diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 18:36:47 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 18:36:47 -0700 |
| commit | ac93d12fdf262d0aea503d5a4d53a2508784adc4 (patch) | |
| tree | 07ca3b2f8812bbfda4a35ea50c19fb75e2716171 /old/44181-8.txt | |
Diffstat (limited to 'old/44181-8.txt')
| -rw-r--r-- | old/44181-8.txt | 8726 |
1 files changed, 8726 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/44181-8.txt b/old/44181-8.txt new file mode 100644 index 0000000..7770944 --- /dev/null +++ b/old/44181-8.txt @@ -0,0 +1,8726 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du comte de Mirabeau, by +Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'oeuvre du comte de Mirabeau + +Author: Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau + +Editor: Guillaume Apollinaire + +Release Date: November 14, 2013 [EBook #44181] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Turgut Dincer and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Note concernant la transcription + +On a conservé l'orthographe de l'original, pour le texte français. On +a néanmoins corrigé les erreurs manifestes d'impression. Les citations +latines et surtout grecques ont dû être abondamment rectifiées, +l'original étant truffé d'erreurs au point d'en devenir inintelligible +(par exemple "Ex alii tui senta" au lieu de "Ex animi tui sententia") +voire imprononçable (par exemple +dzagomo zphs+ pour +tragomorphoi+). + +Les signes plus indiquent une translittération de caractères grecs.] + + + + + LES MAITRES DE L'AMOUR + + + L'OEUVRE + du + Comte de Mirabeau + + + Erotika Biblion + avec annotations du Chevalier de Pierrugues + + La Conversion, ou le Libertin de qualité + + Hic et Hec, ou l'art de varier les plaisirs de l'amour + + Le Rideau levé, ou l'Éducation de Laure + + Le Chien après les Moines.--Le Degré des âges du plaisir + + + INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES + PAR + GUILLAUME APOLLINAIRE + + + _Ouvrage orné d'un Portrait et d'un autographe hors texte_ + + + PARIS + BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX + 4, RUE DE FURSTENBERG, 4 + + MCMXXI + + + + + L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU + + + ==_Il a été tiré de cet ouvrage_== + 10 exemplaires sur Japon Impérial= + ==============1 à 10============== + ====25 exemplaires sur Hollande=== + ==============11 à 35============= + + + Droits de reproduction réservés + pour tous pays, y compris la + Suède, la Norvège et le Danemark. + + +[Illustration: MIRABEAU.] + + + + +INTRODUCTION + + +Il ne sera question ici ni de la vie publique ni de la vie privée de +Mirabeau. Tout cela est trop connu. + +Qu'il suffise de dire qu'Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau, +naquit le 9 mars 1749 au château du Bignon, dans le Gâtinais orléanais +(aujourd'hui Le Bignon-Mirabeau, arr. de Montargis, Loiret). Il mourut +le samedi 2 avril 1791. + +D'excellents historiens ont projeté un jour éclatant sur les amours du +grand tribun et de Sophie de Ruffey, la marquise de Monnier. On a donné +une très grande partie de la correspondance des deux amants[1]. + +On n'a pas encore osé livrer au public les détails libres qui abondent, +paraît-il dans les lettres de Mme de Monnier. Bon nombre de détails +aussi libres figurent dans celle de Mirabeau. + +Arrêté le 14 mai 1777, l'amant de Sophie fut enfermé à Vincennes le 8 +juin 1777 et n'en sortit que le 17 novembre 1780. + +Le marquis de Sade était au donjon depuis le 14 janvier de la même +année. Mais Mirabeau semble avoir ignoré ce détail à cette époque et la +lettre adressée à M. Le Noir, le 1er janvier 1778, témoigne de cette +ignorance. + +«... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi des crimes horribles +et pour qui une prison perpétuelle est une grâce que toute la bonté du +souverain pour leurs familles a eu peine à leur accorder, plusieurs +scélérats de cette espèce, dis-je, sont dans des forts où ils jouissent +de toute leur fortune, où ils ont une société très agréable et toutes +les ressources possibles contre le mal-être et l'ennui inséparable +d'une vie renfermée................................................ + +... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi non? La honte +n'est-elle pas personnelle? Le marquis de Sade, condamné deux fois +au supplice, et la seconde fois à être rompu vif, le marquis de Sade +exécuté en effigie; le marquis de Sade dont les complices subalternes +sont morts sur la roue, dont les forfaits étonnent les scélérats +même les plus consommés; le marquis de Sade est colonel, vit dans le +monde, a recouvré sa liberté et en jouit, à moins que quelque nouvelle +atrocité ne la lui ait ravie... + +Vous me blâmeriez, Monsieur, si je m'avilissais jusqu'à mettre en +parallèle M. de Railli[3], M. de Sade et moi; mais je me ferais cette +question simple... De quoi suis-je coupable? De beaucoup de fautes +sans doute; mais qui osera attaquer mon honneur?... Mon père; parce +qu'il est le seul que je ne puisse pas repousser et couvrir d'infamie. +Qu'il articule des faits et que ces faits me soient communiqués. Je +l'ai demandé cent fois, mais il a trop beau jeu lorsqu'il parle seul +pour changer de partie... Cependant, quelle différence de la situation +des monstres que j'ai cités à la mienne? Je suis dans la prison du +royaume la plus triste et la plus cruelle, à la considérer sous tous +les aspects (je parle de celle destinée aux gens de ma sorte); j'y +suis dans la plus extrême pénurie; dans l'isolement le plus absolu, je +dirais le plus affreux, si vous n'étiez venu à mon aide...» + +Mais le marquis de Sade devait lui révéler sa présence et, le 28 juin +1780, Mirabeau écrit au premier commis de la police, l'agent Boucher, +qu'il appelait son bon ange[4]: + +«... Monsieur de Sade a mis hier en combustion le donjon et m'a fait +l'honneur en se nommant et sans la moindre provocation de ma part, +comme vous le croyez bien, de me dire les plus infâmes horreurs. +J'étais, disait-il moins décemment, le giton de M. de R...[5] et +c'était pour me donner la promenade qu'on la lui ôtait. Enfin, il m'a +demandé mon nom afin d'avoir le plaisir _de me couper les oreilles à +sa liberté_. + +La patience m'a échappé et je lui ai dit: Mon nom est celui d'un +homme d'honneur qui n'a jamais disséqué ni empoisonné des femmes, qui +vous l'écrira sur le dos, à coups de canne, si vous n'êtes pas roué +auparavant, et qui n'a de crainte d'être mis par vous en deuil sur la +grève[6]. Il s'est tu et n'a pas osé ouvrir la bouche depuis. Si vous +me grondez, vous me gronderez, mais par Dieu, il est aisé de patienter +de loin, et assez triste d'habiter la même maison qu'un tel monstre +habite.» + +Ces deux prisonniers, qui s'estimaient si peu, l'un traitant de _giton_ +l'autre qui le considérait comme un monstre, devaient jouer un rôle +prépondérant dans l'histoire de l'émancipation sociale et morale de +l'humanité. + +Tous les deux passaient le temps, en prison, à écrire surtout des +ouvrages licencieux. + +Mirabeau a composé à Vincennes un grand nombre d'ouvrages: + +_Des lettres de cachet et des prisons d'Etat_, 2 vol., _à Hambourg_ +(Neufchâtel), en 1782. + +_Elégies de Tibulle avec des notes et recherches de mythologie, +d'histoire et de philosophie; suivies des baisers de Jean Second; +traduction nouvelle adressée du Donjon de Vincennes par Mirabeau +l'aîné, à Sophie Ruffey, avec quatre figures. A Tours, chez Letourmy +jeune et Compagnie, et à Paris, chez Berry, rue S. Nicaise, +l'an 3 de l'Ere Républicaine_, 2 tomes, in-8º[7]. + +Il y a un troisième volume sans tomaison indiquée, avec ce titre: +_Contes et nouvelles adressés du Donjon de Vincennes, par Mirabeau, à +Sophie Ruffey. A Tours, chez Letourmy le jeune et Compagnie. A Paris, +chez Deroy, libraire, rue Cimetière-André, nº 15, l'an 4 de l'ère +républicaine_, avec cette épigraphe: _Nec si quid olim lusit Anacreon +delevit aetas_. + +«La Chabeaussière, dit la _Biographie Michaud_, élevé avec Mirabeau, +lui avait fait don du manuscrit de cette traduction, à laquelle +il n'attachait aucune importance. Mirabeau se l'appropria en +l'enrichissant d'additions et remaniant le style. La Chabeaussière +revendiqua l'ouvrage lorsqu'il en vit le succès.» + +M. Paul Cottin (_loc. cit._) dit que «La Chabeaussière paraît avoir +indûment réclamé la paternité» de cette traduction de Tibulle. + +M. Gabriel Hanotaux possède, paraît-il, un important manuscrit +d'ouvrages de Mirabeau, écrit à Vincennes et recopiés par Sophie: +poèmes, traduction des _Métamorphoses d'Ovide_, _Essai sur la liberté +des anciens et des modernes_, etc. + +Mirabeau écrivit aussi à Vincennes un traité de _l'Inoculation_, une +_grammaire_ et une _mythologie_ destinés à l'éducation de Mme de +Monnier. + +Il traduisit aussi les contes de Boccace qu'il jugeait ainsi (_Lettre +à Sophie_ du 28 juillet 1780): «Je crois en général que Boccace a été +trop vanté; il a cependant du naturel et du comique. Mais quand on a lu +ce qu'a fait en ce genre Hamilton, soit dans ses contes, soit dans les +mémoires de Gramont, on n'aime plus aucun conteur.» + +Enfin, il y écrivit son _Erotika Biblion_ et ces ouvrages hardis que +M. Pierre Louys, dans sa préface d'_Aphrodite_, appelle _les romans de +Mirabeau_, c'est-à-dire _le Libertin de qualité_ et peut-être _Hic et +Haec_. + +_Ma Conversion_ parut en 1783. + +Cet ouvrage, d'un genre tout nouveau, fut bientôt remarqué[8]. C'était +la première fois sans doute que l'on faisait un personnage romanesque +de l'homme qui vit aux dépens des femmes. Le roman était animé; assez +grossier, il contenait des termes empruntés à l'argot spécial des +brelans et des tavernes. Le libertinage affectait à chaque page des +allures conquérantes. Don Juan levait des impôts dans le pays de +Tendre et blasphémait avec une liberté réaliste encore nouvelle dans +la littérature. Les _Mémoires secrets_ ne manquèrent point de signaler +un livre aussi scandaleux et la mention qui est faite des estampes qui +enrichissent le livre suffira à donner idée de l'ouvrage qu'on ne peut +guère résumer. + +«_5 janvier 1785. Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F., +c'est-à-dire par M. de _Riquetti_, comte de _Mirabeau_ fils. + +Tel est le titre de cet ouvrage qui, quoique imprimé dès 1783, n'a +commencé à percer que vers la fin de l'année dernière. Il est, en +effet, de nature à ne se glisser que lentement et dans les ténèbres. Il +est précédé d'une _Épître dédicatoire à Monsieur Satan_. On peut juger +par ce début quel doit être le fond du livre. Le frontispice l'annonce +également. On y voit l'auteur à son bureau. _L'Amour_ et les _Trois +Grâces_, transformées en _trois Garces nues_, vers lesquelles il se +retourne, semblent guider sa plume. On dirait que le _Diable_, en face, +n'attend que le moment de recevoir l'hommage de cette production, et +_Mercure_ se dispose à la publier. + +Au haut est un médaillon où l'on lit: _Ma Conversion_. Et au bas, pour +légende: _Auri sacra fames_. Cinq autres estampes enrichissent et +développent le sujet. + +La première roule sur le début du héros, qui commence par une +financière payant bien. Il est peint l'excitant vigoureusement et ne +voulant la satisfaire que lorsque l'or paraît. Au bas, on lit: _Voyez +son cul, comme il bondit!_ + +La seconde a pour titre: _La dévote_, avec cette exclamation: _Ah! mon +doux Jésus!_ C'est le plaisir qui la lui arrache, on le juge à son +attitude avec son amant. Un crucifix devant elle, un tableau de la +Vierge caractérisent une dévote. + +_Agnès_ est la troisième estampe, et le mot: _Je déchire la nue_. C'est +une novice que le libertin introduit dans un couvent de débauche: en +lui donnant une leçon de musique, elle se précipite elle-même tout en +pleurs dans ses bras et est enf..... + +_Elle vit du pays_ sert de légende à la quatrième. C'est une _Baronne +campagnarde_ qu'il éduque et à laquelle il apprend toutes les postures +et toutes les manières de le faire. + +La dernière estampe peint une orgie effroyable, où brille un moine. +Elle est couverte d'un rideau qu'entr'ouvre le _Roué_. Plus bas est +une autre orgie fort enveloppée, qu'on suppose des tribades d'après sa +description, et le tout est terminé par ces mots: _Le rideau cache les +moeurs_. + +On ne sait si l'ouvrage est réellement de celui qu'indiquent les +lettres initiales: mais malheureusement il est assez bien fait pour +qu'on soit tenté de le croire.» + +_La Correspondance littéraire, philosophique et critique_, par +Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., émettait aussi des doutes sur +l'attribution qu'on faisait de _Ma Conversion_ à Mirabeau. + +«_Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F., avec figures en +taille-douce, première édition, dédiée à Satan. Nous ne nous permettons +de transcrire ici le titre de cet infâme livre que pour annoncer à nos +lecteurs que, quoique attribué au fils de M. le marquis de Mirabeau, +auteur de l'ouvrage sur _Les lettres de cachet et les prisons d'État_, +nous ne pouvons nous résoudre à croire qu'il soit de lui. C'est un code +de débauche dégoûtante, sans verve, sans imagination, et il ne paraît +pas croyable qu'un homme d'esprit ait avili sa plume à cet excès sans +laisser même soupçonner l'espèce d'attrait qui aurait pu séduire son +talent.» + +Et M. Tourneux, qui a donné (Garnier, 1880) une édition de la +_Correspondance littéraire_, ajoute en note: + +«Les initiales qui figurent sur l'une des éditions et que reproduit +Meister signifient: M. de Riquetti, comte de Mirabeau fils. Néanmoins, +il est très probable que le grand orateur n'a pas plus écrit _Ma +Conversion_ que les autres romans obscènes qu'on lui a attribués. On +ne peut porter à son actif que _l'Erotika Biblion_, dont il se déclare +implicitement l'auteur dans une lettre à Sophie de Monnier.» + +Cependant, le doute n'est pas possible. Mirabeau a écrit aussi bien _Ma +Conversion_ que _l'Erotika Biblion_. + +Les trois lettres du 21 février, du 5 et du 26 mars 1780 le démontrent +assez. + +Le 21 février, Mirabeau écrit à Sophie: + +«Ce que je ne t'envoie pas, c'est un roman tout à fait fou que je fais +et intitulé _Ma Conversion_. Le premier alinéa te donnera une idée du +sujet et t'apprendra en même temps quelle fidélité je te prépare: + + Jusqu'ici, mon ami, j'ai été un vaurien; j'ai couru les + beautés; j'ai fait le difficile; à présent, la vertu rentre + dans mon coeur; je ne veux plus ..... que pour de l'argent; je + vais m'afficher étalon juré des femmes sur le retour et je + leur apprendrais à jouer du ... à tant par mois. + +Tu ne saurais croire combien ce cadre, qui ne semble rien, amène de +portraits et de contrastes plaisants; toutes les sortes de femmes, +tous les états y passent tour à tour; l'idée en est folle, mais les +détails en sont charmants et je te le lirai quelque jour, au risque de +me faire arracher les yeux. J'ai déjà passé en revue la financière, la +prude, la dévote, la présidente, la négociante, les femmes de cour, la +vieillesse. J'en suis aux filles; c'est une bonne charge et un vrai +livre DE MORALE.» + +Le 5 mars, Mirabeau reparle avec complaisance de son roman: + +«Mon amie si bonne, nous sommes fort arriérés; mais je travaille +tant que, j'espère, nous aurons bientôt de l'argent. _Tibulle_ va +être livré, les _Contes_ et les _Baisers_ le sont; Boccace est entre +mes mains, et _Ma Conversion_ avance. Je fais, pour ce roman qui est +absolument neuf et qui, si j'étais libraire, ferait ma fortune, des +sujets d'estampes qui ne ressembleront à aucunes et seront, je m'en +flatte, très jolies. Comptez sur mes bontés, madame; je daignerai vous +réserver toujours quelques bons moments, et si je fais beaucoup pour ma +bourse, je ferai aussi _quelque chose_ pour mon coeur. Si tu veux passer +sur des mots un peu fermes et sur des peintures très libres, mais +très vraies de nos moeurs, de notre corruption, de notre libertinage, +je t'enverrai ce roman, qui est moins frivole que l'on ne croirait au +premier coup d'oeil. Depuis les femmes de cour, qui y sont cavées à +fond, j'ai fini les religieuses et les filles d'opéra; j'en suis, par +occasion, aux moines; de là je me marierai, puis je ferai peut-être un +petit tour aux enfers (où je coucherai avec Proserpine) pour y entendre +de drôles de confessions..... Tout ce que je puis te dire, c'est que +c'est une folie singulièrement neuve et que je ne puis relire sans +rire.» + +Enfin, le 26 mars Mirabeau annonce à Sophie qu'il lui envoie _Ma +Conversion_: + +«Quant au manuscrit que tu demandes, je l'envoie au bon ange, avec +prière de te le faire passer. Garde-le le moins que tu pourras. Je ne +puis y joindre ni la seconde partie, ni la feuille que j'ai retirée du +corps de l'ouvrage. Ce sont des choses de nature à ce que M. B... ne +puisse les passer. + +Hélas! mon amie, c'est en prison qu'on a besoin de se battre les flancs +pour être gai et de se forcer à l'être. Sans cela, on serait bientôt +découragé et mort ou fou. Au reste, _Ma Conversion_ est beaucoup plus +plaisante que _Parapilla_[9]. C'est, sous une écorce très polissonne, +une peinture vivante et même assez morale de nos moeurs et de celles de +tous les États. Les femmes de cour, les religieuses et les moines y +sont surtout traités à souhait.» + +P. Manuel, dans sa préface aux _Lettres de Mirabeau_ (_loc. cit._), dit +emphatiquement que l'amant de Sophie «fut réduit à broyer les couleurs +de l'Arétin. Et alors parut _Le Libertin de qualité_; on ne concevrait +pas comment un apôtre de la volupté, le disciple le plus ingénieux +qu'ait jamais eu Épicure, qui prêchait si bien que l'Amour perdrait +tout à être nu s'il était sale, et que la pudeur doit survivre même +à la chasteté, a pu employer les couleurs dégoûtantes du vice; si, +dupe de son imagination qui montrait à sa philanthropie, à travers des +sentiers fangeux, un but moral, il ne s'était pas persuadé à lui-même +que pour peindre les vices, il fallait les saisir sur le fait et que +pour apprendre à des courtisans et à des moines où était la gangrène, +la putridité de leurs moeurs, il fallait, sous peine de n'être pas lu, +parler le langage des bordels et des halles. + +_Ma Conversion_ est l'image des débauches de _l'Ile de Caprée_. +Était-ce à lui de tenir le pinceau de Pétrone? + +Tout au plus devait-il se permettre _l'Erotika Biblion_. Là, du moins, +avec toute l'érudition de l'Académie des sciences, il couvre des +exemples sacrés de l'antiquité les parties honteuses de nos modernes +Sardanapales.» + + +La même année que _Ma Conversion_ parut _l'Erotika Biblion_. Mirabeau +l'avait achevé en 1780. Le 21 octobre de cette année, il écrit à +Sophie: «... Je comptais t'envoyer aujourd'hui, ma minette bonne, +un nouveau manuscrit très singulier, qu'a fait ton infatigable +ami, mais la copie que je destine au libraire de M. B... n'est pas +finie; et t'ôter à l'avenir l'original, ce serait l'interrompre pour +longtemps[10]. Ce sera pour la prochaine fois. Il t'amusera: ce sont +des sujets bien plaisants, traités avec un sérieux non moins grotesque, +mais très décent. Croirais-tu que l'on pourrait faire dans la Bible +et l'antiquité des recherches sur l'onanisme, la tribaderie, etc., +etc., enfin sur les matières les plus scabreuses qu'aient traitées les +casuistes et rendre tout cela lisible, même au collet le plus monté et +parsemé d'idées assez philosophiques?» + +Il faut noter en passant qu'_Errotika_ était une faute d'impression qui +persiste dans un certain nombre d'éditions de l'ouvrage. + +Le manuscrit autographe de Mirabeau a appartenu à M. Solar et a été +vendu 150 francs. Il était in-4º. + +_L'Erotika Biblion_ est un monument d'impiété très singulier. C'est +le fruit des lectures de Mirabeau dans sa prison. Il y lisait avec +curiosité et non sans plaisir des ouvrages d'érudition sacrée, +d'exégèse biblique: «Avec les rognures des commentaires de Don +Calmet, dit un biographe, il composa _l'Erotika Biblion_, recueil de +gravelures, où sont signalés les écarts de l'amour physique chez les +différents peuples anciens et particulièrement chez les Juifs et dans +lequel, du moins, l'originalité compense l'obscénité de la matière.» + +La première édition parut à Neufchâtel selon les uns, à Paris selon +d'autres. On a assuré qu'il ne se répandit que quatorze exemplaires +de la première édition, saisie en presque totalité par la police. Il +paraît que l'édition de 1792 fut également traquée, mais un certain +nombre d'exemplaires passa à l'étranger. Il en vint même à Rome et +le livre fut mis à l'index le 2 juillet 1794. Le décret qui condamne +l'ouvrage en traduit agréablement en latin le titre grec: «Erotika +Biblion, _id est_: Amatoria Bibliorum.» + +A propos de _l'Erotika Biblion_, Lemonnyer[11] cite cet _Article +découpé d'un journal de l'époque_: «_20 août._ Il paraît un livre +nouveau dont le titre seul est effrayant: il porte _Errotika Biblion_. +A Rome, de l'imprimerie du Vatican, 1783, volume in-8º. Son objet est +de prouver que, malgré la dissolution de nos moeurs, les anciens étaient +beaucoup plus corrompus que nous, et l'auteur le fait méthodiquement et +par une comparaison suivie, à commencer depuis les Juifs compris, ce +qui s'établit à leur égard par des citations des livres saints qui ne +sont pas fort édifiantes. De là une érudition immense et les tableaux +les plus licencieux plus forts que ceux du _Portier des Chartreux_. + +Ce livre est fort rare: on prétend qu'il n'y en a eu que quatorze +exemplaires distribués dans Paris, et que le reste a été saisi par la +police.» Lemonnyer cite encore un _autre article_: + +«_28 novembre 1783._ _L'Errotika Biblion_ n'a qu'environ 18 feuilles +d'impression in-8º et est subdivisé en dix titres d'un seul mot, qui +ne sont pas plus intelligibles au commun des lecteurs. Ils formeront +comme autant de chapitres séparés, dont la liaison a peine à se +découvrir, mais dont le but général est assez celui indiqué de prouver +que les anciens nous surpassaient infiniment du côté de la corruption +des moeurs: ils sont, dans leur brièveté, remplis de recherches savantes +et même infiniment curieuses, qui rendent l'ouvrage aussi érudit +qu'agréable. + +L'auteur, outre le talent de posséder parfaitement les langues mortes, +a celui d'écrire très bien la sienne, de plaisanter légèrement et de +singer souvent Voltaire; dans les tableaux très sales qu'il présente +parfois, il se sert toujours d'expressions honnêtes ou techniques; du +reste, il paraît fort versé dans l'art des voluptés et en donne des +leçons que lui envieraient les _Gourdans_ et les _Brissons_, en un mot +les plus experts en ce genre. + +Les éditeurs annoncent dans un _avis_ qu'ils ont du même auteur +d'autres manuscrits du même mérite et d'un intérêt non moins piquant, +et ils promettent de les livrer incessamment au public; on ne peut que +le désirer avec avidité.» + +La préface de l'édition de 1833, dite édition du chevalier de +Pierrugues (v. Essai bibliographique), contient un excellent résumé +de l'ouvrage. Ce résumé sous forme de commentaire ne saurait manquer +d'intéresser les curieux et amateurs de lettres. + +Le voici: + +«Dans le chapitre par lequel il ouvre son écrit immortel, Mirabeau, +avec cette finesse d'esprit et ce talent d'observation admirable, +ridiculise le système absurde de tous les sectateurs qui, marchant +sur les traces de Shackerley, prétendraient, comme le philosophe +Maupertuis, soutenir que le phénomène étonnant, cette bande circulaire +solide et lumineuse qui entoure à une certaine distance le globe ou +l'anneau de Saturne dans le plan de son équateur, que découvrit Galilée +en 1610, _était autrefois une mer; que cette mer s'est endurcie et +qu'elle est devenue terre ou roche; qu'elle gravitait jadis vers deux +centres et ne gravite plus aujourd'hui que vers un seul_. + +Il sape ainsi par leur base les vaines théories des hommes sur les lois +de la nature, qu'ils nous présentent comme d'incontestables vérités +et qui, dans le fond, ne sont que les extravagantes rêveries de leur +cerveau. + +Passant ensuite au chapitre de _l'Anélytroïde_, après avoir résumé en +peu de mots l'histoire merveilleuse de la création, dont il attaque +la physique avec cette justesse d'esprit qui lui est propre, il fait +ressortir, en critique judicieux, toutes les absurdités fabuleuses de +nos théologiens qui prétendent tout expliquer, parce qu'ils raisonnent +sur tout, et il démontre combien il est ridicule de soutenir, comme +les canonistes de toutes les époques, que tous les moyens propres à +faciliter la propagation de l'espèce humaine n'ont en eux-mêmes rien +que d'honnête et de décent, dès qu'ils conduisent à cette destination. + +L'_Ischa_ nous étale avec pompe le chef-d'oeuvre par lequel l'architecte +de l'univers a clos son sublime ouvrage, cette âme de la reproduction, +la femme, dont la faiblesse organique indique, il est bien vrai, +combien elle est inférieure en puissance à l'homme, mais qu'une +éducation virile et libérale, au lieu d'une instruction nécessairement +superficielle qu'on lui donne aujourd'hui, assimilerait davantage à la +nature de l'homme, qu'elle égale en perfectionnement, et lui ferait +participer avec une parfaite égalité de droits à la jouissance de la +vie civile. + +Plus énergique, mais non moins éloquent, c'est dans la _Tropoïde_ que +le talent inimitable de Mirabeau prend un nouvel essor pour s'élever +aux plus hautes pensées. Vivant dans un temps où la corruption d'une +cour offrait à la méditation du philosophe le tableau le plus saillant +et le plus hideux d'une dissolution sans exemple, il porte le flambeau +de l'investigation sur celle d'un peuple d'une autre époque beaucoup +plus reculée de nous, et les comparant ensemble, il démontre avec une +admirable vérité que l'espèce humaine, dont les facultés morales ont +une connexion si intime avec ses facultés physiques, est susceptible +d'une perfectibilité qui se développe par les lumières de l'observation +et de l'expérience et qui s'augmente successivement avec les progrès +de la civilisation. Il prouve que si des nuances plus ou moins +caractéristiques distinguent si diversement tous les peuples de la +terre, il faut l'attribuer à l'influence du sol qu'ils habitent et aux +institutions politiques qui leur sont imposées, soit par des despotes +qui les gouvernent d'après leurs vices et leurs vertus, soit par des +conquérants qui les modèlent sur leurs propres moeurs et les climats +qu'ils ont quittés. + +Le _Thalaba_ nous fait voir l'homme dans toute la turpitude d'un vice +infâme, lorsque, subjugué par son tempérament, il ne puise pas assez de +forces dans son âme pour résister à un dérèglement qui non seulement le +dégrade à ses propres yeux, mais brise entre ses mains la coupe de la +vie, si pleine d'avenir, avant de l'avoir épuisée. + +_L'Anandryne_ sert de pendant au tableau heureux du Thalaba et nous +représente, dans la femme, l'épouvantable vice qu'il a critiqué dans +l'homme. + +Il nous fait voir dans quel degré d'abjection peut tomber un sexe +aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu'il a franchi les bornes de la +pudeur[12]. + +Après avoir établi d'une manière admirable que l'influence de la +reproduction de notre espèce étend ses droits sur tous les hommes en +général, que la violence de l'amour sous un climat constamment brûlant +n'est point la même que dans les pays septentrionaux, et que la nature +procède à la reproduction _par des moyens particuliers et propres à +chacun_, Mirabeau, par une transition heureusement amenée, critique, +dans l'_Akropodie_, une des institutions les plus bizarres et les plus +singulières que jamais tête d'homme ait enfantées, je veux dire la +circoncision. En passant en revue les motifs qui l'ont pu établir chez +les Orientaux, il démontre victorieusement qu'une observance religieuse +quelconque qui n'aurait pas pour base les lois de la morale et de la +nature ne peut servir qu'à tenir dans un avilissement perpétuel le +peuple qui la pratiquerait. + +Le _Kadesch_ confirme ces réflexions et prouve avec évidence que +l'homme, une fois livré à ses désirs immodérés, à ses seules passions, +sans frein ni retenue, doit nécessairement s'avilir, au point de +méconnaître entièrement les sentiments de la pudeur et sa propre +dignité. Et conduisant comme dans un cloaque d'impuretés, il développe +dans _Béhémah_ cette triste vérité que l'homme, n'écoutant plus la +raison dont il est partagé, poussera bientôt ses folies jusqu'aux plus +monstrueuses insanies, et ombragera la nature en faisant injure à la +beauté, sans crainte de se ravaler au-dessous de la brute même. + +Dans un chapitre de _l'Anoscopie_, Mirabeau nous expose au grand jour +l'homme, depuis le berceau du monde, toujours le jouet des adroits +charlatans qui, abusant sans pitié de sa crédulité et établissant +leur empire sur les qualités surnaturelles qu'ils affectent, mais +ne possèdent pas, ont prétendu dévoiler les secrets de l'avenir et +connaître ceux que le passé tient cachés dans son sein. Il en conclut +que le peuple sera la dupe de ces jongleurs aussi longtemps que les +yeux seront couverts du bandeau de l'ignorance et de la superstition. + +Il couronne enfin son immortel ouvrage par la peinture énergique du +tableau hideux des moeurs de toute l'antiquité, et, les mettant en +parallèle avec les nôtres, il prouve combien la morale a fait de +progrès immenses aujourd'hui, par la raison infiniment simple que la +dépravation de l'homme est en raison du peu de développement de ses +qualités intellectuelles et que plus il sera éclairé sur la dignité de +son être et l'excellence de sa nature, moins il s'abandonnera à ses +funestes passions qui finissent par enfanter le malheur. + + +Si _Hic et Hec_ est réellement de Mirabeau, il faut croire qu'après +l'avoir confié à un libraire, l'amant de Sophie fit la défense qu'on le +publiât. Le grand tribun n'avait plus besoin de sa plume pour vivre. Le +libraire conserva sans doute une copie du manuscrit et le fit paraître +après la mort de Mirabeau. + +Ce charmant ouvrage n'est point indigne de l'auteur de l'_Erotika +Biblion_ et de _Ma Conversion_. Il s'agit des aventures d'un élève des +jésuites d'Avignon, qui après la dispersion de l'ordre est placé comme +précepteur dans une famille bourgeoise, mais riche et accueillante. Les +personnages appartiennent au monde ecclésiastique, à la noblesse. On +trouve quelques anecdotes charmantes. Ce petit roman licencieux a été +écrit avec une grâce et un esprit qui sont rares. Il a été pillé par +l'auteur de _Mylord Arsouille_[13] qui parut avant lui, mais une copie +de _Hic et Hec_ a pu fort bien tomber entre les mains du pamphlétaire +peu scrupuleux qui publia la médiocre relation des plaisirs de lord +Seymour, dont Mylord Arsouille était le surnom populaire. + + +_Le Rideau levé ou l'Éducation de Laure_ est une sorte d'_Emile_ +concernant les demoiselles. Mirabeau n'est pas l'auteur de cet ouvrage, +qui aurait été écrit par un gentilhomme bas-normand, nommé le marquis +de Sentilly. L'auteur, qui avait sans doute décidé d'abord de faire +l'apologie de l'inceste, fut retenu bientôt par des considérations +qui n'ont point embarrassé certains romanciers modernes. Laure, dont +l'éducation morale aussi bien que sexuelle, doit être achevée par +son père, apprend bientôt que l'homme qu'elle appelle _mon papa_ n'a +en réalité avec elle aucun lien de parenté. C'était beaucoup trop de +pudeur. L'auteur le comprit vite et n'hésita pas à faire intervenir +plus loin l'inceste encore, mais sous l'aspect qui paraît moins +révoltant: l'inceste de frère et de soeur. _Le Rideau levé_ est un +ouvrage au-dessus de sa réputation. + + +_Le chien après les moines_ est une satire alertement versifiée, mais +fort insignifiante. La notice qui se trouve en tête de la réimpression +de 1869 contient ces lignes qui paraissent judicieuses: + +«L'épître à la Guimard[14], pour glorifier son caractère charitable, +offre en tête une initiale qui ne s'applique pas trop bien au comte de +Mirabeau: par M. M... Nous ne serions pas éloigné de chercher plutôt +cet anonyme dans Mercier ou Théveneau de Morande.» + + +Le _Degré des âges du plaisir_ renferme quelques renseignements +anecdotiques. Cependant le titre laissait supposer quelque chose de +plus voluptueux. Mirabeau n'est pour rien dans cette élucubration +bizarre. + +G. A. + + + + +ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE + +sur les ouvrages qui font l'objet de ce recueil. + + +_Errotika Biblion._--+En Kairo Ekatêron+.--_Abstrusum excudit._--Ensuite +se trouve une vignette formée de divers attributs artistiques et +scientifiques. _A Rome, de l'Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. +In-8º, IV-192 pp. + +_Errotika Biblion._--+En Kairo Ekatêron+.--_Abstrusum excudit._--Ensuite +se trouve une vignette représentant deux amours ailés dont l'un tient +une gerbe et l'autre une harpe, auprès d'une urne. _A Rome, de +l'Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-192 pp. + +_Errotika Biblion._--_Abstrusum excudit._--Ici se trouve un groupe +d'ornements typographiques disposés de façon à former une vignette. _A +Rome, de l'Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-188 pp. Il +paraît que cette contrefaçon fut faite à Mons par H. Hoyois. + +_Errotika Biblion._--_En Kairô Ékatèron, abstrusum excudit._--Dernière +édition. A Paris, chez Le Jay, libraire, rue Neuve-des-Petits-Champs, +près celle de Richelieu, du grand Corneille, nº 146, 1792. In-8º de +176 pp. + +_Errotika Biblion._--+En Kairo Ekatêron+.--_Abstrusum +excudit._--_Troisième édition. A Paris, chez tous les marchands de +nouveautés._--_An IX-1801._ Petit in-12 de IV-248 pages, avec un +portrait gravé par Mariage. (C'est celui qui a été reproduit dans le +présent recueil). Cette édition de l'_Errotika Biblion_ est la plus +jolie et la plus rare. On trouve des exemplaires portant: _par le comte +de Mirabeau, nouvelle édition corrigée sur un exemplaire revu par +l'auteur. Paris, Vatar-Jouannet, an IX_ (1801). + +_Erotika Biblion, par Mirabeau, nouvelle édition, revue et corrigée +sur un exemplaire de l'an IX, et augmentée d'une préface et de notes +pour l'intelligence du texte. Paris, chez les frères Girodet, rue +Saint-Germain-l'Auxerrois._ MDCCCXXXIII; avec les épigraphes: +En +Kairô echatêron+,--_Abstrusum excudit_, petit in-8º de XII-271 pp. +Une vignette polytipée sur le titre représente Jupiter balançant ses +carreaux. Edition très rare et estimée. Elle contient les notes dites +du chevalier Pierrugues, auteur du _Glossarium eroticum linguæ latinæ_ +(Paris, 1826), ouvrage mis en ordre par Eloi Johanneau et dû en partie +à la collaboration du baron de Schonen, auteur de la _Dissertation sur +l'Alcibiade fanciuello a scuola_ de Ferrante Pallavicini. + +Il y avait à Bordeaux un ingénieur du nom de Pierrugues, cependant il +n'est pas certain qu'il soit l'auteur des notes, et il se pourrait que +le nom véritable de celui-ci restât encore à dévoiler. En effet, les +définitions qui ont été ajoutées aux notes de Mirabeau sont différentes +et même moins précises que celles du _Glossarium_... + +Cette édition est devenue très rare, parce que, croit-on, la presque +totalité des exemplaires fut brûlée pendant l'incendie de la rue +du Pot-de-Fer, où, le 13 décembre 1835, un fonds très important de +librairie fut détruit. + +_Errotika Biblion..._ Édition publiée en Allemagne vers 1860. + +_Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée sur l'édition +originale de 1783 et sur l'édition de l'an IX avec les notes de +l'édition de 1833 attribuées au Chevalier Perrugues. Bruxelles, chez +tous les libraires._ 1783-1868 (Poulet-Malassis), in-12 de XV-220 +pages, avec un portrait d'après Sicardi, gravé par Flameng. Il y a une +introduction due sans doute à la plume de Brunet (de Bordeaux). + +_Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée sur +l'édition originale de 1783 et sur l'édition de l'an IX, avec les +notes de l'édition de 1833, attribuées au Chevalier de Pierrugues et +un avant-propos par C. de Katrix. Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, +1881._--Edition tirée à 500 exemplaires in-8º de XXIX-267 pages plus +2 ff. de table, avec une eau-forte de Chauvet, un portrait gravé par +Flameng sur la gravure de Copia d'après Sicardi et le fac-similé d'un +autographe de Mirabeau. + +_Erotika Biblion._ Une édition a paru à Bruxelles vers 1885. + +_Le Libertin de qualité, ou Ma conversion_ [par le Cte de Mirabeau] +Londres [imprimé à l'imprimerie clandestine de Malassis, à Alençon], +1783, pet. in-8º. Très rare. + +_Le Libertin de qualité, ou Confidences d'un prisonnier de Vincennes_, +Stamboul [Paris], 1784, in-8º, fig. + +_Le Libertin de qualité, par Mirabeau, nouvelle édition, ornée de huit +figures. A Paris, MDCCXC._ In-18. + +_Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte +de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, rue de l'Echelle, en +Suisse_, etc., 1791. In-8º de IV-192 pp. avec portrait, frontispice et +5 figures. Réimpression du _Libertin de qualité_. + +_Le Libertin de qualité..._ Amsterdam, 1774 [Paris, 1830] avec 6 ou 12 +figures gravées en taille-douce ou 12 lithographies. 2 vol. in-18 de +139 et 142 pp. + +_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par le comte de Mirabeau. +Avec figures en taille-douce. Nouvelle édition. A Paris_, 1801 [1830]. +2 tomes. in-12 avec 6 ou 12 figures gravées en taille-douce ou 12 +lithographies. + +_Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte +de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, rue de l'Echelle, en +Suisse_, etc. 1791, in-18 avec un portrait. VI-199 pp. Réimpression du +_Libertin de qualité_. Ne pas confondre ces deux éditions avec certains +pamphlets dont le titre n'est pas très différent de celui-ci. + +_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F. +(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783. +Londres_, 1783-1866, in-18, figures libres. + +_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F. +(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783. +Londres_, 1783-1888, avec une rose sur le titre. In-18, 208 pp. + +On a attribué à Mirabeau les ouvrages suivants: + +_Le Chien après les M..._--Fascicule in-8 de 32 pp., vers 1782. + +_Le Chien après les Moines, lu et approuvé par une bande de défroqués._ +In-8º de format plus petit que le précédent. + +_Le Chien après les moines, satire attribuée à Mirabeau. Réimpression +textuelle sur l'édition originale, sans lieu ni date (vers 1782), +augmentée d'une notice bibliographique. Genève, chez J. Gay et fils, +éditeurs, 1869._ On attribue aussi cette satire à Mercier ou à +Théveneau de Morande. + +_Le Rideau levé ou l'Education de Laure_, avec cette épigraphe: + + _Retirez-vous, censeurs atrabilaires; + Fuyez, dévots, hypocrites ou fous, + Prudes, guenons, et vous, vieilles mégères, + Nos doux transports ne sont pas faits pour vous._ + +Cythère (Alençon, Jean Zacharie Malassis), 1786. In-12 de VI-98 et 122 +pages, avec 12 gravures, fleurons et culs-de-lampe, gravés par Godard +père, d'Alençon. + +_Le Rideau levé, ou l'Education de Laure. Cythère_, MCCLXXXVIII, 2 vol. +in-12. + +_Le Rideau levé, ou l'Education de Laure..._ 1790, 2 vol. 122 et 154 pp. + +_Le Rideau levé ou l'Education de Laure... an V._ + +_Le Rideau levé, ou l'Education de Laure..._ 1800. + +_Le Rideau levé ou l'Education de Laure_... Réimprimé sur l'édition de +1790 [vers 1830], 2 vol. in-18, chacun de 144 pp., 12 fig. libres. + +_Le Rideau levé ou l'Education de Laure... Londres_, 1788 [Paris, vers +1830], avec des lithographies. + +_Le Rideau levé ou l'Education de Laure, par Honoré-Gabriel Riquetti, +comte de Mirabeau.--Edition revue sur celle originale de 1786 et ornée +de six figures libres, gravées d'après celles qu'on ajouta aux éditions +de 1786 et de 1790_; ici se trouve l'épigraphe de quatre vers (voir +plus haut).--_A Cythère.--MDCCCLXIV._ Le titre est imprimé en deux +couleurs (noir et rouge). In-18, 271 pp. + +_Le Rideau levé_ aurait en réalité pour auteur un certain marquis de +Sentilly, gentilhomme bas-normand. + +_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux +personnes de sexes différents aux différentes époques de la vie, +recueilli sur des mémoires véridiques, par Mirabeau, ami des plaisirs. +A Paphos, de l'imprimerie de la Mère des amours._--1793, in-18, 8 +figures. + +_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux +personnes de sexes différents, aux différentes époques de la vie. +Recueilli sur des Mémoires véridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs, +suivi de l'Ecole des Filles ou la Philosophie des dames. Orné de +gravures et de chansons. Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très +connue, 1798._ 2 vol. in-16, 10 figures libres, coloriées. Bruxelles, +1863. + +_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux +personnes de sexes différents aux différentes époques de la vie, +recueilli sur des mémoires véridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs. +A Paphos. De l'Imprimerie de la Mère des amours, 1793._ Avec, sur le +faux titre, l'indication qu'il s'agit d'une des _Réimpressions faites +exclusivement pour les membres de la Société des Bibliophiles de Bâle, +les Amis des Lettres et des Arts._ Vers 1870, in-18. + +On a aussi attribué à Mirabeau l'ouvrage suivant, qui pourrait fort +bien être de lui. On reconnaît assez son style. + +_Hic et hæc, ou l'Elève des RR. PP. Jésuites d'Avignon, orné de +figures. Berlin, 1798._ 2 tomes petit in-12. Les figures, assez bien +faites, sont galantes et non pas libres. Il y a à la deuxième partie +l'_anecdote reçue de Paris_ et lue par Mme Valbouillant (_Les +chevaux neufs_) qui manque dans les autres éditions. + +_Hic et hec, ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour et de la +volupté, enseigné par les R. P. Jésuites et leurs élèves. Douze +gravures. Londres, les marchands de nouveautés, 1815._ 2 tomes in-16. +Lithographies libres. + +_Hic et hæc, ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour... Londres_, +1788. Paris, 1830, 2 tomes in-18, 99 et 80 pp. avec 6 figures. + +_Hic et hæc ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour..._ Belgique, +1863. 2 tomes in-16 avec 12 figures. + +_Hic et Hec ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour... Au +Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très connue._ 2 tomes in-12, vers +1865. + +_Hic et Hec ou l'Art des_ (sic) _varier les plaisirs de l'Amour. +Londres, chez tous les marchands de nouveautés_, 1870, avec sur la +couverture un encadrement typographique. 2 tomes en 1 vol. in-12 de 121 +pp. + + + + +ÉROTIKA BIBLION + + + + +AVIS DES ÉDITEURS + + +_Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les lecteurs, +et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. Néanmoins +un autre n'aurait pu lui convenir: et si nous l'avons laissé en grec, +on en devinera aisément la raison._ + +_Les recherches savantes et infiniment curieuses de l'auteur rendent +cet ouvrage aussi érudit qu'agréable, et nous ne doutons pas de +l'accueil favorable qu'il recevra du public._ + +_Nous avons du même auteur deux autres manuscrits qui ont le même +mérite et qui sont autant intéressans que celui-ci; ils seront achevés +d'imprimer sous deux mois. Nous annoncerons à nos correspondans le +moment où ils devront sortir de presse. Nous mettrons dans l'exécution +typographique autant de correction et de goût que dans ce volume. +Nous ne pouvons en annoncer les titres que lorsqu'ils seront prêts à +paroître._ + + N. B.--La présente édition de l'_Erotika Biblion_ est la + reproduction de la première édition de 1783, elle a été revue + sur celle de l'an IX. Les chiffres romains entre parenthèses + renvoient aux annotations dites du chevalier de Pierrugues. + Elles ont été insérées à la suite de l'_Erotika Biblion_. + L'_Avis des éditeurs_ a paru en tête de la première édition. + + + + +ANAGOGIE + + +On sait[15] que parmi les découvertes innombrables des antiquités +d'Herculanum, les manuscrits ont épuisé la patience et la sagacité des +artistes et des savans. La difficulté consiste à dérouler des volumes à +demi consumés depuis deux mille ans par la lave du Vésuve. Tout tombe +en poussière à mesure qu'on y touche. + +Cependant des minéralogistes hongrois, plus patiens que les Italiens, +plus exercés à tirer parti des productions qu'offrent les entrailles +de la terre, se sont offerts à la reine de Naples. Cette princesse, +amie de tous les arts, et savante dans celui d'exciter l'émulation, a +favorablement accueilli ces artistes: ils ont entrepris cet immense +travail. + +D'abord ils collent une toile fine sur l'un des rouleaux; quand la +toile est sèche, on la suspend, et l'on pose en même tems le rouleau +sur un châssis mobile, pour le faire descendre imperceptiblement, à +mesure que le développement s'opère. Pour le faciliter, on passe un +filet d'eau gommée sur le volume avec la barbe d'une plume, et petit à +petit les parties s'en détachent pour se coller immédiatement sur la +toile tendue. + +Ce travail pénible est si long que dans l'espace d'une année, à peine +peut-on dérouler quelques feuilles. Le désagrément de ne trouver le +plus souvent que des manuscrits qui n'apprenoient rien, alloit faire +renoncer à cette entreprise difficile et fastidieuse, lorsqu'enfin tant +d'efforts ont été récompensés par la découverte d'un ouvrage qui a +bientôt aiguisé le génie des cent cinquante académies de l'Italie[16]. + +C'est un manuscrit mozarabique, composé dans ces tems perdus ou +Philippe fut enlevé à côté de l'eunuque de Candace[17]; où Habacuc, +transporté par les cheveux[18], portoit à cinq cents lieues le dîner +à Daniel, sans qu'il se refroidît; où les Philistins circoncis +se faisoient des prépuces[19]; où des anus d'or guérissoient les +hémorrhoïdes[20]... (I). Un nommé Jérémie Shackerley, vrai croyant, +dit le manuscrit, profita de l'occasion. + +Il avoit voyagé, et de père en fils, rien ne s'étoit perdu dans cette +famille, l'une des plus anciennes du monde, puisqu'elle conservoit des +traditions non équivoques de l'époque où les éléphants habitoient +les parties les plus froides de la Russie; où le Spitzberg produisoit +d'excellentes oranges; où l'Angleterre n'étoit pas séparée de la +France; où l'Espagne tenoit encore au continent du Canada, par cette +grande terre nommée Atlantide, dont on retrouve à peine le nom chez les +anciens, mais dont l'ingénieux M. Bailly fait si bien l'histoire. + +Shackerley voulut être transporté dans une des planètes les plus +éloignées qui forment notre système[21], mais on ne le déposa pas +dans la planète même, on le plaça dans l'anneau de Saturne. Cet orbe +immense n'étoit point encore tranquille. Dans les parties basses, des +mares profondes et orageuses, des courans rapides, des tournoiemens +d'eau, des tremblemens de terre presque continuels, produits par +l'affaissement des cavernes et par les fréquentes explosions des +volcans; des tourbillons de vapeurs et de fumées, des tempêtes sans +cesse excitées par les secousses de la terre, et ses chocs terribles +contre les eaux de mer; des inondations, des débordemens, des déluges; +des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant les montagnes +et se précipitant dans les plaines, où ils empoisonnent les eaux; la +lumière offusquée par des nuages aqueux, par des masses de cendres, +par des jets de pierres enflammées que poussoient les volcans... Telle +étoit la situation de cette planète encore informe. L'anneau seul étoit +habitable. Beaucoup plus mince et déjà plutôt attiédi, il jouissoit +depuis longtems des avantages de la nature perfectionnée, sensible, +intelligente; mais on y appercevoit les terribles scènes dont Saturne +étoit le théâtre. + +La forme et la construction de cet anneau parurent si singulières +à Shackerley, que rien dans l'univers ne lui avoit semblé aussi +étrange. D'abord notre soleil, qui est celui des habitans de ce pays, +étoit pour eux à peine la trentième partie de ce qu'il nous paroît. +Il formoit à leurs yeux l'effet que produit sur la terre l'étoile +du berger, quand elle est dans son plein. Mercure, Vénus, la terre +et Mars, n'y pouvoient point être discernés; on y doutoit de leur +existence. Jupiter seul s'y montroit, à peu de chose près, comme nous +le voyons; avec cette différence qu'il présentoit des phases comme la +lune nous en montre. Il en étoit de même de ses satellites; et de ce +concours de variétés uniformes, il résultoit des phénomènes curieux et +utiles. _Curieux_ en ce que l'on voyoit Jupiter en croissant, et ses +quatre petites lunes tantôt en croissant, tantôt en décours, ou les +unes à droite, et les autres se confondant avec la planète elle-même; +_utiles_, en ce que Jupiter passoit quelquefois sur le soleil avec tout +son cortège; ce qui produisoit une multitude de points de contact, +d'immersions et d'émersions successives, qui ne laissoient rien +à désirer pour la régularité des observations. Ainsi la déduction +des parallaxes étoit calculée rigoureusement; en sorte que, malgré +l'éloignement de l'anneau, ou de Saturne ou du soleil, qui selon le +docte Jérémie Shackerley, n'est guère moins de trois cent treize +millions de lieues, on avoit fait plus de progrès en astronomie que sur +la terre, depuis une infinité de siècles. + +Le soleil étoit faible, mais le défaut de sa chaleur, se compensoit par +celle du globe de Saturne, qui n'étoit pas attiédi. Cet anneau recevoit +de sa planète principale plus de lumière et de chaleur, que nous n'en +avons ici-bas; car enfin cet anneau avoit en lui-même, dans son centre, +ce globe de Saturne qui est neuf cents fois plus gros que la terre, et +il en étoit éloigné de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme les +trois quarts de la distance de la lune à la terre. + +Autour de l'anneau et à de grandes distances, on voyoit cinq lunes qui +se levoient quelquefois toutes du même côté. Shackerley prétend qu'il +est impossible de se former une idée assez magnifique de ce spectacle. + +Cet anneau si bien situé formoit comme un pont suspendu, un arc +circulaire; on voyageoit dans tout son contour; ainsi l'on faisoit de +loin le tour du globe de Saturne; mais de façon que le voyageur avoit +toujours ce globe du même côté. + +La largeur de cet anneau n'est pas moindre que l'épaisseur de +notre globe; mais en même tems il est assez mince pour que cette +épaisseur disparoisse, quand il est vu de la terre. C'est ainsi que +semble la lame d'un couteau, quand on la fixe de loin par le plan +du tranchant. Shackerley n'ignoroit rien des phénomènes qu'on peut +connoître ici-bas; mais il s'attendoit à pouvoir se porter au moins à +califourchon sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise en +voyant que cette épaisseur si mince, qui disparoit à nos yeux, formoit +une distance aussi grande que celle de Paris à Strasbourg; car cet +exemple donnera plus vite et plus exactement l'idée de cette dimension, +que les mesures itinéraires employées par Shackerley, lesquelles ont +besoin de quelques milliers de commentaires in-folio, avant que d'être +incontestablement évaluées. Ainsi il pouvoit y avoir de petits royaumes +sur ce bord intérieur et concave, que les politiques de notre globe +sauroient bien rendre un théatre sanglant et mémorable d'innombrables +glorieuses intrigues s'il étoit à leur disposition. Les habitans de +cette partie, que l'on peut appeler les antipodes du dos extérieur de +l'anneau, les habitans de l'intérieur, dis-je, avoient ce globe énorme +de Saturne suspendu sur leur tête; l'anneau repassoit par-dessus ce +globe, et par-delà l'anneau gravitoient les cinq lunes. + +Enfin les habitants de l'intérieur voyoient leur droite et leur gauche, +comme nous voyons les nôtres sur la terre; mais l'horizon de devant, +ainsi que celui de derrière, étoient bien différens de ceux que nous +appercevons ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vaisseau de vue à +cause de la courbure de notre globe; dans l'anneau de Saturne, cette +courbure est en sens contraire: elle s'élève au lieu de s'abaisser; +mais comme l'anneau entoure Saturne à la distance de cinquante mille +lieues, il en résulte que cet anneau, en forme de bourrelet, a au moins +cinq cent mille lieues de circonférence. Sa courbure s'élève donc +imperceptiblement. L'horizon qui s'abaisse sur notre terre, paraît +_plan_ à l'oeil l'espace de quelques lieues; puis il s'élève un peu; les +objets diminuent; distincts d'abord, ils finissent par se confondre: +on n'apperçoit plus que les masses; enfin cette terre s'élève dans +le lointain à des distances énormes toujours en se _menuisant_; au +point que cet anneau, par les illusions de l'optique, finit en l'air, +devient à l'oeil de la largeur de notre lune, et s'apperçoit à peine +dans la partie qui se trouve sur la tête de l'observateur; car elle +est pour lui à plus du double de la distance de la lune à la terre, +c'est-à-dire, à deux cent mille lieues à peu près. + +J'omets les phénomènes multipliés que produisent tous ces corps +suspendus par leurs éclipses respectives; Shackerley les connoissoit +sur la terre et les avoit bien jugés. + +Leur ciel étoit comme le nôtre, nulle différence pour toutes les +constellations; mais un nombre infini de comètes remplissoit l'espace +immense et incalculable qui se trouvoit entre Saturne et les étoiles +qu'on soupçonnoit les plus voisines. + +Comme l'attraction du globe de Saturne balançoit en partie celle de +l'anneau, la pesanteur y étoit très diminuée; on y marchoit sans effort +et le moindre mouvement transportoit la masse; comme une personne +qui se baigne et ne peut déplacer que le pareil volume d'eau qu'elle +occupe, s'y meut par des impulsions insensibles. + +Ainsi les corps pour se joindre ne faisoient que s'effleurer; ils +s'approchoient sans pression, tout y étoit presque aérien; les +sensations les plus délicates se perpétuoient sans émousser les +organes. On conçoit que cette manière d'être influoit beaucoup