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+The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du comte de Mirabeau, by
+Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'oeuvre du comte de Mirabeau
+
+Author: Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau
+
+Editor: Guillaume Apollinaire
+
+Release Date: November 14, 2013 [EBook #44181]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Turgut Dincer and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+[Note concernant la transcription
+
+On a conservé l'orthographe de l'original, pour le texte français. On
+a néanmoins corrigé les erreurs manifestes d'impression. Les citations
+latines et surtout grecques ont dû être abondamment rectifiées,
+l'original étant truffé d'erreurs au point d'en devenir inintelligible
+(par exemple "Ex alii tui senta" au lieu de "Ex animi tui sententia")
+voire imprononçable (par exemple +dzagomo zphs+ pour +tragomorphoi+).
+
+Les signes plus indiquent une translittération de caractères grecs.]
+
+
+
+
+ LES MAITRES DE L'AMOUR
+
+
+ L'OEUVRE
+ du
+ Comte de Mirabeau
+
+
+ Erotika Biblion
+ avec annotations du Chevalier de Pierrugues
+
+ La Conversion, ou le Libertin de qualité
+
+ Hic et Hec, ou l'art de varier les plaisirs de l'amour
+
+ Le Rideau levé, ou l'Éducation de Laure
+
+ Le Chien après les Moines.--Le Degré des âges du plaisir
+
+
+ INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES
+ PAR
+ GUILLAUME APOLLINAIRE
+
+
+ _Ouvrage orné d'un Portrait et d'un autographe hors texte_
+
+
+ PARIS
+ BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
+ 4, RUE DE FURSTENBERG, 4
+
+ MCMXXI
+
+
+
+
+ L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU
+
+
+ ==_Il a été tiré de cet ouvrage_==
+ 10 exemplaires sur Japon Impérial=
+ ==============1 à 10==============
+ ====25 exemplaires sur Hollande===
+ ==============11 à 35=============
+
+
+ Droits de reproduction réservés
+ pour tous pays, y compris la
+ Suède, la Norvège et le Danemark.
+
+
+[Illustration: MIRABEAU.]
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Il ne sera question ici ni de la vie publique ni de la vie privée de
+Mirabeau. Tout cela est trop connu.
+
+Qu'il suffise de dire qu'Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau,
+naquit le 9 mars 1749 au château du Bignon, dans le Gâtinais orléanais
+(aujourd'hui Le Bignon-Mirabeau, arr. de Montargis, Loiret). Il mourut
+le samedi 2 avril 1791.
+
+D'excellents historiens ont projeté un jour éclatant sur les amours du
+grand tribun et de Sophie de Ruffey, la marquise de Monnier. On a donné
+une très grande partie de la correspondance des deux amants[1].
+
+On n'a pas encore osé livrer au public les détails libres qui abondent,
+paraît-il dans les lettres de Mme de Monnier. Bon nombre de détails
+aussi libres figurent dans celle de Mirabeau.
+
+Arrêté le 14 mai 1777, l'amant de Sophie fut enfermé à Vincennes le 8
+juin 1777 et n'en sortit que le 17 novembre 1780.
+
+Le marquis de Sade était au donjon depuis le 14 janvier de la même
+année. Mais Mirabeau semble avoir ignoré ce détail à cette époque et la
+lettre adressée à M. Le Noir, le 1er janvier 1778, témoigne de cette
+ignorance.
+
+«... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi des crimes horribles
+et pour qui une prison perpétuelle est une grâce que toute la bonté du
+souverain pour leurs familles a eu peine à leur accorder, plusieurs
+scélérats de cette espèce, dis-je, sont dans des forts où ils jouissent
+de toute leur fortune, où ils ont une société très agréable et toutes
+les ressources possibles contre le mal-être et l'ennui inséparable
+d'une vie renfermée................................................
+
+... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi non? La honte
+n'est-elle pas personnelle? Le marquis de Sade, condamné deux fois
+au supplice, et la seconde fois à être rompu vif, le marquis de Sade
+exécuté en effigie; le marquis de Sade dont les complices subalternes
+sont morts sur la roue, dont les forfaits étonnent les scélérats
+même les plus consommés; le marquis de Sade est colonel, vit dans le
+monde, a recouvré sa liberté et en jouit, à moins que quelque nouvelle
+atrocité ne la lui ait ravie...
+
+Vous me blâmeriez, Monsieur, si je m'avilissais jusqu'à mettre en
+parallèle M. de Railli[3], M. de Sade et moi; mais je me ferais cette
+question simple... De quoi suis-je coupable? De beaucoup de fautes
+sans doute; mais qui osera attaquer mon honneur?... Mon père; parce
+qu'il est le seul que je ne puisse pas repousser et couvrir d'infamie.
+Qu'il articule des faits et que ces faits me soient communiqués. Je
+l'ai demandé cent fois, mais il a trop beau jeu lorsqu'il parle seul
+pour changer de partie... Cependant, quelle différence de la situation
+des monstres que j'ai cités à la mienne? Je suis dans la prison du
+royaume la plus triste et la plus cruelle, à la considérer sous tous
+les aspects (je parle de celle destinée aux gens de ma sorte); j'y
+suis dans la plus extrême pénurie; dans l'isolement le plus absolu, je
+dirais le plus affreux, si vous n'étiez venu à mon aide...»
+
+Mais le marquis de Sade devait lui révéler sa présence et, le 28 juin
+1780, Mirabeau écrit au premier commis de la police, l'agent Boucher,
+qu'il appelait son bon ange[4]:
+
+«... Monsieur de Sade a mis hier en combustion le donjon et m'a fait
+l'honneur en se nommant et sans la moindre provocation de ma part,
+comme vous le croyez bien, de me dire les plus infâmes horreurs.
+J'étais, disait-il moins décemment, le giton de M. de R...[5] et
+c'était pour me donner la promenade qu'on la lui ôtait. Enfin, il m'a
+demandé mon nom afin d'avoir le plaisir _de me couper les oreilles à
+sa liberté_.
+
+La patience m'a échappé et je lui ai dit: Mon nom est celui d'un
+homme d'honneur qui n'a jamais disséqué ni empoisonné des femmes, qui
+vous l'écrira sur le dos, à coups de canne, si vous n'êtes pas roué
+auparavant, et qui n'a de crainte d'être mis par vous en deuil sur la
+grève[6]. Il s'est tu et n'a pas osé ouvrir la bouche depuis. Si vous
+me grondez, vous me gronderez, mais par Dieu, il est aisé de patienter
+de loin, et assez triste d'habiter la même maison qu'un tel monstre
+habite.»
+
+Ces deux prisonniers, qui s'estimaient si peu, l'un traitant de _giton_
+l'autre qui le considérait comme un monstre, devaient jouer un rôle
+prépondérant dans l'histoire de l'émancipation sociale et morale de
+l'humanité.
+
+Tous les deux passaient le temps, en prison, à écrire surtout des
+ouvrages licencieux.
+
+Mirabeau a composé à Vincennes un grand nombre d'ouvrages:
+
+_Des lettres de cachet et des prisons d'Etat_, 2 vol., _à Hambourg_
+(Neufchâtel), en 1782.
+
+_Elégies de Tibulle avec des notes et recherches de mythologie,
+d'histoire et de philosophie; suivies des baisers de Jean Second;
+traduction nouvelle adressée du Donjon de Vincennes par Mirabeau
+l'aîné, à Sophie Ruffey, avec quatre figures. A Tours, chez Letourmy
+jeune et Compagnie, et à Paris, chez Berry, rue S. Nicaise,
+l'an 3 de l'Ere Républicaine_, 2 tomes, in-8º[7].
+
+Il y a un troisième volume sans tomaison indiquée, avec ce titre:
+_Contes et nouvelles adressés du Donjon de Vincennes, par Mirabeau, à
+Sophie Ruffey. A Tours, chez Letourmy le jeune et Compagnie. A Paris,
+chez Deroy, libraire, rue Cimetière-André, nº 15, l'an 4 de l'ère
+républicaine_, avec cette épigraphe: _Nec si quid olim lusit Anacreon
+delevit aetas_.
+
+«La Chabeaussière, dit la _Biographie Michaud_, élevé avec Mirabeau,
+lui avait fait don du manuscrit de cette traduction, à laquelle
+il n'attachait aucune importance. Mirabeau se l'appropria en
+l'enrichissant d'additions et remaniant le style. La Chabeaussière
+revendiqua l'ouvrage lorsqu'il en vit le succès.»
+
+M. Paul Cottin (_loc. cit._) dit que «La Chabeaussière paraît avoir
+indûment réclamé la paternité» de cette traduction de Tibulle.
+
+M. Gabriel Hanotaux possède, paraît-il, un important manuscrit
+d'ouvrages de Mirabeau, écrit à Vincennes et recopiés par Sophie:
+poèmes, traduction des _Métamorphoses d'Ovide_, _Essai sur la liberté
+des anciens et des modernes_, etc.
+
+Mirabeau écrivit aussi à Vincennes un traité de _l'Inoculation_, une
+_grammaire_ et une _mythologie_ destinés à l'éducation de Mme de
+Monnier.
+
+Il traduisit aussi les contes de Boccace qu'il jugeait ainsi (_Lettre
+à Sophie_ du 28 juillet 1780): «Je crois en général que Boccace a été
+trop vanté; il a cependant du naturel et du comique. Mais quand on a lu
+ce qu'a fait en ce genre Hamilton, soit dans ses contes, soit dans les
+mémoires de Gramont, on n'aime plus aucun conteur.»
+
+Enfin, il y écrivit son _Erotika Biblion_ et ces ouvrages hardis que
+M. Pierre Louys, dans sa préface d'_Aphrodite_, appelle _les romans de
+Mirabeau_, c'est-à-dire _le Libertin de qualité_ et peut-être _Hic et
+Haec_.
+
+_Ma Conversion_ parut en 1783.
+
+Cet ouvrage, d'un genre tout nouveau, fut bientôt remarqué[8]. C'était
+la première fois sans doute que l'on faisait un personnage romanesque
+de l'homme qui vit aux dépens des femmes. Le roman était animé; assez
+grossier, il contenait des termes empruntés à l'argot spécial des
+brelans et des tavernes. Le libertinage affectait à chaque page des
+allures conquérantes. Don Juan levait des impôts dans le pays de
+Tendre et blasphémait avec une liberté réaliste encore nouvelle dans
+la littérature. Les _Mémoires secrets_ ne manquèrent point de signaler
+un livre aussi scandaleux et la mention qui est faite des estampes qui
+enrichissent le livre suffira à donner idée de l'ouvrage qu'on ne peut
+guère résumer.
+
+«_5 janvier 1785. Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F.,
+c'est-à-dire par M. de _Riquetti_, comte de _Mirabeau_ fils.
+
+Tel est le titre de cet ouvrage qui, quoique imprimé dès 1783, n'a
+commencé à percer que vers la fin de l'année dernière. Il est, en
+effet, de nature à ne se glisser que lentement et dans les ténèbres. Il
+est précédé d'une _Épître dédicatoire à Monsieur Satan_. On peut juger
+par ce début quel doit être le fond du livre. Le frontispice l'annonce
+également. On y voit l'auteur à son bureau. _L'Amour_ et les _Trois
+Grâces_, transformées en _trois Garces nues_, vers lesquelles il se
+retourne, semblent guider sa plume. On dirait que le _Diable_, en face,
+n'attend que le moment de recevoir l'hommage de cette production, et
+_Mercure_ se dispose à la publier.
+
+Au haut est un médaillon où l'on lit: _Ma Conversion_. Et au bas, pour
+légende: _Auri sacra fames_. Cinq autres estampes enrichissent et
+développent le sujet.
+
+La première roule sur le début du héros, qui commence par une
+financière payant bien. Il est peint l'excitant vigoureusement et ne
+voulant la satisfaire que lorsque l'or paraît. Au bas, on lit: _Voyez
+son cul, comme il bondit!_
+
+La seconde a pour titre: _La dévote_, avec cette exclamation: _Ah! mon
+doux Jésus!_ C'est le plaisir qui la lui arrache, on le juge à son
+attitude avec son amant. Un crucifix devant elle, un tableau de la
+Vierge caractérisent une dévote.
+
+_Agnès_ est la troisième estampe, et le mot: _Je déchire la nue_. C'est
+une novice que le libertin introduit dans un couvent de débauche: en
+lui donnant une leçon de musique, elle se précipite elle-même tout en
+pleurs dans ses bras et est enf.....
+
+_Elle vit du pays_ sert de légende à la quatrième. C'est une _Baronne
+campagnarde_ qu'il éduque et à laquelle il apprend toutes les postures
+et toutes les manières de le faire.
+
+La dernière estampe peint une orgie effroyable, où brille un moine.
+Elle est couverte d'un rideau qu'entr'ouvre le _Roué_. Plus bas est
+une autre orgie fort enveloppée, qu'on suppose des tribades d'après sa
+description, et le tout est terminé par ces mots: _Le rideau cache les
+moeurs_.
+
+On ne sait si l'ouvrage est réellement de celui qu'indiquent les
+lettres initiales: mais malheureusement il est assez bien fait pour
+qu'on soit tenté de le croire.»
+
+_La Correspondance littéraire, philosophique et critique_, par
+Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., émettait aussi des doutes sur
+l'attribution qu'on faisait de _Ma Conversion_ à Mirabeau.
+
+«_Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F., avec figures en
+taille-douce, première édition, dédiée à Satan. Nous ne nous permettons
+de transcrire ici le titre de cet infâme livre que pour annoncer à nos
+lecteurs que, quoique attribué au fils de M. le marquis de Mirabeau,
+auteur de l'ouvrage sur _Les lettres de cachet et les prisons d'État_,
+nous ne pouvons nous résoudre à croire qu'il soit de lui. C'est un code
+de débauche dégoûtante, sans verve, sans imagination, et il ne paraît
+pas croyable qu'un homme d'esprit ait avili sa plume à cet excès sans
+laisser même soupçonner l'espèce d'attrait qui aurait pu séduire son
+talent.»
+
+Et M. Tourneux, qui a donné (Garnier, 1880) une édition de la
+_Correspondance littéraire_, ajoute en note:
+
+«Les initiales qui figurent sur l'une des éditions et que reproduit
+Meister signifient: M. de Riquetti, comte de Mirabeau fils. Néanmoins,
+il est très probable que le grand orateur n'a pas plus écrit _Ma
+Conversion_ que les autres romans obscènes qu'on lui a attribués. On
+ne peut porter à son actif que _l'Erotika Biblion_, dont il se déclare
+implicitement l'auteur dans une lettre à Sophie de Monnier.»
+
+Cependant, le doute n'est pas possible. Mirabeau a écrit aussi bien _Ma
+Conversion_ que _l'Erotika Biblion_.
+
+Les trois lettres du 21 février, du 5 et du 26 mars 1780 le démontrent
+assez.
+
+Le 21 février, Mirabeau écrit à Sophie:
+
+«Ce que je ne t'envoie pas, c'est un roman tout à fait fou que je fais
+et intitulé _Ma Conversion_. Le premier alinéa te donnera une idée du
+sujet et t'apprendra en même temps quelle fidélité je te prépare:
+
+ Jusqu'ici, mon ami, j'ai été un vaurien; j'ai couru les
+ beautés; j'ai fait le difficile; à présent, la vertu rentre
+ dans mon coeur; je ne veux plus ..... que pour de l'argent; je
+ vais m'afficher étalon juré des femmes sur le retour et je
+ leur apprendrais à jouer du ... à tant par mois.
+
+Tu ne saurais croire combien ce cadre, qui ne semble rien, amène de
+portraits et de contrastes plaisants; toutes les sortes de femmes,
+tous les états y passent tour à tour; l'idée en est folle, mais les
+détails en sont charmants et je te le lirai quelque jour, au risque de
+me faire arracher les yeux. J'ai déjà passé en revue la financière, la
+prude, la dévote, la présidente, la négociante, les femmes de cour, la
+vieillesse. J'en suis aux filles; c'est une bonne charge et un vrai
+livre DE MORALE.»
+
+Le 5 mars, Mirabeau reparle avec complaisance de son roman:
+
+«Mon amie si bonne, nous sommes fort arriérés; mais je travaille
+tant que, j'espère, nous aurons bientôt de l'argent. _Tibulle_ va
+être livré, les _Contes_ et les _Baisers_ le sont; Boccace est entre
+mes mains, et _Ma Conversion_ avance. Je fais, pour ce roman qui est
+absolument neuf et qui, si j'étais libraire, ferait ma fortune, des
+sujets d'estampes qui ne ressembleront à aucunes et seront, je m'en
+flatte, très jolies. Comptez sur mes bontés, madame; je daignerai vous
+réserver toujours quelques bons moments, et si je fais beaucoup pour ma
+bourse, je ferai aussi _quelque chose_ pour mon coeur. Si tu veux passer
+sur des mots un peu fermes et sur des peintures très libres, mais
+très vraies de nos moeurs, de notre corruption, de notre libertinage,
+je t'enverrai ce roman, qui est moins frivole que l'on ne croirait au
+premier coup d'oeil. Depuis les femmes de cour, qui y sont cavées à
+fond, j'ai fini les religieuses et les filles d'opéra; j'en suis, par
+occasion, aux moines; de là je me marierai, puis je ferai peut-être un
+petit tour aux enfers (où je coucherai avec Proserpine) pour y entendre
+de drôles de confessions..... Tout ce que je puis te dire, c'est que
+c'est une folie singulièrement neuve et que je ne puis relire sans
+rire.»
+
+Enfin, le 26 mars Mirabeau annonce à Sophie qu'il lui envoie _Ma
+Conversion_:
+
+«Quant au manuscrit que tu demandes, je l'envoie au bon ange, avec
+prière de te le faire passer. Garde-le le moins que tu pourras. Je ne
+puis y joindre ni la seconde partie, ni la feuille que j'ai retirée du
+corps de l'ouvrage. Ce sont des choses de nature à ce que M. B... ne
+puisse les passer.
+
+Hélas! mon amie, c'est en prison qu'on a besoin de se battre les flancs
+pour être gai et de se forcer à l'être. Sans cela, on serait bientôt
+découragé et mort ou fou. Au reste, _Ma Conversion_ est beaucoup plus
+plaisante que _Parapilla_[9]. C'est, sous une écorce très polissonne,
+une peinture vivante et même assez morale de nos moeurs et de celles de
+tous les États. Les femmes de cour, les religieuses et les moines y
+sont surtout traités à souhait.»
+
+P. Manuel, dans sa préface aux _Lettres de Mirabeau_ (_loc. cit._), dit
+emphatiquement que l'amant de Sophie «fut réduit à broyer les couleurs
+de l'Arétin. Et alors parut _Le Libertin de qualité_; on ne concevrait
+pas comment un apôtre de la volupté, le disciple le plus ingénieux
+qu'ait jamais eu Épicure, qui prêchait si bien que l'Amour perdrait
+tout à être nu s'il était sale, et que la pudeur doit survivre même
+à la chasteté, a pu employer les couleurs dégoûtantes du vice; si,
+dupe de son imagination qui montrait à sa philanthropie, à travers des
+sentiers fangeux, un but moral, il ne s'était pas persuadé à lui-même
+que pour peindre les vices, il fallait les saisir sur le fait et que
+pour apprendre à des courtisans et à des moines où était la gangrène,
+la putridité de leurs moeurs, il fallait, sous peine de n'être pas lu,
+parler le langage des bordels et des halles.
+
+_Ma Conversion_ est l'image des débauches de _l'Ile de Caprée_.
+Était-ce à lui de tenir le pinceau de Pétrone?
+
+Tout au plus devait-il se permettre _l'Erotika Biblion_. Là, du moins,
+avec toute l'érudition de l'Académie des sciences, il couvre des
+exemples sacrés de l'antiquité les parties honteuses de nos modernes
+Sardanapales.»
+
+
+La même année que _Ma Conversion_ parut _l'Erotika Biblion_. Mirabeau
+l'avait achevé en 1780. Le 21 octobre de cette année, il écrit à
+Sophie: «... Je comptais t'envoyer aujourd'hui, ma minette bonne,
+un nouveau manuscrit très singulier, qu'a fait ton infatigable
+ami, mais la copie que je destine au libraire de M. B... n'est pas
+finie; et t'ôter à l'avenir l'original, ce serait l'interrompre pour
+longtemps[10]. Ce sera pour la prochaine fois. Il t'amusera: ce sont
+des sujets bien plaisants, traités avec un sérieux non moins grotesque,
+mais très décent. Croirais-tu que l'on pourrait faire dans la Bible
+et l'antiquité des recherches sur l'onanisme, la tribaderie, etc.,
+etc., enfin sur les matières les plus scabreuses qu'aient traitées les
+casuistes et rendre tout cela lisible, même au collet le plus monté et
+parsemé d'idées assez philosophiques?»
+
+Il faut noter en passant qu'_Errotika_ était une faute d'impression qui
+persiste dans un certain nombre d'éditions de l'ouvrage.
+
+Le manuscrit autographe de Mirabeau a appartenu à M. Solar et a été
+vendu 150 francs. Il était in-4º.
+
+_L'Erotika Biblion_ est un monument d'impiété très singulier. C'est
+le fruit des lectures de Mirabeau dans sa prison. Il y lisait avec
+curiosité et non sans plaisir des ouvrages d'érudition sacrée,
+d'exégèse biblique: «Avec les rognures des commentaires de Don
+Calmet, dit un biographe, il composa _l'Erotika Biblion_, recueil de
+gravelures, où sont signalés les écarts de l'amour physique chez les
+différents peuples anciens et particulièrement chez les Juifs et dans
+lequel, du moins, l'originalité compense l'obscénité de la matière.»
+
+La première édition parut à Neufchâtel selon les uns, à Paris selon
+d'autres. On a assuré qu'il ne se répandit que quatorze exemplaires
+de la première édition, saisie en presque totalité par la police. Il
+paraît que l'édition de 1792 fut également traquée, mais un certain
+nombre d'exemplaires passa à l'étranger. Il en vint même à Rome et
+le livre fut mis à l'index le 2 juillet 1794. Le décret qui condamne
+l'ouvrage en traduit agréablement en latin le titre grec: «Erotika
+Biblion, _id est_: Amatoria Bibliorum.»
+
+A propos de _l'Erotika Biblion_, Lemonnyer[11] cite cet _Article
+découpé d'un journal de l'époque_: «_20 août._ Il paraît un livre
+nouveau dont le titre seul est effrayant: il porte _Errotika Biblion_.
+A Rome, de l'imprimerie du Vatican, 1783, volume in-8º. Son objet est
+de prouver que, malgré la dissolution de nos moeurs, les anciens étaient
+beaucoup plus corrompus que nous, et l'auteur le fait méthodiquement et
+par une comparaison suivie, à commencer depuis les Juifs compris, ce
+qui s'établit à leur égard par des citations des livres saints qui ne
+sont pas fort édifiantes. De là une érudition immense et les tableaux
+les plus licencieux plus forts que ceux du _Portier des Chartreux_.
+
+Ce livre est fort rare: on prétend qu'il n'y en a eu que quatorze
+exemplaires distribués dans Paris, et que le reste a été saisi par la
+police.» Lemonnyer cite encore un _autre article_:
+
+«_28 novembre 1783._ _L'Errotika Biblion_ n'a qu'environ 18 feuilles
+d'impression in-8º et est subdivisé en dix titres d'un seul mot, qui
+ne sont pas plus intelligibles au commun des lecteurs. Ils formeront
+comme autant de chapitres séparés, dont la liaison a peine à se
+découvrir, mais dont le but général est assez celui indiqué de prouver
+que les anciens nous surpassaient infiniment du côté de la corruption
+des moeurs: ils sont, dans leur brièveté, remplis de recherches savantes
+et même infiniment curieuses, qui rendent l'ouvrage aussi érudit
+qu'agréable.
+
+L'auteur, outre le talent de posséder parfaitement les langues mortes,
+a celui d'écrire très bien la sienne, de plaisanter légèrement et de
+singer souvent Voltaire; dans les tableaux très sales qu'il présente
+parfois, il se sert toujours d'expressions honnêtes ou techniques; du
+reste, il paraît fort versé dans l'art des voluptés et en donne des
+leçons que lui envieraient les _Gourdans_ et les _Brissons_, en un mot
+les plus experts en ce genre.
+
+Les éditeurs annoncent dans un _avis_ qu'ils ont du même auteur
+d'autres manuscrits du même mérite et d'un intérêt non moins piquant,
+et ils promettent de les livrer incessamment au public; on ne peut que
+le désirer avec avidité.»
+
+La préface de l'édition de 1833, dite édition du chevalier de
+Pierrugues (v. Essai bibliographique), contient un excellent résumé
+de l'ouvrage. Ce résumé sous forme de commentaire ne saurait manquer
+d'intéresser les curieux et amateurs de lettres.
+
+Le voici:
+
+«Dans le chapitre par lequel il ouvre son écrit immortel, Mirabeau,
+avec cette finesse d'esprit et ce talent d'observation admirable,
+ridiculise le système absurde de tous les sectateurs qui, marchant
+sur les traces de Shackerley, prétendraient, comme le philosophe
+Maupertuis, soutenir que le phénomène étonnant, cette bande circulaire
+solide et lumineuse qui entoure à une certaine distance le globe ou
+l'anneau de Saturne dans le plan de son équateur, que découvrit Galilée
+en 1610, _était autrefois une mer; que cette mer s'est endurcie et
+qu'elle est devenue terre ou roche; qu'elle gravitait jadis vers deux
+centres et ne gravite plus aujourd'hui que vers un seul_.
+
+Il sape ainsi par leur base les vaines théories des hommes sur les lois
+de la nature, qu'ils nous présentent comme d'incontestables vérités
+et qui, dans le fond, ne sont que les extravagantes rêveries de leur
+cerveau.
+
+Passant ensuite au chapitre de _l'Anélytroïde_, après avoir résumé en
+peu de mots l'histoire merveilleuse de la création, dont il attaque
+la physique avec cette justesse d'esprit qui lui est propre, il fait
+ressortir, en critique judicieux, toutes les absurdités fabuleuses de
+nos théologiens qui prétendent tout expliquer, parce qu'ils raisonnent
+sur tout, et il démontre combien il est ridicule de soutenir, comme
+les canonistes de toutes les époques, que tous les moyens propres à
+faciliter la propagation de l'espèce humaine n'ont en eux-mêmes rien
+que d'honnête et de décent, dès qu'ils conduisent à cette destination.
+
+L'_Ischa_ nous étale avec pompe le chef-d'oeuvre par lequel l'architecte
+de l'univers a clos son sublime ouvrage, cette âme de la reproduction,
+la femme, dont la faiblesse organique indique, il est bien vrai,
+combien elle est inférieure en puissance à l'homme, mais qu'une
+éducation virile et libérale, au lieu d'une instruction nécessairement
+superficielle qu'on lui donne aujourd'hui, assimilerait davantage à la
+nature de l'homme, qu'elle égale en perfectionnement, et lui ferait
+participer avec une parfaite égalité de droits à la jouissance de la
+vie civile.
+
+Plus énergique, mais non moins éloquent, c'est dans la _Tropoïde_ que
+le talent inimitable de Mirabeau prend un nouvel essor pour s'élever
+aux plus hautes pensées. Vivant dans un temps où la corruption d'une
+cour offrait à la méditation du philosophe le tableau le plus saillant
+et le plus hideux d'une dissolution sans exemple, il porte le flambeau
+de l'investigation sur celle d'un peuple d'une autre époque beaucoup
+plus reculée de nous, et les comparant ensemble, il démontre avec une
+admirable vérité que l'espèce humaine, dont les facultés morales ont
+une connexion si intime avec ses facultés physiques, est susceptible
+d'une perfectibilité qui se développe par les lumières de l'observation
+et de l'expérience et qui s'augmente successivement avec les progrès
+de la civilisation. Il prouve que si des nuances plus ou moins
+caractéristiques distinguent si diversement tous les peuples de la
+terre, il faut l'attribuer à l'influence du sol qu'ils habitent et aux
+institutions politiques qui leur sont imposées, soit par des despotes
+qui les gouvernent d'après leurs vices et leurs vertus, soit par des
+conquérants qui les modèlent sur leurs propres moeurs et les climats
+qu'ils ont quittés.
+
+Le _Thalaba_ nous fait voir l'homme dans toute la turpitude d'un vice
+infâme, lorsque, subjugué par son tempérament, il ne puise pas assez de
+forces dans son âme pour résister à un dérèglement qui non seulement le
+dégrade à ses propres yeux, mais brise entre ses mains la coupe de la
+vie, si pleine d'avenir, avant de l'avoir épuisée.
+
+_L'Anandryne_ sert de pendant au tableau heureux du Thalaba et nous
+représente, dans la femme, l'épouvantable vice qu'il a critiqué dans
+l'homme.
+
+Il nous fait voir dans quel degré d'abjection peut tomber un sexe
+aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu'il a franchi les bornes de la
+pudeur[12].
+
+Après avoir établi d'une manière admirable que l'influence de la
+reproduction de notre espèce étend ses droits sur tous les hommes en
+général, que la violence de l'amour sous un climat constamment brûlant
+n'est point la même que dans les pays septentrionaux, et que la nature
+procède à la reproduction _par des moyens particuliers et propres à
+chacun_, Mirabeau, par une transition heureusement amenée, critique,
+dans l'_Akropodie_, une des institutions les plus bizarres et les plus
+singulières que jamais tête d'homme ait enfantées, je veux dire la
+circoncision. En passant en revue les motifs qui l'ont pu établir chez
+les Orientaux, il démontre victorieusement qu'une observance religieuse
+quelconque qui n'aurait pas pour base les lois de la morale et de la
+nature ne peut servir qu'à tenir dans un avilissement perpétuel le
+peuple qui la pratiquerait.
+
+Le _Kadesch_ confirme ces réflexions et prouve avec évidence que
+l'homme, une fois livré à ses désirs immodérés, à ses seules passions,
+sans frein ni retenue, doit nécessairement s'avilir, au point de
+méconnaître entièrement les sentiments de la pudeur et sa propre
+dignité. Et conduisant comme dans un cloaque d'impuretés, il développe
+dans _Béhémah_ cette triste vérité que l'homme, n'écoutant plus la
+raison dont il est partagé, poussera bientôt ses folies jusqu'aux plus
+monstrueuses insanies, et ombragera la nature en faisant injure à la
+beauté, sans crainte de se ravaler au-dessous de la brute même.
+
+Dans un chapitre de _l'Anoscopie_, Mirabeau nous expose au grand jour
+l'homme, depuis le berceau du monde, toujours le jouet des adroits
+charlatans qui, abusant sans pitié de sa crédulité et établissant
+leur empire sur les qualités surnaturelles qu'ils affectent, mais
+ne possèdent pas, ont prétendu dévoiler les secrets de l'avenir et
+connaître ceux que le passé tient cachés dans son sein. Il en conclut
+que le peuple sera la dupe de ces jongleurs aussi longtemps que les
+yeux seront couverts du bandeau de l'ignorance et de la superstition.
+
+Il couronne enfin son immortel ouvrage par la peinture énergique du
+tableau hideux des moeurs de toute l'antiquité, et, les mettant en
+parallèle avec les nôtres, il prouve combien la morale a fait de
+progrès immenses aujourd'hui, par la raison infiniment simple que la
+dépravation de l'homme est en raison du peu de développement de ses
+qualités intellectuelles et que plus il sera éclairé sur la dignité de
+son être et l'excellence de sa nature, moins il s'abandonnera à ses
+funestes passions qui finissent par enfanter le malheur.
+
+
+Si _Hic et Hec_ est réellement de Mirabeau, il faut croire qu'après
+l'avoir confié à un libraire, l'amant de Sophie fit la défense qu'on le
+publiât. Le grand tribun n'avait plus besoin de sa plume pour vivre. Le
+libraire conserva sans doute une copie du manuscrit et le fit paraître
+après la mort de Mirabeau.
+
+Ce charmant ouvrage n'est point indigne de l'auteur de l'_Erotika
+Biblion_ et de _Ma Conversion_. Il s'agit des aventures d'un élève des
+jésuites d'Avignon, qui après la dispersion de l'ordre est placé comme
+précepteur dans une famille bourgeoise, mais riche et accueillante. Les
+personnages appartiennent au monde ecclésiastique, à la noblesse. On
+trouve quelques anecdotes charmantes. Ce petit roman licencieux a été
+écrit avec une grâce et un esprit qui sont rares. Il a été pillé par
+l'auteur de _Mylord Arsouille_[13] qui parut avant lui, mais une copie
+de _Hic et Hec_ a pu fort bien tomber entre les mains du pamphlétaire
+peu scrupuleux qui publia la médiocre relation des plaisirs de lord
+Seymour, dont Mylord Arsouille était le surnom populaire.
+
+
+_Le Rideau levé ou l'Éducation de Laure_ est une sorte d'_Emile_
+concernant les demoiselles. Mirabeau n'est pas l'auteur de cet ouvrage,
+qui aurait été écrit par un gentilhomme bas-normand, nommé le marquis
+de Sentilly. L'auteur, qui avait sans doute décidé d'abord de faire
+l'apologie de l'inceste, fut retenu bientôt par des considérations
+qui n'ont point embarrassé certains romanciers modernes. Laure, dont
+l'éducation morale aussi bien que sexuelle, doit être achevée par
+son père, apprend bientôt que l'homme qu'elle appelle _mon papa_ n'a
+en réalité avec elle aucun lien de parenté. C'était beaucoup trop de
+pudeur. L'auteur le comprit vite et n'hésita pas à faire intervenir
+plus loin l'inceste encore, mais sous l'aspect qui paraît moins
+révoltant: l'inceste de frère et de soeur. _Le Rideau levé_ est un
+ouvrage au-dessus de sa réputation.
+
+
+_Le chien après les moines_ est une satire alertement versifiée, mais
+fort insignifiante. La notice qui se trouve en tête de la réimpression
+de 1869 contient ces lignes qui paraissent judicieuses:
+
+«L'épître à la Guimard[14], pour glorifier son caractère charitable,
+offre en tête une initiale qui ne s'applique pas trop bien au comte de
+Mirabeau: par M. M... Nous ne serions pas éloigné de chercher plutôt
+cet anonyme dans Mercier ou Théveneau de Morande.»
+
+
+Le _Degré des âges du plaisir_ renferme quelques renseignements
+anecdotiques. Cependant le titre laissait supposer quelque chose de
+plus voluptueux. Mirabeau n'est pour rien dans cette élucubration
+bizarre.
+
+G. A.
+
+
+
+
+ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE
+
+sur les ouvrages qui font l'objet de ce recueil.
+
+
+_Errotika Biblion._--+En Kairo Ekatêron+.--_Abstrusum excudit._--Ensuite
+se trouve une vignette formée de divers attributs artistiques et
+scientifiques. _A Rome, de l'Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII.
+In-8º, IV-192 pp.
+
+_Errotika Biblion._--+En Kairo Ekatêron+.--_Abstrusum excudit._--Ensuite
+se trouve une vignette représentant deux amours ailés dont l'un tient
+une gerbe et l'autre une harpe, auprès d'une urne. _A Rome, de
+l'Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-192 pp.
+
+_Errotika Biblion._--_Abstrusum excudit._--Ici se trouve un groupe
+d'ornements typographiques disposés de façon à former une vignette. _A
+Rome, de l'Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-188 pp. Il
+paraît que cette contrefaçon fut faite à Mons par H. Hoyois.
+
+_Errotika Biblion._--_En Kairô Ékatèron, abstrusum excudit._--Dernière
+édition. A Paris, chez Le Jay, libraire, rue Neuve-des-Petits-Champs,
+près celle de Richelieu, du grand Corneille, nº 146, 1792. In-8º de
+176 pp.
+
+_Errotika Biblion._--+En Kairo Ekatêron+.--_Abstrusum
+excudit._--_Troisième édition. A Paris, chez tous les marchands de
+nouveautés._--_An IX-1801._ Petit in-12 de IV-248 pages, avec un
+portrait gravé par Mariage. (C'est celui qui a été reproduit dans le
+présent recueil). Cette édition de l'_Errotika Biblion_ est la plus
+jolie et la plus rare. On trouve des exemplaires portant: _par le comte
+de Mirabeau, nouvelle édition corrigée sur un exemplaire revu par
+l'auteur. Paris, Vatar-Jouannet, an IX_ (1801).
+
+_Erotika Biblion, par Mirabeau, nouvelle édition, revue et corrigée
+sur un exemplaire de l'an IX, et augmentée d'une préface et de notes
+pour l'intelligence du texte. Paris, chez les frères Girodet, rue
+Saint-Germain-l'Auxerrois._ MDCCCXXXIII; avec les épigraphes: +En
+Kairô echatêron+,--_Abstrusum excudit_, petit in-8º de XII-271 pp.
+Une vignette polytipée sur le titre représente Jupiter balançant ses
+carreaux. Edition très rare et estimée. Elle contient les notes dites
+du chevalier Pierrugues, auteur du _Glossarium eroticum linguæ latinæ_
+(Paris, 1826), ouvrage mis en ordre par Eloi Johanneau et dû en partie
+à la collaboration du baron de Schonen, auteur de la _Dissertation sur
+l'Alcibiade fanciuello a scuola_ de Ferrante Pallavicini.
+
+Il y avait à Bordeaux un ingénieur du nom de Pierrugues, cependant il
+n'est pas certain qu'il soit l'auteur des notes, et il se pourrait que
+le nom véritable de celui-ci restât encore à dévoiler. En effet, les
+définitions qui ont été ajoutées aux notes de Mirabeau sont différentes
+et même moins précises que celles du _Glossarium_...
+
+Cette édition est devenue très rare, parce que, croit-on, la presque
+totalité des exemplaires fut brûlée pendant l'incendie de la rue
+du Pot-de-Fer, où, le 13 décembre 1835, un fonds très important de
+librairie fut détruit.
+
+_Errotika Biblion..._ Édition publiée en Allemagne vers 1860.
+
+_Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée sur l'édition
+originale de 1783 et sur l'édition de l'an IX avec les notes de
+l'édition de 1833 attribuées au Chevalier Perrugues. Bruxelles, chez
+tous les libraires._ 1783-1868 (Poulet-Malassis), in-12 de XV-220
+pages, avec un portrait d'après Sicardi, gravé par Flameng. Il y a une
+introduction due sans doute à la plume de Brunet (de Bordeaux).
+
+_Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée sur
+l'édition originale de 1783 et sur l'édition de l'an IX, avec les
+notes de l'édition de 1833, attribuées au Chevalier de Pierrugues et
+un avant-propos par C. de Katrix. Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs,
+1881._--Edition tirée à 500 exemplaires in-8º de XXIX-267 pages plus
+2 ff. de table, avec une eau-forte de Chauvet, un portrait gravé par
+Flameng sur la gravure de Copia d'après Sicardi et le fac-similé d'un
+autographe de Mirabeau.
+
+_Erotika Biblion._ Une édition a paru à Bruxelles vers 1885.
+
+_Le Libertin de qualité, ou Ma conversion_ [par le Cte de Mirabeau]
+Londres [imprimé à l'imprimerie clandestine de Malassis, à Alençon],
+1783, pet. in-8º. Très rare.
+
+_Le Libertin de qualité, ou Confidences d'un prisonnier de Vincennes_,
+Stamboul [Paris], 1784, in-8º, fig.
+
+_Le Libertin de qualité, par Mirabeau, nouvelle édition, ornée de huit
+figures. A Paris, MDCCXC._ In-18.
+
+_Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte
+de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, rue de l'Echelle, en
+Suisse_, etc., 1791. In-8º de IV-192 pp. avec portrait, frontispice et
+5 figures. Réimpression du _Libertin de qualité_.
+
+_Le Libertin de qualité..._ Amsterdam, 1774 [Paris, 1830] avec 6 ou 12
+figures gravées en taille-douce ou 12 lithographies. 2 vol. in-18 de
+139 et 142 pp.
+
+_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par le comte de Mirabeau.
+Avec figures en taille-douce. Nouvelle édition. A Paris_, 1801 [1830].
+2 tomes. in-12 avec 6 ou 12 figures gravées en taille-douce ou 12
+lithographies.
+
+_Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte
+de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, rue de l'Echelle, en
+Suisse_, etc. 1791, in-18 avec un portrait. VI-199 pp. Réimpression du
+_Libertin de qualité_. Ne pas confondre ces deux éditions avec certains
+pamphlets dont le titre n'est pas très différent de celui-ci.
+
+_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F.
+(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783.
+Londres_, 1783-1866, in-18, figures libres.
+
+_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F.
+(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783.
+Londres_, 1783-1888, avec une rose sur le titre. In-18, 208 pp.
+
+On a attribué à Mirabeau les ouvrages suivants:
+
+_Le Chien après les M..._--Fascicule in-8 de 32 pp., vers 1782.
+
+_Le Chien après les Moines, lu et approuvé par une bande de défroqués._
+In-8º de format plus petit que le précédent.
+
+_Le Chien après les moines, satire attribuée à Mirabeau. Réimpression
+textuelle sur l'édition originale, sans lieu ni date (vers 1782),
+augmentée d'une notice bibliographique. Genève, chez J. Gay et fils,
+éditeurs, 1869._ On attribue aussi cette satire à Mercier ou à
+Théveneau de Morande.
+
+_Le Rideau levé ou l'Education de Laure_, avec cette épigraphe:
+
+ _Retirez-vous, censeurs atrabilaires;
+ Fuyez, dévots, hypocrites ou fous,
+ Prudes, guenons, et vous, vieilles mégères,
+ Nos doux transports ne sont pas faits pour vous._
+
+Cythère (Alençon, Jean Zacharie Malassis), 1786. In-12 de VI-98 et 122
+pages, avec 12 gravures, fleurons et culs-de-lampe, gravés par Godard
+père, d'Alençon.
+
+_Le Rideau levé, ou l'Education de Laure. Cythère_, MCCLXXXVIII, 2 vol.
+in-12.
+
+_Le Rideau levé, ou l'Education de Laure..._ 1790, 2 vol. 122 et 154 pp.
+
+_Le Rideau levé ou l'Education de Laure... an V._
+
+_Le Rideau levé, ou l'Education de Laure..._ 1800.
+
+_Le Rideau levé ou l'Education de Laure_... Réimprimé sur l'édition de
+1790 [vers 1830], 2 vol. in-18, chacun de 144 pp., 12 fig. libres.
+
+_Le Rideau levé ou l'Education de Laure... Londres_, 1788 [Paris, vers
+1830], avec des lithographies.
+
+_Le Rideau levé ou l'Education de Laure, par Honoré-Gabriel Riquetti,
+comte de Mirabeau.--Edition revue sur celle originale de 1786 et ornée
+de six figures libres, gravées d'après celles qu'on ajouta aux éditions
+de 1786 et de 1790_; ici se trouve l'épigraphe de quatre vers (voir
+plus haut).--_A Cythère.--MDCCCLXIV._ Le titre est imprimé en deux
+couleurs (noir et rouge). In-18, 271 pp.
+
+_Le Rideau levé_ aurait en réalité pour auteur un certain marquis de
+Sentilly, gentilhomme bas-normand.
+
+_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
+personnes de sexes différents aux différentes époques de la vie,
+recueilli sur des mémoires véridiques, par Mirabeau, ami des plaisirs.
+A Paphos, de l'imprimerie de la Mère des amours._--1793, in-18, 8
+figures.
+
+_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
+personnes de sexes différents, aux différentes époques de la vie.
+Recueilli sur des Mémoires véridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs,
+suivi de l'Ecole des Filles ou la Philosophie des dames. Orné de
+gravures et de chansons. Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très
+connue, 1798._ 2 vol. in-16, 10 figures libres, coloriées. Bruxelles,
+1863.
+
+_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
+personnes de sexes différents aux différentes époques de la vie,
+recueilli sur des mémoires véridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs.
+A Paphos. De l'Imprimerie de la Mère des amours, 1793._ Avec, sur le
+faux titre, l'indication qu'il s'agit d'une des _Réimpressions faites
+exclusivement pour les membres de la Société des Bibliophiles de Bâle,
+les Amis des Lettres et des Arts._ Vers 1870, in-18.
+
+On a aussi attribué à Mirabeau l'ouvrage suivant, qui pourrait fort
+bien être de lui. On reconnaît assez son style.
+
+_Hic et hæc, ou l'Elève des RR. PP. Jésuites d'Avignon, orné de
+figures. Berlin, 1798._ 2 tomes petit in-12. Les figures, assez bien
+faites, sont galantes et non pas libres. Il y a à la deuxième partie
+l'_anecdote reçue de Paris_ et lue par Mme Valbouillant (_Les
+chevaux neufs_) qui manque dans les autres éditions.
+
+_Hic et hec, ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour et de la
+volupté, enseigné par les R. P. Jésuites et leurs élèves. Douze
+gravures. Londres, les marchands de nouveautés, 1815._ 2 tomes in-16.
+Lithographies libres.
+
+_Hic et hæc, ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour... Londres_,
+1788. Paris, 1830, 2 tomes in-18, 99 et 80 pp. avec 6 figures.
+
+_Hic et hæc ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour..._ Belgique,
+1863. 2 tomes in-16 avec 12 figures.
+
+_Hic et Hec ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour... Au
+Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très connue._ 2 tomes in-12, vers
+1865.
+
+_Hic et Hec ou l'Art des_ (sic) _varier les plaisirs de l'Amour.
+Londres, chez tous les marchands de nouveautés_, 1870, avec sur la
+couverture un encadrement typographique. 2 tomes en 1 vol. in-12 de 121
+pp.
+
+
+
+
+ÉROTIKA BIBLION
+
+
+
+
+AVIS DES ÉDITEURS
+
+
+_Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les lecteurs,
+et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. Néanmoins
+un autre n'aurait pu lui convenir: et si nous l'avons laissé en grec,
+on en devinera aisément la raison._
+
+_Les recherches savantes et infiniment curieuses de l'auteur rendent
+cet ouvrage aussi érudit qu'agréable, et nous ne doutons pas de
+l'accueil favorable qu'il recevra du public._
+
+_Nous avons du même auteur deux autres manuscrits qui ont le même
+mérite et qui sont autant intéressans que celui-ci; ils seront achevés
+d'imprimer sous deux mois. Nous annoncerons à nos correspondans le
+moment où ils devront sortir de presse. Nous mettrons dans l'exécution
+typographique autant de correction et de goût que dans ce volume.
+Nous ne pouvons en annoncer les titres que lorsqu'ils seront prêts à
+paroître._
+
+ N. B.--La présente édition de l'_Erotika Biblion_ est la
+ reproduction de la première édition de 1783, elle a été revue
+ sur celle de l'an IX. Les chiffres romains entre parenthèses
+ renvoient aux annotations dites du chevalier de Pierrugues.
+ Elles ont été insérées à la suite de l'_Erotika Biblion_.
+ L'_Avis des éditeurs_ a paru en tête de la première édition.
+
+
+
+
+ANAGOGIE
+
+
+On sait[15] que parmi les découvertes innombrables des antiquités
+d'Herculanum, les manuscrits ont épuisé la patience et la sagacité des
+artistes et des savans. La difficulté consiste à dérouler des volumes à
+demi consumés depuis deux mille ans par la lave du Vésuve. Tout tombe
+en poussière à mesure qu'on y touche.
+
+Cependant des minéralogistes hongrois, plus patiens que les Italiens,
+plus exercés à tirer parti des productions qu'offrent les entrailles
+de la terre, se sont offerts à la reine de Naples. Cette princesse,
+amie de tous les arts, et savante dans celui d'exciter l'émulation, a
+favorablement accueilli ces artistes: ils ont entrepris cet immense
+travail.
+
+D'abord ils collent une toile fine sur l'un des rouleaux; quand la
+toile est sèche, on la suspend, et l'on pose en même tems le rouleau
+sur un châssis mobile, pour le faire descendre imperceptiblement, à
+mesure que le développement s'opère. Pour le faciliter, on passe un
+filet d'eau gommée sur le volume avec la barbe d'une plume, et petit à
+petit les parties s'en détachent pour se coller immédiatement sur la
+toile tendue.
+
+Ce travail pénible est si long que dans l'espace d'une année, à peine
+peut-on dérouler quelques feuilles. Le désagrément de ne trouver le
+plus souvent que des manuscrits qui n'apprenoient rien, alloit faire
+renoncer à cette entreprise difficile et fastidieuse, lorsqu'enfin tant
+d'efforts ont été récompensés par la découverte d'un ouvrage qui a
+bientôt aiguisé le génie des cent cinquante académies de l'Italie[16].
+
+C'est un manuscrit mozarabique, composé dans ces tems perdus ou
+Philippe fut enlevé à côté de l'eunuque de Candace[17]; où Habacuc,
+transporté par les cheveux[18], portoit à cinq cents lieues le dîner
+à Daniel, sans qu'il se refroidît; où les Philistins circoncis
+se faisoient des prépuces[19]; où des anus d'or guérissoient les
+hémorrhoïdes[20]... (I). Un nommé Jérémie Shackerley, vrai croyant,
+dit le manuscrit, profita de l'occasion.
+
+Il avoit voyagé, et de père en fils, rien ne s'étoit perdu dans cette
+famille, l'une des plus anciennes du monde, puisqu'elle conservoit des
+traditions non équivoques de l'époque où les éléphants habitoient
+les parties les plus froides de la Russie; où le Spitzberg produisoit
+d'excellentes oranges; où l'Angleterre n'étoit pas séparée de la
+France; où l'Espagne tenoit encore au continent du Canada, par cette
+grande terre nommée Atlantide, dont on retrouve à peine le nom chez les
+anciens, mais dont l'ingénieux M. Bailly fait si bien l'histoire.
+
+Shackerley voulut être transporté dans une des planètes les plus
+éloignées qui forment notre système[21], mais on ne le déposa pas
+dans la planète même, on le plaça dans l'anneau de Saturne. Cet orbe
+immense n'étoit point encore tranquille. Dans les parties basses, des
+mares profondes et orageuses, des courans rapides, des tournoiemens
+d'eau, des tremblemens de terre presque continuels, produits par
+l'affaissement des cavernes et par les fréquentes explosions des
+volcans; des tourbillons de vapeurs et de fumées, des tempêtes sans
+cesse excitées par les secousses de la terre, et ses chocs terribles
+contre les eaux de mer; des inondations, des débordemens, des déluges;
+des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant les montagnes
+et se précipitant dans les plaines, où ils empoisonnent les eaux; la
+lumière offusquée par des nuages aqueux, par des masses de cendres,
+par des jets de pierres enflammées que poussoient les volcans... Telle
+étoit la situation de cette planète encore informe. L'anneau seul étoit
+habitable. Beaucoup plus mince et déjà plutôt attiédi, il jouissoit
+depuis longtems des avantages de la nature perfectionnée, sensible,
+intelligente; mais on y appercevoit les terribles scènes dont Saturne
+étoit le théâtre.
+
+La forme et la construction de cet anneau parurent si singulières
+à Shackerley, que rien dans l'univers ne lui avoit semblé aussi
+étrange. D'abord notre soleil, qui est celui des habitans de ce pays,
+étoit pour eux à peine la trentième partie de ce qu'il nous paroît.
+Il formoit à leurs yeux l'effet que produit sur la terre l'étoile
+du berger, quand elle est dans son plein. Mercure, Vénus, la terre
+et Mars, n'y pouvoient point être discernés; on y doutoit de leur
+existence. Jupiter seul s'y montroit, à peu de chose près, comme nous
+le voyons; avec cette différence qu'il présentoit des phases comme la
+lune nous en montre. Il en étoit de même de ses satellites; et de ce
+concours de variétés uniformes, il résultoit des phénomènes curieux et
+utiles. _Curieux_ en ce que l'on voyoit Jupiter en croissant, et ses
+quatre petites lunes tantôt en croissant, tantôt en décours, ou les
+unes à droite, et les autres se confondant avec la planète elle-même;
+_utiles_, en ce que Jupiter passoit quelquefois sur le soleil avec tout
+son cortège; ce qui produisoit une multitude de points de contact,
+d'immersions et d'émersions successives, qui ne laissoient rien
+à désirer pour la régularité des observations. Ainsi la déduction
+des parallaxes étoit calculée rigoureusement; en sorte que, malgré
+l'éloignement de l'anneau, ou de Saturne ou du soleil, qui selon le
+docte Jérémie Shackerley, n'est guère moins de trois cent treize
+millions de lieues, on avoit fait plus de progrès en astronomie que sur
+la terre, depuis une infinité de siècles.
+
+Le soleil étoit faible, mais le défaut de sa chaleur, se compensoit par
+celle du globe de Saturne, qui n'étoit pas attiédi. Cet anneau recevoit
+de sa planète principale plus de lumière et de chaleur, que nous n'en
+avons ici-bas; car enfin cet anneau avoit en lui-même, dans son centre,
+ce globe de Saturne qui est neuf cents fois plus gros que la terre, et
+il en étoit éloigné de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme les
+trois quarts de la distance de la lune à la terre.
+
+Autour de l'anneau et à de grandes distances, on voyoit cinq lunes qui
+se levoient quelquefois toutes du même côté. Shackerley prétend qu'il
+est impossible de se former une idée assez magnifique de ce spectacle.
+
+Cet anneau si bien situé formoit comme un pont suspendu, un arc
+circulaire; on voyageoit dans tout son contour; ainsi l'on faisoit de
+loin le tour du globe de Saturne; mais de façon que le voyageur avoit
+toujours ce globe du même côté.
+
+La largeur de cet anneau n'est pas moindre que l'épaisseur de
+notre globe; mais en même tems il est assez mince pour que cette
+épaisseur disparoisse, quand il est vu de la terre. C'est ainsi que
+semble la lame d'un couteau, quand on la fixe de loin par le plan
+du tranchant. Shackerley n'ignoroit rien des phénomènes qu'on peut
+connoître ici-bas; mais il s'attendoit à pouvoir se porter au moins à
+califourchon sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise en
+voyant que cette épaisseur si mince, qui disparoit à nos yeux, formoit
+une distance aussi grande que celle de Paris à Strasbourg; car cet
+exemple donnera plus vite et plus exactement l'idée de cette dimension,
+que les mesures itinéraires employées par Shackerley, lesquelles ont
+besoin de quelques milliers de commentaires in-folio, avant que d'être
+incontestablement évaluées. Ainsi il pouvoit y avoir de petits royaumes
+sur ce bord intérieur et concave, que les politiques de notre globe
+sauroient bien rendre un théatre sanglant et mémorable d'innombrables
+glorieuses intrigues s'il étoit à leur disposition. Les habitans de
+cette partie, que l'on peut appeler les antipodes du dos extérieur de
+l'anneau, les habitans de l'intérieur, dis-je, avoient ce globe énorme
+de Saturne suspendu sur leur tête; l'anneau repassoit par-dessus ce
+globe, et par-delà l'anneau gravitoient les cinq lunes.
+
+Enfin les habitants de l'intérieur voyoient leur droite et leur gauche,
+comme nous voyons les nôtres sur la terre; mais l'horizon de devant,
+ainsi que celui de derrière, étoient bien différens de ceux que nous
+appercevons ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vaisseau de vue à
+cause de la courbure de notre globe; dans l'anneau de Saturne, cette
+courbure est en sens contraire: elle s'élève au lieu de s'abaisser;
+mais comme l'anneau entoure Saturne à la distance de cinquante mille
+lieues, il en résulte que cet anneau, en forme de bourrelet, a au moins
+cinq cent mille lieues de circonférence. Sa courbure s'élève donc
+imperceptiblement. L'horizon qui s'abaisse sur notre terre, paraît
+_plan_ à l'oeil l'espace de quelques lieues; puis il s'élève un peu; les
+objets diminuent; distincts d'abord, ils finissent par se confondre:
+on n'apperçoit plus que les masses; enfin cette terre s'élève dans
+le lointain à des distances énormes toujours en se _menuisant_; au
+point que cet anneau, par les illusions de l'optique, finit en l'air,
+devient à l'oeil de la largeur de notre lune, et s'apperçoit à peine
+dans la partie qui se trouve sur la tête de l'observateur; car elle
+est pour lui à plus du double de la distance de la lune à la terre,
+c'est-à-dire, à deux cent mille lieues à peu près.
+
+J'omets les phénomènes multipliés que produisent tous ces corps
+suspendus par leurs éclipses respectives; Shackerley les connoissoit
+sur la terre et les avoit bien jugés.
+
+Leur ciel étoit comme le nôtre, nulle différence pour toutes les
+constellations; mais un nombre infini de comètes remplissoit l'espace
+immense et incalculable qui se trouvoit entre Saturne et les étoiles
+qu'on soupçonnoit les plus voisines.
+
+Comme l'attraction du globe de Saturne balançoit en partie celle de
+l'anneau, la pesanteur y étoit très diminuée; on y marchoit sans effort
+et le moindre mouvement transportoit la masse; comme une personne
+qui se baigne et ne peut déplacer que le pareil volume d'eau qu'elle
+occupe, s'y meut par des impulsions insensibles.
+
+Ainsi les corps pour se joindre ne faisoient que s'effleurer; ils
+s'approchoient sans pression, tout y étoit presque aérien; les
+sensations les plus délicates se perpétuoient sans émousser les
+organes. On conçoit que cette manière d'être influoit beaucoup sur le
+moral des habitants de l'arc planétaire. Aussi l'une des merveilles
+qui surprit le plus Shackerley, ce fut la perfectibilité des êtres qui
+meubloient cet étrange anneau; ils jouissoient de beaucoup de sens
+qui nous sont inconnus; la nature avoit fait de trop grandes avances
+dans l'appareil de tous ces grands corps, pour s'arrêter à cinq sens
+dans la composition de ceux qu'elle avoit destinés à jouir de tous ces
+spectacles.
+
+Ici l'embarras de Shackerley devint énorme. Il avoit assez de
+connoissances pour saisir et tracer les grands effets de ces corps
+variés et suspendus; il échoua quand il voulut peindre des êtres
+animés. Aussi ne trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique
+toute la clarté, tous les détails que l'on conçoit à cet égard. Au
+moins les _Abbandonati_ de Bologne, les _Resvegliati_ de Gênes, les
+_Addormentati_ de Gubio, les _Disingannuti_ de Venise, les _Acagiati_
+de Rimini, les _Furfurati_ de Florence, les _Lunatici_ de Naples, les
+_Caliginosi_ d'Ancône, les _Insipidi_ de Pérouse, les _Mélancholici_
+de Rome, les _Extravaganti_ de Candie, les _Ebrii_ de Syracuse, etc.,
+etc., qui tous ont été consultés, ont renoncé à rendre la traduction
+plus claire. Il est vrai que l'inquisition civile et religieuse entrent
+peut-être pour quelque chose dans leur embarras.
+
+Cependant il faut être juste: rien n'est plus difficile à donner que
+l'explication d'un sens qui nous est étranger. On a des exemples
+d'aveugles nés qui, par le secours des sens qui leur restoient, ont
+fait des miracles de cécité. Eh bien! l'un d'entr'eux, chimiste,
+musicien, apprenant à lire à son fils, ne peut pas trouver une autre
+définition du miroir que celle-ci: «_C'est une machine par laquelle
+les choses sont mises en relief hors d'elles-mêmes._» Voyez combien
+cette définition, que les philosophes qui l'ont approfondie trouvent
+très-subtile et même surprenante[22], est cependant absurde. Je
+ne connois point d'exemple plus propre à montrer l'impossibilité
+d'expliquer des sens dont on est dépourvu; et cependant toutes les
+affections et les qualités morales dérivent des sens; c'est par
+conséquent sur les observations qui leur sont relatives que l'on
+pourroit uniquement fonder ce qu'il y auroit à dire sur le moral de ces
+êtres d'une espèce si différente de la nôtre.
