - Bombelles ne s'est jamais permis une recherche indiscrète dans - la conduite ministérielle de son mari, et elle ne peut pas - répondre au premier point d'accusation qu'on forme peut-être - contre lui. Elle s'est toujours flattée que le témoignage de - la parfaite satisfaction que M. de Vergennes a constamment - rendu de la conduite de M. de Bombelles servirait également à - sa justification, et elle croit que la différence d'opinions - politiques, s'il en existe une entre lui et les ministres - impériaux, ne peut provenir que des instructions dictées à - chacun d'eux par leur Cour respective. Mme de Bombelles peut - répondre avec plus d'assurance au second point parce que l'objet - de cette imputation est plus à sa portée et qu'elle connaît les - sentiments et la circonspection de M. de Bombelles. Elle sait - qu'on a écrit des faussetés contre lui à Vienne, mais quelle - attention peut mériter un homme mal intentionné, puisque, la - Cour impériale a reconnu elle-même l'infidélité de ses rapports - et lui a ôté le poste qu'il occupait à Ratisbonne. Il serait - bien affligeant que cette personne fût écoutée sur un seul - objet, lequel influe précisément sur le sort, la fortune et la - réputation d'on galant homme qui a été continuellement en but - à ses tracasseries et aux calomnies qu'il a débitées contre - lui. M. de Bombelles a été traité avec bonté et distinction de - leurs Majestés Impériales dans différents voyages qu'il a faits - à Vienne. Il a des obligations personnelles à la Reine, qui a - daigné approuver sa nomination au poste de Ratisbonne, a bien - voulu prendre de l'intérêt au mariage de sa soeur. Il trouve - dans son coeur et dans sa reconnaissance des motifs puissants - d'être personnellement dévoué à Sa Majesté et à son auguste - famille et il ne doit pas être soupçonné de se livrer légèrement - à une animosité aussi absurde que mal fondée, comment peut-il - être soupçonné d'oublier en un instant ce qu'il leur doit de - respect. - - J'ose espérer que la Reine, dont l'esprit est aussi juste que le - coeur, verra d'un coup d'oeil plus favorable la conduite de M. - de Bombelles si elle daigne faire attention, quant à la nature - de l'accusation et du caractère de l'accusateur. - - -_La marquise de Bombelles à la Reine_ - - «MADAME, - -«Mme de Bombelles serait parfaitement heureuse si la Reine daignait -joindre sa protection à l'intérêt que Madame Élisabeth veut bien lui -marquer, pour assurer à l'enfant de Mme de Bombelles un bien-être -qu'il ne pourra jamais espérer sans l'appui de Sa Majesté. M. de -Bombelles est né sans fortune; son père, mort à la veille d'être -fait maréchal de France, ne lui laisse d'autre héritage qu'une -mémoire chérie et respectée dans la province où il commandait et -une grande réputation militaire. M. de Bombelles a servi dès sa -plus tendre jeunesse, il a fait les dernières campagnes d'Allemagne -et il a mérité partout l'approbation de ses chefs. Des talents et -une application extraordinaire ont engagé le ministère à l'employer -dans les affaires étrangères. M. de Vergennes a bien voulu faire de -lui les éloges les plus étendus, en différentes occasions, il est -malgré cela rencoigné depuis sept ans dans le poste insignifiant de -Ratisbonne. L'ambassade de Constantinople, quand M. de Saint-Priest -la quittera, offre à M. de Bombelles des moyens de ménager à son -enfant une fortune convenable. Il y a beaucoup de places dans la -carrière politique et à portée des espérances de M. de Bombelles -qui seraient plus agréables par leur position, plus rapprochées de -la France, mais il n'y en a aucune où il soit décemment permis d'y -porter des vues d'économie, comme dans celle de Constantinople, -et c'est sous ce rapport qu'elle convient plus à la situation de -M. de Bombelles. Il serait bien flatteur pour lui d'obtenir cette -ambassade par la protection de la Reine et d'ajouter cette nouvelle -reconnaissance à celle qu'il doit déjà à Sa Majesté pour les bontés -qu'Elle a bien voulu témoigner à sa famille. Mme de Bombelles -oserait-elle se flatter que la position actuelle de M. de Bombelles -et ses services, que le trouble d'une mère tendre et inquiète sur -le sort de son enfant pussent assez intéresser la bienfaisance -naturelle de la Reine, pour que Sa Majesté voulût bien promettre -à Mme de Bombelles ses bontés lorsque M. de Saint-Priest quittera -Constantinople.» - -Le comte d'Esterhazy mis au courant de ce qui s'était passé chez la -Reine avait raison de hocher la tête et de dire à Mme de Bombelles -que tout cela ne servirait de rien tant qu'on ne serait pas revenu -sur le compte de son mari. Il sait à quoi s'en tenir, lui qui reçoit -les confidences de la Reine! Les griefs viennois sont loin d'être -apaisés, et M. de Vergennes qui, bien disposé vient de donner à Mme -de Bombelles une lettre exposant les bons services de son mari, n'a -pas caché à Mme de Mackau son entretien avec le comte de Mercy qui -sortait de chez lui: «Monté sur ses grands chevaux», l'ambassadeur -lui avait fait les plaintes les plus vives contre M. de Bombelles à -l'occasion de sa querelle avec le prince de la Tour[189]; lui était -resté ferme comme un roc et lui avait répondu froidement que M. le -marquis de Bombelles n'avait fait que suivre les ordres du Roi et -qu'il lui était impossible de l'en blâmer. M. de Vergennes ajoutait -qu'il avait prévenu le Roi de cette dernière persécution et qu'on -ne devait pas s'en inquiéter. Ne pas s'inquiéter est chose facile -à dire, mais M. de Bombelles, même avant d'avoir reçu la dernière -lettre où sa femme conte l'entretien assez vif de M. de Vergennes -avec le comte de Mercy, ne trouve pas que les choses prennent bonne -tournure. Sa chère Angélique n'avait-elle pas été un peu vite en -besogne, pouvait-on avoir confiance dans la comtesse Diane? Revenir -au plus vite en congé et plaider sa cause lui-même est son désir -le plus pressant. «Ratisbonne lui pèse sur les épaules, plus il y -restera et plus les ministres impériaux lui feront d'horreurs. Il se -méfie de Trautmansdorf, malheureux petit homme sans force ni vertu». -Tout cela est consigné dans une note explicative qu'il envoie à sa -femme avec mission de la faire lire au seul comte Valentin. «Comme -dans tout ce qui se fait il n'y a pas moins que de ma fortune un ami -aussi vrai que cet honnête comte ne doit pas parcourir à la hâte -un écrit qui renfermait de grandes vérités et qui répond à tout ce -qu'on m'a jusqu'ici imputé sans pudeur et sans justice... La seconde -note est faite pour le cas où l'on se servirait encore contre moi -de ce qui se passe en ce moment avec M. le prince de la Tour. Il -n'est plus question de plier les genoux, ma chère amie, ma perte -serait certaine... Je ne puis rester dans l'attitude d'un étourdi, -d'une mauvaise tête, pour qui sa femme demande grâce. Je sais que -l'Empereur est implacable dans ses aversions; le motif de la sienne -envers moi ne peut cesser parce que je ne trahirai pas mes devoirs, -mais il faut que je prouve à la Reine que je suis injustement -attaqué, c'est ce que mon compte rendu indique. Alors, quand le comte -d'Esterhazy lui en aura dit la teneur, il n'y a plus qu'un parti -à prendre puisque la Reine veut envers son frère des ménagements -destructifs pour le bien du service du Roi, c'est de m'envoyer en -Portugal. Je n'aurai jamais Constantinople: un ambassadeur de France -à la Porte qui a du zèle et de bons yeux est un monstre pour la Cour -de Vienne. La note que tu as donnée est, je le gagerais, à l'heure -qu'il est dans les mains de l'Empereur et ne sera renvoyée à la Reine -qu'avec tous les commentaires dictés par la haine et le despotisme. -Si, contre mon attente et mon expérience, Mme la comtesse Diane est -de bonne foi, tu peux, d'après l'avis du comte d'Esterhazy, lui -faire jeter un regard rapide sur ma note, mais en préparant les voies -avant mon arrivée; de grâce qu'on n'agisse en rien décisivement.» - - [189] La branche aînée des princes de la Tour et Taxis résidait à - Ratisbonne. - -Faisant un instant trêve à ses préoccupations personnelles, le -marquis dans sa lettre suivante raconte son voyage à Munich où il -a été reçu par le pape Pie VI[190]. A l'arrivée dans la capitale -bavaroise, le cortège était fort beau. «Le Saint-Père était dans une -voiture à deux places avec l'Électeur[191]... Un dais l'attendait au -bas de l'escalier et trois cents personnes en grand costume... Arrivé -au grand appartement meublé et orné pour feu l'Empereur Charles VII, -le Saint-Père a préféré l'appartement de l'Impératrice comme plus -commode et plus près de la chapelle... Après quelques compliments qui -ont duré quatre à cinq minutes on s'est rendu à la chapelle où le _Te -Deum_ a été chanté en musique, plus bruyant qu'agréable. Le Pape n'a -vu dans le reste de la soirée que l'Électeur, l'Électrice de Bavière -et l'Électeur de Trèves. Nos audiences ont été pour le lendemain -matin, samedi 27 avril. - - [190] Jean-Ange Braschi, pape sous le nom de Pie VI de 1775 à - 1799, et dont le pontificat fut une lutte perpétuelle contre - la cour de Naples, le grand-duc Léopold de Toscane, l'Empereur - Joseph II, plus tard contre l'Assemblée Constituante, puis contre - le Directoire. - - [191] Charles-Théodore, de la Maison Palatine, - 1777-1799,--électeur depuis la mort de - Maximilien-Joseph,--laquelle avait entraîné l'affaire de la - succession de Bavière. - -«La mienne a duré dix minutes. En entrant, le nonce m'a nommé, j'ai -plié le genou, baisé la main du Saint-Père et le nonce après une -profonde génuflexion s'est retiré. Le Pape m'a conduit à la fenêtre. -Il parle fort bien le français et m'a donné des nouvelles de M. -le baron de Breteuil, m'a remercié d'être venu de près de quarante -lieues pour le voir. Sa Sainteté est d'une superbe figure simple, -honnête, et noble dans ses manières; il n'a rien d'un prêtre italien. -Le dimanche 28, il a dit la messe basse, mais à fort haute voix aux -Théatins. Il y avait plus de quatre mille âmes dans l'église, et le -silence le plus religieux s'y observait. Je n'ai rien vu de plus -édifiant et de plus auguste que cette cérémonie. Les protestants qui -y ont assisté convenaient comme nous qu'ils en avaient été émus; on -n'a pas plus de grâce que le Pape dans ses moindres mouvements, et il -paraît ne les avoir point étudiés. Après la messe, il a vu les dames -dans la sacristie; il s'est assis sur un fauteuil, elles sont venues -lui baiser la main, et, autant qu'il a été possible, il leur a dit -des choses aimables. Entre midi et une heure il s'est rendu en grand -cérémonial à la place de la Grande-Garde; il était seul dans le fond -d'un carrosse de parade, les deux électeurs Palatin et de Trèves sur -le devant. Le Saint-Père est monté dans la maison des États et sur -un grand balcon construit exprès il a donné sa bénédiction à quinze -mille âmes rassemblées sur la place...» - -C'est une des dernières lettres adressées par le marquis à sa femme. -Le congé demandé a été accordé, et il est rentré en France. La joie -de retrouver sa femme et son enfant lui fait juger moins amers les -perpétuels retards que subit sa carrière si brillamment commencée. -Nous nous figurons quelles durent être ces premières semaines -après une si longue séparation. Il nous est permis, par contre, de -regretter de ne pas connaître les impressions de Mme de Bombelles sur -le grand-duc et la grande-duchesse Paul de Russie[192] qui, en cet -été de 1782, sous le nom étrange de comte et de comtesse du Nord, -passèrent près de trois mois à la Cour entre Paris et Versailles. -Arrivés à Paris, le 18 mai, le comte et la comtesse du Nord étaient à -Versailles le 20. - - [192] Marie Fedorowna, née Dorothée, princesse de Wurtemberg. - -Le comte est présenté au Roi par M. de la Live, introducteur. Il -est accompagné par le prince Bariatinsky, ambassadeur de Russie. La -première entrevue est relativement froide, le Roi s'étant montré, -comme d'ordinaire, très timide. Pendant ce temps, la comtesse -«introduite» par la comtesse de Vergennes est reçue par la Reine. -Au premier abord, la grande-duchesse, en raison de sa corpulence, -impose à Marie-Antoinette, d'ailleurs prévenue contre la famille -impériale de Russie et ne lui plaît pas. La comtesse du Nord est -raide dans son maintien et fait montre de son instruction. Par un -accident inaccoutumé, la Reine, dont l'accueil est habituellement -aimable, s'est sentie gênée devant ses visiteurs impériaux; elle a dû -se retirer dans sa chambre comme prise de faiblesse et a dit à Mme -Campan, en demandant un verre d'eau, qu'elle venait d'éprouver que -le rôle de Reine était plus difficile à jouer en présence d'autres -souverains ou de princes appelés à le devenir qu'avec des courtisans. -Ce ne fut, du reste, qu'un embarras momentané, et, dès le second -entretien, Marie-Antoinette avait retrouvé son aisance et se montrait -affable pour ses hôtes. Au dîner l'embarras avait disparu. On trouva -le grand-duc, malgré sa laideur[193], charmant et séduisant; quant -à la princesse, qu'avec sa haute taille et son buste puissant -les Parisiens avaient déclarée un peu homasse, la comparant à la -duchesse de Mazarin, il fut proclamé à Versailles que sa beauté -massive de cariatide resplendissait dans tout son éclat. La baronne -d'Oberkirch a soin de recueillir les appréciations aimables et, pour -ne pas paraître partiale envers sa princesse, elle ne manque pas -d'ajouter: «La Reine était belle comme le jour, elle animait tout de -sa présence.» - - [193] A Lyon, où il avait passé, venant de Suisse, en se - rendant à Paris, le grand-duc avait produit aussi deux genres - d'impression. Il avait visité en touriste la ville industrielle - et n'avait pas manqué de se montrer dans les hôpitaux. On voulait - l'en dissuader, bien qu'il n'y eut pas d'épidémie, il répondit - par ce mot «historique» qui fleure _l'Emile_ de Jean-Jacques: - «Plus les grands sont éloignés des misères humaines, plus - ils doivent faire d'efforts pour s'en rapprocher.» Sa visite - aux manufactures, dans un moment où l'impératrice Catherine - faisait exécuter d'importantes commandes, parut opportune: - patrons et ouvriers acclamèrent le fils d'une souveraine qui - les enrichissait. En revanche, gens du peuple et _Canuts_ de le - saluer de cette épithète: «Oh! qu'il est vilain!» Une fois, à ces - peu aimables compliments, il répondit avec à-propos: «... C'est - une vérité que mon miroir m'a enseignée depuis longtemps, mais, - si je pouvais l'ignorer, voilà des gens qui se chargeraient de - m'en instruire.» - -Ce voyage eut un retentissement immense, aussi bien pour son but -politique que pour les attentions dont le comte et la comtesse du -Nord avaient été l'objet comme princes. Pour suivre le chapelet des -fêtes données aux princes russes, à Versailles, à Trianon, à Paris, -on ne saurait avoir un meilleur guide que la baronne d'Oberkirch[194]. - - [194] Cf. aussi l'étude consciencieuse de Ch. Larivière dans _la - Revue Bleue_ du 3 octobre 1896, un article de M. P. de Nolhac - dans _l'Echo de Versailles_ du 22 octobre 1898 reproduit dans - l'ouvrage de M. G. Mazinghin et A. Terrade: _les Officiers de - l'escadre russe à Versailles_ (Aubert, 1894);--_un Czarewitz à - Paris_, par M. Justin Bellanger (_Revue des Etudes historiques_, - no 4, 1898);--les Notes du duc de Penthièvre dans les _Pièces - justificatives_ de la _Vie de Madame Elisabeth_, par A. de - Beauchesne, t. I;--enfin, un récit émanant des Archives - nationales, découvert par M. le vicomte de Grouchy et publié - par nous: _le Comte et la Comtesse du Nord à Versailles en - 1782_, d'après un document inédit (_Revue de Versailles et - de Seine-et-Oise_, mai 1902; et _Fantômes et Silhouettes_, - Emile-Paul, 1903). - -Il faut des pinceaux de femme pour donner une grâce légère à ces -récits de cérémonies, qui sous des plumes officielles semblent -monocordes. Ainsi, malgré la bienveillance outrée dont fait preuve -l'excellente Alsacienne, bien qu'elle se montre plus préoccupée -de l'extérieur des choses que de la portée politique de certains -événements, ses _Mémoires_ ont-ils fourni aux historiens le meilleur -de leurs «informations» sur ces réceptions fastueuses à Versailles. - -Pendant son séjour Mme d'Oberkirch a vu souvent Mme de Mackau, «qui -ne quitte pour ainsi dire pas Versailles» et est très au courant -de la Cour. Elle tient donc une partie de ses renseignements -de la sous-gouvernante; la baronne trouve Mme de Bombelles une -femme délicieuse. Elle s'est liée avec Mme de Travanet, «une des -meilleures, une des plus spirituelles, une des plus charmantes femmes -qu'elle connaisse»; elle a vu aussi Mme de Louvois qui vient d'être -présentée à la Cour, la troisième femme de ce «mauvais sujet» de -marquis de Louvois. Pour nous parler aussi de ceux qui nous occupent, -c'est donc le témoin le mieux renseigné. - -Ce fut une série de représentations: d'_Aline, reine de Golconde_, -opéra tiré de la nouvelle de Boufflers par Sedaine et mis en musique -par Monsigny, à _Zémire et Azor_, de Grétry, à _Jean Fracasse au -sérail_, ballet de Gardel, qui fut dansé à Trianon; soupers, -illuminations, bals parés à Versailles alternaient avec d'autres -fêtes données dans les châteaux royaux ou princiers. Le bal paré du 8 -juin fut splendide dans la galerie des glaces. - -La Reine fit les honneurs de son «chez elle» avec une grâce sans -égale; elle combla la princesse de souvenirs et de cadeaux. «Combien -j'aimerais vivre avec elle!» disait la comtesse du Nord, le lendemain -d'une fête. «Combien je serais charmée que M. le comte du Nord fût -dauphin de France», écrivait Mme d'Oberkirch[195]. - - [195] Malheureusement ce que la princesse écrivait à - l'Impératrice Catherine n'était pas précisément sur le même - ton. Le Roi y était déclaré «lourdaud» et «ennuyeux», la Reine - «frivole et coquette». Cette impression de ses enfants, la - Czarine l'adopta d'autant plus facilement qu'elle était disposée - à juger de même. A l'heure de l'infortune, elle ne portera - aux malheureux souverains qu'un intérêt bien superficiel et - inefficace. - -Après le déplacement à Choisy et à Marly, il y eut aussi réception -des princes à Sceaux chez le duc de Penthièvre, au Raincy chez le -duc d'Orléans, à Bagatelle chez le comte d'Artois, enfin à Chantilly -où le prince de Condé inventa «enchantement sur enchantement», bals, -concerts, chasse aux flambeaux pour recevoir ses hôtes. Le bruit des -magnificences de Chantilly se répandait dans toute l'Europe, et l'on -faisait circuler ce mot glorieux pour les Condé: «Le Roi a reçu M. le -comte du Nord en ami, M. le duc d'Orléans l'a reçu en bourgeois, et -M. le prince de Condé en souverain.» - -Le comte et la comtesse du Nord avaient donc été royalement reçus -pendant trois jours par le prince de Condé. Il y eut illumination -générale, chasse aux étangs, concerts avec musiques invisibles, -soupers à l'île d'Amour ou au hameau de Chantilly. Aux récits des -témoins oculaires il convient d'ajouter l'impression psychologique et -bien personnelle de la princesse Louise-Adélaïde qui, en l'absence -de la duchesse de Bourbon depuis peu séparée de son mari, eut la -charge d'aider son père à faire aux princes russes les honneurs de -sa magnifique résidence[196]. «La comtesse du Nord a fait ici un -petit voyage, écrit la princesse Louise de Condé à sa cousine aimée -Clotilde de France, princesse de Piémont[197], et j'aurais bien -désiré qu'il fût prolongé. Ils sont venus lundi pour dîner et sont -partis hier mercredi à trois heures. Je ne puis dire combien je les -ai trouvés aimables l'un et l'autre. Ils l'ont été pour moi d'une -manière qui m'a véritablement touchée. Leur politesse est franche, -noble et aisée. Ils ont l'air de penser toutes les choses obligeantes -qu'ils disent, et cela inspire la reconnaissance. Mon père et mon -frère