sur le +moral des habitants de l'arc planétaire. Aussi l'une des merveilles +qui surprit le plus Shackerley, ce fut la perfectibilité des êtres qui +meubloient cet étrange anneau; ils jouissoient de beaucoup de sens +qui nous sont inconnus; la nature avoit fait de trop grandes avances +dans l'appareil de tous ces grands corps, pour s'arrêter à cinq sens +dans la composition de ceux qu'elle avoit destinés à jouir de tous ces +spectacles. + +Ici l'embarras de Shackerley devint énorme. Il avoit assez de +connoissances pour saisir et tracer les grands effets de ces corps +variés et suspendus; il échoua quand il voulut peindre des êtres +animés. Aussi ne trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique +toute la clarté, tous les détails que l'on conçoit à cet égard. Au +moins les _Abbandonati_ de Bologne, les _Resvegliati_ de Gênes, les +_Addormentati_ de Gubio, les _Disingannuti_ de Venise, les _Acagiati_ +de Rimini, les _Furfurati_ de Florence, les _Lunatici_ de Naples, les +_Caliginosi_ d'Ancône, les _Insipidi_ de Pérouse, les _Mélancholici_ +de Rome, les _Extravaganti_ de Candie, les _Ebrii_ de Syracuse, etc., +etc., qui tous ont été consultés, ont renoncé à rendre la traduction +plus claire. Il est vrai que l'inquisition civile et religieuse entrent +peut-être pour quelque chose dans leur embarras. + +Cependant il faut être juste: rien n'est plus difficile à donner que +l'explication d'un sens qui nous est étranger. On a des exemples +d'aveugles nés qui, par le secours des sens qui leur restoient, ont +fait des miracles de cécité. Eh bien! l'un d'entr'eux, chimiste, +musicien, apprenant à lire à son fils, ne peut pas trouver une autre +définition du miroir que celle-ci: «_C'est une machine par laquelle +les choses sont mises en relief hors d'elles-mêmes._» Voyez combien +cette définition, que les philosophes qui l'ont approfondie trouvent +très-subtile et même surprenante[22], est cependant absurde. Je +ne connois point d'exemple plus propre à montrer l'impossibilité +d'expliquer des sens dont on est dépourvu; et cependant toutes les +affections et les qualités morales dérivent des sens; c'est par +conséquent sur les observations qui leur sont relatives que l'on +pourroit uniquement fonder ce qu'il y auroit à dire sur le moral de ces +êtres d'une espèce si différente de la nôtre. + +Au reste, il faut espérer que l'habitude où nos voyageurs et nos +historiens nous ont mis de leur voir négliger ou même omettre ce qui +n'a trait qu'aux moeurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs +indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passeport d'une haute +antiquité, sans lequel on ne voudroit peut-être pas croire un mot de +ce qu'il a dit; car il étoit pour ses contemporains, et à bien des +égards il est encore pour nous à peu près dans le cas d'un homme, qui +n'auroit vu qu'un jour ou deux, et qui se trouveroit confondu chez un +peuple d'aveugles; il faudroit certainement qu'il se tût, ou on le +prendroit pour un fol puisqu'il annonceroit une foule de mystères, +qui n'en seroient à la vérité que pour le peuple; mais tant d'hommes +sont _peuple_, et si peu sont philosophes, qu'il n'y a pas de sûreté à +n'agir, à ne penser, à n'écrire que pour ceux-ci. + +Shackerley a fait cependant quelques observations, dont voici les plus +singulières. + +Il s'aperçut que la mémoire dans les êtres de Saturne ne s'effaçoit +point. Les pensées se communiquoient parmi eux sans paroles et sans +signes. Point d'idiome; par conséquent, rien d'écrit, rien de déposé; +et combien de portes fermées aux mensonges, aux erreurs! Ces détails +prodigieux, innombrables qui nous énervent, leur étoient inconnus. Ils +avoient toutes les facilités possibles pour transmettre leurs idées, +pour donner une rapidité inconcevable à leur exécution, pour hâter +tous les progrès de leurs connoissances: il sembloit que dans cette +espèce privilégiée tout s'exécutât par instinct et avec la célérité de +l'éclair. + +La mémoire retenant tout, la tradition se perpétuoit avec infiniment +plus de fidélité, d'exactitude et de précision que par les moyens +compliqués et infinis que nous accumulons, sans pouvoir atteindre à +aucun genre de certitude. + +Chaque corps a ses émanations; elles sont en pure perte sur la terre: +dans l'anneau elles formoient une atmosphère toujours agissante à +des distances considérables, et ces émanations dont Shackerley n'a +pu donner une idée qu'en les comparant à ces atomes qu'on distingue +à l'aide du rayon solaire introduit dans la chambre obscure, ces +émanations, dis-je, répondoient à toutes les houppes nerveuses du +sentiment de l'individu. Semblables aux étamines des plantes, aux +affinités chimiques, elles _s'enlaçoient_ dans les émanations d'un +autre individu, lorsque la sympathie s'y rencontroient; ce qui, comme +on peut aisément le concevoir, multiplioit à l'infini des sensations +dont nous ne pouvons nous former qu'une image très infidèle. Elles +rendoient, par exemple, les jouissances de deux amans semblables à +celles d'Alphée qui, pour jouir d'Aréthuse, que Diane venoit de changer +en fontaine, se métamorphosa en fleuve, afin de s'unir plus intimement +à son amante, en mêlant ses ondes avec les siennes. + +Cette cohésion vive et presque infinie de tant de molécules +sensibles, produisoit nécessairement dans ces êtres un esprit de +vie que Shackerley exprime par un mot mozarabe, que l'académie des +_Innamorati_ a traduit par le mot _électrique_, quoique les phénomènes +de l'électricité ne fussent point connus dans ces temps reculés. + +Tout dans ces contrées abondoit sans culture, et tellement, que les +propriétés y seroient devenues à charge autant qu'inutiles. On sent +qu'où il n'y a point de propriété, il y a bien peu d'occasions de +disputes, d'inimitiés, et que la plus parfaite égalité politique règne, +à supposer même qu'il faille à de tels êtres un système politique. Je +ne conçois pas ce qui pourroit les troubler, puisque leurs besoins sont +plutôt prévenus que satisfaits, si la saveur du désir ne leur manque +point et qu'ils n'aient rien à craindre du poison de la satiété. + +Dans l'anneau de Saturne, les connoissances se transmettoient par +l'air à des distances très considérables, par la même voie que se +transmet la lumière du soleil, laquelle nous vient, comme on sait, +en sept minutes. Une inspiration ou un souffle différemment modifié +suffisoit pour communiquer une pensée. De là résultoit un concours +admirable dans les populations infinies qui, par cette intelligence, +cette harmonie universellement répandue dans tout l'anneau, ne +s'occupoient que de leur bonheur commun, lequel n'étoit jamais en +contradiction avec celui d'aucun individu. + +Ces êtres si surprenans, surtout pour les hommes, jouissoient ainsi +d'une paix éternelle et d'un bien-être inaltérable. Les arts qui +tendent au bonheur et à la conservation de l'espèce, étoient aussi +perfectionnés qu'il soit possible de l'imaginer et même de le désirer; +et l'on n'y avoit pas la moindre idée de ces arts destructeurs enfantés +par la guerre. Ainsi les habitans de l'anneau n'avoient point passé par +ces alternatives de raison et de démence, qui ont si prodigieusement +mêlé nos sociétés de bien et de mal. Les grands talens dans la science +funeste de faire celui-ci, loin d'être admirés chez eux, n'y étoient +pas même connus. Les plaisirs stériles ou factices n'y régnoient pas +plus que le faux honneur, et l'instinct de ces êtres fortunés leur +avoit appris sans effort ce que la triste expérience de tant de siècles +nous enseigne encore vainement, je veux dire que la véritable gloire +d'un être intelligent est la science, et la paix son vrai bonheur. + +Voilà ce qu'une lecture rapide m'a permis de retenir du voyage de +Shackerley, qu'Habacuc, à la fin de son voyage, reprit par les cheveux +et déposa en Arabie d'où il l'avoit enlevé. Quand le développement et +la traduction de ce précieux manuscrit seront achevés, je me propose +d'en donner à l'Europe savante une édition non moins authentique que +celle des livres sacrés des Brames, que M. Anquetil a incontestablement +rapportés des bords du Gange; car j'ose me flatter de savoir presque +aussi bien le _mozarabique qu'il sait le zend ou le pelhvi_. + + + + +L'ANÉLYTROÏDE + + +La Bible est sans contredit l'un des livres les plus anciens et les +plus curieux qui existent sur la terre. + +La plupart des objections sur lesquelles se fondent les personnes qui +ne peuvent croire que Moïse ait été un interprète divin, me paroissent +très-insuffisantes. Rien n'a été, par exemple, plus tourné en ridicule +que la physique des livres saints, laquelle en effet paroît très +défectueuse. Mais on ne pense point à l'état de cette science dans +les premiers âges, pour lesquels enfin il falloit que ce livre fût +intelligible. La physique étoit alors ce qu'elle seroit encore si +l'homme n'eût jamais étudié la nature. Il voit le ciel comme une voûte +d'azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent être les astres les +plus considérables; le premier produit toujours la lumière du jour et +le second celle de la nuit. Il les voit paroître ou se lever d'un côté, +et disparoître ou se coucher de l'autre, après avoir fourni leur course +et donné leur lumière pendant un certain espace de temps. La mer semble +de même couleur que la voûte azurée, et l'on croit qu'elle touche au +ciel lorsqu'on la regarde de loin. Toutes les idées du peuple ne +portent et ne peuvent porter que sur ces trois ou quatre notions; et +quelques fausses qu'elles soient, il falloit s'y conformer pour se +mettre à sa portée. + +Puisque la mer paroît dans le lointain se réunir au ciel, il étoit +naturel d'imaginer qu'il existoit des eaux supérieures et des eaux +inférieures, dont les unes remplissoient le ciel et les autres la mer; +et que pour soutenir les eaux supérieures, il existoit un firmament; +c'est-à-dire, un appui, une voûte solide et transparente, au travers de +laquelle on appercevoit l'azur des eaux supérieures. + +Voici maintenant ce que dit le texte de la Genèse: + +«Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu'il sépare les +eaux d'avec les eaux; et Dieu fit le firmament et sépara les eaux qui +étoient sous le firmament de celles qui étoient au-dessus du firmament, +et Dieu donna au firmament le nom de ciel... Et à toutes les eaux +rassemblées sous le firmament le nom de mer.» + +Il est évident que c'est à ces idées qu'il faut rapporter: 1º les +cataractes du ciel, les portes, les fenêtres du firmament solide, qui +s'ouvrirent lorsqu'il fallut laisser tomber les eaux supérieures pour +noyer la terre. + +2º L'origine commune des poissons et des oiseaux, les premiers +produits par les eaux inférieures, les oiseaux par les eaux +supérieures, parce qu'ils s'approchent dans leur vol de la voûte +azurée, que le peuple n'imagine pas être élevée beaucoup plus que les +nuages. + +De même, ce peuple croit que les étoiles sont attachées à la voûte +céleste comme des clous: plus petites que la lune, infiniment plus +petites que le soleil. Il ne distingue les planètes des étoiles fixes +que par le nom d'_errantes_. C'est sans doute par cette raison qu'il +n'est fait aucune mention des planètes dans tout le récit de la +création. Tout y est représenté relativement à l'_homme vulgaire_, +auquel il ne s'agissoit pas de démontrer le vrai système de la nature, +et qu'il suffisoit d'instruire de ce qu'il devoit à l'Être suprême, +en lui montrant ses productions comme bienfaits. Toutes les vérités +sublimes de l'organisation du monde, si l'on peut parler ainsi, ne +doivent paroître qu'avec le temps, et l'Être souverain se les réservoit +peut-être, comme le plus sûr moyen de rappeller l'homme à lui, lorsque +sa foi, déclinant de siècles en siècles, seroit timide, chancelante +et presque nulle; lorsqu'éloigné de son origine, il finiroit par +l'oublier; lorsqu'accoutumé au grand spectacle de l'univers, il +cesseroit d'en être touché, et oseroit d'en méconnoître l'Auteur. Les +grandes découvertes successives rafermissent, agrandissent l'idée +de cet Être infini dans l'esprit de l'homme. Chaque pas qu'on fait +dans la nature produit cet effet, en rapprochant du Créateur. Une +vérité nouvelle devient un grand miracle, plus miracle, plus à la +gloire du grand Être, que ceux qu'on nous cite, parce que ceux-ci, +lors même qu'on les admet, ne sont que des coups d'éclat que Dieu +frappe immédiatement et rarement; au lieu que dans les autres il se +sert de l'homme même pour découvrir et manifester ces merveilles +incompréhensibles de la nature, qui, opérées à _tout instant_, exposées +_en tout temps et pour tous les temps_ à sa _contemplation_, doivent +rappeler incessamment l'homme à son Créateur, non-seulement par le +spectacle actuel, mais encore par ce développement successif. + +Voilà ce que nos théologiens ignorans et vains devroient nous +apprendre. Le grand art est de lier toujours la science et la nature, +avec celle de la théologie, et non de faire heurter sans cesse des +choses saintes et la raison, les croyans fidèles et les philosophes. + +Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés (I), +ce sont les interprétations forcées, que notre amour-propre, si +orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre misère a voulu donner +à tous les passages que nous ne pouvons expliquer. De là sont nés +les sens figurés, les idées singulières et indécentes, les pratiques +superstitieuses, les coutumes bizarres, les décisions ridicules ou +extravagantes dont nous sommes inondés. Toutes les folies humaines se +sont étayées tour-à-tour des passages rebelles aux interprètes, qui +s'évertuent, s'obstinent et ne doutent de rien; comme si l'Être suprême +n'avoit pas pu donner à l'homme des vérités, qu'il ne devoit connoître, +savoir, approfondir, que dans les _siècles à venir_. Du moment où +vous admettez que la Bible est faite pour l'univers, songez que l'on +fait aujourd'hui bien des choses que l'on ignoroit il y a quarante +siècles et que dans quarante mille autres années, on saura des faits +que nous ignorons. Pourquoi donc vouloir juger par anticipation? Les +connoissances sont graduelles et ne se développent que par une marche +insensible, que les révolutions des empires et de la nature retardent +ou ralentissent. Or l'intelligence de la Bible, qui existe depuis un +si grand nombre de siècles, qu'il y a bien peu de choses à citer +d'une aussi haute antiquité, demande peut-être encore un long période +d'efforts et de recherches. + +L'un des articles de la Genèse qui a singulièrement aiguisé l'esprit +humain (II), c'est le verset 27 du chapitre I: + +«Dieu créa _l'homme_ à son image, il _les_ créa mâle et femelle.» + +Il est bien clair, il est bien évident que Dieu a créé Adam androgyne; +car au verset suivant (verset 28), il dit à Adam: «Croissez et +multipliez-vous; remplissez la terre.» + +Ceci fut opéré le sixième jour; ce n'est que le septième que Dieu créa +la femme; ce que Dieu fit entre la création de l'homme et celle de la +femme est immense. Il fit connoître à Adam tout ce qu'il avoit créé: +animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent devant Adam. + +«Adam les nomma tous: et le nom qu'Adam donna à chacun (III) des +animaux est son nom véritable.»[23] + +«Adam appela donc tous les animaux d'un nom qui leur étoit propre, +tant les oiseaux que les bêtes, etc.»[24] + +Jusqu'ici la femme n'a point paru; elle est incréée; Adam est toujours +hermaphrodite. Il a pu croître seul et se multiplier. + +Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a pu réunir en lui les +deux sexes, il suffit de réfléchir sur ce que peuvent être ces jours +dont l'Écriture parle; ces six jours de la création, ce _septième +jour_ du repos, etc. + +On ne peut être que véritablement affligé, que presque tous nos +théologiens, tous nos mangeurs d'images abusent de ce grand, de ce +saint nom de Dieu; on est blessé toutes les fois que l'homme le +profane et qu'il prostitue l'idée du premier Être, en la substituant à +celle du phantôme de ses opinions. Plus on pénètre dans le sein de la +nature, et plus on respecte profondément son Auteur; mais un respect +aveugle est superstition; un respect éclairé est le seul qui convienne +à la vraie religion, et pour entendre sainement les premiers faits +que l'interprète Divin nous a transmis, il faut, ainsi que l'observe +l'éloquent Buffon, recueillir avec soin ces rayons échappés de la +lumière céleste. Loin d'offusquer la vérité, ils ne peuvent qu'y +ajouter un nouveau degré de splendeur. + +Cela posé, que peut-on entendre par les six jours que Moïse désigne +si précisément, en les comptant les uns après les autres, sinon _six +espaces de temps_, six _intervalles_ de durée? Ces espaces de temps +indiqués par le nom de _jours_, faute d'autres expressions, ne peuvent +avoir aucun rapport avec nos jours actuels, puisqu'il s'est passé +successivement trois de _ces jours_ avant que le soleil ait été créé. +Ces jours n'étoient donc pas semblables aux nôtres, et Moyse l'indique +clairement en les comptant du _soir au matin_; au lieu que les jours +solaires se comptent et doivent se compter du _matin au soir_. Ces six +jours n'étoient donc ni semblables aux nôtres, ni égaux entr'eux; ils +étoient proportionnés à l'ouvrage. Ce ne sont donc que _six espaces +de tems_. Donc Adam ayant été créé hermaphrodite le sixième jour, et +la femme n'ayant été produite qu'à _la fin du septième_, Adam a pu +procréer en lui-même et par lui-même tout le tems qu'il a plu à Dieu de +placer entre ces deux époques. + +Cet état d'androgénéité n'a pas été inconnu aux philosophes du +paganisme, à ses mythologues, ni aux rabbins. Ceux-ci ont prétendu +qu'Adam fut créé homme d'un côté, femme de l'autre; composé de deux +corps que Dieu ne fit que séparer. Ceux-là, comme Platon, l'ont fait de +figure ronde, d'une force extraordinaire; aussi la race qui en provint +voulut déclarer la guerre aux dieux.--Jupiter, irrité, les voulut +détruire.--Mais il se contenta d'affaiblir l'homme en le dédoublant, et +Apollon étendit la peau qu'il noua au nombril... De là le penchant qui +entraîne un sexe vers l'autre par l'ardeur qu'ont les deux moitiés pour +se rejoindre et l'inconstance humaine, par la difficulté qu'a chaque +moitié de rencontrer sa correspondante. Une femme nous paroît-elle +aimable? nous la prenons pour cette moitié avec laquelle nous +n'eussions fait qu'un tout; le coeur nous dit: la voilà, c'est elle; +mais à l'épreuve, hélas! trop souvent ce ne l'est point. + +C'est sans doute d'après quelques-unes de ces idées que les Basilitiens +et les Carpocratiens prétendirent que nous naissions dans l'état +de nature innocente, tels qu'Adam au moment de la création, et par +conséquent devant imiter sa nudité. Ils détestoient le mariage, +soutenoient que l'union conjugale n'auroit jamais eu lieu sur la terre +sans le péché; regardoient la jouissance des femmes en commun comme +un privilège de leur rétablissement dans la justice originelle, et +pratiquoient leurs dogmes dans un superbe temple souterrain, échauffé +par des poëles, dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes; +là, tout leur étoit permis, jusqu'aux unions que nous nommons adultère +et inceste, dès que l'ancien ou le chef de leur société avoit prononcé +ces paroles de la Genèse: _Croissez et multipliez_. + +Tranchelin renouvela cette secte dans le douzième siècle; il prêchoit +ouvertement que la fornication et l'adultère étoient des actions +méritoires; et les plus fameux d'entre ces sectaires furent appellés +les _Turlupins_ en Savoie. Plusieurs savans font remonter l'origine +de ces sectes à Muacha mère d'Afa, roi de Juda, grande prêtresse de +Priape: c'est dater de loin, comme on voit. + +Cette double vertu d'Adam paroît encore avoir été indiquée dans la +fable de Narcisse qui, épris de l'amour de lui-même, veut jouir de son +image, et finit par s'assoupir en échouant à l'ouvrage[25]. + +Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les jouissances contre notre +nature actuelle, ont donné lieu à une grande question; à savoir: _an +imperforata mulier possit concipere?_ «Si une fille imperforée peut se +marier?» + +On conçoit que les PP. Cucufe et Tournemine, savans jésuites, ont +approfondi cette question, et qu'ils ont été pour l'affirmative; +l'oeuvre de Dieu, disent-ils, ne peut en aucun cas exister d'une manière +contraire aux fins de la nature; une fille privée de la vulve en +apparence, doit donc trouver dans l'anus des ressources pour remplir +le voeu de la reproduction, la première et la plus inséparable des +fonctions de notre existence. + +Cucufe et Tournemine ont été attaqués; cela devoit être; mais le savant +Sanchez (IV), Espagnol, qui a étudié trente ans de sa vie ces questions +_assis sur un siège de marbre_, qui ne mangeoit jamais ni poivre, ni +sel, ni vinaigre, et qui, quand il étoit à table pour dîner, tenoit +toujours ses pieds en l'air[26], Sanchez a défendu ses confrères avec +une éloquence dont on ne croiroit pas une pareille matière susceptible. +Néanmoins la jalousie contre les jésuites a été si puissante, que +les papes ont fait un cas réservé aux jeunes filles qui tenteroient +cette voie faute d'autres; jusqu'à ce que Benoît XIV, éclairé par les +découvertes de la faculté de chirurgie de Paris, a levé le cas réservé, +et permis l'usage de la _parte-poste_ dans le sens des pères Cucufe et +Tournemine. + +En effet, M. Louis, secrétaire perpétuel de l'académie de chirurgie, +a soutenu, en 1755, la question sur les bancs; il a prouvé que les +anélytroïdes pouvoient concevoir, et des faits consignés dans sa +thèse, imprimée avec privilège, le démontre. Malgré cette authenticité +le parlement ne manqua pas de dénoncer la thèse de M. Louis, comme +contraire aux bonnes moeurs. Il fallut que ce grand et non moins +ingénieux et malin chirurgien recourût aux casuites à la Sorbonne; +alors il montra facilement que le parlement prononçoit sur une +question, qui n'est pas plus de sa compétence que l'émétique. Et le +parlement ne donna aucune suite à la dénonciation. + +Il est résulté de tout cela une vérité très-importante pour la +propagation de l'espèce humaine, et non moins singulière pour le +commun des lecteurs: c'est que beaucoup de jeunes femmes stériles +sont autorisées, et doivent même en conscience tenter les deux voies, +jusqu'à ce qu'elles se soient assurées de la véritable route que le +Créateur a mise en elles. + + + + +L'ISCHA + + +Marie Schurmann a proposé ce problême: _L'étude des lettres +convient-elle à une femme?_ + +Schurmann soutient l'affirmative, veut que la femme n'excepte aucune +science, pas même la théologie, et prétend que le beau sexe doit +embrasser la science universelle, parce que l'étude donne une sagesse +qu'on n'achète point par les secours dangereux de l'expérience; et que +lors même qu'il en coûteroît quelque chose à l'innocence, il seroit à +propos de passer pardessus de certaines réserves, en faveur de cette +prudence précoce, qui d'ailleurs se trouvera fécondée par l'étude, dont +les méditations affoiblissent ou redressent les penchans vicieux, et +diminuent le danger des occasions. + +L'éducation des femmes est si négligée chez tous les peuples, même chez +ceux qui passent pour les plus policés, qu'il est bien étonnant qu'on +en compte un aussi grand nombre de célèbres par leur érudition et leurs +ouvrages. Depuis le livre des femmes illustres de Boccace, jusqu'aux +énormes _in-4º_ du minime Hilarion Coste, nous avons en ce genre un +grand nombre de nomenclatures; et Wolf a donné un catalogue des femmes +célèbres, à la suite des fragmens des illustres Grecques, qui ont écrit +en prose[27]. Les Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de +l'Europe moderne ont eu des femmes savantes. + +Il est donc étonnant que divers préjugés contre la perfectibilité des +femmes se soient établis sur le prétendu rapport de _l'excellence de +l'homme sur la femme_. Plus on approfondit ce fait si singulier (car il +l'est infiniment que l'objet de l'adoration des hommes soit par-tout +leur esclave), plus on remarque qu'il est principalement fondé sur le +droit du plus fort, l'influence des systèmes politiques, et sur-tout +celle des religions; car le christianisme est la seule qui conserve à +la femme, d'une manière nette et précise, tous les droits de l'égalité. + +Je n'ai nulle envie de recommencer les discussions que Pozzo a peu +galamment appelées paradoxes dans son ouvrage intitulé: _La femme +meilleure que l'homme_. Mais il est si naturel, quand on considere le +prix de ce don du ciel qu'on appelle la beauté, de se pénétrer de cette +vive et touchante image, qu'on en devient bientôt enthousiaste: et +lorsqu'on lit ensuite les livres saints, on n'est plus étonné que la +femme soit le complément des oeuvres de Dieu; qu'il ne l'ait produite +qu'après tout ce qui existe; comme s'il avoit voulu annoncer qu'il +alloit clore son ouvrage sublime par le chef-d'oeuvre de la création. +C'est dans ce point de vue, plus religieux que philosophique peut-être, +que je veux considérer la femme. + +Ce n'est pas avec impétuosité que l'univers a été créé. Il a été fait +à plusieurs fois, afin que son merveilleux ensemble prouvât que si la +volonté seule du grand Être étoit la règle, il étoit le Maître de la +matière, du temps, de l'action et de l'entreprise. L'éternel Géomètre +agit sans nécessité, comme sans besoin; il n'est jamais ni contraint, +ni embarrassé. On voit, pendant les six espaces de la création, qu'il +tourne, façonne, meut la matiere sans peine, sans efforts; et quand +une chose dépend d'une autre, quand, par exemple, la naissance et +l'accroissement des plantes dépendent de la chaleur du soleil, ce n'est +que pour indiquer la liaison de toutes les parties de l'univers, et +développer sa sagesse par ce merveilleux enchaînement. + +Mais tout ce qu'enseigne la Bible sur la création de l'univers n'est +rien en comparaison de ce qu'elle dit sur la production du premier être +raisonnable. Jusqu'ici tout a été fait à commandement; mais quand il +s'agit de créer l'homme, le système change, et le langage avec lui. Ce +n'est plus cette parole impérieuse et subite; c'est une parole plus +réfléchie et plus douce, quoique moins efficace; Dieu tient un conseil +en lui-même, comme pour faire voir qu'il va produire un ouvrage qui +surpassera tout ce qu'il a créé jusqu'alors. _Faisons l'homme_, dit-il. +Il est évident que Dieu parle à lui-même. C'est une chose inouïe dans +toute la Bible, qu'aucun autre que Dieu ait parlé de lui-même en nombre +pluriel: _Faisons_. Dans toute l'écriture, Dieu ne parle ainsi que deux +ou trois fois; et ce langage extraordinaire ne commence à paroître que +lorsqu'il s'agit de l'homme. + +Cette création faite, il se passe un temps considérable avant que ce +nouvel être, à double sexe, reçoive le souffe de vie; ce n'est qu'à la +septième époque. Adam a existé longtemps dans l'état de pure nature, +et n'ayant que l'instinct des animaux; mais quand le souffle lui