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-The Project Gutenberg EBook of Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles, by
-Maurice Fleury
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles
- et la Cour de Madame Élisabeth
-
-Author: Maurice Fleury
-
-Release Date: February 18, 2014 [EBook #44960]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGÉLIQUE DE MACKAU ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
-n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été
-repris.
-
-Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine
-sont marqués =ainsi=.
-
-La notation O, suivie d'une 1 en exposant dans l'original a été rendue
-par O{1} dans cette version électronique.
-
-Dans la note 208, le prénom du comte de Tressan, marqué comme
-«Elisabeth» a été corrigé en «Louis-Elisabeth».
-
-
-
-
- ANGÉLIQUE DE MACKAU
- MARQUISE DE BOMBELLES
- ET LA
- COUR DE MADAME ÉLISABETH
-
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-
-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-
- =Carrier à Nantes=, 2e édition. Plon, 1897.
-
- =Louis XV intime et les Petites Maîtresses=, 3e édition. Plon,
- 1899.
-
- =Souvenirs de Delaunay= (de la Comédie-Française), 3e édition.
- Calmann Lévy, 1902.
-
- =Le palais de Saint-Cloud=, in-4e illustré (couronné par
- l'Académie française). Laurens.
-
- =La France et la Russie en 1870=, d'après les papiers du général
- Fleury. Émile-Paul, 1902.
-
- =Fantômes et Silhouettes= (portraits du XVIIIe siècle),
- Émile-Paul, 1903, 3e édition.
-
- =Les Drames de l'Histoire=: Mesdames de France, Mme de la
- Vallette, Gaspard Hauser.--Hachette, 2e édition, 1905.
-
-
-
-
-PUBLICATIONS
-
-
- =Souvenirs de la comtesse de Montholon.= Émile-Paul, 1901.
-
- =Souvenirs du Congrès de Vienne=, par le comte de la Garde
- Chambonas. Émile-Paul. 1903.
-
- =Bonaparte en Égypte=, notes du capitaine Thurman. Émile-Paul,
- 1902.
-
- =L'Éducation d'un Prince=, par le général marquis d'Hautpoul.
- Plon, 1902.
-
- =Souvenirs du général marquis d'Hautpoul sur la Révolution et
- l'Empire.= Émile-Paul, 1905.
-
- =Souvenirs du caporal Wagré= (les prisonniers de Cabrera).
-
- =Souvenirs de Jouslin de la Salle=, etc.
-
- =Le Carnet=, revue mensuelle fondée en 1898.
-
-
-[Illustration:
-
- ANGÉLIQUE DE MACKAU
- MARQUISE DE BOMBELLES
- 1762-1801
-
- _D'après le portrait appartenant_
- à M. le comte Marc de Bombelles
-
- OPEKA, CROATIE]
-
-
-
-
- Comte FLEURY
-
- ANGÉLIQUE DE MACKAU
- MARQUISE DE BOMBELLES
- ET LA
- COUR DE MADAME ÉLISABETH
-
- D'après des DOCUMENTS INÉDITS
-
- _Ouvrage orné d'un portrait en héliogravure_
-
- TROISIÈME ÉDITION
-
-
- PARIS
- ÉMILE-PAUL, ÉDITEUR
- 100, rue du Faubourg-Saint-Honoré, 100
- Place Beauvau
-
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-Le parfum qui s'exhale de ces effluves du passé n'est pas cet unique
-parfum de volupté qu'on a coutume de respirer dans tout ce qui émane
-du XVIIIe siècle, le siècle des grâces et des faciles complaisances.
-Ce n'est pas à nous, qui avons fait revivre les amours du plus
-voluptueux des monarques, de reprocher aux écrivains même les plus
-graves d'avoir, pour plus exactement peindre une époque, recherché
-celles d'entre les femmes de la société qui, par leurs aventures,
-s'offraient le mieux en mesure de retenir l'attention. Plus que
-les dames de haute vertu les célébrités amoureuses sollicitent la
-curiosité de la plupart, et c'est vers celles qui dispensèrent
-généreusement le plaisir ou inspirèrent passions ou caprices que
-tendent les efforts de ceux qui sont en mal d'histoire anecdotique.
-
-Le public, surtout certain public d'élite féminin,--celui qui prend
-le temps de lire, mais recherche plutôt un délassement teinté
-de psychologie souriante, voire de physiologie instructive et
-amusante à la fois, que de trop pédantes leçons de diplomatie ou de
-politique,--le public très fin, très quintessencié, très prompt à
-établir des comparaisons, des femmes qui comprennent ou qui devinent
-et qui concluent, encourage volontiers ces «analystes» des coeurs
-réduits parfois au rôle d'anecdotiers d'amour.
-
-N'est-ce pas la vie qui passe dans ces ailes bruissantes de
-femmes-papillons? Dussent-elles s'en brûler, il leur faut la lumière
-qui, encore une fois, dans un suprême battement, les fait scintiller
-devant la postérité. Si une du Barry ou une Parabère scandalise
-ces lectrices averties, une Choiseul-Stainville, une Custine, une
-Flahaut, voire une Tallien ou une Aimée de Coigny intéressent ou
-captivent, rendent indulgentes pour elles-mêmes celles qui, dans
-les amours passées, aiment à trouver la représentation des amours
-présentes ou futures.
-
-Embellies par le recul des années, ces figures leur apparaissent
-grandies ou rendues vaporeuses--suivant que le metteur en scène a
-imprimé plus de relief au caractère ou laissé la première place aux
-élans du coeur,--auréolées jusque par-delà la mort de cette couronne
-de volupté poétique qui, «depuis qu'il est des hommes... et qui
-aiment» constitue le moins indiscutable des brevets d'immortalité.
-
-A côté de celles qui aimèrent d'amour ou aimèrent simplement le
-plaisir[1], on citerait celles qu'un seul sentiment purifia, et l'on
-pense aussitôt à une Pauline de Beaumont dont la mort fit verser de
-vraies larmes à Chateaubriand, à une Sabran attendant patiemment
-que le chevalier de Boufflers pût l'épouser, à une Polastron usant
-de son influence de mourante sur le comte d'Artois pour obtenir sa
-conversion. N'en est-il pas quelques autres parmi celles dont on
-n'a pas pour coutume de parler, si séduisantes qu'elles aient été,
-et, cela parce que, «à l'austère devoir pieusement fidèles», elles
-y trouvèrent unique et suprême volupté? Il semble qu'Angélique de
-Mackau, marquise de Bombelles, l'amie dévouée et aimée de Madame
-Élisabeth, dont il nous a été permis, grâce à un journal intime,
-de dessiner la vie, soit une de ces femmes d'âme élevée dignes de
-solliciter l'attention.
-
- [1] De certaines femmes de cette époque on a pu dire: «Elles
- n'ont connu ni les grandes passions ni les grands repentirs; les
- philosophes du XVIIIe siècle ne leur avaient laissé que la moins
- consolante des religions: celle du plaisir.» (A. de Pontmartin,
- _Causeries du Lundi_.)
-
-Rencontrer au sein de la société mourante du XVIIIe siècle un ménage
-modèle, admirable par son amoureuse et amicale fidélité et, en même
-temps, intéressant non seulement par lui-même mais par ses alentours,
-par les milieux où il lui a été donné de se mouvoir; grâce à des
-fragments d'autobiographie et à une correspondance nombreuse--le
-mari, diplomate, étant souvent absent du nid--prendre ce couple
-avant les justes noces, le voir évoluer au milieu de la Cour de
-Marie-Antoinette, l'étudier psychologiquement durant les années
-heureuses, pouvoir plus tard le suivre aux heures de lutte, aux
-heures d'angoisse, voilà le régal que nous offraient les dossiers
-inexplorés des Bombelles.
-
-Avec le fonds Dupleix-Valori qui a servi à l'ouvrage de M. Tibulle
-Hamon, _Dupleix et la perte des Indes_, le fonds Bombelles est
-le plus important des archives de Seine-et-Oise si riches en
-correspondances et papiers d'émigrés[2]. C'est sans doute à cette
-importance considérable (ce fonds ne contient pas moins de 230
-dossiers très fournis), que nous avons dû de le trouver à peu près
-inexploré. Exception doit être faite pour M. A. de Beauchesne qui,
-dans sa _Vie de Madame Élisabeth_, a publié quelques lettres de Mme
-de Bombelles à son mari pendant l'année 1781; pour M. Maxime de La
-Rocheterie qui a «visé» çà et là des impressions tirées de cette
-même correspondance pour son _Histoire de Marie-Antoinette_[3]. Ces
-citations peu nombreuses et partielles ne déflorent pas l'ensemble
-d'une correspondance qui, avec d'autres papiers inédits, fournit le
-canevas principal du récit que nous offrons aujourd'hui au public.
-
- [2] Ignorés d'ailleurs de la plupart des intéressés.
-
- [3] M. de La Rocheterie a également publié la _Correspondance du
- marquis et de la marquise de Raigecourt avec le marquis et la
- marquise de Bombelles pendant l'émigration_. Société d'histoire
- contemporaine, 1892. Tiré à petit nombre et devenu rarissime.
-
-Quand, il y a plusieurs années déjà--habitant alors Versailles,
-dans l'atmosphère même où nos héros et leur entourage avaient vécu,
-aimé et commencé à souffrir--nous faisions transcrire sous nos yeux
-les parties principales de ces innombrables dossiers, le savant
-archiviste du Département--très épris d'histoire lui-même, quand
-les paperasses administratives lui en laissent le temps,--M. Émile
-Coüard, a complaisamment dirigé nos recherches dans ce labyrinthe
-cartonné. Son obligeante expérience a souvent épargné notre peine:
-qu'il reçoive ici l'expression de notre amicale reconnaissance.
-
- Versailles, 1902.--Paris, 1905.
-
-
-
-
- ANGÉLIQUE DE MACKAU
- MARQUISE DE BOMBELLES
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
- Les Bombelles dans l'histoire.--Le marquis tuteur de ses
- soeurs.--Henriette-Victoire, comtesse de Reichenberg, épouse
- morganatique du landgrave de Hesse-Rheinfels.--M. de Bombelles
- à Ratisbonne.--Les instructions du comte de Vergennes.--Mlle
- de Schwartzenau.--Jeanne-Renée de Bombelles projette de marier
- son frère à Mlle de Mackau.--L'éducation des jeunes filles et
- les mariages dans la noblesse.--La sous-gouvernante des Enfants
- de France et la jeunesse de Madame Élisabeth.--Intimité de la
- princesse avec Angélique.--Lettres de Mlle de Mackau au marquis
- de Bombelles.--L'empereur Joseph II à Versailles.--Eléonore
- d'Olbreuse et ses descendants.--Mariage d'Angélique.
-
-
-Aucun des écrivains ayant eu à retracer la vie de Madame Élisabeth
-n'a négligé de prononcer le nom de la marquise de Bombelles, née
-Angélique de Mackau. On sait qu'avec la marquise de Raigecourt,
-née Causans, et la vicomtesse des Monstiers Mérinville, née La
-Briffe, elle fut l'amie de coeur de la soeur de Louis XVI, et les
-nombreuses lettres si affectueusement incorrectes que lui a adressées
-Madame Élisabeth ont sauvé son nom de l'oubli[4]. Par malheur les
-renseignements que nous ont transmis Ferrand dans son _Éloge de
-Madame Élisabeth_ (1795), Feuillet de Conches dans son _Introduction_
-aux Lettres de Madame Élisabeth, et l'éditeur des _Mémoires_ de la
-baronne d'Oberkirch sont erronés sur bien des points.
-
- [4] Nous l'avons dit plus haut: grâce à M. M. de la Rocheterie,
- on connaissait la correspondance pendant l'émigration des
- Raigecourt avec la marquise de Bombelles.
-
-Quant au marquis de Bombelles, hormis dans les livres documentaires
-sur l'émigration, où d'ailleurs on le confond souvent avec un de ses
-frères, il n'est guère parlé de lui[5]. Histoire générale et mémoires
-ont l'air de l'ignorer. Il est donc nécessaire d'expliquer en peu de
-mots ce qu'étaient sa famille et celle de sa femme.
-
- [5] Sauf dans Feuillet de Conches (_Louis XVI_,
- _Marie-Antoinette_, etc.), pour la période qui se rapporte à sa
- mission en Russie, et récemment dans la _Correspondance_ du comte
- de Vaudreuil avec le comte d'Artois (2 volumes publiés par M.
- Léonce Pingaud).
-
-La famille de Bombelles fixée au XVIIIe siècle en Alsace, dans les
-fiefs de Worck, d'Achenheim et de Reishoffen, descendait de Salmon de
-Bombelles, docteur en médecine, natif de Senes au comté d'Asti, qui,
-attaché au service du duc d'Orléans (Louis XII), reçut des lettres
-de naturalité du roi Charles VIII[6]. Il est retrouvé trace de cette
-maison plus ancienne qu'illustre, à la cour des ducs de Lorraine;
-elle est couchée sur les listes de pension pour officiers et loyaux
-serviteurs de ces princes; après l'annexion à la France des duchés de
-Lorraine et de Bar, il est question de démêlés judiciaires entre le
-comte de Bombelles, lieutenant général et l'administration des duchés
-au sujet du fief de Reishoffen appartenant naguère au grand-duc de
-Toscane et échangé contre d'autres terres.
-
- [6] Archives de Seine-et-Oise, E. 231.
-
-Ce Henri-François de Bombelles, lieutenant général, gouverneur de
-Bitche, commandant de la frontière de la Lorraine Allemande et de la
-Sarre, est le père de Marc-Henri. Officier de valeur et de services
-éclatants[7] (les lettres du maréchal de Belle-Isle, du prince
-de Nassau, du maréchal du Muy, de Paris-Duverney, conservées aux
-Archives de Seine-et-Oise, témoignent en quelle estime le tenaient
-ses chefs ou les administrateurs de l'armée[8]), il conquit une
-situation prépondérante comme gouverneur de Bitche, poste qu'il
-conserva de nombreuses années et jusqu'à sa mort survenue en 1760, au
-moment où l'on songeait à lui donner le bâton de maréchal de France.
-
- [7] A Fontenoy, à Raucoux, il se distingua particulièrement;
- comme gouverneur de la Lorraine allemande qu'il a fortifiée
- et rendue praticable par des chemins militaires, il a
- droit également aux éloges, comme le témoigne l'importante
- correspondance militaire qui lui est adressée.
-
- [8] Arch. de Seine-et-Oise, E. 233, 234.
-
-M. de Bombelles s'était marié deux fois. Du premier lit, il laissait
-un fils et une fille. Celle-ci était entrée dans un couvent de
-Saverne et les portes du cloître se sont, à ce point, fermées sur
-elle, que c'est à peine si, parmi tous ces papiers de famille, son
-nom est prononcé. L'aîné de la famille, appelé le comte de Bombelles,
-marié à Mlle B. de la Vannerie, et vivant, à cause du caractère
-difficile de sa femme, fort en dehors de ses frères et soeurs de
-père, se souciera fort peu de ses devoirs de chef de famille. Il
-accomplira une carrière militaire honorable, deviendra maréchal
-de camp, chevalier de l'Ordre de Saint-Lazare et de Notre-Dame du
-Mont-Carmel.
-
-Du second mariage avec Marie-Suzanne de Rassé, sont nés quatre
-enfants, deux fils et deux filles. Le deuxième des fils, Basile,
-comme ses frères, commandera une compagnie du régiment de Berchenyi;
-de grandes folies de jeunesse pèseront sur toute sa vie; il sera
-enfermé à Metz pour dettes et donnera les plus grands ennuis aux
-siens[9]. Après avoir servi en Allemagne, on le retrouve en 1792
-maréchal de camp à l'armée de Condé.
-
- [9] Arch. de Seine-et-Oise, E. 387, E. 391.
-
-Le vrai chef de la famille c'est Marc-Henri, _marquis_ de Bombelles,
-second fils du lieutenant général. Ce marquisat venait d'un fief
-masculin situé en Palatinat, concédé par le prince héréditaire de
-Hesse-Darmstadt, reconnu par l'empereur et pour lequel régularisation
-a été consentie en France[10].
-
- [10] Lettre du 6 avril 1758 du prince héréditaire de Hesse
- Darmstadt au lieutenant général de Bombelles.
-
-Pour l'administration des finances très exiguës de la famille, pour
-l'éducation de ses deux soeurs, le marquis de Bombelles s'est tout
-à fait substitué à son frère aîné, et, d'un commun accord, c'est
-lui qui dirige, ordonne tout. Par sa raison pondérée, ses goûts
-d'économie, l'affection toute paternelle qu'il porte à ses soeurs--il
-s'est privé du revenu du fief pour leur éducation--il se montre à la
-hauteur de son rôle et digne d'éloges sans réserves. Ceci n'était
-pas toujours l'avis de sa belle-soeur, la comtesse de Bombelles,
-jalouse de cette influence et qui excitait continuellement son mari
-contre son frère. Après la mort de son aîné en 1785, le marquis eut
-des démêlés particuliers avec sa belle-soeur. Il répondit assez
-justement: «Mon frère tirait une grande vanité d'être le chef de sa
-famille et ne pouvait pas se dissimuler que, sans lui en disputer le
-titre, j'en acquittais les charges[11]...» et l'incident fut clos.
-
- [11] Lettre du 13 avril 1786.
-
-Né le 6 octobre 1744, à Bitche, capitale de la Lorraine allemande dont
-le comte de Bombelles, son père, était le gouverneur, Marc-Henri entra
-fort jeune, comme page, dans la maison du duc de Bourgogne, petit-fils
-de Louis XV, et le jeune prince témoignait la plus grande amitié à son
-compagnon de jeu. De complexion délicate le duc de Bourgogne était
-souvent souffrant, et chacun de l'entourer et d'essayer de le
-distraire[12]. On dut l'opérer d'une tumeur à la hanche, mais on ne le
-guérit point. Pendant cette maladie aux alternatives de mieux et de
-cruelles souffrances, les courtisans commençaient à ralentir leurs
-visites et entraient de préférence chez le duc de Berry (le futur Louis
-XVI). Un jour que le malade se trouvait dans une solitude presque
-complète, il fit signe à son page qu'il voulait lui parler; des paroles
-qu'il prononça on a établi ce mot «historique» qui semblerait un peu
-étonnant pour un enfant de dix ans, si l'on ne savait, d'autre part, que
-ce petit martyr royal, dont la fin fut si courageuse et édifiante, en
-était bien capable. «Bombelles, dit-il, sais-tu pourquoi nous ne voyons
-personne, tandis que la foule se porte chez mon frère? C'est qu'ici,
-c'est la chambre de la douleur, et chez Berry, c'est la chambre de
-l'espérance[13].»
-
- [12] Le duc de Bourgogne mourut le 22 mars 1761. Voir les pages
- émouvantes consacrées à ce charmant prince dans: _la Mère des
- trois derniers Bourbons_, par Casimir Stryienski, Paris, 1902,
- et _l'Eloge_ de Lefranc de Pompignan.
-
- [13] Anecdote contée par Alissan de Chazet: _Mgr de Bombelles_,
- dans _Mémoires, Souvenirs et Portraits_ (t. II).
-
-Après la mort du prince, Marc-Henri de Bombelles entra au service,
-dans les mousquetaires, se distingua à l'armée du maréchal de
-Broglie, fut blessé à Forbach, fit brillamment les campagnes de 1761
-et 1762 comme aide de camp du marquis de Béthune. Il commanda ensuite
-une compagnie du régiment de Berchenyi jusqu'au jour où il la céda
-à son frère Basile. Il était parvenu au grade de colonel lorsque,
-appuyé par le baron de Breteuil, alors ministre à Naples, il demanda
-à faire partie de la légation. Pendant son absence de plusieurs
-années M. de Bombelles confiait Henriette-Victoire et Jeanne-Renée
-à Mme d'Offémont, née Françoise de Bombelles, sa tante, qui, veuve
-depuis longtemps d'un officier au régiment de Condé-Infanterie,
-vivait retirée dans sa terre d'Offémont (Ile-de-France)[14].
-
- [14] Les Gobelin d'Offémont descendaient de Jean Gobelin,
- seigneur de la Tour en 1516. Baltazar Gobelin, seigneur de
- Brinvilliers, président en la chambre des Comptes, fit ériger sa
- terre en marquisat pour son fils Antoine. Celui-ci fut, en 1668,
- marié à Marie-Madeleine Dreux d'Autray, fille d'Antoine, seigneur
- de Villiers et d'Offémont. C'est la célèbre empoisonneuse,
- marquise de Brinvilliers. Claude Antoine de Gobelin porta le
- nom de comte d'Offémont. Son fils, Nicolas-Louis, était le mari
- de Françoise de Bombelles. D'où le comte d'Offémont, né le 3
- novembre 1774 (Dossier 234). Le château d'Offémont appartient
- aujourd'hui à M. de Sancy de Parabère, ancien officier supérieur
- de cavalerie.
-
-Excellent coeur mais tête folle, Henriette-Victoire avait voué une
-affection ardente au frère qui avait veillé sur son enfance, payé son
-entretien au couvent et qui même, de Naples, continuait à s'occuper
-d'elle avec une sollicitude constante. Par les lettres de la jeune
-fille conservées aux Archives de Seine-et-Oise on voit quelle place
-un peu encombrante Mlle de Bombelles occupait dans les pensées... et
-les calculs financiers du secrétaire d'ambassade.
-
-Pas jolie, fantasque, exubérante et surtout sans aucune fortune,
-Mlle de Bombelles était fort difficile à marier. Les partis se
-présentaient peu: le hasard devait amener celui auquel on aurait pu
-le moins songer. Un prince souverain allemand, père de la princesse
-de Bouillon, avait rencontré Henriette-Victoire pendant un voyage en
-Bavière, auprès de son frère devenu ministre à Ratisbonne. Séduit
-par le bavardage étourdi de cette jeune fille de dix-huit ans, le
-landgrave Constantin de Hesse Rheinfels demanda sa main. Il avait
-soixante ans; par son premier mariage il était père de plusieurs
-princes et princesses qui supporteraient mal une telle mésalliance.
-M. de Bombelles put hésiter longtemps avant d'accepter pour sa
-soeur une union plus brillante en apparence qu'en réalité; devant
-l'insistance de Henriette-Victoire, qui ne voyait qu'une chose: être
-princesse, il céda, et le mariage eut lieu en 1776.
-
-Malgré la loi sur les mariages inégaux qui régnait en Allemagne, Mlle
-de Bombelles se berçait de l'illusion qu'elle obtiendrait le droit
-d'être traitée en princesse et de compenser par là la disproportion
-des âges. Elle ne devait pas réussir; elle porta le nom de comtesse
-de Reichenberg et, malgré tous les efforts de son mari en Allemagne,
-et de ses parents en France, elle ne put jamais obtenir d'être
-qualifiée princesse. Après deux années tristement passées dans les
-châteaux gothiques du vieux landgrave nous la retrouverons veuve
-d'abord et, contre toute vraisemblance, inconsolable, puis, au
-bout de très peu de temps, désireuse de se remarier à tout prix et
-épousant contre le gré des siens, le plus mauvais sujet du royaume,
-le marquis de Louvois.
-
-L'autre soeur du marquis, Jeanne Renée, nous la suivrons également
-au cours de cette étude: d'abord jeune fille, vivant tantôt auprès
-de son frère à Ratisbonne, tantôt à Versailles, où la comtesse de
-Marsan, la baronne de Mackau ou Mme de Bombelles, sa belle-soeur, lui
-donnent tour à tour l'hospitalité; ensuite, après un projet d'union
-manquée avec le chevalier de Naillac, mariée au marquis de Travanet:
-c'est une femme gracieuse et spirituelle, assez instruite, d'un
-commerce agréable et très aimée dans l'entourage de Madame Élisabeth;
-elle est l'auteur de la romance célèbre «Pauvre Jacques», dont nous
-parlerons à son heure.
-
-Quant à Angélique de Mackau elle se présente trop bien elle-même
-avec son charme exquis, sa «sensibilité», pour que nous ne lui
-laissions pas la parole le plus souvent possible. Avec elle nous
-allons entrer dans l'intimité de Madame Elisabeth; nous connaîtrons
-de nouveaux traits de bonté de l'intéressante princesse. La cour de
-Marie-Antoinette nous apparaît sans voiles avec ses compétitions
-rivales, ses clans opposés les uns aux autres. Les Polignac, les
-Rohan, leurs différentes coteries, surtout l'un peu énigmatique comte
-Valentin d'Esterhazy dont l'influence sur la Reine ne peut sembler
-douteuse, se projettent en pleine lumière..., bien d'autres encore
-restés jusqu'ici au second plan faute de renseignements.
-
-Depuis le printemps de 1775, le marquis de Bombelles était chargé,
-en remplacement du baron de Mackau, de la légation de France auprès
-de la Diète de Ratisbonne[15]. En face des projets ambitieux de
-Joseph II sur la Bavière, la situation du ministre de France près
-des princes germaniques s'offrait rien moins que facile. Le rôle de
-M. de Bombelles consistait avant tout à ne pas s'ingérer dans les
-affaires des petits souverains avec leurs puissants voisins. Pour
-remplir utilement un emploi de conciliation et d'effacement, un
-diplomate de carrière patient, sachant vivre simplement et presque à
-l'écart des intrigues «grouillantes» de Ratisbonne était nécessaire.
-Le plénipotentiaire allait se tirer avec honneur d'un poste délicat,
-et, s'en tenant à la lettre de ses instructions, il mériterait les
-éloges du Ministère français; il n'en devait pas être de même du
-Cabinet autrichien qui, ne trouvant pas en lui un serviteur aveugle
-de l'Empereur, se plaindra à Paris; de là une série de griefs
-accumulés sur sa tête et dont la reine Marie-Antoinette lui tiendra
-bien longtemps rigueur, quand plus tard il sera question de donner au
-diplomate un avancement mérité.
-
- [15] Les instructions du comte de Vergennes pour M. de Bombelles,
- établissaient notamment certains points politiques qui devaient,
- quelques années plus tard, être opposés aux calculs ambitieux de
- Joseph II sur la Bavière: «Le roi, y était-il dit, ne négligera
- rien pour resserrer et rendre plus inviolables les liens qui
- assurent le repos de l'Allemagne; mais, en remplissant ses
- engagements à cet égard. Elle (_sic_) ne se croit pas déchargée
- de ceux qu'elle a formés bien plus anciennement avec le corps
- germanique par la garantie du traité de Westphalie... Sa Majesté
- n'a cessé de recommander à son ministre auprès de la Diète
- aussi bien qu'à tous ses autres ministres résidant près des
- princes de l'empire de déclarer que son alliance avec la maison
- d'Autriche était fondée sur les traités de Westphalie et sur les
- constitutions germaniques; qu'elle regardait comme une de ses
- premières maximes de ne pas permettre d'y porter atteinte; que,
- bien loin de vouloir servir d'instrument aux projets d'oppression
- que la Cour impériale pourrait former, Sa Majesté se prévaudrait
- plutôt de l'alliance comme d'un moyen de plus pour servir la
- cause des Etats.» (Le comte de Vergennes au marquis de Bombelles,
- 10 avril 1715.--Arch. de Seine-et-Oise, E. 453).
-
-Le marquis s'était créé des intimités dans quelques familles; très
-attiré chez Mme de Schwartzenau, femme du ministre de Prusse, il
-s'était cru épris de la fille de la maison et avait songé à demander
-sa main. Certaines hésitations de dernière heure, peut-être aussi des
-obstacles de fortune ou de caractère que des lettres postérieures
-nous font deviner l'avaient fait renoncer à son projet. La jeune
-fille, plus désireuse que lui, sans doute, de contracter cette union,
-s'était montrée mortifiée de l'abandon du marquis, et la rupture
-n'alla pas sans récriminations et sans aigreur. Débarrassé d'un
-poids qui l'étouffait, M. de Bombelles n'eut plus qu'une idée: se
-marier en France. Il était âgé de trente-trois ans, muni d'un poste
-diplomatique important, il n'avait plus à se préoccuper que du sort
-de sa jeune soeur qui alors vivait avec lui à Ratisbonne...
-
-Ce fut justement Jeanne Renée qui persuada à son frère que, s'il
-voulait épouser Mlle de Mackau, fille d'une des sous-gouvernantes
-des Enfants de France, il n'avait qu'à formuler une demande. L'année
-précédente, le marquis tombé malade à Versailles s'était vu soigner
-comme un fils par la baronne de Mackau avec laquelle, depuis
-toujours, il avait entretenu les liens de la plus étroite intimité.
-Une jeune fille rieuse et raisonnable à la fois, de «caractère
-enchanteur» et d'éducation parfaite, cette Angélique, que depuis
-son enfance il suivait pas à pas, avait charmé la convalescence
-du diplomate; de longues causeries sous les ombrages des parcs
-appartenant à la princesse de Guéménée et à la comtesse de Marsan[16]
-devaient laisser dans l'esprit de l'un et de l'autre de durables
-impressions... Ils ne le savaient pas peut-être jusqu'au jour où la
-correspondance de Mlle de Bombelles avec la baronne de Mackau vint
-raviver de charmants souvenirs, faire entrevoir la possibilité d'une
-union entre deux coeurs qui avaient déjà cheminé dans les sentiers de
-l'amitié.
-
- [16] La princesse de Guéménée, née Rohan-Soubise, était
- propriétaire de ce domaine de Montreuil, qui deviendra
- l'habitation aimée de Madame Elisabeth. La comtesse de Marsan
- occupait rue Champ-la-Garde une grande maison dont le parc
- pouvait communiquer avec celui de sa nièce. Derrière la propriété
- de Mme de Guéménée, avec son entrée sur la rue Champ-la-Garde,
- se trouvait la petite maison prêtée à Mme de Mackau, et que lui
- donna plus tard Madame Elisabeth.
-
-De part et d'autre, il était écrit qu'on s'accorderait vite. Mme de
-Mackau était sans fortune, dans le marquis de Bombelles, diplomate
-d'avenir, elle trouvait un bon parti pour sa fille. Loin d'élever des
-objections contre la différence d'âge, elle encouragea sa fille, à
-peine âgée de seize ans, à répondre aux sollicitations dont son amie,
-Mlle de Bombelles, se faisait l'interprète. De son côté, Marc-Henri
-n'était que peu en état par lui-même de donner une brillante
-situation à celle qui deviendrait sa femme; mais il escomptait
-volontiers, outre les espérances de carrière, la protection destinée
-à devenir efficace de la jeune soeur du Roi.
-
-Si jeune qu'elle fût, en effet, Mlle de Mackau jouait un petit rôle
-dans la cour intime des Enfants de France. Sa mère, femme fort
-capable, s'était appliquée à lui donner une instruction sérieuse; la
-vie modeste qu'elle et ses enfants menaient à Strasbourg n'avait pu
-que fortifier les excellentes qualités d'Angélique. La jeune fille
-n'avait pas connu les dangers d'une existence trop mondaine soit dans
-l'intérieur familial, soit dans les couvents à la mode, lesquels
-préparaient si bien à la vie de cour et si mal à la vie conjugale.
-
- * * * * *
-
-A cette époque, la femme appartenant à la société se tient dans le
-monde comme sur un théâtre. Elle sent sur elle les regards du public,
-elle apprend un rôle très difficile à porter. Aussi l'apprentissage
-commence-t-il de bonne heure. La vie de famille d'alors peut nous
-paraître étrange, tant elle est différente de celle que mènent la
-plupart des jeunes filles d'aujourd'hui.
-
-On a formé l'enfant dès le berceau aux belles manières. Elle s'est
-habituée à se promener d'un air grave; on juge de ce que peuvent
-être ses jeux de prime jeunesse en corps de baleine et en paniers;
-sauter et courir voilà de fort sottes occupations pour une fille
-noble destinée à tenir un rang dans la société, surtout à la Cour,
-but de toutes les aspirations. Elle voit fort peu sa mère, tant les
-multiples occupations mondaines, le théâtre, la Cour, les petits
-salons où l'on cause, où l'on joue, où l'on soupe, où l'on médit,
-prennent son temps, accaparent exclusivement son esprit. Passer
-des heures avec l'enfant dont l'intelligence s'éveille peu à peu,
-jouer avec elle en un charmant abandon, livrer les profondeurs
-naïves de sa tendresse maternelle, se montrer petite et simple pour
-mieux insuffler son amour, se faire aimer à force d'abdication du
-moi, à force d'oubli des préoccupations et des soucis extérieurs,
-reprendre peu à peu et savoir garder la place qu'ont occupée les
-«remplaçantes», voilà ce que tant de femmes--appartenant même à la
-société la plus absorbée par les devoirs mondains, la plus en proie
-aux suggestions frivoles--savent quotidiennement faire aujourd'hui.
-C'était autrefois une fort rare exception. Quelle intimité peut
-exister entre une mère qui à peine quelques minutes par jour
-s'informe de la santé, de la conduite et des progrès de sa fille, et
-une enfant qui, sitôt le devoir solennel accompli, remonte dans les
-combles de l'hôtel avec sa gouvernante? Aucune. Au respect filial,
-se mêle une bonne dose de crainte et, dans l'amour, il est comme
-une hésitation, un désir d'obéir plus qu'un besoin de répondre à un
-sentiment naturel. Les parents n'ont pas plus que ceux d'aujourd'hui
-au fond du coeur une grande dureté, mais il va de leur dignité de
-garder cette hauteur qui écarte les familiarités, met un frein aux
-attendrissements, conserve les distances.
-
-Cette première vie de famille un peu sommaire ne suffit pas pour
-l'éducation d'une fille. La mode n'est pas venue encore des
-institutrices à demeure, mais il est de grandes maisons de tenue
-religieuse[17] et d'allure mondaine à la fois où se retirent des
-femmes de tout âge, où l'on se dispute ces enfants de la noblesse
-suivant leur rang et leur fortune: Fontevrault, Panthémont[18], rue
-de Grenelle, les Dames de Sainte-Marie de la rue Saint-Jacques,
-Saint-Louis de Saint-Cyr pour un noyau restreint, portes ouvertes
-à deux battants sur le monde dont les bruits, les nouvelles, les
-caquets arrivaient sans retard. A ces veuves, prises d'accès
-de dévotion passagère, à ces femmes en instances de séparation
-judiciaire, à celles qui fuyaient la société trop bruyante par raison
-ou par tristesse ou simplement parce que la petite vérole les avait
-maltraitées, il fallait ces distractions, ces effluves de la Cour
-et de la Ville... Les jeunes filles élevées dans un bâtiment séparé
-prenaient contact, aux longues heures de récréation, avec celles qui
-peuplaient les parloirs, elles s'imprégnaient de l'air du siècle,
-cependant qu'on leur enseignait le chant, le dessin et la danse, tous
-les talents de la bonne compagnie et surtout l'art de plaire[19].
-
- [17] «L'usage de ce temps aimable et frivole, écrit la vicomtesse
- de Noailles (_Vie de la princesse de Poix_) était de confier
- l'éducation des filles au couvent depuis l'enfance jusqu'au
- mariage. Personne n'avait, ou ne croyait avoir le temps d'élever
- ses enfants: d'ailleurs, sur plusieurs filles, il y en avait
- toujours quelqu'une destinée à entrer en religion, et, par
- conséquent, il fallait l'éloigner du monde avant qu'elle pût le
- regretter.» La dernière phrase est-elle bien juste? Ce n'est pas
- toujours dans ces couvents-là qu'on plaçait les jeunes filles
- destinées au voile.
-
- [18] L'abbaye de Panthémont était située là où est maintenant
- le temple protestant, 108, rue de Grenelle. C'était le couvent
- le plus élégant et le plus mondain de Paris. Les princesses
- Bathilde d'Orléans et Louise de Condé y passèrent plusieurs
- années, cette dernière jusqu'à sa vingt-cinquième année. Les deux
- princesses avaient leur appartement à part, leur train de vie
- à part, leur table particulière, une dame d'honneur, plusieurs
- femmes de service. Elles donnaient à dîner et recevaient toute
- une petite cour. (Voir la _Dernière des Condé_, par le marquis
- P. de Ségur;--et comte Ducos, _la Mère du duc d'Enghien_.--Voir
- aussi _la Femme au XVIIIe siècle_ des Goncourt, et les charmants
- _Portraits_ de Jules Soury.)
-
- [19] Ces maisons où l'éducation est si frivole font naturellement
- penser à ce couvent de Terceire dans les Açores, où firent halte
- les officiers français revenant d'Amérique. Lauzun, Broglie,
- Ségur y remportèrent de faciles succès. L'abbesse qui n'y voyait
- pas de mal adressait aux jeunes conquérants des compliments
- que Ségur paraphrasa ainsi: «Ces jeunes personnes auxquelles
- je vous laisse offrir vos hommages, s'étant exercées à plaire,
- seront un jour plus aimables pour leurs maris, et celles qui se
- consacreront à la vie religieuse, ayant exercé la sensibilité
- de leur âme et la chaleur de leur imagination, aimeront plus
- tendrement la divinité.»
-
-Elle sait se tenir, marcher, faire sa partie dans un menuet; elle
-sait causer de mille riens, baragouiner l'anglais ou l'italien, se
-moquer et critiquer; elle a appris la généalogie de sa famille et un
-peu celle des Bourbons; elle a cet esprit naturel qui est instinctif
-aux castes qui, ne prenant pas le temps d'approfondir les sujets et
-n'ayant pas à se préoccuper des difficultés de l'existence, cueillent
-la fleur au vol... Elle ne sait rien de la vie et de ses devoirs,
-rien des plaies sociales qui, sans qu'elle s'en doute, l'entourent
-et qu'elle peut être appelée à secourir... Elle n'a qu'un but, qu'un
-désir, que son éducation particulière a fait croître, surchauffé
-au point d'en faire une obsession: se marier très jeune, suivant
-les convenances de rang et de fortune. Les parents arrangent tout
-d'avance: les futurs conjoints se voient une ou deux fois, le mariage
-est décidé avant qu'ils n'aient le temps de se connaître. Parfois
-elle a treize ou quatorze ans, lui seize ou dix-sept ans[20]; dans ce
-cas, le soir des noces les deux enfants sont séparés, le mari pour
-faire son apprentissage aux armées[21], elle pour rentrer pour deux
-ou trois ans dans son couvent ou dans un autre.
-
- [20] Mariées à quatorze ans: Mlles de Bouillon, de Luynes, de
- Noailles d'Ayen; à treize ans et demi: Mlles de Montmorency, de
- Polignac; à douze ans, Mlle de Nantes, Mlles de Brézé, du Lude,
- d'Arquien; à onze ans, Mlles de Noailles, de Boufflers et la
- fille de Samuel Bernard; à dix ans et demi, Mlles de Mailly,
- Colbert, etc. Un duc d'Uzès se maria à dix-sept ans avec une
- fille du prince de Monaco qui en avait trente-quatre; le prince
- de Turenne, le duc de Fitz-James, le duc de Fronsac se mariaient
- aux mêmes âges. Le duc de la Trémoille se mariait à quatorze ans,
- la même année que Louis XV qui en avait quinze... Il en est bien
- d'autres dont les _Mémoires_ du duc de Luynes et de Saint-Simon
- nous donnent les noms. Charles-Gaspard de Rohan Rochefort aura
- seize ans quand il épousera sa cousine, Louise-Josèphe de
- Rohan-Guéménée, de six mois plus âgée que lui. Le fils du comte
- de Berchenyi, à seize ans, épousera une enfant de neuf ans. (Voir
- _infra_).--Voir aussi l'excellent livre de M. Fernand Giraudeau,
- _les Vices du jour et les Vertus d'Autrefois_.
-
- [21] Qui n'a présent à l'esprit le mariage du jeune duc de
- Bourbon, âgé de quatorze ans et demi, avec la princesse Bathilde
- d'Orléans. Celui qui, depuis, devait faire si mauvais ménage avec
- sa femme, commença par l'enlever le soir des noces. Ce petit
- scandale amusa la cour, et Laujon en fit une pièce qu'il appela
- _l'Amoureux de quinze ans_ (Voir _la Mère du duc d'Enghien_, par
- le comte Ducos;--et nos _Fantômes et Silhouettes_, Emile Paul,
- 1903).
-
-On l'appelle madame, elle a le droit de recevoir quelques visites,
-elle continue à se perfectionner dans les arts d'agrément, les
-livres sont presque complètement fermés; la petite mariée ne songe
-qu'au jour où il lui sera permis de paraître sur la première scène
-du monde, à être présentée à la Cour et à se mêler à la société
-brillante. Elle envisage la nouvelle vie qui va lui être faite; elle
-entrevoit diamants, beaux atours, berline, comédie, fêtes et soupers.
-
-Tout un prisme de joies aveugle ses yeux. Elle ne pensait guère qu'à
-cela en allant à l'autel, et voilà le moment arrivé. Le mariage sera
-consommé dans une terre familiale. Puis la jeune femme accourra à
-Paris, se montrera dans quelques salons, recueillera sourires et
-compliments, et couverte de bijoux, en grand habit, elle paraîtra le
-vendredi à l'Opéra dans la première loge du côté de la Reine. Voilà
-les mariages dans la noblesse au XVIIIe siècle.
-
-Si les buts à atteindre sont souvent les mêmes de nos jours pour de
-très jeunes épousées, il faut confesser que l'état de la jeune fille
-actuelle est plus enviable. N'a-t-elle pas le droit d'avoir place au
-banquet des plaisirs, de jouer son rôle dans le mouvement mondain?
-jusqu'à un certain point ne lui est-il pas possible d'étudier ceux
-parmi lesquels elle choisira ou laissera choisir son mari? Du moins
-ne la force-t-on pas comme jadis à prononcer des voeux religieux afin
-que par le sacrifice des filles et des cadets traités en branches
-parasites s'épanouisse en pleine sève le principal rejeton.
-
-De là ces religieuses, ces abbés sacrifiés «par ordre», et l'ancien
-évêque d'Autun pourra écrire: «Dans les grandes maisons, c'était la
-famille que l'on aimait bien plus que les individus et surtout que
-les jeunes individus que l'on ne connaissait pas encore». Contre
-ces abus de puissance paternelle qui réglait cruellement le sort
-de quelques-uns en faveur du seul qui dût en profiter, il avait
-été protesté dès le Concile de Trente, mais ces menaces n'avaient
-produit aucun effet; après comme avant, les parents continuèrent à
-régler eux-mêmes et suivant leur fantaisie le sort de leurs fils ou
-de leurs filles. Si l'on ne peut nier que le droit d'aînesse, tel
-qu'il a pu se conserver en Angleterre, tel que la constitution des
-majorats pouvait, dans une certaine mesure, le remplacer chez nous,
-devait et doit encore s'offrir comme l'unique moyen de garder intacts
-non seulement les terres patrimoniales, mais le rang auquel ont
-droit certains noms illustrés au service de l'État, on ne saurait
-s'indigner assez haut contre cette habitude mise en vigueur aux
-XVIIe et XVIIIe siècles de froquer tout ce qui était jugé inutile.
-Parcourez Saint-Simon: la liste est longue des grandes familles qui
-procédaient ainsi. C'est le premier duc de la Rochefoucauld qui fait
-prêtres le deuxième et le quatrième de ses fils, force cinq filles
-sur cinq à se faire religieuse. Le second duc eut trois chevaliers
-de Malte et un prêtre parmi ses cinq fils. Les Rohan, les Matignon,
-les Mailly usaient des mêmes procédés envers les cadets de leurs fils
-et filles. Forcée aussi Mlle de Mortemart qui, «faisant de nécessité
-vertu», devint l'irréprochable abbesse de Fontevrault. Forcée Mlle
-de Tencin... dont les aventures sont connues. Forcés tous ces petits
-abbés de cour, écrivains licencieux, de Chaulieu à Grécourt, de La
-Châtre à Voisenon qui se vengèrent par le scandale de leurs livres
-et de leurs moeurs de la violence qu'ils avaient dû subir. Quand
-Fléchier arrive en Auvergne, avec les juges des Grands Jours, il est
-informé qu'un certain nombre de religieuses se sont évadées de leur
-couvent, et que d'autres s'adressent aux représentants du roi, pour
-être rendues à la liberté; et l'évêque de constater: «Je ne m'en
-étonnai pas. On les contraint pour des intérêts domestiques, on leur
-ôte par des menaces la liberté de refuser. Les mères les sacrifient
-avec tant d'autorité qu'elles sont contraintes de souffrir sans se
-plaindre.»
-
-Rapprochons-nous de l'époque qui nous occupe. Il y a toujours des
-chevaliers de Malte pris par ordre parmi les cadets de vieille
-souche et plus ou moins bien lotis, des prêtres forcés, des abbesses
-nées parmi les plus grandes maisons... Nécessité familiale devant
-laquelle on s'incline. Il est un clan où le chapeau de cardinal
-se passe d'oncle en neveu, les Rohan sont un instant plusieurs à
-porter la pourpre et on les distingue par le nom de Guéménée et de
-Soubise, tandis que le senior garde le nom de Rohan. Plût au Ciel que
-la source de ces cardinaux se fût tarie, avant l'avènement du trop
-célèbre Louis, grand-aumônier de France... l'homme du Collier!...
-
-Il y a toujours de tout jeunes gens qu'on marie sans les consulter
-comme on avait marié le prince Charles-Joseph de Ligne et le duc
-de Fronsac. Il y a toujours des jeunes filles élevées dans des
-couvents très mondains où l'on apprend les révérences et l'art de
-se comporter à la Cour, il y a toujours aussi Saint-Cyr où la règle
-est plus sévère, l'éducation plus sérieuse, mais là ce n'est plus un
-couvent uniquement de luxe; n'y entrent et sur places libres, que
-les jeunes filles nobles et de famille militaire qu'a désignées la
-faveur du Roi... Celles-là auront une dot minuscule et un trousseau
-pour faciliter leur établissement, et c'est pourquoi la noblesse
-pauvre recherche tant pour ses filles l'institution de Saint-Louis.
-Le temps n'est plus où Racine faisait chanter les choeurs d'_Esther_,
-devant la Cour, par les protégées de Mme de Maintenon: les dames
-de Saint-Cyr sont des religieuses augustines et les exhibitions
-mondaines ont cessé.
-
-Angélique de Mackau, de famille noble et sans fortune, se trouvait
-bien dans les conditions voulues pour entrer dans cette maison
-recherchée. Il s'en fallut de peu qu'elle n'y complétât son
-éducation... Mais la jeune princesse dont elle était devenue la
-compagne la réclamait pour elle-même et, devant sollicitation si
-impérieuse, toutes considérations s'étaient tues.
-
- * * * * *
-
-Comment s'était conclu cet arrangement, Mme de Bombelles l'a conté
-elle-même en 1795 à M. Ferrand, tout en expliquant de quelle façon,
-quelques années auparavant, sa mère était devenue sous-gouvernante de
-cette enfant volontaire et indisciplinée, mais d'une grâce et d'une
-sensibilité charmante qui était Madame Élisabeth.
-
-La première éducation de la petite princesse ne s'était pas faite
-sans difficulté. Orpheline à trois ans[22], elle n'obéissait à
-personne. Les témoignages contemporains la montrent à l'âge de six
-ans comme une petite sauvage, avec un air déterminé et doux en même
-temps, avec je ne sais quoi d'entier et de rebelle qui ne se laissait
-pas aisément apprivoiser. Elle offrait des aspérités, des disparates
-bizarres de caractère; elle passait volontiers d'un extrême à
-l'autre: tantôt sensible et charmante, tantôt fière et hautaine. Ses
-inégalités rappelaient le duc de Bourgogne[23].
-
- [22] Elisabeth-Philippine-Marie-Hélène de France, née le 3 mai
- 1764, baptisée le même jour en présence de la famille royale,
- par l'archevêque de Reims, et tenue sur les fonts par le duc de
- Berry, son frère aîné, le futur Louis XVI, au nom de l'Infant Don
- Philippe, et par Madame Adélaïde, sa tante, au nom de la reine
- d'Espagne douairière. Le dauphin mourut en 1765; la dauphine
- Marie-Josèphe de Saxe, deux ans après.
-
- [23] Comte Ferrand, _Eloge de Madame Elisabeth_.
-
-La comtesse de Marsan[24], gouvernante des Enfants de France, eut
-fort à faire pour mater cette nature indépendante. A l'encontre de
-Madame Clotilde, sa soeur, âgée de cinq ans, qui s'offrait très
-souple, désireuse d'apprendre et de se plier à ce qui lui était
-commandé, Madame Élisabeth se montrait entêtée dans ses caprices,
-opiniâtre dans ses révoltes, orgueilleuse et hautaine avec ceux
-qui la servaient; dans l'exagération de sa morgue princière elle
-ne souffrait pas non seulement qu'on lui tint tête, mais même
-qu'on pût tarder à exécuter ses désirs. A ses débutantes études,
-elle n'apportait ni grâce ni bon vouloir et, malgré l'exemple de
-sa soeur, toujours mis devant ses yeux,--à sa grande jalousie,
-d'ailleurs,--elle proclamait qu'elle n'avait besoin ni de se
-fatiguer, ni d'apprendre, «puisqu'il y avait toujours près des
-princes, des hommes qui étaient chargés de penser pour eux».
-
- [24] Marie-Louise Geneviève de Rohan-Soubise, veuve de
- Jean-Baptiste Charles, comte de Marsan, prince de Lorraine,
- mort à vingt-trois ans sans enfants, en 1743. La comtesse de
- Marsan, très «Rohan» et très «Lorraine», portait au plus haut
- degré l'orgueil des maisons qu'elle représentait. Elle embrassa
- les prétentions des Rohan de passer avant les ducs et pairs,
- comme descendants des rois de Bretagne et des rois de Navarre.
- Ils réclamèrent le titre d'Altesse quand Elisabeth Godfried, de
- Rohan Soubise, épousa le prince de Condé (Voir les lettres d'elle
- publiées dans _Fantômes et Silhouettes_, Émile-Paul, 1903). On
- connaît la carrière militaire, plus fastueuse que glorieuse, du
- maréchal de Soubise, qui dut l'exagération des faveurs versées
- sur sa tête par Louis XV à son dévouement absolu au roi, à la
- perfection de ses manières, à sa complaisance pour les favorites
- et à la finesse de son esprit de courtisan. La comtesse de
- Marsan était gouvernante des Enfants de France depuis 1754.
- Elle avait été l'ennemie acharnée de Choiseul. Mme de Pompadour
- la détestait. (Cf. les _Mémoires_ de Mme du Hausset, et les
- _Mémoires_ de Choiseul, tout récemment publiés par M. Fernand
- Calmettes.)
-
-Une circonstance fortuite devait amener un premier changement dans
-l'humeur fantasque de l'enfant. Elle était tombée malade. Clotilde
-demanda avec instance à la soigner, obtint que son lit fût apporté
-dans la chambre de sa soeur. S'il ne lui fut pas permis de la
-veiller la nuit, du moins ne la quitta-t-elle pas dans le jour, et
-de cette intimité de chaque instant, de ces soins apportés avec
-touchante affection devaient naître de probants résultats. Clotilde
-donna d'excellents conseils à sa soeur et, de plus, se fit sa vraie
-première institutrice; bientôt Élisabeth, qui s'y était refusée
-jusqu'alors, consentit à épeler ses mots; au bout de peu de temps,
-elle prenait goût à la lecture.
-
-La marquise de la Ferté-Imbault, fille de la célèbre Mme Geoffrin
-et femme philosophe des plus instruites, avait été priée par Mme
-de Marsan de l'aider dans sa tâche, en attendant que fût nommée
-une sous-gouvernante capable de diriger effectivement les jeunes
-princesses[25]. Mme de la Ferté-Imbault se mit à la besogne, choisit
-dans son vaste répertoire philosophique les morceaux les plus
-délicats et qu'elle jugeait les mieux propres à influencer de jeunes
-esprits. On demeure étonné des auteurs élus dans ce but. Nourrie
-surtout dans l'antiquité, la marquise fit apprécier à ses élèves
-des fragments d'Aristote, elle ne leur épargna ni Zoroastre, ni
-Confucius, elle fit surtout pour elles des «arrangements» inspirés
-des _Hommes illustres_ de Plutarque. Le livre où Mme Roland raconte
-en ses _Mémoires_ avoir puisé son enthousiasme pour la République
-était-il bien à la portée de princesses aussi jeunes? Mme de Genlis
-en aurait douté, elle qui proclamait que tous livres étaient
-dangereux à laisser lire seuls à des enfants de sept à quinze ans.
-C'est pourquoi Mme de la Ferté-Imbault s'était donné la peine de
-faire elle-même les extraits.
-
- [25] Sur Mme de la Ferté-Imbault, consulter le _Royaume de la rue
- Saint-Honoré_, par le marquis Pierre de Ségur.
-
-Sans doute Plutarque devenu l'instituteur de leur bas âge avait dicté
-aux princesses, comme à Henri IV, «beaucoup de bonnes honnêtetés et
-maximes excellentes». Déjà elles suivaient les leçons de physique de
-l'abbé Nollet, les leçons d'histoire de Guillaume Le Blond; l'abbé
-de Montaigu succédant à l'abbé Lussins était chargé de l'instruction
-religieuse. On verra avec quelle élévation il devait comprendre sa
-vraie mission. Mais c'est à sa nouvelle éducatrice d'un mérite tout
-particulier qu'il faut avant tout reporter la transformation en
-qualités des défauts de la jeune Madame Élisabeth.
-
-Marie-Angélique de Fitte de Soucy, baronne de Mackau, veuve d'un
-ministre du roi à Ratisbonne[26], vivait tout à fait modestement à
-Strasbourg, lorsque Louis XV, à l'instigation de Mme de Marsan et sur
-les témoignages rendus par les dames de Saint-Louis (elle avait été
-élevée à Saint-Cyr), laissant les meilleurs souvenirs l'appela près
-de ses petites-filles en qualité de sous-gouvernante.
-
- [26] Les Mackau appartenaient à une noble et ancienne famille
- irlandaise. Au XIXe siècle le nom fut illustré par l'amiral de
- Mackau, une des gloires de la marine française. Il était le
- petit-fils de la baronne de Mackau, mère d'Angélique, et le père
- du vaillant champion des Droites à la Chambre, député de l'Orne
- depuis trente ans.
-
-L'arrivée de Mme de Mackau, escortée de sa fille Angélique, devait
-faire bonne impression sur la petite princesse.
-
-«Mme de Marsan, a raconté Mme de Bombelles, reçut ma mère comme
-si elle eût eu à la remercier d'avoir accepté l'emploi qu'elle lui
-avait confié. Elle voulut me voir et me présenter à Mesdames. Madame
-Élisabeth me considéra avec l'intérêt qu'inspire à un enfant la vue
-d'un autre enfant de son âge.
-
-Je n'avais que deux ans de plus qu'elle, et étant aussi portée
-qu'elle à m'amuser, les jeux furent bientôt établis entre nous et la
-connaissance fut bientôt faite. Ma mère, n'ayant point de fortune,
-pria Mme de Marsan de solliciter pour moi une place à Saint-Cyr.
-Elle l'obtint, et je m'attendais à être incessamment conduite dans
-une maison pour laquelle j'avais déjà un véritable attachement.
-Cependant Madame Élisabeth demandait sans cesse à me voir; j'étais la
-récompense de son application et de sa docilité; et Mme de Marsan,
-s'apercevant que ce moyen avait un grand succès, proposa au Roi que
-je devinsse la compagne de Madame Élisabeth, avec l'assurance que,
-lorsqu'il en serait temps, il voudrait bien me marier. Sa Majesté y
-consentit. Dès ce moment je partageai tous les soins qu'on prenait de
-l'instruction et de l'éducation de Madame Élisabeth. Cette infortunée
-et adorable princesse, pouvant s'entretenir avec moi de tous les
-sentiments qui remplissaient son coeur, trouvait dans le mien une
-reconnaissance, un attachement qui, à ses yeux, tinrent lieu des
-qualités de l'esprit; elle m'a conservé sans altération des bontés
-et une tendresse qui m'ont valu autant de bonheur que j'éprouve
-aujourd'hui de douleur et d'amertume...» Si façonnée par l'auteur
-de l'_Éloge de Madame Élisabeth_ que nous apparaisse cette note,
-elle est bien, aux efforts de style près, l'expression de ce que
-ressentait Mme de Bombelles auprès de Madame Élisabeth.
-
-Par cela même qu'elle était la compagne plus âgée de la princesse,
-dans ses jeux comme dans ses études, et compagne choisie non subie,
-Angélique devait exercer utile influence, aider puissamment Mme
-de Mackau à faire triompher son programme de femme de haute piété
-et d'opiniâtre persévérance. Là où Mme de Marsan, plus indolente,
-n'avait pas pleinement réussi, Mme de Mackau fut assez rapidement
-victorieuse. D'une enfant vaniteuse et personnelle elle ne devait
-pas tarder, avec l'aide de l'abbé de Montaigu, à faire une princesse
-éprise et respectueuse de ses devoirs; dès l'époque de sa première
-communion[27], qui devait de si peu précéder le mariage de la
-princesse Clotilde avec le futur roi de Sardaigne, elle avait
-compris, suivant l'éloquente parole d'un de ses panégyristes[28], non
-l'un des moindres, «qu'une partie de la religion consiste à ne pas
-faire porter aux autres le fardeau de nos imperfections et de nos
-caprices, mais, au contraire, à servir nos semblables, s'il se peut,
-ou du moins à leur témoigner de la bienveillance, ce qui n'est jamais
-difficile aux grands». Sa tendance originelle à l'orgueil fit bientôt
-place à la douceur et à l'affabilité, et ce qu'elle avait de trop
-ardent et de trop personnel s'atténua sensiblement et ne fut plus que
-de la franchise et de la fermeté.
-
- [27] Le 13 août 1775.
-
- [28] Mgr Darboy, _Préface_ à la _Correspondance_ de Madame
- Elisabeth, publiée par Feuillet de Conches.
-
-Quand, le 20 août, Madame Clotilde, mariée par procuration, partit
-pour le Piémont, ce fut pour sa soeur un cruel déchirement. Ce
-qu'étaient, à l'époque, ces mariages à l'étranger des Filles de
-France, on le sait: adieu suprême à la famille, à la patrie, à
-toutes les affections, à toutes les intimités de l'enfance et de la
-jeunesse. Elles n'avaient plus même, ces princesses, pour épancher
-leur coeur, cette consolation des correspondances intimes qui
-entretiennent les liens des parents et des élus de l'amitié. Toute
-lettre était obligée de subir l'estampille officielle, de suivre
-le canal diplomatique; souvent elle passait au crible des agents
-secrets des Gouvernements: la confiance, l'abandon disparaissaient
-de cet échange de pensées; il fallait user de subterfuges pour faire
-passer des lettres qui exprimaient autre chose que des phrases
-protocolaires. Madame Clotilde sera autorisée à venir de temps à
-autre jusqu'à Chambéry pour y recevoir des membres de sa famille.
-Elle aura l'occasion de revoir ses frères, mariés eux-mêmes à des
-princesses de Piémont, elle ne reverra jamais la jeune soeur dont
-elle avait protégé l'enfance et qui professait pour elle une si
-tendre et sincère affection.
-
-Les onze ans de Madame Élisabeth n'avaient pas encore la force de
-dissimuler ce qu'elle ressentait amèrement: elle se laissa aller,
-se sentant orpheline pour la seconde fois, à la violence de son
-désespoir. L'éclat de cette douleur fit impression à la Cour où ce
-genre de manifestations s'éteint d'ordinaire sous les règles de
-l'étiquette et la banalité des conventions: devoirs ou plaisirs.
-Marie-Antoinette s'en attendrit et, sous l'empire de cette émotion,
-elle put écrire à l'impératrice Marie-Thérèse: «Depuis le départ de
-la princesse de Piémont, je connais beaucoup plus ma soeur Élisabeth,
-c'est une charmante enfant qui a de l'esprit, du caractère
-et beaucoup de grâce. Elle a montré au départ de sa soeur une
-sensibilité bien au-dessus de son âge.»
-
-Si intéressante que soit la jeune princesse, il ne nous est pas
-permis de la suivre jour par jour dans le cours de ses études et de
-ses distractions[29]. Nous nous la figurons pourtant dans tous les
-déplacements de Cour, à Compiègne, à Fontainebleau, jouant comme
-précédemment les charades qu'a composées Mme de Marsan, la vicomtesse
-d'Aumale[30], une des sous-gouvernantes, remplissant le rôle de
-souffleur, Mme de Mackau présidant aux répétitions. A ses côtés nous
-voyons toujours Angélique, compagne de jeux et compagne de «classe».
-Elle était le sourire quand, pour mieux se faire obéir, Mme de Mackau
-se croyait obligée de prendre le front sévère; elle représentait
-l'émulation et le goût au travail quand la jeune princesse avait le
-regard «absent». Elle la suivait dans ces courses de botanique, dont
-Madame Élisabeth se montrait si friande sous l'égide de Lemonnier,
-médecin des Enfants de France ou d'un autre savant, Dassy, médecin
-habitant Fontainebleau, elle l'accompagnait aux soupers de la famille
-royale où, dès sa douzième année, la soeur de Louis XVI est admise.
-
- [29] Voir la _Vie de Madame Elisabeth_, par M. de Beauchesne, et
- _Madame Elisabeth_, par Mme la comtesse d'Armaillé.
-
- [30] C'était aussi une ancienne élève de Saint-Cyr. Elle était
- douce et gaie et s'était fait aimer de Madame Elisabeth.
-
-Quand Mme de Marsan, peu après le départ de Madame Clotilde, eût
-donné sa démission et passé son «gouvernement» à la princesse de
-Guéménée, celle-ci voulut modifier la direction si sage jusqu'alors
-donnée. Dans la vie de Cour elle comprenait surtout les côtés
-brillants. La simplicité des goûts de Madame Élisabeth l'étonnait,
-et elle s'employa à lui donner toutes les distractions possibles,
-reprochant à sa tante, Mme de Marsan, «d'avoir formé la princesse
-pour la pauvreté du couvent, au lieu de l'avoir élevée pour occuper
-un des trônes d'Europe».
-
-La vérité est que Madame Élisabeth avait une prédilection pour la
-maison de Saint-Cyr. La comtesse de Marsan y conduisait volontiers
-ses élèves, les religieuses que ne gâtaient plus guère de visites
-royales accueillaient avec empressement les petites princesses,
-et c'était toujours une vraie joie pour Madame Élisabeth quand il
-lui était permis de passer une journée au milieu de ses chères
-orphelines. Elle aimait à leur répéter: «Je suis comme vous une
-enfant de la Providence», faisant allusion aux malheurs de son
-enfance; elle prenait part aux jeux, à la promenade et au goûter
-des jeunes filles, puis elle recevait à leurs côtés la bénédiction
-du Saint-Sacrement. Le silence conventuel était un instant rompu,
-les jeunes entretiens voletaient et se raquetaient de cour en cour
-au point d'étonner les mânes de la Fondatrice. L'austère maison de
-Saint-Louis s'illuminait de lueurs d'allégresse.
-
-Pas de semaine, quand elle est à Versailles, et cela non seulement
-jusqu'aux Journées d'octobre, mais même jusqu'au dernier séjour
-à Saint-Cloud, où Madame Élisabeth ne se précipite à Saint-Cyr.
-Comme de plus, dans la suite, la jeune princesse ne montrera que
-peu de goût pour le mariage et se dérobera le plus qu'elle pourra à
-la vie bruyante de Cour, il sera remarqué que sa piété sincère et
-sans ostentation, sa propension à la vie d'intimité, son penchant
-pour les oeuvres charitables pourraient un jour la déterminer à
-entrer au couvent. Elle aimera aussi rendre de nombreuses visites
-aux Carmélites de Saint-Denis où s'est retirée Madame Louise. Louis
-XVI lui fera des observations sur la fréquence de ces visites: «Je
-ne demande pas mieux que vous alliez voir votre tante, mais à la
-condition que vous ne l'imiterez pas... j'ai besoin de vous.»
-
-En somme, la princesse Élisabeth ne songea jamais sérieusement à se
-cloîtrer; si les mariages avec des princes étrangers ne lui sourirent
-pas, c'est qu'elle entendait rester en France, se consacrer au
-Roi qu'elle chérissait, à la famille royale à qui elle se sentait
-utile, et aussi à cette grande famille qu'elle s'était créée et
-qui s'étendait de ses amies d'élection à ses pauvres, les siens et
-ceux qu'on lui amenait. Il est des vies d'abnégation qui valent des
-existences monastiques, il est des actes qui surpassent les silences
-imposés, il est des piétés indulgentes aux autres qui passent avant
-toutes les austérités conventuelles. L'empreinte morale et religieuse
-donnée par Mme de Mackau allait résister à l'impulsion mondaine
-tentée par la princesse de Guéménée, et même après ses quatorze ans,
-lorsque sa maison eut été montée, Madame Élisabeth ne devait pas
-sensiblement changer ses idées. Son caractère solidement établi ne se
-modifierait que peu avec l'âge. Chez elle, les idées primesautières
-faisaient bon ménage avec les principes moraux les plus sévères, la
-piété avec la riante gaieté, une vraie «sensibilité» dont elle ne
-cherchait pas à atténuer les effets s'alliait, à un moment donné, à
-une rare énergie.
-
-Nous la verrons passer au milieu du monde de la Cour ne cherchant
-pas le mal et ne le voyant qu'à la dernière limite, se mêlant le
-moins possible aux intrigues qui fourmillaient jusqu'autour d'elle,
-donnant les meilleurs exemples de tenue et de bienveillance, aimant
-la vie retirée au milieu de la Cour agitée, ce qui ne l'empêchera pas
-d'accomplir ses devoirs de soeur du Roi.
-
-Maintenant que nous avons renouvelé connaissance avec la charmante
-princesse qui illumine cette biographie d'une de ses plus tendres
-amies, nous nous hâtons de retourner vers notre héroïne principale
-qui attend impatiemment l'heure où le oui solennel l'aura unie au
-mari choisi par sa mère et, par elle-même, adopté avec enthousiasme.
-
- * * * * *
-
-Le mariage devait s'arranger avec d'autant plus de facilité qu'entre
-le marquis et sa belle-mère l'accord était complet depuis longtemps.
-Il n'était pas rare que Mme de Mackau, écrivant à Naples à M. de
-Bombelles, l'appelât son _cher gendre_[31], lui demandant conseil
-pour toutes choses, réclamant son appui et sa direction morale pour
-son fils dont le marquis eut à protéger les débuts, plus tard à
-tempérer le caractère.
-
- [31] Nombreuses lettres conservées aux archives de Seine-et-Oise.
-
-Angélique, douce, raisonnable--très raisonnable toujours malgré un
-soupçon d'enfantillage de forme plus que de fond--bonne, affectueuse
-et désireuse d'affection, très séduisante avec ses traits fins,
-ses grands yeux bons respirant la franchise, son accueil amène et
-bienveillant, était aimée de tous ceux qui l'entouraient. Chacun
-prenait intérêt à son avenir conjugal: elle ne faisait pas en somme
-qu'un mariage de raison inespéré, en épousant un homme d'intelligence
-et de valeur, ministre plénipotentiaire à trente-trois ans et appelé
-à devenir ambassadeur. Elle aimait comme un frère très aîné cet ami
-de la famille, et elle trouvait tout simple, en s'alliant à un homme
-sérieux, de dix-sept ans plus âgé qu'elle, de se donner un protecteur
-en même temps qu'un mari.
-
-C'est par lettres que l'union a été décidée, c'est par lettres qu'ils
-se sont promis l'un à l'autre. M. de Bombelles a encore auprès de
-lui sa soeur Jeanne-Renée qui se porte garant du charme de Mlle
-de Mackau, et l'un et l'autre, sans s'être revus, semblent tout
-disposés à se déclarer épris. Les lettres d'Angélique témoignent d'un
-contentement parfait, du désir de rendre son mari heureux, de la
-volonté d'être heureuse par lui.
-
-Cette union était-elle prédestinée? On le croirait à la façon dont
-Mlle de Mackau a gardé le souvenir des années d'enfance «où ils
-jouaient ensemble», où elle l'appelait «son mari», sans savoir ce
-qu'elle disait, ajoute-t-elle, mais elle se hâte de faire comprendre
-qu'elle a réfléchi à cette appellation d'abord inconsciente: «Je vous
-assure que je vous ai toujours aimé depuis ce temps et la raison qui
-succède à l'enfance, au lieu de détruire la tendre amitié que j'avais
-pour vous, n'a fait que l'augmenter. Non, ce n'est pas un rêve, je
-puis avec assurance vous dévoiler mon coeur, puisque mon sort va
-s'unir au vôtre... Jamais votre âge ne m'a effrayée, ce serait bien
-plutôt à vous de vous effrayer du mien. J'ose me flatter que vous me
-connaissez assez pour être persuadé de ma confiance en vous et, en
-suivant vos avis et ceux de maman, je puis vous assurer que vous ne
-souffrirez jamais des inconvénients de mon âge; comme vous dites fort
-bien, le coeur n'en a point, le mien sera toujours uni au vôtre, et
-le désir que j'ai de vous plaire vous dédommagera des défauts que
-vous pourriez trouver chez moi.»
-
-Voilà de l'amitié et de la tendresse en attendant de l'amour,
-et cette jeune fille de seize ans sait graduer les sentiments.
-N'est-elle pas aussi bien raisonnable pour son âge lorsqu'elle
-écrit: «Je suis bien persuadée que vous serez toujours le même avec
-moi, je vous juge par moi-même; je sais bien que, lorsqu'on vit
-continuellement ensemble, l'on ne peut pas toujours être en commerce
-de galanterie, mais la tendre et constante amitié y succède, et l'une
-vaut bien l'autre.»
-
-De si bonnes dispositions pour l'avenir de son ménage ne sauraient
-aller sans de profonds sentiments de famille. Aussi Angélique
-est-elle reconnaissante à son futur mari de sa «façon de penser sur
-son adorable mère». C'est avoir gagné le coeur de sa fille que de
-dire du bien de Mme de Mackau.
-
-Qu'il ne s'exagère pas surtout les charmes de sa figure. Elle n'a
-nullement embelli depuis qu'il l'a vue, et sa belle-soeur a eu bien
-tort de la vanter. Là où Mlle de Bombelles n'a pas exagéré c'est
-en répétant sans cesse sa façon de penser. La jeune fille s'excuse
-sur sa gaucherie à écrire et termine ainsi sa lettre: «Adieu, mon
-cher marquis, c'est sous l'autorité de la plus respectable des mères
-que je vous jure que jamais autre que vous ne sera uni au sort
-d'Angélique.»
-
-Nous sommes là en pleine comédie de Sedaine! Mais ne rions pas, ces
-sentiments étaient sincères. Le nom de Mme de Mackau a été invoqué;
-celle-ci prend aussitôt la plume et ajoute, d'abord gaiement:
-«Franchement, je crois pourtant ma pataraphe nécessaire pour donner
-une certaine validité à l'engagement ci-dessus. Il est bien certain
-que celle qui l'a écrit a fait suivre à sa plume le chemin de son
-coeur; quoi qu'il en soit, comme le mien est à l'unisson, je confirme
-une promesse qui, en faisant le bonheur d'une fille chérie, fera
-aussi celui de sa mère et de toute sa famille.»
-
-La gaucherie même de la lettre de sa fille doit plaire au marquis,
-Mme de Mackau le sent, et elle le dit à son futur gendre: «Elle
-met son âme à découvert et la laisse aller à son aise; je n'ai pas
-voulu m'en mêler ni en corriger un mot... Cette petite fille aime
-l'affirmatif et je ne serais pas étonnée qu'à l'autel, elle dise:
-Oui, oui.»
-
-Mme de Mackau aborde ensuite un point délicat que M. de Bombelles n'a
-pas cru devoir taire à sa fiancée. Le marquis avait aimé, on vient
-d'y faire allusion, une jeune fille, Mlle de Schwarzenau, et avait
-été payé de retour; la rupture toute récente s'était offerte fort
-pénible, la blessure était encore ouverte, et «l'infortunée qui lui
-avait été chère» méritait des égards et des ménagements. Cette fausse
-position, ce coeur brisé de femme, le remords qu'entraînait sans
-doute une rupture soudaine, et le devoir qu'il restait à remplir, M.
-de Bombelles avait exposé tout cela à Mlle de Mackau, lui demandant
-loyalement son amitié pour la délaissée, sûr d'être compris de celle
-qui le sauvait d'une union qui ne lui plaisait plus.
-
-Avec son bon coeur, Angélique avait lu entre les lignes, et comme sa
-mère et sa tante[32], après lui avoir communiqué la lettre délicate,
-épiaient les impressions sur son visage, elle n'avait pas eu un
-moment d'hésitation: «Ah! pour ça oui, en vérité, s'était-elle écriée
-avec sa charmante franchise, j'y pensais ce matin, et j'avais formé
-le plan de le lui proposer, la pauvre enfant! Ah! je sens trop son
-malheur pour ne pas tâcher de l'adoucir?»
-
- [32] La marquise de Soucy.
-
-A ce trait, Mme de Mackau s'était attendrie. «Sa tante et moi,
-l'avons prise dans nos bras; nous étions aussi affligées que nos
-coeurs nageaient dans la joie... Ainsi soyez tranquille, votre
-dernier devoir sera partagé de bien bon coeur par celle qui s'occupe
-d'avance de remplir tous ceux qui peuvent contribuer à votre bonheur.»
-
-Que Mme de Mackau, déjà séparée de son fils dont le caractère indécis
-l'effraie, regrette par moments la nécessité de se séparer de «son
-Angélique qui faisait sa consolation», dont «l'heureux naturel, de
-ses jours les plus tristes, faisait souvent des jours de bonheur»,
-cela se conçoit. Seule la certitude que le gendre de son choix fera
-le bonheur de sa fille peut lui rendre courage et sécher ses pleurs.
-Quand le moment du «dernier sacrifice» sera venu, «la victime sera
-gaie et contente, la prêtresse ne lui montrera pas une douleur qui
-serait injuste puisqu'elle ne tiendrait qu'à son personnel».
-
-Avant de clore sa lettre sentimentale, Mme de Mackau se rappelle
-qu'elle remplit une fonction de Cour et donne des détails sur le
-séjour de l'empereur Joseph II, arrivé le 18 avril à Paris sous le
-nom de comte de Falkenstein. «Je débuterai demain la reprise de mon
-service par l'opéra _Castor et Pollux_ qu'on donne à l'Empereur. Je
-voudrais bien pouvoir y céder ma place à votre petite femme qui est
-très affligée de n'y pas aller... Il faut pourtant que ma lettre
-parle d'un prince qui, dans ce moment-ci, fixe toutes les attentions.
-Sa manière d'être «si peu commune avec les personnes de son rang»
-a étonné la Cour. Cette simplicité qui «adoucit la Majesté sans la
-voiler», cette affabilité, cette «honnêteté» lui gagnent tous les
-coeurs. Comment ne serait-il pas adoré dans son pays?»
-
-Au seuil de ce récit, nous ne pouvons nous arrêter autant qu'il
-conviendrait au voyage familial et politique à la fois du frère de
-Marie-Antoinette. Il serait impardonnable de n'en point dire quelques
-mots.
-
-Grâce aux récits contemporains nul n'ignore que l'Empereur se posa en
-mentor de la Reine, dont il était l'aîné de quatorze ans, qu'il lui
-parla très sérieusement et lui laissa des Instructions écrites[33],
-qui produisirent un effet... momentané. Il affecta de se montrer
-sévère et critique au milieu des cajoleries dont l'entoura sa soeur,
-mais il jouait un rôle dont on pouvait deviner les dessous. Il
-blâmait le luxe, le goût pour les plaisirs que manifestait la Reine.
-Comme il s'était attaqué précédemment à la princesse de Lamballe, il
-s'attaqua aux Polignac. Il s'occupa spécialement du jeu effréné, qui
-se jouait dans l'entourage de Marie-Antoinette, et Mercy rapporte
-comment il s'emporta au sujet de la princesse de Guéménée, dont il
-appelait la maison «un tripot».
-
- [33] Les _Réflexions à la Reine_ de France sont un véritable
- examen de conscience où l'empereur présentait à la jeune
- princesse ses devoirs sous deux aspects: 1º comme épouse; 2º
- comme reine. (Voir _Marie-Antoinette_, par M. de la Rocheterie,
- où cette instruction est donnée en grande partie, p. 351 et
- suivantes.)
-
- Voici quelques-uns des paragraphes du questionnaire impérial:
-
- --Employez-vous tous les soins à plaire au Roi? Etudiez-vous
- ses désirs, son caractère pour vous y conformer? Tâchez-vous de
- lui faire goûter votre compagnie et les plaisirs que vous lui
- procurez, et auxquels, sans vous, il devrait trouver du vide?
-
- Votre seul objet doit être l'amitié, la confiance du Roi.
-
- Comme Reine, vous avez un emploi lumineux: il faut en remplir les
- fonctions.
-
- Votre façon n'est-elle pas un peu trop leste?...
-
- Plus le Roi est sérieux, plus votre Cour doit avoir l'air de se
- calquer après lui. Avez-vous pesé les suites des visites chez
- les dames, surtout chez celles où toute sorte de compagnie se
- rassemble, et dont le caractère n'est pas estimé?
-
- Avez-vous pesé les conséquences affreuses des jeux de hasard, la
- compagnie qu'ils rassemblent, le ton qu'ils y mettent?
-
- ... Daignez penser un moment aux inconvénients que vous avez déjà
- rencontrés aux bals de l'Opéra.
-
- ... Gardez-vous, ma soeur, des propos contre le prochain, dont
- on fait tout l'amusement... Par des méchancetés dites sur le
- prochain..., on évite les honnêtes gens...
-
- L'Empereur recommandait aussi à sa soeur de conserver
- l'étiquette, de bien penser à sa situation et à sa nation «qui
- est trop encline à se familiariser et à manger dans la main».
-
- Or, lui-même donnait l'exemple de la simplicité outrée. On peut
- s'étonner de voir l'Empereur philosophe recommander à sa soeur
- de se montrer «dévote et recueillie à l'église», ajoutant que le
- plus grand impie devrait l'être par politique. Il était mieux
- dans son rôle en signalant l'inconvénient de la société des
- jeunes gens, et de l'accueil trop facile fait aux étrangers,
- surtout aux Anglais dont les usages et les moeurs devenaient
- alors fort à la mode, au grand déplaisir du Roi.--Joseph II à
- Léopold, 11 mai 1777, et Mercy à Marie-Thérèse.
-
-En ce qui touchait le jeu et l'exagération des plaisirs, Joseph II
-avait raison. Était-il doué d'un esprit assez supérieur et pondéré
-pour tout morigéner et critiquer sans apporter le remède? Ce que
-l'on sait de lui ne le prouverait pas entièrement: s'il a laissé en
-Allemagne la réputation d'un philanthrope utopiste à la recherche du
-bien et rempli des meilleures intentions, on ne saurait faire de lui
-un Marc-Aurèle ou un saint Louis.
-
-Esprit curieux, mais mal équilibré, entêté plutôt que ferme, ayant
-plus de vivacité que de bon sens, concevant de vastes plans, mais ne
-les mûrissant pas, passionné pour les petites choses et se noyant
-dans les détails, «gouvernant trop, mais ne régnant pas assez»,
-a dit le prince de Ligne, parlant en libéral, mais agissant en
-souverain absolu, le prince philosophe gâtait de vraies qualités
-par d'indiscutables travers. «Les questions, confesse le baron de
-Gleichen, avaient l'air de chercher un conseil, mais il ne cherchait
-ordinairement que d'en trouver un qui s'accordât avec son avis.»
-
-Qu'en dehors de la Cour, Joseph II ait obtenu de vrais succès, qu'il
-ait inspiré un vif intérêt même aux personnes les moins disposées à
-se laisser imposer par la grandeur, ceci n'est pas douteux; c'est une
-petite bourgeoise orgueilleuse et destinée à jouer un rôle quelque
-vingt ans plus tard qui le confessera. Dans une lettre à Sophie
-Cannet, la future Mme Roland, écrivait à cette époque: «L'Empereur
-est bien fait, doux, simple et noble, ressemblant à la Reine (la
-petite Phlipon ne disait pas encore insolemment: Antoinette); grand
-sans excès, bien campé, blond sans être roux. Il annonce la bonté et
-a tout à la fois l'air digne et tant soit peu timide. Il va partout,
-quelquefois sans suite, à pied ou en fiacre. Il visite les hôpitaux,
-les monuments, il se rend toujours là où il n'est pas attendu, et
-saisit ainsi la vérité avant qu'on ne lui mette des voiles.» Voilà
-une phrase qui fleure son Jean-Jacques et nous donne un avant-goût
-de ces «flambeaux de la vérité» et de ces «masques de l'imposture»,
-dont s'émailleront les discours des rhéteurs de la Révolution. Mais
-Marie-Jeanne à cette heure d'une visite impériale ne songe guère à
-revendiquer des améliorations sociales, ni à sacrifier sur l'autel de
-la Liberté, elle admire un souverain absolu dans la simplicité de son
-allure, dans son maintien, dans sa manière de s'intéresser à toutes
-choses. «Il donne des preuves de son goût et de sa bienfaisance
-par ses remarques, ses questions et ses largesses[34]... Tout est
-conséquent chez lui. Il ne fait pas comme ces princes qui, venant
-incognito, ne laissent pas que de traîner avec eux tout leur faste.
-Il garde son incognito et en jouit parfaitement.» Jusqu'à sa mise
-qui se trouve en conformité avec son programme voulu de simplicité:
-un habit puce avec un bouton d'acier, de petites bottines, une seule
-boucle à la frisure. Avec Mme Roland on conviendra que c'était là un
-costume modeste bien en rapport avec le rôle de conseiller somptuaire
-qu'a assumé le frère de Marie-Antoinette.
-
- [34] Il avait passé en revue les manufactures et les arsenaux,
- rendu visite à Geoffrin et à l'Institut, à Mme du Barry et à
- Buffon (avec le grand naturaliste, il avait à réparer une bévue
- de son frère Maximilien refusant maladroitement un exemplaire de
- luxe de l'_Histoire naturelle_); il avait causé avec économistes
- et savants. Il avait voulu tout voir, se rendre compte de tout,
- peut-être sans grand esprit de suite. Ce séjour, comme l'écrivait
- Louis XVI à Vergennes, devait donner une furieuse jalousie au roi
- de Prusse. Et, d'ailleurs, c'était vrai.
-
- Dans ce concert de louanges, il pouvait se produire des notes
- discordantes.
-
- Joseph II, en effet, se montra plus que froid avec Choiseul, qui
- pourtant était le promoteur de l'Alliance autrichienne, qui avait
- valu la Dauphine à la France.
-
- Le duc était venu à Versailles le jour de la cérémonie des
- cordons bleus et au jeu de la Reine, «mais il n'y a rien eu de
- bien remarquable dans l'accueil qu'il lui a fait, l'ayant connu
- personnellement à Vienne, écrit le comte de Viry, si ce n'est
- que le Roi Très Chrétien a laissé apercevoir de nouveau, à cette
- occasion, ses dispositions peu favorables pour cet ex-ministre
- qui est retourné mardi dernier à la campagne.»
-
- Joseph II avait traversé la Touraine sans s'arrêter à Chanteloup.
-
- Avec M. de Vergennes, l'Empereur attaqua de front la question
- brûlante. L'entrevue se passa ainsi, d'après la dépêche du comte
- de Viry, ministre de Sardaigne.
-
- «Bien des gens, lui dit ce prince, sont surpris de l'inaction de
- la France dans les circonstances actuelles.
-
- «--Je le sais, a répondu le secrétaire d'Etat; mais le conseil
- du Roi a pensé sagement qu'il ne fallait pas qu'un Roi de
- vingt-deux ans signalât le commencement de son règne par une
- guerre d'ambition. Nous connaissons tous les avantages de notre
- position, mais nous ne voulons pas nous embarquer dans une guerre
- qui pourrait causer un incendie général.--La France, répliqua
- l'Empereur, n'a rien à craindre, tant que durera notre alliance.
- Quant à moi, je me trouve dans des positions plus épineuses; il
- me sera bien difficile de toujours conserver la paix...--J'ose
- vous assurer, monsieur le Comte (l'Empereur voyageait sous le
- nom de comte de Falkenstein), dit alors M. de Vergennes, que la
- maison d'Autriche n'a rien à craindre, tant que durera notre
- alliance.--Cette réponse, placée avec esprit et à propos, a fait
- sentir finement à l'Empereur, combien l'on pensait à Versailles
- que cette alliance lui était avantageuse. Aussi le prince a-t-il
- coupé court à ces matières...»