+
+Au reste, il faut espérer que l'habitude où nos voyageurs et nos
+historiens nous ont mis de leur voir négliger ou même omettre ce qui
+n'a trait qu'aux moeurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs
+indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passeport d'une haute
+antiquité, sans lequel on ne voudroit peut-être pas croire un mot de
+ce qu'il a dit; car il étoit pour ses contemporains, et à bien des
+égards il est encore pour nous à peu près dans le cas d'un homme, qui
+n'auroit vu qu'un jour ou deux, et qui se trouveroit confondu chez un
+peuple d'aveugles; il faudroit certainement qu'il se tût, ou on le
+prendroit pour un fol puisqu'il annonceroit une foule de mystères,
+qui n'en seroient à la vérité que pour le peuple; mais tant d'hommes
+sont _peuple_, et si peu sont philosophes, qu'il n'y a pas de sûreté à
+n'agir, à ne penser, à n'écrire que pour ceux-ci.
+
+Shackerley a fait cependant quelques observations, dont voici les plus
+singulières.
+
+Il s'aperçut que la mémoire dans les êtres de Saturne ne s'effaçoit
+point. Les pensées se communiquoient parmi eux sans paroles et sans
+signes. Point d'idiome; par conséquent, rien d'écrit, rien de déposé;
+et combien de portes fermées aux mensonges, aux erreurs! Ces détails
+prodigieux, innombrables qui nous énervent, leur étoient inconnus. Ils
+avoient toutes les facilités possibles pour transmettre leurs idées,
+pour donner une rapidité inconcevable à leur exécution, pour hâter
+tous les progrès de leurs connoissances: il sembloit que dans cette
+espèce privilégiée tout s'exécutât par instinct et avec la célérité de
+l'éclair.
+
+La mémoire retenant tout, la tradition se perpétuoit avec infiniment
+plus de fidélité, d'exactitude et de précision que par les moyens
+compliqués et infinis que nous accumulons, sans pouvoir atteindre à
+aucun genre de certitude.
+
+Chaque corps a ses émanations; elles sont en pure perte sur la terre:
+dans l'anneau elles formoient une atmosphère toujours agissante à
+des distances considérables, et ces émanations dont Shackerley n'a
+pu donner une idée qu'en les comparant à ces atomes qu'on distingue
+à l'aide du rayon solaire introduit dans la chambre obscure, ces
+émanations, dis-je, répondoient à toutes les houppes nerveuses du
+sentiment de l'individu. Semblables aux étamines des plantes, aux
+affinités chimiques, elles _s'enlaçoient_ dans les émanations d'un
+autre individu, lorsque la sympathie s'y rencontroient; ce qui, comme
+on peut aisément le concevoir, multiplioit à l'infini des sensations
+dont nous ne pouvons nous former qu'une image très infidèle. Elles
+rendoient, par exemple, les jouissances de deux amans semblables à
+celles d'Alphée qui, pour jouir d'Aréthuse, que Diane venoit de changer
+en fontaine, se métamorphosa en fleuve, afin de s'unir plus intimement
+à son amante, en mêlant ses ondes avec les siennes.
+
+Cette cohésion vive et presque infinie de tant de molécules
+sensibles, produisoit nécessairement dans ces êtres un esprit de
+vie que Shackerley exprime par un mot mozarabe, que l'académie des
+_Innamorati_ a traduit par le mot _électrique_, quoique les phénomènes
+de l'électricité ne fussent point connus dans ces temps reculés.
+
+Tout dans ces contrées abondoit sans culture, et tellement, que les
+propriétés y seroient devenues à charge autant qu'inutiles. On sent
+qu'où il n'y a point de propriété, il y a bien peu d'occasions de
+disputes, d'inimitiés, et que la plus parfaite égalité politique règne,
+à supposer même qu'il faille à de tels êtres un système politique. Je
+ne conçois pas ce qui pourroit les troubler, puisque leurs besoins sont
+plutôt prévenus que satisfaits, si la saveur du désir ne leur manque
+point et qu'ils n'aient rien à craindre du poison de la satiété.
+
+Dans l'anneau de Saturne, les connoissances se transmettoient par
+l'air à des distances très considérables, par la même voie que se
+transmet la lumière du soleil, laquelle nous vient, comme on sait,
+en sept minutes. Une inspiration ou un souffle différemment modifié
+suffisoit pour communiquer une pensée. De là résultoit un concours
+admirable dans les populations infinies qui, par cette intelligence,
+cette harmonie universellement répandue dans tout l'anneau, ne
+s'occupoient que de leur bonheur commun, lequel n'étoit jamais en
+contradiction avec celui d'aucun individu.
+
+Ces êtres si surprenans, surtout pour les hommes, jouissoient ainsi
+d'une paix éternelle et d'un bien-être inaltérable. Les arts qui
+tendent au bonheur et à la conservation de l'espèce, étoient aussi
+perfectionnés qu'il soit possible de l'imaginer et même de le désirer;
+et l'on n'y avoit pas la moindre idée de ces arts destructeurs enfantés
+par la guerre. Ainsi les habitans de l'anneau n'avoient point passé par
+ces alternatives de raison et de démence, qui ont si prodigieusement
+mêlé nos sociétés de bien et de mal. Les grands talens dans la science
+funeste de faire celui-ci, loin d'être admirés chez eux, n'y étoient
+pas même connus. Les plaisirs stériles ou factices n'y régnoient pas
+plus que le faux honneur, et l'instinct de ces êtres fortunés leur
+avoit appris sans effort ce que la triste expérience de tant de siècles
+nous enseigne encore vainement, je veux dire que la véritable gloire
+d'un être intelligent est la science, et la paix son vrai bonheur.
+
+Voilà ce qu'une lecture rapide m'a permis de retenir du voyage de
+Shackerley, qu'Habacuc, à la fin de son voyage, reprit par les cheveux
+et déposa en Arabie d'où il l'avoit enlevé. Quand le développement et
+la traduction de ce précieux manuscrit seront achevés, je me propose
+d'en donner à l'Europe savante une édition non moins authentique que
+celle des livres sacrés des Brames, que M. Anquetil a incontestablement
+rapportés des bords du Gange; car j'ose me flatter de savoir presque
+aussi bien le _mozarabique qu'il sait le zend ou le pelhvi_.
+
+
+
+
+L'ANÉLYTROÏDE
+
+
+La Bible est sans contredit l'un des livres les plus anciens et les
+plus curieux qui existent sur la terre.
+
+La plupart des objections sur lesquelles se fondent les personnes qui
+ne peuvent croire que Moïse ait été un interprète divin, me paroissent
+très-insuffisantes. Rien n'a été, par exemple, plus tourné en ridicule
+que la physique des livres saints, laquelle en effet paroît très
+défectueuse. Mais on ne pense point à l'état de cette science dans
+les premiers âges, pour lesquels enfin il falloit que ce livre fût
+intelligible. La physique étoit alors ce qu'elle seroit encore si
+l'homme n'eût jamais étudié la nature. Il voit le ciel comme une voûte
+d'azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent être les astres les
+plus considérables; le premier produit toujours la lumière du jour et
+le second celle de la nuit. Il les voit paroître ou se lever d'un côté,
+et disparoître ou se coucher de l'autre, après avoir fourni leur course
+et donné leur lumière pendant un certain espace de temps. La mer semble
+de même couleur que la voûte azurée, et l'on croit qu'elle touche au
+ciel lorsqu'on la regarde de loin. Toutes les idées du peuple ne
+portent et ne peuvent porter que sur ces trois ou quatre notions; et
+quelques fausses qu'elles soient, il falloit s'y conformer pour se
+mettre à sa portée.
+
+Puisque la mer paroît dans le lointain se réunir au ciel, il étoit
+naturel d'imaginer qu'il existoit des eaux supérieures et des eaux
+inférieures, dont les unes remplissoient le ciel et les autres la mer;
+et que pour soutenir les eaux supérieures, il existoit un firmament;
+c'est-à-dire, un appui, une voûte solide et transparente, au travers de
+laquelle on appercevoit l'azur des eaux supérieures.
+
+Voici maintenant ce que dit le texte de la Genèse:
+
+«Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu'il sépare les
+eaux d'avec les eaux; et Dieu fit le firmament et sépara les eaux qui
+étoient sous le firmament de celles qui étoient au-dessus du firmament,
+et Dieu donna au firmament le nom de ciel... Et à toutes les eaux
+rassemblées sous le firmament le nom de mer.»
+
+Il est évident que c'est à ces idées qu'il faut rapporter: 1º les
+cataractes du ciel, les portes, les fenêtres du firmament solide, qui
+s'ouvrirent lorsqu'il fallut laisser tomber les eaux supérieures pour
+noyer la terre.
+
+2º L'origine commune des poissons et des oiseaux, les premiers
+produits par les eaux inférieures, les oiseaux par les eaux
+supérieures, parce qu'ils s'approchent dans leur vol de la voûte
+azurée, que le peuple n'imagine pas être élevée beaucoup plus que les
+nuages.
+
+De même, ce peuple croit que les étoiles sont attachées à la voûte
+céleste comme des clous: plus petites que la lune, infiniment plus
+petites que le soleil. Il ne distingue les planètes des étoiles fixes
+que par le nom d'_errantes_. C'est sans doute par cette raison qu'il
+n'est fait aucune mention des planètes dans tout le récit de la
+création. Tout y est représenté relativement à l'_homme vulgaire_,
+auquel il ne s'agissoit pas de démontrer le vrai système de la nature,
+et qu'il suffisoit d'instruire de ce qu'il devoit à l'Être suprême,
+en lui montrant ses productions comme bienfaits. Toutes les vérités
+sublimes de l'organisation du monde, si l'on peut parler ainsi, ne
+doivent paroître qu'avec le temps, et l'Être souverain se les réservoit
+peut-être, comme le plus sûr moyen de rappeller l'homme à lui, lorsque
+sa foi, déclinant de siècles en siècles, seroit timide, chancelante
+et presque nulle; lorsqu'éloigné de son origine, il finiroit par
+l'oublier; lorsqu'accoutumé au grand spectacle de l'univers, il
+cesseroit d'en être touché, et oseroit d'en méconnoître l'Auteur. Les
+grandes découvertes successives rafermissent, agrandissent l'idée
+de cet Être infini dans l'esprit de l'homme. Chaque pas qu'on fait
+dans la nature produit cet effet, en rapprochant du Créateur. Une
+vérité nouvelle devient un grand miracle, plus miracle, plus à la
+gloire du grand Être, que ceux qu'on nous cite, parce que ceux-ci,
+lors même qu'on les admet, ne sont que des coups d'éclat que Dieu
+frappe immédiatement et rarement; au lieu que dans les autres il se
+sert de l'homme même pour découvrir et manifester ces merveilles
+incompréhensibles de la nature, qui, opérées à _tout instant_, exposées
+_en tout temps et pour tous les temps_ à sa _contemplation_, doivent
+rappeler incessamment l'homme à son Créateur, non-seulement par le
+spectacle actuel, mais encore par ce développement successif.
+
+Voilà ce que nos théologiens ignorans et vains devroient nous
+apprendre. Le grand art est de lier toujours la science et la nature,
+avec celle de la théologie, et non de faire heurter sans cesse des
+choses saintes et la raison, les croyans fidèles et les philosophes.
+
+Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés (I),
+ce sont les interprétations forcées, que notre amour-propre, si
+orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre misère a voulu donner
+à tous les passages que nous ne pouvons expliquer. De là sont nés
+les sens figurés, les idées singulières et indécentes, les pratiques
+superstitieuses, les coutumes bizarres, les décisions ridicules ou
+extravagantes dont nous sommes inondés. Toutes les folies humaines se
+sont étayées tour-à-tour des passages rebelles aux interprètes, qui
+s'évertuent, s'obstinent et ne doutent de rien; comme si l'Être suprême
+n'avoit pas pu donner à l'homme des vérités, qu'il ne devoit connoître,
+savoir, approfondir, que dans les _siècles à venir_. Du moment où
+vous admettez que la Bible est faite pour l'univers, songez que l'on
+fait aujourd'hui bien des choses que l'on ignoroit il y a quarante
+siècles et que dans quarante mille autres années, on saura des faits
+que nous ignorons. Pourquoi donc vouloir juger par anticipation? Les
+connoissances sont graduelles et ne se développent que par une marche
+insensible, que les révolutions des empires et de la nature retardent
+ou ralentissent. Or l'intelligence de la Bible, qui existe depuis un
+si grand nombre de siècles, qu'il y a bien peu de choses à citer
+d'une aussi haute antiquité, demande peut-être encore un long période
+d'efforts et de recherches.
+
+L'un des articles de la Genèse qui a singulièrement aiguisé l'esprit
+humain (II), c'est le verset 27 du chapitre I:
+
+«Dieu créa _l'homme_ à son image, il _les_ créa mâle et femelle.»
+
+Il est bien clair, il est bien évident que Dieu a créé Adam androgyne;
+car au verset suivant (verset 28), il dit à Adam: «Croissez et
+multipliez-vous; remplissez la terre.»
+
+Ceci fut opéré le sixième jour; ce n'est que le septième que Dieu créa
+la femme; ce que Dieu fit entre la création de l'homme et celle de la
+femme est immense. Il fit connoître à Adam tout ce qu'il avoit créé:
+animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent devant Adam.
+
+«Adam les nomma tous: et le nom qu'Adam donna à chacun (III) des
+animaux est son nom véritable.»[23]
+
+«Adam appela donc tous les animaux d'un nom qui leur étoit propre,
+tant les oiseaux que les bêtes, etc.»[24]
+
+Jusqu'ici la femme n'a point paru; elle est incréée; Adam est toujours
+hermaphrodite. Il a pu croître seul et se multiplier.
+
+Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a pu réunir en lui les
+deux sexes, il suffit de réfléchir sur ce que peuvent être ces jours
+dont l'Écriture parle; ces six jours de la création, ce _septième
+jour_ du repos, etc.
+
+On ne peut être que véritablement affligé, que presque tous nos
+théologiens, tous nos mangeurs d'images abusent de ce grand, de ce
+saint nom de Dieu; on est blessé toutes les fois que l'homme le
+profane et qu'il prostitue l'idée du premier Être, en la substituant à
+celle du phantôme de ses opinions. Plus on pénètre dans le sein de la
+nature, et plus on respecte profondément son Auteur; mais un respect
+aveugle est superstition; un respect éclairé est le seul qui convienne
+à la vraie religion, et pour entendre sainement les premiers faits
+que l'interprète Divin nous a transmis, il faut, ainsi que l'observe
+l'éloquent Buffon, recueillir avec soin ces rayons échappés de la
+lumière céleste. Loin d'offusquer la vérité, ils ne peuvent qu'y
+ajouter un nouveau degré de splendeur.
+
+Cela posé, que peut-on entendre par les six jours que Moïse désigne
+si précisément, en les comptant les uns après les autres, sinon _six
+espaces de temps_, six _intervalles_ de durée? Ces espaces de temps
+indiqués par le nom de _jours_, faute d'autres expressions, ne peuvent
+avoir aucun rapport avec nos jours actuels, puisqu'il s'est passé
+successivement trois de _ces jours_ avant que le soleil ait été créé.
+Ces jours n'étoient donc pas semblables aux nôtres, et Moyse l'indique
+clairement en les comptant du _soir au matin_; au lieu que les jours
+solaires se comptent et doivent se compter du _matin au soir_. Ces six
+jours n'étoient donc ni semblables aux nôtres, ni égaux entr'eux; ils
+étoient proportionnés à l'ouvrage. Ce ne sont donc que _six espaces
+de tems_. Donc Adam ayant été créé hermaphrodite le sixième jour, et
+la femme n'ayant été produite qu'à _la fin du septième_, Adam a pu
+procréer en lui-même et par lui-même tout le tems qu'il a plu à Dieu de
+placer entre ces deux époques.
+
+Cet état d'androgénéité n'a pas été inconnu aux philosophes du
+paganisme, à ses mythologues, ni aux rabbins. Ceux-ci ont prétendu
+qu'Adam fut créé homme d'un côté, femme de l'autre; composé de deux
+corps que Dieu ne fit que séparer. Ceux-là, comme Platon, l'ont fait de
+figure ronde, d'une force extraordinaire; aussi la race qui en provint
+voulut déclarer la guerre aux dieux.--Jupiter, irrité, les voulut
+détruire.--Mais il se contenta d'affaiblir l'homme en le dédoublant, et
+Apollon étendit la peau qu'il noua au nombril... De là le penchant qui
+entraîne un sexe vers l'autre par l'ardeur qu'ont les deux moitiés pour
+se rejoindre et l'inconstance humaine, par la difficulté qu'a chaque
+moitié de rencontrer sa correspondante. Une femme nous paroît-elle
+aimable? nous la prenons pour cette moitié avec laquelle nous
+n'eussions fait qu'un tout; le coeur nous dit: la voilà, c'est elle;
+mais à l'épreuve, hélas! trop souvent ce ne l'est point.
+
+C'est sans doute d'après quelques-unes de ces idées que les Basilitiens
+et les Carpocratiens prétendirent que nous naissions dans l'état
+de nature innocente, tels qu'Adam au moment de la création, et par
+conséquent devant imiter sa nudité. Ils détestoient le mariage,
+soutenoient que l'union conjugale n'auroit jamais eu lieu sur la terre
+sans le péché; regardoient la jouissance des femmes en commun comme
+un privilège de leur rétablissement dans la justice originelle, et
+pratiquoient leurs dogmes dans un superbe temple souterrain, échauffé
+par des poëles, dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes;
+là, tout leur étoit permis, jusqu'aux unions que nous nommons adultère
+et inceste, dès que l'ancien ou le chef de leur société avoit prononcé
+ces paroles de la Genèse: _Croissez et multipliez_.
+
+Tranchelin renouvela cette secte dans le douzième siècle; il prêchoit
+ouvertement que la fornication et l'adultère étoient des actions
+méritoires; et les plus fameux d'entre ces sectaires furent appellés
+les _Turlupins_ en Savoie. Plusieurs savans font remonter l'origine
+de ces sectes à Muacha mère d'Afa, roi de Juda, grande prêtresse de
+Priape: c'est dater de loin, comme on voit.
+
+Cette double vertu d'Adam paroît encore avoir été indiquée dans la
+fable de Narcisse qui, épris de l'amour de lui-même, veut jouir de son
+image, et finit par s'assoupir en échouant à l'ouvrage[25].
+
+Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les jouissances contre notre
+nature actuelle, ont donné lieu à une grande question; à savoir: _an
+imperforata mulier possit concipere?_ «Si une fille imperforée peut se
+marier?»
+
+On conçoit que les PP. Cucufe et Tournemine, savans jésuites, ont
+approfondi cette question, et qu'ils ont été pour l'affirmative;
+l'oeuvre de Dieu, disent-ils, ne peut en aucun cas exister d'une manière
+contraire aux fins de la nature; une fille privée de la vulve en
+apparence, doit donc trouver dans l'anus des ressources pour remplir
+le voeu de la reproduction, la première et la plus inséparable des
+fonctions de notre existence.
+
+Cucufe et Tournemine ont été attaqués; cela devoit être; mais le savant
+Sanchez (IV), Espagnol, qui a étudié trente ans de sa vie ces questions
+_assis sur un siège de marbre_, qui ne mangeoit jamais ni poivre, ni
+sel, ni vinaigre, et qui, quand il étoit à table pour dîner, tenoit
+toujours ses pieds en l'air[26], Sanchez a défendu ses confrères avec
+une éloquence dont on ne croiroit pas une pareille matière susceptible.
+Néanmoins la jalousie contre les jésuites a été si puissante, que
+les papes ont fait un cas réservé aux jeunes filles qui tenteroient
+cette voie faute d'autres; jusqu'à ce que Benoît XIV, éclairé par les
+découvertes de la faculté de chirurgie de Paris, a levé le cas réservé,
+et permis l'usage de la _parte-poste_ dans le sens des pères Cucufe et
+Tournemine.
+
+En effet, M. Louis, secrétaire perpétuel de l'académie de chirurgie,
+a soutenu, en 1755, la question sur les bancs; il a prouvé que les
+anélytroïdes pouvoient concevoir, et des faits consignés dans sa
+thèse, imprimée avec privilège, le démontre. Malgré cette authenticité
+le parlement ne manqua pas de dénoncer la thèse de M. Louis, comme
+contraire aux bonnes moeurs. Il fallut que ce grand et non moins
+ingénieux et malin chirurgien recourût aux casuites à la Sorbonne;
+alors il montra facilement que le parlement prononçoit sur une
+question, qui n'est pas plus de sa compétence que l'émétique. Et le
+parlement ne donna aucune suite à la dénonciation.
+
+Il est résulté de tout cela une vérité très-importante pour la
+propagation de l'espèce humaine, et non moins singulière pour le
+commun des lecteurs: c'est que beaucoup de jeunes femmes stériles
+sont autorisées, et doivent même en conscience tenter les deux voies,
+jusqu'à ce qu'elles se soient assurées de la véritable route que le
+Créateur a mise en elles.
+
+
+
+
+L'ISCHA
+
+
+Marie Schurmann a proposé ce problême: _L'étude des lettres
+convient-elle à une femme?_
+
+Schurmann soutient l'affirmative, veut que la femme n'excepte aucune
+science, pas même la théologie, et prétend que le beau sexe doit
+embrasser la science universelle, parce que l'étude donne une sagesse
+qu'on n'achète point par les secours dangereux de l'expérience; et que
+lors même qu'il en coûteroît quelque chose à l'innocence, il seroit à
+propos de passer pardessus de certaines réserves, en faveur de cette
+prudence précoce, qui d'ailleurs se trouvera fécondée par l'étude, dont
+les méditations affoiblissent ou redressent les penchans vicieux, et
+diminuent le danger des occasions.
+
+L'éducation des femmes est si négligée chez tous les peuples, même chez
+ceux qui passent pour les plus policés, qu'il est bien étonnant qu'on
+en compte un aussi grand nombre de célèbres par leur érudition et leurs
+ouvrages. Depuis le livre des femmes illustres de Boccace, jusqu'aux
+énormes _in-4º_ du minime Hilarion Coste, nous avons en ce genre un
+grand nombre de nomenclatures; et Wolf a donné un catalogue des femmes
+célèbres, à la suite des fragmens des illustres Grecques, qui ont écrit
+en prose[27]. Les Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de
+l'Europe moderne ont eu des femmes savantes.
+
+Il est donc étonnant que divers préjugés contre la perfectibilité des
+femmes se soient établis sur le prétendu rapport de _l'excellence de
+l'homme sur la femme_. Plus on approfondit ce fait si singulier (car il
+l'est infiniment que l'objet de l'adoration des hommes soit par-tout
+leur esclave), plus on remarque qu'il est principalement fondé sur le
+droit du plus fort, l'influence des systèmes politiques, et sur-tout
+celle des religions; car le christianisme est la seule qui conserve à
+la femme, d'une manière nette et précise, tous les droits de l'égalité.
+
+Je n'ai nulle envie de recommencer les discussions que Pozzo a peu
+galamment appelées paradoxes dans son ouvrage intitulé: _La femme
+meilleure que l'homme_. Mais il est si naturel, quand on considere le
+prix de ce don du ciel qu'on appelle la beauté, de se pénétrer de cette
+vive et touchante image, qu'on en devient bientôt enthousiaste: et
+lorsqu'on lit ensuite les livres saints, on n'est plus étonné que la
+femme soit le complément des oeuvres de Dieu; qu'il ne l'ait produite
+qu'après tout ce qui existe; comme s'il avoit voulu annoncer qu'il
+alloit clore son ouvrage sublime par le chef-d'oeuvre de la création.
+C'est dans ce point de vue, plus religieux que philosophique peut-être,
+que je veux considérer la femme.
+
+Ce n'est pas avec impétuosité que l'univers a été créé. Il a été fait
+à plusieurs fois, afin que son merveilleux ensemble prouvât que si la
+volonté seule du grand Être étoit la règle, il étoit le Maître de la
+matière, du temps, de l'action et de l'entreprise. L'éternel Géomètre
+agit sans nécessité, comme sans besoin; il n'est jamais ni contraint,
+ni embarrassé. On voit, pendant les six espaces de la création, qu'il
+tourne, façonne, meut la matiere sans peine, sans efforts; et quand
+une chose dépend d'une autre, quand, par exemple, la naissance et
+l'accroissement des plantes dépendent de la chaleur du soleil, ce n'est
+que pour indiquer la liaison de toutes les parties de l'univers, et
+développer sa sagesse par ce merveilleux enchaînement.
+
+Mais tout ce qu'enseigne la Bible sur la création de l'univers n'est
+rien en comparaison de ce qu'elle dit sur la production du premier être
+raisonnable. Jusqu'ici tout a été fait à commandement; mais quand il
+s'agit de créer l'homme, le système change, et le langage avec lui. Ce
+n'est plus cette parole impérieuse et subite; c'est une parole plus
+réfléchie et plus douce, quoique moins efficace; Dieu tient un conseil
+en lui-même, comme pour faire voir qu'il va produire un ouvrage qui
+surpassera tout ce qu'il a créé jusqu'alors. _Faisons l'homme_, dit-il.
+Il est évident que Dieu parle à lui-même. C'est une chose inouïe dans
+toute la Bible, qu'aucun autre que Dieu ait parlé de lui-même en nombre
+pluriel: _Faisons_. Dans toute l'écriture, Dieu ne parle ainsi que deux
+ou trois fois; et ce langage extraordinaire ne commence à paroître que
+lorsqu'il s'agit de l'homme.
+
+Cette création faite, il se passe un temps considérable avant que ce
+nouvel être, à double sexe, reçoive le souffe de vie; ce n'est qu'à la
+septième époque. Adam a existé longtemps dans l'état de pure nature,
+et n'ayant que l'instinct des animaux; mais quand le souffle lui fut
+inspiré, Adam se trouvant le roi de la terre, il usa de sa raison, et
+_nomma toutes choses_.
+
+Voilà donc deux créations bien distinctes: celle de l'homme, celle de
+son esprit; et c'est ici seulement que paroît la femme. Elle n'est
+pas créée du néant comme tout ce qui a précédé; elle sort de ce qui
+existoit de plus parfait; il ne restoit plus rien à créer; Dieu extrait
+d'Adam le plus pur de son essence, pour embellir la terre de l'être
+le plus parfait qui eut encore paru; de celui qui complétoit l'oeuvre
+sublime de la création.
+
+Le mot dont le législateur hébreu se sert pour exprimer cet être,
+revient à _virago_[28], que le François ne peut pas traduire, que le
+mot _femme_ n'exprime point, et qui ne peut se sentir que par l'idée
+de _puissance de l'homme_. Car _vir_ signifie homme, et _ago_ j'agis.
+Autrefois on disoit _vira_[29], et non _virago_. Mais les Septante ont
+prétendu que par le mot _vira_ le sens de l'hébreu n'étoit pas rendu,
+ils ont ajouté _ago_[30].
+
+Je ne m'étonne donc point que Schurmann relève autant la condition du
+beau sexe, et s'indigne contre les sectes qui la dépriment. La parabole
+dont l'écriture se sert en formant la femme de la côte d'Adam, n'a
+d'autre objet que celui de montrer que cette nouvelle créature ne fera
+qu'un avec la personne de son mari, qu'elle est son âme et son tout. La
+tyrannie du sexe fort a pu seule altérer ces notions d'égalité.
+
+Ces notions furent bien distinctes dans le paganisme, puisque les
+anciens associèrent les deux sexes à la divinité: voilà ce qui est
+bien constaté indépendamment de tout système sur la mythologie. Si les
+païens mettoient l'homme dès le moment de sa naissance sous la garde
+de la puissance, de la fortune, de l'amour et de la nécessité, car
+c'est là ce que veulent dire _Dynamis, Tyché, Eros et Ananché_, ce
+n'étoit probablement qu'une allégorie ingénieuse pour exprimer notre
+condition: car nous passons notre vie à commander, à obéir, à désirer
+et à poursuivre. Autrement, c'eût été confier l'homme à des guides bien
+extravagans; car la puissance est la mère des injustices, la fortune
+celle des caprices; la nécessité produit les forfaits, et l'amour est
+rarement d'accord avec la raison.
+
+Mais quelque enveloppés que puissent être les dogmes du paganisme,
+il n'y a point de doutes sur la réalité du culte des divinités
+principales, et celui de Junon, femme et soeur du maître des dieux,
+fut un des plus universels et des plus révérés. Cette épithete de
+_femme_ et de _soeur_ montre assez sa toute-puissance: celle qui donne
+les loix peut les enfreindre. Ce secret célèbre et non moins commode
+de recouvrer sa virginité en se baignant dans la fontaine Canathus au
+Péloponese, étoit une preuve des plus frappantes de ce pouvoir qui
+légitime tout chez les dieux, comme chez les hommes. Le tableau des
+vengeances de Junon, exposé sans cesse sur les théâtres, propageoit
+la terreur qu'inspiroit cette formidable déesse. L'Europe, l'Asie,
+l'Afrique, les peuples barbares[31] comme les policés, l'honorèrent et
+la craignirent à l'envi. On la regardoit comme une reine ambitieuse,
+fière, jalouse, partageant le gouvernement du monde avec son époux,
+assistant à tous ses conseils, et redoutée de lui-même.
+
+Un hommage si universel qui n'est pas sans doute le plus flatteur que
+l'on ait rendu à la beauté faite pour séduire et non pour effrayer,
+prouve du moins que dans les idées des premiers hommes le trône du
+monde fut partagé entre les deux sexes[32]. Un écrivain illustre, du
+siècle passé, a été plus loin; il n'a pas fait difficulté de dire que
+cette prééminence de Junon sur les autres dieux étoit la véritable
+force d'où provenoient les excès d'adoration où des chrétiens sont
+tombés envers la sainte Vierge. Erasme lui-même a prétendu que la
+coutume de saluer la Vierge en chaire, après l'exorde du sermon, venoit
+des anciens. En général, les hommes cherchent à joindre aux idées
+spirituelles du culte, des idées sensibles qui les flattent, et qui
+bientôt après étouffent les premières. Ils rapportent, et sont bien
+forcés de rapporter tout à leurs idées; puisqu'ils ne peuvent saisir
+qu'en raison de ces idées; or ils savent qu'en tout pays on ne tire
+de la boue et de l'affection des rois rien autre chose que ce qu'ont
+résolu leurs ministres; ils croient Dieu bon, mais mené, et envisagent
+la cour céleste sur le modèle des autres. De là le culte de la Vierge
+bien plus approprié à l'esprit humain que celui du grand Être; aussi
+inexplicable qu'incompréhensible.
+
+Aussi lorsque le peuple d'Éphese eut appris que les pères du concile
+avoient décidé que l'on pourroit appeler la Vierge _Sainte_, il fut
+transporté de joie. Dès-lors on rendit à la Mère de Dieu des hommages
+singuliers; toutes les aumônes furent pour elle, et J.-C. n'eut
+plus d'offrandes. Cette ferveur n'a jamais cessé entièrement. Il y
+a en France trente-trois cathédrales dédiées à la Vierge, et trois
+métropolitaines. Louis XIII lui consacra sa personne, sa famille, son
+royaume. A la naissance de Louis XIV il envoya le poids de l'enfant en
+or à Notre-Dame de Lorette, qu'on peut, sans impiété, croire s'être
+très-peu mêlée de la grossesse d'Anne d'Autriche.
+
+Quelque chose de plus singulier que tout cela, c'est que dans le second
+siècle de l'église, on fit le Saint-Esprit du sexe féminin. En effet,
+_rouats touach_, qui en hébreu veut dire _esprit_, est féminin, et ceux
+qui furent de ce sentiment s'appelèrent les _Eliésaïtes_.
+
+Sans donner aucun prix à cette opinion erronée, je remarquerai que les
+Juifs n'ont jamais eu d'idées du mystère de la Trinité. Les apôtres
+mêmes ont été fortement persuadés du dogme de l'unité de Dieu sans
+modifications; ce n'est que dans les derniers momens que J.-C. leur
+a révélé ce mystère. Or, quand Dieu a voulu envoyer sur la terre
+l'une des trois personnes de la Trinité, il pouvoit l'envoyer sans
+l'incarner; il pouvoit envoyer la personne du Père, ou du Saint-Esprit,
+comme du Fils; il pouvoit l'incarner dans un homme comme dans une
+fille. Le choix divin semble une sorte de préférence ou d'attention
+pour la femme. J.-C. a eu une mère, il n'a point eu de père. La
+première personne à qui il parla fut la Samaritaine; la première à
+laquelle il se montra après sa résurrection fut Marie-Madeleine, etc.
+(I). Enfin, le Sauveur a toujours eu pour les femmes une prédilection
+bien honorable à leur sexe.
+
+Mais l'hommage vraiment flatteur pour lui, l'invention vraiment
+utile pour les sociétés, seroit que l'on trouvât les moyens les plus
+propres à rendre la beauté, la récompense de la vertu, à l'en animer
+elle-même, pour que tous les hommes fussent excités à faire le bien
+de leurs frères, et par les plaisirs de l'âme et par ceux des sens,
+pour que toutes les facultés dont l'Être suprême a doué notre espèce,
+concourussent à nous faire aimer les justes et bienfaisantes loix. Il
+n'est pas absolument impossible d'arriver un jour à ce but, si vivement
+désiré par le patriotisme, par la sagesse, par la raison; mais Dieu,
+combien nous en sommes loin encore!
+
+
+
+
+LA TROPOÏDE
+
+
+La dépravation des moeurs, la corruption du coeur humain, les égaremens
+de l'esprit de l'homme sont des textes tellement rebattus par nos
+rigoristes, que l'on croiroit que le siècle actuel est l'abomination
+de la désolation; car la langue françoise ne fournit aucune expression
+énergique que nos sermoneurs ne nous prodiguent. Cependant si l'on veut
+jeter un coup-d'oeil impartial sur les siècles passés, sur ceux-là même
+qu'on nous offre pour modèles, je doute que l'on trouve beaucoup à
+regretter. Nos manières et nos moeurs, par exemple, valent bien celles
+du peuple de Dieu; et je ne sais ce que diroient nos déclamateurs,
+s'ils voyoient parmi nous une corruption aussi sale que celle qui se
+rapproche du beau siècle des patriarches.
+
+Je veux que les loix de Moïse aient été sages, justes, bienfaisantes;
+mais ces loix assises sur le tabernacle et dont le but paroît avoir été
+de lier la société des Hébreux entr'eux par la société de l'homme avec
+Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple élu, chéri, préféré, étoit
+bien plus infirme que tout autre, comme nous le montrerons dans la
+suite de cet article.
+
+On ne réfléchit point assez que tout est relatif. Aucun établissement
+ne peut marcher selon l'esprit de son institution, s'il n'est dirigé
+par la loi du devoir, qui n'est autre chose que le sentiment de ce
+devoir. Le véritable ressort de l'autorité est dans l'opinion et dans
+le coeur des sujets; d'où il suit que rien ne peut suppléer aux moeurs
+pour le maintien du gouvernement: il n'y a que les gens de bien qui
+sachent administrer les loix; mais il n'y a que les honnêtes gens qui
+sachent véritablement leur obéir. Car outre qu'il est très-facile de
+les éluder, outre que ceux dont elles sont l'unique conscience sont
+très loin de la vertu et même de la probité, celui qui brave les
+remords sait braver les supplices, châtimens bien moins longs que le
+premier, auquel on peut d'ailleurs toujours espérer d'échapper. Mais
+quand l'espoir de l'impunité suffit pour encourager à enfreindre la
+loi, ou quand on est content pourvu qu'on l'ait éludée, l'intérêt
+général n'est plus celui de personne, et tous les intérêts particuliers
+se réunissent contre lui; les vices ont alors infiniment plus de
+force pour énerver les loix, que les loix pour réprimer les vices. On
+finit par n'obéir au législateur qu'en apparence. A cette époque, les
+meilleures loix sont les plus funestes, puisque si elles n'existoient
+pas, elles seroient une ressource que l'on auroit encore. Foible
+ressource cependant! Car les loix plus multipliées sont plus méprisées
+et de nouveaux surveillans deviennent autant de nouveaux infracteurs.
+
+L'influence des loix est donc toujours proportionnelle à celle des
+moeurs; c'est une vérité connue et incontestable; mais ce mot de
+_moeurs_ est bien vague et demanderoit une définition.
+
+Les moeurs sont et doivent être très variables d'une contrée à
+l'autre, absolument relatives à l'esprit national et à la nature du
+gouvernement. Le caractère des administrateurs y influe beaucoup aussi,
+et c'est dans tous ces rapports qu'il faut les envisager. Si le prix
+de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si les hommes vils
+sont accrédités, les dignités prostituées, le pouvoir ravalé par ses
+dispensateurs, les honneurs déshonorés, il est certain que la contagion
+gagnera tous les jours, que le peuple s'écriera en gémissant: _mes maux
+ne viennent que de ceux que je paie pour m'en garantir_: et que pour
+s'étourdir il se précipitera dans la corruption que l'on provoquera de
+toutes parts pour étouffer ses murmures.
+
+Si au contraire les dépositaires de l'autorité dédaignent l'art
+ténébreux de la corruption et n'attendent leurs succès que de leurs
+efforts, et la faveur publique que de leurs succès, les moeurs seront
+bonnes et suppléeront au génie du chef; car plus _l'esprit public_
+a de ressorts et moins les talens sont nécessaires. L'ambition même
+est mieux servie par le devoir que par l'usurpation, et le peuple,
+convaincu que ses chefs ne travaillent que pour son bonheur, les
+dispense par sa docilité de travailler à l'affermissement du pouvoir.
+
+J'ai dit que les moeurs devoient être relatives à la nature du
+gouvernement; c'est donc encore sous ce point de vue qu'il faut en
+juger. En effet, dans une république qui ne peut subsister que par
+l'économie, la simplicité, la frugalité, la tolérance, l'esprit
+d'ordre, d'intérêt, d'avarice même, doit dominer, et l'État sera en
+danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre les moeurs.
+
+Dans une monarchie limitée, au contraire, la liberté sera regardée
+comme un si grand bien, et comme un bien toujours si menacé que toute
+guerre, toute opération entreprise pour la soutenir, pour étendre ou
+défendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de contradicteurs.
+Le peuple sera fier, généreux, opiniâtre; et la débauche et le luxe le
+plus effréné n'énerveront pas l'esprit public.
+
+Dans une monarchie très absolue, qui seroit le plus sévère, le plus
+complet des despotismes, si le beau sexe n'y donnoit pas le ton; la
+galanterie, le goût de tous les plaisirs, de toutes les frivolités
+est tout naturellement et sans danger le caractère national; et les
+déclamations vagues sur ces imperfections morales sont vides de sens.
+
+Ceci posé, examinons rapidement si nos moeurs et quelques-uns de nos
+usages comparés avec ceux de plusieurs grands peuples, doivent paroître
+si détestables[33].
+
+On voit au premier coup d'oeil dans le lévitique à quel degré le
+peuple juif étoit corrompu. On sait que ce mot _lévitique_ vient de
+_Lévi_, qui étoit le nom de la tribu séparée des autres, comme étant
+spécialement consacrée au culte; d'où sont venus les lévites ou
+prêtres, et l'habillement d'aujourd'hui qui porte ce nom, sans être un
+monument bien authentique de notre piété. Moïse traite dans ce livre
+des consécrations, des sacrifices, de l'impureté du peuple, du culte,
+des voeux, etc.
+
+J'observerai en passant que la forme de la consécration chez les
+Hébreux étoit singulière. Moïse fit son frère Aaron grand-prêtre. Pour
+cet effet il égorgea un bélier, trempa son doigt dans le sang, en mit
+sur l'extrémité de l'oreille droite d'Aaron et sur ses pouces droits.
+Si l'on voyoit aujourd'hui le cardinal de Rohan consacrer dans la
+chapelle l'évêque de Senlis, et lui porter avec le doigt du sang tout
+chaud sur le bout de l'oreille[34], on ne pourroit guère s'empêcher de
+se rappeler la gravure de l'abbé Dubois sous la régence; on le voyoit
+à genoux aux pieds d'une fille qui prenoit de ce sale écoulement qui
+affligent les femmes tous les mois, pour lui en rougir la calotte et le
+faire cardinal.
+
+Tout le chapitre XV du lévitique ne roule que sur la gonorrhée à
+laquelle les Hébreux étoient fort sujets. La gonorrhée et la lèpre
+n'étoient pas leurs moins désagréables impuretés: et ils en avoient
+assez de réelles, sans en créer tant d'imaginaires. Par exemple, une
+femme étoit plus impure pour avoir mis au monde une fille plutôt qu'un
+garçon[35]. Voilà une singularité aussi peu raisonnable que bizarre.
+
+Les Hébreux forniquoient avec les démons sous la forme des chèvres[36];
+ces démons mal appris usoient là d'une vilaine métamorphose.
+
+Un fils couchoit avec sa mère et prêtoit _main-forte_ à son père[37]:
+nous ne portons pas encore à ce degré l'amour filial. Un frère voyoit
+sans scrupule sa soeur dans la plus profonde intimité[38].
+
+Un grand-père habitoit avec sa petite-fille[39]. Ce qui n'étoit pas
+très-anacréontique.
+
+On couchoit avec sa tante[40], avec sa bru[41], avec sa
+belle-soeur[42], ce n'étoient là que peccadilles; enfin on jouissoit de
+sa propre fille[43].
+
+Les hommes se polluoient devant la statue de Moloch[44], puis on trouva
+que cette semence inanimée n'étoit pas digne de la statue; on finit par
+lui offrir en sacrifice l'enfant tout venu.
+
+Les hommes se servoient de femmes entr'eux[45] comme les pages du
+régent.
+
+Ils usoient de toutes les bêtes[46] et le beau sexe se faisoit servir
+par les ânes, les mulets, etc.[47]. Ce qui étoit d'autant plus
+mal-honnête que l'on paroissoit avoir formé la tribu des prêtres de
+manière à intéresser les femmes mal pourvues. On ne recevoit point
+lévites les boiteux, les bossus, les chassieux, les lépreux; ceux qui
+avoient le nez trop petit, tors, etc., il falloit un beau nez[48].
+
+On voit par cet échantillon ce qu'étoient les moeurs du peuple de Dieu;
+il est certain qu'on ne peut les comparer à nos manières. Mais il ne me
+paroît pas que d'après cette esquisse d'un parallèle, qu'on pourroit
+pousser beaucoup, plus loin, il y ait tant à se récrier sur ce qui se
+passe de nos jours.
+
+Les esprits forts ne sont guère moins exagérateurs en parlant de nos
+coutumes superstitieuses, que les prédicateurs en invectivant contre
+nos vices. Nous avons le triste avantage de n'avoir été surpassés par
+aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais les délires de la
+superstition ont été portés plus loin dans d'autres religions.
+
+On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui sur une natte attendent
+en l'air que la lumière céleste vienne investir leur ame. On ne voit
+point d'énergumenes prosternés qui frappent du front contre terre pour
+en faire sortir l'abondance; de pénitens immobiles et muets comme
+la statue devant laquelle ils s'humilient. On n'y voit point étaler
+ce que la pudeur cache, sous le prétexte que Dieu ne rougit pas de
+sa ressemblance; ou se voiler jusqu'au visage, comme si l'ouvrier
+avait horreur de son ouvrage; nous ne tournons point le dos au midi à
+cause du vent du démon; nous n'étendons pas les bras à l'orient pour
+y découvrir la face rayonnante de la divinité; nous n'appercevons
+pas, du moins en public, de jeunes filles en pleurs meurtrir leurs
+attraits innocens, pour appaiser la concupiscence, par des moyens qui
+le plus souvent la provoquent; d'autres étalant leurs plus secrets
+appas attendre et solliciter dans la posture la plus voluptueuse les
+approches de la divinité; de jeunes hommes pour amortir leurs sens
+s'attacher aux parties naturelles un anneau proportionné à leurs
+forces; quelques-uns arrêter la tentation par l'opération d'Origène, et
+suspendre à l'autel les dépouilles de cet horrible sacrifice... Nous
+sommes assurément bien éloignés de tous ces écarts.
+
+Que diroient nos déclamateurs, si des bois sacrés plantés auprès
+de nos églises comme autour de leurs temples, étoient le théatre de
+toutes les débauches? si l'on obligeoit nos femmes à se prostituer, au
+moins une fois, en l'honneur de la divinité? Et l'on peut juger si la
+dévotion naturelle au beau sexe lui permettoit, au tems ou c'étoit la
+coutume, de s'en tenir là.
+
+S. Augustin rapporte, dans sa Cité de Dieu[49], que l'on voyait au
+Capitole des femmes qui se destinoient aux plaisirs de la divinité
+dont elles devenoient communément enceintes; il se peut que chez nous
+aussi plus d'un prêtre desserve plus d'un autel; mais du moins il ne
+se déguise pas en dieu. L'illustre père de l'église que je viens de
+citer ajoute dans le même ouvrages plusieurs détails qui prouvent, que
+si la religion couvre chez les modernes bien des séductions, le culte
+des anciens n'étoit pas du moins aussi décent que le nôtre. En Italie,
+dit-il, et surtout à Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portoit
+en procession des membres virils sur lesquels la matrone la plus
+respectable mettoit une couronne. Les fêtes d'Isis étoient tout aussi
+décentes.
+
+S. Augustin donne au même endroit une longue énumération des divinités
+qui présidoient au mariage. Quand la fille avoit engagé sa foi, les
+matrones la conduisoient au dieu Priape (I) dont on connoît les
+propriété surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune mariée sur le
+membre énorme du dieu: là on ôtoit sa ceinture et l'on invoquoit
+la déesse _Virginiensis_. Le dieu _Subigus_ soumettoit la fille aux
+transports du mari. La déesse _Préma_ la contenoit sous lui pour
+empêcher qu'elle ne remuât trop. (On voit que tout étoit prévu, et
+que les filles romaines étoient bien disposées.) Enfin venoit la
+déesse _Pertunda_, ce qui revient à Perforatrice, dont l'emploi,
+dit S. Augustin, étoit d'ouvrir à l'homme le sentier de la volupté.
+Heureusement cette fonction étoit donnée à une divinité femelle; car,
+comme le remarque très judicieusement l'évêque d'Hippone, le mari
+n'auroit pas souffert volontiers qu'un dieu lui rendît ce service, et
+qu'il lui donnât du secours dans un endroit où trop souvent il n'en a
+pas besoin.
+
+Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins décentes que celles-là?
+Et pourquoi exagérer nos torts et nos foiblesses? Pourquoi porter la
+terreur dans l'âme des jeunes filles, et la méfiance dans celle des
+maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier? Ces bons
+casuistes sont plus accommodans que cela! Lisez entre tant d'autres le
+jésuite Filliutius, qui a discuté avec une extrême sagacité jusqu'à
+quel degré peuvent se porter les attouchements voluptueux, sans devenir
+criminels. Il décide, par exemple, qu'un mari a beaucoup moins à se
+plaindre, lorsque sa femme s'abandonne à un étranger d'une manière
+contraire à la nature, que quand elle commet simplement avec lui un
+adultère et fait le péché comme Dieu le commande; _parce que_, dit
+Filliutius, _de la premiere façon on ne touche pas au vase légitime,
+sur lequel seul l'époux a des droits exclusifs_... O qu'un esprit de
+paix est un précieux don du ciel!
+
+
+
+
+LE THALABA
+
+
+Un des plus beaux monumens de la sagesse des anciens, est leur
+gymnastique (I). C'est par-là sur-tout qu'ils paraissent avoir été plus
+curieux de prévenir que de punir. Grande science en politique! Les
+ennemis, disoient les Athéniens, sont faits pour punir les crimes, les
+citoyens, pour maintenir les moeurs. De là l'attention prévoyante et
+salutaire sur l'éducation de la jeunesse. La premiere explosion des
+passions et leur fougue donnent à cet âge impétueux les plus fortes
+secousses; il lui faut une éducation mâle, mais dont l'âpreté soit
+adoucie par de certains plaisirs, analogues au grand objet de former
+des hommes. Or, il n'y a que les exercices du corps, où se trouve cet
+heureux mélange de travail et d'agrément, dont la partie constante
+occupe, amuse, fortifie le corps et par conséquent l'âme.
+
+Dans les pays où les fortunes sont très-inégales, les dernières classes
+de la société sont toujours assez stimulées par le besoin, pour ne pas
+redouter l'engourdissement de l'oisiveté et la mollesse qui en est la
+suite. Mais les riches en sont presqu'inévitablement la proie, si une
+institution universelle et publique ne les soumet pas à une éducation
+active, qui soit un foyer continuel d'émulation, et une digue contre
+ce qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs abus, tend
+sans cesse à énerver. Les sentimens énergiques et généreux germent
+rarement dans des corps affoiblis, et l'âme d'un Spartiate seroit bien
+mal logée dans le corps d'un Sybarite. Aussi tous les peuples féconds
+en héros ont été ceux dont l'éducation martiale, les institutions
+fortes, la gymnastique perfectionnée et dirigée selon les vues
+politiques du gouvernement, aiguisoient l'émulation et la vigueur.
+
+Ces institutions précieuses sont presqu'oubliées aujourd'hui. A Paris,
+par exemple, il y a bien quarante mille filles enregistrées à la police
+pour éduquer la jeunesse; mais il n'y a pas dans cette immense capitale
+une seule bonne académie où l'on puisse apprendre à monter à cheval;
+aucun exercice, si ce n'est l'escrime, la danse et la paume, n'y sont
+pratiqués, et nous avons su rendre ceux-là assez nuisibles. Il suit de
+là et de bien d'autres causes, que je ne prétends point énumérer, que
+nos passions, ou plutôt nos désirs et nos goûts (car nous n'avons guère
+de passions) l'emportent, et de beaucoup, sur toute vertu morale.
+
+Parmi ces désirs, le plus violent sans doute est celui qui porte
+un sexe vers l'autre. Cet appétit nous est commun avec tout ce qui
+est créé, animé ou non animé. La nature a veillé en mère tendre et
+prévoyante, à la conservation de tout ce qui existe. Mais il est
+arrivé parmi les hommes, ces êtres par excellence, qui le plus souvent
+ne paroissent doués d'intelligence que pour en abuser, ce qu'on n'a
+jamais remarqué parmi les autres animaux: c'est de tromper la nature
+en jouissant du plaisir attaché à la propagation de l'espèce, et en
+négligeant le but de cet attrait: ainsi nous avons séparé la fin des
+moyens; et l'impulsion de la nature prolongée par les efforts de notre
+imagination, nous a pressés, sans égard pour les temps, les lieux,
+les circonstances, les usages, le culte, les coutumes, les lois,
+toutes les entraves enfin que l'homme s'est données; elle n'a pas
+consulté davantage le costume des états et des âges, car les vieillards
+deviennent continens, mais rarement chastes.
+
+Cette maniere d'éluder les fins de la nature a eu différens principes;
+la superstition qui, de son masque hideux, a couvert presque tous nos
+vices et nos folies; diverses causes morales; la philosophie même.
+
+Des hérétiques en Afrique s'abstenoient de leurs femmes et leur
+pratique distinctive étoit de n'avoir aucun commerce avec elles. Ils
+se fondoient, 1º sur ce qu'Abel étoit mort vierge, et prirent le nom
+d'Abéliens, 2º sur ce que S. Paul prêchoit qu'il falloit être avec sa
+femme comme si l'on n'en avoit point[50]. Aucun délire superstitieux
+ne sauroit étonner; mais l'abus de la philosophie à cet égard est bien
+singulier, c'est l'ouvrage des cyniques.
+
+Il est bizarre que des hommes instruits et d'une raison exercée, ayant
+voulu transporter dans la société les moeurs de l'état de nature, qu'ils
+n'aient point apperçu, ou qu'ils se soient peu souciés du ridicule
+qu'il y avoit à affecter parmi des hommes corrompus et délicats, la
+rusticité des siècles de l'animalité. Des femmes même séduites par
+une philosophie si grotesque, ou plutôt par l'amour qu'inspiroient
+les auteurs de cette doctrine[51] lui sacrifierent cette honte, cette
+pudeur mille fois plus enracinée dans le coeur des femmes que la
+chasteté même.
+
+Tant qu'il ne s'agissoit que du devoir conjugal, les cyniques avoient
+du moins quelques sophismes à alléguer. Mais quand Diogène, qui
+déraisonnoit avec beaucoup de raison, transporta cette morale au fond
+de son tonneau, quels purent être ses sophismes? L'orgueil de braver
+les préjugés et l'espèce de gloire que l'homme esclave en tout et
+toujours ami de l'indépendance, y attache, furent apparemment les
+vrais motifs. L'ombre du secret, de la honte, des ténèbres lui auroit
+attiré des dénominations injurieuses, des persécutions; son impudence
+l'en garantit. Comment imaginer qu'un homme pense qu'il y ait du mal à
+faire et à dire ce qu'il fait et dit au grand jour? Comment poursuivre
+un homme qui vous dit froidement: «C'est un besoin très impérieux; je
+suis heureux de trouver en moi-même ce qui porte les autres hommes
+à faire mille dépenses et mille crimes. Si tout le monde m'eût
+ressemblé, Troie n'aurait pas été prise, ni Priam égorgé sur l'autel
+de Jupiter.» Ces raisons et beaucoup d'autres paroissent avoir séduit
+quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche plus à le justifier
+qu'à le condamner. Il est vrai que la mythologie avoit en quelque sorte
+consacré l'onanisme. On racontoit que Mercure ayant eu pitié de son
+fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes, éperdu d'amour
+pour une maîtresse[52] dont il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet
+insipide soulagement que Pan apprit ensuite aux bergers.
+
+Ce qui est plus singulier que l'indulgence de Galien, c'est celle de
+la fameuse Laïs qui prodiguoit à Diogène, à ce Diogène souillé par tant
+de jouissances solitaires, les faveurs que toute la Grèce auroit payées
+au poids de l'or et qui trompa pour lui l'aimable et sage Aristippe.
+Peut-être s'il lui fût arrivé la même aventure qu'à cette fille qui,
+ayant trop long-temps fait attendre le cynique, trouva qu'il s'étoit
+passé d'elle et n'en avoit plus besoin, peut-être Laïs se seroit-elle
+montrée plus sévere contre l'onanisme?
+
+On sait d'où vient ce mot _onanisme_: _Onan_ dans l'Écriture sainte
+répandoit sa semence sur la terre[53]; mais ses raisons pouvoient
+être préférables à celles de Diogène. Juda eut de Sué trois fils:
+Her, Onan et Séla. Il voulut postérité; il s'y prit singulièrement,
+mais il en vint à bout. Il fit épouser son fils aîné Her à Thamar;
+Her étant mort sans enfants, Juda voulut qu'Onan couchât avec sa
+belle-soeur, à condition que ses enfants s'appelleroient Her du nom
+de l'aîné. Onan refusa, et pour éluder les fins de la nature, chaque
+fois qu'il couchoit avec Thamar, il commençoit par répandre de côté
+sa libation. Il mourut. Juda fit épouser à Thamar son troisième fils
+Séla, qui mourut encore sans enfans. Juda s'obstina et se chargea de
+la besogne dont il paroît avoir été très-digne, car il engrossa sa
+fille, de manière qu'elle conçut deux jumeaux. Le premier présenta sa
+main sur laquelle la sage-femme noua un ruban d'écarlate, comme devant
+être l'aîné, mais ce petit bras se retira et l'autre enfant parut le
+premier; d'où il fut appelé Pharès[54].
+
+Les pères voient la figure de Noé dans Pharès; Noé, représentation de
+J.-C. qui a paru comme le petit bras, et dont le corps ne devoit naître
+que pour la nouvelle loi. Mais ce que les pères voient de plus clair
+à tout cela, c'est que par l'aventure de la semence qu'Onan déposoit de
+côté, J.-C. se trouve né de Ruth étrangère, Rahab courtisane, Bethsabée
+adultere et Thamar incestueuse du pere à la fille[55]. Mais revenons.
+
+On voit que l'onanisme est, sinon consacré, du moins étayé par de
+grands et antiques exemples.
+
+Les causes morales qui le provoquent le plus communément, sont ou
+la crainte de donner la vie à des êtres, qui par des circonstances
+particulières seroient malheureux, ou celle des contacts vénéneux; car
+on croit, sans que cela soit bien prouvé, que le virus ne fait aucune
+impression sur les parties du corps qui sont revêtues de la peau toute
+entiere; mais seulement sur celles qui en sont dépourvues.
+
+Ces circonstances et beaucoup d'autres poussant à ne céder à ce
+sentiment si vif, qui porte l'homme à la propagation de lui-même,
+qu'en négligeant le but de la nature, les moyens de la tromper sont
+devenus passion chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d'autres. Le
+sommeil provoque aux célibataires les songes les plus voluptueux;
+l'imagination aiguisée et flattée par ces illusions décevantes, qui
+conduisent à une réalité mutilée, mais aussi dépourvue des inconvéniens
+qui rendent souvent si dangereux un bonheur plus complet, a embrassé
+avec ardeur cette manière de donner le change à ses désirs. Les deux
+sexes rompant en quelque sorte les liens de la société, ont imité
+ces plaisirs auxquels ils se refusoient à regret et les remplaçant
+par leurs propres efforts, ils ont appris à se suffire. Ces plaisirs
+isolés et forcés sont devenus une passion violente par la commodité
+de l'assouvir, qui a tourné à son profit la force de l'habitude, si
+puissante sur l'humanité. Alors ils sont devenus très-dangereux, tant
+qu'ils n'ont été déterminés que par le besoin, quand une imagination
+plus voluptueuse que bouillante les a produits. Aucun accident n'en a
+été la suite; il n'y a point eu de mal physique à ce penchant et la
+morale en certains cas auroit pu lui montrer quelque indulgence[56].
+Les anciens juges, peut-être peu scrupuleux, mais juges philosophes,
+pensoient que lorsqu'on le contenoit dans ces bornes, on ne violoit
+pas la continence. Galien soutient, comme on a vu, que Diogène qui
+recouroit publiquement à ce secours, étoit fort chaste; il n'usoit de
+cette pratique, dit-il, que pour éviter les inconvéniens de la semence
+retenue.
+
+Mais il est bien rare que dans ce qu'on accorde aux sens on garde un
+juste milieu. Plus on se livre à ses désirs, plus on les aiguise; plus
+on leur obéit, plus on les irrite. Alors l'ame enivrée de molesse et
+continuellement absorbée dans des idées voluptueuses, détermine sans
+cesse les esprits animaux à se porter au siège de la jouissance. Les
+parties qui produisent le plaisir deviennent plus mobiles par les
+attouchemens répétés, plus dociles aux écarts de l'imagination; les
+érections deviennent continuelles, les pollutions fréquentes et la
+disperdition de la vie excessive.
+
+Il arrive trop souvent que la passion dégénere en fureur. Les objets
+qui lui sont analogues et l'alimentent se présentent sans cesse à
+l'esprit; or, on ne peut croire à quel point cette attention à un
+seul objet énerve, affoiblit. D'ailleurs cette situation des parties
+de la génération entraîne, même sans pollution, une très-grande
+dissipation des esprits animaux. Les érections sont trop rapprochées,
+lors même qu'elles ne sont pas suivies de l'évacuation de la semence,
+épuisent prodigieusement. Il y a en ce genre des exemples frappans et
+incontestables. Il faut encore observer que l'attitude des onanistes ne
+contribue pas peu à l'affoiblissement qui résulte de leurs opérations
+solitaires et à l'irritabilité des organes. La nature ne peut jamais
+perdre ses droits, ni laisser outrager impunément ses loix. Des
+jouissances partagées, même excessives, seront plutôt supportées
+par elle, qu'un stratagême stérile par lequel on s'efforce de la
+contraindre. La satisfaction de l'esprit et du coeur aide une prompte
+réparation des pertes que les délires de l'imagination occasionnent et
+ne peuvent jamais remplacer.