fut +inspiré, Adam se trouvant le roi de la terre, il usa de sa raison, et +_nomma toutes choses_. + +Voilà donc deux créations bien distinctes: celle de l'homme, celle de +son esprit; et c'est ici seulement que paroît la femme. Elle n'est +pas créée du néant comme tout ce qui a précédé; elle sort de ce qui +existoit de plus parfait; il ne restoit plus rien à créer; Dieu extrait +d'Adam le plus pur de son essence, pour embellir la terre de l'être +le plus parfait qui eut encore paru; de celui qui complétoit l'oeuvre +sublime de la création. + +Le mot dont le législateur hébreu se sert pour exprimer cet être, +revient à _virago_[28], que le François ne peut pas traduire, que le +mot _femme_ n'exprime point, et qui ne peut se sentir que par l'idée +de _puissance de l'homme_. Car _vir_ signifie homme, et _ago_ j'agis. +Autrefois on disoit _vira_[29], et non _virago_. Mais les Septante ont +prétendu que par le mot _vira_ le sens de l'hébreu n'étoit pas rendu, +ils ont ajouté _ago_[30]. + +Je ne m'étonne donc point que Schurmann relève autant la condition du +beau sexe, et s'indigne contre les sectes qui la dépriment. La parabole +dont l'écriture se sert en formant la femme de la côte d'Adam, n'a +d'autre objet que celui de montrer que cette nouvelle créature ne fera +qu'un avec la personne de son mari, qu'elle est son âme et son tout. La +tyrannie du sexe fort a pu seule altérer ces notions d'égalité. + +Ces notions furent bien distinctes dans le paganisme, puisque les +anciens associèrent les deux sexes à la divinité: voilà ce qui est +bien constaté indépendamment de tout système sur la mythologie. Si les +païens mettoient l'homme dès le moment de sa naissance sous la garde +de la puissance, de la fortune, de l'amour et de la nécessité, car +c'est là ce que veulent dire _Dynamis, Tyché, Eros et Ananché_, ce +n'étoit probablement qu'une allégorie ingénieuse pour exprimer notre +condition: car nous passons notre vie à commander, à obéir, à désirer +et à poursuivre. Autrement, c'eût été confier l'homme à des guides bien +extravagans; car la puissance est la mère des injustices, la fortune +celle des caprices; la nécessité produit les forfaits, et l'amour est +rarement d'accord avec la raison. + +Mais quelque enveloppés que puissent être les dogmes du paganisme, +il n'y a point de doutes sur la réalité du culte des divinités +principales, et celui de Junon, femme et soeur du maître des dieux, +fut un des plus universels et des plus révérés. Cette épithete de +_femme_ et de _soeur_ montre assez sa toute-puissance: celle qui donne +les loix peut les enfreindre. Ce secret célèbre et non moins commode +de recouvrer sa virginité en se baignant dans la fontaine Canathus au +Péloponese, étoit une preuve des plus frappantes de ce pouvoir qui +légitime tout chez les dieux, comme chez les hommes. Le tableau des +vengeances de Junon, exposé sans cesse sur les théâtres, propageoit +la terreur qu'inspiroit cette formidable déesse. L'Europe, l'Asie, +l'Afrique, les peuples barbares[31] comme les policés, l'honorèrent et +la craignirent à l'envi. On la regardoit comme une reine ambitieuse, +fière, jalouse, partageant le gouvernement du monde avec son époux, +assistant à tous ses conseils, et redoutée de lui-même. + +Un hommage si universel qui n'est pas sans doute le plus flatteur que +l'on ait rendu à la beauté faite pour séduire et non pour effrayer, +prouve du moins que dans les idées des premiers hommes le trône du +monde fut partagé entre les deux sexes[32]. Un écrivain illustre, du +siècle passé, a été plus loin; il n'a pas fait difficulté de dire que +cette prééminence de Junon sur les autres dieux étoit la véritable +force d'où provenoient les excès d'adoration où des chrétiens sont +tombés envers la sainte Vierge. Erasme lui-même a prétendu que la +coutume de saluer la Vierge en chaire, après l'exorde du sermon, venoit +des anciens. En général, les hommes cherchent à joindre aux idées +spirituelles du culte, des idées sensibles qui les flattent, et qui +bientôt après étouffent les premières. Ils rapportent, et sont bien +forcés de rapporter tout à leurs idées; puisqu'ils ne peuvent saisir +qu'en raison de ces idées; or ils savent qu'en tout pays on ne tire +de la boue et de l'affection des rois rien autre chose que ce qu'ont +résolu leurs ministres; ils croient Dieu bon, mais mené, et envisagent +la cour céleste sur le modèle des autres. De là le culte de la Vierge +bien plus approprié à l'esprit humain que celui du grand Être; aussi +inexplicable qu'incompréhensible. + +Aussi lorsque le peuple d'Éphese eut appris que les pères du concile +avoient décidé que l'on pourroit appeler la Vierge _Sainte_, il fut +transporté de joie. Dès-lors on rendit à la Mère de Dieu des hommages +singuliers; toutes les aumônes furent pour elle, et J.-C. n'eut +plus d'offrandes. Cette ferveur n'a jamais cessé entièrement. Il y +a en France trente-trois cathédrales dédiées à la Vierge, et trois +métropolitaines. Louis XIII lui consacra sa personne, sa famille, son +royaume. A la naissance de Louis XIV il envoya le poids de l'enfant en +or à Notre-Dame de Lorette, qu'on peut, sans impiété, croire s'être +très-peu mêlée de la grossesse d'Anne d'Autriche. + +Quelque chose de plus singulier que tout cela, c'est que dans le second +siècle de l'église, on fit le Saint-Esprit du sexe féminin. En effet, +_rouats touach_, qui en hébreu veut dire _esprit_, est féminin, et ceux +qui furent de ce sentiment s'appelèrent les _Eliésaïtes_. + +Sans donner aucun prix à cette opinion erronée, je remarquerai que les +Juifs n'ont jamais eu d'idées du mystère de la Trinité. Les apôtres +mêmes ont été fortement persuadés du dogme de l'unité de Dieu sans +modifications; ce n'est que dans les derniers momens que J.-C. leur +a révélé ce mystère. Or, quand Dieu a voulu envoyer sur la terre +l'une des trois personnes de la Trinité, il pouvoit l'envoyer sans +l'incarner; il pouvoit envoyer la personne du Père, ou du Saint-Esprit, +comme du Fils; il pouvoit l'incarner dans un homme comme dans une +fille. Le choix divin semble une sorte de préférence ou d'attention +pour la femme. J.-C. a eu une mère, il n'a point eu de père. La +première personne à qui il parla fut la Samaritaine; la première à +laquelle il se montra après sa résurrection fut Marie-Madeleine, etc. +(I). Enfin, le Sauveur a toujours eu pour les femmes une prédilection +bien honorable à leur sexe. + +Mais l'hommage vraiment flatteur pour lui, l'invention vraiment +utile pour les sociétés, seroit que l'on trouvât les moyens les plus +propres à rendre la beauté, la récompense de la vertu, à l'en animer +elle-même, pour que tous les hommes fussent excités à faire le bien +de leurs frères, et par les plaisirs de l'âme et par ceux des sens, +pour que toutes les facultés dont l'Être suprême a doué notre espèce, +concourussent à nous faire aimer les justes et bienfaisantes loix. Il +n'est pas absolument impossible d'arriver un jour à ce but, si vivement +désiré par le patriotisme, par la sagesse, par la raison; mais Dieu, +combien nous en sommes loin encore! + + + + +LA TROPOÏDE + + +La dépravation des moeurs, la corruption du coeur humain, les égaremens +de l'esprit de l'homme sont des textes tellement rebattus par nos +rigoristes, que l'on croiroit que le siècle actuel est l'abomination +de la désolation; car la langue françoise ne fournit aucune expression +énergique que nos sermoneurs ne nous prodiguent. Cependant si l'on veut +jeter un coup-d'oeil impartial sur les siècles passés, sur ceux-là même +qu'on nous offre pour modèles, je doute que l'on trouve beaucoup à +regretter. Nos manières et nos moeurs, par exemple, valent bien celles +du peuple de Dieu; et je ne sais ce que diroient nos déclamateurs, +s'ils voyoient parmi nous une corruption aussi sale que celle qui se +rapproche du beau siècle des patriarches. + +Je veux que les loix de Moïse aient été sages, justes, bienfaisantes; +mais ces loix assises sur le tabernacle et dont le but paroît avoir été +de lier la société des Hébreux entr'eux par la société de l'homme avec +Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple élu, chéri, préféré, étoit +bien plus infirme que tout autre, comme nous le montrerons dans la +suite de cet article. + +On ne réfléchit point assez que tout est relatif. Aucun établissement +ne peut marcher selon l'esprit de son institution, s'il n'est dirigé +par la loi du devoir, qui n'est autre chose que le sentiment de ce +devoir. Le véritable ressort de l'autorité est dans l'opinion et dans +le coeur des sujets; d'où il suit que rien ne peut suppléer aux moeurs +pour le maintien du gouvernement: il n'y a que les gens de bien qui +sachent administrer les loix; mais il n'y a que les honnêtes gens qui +sachent véritablement leur obéir. Car outre qu'il est très-facile de +les éluder, outre que ceux dont elles sont l'unique conscience sont +très loin de la vertu et même de la probité, celui qui brave les +remords sait braver les supplices, châtimens bien moins longs que le +premier, auquel on peut d'ailleurs toujours espérer d'échapper. Mais +quand l'espoir de l'impunité suffit pour encourager à enfreindre la +loi, ou quand on est content pourvu qu'on l'ait éludée, l'intérêt +général n'est plus celui de personne, et tous les intérêts particuliers +se réunissent contre lui; les vices ont alors infiniment plus de +force pour énerver les loix, que les loix pour réprimer les vices. On +finit par n'obéir au législateur qu'en apparence. A cette époque, les +meilleures loix sont les plus funestes, puisque si elles n'existoient +pas, elles seroient une ressource que l'on auroit encore. Foible +ressource cependant! Car les loix plus multipliées sont plus méprisées +et de nouveaux surveillans deviennent autant de nouveaux infracteurs. + +L'influence des loix est donc toujours proportionnelle à celle des +moeurs; c'est une vérité connue et incontestable; mais ce mot de +_moeurs_ est bien vague et demanderoit une définition. + +Les moeurs sont et doivent être très variables d'une contrée à +l'autre, absolument relatives à l'esprit national et à la nature du +gouvernement. Le caractère des administrateurs y influe beaucoup aussi, +et c'est dans tous ces rapports qu'il faut les envisager. Si le prix +de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si les hommes vils +sont accrédités, les dignités prostituées, le pouvoir ravalé par ses +dispensateurs, les honneurs déshonorés, il est certain que la contagion +gagnera tous les jours, que le peuple s'écriera en gémissant: _mes maux +ne viennent que de ceux que je paie pour m'en garantir_: et que pour +s'étourdir il se précipitera dans la corruption que l'on provoquera de +toutes parts pour étouffer ses murmures. + +Si au contraire les dépositaires de l'autorité dédaignent l'art +ténébreux de la corruption et n'attendent leurs succès que de leurs +efforts, et la faveur publique que de leurs succès, les moeurs seront +bonnes et suppléeront au génie du chef; car plus _l'esprit public_ +a de ressorts et moins les talens sont nécessaires. L'ambition même +est mieux servie par le devoir que par l'usurpation, et le peuple, +convaincu que ses chefs ne travaillent que pour son bonheur, les +dispense par sa docilité de travailler à l'affermissement du pouvoir. + +J'ai dit que les moeurs devoient être relatives à la nature du +gouvernement; c'est donc encore sous ce point de vue qu'il faut en +juger. En effet, dans une république qui ne peut subsister que par +l'économie, la simplicité, la frugalité, la tolérance, l'esprit +d'ordre, d'intérêt, d'avarice même, doit dominer, et l'État sera en +danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre les moeurs. + +Dans une monarchie limitée, au contraire, la liberté sera regardée +comme un si grand bien, et comme un bien toujours si menacé que toute +guerre, toute opération entreprise pour la soutenir, pour étendre ou +défendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de contradicteurs. +Le peuple sera fier, généreux, opiniâtre; et la débauche et le luxe le +plus effréné n'énerveront pas l'esprit public. + +Dans une monarchie très absolue, qui seroit le plus sévère, le plus +complet des despotismes, si le beau sexe n'y donnoit pas le ton; la +galanterie, le goût de tous les plaisirs, de toutes les frivolités +est tout naturellement et sans danger le caractère national; et les +déclamations vagues sur ces imperfections morales sont vides de sens. + +Ceci posé, examinons rapidement si nos moeurs et quelques-uns de nos +usages comparés avec ceux de plusieurs grands peuples, doivent paroître +si détestables[33]. + +On voit au premier coup d'oeil dans le lévitique à quel degré le +peuple juif étoit corrompu. On sait que ce mot _lévitique_ vient de +_Lévi_, qui étoit le nom de la tribu séparée des autres, comme étant +spécialement consacrée au culte; d'où sont venus les lévites ou +prêtres, et l'habillement d'aujourd'hui qui porte ce nom, sans être un +monument bien authentique de notre piété. Moïse traite dans ce livre +des consécrations, des sacrifices, de l'impureté du peuple, du culte, +des voeux, etc. + +J'observerai en passant que la forme de la consécration chez les +Hébreux étoit singulière. Moïse fit son frère Aaron grand-prêtre. Pour +cet effet il égorgea un bélier, trempa son doigt dans le sang, en mit +sur l'extrémité de l'oreille droite d'Aaron et sur ses pouces droits. +Si l'on voyoit aujourd'hui le cardinal de Rohan consacrer dans la +chapelle l'évêque de Senlis, et lui porter avec le doigt du sang tout +chaud sur le bout de l'oreille[34], on ne pourroit guère s'empêcher de +se rappeler la gravure de l'abbé Dubois sous la régence; on le voyoit +à genoux aux pieds d'une fille qui prenoit de ce sale écoulement qui +affligent les femmes tous les mois, pour lui en rougir la calotte et le +faire cardinal. + +Tout le chapitre XV du lévitique ne roule que sur la gonorrhée à +laquelle les Hébreux étoient fort sujets. La gonorrhée et la lèpre +n'étoient pas leurs moins désagréables impuretés: et ils en avoient +assez de réelles, sans en créer tant d'imaginaires. Par exemple, une +femme étoit plus impure pour avoir mis au monde une fille plutôt qu'un +garçon[35]. Voilà une singularité aussi peu raisonnable que bizarre. + +Les Hébreux forniquoient avec les démons sous la forme des chèvres[36]; +ces démons mal appris usoient là d'une vilaine métamorphose. + +Un fils couchoit avec sa mère et prêtoit _main-forte_ à son père[37]: +nous ne portons pas encore à ce degré l'amour filial. Un frère voyoit +sans scrupule sa soeur dans la plus profonde intimité[38]. + +Un grand-père habitoit avec sa petite-fille[39]. Ce qui n'étoit pas +très-anacréontique. + +On couchoit avec sa tante[40], avec sa bru[41], avec sa +belle-soeur[42], ce n'étoient là que peccadilles; enfin on jouissoit de +sa propre fille[43]. + +Les hommes se polluoient devant la statue de Moloch[44], puis on trouva +que cette semence inanimée n'étoit pas digne de la statue; on finit par +lui offrir en sacrifice l'enfant tout venu. + +Les hommes se servoient de femmes entr'eux[45] comme les pages du +régent. + +Ils usoient de toutes les bêtes[46] et le beau sexe se faisoit servir +par les ânes, les mulets, etc.[47]. Ce qui étoit d'autant plus +mal-honnête que l'on paroissoit avoir formé la tribu des prêtres de +manière à intéresser les femmes mal pourvues. On ne recevoit point +lévites les boiteux, les bossus, les chassieux, les lépreux; ceux qui +avoient le nez trop petit, tors, etc., il falloit un beau nez[48]. + +On voit par cet échantillon ce qu'étoient les moeurs du peuple de Dieu; +il est certain qu'on ne peut les comparer à nos manières. Mais il ne me +paroît pas que d'après cette esquisse d'un parallèle, qu'on pourroit +pousser beaucoup, plus loin, il y ait tant à se récrier sur ce qui se +passe de nos jours. + +Les esprits forts ne sont guère moins exagérateurs en parlant de nos +coutumes superstitieuses, que les prédicateurs en invectivant contre +nos vices. Nous avons le triste avantage de n'avoir été surpassés par +aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais les délires de la +superstition ont été portés plus loin dans d'autres religions. + +On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui sur une natte attendent +en l'air que la lumière céleste vienne investir leur ame. On ne voit +point d'énergumenes prosternés qui frappent du front contre terre pour +en faire sortir l'abondance; de pénitens immobiles et muets comme +la statue devant laquelle ils s'humilient. On n'y voit point étaler +ce que la pudeur cache, sous le prétexte que Dieu ne rougit pas de +sa ressemblance; ou se voiler jusqu'au visage, comme si l'ouvrier +avait horreur de son ouvrage; nous ne tournons point le dos au midi à +cause du vent du démon; nous n'étendons pas les bras à l'orient pour +y découvrir la face rayonnante de la divinité; nous n'appercevons +pas, du moins en public, de jeunes filles en pleurs meurtrir leurs +attraits innocens, pour appaiser la concupiscence, par des moyens qui +le plus souvent la provoquent; d'autres étalant leurs plus secrets +appas attendre et solliciter dans la posture la plus voluptueuse les +approches de la divinité; de jeunes hommes pour amortir leurs sens +s'attacher aux parties naturelles un anneau proportionné à leurs +forces; quelques-uns arrêter la tentation par l'opération d'Origène, et +suspendre à l'autel les dépouilles de cet horrible sacrifice... Nous +sommes assurément bien éloignés de tous ces écarts. + +Que diroient nos déclamateurs, si des bois sacrés plantés auprès +de nos églises comme autour de leurs temples, étoient le théatre de +toutes les débauches? si l'on obligeoit nos femmes à se prostituer, au +moins une fois, en l'honneur de la divinité? Et l'on peut juger si la +dévotion naturelle au beau sexe lui permettoit, au tems ou c'étoit la +coutume, de s'en tenir là. + +S. Augustin rapporte, dans sa Cité de Dieu[49], que l'on voyait au +Capitole des femmes qui se destinoient aux plaisirs de la divinité +dont elles devenoient communément enceintes; il se peut que chez nous +aussi plus d'un prêtre desserve plus d'un autel; mais du moins il ne +se déguise pas en dieu. L'illustre père de l'église que je viens de +citer ajoute dans le même ouvrages plusieurs détails qui prouvent, que +si la religion couvre chez les modernes bien des séductions, le culte +des anciens n'étoit pas du moins aussi décent que le nôtre. En Italie, +dit-il, et surtout à Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portoit +en procession des membres virils sur lesquels la matrone la plus +respectable mettoit une couronne. Les fêtes d'Isis étoient tout aussi +décentes. + +S. Augustin donne au même endroit une longue énumération des divinités +qui présidoient au mariage. Quand la fille avoit engagé sa foi, les +matrones la conduisoient au dieu Priape (I) dont on connoît les +propriété surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune mariée sur le +membre énorme du dieu: là on ôtoit sa ceinture et l'on invoquoit +la déesse _Virginiensis_. Le dieu _Subigus_ soumettoit la fille aux +transports du mari. La déesse _Préma_ la contenoit sous lui pour +empêcher qu'elle ne remuât trop. (On voit que tout étoit prévu, et +que les filles romaines étoient bien disposées.) Enfin venoit la +déesse _Pertunda_, ce qui revient à Perforatrice, dont l'emploi, +dit S. Augustin, étoit d'ouvrir à l'homme le sentier de la volupté. +Heureusement cette fonction étoit donnée à une divinité femelle; car, +comme le remarque très judicieusement l'évêque d'Hippone, le mari +n'auroit pas souffert volontiers qu'un dieu lui rendît ce service, et +qu'il lui donnât du secours dans un endroit où trop souvent il n'en a +pas besoin. + +Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins décentes que celles-là? +Et pourquoi exagérer nos torts et nos foiblesses? Pourquoi porter la +terreur dans l'âme des jeunes filles, et la méfiance dans celle des +maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier? Ces bons +casuistes sont plus accommodans que cela! Lisez entre tant d'autres le +jésuite Filliutius, qui a discuté avec une extrême sagacité jusqu'à +quel degré peuvent se porter les attouchements voluptueux, sans devenir +criminels. Il décide, par exemple, qu'un mari a beaucoup moins à se +plaindre, lorsque sa femme s'abandonne à un étranger d'une manière +contraire à la nature, que quand elle commet simplement avec lui un +adultère et fait le péché comme Dieu le commande; _parce que_, dit +Filliutius, _de la premiere façon on ne touche pas au vase légitime, +sur lequel seul l'époux a des droits exclusifs_... O qu'un esprit de +paix est un précieux don du ciel! + + + + +LE THALABA + + +Un des plus beaux monumens de la sagesse des anciens, est leur +gymnastique (I). C'est par-là sur-tout qu'ils paraissent avoir été plus +curieux de prévenir que de punir. Grande science en politique! Les +ennemis, disoient les Athéniens, sont faits pour punir les crimes, les +citoyens, pour maintenir les moeurs. De là l'attention prévoyante et +salutaire sur l'éducation de la jeunesse. La premiere explosion des +passions et leur fougue donnent à cet âge impétueux les plus fortes +secousses; il lui faut une éducation mâle, mais dont l'âpreté soit +adoucie par de certains plaisirs, analogues au grand objet de former +des hommes. Or, il n'y a que les exercices du corps, où se trouve cet +heureux mélange de travail et d'agrément, dont la partie constante +occupe, amuse, fortifie le corps et par conséquent l'âme. + +Dans les pays où les fortunes sont très-inégales, les dernières classes +de la société sont toujours assez stimulées par le besoin, pour ne pas +redouter l'engourdissement de l'oisiveté et la mollesse qui en est la +suite. Mais les riches en sont presqu'inévitablement la proie, si une +institution universelle et publique ne les soumet pas à une éducation +active, qui soit un foyer continuel d'émulation, et une digue contre +ce qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs abus, tend +sans cesse à énerver. Les sentimens énergiques et généreux germent +rarement dans des corps affoiblis, et l'âme d'un Spartiate seroit bien +mal logée dans le corps d'un Sybarite. Aussi tous les peuples féconds +en héros ont été ceux dont l'éducation martiale, les institutions +fortes, la gymnastique perfectionnée et dirigée selon les vues +politiques du gouvernement, aiguisoient l'émulation et la vigueur. + +Ces institutions précieuses sont presqu'oubliées aujourd'hui. A Paris, +par exemple, il y a bien quarante mille filles enregistrées à la police +pour éduquer la jeunesse; mais il n'y a pas dans cette immense capitale +une seule bonne académie où l'on puisse apprendre à monter à cheval; +aucun exercice, si ce n'est l'escrime, la danse et la paume, n'y sont +pratiqués, et nous avons su rendre ceux-là assez nuisibles. Il suit de +là et de bien d'autres causes, que je ne prétends point énumérer, que +nos passions, ou plutôt nos désirs et nos goûts (car nous n'avons guère +de passions) l'emportent, et de beaucoup, sur toute vertu morale. + +Parmi ces désirs, le plus violent sans doute est celui qui porte +un sexe vers l'autre. Cet appétit nous est commun avec tout ce qui +est créé, animé ou non animé. La nature a veillé en mère tendre et +prévoyante, à la conservation de tout ce qui existe. Mais il est +arrivé parmi les hommes, ces êtres par excellence, qui le plus souvent +ne paroissent doués d'intelligence que pour en abuser, ce qu'on n'a +jamais remarqué parmi les autres animaux: c'est de tromper la nature +en jouissant du plaisir attaché à la propagation de l'espèce, et en +négligeant le but de cet attrait: ainsi nous avons séparé la fin des +moyens; et l'impulsion de la nature prolongée par les efforts de notre +imagination, nous a pressés, sans égard pour les temps, les lieux, +les circonstances, les usages, le culte, les coutumes, les lois, +toutes les entraves enfin que l'homme s'est données; elle n'a pas +consulté davantage le costume des états et des âges, car les vieillards +deviennent continens, mais rarement chastes. + +Cette maniere d'éluder les fins de la nature a eu différens principes; +la superstition qui, de son masque hideux, a couvert presque tous nos +vices et nos folies; diverses causes morales; la philosophie même. + +Des hérétiques en Afrique s'abstenoient de leurs femmes et leur +pratique distinctive étoit de n'avoir aucun commerce avec elles. Ils +se fondoient, 1º sur ce qu'Abel étoit mort vierge, et prirent le nom +d'Abéliens, 2º sur ce que S. Paul prêchoit qu'il falloit être avec sa +femme comme si l'on n'en avoit point[50]. Aucun délire superstitieux +ne sauroit étonner; mais l'abus de la philosophie à cet égard est bien +singulier, c'est l'ouvrage des cyniques. + +Il est bizarre que des hommes instruits et d'une raison exercée, ayant +voulu transporter dans la société les moeurs de l'état de nature, qu'ils +n'aient point apperçu, ou qu'ils se soient peu souciés du ridicule +qu'il y avoit à affecter parmi des hommes corrompus et délicats, la +rusticité des siècles de l'animalité. Des femmes même séduites par +une philosophie si grotesque, ou plutôt par l'amour qu'inspiroient +les auteurs de cette doctrine[51] lui sacrifierent cette honte, cette +pudeur mille fois plus enracinée dans le coeur des femmes que la +chasteté même. + +Tant qu'il ne s'agissoit que du devoir conjugal, les cyniques avoient +du moins quelques sophismes à alléguer. Mais quand Diogène, qui +déraisonnoit avec beaucoup de raison, transporta cette morale au fond +de son tonneau, quels purent être ses sophismes? L'orgueil de braver +les préjugés et l'espèce de gloire que l'homme esclave en tout et +toujours ami de l'indépendance, y attache, furent apparemment les +vrais motifs. L'ombre du secret, de la honte, des ténèbres lui auroit +attiré des dénominations injurieuses, des persécutions; son impudence +l'en garantit. Comment imaginer qu'un homme pense qu'il y ait du mal à +faire et à dire ce qu'il fait et dit au grand jour? Comment poursuivre +un homme qui vous dit froidement: «C'est un besoin très impérieux; je +suis heureux de trouver en moi-même ce qui porte les autres hommes +à faire mille dépenses et mille crimes. Si tout le monde m'eût +ressemblé, Troie n'aurait pas été prise, ni Priam égorgé sur l'autel +de Jupiter.» Ces raisons et beaucoup d'autres paroissent avoir séduit +quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche plus à le justifier +qu'à le condamner. Il est vrai que la mythologie avoit en quelque sorte +consacré l'onanisme. On racontoit que Mercure ayant eu pitié de son +fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes, éperdu d'amour +pour une maîtresse[52] dont il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet +insipide soulagement que Pan apprit ensuite aux bergers. + +Ce qui est plus singulier que l'indulgence de Galien, c'est celle de +la fameuse Laïs qui prodiguoit à Diogène, à ce Diogène souillé par tant +de jouissances solitaires, les faveurs que toute la Grèce auroit payées +au poids de l'or et qui trompa pour lui l'aimable et sage Aristippe. +Peut-être s'il lui fût arrivé la même aventure qu'à cette fille qui, +ayant trop long-temps fait attendre le cynique, trouva qu'il s'étoit +passé d'elle et n'en avoit plus besoin, peut-être Laïs se seroit-elle +montrée plus sévere contre l'onanisme? + +On sait d'où vient ce mot _onanisme_: _Onan_ dans l'Écriture sainte +répandoit sa semence sur la terre[53]; mais ses raisons pouvoient +être préférables à celles de Diogène. Juda eut de Sué trois fils: +Her, Onan et Séla. Il voulut postérité; il s'y prit singulièrement, +mais il en vint à bout. Il fit épouser son fils aîné Her à Thamar; +Her étant mort sans enfants, Juda voulut qu'Onan couchât avec sa +belle-soeur, à condition que ses enfants s'appelleroient Her du nom +de l'aîné. Onan refusa, et pour éluder les fins de la nature, chaque +fois qu'il couchoit avec Thamar, il commençoit par répandre de côté +sa libation. Il mourut. Juda fit épouser à Thamar son troisième fils +Séla, qui mourut encore sans enfans. Juda s'obstina et se chargea de +la besogne dont il paroît avoir été très-digne, car il engrossa sa +fille, de manière qu'elle conçut deux jumeaux. Le premier présenta sa +main sur laquelle la sage-femme noua un ruban d'écarlate, comme devant +être l'aîné, mais ce petit bras se retira et l'autre enfant parut le +premier; d'où il fut appelé Pharès[54]. + +Les pères voient la figure de Noé dans Pharès; Noé, représentation de +J.