-
- [Au marquis d'Aigueblanche, 6 juin 1777 (Recueil Flammermont.)]
-
- Paris l'avait séduit, la nation ne lui déplaisait pas, malgré
- sa légèreté, et, s'il avait une fort mince opinion de ceux qui
- gouvernaient, malgré les belles phrases dont il les avait bernés,
- il conservait une haute idée des ressources de la monarchie, si
- le gouvernail était aux mains de plus habiles.
-
- Il redoutait le retour de Choiseul au pouvoir. «Si le duc de
- Choiseul avait été en place, disait-il,--à la satisfaction du
- Roi, et au vrai déplaisir de la Reine, sa tête inquiète et
- turbulente aurait pu jeter le royaume dans de grands embarras.»
-
- Par contre, l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, lui
- avait laissé une haute idée de sa capacité (Mercy, t. III, p. 70).
-
- Sur chacun il avait une opinion: le comte d'Artois était «un
- petit-maître», Mesdames de France étaient «nulles». Avec Louis
- XVI, il s'était ouvert sur bien des questions, et il avait semblé
- goûter sa conversation. En revanche, il écrivait à Léopold son
- impression intime: «Cet homme est un peu faible, mais point
- imbécile; il a des notions, il a du jugement, mais c'est une
- apathie de corps comme d'esprit. Le _fiat lux_ n'est pas encore
- venu, et la matière est encore en globe.»
-
- Joseph II, qui prétendait tout savoir et morigénait tout le
- monde à fleur de jugement, était jugé par plus fin que lui.
- «L'Empereur, écrivait le comte de Provence à Gustave III, est
- fort cajolant, grand faiseur de protestations et de serments
- d'amitié; mais, à l'examiner de près, ses protestations et son
- air ouvert, cachent le désir de faire ce qui s'appelle tirer les
- vers du nez et de dissimuler les sentiments propres, mais en
- maladroit; car avec un peu d'encens, dont il est fort friand,
- loin d'être pénétré par lui, on le pénètre facilement. Ses
- connaissances sont très superficielles.» (_Gustave III et la Cour
- de France_, t. II, 390.)
-
-En fait, Joseph II est venu en France avec un double but:
-sous couvert de s'informer du ménage de sa soeur et de donner à
-Marie-Antoinette des conseils paternels, il tient à se rendre compte
-à la fois des intentions des conseils du Roi dans le cas d'une
-rupture avec la Prusse lors de la succession prochaine de Bavière, et
-de l'état des forces de la France. Il venait de visiter le pays en
-observateur sagace, et cela au moment même où les comtes de Provence
-et d'Artois faisaient, à travers la France, des voyages dispendieux
-et destinés à augmenter l'impopularité de la Cour: «Ils voyagent,
-écrit la comtesse de La Marck, comme ces gens voyagent, avec une
-dépense affreuse et la dévastation des postes et des provinces.»
-
-En recevant les _Instructions_, le premier mouvement de
-Marie-Antoinette avait été un mouvement d'humeur, puis elle s'était
-montrée raisonnable et avait pris des résolutions. Elle cessait de
-faire des promenades à Paris, d'assister au jeu de la princesse de
-Guéménée. Elle semblait avoir pris goût à la lecture, s'entretenait
-avec des personnes sérieuses, choisissait plus judicieusement les
-personnes admises à lui faire la cour... Tout cela ne dura guère que
-quelques semaines. Quand le comte d'Artois revint de son voyage dans
-l'Est, il fut plus en faveur que jamais, et entraîna la Reine à une
-nouvelle série de plaisirs et de distractions.
-
- * * * * *
-
-L'Empereur partira enchanté de sa soeur qui a fait maintes
-promesses... Reviendra-t-il? Le bruit qui a couru qu'il songeait
-sérieusement à épouser Madame Élisabeth recevra-t-il une sanction?
-
-Mme de Mackau a rencontré l'Empereur chez Madame Élisabeth, et, de
-là, mille projets caressés, repoussés, repris encore. Pourquoi ne
-pas le dire, même si c'est impossible? L'Empereur a semblé frappé
-de l'aménité et du charme de Madame Élisabeth[35], sa physionomie
-indiquait qu'il était fait pour la rendre heureuse, «et, dans le
-vrai, il ne pourrait faire une chose plus convenable, car il est
-impossible d'être plus aimable que cette jeune princesse». Et ce
-beau projet, que d'autres ont entrevu et qui sera repris plus tard,
-hante Mme de Mackau. Elle craint pourtant qu'il s'envole en fumée:
-«Les gens de ce haut parage, ajoute-t-elle en moraliste pratique, ne
-se marient pas pour le bonheur; ils ne sont pas aussi heureux que
-nous, n'est-ce pas? Plaignons-les sur cet article et réjouissons-nous
-de l'usage que nous allons faire de notre bon sens en préférant le
-bonheur aux grandeurs et à l'opulence.»
-
- [35] «L'Empereur, écrit le comte de Viry, ministre de Sardaigne,
- n'ignorant pas tous les bruits qui ont couru du projet de mariage
- qu'on lui supposait avec Madame Elisabeth, a affecté de dire
- à Leurs Majestés très chrétiennes, à toute la famille royale,
- qu'il ne pensait pas à se remarier.» (Au roi de Sardaigne, 25
- avril 1777. Dans _Correspondance diplomatique_ publiée par
- Flammermont.)
-
-Une réponse de M. de Bombelles que nous ne possédons pas a témoigné
-la joie ressentie à Ratisbonne au reçu de la lettre de Mlle de
-Mackau. Notre diplomate, comme on le verra, en bonne veine d'humeur,
-aime les vers, ceux des autres et même les siens, hélas! car ses
-lettres sont souvent inondées de ces lignes plus ou moins badines, à
-peu près rimées, qu'au XVIIIe siècle on appelait de petits vers. Il
-s'est contenté cette fois de citer quelques vers classiques et, comme
-il suppose Angélique peu experte en la matière, il a souligné la
-citation: les vers étaient de Boileau, il était bon de le rappeler.
-
-Très sérieusement, Mlle de Mackau a commencé sa lettre du 28 mai,
-datée de Montreuil où elle est au régime du lait pour enrayer une
-grippe opiniâtre. Elle a remercié le marquis de ces promesses
-d'avenir; elle lui est reconnaissante des arrangements pris pour
-sa mère. «Il ne m'est plus permis de douter de tout ce que vous
-m'assurez et, quoique je ne comprenne pas encore bien comment vous
-ferez, je tiens cela presque aussi assuré que si je le voyais.»
-
-Voici l'épigramme qui n'est vraiment pas mal pour une pensionnaire:
-«Vous prenez un grand empire sur mon esprit, et j'ai peur que bientôt
-je finisse par croire tout ce que vous me direz. C'en est au point
-qu'en lisant avec plaisir les deux lignes et demie de vers que vous
-me citez, j'ai été tout étonnée de les trouver dans l'_Enfant
-Prodigue_ de M. de Voltaire, trouvant très extraordinaire qu'ils
-ne fussent point de Boileau, puisque vous le disiez. Je me suis
-persuadée que M. de Voltaire les avait volés à Boileau et que vous
-étiez initié dans ce petit secret.»
-
-La pointe railleuse achevée, la petite personne raisonnable qu'est
-Angélique passe à d'autres sujets: les affaires de sa mère que le
-marquis prend à charge, le chagrin de Mlle de Schwartzenau que sa
-rivale heureuse plaint de tout son coeur. «Quant à ma façon de penser
-sur Caroline, je serais indigne de vous si cela était autrement. Une
-personne malheureuse est toujours un objet intéressant pour une âme
-sensible; d'ailleurs cette jeune personne aura toujours un attrait
-près de moi; il ne dépendra pas de moi d'adoucir ses malheurs et elle
-trouvera toujours en moi une véritable amie.»
-
-Elle lit, elle travaille dans «son petit château[36]» de Montreuil,
-elle tâche de se rendre digne de son «savant mari». Et de la carrière
-de ce mari dont dépendra la tranquillité de tous les siens, elle
-s'occupe déjà. Sa mère a vu le ministre, M. de Vergennes, et M.
-Gérard de Rayneval, premier commis des Affaires étrangères; ils ne
-sont pas d'avis que M. de Bombelles prenne un long congé pour aller
-à Vienne voir son ancien chef, le baron de Breteuil. Une absence de
-deux mois pendant que la Diète le réclame, ce n'est pas possible:
-quinze jours tout au plus. «Autrement vous feriez très mal et je
-serais fâchée tout rouge.»
-
- [36] «Ce petit château», on l'a déjà dit, était une modeste
- maison donnant sur la rue Champ-la-Garde et dont le jardin
- communiquait avec le parc de la princesse de Guéménée. La maison
- de la comtesse de Marsan était un peu plus loin dans la même rue.
-
-Si elle donne des conseils de carrière, la petite ambitieuse, elle
-accepte volontiers des avis conjugaux, et la fin d'une de ses lettres
-de juin est pénétrée d'une soumission qu'elle s'efforce de faire
-paraître relative, mais que l'on sent, malgré les réticences, prête à
-se montrer entière. «La raison vous guidera sûrement dans ce que vous
-me ferez faire, aussi je suis parfaitement tranquille. Je suis bien
-aise que vous ayez marqué un trait noir sur tous les _je veux_ des
-maris; ils sont bien désagréables pour une femme. Vos prières seront
-toujours des ordres pour moi, et je serai toujours bien aise de vous
-faire plaisir. Mais je vous avoue que je ne ferais jamais une chose
-volontiers lorsque vous m'auriez dit _je veux_, et il n'y a que ce
-vilain mot qui pourrait me donner un peu d'humeur.»
-
-Bien que ne devant être célébré qu'en janvier le mariage est annoncé,
-et Mlle de Mackau entre en relations suivies avec sa nouvelle
-famille. C'est la comtesse de Reichenberg qui écrit d'Allemagne
-plusieurs lettres plus tendres les unes que les autres; c'est la
-comtesse de Bombelles, femme du frère du marquis, qui fait un effort
-pour paraître aimable. «Elle m'aime beaucoup, dit Angélique un peu
-sceptique, je lui ferai bien ma cour pour qu'elle m'aime davantage.»
-Le monde de la Cour se met aussi en frais pour l'amie de Madame
-Élisabeth; la princesse de Guéménée la mène à l'Opéra voir un nouvel
-opéra, _Evrelingue_. La Reine ayant la fièvre tierce, il n'y a pas de
-séjour à Compiègne; Angélique s'en console aisément, car «Compiègne
-l'ennuie», et elle s'est dit: «A quelque chose malheur est bon.»
-
-A la fin de l'automne, il est question de former la maison de Madame
-Élisabeth. La comtesse de Reichenberg mande aussitôt la nouvelle qui
-l'intéresse particulièrement à son frère: «Mme de Brancas est dame
-d'honneurs, et Mme de Canillac dame d'atours. Je sais bien que Mme de
-Mackau conserve le titre de sous-gouvernante des Enfants de France et
-les appointements, mais cela l'éloigne de Madame Élisabeth.»
-
-Si la nouvelle était vraie, c'eût été peut-être un changement dans
-la situation de sa future belle-soeur. Puisque son frère avait
-d'avance fait le sacrifice de la laisser trois ans à Versailles,
-pourquoi ne pas faire nommer sa femme «dame de compagnie» pendant
-ce temps. Par intérêt de famille, Mme de Reichenberg observe: «Il
-serait bien désirable qu'il y eût une femme de notre nom à la cour, à
-cause des enfants. Non sans raison, elle ajoute: «Notre chère petite
-belle-soeur connaît bien sa princesse et sûrement serait mieux auprès
-d'elle qu'aucune de ces dames.»
-
-A la fin de cette lettre de novembre, où elle annonçait prématurément
-au marquis la constitution de la maison de Madame Élisabeth, se
-trouve rappelé un fait historique qui a déjà frappé quelques
-écrivains et qui mérite d'être noté en passant.
-
-Mme de Reichenberg, s'ennuyant à Waldeck, s'est plongée dans la
-lecture de l'histoire d'Allemagne. Elle y a lu, écrit-elle, une
-anecdote qui pourra peut-être lui servir un jour. Il s'agit, comme
-on va le voir, d'un mariage inégal et elle prévoit ce qui pourrait
-arriver à la mort du landgrave; or ce mariage inégal intéresse
-l'histoire européenne. Le fait est connu dans sa donnée générale, il
-l'est moins dans ses détails.
-
-Le point de départ est celui-ci: en 1693, le duché d'Hanovre fut
-érigé en électorat par l'Empereur Léopold, en faveur de la branche
-cadette de Brunswick. Cette maison de Brunswick était divisée en
-trois branches: la première s'appelait Brunswick-Lunebourg, la
-deuxième Zell, et la troisième Hanovre. Il était naturel de penser
-que les deux branches aînées s'opposeraient à l'érection d'un
-neuvième électorat en faveur de la branche cadette; le prince de
-Brunswick se contenta de formuler son opposition; quant au duc
-de Zell, voici la raison qui semble l'avoir engagé à donner son
-consentement: «Il avait épousé une demoiselle d'Orbreuse, fille d'un
-gentilhomme du Poitou, d'abord de la main gauche; ensuite il avait
-obtenu de l'Empereur Léopold, que la duchesse jouirait des mêmes
-prérogatives que si elle eût esté épousée de la main droite, en sorte
-que, si de ce mariage, il fût provenu des enfants mâles, ils auraient
-succédé légitimement et sans contradictions.»
-
-Les deux époux en mourant ne laissèrent qu'une fille qui épousa ce
-même Ernest-Auguste, évêque d'Osnabruck, duc d'Hanovre et nouvel
-électeur; ainsi le duc de Zell, ne pouvant rien désirer de plus
-avantageux que de faire sa fille électrice ne s'opposa point à ce
-que fût érigé un nouvel électorat: «De cette électrice descend toute
-la maison de Hanovre qui règne aujourd'hui en Angleterre, et par
-conséquent les trois enfants du landgrave de Cassel, puisque sa femme
-était la soeur du feu Roi d'Angleterre.» Mme de Reichenberg en tire
-des conséquences toutes personnelles que nous la verrons rappeler
-au cours de ce récit, et c'est pourquoi nous y insistons: «De cette
-anecdote, dit-elle à son frère, vous savez ce que nous devons
-conclure, et je ne croirai plus les personnes, qui me diront que
-l'Empereur ne peut pas rendre à une femme les prérogatives que les
-préjugés lui ont ôtées, surtout lorsqu'elle ne peut ni ne veut faire
-aucun tort à la succession.» Si l'on envisage la question à un point
-de vue d'histoire générale, elle offre un intérêt: la généalogie
-donnée par l'historien allemand est vraie. De cette duchesse de Zell
-descendent les familles royales d'Angleterre et les Hohenzollern. Son
-nom seul est estropié; la demoiselle du Poitou s'appelait Éléonore
-Dexmier d'Olbreuse et appartenait à la famille de Jean V Dexmier d'où
-descendent également les Dexmier d'Archiac représentés aujourd'hui
-par le comte d'Archiac. A cette dernière branche se rattachaient la
-célèbre Madame Davasse de Saint-Amaranthe (en réalité Saint-Amarand)
-et sa fille Émilie de Sartine qui tenaient sous la Terreur un salon
-assez mélangé et furent guillotinées dans la fameuse fournée des
-Chemises rouges[37].
-
- [37] Voir comte Horric de Beaucaire, _Une Mésalliance dans
- la maison de Brunswick_;--un article de M. Depping dans la
- _Revue bleue_, 1896;--Paul Gaulot, _les Chemises rouges_:--G.
- Lenôtre, _le Baron de Batz_, 1896;--le _Carnet_ de 1901 sur Mlle
- d'Olbreuse, et un livre récent de M. H. d'Alméras, _Emilie de
- Saint-Amaranthe_.
-
- Il est question aussi des _Chemises rouges_ dans l'aimable
- ouvrage de M. Jacques de la Faye, _la Princesse Charlotte de
- Rohan et le duc d'Enghien_ (Émile-Paul, 1905).
-
-Le marquis de Bombelles se préoccupait-il à ce moment de généalogies
-princières qui devaient fournir à sa soeur un précédent pour se faire
-reconnaître princesse? C'est fort peu probable. Les prétentions dont
-Mme de Reichenberg le harcèlera sans cesse, surtout l'année suivante
-quand elle sera veuve, il s'en souciait fort peu en novembre 1777. Il
-s'apprêtait à revenir à Paris pour hâter les préparatifs d'une union
-désirée avec ardeur des deux côtés.
-
- * * * * *
-
-Le mariage eut lieu le 23 janvier 1778, à l'église Saint-Louis, à
-Versailles, quatre jours après le contrat qu'avaient signé le Roi
-et la Reine[38]. Madame Élisabeth avait obtenu de Louis XVI pour
-son amie une dot de 100.000 francs, une pension de 1.000 écus et la
-promesse d'une place de dame pour accompagner auprès de sa personne,
-quand sa maison serait formée. La manière dont elle annonça cette
-faveur à Mlle de Mackau peint le coeur de la princesse: «Enfin! tu
-seras à moi. C'est un lien de plus entre nous, et rien ne pourra le
-rompre[39].»
-
- [38] _Gazette de France_, 19 janvier 1778 et jours précédents.
-
- [39] Comte Ferrand, _Eloge de Madame Elisabeth_. Notes de Mme de
- Reichenberg.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-1778
-
- Présentation d'Angélique à la Cour.--Le marquis rejoint
- son poste.--Séparation douloureuse.--Mme de Bombelles
- et Madame Elisabeth.--La duchesse de Bourbon et le
- comte d'Artois.--Duel de princes.--Mme de Canillac.--La
- princesse de Guéménée.--Constitution de la maison de Madame
- Elisabeth.--Correspondance entre les deux époux.--Le comte
- d'Esterhazy.--Premières promenades à cheval.--Quelques
- semaines à Ratisbonne.--La princesse de Fürstenberg.--A
- Marly.--Marie-Antoinette et Mme de Bombelles.--Le chevalier de
- Naillac.--Un concert à Ratisbonne.--M. de Bombelles au clavecin.
-
-
-Le mariage conclu, les deux époux passèrent un temps assez court à
-Versailles, à l'_Hôtel d'Orléans_[40], chez le baron de Breteuil.
-Du moins, la séparation d'usage à l'époque quand les mariés ou l'un
-d'eux était trop jeune n'eut-elle pas lieu, et la lune de miel
-reçut-elle plein effet. Ce qu'elle fut, on le devine sans peine au
-ton qui règne dans leurs lettres, car à peine se sont-ils compris et
-ont-ils jeté les bases d'une affection aussi solide que passionnée
-que leur destinée les sépare.
-
- [40] Situé rue Colbert.
-
-Est-ce à cet éloignement fréquent, à l'interruption constante de
-cette vie intime qu'il faut attribuer la durée et le diapason
-toujours égal de cette affection conjugale dont le monde des cours
-offre peu d'exemples? On devra comparer Mme de Bombelles à ces
-femmes admirables d'officiers de marine qui patiemment, pendant des
-mois, pendant des années, attendent celui qui navigue au loin et
-cherche à illustrer le nom que porteront les enfants.
-
-Le devoir de la jeune femme l'attachait à Versailles quand bien même
-la bonté de Madame Élisabeth eût été insuffisante à l'y retenir. Là
-elle veillera à la carrière de son mari, pensera à son avenir au lieu
-de s'occuper de ses plaisirs. Qualité ou défaut, l'ambition mène les
-hommes qui n'ont pas pour unique souci de vivre mécaniquement et au
-jour le jour; Bombelles n'avait jamais échappé à cette obsession
-quand il était célibataire; raison de plus d'être ambitieux du jour
-où il a pris femme et caresse l'espoir de fonder une famille, et
-ces rêves d'ambition[41] il les a aussitôt inculqués à «son ange».
-L'amour et l'ambition les guideront tous deux, et voilà, ce semble,
-une explication toute naturelle de ces longues séparations, qu'avec
-des désirs plus restreints ils eussent pu rendre plus courtes et
-moins douloureuses. Tous deux souffraient de l'éloignement, s'en
-plaignaient parfois amèrement, mais s'inclinaient forcément devant la
-nécessité. L'expression de leurs regrets et de leurs espérances nous
-aura du moins valu une correspondance où les anecdotes politiques
-alternent avec l'expression des sentiments tendres, et l'historien
-comme le psychologue doivent y trouver à glaner.
-
- [41] «Qu'une vie est belle, a écrit Pascal, lorsqu'elle commence
- par l'amour et qu'elle finit par l'ambition.»
-
- Bombelles menait les deux de front.
-
-Dès le commencement de février, rappelé par les événements de
-Bavière[42], le marquis de Bombelles est parti pour rejoindre son
-poste emmenant avec lui sa jeune soeur. Sa femme l'a accompagné
-jusqu'à Strasbourg; à peine de retour à Paris, elle lui écrit le
-«coeur bien gros», car elle se sent «isolée et comme un corps sans
-âme». Elle a pris seize ans le 24 février. «Que d'événements viennent
-de se passer, et la fin de l'année ramènera-t-elle des jours heureux!»
-
- [42] Voir chapitre suivant.
-
-La voici «dame», présentée au Roi et à la Reine, aux princes, au
-duc d'Orléans[43] et à la duchesse de Chartres[44], s'occupant, à
-peine entrée à la Cour, de son frère le baron de Mackau, qui veut
-vendre son bâton de capitaine au régiment de Berchenyi. A ce propos
-apparaît le nom du comte Valentin d'Esterhazy, l'ami dévoué de M.
-de Bombelles, le serviteur fidèle, à l'avis souvent écouté par
-Marie-Antoinette, et, à voir combien souvent est évoqué le nom du
-grand seigneur hongrois, personnage resté un peu énigmatique dans la
-vie de la Reine, on remarquera sans doute que le colonel au service
-de la France jouit d'une influence comme bien peu d'autres en ont
-connue à la cour de Louis XVI[45].
-
- [43] Louis-Philippe Ier, veuf de Louise-Henriette de
- Bourbon-Conti, remarié secrètement à la marquise de Montesson,
- mort en 1785.
-
- [44] Louise-Marie-Adélaïde Bourbon-Penthièvre, femme de
- Louis-Philippe-Joseph (Philippe-Egalité), morte en 1821.
-
- [45] Sur les Esterhazy, voir _Fantômes et Silhouettes_,
- Emile-Paul, 1903.
-
-Ces occupations de cour et de famille ont permis à Mme de Bombelles
-de ne pas se confiner dans son seul chagrin, mais ce chagrin est
-réel, comme le prouve une lettre de Mme de Mackau jointe à celle de
-sa fille. «La privation est cruelle», et elle la ressent vivement
-moralement et physiquement.
-
-Deux jours après, Mme de Bombelles réinstallée à Versailles semble
-un peu remontée, car elle a reçu les nouvelles attendues de son
-mari. Quel plaisir à recevoir cette lettre mêlée de tendresses et de
-folies «qui l'a fait à la fois pleurer et rire». Il y a là sans doute
-quelque incident humoristique de voyage comme le marquis aime à les
-raconter et qui, un instant, a déridé la petite veuve. Quant à avoir
-envie de danser, il y a loin; et pourtant, la duchesse de Chartres
-l'a invitée à son bal; elle a pu s'excuser, étant souffrante. Il n'en
-est pas de même du bal donné par sa tante, la marquise de Soucy, car,
-si elle n'y allait pas, on dirait «qu'elle est une bégueule», et par
-le fait elle y paraîtra, quitte à «passablement s'y ennuyer».
-
-N'a-t-elle pas eu un instant l'espoir d'être grosse? Cette joie d'une
-nouvelle prématurée que n'établissait aucune certitude a été de
-courte durée et, dès maintenant, cette antienne reviendra dans ses
-lettres. On admirera avec quel enthousiasme cette petite épousée de
-seize ans appelle de tous ses voeux une maternité qui pouvait encore
-se faire attendre, et cela à une époque--«déjà», pourrait-on dire en
-observant ce qui se passe aujourd'hui--où il était peu de mode dans
-la société d'avoir des enfants, et où l'échéance même du premier
-était volontiers reculée.
-
-Mme de Bombelles a pris sa semaine auprès de Madame Élisabeth dans
-les premiers jours de mars. Cela vaut au marquis mille compliments
-de la princesse qui «voudrait bien être dans la poche» de son amie,
-quand elle ira voir son mari en Alsace, et, en raison de ce projet
-vague, des questions en vue de ce voyage.
-
-Ce qui est important et ne saurait être indifférent à M. de
-Bombelles, c'est que Madame Élisabeth l'a emmenée chez le Roi.
-Celui-ci a beaucoup regardé la marquise. Madame a dit à Madame
-Élisabeth que son amie «embellissait tous les jours»; enfin la Reine
-lui a adressé quelques mots.
-
-Les jours gras sont arrivés; aussi s'ingénie-t-on chez Madame
-Élisabeth à trouver quelque idée nouvelle pour s'amuser. «Nous avons
-joué une comédie de notre tête, écrit Mme de Bombelles le 5 mars,
-vous jugez si c'était beau! Ensuite maman a mis une redingote, s'est
-décoiffée et a mis un vieux chapeau; Mme de Soran[46] a mis un
-grand taffetas vert qui lui entourait la tête et le corps, et elles
-ont chanté un dialogue d'un ivrogne et d'un pénitent qui est de
-Saint-Cyr. Maman, en faisant l'ivrogne, avait une figure si drôle
-que tout le monde en a ri si fort qu'on ne s'entendait plus.» Et,
-après ces innocentes folies, on a dansé jusqu'à minuit, au grand
-amusement de Madame Élisabeth.
-
- [46] Veuve du marquis de Rosières Soran, fille de Donatien
- de Maillé, marquis de Curman, chevalier de Saint-Louis et
- d'Elisabeth d'Anglebermes de Lagny, veuve de Jean-Louis d'Alsace,
- comte de Hénin-Liétard-Blincourt, marquis de Saint-Phal, laquelle
- avait eu de son premier mariage une fille qui épousa le marquis
- du Muy, fils du maréchal.
-
- La marquise de Soran sera, quelques mois plus tard, nommée dame
- de Madame Elisabeth. Elle ne chercha pas à jouer de rôle à la
- Cour, mais elle était très appréciée dans le monde des lettres,
- et La Harpe, un de ses admirateurs, l'avait surnommée la _Mère
- des Amours_. Avec sa taille mince et bien prise, sa coiffure et
- son ajustement très soignés, ses petites grâces malicieuses et
- ses coquetteries, c'était une charmante petite vieille. Elle
- était généralement accompagnée de sa fille Delphine, mariée
- depuis au comte Stanislas de Clermont-Tonnerre, et qui ne tarda
- pas à devenir aussi dame de Madame Elisabeth.
-
-On passera sur des petits détails de cour ou de société, commencement
-du portrait de Madame Élisabeth par J.-B. Martin, représentation du
-_Milicien joueur_ chez la princesse de Guéménée, gentillesses et
-enfantillages de Madame Élisabeth, pour arriver à l'aventure qui
-motiva le duel du comte d'Artois et du duc de Bourbon, aventure
-fort connue, mais sur les conséquences de laquelle Mme de Bombelles
-apporte quelques détails nouveaux.
-
-Avant son mariage, on le sait, le comte d'Artois qui courtisait
-toutes les femmes et, de préférence celles qu'il aurait dû respecter
-avait un peu compromis la duchesse de Bourbon et en même temps la
-dame de compagnie de celle-ci, Mme de Canillac. Le congé assez
-brusque donné à cette dernière avait été attribué à la jalousie de
-la princesse dont on avait blâmé la colère. Or, le mardi gras de
-cette année 1778, le comte d'Artois était au bal de l'Opéra, donnant
-le bras à Mme de Canillac. De son côté, la duchesse de Bourbon y
-assistait, donnant le bras à M. de Roncherolles, propre frère de Mme
-de Canillac. A l'abri de leur déguisement, les deux masques, qui
-n'étaient pourtant pas absolument sûrs de se reconnaître, échangèrent
-des paroles piquantes, puis amères. Le comte d'Artois, s'étant
-échauffé un peu plus et perdant toute bienséance, tint des propos
-assez lestes pour que la princesse offensée voulût lui arracher son
-masque; n'y parvenant pas, elle en releva la barbe avec son éventail
-en disant: «Il n'y a que M. d'Artois ou un polisson qui puisse me
-tenir de pareils propos.»
-
-Le prince piqué au vif voulut se venger et, séparant brutalement
-la princesse du bras qu'elle tenait, il lui froissa le masque sur
-la figure. Grand _brouhaha_ dans l'assistance, ajoute une des
-_Correspondances secrètes_, puis chacun disparut.
-
-Malgré le bruit fait dans le monde par cette affaire, le duc de
-Chartres l'ignora d'abord; le prince de Condé qui était à Chantilly
-avec le duc de Bourbon ne la connut que deux jours après par son
-premier écuyer M. d'Autichamp; il vint se plaindre aussitôt à M. de
-Maurepas qui convint du tort du comte d'Artois, mais voulut éviter
-d'être médiateur en disant: «Comme le Roi n'aime pas le bal et n'y va
-pas, il ne voudra pas se mêler de ce qui s'y est passé.» Le prince
-se fâcha et parla si haut que le ministre se crut obligé d'en aller
-rendre compte au Roi. Voulant éluder l'affaire, celui-ci répondit:
-«Que la Reine arrange cela.--Mais, Sire, reprit Maurepas, M. le
-prince de Condé entend que ce soit vous.--Eh bien! donc, ce sera moi.»
-
-Quand le Roi se décida à faire venir son frère, le public faisait
-déjà des gorges chaudes de l'affaire, trouvant fort étonnant que
-les princes ne se fussent pas battus. Au milieu de ces hésitations,
-des claquettes de cour comme Bezenval envenimaient les choses,
-sous couleur de les arranger. Le Roi proposa au comte d'Artois de
-faire des excuses à la duchesse de Bourbon, mais cette proposition
-fut rejetée après bien des débats et des médiations. Il fut décidé
-que le prince de Condé ferait des excuses au nom de la duchesse de
-Bourbon, pour s'être servie d'un terme injurieux envers le frère du
-Roi et qu'ensuite le comte d'Artois exprimerait des regrets de sa
-vivacité à la princesse. Personne ne fut content de l'arrangement
-qui ne fut pas accepté. Les partis restaient en présence sans se
-décider à sortir d'une situation fausse: la duchesse de Bourbon
-continuait à se montrer très animée, la Reine persistait à défendre
-le comte d'Artois. Un duel était la seule issue possible, mais aucun
-des princes n'avait envoyé de témoins à l'autre. D'un autre côté,
-le comte d'Artois refusait de s'excuser, mais les princes et les
-ducs réunis chez le prince de Condé avaient arrêté entre eux que,
-si le frère du Roi ne donnait pas satisfaction au duc de Bourbon,
-«les grands du royaume lui refuseraient le service et les honneurs;
-que son régiment même ne le reconnaîtrait plus pour digne de le
-commander». Qui prendrait l'initiative, lequel des deux princes
-se déciderait à envoyer des témoins à l'autre? Après bien des
-tergiversations, ce fut le comte d'Artois qui parla le premier.
-
-Le dimanche, il dit et répéta qu'il irait, le lendemain lundi, à une
-certaine heure, se promener au bois de Boulogne; on conseilla au
-duc de Bourbon de saisir au bond la proposition et à ne pas tarder
-davantage. A huit heures du matin en effet, le lundi 16, le duc de
-Bourbon se trouvait au bois de Boulogne avec M. de Vibraye, son
-capitaine des gardes; le comte d'Artois arrivait une heure après,
-accompagné du chevalier de Crussol. Ils allèrent au-devant l'un de
-l'autre avec beaucoup de vivacité. Le comte d'Artois dit au duc de
-Bourbon: «Vous me cherchez, me voilà.--Je suis ici pour exécuter
-vos ordres», répondit le duc. Les princes se battirent en chemise.
-«Ils se battirent très bien, écrit Mme du Deffand à Horace Walpole:
-le comte avec impétuosité, le duc avec beaucoup de sang-froid;
-ils se portèrent six bottes sans se blesser et, voulant porter la
-septième, le chevalier de Crussol se mit entre eux et leur dit que
-c'était assez.--Êtes-vous content? dit le comte d'Artois au duc
-de Bourbon.--Monsieur, répondit celui-ci, je n'oublierai jamais
-l'honneur que vous m'avez fait.--Le comte d'Artois ouvrit ses bras,
-embrassa son cousin, et tout fut dit.»
-
-A la Cour, on était très inquiet pendant ce temps. Sans exagérer
-l'inquiétude de la Reine pour son beau-frère, comme l'a souligné
-Bezenval[47], il est à croire que Marie-Antoinette, n'ayant pu
-empêcher le duel, s'estimait satisfaite que l'issue en eût été
-si heureuse. Dans l'après-dîner, alors qu'on ignorait encore
-l'issue du duel, les princes parurent à la Comédie-Française, à la
-représentation d'_Irène_[48]. L'entrée de la Reine avait été peu
-applaudie; le parterre battit des mains et cria bravo en apercevant
-le duc de Bourbon; quand le comte d'Artois avança la tête hors de
-la loge royale pour saluer la duchesse de Bourbon, on l'applaudit
-également.
-
- [47] C'est à ce propos que Bezenval, qui s'est mêlé de l'affaire
- comme témoin du comte d'Artois _avant_, mais est arrivé _après_
- le duel, se laisse aller à des épigrammes contre la Reine qui l'a
- reçu dans ses petits appartements, «simplement, mais commodément
- meublés». Je fus étonné, non pas que la Reine eût désiré tant de
- facilités, mais qu'elle eût osé se les procurer.» Bezenval se
- vengeait d'avoir été, peu de temps auparavant, remis à sa place
- par la Reine, que ses assiduités importunaient... (Voir dans
- les _Mémoires_ de Mme Campan, t. I, la réfutation des dires de
- Bezenval.)
-
- [48] Cette assez mauvaise pièce fut pourtant applaudie; mais, dit
- Mme du Deffand, c'était plutôt Voltaire qui en était l'objet que
- la pièce. L'auteur fut couronné de fleurs, et Vestris lui adressa
- un impromptu qui finissait par ces vers:
-
- Voltaire, reçois la couronne,
- Que l'on vient de te présenter.
- Il est beau de la montrer,
- Quand c'est la France qui la donne.
-
- Dans sa lettre du 1er avril, Mme de Bombelles, ayant assisté à
- Versailles à la représentation de la pièce jouée à Paris, donne
- ces détails.
-
-Le public se montrait satisfait, mais l'incident n'était pas
-terminé. Aussitôt son retour à Paris, le comte d'Artois avait écrit
-au Roi qu'il n'avait pu éviter de lui désobéir et qu'il le priait
-de pardonner aux deux coupables. «Je réclame, disait-il, la tendre
-amitié de mon frère, soit que sa clémence, soit que sa sévérité
-prononce, et j'espère qu'il ne fera aucune distinction entre mon
-cousin et moi.» Le lendemain, le comte d'Artois reçut l'ordre de se
-rendre à Choisy, et le duc de Bourbon à Chantilly. Leur exil dura
-huit jours et, le 25 mars, ils venaient à Versailles remercier le
-Roi[49].
-
- [49] _Correspondance de Mme de Bombelles_, 19 et 29 mars;--Lettre
- de Mme de Mackau, 18 mars;--_Correspondance secrète_, édit.
- Lescure, t. I;--_Correspondance de Mme du Deffand_;--_Mémoires de
- Bezenval et de Mme Campan_;--Bachaumont, _Mémoires secrets_.
-
-Une fâcheuse histoire que la jalousie de la duchesse de Bourbon avait
-fait naître et qui mettait en rumeur la Cour et la Ville se terminait
-donc fort bien. Une seule personne peut-être, dont le nom avait été
-prononcé avec dédain aurait pu se montrer discrète et ne pas rappeler
-l'attention sur elle, c'était Mme de Canillac. «A sa place, écrit Mme
-de Bombelles, je n'aurais jamais eu le front de reparaître et je me
-serais cachée dans quelque coin de la terre. Elle me faisait pitié,
-malgré toutes ses étourderies, j'avais conservé pour elle l'amitié
-que vous me connaissez, mais c'est passé, je ne l'aime plus.» La
-jeune femme avait peut-être raison d'éviter Mme de Canillac dont la
-conduite était loin d'être à l'abri des reproches. La princesse de
-Guéménée la protégeait, mais l'on disait dans Paris que son amour
-pour Mme de Canillac venait[50] de ce que, «lorsqu'elle venait chez
-elle, elle y attirait les jeunes gens et les princes». De là, le peu
-d'entraînement de Mme de Bombelles à souper chez Mme de Guéménée:
-«J'ai peur, écrit-elle, que l'on ne dise, si j'y vais souvent, que
-lorsque Mme de Canillac n'y est pas, c'est Mme de Bombelles qui la
-remplace.» Situation délicate qui embarrasse fort la jeune femme, car
-sa famille et elle ont beaucoup d'obligations aux Rohan, et «il est
-impossible de ne pas aimer une personne qui me marque de l'amitié
-chaque fois qu'elle me voit».
-
- [50] Mme de Canillac, malgré l'aventure, allait être nommée en
- titre dame pour accompagner Madame Elisabeth.
-
-Cela l'amène à faire ces réflexions bien sensées pour son âge: «Si
-vous étiez ici, cela ne m'inquiéterait pas un instant parce que vous
-y viendriez presque toujours avec moi et qu'il est bien difficile,
-avec la plus mauvaise volonté du monde, de dire du mal d'une femme
-qu'on voit bien avec son mari. Je crois que le meilleur parti est
-de rester comme je suis, si elle n'en parle plus; et, si elle veut
-que j'aille souper, chez elle, d'y aller et sans avoir la mine de
-blâmer ce qui s'y passera, ce qui ne conviendrait ni à mon âge
-ni à ma position, d'avoir l'air si décent et si honnête qu'on ne
-puisse jamais faire une histoire sur mon compte... D'ailleurs, je
-ne crois pas aux trois quarts et demi de tout ce qui se dit, parce
-que j'ai assez bonne opinion de Mme de Guéménée pour croire que, si
-elle voyait le moindre danger pour ma réputation, à ce que j'aille
-chez elle, elle ne m'y engagerait pas.» Peut-être Mme de Bombelles
-s'exagérait-elle les dangers qu'elle pouvait courir chez Mme de
-Guéménée. Celle-ci en revanche, habituée à une vie de luxe et de
-plaisir à outrance, au point de s'en ruiner de façon non douteuse,
-ne s'était jamais rien refusé[51]; laissée entièrement libre par son
-mari occupé par sa liaison avec la comtesse Dillon, aurait-elle eu le
-scrupule moral d'arrêter une jeune femme, si la pente était devenue
-glissante? A tout prendre, Mme de Bombelles se montrait avisée en
-ayant peur et en percevant un danger que d'autres n'auraient pas vu;
-sûrement elle gagnerait l'approbation de son mari, à qui elle disait,
-en finissant sa tirade morale: «Je crois que vous serez de mon avis
-sur tout ce que je viens de vous mander.»
-
- [51] Le salon de Mme de Guéménée n'était pas prude, on y jouait
- un jeu d'enfer, et la Reine avait le grand tort de s'y montrer
- beaucoup trop souvent. Joseph II l'avait proclamé, non sans des
- épithètes peu flatteuses pour la princesse de Guéménée, à son
- voyage de l'année précédente.
-
-Voici des projets de mariage. On dit que Mlle de Condé[52] va épouser
-le duc d'Aoste; il est question pour Mlle de Bombelles d'épouser un
-M. de la Garde qu'a mis en avant Mme de Razé.
-
- [52] Fille du prince de Condé et d'Élisabeth Godfried de
- Rohan-Soubise, à qui le marquis de Ségur a consacré de très
- intéressantes pages: _la Dernière des Condé_ (Calm. Lévy, 1899).
- Elle eut un amour platonique pour le marquis de la Gervaisais
- (Lettres publiées par Ballanche, 1827, rééditées par Paul
- Viollet, 1875). Ne se maria jamais, et entra en religion sous le
- nom de Soeur Marie-Joseph de la Miséricorde.
-
-Une visite politique: Franklin a été reçu par le Roi et la famille
-royale; «il a l'air très vénérable et se coiffe comme un paysan».
-Cette visite entraîne un déplacement aux Affaires Étrangères. M.
-Gérard de Rayneval, premier commis, avait d'abord été désigné pour
-traiter avec Franklin, tout en résidant à Paris, mais le représentant
-des États-Unis ayant fait connaître «que le Congrès serait trop
-flatté de recevoir un ministre du Roi pour qu'on lui refusât cette
-satisfaction honorable», Gérard fut désigné pour ce poste et partit
-pour l'Amérique.
-
-La constitution définitive de la maison de Madame Élisabeth
-devait mettre en mouvement les intrigues et les compétitions.
-Le 9 avril, la liste officielle est connue; la coterie Polignac
-y a plusieurs représentants. La comtesse Diane, soeur de M. de
-Polignac, va être nommée dame d'honneur, la marquise de Sérent
-(née Montmorency-Luxembourg) est dame d'atours, le comte de
-Coigny, chevalier d'honneur; le comte d'Adhémar, premier écuyer;
-M. de Podenas, écuyer; l'abbé de Montaigu, aumônier. Outre Mme de
-Bombelles, Mme de Canillac et Mme de Causans qui avaient déjà le
-service, les dames pour accompagner seront la marquise de Soran,
-Mmes de Bourdeilles, de Tilly, de Melfort. Mme de Mackau restait
-nominativement sous-gouvernante des Enfants de France.
-
-Comme par le passé, c'était Mme de Causans qui dirigeait
-effectivement la maison, mais nous verrons pourtant la comtesse Diane
-de Polignac vouloir jouer son rôle. Ce dernier choix n'était pas
-heureux; outre que les siens jouissaient déjà de grandes faveurs à
-la Cour de Marie-Antoinette, en attendant de plus nombreuses encore
-qui devaient surexciter les jalousies, la comtesse Diane, «laide
-en perfection», très spirituelle, mais assez méchante, avait une
-détestable réputation[53].
-
- [53] Plus tard seraient nommées dames: la vicomtesse d'Imécourt,
- la marquise de Lambellon des Essarts, la comtesse de La
- Bourdonnaye, la vicomtesse des Monstiers-Mérinville, la comtesse
- de Lastic, la comtesse de Blangy, la marquise de Marguerie, la
- comtesse des Deux-Ponts, enfin la marquise de Raigecourt, née
- Causans (_Almanach royal_, de 1778 à 1789).
-
-Cette installation rendue définitive à la petite Cour de Madame
-Élisabeth n'empêche pas Mme de Bombelles de faire des projets pour
-rejoindre son mari. Vers le milieu de juillet, elle sera à Strasbourg
-avec sa mère, et, si les occupations du marquis l'empêchent de
-venir jusque-là, elle poussera jusqu'à Ratisbonne. «Rien au monde
-ne pourrait m'empêcher d'aller vous voir, reprend-elle en gamme
-tendre; votre présence me fait une peine que rien ne peut adoucir
-et, lorsque je ris, ce qui m'arrive souvent, je ne sens pas le même
-plaisir que j'éprouvais, lorsque vous étiez là... C'est une privation
-continuelle pour moi de ne pouvoir pas, sur-le-champ, vous faire part
-des pensées qui m'occupent, et croyez bien que, si je ne peins pas si
-bien que vous ce que je souffre de notre séparation, je le sens aussi
-vivement.» Ces premières lettres du marquis manquent, mais les très
-nombreuses qui restent nous font aisément deviner la partie tendre
-des absentes. Autant le langage de Mme de Bombelles est réservé et
-chastement affectueux, autant celui de son mari est passionné et
-brûlant. Il ne souffre pas que moralement; il souffre dans sa chair
-qui gémit de l'absence après une trop courte et délicieuse possession.
-
-Si amoureuse qu'elle soit et si attristée qu'elle se dise par la
-séparation, Mme de Bombelles est la moins à plaindre des deux époux.
-N'a-t-elle pas sa mère, sa soeur, la marquise de Soucy, toute une
-société qui l'apprécie? Ne jouit-elle pas surtout de cette amitié
-bienveillante et sûre d'une princesse qui tient peut-être un peu
-égoïstement à sa «Bombelinette», mais qui pourtant n'est pas femme à
-la séquestrer entièrement et admet sincèrement l'idée qu'elle devra
-la quitter pendant des mois. Est-il rien de plus charmant que cette
-intimité tendre, presque enfantine de ces deux jeunes femmes? «Dis
-bien au marquis, dit la princesse un jour, que je te donnerai des
-congés, quand il voudra, que je sens le plaisir qu'il doit éprouver
-de t'avoir par celui que j'éprouve moi-même.»
-
-Mme de Bombelles a maintenant une petite chambre au Château et, tout
-gentiment, Madame Élisabeth vient la voir chaque matin. Souvent
-elle fait apporter son déjeuner, et toutes deux, assises près de la
-fenêtre, prennent leur petit repas. C'est le moment des confidences
-dont Mme de Bombelles a le bon droit d'être fière; la simple et
-bonne Madame Élisabeth ne varie pas dans ses amitiés que rien ne
-viendra troubler. Elles allaient avoir bientôt à se réjouir toutes
-deux, car officiellement, et réellement cette fois, on annonçait la
-grossesse de la Reine. Ce «mal au coeur» depuis si longtemps attendu
-réjouissait tout le monde, excepté le comte de Provence[54] et
-les envieux de la Reine[55]. «Vous n'avez pas idée, écrit Mme de
-Bombelles de la joie de la Reine et de celle du Roi. On doute encore
-un peu, mais on l'espère presque autant qu'on le désire.»
-
- [54] «Vous aurez su le changement survenu dans ma fortune,
- écrira-t-il à Gustave III... Je me suis rendu maître de moi à
- l'extérieur fort vite et j'ai toujours tenu la même conduite
- qu'avant, sans témoignage de joie, ce qui aurait passé pour
- fausseté et ce qui l'aurait été, car franchement, et vous
- pouvez aisément m'en croire, je n'en ressentais pas du tout;
- ni de tristesse, qu'on aurait pu attribuer à de la faiblesse
- d'âme. L'intérieur a été plus difficile à vaincre.» Madame et
- la comtesse d'Artois, tout en conservant une attitude très
- convenable, n'en faisaient pas moins, _in petto_, de désagréables
- réflexions (Voir la _Correspondance_ de Mercy, t. III, mai à
- août).
-
- [55] Parmi ceux-ci: Maurepas et les ministres qui, dans cette
- grossesse, voyaient l'affermissement du crédit de la Reine sur
- l'esprit de Louis XVI; les envieux des Polignac, dont la faveur
- était plus forte que jamais; Mme de Marsan, qui ne pardonnait pas
- à la Reine son goût pour Choiseul et son peu de sympathie pour
- les Rohan. Un volume de pamphlets les plus odieux était jeté dans
- l'OEil de Boeuf, et l'auteur, découvert mais non poursuivi, était
- Champcenetz.
-
-Comme on peut le prévoir, en apprenant la constitution de la maison
-de Madame Élisabeth, M. de Bombelles se vit partagé par deux
-sentiments: le premier, de reconnaissance envers la princesse qui
-s'attachait définitivement son amie et envers le Roi qui assurait
-ainsi l'existence matérielle de sa femme; le second, de tristesse, en
-constatant que le fossé se creusait plus profond entre Angélique et
-lui. «Plaignez-moi, écrit-il dans un jour de mélancolie; plaignez-moi
-du tourment que j'endure d'être si loin de vous; chaque jour me le
-rend plus insupportable et vous seriez contente de moi si vous voyiez
-tous les efforts que ma raison doit faire pour accoutumer un coeur
-tout à vous à en être séparé. Cela me donne par moment une humeur
-dont je ne suis pas toujours le maître.» On ne peut comparer leurs
-situations réciproques; elle «a des distractions»; lui, est «rongé
-de regrets en songeant aux privations qu'il éprouve». Mettant en
-parallèle leurs deux affections, il dit encore: «Vous n'aimez que
-le marquis de Bombelles, homme tendre, honnête, mais qui a mille
-semblables. Moi, j'aime Angélique qui, dès l'enfance, se distingua à
-mes yeux, qui joint aux plus jolis traits une âme naïve, charmante,
-un caractère bien supérieur au mien; de là, s'ensuit que nous ne
-pouvons sentir avec la même vivacité une absence dont les pertes
-qu'elle entraîne sont bien plus grandes pour moi que pour vous... Je
-ne serai jamais complètement heureux que lorsque je serai près de
-vous.»
-
-La raison lui commande de se résigner à ce qu'il ne peut empêcher;
-il ne demandera pas à sa femme de fausses démarches, car «leur peu
-de fortune prescrit bien des lois que son coeur maudit.» Être obligé
-de se laisser arrêter par des considérations matérielles, quand on
-aime passionnément, n'est-ce pas cruel? Que ceux qui n'ont une femme
-que pour «étayer les démarches de l'ambition ou pour assurer leur
-revenu soient satisfaits de ce faible lien», passe encore; mais pour
-lui la félicité n'existe que «dans l'union constante de deux êtres
-destinés à n'être jamais séparés». Ces pensées lui ont été suggérées
-par une conversation avec M. de Mackau qui ne comprend pas ce besoin
-d'union entre deux époux qui s'aiment, admet difficilement que le
-marquis désire faire venir sa femme à Ratisbonne, dans le cas où il
-ne lui serait pas possible de s'éloigner pour cause politique. Et ce
-mot de congé prononcé par Madame Élisabeth lui a fait sentir toute
-la dureté de la séparation. Songeant à la formation de la maison de
-la princesse, il a vu là un «enchaînement nouveau», l'engagement de
-ne donner que des moments à son mari que son état conduira longtemps
-dans des pays éloignés». Alors qu'arrivera-t-il? conclut l'époux
-attristé. «Le temps triomphe des plus tendres sentiments. Supposé
-qu'on aime toujours son mari, il n'est plus que l'accessoire du
-bonheur pour une femme, il cesse d'en être la base, et souvent elle
-finit par dire ce qu'une personne de beaucoup d'esprit et de peu de
-foi adressait à un ancien amant qui se plaignait d'une inconstance à
-laquelle son absence avait donné lieu: «Que si elle pouvait aimer les
-absents elle aimerait Dieu.»
-
-Ces inquiétudes doivent-elles fâcher sa femme et l'indifférence lui
-conviendrait-elle mieux? Qu'elle se fasse cette réflexion: «Mon mari
-m'aime au-delà de toute expression, il succombe parfois au chagrin de
-vivre loin de moi, ses torts sont les garants de son amour, et son
-amour assurera le bonheur de mes jours.»
-
-Beaucoup moins mélancolique est la lettre de Mme de Bombelles, du
-25 avril, qui se croise avec celle de son mari. Elle s'est trouvée
-jouer un petit rôle dans une négociation de cour. Avant de donner la
-place de premier écuyer de Madame Élisabeth à M. d'Adhémar, ami des
-Polignac, Mme de Guéménée avait été chargée de la proposer au comte
-de Clermont. Le duc d'Orléans ayant empêché celui-ci d'accepter,
-la princesse, d'accord avec Madame Élisabeth, pensa au comte
-d'Esterhazy. Mme de Bombelles est chargée par Madame Élisabeth de
-pressentir le brillant colonel de hussards; elle le prie de venir
-le voir pour une communication urgente. Il arrive avant souper, la
-marquise lui dit qu'elle est chargée de se jeter à ses pieds, de le
-supplier afin d'obtenir quelque chose de lui, que c'est de la part
-de Madame Élisabeth qui le prévient qu'on lui proposerait la place
-de premier écuyer et qu'elle ne lui pardonnerait de refuser.» Ici
-Madame Élisabeth confirme le dire de son amie, en ajoutant en marge
-de la lettre: «Angélique n'a jamais rien écrit au monde de plus vrai,
-cela aurait fait le bonheur de ma vie.» Comment cet Esterhazy dont
-Marie-Thérèse avait vu avec peine la toujours croissante faveur et
-qu'elle décorait du surnom de «freluquet» était à ce point nécessaire
-à la famille royale, que Madame Élisabeth, partageant l'engouement
-de sa belle-soeur et de toute la cour pour le spirituel Hongrois, le
-déclarait utile à son bonheur!
-
-Mme de Bombelles ne manque pas d'appuyer les pressantes instances
-de Madame Élisabeth et insiste sur «les fortes raisons» qui lui
-faisaient désirer le consentement du comte. Esterhazy pourtant ne
-se laissa pas séduire; il répondit: «qu'il était très flatté des
-bontés de Madame, qu'elles étaient bien faites pour le faire passer
-sur toutes considérations», mais qu'il priait Mme de Bombelles de
-représenter à la princesse que, «n'ayant jamais demandé ni désiré
-de place, il lui était impossible d'en accepter une qui n'était pas
-la première dans sa maison, surtout la première étant destinée à
-une personne qui n'était pas faite pour passer avant lui[56], qu'il
-donnerait pour raison à la Reine et à Mme de Guéménée l'amour qu'il
-avait pour sa liberté, qu'il aurait cependant sacrifié au désir que
-Madame a bien voulu lui en marquer si la place avait pu lui convenir».
-
- [56] Le comte de Coigny, chevalier d'honneur.
-
-En d'autres termes _aut prior, aut nihil_. Voyez le beau
-désintéressement! On ne comptera donc pas Esterhazy parmi ces
-étrangers qu'on reprochera tant à Marie-Antoinette de favoriser
-outre mesure et dont elle prendra la défense en disant: «Au moins
-ceux-là ne demandent rien.» Dans le cas présent le favori de la
-Reine trouve que la situation offerte ne payait pas suffisamment ses
-mérites et, s'il reste sous sa tente, n'en doutons pas, c'est qu'il
-espère mieux. N'était-ce pas assez qu'il fût colonel d'un régiment
-de hussards, qu'il eût--malgré le comte de Saint-Germain et sur
-l'ordre exprès de Marie-Antoinette--obtenu la garnison de Rocroi
-qu'il désirait, qu'il fût pensionné[57] et logé par le Roi, ses
-dettes une fois payées, surtout qu'on tolérât sa présence presque
-continuelle à Versailles, qu'il fût le confident et l'ami de la
-Reine[58]. On conçoit que quitter ce ministère officieux des grâces
-pour une situation plus assujettissante qu'agréable ne devait guère
-lui convenir; on comprend même mal que la Reine, qui se servait de
-lui, en remplacement de Bezenval, pour les missions délicates[59],
-et n'avait nullement l'intention de l'éloigner de sa personne, eût
-permis qu'on le lui proposât.
-
- [57] Les papiers trouvés dans l'armoire de fer ont appris que
- Louis XVI remettait tous les ans 15.000 francs à la Reine pour le
- comte Esterhazy.
-
- [58] Esterhazy jouissait de faveurs spéciales qui excitaient la
- jalousie. Il sera, nous le verrons, l'un des quatre gentilshommes
- autorisés à tenir compagnie à la Reine, pendant qu'elle a la
- rougeole (été de 1779). Mercy se plaint, dès le 17 janvier, qu'il
- est autorisé, plus expressément que quiconque, à venir faire sa
- cour à la Reine, dans sa loge, à Versailles et à Paris. Cette
- distinction, qui n'était pas dans les usages de ce pays-ci, et
- qui était une prérogative exclusive pour les charges de cour,
- a excité de la jalousie contre le comte Esterhazy et quelque
- surprise parmi cet ordre du public qui fréquente habituellement
- les théâtres.»
-
- [59] Voir les _Mémoires de Lauzun_, dans _Fantômes et
- Silhouettes, les Esterhazy à la cour de Marie-Antoinette_, et
- les fragments de _Mémoires_ de Valentin Esterhazy, publiés par
- Feuillet de Conches.
-
-On insista pourtant, à plusieurs reprises. Le lendemain à la revue,
-à la fin du dîner servi sous la tente, le comte Valentin dit tout
-bas à Mme de Bombelles que Mme de Guéménée l'avait fait chercher
-le matin, lui avait de nouveau proposé la place, que lui, l'avait
-refusée en donnant pour raison sa liberté. Il l'avait ensuite répété
-à la Reine qui s'en était entretenue avec lui; puis, Mme de Guéménée
-ayant annoncé à Madame Élisabeth qu'il ne pouvait avoir l'honneur
-de lui être attaché, cette princesse lui avait exprimé ses regrets
-avec tant de grâce qu'il en était enchanté et chargeait bien Mme
-de Bombelles «de lui dire combien il était affligé de ne pas lui
-appartenir». Ajoutant l'outrecuidance, à ses refus dédaigneux,
-Esterhazy ne craignait pas, après s'être dit pour la vie le plus zélé
-des serviteurs de la princesse, d'insinuer que, «si jamais il lui
-arrivait d'avoir quelques discussions avec la Reine, il lui demandait
-la permission de plaider sa cause, enfin d'être son agent toutes les
-fois qu'il pourrait être assez heureux pour lui être utile.» Enfin
-après le dîner il renouvelait ses regrets à la princesse et lui
-offrait un petit livre où étaient inscrits les noms des officiers du
-régiment du roi.
-
-Il est difficile de souligner davantage la faveur incroyable dont
-jouissait le présomptueux Hongrois sur l'esprit de la Reine;
-que penser, de plus, du ton protecteur avec lequel il offre son
-intervention à Madame Élisabeth. Une femme seule, et encore en
-situation exceptionnelle comme la princesse de Guéménée, eût eu le
-droit de parler sur ce diapason à une Fille de France. Personne ne
-s'en froissa, pas plus la petite princesse qui «répond toutes sortes
-d'honnêtetés» aux belles phrases d'Esterhazy, que Mme de Bombelles
-qui n'y vit pas malice. Au contraire, elle termine son récit par
-ces mots: «Ne parlez de cela à personne, c'est un grand secret...,
-mais, comme vous aimez beaucoup le comte d'Esterhazy, j'ai imaginé
-que vous seriez bien aise de savoir cette petite anecdote.» Elle a
-raison, puisque le marquis la remerciera de la lui avoir contée,
-s'intéressant à tout ce qui touche Esterhazy, regrettant que son ami
-n'ait pas pu profiter de la situation offerte.
-
- * * * * *
-
-Projets, contre-projets et départ pour Plombières reculé, d'où
-regrets et protestations de tendresses de part et d'autre, voilà ce
-qui forme, avec des réflexions diplomatiques et des plaintes contre
-le ministre des Affaires étrangères, le canevas des lettres un peu
-monocordes qu'échangent en mai les deux époux. Le marquis a approuvé
-Mme de Bombelles de fuir les occasions dangereuses, tout en usant
-d'égards respectueux envers la princesse de Guéménée qui a protégé
-son enfance et marqué de l'intérêt au ménage. Aussi c'est avec peine
-qu'il apprend que la gouvernante des Enfants de France a été frappée
-d'un coup de sang. Esterhazy le préoccupe peut-être davantage, car
-cette amitié, sur laquelle il se croit en droit de compter, doit à
-un moment donné lui être fort utile. C'est de lui qu'on tient les
-renseignements émanant du ministère, c'est par lui qu'on pourra
-réclamer l'appui de la Reine le jour où l'«avancement» sera en jeu.
-
-L'_avancement_ c'est le but de tout fonctionnaire public, mais il
-faut avouer que M. de Bombelles est piqué de cette tarentule à un
-degré peu commun, et l'on conçoit que ses demandes incessantes
-aient quelquefois lassé, et les bureaux du ministère, habitués de
-tout temps à agir avec une lenteur aussi sage que désespérante, et
-les protecteurs plus ou moins bien armés auxquels il a confié ses
-intérêts. Nous verrons plus tard que, lorsqu'il s'agira d'obtenir
-l'appui de la Reine, celle-ci, qui a d'autres protégés et à qui
-Bombelles, pour des raisons venant d'Autriche, n'est pas entièrement
-sympathique, ne se laissera pas persuader que le marquis est mûr pour
-une ambassade, et que la comtesse Diane d'un côté, et Esterhazy de
-l'autre, le seconderont tièdement.
-
-La vie de Cour est assez calme: une petite comédie, _Mélanide_, à
-Montreuil, puis un déplacement à Marly. «La vie y est réglée comme un
-couvent, écrit la marquise le 29 mai. Le matin, on va à la messe; à
-midi trois quarts, je dîne avec Madame Élisabeth. Nous travaillons,
-nous lisons, nous causons jusqu'à sept heures; à sept heures, nous
-faisons une grande toilette pour aller au salon où l'on arrive à sept
-heures trois quarts. On joue au pharaon jusqu'à dix heures; après,
-on soupe. Après le souper, on se remet au pharaon qui dure jusqu'à
-je ne sais quelle heure. Madame Élisabeth s'en va à minuit... et
-puis nous nous couchons.» Ce que Mme de Bombelles ne dit pas, parce
-qu'elle peut l'ignorer, c'est que les parties offraient souvent de
-grosses différences. Pendant ce séjour à Marly, la Reine, qui avait
-perdu un instant jusqu'à 1.000 louis, se trouvait à la fin en perte
-de 600[60]. Un plus grave résultat se produisit un jour; on ouvrait
-toutes grandes les portes pour avoir des joueurs. «Il s'y introduisit
-des fripons, écrit le comte de Mercy; et on en saisit un qui venait
-de donner au banquier un rouleau de jetons en guise de louis.» On
-comprend si d'aussi fâcheuses aventures survenues au jeu de la Cour
-excitaient la critique du public. On le sut et on le colporta[61].
-
- [60] Dans l'année 1778, la Reine fit des différences énormes. A
- la fin de l'année, elle se trouvait perdre 7.550 louis, chiffre
- donné par l'abbé de Vermond au comte de Mercy.
-
- [61] _Corresp._ du comte de Mercy, t. III;--Lettres de Mme de
- Coislin, dans le _Gouvernement de la Normandie_, par C. Hippeau,
- t. IV.
-
-Les jours ne sont pas toujours aussi monotones; il y a parfois
-comédie ou danse. Madame Élisabeth ayant désiré monter à cheval,
-des ordres sont donnés en conséquence. Mme de Bombelles doit-elle
-l'accompagner? Oui, si l'on n'eût consulté que son plaisir; mais, la
-comtesse Diane ayant insinué prudemment que la marquise, ne sachant
-pas monter, pouvait faire encourir des dangers à Madame Élisabeth,
-elle a suivi la première fois en carrosse pendant que la princesse
-était à cheval. Moins prudente, la Reine trouve que cela «n'a pas
-le sens commun» et déclare à Mme de Bombelles qu'il faut qu'elle
-monte à cheval, que cela l'amusera et donnera de l'émulation à
-Madame Élisabeth, «qu'il n'y avait aucun danger parce qu'un piqueur
-serait chargé de lui montrer». Personne ne trouva à redire à cette
-combinaison discutable, et la première promenade se passa sans
-encombre. Le hasard fit que Mme de Bombelles avait du goût pour le
-cheval et qu'elle apprit assez vite à monter convenablement. Grande
-joie du marquis qui, à Ratisbonne lui a déjà cherché une monture;
-grande joie de Madame Élisabeth qui «raffole du cheval[62]».
-
- [62] Madame Élisabeth sera fort bonne écuyère, mais d'une
- hardiesse qui effrayait ceux qui l'accompagnaient. «Il serait
- peut-être désirable, écrit à cette époque Mme de Mackau à Madame
- Clotilde, qu'elle montât moins à cheval, mais c'est un goût
- dominant, et elle s'en porte à merveille, de manière que l'on ne
- peut guère la contrarier sur cet objet.» (Archives de la Maison
- royale de Savoie;--lettres communiquées aimablement par notre
- érudit confrère M. G. Roberti, professeur à l'Académie militaire
- de Turin.)
-
-Plus que jamais désolé de son exil de Ratisbonne, le marquis cherche
-par tous les moyens à en sortir et brûle d'envie de reprendre du
-service militaire. Mme de Bombelles n'est pas femme à l'en dissuader,
-«car elle serait sûrement bien aise de lui voir faire de belles
-actions», mais qu'il ne se presse pour prendre un parti, qu'il
-attende le retour du comte d'Esterhazy qui «doit être absolument sa
-boussole dans son désir de se remettre au courant du métier de la
-guerre».
-
-On parlait de nouveaux embarquements, de vaisseaux venant de l'île
-Maurice capturés par les Anglais. On sait en effet que, depuis la
-fin de janvier 1878, un traité d'alliance avait été conclu entre la
-France et les États-Unis, et que la guerre de l'Indépendance n'avait
-rencontré que des admirateurs. Au printemps, la France se lançait
-dans une aventure où beaucoup de ses enfants allaient se couvrir
-de gloire, mais où en même temps elle allait épuiser ses finances.
-Calculant mal les conséquences politiques de cette grosse question de
-l'«Indépendance», tous applaudissaient à une guerre dont la France
-ne devait tirer aucun profit. «Louis XVI et Marie-Antoinette, a dit
-Bancroft, l'historien de la guerre, lorsqu'ils s'embarquèrent pour
-délivrer l'Amérique, le plaisir souriant à la proue du navire et la
-main de la jeunesse inexpérimentée au gouvernail, auraient pu crier
-à la jeune République dont ils protégeaient les débuts: _Morituri te
-salutant_.» Les succès des d'Estaing, des Rochambeau, des Lafayette
-excitaient l'enthousiasme en France.[63] On comprend que le sang
-militaire de M. de Bombelles s'échauffât aux nouvelles d'Amérique
-et qu'il fût tenté, lui aussi, d'aller recueillir une gloire que
-devaient lui refuser à jamais les conférences de la Diète et les
-ennuis de la succession de Bavière. Mais il en fut de cela comme de
-maint autre projet de l'entreprenant marquis; on ne manquait pas de
-jeunes ambitions et de mâles courages pour aller en Amérique courir
-sus à l'ennemi héréditaire, tout en donnant l'indépendance à une
-nation naissante; nul n'était besoin d'un ancien officier, éloigné
-depuis plusieurs années de la vie active.
-
- [63] Voltaire, revenu à Paris le 10 février, après un exil de
- vingt-sept ans, était descendu chez le marquis de Villette, au
- coin de la rue de Beaune et du quai des Théatins (aujourd'hui
- quai Voltaire). Il avait été reçu par la foule en triomphateur;
- les Académies réunies lui prodiguèrent des honneurs quasi
- souverains; la Comédie-Française lui décerna une couronne que
- le prince de Beauvau tint à lui mettre sur la tête... Il ne put
- résister à tant d'émotions. Il tomba dangereusement malade,
- refusa les consolations de la religion et mourut le 30 mai, à
- l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Le 2 juillet, Jean-Jacques
- Rousseau, devenu hypocondre, mourait à Ermenonville, où le
- marquis Stanislas de Girardin lui donnait asile. A l'heure qu'il
- est, on n'est pas encore d'accord sur les circonstances de sa
- mort.
-
-Deux mois passés avec sa femme qu'il est venu chercher à Strasbourg,
-qu'il a conduite à Ratisbonne, puis ramenée à Strasbourg, donnent
-à M. de Bombelles le courage d'attendre les événements et de
-reprendre, si mieux ne se peut, la chaîne germanique. Leur affection
-réciproque, comme on le devine au ton des lettres, n'aura rien perdu
-à ce rapprochement de quelques jours; leur intimité n'en est devenue
-que plus étroite et tendre, mais combien plus dure la séparation,
-combien cruel, pour des êtres faits pour vivre ensemble, cet «au
-revoir» dont nul, d'avance, ne pourrait fixer l'échéance prochaine.
-Tout en caressant ses vagues et peu exécutables projets, rentrée à
-l'armée d'un côté, retour à Versailles de l'autre, le marquis revient
-à Ratisbonne en faisant l'école buissonnière, et chaque jour il
-conte à sa femme ses impressions de voyage teintées d'une nuance de
-mélancolie.
-
-«Mes beaux jours sont passés et ne reviendront qu'avec vous, écrit-il
-de Doneschingen, le 15 octobre, je suis comme Pygmalion avant
-que sa statue n'eût été animée. Mon génie est éteint, mon esprit
-amolli, et le bonheur qui m'avait accompagné dans toutes mes routes
-m'a abandonné...» Le temps est affreux, les rivières débordent;
-néanmoins, par moments, il jouit de beaux spectacles auxquels il
-n'est pas insensible.
-
-Si bien qu'il connaisse le paysage, il a admiré les environs de
-Fribourg du côté de l'Alsace, l'entrée très large de la Souabe, puis
-les gorges resserrées laissant à peine passage à une grande route
-bordée par un torrent «qui, roulant sur des pierres prodigieuses,
-forme de distance en distance des cascades magnifiques». Un souvenir
-l'a frappé «au milieu de cette Thébaïde, car il rappelle le passage
-de notre Reine: ce sont les barrières placées là en 1770 pour assurer
-son passage lors de sa venue en France; elles sont peintes en rouge
-et blanc et font le plus charmant effet»... Passons sur l'auberge
-où le voyageur ne trouve que du pain et du beurre, mais où, en
-revanche, il fait boire à sa santé quatre-vingt-dix paysans qui,
-«l'oeil morne et la tête baissée», attendaient le bailli, porteur des
-ordres de l'Empereur, avant d'aller tirer à la milice. Dans ce coin
-de Forêt Noire, une réception princière attend le marquis, et il la
-raconte assez humoristiquement: un carrosse est venu le chercher à
-Doneschingen pour le mener au château du prince de Fürstenberg. «Le
-carrosse, les valets de pied, le courrier de la cour qui précède la
-voiture, la canne à la main, des soldats qui présentent les armes
-bien gauchement, des gentilshommes qu'on trouve suivant leur grade
-à chaque repos des escaliers, tu connais tout cela qui se ressemble
-dans les petites cours d'Allemagne... Mais ce qui ne ressemble à rien
-c'est la figure de Mme la princesse régnante de Fürstenberg. Sous un
-visage d'un rouge brun pend un goître de même teinture que ma vue
-basse avait d'abord pris pour la gorge de Son Altesse. Le prince
-son époux, à une bosse près, est de la taille du comte de Sinsheim
-que tu connais. Et, comme le comte, le prince se redresse chaque
-demi-minute, ainsi que le ferait une figure à ressorts.
-
-«La princesse fille qui a été élevée à Strasbourg avec votre soeur
-de Soucy a en charge les manières françaises, elle rit de tout, mais
-son rire est une grimace. Elle est vive et ses membres sont lents; de
-plus, complètement gravée de la petite vérole. Malgré ces agréments
-elle a charmé son cousin qui est venu de Prague, à petites journées,
-pour l'épouser, un peu avant le nouvel an. Ces quatre princes et
-princesses étaient rangés en haie, quand j'ai fait mon entrée. Deux
-dames assez jolies étaient derrière les Altesses. Après les premiers
-compliments, les condoléances sur le mauvais temps, les questions
-parasites, j'ai répondu en bref que je venais de Strasbourg, que
-j'étais à Ratisbonne, fort affligé de ne pas t'y ramener. Une des
-deux jolies dames a pris la parole: «Je le crois aisément, Monsieur,
-car Mme la marquise de Bombelles est bien jolie.» Cette dame que
-j'aurais volontiers embrassée est Mme de Neustein qui t'a vue à la
-Comédie, lors de ton premier passage à Strasbourg. J'avais grande
-envie de lier conversation avec elle, mais on est venu avertir que le
-concert était prêt.»
-
-Une musique passable se fait entendre pendant une heure, mais le
-marquis en était «distrait par la princesse mère par une abondance
-de paroles supérieure à celle qui coule dans sa cour». Ce sont
-des histoires sur une cousine à elle, Mlle de Lochrum, qui a été
-débauchée à Manheim par un prince allemand et qui vit déshonorée
-maintenant à Paris; sur la princesse Thérèse de Tour et Taxis,
-qui devait épouser le fils de cette dame et qui n'en a pas voulu.
-«Voyez-vous, Monsieur le marquis, j'aimions cette fille comme notre
-enfant; un jour qui voulait aller au Strasbourg et que mon prince ne
-voulait pas, elle fit un semblant d'avoir peur de la fin du monde,
-car vous savez bien que le monde, à ce qu'on contait, devait finir;
-et mon prince lui permit de venir à Strasbourg avec moi, et nous y
-avons bien fait les folles... et nous n'avons plus eu peur et le bon
-Dieu a fait que le monde dure encore.» Avec résignation le marquis
-disait oui à tout, et sa douceur établissait entre la princesse et
-lui la plus grande confiance. Un dernier détail typique: après la
-partie de loto qui a suivi le souper, la princesse fit payer trois
-kreutzer par tête pour le loyer des cartons...
-
- * * * * *
-
-Pendant ce temps, Mme de Bombelles qui, à Strasbourg, a retrouvé
-toute une smalah, sa mère, sa soeur Mme de Soucy, Mlle de Brassens,
-enfin sa belle-soeur Mlle de Bombelles, et le chevalier de Naillac,
-qui prétend à la main de cette dernière, est revenue à petites
-journées à Paris. Les voyageurs ont visité Châlons et Reims, les
-cathédrales et la sainte Ampoule. Les lettres de Mme de Bombelles
-sont tristes; elle vient d'être heureuse, quand ce bonheur se
-retrouvera-t-il? A peine arrivée à Versailles, mille tracas la
-pressent. Mme de Guéménée avait promis une place de sous-gouvernante
-des enfants de France à sa soeur la marquise de Soucy[64]; tout est
-changé: plus de place au premier enfant, on promet pour le second.
-Autre souci pour la gratification concédée en principe au marquis et
-remise à plus tard par les bureaux des Affaires étrangères. D'où des
-démarches qui n'aboutiront pas auprès de M. de Maurepas, de M. de
-Vergennes. Auprès du ministre elle doit s'occuper encore de son frère
-et obtenir une audience. Enfin l'appartement du baron de Breteuil que
-Mme de Bombelles habite d'ordinaire à l'_hôtel d'Orléans_, quand elle
-n'est pas de semaine, n'est pas prêt pour la recevoir.
-
- [64] Mme de Soucy sera, en effet, nommée sous-gouvernante deux
- ans plus tard.
-
-A Marly, où peu de jours après la Cour s'est transportée, Mme de
-Bombelles trouve, le 20 octobre, réception charmante. La Reine lui
-demande des détails sur son voyage, sur ses plaisirs à Ratisbonne,
-sur ses progrès en équitation; Monsieur lui pose des questions sur
-la société qu'elle a fréquentée; la comtesse Diane, Mme de Maurepas
-lui font mille «honnêtetés». Quant à Madame Élisabeth, il n'est pas
-de choses aimables qu'elle ne dise sur le mari, surtout maintenant
-qu'elle est sûre de posséder la femme pour un temps.
-
-L'espoir d'une grossesse taquine la marquise: un mal de coeur lui a
-semblé de bon augure, puis naïvement elle confesse qu'elle avait plus
-dîné que d'ordinaire et qu'une fausse digestion était seule cause de
-ce malaise. En revanche, et tout le monde s'en réjouit, «le ventre de
-la Reine est très gros». En bon courtisan, la marquise ajoute: «Mais
-il lui va à merveille... Le Roi avait l'air de très belle humeur.»
-
-Un demi-événement de cour: le comte d'Esterhazy n'est pas encore venu
-à Marly.
-
-Personne n'en a entendu parler, «ce qui ferait craindre que sa faveur
-ne soit baissée». Cette «alarme» est de peu de durée d'ailleurs,
-car Esterhazy ne tarde pas à arriver; il venait d'avoir la goutte
-aux deux pieds et à une main et avait souffert le martyre. Mme de
-Bombelles croit remarquer qu'on lui parle moins; ceci ne pouvait être
-que fortuit, car nous verrons, au moment des couches de la Reine,
-Esterhazy plus en faveur que jamais.
-
-Les questions de toute la Cour, les empressements du comte d'Artois,
-qui se plaint galamment d'une trop longue absence, les compliments
-réitérés de la comtesse Diane, tout cela distrait la petite
-marquise, mais comme à tous ces hommages et à ces gracieusetés, elle
-préférerait «ne faire qu'un saut» à Ratisbonne. Elle le dit et le
-répète le plus gentiment possible.
-
-Les maux de coeur reviennent décidément. Serait-ce vrai? C'est
-précisément le moment où il y a bal chez le prince de Poix,
-gouverneur de Marly. La comtesse Diane a proposé à Mme de Bombelles
-de l'y emmener; chez la dame d'honneur, elle retrouve Mme Jules de
-Polignac, Mme de Châlons et toutes trois se rendent au bal. La Reine
-s'étonne de ne pas voir danser la jeune femme et, croyant qu'on
-ne l'a pas priée, elle se lève et va dire aux «agréables» qui se
-trouvaient là de la faire danser. Comme Mme de Bombelles a refusé
-au premier danseur qui se présente, la Reine vient à elle et la
-questionne: apprenant qu'elle souffre de l'estomac, Marie-Antoinette
-n'insiste plus, mais se met à causer de façon charmante. Le sujet de
-l'entretien est Madame Élisabeth. La Reine est très contente de sa
-belle-soeur, mais elle craint, «comme elle est toujours porte-parole
-sur tout ce qui la regarde», que la jeune princesse ne «la prenne
-pour une pédante». Protestation de Mme de Bombelles qui assure à
-la Reine que Madame Élisabeth lui est profondément attachée et
-parfaitement sensible à la bonté témoignée.
-
-Cette bienveillance de la Reine, ces égards dont elle est l'objet
-de la part des hommes de la cour, le duc de Coigny et le comte
-d'Esterhazy en tête, l'intérêt que tous semblent porter au marquis,
-Mme de Bombelles s'en dit reconnaissante et touchée; mais la vie de
-représentation la fatigue, et elle n'est pas fâchée de quitter Marly,
-car se coucher très tard, faire trois toilettes par jour, rester tout
-le temps sur un tabouret, sans pouvoir appuyer ses pauvres reins
-«qui lui font bien mal», c'est trop pour sa santé qui a besoin de
-ménagements.
-
-Nous ne suivrons pas la marquise dans ses alternatives de joie ou de
-désappointement suivant qu'elle se croit grosse ou non; l'expression
-d'un désir si louable adressé à son cher mari ne varie guère dans
-la forme. D'autres soins encore sollicitent son attention: Mlle de
-Bombelles a l'air de s'être coiffée du chevalier de Naillac qui, nous
-l'avons dit, a accompagné les voyageuses depuis Strasbourg, et qui,
-dès ce moment, a fait une cour en règle: cour un peu libre et sans
-gêne, à en croire la marquise, car il a écrit à sa belle-soeur des
-lettres peu respectueuses où il appelle «petite chère amie» celle
-qu'il aspire à épouser, et cela «sans respects ni considération à la
-fin».
-
-Le chevalier a des qualités, du bien à venir, mais pour le moment
-presque rien, et le mariage ne serait possible qu'avec la promesse
-d'un poste diplomatique donnée par M. de Vergennes. Or les deux époux
-sont bien d'accord pour ne pas fatiguer le ministre d'une demande
-nouvelle au moment où la question d'une gratification de 10.000
-francs pour le marquis est en suspens. Sans gratification pas de
-mariage possible, donc de la patience et de la modération, et qu'il
-ne soit pas reparlé du mariage avant janvier.
-
-Que ceci paraisse long à Henriette de Bombelles toute férue de
-son chevalier, conseillée par l'un et par l'autre, encouragée
-par la duchesse de Mailly[65], ceci n'est pas douteux. De là de
-petites discussions--très courtoises d'ailleurs--entre les deux
-belles-soeurs, et l'on peut supposer que chacune garde sa manière de
-penser et d'agir. Avant que ce mariage, en apparence sur le point de
-se faire, soit définitivement rompu, il coulera beaucoup d'encre à ce
-sujet.
-
- [65] Née Talleyrand-Périgord, belle-fille du maréchal de Mailly,
- de la branche de Mailly-Haucourt.
-
- * * * * *
-
-C'est à Ratisbonne, où il est enfin rentré malgré les inondations
-du Danube[66], que le marquis reçoit les dernières lettres de sa
-femme. Le voyage avec ses péripéties et ses incidents l'a distrait;
-l'arrivée dans la triste capitale de la Diète l'a rendu de nouveau
-morose.
-
- [66] Depuis 1729, on ne se rappelait pas avoir vu une crue
- pareille.
-
-Non pas qu'on ne lui fasse fête et qu'on ne désire, par tous les
-moyens possible le «dissiper». Certaine soirée chez la baronne de
-Buchenberg vaut la peine d'être racontée. Il y avait là «petite
-assemblée» dont Mme de Beulwitz que le marquis citera souvent, une
-Mme de Gillerberg «qui fait de petits yeux à son mari pour que le
-bonhomme n'oublie pas sa paternité», et «beaucoup de demoiselles
-qui, rangées à une table autour du jeune Lincken qui est grand
-comme une perche, ressemblaient à des écoliers qui se grandissent
-tant qu'ils peuvent pour sucer, sur le Pont-Neuf, la noix confite
-attachée au haut d'un grand bâton.» Tout ce monde semblait assez
-triste, les parties allaient finir, lorsque le marquis entra; ce
-furent des élans de joie à sa vue. «Je m'apercevais fort bien, dit
-M. de Bombelles à la contenance de Mme de Beulwitz, à l'aimable
-rougeur qui couvrait son teint, qu'elle avait une grande proposition
-à me faire. Si ma vertu n'eût pas été rassurée par la sienne, à
-son regard embarrassé, à ses mots entrecoupés, j'aurais craint une
-attaque à ma fidélité conjugale. Mais ses désirs étaient plus aisés
-à satisfaire qu'il ne lui a été de les articuler. Vois-la, je t'en
-prie, debout, me dire après une douzaine de révérences: «Monsieur le
-marquis... mais oserai-je?... Non, ce n'est pas possible, je n'oserai
-pas... Vous êtes bien honnête, mais encore... c'est que cela vous
-fatiguerait.»--«Eh bien! Madame, de grâce, de quoi s'agit-il?--Ah!
-Monsieur, de me faire un extrême plaisir... mais un plaisir si grand
-que je ne sais comment m'y prendre pour vous le demander... ma
-fille, parlez pour moi; mon fils, aidez-moi dans ma prière.»--Alors
-les compliments de la fille n'ont pas été moins longs et dureraient
-encore si le fils n'était venu me réciter en écolier qui craint
-d'oublier sa leçon: «Monsieur, c'est que ma chère mère, ma chère
-soeur et moi nous voudrions bien que vous chantassiez sur le clavecin
-l'air: _Fournissez un canal au ruisseau_.» Jusqu'à ce moment, le
-reste de la société s'était tue. Alors, une demoiselle, nièce du
-grand-prévôt du chapitre dont tu te rappelles l'énorme fadeur du
-blond de ses cheveux, a crié comme un aigle: «Oui, _Fournissez un
-canal au ruisseau_.» Et bravement, je me suis mis au clavecin. Je ne
-t'exagère pas, ils m'y ont tenu une heure entière; et l'air que la
-demoiselle blonde a encore retenu mot à mot est: _Il était un oiseau
-gris_. Ah! c'est là, mon ange, où il fallait tout le flegme que donne
-l'habitude du ridicule. Figure-toi qu'elle nous a chanté cet air
-en voulant imiter ma soeur; sa mine, son accent allemand, sa voix
-glapissante formaient un ensemble qui fournirait à lui seul un des
-meilleurs tableaux de Callot.»
-
-En somme, succès énorme pour M. de Bombelles qui continue à se
-gausser de ses admirateurs. Il chantait tant qu'il voulait hors de
-mesure, «mettait une phrase de chant pour une autre», tout cela
-paraissait «unique, charmant», et la bonne Mme de Beulwitz de
-s'écrier à chaque reprise: «Ah! que mon mari n'est-il là... Tenez,
-Mesdames, vous voyez la preuve de ce qu'il m'a dit!»--«Et que vous
-a-t-il dit?» reprenait la demoiselle blonde.--«_Que M. de Bombelles
-avait un doigt sur le clavecin, comme on n'en a jamais vu._»
-
-M. de Bombelles ignorait le charme de son doigt: «Tu n'as pas
-remarqué le doigt, mon Angélique, et j'en suis bien aise, car tu
-me regretterais trop!» Il dit en terminant: «J'espère que ce récit
-t'amusera un moment; sois sûre que je ne l'ai nullement orné, et que
-je pourrais y ajouter mille détails aussi ridicules et aussi vrais.»