+
+Mais la morale est toujours foible contre la passion. Quand ce goût
+bizarre a été connu, on s'est beaucoup plus occupé à perfectionner
+ce qui pouvoit le satisfaire, qu'à réfléchir sur ce qui pourroit le
+réprimer; et l'on a senti que les deux sexes s'aidant mutuellement,
+devoient rapprocher davantage la jouissance isolée, des charmes d'une
+jouissance mutuelle.
+
+Cet art singulier fut cultivé de tout tems et l'est encore dans la
+Grèce. Il y est d'usage de s'assembler après les repas. On se couche en
+rond sur un grand tapis; tous les pieds sont dirigés vers le centre, où
+dans la maison froide on établit un trépied qui porte un brasier. Un
+second tapis vous recouvre jusqu'aux épaules: là les jeunes Grecques
+trouvent le moyen de se déchausser sans qu'on s'en aperçoive et rendent
+aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup de femmes
+s'aquittent très-gauchement avec leurs mains.
+
+En effet, ce talent n'est pas donné à toutes. Quelques-unes en ont fait
+à Paris une étude particulière, après une expérience consommée et une
+multitude d'essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble émulation
+de prétendre à une réputation en ce genre, ont grand soin d'aller
+prendre des leçons; mais toutes n'y réussissent pas. Il est certain
+qu'il s'offre ici des difficultés de plus d'un genre.
+
+Il ne s'agit pas d'un sentiment que l'être de la fille transmette; elle
+ne fait que le provoquer. Ce n'est pas une sensation qu'elle communique
+par l'impulsion de son corps; c'est une sensation que l'homme doit
+goûter en lui-même par l'imagination de cette fille, et qui ne devient
+exquise qu'autant qu'elle peut par son art prolonger la jouissance. Ce
+plaisir s'éteint avec l'acte parce que l'homme jouit seul. Les délices
+du plaisir de la nature, au contraire, précedent et suivent l'union
+intime des amans. La fille qui préside à la jouissance partielle, ne
+doit donc s'occuper qu'à amener, exciter, entretenir une situation
+qui lui est étrangère, puis à la suspendre, à en retarder l'effet
+loin de l'accélérer, bien moins encore de le provoquer. Toutes ces
+caresses doivent être modifiées avec des nuances infiniment délicates;
+la complaisante prêtresse ne peut pas s'abandonner à ces transports
+bouillans qu'elle se permettroit si elle étoit unie au sacrificateur.
+
+On sent bien que ce procédé ne sauroit avoir lieu vis-à-vis de
+ces jeunes gens fougueux que leur impétuosité entraîne, et qui ne
+recherchent dans ces sortes de jouissances que la convulsion du
+plaisir; il ne peut servir qu'à ceux en qui, dans un âge mûr, le grand
+feu du tempéramment se trouve amorti et l'imagination plus exercée:
+ils veulent jouir du plaisir avec toutes les sensations et les nuances
+qu'offre ce genre de volupté.
+
+Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez les femmes, une
+très grande variété de tempérament; quelques-uns sont d'une lasciveté
+que l'on ne sauroit exprimer. Ceux qui avec du tempérament savent se
+contenir et ont le gland recouvert, conservent une salacité digne des
+anciens satyres: la raison en est simple: le gland qui forme le siège
+de la volupté, s'entretient dans un état de sensibilité exquise, par le
+séjour continuel de la liqueur lymphatique qui le lubrifie, au lieu
+qu'il devient dur et calleux avec l'âge chez ceux qui l'ont découvert,
+qu'on a circoncis ou qui ont naturellement le prépuce plus court; car
+chez eux cette liqueur préparatoire qui s'échappe existe en pure perte.
+
+Or une fille instruite dans l'art du Thalaba, ne se conduira pas avec
+un homme de cette classe comme avec un autre. Figurez-vous les deux
+acteurs nus dans une alcove entourée de glaces et sur un lit à pente
+suivie; la fille adepte évite d'abord avec le plus grand soin de
+toucher les parties de la génération: ses approches sont lentes, ses
+embrassements doux, les baisers plus tendres que lascifs, les coups de
+langue mesurés, le regard voluptueux, les enlacements de ses membres
+pleins de grace et de molesse; elle excite des doigts un léger prurit
+sur les bouts des tetons; bientôt elle aperçoit que l'oeil devient
+humide; elle sent que l'érection est par-tout établie; alors elle porte
+légèrement le pouce sur l'extrémité du gland qu'elle trouve baigné de
+sa liqueur lymphatique; de cette extrémité le pouce descend doucement
+sur la racine, revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle
+suspend ensuite, si elle s'aperçoit que les sensations augmentent avec
+trop de rapidité; elle n'emploie alors que des titillations générales;
+et ce n'est qu'après les attouchements simultanés et immédiats de la
+main, puis des deux, et les approches de tout son corps, que l'érection
+devenant trop violente, elle juge l'instant dans lequel il faut laisser
+agir la nature ou l'aider, ou la provoquer pour arriver au but: parce
+que le spasme qui s'établit dans l'homme devient si vif et l'appétit
+sensitif si violent, qu'il tomberoit en syncope si l'on n'y mettoit fin.
+
+Mais pour atteindre à ce genre de perfection, à ce ton de jouissance,
+il faut que cette fille s'oublie pour étudier, suivre et saisir toutes
+les nuances de volupté que l'ame du Thalaba parcourt, pour user des
+raffinemens successifs qu'exigent ces accroissemens de jouissance
+qu'elle a fait naître. On ne parvient ordinairement à quelque degré de
+perfection dans cet art, que par un tact fin, par un toucher précis,
+qui dans ces occasions sont les seuls et véritables juges... Mais qui
+le fera du résultat de cette oeuvre de volupté...? Sera-ce Martial, le
+licentieux Martial?... Je l'entends s'écrier:
+
+ _Ipsam crede tibi naturam dicere rerum,
+ Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est[57]._
+ La nature elle-même et t'arrête et te crie:
+ Ce que répand ta main eût mérité la vie.
+
+Cela est beau et vrai: cependant les poëtes ne font pas autorité dans
+les choses qui doivent être décidées par la raison.
+
+Le principe général et peut-être unique de morale, est que _mal est
+ce qui nuit_. L'adultere n'est pas si loin de la nature, et est un
+beaucoup _plus grand mal_ que l'onanisme. Celui-ci ne sauroit être
+dangereux qu'à la jeunesse, quand il altere sa santé; mais il peut
+souvent être très-utile à la morale; la perte d'un peu de sperme
+n'est pas en soi un plus grand mal, n'en est pas même un si grand
+que celle d'un peu de fumier qui eût pu faire venir un chou. La plus
+grande partie en est destinée par la nature même à être perdue. Si
+tous les glands devenoient des chênes, le monde seroit une forêt où
+il seroit impossible de se remuer. Enfin, je dirois à Martial: _vous
+n'approcheriez donc pas de votre femme quand elle est grosse_; _car_
+Istud quod vagina, pontice, perdis homo est. _Si vous la laissiez ainsi
+jeûner, vous seriez un grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce
+qui est un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que peut être un
+mari avant qu'elle fut accouchée; ce qui en est un assez petit._
+
+
+
+
+L'ANANDRINE
+
+
+Les plus fameux rabbins ont pensé que nos premiers peres avoient les
+deux sexes et naissoient hermaphrodites pour accélérer la propagation;
+mais qu'après un certain tems écoulé, la nature cessa d'être aussi
+féconde, à l'époque où les substances végétales ne suffirent plus à
+notre nourriture, et où les hommes commencèrent à user de la viande.
+
+Il est d'abord certain, et nous l'avons vu dans ces mélanges[58],
+qu'Adam fut créé avec les deux sexes. Dieu lui donna une compagne, mais
+l'écriture ne dit point si dans ce miracle Adam perdit l'un de ses
+attributs. La Genese ne s'expliquant donc point d'une maniere précise
+sur ce sujet, le systême des rabbins a conservé long-temps un grand
+nombre de sectateurs.
+
+On a soutenu un systême mitigé, qui a semblé à quelques-uns plus
+vraisemblable. C'est qu'il y avait trois sortes d'êtres dans le premier
+âge du monde: les uns mâles, les autres femelles; d'autres mâles et
+femelles tout ensemble; mais que tous les individus de ces trois
+especes avoient chacun quatre bras et quatre pieds, deux visages
+tournés l'un vers l'autre et posés sur un seul cou, quatre oreilles,
+deux parties génitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vouloient
+courir, ils faisoient la culbute. Leurs excès, leur insolence, leur
+audace les firent dédoubler, mais il en résulta un grand inconvénient;
+chaque moitié tâchoit sans cesse de se réunir à l'autre, et quand elles
+se rencontroient, elle s'embrassoient si étroitement, si tendrement,
+avec un plaisir si délicieux, qu'elles ne pouvoient plus se résoudre
+à se séparer; plutôt que de se quitter, elles se laissoient mourir de
+faim.
+
+Le genre humain alloit périr; Dieu fit un miracle: il sépara les sexes
+et voulut que le plaisir cessât après un court intervalle, afin que
+l'on fît autre chose que de rester collés l'un à l'autre. Il est arrivé
+de là, et rien n'est plus simple, que le sexe femelle, séparé du sexe
+mâle, a conservé un amour ardent pour les hommes, et que le sexe mâle
+aspire sans cesse à retrouver sa tendre et belle moitié.
+
+Mais il est des femmes qui aiment d'autres femmes? Rien de plus naturel
+encore; ce sont des moitiés de ces anciennes femelles qui étoient
+doubles. De même certains mâles, dédoublement d'autres mâles, ont
+conservé un goût exclusif pour leur sexe. Il n'y a rien là d'étrange,
+quoique ces couples d'hommes réunis et désunis paroissent bien moins
+intéressans. Voyez combien quelques connoissances de plus ou de moins
+doivent donner de plus ou de moins de tolérance! Je souhaite que ces
+idées en imposent aux moralistes déclamateurs. On peut leur citer des
+autorités graves; car ce systême dont la source est dans Moïse, a été
+très-étendu par le sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal à
+Paris, a fait sur cette matière de vastes commentaires, auxquels ont
+travaillé avec succès _Mercerus_ et _Quinquebze_, lecteurs du roi en
+hébreu.
+
+On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les vers originaux de
+Louis Leroi.
+
+ Au premier âge que le monde vivoit,
+ D'herbe, de gland, trois sortes y avoit
+ D'hommes; les deux, tels qu'ils sont maintenant,
+ Et l'autre double étoit; s'entretenant
+ Ensemblement tant mâle que femelle.
+ Il faut penser que la façon fut belle;
+ Car le grand Dieu qui vivre les faisoit,
+ Faits les avoit, et bien s'y connoissoit.
+ De quatre bras, quatre pieds et deux têtes,
+ Etoient formées ces raisonnables bêtes;
+ Le reste vaut mieux pensée que dite,
+ Et se verroit plutôt peinte qu'écrite.
+ Chacun étoit de son corps tant aise,
+ Qu'en se retournant il se trouvoit baisé;
+ En étendant ses bras on l'embrassoit;
+ Voulant penser on le contrepensoit.
+ En soi voyoit tout ce qu'il vouloit voir,
+ En soi trouvoit tout ce qu'il falloit avoir.
+ Jamais en lieu, ses pieds porté ne l'eussent,
+ Que quand et lui ses passe-tems ne fussent.
+ Si de son bien lui plairoit mal user,
+ Facile étoit envers soi s'excuser.
+ De lui n'étoit fait ni rapport ni compte,
+ Ne connoissoit honnesteté ni honte.
+ Si de son coeur sortoient simples désirs,
+ Il y entroit tant de doubles plaisirs;
+ Qu'en y pensant chacun est incité
+ A maintenir que la félicité
+ Fut de tel temps, et le siecle doré.
+
+Antoinette Bourignon, dans sa préface du _Nouveau ciel_, adopte aussi
+ce systême, qui paroît de nature à être regretté du beau sexe. Elle
+attribue au péché ce triste dédoublement et dit qu'il a défiguré dans
+les hommes l'oeuvre de Dieu; et qu'au lieu d'hommes qu'ils devroient
+être, ils sont devenus des monstres de nature, divisés en deux sexes
+imparfaits, impuissans à produire seuls leurs semblables, comme se
+reproduisent les plantes, qui sont bien plus favorisées et parfaites
+en cela que l'espèce humaine, condamnée à ne se propager que par la
+réunion momentanée de deux êtres qui, s'ils éprouvent alors quelques
+délices, ne peuvent achever ce grand oeuvre de la reproduction qu'avec
+tant de douleurs.
+
+Quoi qu'il en soit de ces idées, on a vu encore de nos jours des
+phénomenes analogues qui portent à croire que la tradition de Moïse
+n'est pas une chimère. L'un des plus étonnans est celui d'un moine à
+Issoire, en Auvergne, où le cardinal de Fleury fit exiler, en 1735, le
+garde-des-sceaux Chauvelin. Ce moine avoit les deux sexes; on lit dans
+le couvent ces vers à son sujet:
+
+ J'ai vu vif, sans fantôme,
+ Un jeune moine avoir
+ Membre de femme et d'homme,
+ Et enfant concevoir.
+ Par lui seul en lui-même,
+ Engendrer, enfanter,
+ Comme font autres femmes,
+ Sans outils emprunter.
+
+Cependant les registres du couvent portent que ce moine ne s'engrossa
+point lui-même; il n'avoit pas été tout à la fois agent et patient.
+Il fut livré à la justice et détenu jusqu'à sa délivrance. Néanmoins
+le registre ajoute ces mots remarquables: «ce moine appartenoit à
+monseigneur le cardinal de Bourbon; il avoit les deux sexes, et de
+chacun d'iceux s'aida tellement, qu'il devint gros d'enfans.»
+
+Je sais que l'on peut insinuer une différence entre l'hermaphrodite
+proprement dit et l'androgyne. L'androgyne et l'hermaphrodite, pure
+invention des Grecs qui vouloient et savoient tout embellir, ont été
+célébrés ainsi à l'envi par tous les poëtes qui en faisoient des
+descriptions charmantes, tandis que les artistes les représentoient
+sous les formes les plus agréables et les plus propres à réveiller les
+sentimens de la volupté. Pandore ne réunissoit que les perfections de
+son sexe. L'hermaphrodite réunit toutes les perfections des deux sexes.
+C'est le fruit des amours de Mercure et de Vénus, comme l'indique
+l'étymologie du nom[59]. Or Vénus étoit la beauté par excellence.
+Mercure, à sa beauté personnelle, joignoit l'esprit, les connoissances
+et les talens. On se forme l'idée d'un individu en qui toutes ces
+qualités se trouvent rassemblées, et on aura celle de l'hermaphrodite,
+tels que les Grecs ont voulu le représenter. Les androgynes, au
+contraire, sous la véritable acception de leur nom, ne sont que des
+participans aux deux sexes, que l'on n'a nommés hermaphrodites que
+parce que les anciens avoient feint que le fils de Mercure et de Vénus
+avoit les deux sexes. Mais il n'en est pas moins vrai que comme il
+y a eu de tous tems des femmes qui ont tiré un grand parti de cette
+conformité androgyne, elles ont su la rendre précieuse. Lucien, dans
+un de ses dialogues, instruit deux courtisanes, dont l'une dit à
+l'autre: _J'ai tout ce qu'il faut pour contenter tes désirs_; à quoi
+celle-ci répond: _Tu es donc hermaphrodite[60]?_ S. Paul reproche
+ce vice aux femmes romaines[61]. On a peine à croire ce qu'on lit
+dans Athénée sur les excès de ce genre, commis par ces femmes[62].
+Aristophane, Plaute, Phedre, Ovide, Martial, Tertullien et Clément
+d'Alexandrie les ont désignés d'une manière plus ou moins directe, et
+Sénèque les accable d'une effroyable imprécation[63].
+
+Les hermaphrodites parfaits sont à présent très-rares; ainsi il paroît
+que la nature ne produit plus de ces hommes androgynes; mais il faut
+convenir que l'on remarque fréquemment des effets de ces dédoublemens
+que nous venons d'expliquer: de tout tems et dans l'antiquité la plus
+reculée, comme dans les siècles plus voisins de nos jours, on a vu la
+passion la plus décidée de femme à femme. Lycurgue, ce sévere Lycurgue,
+qui rêva des choses si bizarres et si sublimes, faisoit représenter
+publiquement des jeux qu'on appeloient _gymnopédies_, où les jeunes
+filles paroissoient nues: les danses, les attitudes, les approches, les
+enlacemens les plus lascifs leur étoient enseignés. La loi punissoit de
+mort les hommes qui auroient été assez téméraires pour les approcher.
+Ces filles habitoient entr'elles jusqu'à ce qu'elles se mariassent:
+le but du législateur étoit apparemment de leur apprendre l'art de
+sentir, qui embellit beaucoup celui d'aimer; de les instruire de
+toutes les nuances de sensations que la nature indique ou dont elle
+est susceptible; en un mot, de les exercer entre elles, de manière à
+tourner un jour au profit de l'espece humaine tous les raffinemens
+qu'elles s'enseignoient mutuellement. Enfin, on leur apprenoit à être
+amoureuses avant d'avoir un amant; car on est amoureuse sans amour,
+comme on assure quelquefois qu'on aime sans être amoureuse. N'a pas du
+tempérament qui veut; n'aime pas qui veut: c'est une morale de ce genre
+que Lycurgue a développée dans ses loix: c'est cette morale qu'Anacréon
+a éparpillée dans ses immortels badinages comme les feuilles de la
+rose. Qui se seroit attendu à trouver Anacréon et Lycurgue dans les
+mêmes principes? Sapho, avant le poëte de Theos, les avoit réduits en
+systême pratique et en avoit décrit les symptômes. O quelle peintre
+et quelle observatrice étoit cette belle dévorée de tous les feux de
+l'amour!
+
+Cette Sapho, qui n'est guere connue que par les fragmens de ses poésies
+brûlantes et ses amours infortunés, peut être regardée comme la plus
+illustre des tribades (I). On compte du nombre de ses tendres amies
+les plus belles personnes de la Grece[64], qui lui inspirèrent des
+vers. Anacréon assure qu'on y trouve tous les symptômes de la fureur
+amoureuse. Plutarque apporte un de ces morceaux de poésie en preuve que
+l'amour est une fureur divine qui cause des enthousiasmes plus violens
+que ne l'étoient ceux de la prêtresse de Delphes, des Bacchantes et
+des prêtres de Cybele; qu'on juge quelle flamme brûloit le coeur qui
+inspiroit ainsi[65]!
+
+Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes, les sacrifia à
+l'ingrat Phaon qui la réduisit au désespoir. N'auroit-il pas mieux valu
+pour elle continuer à poursuivre des conquêtes que les familiarités
+facilitées par la conformité du sexe, les sûretés qu'il procure et
+l'ascendant de son esprit devoient lui rendre si aisées? D'autant
+qu'elle étoit douée de tous les avantages que l'on peut desirer dans
+cette passion, à laquelle la nature sembloit l'avoir destinée; car elle
+avoit un clitoris si beau, qu'Horace donnoit à cette femme célèbre
+l'épithete de _muscula_; c'est dire en françois, _femme hommesse_.
+
+Il paroît que le collège des _Vestales_ peut être regardé comme le plus
+fameux serrail de tribades qui ait jamais existé, et l'on peut dire
+que la secte Anandryne a reçu dans la personne de ces prêtresses les
+plus grands honneurs. Le sacerdoce n'étoit pas un de ces établissemens
+vulgaires, humbles et foibles dans leur commencemens, que la piété
+hasarde et qui ne doivent leur succès qu'au caprice. Il ne se montre
+à Rome qu'avec l'appareil le plus auguste: voeu de virginité, garde
+du palladium, dépôt et entretien du feu sacré[66], symbole de la
+conservation de l'empire, prérogatives les plus honorables, crédit
+immense, pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela eût été payé cher
+par la privation absolue de ce bonheur, auquel la nature appelle tous
+les êtres, et les supplices affreux qui attendoient les vestales, si
+elles succomboient à sa voix! Jeunes et capables de toute la vivacité
+des passions, comment y seroient-elles échappées sans les ressources
+de Sapho, tandis qu'on leur laissoit la liberté la plus dangereuse, et
+que leur culte même les appelloit à des idées si voluptueuses? Car on
+sait que les vestales sacrifioient au dieu _Fascinus_, représenté sous
+la forme du _Thallum Égyptien_, il y avoit des cérémonies singulières,
+observées dans ces sacrifices: elles attachoient cette image du
+membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le feu sacré qu'elles
+entretenoient étoit sensé se propager dans tout l'empire par les voies
+véritablement vivifiantes, mais qu'un tel objet de contemplation
+étoit peu nécessaire à exposer à la vue de jeunes filles vouées à la
+virginité!
+
+On voit que les tribades anciennes avoient d'illustres modeles. L'abbé
+Barthelemi, dans ses antiquités palmyreniennes, cite les habits
+qu'elles affectoient en public: c'étoient, selon lui[67], l'_enomide_
+et la _callyptze_. L'_énomide_ serroit étroitement le corps et laissoit
+les épaules découvertes. Quant à la _callyptze_ on ne la connoît que
+par son nom, comme la _crocote_, la lobbe _tarentine_, l'_anobolé_,
+l'_encyclion_, la _cécriphale_ et les tuniques teintes en couleurs
+ondoyantes qui désignoient assez bien cette ardeur des tribades qui
+appetent sans cesse, comme les flots se succedent sans jamais se
+tarir. Elles arboroient ces vêtements suivant les situations dans
+lesquelles elles se trouvoient. La callyptze étoit pour le public
+extérieur; elles portoient l'énomide lorsqu'elles recevoient du monde
+dans leur intérieur; la tarentine servoit dans les voyages; la crocote
+étoit pour le boudoir, lorsqu'elles étoient dans un exercice solitaire;
+l'anobolé pour la tribaderie de tête-à-tête; la cécriphale pour les
+rendez-vous nocturnes; l'encyclion pour tenir cercle licentieux; les
+tuniques teintes pour les grandes confrairies, les orgies; et la
+couleur de la tunique annonçoit l'office dont la tribade qui la portoit
+étoit chargée pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa couleur
+ondoyante particuliere.
+
+Il est certain cas où la tribaderie a été conseillée par des physiciens
+très-savans. On sait que David ne recouvra sa chaleur que par des
+femmes qui tribadoient pardessus son corps. Quant à Salomon, il
+n'employoit, sans doute, ses trois milles concubines qu'à faire
+exécuter en sa présence des évolutions en grand. De nos jours la
+chaleur idiopathique se restitue dans le corps humain par les jeux
+d'une multitude de femmes, au milieu desquelles s'établit celui qui
+veut recouvrer ses forces. Ce remede étoit conseillé par Dumoulin
+toujours avec succès. On sait qu'aussi-tôt que le malade ressentoit les
+effets idiopathiques de la chaleur, il devoit se retirer pour laisser
+rasseoir et raffermir l'incandescence qui paroissoit se montrer;
+autrement il en seroit résulté un effet contraire. Ce systême est
+fondé sur ce que l'homme n'a besoin que de la présence de l'objet pour
+ressentir l'espece de chaleur dont il s'agit, laquelle le meut plus ou
+moins fortement, selon qu'il est plus ou moins débilité. En général,
+la fréquence des accès de cette chaleur vivifiante dure autant et plus
+que les forces de l'homme. C'est une des suites de la faculté de penser
+et de se rappeller subitement certaines sensations agréables à la seule
+inspection des objets qui les lui ont fait éprouver. Ainsi celle qui
+disoit _que si les animaux ne faisaient l'amour que par intervalles,
+c'est qu'ils étoient des bêtes_, disoit un mot bien plus philosophique
+qu'elle ne pensoit.
+
+Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excès sont nuisibles;
+ils énervent au lieu d'exciter. Il arrive aussi quelquefois, à force
+de recherches, des aventures singulières et funestes dans ces sortes
+d'exercices. Il y a peu de temps qu'à Parme une fille accoutumée à
+tribader avec sa bonne amie, se servit d'une grosse aiguille à tête
+d'ivoire de la longueur d'un doigt, qui dans les secousses fit fausse
+route et tomba dans la vessie de Domenica. Elle n'osa déclarer son
+aventure, souffrit et patienta; elle urinoit goutte à goutte; au bout
+de cinq mois il s'étoit déjà formé une pierre autour de l'aiguille que
+l'on tira par les voies ordinaires. Dans les couvens, vastes théatres
+de tribaderie, il est arrivé beaucoup d'événements pareils; ici c'est
+un cure oreille, là un pessaire; dans un autre un affiquet, ou un canon
+de seringue; ailleurs une fiole d'eau de la reine d'Hongrie, pour la
+laisser distiller goutte à goutte; une petite navette de tisseran, un
+épis de bled qui monte de soi-même, qui chatouille le vagin, et que
+la pauvre nonnette ne peut plus retirer, etc. On feroit un volume de
+pareilles anecdotes.
+
+M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les plus fameuses tribades
+de l'univers sont les Chinoises; et comme en ce pays les femmes de
+qualité marchent peu, elles tribadent à travers des hamacs suspendus.
+Ces hamacs sont faits de soie plate à mailles de deux pouces en quarré;
+le corps y est mollement étendu, les tribades se balancent et s'agitent
+sans avoir la peine de se remuer. C'est un grand luxe des Mandarins,
+que d'avoir dans une salle, au milieu des parfums, vingt tribades
+aériennes qui s'amusent sous ses yeux.
+
+Le serrail du grand-seigneur n'a pas d'autre but; car que feroit
+un seul homme de tant de beautés? Quand le sultan blasé se propose
+de passer la nuit avec une de ses femmes, il se fait apporter son
+sorbet au milieu de la pièce des Tours (All'hachi); c'est ainsi qu'on
+la nomme. Les murs sont couverts de peintures les plus lascives; à
+l'entrée de cette pièce on voit une colombe d'un côté et une chienne de
+l'autre, par où l'on sort; symbole de volupté et de lubricité.
+
+Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs qui décrivent les
+trente beautés de la belle Hélène, et dont M. de Saint-Priest a envoyé
+dernièrement un fragment avec ces détails: ce fragment a été traduit
+par un François du quartier de Péra[68].
+
+Je n'essayerai point de traduire ces vers en françois; ils n'ont pas
+été faits par un poëte. Ce calcul arithmétique, ces trente qualités
+coupées gravement trois à trois, glaceroient toute verve. On ne calcule
+point les charmes qu'on adore; on s'enivre, on brûle, on les couvre de
+baisers; ce n'est qu'alors qu'on est intéressant; la belle qui verroit
+compter par ses doigts les attraits dont elle est ornée, prendroit le
+calculateur pour un sot et feroit elle même une pauvre figure. Il y en
+a plus de trente; il y en a plus de mille. Quoi! lorsqu'on voit Hélène
+nue, a-t-on la tête si nette?[69]... Mais les Turcs ne sont pas galans.
+
+Le sultan arrive dans cette salle, où les muets ont tout fait préparer.
+Il s'accroupit dans un angle d'où il rase la terre pour voir les
+attitudes sous un angle favorable; il fume trois pipes et pendant le
+tems qu'il y emploie, ce que l'Asie produit de plus parfait paroît
+nu dans cette salle. Elles s'accouplent d'abord suivant le tableau de
+la belle Hélene, puis se mêlent et diversifient les groupes et les
+postures dont les murs leur offrent les modeles qu'elles surpassent
+par leur agilité. Il y a entre autres dans ce sallon voluptueux sept
+tableaux de Boucher, dont un représente des fictions d'après le
+Caravage; et le dernier sultan les faisoit exécuter en naturel d'après
+le peintre des graces. O, si l'on employoit autant d'efforts à former
+les moeurs qu'à les corrompre, à créer les vertus qu'à exciter les
+désirs, que l'homme auroit bientôt atteint le degré de perfection dont
+la nature est susceptible!
+
+
+
+
+L'AKROPODIE
+
+
+La nature travaille à la reproduction des êtres par des voies bien
+diverses; elle a voulu que l'espèce humaine se renouvellât par
+le concours de deux individus semblables par les traits les plus
+généraux de leur organisation et destinés à y coopérer par des moyens
+particuliers et propres à chacun. Aussi l'essence d'un sexe ne se
+borne point à un seul organe, mais s'étend par des nuances plus ou
+moins sensibles à toutes les parties. La femme, par exemple, n'est
+point femme par un seul endroit; elle l'est par toutes les faces sous
+lesquelles elle peut être envisagée; on diroit que la nature a tout
+fait en elle pour les graces et les agrémens, si l'on ne savoit qu'elle
+a un objet plus essentiel et plus noble. C'est ainsi que dans toutes
+les opérations de la nature, la beauté naît d'un ordre qui tend au
+loin; et qu'en voulant faire ce qui est bon, elle fait nécessairement
+en même temps ce qui plaît.
+
+Voilà la loi générale, à laquelle ne dérogent les modifications
+particulières, qu'autant que les passions, les goûts, les moeurs, soumis
+à un rapport direct avec les législations et les gouvernemens, mais
+toujours subordonnés à la constitution physique dominante dans tel
+ou tel climat, s'écartent plus ou moins de la nature contrariée par
+l'homme. Ainsi dans les pays chauds, des habitans rembrunis, petits,
+secs, vifs, spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux,
+plus précoces et moins beaux que ceux des pays froids. Les femmes y
+seront plus jolies et moins belles; l'amour y sera un désir aveugle,
+impétueux, une fièvre ardente, un besoin dévorant, un cri de la nature.
+Dans les pays froids cette passion, moins physique et plus morale, sera
+un besoin très-modéré, une affection réfléchie, méditée, analysée,
+systématique, un produit de l'éducation. La beauté et l'utilité, ou
+toutes les beautés et les utilités ne sont donc point connexes: leurs
+rapports s'éloignent, s'affoiblissent se dénaturent; la main de l'homme
+contrarie sans cesse l'activité de la nature; quelquefois aussi nos
+efforts hâtent sa marche.
+
+Par exemple, la loi respective de l'amour physique des pays
+septentrionaux et des méridionaux est très-atténuée par les
+institutions humaines. Nous nous sommes entassés en dépit de la
+nature dans des villes immenses; et nous avons ainsi changé les
+climats par des foyers de notre invention dont les effets continuels
+sont infiniment puissants. A Paris, dont la température est bien
+froide en comparaison même de nos provinces méridionales, les filles
+sont plutôt nubiles que dans les campagnes même voisines de Paris.
+Cette prérogative, plus nuisible qu'utile peut-être, annexée à cette
+monstrueuse capitale, tient à des causes morales, lesquelles commandent
+très-souvent aux causes physiques; la précocité corporelle est due à
+l'exercice précoce des facultés intellectuelles, qui ne s'aiguisent
+guère avec le temps qu'au détriment des moeurs. L'enfance est plus
+courte; l'adolescence hâtive devient héréditaire; les fonctions
+animales et l'aptitude à les exercer s'exaltent (car se perfectionnent
+ne seroit pas le mot) de génération en génération. Or les dispositions
+corporelles et les facultés de l'ame sont entr'elles dans un rapport
+qui peut être transmis par la génération. Grande vérité qui suffit
+pour faire sentir de quelle importance seroit pour les sociétés une
+éducation bien conçue!
+
+C'est sur-tout peut-être sur le sexe séduisant qu'il faudrait
+travailler; car chez presque toutes les nations policées, avec
+l'apparence de l'esclavage, il commande en effet au sexe dominateur.
+Il y a des femmes, et en très grand nombre, chez qui les effets de la
+sensibilité augmentent le ressort de chaque organe tant cet être, pour
+lequel la nature a fait des frais inconcevables, est perfectible! Les
+spasmes vénériens qui constituent l'essence des fonctions du sexe,
+les libations fécondes sont plus susceptibles encore d'être envisagés
+moralement que méchaniquement. Elles dépendent sans doute de la plus ou
+moins grande sensibilité de ce centre merveilleux[70] qui se réveille
+ou s'assoupit périodiquement. Mais quelle influence n'a-t-il pas
+aussi sur toutes les parties de l'être! Si le plaisir y existe, l'âme
+sensitive, agréablement émue, semble vouloir s'étendre, s'épanouir
+pour présenter plus de surface aux perceptions. Cette intumescence
+répand par-tout le sentiment délicieux d'un surcroît d'existence;
+les organes montés au ton de cette sensation s'embellissent, et
+l'individu entraîné par la douce violence faite aux bornes ordinaires
+de son être, ne veut plus, ne sait plus que sentir. Substituez le
+chagrin au plaisir, l'ame se retire dans un centre qui devient un
+noyau stérile, et laisse languir toutes les fonctions du corps; et
+de même que le bien-être et le contentement de l'esprit produisent
+la joie, l'épanouissement de l'âme, la vivacité, l'embellissement du
+corps, la satisfaction, le sourire, la gaieté, ou la douce et tendre
+joie de la sensibilité, et ses voluptueuses larmes et ses embrassemens
+énergiques, et ses transports brûlans ressemblans à l'ivresse; de même
+la peine d'esprit et ses inquiétudes rétrécissent l'âme, abattent le
+corps, enfantent les douleurs morales et physiques, et la langueur
+et l'accablement et l'inertie.--Il ne seroit donc ni fol ni coupable
+celui qui, à l'exemple d'un despote Asiatique, mais par d'autres
+motifs, proposeroit aux philosophes et aux législateurs la recherche de
+nouveaux plaisirs et crieroit: «_Epicure étoit le plus sage des hommes.
+La volupté est et doit être le mobile tout-puissant de notre espece._»
+
+Il y a des variétés dans les êtres créés, qui seroient incroyables si
+l'on pouvoit combattre les résultats d'observations suivies, réitérées,
+authentiques[71], mais la physique éclairée doit être le guide éternel
+de la morale. Et voilà pourquoi presque toutes les loix coercitives
+sont mauvaises. Voilà pourquoi la science de la législation ne peut
+être perfectionnée qu'après toutes les autres.
+
+Mais l'homme, qui est le plus grand ennemi et le plus grand partisan,
+le plus grand promoteur et la plus remarquable victime du despotisme,
+a voulu dans tous les tems tout diriger, tout conduire, tout réformer.
+De là cette foule de loix si injustes et si bizarres, ces institutions
+inexplicables, ces coutumes de tout genre. A leur place, en tel tems,
+dans telles circonstances, en tel lieu, mais que le tyran de la nature
+a voulu propager, prolonger sans égard aux lieux et aux circonstances.
+La circoncision est selon nous une des plus singulières qu'il ait
+imaginées.
+
+Plusieurs peuples l'ont pratiquée pour des fins utiles dans l'ordre
+de la nature, et cela est simple et sage. D'autres l'ont admise sans
+besoin, comme une observance religieuse, et cela paroît fol. Les
+Égyptiens l'ont regardée comme une affaire d'usage, de propreté, de
+raison, de santé, de nécessité physique. En effet, on prétend qu'il y
+a des hommes qui ont le prépuce si long, que le gland ne pourroit pas
+se découvrir de lui-même; d'où il résulteroit une éjaculation baveuse
+qui seroit un inconvénient considérable pour l'oeuvre de la génération.
+Cette raison en est une assurément pour diminuer un prépuce de cette
+nature. Mais que ce prépuce ait été un objet en grande vénération chez
+le peuple choisi de Dieu, voilà ce qui me semble très singulier.
+
+En effet, le sceau de la réconciliation, le signe de l'alliance,
+le pacte entre le Créateur et son peuple, c'est le prépuce
+d'Abraham[72], prépuce qui devoit être racorni; car Abraham avoit
+quatre-vingt-dix-neuf ans quand il se fit cette coupure; il opéra
+de même sur son fils, sur tous les mâles, etc. La femme de Moïse
+circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et elle se brouilla
+avec son époux qui ne la revit plus[73]. Cette cérémonie n'étoit alors
+regardée que comme une figure; car on parle des fruits circoncis[74],
+de la circoncision du coeur, etc.[75]. Et elle fut suspendue pendant
+tout le temps que les Israélites furent dans le désert. Aussi Josué
+à la sortie du désert fit circoncire un beau jour tout le peuple. Il
+y avoit quarante ans qu'on n'avoit coupé de prépuces; on en eut deux
+tonnes tout d'un coup[76].
+
+Quand le peuple de Dieu eut des rois, on fit bien plus, on maria pour
+des prépuces. Saül promit sa fille à David et demande cent prépuces de
+douaire[77]. David qui étoit héroïque et généreux ne voulut pas être
+borné dans ce magnifique don et apporta à Saül deux cents prépuces[78]
+puis il épousa Michol; on la lui voulut contester; mais il forma sa
+demande en règle, et l'obtint pour sa collection de prépuces[79].
+
+Ils ont excité de grandes querelles ces prépuces. On ne regarda pas
+seulement la circoncision comme un sacrement de l'ancienne loi, en
+ce qu'elle étoit un signe de l'alliance de Dieu avec la postérité
+d'Abraham; on voulut que ce bout de peau qu'on retranchoit du membre
+génital, remît le péché originel aux enfans. Les pères ont été divisés
+à ce sujet. S. Augustin, qui soutenoit cette opinion, a contre lui
+tous ceux qui l'ont précédé, et depuis lui, S. Justin, Tertullien,
+S. Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort plausible.
+Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien aux femmes? Le péché originel
+les entache tout comme les hommes; on devroit même en bonne justice
+leur couper plus qu'à ceux-ci; car sans la curiosité d'Ève, Adam
+n'auroit pas péché.
+
+Les peres Conning et Coutu ont soutenu, d'après M. Huet, qu'il n'étoit
+rien moins qu'évident que l'on ne circoncit pas les femmes. En effet,
+Huet sur Origène, dit positivement qu'on circoncit presque toutes les
+Égyptiennes[80], on leur coupoit une partie du clitoris qui nuiroit à
+l'approche du mâle; d'autres subissent la même opération par principe
+de religion, pour réprimer les effets de la luxure, parce que les
+chatouillemens et l'irritation sont moins à craindre quand le clitoris
+est moins proéminent.
+
+Paul Jove et Munster assurent que la circoncision est en usage pour les
+femmes chez les Abyssins. C'est même dans ce pays et pour ce sexe une
+marque de noblesse; aussi ne la donne-t-on qu'à celles qui prétendent
+descendre de Nicaulis, reine de Saba. La circoncision des femmes est
+donc très indécise, et les érudits ne peuvent encore s'exercer.
+
+Une opération très-embarrassante devoit être quand il falloit couper,
+où il ne restoit rien à retrancher. Par exemple, comment opéroit-on sur
+les peuples qui, circoncis par propreté ou par nécessité, se faisoient
+Juifs, de sorte qu'il falloit les circoncire encore une fois pour
+l'alliance? Il paroît qu'alors on se contentoit de tirer de la verge
+quelques gouttes de sang à l'endroit où le prépuce avoit été découpé;
+et ce sang s'appeloit _le sang de l'alliance_; mais il falloit trois
+témoins pour que cette cérémonie fût authentique, parce qu'il n'y avoit
+plus de prépuce à montrer.
+
+Les Juifs apostats s'efforçoient, au contraire, d'effacer en eux les
+marques de la circoncision et de se faire des prépuces. Le texte des
+Macchabées y est formel. _Ils se sont fait des prépuces et ont trompé
+l'alliance[81]._ S. Paul, dans la première épître aux Corinthiens,
+semble craindre que les Juifs convertis au christianisme n'en usent de
+même! _Si dit-il, un circoncis est appelé à la nouvelle loi, qu'il ne
+se fasse point de prépuce[82]._
+
+Saint Jérôme, Rupert et Haimon nient la possibilité du fait et croient
+que la trace de la circoncision est ineffaçable; mais les pères Conning
+et Coutu ont soutenu dans le droit et dans le fait que la chose étoit
+possible; dans le droit par l'infaillibilité de l'Écriture, dans le
+fait par les autorités de Galien et de Celse qui prétendent qu'on peut
+effacer les marques de la circoncision. Bartholin[83] cite OEgnielte
+et Fallope qui ont enseigné le secret de supprimer cette marque dans
+la chair d'un circoncis. Buxtorf le fils, dans sa lettre à Bartholin,
+confirme ce fait par l'autorité même des Juifs: de plus, la matiere
+étant trop grave pour que des hommes religieux voulussent y laisser
+quelques doutes, les PP. Conning et Coutu ont éprouvé sur eux-mêmes la
+pratique indiquée par les médecins que nous venons de citer.
+
+La peau est extensible par elle-même à un degré qu'on auroit peine
+à croire, si celle des femmes dans la grossesse et les vêtemens
+faits avec la tunique des êtres animés, n'en étoient des exemples
+journaliers. On voit souvent des paupieres se relâcher, ou s'alonger
+exorbitamment. Or la peau du prépuce est exactement semblable à celle
+des paupieres.
+
+Ceci bien reconnu, les PP. Conning et Coutu se firent d'abord
+légitimement circoncire, et quand la racine de leur prépuce fut
+consolidée, ils y attacheront un poids, tel qu'ils purent le supporter
+sans causer aucun éraillement. La tension imperceptible et les linimens
+d'huile rosat le long de la verge, faciliterent l'alongement de la
+peau, au point qu'en quarante-trois jours Conning gagna sept lignes un
+quart. Coutu qui avoit la peau plus calleuse n'en put donner que cinq
+lignes et demie. On leur avoit fait une boëte de fer-blanc doublée et
+attachée à la ceinture pour qu'ils pussent uriner et vaquer à leurs
+affaires. Tous les trois jours on visitoit l'extension, et les peres
+visiteurs, nommés commissaires _ad hoc_, dressoient registres de
+l'arrivée du nouveau prépuce de Conning, à peu près comme on fait au
+Pont-Royal pour la crûe de la Seine.
+
+Il est donc bien constaté que la Bible a dit vrai pour les hommes; mais
+Conning et Coutu n'ont pas eu la même satisfaction pour les femmes.
+Aucune ne voulut permettre qu'on lui attachât un poids au clitoris; en
+sorte qu'il n'en est point aujourd'hui qui s'en fasse couper, ni par
+crainte de l'approche de l'homme (car il y a des expédiens qui sauvent
+tout inconvénient, comme on comprend bien)[84] ni en signe d'alliance,
+parce qu'il est de fait qu'elles s'allient toutes sans avoir besoin
+d'aucune diminution. On est bien loin aujourd'hui de s'affliger de la
+proéminence d'un clitoris... O que ce progrès des arts est énorme en ce
+siècle!
+
+On sait que les Turcs coupent la peau et n'y touchent plus, au lieu
+que les Juifs la déchirent et guérissent plus facilement; au reste,
+les enfans de Mahomet mettent le plus grand cérémonial dans cette
+opération. En 1581 Amurat III voulant faire circoncire son fils
+aîné, âgé de quatorze ans, envoya un ambassadeur à Henri III, pour
+le prier d'assister à la cérémonie du prépuce qui devoit se célébrer
+à Constantinople au mois de mai de l'année suivante: les ligueurs
+et sur-tout leurs prédicateurs prirent occasion de cette ambassade
+pour appeler Henri III _le roi Turc_, et lui reprocher qu'il étoit le
+parrain du grand-seigneur.
+
+Les Persans circoncisent à l'âge de treize ans en l'honneur d'Ismaël;
+mais la méthode la plus singulière en ce genre est celle qui se
+pratique à Madagascar. On y coupe la chair à trois différentes
+reprises; les enfans souffrent beaucoup, et celui des parens qui se
+saisit le premier du prépuce coupé, l'avale.
+
+Herrera dit que chez les Mexicains, où d'ailleurs on ne trouve aucune
+connoissance du mahométisme ni du judaïsme, on coupe les oreilles et le
+prépuce aux enfans aussi-tôt après leur naissance, et que beaucoup en
+meurent.
+
+Voilà ce que l'on peut citer de plus remarquable sur cette matiere.
+On ignore si la crainte du frottement et l'irritation qui en est une
+suite, privoit les Juifs de la commodité de porter ce que nous appelons
+des culottes; mais il est sûr que les Israélites n'en portoient pas; en
+quoi nos capucins non réformés ont imité le peuple de Dieu. Cependant
+comme les érections auroient pu embarrasser dans certaines cérémonies,
+il étoit enjoint de se servir alors d'un chauffoir[85] pour contenir
+les parties génitales. Aaron en reçut l'ordre.
+
+Je m'apperçois, en finissant ce morceau, que l'histoire des prépuces
+n'est pas très-anacréontique; mais quand on veut s'instruire dans les
+livres saints, comme c'est assurément le devoir de tout chrétien, il
+faut avoir le goût robuste; car on y trouve des passages infiniment
+plus fermes qu'aucun de ceux que j'ai cités. Lorsque, par exemple, on
+voit le roi Saül poursuivant David venir décharger son ventre[86] dans
+une caverne au fond de laquelle ce dernier étoit caché, et celui-ci
+arriver bien doucement et couper avec la plus grande dextérité le
+derrière du vêtement de Saül, puis aussitôt que le roi est parti,
+courir après lui pour lui démontrer qu'il auroit pu l'empaler aisément,
+mais qu'il étoit trop brave pour le tuer par derrière; quand on voit
+cela, dis-je, on s'étonne. Mais lorsque passant d'étonnement en
+étonnement on voit tour-à-tour sur ce vaste et saint théâtre, des
+hommes qui se nourrissent de leurs excrémens[87] et boivent de leur
+urine[88]; Tobie que de la fiente d'hirondelle aveugle[89]; Esther qui
+se couvre la tête de tout ce qu'il y de plus sale au monde[90]; les
+paresseux qu'on lapide avec de la bouse de vache[91]; Isaïe réduit à
+manger les plus hideuses évacuations du corps humain[92]; des riches
+qui _embrassoient des immondices_[93], d'autres qu'on aspergeoit dans
+le temple même, avec cette matière fécale; enfin Ézéchiel qui étendoit
+sur son pain cet étrange ragoût[94], lequel, Dieu, par un miracle, qui
+ne paroît pas à tout le monde digne de sa bonté, convertit en fiente de
+boeuf[95]... Quand on voit tout cela, on ne s'étonne plus de rien.
+
+[Illustration: Cachet de Mirabeau]
+
+[Illustration: Autographe de MIRABEAU
+
+Lettre d'envoi de la suite de son travail sur la Prusse]
+
+
+
+
+KADHESCH
+
+
+La puissance des loix dépend presqu'uniquement de leur sagesse, et la
+volonté publique tire son plus grand poids de la raison qui l'a dictée.
+C'est pour cela que Platon regarde comme une précaution très-importante
+de mettre toujours à la tête des édits un préambule raisonné, qui en
+montre la justice en même temps qu'il en expose l'utilité.
+
+En effet, la première loi est de respecter les loix. La rigueur des
+châtiments n'est qu'une vaine et coupable ressource, imaginée par
+des esprits étroits et de mauvais coeurs, pour substituer la terreur
+au respect qu'ils ne peuvent obtenir. Aussi est-ce une remarque
+universelle et non démentie par la plus vaste expérience, que les
+supplices ne sont nulle part aussi fréquens que dans les pays où
+ils sont terribles; de sorte que la cruauté des peines désigne
+infailliblement la multitude des infracteurs, et qu'en punissant tout
+avec la même sévérité, l'on force les coupables qui le plus souvent
+ne sont que les foibles, à commettre des crimes pour échapper à la
+punition de leurs fautes.
+
+Le gouvernement n'est pas toujours maître de la loi; mais il en est
+toujours le garant, et que de moyens n'a-t-il pas pour la faire aimer!
+Le talent de régner n'est donc pas infiniment difficile à acquérir; car
+il ne consiste qu'en cela. J'entends bien qu'il est encore plus aisé de
+faire trembler tout le monde quand on a la force en main; mais il est
+très-facile aussi de gagner les coeurs; car le peuple a appris depuis
+bien longtemps de tenir grand compte à ses chefs de tout le mal qu'ils
+ne lui font point, à les adorer quand il n'en est pas haï.
+
+Quoi qu'il en soit, un imbécile obéi peut comme un autre punir les
+forfaits; le véritable homme d'État sait les prévenir. C'est sur les
+volontés plus que sur les actions qu'il cherche à étendre son empire.
+S'il pouvoit obtenir que tout le monde fît bien, que lui resteroit-il à
+faire? Le chef-d'oeuvre de ses travaux seroit de parvenir à rester
+oisif.
+
+C'est donc une grande maladresse que la jactance et l'abus du pouvoir;
+le comble de l'art est de le déguiser (car tout pouvoir est désagréable
+à l'homme) et surtout de ne pas savoir seulement employer les hommes
+tels qu'ils sont, mais de parvenir à les rendre tels qu'on a besoin
+qu'ils soient. Cela est très possible; car les hommes sont à la longue
+tels que le gouvernement les fait; guerriers, citoyens, esclaves, il
+modele tout à son gré, et quand j'entends un homme d'État dire: _je
+méprise cette nation_, je lève les épaules et réponds en moi-même: _et
+toi, je te méprise de n'avoir pas su la rendre estimable_.
+
+C'est là le grand art des anciens qui paroissent nous avoir été aussi
+supérieurs dans les sciences morales que nous l'emportons sur eux dans
+les sciences physiques. Tout leur but étoit de diriger les moeurs, de
+former des caractères, d'obtenir de l'homme que pour faire ce qu'il
+doit, il lui suffit de songer qu'il le doit faire. O, quel mobile
+d'honneur, de vertu, de bien-être, seroit la législation perfectionnée
+ainsi sur un seul principe! Les loix anciennes étoient tellement le
+fruit de hautes pensées et de grands desseins, le produit du génie, en
+un mot, que leur influence a survécu aux moeurs des peuples pour qui
+elles étoient faites. Combien long-tems, par exemple, n'a pas duré le
+préjugé imprimé par les anciens législateurs sur les mariages stériles?
+
+Moïse ne laissa guère aux hommes la liberté de se marier ou non.
+Lycurgue nota d'infamie ceux qui ne se marioient pas. Il y avoit même
+une solemnité particulière à Lacédémone, où les femmes les produisoient
+tout nus aux pieds des autels, leur faisoient faire à la nature une
+amende honorable, qu'elles accompagnoient d'une correction très-sévère.
+Ces républicains si célèbres avoient poussé plus loin les précautions
+en publiant des réglemens contre ceux qui se marieroient trop tard[96]
+et contre les maris qui n'en usoient pas bien avec leurs femmes[97].
+On sait quelle attention les Égyptiens et les Romains apportèrent à
+favoriser la fécondité des mariages.
+
+S'il est vrai qu'il y eut dans les premiers âges du monde des femmes
+qui affectoient la stérilité, comme il paroît par un prétendu fragment
+du prétendu livre d'Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui
+en fissent profession; mais les apparences n'y sont rien moins que
+favorables. Il étoit sur-tout alors nécessaire de peupler le monde.
+La loi de Dieu et celle de la nature imposoient à toutes sortes de
+personnes l'obligation de travailler à l'augmentation du genre humain;
+et il y a lieu de croire que les premiers hommes se faisoient une
+affaire principale d'obéir à ce précepte. Tout ce que la Bible nous
+apprend des patriarches, c'est qu'ils prenoient et donnoient des
+femmes, c'est qu'ils mirent au monde des fils et des filles, et puis
+moururent, comme s'ils n'avoient eu rien de plus important à faire.
+L'honneur, la noblesse, la puissance consistoient alors dans le nombre
+des enfans; on étoit sûr de s'attirer par la fécondité une grande
+considération, de se faire respecter de ses voisins, d'avoir même une
+place dans l'histoire. Celle des Juifs n'a pas oublié le nom de _Jaïr_,
+qui avoit trente fils au service de la patrie; ni celle des Grecs les
+noms de _Danaüs_ et d'_Égyptus_, célèbres par leurs cinquante fils et
+leurs cinquante filles. La stérilité passoit alors pour une infamie
+dans les deux sexes et pour une marque non équivoque de la malédiction
+de Dieu. On regardoit au contraire comme un témoignage authentique de
+sa bénédiction d'avoir autour de sa table un grand nombre d'enfans.
+Ceux qui ne se marioient pas étoient réputés _pécheurs contre nature_.
+Platon les tolère jusqu'à l'âge de trente-cinq ans; mais il leur
+interdit les emplois et ne leur assigne que le dernier rang dans
+les cérémonies publiques. Chez les Romains, les censeurs étoient
+spécialement chargés d'empêcher cette sorte de vie solitaire[98].
+Les célibataires ne pouvoient ni tester ni rendre témoignage[99]: la
+religion aidoit en ceci la politique; les théologiens païens les
+soumettoient à des peines extraordinaires dans l'autre vie, et dans
+leur doctrine le plus grand des malheurs étoit de sortir de ce monde
+sans y laisser des enfans; car alors on devenoit la proie des plus
+cruels démons[100].
+
+Mais il n'est point de loix qui puissent arrêter un désordre
+idéal; aussi malgré les injonctions des législateurs, on éludoit
+très-communément dans l'antiquité les fins de la nature. L'histoire
+ne dit point comment ni par qui commença l'amour des jeunes garçons,
+qui fut si universel. Mais un goût si particulier, et en apparence si
+bizarre, l'emporta sur les loix pénales, bursales, infamantes, etc.,
+sur la morale, sur la saine physique. Il faut donc que cet attrait ait
+été très-impérieux. Mais cette passion bizarre a une origine qui m'a
+paru très-singulière: je crois que l'impuissance dont la nature frappe
+quelquefois, se confédéra avec des tempéramens effrénés pour l'affermir
+et la propager. Rien de plus simple.
+
+L'impuissance a toujours été une tache très-honteuse. Chez les
+Orientaux, les hommes marqués de ce sceau de réprobation eurent le
+titre flétrissant d'_eunuques du soleil_, d'_eunuques du ciel, faits
+par la main de Dieu_. Les Grecs les appelloient _invalides_. Les loix
+qui leur permettoient les femmes, permettoient aussi à ces femmes de
+les abandonner. Les hommes condamnés à cet état équivoque, qui dut être
+très-rare dans les commencemens, également méprisés des deux sexes, se
+trouvèrent exposés à plusieurs mortifications qui les réduisirent à
+une vie obscure et retirée; la nécessité leur suggéra différens moyens
+d'en sortir et de se rendre recommandables. Dégagés des mouvemens
+inquiets de l'amour étranger, et, au physique, de l'amour-propre, ils
+s'assujettirent aux volontés des autres, et furent trouvés si dévoués,
+si commodes, que tout le monde en voulut avoir. Le plus atroce des
+despotismes en augmenta bientôt le nombre; les pères, les maîtres,
+les souverains s'arrogèrent le droit de réduire leurs enfans, leurs
+esclaves, leurs sujets à cet état ambigu; et le monde entier, qui dans
+le commencement ne connoissoit que deux sexes, fut étonné de se trouver
+insensiblement partagé en trois portions à peu près égales.
+
+La bizarrerie, la satiété, le libertinage, l'habitude, des motifs
+particuliers, une philosophie affectée ou téméraire, la pauvreté, la
+cupidité, la jalousie, la superstition concoururent à cette révolution
+singulière; la superstition, dis-je, car les opérations les plus
+avilissantes, les plus ridicules, les plus cruelles ont été imaginées
+par des fanatiques atrabilaires, qui dictent des loix tristes, sombres,
+injustes, où la privation fait la vertu et la mutilation le mérite.
+
+Les Romains fourmilloient d'eunuques. En Asie et en Afrique on s'en
+sert encore aujourd'hui pour garder les femmes; en Italie cette
+atrocité n'a pour objet que la perfection d'un vain talent (I). Au Cap
+les Hottentots ne coupent qu'un testicule, pour éviter, disent-ils, les
+jumeaux. Dans beaucoup de pays les pauvres mutilent pour éteindre leur
+postérité, afin que leurs malheureux enfans n'éprouvent pas un jour la
+double misère et de périr de faim et de voir périr les leurs. Il y a
+bien des sortes d'eunuques!
+
+Quand on ne pense qu'à perfectionner la voix, on n'enlève que les
+testicules; mais la jalousie dans sa cruelle méfiance retranche toutes
+les parties de la génération: cette effroyable opération est très
+dangereuse; on ne peut la faire avec une sorte de succès qu'avant la
+puberté; encore y a-t-il beaucoup de danger: passé quinze ans, à peine
+en réchappe-t-il un quart. Aussi ces sortes d'impuissants se vendent
+cinq et six fois jusqu'à vingt-deux mille de ces infortunés. Quelle
+horrible plaie faite à l'humanité! Les plus fameux sont Éthiopiens; ils
+sont si hideux que les jaloux les paient au poids de l'or.
+
+Les impuissans absolus se qualifient d'_eunuques aqueducs_, parce
+qu'étant dépourvus de la verge qui porte le jet au-dehors, ils sont
+obligés de se servir d'un conduit de supplément, faute de ne pouvoir
+lancer le jet comme les femmes dont la vulve a tout son ressort. Ceux
+au contraire qui ne sont privés que des testicules, jouissent de toute
+l'irritation que donnent les désirs, et peuvent en un sens se dire très
+puissans (sur-tout lorsqu'ils n'ont été opérés qu'après que leur organe
+a reçu tout son développement[101] mais avec cette triste exception
+que, ne pouvant jamais se satisfaire, l'ardeur vénérienne dégénere chez
+eux en une espece de rage; ils mordent les femmes qu'ils liment avec
+une précieuse continuité.
+
+On voit que cette sorte d'eunuques a le double avantage de servir sans
+risque aux plaisirs des femmes et aux goûts dépravés des hommes.
+Autrefois tous les garçons de la Géorgie se vendoient aux Grecs, et les
+filles garnissoient les serrails. On comprend que l'on trouvoit dans
+ce beau climat autant de Ganymedes que de Vénus; et si quelque chose
+pouvoit excuser cette passion aux yeux de qui ne l'a pas, ce seroit
+sans doute l'incomparable beauté de ces modeles.
+
+On comprend aujourd'hui, comme on sait, par le mot de _péché contre
+nature_ tout ce qui a rapport à la non-propagation de l'espece, et
+cela n'est ni juste, ni bien vu. La sodomie, dans son rapport avec la
+ville de l'Ecriture, est bien différente, par exemple, d'une simple
+pollution. Quoique ce goût bizarre que l'on a compris avec tant
+d'autres dans le mot général _mollities_ ait été généralement répandu
+dans les pays les plus policés, l'histoire ne cite rien d'aussi fort
+que ce qui est rapporté dans l'Ecriture. Toutes les villes de la
+Pentapole en étoient tellement infestées qu'aucun étranger n'y pouvoit
+paraître qu'il ne fût en proie à leurs désirs. Les deux anges qui
+vinrent visiter Loth furent à l'instant assaillis par une multitude
+de peuple[102]. En vain Loth leur prostitua ses deux filles: ce
+singulier acte de vertu hospitalière ne lui réussit pas. Il falloit
+aux Sodomistes des derrières mâles[103]; et les anges n'échappèrent
+que grâce à cet aveuglement subit qui empêcha ces libertins de se
+reconnoître les uns les autres.
+
+Cet état ne dura pas longtemps; car en douze heures de tems tout fut
+consumé par la pluie de soufre, au point que Loth et ses filles,
+retirés dans une antre, crurent que le monde venoit de périr par le
+feu, comme il avoit lors du déluge péri par l'eau; et la crainte de
+ne plus avoir de postérité détermina ces filles, qui ne comptoient
+apparemment pas sur les fruits de leur prostitution récente, à en tirer
+au plus vite de leur pere. L'aînée se dévoua la première à ce piteux
+office; elle se coucha sur le bon homme Loth, qu'elle avoit enivré, lui
+épargna toute la peine de ce sacrifice offert à l'amour de l'humanité,
+et le consomma sans qu'il s'en aperçût[104]. La nuit suivante sa soeur
+en fit autant; et le bon Loth qui paroît avoir été facile à tromper et
+dur à réveiller, réussit si bien dans ces actes involontaires, que ses
+filles mirent au monde neuf mois après cette aventure, deux garçons,
+Moab, chef de la nation des Moabites[105], et Ammon, chef des Ammonites.