-C. qui a paru comme le petit bras, et dont le corps ne devoit naître +que pour la nouvelle loi. Mais ce que les pères voient de plus clair +à tout cela, c'est que par l'aventure de la semence qu'Onan déposoit de +côté, J.-C. se trouve né de Ruth étrangère, Rahab courtisane, Bethsabée +adultere et Thamar incestueuse du pere à la fille[55]. Mais revenons. + +On voit que l'onanisme est, sinon consacré, du moins étayé par de +grands et antiques exemples. + +Les causes morales qui le provoquent le plus communément, sont ou +la crainte de donner la vie à des êtres, qui par des circonstances +particulières seroient malheureux, ou celle des contacts vénéneux; car +on croit, sans que cela soit bien prouvé, que le virus ne fait aucune +impression sur les parties du corps qui sont revêtues de la peau toute +entiere; mais seulement sur celles qui en sont dépourvues. + +Ces circonstances et beaucoup d'autres poussant à ne céder à ce +sentiment si vif, qui porte l'homme à la propagation de lui-même, +qu'en négligeant le but de la nature, les moyens de la tromper sont +devenus passion chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d'autres. Le +sommeil provoque aux célibataires les songes les plus voluptueux; +l'imagination aiguisée et flattée par ces illusions décevantes, qui +conduisent à une réalité mutilée, mais aussi dépourvue des inconvéniens +qui rendent souvent si dangereux un bonheur plus complet, a embrassé +avec ardeur cette manière de donner le change à ses désirs. Les deux +sexes rompant en quelque sorte les liens de la société, ont imité +ces plaisirs auxquels ils se refusoient à regret et les remplaçant +par leurs propres efforts, ils ont appris à se suffire. Ces plaisirs +isolés et forcés sont devenus une passion violente par la commodité +de l'assouvir, qui a tourné à son profit la force de l'habitude, si +puissante sur l'humanité. Alors ils sont devenus très-dangereux, tant +qu'ils n'ont été déterminés que par le besoin, quand une imagination +plus voluptueuse que bouillante les a produits. Aucun accident n'en a +été la suite; il n'y a point eu de mal physique à ce penchant et la +morale en certains cas auroit pu lui montrer quelque indulgence[56]. +Les anciens juges, peut-être peu scrupuleux, mais juges philosophes, +pensoient que lorsqu'on le contenoit dans ces bornes, on ne violoit +pas la continence. Galien soutient, comme on a vu, que Diogène qui +recouroit publiquement à ce secours, étoit fort chaste; il n'usoit de +cette pratique, dit-il, que pour éviter les inconvéniens de la semence +retenue. + +Mais il est bien rare que dans ce qu'on accorde aux sens on garde un +juste milieu. Plus on se livre à ses désirs, plus on les aiguise; plus +on leur obéit, plus on les irrite. Alors l'ame enivrée de molesse et +continuellement absorbée dans des idées voluptueuses, détermine sans +cesse les esprits animaux à se porter au siège de la jouissance. Les +parties qui produisent le plaisir deviennent plus mobiles par les +attouchemens répétés, plus dociles aux écarts de l'imagination; les +érections deviennent continuelles, les pollutions fréquentes et la +disperdition de la vie excessive. + +Il arrive trop souvent que la passion dégénere en fureur. Les objets +qui lui sont analogues et l'alimentent se présentent sans cesse à +l'esprit; or, on ne peut croire à quel point cette attention à un +seul objet énerve, affoiblit. D'ailleurs cette situation des parties +de la génération entraîne, même sans pollution, une très-grande +dissipation des esprits animaux. Les érections sont trop rapprochées, +lors même qu'elles ne sont pas suivies de l'évacuation de la semence, +épuisent prodigieusement. Il y a en ce genre des exemples frappans et +incontestables. Il faut encore observer que l'attitude des onanistes ne +contribue pas peu à l'affoiblissement qui résulte de leurs opérations +solitaires et à l'irritabilité des organes. La nature ne peut jamais +perdre ses droits, ni laisser outrager impunément ses loix. Des +jouissances partagées, même excessives, seront plutôt supportées +par elle, qu'un stratagême stérile par lequel on s'efforce de la +contraindre. La satisfaction de l'esprit et du coeur aide une prompte +réparation des pertes que les délires de l'imagination occasionnent et +ne peuvent jamais remplacer. + +Mais la morale est toujours foible contre la passion. Quand ce goût +bizarre a été connu, on s'est beaucoup plus occupé à perfectionner +ce qui pouvoit le satisfaire, qu'à réfléchir sur ce qui pourroit le +réprimer; et l'on a senti que les deux sexes s'aidant mutuellement, +devoient rapprocher davantage la jouissance isolée, des charmes d'une +jouissance mutuelle. + +Cet art singulier fut cultivé de tout tems et l'est encore dans la +Grèce. Il y est d'usage de s'assembler après les repas. On se couche en +rond sur un grand tapis; tous les pieds sont dirigés vers le centre, où +dans la maison froide on établit un trépied qui porte un brasier. Un +second tapis vous recouvre jusqu'aux épaules: là les jeunes Grecques +trouvent le moyen de se déchausser sans qu'on s'en aperçoive et rendent +aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup de femmes +s'aquittent très-gauchement avec leurs mains. + +En effet, ce talent n'est pas donné à toutes. Quelques-unes en ont fait +à Paris une étude particulière, après une expérience consommée et une +multitude d'essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble émulation +de prétendre à une réputation en ce genre, ont grand soin d'aller +prendre des leçons; mais toutes n'y réussissent pas. Il est certain +qu'il s'offre ici des difficultés de plus d'un genre. + +Il ne s'agit pas d'un sentiment que l'être de la fille transmette; elle +ne fait que le provoquer. Ce n'est pas une sensation qu'elle communique +par l'impulsion de son corps; c'est une sensation que l'homme doit +goûter en lui-même par l'imagination de cette fille, et qui ne devient +exquise qu'autant qu'elle peut par son art prolonger la jouissance. Ce +plaisir s'éteint avec l'acte parce que l'homme jouit seul. Les délices +du plaisir de la nature, au contraire, précedent et suivent l'union +intime des amans. La fille qui préside à la jouissance partielle, ne +doit donc s'occuper qu'à amener, exciter, entretenir une situation +qui lui est étrangère, puis à la suspendre, à en retarder l'effet +loin de l'accélérer, bien moins encore de le provoquer. Toutes ces +caresses doivent être modifiées avec des nuances infiniment délicates; +la complaisante prêtresse ne peut pas s'abandonner à ces transports +bouillans qu'elle se permettroit si elle étoit unie au sacrificateur. + +On sent bien que ce procédé ne sauroit avoir lieu vis-à-vis de +ces jeunes gens fougueux que leur impétuosité entraîne, et qui ne +recherchent dans ces sortes de jouissances que la convulsion du +plaisir; il ne peut servir qu'à ceux en qui, dans un âge mûr, le grand +feu du tempéramment se trouve amorti et l'imagination plus exercée: +ils veulent jouir du plaisir avec toutes les sensations et les nuances +qu'offre ce genre de volupté. + +Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez les femmes, une +très grande variété de tempérament; quelques-uns sont d'une lasciveté +que l'on ne sauroit exprimer. Ceux qui avec du tempérament savent se +contenir et ont le gland recouvert, conservent une salacité digne des +anciens satyres: la raison en est simple: le gland qui forme le siège +de la volupté, s'entretient dans un état de sensibilité exquise, par le +séjour continuel de la liqueur lymphatique qui le lubrifie, au lieu +qu'il devient dur et calleux avec l'âge chez ceux qui l'ont découvert, +qu'on a circoncis ou qui ont naturellement le prépuce plus court; car +chez eux cette liqueur préparatoire qui s'échappe existe en pure perte. + +Or une fille instruite dans l'art du Thalaba, ne se conduira pas avec +un homme de cette classe comme avec un autre. Figurez-vous les deux +acteurs nus dans une alcove entourée de glaces et sur un lit à pente +suivie; la fille adepte évite d'abord avec le plus grand soin de +toucher les parties de la génération: ses approches sont lentes, ses +embrassements doux, les baisers plus tendres que lascifs, les coups de +langue mesurés, le regard voluptueux, les enlacements de ses membres +pleins de grace et de molesse; elle excite des doigts un léger prurit +sur les bouts des tetons; bientôt elle aperçoit que l'oeil devient +humide; elle sent que l'érection est par-tout établie; alors elle porte +légèrement le pouce sur l'extrémité du gland qu'elle trouve baigné de +sa liqueur lymphatique; de cette extrémité le pouce descend doucement +sur la racine, revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle +suspend ensuite, si elle s'aperçoit que les sensations augmentent avec +trop de rapidité; elle n'emploie alors que des titillations générales; +et ce n'est qu'après les attouchements simultanés et immédiats de la +main, puis des deux, et les approches de tout son corps, que l'érection +devenant trop violente, elle juge l'instant dans lequel il faut laisser +agir la nature ou l'aider, ou la provoquer pour arriver au but: parce +que le spasme qui s'établit dans l'homme devient si vif et l'appétit +sensitif si violent, qu'il tomberoit en syncope si l'on n'y mettoit fin. + +Mais pour atteindre à ce genre de perfection, à ce ton de jouissance, +il faut que cette fille s'oublie pour étudier, suivre et saisir toutes +les nuances de volupté que l'ame du Thalaba parcourt, pour user des +raffinemens successifs qu'exigent ces accroissemens de jouissance +qu'elle a fait naître. On ne parvient ordinairement à quelque degré de +perfection dans cet art, que par un tact fin, par un toucher précis, +qui dans ces occasions sont les seuls et véritables juges... Mais qui +le fera du résultat de cette oeuvre de volupté...? Sera-ce Martial, le +licentieux Martial?... Je l'entends s'écrier: + + _Ipsam crede tibi naturam dicere rerum, + Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est[57]._ + La nature elle-même et t'arrête et te crie: + Ce que répand ta main eût mérité la vie. + +Cela est beau et vrai: cependant les poëtes ne font pas autorité dans +les choses qui doivent être décidées par la raison. + +Le principe général et peut-être unique de morale, est que _mal est +ce qui nuit_. L'adultere n'est pas si loin de la nature, et est un +beaucoup _plus grand mal_ que l'onanisme. Celui-ci ne sauroit être +dangereux qu'à la jeunesse, quand il altere sa santé; mais il peut +souvent être très-utile à la morale; la perte d'un peu de sperme +n'est pas en soi un plus grand mal, n'en est pas même un si grand +que celle d'un peu de fumier qui eût pu faire venir un chou. La plus +grande partie en est destinée par la nature même à être perdue. Si +tous les glands devenoient des chênes, le monde seroit une forêt où +il seroit impossible de se remuer. Enfin, je dirois à Martial: _vous +n'approcheriez donc pas de votre femme quand elle est grosse_; _car_ +Istud quod vagina, pontice, perdis homo est. _Si vous la laissiez ainsi +jeûner, vous seriez un grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce +qui est un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que peut être un +mari avant qu'elle fut accouchée; ce qui en est un assez petit._ + + + + +L'ANANDRINE + + +Les plus fameux rabbins ont pensé que nos premiers peres avoient les +deux sexes et naissoient hermaphrodites pour accélérer la propagation; +mais qu'après un certain tems écoulé, la nature cessa d'être aussi +féconde, à l'époque où les substances végétales ne suffirent plus à +notre nourriture, et où les hommes commencèrent à user de la viande. + +Il est d'abord certain, et nous l'avons vu dans ces mélanges[58], +qu'Adam fut créé avec les deux sexes. Dieu lui donna une compagne, mais +l'écriture ne dit point si dans ce miracle Adam perdit l'un de ses +attributs. La Genese ne s'expliquant donc point d'une maniere précise +sur ce sujet, le systême des rabbins a conservé long-temps un grand +nombre de sectateurs. + +On a soutenu un systême mitigé, qui a semblé à quelques-uns plus +vraisemblable. C'est qu'il y avait trois sortes d'êtres dans le premier +âge du monde: les uns mâles, les autres femelles; d'autres mâles et +femelles tout ensemble; mais que tous les individus de ces trois +especes avoient chacun quatre bras et quatre pieds, deux visages +tournés l'un vers l'autre et posés sur un seul cou, quatre oreilles, +deux parties génitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vouloient +courir, ils faisoient la culbute. Leurs excès, leur insolence, leur +audace les firent dédoubler, mais il en résulta un grand inconvénient; +chaque moitié tâchoit sans cesse de se réunir à l'autre, et quand elles +se rencontroient, elle s'embrassoient si étroitement, si tendrement, +avec un plaisir si délicieux, qu'elles ne pouvoient plus se résoudre +à se séparer; plutôt que de se quitter, elles se laissoient mourir de +faim. + +Le genre humain alloit périr; Dieu fit un miracle: il sépara les sexes +et voulut que le plaisir cessât après un court intervalle, afin que +l'on fît autre chose que de rester collés l'un à l'autre. Il est arrivé +de là, et rien n'est plus simple, que le sexe femelle, séparé du sexe +mâle, a conservé un amour ardent pour les hommes, et que le sexe mâle +aspire sans cesse à retrouver sa tendre et belle moitié. + +Mais il est des femmes qui aiment d'autres femmes? Rien de plus naturel +encore; ce sont des moitiés de ces anciennes femelles qui étoient +doubles. De même certains mâles, dédoublement d'autres mâles, ont +conservé un goût exclusif pour leur sexe. Il n'y a rien là d'étrange, +quoique ces couples d'hommes réunis et désunis paroissent bien moins +intéressans. Voyez combien quelques connoissances de plus ou de moins +doivent donner de plus ou de moins de tolérance! Je souhaite que ces +idées en imposent aux moralistes déclamateurs. On peut leur citer des +autorités graves; car ce systême dont la source est dans Moïse, a été +très-étendu par le sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal à +Paris, a fait sur cette matière de vastes commentaires, auxquels ont +travaillé avec succès _Mercerus_ et _Quinquebze_, lecteurs du roi en +hébreu. + +On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les vers originaux de +Louis Leroi. + + Au premier âge que le monde vivoit, + D'herbe, de gland, trois sortes y avoit + D'hommes; les deux, tels qu'ils sont maintenant, + Et l'autre double étoit; s'entretenant + Ensemblement tant mâle que femelle. + Il faut penser que la façon fut belle; + Car le grand Dieu qui vivre les faisoit, + Faits les avoit, et bien s'y connoissoit. + De quatre bras, quatre pieds et deux têtes, + Etoient formées ces raisonnables bêtes; + Le reste vaut mieux pensée que dite, + Et se verroit plutôt peinte qu'écrite. + Chacun étoit de son corps tant aise, + Qu'en se retournant il se trouvoit baisé; + En étendant ses bras on l'embrassoit; + Voulant penser on le contrepensoit. + En soi voyoit tout ce qu'il vouloit voir, + En soi trouvoit tout ce qu'il falloit avoir. + Jamais en lieu, ses pieds porté ne l'eussent, + Que quand et lui ses passe-tems ne fussent. + Si de son bien lui plairoit mal user, + Facile étoit envers soi s'excuser. + De lui n'étoit fait ni rapport ni compte, + Ne connoissoit honnesteté ni honte. + Si de son coeur sortoient simples désirs, + Il y entroit tant de doubles plaisirs; + Qu'en y pensant chacun est incité + A maintenir que la félicité + Fut de tel temps, et le siecle doré. + +Antoinette Bourignon, dans sa préface du _Nouveau ciel_, adopte aussi +ce systême, qui paroît de nature à être regretté du beau sexe. Elle +attribue au péché ce triste dédoublement et dit qu'il a défiguré dans +les hommes l'oeuvre de Dieu; et qu'au lieu d'hommes qu'ils devroient +être, ils sont devenus des monstres de nature, divisés en deux sexes +imparfaits, impuissans à produire seuls leurs semblables, comme se +reproduisent les plantes, qui sont bien plus favorisées et parfaites +en cela que l'espèce humaine, condamnée à ne se propager que par la +réunion momentanée de deux êtres qui, s'ils éprouvent alors quelques +délices, ne peuvent achever ce grand oeuvre de la reproduction qu'avec +tant de douleurs. + +Quoi qu'il en soit de ces idées, on a vu encore de nos jours des +phénomenes analogues qui portent à croire que la tradition de Moïse +n'est pas une chimère. L'un des plus étonnans est celui d'un moine à +Issoire, en Auvergne, où le cardinal de Fleury fit exiler, en 1735, le +garde-des-sceaux Chauvelin. Ce moine avoit les deux sexes; on lit dans +le couvent ces vers à son sujet: + + J'ai vu vif, sans fantôme, + Un jeune moine avoir + Membre de femme et d'homme, + Et enfant concevoir. + Par lui seul en lui-même, + Engendrer, enfanter, + Comme font autres femmes, + Sans outils emprunter. + +Cependant les registres du couvent portent que ce moine ne s'engrossa +point lui-même; il n'avoit pas été tout à la fois agent et patient. +Il fut livré à la justice et détenu jusqu'à sa délivrance. Néanmoins +le registre ajoute ces mots remarquables: «ce moine appartenoit à +monseigneur le cardinal de Bourbon; il avoit les deux sexes, et de +chacun d'iceux s'aida tellement, qu'il devint gros d'enfans.» + +Je sais que l'on peut insinuer une différence entre l'hermaphrodite +proprement dit et l'androgyne. L'androgyne et l'hermaphrodite, pure +invention des Grecs qui vouloient et savoient tout embellir, ont été +célébrés ainsi à l'envi par tous les poëtes qui en faisoient des +descriptions charmantes, tandis que les artistes les représentoient +sous les formes les plus agréables et les plus propres à réveiller les +sentimens de la volupté. Pandore ne réunissoit que les perfections de +son sexe. L'hermaphrodite réunit toutes les perfections des deux sexes. +C'est le fruit des amours de Mercure et de Vénus, comme l'indique +l'étymologie du nom[59]. Or Vénus étoit la beauté par excellence. +Mercure, à sa beauté personnelle, joignoit l'esprit, les connoissances +et les talens. On se forme l'idée d'un individu en qui toutes ces +qualités se trouvent rassemblées, et on aura celle de l'hermaphrodite, +tels que les Grecs ont voulu le représenter. Les androgynes, au +contraire, sous la véritable acception de leur nom, ne sont que des +participans aux deux sexes, que l'on n'a nommés hermaphrodites que +parce que les anciens avoient feint que le fils de Mercure et de Vénus +avoit les deux sexes. Mais il n'en est pas moins vrai que comme il +y a eu de tous tems des femmes qui ont tiré un grand parti de cette +conformité androgyne, elles ont su la rendre précieuse. Lucien, dans +un de ses dialogues, instruit deux courtisanes, dont l'une dit à +l'autre: _J'ai tout ce qu'il faut pour contenter tes désirs_; à quoi +celle-ci répond: _Tu es donc hermaphrodite[60]?_ S. Paul reproche +ce vice aux femmes romaines[61]. On a peine à croire ce qu'on lit +dans Athénée sur les excès de ce genre, commis par ces femmes[62]. +Aristophane, Plaute, Phedre, Ovide, Martial, Tertullien et Clément +d'Alexandrie les ont désignés d'une manière plus ou moins directe, et +Sénèque les accable d'une effroyable imprécation[63]. + +Les hermaphrodites parfaits sont à présent très-rares; ainsi il paroît +que la nature ne produit plus de ces hommes androgynes; mais il faut +convenir que l'on remarque fréquemment des effets de ces dédoublemens +que nous venons d'expliquer: de tout tems et dans l'antiquité la plus +reculée, comme dans les siècles plus voisins de nos jours, on a vu la +passion la plus décidée de femme à femme. Lycurgue, ce sévere Lycurgue, +qui rêva des choses si bizarres et si sublimes, faisoit représenter +publiquement des jeux qu'on appeloient _gymnopédies_, où les jeunes +filles paroissoient nues: les danses, les attitudes, les approches, les +enlacemens les plus lascifs leur étoient enseignés. La loi punissoit de +mort les hommes qui auroient été assez téméraires pour les approcher. +Ces filles habitoient entr'elles jusqu'à ce qu'elles se mariassent: +le but du législateur étoit apparemment de leur apprendre l'art de +sentir, qui embellit beaucoup celui d'aimer; de les instruire de +toutes les nuances de sensations que la nature indique ou dont elle +est susceptible; en un mot, de les exercer entre elles, de manière à +tourner un jour au profit de l'espece humaine tous les raffinemens +qu'elles s'enseignoient mutuellement. Enfin, on leur apprenoit à être +amoureuses avant d'avoir un amant; car on est amoureuse sans amour, +comme on assure quelquefois qu'on aime sans être amoureuse. N'a pas du +tempérament qui veut; n'aime pas qui veut: c'est une morale de ce genre +que Lycurgue a développée dans ses loix: c'est cette morale qu'Anacréon +a éparpillée dans ses immortels badinages comme les feuilles de la +rose. Qui se seroit attendu à trouver Anacréon et Lycurgue dans les +mêmes principes? Sapho, avant le poëte de Theos, les avoit réduits en +systême pratique et en avoit décrit les symptômes. O quelle peintre +et quelle observatrice étoit cette belle dévorée de tous les feux de +l'amour! + +Cette Sapho, qui n'est guere connue que par les fragmens de ses poésies +brûlantes et ses amours infortunés, peut être regardée comme la plus +illustre des tribades (I). On compte du nombre de ses tendres amies +les plus belles personnes de la Grece[64], qui lui inspirèrent des +vers. Anacréon assure qu'on y trouve tous les symptômes de la fureur +amoureuse. Plutarque apporte un de ces morceaux de poésie en preuve que +l'amour est une fureur divine qui cause des enthousiasmes plus violens +que ne l'étoient ceux de la prêtresse de Delphes, des Bacchantes et +des prêtres de Cybele; qu'on juge quelle flamme brûloit le coeur qui +inspiroit ainsi[65]! + +Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes, les sacrifia à +l'ingrat Phaon qui la réduisit au désespoir. N'auroit-il pas mieux valu +pour elle continuer à poursuivre des conquêtes que les familiarités +facilitées par la conformité du sexe, les sûretés qu'il procure et +l'ascendant de son esprit devoient lui rendre si aisées? D'autant +qu'elle étoit douée de tous les avantages que l'on peut desirer dans +cette passion, à laquelle la nature sembloit l'avoir destinée; car elle +avoit un clitoris si beau, qu'Horace donnoit à cette femme célèbre +l'épithete de _muscula_; c'est dire en françois, _femme hommesse_. + +Il paroît que le collège des _Vestales_ peut être regardé comme le plus +fameux serrail de tribades qui ait jamais existé, et l'on peut dire +que la secte Anandryne a reçu dans la personne de ces prêtresses les +plus grands honneurs. Le sacerdoce n'étoit pas un de ces établissemens +vulgaires, humbles et foibles dans leur commencemens, que la piété +hasarde et qui ne doivent leur succès qu'au caprice. Il ne se montre +à Rome qu'avec l'appareil le plus auguste: voeu de virginité, garde +du palladium, dépôt et entretien du feu sacré[66], symbole de la +conservation de l'empire, prérogatives les plus honorables, crédit +immense, pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela eût été payé cher +par la privation absolue de ce bonheur, auquel la nature appelle tous +les êtres, et les supplices affreux qui attendoient les vestales, si +elles succomboient à sa voix! Jeunes et capables de toute la vivacité +des passions, comment y seroient-elles échappées sans les ressources +de Sapho, tandis qu'on leur laissoit la liberté la plus dangereuse, et +que leur culte même les appelloit à des idées si voluptueuses? Car on +sait que les vestales sacrifioient au dieu _Fascinus_, représenté sous +la forme du _Thallum Égyptien_, il y avoit des cérémonies singulières, +observées dans ces sacrifices: elles attachoient cette image du +membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le feu sacré qu'elles +entretenoient étoit sensé se propager dans tout l'empire par les voies +véritablement vivifiantes, mais qu'un tel objet de contemplation +étoit peu nécessaire à exposer à la vue de jeunes filles vouées à la +virginité! + +On voit que les tribades anciennes avoient d'illustres modeles. L'abbé +Barthelemi, dans ses antiquités palmyreniennes, cite les habits +qu'elles affectoient en public: c'étoient, selon lui[67], l'_enomide_ +et la _callyptze_. L'_énomide_ serroit étroitement le corps et laissoit +les épaules découvertes. Quant à la _callyptze_ on ne la connoît que +par son nom, comme la _crocote_, la lobbe _tarentine_, l'_anobolé_, +l'_encyclion_, la _cécriphale_ et les tuniques teintes en couleurs +ondoyantes qui désignoient assez bien cette ardeur des tribades qui +appetent sans cesse, comme les flots se succedent sans jamais se +tarir. Elles arboroient ces vêtements suivant les situations dans +lesquelles elles se trouvoient. La callyptze étoit pour le public +extérieur; elles portoient l'énomide lorsqu'elles recevoient du monde +dans leur intérieur; la tarentine servoit dans les voyages; la crocote +étoit pour le boudoir, lorsqu'elles étoient dans un exercice solitaire; +l'anobolé pour la tribaderie de tête-à-tête; la cécriphale pour les +rendez-vous nocturnes; l'encyclion pour tenir cercle licentieux; les +tuniques teintes pour les grandes confrairies, les orgies; et la +couleur de la tunique annonçoit l'office dont la tribade qui la portoit +étoit chargée pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa couleur +ondoyante particuliere. + +Il est certain cas où la tribaderie a été conseillée par des physiciens +très-savans. On sait que David ne recouvra sa chaleur que par des +femmes qui tribadoient pardessus son