-
-La plume du marquis n'est pas toujours tendre à la société de
-Ratisbonne.--Une lettre du 1er novembre, dont le début est un long
-dithyrambe en faveur de l'amour conjugal et surtout de l'amour que
-lui inspire Angélique, finit aussi par quelques portraits. Voici
-la comtesse de..., à qui il a dit que sa femme se croyait grosse
-et qui s'est moquée. «Je l'aime par la bonne foi avec laquelle
-elle t'est attachée. Son mari, aux affaires près, est d'assez bonne
-société, et surtout à merveille avec Brentano[67] qui ne se conduit
-pas, à beaucoup près, si bien. Ce garçon, d'ailleurs aimable et dont
-tu connais les qualités a de jour en jour plus mauvais ton avec
-la comtesse et me prouve, ce qui est positif, que les femmes sont
-souvent plus tourmentées par leurs amants que par leurs maris.»
-Passant en revue les étrangers qui fréquentent Ratisbonne, M. de
-Bombelles note un comte de Schlick, «d'une superbe figure et qui
-paraît de bonne compagnie». Il est admis aux soupers de la société
-diplomatique, ainsi que le frère aîné de la comtesse. Un autre hôte
-temporaire est le neveu du fameux comte Bernstorf qui fut premier
-ministre en Danemarck. «C'est une rare et indigeste figure que la
-manière de se mettre rend encore plus ridicule. Sous un toupet de
-cinq à six pouces de haut, formé par des cheveux d'un blanc jaune,
-il montre un visage plat comme une punaise, carré comme un mouchoir,
-qui domine sur un petit corps vêtu d'un habit tout blanc; un gilet,
-plus court qu'il ne le faut de deux doigts, laisse à sa fin passer
-des paquets de la chemise qui n'est pas si blanche que l'habit. A
-peine ce monsieur m'eût-il été présenté à la comédie, qu'il vint me
-dire: «Parbleu, je ne conçois pas, de par tous les diables, comment,
-sarpejeu, vous pouvez écouter cette fichue pièce.»
-
- [67] M. de Brentano, secrétaire de la légation.
-
-Le marquis ne semble pas avoir apprécié le charme de cette avalanche
-de jurons anodins, car une réponse brève «eut le bonheur de le
-défaire de cette singulière production du pays d'Hanovre».
-
-Bombelles ne fait guère de confidences politiques à sa femme: de
-graves événements pourtant se préparaient en Bavière dont le marquis
-se trouvait spectateur immédiat.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-1778-1779
-
- Succession de Bavière.--Mort de l'électeur
- Maximilien-Joseph.--Négociations de Joseph II avec
- Charles-Théodore, électeur palatin.--Projets belliqueux de
- l'Empereur.--Prudence de Marie-Thérèse.--Sa correspondance
- avec Marie-Antoinette et avec Mercy.--Le baron de Goltz,
- ministre de Prusse.--Hésitations de la Reine.--Impressions
- de Bombelles.--Commencement d'hostilités.--Reprise des
- négociations.--Traité de Teschen.
-
-
-On se rappelle le mot de Louis XVI au comte de Vergennes lors du
-séjour prolongé, à Versailles, de son beau-frère l'empereur Joseph
-II: «Ceci doit donner une furieuse jalousie au roi de Prusse».
-C'était en grande partie dans le but de tâter le pouls de la France
-pour le cas où la succession de Bavière amènerait un conflit que le
-frère de la Reine s'était éternisé dans son personnage de mentor.
-Frédéric[68] avait eu beau répandre méchamment que Joseph II traitait
-Louis XVI d'«imbécile» et d'«enfant», l'Empereur, d'ailleurs revenu
-sur le compte de son beau-frère[69], n'en sentait pas moins que la
-France était une des premières puissances d'Europe et qu'il lui était
-nécessaire de gagner la confiance de celui qui la gouvernait. Cette
-confiance, on le sait, Joseph II l'acquit assez vite pour qu'il
-ait pu, au sortir d'une de ces conférences qui excitaient tant le
-mécontentement de Madame[70], confesser à Mercy: «Si je m'y étais
-prêté, le Roi m'aurait montré ses papiers et tout ce que j'aurais
-voulu.» Mais il était un point sur lequel le Roi de France entendait
-ne pas se prononcer: les affaires d'Allemagne, gros point noir à
-l'horizon.
-
- [68] Frédéric II au baron de Goltz, décembre 1776, 22 août
- 1777.--Bancroft, _Histoire de l'action commune de l'Amérique et
- de la France_, t. III.
-
- [69] Voir chapitre II. Le baron de Goltz, après avoir dit que
- l'Empereur «s'était montré peu édifié de l'affabilité du Roi»,
- ajoute que, «quant au bons sens, il le trouvait supérieur à
- ce qu'il en croyait». (A Frédéric II, 18 mai 1777. Recueil
- Flammermont).
-
- [70] _Correspondance_ du comte de Scarnafis avec le roi de
- Sardaigne (Recueil Flammermont).
-
-Nul n'ignorait dans les cercles diplomatiques que l'Autriche
-convoitait un agrandissement de territoire du côté de la Bavière.
-Lors du traité de Versailles il avait été sérieusement question de
-permettre l'annexion de la Bavière à l'Autriche contre la cession des
-Pays-Bas à la France.
-
-Si ces échanges de territoire n'avaient pu se réaliser, l'occasion
-ne tarderait pas à s'offrir pour l'Autriche de revendiquer des
-prétentions, qui jusqu'alors étaient restées à l'état de rêve. La
-succession de Bavière allait s'ouvrir à la mort, escomptée dès
-longtemps, de l'électeur Maximilien-Joseph: ses états devaient passer
-à l'électeur palatin Charles-Théodore, dont la puissance était
-minime. Une fois réveillés d'anciens droits sur certains districts,
-Joseph II négocia durant toute l'année 1777 avec Charles-Théodore,
-pour obtenir cette cession à l'amiable, et il était sur le point
-de conclure un arrangement avec le Palatin, satisfait de s'assurer
-la possession du reste de la Bavière moyennant ce sacrifice
-partiel, lorsque, subitement, le 30 décembre, mourait l'électeur
-Maximilien-Joseph. A peine quelques jours s'étaient-ils écoulés que
-l'Empereur signait un traité avec Charles-Théodore: le 15 janvier
-1778, 12.000 Autrichiens envahissaient les districts cédés de la
-Basse Bavière. Joseph II avait agi témérairement. Il expliquait à
-son frère Léopold: «ce vrai coup d'État, cet arrondissement pour la
-monarchie d'un prix inestimable»; il mandait à Mercy: «C'est une de
-ces époques qui ne viennent que dans des siècles et qu'il ne faut
-pas négliger». Il se proclamait la «cheville ouvrière» d'une affaire
-que Kaunitz réprouvait, contre laquelle l'impératrice Marie-Thérèse
-se révoltait en femme d'expérience et en bonne mère de famille[71].
-«Si même nos prétentions sur la Bavière étaient plus constatées
-et plus solides qu'elles ne sont, on devrait hésiter d'exciter un
-incendie universel pour une convenance particulière... Je ne m'oppose
-pas d'arranger ces affaires par la voie conciliante de négociation
-et convenance, mais jamais par la voie des armes ou de la force,
-voie qui révolterait à juste titre tout le monde contre nous dès le
-premier pas, et nous ferait même, perdre ceux qui seraient restés
-neutres... Je ne vois donc aucun inconvénient de différer la marche
-des troupes; mais beaucoup de grands malheurs en ne la différant pas.»
-
- [71] _Maria Theresia und Joseph II_, t. II (Recueil
- Geffroy-d'Arneth).--Cf. _Correspondance diplomatique du marquis
- de Bombelles_. (Bib. nat.).
-
-Joseph II n'écouta ni sa mère ni Kaunitz. Lui que nous avons vu
-donneur de conseils sensés à la cour de Versailles, s'embarquait,
-non sans imprudence, dans une affaire dont l'issue pouvait être
-dangereuse. Sans doute il se faisait l'illusion, comme il l'écrivait
-à Léopold, de réussir sans guerre, par une simple démonstration
-armée. C'était compter sans Frédéric qui, dès l'invasion de la Basse
-Bavière, réunissait une armée sur les frontières de Bohême, prêt à
-les franchir si l'Empereur persistait dans son plan d'agrandissement
-injustifié de territoire. Le roi de Prusse entendait prouver à
-l'Empereur d'Allemagne qu'il n'avait pas le droit d'agir comme lui
-Frédéric avait agi en Silésie.
-
-A ces nouvelles toute l'Allemagne s'agitait, entrait en rumeur.
-L'électeur de Saxe qui avait des prétentions à la succession de
-Maximilien, faisait cause commune avec la Prusse, envoyait ses
-troupes rejoindre celles de Frédéric; le duc des Deux-Ponts, autre
-héritier de l'Électeur, soutenu par le roi de Prusse, protestait
-énergiquement contre l'attitude prise, et cependant les Bavarois
-que, dans l'espèce, on n'avait guère pris soin de consulter, se
-refusaient, dans leur haine contre l'Autriche à cet arbitraire
-changement de domination[72]. Et cette effervescence des Bavarois
-qu'alimentera la Prusse durera assez longtemps pour qu'à son retour
-de France le marquis de Bombelles la retrouve très vivace et la
-signale de nouveau dans une dépêche au baron de Breteuil, ambassadeur
-à Vienne: «Le dernier paysan bavarois a de l'aversion pour
-l'Autrichien et de la bonne volonté pour le Français.» Rappelons-nous
-ces rapports peu favorables à l'injuste ingérence de l'Empereur dans
-les affaires de l'Allemagne, et nous aurons la clef des réticences
-et des mauvaises dispositions de Marie-Antoinette à l'égard de
-Bombelles quand il s'agira pour lui d'un changement de poste.
-
- [72] _Correspond. diplomatique de Bombelles._
-
-«Cela ne plaira pas trop là où vous êtes», avait écrit Joseph II à
-Mercy, dès le début de l'affaire. Il ajoutait d'ailleurs: Mais je ne
-vois pas ce qu'on pourra trouver à y redire, et les circonstances
-avec les Anglais y paraissent très favorables. L'Empereur ne pouvait
-se dissimuler dans quel état d'agitation ces nouvelles précipitées
-allaient jeter la cour de France, il n'était pas sans prévoir ce que
-serait l'attitude du baron de Goltz, attisant le feu, réveillant et
-remuant parmi les ennemis de Choiseul et de l'alliance autrichienne
-les vieilles préventions contre l'avidité impériale[73].
-
- [73] On devra lire les nombreux extraits de correspondance entre
- Frédéric II et Goltz donnés dans l'ouvrage de Bancroft (t. III).
- Le ministre prussien, moine scrupuleux encore que jamais, mit
- tout en oeuvre pour exciter les esprits contre la Cour de Vienne.
- Mercy à la même époque ne se lassait pas de signaler, avec
- nombreuses preuves à l'appui, les inventions et les calomnies de
- son collègue.
-
-Devant l'effet produit à Paris par les démonstrations de l'Empereur,
-Marie-Antoinette s'agitait, écrivant à Mme Polignac qu'elle craignait
-bien que son frère «ne fît des siennes[74]». Le Roi ne cherchait
-pas à dissimuler son mécontentement. La Reine, ayant parlé vivement
-sur l'affaire de Bavière et sur le danger d'un refroidissement de
-l'alliance, Louis XVI répondit: «L'ambition de vos parents va tout
-bouleverser, ils ont commencé par la Pologne, la Bavière fait le
-second tome; j'en suis fâché par rapport à vous.»--Mais, reprit
-Marie-Antoinette, n'étiez-vous pas informé et d'accord sur une
-affaire de Bavière?--J'étais si peu d'accord, répliqua le Roi, que
-l'on vient de donner ordre aux ministres français de faire connaître,
-dans les cours où ils se trouvent, que ce démembrement de la Bavière
-se fait contre notre gré et que nous le désapprouvons[75].
-
- [74] Mercy à Marie-Thérèse, 17 janvier.
-
- [75] Le comte de Vergennes le mandait à M. de Bombelles, 9
- février. C'était là le commentaire obligé des instructions
- données en 1775 au marquis (Voir chapitre I), et l'on doit se
- rappeler cette phrase: «... Loin de vouloir servir d'instrument
- aux projets d'oppression que la Cour impériale pourrait former,
- Sa Majesté se prévaudrait de l'alliance comme d'un moyen de plus
- pour servir la cause de l'Etat.» (Archives de Seine-et-Oise,
- E. 453). Les partisans de la Reine désapprouvaient hautement
- la circulaire du comte de Vergennes, disant que c'était une
- demi-démarche uniquement propre à exciter de la défiance entre
- des alliés. (_Correspondance_ du comte de Scarnafis, Recueil
- Flammermont).--On doit aussi se souvenir des considérations sur
- le voyage de l'Empereur en 1777, que Vergennes soumit au roi le
- 12 avril... «Si cette alliance est intéressante à conserver, elle
- veut être maintenue avec assez d'égalité pour qu'un des alliés
- ne se croie pas en droit de tout exiger de l'autre sans être
- tenu à lui rien rendre; c'est ce qui arriverait immanquablement,
- Sire, si Votre Majesté, prêtant l'oreille à des insinuations
- spécieuses, se portait à donner plus d'extension au traité de
- 1756, ou (ce que la Cour a paru désirer singulièrement) si Votre
- Majesté prenait l'engagement d'employer toutes ses forces au
- soutien de l'alliance (Beauchesne, _Vie de Madame Elisabeth_, t.
- I, appendice).
-
-L'affaire une fois engagée, sans qu'on eût pris ses avis,
-Marie-Thérèse, ne pouvant rien empêcher de ce qui était fait,
-s'employa du moins à conjurer les conséquences d'une aventure de
-tous points dangereuse. Que faire, sinon s'efforcer d'abord et avant
-tout de resserrer l'alliance entre la France et l'Autriche? Cette
-alliance, bien des gens à la Cour et dans le monde politique en
-France seraient enclins peut-être, vu les circonstances où l'Autriche
-a mis les apparences contre elle, à la vouloir dénoncer. Il faut à
-tout prix empêcher ce malheur, peser de toutes ses forces de mère
-et de souveraine sur la jeune princesse qui avait été le noeud de
-l'alliance et devait servir à la consolider ou au moins à l'empêcher
-de se rompre.
-
-L'Impératrice semble craindre de se rendre importune et suspecte au
-Roi en s'adressant à lui directement, elle dirige tous ses efforts
-sur la Reine à laquelle elle parle ou fait parler un tout autre
-langage que celui dont elle a coutume. Dans ses lettres à sa fille et
-à Mercy, vrais chefs-d'oeuvre de diplomatie maternelle et féminine,
-elle va mettre tout en jeu: l'amour-propre de Marie-Antoinette, son
-affection pour sa mère, son antipathie naturelle pour le roi de
-Prusse, jusqu'aux espérances de grossesse, qui pour la première fois
-ont réjoui son coeur. «On y sent, dit l'historien qui a le mieux lu
-et compris l'auguste correspondante de Mercy, toute l'ardeur d'une
-souveraine qui tremble pour ses peuples, d'une mère qui tremble pour
-ses fils, toute l'habileté d'une femme de génie qui, vieillie dans la
-politique et connaissant jusque dans ses plus intimes replis l'esprit
-et le coeur de sa fille, savait merveilleusement quelle corde il
-fallait toucher, quels sentiments invoquer, pour faire de cette fille
-une auxiliaire dévouée et un instrument docile[76].»
-
- [76] M. de La Rocheterie, _Hist. de Marie-Antoinette_, I, p. 369.
-
-L'Impératrice va quitter les sévérités et les gronderies ordinaires
-quand elle écrit à sa fille, elle va renoncer pour un moment à lui
-reprocher très vivement sa passion pour le jeu[77], les distinctions
-accordées à des favoris--y compris Esterhazy,--les tracasseries
-entre la princesse de Lamballe et Mme de Polignac. Avant d'entamer
-sa campagne diplomatique, elle a fait part de ses désirs: «Dans ce
-moment où la mort de l'Electeur de Bavière amène une crise violente,
-il serait intéressant que ma fille fît bon usage de son ascendant
-sur le Roi.» Marie-Thérèse éprouve des doutes sur le succès de sa
-démarche: «Peut-on s'en flatter tant qu'elle est enfoncée dans ses
-légèretés et dissipations habituelles?»
-
- [77] Malgré les conseils de Joseph II, le jeu avait repris de
- plus belle au début de l'année. Les finances de la Reine en
- étaient obérées au point qu'elle «était obligée de se refuser aux
- actes de bienfaisance que lui dicteraient sa grandeur d'âme et sa
- générosité naturelle.» (Mercy, III, 155).
-
-Au fur et à mesure qu'elle sent l'effet produit par ses lettres à
-Mercy et à sa fille, Marie-Thérèse change de ton. Elle ne raille
-plus, elle ne gronde pas; elle écrit serré, net, précis; un peu plus
-elle implorerait pour obtenir l'appui de sa fille.--Très montée
-contre la Prusse dont le ministre[78] avec ses méchancetés excite
-son aversion,--mais ne voulant pas en principe s'occuper d'affaires,
-sentant sans nul doute, aux criailleries de toute une partie de la
-Cour, combien elle risque de se rendre impopulaire en exagérant
-son ingérence dans la question, Marie-Antoinette entend marcher
-prudemment puisque les premières ouvertures ont été mal accueillies
-du Roi.
-
- [78] L'année précédente, le 3 février, elle écrivait déjà à
- sa mère: «Je suis plus révoltée qu'étonnée des vilenies et
- méchancetés du mauvais voisin; peut-être même est-il trompé sur
- quelques points par le ministre qu'il a ici; il est connu depuis
- longtemps pour un homme peu scrupuleux et qui, pour se faire
- valoir auprès de son maître, n'hésite pas à lui mander toutes
- sortes de fables.»
-
-Mais comment résister aux appels à la tendresse, aux cajoleries
-adroites, aux exposés dramatiques dont Marie-Thérèse émaille ses
-lettres? Dans une de ces missives elle avait parlé avec aigreur
-du roi de Prusse, qui voudrait se rapprocher de la France: «Tous
-deux nous ne pouvons exister ensemble, cela ferait un changement
-dans notre alliance, _ce qui me donnerait la mort_, vous aimant si
-tendrement...» Et Marie-Antoinette de pâlir en lisant ce fragment
-de la lettre de sa mère à Mercy. «C'est par cette secousse, mande
-l'ambassadeur, qu'elle a été mise dans le mouvement et l'inquiétude
-où je la trouvai.»
-
-Mais voici qui est mieux et qui va définitivement secouer la Reine
-de sa demi-indifférence. «C'est à cinq heures du matin et bien à la
-hâte, dramatise l'impératrice le 19 février, le courrier étant à ma
-porte, que je vous écris. Je n'étais pas prévenue de son départ, et
-on se presse pour obvier aux plus noires et malicieuses insinuations
-du roi de Prusse, espérant, si le roi est au fait qu'il ne se
-laissera pas entraîner par des méchants, comptant sur sa justice
-et sur sa tendresse pour sa chère petite femme.» Jamais il n'y eut
-d'occasion plus importante de «tenir fermement» l'intérêt des deux
-maisons et des deux Etats. «Qu'on ne se précipite en rien et qu'on
-tâche de gagner du temps pour éviter l'éclat d'une guerre qui une
-fois commencée pourra durer et avoir des suites malheureuses pour
-nous tous...» L'idée seule la fait succomber... «et, si je n'y
-succombe, mes jours seraient pires que la mort...»
-
-Maintes fois l'Impératrice reviendra sur le sujet et, quand elle
-craindra d'avoir trop insisté, elle atténuera: elle aime bien trop
-son gendre pour l'entraîner dans une entreprise contraire à ses
-intérêts ou à sa gloire: «Je sacrifierais plutôt la mienne; mais, si
-nous voulons faire le bien, il le faut faire conjointement: sans
-cela rien ne se ferait de solide.»
-
-Marie-Antoinette a parlé au Roi, mais avec hésitation[79], au dire de
-Goltz, sans précision, commente Mercy. Louis XVI a fait dire au baron
-de Goltz qu'il n'entendait point se mêler des affaires de son maître.
-Cela ne suffit pas à Mercy: «Il faut, mande-t-il à l'Impératrice se
-mêler des affaires de l'Autriche dans le sens qui convient à un bon
-et fidèle allié.»
-
- [79] L'ingérence de Marie-Antoinette dans l'affaire a pourtant
- déjà indisposé contre elle le public. Voir la _Correspondance_ du
- comte de Scarnafis (Recueil Flammermont, p. 356 et suivantes).
-
-A son tour Joseph II s'adresse à sa soeur: «Puisque vous ne voulez
-pas empêcher la guerre, lui écrit-il, le 20 mars, nous nous battrons
-en braves gens, et dans toutes circonstances, ma chère soeur, vous
-n'aurez point à rougir d'un frère qui méritera toujours votre estime.»
-
-Émotion de la Reine qui entrevoit le danger où peut se trouver
-son frère. Elle parle fortement aux ministres, insiste pour qu'en
-exécution du traité des démarches formelles soient faites.
-
-La diplomatie européenne entre en mouvement, la Russie voit dans
-cette affaire un moyen de s'ingérer dans les affaires de l'Allemagne
-et de diriger vers Saint-Pétersbourg les regards jusque-là tournés
-du côté de Versailles. A Ratisbonne on s'agite: Bombelles confère
-avec M. de Schwarzenau, ministre de Prusse[80]; il sait lui tenir
-tête quand le ministre de Frédéric II représente son souverain comme
-protecteur des libertés de «l'Allemagne et n'ayant d'autre intérêt
-que celui de la justice»; mais, comme il n'a pas pris parti formel
-contre la Prusse, c'est s'exposer aux réclamations autrichiennes. On
-ne manquera pas de s'en souvenir à Vienne, et la Reine lui gardera
-longtemps rancune de sa neutralité qu'elle juge offensante.
-
- [80] Bombelles à Vergennes: _Corr. diplom._ (Bib. nation.), mars
- à juin.
-
-Au milieu de juin on ne croit plus guère au maintien de la paix.
-L'Angleterre a envoyé à ses ministres en Allemagne l'ordre de
-se rapprocher le plus possible de l'Autriche[81]: c'est là un
-grave danger au moment où vient d'éclater la guerre d'Amérique.
-Marie-Thérèse espère encore que la France ne se laissera pas prendre
-aux cajoleries du roi de Prusse, que l'alliance austro-française sera
-maintenue. C'est à quoi tendent les efforts de Marie-Antoinette.
-Désireuse de servir à la fois les intérêts de ses deux pays, elle
-faisait malgré elle pencher la balance en faveur de l'Autriche.
-Dès le début de l'affaire elle était en discussion avec Vergennes:
-le ministre voulait rester fidèle à l'alliance, mais seulement
-dans certaines conditions. Il fit observer avec raison que les
-possessions garanties par le traité à Marie-Thérèse n'étaient pas
-contestées, et que la guerre avait pour objet des acquisitions dont
-les titres étaient parfaitement ignorés à l'époque de la conclusion
-de l'affaire; enfin, que rien n'autorisait l'Autriche à regarder
-cette alliance comme un moyen d'agrandir ses États. Louis XVI avait
-offert sa médiation... La guerre n'en éclata pas moins: le 5 juillet,
-Frédéric II entrait brusquement à Nachod, en Bohême, et, le 7, les
-premiers coups de feu étaient tirés.
-
- [81] Bombelles à Vergennes.
-
-Folle d'inquiétude, Marie-Thérèse ne renonce pas encore néanmoins à
-une solution pacifique. Elle tente une nouvelle démarche: Mercy est
-chargé de plaider sa cause auprès de Marie-Antoinette. La Reine,
-en lisant l'appel désespéré de sa mère, éclate en sanglots; elle
-décommande une fête qu'elle devait donner à Trianon. Le Roi, alarmé
-de la surexcitation de sa femme que, dans son état de grossesse, il
-veut contenter, lui promet de faire tout son possible pour apaiser sa
-douleur. Vergennes n'a pas l'air de vouloir rien changer à la ligne
-de conduite qu'il s'est tracée, il est urgent d'agir sur Maurepas.
-La Reine parle ferme au vieux ministre qui cherche des faux-fuyants
-pour ne pas répondre. Colère de la Reine. «Voilà, Monsieur, la
-cinquième fois que je vous parle d'affaires, s'écrie impérieusement
-Marie-Antoinette... Jusqu'à présent j'ai pris patience, mais les
-choses deviennent trop sérieuses et je ne veux plus supporter de
-pareilles défaites.»
-
-Reprenant toute la suite de l'affaire de Bavière, elle montre que
-la condescendance de la France est la seule cause de l'insolence de
-la Prusse. Et Maurepas, abasourdi par ce langage impérieux, de se
-confondre en excuses et en protestations de dévouement[82].
-
- [82] Mercy à Marie-Thérèse, 17 juillet.
-
-Du côté autrichien il y a conflit d'action. Marie-Thérèse[83], de son
-plein gré, a envoyé, le 13 juillet, Thugut à Frédéric pour traiter de
-la paix: elle a offert d'abandonner toute prétention sur la Bavière
-si la Prusse, de son côté, renonçait à la succession des margraviats
-d'Anspach et de Bayreuth. Démarche qui lui coûte beaucoup et qui
-sera inutile, car Joseph II la désavouera avec colère, Frédéric II
-la repousse avec dédain[84]. Au bout d'un mois toute négociation
-est rompue. Une armée de Prussiens et de Saxons sous les ordres du
-prince Henri s'est avancée sur le bord de l'Isar en face du maréchal
-autrichien Laudon, un autre corps de troupes couvre la Silésie.
-Laudon est obligé de se replier devant le prince Henri. Près de
-400.000 hommes sont sur le point d'en venir aux mains dans une lutte
-terrible. Cette catastrophe peut-elle être encore évitée?
-
- [83] Marie-Thérèse à Joseph II.
-
- [84] _Correspondance_ de Mercy, III, 231, 234;--Marie-Antoinette
- à Marie-Thérèse.--Marie-Thérèse à Marie-Antoinette.--Vergennes à
- Bombelles (Arch. de Versailles).--_Maria Theresa und Joseph II_,
- II, 345.
-
-Ici Marie-Thérèse fait un nouvel effort: «Sauvez votre maison et
-votre frère, écrit-elle à Marie-Antoinette... Il ne convient pas à la
-France que nous soyons subjugués à notre plus mortel ennemi. Elle ne
-trouvera jamais un ami et un allié plus sincèrement attaché que nous.»
-
-Restée sans nouvelles depuis deux semaines Marie-Antoinette se
-rongeait d'inquiétude. Dès qu'elle a reçu la lettre de l'Impératrice
-elle se précipite chez le Roi qu'elle trouve en conférence avec
-Maurepas et Vergennes et expose ses desiderata. Elle ne parle plus
-d'intervention armée puisqu'elle s'est heurtée à des refus formels,
-mais d'une médiation de la France pour rétablir la paix et arrêter
-l'effusion du sang.
-
-La Reine ne rencontre plus d'objection dans le conseil du Roi, cette
-pensée d'une médiation qui ne compromet pas la France est conforme à
-la politique suivie dès le commencement de l'affaire; Vergennes y
-fait d'autant moins d'objections qu'il n'y a plus de temps à perdre.
-A Bombelles il ne dissimule par le déplaisir que le refus de Frédéric
-II a causé à la Cour de Versailles[85].
-
- [85] Vergennes à Bombelles (archives de Seine-et-Oise).
-
-Marie-Thérèse écrivait lettre sur lettre à sa fille, insistant
-pour un arrangement immédiat. Le temps devenait mauvais, la neige
-commençait à couvrir les montagnes, Maximilien était très malade,
-les armées souffraient... On pouvait tout craindre tant que ces
-malheureuses circonstances dureraient. «Tâchez, ma chère fille, de
-les faire finir au plus tôt; vous sauverez une mère qui n'en peut
-plus, et deux frères qui, à la longue, doivent succomber, votre
-patrie, toute une nation qui vous est si attachée... Il faut beaucoup
-de fermeté et égalité de langage et ne pas perdre un seul instant...
-Quel bonheur si vous pouvez faire vos couches en paix et de nous
-l'avoir procurée si glorieuse pour le Roi, en serrant de plus en
-plus les noeuds de notre alliance, la seule nécessaire et convenable
-pour notre sainte religion, pour le bonheur de l'Europe et de nos
-maisons.» Par le baron de Pichler l'Impératrice-reine fait dire de
-plus à Mercy: «Non seulement le bien de la monarchie mais ma propre
-conservation en dépend[86].» Il faudrait citer toutes les lettres où
-Marie-Thérèse insiste, harcelant sa fille pour obtenir cette paix à
-laquelle Joseph II n'est plus hostile.
-
- [86] _Correspondance_ de Mercy, 9 et 17 septembre.
-
-Marie-Antoinette envisage maintenant les événements avec calme: son
-ennemi, le baron de Goltz, avouera plus tard qu'aiguillonnée par les
-sollicitations réitérées de la Cour de Vienne elle ne pouvait agir
-autrement qu'elle n'avait fait. D'ailleurs le moment ne devenait-il
-pas favorable pour terminer cette guerre, qui jusqu'alors s'était
-passée en mouvements de troupes et en escarmouches sans importance?
-Avec le mauvais temps qui accourt les hostilités vont se trouver
-forcément suspendues; déjà deux corps prussiens ont dû se retirer en
-arrière.
-
-S'il surgit des difficultés pour la conclusion de cette paix désirée
-par l'Autriche et par la France, elles viennent maintenant du côté
-de la Prusse. Bombelles mande, en novembre, de Ratisbonne, que les
-agents de Frédéric répandent les bruits les plus tendancieux, faisant
-entendre «qu'aussitôt la Reine accouchée le Roi ferait marcher 40.000
-hommes sur le Rhin au secours de l'Autriche si le Roi de Prusse ne
-renonçait pas à réunir les margraviats à sa couronne».
-
-On parlemente, on discute à Versailles et à Vienne les clauses d'une
-paix possible, Marie-Antoinette menant les négociations, réclamant
-la pacification de l'Allemagne, parce qu'elle est convaincue «qu'il
-y va de la gloire du Roi et du bien de la France, non moins que du
-bien-être de sa chère patrie». Au début de l'affaire de Bavière on
-a vu avec quelle ardeur un peu inconsidérée, la Reine, stimulée
-par les instances de Vienne, réclamait de sa seconde patrie--la
-vraie--une intervention effective en faveur de la première. Dès
-qu'elle a compris où étaient les véritables intérêts de la France
-Marie-Antoinette se montre moins Autrichienne, plus modérée dans ses
-réclamations. Obéit-elle aux conseils suggérés par Maurepas évoquant
-les nouveaux devoirs que lui imposerait sa prochaine maternité,
-comme l'ont raconté le baron de Goltz et le comte de la Marck[87],
-se rendit-elle compte d'elle-même, qu'elle ne pouvait pas entraîner
-la France dans une nouvelle guerre au moment où ses armes étaient
-engagées contre l'Angleterre en Amérique? Il faut lui rendre cette
-justice qu'elle sut faire taire ses sentiments intimes contre la
-Prusse et se montra partisan sincère de la médiation proposée par
-elle-même. Dans son ardent désir d'obtenir une paix honorable, tout
-en sauvegardant l'alliance austro-française, elle sut refouler ses
-premières pensées, et, loin de contrarier l'action diplomatique, elle
-l'aida de toutes ses forces.
-
- [87] _Corresp._ de Mirabeau et de la Marck,
- Introduction;--Corresp. du baron de Goltz, dans Bancroft, t. III.
-
-Pendant ce temps Frédéric II restait menaçant. Si l'hiver devait
-fatalement interrompre les hostilités, il avait pris ses mesures
-de manière qu'à l'ouverture de la campagne suivante il pourrait
-attaquer partout, et porter la guerre de Silésie en Moravie. Sa
-manière d'être indisposait contre lui ceux-là mêmes qui en France
-s'étaient jusque-là montrés hostiles à l'Autriche et admirateurs
-des novations prussiennes. Quelques-uns meilleurs prophètes que les
-autres ne voyaient pas sans inquiétude ce constant grandissement
-d'une puissance nouvelle. La protégée d'hier, car la Prusse avait
-été protégée par la France contre l'Autriche, ne pouvait-elle
-devenir sa rivale de demain? Bombelles, dont les sympathies au
-début de l'affaire n'étaient guère du côté de l'Autriche, qui avait
-souligné auprès du Cabinet français l'arbitraire ingérence de
-Joseph II dans la succession de Bavière, qui s'était par là attiré
-le mécontentement et peut-être le long ressentiment de la Reine,
-Bombelles commençait à trouver gênantes, déplacées et dangereuses
-les prétentions de Frédéric II. Il ne se contentait pas d'écrire à
-Vergennes, le 14 décembre: «La Prusse envoie des notes blessantes à
-l'Autriche au moment où cette puissance serait disposée à la paix»,
-il jugeait impartialement le différend, et ne se laissait plus aller
-à aucune récrimination contre le Cabinet de Vienne. L'Impératrice
-de Russie, par l'organe de M. de Panin a fait dire «qu'elle a foi
-dans les lumières du roi de France qui accorde depuis si longtemps
-sa protection à la cour germanique»: c'est un bon son de cloche,
-car, d'autre part, on croyait la Russie désireuse de prendre, le cas
-échéant, le parti de la Prusse.
-
-Avec son ami le baron de Breteuil, ambassadeur à Vienne[88],
-Bombelles s'ouvre davantage: tout en confessant ses anciennes
-sympathies et sa rancune contre l'orgueilleuse Autriche qui trouble
-par son ambition la paix de l'Europe centrale, il conclut: «Nous ne
-pouvons plus, comme autrefois, revenir systématiquement à l'alliance
-du roi de Prusse. Ce prince et ses successeurs seront trop puissants
-pour porter dans cet accord l'esprit de déférence qu'il nous convient
-de trouver.» Après un siècle on trouve justes les prévisions de
-Bombelles, et l'on ne fera plus un crime à Choiseul d'avoir inventé
-l'alliance autrichienne, à Marie-Antoinette de s'être efforcée de la
-maintenir.
-
- [88] 21 décembre.--Archives de Versailles. E, 449.
-
-Dans la médiation, Bombelles voyait encore un moyen de rétablir
-notre influence en Allemagne et de montrer au roi de Prusse, «ce
-qu'un mot de nous met dans la balance de l'Europe». L'Empereur
-n'était pas désireux de revoir cette influence: il fallait «ramener
-à la modération un prince, qui s'en était écarté contre le voeu de
-son auguste mère et de tous les gens sensés de son empire». Joseph
-II, en effet, ne cacha pas son mécontentement de l'attitude de la
-France, il en voulut à sa soeur qui avait fait passer les intérêts de
-la France avant ceux de l'Autriche. Ne dira-t-il pas, même au comte
-de la Marck: «La conduite politique du Roi en cette occasion est bien
-éloignée de celle que j'aurais dû attendre d'une Cour alliée et qui
-se disait amie.[89]»
-
- [89] Bombelles à Vergennes, 2 décembre (Arch. de Versailles).
-
-De ce qu'il appelait de la mauvaise volonté, l'Empereur devait se
-souvenir moins de deux ans après, lors des affaires de Hollande.
-
-Les négociations furent longues, mais une fois commencées au début
-de janvier 1779, elles suivirent leur cours. La question des
-margraviats de Bayreuth et d'Anspach que la Prusse aurait volontiers
-convoités[90], le mécontentement initial de la Saxe, dont les
-compensations étaient minimes, le grand déplaisir de Joseph II qui
-n'ignorait pas que la paix le forcerait à renoncer à la presque
-totalité de ses prétentions sur la Bavière, les exigences de la
-Prusse qui se sentait au fond soutenue par la Russie, surtout après
-qu'une convention eût été signée le 21 mars à Constantinople entre
-les Russes et les Turcs, ce qui rendait à Catherine sa liberté
-d'action pour appuyer Frédéric, tout cela rendit assez pénibles
-les préliminaires et les pourparlers. Enfin le Congrès se réunit à
-Teschen en Silésie, et la paix fut signée le 13 mai. La Reine ne s'en
-était pas mêlée, Mercy n'avait pas cru même nécessaire de la faire
-intervenir. La maison d'Autriche renonçait en faveur de l'électeur
-palatin à la succession de Bavière et obtint pour dédommagement cette
-portion de la régence de Burghausen qui, comprise entre le Danube,
-l'Inn et la Saltza, faisait communiquer directement l'archiduché
-d'Autriche avec le Tyrol. Le Palatin dut indemniser en argent
-l'électeur de Saxe, qui revendiquait les _alleux_ de la Bavière[91].
-
- [90] Bombelles à Vergennes, 23 décembre (Arch. de Versailles).
-
- [91] Frédéric II, _OEuvres posthumes_, t. V;--Flassan, _Hist. de
- la diplomatie_, t. VII, liv. VII.
-
-L'Empereur était fort mécontent; l'Impératrice, soulagée par une
-solution qu'elle désirait ardemment, marqua au Roi et à la Reine
-toute sa reconnaissance, et, rendue au sentiment de justice avec la
-fin de ses inquiétudes, elle convint que la France avait fait tout ce
-qu'on était en droit d'attendre d'elle pour la pacification.
-
-Ainsi notre diplomatie heureusement dirigée en la circonstance avait
-sauvé l'Allemagne de l'embrasement qu'elle redoutait et conservé à la
-France la libre disposition de toutes ses ressources pour la guerre
-d'Amérique. Ce double échec était grave pour l'Angleterre: cette
-puissance devait bientôt en éprouver de plus désavantageux encore[92].
-
- [92] Pour la guerre d'Amérique, outre les _Mémoires_ de Ségur,
- l'ouvrage de Bancroft, on devra consulter les _Histoires_ de
- Louis XVI, etc., de Droz, de Todières, et un excellent livre
- récent de M. le vicomte de Noailles: _la Marine française en
- Amérique_.
-
-Après ce rapide exposé que nous étions tenu de faire, puisque
-Bombelles jouait un petit rôle dans les négociations, nous avons hâte
-de retourner à Versailles où nous avons laissé l'aimable Angélique
-auprès de Madame Élisabeth.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-1778-1780
-
- Les clavecins de Ratisbonne.--Les sociétés badines et l'Ordre du
- Canapé.--Naissance de Madame Royale.--Danger que court
- Marie-Antoinette.--Nouveaux détails donnés par Mme de
- Bombelles.--Le chevalier de Naillac et les Grimod
- d'Orsay.--Mort du landgrave de Hesse.--Difficultés qui en
- résultent pour la comtesse de Reichenberg.--La question des
- mariages inégaux.
-
-
-Madame Élisabeth n'est guère musicienne, mais pour ses petites
-soirées intimes elle entend posséder un instrument de son choix.
-S'aventurer à parler des clavecins de Ratisbonne a été une
-imprudence que sans doute M. de Bombelles regrettera, car ce seront
-des demandes perpétuelles de Versailles... et que d'ennuis pour
-les choisir, les envoyer... et se faire rembourser. C'est d'abord
-Madame Élisabeth qui demande un clavecin, et celui-là, le marquis
-le choisira avec amour, l'expédiera dès qu'il sera prêt, et il n'en
-reçoit que des compliments. Le paiement sera lent, mais enfin la
-comtesse Diane finira par s'exécuter. Autres commandes sont celles
-de Mme de Canillac «qui meurt d'envie d'en avoir un», de Mme de la
-Rochelambert, d'autres dames encore.
-
-On ne parlait que de cela le soir du 1er novembre à Saint-Hubert.
-Tous les princes assistaient à la chasse; le Roi était de belle
-humeur, le comte d'Artois, galant comme à l'ordinaire, s'est montré
-empressé auprès de Mme de Bombelles; la Reine, très grosse et bien
-plus près d'accoucher qu'on ne croit, a dîné de fort bon appétit
-dans le bois. En somme, Angélique se serait plue à ce déplacement de
-Saint-Hubert, si elle n'avait eu pour compagne une partie du temps
-la respectable Mme de Sérent[93], dont «le ton pédant et l'humeur
-_indécrottable_» l'ennuient à mort.
-
- [93] Dame d'atours de Madame Élisabeth.
-
-Le lendemain, à Versailles, en outre des confidences habituelles et
-des protestations d'amitié de Madame Élisabeth dont elle ne saurait
-se lasser (Mme de Soucy, sous-gouvernante des Enfants de France et
-soeur de Mme de Mackau, s'étant permis de dire que la princesse
-aimait mieux Mme de Canillac qu'Angélique, Madame Élisabeth se
-montrait fort en colère et s'empressait de se défendre auprès de son
-amie), Mme de Bombelles recevait une assez singulière proposition. On
-s'avisait un peu tard que Madame Élisabeth n'avait pas eu de vrais
-maîtres et que ce qu'elle avait appris, enfant, était fort peu de
-chose. Le style charmant dans sa naïveté et la syntaxe fantaisiste
-de la princesse ne nous laissaient aucun doute à cet égard, mais
-nous en avons la confirmation dans le désir de Madame Élisabeth de
-prendre des leçons de son aumônier, l'abbé de Montaigu, et d'associer
-son amie à ces petits cours complémentaires. On lui avait demandé
-d'assister à la première leçon; Angélique comprit qu'avec une élève
-aussi primesautière et difficile à appliquer que la princesse, elle
-faciliterait la tâche de l'abbé en assistant à toutes les leçons.
-Elle le dit à Madame Élisabeth qui eut l'air transporté, disant
-«que rien ne pouvait lui faire tant de plaisir, parce qu'elle ne se
-sentait pas la force de prendre une leçon toute seule». L'abbé de
-Montaigu se confondait en remerciements, répétant que c'était le seul
-moyen de ramener la princesse à l'application.
-
-Ce qui fut fait pour l'instruction religieuse et les cours de
-français fut également organisé pour les sciences. Là, on aura
-l'occasion de le souligner, s'offrait un terrain mieux préparé.
-La petite princesse montrera une vraie facilité pour les sciences
-physiques et mathématiques, et la botanique deviendra sa passion.
-
-Pendant ce temps, le chevalier de Naillac ne perdait pas de vue
-ses intérêts diplomatiques, et malgré les prières de Mme de
-Bombelles avait chargé la duchesse de Mailly de demander pour lui
-une augmentation de traitement. C'était aller contre les projets
-des Bombelles, comme on l'a vu précédemment, et causer bien des
-désagréments à la marquise. A la Cour et chez Mme de Guéménée on
-s'occupe fort de la maison à constituer pour le futur enfant de
-France; chez Madame Élisabeth on monte une comédie, _Nanine_, où
-la princesse a le principal rôle et où Angélique joue en travesti.
-Le tout entremêlé des cours de l'abbé de Montaigu, des promenades
-à cheval et des leçons de guitare; le temps passe vite pour Mme de
-Bombelles, mais ses lettres n'en sont ni moins fréquentes ni moins
-tendres.
-
-L'innocente comédie--qui contrariait bien un peu le marquis--fut
-jouée le 17 novembre avec succès naturellement, malgré le peu de
-pratique des acteurs. A la fin deux des actrices chantaient un
-petit duo où elles priaient le ciel de veiller sur les jours de
-Madame Élisabeth et demandaient à celle-ci de les aimer toujours. La
-Princesse se leva et répondit aussitôt avec la plus tendre vivacité:
-«Oh! vous pouvez en être bien sûre, je vous aimerai toujours!» Tout
-le monde s'attendrit, et ce fut «la scène la plus touchante».
-
-On ne jouait pas, à l'époque, de comédie à Ratisbonne, mais on
-sacrifiait au goût des associations badines en attendant de s'enrôler
-sous la bannière des Loges écossaises. Vous souvenez-vous de l'Ordre
-des _Lanturelus_ fondé par la marquise de La Ferté-Imbault en
-analogie avec l'Ordre de la _Mouche à miel_ de la duchesse du Maine,
-et l'association de la _Calotte_. On a consacré des livres[1] entiers
-à l'énumération de ces _Sociétés badines_[94], Ordres, Cercles,
-Associations de toute espèce qui, sous les noms les plus étranges et
-sous le couvert de la philanthropie, parfois avec des prétentions
-politiques et littéraires (témoin le _Cercle de la Paroisse_ tenu
-chez Mme Doublet et d'où sont sortis les mémoires secrets de
-Bachaumont), n'avaient en réalité d'autre but que de distraire leurs
-adeptes, désoeuvrés ou blasés de l'aristocratie et de la bourgeoisie.
-Eh bien, la société de Ratisbonne avait voulu, elle aussi, posséder
-une société badine, qui n'avait aucune prétention à faire partie des
-_Loges d'adoption_[95] et avait reçu le nom d'_Ordre du Canapé_. M.
-de Bombelles ayant été initié à l'association, nous allons le laisser
-raconter une des séances. «Avant-hier, 23 novembre, la princesse
-Thérèse de Tour et Taxis m'a admis au vénérable Ordre du Canapé.
-Le secret est une des qualités premières de cette société... c'est
-pourquoi j'ai promis après ma réception de te conter toutes nos
-folies... Écoute donc bien:
-
-«Tu connais la chambre où j'ai pratiqué un cabinet à la princesse
-Henriette: c'était dans cette chambre qu'était la loge. Deux chambres
-plus loin se tenaient les profanes. J'ai été reçu le premier parce
-qu'on avait besoin de mes talents supposés pour recevoir après
-d'autres chevaliers ou, pour mieux dire, d'autres frères et soeurs.
-Un laquais tenait un vieux sabre rouillé pour garder la porte. On
-m'a bandé les yeux; je suis entré, conduit à reculons. Ensuite j'ai
-essuyé des épreuves terribles, telles que sauter à pieds joints sur
-un coussin et de me sentir approcher la barbe d'un réchaud à esprit
-de vin. Cela fait, j'ai répondu à trois questions. La première
-était: «Ce que j'avais le mieux aimé de ma vie?»--De bonne foi, ma
-femme.--La seconde: «Qui j'avais aimé avant elle?»--Caroline[96].--La
-troisième: «Ce que je regrettais le plus dans l'absence de ma
-femme?»--Sa société. Après ces questions on m'a lu les statuts de
-l'Ordre. J'ai reçu le «restaurant» qui est une cuillerée à café de
-mauvaise moutarde dont le souvenir me fait encore mal au coeur. J'ai
-baisé la sainte de l'Ordre qui était une petite figure de Sèvres,
-et j'ai eu les yeux débandés. Alors la grande-maîtresse et la soeur
-assistante m'ont fait asseoir entre elles deux, et cet honneur m'a
-mis... par terre, parce que les deux chaises sont à distance d'une
-place. Un grand tapis les couvre et l'on croit, dans le milieu,
-s'asseoir sur un vrai canapé, qui échappe dès que les deux assistants
-se lèvent. Alors, on est comme quelquefois dans la vie, entre deux
-selles, le derrière à terre; mais ici, pour sa peine, on est agrégé
-au vénérable Ordre du Canapé et l'on jouit ensuite du plaisir de se
-moquer des nouveaux récipiendaires... Après moi ont été reçus MM. de
-Karg, de Hatzfeld, de Tzerclas et d'Auersperg, ainsi que les soeurs
-Henriette de la Tour, de Leschenfeld et de Bernclau. La richesse
-de mon imagination a mis une grande variété dans les épreuves des
-néophytes qui m'ont succédé. Le ton pathétique, la voix entrecoupée,
-dont je les effrayais des dangers qu'ils encouraient, ajoutait
-beaucoup de charmes à ces pompeuses réceptions. Elles nous ont aidé
-à connaître au milieu de cette innocente plaisanterie les différents
-caractères.»
-
- [94] Voir A. Dinaux, _Histoire des Sociétés badines_, 2 vol.
- in-fo;--et M. de Ségur, _le Royaume de la rue Saint-Honoré_, C.
- Lévy, 1897.
-
- [95] Sur les loges d'adoption admises par le Grand-Orient
- et dont faisaient partie en France, à la même époque, la
- duchesse de Chartres, la princesse de Lamballe et presque
- toute l'aristocratie, voir un très curieux chapitre de _Mme de
- Lamballe_, par G. Bertin, 1888.
-
- [96] Mlle de Schwartzenau, dont il a été question, chapitre I.
-
-M. de Bombelles passe alors en revue attitudes et réponses des
-différents adeptes. La plupart nous étant peu connus, nul n'est
-besoin d'y insister. L'un d'eux pourtant, le baron de Karg, à qui
-l'on demandait s'il n'aimerait jamais d'autre femme que la sienne,
-répondit: que ce ne serait qu'en cas qu'elle mourût. Le marquis
-en tire cette réflexion, où il montre son peu de sympathie pour
-les Allemands: «C'est prévoir de loin que de prendre si bien ses
-précautions pour le cas de veuvage. Je sens, mon ange, qu'on ne
-peut jamais répondre de soi; je sens encore mieux qu'on n'aime
-bien qu'une fois, mais pour cela il faut savoir aimer; et ces
-êtres apathiques qui courent la surface de la Germanie ne sont que
-les mauvais singes des passions qu'ils imitent sans les éprouver
-jamais.» La sentence est sévère et sans doute injuste; on ne
-saurait généraliser d'après des individus; et les exemples qui se
-présentaient aux yeux du marquis n'entraînent en rien une règle
-générale, mais, amoureux, comme il l'était, de coeur et d'esprit,
-il planait dans une sphère à laquelle ne prétendaient nullement les
-chevaliers du Canapé. Un autre adepte ayant déclaré qu'il ne s'était
-jamais soucié d'une femme dont on le croyait épris et qu'il avait
-failli épouser, le mari modèle s'écrie: «Insensé! et tu voulais te
-lier à elle pour la vie: Voilà ce que fait l'ignorance, le mépris
-du plus doux, du plus respectable des liens, voilà ce qui le rend
-le plus affreux des engagements.» Sans chercher longtemps on peut
-supposer qu'en France, autour de lui, le sévère moraliste aurait
-aisément trouvé des unions conclues sous d'aussi douteux auspices.
-
-Le tour des dames est venu. Beaucoup ont des aveux à faire, même la
-petite princesse Henriette. Quant à la comtesse de Neipperg, «comme
-elle n'avait rien de caché pour ses amis», le marquis la dispensa
-des confessions et de bien des épreuves. «Cette gaieté, ajoute-t-il,
-nous tint de neuf heures du matin jusqu'à une heure de l'après-midi.
-Si jamais il te prenait fantaisie de t'en divertir, tu en vois le
-cérémonial et d'ailleurs, quelque positives que soient les règles,
-elles souffrent quelques légers changements.»
-
-L'Ordre du Canapé dura-t-il? Peu de jours après la réception du
-marquis, la princesse Thérèse, «que cette occupation tirait de sa
-léthargie», recevait la nouvelle de la maladie mortelle d'une de ses
-petites soeurs de Prague. «Adieu l'Ordre du Canapé, dit en terminant
-M. de Bombelles. Ainsi passe la gloire du monde! Triste devise qui
-fut celle de nos Révérends Pères Jésuites.»
-
-Pendant cet automne un grand événement se prépare à Versailles:
-l'accouchement de la Reine. Chacun remarque les attentions du Roi
-qui «marque à son épouse les égards les plus tendres et les plus
-galants». De ce qu'elle avait dit quelques semaines auparavant,
-en pensant à ses couches: «Le carnaval ne sera rien pour moi cet
-hiver, et je ne verrai que des masques découverts», le Roi voulut la
-surprendre agréablement. En vingt-quatre heures de temps, et dans
-le plus grand secret, à l'aide du magasin des Menus-Plaisirs, toute
-la Cour a été déguisée et masquée. Le Roi se couchait d'ordinaire à
-minuit; mais, pour cette fête exceptionnelle, il décida de prolonger
-sa veillée. A onze heures on vint prévenir la Reine. Le Roi entra,
-vêtu de son habit ordinaire, suivi des ministres, des courtisans, des
-dames attachées à la Cour. Tous étaient en habits de caractère très
-brillants. «Il y en avait de galants, de bizarres et de risibles.»
-La liste, fort longue, en est donnée par Métra. Qu'il nous suffise
-de savoir que le vieux Maurepas était déguisé en _Cupidon_, et sa
-femme en _Vénus_; que le maréchal de Richelieu, déguisé en _Céphale_,
-conduisait, habillée en _Huronne_, la vieille maréchale de Mirepoix,
-l'ancienne complaisante des favorites de Louis XV: «ce couple dansa
-un moment avec autant de grâce et de légèreté que des enfants de
-vingt ans». A M. de Sartine habillé en Neptune, trident en main,
-faisait vis-à-vis M. de Vergennes, globe sur la tête, carte de
-l'Amérique sur la poitrine, carte de l'Angleterre sur le dos. Puis
-c'est encore la princesse de Chimay et d'autres dames de la Cour
-en _fées_, le maréchal de Biron en _Druide_, le duc de Coigny en
-_Hercule_, Lauzun en _Sultan_, le duc d'Aumont en _Suisse_, «sans
-compter les quadrilles de matelots, de _Coureurs_, de _Chasseurs_,
-tous les pages en _Jockeys_... La Reine s'amusa fort à reconnaître
-ses courtisans.» Quand une heure sonna, le Roi donna le signal de la
-retraite, et «chacun fut régalé de chocolat chaud et à la glace».
-
-L'impromptu eut grand succès.
-
-Tous les soirs d'ailleurs la Reine restait debout presque jusqu'à
-minuit avec les personnes favorisées.
-
-Maintenant on comptait les jours.
-
-Qui sera envoyé à Vienne pour annoncer la nouvelle? D'abord il
-avait été question du comte d'Esterhazy et c'est Marie-Antoinette
-qui en avait eu l'idée, non pas sans sentir que «cette commission
-distinguée, qui relève des premières charges de la Cour», ne
-saurait être donnée au comte sans exciter les plaintes et les
-réclamations. Aussi avait-elle chargé M. de Mercy d'exprimer à
-l'Impératrice «le désir qu'elle aurait que l'Impératrice daignât,
-comme de son propre mouvement, demander que le comte d'Esterhazy
-fût choisi pour la mission susdite». Avec quelles réticences le
-pauvre ambassadeur--partagé entre le désir de ne pas mécontenter
-l'Impératrice et celui de ne pas s'attirer les reproches de la
-Reine--a exposé une requête qu'il juge inopportune et dont il devine
-la réponse. Durement en effet, Marie-Thérèse écrivait: «Esterhazy
-ne convient nullement pour être envoyé ici avec une si grande
-nouvelle.» Si très sagement, elle déclare «qu'un beau nom serait à
-préférer et un Français, point d'étranger», c'est sous l'empire de
-la colère qu'elle ajoute injustement: «Sa maison n'est pas illustre
-et il est toujours regardé comme un réfugié.» Marie-Thérèse oubliait
-sa bienveillance d'antan; elle oubliait aussi que le prince Nicolas
-Esterhazy, chef de la maison, protecteur d'Haydn, était un des plus
-grands seigneurs d'Europe.
-
-Pourtant bientôt l'ambassadeur put respirer. D'elle-même
-Marie-Antoinette changea d'avis, et il ne fut plus question
-d'Esterhazy pour porter le message. Ce sera le prince de Lambesq, de
-la maison de Lorraine, qui, le 24 décembre, partira pour Vienne.
-
-Le 18 décembre, la Reine s'était couchée à onze heures, sans
-ressentir aucune souffrance, mais à une heure et demie tout le
-château était en rumeur: les douleurs commençaient. La princesse
-de Lamballe et les _honneurs_ avertis accourent peu après. A trois
-heures, la princesse de Chimay va chercher le Roi; une demi-heure
-après, les princes et princesses présents à Versailles sont avertis,
-tandis que des pages courent prévenir ceux qui sont à Paris et à
-Saint-Cloud. Toute la Cour est sur pied à partir de trois heures. La
-famille royale, les princes et les princesses du sang, les _honneurs_
-et Mme de Polignac se tiennent dans la chambre même de la Reine,
-autour du lit dressé en face de la cheminée[97]; la maison du Roi,
-celle de la Reine, les grandes entrées, dans les petits cabinets; le
-reste de la Cour dans le salon de jeu et la galerie. Un ancien usage,
-qui avait sa raison d'être au temps où les Rois étaient affranchis
-de tout contrôle, veut que les Reines accouchent en public; on se
-conforme jusqu'à l'abus à cette barbarie. Au moment où Vermond crie:
-«La Reine va accoucher!» un tel flot de monde se précipite dans la
-chambre royale qu'elle est remplie en un instant. Sans la précaution
-prise pendant la nuit d'attacher avec des cordes les paravents
-de tapisserie qui entouraient le lit, la Reine était écrasée.
-Impossible de remuer; on se serait cru sur une place publique; deux
-Savoyards montent sur des meubles pour mieux voir la Reine. Outre
-l'inconvenance que voulait l'antique coutume, tout était donc conjuré
-pour rendre l'accouchement périlleux: pas d'air, un jour insuffisant,
-le risque de voir la malheureuse princesse écrasée par les curieux.
-
- [97] On sait que la chambre où Marie-Antoinette accoucha de
- Madame Royale et de ses trois autres enfants était celle
- qu'avaient occupée, depuis Louis XIV, les Reines et les
- Dauphines. Dessus de portes signés Natoire, Boucher, de Troy;
- magnifiques Gobelins tendant la pièce entière... Cette chambre,
- placée près du salon de la Paix et contiguë à la pièce des
- Nobles, est aujourd'hui défigurée. Le grand portrait en robe
- blanche, toque et manteau bleus, par Mme Vigée-Lebrun, peint en
- 1788, rappelle seul le souvenir de la Reine. Cf. P. de Nolhac,
- _Marie-Antoinette reine de France_.
-
-La Reine s'est contrainte de façon surprenante et a dissimulé une
-partie de ses souffrances, ne criant qu'à la fin, assez pourtant
-pour que quelques femmes se trouvent mal. Toute frissonnante, Mme
-de Bombelles assiste à l'accouchement, mais fait bonne contenance.
-L'enfant vient au monde à onze heures et demie. C'est une fille. On
-la transporte immédiatement dans le grand cabinet pour l'emmailloter
-et la remettre à la gouvernante, princesse de Guéménée. Le Roi a
-suivi le porteur pour voir son premier-né; bien que désappointée de
-n'avoir pas de Dauphin, la foule suit le Roi, passe devant l'enfant.
-
-Louis XVI n'a donc pas été témoin de l'effrayante révolution qui
-survient à ce moment et met les jours de la Reine en danger. A
-ce mouvement convulsif il y avait plusieurs causes: les efforts
-faits pour ne pas crier, la peur que l'enfant qui n'avait pas
-crié fût mort[98], enfin le mauvais air et peut-être une faute
-de l'accoucheur. Les suites naturelles de l'accouchement cessent
-brusquement, le sang lui monte à la tête avant qu'elle soit délivrée;
-la bouche se tourne, la Reine perd connaissance. Autour du lit on
-crie: «De l'air, de l'eau chaude, il faut une saignée au pied.» Un
-frissonnement terrible court parmi les assistants; la princesse
-de Lamballe s'évanouit. On se précipite aux fenêtres collées de
-bandes de papier dans toute leur étendue; on les ouvre vivement; les
-huissiers chassent les curieux qui sont encore dans la chambre, mais
-l'eau chaude n'arrive pas. Il n'y a pas une minute à perdre. Avec une
-grande présence d'esprit Vermond donne l'ordre au premier chirurgien
-de piquer à sec; le sang jaillit avec force; la Reine ouvre les yeux,
-elle est sauvée. «Elle était morte, dit Mme de Bombelles, si on la
-saignait cinq minutes plus tard... Cela fait frémir, car il est bien
-rare qu'une femme qui a eu cet accident en revienne...» Et de là des
-réflexions sur sa grossesse retardée à souhait. Si rapidement s'est
-passé l'accident qui eût pu être fatal, que le Roi ne l'apprend que
-tout danger disparu. Quant à la Reine, elle ne s'était pas sentie
-saigner et demanda pourquoi elle avait une bande de linge à la
-jambe. Mais, pendant ce temps, quelle angoisse parmi les assistants,
-quels transports de joie quand la Reine est revenue à la vie! On
-s'embrasse, on se félicite, on pleure et l'on rit.
-
- [98] Mme Campan assure que le désappointement d'avoir une fille
- entra pour beaucoup dans cette crise. Ceci paraît controuvé par
- la lettre de Mercy écrite à midi trois quarts, où il est dit qu'à
- ce moment la Reine ignorait le sexe de l'enfant.
-
-Ceux qui manifestèrent la plus grande joie furent le prince de Poix
-et le comte d'Esterhazy qui «inondèrent de leurs larmes» Mme Campan,
-quand celle-ci leur annonça que la Reine pouvait parler. La journée
-se passe en cérémonies. Tandis que des courriers extraordinaires
-partent pour Vienne et pour Madrid, l'enfant est baptisée dans la
-chapelle du château par le cardinal de Rohan, grand-aumônier, en
-présence du Roi et reçoit les prénoms de Marie-Thérèse-Charlotte;
-Monsieur représente le roi d'Espagne, parrain, Madame, l'Impératrice,
-marraine. Au moment du baptême, le comte de Provence donna la preuve
-de son manque de tact et de son aversion pour la Reine sous forme de
-plaisanterie; en effet, comme le grand-aumônier lui demandait quel
-nom il fallait donner à l'enfant, il dit: «Ce n'est pas par là que
-l'on commence: la première chose est de savoir quels sont les père et
-mère de l'enfant; c'est ce que prescrit le rituel.» La plaisanterie
-courut la Cour et la Ville; on la commenta malicieusement. Ceux
-qui colporteraient plus tard méchamment, qu'aucun des enfants de
-Marie-Antoinette n'avait Louis XVI pour père, devaient en avoir beau
-jeu pour appuyer leurs dires.
-
-Le Roi, tout entier à sa joie, l'exprimait hautement après le _Te
-Deum_ célébré dans la chapelle, à la réception qui suivit où deux
-cent cinquante dames vinrent faire leurs révérences. La journée
-se terminait par une fête populaire; un magnifique feu d'artifice
-était tiré sur la place d'armes, et la ville était illuminée[99] en
-attendant les fêtes de Paris.
-
- [99] Lettre du 21 décembre.--_Journal_ du Roi; Couches de la
- reine.--_Journal_ de Papillon de la Ferté.--_Correspond._ du
- comte de Mercy.--_Mémoires_ de Mme Campan.
-
-La Reine se rétablit beaucoup plus rapidement qu'on n'eût osé
-l'espérer.
-
-Dès le 29, elle recevait la duchesse de Mouchy, son ancienne dame
-d'honneur, et la duchesse de Cossé, puis les dames du palais et les
-grandes entrées, et se montrait calme et enjouée. A sa première
-tristesse d'avoir mis au monde une fille, avait succédé une grande
-satisfaction qu'entretenait la joie manifestée par le Roi. Quant au
-public, confiant dans la jeunesse de la Reine, il reportait aussi ses
-espérances vers une nouvelle grossesse et se montrait, faisant un
-instant trêve aux médisances, respectueux et discret.
-
-Pas d'attentions que n'ait le Roi pour l'auguste accouchée: le matin,
-il est le premier à son chevet, il passe chez la Reine la moitié de
-la journée et toute la soirée; à l'occasion de ses couches, il lui
-fait un présent en or qui monte à la somme de 102.000 livres. Quant
-à sa fille, qui se présente «avec des traits réguliers», de grands
-yeux et «le teint de la meilleure santé», le Roi ne se lasse pas de
-l'admirer; il la voit plusieurs fois par jour, rit tout haut de ce
-qu'il croit être des gentillesses et un jour, l'enfant lui ayant
-serré le doigt, il en fut «dans un ravissement» qui ne se saurait
-rendre. Le caractère du Roi s'en ressent; il se montre affable avec
-la princesse de Guéménée et Mme de Mackau qui sont installées auprès
-de l'Enfant de France. Mme de Bombelles, en revanche, se plaint de
-ne plus voir sa mère; la consigne est formelle, elle n'a le droit
-de recevoir personne, et sa fille ne peut lui parler que dans
-l'antichambre. Mme de Mackau ne peut même pas écrire à son gendre
-qu'elle fait embrasser par sa fille, étant une princesse prisonnière».
-
-Ce grand événement auquel elle a assisté, et dont ses fonctions
-auprès de Madame Élisabeth lui permettent de voir la suite intime,
-n'empêche pas Mme de Bombelles de s'occuper des affaires de famille
-qu'elle a à coeur et qui intéressent particulièrement le marquis.
-Le chevalier de Naillac, qu'on croit si près d'épouser Mlle de
-Bombelles, qui s'avance, puis recule, qu'on désire d'un côté, qu'on
-redoute de l'autre, ne va plus être le seul candidat à la main de
-Henriette-Marie. A un certain moment le marquis semble céder au désir
-d'abord exprimé par sa soeur et se décider à donner son consentement
-à certaines conditions, celle par exemple que le chevalier montre
-des égards «au vieillard» et s'engage à mener sa femme à Ratisbonne,
-à la condition aussi que M. de Naillac s'explique clairement sur sa
-fortune, chose qu'il a jusqu'alors éludé de faire.
-
-Le chevalier a beau écrire à Mlle de Bombelles des lettres
-où «règnent les expressions d'amour et de la liberté» qui la
-compromettent et lui font avouer qu'elle «s'est conduite en tout
-comme une étourdie», la marquise n'est pas convaincue que le
-mariage se fera. Elle regrette une affaire qui, mal emmanchée et
-singulièrement conduite, traîne en longueur et ne se soutient que
-par l'espèce de fascination qu'exerce le chevalier sur la jeune
-fille, elle ne croit pas du tout les choses conclues; elle écoute
-même une autre proposition qui lui est faite pour sa belle-soeur.
-Elle a semblé se laisser prendre à la fortune annoncée de M. d'Orsay,
-puisque loyalement le marquis la met en garde contre une combinaison
-qu'il ne se croit pas en droit d'étudier pour l'instant. «Je
-reconnais ton amitié pour ma soeur, écrit-il le 27 décembre, dans ton
-idée pour M. d'Orsay, mais gardons-nous de varier sur le compte du
-chevalier. L'honneur, la convenance, tout nous engage à lui et, s'il
-fallait encore choisir, je le préférerais aux cent mille écus de M.
-d'Orsay. Ce dernier est un honnête garçon, mais, malgré ses titres et
-sa richesse, il n'en est pas moins M. Grimod par le fait.»
-
-Le gentilhomme pauvre, mais de vieille souche, regarde d'assez haut
-les écus des d'Orsay qui, en effet, étaient de finance, et cela
-pas plus loin que la génération précédente. Le père de ce comte
-d'Orsay, Grimod Dufort, seigneur d'Orsay, fermier général, intendant
-des postes, était frère de Laurent Grimod de la Reynière, un des
-administrateurs généraux des postes, si célèbre par son faste, ses
-goûts artistiques..... et gastronomiques.
-
-Ce qui rehaussait les Grimod c'était leurs alliances; la mère du
-d'Orsay présenté était une Caulaincourt[100] et lui-même était veuf
-d'une princesse de Croy, que M. de Bombelles a connue chanoinesse à
-Maubeuge; «elle avait du mérite et donnait quelque considération à
-son mari». «Lui-même, insiste le marquis, est singulier et surtout
-singulièrement tourmenté du chagrin d'être un bourgeois; ce qui fait
-que M. le comte d'Orsay est cent fois moins heureux que son cousin
-M. de la Reynière... L'idée de M. d'Orsay, quand elle pourrait
-s'effectuer, ne remplirait point celle que Bombon a du bonheur...
-Elle n'est nullement d'un caractère à mener qui que ce soit, et
-elle gênerait, sans y pouvoir remédier, des ridicules qu'elle
-partagerait.» Il ne fut plus question de M. d'Orsay; cherchant
-une femme de haute noblesse, il épousa, en 1784, une princesse de
-Hohenlohe[101], et pour le moment les Bombelles en restèrent au
-chevalier de Naillac.
-
- [100] Fille de Louis-Armand, marquis de Caulaincourt et de
- Gabrielle-Pélagie de Bovelles, Mme d'Orsay, restée veuve de
- très bonne heure, était belle, aimable et spirituelle. Voir les
- _Mémoires_ de Dufort de Chevernin.
-
- [101] Il fut le père du célèbre comte d'Orsay, le roi de la
- mode sous le règne de Louis-Philippe et de la belle duchesse de
- Guiche, puis de Gramont, mère du ministre et ambassadeur.
-
-Tandis que le marquis s'efforçait de marier sa jeune soeur, la plus
-âgée, Mme de Reichenberg, était sur le point d'être veuve. L'année
-se terminait mal. Dans une même lettre, Mme de Bombelles annonçait
-à son mari que le «sentiment de Mlle de Bombelles pour le chevalier
-baissait beaucoup» et que le vieux landgrave était à toute extrémité.
-«Il respire encore, écrit la comtesse de Reichenberg à son frère,
-le 26 décembre, mais tout espoir est perdu; nous regardons comme un
-miracle qu'il puisse conserver un souffle de vie, mais, hélas! ce ne
-sera pas long. Votre soeur est la plus malheureuse des femmes.»
-
- * * * * *
-
-Au reçu des nouvelles de la Cour, données par sa femme, le marquis
-s'est réjoui sans réticences. L'heureux accouchement de la Reine le
-comble de joie et il le dit bien haut; plus bas, il rit des frayeurs
-de la marquise au moment de l'événement, et, s'il n'ose se plaindre
-de ne pas être encore père, c'est qu'il a la sagesse de savoir être
-patient. Pour le moment, il se contente d'entendre de tous côtés les
-louanges de sa femme et une lettre de sa soeur Bombon le ravit à
-l'extrême.
-
-Les petits nuages, bien petits, qui avaient existé entre les deux
-femmes semblent s'être dissipés; et c'est sur le ton lyrique que Mlle
-de Bombelles, qui vient d'être souffrante et affectueusement soignée
-par sa belle-soeur, exprime sa reconnaissance. «Les attentions, les
-caresses m'ont persuadée plus que jamais que je n'ai pas de meilleure
-amie... Elle a bien joui de ma reconnaissance. Dans un de mes moments
-d'attendrissement, je lui ai fait de mauvais couplets de chanson,
-mais leur expression lui a suffi... Je l'adore, mon ami, et ce qui
-m'en plaît le plus, c'est que tout le monde en parle. Tous les jours,
-à notre réveil, c'est à qui l'embrassera la première. Je me réjouis,
-en voyant le jour, de penser que mon ange est à côté de moi... Cette
-Angélique, si froide autrefois, est tendre, vive dans ses caresses;
-elle est tout ce qu'on peut être de plus aimable.»
-
-Pour ce qui regarde le chevalier Naillac, Mlle de Bombelles ne
-semble pas du même avis que sa belle-soeur. Elle se préoccupe, en
-apparence au contraire, du moyen d'arranger toutes choses pour que
-le ménage puisse s'établir chez le marquis. Elle craignait d'abord
-les inconvénients qui peuvent résulter de cette liaison étroite, mais
-«la douceur, la raison et l'expérience du chevalier lui font espérer
-que son frère s'applaudira tous les jours de l'avoir reçu chez lui.
-Si nous avions le bonheur d'y rester, et si je voyais qu'il eût la
-moindre disposition à abuser de ta confiance, tu penses bien qu'aidée
-de tes conseils j'arrêterais le mal dans sa source.» Voici maintenant
-ce qui pouvait expliquer les réticences de Mlle de Bombelles: «Je
-ne suis point dégoûtée de lui, mais le peu d'éclaircissement qu'il
-m'a donné jusqu'à présent dans ses affaires m'avait effrayée et par
-conséquent modérée, de peur que, le mariage n'ayant pas lieu, j'eusse
-la douleur, tout d'un coup, de renoncer à un être auquel je me serais
-trop attachée. C'est d'après tes arguments que j'ai raisonné.» Elle a
-si bien fait passer la raison avant l'amour qu'elle croyait éprouver
-pour le chevalier que la pratique petite personne ajoute: «... S'il
-ne nous donne pas par écrit et bien signé les assurances de bien,
-que son père doit lui laisser et lui donner de son vivant, il serait
-imprudent de faire le mariage sur une simple parole. Après demain je
-compte qu'il répondra clairement... Cette incertitude, accompagnée
-de l'incertitude où je le voyais de suivre ses intérêts, m'avait
-fait faire des réflexions.» Au fond, quoi qu'elle en dise, Mlle
-de Bombelles n'est plus qu'à moitié éprise du chevalier, lui-même
-hésite; des difficultés de carrière et de fortune se mettent en
-travers de leurs projets. Pourront-ils jamais aboutir?
-
-Au milieu de ses tracas, Bombon n'oublie pas ceux autrement plus
-graves qui vont assaillir Mme de Reichenberg. La mort du landgrave
-qu'elle ignore encore, mais dont elle n'est pas sans escompter les
-effets, est chose bien grave pour la situation de sa soeur. Dès
-maintenant Mlle de Bombelles en a référé à M. de Vergennes. Celui-ci
-s'est montré plus que froid, disant «des choses très plates» au
-sujet du mariage, prétendant qu'on ne l'a pas consulté, exprimant
-la crainte que la famille ne fasse un procès à Mme de Reichenberg
-au sujet de son douaire. Il a pourtant consenti à demander au Roi
-un congé conditionnel pour le marquis dans le cas où le landgrave
-mourrait. Ce ne serait pas trop en effet de la présence de son frère
-pour étayer la pauvre veuve dont la situation deviendrait intenable
-et qui sans doute commencerait par se réfugier à Ratisbonne.
-
-Mme de Reichenberg, si peu sérieuse qu'elle soit, a envisagé la
-question de ses intérêts avec soin. Elle a supplié sa belle-soeur de
-voler chez M. de Vergennes. «Sa lettre m'a fait une peine affreuse,
-écrit la marquise le 5 janvier... Son mari est à toute extrémité.
-Il faut que je tâche d'obtenir que tu viennes la chercher, car sa
-fortune, son honneur, sa vie même, m'écrit-elle, y étaient engagés.»
-Angélique a fait ce qu'on lui demandait, mais l'on sait le peu
-d'encouragements donnés par Vergennes.
-
-Restait la question du deuil, si importante en l'espèce. Si par
-testament Mme de Reichenberg n'était pas déclarée princesse, comme
-le landgrave l'avait formellement promis par lettre, il serait sans
-doute ridicule de porter le grand deuil, c'est-à-dire la laine. Ceci
-était d'abord l'avis de Mme de Bombelles; c'est encore plus l'avis
-de M. de Vergennes, qui bien froidement lui déclare que Mme de
-Reichenberg ne sera reconnue princesse ni en Allemagne, ni en France,
-qu'il est donc plus qu'inutile de songer à porter son deuil. Et le
-ministre semble avoir raison; d'autres personnes consultées ont fait
-la même réponse: si l'Empire ne reconnaît pas Mme de Reichenberg
-comme princesse, le Roi ne lui concédera pas davantage ce titre.
-
-Que la veuve du landgrave n'en prenne pas son parti aussi aisément
-que sa belle-soeur et que son frère, qu'après les premières larmes
-versées sur le défunt mari, dont la vieillesse affectueuse avait
-adouci pour elle les tristesses d'une vie monotone, elle se préoccupe
-avant tout de la position fausse qui lui est faite: qu'après avoir
-loué l'attitude correcte de ses beaux-enfants elle se plaigne du
-landgrave de Cassel qui, en envoyant faire ses compliments de
-condoléance, «ne l'a pas comprise dans la liste des visites», parce
-qu'il n'admettait nullement «sa fantaisie d'être princesse» et
-révoquait en doute le codicille du landgrave de Hesse, tout cela
-était à prévoir, et la question toujours actuelle des mariages
-inégaux en Allemagne ne devait pas de sitôt être résolue pour ce
-qui regardait Mme de Reichenberg. Du moins, à force d'insistance, à
-force de persévérance à défendre et à faire défendre une cause que
-les vrais juges déclaraient entendue d'avance, elle croyait, sinon
-fléchir le Conseil de l'Empire, du moins obtenir la condescendance
-du Roi: vivre en France avec le titre de princesse et un douaire
-suffisant était l'objet de ses désirs restreints aux circonstances.
-
-Un instant M. de Bombelles avait partagé les illusions de sa
-soeur. Se référant à ce qu'avait promis le landgrave au moment du
-mariage, à ce qu'il avait toujours répété devant ses enfants,
-et enfin avait rappelé dans son testament, le marquis envoyait à
-Paris les pièces qui prouvaient la volonté du feu landgrave. Il se
-leurrait au point de croire que MM. de Maurepas et de Vergennes
-s'emploieraient utilement en la cause et ne refuseraient pas leur
-concours à l'obtention de lettres royales, et prenait des engagements
-conditionnels pour la veuve morganatique du prince de Hesse: sa
-soeur resterait dans les premiers temps en Alsace, par là son
-titre ne gênerait personne. «Il ne peut d'ailleurs, ajoutait-il,
-porter ombrage qu'à Mme de Bouillon[102], et je me flatte qu'une
-injuste vanité de cette princesse ne l'emportera pas sur la justice
-d'honorer, sans inconvénient, la soeur de plusieurs bons serviteurs
-du Roi et la fille d'un ancien militaire estimé.»
-
- [102] Fille du landgrave.
-
-Il y avait des précédents en effet à la reconnaissance en France
-d'un titre non déclaré en Allemagne. La femme du prince Louis de
-Würtemberg[103], n'a-t-elle pas été admise comme princesse en
-France, malgré la défense faite par le duc régnant de Würtemberg
-de lui donner ce titre dans ses États? Le prince Charles-Othon de
-Nassau-Siegen[104] ne porte-t-il pas ce nom en France, malgré le
-stathouder de Hollande et malgré la maison de Nassau? La comtesse de
-Forbach n'est-elle pas reconnue comme douairière des Deux-Ponts[105]?
-Voilà les arguments non négligeables que met en avant M. de
-Bombelles, pour soutenir que, «le landgrave ayant reconnu sa femme
-princesse de Hesse, cette reconnaissance suffit pour mériter à la
-veuve, sous ce titre, l'appui de Sa Majesté». N'ajoute-t-il pas,
-comptant trop bénévolement sur la bonne foi de ces principicules:
-«Vu que ma soeur est sans postérité, il est positif que le landgrave
-de Cassel, le seul qui puisse avoir quelque influence en France
-ne fera aucune démarche contraire à la veuve de son cousin pour
-laquelle il est foncièrement pénétré d'estime.» Par ce landgrave de
-Cassel, au contraire, avaient surgi les premières difficultés, et
-M. de Bombelles aura beau dire: «S'il le fallait, j'ai de quoi, en
-vingt-quatre heures, t'envoyer un mémoire plein de solides raisons
-pour nous, mais je ne veux rien presser pour voir venir les princes
-de Hesse et surtout ne montrer leur turpitude que dans le cas où
-ils me pousseraient à bout.» C'est la lutte d'une étrangère mal
-secondée, contre des règles féodales indéracinables en principe, et
-ce n'est pas le timide ministère de Louis XVI, qui se hasarderait
-à proposer un système d'exception, dont l'utilité était plus que
-contestable[106].
-
- [103] La comtesse de Beichlingen était en effet inscrite dans
- l'_Almanach_ de Gotha, comme princesse de Würtemberg, ainsi que
- la comtesse de Waldgrave, femme du duc de Glocester, la comtesse
- d'Irhham, femme du duc de Cumberland, et Mme de Villabrisa
- qui avait épousé un frère du roi d'Espagne; mais ces exemples
- n'avaient pas convaincu le landgrave, qui n'avait pas osé donner
- ce mécontentement à sa famille.
-
- [104] Ce prince de Nassau-Siegen qui fut l'ami, en même
- temps, de la Cour de France et de Catherine II, fut chargé de
- missions pendant l'émigration. Ce ne fut que plus tard que le
- besoin de son crédit lui valut le titre de cousin du prince de
- Nassau-Saarbrück.
-
- [105] Titre parfaitement usurpé du reste.
-
- [106] Il a été fait bien des travaux sur les mariages inégaux en
- Allemagne. Au dossier Bombelles, figure un traité qui résume les
- articles sur lesquels pouvait s'appuyer Mme de Reichenberg. E.
- 397. Voir aussi l'_Intermédiaire des Chercheurs_, 1er semestre
- 1901.
-
-De son côté, Mme de Bombelles n'a négligé aucune des démarches
-qu'elle croyait nécessaires, et cette question du deuil, qui dans
-les circonstances prend une exceptionnelle importance, elle l'a fait
-porter devant la Reine, elle en a écrit à la princesse de Bouillon.
-Mme de Bouillon ne manquait pas de jouer un double rôle, semblant
-acquiescer à la demande de Mme de Bombelles, quitte à critiquer
-hautement après une prise de deuil qu'elle jugeait inconvenante.
-Quant à la Reine, après avoir répondu d'abord évasivement au comte
-d'Esterhazy «qu'elle ne pouvait rien décider et désirait en parler à
-Madame», elle fit rendre une réponse définitive par Madame Élisabeth,
-qui l'annonça en ces termes à son amie: «La Reine a dit qu'il fallait
-que tu prisses le deuil; elle m'a dit avec toute sorte de grâces
-qu'elle en avait fait la politesse à Madame, qu'elle lui avait dit
-que tu ne voulais point prendre le deuil, de peur que cela ne lui
-déplaise et que Madame avait dit qu'il fallait que tu le prennes.»
-
-Le deuil de Mme de Bombelles, si occupant qu'il soit en apparence,
-n'est pas de ceux qui troublent une existence, et si, pendant
-quelques jours, elle s'abstient de grandes réunions, elle n'en
-remplit pas moins son «doux service» auprès de Madame Élisabeth. Un
-tant soit peu musicienne, elle s'est mise dans la tête d'amener la
-princesse à jouer en mesure. C'est, paraît-il, chose très difficile,
-et le concerto joué à quatre mains devant le comte d'Artois, certain
-soir de janvier, n'aurait pas réjoui l'oreille très fine du marquis.
-La musique amena une petite scène que Mme Bombelles conte gentiment.
-Elle vient dans sa lettre du 17 de faire un portrait d'elle qui n'est
-nullement flatté: le physique n'est pas en progrès, loin de là: «Ta
-femme n'est pas jolie, mais pas du tout; aussi, quand tu me reverras,
-tu me trouveras enlaidie.» En revanche, le moral s'améliore tous
-les jours: «Tu me trouveras un caractère charmant, je deviens
-douce et complaisante, je n'ai presque jamais d'humeur. Si je rêve
-que j'ai une querelle avec toi, c'est toujours moi qui reviens la
-première, et pour cela je me dépêche, de peur que tu ne prennes les
-devants.» Enfin vient la nomenclature gaiement énoncée des talents:
-«J'en acquiers tous les jours...; enfin, quand tu me reverras, tu me
-trouveras laide, mais une femme parfaite. Ainsi fais des voeux au
-Ciel pour que je ne change pas, car, si par malheur je deviens jolie,
-je ne réponds plus rien...»
-
-Voici l'histoire de la harpe: «A propos, Madame Élisabeth m'a ôté
-cette harpe dont je t'ai parlé, qui m'avait fait tant de plaisir. Je
-lui ai dit ce que le saint homme Job dit au Seigneur quand il lui ôta
-ses biens, et j'ai su depuis qu'elle l'avait donnée à ta soeur. Tu
-juges de ma colère. Enfin, après avoir subi des épreuves terribles,
-j'ai vu paraître la plus jolie harpe qui ait jamais été, depuis que
-le monde est monde. Après avoir partagé mes chagrins, j'espère que tu
-partages ma joie, elle a été extrême. Mais, comme j'étais en peine
-de sa cherté, je fis part à Madame Élisabeth de mon inquiétude. Elle
-me rassura en me disant qu'elle ne lui coûtait rien, que M. le duc
-de Villequier s'était chargé de l'acheter et la comtesse Diane de la
-payer, de sorte que mon plaisir en fut encore plus vif.»
-
-Il est une musique qu'elle brûlerait d'entendre: ce sont les
-douces paroles de son mari, et, comme le 19 est l'anniversaire de
-leur mariage, c'est un flux d'amoureux propos et de souvenances
-attendries.
-
-Le marquis n'est pas non plus homme à oublier cette date. Avant de
-donner les impressions de son voyage à Nuremberg où il va chercher
-sa soeur, il a soin, dans sa lettre du 23 janvier 1779, de rappeler
-que, le 19, il avait «célébré avec des amis l'anniversaire du beau
-jour, depuis lequel il n'a cessé de dire: Non, Colette n'est point
-trompeuse, elle m'a donné sa foi». De là à des rappels d'heures
-amoureuses il n'y a pas loin: «Ne pouvant me résoudre à me mettre au
-lit sans toi, j'ai préféré voyager toute la nuit pour que, les cahots
-d'une assez mauvaise voiture et le froid excessif m'ôtant le sommeil,
-je pusse penser à toi, mon Angélique, pendant toute l'_annuelle_ de
-cette nuit où je la fis tant souffrir, où elle me devint si chère, où
-j'eus tant de sujets de m'applaudir d'être ton trop heureux mari.»