+
+On sait, indépendamment du témoignage formel de S. Paul[106], que
+les Romains porterent très-loin ces excès de la pédérastie; mais
+ce que ce grand apôtre dit de remarquable, c'est que les femmes
+préféroient de beaucoup le plaisir contre nature à celui qu'elles
+provoquent.--_Et foeminæ imitaverunt naturalem usum in eum usum qui
+est contra naturam_; c'est dans le vingt-sixième verset du chapitre
+cité au bas de la page qu'on lit ces paroles; et le verset suivant a
+fourni au Caravage l'idée de son _Rosaire_, qui est dans le Musæum du
+grand-duc de Toscane. On y voit une trentaine d'hommes étroitement liés
+(_turpiter ligati_) en rond, et s'embrassant avec cette ardeur lubrique
+que ce peintre sait répandre dans ses compositions libertines.
+
+Au reste, la pédérastie a été connue sur tout le globe; les voyageurs
+et les missionnaires en font foi. Ceux-ci rapportent même un cas de
+sodomie triple qui a embarrassé et aiguisé la sagacité du docteur
+Sanchez: le voici.
+
+Marc Paul avoit décrit, dans sa Description géographique, imprimée en
+1566, les hommes à queue du royaume de Lambri. Struys avoit parlé de
+ceux de l'isle Formose et Gemelli Carreri de ceux de l'isle Mindors,
+voisine de Manille. Tant d'autorités se trouverent plus que suffisantes
+pour déterminer des missionnaires jésuites à entreprendre de préférence
+des conversions dans ce pays-là. Ils ramenèrent en effet de ces hommes
+à queue, qui par un prolongement du coccyx portaient vraiment des
+queues de sept, huit et dix pouces, susceptibles, quant à la mobilité,
+de tous les mouvemens que l'on aperçoit dans la trompe de l'éléphant.
+Or l'un de ces hommes à queue se coucha entre deux femmes, dont l'une
+ayant un clitoris considérable, se posta de la tête aux pieds et
+plaça en pédéraste son clitoris, tandis que la queue de l'insulaire
+fournissoit sept pouces au vase légitime: l'insulaire qui étoit
+complaisant se laissa faire, et pour occuper toutes ses facultés il
+approcha de l'autre femme et en jouit comme la nature y invite... Il y
+avoit là assurément de quoi exercer les talens du prince des casuistes.
+
+Sanchez distingua: «Pour la première, dit-il, sodomie double
+quoiqu'incomplete dans ses fins, parce que ni la queue ni le clitoris
+ne pouvant verser la libation, ils n'opèrent rien contre les voies de
+Dieu et le voeu de la nature; quant à la seconde, fornication simple.»
+
+J'imagine que de pareilles queues auroient plus d'un genre d'utilité à
+Paris, où le goût des pédérastes, quoique moins en vogue que du tems de
+Henri III, sous le règne duquel les hommes se provoquoient mutuellement
+sous les portiques du Louvre, fait des progrès considérables. On
+sait que cette ville est un chef-d'oeuvre de police; en conséquence
+il y a des lieux publics autorisés à cet effet. Les jeunes gens qui
+se destinent à la profession sont soigneusement enclassés; car les
+systêmes réglementaires s'étendent jusques là. On les examine; ceux
+qui peuvent être agens et patiens, qui sont beaux, vermeils, bien
+faits, potelés, sont réservés pour les grands seigneurs, ou se font
+payer très-cher par les évêques et les financiers. Ceux qui sont privés
+de leurs testicules, ou en terme de l'art (car notre langue est plus
+chaste que nos moeurs) qui n'ont pas le _poids du tisserand_, mais
+qui donnent et reçoivent forment la seconde classe; ils sont encore
+chers parce que les femmes en usent, tandis qu'ils servent aux hommes.
+Ceux qui ne sont plus susceptibles d'érections tant ils sont usés,
+quoiqu'ils aient tous les organes nécessaires au plaisir, s'inscrivent
+comme _patiens purs_ et composent la troisième classe: mais celle qui
+préside à ces plaisirs, vérifie leur impuissance. Pour cet effet on
+les place tout nus sur un matelas ouvert par la moitié inférieure; deux
+filles le caressent de leur mieux, pendant qu'une troisième frappe
+doucement avec des orties naissantes le siège des désirs vénériens.
+Après un quart d'heure de cet essai, on leur introduit dans l'anus
+un poivre long rouge qui cause une irritation considérable; on pose
+sur les échauboulures produites par les orties de la moutarde fine de
+Caudebec, et l'on passe le gland au camphre. Ceux qui résistent à ces
+épreuves, et ne donnent aucun signe d'érection servent comme patiens
+à un tiers de paie seulement... O qu'on a bien raison de vanter le
+progrès des lumieres dans ce siecle philosophe!
+
+
+
+
+BÉHÉMAH
+
+
+DE LA BESTIALITÉ.--Ce titre répugne à l'esprit et flétrit l'ame.
+Comment imaginer sans horreur qu'un goût aussi dépravé puisse exister
+dans la nature humaine, lorsqu'on pense combien elle peut s'élever
+au-dessus de tous les êtres animés? Comment se figurer que l'homme
+ait pu se prostituer ainsi? Quoi, tous les charmes, tous les délices
+de l'amour, tous ses transports... il a pu les déposer aux pieds d'un
+vil animal! Et c'est au physique de cette passion, à cette fievre
+impétueuse qui peut pousser à de tels écarts, que des philosophes
+n'ont pas rougi de subordonner le moral de l'amour! _Le physique seul
+en est bon_[107], ont-ils dit.--Eh bien, lisez Tibulle et puis courez
+contempler ce physique dans les Pyrénées où chaque berger a sa chevre
+favorite; et quand vous aurez assez observé les hideux plaisirs du
+montagnard brutal, répétez encore: _en amour le physique seul est bon_.
+
+Un sentiment très philosophique peut engager à fixer un moment ses
+regards sur un sujet aussi étrange, parce que ce sentiment donnant
+la force d'écarter toutes les idées que l'éducation, les préjugés,
+et l'habitude nous inculquent tour à tour, indique plus d'une vue à
+diriger, plus d'une expérience à faire, dont les résultats pourroient
+être utiles et curieux.
+
+La forme particuliere par laquelle la nature a distingué l'homme et
+la femme, prouve que la différence des sexes ne tient pas à quelques
+variétés superficielles; mais que chaque sexe est le résultat peut-être
+d'autant de différences qu'il y a d'organes dans le corps humain,
+quoiqu'elles ne soient pas toutes également sensibles. Parmi celles
+qui sont assez frappantes pour se laisser appercevoir, il en est dont
+l'usage et la fin ne sont pas bien déterminés. Tiennent-elles au sexe
+essentiellement, ou sont-elles une suite nécessaire de la disposition
+des parties constituantes[108]? La vie s'attache à toutes les formes,
+mais elle se maintient plus dans les unes que dans les autres. Les
+productions monstrueuses humaines vivent plus ou moins; mais celles
+qui le sont extrêmement périssent bientôt. Ainsi l'anatomie, éclairée
+autant qu'il seroit possible, pourroit décider jusqu'à quel point
+on peut être monstre, c'est-à-dire, s'écarter de la conformation
+particuliere à son espece, sans perdre la faculté de se reproduire, et
+jusqu'à quel point on peut l'être sans perdre celle de se conserver.
+L'étude de l'anatomie n'a pas même encore été dirigée sur ce plan,
+pour lequel on pourroit mettre à profit cette erreur de la nature,
+ou plutôt cet abus de ses désirs et de ses facultés qui portent à la
+bestialité.
+
+Les productions monstrueuses d'animaux différens conservent une
+conformation particuliere aux deux especes, en perdant insensiblement
+la faculté de se reproduire. Les productions monstrueuses de l'humanité
+nous apprendroient en outre jusqu'à quel point l'ame raisonnable _se
+transmet ou se débrouille_, si l'on peut parler ainsi, d'avec l'ame
+sensitive. Il est singulier que la physique ait dédaigné ces recherches.
+
+La partie constitutive de notre être, qui nous différencie
+essentiellement de la brute, est ce que nous appellons l'ame. Son
+origine, sa nature, sa destinée, le lieu où elle réside sont une
+source intarissable de problêmes et d'opinions. Les uns l'anéantissent
+à la mort; les autres la séparent d'un tout auquel elle se réunit
+par réfusion, comme l'eau d'une bouteille qui nageroit et que l'on
+casseroit se réuniroit à la masse. Ces idées ont été modifiées à
+l'infini. Les Pythagoriciens n'admettoient la réfusion qu'après des
+transmigrations; les Platoniciens réunissoient les ames pures, et
+purifioient les autres dans des nouveaux corps. De là les deux especes
+de métempsycoses que professoient ces philosophes.
+
+Quant aux discussions sur la nature de l'ame, elles ont été le vaste
+champ des folies humaines, folies inintelligibles à leurs propres
+auteurs. Thalès prétendoit que l'ame se mouvoit en elle-même; Pithagore
+qu'elle étoit une ombre pourvue de cette faculté de se mouvoir en
+soi-même. Platon la définit une substance spirituelle se mouvant par un
+nombre harmonique. Aristote, armé de son mot barbare d'_entéléchie_,
+nous parle de l'accord des sentimens ensemble. Héraclite la croit une
+exhalaison; Pithagore un détachement de l'air; Empédocle un composé
+des élémens; Démocrite, Leucide, Epicure un mélange de je ne sais quoi
+de feu, de je ne sais quoi d'air, de je ne sais quoi de vent, et d'un
+autre quatrieme qui n'a point de nom. Anaxagore, Anaximene, Archelaüs
+la composoient d'air subtil; Hippone d'eau; Xénophon d'eau et de terre;
+Parménide de feu et de terre; Boëce de feu et d'air. Critius la plaçoit
+tout simplement dans le sang; Hippocrate ne voyoit en elle qu'un esprit
+répandu par tout le corps; Marc-Antonin la prenoit pour du vent; et
+Critolaüs, tranchant ce qu'il ne pouvoit dénouer, la supposoit une
+cinquième substance.
+
+Il faut convenir qu'une pareille nomenclature a l'air d'une parodie; et
+l'on croiroit presque que ces grands génies se jouoient de la majesté
+de leur sujet, en voyant que le résultat de leurs méditations étoient
+des définitions aussi ridicules, si en lisant les plus célèbres
+modernes, on étoit plus éclairé sur cette matiere que les rêveries des
+anciens. Ce qui résulte de plus remarquable de leurs opinions en ce
+genre, c'est que jamais on n'avoit eu jusqu'à nos dogmes modernes la
+moindre idée de la spiritualité de l'ame, quoiqu'on la composât de
+parties infiniment subtiles[109]. Tous les philosophes l'ont crue
+matérielle, et l'on sait ce que presque tous pensoient de sa destinée.
+Quoi qu'il en soit, les folies théoriques, les hypothèses même
+ingénieuses ne nous instruiront jamais autant que le pourroient des
+expériences physiques bien dirigées.
+
+Ce n'est pas que je croie qu'elles puissent nous apprendre, ni quelle
+est la nature de l'ame ni le lieu où elle réside; mais les nuances de
+ses dégradations peuvent être infiniment curieuses et c'est le seul
+chapitre de son histoire qui paroisse nous être abordable.
+
+Il seroit infiniment téméraire de décider que les brutes ne pensent
+point, bien que le corps ait indépendamment de ce qu'on appelle l'ame,
+le principe de la vie et du mouvement. L'homme lui-même est souvent
+machine: un danseur fait les mouvements les plus variés, les plus
+ordonnés dans leur ensemble, d'une manière très-exacte, sans donner
+la moindre attention à chacun de ces mouvements en particulier. Le
+musicien exécuteur est à peu près de même: l'acte de la volonté
+n'intervient que pour déterminer le choix de tel ou tel air. Le branle
+donné aux esprits animaux, le reste s'exécute sans qu'il y pense; les
+gens distraits, les somnambules sont souvent dans un véritable état
+d'automates. Les mouvemens qui tendent à conserver notre équilibre,
+sont ordinairement très-involontaires; les goûts et les antipathies
+précedent dans les enfans le discernement. L'effet des impressions du
+dehors sur nos passions, sans le secours d'aucune pensée, par la seule
+correspondance merveilleuse des nerfs et des muscles, n'est-il pas
+très-indépendant de nous? Et ces émotions toutes corporelles répandent
+cependant un caractère très-marqué sur la physionomie qui a une
+sympathie toute particulière avec l'ame.
+
+Les animaux considérés dans un simple point de vue mécanique,
+fourniroient donc déjà un grand nombre de solutions à ceux qui leur
+refusent le don de la pensée; et il ne seroit pas très-difficile
+de prouver qu'une grande partie de leurs opérations même les plus
+étonnantes ne la nécessitent pas. Mais comment concevoir que de
+simples automates s'entendent, agissent de concert, concourent à un
+même dessein, correspondent avec les hommes, soient susceptibles
+d'éducation? On les dresse, ils apprennent; on leur commande, ils
+obéissent; on les menace, ils craignent; on les flatte, ils caressent;
+enfin, les animaux nous offrent une foule d'actions spontanées, où
+paroissent les images de la raison et de la liberté; d'autant plus
+qu'elles sont moins uniformes, plus diversifiées, plus singulieres,
+moins prévues, accommodées sur le champ à l'occasion du moment; il
+en est de même qui ont un caractère déterminé, qui sont jaloux,
+vindicatifs, vicieux.
+
+Ou de deux choses l'une, ou Dieu a pris plaisir à former les bêtes
+vicieuses et à nous donner en elles des modèles très-odieux, ou elles
+ont comme l'homme un péché originel qui a perverti leur nature. La
+premiere proposition est contraire à la Bible, qui dit que tout ce qui
+est sorti des mains de Dieu étoit bon et fort bon. Mais si les bêtes
+étoient telles alors qu'elles sont aujourd'hui, comment pourroit-on
+dire qu'elles fussent bonnes et fort bonnes? Où est le bien qu'un singe
+soit malfaisant, un chien envieux, un chat perfide, un oiseau de proie
+cruel? Il faut recourir à la seconde proposition et leur supposer un
+péché originel; supposition gratuite et qui choque la raison et la
+religion.
+
+Ce n'est donc point encore une fois par des raisonnemens théoriques
+que l'on peut tracer la ligne de démarcation entre l'homme et la bête.
+Notre ame a trop peu de points de contact pour qu'il soit facile,
+même à la physique, de pénétrer jusqu'à elle, d'effleurer seulement
+sa substance et sa nature; on ne sait où fixer son siege. Les uns
+ont prétendu qu'elle est dans un lieu particulier d'où elle exerce
+son empire. Descartes a voulu la grande pinéale; Vicussens le centre
+ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le corps calleux; d'autres les
+corps cannelés. Le climat, sa température, les alimens, un sang épais
+ou lent, mille causes purement physiques forment des obstructions qui
+influent sur sa manière d'être; ainsi en poussant les suppositions on
+varieroit les effets à l'infini, et l'on montreroit par les résultats,
+comme il suit assez de l'expérience, qu'il n'y a guere de tête, quelque
+saine qu'elle puisse être, qui n'ait quelque tuyau fort obstrué.
+
+Le curieux, l'intéressant, l'utile, seroient donc de savoir jusqu'à
+quel point un être dégradé de l'espece humaine par sa copulation avec
+la brute, peut être plus ou moins raisonnable; c'est peut être la seule
+manière d'assiéger la nature qui puisse en ce genre lui arracher une
+partie de son secret; mais pour y parvenir il auroit fallu suivre les
+produits, leur donner une éducation convenable et étudier avec soin ces
+sortes de phénomenes. On auroit probablement tiré de cette opération
+plus d'avantage pour le progrès des connoissances humaines que des
+efforts qui apprennent à parler aux sourds et aux muets, qui enseignent
+les mathématiques à un aveugle, etc.; car ceux-ci ne nous montrent
+qu'une même nature, un peu moins parfaite dans son principe, en ce que
+le sujet est privé d'un ou deux sens et qu'on a perfectionnée; au lieu
+que le fruit d'une copulation avec la brute, offrant, pour ainsi dire,
+une autre nature, mais entée sur la première, éclairciroit plusieurs
+des points dont le développement a tant occupé tous ces êtres pensans.
+
+Il est difficile de mettre en doute qu'il n'ait existé des produits
+de la nature humaine avec les animaux, et pourquoi n'y en auroit-il
+point? La bestialité étoit si commune parmi les Juifs qu'on ordonnoit
+de brûler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient commerce avec
+les animaux[110], et voilà ce qui, selon moi, est bien étrange; je
+conçois comment un homme rustique ou déréglé, emporté par la fougue
+d'un besoin ou les délires de l'imagination, essaie d'une chèvre, d'une
+jument, d'une vache même; mais rien ne peut m'apprivoiser avec l'idée
+d'une femme qui se fait éventrer par un âne. Cependant un verset du
+Lévitique[111] porte: _La bête quelle qu'elle soit_. D'où il résulte
+évidemment que les Juives se prostituoient _à toute espèce de bête
+indistinctement_; voilà ce qui est incompréhensible.
+
+Quoi qu'il en soit, il paroît certain qu'il a existé des produits de
+chevres avec l'espèce humaine. Les satyres, les faunes, les égypans,
+toutes ces fables en sont une tradition très-remarquable. _Satar_
+en arabe signifie _bouc_; et le bouc expiatoire ne fut ordonné par
+Moyse que pour détourner les Israélites du goût qu'ils avoient
+pour cet animal lascif[112]. Comme il est dit dans l'Exode qu'on ne
+pouvoit voir la face des dieux, les Israélites étoient persuadés que
+les démons se faisoient voir sous cette forme[113], et c'est là le
++Phasma tragou+ dont parle Jamblique. On trouve dans Homère de ces
+apparitions. Manethon, Denis d'Halicarnasse et beaucoup d'autres
+offrent des vestiges très remarquables de ces productions monstrueuses.
+
+On a ensuite confondu les incubes et les succubes avec les véritables
+produits. Jérémie parle de _faunes suffocans_[114] (I). Héraclite a
+décrit les satyres qui vivoient dans les bois[115] et jouissoient en
+commun des femmes dont ils s'emparoient. Edouard Tyson a traité dans
+le même genre des pigmées, des cynocéphales, des sphinx; ensuite il
+décrit les orang-outang et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des
+singes qui se rapprochent absolument de l'espèce humaine; car un bel
+orang-outang, par exemple, est plus beau qu'un laid Hottentot. Munster
+sur la Genèse et le Lévitique a fait le +tragomorphoi+ tous ces monstres
+et a trouvé des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham Seba
+admet des ames à ces faunes[116], desquels il paroît qu'on ne peut
+guère contester l'existence.
+
+Nous n'avons rien d'aussi positif, il est vrai, sur les centaures et
+les minotaures; mais il n'y a pas plus d'impossibilité à ce qu'ils
+aient été qu'à l'existence des produits d'autres espèces[117]. Dans
+le siècle passé il fut beaucoup question de l'homme cornu que l'on
+présenta à la cour. On connoît l'histoire de la fille sauvage,
+religieuse à Châlons, qui vit encore, et qui pourroit très-bien avoir
+quelque affinité avec les habitans des bois. Feu M. le Duc avoit à
+Chantilly un orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer.
+Tout le monde a lu ce que Voltaire a écrit sur les monstres d'Afrique.
+Il paroît que cette partie du monde que l'on ne connoît que bien peu,
+est le théâtre le plus ordinaire de ces copulations contre nature; il
+faut en chercher probablement la cause dans la chaleur, plus excessive
+dans ces contrées, qu'en aucun autre endroit du globe, parce que le
+centre de l'Afrique, qui est sous la ligne, est plus éloigné des mers
+que les terres des autres parties du monde situées dans des latitudes
+semblables. Les accouplements monstrueux y doivent donc être assez
+communs et ce seroit là la véritable école des altérations, des
+dégradations[118] et peut-être du _perfectionnement_ physique de
+l'espèce humaine. Je dis du _perfectionnement_; car qu'est-ce qu'il y
+auroit de plus beau dans les êtres animés que la forme du centaure, par
+exemple?
+
+Notre illustre Buffon a déjà fait en ce genre tout ce qu'un
+particulier, qui n'est pas riche, peut se permettre. Nous avons la
+suite de ces variétés dans les especes de chiens, les accouplemens
+de différentes especes d'animaux, l'histoire des produits de mulets,
+découverte entièrement neuve, etc. Mais ce grand homme ne nous a pas
+donné ses expériences sur les mélanges des hommes avec les bêtes, et
+c'est ce qu'il faudroit imprimer, afin qu'il fût possible de suivre ses
+grandes vues, et qu'en perdant un si beau génie, nous ne perdissions
+par la suite de ses idées.
+
+La bestialité existe plus communément qu'on ne croit en France, non par
+goût, heureusement, mais par besoin. Tous les pâtres des Pyrénées sont
+bestiaires. Une de leurs plus exquises jouissances est de se servir des
+narines d'un jeune veau qui leur lèche en même temps les testicules.
+Dans toutes ces montagnes peu fréquentées, chaque pâtre a sa chèvre
+favorite. On sait cela par les curés basques. On devroit, par la voie
+de ces curés, faire soigner ces chèvres engrossées et recueillir leurs
+produits. L'intendant d'Auch pourroit aisément parvenir à ce but, sans
+faire révéler des confessions[119] (abus de religion atroce dans tous
+les cas); il pourroit se procurer de ces produits monstrueux par
+ces curés; le curé demanderoit à son pénitent _sa maîtresse_ qu'il
+remettroit au subdélégué de l'endroit sans révéler le nom de l'_amant_.
+Je ne vois pas quel inconvénient il y auroit, à tourner au profit du
+progrès des connoissances humaines, un mal que l'on ne sauroit guère
+empêcher.
+
+
+
+
+L'ANOSCOPIE
+
+
+On sait que dans tous les siecles, les jongleurs, les charlatans,
+devins, médecins, politiques ou philosophes (car il en est de toutes
+ces sortes) ont eu plus ou moins d'influence. La nature de l'homme,
+sans cesse ballottée entre le désir et la crainte, offre tant
+d'hameçons à l'usage de ceux qui établissent leur crédit ou leur
+fortune sur la crédulité de leurs semblables, qu'il y a toujours pour
+eux quelque heureuse découverte à faire dans l'océan sans bornes des
+sottises humaines; et quand on se contenteroit de rajeunir les vieilles
+fascinations, les folies surannées, cet appât est si bien proportionné
+à l'avidité ignorante et grossière du peuple, auquel il est surtout
+destiné, que son effet est infaillible, quelqu'ignorans et mal-adroits
+que puissent être les professeurs de l'art si facile de tromper les
+hommes. La philosophie et la physique expérimentale plus cultivées, en
+détrompent sans doute un grand nombre; mais celui où le progrès des
+connoissances humaines peut pénétrer, sera toujours de beaucoup le plus
+petit.
+
+Le mot de _devin_ se trouve très-souvent dans la Bible; ce qui justifie
+l'ancienne remarque qu'il n'y a eu parmi les auteurs sacrés que peu
+ou point de philosophes. Moyse défend gravement de consulter les
+devins. «La personne, dit-il, qui se détournera après les devins et
+les sorcieres en _paillardant_ avec eux, je mettroi ma face contre
+la sienne[120].» Il y a plusieurs classes de sorciers indiquées dans
+l'Écriture.
+
+_Chaurnien_ en hébreu signifioit sages. Mais cette expression étoit
+fort équivoque et susceptible des diverses acceptions de _sagesse
+vraie, sagesse fausse, maligne, dangereuse, affectée_. Ainsi dans tous
+les tems il fut des hommes assez politiques, assez habiles pour faire
+servir les apparences de la sagesse à leurs intérêts, au succès de
+leurs passions, et pour détourner l'étude, la science et le talent du
+seul emploi qui les honore; je veux dire la recherche et la propagation
+de la vérité.
+
+Les _Mescuphins_ étoient ceux qui devinoient dans des choses écrites
+les secrets les plus cachés; les tireurs d'horoscopes, les interprètes
+des songes, les diseurs de bonne aventure manoeuvroient ainsi.
+
+Les _Carthumiens_ étoient les enchanteurs; par leur art ils fascinoient
+les yeux et sembloient opérer des changemens fantastiques ou véritables
+dans les objets et dans les sens.
+
+Les _Asaphins_ usoient d'herbes, de drogues particulières et du sang
+des victimes pour leurs opérations superstitieuses.
+
+Les _Casdins_ lisoient dans l'avenir par l'inspection des astres:
+c'étoient les astrologues de ce tems-là.
+
+Ces honnêtes gens qui ne valoient assurément pas nos Comus étoient en
+fort grand nombre; ils avoient dans les cours des plus grands rois de
+la terre un crédit immense; car la superstition qui a si bien servi
+le despotisme, l'a toujours soumis à ses lois, et du sein de cette
+confédération terrible qui a ourdi tous les maux de l'humanité, le
+triomphe de la superstition a toujours jailli, les ministres de la
+religion étoient trop habiles pour se dessaisir d'aucune des parties de
+leur pouvoir: ils conservèrent avec soin tout ce qui avoit trait à la
+divination; ils se donnèrent en tout pour les confidens des dieux, et
+ceignirent aisément du bandeau de l'opinion des hommes qui ne savoient
+pas même douter, science qui est à peu près la dernière dont l'homme
+s'instruise.
+
+De tous les peuples qui ont rampé sous le joug de la superstition, nul
+n'y fut plus soumis que les Juifs; on recueilleroit dans leur histoire
+une infinité de détails sur leurs pratiques folles et coupables. La
+grace que Dieu leur faisoit en leur envoyant des prophètes pour les
+instruire de sa volonté, devenoit pour ces hommes grossiers et curieux
+un piège auquel ils n'échappoient pas. L'autorité des prophetes, leurs
+miracles, le libre accès qu'ils avoient auprès des rois, leur influence
+dans les délibérations et les affaires publiques, les faisoient
+tellement considérer par la multitude, que l'envie d'avoir part à ces
+distinctions, en s'arrogeant le don de prophétie devenoit une passion
+dévorante, en sorte que si l'on a dit de l'Égypte que tout y étoit
+_dieu_, il fut un tems où l'on pouvoit dire de la Palestine que tout
+y étoit _prophète_: il y en eut sans doute plus de faux que de vrais;
+on n'ignore pas même que les Juifs avoient des enchantemens et des
+philtres particuliers pour inspirer le don de prophétie dans lesquels
+ils faisoient usage de sperme humain, de sang menstruel, et de tout
+plein d'autres choses aussi inutiles que dégoûtantes à avaler; mais
+les miracles sont une chose si aisée à opérer aux yeux du peuple,
+et la pieuse obscurité des discours, le ton apocalyptique, l'accent
+enthousiaste sont si imposans, que les succès furent très-partagés
+entre les vrais et les faux-prophetes; ceux-ci eurent recours aux arts
+et aux sciences occultes; ils firent ressource de tout et parvinrent à
+élever autel contre autel.
+
+Moïse lui-même nous dit dans l'Exode que les enchanteurs de Pharaon ont
+opéré des miracles vrais ou faux; mais que lui, envoyé du Dieu vivant
+et soutenu de son pouvoir, en a fait de beaucoup plus considérables
+qui ont grièvement affligé l'Égypte, parce que le coeur de son roi
+était endurci. Nous devons le croire religieusement, et surtout nous
+applaudir de n'en avoir pas été spectateurs. Aujourd'hui que l'illusion
+des joueurs de gobelets, tout ce que la mécanique peut avoir de plus
+propre à surprendre, à induire en erreur, les étonnans secrets de la
+chimie, les prodiges sans nombre qu'ont opérés l'étude de la nature
+et les belles expériences qui chaque jour levent une petite partie du
+voile qui couvre ses opérations les plus secretes; aujourd'hui, dis-je,
+que nous sommes instruits de tout cela jusqu'à un certain point, il
+seroit à craindre que notre coeur ne s'endurcît comme celui de Pharaon;
+car nous connoissons infiniment moins le démon que les secrets de la
+physique; et, comme on l'a remarqué, il semble que, grace au goût de la
+philosophie qui nous investit et franchit peu à peu les barrières mêmes
+jusqu'ici les plus impénétrables, l'empire du démon va tous les jours
+en déclinant.
+
+Peut-être feroit-on un ouvrage assez curieux que l'histoire détaillée,
+autant qu'elle peut l'être, des augures, des artifices, des prophetes,
+de leurs manoeuvres, des divinations de toute espèce, décrites ou
+dévoilées par l'oeil sévère et perspicace d'un philosophe. Mais de
+toutes celles qu'il pourroit exposer aux yeux dessillés des nations,
+il n'en seroit pas de plus bizarre que celle qui sauva d'une triste
+catastrophe une société fameuse par son zèle pour la propagation de la
+foi, et qui, trop persuadée que cette foi suffisoit pour pénétrer dans
+les ténebres de l'avenir, contracta avec une légèreté fort imprudente
+un engagement qu'elle n'auroit pu remplir, sans le secours fortuit d'un
+horoscope très-étrange.
+
+Un essaim de Jésuites envoyé à la Chine y prêchoit la vraie religion,
+lorsqu'une sécheresse effroyable sembla destiner cet empire à n'être
+plus qu'un vaste tombeau; les Chinois alloient périr et avec eux les
+Jésuites, vainement invoqués par le despote, sans un miracle qu'ils
+pressentirent avec une merveilleuse sagacité, et qui a rendu à jamais
+cette société fameuse dans ces contrées désolées. Un poète moderne
+a raconté cette anecdote d'une manière plus piquante que nous ne le
+saurions faire, et nous nous bornerons à transcrire ses vers, sans
+approuver ses licences.
+
+ Fiers rejetons du fameux Loyola,
+ Dont Port-Royal a foudroyé l'école;
+ Vous que jadis sans cesse harcela
+ Le grand Pascal, étayé de Nicole;
+ Vous qui, de Rome usant les arsenaux,
+ Fîtes frapper du fatal anathème,
+ Pour soutenir votre lâche système,
+ Les Augustins, sous le nom des Arnaud.
+ Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule,
+ A tant de fois éprouvé la férule,
+ Et qui voyant dans ses puissans écrits,
+ Des Molina les sentimens proscrits;
+ Contre son livre, au benin Clément onze,
+ Fîtes pointer le redoutable bronze.
+ Vous qui dans la Chine alliez à la fois,
+ Confucius et Dieu mort sur la croix;
+ Et dont le culte équivoque et commode,
+ Rapporte à Dieu celui d'une pagode.
+ De la morale éternels corrupteurs;
+ Qui du salut élargissez la voie,
+ Et qui, guidant par des chemins de fleurs,
+ Les pénitens que le ciel vous envoie,
+ Au champ de Dieu ne semez que l'ivroie.
+ Des grands du siecle adroits adulateurs;
+ Vils artisans de mensonge et de fourbe,
+ De qui le dos sous l'iniquité courbe;
+ Qui démasqués et par-tout reconnus,
+ Etes pourtant par-tout les bien venus;
+ (Car il n'est lieux de l'un à l'autre pôle,
+ Où Dieu merci n'ayez le premier rôle.)
+ Dites-nous donc, par quel puissant moyen,
+ Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres,
+ Et de coëffer la mître des apôtres,
+ Chez l'infidèle et le peuple chrétien?
+ Si l'on en croit vos longs martyrologes,
+ Où le mensonge a tracé vos éloges,
+ L'Inde rougit du sang de nos martirs:
+ Sur un trépied vous rendez des oracles;
+ Et le païen avide de miracles,
+ Les voit éclore au gré de ses desirs.
+ L'aride mort au teint livide et blême,
+ Lâche sa proie à votre voix suprême;
+ Par vous le sang qu'elle a coagulé,
+ Dans les vaisseaux a de nouveau coulé,
+ A l'ordre seul d'un petit taumaturge,
+ L'air de vapeurs ou se charge ou se purge;
+ Et vous avez à vos commandemens,
+ Le vent, la foudre et tous les élémens.
+ A ce propos on m'a fait certain conte,
+ Mes révérends, qu'il faut que je vous conte.
+ A Lima, dans Golconde, où la terre en son sein,
+ De ses sablons forme la riche pierre,
+ Dont le poli réfléchit la lumiere
+ En cent façons; étoit un jeune essaim
+ D'Ignatiens, qui dans l'âme indienne,
+ Alloient, Dieu sait, plantant la foi chrétienne.
+ Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord,
+ Etoient, par eux catéchisés d'abord.
+ Les Cordeliers qu'ils avaient pour annexe,
+ De leur côté baptisoient le beau sexe.
+ Tout alloit bien; et leur apostolat
+ Fructifioit, moyenant ce partage,
+ Si, que de Dieu, le nouvel héritage
+ Alloit croissant avec beaucoup d'éclat.
+ Là le démon qu'en figure de bronze,
+ Fait adorer l'ignorance du bonze;
+ Graces aux fils d'Ignace et de François,
+ Alloit perdant tous les jours de ses droits.
+ L'Ignatien à ces nouvelles plantes,
+ Distribuoit les graces suffisantes,
+ Si largement que l'efficace là
+ Glanoit après les fils de Loyola
+ Petitement. Quoi qu'il en soit, les drôles,
+ Par maints bons tours, maintes belles paroles,
+ Passoient pour saints, se faisoient vénérer
+ Du peuple Indien qu'ils savoient attirer.
+ Le bruit en vint jusqu'au roi de Golconde:
+ Ce prince étoit un vieux païen fieffé,
+ Qui de son diable étoit si fort coëffé,
+ Qu'il n'encensoit que cet esprit immonde,
+ Il vouloit voir ces apôtres nouveaux,
+ Que de son diable on disoit les rivaux.
+ Bien croyoit-il entendre des oracles,
+ Et comme Hérode aller voir des miracles.
+ Nos révérends, le crucifix en main,
+ Lui prêchent Dieu, mort pour le genre humain,
+ En déclamant contre le simulacre
+ De Satanus. Le roi dont la bile âcre
+ Jà s'échauffoit à leurs beaux plaidoyers,
+ Leur dit: messieurs, quand aux dieux on insulte,
+ Et qu'on annonce un singulier culte;
+ Encor faut-il de preuves l'étayer.
+ Depuis six mois la sécheresse afflige
+ Tout mon royaume; et votre zèle exige
+ Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau.
+ Si dans trois jours vous n'en faites répandre,
+ Comme imposteurs je vous ferai tous pendre:
+ Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau
+ Représenter à l'absolu monarque,
+ Que ce seroit tenter le Tout-Puissant:
+ Nous connoîtrons, dit-il, à cette marque,
+ S'il est le Dieu sur la terre agissant.
+ Force fut donc aux moines d'en promettre,
+ Sauf à tenter l'avis du baromètre,
+ Qui consulté par eux tous les instans,
+ Ne répondoit jamais que du beau tems.
+ Tous de concert alloient plier bagage,
+ Pour le martyre éprouvant peu d'attraits,
+ Quand un frater qu'ils laissoient là pour gage,
+ Et qui pour eux auroit payé les frais,
+ D'un tel départ leur demanda la cause.
+ Las! dirent-ils, le prince nous propose
+ De décorer nos collets de la hard,
+ S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.
+ Quoi, voilà tout? allez, reprit le frère,
+ Par Loyola, patron du monastère,
+ Dites au roi que dès demain matin
+ Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.
+ Pas ne mentoit notre moderne Elie:
+ Du sein des mers un nuage élevé,
+ A point nommé de sa féconde pluie,
+ Vit du pays chaque champ abreuvé.
+ Et de crier en Golconde au miracle,
+ Et de donner le bon frere en spectacle,
+ Qui dit tout bas à nos moines joyeux:
+ Mes révérends, si j'ai tenu parole,
+ Vous le devez à certaine v.....,
+ Qu'exprès pour vous me conservent les cieux.
+ Toutes les fois que l'atmosphere aride,
+ Va condensant de nouvelles vapeurs,
+ L'air surchargé de l'élément humide,
+ Ne manque pas de doubler mes douleurs.
+ On n'en dit mot à messieurs de Golconde,
+ Dans le pays il resta constaté,
+ Que ce n'étoit qu'un fruit de sainteté,
+ Et non celui de cette peste immonde,
+ Dont le pénard se trouvoit infecté.
+ Puisque le bien naît ainsi du désordre,
+ Que le bon Dieu la conserve à tout l'ordre.
+
+On voit, toute plaisanterie à part, combien cet étrange baromètre fut
+utile et à la Chine et aux missionnaires qui en ont rapporté leur
+fameuse querelle sur les lavemens. Les Chinois ne connoissent cette
+sorte d'injection qu'on porte dans les intestins par le fondement que
+depuis l'introduction des Jésuites dans leur empire; aussi ces peuples
+en s'en servant l'appellent-ils _le remède des barbares_.
+
+Les Jésuites qui voyoient que le mot ignoble de _lavement_, avoit
+succédé à celui de _clystere_ gagnerent l'abbé de S. Cyran, et
+employerent leur crédit auprès de Louis XIV, pour obtenir que le mot
+_lavement_ fut mis au nombre des expressions déshonnêtes: ensorte
+que l'abbé de S. Cyran les reprocha au pere Garasse, qu'on appeloit
+l'Hélène de la guerre des Jésuites et des Jansénistes; mais, disoit
+le pere _Garasse_, je n'entends par _lavement_ que _gargarisme_: «ce
+sont les apothicaires qui ont profané ce mot à un usage messéant.»
+On substitua donc le mot _remède_ à celui de _lavement_. Remède
+comme équivoque parut plus honnête, et c'est bien là notre genre de
+chasteté[121]. Louis XIV accorda cette grâce au père le Tellier. Ce
+prince ne demanda plus de _lavement_, il demandoit _son remède_; et
+l'académie fut chargée d'insérer ce mot avec l'acception nouvelle dans
+son dictionnaire... Digne objet d'une intrigue de cour!
+
+Il paroît que cette honteuse maladie, appelée _cristalline_, qui fut
+le _barometre jésuitique_ dans la patrie de Confucius, et qui, dit-on,
+se perpétuait dans l'ordre des Jésuites de père en frère, n'étoit
+autre chose que la maladie dont parle l'écriture: _le Seigneur frappa
+ceux de la ville et de la campagne dans le fondement_[122]. C'est
+pour la guérison de cette maladie que les Jésuites ont une messe
+imprimée dans un missel[123] à l'honneur de S. Job. Il n'y a rien là
+qui forme inconséquence avec leur morale; car il est certain que leurs
+casuistes encouragent à braver le danger de la cristalline, bien loin
+de l'improuver, quand ils croient que l'oeuvre de Dieu peut y être
+intéressée. On lit dans le recueil du pere Jésuite Anufin un singulier
+fait arrivé à l'un de leurs novices qui s'amusoit avec un jeune homme,
+et qui fut surpris au milieu de ses débats par un de ses confreres.
+Celui-ci avoit eu la prudence d'observer à travers la serrure et
+de se taire; mais quand l'opération fut finie et le novice sorti,
+«malheureux, lui dit son camarade, que viens-tu de faire? J'ai tout
+vu; tu mériterois que je te dénonçasse; tu es encore tout enflammé de
+luxure... tu ne peux pas nier ton crime...--Eh, mon cher ami, répond le
+coupable d'un ton de confiance et d'affection, vous ne savez donc pas
+que c'est un Juif? je le convertirai, ou il restera l'ennemi de J.-C.
+Dans l'une ou l'autre supposition n'ai-je pas raison de le séduire, ou
+pour le sauver ou pour le rendre plus coupable?» A ces mots le novice
+observateur persuadé, convaincu, pénétré d'admiration, se prosterne,
+baise les pieds de son confrère, fait son rapport; et le novice agent
+est enregistré parmi les opérateurs des oeuvres du Très-Haut.
+
+
+
+
+LA LINGUANMANIE
+
+
+Si l'on réduisoit toutes les passions de l'homme à ses affections
+primitives, tous ses idiômes à l'expression de ses pensées-meres, si
+je puis parler ainsi, en dépouillant celles-là de toutes les nuances
+dont il les a défigurées, et ceux-ci de toutes les acceptions dont il a
+surchargé leurs signes, les dictionnaires seroient moins volumineux et
+les sociétés moins corrompues.
+
+Par exemple, combien l'imagination n'a-t-elle pas brodé en amour le
+canevas de la nature? Si ses efforts se fussent bornées à l'embellir
+des illusions morales les plus touchantes, nous devrions nous en
+applaudir. Mais il y a beaucoup plus d'imaginations déréglées
+que d'imaginations sensibles; et voilà pourquoi il y a plus de
+libertinage que de tendresse parmi les hommes; voilà pourquoi il faut
+maintenant une foule d'épithètes pour retracer toutes les nuances
+d'un sentiment, qui tiède ou exalté, vicieux ou héroïque, généreux
+ou coupable, n'est après tout et ne sera jamais que le penchant plus
+ou moins vif d'un sexe vers l'autre. L'impudicité, la lubricité, la
+lasciveté, le libertinage, la mélancolie érotique sont des qualités
+très-distinctes, et ne sont cependant que des nuances plus ou moins
+fortes des mêmes sensations. La lubricité, la lasciveté, par exemple,
+sont des aptitudes purement naturelles au plaisir; car plusieurs
+especes d'animaux sont lascifs et lubriques; mais il n'en est point
+d'_impudiques_. L'impudicité est une qualité inhérente à la nature
+raisonnable et non pas à une propension naturelle, comme la lubricité.
+L'impudicité est dans les yeux, dans la contenance, dans les gestes,
+dans les discours: elle annonce un tempérament très-violent, sans en
+être la preuve bien certaine; mais elle promet beaucoup de plaisir
+dans la jouissance et tient sa promesse, parce que l'imagination est
+le véritable foyer de la jouissance que l'homme a variée, prolongée,
+étendue par l'étude et le raffinement des plaisirs.
+
+Mais enfin, ces dénominations et toutes les autres de cette espece,
+ne sont autre chose qu'un appétit violent qui porte à jouir sans
+mesure, à chercher sans cette retenue, peut-être plus naturelle qu'on
+ne croit, mais dans sa plus grande partie d'institution humaine; à
+chercher, dis-je, sans cette retenue que nous appelons _pudeur_, les
+moyens les plus variés, les plus industrieux, les plus sûrs de se
+satisfaire, d'éteindre des feux qui dévorent, mais dont la chaleur est
+si séduisante, qu'on les provoque après les avoir étreints.
+
+Cet état tient purement à la nature et à notre constitution. C'est
+la faim, le sentiment du besoin de prendre sa nourriture, lequel par
+excès de sensualité produit la gourmandise, et par la privation trop
+longue des moyens de se satisfaire, dégénere en rage. Le désir de la
+jouissance qui est un besoin tout aussi naturel, quoique moins fréquent
+et plus ou moins impérieux, selon la diversité des tempéramens, se
+porte quelquefois jusqu'à la manie, jusqu'aux plus grands excès
+physiques et moraux, qui tous tendent à la jouissance de l'objet par
+lequel peut être assouvie la passion ardente dont on est agité.
+
+Cette fievre dévorante s'appelle chez les femmes _nimphomanie_[124];
+elle s'appelleroit chez les hommes _mentulomanie_, s'ils y étoient
+aussi sujets qu'elles; mais leur conformation s'y oppose, et plus
+encore leurs moeurs qui, exigeant moins de retenue et de contrainte, et
+ne comptant la pudeur qu'au nombre de ces raffinemens dont l'industrie
+humaine a su embellir ou nuancer les attraits de la nature, ne les
+exposent point aux ravages des désirs trop réprimés ou trop exaltés.
+D'ailleurs nos organes étant beaucoup plus susceptibles de mouvemens
+spontanés que ceux de l'autre sexe, l'intensité des désirs peut
+rarement être aussi dangereuse, bien que les hommes aussi bien que
+les femmes aient des maladies produites par une cause à peu près
+pareille[125]; mais dont une constitution mâle, plus aisée à détendre,
+ne sauroit être long-temps pénétrée.
+
+Il seroit triste, il seroit hideux de raconter les effets si bizarres
+de la nymphomanie. Peut-être le déréglement de l'imagination y
+contribue-t-il beaucoup plus que l'énergie vénérienne que le sujet qui
+en est attaqué a reçu de la nature. En effet, le prurit de la vulve
+n'est point du tout la nymphomanie. Le prurit peut être, à la vérité,
+une disposition à cette manie; mais il ne faut pas croire qu'il en
+soit toujours suivi. Il excite, il force à porter les doigts dans les
+conduits irrités; à les frotter pour se procurer du soulagement,
+comme il arrive dans toutes les parties du corps que l'on agace dans
+la même vue, pour y atténuer les causes irritantes. Ces titillations,
+ces attouchemens, quelque vifs et désirés qu'ils puissent être, se font
+du moins sans témoins; au lieu que ceux qu'occasionne la nymphomanie
+bravent les spectateurs et les circonstances. C'est que le prurit
+ne s'établit que dans la vulve, au lieu que la manie forcenée de la
+jouissance réside dans le cerveau. Mais la vulve lui transmet en outre
+l'impression qu'elle reçoit avec des modifications propres à investir
+l'ame d'une foule d'idées lascives. De là ce feu s'alimente lui-même;
+car la vulve est affectée à son tour par l'influence de l'ame avide
+de volupté, indépendamment de toute impression des sens, et réagit
+sur le cerveau. Ainsi l'ame est de plus en plus profondément pénétrée
+de sensations et d'idées lascives, qui, ne pouvant pas subsister trop
+longtems sans la fatiguer, détermine sa volonté à faire cesser cette
+inquiétude attachée à la prolongation de tout sentiment trop vif, à
+employer tous les moyens imaginables pour parvenir à ce but.
+
+Il est incroyable combien l'industrie humaine aiguisée par la passion
+a varié les moyens de donner du plaisir, ou plutôt les attitudes du
+plaisir; car il est toujours le même, et nous avons beau lutter contre
+la nature, nous ne dépasserons pas son but. Elle paroît avoir distribué
+à la vérité beaucoup de provoquans dans ses productions[126]. Mais
+il est certain que les fibres du cerveau s'étendent indépendamment
+d'aucune affection immédiate de la nature. Tout ce qui échauffe
+l'imagination, agace les sens ou plutôt la volonté à laquelle
+très-souvent les sens ne suffisent point, et ceux-ci sont au moins
+autant aidés par celle-là, que l'imagination peut jamais l'être par
+le tempérament le plus vif, le plus ardent, par les sens les mieux
+disposés, les mieux servis de l'âge et des circonstances.
+
+Ensuite comme c'est le propre de toutes les passions de l'ame
+de devenir plus violentes, en raison de la résistance et que la
+nymphomanie n'est pas facile à contenter, elle finit par être
+insatiable. Les femmes qui en sont atteintes ne gardent plus aucune
+mesure; et ce sexe si bien fait pour une molle résistance, pour étaler
+tous les charmes de la timide pudeur, déshonore dans cette affreuse
+maladie, ses attraits par les plus sales prostitutions; il demande,
+il recherche, il attaque; les désirs s'irritent par ce qui sembleroit
+devoir suffire pour les assouvir et qui suffiroit en effet, si le
+simple prurit de la vulve sollicitoit le plaisir. Mais quand le foyer
+du désir est le cerveau, il s'accroît sans cesse; et Messaline, plutôt
+lassée que rassasiée[127], court sans relâche après le plaisir et
+l'amour qui la fuit avec horreur.
+
+Il faut en convenir cependant: l'observation nous offre en ce genre
+quelques phénomenes qui semblent le simple ouvrage de la nature. M. de
+Buffon a vu une jeune fille de douze ans, très brune, d'un teint vif
+et très coloré, de petite taille, mais assez grasse, déjà formée et
+ornée d'une jolie gorge, qui faisoit les actions les plus indécentes au
+seul aspect d'un homme. La présence de ses parens, leurs remontrances,
+les plus rudes châtimens, rien ne la retenoit; elle ne perdoit
+cependant pas la raison et ses accès affreux cessoient quand elle étoit
+avec des femmes. Peut-on supposer que cet enfant avoit déjà beaucoup
+abusé de son instinct?
+
+En général, les filles brunes, de bonne santé, d'une complexion forte,
+qui sont vierges, et surtout celles qui, par leur état, semblent
+destinées à ne pouvoir cesser de l'être; les jeunes veuves, les
+femmes qui ont des maris peu vigoureux, ont le plus de disposition
+à la nymphomanie, et cela seul prouveroit que le principal foyer de
+cette maladie est dans une imagination trop aiguisée, trop impétueuse;
+mais que l'inaction, contre nature, des sens pourvus de force et de
+jeunesse en est aussi un des principaux mobiles. Il est donc juste que
+chaque individu consulte son instinct dont l'impulsion est toujours
+sûre. Quiconque est conformé de manière à procréer son semblable, a
+évidemment droit de le faire; c'est le cri de la nature qui est la
+souveraine universelle, et dont les loix méritent sans doute plus
+de respect que toutes ces idées factices d'ordre, de régularité, de
+principes dont nous décorons nos tyranniques chimères et auxquelles
+il est impossible de se soumettre servilement, qui ne font que
+d'infortunées victimes ou d'odieux hypocrites, et qui ne reglent rien
+pas plus au physique qu'au moral que les contrariétés faites à la
+nature ne peuvent jamais ordonner. Les habitudes physiques exercent un
+empire très-réel, très-despotique, souvent très-funeste, et exposent
+plus souvent à des maux cruels qu'elles n'arment contr'eux. La machine
+humaine ne doit pas être plus réglée que l'élément qui l'environne;
+il faut travailler, se fatiguer même, se reposer, être inactif, selon
+que le sentiment des forces l'indique. Ce seroit une prétention
+très-absurde et très-ridicule que de vouloir suivre la loi d'uniformité
+et se fixer à la même assiette, quand tous les êtres avec lesquels
+on a des rapports intimes sont dans une vicissitude continuelle.
+Le changement est nécessaire, ne fût-ce que pour nous préparer aux
+secousses violentes qui quelquefois ébranlent les fondemens de notre
+existence. Nos corps sont comme des plantes dont la tige se fortifie au
+milieu des orages par le choc des vents contraires.
+
+L'exercice, une gymnastique bien conçue seroit sans doute la ressource
+la plus efficace contre les suites dangereuses de la vie inactive;
+mais cette ressource n'est pas également à l'usage des deux sexes.
+L'équitation, par exemple, ne paroît pas très convenable aux femmes,
+qui ne peuvent guere en user qu'avec danger, ou avec des précautions
+qui la rendent presque inutile. Il est si vrai que la nature ne les
+a pas disposées pour cet exercice, que là seulement elles paroissent
+perdre les graces qui leur sont particulieres, sans prendre celles du
+sexe qu'elles veulent imiter.
+
+La danse paroît plus compatible aux agrémens propres aux femmes; mais
+la maniere dont elles s'y livrent est souvent plus capable d'énerver
+que de fortifier les organes. Les anciens qui ont eu le grand art de
+faire servir les plaisirs des sens au profit du corps, avoient fait
+de la danse une partie de leur gymnastique: ils employoient la musique
+pour calmer ou diriger les mouvemens de l'âme; ils embellissoient
+l'utile, ils rendoient salutaire la volupté.
+
+Mais si dans la naissance des corps politiques les amusemens furent
+assortis à la sévérité des institutions dont ces corps tiroient leur
+force, ils dégénérerent bien rapidement avec les moeurs,[128] et si les
+anciens s'occuperent d'abord à trouver tout ce qui pouvoit augmenter
+les forces et conserver la santé, ils en vinrent à ne chercher qu'à
+faciliter et étendre les jouissances; et c'est encore ici une occasion
+de remarquer combien nous les exaltons pour nous calomnier nous-mêmes.
+Quel parallèle y a-t-il à faire de nos moeurs avec l'esquisse que je
+vais tracer?
+
+Quand une femme avoit _coricobolé_ une demi-heure, de jeunes personnes,
+soit filles, soit garçons, selon le goût de l'actrice, l'essuyoient
+avec des peaux de cygne. Ces jeunes gens s'appelloient _Jatraliptæ_.
+Les _Unctores_ répandoient ensuite les essences. Les _Fricatores_
+détergeoient la peau. Les _Alipari_ épiloient. Les _Dropacistæ_
+enlevoient les cors et les durillons. Les _Paratiltriæ_ étoient des
+petits enfants qui nettoyoient toutes les ouvertures, les oreilles,
+l'anus, la vulve, etc. Les _Picatrices_ étoient de jeunes filles
+uniquement chargées du soin de peigner tous les cheveux que la nature
+a répandus sur le corps, pour éviter les croisements qui nuisent aux
+intromissions. Enfin, les _Tractatrices_ pétrissoient voluptueusement
+toutes les jointures pour les rendre plus souples. Une femme ainsi
+préparée se couvroit d'une de ces gazes, qui, selon l'expression d'un
+ancien, ressembloient à _du vent tissu_, et laissoit briller tout
+l'éclat de la beauté; elle passoit dans le cabinet des parfums, où au
+son des instrumens qui versoient une autre sorte de volupté dans son
+âme, elle se livroit aux transports de l'amour... Portons-nous les
+raffinemens de la jouissance jusqu'à cet excès de recherches[129]?
+
+Il seroit possible d'apporter en preuve de notre infériorité en fait
+de libertinage, par rapport aux anciens, une infinité de passages qui
+étonneroient nos satyres les plus déterminés. Nous avons déjà montré
+dans un morceau de ces mélanges très en raccourci, ce que le peuple
+de Dieu savoit faire[130]. Érasme a recueilli dans les auteurs Grecs
+et Romains une foule d'anecdotes et de proverbes qui supposent des
+faits dont l'imagination la plus hardie est effrayée: j'en citerai
+quelques-uns.
+
+Nous n'avons point, par exemple, de mauvais lieux qui puissent nous
+donner une idée de ce qu'on appelloit à Samos _le parterre de la
+nature_. C'étoient des maisons publiques où les hommes et les femmes
+pêle-mêle s'abandonnoient à tous les genres de libertinages (I): car
+ce seroit prostituer le mot volupté que de l'employer ici. Les deux
+sexes y offroient des modèles de beauté, et de là le titre de _parterre
+de la nature_[131]. Les vieilles mettoient encore à profit dans
+d'autres lieux les restes de leur lubricité. Elles étoient tellement
+impudiques qu'on les comparoit à des animaux qui avoient l'odeur,
+l'ardeur, la lasciveté des boucs[132].
+
+ _..... Verum noverat
+ Anus caprissantis vocare viatica._
+
+Dans l'île de Sardaigne qui n'a jamais été un pays très-florissant ni
+très-peuplé, le nom du lieu appelé _Ancon_ avoit pour étymologie celui
+de la reine Omphale, qui faisoit tribader ses femmes ensemble, puis les
+enfermoit indistinctement avec des hommes choisis pour briller dans ces
+sortes de combats.[133]
+
+On sait ce que le despotisme oriental a toujours coûté à l'humanité et
+à l'amour; il a dans tous les tems foulé celle-là et profané celui-ci.
+C'est de Sardanapale,[134] l'un des plus vils tyrans de ces contrées,
+que vient l'idée et l'usage d'unir la prostitution des filles et des
+garçons.
+
+Corinthe pouvoit le disputer à Samos pour la perfection de la
+prostitution publique; elle y étoit tellement révérée qu'il y avoit
+des temples où l'on adressoit sans cesse des prieres aux dieux pour
+augmenter le nombre des prostituées[135]. On prétendoit qu'elles
+avoient sauvé la ville. Mais en général les Corinthiens passoient pour
+posséder presque exclusivement l'art de la souplesse et des mouvements
+voluptueux[136]. On les reconnoissoit à une certaine tournure, à une
+coupe, à un galbe particuliers.
+
+Les Lesbiennes sont citées pour l'invention ou la coutume d'avoir rendu
+la bouche le plus fréquent organe de la volupté[137].
+
+Différens peuples se distinguerent ainsi par des usages bien étranges
+et plus fréquens chez eux que chez tous les autres; de sorte que ce
+qui n'est aujourd'hui que le vice de tel ou tel individu, étoit alors
+le caractère distinctif de tout un peuple. Ainsi, de ces peuples de
+l'isle d'Euboe qui n'aimoient que les enfans et qui les prostituoient de
+toutes manieres, vint le mot _chalcider_[138]. Ainsi l'on créa celui
+de _phicidisser_ pour indiquer une fantaisie bien dégoûtante[139].
+On exprima l'habitude qu'avoient les habitans de Sylphos, l'une des
+Cyclades, d'aider les plaisirs naturels par ceux de l'anus, au moyen
+du mot _siphniasser_[140]. Ainsi l'on trouva des mots pour tout
+peindre dans des siècles de corruption où l'on éprouva de tout. De là,
+le _cleitoriazein_[141], ou contraction des deux clitoris; opération
+qu'Hesychius et Suida ont pris la peine de nous expliquer, en nous
+apprenant que ce travail se fait comme le frai de la carpe contre sa
+semblable; l'une s'agite quand l'autre s'arrête, et réciproquement
+(d'où le proverbe _non fatis liques_); de là l'expression de
+_cunnilangues_ que Sénèque définit ainsi: Les Phéniciens différoient
+des Lesbiens en ce que les premiers se rougissoient les lèvres pour
+imiter plus parfaitement l'entrée du vrai sanctuaire de l'amour; au
+lieu que les Lesbiens qui n'y mettoient d'autre fard que l'empreinte
+des libations amoureuses les avoient blanches[142], et ce n'est
+pas la maniere la plus singuliere dont on ait paré ses lèvres; car
+Suétone rapporte que le fils de Vitellius les enduisoit de miel pour
+sucer le gland de son giton de maniere à augmenter son plaisir, en
+lubrifiant ainsi la peau fine qui revêt cette partie, la salive de
+l'agent imprégnée de miel attiroit les flots d'amour. C'étoit[143] un
+aphrodisiaque connu et puissant pour les hommes usés. Mais Vitellius
+faisoit cette cérémonie tous les jours et publiquement sur tous ceux
+qui vouloient s'y prêter[144]; ce qui n'est guere plus bizarre que ces
+libations (_semen et menstruum_) que certaines femmes, selon Épiphane,
+offroient aux dieux, pour les avaler ensuite[145].
+
+
+Je finis cette singuliere récapitulation par demander aux moralistes
+si les anciens alloient beaucoup mieux que nous, et aux érudits quel
+service ils croient avoir rendu aux hommes et aux lettres, quand ils
+ont déterré ces anecdotes et tant d'autres pareilles dans les archives
+de l'antiquité?
+
+
+
+
+ANNOTATIONS DITES DU CHEVALIER DE PIERRUGUES
+
+
+
+
+SUR L'ANAGOGIE
+
+
+_Anagogie_, recherche du sens mystique des Ecritures, ravissement ou
+élévation de l'esprit vers les choses divines; du grec +Anagôgê+, formé
+de +ana+, _en haut_, et de +agô+, je conduis.