corps. Quant à Salomon, il +n'employoit, sans doute, ses trois milles concubines qu'à faire +exécuter en sa présence des évolutions en grand. De nos jours la +chaleur idiopathique se restitue dans le corps humain par les jeux +d'une multitude de femmes, au milieu desquelles s'établit celui qui +veut recouvrer ses forces. Ce remede étoit conseillé par Dumoulin +toujours avec succès. On sait qu'aussi-tôt que le malade ressentoit les +effets idiopathiques de la chaleur, il devoit se retirer pour laisser +rasseoir et raffermir l'incandescence qui paroissoit se montrer; +autrement il en seroit résulté un effet contraire. Ce systême est +fondé sur ce que l'homme n'a besoin que de la présence de l'objet pour +ressentir l'espece de chaleur dont il s'agit, laquelle le meut plus ou +moins fortement, selon qu'il est plus ou moins débilité. En général, +la fréquence des accès de cette chaleur vivifiante dure autant et plus +que les forces de l'homme. C'est une des suites de la faculté de penser +et de se rappeller subitement certaines sensations agréables à la seule +inspection des objets qui les lui ont fait éprouver. Ainsi celle qui +disoit _que si les animaux ne faisaient l'amour que par intervalles, +c'est qu'ils étoient des bêtes_, disoit un mot bien plus philosophique +qu'elle ne pensoit. + +Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excès sont nuisibles; +ils énervent au lieu d'exciter. Il arrive aussi quelquefois, à force +de recherches, des aventures singulières et funestes dans ces sortes +d'exercices. Il y a peu de temps qu'à Parme une fille accoutumée à +tribader avec sa bonne amie, se servit d'une grosse aiguille à tête +d'ivoire de la longueur d'un doigt, qui dans les secousses fit fausse +route et tomba dans la vessie de Domenica. Elle n'osa déclarer son +aventure, souffrit et patienta; elle urinoit goutte à goutte; au bout +de cinq mois il s'étoit déjà formé une pierre autour de l'aiguille que +l'on tira par les voies ordinaires. Dans les couvens, vastes théatres +de tribaderie, il est arrivé beaucoup d'événements pareils; ici c'est +un cure oreille, là un pessaire; dans un autre un affiquet, ou un canon +de seringue; ailleurs une fiole d'eau de la reine d'Hongrie, pour la +laisser distiller goutte à goutte; une petite navette de tisseran, un +épis de bled qui monte de soi-même, qui chatouille le vagin, et que +la pauvre nonnette ne peut plus retirer, etc. On feroit un volume de +pareilles anecdotes. + +M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les plus fameuses tribades +de l'univers sont les Chinoises; et comme en ce pays les femmes de +qualité marchent peu, elles tribadent à travers des hamacs suspendus. +Ces hamacs sont faits de soie plate à mailles de deux pouces en quarré; +le corps y est mollement étendu, les tribades se balancent et s'agitent +sans avoir la peine de se remuer. C'est un grand luxe des Mandarins, +que d'avoir dans une salle, au milieu des parfums, vingt tribades +aériennes qui s'amusent sous ses yeux. + +Le serrail du grand-seigneur n'a pas d'autre but; car que feroit +un seul homme de tant de beautés? Quand le sultan blasé se propose +de passer la nuit avec une de ses femmes, il se fait apporter son +sorbet au milieu de la pièce des Tours (All'hachi); c'est ainsi qu'on +la nomme. Les murs sont couverts de peintures les plus lascives; à +l'entrée de cette pièce on voit une colombe d'un côté et une chienne de +l'autre, par où l'on sort; symbole de volupté et de lubricité. + +Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs qui décrivent les +trente beautés de la belle Hélène, et dont M. de Saint-Priest a envoyé +dernièrement un fragment avec ces détails: ce fragment a été traduit +par un François du quartier de Péra[68]. + +Je n'essayerai point de traduire ces vers en françois; ils n'ont pas +été faits par un poëte. Ce calcul arithmétique, ces trente qualités +coupées gravement trois à trois, glaceroient toute verve. On ne calcule +point les charmes qu'on adore; on s'enivre, on brûle, on les couvre de +baisers; ce n'est qu'alors qu'on est intéressant; la belle qui verroit +compter par ses doigts les attraits dont elle est ornée, prendroit le +calculateur pour un sot et feroit elle même une pauvre figure. Il y en +a plus de trente; il y en a plus de mille. Quoi! lorsqu'on voit Hélène +nue, a-t-on la tête si nette?[69]... Mais les Turcs ne sont pas galans. + +Le sultan arrive dans cette salle, où les muets ont tout fait préparer. +Il s'accroupit dans un angle d'où il rase la terre pour voir les +attitudes sous un angle favorable; il fume trois pipes et pendant le +tems qu'il y emploie, ce que l'Asie produit de plus parfait paroît +nu dans cette salle. Elles s'accouplent d'abord suivant le tableau de +la belle Hélene, puis se mêlent et diversifient les groupes et les +postures dont les murs leur offrent les modeles qu'elles surpassent +par leur agilité. Il y a entre autres dans ce sallon voluptueux sept +tableaux de Boucher, dont un représente des fictions d'après le +Caravage; et le dernier sultan les faisoit exécuter en naturel d'après +le peintre des graces. O, si l'on employoit autant d'efforts à former +les moeurs qu'à les corrompre, à créer les vertus qu'à exciter les +désirs, que l'homme auroit bientôt atteint le degré de perfection dont +la nature est susceptible! + + + + +L'AKROPODIE + + +La nature travaille à la reproduction des êtres par des voies bien +diverses; elle a voulu que l'espèce humaine se renouvellât par +le concours de deux individus semblables par les traits les plus +généraux de leur organisation et destinés à y coopérer par des moyens +particuliers et propres à chacun. Aussi l'essence d'un sexe ne se +borne point à un seul organe, mais s'étend par des nuances plus ou +moins sensibles à toutes les parties. La femme, par exemple, n'est +point femme par un seul endroit; elle l'est par toutes les faces sous +lesquelles elle peut être envisagée; on diroit que la nature a tout +fait en elle pour les graces et les agrémens, si l'on ne savoit qu'elle +a un objet plus essentiel et plus noble. C'est ainsi que dans toutes +les opérations de la nature, la beauté naît d'un ordre qui tend au +loin; et qu'en voulant faire ce qui est bon, elle fait nécessairement +en même temps ce qui plaît. + +Voilà la loi générale, à laquelle ne dérogent les modifications +particulières, qu'autant que les passions, les goûts, les moeurs, soumis +à un rapport direct avec les législations et les gouvernemens, mais +toujours subordonnés à la constitution physique dominante dans tel +ou tel climat, s'écartent plus ou moins de la nature contrariée par +l'homme. Ainsi dans les pays chauds, des habitans rembrunis, petits, +secs, vifs, spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux, +plus précoces et moins beaux que ceux des pays froids. Les femmes y +seront plus jolies et moins belles; l'amour y sera un désir aveugle, +impétueux, une fièvre ardente, un besoin dévorant, un cri de la nature. +Dans les pays froids cette passion, moins physique et plus morale, sera +un besoin très-modéré, une affection réfléchie, méditée, analysée, +systématique, un produit de l'éducation. La beauté et l'utilité, ou +toutes les beautés et les utilités ne sont donc point connexes: leurs +rapports s'éloignent, s'affoiblissent se dénaturent; la main de l'homme +contrarie sans cesse l'activité de la nature; quelquefois aussi nos +efforts hâtent sa marche. + +Par exemple, la loi respective de l'amour physique des pays +septentrionaux et des méridionaux est très-atténuée par les +institutions humaines. Nous nous sommes entassés en dépit de la +nature dans des villes immenses; et nous avons ainsi changé les +climats par des foyers de notre invention dont les effets continuels +sont infiniment puissants. A Paris, dont la température est bien +froide en comparaison même de nos provinces méridionales, les filles +sont plutôt nubiles que dans les campagnes même voisines de Paris. +Cette prérogative, plus nuisible qu'utile peut-être, annexée à cette +monstrueuse capitale, tient à des causes morales, lesquelles commandent +très-souvent aux causes physiques; la précocité corporelle est due à +l'exercice précoce des facultés intellectuelles, qui ne s'aiguisent +guère avec le temps qu'au détriment des moeurs. L'enfance est plus +courte; l'adolescence hâtive devient héréditaire; les fonctions +animales et l'aptitude à les exercer s'exaltent (car se perfectionnent +ne seroit pas le mot) de génération en génération. Or les dispositions +corporelles et les facultés de l'ame sont entr'elles dans un rapport +qui peut être transmis par la génération. Grande vérité qui suffit +pour faire sentir de quelle importance seroit pour les sociétés une +éducation bien conçue! + +C'est sur-tout peut-être sur le sexe séduisant qu'il faudrait +travailler; car chez presque toutes les nations policées, avec +l'apparence de l'esclavage, il commande en effet au sexe dominateur. +Il y a des femmes, et en très grand nombre, chez qui les effets de la +sensibilité augmentent le ressort de chaque organe tant cet être, pour +lequel la nature a fait des frais inconcevables, est perfectible! Les +spasmes vénériens qui constituent l'essence des fonctions du sexe, +les libations fécondes sont plus susceptibles encore d'être envisagés +moralement que méchaniquement. Elles dépendent sans doute de la plus ou +moins grande sensibilité de ce centre merveilleux[70] qui se réveille +ou s'assoupit périodiquement. Mais quelle influence n'a-t-il pas +aussi sur toutes les parties de l'être! Si le plaisir y existe, l'âme +sensitive, agréablement émue, semble vouloir s'étendre, s'épanouir +pour présenter plus de surface aux perceptions. Cette intumescence +répand par-tout le sentiment délicieux d'un surcroît d'existence; +les organes montés au ton de cette sensation s'embellissent, et +l'individu entraîné par la douce violence faite aux bornes ordinaires +de son être, ne veut plus, ne sait plus que sentir. Substituez le +chagrin au plaisir, l'ame se retire dans un centre qui devient un +noyau stérile, et laisse languir toutes les fonctions du corps; et +de même que le bien-être et le contentement de l'esprit produisent +la joie, l'épanouissement de l'âme, la vivacité, l'embellissement du +corps, la satisfaction, le sourire, la gaieté, ou la douce et tendre +joie de la sensibilité, et ses voluptueuses larmes et ses embrassemens +énergiques, et ses transports brûlans ressemblans à l'ivresse; de même +la peine d'esprit et ses inquiétudes rétrécissent l'âme, abattent le +corps, enfantent les douleurs morales et physiques, et la langueur +et l'accablement et l'inertie.--Il ne seroit donc ni fol ni coupable +celui qui, à l'exemple d'un despote Asiatique, mais par d'autres +motifs, proposeroit aux philosophes et aux législateurs la recherche de +nouveaux plaisirs et crieroit: «_Epicure étoit le plus sage des hommes. +La volupté est et doit être le mobile tout-puissant de notre espece._» + +Il y a des variétés dans les êtres créés, qui seroient incroyables si +l'on pouvoit combattre les résultats d'observations suivies, réitérées, +authentiques[71], mais la physique éclairée doit être le guide éternel +de la morale. Et voilà pourquoi presque toutes les loix coercitives +sont mauvaises. Voilà pourquoi la science de la législation ne peut +être perfectionnée qu'après toutes les autres. + +Mais l'homme, qui est le plus grand ennemi et le plus grand partisan, +le plus grand promoteur et la plus remarquable victime du despotisme, +a voulu dans tous les tems tout diriger, tout conduire, tout réformer. +De là cette foule de loix si injustes et si bizarres, ces institutions +inexplicables, ces coutumes de tout genre. A leur place, en tel tems, +dans telles circonstances, en tel lieu, mais que le tyran de la nature +a voulu propager, prolonger sans égard aux lieux et aux circonstances. +La circoncision est selon nous une des plus singulières qu'il ait +imaginées. + +Plusieurs peuples l'ont pratiquée pour des fins utiles dans l'ordre +de la nature, et cela est simple et sage. D'autres l'ont admise sans +besoin, comme une observance religieuse, et cela paroît fol. Les +Égyptiens l'ont regardée comme une affaire d'usage, de propreté, de +raison, de santé, de nécessité physique. En effet, on prétend qu'il y +a des hommes qui ont le prépuce si long, que le gland ne pourroit pas +se découvrir de lui-même; d'où il résulteroit une éjaculation baveuse +qui seroit un inconvénient considérable pour l'oeuvre de la génération. +Cette raison en est une assurément pour diminuer un prépuce de cette +nature. Mais que ce prépuce ait été un objet en grande vénération chez +le peuple choisi de Dieu, voilà ce qui me semble très singulier. + +En effet, le sceau de la réconciliation, le signe de l'alliance, +le pacte entre le Créateur et son peuple, c'est le prépuce +d'Abraham[72], prépuce qui devoit être racorni; car Abraham avoit +quatre-vingt-dix-neuf ans quand il se fit cette coupure; il opéra +de même sur son fils, sur tous les mâles, etc. La femme de Moïse +circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et elle se brouilla +avec son époux qui ne la revit plus[73]. Cette cérémonie n'étoit alors +regardée que comme une figure; car on parle des fruits circoncis[74], +de la circoncision du coeur, etc.[75]. Et elle fut suspendue pendant +tout le temps que les Israélites furent dans le désert. Aussi Josué +à la sortie du désert fit circoncire un beau jour tout le peuple. Il +y avoit quarante ans qu'on n'avoit coupé de prépuces; on en eut deux +tonnes tout d'un coup[76]. + +Quand le peuple de Dieu eut des rois, on fit bien plus, on maria pour +des prépuces. Saül promit sa fille à David et demande cent prépuces de +douaire[77]. David qui étoit héroïque et généreux ne voulut pas être +borné dans ce magnifique don et apporta à Saül deux cents prépuces[78] +puis il épousa Michol; on la lui voulut contester; mais il forma sa +demande en règle, et l'obtint pour sa collection de prépuces[79]. + +Ils ont excité de grandes querelles ces prépuces. On ne regarda pas +seulement la circoncision comme un sacrement de l'ancienne loi, en +ce qu'elle étoit un signe de l'alliance de Dieu avec la postérité +d'Abraham; on voulut que ce bout de peau qu'on retranchoit du membre +génital, remît le péché originel aux enfans. Les pères ont été divisés +à ce sujet. S. Augustin, qui soutenoit cette opinion, a contre lui +tous ceux qui l'ont précédé, et depuis lui, S. Justin, Tertullien, +S. Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort plausible. +Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien aux femmes? Le péché originel +les entache tout comme les hommes; on devroit même en bonne justice +leur couper plus qu'à ceux-ci; car sans la curiosité d'Ève, Adam +n'auroit pas péché. + +Les peres Conning et Coutu ont soutenu, d'après M. Huet, qu'il n'étoit +rien moins qu'évident que l'on ne circoncit pas les femmes. En effet, +Huet sur Origène, dit positivement qu'on circoncit presque toutes les +Égyptiennes[80], on leur coupoit une partie du clitoris qui nuiroit à +l'approche du mâle; d'autres subissent la même opération par principe +de religion, pour réprimer les effets de la luxure, parce que les +chatouillemens et l'irritation sont moins à craindre quand le clitoris +est moins proéminent. + +Paul Jove et Munster assurent que la circoncision est en usage pour les +femmes chez les Abyssins. C'est même dans ce pays et pour ce sexe une +marque de noblesse; aussi ne la donne-t-on qu'à celles qui prétendent +descendre de Nicaulis, reine de Saba. La circoncision des femmes est +donc très indécise, et les érudits ne peuvent encore s'exercer. + +Une opération très-embarrassante devoit être quand il falloit couper, +où il ne restoit rien à retrancher. Par exemple, comment opéroit-on sur +les peuples qui, circoncis par propreté ou par nécessité, se faisoient +Juifs, de sorte qu'il falloit les circoncire encore une fois pour +l'alliance? Il paroît qu'alors on se contentoit de tirer de la verge +quelques gouttes de sang à l'endroit où le prépuce avoit été découpé; +et ce sang s'appeloit _le sang de l'alliance_; mais il falloit trois +témoins pour que cette cérémonie fût authentique, parce qu'il n'y avoit +plus de prépuce à montrer. + +Les Juifs apostats s'efforçoient, au contraire, d'effacer en eux les +marques de la circoncision et de se faire des prépuces. Le texte des +Macchabées y est formel. _Ils se sont fait des prépuces et ont trompé +l'alliance[81]._ S. Paul, dans la première épître aux Corinthiens, +semble craindre que les Juifs convertis au christianisme n'en usent de +même! _Si dit-il, un circoncis est appelé à la nouvelle loi, qu'il ne +se fasse point de prépuce[82]._ + +Saint Jérôme, Rupert et Haimon nient la possibilité du fait et croient +que la trace de la circoncision est ineffaçable; mais les pères Conning +et Coutu ont soutenu dans le droit et dans le fait que la chose étoit +possible; dans le droit par l'infaillibilité de l'Écriture, dans le +fait par les autorités de Galien et de Celse qui prétendent qu'on peut +effacer les marques de la circoncision. Bartholin[83] cite OEgnielte +et Fallope qui ont enseigné le secret de supprimer cette marque dans +la chair d'un circoncis. Buxtorf le fils, dans sa lettre à Bartholin, +confirme ce fait par l'autorité même des Juifs: de plus, la matiere +étant trop grave pour que des hommes religieux voulussent y laisser +quelques doutes, les PP. Conning et Coutu ont éprouvé sur eux-mêmes la +pratique indiquée par les médecins que nous venons de citer. + +La peau est extensible par elle-même à un degré qu'on auroit peine +à croire, si celle des femmes dans la grossesse et les vêtemens +faits avec la tunique des êtres animés, n'en étoient des exemples +journaliers. On voit souvent des paupieres se relâcher, ou s'alonger +exorbitamment. Or la peau du prépuce est exactement semblable à celle +des paupieres. + +Ceci bien reconnu, les PP. Conning et Coutu se firent d'abord +légitimement circoncire, et quand la racine de leur prépuce fut +consolidée, ils y attacheront un poids, tel qu'ils purent le supporter +sans causer aucun éraillement. La tension imperceptible et les linimens +d'huile rosat le long de la verge, faciliterent l'alongement de la +peau, au point qu'en quarante-trois jours Conning gagna sept lignes un +quart. Coutu qui avoit la peau plus calleuse n'en put donner que cinq +lignes et demie. On leur avoit fait une boëte de fer-blanc doublée et +attachée à la ceinture pour qu'ils pussent uriner et vaquer à leurs +affaires. Tous les trois jours on visitoit l'extension, et les peres +visiteurs, nommés commissaires _ad hoc_, dressoient registres de +l'arrivée du nouveau prépuce de Conning, à peu près comme on fait au +Pont-Royal pour la crûe de la Seine. + +Il est donc bien constaté que la Bible a dit vrai pour les hommes; mais +Conning et Coutu n'ont pas eu la même satisfaction pour les femmes. +Aucune ne voulut permettre qu'on lui attachât un poids au clitoris; en +sorte qu'il n'en est point aujourd'hui qui s'en fasse couper, ni par +crainte de l'approche de l'homme (car il y a des expédiens qui sauvent +tout inconvénient, comme on comprend bien)[84] ni en signe d'alliance, +parce qu'il est de fait qu'elles s'allient toutes sans avoir besoin +d'aucune diminution. On est bien loin aujourd'hui de s'affliger de la +proéminence d'un clitoris... O que ce progrès des arts est énorme en ce +siècle! + +On sait que les Turcs coupent la peau et n'y touchent plus, au lieu +que les Juifs la déchirent et guérissent plus facilement; au reste, +les enfans de Mahomet mettent le plus grand cérémonial dans cette +opération. En 1581 Amurat III voulant faire circoncire son fils +aîné, âgé de quatorze ans, envoya un ambassadeur à Henri III, pour +le prier d'assister à la cérémonie du prépuce qui devoit se célébrer +à Constantinople au mois de mai de l'année suivante: les ligueurs +et sur-tout leurs prédicateurs prirent occasion de cette ambassade +pour appeler Henri III _le roi Turc_, et lui reprocher qu'il étoit le +parrain du grand-seigneur. + +Les Persans circoncisent à l'âge de treize ans en l'honneur d'Ismaël; +mais la méthode la plus singulière en ce genre est celle qui se +pratique à Madagascar. On y coupe la chair à trois différentes +reprises; les enfans souffrent beaucoup, et celui des parens qui se +saisit le premier du prépuce coupé, l'avale. + +Herrera dit que chez les Mexicains, où d'ailleurs on ne trouve aucune +connoissance du mahométisme ni du judaïsme, on coupe les oreilles et le +prépuce aux enfans aussi-tôt après leur naissance, et que beaucoup en +meurent. + +Voilà ce que l'on peut citer de plus remarquable sur cette matiere. +On ignore si la crainte du frottement et l'irritation qui en est une +suite, privoit les Juifs de la commodité de porter ce que nous appelons +des culottes; mais il est sûr que les Israélites n'en portoient pas; en +quoi nos capucins non réformés ont imité le peuple de Dieu. Cependant +comme les érections auroient pu embarrasser dans certaines cérémonies, +il étoit enjoint de se servir alors d'un chauffoir[85] pour contenir +les parties génitales. Aaron en reçut l'ordre. + +Je m'apperçois, en finissant ce morceau, que l'histoire des prépuces +n'est pas très-anacréontique; mais quand on veut s'instruire dans les +livres saints, comme c'est assurément le devoir de tout chrétien, il +faut avoir le goût robuste; car on y trouve des passages infiniment +plus fermes qu'aucun de ceux que j'ai cités. Lorsque, par exemple, on +voit le roi Saül poursuivant David venir décharger son ventre[86] dans +une caverne au fond de laquelle ce dernier étoit caché, et celui-ci +arriver bien doucement et couper avec la plus grande dextérité le +derrière du vêtement de Saül, puis aussitôt que le roi est parti, +courir après lui pour lui démontrer qu'il auroit pu l'empaler aisément, +mais qu'il étoit trop brave pour le tuer par derrière; quand on voit +cela, dis-je, on s'étonne. Mais lorsque passant d'étonnement en +étonnement on voit tour-à-tour sur ce vaste et saint théâtre, des +hommes qui se nourrissent de leurs excrémens[87] et boivent de leur +urine[88]; Tobie que de la fiente d'hirondelle aveugle[89]; Esther qui +se couvre la tête de tout ce qu'il y de plus sale au monde[90]; les +paresseux qu'on lapide avec de la bouse de vache[91]; Isaïe réduit à +manger les plus hideuses évacuations du corps humain[92]; des riches +qui _embrassoient des immondices_[93], d'autres qu'on aspergeoit dans +le temple même, avec cette matière fécale; enfin Ézéchiel qui étendoit +sur son pain cet étrange ragoût[94], lequel, Dieu, par un miracle, qui +ne paroît pas à tout le monde digne de sa bonté, convertit en fiente de +boeuf[95]... Quand on voit tout cela, on ne s'étonne plus de rien. + +[Illustration: Cachet de Mirabeau] + +[Illustration: Autographe de MIRABEAU + +Lettre d'envoi de la suite de son travail sur la Prusse] + + + + +KADHESCH + + +La puissance des loix dépend presqu'uniquement de leur sagesse, et la +volonté publique tire son plus grand poids de la raison qui l'a dictée. +C'est pour cela que Platon regarde comme une précaution très-importante +de mettre toujours à la tête des édits un préambule raisonné, qui en +montre la justice en même temps qu'il en expose l'utilité. + +En effet, la première loi est de respecter les loix. La rigueur des +châtiments n'est qu'une vaine et coupable ressource, imaginée par +des esprits étroits et de mauvais coeurs, pour substituer la terreur +au respect qu'ils ne peuvent obtenir. Aussi est-ce une remarque +universelle et non démentie par la plus vaste expérience, que les +supplices ne sont nulle part aussi fréquens que dans les pays où +ils sont terribles; de sorte que la cruauté des peines désigne +infailliblement la multitude des infracteurs, et qu'en punissant tout +avec la même sévérité, l'on force les coupables qui le plus souvent +ne sont que les foibles, à commettre des crimes pour échapper à la +punition de leurs fautes. + +Le gouvernement n'est pas toujours maître de la loi; mais il en est +toujours le garant, et que de moyens n'a-t-il pas pour la faire aimer! +Le talent de régner n'est donc pas infiniment difficile à acquérir; car +il ne consiste qu'en cela. J'entends bien qu'il est encore plus aisé de +faire trembler tout le monde quand on a la force en main; mais il est +très-facile aussi de gagner les coeurs; car le peuple a appris depuis +bien longtemps de tenir grand compte à ses chefs de tout le mal qu'ils +ne lui font point, à les adorer quand il n'en est pas haï. + +Quoi qu'il en soit, un imbécile obéi peut comme un autre punir les +forfaits; le véritable homme d'État sait les prévenir. C'est sur les +volontés plus que sur les actions qu'il cherche à étendre son empire. +S'il pouvoit obtenir que tout le monde fît bien, que lui resteroit-il à +faire? Le chef-d'oeuvre de ses travaux seroit de parvenir à rester +oisif. + +C'est donc une grande maladresse que la jactance et l'abus du pouvoir; +le comble de l'art est de le déguiser (car tout pouvoir est désagréable +à l'homme) et surtout de ne pas savoir seulement employer les hommes +tels qu'ils sont, mais de parvenir à les rendre tels qu'on a besoin +qu'ils soient. Cela est très possible; car les hommes sont à la longue +tels que le gouvernement les fait; guerriers, citoyens, esclaves, il +modele tout à son gré, et quand j'entends un homme d'État dire: _je +méprise cette nation_, je lève les épaules et réponds en moi-même: _et +toi, je te méprise de n'avoir pas su la rendre estimable_. + +C'est là le grand art des anciens qui paroissent nous avoir été aussi +supérieurs dans les sciences morales que nous l'emportons sur eux dans +les sciences physiques. Tout leur but étoit de diriger les moeurs, de +former des caractères, d'obtenir de l'homme que pour faire ce qu'il +doit, il lui suffit de songer qu'il le doit faire. O, quel mobile +d'honneur, de vertu, de bien-être, seroit la législation perfectionnée +ainsi sur un seul principe! Les loix anciennes étoient tellement le +fruit de hautes pensées et de grands desseins, le produit du génie, en +un mot, que leur influence a survécu aux moeurs des peuples pour qui +elles étoient faites. Combien long-tems, par exemple, n'a pas duré le +préjugé imprimé par les anciens législateurs sur les mariages stériles? + +Moïse ne laissa guère aux hommes la liberté de se marier ou non. +Lycurgue nota d'infamie ceux qui ne se marioient pas. Il y avoit même +une solemnité particulière à Lacédémone, où les femmes les produisoient +tout nus aux pieds des autels, leur faisoient faire à la nature une +amende honorable, qu'elles accompagnoient d'une correction très-sévère. +Ces républicains si célèbres avoient poussé plus loin les précautions +en publiant des réglemens contre ceux qui se marieroient trop tard[96] +et contre les maris qui n'en usoient pas bien avec leurs femmes[97]. +On sait quelle attention les Égyptiens et les Romains apportèrent à +favoriser la fécondité des mariages. + +S'il est vrai qu'il y eut dans