-
-Il est donc parti à une heure du matin le mercredi 20 et à une heure
-après midi il était rendu à Nuremberg.
-
-«Comme ma dignité se cachait sous nombre de pelisses, il m'a paru
-gai de dîner à table d'hôte. M. l'aubergiste m'ayant reconnu, je
-l'ai prié de ne me point nommer. Malgré cela j'ai eu le haut bout
-de la table entre un prince du Mont-Liban et un officier du louable
-cercle de Franconie. Plus loin étaient des officiers recruteurs de
-tous les princes de l'Europe, et chacun parlait de la guerre et
-surtout de la politique d'une manière bien plaisante pour un auditeur
-passif. Entre ces officiers étaient encore deux ou trois dames, qui
-m'ont paru enlevées et se laissant volontiers enlever. Notre hôte,
-à l'autre bout de la table, avait à son côté droit sa chère moitié,
-qui, ne se levant pour personne (je ne sais si c'est de même pour
-se coucher), m'a apporté ma première portion. Cette attention a
-attiré les regards de l'auguste assemblée; chacun alors a chuchoté en
-italien, en danois, en mauvais français, en anglais et en allemand.
-On se demandait pour qui ce pouvait être que la Frau Werthin s'était
-mise en mouvement. Pendant ce temps je mangeais et buvais comme un
-charretier affamé.»
-
-Le voyageur est parti pour Erlang où il a projeté de voir Mlle
-de Schwartzenau. Il était muni d'une lettre du frère de celle-ci
-pour l'aînée de ses soeurs. En arrivant, il l'a envoyée en faisant
-demander la permission de «faire sa révérence à ces dames». On lui a
-répondu que, l'une d'elles étant incommodée, elles ne pourraient le
-voir que le lendemain. Il a envoyé chez Mme la margrave: «elle était
-en trop grand négligé pour le recevoir»; une autre dame avait la
-colique; une autre n'était pas encore remise des fatigues du bal de
-la veille; de dépit il s'est couché et il a dormi le mieux du monde.
-
-«A mon réveil, continue le marquis, Mlles de Schwartzenau m'ont
-fait souhaiter bon voyage. Ce n'était pas mon compte: je voulais,
-je te l'avoue, voir Caroline, je lui ai donc écrit... D'après
-sa réponse, je me suis rendu chez ces dames; la visite s'est
-passée très honnêtement. Caroline n'a point été embarrassée, la
-conversation a été générale. Je suis retourné à mon auberge après
-trois quarts d'heure d'entretien; on m'a envoyé une réponse par M.
-de Schwartzenau. Il paraît que l'on a été content de moi; ainsi
-s'est terminé enfin un roman assez ridicule, et je puis te dire,
-avec la bonne foi que tu me connais, que, sans insulter au malheur
-de Caroline qui mène une vie assez douce près de ses tantes, j'ai
-remercié plus vivement que jamais la Providence qui a permis que tu
-voulusses bien de moi.»
-
-A une heure, le même jour, un «carrosse de bon goût» vient chercher
-le marquis et le conduit chez la fameuse margrave de Bayreuth, soeur
-de Frédéric II. «Elle est d'une belle figure, se coiffe, se met à
-merveille; sa table est servie parfaitement et sa conversation est
-celle d'une femme d'esprit.» Après être demeuré avec la margrave
-jusqu'à cinq heures, M. de Bombelles repart pour Nuremberg; il va y
-retrouver Mme de Reichenberg, dont il trace ainsi le portrait:
-
-«Ma soeur, qui était au _Coq-Rouge_ une demi-heure avant mon arrivée,
-m'a reçu avec plus de raison que je ne m'en flattais. Pendant plus
-de quatorze heures de route, elle m'a conté tout ce qu'elle a voulu;
-je ne puis assez admirer le courage avec lequel elle alimente une
-triste conversation sans exiger qu'on réponde... C'est un ensemble
-de prodigalité et de parcimonie inconcevable; elle a répandu plus
-qu'il ne le fallait l'or et les présents à Rotenburg. Elle est tentée
-de pleurer à chaque poste de l'argent que coûtent les chevaux. Elle
-ne sait ce qu'elle veut. Hors Paris, point de salut pour elle...
-Je l'aime, rien ne me fera abandonner ses intérêts; son coeur est
-foncièrement bon, mais l'excès du désir de l'indépendance et l'amour
-des moyens de jeter l'argent par les fenêtres l'aveuglent souvent...
-Elle a bien dormi de son aveu, quoiqu'elle crût qu'elle ne fermerait
-pas l'oeil... Sa douleur est touchante par sa sincérité, mais il
-faut que je me tienne à quatre pour ne pas rire lorsqu'elle compare
-feu son mari à toi pour me persuader qu'elle doit bien regretter un
-objet qui devrait lui être aussi cher que tu me l'es.»
-
-Finalement, le marquis espère avoir un congé au mois d'avril. Il
-viendra en France pour veiller aux intérêts de sa soeur et la mettre,
-en passant, dans un couvent de Nancy. Elle se défend comme quelqu'un
-qui est bien fâché de céder, mais qui sent qu'il n'y a pas moyen de
-s'y refuser.
-
-Suivent des considérations sur la situation future de sa soeur à
-laquelle ni le roi de France, ni le landgrave de Hesse ne sauraient
-s'opposer sérieusement, et ce sera là, demandes et réponses,
-objections et ripostes, le principal sujet des lettres suivantes.
-Nous connaissons les illusions de tous les Bombelles à ce sujet, et
-il est inutile d'y revenir. Mme de Reichenberg n'obtiendra rien ni
-en France ni en Allemagne et ne sera jamais titrée princesse. Comme
-tout a une fin, même les illusions, elle finira par avoir les yeux
-dessillés et se contentera de chercher un mari. En son temps, nous
-verrons quel singulier choix elle sera amenée à faire.
-
-Au milieu de ces alternatives de crainte ou d'espoir au sujet de
-la «principauté» de Mme de Reichenberg, Mme de Bombelles donne son
-bulletin de semaine: quelques menus détails offrent leur intérêt.
-Les relevailles de la Reine ont naturellement occupé la Cour et la
-Ville. Angélique n'oublie de mander à son mari ni les aumônes remises
-entre les mains des deux curés de Versailles, ni les dots consenties
-à cent jeunes ménages de Paris unis par l'archevêque, le jour même
-de l'entrée de la souveraine. Lorsque le cortège royal parut dans
-la cathédrale, le 8 février, pour y assister au _Te Deum_, ces cent
-jeunes hommes et ces cent jeunes filles, «qu'on avait choisies parmi
-les plus jolies», étaient rangés dans l'église pour saluer la Reine
-au passage. Ce sont, le soir, des feux d'artifice, des illuminations,
-des fontaines de vin, des distributions de pain et de cervelas, des
-spectacles gratuits à la Comédie-Française et à l'Opéra[107].
-
- [107] Les charbonniers occupaient la loge du Roi, les poissardes
- celle de la Reine. Les spectateurs entonnèrent en masse avec les
- acteurs le choeur: «Chantons, célébrons notre reine.»--_Mémoires
- secrets_, t. XII.--_Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye.
-
-La Reine avait eu soin de ne pas gâter ce jour de fête religieuse
-par des plaisirs profanes, et, quittant Paris aussitôt terminés les
-services de Notre-Dame et de Sainte-Geneviève, elle était rentrée à
-Versailles après avoir soupé à la Muette. Mme de Bombelles est très
-émue en racontant les différentes phases de cette imposante journée;
-accompagnant sa petite princesse, «toute joyeuse», elle a mis sa plus
-belle robe et ses diamants. Ces diamants dont elle taquine son mari,
-et qui feront faire à celui-ci des remarques malicieuses, sont ceux
-de sa mère et de sa tante, car la fée qui a présidé à son mariage a
-négligé d'orner sa corbeille de gemmes précieuses.
-
-A côté de ce grand événement, il est de petites nouvelles: M. de
-Maurepas a des accès fréquents de goutte; il souffre beaucoup,
-et «tout le monde en est aussi inquiet qu'affligé». La comtesse
-Diane fait l'aimable. «Je suis comme un ange avec elle, observe la
-marquise qui a lieu de s'en étonner, connaissant la fausseté de la
-dame d'honneur; si je ne savais ce que je sais, je la croirais ma
-meilleure amie, mais je me garde bien de l'imaginer, et ses manières
-avec moi me donnent souvent envie de rire.»
-
-Comme, tous les huit jours, elle donne un concert en l'honneur de
-Madame Élisabeth, elle engage Mme de Bombelles, «croyant que son
-peu d'usage du monde l'empêche de voir qu'elle tâche adroitement
-de détacher Madame Élisabeth du désir d'aller s'amuser chez Mme de
-Mackau».--«Je ne le vois que trop, dit au contraire la jeune femme et
-j'en suis vraiment affligée pour maman à qui cela fait de la peine.»
-
-Aussi est-ce avec joie que, dans une lettre suivante, elle mande à
-son mari que Mme de Mackau[108], elle aussi, a donné un concert que
-Madame Élisabeth a trouvé «charmant», ajoutant même tout bas «qu'elle
-s'y était infiniment amusée, qu'elle l'avait trouvé bien plus joli
-que ceux de la comtesse Diane».
-
- [108] Dans une lettre de Mme de Mackau à Madame Clotilde, nous
- trouvons quelques détails sur Madame Elisabeth qui «se fait aimer
- de tout le monde; elle est exacte à tous ses devoirs essentiels
- sans que personne l'y excite comme si elle était encore à
- l'éducation». Sur la petite princesse qui vient de naître et
- sur les enfants du comte d'Artois, Mme de Mackau écrit les
- impressions suivantes:
-
- «Il faut que j'entretienne ma chère Reine[A] de Madame sa
- nièce: elle vient à merveille et est extrêmement forte pour
- son âge; elle a les plus beaux yeux possible, et un petit
- visage bien arrondi, une très jolie bouche, et je trouve que,
- du bas du visage, elle ressemble beaucoup à Madame sa tante,
- la Princesse de Piémont: je le faisais remarquer tantôt à ces
- femmes qui ont été de mon avis; jugez, ma chère Reine, combien
- cette idée redouble mon intérêt pour cette auguste enfant.
- Tout ce que je désire est qu'elle conserve cette ressemblance,
- que j'avais trouvée dans Mademoiselle, et qu'elle a perdue en
- grandissant. Elle est pourtant régulièrement belle, mais elle a
- un sérieux dans la physionomie qui n'a nul rapport avec l'air
- gracieux et plein de bonté de ma chère princesse; monsieur le
- duc d'Angoulême, sans être beau, est un charmant enfant plein
- d'esprit, fort doux et toujours gai; pour monsieur le duc de
- Berri, on n'en peut encore rien dire, car il a un terrible masque
- sur le visage, cependant on aperçoit de beaux traits, et je crois
- que, lorsqu'il sera guéri, il deviendra le plus beau des trois;
- la Reine est parfaitement rétablie et plus belle que jamais.»
- (Archives de la maison royale de Savoie, aimable communication de
- M. G. Roberti.)
-
- [A] Mme de Mackau nommait ainsi la princesse de Piémont.
-
-Le cardinal de Rohan[109] est mort au commencement de mars. «Il ne
-laisse que huit cent mille livres de rente au cardinal de Guéménée,
-une terre de cinquante mille livres de rente à M. de Guéménée; enfin,
-par son économie, il n'a pas eu la consolation d'être regretté d'un
-de ses parents; ils sont tous charmés de sa mort et encore plus aises
-d'en hériter: il n'a pas fait de testament. J'ai soupé hier chez Mme
-de Guéménée qui m'a fait tout plein d'amitiés.»
-
- [109] Louis-Constantin de Rohan, né en 1697, élu évêque de
- Strasbourg à la mort du cardinal de Soubise, en 1756, cardinal en
- 1761, mort le 11 mars 1779. Comme ses prédécesseurs et comme son
- fameux successeur, le cardinal Louis, il habitait à Paris l'hôtel
- de Rohan, rue Vieille-du-Temple, où se trouvait en dernier lieu
- l'Imprimerie nationale.
-
-Du 20 mars: «Madame Élisabeth s'est trouvée fort incommodée
-avant-hier: elle eut une très forte fièvre pendant la nuit, et hier,
-à trois heures et demie, la rougeole a paru. Tu imagines bien que je
-ne l'ai pas quittée. Cette nuit-ci a été très bonne, elle a peu de
-fièvre ce soir, et les médecins assurent qu'il n'y a pas la moindre
-inquiétude à avoir.»
-
-Une lettre suivante donne de la santé de Madame Élisabeth un bulletin
-tout à fait satisfaisant et en même temps des nouvelles désastreuses
-des Indes: «Pondichéry est pris et encore d'autres villes dont je ne
-me souviens plus. Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous n'avons plus
-de possessions aux Indes et qu'en général nos affaires vont très
-mal. M. le vicomte de Noailles, le beau Dillon[110] et M. Arthur
-Dillon[111] ont pris congé ce matin et partent pour la Martinique
-avec le plus grand désir de bien faire, ainsi bientôt ils feront
-parler d'eux.»
-
- [110] Le comte Édouard Dillon, Irlandais d'origine, très infatué
- de sa personne, faisait partie de l'intimité de la Reine. Il se
- distingua en Amérique.
-
- [111] Arthur Dillon commandait le régiment Dillon et se
- distingua, en 1792, à la tête d'un corps d'armée; mort
- révolutionnairement sur l'échafaud.
-
-La rougeole ne tarde pas à sévir à Versailles; en même temps que la
-Reine, Mme de Bombelles est atteinte. Jeanne-Renée en informe son
-frère le 14 mars. «Il fallait que ta femme partage les peines de sa
-princesse, ce n'est pas faute que sa maman se soit bien opposée à ce
-qu'elle reste auprès d'elle. Tu ne peux condamner son attachement, il
-est malheureux que le résultat en soit aussi triste, mais juge par là
-de ce qu'elle ferait pour toi.»
-
-«Notre ange a bien reposé cette nuit, écrit Mlle de Bombelles le 3
-avril, les rougeurs se passent, elle a dormi au moins quatre heures
-dans la matinée. Elle est très gaie, nous avons été obligées toute la
-journée de l'empêcher de sortir ses bras, tant elle était disposée
-à gesticuler. Elle se lèvera demain; nous sommes tous heureux et
-tranquilles. Jouis avec nous du plaisir de la voir bien portante.
-Elle sera plus fraîche encore à ton arrivée, si cela est possible.»
-
-Le chevalier de Naillac a écrit une lettre très touchante en réponse
-à celle de Mlle de Bombelles: «Il me dit qu'il mourra de douleur
-si je l'oublie, qu'il ne lui est pas possible, après six mois qu'il
-s'est habitué à m'aimer, de renoncer à ce sentiment; mais il ne
-me parle plus de l'épouser. Ainsi, mon ami, quoiqu'il m'en coûte
-beaucoup, je ne lui écrirai plus rien de consolant, ni de fâcheux.
-J'aurais été heureuse avec lui, je le regrette infiniment.»
-
-Le 5 avril, nouvelle lettre: «Je suis trop bonne, mon cher ami, de
-vous écrire encore aujourd'hui, car votre femme se porte aussi bien
-que vous et moi. Cependant elle ne peut vous le dire elle-même, ses
-yeux étant encore trop faibles.»
-
-Malgré la défense faite, Angélique ne peut résister à écrire un mot à
-son mari: «Quelle affreuse maladie que celle qui empêche d'écrire à
-ce qu'on aime le mieux; oui, mon petit chat, c'est ce qui m'a le plus
-tourmentée depuis que je suis malade.»
-
-Le 6 avril, Angélique a repris posément la plume. Elle a vu le
-comte d'Esterhazy qui a promis de s'occuper des affaires de M. de
-Bombelles pendant le voyage de la Reine à Trianon[112]. Il s'agit de
-faire changer de résidence M. de Bombelles et «de ne pas le laisser
-vieillir sous l'ennuyeux harnais de la Diète».
-
- [112] C'est le fameux voyage de Trianon qui fit tant crier.
- Pour achever de se remettre, la Reine avait décidé ce petit
- déplacement dont le Roi était exclu comme n'ayant pas eu la
- rougeole. Le Roi, «accoutumé à ne se refuser à rien de ce qui
- peut plaire à son auguste épouse, avait approuvé que les ducs
- de Coigny et de Guines, le comte d'Esterhazy et le baron de
- Bezenval restassent auprès de la Reine; le consentement avait
- été provoqué par cette princesse, qui n'en sentit pas d'abord
- les conséquences». (_Correspondance_ de Mercy.) Les mauvais
- propos ne manquèrent pas, et l'on mit en question de savoir
- «quelles seraient les dames choisies dans le cas où le Roi
- tomberait malade». Ces gardes-malades improvisés n'eurent-ils pas
- la prétention de veiller la Reine, pendant la nuit? Il fallut
- l'intervention de Mercy pour obtenir que ces galants chevaliers
- sortissent de chez la Reine à onze heures du soir et ne fussent
- qu'«externes», c'est-à-dire ne logeassent pas à Trianon. Cette
- idée étrange de la Reine eut le plus fâcheux effet, et, si l'on
- en croit Mercy, de mauvaises conséquences au point de vue des
- intrigues de cour.
-
-Le 8 avril, la petite malade est arrivée à Montreuil et y est fort
-bien accueillie par sa mère et par Mlle de Bombelles. Souffrante
-et obligée de se soigner, elle est environnée d'une touchante
-sollicitude. «Je ne sais comment faire pour leur témoigner l'étendue
-de ma reconnaissance. Madame Élisabeth m'a fait l'honneur de venir me
-voir hier, et je crains qu'elle ne soit pas contente de mon séjour
-ici... D'ailleurs elle va partir incessamment pour la Meute (Muette)
-avec la Reine, car c'est changé, le voyage à Trianon est remis. Il
-n'y aura pas de voyage de Compiègne.»
-
-Du 16 avril... «Le chevalier de Naillac est venu nous voir cet
-après-dîner; après avoir dit plusieurs lieux communs, ta soeur étant
-sortie, il m'a dit qu'il était au désespoir, qu'il n'avait pas encore
-eu le courage de t'écrire et qu'il était bien malheureux. Je lui ai
-répondu tout ce que j'ai pu pour le consoler, et je ne savais pas
-trop comment m'y prendre. Ta soeur étant revenue, nous avons parlé
-raison, c'est-à-dire je voulais la faire parler, car ils ne disaient
-pas grand'chose tous les deux, et le chevalier m'a réellement fait
-pitié, car il a l'air abattu sous le poids du malheur. Mais cependant
-je t'avouerai que, l'aimant autant qu'il en a l'air et ayant une
-fortune indépendante des événements, j'ai été étonnée qu'il ne lui
-eût pas proposé de l'épouser, malgré le refus de la place (il avait
-été question pour le chevalier de Naillac d'un poste diplomatique
-en Allemagne qu'il n'obtint pas); c'était à elle à voir si elle
-le voulait ou non. Mais je n'entends pas qu'on se désole et qu'on
-ne fasse rien, quand on en a la possibilité, pour satisfaire son
-inclination. Ainsi je serais presque tentée de croire qu'il regrette
-pour le moins autant l'assurance de la place que ta soeur, quoiqu'il
-l'aime beaucoup... Quant à ta soeur, elle est fort raisonnable, elle
-aurait été fort aise qu'il fût son mari, mais elle se console de ce
-qu'il ne le sera pas.»
-
-Par la suite, Mme de Mackau pria le chevalier de rendre ses visites
-moins fréquentes; il finit par comprendre, et le roman ébauché en
-resta là, malgré la «désolation» de M. de Naillac.
-
-Le 22 avril, Mme de Bombelles rend compte d'une visite de Madame
-Élisabeth à son retour de Trianon. «La Reine en est enchantée, elle
-dit à tout le monde qu'il n'y a rien de si aimable, qu'elle ne la
-connaissait pas encore bien, mais qu'elle en avait fait son amie, et
-que ce serait pour toute la vie.»
-
-Une grave question à cette époque était l'inoculation pour combattre
-les ravages de la petite vérole. Bien qu'ayant eu récemment la
-rougeole Mme de Bombelles s'est mise dans les mains du célèbre
-chirurgien Goetz. Un régime sévère et de grandes précautions
-précédaient alors cette légère opération qui, depuis, est passée dans
-les moeurs.
-
-Au commencement de mai, tout est terminé et Mme de Bombelles,
-d'abord assez souffrante, reprend peu à peu sa correspondance. Ses
-premières lettres, roulant uniquement sur des questions de santé, ou
-sur l'affaire du chevalier de Naillac, ne sauraient nous retenir,
-et nous arrivons droit aux lettres de juin qui nous apportent des
-nouvelles de la Cour.
-
-«Tout le monde fait l'éloge de la conduite du baron de Breteuil,
-écrit Mme de Bombelles, le 18. Tu sais sûrement qu'il a refusé le
-titre de prince, en disant qu'un gentilhomme français ne devait
-recevoir de grâce que de son souverain. Le Roi, en conséquence, lui
-a accordé la première place vacante au Conseil d'État. Toutes ces
-circonstances me font le plus grand plaisir; ses ennemis n'auraient
-sûrement pas manqué de le narguer sur sa principauté et, n'ayant
-point d'enfants, elle ne pouvait pas lui être d'un grand agrément...
-Je te dirai, pour nouvelle, que M. de Gramont[113] épouse la fille
-de la comtesse Jules et qu'en faveur du mariage il a la survivance
-de capitaine des Gardes de M. le duc de Villeroi. A vingt-deux ans,
-c'est une jolie fortune... Tu sais sûrement que nous avons pris
-un bateau de six millions. Le duc de Coigny vient de s'embarquer
-avec son régiment, je lui souhaite un bon voyage, car je l'aime
-beaucoup... Bombon (Mlle de Bombelles) n'est pas encore revenue de
-Paris, son absence me paraît bien longue... L'armée de M. le prince
-de Condé a été nommée hier au soir, elle ira en Flandre: ce sera
-une armée d'observation contre les Hollandais. M. de Chabot sera le
-second du prince. T'avouerai-je ma folie! On parle tant d'armée,
-qu'il y a des moments où je suis véritablement affligée de n'être
-pas homme. Je ne sache que toi qui puisse me consoler d'un mal sans
-remède. Mais je me trouve une ardeur pour la guerre qui n'a pas le
-sens commun. Je me condamne bien en y réfléchissant, car je regarde
-la guerre comme une frénésie malheureuse pour les peuples, dont
-les suites peuvent être terribles, mais mon premier mouvement est
-toujours le désir de la gloire; puisque le Ciel m'a faite femme,
-pourquoi n'a-t-il pas achevé son ouvrage en me rendant un peu
-poltronne?...»
-
- [113] Le comte de Gramont, titré duc de Guiche à l'occasion de
- son mariage avec Mlle de Polignac. Il était le neveu du duc
- de Gramont et le frère de la comtesse d'Ossun qui devint dame
- d'atours de la Reine.
-
-M. de Bombelles s'apprête à revenir en France en vertu d'un congé.
-Il laissera à Ratisbonne sa soeur, la comtesse de Reichenberg, qui
-se désole de cet abandon. Sans doute elle reviendra un peu plus tard
-en France. Son frère voudrait la voir s'établir pendant quelques
-années à Provins, en ne passant que deux ou trois mois à Paris où sa
-situation de fortune ne lui permettrait pas de vivre agréablement
-toute l'année.
-
-Comme distraction il a des comédies allemandes de société et les
-juge «bêtes, ennuyeuses et impertinentes». Il pourrait ajouter:
-inconvenantes à faire jouer par de jeunes acteurs, étant donnée
-l'héroïne de la pièce qui ne se refuse aucune fantaisie amoureuse. Le
-mot de la fin de la pièce est celui-ci qui fit sourire: «En vérité,
-il faut convenir que mon ménage est en bien mauvais désordre.»
-
-La nouvelle qu'annonce Mme de Bombelles, le 25 juin, est que la
-grossesse de la Reine semble officielle (c'était du reste un faux
-bruit). «J'ai vu la Reine, il y a trois jours, chez Madame Élisabeth,
-qui m'a traitée avec tout plein de bontés; elle m'a fait plusieurs
-questions sur mon inoculation avec un air d'intérêt qui m'a fait
-grand plaisir... Tout est bien arrangé qu'il n'y ait point de
-Compiègne, car tu serais arrivé pendant ce temps-là... Cela aurait
-retardé d'un jour le plaisir de te voir... De plus, Compiègne a le
-mérite d'être un endroit fort mal sain et fort ennuyeux...
-
-«N'oublie pas de dire à la princesse Thérèse (de Tour et Taxis) qu'il
-n'est que trop vrai: les coiffures ont encore changé à un point
-incroyable, depuis que je n'ai eu l'honneur de la voir; elles sont
-fort baissées et les formes de chapeaux tout à fait différentes, de
-sorte que je crains fort que dans toute sa garde-robe elle n'en ait
-pas un qui soit encore à la mode. Annonce-lui cette nouvelle avec
-ménagement; je partage la consternation que cette affreuse nouvelle
-va lui causer, mais le destin l'a voulu ainsi. Je ne sache d'autre
-parti que de s'y soumettre, quoique Mme Juhet soit venue prendre
-d'autres instructions chez Mme Bertin et chez Mme Beaulard.»
-
-M. de Bombelles partage les idées belliqueuses de sa femme; ses goûts
-militaires se sont réveillés. Il espère être en France avant le 10
-août: «Eh bien, si, le 20, je savais qu'on tirât des coups de fusil
-en Flandre ou ailleurs, je suis sûr que tu me permettrais, si cela
-peut s'arranger convenablement, de m'y trouver. Je reviendrais à la
-mi-novembre, ayant fait trois mois de campagne: ces trois mois me
-remettraient au courant d'un métier que je n'ai pas cessé d'aimer.
-Peut-être trouverais-je le moyen de me distinguer et d'autoriser
-le Ministre de la Guerre à me faire brigadier[114]. L'estime que
-j'acquerrais dans le public rejaillirait sur toi... On a quelquefois
-eu des idées plus singulières et qui ont réussi. Je ne veux pas
-faire le Don Quichotte, mais tu ne m'en voudras pas, j'en suis sûr,
-d'avoir l'envie d'employer trois mois à une démarche qui peut-être
-serait décisive pour notre fortune et notre considération. Ne parle
-qu'à ta mère de mon idée; les femmelettes te feraient peut-être
-un crime d'y donner les mains... Si le comte d'Esterhazy est à
-Versailles, tu peux aussi t'ouvrir à lui; il saura où tendent nos
-préparatifs de guerre et nous conseillera bien... Je ne ferai rien
-qu'avec son agrément...»
-
- [114] Le marquis avait été nommé maréchal de camp, deux ans
- auparavant.
-
-Cette fois le congé de M. de Bombelles n'a pas été retardé. Il
-arrive en France dans le milieu d'août, passe deux mois avec sa
-femme qu'il emmène, en octobre, dans un état de grossesse très
-avancée. Pendant ce séjour, il a été question d'un mariage entre
-Jeanne-Renée de Bombelles et le marquis de Travanet, mestre de camp
-de dragons. La comtesse Diane semble s'en être occupée et avoir
-triomphé des hésitations de M. de Travanet en lui faisant promettre
-de l'avancement par le prince de Montbarrey. M. de Travanet était un
-homme charmant, maître d'une belle fortune, possesseur d'une terre à
-Viarmes près de Chantilly, mais c'était un joueur incorrigible, et
-nous verrons les grands ennuis qu'il donna à sa femme. Le contrat fut
-signé le 17 novembre; le mariage eut lieu le lendemain, en l'église
-Saint-Louis.
-
-Une lettre de Madame Élisabeth du 27 novembre contient ces mots au
-sujet du mariage:
-
- «Dis à Mme de Travanette que je meure d'envie de la voir.
- Mande-moi toutes les grimasses qu'a fait ta belle-soeur
- pendant le mariage et toutes les bêtises, qu'elle aura dit qui
- certainement t'ont beaucoup ennuyée si tu les a écoutées, et qui
- m'amuseront beaucoup en les lisant...» Cette lettre badine se
- termine ainsi: «Adieu, ma petite soeur Saint-Ange, il me paroit
- qu'il y a mille ans que je ne t'ai vue, je t'embrasse de tout
- mon coeur et suis de
-
- Votre Altesse,
- «La très humble et très obéissante
- servante et sujette,
-
- «ÉLISABETH DE FRANCE
- DITE LA FOLLE.»
-
-Et maintenant quittons un moment la Cour de France; suivons par la
-pensée Mme de Bombelles à Ratisbonne où elle est allée, à la fin de
-l'automne, rejoindre son mari. Figurons-nous cette vie paisible du
-ménage, imaginons les soins et la tendresse dont le marquis entoure
-sa jeune femme attendant un premier enfant.
-
-Après les émotions de l'année précédente la ville impériale est
-toute au recueillement; un progressif apaisement est venu succéder
-aux agitations produites par l'affaire de la succession de Bavière.
-On doit supposer que nombreuses sont les soirées intimes où M. de
-Bombelles est instamment prié de chanter en s'accompagnant sur le
-clavecin. Tout occupée d'une grossesse dont le terme approche, la
-marquise ne prend qu'une part modérée à ces «dissipations» mondaines.
-Une correspondance régulière avec les parents de France, et sans nul
-doute avec la Princesse[115], la tient au courant de ce qui se passe
-à cette Cour de Versailles que, sans les soins attentifs et pieux de
-son mari, elle pourrait être en situation de regretter. Elle aura
-été informée du départ de Rochambeau pour l'Amérique avec un corps de
-troupes..., elle aura suivi par la pensée les événements de Cour...
-
- [115] Bien que, de cette année 1780, on ne possède nulle lettre
- de Madame Elisabeth.
-
-Le 1er juillet[116], Angélique a mis au monde ce premier-né,
-Louis-Philippe, dont le surnom de Bombon revient à chaque instant
-dans ses lettres. Comme elle l'avait déclaré d'avance, elle nourrit
-son enfant; sa mère, ses belles-soeurs s'inquiètent de savoir si elle
-n'en est pas fatiguée. «Tu es charmant, écrit la marquise de Travanet
-à son frère, au commencement de juillet, de nous avoir exactement
-envoyé des nouvelles de la petite maman. Pourra-t-elle achever sa
-nourriture? Si elle ne pouvait continuer, je partagerais sa peine,
-car elle attachait un grand prix à donner à son enfant ce lait
-charmant qui nous les rend encore plus chers. Toi-même tu en serais
-contrarié, parce que tu es un mari admirable et que ton «Ange» est
-ton idole.»
-
- [116] La date nous est donnée par une lettre de Mme de Mackau à
- la princesse de Piémont. Elle reçoit chaque jour des nouvelles
- par son gendre; du bonheur ressenti à Ratisbonne, du contentement
- de sa fille Soucy, qui a été nommée sous-gouvernante de la
- gentille petite princesse, Mme de Mackau se réjouit d'autant plus
- que, d'autre part, son fils lui a donné les plus grands chagrins:
- santé détraquée par les excès et dépenses exagérées, qui ont
- forcé la baronne à demander le concours de Madame Clotilde.
- (Lettre du 13 juillet. Archives royales de Turin.)
-
-Mme de Travanet est prolixe dans les élans de sa gratitude, elle aura
-à témoigner à son frère une reconnaissance à laquelle, au reste, il
-a tant de droits... «Tu entends les expressions de ma joie de vous
-voir heureux. Ah! que j'aime à prononcer ce mot, moi qui aurais
-désiré que ton premier mouvement le soit. Enfin plus tu as souffert
-dans ta vie, plus tu sens le prix des jouissances que tu donnes,
-car c'est toi qui es l'auteur de tout le bien qui t'arrive; au lieu
-que, moi, c'est à toi que je dois celui que j'éprouve. Je suis bien
-reconnaissante aussi, et tu peux te dire: ma soeur est bien, bien
-heureuse. Les petits nuages qui ont noirci, pendant quelque temps,
-les flambeaux de l'hymen sont entièrement dissipés. Je respire sous
-un ciel pur et serein. Je mène (à Viarmes) une vie très agréable.
-S'il n'y avait pas toujours deux cent lieues à franchir pour arriver
-jusqu'à toi, elle le serait encore plus. Ma soeur, la comtesse de
-Matignon et moi nous sommes seules ici, depuis trois semaines,
-sans nous être ennuyées un moment. La comtesse de Matignon[117]
-est charmante: au village ses goûts sont aussi simples qu'elle est
-élégante à la ville. Nous lisons, chantons, travaillons toutes trois;
-nous allons voir les châteaux voisins à âne, ce qui nous amuse
-considérablement. Nous avons passé une journée à Chantilly: c'est le
-plus beau lieu de la nature.»
-
- [117] Fille du baron de Breteuil.
-
-En excellentes dispositions ce jour-là--Mme de Travanet se loue de sa
-soeur «qui s'accommode très bien avec elle; une attention de ma part
-est un bienfait pour elle».
-
-Quant à son mari, elle en a d'excellentes nouvelles, et il semble,
-«par le détail qu'il me rend de sa conduite, que le comte de
-Broglie[118] en fera des éloges mérités. Il passe sa matinée à voir
-manoeuvrer, dîne presque tous les jours au Gouvernement, et, après
-avoir fait la partie de tric-trac du comte, le soir, il soupe à
-l'Intendance...» Le marquis néglige-t-il un peu sa soeur? Celle-ci,
-du moins, dans une lettre suivante de septembre se plaint d'un long
-silence. Du moins se plaint-elle avec grâce. «Ainsi tu es un petit
-folâtre qui m'a plantée là depuis que tu as eu un petit garçon plus
-joli que moi.»
-
- [118] Alors à Metz où il dirigeait des exercices militaires.
-
-Voici des nouvelles de Madame Élisabeth et des impressions
-recueillies sur Mme de Bombelles: «Madame Élisabeth m'a traitée au
-mieux. Si tu n'étais pas aussi fat que tu l'es, je te dirais que
-l'enlèvement de ta femme pour aller à la Diète, qui a tant fait crier
-nos élégantes, ne produira d'autre effet, sinon que Madame Élisabeth
-aimera un peu plus ma belle-soeur, à son retour, qu'auparavant. Tu
-sais que dans le fond de mon âme je trouvais ce procédé bien naturel,
-et tu as eu autant de raison que de courage en ne te laissant pas
-effrayer par les propos.»
-
-Mme de Travanet s'étant rendue à Villiers, chez la comtesse de
-Bombelles, sa belle-soeur, y a été reçue «comme un coeur». «Il est
-vrai, ajoute-t-elle, que ma voiture était comble de gibier; mais je
-ne sais pas si ma faveur n'a point baissé, parce que j'ai fait un
-petit tour de passe-passe que la rusée belle-soeur, malgré toute ma
-discrétion, a su deviner. C'est qu'avant d'arriver chez elle j'ai été
-dîner chez l'abbé(?) à Brunoy pour voir sa petite maison, afin d'en
-pouvoir faire l'éloge avec connaissance de cause. Je l'ai trouvée
-très joliment arrangée, et le maître du château m'a nourrie, ainsi
-que ma suite, parfaitement. J'ai vu aussi les belles folies de M.
-de Brunoy[119] en ornements, ce qui m'a fait passer le temps très
-agréablement. De là je suis arrivée assez tard à Villiers pour qu'on
-puisse croire que je venais directement de Paris; il est vrai que,
-de peur de suivre la route qui mène clairement de Brunoy à Draveil,
-j'ai allongé la mienne de deux lieues. Mais j'en étais consolée en
-pensant que cette peine me vaudrait la douceur d'avoir attrapé ma
-chère belle-soeur. Non, non, la petite peste l'a déterrée et m'a
-écrit là-dessus une phrase bien maligne, mais j'ai un _État_; ainsi,
-si l'on veut m'attaquer, il faut venir me trouver dans ma terre, et
-mes vassaux me défendront. Pour toi qui es toujours le maître de
-ce que tu m'as donné, à la bonne heure, je consens à te céder sur
-tous les points parce qu'avec toutes les richesses du monde je ne me
-reconnaîtrais pas encore de droits vis-à-vis de toi.»
-
- [119] Le marquis de Brunoy était fils de Pâris de Montmartel, un
- des frères Pâris qui s'enrichirent dans les fournitures sous le
- ministère du duc de Bourbon, puis sous Mme de Pompadour. M. de
- Brunoy avait épousé Mlle des Cars. Il dépensa dix millions dans
- le château, le parc et l'église. Le château fut acheté un peu
- plus tard par le comte de Provence qui y donna une grande fête
- en l'honneur de Marie-Antoinette. Léon Gozlan donne d'amusants
- détails sur Brunoy et ses habitants dans _les Châteaux de France_.
-
-Et, en veine de douce folie et de bavardage, la petite marquise
-continue: «Tu es un homme qui en fais d'autres, tu es nécessaire pour
-la conservation du genre humain et surtout pour celle de la petite
-Travanet, qui t'aime à la folie et qui voudrait bien te voir, car il
-y a déjà une éternité qu'elle ne t'a embrassé. Mon mari est revenu,
-le 2 de ce mois, de Metz, en très bonne santé et bien pénétré des
-bontés de M. de Broglie qui a écrit au baron de Breteuil et à mes
-amis beaucoup de bien sur son compte.»
-
-Sur la carrière de son mari, néanmoins, la marquise ne se fait guère
-d'illusions: «Je suis sûre qu'il ne sera peut-être jamais colonel en
-second. Je n'ai pas les moyens qui mènent aujourd'hui à la fortune,
-ni ne veux les acquérir. Dans le vrai, comme il serait le premier
-puni, je crois qu'il se résignera à subir le sort de ceux qui ont
-une femme maladroite, mais bien occupée de ses devoirs. Je voudrais
-qu'il soit très heureux, parce que je le suis infiniment avec lui et
-qu'il m'aime tendrement. Il vient de passer huit jours à Paris où il
-n'a pas hasardé un petit écu; j'avoue que cette conduite au milieu
-d'une société qui aurait pu le corrompre m'a touchée infiniment. Je
-voudrais être sûre que pendant l'hiver il soit aussi sage, mais c'est
-trop espérer: contentons-nous du présent.»
-
-Elle a raison, la jeune femme, de n'être pas trop exigeante, car elle
-n'obtiendra jamais la complète guérison de son mari: il est joueur
-invétéré; il compromettra sérieusement sa fortune, et les nuages
-écartés pour le moment ne tarderont pas à s'amonceler plus épais
-et plus noirs, au point que Mme de Travanet devra se décider à se
-séparer du marquis.
-
-Quelques jours après, encouragée par une longue lettre de M. de
-Bombelles, Mme de Travanet reprend la plume de façon enjouée:
-
-«Heureusement, mon cher ami, les entrailles que j'ai pour ton fils
-ressemblent si fort à celles de la plus tendre des mères, que cela
-m'empêche de me désoler, car, en lisant la description des charmantes
-fêtes que tu a données à notre «Ange», on voudrait avoir accouché
-six fois, si l'on était sûre d'éprouver de son mari les marques de
-tendresse que ma belle-soeur a reçues de toi. M. de Travanet a pleuré
-les chaudes larmes en les écoutant; je suis bien sûre qu'une pierre
-en serait attendrie, parce qu'il n'y a rien de plus touchant et de
-plus joli. Mais je t'assure que ta bien-aimée petite soeur a épousé
-un homme charmant et qui gagne tous les jours à être connu. Pour moi,
-je l'aime parce qu'il m'adore, et qu'après ta femme je suis la plus
-heureuse de toutes.»
-
-Déroulant le chapelet des illusions, elle continue: «Je finirai
-par où les autres commencent ordinairement, car il a débuté un peu
-maussadement, craignant de s'attacher trop légèrement; mais aussi
-aujourd'hui qu'il a logé aussi parfaitement dans sa tête qu'au
-tric-trac qu'il avait épousé le bonheur, il me le répète mille fois
-par jour, et ses soins et ses ivresses augmentent à chaque instant.
-Je suis bien la maîtresse chez moi, et Monsieur ne trouve plus
-pénible de se gêner pour Madame...»
-
-Après cette déclaration d'affection conjugale, Mme de Travanet
-se reporte en gamme attendrie du côté du bonheur sans mélange
-qu'éprouvent son frère et sa belle-soeur. Il lui manque quelque
-chose, et elle regrette «ce bonheur d'élever un enfant à qui je ne
-voudrais d'autre précepteur que celui de mon neveu».
-
-Elle ne se refuse pas les puérilités, quand elle ajoute: «Bon Dieu!
-comme je regrette de n'avoir pas été témoin des hommages rendus à
-notre jolie nourrice. Car Angélique a aussi été la mienne, j'ai sucé
-le lait des conseils qu'elle m'a donnés, et j'avoue que j'ai l'air
-d'en avoir eu la crème, car je me conduis assez bien.....»
-
-Les relevailles de Mme de Bombelles ont été fêtées de façon touchante
-à Ratisbonne. On a représenté _Annette et Lubin_; les couplets sur
-les enfants ont été soulignés, un transparent laissait même entrevoir
-un de «ces gages de tendresse», et ce qui a eu un succès fou à
-Ratisbonne a ému jusqu'aux larmes la sensible Mme de Travanet. Elle
-se rappelle l'époque où elle aussi jouait le rôle d'Annette avec
-l'avantage de plus que j'étais la «décente». Je n'aurais pas osé
-montrer le berceau, et comme dit le bailli en parlant de vous deux:
-«O temps, ô moeurs!» Comme mon règne de pudeur est fini, je voudrais,
-à présent, que mon _Lubin_ me fasse aussi un petit poupon, car,
-dans le vrai, la pièce avec cet accessoire est plus jolie, _depuis
-trois ans que je possède Annette_, et le couplet: _Ce berceau nous
-présage_ fait faire dix enfants pour les entendre chanter. Tu vois
-que j'ai une grande vocation, mais, en conscience, si tu pouvais voir
-l'effet que nous ont produit à l'un et à l'autre les expressions de
-ton sentiment, tu aurais été forcé toi-même d'admirer ton ouvrage...
-Mon vieux curé et sa vieille nièce ont pleuré aussi; tous ceux qui
-viennent me voir prétendent que le récit de cette fête devrait être
-imprimé... Vous êtes des amours de me l'avoir envoyé sur-le-champ...»
-
-A lire ces démonstrations de joie on devine ce qu'avaient pu être les
-débordements de tendresse manifestés par Bombelles à la naissance
-de ce fils tant désiré, on pressent dans quelle mesure les amis de
-Ratisbonne avaient tenu à s'associer à son bonheur exultant.
-
-Pendant ce temps Mme de Mackau a éprouvé une grande joie dont elle
-s'est empressée de faire part à sa chère «Reine», la princesse de
-Piémont. Elle a marié le fils qui, peu de mois auparavant, lui
-donnait tant de soucis: le baron de Mackau a épousé au milieu
-d'octobre Mlle Alissan de Chazet, d'honorable famille, et destinée
-à posséder une jolie fortune. «Au moment où je m'y attendais le
-moins, écrit-elle le 22 octobre, cet homme si redoutable (le père
-de la jeune fille[120]), qui ne voulait se prêter à rien, a changé
-de ton, a consenti à ce que je lui demandais. Aussi la baronne
-a-t-elle conclu le mariage tout de suite, de peur de dédit. Il y a
-quatre jours qu'il est fait.» Après avoir recommandé la jeune femme
-à la bienveillance de Madame Clotilde, Mme de Mackau ajoute: «La
-jeune personne associée au sort de mon fils est aimable et est assez
-heureuse pour avoir le suffrage de Madame Élisabeth qui la comble de
-bontés.»
-
- [120] Alissan de Chazet, moraliste et auteur dramatique à ses
- heures, a laissé des _Mémoires_ et des _Portraits_. Il n'était
- pas sans raisons pour se défier de la sagesse de M. de Mackau.
- Par le fait, le ménage marcha très bien, grâce surtout à la bonne
- influence de la jeune femme sur son mari. Le marquis de Bombelles
- nous dira plus tard que sa belle-soeur était un trésor.
-
-Ayant invoqué le nom de l'aimable princesse, la baronne sait être
-agréable à la princesse de Piémont, en ne lui taisant pas ce qu'on
-dit de sa soeur. «Elle est toujours la même pour moi, elle est
-réellement adorée de tout le monde, elle n'écoute que les conseils
-de celles qui ne peuvent lui en donner que de bons, et a le tact
-infiniment juste pour les personnes qui lui sont attachées.»
-
-Voici d'autres détails sur la Cour. On attend le retour de voyage
-de la comtesse Diane qui s'est hâtée de revenir, car «les absents
-ont toujours tort». Je ne la vois pas, mais Dieu m'est témoin que
-je ne lui veux aucun mal, et je crois que Madame, d'après ce que
-j'ai eu l'honneur de lui confier, approuvera que je ne fasse pas
-société avec elle, puisque je suis moralement sûre que je ne lui
-ferais nul plaisir. Madame Élisabeth ne m'en traite pas moins bien,
-ainsi je dois être parfaitement contente. «Sur la comtesse Diane,
-on le voit, Mme de Mackau a les mêmes idées que Mme de Bombelles;
-non sans raison, sans doute, elles se défient toutes deux de la dame
-d'honneur.»
-
-La Cour est à Marly où il y a fastidieuse alternance de jeu et de
-spectacle.--Quant à la petite Madame Royale, elle a été très malade,
-au point d'inquiéter: «Le Roi, pendant cette maladie, lui a donné
-les plus grandes marques de tendresse, et son attachement pour cette
-enfant est réellement attendrissant. La Reine l'aime certainement
-autant, mais les caresses d'un homme en général et surtout d'un Roi
-frappent, à ce qu'il semble, davantage.»
-
-La lettre de Mme de Mackau se termine par des nouvelles de famille
-qui nous intéressent: «Ma fille Bombelles est toujours à Ratisbonne,
-gaie et heureuse par son mari, autant que femme peut l'être. Je
-l'attends, ce printemps, avec son petit garçon qu'elle nourrit.
-Mon fils part ces jours-ci pour un court voyage, il commence par
-Ratisbonne.....»
-
-Une lettre du commencement de décembre donne encore à Madame Clotilde
-des détails sur l'arrivée à Ratisbonne du jeune ménage de Mackau. La
-dernière ligne sonne comme un glas: «Le courrier arrivé ce matin (le
-5) nous apprend que l'Impératrice est très mal[121].»
-
- [121] Archives royales de Turin.
-
-La grosse nouvelle de la mort de Marie-Thérèse parvenait peu de jours
-après. On sait par le récit de l'archiduchesse Marie-Anne quelle
-fut la fin admirable de la grande souveraine. A la nouvelle de sa
-mort, il n'y eut qu'un cri de vénération dans le monde. Frédéric
-II lui-même sut trouver une expression admirative. «J'ai donné des
-larmes sincères à sa mort, écrivait-il à d'Alembert; elle a fait
-honneur à son sexe et au trône. Je lui ai fait la guerre et n'ai
-jamais été son ennemi.» Sincère ou non, l'oraison funèbre est belle.
-
-La douleur de Marie-Antoinette fut immense et démonstrative. «Oh,
-mon frère, écrit-elle à Joseph II, il ne me reste donc que vous
-dans un pays qui m'est et me sera toujours cher... Souvenez-vous
-que nous sommes vos amis, vos alliés; aimez-moi...» Pendant près de
-deux semaines elle ne vit que la famille royale, la princesse de
-Lamballe et Mme de Polignac, ne parlant que des vertus de sa mère, ne
-voulant pas être distraite. De ce déchirement profond, réel, un seul
-événement pouvait la consoler. Plusieurs fois on avait annoncé à tort
-une seconde grossesse de la Reine; l'hiver précédent, elle avait fait
-une fausse couche; au début du printemps, le bruit se répandait de
-nouveau que Marie-Antoinette était grosse, et déjà chacun escomptait
-la venue du Dauphin tant attendu.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-1781
-
- La marquise rentre à Versailles.--Charmant accueil de
- Madame Elisabeth.--Premières visites.--Le portrait du
- marquis.--Bombon.--Esterhazy et la Reine.--Nouvelles de
- cour.--Incendie de l'Opéra.--Questions de carrière.--Mme
- Saint-Huberti.--Le sevrage de Bombon.--Effusions
- maternelles.--Nouvelles d'Amérique.--Court séjour de Joseph
- II.--Ambitions diplomatiques.--La comtesse de Reichenberg songe
- à accepter d'épouser le marquis de Louvois.--Correspondance
- avec son frère.--Mort du comte de Broglie.--La comtesse
- Diane.--Le duc de Montmorency.--A la Muette.--Mme de Marchais
- et le comte d'Angiviller.--La fête de Saint-Cloud.--La Cour à
- la Muette.--Mort de la comtesse d'Hautpoul.
-
-
-L'hiver a passé... L'enfant est en état de voyager, Mme de Bombelles
-ne saurait prolonger davantage son séjour à Ratisbonne. Il lui faut
-rejoindre la princesse dont l'impatiente amitié a été mise à si
-longue épreuve.
-
-Au mois d'avril 1781, la marquise a quitté son mari non sans de
-grandes démonstrations de regrets et de tendresse, et elle accomplit
-son long voyage avec Bombon sans péripéties notables. Elle arrive à
-Versailles le 30 avril, à onze heures du soir. «On nous a arrêtés
-dans les avenues, écrit-elle à son mari, pour nous dire que le
-plafond de l'_hôtel d'Orléans_ était tombé et qu'il fallait aller
-loger à l'_hôtel des Ambassadeurs_. Moi qui n'étais occupée que de
-ne pas réveiller Bombon, je ne disais autre chose sinon qu'il ne
-fallait pas faire de bruit. Maman était furieuse de ma tranquillité,
-je ne savais à quoi attribuer son humeur; enfin nous sommes arrivés
-à l'hôtel, toute une famille était à la porte pour nous recevoir...
-Après avoir établi mon fils, je me suis aperçue que j'étais dans un
-appartement véritablement charmant. Tu ne peux imaginer ma surprise,
-car je ne me doutais pas du tout de ces nouvelles marques de bonté
-de la part de Madame Élisabeth. J'ai eu un plaisir à me trouver bien
-logée que je ne puis t'exprimer surtout à cause de Bombon, qui pourra
-se promener journellement dans les avenues de Sceaux et sur la place,
-sans que je le perde des yeux.»
-
-Ce n'est pas tout. Mme de Bombelles va trouver là encore d'autres
-preuves des attentions affectueuses de la princesse. Lorsqu'elle
-s'est mise à table, elle aperçoit un service de porcelaine blanc
-et or, des couverts, une écuelle d'argent, le tout à ses armes.
-Elle croit rêver, et tout cela lui donnait envie de pleurer.
-«Pourquoi n'est-il pas là?» disait-elle à sa tante en se jetant
-dans ses bras... Et l'on devine le chapelet de choses tendres dont
-elle émaille son petit récit intime. Madame Élisabeth ne s'est pas
-contentée de gâter son amie à son arrivée, elle a grande hâte de
-la voir et la fait demander dans la matinée du lendemain. Mme de
-Bombelles ajoute, aussitôt l'entrevue finie, un long post-scriptum à
-sa lettre.
-
-«... Tu ne peux te faire une idée de la joie qu'elle m'a témoignée au
-moment où elle m'a aperçue. Nous avons ri et pleuré tout à la fois.
-
-«Mmes de Sérent et de La Rochelambert, qui ont déjeuné avec la
-princesse, sont parties et ont laissé les deux amies deviser à leur
-aise.
-
-«Après les premiers témoignages d'amitié, je lui ai dit combien tu
-lui étais attaché, combien tu m'avais rendue heureuse, toutes les
-raisons que j'avais pour te regretter. Ensuite je me suis mise à
-pleurer; elle s'est jetée dans mes bras, m'a priée de pleurer à mon
-aise, en m'assurant que personne ne partageait mieux qu'elle mes
-regrets et qu'ils étaient bien fondés. Là-dessus nous sommes entrées
-dans beaucoup de détails à ton sujet. Je te manderai demain en
-chiffres ce que nous aurons dit.»
-
-Madame Élisabeth a promis d'intercéder en faveur de M. de Bombelles
-pour l'ambassade de Constantinople, but de ses désirs[122].
-
- [122] Lettre chiffrée du 10 mai.
-
-Dans les témoignages affectueux de Madame Élisabeth, Bombon n'est pas
-oublié: «Elle l'a comblé de caresses, il a été gentil au possible;
-il s'est endormi ce matin chez elle en tétant, elle voulait le faire
-mettre dans un de ses entresols, mais Mme de Sérent, que nous avons
-consultée, _nous a dit de n'en rien faire à cause de son sexe_,
-nous assurant qu'on ne manquerait pas de se servir de ce prétexte
-pour dire que je faisais habiller et déshabiller l'enfant devant
-Madame[123]. Nous avons pris le parti de le faire transporter chez
-maman, où il a dormi deux heures et demie... J'ai vu, ce matin, Mme
-de Travanet qui m'a dit qu'hier la Reine lui avait demandé plusieurs
-fois si j'étais arrivée... Aussitôt (qu'elle l'avait su) elle avait
-couru à Madame Élisabeth lui en porter la nouvelle avec toutes
-sortes de grâces, en lui disant qu'elle voulait qu'elle passe toute
-la journée avec moi et qu'elle prenait bien part à sa joie. J'irai
-vendredi dîner avec Madame Élisabeth, et samedi j'irai à Villiers
-voir ton frère.»
-
- [123] C'eût été en effet un beau chef d'accusation au procès de
- Madame Elisabeth!
-
-Le lendemain, Mme de Bombelles a dîné chez sa mère avec sa
-belle-soeur Mackau[124] et Mme de Chazet; puis, avec sa mère, elle a
-rendu visite à Mme de Vergennes, «qui l'a traitée très honnêtement»,
-et à la princesse de Guéménée à Montreuil. Celle-ci les a reçues «ni
-bien ni mal»; ensuite elle s'est déridée et a promis de témoigner son
-amitié à M. de Bombelles; la princesse Charles de Rohan a été plus
-expansive.
-
- [124] La baronne de Mackau, qui n'avait pas seize ans, avait
- été présentée à la Cour peu de temps auparavant. On la trouvait
- généralement jolie, et sa belle-mère ne tarit pas d'éloges sur
- son compte (Lettre à Madame Clotilde, _loc. cit._).
-
-«On ne meurt pas de joie, mon petit chat, écrit la marquise à son
-mari le 12 mai, car je ne serais plus de ce monde, après avoir reçu
-ta lettre de Langres[125]. On me l'a apportée hier, au moment où
-j'allais partir pour Marly. Je l'ai lue avec précipitation pour
-savoir comment tu te portais; après l'avoir baisée, je l'ai fait
-baiser à petit Bombon; j'ai pleuré enfin, j'étais comme une folle
-de joie. Je recommençais ta lettre quand elle était finie, et, si
-mon fils ne m'avait interrompue, je n'aurais vu qu'elle toute la
-journée...»
-
- [125] Datée de Langres, le 8 mai, cette lettre, comme toutes
- celles du marquis après séparation d'avec sa femme, est fort
- triste et d'une tendresse très expansive.
-
-Mme de Bombelles a vu M. de Vergennes, qui lui a fait force
-compliments sur la manière d'être de son mari et lui a fait entrevoir
-un rayon d'espoir pour son avancement... Puis elle est partie pour
-Marly en sortant de chez le ministre.
-
-... «Bombon s'est endormi en chemin, j'ai fait demander la permission
-à Mme de Bourdeilles de le déposer chez elle. Elle m'a reçu avec
-la plus grande amitié... Je suis venue par le jardin chez Madame
-Élisabeth. La Reine, qui loge au-dessous d'elle, s'est mise à la
-fenêtre dès qu'elle m'a eu aperçue, m'a appelée, m'a demandé comment
-je me portais, où était mon fils... Elle m'a ajouté qu'elle était
-charmée d'avoir le plaisir de me voir. Je lui ai fait une belle
-révérence et je suis partie. Le soir, en sortant de chez Madame
-Élisabeth avec Bombon, j'ai encore rencontré la Reine avec Madame et
-Mme la comtesse d'Artois; elle s'est arrêtée pour le voir, m'a dit
-qu'elle le trouvait charmant. Le petit lui a arraché son éventail
-des mains, cela l'a fait beaucoup rire; elle lui a dit qu'il était
-un petit méchant, a encore joué avec lui et puis est partie. Madame
-Élisabeth, avec laquelle j'ai dîné, m'a comblée encore de bonté...
-
-«J'ai aussi été faire une visite à la comtesse Diane; elle m'a reçue
-avec la plus grande honnêteté, m'a demandé de tes nouvelles. La
-duchesse de Polignac qui y était m'a aussi fort bien traitée. Le
-comte d'Esterhazy m'a fait dire par Faverolles qu'il viendrait me
-voir mercredi matin et qu'il avait des choses fort intéressantes à me
-communiquer. Je suis bien curieuse de savoir ce qu'il a à me dire, je
-te le manderai tout de suite.
-
-«... Je n'ai pas encore vu Rayneval... Tu ne sais peut-être pas que
-M. de Lamotte-Piquet a pris 22 bâtiments marchands qui venaient de
-Saint-Eustache...»
-
-De retour à Versailles, Mme de Bombelles récrit à son mari, le 15
-mai, sous l'impression d'une grande joie, causée par le portrait de
-son mari. Rien de plus charmant que l'expansion de cette tendresse
-sincère, juvénilement exprimée.
-
-«J'ai eu hier un grand plaisir, mon petit chat, ton portrait m'est
-arrivé à six heures du soir, j'ai sauté de joie en voyant la
-caisse; je croyais qu'on ne l'ouvrirait jamais assez tôt... Lorsque
-j'ai aperçu ta figure, je me suis mise à pleurer de joie; je t'ai
-embrassé, caressé; j'ai poussé la folie jusqu'à te parler. Je t'ai
-couché sur mon lit, ensuite sur le canapé, véritablement ma tête
-était un peu tournée. La seule chose qui m'a contrariée, c'était que
-Bombon dormait; mais, en revanche, ce matin, il t'a bien accueilli:
-il voulait à toute force te prendre le nez, il disait _papa_ et
-retournait le cadre, croyant de bonne foi que tu étais derrière la
-glace. Il est bon que tu saches qu'il a actuellement le talent le
-plus décidé pour jouer du clavecin, il donne de grands coups de poing
-sur le clavier, cela fait bien du bruit, ce qui le charme et le fait
-rire de tout son coeur. Il devient tous les jours plus gentil, je
-crois pourtant que ses dents viendront bientôt.»
-
-Mme de Bombelles est aussi bonne mère qu'elle est tendre épouse,
-aussi prodigue-t-elle les détails sur la dentition des enfants, sur
-les conseils qu'on lui a donnés au point de vue du sevrage. Elle
-semble très moderne dans ses idées, puisqu'à l'enfant qui n'a pas
-encore percé sa première dent elle fait prendre panades et soupes, en
-attendant qu'il puisse se passer d'elle et soit sevré.
-
-Suivent les détails de Cour: Madame Élisabeth est venue de Marly
-la voir avec la comtesse Diane et l'a invitée, de la part de la
-Reine, à se rendre à Marly, où il y avait grand déjeuner et partie de
-barres. Mme de Bombelles hésite à accepter parce qu'elle attend la
-visite du comte d'Esterhazy; elle se préparera à partir; en tout cas,
-si elle ne peut se rendre à l'invitation, Madame Élisabeth l'excusera
-en disant que l'enfant est souffrant. La comtesse Diane lui a fait
-«tout plein d'honnêtetés; elle va partir pour Passy où elle prendra
-les eaux pour un embarras d'estomac et serait charmée d'y recevoir sa
-visite à dîner: nous sommes comme des soeurs, c'est touchant». Mme de
-Bombelles termine sa lettre par des informations de «Carrière», ayant
-vu M. de Rayneval, et elle annonce le mariage du fils de la princesse
-de Guéménée avec Mlle de Conflans[126].
-
- [126] Le prince Charles-Alain-Gabriel de Rohan, duc de Montbazon,
- épousa en effet, le 29 mai 1781, Louise-Aglaé de Conflans
- d'Armentières, soeur de la célèbre marquise de Coigny, l'amie
- plus ou moins platonique de Lauzun.
-
- * * * * *
-
-Pendant ce temps, M. de Bombelles continue fort tranquillement son
-voyage. De Besançon, le 16 mai, il félicite sa femme du bon accueil
-fait par la princesse; il serait fort aise d'avoir des détails sur
-son installation dans son nouveau logement. «Comme je dois croire, je
-suis autorisé à penser qu'il sera bien souvent question de moi dans
-ce petit asile, j'en veux donc connaître tous les contours.»
-
-En route il a trouvé ses chevaux venus au-devant de lui avec un de
-ses serviteurs, et Follette, la chienne fidèle, «qui sait si bien
-se coucher à tes pieds; comme tu la traitais bien en disant: C'est
-la chienne de mon ami.» Son beau-frère Mackau est son compagnon de
-route, il peut donc échanger des idées sur l'antique Besançon qu'il
-vient de visiter avec soin.
-
-Il est triste pourtant sans sa femme, sans Bombon. Un charretier qui
-passe avec son enfant sur les bras lui fait envie; il pense à son
-Bombon dormant dans son berceau de Ratisbonne. A une extrémité de la
-ville, dans un faubourg sur le Doubs, il a vu une femme qui caressait
-un enfant. Il n'a pu s'empêcher de s'approcher, de questionner la
-mère et, de là, des points de comparaison avec son Bombon et celui
-des autres. Le marquis a l'âme «sensible» et exprime sa «sensibilité»
-en termes un peu précieux qui sont bien de leur époque. On aime mieux
-les naïvetés, les sincérités sans apprêt dont sa jeune femme émaille
-sa correspondance. C'est pourquoi nous ne nous attarderons pas aux
-impressions de voyage ni aux attendrissements du marquis, pour
-reprendre les lettres de sa femme où il est toujours quelque chose à
-glaner.
-
-Quelques nouvelles politiques d'abord: «M. Joly de Fleury[127] a
-refusé d'être contrôleur général, mais il a gardé le portefeuille
-jusqu'au moment où le Roi en aurait nommé un autre. Je frémis en
-pensant à tous les changements qui vont encore se faire, à tous
-les impôts que nécessairement on va lever sur le peuple, au peu
-d'exactitude avec laquelle peut-être nous allons être payés. Dieu
-veuille que tous ces malheurs n'arrivent pas, mais je les crains
-fort; ils me paraissent inévitables, parce que nous perdons tout
-notre crédit avec M. Necker. On n'a plus aucune confiance dans les
-billets d'escompte et la Caisse va être ruinée, parce que tout le
-monde veut avoir l'argent de ses billets. On dit que ce sera M.
-Foulon qui va être nommé, il est porté par le duc de Choiseul et Mme
-de Brionne, cela la rendrait pour le coup bien fière. M. de Maurepas
-va beaucoup mieux, je l'irai voir dès qu'il pourra me recevoir.»
-
- [127] Fils et petit-fils de magistrats connus; conseiller d'État
- en 1781, eut l'administration des finances après Necker.
-
-Après le paragraphe sur Bombon, sur son avenir, sur les bonnes
-promesses de Madame Élisabeth de seconder les Bombelles dans leurs
-projets de carrière, quelques anecdotes. Mme de Bombelles a demandé
-à dîner à la duchesse de Montmorency, puis n'est pas venue, son fils
-étant souffrant. Elle écrit à la duchesse une lettre que celle-ci ne
-reçoit pas à temps, d'où bouderie piquée que Mme de Bombelles espère
-éteindre par une seconde lettre d'excuses.
-
-«Il faut que je te compte un bon trait du Roi. Il y avait un
-monsieur, dont je ne sais plus le nom, qui avait un procès avec lui
-de plus d'un million. Les papiers ont été brûlés lorsque M. Nogaret
-a perdu sa maison. On est venu dire au Roi ce désastre; il a tout de
-suite répondu: «Ses papiers sont brûlés, mon procès est perdu.» Cela
-n'est-il pas charmant?» Et, en fait, voilà un beau geste à l'actif de
-Louis XVI.
-
-La politique reprend: il paraît dans ce moment-ci un projet
-d'administration qu'avait donné M. Necker au Roi, il y a trois ans,
-qui est parfaitement fait. On ne peut encore concevoir comment
-ce mémoire a pu être connu, car il n'y avait que le Roi et M. de
-Maurepas qui l'eussent. On prétend que c'est cet ouvrage-là qui a
-déterminé sa chute, parce qu'au Parlement beaucoup de personnages
-fort maltraités se sont déchaînés contre lui. Je ferai tout ce que
-je pourrai pour te l'envoyer...»
-
-Entre temps Mme de Bombelles a pu voir le comte d'Esterhazy et se
-rendre tout de même à Marly. Ce qui concerne le comte Valentin
-est chiffré non sans impatience, car son écriture, d'ordinaire
-très régulière, est toute tremblée. Esterhazy a abordé franchement
-la question avec la Reine, parlant de Bombelles avec chaleur.
-Marie-Antoinette n'a pas dissimulé certaines préventions contre le
-marquis: on s'était plaint à elle qu'il avait contrarié l'Empereur
-en se mêlant de choses qui ne le regardaient pas et qu'elle désirait
-ardemment que, hors ce qui était de son devoir, il ne fît rien qui
-pût déplaire à son frère.
-
-Esterhazy avait répondu vivement que c'était précisément là la
-condition tenue par Bombelles depuis qu'il était à Ratisbonne, que
-la Reine était trop juste pour savoir mauvais gré à un honnête
-homme de remplir sa charge. La Reine en était convenue, et le
-comte devenu plus confiant rassurait la jeune femme, certifiant
-que Marie-Antoinette n'était nullement aigrie contre son mari,
-qu'il devait avant tout ne pas faire parler de lui; que, lorsqu'une
-occasion se présenterait de lui faire changer de poste, non seulement
-elle n'y mettrait pas d'opposition, mais qu'elle userait de son
-influence. Tout ceci, semble-t-il, a redonné du courage à Mme de
-Bombelles qui craignait beaucoup d'hostilité de la Reine.
-
-A Marly, où elle s'est décidée à aller, bien que son fils fût
-souffrant, Mme de Bombelles a trouvé accueil charmant. «La Reine
-n'a cessé de s'occuper de moi, de me parler de mon fils, combien
-elle l'avait trouvé beau, de me plaisanter sur la peur que j'avais
-eue d'entrer dans le salon; enfin elle m'a traitée comme si elle
-m'aimait beaucoup. Elle a été hier matin à la petite maison (de
-Montreuil) et a dit à Mme de Guéménée et à ma soeur qu'elle était
-fort aise de mon retour, qu'elle m'avait trouvée blanchie, parlant
-beaucoup mieux et un maintien charmant.»
-
-Tous ces petits succès flatteurs n'empêchent pas Mme de Bombelles de
-regretter la vie douce et tranquille qu'elle a menée à Ratisbonne.
-Puisqu'elle doit son bonheur à son mari, c'est à lui qu'elle pense
-sans cesse. «Rien ne peut combler le vide que j'éprouve depuis que
-nous sommes séparés». Elle est nerveuse, un rien l'émeut. La santé
-de Bombon est un objet de perpétuelle inquiétude, mais c'est en même
-temps sa consolation. Souffre-t-il des gencives? elle est plus malade
-que lui; sourit-il? elle est folle de joie.
-
-Mme de la Vaupalière est venue la voir avec ses enfants: elles
-ont trouvé Bombon charmant; quant à Madame Élisabeth, il n'est
-pas d'attention qu'elle n'ait pour le fils de son amie. Elle
-vient d'envoyer chercher de ses nouvelles: «Mon Dieu! qu'elle est
-aimable, s'écrie Mme de Bombelles. D'honneur, je l'aime à la folie!
-Si tu avais vu combien elle était contente de mes petits succès
-d'avant-hier; comme elle est venue tout doucement m'arranger mon
-fichu, afin qu'il eût meilleure grâce, me dire la manière dont il
-fallait que je remercie la Reine de ce qu'elle m'avait invitée à
-cette partie. Réellement j'étais attendrie de son intérêt pour moi,
-et je voudrais avoir mille manières de lui marquer ma reconnaissance.»
-
-Le marquis continue lentement son voyage. Il s'est rendu de
-Pontarlier à Salines-de-Chaux; il a noté les moindres incidents
-de route, dont la gamme un peu monotone est coupée par une série
-de projets de carrière et de rappels amoureux: amour conjugal et
-ambition, l'un devant venir à l'aide de l'autre, tout M. de Bombelles
-est là.
-
-A cause du voyage même, ses lettres n'arrivent pas régulièrement.
-C'est de quoi se plaint sa femme dans sa lettre du 24 mai. Après
-le paragraphe régulièrement consacré aux gentillesses de Bombon,
-quelques nouvelles: M. Joly de Fleury prend la place de Necker,
-dont le départ est salué avec joie; on attend l'empereur Joseph
-II qui, allant installer sa soeur la duchesse de Saxe Teschen à
-Bruxelles, viendra passer quelques jours à Paris. Elle a été voir
-Mme de Maurepas qui a voulu la retenir à souper; elle a rencontré
-Mme de Vergennes chez la Reine et s'est fait inviter à aller la voir
-à sa petite maison de campagne; ceci n'est pas précisément pour son
-plaisir, mais par intérêt pour son mari. Mme de Mailly a quitté le
-service de la Reine et c'est Mme d'Ossun qui la remplace[128]; M. de
-Chaulnes se meurt... Bombon a fait de nouvelles connaissances: Mme de
-Lordat, Mme d'Imécourt, le comte de Coigny l'ont trouvé charmant.
-
- [128] Geneviève de Gramont, soeur du duc de Guiche, comtesse
- d'Ossun, se montra très dévouée à la Reine, revint de Mayence
- en 1792 pour ne plus la quitter jusqu'au Temple; emprisonnée et
- morte sur l'échafaud en 1794. Sa fille unique devint la duchesse
- de Caumont La Force.
-
-Quant à Madame Élisabeth, elle est toujours tendre et affectueuse,
-mais elle a des dettes, et Mme de Bombelles se charge de la mission
-délicate d'aller trouver M. d'Harvelay; il lui faudra attendre, mais
-ses dettes montant à environ 2.000 louis seront payées.
-
-Les lettres du commencement de juin n'apportent aucun fait nouveau:
-visites rendues ou reçues, vie de famille ou de Cour sans incident.
-
-Le 10 juin, Mme de Bombelles fait le récit de sa visite à Mme
-de Vergennes, elle a reçu chez elle le baron de Breteuil, et
-naturellement il a été fort question des ambassades à pourvoir:
-Constantinople semble échapper pour le moment, le poste ne pouvant
-être libre avant deux ou trois ans; peut-être serait-il plus facile,
-si la Reine voulait s'en occuper, d'obtenir Berlin. Mme de Bombelles
-est fort peu satisfaite de ces exceptions dilatoires; du moins M.
-de Breteuil est-il disposé à appuyer auprès de M. de Vergennes une
-demande de gratification.
-
-Un événement plus grave a émotionné la Ville et la Cour: «M. de
-Maurepas a pensé être brûlé à l'Opéra[129] avant-hier; un instant
-après qu'il en était sorti, la toile s'est allumée par un lampion,
-le feu a gagné aux décorations et au reste du théâtre avec une si
-grande promptitude qu'au bout de vingt-cinq minutes la voûte est
-tombée avec un fracas épouvantable. Heureusement l'Opéra était fini
-quand l'accident a commencé, tout le monde était parti; néanmoins,
-il y a eu neuf personnes de brûlées. On a bien vite coupé toute
-communication, de sorte que tout ce qui environne l'Opéra n'est pas
-endommagé. Le feu était si fort que mes gens l'ont vu d'ici en
-soupant. On pouvait lire sur le pont de Sèvres; ainsi tu peux juger
-de la clarté que cela donnait à tout Paris.
-
- [129] Cette salle avait été organisée par Lulli en 1673, dans
- l'ancienne salle des Comédiens français, joignant le Palais Royal
- à l'est, à peu près où est la cour des Fontaines. La salle de
- Lulli brûla une première fois en 1763; une seconde, le 8 juin
- 1781. L'Opéra fut alors transféré où est aujourd'hui le théâtre
- de la Porte-Saint-Martin.
-
-Deux jours après, Mme de Bombelles, en écrivant à son mari, semble
-toute joyeuse. Elle a reçu de longues lettres de Lausanne et des
-extraits d'un _Journal en Suisse_ que le prolixe marquis lui a
-envoyés[130].
-
- [130] Ce journal existe dans le dossier de Bombelles aux Archives
- de Seine-et-Oise, mais il n'offre qu'un intérêt secondaire.
-
-«J'ai été avant-hier au concert de la Reine avec Madame Élisabeth.
-La Reine m'a demandé comment je me portais, ainsi que mon enfant,
-et si cela ne le dérangeait pas que je vinsse au concert. Je lui ai
-dit qu'il venait de téter. Elle a repris: «Mais, si vous vouliez, on
-pourrait l'amener ici.» J'ai paru confondue de ses bontés, et lui ai
-répondu que je craindrais d'en abuser, qu'il attendrait fort bien
-mon retour. Effectivement cela ne lui a pas fait de mal. Je suis
-rentrée à neuf heures chez moi, il a tété et s'est endormi tout de
-suite... Le feu de l'Opéra dure encore, il brûle dans les souterrains
-où étaient les machines; mais on a grand'peur qu'il ne gagne les
-caves du Palais Royal où il y a trois cents toises de bois, beaucoup
-d'huile et d'eau-de-vie. On n'ose toucher à rien et on craint une
-explosion qui ferait peut-être sauter le Palais Royal, cela serait
-effroyable. Ce qu'il y a de certain, c'est que, si j'y avais un
-appartement, rien dans le monde ne m'y ferait rester.»
-
-Le 14 juin, Mme de Bombelles annonce l'arrivée de l'Empereur à Paris.
-«Je suis étonnée qu'il ne soit pas venu tout de suite à Versailles.
-J'imagine que la Reine l'attend avec beaucoup d'impatience... La
-procession du Saint-Sacrement qui s'est faite ce matin était superbe,
-il faisait le plus beau temps du monde. J'ai été la voir passer d'une
-fenêtre, Madame Élisabeth m'ayant dispensée de l'accompagner... Le
-feu de l'Opéra dure toujours. Mme la duchesse de Chartres a quitté
-prudemment le Palais Royal et est établie à Saint-Cloud.»
-
-Décidément l'Empereur n'est pas arrivé à Paris; c'était une fausse
-nouvelle. La Reine était partie pour Trianon avec Madame Élisabeth,
-le 25 juin. Mme de Bombelles y va tous les jours. Le 27, elle écrit:
-«J'ai été à Trianon ce matin, petit chat, voir Madame Élisabeth avec
-quelque curiosité, parce que tout Paris disait que l'Empereur y était
-et qu'il allait l'épouser. C'est qu'il n'en est pas un mot, il est
-toujours à Bruxelles, et il n'est pas sûr même qu'il vienne ici;
-aussi ma tête a bien trotté inutilement. J'ai été souffrante depuis
-que je ne t'ai écrit, j'ai été avant-hier dîner chez la duchesse de
-Montmorency avec mon Bombon, qu'elle a trouvé charmant. Avant de
-partir de Paris j'ai été voir le baron de Breteuil qui est malade.
-Il a eu la goutte et une grosseur à la gorge qui le fait souffrir
-beaucoup. Il est d'une impatience que tu imagines... Il vient de
-faire une succession qui sera considérable. Mme de Louvois, une
-Hollandaise[131], que tu as beaucoup vue à la Haye, qui l'aimait à la
-folie et qu'il n'a pas voulu épouser, parce qu'elle était trop laide,
-vient de mourir et de lui laisser tout son bien à lui, à sa fille et
-à tous les enfants qu'elle pourra avoir. Ce sont les propres paroles
-de son testament, cela n'est-il pas bien heureux? Jamais tu n'auras
-l'esprit d'en conter assez bien à une femme, pour qu'elle te laisse
-un million de bien. Pauvre petit Bombon, cela lui irait à merveille.
-
- [131] Née baronne de Wrierzen d'Hoffel. Son mari, le marquis de
- Louvois, devait épouser peu après la soeur de M. de Bombelles,
- veuve du landgrave.
-
-«... J'allais oublier de te dire la nouvelle que M. de Castries est
-venu annoncer ce matin à la Reine: il y a eu un combat entre l'amiral
-Rodney et M. de Grasse; l'amiral a eu cinq de ses vaisseaux coulés à
-fond, deux, de plus, en fort mauvais état. Le convoi est arrivé sans
-le plus petit accident, et M. de Grasse a perdu peu de monde. Mon
-regret est qu'il n'ait pas pu prendre l'amiral, cela aurait mis le
-comble à ses exploits. Je voudrais bien que quelques affaires de ce
-genre forçassent les Anglais à faire la paix...
-
-«Mon chat, ce mariage de Madame Élisabeth m'a beaucoup occupée, car
-enfin, si elle était heureuse, quel bonheur ce serait pour moi de la
-savoir contente et de ne plus te quitter. Quant à la fortune, elle
-pourrait y aider encore davantage étant impératrice et, ne plus te
-quitter, mon petit chat, ne comptes-tu cela pour rien? Mon Dieu, cela
-n'arrivera jamais, ma destinée est de ne te pas voir la moitié de ma
-vie, c'est affreux; cette perspective me cause un chagrin que je ne
-puis te rendre. Il y a des moments où je pleure, je me désespère,
-où je suis tentée de laisser ma place, tout ce que je puis espérer,
-pour m'en aller avec toi. La raison, la reconnaissance que je dois
-à Madame Élisabeth me font revenir de cette espèce de délire, mais
-la raison empêche de faire des sottises et ne rend pas plus heureux
-pour cela ceux qui l'écoutent. C'est l'effet qu'elle produit sur
-moi. Je m'ennuie prodigieusement, je ne te le dissimule pas, et si
-le bon Dieu et toi ne m'avaient donné Bombon, je t'assure que je
-ne resterais pas ici, car nous aurons toujours de quoi vivre nous
-deux... mais cet enfant il ne faut pas qu'il soit malheureux...»
-
-L'ambassade de Constantinople hante toujours les rêves de M. de
-Bombelles, aussi a-t-il chargé sa femme de tenter de nouveau tout ce
-qu'elle pourra pour que Madame Élisabeth agisse sur la Reine.
-
-«J'ai parlé ce matin à Madame Élisabeth, écrit-elle le 30 juin, et
-lui ai bien fait sa leçon; elle m'a promis de recommander cette
-affaire à la Reine avec la plus grande chaleur, et le plus tôt sera,
-je crois, le mieux... Le comte d'Esterhazy est à Rocroi, il reviendra
-le mois prochain à ce que j'imagine, je le verrai dès qu'il sera de
-retour, et il te servira sûrement bien. J'ai vu hier Mme de Guéménée
-qui m'a parlé de toi avec le plus grand intérêt. Je lui ai parlé de
-notre affaire et de l'entrave que le baron de Breteuil craignait
-qu'il n'y eût. Elle m'a dit qu'il fallait que je misse tout de suite
-l'amitié de Madame Élisabeth pour moi en jeu vis-à-vis de la Reine,
-qu'il fallait que cette dernière l'emportât et qu'elle, de son côté,
-lui dirait tout ce que tu valais, ton esprit, tes talents, qu'il
-n'y avait enfin que ce moyen là d'assurer une fortune à ton enfant,
-et qu'il fallait absolument que cela fût. Si Madame Élisabeth nous
-seconde, j'ai encore quelque espoir. J'ai vu ce matin la Reine à
-Trianon qui m'a traitée à merveille, tout cela me rend du courage;
-pourvu que Madame Élisabeth n'aille pas encore nous faire languir!
-J'ai imaginé, pour l'aider, qu'il faudrait que je fasse un petit
-mémoire que je la prierais de lui donner. Je dirai à maman, lorsque
-j'en aurai fait le brouillon, de le corriger, et je t'en enverrai la
-copie... Si Madame Élisabeth y met de la chaleur sans dire que ce
-soit de toi, je dirai au baron de Breteuil que j'ai résolu de tenter
-vis-à-vis la Reine, si elle voulait se charger de notre affaire,
-et, quant à ce qu'il me dira sur la fâcherie de M. de Vergennes, je
-lui répondrai que je suis censée ignorer ses projets, qu'ainsi il
-ne pourra jamais raisonnablement t'en vouloir de ton ambition. Je
-l'engagerai à passer par Ratisbonne... Tout ceci n'empêche pas Madame
-Élisabeth de travailler à l'acquittement de tes dettes...
-
-«M. le maréchal de Soubise est fort mal, il a la gangrène à une
-jambe. Hier Mme de Guéménée le croyait hors d'affaire, et aujourd'hui
-on se désespère. La Reine et Madame Élisabeth reviennent après souper
-de Trianon, très fâchées de le quitter.»
-
-M. de Breteuil s'apprête à partir pour Vienne, tout en promenant
-sa grosseur à la gorge, «qui pourrait bien lui jouer un mauvais
-tour». Mme de Bombelles n'a pas manqué de lui faire une foule de
-recommandations, mais elle n'a pu le déterminer à allonger son voyage
-pour passer par Ratisbonne.
-
-Il y a eu quelque distraction au château. Le 2 juillet, au soir,
-en en revenant, Mme de Bombelles griffonne un post-scriptum: «Ah!
-mon chat, je me suis bien amusée ce soir. J'ai été avec ma petite
-belle-soeur et Mme de Clermont à la Comédie où Madame Élisabeth était
-avec la Reine. On a donné _Tom Jones_ et _l'Amitié à l'epreuve_.
-Mme Saint-Huberti[132], une fameuse de l'Opéra, a fait les deux
-principaux rôles. Je me suis en allée au commencement de la seconde
-pièce endormir mon petit Bombon qui est actuellement paisiblement
-dans son berceau. J'avoue que, si la crainte que Bombon n'eût
-trop envie de dormir ne m'avait distraite du plaisir que j'avais
-au spectacle, rien dans le monde n'eût pu m'en arracher, car le
-commencement de _l'Amitié à l'épreuve_, que je ne connais pas, m'a
-paru charmant, mais j'ai été bien dédommagée en voyant mon petit
-enfant qui était fort content de mon retour...»
-
- [132] Antoinette-Cécile Clavel, dite Saint-Huberti, née en 1756,
- assassinée près de Londres en 1812 avec son mari, le comte
- d'Antraigues. Ce fut une artiste aimée et acclamée dans les
- opéras de Glück, de Piccini. Elle ramena le costume à la vérité
- historique. Elle a laissé un grand nom dans les fastes de l'Opéra.
-
-Bombon a enfin sa première dent si lente à percer! «Ce n'est plus un
-rêve, ce n'est plus une illusion! une dent blanche comme du lait;
-c'est à deux heures hier que nous en avons fait la découverte!» C'est
-en ces termes que Mme de Bombelles tout émue, tout en larmes et
-reconnaissante au Ciel qu'un tel bonheur soit arrivé sans douleur,
-annonce le grand événement à son mari le 14 juillet. Elle est si
-sincère dans ses joies comme dans ses peines, si profondément
-mère, qu'on ne se sent nullement disposé à l'ironie. Pour naïfs
-qu'ils puissent sembler aux sceptiques, ces sentiments sont vrais,
-éternellement vrais et dignes d'approbation. L'amour maternel, de
-génération en génération, recommence son poème auprès de tous les
-berceaux, et nul n'a le droit de railler le plus beau joyau de
-l'écrin féminin. Mme de Bombelles, sûre d'être comprise par son mari,
-lui donne le plus de détails possible dans les lettres qui suivent.