+
+
+«Le sens anagogique, dit le révérend père Lamy (_Introduction à
+l'Ecriture sainte_, liv. II, chap. II), explique de la félicité
+éternelle ce qui est dans l'Écriture de la Terre promise; c'est le ciel
+dans ce sens. La Jérusalem de la terre, c'est la Jérusalem céleste;
+l'homme formé d'abord de la terre, animé ensuite du souffle de Dieu,
+est l'image de l'homme revêtu d'un corps corruptible, qui ressuscitera
+un jour immortel. Il faut remarquer ici que les prophètes n'ont pas
+moins prédit ce qui devait arriver à Jésus-Christ et à son Eglise par
+leurs actions que par leurs paroles. Le prophète Osée, en épousant une
+femme de mauvaise vie, représente Jésus-Christ, qui, par son union avec
+l'Eglise, l'a purifiée de toutes ses taches. Le serpent d'airain élevé
+dans le désert, était la figure du Sauveur élevé en croix. La loi de la
+circoncision n'ordonnait à la lettre que de circoncire la chair, mais
+dans un sens spirituel elle signifie cette circoncision du coeur par
+laquelle les chrétiens doivent retrancher et réprimer en eux les désirs
+qui pourraient être contraires à la loi de Dieu.»
+
+D'après cette interprétation métaphorique, on doit s'apercevoir que
+tout l'Ancien Testament n'est qu'une figure, un clair-obscur: c'est
+pourquoi saint Augustin (_De Trin._, liv. I, chap. II) a fort bien
+remarqué que les auteurs sacrés recourent aux mots figurés lorsqu'ils
+ne trouvent pas des mots propres pour exprimer leurs idées. Ils
+s'en servent comme des voiles pour cacher ce que la pudeur défend
+quelquefois de nommer. C'est ainsi, dit ce saint, que sous le mot de
+_pied_, l'Écriture comprend toutes les parties inférieures du corps;
+témoin cet exemple: «Sephora prit une pierre tranchante; elle coupa
+le prépuce de son fils et toucha _ses pieds_.» «Tulit illico Sephora
+occultissimam petram, et circumcidit præputium filii sui, tetigitque
+pedes ejus.» (_Exod._, cap. IV, v. 25.)
+
+Dans ce passage l'Écriture prend un mot honnête au lieu d'un mot qui
+ne l'est pas. Mais n'importe! Son style si simple et si sublime,
+l'élévation de ses pensées et le brillant des métaphores dont Dieu
+fait partout un si digne et fréquent usage, conviennent d'autant plus
+aux hommes que, créés à sa ressemblance, il fallait, pour s'en faire
+comprendre, qu'il appropriât son langage à celui de son peuple, et
+qu'il se conformât à ses idées et à sa manière de concevoir. C'est
+là sans doute la raison pourquoi la Bible, en parlant de Dieu, nous
+le représente sans cesse comme s'il avait un corps tout semblable au
+nôtre, avec nos passions, nos vices et nos vertus. Si donc elle lui
+attribue de la colère, de la piété, de la fureur, et lui donne des
+yeux, une bouche, des mains et des pieds, il n'en suit pas qu'il faille
+le prendre au pied de la lettre, mais tel que notre imagination a
+l'habitude de se le figurer, malgré les lumières de notre faible raison
+et de la foi divine qui nous a été révélée de toute éternité. Si donc
+il est des personnes assez grossières pour se méprendre sur le sens
+anagogique de l'Écriture, il faut en avoir pitié et implorer pour elles
+l'infusion du Saint-Esprit.
+
+Mais le lecteur est suffisamment éclairé sur l'explication d'un titre
+que Mirabeau, on ne sait pas pourquoi, a jugé à propos de laisser en
+grec; et il comprendra sans doute la mysticité de cet ouvrage.
+
+
+I--«Des anus d'or guérissaient les hémorrhoïdes.»
+
+En l'an du monde 2860, Ophni et Phinées, deux fils du grand-prêtre
+Héli, couchaient avec toutes les femmes qui venaient à la porte du
+tabernacle: «dormiebant cum mulieribus quæ observabant ad ostium
+Tabernaculi.» (_Reg._, lib. I, cap. 2, v. 22.)
+
+Le vieillard instruit de ces désordres, réprimanda paternellement ses
+fils, et malgré les sages conseils qu'il leur donna sur les devoirs
+des prêtres qu'ils violaient, ils n'écoutèrent point la voix de leur
+père, «non audierunt vocem patris sui;» ce qui était inutile, ce me
+semble, puisque d'avance le Seigneur avait déjà résolu de les tuer,
+«quia voluit Dominus occidere eos.» (_Rois_, liv. I, ch. 2, v. 25.) Or,
+le Dieu d'Israël, colère et jaloux, se fâcha un beau matin du bloc de
+peccadilles qu'avaient commises ces fils, et pour les punir, voici ce
+qu'il imagina. Il engage son peuple, qu'il aime tant, dans une terrible
+bataille, où, vainqueurs par ses ordres, les Philistins passent au fil
+de l'épée 30,000 juifs qui n'avaient couché avec personne, prennent
+l'Arche d'alliance et tuent les deux fils d'Héli, pour apprendre
+aux autres, sans doute, qu'il est dangereux d'interpréter trop
+littéralement le précepte divin: «Croissez et multipliez.»
+
+Mais voyez cet enchaînement de justice divine: après ce bel exploit,
+marqué au coin de l'humanité, et les corrections toutes paternelles
+qu'il vient d'administrer à son peuple chéri, ne voilà-t-il pas que
+Dieu, si drôle dans ses lubies, cherche maintenant une querelle
+d'Allemand à ces pauvres Philistins, qu'il déteste, parce qu'ils
+retiennent son arche, qu'il n'a pas daigné défendre lui-même au jour du
+péril, et les punit d'affreuses hémorroïdes, dont il frappe les parties
+les plus secrètes et les plus honteuses de leur corps, et leur fait
+ainsi pourrir le derrière!!!... «Percutiebantur in secretiori parte
+natium.» (_Rois_, liv. I, ch. 5, v. 12.)
+
+Grande était certes la consternation de ces idolâtres! mais que
+font-ils, pensez-vous, pour se délivrer de cette horrible maladie?...
+Ils assemblent tout bonnement leurs prêtres et leurs prophètes, et,
+selon le conseil de ces devins, ils entrent en composition avec le Père
+Eternel, qui, moyennant le renvoi de la boîte carrée et d'un cadeau de
+cinq _anus d'or_, apaise son courroux et le délivre de ce fléau. «Hi
+sunt autem ani aurei, quos reddiderunt, Philistum pro delicto Domino;
+Azotus unum, Gaza unum, Ascalon unum, Greth unum, Accaron unum.»
+(_Rois_, liv. II, ch. 6, v. 17.)
+
+Grâce au progrès des sciences et à l'habileté de nos médecins, nous
+sommes dispensés, si pareil accident nous afflige, de recourir à ce
+coûteux, mais efficace moyen, comme chacun sait; mais si une offrande
+de cette espèce est tombée en désuétude aujourd'hui, nos Esculapes
+n'oublient cependant point de formuler quelquefois leurs mémoires sur
+le prix que peuvent valoir cinq anus d'or:
+
+ _Auri sacra fames!..._
+
+Cette anagogie doit nous apprendre, dit le prieur de Sombreval,
+qu'il ne suffit pas à un père d'être bon lui-même, s'il ne travaille
+encore à rendre bons ses enfants; que Dieu, par les voies les plus
+inconcevables, venge l'injure faite aux choses saintes par l'abandon
+même de ce qu'il y a de plus saint; que rien ne l'irrite tant que les
+péchés des prêtres; qu'il ne protège enfin que ceux qui l'honorent, et
+ne fait éclater sa gloire que pour ceux qui se rendent dignes de lui.
+
+
+II.--«La bête de l'Apocalypse, qui a 666... sur le front.»
+
+La science des nombres n'est point une rêverie. Ecoutez plutôt ce que
+dit saint Jean dans l'_Apocalypse_ (+Apokalypsis+, mot inventé par les
+Septantes suivant saint Jérôme pour désigner les _Révélations de saint
+Jean_) verset 18, nombre ignoble, chapitre 13, nombre fatal:
+
+«Qui habet intellectum computet numerum bestiæ; numerus enim hominis
+est, et numerus ejus sexcenti sexaginta sex.»--«Que celui qui a de
+l'intelligence suppute le nombre de la bête, car son nombre est le
+nombre d'un homme.»
+
+Les catholiques et les protestants, dit Voltaire (_Dictionnaire
+philosophique_, art. _Apocalypse_, sect. II), ont tous expliqué
+l'_Apocalypse_ en leur faveur; et chacun y a trouvé tout juste ce
+qui convenait à ses intérêts. Ils ont surtout fait de merveilleux
+commentaires sur la grande bête à sept têtes et à dix cornes, ayant
+le poil d'un léopard, les pieds d'un ours, et la gueule d'un lion, la
+force d'un dragon; et il fallait, pour vendre et acheter, avoir le
+caractère et le nombre de la bête, et ce nombre était 666.
+
+Bossuet trouve que cette bête était évidemment l'Empereur Dioclétien,
+en faisant un acrostiche de son nom. Crotius croyait que c'était
+Trajan. Un curé de Saint-Sulpice, nommé La Chétardie, connu par
+d'étranges aventures, prouve que la bête était Julien l'Apostat. Jurien
+prouve que la bête est le pape. Un prédicant a démontré que c'est
+Louis XIV. Un bon catholique a démontré que c'est le roi d'Angleterre,
+Guillaume.
+
+C'est ainsi que s'en explique le grand homme. Mais cela ne prouve
+rien contre ces messieurs, car un savant moderne a prétendu, dans le
+temps, que cette bête de l'Apocalypse n'était autre que Louis XVIII, en
+décomposant le nombre six cent soixante-six de la manière suivante:
+
+ L 50
+ V 5
+ D 500
+ O 0
+ V 5
+ I 1
+ C 100
+ V 5
+ -----
+ SUMMA 666
+
+Les chiffres romains forment, dit-il, un mot dont les chiffres arabes
+sont la désignation numérique et mystique; car additionnés, ils donnent
+le nombre 18, et de front, le nombre de la bête.
+
+
+
+
+SUR L'ANÉLYTROÏDE
+
+
+_L'Anélytroïde_, qui n'est couvert d'aucune enveloppe; du grec
++Anelytros+, formée par l'+a+ privatif suivi de l'+n+ euphonique et du
+mot +elytros+, dérivé de +elytroô+, _envelopper_, recouvrir, et par
+extension, _perforation_.
+
+
+I.--«Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés,
+ce sont les interprétations forcées que notre amour-propre, si
+orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre misère, a voulu donner
+à tous les passages que nous ne pouvons expliquer.»
+
+Nous avons déjà fait remarquer que Dieu, en communiquant avec les
+hommes, emprunte toujours leur langage pour se mettre à portée de
+leur faible entendement. Aujourd'hui que ces temps heureux sont loin
+de nous, pour comprendre le mystérieux de la parole divine que Dieu a
+consignée dans le livre sacré, il faut de nécessité absolue recourir
+d'abord aux lumières du Saint-Esprit, en soumettant sa raison à
+l'autorité de ce livre sublime qui ne peut faillir; puis étudier avec
+soin, persévérance et humilité, le caractère, le tout, les propriétés
+et le génie d'une langue aussi ancienne que la nature, et dont les
+racines peu nombreuses expliquent si merveilleusement la signification
+de ses mots sonores, et leur liaison avec les choses qu'ils dépeignent
+avec tant de verve et de couleur; langue véritablement admirable,
+puisque Adam se servit de son abondante stérilité pour donner aux
+plantes et aux animaux qui venaient d'être tirés du néant, un nom
+qui marquait leur nature et leur propriété (_Gen._, chap. II, v.
+19); langue renfermant ainsi un sens allégorique, anagogique et
+tropologique, et portant avec elle la preuve irrécusable et évidente
+qu'elle fut consacrée par la bouche de Dieu!...
+
+Or, pour éviter toute espèce d'interprétation forcée, confrontez
+avec l'original de ce livre divin, conservé dans l'arche de Noé, les
+versions des savants interprètes et les doctes élucubrations des
+commentateurs. Puis, consultez les Saints Pères qui nous ont légué ce
+précieux trésor; ensuite les canons de l'Église, les conciles et les
+explications lucides, les profondes méditations de nos théologiens
+vous guideront tout naturellement dans la connaissance parfaite d'une
+matière où il serait plus que téméraire de se fier à ses propres forces
+pour parvenir à l'intelligence des textes originaux. Si vous avez eu
+le courage de vous instruire dans la religion de ces docteurs, alors
+disparaîtront devant vos yeux les doutes illégitimes, les apparentes
+contradictions et les prétendues erreurs sur la physique, la chimie et
+l'astronomie, que des esprits audacieux croient trouver dans la Bible,
+mais qui, fort heureusement, n'existent que dans leur imagination
+déréglée et corrompue; alors soudainement inspiré par la _grâce
+agissante_, il vous sera donné de comprendre «la raison qui peut avoir
+obligé Dieu, après ces espaces infinis de l'éternité qui ont précédé
+la création du monde, à le créer dans le temps; que sans besoin comme
+sans nécessité, puisqu'il possède toutes choses et que seul il peut se
+suffire à lui-même, l'Éternel, en opérant cette merveille, n'a eu en
+vue que son Verbe divin, qu'il a prévu devoir s'incarner, et s'offrir
+lui-même en sacrifice, et que le monde n'a été formé que par le Verbe
+et pour le Verbe, qui devait un jour le réparer après sa chute et
+rendre à Dieu une gloire infinie et digne de lui.» (Lamy, _Introduction
+à l'Écriture sainte_, liv. I, chap. 2.)
+
+C'est alors, ami lecteur, que, nourrie de la parole divine et devenue
+«digne de porter les souliers de Jésus-Christ (saint Mathieu, chap.
+III, v. 11), et de délier la courroie de ses boucles» (saint Luc, chap.
+III, v. 16), votre âme en se dégageant de la misérable enveloppe qui
+la tenait enchaînée ici-bas, s'élancera toute joyeuse vers le brillant
+séjour de la céleste Jérusalem, où elle habitera avec les Chérubins,
+espèces d'animaux (Ezéchiel, chap. X, v. 15) qui servent de monture à
+Dieu quand il se met en voyage, «_ascendit super Cherubin et volavit_»;
+de ces Chérubins, à la face bouffie, dont l'un d'entre eux fut mis en
+sentinelle à la porte du Paradis terrestre avec une épée flamboyante,
+pour empêcher notre premier père et sa pétulante moitié de rentrer dans
+ce lieu de délices (_Genèse_, chap. III, v. 24) avec les Séraphins qui
+précédaient les roues mystérieuses qu'Ezéchiel vit sous le firmament
+(Ezéchiel, chap. I, v. 5 à 28); avec les Anges, les Archanges, les
+Trônes, les Dominations, les Vertus, les Potentats, les Principautés,
+les Forts, les Légers, les Souffles, les Flammes, les Étincelles; dans
+ce ciel où vous entendrez les Anges chanter _hosanna_ treize mille six
+cent trois fois, et ensuite s'endormir paisiblement sur les marches
+resplendissantes du trône immortel que soutiennent les Séraphins; où
+vous verrez des ballets entre les Saints et les Étoiles, les Chérubins
+et les Comètes; que sais-je? avec toute la milice céleste: ce qui sera
+un peu fade, il est bien vrai, mais du reste fort amusant.
+
+
+II.--«L'un des articles de la _Genèse_ qui a singulièrement aiguisé
+l'esprit humain, c'est le verset 27 du chapitre I «Dieu créa l'homme à
+son image; il le créa mâle et femelle.»
+
+--«Si Dieu ou les Dieux secondaires créèrent l'homme mâle et femelle à
+leur ressemblance, il semble en ce cas que les Juifs croyaient Dieu et
+les Dieux mâles et femelles. On a recherché si l'auteur veut dire que
+l'homme avait d'abord les deux sexes, ou s'il entend que Dieu fit Adam
+et Ève le même jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et
+Ève en même temps; mais ce sens contredirait absolument la formation de
+la femme faite d'une côte de l'homme longtemps après les sept jours.»
+(Voltaire, _Dictionnaire philosophique_, art. _Genèse_.)
+
+Malgré ce raisonnement si serré, si judicieux de Voltaire, comment ne
+point croire à la création d'Adam et d'Ève en même temps, au même jour,
+le sixième du monde, lorsque la _Vulgate_ et toutes les versions qui se
+sont faites sur le texte hébreu, disent si positivement au chap. I, v.
+27, que Dieu les créa homme et femelle, _masculum et foeminam creavit
+EOS_? Cependant il est évidemment clair que par ce passage (La Bible
+anglaise l'interprète de la même manière: «_Male and female created
+HE THEM_») il faut entendre qu'Adam a dû être créé androgyne, puisque
+Dieu, jugeant qu'il n'était pas bon _que l'homme fût seul_, ne forma la
+femme qu'à la fin du septième jour, d'une des côtes qu'il tira d'Adam
+pendant le sommeil divin où il l'avait plongé. (_Gen._, chap. II, v.
+18, 21, 22). Mais, si Adam avait le sexe double, comment a-t-il fait
+alors pour se faire des enfants à lui-même? Comment mettre en harmonie
+ce passage de la _Genèse_ avec la manifeste contradiction qu'il paraît
+impliquer? Cette question embarrassante a fait suer bien des pères de
+l'Église, mais saint Thomas d'Aquin (_Quæst._, cap. I et seq.) plus
+malin ou plus inspiré que ses confrères, l'a résolue sans difficulté,
+en assurant que les hommes se faisaient, dans l'état d'innocence, par
+l'intuition des idées ou d'une manière spirituelle, comme par l'endroit
+dont parle Agnès dans l'_École des Femmes_, en prétendant que les
+parties de la génération ne sont venues aux hommes qu'après le péché,
+comme les marques perpétuelles de la désobéissance du premier!!!...
+Et qu'on ne soupçonne pas l'ange de l'école de déraisonner! il était
+plus que personne à même de connaître la vérité qu'il avance, lui
+qui conversait dans la sainte familiarité de son Dieu; lui à qui,
+selon le trop hardi abbé Dulaurens (_Arétin moderne_, 2e partie, art.
+_Calendrier_), un crucifix de bois a fait un compliment académique,
+le jour sans doute qu'il prouva si heureusement et avec tant de
+clarté, dans sa soixante-quinzième question, que l'homme possède trois
+âmes _végétatives_; savoir, la _nutritive_, _l'augmentative_ et la
+_générative_!
+
+
+III.--«Le nom qu'Adam donna à chacun des animaux est son nom véritable.»
+
+Un philosophe déiste du dix-huitième siècle, dans ses _Commentaires sur
+la Bible_, s'est permis de calomnier ce passage de la Genèse, en disant
+que «cela supposait qu'il y avait déjà un langage très abondant, et
+qu'Adam, connaissant tout d'un coup les propriétés de chaque animal,
+exprima toutes les propriétés de chaque espèce par un seul mot, de
+sorte que chaque nom était une définition»; et s'armant de l'arme
+du ridicule, si mortelle entre ses mains, il ajouta dans son délire
+«qu'il était triste qu'une si belle langue fût entièrement perdue; que
+plusieurs savants s'occupaient à la retrouver et qu'ils y auraient de
+la peine.»
+
+Mais si cet orgueilleux eût été rempli de foi, il eût admiré le plus
+ce qu'il comprend le moins et se fût aisément convaincu que si notre
+premier père donna à chaque animal son vrai nom, c'est que, créé
+dans un état de pure innocence, il avait reçu de Dieu, au rapport de
+saint Thomas (_Quæst._, 94, art. 3), la science la plus parfaite et
+la connaissance de toutes les choses de la nature; que sur l'ordre de
+Dieu même, Adam avait imposé à tous les animaux le nom qui leur était
+propre; d'où il suit qu'il connaissait parfaitement la nature de ces
+animaux. En effet, les noms véritables doivent être en harmonie avec la
+nature des choses. (Saint Chrysost., _Hom._, 14, _in Gen._)
+
+Cependant, sans comprendre clairement et fixement l'essence divine,
+Adam, beaucoup plus que nous, en a eu une haute et parfaite
+connaissance. (Saint Thomas, _Quæst._, 94, art. 1).
+
+Voilà une explication lumineuse d'un passage de la Bible vraiment
+extraordinaire, qui doit confondre la raison de tous les incrédules.
+
+
+IV.--«Mais le savant Sanchez...» Pour donner un échantillon du profond
+savoir et de la délicatesse du révérend Sanchez, jésuite et casuiste
+très versé dans la controverse, voici quelques-unes de ces questions
+sur lesquelles il s'est sérieusement évertué et qu'il a proposées à
+résoudre pour l'édification de ses lecteurs et à la très grande gloire
+de Dieu.
+
+Il demande:
+
+_Utrum liceat extra vas naturale semen emittere?_
+
+_De altera femina cogitare in coitu cum sua uxore?_
+
+_Seminare consulto, separatim?_
+
+_Congredi cum uxore sine spe seminandi?_
+
+_Impotentiæ tactibus et illecebris opitulari?_
+
+_Se retrahere quando mulier seminavit?_
+
+_Virgam alibi intromittere dum in vase debito semen effundat?_
+
+Il discute:
+
+_Utrum Virgo Maria semen emiserit in copulatione cum Spiritu Sancto?_
+
+Et il assure:
+
+_Mariam et Spiritum Sanctum emisisse semen in copulatione et ex semine
+amborum natum esse Jesum._
+
+Et cent autres questions de cette force et de cette décence, que ce
+théologien jésuite a agitées dans son fameux _Traité latin sur le
+mariage_, et dont la traduction en français blesserait trop les moeurs
+pour que nous ne la passions pas sous silence. Aussi, rien d'étonnant
+si Sanchez «ne mangeait jamais ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et si,
+quand il était à table, il tenait toujours ses pieds en l'air, assis
+sur un siège de marbre.»
+
+
+
+
+SUR L'ISCHA
+
+
+I.--«La première personne à laquelle Jésus-Christ se montra après sa
+résurrection fut Marie-Madeleine.»
+
+Rien dans l'antiquité n'approcha jamais de cette consolante doctrine
+de ramener à l'honneur par le repentir. Régénérée par la pénitence,
+une chrétienne, quelque grande que soit la faute qu'elle a commise,
+si elle s'en repent, est aussitôt purifiée et rendue à sa première
+considération. Aussi, il y a au ciel, pour une brebis égarée qui
+revient au bercail de l'Église, beaucoup plus de joie que pour dix
+saints qui n'ont jamais péché.
+
+La vie de Marie-Madeleine nous en offre le plus frappant exemple
+et confirme nos réflexions. Après avoir mené une vie libertine et
+débauchée, et vendu, comme les vestales de l'Opéra, des cordons verts
+aux libertins de Jérusalem, un jour qu'elle savait que Jésus-Christ
+était allé dîner chez le Pharisien Simon, touchée sans doute par un
+mouvement de curiosité si naturelle à son sexe, ou peut-être par un
+caprice de vertu, ou, ce qui est plus probable, par le délabrement
+d'une santé usée dans les débauches, Madeleine pénètre dans la salle du
+repas et s'y jette, avec une sainte impudence, aux pieds du Sauveur,
+les embrasse, les baise, les parfume, les arrose de ses larmes et les
+essuie de ses cheveux.
+
+Alors, témoin de cette scène attendrissante et supposant, dans son
+orgueil, que les dérèglements de cette femme ne sont point connus à son
+convié, parce que, au lieu de rejeter, il accueille l'hommage impur
+de cette prostituée, l'incrédule Pharisien doute témérairement de la
+puissance du divin prophète et reste confondu lorsqu'il entend Jésus
+dire à cette courtisane qu'il préfère son ardent amour à la tiédeur
+de ceux qui ne l'aiment que du bout des lèvres et qu'il pardonne ses
+péchés parce qu'elle a beaucoup aimé. (Saint Luc, chap. VIII, v. 36 à
+50.)
+
+Admirable et touchant modèle de conversion! Elle nous fait voir, disent
+les saints Pères, que la pécheresse la plus noire devient blanche comme
+neige devant Dieu, lorsque l'humilité sanctionne sa pénitence... et,
+comme dit quelque part l'impie Boufflers, se sauve ainsi du grand feu
+que Dieu a fait là-bas pour ceux qui ne vont pas là-haut.....
+
+
+
+
+SUR LA TROPOÏDE
+
+
+_Tropoïde_, du grec +tropos+, _moeurs_, _genre de vie_, _moralité d'un
+peuple_.
+
+Dans le tableau si vrai, si caractéristique de la législation et de la
+moralité du peuple hébreu qu'il dépeint avec la supériorité du talent
+d'un habile politique et d'un profond penseur, Mirabeau, qu'aucune
+considération n'arrête lorsqu'il s'agit d'agrandir les limites de notre
+intelligence par une vérité quelconque, imprime à ce chapitre le cachet
+de son génie, en y développant les observations les plus judicieuses
+et les plus profondes réflexions, il compare avec une étonnante
+sagacité les moeurs et les coutumes des Juifs du temps de Moïse avec nos
+habitudes, nos moeurs et nos libertés, que le despotisme des prêtres et
+des rois a si longtemps tenues courbées sous leur sceptre avilissant,
+mais dont la philosophie du dix-huitième siècle, par ses longs et
+constants efforts, a fait enfin justice à jamais. Depuis cette époque
+si mémorable, la civilisation est en marche: ses progrès peuvent être
+ralentis; mais ni les misérables intrigues du sacerdoce, qui menace de
+tout abrutir pour tout dominer, ni les actes impolitiques et imprudents
+des gouvernements actuels, dont la violence, l'astuce et l'intérêt
+sont les plus puissants mobiles, ne parviendront jamais à comprimer
+l'essor de la progressive émancipation de l'esprit humain. Une immense
+impulsion lui est donnée, et l'imprescriptible liberté, désormais
+circonscrite dans les bornes bien entendues du devoir social, fera
+insensiblement _le tour du monde_, triomphera de leurs vains efforts et
+anéantira quelque jour l'oeuvre de l'iniquité et de la corruption.
+
+
+Mais revenons au sujet de ce titre.
+
+La _Tropoïde_, dit le révérend père Lamy, est tirée des instructions et
+des règles de morale de la lettre de l'Écriture. La loi juive défend
+de lier la bouche au boeuf qui bat le blé (_Deut._, chap. XXV, v. 4) et
+saint Paul se sert de ce précepte de Moïse pour établir l'obligation
+qu'ont les fidèles de fournir aux ministres de l'Évangile tout ce qui
+leur est nécessaire (_I. Corinth._, chap. IX, v. 9.--_I. à Timoth._,
+chap. V, v. 18), ce qui n'est pas mal entendre ses intérêts. D'après
+saint Jérôme (dans sa _lettre à Hedibia_), le sens tropologique est
+celui qui nous élève au-dessus du sens littéral et nous fait donner une
+explication morale et propre à nous faire connaître ce qui se passait
+parmi le peuple juif: récit qui n'est pas du tout à son avantage.
+
+
+I.--«Quand la fille avait engagé sa foi, les matrones la conduisaient au
+dieu Priape.»
+
+Si on voulait juger avec sévérité des moeurs et des habitudes du peuple
+romain par les expressions libres de quelques-uns de ses écrivains les
+plus célèbres; si l'on exposait au grand jour les tableaux obscènes
+de l'antiquité que l'on a découverts dans les fouilles d'Herculanum
+et de Pompéi, il faudrait en conclure nécessairement que la pudeur,
+loin d'être un sentiment naturel et indispensable à l'homme, n'est
+chez lui qu'une simple vertu de convention. Cependant, je ne saurais
+m'imaginer qu'il ait existé sur la terre un peuple assez impudent,
+assez dénaturé, assez ennemi de lui-même, pour établir, de gaîté de
+coeur, un culte contre la décence et les bonnes moeurs. Or, le culte de
+Priape, que je vais décrire, n'était point indécent chez les anciens;
+car ils regardaient la propagation comme un devoir trop sacré et trop
+sérieux pour voir dans la consécration du _Phallus_ et du _Kleis_ (ou
+des parties sexuelles de l'homme et de la femme dans leurs sanctuaires)
+autre chose qu'un emblème de la fécondité universelle, et ils le
+sculptaient jusque sur les portes de leurs temples, comme le symbole
+des premiers voeux de la nature.
+
+De là ce culte de _Priape_, qui passa à Rome de l'Étrurie, où
+l'apportèrent les Corybantes et les Cabires. (Virey, _Dissertation
+sur le libertinage_, art. III.) Au rapport de Strabon et d'autres
+écrivains de l'antiquité, ce dieu était fils de Bacchus et de Vénus.
+Il naquit à Lampsaque, ville de la Troade, non loin de l'Hellespont,
+où sa mère l'abandonna à cause de sa difformité. On dit que, toujours
+jalouse de Vénus, Junon, sous prétexte de l'aider dans ses couches,
+toucha l'enfant d'une main perfide, au moment qu'il vint au monde, et
+le rendit tellement monstrueux à certaine partie de son corps, que je
+ne puis mieux nommer qu'en ne la nommant pas, qu'il fit tourner la tête
+à toutes les jolies femmes de Lampsaque: c'était à qui l'enlèverait.
+Mais les maris ne se souciant guère de voir leurs fronts s'enrichir
+d'une coiffe que les dames distribuent si volontiers, le chassèrent de
+leur ville sur un décret du Sénat. Priape, piqué du procédé peu galant
+de ces jaloux, les frappa d'une espèce de maladie qui les rendait
+extravagants et dissolus dans leurs plaisirs. Ces malheureux époux,
+doublement punis, furent consulter l'oracle de Dordone, qui leur
+ordonna de rappeler Priape de son exil.
+
+Je passerai sous silence comme fastidieux ses attributions et son
+emploi qui le commettait à la garde des jardins, où il servait
+d'épouvantail aux oiseaux et aux voleurs qu'il menaçait de cette
+disposition pénale:
+
+ _Foemina si furtum faciet mihi, virque puerque,
+ Hæc cunnum, caput hic, probeat ille nates._
+
+Je dirai que ce dieu présidait à toutes les débauches du paganisme.
+Ses _Phallalogies_, ou ses fêtes, se célébraient particulièrement à
+Lampsaque. Les Égyptiens, selon certain auteur, le nommaient _Horus_
+et le représentaient «jeune, ailé, avec un disque sous le pied, tenant
+un sceptre dans la main droite, et de la gauche soulevant son membre
+viril, qui égalait en grosseur tout le reste de son corps.» Festus
+rapporte que les Romains lui élevèrent un temple sous le nom de
+_Mutinus_, «où il était assis avec le membre en érection, sur lequel
+les jeunes épouses venaient s'asseoir avant de passer dans les bras
+de leurs maris, afin que ce Dieu eût les prémices de leur virginité.
+C'est pour cela que lui était dédiée la première nuit des noces,
+que présidaient, sous ses ordres, les dieux _Subigus_, _Jugatinus_,
+_Domitius_ et _Mutius_ (_Jugatinus_, qui unissait l'homme et la
+femme par le mariage. AUGUST., _De Civ._, IV, c. 8.--_Domitius_,
+qui protégeait la mariée dans la maison du mari. AUG., VI, c.
+9.--_Mutinus_, dont la coutume religieuse était de faire asseoir la
+jeune mariée sur un _fascinum_, de dimension énorme et monstrueuse.
+AUG., IV, c. 11), et les déesses _Virginiensis_, _Prenia_, _Pertunda_,
+_Manturna_, _Cinxia_, _Matuta_, _Mena_, _Volupia_, _Strenua_,
+_Stimula_, etc. (_Manturna_, dont l'office était de faire en sorte que
+la femme restât avec le mari. AUG., IV, c. 9.--_Cinxia_, qui devait
+ôter la ceinture à la mariée. ARNOB., lib. III, p. 118.--_Matuta_,
+qui présidait aux caresses du réveil. PLUT., _in Camillo_.--_Mena_,
+qui présidait aux menstrues des femmes. AUG., c. 11.--_Volupia_,
+qui présidait à la volupté. ARNOB., lib. IV, p. 131.--_Strenua_,
+qui excitait au coït. AUG., IV, c. 11.--_Stimula_, qui faisait
+agir avec vivacité. AUG., IV, c. 11.--_Viripiaca_, qui présidait
+au raccommodement. VAL. MAX., lib. II, c. 1, n. 6.--_Prosa_, qui
+présidait aux accouchements. AUL. GELL., lib. XVI, c. 17.--_Egeria_,
+qui présidait à la délivrance. Voyez FESTUS.) Toutes divinités
+officieuses qu'on invoquait dans l'acte du coït, et qui avaient dans la
+cérémonie de l'hymen chacune un emploi particulier.
+
+La jeune mariée, au sortir de la couche nuptiale, allait offrir à
+Priape autant de branches de saule qu'elle avait essuyé d'assauts
+amoureux:
+
+ _Quæ quot nocte viros peregit unâ,
+ Tot vergas tibi dedicat salignas._
+
+Ce dieu fut aussi surnommé _Phallus_, _Ityphallus_, _Triphallus_ et
+_Fascinus_ (Plutarque, dans ses _Commentaires_, +peri tês
+philoploutias+, ou _Passion des Richesses_, et dans son livre sur _Isis
+et Osiris_; Columelle, dans son _Traité de l'Agriculture_, Pompéjus et
+Hérodote, liv. 2, en donne une ample description), symboles de la
+fécondité, que l'on voyait en tous lieux, sur les dieux Termes, dans les
+jardins, dans les gynécées des dames romaines, où, pour tribut de
+reconnaissance, elles appendaient à sa chapelle des tableaux votifs, et
+posaient publiquement des couronnes de fleurs sur son membre en
+érection.
+
+Ces dames portaient des phallus à leur cou, et en suspendaient à celui
+de leurs enfants. Ces bijoux précieux étaient ordinairement d'or,
+d'ivoire, de verre ou de bois; quelquefois elles en faisaient en étoffe
+de laine ou de soie pour amuser leur... libertinage et charger leur
+vaisseau (_ad suam onerandam navem_), comme le dit si plaisamment
+Pétrone.
+
+Quoique nos moeurs n'admettent pas d'honorer publiquement ce dieu, nous
+ne cessons cependant de lui dresser des autels en particulier: ce sont
+les boudoirs de nos petites maîtresses qui remplacent maintenant ces
+édicules.
+
+Au reste, saint Jérôme croit que ce dieu était le même que le dieu des
+Moabites et des Madianites, qu'ils invoquaient sous le nom de _Peor_,
+_Beelphegar_ ou _Phegor_. Mais toujours est-il que Priape était connu
+et même adoré des Juifs, puisqu'il est rapporté dans la Bible que
+«dans la vingtième année du règne de Jéroboam, roi d'Israël, Asa, roi
+de Yuda, chassa de son territoire tous les efféminés et purifia son
+royaume de toutes les souillures de l'idolâtrie que ses pères avaient
+établies. De plus, il défendit à sa mère Mahacham d'être désormais
+la prêtresse des sacrifices de Priape, dans le bois qui lui était
+consacré; puis il renversa sa statue et brûla cette image infâme dans
+le torrent de Cédron.» (_Rois_, chap. XV, v. 9 à 13.--_Paralipomènes_,
+liv. II, ch. XV, v. 16.) Le texte hébreu porte _miphletzet_, que les
+interprètes traduisent indifféremment par _caverne_, _assemblée_,
+_idole_, mots qui dans ce passage de la Bible expriment la même idée;
+car il est avéré que Mahacham, avec la confrérie qu'elle avait formée
+et dont elle était le chef, célébrait dans les bois ou lieux obscurs
+les sacrifices de Priape, qu'accompagnaient les crimes les plus honteux
+et les plus infâmes prostitutions.
+
+
+
+
+SUR LE THALABA
+
+
+Mot hébreu que l'on comprendra aisément quand on aura lu l'histoire des
+Jésuites, l'_Onanisme_ de Tissot et la _Nymphomanie_ de M. de Bienville.
+
+
+I.--«Un des plus beaux monuments de la sagesse des anciens est leur
+gymnastique.»
+
+L'homme par sa nature, destiné au travail, a souvent besoin de se
+reposer de ses fatigues. C'est dans ces intervalles de repos momentané
+qu'il aime à se livrer volontiers aux plaisirs du jeu qui récréent son
+esprit, en même temps qu'ils lui préparent de nouvelles forces pour
+reprendre ses travaux accoutumés. Mais si je parle de jeu, je n'entends
+nullement vanter ici ces dangereuses maisons qui engloutissent la
+santé, l'honneur et la fortune des gens crédules qui entretiennent avec
+elles de funestes rapports, que repousse la morale publique et qu'une
+politique bien entendue eût depuis longtemps supprimées, si, pour les
+maintenir, l'avidité du fisc n'usait de tout le pouvoir dont il est
+revêtu.
+
+Je ne signale donc les dangers de cette vile passion qui dégrade
+l'homme en le portant à tous les excès, que pour relever davantage ces
+jeux et ces exercices si utiles que les anciens avaient rangés parmi
+leurs cérémonies religieuses, dans le but de développer les forces et
+l'agilité du corps, et de disposer la jeunesse par une santé robuste,
+toujours si influente sur ses actions, à devenir d'utiles citoyens.
+
+Les théâtres consacrés à ces nobles gymnastiques (du grec +gymnastikos+,
+lieu où les Grecs s'exerçaient à certains jeux; formé de +gymnos+
+_nu_, parce qu'ils étaient nus ou presque nus pour s'y livrer plus
+librement), étaient des lieux spacieux, où les anciens s'assemblaient
+pour y disputer le prix de la lutte, du disque, du palet, de la course,
+du saut ou du pugilat.
+
+Leurs jeux les plus célèbres étaient au nombre de quatre, qu'ils
+désignaient sous le nom de _combat_ +agôn+, ainsi que le
+confirme ce vers d'Homère:
+
+ +Tessares eisin agônes Hellada+
+
+Les _Olympiques_ se célébraient au bout de quatre ans révolus, en
+l'honneur de Jupiter, à Pise, non loin d'Olympie, ville d'Élide, dans
+le Péloponèse. Ils duraient cinq jours et commençaient par un sacrifice
+solennel.
+
+Les _Pythiques_ avaient lieu à Delphes, en l'honneur d'Apollon, pour
+perpétuer sa victoire sur le serpent Python.
+
+Les _Isthmiques_, institués par Sisyphe, roi de Corinthe, en l'honneur
+de Neptune, se solennisaient tous les trois ans dans l'isthme de
+Corinthe, près du temple de ce dieu.
+
+Et les cérémonies des Néméens se consacraient à la même époque à Argos,
+en mémoire d'Archemor, fils de Lycurgue, roi de Némie, qui mourut de la
+morsure d'un serpent.
+
+Célébrés avec éclat et magnificence, sous les yeux des rois, des
+magistrats et d'une foule immense de spectateurs que le désir de la
+gloire y attirait de toutes parts, ces jeux enflammaient l'émulation en
+élevant l'âme aux grandes actions, et enfantaient des citoyens dévoués
+à la patrie.
+
+Le vainqueur était couronné de branches de pin, de laurier, de feuilles
+d'olivier sauvage ou de roses, aux yeux de tous les assistants et au
+bruit de leurs acclamations. Honoré dans sa patrie pour le reste de
+ses jours, son nom et sa victoire étaient chantés par les plus grands
+poètes. On lui érigeait des statues, et on poussa même les éloges du
+vainqueur jusqu'à l'élever au rang des dieux.
+
+C'est par ces nobles institutions que la Grèce remplit le monde
+de l'éclat de sa gloire et qu'elle parvint à transmettre son nom à
+l'immortalité.
+
+
+
+
+SUR L'ANANDRINE
+
+
+Formé +anandrynomai+, _devenir lâche_, _diminuer_, composé de l'+a+
+privatif et de l'+n+ euphonique: _efféminéité_.
+
+
+I.--«Sapho... peut être regardée comme la plus illustre des tribades.»
+
+Cette célèbre, mais trop infortunée Sapho, qui vécut du temps de
+Stésichore et d'Alcée, environ 600 ans avant l'ère chrétienne, se
+distingua non seulement par ses habitudes lesbiennes de +kleitoriazein+.
+(Voyez la _Linguanmanie_.) C'est cette erreur lascive qui justifie la
+résection du clitoris dans les pays méridionaux, où les femmes, par
+le prolongement quelquefois prodigieux de cette portion externe des
+nymphes, ont propagé cette nouvelle manière d'aimer de Sapho. (Voyez
+l'_Akropodie_, que Sénèque et saint Augustin lui reprochent avec tant
+de véhémence, mais encore par son beau talent poétique, qui la fit
+surnommer la dixième Muse. Elle inventa deux sortes de rythmes, le
+saphique et l'éolique, et dans la faible partie de ses oeuvres que
+l'ignorance et la barbarie ont laissé parvenir jusqu'à nous, son âme
+respire tout entière dans les vers brûlants d'amour, qu'elle soupirait
+pour le volage Phaon.
+
+L'ardeur, ou plutôt le feu de son tempérament, dit Virey, la fit
+accuser d'un vice... qui la rendit presque un homme: _Mascula Sapho_.
+Inspirée par l'amour et les dédains de Phaon, elle put transmettre à la
+postérité la peinture de ses ardeurs ou plutôt les transports de son
+érotomanie; elle les eût moins vivement représentés s'ils eussent été
+assouvis. Tout prouve donc que le génie ne s'allume que par la chaleur
+amoureuse, et celle-ci ne brille que dans les caractères virils, même
+chez les femmes de lettres les plus célèbres. (Virey, _Effets de
+l'Amour sur l'esprit_.)
+
+Voici la traduction, par Boileau, d'une des odes que Sapho adressa à
+une Lesbienne, et qui fera juger de son beau génie:
+
+ _Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire,
+ Qui jouit du plaisir de t'entendre parler,
+ Qui te voit quelquefois doucement lui sourire.
+ Les Dieux, dans son bonheur, pourraient-ils l'égaler?_
+
+ _Je sens de veine en veine une subtile flamme
+ Courir par tout mon corps sitôt que je te vois;
+ Et dans les doux transports où s'effare mon âme,
+ Je ne saurais trouver de langue ni de voix._
+
+ _Un nuage confus se répand sur ma vue,
+ Je n'entends plus, je tombe en de douces langueurs;
+ Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,
+ Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!_
+
+
+
+
+SUR L'AKROPODIE
+
+
+Du grec +akros+, _extrémité_, et +podia+, _chaussure_, et par extension,
+_retranchement du prépuce_.
+
+
+
+
+SUR LE KADESCH
+
+
+Du grec +kathesis+, _introduction d'un instrument chirurgical_,
+_mutilation_.
+
+
+I.--«En Italie, cette atrocité n'a pour objet que le perfectionnement
+d'un vain talent.»
+
+La dissolution des moeurs, la défiance et le despotisme des Orientaux
+ont inventé la mutilation que la polygamie a perpétuée. C'est à
+_Spada_, village de Perse, que l'on commença à dépouiller les hommes
+des organes essentiels de la virilité. De là, sans doute, l'origine du
+mot latin _spado_, qui signifie eunuque, castrat.
+
+La plupart des peuples de l'antiquité ont pratiqué cet usage barbare.
+Sémiramis, si fameuse par son ambition, son courage et ses débauches,
+ordonna, au rapport d'Ammianus (Lib. IV, refert Semiramidem primam
+omnium mares castrasse), de châtrer les hommes faiblement constitués,
+pour leur ôter les moyens de propager des races débiles, et le
+législateur de Sparte, imitant cette cruelle politique, la consacrait
+par des lois. L'histoire nous a transmis le souvenir du fanatisme
+déplorable qui poussaient les prêtres de Cybèle (Lucian, De Dea Syria)
+et les Valésiens à altérer leur existence par la castration. Elle
+fait également mention d'Origène, qui, pour se détacher entièrement
+des choses de la terre et ne s'occuper que des choses célestes, mais
+interprétant trop rigoureusement le passage de saint Mathieu: «Il en
+est qui se sont châtrés pour acquérir le royaume des cieux (Cap. XIX,
+v. 12)», se soumit lui-même à la mutilation «et outrepassa le but,
+dit Virey, en retranchant la source de la force et le mérite de la
+résistance contre les tribulations de ce monde».
+
+Les motifs d'une excessive jalousie qu'ils portaient de leurs femmes,
+sans cesse exposées dans ces climats brûlants à devenir avec facilité
+la conquête de tous les hommes, ont pu seuls inspirer aux peuples
+de l'Orient l'affreuse idée de mutiler un sexe pour le commettre à
+la garde de l'autre. Et c'est particulièrement à ces raisons qu'il
+faut attribuer l'origine des eunuques (Du grec +eunê+, _lit_, et +echô+,
+_je garde_) et des sérails, où ces êtres dégradés sont investis de
+la surveillance des femmes destinées à leurs plaisirs, emploi qui a
+beaucoup d'analogie avec celui des duègnes, en Espagne, chargées de
+veiller sur la conduite des dames confiées à leurs soins.
+
+C'est dans la plus tendre enfance et jusqu'à l'âge viril que cette
+cruelle exécution s'exécute, au moyen de ligatures imbibées d'une
+liqueur caustique ou d'un cordon de soie que l'on serre autour de la
+verge et du scrotum; peu de jours suffisent à l'entier rétablissement
+de ces infortunés. Privés ainsi de tous les caractères de leur sexe,
+et n'inspirant plus de crainte par leur impuissance complète, ils
+sont reconnus capables de l'emploi d'eunuques, et dès lors ils ont le
+droit d'approcher des femmes renfermées dans les harems. Sans aucune
+sensibilité quelconque, pâles et d'une démarche traînante, imberbes
+et le corps flétri, bien que jeunes encore, ils portent sur un visage
+profondément sillonné de rides tous les signes d'une vieillesse
+prématurée; et l'on pourrait dire d'eux ce que saint Chrysostome disait
+de l'eunuque Eutrope: «Quand son fard est ôté, son visage paraît plus
+laid et plus ridé que celui d'une vieille femme.»
+
+Une fois revêtus de cet emploi, souples et sûrs ministres des plaisirs
+capricieux de leurs maîtres, de méprisables valets qu'ils étaient, ils
+parviennent quelquefois, en rampant adroitement, jusqu'à la plus haute
+faveur. Quelques eunuques, au sommet de la puissance, ont exécuté de
+grandes choses; mais comme la mutilation influe beaucoup sur le moral,
+leurs vices ont toujours dominé, et ils se sont souvent vengés sur le
+genre humain de la condition avilissante où ils étaient condamnés;
+c'est dans leur sein que l'on a vu s'amonceler des orages qui ont
+renversé des Etats.
+
+Une sorte d'eunuques, non moins fameux par leurs infâmes débauches
+que par leur dégradation, auxquels les Romains, du temps de l'Empire,
+extirpaient les testicules, sont de ces misérables qui faisaient le
+plus indigne abus de la verge qu'on leur avait conservée. Les dames
+romaines en raffolaient, et Juvénal en donne la raison lorsqu'il dit
+(Liv. II, sat. 6, v. 305 à 379):
+
+ _Sunt quas eunuchi imbelles ac mollia semper
+ Oscula delectent, ac desperatio barbæ.
+ Et quod abortivo non est opus. Illa voluptas
+ Summa tamen, quod jam calida matura jumenta,
+ Inguina traduntur medicis, jam pectine nigro
+ Ergo expectatos, ac jussos, crescere primum
+ Testiculos, postquam coeperunt esse bilibres
+ Tonsoris damno tamen rapit Heliodorus.
+ Conspicuus longe, cunctisque notabilis intrat
+ Balnea, nec dubie custodem vitis et horti
+ Provocat, a domina factus spado. Dormiat ille
+ Cum domina. Sed tu jam durum, Postume, jamque
+ Tundendum eunucho Bromium committere noli._
+
+(Il en est qui trouvent les baisers de l'eunuque efféminé d'autant plus
+délicieux qu'elles n'appréhendent point une barbe importune, et n'ont
+pas besoin de se faire avorter. Mais afin que la volupté n'y perde
+rien, elles ne les livrent au fer qu'après que leurs organes, bien
+développés, se sont ombragés des signes de la puberté; alors Heliodorus
+les opère, au seul préjudice du barbier. L'esclave ainsi traité par sa
+maîtresse, est sûr, dès qu'il entre dans nos bains, de s'attirer tous
+les regards; et même il pourrait hardiment défier le dieu des jardins.
+Laisse-le dormir auprès de ton épouse, mais garde-toi bien de lui
+confier ton Bromius, malgré sa barbe naissante, et tout robuste qu'il
+est déjà. (Trad. de J. Dussaulx. Bibliot. Panckoucke.)
+
+C'est pour empêcher sans doute qu'ils ne devinssent femmes eux-mêmes,
+et parce qu'ils conservaient quelque reste furtif de ce qui récèle
+l'élément de la vie, que les lois avaient accordé la faveur du mariage
+à ces Conculix, si différents de ceux de la _Pucelle_. Toutefois leurs
+femmes engagées dans un lien légalement inofficieux, puisqu'il était
+diamétralement opposé au but de la nature, jouissaient du privilège
+commode de se dispenser de la foi conjugale; mais quand le coeur leur
+en disait, elles allaient en cachette, pour tranquilliser l'esprit de
+leurs maris infirmes, prendre ailleurs leur supplément.
+
+Cependant la nature, cette admirable mère, dédommagerait-elle par des
+affections toutes particulières ces êtres dégradés, ou bien l'illusion
+toute-puissante, combinée avec les douces caresses et la jouissance
+des charmes d'une belle femme compatissante, ne se bornerait-elle pas
+aux seuls plaisir des yeux et à l'écorce des sens pour consoler ces
+malheureux de l'état honteux de leur demi-existence!
+
+C'est incontestablement contrarier la propagation que de permettre de
+tels mariages; c'est un véritable assassinat, une profanation, qui
+dérobe à la société la volupté productrice de la femme. Ces stériles
+liaisons ne devraient être approuvées par les lois d'aucun pays.
+
+Dans le second siècle de l'Église, le concile de Nicée (Canon IV),
+confirmé par le second concile d'Arles, a expressément défendu ces
+mutilations.
+
+Une loi de l'empereur Adrien, citée dans les _Digestes Ad leg. Corn._
+de Sicariis (Lib. XLVIII, tit. VIII, leg. 4, § 5), punissait de mort
+les médecins qui faisaient des eunuques et ceux qui subissaient la
+castration; de plus on confisquait leurs biens.
+
+Une ordonnance de Louis XIV, du 4 septembre 1677, condamnait à mort
+tous ceux qui avaient mutilé leurs membres.
+
+L'article 316 du Code pénal prononce contre toute personne coupable de
+ce crime la peine des travaux forcés à perpétuité, et la peine capitale
+si la mort en est résultée avant l'expiration des quarante jours qui
+auront suivi le crime. L'article 325 ne déclare le crime de castration
+excusable que lorsqu'il a été immédiatement provoqué par un outrage
+violent à la pudeur.
+
+Et malgré des défenses si positives et des punitions si sévèrement
+exprimées par des lois civiles et canoniques, nous voyons de nos jours
+une pareille monstruosité exister encore, et cela dans la ville par
+excellence, dans cette Rome, le centre de la chrétienté!!!
+
+Voyez plutôt ces malheureux Italiens, pour qui le _farniente_ est le
+premier des besoins, entraînés par la superstition ou une cupidité
+barbare, se livrer au fatal couteau qui doit les priver des précieux
+trésors de la vie, pour se donner un misérable filet de voix!...
+
+Allez à la Chapelle Sixtine, aux deux grands jours de la Semaine
+Sainte, entendre ces admirables accords de voix choisies, cette
+sublime et céleste harmonie qui vous transporte, qui vous ravit, mais
+dont les sons divins cessent à l'instant de vibrer dans l'âme de
+tout être sensible qui les entend, et n'y laisse plus qu'une pénible
+impression, alors qu'on pense que ces voix si claires, si argentines,
+si mélodieuses, sont obtenues aux dépens de la postérité. Quel scandale
+odieux! il révolte la nature.
+
+Mais la magie d'une belle voix est-elle donc si puissante et le chant
+possède-t-il une tout autre vertu que la simple prière? On le croirait,
+puisque les sons de la musique délicieuse qui, dans la Chapelle
+Sixtine, enchantent l'oreille de mille amateurs, après avoir cessé,
+continuent à vibrer encore dans leurs âmes, tandis que les prières et
+les plaintes que profère le prophète en récitant le sublime _Miserere_,
+ne les touchent nullement. Et voilà pourquoi sans doute, pour apaiser
+la Divinité, on chante toujours à l'Église et à l'Opéra.
+
+
+
+
+SUR LE BÉHÉMAH
+
+
+Mot hébreu qui signifie _jumenta_, _quadrupedia_ et, par extension,
+_bestialité_.
+
+
+I.--«_Faunes suffoquants_, FAUNI FICARII.»
+
+Saint Jérôme, dans son commentaire sur Jérémie, ch. 50, v. 39, donne
+aux faunes l'épithète de _ficarii_, _qui avaient des figues_. Il faut
+conjecturer que, par ce mot, ce Père de l'Église a voulu dépeindre la
+laideur de ces faunes, dont le visage était couvert de pustules et de
+boutons; ce qui n'est pas sans apparence de vérité, car _ficus_, figue,
+figurément pris, désigne une tumeur, une sorte d'ulcère qui ressemble à
+ce fruit.
+
+Mais, n'en déplaise à saint Jérôme, le texte hébreu porte HM, qui
+signifie proprement _un spectre_, _une chose qui inspire la terreur_,
+d'où dérive le mot hébreu EIMA, qui veut dire _épouvante_. Et comme on
+représentait les faunes et les satyres, moitié hommes et moitié boucs,
+fort velus, violant femmes et filles, dont ils étaient la terreur;
+que, d'un autre côté, nul animal de sa nature n'est plus enclin à
+la lasciveté que le bouc, il est permis de croire que l'opinion de
+Berruyer, _qui rend ses faunes très actifs_, SICARII, doit prévaloir
+sur celle de saint Jérôme. En effet, le mot grec +sathê+, en latin
+_veretrum_, d'où est formé celui de satyre, indique assez la lubricité
+des inclinations de ce vil animal.
+
+Au reste, le bouc est placé parmi les divinités de l'Égypte que
+l'on honorait le plus: il avait un culte tout particulier. Les
+femmes n'avaient point horreur à lui soumettre leurs corps, et les
+hommes ne dédaignaient pas de caresser leurs chèvres; dans leur
+délire superstitieux, ils allaient quelquefois jusqu'à se prosterner
+devant un bouc et à baiser le derrière de ce puant animal (Voyez la
+Bible de Voltaire, au chapitre du _Lévitique_): de là vient sans
+doute que la Bible, en parlant des idoles, les appelle les _vilus_,
+SAHIRIM, et lorsque le prophète Isaïe dit, ch. 13, v. 21, que _les
+velus danseront_, PILOSI SALTABUNT, il faut l'entendre, disent les
+interprètes, des démons qui emprunteraient quelquefois cette forme
+sauvage.
+
+Je ne me hasarderai pas à contester l'existence de ces hommes
+capripèdes; je me tiens respectueusement aux Saintes Ecritures et à
+ce qui en est rapporté par saint Jérôme, qui nous apprend que saint
+Antoine, dans son désert, fit la rencontre d'une espèce de nain, au
+front cornu, aux narines crochues, aux pieds de bouc, qui lui présenta
+des dattes et l'assura qu'il était un de ces habitants que les païens
+avaient honorés sous le nom de faunes et de satyres; qu'il était député
+vers lui, pour le conjurer d'intercéder pour eux près le Dieu commun,
+qu'ils savaient bien être venu en terre pour le salut du monde. (Inter
+saxosam convallem haud grandem homunculum vidit aduncis naribus,
+fronte cornibus, asperatâ, cujus extrema pars corporis in caprarum
+pedes desinebat, et responsum accepit Antonius: Mortalis ego sum unus
+ex accolis eremi, quos vario errore delusa gentilitas, faunos satyrosque
+vocans, colit. Precemur ut pro nobis communem Deum depreceris, quem pro
+salute mundi venisse cognovimus. S. HIERONYMUS, _in Vita S. Pauli_.)
+
+Preuve indubitable qu'il existe des démons sous la figure de boucs.
+Néanmoins le cardinal Baronius prétend témérairement que le satyre
+qui entra en colloque avec saint Antoine n'était qu'un singe, né
+probablement du commerce honteux de cet animal avec des filles, que
+Dieu doua de la parole, ainsi qu'il en avait fait autrefois pour le
+serpent et l'ânesse de Balaam, dont parlent la Genèse et les Nombres
+(Gen., cap. III, v. 1.--Num., cap. XXII, v. 28.) Mais qu'est-ce que
+l'opinion d'un cardinal contre celle d'un saint et de toute une
+antiquité qui déposent contre lui?
+
+
+
+
+SUR L'ANOSCOPIE
+
+
+Du grec +ana+, _au-dessus_, et de +skopia+, _action d'épier_, formé
+de +skopeô+, _je considère_, _je contemple_.--Astrologie judiciaire,
+jonglerie.
+
+
+
+
+SUR LA LINGUANMANIE
+
+
+Du latin _lingua_, langue, et du grec +mania+, _fureur_, dérivé de
++mainomai+, _rendre furieux_.
+
+
+I.--«C'étaient des maisons publiques où les hommes et les femmes
+pêle-mêle s'abandonnaient à tous les genres de libertinage.»
+
+La prostitution date de la plus haute antiquité. Les Orientaux
+l'admirent dans le culte de leur religion et ne la considèrent point
+comme un dérèglement de moeurs; ils la consacrèrent d'abord à célébrer
+le premier instant de l'existence de l'être auquel ils ouvraient le
+sentier de la vie. Elle fut ensuite un des moyens puissants d'accroître
+et de propager l'espèce humaine. Dans les temps patriarcaux, nous
+trouvons Ada et Selles, concubines de Lamech, père d'Abraham, se
+distinguer dans le métier, et leur progéniture bravement suivre leur
+exemple. (_Gen._, chap. IX, v. 19; V. et VI, 1, 2, 3, 4.)
+
+Aux petits soins avec Abraham, la jeune Sara, dont Dieu avait fermé le
+sein, _conclusit_, met dans le lit de son mari la fraîche et gentille
+Agar, sa servante (_Gen._, chap. XVI, v. 2, 3, 4.) Nous voyons Sodome
+et Gomorrhe et toutes les villes de la Pentapole dans la Palestine
+livrées à une souillure infâme. (_Gen._, chap. XIX, v. 4, 5, 6, 7, 8.)
+Pheiné, de connivence avec Thamma, deux filles de Loth, prennent goût
+à la bagatelle, et, commettant un inceste avec leur bonhomme de père,
+dans le dessein de repeupler la terre, se font engrosser par lui, après
+l'avoir enivré au sortir de Sodome, dont tous les habitants viennent
+d'être rôtis par un déluge de soufre, pour avoir pris saint Pierre pour
+saint Paul (_Gen._, ch. XIX, v. 24, 30 à 38.) Lia et Rachel, épouses
+de Jacob, lui prostituent leurs servantes (_Gen._, ch. XXIX, v. 22,
+23 et 28) et Ruben séduit Bela, concubine de son père (_Gen._, ch.