en sont pénétrés pour eux; ils ont comblé de bontés aussi M. -le duc d'Enghien. Certainement nous les avons reçus du mieux que -nous avons pu et avec le désir qu'ils ne s'ennuient pas pendant -leur séjour ici; c'était une chose fort simple, mais ils ont paru -y attacher une valeur qui nous a pénétrés de sensibilité. Je vous -assure que le moment de leur départ a été une vraie peine pour moi -et qu'il m'a fallu prendre beaucoup sur moi pour ne pas pleurer, -aussi ai-je mal réussi quand j'ai vu leur voiture s'éloigner. Cela -paraîtrait bien étrange à quelques personnes, les ayant si peu -vus; mais ils ont l'air si franc et si ouvert qu'on s'y attache -facilement. Mme la comtesse du Nord m'a dit de lui écrire, et -assurément ce sera avec grand plaisir, car je serais au désespoir -qu'elle m'oubliât tout à fait. M. le comte du Nord m'a dit, avec -toute l'honnêteté possible, qu'il n'oserait pas m'écrire, mais -qu'il entretiendrait un commerce avec moi par vous, ma chère et -tendre amie; cela m'a embarrassée. Je n'ai jamais osé lui dire qu'il -pouvait m'écrire, ne sachant si je le devais, moi étant fille. C'est -peut-être très bête, mandez-moi ce que vous en pensez. Cependant, -après, il a fini par me demander s'il ne pouvait ajouter quelques -lignes aux lettres de la comtesse du Nord. J'ai cru qu'il était -sans conséquence d'accepter cela. J'ai peur qu'il ne m'ait trouvée -bien sotte sur tout cela. Peut-être en Russie cela aurait-il été -tout simple, mais en France on juge si sévèrement, on aime tant à -tout interpréter que, si on avait su que je recevais des lettres du -grand-duc que je n'ai vu que deux jours, on aurait peut-être été -assez sot pour en faire des plaisanteries... Mais je n'ai pas encore -fini de vous parler d'eux. Savez-vous ce qui m'a charmée? C'est la -tendresse qu'ils paraissent avoir l'un pour l'autre. On n'est point -accoutumé dans ces pays-ci à entendre une femme appeler son mari «mon -cher ami». Je suis sûre que nos petites folles et nos petits-maîtres -rient de cela, mais, moi, cela m'enchante.» - - [196] Voir _la Dernière des Condé_, par le marquis Pierre de - Ségur. - - [197] Inédite. Archives de la maison de Savoie. Cette lettre, - avec d'autres qui l'accompagnent, nous a été communiquée par M. - G. Roberti, l'éminent professeur de l'Académie militaire de Turin. - -La princesse Louise s'excuse d'être si longue, mais elle ne peut -ennuyer sa cousine en lui parlant de personnes qui l'aiment et -qu'elle aime. «Ah! oui, ils vous aiment bien, je vous assure; nous -avons souvent parlé de vous et avec bien du plaisir. Il faut que -je vous remercie, car, sans doute, vous seule êtes la cause des -honnêtetés sans nombre qu'ils m'ont faites.» - -Ce que ne raconte pas la future abbesse de Remiremont, c'est le -mot dit au moment de la séparation par le prince de Condé: «Nous -serons bien éloignés l'un de l'autre, dit le prince au grand-duc; -mais, si Votre Altesse le permet et que le Roi ne s'y oppose pas, je -pourrai aller lui rendre à Saint-Pétersbourg la visite qu'elle a bien -voulu me faire.»--«Nous vous recevrons avec enthousiasme, Monsieur, -et l'Impératrice sera trop heureuse de vous voir dans notre pays -sauvage.»--«Hélas! ce sont des rêves», reprit le prince de Condé en -soupirant. Pouvait-il prévoir que, quinze ans plus tard, ce voyage de -Russie, il le ferait en proscrit, tandis que sa demeure éblouissante -ne serait plus qu'une ruine aux murs pantelants? - -Mais, on le sait, les princes russes ne se contentèrent pas des fêtes -de Cour. Ils se firent voir à l'Opéra, au Théâtre-Français où on leur -lut des vers, à l'Académie française où La Harpe leur lut une pièce -de vers assez malencontreusement choisie sur Pierre III; à l'Académie -des Sciences où Condorcet leur fit un discours; ils furent à l'École -Militaire, visitèrent les principaux monuments, même l'hôtel Beaujon -et l'hôtel de La Reynière. Partout, sur le parcours, ils furent reçus -avec enthousiasme comme ils l'avaient été à Saint-Étienne et à Lyon. -Dans ce voyage des princes russes, on entrevoyait autre chose qu'une -visite de politesse, on savait l'impératrice Catherine désireuse de -se rapprocher de la France[198], et cette visite opportune surexcite -la badauderie. Le commerce parisien, toujours à l'affût de la -réclame, profita de cette vogue russe comme il devait en profiter -lors des visites récentes du descendant de Paul Ier. Ce n'étaient -partout que bannières aux armes moscovites; on citait un tailleur -qui fit fortune avec un vêtement d'enfant, blouse flottante dont -Catherine avait envoyé le dessin à la plume de Grimm et qu'elle avait -imaginé pour son petit-fils Alexandre. Catherine, qui raille tout, ne -manqua pas de railler cet enthousiasme pour la Russie: «Les Français, -écrira-t-elle, se sont engoués de moi comme d'une plume à leur -coiffure, mais patience, cela ne durera pas plus que toute mode chez -eux», et il lui arrivera parfois de demander à Grimm si le _vertigo_ -a pris fin. - - [198] Le voyage du comte du Nord n'avait pas, à beaucoup près, - l'importance du voyage du tzar Nicolas en 1896, mais, néanmoins, - c'était une vraie tentative de rapprochement efficace. - -Il était temps que galas et fêtes prissent fin. Chacun était sur les -dents. «Nous les avons tant et tant divertis, écrivait le chevalier -de l'Isle au comte de Riocour, qu'ils n'en peuvent plus. Je serais -aussi las qu'eux si je vous faisais le détail de toutes les fêtes, et -je crois que vous le seriez bien aussi de l'avoir lu. Je ne saurais -pourtant m'empêcher de vous dire que le bal paré de Versailles a été -comme le Paradis, ce que l'oeil de l'homme n'a point vu et ce que -son esprit ne peut comprendre. Il n'a jamais paru sur la terre un -spectacle plus imposant et plus magnifique. Aucun Roi du monde n'en a -donné qui lui ressemble ni qui puisse même en avoir approché[199].» - - [199] Inédite (Archives de M. le comte de Riocour). - - * * * * * - -Après les premières semaines données à la tendresse conjugale, M. -de Bombelles se met comme de coutume facilement en route. Il a -des devoirs de famille ou d'amitié à rendre; il est tour à tour -chez Mme de Travanet à Paris, ou à Viarmes, chez Mme de Bombelles -sa belle-soeur, à Dangu chez Mme de Matignon. Son plus long séjour -est celui d'Anci-le-Franc chez son beau-frère M. de Louvois. Mme de -Bombelles, qui commence une grossesse, n'a pu l'accompagner: il y est -une première fois en juillet, il y retournera à la fin de novembre. -Glissons sur les descriptions du pays qu'il parcourt de Sens à Anci, -glissons surtout sur les petits vers badins dont M. de Bombelles a -la fâcheuse manie d'émailler ses lettres, et supposons que le roman -conjugal qui, un instant, a repris terre lors de la réunion des deux -époux, a revêtu de nouveau la forme tendre et lyrique à laquelle le -condamne l'éloignement des amoureux. Ils sont de nouveau ensemble -en septembre et octobre, ils assistent donc à la «Sérénissime» -banqueroute du prince de Guéménée. - -Un Rohan en faillite, et quelle faillite! - -Le scandale est terrible, la consternation règne à Paris comme à -Versailles, car toutes les classes sont frappées, le monde de la -Cour en tête, des académiciens, puis les petites bourses, plus -intéressantes encore: des artisans, des matelots bretons qui, -aveuglés par le prestige du prince, lui avaient apporté leurs -épargnes. Lauzun y était plus qu'à moitié ruiné. Sophie Arnould y -perdait trente mille livres de rentes. «Que voulez-vous, disait-elle -gaiement, ce qui vient de la flûte retourne au tambour[200].» - - [200] Voir, dans _Louis XV intime_ et _les Petites Maîtresses_ - (p. 161), tes lettres de Mme de Coislin au duc d'Harcourt sur - la faillite Guéménée. Le chevalier de l'Isle, qui a suivi en - Touraine le prince de Guéménée venu, peu avant la banqueroute, - pleurer la comtesse Dillon, son amie de vingt ans, écrit au - prince de Ligne: «M. et Mme de Guéménée ont tout perdu: fortune, - existence, asile, en un mot tout, sans même qu'il leur restât - ce que notre François Ier s'applaudissait d'avoir sauvé. La - banqueroute est énorme... le nombre des misérables qu'elle fait - est immense... et l'auteur de tant de calamités n'a pas tout à - fait trente-sept ans.» - -Pouvait-on empêcher cette faillite sans exemple qui causa la ruine -de tant de gens? Les contemporains se montrèrent fort sévères pour -les Rohan très jalousés. Malgré les grands sacrifices faits par -la comtesse de Marsan, par les Montbazon, par le célèbre cardinal -même[201], malgré le rachat par le Trésor du port de Lorient, -les créanciers ne furent que très lentement et imparfaitement -indemnisés[202]. - - [201] Celui-ci se paya d'un mot orgueilleux: «Il n'y a qu'un - Roi ou un Rohan qui puisse faire une pareille banqueroute!» Le - mot était dans l'air. Un soir, chez la maréchale de Luxembourg, - quelqu'un disait que la banqueroute du prince de Guéménée était - une banqueroute de souverain. «Oui, s'écria la maréchale, mais il - faut espérer que ce sera le dernier acte de souveraineté que fera - la maison de Rohan (Allusion aux prétentions des Rohan d'être - traités en souverains). - - [202] La vente du port de Lorient et de la partie de Brest - appelée Recouvrance ne fut consommée qu'en septembre 1786 - (Corresp. secrètes Lescure, t. II). - -Une des conséquences de la «Sérénissime banqueroute» sera la mise en -vente du beau domaine qu'habitait la princesse de Guéménée. Celle-ci -s'était fait l'illusion qu'elle resterait Gouvernante des Enfants de -France[203] et avait même continué les travaux de Montreuil[204]. -D'abord disposée à sauver la princesse en séparant ses intérêts -de ceux de son mari, Marie-Antoinette, sur les représentations de -Mercy, songeant peut-être déjà à la duchesse de Polignac pour les -fonctions de Gouvernante des Enfants de France, accepta la démission -de la princesse de Guéménée. Celle-ci se retira à Vigny, près de -Pontoise, dans une propriété du maréchal de Soubise[205]. «Elle va -vivre là, écrit le chevalier de l'Isle au prince de Ligne, presque -dans la gêne, en un château inhabité depuis un siècle, ayant pour -tout ornement quelques vieilles tapisseries à grandes vilaines -figures, obligée de regarder à un louis...» Et le chevalier ajoute: -«Rappelez-vous, mon prince, la grandeur où nous l'avons vue le 22 -décembre de l'année dernière, à deux heures après-midi, portant dans -ses bras M. le Dauphin aux acclamations du peuple et le bas de sa -robe tenu par Madame Adélaïde; songez que c'est à pareil jour, à -pareille heure, qu'elle est sortie de Versailles dans l'abaissement -et l'humiliation, et voyez ensuite si vous croyez qu'il faille -attacher un grand prix aux honneurs de ce monde... Je crois qu'aucuns -ne valent que nous nous en tourmentions. C'est ce qu'a pensé notre -bonne petite duchesse de Polignac que les honneurs vont toujours -trouver, témoin la charge de gouvernante qu'assurément elle ne -cherchait pas et à laquelle pourtant elle sera publiquement nommée -demain[206]...» - - [203] Dans la _Révolution française_ de février 1898, M. J. - Flammermont a publié deux lettres de Marie-Antoinette à la - princesse de Guéménée, qui prouvent qu'au début du scandale - la Reine s'était montrée désireuse de sauver la Gouvernante - des Enfants de France jusque-là traitée en amie. A la fin de - septembre elle assurait la princesse de «son désir de l'obliger», - prêtait son concours pour obtenir des lettres de surséance. - Quelques jours après, sur les instances de Mercy, elle avait - changé d'avis et laissait suivre le cours des choses. Le 5 - novembre la _Gazette de France_ annonçait la démission de la - princesse de Guéménée et son remplacement par la duchesse de - Polignac. - - [204] D'où cette épigramme de M. de Villette, l'inventeur du mot - de la «Sérénissime banqueroute» à Mme de Coislin: «En place de ce - vers en poème des _Jardins_: - - Les grâces en riant dessinèrent Montreuil, - - il faudra substituer: - - Les rentiers en pleurant achèveront Montreuil. - - [205] Nous avons vu que Louis XVI avait permis l'achat, par - le Trésor, du port de Lorient, pour la somme de 12 millions; - mais là s'arrêta sa condescendance. Il refusa de recevoir son - grand-chambellan et éconduisit le maréchal de Soubise qui venait - intercéder en faveur de son gendre. - - [206] Mme de Polignac, d'après les _Mémoires de Ségur_, ne - recherchait pas ce nouvel honneur dont la responsabilité - l'effrayait. - -La place est donnée, la maison est à vendre. Au commencement de -décembre, il en est question, puisque Mme de Bombelles en informe -son mari. Celui-ci lui répond, le 8, d'Anci-le-Franc, où il est allé -rejoindre Mme de Louvois, dont les couches sont proches: «Ce que tu -me mandes des grâces de Madame Élisabeth avec toi me fait autant de -plaisir que l'acquisition que le Roi va faire de Montreuil, pour -elle. Ce sera un objet de dissipation et d'agrément qui lui est -nécessaire. Ma première idée a été de savoir quel parti elle prendra -sur la petite maison qu'avait ma belle-mère. J'augure assez bien des -conseils qui seront donnés à Madame Élisabeth et trop bien de sa -façon de penser pour n'être pas sûr qu'elle ne disposera de ce petit -casin en faveur de personne ou qu'elle le fera retourner à celle qui -le possédait.» - -M. de Bombelles prenait grand intérêt à sa belle-mère: «La manière -dont elle s'est conduite dans ces derniers temps a été si parfaite, -si noble, si maternelle, qu'elle m'a encore plus attaché à elle.» -Nous verrons que son désir de lui voir conserver la petite maison -qu'elle habitait sera exaucé; Madame Élisabeth, aussitôt en -possession de Montreuil, se fera un plaisir de la lui donner. - -En attendant que Mme de Louvois se décide à mettre au monde -l'héritier attendu, M. de Bombelles, pour ronger son impatience, -taquine sa femme par ce commencement de lettre datée du 11 décembre: - -«Elle est accouchée très heureusement entre quatre et cinq heures -du soir, et je me hâte, ma chère amie, de te donner cette bonne -nouvelle. Je suis sûre qu'elle te charmera... et que tu seras -également surprise lorsque tu sauras que c'est de Follette dont il -est question. Quant à ma soeur, nous attendons toujours qu'elle en -fasse autant... et tu vois que nous nous divertissons à te mettre en -colère.» - -Mme de Louvois accoucha, le 20 décembre, d'un enfant si grêle et si -chétif qu'on ne pensait pas pouvoir l'élever. Quelques jours après le -départ de M. de Bombelles pour Versailles, il mourut en effet. Deux -ans plus tard, la marquise devait mettre au monde un second fils que -nous retrouverons postérieurement. - -Pour le moment, mieux encore que les couches de sa soeur, la -grossesse d'Angélique sera l'objet des préoccupations de M. de -Bombelles. De quelle sollicitude la jeune femme va être entourée à -Versailles et à Montreuil, on se le figure... - - - - -CHAPITRE VIII - -1783-1786 - - Naissance de Bitche.--Le marquis voyage en Angleterre.--Chez - le duc de Marlborough.--Accident de cheval de Madame - Élisabeth.--Nouvelles de Cour.--Ascension des frères - Robert.--Chez la duchesse de Polignac.--L'intimité à Versailles - et à Montreuil.--Pauvre Jacques.--Visites princières.--_Le - Mariage de Figaro_ et l'affaire du Collier.--Le duc et la - duchesse de Saxe-Teschen.--L'ambassade de Portugal. - - -Au début de l'automne 1783, Mme de Bombelles mit au -monde son deuxième fils qui reçut au baptême les noms de -François-_Bitche_-Henri-Louis-Ange. Le prénom de Bitche était donné -sur la demande expresse de la Municipalité de Bitche en mémoire des -services rendus par le lieutenant général de Bombelles[207]. - - [207] Requête adressée au marquis de Bombelles par la - Municipalité de Bitche (Arch. S.-et-O., E. 405). - -L'enfant fut baptisé en l'église de Saint-Louis de Versailles. Le -parrain était le comte de Tressan[208], maréchal de camp, membre de -l'Académie française; la marraine, la baronne de Mackau. - - [208] Louis-Elisabeth de Lavergne, comte de Tressan, né au - Mans, en 1705, mort en 1783, fit les campagnes de Flandre et - d'Allemagne, devint maréchal de camp et grand-maréchal à la Cour - du Roi Stanislas. Il consacra ses dernières années à des travaux - importants de science et de littérature. Il publia deux volumes - sur le fluide électrique considéré comme agent universel, et - donna la traduction arrangée des romans de chevalerie, dont il - avait découvert la collection complète. Ses oeuvres choisies ont - été publiées une première fois en 1823, avec préface de Campenon. - Le marquis de Tressan a publié les _Souvenirs_ de son grand-oncle - (Versailles, 1899). - -M. de Bombelles a quitté Ratisbonne, d'abord officieusement, puis -officiellement, dans l'attente d'un poste effectif d'ambassadeur -qu'on lui fait toujours entrevoir et dont l'échéance est -perpétuellement reculée. Il est nommé en principe à Lisbonne, mais -à condition que le titulaire actuel consente à partir. Quand il -n'est pas auprès de sa femme, le marquis souffre de son oisiveté -et emploie ses loisirs forcés à des voyages utiles, à des missions -ethnographiques. - -Des devoirs de famille ou d'amitié l'ont appelé en Normandie au -printemps de 1784. Il écrit de Dangu, où il est l'hôte de Mme de -Matignon, fille du baron de Breteuil: «La verdure est lente à venir», -et la nature lui paraît un peu maussade... Ce qui est encore plus -lent à venir, c'est la réponse du «vieil ambassadeur»» à Lisbonne, -M. O'Dune, que nous avons connu ministre de France à Munich en -1779. Cette réponse c'est tout simplement sa démission que M. -O'Dune ne se presse point de donner, et M. de Bombelles préférerait -qu'on n'attendît pas, pour agir, le désistement de l'ambassadeur -et qu'enfin un «langage bien positif de volonté triomphât du peu -de bonne volonté qu'on a pour lui». Il ajoute: «Vieil ambassadeur, -bientôt cette épithète me conviendra; en attendant je sens qu'on ne -vieillît pas tout à fait quand on aime, et tu as à toi seule, oui, -mon ange, à toi seule, l'art de rajeunir ton vieux chat.» - -La réponse de Mme de Bombelles est plutôt réconfortante, puisque -la comtesse Diane est partie pour Paris avec la promesse de parler -au baron de Breteuil de leurs affaires. Rabelais n'est pas le seul -à avoir trouvé que «Faulte d'argent» est un grand mal, car, c'est -l'objet des préoccupations constantes du ménage. Mais ne nous -exagérons pas la tristesse de leur esprit, car, à part l'antienne -périodique touchant la carrière, le marquis est plutôt enjoué dans -ses notes de voyage. Laissons-le visiter Rouen en compagnie de -l'évêque, M. de la Ferronnays et de l'intendant général de Brou, -passer au Havre, admirer à Bolbec les jolies mines et les coiffures -originales. «L'habillement du pays diffère de celui des environs de -Paris qu'on pourrait se croire dans un autre royaume... J'ai traversé -tout à l'heure celui d'Yvetôt. Sa capitale, qui n'est aussi qu'un -bourg fort beau, renferme quinze mille âmes. M. d'Albon vient de -renouveler ses baux, et son royaume va lui rapporter 45.000 livres de -rentes. En entrant sur ses terres, deux grands piliers, et sur ces -piliers est écrit: «Franchises de la principauté d'Yvetôt.» - -Voici des nouvelles de Versailles du 21 avril: «J'étais encore hier -si fatiguée de la chasse d'avant-hier, où j'avais été avec Madame -Élisabeth, écrit Mme de Bombelles, que je n'ai pas eu la force de -t'écrire. Il est pourtant bon que tu saches que la Reine a accueilli -parfaitement la proposition que Madame Élisabeth lui a faite dimanche -dernier et a trouvé le conseil de Rayneval fort raisonnable en -promettant bien de ne pas te nommer à M. de Vergennes, mais cependant -de faire en sorte que ce soit lui qui soit chargé d'écrire à M. -O'Dune. J'ai écrit le lendemain matin, avant de partir pour la -chasse, à Rayneval, afin qu'il sût qu'on était heureux de l'avoir -pour conseil. J'irai