-
-Bombon va être sevré. «C'est demain le grand jour, écrit-elle, le
-22 juillet. L'enfant se porte à merveille, mais je ne suis pas
-tranquille. Je crains que d'être sevré ne le rende malade, et,
-si j'eusse été absolument maîtresse, je ne m'y serais pas encore
-résolue; mais maman le désire si fort, craint tant que cela n'attaque
-ma santé, que je n'ai pas osé reculer... Je ne sais ce que je
-donnerais pour ne pas le sevrer, et, quand une fois ce temps-là sera
-passé, je serai bien contente...» Bombon se porte à merveille le 4
-août. «Il a parfaitement bien dormi l'autre nuit et celle-ci; mais
-celle d'auparavant qui était la seconde après notre séparation, ce
-pauvre petit avait bien du chagrin. Il voulait absolument téter; il
-pleurait, il appelait: Maman! maman! me cherchait partout, et ensuite
-faisait de grands soupirs et se remettait à pleurer. Cela n'est-il
-pas touchant au possible? A présent, il n'a plus de chagrin; mais,
-malgré cela, il parle de moi toute la journée, me cherche et fait
-signe avec son doigt qu'il faut aller à la porte du jardin, que
-j'y suis. J'ai pleuré quand on m'a donné ces détails. J'adore cet
-enfant, et les marques d'attachement qu'il m'a montrées dans cette
-occasion ne s'effaceront jamais de mon coeur ni de ma mémoire. J'irai
-aujourd'hui à Montreuil, le coeur m'en bat d'avance. Je verrai mon
-bijou, mais il ne me verra pas, il est trop occupé de moi, cela
-renouvellerait tous ses chagrins, et je l'aime trop pour désirer
-des jouissances aux dépens de sa tranquillité. Ainsi j'attendrai
-encore quelques jours pour l'embrasser. Je te réponds bien, que,
-cette besogne faite, rien dans ce monde ne pourra m'en séparer que le
-moment où tu t'en empareras...»
-
-D'autres événements plus importants que le sevrage de Bombon ont
-pris place en ces derniers jours. Nouvelles d'Amérique: on dit que
-M. de Grasse a repris Sainte-Lucie et coulé deux vaisseaux. L'abbé
-de Breteuil est mort; le baron est dans un grand chagrin. Arrivée
-et court séjour de l'Empereur Joseph II: «Je n'espère plus que
-l'Empereur l'épouse. Il part aujourd'hui (4 août), et, si on avait
-eu quelques idées, on aurait cherché à les faire causer, à les
-rapprocher. Au lieu de cela la Reine a paru peu occupée de Madame
-Élisabeth, pendant le séjour de son frère ici et ne lui a rien dit
-qui eût le moindre rapport à ce sujet; ainsi sûrement cela ne se fera
-pas[133].
-
- [133] On se rappelle l'important voyage politique de Joseph II
- en 1772. En 1781, il vint incognito, et son séjour fut très
- court. La Reine se montra très heureuse de le voir, car avec
- lui elle put parler de sa mère qu'elle regrettait toujours
- profondément. Elle témoigna une grande émotion du départ de son
- frère, on la vit même se cacher sous son chapeau pour pleurer.
- L'Empereur parut fort content de sa visite, constatant chez le
- Roi et la Reine «un changement en mieux considérable» (Joseph
- II à Marie-Christine, 6 août). L'Empereur et la Reine allèrent
- ensemble à Trianon dans le plus modeste appareil, sans gardes et
- sans suite, la Reine en lévite de mousseline avec une ceinture
- bleue, les cheveux relevés par un simple ruban. «L'Empereur, dit
- à ce propos M. de Kageneck, est venu recevoir les embrassements
- d'une soeur digne de toute sa tendresse et qui a de commun avec
- lui _le bonheur de jouir de l'amour de ses sujets_ (lettres de
- M. de Kageneck, citées par M. de la Rocheterie). Il y eut souper
- à Trianon le 1er août. (Voir le _Petit Trianon_, par Desjardins,
- 210, 211.)
-
-Du 6 août: «L'Empereur n'est parti qu'hier à cinq heures du matin. On
-dit qu'il a fait ses dévotions avant de partir, cet acte de dévotion
-m'étonne, car tout le monde dit qu'il n'y croit pas. Madame Élisabeth
-avait soupé la veille avec lui et toute la famille royale. La Reine
-se cachait sous son chapeau pour pleurer et elle avait l'air fort
-affligée du départ de son frère. Pour dire quelque chose, elle a
-demandé à Madame Élisabeth si ce n'était pas avec moi qu'elle avait
-pêché; elle lui a répondu que non, que je ne pouvais pas sortir parce
-que je sevrais mon enfant. L'Empereur lui a expliqué que j'étais à
-Madame Élisabeth qui avait beaucoup d'amitié pour moi, et l'Empereur
-a repris: «On dit qu'elle est fort jolie.» Là-dessus il y a eu
-dissertation sur ma figure...»
-
-Quand l'Empereur est parti, il n'y a plus de doute possible sur ces
-projets de mariage qui n'ont jamais été sérieux[134]. «J'en suis
-bien aise et fâchée: c'est peut-être fort heureux pour elle, cela ne
-l'est pas tant pour moi, puisque j'aurais toujours été avec toi si ce
-mariage s'était fait; mais je lui suis si attachée qu'il m'aurait été
-impossible de jouir tranquillement de ma liberté si cela n'avait pas
-fait son bonheur.»
-
- [134] Marie-Thérèse avait dit avec raison: «L'Empereur ne se
- remariera pas.»
-
-Du 12 août: «... La Reine continue toujours à me fort bien traiter,
-je viens de conduire Madame Élisabeth chez elle; elle m'a demandé
-comment se portait mon fils et m'a dit que sa fille avait de la
-passion pour lui, qu'elle en parlait toute la journée. Je t'enverrai
-cette certaine bourse que je t'ai mandé que je faisais. Je me flatte
-que tu seras content des coulants, ils sont des plus à la mode et
-ils te seront encore bien plus précieux lorsque tu sauras que c'est
-Madame Élisabeth qui me les a donnés et qu'elle trouve très bon que
-je te les envoie... Tu auras été bien désolé lorsque tu auras appris
-la mort de l'abbé de Breteuil. Le baron ne peut s'en consoler et je
-crois que, de sa vie, il n'a éprouvé une peine aussi forte. Cette
-mort-là m'a fait faire bien des réflexions; cet abbé a vécu comme
-s'il n'eût dû jamais mourir; ses plaisirs sont passés, le voilà mort,
-Dieu seul sait à quoi il était réservé, et ce qu'il est devenu. En
-vérité, quand on calcule bien la courte durée de cette vie et la
-longueur de l'éternité, on apprécie bien à sa juste valeur les objets
-de son ambition, et on prend une grande indifférence pour tous les
-événements de ce monde.»
-
-«... J'ai soupé hier au soir chez Mme la princesse de Lamballe, la
-Reine y est venue avec Madame Élisabeth et m'a fort bien traitée. Je
-me suis couchée à une heure du matin, ce qui ne m'était pas arrivé
-depuis longtemps. Je tâche de faire ma cour et, comme mon intention
-est que cela te soit utile ainsi qu'à Bombon, cela me donne du
-courage, et j'en ai besoin, car tu sais à quel point le grand monde
-m'intimide... Si le baron de Breteuil ne change pas d'avis, il t'ira
-voir en allant à Vienne.»
-
-Toujours poussée par son mari qui, entre deux paragraphes d'amour
-tendre et d'un lyrisme soutenu, a soin dans ses lettres de parler
-de sa carrière, Mme de Bombelles ne perd pas une occasion de
-favoriser les intérêts de l'ambitieux diplomate. Elle a vu le comte
-d'Esterhazy, toujours difficile à saisir à son passage à Versailles.
-Lui seul est capable, d'après elle, de suivre utilement l'affaire
-et d'en référer à la Reine au moment opportun. Il est hors de doute
-que personne n'a plus de facilités pour parler à la Souveraine qui
-l'écoute très volontiers et lui accorde fréquemment ce qu'il demande.
-
-«Il m'a dit qu'il avait causé de toi hier avec la Reine et qu'il
-n'en avait pas été fort content, écrit Mme de Bombelles, le 15 août;
-que la Reine, en lui disant beaucoup de bien de moi, lui avait dit
-que tu désirais l'ambassade de Constantinople, qu'elle voudrait bien
-que tu l'eusses, mais que cela lui semblait bien difficile, que
-d'ailleurs M. de Saint-Priest ne quitterait pas encore de sitôt.
-Le comte m'a dit qu'en un mot elle lui avait paru singulièrement
-refroidie sur cet objet et qu'il fallait que quelqu'un eût cherché
-à l'en dégoûter, que cependant il avait vu qu'elle avait le désir
-de t'obliger et qu'elle n'avait personne pour cette place. Après y
-avoir réfléchi, j'ai dit au comte d'Esterhazy qu'il ne pouvait y
-avoir que le comte de Coigny[135] qui en eût parlé à la Reine. J'ai
-prié le comte de tâcher d'en recauser avec la Reine, de lui dire que
-tu n'avais jamais eu l'intention de faire ôter à M. de Saint-Priest
-sa place, que toute ton ambition était de le remplacer lorsqu'il la
-quitterait. Je l'ai prié de représenter à la Reine que c'était le
-seul moyen d'assurer de la fortune à notre enfant; que lorsque M.
-de Vergennes avait eu cette ambassade, il n'était pas plus avancé
-que tu ne l'es actuellement; que tu as tous les talents nécessaires
-pour cela, et que, si la Reine avait de la bonté pour moi, comme
-elle le faisait paraître, elle ne pouvait m'en donner une marque
-plus sensible qu'en procurant à mon fils une existence qu'il n'aura
-jamais si tu n'allais pas à Constantinople. Le comte m'a promis
-de tâcher de découvrir ce qui avait autant refroidi la Reine et
-d'employer tout son crédit pour lui bien faire entrer dans la tête
-qu'il fallait absolument que tu succèdes à M. de Saint-Priest. Ce
-tendre intérêt qu'il prend à toi a remonté mon courage et j'ai encore
-beaucoup d'espérances... Pour en revenir au comte de Coigny, ce qui
-me persuade que c'est lui qui t'a desservi, c'est qu'il n'y a que lui
-de la société de la Reine qui ait su notre projet, et je vais te dire
-comment.
-
- [135] Augustin-Gabriel de Franquetot, comte de Coigny, frère
- du duc, chevalier d'honneur de Madame Elisabeth. Propriétaire
- de la belle terre et du château de Mareuil-en-Brie, dont les
- jardins avaient été dessinés par lui dans un goût tout nouveau.
- De son mariage avec Josèphe de Boissy, morte en 1775, il avait
- eu une fille unique, Aimée de Coigny, duchesse de Fleury, «la
- jeune Captive» de Chénier, dont M. Etienne Lamy vient de publier
- les _Mémoires_ avec une longue et très intéressante étude
- bibliographique.
-
-Mme de Guéménée qui en est folle et qui vit avec lui d'une façon
-indécente m'a une fois parlé devant lui de tes affaires; il s'est
-fait expliquer quel était l'objet de ton ambition, et, lorsque
-Mme de Guéménée lui a dit que tu désirais avoir l'ambassade de
-Constantinople, il a repris avec un air goguenard, en me regardant:
-«Madame, je vous dirai comme M. de Vilpatour: «Vous «n'êtes pas
-dégoûtée!» Je lui ai dit: «Je le sais bien, mais, sans prétendre
-trop, je puis désirer une place pour laquelle M. de Bombelles est
-fait plus qu'un autre.» Là-dessus il commença des raisonnements
-qui n'avaient pas le sens commun pour me persuader que je devais
-employer le crédit que j'avais sur Madame Élisabeth pour t'avoir
-quelques gratifications, mais non pour avoir une place à laquelle
-beaucoup de gens avaient plus de droits que toi et que d'ailleurs M.
-de Saint-Priest resterait encore longtemps à Constantinople[136],
-et qu'il ne fallait pas avoir une ambition aussi éloignée. Je lui
-ai répondu avec infiniment de douceur que, parmi les personnes qui
-désiraient Constantinople, aucune n'avait plus de droits que toi,
-qu'au reste tel était mon plan et que je ferais tout ce que je
-pourrais pour le faire mettre à exécution. J'étais si piquée que
-j'en avais envie de pleurer. Mme de Guéménée s'est rangée tout de
-suite de l'avis de son impertinent amant. Cependant nous nous sommes
-quittés bons amis, et comme, depuis, il n'est sortes d'honnêtetés
-qu'il ne m'ait faites, j'étais à mille lieues d'imaginer qu'il allait
-de gaieté de coeur changer les bonnes dispositions de la Reine.
-Mais, d'après ce que m'a dit le comte d'Esterhazy, je n'en puis plus
-douter, puisqu'il m'a répété tous les sots raisonnements que m'avait
-faits le comte de Coigny. Aussi, ce matin, lorsque je l'ai vu chez
-Madame Élisabeth me faire des agaceries ordinaires, je ne puis te
-rendre ce qui s'est passé en moi. J'aurais voulu lui égratigner les
-yeux. Le comte d'Esterhazy en a été furieux, mais point étonné.
-Il m'a recommandé de ne plus dire un mot à Mme de Guéménée de ce
-qui se passerait. Je n'avais pas besoin qu'il m'en pressât: c'est
-une fière leçon que celle que je viens d'éprouver, et je te donne
-bien ma parole que voilà la dernière fois que je parlerai de ce qui
-m'intéresse à des gens dont je ne serai pas persuadée de l'honnêteté.
-Au reste, mon petit chat, ne t'afflige pas, il n'y a encore rien
-de perdu. La Reine nous veut du bien, ainsi on aura bien moins de
-peine à la faire revenir des sottes préventions qu'on lui a données.
-Madame Élisabeth nous soutiendra de son côté et tout ira bien...» Et
-en effet, dans la lettre suivante, Mme de Bombelles est tout à fait
-remontée parce que Madame Élisabeth, le baron de Breteuil et surtout
-Esterhazy lui ont affirmé que l'affaire était en bonne voie.
-
- [136] Le comte Guignard de Saint-Priest resta à Constantinople
- jusqu'en 1783. Il y rédigea un projet de descente en Egypte,
- qui, dit-on, ne fut pas inutile au Directoire et à Bonaparte. Il
- fut en suite ambassadeur en Hollande; ministre de l'Intérieur
- après la prise de la Bastille, et dans les journées d'octobre,
- il conseilla à Louis XVI de repousser la force par la force.
- Il émigra en 1790 et fut chargé de missions auprès des cours
- étrangères. M. de Bombelles le retrouvera en Russie en 1791.
- Rentré en France seulement en 1818, M. de Saint-Priest mourut en
- 1821.
-
-Mme de Bombelles n'est pas au bout de ses illusions! Bien des
-mois, bien des années se passeront avant que son mari n'obtienne
-cette ambassade but de ses désirs, couronnement de son ambition
-légitime de diplomate consciencieux et ponctuel. Malheureusement il
-n'appartient pas à ces quelques familles, que leur propre situation
-pousse tout naturellement en avant; ses frères, ses proches, les
-parents de sa femme bien posés, mais sans fortune, sont eux-mêmes
-des fonctionnaires d'État ou de Cour, mais ne jouissent d'aucune
-influence. Ils ne font pas partie de la société de la Reine, sont
-à peine admis par les Polignac, sont traités par les Rohan en
-protégés subalternes. Mme de Bombelles est pour ainsi dire seule à
-quêter des protections efficaces. Qu'est-ce que des promesses vagues
-de M. de Vergennes, des recommandations sans puissance de Madame
-Élisabeth, une obligeance réelle, mais peu efficace peut-être du
-baron de Breteuil? La Reine seule et sa coterie omnipotente font
-et défont les ambassadeurs; le comte d'Adhémar[137] s'en ira plus
-facilement à Londres qu'un vrai diplomate de carrière ne sera
-nommé à Constantinople. A M. de Bombelles, pour réussir d'attaque,
-il eût fallu non pas ses chefs directs, mais les meneurs de la
-coterie Polignac, un Vaudreuil, un Bezenval. Il s'est rabattu sur
-Esterhazy fort bien en Cour et qui n'hésite pas à parler à la Reine
-directement: mais le comte a tant demandé et tant obtenu pour
-lui-même[138]! N'est-il pas un peu «brûlé», et son influence en
-décroissance? Quoi qu'il en soit, nous le verrons souvent plaider la
-cause de M. de Bombelles: de ses entretiens avec la Reine, à la jeune
-marquise, il ne donnera que la substance, ne se croyant pas tenu à
-marquer les gestes d'ennui que vient d'esquisser Marie-Antoinette.
-Personnellement Mme de Bombelles est sympathique à la Reine, qui
-voit avec grand plaisir auprès de sa belle-soeur cette jeune femme
-recommandable de tous points; Marie-Antoinette lui dira à l'occasion
-mille choses aimables sur elle ou son enfant, mais là s'arrête sa
-bienveillance. Elle n'essaiera pas de l'attirer dans son intimité
-plus brillante et moins sérieuse, la jugeant bien à sa place là où
-elle est. Quant au mari, elle lui garde rancune d'avoir mécontenté
-l'Empereur, son frère: ce grief «autrichien» ne sortira pas de sitôt
-de sa mémoire; nulle intervention ne parviendra à la convaincre que
-la personne de M. de Bombelles est de celles qui s'imposent pour les
-plus hauts postes diplomatiques.
-
- [137] Il faisait partie de la «coterie». Ayant épousé une veuve
- riche, Mme de Valbelle, il se piqua d'ambition. Ami intime du
- comte de Vaudreuil et poussé par la duchesse de Polignac, il
- finit par obtenir l'ambassade de Londres en 1781.
-
- [138] Voir _les Esterhazy à la cour de Marie-Antoinette_
- (_Fantômes et Silhouettes_, Emile-Paul, 1903).
-
-Un événement de famille va distraire un instant Mme de Bombelles
-de ses préoccupations d'avenir. La soeur de son mari, Mme de
-Reichenberg, veuve du landgrave de Hesse, est sur le point de se
-remarier avec le marquis de Louvois[139], veuf de deux femmes, grand
-dissipateur devant l'Éternel et dont la conduite passée est moins que
-rassurante pour l'avenir. La manière dont se fit ce singulier mariage
-est assez curieuse pour que nous entrions dans quelques détails.
-
- [139] Il avait épousé en premières noces Mlle de Logny, en
- secondes, une hollandaise, la baronne de Wrierzen d'Hoffel
- qui, on l'a vu plus haut, avait laissé sa fortune au baron de
- Breteuil. Sur ses folies de jeunesse et sa prodigalité, voir
- les _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch (t. I, chap. X), qui
- contiennent, de plus d'ailleurs, plusieurs erreurs, dont l'une,
- en note, sur la famille de Bombelles.
-
-Mme de Bombelles est fort effrayée de ce projet qui semble tant
-réjouir sa belle-soeur qui veut se marier à tout prix... «Ce serait
-peut-être un beau mariage par les agréments qu'il lui donnerait
-dans ce moment-ci, mais le sujet me fait trembler, et j'avoue que
-le moment où elle l'épousera sera affreux pour moi, car je l'aime
-de tout mon coeur et je crains qu'elle ne se prépare des chagrins
-de tous les genres, car M. de Louvois est un bourreau d'argent et
-peut-être se verra-t-elle mère sans fortune à donner à ses enfants et
-sans ressource du côté de la considération de leur père. Toutes ces
-réflexions me font horreur, et je ne sais, en vérité, si à la place
-de ta soeur j'eusse accepté ce parti.»
-
-Mme de Reichenberg dont nous connaissons le tempérament ardent,
-l'imagination vive et le jugement impondéré, n'envisageait pas les
-choses de cette façon, comme le prouve la longue lettre adressée à
-son frère qui vient de rentrer à Ratisbonne.
-
-Voici, d'après Mme de Reichenberg, comment les choses s'étaient
-passées: «Peu de jours après la mort de M. de Courtanvaux dont M.
-de Louvois a hérité, la marquise de Souvré, mère de ce dernier,
-vint me trouver et m'offrit la main de son fils. Je tombai de mon
-haut d'une pareille proposition, et, loin d'avoir l'air d'en être
-charmée, je lui dis que, malgré la reconnaissance que je ressentais
-du désir qu'elle me marquait de m'avoir pour belle-fille, il était si
-dangereux de confier son bonheur à M. de Louvois que je ne me sentais
-pas assez de courage pour cela. Elle ne se rebuta pas: tous les
-jours, nouvelles visites, nouvelles prières, toujours même refus de
-ma part. Le baron de Breteuil à qui je confiai l'aventure me disait
-qu'il ne fallait pas refuser absolument, que cet homme pouvait se
-corriger, qu'il avait une grande fortune, etc... Enfin, Mme de Souvré
-crut qu'elle me déterminerait mieux lorsque son fils serait ici.
-Elle le fit revenir de Hollande, elle vint chez moi me le présenter:
-jamais homme ne me déplut autant. Je lui trouvai le ton d'un roué,
-d'une mauvaise tête, etc. Je fus obligée de souper chez sa mère ce
-jour-là, de dîner dès le lendemain chez Mme de Sailly, sa soeur, et
-ma répugnance augmenta à un tel point que je prétextai un mal de
-tête pour me dispenser de passer la soirée avec eux. Je courus chez
-le baron de Breteuil à qui je dis qu'il m'était impossible d'épouser
-M. de Louvois. Il me gronda, et ensuite il vint Mme de la Vaupalière
-dans la confidence afin de voir ce que nous devions faire dans cette
-occurrence...»
-
-Voilà un beau début, semble-t-il, et une femme moins désireuse que
-Mme de Reichenberg de se marier coûte que coûte avec un homme riche
-en fût restée là, puisqu'après tout elle était libre de refuser.
-Pourtant il n'en fut rien. Elle se montra touchée de l'insistance
-de Mme de Souvré qui lui assura que son fils ne pouvait être heureux
-sans elle.
-
-«Elle me demanda une parole formelle d'épouser son fils; à cette
-nouvelle persécution je répondis qu'il me fallait encore quelques
-jours pour y réfléchir. J'eus recours à mes conseils et à nous trois
-nous fîmes les demandes suivantes...»
-
-Suit l'énoncé de ces demandes auxquelles M. de Louvois s'empressa de
-répondre. Mme de Reichenberg exigeait: 1º que M. de Louvois assurât
-à Mme de Souvré une fortune plus considérable que celle dont elle
-jouissait; 2º que l'état des dettes de M. de Louvois et de ce qui
-lui resterait de fortune une fois toutes ses dettes payées, lui fût
-soumis; 3º qu'un douaire de 20.000 livres hypothéquées sur une des
-terres de M. de Louvois lui fût assuré, avec cette explication:
-«M. de Louvois est trop honnête pour ne pas sentir que, si Mme de
-R... avait le malheur de le perdre, il ne serait pas décent qu'elle
-traînât dans la misère un nom comme le sien»; 4º qu'une pension de
-12.000 livres lui fût assurée en compensation du douaire de même
-somme, venant du landgrave, qu'elle perdrait en se remariant; 5º
-qu'une somme de 20.000 livres lui fût allouée pour son trousseau.
-
-M. de Louvois acquiesça à toutes les demandes de Mme de Reichenberg.
-Quant à la fortune, une fois les dettes payées, elle était
-encore fort belle. Il avait hérité de 4 millions, dont la terre
-d'Ancy-le-Franc en Franche-Comté, rapportant 110.000 livres, et
-l'hôtel de Louvois valant 2 millions et qu'on vendrait aussitôt. Il
-lui restait, de plus, des rentes diverses. En rachetant un hôtel et
-des meubles pour 600.000 francs et en payant ses dettes montant à
-1.500.000 francs, M. de Louvois restait encore à la tête de près de 3
-millions et d'environ 120.000 livres de rente.
-
-En envoyant tous ces relevés à son frère, Mme de Reichenberg donnait
-cette explication: «Tu verras que j'en agis comme quelqu'un qui
-apporterait un million de dot; mais, comme mon coeur n'est pour rien
-dans tout cela, je me suis dit: «Je ne veux changer mon état que
-pour un plus brillant, c'est à prendre ou à laisser, ma tête est
-aussi tranquille que s'il s'agissait d'une personne indifférente.»
-Cependant j'ai été beaucoup plus contente de M. de Louvois, il m'a
-parlé avec raison et esprit... Il demande, pour m'épouser, de rentrer
-au service; il y a de grandes difficultés, cependant depuis deux
-jours nous avons quelque espoir de réussir... Tu sauras, soit par
-moi, soit par ta femme, les suites de cette affaire... Ton enfant
-ressemble à l'amour, il en a toutes les grâces sans en avoir les
-caprices... Je suis enchantée de sa petite maman, et je me trouve
-bien heureuse quand je suis près d'elle.»
-
-A cette lettre d'affaires et de raison--et la raison était peu dans
-les habitudes de Mme de Reichenberg--M. de Bombelles répondait
-posément le 19 août:
-
-«Vous me parlez si sagement de l'affaire présente que j'ai, ma
-chère amie, peu de conseils à vous donner. Je vais cependant pour
-répondre à votre confiance et au besoin qu'a mon coeur de vous savoir
-heureuse, dire à celle qui m'a toujours regardé comme un père ce que
-je dirais à ma fille chérie:
-
-«Aucune de vos conditions ne sont exagérées. Il en est peu de trop
-fortes, lorsqu'avec une aisance suffisante, un état convenable, on
-sacrifie sa liberté à une nouvelle position. Une fille prend tout
-ce qui peut honnêtement la tirer d'embarras. Une veuve trouve peu
-d'indulgence lorsqu'elle s'est donnée des chaînes dont elle pourrait
-se passer.
-
-«Si vous étiez froide, réfléchie, je vous dirais: vos conditions
-remplies, épousez. Mais vous êtes en possession d'une âme jusqu'à
-présent trop faible pour ne pas vous désoler si votre mari vous
-néglige, reprend son ancien train. Je vous ai vue raffoler d'un
-homme dégoûtant, d'un insensible, et, ma chère amie, que ne pourra
-pas sur vous celui qui pour mieux vous enchaîner prendra un degré
-de pouvoir sur vos feux. Les 20.000 francs qui vous seront assurés
-peuvent devenir sa ressource et l'objet de combats auxquels vous
-succomberiez quand on vous demandera des signatures. Souvenez-vous de
-ce que vous m'avez dit de la faiblesse de votre tempérament. Voilà
-mes seules craintes. Si M. de Louvois est corrigé, si 115 ou 120.000
-livres de rentes ne sont pas pour lui un revenu insuffisant, alors
-j'applaudis de grand coeur à ce que vous acceptiez un état brillant
-qui peut mettre des jouissances à la place des privations; mais,
-ma chère amie, pensez à vous fortifier contre la peine que vous
-éprouveriez si une partie de ces jouissances s'en allaient en fumée.
-Une vie tissue par des désordres honteux se change rarement en une
-vie utile estimable. Vous aurez besoin d'indulgence pour un enfant
-récemment prodigue. Si vous pleurez, vous plaignez, vous fâchez aux
-signes de nouveaux écarts, vous éloignerez une conversion dont votre
-douceur, votre modération et votre patience assurera la durée et
-la consistance. Il faut bien aimer un homme pour le choyer; ainsi
-étudiez-vous, descendez au fond de votre âme, voyez si elle est
-capable des efforts auxquels vous la destinez...»
-
-Après avoir plaidé le pour et le contre dans ce «scabreux mariage»,
-M. de Bombelles engageait sa soeur, avant de prendre un parti
-définitif, à consulter M. de Breteuil et... le comte d'Esterhazy.
-Qu'elle ne mette pas les rieurs contre elle, si elle est trompée,
-car, veuve, elle pouvait vivre dans une indépendance honorable. Il
-terminait ainsi: «Je ne trouve rien de plus sage que vos précautions.
-Je ne crains que la bonté de votre coeur et votre sensibilité aux
-voeux d'une famille. Il vous paraîtra fort beau d'en faire le bonheur
-aux dépens du vôtre, cela me paraîtrait fort triste...»
-
-En attendant, le mariage traîne, car les dettes ne sont pas payées,
-et M. de Louvois assez gêné dans le moment, à ce qu'assure Mme de
-Travanet, pour essayer d'emprunter de grosses sommes. Une lettre de
-Mme de Bombelles, datée du 24 août, ne nous fixe pas encore sur le
-mariage Louvois, mais elle renferme quelques détails intéressants sur
-le monde de la Cour. D'abord le comte de Broglie, frère du maréchal,
-est mort d'une fièvre maligne à sa terre de Saint-Jean-d'Angély. «Sa
-perte cause des regrets universels: ses enfants, ses neveux, ses
-amis, tous sont au désespoir...»
-
-«Pour te parler de choses moins tristes, je te dirai que j'ai été
-hier à Passy, voir la comtesse Diane; qu'elle et la duchesse de
-Polignac m'ont traitée à merveille, que le hasard a fait que je me
-suis trouvée seule avec la comtesse Diane. La conversation s'est
-tournée sur la santé. Elle m'a dit que, malgré l'extrême besoin
-qu'elle aurait eu d'aller aux eaux, les propos infâmes qu'on avait
-tenus sur son compte l'en avaient empêchée, et qu'elle aurait mieux
-aimé mourir que de faire aucune démarche qui eusse donné la moindre
-vraisemblance aux torts qu'on lui prêtait[140], que tous ces propos
-lui avaient causé la peine la plus sensible. Je lui ai répondu qu'ils
-étaient si dénués de bon sens que je trouvais qu'elle avait tort
-d'y attacher un si grand prix; que toutes les personnes honnêtes
-n'avaient pas douté un instant de leurs faussetés. «Je me flatte,
-a-t-elle ajouté, que Madame Élisabeth ne les aura pas sues. Je crois
-qu'elle les ignore, ai-je répondu (elle le savait déjà à mon arrivée
-à Versailles); d'ailleurs elle a une si belle âme et vous rend trop
-de justice pour jamais les croire si jamais on les lui apprenait.»
-
- [140] On disait dans le public que la comtesse Diane s'éloignait
- pour accoucher. De sa liaison avec le marquis d'Autichamp elle
- eut en effet un fils connu pendant l'émigration sous le nom de
- marquis de Villerot. On se rappelle que la comtesse Diane avait
- été imposée par le clan Polignac, comme dame d'honneur de Madame
- Elisabeth. Le choix était détestable, la comtesse Diane ayant
- fort mauvaise réputation et n'étant pas sympathique à la jeune
- princesse.
-
-«Là-dessus, je me suis fort étendue sur les qualités de ma princesse.
-«Elle en a une, m'a-t-elle dit, qui me fait le plus grand plaisir,
-c'est sa constance, et l'amitié qu'elle a pour vous fait son éloge;
-elle ne pouvait faire un meilleur choix. La Reine, qui vous aime
-beaucoup, me le disait encore dernièrement.» Je lui ai dit à cela
-que je savais bien ce qu'elle avait eu la bonté de lui dire de moi
-ce jour-là, et que j'en étais extrêmement reconnaissante (c'est le
-comte d'Esterhazy, qui y était, qui me l'a dit). Ensuite elle m'a
-dit que, pendant mon absence, Madame Élisabeth l'avait traitée avec
-un froid qui l'avait fort affligée; alors mon embarras a commencé,
-je ne savais plus que dire. Elle m'a demandé si je n'en savais pas
-les raisons. Je lui ai répondu que je croyais qu'on avait fait dire
-à Madame Élisabeth beaucoup de choses auxquelles elle n'avait jamais
-pensé, qu'elle ne s'était jamais plainte d'elle, qu'il m'avait paru
-au contraire qu'elle rendait justice dans toutes les occasions à ses
-procédés et à ses attentions pour elle. Heureusement Mme de Clermont
-est arrivée et nous a interrompues, j'en ai été enchantée. Elle
-m'a fort engagée à la revenir voir, m'a demandé de tes nouvelles,
-de celles de Bombon, m'a répété plusieurs fois à quel point elle
-était sensible à ma visite. Je me suis en allée fort contente de
-ses honnêtetés et de ce que notre tête à tête n'ait pas été plus
-long. Je crois qu'il sera bien fait que j'y aille encore une fois
-avant qu'elle revienne à Versailles, et dans le fait son amitié, que
-je ne conçois pas, me plaît assez, parce que, si elle avait dit du
-mal de moi à la Reine au lieu de lui en dire du bien, cela m'aurait
-peut-être fait beaucoup de tort et à nos affaires. Je pars cette
-après-dîner avec la petite Travanet pour Viarmes. Bombon viendra dans
-notre voiture.»
-
-Mme de Bombelles part pour Viarmes chez sa belle-soeur. En arrivant,
-elle a trouvé une lettre de Madame Élisabeth, le surlendemain, elle
-en reçoit une seconde en réponse à celle qu'elle avait écrite. «Elle
-me mande qu'elle l'avait reçue à la Comédie, et que, comme elle avait
-été longtemps à la lire, la Reine lui avait demandé avec le plus
-grand intérêt, s'il ne m'était arrivé aucun accident, et qu'elle
-lui avait répondu quelle était trop bonne, que je me portais fort
-bien.» J'ai été fâchée, m'ajouta-t-elle, que ceci se soit passé à
-la Comédie; car sans cela le moment eût été bien favorable pour
-lui rappeler notre affaire; mais tu peux être sûre que la première
-occasion où je le pourrai, je ne l'échapperai pas.»
-
-J'ai été d'autant plus sensible au regret que Madame Élisabeth m'a
-marqué que je ne lui avais pas dit un mot d'affaires, car j'aurais
-été trop affligée qu'elle eût pu imaginer que je ne lui écrivais que
-par intérêt... Le comte d'Esterhazy est de retour, je serai samedi à
-Versailles et j'espère que tout ira bien... M. de Travanet est ici,
-on ne peut pas dire qu'il soit aimable ni qu'il fasse aucuns frais
-pour plaire, mais il est aisé à vivre, s'arrange de tout ce qui nous
-amuse, et il est fort complaisant. Il chasse beaucoup, nous ne le
-voyons guère avant six heures du soir, mais le temps qu'il passe
-avec nous il y est fort bien, il rend ta soeur très heureuse; elle
-est maîtresse souveraine dans sa maison, il a en elle la plus grande
-confiance.»
-
-Le marquis de Bombelles n'est pas sans applaudir à la petite
-diplomatie de sa femme avec la comtesse Diane. Aussitôt reçue la
-lettre où Mme de Bombelles lui a conté sa visite à Passy, il lui
-répond: «... Je suis bien de ton avis qu'il faut autant qu'il est
-possible être bien avec les personnes dont notre position nécessite
-la liaison. Une marche honnête, droite, subjugue jusqu'à l'envie. On
-aura vu que tu étais sans inconvénient et que ta maîtresse appréciait
-réellement ton coeur et sa candeur; il valait mieux te laisser jouir
-en paix d'une faveur qui pourrait être, tôt ou tard, placée sur une
-tête remuante. Il est peut-être vrai que, d'après ces réflexions, la
-comtesse Diane t'aime un peu. Jouis des avantages de ce sentiment en
-lui rendant tous les bons offices convenables et en te prémunissant
-contre les légèretés, les humeurs, les caprices qui pourraient
-revenir...»
-
-A cette même date du 1er septembre, Mme de Bombelles a quitté Viarmes
-à regret, parce qu'elle s'y est reposée et que Bombon, malgré de
-nouvelles dents prêtes à percer, s'y est bien porté, et elle s'est
-arrêtée à Paris pour voir Mme de Reichenberg dont le mariage ne se
-conclut pas, et aussi pour s'entretenir avec M. d'Harvelay; il s'agit
-de préparer M. de Vergennes pour le cas où la Reine se déciderait
-à lui parler de la fameuse ambassade. «La duchesse de Montmorency
-a grande envie que je l'aille voir à la Brosse. J'irai volontiers,
-mais je suis retenue par l'argent que cela me coûtera. Si j'avais
-pu y aller avec la petite Travanet, cela aurait été bien différent
-de toutes manières; je le lui ai proposé, elle m'a répondu: qu'elle
-serait charmée d'avoir Mme de Travanet, mais qu'elle ne se souciait
-pas de son mari. D'après cela je me suis bien gardée de rien dire à
-ta soeur, car je sens que je serais très mortifiée à sa place d'être
-obligée de me séparer de mon mari pour être reçue quelque part. En
-tout j'aime la duchesse de Montmorency, mais son mari est d'une
-hauteur vis-à-vis de moi que je trouve impertinente: jamais, lorsque
-je dîne chez lui, il ne me donne le bras. Hier au soir Mme de la
-Rivière est venue souper chez lui, il s'est empressé de lui donner
-son bras pour la mener à table, j'ai trouvé tout simple que, lorsque
-je suis toute seule chez lui, il ne me le fasse pas, et d'après cela
-je trouve inutile de dépenser bien de l'argent pour aller essuyer ses
-grandeurs à la Brosse. Dans le fait cela ne peut jamais m'être utile
-à rien, il crie beaucoup contre la Cour et n'y a aucun crédit, ainsi
-qu'il aille se promener, et, quand je suis bien accueillie partout,
-je n'ai pas besoin d'aller chercher ses impertinences. Lorsque je
-reverrai la duchesse de Montmorency, je lui dirai fort honnêtement,
-mais simplement ce que je pense...
-
-«La mort de ce pauvre comte de Broglie afflige beaucoup de monde, il
-est impossible de n'être pas infiniment regretté lorsqu'on est aussi
-bon qu'il était. Le maréchal, les enfants, toute la famille est au
-désespoir.»
-
-La lettre suivante est écrite de la Meute (la Muette) où est toute la
-Cour. «Nous sommes parties à cinq heures; arrivées ici à six heures
-et demie, avons fait nos toilettes pour être rendues à huit heures et
-demie au salon. J'ai été fort bien traitée par tout le monde, le Roi
-m'a parlé, Monsieur m'a prise à côté de lui à souper et a beaucoup
-causé avec moi et m'a questionnée sur Ratisbonne, sur toi, etc.
-J'ai fait après souper une partie de trac avec Madame Élisabeth, le
-chevalier de Crussol et M. de Chabrillan. Le baron de Breteuil était
-dans le salon, qui m'a demandé de tes nouvelles. Le comte d'Esterhazy
-n'est pas encore ici... La Reine est fort occupée de la duchesse
-de Polignac, on attend d'un moment à l'autre qu'elle accouche. Sa
-Majesté ira y dîner tous les jours et y passer la journée, elle ne
-sera ici que pour l'heure du salon. Madame Élisabeth monte à cheval,
-j'y monterai avec elle, ce sera pour la troisième fois depuis que
-j'ai sevré Bombon...»
-
-Le 7: «J'enrage, le comte d'Esterhazy n'est pas encore venu et, je
-ne le verrai sûrement pas, car je n'ai plus que demain à rester
-ici... Au reste je suis fort contente de mon séjour, je suis fort
-bien traitée. Hier, pendant le souper, la duchesse de Duras qui
-était à côté du Roi a fait mon éloge; le Roi a dit: «J'en pense
-beaucoup de bien.» Cela m'a fait plaisir. Demain je vais avec Madame
-Élisabeth et la Reine dîner à Bellevue et de là à Saint-Cloud... Tu
-ne sais heureusement pas que M. d'Angiviller[141] a épousé depuis
-six jours Mme de Marchais[142]. On dit qu'ils sont charmés tous les
-deux, grand bien leur fasse. Mais je ne conçois pas comment on peut
-être amoureux de Mme de Marchais... M. de Montesquiou m'a priée
-plusieurs fois de parler à Madame Élisabeth, pour que sa fille Mme
-de Lastic soit surnuméraire. J'y ai engagé ma princesse, parce que
-j'ai imaginé que tu serais bien aise qu'il m'eût quelque obligation,
-cela pourrait peut-être nous être utile. Madame Élisabeth ne s'en
-souciait pas beaucoup; mais, comme je lui ai dit que cela te ferait
-sûrement plaisir, cela l'a ébranlée et elle m'a dit qu'elle y ferait
-ce qu'elle pourrait[143].»
-
- [141] Le comte d'Angiviller (Flahaut de la Billarderie),
- surintendant des Bâtiments, successeur du marquis de Marigny.
-
- [142] Mme Binet de Marchais, fille de La Borde, valet de
- chambre du Roi, avait été une des actrices du théâtre de Mme
- de Pompadour. Personne ne comprenait pourquoi, très fanée
- et presque vieille, elle épousait M. d'Angiviller, avec qui
- elle vivait depuis près de vingt ans. Dans une lettre du 17
- septembre, M. de Bombelles dira: «Le mariage de M. d'Angiviller
- me paraît bien ridicule. Est-ce un moyen honnête qu'il a trouvé
- de rompre avec Mme de Marchais?»--Sur Mme de Marchais qui vécut
- à Versailles pendant la Révolution et échappa à la persécution,
- grâce à des opinions jacobines avancées et au buste de Marat
- qui trônait dans son salon, cf., pour la première partie de sa
- vie: A. Jullien, _la Comédie à la Cour_;--Laujon, _Spectacles
- des Petits Cabinets_, _Souvenirs_ de Papillon de la Ferté;--de
- Nicolas Moreau, _Mémoires_ de Mme du Hausset;--du duc de Luynes;
- pour la seconde: _Souvenirs_ de Mme Necker, _Mémoires_ de
- Suard;--_Intermédiaire des chercheurs_, années 1897 et 1898.
-
- [143] Mme de Lastic devint dame pour accompagner deux ans après.
-
-Le mariage Reichenberg-Louvois subit des retards. Le fils du
-landgrave a offert à sa belle-mère une pension dérisoire qu'elle a
-refusée; le marquis de Louvois cherche à emprunter de l'argent en
-Hollande, en attendant qu'il puisse reprendre 100.000 écus sur la
-succession de sa seconde femme. Pour le moment, il est à la tête
-d'immeubles, mais non de revenus, et il n'a pas un écu vaillant
-devant lui. S'il réussit en Hollande, le mariage se fera, mais le
-ménage devra s'imposer de grandes économies pendant trois ans. Il n'y
-a plus de conseil à donner, mais des voeux simplement à formuler.
-Comme le fait observer Mme de Travanet, Mme de Reichenberg est assez
-mûre pour savoir ce qu'elle fait... et d'ailleurs elle écoute peu les
-avis, même ceux de M. de Bombelles qui sont fort sages.
-
-Chez le baron de Breteuil, à Saint-Cloud, il y avait nombreuse
-société pour voir la fête. Mme de Travanet donne, le 11 septembre,
-quelques détails à son frère: «Il y avait une foule immense de
-peuple, nous en étions, j'ose dire, l'élite, car nous étions menées,
-Mmes de Matignon, de Brancas, de Faudoas, ma soeur, moi et d'autres
-par le «Clair de lune» (Champcenetz), le comte d'Adhémar, le
-chevalier de Coigny, M. de Durfort, des ambassadeurs; enfin, c'était
-très brillant, mais ce qui l'était encore plus, c'était de voir la
-Reine percer la foule en calèche avec Madame Élisabeth, Mesdames
-d'Ossun et de Bombelles; cela fait toujours plaisir. Des étrangers
-disaient autour de nous: «Qu'est-ce que la jolie qui est devant?»--On
-répond: «C'est ma belle-soeur.» La Reine lui avait dit, la veille,
-avec amitié: «C'est vous qui viendrez, n'est-ce pas?»--Moi qui ai
-beaucoup vu Madame Élisabeth depuis un mois, ainsi que la Reine et
-Madame, Monsieur et Monseigneur le comte d'Artois, j'ai vu que ta
-femme était traitée au mieux; cela s'étendait jusqu'à moi. Au reste,
-il est bien juste qu'on la console dans ce pays-ci, des infidélités
-affreuses que tu lui fais...»
-
-Les taquineries de sa soeur n'émeuvent pas M. de Bombelles. Il vient
-de recevoir à Ratisbonne la femme de confiance, Mme Giles, qui a pris
-soin de la petite enfance de Bombon, et à entendre tous les bons mots
-de l'enfant et tous ceux qu'on dit à son sujet, il se sent le coeur
-en joie. Aussi, en commet-il de petits vers, qu'il envoie à sa femme,
-et que nous préférons laisser dormir dans leur dossier.
-
-C'est encore de Paris que Mme de Bombelles date sa lettre du 16
-septembre. Elle a profité du séjour de la Cour à la Muette pour
-passer quelques jours de plus chez la «petite Travanet» qui la loge,
-elle et Bombon. Elle a revu la comtesse Diane. «A la Meute nous avons
-été parfaitement ensemble. Quant à ses caprices, ils ne m'affligent
-pas s'ils reviennent; je fais si peu de fond sur une femme de la
-tournure de la comtesse Diane, que jamais ses procédés ne pourront
-m'étonner, et, si sa faveur ne me mettait dans la nécessité d'être
-bien avec elle, je m'en occuperais fort peu... J'ai oublié de te
-dire que La Roche Lambert avait été enchantée de ta lettre, elle me
-l'a montrée et m'a demandé s'il fallait une réponse. Je lui ai dit
-que oui, mais que je la conjurais d'y mettre beaucoup de retenue;
-elle est dans ce moment-ci à la Barre, dans une terre de Mme de
-Narbonne[144]; elle y a été avec Madame Adélaïde qui y passera
-quinze jours. Elle joue la comédie, s'amuse trop actuellement pour
-t'écrire...»
-
- [144] Dame de Mesdames de France, mère du séduisant Louis de
- Narbonne, diplomate et général.
-
-Mme de Bombelles a mal aux dents en la fin de septembre; le baron
-de Breteuil a parlé à la Reine au sujet de l'ambassade désirée;
-l'affaire Louvois est toujours au même point... Bombon est toujours
-délicieux... Mais les lettres de sa mère ne contiennent aucun
-événement important, aussi nous hâtons-nous d'arriver aux lettres du
-mois d'octobre.
-
-«Il y a mille ans que je n'ai vu Mme de Vergennes, écrit-elle le
-15, ce n'est pas que je n'y aie été bien souvent, mais sa porte est
-toujours fermée à cause de ses fluxions qui la font souffrir. Je ne
-sais si je t'ai mandé que le comte d'Esterhazy avait la goutte à
-Paris, il l'a rapportée de Rocroi et je suis persuadée que l'humidité
-de ce vilain pays en est la cause... Bombon se porte toujours à
-merveille. Il devient amoureux de toutes les petites filles qu'il
-rencontre. Il montre de grandes dispositions à être un jour un
-second Galaor, et tu feras fort bien d'avoir, comme tu le projettes,
-beaucoup d'indulgence.
-
-... La duchesse de Polignac n'accouche pas, et quoiqu'elle ait un
-fort ventre, on commence à croire qu'elle n'accouchera pas du tout.
-La Reine se porte à merveille[145]; on dit qu'elle est dans une
-grande agitation, aisément cela peut se comprendre. Je voudrais
-qu'elle se persuade bien qu'elle aura encore une fois une fille, afin
-que, si cela arrive, comme beaucoup de personnes le croient, elle
-n'en soit point saisie. Madame est toujours grosse[146] et Mme la
-comtesse d'Artois très malade. Elle a, depuis douze jours, une fièvre
-d'humeur continue qui la rend extrêmement faible; le redoublement a
-pris ce soir avec une grande force, ce qui inquiète beaucoup...»
-
- [145] La santé de la Reine avait été excellente pendant tout
- l'été. «Ma santé est parfaite, écrivait-elle en mars à la
- princesse Louise de Hesse-Darmstadt, je grossis beaucoup. Votre
- sorcellerie est bien aimable de me promettre un garçon. J'y ai
- beaucoup de foi, et je n'en doute nullement.»--Le public espérait
- un garçon, et le nommait le _Consolateur_. (_Lettres de M. de
- Kageneck au baron Alstromer._)
-
- [146] Les couches de la Reine étaient proches et faisaient
- l'objet de toutes les conversations de la Cour. «L'importance
- dont il est pour la Reine d'avoir un Dauphin, écrit le chevalier
- de l'Isle au comte de Riocour, s'accroît encore par une nouveauté
- qui nous surprend tous, je veux dire la grossesse de Madame; elle
- en a tous les symptômes... Or, jugez quel désagrément ce serait
- pour la Reine si les deux belles-soeurs donnaient avant elle des
- héritiers! Espérons que, dans six semaines au plus, elle sera
- à l'abri d'un si cruel dégoût.» (_Lettres inédites_, archives
- de M. le comte de Riocour.) Inutile d'ajouter que la prétendue
- grossesse de Madame n'eut pas de suites.
-
-Le 21 octobre: La mère de notre pauvre petit chevalier (d'Hautpoul)
-est morte hier de la petite vérole. J'ai appris sa maladie et sa mort
-presqu'en même temps, je ne puis te rendre la peine que cela me fait.
-J'ai été sur-le-champ chez Madame Élisabeth lui demander une place
-à Saint-Cyr pour la petite fille, elle me l'a promise, mais cela ne
-pourra être que dans deux ans, parce qu'elle a des engagements. Quant
-au petit garçon il ira à l'école militaire; il s'est heureusement
-tiré de sa petite vérole, il n'en sera pas seulement marqué. Mme
-d'Hautpoul craignait affreusement la maladie qui vient de l'emporter,
-elle a été soignée par un mauvais médecin à ce que tout le monde dit;
-son peu de fortune l'a privée des secours qui l'auraient peut-être
-sauvée. Cette idée me désespère et, si j'eusse su ces détails avant
-sa mort, elle n'aurait certainement manqué de rien. Annonce cette
-nouvelle-là bien doucement au pauvre chevalier. Il va être bien
-affligé! Qu'il est heureux pour cet enfant que tu l'aimes, sans cela
-que deviendrait-il? La quantité de petites véroles qu'il y a ici me
-fait trembler pour mon petit Bombon. Je lui fais porter jour et nuit
-du mercure, j'espère que cela le garantira.»
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-1781
-
- Naissance du Dauphin.--Impressions à la Cour et dans le
- peuple.--Bombon a la petite vérole.--Lettre de Madame
- Elisabeth.--Correspondance de Mme de Bombelles.--Nouvelles
- d'Amérique.--La comédie à Chantilly.--Mlle de Condé et la
- princesse de Monaco.--Commérages à Versailles sur le séjour
- d'Angélique à Chantilly.
-
-
-Voici maintenant le gros événement du 22. «Rien n'égale la joie
-que nous éprouvons, écrit la marquise de Bombelles. La Reine vient
-d'accoucher d'un dauphin, qui est un enfant d'une force surprenante.
-La Reine plus contente que personne se porte à merveille. Elle n'a
-été qu'une heure en grandes douleurs, est accouchée à une heure et un
-quart après-midi. C'est moi qui ai eu le bonheur d'apprendre cette
-nouvelle à Madame Élisabeth. Tu imagines le plaisir que cela lui a
-fait, elle ne pouvait se persuader qu'il fût bien vrai qu'elle eût
-un Dauphin. Enfin tant de personnes l'en ont assurée qu'il a bien
-fallu qu'à la fin elle se livrât à toute sa joie; cette pauvre petite
-princesse s'est presque trouvée mal, elle pleurait, elle riait; il
-est impossible d'être plus intéressante qu'elle ne l'était. C'est
-elle qui a tenu l'enfant au nom de Mme la princesse de Piémont[147]
-avec Monsieur, mais ce qui m'a touchée au dernier point est le
-contentement du Roi pendant le baptême, il ne cessait pas de regarder
-son fils et de lui sourire. Les cris du peuple qui était au dehors de
-la chapelle au moment que l'enfant y est entré, la joie répandue sur
-tous les visages m'ont attendrie si fort que je n'ai pu m'empêcher
-de pleurer; jusqu'à ce que toutes les cérémonies fussent faites, que
-nous eussions dîné, il était cinq heures et demie et l'heure de la
-poste passée. Pour réparer cela j'enverrai Lentz demain matin à Paris
-mettre ma lettre à la grande poste... Ce qu'il y a de plus piquant,
-c'est que le baron de Breteuil est parti ce matin; cela n'est-il pas
-guignonnant? Il n'était pas à Saint-Denis que la Reine, je suis sûre,
-souffrait déjà. Il sera chez toi ou bien près d'y arriver quand tu
-recevras la nouvelle.
-
- [147] Madame Clotilde, soeur de Louis XVI, depuis reine de
- Sardaigne.
-
-La Reine avait très bien passé la nuit du 21 au 22 octobre, écrit
-dans son _Journal_ Louis XVI qui, contre l'ordinaire, entre dans des
-détails circonstanciés. «Elle sentit quelques petites douleurs qui ne
-l'empêchèrent pas de se baigner... (Le Roi qui devait partir pour la
-chasse donna contre-ordre à midi.) Entre midi et midi et demie les
-douleurs augmentèrent... et à une heure un quart juste à ma montre,
-elle est accouchée très heureusement d'un garçon.»
-
-Pour prévenir les accidents qui s'étaient produits à la naissance
-de Madame Royale, on avait décidé qu'on ne laisserait pas entrer la
-foule dans les appartements et que la mère ne connaîtrait le sexe
-de l'enfant que lorsque tout danger serait passé. Dans la chambre,
-il n'y avait que Monsieur, le comte d'Artois, Mesdames Tantes, la
-princesse de Lamballe, Mmes de Chimay, de Polignac, de Mailly,
-d'Ossun, de Tavannes et de Guéménée, qui allaient alternativement
-dans le salon de la Paix qu'on avait laissé vide. De tous les princes
-que Mme de Lamballe avait avertis à midi, il n'y eut que le duc
-d'Orléans qui arriva de Fausse-Repose où il chassait et se tint dans
-le salon de la Paix. Le prince de Condé, le duc et la duchesse de
-Chartres, le duc de Penthièvre, la princesse de Conti et Mlle de
-Condé n'arrivèrent qu'après l'accouchement; le duc de Bourbon le
-soir, et le prince de Conti le lendemain...
-
-Quand l'enfant fut né, on l'emporta silencieusement dans le grand
-cabinet où le Roi le vit laver et habiller et le remit à la
-gouvernante, la princesse de Guéménée.
-
-La Reine n'osait pas questionner; tous ceux qui l'entouraient
-composaient si bien leur visage, que la pauvre femme, leur voyant
-à tous l'air contraint, crut qu'elle avait une seconde fille. Le
-Roi n'y tint plus et, s'approchant du lit de sa femme, il dit les
-larmes aux yeux: «Monsieur le Dauphin demande d'entrer.» On apporta
-l'enfant; la Reine l'embrassa avec une effusion que rien ne saurait
-peindre, puis le rendant à Madame de Guéménée: «Prenez-le, dit-elle,
-il est à l'État, mais aussi je reprends ma fille.» «L'antichambre
-de la Reine était charmante à voir, dit un témoin oculaire[148]. La
-joie était à son comble; toutes les têtes étaient tournées. On voyait
-rire, pleurer alternativement. Des gens qui ne se connaissaient
-pas, hommes et femmes, sautaient au cou les uns des autres, et les
-gens les moins attachés à la Reine étaient entraînés par la joie
-générale; mais ce fut bien autre chose quand, une demi-heure après la
-naissance, les deux battants s'ouvrirent et que l'on annonça Monsieur
-le Dauphin. Mme de Guéménée, le tenant dans ses bras, traversa les
-appartements pour le porter chez elle... On adorait l'enfant, on le
-suivait en foule. Arrivé dans son appartement, un archevêque voulut
-qu'on le décorât d'abord du cordon bleu; mais le Roi dit «qu'il
-fallait qu'il fût chrétien premièrement[149].»
-
- [148] Récit du comte de Stedingk, dans _Gustave III et la Cour de
- France_, t. I.
-
- [149] Le 22 octobre, à trois heures de l'après-midi, Monseigneur
- le Dauphin fut baptisé par le prince Louis de Rohan, cardinal
- de Guéménée, grand-aumônier de France... et tenu sur les fonds
- de baptême par Monsieur, au nom de l'Empereur, et par Madame
- Elisabeth de France, au nom de Madame la princesse de Piémont.
- Relation... etc. (Supplément à _la Gazette de France_, du
- vendredi 26 octobre 1781.)
-
-Dans la noblesse, dans la bourgeoisie, dans le peuple, ce furent
-des transports de joie; acclamations, _Te Deum_, illuminations,
-adresses des corporations, rien ne manque pour célébrer la naissance
-du royal enfant, qui devait vivre à peine sept ans et un jour.
-Marie-Antoinette semblait regagner la popularité perdue. S'il y eut
-des notes discordantes, c'est dans la famille royale et dans son
-entourage qu'on doit les rechercher, et Mme de Bombelles ne manquera
-pas de les souligner.
-
-Elle écrit le 24 octobre:
-
-«La Reine et M. le Dauphin se portent à merveille. Le Roi ira
-après-demain à Notre-Dame, à Paris, avec tous les princes, rendre
-grâce à Dieu d'un aussi heureux événement. Madame s'est conduite à
-merveille, elle a marqué la plus grande satisfaction; je crois bien
-qu'elle ne l'éprouve pas; mais il est fort honnête et fort prudent
-à elle d'avoir caché son jeu[150]. Quant à Mme de Balbi[151], je la
-crois folle, car elle ne se gêne nullement; elle a l'air d'avoir
-une humeur de chien, tout le monde le remarque, on ne manquera pas
-de le dire à la Reine; cela la fera détester plus que jamais, et je
-ne conçois pas sa mauvaise tête. La nourrice de l'enfant s'appelle
-Mme Poitrine; elle est bien nommée, car elle en a une énorme et un
-lait excellent, à ce que disent les médecins. C'est une franche
-paysanne, la femme d'un jardinier de Sceaux. Elle a le ton d'un
-grenadier, jure avec une grande facilité; tout cela n'y fait rien,
-est fort heureux même, parce qu'elle ne s'étonne et ne s'émeut de
-rien, que par conséquent son lait s'altérera difficilement. Les
-dentelles, le linge qu'on lui a donnés ne l'ont pas surprise; elle
-a trouvé tout cela tout simple, et a seulement demandé qu'on ne lui
-fît pas mettre de poudre, parce qu'elle ne s'en était jamais servie
-et voulait mettre son bonnet de six cents francs sur ses cheveux
-comme les autres cornettes. Son ton amuse tout le monde, parce
-qu'elle dit quelquefois des choses fort plaisantes... Je crains bien
-que l'accouchement de la Reine n'empêche le baron de Breteuil de
-s'arrêter à Ratisbonne; il se croira peut-être obligé d'aller droit à
-Vienne pour annoncer l'événement à l'Empereur... Je t'ai assez parlé
-du Dauphin de la Nation, il faut que je te parle du nôtre. Je te
-dirai que Bombon a deux dents depuis hier, qui sont venues sans que
-nous nous en doutions, que cela fait six, qu'il se porte à merveille.»
-
- [150] Madame apprit de façon piquante cette nouvelle si
- importante pour elle. Elle courait chez la Reine «au grand galop»
- lorsqu'elle rencontra le comte de Stedingk, qui ne pouvait
- contenir sa joie: «Un Dauphin, Madame, lui cria-t-il étourdiment,
- quel bonheur!» La princesse ne répondit pas; en apparence, elle
- eut le bon goût de manifester la plus grande satisfaction.
- Le comte d'Artois, lui, laissa échapper un mot de dépit. Le
- jeune duc d'Angoulême était allé voir le Dauphin.--«Mon Dieu,
- papa, qu'il est petit, mon cousin!--Un jour, mon fils, vous le
- trouverez assez grand!» (_Mémoires_ de Mme Campan.)
-
- [151] Née Caumont la Force, celle qui devint la favorite _in
- partibus_ du comte de Provence. Elle était dame du palais de la
- comtesse.
-
-Suivent d'autres détails où la mère tendre s'étale avec complaisance.
-Si simplement donnés, ces détails ont du charme pour les jeunes
-mères, et c'est à ce titre que je transcris encore ceux-ci: «Quand il
-a faim, il va à l'armoire de l'antichambre, prend la main de Lentz,
-la met sur la clef pour lui faire entendre qu'il veut qu'elle soit
-ouverte. Il prend du biscuit, du raisin ou une poire, enfin ce qui
-lui convient; il referme soigneusement l'armoire lui-même et s'en va
-avec sa provision. Il l'apporte, le plus souvent, sur mes genoux; il
-se met à manger debout, devant moi, me donne à manger. Mais ce que
-cet enfant-là a de charmant, c'est que la chose qu'il aime le mieux
-et qu'on lui donnerait, il ne la mangerait pas, s'il n'a pas faim.
-Aussi n'a-t-il jamais d'indigestions, je le laisse manger tant qu'il
-veut, parce que je suis sûre qu'il cessera dès qu'il n'aura plus
-faim. Véritablement il est impossible d'être plus gentil, d'avoir
-plus d'esprit que ce petit bijou. Mais je te le répète, attends-toi
-bien à le trouver laid, quand tu le reverras, parce que, même moi, je
-le trouve tel. Mais il répare cela par une physionomie d'esprit que
-je préfère à la beauté.»
-
-On peut sourire de ces enfantillages; pour nous, nous avouons les
-trouver exquis de naturel. Ceux-là seuls qui s'extasient sur les
-chats et ne comprennent pas les enfants se moqueront de Mme de
-Bombelles. Les lettres suivantes donnent peu de détails sur les fêtes
-données à Paris en l'honneur du Dauphin, Mme de Bombelles n'y ayant
-pas assisté[152]. Le 29 octobre, elle a vu le Dauphin et l'a trouvé
-beau comme un ange. «Les folies du peuple sont toujours les mêmes. On
-ne rencontre dans les rues que violons, chansons et danses; je trouve
-cela touchant, et je ne connais pas en vérité de nation plus aimable
-que la nôtre.» La joie est universelle à Paris et à Versailles. Que
-M. de Bombelles fasse de petits vers en apprenant la naissance du
-Dauphin, rien qui nous étonne. Il les termine même par deux vers
-tirés de l'opéra _les Événements imprévus_:
-
- J'aime mon maître tendrement.
- Ah! comme j'aime ma maîtresse!
-
-ces deux vers qui, dits par Mme Dugazon, pendant l'hiver de 1792,
-une des dernières fois que Marie-Antoinette se rendit au théâtre,
-déchaînèrent une tempête.
-
- [152] Voir les _Mémoires_ de Weber, _Mémoires secrets_, etc., t.
- XVIII. Supplément à _la Gazette de France_, et, pour l'ensemble,
- _Histoire de Marie-Antoinette_ par M. Max. de la Rocheterie,
- ouvrage consciencieux et renseigné auquel tous ceux écrivant
- sur cette époque ont soin de faire de larges emprunts, tout en
- oubliant de le citer.
-
-Le 3 novembre Angélique a annoncé à son mari une nouvelle qui lui
-ferait plaisir, et le 5, en effet, elle peut lui écrire, rassurée
-maintenant, après avoir connu une grosse inquiétude, que Bombon a eu
-la petite vérole. L'éruption a éclaté le 27 octobre, et la courageuse
-petite femme, sans perdre la tête, sans alarmer inutilement son
-mari, a fait soigner l'enfant par le célèbre Goetz, qui quittait ses
-inoculés pour venir auprès de Bombon atteint d'une fièvre terrible
-pendant deux jours avec des boutons plein le corps, les yeux perdus.
-L'enfant a échappé à la mort grâce à sa forte constitution... Madame
-Élisabeth s'est montrée pleine d'attentions pour Bombon. Bientôt mère
-et enfant partiront pour Montreuil, puis pour Chantilly où ils sont
-invités par Mlle de Condé.
-
-Dès que la convalescence du petit garçon le lui a permis, la marquise
-n'a pas manqué de parler de ses affaires à Madame Élisabeth. La
-princesse lui donna le résultat de ses démarches dans cette lettre
-aussitôt envoyée à Ratisbonne.
-
-
-_Lettre de Mme Elisabeth[153] à la marquise de Bombelles_
-
-«La petite baronne[154] t'aura dit, mon cher coeur, que j'avais vu
-M. de Vergennes, j'en suis fort contente. Il m'a paru revenu des
-mauvaises impressions, qu'il avait contre M. de Bombelles, car, dès
-que je lui ai dit que je voudrais que le Roi se chargeât des dettes
-de M. de Bombelles, il m'a dit qu'il était impossible de les payer
-toutes à présent, mais qu'il comptait lui donner une gratification
-dont il serait content et qu'on les paierait comme cela. Je lui ai
-dit combien je désirais que cela soit parce que, si M. de Bombelles
-mourait, tu serais très malheureuse. Il m'a dit: «que le Roi, dans
-ces cas-là, ferait des grâces». Enfin il m'a paru si bien disposé,
-que je crois qu'il faut laisser faire et ne point lui demander que
-le Roi promette de les payer; parce que peut-être que, comme cela,
-la demande paraîtrait trop forte, et puis, je crois qu'il vous
-donnerait plus de dix mille francs. Tu me diras que, si le ministre
-venait à changer, cela dérangerait votre plan; je réponds à cela
-que je me charge de lui faire donner et, comme c'est très juste, il
-ne me le refusera pas. Je crois qu'il faut que tu lui écrives une
-belle lettre, où tu lui exposes tout ce qu'il sait déjà. Enfin, mon
-coeur, M. de Bombelles a une fort bonne santé, et, malgré sa colique
-venteuse et M. de Soran, il ne mourra pas de sitôt. Ainsi M. de
-Vergennes aura le temps de lui payer ses dettes; de plus, si, l'année
-prochaine, il n'était pas si bien disposé, on le repersécuterait
-beaucoup et, comme la demande sera moins forte, il ne pourrait pas
-faire autant de difficultés. Pourtant, si tu lui as déjà parlé de
-la promesse, tu feras tout ce que tu voudras. Comment va Bombon, ce
-soir? a-t-il encore la fièvre? Je vais voir les illuminations qui
-sont superbes... La comtesse Jules n'est pas trop jolie, car j'ai
-fait proposer à Mme de Guiche et à Mme de Polastron de venir, mais
-elle n'a pas voulu; elle m'a dit: qu'elle devait aller chez la Reine,
-mais elle est assez bien avec elle, pour lui demander la permission
-d'aller voir les illuminations[155]; c'est la seconde fois qu'elle me
-refuse, aussi je ne leur proposerai jamais de venir avec moi. Adieu,
-mon coeur, je vous embrasse mille et mille fois de tout mon coeur.»
-
- [153] Inédite.
-
- [154] Baronne de Mackau, née Alissan de Chazet.
-
- [155] Pendant un mois, il y eut des réjouissances et des
- illuminations. Les principales fêtes, celles des relevailles,
- devaient avoir lieu en janvier.
-
-La série des lettres suivantes est assez intéressante pour être
-donnée presque sans commentaire.
-
-
- Versailles, 9 novembre.
-
-«Bombon se porte à merveille, mon petit chat. Goetz, qui sort d'ici
-et qui a dîné avec moi, est on ne peut pas plus content, mais il
-s'oppose à ce que j'aille à Montreuil, parce qu'il ne fait pas trop
-beau temps, que cette petite maison exposée à tous les vents, qui
-n'a pas encore été chauffée de l'année, serait trop froide, que,
-de plus, elle serait trop triste, parce que dans ce moment-ci,
-excepté quelques paysans, il n'y a personne à Montreuil. Cet enfant
-ne verrait âme qui vive et s'ennuierait, au lieu qu'ici de mes
-fenêtres j'ai une vue qui l'amuse. Il voit passer continuellement des
-carrosses, du monde, cela le dissipe. Le premier beau temps que nous
-aurons, nous le promènerons dans l'avenue de Sceaux, cela lui fera
-prendre l'air, comme s'il était à Montreuil, et l'amusera davantage.
-Je n'ai pas été fâchée d'avoir de bonnes raisons pour ne pas aller
-là-bas, car cela m'ennuyait d'avance. Bombon aime la musique plus
-que jamais; quand je veux l'amuser, je le prends sur mes genoux, et
-je joue un petit air de clavecin, et, quand je veux me reposer, il
-prend ma main et la pose sur le clavecin, pour que je recommence. Les
-premières nuits de sa petite vérole, qu'il avait une fièvre de cheval
-et par conséquent beaucoup d'humeur, je lui jouais du clavecin, cela
-l'apaisait pendant des petits moments; cet enfant sera sûrement
-musicien. Imagine-toi qu'il joue du tambour, parfaitement, en mesure;
-c'est actuellement un de ses grands plaisirs. Toute sa gaieté n'est
-cependant pas encore revenue, parce que son nez est encore plein et
-couvert de petites véroles; cela gêne sa respiration, le contrarie.
-Mais j'espère qu'il sera débarrassé sous peu de jours. Enfin nous
-avons de grandes grâces à rendre à Dieu et à Goetz qui l'a soigné
-avec un attachement que je n'oublierai de ma vie.
-
-Mon fidèle Lentz m'a tenu, avant-hier, un propos qui m'a touchée à
-un point que je ne puis te rendre. Il jouait avec Bombon, et je lui
-dis en considérant l'enfant: «Mon Dieu, que je suis heureuse que ce
-pauvre petit ait échappé à un aussi grand danger; si j'avais eu le
-malheur de le perdre, je crois qu'il m'aurait fallu enterrer avec
-lui.» Il me répondit, du fond du coeur: «Ah! Madame, il aurait fallu
-tous nous enterrer aussi.» Jamais je n'ai été si attendrie que dans
-ce moment-là; si j'avais osé, je l'aurais embrassé de bon coeur.
-Qu'il est doux d'être aimé de ses gens, surtout quand ils sont sûrs
-et honnêtes, comme mon pauvre Lentz; oui, vraiment, je l'aime de
-tout mon coeur, et je préfère cent fois mieux sa tournure franche et
-un peu gauche, que celle de ces laquais élégants, qui sont tous des
-mauvais sujets.
-
-«Mme de Travanet a été dans le désespoir de ne pouvoir venir garder
-Bombon, mais son mari s'y est opposé absolument. Madame Élisabeth
-a eu la bonté de lui écrire dès que la petite vérole de Bombon
-s'est déclarée, pour l'engager à venir auprès de moi. Elle lui a
-répondu les raisons qui l'en empêchaient. Madame Élisabeth, piquée
-du refus de son mari, lui a répondu des choses un peu sèches pour
-lui. La pauvre petite Travanet a été si agitée de l'inquiétude de
-l'état de Bombon, de la crainte d'avoir déplu à Madame Élisabeth, de
-l'impatience de la fermeté de son mari à l'empêcher de me venir voir
-qu'elle en a été malade. J'ai été désolée de tout cela. J'ai ignoré
-absolument la démarche de Madame Élisabeth, car sans cela je l'aurais
-empêchée, sachant la frayeur de M. de Travanet que sa femme ne puisse
-encore gagner la petite vérole; si j'étais d'elle, je me ferais
-inoculer par Goetz, afin d'en avoir le coeur net.
-
-«Mme de Reichenberg est dans son lit, avec la fièvre et des frissons.
-Elle souffre beaucoup, depuis quinze jours; l'incertitude de son sort
-contribue beaucoup, je crois, à la rendre malade. Mon frère et sa
-petite femme sont venus m'embrasser furtivement; je n'avais encore
-vu mon frère que de loin et j'avoue que j'ai eu un grand plaisir à
-le voir un petit moment à mon aise. Maman lui avait bien défendu de
-venir, j'espère qu'elle ignorera leur désobéissance, car elle se
-fâcherait réellement, parce qu'elle craint la petite vérole, comme
-si elle ne l'avait pas eue. Ils auront bien soin de ne pas approcher
-de sitôt de l'appartement de Monsieur le Dauphin. J'ai reçu hier
-une lettre de ta belle-soeur, extrêmement tendre et honnête, sur la
-maladie de Bombon. En général tout le monde a pris de l'intérêt à mes
-inquiétudes; le Roi en a demandé des nouvelles à maman, ainsi que la
-Reine, et cette dernière le jour qu'il était fort mal a envoyé chez
-Madame Élisabeth pour savoir comment il allait. Mme de Guéménée, Mme
-de Sérent, toutes les personnes que je connais ont envoyé tous les
-jours chez moi.»
-
- * * * * *
-
-Après le bulletin de Bombon, des nouvelles de M. de Maurepas qui va
-mourir.
-
-
- Versailles, 10 novembre.
-
-«Sais-tu que M. de Maurepas sera vraisemblablement mort, quand tu
-recevras ma lettre. Il a la goutte dans la poitrine, on lui a mis
-des vésicatoires, qu'il n'a pas sentis. Il a eu cependant, ce matin,
-un moment de mieux, causé par une évacuation, mais malgré cela les
-médecins ne croyent pas que cela aille loin. J'en suis fâchée, il
-nous a toujours voulu du bien et nous en a fait, quand il l'a pu. Si
-la révolution que causera sa mort ne porte pas dans quelque temps
-d'ici le baron de Breteuil au ministère, nous ne devons plus espérer
-qu'il y arrive jamais. Il est _guignonant_ qu'il ne soit pas ici, à
-présent, car les absents ont presque toujours tort. On dit, mais je
-n'en crois rien, que M. de Nivernais succédera à M. de Maurepas. J'ai
-vu, ce matin, ce pauvre M. d'Hautpoul qui m'a chargée de te remercier
-de tes bontés pour son fils, de t'en demander la continuation. Il n'a
-fait que pleurer tout le temps qu'il a été chez moi, cela m'a fait
-une peine horrible. Il est cependant aussi content que la perte qu'il
-vient de faire peut le lui permettre, parce que Madame Élisabeth se
-charge de faire entrer sa fille à Saint-Cyr et le petit chevalier à
-l'école militaire.
-
-
- 12 novembre.
-
-«M. de Maurepas est entièrement hors d'affaire, il a déjà travaillé
-avec les ministres, et le voilà heureusement encore retiré des
-portes du tombeau. On dit que le Roi va donner sa survivance à
-M. de Nivernais, mais cela me paraît dénué de bon sens, car M.
-de Maurepas, n'ayant pas de départements, ni le titre de premier
-ministre, il ne peut y avoir de survivance. Madame, fille du Roi,
-n'aura pas, non plus, la petite vérole, mais on l'a bien craint[156],
-elle a eu trois jours de fièvre; on avait déjà préparé un autre
-appartement pour M. le Dauphin qui devait être sous la garde des
-trois anciennes sous-gouvernantes, et Mme de Guéménée restait à
-garder Madame, avec ma soeur et Mme de Vilfort, la Reine et Madame
-Élisabeth devaient s'enfermer avec la petite princesse, pour la
-soigner. Tous ces beaux préparatifs se sont évanouis avec la bonne
-santé de Madame qui se porte ce matin à merveille.
-
- [156] La petite princesse ne fut pas atteinte par l'épidémie
- de petite vérole, mais elle eut, quelques semaines après, la
- coqueluche, qui faisait aussi des ravages à Versailles. (Lettre
- de Mme de Mackau à Madame Clotilde. _loc. cit._)
-
-
- 19 novembre.
-
-«Il y a de grandes nouvelles, mon petit chat: premièrement M. de
-Maurepas a reçu les sacrements, ce matin; il est à toute extrémité
-et n'a plus que quelques heures à vivre. Il paraît à peu près
-certain que M. de Nivernais le remplacera. Ensuite M. de Lauzun
-vient d'arriver et il a appris la nouvelle que nous avions eu un
-grand combat dans lequel nous avions pris dix-huit cents matelots,
-tué beaucoup d'Anglais et qu'en tout ils avaient pris mille hommes
-et que nous n'avons pas eu un seul homme de mort. Cela me paraît si
-beau que j'ai peine à le croire, c'est cependant Madame Élisabeth qui
-vient de me le faire dire dans l'instant[157]. M. des Deux-Ponts est
-revenu[158], Mme des Deux-Ponts vient de me faire dire qu'elle était
-au comble de la joie. Je t'enverrai après-demain des détails plus
-circonstanciés de cette grande affaire. Si elle est effectivement
-aussi brillante qu'on le dit, cela doit déterminer la paix, quel
-bonheur cela serait d'abord pour la France, et puis, pour nous,
-cela améliorerait ton avancement, te ferait revenir; que je serais
-contente.
-
- [157] A cette même date le chevalier de l'Isle écrivait au comte
- de Riocour: «Si M. de Maurepas n'a pas encore, au moment où
- j'écris, rendu le dernier soupir, il s'en faut de si peu que ce
- n'est pas la peine d'en parler. L'affliction que cet événement
- cause au Roi va être soulagée par l'heureuse et triomphante
- nouvelle de la reddition de toute l'armée de Cornwallis
- consistant en 6.000 hommes de troupes réglées et 18.000 matelots.
- Ces troupes acculées dans York ont capitulé le 19 octobre,
- forcées par les armées réunies de Washington et de Rochambeau.
- C'est M. de Lauzun qui nous en apporte à l'instant la nouvelle,
- ayant fait le trajet en vingt-quatre jours; il est suivi du comte
- Guillaume de Deux-Ponts.» (Lettres inédites, archives de M. le
- comte de Riocour.)
-
- M. de Maurepas mourut le 21 novembre. Il avait juste
- quatre-vingts ans. On tarda jusqu'au dernier moment à lui
- donner les sacrements. Sur l'indifférence de la Cour pendant
- cette agonie pénible, on relira avec fruit les lettres de Mme
- de Coislin au duc d'Harcourt dans Hippeau, _le Gouvernement
- de la Normandie_, t. IV, et _Louis XV intime et les Petites
- maîtresses_, p. 159. La veille de la mort, Mme de Coislin écrit:
- Ce n'est que depuis hier que l'on cesse de se flatter sur l'état
- de M. de Maurepas, et l'on aperçoit déjà une sorte d'envie d'en
- être quitte. On parle à la fois de sa fin très prochaine et du
- bal que les gardes du corps donneront le mois prochain. Quel pays
- que le nôtre! Quels amis, quels coeurs et quels esprits!
-
- Peu de temps avant sa mort, Maurepas montra à Augeard la copie
- d'une note qu'il avait remise au Roi. Il y était écrit: «Liste
- des personnes que le Roi ne doit jamais employer après sa mort,
- s'il ne veut voir de ses jours la destruction du royaume. A la
- tête était l'archevêque de Toulouse, le président de Lamoignon,
- M. de Calonne, quatre ou cinq autres personnages, et, en dernière
- ligne, le retour de M. Necker.» (_Mémoires_ d'Augeard, p. 112.)
- Maurepas fut loin d'être un ministre irréprochable, mais à sa
- mort les finances étaient en bon état, c'est un fait. Il n'en fut
- pas précisément de même avec Loménie de Brienne et Calonne.
-
- [158] Guillaume des Deux-Ponts, né en novembre 1752, fils du
- prince palatin Jean des Deux-Ponts et de Sophie, comtesse de
- Dham. Il s'était marié le 30 janvier 1780 avec Marie-Anne,
- princesse des Deux-Ponts. En 1782, il devint colonel du régiment
- de dragons Jarnac, qui devint Deux-Ponts.
-
-«Le baron de Bombelles a été présenté hier au Roi, par M. de
-Castries[159]; il lui a offert un ouvrage sur la marine qu'il vient
-de faire. Il est parti, tout de suite, pour Paris; il y passera la
-journée et partira demain pour Rochefort. M. de Castries, après lui
-avoir donné les espérances les plus brillantes, le renvoie sans avoir
-rien fait pour lui, ayant pu trois fois leur donner des places de sa
-compétence et ne l'ayant jamais fait.»
-
- [159] Ministre de la marine; maréchal en 1783.
-
-Le tout parce que le baron donnait plus de temps à son travail qu'à
-solliciter et à faire sa cour au ministre.
-
-
- 21 novembre.
-
-«J'ai reçu ce matin, mon petit chat, ta lettre du 13, je l'attendais
-avec une impatience que je ne puis t'exprimer. J'ai presque pleuré en
-la lisant; que ta sensibilité à la nouvelle que je t'ai apprise est
-touchante! Que Bombon ne peut-il déjà comprendre le bonheur d'avoir
-un père comme toi! A chaque instant je jouis du bonheur d'être ta
-femme, ta lettre m'a causé tant de plaisir que je l'ai fait lire tout
-de suite à M. de Soucy, à Madame Élisabeth, qui l'a trouvée, comme
-tu le verras dans son petit billet, charmante. Tu étais bien digne
-que le ciel fît en ta faveur presque un miracle en te conservant ton
-fils. Je prie Dieu, de tout mon coeur, qu'il mette le comble à ses
-bontés en donnant à cet enfant toutes les vertus et surtout un coeur
-semblable au tien. Il vient de s'endormir après avoir bien soupé, il
-est d'une gaieté qui est le plus sûr garant de sa bonne santé. Il n'y
-a point de singeries qu'il ne fasse...
-
-«J'ai été à confesse, cette après-midi, et ferai demain mes
-dévotions; ce sera de tout mon coeur que je rendrai des actions de
-grâces à Dieu de tous les biens qu'il m'a faits. Je n'ai pas voulu
-partir pour Chantilly, sans avoir rempli ce devoir de reconnaissance
-envers l'Être suprême. On m'avait promis la relation de la prise
-d'York, mais, comme elle n'arrive pas, je te dirai que MM. de Grasse
-et de Rochambeau, avant de l'assiéger, ont dissipé la flotte, qui
-devait défendre le port et ont fait couler à fond un vaisseau de
-guerre, que M. de Rochambeau a attaqué York par terre et M. de Grasse
-par mer, et Cornwallis[160], qui était à York, s'est rendu prisonnier
-avec six mille Anglais. Ce qu'il y a de bien extraordinaire, c'est
-qu'on dit qu'ils avaient encore des vivres, pour trois semaines; ils
-se sont rendus le 18 octobre. M. de Lauzun est parti le 24, et il est
-arrivé, comme tu sais, avant-hier; c'est assurément bien aller. M.
-de la Fayette, de Noailles, des Deux-Ponts viennent passer l'hiver
-ici et retourneront là-bas le printemps prochain.»
-
- [160] Charles Mann, marquis Cornwallis, général anglais, né
- le 31 décembre 1738. Il se distingua au début de la guerre
- d'Amérique où il seconda le général en chef Clinton. Après cette
- capitulation de Yorktown, il eut des alternatives de succès et
- de revers. Finalement il fut surpris sur les côtes de Virginie
- et dut mettre bas les armes avec 9.000 hommes qu'il commandait.
- Gouverneur du Bengale en 1786, gouverneur général de l'Inde en
- 1801, il mourut en 1805 dans la province de Bénarès. Ses lettres
- ont été publiées à Londres en 1889 (3 vol.).
-
- * * * * *
-
-Voici le petit billet de Madame Élisabeth dont il est question dans
-cette lettre:
-
- «Je suis dans l'enchantement, ma chère Angélique, de la lettre
- de ton mari; il est impossible d'être plus tendre et plus
- aimable: tu l'es aussi de me l'avoir envoyée. Tout ce qu'il
- dit est bien vrai, et après une connaissance aussi parfaite de
- toi je lui saurais bien mauvais gré de ne pas t'aimer; mais
- là-dessus, tes amies n'ont rien à désirer. Tu dois être revenue
- de Saint-Louis, je t'en fais mon compliment. Mon bras va bien,
- je souffre moins qu'hier. Adieu, je t'embrasse, à demain. Je me
- recommande à tes bonnes prières.»
-
-Les quelques lettres qui suivent nous conduisent à Chantilly, où
-Mme de Bombelles est l'hôte du prince de Condé et de sa fille,
-Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, celle dont on connaît le roman
-d'amour platonique avec le marquis de la Gervaisais et qui a
-terminé ses jours dans un couvent sous le nom de Marie-Joseph de la
-Miséricorde[161].
-
- [161] Voir la _Dernière des Condé_, par le marquis Pierre de
- Ségur.
-
-
- Chantilly, 27 novembre.
-
-«Je suis arrivée ici, mon bijou, avec mon petit Bombon, avant-hier à
-cinq heures. Le petit a été charmant pendant tout le voyage, il n'a
-fait que rire et jouer surtout lorsque nous avons pris la poste. Tu
-ne peux t'imaginer la joie qu'il a eue des six chevaux et des coups
-de fouet des postillons. Il se porte à merveille, se promène presque
-toute la journée; il fait heureusement un beau temps, quoiqu'il soit
-froid, et il a l'air de s'amuser beaucoup de tout ce qu'il voit. Tu
-es sûrement curieux de savoir comment j'ai été reçue? à merveille.