+XXXV, v. 22.) Juda fait épouser Thamar, la veuve de son fils aîné Her,
+par son second fils Onan, qui élude le devoir conjugal au moyen de la
+masturbation (_Gen._, ch. XXXVIII, v. 8 et 9). Et cette même Thamar,
+sur un grand chemin, escamote avec adresse un enfant à son beau-père
+Juda, qui, en s'évertuant avec elle, croit être avec une femme publique
+(_Gen._, XXXVIII, v. 14, 15, 16.) De cette surprise incestueuse,
+si salutaire au genre humain, naquit Pharès, l'un des ancêtres de
+Jésus-Christ. L'amoureuse Nitiflis, femme de Putiphar, sollicite
+l'imbécile Joseph à de voluptueux ébats, mais il refuse obstinément de
+_s'unifier avec elle_ (_Gen._, ch. XXXIX, v. 7, 8, 9). La bestialité et
+la pédérastie étaient fort connues dans le pays de Chanaan (_Exod._,
+ch. XXII, v. 19). On s'y polluait devant la statue de Moloch (_Lévit._,
+ch. XVIII, v. 21). Parmi les femmes publiquement madianites qui, du
+temps de Moïse, _corrompirent_, à Setim, le corps et l'âme du peuple
+juif, se trouva la jolie prostituée Cozbi, fille de Jur, prince très
+noble des Madianites, avec laquelle était couché dans un b..... _in
+lupanar_, Zambri, fille de Salu, prince de la maison et lignée de
+Siméon, lorsque le pieux et fanatique Phinées, petit-fils du grand
+prêtre Aaron et fils d'Eléazar, tout transporté d'une sainte colère,
+entra dans le b....., une dague à la main, et transperça d'un seul coup
+les deux délinquants ensemble, vers les parties de la génération
+(_Num._, cap. XXV, v. 1, 2 à 28; Arrepto pugione ingressus est... in
+lupanar et perfodit ambos simul, virum scilicet et mulierem, in locis
+genitalibus.)
+
+Ce fut une femme publique nommée Rahab, qui mue par cette généreuse
+pitié si naturelle aux filles de son espèce, cacha au haut de sa
+maison, sous de la paille, les espions qui s'étaient délassés avec
+elle de leurs fatigues, et que Josué avait envoyés à Jéricho, pour
+reconnaître la ville avant de l'assiéger (_Jos._, cap. II, v. 1, 6).
+
+Passons maintenant au Livre des Juges. Le robuste Samson se rend un
+jour dans la ville de Gaza; il voit sur sa porte une courtisane, avec
+laquelle il couche jusqu'à minuit (_Jud._, cap. XVI, v. 1, 3). Ensuite
+il devint éperdument amoureux de Dalila, dans la vallée de Sorec, autre
+fille de joie. Dans un de ces moments de voluptueuse ivresse où le coeur
+nageant dans l'élément du plaisir, est incapable de rien refuser à
+l'être qui vous le procure, Samson, après avoir trompé trois fois son
+amante sur le secret de sa force, a enfin la faiblesse de lui dire,
+et comme il est impossible à la femme de porter loin un secret, elle
+le trahit à son tour en le faisant connaître aux Philistins, qui lui
+crèvent les yeux (_Jud._, cap. XVI, v. 4 à 22).
+
+Aimez-vous à consulter les Livres des Rois?... Eh bien! ouvrez celui
+de David, et vous verrez ce prophète-roi qui avait épousé Micho, fille
+de Saül, s'en donner avec l'impudique Abigaïl, femme de Narbal, qui
+lui inocula la v..... (_malum_) (I. _Reg._, cap. XXV, v. 35, 40). Le
+saint homme de roi accolait en même temps plusieurs autres concubines
+et femmes de Jérusalem, auxquelles il fabrique des enfants, ce qui
+ne l'empêche nullement d'enlever la sensible Bethsabée, femme du
+brave Urie, qu'il épouse après avoir fait assassiner son mari dans
+les combats (II. _Reg._, cap. XI, v. 2, 4, 17), afin sans doute qu'il
+n'y eût plus de vestige de fornication. Dans sa vieillesse, il se
+réchauffe, faute de bassinoire, dans les bras de la jeune Sunamite,
+et ne la déflore pas: _Non cognovit eam_ (III. _Reg._, cap. I, v.
+4). _Tel père, tel fils_, dit le proverbe, et les enfants de David
+le justifient: son fils Ammon brûle d'une flamme incestueuse pour sa
+soeur Thamar, et sur le perfide conseil de son cousin germain Jonadab,
+il la viole au moment qu'elle lui présente un potage apprêté de sa
+propre main; puis il la renvoie fort brutalement. Absalon, irrité
+de l'outrage fait à sa soeur, saisit, deux ans après, l'occasion d'un
+splendide festin, au milieu duquel il immole Ammon, en présence de ses
+autres frères qui fuient épouvantés. (II. _Reg._, cap., XIII, v. 8 à
+30). Ce fratricide met ensuite le comble à ses forfaits en couchant
+publiquement avec toutes les concubines de son père. (II, _Reg._, cap.
+XV, v. 22).
+
+Si nous descendons jusqu'au troisième Livre des Rois, nous voyons le
+type de la sagesse, le fils de l'adultère Bethsabée, Salomon enfin,
+dont la haute sapience avait acquis si haute renommée dans l'Orient,
+participer à l'humaine faiblesse et rouler dans son palais sur sept
+cents épouses et trois cents concubines, dont «les nez ressemblaient à
+la tour du mont Liban qui regarde du côté de Damas (_Cant._, VII, v.
+4); les yeux à ceux des colombes (_Cant._, I, v. 14; IV, v. 1); les
+tétons à des faons de chevreuil (_Cant._, VII, v. 3)», et qui, en un
+mot, étaient «belles comme les tentes de Cédar et les peaux de Salomon
+(_Cant._, I, v. 1)».
+
+Les allures galantes des courtisanes de son temps ressemblent beaucoup
+au manège de nos femmes publiques, qui le soir, dans les rues, vont
+recueillant les passants, pour les engager «à parcourir avec elles les
+deux monts de la myrrhe, la colline de l'encens (Ad montem myrrhæ et ad
+collem thuris. _Cant._, IV, 6), embrasser ensuite le figuier, et monter
+dessus pour en recueillir les fruits» (_Cant._, VII, 8), qui sont
+quelquefois si amers!...
+
+Voici ce que ce roi en rapporte dans le livre des _Proverbes_, dont les
+uns renferment des erreurs, les autres de fastidieuses répétitions, et
+que l'Église cependant considère comme un petit chef-d'oeuvre canonique,
+ouvrage du très Saint-Esprit:
+
+«De la fenêtre de ma maison, j'aperçois un jeune insensé qui, sur le
+soir, et lorsque la nuit devient obscure, passe dans le coin d'une
+rue près de la maison d'une..... fille.--Je la vois venir au-devant
+de lui, en sa parure de courtisane; elle prend ce jeune homme, le
+baise et le caresse effrontément, lui disant: «JE ME SUIS ACQUITTÉE DE
+MON VOEU AUJOURD'HUI. C'est pourquoi je suis venue au-devant de vous,
+désirant de vous caresser. J'ai parfumé mon lit de myrrhe, d'aloès et
+de cinnamone. Venez: enivrons-nous de volupté jusqu'à ce qu'il fasse
+jour, et jouissons de ce que nous avons tant désiré. Mon mari n'est
+point à la maison: il est allé faire un voyage qui sera très long; il
+a emporté avec lui un sac d'argent, et il ne doit revenir que lorsque
+la lune sera pleine. (_Cant._, VII, v. 3).» «Entraîné par de longs
+discours et les caresses de ses paroles, le jeune homme la suit comme
+un boeuf qu'on amène pour servir de victime et comme un agneau qui va à
+la mort en bondissant.» (_Prov._, chap. VII, v. 6 à 22).
+
+Il est à remarquer ici que cette prostituée sait mettre de l'ordre dans
+ses affaires. Dévote, avant de se livrer à ses impudiques plaisirs,
+qu'elle veut d'abord sanctifier par la prière, _hodie vota mea Deo
+reddidi_, elle aura tout le temps d'être amoureuse au lit. C'était
+aussi l'opinion de Wasselin, abbé de Liége, qui trouvait convenable de
+faire sa prière avant de se mettre à l'oeuvre du coït. (_Epist._, _ad
+Florinum_ abbat., tome I, _Analect._, page 339.) Cette pratique est
+passée en usage jusqu'à nos jours, car presque toutes les filles de
+joie, celles qui font leur métier en honneur et conscience s'entend,
+ornent d'un crucifix la cheminée de leurs réceptacles, qu'elles
+tapissent souvent _d'images de l'Immaculée Conception, de saint
+Barnabas, de la Madone, mère de la pureté, avec son divin poupon sur
+les bras_; elles font de temps à autre dire des messes pour le salut de
+leurs âmes et pour que Dieu leur envoie des chalands; quelques-unes,
+par excès de dévotion, y ajoutent la confession les dimanches et les
+jours de fête, et, dans l'intention de se rendre le ciel propice, la
+plupart portent sur elles des scapulaires de la Vierge et se font
+consoeurs du Saint-Rosaire, du Sacré-Coeur ou de la Congrégation.
+
+C'était un drôle de corps que ce roi Salomon: Piron d'un autre temps, à
+l'harmonie près, qu'il ne possède pas, bel esprit érotique, il composa
+les cantiques, que les belles voix de ses mille femmes et concubines
+exécutaient sans doute pendant les orgies de ses splendides festins, où
+50 boeufs et 100 moutons faisaient à eux seuls les pièces de résistance,
+et dont je vous détaillerais, lecteur, toutes les substantielles et
+stimulantes friandises, si je ne craignais de devenir fastidieux; mais
+je reviens à ses Cantiques, dont voici la fidèle traduction:
+
+«Je chanterai mon bien-aimé, qui est pour moi une grappe de raisin de
+Chypre.» _Cant._, I, 13.
+
+«Car le roi m'a déjà fait entrer dans ses celliers, et je suis ivre.»
+_Cant._, I, 3.
+
+«Mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de myrrhe; il demeurera
+entre mes tétons.» _Cant._, I, 12. (On se sert ici du mot propre pour
+ne pas affaiblir la couleur du sujet dont Salomon était si plein.)
+
+«Qu'il me donne un baiser de sa bouche.» _Cant._, I, 1.
+
+«Fortifiez-moi avec des pommes odorantes, parce que je languis
+d'amour.» _Cant._, II, 5.
+
+«Je me reposerai sous celui que j'ai désiré.» _Cant._, II, 3.
+
+«Là je lui offrirai mes tétons.» _Cant._, VII, 12.
+
+«Mon bien-aimé mit la main au trou, et mon ventre a tressailli de ses
+attouchements.» _Cant._, V, 4.
+
+Au livre de Judith, chap. XIII, v. 8, 9 et 10, on voit la jolie veuve
+de Monassès, la fière Judith, aller dévotement en bonne fortune trouver
+dans sa tente l'Assyrien Holopherne, qui assiégeait Béthulie, et, à
+l'âge de 65 ans (c'est l'âge que lui donne le révérend P. Dom Calmet),
+inspirer à ce général une violente passion, auquel, hélas! et quatre
+fois hélas! pour vous plaire, ô mon Dieu! elle _coupa le cou d'un coup
+de son propre coutelas_, après avoir couché avec lui.
+
+Nous voyons au livre d'_Esther_, chap. I et II, v. 11 et 8, Assuérus,
+qui régnait de l'Inde à l'Éthiopie sur cent vingt-sept provinces,
+répudier la belle mais insolente Vasthi, qui refusait de montrer sa
+beauté _in naturalibus_ aux libertins de sa cour; et puis usant de son
+privilège de despote, parmi les trois cents belles vierges qui lui
+furent amenées pour être ses courtisanes, choisir l'aimable et mignonne
+Esther et l'admettre à l'honneur de partager sa couche royale.
+
+Le livre d'_Ézéchiel_ justifie par ses peintures hardies celles du
+_Portier des Chartreux_. Il vous offre, aux chapitres XVI et XXIII,
+le tableau des moeurs abominables dont étaient infectés Jérusalem et
+tout le pays d'Israël sous les rois successeurs de David. Les fameux
+emblèmes d'Ool et d'Oolibra nous font voir les femmes de ces contrées
+forniquer avec tous les passants, se bâtir des b....., se prostituer
+dans les rues (Cap. XVI, v. 15, 16, 31) et rechercher avec emportement
+les embrassements de ceux _quorum carnes sunt ut carnes asinorum; et
+sicut fluxus equorum, fluxus eorum_ (Cap. XXIII, v. 20).
+
+Le livre d'_Ozée_, dit Voltaire, est peut-être celui qui doit le plus
+étonner les lecteurs qui ne connaissent point les moeurs antiques. En
+effet, comment concevoir, à moins de faire le sacrifice de sa raison,
+que le Seigneur puisse ordonner si positivement à ce petit prophète
+_d'aller s'évertuer avec une femme de mauvaise vie et de lui faire des
+enfants de prostitution_, puis lui enjoindre _d'aller se gaudir avec
+une femme qui non seulement ait déjà un amant_, mais qui soit adultère
+(_Ozée_, cap. I, v. 2) et dont la jouissance coûte à Ozée _quinze
+pièces d'argent et une mesure et demie d'orge_?... (_Ozée_, cap. III,
+v. 1.)
+
+Je ne dirai, et seulement par liaison, que peu de chose de ce que
+nous rapporte le Nouveau Testament des galantes aventures de la
+Madeleine qui, pleurant sur les débauches et les désordres de sa vie
+passée, devint un modèle de vertu, comme elle avait été un scandale de
+prostitution, ainsi que Marie Égyptienne, une autre fille de joie, dont
+les débauches furent effacées par une vie pénitente de quarante ans,
+qu'elle passa dans le désert sans manger.
+
+Je borne ici le tableau des prostitutions et des turpitudes du peuple
+hébreu, que certes on ne doit point envisager conformément aux idées
+que nous avons reçues sur les lois de la décence et de la pudeur. Ces
+moeurs, si éloignées des nôtres, n'étaient point grossières dans ces
+temps reculés, et ne paraissent confondre notre faible raison que parce
+que nous ne pouvons sonder les profondeurs mystérieuses de ce peuple
+élu, manifestement conduit par le doigt de Dieu; profondeurs qui nous
+seront peut-être un jour dévoilées, alors que les _dies iræ_ seront
+arrivés, pendant lesquels les balances d'or de Monseigneur saint Michel
+pèseront nos futures destinées dans la vallée de Josaphat (Teste David
+cum Sybilla).
+
+La prostitution fut connue de tous les peuples de l'Orient, qui la
+pratiquaient sous l'emblème des divinités génératrices. Influencés
+par des climats constamment brûlants où le soufre, mêlé à tous les
+végétaux et les drogues les plus échauffantes, occasionne dans le
+sang et le cerveau de ces explosions qui mènent l'esprit jusqu'au
+délire, ces peuples les honorent par des actes de la plus révoltante
+impudicité, tribaderie, pédérastie, bestialité, sodomie, onanisme et
+jusqu'à la profanation des cadavres de femmes, tout y est mis en usage
+pour stimuler leurs désirs éhontés. Mais la volupté ne paraît avoir
+nulle part établi son empire avec plus de dépravation et de lubricité
+que dans la Grèce et chez les Romains. C'est Orphée, dit-on, qui
+le premier introduisit dans la Thrace l'amour infâme des hommes,
++paiderastia+:
+
+ (Ille etiam Thracum populis fuit auctor amorem
+ In teneres transferre mares, citraque, juventam
+ Ætatis breve ver et primos carpere flores.
+ Ovide., _Metam._, lib. X, v. 84.)
+
+après la mort d'Eurydice, sa femme. Mais les Bacchantes, pour le
+punir de ce crime, le tuèrent et jetèrent sa tête dans le fleuve
+Hébrus. Philippe de Macédoine en fit ses délices avec Pausanias,
+dont il fut assassiné pour avoir souffert la violence que lui fit
+Atticus, son favori, en l'exposant, dans un banquet, à la lubricité
+de ses serviteurs. Le divin Platon ne pouvait se passer un moment de
+son Alexis ou de son Agathon, et le sage Socrate enseignait entre
+deux draps cette honteuse volupté à ses favoris Phédon et Alcibiade.
+Xénophon prenait souvent ce plaisir avec Callias et Antolicus,
+Pindare avec Amarico, Aristote avec son Herminas; Anacréon brûla pour
+Bathyle, et le grand mais bizarre Lycurgue soutenait qu'on ne pouvait
+être bon citoyen sans avoir un ami avec qui l'on couchât. Sapho se
+rendit célèbre, non moins par ses habitudes lesbiennes de
++kleitoriazein+, que par ses talents comme poète. Aspasie se prostitua à
+Périclès, et Glycère à Alcibiade. Laïs reçut dans ses bras le dégoûtant
+Diogène et le galant Aristippe, tandis que Phryné débaucha l'Aréopage
+entier. Thaïs, en sortant des bras d'Alexandre, se fit un doux plaisir
+de faire brûler le palais de Persépolis, et l'on érigea, dans Athènes,
+des autels à la danseuse Cotytto, sous le nom de _Vénus populaire_.
+
+Si nous examinons les moeurs des anciens Romains, nous les trouvons
+plus dissolues encore, surtout au temps des empereurs. Les _lupanaria_
+d'alors étaient de ces endroits où l'on s'abandonnait à tous les
+genres d'abominations. Dans les quartiers séparés qu'habitaient
+les _meretrices_, on voyait sur la porte de la loge de chacune de
+ces courtisanes un écriteau qui portait le nom et le prix auquel
+étaient taxés ses charmes (In cellis autem nomina meretricum solebant
+præfigi, et superscribi simul et stupri. LUBINUS.) D'où vient que
+Juvénal, parlant de la débauche effrénée de Messaline, dans la loge
+de la fameuse Lysisca, dit si agréablement _titulum mentitur Lysiscæ_
+(Juv., liv. II, sat. 6), donnant ainsi à connaître que malgré le nom
+supposé qu'empruntait l'impératrice pour cacher ses infamies, il ne se
+trompait pas sur la femme qui s'y prostituait. Apollonius de Tyr nous a
+conservé, dans son histoire, la forme d'un titre qui est trop plaisant
+pour ne point le rapporter ici:
+
+ _Quicumque Tarsiam defloravit
+ Mediam libram dabit
+ Postea populo patebit,
+ Ad singulas solidas._
+
+Dans ces lieux de débauches, un règlement de police indiquait l'heure
+de se retirer, et le son d'une cloche avertissait le public du moment
+de l'entrée et de la sortie de ces _lupanaria_. (Tempus quando ad
+meretricem eundum erat, lenones indicabant tintinnabulo, et ante nonam
+fores erant clausæ vel ex more, vel ex lege aut edicto aliquo. Voyez
+Pitiscus.)
+
+Les courtisanes qui se distinguèrent le plus dans la prostitution
+furent Pyrallis, Gallia, Lysisca et Flora, qui, en mourant, nomma le
+Sénat romain pour son héritier, ce qui lui valut une apothéose, et
+Quartilla, dont Pétrone nous a dépeint la galante impudicité. (Traduit
+par l'auteur de _l'Origine des prostitutions_.)
+
+«Encolpe et Ascylte, dit-il, sont chez la courtisane Quartilla. Après
+que de vieux débauchés les eurent fatigués de caresses lascives et
+révoltantes, Psyché, suivante de Quartilla, s'approcha de l'oreille de
+sa maîtresse et lui dit en riant quelque chose; elle répondit:--Oui,
+oui, c'est fort bien avisé, pourquoi non? Voilà la plus belle occasion
+qu'on puisse trouver pour faire perdre le pucelage à Pannichis. On
+fit aussitôt venir cette petite fille, qui était fort jolie et ne
+paraissait pas avoir plus de sept ans; c'était la même qui, un peu
+auparavant, était entrée dans notre chambre avec Quartilla. Tous
+ceux qui étaient présents applaudirent à cette proposition; et pour
+satisfaire à l'empressement que chacun témoignait, on donna les ordres
+nécessaires pour le mariage. Pour moi (c'est Encolpe qui parle), je
+demeurai immobile d'étonnement et je les assurai que Giton avait trop
+de pudeur pour soutenir une telle épreuve et que la petite fille
+n'était pas aussi dans un âge à pouvoir endurer ce que les femmes
+souffrent dans ces occasions.--Quoi! repartit Quartilla, étais-je plus
+âgée lorsque je fis le premier sacrifice à Vénus? Je veux que Junon me
+punisse si je me souviens jamais d'avoir été vierge, car je n'étais
+encore qu'une enfant que je folâtrais avec ceux de mon âge; et à mesure
+que je croissais, je me divertissais avec de plus grands jusqu'à ce que
+je sois parvenue à l'âge où je suis.»
+
+Les femmes publiques n'étaient point mêlées avec les citoyens; et dans
+ces temps malheureux où l'on voyait à Rome la plus honteuse débauche
+régner sur le trône, à la cour et dans la haute classe de la société,
+les prostituées gardaient une sorte de décence et de pudeur que les
+dames ne connaissaient plus.
+
+On voyait Pompéia, femme de Jules-César, se laisser séduire par
+Clodius, pendant le sacrifice de la Bonne Déesse, et l'empereur, son
+époux, vivre en adultère avec la fameuse Cléopâtre, reine d'Égypte,
+après qu'il eut débauché Servilie, mère de Brutus, et les plus
+illustres Romaines (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. L). César avait déjà
+commis, dans sa jeunesse, le péché contre nature avec Nicodème, roi de
+Bithynie (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. XLIX).
+
+Il fut, pour ses nombreuses fredaines, appelé la femme de tous les
+maris et le mari de toutes les femmes, «Omnium mulierum virum, et
+omnium virorum mulierem». (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. LII.)
+
+Auguste n'était point exempt de la _petite fantaisie_ de César: il
+la goûtait souvent avec son favori Mécène, dont la femme lui servait
+de concubine. Entremetteuse de son capricieux époux, l'impératrice
+Livie lui procurait des femmes de toutes parts et prêtait quelquefois
+une main complaisante à certain objet fort variable de sa nature
+(XIPHILIN., _in Aug. Dio_, lib. XLVIII), tandis que son volage époux
+se livrait à une flamme incestueuse avec sa propre fille Julie,
+si dissolue dans ses moeurs qu'elle osa publier ses turpitudes; ne
+recevant, disait-elle, des passagers dans sa barque que quand elle
+était pleine (Nunquam, nisi plena navi, tollo vectorem. MACROB., lib.
+II, cap. 5.) Les désordres de cette princesse furent si effroyables
+qu'elle admettait ses amants par compagnies (Admissos gregatim
+adulteros), avec lesquels elle parcourait, la nuit, toutes les rues
+de Rome, se prostituant dans toutes les places publiques (DIO, lib.
+LV, p. 555, A: Juliam filiam suam adeo lasciviæ progressam, ut in
+ipso etiam Foro et Rostris nocturnas comessationes ac comportationes
+ageret.--XIPHILIN., _in Aug._--Nihil quod facere aut pati turpiter
+posset foemina, luxuria libidine infectum reliquit: magnitudinem que
+fortunæ suæ peccandi licentia metiebatur, quidquid liberet pro licito
+judicans.--VELL. PATER., lib. II, 100, 3) et jusque sur les Rostres,
+où son père Auguste avait lancé des décrets si foudroyants contre
+les adultères (VELL. PATER., _Hist._, lib. II.--SUÉT., _in Aug._, c.
+XXXIV). Elle combla la mesure de ses scandaleuses lubricités en faisant
+chaque jour couronner la statue de Marsyas autant de fois qu'elle
+avait, la nuit, soutenu de combats amoureux. La statue de Marsyas,
+ministre de Bacchus (_liber_) et fameux joueur de flûte de Phrygie,
+qu'Apollon écorcha tout vif, pour le punir d'avoir eu la témérité de
+se mesurer avec lui, fut placée dans le Forum, comme monument de la
+liberté de la ville ou de la victoire du dieu des chants. Les avocats
+de cette époque prirent l'habitude de faire couronner cette statue
+chaque fois qu'ils avaient gagné un procès. Ce fut pour imiter cette
+coutume que la princesse Julie _eam coronari jubebat ab iis quos, in
+illa nocturnâ palæstrâ, valentissimos colluctatores experta erat_.
+Voyez Muret, sur Sénèque, et les _Femmes des douze Césars_, par M. de
+Servies, chap. _Julie_, femme de Tibère.
+
+Tibère, ce monstre d'impudicité et de cruauté, se plongeait, en l'île
+de Caprée, dans les turpitudes les plus dégoûtantes et les plus
+horribles saletés. Non content d'exciter son imagination déréglée par
+les peintures les plus obscènes et les plus luxurieuses d'Éléphantis,
+il chercha à ranimer ses sens émoussés par les groupes les plus
+lascifs, qu'il faisait exécuter en sa présence par des _spintres_, qui
+_triplici serie connexi, invicem incestarent_. (SUÉT., _Vie de Tibère_,
+chap. XLIII); il allait jusqu'à abuser de la plus tendre enfance,
+dont il se faisait polluer dans ses bains de la plus infâme manière
+(SUÉT., cap. XLIV): quasi pueros primos teneritudinis, quos pisciculos
+vocabit, institueret, ut natanti sibi inter femina versarentur
+ac luderent, _lingua morsuque sensim appetentes_ (ejus genitalia
+cupientes), atque etiam quasi infantes firmiores, necdum tamen lacte
+depulsos, inguini ceu papillæ admoneret: pronior sane ad id genus
+libidinis et natura et aetate.
+
+Caligula jouit de toutes ses soeurs, en présence de sa femme, au
+milieu de ses lubriques festins, pendant lesquels il violait les plus
+illustres dames devant leurs maris (SUÉT., _in Calig._, cap. XXIV et
+XXXVI.--DIO, lib. LIX); et portant la dépravation de son coeur jusqu'à
+prostituer sa propre personne, il déshonore la fille qu'il avait eue
+de son commerce incestueux avec l'une de ses soeurs (EUTROP., _in Caj.
+Calig._). Il marque le plus fol amour pour l'une d'elles, Drusille,
+parce qu'il en avait eu les prémices, l'enlève à son époux, Cassius
+Longinus, et l'entretient publiquement; et quand il est fatigué de ses
+autres soeurs, Agrippine et Levilla, il les expose à la brutalité de ses
+gitons (SUÉT., _in Calig._, cap. XXIV). Ensuite il conçoit une furieuse
+passion pour la luxurieuse et lascive Césonie, l'habillant tantôt en
+guerrier et tantôt la faisant voir toute nue à ses amies (SUÉT., _in
+Calig._, cap. XXV).
+
+Tandis que le stupide et l'imbécile Claude, prince qui tenait plus
+de l'animal que de l'homme, se donnait tout entier aux plaisirs de
+la table et avait résolu, pour ne point incommoder ses conviés, de
+faire publier un édit par lequel il octroyait la permission de péter
+pendant les repas (SUÉT., _in Claud._, cap. XXXIII), Messaline, sa
+femme, se prostituait à tout venant et s'abandonnant aux vices les
+plus honteux, poussait l'impudeur jusqu'à se marier publiquement avec
+Silius, en l'absence de Claude, qui se divertissait à Ostie (SUÉT., _in
+Claud._, cap. XXVI.--TACIT., _Ann._, II. DIO, lib. LX, p. 686 B.), et
+donnant l'essor à toute la fougue effrénée de ses infâmes passions,
+elle se déguise en fille de joie pour aller, dans la loge de Lysisca,
+se prostituer aux vils embrassements de gladiateurs, d'esclaves et de
+soldats. (Voyez Juvénal, liv. II, sat. 6.--SUÉT., _in Claud._, cap.
+XXVI.)
+
+Digne fils de l'adultère et incestueux Domitius Ænobarbus (TACIT.,
+_Ann._, IV.--SUÉT., _in Ner._, cap. VII) et d'une mère méchante et
+corrompue, qui datait son libertinage dès sa plus tendre enfance,
+Néron se livre à d'incestueuses privautés avec Agrippine, déjà souillée
+d'une familiarité criminelle avec son frère Caligula (TACIT., _Ann._,
+XIV.--SUÉT., _in Calig._ cap. XXIV). Il la fait ensuite massacrer,
+ainsi que son épouse Octavie, qu'il sacrifie à la jalousie de
+l'adultère Poppée, alors sa concubine, dont il se défait également
+par un coup de pied qu'il lui donne dans le ventre (TACIT., _Ann._,
+XVI.--SUÉT., _in Ner._, cap. XXXV). Méprisant toutes les lois de la
+décence et de la pudeur, il viole la vestale Rubria et prend pour
+femme, sous le nom de Sabine, le jeune et beau Sporus, après lui avoir
+fait extirper les testicules (SUÉT., _in Ner._, cap. XXVIII.--AUREL.
+VICTOR, _Epitom._--XIPHILIN., _in Ner._); puis se fait épouser par
+Doryphore, son intendant, pour donner une nouvelle volupté à son infâme
+lubricité (SUÉT., _in Ner._, cap. XXIX).
+
+Vitellius, envoyé fort jeune à Caprée, où Tibère, dans les ombres de
+cette île infâme, cachait ses monstrueuses saletés et ses horribles
+débordements, débute dans la carrière de la vie par une abominable
+prostitution de son corps (SUÉT., _in Vitell._, cap. II: Salivis melle
+commixtis, nec clam aut raro, sed quotidie ac palam arterias et fauces
+pro remedio fovebat. Voyez la _Linguanmanie_.--TAC., _Ann._, XI), puis
+devient l'assassin de sa mère Sextillia qu'il fait mourir de faim.
+
+Vespasien, passionnément amoureux de Cénis, affranchie d'Antoine, mère
+de Claude, entretient cette concubine dans son palais et la traite
+comme si elle eût été son épouse légitime (SUÉT., _in Vesp._, cap. III).
+
+Tite, pendant son expédition contre les Juifs, se passionne pour la
+reine Bérénice, soeur du roi Agrippa, qui lui accorde les dernières
+faveurs.
+
+De retour à Rome, où il s'est fait suivre de sa maîtresse, pour en
+avoir la tranquille jouissance, il répudie sa femme, Marcie Furnille,
+et mène ensuite une vie efféminée et dissolue, passant des nuits
+entières dans ses débauches de table et se livrant aux plus infâmes
+plaisirs (SUÉT., _in Tit._, cap. II). Puis il renvoie cette reine en
+Judée, quoique à contre-coeur (Ab urbe dimisit invitus invitam. SUÉT.,
+_in Tit._, cap. II), après avoir fait massacrer brutalement le consul
+Cecinna au moment que celui-ci sortait de la salle du repas, sous le
+vain prétexte qu'il avait violé Bérénice (AUREL. VICTOR, _Epist._ X,
+§ 4).
+
+Domitia Longina, fille de Domitius Corbulo, d'une beauté admirable,
+mais trop coquette pour ne pas franchir les bornes du devoir conjugal,
+devient une des plus débauchées courtisanes de Rome; elle livre ses
+charmes à Domicien, qui l'enlève brutalement à OElius Lamia son mari
+(DIO, _Excerp._, per Vales.--DIO, lib. LVII.--SUÉT., _in Domit._,
+cap. L). Mais bientôt dégoûté d'une femme dont la possession lui
+avait coûté si peu de peine, il s'enflamme pour Julie Sabine, sa
+nièce (_Ibid._, cap. XXII), et pour la posséder librement il répudie
+son épouse Domitia, qui se prostitue publiquement à la populace et
+au comédien Paris, dont elle devient folle d'amour (_Ibid._, cap.
+III.--XIPHIL., LXVII, p. 759, E), et qu'il fait massacrer en pleine
+rue. Ensuite, rappelant son épouse, sous prétexte que le peuple lui
+demande cette grâce, il la fait rentrer dans son lit sacré (DIO,
+cap. XIII), après avoir donné la mort à son infâme concubine, par un
+breuvage qu'il lui fait prendre pour faire avorter le fruit de leurs
+incestueuses amours (_Ibid._, cap. XXII.--DIO, lib. XVI.--PLIN.,
+_Epist._ II): homme profondément immoral, qui s'abandonna dans ses
+bains aux plus monstrueuses turpitudes avec les femmes les plus
+dissolues; qui se souilla par de sanglantes exécutions, et qui fut
+massacré dans sa chambre par sa propre femme et les grands de sa cour
+qu'il avait proscrits (SUÉT., cap. XXIII.--AUREL. VICT., _Epist._, II,
+7.--DIO, lib. LXVIII).
+
+Sabine, femme de l'empereur Adrien, se livre aux embrassements
+adultères de plusieurs patriciens, et l'épouse de Marc Aurèle,
+Faustine, devient éperdument amoureuse d'un gladiateur.
+
+Commode, né de l'adultère Faustine, fille d'Antonin, ne dément point
+son origine, il se livre dans son palais à la lasciveté de trois cents
+concubines et assassine sa soeur Lucilla. Caracalla se souille du sang
+de son frère et épouse sa belle-mère Julie, dont la beauté égalait
+l'impudence (Cum Julia noverca Bassiani Caracallæ ei sinum nudasset:
+Vellem, inquit, si liceret. At illa: Si libet, licet. An nescis te
+imperatorem esse, et leges dare, non accipere?) Heliogabale aime
+son eunuque Hiéroclès avec un délire si effréné, «ut eidem inguino
+oscularetur, floralia sacra si asserens, celebrare (_OEt. Lamprid._, _in
+Heliog._, cap. V)». Mais énervé par le luxe et les débauches, incapable
+par lui-même d'assouvir ses exécrables lubricités, il prostitue toutes
+les parties de son corps aux turpitudes de ses courtisans et esclaves,
+se faisant donner le nom de _Bassiana_ et recherchant avec emportement
+les criminels plaisirs de la bestialité. (Per cuncta cava corporis
+libidinem recipiens et eum fructum vitæ præcipuum existimans, si dignus
+atque aptus libidini plurimorum videretur. _Ibid._)
+
+
+
+
+Le Libertin de Qualité
+
+
+
+
+Madame Honesta, la Présidente et l'Américaine
+
+
+Je me fais présenter chez Madame _Honesta_ (famille presque éteinte).
+Tout y respire la pudeur et l'honnêteté; tout prêche l'abstinence,
+jusqu'à son visage, dont la tournure, quoique assez piquante, n'a
+cependant aucun de ces détails qui inspirent la tendresse. Mais elle
+a des yeux, de la physionomie, une taille qui serait trop maigre, si
+toute l'habitude du corps ne s'y proportionnait pas. Je ne louerai pas
+sa gorge, quoiqu'une gaze qui s'est dérangée m'ait permis d'entrevoir
+du lointain; ses bras sont un peu longs, mais ils sont flexibles, on
+pourrait souhaiter une jambe plus régulière; telle qu'elle est, un
+joli pied la termine. Nous avons les _grands airs_, des _nerfs_, des
+_migraines_, un mari que l'on ne voit qu'à table, des gens discrets, de
+l'esprit bizarre, capricieux, mais vif, mais quelquefois ne ressemblant
+qu'à soi... Pardieu! allez-vous me dire, celle-là ne vous paiera pas...
+Oh! que si! parce qu'elle est vaniteuse, parce qu'elle se pique de
+générosité, parce qu'elle veut primer.
+
+D'abord, vous imaginez bien que nous faisons du respect, de l'esprit,
+des pointes, des calembours; que madame a raison, que tout chez elle
+est au mieux possible... Irai-je à sa toilette? Pourquoi non?... Je
+placerai une mouche; je donnerai à cette boucle tout le jeu dont
+elle est susceptible... Un chapeau arrive... Bon Dieu! les Grâces
+l'ont inventé; le dieu du goût lui-même en a placé les fleurs,
+et tous les zéphyrs jouent dans les plumes qui le couvrent. Comme
+cette gaze _prune-de-Monsieur_ coupe avec ce _vert anglais_... Mais
+qui l'a envoyé?... Vous sentez que je suis le coupable; et pourquoi
+un coupable ne rougirait-il pas?... Je me suis trahi, déconcerté,
+boudé... Victoire, que son emploi de femme de chambre, quelques
+baisers des plus vifs et un louis ont mise dans mes intérêts, les
+plaide en mon absence... Ah! madame, si vous saviez ce que l'on me
+dit de vous!... Combien ce monsieur est aimable! il vaut bien mieux
+que votre chevalier, et je suis sûre qu'il ne vous coûterait qu'une
+misère... Il n'est pas joueur, je le sais de son laquais; c'est un
+coeur tout neuf.--Mais, crois-tu que je sois assez aimable pour...--Ah!
+Dieu! madame, comme ce chapeau est tourné! Vous voilà à l'âge de vingt
+ans.--Tais-toi, folle; sais-tu que j'en ai trente, et passés?...
+(Pardieu, oui, _passés_ et il y a dix ans que cela est public...)
+Je reviens l'après-midi; on est seule: pourquoi ne le serait-on
+pas? Je demande pardon en offensant davantage; on s'attendrit, je me
+passionne; on se... (Foutre! attendez donc... Cette femme-là est d'une
+précipitation à me faire perdre les frais de mon chapeau.) Vous sentez
+bien que mon laquais n'est pas assez bête pour ne pas me faire avertir
+que le ministre (ah! pardieu! tout au moins) m'attend. Je jette un coup
+d'oeil assassin; j'embrasse cette main qui tremble dans la mienne... Je
+me relève et je pars.
+
+Pendant ce temps-là, je fais connaissance avec une de ces femmes qui,
+blasées sur tout, cherchent des plaisirs à quelque prix que ce soit.
+Elle me fait des avances, parce que son honneur, sa réputation, la
+bienséance... Tout cela est aussi loin que sa jeunesse. Nous sommes
+bientôt arrangés; elle me paie, je la lime; car je ne veux, sacredieu!
+pas d......er... Mon infante le sait: les tracasseries viennent.
+Ah! doux argent! je sens que ton auguste présence!... Enfin, on se
+détermine; il y a déjà quinze mortels jours qu'on languit. Je fais
+entendre, modestement, que la reconnaissance m'attache, que j'ai des
+obligations d'un genre... N'est-ce que cela?... On me paie au double;
+et dès lors je suis quitte avec ma Messaline: je vole dans les bras
+qui m'ont comblé de bienfaits nouveaux, et je goûte... non pas du
+plaisir... mais la satisfaction de prouver que je ne suis pas ingrat.
+
+Las! que voulez-vous! Quand on a engraissé la poule, elle ne pond plus;
+les honoraires se ralentissent, et je dors.--Comment! tu dors?--Oui,
+la nuit, et qui plus est, le matin... ce matin chéri qui anime
+l'espérance, qui éclaire les combats amoureux. On se plaint, je me
+fâche; on me parle de procédés, d'ingratitude, et je démontre que l'on
+a tort, car je m'en vais.
+
+Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m'apparaît; mais il n'est
+point chargé de ses attributs heureux: c'est le dieu du conseil, le
+diligent Mercure, il me console et m'envoie chez M. Doucet. Vous ne le
+connaissez sûrement pas: or, écoutez.
+
+Une taille qu'une soutane et un manteau long font paraître dégagée;
+un visage qui rassemble la maturité de l'âge, l'embonpoint et la
+fraîcheur; des yeux de lynx, une perruque adonisée; _l'esprit_ en a
+tracé la coupe; sa physionomie ouverte, mais décente, répand l'éclat
+de la béatitude; il ne se permet qu'un sourire, mais ce sourire laisse
+voir de belles dents... Tel est le directeur à la mode: troupeaux de
+dévotes abondent, les consultations ne tarissent pas.
+
+Mais il existe des privilégiées, de ces femmes ensevelies dans un
+parfait quiétisme de conscience et dont la charnière n'en est que
+plus mobile. Le père en Dieu cache sous un maintien hypocrite une âme
+ardente et de très belles qualités occultes... Vous vous doutez bien
+que c'est à ces femmes qu'il faut parvenir. Je m'insinue donc dans
+la confiance du bonhomme, je lui découvre que je suis presque aussi
+tartuffe que lui: il m'éprouve; et quand toutes ses sûretés sont
+prises, il m'introduit chez madame....
+
+C'est là que la sainteté embaume, que le luxe est solide et sans faste,
+que tout est commode, recherché sans affectation... Mais quoi, un
+jeune homme chez une femme de la plus haute vertu!... Eh! justement;
+c'est afin de ne pas perdre la mienne; car vous noterez que je dois en
+avoir, au moins autant que d'impudence. Mes visites s'accumulent, la
+familiarité s'en mêle, et voici une des conversations que nous aurons,
+j'en suis sûr.
+
+A la sortie d'un sermon (car j'irai, non pas avec elle, mais je serai
+placé tout auprès, les yeux baissés, jetant vers le ciel des regards
+qui ne sont pas pour lui), à la sortie d'un sermon duquel elle m'a
+ramené, je commencerai par la critique de toutes les femmes rassemblées
+autour de nous. Notez que les questions viennent de ma béate.--Comment
+avez-vous trouvé madame une telle?--Ah! bon Dieu! elle avait un pied de
+rouge.--Pourtant, elle est jolie.--Elle aurait de vos traits, si elle
+ne les défigurait pas; mais le rouge... Cependant, je lui pardonne;
+elle n'a ni votre teint, ni vos couleurs... (Croyez-vous qu'à ces
+mots elles n'augmenteront pas?)--Par exemple, la comtesse n'était pas
+habillée duement.--Du dernier ridicule, elle montre une gorge! et
+quelle gorge! Je ne connais qu'une femme qui eût le droit d'étaler de
+pareilles nudités. (Remarquez ce coup d'oeil sur un mouchoir dont les
+plis laissaient passage à ma vue... Un autre coup d'oeil me punit et
+je devins timide, décontenancé.)--Que pensez-vous du sermon?--Moi, je
+vous l'avouerai, j'ai été distrait, inattentif.--Cependant la morale
+était excellente.--J'en conviens; mais présentée d'une manière si
+froide! une belle bouche est bien plus persuasive. Par exemple, quel
+effet ne font pas sur moi vos exhortations! Je me sens plus animé, plus
+fort, plus courageux... Hélas! vous me faites aimer la vertu parce que
+je vous aime... (Ah! mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la
+pâleur couvre mon visage... Je demande pardon... Plus on me l'accorde,
+plus j'exagère ma faute, afin de ne pas être coupable à demi...) Ma
+dévote se remet plus promptement; cependant, elle est encore émue,
+elle me propose de lire et c'est un traité de l'amour de Dieu. Placé
+vis-à-vis d'elle, mon oeil de feu la parcourt et l'épie: je paraphrase,
+je compose; ce n'est plus un sermon, c'est du Rousseau que je lui
+débite... Je saisis l'instant, un oratoire est mon boudoir, et je suis
+heureux.
+
+Mais l'argent! l'argent!--Foutre, un moment; laissez-nous d....er.
+Quelle jouissance qu'une dévote! Que de charmants riens! Comme cela
+vous retourne! Quel moelleux! Quels soupirs!... Ah! ma bonne Sainte
+Vierge!... Ah! mon doux Jésus!... Ami, sens-tu cela comme moi?
+
+Mais l'argent! Eh! me croyez-vous assez bête pour aller faire un
+mauvais marché? Nenni... quelque sot...
+
+Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est discret; il
+perdrait trop à ne pas l'être, et c'est lui qui va me servir; bien
+entendu qu'il aura son droit de commission.
+
+Depuis trois jours, ma dévote, en abstinence, n'a eu pour ressource que
+son god...... Le père en Dieu arrive:--Hélas! ce pauvre jeune homme!
+il est encore retombé dans le vice! Des femmes perdues l'entraînent...
+(Quel coup de poignard!)--Ah! mon père, quel dommage! il a un bon
+fond!--Madame, ce n'est pas sa faute; il y a même en lui une espèce
+de vertu, car il est franc. «Monsieur, m'a-t-il dit, j'ai des dettes
+d'honneur, ma _conscience_ me tourmente; je vais me perdre peut-être,
+je serai la victime de mon devoir... Hélas! ce qui me perce l'âme,
+c'est de quitter madame... (Ici elle baisse les yeux.) Cette femme
+est adorable; elle possède mon coeur... N'importe, il faut la fuir...
+Étoile malheureuse! déplorable destin!» Voilà, madame, ce qu'il m'a
+dit les larmes aux yeux... On me plaint; on parle d'autre chose, on
+revient...--Mais à quoi montent ces dettes?--Trois cents louis... Et
+vous croyez qu'une femme qui connaît mes caresses et mes reins, qui est
+sûre du secret, qui ne me trouve pas un butor, qui aime surtout les
+variantes, ne me les enverra pas le lendemain?
+
+Je vous vois d'ici faire le moraliste: «_Mais cela est odieux; l'amour
+pur est généreux; vous êtes un fripon..._» Foutre! vous badinez, vous
+gâteriez le métier; elle a trente-six ans, j'en ai vingt-quatre;
+elle est encore bien, mais je suis mieux; elle met de son côté du
+tempérament et de l'argent, moi de la vigueur et du secret... Ne
+voilà-t-il pas compensation?
+
+D'ailleurs, voulez-vous que je m'acquitte? Je lui fais l'honneur de
+l'afficher. Elle quitte sa dévotion: je la rends à la société, à
+elle-même; elle change d'état, enfin... Non, je me trompe, elle ne
+change que de robe et de coiffure.
+
+Voilà ma dévote dans le monde, et par mes soins.
+
+--Mais il valait bien mieux la laisser dans son obscurité: vous allez
+la perdre, on vous l'enlèvera.--J'ai d'autres projets peut-être; son
+argent est consommé, ses diamants sont vendus, mon caprice est passé...
+Vous verrez cependant que, pour me faire enrager, elle s'avisera
+d'être fidèle: il faut que je prenne la peine d'avoir des torts avec
+elle.--Vous en aurez bientôt.--Non; car voici ma conclusion: «Madame,
+je ne rappellerai point vos bontés, elles me sont chères, et mon coeur
+aime à vous avoir des obligations que toute autre ne m'eût pas fait
+contracter; mais, plaignez-moi; c'est ma reconnaissance qui me coûtera
+la vie; c'est le soin de votre gloire qui va détruire mon bonheur.
+Je vous dois de cesser des visites qui vous compromettraient: hélas!
+je sais trop qu'en prononçant cette séparation funeste, je dicte mon
+arrêt.»
+
+Puissances du ciel! combien vous êtes attestées! A force de singeries,
+je parviens à m'attendrir; ma Dulcinée verse tour à tour les larmes de
+la douleur et celles du plaisir: ma fuite est combinée par des points
+d'arrêt sur tous les sophas des appartements, et c'est à sa dernière
+extase que je me sauve.
+
+Parbleu! voilà bien des façons.--Pauvre sot! tu ne vois donc pas que
+cette femme fait ma réputation pour l'éternité; je n'ai plus besoin de
+me vanter, je n'ai qu'à lui en laisser le soin, et je suis le phénix
+des oiseaux de ces bois. D'ailleurs, je n'ai pas perdu la tête; elle
+est l'amie intime de la présidente de..., et depuis longtemps je lorgne
+cette riche veuve; elle ne manquera pas d'être la confidente de ma
+délaissée, et me croyez-vous assez novice pour n'avoir pas persuadé à
+celle-ci que ce serait un moyen de nous voir encore; à l'autre, que je
+ne quitte madame une telle que pour ses beaux yeux.
+
+Tout réussit à mon gré... mais il faut que je les brouille... Allons,
+Discorde, vole à ma voix... On se pique, on se refroidit, les deux
+inséparables ne se voient plus; la présidente exige que j'embrasse son
+ressentiment; je me fais valoir, je deviens exigeant à mon tour. Que ne
+peut le désir de la vengeance! on se livre à moi pour faire pièce à sa
+bonne amie.
+
+La présidente a trente-cinq ans, et n'en paraît pas plus de vingt-huit;
+elle est bien conservée, mais sans affectation. Ce serait une petite
+maîtresse, si le jargon ne l'ennuyait pas. Elle a de l'esprit avec les
+femmes, de la gentillesse avec les hommes, beaucoup de retenue dans le
+public, un ton de femme de qualité et des dehors imposants.
+
+Dans le particulier, je n'ai guère connu de tempérament plus vif, plus
+soutenu, et en même temps plus varié. Ses caresses sont séduisantes,
+parce qu'elles sont franches, et vingt fois j'ai été tenté de l'aimer.
+Au reste, elle n'est pas sans défauts: elle a une profonde vénération
+pour elle-même; ses décisions sont des oracles, ses préceptes des
+lois; je n'ai rien vu de si impérieux. Il est vrai qu'elle y joint
+l'adresse, et que souvent vous croyez faire votre volonté en ne suivant
+que la sienne.
+
+Sa société, qui nous devine, ne tarde pas à me fêter, je suis le saint
+du jour; elle a de la confiance en moi: rien n'est bien, si je ne
+l'ai conseillé. Nous passons ainsi six mortelles semaines. J'oubliais
+qu'elle veut être la confidente de mes affaires. Un jour j'arrive chez
+elle; mon oeil est agité.--Mais, qu'as-tu donc, mon ami? Tu es bien
+sombre.--Quoi! dis-je (en m'efforçant de sourire), pourrais-je apporter
+chez vous de l'humeur?... On me persécute, je m'obstine à me taire,
+j'ai des distractions que le monde qui abonde pour le souper ne saurait
+détruire: on me propose une partie, je la refuse, et je sors à minuit
+en m'échappant.
+
+Voilà qui est bien simple, direz-vous, qui n'en ferait autant?... Je
+vous le donne en dix: écoutez seulement.
+
+Est-ce que mon laquais, qui est un Crispin des mieux dégourdis, n'a
+pas eu l'esprit de f..... la femme de chambre pour éviter l'ennui.
+Or, ce jour-là, il est presque aussi triste que moi; sa charmante le
+presse autant que la mienne, et comme il est d'un naturel confiant, il
+avoue que «_la nuit dernière j'ai soupé chez la duchesse une telle,
+que l'on m'a fait, malgré moi, tailler un pharaon_»; que le jeu était
+diabolique, que j'ai perdu énormément, et qu'étant peu riche, je suis
+étrangement incommodé; mais ce qui me tourmente, c'est d'avoir été
+obligé de mettre en gage le diamant que m'a donné la présidente. Hélas!
+cette bague n'a pas même été suffisante avec tous mes bijoux pour
+dégager ma parole et je suis sans un sou!
+
+Il retombe ensuite sur lui-même, car le drôle est presque aussi coquin
+que moi: on l'a forcé aussi de jouer, et sa montre est avec mes effets
+chez madame la Ressource. La pauvre Adélaïde, qui aime le pendard, tire
+de son armoire quarante écus, qui composent sa petite fortune et sont
+même le fruit de mes dons. Le scélérat les empoche; mais il y a bien un
+autre manège.
+
+J'ai aperçu des chuchotages de la présidente à sa femme de chambre,
+des allées, des venues: c'est que l'on a conté tout cela à madame; que
+madame a fait répéter tout cela à mon bandit, et que sur le champ elle
+lui a remis cinq cents louis.--Douze mille francs?--En or, vous dis-je,
+pour aller tout dégager et fournir le supplément... Quand je sors, je
+retrouve mon fourbe dans mon carrosse, et nous portons le magot en
+triomphe chez moi.--Comment! tout cela n'était donc pas vrai?--Mais
+d'où diable viens-tu donc? C'est incroyable! tu ne te formes point;
+mais, aiguise donc ton intelligence.
+
+Le lendemain, à sept heures, en déshabillé leste, je cours chez la
+présidente; une joie douce brille dans ses yeux; j'ai son diamant au
+doigt... je veux la faire parler (car vous noterez que, sous peine
+de la vie, mon laquais ne doit m'avoir rien avoué) elle me fait un
+mensonge avec toute l'adresse, toute la noblesse de la générosité; mais
+elle voit bien, à la vivacité de mes caresses, que la reconnaissance
+les enflamme et que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes
+transports, je parle de bienfaits; on m'impose silence, en me disant
+que si l'on avait été assez heureuse pour me rendre un service, j'en
+ôterais tout l'agrément. Dieu! comme ma voix est touchante!
+
+Comment, monstre! tant d'amour et de générosité ne te touche pas? Si
+fait, pardieu! et pour lui montrer ma gratitude (un peu aussi pour m'en
+débarrasser), je la marie avec un homme de ma connaissance qui la rend
+la femme la plus heureuse de Paris. D'amants que nous étions, nous
+devenons amis, et je vole, non pas à de nouveaux lauriers, mais à de
+nouvelles bourses.
+
+Dégoûté de l'amour parfait, de la jouissance méthodique de la dévote
+et de la présidente, je languissais tristement, quand mon bon ange
+me conduisit chez madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les
+parties fines, rue Tiquetonne); je lui annonce que je suis vacant, et
+surtout que le diable est dans ma bourse; elle me présente sa liste,
+parcourons-la.
+
+1º Madame la baronne de Conbâille... Foutre! voilà un beau nom.
+Qu'est-ce que cette femme-là?---C'est une petite provinciale
+qui est venue à Paris dépenser cinquante ou soixante mille
+francs qu'elle amassait depuis dix ans.--En reste-t-il encore
+beaucoup?--Non.--Passons; pourquoi cette bougresse-là s'avise-t-elle de
+prendre un nom de cour?
+
+2º Madame de Culsouple.--Combien donne-t-elle?--Vingt louis par
+séance.--Paie-t-elle d'avance?--Jamais, et puis ce n'est pas votre
+affaire: elle est trop large.
+
+3º Madame de Fortendiable.--Tenez, voilà ce qu'il vous faut. C'est
+une Américaine, riche comme Crésus; et si vous la contentez, il n'y a
+rien qu'elle ne fasse pour vous.--Eh bien! tu me présenteras.--Demain,
+si vous voulez.--Ici?--Dans son hôtel même.--Ce nom-là a quelque chose
+d'infernal qui me divertit.--Je rends la liste, quand, d'un air de
+mystère, la bonne Saint-Just m'adresse cette exhortation: «Mon cher
+ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu'y avez-vous gagné? la
+vérole. Pourquoi ne pas écouter les conseils de la sagesse? J'ai dans
+ma maison une vraie fortune, une vieille.--Le diable te f....! Eh! que
+votre souhait s'accomplisse! encore mieux vaut lui que rien; mais il ne
+s'agit pas de cela, je vous parle d'un trésor: fiez-vous à moi, et nous
+la plumerons.--Allons, je le veux bien: je m'en rapporte à ta prudence.»
+
+En attendant, je me rends le lendemain, à sept heures du soir, chez
+mon Américaine. Je trouve de la magnificence, un gros luxe, beaucoup
+d'or placé sans goût, des ballots de café, des essais de sucre, des
+factures, enfin un goût de mariné que je n'ai, sacredieu! que trop
+reconnu dans mainte occasion.
+
+Ce qui me tourmentait était d'entendre, dans un cabinet voisin, une
+voix d'homme dont les gros éclats me mettaient en souci; enfin, la
+porte s'ouvre: qui serait-ce? Ma déesse... Mais, foutre! quelle femme!
+
+Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces; des cheveux noirs et
+crépus ombragent un front court, deux larges sourcils donnent plus de
+dureté à des yeux ardents, sa bouche est vaste; une espèce de moustache
+s'élève contre un nez barbouillé de tabac d'Espagne; ses bras, ses
+pieds, tout cela est d'une forme hommasse, et c'est sa voix que je
+prenais pour celle du mari.
+
+--Foutre! dit-elle à la Saint-Just, où as-tu pêché ce joli enfant?
+Il est tout jeune; mais qu'il est petit! N'importe, petit homme,
+belle q..... Pour faire connaissance, elle m'embrasse à m'étouffer...
+Sacredieu! il est timide!--Oh! c'est un garçon tout neuf.--Nous
+le ferons... Mais est-ce que tu es muet?--Madame, lui dis-je, le
+respect... (J'étais abasourdi.)--Eh! tu te fous de moi avec ton
+respect... Adieu, Saint-Just. Ça, ça, je garde mon f...eur; nous
+soupons et couchons ensemble.
+
+
+
+
+La Duchesse
+
+
+Me voilà donc libre; je m'introduis dans les différentes sociétés de
+la cour; je jette sur les femmes qui les composent un oeil curieux et
+perçant. Du plus au moins je fais mainte application des peintures de
+la marquise. La saison des bals arrive, j'aime la danse à la fureur,
+mais, n'étant point talon rouge, elle m'était interdite chez les
+hautes puissances; l'observation m'offrit des dédommagements. J'avais
+obtenu la permission de me rendre chez une princesse qui joint à
+tout plein d'esprit le meilleur ton et le coeur le plus sensible. Je
+la jugeai faite pour inspirer un attachement durable, mais trop sage
+pour s'afficher ainsi. A son âge, avec tous les moyens de plaire, se
+fixer!... Eh! que dirait l'Amour? Lui a-t-il confié ses flèches pour
+les laisser oisives ou pour les ficher sur un seul coeur, comme les
+épingles sur la pelote de sa toilette? Je consultai mon grimoire,
+et je sus qu'on ne pouvait allier plus de générosité, de talents et
+d'adresse. Je sus encore qu'en prédicateur excellent, ses préceptes ne
+nuisaient pas à ses plaisirs, et je crus sentir qu'un peu de contrainte
+pouvait y ajouter du prix.--Mais qui est-ce donc?--Oh! vous en demandez
+trop; allez sur le grand théâtre, quand on jouera la _Gouvernante_,
+vous lui verrez remplir un rôle que son coeur lui rend cher et qui lui
+mérite tous les applaudissements.
+
+Confondus dans un groupe d'hommes, nous exercions notre critique sur
+les danseurs.--Eh! bon Dieu! quelle est cette petite personne, si
+folle, si extravagante? Elle est tout ébouriffée, son panier penche
+d'un côté, tout son ajustement est en désordre... Je ne l'en trouve,
+ma foi! que plus jolie; tous ses attraits sont animés, ses gestes sont
+violents, tout pétille en elle.--C'est la duchesse de..., me répond le
+comte de Rhédon; vous ne la connaissez pas? Je vous présenterai; elle
+aime la musique, vous l'amuserez. Le lendemain, je somme le comte de sa
+parole, et nous partons.
+
+A six heures du soir, la duchesse était en peignoir; de grands cheveux
+s'échappaient d'une baigneuse placée de travers sur sa tête. Embrasser
+le comte, me faire la révérence, me proposer vingt questions et me
+prendre pour répéter le pas de deux de _Roland_, ne fut l'affaire que
+d'un instant. Je fus froid les premiers pas: une passe très lascive,
+qu'elle rendit comme Guimard, m'enhardit, m'échauffa, me fit... (Ah!
+mon ami, la jolie chose qu'un pas de deux, quand on bande!) Le comte
+applaudit à tout rompre; elle s'écrie que je danse comme Vestris, que
+j'ai un jarret à la Dauberval, me fait promettre de venir répéter avec
+elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis mon lutin sonne
+ses femmes. Le comte se sauve, je demeure; elle se coiffe à faire
+mourir de rire; me demande mon avis; je touche à l'ajustement, et je
+lui donne un petit air de grenadier qu'elle trouve unique... Elle
+s'habille, sort; je lui donne la main, et je me retire.
+
+Parbleu! dis-je en moi-même, celle-là n'a pas le temps d'être méchante.
+Je me couche; sa friponne de mine me tourmente toute la nuit. Je me
+lève en raffolant, et je cours chez la duchesse à dix heures du matin;
+elle sortait du bain, fraîche comme la rose. Une lévite la couvre des
+pieds à la tête; on apporte du chocolat; je suis barbouillé du haut en
+bas; elle saute à son clavecin; sa jolie menotte a toute la vélocité
+possible; elle a du goût, un filet de voix, des sons charmants, mais
+pour de l'âme... serviteur. Je vois cependant qu'elle est susceptible.
+Nous prenons un duo; je la presse, je l'attendris malgré elle; elle
+perd la tête, son coeur se serre; j'en arrache un soupir; la voix meurt,
+la main s'arrête; le sein palpite, mon oeil enflammé saisit tous ses
+mouvements... Zeste! elle jette tout au diable; elle plante là le
+clavecin, me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en
+boudant sur un sopha, et se relève par un grand éclat de rire.
+
+Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; je remarque
+cependant avec plaisir qu'elle prend de l'intérêt; elle me loue avec
+affectation. Gardel n'a garde de la contredire; avant que je sorte,
+elle me demande excuse, implore son pardon, me prie de lui imposer sa
+pénitence; vois donc d'ici, bourreau, cette mine hypocrite; je saisis
+une main que je couvre de baisers; l'autre me donne un soufflet qu'un
+baiser hardi répare à l'instant.