les premiers âges du monde des femmes +qui affectoient la stérilité, comme il paroît par un prétendu fragment +du prétendu livre d'Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui +en fissent profession; mais les apparences n'y sont rien moins que +favorables. Il étoit sur-tout alors nécessaire de peupler le monde. +La loi de Dieu et celle de la nature imposoient à toutes sortes de +personnes l'obligation de travailler à l'augmentation du genre humain; +et il y a lieu de croire que les premiers hommes se faisoient une +affaire principale d'obéir à ce précepte. Tout ce que la Bible nous +apprend des patriarches, c'est qu'ils prenoient et donnoient des +femmes, c'est qu'ils mirent au monde des fils et des filles, et puis +moururent, comme s'ils n'avoient eu rien de plus important à faire. +L'honneur, la noblesse, la puissance consistoient alors dans le nombre +des enfans; on étoit sûr de s'attirer par la fécondité une grande +considération, de se faire respecter de ses voisins, d'avoir même une +place dans l'histoire. Celle des Juifs n'a pas oublié le nom de _Jaïr_, +qui avoit trente fils au service de la patrie; ni celle des Grecs les +noms de _Danaüs_ et d'_Égyptus_, célèbres par leurs cinquante fils et +leurs cinquante filles. La stérilité passoit alors pour une infamie +dans les deux sexes et pour une marque non équivoque de la malédiction +de Dieu. On regardoit au contraire comme un témoignage authentique de +sa bénédiction d'avoir autour de sa table un grand nombre d'enfans. +Ceux qui ne se marioient pas étoient réputés _pécheurs contre nature_. +Platon les tolère jusqu'à l'âge de trente-cinq ans; mais il leur +interdit les emplois et ne leur assigne que le dernier rang dans +les cérémonies publiques. Chez les Romains, les censeurs étoient +spécialement chargés d'empêcher cette sorte de vie solitaire[98]. +Les célibataires ne pouvoient ni tester ni rendre témoignage[99]: la +religion aidoit en ceci la politique; les théologiens païens les +soumettoient à des peines extraordinaires dans l'autre vie, et dans +leur doctrine le plus grand des malheurs étoit de sortir de ce monde +sans y laisser des enfans; car alors on devenoit la proie des plus +cruels démons[100]. + +Mais il n'est point de loix qui puissent arrêter un désordre +idéal; aussi malgré les injonctions des législateurs, on éludoit +très-communément dans l'antiquité les fins de la nature. L'histoire +ne dit point comment ni par qui commença l'amour des jeunes garçons, +qui fut si universel. Mais un goût si particulier, et en apparence si +bizarre, l'emporta sur les loix pénales, bursales, infamantes, etc., +sur la morale, sur la saine physique. Il faut donc que cet attrait ait +été très-impérieux. Mais cette passion bizarre a une origine qui m'a +paru très-singulière: je crois que l'impuissance dont la nature frappe +quelquefois, se confédéra avec des tempéramens effrénés pour l'affermir +et la propager. Rien de plus simple. + +L'impuissance a toujours été une tache très-honteuse. Chez les +Orientaux, les hommes marqués de ce sceau de réprobation eurent le +titre flétrissant d'_eunuques du soleil_, d'_eunuques du ciel, faits +par la main de Dieu_. Les Grecs les appelloient _invalides_. Les loix +qui leur permettoient les femmes, permettoient aussi à ces femmes de +les abandonner. Les hommes condamnés à cet état équivoque, qui dut être +très-rare dans les commencemens, également méprisés des deux sexes, se +trouvèrent exposés à plusieurs mortifications qui les réduisirent à +une vie obscure et retirée; la nécessité leur suggéra différens moyens +d'en sortir et de se rendre recommandables. Dégagés des mouvemens +inquiets de l'amour étranger, et, au physique, de l'amour-propre, ils +s'assujettirent aux volontés des autres, et furent trouvés si dévoués, +si commodes, que tout le monde en voulut avoir. Le plus atroce des +despotismes en augmenta bientôt le nombre; les pères, les maîtres, +les souverains s'arrogèrent le droit de réduire leurs enfans, leurs +esclaves, leurs sujets à cet état ambigu; et le monde entier, qui dans +le commencement ne connoissoit que deux sexes, fut étonné de se trouver +insensiblement partagé en trois portions à peu près égales. + +La bizarrerie, la satiété, le libertinage, l'habitude, des motifs +particuliers, une philosophie affectée ou téméraire, la pauvreté, la +cupidité, la jalousie, la superstition concoururent à cette révolution +singulière; la superstition, dis-je, car les opérations les plus +avilissantes, les plus ridicules, les plus cruelles ont été imaginées +par des fanatiques atrabilaires, qui dictent des loix tristes, sombres, +injustes, où la privation fait la vertu et la mutilation le mérite. + +Les Romains fourmilloient d'eunuques. En Asie et en Afrique on s'en +sert encore aujourd'hui pour garder les femmes; en Italie cette +atrocité n'a pour objet que la perfection d'un vain talent (I). Au Cap +les Hottentots ne coupent qu'un testicule, pour éviter, disent-ils, les +jumeaux. Dans beaucoup de pays les pauvres mutilent pour éteindre leur +postérité, afin que leurs malheureux enfans n'éprouvent pas un jour la +double misère et de périr de faim et de voir périr les leurs. Il y a +bien des sortes d'eunuques! + +Quand on ne pense qu'à perfectionner la voix, on n'enlève que les +testicules; mais la jalousie dans sa cruelle méfiance retranche toutes +les parties de la génération: cette effroyable opération est très +dangereuse; on ne peut la faire avec une sorte de succès qu'avant la +puberté; encore y a-t-il beaucoup de danger: passé quinze ans, à peine +en réchappe-t-il un quart. Aussi ces sortes d'impuissants se vendent +cinq et six fois jusqu'à vingt-deux mille de ces infortunés. Quelle +horrible plaie faite à l'humanité! Les plus fameux sont Éthiopiens; ils +sont si hideux que les jaloux les paient au poids de l'or. + +Les impuissans absolus se qualifient d'_eunuques aqueducs_, parce +qu'étant dépourvus de la verge qui porte le jet au-dehors, ils sont +obligés de se servir d'un conduit de supplément, faute de ne pouvoir +lancer le jet comme les femmes dont la vulve a tout son ressort. Ceux +au contraire qui ne sont privés que des testicules, jouissent de toute +l'irritation que donnent les désirs, et peuvent en un sens se dire très +puissans (sur-tout lorsqu'ils n'ont été opérés qu'après que leur organe +a reçu tout son développement[101] mais avec cette triste exception +que, ne pouvant jamais se satisfaire, l'ardeur vénérienne dégénere chez +eux en une espece de rage; ils mordent les femmes qu'ils liment avec +une précieuse continuité. + +On voit que cette sorte d'eunuques a le double avantage de servir sans +risque aux plaisirs des femmes et aux goûts dépravés des hommes. +Autrefois tous les garçons de la Géorgie se vendoient aux Grecs, et les +filles garnissoient les serrails. On comprend que l'on trouvoit dans +ce beau climat autant de Ganymedes que de Vénus; et si quelque chose +pouvoit excuser cette passion aux yeux de qui ne l'a pas, ce seroit +sans doute l'incomparable beauté de ces modeles. + +On comprend aujourd'hui, comme on sait, par le mot de _péché contre +nature_ tout ce qui a rapport à la non-propagation de l'espece, et +cela n'est ni juste, ni bien vu. La sodomie, dans son rapport avec la +ville de l'Ecriture, est bien différente, par exemple, d'une simple +pollution. Quoique ce goût bizarre que l'on a compris avec tant +d'autres dans le mot général _mollities_ ait été généralement répandu +dans les pays les plus policés, l'histoire ne cite rien d'aussi fort +que ce qui est rapporté dans l'Ecriture. Toutes les villes de la +Pentapole en étoient tellement infestées qu'aucun étranger n'y pouvoit +paraître qu'il ne fût en proie à leurs désirs. Les deux anges qui +vinrent visiter Loth furent à l'instant assaillis par une multitude +de peuple[102]. En vain Loth leur prostitua ses deux filles: ce +singulier acte de vertu hospitalière ne lui réussit pas. Il falloit +aux Sodomistes des derrières mâles[103]; et les anges n'échappèrent +que grâce à cet aveuglement subit qui empêcha ces libertins de se +reconnoître les uns les autres. + +Cet état ne dura pas longtemps; car en douze heures de tems tout fut +consumé par la pluie de soufre, au point que Loth et ses filles, +retirés dans une antre, crurent que le monde venoit de périr par le +feu, comme il avoit lors du déluge péri par l'eau; et la crainte de +ne plus avoir de postérité détermina ces filles, qui ne comptoient +apparemment pas sur les fruits de leur prostitution récente, à en tirer +au plus vite de leur pere. L'aînée se dévoua la première à ce piteux +office; elle se coucha sur le bon homme Loth, qu'elle avoit enivré, lui +épargna toute la peine de ce sacrifice offert à l'amour de l'humanité, +et le consomma sans qu'il s'en aperçût[104]. La nuit suivante sa soeur +en fit autant; et le bon Loth qui paroît avoir été facile à tromper et +dur à réveiller, réussit si bien dans ces actes involontaires, que ses +filles mirent au monde neuf mois après cette aventure, deux garçons, +Moab, chef de la nation des Moabites[105], et Ammon, chef des Ammonites. + +On sait, indépendamment du témoignage formel de S. Paul[106], que +les Romains porterent très-loin ces excès de la pédérastie; mais +ce que ce grand apôtre dit de remarquable, c'est que les femmes +préféroient de beaucoup le plaisir contre nature à celui qu'elles +provoquent.--_Et foeminæ imitaverunt naturalem usum in eum usum qui +est contra naturam_; c'est dans le vingt-sixième verset du chapitre +cité au bas de la page qu'on lit ces paroles; et le verset suivant a +fourni au Caravage l'idée de son _Rosaire_, qui est dans le Musæum du +grand-duc de Toscane. On y voit une trentaine d'hommes étroitement liés +(_turpiter ligati_) en rond, et s'embrassant avec cette ardeur lubrique +que ce peintre sait répandre dans ses compositions libertines. + +Au reste, la pédérastie a été connue sur tout le globe; les voyageurs +et les missionnaires en font foi. Ceux-ci rapportent même un cas de +sodomie triple qui a embarrassé et aiguisé la sagacité du docteur +Sanchez: le voici. + +Marc Paul avoit décrit, dans sa Description géographique, imprimée en +1566, les hommes à queue du royaume de Lambri. Struys avoit parlé de +ceux de l'isle Formose et Gemelli Carreri de ceux de l'isle Mindors, +voisine de Manille. Tant d'autorités se trouverent plus que suffisantes +pour déterminer des missionnaires jésuites à entreprendre de préférence +des conversions dans ce pays-là. Ils ramenèrent en effet de ces hommes +à queue, qui par un prolongement du coccyx portaient vraiment des +queues de sept, huit et dix pouces, susceptibles, quant à la mobilité, +de tous les mouvemens que l'on aperçoit dans la trompe de l'éléphant. +Or l'un de ces hommes à queue se coucha entre deux femmes, dont l'une +ayant un clitoris considérable, se posta de la tête aux pieds et +plaça en pédéraste son clitoris, tandis que la queue de l'insulaire +fournissoit sept pouces au vase légitime: l'insulaire qui étoit +complaisant se laissa faire, et pour occuper toutes ses facultés il +approcha de l'autre femme et en jouit comme la nature y invite... Il y +avoit là assurément de quoi exercer les talens du prince des casuistes. + +Sanchez distingua: «Pour la première, dit-il, sodomie double +quoiqu'incomplete dans ses fins, parce que ni la queue ni le clitoris +ne pouvant verser la libation, ils n'opèrent rien contre les voies de +Dieu et le voeu de la nature; quant à la seconde, fornication simple.» + +J'imagine que de pareilles queues auroient plus d'un genre d'utilité à +Paris, où le goût des pédérastes, quoique moins en vogue que du tems de +Henri III, sous le règne duquel les hommes se provoquoient mutuellement +sous les portiques du Louvre, fait des progrès considérables. On +sait que cette ville est un chef-d'oeuvre de police; en conséquence +il y a des lieux publics autorisés à cet effet. Les jeunes gens qui +se destinent à la profession sont soigneusement enclassés; car les +systêmes réglementaires s'étendent jusques là. On les examine; ceux +qui peuvent être agens et patiens, qui sont beaux, vermeils, bien +faits, potelés, sont réservés pour les grands seigneurs, ou se font +payer très-cher par les évêques et les financiers. Ceux qui sont privés +de leurs testicules, ou en terme de l'art (car notre langue est plus +chaste que nos moeurs) qui n'ont pas le _poids du tisserand_, mais +qui donnent et reçoivent forment la seconde classe; ils sont encore +chers parce que les femmes en usent, tandis qu'ils servent aux hommes. +Ceux qui ne sont plus susceptibles d'érections tant ils sont usés, +quoiqu'ils aient tous les organes nécessaires au plaisir, s'inscrivent +comme _patiens purs_ et composent la troisième classe: mais celle qui +préside à ces plaisirs, vérifie leur impuissance. Pour cet effet on +les place tout nus sur un matelas ouvert par la moitié inférieure; deux +filles le caressent de leur mieux, pendant qu'une troisième frappe +doucement avec des orties naissantes le siège des désirs vénériens. +Après un quart d'heure de cet essai, on leur introduit dans l'anus +un poivre long rouge qui cause une irritation considérable; on pose +sur les échauboulures produites par les orties de la moutarde fine de +Caudebec, et l'on passe le gland au camphre. Ceux qui résistent à ces +épreuves, et ne donnent aucun signe d'érection servent comme patiens +à un tiers de paie seulement... O qu'on a bien raison de vanter le +progrès des lumieres dans ce siecle philosophe! + + + + +BÉHÉMAH + + +DE LA BESTIALITÉ.--Ce titre répugne à l'esprit et flétrit l'ame. +Comment imaginer sans horreur qu'un goût aussi dépravé puisse exister +dans la nature humaine, lorsqu'on pense combien elle peut s'élever +au-dessus de tous les êtres animés? Comment se figurer que l'homme +ait pu se prostituer ainsi? Quoi, tous les charmes, tous les délices +de l'amour, tous ses transports... il a pu les déposer aux pieds d'un +vil animal! Et c'est au physique de cette passion, à cette fievre +impétueuse qui peut pousser à de tels écarts, que des philosophes +n'ont pas rougi de subordonner le moral de l'amour! _Le physique seul +en est bon_[107], ont-ils dit.--Eh bien, lisez Tibulle et puis courez +contempler ce physique dans les Pyrénées où chaque berger a sa chevre +favorite; et quand vous aurez assez observé les hideux plaisirs du +montagnard brutal, répétez encore: _en amour le physique seul est bon_. + +Un sentiment très philosophique peut engager à fixer un moment ses +regards sur un sujet aussi étrange, parce que ce sentiment donnant +la force d'écarter toutes les idées que l'éducation, les préjugés, +et l'habitude nous inculquent tour à tour, indique plus d'une vue à +diriger, plus d'une expérience à faire, dont les résultats pourroient +être utiles et curieux. + +La forme particuliere par laquelle la nature a distingué l'homme et +la femme, prouve que la différence des sexes ne tient pas à quelques +variétés superficielles; mais que chaque sexe est le résultat peut-être +d'autant de différences qu'il y a d'organes dans le corps humain, +quoiqu'elles ne soient pas toutes également sensibles. Parmi celles +qui sont assez frappantes pour se laisser appercevoir, il en est dont +l'usage et la fin ne sont pas bien déterminés. Tiennent-elles au sexe +essentiellement, ou sont-elles une suite nécessaire de la disposition +des parties constituantes[108]? La vie s'attache à toutes les formes, +mais elle se maintient plus dans les unes que dans les autres. Les +productions monstrueuses humaines vivent plus ou moins; mais celles +qui le sont extrêmement périssent bientôt. Ainsi l'anatomie, éclairée +autant qu'il seroit possible, pourroit décider jusqu'à quel point +on peut être monstre, c'est-à-dire, s'écarter de la conformation +particuliere à son espece, sans perdre la faculté de se reproduire, et +jusqu'à quel point on peut l'être sans perdre celle de se conserver. +L'étude de l'anatomie n'a pas même encore été dirigée sur ce plan, +pour lequel on pourroit mettre à profit cette erreur de la nature, +ou plutôt cet abus de ses désirs et de ses facultés qui portent à la +bestialité. + +Les productions monstrueuses d'animaux différens conservent une +conformation particuliere aux deux especes, en perdant insensiblement +la faculté de se reproduire. Les productions monstrueuses de l'humanité +nous apprendroient en outre jusqu'à quel point l'ame raisonnable _se +transmet ou se débrouille_, si l'on peut parler ainsi, d'avec l'ame +sensitive. Il est singulier que la physique ait dédaigné ces recherches. + +La partie constitutive de notre être, qui nous différencie +essentiellement de la brute, est ce que nous appellons l'ame. Son +origine, sa nature, sa destinée, le lieu où elle réside sont une +source intarissable de problêmes et d'opinions. Les uns l'anéantissent +à la mort; les autres la séparent d'un tout auquel elle se réunit +par réfusion, comme l'eau d'une bouteille qui nageroit et que l'on +casseroit se réuniroit à la masse. Ces idées ont été modifiées à +l'infini. Les Pythagoriciens n'admettoient la réfusion qu'après des +transmigrations; les Platoniciens réunissoient les ames pures, et +purifioient les autres dans des nouveaux corps. De là les deux especes +de métempsycoses que professoient ces philosophes. + +Quant aux discussions sur la nature de l'ame, elles ont été le vaste +champ des folies humaines, folies inintelligibles à leurs propres +auteurs. Thalès prétendoit que l'ame se mouvoit en elle-même; Pithagore +qu'elle étoit une ombre pourvue de cette faculté de se mouvoir en +soi-même. Platon la définit une substance spirituelle se mouvant par un +nombre harmonique. Aristote, armé de son mot barbare d'_entéléchie_, +nous parle de l'accord des sentimens ensemble. Héraclite la croit une +exhalaison; Pithagore un détachement de l'air; Empédocle un composé +des élémens; Démocrite, Leucide, Epicure un mélange de je ne sais quoi +de feu, de je ne sais quoi d'air, de je ne sais quoi de vent, et d'un +autre quatrieme qui n'a point de nom. Anaxagore, Anaximene, Archelaüs +la composoient d'air subtil; Hippone d'eau; Xénophon d'eau et de terre; +Parménide de feu et de terre; Boëce de feu et d'air. Critius la plaçoit +tout simplement dans le sang; Hippocrate ne voyoit en elle qu'un esprit +répandu par tout le corps; Marc-Antonin la prenoit pour du vent; et +Critolaüs, tranchant ce qu'il ne pouvoit dénouer, la supposoit une +cinquième substance. + +Il faut convenir qu'une pareille nomenclature a l'air d'une parodie; et +l'on croiroit presque que ces grands génies se jouoient de la majesté +de leur sujet, en voyant que le résultat de leurs méditations étoient +des définitions aussi ridicules, si en lisant les plus célèbres +modernes, on étoit plus éclairé sur cette matiere que les rêveries des +anciens. Ce qui résulte de plus remarquable de leurs opinions en ce +genre, c'est que jamais on n'avoit eu jusqu'à nos dogmes modernes la +moindre idée de la spiritualité de l'ame, quoiqu'on la composât de +parties infiniment subtiles[109]. Tous les philosophes l'ont crue +matérielle, et l'on sait ce que presque tous pensoient de sa destinée. +Quoi qu'il en soit, les folies théoriques, les hypothèses même +ingénieuses ne nous instruiront jamais autant que le pourroient des +expériences physiques bien dirigées. + +Ce n'est pas que je croie qu'elles puissent nous apprendre, ni quelle +est la nature de l'ame ni le lieu où elle réside; mais les nuances de +ses dégradations peuvent être infiniment curieuses et c'est le seul +chapitre de son histoire qui paroisse nous être abordable. + +Il seroit infiniment téméraire de décider que les brutes ne pensent +point, bien que le corps ait indépendamment de ce qu'on appelle l'ame, +le principe de la vie et du mouvement. L'homme lui-même est souvent +machine: un danseur fait les mouvements les plus variés, les plus +ordonnés dans leur ensemble, d'une manière très-exacte, sans donner +la moindre attention à chacun de ces mouvements en particulier. Le +musicien exécuteur est à peu près de même: l'acte de la volonté +n'intervient que pour déterminer le choix de tel ou tel air. Le branle +donné aux esprits animaux, le reste s'exécute sans qu'il y pense; les +gens distraits, les somnambules sont souvent dans un véritable état +d'automates. Les mouvemens qui tendent à conserver notre équilibre, +sont ordinairement très-involontaires; les goûts et les antipathies +précedent dans les enfans le discernement. L'effet des impressions du +dehors sur nos passions, sans le secours d'aucune pensée, par la seule +correspondance merveilleuse des nerfs et des muscles, n'est-il pas +très-indépendant de nous? Et ces émotions toutes corporelles répandent +cependant un caractère très-marqué sur la physionomie qui a une +sympathie toute particulière avec l'ame. + +Les animaux considérés dans un simple point de vue mécanique, +fourniroient donc déjà un grand nombre de solutions à ceux qui leur +refusent le don de la pensée; et il ne seroit pas très-difficile +de prouver qu'une grande partie de leurs opérations même les plus +étonnantes ne la nécessitent pas. Mais comment concevoir que de +simples automates s'entendent, agissent de concert, concourent à un +même dessein, correspondent avec les hommes, soient susceptibles +d'éducation? On les dresse, ils apprennent; on leur commande, ils +obéissent; on les menace, ils craignent; on les flatte, ils caressent; +enfin, les animaux nous offrent une foule d'actions spontanées, où +paroissent les images de la raison et de la liberté; d'autant plus +qu'elles sont moins uniformes, plus diversifiées, plus singulieres, +moins prévues, accommodées sur le champ à l'occasion du moment; il +en est de même qui ont un caractère déterminé, qui sont jaloux, +vindicatifs, vicieux. + +Ou de deux choses l'une, ou Dieu a pris plaisir à former les bêtes +vicieuses et à nous donner en elles des modèles très-odieux, ou elles +ont comme l'homme un péché originel qui a perverti leur nature. La +premiere proposition est contraire à la Bible, qui dit que tout ce qui +est sorti des mains de Dieu étoit bon et fort bon. Mais si les bêtes +étoient telles alors qu'elles sont aujourd'hui, comment pourroit-on +dire qu'elles fussent bonnes et fort bonnes? Où est le bien qu'un singe +soit malfaisant, un chien envieux, un chat perfide, un oiseau de proie +cruel? Il faut recourir à la seconde proposition et leur supposer un +péché originel; supposition gratuite et qui choque la raison et la +religion. + +Ce n'est donc point encore une fois par des raisonnemens théoriques +que l'on peut tracer la ligne de démarcation entre l'homme et la bête. +Notre ame a trop peu de points de contact pour qu'il soit facile, +même à la physique, de pénétrer jusqu'à elle, d'effleurer seulement +sa substance et sa nature; on ne sait où fixer son siege. Les uns +ont prétendu qu'elle est dans un lieu particulier d'où elle exerce +son empire. Descartes a voulu la grande pinéale; Vicussens le centre +ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le corps calleux; d'autres les +corps cannelés. Le climat, sa température, les alimens, un sang épais +ou lent, mille causes purement physiques forment des obstructions qui +influent sur sa manière d'être; ainsi en poussant les suppositions on +varieroit les effets à l'infini, et l'on montreroit par les résultats, +comme il suit assez de l'expérience, qu'il n'y a guere de tête, quelque +saine qu'elle puisse être, qui n'ait quelque tuyau fort obstrué. + +Le curieux, l'intéressant, l'utile, seroient donc de savoir jusqu'à +quel point un être dégradé de l'espece humaine par sa copulation avec +la brute, peut être plus ou moins raisonnable; c'est peut être la seule +manière d'assiéger la nature qui puisse en ce genre lui arracher une +partie de son secret; mais pour y parvenir il auroit fallu suivre les +produits, leur donner une éducation convenable et étudier avec soin ces +sortes de phénomenes. On auroit probablement tiré de cette opération +plus d'avantage pour le progrès des connoissances humaines que des +efforts qui apprennent à parler aux sourds et aux muets, qui enseignent +les mathématiques à un aveugle, etc.; car ceux-ci ne nous montrent +qu'une même nature, un peu moins parfaite dans son principe, en ce que +le sujet est privé d'un ou deux sens et qu'on a perfectionnée; au lieu +que le fruit d'une copulation avec la brute, offrant, pour ainsi dire, +une autre nature, mais entée sur la première, éclairciroit plusieurs +des points dont le développement a tant occupé tous ces êtres pensans. + +Il est difficile de mettre en doute qu'il n'ait existé des produits +de la nature humaine avec les animaux, et pourquoi n'y en auroit-il +point? La bestialité étoit si commune parmi les Juifs qu'on ordonnoit +de brûler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient commerce avec +les animaux[110], et voilà ce qui, selon moi, est bien étrange; je +conçois comment un homme rustique ou déréglé, emporté par la fougue +d'un besoin ou les délires de l'imagination, essaie d'une chèvre, d'une +jument, d'une vache même; mais rien ne peut m'apprivoiser avec l'idée +d'une femme qui se fait éventrer par un âne. Cependant un verset du +Lévitique[111] porte: _La bête quelle qu'elle soit_. D'où il résulte +évidemment que les Juives se prostituoient _à toute espèce de bête +indistinctement_; voilà ce qui est incompréhensible. + +Quoi qu'il en soit, il paroît certain qu'il a existé des produits de +chevres avec l'espèce humaine. Les satyres, les faunes, les égypans, +toutes ces fables en sont une tradition très-remarquable. _Satar_ +en arabe signifie _bouc_; et le bouc expiatoire ne fut ordonné par +Moyse que pour détourner les Israélites du goût qu'ils avoient +pour cet animal lascif[112]. Comme il est dit dans l'Exode qu'on ne +pouvoit voir la face des dieux, les Israélites étoient persuadés que +les démons se faisoient voir sous cette forme[113], et c'est là le ++Phasma tragou+ dont parle Jamblique. On trouve dans Homère de ces +apparitions. Manethon, Denis d'Halicarnasse et beaucoup d'autres +offrent des vestiges très remarquables de ces productions monstrueuses. + +On a ensuite confondu les incubes et les succubes avec les véritables +produits. Jérémie parle de _faunes suffocans_[114] (I). Héraclite a +décrit les satyres qui vivoient dans les bois[115] et jouissoient en +commun des femmes dont ils s'emparoient. Edouard Tyson a traité dans +le même genre des pigmées, des cynocéphales, des sphinx; ensuite il +décrit les orang-outang et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des +singes qui se rapprochent absolument de l'espèce humaine; car un bel +orang-outang, par exemple, est plus beau qu'un laid Hottentot. Munster +sur la Genèse et le Lévitique a fait le +tragomorphoi+ tous ces monstres +et a trouvé des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham Seba +admet des ames à ces faunes[116], desquels il paroît qu'on ne peut +guère contester l'existence. + +Nous n'avons rien d'aussi positif, il est vrai, sur les centaures et +les