-J'ai été, en arrivant, dans l'appartement de Mademoiselle et lui
-ai fait dire que j'étais là; elle y est venue tout de suite et m'a
-comblée de caresses et d'honnêtetés. Un instant après M. le prince de
-Condé y est arrivé en me disant: qu'il avait imaginé que j'aimerais
-mieux faire connaissance avec lui chez sa fille que dans le salon; il
-m'a fait beaucoup de remerciements de ma complaisance, enfin beaucoup
-de choses honnêtes. Depuis que je suis ici tout le monde m'y comble
-d'attentions et je serais la plus grande dame de la France que je ne
-serais pas mieux traitée. Hier, pendant la répétition, le prince de
-Condé m'a dit: que tu avais joué la comédie avec lui, mais que tu
-avais bien peur. Je lui ai répondu que tu avais acquis beaucoup de
-talents depuis ce temps-là, que tu jouais très bien actuellement, que
-tu avais construit, chez toi, un petit théâtre fort joli. Il m'a fait
-des questions sur ta maison, sur la manière dont tu étais là-bas:
-je lui ai dit, d'un air modeste, qu'il était difficile de répandre
-plus d'agréments dans la société que tu ne le faisais, et je n'ai pu
-me refuser à un petit éloge de ton esprit et de ton coeur. Il m'a
-demandé quand tu reviendrais et il m'a dit qu'il serait bien aise
-de te voir ici. Nous jouons dimanche _la Métromanie_ et _la Fausse
-Magie_ dans laquelle je fais Mme de Saint-Clair. Imagine-toi qu'on
-a trouvé ma voix jolie, je sais parfaitement mes airs, de sorte que
-j'espère n'être pas plus ridicule qu'une autre. Mademoiselle est
-réellement aimable, elle a beaucoup de naturel et un grand désir de
-plaire aux femmes qui sont chez elle. Mme de Monaco[162] n'est pas
-ici, Mme de Courtebonne[163] non plus; cette dernière est mise de
-côté tout à fait; mais Mme de Monaco est plus que jamais dans la
-grande faveur. M. le prince de Condé est parti pour Paris, une heure
-après mon arrivée, pour la seconde fois, depuis huit jours, afin
-de déterminer Mme de Monaco à revenir ici; cette dernière fait la
-cruelle à cause du petit séjour de Mme de Courtebonne ici, elle a
-imposé pour première condition de son raccommodement le renvoi de Mme
-de Courtebonne qui l'a été honteusement deux jours avant mon arrivée.
-Je sais tous ces détails par M. de Ginestous, qui épouse une Génoise,
-parente de Mme de Monaco; il se marie lundi, et Mme de Monaco doit
-venir ici après le mariage si M. le prince de Condé est bien sage.
-C'est inouï qu'un prince de cet âge-là soit dominé à ce point par une
-femme.»
-
- [162] Marie-Catherine de Brignole, princesse Honoré de Monaco,
- était depuis longtemps la maîtresse du prince de Condé. Il
- l'épousa en émigration. Elle mourut en 1837. Voir, dans _la
- Dernière des Condé_, le chapitre _Marie-Catherine de Brignole_.
-
- [163] La comtesse de Courtebonne née Gouffier, une des dames de
- la duchesse de Bourbon, avait été le prétexte d'un duel en 1779,
- entre le marquis d'Agoult, qu'elle avait promis d'épouser, et le
- prince de Condé, son amant d'un jour.
-
-Mme de Bombelles se plaît à Chantilly, mais elle n'ignore pas les
-regrets qu'elle a laissés derrière elle:
-
-«Mon départ de Versailles a été réellement touchant. Madame
-Élisabeth ne pouvait pas me quitter; moi, je pleurais de tout mon
-coeur; de là, j'ai été faire mes adieux à ma tante: elle, ses
-enfants, ma soeur étaient au désespoir de me quitter. Maman, qui
-était à Paris, a eu la charmante attention de venir, avec mon frère
-et sa femme, à Saint-Denis où nous avons passé une heure ensemble. Il
-semble que les affreuses inquiétudes que m'avait données la petite
-vérole de Bombon aient réveillé, pour moi, le sentiment de toutes
-les personnes qui doivent m'aimer un peu; cela me fait plaisir, je
-l'avoue, et j'ose dire que je suis, en quelque manière, digne de
-l'amitié qu'on a pour moi par le prix infini que j'y attache.»
-
- * * * * *
-
-Jour par jour, Mme de Bombelles conte par le menu ce qu'elle voit et
-qu'elle fait. Pour écrire à son mari, elle sait très bien prétexter
-de la fatigue et se retirer de bonne heure.
-
- * * * * *
-
-«Je te dirai d'abord, écrit la fidèle correspondante, le 29 novembre,
-que Bombon est d'une joie, d'un bonheur d'être ici, que tu ne peux
-imaginer, parce qu'il est presque toute la journée dehors. Nous
-n'avons heureusement pas encore eu de pluie, et, quoiqu'il fasse
-très froid, le temps est assez beau. Moi, je m'amuse assez, mais les
-répétitions prennent tant de temps que je n'ai exactement le temps
-de rien faire. On répète, le matin, _l'Amant jaloux_ qu'on jouera de
-dimanche en huit et, le soir _la Fausse Magie_, qu'on joue dimanche
-prochain. J'ai eu, ce soir, les plus grands succès dans mon rôle
-de Mme de Saint-Clair. On a trouvé que je le jouais très bien et
-que j'étais très bonne musicienne. M. le prince de Condé disait ce
-soir: «C'est une bien bonne acquisition que nous avons faite là.»
-Mademoiselle me comble d'amitiés et, excepté par toi, je n'ai jamais
-été gâtée comme je le suis, depuis que je suis ici. Madame Élisabeth
-m'a déjà écrit depuis que je suis ici, elle me donne tous les jours
-plus de marques de bonté et d'amitiés, aussi l'aimai-je de tout mon
-coeur. Je ne sais ce que je ne donnerais pas, s'il s'agissait de son
-bonheur. Je lui ai écrit ce matin et j'ai oublié de la prier de dire
-à M. le comte d'Artois que son clavecin était en route, mais je lui
-demanderai la première fois.
-
-
- 3 décembre.
-
-«C'est hier, mon petit chat, que j'ai débuté; le spectacle a été
-charmant, tout le monde a bien joué. Je me suis fort bien acquittée
-de mon rôle de Mme de Saint-Clair, dans _la Fausse Magie_, je n'ai
-pas trop eu peur et j'ai été fort applaudie. On a joué, avant, _la
-Métromanie_ dans la plus grande perfection. M. le prince de Condé
-faisait _Francaleu_; le comte François de Jaucourt, le _Métromane_,
-tout le monde a prétendu qu'il avait mieux joué que Molé; en un mot,
-cela a été à merveille, et j'aurais donné tout au monde, pour que tu
-fusses avec nous, cela t'aurait certainement amusé. Ce qui m'amuse
-encore davantage, c'est que l'air de Chantilly fait le plus grand
-bien à Bombon. Il se porte à merveille, reprend singulièrement des
-forces; il recommence à marcher seul. Il veut être toute la journée
-dehors et rien ne l'amuse comme d'être à l'air. Si tu voyais sa joie
-quand je rentre chez moi, comme il crie: maman, maman; il me tend
-ses petits bras, me mange de caresses et ne veut plus me quitter.
-Je n'ai jamais vu d'enfant aussi caressant et aussi attaché à sa
-nourrice; aussi, quand il faut le quitter, il n'y a sortes de ruses
-que je n'emploie pour m'esquiver, sans qu'il me voie, et, quand je ne
-réussis pas, ce sont les pleurs de ce pauvre enfant qui, je l'avoue,
-me font pleurer aussi. Tu sais, peut-être, la mort de Tronchin:
-il est mort à peu près de la même maladie que M. de Maurepas. Mme
-de Boulainvilliers est morte aussi, ainsi qu'une dame dont je ne
-sais plus le nom, qui a gardé son mari de la petite vérole. Le mari
-en est mort, elle a gagné sa maladie et vient aussi de mourir. Je
-trouve cela touchant; je crois que c'est de Perci qu'elle se nomme,
-la connais-tu? Mme de la Trémoïlle[164], qui est ici, m'a beaucoup
-demandé de tes nouvelles et me traite à merveille, parce que je suis
-ta femme. Elle est, quoique bien plus vieille, beaucoup plus jolie
-que sa belle-fille, la princesse de Tarente[165] qui est bien faite,
-a tout ce qui faut pour être agréable et, pourtant, ne l'est point.
-Son mari a l'air d'un enfant de douze ans: il est petit, joli, blanc
-et couleur de rose, n'a pas l'apparence de barbe. On dit qu'il a
-dix-sept ans, ainsi que sa femme; cette dernière a l'air d'en avoir
-dix de plus que lui[166]. M. d'Auteuil, un gentilhomme de M. le
-prince de Condé, qui fait les rôles d'amoureux, m'a chargée de le
-rappeler à ton souvenir; il m'a fait un grand éloge de toi, aussi
-m'a-t-il plu beaucoup; il est honnête et plein d'attentions. Adieu,
-bijou, j'espère recevoir bientôt de tes nouvelles, je t'aime et
-t'embrasse de tout mon coeur.»
-
- [164] Duchesse de la Trémoïlle, née princesse de Salim Kirlbourg.
-
- [165] La princesse de Tarente, fille du dernier duc de
- Chastillon, femme du fils aîné du duc de la Trémoïlle, fut dame
- d'honneur de la Reine. Emprisonnée en 1792 à l'abbaye, elle
- échappa par miracle aux massacres de septembre, et mourut en
- Russie pendant l'émigration en 1814. Le duc de la Trémoïlle
- actuel, fils du second mariage de son père, a publié (Grimaud,
- Nantes, 1897) les _Souvenirs de la princesse de Tarente sur la
- Terreur_.
-
- [166] Le prince de Tarente ne tarda pas à se séparer de sa femme.
- Devenu veuf et duc de la Trémoïlle, il épousa, en 1830, Mlle
- Valentine Walsh de Serrant, d'où le duc actuel.
-
-
- 7 décembre.
-
-«Mme de la Roche Lambert est arrivée hier; on donne dimanche
-_l'Épreuve délicate_, pièce nouvelle, et _l'Amant jaloux_; je joue
-le principal rôle dans la première pièce: il est d'une difficulté
-horrible, je ne le jouerai pas bien, mais cependant cela ne sera
-pas ridicule. Mme de la Roche Lambert fait Léonore dans _l'Amant
-jaloux_; Mademoiselle, _Jacinthe_; et moi, _Isabelle_; M. le prince
-de Condé, _Lopez_; M. d'Auteuil, _Don Alonze_; et le vicomte Louis
-d'Hautefort, _Florival_. Le trio des femmes va à merveille et fait
-un effet charmant. Riché m'a tant fait répéter que je chante fort
-bien mon rôle et, si je n'ai pas de grands succès, je suis sûre, au
-moins, de ne pas choquer. Mademoiselle me témoigne toujours l'amitié
-la plus grande, je l'aime à la folie, elle a dans ses manières
-beaucoup d'analogie avec Madame Élisabeth. Mme de Monaco est arrivée
-avant-hier au soir, cela m'a bien divertie. Je mourais d'envie de la
-voir: elle a l'air pédant, au souverain degré, prêche morale toute la
-journée. M. le prince de Condé a l'air d'un petit garçon devant elle,
-à peine ose-t-il parler à une femme parce qu'elle est d'une jalousie
-excessive. Aussi, comme elle n'est pas aux répétitions, il choisit
-ce moment pour jaser avec sa fille et avec moi; il rit des folies
-que nous disons, parce que Mademoiselle est fort gaie; mais, à peine
-rentré dans le salon, le rideau se tire sur tous les visages: c'est
-une véritable comédie. M. le prince de Condé va tristement se placer
-auprès de Mme de Monaco; moi, je reste auprès de Mademoiselle, parce
-que je ne saurais trop marquer que ce n'est que pour elle que je
-suis venue ici; de plus que cela m'amuse davantage. Elle ne peut pas
-souffrir Mme de Monaco, celle-ci le lui rend bien, tout cela m'amuse;
-je l'avoue, cela ne produit pas le même effet à tout le monde. Je
-suis pourtant fâchée, pour Mademoiselle, du pouvoir absolu qu'a cette
-femme sur l'esprit de M. le prince de Condé, parce qu'elle cherchera
-toutes les occasions de lui faire quelques niches.»
-
-
- 10 décembre.
-
-«J'ai eu hier, mon petit chat, de véritables succès: j'avais un rôle,
-dans la nouvelle pièce, de la plus grande difficulté et je l'ai
-fort bien rendu. J'ai ensuite joué _Isabelle_; le trio des trois
-femmes a fait le plus grand effet. Mme de la Roche Lambert, qui
-faisait _Éléonore_, a chanté et joué comme un ange. Mlle de Condé
-a assez bien fait _Jacinthe_, mais ce rôle cependant n'allait ni à
-sa voix, ni à sa figure; le spectacle, en tout, a été charmant. M.
-d'Auteuil, que tu connais, a joué _l'Amant jaloux_ dans la dernière
-des perfections. M. le prince de Condé, à l'exception qu'il n'a pas
-beaucoup de voix, a rendu à merveille le rôle de Lopez: il y a mis
-toute la gaieté et toute la finesse que le rôle exige. On joue,
-dimanche prochain, _le Prince lutin_, pièce nouvelle, de M. de
-Saint-Alphonse, la musique est de la Borde, son beau-frère, elle
-est dans le goût ancien et très difficile à apprendre. Je partirai
-le lendemain pour Versailles, malgré toutes les instances qu'on me
-fait, pour rester quelques jours de plus; mais j'ai promis à Madame
-Élisabeth de revenir le 17 et je ne veux pas manquer à ma parole;
-je n'y aurai pas un grand mérite, car, quoique je m'amuse fort ici
-et que j'y sois traitée à merveille, j'éprouverai une véritable
-satisfaction à revoir Madame Élisabeth et ma famille, et j'attends ce
-moment avec impatience. Bombon se porte, toujours, à merveille: l'air
-d'ici lui fait le plus grand bien, il a presque toujours fait beau,
-depuis que nous y sommes, de façon qu'il a pu beaucoup sortir. Il est
-à présent gros et gras, comme s'il n'avait pas été malade. Adieu,
-bijou. Imagine que, dès ce matin, nous recommençons les répétitions.
-Je suis lasse comme un chien de mes deux rôles d'hier et nullement en
-train, ce matin, de chanter, d'autant plus que cette musique de M. de
-la Borde me déplaît.
-
-
- Chantilly, 15 décembre.
-
-«J'ai reçu avant-hier, mon petit chat, tes lettres du 30 et du 2 de
-ce mois. Ces maudites répétitions sont cause que j'ai été quatre
-grands jours sans t'écrire, parce que, après avoir appris nos rôles
-pour une nouvelle pièce, qu'on devait jouer dimanche, il a fallu en
-apprendre d'autres, parce que tous les projets ont été renversés par
-la mort de l'archevêque[167] qui a obligé Mme de la Roche Lambert
-de partir pour Paris. C'est une perte affreuse, pour l'humanité;
-jamais on ne retrouvera d'homme assez pénétré de ses devoirs pour
-donner, par an, six cent mille francs aux pauvres, comme faisait ce
-pauvre archevêque. Que de personnes, qu'il faisait subsister, vont
-se trouver malheureuses, surtout à l'entrée de l'hiver. Cette idée
-déchire l'âme. On croit que ce sera l'archevêque d'Arles, l'évêque de
-Laon, mais je suis persuadée que ce sera l'évêque de Senlis[168].
-
- [167] Christophe de Beaumont, comte de Lyon, né à la Roque,
- près de Sarlato, le 26 juillet 1703; évêque de Bayonne, 1741;
- archevêque de Vienne, 1745; archevêque de Paris en 1746.
- Commandeur des ordres du Roi en 1748. Duc et pair de France en
- 1750.
-
- [168] Le nouvel archevêque sera Antoine-Éléonor Le Cler de Juigné
- de Neuchelles, né en 1728, évêque de Châlons le 29 avril 1764,
- archevêque de Paris en 1781. C'était un excellent choix.
-
-«M. le prince de Condé nous a menées hier, en calèche, Mme de
-Sorans et moi, voir tout Chantilly; cela m'a bien amusée. On ne
-connaît rien, quand on n'a pas vu un aussi beau lieu. Nous avons
-passé au milieu des écuries, mon Dieu, la belle chose! Il n'y a
-que l'intérieur du hameau et de l'île d'amour qu'il n'a pas voulu
-que nous vissions, il veut ne nous les faire connaître que ce
-printemps. On n'est pas plus aimable, plus honnête pour les femmes
-que ce prince. Il fait les honneurs de chez lui, comme s'il était
-un particulier. Il est, surtout, charmant quand la grande princesse
-n'est pas ici; elle est à Paris, depuis trois jours, à cause de Mme
-de Ginestous qui est tombée malade le lendemain de son mariage, mais
-elle va bien. Mademoiselle est ce qui m'attache le plus ici, elle est
-réellement charmante. Je pars après-demain matin. J'ai reçu pendant
-mon séjour ici des lettres charmantes de Madame Élisabeth, elle a
-la bonté de m'attendre avec impatience, j'en ai une bien grande de
-l'aller rejoindre, ainsi que toute ma famille.»
-
- * * * * *
-
-Pendant ce temps M. de Bombelles a correspondu régulièrement. Il
-a taquiné sa femme sur ses succès à Chantilly, sur ses goûts de
-comédienne, sur ces «dissipations» qui lui feront trouver monotone la
-vie qu'elle mène à Versailles quand elle n'est pas de service. Puis
-il vient à parler de la princesse de Monaco. «C'est dire du bien de
-Mademoiselle, que de dire qu'elle a des manières de Madame Élisabeth
-et je suis ravi que tu aies bien prouvé que tu étais à Chantilly pour
-elle. L'asservissement de M. le prince de Condé ne me paraît pas
-moins extraordinaire qu'à toi: voici dix ans qu'il s'ennuie de Mme
-de Monaco et qu'il en est subjugué, nos plus cruelles ennemies sont
-nos passions déréglées[169]. J'aurais cru que cette triste sultane
-favorite t'aurait parlé de moi; elle m'honora pendant un temps de
-quelques bontés.»
-
- [169] Le mot n'est pas juste. Tout en étant subjugué, le prince
- de Condé bénissait cette chaîne, si pesante qu'elle fût parfois.
- La fidélité et l'amitié de Mme de Monaco déterminèrent le prince
- de Condé à régulariser, dès qu'il le put, une union à laquelle
- il ne manquait que le sacrement. Dès la mort d'Honoré III de
- Monaco (1795), le prince de Condé avait songé à épouser sa veuve.
- Les péripéties de l'émigration, la crainte du quand dira-t-on
- l'empêchèrent de réaliser son projet avant 1808. Voir le livre
- cité du marquis de Ségur: _la Dernière des Condé_.
-
- * * * * *
-
-Ce séjour de Mme de Bombelles à Chantilly avait excité les jalousies,
-déchaîné les commérages du clan Guéménée-Coigny, comme le prouve la
-lettre suivante. On sent la marquise un peu nerveuse, et elle, si
-indulgente d'ordinaire, se répand en justes récriminations contre
-les sottes calomnies si bénévolement répandues sur son compte. On a
-peine à comprendre que, pour avoir passé quelques jours à Chantilly,
-une femme impeccable comme l'était Mme de Bombelles ait pu se trouver
-en butte à des caquets aussi criminellement mensongers. Cette lettre
-donne trop la représentation de ce qu'étaient certaines coteries à la
-Cour de Versailles pour ne pas être lue avec attention.
-
-
- Versailles, le 18 décembre.
-
-«Je suis arrivée, hier, au soir, mon petit chat, me portant à
-merveille, ainsi que Bombon, n'ayant pu m'empêcher de donner quelques
-regrets à Chantilly, car véritablement le lieu, la vie qu'on y mène,
-tout y est charmant. Les bontés de Mademoiselle m'avaient attachée
-à elle, elle m'a paru avoir réellement du chagrin de mon départ; je
-lui avais inspiré de la confiance, elle ne me cachait pas ses petits
-dégoûts que lui donnait Mme de Monaco, le peu de fond qu'elle pouvait
-faire sur toutes les personnes qui l'entouraient. Enfin tout cela
-a fait que j'ai été très touchée de me séparer d'elle. Le plaisir
-extrême que j'ai eu à revoir Madame Élisabeth, maman, m'a fait
-oublier, ou du moins m'a fort consolée de n'être plus à Chantilly.
-Mais croirais-tu que ce voyage, qui est la chose la plus simple à
-penser, me fait des tracasseries? Le comte de Coigny, qui est méchant
-comme la gale, en a fait des gorges chaudes, a prétendu que j'allais
-être la complaisante de Mme de Monaco, mille bêtises à peu près
-pareilles. Mme de Guéménée par bonté, et par une confiance aveugle en
-ce fat, a dit à maman presque des injures, sur mon voyage là-bas.
-Maman lui a répondu: qu'il fallait être bien méchant pour trouver
-d'autres raisons à mon séjour de Chantilly, que celle de l'amitié
-que Mademoiselle avait, depuis longtemps, pour moi, qu'ayant appris
-que mon fils avait eu la petite vérole elle m'avait proposé d'aller
-lui faire prendre l'air à Chantilly, qu'il était impossible que je
-me refusasse à cette marque de bonté et qu'il n'y avait assurément
-rien que de fort honnête dans toute ma conduite. Mme de Guéménée
-lui a répondu: qu'effectivement, à la manière dont elle présentait
-la chose, elle paraissait toute simple, qu'elle la trouvait telle
-et le dirait bien à toutes les personnes qui lui en parleraient;
-mais, comme maman sait qu'elle ment et qu'elle leur dirait peut-être
-des choses qui ne seraient pas, elle n'était pas tranquille, et,
-en conséquence, a fait chercher le comte d'Esterhazy à qui elle a
-dit ses inquiétudes. Il lui a dit qu'elle pouvait être sûre qu'il
-arrangerait cela près de la Reine, au cas qu'elle ne le trouvât pas
-bon. Il faut effectivement qu'il lui en ait parlé, car il y a trois
-jours que M. le comte d'Artois avec un air goguenard a demandé à
-Madame Élisabeth ce que j'avais été faire à Chantilly; la Reine a
-pris la parole et a dit que Mademoiselle, me connaissant, m'avait
-engagée à y venir et qu'elle trouvait cela fort simple. Il est
-heureux que cela ait tourné comme cela et que le comte d'Esterhazy
-ait été ici, car d'un voyage qui était assurément fort honnête, on
-s'en serait servi pour dire beaucoup de mal de moi; juge quel malheur
-si la Reine l'avait cru. En tout cette fameuse société est composée
-de personnes bien méchantes, et montée sur un ton de morgue et de
-médisance incroyable. Ils se croient faits pour juger tout le reste
-de la terre, ce ne sera jamais en bien, car ils ont si peur que
-quelqu'un ne puisse s'insinuer dans la faveur qu'ils ne font guère
-d'éloges, mais ils déchirent bien à leur aise. Il faut cependant voir
-tout cela et ne rien dire, c'est impatientant.
-
-«La belle-fille de M. de Vergennes a eu des convulsions, elle est
-grosse de six mois, et on est fort inquiet de son état. Je compte
-aller faire une visite à Mme de Vergennes, je ne sais si elle me
-recevra; j'espère, au moins, voir Monsieur, car je veux le remercier
-de ce qu'il a dit à Madame Élisabeth et l'en faire souvenir. On dit
-et même il paraît décidé que c'est l'archevêque de Toulouse[170]
-qui sera l'archevêque de Paris; il n'a pas tout à fait la dévotion
-du défunt, mais cela vaut bien mieux, paraît-il; il est protégé de
-la Société, ainsi cela ira bien. La duchesse de Polignac n'accouche
-pas; on commence à croire que c'est un môle. Mme de Sérent n'est
-pas de très bonne humeur depuis quelque temps, à ce qu'on m'a dit,
-mais il faut convenir que la comtesse Diane abuse tant de sa faveur,
-pour la faire aller continuellement, tandis qu'elle se repose, qu'il
-n'est pas étonnant que cela aigrisse Mme de Sérent contre elle. Mon
-Dieu, que j'envie le sort de ses enfants, ils vont passer l'hiver
-avec toi, cela te fera une société charmante. Je suis enchantée que
-cette circonstance mette un lien de plus à l'amitié que M. et Mme de
-Sérent veulent bien nous marquer, ce sont de si honnêtes personnes
-qu'il est impossible de ne leur pas être attaché, quand on les
-connaît.»
-
- [170] Etienne-Charles de Loménie de Brienne, né, en 1726, à
- Paris, où il mourut en prison, le 16 février 1794. Evêque de
- Condom, 1760; archevêque de Toulouse, 1764. Il ne fut pas nommé
- archevêque de Paris, Louis XVI ayant répondu: «Encore faut-il
- que l'archevêque de Paris croie en Dieu.» Ceci ne l'empêcha
- pas d'être plus tard archevêque de Sens, après avoir été un an
- contrôleur des finances (1787-1788), en remplacement de Calonne.
- Il se montra aussi désastreux administrateur que son prédécesseur.
-
-
- Versailles, 19 décembre.
-
-«Il faut que tu saches mes folies. Imagine-toi que, dimanche, nous
-avons, comme tu sais, joué la comédie, j'ai eu assez de succès.
-Après le spectacle on a soupé et ensuite vers minuit on a recommencé
-à danser; nous avons dansé jusqu'à sept heures du matin et nous
-n'avons fini que parce que nous ne pouvions plus remuer de lassitude.
-Mademoiselle, après m'avoir fait des adieux très tendres, a été se
-coucher; moi, j'ai été me déshabiller, j'ai fait une petite toilette,
-arrangé mes affaires, joué avec mon fils, et je suis partie à neuf
-heures et demie. Je me suis arrêtée quelque temps à Paris et suis
-arrivée à cinq heures du soir à Versailles, Bombon m'ayant amusée
-comme une reine, pendant la route, par ses petites manières.
-
-«J'ai trouvé, en arrivant, un valet de pied de Madame Élisabeth qui
-m'a priée, de sa part, de venir tout de suite; j'y ai couru, comme
-tu imagines bien. Notre entrevue a été très tendre, j'étais dans le
-ravissement de revoir cette petite princesse, nous avons eu bien
-des choses à nous dire. On m'a fait, comme tu imagines, bien des
-questions; de là j'ai été voir maman, toute ma famille. Comme Madame
-Élisabeth a soupé ce jour-là chez la Reine, j'ai été souper chez
-maman; mais, sur les dix heures, l'extrême fatigue que j'éprouvais
-m'a fait tomber dans une ivresse incroyable. Je tombais de sommeil
-et je parlais toujours malgré cela, je disais des choses dépourvues
-de bon sens; j'avais, de temps en temps, de bons moments et je
-croyais que je devenais folle. J'ai pris le parti de m'aller coucher.
-J'ai dormi parfaitement et, depuis ce moment, la raison m'est rendue.»
-
-
- Versailles, 22 décembre.
-
-«J'ai eu un bien grand plaisir depuis que je ne t'ai écrit, bien
-moins causé par la chose en elle-même, que par les grâces qui l'ont
-accompagnée. Imagine-toi que pour les fêtes qui vont se donner Madame
-Élisabeth m'a fait faire un habit superbe; il est arrivé avant-hier.
-Il y avait déjà plusieurs jours qu'elle m'avait dit que bientôt je
-saurais un secret, qui l'occupait beaucoup. Effectivement, jeudi,
-elle m'a remis un gros paquet qu'elle m'a dit arriver de Chantilly.
-Je l'ai ouvert: j'ai vu enveloppe sur enveloppe, point d'écriture, ce
-qui me confirmait dans l'idée que ce secret était une plaisanterie.
-Enfin, après avoir déchiré encore bien des enveloppes, j'ai trouvé
-une petite lettre; sur le dessus était écrit de la main de Madame
-Élisabeth _A ma tendre amie_, et dedans il y avait: _Reçois avec
-bonté, mon cher petit ange tutélaire, ce gage de ma tendre amitié_.
-Au même instant le grand habit a paru, je suis restée confondue. La
-joie la plus vive a succédé au premier moment d'étonnement, je me
-suis mise à pleurer, je me suis jetée aux pieds de Madame Élisabeth,
-elle était dans l'enchantement de ma joie, de mon bonheur. La seule
-chose qui l'ait altérée, lorsque je l'ai examiné, a été de le trouver
-trop beau: il est brodé en or, en argent, de toutes les couleurs,
-enfin c'est un habit qui va à près de cinq mille francs. Ainsi
-tu peux en juger; quoiqu'elle m'ait dit qu'elle le paierait quand
-elle voudrait, cela la gênera, cependant, un jour, et cette idée
-m'afflige. J'aimerais cent fois mieux, que l'habit fut de cinquante
-louis, enfin cela est fait et je ne puis m'empêcher d'être ravie.
-Sa petite lettre m'a charmée, j'ai trouvé cette tournure-là pleine
-d'amabilité. Mais ce n'est pas tout, elle m'a dit: de lui donner ma
-garniture de martre et qu'elle se chargeait de la faire arranger,
-pour le jour du bal que donnent les Gardes du corps, parce qu'il faut
-y être en robe. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour m'y opposer, mais
-il n'y a pas eu moyen, et réellement je me trouve, en ce moment-ci,
-accablée de ses bienfaits. D'un côté j'en jouis, et de l'autre je
-les trouve trop considérables, mais elle y met tant de grâces et
-tant de bontés qu'elle me force presque à croire que ses dons ne
-l'embarrasseront pas.
-
-«Mme de Causans a paru presque aussi contente que moi des bontés
-de Madame Élisabeth, elle était dans le secret. Il est impossible
-de donner plus de marques d'amitié qu'elle ne m'en donne. Sa tête
-va fort bien à présent et je l'aime réellement de tout mon coeur.
-Madame Élisabeth est impatientée, ainsi que moi, d'imaginer que tu
-n'apprendras ce fameux secret que dans neuf jours. Je ne te l'ai pas
-mandé tout de suite parce que, d'après les informations que j'ai
-prises à la poste, sur les jours où je devais t'écrire, tu n'en
-n'aurais pas eu la nouvelle plus tôt.»
-
-Remises de jour en jour à cause de la santé de la comtesse d'Artois,
-les fêtes officielles, ordonnées pour les relevailles de la Reine,
-semblaient indéfiniment ajournées quand Mme de Bombelles écrivait à
-son mari le 27 décembre:
-
-«Adieu toutes les fêtes, mon petit chat, Mme la comtesse d'Artois
-est au plus mal d'une fièvre qui d'abord avait si peu inquiété que
-je ne t'en avais pas parlé, mais qui est devenue des plus graves,
-puisque les médecins disent qu'elle est maligne. Ils craignent aussi
-que le sang ne soit gangréné, elle a des cloches qu'on appelle
-des phlyctènes qui l'annoncent. Elle a été administrée, hier, à
-minuit. Cette pauvre petite princesse dans les moments où elle a
-sa tête dit qu'elle sent bien qu'elle va mourir, tout le monde en
-est persuadé et très affligé, parce que c'était la bonté même, tout
-ce qui l'entoure se désespère. M. le comte d'Artois, ne la quitte
-pas. Madame, apprenant hier, après dîner, que sa soeur allait plus
-mal et craignant qu'on ne l'empêchât de la voir davantage, s'est
-mise à courir de toutes ses forces, pour aller chez elle. Elle est
-tombée en montant l'escalier, s'est évanouie, et il lui a pris des
-convulsions affreuses qui ont duré deux grandes heures. Il n'est
-pas encore sûr qu'elle ne fasse pas une fausse couche. Pendant ce
-temps-là, Mme la comtesse d'Artois, ne voyant pas venir Madame, s'est
-mise à faire des cris, des hurlements affreux, disant qu'elle avait
-quelque chose à lui dire, qu'elle voulait la voir absolument. On a
-été chercher Monsieur qui est arrivé chez elle et on a été obligé de
-lui dire que Madame avait fait un chute, qu'elle allait être soignée
-et qu'elle ne pouvait pas sortir de son lit. Madame Élisabeth est si
-affligée de l'état de Mme la comtesse d'Artois que je n'ai pas voulu
-la quitter, hier, de la journée. Elle a été, avec la Reine, chez
-Madame pendant son évanouissement et ses convulsions. La Reine s'est
-conduite parfaitement: elle lui a donné tous les soins, toutes les
-marques d'amitié, qu'elle lui devait. Si cette catastrophe pouvait
-les raccommoder ensemble, ce serait au moins un dédommagement.
-J'espère encore que Mme la comtesse d'Artois n'en mourra pas, elle
-est si jeune, elle a toujours eu l'air si sain que les médecins
-doivent trouver beaucoup de ressources pour la tirer de là. Il est
-certain qu'elle est bien mal, et ce qui est un bien mauvais signe,
-c'est qu'elle tire les draps avec les mains, elle a toujours l'air de
-chercher quelque chose; tous les gens qui sont à la mort ont la même
-manie, c'est une espèce de convulsion. Enfin, il fallait que cette
-pauvre petite princesse mourût pour qu'on parlât d'elle, mais aussi
-n'est-ce qu'en bien, les regrets sont généraux, et, si elle pouvait
-en revenir, l'alarme qu'elle aurait donnée ferait qu'on l'aimerait
-beaucoup. Je t'avouerai que j'ai un peu de regrets à ne pas mettre
-mon habit, ni ma robe; si sa maladie tournait à bien, les fêtes ne
-seraient reculées que de quinze jours; mais, si elle meurt, je ne
-crois pas qu'il y en ait de sitôt. Si ce malheur arrivait, tu ne
-pourrais pas, non plus donner la tienne, cela serait piquant[171].
-M. de Louvois m'a assuré hier que ta soeur serait heureuse avec lui,
-cela m'a fait plaisir.»
-
- [171] M. de Bombelles s'apprêtait à célébrer avec faste à
- Ratisbonne la naissance du Dauphin.
-
-La lettre du 29 décembre nous apprend que «la comtesse d'Artois
-est hors d'affaire, que Madame ne fera pas de fausse couche et que
-tout le monde est content».--«Je suis dans l'enchantement, ajoute
-Mme de Bombelles, car j'avoue que j'aurais été bien piquée si je
-n'eusse pas pu mettre mon bel habit. La duchesse de Polignac est
-enfin accouchée d'un garçon[172], les grandes douleurs n'ont duré que
-quinze minutes. On croit que la Reine fera son entrée le 19.
-
- [172] Melchior, troisième fils du duc et de la duchesse de
- Polignac.
-
-A cause des événements de la guerre et de la maladie de la comtesse
-d'Artois, on ne s'était pas pressé de décider la date des fêtes.
-Mais, la Reine ayant demandé plaisamment s'il fallait attendre que
-le nouveau-né pût y danser, les échevins durent s'exécuter: la date
-des fêtes fut fixée au 21 janvier, date dont on ne peut s'empêcher
-de rappeler le double anniversaire. Les premières cérémonies, _Te
-Deum_, inauguration du nouvel Opéra, défilé à Versailles de toutes
-les corporations, eurent lieu dans les derniers jours de décembre.
-Les serruriers de Versailles ayant offert une serrure à secret à
-Louis XVI, en qualité de «compagnon», il voulut découvrir le secret
-lui-même. Comme il pressait un ressort, un Dauphin d'acier s'élança
-de la serrure. La joie du Roi fut extrême, et aux serruriers il fit
-donner trente livres de plus qu'aux autres corps de métiers. De
-grandes sommes furent consacrées à délivrer les prisonniers pour
-dettes. Les dames de la Halle eurent leur habituel succès, et l'on
-entendit le Roi fredonner le refrain dont le ton populaire l'avait
-frappé:
-
- Ne craignez pas, cher papa,
- De voir z'augmenter votre famille,
- Le Bon Dieu z'y pourvoira.
- Fait en tant que Versailles en fourmille;
- Y eût-il cent Bourbons chez nous,
- Il y a du pain, des lauriers pour tous.
-
-Au milieu de toutes ces manifestations populaires «l'affaire» de
-Chantilly revient encore sur l'eau. La Reine semble traiter moins
-bien Mme de Bombelles «depuis qu'elle a séjourné chez le prince de
-Condé». Elle qui, pendant la maladie de Bombon, avait paru y prendre
-le plus grand intérêt, n'a pas imaginé de m'en dire un mot. Madame
-Élisabeth m'a cependant assurée qu'elle avait trouvé tout simple
-qu'invitée par Mademoiselle à l'aller voir, j'y eusse été. Le comte
-d'Esterhazy a dit la même chose à mon frère, malgré cela j'avoue que
-je suis inquiète. Je lui en parlerai. Il serait affreux qu'on se fût
-servi d'une chose aussi simple pour me faire du tort dans l'esprit
-de la Reine. Si cela est ce n'est pas un mal sans remède, mais il
-faut s'en occuper... Madame Élisabeth me dit que je radote, cela
-me rassure un peu, mais cependant pas tout à fait, parce qu'il est
-fort possible que la Reine ne lui dise pas ce qu'elle pense de moi,
-connaissant l'intérêt qu'elle prend à ce qui me regarde.»
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-1782
-
- Mariage de la comtesse de Reichenberg avec le marquis de
- Louvois.--Fêtes à Paris.--Angélique a la jaunisse.--Les bals
- des Gardes du corps.--Changements diplomatiques.--Mort de
- Madame Sophie.--Présentation de la marquise de Louvois.--Mme
- des Deux-Ponts.--La comtesse Diane intervient auprès de la
- Reine.--Mme de Bombelles est reçue par Marie-Antoinette.--Notes
- sur le marquis de Bombelles présentées à la Reine.--Démarches
- d'Angélique.--Voyage du marquis à Munich.--Audience de Pie
- VI.--Retour de M. de Bombelles à Versailles.--Le comte et la
- comtesse du Nord.--Fêtes données en leur honneur.--Opinions
- diverses.--Lettre de Mlle de Condé.--Faillite des
- Rohan-Guéménée.
-
-
-L'année 1782 s'ouvre par l'annonce officielle du mariage de Mme
-de Reichenberg et du marquis de Louvois. Toutes difficultés sont
-vaincues, Mme de Reichenberg le mande à son frère, et sans être
-aucunement éprise, elle se dit satisfaite de l'esprit et du coeur
-de son futur mari; il est galant, de jolie tournure, généreux, et
-a su respecter «la situation scabreuse d'une veuve en tête à tête
-depuis six mois». Son frère aîné, le comte de Bombelles, le marquis
-d'Ossun[173] et M. de Louvois ont été demander l'agrément du Roi, qui
-a signé le contrat le 30 décembre. Des maréchaux de France, des ducs
-et pairs, quelques parents ont assisté à cette cérémonie. Le mariage
-aura lieu à Saint-Sulpice le 15 janvier, juste trois ans après son
-premier mariage.
-
- [173] Ancien ambassadeur en Portugal, beau-père de Geneviève de
- Gramont, comtesse d'Ossun, qui sera dame d'atours de la Reine.
-
-Mme de Bombelles a fait sa cour la veille du jour de l'an, et la
-manière dont la Reine l'a traitée l'a de nouveau tranquillisée. Sa
-Majesté lui a posé plusieurs questions «avec l'air de l'intérêt»
-et ne semble pas lui savoir mauvais gré de son voyage à Chantilly.
-Mme de Vergennes a fort bien reçu la marquise qui, elle-même, a eu
-deux visites inattendues, celle de la douairière des Deux-Ponts
-fort aimable, et celle du prince de Condé qui l'a accablée de
-compliments. La comtesse d'Artois est tout à fait remise, on s'occupe
-des fêtes qui auront lieu à la fin du mois. «Il y aura incessamment
-appartement, bal, etc., et mon habit et ma robe brilleront», ajoute
-naïvement Mme de Bombelles.
-
-Une soirée intime chez Madame Élisabeth pour tirer le gâteau des
-Rois, des folies dites pour dissiper la petite princesse dont la vie
-est si monotone, les préparatifs du mariage Louvois, la nomination
-étrange, et qui fait rire, de Mme de Genlis comme «gouverneur» des
-enfants du duc de Chartres, la prise de Saint-Eustache où Arthur
-Dillon s'est couvert de gloire, voilà les événements grands et petits
-contés par Mme de Bombelles.
-
-Le 15 janvier, elle est abasourdie: «Je suis arrivée hier soir
-à Paris, mon petit chat, et j'y ai appris avec la plus grande
-surprise que ta soeur s'était mariée le matin même dans le plus
-grand incognito, ayant seulement pour témoin le baron de Bombelles.
-En sortant de la messe, elle est arrivée chez la petite Travanet,
-s'y est fait annoncer Mme de Louvois, et a eu toutes les peines
-du monde à lui persuader que ce n'était pas une plaisanterie. La
-pauvre femme est dans un état pitoyable: elle a la jaunisse, des maux
-d'entrailles, d'estomac affreux; tu ne peux t'imaginer à quel point
-elle est changée, elle est d'une maigreur horrible. Elle est venue
-souper hier avec son mari chez la petite Travanet; ils étaient tous
-de la plus grande gaieté. J'ai tâché de faire comme eux, mais je ne
-puis te rendre à quel point j'avais le coeur serré. M. de Louvois
-a été fort aimable, plein d'attentions pour sa femme, quoiqu'elle
-soit jaune et maigre; il en est réellement amoureux... et lui en a
-donné des preuves... Mais il a encore sur la physionomie une teinte
-de mauvaise tête qui m'a fait trembler. Enfin ta soeur est au comble
-du bonheur, elle ne trouve rien de parfait dans le monde comme M. de
-Louvois. Ainsi je suis bien bonne de me tourmenter, je veux espérer
-son bonheur comme les autres...
-
-«Il y a enfin eu «appartement» dimanche, et j'ai mis mon bel habit.
-Tout le monde l'a trouvé charmant; j'étais coiffée à merveille,
-j'avais des diamants, enfin on m'a jugée fort belle. Je ne peux pas
-te rendre cependant le désespoir où j'étais que tu ne fusses pas ici,
-je suis sûre que je t'aurais plu; cela m'aurait fait grand plaisir,
-au lieu qu'il m'est égal de plaire aux autres. Madame Élisabeth a été
-charmante, elle s'est beaucoup occupée de ma toilette et elle était
-ravie quand on vantait mon habit. Je le remettrai encore lundi pour
-l'entrée de la Reine à Paris. On dit que l'Hôtel de Ville sera décoré
-magnifiquement, que cela sera superbe; mais je suis fâchée qu'on
-fasse tant de dépenses pendant la guerre.»
-
-Mme de Bombelles part, le 17, pour Villiers où sa belle-soeur et
-son beau-frère la reçoivent, elle et Bombon, «avec mille caresses».
-Elle y trouve Mme de Louvois venue de son côté avec son mari, Mme
-de Souvré, Mme de Sailly, soeur du nouveau marié, M. et Mme de la
-Roche-Dragon...
-
-«Tout le monde a été dans l'enchantement de la maison de ton frère
-qui est véritablement charmante, écrit Mme de Bombelles le 19. Son
-salon surtout est arrangé en perfection, il est tout en colonnes et
-sculpté parfaitement; le dîner était excellent, servi à merveille...
-Après le dîner on a fait la conversation, et puis Mme de Louvois qui
-a la jaunisse plus que jamais et qui n'en pouvait plus s'en est allée
-aux Bergeries avec toute sa nouvelle parenté. Le grand monde parti,
-nous avons fait venir Bombon à qui Mme de Bombelles a donné des
-joujoux, et dont les singeries ont très bien réussi.»
-
-Le lendemain, dîner chez Mme de Souvré aux Bergeries, «maison
-horrible et sale qui tombe de tous côtés... La jaunisse de Mme de
-Louvois ne fait qu'augmenter.»
-
-A force de parler de la jaunisse des autres Mme de Bombelles est
-malade à son tour.
-
-«Tout le monde est à Paris, écrit-elle le 21 janvier, et moi j'ai été
-obligée de revenir hier au soir ici, j'ai décidément la jaunisse...
-Madame Élisabeth n'était pas partie hier quand je suis arrivée, je
-l'ai été voir tout de suite, tu ne peux pas t'imaginer avec quelle
-bonté elle m'a parlé. Elle a chargé Loustaneau sans que je le susse
-de lui donner tous les jours de mes nouvelles. Elle m'a fait mille
-caresses pour me consoler de n'être pas à «l'Entrée», enfin elle a
-été charmante...»
-
-Étant retenue à Versailles, la marquise ne peut, et c'est dommage,
-sur les fêtes populaires, sur le festin de l'Hôtel de Ville dans la
-cour couverte décorée de colonnes corinthiennes, nous apporter sa
-note personnelle. De ces journées mémorables les récits ne manquent
-pas, officiels ou privés. Rien ne vaut, pour en fixer le souvenir,
-que cette histoire par l'image dont les échevins de Paris confièrent
-le soin à Moreau le Jeune. Le choix était heureux, et rarement le
-graveur devenu célèbre, et déjà favorisé par Marie-Antoinette a
-mieux rendu et le fourmillement de la foule et le resplendissement
-sous l'éclat des lustres des habits de Cour. Les plus belles fêtes
-données par la ville de Paris[174], sous l'ancien régime, ont trouvé
-leur historien consciencieux et élégant; la collection de planches
-auxquelles Moreau le Jeune apporta des soins si minutieux est un des
-plus beaux spécimens de la gravure française[175].
-
- [174] _Mémoires secrets_, t. XX:--Hippeau, _le Gouvernement
- de Normandie_, t. IV;--_Supplément à la «Gazette de France»_
- du 29 janvier 1782;--_Journal_ de Hardy, t. V;--_Mémoires_ de
- Weber. Jamais fêtes ne donnèrent lieu, à l'avance, à autant de
- pronostics fâcheux, à autant d'amères critiques. On mettait en
- avant la carte à payer, les accidents à prévoir; on s'effrayait
- des précautions prises pour empêcher le retour de catastrophes.
- Un certain nombre de personnes furent mises à la Bastille pour
- des écrits ou des propos répandus contre la Reine. Au sujet de
- la fête du 21 janvier, il y eut de sinistres placards faisant
- allusion à l'usage pratiqué pour les condamnés à mort: on disait
- que le Roi et la Reine, conduits sous bonne escorte à la place
- de Grève, «iraient à l'Hôtel de Ville confesser leurs crimes et
- qu'ensuite ils monteraient sur un échafaud pour y expier leurs
- crimes.» Le 21 janvier! Hardy, (V, 88).--Le même narrateur ajoute:
- «Les précautions prises pour ces fêtes sont effrayantes. On
- s'attend à quelque malheur» (V, 94).
-
- [175] Voir P. de Nolhac, _la Reine Marie-Antoinette_.
-
-La marquise de Bombelles n'assista pas au repas de soixante-dix
-couverts où le Roi était servi par Lefebre de Caumartin, prévôt
-des marchands, qui lui présenta la serviette, et la Reine par Mme
-de la Porte, nièce de Caumartin; elle n'entendit ni la musique
-ni les harangues, elle ne souligna pas la fatigue des uns et des
-autres du cortège royal--partis vers midi de la Muette pour n'y
-rentrer qu'après minuit;--elle n'eut pas à noter le feu d'artifice
-représentant le temple de l'Hymen, les exclamations de la foule
-affairée et curieuse, l'embrasement des eaux et des cascades; elle ne
-sut pas qu'en se levant de table au bout d'une heure et demie le Roi
-avait laissé bien des estomacs non satisfaits[176], elle ignora qu'au
-retour par la rue Saint-Honoré, Marie-Antoinette tint à s'arrêter un
-instant devant l'hôtel de Noailles où se trouvait le marquis de La
-Fayette récemment débarqué d'Amérique, que la Reine permit au jeune
-général couvert de lauriers de venir lui baiser la main...; elle
-n'assista pas non plus au bal du 23 où la foule était si considérable
-que l'ordre n'en fut pas irréprochable[177]...
-
- [176] En dehors de la table royale servie dans la Galerie, il y
- avait une table de cent quarante couverts aménagée dans l'hôtel
- même. Pour les autres invités des couverts étaient placés un peu
- partout. Un grand retard fut apporté au service de certaines
- tables et, comme on devait les lever toutes à la fois, lorsque le
- Roi quitta les siennes, certains courtisans entamaient à peine
- les relevés.
-
- [177] L'affluence était extrême. On se pressait, on s'étouffait
- tout en criant: Vive le Roi!... Le Roi, ne pouvant plus avancer,
- finit par s'écrier: «Si vous voulez qu'il vive, ne l'étouffez
- donc pas.»
-
-Il restait encore des joies mondaines à connaître[178], et à ces
-galas de Versailles, Mme de Bombelles put assister et montrer son bel
-habit.
-
- [178] Voir les _Souvenirs_ de Belleval et les _Mémoires_ de la
- baronne d'Oberkirch.
-
-La fête donnée par les Gardes du corps eut lieu le 30 janvier dans la
-grande salle de spectacle du Palais de Versailles; elle commença par
-un bal paré et se termina par un bal masqué. La Reine ouvrit le bal
-par un menuet qu'elle dansa avec M. de Prisy, un des majors de corps,
-puis, pour bien honorer le régiment, elle dansa une contredanse avec
-un simple garde[179] nommé par le corps, et auquel le Roi accorda le
-bâton d'exempt.
-
- [179] Dumoret, de Tarbes, de la compagnie de Noailles, fut le
- garde du corps désigné pour danser avec la Reine. «Il était
- transfiguré de joie, dit Belleval, et ses camarades eurent bien
- de la peine à ne pas crier: «Vive le Roi!» tant ils sentaient
- combien cet honneur fait à un rejaillissait sur tout le corps.»
-
-«Ma jaunisse, écrit Mme de Bombelles le 3 février, a été assez
-aimable pour ne pas m'empêcher d'aller au bal paré, et cela m'a
-fait un grand plaisir, car c'était la plus agréable chose qu'on ait
-jamais vue; on prétend qu'il s'en fallait bien que les bals qu'on y a
-donnés pour le mariage des princes approchassent de la magnificence
-de celui-ci, parce qu'il y avait un tiers de bougies de plus qu'au
-dernier; toutes les loges étaient remplies de femmes extrêmement
-parées; la Cour était de la plus grande magnificence, enfin c'était
-superbe, et j'étais au désespoir que tu ne fusses pas ici... Ma
-robe a joué son rôle, elle est superbe... Le bal a commencé à six
-heures et a fini à neuf. A minuit Madame Élisabeth a été avec Mlle
-de Condé et plusieurs de ses dames dans une loge au bal masqué; elle
-m'a proposé d'y venir et, comme je croyais qu'elle n'y passerait
-qu'une demi-heure, j'ai accepté. Point du tout: elle s'y est amusée
-comme une reine et y est restée jusqu'à trois heures et demie, de
-manière qu'il en était quatre lorsque je me suis mise au lit... A la
-sortie d'une jaunisse cela n'était pas très raisonnable... La Reine
-m'a traitée à merveille. Elle m'a demandé comment je me portais,
-s'il était bien prudent de sortir déjà. Elle m'a dit à demi-voix:
-«Irez-vous au bal masqué?»--Je lui ai répondu en souriant que je
-n'en savais rien.--Elle a repris: «Oh! l'enfant! Véritablement on
-ne mérite pas d'être chaperon quand on va au bal, venant d'avoir
-la jaunisse.» Comme ma petite belle-soeur était avec moi et était
-entrée chez la Reine sans en avoir le droit, je lui ai dit que je
-craignais d'avoir fait une grande sottise en faisant entrer ma soeur
-chez elle; elle m'a répondu que cela ne faisait rien et qu'elle était
-ravie de la voir. J'ai été charmée que cela se soit passé ainsi,
-car je craignais vraiment d'avoir fait quelque chose de très mal.
-Le Roi m'a aussi parlé au bal, il m'a demandé si je trouvais le bal
-beau... Ensuite il m'a demandé des nouvelles de ma soeur[180], de
-maman, de ma tante[181]. Il m'a dit: C'est une épidémie, toutes les
-sous-gouvernantes sont malades.--Je lui ai dit: «Oui, sire, il ne
-reste que Mme d'Aumale[182].»--Il m'a répondu en riant: «Oh! c'est un
-beau renfort...»
-
- [180] La marquise de Soucy, née Mackau, sous-gouvernante depuis
- 1781.
-
- [181] La comtesse de Soucy, belle-mère de la précédente et
- belle-soeur de la baronne de Mackau, sous-gouvernante depuis 1775.
-
- [182] La vicomtesse d'Aumale, troisième sous-gouvernante.
-
-La petite Travanet devait venir voir le bal avec sa belle-soeur: «Je
-lui avais fait préparer un joli petit souper, j'en ai été pour mes
-frais, car elle n'est pas venue. Elle est restée près de son mari
-qui a été dans le plus grand chagrin, parce que Mlle Saint-Ouen,
-son ancienne maîtresse, est morte. Je n'ai pu partager son chagrin
-là-dessus, car cette créature inquiétait ta soeur, parce que son mari
-l'allait voir quelquefois. Mais elle a fort bien fait de ne pas venir
-et de donner dans cette occasion-là des marques d'attachement à son
-mari. Ce que je ne conçois pas, c'est la profonde douleur de M. de
-Travanet. Qu'il en soit un peu fâché, passe, mais de l'être tant, je
-trouve cela malhonnête pour sa femme...»
-
-C'est à ce bal qui fit tant de bruit que fut inauguré la mode de
-porter des Dauphins en or ornés de brillants. Les cheveux de la
-Reine étaient tombés à la suite de ses couches; elle dut adopter une
-coiffure basse, dite «à l'enfant», qui fut bientôt en vogue[183].
-
- [183] _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch.
-
-A cette époque aussi vint l'usage du catogan jusque-là porté par les
-hommes et que lançaient la Reine et la duchesse de Bourbon. Cette
-coiffure cavalière relevée de rubans ne manquait pas de piquant,
-mais elle semblait masculine et ne plaisait pas à tout le monde. Le
-Roi s'en moquait. Un jour il entra chez la Reine avec un chignon.
-Comme Marie-Antoinette riait: «C'est tout simple... puisque les
-femmes ont pris nos modes...» La leçon porta, et les modes masculines
-disparurent.
-
-Les fêtes n'ont pas fait oublier à Mme de Bombelles la carrière
-de son mari. La mort imminente de M. d'Usson, ministre de France
-à Stockholm, allait créer un mouvement diplomatique. Aussitôt la
-jeune femme court chez Madame Élisabeth et la prie de dire à la Reine
-que, si M. de Pons allait à Stockholm, elle désirerait bien voir son
-mari à Berlin. Madame Élisabeth remplit courageusement sa mission
-périlleuse. La Reine répond vivement et d'assez mauvaise humeur «que
-cela ne se pouvait pas» sans en dire la raison.
-
-«Tu juges la peine que m'a fait une telle réponse, écrit la marquise
-le 10 février. J'ai fait chercher le lendemain le comte d'Esterhazy à
-qui j'ai conté ce qui venait de se passer. Il m'a répondu qu'il n'en
-était pas étonné, que la peur de déplaire à 91 (?) en était la seule
-raison. Qu'au reste il fallait que je fisse le lendemain la demande à
-M. de Vergennes. Je lui ai répondu: «Si la Reine est décidée à barrer
-à M. de Bombelles dans toutes ses entreprises, il est inutile qu'il
-reste seulement où il est. J'ai la mort dans le coeur, vous pouvez le
-dire à la Reine, je ne croyais pas que ma conduite et mon attachement
-pour elle méritait une telle aversion.» Il m'a répondu: «Soyez sûre
-que la Reine a la meilleure opinion de vous. Elle vous aime même.»
-
-«--J'ai repris: «Si cela est, dites-lui, je vous en prie, l'état
-où vous m'avez vue, et que le seul moyen de me consoler serait
-l'assurance de Constantinople quand M. de Saint-Priest le quitterait.»
-
-M. d'Esterhazy a promis de parler à la Reine tout de suite après
-les Jours Gras, mais, sans doute, il avait tenu à lui exposer dès
-le jour même la douleur de la jeune marquise, car le soir il y a
-bal, et, dès que la Reine a aperçu Mme de Bombelles qui accompagne
-Madame Élisabeth, elle vient s'asseoir devant elle d'un air un peu
-embarrassé, et, «voulant lui marquer de la bonté », s'est mise à
-parler de choses et d'autres. «J'ai tâché de n'avoir pas l'air de
-mauvaise humeur, mais j'avais une telle palpitation de coeur que j'ai
-pensé me trouver mal.»
-
-Mme de Bombelles continue démarches sur démarches; elle court chez M.
-de Rayneval qui ne lui cache pas qu'elle n'obtiendra pas facilement
-le poste de Berlin, elle va dîner chez Mme de Vergennes qui lui
-promet son appui, elle écrit à M. de Vergennes qui lui donne enfin
-une audience. Le ministre la reçoit bien, lui dit qu'en effet son
-mari avait été la première personne à qui il avait pensé pour le
-poste de Berlin, mais que «c'eût été l'exposer à toute l'animosité de
-l'Empereur, peut-être à celle de la Reine, et «en un mot lui casser
-le col». Il ajoutait que le Roi et lui étaient fort satisfaits des
-services de M. de Bombelles, «qu'avec ses talents diplomatiques il
-n'était pas nécessaire d'aller échelon par échelon pour parvenir à
-une place importante, qu'on avait des vues sur lui, plus élevées que
-Berlin ou Copenhague, «que cela serait aussi plus loin». Le ministre
-n'en voulut pas dire davantage, et Mme de Bombelles en est réduite
-aux conjectures: Constantinople ou Saint-Pétersbourg. Ce dernier
-poste l'effraierait, vu leur peu de fortune, et elle se reprend de
-nouveau à espérer que Constantinople pourrait, dans un temps donné,
-leur être dévolu. Elle a été malade d'émotion depuis trois jours...
-puis, encore une fois elle se berce d'illusions.
-
-Le 13 février, elle sait à quoi s'en tenir sur le présent, et
-l'avenir est toujours aussi vague. «Hé bien! mon petit chat,
-écrit-elle à son mari, c'est M. d'Éterno qui va à Berlin, M. de
-Sainte-Croix à Liège, et M. de Pons à Stockholm. Qui aurait dit il
-y a dix mois que M. d'Éterno ferait un si grand saut!» Chez Mme de
-Vergennes elle s'est trouvée en quatrième entre Mme de Pons, Mme
-d'Éterno et Mme de Sainte-Croix. «Ces trois dames avaient l'air
-d'être enchantées, pour moi, je ne l'étais nullement, et je me disais
-en moi-même: «Voilà ce qui s'appelle boire le calice jusqu'à la lie.»
-
-M. et Mme de Vergennes ont été parfaitement aimables pour Angélique;
-la femme du ministre affectait de regretter que M. de Bombelles ne
-fût pas nommé à Berlin et assurait qu'on saurait l'en dédommager.
-La jeune femme a supporté tout cet entretien avec courage; mais,
-lorsqu'elle est revenue chez Mme de Mackau, elle étouffait et se mit
-à pleurer... A la fin de la lettre elle se dit remontée, car le comte
-d'Esterhazy est «chaud ami» et servira certainement les intérêts de
-M. de Bombelles. Pauvre petite femme de diplomate ambitieux, comme
-elle prend au sérieux des promesses vagues qui n'engageaient à rien!
-Certaine phrase de M. de Vergennes aurait dû pourtant lui faire
-comprendre que d'ici quelque temps il ne saurait être question de
-son mari: cette phrase qu'elle rapporte dans une lettre postérieure
-et qui «l'a fait mourir de rire», la voici: «Comme elle insistait,
-disant qu'elle allait demander pour son mari le poste de Berlin:
-«Patience, patience, répondit le ministre. Il n'y a encore que
-sept ans que M. de Bombelles est à Ratisbonne et MM. de Flavigny
-et de Barbentane sont depuis vingt-cinq ans en Italie!» Comme Mme
-de Bombelles insistait pour qu'aucune comparaison ne pût être
-établie entre ces différents messieurs, M. de Vergennes reprit: «Je
-conviens que M. de Bombelles est _du bois dont on fait les flûtes_,
-mais je n'en crains pas moins, etc...» Assimiler les grands postes
-diplomatiques à des flûtes avait eu le don d'exciter le rire de Mme
-de Bombelles... Ce qui est plus rassurant c'est que M. de Vergennes,
-au dire de M. de Rayneval s'occupe réellement de l'avenir de M.
-de Bombelles, mais il ne se pressera pas. D'un mot il a défini la
-situation à Mme de Mackau: «Quand, à _quarante ans, M. de Bombelles
-sera ambassadeur_, il n'aura pas à se plaindre.»
-
-Il n'y avait pas en effet tant de temps de perdu, quoi qu'en dît Mme
-de Bombelles et, même parmi les favoris, les ambassadeurs de moins de
-quarante ans étaient des exceptions.
-
-M. de Bombelles d'ailleurs est beaucoup plus raisonnable. Il trouve
-toutes naturelles les nominations faites surtout celle de M. d'Éterno
-à Berlin[184].
-
- [184] Dans cette promotion les Polignac n'étaient pas parvenus
- à placer leur cousin le baron d'Andlau, et la Reine elle-même
- n'avait pu faire donner encore une ambassade au comte d'Adhémar,
- ministre à Bruxelles. Il est vrai qu'il sera bientôt dédommagé
- par l'ambassade de Londres.
-
-Un deuil se préparait à la Cour. Le 27 février, Mme de Bombelles
-annonçait à son mari en même temps que Madame Sophie était très
-malade et que la fille du Roi venait d'avoir des convulsions et était
-en grand danger. L'enfant, qui devint Madame Royale, fut sauvée. Mais
-la tante du Roi mourait dans la nuit du 2 au 3 mars.
-
-«Elle a tourné à la mort le 2 au matin. On croyait que les
-souffrances venaient de l'effet des remèdes, et on était si persuadé
-qu'elle ne mourrait pas encore que, le soir même, il y avait
-spectacle au château. En sortant, on est venu avertir le Roi et la
-Reine que Madame Sophie était très mal. Ils y ont été ainsi que
-Monsieur, M. le comte d'Artois et Madame Élisabeth, et ils y sont
-restés jusqu'à son dernier moment. Cette pauvre princesse a eu
-toute sa connaissance jusqu'à une demi-heure avant sa mort. C'est
-son hydropisie qui a remonté dans la poitrine et s'est jetée sur le
-coeur qui l'a tuée. Elle est morte étouffée de la même mort à peu
-près que l'Impératrice. Elle est partie ce soir pour Saint-Denis.
-Elle a demandé, en mourant, de n'être pas ouverte et d'être enterrée
-sans cérémonies[185]. Madame Élisabeth est extrêmement affligée
-et frappée de l'horrible spectacle de la mort de Madame sa tante.
-Je ne l'ai presque pas quittée depuis ce moment, et je t'écris
-de chez elle. Elle a beaucoup pleuré aujourd'hui, elle est plus
-calme, et, quoiqu'indisposée depuis plusieurs jours, elle n'a pas
-eu de contre-coup de cette mort, mais elle est très triste. Elle
-veut absolument faire son testament, elle n'est occupée que de la
-mort. Il n'est pas étonnant qu'avec la tête aussi vive elle soit
-aussi frappée; mais j'espère que d'ici à quelques jours son esprit
-se tranquillisera, et qu'elle n'aura l'idée de la mort qu'autant
-qu'elle nous est nécessaire pour bien vivre. Mesdames sont dans un
-état affreux, elles sont véritablement bien à plaindre[186]. M.
-de Montmorin est au désespoir, ainsi que toutes les femmes qui
-appartenaient à cette pauvre princesse et dont elle était adorée.
-Elle a fait par son testament Mesdames ses légataires universelles.
-Elle a donné une partie de ses diamants à Mme de Montmorin, sa
-bibliothèque à Mme de Riantz et plusieurs de ses bijoux à différentes
-de ses dames[187]. Le deuil est de trois semaines... Mme de Louvois
-qui est venue samedi dernier pour être présentée n'a pas pu l'être,
-comme tu imagines bien, ce qui l'a avec raison fort contrariée...»
-
- [185] Sophie-Philippine-Elisabeth-Justine de France, née le
- 27 juillet 1734, morte le 3 mars 1782. Appelée d'abord Madame
- cinquième et, à partir de 1745, Madame Sophie. Louis XV lui avait
- donné le surnom de Graille. Elle était fort aimée de ceux qui
- l'entouraient.
-
- [186] «Il eût été impossible, écrit la baronne de Mackau à Madame
- Clotilde, le 11 mars, de n'avoir pas le coeur percé de douleur
- en voyant le cruel état de Mesdames ses soeurs; nous tremblions
- toutes pour leur santé.» (Archives royales de Turin.)
-
- [187] Son testament a été publié en entier par M. de Beauchesne.
- _Madame Elisabeth_, t. I; appendices.
-
-Si regrettée dans son entourage que fût Madame Sophie, sa mort ne
-devait pas interrompre longtemps le mouvement de la Cour et de la
-société. Mme de Bombelles est occupée à répéter à Paris la tragédie
-qui doit être jouée le 10 mars, chez Mme de La Vaupalière. Le
-même jour, elle assistait à Versailles à la présentation de Mme
-de Louvois. «Elle était mise à merveille, elle a fort bien fait
-ses révérences, mais elle avait si peur que cela lui faisait faire
-la grimace de quelqu'un qui va pleurer et rendait son maintien un
-peu roide. La Reine m'a dit qu'elle avait un peu de la tournure
-allemande, mais qu'il était impossible d'avoir l'air plus noble,
-et il me paraît qu'en général sa belle taille et son port ont fait
-beaucoup d'effet.»
-
-Ayant été dîner chez la douairière des Deux-Ponts, Mme de Bombelles
-croit convenable de lui parler de ses projets et lui demander
-conseil. Mme des Deux-Ponts a approuvé ce qui a été fait pour
-obtenir l'appui de la Reine. Elle m'a conseillé, de plus, de parler
-à la comtesse Diane, d'avoir l'air de lui demander son avis sur
-la démarche que j'avais envie de faire, de tâcher de l'intéresser
-en cette faveur, afin que la Reine, après m'avoir entendue, soit
-entretenue par les personnes de sa société dans sa bonne volonté.
-Je t'avouerai que, quoique je sente l'importance de cette démarche,
-elle me coûte beaucoup, car il est humiliant pour moi et Madame
-Élisabeth d'être obligée de recourir à d'autres voies qu'à la sienne
-pour parvenir à la fortune. Je l'ai dit à Mme des Deux-Ponts, elle
-m'a répondu: «Que voulez-vous? Il faut prendre les gens comme ils
-sont, et, puisque vous avez besoin de la Reine, il faut faire ce
-qui peut lui être agréable.» Elle ira encore à Versailles, elle m'a
-promis de préparer les personnes à m'entendre, de faire ton éloge,
-et enfin de prendre tous les moyens possibles pour t'être de quelque
-utilité. Elle m'a répété son conseil sur la comtesse Diane, m'a fait
-le canevas de ce que je lui dirais. Elle m'a dit qu'il était inutile
-d'en instruire Madame Élisabeth; mais, mon petit chat, pour rien dans
-le monde je ne la tromperai... Je ne lui cacherai certainement pas
-que je parlerai à la comtesse Diane, et c'est justement parce que je
-ne l'aime pas que je serais fausse si j'allais lui parler à son insu.
-Je retourne à Versailles, j'entrerai de semaine, je parlerai à Madame
-Élisabeth et à la comtesse Diane, et ensuite à la Reine.
-
-«La tragédie s'est jouée le 14 avec l'approbation de tous les
-spectateurs. Les petites de la Vaupalière ont été étonnantes; Mme
-de Travanet a joué à merveille, moi point mal, et l'ensemble a été
-parfait.»
-
-Le 20, de Versailles, Mme de Bombelles rend compte à son mari des
-démarches qu'elle a pu faire en sa faveur. D'abord M. de Vergennes
-lui a accordé de bonne grâce un congé que M. de Bombelles viendra
-passer en France. Le ministre n'a pas spécifié la longueur de
-ce congé qu'on espère faire durer le plus longtemps possible...
-peut-être jusqu'à vacance d'ambassade.
-
-Fort satisfaite de ce premier succès, Mme de Bombelles s'est rendue
-chez Madame Élisabeth à qui elle a conté toute son affaire. «Je lui
-ai dit que pour rien au monde je ne ferais ces démarches (auprès de
-la comtesse Diane) que si elle-même me les conseillait et que je sois
-bien sûre de ne pas lui déplaire. Elle m'a répondu qu'elle croyait
-que je ne pouvais rien faire de mieux, que cela ne lui causerait
-aucune peine; son amour-propre céderait toujours au désir extrême
-qu'elle avait de te voir avancer.
-
-«En conséquence, j'ai demandé avant-hier un moment d'entretien à la
-comtesse Diane et je l'ai vue hier matin. J'ai commencé par lui dire
-le chagrin que j'avais eu de n'avoir pu obtenir Berlin pour toi,
-la cause que je craignais du refus qui m'en avait été fait et tout
-ce qui s'est passé alors: les tracasseries injustes qu'on t'avait
-faites, il y a trois ans, ta conduite alors, ta parfaite innocence
-et le renvoi de la personne qui t'avait fait le plus de tort par ses
-mensonges[188], le désir que j'aurais d'obtenir une audience de la
-Reine pour te disculper à ses yeux et tâcher d'intéresser ses bontés,
-afin qu'elle nous prête son appui dans le moment où nous en aurons
-besoin... Je lui ai alors montré ma petite note à ce sujet, elle
-l'a lue deux fois et l'a trouvée parfaite. Elle m'a dit qu'elle se
-chargeait de demander pour moi une audience à la Reine, qu'il fallait
-que j'eusse le courage de lui répéter tout ce que je venais de lui
-dire à elle-même, que je lui remisse une note, qu'elle ne croyait
-pas qu'elle eût d'engagement pour Constantinople et qu'elle me
-promettait de son côté de lui en parler avec la plus grande chaleur.
-Elle me prévenait que la Reine ne prendrait pas d'engagements avec
-moi, mais que cependant, sans me le dire, elle aurait sûrement égard
-à ma demande et qu'il était essentiel que je la fisse plus tôt que
-plus tard, qu'elle se concerterait avec le comte d'Esterhazy pour
-entretenir la Reine dans l'intérêt que sûrement je lui inspirerais.»
-
- [188] Voir chapitre III, 1779. Il s'agit du comte de Neipperg.
-
-Ces bonnes paroles ont contenté Mme de Bombelles. Puisqu'elle s'est
-décidée à se servir de l'influence des Polignac,--en bonne politique
-elle aurait dû le faire plus tôt,--elle va pouvoir attendre sans trop
-d'agitation le moment où la Reine va lui donner audience. Quand ce
-sera fait, elle a bien la résolution de se tenir tranquille jusqu'au
-moment décisif.
-
-M. de Bombelles ne partage pas les illusions qu'on a su insuffler à
-sa femme, et son espoir dans le résultat des démarches conseillées
-est médiocre. «La personne à qui tu dois t'adresser, écrit-il dans
-sa lettre du 21 mars, m'a classé parmi ces êtres qui peuvent bien
-servir le Roi, mais qu'il faut ranger ou comme des ennuyeux ou comme
-de petits ouvriers incomplets. S'ils se permettent une volonté,
-d'ailleurs en supposant qu'on eût marché sur une herbe favorable,
-avec quelle légèreté ne s'emploiera-t-on pour moi! A la plus faible
-objection on quittera la partie et mon jeu deviendra pire.»
-
-Pendant ce temps la comtesse Diane a été vite en besogne; elle a
-obtenu sans trop de peine une audience de la Reine pour Mme de
-Bombelles.
-
-«La Reine m'a reçue avant-hier, écrit la marquise le 24; elle m'a
-paru encore pénétrée des préventions qu'on lui a données contre toi.
-Le comte d'Esterhazy et la comtesse Diane avaient eu une grande
-conversation la veille avec elle à ce sujet-là, et ils l'avaient
-trouvée si entêtée dans son opinion sur ton sujet qu'ils avaient
-été au moment de m'empêcher d'y aller parce que, connaissant sa
-timidité, ils craignaient que je ne pusse pas lui répondre à ce
-qu'elle me dirait. Mais, comme elle avait déjà donné son heure
-à Madame Élisabeth, cela n'a pas pu changer. Heureusement, car,
-malgré ma peur, je lui ai dit tout ce que je voulais dire. J'ai été
-assez heureuse pour la toucher, et elle a dit à la comtesse Diane
-que, surtout lorsque je lui avais parlé de mon enfant, je l'avais
-intéressée au possible. Mais, pour en revenir au commencement, je
-te dirai donc que je suis arrivée chez la Reine avec une colique
-enragée. Elle m'a dit: «Eh! bien, Madame, on dit que je vous fais
-peur. Asseyez-vous et dites-moi avec confiance ce que vous voulez.
-Je lui ai dit: «Le désir que j'ai de justifier M. de Bombelles
-aux yeux de Votre Majesté m'a encouragée à prendre la liberté de
-lui demander une audience. Ayant toujours compté sur ses bontés,
-je m'étais flattée, lorsque le poste de Berlin est devenu vacant
-qu'Elle voudrait bien le faire donner à M. de Bombelles. Mais Votre
-Majesté s'y étant refusée, je lui avouerai que j'ai craint que les
-préventions que je sais que la Cour de Vienne lui a données contre
-M. de Bombelles en eussent été cause. Et cette raison m'a bien plus
-affligée que la chose en elle-même. Je puis protester à Votre Majesté
-que jamais M. de Bombelles ne s'est permis le plus petit propos au
-sujet de l'Empereur. Je ne puis pas donner un argument plus fort à
-Votre Majesté en faveur de l'innocence de M. de Bombelles que de lui
-représenter que le comte de Neipperg, qui a été celui qui lui a fait
-le plus de tracasseries a été renvoyé par l'Empereur en raison de ses
-mensonges perpétuels, et que son successeur a rendu à M. de Bombelles
-toute la justice qu'il devait à son honnêteté et à sa franchisse.
-D'ailleurs, si Sa Majesté voulait bien peser combien il aurait été
-gauche à lui d'offenser la Reine, de laquelle il attend sa fortune et
-son avancement, en la personne de l'Empereur, en se permettant de lui
-manquer de respect. Que tu n'avais point cherché d'armes à opposer
-à la calomnie, espérant qu'elle se détruirait d'elle-même; mais que
-je ne pouvais me permettre de demander une grâce que je désirais
-vivement à Sa Majesté.--La Reine m'a répondu: «Je crois bien qu'il a
-eu moins de torts qu'on ne lui en a donnés. Mandez à M. de Bombelles
-d'engager M. de Trautsmansdorf à le justifier aux yeux de mon frère,
-donnez-moi une note bien détaillée de sa conduite, et je serai
-charmée d'être convaincue d'avoir été trompée.» Je lui ai présenté
-ma petite note au sujet de Constantinople. Après l'avoir lue, elle
-m'a dit: «Constantinople me paraît une chose bien difficile, il y a
-beaucoup de concurrents, et Madame Sophie m'a légué, en mourant, M.
-de Saluces, qui la demande.»
-
-Avant d'apprendre par Mme de Bombelles ce que fut la fin de son
-audience, n'est-on pas tenté de s'arrêter un instant et de formuler
-quelques critiques. Ainsi cette aversion de la Reine pour M. de
-Bombelles, aversion qu'elle n'a jamais avouée, mais qu'elle laisse
-deviner en ce jour, vient du rôle joué par notre ministre en 1779.
-C'est en prenant les intérêts de la France contre l'Empereur--qui
-à cette époque, et en cela très énergiquement secondé par la
-Reine, voulait faire intervenir le Roi dans son conflit avec la
-Prusse--c'est en faisant son devoir d'agent diplomatique français
-que M. de Bombelles a si fort mécontenté la Reine qu'elle n'a su
-l'oublier. Restent des formules de respect dont le marquis, contre
-toute apparence, car ses formes étaient empreintes d'une parfaite
-courtoisie, se serait départi à l'égard de l'Empereur. On est enclin
-à croire avec Mme de Bombelles que tout avait été travesti dans le
-but de nuire à son mari, que le comte Neipperg avait menti, mais
-que la Reine, volontiers rancunière, en était restée à sa première
-impression qui satisfaisait son regret de n'avoir pas réussi à
-entraîner la France contre Frédéric II.
-
-Nous avons déjà noté quelle influence prédominante dans le choix
-des ambassadeurs Louis XVI avait laissé prendre à Marie-Antoinette.
-Jamais il n'est question du Roi dans la discussion préliminaire des
-candidats. Il semble que la liste dût être soumise par le ministre
-à Marie-Antoinette qui maintenait, biffait ou instaurait au gré de
-son engouement du moment les ambassadeurs choisis par elle. Ainsi
-en avait-il été pour le duc de Guines, le vicomte de Polignac, père
-du comte Jules; nous l'avons aussi noté pour le comte d'Adhémar. Un
-nouveau candidat surgit, celui-là légué par Mme Sophie dont il était
-le chevalier d'honneur. On comprend la hardiesse avec laquelle Mme de
-Bombelles établit un parallèle entre son mari et M. de Saluces.
-
-«J'ai répondu à cela, continuait Mme de Bombelles: J'oserai
-représenter à Votre Majesté que, si M. de Saluces avait des droits
-à cette place équivalents à ceux de M. de Bombelles, je respecterais
-trop la mémoire de Madame Sophie pour me mettre en concurrence.
-Mais, M. de Saluces n'ayant pas encore été dans la diplomatie, la
-place de Constantinople ayant été de tous les temps la récompense de
-services antérieurs, il me semblait qu'il serait bien décourageant
-pour les personnes employées dans la carrière politique de se voir
-continuellement passer sur le corps des personnes qui n'ont jamais
-rien fait; que je désirais cette place avec d'autant plus de vivacité
-qu'elle était la seule où tu pusses décemment acquérir une aisance
-qui assurerait un jour à mon fils une existence heureuse, et que je
-ne pouvais penser sans douleur au triste sort qui l'attendait si Sa
-Majesté continuait à ne pas s'intéresser à son père.
-
-«La Reine m'a répondu de me tranquilliser, qu'elle ne pouvait pas me
-promettre Constantinople, mais que cependant elle s'intéresserait à
-ton avancement et réfléchirait sur les moyens que je lui en donnais,
-mais qu'avant tout il fallait que tu tâchasses de te raccommoder avec
-l'Empereur. Là-dessus elle s'est levée et m'a donné mon audience de
-congé.
-
-«J'ai tout de suite été chez la comtesse Diane qui m'a paru fort
-contente, m'a promis de reparler à la Reine et m'a dit qu'elle ne
-désespérait pas que nous eussions Constantinople, qu'il fallait faire
-la petite note au sujet des griefs présents contre toi à la Reine et
-qu'il fallait que j'obtinsse de M. de Vergennes qu'il m'écrivît une
-lettre par laquelle il me mande qu'il était parfaitement content de
-ta conduite depuis que tu es à Ratisbonne.»
-
-Mme de Bombelles fait faire une note en règle par M. de Brentano, la
-porte aussitôt à la comtesse Diane qui y fait quelques changements et
-se déclare toute prête à la remettre à la Reine avec la lettre de M.
-de Vergennes. La comtesse Diane a accompagné cela des choses les plus
-honnêtes et m'a dit qu'elle était enchantée que j'eusse vu la Reine,
-que cette dernière lui avait dit que je lui avais parlé à merveille
-et qu'elle était surtout fort contente de la manière dont je lui
-avais parlé des prétentions de M. de Saluces et qu'il lui paraissait
-que cela avait fait impression à la Reine.»
-
-Mme de Bombelles se déclare ensuite fort satisfaite des notes
-rédigées en collaboration avec M. de Brentano et prie son mari de
-remercier celui-ci chaleureusement dès qu'il sera auprès de lui.
-«Ces notes ont absolument déterminé en ma faveur l'intérêt de la
-comtesse Diane qui me croit à présent beaucoup d'esprit.» La marquise
-engageait son mari à éviter toute tracasserie venant de Vienne, puis
-elle ajoutait ceci qui prouve bien que la jeune femme n'était pas que
-zélée, mais qu'elle ne manquait pas de clairvoyance:
-
-«Tu peux sans infidélité mettre un frein à ton zèle qui ne sera
-jamais récompensé par le Roi, puisqu'il est trop faible pour oser
-reconnaître d'importants services; il ne fera point changer la
-faiblesse de notre gouvernement, parce que ton avis n'est pas assez
-prépondérant pour faire adopter d'autres idées et peut te perdre
-parce que la Reine, ayant plus de crédit que jamais, ne te pardonnera
-jamais de n'être pas de son avis. Ainsi ne fais d'ici à ton départ
-que ce dont en conscience tu ne pourras te dispenser et tâche, si tu
-le peux sans bassesse, d'engager M. de Trautmansdorf à dire du bien
-de toi à la cour de Vienne. Je te vois d'ici te mettre en fureur,
-mais je te conjure de ne jamais oublier que tu as un fils. Il n'y a
-point de sermon qui vaille ce premier point et je m'en tiendrai là...»
-
-Ci-joint les deux notes auxquelles il vient d'être fait allusion.
-L'une est un exposé officiel de la situation de M. de Bombelles;
-l'autre, un appel direct à la bienveillance de la Reine. Elles sont
-assez nécessaires à l'intelligence de ce qui va suivre pour que nous
-les donnions ici.
-
-
-NOTE SUR LE MARQUIS DE BOMBELLES
-
- Les griefs présentés à la Reine, contre M. de Bombelles, ne
- peuvent porter essentiellement que sur l'opposition que les
- ministres impériaux prétendent avoir rencontrée de la part
- de M. de Bombelles dans les différentes négociations de ces
- ministres à la Diète de Ratisbonne ou bien sur des propos
- imputés à M. de Bombelles contre la Cour impériale. Mme de
- Bombelles ne s'est jamais permis une recherche indiscrète dans
- la conduite ministérielle de son mari, et elle ne peut pas
- répondre au premier point d'accusation qu'on forme peut-être
- contre lui. Elle s'est toujours flattée que le témoignage de
- la parfaite satisfaction que M. de Vergennes a constamment
- rendu de la conduite de M. de Bombelles servirait également à
- sa justification, et elle croit que la différence d'opinions
- politiques, s'il en existe une entre lui et les ministres
- impériaux, ne peut provenir que des instructions dictées à
- chacun d'eux par leur Cour respective. Mme de Bombelles peut
- répondre avec plus d'assurance au second point parce que l'objet
- de cette imputation est plus à sa portée et qu'elle connaît les
- sentiments et la circonspection de M. de Bombelles. Elle sait
- qu'on a écrit des faussetés contre lui à Vienne, mais quelle
- attention peut mériter un homme mal intentionné, puisque, la
- Cour impériale a reconnu elle-même l'infidélité de ses rapports
- et lui a ôté le poste qu'il occupait à Ratisbonne. Il serait
- bien affligeant que cette personne fût écoutée sur un seul
- objet, lequel influe précisément sur le sort, la fortune et la
- réputation d'on galant homme qui a été continuellement en but
- à ses tracasseries et aux calomnies qu'il a débitées contre
- lui. M. de Bombelles a été traité avec bonté et distinction de
- leurs Majestés Impériales dans différents voyages qu'il a faits
- à Vienne. Il a des obligations personnelles à la Reine, qui a
- daigné approuver sa nomination au poste de Ratisbonne, a bien
- voulu prendre de l'intérêt au mariage de sa soeur. Il trouve
- dans son coeur et dans sa reconnaissance des motifs puissants
- d'être personnellement dévoué à Sa Majesté et à son auguste
- famille et il ne doit pas être soupçonné de se livrer légèrement
- à une animosité aussi absurde que mal fondée, comment peut-il
- être soupçonné d'oublier en un instant ce qu'il leur doit de
- respect.
-
- J'ose espérer que la Reine, dont l'esprit est aussi juste que le
- coeur, verra d'un coup d'oeil plus favorable la conduite de M.
- de Bombelles si elle daigne faire attention, quant à la nature
- de l'accusation et du caractère de l'accusateur.
-
-
-_La marquise de Bombelles à la Reine_
-
- «MADAME,
-
-«Mme de Bombelles serait parfaitement heureuse si la Reine daignait
-joindre sa protection à l'intérêt que Madame Élisabeth veut bien lui
-marquer, pour assurer à l'enfant de Mme de Bombelles un bien-être
-qu'il ne pourra jamais espérer sans l'appui de Sa Majesté. M. de
-Bombelles est né sans fortune; son père, mort à la veille d'être
-fait maréchal de France, ne lui laisse d'autre héritage qu'une
-mémoire chérie et respectée dans la province où il commandait et
-une grande réputation militaire. M. de Bombelles a servi dès sa
-plus tendre jeunesse, il a fait les dernières campagnes d'Allemagne
-et il a mérité partout l'approbation de ses chefs. Des talents et
-une application extraordinaire ont engagé le ministère à l'employer
-dans les affaires étrangères. M. de Vergennes a bien voulu faire de
-lui les éloges les plus étendus, en différentes occasions, il est
-malgré cela rencoigné depuis sept ans dans le poste insignifiant de
-Ratisbonne. L'ambassade de Constantinople, quand M. de Saint-Priest
-la quittera, offre à M. de Bombelles des moyens de ménager à son
-enfant une fortune convenable. Il y a beaucoup de places dans la
-carrière politique et à portée des espérances de M. de Bombelles
-qui seraient plus agréables par leur position, plus rapprochées de
-la France, mais il n'y en a aucune où il soit décemment permis d'y
-porter des vues d'économie, comme dans celle de Constantinople,
-et c'est sous ce rapport qu'elle convient plus à la situation de
-M. de Bombelles. Il serait bien flatteur pour lui d'obtenir cette
-ambassade par la protection de la Reine et d'ajouter cette nouvelle
-reconnaissance à celle qu'il doit déjà à Sa Majesté pour les bontés
-qu'Elle a bien voulu témoigner à sa famille. Mme de Bombelles
-oserait-elle se flatter que la position actuelle de M. de Bombelles
-et ses services, que le trouble d'une mère tendre et inquiète sur
-le sort de son enfant pussent assez intéresser la bienfaisance
-naturelle de la Reine, pour que Sa Majesté voulût bien promettre
-à Mme de Bombelles ses bontés lorsque M. de Saint-Priest quittera
-Constantinople.»