+
+Le lendemain, j'y vole sur les ailes du désir; elle m'avait demandé
+quelques ariettes nouvelles, je les lui portais; elle était au lit; une
+femme de chambre ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil placé à côté
+d'elle me tendait les bras... j'aime bien mieux m'appuyer contre une
+console qui me tient de niveau.
+
+Où es-tu, divin Carrache? prête-moi tes crayons pour esquisser cette
+enfant!...
+
+Un bonnet à la paysanne couvre sa tête à moitié; ses traits n'ont
+aucune proportion; ce sont de noirs yeux superbes, la plus jolie
+bouche, un nez retroussé, un front trop petit, mais ombragé
+délicieusement; deux ou trois petits signes noirs comme jais
+assassinent leur monde sans rémission; son teint est moins très blanc
+qu'animé, mais le carmin le plus pur n'égale pas le vermeil de ses
+joues et de ses lèvres.
+
+Après quelques folies débitées de part et d'autre, je lui montre ma
+musique; elle me prie de chanter... Je déployais toute la légèreté
+de ma voix, quand tout à coup un drap soulevé me découvre un sein de
+lis et de roses... _et la cadence chevrote_... Je continue: tantôt
+c'est un bras arrondi par l'amour, une cuisse fraîche rebondie, une
+jambe fine, un pied charmant qui, tour à tour, se promènent sur le lit
+et frappent tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que je
+chante...--Allons donc! me dit la duchesse, avec un sang-froid dont
+je ne la croyais pas capable. Je recommence et le manège d'aller son
+train; mon sang bouillonne, tous mes nerfs s'agacent et s'irritent;
+je palpite, mon visage s'inonde de sueur; la méchante, qui m'observe,
+sourit et cependant soupire... Un dernier bond la découvre tout
+entière... Sacredieu! mes yeux font feu; je jette la musique, je fais
+sauter les boutons qui me gênent, je m'élance dans ses bras; je crie,
+je mords, elle me le rend bien, et je ne quitte prise qu'après quatre
+reprises redoublées.
+
+La duchesse était évanouie, cela commença à m'inquiéter; j'employai un
+spécifique qui ne m'a jamais manqué; j'ai la langue d'une volubilité
+incroyable; j'applique ma bouche sur le bouton de rose qui termine
+un joli globe: un trémoussement presque subit me rassure sur son
+état...--Dieu! ô Dieu! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu
+l'as trouvé!--Eh, quoi? lui dis-je tout étonné...--Hélas! un tempérament
+que l'on m'avait persuadé que je n'avais pas... Et baisers d'entrer en
+jeu, et les pièces de mon habillement de couvrir le plancher. Enfin,
+nous nous trouvâmes, comme dit la précieuse ridicule, _l'un vis-à-vis
+de l'autre_; je vous jure que ma petite duchesse n'était point de ces
+prudes qui craignent un homme absolument nu. Elle avait des doutes;
+il fallut bien les éclaircir. Cette situation nouvelle me découvrait
+de nouveaux charmes. C'était bien le corps le mieux fait! Charnue
+sans être grasse, svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne
+demandait que de l'usage... Eh! parbleu! je lui en donnai de toutes les
+façons.
+
+J'aime bien f....; mais comme le bon Dieu n'a pas voulu que nous
+trouvassions le mouvement perpétuel, il faut s'arrêter enfin, car ce
+_jeu lasse plus qu'il n'ennuie_.
+
+Or ma duchesse n'avait qu'un jargon, toujours le même; et comme j'avais
+ralenti son feu, ce n'était plus qu'un petit être plat, fort monotone.
+Que j'aime à voir sortir d'une bouche ces riens que rend si précieux
+une femme enivrée de volupté! qu'un mot placé à propos sait bien
+relever le prix d'une caresse et la rendre plus touchante! Otez les
+préludes de la jouissance et les paroles magiques qui, faisant sortir
+de l'extase, aident si souvent à s'y replonger... _l'ennui bâille avec
+nous sur le sein de nos belles_: l'amour fuit, l'essaim des plaisirs
+s'envole, et l'on s'endort pour ne jamais se réveiller.
+
+Voilà des dégradations que j'éprouvai chez la duchesse pendant quinze
+jours: nos commencements furent trop vifs et la satiété amena le
+dégoût. J'en étais là, quand, un soir, en entrant chez moi, on me remit
+un écrin et un petit billet.
+
+«Un instant me rendit votre amante, un instant a tout changé; mais
+j'ai, monsieur, de la reconnaissance de vos soins; je vous prie de
+conserver cet écrin: il vous représentera l'image d'une femme qui
+parut vous être chère, et qui se reproche de n'avoir pas pu faire plus
+longtemps votre bonheur.»
+
+Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce billet: la duchesse était
+incapable de l'avoir dicté. J'y répondis: «Vos bienfaits, madame,
+ont droit de me toucher, si votre coeur a daigné apprécier le peu que
+je vaux. J'ai mis dans notre liaison des procédés dont l'énergie
+paraissait vous plaire; je n'ai ni dépit, ni colère. C'est bien assez
+pour moi d'avoir eu les honneurs du triomphe, sans aspirer à ceux de
+la retraite: depuis huit jours, j'attendais vos ordres, et la preuve
+de mon respect est de ne les avoir pas prévenus. Votre portrait sera
+pour moi le gage de l'estime que vous accordez à mes _talents_. Puisse,
+madame, le fortuné mortel qui me remplace vous en porter de _plus
+heureux_! Vous m'aurez tous deux dans une obligation plus douce: celle
+de vous avoir mis dans le cas d'en sentir tout le prix.»
+
+Mon successeur, homme d'esprit, n'a pu y tenir, comme moi, que peu
+de jours; elle l'a remplacé par _un prince_, et réellement, quant au
+moral, ils se convenaient; pour le physique, elle eut ses laquais:
+c'est le pain quotidien d'une duchesse.
+
+Mon billet écrit, j'ouvris l'écrin, j'y trouvai de fort beaux diamants
+et le portrait de la duchesse en baigneuse: il était frappant; je
+l'approchai machinalement de mes lèvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je
+sacrifiai encore une fois à ce joli automate, et mon caprice s'écroula
+avec la libation que je venais de répandre en son honneur.
+
+
+
+
+Musique
+
+
+J'ai toujours aimé la musique; je fis le soir même connaissance avec
+la Guimard. Cette bougresse-là est laide et joue comme une cuisinière;
+mais sa voix est belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait
+plaisir; d'ailleurs elle f... comme une enragée. Ma réputation abrégea
+le cérémonial: je convins de six coups par jour; elle cassa aux gages
+son porteur d'eau qu'elle avait éreinté, laissa reposer ses laquais
+et son coiffeur, et nous nous accordâmes à faire bourse commune (bien
+entendu que je n'y mettrais rien). Elle donnait des concerts, recevait
+des compagnes qui la grugeaient en la détestant, des musiciens d'assez
+mauvaise compagnie et des gens de qualité amateurs qui n'ont pas même
+le mérite d'être bons.
+
+J'étais à causer un après souper avec un virtuose célèbre et charmant
+compositeur (_Cambini_); nous parlions de la révolution de la
+musique en France; je l'écoutais avec aridité et je m'instruisais;
+tout à coup un de ces messieurs nous aborde.--Quoi! vous parlez
+composition! Pardieu! sans me flatter, je suis d'une bonne force.--Je
+n'en doute point, lui dis-je en jetant un coup d'oeil sur l'artiste,
+et je serais fort aise que vous nous donniez, à monsieur et à moi,
+quelques leçons.--Volontiers, volontiers; moi, je ne refuse jamais mes
+soins.--Par exemple, monsieur veut composer un opéra et il me demande
+le poème.--Sa musique est faite, apparemment?--Non pas.--Comment! Tant
+pis; jamais la musique ne va bien, quand on la compose pour des
+paroles; cela gêne un musicien et l'empêche de peindre; son
+imagination est refroidie.
+
+--Mais, monsieur, il me semble...--Il vous semble mal. Un orchestre,
+morbleu! un orchestre, voilà tout ce qu'il faut; suivez le Moline,
+cela s'appelle faire un opéra; les paroles ne sont jamais d'accord
+avec la musique; mais aussi cela n'arrête point les effets... Moi,
+je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini?--Monsieur le
+marquis, cependant, quand on veut exprimer un sentiment, l'amour, par
+exemple...--Oui, il faut du chromatique, beaucoup de fausses quintes;
+on relève cela par l'accord parfait; de là on passe dans le ton relatif
+par la tierce mineure; appuyez-moi une septième diminuée; si le mode
+est mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bémols, accords de tierce,
+dominant, sexte et les doubles octaves... Pardieu! l'on module dans
+un tour de main... As-tu de la fureur, dans ton opéra?--Beaucoup,
+monsieur le marquis.--Ah! pardieu! tu vas voir: mesure à quatre temps,
+battue bien ferme; pour le récitatif, _ad libitum_, avec accompagnement
+obligé; ensuite un choeur en fugue, à deux sujets bien sortants l'un et
+l'autre, parce que cela marque la dispute, le conflit de juridiction;
+surtout que cela crie comme le diable (il faut que l'on entende un
+choeur peut-être), ensuite un grand silence; c'est imposant, ça,
+hein?... Un trois temps bien tendre, pour faire le contraste, tu
+m'entends bien? Il n'y aurait pas de mal d'y mettre des timbales;
+ensuite le héros se fâche en _allegro_, avec quatre bémols à la clef;
+il faut qu'il fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la
+poitrine; pendant ce temps-là, l'orchestre va le diable; puis ton
+héros fait des roulades pour se reposer; il veut qu'on l'entende...
+Eh! non, morbleu! que l'orchestre l'écrase! et si ce diable de Legros
+perce encore, on y mettra du tonnerre... Ah! ce que je te recommande,
+c'est une basse bien ronflante; que tout cela marche...--Et mes airs de
+danse, monsieur le marquis?--Oh! pour cela il nous faut du noble: un
+beau grand morceau de flûte, avec des variations, pour la commodité de
+Salentin, et puis un point d'orgue avec des roulades; il serait long
+pour faire gigoter Gardel... Tu ne sais pas comment sortir de là!--Ma
+foi, non.--Un tambourin, mordieu! un tambourin; il n'y a que ça, pour
+qu'on s'en aille gaiement... Ah! çà! bonsoir...
+
+--Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur, _coglione,
+coglione_...--Là, là, tout doux, Cambini, lui dis-je... Eh bien! mon
+ami, voilà qui vous juge, et sans appel encore... Nous rejoignîmes la
+compagnie, à qui le marquis avait déjà fait confidence de ses bontés
+pour nous, en briguant des voix pour la première représentation, en cas
+que l'on suivît ses avis.
+
+Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des ridicules; mais
+ma bougresse m'ennuyait; elle jure comme un charretier; pas la moindre
+ressource avec elle.
+
+
+
+
+Mariage
+
+
+J'étais endetté; mes créanciers, honnêtes israélites, venaient m'offrir
+leur figure patibulaire. Je pris une résolution magnanime: je me
+décidai à me mettre la corde au cou, à me marier.--Ah! tu vas faire une
+fin.--Oui, une fin; c'est pardieu bien périr avant le temps!
+
+Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des marquises,
+appareilleuse de sacrement: je fus lui conter mon affaire, en lui
+observant que j'étais pressé.--Oui, me dit-elle, la voulez-vous
+jolie?--Ma foi! cela m'est égal; c'est pour en faire ma femme; je ne
+m'en soucierai guère, et je ne la prends pas pour les curieux.--Il
+la faut riche?--Oh! cela, le plus possible.--De l'esprit?--Mais,
+oui, là, là.--Je tiens votre affaire. Connaissez-vous madame de
+l'Hermitage?--Non.--Je vous présenterai; c'est une de mes amies; sa
+fille a dix-huit ans, elle est très riche, et surtout son caractère
+est excellent.--(Ah! foutre! que cette bougresse-là est laide!...) Mon
+aimable duègne part sur-le-champ pour porter les premières paroles,
+manigancer mon affaire et me vanter; le soir elle m'écrit deux mots, et
+deux jours après nous nous rendons chez ma future belle-mère.
+
+Madame de l'Hermitage tient bureau de bel esprit; là, tous nos
+demi-dieux, tous nos Apollons modernes viennent chercher des dîners
+qu'ils paient en sornettes. Dès l'antichambre, je respirai une odeur
+d'antiquité qui me saisit l'odorat; la vieille m'avait prévenu qu'il
+fallait beaucoup admirer. J'entre dans un salon immense et carré;
+j'y trouve la maîtresse de la maison avec l'air d'une fée, le corps
+d'un squelette et le maintien d'une impératrice. Elle m'assomme
+de longs compliments; j'y réponds par des révérences sans nombre;
+je cherche des yeux la future... Ah! foutre! on vous en donnera!
+Diable! il faut que sa mère me juge auparavant, et la bienséance
+permet-elle qu'on expose une fille aux regards du premier occupant?...
+La duègne et la mère entamèrent les grands mots et les vieilles
+histoires. Pendant ce temps-là je toisai le salon. Des tapisseries
+d'antiques verdures en couvraient les murailles. Cassandre et Polixène
+y figuraient, aussi bien que le roi Priam, nombre de Troyens et
+perfides Grecs, avec chacun un rouleau qui leur sortait de la bouche
+pour la commodité de la conversation. Du plancher pendait une lampe
+immense, à sept branches, de bronze doré, qui avait servi aux festins
+de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des trépieds de vieux laques
+surmontés d'urnes à l'antique et de pyramides tronquées trouvées
+dans les fossés de Ninive-la-Superbe. Des tables de marbre de Paros,
+portées sur des piliers de granit, chargées de bustes grecs et latins
+et d'un grand médaillier. La cheminée, élevée à huit bons pieds de
+hauteur et surmontée d'un miroir de métal, environné d'une bordure
+immense en filigrane; c'était, je crois, celui de la belle Hélène.
+Les fauteuils paraissaient modelés sur ceux de la reine de Saba,
+couverts de tapisserie, durement rembourrés pour éviter la mollesse,
+mais magnifiquement dorés... Voilà, mon cher, le mobilier qui frappa
+mes regards. Au reste, tout décelait à mes yeux exercés un fonds de
+richesse qui chatouillait mon âme, et je projetais déjà de changer
+toutes ces fadaises contre les belles inventions de notre luxe moderne.
+Je m'extasiai sur chaque objet, je tranchai du connaisseur pour
+applaudir; on accueillit mes éloges, et nous nous retirâmes, la duègne
+et moi.
+
+En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage et posé (car il
+ne m'était, pardieu! pas échappé un sourire), surtout mon excessive
+politesse avaient prévenu en ma faveur, que probablement je serais
+invité à dîner pour le jeudi, qui était le grand jour, et qu'alors
+je verrais mademoiselle Euterpe... Foutre! voilà un beau nom; j'ai
+diablement peur que ma charmante ne soit aussi quelque antiquaille.
+
+Je fus invité; le dîner répondait à l'ameublement et je vis mon
+Euterpe... Ah! sacredieu! la jolie future; elle est faite à coups de
+serpe, elle a été modelée, ou le diable m'emporte! sur quelque singe;
+aussi madame sa chère mère dit-elle que c'est le vivant portrait de M.
+de l'Hermitage. Ramassée dans sa courte épaisseur; un teint d'un jaune
+vert, des petits yeux enfoncés, battus jusqu'au milieu de deux joues
+bouffies; des cheveux à moitié du front, une bouche énorme et meublée
+de clous de girofle, un cou noir, et puis... serviteur! une gaze
+envieuse voilait un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh! pardieu!
+que ne couvrait-elle aussi les deux plus laides des pattes que jamais
+servante ait lavées. Au reste, mademoiselle Euterpe fait la petite
+bouche, grimace avec complaisance et n'en est que plus laide... Ce fut
+bien pis quand elle eut parlé. Ah! Cathos n'est rien en comparaison...
+Jour de Dieu! épouser cela! me dis-je à moi-même. C'est bien dur!--Eh!
+fi donc! tu ne l'épouseras pas peut-être?--Eh! mon ami, quarante mille
+livres de rente d'entrée, autant de retour; cela n'est pas à négliger;
+elle a les beaux yeux de la cassette, et moi, je n'ai qu'un beau
+v.. dont elle ne tâtera guère. Mes créanciers me talonnent, il faut
+s'immoler.
+
+Après le dîner, mademoiselle Euterpe fut se camper auprès de sa chère
+mère; moi j'allai roucouler d'amoureux hoquets qui furent reçus avec
+humanité et condescendance: somme toute, au bout de quinze jours,
+on nous maria, en m'avantageant de vingt mille livres de rente par
+contrat. Me voilà donc époux d'Euterpe. La mère donna à sa bien-aimée
+sa bénédiction et le baiser de paix; ma chaste épouse fut se mettre
+entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela se pratique par
+modestie. Une partie de la noce était dans les chambres voisines; les
+jeunes gens surtout, pour qui c'est une aubaine, me firent compliment
+sur mon bonheur futur, me souhaitèrent bonne chance et se mirent en
+embuscade. Je me campai à côté de ma charmante, qui versait de grosses
+larmes.--Madame, lui dis-je, le mariage où nous nous sommes engagés
+est un état _pénible_, une voie _étroite_, mais qui mène au bonheur;
+il n'est point de roses sans épines, et c'est moi, votre époux, qui
+doit les arracher. Le Créateur nous a réunis pour que nos deux moitiés
+ne fissent qu'un tout. Afin de mieux consolider son ouvrage, il a fait
+présent à l'homme, chef de son épouse, d'une cheville... Tâtez plutôt
+(je lui porte la main là, et la masque retire la patte comme si elle
+avait bien peur). Or, cet instrument doit trouver son trou: ce trou
+est en vous; permettez que je le cherche et que je le bouche... Alors,
+d'un bras vigoureux je prends ma chrétienne; elle serre les cuisses;
+j'y mets un genou comme un coin, elle me fout des coups de poing par
+manière de résistance; enfin, elle fait semblant de se trouver mal;
+elle allonge les jambes, lève le cul; je frappe à la porte... Ah!
+foutre! ah! sacredieu! mort de ma vie!--Quoi donc? Comment, bourreau!
+deux pieds de cornes... Je suis étranglé... Elle est ouverte à deux
+battants encore! ah! chienne! ah! carogne! et tu défendais la brèche...
+foutue garce!... Je la cogne; elle m'égratigne, elle hurle, je jure en
+frappant toujours; la mère arrive, écumant de rage; je saute à bas du
+lit et je me sauve. Mes amis, rangés en haie, me demandent, avec une
+maligne inquiétude, si je me trouve mal, si je veux un verre d'eau...
+Je veux le diable qui m'emporte loin d'ici!... Un instant après, ma
+belle-mère rentre, et d'un ton de sénateur: Mon gendre, je sais ce
+que c'est.--Comment, ventredieu! je le sais bien aussi, moi, et que
+trop.--Non, ce n'est rien; le premier jour de mes noces il m'en arriva
+tout autant.--Ah! la foutue famille!--Rassurez-vous, c'est une enfant
+qui ne sait pas ce que c'est, elle s'y fera; allez vous remettre auprès
+d'elle, et prenez-la par la douceur.--La rage qui m'étouffait m'avait
+empêché de l'interrompre, mais à cette douce invitation, je m'écrie:
+Moi y retourner! Que le jeanfoutre qui l'a commencée la rachève... Ah!
+foutre! c'est une ânesse ou une jument, tant elle est large.--(Madame
+de l'Hermitage fronce le sourcil.) Mon gendre, je comprends, c'est
+que vous ne pouvez pas.--Comment! foutre! madame, je ne peux pas! Eh!
+sacredieu! la besogne n'est pas dure, on y passerait en carrosse... La
+vieille fée se fâcha; je manquai la foutre par la fenêtre, et je sortis
+pour jamais de ce maudit lieu.
+
+O rage! ô désespoir! moi la terreur des maris, moi la perle des
+f......., me voilà coiffé d'un panache à la mode... Coa, coa! en herbe!
+Coa, coa! en herbe, ventre et dos, et par une guenon, une Maritorne!...
+Où fuir? où me cacher?... Les épigrammes vont m'assassiner.
+
+Ce n'est pas tout. Le lendemain, un homme en noir demande à me
+parler. Au milieu de beaucoup de révérences, il me signifie un petit
+papier...--Monsieur, vous vous trompez.--Non, monsieur, me dit le
+Normand.--Mais de qui cela vient-il?--De haute et puissante demoiselle
+Euterpe de l'Hermitage, votre légitime épouse.--Comment, ce coquin!
+foutre! si tu ne sors... il était déjà parti, et court encore... Eh
+bien! la bougresse me faisait sommation de la traiter maritalement,
+sans quoi l'on m'annonçait bénignement que l'on demanderait séparation.
+Je cours chez mon procureur; je consulte, nous plaidons pendant trois
+mois; on me tympanise; enfin je suis contraint d'abandonner dix mille
+livres de rentes de mes vingt constituées, et l'on me déclare père d'un
+individu (quelque sapajou sans doute) dont ma bougresse était grosse;
+encore n'était-ce pas le premier.
+
+Furieux, désespéré, je pars pour le pays étranger, et j'abandonne à
+jamais cette terre maudite où je pourrais rencontrer tant d'objets
+déplaisants.
+
+Sort, foutu sort plein de rigueur! Quoi, moi, j'éprouverai tes
+caprices, tes bizarrerie! Voilà donc le fruit de mes belles
+résolutions! Tous mes projets aboutiraient à la parure de Moïse! Fuyez,
+foutez le camp, rêves atrabilaires, songes creux de mon imagination
+bilieuse... Non, non, mesdames, vous ne tiendrez point mon chef dans
+vos cuisses maudites; jamais un c.. marital ne m'enverra de vapeurs
+corniférères. Au foutre la _conversion_! mais dans mon humeur de
+vengeance, je foutrai la nature entière, j'immolerai à mon priape
+jusqu'à des pucelages (si tant est qu'il en existe); par moi, légions
+de cocus peupleront les palais, les champs et les cités; j'usurperai
+jusqu'aux droits de notre bonne mère la sainte Église. Point de
+fouteuse de prélat, point de monture de curé que je n'enfile sur tous
+les sens (pour leur conserver l'habitude) jusqu'à ce que, rendant dans
+les bras paternels de M. Satan mon âme célibataire, j'aille foutre les
+morts!
+
+
+
+
+Hic et Hec
+
+
+
+
+Les Chevaux neufs
+
+
+Ad... des Italiens, célèbre par un joli pied et par des charmantes
+roueries, parvint à captiver le riche Ve..., il semait l'or avec
+profusion. Ad... en obtint une jolie maison à la barrière blanche; il
+la meubla avec tout le goût possible, lui prodigua les diamants et
+prévint tous ses désirs; mais il mettait toujours dans ses cadeaux
+un peu de gaucherie financière, et semait l'or sans grâce. Un jour
+il lui fit faire une voiture de la coupe la plus agréable, doublée
+de velours jonquille, enrichie de crépines d'argent, les panneaux
+étaient peints avec goût et vernis richement, il la fit conduire
+chez elle. Vous pensez bien que tous les parasites de la maison ne
+tarirent pas sur l'éloge du nouveau char qui devait faire le plus bel
+effet à Longchamps; mais Ad... observa que la voiture neuve ferait
+disparate avec ses vieux chevaux. Ve..., qui ne s'attendait pas à cette
+nouvelle dépense, en marqua de l'humeur: elle bouda, et elle finit par
+dire qu'on allât chercher Javard, le maquignon, et que, s'il était
+raisonnable, il changerait ses chevaux. La belle reprit sa gaîté, et
+trois quarts d'heures après Javard arriva avec deux chevaux bais à col
+de cygne, tête busquée, jambe fine, jarret large, coupe arrondie et
+avant-main superbe, etc. Les voir et les désirer fut l'ouvrage d'un
+moment. Ve..., d'un air indifférent, demanda ce qu'il les voulait
+vendre. Javard, avant de répondre, détailla leur figure, vanta leur
+vigueur, leur fit faire cent courbettes, mit dans leur éloge toute
+l'emphase d'un maquignon, et finit par dire que quand ce serait pour
+son père, il ne pourrait pas les donner à moins de deux mille francs de
+retour.
+
+VE.....
+
+Deux mille francs! Vous moquez-vous?
+
+JAVARD
+
+A tout autre, j'en aurais demandé cent louis; mais pour vous, monsieur,
+je n'ai qu'un mot: deux mille francs, et ils sont à Mademoiselle.
+
+VE.....
+
+Vous n'en voulez pas douze cents francs?
+
+JAVARD
+
+J'y perdrais plus de trente louis.
+
+VE.....
+
+Vous n'en voulez rien rabattre?
+
+JAVARD
+
+Je ne puis pas, en conscience.
+
+VE.....
+
+La conscience d'un maquignon!... Allons, ils seront pour un autre.
+
+AD.....
+
+Ils feraient pourtant bien à ma voiture, elle est si jolie!
+
+VE.....
+
+Jolie tant que vous voudrez; vous garderez vos vieux. Vous me ruineriez
+avec vos caprices.
+
+Elle insiste, il s'impatiente et sort, en prenant sa canne et son
+chapeau.
+
+AD.....
+
+Quelle lésine! il ne sait jamais rien faire qu'à demi. Il me donne une
+voiture délicieuse et me refuse les chevaux... Ils sont charmants...
+Quel dommage!
+
+JAVARD
+
+Je ne conçois pas qu'un homme aussi riche se fasse tirer l'oreille pour
+deux malheureux mille francs, quand il s'agit d'obliger une si belle
+personne qui veut bien faire son bonheur. Ah! si j'étais à sa place...
+
+AD.....
+
+Vous feriez peut-être comme lui, les hommes ne sont généreux que quand
+ils nous désirent.
+
+JAVARD
+
+Je ne suis qu'un marchand de chevaux; mais je ne vous refuserais
+certainement pas les miens, si je croyais, à ce prix, être traité cette
+nuit seulement comme monsieur de Ve...
+
+AD....., _souriant_
+
+Vous seriez bien attrapé, si je vous prenais au mot.
+
+JAVARD
+
+Non, ma foi, j'en ferais le sacrifice de toute mon âme.
+
+AD.....
+
+Vous plaisantez...
+
+JAVARD
+
+Non, j'en jure, dites un mot et les chevaux entreront dans votre écurie.
+
+AD.....
+
+Quoi, tout de bon?
+
+JAVARD
+
+D'honneur.
+
+AD.....
+
+Savez-vous bien que vos chevaux me tentent beaucoup.
+
+JAVARD
+
+Vous me tentez bien davantage.
+
+AD.....
+
+Si j'allais accepter...
+
+JAVARD
+
+Je me flatte que vous seriez si contente de la nuit que vous m'en
+accorderiez quelque autre.
+
+AD.....
+
+Vous croyez... Eh bien?
+
+JAVARD
+
+Eh bien?...
+
+AD.....
+
+Puisque vous le voulez décidément... faites-les donc mettre dans mon
+écurie.
+
+Les chevaux entrèrent, Javard remonta: c'était un gaillard de bonne
+mine, l'épaule large, l'oeil vif, le teint brun et taillé en payeur
+d'arrérages, il voulut procéder, sans délai, à se payer de ses
+chevaux. Ad... avait trop d'envie de briller à Longchamps pour faire
+des difficultés après la générosité du maquignon. Son boudoir, avant
+souper, fut trois fois la caisse où il toucha des à-comptes. Un repas
+fin et délicat, arrosé d'excellent vin, répara leurs forces, et son lit
+vit cinq fois l'ardent Javard travailler à toucher sa créance. Ve...
+ne l'avait pas accoutumée à de pareilles fêtes, elle s'y livra avec
+ivresse, mais le maquignon, ne perdant pas la tête, se leva de grand
+matin, courut chez Ve... et s'y fit introduire.
+
+JAVARD
+
+Mes chevaux sont, monsieur, chez mademoiselle Ad... il ne m'a pas été
+possible de la refuser.
+
+VE.....
+
+J'entends, et vous comptez que sans y avoir consenti, je ferai la
+sottise de vous payer deux mille francs.
+
+JAVARD
+
+Point du tout, j'ai pris des arrangements avec elle.
+
+VE.....
+
+Et quels arrangements? s'il vous plaît.
+
+JAVARD
+
+Elle a un anneau dont je me suis accommodé.
+
+VE.....
+
+Sa bague?
+
+JAVARD
+
+Oui, elle me convient fort...
+
+VE.....
+
+Parbleu, je le crois, elle m'a coûté deux mille écus, vous ne faites
+pas de mauvais rêves. Allons, faites votre quittance de deux mille
+livres; je vais vous les payer, mais qu'il ne soit plus question de
+l'anneau.
+
+JAVARD
+
+Mais, monsieur, le marché est fait...
+
+VE.....
+
+Et je le défais. Diable! comme vous y allez!... Allons, votre
+quittance, voilà votre argent.
+
+JAVARD
+
+Allons donc, puisque vous l'aimez mieux.
+
+Il fait la quittance, reçoit les deniers et se retire, content d'avoir
+si bien vendu ses chevaux et d'avoir passé gratis une si bonne nuit.
+Ve... prend alors sa redingote, sa canne et son chapeau et va chez
+Ad... La femme de chambre a beau lui représenter qu'elle dort, qu'elle
+a été toute la nuit fort agitée, il entre, en disant qu'il a de quoi
+guérir sa migraine. Ad... se réveille au bruit.
+
+AD.....
+
+Venez-vous encore me tourmenter après m'avoir désobligée comme vous
+avez fait hier?
+
+VE.....
+
+Non, friponne; tu sais bien que je finis toujours par faire ce que tu
+veux. Tiens, voilà la quittance de tes chevaux.
+
+AD.....
+
+Je n'en ai que faire, monsieur, je les ai payés.
+
+VE.....
+
+Oui, avec ton anneau! il me l'a dit; mais je n'entends pas cela;
+garde-le, voilà ta décharge en bonne forme, et il m'a promis de te
+laisser ta bague.
+
+Adeline devina sans peine l'équivoque, se mordit les lèvres pour n'en
+pas rire, et pour cacher sa confusion elle eut la complaisance de
+recevoir le financier dans la chapelle que le maquignon avait si bien
+fêtée.
+
+
+
+
+La Vieille Sara
+
+
+Après quelques moments de repos et quelques verres de punch, on demanda
+quelque anecdote à Valbouillant.
+
+--Je n'en sais point, dit-il, si ce n'est le désespoir de la vieille
+Sara.--Je ne la connais point, dit l'évêque.--Oh! que si, monseigneur,
+elle a la pratique de presque tout votre chapitre, c'est la grosse
+marchande de plaisir!--Elle vend du croquet?--Non, mais c'est la plus
+adroite pourvoyeuse du comtat; peu de femmes ont une famille aussi
+étendue, elle a toujours deux ou trois nièces qui l'accompagnent aux
+promenades, au spectacle, et quand elles sont un peu trop connues,
+elles se retirent vers Orange en Carpentras, où elles portent
+l'instruction qu'elles ont reçue chez Sara, qui les remplace par de
+nouvelles parentes qui lui viennent des villages d'alentour et qu'elle
+forme avec le même soin.--Oh! oui, je me rappelle, dit l'évêque, elle
+est grosse, courte, elle a le front étroit, l'oeil en dessous, le crin
+roux et le nez un peu bourgeonné.--Précisément, et sûrement vous avez
+été plus d'une fois son neveu.--Je n'en disconviens pas; que lui
+est-il donc arrivé?--Hier, se promenant sur le rempart avec Justine,
+la nièce du moment, un négociant de Bâle est venu l'accoster, on a lié
+conversation, elle a d'abord été galante, puis elle s'est animée, et
+le bon Bâlois a proposé de lui donner à souper. Sara, toujours prête
+quand il s'agit d'un repas, s'accorde à tout, et l'on convient que
+le négociant partagerait ensuite le lit de Justine en déposant dix
+louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d'en reprendre un à
+chaque politesse qu'il ferait à la gentille nièce. Sara, qui n'avait
+guère vécu qu'avec d'élégants Français ou de bons citadins, croyait que
+les Suisses ne pouvaient l'emporter en civilité sur ses compatriotes,
+et se hâta de conclure le marché. On a soupé gaîment, le bourgogne
+et le montrachet n'ont pas été ménagés, la vieille s'est bien repue,
+bien égayée, puis a présidé au coucher: on a vu poser l'or sur la
+table de nuit, et le Suisse a prétendu qu'elle lui devait deux louis.
+Justine, interrogée sur le fait des articles, a confirmé par son aveu
+les prétentions du Bâlois. Sara a redoublé ses cris, et l'Helvétien,
+pour l'apaiser, l'a renversée sur le lit et lui a fait cadeau du
+treizième; elle a pris son mal en patience, mais en jurant ses grands
+dieux qu'elle ne ferait plus de pareil marché qu'avec des Français.--La
+nièce, observa l'évêque, avait moins d'humeur que la tante. Mme
+Valbouillant remarqua que le bon Bâlois s'était sans doute ainsi
+comporté pour honorer les saints apôtres et avait réservé le judas
+pour Sara.--Quoi qu'il en soit, dis-je alors, je voudrais me faire
+naturaliser Suisse, si j'étais sûr que le droit de bourgeoisie chez eux
+me procurât d'aussi rares talents.
+
+
+
+
+La Belle Adèle
+
+
+Nous engageâmes Valbouillant à nous raconter quelqu'une de ses
+aventures, en attendant que l'heure du dîner nous rappelât au
+château[146].
+
+--J'avais vingt ans, dit-il; j'étais capitaine de dragons, et mon
+régiment, cantonné dans la Lorraine, y goûtait toutes les douceurs
+dont ce charmant pays abonde; dans la petite ville où ma troupe était
+en quartier habitait la jeune épouse d'un vieil officier général qui
+était en tournée pour une inspection dont le gouvernement l'avait
+chargé; elle était musicienne, chantait bien, jouait agréablement la
+comédie, dansait avec grâce et légèreté; cette conformité de talents
+la disposait en ma faveur et me faisait désirer de me lier avec elle;
+je l'accompagnai avec mon violon dans une ariette italienne, et mes
+applaudissements parurent la flatter; je demandai et j'obtins la
+permission de lui faire ma cour chez elle, mais la présence d'une
+vieille belle-soeur, qui restait toujours au salon, me gênait dans
+l'aveu que je voulais lui faire de ma tendresse; elle s'en aperçut,
+sourit malicieusement, mais elle n'éloignait pas le témoin importun.
+Je lui donnai des billets, des vers passionnés, elle les recevait,
+en paraissait satisfaite, mais elle n'y répondais jamais. Vous savez
+que je suis ardent, et même impatient, et j'avais peine à supporter
+cet état; je m'ennuyais de rester toujours au même point. Pour en
+sortir et pouvoir m'expliquer librement sans la compromettre, je
+supposai un voyage à Nancy, où elle avait des parents; je m'offris de
+me charger de ses dépêches et je demandai qu'elle me permît de venir
+le lendemain les prendre à son lever.--Vous êtes bien obligeant, me
+dit-elle, mais je ne sais si j'y dois consentir, je suis extrêmement
+paresseuse et je fais ma toilette tard, et vous me verriez trop à mon
+désavantage.--Ah! madame, quand on doit tout à la nature, c'est l'art
+seul qui peut nuire, et je ne vous trouverai que trop charmante dans
+l'heureux désordre du matin.--Vous croyez?... Moi j'en doute et j'exige
+pour prix de ma complaisance que vous me disiez, sans déguisement,
+si je perds beaucoup à me laisser voir sans parure; venez sur les
+dix heures, mes lettres seront prêtes. Un coup d'oeil d'intelligence
+dont elle accompagna ce propos remplit mon coeur de l'espoir le plus
+doux. Le lendemain, ponctuel au rendez-vous, j'arrive, je m'adresse
+à Marton, sa suivante, pour être introduit.--Madame, me dit-elle,
+n'a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine affreuse, elle est
+encore couchée.--Dieux! m'écriai-je, encore couchée, une migraine,
+quel contre-temps, je m'étais flatté du bonheur de la voir.--Elle s'en
+flattait aussi.--Et il faut que je me retire...--Je ne dis pas cela; si
+vous voulez monter, vous êtes le maître, mais ne faites pas de bruit,
+parlez bas, de peur d'ébranler sa tête.
+
+Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe du pied; elle
+ouvre la chambre de sa maîtresse, m'introduit, se retire et emporte la
+clef. A la faible clarté que laissaient pénétrer les persiennes aux
+trois quarts fermées, j'aperçus la belle Adèle, mollement étendue sur
+un lit élégant; un corset négligemment noué par une échelle de rubans
+gris de lin renfermait à demi la neige élastique de son sein, son
+mouchoir transparent, dérangé par les mouvements de la nuit, laissait
+voir une fraise vermeille; des cheveux s'échappant de dessous un bonnet
+en dentelle tombaient en boucles flottantes sur son cou d'ivoire,
+avec lequel leur couleur d'ébène contrastait merveilleusement; une
+légère couverture de soie avec draps de Frise, se collant sur son beau
+corps, en dessinaient les agréables contours. Je m'approchai d'elle
+avec tout l'empressement de l'amour et de la timidité qu'inspire le
+respect (j'étais novice encore).--Ah! c'est vous, monsieur, me dit-elle
+d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre faible; convenez que j'ai
+bien peu de coquetterie de vous recevoir dans l'état d'abattement où
+je me trouve.--Ah! madame, il ajoute le plus vif intérêt à l'ivresse
+que vos charmes sont sûrs d'inspirer.--Vous me flattez, voyez comme
+j'ai les yeux battus; je saisis sa main que je couvris de baisers, et
+fixant ses yeux soi-disant battus: Ce n'est pas le cas, lui dis-je,
+où les battus payent l'amende, mon coeur qu'ils ravissent en est la
+preuve, et je dérobai un baiser.--Finissez donc, monsieur, n'abusez
+pas de la confiance que j'ai dans votre sagesse, et elle se débattit
+avec une charmante maladresse qui me découvrit de nouveaux charmes.--Si
+quelqu'un entrait, qu'est-ce qu'on penserait. Marton! Marton! Comment,
+elle n'est pas là?... elle est redescendue! l'imprudente... mais si
+quelqu'autre... elle a emporté la clef. Ah! comme je la gronderai!...
+quelle idée lui a pris! en vérité, elle me met dans une position bien
+étrange.--Elle vous met à même de me rendre le plus heureux des hommes,
+si vous êtes sensible à l'amour le plus tendre; et je voulus prendre
+quelques libertés.--Ah! monsieur, il serait atroce d'abuser de la
+faiblesse où me jette ma migraine; je suis presque mourante, et vous...
+Laissez-moi donc, je sens bien votre main.--Oh! l'heureuse migraine!
+qu'elle vous sied bien! elle ajoute encore à votre fraîcheur.--Ah!
+quelle audace! je suis presque toute découverte... Non, monsieur,
+arrêtez... je ne suis pas femme à souffrir... Je n'écoutais plus rien
+et mes mains actives parcouraient les plus rares trésors; j'avais
+déjà un genou dans le lit et j'allais m'élancer pour le partager avec
+elle quand, me repoussant et se retournant vivement, elle saisit le
+cordon de la sonnette; effrayé et craignant de l'offenser, je fis un
+saut du lit à la cheminée pour réparer le désordre de ma toilette, en
+cas que ses gens arrivassent, et je proférai, selon l'usage, les mots
+d'ingrate, de cruelle, etc., quand, partant d'un éclat de rire, elle
+dit: Bon, je suis sauvée, il ne sait pas que ma sonnette est rompue. Je
+ne fis qu'un saut pour aller reprendre ma place dans le lit: elle ne
+fit plus de résistance que pour la forme.
+
+
+
+
+Aurore
+
+
+Nous applaudîmes au récit de Valbouillant, et ils exaltèrent sa
+valeur; la signora Magdalani lui demanda quelles limites il croyait
+qu'on devait fixer aux exploits amoureux.--Je ne puis les assigner
+avec précision, et des traits comme les vôtres sont bien faits pour
+les reculer.--Cela est bien honnête, mais quel est le plus grand
+effort que vous ayez fait?--C'est à Bruxelles, dit-il, je revenais de
+l'armée, j'avais fait une longue abstinence, et je m'adressai à un
+honnête domestique de louage, qui m'avait servi de bonneau, lors de
+mon dernier voyage; il me fit connaître une danseuse, nommée Aurore,
+qui ne pouvait pas me recevoir chez elle, étant entretenue par un
+vieil officier autrichien fort jaloux, mais qui vint souper avec moi
+chez un traiteur. Nous n'avions pour meuble qu'un grand fauteuil à
+crémaillère, comme il s'en trouve quelquefois dans les corps de garde;
+je convins de deux louis pour la soirée; nous fîmes un assez bon
+repas, on nous servit plat à plat et nous faisions un entr'acte sur
+le fauteuil à chaque mets qu'on nous enlevait, et en quatre heures et
+demie nous avions mangé neuf plats et aucun entr'acte n'avait manqué;
+aussi la généreuse fille voulait-elle me rendre mon argent. L'évêque
+s'écria: Voilà le désintéressement le plus marqué ou le triomphe du
+tempérament sur l'avarice; il contraste merveilleusement avec le
+désespoir de la vieille Sara.--La grosse marchande de plaisir? dit
+Valbouillant.--Précisément.
+
+
+
+
+Le Chien après les Moines
+
+
+ ... Chacun se plaint, et c'est avec raison,
+ Que vous allez de maison en maison
+ Non pas pour exhorter à la gloire éternelle,
+ Mais bien pour y guetter quelque jeune pucelle
+ Douce, simple, innocente et parfaite à ces jeux
+ Où brille tout l'éclat de vos célestes feux;
+
+ Si par hasard un minois agréable
+ S'offre à vos yeux sous un aspect aimable,
+ Dieu! quels ressorts n'employez-vous donc pas,
+ Pour conquêter tant de brillants appas?
+ D'abord vous ne parlez que vertu, que sagesse,
+ Vous traitez d'odieux le beau nom de tendresse;
+ Vous ne savez prêchez que la gloire du ciel
+ Et le détachement de tout bien temporel.
+
+ En peu de temps, la jeune et tendre Élise
+ Auprès de vous se familiarise.
+ Parler toujours du ciel, l'insipide propos!
+ A l'esprit il faut bien donner quelque repos.
+ Après le ciel advient la bagatelle,
+ Conte du jour, histoire ou bien nouvelles;
+ Satan, la chair, sont un peu plus parlans,
+ Et l'on en vient à des discours galans:
+ On fait jouer un coup d'oeil, un sourire,
+ En silence on exprime un mutuel martyre:
+ On gémit à l'envie, l'on dévoile ses feux,
+ On n'a plus tant d'horreur pour un froc odieux.
+
+ Élise dit tout bas: Dans le fond, c'est un homme,
+ Tout aussi bien mâté qu'un cardinal de Rome;
+ Que m'importe après tout? il paraît très charmant.
+ Fin matois, vous savez bien connaître l'instant
+ Et monter le cadran sur cette heure fatale
+ Où Florinde perdit sa vertu de vestale.
+ Oui, c'en est bien fait, Élise est donc perdue enfin;
+ De sage qu'elle était, elle devint catin.
+
+ Une famille en pleurs gémit et se désole;
+ Et tandis qu'en secret le plaisir vous console,
+ Vous savez vous moquer et du qu'en dira-t-on,
+ De tous les bruits publics et du mauvais renom.
+
+ Élise cependant met son poupon au monde,
+ Tout prêt à recevoir la formule de l'onde;
+ Ses larmes et ses cris marquent son repentir.
+ Après la rose vient l'épine du plaisir.
+
+ Parens, amis, voisins et toute la sequelle
+ Sont bientôt informés de la triste nouvelle;
+ On entend un bruit sourd; chacun se dit tout bas:
+ Hélas! est-ce bien sûr? Qui donc a fait ce cas?
+ Élise paraissait accomplie de sagesse
+ Et même haïssait jusqu'au nom de tendresse;
+ Assidue à l'église, aux offices divins,
+ Elle portait au ciel des regards si bénins!
+ Point d'amans fréquentés, point d'intrigante allure
+ Capable à l'engager à ce fait de nature.
+ Pauvre Élise, qui donc a pu vous culbuter?
+ Attendez, dit quelqu'un: je m'en vais deviner.
+ Ce gros père Lucas, à la joue boursouflée,
+ Chez elle allait souvent passer une soirée.
+ Oh! le fait est certain: c'est ce rusé frocard
+ Qui son futur mari d'avance a fait cornard.
+ Ne vous y frottez pas; car une robe noire
+ En sait souvent plus long que son simple grimoire...
+
+
+
+
+Le Rideau levé
+
+ou l'Éducation de Laure
+
+
+
+
+L'Enfance de Laure
+
+
+Je sortais de ma dixième année; ma mère tomba dans un état de
+langueur qui, après huit mois, la conduisit au tombeau. Mon père,
+sur la perte duquel je verse tous les jours les larmes les plus
+amères, me chérissait: son affection, ses sentiments si doux pour
+moi se trouvaient payés, de ma part, du retour le plus vif. J'étais
+continuellement l'objet de ses caresses les plus tendres; il ne se
+passait point de jour qu'il ne me prît dans ses bras et que je ne fusse
+en proie à des baisers pleins de feu.
+
+Je me souviens que ma mère lui reprochant un jour la chaleur qu'il
+paraissait y mettre, il lui fit une réponse dont je ne sentis pas alors
+l'énergie, mais cette énigme me fut développée quelque temps après: «De
+quoi vous plaignez-vous, madame? Je n'ai point à en rougir: si c'était
+ma fille, le reproche serait fondé; je ne m'autoriserais pas même de
+l'exemple de Loth; mais il est heureux que j'aie pour elle la tendresse
+que vous me voyez: ce que les conventions et les lois ont établi, la
+nature ne l'a pas fait; ainsi, brisons là-dessus...» Cette réponse
+n'est jamais sortie de ma mémoire. Le silence de ma mère me donna dès
+cet instant beaucoup à penser sans parvenir au but; mais il résulta de
+cette discussion et de mes petites idées que je sentis la nécessité de
+m'attacher uniquement à lui, et je compris que je devais tout à son
+amitié. Cet homme, rempli de douceur, d'esprit, de connaissances et de
+talents, était formé pour inspirer le sentiment le plus tendre.
+
+J'avais été favorisée de la nature: j'étais sortie des mains de
+l'amour. Le portrait que je vais faire de moi, chère Eugénie, c'est
+d'après lui que je le trace. Combien de fois m'as-tu redit qu'il ne
+m'avait point flattée: douce illusion dans laquelle tu m'entraînes, et
+qui m'engage à répéter ce que je lui ai entendu dire souvent! Dès mon
+enfance, je promettais une figure régulière et prévenante; j'annonçais
+des grâces, des formes bien prises et dégagées, la taille noble et
+svelte; j'avais beaucoup d'éclat et de blancheur. L'inoculation avait
+sauvé mes traits des accidents qu'elle prévient ordinairement; mes yeux
+bruns, dont la vivacité était tempérée par un regard doux et tendre,
+et mes cheveux, d'un châtain cendré, se mariaient avantageusement.
+Mon humeur était gaie, mais mon caractère était porté, par une pente
+naturelle, à la réflexion.
+
+Mon père étudiait mes goûts et mes inclinations: il me jugea; aussi
+cultivait-il mes dispositions avec le plus grand soin. Son désir
+particulier était de me rendre vraie avec discrétion; il souhaitait que
+je n'eusse rien de caché pour lui: il y réussit aisément. Ce tendre
+père mettait tant de douceur dans ses manières affectueuses, qu'il
+n'était pas possible de s'en défendre. Ses punitions les plus sévères
+se réduisaient à ne me point faire de caresse, et je n'en trouvais
+point de plus mortifiantes.
+
+Quelque temps après la perte de ma mère, il me prit dans ses bras:
+«Laurette, ma chère enfant, votre onzième année est révolue; vos
+larmes doivent avoir diminué, je leur ai laissé un terme suffisant;
+vos occupations feront diversion à vos regrets: il est temps de les
+reprendre.» Tout ce qui pouvait former une éducation brillante et
+recherchée partageait les instants de mes jours. Je n'avais qu'un seul
+maître, et ce maître c'était mon père: dessin, danse, musique, science,
+tout lui était familier.
+
+Il m'avait paru facilement se consoler de la mort de ma mère: j'en
+étais surprise, et je ne pus enfin me refuser de lui en parler: «Ma
+fille, ton imagination se développe de bonne heure; je puis donc dès à
+présent te parler avec cette vérité et cette raison que tu es capable
+d'entendre. Apprends donc, ma chère Laure, que dans une société dont
+les caractères et les humeurs sont analogues, le moment qui la divise
+pour toujours est celui qui déchire le coeur des individus qui la
+composent et qui répand la douleur sur l'existence: il n'y a point de
+fermeté ni de philosophie, pour une âme sensible, qui puisse faire
+soutenir ce malheur sans chagrin, ni de temps qui en efface le regret;
+mais quand on n'a pas l'avantage de sympathiser les uns avec les
+autres, on ne voit plus la séparation que comme une loi despotique de
+la nature à laquelle tout être vivant est soumis. Il est d'un homme
+sensé, dans une circonstance pareille, de supporter comme il convient
+cet arrêt du sort, auquel rien ne peut le soustraire, et de recevoir
+avec sang-froid et une tranquillité modeste, absolument dégagée
+d'affection et de grimaces, tout ce qui le soustrait aux chaînes
+pesantes qu'il portait.
+
+«N'irai-je pas trop loin, ma chère fille, si dans l'âge où tu es, je
+t'en dis davantage? Non, non, apprends de bonne heure à réfléchir et
+à former ton jugement, en le dégageant des entraves du préjugé dont
+le retour journalier t'obligera sans cesse d'aplanir le sillon qu'il
+tâchera de tracer dans ton imagination. Représente-toi deux êtres
+opposés par leur humeur, mais unis intimement par un pouvoir ridicule,
+que des convenances d'état ou de fortune, que des circonstances qui
+promettaient en apparence le bonheur ont déterminés ou subjugués par
+un enchantement momentané, dont l'illusion se dissipe à mesure que
+l'un des deux laisse tomber le masque dont il couvrait son caractère
+naturel: conçois combien ils seraient heureux d'être séparés. Quel
+avantage pour eux s'il était possible de rompre une chaîne qui fait
+leur tourment et imprime sur leurs jours les chagrins les plus
+cuisants, pour se réunir à des caractères qui sympathisent avec eux!
+Car, ne t'y trompe pas, ma Laurette, telle humeur qui ne convient pas
+à tel individu s'allie très bien avec un autre, et l'on voit régner
+entre eux la meilleure intelligence, par l'analogie de leurs goûts
+et de leur génie; en un mot, c'est un certain rapport d'idées, de
+sentiments, d'humeur et de caractère qui fait l'aménité et la douceur
+des unions, tandis que l'opposition qui se trouve entre deux personnes,
+augmentée par l'impossibilité de se séparer, fait le malheur et aggrave
+le supplice de ces êtres enchaînés contre leur gré.--Quel tableau!
+quelles images! Cher papa, tu me dégoûtes d'avance du mariage. Est-ce
+là ton but?--Non, ma chère fille: mais j'ai tant d'exemples à ajouter
+au mien que j'en parle avec connaissance de cause, et pour appuyer ce
+sentiment si raisonnable, et même si naturel, lis ce que le président
+de Montesquieu en dit dans ses _Lettres persanes_, à la cent douzième.
+Si l'âge et des lumières acquises te mettaient dans le cas de le
+combattre par les prétendus inconvénients qu'on voudrait y trouver, il
+me serait facile de les lever et de donner les moyens de les parer; je
+pourrais donc te rendre compte de toutes les réflexions que j'ai faites
+à ce sujet, mais ta jeunesse ne me met pas à même de m'étendre sur un
+objet de cette nature.» Mon père termina là.
+
+C'est à présent, tendre amie, que tu vas voir changer la scène.
+Eugénie! chère Eugénie! passerai-je outre? Les cris que je crois
+entendre autour de moi soulèvent ma plume, mais l'amour et l'amitié
+l'appuient: je poursuis.
+
+Quoique mon père fût entièrement occupé de mon éducation, après deux ou
+trois mois je le trouvais rêveur, inquiet: il semblait qu'il manquât
+quelque chose à sa tranquillité. Il avait quitté, depuis la mort de ma
+mère, le séjour où nous demeurions, pour me conduire dans une grande
+ville et se livrer entièrement aux soins qu'il prenait de moi; peu
+dissipé, j'étais le centre où il réunissait toutes ses idées, son
+application et toute sa tendresse. Les caresses qu'il me faisait, et
+qu'il ne ménageait pas, paraissaient l'animer; ses yeux en étaient plus
+vifs, son teint plus coloré, ses lèvres plus brûlantes. Il prenait mes
+petites fesses, il les maniait, il passait un doigt entre mes cuisses,
+il baisait ma bouche et ma poitrine. Souvent il me mettait totalement
+nue, et me plongeait dans un bain: après m'avoir essuyée, après m'avoir
+frotté d'essences, il portait ses lèvres sur toutes les parties de
+mon corps, sans en excepter une seule; il me contemplait; son sein
+paraissait palpiter, et ses mains animées se reposaient partout: rien
+n'était oublié. Que j'aimais ce charmant badinage et le désordre où je
+le voyais! mais au milieu de ses plus vives caresses, il me quittait et
+courait s'enfoncer dans sa chambre.
+
+Un jour, entre autres, qu'il m'avait accablée des plus ardents baisers,
+que je lui avais rendu par mille et mille aussi tendres, où nos bouches
+s'étaient collées plusieurs fois, où sa langue même avait mouillé mes
+lèvres, je me sentis tout autre. Le feu de ses baisers s'était glissé
+dans mes veines; il m'échappa dans l'instant où je m'y attendais
+le moins; j'en ressentis du chagrin. Je voulus découvrir ce qui
+l'entraînait dans cette chambre, dont il avait poussé la porte vitrée,
+qui formait la seule séparation qu'il y avait entre elle et la mienne.
+Je m'en approchai, je portai les yeux sur tous les carreaux dont elle
+était garnie, mais le rideau qui était de son côté développé dans toute
+son étendue, ne me laissa rien apercevoir, et ma curiosité ne fit que
+s'en accroître.
+
+
+
+
+Éducation Philosophique
+
+
+«Peux-tu concevoir, ma Laure, et fixer un point d'arrêt sur
+l'immensité dont notre globe est environné? Pousse-le aussi loin que
+ton imagination puisse l'étendre: à quelle distance inconcevable
+seras-tu encore du but! Que penses-tu qui remplisse cet espace immense?
+Des éléments dont la nature et le nombre sont et seront toujours
+inconnus; il est impossible de savoir s'il n'y en a qu'un seul dont
+les modifications présentent à nos yeux et à notre pensée ceux que
+nous apercevons, ou si chacun de ces éléments a une racine absolument
+propre, qui ne puisse être convertie en une autre. Dans une ignorance
+si parfaite de la nature des choses dont nous faisons tous les jours
+usage, il paraît ridicule que les hommes aient fixé le nombre de ces
+éléments: rien n'est plus digne de la sphère étroite de leurs idées,
+et néanmoins, à les entendre, il semble qu'ils aient assisté aux
+dispositions de l'Ordonnateur éternel. Mais enfin, qu'ils soient un
+ou plusieurs, l'assemblage de leurs parties forme les corps et se
+trouve uni dans un nombre très multiplié de globules de feu et de
+matière qui paraît inerte aux yeux préoccupés. Que penses-tu donc de
+ces points de feu brillants, connus parmi nous sous le nom d'étoiles?
+Eh bien! ma fille, ce sont de vastes globes enflammés, semblables à
+notre soleil, établis pour éclairer, échauffer et donner la vie à une
+multitude de globes terrestres, peut-être chacun aussi peuplé que le
+nôtre. Quelques-uns ont cru qu'ils étaient placés là pour nous éclairer
+pendant la nuit; l'amour-propre leur fait rapporter tout à nous, afin
+que tout aille à eux. Et de quoi nous servent-ils, ces globes, quand
+l'air est obscurci par les nuages ou les vapeurs? La lune paraîtrait
+plutôt être destinée à cet office; elle nous éclaire dans l'absence
+du soleil, même à travers les parties nébuleuses qui couvrent souvent
+notre horizon, et cependant ce n'est pas là son unique destination: on
+ne peut même affirmer qu'elle n'est pas un monde dont les habitants
+doutent si nous existons et sont peut-être assez stupides pour se
+flatter de jouir seuls de la magnificence des cieux; peut-être aussi
+sont-ils plus pénétrants, plus ingénieux que nous, ou pourvus de
+meilleurs organes, et qu'ils savent juger plus sainement des choses.
+Les planètes sont des terres comme la nôtre, peuplées, sans doute, de
+végétaux et d'animaux différents de ceux que nous connaissons, car rien
+dans la nature n'est semblable.
+
+«Dans ce point de vue, et parmi cette infinité de boules de matières,
+que devient notre terre? un point qui fait nombre parmi les autres, et
+nous! fourmis répandues sur cette boule, que sommes-nous donc, pour
+être le type, le point central et le but où se rendent les prétendues
+vérités dont on berce l'enfance?»
+
+C'est à peu près ainsi que mon père tâchait chaque jour de tracer
+dans mon esprit des impressions de philosophie. Je lui demandais un
+jour: «Quel est cet Être créateur de tout, que je sentais mal défini
+dans les notions qu'on m'en avait données?» Il me dit: «Cet Être
+magnifique est incompréhensible: il est senti, sans être connu; c'est
+nos respects qu'il exige; il méprise nos spéculations. S'il existe
+plusieurs éléments, c'est de ses mains qu'ils sortent; il les a créés
+par la puissance de sa volonté, il est donc l'âme de l'univers; s'il
+n'existe qu'un élément, il ne peut être que lui-même. Connaissons-nous
+les bornes de son pouvoir? N'a-t-il pas pu dépendre de lui de se
+transformer dans la matière que nous voyons, dont nous ne connaissons
+ni la nature ni l'essence? Et ce qu'il a pu faire dans un temps, ne
+l'a-t-il pas pu de toute éternité? C'en est assez, ma chère enfant,
+pour le présent; quand tu seras dans un âge plus avancé j'écarterai de
+tout mon pouvoir les voiles qui couvrent la vérité.»
+
+Mon père se plaisait à me faire lire des livres de morale, dont nous
+examinions les principes, non sous la perspective vulgaire, mais sous
+celle de la nature. En effet, c'est sur les lois dictées par elle, et
+exprimées dans nos coeurs, qu'il faut la considérer. Il la réduisait à
+ce seul principe, auquel tout le reste est étranger, mais qui renferme
+une étendue considérable: _faire pour les autres ce que nous voudrions
+qu'on fît pour nous_, lorsque la possibilité s'y trouve, _et ne point
+faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fît_. Tu vois,
+ma chère, que cette science, dont on parle tant, n'est jamais relative
+qu'à l'espèce humaine, et si elle n'est rien en elle-même, au moins
+est-elle utile à son bonheur.
+
+Les romans étaient presque bannis de mes yeux, et il me faisait voir
+dans presque tous une ressemblance assez générale dans le tissu, les
+vues et le but, à la différence près du style, des événements et de
+certains caractères. Il y en avait cependant plusieurs qui étaient
+exceptés de cette règle; il me donnait volontiers ceux dont le sujet
+était moral. Peu des autres peignent les hommes et les femmes de leurs
+véritables couleurs: ils y sont présentés sous le plus bel aspect. Ah!