voir sa femme, et je saurai si on a déjà parlé -à la Reine. Le soir, chez Mme de Lamballe, la Reine m'a traitée -à merveille, de sorte que j'ai fort bien fait d'y aller et que -plusieurs personnes croyaient que ton affaire venait de se terminer -et sont venues me faire compliment. Ce qu'il y a de moins heureux, -c'est que j'ai perdu mon argent; mais, quand on est aussi bien en -fonds, c'est un petit malheur.» - -Elle croit près de se réaliser ce qu'elle désire, la petite -ambitieuse, mais les affaires de son mari, comme d'ordinaire, ne vont -pas vite. - -La lettre du 25 avril est moins remplie d'illusions. La Reine n'a pas -encore parlé... Le ministre l'a bien accueillie, et c'est tout... Au -fond sa coquetterie avec M. de Vergennes «pourrait faire jaser», mais -lui s'est mis moins en frais qu'elle... Comme consolation la Reine a -parlé d'eux avec intérêt à M. de Breteuil, et la comtesse Diane s'est -montrée d'une grande amabilité. «Tout cela me sert comme des bombons -qui amusent mon estomac quand il a bien faim.» - -Les époux sont réunis au début de l'été et passent un mois ensemble -dans différents châteaux des environs de Rouen. De là, en août, le -marquis part pour l'Angleterre. Il a été l'hôte du duc de Marlborough -et vante la magnificence de sa demeure seigneuriale de Blenheim, «ce -superbe château bâti aux frais de la nation anglaise en récompense -des succès du duc de Marlborough». Bien des maisons de nos grands -seigneurs, si j'en excepte nos princes, n'approchent de la grandeur -et de la noblesse de Blenheim. Le duc de Marlborough d'aujourd'hui -y vit en souverain: son jardin et son parc forment tout un pays, -où rien n'a été négligé pour embellir la nature et en rapprocher -les beautés; nos jardins anglais sont des plateaux de désert en -comparaison de ces vastes et ingénieuses promenades; les bandes de -daims, de beaux chevaux, des vaches, aussi belles que celles de -Suisse, des troupeaux de moutons garnissent les pelouses, dont la -verdure sert de base à cent autres nuances de tous les arbres divers, -qui, soit en touffes, soit en allées, varient les points de vue, en -masquent de moins agréables et préparent à de plus surprenants.» - -Veut-il oublier ses préoccupations? La petite marquise se charge de -les lui rappeler, car, jour par jour, elle le tient au courant de ses -négociations, de ses démarches. - -Pendant que la Reine et Madame Élisabeth sont à Trianon, elle se rend -à Paris où son frère, victime d'un accident à la jambe, l'a fait -demander. «M. de Florian vient de remporter un prix à l'Académie, -écrit Mme de Bombelles, le 1er septembre. J'ai été hier à Trianon; -Madame Élisabeth m'avait fait chercher en chaise pour monter à cheval -avec elle. J'ai vu la Reine qui m'a traitée avec toutes sortes de -bontés, Madame Élisabeth est revenue dîner avec la Reine, et la -comtesse Diane m'a ramenée à Montreuil, où elle m'a donné à dîner. -Elle m'a parlé de toi avec le plus grand intérêt et m'a promis, dès -que nous aurions une réponse de Lisbonne, de faire tout ce que nous -pourrions désirer. - -La pauvre princesse des Deux-Ponts n'est-elle pas bien à plaindre -d'avoir perdu son fils? C'est un malheur affreux et, en vérité, -le prince Max n'est guère digne de toutes les prospérités qui se -préparent à l'accabler...» - -Le 11 septembre, nouveaux détails sur l'affaire de Lisbonne. -Décidément, il n'est pas aisé, ni de décider le ministre harcelé par -le baron de Breteuil à écrire à M. O'Dune pour obtenir sa démission, -ni à déterminer celui-ci à signer son arrêt. - -Un accident de la princesse Élisabeth est le sujet principal de la -lettre suivante: Du 17 septembre. - -«Imagine-toi que Madame Élisabeth, mercredi dernier, galopant à la -chasse, est tombée de cheval[209]. Son corps a roulé sous les pieds -du cheval de M. de Menou[210] et j'ai vu le moment où cette bête, -en faisant le moindre mouvement, lui fracassait la tête ou quelque -membre. Heureusement, j'en ai été quitte pour la peur, et elle ne -s'est pas fait le moindre mal. Tu penses bien que j'ai eu subitement -sauté à bas de mon cheval et volé à son secours. Lorsqu'elle a vu -ma pâleur et mon effroi, elle m'a embrassée en m'assurant qu'elle -n'éprouvait pas la plus petite douleur. Nous l'avons remise sur -son cheval, j'ai remonté le mien et nous avons couru le reste de -la chasse comme si de rien n'était. L'effort que j'ai fait pour -surmonter mon tremblement, pour renfoncer mes larmes, m'a tellement -bouleversée que, depuis ce moment-là, j'ai souffert des entrailles, -de l'estomac, de la tête, tout ce qu'il est possible de souffrir. -Cette petite maladie s'est terminée ce matin par une attaque de nerfs -très forte, après laquelle j'ai été à la chasse, et il ne me reste, -ce soir, qu'une si grande lassitude qu'après t'avoir écrit, je me -coucherai... - - [209] Voir plus loin, page 301, une note sur les promenades à - cheval de Madame Élisabeth. - - [210] Jacques-François, baron de Menou (1750-1810). Maréchal - de camp lorsque la Révolution éclata. Il fut envoyé aux Etats - Généraux, où il se montra partisan des réformes et se distingua - dans le Comité de la Guerre. Général en Vendée contre la - Rochejacquelein qui le battit, sauvé à grand'peine de l'échafaud - par Barrère. Il montra de l'énergie aux journées de prairial an - III, mais au 13 vendémiaire son rôle fut violemment attaqué. - Bonaparte le protégea, l'emmena en Egypte, où, plus tard, après - l'assassinat de Kléber, il prit le commandement en chef; il - fut obligé de capituler devant Alexandrie en un jour. Nommé - gouverneur du Piémont, puis de Venise, il mourut dans cette ville - en 1810. - -«J'ai cependant cru ne pouvoir me dispenser, malgré toutes mes -douleurs, d'aller avant-hier à Trianon, et j'ai d'autant mieux fait -que j'y ai été traitée à merveille par le Roi, par la Reine et, -conséquemment, par le reste des personnes qui y étaient. J'y ai perdu -mon argent, suivant ma louable coutume; j'y étais très bien mise, et -je me serais consolée des frais de ma parure s'ils avaient pu exciter -ton admiration, car, étant uniquement occupée du désir que tu m'aimes -bien, je voudrais ne perdre aucune occasion d'augmenter, ne fût-ce -que d'une ligne, ton intérêt pour moi... J'y ai vu M. d'Adhémar qui -m'a beaucoup parlé de toi et de tout le plaisir qu'il avait eu à te -recevoir à Londres. Il me paraît toujours occupé tendrement de la -favorite, et il ne m'a pas semblé que les principaux personnages le -traitassent d'une manière très distinguée.» - -Mme de Bombelles n'a pas manqué de se rendre à Saint-Cloud chez le -baron de Breteuil[211]; elle y a vu M. de Rayneval et la question de -Lisbonne a été de nouveau agitée. Pourquoi M. O'Dune met-il tant de -temps à se décider puisque, après tout, des compensations lui sont -offertes? Elle a vu Mme de Vergennes et, chez celle-ci, le ministre -et le chevalier de la Luzerne. - - [211] Il habitait dans le parc le pavillon dit de Breteuil. - -Voici, dans une lettre suivante, une anecdote gentiment contée: «J'ai -encore été à Trianon, samedi dernier. Si je ne connaissais pas ton -peu de goût pour les agréments que je te pourrais procurer en un -certain genre, je te dirais que le Roi a joué au loto à côté de moi -et m'a traitée avec la plus grande distinction. Mais, craignant de -t'affliger, je ne me suis pas conduite de manière à alimenter son -sentiment, de sorte qu'il y a toute apparence qu'un aussi joli début -n'aura pas de suites. C'est vraiment dommage, mais tu ne le veux pas, -il faut bien obéir...» - -Puis des petites nouvelles: - -«L'opéra de _Dardanus_ qu'on a joué est superbe, et j'espère que nous -chanterons ensemble tout l'opéra, cela n'ira pas sans nous quereller, -mais, malgré cela, tu t'amuseras... Bitche a été malade, mais ce -sont deux dents prêtes à percer... Madame Élisabeth me charge de te -prier de lui rapporter de Londres du papier à écrire qui est rayé, -c'est-à-dire qui sert de guide... Elle voudrait encore des chapeaux -de paille, dont le fond serait bien profond, et elle te prie surtout -de lui faire exactement payer tout ce qu'elle te devra... - -«L'ascension des frères Robert a causé de grandes émotions. Ils sont -partis dimanche à midi dans leur ballon; ils sont arrivés avant -six heures à Béthune chez M. le prince de Ghimstelle, se portant à -merveille. Tout le monde était d'une inquiétude horrible sur leur -compte, parce que, trois heures après leur départ, il y a eu un orage -assez considérable. Le soir et le lendemain, n'ayant pas de leurs -nouvelles, on croyait qu'il leur était arrivé malheur, et la femme de -M. Robert l'aîné a été dans un état si affreux, qu'on a été obligé -de la soigner et elle était exactement mourante lorsqu'elle a reçu -la nouvelle de l'arrivée de son mari sur terre... La malheureuse, je -l'ai bien plainte...» - -M. de Bombelles continue à adresser à sa femme des bulletins que -celle-ci voudrait plus nombreux, puisqu'elle se plaint de ce -silence relatif; ce que nous en possédons ne nous apporte pas de -révélation transportante. Glissons sur des impressions de route -d'ordre secondaire, y compris les treize enfants de l'archevêque -d'York, «l'homme le plus compassé du monde»; glissons surtout sur les -considérants de carrière, dont monotonement, le marquis émaille ses -lettres... et retournons à sa prolixe correspondante qui, au milieu -de son gentil gazouillement, nous apporte toujours quelque anecdote -de Cour. - -«Pour te donner de la bonne humeur, écrit-elle le 31 septembre, -je te dirai que, dimanche dernier, la Reine est venue à moi, m'a -dit qu'elle était charmée que nos affaires avançassent et qu'elle -désirait bien qu'elles fussent déjà terminées, et que je devais -savoir qu'elle y prenait le plus grand intérêt. J'ai répondu à cela -qu'elle m'avait donné trop de preuves de bonté pour que je pusse en -douter et que ce serait à elle seule à qui je devrais le bonheur de -ma vie.» - -La petite marquise se remonte vite, et quelques bonnes paroles de -la Reine lui donnent un espoir sans doute peu en rapport avec les -opérations entamées. La duchesse de Polignac a été très malade de -la dysenterie, avec vomissements, etc.; elle reste très faible -et affaissée. «On a fait le conte dans le monde que c'était la -diminution de sa faveur qui l'avait mise dans cet état-là.» Ceci -doit être bientôt démenti par les faits, puisque, aussitôt remise, -la duchesse a rouvert son salon, et le Roi y soupera deux fois au -commencement d'octobre. Le baron de Breteuil s'est trouvé aux deux -soupers, et Mme de Bombelles en augure bien, puisqu'il aura pu -veiller de près aux intérêts de ses amis. - -Gros événement de Cour: «La Reine ou du moins le Roi vient d'acheter -Saint-Cloud, écrit la marquise le 16 octobre. La Reine en est dans la -plus grande joie; c'est le baron de Breteuil qui a négocié le marché -et il paraît qu'on lui en sait le plus grand gré, excepté M. de -Calonne qui sera obligé de donner six millions et à qui cela ne fait -pas le moindre plaisir, cela se conçoit[212].» - - [212] Cette acquisition très onéreuse de Saint-Cloud était faite - au duc d'Orléans, poussé par la marquise de Montesson, qui - voulait se retirer à Sainte-Assise. Elle grevait le Trésor déjà - obéré de six millions. Il y eut de longues négociations, des - difficultés, des discussions d'argent. Voir _Mémoires_ d'Augeard. - Sur les séjours de la Reine dans cette nouvelle résidence, voir - notre livre: _le Palais de Saint-Cloud_, Laurens, 1902. - -... Le marquis a continué son voyage en lequel «il noie son -oisiveté». D'Angleterre il est passé en Écosse, il a franchi le -détroit et visité une partie de l'Irlande. A Dublin tout s'acharne -à lui rappeler cette ambassade de Lisbonne, but incessant de ses -désirs, puisque, donnant à son nom une désinence portugaise, on -s'est plu à l'annoncer comme le marquis de Pombal. C'est là qu'après -tant d'autres alternativement remplies d'espoir et de déception -M. de Bombelles reçoit, en novembre, une lettre nerveuse, où sa -femme, sortant de sa réserve ordinaire, déverse dans son coeur le -trop-plein de ses découragements. - -«... Tu ne peux pas te faire d'idée des angoisses où je suis... -Imagine-toi qu'il y a quatre jours que Rayneval dit franchement à -maman que ce courrier (de Portugal) n'est donc pas arrivé, et que, -toute réflexion faite, il fallait oublier cette affaire d'ici à -quelques mois, parce qu'elle n'était pas faisable dans ce moment, -et qu'au fait on ne pouvait pas épuiser le Trésor pour te faire -placer. Quand maman m'a rendu cela, j'ai sauté aux nues, j'étais -comme une enragée, j'en parle à la comtesse Diane à qui cela paraît -tout simple. J'attends le lendemain le baron de Breteuil. Il est -vrai qu'il avait eu la veille une attaque d'apoplexie (qui n'est pas -bien véritable et n'a eu aucune suite) et qu'on me dit qu'il est -dans l'état le plus inquiétant... Enfin j'écris à Paris d'où on me -mande qu'il va bien. Un peu tranquillisée sur cet objet, j'écris à la -duchesse de Polignac pour lui demander un rendez-vous, et elle m'a -reçue hier matin. Maman m'a proposé d'y venir avec moi, ce que j'ai -accepté très volontiers. Après nous avoir fait asseoir, je lui ai dit -que je venais lui exposer la position horrible où tu te trouverais, -si elle ne voulait s'occuper essentiellement de toi...» - -Après des considérations sur la situation bizarre de M. de Bombelles -auquel l'ambassade vient d'être donnée _à la condition_ que le -titulaire veuille bien demander son congé, la marquise avait ajouté: -«Ce serait une bassesse à M. de Bombelles de ne pas remplir son -devoir, il en est incapable, et ce devoir l'oblige d'aller remplir -sa place si on ne veut pas la lui ôter. Ce sera un malheur affreux -pour lui de déplaire à la Reine, et j'en prévois toutes les suites. -Arrachez-le donc, Madame, du précipice où il va être entraîné et -dites que la Reine veut qu'il soit nommé et dites-le vous-même, car -on ne croit au véritable intérêt de la Reine que lorsque vous en -êtes l'interprète et les ordres que vous portez de sa part sont la -sanction de ses volontés. Je n'ai plus qu'une chose à ajouter à ce -que je viens de dire, c'est que M. le baron de Breteuil, notre ami, -éprouvera le chagrin le plus vif si cette affaire ne se décide pas, -son sentiment et son amour-propre y sont intéressés. Le public sait -qu'il aime M. de Bombelles comme son propre enfant, quelle idée -aurait-on de son crédit si la chose qu'il désire le plus dans ce -pays-ci ne pouvait s'effectuer, au moment où il est de la plus grande -conséquence qu'elle le soit...» - -La fin de la lettre se reprend déjà à l'espoir à condition que Mme -de Polignac tienne ses demi-engagements: «La duchesse m'a promis -de faire venir M. de Vergennes. Je me flatte, par la manière, dont -elle m'a écoutée et l'intérêt que cela a paru lui inspirer, qu'elle -lui parlera avec fermeté. J'oubliais de te dire qu'elle avait paru -craindre que M. de Vergennes ne mît en avant la nécessité de ne pas -laisser Lisbonne sans ambassadeur, et que je l'ai autorisé à lui dire -que tu partirais sur-le-champ si cela était nécessaire. Le coeur m'a -bien battu en le disant... Madame Élisabeth de son côté parlera, -aujourd'hui ou demain, à la Reine...» - -Qu'est-ce que l'influence de Madame Élisabeth quand il s'agit d'un -poste diplomatique? L'ingérence de la duchesse de Polignac aurait été -d'un autre poids, si tant est qu'elle eût voulu sincèrement donner -ses soins à cette affaire au risque peut-être d'aller à l'encontre -des entêtements, ou même des rancunes de la Reine. Mais, il faut bien -s'en convaincre, autant il était difficile de dire non en face à une -aussi charmante femme que l'était Mme de Bombelles, autant il était -aisé de faire traîner en longueur une affaire dont le héros principal -n'était ni une puissance future à ménager ni un de ces favoris de la -«coterie» devant lesquels hommes et événements mêmes avaient coutume -de s'incliner. - - * * * * * - -Durant ce temps Mme de Bombelles prend sa part de la vie de Cour: -elle est souvent, le plus souvent possible, de service auprès de -Madame Élisabeth, qui réclame sa confidente aimée; elle suit sa -princesse dans les déplacements de Marly et de Fontainebleau. Ce -dernier séjour est très apprécié de Madame Élisabeth: c'est là -qu'elle peut faire de longues promenades à cheval, là qu'elle profite -avec usure des conseils de botanique donnés par le Dr Dassy. En -raison de la prédilection de la princesse pour Fontainebleau il -sera question de créer pour elle un petit Trianon, une habitation -spéciale, où elle serait bien chez elle comme à Montreuil. - -A Versailles la vie est assez régulière. Madame Élisabeth habite -toujours l'extrémité de l'aile méridionale du château[213]. -Minutieusement les inventaires de l'époque en retracent l'ameublement -et la distribution. Deux antichambres somptueuses garnies de -banquettes en tapisseries de la Savonnerie, de paravents de toile -d'Alençon cramoisie, de tabourets de panne, de larges fauteuils à -clous dorés. Dans la seconde sont des commodes plaquées de bois de -rose et de violettes rehaussés de cuivres; le soir, derrière des -paravents, sont dressés les lits des femmes de service. De cette -pièce on passe dans la chambre des nobles dont le meuble est de -damas de Gênes garni de franges d'or. Cheminée immense; consoles de -marqueterie et de bronze doré; merveilleuse pendule en marbre blanc -qui représente un portique d'architecture orné dans la frise de trois -bas-reliefs, l'un caractérisant l'Abondance, l'autre la Paix, le -troisième la Gloire sous les traits de Henri IV; girandoles du même -style que la pendule. - - [213] Cet appartement ne forme plus qu'une même salle contenant - les tableaux relatifs aux événements de 1830. - -Cette salle précédait la chambre à coucher tendue de soie rouge et de -tapisseries de Beauvais. Le lit «à la duchesse» occupait le milieu -avec ses rideaux, ses «bonnes grâces», ses cantonnières, ses bouquets -de plumes et d'aigrettes. Venaient ensuite le grand cabinet en gros -de Tours blanc et bleu, la salle de billard, enfin le boudoir, jolie -petite pièce aux meubles ouvragés dont les fenêtres donnaient sur la -pièce d'eau des Suisses et sur la route de Saint-Cyr[214]. - - [214] Archives nationales O{1}, 3496.