-
-Le comte d'Esterhazy mis au courant de ce qui s'était passé chez la
-Reine avait raison de hocher la tête et de dire à Mme de Bombelles
-que tout cela ne servirait de rien tant qu'on ne serait pas revenu
-sur le compte de son mari. Il sait à quoi s'en tenir, lui qui reçoit
-les confidences de la Reine! Les griefs viennois sont loin d'être
-apaisés, et M. de Vergennes qui, bien disposé vient de donner à Mme
-de Bombelles une lettre exposant les bons services de son mari, n'a
-pas caché à Mme de Mackau son entretien avec le comte de Mercy qui
-sortait de chez lui: «Monté sur ses grands chevaux», l'ambassadeur
-lui avait fait les plaintes les plus vives contre M. de Bombelles à
-l'occasion de sa querelle avec le prince de la Tour[189]; lui était
-resté ferme comme un roc et lui avait répondu froidement que M. le
-marquis de Bombelles n'avait fait que suivre les ordres du Roi et
-qu'il lui était impossible de l'en blâmer. M. de Vergennes ajoutait
-qu'il avait prévenu le Roi de cette dernière persécution et qu'on
-ne devait pas s'en inquiéter. Ne pas s'inquiéter est chose facile
-à dire, mais M. de Bombelles, même avant d'avoir reçu la dernière
-lettre où sa femme conte l'entretien assez vif de M. de Vergennes
-avec le comte de Mercy, ne trouve pas que les choses prennent bonne
-tournure. Sa chère Angélique n'avait-elle pas été un peu vite en
-besogne, pouvait-on avoir confiance dans la comtesse Diane? Revenir
-au plus vite en congé et plaider sa cause lui-même est son désir
-le plus pressant. «Ratisbonne lui pèse sur les épaules, plus il y
-restera et plus les ministres impériaux lui feront d'horreurs. Il se
-méfie de Trautmansdorf, malheureux petit homme sans force ni vertu».
-Tout cela est consigné dans une note explicative qu'il envoie à sa
-femme avec mission de la faire lire au seul comte Valentin. «Comme
-dans tout ce qui se fait il n'y a pas moins que de ma fortune un ami
-aussi vrai que cet honnête comte ne doit pas parcourir à la hâte
-un écrit qui renfermait de grandes vérités et qui répond à tout ce
-qu'on m'a jusqu'ici imputé sans pudeur et sans justice... La seconde
-note est faite pour le cas où l'on se servirait encore contre moi
-de ce qui se passe en ce moment avec M. le prince de la Tour. Il
-n'est plus question de plier les genoux, ma chère amie, ma perte
-serait certaine... Je ne puis rester dans l'attitude d'un étourdi,
-d'une mauvaise tête, pour qui sa femme demande grâce. Je sais que
-l'Empereur est implacable dans ses aversions; le motif de la sienne
-envers moi ne peut cesser parce que je ne trahirai pas mes devoirs,
-mais il faut que je prouve à la Reine que je suis injustement
-attaqué, c'est ce que mon compte rendu indique. Alors, quand le comte
-d'Esterhazy lui en aura dit la teneur, il n'y a plus qu'un parti
-à prendre puisque la Reine veut envers son frère des ménagements
-destructifs pour le bien du service du Roi, c'est de m'envoyer en
-Portugal. Je n'aurai jamais Constantinople: un ambassadeur de France
-à la Porte qui a du zèle et de bons yeux est un monstre pour la Cour
-de Vienne. La note que tu as donnée est, je le gagerais, à l'heure
-qu'il est dans les mains de l'Empereur et ne sera renvoyée à la Reine
-qu'avec tous les commentaires dictés par la haine et le despotisme.
-Si, contre mon attente et mon expérience, Mme la comtesse Diane est
-de bonne foi, tu peux, d'après l'avis du comte d'Esterhazy, lui
-faire jeter un regard rapide sur ma note, mais en préparant les voies
-avant mon arrivée; de grâce qu'on n'agisse en rien décisivement.»
-
- [189] La branche aînée des princes de la Tour et Taxis résidait à
- Ratisbonne.
-
-Faisant un instant trêve à ses préoccupations personnelles, le
-marquis dans sa lettre suivante raconte son voyage à Munich où il
-a été reçu par le pape Pie VI[190]. A l'arrivée dans la capitale
-bavaroise, le cortège était fort beau. «Le Saint-Père était dans une
-voiture à deux places avec l'Électeur[191]... Un dais l'attendait au
-bas de l'escalier et trois cents personnes en grand costume... Arrivé
-au grand appartement meublé et orné pour feu l'Empereur Charles VII,
-le Saint-Père a préféré l'appartement de l'Impératrice comme plus
-commode et plus près de la chapelle... Après quelques compliments qui
-ont duré quatre à cinq minutes on s'est rendu à la chapelle où le _Te
-Deum_ a été chanté en musique, plus bruyant qu'agréable. Le Pape n'a
-vu dans le reste de la soirée que l'Électeur, l'Électrice de Bavière
-et l'Électeur de Trèves. Nos audiences ont été pour le lendemain
-matin, samedi 27 avril.
-
- [190] Jean-Ange Braschi, pape sous le nom de Pie VI de 1775 à
- 1799, et dont le pontificat fut une lutte perpétuelle contre
- la cour de Naples, le grand-duc Léopold de Toscane, l'Empereur
- Joseph II, plus tard contre l'Assemblée Constituante, puis contre
- le Directoire.
-
- [191] Charles-Théodore, de la Maison Palatine,
- 1777-1799,--électeur depuis la mort de
- Maximilien-Joseph,--laquelle avait entraîné l'affaire de la
- succession de Bavière.
-
-«La mienne a duré dix minutes. En entrant, le nonce m'a nommé, j'ai
-plié le genou, baisé la main du Saint-Père et le nonce après une
-profonde génuflexion s'est retiré. Le Pape m'a conduit à la fenêtre.
-Il parle fort bien le français et m'a donné des nouvelles de M.
-le baron de Breteuil, m'a remercié d'être venu de près de quarante
-lieues pour le voir. Sa Sainteté est d'une superbe figure simple,
-honnête, et noble dans ses manières; il n'a rien d'un prêtre italien.
-Le dimanche 28, il a dit la messe basse, mais à fort haute voix aux
-Théatins. Il y avait plus de quatre mille âmes dans l'église, et le
-silence le plus religieux s'y observait. Je n'ai rien vu de plus
-édifiant et de plus auguste que cette cérémonie. Les protestants qui
-y ont assisté convenaient comme nous qu'ils en avaient été émus; on
-n'a pas plus de grâce que le Pape dans ses moindres mouvements, et il
-paraît ne les avoir point étudiés. Après la messe, il a vu les dames
-dans la sacristie; il s'est assis sur un fauteuil, elles sont venues
-lui baiser la main, et, autant qu'il a été possible, il leur a dit
-des choses aimables. Entre midi et une heure il s'est rendu en grand
-cérémonial à la place de la Grande-Garde; il était seul dans le fond
-d'un carrosse de parade, les deux électeurs Palatin et de Trèves sur
-le devant. Le Saint-Père est monté dans la maison des États et sur
-un grand balcon construit exprès il a donné sa bénédiction à quinze
-mille âmes rassemblées sur la place...»
-
-C'est une des dernières lettres adressées par le marquis à sa femme.
-Le congé demandé a été accordé, et il est rentré en France. La joie
-de retrouver sa femme et son enfant lui fait juger moins amers les
-perpétuels retards que subit sa carrière si brillamment commencée.
-Nous nous figurons quelles durent être ces premières semaines
-après une si longue séparation. Il nous est permis, par contre, de
-regretter de ne pas connaître les impressions de Mme de Bombelles sur
-le grand-duc et la grande-duchesse Paul de Russie[192] qui, en cet
-été de 1782, sous le nom étrange de comte et de comtesse du Nord,
-passèrent près de trois mois à la Cour entre Paris et Versailles.
-Arrivés à Paris, le 18 mai, le comte et la comtesse du Nord étaient à
-Versailles le 20.
-
- [192] Marie Fedorowna, née Dorothée, princesse de Wurtemberg.
-
-Le comte est présenté au Roi par M. de la Live, introducteur. Il
-est accompagné par le prince Bariatinsky, ambassadeur de Russie. La
-première entrevue est relativement froide, le Roi s'étant montré,
-comme d'ordinaire, très timide. Pendant ce temps, la comtesse
-«introduite» par la comtesse de Vergennes est reçue par la Reine.
-Au premier abord, la grande-duchesse, en raison de sa corpulence,
-impose à Marie-Antoinette, d'ailleurs prévenue contre la famille
-impériale de Russie et ne lui plaît pas. La comtesse du Nord est
-raide dans son maintien et fait montre de son instruction. Par un
-accident inaccoutumé, la Reine, dont l'accueil est habituellement
-aimable, s'est sentie gênée devant ses visiteurs impériaux; elle a dû
-se retirer dans sa chambre comme prise de faiblesse et a dit à Mme
-Campan, en demandant un verre d'eau, qu'elle venait d'éprouver que
-le rôle de Reine était plus difficile à jouer en présence d'autres
-souverains ou de princes appelés à le devenir qu'avec des courtisans.
-Ce ne fut, du reste, qu'un embarras momentané, et, dès le second
-entretien, Marie-Antoinette avait retrouvé son aisance et se montrait
-affable pour ses hôtes. Au dîner l'embarras avait disparu. On trouva
-le grand-duc, malgré sa laideur[193], charmant et séduisant; quant
-à la princesse, qu'avec sa haute taille et son buste puissant
-les Parisiens avaient déclarée un peu homasse, la comparant à la
-duchesse de Mazarin, il fut proclamé à Versailles que sa beauté
-massive de cariatide resplendissait dans tout son éclat. La baronne
-d'Oberkirch a soin de recueillir les appréciations aimables et, pour
-ne pas paraître partiale envers sa princesse, elle ne manque pas
-d'ajouter: «La Reine était belle comme le jour, elle animait tout de
-sa présence.»
-
- [193] A Lyon, où il avait passé, venant de Suisse, en se
- rendant à Paris, le grand-duc avait produit aussi deux genres
- d'impression. Il avait visité en touriste la ville industrielle
- et n'avait pas manqué de se montrer dans les hôpitaux. On voulait
- l'en dissuader, bien qu'il n'y eut pas d'épidémie, il répondit
- par ce mot «historique» qui fleure _l'Emile_ de Jean-Jacques:
- «Plus les grands sont éloignés des misères humaines, plus
- ils doivent faire d'efforts pour s'en rapprocher.» Sa visite
- aux manufactures, dans un moment où l'impératrice Catherine
- faisait exécuter d'importantes commandes, parut opportune:
- patrons et ouvriers acclamèrent le fils d'une souveraine qui
- les enrichissait. En revanche, gens du peuple et _Canuts_ de le
- saluer de cette épithète: «Oh! qu'il est vilain!» Une fois, à ces
- peu aimables compliments, il répondit avec à-propos: «... C'est
- une vérité que mon miroir m'a enseignée depuis longtemps, mais,
- si je pouvais l'ignorer, voilà des gens qui se chargeraient de
- m'en instruire.»
-
-Ce voyage eut un retentissement immense, aussi bien pour son but
-politique que pour les attentions dont le comte et la comtesse du
-Nord avaient été l'objet comme princes. Pour suivre le chapelet des
-fêtes données aux princes russes, à Versailles, à Trianon, à Paris,
-on ne saurait avoir un meilleur guide que la baronne d'Oberkirch[194].
-
- [194] Cf. aussi l'étude consciencieuse de Ch. Larivière dans _la
- Revue Bleue_ du 3 octobre 1896, un article de M. P. de Nolhac
- dans _l'Echo de Versailles_ du 22 octobre 1898 reproduit dans
- l'ouvrage de M. G. Mazinghin et A. Terrade: _les Officiers de
- l'escadre russe à Versailles_ (Aubert, 1894);--_un Czarewitz à
- Paris_, par M. Justin Bellanger (_Revue des Etudes historiques_,
- no 4, 1898);--les Notes du duc de Penthièvre dans les _Pièces
- justificatives_ de la _Vie de Madame Elisabeth_, par A. de
- Beauchesne, t. I;--enfin, un récit émanant des Archives
- nationales, découvert par M. le vicomte de Grouchy et publié
- par nous: _le Comte et la Comtesse du Nord à Versailles en
- 1782_, d'après un document inédit (_Revue de Versailles et
- de Seine-et-Oise_, mai 1902; et _Fantômes et Silhouettes_,
- Emile-Paul, 1903).
-
-Il faut des pinceaux de femme pour donner une grâce légère à ces
-récits de cérémonies, qui sous des plumes officielles semblent
-monocordes. Ainsi, malgré la bienveillance outrée dont fait preuve
-l'excellente Alsacienne, bien qu'elle se montre plus préoccupée
-de l'extérieur des choses que de la portée politique de certains
-événements, ses _Mémoires_ ont-ils fourni aux historiens le meilleur
-de leurs «informations» sur ces réceptions fastueuses à Versailles.
-
-Pendant son séjour Mme d'Oberkirch a vu souvent Mme de Mackau, «qui
-ne quitte pour ainsi dire pas Versailles» et est très au courant
-de la Cour. Elle tient donc une partie de ses renseignements
-de la sous-gouvernante; la baronne trouve Mme de Bombelles une
-femme délicieuse. Elle s'est liée avec Mme de Travanet, «une des
-meilleures, une des plus spirituelles, une des plus charmantes femmes
-qu'elle connaisse»; elle a vu aussi Mme de Louvois qui vient d'être
-présentée à la Cour, la troisième femme de ce «mauvais sujet» de
-marquis de Louvois. Pour nous parler aussi de ceux qui nous occupent,
-c'est donc le témoin le mieux renseigné.
-
-Ce fut une série de représentations: d'_Aline, reine de Golconde_,
-opéra tiré de la nouvelle de Boufflers par Sedaine et mis en musique
-par Monsigny, à _Zémire et Azor_, de Grétry, à _Jean Fracasse au
-sérail_, ballet de Gardel, qui fut dansé à Trianon; soupers,
-illuminations, bals parés à Versailles alternaient avec d'autres
-fêtes données dans les châteaux royaux ou princiers. Le bal paré du 8
-juin fut splendide dans la galerie des glaces.
-
-La Reine fit les honneurs de son «chez elle» avec une grâce sans
-égale; elle combla la princesse de souvenirs et de cadeaux. «Combien
-j'aimerais vivre avec elle!» disait la comtesse du Nord, le lendemain
-d'une fête. «Combien je serais charmée que M. le comte du Nord fût
-dauphin de France», écrivait Mme d'Oberkirch[195].
-
- [195] Malheureusement ce que la princesse écrivait à
- l'Impératrice Catherine n'était pas précisément sur le même
- ton. Le Roi y était déclaré «lourdaud» et «ennuyeux», la Reine
- «frivole et coquette». Cette impression de ses enfants, la
- Czarine l'adopta d'autant plus facilement qu'elle était disposée
- à juger de même. A l'heure de l'infortune, elle ne portera
- aux malheureux souverains qu'un intérêt bien superficiel et
- inefficace.
-
-Après le déplacement à Choisy et à Marly, il y eut aussi réception
-des princes à Sceaux chez le duc de Penthièvre, au Raincy chez le
-duc d'Orléans, à Bagatelle chez le comte d'Artois, enfin à Chantilly
-où le prince de Condé inventa «enchantement sur enchantement», bals,
-concerts, chasse aux flambeaux pour recevoir ses hôtes. Le bruit des
-magnificences de Chantilly se répandait dans toute l'Europe, et l'on
-faisait circuler ce mot glorieux pour les Condé: «Le Roi a reçu M. le
-comte du Nord en ami, M. le duc d'Orléans l'a reçu en bourgeois, et
-M. le prince de Condé en souverain.»
-
-Le comte et la comtesse du Nord avaient donc été royalement reçus
-pendant trois jours par le prince de Condé. Il y eut illumination
-générale, chasse aux étangs, concerts avec musiques invisibles,
-soupers à l'île d'Amour ou au hameau de Chantilly. Aux récits des
-témoins oculaires il convient d'ajouter l'impression psychologique et
-bien personnelle de la princesse Louise-Adélaïde qui, en l'absence
-de la duchesse de Bourbon depuis peu séparée de son mari, eut la
-charge d'aider son père à faire aux princes russes les honneurs de
-sa magnifique résidence[196]. «La comtesse du Nord a fait ici un
-petit voyage, écrit la princesse Louise de Condé à sa cousine aimée
-Clotilde de France, princesse de Piémont[197], et j'aurais bien
-désiré qu'il fût prolongé. Ils sont venus lundi pour dîner et sont
-partis hier mercredi à trois heures. Je ne puis dire combien je les
-ai trouvés aimables l'un et l'autre. Ils l'ont été pour moi d'une
-manière qui m'a véritablement touchée. Leur politesse est franche,
-noble et aisée. Ils ont l'air de penser toutes les choses obligeantes
-qu'ils disent, et cela inspire la reconnaissance. Mon père et mon
-frère en sont pénétrés pour eux; ils ont comblé de bontés aussi M.
-le duc d'Enghien. Certainement nous les avons reçus du mieux que
-nous avons pu et avec le désir qu'ils ne s'ennuient pas pendant
-leur séjour ici; c'était une chose fort simple, mais ils ont paru
-y attacher une valeur qui nous a pénétrés de sensibilité. Je vous
-assure que le moment de leur départ a été une vraie peine pour moi
-et qu'il m'a fallu prendre beaucoup sur moi pour ne pas pleurer,
-aussi ai-je mal réussi quand j'ai vu leur voiture s'éloigner. Cela
-paraîtrait bien étrange à quelques personnes, les ayant si peu
-vus; mais ils ont l'air si franc et si ouvert qu'on s'y attache
-facilement. Mme la comtesse du Nord m'a dit de lui écrire, et
-assurément ce sera avec grand plaisir, car je serais au désespoir
-qu'elle m'oubliât tout à fait. M. le comte du Nord m'a dit, avec
-toute l'honnêteté possible, qu'il n'oserait pas m'écrire, mais
-qu'il entretiendrait un commerce avec moi par vous, ma chère et
-tendre amie; cela m'a embarrassée. Je n'ai jamais osé lui dire qu'il
-pouvait m'écrire, ne sachant si je le devais, moi étant fille. C'est
-peut-être très bête, mandez-moi ce que vous en pensez. Cependant,
-après, il a fini par me demander s'il ne pouvait ajouter quelques
-lignes aux lettres de la comtesse du Nord. J'ai cru qu'il était
-sans conséquence d'accepter cela. J'ai peur qu'il ne m'ait trouvée
-bien sotte sur tout cela. Peut-être en Russie cela aurait-il été
-tout simple, mais en France on juge si sévèrement, on aime tant à
-tout interpréter que, si on avait su que je recevais des lettres du
-grand-duc que je n'ai vu que deux jours, on aurait peut-être été
-assez sot pour en faire des plaisanteries... Mais je n'ai pas encore
-fini de vous parler d'eux. Savez-vous ce qui m'a charmée? C'est la
-tendresse qu'ils paraissent avoir l'un pour l'autre. On n'est point
-accoutumé dans ces pays-ci à entendre une femme appeler son mari «mon
-cher ami». Je suis sûre que nos petites folles et nos petits-maîtres
-rient de cela, mais, moi, cela m'enchante.»
-
- [196] Voir _la Dernière des Condé_, par le marquis Pierre de
- Ségur.
-
- [197] Inédite. Archives de la maison de Savoie. Cette lettre,
- avec d'autres qui l'accompagnent, nous a été communiquée par M.
- G. Roberti, l'éminent professeur de l'Académie militaire de Turin.
-
-La princesse Louise s'excuse d'être si longue, mais elle ne peut
-ennuyer sa cousine en lui parlant de personnes qui l'aiment et
-qu'elle aime. «Ah! oui, ils vous aiment bien, je vous assure; nous
-avons souvent parlé de vous et avec bien du plaisir. Il faut que
-je vous remercie, car, sans doute, vous seule êtes la cause des
-honnêtetés sans nombre qu'ils m'ont faites.»
-
-Ce que ne raconte pas la future abbesse de Remiremont, c'est le
-mot dit au moment de la séparation par le prince de Condé: «Nous
-serons bien éloignés l'un de l'autre, dit le prince au grand-duc;
-mais, si Votre Altesse le permet et que le Roi ne s'y oppose pas, je
-pourrai aller lui rendre à Saint-Pétersbourg la visite qu'elle a bien
-voulu me faire.»--«Nous vous recevrons avec enthousiasme, Monsieur,
-et l'Impératrice sera trop heureuse de vous voir dans notre pays
-sauvage.»--«Hélas! ce sont des rêves», reprit le prince de Condé en
-soupirant. Pouvait-il prévoir que, quinze ans plus tard, ce voyage de
-Russie, il le ferait en proscrit, tandis que sa demeure éblouissante
-ne serait plus qu'une ruine aux murs pantelants?
-
-Mais, on le sait, les princes russes ne se contentèrent pas des fêtes
-de Cour. Ils se firent voir à l'Opéra, au Théâtre-Français où on leur
-lut des vers, à l'Académie française où La Harpe leur lut une pièce
-de vers assez malencontreusement choisie sur Pierre III; à l'Académie
-des Sciences où Condorcet leur fit un discours; ils furent à l'École
-Militaire, visitèrent les principaux monuments, même l'hôtel Beaujon
-et l'hôtel de La Reynière. Partout, sur le parcours, ils furent reçus
-avec enthousiasme comme ils l'avaient été à Saint-Étienne et à Lyon.
-Dans ce voyage des princes russes, on entrevoyait autre chose qu'une
-visite de politesse, on savait l'impératrice Catherine désireuse de
-se rapprocher de la France[198], et cette visite opportune surexcite
-la badauderie. Le commerce parisien, toujours à l'affût de la
-réclame, profita de cette vogue russe comme il devait en profiter
-lors des visites récentes du descendant de Paul Ier. Ce n'étaient
-partout que bannières aux armes moscovites; on citait un tailleur
-qui fit fortune avec un vêtement d'enfant, blouse flottante dont
-Catherine avait envoyé le dessin à la plume de Grimm et qu'elle avait
-imaginé pour son petit-fils Alexandre. Catherine, qui raille tout, ne
-manqua pas de railler cet enthousiasme pour la Russie: «Les Français,
-écrira-t-elle, se sont engoués de moi comme d'une plume à leur
-coiffure, mais patience, cela ne durera pas plus que toute mode chez
-eux», et il lui arrivera parfois de demander à Grimm si le _vertigo_
-a pris fin.
-
- [198] Le voyage du comte du Nord n'avait pas, à beaucoup près,
- l'importance du voyage du tzar Nicolas en 1896, mais, néanmoins,
- c'était une vraie tentative de rapprochement efficace.
-
-Il était temps que galas et fêtes prissent fin. Chacun était sur les
-dents. «Nous les avons tant et tant divertis, écrivait le chevalier
-de l'Isle au comte de Riocour, qu'ils n'en peuvent plus. Je serais
-aussi las qu'eux si je vous faisais le détail de toutes les fêtes, et
-je crois que vous le seriez bien aussi de l'avoir lu. Je ne saurais
-pourtant m'empêcher de vous dire que le bal paré de Versailles a été
-comme le Paradis, ce que l'oeil de l'homme n'a point vu et ce que
-son esprit ne peut comprendre. Il n'a jamais paru sur la terre un
-spectacle plus imposant et plus magnifique. Aucun Roi du monde n'en a
-donné qui lui ressemble ni qui puisse même en avoir approché[199].»
-
- [199] Inédite (Archives de M. le comte de Riocour).
-
- * * * * *
-
-Après les premières semaines données à la tendresse conjugale, M.
-de Bombelles se met comme de coutume facilement en route. Il a
-des devoirs de famille ou d'amitié à rendre; il est tour à tour
-chez Mme de Travanet à Paris, ou à Viarmes, chez Mme de Bombelles
-sa belle-soeur, à Dangu chez Mme de Matignon. Son plus long séjour
-est celui d'Anci-le-Franc chez son beau-frère M. de Louvois. Mme de
-Bombelles, qui commence une grossesse, n'a pu l'accompagner: il y est
-une première fois en juillet, il y retournera à la fin de novembre.
-Glissons sur les descriptions du pays qu'il parcourt de Sens à Anci,
-glissons surtout sur les petits vers badins dont M. de Bombelles a
-la fâcheuse manie d'émailler ses lettres, et supposons que le roman
-conjugal qui, un instant, a repris terre lors de la réunion des deux
-époux, a revêtu de nouveau la forme tendre et lyrique à laquelle le
-condamne l'éloignement des amoureux. Ils sont de nouveau ensemble
-en septembre et octobre, ils assistent donc à la «Sérénissime»
-banqueroute du prince de Guéménée.
-
-Un Rohan en faillite, et quelle faillite!
-
-Le scandale est terrible, la consternation règne à Paris comme à
-Versailles, car toutes les classes sont frappées, le monde de la
-Cour en tête, des académiciens, puis les petites bourses, plus
-intéressantes encore: des artisans, des matelots bretons qui,
-aveuglés par le prestige du prince, lui avaient apporté leurs
-épargnes. Lauzun y était plus qu'à moitié ruiné. Sophie Arnould y
-perdait trente mille livres de rentes. «Que voulez-vous, disait-elle
-gaiement, ce qui vient de la flûte retourne au tambour[200].»
-
- [200] Voir, dans _Louis XV intime_ et _les Petites Maîtresses_
- (p. 161), tes lettres de Mme de Coislin au duc d'Harcourt sur
- la faillite Guéménée. Le chevalier de l'Isle, qui a suivi en
- Touraine le prince de Guéménée venu, peu avant la banqueroute,
- pleurer la comtesse Dillon, son amie de vingt ans, écrit au
- prince de Ligne: «M. et Mme de Guéménée ont tout perdu: fortune,
- existence, asile, en un mot tout, sans même qu'il leur restât
- ce que notre François Ier s'applaudissait d'avoir sauvé. La
- banqueroute est énorme... le nombre des misérables qu'elle fait
- est immense... et l'auteur de tant de calamités n'a pas tout à
- fait trente-sept ans.»
-
-Pouvait-on empêcher cette faillite sans exemple qui causa la ruine
-de tant de gens? Les contemporains se montrèrent fort sévères pour
-les Rohan très jalousés. Malgré les grands sacrifices faits par
-la comtesse de Marsan, par les Montbazon, par le célèbre cardinal
-même[201], malgré le rachat par le Trésor du port de Lorient,
-les créanciers ne furent que très lentement et imparfaitement
-indemnisés[202].
-
- [201] Celui-ci se paya d'un mot orgueilleux: «Il n'y a qu'un
- Roi ou un Rohan qui puisse faire une pareille banqueroute!» Le
- mot était dans l'air. Un soir, chez la maréchale de Luxembourg,
- quelqu'un disait que la banqueroute du prince de Guéménée était
- une banqueroute de souverain. «Oui, s'écria la maréchale, mais il
- faut espérer que ce sera le dernier acte de souveraineté que fera
- la maison de Rohan (Allusion aux prétentions des Rohan d'être
- traités en souverains).
-
- [202] La vente du port de Lorient et de la partie de Brest
- appelée Recouvrance ne fut consommée qu'en septembre 1786
- (Corresp. secrètes Lescure, t. II).
-
-Une des conséquences de la «Sérénissime banqueroute» sera la mise en
-vente du beau domaine qu'habitait la princesse de Guéménée. Celle-ci
-s'était fait l'illusion qu'elle resterait Gouvernante des Enfants de
-France[203] et avait même continué les travaux de Montreuil[204].
-D'abord disposée à sauver la princesse en séparant ses intérêts
-de ceux de son mari, Marie-Antoinette, sur les représentations de
-Mercy, songeant peut-être déjà à la duchesse de Polignac pour les
-fonctions de Gouvernante des Enfants de France, accepta la démission
-de la princesse de Guéménée. Celle-ci se retira à Vigny, près de
-Pontoise, dans une propriété du maréchal de Soubise[205]. «Elle va
-vivre là, écrit le chevalier de l'Isle au prince de Ligne, presque
-dans la gêne, en un château inhabité depuis un siècle, ayant pour
-tout ornement quelques vieilles tapisseries à grandes vilaines
-figures, obligée de regarder à un louis...» Et le chevalier ajoute:
-«Rappelez-vous, mon prince, la grandeur où nous l'avons vue le 22
-décembre de l'année dernière, à deux heures après-midi, portant dans
-ses bras M. le Dauphin aux acclamations du peuple et le bas de sa
-robe tenu par Madame Adélaïde; songez que c'est à pareil jour, à
-pareille heure, qu'elle est sortie de Versailles dans l'abaissement
-et l'humiliation, et voyez ensuite si vous croyez qu'il faille
-attacher un grand prix aux honneurs de ce monde... Je crois qu'aucuns
-ne valent que nous nous en tourmentions. C'est ce qu'a pensé notre
-bonne petite duchesse de Polignac que les honneurs vont toujours
-trouver, témoin la charge de gouvernante qu'assurément elle ne
-cherchait pas et à laquelle pourtant elle sera publiquement nommée
-demain[206]...»
-
- [203] Dans la _Révolution française_ de février 1898, M. J.
- Flammermont a publié deux lettres de Marie-Antoinette à la
- princesse de Guéménée, qui prouvent qu'au début du scandale
- la Reine s'était montrée désireuse de sauver la Gouvernante
- des Enfants de France jusque-là traitée en amie. A la fin de
- septembre elle assurait la princesse de «son désir de l'obliger»,
- prêtait son concours pour obtenir des lettres de surséance.
- Quelques jours après, sur les instances de Mercy, elle avait
- changé d'avis et laissait suivre le cours des choses. Le 5
- novembre la _Gazette de France_ annonçait la démission de la
- princesse de Guéménée et son remplacement par la duchesse de
- Polignac.
-
- [204] D'où cette épigramme de M. de Villette, l'inventeur du mot
- de la «Sérénissime banqueroute» à Mme de Coislin: «En place de ce
- vers en poème des _Jardins_:
-
- Les grâces en riant dessinèrent Montreuil,
-
- il faudra substituer:
-
- Les rentiers en pleurant achèveront Montreuil.
-
- [205] Nous avons vu que Louis XVI avait permis l'achat, par
- le Trésor, du port de Lorient, pour la somme de 12 millions;
- mais là s'arrêta sa condescendance. Il refusa de recevoir son
- grand-chambellan et éconduisit le maréchal de Soubise qui venait
- intercéder en faveur de son gendre.
-
- [206] Mme de Polignac, d'après les _Mémoires de Ségur_, ne
- recherchait pas ce nouvel honneur dont la responsabilité
- l'effrayait.
-
-La place est donnée, la maison est à vendre. Au commencement de
-décembre, il en est question, puisque Mme de Bombelles en informe
-son mari. Celui-ci lui répond, le 8, d'Anci-le-Franc, où il est allé
-rejoindre Mme de Louvois, dont les couches sont proches: «Ce que tu
-me mandes des grâces de Madame Élisabeth avec toi me fait autant de
-plaisir que l'acquisition que le Roi va faire de Montreuil, pour
-elle. Ce sera un objet de dissipation et d'agrément qui lui est
-nécessaire. Ma première idée a été de savoir quel parti elle prendra
-sur la petite maison qu'avait ma belle-mère. J'augure assez bien des
-conseils qui seront donnés à Madame Élisabeth et trop bien de sa
-façon de penser pour n'être pas sûr qu'elle ne disposera de ce petit
-casin en faveur de personne ou qu'elle le fera retourner à celle qui
-le possédait.»
-
-M. de Bombelles prenait grand intérêt à sa belle-mère: «La manière
-dont elle s'est conduite dans ces derniers temps a été si parfaite,
-si noble, si maternelle, qu'elle m'a encore plus attaché à elle.»
-Nous verrons que son désir de lui voir conserver la petite maison
-qu'elle habitait sera exaucé; Madame Élisabeth, aussitôt en
-possession de Montreuil, se fera un plaisir de la lui donner.
-
-En attendant que Mme de Louvois se décide à mettre au monde
-l'héritier attendu, M. de Bombelles, pour ronger son impatience,
-taquine sa femme par ce commencement de lettre datée du 11 décembre:
-
-«Elle est accouchée très heureusement entre quatre et cinq heures
-du soir, et je me hâte, ma chère amie, de te donner cette bonne
-nouvelle. Je suis sûre qu'elle te charmera... et que tu seras
-également surprise lorsque tu sauras que c'est de Follette dont il
-est question. Quant à ma soeur, nous attendons toujours qu'elle en
-fasse autant... et tu vois que nous nous divertissons à te mettre en
-colère.»
-
-Mme de Louvois accoucha, le 20 décembre, d'un enfant si grêle et si
-chétif qu'on ne pensait pas pouvoir l'élever. Quelques jours après le
-départ de M. de Bombelles pour Versailles, il mourut en effet. Deux
-ans plus tard, la marquise devait mettre au monde un second fils que
-nous retrouverons postérieurement.
-
-Pour le moment, mieux encore que les couches de sa soeur, la
-grossesse d'Angélique sera l'objet des préoccupations de M. de
-Bombelles. De quelle sollicitude la jeune femme va être entourée à
-Versailles et à Montreuil, on se le figure...
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-1783-1786
-
- Naissance de Bitche.--Le marquis voyage en Angleterre.--Chez
- le duc de Marlborough.--Accident de cheval de Madame
- Élisabeth.--Nouvelles de Cour.--Ascension des frères
- Robert.--Chez la duchesse de Polignac.--L'intimité à Versailles
- et à Montreuil.--Pauvre Jacques.--Visites princières.--_Le
- Mariage de Figaro_ et l'affaire du Collier.--Le duc et la
- duchesse de Saxe-Teschen.--L'ambassade de Portugal.
-
-
-Au début de l'automne 1783, Mme de Bombelles mit au
-monde son deuxième fils qui reçut au baptême les noms de
-François-_Bitche_-Henri-Louis-Ange. Le prénom de Bitche était donné
-sur la demande expresse de la Municipalité de Bitche en mémoire des
-services rendus par le lieutenant général de Bombelles[207].
-
- [207] Requête adressée au marquis de Bombelles par la
- Municipalité de Bitche (Arch. S.-et-O., E. 405).
-
-L'enfant fut baptisé en l'église de Saint-Louis de Versailles. Le
-parrain était le comte de Tressan[208], maréchal de camp, membre de
-l'Académie française; la marraine, la baronne de Mackau.
-
- [208] Louis-Elisabeth de Lavergne, comte de Tressan, né au
- Mans, en 1705, mort en 1783, fit les campagnes de Flandre et
- d'Allemagne, devint maréchal de camp et grand-maréchal à la Cour
- du Roi Stanislas. Il consacra ses dernières années à des travaux
- importants de science et de littérature. Il publia deux volumes
- sur le fluide électrique considéré comme agent universel, et
- donna la traduction arrangée des romans de chevalerie, dont il
- avait découvert la collection complète. Ses oeuvres choisies ont
- été publiées une première fois en 1823, avec préface de Campenon.
- Le marquis de Tressan a publié les _Souvenirs_ de son grand-oncle
- (Versailles, 1899).
-
-M. de Bombelles a quitté Ratisbonne, d'abord officieusement, puis
-officiellement, dans l'attente d'un poste effectif d'ambassadeur
-qu'on lui fait toujours entrevoir et dont l'échéance est
-perpétuellement reculée. Il est nommé en principe à Lisbonne, mais
-à condition que le titulaire actuel consente à partir. Quand il
-n'est pas auprès de sa femme, le marquis souffre de son oisiveté
-et emploie ses loisirs forcés à des voyages utiles, à des missions
-ethnographiques.
-
-Des devoirs de famille ou d'amitié l'ont appelé en Normandie au
-printemps de 1784. Il écrit de Dangu, où il est l'hôte de Mme de
-Matignon, fille du baron de Breteuil: «La verdure est lente à venir»,
-et la nature lui paraît un peu maussade... Ce qui est encore plus
-lent à venir, c'est la réponse du «vieil ambassadeur»» à Lisbonne,
-M. O'Dune, que nous avons connu ministre de France à Munich en
-1779. Cette réponse c'est tout simplement sa démission que M.
-O'Dune ne se presse point de donner, et M. de Bombelles préférerait
-qu'on n'attendît pas, pour agir, le désistement de l'ambassadeur
-et qu'enfin un «langage bien positif de volonté triomphât du peu
-de bonne volonté qu'on a pour lui». Il ajoute: «Vieil ambassadeur,
-bientôt cette épithète me conviendra; en attendant je sens qu'on ne
-vieillît pas tout à fait quand on aime, et tu as à toi seule, oui,
-mon ange, à toi seule, l'art de rajeunir ton vieux chat.»
-
-La réponse de Mme de Bombelles est plutôt réconfortante, puisque
-la comtesse Diane est partie pour Paris avec la promesse de parler
-au baron de Breteuil de leurs affaires. Rabelais n'est pas le seul
-à avoir trouvé que «Faulte d'argent» est un grand mal, car, c'est
-l'objet des préoccupations constantes du ménage. Mais ne nous
-exagérons pas la tristesse de leur esprit, car, à part l'antienne
-périodique touchant la carrière, le marquis est plutôt enjoué dans
-ses notes de voyage. Laissons-le visiter Rouen en compagnie de
-l'évêque, M. de la Ferronnays et de l'intendant général de Brou,
-passer au Havre, admirer à Bolbec les jolies mines et les coiffures
-originales. «L'habillement du pays diffère de celui des environs de
-Paris qu'on pourrait se croire dans un autre royaume... J'ai traversé
-tout à l'heure celui d'Yvetôt. Sa capitale, qui n'est aussi qu'un
-bourg fort beau, renferme quinze mille âmes. M. d'Albon vient de
-renouveler ses baux, et son royaume va lui rapporter 45.000 livres de
-rentes. En entrant sur ses terres, deux grands piliers, et sur ces
-piliers est écrit: «Franchises de la principauté d'Yvetôt.»
-
-Voici des nouvelles de Versailles du 21 avril: «J'étais encore hier
-si fatiguée de la chasse d'avant-hier, où j'avais été avec Madame
-Élisabeth, écrit Mme de Bombelles, que je n'ai pas eu la force de
-t'écrire. Il est pourtant bon que tu saches que la Reine a accueilli
-parfaitement la proposition que Madame Élisabeth lui a faite dimanche
-dernier et a trouvé le conseil de Rayneval fort raisonnable en
-promettant bien de ne pas te nommer à M. de Vergennes, mais cependant
-de faire en sorte que ce soit lui qui soit chargé d'écrire à M.
-O'Dune. J'ai écrit le lendemain matin, avant de partir pour la
-chasse, à Rayneval, afin qu'il sût qu'on était heureux de l'avoir
-pour conseil. J'irai voir sa femme, et je saurai si on a déjà parlé
-à la Reine. Le soir, chez Mme de Lamballe, la Reine m'a traitée
-à merveille, de sorte que j'ai fort bien fait d'y aller et que
-plusieurs personnes croyaient que ton affaire venait de se terminer
-et sont venues me faire compliment. Ce qu'il y a de moins heureux,
-c'est que j'ai perdu mon argent; mais, quand on est aussi bien en
-fonds, c'est un petit malheur.»
-
-Elle croit près de se réaliser ce qu'elle désire, la petite
-ambitieuse, mais les affaires de son mari, comme d'ordinaire, ne vont
-pas vite.
-
-La lettre du 25 avril est moins remplie d'illusions. La Reine n'a pas
-encore parlé... Le ministre l'a bien accueillie, et c'est tout... Au
-fond sa coquetterie avec M. de Vergennes «pourrait faire jaser», mais
-lui s'est mis moins en frais qu'elle... Comme consolation la Reine a
-parlé d'eux avec intérêt à M. de Breteuil, et la comtesse Diane s'est
-montrée d'une grande amabilité. «Tout cela me sert comme des bombons
-qui amusent mon estomac quand il a bien faim.»
-
-Les époux sont réunis au début de l'été et passent un mois ensemble
-dans différents châteaux des environs de Rouen. De là, en août, le
-marquis part pour l'Angleterre. Il a été l'hôte du duc de Marlborough
-et vante la magnificence de sa demeure seigneuriale de Blenheim, «ce
-superbe château bâti aux frais de la nation anglaise en récompense
-des succès du duc de Marlborough». Bien des maisons de nos grands
-seigneurs, si j'en excepte nos princes, n'approchent de la grandeur
-et de la noblesse de Blenheim. Le duc de Marlborough d'aujourd'hui
-y vit en souverain: son jardin et son parc forment tout un pays,
-où rien n'a été négligé pour embellir la nature et en rapprocher
-les beautés; nos jardins anglais sont des plateaux de désert en
-comparaison de ces vastes et ingénieuses promenades; les bandes de
-daims, de beaux chevaux, des vaches, aussi belles que celles de
-Suisse, des troupeaux de moutons garnissent les pelouses, dont la
-verdure sert de base à cent autres nuances de tous les arbres divers,
-qui, soit en touffes, soit en allées, varient les points de vue, en
-masquent de moins agréables et préparent à de plus surprenants.»
-
-Veut-il oublier ses préoccupations? La petite marquise se charge de
-les lui rappeler, car, jour par jour, elle le tient au courant de ses
-négociations, de ses démarches.
-
-Pendant que la Reine et Madame Élisabeth sont à Trianon, elle se rend
-à Paris où son frère, victime d'un accident à la jambe, l'a fait
-demander. «M. de Florian vient de remporter un prix à l'Académie,
-écrit Mme de Bombelles, le 1er septembre. J'ai été hier à Trianon;
-Madame Élisabeth m'avait fait chercher en chaise pour monter à cheval
-avec elle. J'ai vu la Reine qui m'a traitée avec toutes sortes de
-bontés, Madame Élisabeth est revenue dîner avec la Reine, et la
-comtesse Diane m'a ramenée à Montreuil, où elle m'a donné à dîner.
-Elle m'a parlé de toi avec le plus grand intérêt et m'a promis, dès
-que nous aurions une réponse de Lisbonne, de faire tout ce que nous
-pourrions désirer.
-
-La pauvre princesse des Deux-Ponts n'est-elle pas bien à plaindre
-d'avoir perdu son fils? C'est un malheur affreux et, en vérité,
-le prince Max n'est guère digne de toutes les prospérités qui se
-préparent à l'accabler...»
-
-Le 11 septembre, nouveaux détails sur l'affaire de Lisbonne.
-Décidément, il n'est pas aisé, ni de décider le ministre harcelé par
-le baron de Breteuil à écrire à M. O'Dune pour obtenir sa démission,
-ni à déterminer celui-ci à signer son arrêt.
-
-Un accident de la princesse Élisabeth est le sujet principal de la
-lettre suivante: Du 17 septembre.
-
-«Imagine-toi que Madame Élisabeth, mercredi dernier, galopant à la
-chasse, est tombée de cheval[209]. Son corps a roulé sous les pieds
-du cheval de M. de Menou[210] et j'ai vu le moment où cette bête,
-en faisant le moindre mouvement, lui fracassait la tête ou quelque
-membre. Heureusement, j'en ai été quitte pour la peur, et elle ne
-s'est pas fait le moindre mal. Tu penses bien que j'ai eu subitement
-sauté à bas de mon cheval et volé à son secours. Lorsqu'elle a vu
-ma pâleur et mon effroi, elle m'a embrassée en m'assurant qu'elle
-n'éprouvait pas la plus petite douleur. Nous l'avons remise sur
-son cheval, j'ai remonté le mien et nous avons couru le reste de
-la chasse comme si de rien n'était. L'effort que j'ai fait pour
-surmonter mon tremblement, pour renfoncer mes larmes, m'a tellement
-bouleversée que, depuis ce moment-là, j'ai souffert des entrailles,
-de l'estomac, de la tête, tout ce qu'il est possible de souffrir.
-Cette petite maladie s'est terminée ce matin par une attaque de nerfs
-très forte, après laquelle j'ai été à la chasse, et il ne me reste,
-ce soir, qu'une si grande lassitude qu'après t'avoir écrit, je me
-coucherai...
-
- [209] Voir plus loin, page 301, une note sur les promenades à
- cheval de Madame Élisabeth.
-
- [210] Jacques-François, baron de Menou (1750-1810). Maréchal
- de camp lorsque la Révolution éclata. Il fut envoyé aux Etats
- Généraux, où il se montra partisan des réformes et se distingua
- dans le Comité de la Guerre. Général en Vendée contre la
- Rochejacquelein qui le battit, sauvé à grand'peine de l'échafaud
- par Barrère. Il montra de l'énergie aux journées de prairial an
- III, mais au 13 vendémiaire son rôle fut violemment attaqué.
- Bonaparte le protégea, l'emmena en Egypte, où, plus tard, après
- l'assassinat de Kléber, il prit le commandement en chef; il
- fut obligé de capituler devant Alexandrie en un jour. Nommé
- gouverneur du Piémont, puis de Venise, il mourut dans cette ville
- en 1810.
-
-«J'ai cependant cru ne pouvoir me dispenser, malgré toutes mes
-douleurs, d'aller avant-hier à Trianon, et j'ai d'autant mieux fait
-que j'y ai été traitée à merveille par le Roi, par la Reine et,
-conséquemment, par le reste des personnes qui y étaient. J'y ai perdu
-mon argent, suivant ma louable coutume; j'y étais très bien mise, et
-je me serais consolée des frais de ma parure s'ils avaient pu exciter
-ton admiration, car, étant uniquement occupée du désir que tu m'aimes
-bien, je voudrais ne perdre aucune occasion d'augmenter, ne fût-ce
-que d'une ligne, ton intérêt pour moi... J'y ai vu M. d'Adhémar qui
-m'a beaucoup parlé de toi et de tout le plaisir qu'il avait eu à te
-recevoir à Londres. Il me paraît toujours occupé tendrement de la
-favorite, et il ne m'a pas semblé que les principaux personnages le
-traitassent d'une manière très distinguée.»
-
-Mme de Bombelles n'a pas manqué de se rendre à Saint-Cloud chez le
-baron de Breteuil[211]; elle y a vu M. de Rayneval et la question de
-Lisbonne a été de nouveau agitée. Pourquoi M. O'Dune met-il tant de
-temps à se décider puisque, après tout, des compensations lui sont
-offertes? Elle a vu Mme de Vergennes et, chez celle-ci, le ministre
-et le chevalier de la Luzerne.
-
- [211] Il habitait dans le parc le pavillon dit de Breteuil.
-
-Voici, dans une lettre suivante, une anecdote gentiment contée: «J'ai
-encore été à Trianon, samedi dernier. Si je ne connaissais pas ton
-peu de goût pour les agréments que je te pourrais procurer en un
-certain genre, je te dirais que le Roi a joué au loto à côté de moi
-et m'a traitée avec la plus grande distinction. Mais, craignant de
-t'affliger, je ne me suis pas conduite de manière à alimenter son
-sentiment, de sorte qu'il y a toute apparence qu'un aussi joli début
-n'aura pas de suites. C'est vraiment dommage, mais tu ne le veux pas,
-il faut bien obéir...»
-
-Puis des petites nouvelles:
-
-«L'opéra de _Dardanus_ qu'on a joué est superbe, et j'espère que nous
-chanterons ensemble tout l'opéra, cela n'ira pas sans nous quereller,
-mais, malgré cela, tu t'amuseras... Bitche a été malade, mais ce
-sont deux dents prêtes à percer... Madame Élisabeth me charge de te
-prier de lui rapporter de Londres du papier à écrire qui est rayé,
-c'est-à-dire qui sert de guide... Elle voudrait encore des chapeaux
-de paille, dont le fond serait bien profond, et elle te prie surtout
-de lui faire exactement payer tout ce qu'elle te devra...
-
-«L'ascension des frères Robert a causé de grandes émotions. Ils sont
-partis dimanche à midi dans leur ballon; ils sont arrivés avant
-six heures à Béthune chez M. le prince de Ghimstelle, se portant à
-merveille. Tout le monde était d'une inquiétude horrible sur leur
-compte, parce que, trois heures après leur départ, il y a eu un orage
-assez considérable. Le soir et le lendemain, n'ayant pas de leurs
-nouvelles, on croyait qu'il leur était arrivé malheur, et la femme de
-M. Robert l'aîné a été dans un état si affreux, qu'on a été obligé
-de la soigner et elle était exactement mourante lorsqu'elle a reçu
-la nouvelle de l'arrivée de son mari sur terre... La malheureuse, je
-l'ai bien plainte...»
-
-M. de Bombelles continue à adresser à sa femme des bulletins que
-celle-ci voudrait plus nombreux, puisqu'elle se plaint de ce
-silence relatif; ce que nous en possédons ne nous apporte pas de
-révélation transportante. Glissons sur des impressions de route
-d'ordre secondaire, y compris les treize enfants de l'archevêque
-d'York, «l'homme le plus compassé du monde»; glissons surtout sur les
-considérants de carrière, dont monotonement, le marquis émaille ses
-lettres... et retournons à sa prolixe correspondante qui, au milieu
-de son gentil gazouillement, nous apporte toujours quelque anecdote
-de Cour.
-
-«Pour te donner de la bonne humeur, écrit-elle le 31 septembre,
-je te dirai que, dimanche dernier, la Reine est venue à moi, m'a
-dit qu'elle était charmée que nos affaires avançassent et qu'elle
-désirait bien qu'elles fussent déjà terminées, et que je devais
-savoir qu'elle y prenait le plus grand intérêt. J'ai répondu à cela
-qu'elle m'avait donné trop de preuves de bonté pour que je pusse en
-douter et que ce serait à elle seule à qui je devrais le bonheur de
-ma vie.»
-
-La petite marquise se remonte vite, et quelques bonnes paroles de
-la Reine lui donnent un espoir sans doute peu en rapport avec les
-opérations entamées. La duchesse de Polignac a été très malade de
-la dysenterie, avec vomissements, etc.; elle reste très faible
-et affaissée. «On a fait le conte dans le monde que c'était la
-diminution de sa faveur qui l'avait mise dans cet état-là.» Ceci
-doit être bientôt démenti par les faits, puisque, aussitôt remise,
-la duchesse a rouvert son salon, et le Roi y soupera deux fois au
-commencement d'octobre. Le baron de Breteuil s'est trouvé aux deux
-soupers, et Mme de Bombelles en augure bien, puisqu'il aura pu
-veiller de près aux intérêts de ses amis.
-
-Gros événement de Cour: «La Reine ou du moins le Roi vient d'acheter
-Saint-Cloud, écrit la marquise le 16 octobre. La Reine en est dans la
-plus grande joie; c'est le baron de Breteuil qui a négocié le marché
-et il paraît qu'on lui en sait le plus grand gré, excepté M. de
-Calonne qui sera obligé de donner six millions et à qui cela ne fait
-pas le moindre plaisir, cela se conçoit[212].»
-
- [212] Cette acquisition très onéreuse de Saint-Cloud était faite
- au duc d'Orléans, poussé par la marquise de Montesson, qui
- voulait se retirer à Sainte-Assise. Elle grevait le Trésor déjà
- obéré de six millions. Il y eut de longues négociations, des
- difficultés, des discussions d'argent. Voir _Mémoires_ d'Augeard.
- Sur les séjours de la Reine dans cette nouvelle résidence, voir
- notre livre: _le Palais de Saint-Cloud_, Laurens, 1902.
-
-... Le marquis a continué son voyage en lequel «il noie son
-oisiveté». D'Angleterre il est passé en Écosse, il a franchi le
-détroit et visité une partie de l'Irlande. A Dublin tout s'acharne
-à lui rappeler cette ambassade de Lisbonne, but incessant de ses
-désirs, puisque, donnant à son nom une désinence portugaise, on
-s'est plu à l'annoncer comme le marquis de Pombal. C'est là qu'après
-tant d'autres alternativement remplies d'espoir et de déception
-M. de Bombelles reçoit, en novembre, une lettre nerveuse, où sa
-femme, sortant de sa réserve ordinaire, déverse dans son coeur le
-trop-plein de ses découragements.
-
-«... Tu ne peux pas te faire d'idée des angoisses où je suis...
-Imagine-toi qu'il y a quatre jours que Rayneval dit franchement à
-maman que ce courrier (de Portugal) n'est donc pas arrivé, et que,
-toute réflexion faite, il fallait oublier cette affaire d'ici à
-quelques mois, parce qu'elle n'était pas faisable dans ce moment,
-et qu'au fait on ne pouvait pas épuiser le Trésor pour te faire
-placer. Quand maman m'a rendu cela, j'ai sauté aux nues, j'étais
-comme une enragée, j'en parle à la comtesse Diane à qui cela paraît
-tout simple. J'attends le lendemain le baron de Breteuil. Il est
-vrai qu'il avait eu la veille une attaque d'apoplexie (qui n'est pas
-bien véritable et n'a eu aucune suite) et qu'on me dit qu'il est
-dans l'état le plus inquiétant... Enfin j'écris à Paris d'où on me
-mande qu'il va bien. Un peu tranquillisée sur cet objet, j'écris à la
-duchesse de Polignac pour lui demander un rendez-vous, et elle m'a
-reçue hier matin. Maman m'a proposé d'y venir avec moi, ce que j'ai
-accepté très volontiers. Après nous avoir fait asseoir, je lui ai dit
-que je venais lui exposer la position horrible où tu te trouverais,
-si elle ne voulait s'occuper essentiellement de toi...»
-
-Après des considérations sur la situation bizarre de M. de Bombelles
-auquel l'ambassade vient d'être donnée _à la condition_ que le
-titulaire veuille bien demander son congé, la marquise avait ajouté:
-«Ce serait une bassesse à M. de Bombelles de ne pas remplir son
-devoir, il en est incapable, et ce devoir l'oblige d'aller remplir
-sa place si on ne veut pas la lui ôter. Ce sera un malheur affreux
-pour lui de déplaire à la Reine, et j'en prévois toutes les suites.
-Arrachez-le donc, Madame, du précipice où il va être entraîné et
-dites que la Reine veut qu'il soit nommé et dites-le vous-même, car
-on ne croit au véritable intérêt de la Reine que lorsque vous en
-êtes l'interprète et les ordres que vous portez de sa part sont la
-sanction de ses volontés. Je n'ai plus qu'une chose à ajouter à ce
-que je viens de dire, c'est que M. le baron de Breteuil, notre ami,
-éprouvera le chagrin le plus vif si cette affaire ne se décide pas,
-son sentiment et son amour-propre y sont intéressés. Le public sait
-qu'il aime M. de Bombelles comme son propre enfant, quelle idée
-aurait-on de son crédit si la chose qu'il désire le plus dans ce
-pays-ci ne pouvait s'effectuer, au moment où il est de la plus grande
-conséquence qu'elle le soit...»
-
-La fin de la lettre se reprend déjà à l'espoir à condition que Mme
-de Polignac tienne ses demi-engagements: «La duchesse m'a promis
-de faire venir M. de Vergennes. Je me flatte, par la manière, dont
-elle m'a écoutée et l'intérêt que cela a paru lui inspirer, qu'elle
-lui parlera avec fermeté. J'oubliais de te dire qu'elle avait paru
-craindre que M. de Vergennes ne mît en avant la nécessité de ne pas
-laisser Lisbonne sans ambassadeur, et que je l'ai autorisé à lui dire
-que tu partirais sur-le-champ si cela était nécessaire. Le coeur m'a
-bien battu en le disant... Madame Élisabeth de son côté parlera,
-aujourd'hui ou demain, à la Reine...»
-
-Qu'est-ce que l'influence de Madame Élisabeth quand il s'agit d'un
-poste diplomatique? L'ingérence de la duchesse de Polignac aurait été
-d'un autre poids, si tant est qu'elle eût voulu sincèrement donner
-ses soins à cette affaire au risque peut-être d'aller à l'encontre
-des entêtements, ou même des rancunes de la Reine. Mais, il faut bien
-s'en convaincre, autant il était difficile de dire non en face à une
-aussi charmante femme que l'était Mme de Bombelles, autant il était
-aisé de faire traîner en longueur une affaire dont le héros principal
-n'était ni une puissance future à ménager ni un de ces favoris de la
-«coterie» devant lesquels hommes et événements mêmes avaient coutume
-de s'incliner.
-
- * * * * *
-
-Durant ce temps Mme de Bombelles prend sa part de la vie de Cour:
-elle est souvent, le plus souvent possible, de service auprès de
-Madame Élisabeth, qui réclame sa confidente aimée; elle suit sa
-princesse dans les déplacements de Marly et de Fontainebleau. Ce
-dernier séjour est très apprécié de Madame Élisabeth: c'est là
-qu'elle peut faire de longues promenades à cheval, là qu'elle profite
-avec usure des conseils de botanique donnés par le Dr Dassy. En
-raison de la prédilection de la princesse pour Fontainebleau il
-sera question de créer pour elle un petit Trianon, une habitation
-spéciale, où elle serait bien chez elle comme à Montreuil.
-
-A Versailles la vie est assez régulière. Madame Élisabeth habite
-toujours l'extrémité de l'aile méridionale du château[213].
-Minutieusement les inventaires de l'époque en retracent l'ameublement
-et la distribution. Deux antichambres somptueuses garnies de
-banquettes en tapisseries de la Savonnerie, de paravents de toile
-d'Alençon cramoisie, de tabourets de panne, de larges fauteuils à
-clous dorés. Dans la seconde sont des commodes plaquées de bois de
-rose et de violettes rehaussés de cuivres; le soir, derrière des
-paravents, sont dressés les lits des femmes de service. De cette
-pièce on passe dans la chambre des nobles dont le meuble est de
-damas de Gênes garni de franges d'or. Cheminée immense; consoles de
-marqueterie et de bronze doré; merveilleuse pendule en marbre blanc
-qui représente un portique d'architecture orné dans la frise de trois
-bas-reliefs, l'un caractérisant l'Abondance, l'autre la Paix, le
-troisième la Gloire sous les traits de Henri IV; girandoles du même
-style que la pendule.
-
- [213] Cet appartement ne forme plus qu'une même salle contenant
- les tableaux relatifs aux événements de 1830.
-
-Cette salle précédait la chambre à coucher tendue de soie rouge et de
-tapisseries de Beauvais. Le lit «à la duchesse» occupait le milieu
-avec ses rideaux, ses «bonnes grâces», ses cantonnières, ses bouquets
-de plumes et d'aigrettes. Venaient ensuite le grand cabinet en gros
-de Tours blanc et bleu, la salle de billard, enfin le boudoir, jolie
-petite pièce aux meubles ouvragés dont les fenêtres donnaient sur la
-pièce d'eau des Suisses et sur la route de Saint-Cyr[214].
-
- [214] Archives nationales O{1}, 3496.--Comtesse d'Armaillé,
- _Madame Élisabeth_, passim.
-
-Il est des soirs où cet appartement, orné de tableaux et d'objets
-d'art, s'illumine de l'éclat des torchères: Madame Élisabeth reçoit
-sa maison, qui est fort nombreuse et quelques personnes de la Cour;
-elle aime avant tout, fuyant la représentation, à y vivre dans
-l'intimité de ses dames, à y deviser avec celles de ses amies
-qu'elle n'a pas entraînées à sa suite à Montreuil.
-
-Là bien plus qu'au palais revit le souvenir de la princesse.
-
-Le petit domaine est devenu sa propriété, peu après la faillite du
-prince de Guéménée; Louis XVI a mis certaine galanterie à faire
-cadeau à sa soeur d'une propriété qu'elle aimait.
-
-Marie-Antoinette à voulu se charger d'annoncer à sa belle-soeur la
-nouvelle qui la comblera de joie, et, après avoir fait aménager et
-meubler la maison de Montreuil, elle y a emmené la jeune princesse:
-«Ma soeur, lui dit la Reine, vous êtes chez vous, ce sera votre
-Trianon. Le Roi, qui se fait un plaisir de vous l'offrir, m'a laissé
-celui de vous le dire[215].»
-
- [215] Ceci est la phrase consacrée; il y eut moins de surprise
- sans doute de la part de Madame Elisabeth, puisque, nous l'avons
- vu au chapitre précédent, Mme de Bombelles parlait ouvertement à
- son mari de la cession de Montreuil à la princesse.
-
-Il a été bien souvent décrit, ce domaine où Madame Élisabeth passa
-le meilleur de ses journées, pendant les six dernières années de
-son séjour à Versailles. Il existe encore, à peine modifié, depuis
-l'espace de temps écoulé, comme si les différents propriétaires qui
-se sont succédé avaient tenu à respecter la demeure devenue sacrée de
-la soeur de Louis XVI.
-
-Le parc est situé à droite de la barrière lorsqu'on entre à
-Versailles. Il longe l'avenue de Paris et s'étend de la rue du
-Bon-Conseil à la rue Saint-Jules et à la rue Champ-la-Garde et a
-une contenance de 8 hectares. L'entrée était autrefois, 2, rue du
-Bon-Conseil; elle est maintenant, 41 _bis_, avenue de Paris. Ce parc
-amoindri sous la Révolution a retrouvé ses anciennes limites et
-ses différents propriétaires, résistant à la tentation d'en faire
-un quartier de villas lui ont conservé son aspect d'autrefois[216].
-Seuls les arbres en grandissant ont donné à cette propriété jadis
-riante un aspect plus mélancolique et sévère.
-
- [216] Ce domaine, après avoir longtemps appartenu à M. Sauvage de
- Brantes, est maintenant la propriété de M. Edgar Stern.
-
-Au centre de pelouses encadrées d'arbres magnifiques et émaillées de
-massifs de fleurs s'élève la maison dont quatre colonnes de pierre
-soutiennent le péristyle. La partie du bâtiment central est telle
-qu'elle était du temps de Madame Élisabeth; les deux ailes, abattues
-pendant la Révolution ont été rebâties au commencement du siècle sur
-leurs anciens fondements.
-
-Au fond et à gauche, on voit la ferme de cette laiterie que
-l'histoire du Pauvre Jacques devait rendre célèbre «en dépit de la
-modestie de sa propriétaire, qui ne consentait à profiter des oeufs
-de ses poules et du lait de ses vaches, que lorsqu'était terminée sa
-quotidienne distribution aux malades, aux vieillards et aux enfants
-de Montreuil[217]».
-
- [217] _Éloge_ par Ferrand.
-
-Un des premiers actes de Madame Élisabeth fut de donner à Mme de
-Mackau la maison qu'elle habitait rue Champ-la-Garde. «La petite
-maison de ma mère, a dit Mme de Bombelles, avait une porte qui
-communiquait dans le jardin de Madame Élisabeth. M. de Bombelles y
-eut une maladie, qui lui causa des douleurs horribles; la princesse
-qui avait pour lui des bontés extrêmes venait le voir journellement,
-l'encourageait, le consolait et partageait les peines que me causait
-cet état comme aurait pu faire la soeur la plus tendre.»
-
-A Montreuil aussi, nous le savons, Madame Élisabeth retrouvait de
-précieux souvenirs. A quelques pas de là s'élevait le pavillon ayant
-appartenu à Mme de Marsan et où elle avait passé les heures les plus
-heureuses de son enfance. Après la mort de Mme de Marsan ce pavillon
-devint la propriété de Lemonnier, premier médecin du Roi, professeur
-de botanique de la princesse qui était resté son ami et son conseil.
-
-Le Roi avait décidé que sa soeur ne passerait la nuit à Montreuil,
-que lorsqu'elle aurait atteint sa vingt-cinquième année. De 1783 à
-1789, elle obéit à cette exigence.
-
-Elle entendait chaque matin la messe dans la chapelle de Versailles
-et montait ensuite à cheval ou en voiture pour se rendre chez elle.
-Mme de Bombelles a raconté à M. Ferrand, l'auteur de _l'Éloge de
-Madame Élisabeth_, comment se passaient les journées dans ce domaine
-aimé de la princesse et de ses amies:
-
-«Notre vie à Montreuil était uniforme, pareille à celle que la
-famille la plus unie passe dans un château à cent lieues de Paris.
-Heures de travail, de promenade, de lecture, vie isolée ou en commun,
-tout y était réglé avec méthode. L'heure du dîner réunissait autour
-de la même table la princesse et ses dames. Elle avait ainsi fixé ses
-habitudes. Vers le soir, avant l'heure de retourner à la Cour, on
-se réunissait dans le salon, et conformément à l'usage de quelques
-familles nous faisions en commun la prière du soir.»
-
-Madame Élisabeth a du goût pour les sciences physiques et
-mathématiques; elle continue à recevoir les leçons de l'abbé
-Nollet, de Leblond et de Mauduit; n'a-t-elle pas imaginé une table
-de logarithmes fort ingénieuse[218]? Ce qu'elle aime par-dessus
-tout, après ses pauvres et ses amies, c'est l'équitation[219] et
-la botanique. Avec Lemonnier et Dassy ses aptitudes devaient se
-développer; son parc de Montreuil bénéficiait de ce goût éclairé des
-plantes et des arbres: le prince de Ligne[220], qui vantait tant le
-jardin de la princesse de Guéménée, n'aurait eu garde de monter au
-superlatif, s'il eût eu à décrire le même domaine transformé par
-Madame Élisabeth[221].
-
- [218] Ce manuscrit fut rendu au comte d'Artois, à la
- Restauration, par la famille Mauduit.
-
- [219] Voir dans la _Revue de l'histoire de Versailles_, novembre
- 1903, un article très documenté de M. J. Fennebresque sur les
- promenades à cheval de Madame Elisabeth, les travaux entrepris
- pour rendre les promenades moins dangereuses au moment où l'on
- coupe les bois. Des trous ou des troncs d'arbres ont été laissés
- sur les bords des routes pratiquées par la cour, ils effarouchent
- les chevaux, au point de causer des accidents funestes. «Si
- Madame Elisabeth n'était pas aussi bonne cavalière qu'elle est,
- dit le _Rapport_ de Devienne, elle aurait succombé aux pointes
- que ses chevaux ont faites sous elle à l'aspect de ces bois.»
- (Arch. nat., O{1} 1804.)
-
- [220] _Coup d'oeil sur Bel-OEil_, où il est parlé des beaux
- jardins des environs de Paris.
-
- [221] C'est à Montreuil que Jacques et Marie furent heureux par
- elle.
-
- Ce Jacques Bosson était un brave Fribourgeois que, sur la
- recommandation de Mme de Diesbach, Madame Elisabeth avait fait
- venir de Suisse, et qu'elle avait proposé au gouvernement de
- sa ferme, ce dont il s'acquittait à merveille. En même temps
- que lui, elle avait fait venir son père et sa mère, et, en lui
- procurant les joies de la famille, la naïve princesse s'était
- figurée combler tous les voeux de son protégé. Pourtant, malgré
- les efforts du pauvre garçon pénétré de reconnaissance pour sa
- maîtresse, celle-ci ne put ignorer qu'il lui manquait quelque
- chose, car il maigrissait à vue d'oeil, et sa mélancolie était
- remarquée. Elle s'informa et apprit la cause réelle du chagrin
- de l'excellent serviteur. Une fiancée laissée à Bulle, son pays
- natal, qu'il regrettait et dont il était regretté, voilà ce qui
- motivait la tristesse de Jacques. «J'ai donc fait deux malheureux
- sans le savoir? dit la princesse. Je veux réparer ma faute. Il
- faut que Marie vienne ici; elle épousera Jacques et elle sera la
- laitière de Montreuil.»
-
- La jeune suissesse arriva bientôt à Paris, et, conduite
- immédiatement à Versailles, elle fut présentée à Madame
- Elisabeth. Les bans des deux fiancés ne tardèrent pas à être
- publiés en l'église de Saint-Symphorien à Montreuil et à
- Notre-Dame de Versailles, et, le 26 mai 1789, quelques jours
- après l'ouverture des Etats Généraux, Jacques Bosson et Marie
- Magnin, dotés par Madame Elisabeth, furent mariés dans la petite
- église de Montreuil.
-
- Cette idylle pastorale devait pendant quelques jours occuper la
- Cour et la Ville. Mme de Travanet composa sur les regrets de
- Marie une romance dans le goût du temps, qui fut bientôt dans
- toutes les bouches. Mélancoliquement nos grand'mères ont souvent
- fredonné l'air près du berceau de leurs petits-enfants:
-
- Pauvre Jacques, quand j'étais près de toi,
- Je ne sentois pas ma misère;
- Mais à présent que tu vis loin de moi,
- Je manque de tout sur la terre.
-
- Quand tu venois partager mes travaux,
- Je trouvois ma tâche légère;
- T'en souvient-il? Tous les jours étaient beaux;
- Qui me rendra ce temps prospère?
-
- Quand le soleil brille sur nos guérets,
- Je ne puis souffrir la lumière;
- Et quand je suis à l'ombre des forêts,
- J'accuse la nature entière.
-
- Les paroles de cette romance, longtemps à la mode, ont été
- oubliées; l'air a subsisté et est devenu le cantique
-
- Vous qu'en ces lieux combla de ses bienfaits
- Une mère auguste et chérie.
-
- On ne pouvait mieux rappeler le souvenir de la bienfaisance de
- Madame Elisabeth[A].
-
- Cette romance, qui avait le plaisir de sa petite Cour, Madame
- Elisabeth devait l'entendre à un moment où elle ne s'y attendait
- guère. C'était dans les premiers jours d'août 1792... De son
- petit appartement du pavillon de Flore, Madame Elisabeth un
- matin, entendit sous ses croisées fredonner l'air du _Pauvre
- Jacques_. Elle écouta, attirée par ce refrain qui évoquait de
- douces ressouvenances, entrebâilla sa fenêtre, écouta encore.
- C'était bien l'air, ce n'était pas la romance de Mme de Travanet
- qu'elle entendait, mais les couplets royalistes des Apôtres.
- Au _Pauvre Jacques_ on avait substitué le _pauvre Peuple_: on
- le plaignait de n'avoir plus de roi et de ne plus connaître la
- misère...
-
- [A] _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch;--A. de Beauchesne,
- _Vie de Madame Elisabeth_;--Comte Ferrand, _Eloge de Madame
- Elisabeth_;--Feuillet de Conches, _Correspondance de Madame
- Elisabeth;_--Leroi, _Histoire de Versailles, rue par rue_.
-
-Transportons-nous par la pensée dans cette maison animée de la
-présence de jeunes femmes, dans ce parc où elles aiment à promener
-leurs rêveries ou à échanger leurs impressions, dans cette ferme
-où chaque jour des distributions de lait et d'oeufs sont faites
-aux malades et aux indigents, rappelons, sans pouvoir nous y
-arrêter[222], l'inlassable charité d'une princesse que la calomnie,
-même à l'approche des jours sombres, au milieu du déchaînement des
-libelles injurieux et des pamphlets infâmes, n'était pas parvenue
-à atteindre; figurons-nous ce que peut être la vie calme de la
-princesse et de ses dames[223], troublée, de temps à autre, par des
-visites princières. Celle du roi de Suède, Gustave III, suivie
-de celle du prince Henri de Prusse a été tant de fois contée,
-qu'il suffit d'en évoquer le souvenir[224]. On s'imagine le peu
-d'enthousiasme de Mme Élisabeth à suivre le mouvement de Cour, on se
-figure par contre la princesse accompagnée d'Angélique de Bombelles,
-assistant avec joie à l'ascension de l'aéronaute Pilâtre des Roziers,
-dans la cour des ministres. La nouveauté à la mode, c'étaient les
-ballons. «On en perdait, dit un chroniqueur, non pas le boire et le
-manger, mais le loto[225].»
-
- [222] Voir Beauchesne, ouvrage cité, et comtesse d'Armaillé,
- _Madame Elisabeth_.
-
- [223] L'autre grande amie de Madame Elisabeth, Mlle de Causans,
- appelée comtesse de Vincens, eut également part à sa bonté
- tendre. Quand elle la maria au marquis de Raigecourt en 1784,
- la jeune princesse alla trouver la Reine: «Promettez-moi, lui
- dit-elle, de m'accorder ce que je vais vous demander.--Avant de
- rien promettre, j'aimerais savoir ce que vous voulez, répond
- la Reine en souriant.--Commencez par promettre.--Non, dites
- d'abord.»--Après un débat de quelques minutes, plein d'amabilité
- et d'enjouement: «Eh bien, dit la princesse, voici: un parti
- se présente pour Causans; afin de lui faciliter le mariage, je
- voudrais lui faire une dot de cinquante mille écus. Le Roi me
- donne tous les ans trente mille livres d'étrennes; obtenez qu'il
- m'en avance cinq années.--La Reine promit, le roi donna; le
- mariage fut conclu, et pendant cinq années, tandis que chacun des
- princes et princesses recevait ses étrennes, Madame Elisabeth,
- qui n'avait rien à recevoir, s'écriait gaiement: «Moi, je n'ai
- rien, mais j'ai ma Raigecourt». (Comte Ferrand, _Eloge de Madame
- Elisabeth_.)
-
- Mme de Raigecourt était intimement liée avec Mme de Bombelles,
- qui, un peu plus âgée, conseillait et protégeait son amie. Nous
- les verrons, aux jours d'émigration, correspondre régulièrement.
-
- [224] Voir Geffroy, _Gustave III et la Cour de France_,
- _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch, etc.
-
- [225] Hippeau, _Gouvernement de la Normandie_, t. IV.
-
-La paix conclue, une apparente prospérité éclatait; les affaires,
-auparavant languissantes, s'étaient soudain ranimées; l'indépendance
-de l'Amérique, en ouvrant de nouveaux débouchés à l'industrie et
-au commerce, leur imprima un nouvel essor. Les récoltes des années
-1784 et 1785 se montrèrent «admirables»: autant de circonstances qui
-servirent Calonne et devaient rendre encore plus grande son audace.
-Qui prévoyait alors qu'il serait le principal artisan du discrédit
-et de la ruine? Revenant de la guerre d'Amérique, le jeune comte
-de Ségur trouvait le royaume avec un aspect si florissant et la
-société de Paris si brillante «qu'à moins d'être doué du triste don
-de prophétie il était impossible, disait-il, d'entrevoir l'abîme
-prochain vers lequel un courant rapide nous entraînait[226].» Certes
-elles avaient tressailli de joie, ces jeunes femmes, à la nouvelle
-de la signature du traité qui, grâce surtout aux armes françaises,
-assurait l'indépendance du nouvel État d'Amérique. La naissance, en
-mars 1785, d'un second fils de Marie-Antoinette, semblait un nouveau
-sourire de la Providence. A Montreuil plus qu'en aucune autre demeure
-princière on devait s'en réjouir. Au baptême de l'enfant de France,
-Mme de Bombelles accompagnait Madame Élisabeth, qui représentait
-Marie-Caroline, reine des Deux-Siciles...
-
- [226] Ségur, t. II;--Correspondance de Métra, XIV, 144;--Comte
- Beugnot, _Mémoires_, t. I;--_Mémoires_ de Malouet, I.--Voir aussi
- F. Roquain, _l'Esprit révolutionnaire avant la Révolution_, 1878.
-
-Mais les événements sombres alternaient avec les événements heureux.
-Parmi les habitantes de Montreuil, chacune put s'émouvoir du
-bruit fait autour des représentations du _Mariage de Figaro_ au
-Théâtre-Français, comédie qui fut, a-t-on pu dire, «une sorte de
-levier qui contribua à faire sauter l'ancien régime[227]»; elles
-s'étonnèrent de voir _le Barbier de Séville_ à Trianon, elles purent
-trembler en pensant aux suites d'un événement plus immédiatement
-grave.
-
- [227] Loménie, _Beaumarchais et son temps_, t. II, 295.
-
-Quand la Reine montait sur le petit théâtre de Trianon pour y jouer
-un peu bien inconsidérément le rôle de Rosine, un coup de tonnerre
-venait d'éclater: en août 1785, on était en plein procès du Collier.
-Sur ce dramatique épisode dont le retentissement devait être si
-considérable et les conséquences si funestes pour la monarchie,
-on regrette de ne posséder aucune impression des Bombelles;
-l'histoire en elle-même de ce triste prologue de la Révolution a été
-définitivement établie, et il ne saurait y avoir lieu d'insister[228].
-
- [228] Voir Chaix d'Est Ange, _le Procès du Collier_, et les deux
- intéressants volumes de M. Franz Funck Brentano.
-
-Dans l'été de 1786[229], Mme de Bombelles a l'occasion d'accompagner
-la princesse aux fêtes données en l'honneur des archiducs Ferdinand
-et Maximilien, puis du duc et de la duchesse de Saxe-Teschen. La
-duchesse Marie-Christine est la plus jeune soeur de la Reine,
-celle avec qui Marie-Antoinette,--qui préfère Marie-Caroline de
-Naples,--entretient la moindre intimité. Le séjour des princes
-allemands s'inaugura assez tièdement; au bout de quelques jours, ils
-étaient gagnés par l'affabilité de la Reine. L'Empereur Joseph II
-leur a indiqué ce qu'ils devaient voir dans Paris, «ce séjour des
-plaisirs et des inconséquences[230]». Peut-être y ont-ils entendu
-les murmures de la calomnie que, depuis le _Mariage de Figaro_
-et l'affaire du Collier, on n'épargne pas à Marie-Antoinette en
-attendant qu'on la surnomme _Madame Déficit_... Ont-ils pressenti,
-comme quelques autres, les premiers grondements de l'orage?
-
- [229] Peu après la naissance de la petite princesse
- Sophie-Béatrix, qui ne devait vivre que onze mois.
-
- [230] Fragment des _Mémoires_ du duc de Saxe-Teschen dans _Louis
- XVI_, etc., par Feuillet de Conches.
-
-Certes notre aimable héroïne n'est pas de ceux qui constatent
-le rembrunissement de l'horizon. Dans l'atmosphère optimiste de
-Montreuil nulle disposition à voir les choses au sombre. Il n'en
-est pas de même du marquis: malade de l'estomac, l'attente d'une
-ambassade jointe aux inquiétudes politiques l'a jeté dans une
-mélancolie profonde, dont ne le tirent guère que de fréquents
-voyages, une fois que son état de santé le lui a de nouveau permis.
-La touchante tendresse d'Angélique, mère et épouse adorable, s'offre
-toujours comme le sourire aimable de sa vie sérieuse. Quant à Madame
-Élisabeth, elle continue à marquer à son amie une affection si
-profonde et sincère, et toujours de plus en plus vive, que l'on doit
-supposer qu'une nouvelle longue séparation d'avec Mme de Bombelles
-lui semblera très pénible. Elle a trop désiré pourtant que le marquis
-reçoive effectivement enfin l'ambassade dès longtemps promise,
-qu'elle sait refouler ses larmes quand Angélique termine ses apprêts
-pour suivre son mari à Lisbonne où, définitivement, il va remplacer
-M. O'Dune.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-1786-1788
-
- Départ pour Lisbonne.--La marquise de Travanet.--Lettres de
- Madame Élisabeth.--Projet de mariage entre le duc de Cadaval
- et la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort.--Correspondance
- entre la comtesse de Marsan et les Bombelles.--Longues
- négociations.--Rupture, reprise et seconde rupture des
- pourparlers.--Les Bombelles rentrent en France.
-
-
-Ce ne fut qu'à la fin d'octobre 1786[231] que le marquis de Bombelles
-partit pour Lisbonne. Il emmenait avec lui sa femme, ses trois
-enfants âgés de six ans, de trois ans et de dix mois, et sa soeur, la
-marquise de Travanet, qui vivait alors séparée de son mari.
-
- [231] La mission du marquis de Bombelles était à la fois
- politique et commerciale. Il s'agissait, sinon d'amener le
- Portugal à exécuter toutes les clauses du Pacte de famille, du
- moins à en admettre les principales, c'est-à-dire les clauses
- défensives; il fallait empêcher le Gouvernement portugais de
- continuer à s'inféoder exclusivement aux intérêts anglais et à
- laisser établir un _modus vivendi_ commercial entre la France,
- l'Espagne et le Portugal. Voir les _Instructions aux ambassadeurs
- en Portugal_, publiées par le M. vicomte de Caix de Saint-Aimour.
-
-Tout ce qu'on pouvait craindre au début de cette union peu rassurante
-s'était réalisé; le marquis n'avait pas su renoncer à sa passion du
-jeu: de là des brêches importantes faites à sa fortune, le repos du
-ménage tout à fait compromis, et la jeune délaissée obligée encore
-une fois de chercher aide et protection auprès de son frère.
-
-Les deux belles-soeurs éprouvaient l'une pour l'autre une solide
-affection--les lettres déjà citées et d'autres, postérieures, le
-prouvent abondamment,--mais leurs caractères ne battaient pas au même
-unisson que leurs coeurs: à certaines réticences ou tout bonnement
-à de franches récriminations on devine aisément que ces deux femmes
-sensibles et un peu tyranniques dans l'attachement--amoureux ou
-tendre--dont elles enlaçaient le marquis, étaient jalouses l'une de
-l'autre. Cette jalousie amène querelles et scènes, on se déteste et
-on se hait en paroles, qui n'ont rien du classique «tendrement»;
-mais ce ne sont là que courts orages, le doux et trop aimé Bombelles
-ramène au plus vite l'arc-en-ciel sur ces jolis fronts courroucés.
-
-Ce séjour de deux ans des Bombelles en Portugal, alors que les époux
-ne se quittèrent point, pouvait nous menacer d'une bien longue et
-fâcheuse lacune dans l'histoire d'Angélique, si, d'une part, quelques
-lettres de Madame Élisabeth ne reliaient le fil interrompu entre
-Lisbonne et Versailles, si, de l'autre, des projets de mariage entre
-le duc de Cadaval, appartenant à une des branches de la maison de
-Bragance, et la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort[232] n'avaient
-donné lieu à une correspondance assez curieuse entre le marquis et
-la marquise de Bombelles et la comtesse de Marsan, tante de Mlle de
-Rohan.
-
- [232] Celle qui devait plus tard être aimée du duc d'Enghien.
- Charlotte-Louise-Dorothée, née le 25 octobre 1767, fut baptisée
- à Saint-Sulpice le lendemain (Chastellux). Elle était fille de
- Charles-Jules-Armand, prince de Rohan Rochefort de Montauban,
- et de Marie-Henriette-Charlotte-Dorothée d'Orléans Rothelin
- (descendant de Dunois, bâtard d'Orléans). Voir l'ouvrage récent
- de M. Jacques de La Faye, Émile-Paul, 1905.
-
-Mme de Bombelles a été fort bien accueillie à la Cour de la
-Reine[233] et dans la société. Gentiment elle a conté à la princesse
-les attentions flatteuses dont elle a été l'objet. Il n'est femme--si
-peu coquette qu'elle soit--qui ne se réjouisse de semer un peu
-d'admiration sur sa route. Madame Élisabeth, loin de gronder son
-amie de ce petit grain de vanité, se montre joyeuse d'avoir à la
-féliciter. «Je suis convaincue de ce que tu me mandes de tes succès,
-écrit-elle le 27 novembre, tu es faite pour en avoir. Si en France
-on a le mauvais goût de ne pas admirer ta grâce, au moins tu as la
-consolation de savoir que l'on t'aime pour de meilleures raisons.»
-
- [233] Maria Ire, née en 1734, reine en 1760, mariée à son oncle
- qui régnait conjointement avec elle depuis 1777. Après la mort
- de son époux en 1786, elle régna seule, fut frappée d'aliénation
- mentale en 1790, et mourut à Rio-de-Janeiro où son fils Jean VI
- l'avait emmenée lors de l'occupation du Portugal par les Français.