+ma chère, combien cette apparence est en général loin de la réalité:
+les uns et les autres, vus de près, quelle différence n'y trouve-t-on
+pas! Je puisais dans les voyageurs et dans les coutumes des nations
+un genre d'instruction qui me faisait mieux apprécier l'humanité en
+général, comme la société fait apercevoir les nuances des caractères.
+
+Les livres d'histoire, qui me rendaient compte des moeurs antiques et
+des préjugés différents qui tour à tour ont couvert la surface de
+la terre, étaient ma balance. Les ouvrages de nos meilleurs poètes
+formaient le genre amusant, pour lequel mon goût était le plus décidé
+et que j'inculquais avec empressement dans ma mémoire.
+
+Il me remit un jour entre les mains un livre qui venait de paraître, en
+me recommandant d'y réfléchir: «Lis, ma chère Laurette; cet ouvrage est
+la production d'un génie dont tu as lu presque tout ce qu'il a mis au
+jour et dont la mémoire possède plusieurs morceaux, qui unit un style
+élevé, élégant, agréable et facile, propre à lui seul, à des idées
+profondes. Zadig, paré de ses mains, t'apprendra, sous l'allégorie d'un
+conte, qu'il n'arrive point d'événements dans la vie qui soient à notre
+disposition.
+
+«De quelque aveuglement dont l'amour-propre et la vanité nous
+fascinent, sois assurée que pour un esprit attentif et réfléchi, il est
+d'une vérité palpable et constante que tout s'enchaîne afin de suivre
+un ordre fixé pour l'ensemble et pour chacun en particulier; des
+circonstances imprévues forcent les idées et les actions des humains;
+des raisons éloignées et souvent imperceptibles les entraînent dans
+une détermination qui, presque toujours, leur paraît volontaire; elle
+semble venir d'eux et de leur choix, tandis que tout les y porte sans
+qu'ils s'en aperçoivent. Ils tiennent même de la nature les formes, le
+caractère et le tempérament qui concourent à leur faire remplir le rôle
+qu'ils ont à jouer et dont toute la marche est dessinée d'avance dans
+les décrets du moteur éternel.
+
+«Si l'on peut prévoir quelques événements, ce n'est pas une
+perspicacité, une sagacité de vue sur la chaîne de ces circonstances
+qu'on ne peut cependant changer, et qui est d'une force irrésistible
+même pour ce qui constitue le malheur. Le plus sage est celui qui sait
+se prêter au cours naturel des choses.
+
+«Pour toi, ma chère Eugénie, ton esprit facile sait se plier à tout; ta
+docilité te rend heureuse et tu sais l'être malgré les entraves mises à
+ta liberté; tu savoures les plaisirs que tu inventes, sans t'inquiéter
+de ceux qui te manquent.»
+
+J'avançais en âge, et j'atteignis la fin de ma seizième année,
+lorsque ma situation prit une face nouvelle; les formes commençaient
+à se dessiner; mes tétons avaient acquis du volume; j'en admirais
+l'arrondissement journalier; j'en faisais voir tous les jours les
+progrès à Lucette et à mon papa; je les leur faisais baiser; je
+mettais leurs mains dessus et je leur faisais faire attention qu'ils
+les remplissaient déjà; enfin, je leur donnais mille marques de mon
+impatience: élevée sans préjugés, je n'écoutais, je ne suivais que la
+voix de la nature.
+
+
+
+
+Le Degré des Ages du Plaisir
+
+
+
+
+Tableau de Paris
+
+
+A mon arrivée dans la capitale, les suites funestes de la Révolution
+y avaient mis tout en désordre. Le peuple criait famine et les
+guinguettes étaient toujours remplies de la plus vile portion de la
+populace; les agioteurs et les infâmes vendeurs de la rue Vivienne
+rendaient le numéraire à un taux exorbitant, et des monceaux d'or
+roulaient sur des tapis verts dans les exécrables tripots que S. A.
+le duc d'Orléans tolérait dans l'enceinte du Palais-Royal. Les riches
+prélats ne respiraient que le sang et la vengeance, et les prêtres
+tartufes se faisaient un mérite d'obéir à la nécessité par intérêt. Les
+courtisanes publiques et les gourgandines, voyant baisser les actions,
+renchérissaient sur le luxe et n'en procédaient pas moins à vil prix
+à tous les actes de la lubricité. Enfin, Paris, lorsque j'y arrivai,
+était un mélange de bizarreries et de contradictions, un chaos qu'il
+était difficile de percer; tantôt ce monstre qu'on nomme aristocratie
+prenait le dessus, au moyen de quelques centaines d'hommes que la
+politique faisait égorger dans les garnisons du royaume; à son tour, le
+patriotisme prenait sa revanche en faisant décrocher les réverbères et
+en y substituant une victime pour éclairer la nation sur ses intérêts.
+Telle était la capitale lorsque j'y arrivai.
+
+Je m'y logeai rue Saint-Honoré, hôtel de Londres. Je ne connaissais
+pas encore cette espèce que l'on nomme raccrocheuse, et qui, le soir,
+dépouillées jusqu'à la ceinture, provoquent les passants en étalant
+aux yeux du public une volumineuse paire de tétons. Je me plaisais
+à examiner cette engeance maudite qui prostitue ses faveurs pour un
+morceau de pain; et cependant, tout en les blâmant, j'éprouvais des
+velléités; à leur air agaçant, je sentais que j'étais né pour le
+libertinage.
+
+J'avais quelques connaissances de jeunes militaires dans cette grande
+ville; après quelques visites de bienséance rendues, je ne m'occupai
+que de plaisirs, et mes nouveaux amis, tous aussi amateurs que je
+l'étais des orgies de Vénus impudique et de Bacchus, ne tardèrent pas à
+me proposer l'accomplissement de ce que je désirais avec tant d'ardeur,
+et me conduisirent au bordel.
+
+Je sentis d'abord quelque répugnance à me livrer aux caresses de ces
+prostituées messalines, mais bientôt ma honte s'évanouit et le plaisir
+l'emporta. J'y passais les jours et les nuits, tantôt dans les bras de
+l'une, tantôt dans les bras de l'autre. J'y appris beaucoup mieux que
+je ne l'avais fait avec Louison toutes les ressources de la lubricité,
+et je recevais ces leçons avec volupté.
+
+
+
+
+La Patronne
+
+
+Une des filles d'amour de la débauche fit un certain soir ma rencontre
+au Palais-Royal et me proposa de l'accompagner; je ne rebutai pas
+sa proposition et me laissai conduire dans le temple où les filles
+salariées par les libertins nationaux recueillaient l'argent des
+débauchés et leur donnaient à chacun de la marchandise pour leur
+offrande.
+
+Celle-ci, dont je me souviendrai jusqu'au dernier soupir de ma vie,
+avait, ainsi que la bien-aimée de mon coeur, le nom de Constance. Après
+avoir payé, suivant l'usage et le tarif du lieu, ma particulière me
+conduisit dans un appartement où je ne fus pas peu surpris de voir en
+relief le portrait de Mademoiselle d'Orléans actuelle. Je reculai de
+surprise et demandai à ma conductrice comment et par quel hasard le
+portrait de cette princesse figurait dans un bordel.
+
+«Tu t'en étonnes? me dit-elle; eh! c'est la plus ardente sectatrice
+de nos plaisirs, non pour la prostitution, sa belle âme en est
+incapable, mais depuis que Son Altesse lui a fait apprendre, par motif
+de récréation indigne du sang des Bourbons, à danser sur la corde,
+elle est devenue le modèle de toutes les femmes du haut style de la
+capitale; toutes ont voulu apprendre ce grand art que le fameux Placide
+enseigna au comte d'Artois, et nous autres, reléguées dans les classes
+des filles publiques, nous la regardons et la chérirons toujours comme
+notre patronne pour les tours de reins et sa souplesse des jarrets.
+Le fait est si certain qu'au moyen de l'écu de six francs que tu as
+donné à la révérende maquerelle de ce lieu, je vais, pour ton argent et
+tout réjouissant du souverain plaisir, t'apprendre à faire des tours de
+force.» Je conçus, à l'exposé de cette courtisane, qu'elle me réservait
+à de nouveaux passe-temps; je me laissai conduire sur le trône destiné
+à la célébration de ces plaisirs, dont le genre était inconnu pour moi,
+et je ne tardai pas à en faire l'épreuve.
+
+
+
+
+LES TROIS MÉTAMORPHOSES
+
+_Conte en vers et en prose pour servir de supplément au_ Degré des Ages
+
+PAR LE MÊME AUTEUR
+
+_Bagatelle à l'ordre des temps._
+
+
+ Je veux chanter dans ce conte gaillard
+ Du plus affreux trio toute la turpitude,
+ Et sans choisir mes portraits au hasard,
+ Les peindre au naturel, en faire mon étude;
+ Dévoiler les plaisirs de trois membres choisis.
+ Dans ces sérails charmants du centre de Paris,
+ Oui, c'est toi que j'invoque, ô mon aimable muse!
+ Dans ce moment je te prends pour plastron;
+ Et si ton art charmant à ma voix se refuse,
+ Je t'appréhende et te saisis au c...
+
+Pardon, lecteurs scrupuleux, je n'écris pas pour vous, renfermés dans
+la classe des citoyens qui ne s'occupent qu'à méditer les prodiges
+étonnants de notre révolution française; vous n'accordez plus
+d'instants au plaisir; sourds à sa voix, vous voyez avec indifférence
+ces jeunes et jolies républicaines qui, rangées en haie sous les
+galeries et aux entresols du palais Égalité, qui, par maintes et
+maintes provocations lascives et libertines, veulent s'assurer de vos
+sens, de votre bourse et jouir du bénéfice du marché; le prix de leurs
+faveurs est le pot-de-vin de leurs grâces.
+
+ Mais c'est à vous que je m'adresse,
+ Charmants roués, grands libertins,
+ Blâmerez-vous que mon coeur s'intéresse
+ Au jeu plaisant d'une tendre catin?
+ A ces transports d'un prélat d'Église,
+ Aux faits galants d'un trop épais robin,
+ Je ne le puis consultant ma franchise
+ Tout y joignant l'anspessade _Jobin_.
+
+Je viens à mon fait et vais vous raconter comment la déesse de la
+lubricité elle-même sut punir, dans un de ces asiles consacrés aux
+tendres mystères, un prélat hypocrite, qui, interprétant les décrets du
+Ciel à sa guise, rangeait les courtisanes de la capitale au nombre des
+houris, que l'un de nos imposteurs en matière de religion, le sublime
+Mahomet, avait placées dans son paradis pour la joie des fidèles
+croyants.
+
+ A ce tableau joindre mon militaire,
+ Qui, toujours leste, alerte et bien fringant,
+ Baisant partout et sans donner d'argent,
+ Du doux plaisir faisait sa seule affaire.
+ Au rabat empesé, vous connaîtrez le drille,
+ Qui, dans ce lieu, pour un petit écu,
+ Visitait le v...n d'une agréable fille,
+ En se nommant le magistrat cocu.
+
+Mes trois personnages, travestis à qui mieux mieux, et désirant en eux
+les feux de la paillardise, un jour de calme et de tranquillité, se
+rendirent dans un temple devenu l'un des mieux famés de Paris en même
+temps que le mieux fourni; les brunes et les blondes s'y trouvaient
+rassemblées, tous les désirs s'y trouvaient satisfaits, depuis ceux de
+l'évêque mitré jusqu'à ceux de l'indigent et brave sans-culotte.
+
+ Ce fut chez vous, ô digne pourvoyeuse,
+ Belle _Desglands_[147], qu'une rage amoureuse
+ Amena ce trio guidé par le plaisir
+ Et dont un joli cul enchaînait le désir.
+ A leur accoutrement, qui les aurait
+ Pris d'abord, l'un pour _Machault_,
+ Ci-devant évêque d'Amiens, et maintenant
+ Aumônier du diable, moi seul sans
+ Doute qui sait qu'il n'est pas étonnant
+ Qu'un prêtre délivré de l'emploi, de l'autel,
+ De l'église, n'ait fait qu'un saut jusqu'au bordel.
+ L'autre était _Montesquiou_, bien mince général,
+ Ce coquin renommé qui nous fit tant de mal,
+ Et le tiers un rabat de chicane encroûtée,
+ Tourment de la vertu souvent persécutée,
+ C'était _Janson_, ce conseiller fameux,
+ L'opprobre de la terre et l'effroi des neveux,
+ Qui, du lâche produit de ses fortes épices,
+ Du palais au boucan gagnait des chaudes-pisses;
+ Muse! aide à ma prose, je t'ai dépeint mes
+ Personnages; voyons comment ils se tireront
+ Maintenant de leur équipée scandaleuse,
+ Et comment ces trois gueux de crimes revêtus
+ Ont pratiqué les vices en jouant les vertus.
+
+_Machault_, _Montesquiou_ et _Janson_ furent donc chez la _Desglands_
+demander chacun une fille: Julie Desbois, Dorothée de Ginville et
+Elisabeth la Comtoise furent destinées à passer en campagne avec ses
+messieurs.
+
+ _Janson_ parla procès et _Montesquiou_ combats,
+ Mais pour bien terminer tous ces affreux débats,
+ L'hypocrite _Machault_ obtient la préférence;
+ On sait que d'un prélat c'est la prééminence.
+
+Julie Desbois lui appartient; mais ô triomphe de l'Eglise! au moment
+que le ci-devant évêque d'Amiens s'apprêtait à engainer son mou et
+flasque outil, il resta court, et ma Julie lui dit:
+
+ Je salue maintenant votre sage Éminence;
+ En très bonne putain j'offre ma révérence.
+ Ginville présenta son énorme v...n
+ A ce traître soldat, qui des bords d'outre-Rhin,
+ De nos républicains n'embrassa point l'injure
+ Et n'agit que d'après la plus lâche imposture.
+
+_Montesquiou_ resta là. Ce membre superbe, qui apaise la femme la
+plus acariâtre, fut sans effet; deux courtisanes délaissées, deux
+personnages _à quia_; que devint le troisième? C'est _Janson_ que je
+vous mets en scène:
+
+ Je viens baiser, dit-il, au nom du Parlement,
+ Et prends sur moi les frais de cet évènement.
+ Si sur cet exposé un lâche peuple glose,
+ J'en appelle au Sénat, et lui seul en impose.
+
+Souveraine protectrice de plaisirs, éloigne-toi du local de la
+_Desglands_; ta présence y serait outragée; un prêtre, un général y
+ont.....; un magistrat a couronné l'oeuvre. Comment réparer cet outrage,
+consommé pour ton culte? Mais qu'entends-je? La paillasse s'agite, le
+ciel du lit s'écroule:
+
+ Et le bidet casse en plus de mille éclats,
+ Faire taire le robin et le dieu des combats.
+ Le prélat s'agenouille et marmotte une excuse,
+ Soutient qu'il n'a pas tort, que du lieu c'est la ruse,
+ Que l'on peut enfin, fier du droit de l'autel,
+ Bénir une putain, fût-ce même au bordel.
+
+Mais qui apparaît à mes regards? C'est la lubricité; elle fixe un oeil
+de courroux sur le triumvirat. Calotte détestable, s'écrie-t-elle dans
+l'excès de sa rage, atome décoré d'un hausse-col, et toi, vil organe
+des lois, relégué dans la poussière des bancs de la grande salle, il
+est temps que ma vengeance éclate:
+
+ Tous trois, rebut affreux des sinistres destins,
+ Vous êtes dédaignés par de viles putains.
+ Je saurai me venger de cet affront infâme,
+ Je le dois à mon sexe, en un mot, je suis femme;
+ Il est temps que l'amour vous donne une leçon,
+ A la lubricité, reconnaissez mon c...
+
+A genoux et la bouche béante, les trois mirliflors se turent et la
+lubricité continua:
+
+ Vous, prêtre, président; toi, lâche, reste là,
+ Je vais me préparer à toute ma vengeance
+ Sans que le moindre mot serve à votre défense.
+ D'une tête de chien maintenant bien parés,
+ De tous vos partisans vous serez exécrés,
+ Et pour mieux vous punir, de tous vos attributs,
+ Lâches profanateurs, vous serez revêtus.
+
+O merveille! de trois têtes je n'en vis plus qu'une, et les plus laids
+museaux remplacèrent les visages de _Machault_, de _Montesquiou_ et de
+_Janson_. Je m'écriai alors:
+
+_Ecce homines._
+
+
+Tout confus et aboyants, ils abandonnèrent ce lieu de prostitution;
+mais leur nouvelle caricature, gravée et répandue dans le public, dira
+à l'amateur: Tels sont nos traits fidèles.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1] _Lettres originales de Mirabeau écrites du donjon de Vincennes
+pendant les années 1777-78-79-80, contenant tous les détails sur sa
+vie privée, ses malheurs et ses amours avec Sophie Ruffei, marquise de
+Monnier, recueillies par P. Manuel, citoyen français. A Paris, chez I.
+B. Garnery, 1793, an 3e de la liberté._ 4 tomes in-8º.
+
+PAUL COTTIN.--_Sophie de Monnier et Mirabeau, d'après leur
+correspondance secrète inédite (1775-1789), avec trois portraits, dont
+un en héliogravure d'après Heinsius, deux fac-similés d'autographes,
+une table déchiffrante et un plan du couvent des Saintes-Claires de
+Gien. Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1903._ CCLX-282 p. in-8º.
+
+[2] Ils étaient parents par les femmes.
+
+[3] M. de Railli était détenu à Pierre-Encize, près de Lyon.
+
+[4] Voir _l'Amateur d'autographes_, mars 1909.
+
+[5] M. de Rougemont, gouverneur du château de Vincennes.
+
+[6] A cause de leur parenté.
+
+[7] C'est au deuxième volume de cette publication que se trouve le
+portrait de Sophie. Elle était grande, forte, brune, aux yeux noirs. On
+ne connaît que deux portraits authentiques de la comtesse de Monnier;
+celui-ci et un autre qui la représente entre 30 et 35 ans. Il fut peint
+par Jean-Jules Heinsius. L'estampe d'Antoine Borel, dans le tome II
+de la traduction de Tibulle, est «comme celui d'Heinsius, dit M. Paul
+Cottin (_loc. cit._), conforme aux signalements remis à la police, et
+Mme Callier, fille du docteur Ysabeau, récemment décédée, tenait de son
+père qu'il offre exactement les traits de Sophie à vingt ans».
+
+[8] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des
+lettres_, par Bachaumont, Pidanzat de Mairobert, Moufle d'Angerville et
+autres. T. XXVIII, p. 16.
+
+[9] Poème de Charles Borde tiré de la _Novella de l'Angelo Gabrielle_.
+
+[10] _Et t'ôter à l'avenir l'original, ce serait l'interrompre pour
+longtemps._ Cette phrase est obscure. Elle a toujours été supprimée par
+les commentateurs, qui ont souvent cité cette lettre d'après le recueil
+de _Lettres originales de Mirabeau_, publié par Manuel.
+
+[11] _Bibliographie des ouvrages relatifs à l'amour, aux femmes et
+au mariage, etc., par M. le Cte d'I... 4e édition revue par J.
+Lemonnyer._ Tome II, Lille, 1895.
+
+[12] La construction de cette phrase la rend équivoque, et sans doute
+à dessein. Quel qu'il pût être, le chevalier de Pierrugues en avait de
+bonnes.
+
+[13] Voici la bibliographie de cet ouvrage:
+
+_Mylord Arsouille ou les Bamboches d'un gentlemen._ Cologne, 1789.
+
+_Mylord Arsouille ou les bamboches d'un gentleman._ _A Bordel-Opolis,
+chez Pinard, rue de la Motte_, 1789 (Paris, après 1833), avec 5
+gravures libres et l'épigraphe:
+
+ _Vive le plaisir de la couille,
+ Dit Mylord Arsouille.
+ Je veux sagement, amis, filer mes jours
+ Entre le vin, les chevaux, les amours;
+ Je dois ces goûts à la nature;
+ J'aime, je bois, je change de monture._
+
+_Mylord Arsouille_, etc. Réimpression de l'édition précédente (vers
+1855), avec 5 lithographies libres.
+
+_Mylord ou les Bamboches d'un gentleman, imprimé sur la copie de
+Cologne, 1789, à Lausanne, chez Quakermann cette présente année_
+(vers 1870), avec sur le verso de la page de garde l'épigraphe un peu
+différente:
+
+ _Vive le plaisir de la couille,
+ Disait Mylord Arsouille.
+ Je veux sagement, mes amis, filer mes jours
+ Entre le vin, les chevaux, les amours:
+ Je dois ces goûts à la nature;
+ J'aime, je bois, je change de monture._
+
+_Mylord Arsouille_, etc. Rotterdam, vers 1906, avec à la fin un
+important catalogue d'ouvrages libres.
+
+[14] Qui se trouve après la satire.
+
+[15] Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les
+lecteurs, et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet.
+Néanmoins un autre n'aurait pu lui convenir; et si nous l'avons laissé
+en grec, on en devinera aisément la raison. (Note de l'éd. de l'an IX.)
+
+[16] La nomenclature en est tout au moins curieuse.
+
+_Académiciens de Bologne._ Abbandonati, Ansiosi, Ociosi, Arcadi,
+Confusi, Difettuosi, Dubbiosi, Impatienti, Inabili, Indifferenti,
+Indomiti, Inquieti, Instabili, Della Notte Piacere, Sienti, Sollonenti,
+Torbidi, Vespertini.
+
+_De Gênes._ Accordati, Sopiti, Resvegliati.
+
+_De Gubio._ Addormentati.
+
+_De Venise._ Acuti, Allettati, Discordanti, Disgiunti, Disingannati,
+Dodonci, Filadelfici, Incruscabili, Instancabili.
+
+_De Rimini._ Adagiati, Eutrupeli.
+
+_De Pavie._ Affidati, Della Chiave.
+
+_De Ferma._ Raffrontati.
+
+_De Molise._ Agitati.
+
+_De Florence._ Alterati, Humidi, Furfurati, Della Crusca, Del Cimento,
+Infocati.
+
+_De Crémone._ Animosi.
+
+_De Naples._ Arditi, Infernati, Intronati, Lunatici, Secreti, Sirenes,
+Sicuri, Volanti.
+
+_D'Ancôme._ Argonauti, Caliginosi.
+
+_D'Urbin._ Assorditi.
+
+_De Pérouse._ Atomi, Eccentrici, Insensati, Insipidi, Unisoni.
+
+_De Tarente._ Audaci.
+
+_De Macerata._ Catenati, Imperfetti, Chimerici.
+
+_De Sienne._ Cortesi, Giovali, Prapussati.
+
+_De Rome._ Delfici, Humoristi, Lincei, Fantastici, Negletti, Illuminati,
+Incitati, Indispositi, Infecondi, Melancholici, Notti, Vaticane,
+Notturni, Ombrosi, Pelligrini, Sterili, Vigilanti.
+
+_De Padoue._ Delii, Immaturi, Orditi.
+
+_De Drepano._ Difficilli.
+
+_De Bresse._ Dispersi, Erranti.
+
+_De Modène._ Dissonanti.
+
+_De Syracuse._ Ebrii.
+
+_De Milan._ Eliconii, Faticosi, Fenici, Incerti, Miscosti.
+
+_De Recannati._ Disuguali.
+
+_De Candie._ Extravaganti.
+
+_De Pezzaro._ Eterocliti.
+
+_De Commachio._ Flattuanti.
+
+_D'Arezzo._ Forzati.
+
+_De Turin._ Fulminales.
+
+_De Reggio._ Fumosi, Muti.
+
+_De Cortone._ Humorosi.
+
+_De Bari._ Incogniti.
+
+_De Rossano._ Incuriosi.
+
+_De Brada._ Innominati, Tigri.
+
+_D'Acis._ Intricati.
+
+_De Mantoue._ Invaghiti.
+
+_D'Agrigente._ Mutabili, Offuscati.
+
+_De Verone._ Olympici, Unanii.
+
+_De Viterbe._ Ostinati, Vagabondi.
+
+Si quelque lecteur est curieux d'augmenter cette nomenclature, il n'a
+qu'à lire un ouvrage de Jarckius, imprimé à Leipsic en 1725. Cet auteur
+n'a écrit l'histoire que des académies de Piémont, Ferrare et Milan. Il
+en compte vingt-cinq dans cette dernière ville seulement. La liste des
+autres est sans fin, et leurs noms tous plus bizarres les uns que les
+autres.
+
+[17] Act. ap. 8, 39. _Spiritus Domini rapuit Philippum, et amplius non
+vidit eunuchus._
+
+[18] Daniel, chap. XIV, v. 32. _Erat autem Habacuc prophæta in Judæa,
+et ipse coxerat pulmentum... Et ibat in campum ut ferret messoribus._
+
+33. _Dixit que angelus Domini ad Habacuc: fer prandium quod habes in
+Babylonem Danieli._
+
+35. _Et apprehendit eum angelus Domini in vertice ejus, et portavit
+eum_ capillo _capitis sui, posuit que eum in Babylone._
+
+Isaac Le Maître de Saci a traduit _capillo_ par _les cheveux_. Luther
+met _oben beym schopff_; ce qui est la même faute. Car le miracle est
+plus grand d'avoir transporté Habacuc par _un cheveu_ que par _les
+cheveux_; mais dans tous les cas, le voyage est leste.
+
+[19] Maccab. l. I, c. I, v. 16.
+
+_Et fecerunt sibi præputia_,--Ce qu'Isaac Le Maître de Saci traduit:
+_Ils ôtèrent de dessus eux les marques de la circoncision._ Les
+Septante disent tout simplement: _Ils se sont fait des prépuces._ Les
+Pères ont ainsi traduit. Mais depuis que les Jansénistes ont paru, ils
+ont prétendu qu'on ne pouvoit pas mettre les prépuces dans la bouche de
+jeunes filles lorsqu'on leur faisoit réciter la Bible. Les Jésuites ont
+soutenu, au contraire, que c'étoit un crime que d'en altérer un seul
+mot.
+
+Le Maître de Saci a donc périphrasé, et le père Berrhuyer a accusé Saci
+d'hérésie, et prétendu qu'il avoit suivi la Bible de Luther. En effet,
+Luther dans sa Bible se sert du mot _beschneidung_.
+
+ _Und hielten die beschneidung nicht mehr._
+ 1 2 3 4 5 6
+ Et ont gardé la coupure point davantage.
+ 1 2 3 4 5 6
+
+Luther, en effet, a mal interprété. Le miracle, de quelque manière que
+l'on traduise, étoit de se faire un prépuce. Or la chose est en vérité
+miraculeuse dans le texte des Septante, et ne l'est pas autant dans la
+version des jansénistes.
+
+[20] Rois, liv. VII, chap. VI, v. 17.
+
+_Hi sunt autem ani aurei quos reddiderunt pro dilecto domino._
+
+[21] Je ne doute pas que quelque demi-savant, ou quelque critique
+obstiné, ne trouve, dans la suite de cette notice, Shackerley
+beaucoup plus savant en astronomie que ne le comporte le costume d'un
+ouvrage contemporain d'Herculanum. Mais je le prie d'observer: 1º
+que l'Anagogie est une révélation faite par Jérémie Shackerley, tout
+comme... Ah! oui: tout comme S. Jean a écrit l'Apocalypse dans l'isle
+de Pathmos. 2º Que personne dans Herculanum n'a pu rien comprendre à
+ce manuscrit, écrit bien avant la venue de J.-C. comme nous n'entendons
+rien à la bête de l'Apocalypse qui a 666... sur le front (II), ornement
+qui serait singulier même pour un mari françois; ce qui ne détruit
+point du tout l'authenticité de notre manuscrit. 3º Qu'on n'a qu'à
+lire l'histoire incontestable de l'astronomie antédiluvienne, par
+M. Bailly, pour se convaincre que Shackerley pouvoit savoir tout ce
+qu'il paroît avoir su..... Enfin je déclare que pour trente-six mille
+raisons, un peu trop longues à déduire, douter de Jérémie Shackerley,
+c'est mériter un auto-da-fé.
+
+[22] En effet, comme le remarque l'illustre M. d'Alembert, d'après
+l'ingénieux et quelquefois sublime Diderot, quelle finesse d'idées
+n'a-t-il pas fallu pour y parvenir? L'aveugle n'a de connoissance que
+par le tact; il sait qu'on ne peut voir son visage quoiqu'on puisse
+le toucher. «La vue, conclue-t-il, est donc une espèce de tact qui ne
+s'étend que sur les objets différens du visage et éloignés de nous.»
+Le tact ne lui donne en outre que l'idée du relief. Donc un miroir est
+_une machine qui nous met en relief hors de nous-mêmes_. Ces mots _en
+relief_ ne sont pas de trop. Si l'aveugle disoit, _nous met hors de
+nous-mêmes_, il diroit une absurdité de plus; car comment concevoir
+une machine qui puisse doubler un objet? Le mot _relief_ ne s'applique
+qu'à la surface; ainsi, nous mettre en relief hors de nous-mêmes, c'est
+mettre la représentation de la surface de notre corps hors de nous.
+Cette désignation est toujours une énigme pour l'aveugle; mais on voit
+qu'il a cherché à diminuer l'énigme le plus qu'il étoit possible.
+
+[23] Chap. II, v. 19.
+
+[24] Ibid., v. 20.
+
+[25] Telle est l'origine même du mot de narcisse, lequel vient de
++Narkê+ (narcè), _assoupissement_; de là le narcisse fut la fleur chérie
+des divinités infernales; de là vient aussi que l'on offroit
+anciennement les guirlandes de narcisse aux furies, parce qu'elles
+engourdissoient, _assoupissoient_ les scélérats.
+
+[26] _Salem, Piper, acorem respuebat. Mensæ vero accumbebat alternis
+semper pedibus sublatis._ Voyez _Elogium Thom. Sanchez_, imprimé à
+la tête de l'ouvrage _De matrimonio_. A Anvers, chez Murss, 1652,
+_in-folio_. Et si vous voulez avoir une idée des édifiantes questions
+qu'a agitées ce théologien, et bien d'autres, cherchez la vingt-unieme
+dispute de son second livre.
+
+[27] Il a publié séparément les fragments de Sapho, et les éloges
+qu'elle a reçus.
+
+[28] Gen., ch. II, v. 23.
+
+[29] Vira de vir.
+
+[30] L'allemand a conservé l'ancien rit dans _mannin_, qui vient de
+_mann_. _Mannin_ est le vira, et non le virago. _Man wird sie mannin
+heissen._ (Gen., II, v. 23.)
+
+[31] Elle étoit particulièrement honorée dans les Gaules et dans la
+Germanie sous le titre de Déesse-mere.
+
+[32] On retrouveroit dans l'antiquité beaucoup d'usages qui
+confirmeroient cette opinion. A Lacédémone, par exemple, quand on
+alloit consommer le mariage, la femme mettoit un habit d'homme, parce
+que c'est la femme qui met les hommes au monde.
+
+En Egypte, dans les contrats de mariages entre souverains, la femme
+avoit l'autorité du mari. (Diod. d. Sic., l. I, ch. XXVII), etc., etc.
+
+[33] On verra ci-après dans la _Linguanmanie_ des choses plus
+frappantes encore que les moeurs du peuple de Dieu que nous allons
+exposer.
+
+[34] Lév., ch. VIII, v. 24.
+
+[35] Ibid., ch. XII, v. 5.
+
+[36] Ibid., ch. XXII, v. 7.
+
+[37] Ibid., ch. XVIII, v. 7.
+
+[38] Idem, v. 9.
+
+[39] Id., v. 10.
+
+[40] Lév., chap. XVIII, v. 12.
+
+[41] Id., v. 15.
+
+[42] Id., v. 16.
+
+[43] Id., v. 17.
+
+[44] Id., v. 21. _De semine tuo non dabis idolo Moloch_, et ch. XX, v.
+3: _Qui polluerit sanctuarium_.
+
+[45] Lév., ch. XVIII, v. 22. _Cum masculo coïtu foemineo._
+
+[46] Id., v, 23. _Omni pecore._
+
+[47] _Mulier jumento._ Et l'on sait que dans l'Écriture sainte,
+_jumentum_ veut dire _bêtes d'aides_: _adjuvantes_: d'où jument.
+
+[48] Lévit., ch. XXI, v. 18.
+
+[49] Liv. VI, ch. IX.
+
+[50] Aux Cor., 6, 7, 8, 29.
+
+[51] Hypparchia, etc.
+
+[52] Écho.
+
+[53] Gen., ch. XXXVIII.
+
+[54] Celui qui avoit le ruban et sortit le second fut nommé Zara, qui
+veut dire Orient.
+
+[55] Saci, page 817, édit. in-8.
+
+[56] Le marquis de Santa-Crux, par exemple, commence son livre de
+l'Art de la guerre par dire: _que la première qualité indispensable
+à un grand général, c'est de savoir se br. le v._, parce que cela
+épargne dans une armée, et sur-tout dans une ville de guerre, tous les
+caquetages et perdre. [Il faut voir à propos de cette note la lettre à
+Sophie du 21 octobre 1780.]
+
+[57] Epig. 42, liv. IX.
+
+[58] Voyez l'Anélytroïde.
+
+[59] Lucian., t. I, dialog. deor. XV et 2. Diodor. Sic., l. IV, p. 352,
+éd. Westhling.
+
+[60] Dialog. Meret., V.
+
+[61] Ad Rom., cap. I.
+
+[62] Lib. IV, cap. XVI.
+
+[63] _Dii illas deæque male perdant! Adeo perversum commentæ genus
+impudicitiæ! Viros ineunt._ (Epist. XCV.)
+
+[64] Thelesyle, Amythone, Atthys, Anactorie, Cydno, Mégare, Pyrrine,
+Andromede, Mnaïs, Cyrine, etc.
+
+[65] On lisoit aux pieds de la statue de Sapho, par Silanion: _Sapho
+qui a chanté elle-même sa lubricité et qui fut amoureuse à la rage_.
+
+[66] _Vesta_ vient du grec et signifie _feu_. Les Chaldéens et les
+anciens Perses appelloient le feu _avesta_. Zoroastre a intitulé
+son fameux livre, _Avesta_, la garde du feu. La porte des maisons,
+l'entrée, s'est appellée _vestibule_, parce que chaque Romain avoit
+soin d'entretenir ce feu de vesta à la porte de sa maison. C'est de là
+sans doute que l'entrée du vagin s'appelle le vestibule du vagin, comme
+étant le lieu où s'entretient le premier feu de ce temple.
+
+[67] Je ne doute pas que quelque érudit ne me fasse ici plus d'une
+difficulté... Mais on n'auroit jamais fini s'il falloit répondre à tout.
+
+[68] On sent bien que la dignité de M. de Saint-Priest l'empêchera d'en
+convenir; et quelque littérateur encouragé par ce désaveu viendra me
+soutenir que ces vers sont tout simplement imités d'un passage de Sylva
+Nuptialis, de J. de Nevisan; et puis vite il citera le morceau. Le
+voici:
+
+ _Triginta hæc habeat quæ vult formosa vocari
+ Femina; sic Helenam fama fuisse refert,
+ Alba tria et totidem nigra; et tria rubra puellæ,
+ Tres habeat longas res totidem que breves,
+ Tres crassas, totidem graciles, tria stricta, tot ampla,
+ Sint ibidem huic formæ, sint quoque parva tria,
+ Alba cutis, nivei dentes, albique capilli,
+ Nigri oculi, cunnus, nigra supercilia.
+ Labia, genæ atque ungues rubri. Sit corpore longa,
+ Et longi crines, sit quoque longa manus,
+ Sintque breves dentes, aures pes; pectora lata,
+ Et clunes, distent ipsa supercilia.
+ Cunnus et os strictum, stringunt ubi cingula stricta,
+ Sint coxae et cullum vulvaque turgidula.
+ Subtiles digiti, crines et labra puellis;
+ Parvus sit nasus, parva mamilla, caput,
+ Cum nullæ aut raro sint hæc formosa vocari,
+ Nulla puella potest, rara puella potest._
+
+Mais je le prie de me dire où est l'impossibilité que ces vers soient
+traduits en turc dans le serrail?... Enfin on ne dispute point contre
+les faits.
+
+[69] Et puis comment traduire en vers avec grace et noblesse, _cunnus_,
+_clunes_, _culus_, _vulva_? On auroit de la peine à s'en tirer dans un
+mauvais lieu. Mais l'amour veut être servi dans un temple.
+
+[70] La matrice.
+
+[71] Qui se douteroit, par exemple, que la chaleur de l'abeille est
+mille fois plus considérable que celle de l'éléphant?
+
+[72] Gen., XVII, 24.
+
+[73] Ex., IV, 25.
+
+[74] Lév., XIX, 23.
+
+[75] Deut., X. 13.
+
+[76] Josué, V, 3 et 7.
+
+[77] Reg., XVIII, 25.
+
+[78] Reg., XVIII, 27.
+
+[79] Reg., III, 14.
+
+[80] _Circumcisio foeminarum sit refectione +tês nymphês+ (imo
+clitoridis) quæ pars in australium mulieribus ita excrescit ut ferro sit
+coercenda._
+
+[81] I Mac., ch. I, 16. _Fecerunt sibi preputia et recesserunt a
+testamento sancto._
+
+[82] I Cor. VII, 18.
+
+[83] _De morb. biblic._
+
+[84] La méthode en levrette.
+
+[85] Lév., ch. VI, 10. _Foeminalibus lineis._
+
+[86] Reg., I, ch. XXIV, 4. _Erat quæ ibi spelunca quam impressus est
+Saül _ut purgeret ventrem_._
+
+[87] Reg., 4, ch. XVIII, 27. _Comedant stercora sua et bibant urinam
+suam._
+
+[88] Tobie, II, 11.
+
+[89] Esther, XIV, 2.
+
+[90] Ecc., XXII, 2.
+
+[91] Isaïe, XXXVII, 12.
+
+[92] Tren., IV, 5. _Amplexati sunt stercora._
+
+[93] Mal., II, 3.
+
+[94] Ezéch., IV, 12.
+
+[95] Ibid., IV, 15.
+
+[96] +Opsigamia+.
+
+[97] +Kakogamia+.
+
+[98] _Coelibes esse prohibendos._
+
+[99] _Ex animi tui sententia tu equum habes, tu uxorem habes? testa._
+
+[100] _Extrema omnium calamitas et impietas accidit, illi qui absque
+filiis à vitâ discedit, et daemonibus maximas dat poenas post obitum._
+
+[101]
+
+ _Ergo exspectatos: ac jussos crescere primum
+ Testiculos, postquam coeperunt esse bilibres,
+ Tonsoris decimo tantum capit Heliodorus._
+
+ (Juv., l. II, s. 6.)
+
+Lisez, sur la préférence que les dames romaines donnoient aux eunuques
+et le parti qu'elles en tiroient, depuis le 365e vers de cette satyre
+jusqu'au 379e.
+
+[102] Gen., XIX, 4. Avant que les anges se fussent couchés, le peuple
+accourut depuis les vieillards jusqu'aux enfants.--4.--_Ut cognoscamus
+eos._
+
+[103] Les Sodomistes pensoient apparemment comme un grand seigneur
+moderne. Un valet-de-chambre de confiance lui observoit que du
+côté qu'il préféroit, ses maîtresses étoient conformées comme
+ses ganymèdes--qu'on ne pouvoit trouver au poids de l'or; qu'il
+pourroit..... des femmes. _Des femmes!_ s'écria le maître; _eh, c'est
+comme si tu me servais un gigot sans manche_.
+
+[104] Gen., XIX, 33. _Dormivit cum patre, at ille non sensit nec quando
+accubuit filia, nec quando surrexit._
+
+[105] Moab fut le fils de la premiere; Ammon naquit de la seconde.
+
+[106] S. Paul aux Romains, ch. I, 27. _Masculi, delicto naturali usu
+foeminæ exarserunt in desideriis suis in invicem, masculi in masculos
+turpitudinem operantes et mercedem quam oportuit erroris sui in
+semetipsis recipientes._
+
+[107] Buffon.
+
+[108] Par exemple, la courbure de l'épine du dos entraîne dans un bossu
+le dérangement des autres parties, ce qui leur donne à tous une sorte
+de ressemblance que l'on pourroit appeller un _air de famille_.
+
+[109] On sait combien les pères eux-mêmes ont été partagés et ambigus
+sur cette matiere. S. Irénée ne faisoit pas difficulté de dire que
+l'âme étoit un souffle analogue aux corps qu'elle a habités, et qu'elle
+n'étoit incorporelle que par rapport aux corps grossiers. Tertullien
+la déclare tout simplement corporelle. S. Bernard, par une distinction
+fort étrange, prétend qu'elle ne verra pas Dieu; mais qu'elle
+conversera avec J.-C.
+
+[110] Ex., XXII, 19. Lév., VII, 21, XVIII, 23.
+
+[111] XX, 15.
+
+[112] Maimonide dans le More Nevochin, p. III, c. XLVI, s'étend sur les
+cultes des boucs.
+
+[113] Lév., XVII, 7. Exod., XXXIII, 20 et 23.
+
+[114] Jérém., L., 39. _Faunis sicariis_ et non pas _ficariis_. Car _des
+faunes qui avoient des figues_ ne voudroit rien dire. Cependant Saci
+le traduit ainsi; car les Jansénistes affectent la plus grande pureté
+des moeurs; mais Berruyer soutient le _sicarii_ et rend ses faunes
+très-actifs.
+
+[115] Dans son traité +Peri apistôn+, c. XXV.
+
+[116] Dans son ouvrage intitulé _Tseror hammor_. (_Fasciculus myrrhæ_).
+
+[117] Cependant la vulve de la vache, par exemple, se proportionne
+moins au membre viril que celle de la chèvre ou de la guenon. Aussi les
+grands animaux retiennent-ils plus difficilement.
+
+[118] Le roi de Loango, en Afrique, quand il siège sur son trône, est
+entouré d'un grand nombre de nains remarquables par leur difformité.
+Ils sont assez communs dans ses états. Ils n'ont que la moitié de la
+taille ordinaire d'un homme; leur tête est fort large et ils ne sont
+vêtus que de peaux d'animaux. On les nomme _Mimos_ ou _Bakkebakke_.
+Lorsqu'ils sont auprès du roi, on les entre-mêle avec des nègres blancs
+pour faire un contraste. Cela doit former un spectacle fort bizarre et
+qui n'est bon à rien; mais si le roi de Loango mêloit ces races, on
+auroit peut-être des résultats très-curieux.
+
+[119] C'est dommage que les Romains n'aient pas eu comme nous la
+confession auriculaire; nous saurions tous leurs petits secrets
+domestiques comme on sait les nôtres. On sauroit si les Romains
+déshonoroient aussi brutalement le mariage que nous le faisons. Enfin,
+nous n'avons pas même de détails sur les conversations des bourgeois.
+Rien ne devoit être plus plaisant que les entretiens d'une famille qui
+avoit été le matin sacrifier à Priape; les jeunes filles et les jeunes
+garçons de la famille devoient avoir tout le reste de la journée de
+singulières idées.
+
+[120] Lév., XX, 16.
+
+[121] De nos jours on a pareillement substitué _avarie_ à _vérole_.
+
+[122] Rois, I, c. v. 26.
+
+[123] A Venise en 1542.
+
+[124] +Nymphomanê+.
+
+[125] Le satyriasis, le priapisme, la salacité, etc.
+
+[126] Sennert cite une femme qui ayant bu un peu de borax dissous,
+tomba en nymphomanie; et Muller conseille le musc mêlé avec des huiles
+aromatiques, introduits d'une manière quelconque, pour lubrifier le
+vagin.
+
+[127]
+
+ _Mox lenone suas jam dimittente puellas,
+ Tristis abit. Sed quod potuit tamen ultima cellam,
+ Clausit, ad huc ardens rigidæ tentigine vulvæ
+ Et resupina jacens multorum absorbuit ictus
+ Et lassata viris, necdum satiata recessit._ (Juv. l. II, sat. 6.)
+
+[128] Je doute, par exemple, que la _corycomachie_ ou la _coricobolie_,
+qui étoit la quatrieme sphéristique des Grecs, ait resté en usage
+chez eux, lorsqu'ils furent devenus le peuple le plus élégant de la
+terre. On suspendoit au plancher un sac rempli de corps lourds; on le
+prenoit à deux mains, et on le portoit aussi loin que la corde pouvoit
+s'étendre; après quoi lâchant le sac, ils le suivoient, et lorsqu'il
+revenoit vers eux, ils se reculoient pour céder à la violence du choc,
+puis le repoussoient avec force. (Voyez M. Burette sur la gymnastie des
+Grecs et des Romains.) Je ne crois pas qu'un tel exercice ait été du
+goût des petites maîtresses d'aucun siecle.
+
+[129] Une simple nomenclature d'une très-petite partie des mots de
+leur dictionnaire de volupté, si je puis parler ainsi, peut décider la
+question.
+
+La _coricobole_ étoit une tronchine.
+
+Les _Jatraliptes_, les essuyeurs en cygne.
+
+Les _unctores_, les parfumeuses.
+
+Les _fricatores_, les frotteuses.
+
+Les _tractatrices_, les pressureuses ou pétrisseuses.
+
+Les _dropacistæ_, les enleveuses de durillons.
+
+Les _alipsiaires_, les épilateurs.
+
+Les _paratiltres_, les vulvaires.
+
+Les _picatrices_, les parfileuses en vulves.
+
+La _samiane_, le parterre de la nature. (Voyez ci-après).
+
+L'_hircisse_, le bouquinage des vieilles.
+
+La _conrobole_, +choiropôlô+. (Pour peu qu'on sache le grec l'on
+m'entend).
+
+La _clitoride_, ou contraction du clitoris.
+
+La _corinthienne_, la mobilité des charnières.
+
+La _lesbienne_, les cunni-langues.
+
+La _siphnissidienne_, le postillon.
+
+La _phicidissienne_, la pollution de l'enfance.
+
+_Sardanapaliser_, vautrer entre les eunuques et les filles.
+
+_Chalcidisser_, le léchement des testicules.
+
+_Fellatricer_, sucer le gland.
+
+_Phoenicisser_, irrumer en miel, etc., etc.
+
+Une preuve qu'ils étoient plus aguerris que nous, c'est qu'il n'y a
+presque pas un de ces mots que nous ne soyons obligés de rendre par une
+périphrase.
+
+[130] Voyez la Tropoïde où j'aurois pu ajouter un très grand nombre
+d'autres passages tirés de la Bible. On trouve, par exemple, dans le
+livre de la Sagesse, (ch. XIV, v. 26) plusieurs reproches d'impureté,
+d'avortemens criminels, d'impudicités, d'adulteres, etc. Jérémie (ch.
+V, v. 13) déclame contre l'amour des jeunes garçons. Ezéchiel parle de
+mauvais lieux et des marques de prostitution à l'entrée des rues. (Ch.
+XXVI, v. 24, 25, 26, 27), etc., etc.
+
+[131] Erasme, p. 553.--_Samiorum flores.--Ubi extremam voluptatum
+decerperet.--+Samiôn anthê+, la samionante.--Puellæ veluti flores
+arridentes ad libidinem invitabant._
+
+[132] _Ani hircassantes._ +Graus kaprôsa+. Eras., 269. _De juvene, cui
+anus libidinosa omnia suppeditabat, quo vicisim ab illo voluptatem
+auferret. Nota et hircorum libido, odorque qui et subantes
+consequitur._
+
+[133] +Glykyn ankôna+. Ancon. Eras., 335. _Omphalem reginam per
+vim virgines dominorum cum eorum servis inclusisse ad stuprum,
+in sola haberetur impudica. Lydos autem eum locum, in quo foeminæ
+constuprabantur +glykyn ankôna+, appellasse, sceleris atrocitatem
+mitigantes verbo._
+
+On voit que même en ce genre le despotisme n'a plus rien à inventer.
+
+[134] +Sardanapalos+. Eras., 723. _Cæterum deliciis usque adeo
+effoeminatus, ut inter eunuchos et puellas ipse puellari cultu desidere
+sit sollitus._
+
+[135] Eras., 827. _Ut dii augerent meretricum numerum._ Erasme ajoute
+que les Vénitiennes de son temps étoient les filles lubriques par
+excellence. _Nusquam uberior quam apud Venetos._
+
+[136] +Choiropôlês+ la canobole à +choiros+. Eras., 737. _Corinthia
+videris corpore questum factura. In mulierem intempestivius
+libidinantem. De mulieribus Corinthi prostantibus dictum et alibi.
+Dictum et autem +choiropôlô+, novo quidem verbo quod nobis indicat
+quæstum facere corpore._
+
+[137] +Lesbiazein+. _Lesbiari._ La Lesbienne. _Antiquitus polluere
+dicebant._ Eras., 731. +choiros+ _enim cunnum significat (quæ combibones
+jam suos contaminet Aristophanes in Vespis.)_ Eras., 731. _Aiunt
+turpitudinem quæ per os agitur, fellationis opinor, aut irrumationis
+primum a Lesbiis auctoribus fuisse profectam: et apud illos
+primum omnium foeminam tale quiddam passam esse._--Ainsi le talent
+caractéristique des Lesbiennes étoit de gamahucher; d'où _mihi at
+videre labda juxta Lesbios_. _Aristoph._, +labda Lesbious+ _fellatrix_.)
+La fellatrice qui suce le gland, étoit encore une epithete des
+Lesbiennes où c'étoit la mode de commencer par cette cérémonie. Eras.,
+800. _Fellatriam indicat... quæ communis Lesbiis quod ei tribuitur
+genti_, etc.
+
+_N. B._--Il y avoit, il y a quelques années, à Paris, une fille
+charmante, née sans langue, qui parloit par signes avec une adresse
+étonnante, et s'étoit vouée à ce genre de prostitution. M. Louis l'a
+décrite sous le titre d'_aglossostomographie_.
+
+[138] +Chalkidizein+. _Chalcidissare._ Eras., _Gens (Chalcidicenses),
+male audisse ob foedos puerorum amores_.
+
+[139] +Phikidizein+. _Phicidissare._ Se faire lécher les testicules par
+de jeunes chiens. (Suétone.)
+
+[140] +Siphniazein+. _Siphniassare._ (Plein, liv. IV, 12). Eras., 690.
+_Pro eo quod et manum admovere postico, sumptum esse à moribus
+siphniorum._
+
+[141] +Kleitoriazein+. Eras., 619. _De immodica libidine. Unde natum
+proverbium, non satis liquet. Libidinosa contrectatio._
+
+[142] _Phoenicissantes labra rubicunda sibi reddebant: sic Lesbiassantes
+alba labra semine._
+
+Martial, lib. I.--_Cunnum carinus lingit et tamen pallet._
+
+Catullus ad Gellicum.--
+
+ _Nescio quid certe est, an vere fama susurrat.
+ Grandia te medii tenta, vorare viri.
+ Sic certe est. Clamant virronis rupta miselli
+ Ilia, demulso labra notata sero._
+
+[143] _Hier. Mercurial._
+
+[144] _Quotidie ac palam.--Arterias et fauces pro remedio fovebat._
+
+[145] Hier. Merc., l. IV, p. 93.--_Scribit Epiphanius foeminas semen et
+menstruum libare Deo, et deinde potare solitas._
+
+[146] Ce passage de _Hic et Hec_ a été pillé par l'auteur de _Mylord
+l'Arsouille_ (voir l'Introduction).
+
+[147] Maquerelle connue, rue Sainte-Anne, butte Saint-Roch. (_Note de
+l'auteur._)
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Introduction 7
+ Essai bibliographique 29
+ EROTIKA BIBLION 35
+ Annotations dites du Chevalier de Pierrugues 171
+
+ LE LIBERTIN DE QUALITÉ
+
+ Madame Honesta, la Présidente et l'Américaine 213
+ La Duchesse 226
+ Musique 233
+ Mariage 236
+
+ HIC ET HEC
+
+ Les Chevaux neufs 245
+ La vieille Sara 251
+ Aurore 257
+ Le Chien après les Moines 261
+
+ LE RIDEAU LEVÉ OU L'ÉDUCATION DE LAURE
+
+ L'Enfance de Laure 265
+ Éducation philosophique 271
+
+ LE DEGRÉ DES AGES DU PLAISIR
+
+ Tableau de Paris 279
+ La Patronne 281
+ Les trois métamorphoses 283
+
+
+
+
+BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
+
+4, rue de Furstenberg--PARIS
+
+_Extrait du Catalogue_
+
+Les Maîtres de l'Amour
+
+Collection unique des oeuvres les plus remarquables des littératures
+anciennes et modernes traitant des choses de l'amour.
+
+
+ _L'OEuvre du Divin Arétin_ (2 vol.) chaq. vol. 12 fr.
+ _L'OEuvre du Marquis de Sade_ 12 »
+ _L'OEuvre du Comte de Mirabeau_ 12 »
+ _L'OEuvre du Chevalier A. de Nerciat_ (3 vol.), chaque volume 12 »
+ _L'OEuvre de Giorgio Baffo_ 12 »
+ _L'OEuvre libertine de Nicolas Chorier_ 12 »
+ _L'OEuvre libertine des poètes du XIXe siècle_ 12 »
+ _Le Théâtre d'amour au XVIIIe siècle_ 12 »
+ _Le Livre d'amour de l'Orient_ (I).--Ananga-Ranga 12 »
+ _Le Livre d'amour de l'Orient_ (II).--Le Jardin parfumé 12 »
+ _Le Livre d'amour de l'Orient_ (III).--Les Kama-Sutra 12 »
+ _Le Livre d'Amour de l'Orient_ (IV).--Le Bréviaire de
+ la Courtisane.--Les Leçons de l'Entremetteuse 12 »
+ _L'OEuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ (XVIIIe siècle) 12 »
+ _L'OEuvre de John Cleland_ (Mémoires de Fanny Hill) 12 »
+ _L'OEuvre de Restif de la Bretonne_ 12 »
+ _L'OEuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ (XVe siècle) 12 »
+ _L'OEuvre libertine de l'Abbé de Voisenon_ 12 »
+ _L'OEuvre libertine de Crébillon le fils_ 12 »
+ _Le Livre d'amour des Anciens_ 12 »
+ _L'OEuvre libertine des Conteurs russes_ 12 »
+ _L'OEuvre libertine de Corneille Plessebois_ (Le Rut) 12 »
+ _L'OEuvre de Choudart-Desforges_ (Le Poète libertin) 12 »
+ _L'OEuvre de Fr. Delicado_ (La Lozana Andalusa) 12 »
+ _L'OEuvre du Seigneur de Brantôme_ 12 »
+ _L'OEuvre de Pigault-Lebrun_ 12 »
+ _L'OEuvre de Pétrone_ 12 »
+ _L'OEuvre de Casanova de Seingalt_ 12 »
+ _L'OEuvre priapique des Anciens et des Modernes_ 12 »
+ _L'OEuvre de Boccace Florentin_ (I) 12 »
+ _L'OEuvre poétique de Charles Beaudelaire_ 12 »
+ _L'OEuvre des Conteurs espagnols_ 12 »
+ _L'OEuvre badine d'Alexis Piron_ 12 »
+ _L'OEuvre badine de l'Abbé de Grécourt_ 12 »
+ _L'OEuvre amoureuse de Lucien_ 12 »
+ _L'OEuvre galante des Conteurs français_ 12 »
+ _L'OEuvre de Choderlos de Laclos_ (Les Liaisons dangereuses)
+ (épuisé)
+ _L'OEuvre des Conteurs allemands_ (Mémoires d'une Chanteuse) 12 »
+ _L'OEuvre des Conteurs anglais_ (La Vénus indienne) 12 »
+
+
+Le Coffret du Bibliophile
+
+Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d'Arches (exemplaires
+numérotés).
+
+ _Les Anandrynes_ (Confession de Mlle Sapho) 9 fr.
+ _Le Petit Neveu de Grécourt_ 9 »
+ _Anecdotes pour l'histoire secrète des Ebugors_ 9 »
+ _Julie philosophe_ (Histoire d'une citoyenne active et
+ libertine), 2 vol. 18 »
+ _Correspondance de Mme Gourdan, dite «la Comtesse»_ 9 »
+ _Portefeuille d'un Talon Rouge.--La Journée amoureuse_ 9 »
+ _Les Cannevas de la Pâris_ (Histoire de l'hôtel du Roule) 9 »
+ _Souvenirs d'une cocodette_ (1870) 9 »
+ _Le Zoppino._ Texte italien et traduction française 9 »
+ _La Belle Alsacienne_ (1801) 9 »
+ _Lettres amoureuses d'un Frère à son élève_ (1878) 9 »
+ _Poèmes luxurieux du divin Arétin_ (Tariffa delle Puttane
+ di Venegia) 9 »
+ _Correspondance d'Eulalie_ ou _Tableau du Libertinage de
+ Paris_ (1786), 2 vol. 18 »
+ _Le Parnasse satyrique du XVIIIe siècle_ 9 »
+ _La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy. 9 »
+ _Zoloé et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade 9 »
+ _De Sodomia_, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte latin
+ et traduction française 9 »
+ _Le Canapé couleur de feu_, par Fougeret de Montbron 9 »
+ _Le Souper des Petits Maîtres_ 9 »
+ _Cadenas et Ceintures de chasteté_ 9 »
+ _Les Dévotions de Mme de Bethzamooth_ 9 »
+ _La Raffaella_ 9 »
+ _Contes de Jos. Vasselier_ 9 »
+ _Histoire de Mlle Brion_ 9 »
+ _La Philosophie des Courtisanes_ 9 »
+ _Les Sonnettes_ 9 »
+ _Nouvelles de Firenzuola_ 9 »
+ _Lucina sine concubitu_ 9 »
+ _Point de lendemain_ 9 »
+ _Mémoires d'une Femme de chambre_ 9 »
+ _Ma Vie de garçon_ 9 »
+ _Anthologie érotique d'Amarou_ 9 »
+ _La Beauté du Sein des Femmes_ 9 »
+ _Tendres Epigrammes de Cydno la Lesbienne_ 9 »
+ _Divan d'amour du Chérif Soliman_ 9 »
+
+
+Chroniques Libertines
+
+Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des chroniqueurs, des
+pamphlétaires, des libellistes, des chansonniers, à travers les siècles.
+
+ _Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal_, par H. Fleischmann 7 50
+ _La vie libertine de Mlle Clairon, dite «Frétillon»_ 7 50
+ _Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez 7 50
+ _Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_
+ (Affaire du Collier) 7 50
+ _Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann 7 50
+ _Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIIIe siècle_ 7 50
+
+
+L'Histoire romanesque
+
+ _La Rome des Borgia_, par Guillaume Apollinaire 9 »
+ _La Fin de Babylone_, par Guillaume Apollinaire 9 »
+ _Les Trois Don Juan_, par Guillaume Apollinaire 9 »
+
+
+Les Secrets du Second Empire
+
+ _Napoléon III et les Femmes_, par H. Fleischmann 7 50
+ _Bâtard d'Empereur_, par H. Fleischmann 7 50
+
+
+La France Galante
+
+ _Mignons et Courtisanes au XVIe siècle_, par Jean Hervez
+ (épuisé).
+ _La Polygamie sacrée au XVIe siècle_ 15 »
+ _Ruffians et Ribaudes_, par Jean Hervez 8 50
+
+
+Chroniques du XVIIIe Siècle
+
+PAR JEAN HERVEZ
+
+D'après les Mémoires du temps, les Rapports de police, les Libelles,
+les Pamphlets, les Satires, les Chansons.
+
+ I. _La Régence galante_ (épuisé).
+ II. _Les Maîtresses de Louis XV_ 15 fr.
+ III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_ (épuisé).
+ IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes
+ de Paris_ (épuisé).
+ V. _Les Galanteries à la Cour de Louis XVI_ 15 »
+ VI. _Maisons d'amour et Filles de joie_ 15 »
+
+Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du comte de Mirabeau, by
+Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+Literary Archive Foundation
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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