--Comtesse d'Armaillé, - _Madame Élisabeth_, passim. - -Il est des soirs où cet appartement, orné de tableaux et d'objets -d'art, s'illumine de l'éclat des torchères: Madame Élisabeth reçoit -sa maison, qui est fort nombreuse et quelques personnes de la Cour; -elle aime avant tout, fuyant la représentation, à y vivre dans -l'intimité de ses dames, à y deviser avec celles de ses amies -qu'elle n'a pas entraînées à sa suite à Montreuil. - -Là bien plus qu'au palais revit le souvenir de la princesse. - -Le petit domaine est devenu sa propriété, peu après la faillite du -prince de Guéménée; Louis XVI a mis certaine galanterie à faire -cadeau à sa soeur d'une propriété qu'elle aimait. - -Marie-Antoinette à voulu se charger d'annoncer à sa belle-soeur la -nouvelle qui la comblera de joie, et, après avoir fait aménager et -meubler la maison de Montreuil, elle y a emmené la jeune princesse: -«Ma soeur, lui dit la Reine, vous êtes chez vous, ce sera votre -Trianon. Le Roi, qui se fait un plaisir de vous l'offrir, m'a laissé -celui de vous le dire[215].» - - [215] Ceci est la phrase consacrée; il y eut moins de surprise - sans doute de la part de Madame Elisabeth, puisque, nous l'avons - vu au chapitre précédent, Mme de Bombelles parlait ouvertement à - son mari de la cession de Montreuil à la princesse. - -Il a été bien souvent décrit, ce domaine où Madame Élisabeth passa -le meilleur de ses journées, pendant les six dernières années de -son séjour à Versailles. Il existe encore, à peine modifié, depuis -l'espace de temps écoulé, comme si les différents propriétaires qui -se sont succédé avaient tenu à respecter la demeure devenue sacrée de -la soeur de Louis XVI. - -Le parc est situé à droite de la barrière lorsqu'on entre à -Versailles. Il longe l'avenue de Paris et s'étend de la rue du -Bon-Conseil à la rue Saint-Jules et à la rue Champ-la-Garde et a -une contenance de 8 hectares. L'entrée était autrefois, 2, rue du -Bon-Conseil; elle est maintenant, 41 _bis_, avenue de Paris. Ce parc -amoindri sous la Révolution a retrouvé ses anciennes limites et -ses différents propriétaires, résistant à la tentation d'en faire -un quartier de villas lui ont conservé son aspect d'autrefois[216]. -Seuls les arbres en grandissant ont donné à cette propriété jadis -riante un aspect plus mélancolique et sévère. - - [216] Ce domaine, après avoir longtemps appartenu à M. Sauvage de - Brantes, est maintenant la propriété de M. Edgar Stern. - -Au centre de pelouses encadrées d'arbres magnifiques et émaillées de -massifs de fleurs s'élève la maison dont quatre colonnes de pierre -soutiennent le péristyle. La partie du bâtiment central est telle -qu'elle était du temps de Madame Élisabeth; les deux ailes, abattues -pendant la Révolution ont été rebâties au commencement du siècle sur -leurs anciens fondements. - -Au fond et à gauche, on voit la ferme de cette laiterie que -l'histoire du Pauvre Jacques devait rendre célèbre «en dépit de la -modestie de sa propriétaire, qui ne consentait à profiter des oeufs -de ses poules et du lait de ses vaches, que lorsqu'était terminée sa -quotidienne distribution aux malades, aux vieillards et aux enfants -de Montreuil[217]». - - [217] _Éloge_ par Ferrand. - -Un des premiers actes de Madame Élisabeth fut de donner à Mme de -Mackau la maison qu'elle habitait rue Champ-la-Garde. «La petite -maison de ma mère, a dit Mme de Bombelles, avait une porte qui -communiquait dans le jardin de Madame Élisabeth. M. de Bombelles y -eut une maladie, qui lui causa des douleurs horribles; la princesse -qui avait pour lui des bontés extrêmes venait le voir journellement, -l'encourageait, le consolait et partageait les peines que me causait -cet état comme aurait pu faire la soeur la plus tendre.» - -A Montreuil aussi, nous le savons, Madame Élisabeth retrouvait de -précieux souvenirs. A quelques pas de là s'élevait le pavillon ayant -appartenu à Mme de Marsan et où elle avait passé les heures les plus -heureuses de son enfance. Après la mort de Mme de Marsan ce pavillon -devint la propriété de Lemonnier, premier médecin du Roi, professeur -de botanique de la princesse qui était resté son ami et son conseil. - -Le Roi avait décidé que sa soeur ne passerait la nuit à Montreuil, -que lorsqu'elle aurait atteint sa vingt-cinquième année. De 1783 à -1789, elle obéit à cette exigence. - -Elle entendait chaque matin la messe dans la chapelle de Versailles -et montait ensuite à cheval ou en voiture pour se rendre chez elle. -Mme de Bombelles a raconté à M. Ferrand, l'auteur de _l'Éloge de -Madame Élisabeth_, comment se passaient les journées dans ce domaine -aimé de la princesse et de ses amies: - -«Notre vie à Montreuil était uniforme, pareille à celle que la -famille la plus unie passe dans un château à cent lieues de Paris. -Heures de travail, de promenade, de lecture, vie isolée ou en commun, -tout y était réglé avec méthode. L'heure du dîner réunissait autour -de la même table la princesse et ses dames. Elle avait ainsi fixé ses -habitudes. Vers le soir, avant l'heure de retourner à la Cour, on -se réunissait dans le salon, et conformément à l'usage de quelques -familles nous faisions en commun la prière du soir.» - -Madame Élisabeth a du goût pour les sciences physiques et -mathématiques; elle continue à recevoir les leçons de l'abbé -Nollet, de Leblond et de Mauduit; n'a-t-elle pas imaginé une table -de logarithmes fort ingénieuse[218]? Ce qu'elle aime par-dessus -tout, après ses pauvres et ses amies, c'est l'équitation[219] et -la botanique. Avec Lemonnier et Dassy ses aptitudes devaient se -développer; son parc de Montreuil bénéficiait de ce goût éclairé des -plantes et des arbres: le prince de Ligne[220], qui vantait tant le -jardin de la princesse de Guéménée, n'aurait eu garde de monter au -superlatif, s'il eût eu à décrire le même domaine transformé par -Madame Élisabeth[221]. - - [218] Ce manuscrit fut rendu au comte d'Artois, à la - Restauration, par la famille Mauduit. - - [219] Voir dans la _Revue de l'histoire de Versailles_, novembre - 1903, un article très documenté de M. J. Fennebresque sur les - promenades à cheval de Madame Elisabeth, les travaux entrepris - pour rendre les promenades moins dangereuses au moment où l'on - coupe les bois. Des trous ou des troncs d'arbres ont été laissés - sur les bords des routes pratiquées par la cour, ils effarouchent - les chevaux, au point de causer des accidents funestes. «Si - Madame Elisabeth n'était pas aussi bonne cavalière qu'elle est, - dit le _Rapport_ de Devienne, elle aurait succombé aux pointes - que ses chevaux ont faites sous elle à l'aspect de ces bois.» - (Arch. nat., O{1} 1804.) - - [220] _Coup d'oeil sur Bel-OEil_, où il est parlé des beaux - jardins des environs de Paris. - - [221] C'est à Montreuil que Jacques et Marie furent heureux par - elle. - - Ce Jacques Bosson était un brave Fribourgeois que, sur la - recommandation de Mme de Diesbach, Madame Elisabeth avait fait - venir de Suisse, et qu'elle avait proposé au gouvernement de - sa ferme, ce dont il s'acquittait à merveille. En même temps - que lui, elle avait fait venir son père et sa mère, et, en lui - procurant les joies de la famille, la naïve princesse s'était - figurée combler tous les voeux de son protégé. Pourtant, malgré - les efforts du pauvre garçon pénétré de reconnaissance pour sa - maîtresse, celle-ci ne put ignorer qu'il lui manquait quelque - chose, car il maigrissait à vue d'oeil, et sa mélancolie était - remarquée. Elle s'informa et apprit la cause réelle du chagrin - de l'excellent serviteur. Une fiancée laissée à Bulle, son pays - natal, qu'il regrettait et dont il était regretté, voilà ce qui - motivait la tristesse de Jacques. «J'ai donc fait deux malheureux - sans le savoir? dit la princesse. Je veux réparer ma faute. Il - faut que Marie vienne ici; elle épousera Jacques et elle sera la - laitière de Montreuil.» - - La jeune suissesse arriva bientôt à Paris, et, conduite - immédiatement à Versailles, elle fut présentée à Madame - Elisabeth. Les bans des deux fiancés ne tardèrent pas à être - publiés en l'église de Saint-Symphorien à Montreuil et à - Notre-Dame de Versailles, et, le 26 mai 1789, quelques jours - après l'ouverture des Etats Généraux, Jacques Bosson et Marie - Magnin, dotés par Madame Elisabeth, furent mariés dans la petite - église de Montreuil. - - Cette idylle pastorale devait pendant quelques jours occuper la - Cour et la Ville. Mme de Travanet composa sur les regrets de - Marie une romance dans le goût du temps, qui fut bientôt dans - toutes les bouches. Mélancoliquement nos grand'mères ont souvent - fredonné l'air près du berceau de leurs petits-enfants: - - Pauvre Jacques, quand j'étais près de toi, - Je ne sentois pas ma misère; - Mais à présent que tu vis loin de moi, - Je manque de tout sur la terre. - - Quand tu venois partager mes travaux, - Je trouvois ma tâche légère; - T'en souvient-il? Tous les jours étaient beaux; - Qui me rendra ce temps prospère? - - Quand le soleil brille sur nos guérets, - Je ne puis souffrir la lumière; - Et quand je suis à l'ombre des forêts, - J'accuse la nature entière. - - Les paroles de cette romance, longtemps à la mode, ont été - oubliées; l'air a subsisté et est devenu le cantique - - Vous qu'en ces lieux combla de ses bienfaits - Une mère auguste et chérie. - - On ne pouvait mieux rappeler le souvenir de la bienfaisance de - Madame Elisabeth[A]. - - Cette romance, qui avait le plaisir de sa petite Cour, Madame - Elisabeth devait l'entendre à un moment où elle ne s'y attendait - guère. C'était dans les premiers jours d'août 1792... De son - petit appartement du pavillon de Flore, Madame Elisabeth un - matin, entendit sous ses croisées fredonner l'air du _Pauvre - Jacques_. Elle écouta, attirée par ce refrain qui évoquait de - douces ressouvenances, entrebâilla sa fenêtre, écouta encore. - C'était bien l'air, ce n'était pas la romance de Mme de Travanet - qu'elle entendait, mais les couplets royalistes des Apôtres. - Au _Pauvre Jacques_ on avait substitué le _pauvre Peuple_: on - le plaignait de n'avoir plus de roi et de ne plus connaître la - misère... - - [A] _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch;--A. de Beauchesne, - _Vie de Madame Elisabeth_;--Comte Ferrand, _Eloge de Madame - Elisabeth_;--Feuillet de Conches, _Correspondance de Madame - Elisabeth;_--Leroi, _Histoire de Versailles, rue par rue_. - -Transportons-nous par la pensée dans cette maison animée de la -présence de jeunes femmes, dans ce parc où elles aiment à promener -leurs rêveries ou à échanger leurs impressions, dans cette ferme -où chaque jour des distributions de lait et d'oeufs sont faites -aux malades et aux indigents, rappelons, sans pouvoir nous y -arrêter[222], l'inlassable charité d'une princesse que la calomnie, -même à l'approche des jours sombres, au milieu du déchaînement des -libelles injurieux et des pamphlets infâmes, n'était pas parvenue -à atteindre; figurons-nous ce que peut être la vie calme de la -princesse et de ses dames[223], troublée, de temps à autre, par des -visites princières. Celle du roi de Suède, Gustave III, suivie -de celle du prince Henri de Prusse a été tant de fois contée, -qu'il suffit d'en évoquer le souvenir[224]. On s'imagine le peu -d'enthousiasme de Mme Élisabeth à suivre le mouvement de Cour, on se -figure par contre la princesse accompagnée d'Angélique de Bombelles, -assistant avec joie à l'ascension de l'aéronaute Pilâtre des Roziers, -dans la cour des ministres. La nouveauté à la mode, c'étaient les -ballons. «On en perdait, dit un chroniqueur, non pas le boire et le -manger, mais le loto[225].» - - [222] Voir Beauchesne, ouvrage cité, et comtesse d'Armaillé, - _Madame Elisabeth_. - - [223] L'autre grande amie de Madame Elisabeth, Mlle de Causans, - appelée comtesse de Vincens, eut également part à sa bonté - tendre. Quand elle la maria au marquis de Raigecourt en 1784, - la jeune princesse alla trouver la Reine: «Promettez-moi, lui - dit-elle, de m'accorder ce que je vais vous demander.--Avant de - rien promettre, j'aimerais savoir ce que vous voulez, répond - la Reine en souriant.--Commencez par promettre.--Non, dites - d'abord.»--Après un débat de quelques minutes, plein d'amabilité - et d'enjouement: «Eh bien, dit la princesse, voici: un parti - se présente pour Causans; afin de lui faciliter le mariage, je - voudrais lui faire une dot de cinquante mille écus. Le Roi me - donne tous les ans trente mille livres d'étrennes; obtenez qu'il - m'en avance cinq années.--La Reine promit, le roi donna; le - mariage fut conclu, et pendant cinq années, tandis que chacun des - princes et princesses recevait ses étrennes, Madame Elisabeth, - qui n'avait rien à recevoir, s'écriait gaiement: «Moi, je n'ai - rien, mais j'ai ma Raigecourt». (Comte Ferrand, _Eloge de Madame - Elisabeth_.) - - Mme de Raigecourt était intimement liée avec Mme de Bombelles, - qui, un peu plus âgée, conseillait et protégeait son amie. Nous - les verrons, aux jours d'émigration, correspondre régulièrement. - - [224] Voir Geffroy, _Gustave III et la Cour de France_, - _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch, etc. - - [225] Hippeau, _Gouvernement de la Normandie_, t. IV. - -La paix conclue, une apparente prospérité éclatait; les affaires, -auparavant languissantes, s'étaient soudain ranimées; l'indépendance -de l'Amérique, en ouvrant de nouveaux débouchés à l'industrie et -au commerce, leur imprima un nouvel essor. Les récoltes des années -1784 et 1785 se montrèrent «admirables»: autant de circonstances qui -servirent Calonne et devaient rendre encore plus grande son audace. -Qui prévoyait alors qu'il serait le principal artisan du discrédit -et de la ruine? Revenant de la guerre d'Amérique, le jeune comte -de Ségur trouvait le royaume avec un aspect si florissant et la -société de Paris si brillante «qu'à moins d'être doué du triste don -de prophétie il était impossible, disait-il, d'entrevoir l'abîme -prochain vers lequel un courant rapide nous entraînait[226].» Certes -elles avaient tressailli de joie, ces jeunes femmes, à la nouvelle -de la signature du traité qui, grâce surtout aux armes françaises, -assurait l'indépendance du nouvel État d'Amérique. La naissance, en -mars 1785, d'un second fils de Marie-Antoinette, semblait un nouveau -sourire de la Providence. A Montreuil plus qu'en aucune autre demeure -princière on devait s'en réjouir. Au baptême de l'enfant de France, -Mme de Bombelles accompagnait Madame Élisabeth, qui représentait -Marie-Caroline, reine des Deux-Siciles... - - [226] Ségur, t. II;--Correspondance de Métra, XIV, 144;--Comte - Beugnot, _Mémoires_, t. I;--_Mémoires_ de Malouet, I.--Voir aussi - F. Roquain, _l'Esprit révolutionnaire avant la Révolution_, 1878. - -Mais les événements sombres alternaient avec les événements heureux. -Parmi les habitantes de Montreuil, chacune put s'émouvoir du -bruit fait autour des représentations du _Mariage de Figaro_ au -Théâtre-Français, comédie qui fut, a-t-on pu dire, «une sorte de -levier qui contribua à faire sauter l'ancien régime[227]»; elles -s'étonnèrent de voir _le Barbier de Séville_ à Trianon, elles purent -trembler en pensant aux suites d'un événement plus immédiatement -grave. - - [227] Loménie, _Beaumarchais et son temps_, t. II, 295. - -Quand la Reine montait sur le petit théâtre de Trianon pour y jouer -un peu bien inconsidérément le rôle de Rosine, un coup de tonnerre -venait d'éclater: en août 1785, on était en plein procès du Collier. -Sur ce dramatique épisode dont le retentissement devait être si -considérable et les conséquences si funestes pour la monarchie, -on regrette de ne posséder aucune impression des Bombelles; -l'histoire en elle-même de ce triste prologue de la Révolution a été -définitivement établie, et il ne saurait y avoir lieu d'insister[228]. - - [228] Voir Chaix d'Est Ange, _le Procès du Collier_, et les deux - intéressants volumes de M. Franz Funck Brentano. - -Dans l'été de 1786[229], Mme de Bombelles a l'occasion d'accompagner -la princesse aux fêtes données en l'honneur des archiducs Ferdinand -et Maximilien, puis du duc et de la duchesse de Saxe-Teschen. La -duchesse Marie-Christine est la plus jeune soeur de la Reine, -celle avec qui Marie-Antoinette,--qui préfère Marie-Caroline de -Naples,--entretient la moindre intimité. Le séjour des princes -allemands s'inaugura assez tièdement; au bout de quelques jours, ils -étaient gagnés par l'affabilité de la Reine. L'Empereur Joseph II -leur a indiqué ce qu'ils devaient voir dans Paris, «ce séjour des -plaisirs et des inconséquences[230]». Peut-être y ont-ils entendu -les murmures de la calomnie que, depuis le _Mariage de Figaro_ -et l'affaire du Collier, on n'épargne pas à Marie-Antoinette en -attendant qu'on la surnomme _Madame Déficit_... Ont-ils pressenti, -comme quelques autres, les premiers grondements de l'orage? - - [229] Peu après la naissance de la petite princesse - Sophie-Béatrix, qui ne devait vivre que onze mois. - - [230] Fragment des _Mémoires_ du duc de Saxe-Teschen dans _Louis - XVI_, etc., par Feuillet de Conches. - -Certes notre aimable héroïne n'est pas de ceux qui constatent -le rembrunissement de l'horizon. Dans l'atmosphère optimiste de -Montreuil nulle disposition à voir les choses au sombre. Il n'en -est pas de même du marquis: malade de l'estomac, l'attente d'une -ambassade jointe aux inquiétudes politiques l'a jeté dans une -mélancolie profonde, dont ne le tirent guère que de fréquents -voyages, une fois que son état de santé le lui a de nouveau permis. -La touchante tendresse d'Angélique, mère et épouse adorable, s'offre -toujours comme le sourire aimable de sa vie sérieuse. Quant à Madame -Élisabeth, elle continue à marquer à son amie une affection si -profonde et sincère, et toujours de plus en plus vive, que l'on doit -supposer qu'une nouvelle longue séparation d'avec Mme de Bombelles -lui semblera très pénible. Elle a trop désiré pourtant que le marquis -reçoive effectivement enfin l'ambassade dès longtemps promise, -qu'elle sait refouler ses larmes quand Angélique termine ses apprêts -pour suivre son mari à Lisbonne où, définitivement, il va remplacer -M. O'Dune. - - - - -CHAPITRE IX - -1786-1788 - - Départ pour Lisbonne.--La marquise de Travanet.--Lettres de - Madame Élisabeth.--Projet de mariage entre le duc de Cadaval - et la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort.--Correspondance - entre la comtesse de Marsan et les Bombelles.--Longues - négociations.--Rupture, reprise et seconde rupture des - pourparlers.