-
-On reconnaît la princesse à de petites taquineries: «Je ne serais pas
-fâchée que la nécessité de faire des frais et de te rendre aimable
-te donne un peu plus d'habitude du monde, quoique tu aies ce qu'il
-faut pour y être bien, et qu'en effet tu y sois très joliment. Un peu
-plus d'habitude ne te fera pas de mal. Je suis bien insolente ou bien
-mondaine, n'est-il pas vrai, mon coeur? Tu me pardonnes, j'espère,
-le premier, et tu ne crois pas au second. Ne va pourtant pas prendre
-les manières portugaises. Elles peuvent être parfaites, mais j'aime
-que tu ne te formes pas sur elles. Tu es bien bête d'avoir eu peur
-à ces audiences. Puisque ton compliment était fait, je trouve qu'il
-n'est embarrassant de parler que lorsque l'on ne s'est pas fait un
-discours. Était-il de toi?...»
-
-Suivaient de petites nouvelles de la Cour et de Montreuil: «Il fait
-un temps charmant, je me suis promenée avec R(aigecourt) pendant une
-heure trois quarts. Lastic est restée avec Amédée qui est grandie
-et embellie que c'est incroyable[234]... La duchesse de Duras que
-j'ai vue hier (et avec qui je suis comme un bijou) est un peu fâchée
-contre ton mari. Il lui avait promis des instructions pour son fils,
-devait les lui porter, ensuite les lui envoyer de Brest; mais il en a
-été comme de mon voyage, il est parti sans les lui donner. Elle m'en
-a parlé d'une manière qui t'aurait touchée, sans aucune aigreur; mais
-les larmes lui sont venues aux yeux en pensant que c'était un moyen
-de moins pour préserver son fils des dangers auxquels il va être
-exposé. Que ton mari répare bien vite avec toute la grâce dont il est
-capable...»
-
- [234] La comtesse de Lastic, née Montesquiou, dame pour
- accompagner de Madame Elisabeth depuis 1784. Elle était veuve,
- depuis l'année précédente, d'un jeune colonel, que l'on avait dit
- tué en duel, tandis qu'il avait été trouvé mort dans son lit d'un
- coup d'apoplexie. Amédée était sa fille.
-
-Avec Mme de Travanet dont le caractère est très vif, nous le savons,
-il y a parfois des discussions. D'où le conseil donné par Madame
-Élisabeth de tenir bon: «Si tu cédais une fois, tu serais perdue, et
-deux ans sont bien longs à passer ensemble.»
-
-Le 5 mars (1787), Madame Élisabeth écrit une longue lettre pleine
-d'entrain et d'humour à son amie. Récemment mise au jour et inconnue
-du plus grand nombre, cette lettre[235] mérite d'être citée presque
-tout entière, moins pour l'importance des faits qu'elle relate
-que pour l'originalité du style et de l'allure. Grâce à M. Léonce
-Pingaud, très respectueux de l'orthographe de la princesse, nous
-donnons la missive dans sa saveur première:
-
-«Vous verré, Mamoiselle de Bombe, que nous sommes très exactes à
-remplir vos ordres, puisque la petite[236] et moi, nous vous écrivons
-aujourd'hui, elle vous mandera les nouvelles comme elle pourra, car
-la poste n'est pas ce qu'il y a de plus fidelle, et surtout je crois,
-dans ce moment cy pour les pays étrangés, au reste pourtant, comme ce
-n'est pas la personne qui les écrit qui les fait, il seroit injuste
-de s'en prendre à elle: on croiroit d'après ceci, que je vais te
-révéler tout le secret de l'État, mais rassure-toi je ne suis pas
-encore admis au Conseil, et je ne sais que ce que charitablement le
-public m'aprend, et je n'en saurai pas davantage cette semaine.»
-
- [235] Cette lettre provient des archives de M. Gabriel de
- Luremain, à Besançon, qui l'a communiquée à M. Léonce Pingaud.
- Notre savant confrère l'a publiée dans _la Revue des Questions
- historiques_, d'octobre 1901.
-
- [236] La baronne de Mackau.
-
-La princesse se plaint de quelques-unes de ses dames qui parlent
-«comme des pies borgnes» et la fatiguent. «Il faut que je convienne
-que le bavardage de Mme Invil[237] et la vivacité de Démon[238]
-m'avoit tuée la semaine passée, je trouve assez doux celle-cy de
-n'avoir rien à répondre parce que la conversation se soutient, et
-même de n'avoir point à écouter. Par exemple pendant la dinée je me
-suis un peu livrée à mes réflections. L'une disoit qu'elle n'avoit
-pas fait une politesse à une femme parce qu'elle ne lui en faissoit
-pas, une autre qu'il étoit indifférent d'en faire à tout le monde,
-même aux gens décriés, qu'il n'étoit pas suffisant d'avoir une
-politesse générale comme de leur faire la révérence, mais qu'il
-falloit jouer, manger avec eux plutôt que de les laisser seul: moi
-qui suis pénétrée du proverbe (dis-moi qui tu ente et je te dirai
-qui tu es) je me suis réjouis de ne pas penser comme elle. Il faut
-convenir qu'on se met peu en pratique, j'ai vue cela de prêt cet
-hivert, les jeunes femme n'ont aucune idée des nuances que l'on
-doit mettre dans ses liaisons, il suffit que l'on se plaise pour
-se dire amie intime; qu'un beau jour il y aura des gens détrompés
-à leur dépent, et c'est bien la manière la plus fâcheuse; je crois
-qu'il n'y a rien de pis que de revenir de l'opinion que l'on as vue
-sur quelqu'un; le sentiment, l'amour-propre, tout est choqué. Pour
-n'avoir pas ce décompte à faire il faut examiner avant que d'agir,
-mais c'est ce que l'on acquerre qu'avec de l'âge, de la Religion...
-Cette bonne Religion, elle sert à tout! que la personne qui dissoit
-que s'il n'y en avoit pas, il faudroit en inventer avoit raison, mais
-l'on auroit beau cherchés, il n'y en a point, comme celle que Dieu
-nous a donnée. Les sermons continuent à être superbes, il ne faut
-pas que je me hasarde beaucoup à parler de celui d'hier, parceque,
-sans avoir la moindre envie de dormire, je n'en ai pas entendue un
-mot, j'en suis honteuse et affligée parce qu'on le dit très beau,
-j'espère demain. Les petits de Monstiés et de Blangy, ont été
-baptisés hier et ont fait un bruit infernal. Les mères m'ont un peu
-ennuiés toute la semaine pour leur habillement, mais Dieu mercie,
-c'est passé. Mme de Fournèse[239] qui, comme je te l'ai mandée, va
-être à moi, c'était rangée à la loi commune et était déjà grosse,
-mais le ciel en as ordonnés autrement, elle a fait une fausse couche
-qui ne t'intéresse guere, c'était seulement pour vous montrer que la
-bénédiction du ciel étoit toujours répandue sur ma maison. J'espère
-qu'elle montera à cheval, je ne sais si elle me plaira, je n'ai pas
-trop d'idée sur cela.
-
- [237] La vicomtesse des Monstiers-Mérinville.
-
- [238] Le fils de celle-ci ainsi surnommé des deux premières
- syllabes du nom paternel.
-
- [239] Philippine-Thérèse de Broglie, fille du second maréchal
- de ce nom, née le 5 février 1762, mariée le 4 mars 1783, à
- Jules-Marie-Henri de Faret, marquis de Fournès, colonel du
- régiment de Royal-Champagne-Cavalerie, plus tard député aux États
- Généraux. Morte le 15 août 1843.
-
-«J'ai vu hier le pauvre frère de M. de Vergenne[240] qui faissait une
-grande pitiée, je ne puis te rendre combien ta lettre me serre le
-coeur lorsque tu m'en parle, je le regrette véritablement beaucoup,
-et tout bon français doit penser de même; ont dit que sa femme a
-20,000 l. et chacun de ses enfants, 8.000 l. Comme les vertus ne sont
-point a l'abri de la méchancetée, l'on avait dit qu'il l'aissait
-14,000,000 l. et qu'un de ses amis avait reprit, non pas 14 mais bien
-11, le fait est qu'il laisse 93,000 l. de rente, ce n'est assurément
-pas beaucoup lorsque l'on a été longtemps à la Porte, et treize
-ans ministre. M. de Montmorin[241] a déjà pensée être punit de sa
-fortune, car sa fille cadette, qu'il aime le mieux, a une fièvre
-maligne, mais elle va mieux.
-
- [240] Le comte de Vergennes, ministre des Affaires étrangères,
- mort le 13 février 1787. Il avait épousé, durant son ambassade de
- Constantinople, une dame Testa, veuve d'un chirurgien de Péra.
- Son frère, le président de Vergennes, était ambassadeur auprès
- des treize cantons suisses.
-
- [241] Montmorin, successeur de Vergennes au Ministère des
- Affaires étrangères, avait deux filles: Victoire, qui épousa le
- vicomte de la Luzerne, fils du ministre de la Marine; Pauline,
- dont il est ici question, qui devint comtesse de Beaumont, et
- tint plus tard une grande place dans la vie de Chateaubriand.
- Voir le livre que lui a consacré M. Bardoux.
-
-«Tu as raison de dire que je serai bien contente de toi lorsque je
-saurai que tu te nourrit d'orange, je te pardonne, parce qu'il le
-faut bien d'abord et puis a cause du très petit paquet de sucre que
-tu établit dedans. La petite ma racontée toute l'histoire du duc de
-Polignac, sa lettre m'a paru pleine d'esprit, malgrée cela, je suis
-fachée de cette betise de la poste.
-
-«J'admire et respecte ton zèle pour le portugais, j'aie envie de
-l'aprendre pour pouvoir te parler quand tu reviendra, car je suis
-sûre que tu ne saura plus un mot de français. Je suis bien aise que
-Mme de Travanette s'en amuse, elle grognera pas pendant ce temps, et
-l'occupation lui fera un bien prodigieux.»
-
-Décidément les deux belles-soeurs, tout en s'aimant beaucoup,
-éprouvent le besoin de disputes continuelles, puisque sur ce sujet
-dont elle a parlé dans la précédente lettre Madame Élisabeth revient
-encore:
-
-«A tu évité de toute petite prise ensemble depuis le tems? Ce seroit
-un miracle si il n'y en avait pas eu.»
-
-Voici la fin de sa lettre qui jusqu'à la dernière ligne reste badine:
-«La petite baronne[242] m'a aprit que ton habit avait subit le sort
-que nous lui avions promis, ce vilain Charles[243] en est cause,
-cela ne m'étonne pas du tout, tu fais bien de le gâter, pendant que
-tu n'as personne pour te faire enragée, il sera bien aimable à son
-retour. Embrasse le malgrée cela pour moi et Bitche, et le sage
-bombon[244].»
-
- [242] De Mackau.
-
- [243] Charles est le troisième fils de Mme de Bombelles, celui
- qui deviendra le troisième mari de «Sa Majesté l'archiduchesse»
- Marie-Louise.
-
- [244] Nous nous rappelons que Bitche est le second fils; le sage
- Bombon est l'aîné.
-
-... La lettre se termine en affectueuse boutade. «A dieu,
-Mademoiselle, priées Dieu pour nous. Je vous embrasse de tout mon
-coeur, et ne vous aime nullement, j'ose le dire, quoique dans le
-saint temps de carême.»
-
-Le _Journal_ que Madame Élisabeth adresse en avril à son amie nous
-met au courant des événements politiques. «M. de Calonne est renvoyé
-d'hier[245], écrit la princesse le 9; sa malversation est si prouvée
-que le Roi s'y est décidé, et que je ne crains pas de te mander la
-joie excessive que j'en ressens et que tout le monde partage. Il a eu
-ordre de rester à Versailles jusqu'au moment où son successeur sera
-nommé pour lui rendre compte des affaires et de ses projets.»
-
- [245] Après une lutte devant les notables qui demandaient des
- comptes et au cours de laquelle Necker, attaqué par Calonne,
- avait riposté vivement. La mauvaise gestion, pour ne pas dire les
- malversations de Calonne étaient prouvées.
-
-C'est M. de Fourqueux qui le remplace, et le président de Lamoignon
-est nommé garde des sceaux. «Je sais toujours si mal les nouvelles
-que je n'ose t'assurer les dernières. Mais pour M. de Calonne, j'en
-suis bien sûre. Une de mes amies disait, il y a quelque temps que je
-ne l'aimais pas, mais que dans peu je changerais. Je ne sais si son
-renvoi y contribuera; il aurait fallu qu'il fît bien des choses pour
-me faire changée sur son compte. Il doit être un peu inquiet sur son
-sort[246]. On dit que ses amis font bonne contenance. Je crois que le
-diable n'y perd rien, et qu'ils sont loin d'être satisfaits.»
-
- [246] Exilé à sa terre d'Allonville, en Lorraine, Calonne était
- parti furieux contre la Reine, à laquelle il attribuait, avec
- l'opinion publique, sa disgrâce et son exil. Décrété de prise
- de corps par le Parlement, il perdit la tête, et, «sans essayer
- même de sauver les apparences» (Mme de Sabran au chevalier de
- Boufflers), il s'enfuit à Londres. (Voir _Corresp. secrète_, t.
- II, éd. Lescure, et _Corr. diplomatique_, du baron de Staël.)
-
-On voudrait connaître les premières impressions de Madame Élisabeth
-sur Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, dont l'influence de
-la Reine va faire un ministre des finances, plus incapable encore que
-celui qu'il remplaçait. La Princesse se contente d'enregistrer les
-noms des ministres, la rentrée au Conseil du duc de Nivernais et de
-Malesherbes.
-
-En revanche, un souvenir triste donné à la seconde fille de Louis
-XVI, Sophie-Hélène-Béatrix, qui vient de mourir à onze mois.
-
-«Tes parents t'auront mandé que Sophie est morte le 8 (juin). La
-pauvre petite avait mille raisons pour mourir, et rien n'aurait
-pu la sauver. Je trouve que c'est une consolation. Ma nièce a été
-charmante; elle a montré une sensibilité extraordinaire pour son
-âge et qui était bien naturelle. Sa pauvre petite soeur est bien
-heureuse; elle a échappé à tous les périls. Ma paresse se serait
-bien trouvée de partager, plus jeune, son sort. Pour m'en consoler,
-je l'ai bien soignée, espérant qu'elle prierait pour moi. J'y compte
-beaucoup. Si tu savais comme elle était jolie en mourant, c'est
-incroyable. La veille encore elle était blanche et couleur de rose,
-point maigrie, enfin charmante. Si tu l'avais vue, tu t'y serais
-attachée. Pour moi, quoique je l'aie peu connue, j'ai été vraiment
-fâchée, et je suis presqu'attendrie lorsque j'y pense.
-
-«Ta soeur[247] a été parfaite et tout le monde en a fait l'éloge.
-Elle a été bien fatiguée, et la pauvre mère aussi...»
-
- [247] Mme de Soucy, sous-gouvernante des Enfants de France.
-
-Mme de Bombelles a été souffrante, elle continue à tousser, Madame
-Élisabeth l'engage à se soigner. «Tiens bien la parole que tu me
-donnes de te ménager; je te le demande en grâce, mon coeur. Pense
-beaucoup à tes amies; cela te donnera le courage de t'occuper de toi.
-L'amitié, vois-tu, ma chère Bombelles, est une seconde vie qui nous
-soutient en ce monde.»
-
-Sur cette toux qui l'inquiète Madame Élisabeth revient encore dans
-une lettre suivante: «Souffres-tu en toussant? Ton lait te fait-il
-du bien? Calme-t-il ta toux? Enfin, quand il fait chaud, souffres-tu
-d'avantage? Es-tu maigrie? Voilà, mon coeur, beaucoup de questions
-qui ne te plairont guère, mais auxquelles je te demande en grâce de
-répondre avec franchise.»
-
-Des gentillesses et encore des gentillesses. D'abord au sujet d'un
-des enfants: «On fait bien et très bien de gâter Bitche. D'abord tu
-n'y peux rien; tu sais bien qu'il doit être médiocre sujet; cela est
-impossible autrement, parce que je l'aime, et tu sais que c'est la
-preuve la plus claire qu'on puisse en donner.»
-
-Puis des excuses pour certaine lettre qui, semble-t-il, aurait un peu
-froissé Mme de Bombelles. Regrets si elle a choqué plutôt que des
-excuses, car elle continue sur le même ton: «Je crois que vraiment
-tu es un peu choquée du persiflage dont j'ai usé envers Votre
-Grandeur; je lui en demande pardon, et en même temps la permission
-de recommencer au premier jour. Au reste tu as peut-être cru que
-j'avais été choquée; je t'assure, mon coeur, que j'en serai toujours
-loin vis-à-vis de toi, quand même il y aurait de quoi. Mon amitié ne
-connaîtra jamais ce sentiment, et je juge de la tienne par la mienne.
-C'est me satisfaire, car je t'aime bien tendrement.» Par ces petites
-phrases tendres qui reviennent en chaque lettre comme un _leitmotiv_,
-on voit que l'amitié de Madame Élisabeth ne fait que croître avec
-l'absence.
-
-La princesse a recommencé à suivre les chasses à Rambouillet avec
-la duchesse de Duras. La Reine va venir la chercher. «Nous devons
-aller ensemble à Saint-Cyr qu'elle appelle mon berceau. Elle appelle
-Montreuil mon petit Trianon. J'ai été au sien sans aucune suite ces
-jours derniers avec elle, et il n'y a pas d'attention qu'elle ne m'y
-ait montrée. Elle y avait fait préparer une de ces surprises dans
-quoi elle excelle. Mais ce que nous avons fait le plus, c'est de
-pleurer sur la mort de ma pauvre petite nièce.»
-
-La disgrâce de Calonne devait être plus que sensible au clan
-Polignac. Malicieusement Madame Élisabeth remarque: «La Société est
-revenue et me paraît en fort bon état. Le petit échec qu'elle a eu
-ne peut que lui être utile, à ce que je crois, puisqu'elle n'est pas
-tombée[248]...»
-
- [248] On sait que c'est le moment où la faveur de la duchesse
- de Polignac subissait des alternatives de hausse et de
- baisse. Choquée de certaines familiarités ou de manquements
- à l'étiquette, Marie-Antoinette avait fait comprendre à la
- «Société» qu'elle ne lui était pas indispensable, et elle aimait
- passer des soirées dans l'intimité, chez la comtesse d'Ossun, sa
- dame d'atours.
-
-Un dernier mot nous conduit directement en Portugal. «J'ai été très
-aise de ce que le discours du Roi avait été si approuvé à Lisbonne.
-Les pauvres gens, je crois, ne sont pas gâtés. Tout cela me ravit
-davantage, et malgré les belles oranges que tu m'as envoyées et dont
-je crois ne pas t'avoir remerciée je rends grâce au ciel de tout mon
-coeur de ne m'avoir pas fait naître pour être leur reine.»
-
-Si Madame Élisabeth n'éprouvait pas d'attrait à devenir princesse
-portugaise, elle n'était pas la seule à la Cour de France.
-L'éloignement, la réputation d'ennui qui s'accrochait exagérément à
-la Cour de Lisbonne effrayaient les filles de haute naissance dont la
-main était recherchée par de grands seigneurs portugais.
-
-L'idée d'un mariage entre le duc de Cadaval appartenant à la maison
-de Bragance[249] et Mlle de Rohan-Rochefort était du fait de la
-marquise de Bombelles.
-
- [249] Les ducs de Cadaval et les ducs de Virogua descendaient de
- don Alvare, frère de Ferdinand II, duc de Bragance, lequel était
- trisaïeul de Jean, duc de Bragance que la Révolution de Portugal
- mit sur le trône en 1640. (Depuis 1580 les Espagnols détenaient
- le Portugal.) Sur la généalogie des Bragance de différentes
- branches, voir le tome VIII _des Mémoires de Saint-Simon_, édit.
- Boislile, pages 109 et 131 et notes.
-
-On n'est pas sans se souvenir comment Mme de Marsan avait
-affectueusement protégé les débuts dans ses fonctions de cour de la
-baronne de Mackau, quelle affection elle témoignait à la «charmante
-et aimable Angélique»; de son côté, celle-ci avait voué à l'ancienne
-gouvernante des Enfants de France une sincère gratitude. Ces divers
-éléments de sympathie d'une part, et de reconnaissance de l'autre,
-allaient prêter à cette négociation un tour de toute particulière
-courtoisie.
-
-L'idée est éclose au printemps de 1787, la diplomatie entre en
-ligne au début de l'été. La baronne de Mackau a été chargée par son
-gendre d'appuyer auprès de Mme de Marsan une lettre que vient de lui
-adresser M. de Bombelles.
-
-De Montreuil, Mme de Mackau écrit le 6 août, après avoir vu Mme de
-Marsan: «J'ai trouvé cette bonne princesse pénétrée de reconnaissance
-de la lettre de votre mari. Je lui ai lu ce qui la regardait dans la
-vôtre, elle en a été touchée jusqu'aux larmes et a pensé m'en faire
-répandre en me disant d'un ton déchirant pour le coeur: «Hélas!
-Mme de Mackau, je suis tout étonnée de trouver encore des marques
-d'affection, et qu'il existe encore quelques êtres, qui me marquent
-de l'attachement et cherchent à me faire plaisir.» Elle m'a chargée
-de vous mander, qu'elle allait s'occuper à trouver des moyens de
-réussite dans l'affaire en question et qu'elle désire très vivement.
-Ce qu'il y a d'embarrassant est de ne pouvoir s'adresser à une mère
-folle[250] et à un père qui n'est pas mal bête.»
-
- [250] La princesse, née d'Orléans Rothelin était une femme très
- séduisante, au dire des contemporains. Tout en étant moins
- follement prodigue que les Rohan-Guéménée, leurs cousins, les
- Rohan-Rochefort menaient grand train dans leur terre de Rochefort
- en Yvelines et dans leur hôtel de Paris, situé rue de Varenne,
- lequel a subsisté jusqu'en ces dernières années. La seconde fille
- du prince et de la princesse de Rohan-Rochefort, devenue marquise
- de Querrieux, hérita de l'hôtel de ses parents. Elle n'eut qu'un
- fils qui mourut sans postérité en 1878, léguant l'ancienne
- résidence familiale à son cousin, le prince Louis de Rohan établi
- en Autriche. Celui-ci vendit l'immeuble; le terrain fut morcelé
- et, sur l'emplacement très vaste de la demeure des Rohan, on a
- construit toute la cité Vaneau. Sur les Rohan-Rochefort et les
- autres branches des Rohan on trouvera d'intéressants détails dans
- le livre de M. Jacques de la Faye: _Un Roman d'exil: la Princesse
- Charlotte de Rohan et le duc d'Enghien_. A l'appendice de cet
- attachant volume, on trouvera quelques fragments des lettres
- ici citées, qu'en raison de la correspondance ayant trait à la
- princesse Charlotte nous avions confraternellement _communiqués_
- à l'auteur.
-
-Folle était peut-être beaucoup dire, mais en tout cas plus occupée,
-dans le brillant été de ses quarante-quatre ans, de ses plaisirs et
-du charme d'une intimité choisie[251] que de l'établissement de sa
-fille.
-
- [251] Voir _les Souvenirs_ de Mme Vigée-Lebrun.
-
-Dans ce mariage lointain, mais en somme brillant au point de vue
-des alliances et de la fortune future, Mme de Marsan entrevoyait
-une consolante revanche des déconvenues et des malheurs, qui depuis
-quelques années avaient assailli son orgueilleuse maison. Elle
-s'entremit avec d'autant plus d'ardeur que les parents se montraient
-presque indifférents sur le sort de la jeune fille. Elle va tâcher
-de se procurer un portrait de sa nièce, et, dès qu'elle aura
-l'autorisation des parents, elle en avertira M. de Bombelles.
-
-A celui-ci, du reste, Mme de Marsan écrit directement le 10
-août...: «Je suis en effet fort occupée de procurer un sort à Mlle
-de Rohan-Rochefort, sa personne m'intéresse infiniment. Elle est
-aimable, raisonnable, et je vois avec peine qu'il sera difficile
-de l'établir convenablement. Si c'était ma fille, je n'hésiterais
-pas à la décider pour un mariage qui me paraît à tous égards fort
-avantageux, s'il ne fallait pas renoncer à sa famille et à sa patrie.
-Elle a dix-neuf ans et doit être consultée. J'ai choisi dans ses
-parents les plus proches la personne que j'ai crue la plus discrète
-et la plus à portée de traiter cette affaire vis-à-vis du père et de
-la mère et de la terminer avec succès. Cette personne seule est dans
-la confidence. Elle pense, comme moi, que cette alliance est très
-désirable, mais elle voudrait quelques détails sur la vie intérieure,
-sur le caractère de M. le duc de Cadaval, de sa mère, sur l'espèce de
-dépendance où sa belle-fille sera, dans quel temps pourra se faire
-le mariage. On demande huit jours pour avoir le portrait de Mlle de
-Rohan-Rochefort, ainsi je ne pourrais le faire partir que l'ordinaire
-prochain, et, s'il était possible, on serait bien aise d'avoir celui
-de M. le duc de Cadaval. Pendant cet intervalle on préparera les
-esprits et l'on prendra toutes les précautions qu'exige un secret
-dont nous sentons la nécessité. J'ai malheureusement perdu mon frère
-le maréchal prince de Soubise qui nous aurait été d'un grand secours
-dans cette négociation...»
-
-Nouvelle lettre, le 11, adressée à la marquise de Bombelles, où,
-après avoir réitéré ses remercîments au mari, elle tient à remercier
-la femme: «... Dans ces preuves d'intérêt j'ai bien reconnu cette
-charmante et aimable Angélique qui n'a point démenti ce qu'elle
-promettait dès son enfance. J'ai toujours conservé les sentiments
-qu'elle m'a inspirés dès ce moment, et je suis bien touchée de ceux
-dont elle me donne des preuves dans une occasion qui m'intéresse
-infiniment... Le prince Victor aura pu vous dire qu'elle mérite
-d'être heureuse. Je ne saurais donner trop d'éloges à son caractère
-et à sa raison. J'espère qu'elle la déterminera à prendre le parti
-que nous désirons.»
-
-Plusieurs semaines se passent sans rien amener de nouveau. Le 30
-septembre, le portrait annoncé a enfin été remis à la comtesse de
-Marsan qui se hâte de l'envoyer à Mme de Bombelles non sans beaucoup
-de recommandations. En échange, il s'agirait d'obtenir le portrait
-du duc de Cadaval que le prince Victor dit ressembler beaucoup au
-prince de Vaudémont[252], «ce qui n'était pas étonnant, étant si
-proche parent». L'idée de mariage continue à lui sourire: «sa jeune
-cousine n'est pas gâtée sur les plaisirs et est assez raisonnable
-pour ne les pas regretter.» De plus, elle a de l'esprit, elle est
-aimable, et «l'agrément de cette alliance rejaillirait sur mes
-neveux». Elle devra à «sa chère Angélique» le bonheur d'une cousine
-qu'elle aime. Mme de Marsan termine par la recommandation expresse de
-«garder le secret de cette affaire même aux père et mère jusqu'à ce
-qu'elle soit plus avancée»... Peut-être pensera-t-on qu'il eût été
-préférable, avant d'entamer des négociations sérieuses, de commencer
-par consulter les parents et les proches...
-
- [252] De la maison de Lorraine; sa veuve, née Montmorency, femme
- d'esprit libéral, fut l'amie de Fouché et de Mme de Custine.
-
-Non seulement l'affaire n'avance pas, mais on la croit manquée au
-commencement de décembre. Du côté portugais, il a surgi de grosses
-difficultés venant de l'état embrouillé de la fortune du duc de
-Cadaval. Du côté Rohan, il est survenu un tas d'objections.
-
-Le baron de Mackau, écrivant à son beau-frère, le 11 décembre, ne
-lui cache pas l'ennui qu'en éprouve Mme de Marsan. Tout cet embarras
-«viendrait de la comtesse de Brionne qui serait dirigée par deux
-motifs: le premier, c'est qu'il lui est difficile, pour ne pas
-dire impossible, d'approuver ce qui émane de Mme de Marsan (les
-malheurs de cette famille ne leur ont pas fait sentir la nécessité
-de l'union); le second motif vient d'un autre projet de mariage
-que Mme de Brionne a en tête; qu'enfin, au lieu de déterminer Mlle
-de Rochefort, elle lui a fait voir tous les inconvénients de votre
-projet, qui, tous, reposent sur l'éloignement et le peu de bonheur
-qu'ont éprouvé les autres princesses de Rohan qui se sont établies
-dans ce pays. Cette conversation m'a amené à la connaissance d'un
-fait: Mme de Brionne a seule le crédit de déterminer M. et Mme de
-Rochefort, il faut donc tâcher de ramener cette grande dame. J'ai
-imaginé d'engager Boistel à cette négociation. La princesse Charles a
-fort approuvé cette marche; elle sent que sa belle-soeur faisait la
-plus haute des sottises... J'avoue que ce qui m'occupe le plus, dans
-tout ceci, c'est la crainte que vous ne soyez compromis, et je serais
-charmé si l'affaire manquait du côté du jeune homme. C'est là ce qui
-me fait tout entreprendre pour tâcher de ramener ici les esprits. La
-démarche que devait faire la reine de Portugal double mon inquiétude
-pour vous. Je n'en conserve pas moins toute confiance, mon frère,
-dans votre sagacité, pour vous tirer avec avantage des pas épineux.
-Mais je n'en sens pas moins combien il serait désagréable d'avoir
-de tels embarras pour avoir voulu nous obliger. Je ne pourrai plus
-laisser ignorer à Mme de Brionne combien il est ridicule d'envoyer un
-portrait quand on n'a pas l'intention de conclure.»
-
-Voici maintenant un rapport détaillé sur la fortune du duc de Cadaval
-que l'abbé Garnier adresse à M. de Bombelles et que nous donnons
-pour faciliter l'intelligence des lettres qui vont suivre.
-
- Au premier aperçu des comptes la maison de Cadaval doit:
-
- Livres.
- Tant de capitaux portant intérêts que sans intérêt 690.625
-
- La dot de Mlle de Rochefort sera de 250.000
-
- Et pourra éteindre les dettes jusqu'à la somme de 440.625
-
- En la réduisant par des remboursements sagement
- et habilement faits, on voudrait savoir
- si ces réductions pourraient diminuer le capital
- des dettes jusqu'à la concurrence de
- 100.000 cruzades neuves ou 500.000
-
- ce qui, au denier 5, ne ferait plus qu'une somme de 15.000
- livres à payer annuellement en intérêts.
-
- 1º On a trompé en jetant des doutes sur la naissance illustre
- tant de père que de mère de Mlle de Rohan-Rochefort.
-
- 2º On a trompé, en disant que le duc de Cadaval n'était pas
- assez riche pour se marier: ce sont des énoncés de gens
- intéressés à le tenir en tutelle, pour abuser de sa fortune.
- Il peut, et cela est prouvé, payer ses dettes en dix ans
- et cependant toucher annuellement jusqu'à l'époque de sa
- liquidation, 8.000 ducats, somme bien suffisante pour vivre
- marié comme il convient à son rang.
-
- 3º On a trompé, en disant qu'il était sans vaisselle et sans
- meuble: il est amplement pourvu à ces divers égards et ses
- richesses en argenterie feraient deux superbes vaisselles; le
- surplus payerait les façons.
-
- 4º On a trompé, en disant que son mariage le jetterait en
- des dépenses au-dessus de ses moyens. On lui apporte une dot
- de 100.000 cruzades, qui accélérera le paiement des dettes,
- quoiqu'elles puissent l'être sans secours en dix ans.
-
- 5º On a trompé, en disant que sa maison du Roccio ne pouvait
- loger une duchesse: avec très peu de frais on en fera une
- habitation agréable; telle qu'elle est on y résiderait très
- décemment.
-
- Tous ces faits prouvés, ce qui se peut, en vingt-quatre heures,
- serait-il croyable qu'on voulût empêcher un mariage dont la
- seule idée l'a raccommodé avec madame sa mère. Tandis que celui
- qu'on voulait lui faire contracter[253] le brouillait avec cette
- mère et l'éloignait de toutes les bonnes dispositions qu'il
- montre depuis que le langage de l'honnêteté et du respect filial
- lui est tenu.
-
- [253] Avec une parente, Mlle de Saint-Vincent.
-
-Dans l'intervalle sont arrivées à Lisbonne deux lettres de Mme de
-Marsan, datées des 14 et 15 décembre, qui, selon toute apparence,
-vont renverser tout l'échafaudage.
-
-La première semblerait faire croire qu'une «tendresse déplacée» de la
-princesse de Rohan aurait amené sa fille à lui sacrifier par respect
-filial un établissement si convenable à tous égards. «Ces idées
-chimériques renversent toutes les miennes. On ne m'a pas cependant
-donné de réponses positives, mais je ne veux pas vous compromettre,
-et malgré leur indécision je leur ai signifié hier que j'allais vous
-prier de suspendre toutes démarches. Je crains même que ma lettre
-n'arrive trop tard pour arrêter celle que vous projetiez de faire,
-mais je n'ai pu vous en avertir plutôt, étant dans la confiance qu'il
-ne serait pas possible qu'on ne sacrifie pas un intérêt personnel à
-celui de sa fille et de toute sa maison qui aurait été flattée d'un
-pareil établissement. Le malheur me poursuit et toujours par les
-miens; le prince Victor est désolé. Il part aujourd'hui pour aller
-prendre le commandement d'une frégate à Toulon; il aurait bien
-désiré que sa mission l'eût encore conduit à Lisbonne et me charge de
-vous assurer de son respect et de sa reconnaissance. J'en conserverai
-une bien tendre de toutes les marques de zèle et d'amitié que j'ai
-reçues de vous, Madame, etc.
-
-«... Si mes parents se déterminent à prendre un parti plus
-raisonnable, je vous le manderais avec empressement, mais je ne
-l'espère pas...»
-
-Il n'y a pas qu'une respectueuse soumission aux regrets de sa mère
-dans le refus de Mlle de Rohan, comme le prouve un court billet de
-Mme de Marsan suivant de quelques jours la lettre du 14 décembre:
-«Je suis désolée, Madame, Mlle de Rohan a attendu au dernier moment
-à nous faire l'aveu d'une infirmité qui est la conséquence d'une
-chute malheureuse et à laquelle on n'avait pas fait attention.» Après
-l'expression de nouveaux regrets Mme de Marsan annonçait l'envoi
-d'une lettre ostensible.
-
-«Mlle de Rohan, est-il dit dans cette lettre, avait senti comme nous
-tout l'avantage d'une alliance aussi flatteuse et aussi désirable
-et y avait consenti. Depuis ce temps, elle avait fait une chute qui
-n'avait point alarmé, mais qui a laissé une suite fâcheuse, dont on
-ne s'est point aperçu. Sa modestie, sa timidité, l'incertitude du
-succès de cette affaire l'ont engagée à garder le silence; cependant
-sa délicatesse a surmonté tous les motifs de se taire et elle nous en
-a fait l'aveu d'une manière si touchante qu'à peine nous avons eu le
-courage de lui en faire des reproches. Elle nous a dit qu'elle avait
-sacrifié sa vie, mais qu'elle ne pouvait risquer les _inconvénients
-qui pouvaient en résulter pour la postérité_ si illustre et si
-précieuse de M. le duc de Cadaval. C'est donc à lui, Madame, qu'elle
-et nous ferons le sacrifice de la chose du monde que nous avions le
-plus désirée. Si la Reine en est instruite, elle ne peut qu'approuver
-ces sentiments... Je suis persuadée qu'elle vous estimera encore
-davantage lorsqu'elle saura les motifs qui vous ont fait agir avec
-tant de zèle par reconnaissance pour une seconde mère; j'en ai
-bien toute la tendresse et vous seule m'occupez dans le moment.
-Remplie d'amertume, ma vie en est abreuvée, comme vous savez, depuis
-longtemps, mais j'ai peu éprouvé de chagrins plus cuisants...»
-
-Le portrait est enfin arrivé. Tandis qu'à Paris on croit tout
-détruit, à Lisbonne on est toute flamme.
-
-«Nous n'avons plus à presser le duc de Cadaval, écrit le marquis
-de Bombelles, le 19 décembre. C'est lui qui cherche maintenant à
-accélérer le mariage qui nous intéresse. Sa mère, comblée d'aise que
-nous lui ayons ramené le coeur et les égards de son fils, regarde
-déjà Mlle de Rochefort comme l'ange de paix de sa maison... Nous
-avons pour nous tout ce qui est bien famé, bien vu de la Reine, et
-la duchesse de Cadaval a très justement observé que, le jour où le
-mariage de son fils serait su à Lisbonne, il rallierait à lui toutes
-les maisons qui ont eu des Rohan pour mères.»
-
-«Attendez-vous, Madame, à ce qu'il soit très possible que, quinze
-jours ou trois semaines après l'arrivée de ma lettre, vous receviez
-celle par laquelle M. le duc de Cadaval demandera la main de Mlle
-de Rochefort en vous priant, dans les termes les plus convenables,
-de faire parvenir ses voeux au père et à la mère de cette jeune
-princesse...»
-
-«Le marquis ne voudrait pas, ayant été vite en besogne, risquer
-d'être désapprouvé ou démenti. «Si Mlle de Rochefort ou ses parents
-n'avaient pas senti l'avantage de cette alliance, nous aurions été
-avertis depuis longtemps de ne plus suivre ce projet, et sûrement
-vous ne nous auriez pas autorisé, Princesse, à montrer le portrait
-confié à Mme de Bombelles. Je sais qu'il ne faut pas sacrifier le
-bonheur à des calculs souvent en défaut; mais, lorsque je vois
-les soeurs du cardinal de Rohan épouser MM. de Ribeira et de
-Vasconcelles, gens sûrement d'une grande naissance, je pense que,
-comme leur existence ne peut cependant pas entrer en comparaison
-avec un duc de Cadaval, quand ce duc est honnête, bon enfant, facile
-à vivre, riche de plus de deux cent mille livres de rentes, quand
-_toutes_ les dettes de sa maison seront payées... je pense, dis-je,
-que Mlle de Rochefort ne pourra jamais regarder qu'elle ait été
-sacrifiée en devenant Mme de Cadaval. Il n'est point de seigneur
-français qui ait les chances d'un duc issu en légitime descendance de
-la maison de Bragance.»
-
-De son côté, la marquise amplifiait sur les détails. «La Reine aime
-sincèrement le duc de Cadaval. Elle vient de faire enfermer un gueux
-de précepteur qui voulait le perdre au physique et au moral. Une
-femme d'esprit et vertueuse développera, si je ne me trompe, le
-germe de bien des vertus en lui. Il vient à présent nous voir comme
-un fils qui se trouve à son aise chez des parents raisonnables...
-Au milieu des peines de l'expatriation, Mlle de Rochefort, si elle
-est raisonnable, doit trouver ici un bonheur solide et que son coeur
-appréciera d'autant plus en pensant qu'après les malheurs de sa
-maison l'éclat de son mariage rejaillira sur tout ce qui lui est
-cher.»
-
-Croyant le mariage prêt à se conclure, Mme de Bombelles est entrée
-avec le duc dans mille détails de maison. Bien que suivant l'usage
-il ait déjà à nourrir plus de vingt femmes attachées au service de
-sa mère et de sa grand'mère, M. de Cadaval trouverait naturel que
-Mlle de Rochefort amenât des femmes à elle et aussi des domestiques
-mâles. La dot de la jeune princesse sera-t-elle de 100.000 écus ou
-de 250.000 livres? On se préoccupe, du côté Cadaval, des «reprises»
-de la femme en cas de mort du duc... Il semble que les deux parties
-soient d'accord et qu'il n'y ait plus qu'à signer le contrat, toutes
-conditions bien stipulées.
-
-Et voici que les dernières lettres venues de France renversent tout
-l'édifice, causant les plus grands ennuis aux Bombelles qui, d'après
-les lettres de Mme de Marsan, se sont crus en droit de marcher de
-l'avant et se trouvent en très mauvaise posture en face de la maison
-de Cadaval.
-
-De là un flot de lettres écrites par le marquis et la marquise à la
-comtesse de Marsan, à la baronne et au baron de Mackau.
-
-D'abord une lettre de l'ambassadeur:
-
-
- MADAME,
-
- «Vous aviez bien raison de craindre que la lettre dont vous
- honorez Mme de Bombelles, en date du 14 de décembre, n'arrivât
- trop tard; elle ne l'a reçue que ce matin au moment où M. le
- duc de Cadaval, voyant toute sa famille applaudir à ses vues,
- partait de chez lui pour en aller faire part à la Reine et lui
- demander la permission d'offrir sa main à Mlle de Rochefort.
- Avant de se rendre au Palais, il s'est heureusement arrêté
- chez moi. Il a vu, avec une honnêteté qui nous le rendra à
- jamais cher, notre affliction de l'avoir aussi cruellement
- compromis. Revenus tous des premiers mouvements de surprise,
- il a été décidé que cette lettre vous serait portée par un
- courrier, afin que par le retour de ce courrier nous sachions
- avec moins de perte de temps quelles seront les réflexions que
- le concours des circonstances auront pu faire naître en faveur
- d'un mariage, qui vous paraissait, Madame, aussi beau, aussi
- brillant, aussi désirable qu'il l'est en effet. D'ici au retour
- du courrier, nous sommes convenus de dire à la famille de M. le
- duc de Cadaval que Mlle de Rochefort était attaquée d'une fièvre
- maligne qui suspendait les démarches à faire ici. Ce seigneur
- ne veut pas se persuader qu'une grande dame, dont il a eu le
- portrait entre les mains, puisse, sur de frivoles prétextes,
- lui être refusée. Je vous transmets ses observations sans en
- ajouter qui me soient personnelles. Je m'en réfère à tout ce que
- j'ai eu l'honneur de vous mander, dans mes lettres précédentes
- et particulièrement dans celle du 19 décembre. Je ne dirai que
- peu de mots relativement au portrait, il n'est sorti d'entre
- nos mains[254] qu'après que la négociation a été heureusement
- terminée. C'était la condition qu'énonçait votre lettre du 30
- septembre à Mme de Bombelles. Dès le mois de novembre, M. le
- duc de Cadaval nous avait donné sa parole, et tout nous prouve
- qu'elle vaut mieux que les écrits que nous eussions exigés
- de lui. Sa conduite ne peut donc qu'ajouter, Madame, qu'aux
- regrets que vous donne à son alliance. Je ne puis encore me
- persuader que les parents de Mlle de Rochefort n'en sentent
- pas les avantages. Mais, si mon espoir était vain, je m'en
- rapporte uniquement à vous, Madame, parce que j'aurai à dire à
- ce seigneur quelques difficultés qu'il y aura à donner alors à
- mon langage tout ce qui pourra le faire agréer. Je suis bien sûr
- que des expressions que vous me dicterez seront dignes de Mme la
- comtesse de Marsan et de M. le duc de Cadaval.»
-
- [254] Depuis, il était rentré dans celles de Bombelles.
-
-Par le même courrier, Mme de Bombelles fait son rapport circonstancié
-à Mme de Marsan. Sa douleur de voir tout s'écrouler n'a d'égale que
-la surprise du duc de Cadaval très décidé à épouser Mlle de Rohan, et
-fort attristé de cette fin de non-recevoir. Malgré tout, elle insiste
-encore, ne pouvant admettre qu'une si belle alliance puisse être
-refusée par les Rohan.
-
- * * * * *
-
-«Dire tout ce que votre lettre m'a fait éprouver, est impossible.
-Un instant après l'avoir reçue, paraît le duc de Cadaval dans ma
-chambre, pour m'annoncer qu'il va demander la permission de se marier
-à la Reine et qu'il sait devoir en être bien reçu. Cette souveraine
-étant déjà instruite par son oncle, le marquis de Marialva, de ses
-projets. Confondue, interdite, je fus obligée de lui montrer la
-lettre que je venais de recevoir. Vous peindre son étonnement serait
-difficile. Après l'avoir lue, il me dit: qu'il n'aurait jamais dû
-s'attendre à un pareil dégoût, n'y à se voir abuser par la confiance
-entière avec laquelle il s'était laissé diriger par nous. Qu'au
-reste il était convaincu que, notre intention n'ayant pas été de le
-tromper, il pensait que nous ferions bien, Madame la comtesse, de
-vous instruire de tout ce que le désir de s'unir à la maison de Rohan
-lui avait fait faire et qu'il espérait encore que la réflexion aurait
-ramené Mlle de Rochefort. Sur cela M. de Bombelles s'est déterminé
-à envoyer un courrier à Paris, pour vous donner une nouvelle preuve
-de l'empressement du duc de Cadaval et lui sauver quinze jours de
-l'anxiété où il va rester, jusqu'au retour du courrier; car il est,
-je ne vous le cacherai pas, au désespoir. Il serait, cependant,
-bien digne du bonheur que nous sommes parvenus à lui faire désirer
-si ardemment. Je puis vous assurer que Mlle de Rochefort serait
-fort heureuse avec lui et que, sous tous les rapports, elle ferait
-bien mal de se refuser à une alliance qui lui sera plus avantageuse
-qu'aucune de celles qu'elle pourra jamais contracter. Quant à nous,
-Madame la comtesse, vous sentez sûrement le tort que cette rupture
-fera à M. de Bombelles dans l'esprit de tous les gens auxquels il
-est le plus intéressé d'inspirer de la confiance. Comme vous n'aviez
-pas prescrit de bornes à nos démarches, notre respect pour tout ce
-qui émane de vous, nous interdisait toute défiance. Tels ont été
-les principes qui nous ont fait agir. Se pourrait-il réellement que
-Mlle de Rochefort résiste à toutes les bonnes raisons que vous aurez
-la bonté de lui donner pour la décider à se marier au plus grand
-seigneur du Portugal, à un jeune homme de la plus belle figure et
-dont le caractère est excellent? Elle aura dix occasions, dans sa
-vie, de revoir sa famille...
-
-«Le duc compte bien, quelque temps après son mariage, aller en
-France, avec elle. Enfin son projet de bien bonne foi est de
-faire tout ce qui pourra contribuer au bonheur de sa femme et Mlle
-de Rochefort peut être sûre qu'elle serait souveraine maîtresse
-dans la maison de son mari, si comme j'espère encore, elle juge
-mieux de ce qui doit lui procurer un sort heureux et digne d'elle,
-envoyez-nous par le courrier les conditions qui devront être mises
-dans le contrat de mariage. Soyez assurée du zèle avec lequel M.
-de Bombelles soutiendra les intérêts de Mlle de Rochefort et alors
-qu'elle puisse nous arriver ici au mois d'avril. Déjà nous sommes
-sûrs d'un bâtiment excellent qui sera prêt au Havre, quand on voudra.
-Enfin Madame la comtesse, qu'on s'en rapporte à nous et l'on verra
-si la maison de Rohan n'a jamais obligé que des ingrats. Mlle de
-Rochefort pourrait-elle croire que nous nous fussions occupés avec
-tant de chaleur d'arracher le duc de Cadaval à toutes les grandes
-maisons du Portugal, qui sollicitent son alliance, si nous n'eussions
-été certains que nous travaillons autant à son bonheur personnel qu'à
-lui procurer un établissement distingué. Le prince Victor m'a fait
-si souvent l'éloge de la raison et de l'esprit de sa cousine, que
-j'aime à penser qu'ils la conseilleront mieux que la terreur qu'elle
-peut avoir des inconvénients du Portugal; quant à M. et Mme la
-princesse de Rochefort, ils seront sûrement les premiers à empêcher
-que Mademoiselle leur fille sacrifie à quelque considération que ce
-soit les avantages qui lui sont offerts. Quelques grands du pays,
-piqués d'entendre que le duc voulût se marier en France, se sont
-imaginés de dire que Mlle de Rochefort n'était pas de la maison de
-Rohan, qu'il n'existait pas de demoiselles de Rohan, que M. le prince
-de Rochefort était tout au plus allié de cette maison, et que quant
-à la mère ce n'était point une fille de qualité. M. de Bombelles
-d'après les recherches qu'il a faites dans sa bibliothèque a fait le
-résumé, que je prends la liberté de vous envoyer. Il a infiniment
-satisfait le duc et impose silence à ceux qui affectaient des doutes
-sur l'illustre naissance de Mlle de Rochefort. Je n'ai plus rien à
-ajouter à cette lettre, si ce n'est que le chagrin que je ressens
-dans ce moment-ci est un des plus grands que j'ai connus de ma vie.
-Qu'il m'est affreux d'avoir contribué, de toutes mes forces, à ce
-que M. de Bombelles se compromît. Que je suis également affligée
-de la peine du duc et de pouvoir passer à ses yeux, pour avoir eu
-l'intention de le tromper».
-
-Le même jour, M. de Bombelles écrit au baron de Mackau. Avec son
-beau-frère il parle à coeur ouvert et ne cache pas son légitime
-mécontentement. On les a laissés agir sans leur faire entrevoir
-le moindre doute sur le consentement de Mlle de Rochefort, et sa
-femme et lui ont été entraînés à des démarches compromettantes.
-«Néanmoins, se hâte-t-il d'ajouter, les personnes qui ont été si
-peu attentives sont ou trop chères ou trop respectables pour que je
-m'exhale en plaintes.» Au point de vue politique il eût été fort à
-désirer que Mlle de Rochefort consentît à être la plus grande dame du
-Portugal[255], puisque son mariage n'aurait précédé que de peu celui
-de plusieurs françaises.» Déjà le marquis de Marialva, grand-écuyer
-de la Reine, un des plus nobles et plus riches seigneurs d'ici et
-dont la fille épouse le duc de la Foens veut avoir pour son fils une
-de nos compatriotes. Alors Mlle de Rochefort verrait arriver de son
-pays des compagnes qui, sans jamais être ses égales, ajouteraient ici
-à son agrément.»
-
- [255] Avec même des droits au trône, si la branche régnante
- s'éteignait. (Autre lettre au baron de Mackau.)
-
-Ce courrier du 5 janvier va emporter des volumes, car Mme de
-Bombelles arrivée au paroxysme de l'agitation écrit à ceux
-qu'elle aime et qui peuvent s'intéresser au mariage de Mlle de
-Rohan-Rochefort. Elle écrit à sa mère, à sa petite belle-soeur de
-Mackau, elle écrit à Madame Élisabeth.
-
-Voici d'abord la lettre adressée à la princesse:
-
- «Madame sera sûrement bien étonnée de recevoir des nouvelles
- aussi fraîches de moi, car le courrier qui va partir espère
- n'être que dix jours en chemin. Ce courrier est notre dernière
- ressource; il prouvera à Mme de Marsan dans quel horrible
- embarras nous sommes et j'espère un peu que Mlle de Rochefort
- voyant les choses si avancées écoutera et se rendra aux raisons
- de Mme de Marsan plutôt qu'aux folies de Mme Brionne qui par
- le seul désir de contrarier Mme de Marsan empêche sa nièce
- d'accepter le plus beau parti qui puisse jamais s'offrir pour
- elle. Et n'est-il pas affreux que la jeune personne instruite
- depuis le mois d'août des projets qu'on avait sur elle, Mme de
- Marsan ne donnant que des encouragements à nos démarches et n'y
- prescrivant aucune borne, que nous éprouvions le dégoût de dire
- au duc de Cadaval qu'on ne veut plus de lui, tandis que c'est
- nous qui l'avons été chercher. M. de Bombelles est furieux et
- il a bien raison. Que Madame se figure mon embarras hier matin.
- Je reçois ma poste, j'ouvre la lettre de Mme de Marsan. Et, le
- mariage du duc conclu ici, j'apprends que Mlle de Rochefort ne
- veut plus l'épouser. A peine ai-je enduré les reproches bien
- fondés de M. de Bombelles, ma porte s'ouvre et le duc entre
- dans ma chambre enchanté de pouvoir m'apprendre que son mariage
- est parfaitement vu à la Cour, lui concilie l'approbation et le
- retour de la plus grande partie de ses parents et qu'il va de ce
- pas demander en forme à la Reine la permission de son mariage.
-
- «Interdite, confondue, je fus obligée de lui montrer la
- lettre de Mme de Marsan qui lui ôtât sur-le-champ le désir
- d'aller parler à la Reine, mais son chagrin fut si vif et
- son amour-propre si piqué que M. de Bombelles se détermina
- sur-le-champ à envoyer un courrier pour représenter que les
- choses étaient trop avancées pour qu'elles pussent être rompues.
- J'ignore l'effet qu'aura cette dernière tentative, je me soumets
- à la volonté de Dieu, mais j'avoue que je regrette fort le zèle
- que m'a inspiré ma confiance en Mme de Marsan et le désir de
- lui être utile. Il est impossible que cette rupture ne fasse
- pas à M. de Bombelles un tort réel dans l'esprit de la reine de
- Portugal et de son ministère. Ils ont traité cette affaire, à
- Paris, avec une légèreté incroyable et ils ne pensent pas à quel
- point le Gouvernement ici a ses yeux ouverts sur l'établissement
- d'un jeune homme qui, par des circonstances de stérilité dans
- la branche de Bragance régnante, pourrait faire jouer un jour
- un grand rôle à la branche cadette. Plus je m'examine, moins je
- me trouve coupable. Mme de Marsan me fait prier par le prince
- Victor de tâcher de marier Mlle de Rohan au duc de Cadaval,
- nous répondons que nous ne ferons rien sans y être autorisés
- formellement par elle; elle nous écrit jusqu'à quatre fois pour
- nous y autoriser, ne prescrit aucune borne à nos démarches, ne
- forme aucun doute sur le consentement de la jeune personne que
- nous devions croire d'après cela bien informée, nous envoie son
- portrait. Pouvions-nous d'après cela ne pas agir et n'eût-ce
- pas été manquer au respect que nous devions à Mme de Marsan que
- de douter de la validité de sa parole? Elle n'aurait pas dû
- nous faire agir sans être certaine du consentement de Mlle de
- Rochefort, et j'étais intimement convaincue jusqu'à de certains
- doutes fort légers, que m'avait donnés une lettre dernièrement
- reçue de maman, que la jeune personne était parfaitement
- d'accord dans tout ce que faisait Mme de Marsan, et Madame, à
- ma place, élevée comme moi dans la persuasion que Mme de Marsan
- ne peut rien faire qui ne soit dirigée par la sagesse la plus
- parfaite, l'aurait pensé comme moi. Je finis bien vite, en
- l'assurant de mon tendre respect. J'ai la tête si pleine de
- cette affaire que je ne puis lui parler d'autres choses et que
- c'est pour moi une consolation de lui conter mes chagrins.»
-
-Un court billet à la baronne de Mackau, née Alissan de Chazet:
-
- «Que je t'aurais fait de pitié hier si tu avais passé la journée
- d'hier, avec moi. Mon frère et maman te feront les détails de
- l'embarras dans lesquels je me trouve. Mon Dieu! que les gens
- assez égoïstes pour ne s'occuper jamais que de leurs intérêts
- personnels sont heureux. Croyant la parole de Mme de Marsan
- infaillible et ne doutant pas qu'elle n'eût le consentement de
- sa nièce, la réception enfin de son portrait nous a fait agir
- de la meilleure foi du monde, pour la conclusion du mariage.
- Nous avons déterminé le duc à se refuser absolument à toutes
- sollicitations ici. Il y a quatre jours qu'il a déclaré à une
- de ses tantes qu'il ne voulait pas décidément de sa fille et
- se marierait en France. Juge à quel point il doit être fâché,
- aussi est-il au désespoir. M. de Bombelles est furieux, et moi
- désolée. Enfin il me reste encore quelque espoir sur le retour
- de la raison de Mlle de Rochefort, lorsqu'elle verra les choses
- aussi avancées, et M. de Bombelles aussi compromis. Je ne puis
- m'empêcher de sentir tout le tort que cette rupture lui fera
- ici, et je les entends déjà tous murmurer: _Voilà les Français!_
- Je ne puis pardonner à Mme de Marsan et à la princesse Charles
- de nous avoir ainsi abusés. Mme de Marsan devait au mois d'août
- réunir sa famille et lui dire: Voilà le mariage que j'ai envie
- de faire négocier. Voyez si il vous convient, oui ou non. Au
- reste elle est si affligée, elle-même, que ma rancune, contre
- elle, n'est pas bien forte. Dis bien à mon frère de ne pas
- manquer de porter, sur le champ, la copie, que je lui envoie,
- pour Mme de Marsan et de se démener tant qu'il pourra pour nous
- ramener notre petite princesse.»
-
-Avec sa mère, Mme de Bombelles parle à coeur ouvert. Il n'est plus
-besoin de circonlocutions, comme lorsqu'elle s'adresse à Madame
-Élisabeth ou à la comtesse de Marsan, mais elle ne nous apprend
-rien que nous ne sachions: le désespoir du duc de Cadaval, le
-mécontentement réel de son mari, dont la situation d'ambassadeur se
-trouve amoindrie par le mauvais résultat d'une entreprise si mal
-dirigée à Paris.
-
-Quelques jours après, autre lettre du marquis à la comtesse de Marsan.
-
- «La surprise et le chagrin que nous causèrent les nouvelles du
- 14 décembre furent tellement partagés par M. le duc de Cadaval
- qu'au lieu de se rendre chez la Reine, où tout était préparé
- pour qu'il obtînt le consentement de Sa Majesté, il se détermina
- à envoyer un courrier en France. Nous écrivîmes suivant son
- intention, dans les termes les plus capables de ramener Mlle de
- Rochefort. Nos lettres faites, le duc nous pria de dire qu'il
- était survenu une maladie inquiétante et que c'était pour savoir
- des nouvelles de la jeune princesse qu'il faisait partir un
- courrier. Les moindres événements causent une grande sensation
- ici. Les espions du comte de Saint-Vincent ne tardèrent pas à
- l'instruire du prochain départ de ce courrier et du motif de
- son expédition. Alors tous les essorts jouèrent pour susciter
- des embarras au duc, et l'on est parvenu à obtenir, jusqu'à
- nouvel ordre, la défense d'envoyer en France, en disant à la
- Reine que Mlle de Rochefort n'était pas Rohan, ensuite que sa
- mère altérait la pureté du sang. Le Duc se conduisant en homme
- d'honneur ne m'a rien caché, je lui ai donné la généalogie
- ci-jointe[256], je n'ai dit que la vérité et, si je n'ai pas
- fait mention de la bâtardise de François de Rothelin, le
- cinquième aïeul, c'est qu'elle ne peut offrir aucun inconvénient
- dans un pays où les plus grandes familles descendent bien plus
- récemment de bâtards dont les pères n'étaient pas d'aussi
- grands seigneurs. J'ai aussi délivré à M. de Cadaval l'écrit
- dont vous trouverez une copie jointe à ma lettre; vos dernières
- intentions me liant les mains, j'ai été obligée de laisser
- agir la cabale, en me bornant à retirer le portrait de Mlle de
- Rochefort. La Reine a cependant approuvé les projets du Duc,
- mais elle a demandé quelque temps, pour accorder un consentement
- formel, parce qu'on lui a fait un tableau effrayant du désordre
- qui existait dans les finances de la maison de Cadaval. Mon
- silence a donné du poids aux impostures et fourni des armes aux
- détracteurs d'une alliance autant redoutée que jalousée. On fait
- des informations à Paris. Mme de Menesez, qui s'y trouve, est la
- fille du marquis de Latradio, oncle des Saint-Vincent. Brouillon
- par goût et par calcul, il y a lieu de croire qu'il aura mandé à
- sa fille de ne pas être scrupuleuse sur les médisances, qu'elle
- pourrait faire arriver ici. Ces inconvénients ne peuvent être
- imputés, Madame, qu'aux personnes qui étaient intéressées à
- respecter vos conseils. Le point actuel offre deux partis à
- adopter, ou celui de reprendre une négociation, qui pourrait,
- je crois, être encore conduite à bien, ou de me mander que la
- maison de Rohan, ayant eu vent des doutes qu'on s'était permis,
- ne voulait plus entendre parler de tout ce qui y avait donné
- lieu. Je désire que Mlle de Rochefort ne regrette jamais ce
- qu'elle a refusé et je ne me plains pas de l'inutilité de mes
- démarches puisqu'elles ont pu vous prouver, Princesse, avec
- quel zèle je saisirai toujours les occasions de vous marquer ma
- reconnaissance.
-
- [256] Jean, vicomte de Rohan, issu des ducs souverains de
- Bretagne, épousa, en 1371, Jeanne, fille du roi de Navarre.
-
- De lui descendent par filiation prouvée les branches de Rohan
- Montbazon et Rohan Soubise.
-
- Et de la branche aînée sortent en ligne droite et légitime:
-
- 1º Charles-Jules-Armand, prince de Rohan Rochefort, marié à
- Dorothée d'Orléans Rothelin, issue de Jean d'Orléans[A], comte de
- Dunois et de Longueville, neveu du roi de France, Charles VI et
- oncle de Louis XII, surnommé le père du Peuple;
-
- 2º Le prince Camille, venu à Lisbonne, général des Galères de
- Malte;
-
- 3º La comtesse de Mérode, grande d'Espagne, de la première classe;
-
- 4º La comtesse de Brionne, veuve et mère des grands-écuyers de
- France, de la maison de Lorraine.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- 1º Charles-Louis Gaspard, prince de Rohan, marié à Joséphine de
- Rohan, fille du prince de Guéménée;
-
- 2º Louis-Camille-Jules, chanoine et comte de Strasbourg, nommé le
- prince Jules;
-
- 3º Charlotte-Louise-Dorothée à marier;
-
- 4º Henry;
-
- 5º Clémentine.
-
- [A] La princesse de Nemours, femme de Pierre II, roi de
- Portugal, descendait, aussi, par sa mère, de Jean d'Orléans.
-
- Louis de Bourbon, quatrième aïeul du Grand Condé, épousa en
- secondes noces, le 8 novembre 1565, Françoise d'Orléans, fille du
- marquis de Rothelin.
-
- Le comte de Soissons, fruit de ce mariage, est l'agent maternel
- des princes de Savoie-Carignan et du célèbre prince Eugène.
-
-«Quoique l'origine souveraine subséquente de la maison de Rohan
-soit généralement connue, j'ai cru devoir donner à Son Excellence
-M. le duc de Cadaval un extrait des généalogies de M. le prince
-de Rohan-Rochefort et de celle de Madame sa femme, née Mlle
-d'Orléans-Rothelin. J'ai également certifié à Son Excellence que leur
-fille, Charlotte, Louise, Dorothée, princesse de Rohan-Rochefort,
-joignait aux agréments de sa figure et de sa physionomie une
-éducation digne de sa haute naissance. Que cette jeune princesse
-avait montré, depuis sa tendre enfance, des qualités aussi aimables
-que ses vertus sont recommandables. Qu'elle était particulièrement
-liée avec la princesse Charles de Rohan[257], sa belle-soeur,
-liaison qui suffisait seule pour faire l'éloge de Mlle de Rochefort.
-Enfin j'ai encore eu l'honneur de dire à M. le duc de Cadaval,
-d'après les informations qui m'ont été données que Mlle de Rochefort
-aurait en se mariant cent mille cruzades de dot, sans compter ses
-droits à la succession paternelle et maternelle, ainsi qu'aux autres
-héritages qui pourraient lui échoir, que joint à la dot il lui serait
-fait un trousseau, conforme à son rang et à la manière grande, dont
-la maison de Rohan s'est toujours montrée dans toutes les occasions.
-Je consens d'autant plus volontiers à donner par écrit et à signer
-tout ce que j'ai annoncé à M. le duc de Cadaval que la conduite de
-Son Excellence, depuis qu'il est question de son mariage avec Mlle de
-Rohan-Rochefort a été aussi loyale et aussi noble que l'on pouvait
-l'attendre d'un seigneur, qui sans orgueil sait se rappeler à propos
-qu'un sang royal coule dans ses veines.»
-
- [257] Le prince Charles s'était marié à seize ans, à sa cousine
- Marie-Josèphe de Rohan-Guéménée.
-
-Tout n'est pas perdu puisqu'à Lisbonne, malgré tout, on discute
-encore et qu'on serait prêt à reprendre les négociations. Les Rohan,
-semble-t-il, ont montré une délicatesse exagérée; le mal n'était
-pas si grand qu'on le craignait d'abord, car, le 26 janvier, Mme de
-Marsan, reprise d'une nouvelle ardeur, récrit à M. de Bombelles une
-lettre qui s'est croisée avec celle de l'ambassadeur.
-
- «J'ai de nouvelles raisons, Monsieur, pour désirer que l'affaire
- qui nous intéresse ne soit pas rompue. Mlle de Rochefort
- paraît vouloir revenir à notre avis. Il est certain que ses
- _craintes n'étaient pas fondées_; sa délicatesse lui avait dicté
- cet aveu; actuellement tranquille sur cet objet, elle désire
- l'établissement. Mais M. son père, ni Mme sa mère ne sont encore
- instruits de cet état de choses. Monsieur, si vous avez rompu
- comme vous l'avez pu d'après ma dernière lettre, vous êtes bien
- le maître de faire usage de la lettre ci jointe ostensible qui
- peut même être mise sous les yeux de la Reine. Elle prouvera
- évidemment, Monsieur, que vous avez fait, dans toute cette
- affaire ce que votre amitié pour nous vous avait dicté. Aussi
- rien, dans cet aveu, Monsieur, ne peut vous compromettre,
- et c'est ce que je désire le plus vivement. Dans le cas où
- vous n'auriez pas rompu, nous vous demandons de prolonger la
- négociation et, dès que nous aurons nouvelle que la rupture n'a
- pas eu lieu, nous demanderons le consentement de M. et de Mme
- de Rochefort et nous ne perdrons pas d'instants à vous faire
- parvenir notre définitive résolution.»
-
-La comtesse de Marsan se rend compte des ennuis terribles que cette
-affaire a causés aux Bombelles. Elle tient à s'en expliquer encore
-avec Angélique le 4 février.
-
- «Je suis uniquement occupée de vous, Madame, et de l'embarras
- que vous cause cette affaire, si heureusement conduite de votre
- part et si maussadement de celle-ci. Ma lettre à peine partie,
- la jeune personne s'en est repentie, la tante qui n'avait pas
- eu le courage de lui en inspirer la reprise avec la plus grande
- vivacité. L'ambassadrice est venue (je ne say par quel motif)
- lui annoncer l'arrivée du duc et lui parler de ses projets,
- elle a tout nié; mais avec la résolution, si cette nouvelle
- se vérifiait, d'envoyer un courrier au devant de lui pour lui
- offrir, à titre de tante, un appartement chez elle. Vous jugez,
- par là, que le courrier serait bien accueilli.
-
- Le père a consenti, mais la mère est à 60 lieues d'ici, on
- n'a pas encore osé lui en parler et elle ne sera pas la moins
- difficile à persuader. Voilà, Madame, l'état des choses: dans
- ce moment, où tout doit être rompu d'après mon avant-dernière
- lettre, j'ai saisi le prétexte dont on s'était servi pour vous
- en procurer un honnête. Si vous n'en avez point fait usage,
- l'affaire pourrait, peut-être, se renouer, mais je ne puis
- répondre de rien après toutes les variations que j'ay éprouvées.
- Si j'avais pu les prévoir, je me serais bien gardée de vous
- en faire la proposition. J'en ai été et j'en suis encore dans
- un trouble extrême, ne pensant qu'à vous, Madame, et à M. le
- marquis de Bombelles. Renonçant à cet avantage, pourvu que tout
- se termine d'une manière à ne vous pas compromettre, vis-à-vis
- le duc. Je suis touchée de ses procédés et des vôtres au delà
- de toutes expressions et j'attends votre retour avec bien
- de l'impatience pour vous renouveler les espérances de tous
- les sentiments dont mon coeur est pénétré pour ma charmante
- Angélique. Elle trouvera bon que je supprime les compliments et
- voudra bien en user de même.
-
-
- 13 février.
-
- «Je suis bien malheureuse, Madame, de ne pouvoir jouir de toutes
- les marques d'amitiés que vous me donnez; ce sentiment, si
- doux, de la reconnaissance, se tourne même pour moy en amertume.
- Mais il n'en est pas moins vif et n'en sera pas moins constant.
- Vous reteniez encore un fil par votre dernière lettre. La
- première doit m'apprendre la rupture entière et j'espère même
- que vous aurez fait usage de celle où je vous faisais un aveu,
- qui peut seul justifier ou excuser la conduite de mes parens.
- Celle du duc ajoute infiniment à mes regrets; son caractère
- s'est peint dans cette occasion de manière à faire désirer son
- alliance, quand, d'ailleurs, il n'aurait pas réuni tous les
- avantages possibles. La princesse Charles est aussi désolée que
- moi, elle y envisageait même une ressource pour ses petites
- filles. Enfin, Madame, rien ne nous échappe de ce que nous
- perdons, mais ce qui nous pénètre le plus est l'inutilité de
- toutes les peines et de tous les soins que vous avez prodigués,
- avec un zèle qui me touche jusqu'au fond du coeur, et dont je
- ne me consolerai point d'avoir abusé, quoique bien innocemment
- et n'ayant, certainement, rien à me reprocher. Mme la baronne
- de Mackau, qui a vu tout ce qui s'est passé, m'en sera témoin.
- Vous aurez vu, par mes dernières lettres, qu'on n'ait pas à
- s'en repentir si, contre toute vraisemblance, le duc persistait
- dans son projet. Je crois qu'il reste encore un moyen qui
- serait d'écrire à Mme la comtesse de Brionne, comme à sa tante,
- et à celle de Mlle de Rohan. Je suis persuadée, qu'engagée
- personnellement, elle emploierait tout son crédit sur son frère,
- sa belle-soeur et sa nièce avec toute l'énergie, dont elle
- est capable et à laquelle ils ne résisteraient pas. Vous êtes
- bien bonne d'avoir encore paré aux méchancetés qui pourraient
- retomber sur mes parents; nous n'aurions pas osé si bien dire
- que la dot n'aurait souffert aucune difficulté. L'embarras que
- vous cause cette malheureuse affaire n'est pas le chagrin le
- moins cuisant de tous ceux dont je suis accablée, depuis si
- longtemps. Ma santé s'en ressent, et il me reste à peine la
- force de vous renouveller et à M. de Bombelles les assurances de
- tous les sentiments que je ne puis pas exprimer et avec lesquels
- je seray, Madame, jusqu'à mon dernier soupir,
-
- Votre très humble et très obéissante servante,
-
- DE ROHAN, COMTESSE DE MARSAN.
-
- «J'ajoute encore, Madame, qu'un si grand éloignement ne nous
- permettant pas de prévoir tout ce qui serait le plus à propos
- de dire, dans ces circonstances, nous nous en rapportons
- entièrement à vous et à M. de Bombelles. Nous sacrifions
- tout amour-propre et vous conjurons de prendre le parti le
- plus convenable, pour vous et pour M. le duc de Cadaval.
- L'ambassadrice a dit à Mme la comtesse de Brionne qu'il devait
- arriver incessamment et qu'il amènerait un frère sourd et muet
- pour le faire traiter par l'abbé de l'Épée. Du reste, jusqu'à
- présent, on ne parle point de cette affaire.»
-
-Voilà encore une fois l'affaire reprise, mais timidement. Le marquis
-mande à la comtesse de Marsan, le 14 février:
-
- «Madame, vous inspirez une telle vénération que, pour peu qu'on
- sache rendre hommage aux vraies vertus, on doit s'estimer
- heureux de faire ce qui vous est agréable. Ce sentiment
- acquiert une toute autre force, dans des coeurs reconnaissants
- et pénétrés de vos bontés. Jugez de notre joie en voyant celle
- qu'a causé à M. le duc de Cadaval l'heureux changement dans les
- dispositions de Mlle de Rochefort. Non, Madame, de ce moment, ce
- n'est plus une affaire manquée, elle exigera du soin. Nous en
- devons à tout ce qui vous intéresse, et nous aurons, j'espère,
- la satisfaction d'avoir procuré un établissement peu commun à
- une jeune personne qui vous est chère, et qui l'est devenue
- davantage par la délicatesse qui la portait à se sacrifier. Nous
- sommes si sûrs de M. le duc de Cadaval, de sa mère, de toute la
- saine partie de sa famille que vous pouvez..., princesse, sans
- perdre de temps vous procurer le consentement de M. et de Mme
- la princesse de Rochefort. Plus nous voyons le gendre que nous
- leur destinons et plus nous avons sujet de nous applaudir de la
- conduite de ce franc et loyal seigneur. J'ai l'honneur d'être,
- etc.»
-
- Mme de Bombelles a ajouté: «Il est impossible d'être plus
- sensible que je ne le suis, Madame la comtesse, à l'inquiétude
- que vous avez bien voulu prendre, sur le chagrin et l'embarras
- où vous jugez avec raison que nous avait jetés le refus de
- Mlle de R. Grâces à Dieu, nous n'avons plus qu'à nous réjouir
- de son retour à ses premiers sentiments et la satisfaction
- que nous en éprouvons est surpassée par celle de M. le duc de
- Cadaval, qui avait toujours conservé l'espoir de fléchir, par
- sa constance et par votre appui l'opposition de Mademoiselle
- votre nièce. Dès qu'un érésipèle qui retient Mme la duchesse
- de Cadaval dans son lit lui permettra d'en sortir, elle ira
- chez la Reine pour obtenir son consentement, et sitôt que cette
- démarche sera faite, vous recevrez, ainsi que M. le prince de
- Rohan, la demande ostensible de Mme la duchesse de Cadaval et
- de son fils. Mon tendre attachement vous est si connu, Madame
- la comtesse, qu'il m'est inutile de vous répéter à quel point
- je serai heureuse, ainsi que M. de Bombelles, de la réussite
- d'une négociation que nous n'avons tant désirée que par la
- conviction de l'avantage dont elle serait pour une princesse de
- la maison de Rohan, qui par la grandeur de sa naissance ne peut
- trouver que peu de partis qui soient dignes de son attention.
- Quant aux qualités personnelles je suis sûre que celles du duc
- assureront la paix et la tranquillité de sa vie. Jouissez donc,
- Madame la comtesse, de votre ouvrage et recevez l'assurance des
- sentiments, etc., etc.»
-
-Les choses restent en état pendant des semaines, puis des difficultés
-surgissent du côté portugais.
-
-Ces négociations énervantes ont augmenté les crises d'estomac de
-l'ambassadeur, qui supporte mal le climat et déjà songe à demander un
-congé de convalescence.
-
-«J'ai été si affectée, Madame, de vos inquiétudes sur la santé de M.
-le marquis de Bombelles, écrit la comtesse de Marsan, le 29 mars, et
-je les ai partagées trop vivement pour ne pas désirer, avant tout,
-votre retour. J'admire que vous vous soyez toujours occupée d'une
-affaire, qui par la faute de mes parents rencontre des obstacles qui
-sans leur incertitude n'auraient pas existé. Nous en avons encore
-beaucoup à surmonter; le caractère de la mère ne permet pas de lui
-parler avant d'être assurée du consentement de la Reine. On emploie
-tous les moyens pour l'engager à revenir de Marmoutiers où elle est,
-depuis six mois, afin qu'on soit plus à portée de la déterminer à un
-sacrifice qui lui coûtera beaucoup. Je ne doute pas du succès si par
-la lettre du duc à Mme la comtesse de Brionne elle s'approprie cette
-négociation. Je crois pour plus d'une raison qu'elle s'en empare et,
-Monsieur votre frère pense de même. Je serai bientôt à portée de vous
-en dire davantage, j'attends ce moment avec bien de l'impatience. Je
-souhaite le temps favorable pour une heureuse et prompte traversée.
-Assurez, je vous prie, M. le marquis de Bombelles de ma sensibilité.
-C'est sur quoi je ne le céderai à personne. Je me fais une vraie
-fête, Madame, de vous embrasser et de vous renouveller tous mes
-remerciements. Je supprime les compliments. Vous préférez sûrement
-les assurances bien véritables de la plus tendre amitié.»
-
- * * * * *
-
-Comme c'était à présumer, les envieux de la cour de Lisbonne
-profitèrent des longues hésitations des Rohan, puis de la première
-rupture émanant d'eux. A son tour le duc de Cadaval hésita à
-poursuivre la réalisation d'un mariage où l'autre partie témoignait
-si peu de bonne grâce. La Reine se montra fort mécontente des
-tergiversations et, finalement, retira son appui à l'union qu'elle
-avait favorisée.
-
-Bombelles échangea une série de lettres avec le duc de Cadaval. Dans
-les premières, il se plaignait amèrement du système de dénigration
-employé contre les Rohan par ceux, la comtesse de Saint-Vincent en
-tête, qui voulaient faire échouer la combinaison. Dans la dernière,
-écrite le 22 juin, l'ambassadeur, au nom des Rohan, rendait hommage à
-la loyauté et aux procédés du duc de Cadaval.
-
-
- MONSIEUR LE DUC,
-
- «Les motifs qui m'ont dirigé en cherchant à vous donner une
- compagne digne de Votre Excellence lui sont trop connus pour
- que j'aie besoin d'en faire l'apologie. Je n'examinerai pas
- ceux qu'on a pu avoir pour embarrasser la conclusion d'une
- alliance honorable et convenable à tous égards. Ce qu'il y a de
- certain, c'est que les doutes élevés, les lenteurs dont je vous
- ai vu si affligé et les discours de vos envieux étant revenus à
- Mlle de Rochefort, ses parents, peu accoutumés à ce qui s'est
- passé, lui ont permis de refuser une union que le personnel
- de Votre Excellence leur fait regretter. Ils m'ont chargé de
- vous exprimer combien vos procédés vous les avaient attachés
- et de vous témoigner le chagrin qu'ils ressentent à ne pouvoir
- correspondre à vos vues. J'ose partager leurs sentiments par une
- suite du vif intérêt, que je prendrai toujours à tout ce qui
- vous affectera.
-
- «J'ai l'honneur d'être, etc...»
-
-Les longues négociations restées stériles avaient attristé le séjour
-des Bombelles à Lisbonne. Ils attendaient avec une impatience non
-dissimulée le moment où l'ambassadeur pourrait quitter son poste
-en vertu d'un congé régulier. Angélique partit la première avec
-ses enfants, heureuse de retrouver à Versailles toute sa famille
-maternelle, surtout sa chère princesse dont elle était séparée depuis
-si longtemps. L'absence n'avait nullement amoindri l'enveloppante
-tendresse de Madame Élisabeth pour son amie: nous en trouverons
-mainte preuve dans les feuilles d'un Journal écrit par le marquis
-à son retour en France. Entremêlant les notes intimes avec les
-réflexions politiques, il déroulera sous nos yeux le suggestif
-tableau de la Cour de Versailles à cette heure déjà angoissante où
-s'entrecroisent les vents précurseurs de la tempête.....
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
-
- AVANT-PROPOS v
-
-
- CHAPITRE PREMIER
-
- Les Bombelles dans l'histoire.--Le marquis tuteur de ses
- soeurs.--Henriette-Victoire, comtesse de Reichenberg,
- épouse morganatique du landgrave de Hesse-Rheinfels.--M.
- de Bombelles à Ratisbonne.--Les instructions du comte
- de Vergennes.--Mlle de Schwartzenau.--Jeanne-Renée
- de Bombelles projette de marier son frère à Mlle de
- Mackau.--L'éducation des jeunes filles et les mariages
- dans la noblesse.--La sous-gouvernante des Enfants de
- France et la jeunesse de Madame Elisabeth.--Intimité
- de la princesse avec Angélique.--Lettre de Mlle de
- Mackau au marquis de Bombelles.--L'Empereur Joseph II à
- Versailles.--Eléonore d'Olbreuse et ses descendants.--Mariage
- d'Angélique 1
-
-
- CHAPITRE II
-
- 1778
-
- Présentation d'Angélique à la Cour.--Le marquis rejoint
- son poste.--Séparation douloureuse.--Mme de Bombelles
- et Madame Elisabeth.--La duchesse de Bourbon
- et le comte d'Artois.--Duel de princes.--Mme de Canillac.--La
- princesse de Guéménée.--Constitution de la
- maison de Madame Elisabeth.--Correspondance entre
- les deux époux.--Le comte d'Esterhazy.--Premières
- promenades à cheval.--Quelques semaines à Ratisbonne.--La
- princesse de Fürstenberg.--A Marly.--Marie-Antoinette
- et Mme de Bombelles.--Le chevalier
- de Naillac.--Un concert à Ratisbonne 49
-
-
- CHAPITRE III
-
- 1778-1779
-
- Succession de Bavière.--Mort de l'électeur
- Maximilien-Joseph.--Négociations de Joseph II avec
- Charles-Théodore, électeur palatin.--Projets belliqueux
- de l'Empereur.--Prudence de Marie-Thérèse.--Sa correspondance
- avec Marie-Antoinette et avec Mercy.--Le baron de Goltz,
- ministre de Prusse.--Hésitations de la Reine.--Impressions
- de Bombelles.--Commencement d'hostilités.--Reprise
- des négociations.--Traité de Teschen 87
-
-
- CHAPITRE IV
-
- 1778-1780
-
- Les clavecins de Ratisbonne.--Les sociétés badines et
- l'Ordre du Canapé.--Naissance de Madame Royale.--Danger
- que court Marie-Antoinette.--Nouveaux détails donnés
- par Mme de Bombelles.--Le chevalier de Naillac et les
- Grimod d'Orsay.--Mort du landgrave de Hesse.--Difficultés
- qui en résultent pour la comtesse de Reichenberg.--La
- question des mariages inégaux 107
-
-
- CHAPITRE V
-
- 1781
-
- La marquise rentre à Versailles.--Charmant accueil de
- Madame Elisabeth.--Premières visites.--Le portrait du
- marquis.--Bombon.--Esterhazy et la Reine.--Nouvelles
- de cour.--Incendie de l'Opéra.--Questions de
- carrière.--Mme Saint-Huberti.--Le sevrage de
- Bombon.--Effusions maternelles.--Nouvelles
- d'Amérique.--Court séjour de Joseph II.--Ambitions
- diplomatiques.--La comtesse de Reichenberg songe à accepter
- d'épouser le marquis de Louvois.--Correspondance avec son
- frère.--Mort du comte de Broglie.--La comtesse Diane.--Le
- duc de Montmorency.--A la Muette.--Mme de Marchais et le
- comte d'Angiviller.--La fête de Saint-Cloud.--La Cour à
- la Muette.--Mort de la comtesse d'Hautpoul 158
-
-
- CHAPITRE VI
-
- 1781
-
- Naissance du Dauphin.--Impressions à la cour et dans le
- peuple.--Bombon a la petite vérole.--Lettre de Madame
- Élisabeth.--Correspondance de Mme de Bombelles.--Nouvelles
- d'Amérique.--La comédie à Chantilly.--Mlle
- de Condé et la princesse de Monaco.--Commérages
- à Versailles sur le séjour d'Angélique à Chantilly 203
-
-
- CHAPITRE VII
-
- 1782
-
- Mariage de la comtesse de Reichenberg avec le marquis de
- Louvois.--Fêtes à Paris.--Angélique a la jaunisse.--Les
- bals des Gardes du corps.--Changements diplomatiques.--Mort
- de Madame Sophie.--Présentation de la marquise de
- Louvois.--Mme des Deux-Ponts.--La comtesse Diane intervient
- auprès de la Reine.--Mme de Bombelles est reçue par
- Marie-Antoinette.--Notes sur le marquis de Bombelles
- présentées à la Reine.--Démarches d'Angélique.--Voyage
- du marquis à Munich.--Audience de Pie VI.--Retour de
- M. de Bombelles à Versailles.--Le comte et la comtesse
- du Nord.--Fêtes données en leur honneur.--Opinions
- diverses.--Lettre de Mlle de Condé.--Faillite des
- Rohan-Guéménée 241
-
-
- CHAPITRE VIII
-
- 1783-1786
-
- Naissance de Bitche.--Le marquis voyage en Angleterre.--Chez
- le duc de Marlborough.--Accident de cheval de Madame
- Elisabeth.--Nouvelles de cour.--Ascension des frères
- Robert.--Chez la duchesse de Polignac.--L'intimité
- à Versailles et à Montreuil.--_Pauvre Jacques._--Visites
- princières.--_Le Mariage de Figaro_ et l'affaire du
- Collier.--Le duc et la duchesse de Saxe-Teschen.--L'ambassade
- de Portugal 284
-
-
- CHAPITRE IX
-
- 1786-1788
-
- Départ pour Lisbonne.--La marquise de Travanet.--Lettres de
- Madame Elisabeth.--Projet de mariage entre le duc de Cadaval
- et la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort.--Correspondance
- entre la comtesse de Marsan et les Bombelles.--Longues
- négociations.--Rupture, reprise et seconde rupture des
- pourparlers.--Les Bombelles rentrent en France 308
-
-Tours.--Imprimerie DESLIS FRÈRES.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Angélique de Mackau, Marquise de
-Bombelles, by Maurice Fleury
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGÉLIQUE DE MACKAU ***
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-
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-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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