--Les Bombelles rentrent en France. - - -Ce ne fut qu'à la fin d'octobre 1786[231] que le marquis de Bombelles -partit pour Lisbonne. Il emmenait avec lui sa femme, ses trois -enfants âgés de six ans, de trois ans et de dix mois, et sa soeur, la -marquise de Travanet, qui vivait alors séparée de son mari. - - [231] La mission du marquis de Bombelles était à la fois - politique et commerciale. Il s'agissait, sinon d'amener le - Portugal à exécuter toutes les clauses du Pacte de famille, du - moins à en admettre les principales, c'est-à-dire les clauses - défensives; il fallait empêcher le Gouvernement portugais de - continuer à s'inféoder exclusivement aux intérêts anglais et à - laisser établir un _modus vivendi_ commercial entre la France, - l'Espagne et le Portugal. Voir les _Instructions aux ambassadeurs - en Portugal_, publiées par le M. vicomte de Caix de Saint-Aimour. - -Tout ce qu'on pouvait craindre au début de cette union peu rassurante -s'était réalisé; le marquis n'avait pas su renoncer à sa passion du -jeu: de là des brêches importantes faites à sa fortune, le repos du -ménage tout à fait compromis, et la jeune délaissée obligée encore -une fois de chercher aide et protection auprès de son frère. - -Les deux belles-soeurs éprouvaient l'une pour l'autre une solide -affection--les lettres déjà citées et d'autres, postérieures, le -prouvent abondamment,--mais leurs caractères ne battaient pas au même -unisson que leurs coeurs: à certaines réticences ou tout bonnement -à de franches récriminations on devine aisément que ces deux femmes -sensibles et un peu tyranniques dans l'attachement--amoureux ou -tendre--dont elles enlaçaient le marquis, étaient jalouses l'une de -l'autre. Cette jalousie amène querelles et scènes, on se déteste et -on se hait en paroles, qui n'ont rien du classique «tendrement»; -mais ce ne sont là que courts orages, le doux et trop aimé Bombelles -ramène au plus vite l'arc-en-ciel sur ces jolis fronts courroucés. - -Ce séjour de deux ans des Bombelles en Portugal, alors que les époux -ne se quittèrent point, pouvait nous menacer d'une bien longue et -fâcheuse lacune dans l'histoire d'Angélique, si, d'une part, quelques -lettres de Madame Élisabeth ne reliaient le fil interrompu entre -Lisbonne et Versailles, si, de l'autre, des projets de mariage entre -le duc de Cadaval, appartenant à une des branches de la maison de -Bragance, et la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort[232] n'avaient -donné lieu à une correspondance assez curieuse entre le marquis et -la marquise de Bombelles et la comtesse de Marsan, tante de Mlle de -Rohan. - - [232] Celle qui devait plus tard être aimée du duc d'Enghien. - Charlotte-Louise-Dorothée, née le 25 octobre 1767, fut baptisée - à Saint-Sulpice le lendemain (Chastellux). Elle était fille de - Charles-Jules-Armand, prince de Rohan Rochefort de Montauban, - et de Marie-Henriette-Charlotte-Dorothée d'Orléans Rothelin - (descendant de Dunois, bâtard d'Orléans). Voir l'ouvrage récent - de M. Jacques de La Faye, Émile-Paul, 1905. - -Mme de Bombelles a été fort bien accueillie à la Cour de la -Reine[233] et dans la société. Gentiment elle a conté à la princesse -les attentions flatteuses dont elle a été l'objet. Il n'est femme--si -peu coquette qu'elle soit--qui ne se réjouisse de semer un peu -d'admiration sur sa route. Madame Élisabeth, loin de gronder son -amie de ce petit grain de vanité, se montre joyeuse d'avoir à la -féliciter. «Je suis convaincue de ce que tu me mandes de tes succès, -écrit-elle le 27 novembre, tu es faite pour en avoir. Si en France -on a le mauvais goût de ne pas admirer ta grâce, au moins tu as la -consolation de savoir que l'on t'aime pour de meilleures raisons.» - - [233] Maria Ire, née en 1734, reine en 1760, mariée à son oncle - qui régnait conjointement avec elle depuis 1777. Après la mort - de son époux en 1786, elle régna seule, fut frappée d'aliénation - mentale en 1790, et mourut à Rio-de-Janeiro où son fils Jean VI - l'avait emmenée lors de l'occupation du Portugal par les Français. - -On reconnaît la princesse à de petites taquineries: «Je ne serais pas -fâchée que la nécessité de faire des frais et de te rendre aimable -te donne un peu plus d'habitude du monde, quoique tu aies ce qu'il -faut pour y être bien, et qu'en effet tu y sois très joliment. Un peu -plus d'habitude ne te fera pas de mal. Je suis bien insolente ou bien -mondaine, n'est-il pas vrai, mon coeur? Tu me pardonnes, j'espère, -le premier, et tu ne crois pas au second. Ne va pourtant pas prendre -les manières portugaises. Elles peuvent être parfaites, mais j'aime -que tu ne te formes pas sur elles. Tu es bien bête d'avoir eu peur -à ces audiences. Puisque ton compliment était fait, je trouve qu'il -n'est embarrassant de parler que lorsque l'on ne s'est pas fait un -discours. Était-il de toi?...» - -Suivaient de petites nouvelles de la Cour et de Montreuil: «Il fait -un temps charmant, je me suis promenée avec R(aigecourt) pendant une -heure trois quarts. Lastic est restée avec Amédée qui est grandie -et embellie que c'est incroyable[234]... La duchesse de Duras que -j'ai vue hier (et avec qui je suis comme un bijou) est un peu fâchée -contre ton mari. Il lui avait promis des instructions pour son fils, -devait les lui porter, ensuite les lui envoyer de Brest; mais il en a -été comme de mon voyage, il est parti sans les lui donner. Elle m'en -a parlé d'une manière qui t'aurait touchée, sans aucune aigreur; mais -les larmes lui sont venues aux yeux en pensant que c'était un moyen -de moins pour préserver son fils des dangers auxquels il va être -exposé. Que ton mari répare bien vite avec toute la grâce dont il est -capable...» - - [234] La comtesse de Lastic, née Montesquiou, dame pour - accompagner de Madame Elisabeth depuis 1784. Elle était veuve, - depuis l'année précédente, d'un jeune colonel, que l'on avait dit - tué en duel, tandis qu'il avait été trouvé mort dans son lit d'un - coup d'apoplexie. Amédée était sa fille. - -Avec Mme de Travanet dont le caractère est très vif, nous le savons, -il y a parfois des discussions. D'où le conseil donné par Madame -Élisabeth de tenir bon: «Si tu cédais une fois, tu serais perdue, et -deux ans sont bien longs à passer ensemble.» - -Le 5 mars (1787), Madame Élisabeth écrit une longue lettre pleine -d'entrain et d'humour à son amie. Récemment mise au jour et inconnue -du plus grand nombre, cette lettre[235] mérite d'être citée presque -tout entière, moins pour l'importance des faits qu'elle relate -que pour l'originalité du style et de l'allure. Grâce à M. Léonce -Pingaud, très respectueux de l'orthographe de la princesse, nous -donnons la missive dans sa saveur première: - -«Vous verré, Mamoiselle de Bombe, que nous sommes très exactes à -remplir vos ordres, puisque la petite[236] et moi, nous vous écrivons -aujourd'hui, elle vous mandera les nouvelles comme elle pourra, car -la poste n'est pas ce qu'il y a de plus fidelle, et surtout je crois, -dans ce moment cy pour les pays étrangés, au reste pourtant, comme ce -n'est pas la personne qui les écrit qui les fait, il seroit injuste -de s'en prendre à elle: on croiroit d'après ceci, que je vais te -révéler tout le secret de l'État, mais rassure-toi je ne suis pas -encore admis au Conseil, et je ne sais que ce que charitablement le -public m'aprend, et je n'en saurai pas davantage cette semaine.» - - [235] Cette lettre provient des archives de M. Gabriel de - Luremain, à Besançon, qui l'a communiquée à M. Léonce Pingaud. - Notre savant confrère l'a publiée dans _la Revue des Questions - historiques_, d'octobre 1901. - - [236] La baronne de Mackau. - -La princesse se plaint de quelques-unes de ses dames qui parlent -«comme des pies borgnes» et la fatiguent. «Il faut que je convienne -que le bavardage de Mme Invil[237] et la vivacité de Démon[238] -m'avoit tuée la semaine passée, je trouve assez doux celle-cy de -n'avoir rien à répondre parce que la conversation se soutient, et -même de n'avoir point à écouter. Par exemple pendant la dinée je me -suis un peu livrée à mes réflections. L'une disoit qu'elle n'avoit -pas fait une politesse à une femme parce qu'elle ne lui en faissoit -pas, une autre qu'il étoit indifférent d'en faire à tout le monde, -même aux gens décriés, qu'il n'étoit pas suffisant d'avoir une -politesse générale comme de leur faire la révérence, mais qu'il -falloit jouer, manger avec eux plutôt que de les laisser seul: moi -qui suis pénétrée du proverbe (dis-moi qui tu ente et je te dirai -qui tu es) je me suis réjouis de ne pas penser comme elle. Il faut -convenir qu'on se met peu en pratique, j'ai vue cela de prêt cet -hivert, les jeunes femme n'ont aucune idée des nuances que l'on -doit mettre dans ses liaisons, il suffit que l'on se plaise pour -se dire amie intime; qu'un beau jour il y aura des gens détrompés -à leur dépent, et c'est bien la manière la plus fâcheuse; je crois -qu'il n'y a rien de pis que de revenir de l'opinion que l'on as vue -sur quelqu'un; le sentiment, l'amour-propre, tout est choqué. Pour -n'avoir pas ce décompte à faire il faut examiner avant que d'agir, -mais c'est ce que l'on acquerre qu'avec de l'âge, de la Religion... -Cette bonne Religion, elle sert à tout! que la personne qui dissoit -que s'il n'y en avoit pas, il faudroit en inventer avoit raison, mais -l'on auroit beau cherchés, il n'y en a point, comme celle que Dieu -nous a donnée. Les sermons continuent à être superbes, il ne faut -pas que je me hasarde beaucoup à parler de celui d'hier, parceque, -sans avoir la moindre envie de dormire, je n'en ai pas entendue un -mot, j'en suis honteuse et affligée parce qu'on le dit très beau, -j'espère demain. Les petits de Monstiés et de Blangy, ont été -baptisés hier et ont fait un bruit infernal. Les mères m'ont un peu -ennuiés toute la semaine pour leur habillement, mais Dieu mercie, -c'est passé. Mme de Fournèse[239] qui, comme je te l'ai mandée, va -être à moi, c'était rangée à la loi commune et était déjà grosse, -mais le ciel en as ordonnés autrement, elle a fait une fausse couche -qui ne t'intéresse guere, c'était seulement pour vous montrer que la -bénédiction du ciel étoit toujours répandue sur ma maison. J'espère -qu'elle montera à cheval, je ne sais si elle me plaira, je n'ai pas -trop d'idée sur cela. - - [237] La vicomtesse des Monstiers-Mérinville. - - [238] Le fils de celle-ci ainsi surnommé des deux premières - syllabes du nom paternel. - - [239] Philippine-Thérèse de Broglie, fille du second maréchal - de ce nom, née le 5 février 1762, mariée le 4 mars 1783, à - Jules-Marie-Henri de Faret, marquis de Fournès, colonel du - régiment de Royal-Champagne-Cavalerie, plus tard député aux États - Généraux. Morte le 15 août 1843. - -«J'ai vu hier le pauvre frère de M. de Vergenne[240] qui faissait une -grande pitiée, je ne puis te rendre combien ta lettre me serre le -coeur lorsque tu m'en parle, je le regrette véritablement beaucoup, -et tout bon français doit penser de même; ont dit que sa femme a -20,000 l. et chacun de ses enfants, 8.000 l. Comme les vertus ne sont -point a l'abri de la méchancetée, l'on avait dit qu'il l'aissait -14,000,000 l. et qu'un de ses amis avait reprit, non pas 14 mais bien -11, le fait est qu'il laisse 93,000 l. de rente, ce n'est assurément -pas beaucoup lorsque l'on a été longtemps à la Porte, et treize -ans ministre. M. de Montmorin[241] a déjà pensée être punit de sa -fortune, car sa fille cadette, qu'il aime le mieux, a une fièvre -maligne, mais elle va mieux. - - [240] Le comte de Vergennes, ministre des Affaires étrangères, - mort le 13 février 1787. Il avait épousé, durant son ambassade de - Constantinople, une dame Testa, veuve d'un chirurgien de Péra. - Son frère, le président de Vergennes, était ambassadeur auprès - des treize cantons suisses. - - [241] Montmorin, successeur de Vergennes au Ministère des - Affaires étrangères, avait deux filles: Victoire, qui épousa le - vicomte de la Luzerne, fils du ministre de la Marine; Pauline, - dont il est ici question, qui devint comtesse de Beaumont, et - tint plus tard une grande place dans la vie de Chateaubriand. - Voir le livre que lui a consacré M. Bardoux. - -«Tu as raison de dire que je serai bien contente de toi lorsque je -saurai que tu te nourrit d'orange, je te pardonne, parce qu'il le -faut bien d'abord et puis a cause du très petit paquet de sucre que -tu établit dedans. La petite ma racontée toute l'histoire du duc de -Polignac, sa lettre m'a paru pleine d'esprit, malgrée cela, je suis -fachée de cette betise de la poste. - -«J'admire et respecte ton zèle pour le portugais, j'aie envie de -l'aprendre pour pouvoir te parler quand tu reviendra, car je suis -sûre que tu ne saura plus un mot de français. Je suis bien aise que -Mme de Travanette s'en amuse, elle grognera pas pendant ce temps, et -l'occupation lui fera un bien prodigieux.» - -Décidément les deux belles-soeurs, tout en s'aimant beaucoup, -éprouvent le besoin de disputes continuelles, puisque sur ce sujet -dont elle a parlé dans la précédente lettre Madame Élisabeth revient -encore: - -«A tu évité de toute petite prise ensemble depuis le tems? Ce seroit -un miracle si il n'y en avait pas eu.» - -Voici la fin de sa lettre qui jusqu'à la dernière ligne reste badine: -«La petite baronne[242] m'a aprit que ton habit avait subit le sort -que nous lui avions promis, ce vilain Charles[243] en est cause, -cela ne m'étonne pas du tout, tu fais bien de le gâter, pendant que -tu n'as personne pour te faire enragée, il sera bien aimable à son -retour. Embrasse le malgrée cela pour moi et Bitche, et le sage -bombon[244].» - - [242] De Mackau. - - [243] Charles est le troisième fils de Mme de Bombelles, celui - qui deviendra le troisième mari de «Sa Majesté l'archiduchesse» - Marie-Louise. - - [244] Nous nous rappelons que Bitche est le second fils; le sage - Bombon est l'aîné. - -... La lettre se termine en affectueuse boutade. «A dieu, -Mademoiselle, priées Dieu pour nous. Je vous embrasse de tout mon -coeur, et ne vous aime nullement, j'ose le dire, quoique dans le -saint temps de carême.» - -Le _Journal_ que Madame Élisabeth adresse en avril à son amie nous -met au courant des événements politiques. «M. de Calonne est renvoyé -d'hier[245], écrit la princesse le 9; sa malversation est si prouvée -que le Roi s'y est décidé, et que je ne crains pas de te mander la -joie excessive que j'en ressens et que tout le monde partage. Il a eu -ordre de rester à Versailles jusqu'au moment où son successeur sera -nommé pour lui rendre compte des affaires et de ses projets.» - - [245] Après une lutte devant les notables qui demandaient des - comptes et au cours de laquelle Necker, attaqué par Calonne, - avait riposté vivement. La mauvaise gestion, pour ne pas dire les - malversations de Calonne étaient prouvées. - -C'est M. de Fourqueux qui le remplace, et le président de Lamoignon -est nommé garde des sceaux. «Je sais toujours si mal les nouvelles -que je n'ose t'assurer les dernières. Mais pour M. de Calonne, j'en -suis bien sûre. Une de mes amies disait, il y a quelque temps que je -ne l'aimais pas, mais que dans peu je changerais. Je ne sais si son -renvoi y contribuera; il aurait fallu qu'il fît bien des choses pour -me faire changée sur son compte. Il doit être un peu inquiet sur son -sort[246]. On dit que ses amis font bonne contenance. Je crois que le -diable n'y perd rien, et qu'ils sont loin d'être satisfaits.» - - [246] Exilé à sa terre d'Allonville, en Lorraine, Calonne était - parti furieux contre la Reine, à laquelle il attribuait, avec - l'opinion publique, sa disgrâce et son exil. Décrété de prise - de corps par le Parlement, il perdit la tête, et, «sans essayer - même de sauver les apparences» (Mme de Sabran au chevalier de - Boufflers), il s'enfuit à Londres. (Voir _Corresp. secrète_, t. - II, éd. Lescure, et _Corr. diplomatique_, du baron de Staël.) - -On voudrait connaître les premières impressions de Madame Élisabeth -sur Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, dont l'influence de -la Reine va faire un ministre des finances, plus incapable encore que -celui qu'il remplaçait. La Princesse se contente d'enregistrer les -noms des ministres, la rentrée au Conseil du duc de Nivernais et de -Malesherbes. - -En revanche, un souvenir triste donné à la seconde fille de Louis -XVI, Sophie-Hélène-Béatrix, qui vient de mourir à onze mois. - -«Tes parents t'auront mandé que Sophie est morte le 8 (juin). La -pauvre petite avait mille raisons pour mourir, et rien n'aurait -pu la sauver. Je trouve que c'est une consolation. Ma nièce a été -charmante; elle a montré une sensibilité extraordinaire pour son -âge et qui était bien naturelle. Sa pauvre petite soeur est bien -heureuse; elle a échappé à tous les périls. Ma paresse se serait -bien trouvée de partager, plus jeune, son sort. Pour m'en consoler, -je l'ai bien soignée, espérant qu'elle prierait pour moi. J'y compte -beaucoup. Si tu savais comme elle était jolie en mourant, c'est -incroyable. La veille encore elle était blanche et couleur de rose, -point maigrie, enfin charmante. Si tu l'avais vue, tu t'y serais -attachée. Pour moi, quoique je l'aie peu connue, j'ai été vraiment -fâchée, et je suis presqu'attendrie lorsque j'y pense. - -«Ta soeur[247] a été parfaite et tout le monde en a fait l'éloge. -Elle a été bien fatiguée, et la pauvre mère aussi...» - - [247] Mme de Soucy, sous-gouvernante des Enfants de France. - -Mme de Bombelles a été souffrante, elle continue à tousser, Madame -Élisabeth l'engage à se soigner. «Tiens bien la parole que tu me -donnes de te ménager; je te le demande en grâce, mon coeur. Pense -beaucoup à tes amies; cela te donnera le courage de t'occuper de toi. -L'amitié, vois-tu, ma chère Bombelles, est une seconde vie qui nous -soutient en ce monde.» - -Sur cette toux qui l'inquiète Madame Élisabeth revient encore dans -une lettre suivante: «Souffres-tu en toussant? Ton lait te fait-il -du bien? Calme-t-il ta toux? Enfin, quand il fait chaud, souffres-tu -d'avantage? Es-tu maigrie? Voilà, mon coeur, beaucoup de questions -qui ne te plairont guère, mais auxquelles je te demande en grâce de -répondre avec franchise.» - -Des gentillesses et encore des gentillesses. D'abord au sujet d'un -des enfants: «On fait bien et très bien de gâter Bitche. D'abord tu -n'y peux rien; tu sais bien qu'il doit être médiocre sujet; cela est -impossible autrement, parce que je l'aime, et tu sais que c'est la -preuve la plus claire qu'on puisse en donner.» - -Puis des excuses pour certaine lettre qui, semble-t-il, aurait un peu -froissé Mme de Bombelles. Regrets si elle a choqué plutôt que des -excuses, car elle continue sur le même ton: «Je crois que vraiment -tu es un peu choquée du persiflage dont j'ai usé envers Votre -Grandeur; je lui en demande pardon, et en même temps la permission -de recommencer au premier jour. Au reste tu as peut-être cru que -j'avais été choquée; je t'assure, mon coeur, que j'en serai toujours -loin vis-à-vis de toi, quand même il y aurait de quoi. Mon amitié ne -connaîtra jamais ce sentiment, et je juge de la tienne par la mienne. -C'est me satisfaire, car je t'aime bien tendrement.» Par ces petites -phrases tendres qui reviennent en chaque lettre comme un _leitmotiv_, -on voit que l'amitié de Madame Élisabeth ne fait que croître avec -l'absence. - -La princesse a recommencé à suivre les chasses à Rambouillet avec -la duchesse de Duras. La Reine va venir la chercher. «Nous devons -aller ensemble à Saint-Cyr qu'elle appelle mon berceau. Elle appelle -Montreuil mon petit Trianon. J'ai été au sien sans aucune suite ces -jours derniers avec elle, et il n'y a pas d'attention qu'elle ne m'y -ait montrée. Elle y avait fait préparer une de ces surprises dans -quoi elle excelle. Mais ce que nous avons fait le plus, c'est de -pleurer sur la mort de ma pauvre petite nièce.» - -La disgrâce de Calonne devait être plus que sensible au clan -Polignac. Malicieusement Madame Élisabeth remarque: «La Société est -revenue et me paraît en fort bon état. Le petit échec qu'elle a eu -ne peut que lui être utile, à ce que je crois, puisqu'elle n'est pas -tombée[248]...» - - [248] On sait que c'est le moment où la faveur de la duchesse - de Polignac subissait des alternatives de hausse et de - baisse. Choquée de certaines familiarités ou de manquements - à l'étiquette, Marie-Antoinette avait fait comprendre à la - «Société» qu'elle ne lui était pas indispensable, et elle aimait - passer des soirées dans l'intimité, chez la comtesse d'Ossun, sa - dame d'atours. - -Un dernier mot nous conduit directement en Portugal. «J'ai été très -aise de ce que le discours du Roi avait été si approuvé à Lisbonne. -Les pauvres gens, je crois, ne sont pas gâtés. Tout cela me ravit -davantage, et malgré les belles oranges que tu m'as envoyées et dont -je crois ne pas t'avoir remerciée je rends grâce au ciel de tout mon -coeur de ne m'avoir pas fait naître pour être leur reine.» - -Si Madame Élisabeth n'éprouvait pas d'attrait à devenir princesse -portugaise, elle n'était pas la seule à la Cour de France. -L'éloignement, la réputation d'ennui qui s'accrochait exagérément à -la Cour de Lisbonne effrayaient les filles de haute naissance dont la -main était recherchée par de grands seigneurs portugais. - -L'idée d'un mariage entre le duc de Cadaval appartenant à la maison -de Bragance[249] et Mlle de Rohan-Rochefort était du fait de la -marquise de Bombelles. - - [249] Les ducs de Cadaval et les ducs de Virogua descendaient de - don Alvare, frère de Ferdinand II, duc de Bragance, lequel était - trisaïeul de Jean, duc de Bragance que la Révolution de Portugal - mit sur le trône en 1640. (Depuis 1580 les Espagnols détenaient - le Portugal.) Sur la généalogie des Bragance de différentes - branches, voir le tome VIII _des Mémoires de Saint-Simon_, édit. - Boislile, pages 109 et 131 et notes. - -On n'est pas sans se souvenir comment Mme de Marsan avait -affectueusement protégé les débuts dans ses fonctions de cour de la -baronne de Mackau, quelle affection elle témoignait à la «charmante -et aimable Angélique»; de son côté, celle-ci avait voué à l'ancienne -gouvernante des Enfants de France une sincère gratitude. Ces divers -éléments de sympathie d'une part, et de reconnaissance de l'autre, -allaient prêter à cette négociation un tour de toute particulière -courtoisie. - -L'idée est éclose au printemps de 1787, la diplomatie entre en -ligne au début de l'été. La baronne de Mackau a été chargée par son -gendre d'appuyer auprès de Mme de Marsan une lettre que vient de lui -adresser M. de Bombelles. - -De Montreuil, Mme de Mackau écrit le 6 août, après avoir vu Mme de -Marsan: «J'ai trouvé cette bonne princesse pénétrée de reconnaissance -de la lettre de votre mari. Je lui ai lu ce qui la regardait dans la -vôtre, elle en a été touchée jusqu'aux larmes et a pensé m'en faire -répandre en me disant d'un ton déchirant pour le coeur: «Hélas! -Mme de Mackau, je suis tout étonnée de trouver encore des marques -d'affection, et qu'il existe encore quelques êtres, qui me marquent -de l'attachement et cherchent à me faire plaisir.» Elle m'a chargée -de vous mander, qu'elle allait s'occuper à trouver des moyens de -réussite dans l'affaire en question et qu'elle désire très vivement. -Ce qu'il y a d'embarrassant est de ne pouvoir s'adresser à une mère -folle[250] et à un père qui n'est pas mal bête.» - - [250] La princesse, née d'Orléans Rothelin était une femme très - séduisante, au dire des contemporains. Tout en étant moins - follement prodigue que les Rohan-Guéménée, leurs cousins, les - Rohan-Rochefort menaient grand train dans leur terre de Rochefort - en Yvelines et dans leur hôtel de Paris, situé rue de Varenne, - lequel a subsisté jusqu'en ces dernières années. La seconde fille - du prince et de la princesse de Rohan-Rochefort, devenue marquise - de Querrieux, hérita de l'hôtel de ses parents. Elle n'eut qu'un - fils qui mourut sans postérité en 1878, léguant l'ancienne - résidence familiale à son cousin, le prince Louis de Rohan établi - en Autriche. Celui-ci vendit l'immeuble; le terrain fut morcelé - et, sur l'emplacement très vaste de la demeure des Rohan, on a - construit toute la cité Vaneau. Sur les Rohan-Rochefort et les - autres branches des Rohan on trouvera d'intéressants détails dans - le livre de M. Jacques de la Faye: _Un Roman d'exil: la Princesse - Charlotte de Rohan et le duc d'Enghien_. A l'appendice de cet - attachant volume, on trouvera quelques fragments des lettres - ici citées, qu'en raison de la correspondance ayant trait à la - princesse Charlotte nous avions confraternellement _communiqués_ - à l'auteur. - -Folle était peut-être beaucoup dire, mais en tout cas plus occupée, -dans le brillant été de ses quarante-quatre ans, de ses plaisirs et -du charme d'une intimité choisie[251] que de l'établissement de sa -fille. - - [251] Voir _les Souvenirs_ de Mme Vigée-Lebrun. - -Dans ce mariage lointain, mais en somme brillant au point de vue -des alliances et de la fortune future, Mme de Marsan entrevoyait -une consolante revanche des déconvenues et des malheurs, qui depuis -quelques années avaient assailli son orgueilleuse maison. Elle -s'entremit avec d'autant plus d'ardeur que les parents se montraient -presque indifférents sur le sort de la jeune fille. Elle va tâcher -de se procurer un portrait de sa nièce, et, dès qu'elle aura -l'autorisation des parents, elle en avertira M. de Bombelles. - -A celui-ci, du reste, Mme de Marsan écrit directement le 10 -août...: «Je suis en effet fort occupée de procurer un sort à Mlle -de Rohan-Rochefort, sa personne m'intéresse infiniment. Elle est -aimable, raisonnable, et je vois avec peine qu'il sera difficile -de l'établir convenablement. Si c'était ma fille, je n'hésiterais -pas à la décider pour un mariage qui me paraît à tous égards fort -avantageux, s'il ne fallait pas renoncer à sa famille et à sa patrie. -Elle a dix-neuf ans et doit être consultée. J'ai choisi dans ses -parents les plus proches la personne que j'ai crue la plus discrète -et la plus à portée de traiter cette affaire vis-à-vis du père et de -la mère et de la terminer avec succès. Cette personne seule est dans -la confidence. Elle pense, comme moi, que cette alliance est très -désirable, mais elle voudrait quelques détails sur la vie intérieure, -sur le caractère de M. le duc de Cadaval, de sa mère, sur l'espèce de -dépendance où sa belle-fille sera, dans quel temps pourra se faire -le mariage. On demande huit jours pour avoir le portrait de Mlle de -Rohan-Rochefort, ainsi je ne pourrais le faire partir que l'ordinaire -prochain, et, s'il était possible, on serait bien aise d'avoir celui -de M. le duc de Cadaval. Pendant cet intervalle on préparera les -esprits et l'on prendra toutes les précautions qu'exige un secret -dont nous sentons la nécessité. J'ai malheureusement perdu mon frère -le maréchal prince de Soubise qui nous aurait été d'un grand secours -dans cette négociation...» - -Nouvelle lettre, le 11, adressée à la marquise de Bombelles, où, -après avoir réitéré ses remercîments au mari, elle tient à remercier -la femme: «... Dans ces preuves d'intérêt j'ai bien reconnu cette -charmante et aimable Angélique qui n'a point démenti ce qu'elle -promettait dès son enfance. J'ai toujours conservé les sentiments -qu'elle m'a inspirés dès ce moment, et je suis bien touchée de ceux -dont elle me donne des preuves dans une occasion qui m'intéresse -infiniment... Le prince Victor aura pu vous dire qu'elle mérite -d'être heureuse. Je ne saurais donner trop d'éloges à son caractère -et à sa raison. J'espère qu'elle la déterminera à prendre le parti -que nous désirons.» - -Plusieurs semaines se passent sans rien amener de nouveau. Le 30 -septembre, le portrait annoncé a enfin été remis à la comtesse de -Marsan qui se hâte de l'envoyer à Mme de Bombelles non sans beaucoup -de recommandations. En échange, il s'agirait d'obtenir le portrait -du duc de Cadaval que le prince Victor dit ressembler beaucoup au -prince de Vaudémont[252], «ce qui n'était pas étonnant, étant si -proche parent». L'idée de mariage continue à lui sourire: «sa jeune -cousine n'est pas gâtée sur les plaisirs et est assez raisonnable -pour ne les pas regretter.» De plus, elle a de l'esprit, elle est -aimable, et «l'agrément de cette alliance rejaillirait sur mes -neveux». Elle devra à «sa chère Angélique» le bonheur d'une cousine -qu'elle aime. Mme de Marsan termine par la recommandation expresse de -«garder le secret de cette affaire même aux père et mère jusqu'à ce -qu'elle soit plus avancée»... Peut-être pensera-t-on qu'il eût été -préférable, avant d'entamer des négociations sérieuses, de commencer -par consulter les parents et les proches... - - [252] De la maison de Lorraine; sa veuve, née Montmorency, femme - d'esprit libéral, fut l'amie de Fouché et de Mme de Custine. - -Non seulement l'affaire n'avance pas, mais on la croit manquée au -commencement de décembre. Du côté portugais, il a surgi de grosses -difficultés venant de l'état embrouillé de la fortune du duc de -Cadaval. Du côté Rohan, il est survenu un tas d'objections. - -Le baron de Mackau, écrivant à son beau-frère, le 11 décembre, ne -lui cache pas l'ennui qu'en éprouve Mme de Marsan. Tout cet embarras -«viendrait de la comtesse de Brionne qui serait dirigée par deux -motifs: le premier, c'est qu'il lui est difficile, pour ne pas -dire impossible, d'approuver ce qui émane de Mme de Marsan (les -malheurs de cette famille ne leur ont pas fait sentir la nécessité -de l'union); le second motif vient d'un autre projet de mariage -que Mme de Brionne a en tête; qu'enfin, au lieu de déterminer Mlle -de Rochefort, elle lui a fait voir tous les inconvénients de votre -projet, qui, tous, reposent sur l'éloignement et le peu de bonheur -qu'ont éprouvé les autres princesses de Rohan qui se sont établies -dans ce pays. Cette conversation m'a amené à la connaissance d'un -fait: Mme de Brionne a seule le crédit de déterminer M. et Mme de -Rochefort, il faut donc tâcher de ramener cette grande dame. J'ai -imaginé d'engager Boistel à cette négociation. La princesse Charles a -fort approuvé cette marche; elle sent que sa belle-soeur faisait la -plus haute des sottises... J'avoue que ce qui m'occupe le plus, dans -tout ceci, c'est la crainte que vous ne soyez compromis, et je serais -charmé si l'affaire manquait du côté du jeune homme. C'est là ce qui -me fait tout entreprendre pour tâcher de ramener ici les esprits. La -démarche que devait faire la reine de Portugal double mon inquiétude -pour vous. Je n'en conserve pas moins toute confiance, mon frère, -dans votre sagacité, pour vous tirer avec avantage des pas épineux. -Mais je n'en sens pas moins combien il serait désagréable d'avoir -de tels embarras pour avoir voulu nous obliger. Je ne pourrai plus -laisser ignorer à Mme de Brionne combien il est ridicule d'envoyer un -portrait quand on n'a pas l'intention de conclure.» - -Voici maintenant un rapport détaillé sur la fortune du duc de Cadaval -que l'abbé Garnier adresse à M. de Bombelles et que nous donnons -pour faciliter l'intelligence des lettres qui vont suivre. - - Au premier aperçu des comptes la maison de Cadaval doit: - - Livres. - Tant de capitaux portant intérêts que sans intérêt 690.625 - - La dot de Mlle de Rochefort sera de 250.000 - - Et pourra éteindre les dettes jusqu'à la somme de 440.625 - - En la réduisant par des remboursements sagement - et habilement faits, on voudrait savoir - si ces réductions pourraient diminuer le capital - des dettes jusqu'à la concurrence de - 100.000 cruzades neuves ou 500.000 - - ce qui, au denier 5, ne ferait plus qu'une somme de 15.000 - livres à payer annuellement en intérêts. - - 1º On a trompé en jetant des doutes sur la naissance illustre - tant de père que de mère de Mlle de Rohan-Rochefort. - - 2º On a trompé, en disant que le duc de Cadaval n'était pas - assez riche pour se marier: ce sont des énoncés de gens - intéressés à le tenir en tutelle, pour abuser de sa fortune. - Il peut, et cela est prouvé, payer ses dettes en dix ans - et cependant toucher annuellement jusqu'à l'époque de sa - liquidation, 8.000 ducats, somme bien suffisante pour vivre - marié comme il convient à son rang. - - 3º On a trompé, en disant qu'il était sans vaisselle et sans - meuble: il est amplement pourvu à ces divers égards et ses - richesses en argenterie feraient deux superbes vaisselles; le - surplus payerait les façons. - - 4º On a trompé, en disant que son mariage le jetterait en - des dépenses au-dessus de ses moyens. On lui apporte une dot - de 100.000 cruzades, qui accélérera le paiement des dettes, - quoiqu'elles puissent l'être sans secours en dix ans. - - 5º On a trompé, en disant que sa maison du Roccio ne pouvait - loger une duchesse: avec très peu de frais on en fera une - habitation agréable; telle qu'elle est on y résiderait très - décemment. - - Tous ces faits prouvés, ce qui se peut, en vingt-quatre heures, - serait-il croyable qu'on voulût empêcher un mariage dont la - seule idée l'a raccommodé avec madame sa mère. Tandis que celui - qu'on voulait lui faire contracter[253] le brouillait avec cette - mère et l'éloignait de toutes les bonnes dispositions qu'il - montre depuis que le langage de l'honnêteté et du respect filial - lui est tenu. - - [253] Avec une parente, Mlle de Saint-Vincent. - -Dans l'intervalle sont arrivées à Lisbonne deux lettres de Mme de -Marsan, datées des 14 et 15 décembre, qui, selon toute apparence, -vont renverser tout l'échafaudage. - -La première semblerait faire croire qu'une «tendresse déplacée» de la -princesse de Rohan aurait amené sa fille à lui sacrifier par respect -filial un établissement si convenable à tous égards. «Ces idées -chimériques renversent toutes les miennes. On ne m'a pas cependant -donné de réponses positives, mais je ne veux pas vous compromettre, -et malgré leur indécision je leur ai signifié hier que j'allais vous -prier de suspendre toutes démarches. Je crains même que ma lettre -n'arrive trop tard pour arrêter celle que vous projetiez de faire, -mais je n'ai pu vous en avertir plutôt, étant dans la confiance qu'il -ne serait pas possible qu'on ne sacrifie pas un intérêt personnel à -celui de sa fille et de toute sa maison qui aurait été flattée d'un -pareil établissement. Le malheur me poursuit et toujours par les -miens; le prince Victor est désolé. Il part aujourd'hui pour aller -prendre le commandement d'une frégate à Toulon; il aurait bien -désiré que sa mission l'eût encore conduit à Lisbonne et me charge de -vous assurer de son respect et de sa reconnaissance. J'en conserverai -une bien tendre de toutes les marques de zèle et d'amitié que j'ai -reçues de vous, Madame, etc. - -«... Si mes parents se déterminent à prendre un parti plus -raisonnable, je vous le manderais avec empressement, mais je ne -l'espère pas...» - -Il n'y a pas qu'une respectueuse soumission aux regrets de sa mère -dans le refus de Mlle de Rohan, comme le prouve un court billet de -Mme de Marsan suivant de quelques jours la lettre du 14 décembre: -«Je suis désolée, Madame, Mlle de Rohan a attendu au dernier moment -à nous faire l'aveu d'une infirmité qui est la conséquence d'une -chute malheureuse et à laquelle on n'avait pas fait attention.» Après -l'expression de nouveaux regrets Mme de Marsan annonçait l'envoi -d'une lettre ostensible. - -«Mlle de Rohan, est-il dit dans cette lettre, avait senti comme nous -tout l'avantage d'une alliance aussi flatteuse et aussi désirable -et y avait consenti. Depuis ce temps, elle avait fait une chute qui -n'avait point alarmé, mais qui a laissé une suite fâcheuse, dont on -ne s'est point aperçu. Sa modestie, sa timidité, l'incertitude du -succès de cette affaire l'ont engagée à garder le silence; cependant -sa délicatesse a surmonté tous les motifs de se taire et elle nous en -a fait l'aveu d'une manière si touchante qu'à peine nous avons eu le -courage de lui en faire des reproches. Elle nous a dit qu'elle avait -sacrifié sa vie, mais qu'elle ne pouvait risquer les _inconvénients -qui pouvaient en résulter pour la postérité_ si illustre et si -précieuse de M. le duc de Cadaval. C'est donc à lui, Madame, qu'elle -et nous ferons le sacrifice de la chose du monde que nous avions le -plus désirée. Si la Reine en est instruite, elle ne peut qu'approuver -ces sentiments... Je suis persuadée qu'elle vous estimera encore -davantage lorsqu'elle saura les motifs qui vous ont fait agir avec -tant de zèle par reconnaissance pour une seconde mère; j'en ai -bien toute la tendresse et vous seule m'occupez dans le moment. -Remplie d'amertume, ma vie en est abreuvée, comme vous savez, depuis -longtemps, mais j'ai peu éprouvé de chagrins plus cuisants...» - -Le portrait est enfin arrivé. Tandis qu'à Paris on croit tout -détruit, à Lisbonne on est toute flamme. - -«Nous n'avons plus à presser le duc de Cadaval, écrit le marquis -de Bombelles, le 19 décembre. C'est lui qui cherche maintenant à -accélérer le mariage qui nous intéresse. Sa mère, comblée d'aise que -nous lui ayons ramené le coeur et les égards de son fils, regarde -déjà Mlle de Rochefort comme l'ange de paix de sa maison... Nous -avons pour nous tout ce qui est bien famé, bien vu de la Reine, et -la duchesse de Cadaval a très justement observé que, le jour où le -mariage de son fils serait su à Lisbonne, il rallierait à lui toutes -les maisons qui ont eu des Rohan pour mères.» - -«Attendez-vous, Madame, à ce qu'il soit très possible que, quinze -jours ou trois semaines après l'arrivée de ma lettre, vous receviez -celle par laquelle M. le duc de Cadaval demandera la main de Mlle -de Rochefort en vous priant, dans les termes les plus convenables, -de faire parvenir ses voeux au père et à la mère de cette jeune -princesse...» - -«Le marquis ne voudrait pas, ayant été vite en besogne, risquer -d'être désapprouvé ou démenti. «Si Mlle de Rochefort ou ses parents -n'avaient pas senti l'avantage de cette alliance, nous aurions été -avertis depuis longtemps de ne plus suivre ce projet, et sûrement -vous ne nous auriez pas autorisé, Princesse, à montrer le portrait -confié à Mme de Bombelles. Je sais qu'il ne faut pas sacrifier le -bonheur à des calculs souvent en défaut; mais, lorsque je vois -les soeurs du cardinal de Rohan épouser MM. de Ribeira et de -Vasconcelles, gens sûrement d'une grande naissance, je pense que, -comme leur existence ne peut cependant pas entrer en comparaison -avec un duc de Cadaval, quand ce duc est honnête, bon enfant, facile -à vivre, riche de plus de deux cent mille livres de rentes, quand -_toutes_ les dettes de sa maison seront payées... je pense, dis-je, -que Mlle de Rochefort ne pourra jamais regarder qu'elle ait été -sacrifiée en devenant Mme de Cadaval. Il n'est point de seigneur -français qui ait les chances d'un duc issu en légitime descendance de -la maison de Bragance.» - -De son côté, la marquise amplifiait sur les détails. «La Reine aime -sincèrement le duc de Cadaval. Elle vient de faire enfermer un gueux -de précepteur qui voulait le perdre au physique et au moral. Une -femme d'esprit et vertueuse développera, si je ne me trompe, le -germe de bien des vertus en lui. Il vient à présent nous voir comme -un fils qui se trouve à son aise chez des parents raisonnables... -Au milieu des peines de l'expatriation, Mlle de Rochefort, si elle -est raisonnable, doit trouver ici un bonheur solide et que son coeur -appréciera d'autant plus en pensant qu'après les malheurs de sa -maison l'éclat de son mariage rejaillira sur tout ce qui lui est -cher.» - -Croyant le mariage prêt à se conclure, Mme de Bombelles est entrée -avec le duc dans mille détails de maison. Bien que suivant l'usage -il ait déjà à nourrir plus de vingt femmes attachées au service de -sa mère et de sa grand'mère, M. de Cadaval trouverait naturel que -Mlle de Rochefort amenât des femmes à elle et aussi des domestiques -mâles. La dot de la jeune princesse sera-t-elle de 100.000 écus ou -de 250.000 livres? On se préoccupe, du côté Cadaval, des «reprises» -de la femme en cas de mort du duc... Il semble que les deux parties -soient d'accord et qu'il n'y ait plus qu'à signer le contrat, toutes -conditions bien stipulées. - -Et voici que les dernières lettres venues de France renversent tout -l'édifice, causant les plus grands ennuis aux Bombelles qui, d'après -les lettres de Mme de Marsan, se sont crus en droit de marcher de -l'avant et se trouvent en très mauvaise posture en face de la maison -de Cadaval. - -De là un flot de lettres écrites par le marquis et la marquise à la -comtesse de Marsan, à la baronne et au baron de Mackau. - -D'abord une lettre de l'ambassadeur: - - - MADAME, - - «Vous aviez bien raison de craindre que la lettre dont vous - honorez Mme de Bombelles, en date du 14 de décembre, n'arrivât - trop tard; elle ne l'a reçue que ce matin au moment où M. le - duc de Cadaval, voyant toute sa famille applaudir à ses vues, - partait de chez lui pour en aller faire part à la Reine et lui - demander la permission d'offrir sa main à Mlle de Rochefort. - Avant de se rendre au Palais, il s'est heureusement arrêté - chez moi. Il a vu, avec une honnêteté qui nous le rendra à - jamais cher, notre affliction de l'avoir aussi cruellement - compromis. Revenus tous des premiers mouvements de surprise, - il a été décidé que cette lettre vous serait portée par un - courrier, afin que par le retour de ce courrier nous sachions - avec moins de perte de temps quelles seront les réflexions que - le concours des circonstances auront pu faire naître en faveur - d'un mariage, qui vous paraissait, Madame, aussi beau, aussi - brillant, aussi désirable qu'il l'est en effet. D'ici au retour - du courrier, nous sommes convenus de dire à la famille de M. le - duc de Cadaval que Mlle de Rochefort était attaquée d'une fièvre - maligne qui suspendait les démarches à faire ici. Ce seigneur - ne veut pas se persuader qu'une grande dame, dont il a eu le - portrait entre les mains, puisse, sur de frivoles prétextes, - lui être refusée. Je vous transmets ses observations sans en - ajouter qui me soient personnelles. Je m'en réfère à tout ce que - j'ai eu l'honneur de vous mander, dans mes lettres précédentes - et particulièrement dans celle du 19 décembre. Je ne dirai que - peu de mots relativement au portrait, il n'est sorti d'entre - nos mains[254] qu'après que la négociation a été heureusement - terminée. C'était la condition qu'énonçait votre lettre du 30 - septembre à Mme de Bombelles. Dès le mois de novembre, M. le - duc de Cadaval nous avait donné sa parole, et tout nous prouve - qu'elle vaut mieux que les écrits que nous eussions exigés - de lui. Sa conduite ne peut donc qu'ajouter, Madame, qu'aux - regrets que vous donne à son alliance. Je ne puis encore me - persuader que les parents de Mlle de Rochefort n'en sentent - pas les avantages. Mais, si mon espoir était vain, je m'en - rapporte uniquement à vous, Madame, parce que j'aurai à dire à - ce seigneur quelques difficultés qu'il y aura à donner alors à - mon langage tout ce qui pourra le faire agréer. Je suis bien sûr - que des expressions que vous me dicterez seront dignes de Mme la - comtesse de Marsan et de M. le duc de Cadaval.» - - [254] Depuis, il était rentré dans celles de Bombelles. - -Par le même courrier, Mme de Bombelles fait son rapport circonstancié -à Mme de Marsan. Sa douleur de voir tout s'écrouler n'a d'égale que -la surprise du duc de Cadaval très décidé à épouser Mlle de Rohan, et -fort attristé de cette fin de non-recevoir. Malgré tout, elle insiste -encore, ne pouvant admettre qu'une si belle alliance puisse être -refusée par les Rohan. - - * * * * * - -«Dire tout ce que votre lettre m'a fait éprouver, est impossible. -Un instant après l'avoir reçue, paraît le duc de Cadaval dans ma -chambre, pour m'annoncer qu'il va demander la permission de se marier -à la Reine et qu'il sait devoir en être bien reçu. Cette souveraine -étant déjà instruite par son oncle, le marquis de Marialva, de ses -projets. Confondue, interdite, je fus obligée de lui montrer la -lettre que je venais de recevoir. Vous peindre son étonnement serait -difficile. Après l'avoir lue, il me dit: qu'il n'aurait jamais dû -s'attendre à un pareil dégoût, n'y à se voir abuser par la confiance -entière avec laquelle il s'était laissé diriger par nous. Qu'au -reste il était convaincu que, notre intention n'ayant pas été de le -tromper, il pensait que nous ferions bien, Madame la comtesse, de -vous instruire de tout ce que le désir de s'unir à la maison de Rohan -lui avait fait faire et qu'il espérait encore que la réflexion aurait -ramené Mlle de Rochefort. Sur cela M. de Bombelles s'est déterminé -à envoyer un courrier à Paris, pour vous donner une nouvelle preuve -de l'empressement du duc de Cadaval et lui sauver quinze jours de -l'anxiété où il va rester, jusqu'au retour du courrier; car il est, -je ne vous le cacherai pas, au désespoir. Il serait, cependant, -bien digne du bonheur que nous sommes parvenus à lui faire désirer -si ardemment. Je puis vous assurer que Mlle de Rochefort serait -fort heureuse avec lui et que, sous tous les rapports, elle ferait -bien mal de se refuser à une alliance qui lui sera plus avantageuse -qu'aucune de celles qu'elle pourra jamais contracter. Quant à nous, -Madame la comtesse, vous sentez sûrement le tort que cette rupture -fera à M. de Bombelles dans l'esprit de tous les gens auxquels il -est le plus intéressé d'inspirer de la confiance. Comme vous n'aviez -pas prescrit de bornes à nos démarches, notre respect pour tout ce -qui émane de vous, nous interdisait toute défiance. Tels ont été -les principes qui nous ont fait agir. Se pourrait-il réellement que -Mlle de Rochefort résiste à toutes les bonnes raisons que vous aurez -la bonté de lui donner pour la décider à se marier au plus grand -seigneur du Portugal, à un jeune homme de la plus belle figure et -dont le caractère est excellent? Elle aura dix occasions, dans sa -vie, de revoir sa famille... - -«Le duc compte bien, quelque temps après son mariage, aller en -France, avec elle. Enfin son projet de bien bonne foi est de -faire tout ce qui pourra contribuer au bonheur de sa femme et Mlle -de Rochefort peut être sûre qu'elle serait souveraine maîtresse -dans la maison de son mari, si comme j'espère encore, elle juge -mieux de ce qui doit lui procurer un sort heureux et digne d'elle, -envoyez-nous par le courrier les conditions qui devront être mises -dans le contrat de mariage. Soyez assurée du zèle avec lequel M. -de Bombelles soutiendra les intérêts de Mlle de Rochefort et alors -qu'elle puisse nous arriver ici au mois d'avril. Déjà nous sommes -sûrs d'un bâtiment excellent qui sera prêt au Havre, quand on voudra. -Enfin Madame la comtesse, qu'on s'en rapporte à nous et l'on verra -si la maison de Rohan n'a jamais obligé que des ingrats. Mlle de -Rochefort pourrait-elle croire que nous nous fussions occupés avec -tant de chaleur d'arracher le duc de Cadaval à toutes les grandes -maisons du Portugal, qui sollicitent son alliance, si nous n'eussions -été certains que nous travaillons autant à son bonheur personnel qu'à -lui procurer un établissement distingué. Le prince Victor m'a fait -si souvent l'éloge de la raison et de l'esprit de sa cousine, que -j'aime à penser qu'ils la conseilleront mieux que la terreur qu'elle -peut avoir des inconvénients du Portugal; quant à M. et Mme la -princesse de Rochefort, ils seront sûrement les premiers à empêcher -que Mademoiselle leur fille sacrifie à quelque considération que ce -soit les avantages qui lui sont offerts. Quelques grands du pays, -piqués d'entendre que le duc voulût se marier en France, se sont -imaginés de dire que Mlle de Rochefort n'était pas de la maison de -Rohan, qu'il n'existait pas de demoiselles de Rohan, que M. le prince -de Rochefort était tout au plus allié de cette maison, et que quant -à la mère ce n'était point une fille de qualité. M. de Bombelles -d'après les recherches qu'il a faites dans sa bibliothèque a fait le -résumé, que je prends la liberté de vous envoyer. Il a infiniment -satisfait le duc et impose silence à ceux qui affectaient des doutes -sur l'illustre naissance de Mlle de Rochefort. Je n'ai plus rien à -ajouter à cette lettre, si ce n'est que le chagrin que je ressens -dans ce moment-ci est un des plus grands que j'ai connus de ma vie. -Qu'il m'est affreux d'avoir contribué, de toutes mes forces, à ce -que M. de Bombelles se compromît. Que je suis également affligée -de la peine du duc et de pouvoir passer à ses yeux, pour avoir eu -l'intention de le tromper». - -Le même jour, M. de Bombelles écrit au baron de Mackau. Avec son -beau-frère il parle à coeur ouvert et ne cache pas son légitime -mécontentement. On les a laissés agir sans leur faire entrevoir -le moindre doute sur le consentement de Mlle de Rochefort, et sa -femme et lui ont été entraînés à des démarches compromettantes. -«Néanmoins, se hâte-t-il d'ajouter, les personnes qui ont été si -peu attentives sont ou trop chères ou trop respectables pour que je -m'exhale en plaintes.» Au point de vue politique il eût été fort à -désirer que Mlle de Rochefort consentît à être la plus grande dame du -Portugal[255], puisque son mariage n'aurait précédé que de peu celui -de plusieurs françaises.» Déjà le marquis de Marialva, grand-écuyer -de la Reine, un des plus nobles et plus riches seigneurs d'ici et -dont la fille épouse le duc de la Foens veut avoir pour son fils une -de nos compatriotes. Alors Mlle de Rochefort verrait arriver de son -pays des compagnes qui, sans jamais être ses égales, ajouteraient ici -à son agrément.» - - [255] Avec même des droits au trône, si la branche régnante - s'éteignait. (Autre lettre au baron de Mackau.) - -Ce courrier du 5 janvier va emporter des volumes, car Mme de -Bombelles arrivée au paroxysme de l'agitation écrit à ceux -qu'elle aime et qui peuvent s'intéresser au mariage de Mlle de -Rohan-Rochefort. Elle écrit à sa mère, à sa petite belle-soeur de -Mackau, elle écrit à Madame Élisabeth. - -Voici d'abord la lettre adressée à la princesse: - - «Madame sera sûrement bien étonnée de recevoir des nouvelles - aussi fraîches de moi, car le courrier qui va partir espère - n'être que dix jours en chemin. Ce courrier est notre dernière - ressource; il prouvera à Mme de Marsan dans quel horrible - embarras nous sommes et j'espère un peu que Mlle de Rochefort - voyant les choses si avancées écoutera et se rendra aux raisons - de Mme de Marsan plutôt qu'aux folies de Mme Brionne qui par - le seul désir de contrarier Mme de Marsan empêche sa nièce - d'accepter le plus beau parti qui puisse jamais s'offrir pour - elle. Et n'est-il pas affreux que la jeune personne instruite - depuis le mois d'août des projets qu'on avait sur elle, Mme de - Marsan ne donnant que des encouragements à nos démarches et n'y - prescrivant aucune borne, que nous éprouvions le dégoût de dire - au duc de Cadaval qu'on ne veut plus de lui, tandis que c'est - nous qui l'avons été chercher. M. de Bombelles est furieux et - il a bien raison. Que Madame se figure mon embarras hier matin. - Je reçois ma poste, j'ouvre la lettre de Mme de Marsan. Et, le - mariage du duc conclu ici, j'apprends que Mlle de Rochefort ne - veut plus l'épouser. A peine ai-je enduré les reproches bien - fondés de M. de Bombelles, ma porte s'ouvre et le duc entre - dans ma chambre enchanté de pouvoir m'apprendre que son mariage - est parfaitement vu à la Cour, lui concilie l'approbation et le - retour de la plus grande partie de ses parents et qu'il va de ce - pas demander en forme à la Reine la permission de son mariage. - - «Interdite, confondue, je fus obligée de lui montrer la - lettre de Mme de Marsan qui lui ôtât sur-le-champ le désir - d'aller parler à la Reine, mais son chagrin fut si vif et - son amour-propre si piqué que M. de Bombelles se détermina - sur-le-champ à envoyer un courrier pour représenter que les - choses étaient trop avancées pour qu'elles pussent être rompues. - J'ignore l'effet qu'aura cette dernière tentative, je me soumets - à la volonté de Dieu, mais j'avoue que je regrette fort le zèle - que m'a inspiré ma confiance en Mme de Marsan et le désir de - lui être utile. Il est impossible que cette rupture ne fasse - pas à M. de Bombelles un tort réel dans l'esprit de la reine de - Portugal et de son ministère. Ils ont traité cette affaire, à - Paris, avec une légèreté incroyable et ils ne pensent pas à quel - point le Gouvernement ici a ses yeux ouverts sur l'établissement - d'un jeune homme qui, par des circonstances de stérilité dans - la branche de Bragance régnante, pourrait faire jouer un jour - un grand rôle à la branche cadette. Plus je m'examine, moins je - me trouve coupable. Mme de Marsan me fait prier par le prince - Victor de tâcher de marier Mlle de Rohan au duc de Cadaval, - nous répondons que nous ne ferons rien sans y être autorisés - formellement par elle; elle nous écrit jusqu'à quatre fois pour - nous y autoriser, ne prescrit aucune borne à nos démarches, ne - forme aucun doute sur le consentement de la jeune personne que - nous devions croire d'après cela bien informée, nous envoie son - portrait. Pouvions-nous d'après cela ne pas agir et n'eût-ce - pas été manquer au respect que nous devions à Mme de Marsan que - de douter de la validité de sa parole? Elle n'aurait pas dû - nous faire agir sans être certaine du consentement de Mlle de - Rochefort, et j'étais intimement convaincue jusqu'à de certains - doutes fort légers, que m'avait donnés une lettre dernièrement - reçue de maman, que la jeune personne était parfaitement - d'accord dans tout ce que faisait Mme de Marsan, et Madame, à - ma place, élevée comme moi dans la persuasion que Mme de Marsan - ne peut rien faire qui ne soit dirigée par la sagesse la plus - parfaite, l'aurait pensé comme moi. Je finis bien vite, en - l'assurant de mon tendre respect. J'ai la tête si pleine de - cette affaire que je ne puis lui parler d'autres choses et que - c'est pour moi une consolation de lui conter mes chagrins.» - -Un court billet à la baronne de Mackau, née Alissan de Chazet: - - «Que je t'aurais fait de pitié hier si tu avais passé la journée - d'hier, avec moi. Mon frère et maman te feront les détails de - l'embarras dans lesquels je me trouve. Mon Dieu! que les gens - assez égoïstes pour ne s'occuper jamais que de leurs intérêts - personnels sont heureux. Croyant la parole de Mme de Marsan - infaillible et ne doutant pas qu'elle n'eût le consentement de - sa nièce, la réception enfin de son portrait nous a fait agir - de la meilleure foi du monde, pour la conclusion du mariage. - Nous avons déterminé le duc à se refuser absolument à toutes - sollicitations ici. Il y a quatre jours qu'il a déclaré à une - de ses tantes qu'il ne voulait pas décidément de sa fille et - se marierait en France. Juge à quel point il doit être fâché, - aussi est-il au désespoir. M. de Bombelles est furieux, et moi - désolée. Enfin il me reste encore quelque espoir sur le retour - de la raison de Mlle de Rochefort, lorsqu'elle verra les choses - aussi avancées, et M. de Bombelles aussi compromis. Je ne puis - m'empêcher de sentir tout le tort que cette rupture lui fera - ici, et je les entends déjà tous murmurer: _Voilà les Français!_ - Je ne puis pardonner à Mme de Marsan et à la princesse Charles - de nous avoir ainsi abusés. Mme de Marsan devait au mois d'août - réunir sa famille et lui dire: Voilà le mariage que j'ai envie - de faire négocier. Voyez si il vous convient, oui ou non. Au - reste elle est si affligée, elle-même, que ma rancune, contre - elle, n'est pas bien forte. Dis bien à mon frère de ne pas - manquer de porter, sur le champ, la copie, que je lui envoie, - pour Mme de Marsan et de se démener tant qu'il pourra pour nous - ramener notre petite princesse.» - -Avec sa mère, Mme de Bombelles parle à coeur ouvert. Il n'est plus -besoin de circonlocutions, comme lorsqu'elle s'adresse à Madame -Élisabeth ou à la comtesse de Marsan, mais elle ne nous apprend -rien que nous ne sachions: le désespoir du duc de Cadaval, le -mécontentement réel de son mari, dont la situation d'ambassadeur se -trouve amoindrie par le mauvais résultat d'une entreprise si mal -dirigée à Paris. - -Quelques jours après, autre lettre du marquis à la comtesse de Marsan. - - «La surprise et le chagrin que nous causèrent les nouvelles du - 14 décembre furent tellement partagés par M. le duc de Cadaval - qu'au lieu de se rendre chez la Reine, où tout était préparé - pour qu'il obtînt le consentement de Sa Majesté, il se détermina - à envoyer un courrier en France. Nous écrivîmes suivant son - intention, dans les termes les plus capables de ramener Mlle de - Rochefort. Nos lettres faites, le duc nous pria de dire qu'il - était survenu une maladie inquiétante et que c'était pour savoir - des nouvelles de la jeune princesse qu'il faisait partir un - courrier. Les moindres événements causent une grande sensation - ici. Les espions du comte de Saint-Vincent ne tardèrent pas à - l'instruire du prochain départ de ce courrier et du motif de - son expédition. Alors tous les essorts jouèrent pour susciter - des embarras au duc, et l'on est parvenu à obtenir, jusqu'à - nouvel ordre, la défense d'envoyer en France, en disant à la - Reine que Mlle de Rochefort n'était pas Rohan, ensuite que sa - mère altérait la pureté du sang. Le Duc se conduisant en homme - d'honneur ne m'a rien caché, je lui ai donné la généalogie - ci-jointe[256], je n'ai dit que la vérité et, si je n'ai pas - fait mention de la bâtardise de François de Rothelin, le - cinquième aïeul, c'est qu'elle ne peut offrir aucun inconvénient - dans un pays où les plus grandes familles descendent bien plus - récemment de bâtards dont les pères n'étaient pas d'aussi - grands seigneurs. J'ai aussi délivré à M. de Cadaval l'écrit - dont vous trouverez une copie jointe à ma lettre; vos dernières - intentions me liant les mains, j'ai été obligée de laisser - agir la cabale, en me bornant à retirer le portrait de Mlle de - Rochefort. La Reine a cependant approuvé les projets du Duc, - mais elle a demandé quelque temps, pour accorder un consentement - formel, parce qu'on lui a fait un tableau effrayant du désordre - qui existait dans les finances de la maison de Cadaval. Mon - silence a donné du poids aux impostures et fourni des armes aux - détracteurs d'une alliance autant redoutée que jalousée. On fait - des informations à Paris. Mme de Menesez, qui s'y trouve, est la - fille du marquis de Latradio, oncle des Saint-Vincent. Brouillon - par goût et par calcul, il y a lieu de croire qu'il aura mandé à - sa fille de ne pas être scrupuleuse sur les médisances, qu'elle - pourrait faire arriver ici. Ces inconvénients ne peuvent être - imputés, Madame, qu'aux personnes qui étaient intéressées à - respecter vos conseils. Le point actuel offre deux partis à - adopter, ou celui de reprendre une négociation, qui pourrait, - je crois, être encore conduite à bien, ou de me mander que la - maison de Rohan, ayant eu vent des doutes qu'on s'était permis, - ne voulait plus entendre parler de tout ce qui y avait donné - lieu. Je désire que Mlle de Rochefort ne regrette jamais ce - qu'elle a refusé et je ne me plains pas de l'inutilité de mes - démarches puisqu'elles ont pu vous prouver, Princesse, avec - quel zèle je saisirai toujours les occasions de vous marquer ma - reconnaissance. - - [256] Jean, vicomte de Rohan, issu des ducs souverains de - Bretagne, épousa, en 1371, Jeanne, fille du roi de Navarre. - - De lui descendent par filiation prouvée les branches de Rohan - Montbazon et Rohan Soubise. - - Et de la branche aînée sortent en ligne droite et légitime: - - 1º Charles-Jules-Armand, prince de Rohan Rochefort, marié à - Dorothée d'Orléans Rothelin, issue de Jean d'Orléans[A], comte de - Dunois et de Longueville, neveu du roi de France, Charles VI et - oncle de Louis XII, surnommé le père du Peuple; - - 2º Le prince Camille, venu à Lisbonne, général des Galères de - Malte; - - 3º La comtesse de Mérode, grande d'Espagne, de la première classe; - - 4º La comtesse de Brionne, veuve et mère des grands-écuyers de - France, de la maison de Lorraine. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - 1º Charles-Louis Gaspard, prince de Rohan, marié à Joséphine de - Rohan, fille du prince de Guéménée; - - 2º Louis-Camille-Jules, chanoine et comte de Strasbourg, nommé le - prince Jules; - - 3º Charlotte-Louise-Dorothée à marier; - - 4º Henry; - - 5º Clémentine. - - [A] La princesse de Nemours, femme de Pierre II, roi de - Portugal, descendait, aussi, par sa mère, de Jean d'Orléans. - - Louis de Bourbon, quatrième aïeul du Grand Condé, épousa en - secondes noces, le 8 novembre 1565, Françoise d'Orléans, fille du - marquis de Rothelin. - - Le comte de Soissons, fruit de ce mariage, est l'agent maternel - des princes de Savoie-Carignan et du célèbre prince Eugène. - -«Quoique l'origine souveraine subséquente de la maison de Rohan -soit généralement connue, j'ai cru devoir donner à Son Excellence -M. le duc de Cadaval un extrait des généalogies de M. le prince -de Rohan-Rochefort et de celle de Madame sa femme, née Mlle -d'Orléans-Rothelin. J'ai également certifié à Son Excellence que leur -fille, Charlotte, Louise, Dorothée, princesse de Rohan-Rochefort, -joignait aux agréments de sa figure et de sa physionomie une -éducation digne de sa haute naissance. Que cette jeune princesse -avait montré, depuis sa tendre enfance, des qualités aussi aimables -que ses vertus sont recommandables. Qu'elle était particulièrement -liée avec la princesse Charles de Rohan[257], sa belle-soeur, -liaison qui suffisait seule pour faire l'éloge de Mlle de Rochefort. -Enfin j'ai encore eu l'honneur de dire à M. le duc de Cadaval, -d'après les informations qui m'ont été données que Mlle de Rochefort -aurait en se mariant cent mille cruzades de dot, sans compter ses -droits à la succession paternelle et maternelle, ainsi qu'aux autres -héritages qui pourraient lui échoir, que joint à la dot il lui serait -fait un trousseau, conforme à son rang et à la manière grande, dont -la maison de Rohan s'est toujours montrée dans toutes les occasions. -Je consens d'autant plus volontiers à donner par écrit et à signer -tout ce que j'ai annoncé à M. le duc de Cadaval que la conduite de -Son Excellence, depuis qu'il est question de son mariage avec Mlle de -Rohan-Rochefort a été aussi loyale et aussi noble que l'on pouvait -l'attendre d'un seigneur, qui sans orgueil sait se rappeler à propos -qu'un sang royal coule dans ses veines.» - - [257] Le prince Charles s'était marié à seize ans, à sa cousine - Marie-Josèphe de Rohan-Guéménée. - -Tout n'est pas perdu puisqu'à Lisbonne, malgré tout, on discute -encore et qu'on serait prêt à reprendre les négociations. Les Rohan, -semble-t-il, ont montré une délicatesse exagérée; le mal n'était -pas si grand qu'on le craignait d'abord, car, le 26 janvier, Mme de -Marsan, reprise d'une nouvelle ardeur, récrit à M. de Bombelles une -lettre qui s'est croisée avec celle de l'ambassadeur. - - «J'ai de nouvelles raisons, Monsieur, pour désirer que l'affaire - qui nous intéresse ne soit pas rompue. Mlle de Rochefort - paraît vouloir revenir à notre avis. Il est certain que ses - _craintes n'étaient pas fondées_; sa délicatesse lui avait dicté - cet aveu; actuellement tranquille sur cet objet, elle désire - l'établissement. Mais M. son père, ni Mme sa mère ne sont encore - instruits de cet état de choses. Monsieur, si vous avez rompu - comme vous l'avez pu d'après ma dernière lettre, vous êtes bien - le maître de faire usage de la lettre ci jointe ostensible qui - peut même être mise sous les yeux de la Reine. Elle prouvera - évidemment, Monsieur, que vous avez fait, dans toute cette - affaire ce que votre amitié pour nous vous avait dicté. Aussi - rien, dans cet aveu, Monsieur, ne peut vous compromettre, - et c'est ce que je désire le plus vivement. Dans le cas où - vous n'auriez pas rompu, nous vous demandons de prolonger la - négociation et, dès que nous aurons nouvelle que la rupture n'a - pas eu lieu, nous demanderons le consentement de M. et de Mme - de Rochefort et nous ne perdrons pas d'instants à vous faire - parvenir notre définitive résolution.» - -La comtesse de Marsan se rend compte des ennuis terribles que cette -affaire a causés aux Bombelles. Elle tient à s'en expliquer encore -avec Angélique le 4 février. - - «Je suis uniquement occupée de vous, Madame, et de l'embarras - que vous cause cette affaire, si heureusement conduite de votre - part et si maussadement de celle-ci. Ma lettre à peine partie, - la jeune personne s'en est repentie, la tante qui n'avait pas - eu le courage de lui en inspirer la reprise avec la plus grande - vivacité. L'ambassadrice est venue (je ne say par quel motif) - lui annoncer l'arrivée du duc et lui parler de ses projets, - elle a tout nié; mais avec la résolution, si cette nouvelle - se vérifiait, d'envoyer un courrier au devant de lui pour lui - offrir, à titre de tante, un appartement chez elle. Vous jugez, - par là, que le courrier serait bien accueilli. - - Le père a consenti, mais la mère est à 60 lieues d'ici, on - n'a pas encore osé lui en parler et elle ne sera pas la moins - difficile à persuader. Voilà, Madame, l'état des choses: dans - ce moment, où tout doit être rompu d'après mon avant-dernière - lettre, j'ai saisi le prétexte dont on s'était servi pour vous - en procurer un honnête. Si vous n'en avez point fait usage, - l'affaire pourrait, peut-être, se renouer, mais je ne puis - répondre de rien après toutes les variations que j'ay éprouvées. - Si j'avais pu les prévoir, je me serais bien gardée de vous - en faire la proposition. J'en ai été et j'en suis encore dans - un trouble extrême, ne pensant qu'à vous, Madame, et à M. le - marquis de Bombelles. Renonçant à cet avantage, pourvu que tout - se termine d'une manière à ne vous pas compromettre, vis-à-vis - le duc. Je suis touchée de ses procédés et des vôtres au delà - de toutes expressions et j'attends votre retour avec bien - de l'impatience pour vous renouveler les espérances de tous - les sentiments dont mon coeur est pénétré pour ma charmante - Angélique. Elle trouvera bon que je supprime les compliments et - voudra bien en user de même. - - - 13 février. - - «Je suis bien malheureuse, Madame, de ne pouvoir jouir de toutes - les marques d'amitiés que vous me donnez; ce sentiment, si - doux, de la reconnaissance, se tourne même pour moy en amertume. - Mais il n'en est pas moins vif et n'en sera pas moins constant. - Vous reteniez encore un fil par votre dernière lettre. La - première doit m'apprendre la rupture entière et j'espère même - que vous aurez fait usage de celle où je vous faisais un aveu, - qui peut seul justifier ou excuser la conduite de mes parens. - Celle du duc ajoute infiniment à mes regrets; son caractère - s'est peint dans cette occasion de manière à faire désirer son - alliance, quand, d'ailleurs, il n'aurait pas réuni tous les - avantages possibles. La princesse Charles est aussi désolée que - moi, elle y envisageait même une ressource pour ses petites - filles. Enfin, Madame, rien ne nous échappe de ce que nous - perdons, mais ce qui nous pénètre le plus est l'inutilité de - toutes les peines et de tous les soins que vous avez prodigués, - avec un zèle qui me touche jusqu'au fond du coeur, et dont je - ne me consolerai point d'avoir abusé, quoique bien innocemment - et n'ayant, certainement, rien à me reprocher. Mme la baronne - de Mackau, qui a vu tout ce qui s'est passé, m'en sera témoin. - Vous aurez vu, par mes dernières lettres, qu'on n'ait pas à - s'en repentir si, contre toute vraisemblance, le duc persistait - dans son projet. Je crois qu'il reste encore un moyen qui - serait d'écrire à Mme la comtesse de Brionne, comme à sa tante, - et à celle de Mlle de Rohan. Je suis persuadée, qu'engagée - personnellement, elle emploierait tout son crédit sur son frère, - sa belle-soeur et sa nièce avec toute l'énergie, dont elle - est capable et à laquelle ils ne résisteraient pas. Vous êtes - bien bonne d'avoir encore paré aux méchancetés qui pourraient - retomber sur mes parents; nous n'aurions pas osé si bien dire - que la dot n'aurait souffert aucune difficulté. L'embarras que - vous cause cette malheureuse affaire n'est pas le chagrin le - moins cuisant de tous ceux dont je suis accablée, depuis si - longtemps. Ma santé s'en ressent, et il me reste à peine la - force de vous renouveller et à M. de Bombelles les assurances de - tous les sentiments que je ne puis pas exprimer et avec lesquels - je seray, Madame, jusqu'à mon dernier soupir, - - Votre très humble et très obéissante servante, - - DE ROHAN, COMTESSE DE MARSAN. - - «J'ajoute encore, Madame, qu'un si grand éloignement ne nous - permettant pas de prévoir tout ce qui serait le plus à propos - de dire, dans ces circonstances, nous nous en rapportons - entièrement à vous et à M. de Bombelles. Nous sacrifions - tout amour-propre et vous conjurons de prendre le parti le - plus convenable, pour vous et pour M. le duc de Cadaval. - L'ambassadrice a dit à Mme la comtesse de Brionne qu'il devait - arriver incessamment et qu'il amènerait un frère sourd et muet - pour le faire traiter par l'abbé de l'Épée. Du reste, jusqu'à - présent, on ne parle point de cette affaire.» - -Voilà encore une fois l'affaire reprise, mais timidement. Le marquis -mande à la comtesse de Marsan, le 14 février: - - «Madame, vous inspirez une telle vénération que, pour peu qu'on - sache rendre hommage aux vraies vertus, on doit s'estimer - heureux de faire ce qui vous est agréable. Ce sentiment - acquiert une toute autre force, dans des coeurs reconnaissants - et pénétrés de vos bontés. Jugez de notre joie en voyant celle - qu'a causé à M. le duc de Cadaval l'heureux changement dans les - dispositions de Mlle de Rochefort. Non, Madame, de ce moment, ce - n'est plus une affaire manquée, elle exigera du soin. Nous en - devons à tout ce qui vous intéresse, et nous aurons, j'espère, - la satisfaction d'avoir procuré un établissement peu commun à - une jeune personne qui vous est chère, et qui l'est devenue - davantage par la délicatesse qui la portait à se sacrifier. Nous - sommes si sûrs de M. le duc de Cadaval, de sa mère, de toute la - saine partie de sa famille que vous pouvez..., princesse, sans - perdre de temps vous procurer le consentement de M. et de Mme - la princesse de Rochefort. Plus nous voyons le gendre que nous - leur destinons et plus nous avons sujet de nous applaudir de la - conduite de ce franc et loyal seigneur. J'ai l'honneur d'être, - etc.» - - Mme de Bombelles a ajouté: «Il est impossible d'être plus - sensible que je ne le suis, Madame la comtesse, à l'inquiétude - que vous avez bien voulu prendre, sur le chagrin et l'embarras - où vous jugez avec raison que nous avait jetés le refus de - Mlle de R. Grâces à Dieu, nous n'avons plus qu'à nous réjouir - de son retour à ses premiers sentiments et la satisfaction - que nous en éprouvons est surpassée par celle de M. le duc de - Cadaval, qui avait toujours conservé l'espoir de fléchir, par - sa constance et par votre appui l'opposition de Mademoiselle - votre nièce. Dès qu'un érésipèle qui retient Mme la duchesse - de Cadaval dans son lit lui permettra d'en sortir, elle ira - chez la Reine pour obtenir son consentement, et sitôt que cette - démarche sera faite, vous recevrez, ainsi que M. le prince de - Rohan, la demande ostensible de Mme la duchesse de Cadaval et - de son fils. Mon tendre attachement vous est si connu, Madame - la comtesse, qu'il m'est inutile de vous répéter à quel point - je serai heureuse, ainsi que M. de Bombelles, de la réussite - d'une négociation que nous n'avons tant désirée que par la - conviction de l'avantage dont elle serait pour une princesse de - la maison de Rohan, qui par la grandeur de sa naissance ne peut - trouver que peu de partis qui soient dignes de son attention. - Quant aux qualités personnelles je suis sûre que celles du duc - assureront la paix et la tranquillité de sa vie. Jouissez donc, - Madame la comtesse, de votre ouvrage et recevez l'assurance des - sentiments, etc., etc.» - -Les choses restent en état pendant des semaines, puis des difficultés -surgissent du côté portugais. - -Ces négociations énervantes ont augmenté les crises d'estomac de -l'ambassadeur, qui supporte mal le climat et déjà songe à demander un -congé de convalescence. - -«J'ai été si affectée, Madame, de vos inquiétudes sur la santé de M. -le marquis de Bombelles, écrit la comtesse de Marsan, le 29 mars, et -je les ai partagées trop vivement pour ne pas désirer, avant tout, -votre retour. J'admire que vous vous soyez toujours occupée d'une -affaire, qui par la faute de mes parents rencontre des obstacles qui -sans leur incertitude n'auraient pas existé. Nous en avons encore -beaucoup à surmonter; le caractère de la mère ne permet pas de lui -parler avant d'être assurée du consentement de la Reine. On emploie -tous les moyens pour l'engager à revenir de Marmoutiers où elle est, -depuis six mois, afin qu'on soit plus à portée de la déterminer à un -sacrifice qui lui coûtera beaucoup. Je ne doute pas du succès si par -la lettre du duc à Mme la comtesse de Brionne elle s'approprie cette -négociation. Je crois pour plus d'une raison qu'elle s'en empare et, -Monsieur votre frère pense de même. Je serai bientôt à portée de vous -en dire davantage, j'attends ce moment avec bien de l'impatience. Je -souhaite le temps favorable pour une heureuse et prompte traversée. -Assurez, je vous prie, M. le marquis de Bombelles de ma sensibilité. -C'est sur quoi je ne le céderai à personne. Je me fais une vraie -fête, Madame, de vous embrasser et de vous renouveller tous mes -remerciements. Je supprime les compliments. Vous préférez sûrement -les assurances bien véritables de la plus tendre amitié.» - - * * * * * - -Comme c'était à présumer, les envieux de la cour de Lisbonne -profitèrent des longues hésitations des Rohan, puis de la première -rupture émanant d'eux. A son tour le duc de Cadaval hésita à -poursuivre la réalisation d'un mariage où l'autre partie témoignait -si peu de bonne grâce. La Reine se montra fort mécontente des -tergiversations et, finalement, retira son appui à l'union qu'elle -avait favorisée. - -Bombelles échangea une série de lettres avec le duc de Cadaval. Dans -les premières, il se plaignait amèrement du système de dénigration -employé contre les Rohan par ceux, la comtesse de Saint-Vincent en -tête, qui voulaient faire échouer la combinaison. Dans la dernière, -écrite le 22 juin, l'ambassadeur, au nom des Rohan, rendait hommage à -la loyauté et aux procédés du duc de Cadaval. - - - MONSIEUR LE DUC, - - «Les motifs qui m'ont dirigé en cherchant à vous donner une - compagne digne de Votre Excellence lui sont trop connus pour - que j'aie besoin d'en faire l'apologie. Je n'examinerai pas - ceux qu'on a pu avoir pour embarrasser la conclusion d'une - alliance honorable et convenable à tous égards. Ce qu'il y a de - certain, c'est que les doutes élevés, les lenteurs dont je vous - ai vu si affligé et les discours de vos envieux étant revenus à - Mlle de Rochefort, ses parents, peu accoutumés à ce qui s'est - passé, lui ont permis de refuser une union que le personnel - de Votre Excellence leur fait regretter. Ils m'ont chargé de - vous exprimer combien vos procédés vous les avaient attachés - et de vous témoigner le chagrin qu'ils ressentent à ne pouvoir - correspondre à vos vues. J'ose partager leurs sentiments par une - suite du vif intérêt, que je prendrai toujours à tout ce qui - vous affectera. - - «J'ai l'honneur d'être, etc...» - -Les longues négociations restées stériles avaient attristé le séjour -des Bombelles à Lisbonne. Ils attendaient avec une impatience non -dissimulée le moment où l'ambassadeur pourrait quitter son poste -en vertu d'un congé régulier. Angélique partit la première avec -ses enfants, heureuse de retrouver à Versailles toute sa famille -maternelle, surtout sa chère princesse dont elle était séparée depuis -si longtemps. L'absence n'avait nullement amoindri l'enveloppante -tendresse de Madame Élisabeth pour son amie: nous en trouverons -mainte preuve dans les feuilles d'un Journal écrit par le marquis -à son retour en France. Entremêlant les notes intimes avec les -réflexions politiques, il déroulera sous nos yeux le suggestif -tableau de la Cour de Versailles à cette heure déjà angoissante où -s'entrecroisent les vents précurseurs de la tempête..... - -FIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - - AVANT-PROPOS v - - - CHAPITRE PREMIER - - Les Bombelles dans l'histoire.--Le marquis tuteur de ses - soeurs.--Henriette-Victoire, comtesse de Reichenberg, - épouse morganatique du landgrave de Hesse-Rheinfels.--M. - de Bombelles à Ratisbonne.--Les instructions du comte - de Vergennes.--Mlle de Schwartzenau.--Jeanne-Renée - de Bombelles projette de marier son frère à Mlle de - Mackau.--L'éducation des jeunes filles et les mariages - dans la noblesse.--La sous-gouvernante des Enfants de - France et la jeunesse de Madame Elisabeth.--Intimité - de la princesse avec Angélique.--Lettre de Mlle de - Mackau au marquis de Bombelles.--L'Empereur Joseph II à - Versailles.--Eléonore d'Olbreuse et ses descendants.--Mariage - d'Angélique 1 - - - CHAPITRE II - - 1778 - - Présentation d'Angélique à la Cour.--Le marquis rejoint - son poste.--Séparation douloureuse.--Mme de Bombelles - et Madame Elisabeth.--La duchesse de Bourbon - et le comte d'Artois.--Duel de princes.--Mme de Canillac.--La - princesse de Guéménée.--Constitution de la - maison de Madame Elisabeth.--Correspondance entre - les deux époux.--Le comte d'Esterhazy.--Premières - promenades à cheval.--Quelques semaines à Ratisbonne.--La - princesse de Fürstenberg.--A Marly.--Marie-Antoinette - et Mme de Bombelles.--Le chevalier - de Naillac.--Un concert à Ratisbonne 49 - - - CHAPITRE III - - 1778-1779 - - Succession de Bavière.--Mort de l'électeur - Maximilien-Joseph.--Négociations de Joseph II avec - Charles-Théodore, électeur palatin.--Projets belliqueux - de l'Empereur.--Prudence de Marie-Thérèse.--Sa correspondance - avec Marie-Antoinette et avec Mercy.--Le baron de Goltz, - ministre de Prusse.--Hésitations de la Reine.--Impressions - de Bombelles.--Commencement d'hostilités.--Reprise - des négociations.--Traité de Teschen 87 - - - CHAPITRE IV - - 1778-1780 - - Les clavecins de Ratisbonne.--Les sociétés badines et - l'Ordre du Canapé.--Naissance de Madame Royale.--Danger - que court Marie-Antoinette.--Nouveaux détails donnés - par Mme de Bombelles.--Le chevalier de Naillac et les - Grimod d'Orsay.--Mort du landgrave de Hesse.--Difficultés - qui en résultent pour la comtesse de Reichenberg.--La - question des mariages inégaux 107 - - - CHAPITRE V - - 1781 - - La marquise rentre à Versailles.--Charmant accueil de - Madame Elisabeth.--Premières visites.--Le portrait du - marquis.--Bombon.--Esterhazy et la Reine.--Nouvelles - de cour.--Incendie de l'Opéra.--Questions de - carrière.--Mme Saint-Huberti.--Le sevrage de - Bombon.--Effusions maternelles.--Nouvelles - d'Amérique.--Court séjour de Joseph II.--Ambitions - diplomatiques.--La comtesse de Reichenberg songe à accepter - d'épouser le marquis de Louvois.--Correspondance avec son - frère.--Mort du comte de Broglie.--La comtesse Diane.--Le - duc de Montmorency.--A la Muette.--Mme de Marchais et le - comte d'Angiviller.--La fête de Saint-Cloud.--La Cour à - la Muette.--Mort de la comtesse d'Hautpoul 158 - - - CHAPITRE VI - - 1781 - - Naissance du Dauphin.--Impressions à la cour et dans le - peuple.--Bombon a la petite vérole.--Lettre de Madame - Élisabeth.--Correspondance de Mme de Bombelles.--Nouvelles - d'Amérique.--La comédie à Chantilly.--Mlle - de Condé et la princesse de Monaco.--Commérages - à Versailles sur le séjour d'Angélique à Chantilly 203 - - - CHAPITRE VII - - 1782 - - Mariage de la comtesse de Reichenberg avec le marquis de - Louvois.--Fêtes à Paris.--Angélique a la jaunisse.--Les - bals des Gardes du corps.--Changements diplomatiques.--Mort - de Madame Sophie.--Présentation de la marquise de - Louvois.--Mme des Deux-Ponts.--La comtesse Diane intervient - auprès de la Reine.--Mme de Bombelles est reçue par - Marie-Antoinette.--Notes sur le marquis de Bombelles - présentées à la Reine.--Démarches d'Angélique.--Voyage - du marquis à Munich.--Audience de Pie VI.--Retour de - M. de Bombelles à Versailles.--Le comte et la comtesse - du Nord.--Fêtes données en leur honneur.--Opinions - diverses.--Lettre de Mlle de Condé.--Faillite des - Rohan-Guéménée 241 - - - CHAPITRE VIII - - 1783-1786 - - Naissance de Bitche.--Le marquis voyage en Angleterre.--Chez - le duc de Marlborough.--Accident de cheval de Madame - Elisabeth.--Nouvelles de cour.--Ascension des frères - Robert.--Chez la duchesse de Polignac.--L'intimité - à Versailles et à Montreuil.--_Pauvre Jacques._--Visites - princières.--_Le Mariage de Figaro_ et l'affaire du - Collier.--Le duc et la duchesse de Saxe-Teschen.--L'ambassade - de Portugal 284 - - - CHAPITRE IX - - 1786-1788 - - Départ pour Lisbonne.--La marquise de Travanet.--Lettres de - Madame Elisabeth.--Projet de mariage entre le duc de Cadaval - et la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort.--Correspondance - entre la comtesse de Marsan et les Bombelles.--Longues - négociations.--Rupture, reprise et seconde rupture des - pourparlers.--Les Bombelles rentrent en France 308 - -Tours.--Imprimerie DESLIS FRÈRES. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Angélique de Mackau, Marquise de -Bombelles, by Maurice Fleury - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGÉLIQUE DE MACKAU *** - -***** This file should be named 44960-8.txt or 44960-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/4/9/6/44960/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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