minotaures; mais il n'y a pas plus d'impossibilité à ce qu'ils +aient été qu'à l'existence des produits d'autres espèces[117]. Dans +le siècle passé il fut beaucoup question de l'homme cornu que l'on +présenta à la cour. On connoît l'histoire de la fille sauvage, +religieuse à Châlons, qui vit encore, et qui pourroit très-bien avoir +quelque affinité avec les habitans des bois. Feu M. le Duc avoit à +Chantilly un orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer. +Tout le monde a lu ce que Voltaire a écrit sur les monstres d'Afrique. +Il paroît que cette partie du monde que l'on ne connoît que bien peu, +est le théâtre le plus ordinaire de ces copulations contre nature; il +faut en chercher probablement la cause dans la chaleur, plus excessive +dans ces contrées, qu'en aucun autre endroit du globe, parce que le +centre de l'Afrique, qui est sous la ligne, est plus éloigné des mers +que les terres des autres parties du monde situées dans des latitudes +semblables. Les accouplements monstrueux y doivent donc être assez +communs et ce seroit là la véritable école des altérations, des +dégradations[118] et peut-être du _perfectionnement_ physique de +l'espèce humaine. Je dis du _perfectionnement_; car qu'est-ce qu'il y +auroit de plus beau dans les êtres animés que la forme du centaure, par +exemple? + +Notre illustre Buffon a déjà fait en ce genre tout ce qu'un +particulier, qui n'est pas riche, peut se permettre. Nous avons la +suite de ces variétés dans les especes de chiens, les accouplemens +de différentes especes d'animaux, l'histoire des produits de mulets, +découverte entièrement neuve, etc. Mais ce grand homme ne nous a pas +donné ses expériences sur les mélanges des hommes avec les bêtes, et +c'est ce qu'il faudroit imprimer, afin qu'il fût possible de suivre ses +grandes vues, et qu'en perdant un si beau génie, nous ne perdissions +par la suite de ses idées. + +La bestialité existe plus communément qu'on ne croit en France, non par +goût, heureusement, mais par besoin. Tous les pâtres des Pyrénées sont +bestiaires. Une de leurs plus exquises jouissances est de se servir des +narines d'un jeune veau qui leur lèche en même temps les testicules. +Dans toutes ces montagnes peu fréquentées, chaque pâtre a sa chèvre +favorite. On sait cela par les curés basques. On devroit, par la voie +de ces curés, faire soigner ces chèvres engrossées et recueillir leurs +produits. L'intendant d'Auch pourroit aisément parvenir à ce but, sans +faire révéler des confessions[119] (abus de religion atroce dans tous +les cas); il pourroit se procurer de ces produits monstrueux par +ces curés; le curé demanderoit à son pénitent _sa maîtresse_ qu'il +remettroit au subdélégué de l'endroit sans révéler le nom de l'_amant_. +Je ne vois pas quel inconvénient il y auroit, à tourner au profit du +progrès des connoissances humaines, un mal que l'on ne sauroit guère +empêcher. + + + + +L'ANOSCOPIE + + +On sait que dans tous les siecles, les jongleurs, les charlatans, +devins, médecins, politiques ou philosophes (car il en est de toutes +ces sortes) ont eu plus ou moins d'influence. La nature de l'homme, +sans cesse ballottée entre le désir et la crainte, offre tant +d'hameçons à l'usage de ceux qui établissent leur crédit ou leur +fortune sur la crédulité de leurs semblables, qu'il y a toujours pour +eux quelque heureuse découverte à faire dans l'océan sans bornes des +sottises humaines; et quand on se contenteroit de rajeunir les vieilles +fascinations, les folies surannées, cet appât est si bien proportionné +à l'avidité ignorante et grossière du peuple, auquel il est surtout +destiné, que son effet est infaillible, quelqu'ignorans et mal-adroits +que puissent être les professeurs de l'art si facile de tromper les +hommes. La philosophie et la physique expérimentale plus cultivées, en +détrompent sans doute un grand nombre; mais celui où le progrès des +connoissances humaines peut pénétrer, sera toujours de beaucoup le plus +petit. + +Le mot de _devin_ se trouve très-souvent dans la Bible; ce qui justifie +l'ancienne remarque qu'il n'y a eu parmi les auteurs sacrés que peu +ou point de philosophes. Moyse défend gravement de consulter les +devins. «La personne, dit-il, qui se détournera après les devins et +les sorcieres en _paillardant_ avec eux, je mettroi ma face contre +la sienne[120].» Il y a plusieurs classes de sorciers indiquées dans +l'Écriture. + +_Chaurnien_ en hébreu signifioit sages. Mais cette expression étoit +fort équivoque et susceptible des diverses acceptions de _sagesse +vraie, sagesse fausse, maligne, dangereuse, affectée_. Ainsi dans tous +les tems il fut des hommes assez politiques, assez habiles pour faire +servir les apparences de la sagesse à leurs intérêts, au succès de +leurs passions, et pour détourner l'étude, la science et le talent du +seul emploi qui les honore; je veux dire la recherche et la propagation +de la vérité. + +Les _Mescuphins_ étoient ceux qui devinoient dans des choses écrites +les secrets les plus cachés; les tireurs d'horoscopes, les interprètes +des songes, les diseurs de bonne aventure manoeuvroient ainsi. + +Les _Carthumiens_ étoient les enchanteurs; par leur art ils fascinoient +les yeux et sembloient opérer des changemens fantastiques ou véritables +dans les objets et dans les sens. + +Les _Asaphins_ usoient d'herbes, de drogues particulières et du sang +des victimes pour leurs opérations superstitieuses. + +Les _Casdins_ lisoient dans l'avenir par l'inspection des astres: +c'étoient les astrologues de ce tems-là. + +Ces honnêtes gens qui ne valoient assurément pas nos Comus étoient en +fort grand nombre; ils avoient dans les cours des plus grands rois de +la terre un crédit immense; car la superstition qui a si bien servi +le despotisme, l'a toujours soumis à ses lois, et du sein de cette +confédération terrible qui a ourdi tous les maux de l'humanité, le +triomphe de la superstition a toujours jailli, les ministres de la +religion étoient trop habiles pour se dessaisir d'aucune des parties de +leur pouvoir: ils conservèrent avec soin tout ce qui avoit trait à la +divination; ils se donnèrent en tout pour les confidens des dieux, et +ceignirent aisément du bandeau de l'opinion des hommes qui ne savoient +pas même douter, science qui est à peu près la dernière dont l'homme +s'instruise. + +De tous les peuples qui ont rampé sous le joug de la superstition, nul +n'y fut plus soumis que les Juifs; on recueilleroit dans leur histoire +une infinité de détails sur leurs pratiques folles et coupables. La +grace que Dieu leur faisoit en leur envoyant des prophètes pour les +instruire de sa volonté, devenoit pour ces hommes grossiers et curieux +un piège auquel ils n'échappoient pas. L'autorité des prophetes, leurs +miracles, le libre accès qu'ils avoient auprès des rois, leur influence +dans les délibérations et les affaires publiques, les faisoient +tellement considérer par la multitude, que l'envie d'avoir part à ces +distinctions, en s'arrogeant le don de prophétie devenoit une passion +dévorante, en sorte que si l'on a dit de l'Égypte que tout y étoit +_dieu_, il fut un tems où l'on pouvoit dire de la Palestine que tout +y étoit _prophète_: il y en eut sans doute plus de faux que de vrais; +on n'ignore pas même que les Juifs avoient des enchantemens et des +philtres particuliers pour inspirer le don de prophétie dans lesquels +ils faisoient usage de sperme humain, de sang menstruel, et de tout +plein d'autres choses aussi inutiles que dégoûtantes à avaler; mais +les miracles sont une chose si aisée à opérer aux yeux du peuple, +et la pieuse obscurité des discours, le ton apocalyptique, l'accent +enthousiaste sont si imposans, que les succès furent très-partagés +entre les vrais et les faux-prophetes; ceux-ci eurent recours aux arts +et aux sciences occultes; ils firent ressource de tout et parvinrent à +élever autel contre autel. + +Moïse lui-même nous dit dans l'Exode que les enchanteurs de Pharaon ont +opéré des miracles vrais ou faux; mais que lui, envoyé du Dieu vivant +et soutenu de son pouvoir, en a fait de beaucoup plus considérables +qui ont grièvement affligé l'Égypte, parce que le coeur de son roi +était endurci. Nous devons le croire religieusement, et surtout nous +applaudir de n'en avoir pas été spectateurs. Aujourd'hui que l'illusion +des joueurs de gobelets, tout ce que la mécanique peut avoir de plus +propre à surprendre, à induire en erreur, les étonnans secrets de la +chimie, les prodiges sans nombre qu'ont opérés l'étude de la nature +et les belles expériences qui chaque jour levent une petite partie du +voile qui couvre ses opérations les plus secretes; aujourd'hui, dis-je, +que nous sommes instruits de tout cela jusqu'à un certain point, il +seroit à craindre que notre coeur ne s'endurcît comme celui de Pharaon; +car nous connoissons infiniment moins le démon que les secrets de la +physique; et, comme on l'a remarqué, il semble que, grace au goût de la +philosophie qui nous investit et franchit peu à peu les barrières mêmes +jusqu'ici les plus impénétrables, l'empire du démon va tous les jours +en déclinant. + +Peut-être feroit-on un ouvrage assez curieux que l'histoire détaillée, +autant qu'elle peut l'être, des augures, des artifices, des prophetes, +de leurs manoeuvres, des divinations de toute espèce, décrites ou +dévoilées par l'oeil sévère et perspicace d'un philosophe. Mais de +toutes celles qu'il pourroit exposer aux yeux dessillés des nations, +il n'en seroit pas de plus bizarre que celle qui sauva d'une triste +catastrophe une société fameuse par son zèle pour la propagation de la +foi, et qui, trop persuadée que cette foi suffisoit pour pénétrer dans +les ténebres de l'avenir, contracta avec une légèreté fort imprudente +un engagement qu'elle n'auroit pu remplir, sans le secours fortuit d'un +horoscope très-étrange. + +Un essaim de Jésuites envoyé à la Chine y prêchoit la vraie religion, +lorsqu'une sécheresse effroyable sembla destiner cet empire à n'être +plus qu'un vaste tombeau; les Chinois alloient périr et avec eux les +Jésuites, vainement invoqués par le despote, sans un miracle qu'ils +pressentirent avec une merveilleuse sagacité, et qui a rendu à jamais +cette société fameuse dans ces contrées désolées. Un poète moderne +a raconté cette anecdote d'une manière plus piquante que nous ne le +saurions faire, et nous nous bornerons à transcrire ses vers, sans +approuver ses licences. + + Fiers rejetons du fameux Loyola, + Dont Port-Royal a foudroyé l'école; + Vous que jadis sans cesse harcela + Le grand Pascal, étayé de Nicole; + Vous qui, de Rome usant les arsenaux, + Fîtes frapper du fatal anathème, + Pour soutenir votre lâche système, + Les Augustins, sous le nom des Arnaud. + Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule, + A tant de fois éprouvé la férule, + Et qui voyant dans ses puissans écrits, + Des Molina les sentimens proscrits; + Contre son livre, au benin Clément onze, + Fîtes pointer le redoutable bronze. + Vous qui dans la Chine alliez à la fois, + Confucius et Dieu mort sur la croix; + Et dont le culte équivoque et commode, + Rapporte à Dieu celui d'une pagode. + De la morale éternels corrupteurs; + Qui du salut élargissez la voie, + Et qui, guidant par des chemins de fleurs, + Les pénitens que le ciel vous envoie, + Au champ de Dieu ne semez que l'ivroie. + Des grands du siecle adroits adulateurs; + Vils artisans de mensonge et de fourbe, + De qui le dos sous l'iniquité courbe; + Qui démasqués et par-tout reconnus, + Etes pourtant par-tout les bien venus; + (Car il n'est lieux de l'un à l'autre pôle, + Où Dieu merci n'ayez le premier rôle.) + Dites-nous donc, par quel puissant moyen, + Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres, + Et de coëffer la mître des apôtres, + Chez l'infidèle et le peuple chrétien? + Si l'on en croit vos longs martyrologes, + Où le mensonge a tracé vos éloges, + L'Inde rougit du sang de nos martirs: + Sur un trépied vous rendez des oracles; + Et le païen avide de miracles, + Les voit éclore au gré de ses desirs. + L'aride mort au teint livide et blême, + Lâche sa proie à votre voix suprême; + Par vous le sang qu'elle a coagulé, + Dans les vaisseaux a de nouveau coulé, + A l'ordre seul d'un petit taumaturge, + L'air de vapeurs ou se charge ou se purge; + Et vous avez à vos commandemens, + Le vent, la foudre et tous les élémens. + A ce propos on m'a fait certain conte, + Mes révérends, qu'il faut que je vous conte. + A Lima, dans Golconde, où la terre en son sein, + De ses sablons forme la riche pierre, + Dont le poli réfléchit la lumiere + En cent façons; étoit un jeune essaim + D'Ignatiens, qui dans l'âme indienne, + Alloient, Dieu sait, plantant la foi chrétienne. + Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord, + Etoient, par eux catéchisés d'abord. + Les Cordeliers qu'ils avaient pour annexe, + De leur côté baptisoient le beau sexe. + Tout alloit bien; et leur apostolat + Fructifioit, moyenant ce partage, + Si, que de Dieu, le nouvel héritage + Alloit croissant avec beaucoup d'éclat. + Là le démon qu'en figure de bronze, + Fait adorer l'ignorance du bonze; + Graces aux fils d'Ignace et de François, + Alloit perdant tous les jours de ses droits. + L'Ignatien à ces nouvelles plantes, + Distribuoit les graces suffisantes, + Si largement que l'efficace là + Glanoit après les fils de Loyola + Petitement. Quoi qu'il en soit, les drôles, + Par maints bons tours, maintes belles paroles, + Passoient pour saints, se faisoient vénérer + Du peuple Indien qu'ils savoient attirer. + Le bruit en vint jusqu'au roi de Golconde: + Ce prince étoit un vieux païen fieffé, + Qui de son diable étoit si fort coëffé, + Qu'il n'encensoit que cet esprit immonde, + Il vouloit voir ces apôtres nouveaux, + Que de son diable on disoit les rivaux. + Bien croyoit-il entendre des oracles, + Et comme Hérode aller voir des miracles. + Nos révérends, le crucifix en main, + Lui prêchent Dieu, mort pour le genre humain, + En déclamant contre le simulacre + De Satanus. Le roi dont la bile âcre + Jà s'échauffoit à leurs beaux plaidoyers, + Leur dit: messieurs, quand aux dieux on insulte, + Et qu'on annonce un singulier culte; + Encor faut-il de preuves l'étayer. + Depuis six mois la sécheresse afflige + Tout mon royaume; et votre zèle exige + Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau. + Si dans trois jours vous n'en faites répandre, + Comme imposteurs je vous ferai tous pendre: + Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau + Représenter à l'absolu monarque, + Que ce seroit tenter le Tout-Puissant: + Nous connoîtrons, dit-il, à cette marque, + S'il est le Dieu sur la terre agissant. + Force fut donc aux moines d'en promettre, + Sauf à tenter l'avis du baromètre, + Qui consulté par eux tous les instans, + Ne répondoit jamais que du beau tems. + Tous de concert alloient plier bagage, + Pour le martyre éprouvant peu d'attraits, + Quand un frater qu'ils laissoient là pour gage, + Et qui pour eux auroit payé les frais, + D'un tel départ leur demanda la cause. + Las! dirent-ils, le prince nous propose + De décorer nos collets de la hard, + S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard. + Quoi, voilà tout? allez, reprit le frère, + Par Loyola, patron du monastère, + Dites au roi que dès demain matin + Nous en aurons, ou j'y perds mon latin. + Pas ne mentoit notre moderne Elie: + Du sein des mers un nuage élevé, + A point nommé de sa féconde pluie, + Vit du pays chaque champ abreuvé. + Et de crier en Golconde au miracle, + Et de donner le bon frere en spectacle, + Qui dit tout bas à nos moines joyeux: + Mes révérends, si j'ai tenu parole, + Vous le devez à certaine v....., + Qu'exprès pour vous me conservent les cieux. + Toutes les fois que l'atmosphere aride, + Va condensant de nouvelles vapeurs, + L'air surchargé de l'élément humide, + Ne manque pas de doubler mes douleurs. + On n'en dit mot à messieurs de Golconde, + Dans le pays il resta constaté, + Que ce n'étoit qu'un fruit de sainteté, + Et non celui de cette peste immonde, + Dont le pénard se trouvoit infecté. + Puisque le bien naît ainsi du désordre, + Que le bon Dieu la conserve à tout l'ordre. + +On voit, toute plaisanterie à part, combien cet étrange baromètre fut +utile et à la Chine et aux missionnaires qui en ont rapporté leur +fameuse querelle sur les lavemens. Les Chinois ne connoissent cette +sorte d'injection qu'on porte dans les intestins par le fondement que +depuis l'introduction des Jésuites dans leur empire; aussi ces peuples +en s'en servant l'appellent-ils _le remède des barbares_. + +Les Jésuites qui voyoient que le mot ignoble de _lavement_, avoit +succédé à celui de _clystere_ gagnerent l'abbé de S. Cyran, et +employerent leur crédit auprès de Louis XIV, pour obtenir que le mot +_lavement_ fut mis au nombre des expressions déshonnêtes: ensorte +que l'abbé de S. Cyran les reprocha au pere Garasse, qu'on appeloit +l'Hélène de la guerre des Jésuites et des Jansénistes; mais, disoit +le pere _Garasse_, je n'entends par _lavement_ que _gargarisme_: «ce +sont les apothicaires qui ont profané ce mot à un usage messéant.» +On substitua donc le mot _remède_ à celui de _lavement_. Remède +comme équivoque parut plus honnête, et c'est bien là notre genre de +chasteté[121]. Louis XIV accorda cette grâce au père le Tellier. Ce +prince ne demanda plus de _lavement_, il demandoit _son remède_; et +l'académie fut chargée d'insérer ce mot avec l'acception nouvelle dans +son dictionnaire... Digne objet d'une intrigue de cour! + +Il paroît que cette honteuse maladie, appelée _cristalline_, qui fut +le _barometre jésuitique_ dans la patrie de Confucius, et qui, dit-on, +se perpétuait dans l'ordre des Jésuites de père en frère, n'étoit +autre chose que la maladie dont parle l'écriture: _le Seigneur frappa +ceux de la ville et de la campagne dans le fondement_[122]. C'est +pour la guérison de cette maladie que les Jésuites ont une messe +imprimée dans un missel[123] à l'honneur de S. Job. Il n'y a rien là +qui forme inconséquence avec leur morale; car il est certain que leurs +casuistes encouragent à braver le danger de la cristalline, bien loin +de l'improuver, quand ils croient que l'oeuvre de Dieu peut y être +intéressée. On lit dans le recueil du pere Jésuite Anufin un singulier +fait arrivé à l'un de leurs novices qui s'amusoit avec un jeune homme, +et qui fut surpris au milieu de ses débats par un de ses confreres. +Celui-ci avoit eu la prudence d'observer à travers la serrure et +de se taire; mais quand l'opération fut finie et le novice sorti, +«malheureux, lui dit son camarade, que viens-tu de faire? J'ai tout +vu; tu mériterois que je te dénonçasse; tu es encore tout enflammé de +luxure... tu ne peux pas nier ton crime...--Eh, mon cher ami, répond le +coupable d'un ton de confiance et d'affection, vous ne savez donc pas +que c'est un Juif? je le convertirai, ou il restera l'ennemi de J.-C. +Dans l'une ou l'autre supposition n'ai-je pas raison de le séduire, ou +pour le sauver ou pour le rendre plus coupable?» A ces mots le novice +observateur persuadé, convaincu, pénétré d'admiration, se prosterne, +baise les pieds de son confrère, fait son rapport; et le novice agent +est enregistré parmi les opérateurs des oeuvres du Très-Haut. + + + + +LA LINGUANMANIE + + +Si l'on réduisoit toutes les passions de l'homme à ses affections +primitives, tous ses idiômes à l'expression de ses pensées-meres, si +je puis parler ainsi, en dépouillant celles-là de toutes les nuances +dont il les a défigurées, et ceux-ci de toutes les acceptions dont il a +surchargé leurs signes, les dictionnaires seroient moins volumineux et +les sociétés moins corrompues. + +Par exemple, combien l'imagination n'a-t-elle pas brodé en amour le +canevas de la nature? Si ses efforts se fussent bornées à l'embellir +des illusions morales les plus touchantes, nous devrions nous en +applaudir. Mais il y a beaucoup plus d'imaginations déréglées +que d'imaginations sensibles; et voilà pourquoi il y a plus de +libertinage que de tendresse parmi les hommes; voilà pourquoi il faut +maintenant une foule d'épithètes pour retracer toutes les nuances +d'un sentiment, qui tiède ou exalté, vicieux ou héroïque, généreux +ou coupable, n'est après tout et ne sera jamais que le penchant plus +ou moins vif d'un sexe vers l'autre. L'impudicité, la lubricité, la +lasciveté, le libertinage, la mélancolie érotique sont des qualités +très-distinctes, et ne sont cependant que des nuances plus ou moins +fortes des mêmes sensations. La lubricité, la lasciveté, par exemple, +sont des aptitudes purement naturelles au plaisir; car plusieurs +especes d'animaux sont lascifs et lubriques; mais il n'en est point +d'_impudiques_. L'impudicité est une qualité inhérente à la nature +raisonnable et non pas à une propension naturelle, comme la lubricité. +L'impudicité est dans les yeux, dans la contenance, dans les gestes, +dans les discours: elle annonce un tempérament très-violent, sans en +être la preuve bien certaine; mais elle promet beaucoup de plaisir +dans la jouissance et tient sa promesse, parce que l'imagination est +le véritable foyer de la jouissance que l'homme a variée, prolongée, +étendue par l'étude et le raffinement des plaisirs. + +Mais enfin, ces dénominations et toutes les autres de cette espece, +ne sont autre chose qu'un appétit violent qui porte à jouir sans +mesure, à chercher sans cette retenue, peut-être plus naturelle qu'on +ne croit, mais dans sa plus grande partie d'institution humaine; à +chercher, dis-je, sans cette retenue que nous appelons _pudeur_, les +moyens les plus variés, les plus industrieux, les plus sûrs de se +satisfaire, d'éteindre des feux qui dévorent, mais dont la chaleur est +si séduisante, qu'on les provoque après les avoir étreints. + +Cet état tient purement à la nature et à notre constitution. C'est +la faim, le sentiment du besoin de prendre sa nourriture, lequel par +excès de sensualité produit la gourmandise, et par la privation trop +longue des moyens de se satisfaire, dégénere en rage. Le désir de la +jouissance qui est un besoin tout aussi naturel, quoique moins fréquent +et plus ou moins impérieux, selon la diversité des tempéramens, se +porte quelquefois jusqu'à la manie, jusqu'aux plus grands excès +physiques et moraux, qui tous tendent à la jouissance de l'objet par +lequel peut être assouvie la passion ardente dont on est agité. + +Cette fievre dévorante s'appelle chez les femmes _nimphomanie_[124]; +elle s'appelleroit chez les hommes _mentulomanie_, s'ils y étoient +aussi sujets qu'elles; mais leur conformation s'y oppose, et plus +encore leurs moeurs qui, exigeant moins de retenue et de contrainte, et +ne comptant la pudeur qu'au nombre de ces raffinemens dont l'industrie +humaine a su embellir ou nuancer les attraits de la nature, ne les +exposent point aux ravages des désirs trop réprimés ou trop exaltés. +D'ailleurs nos organes étant beaucoup plus susceptibles de mouvemens +spontanés que ceux de l'autre sexe, l'intensité des désirs peut +rarement être aussi dangereuse, bien que les hommes aussi bien que +les femmes aient des maladies produites par une cause à peu près +pareille[125]; mais dont une constitution mâle, plus aisée à détendre, +ne sauroit être long-temps pénétrée. + +Il seroit triste, il seroit hideux de raconter les effets si bizarres +de la nymphomanie. Peut-être le déréglement de l'imagination y +contribue-t-il beaucoup plus que l'énergie vénérienne que le sujet qui +en est attaqué a reçu de la nature. En effet, le prurit de la vulve +n'est point du tout la nymphomanie. Le prurit peut être, à la vérité, +une disposition à cette manie; mais il ne faut pas croire qu'il en +soit toujours suivi. Il excite, il force à porter les doigts dans les +conduits irrités; à les frotter pour se procurer du soulagement, +comme il arrive dans toutes les parties du corps que l'on agace dans +la même vue, pour y atténuer les causes irritantes. Ces titillations, +ces attouchemens, quelque vifs et désirés qu'ils puissent être, se font +du moins sans témoins; au lieu que ceux qu'occasionne la nymphomanie +bravent les spectateurs et les circonstances. C'est que le prurit +ne s'établit que dans la vulve, au lieu que la manie forcenée de la +jouissance réside dans le cerveau. Mais la vulve lui transmet en outre +l'impression qu'elle reçoit avec des modifications propres à investir +l'ame d'une foule d'idées lascives. De là ce feu s'alimente lui-même; +car la vulve est affectée à son tour par l'influence de l'ame avide +de volupté, indépendamment de toute impression des sens, et réagit +sur le cerveau. Ainsi l'ame est de plus en plus profondément pénétrée +de sensations et d'idées lascives, qui, ne pouvant pas subsister trop +longtems sans la fatiguer, détermine sa volonté à faire cesser cette +inquiétude attachée à la prolongation de tout sentiment trop vif, à +employer tous les moyens imaginables pour parvenir à ce but. + +Il est incroyable combien l'industrie humaine aiguisée par la passion +a varié les moyens de donner du plaisir, ou plutôt les attitudes du +plaisir; car il est toujours le même, et nous avons beau lutter contre +la nature, nous ne dépasserons pas son but. Elle paroît avoir distribué +à la vérité beaucoup de provoquans dans ses productions[126]. Mais +il est certain que les fibres du cerveau s'étendent indépendamment +d'aucune affection immédiate de la nature. Tout ce qui échauffe +l'imagination, agace les sens ou plutôt la volonté à laquelle +très-souvent les sens ne suffisent point, et ceux-ci sont au moins +autant aidés par celle-là, que l'imagination peut jamais l'être par +le tempérament le plus vif, le plus ardent, par les sens les mieux +disposés, les mieux servis de l'âge et des circonstances. + +Ensuite comme c'est le propre de toutes les passions de l'ame +de devenir plus violentes, en raison de la résistance et que la +nymphomanie n'est pas facile à contenter, elle finit par être +insatiable. Les femmes qui en sont atteintes ne gardent plus aucune +mesure; et ce sexe si bien fait pour une molle résistance, pour étaler +tous les charmes de la timide pudeur, déshonore dans cette affreuse +maladie, ses attraits par les plus sales prostitutions; il demande, +il recherche, il attaque; les désirs s'irritent par ce qui sembleroit +devoir suffire pour les assouvir et qui suffiroit en effet, si le +simple prurit de la vulve sollicitoit le plaisir. Mais quand le foyer +du désir est le cerveau, il s'accroît sans cesse; et Messaline, plutôt +lassée que rassasiée[127], court sans relâche après le plaisir et +l'amour qui la fuit avec horreur. + +Il faut en convenir cependant: l'observation nous offre en ce genre +quelques phénomenes qui semblent le simple ouvrage de la nature. M. de +Buffon a vu une jeune fille de douze ans, très brune, d'un teint vif +et très coloré, de petite taille, mais assez grasse, déjà formée et +ornée d'une jolie gorge, qui faisoit les actions les plus indécentes au +seul aspect d'un homme. La présence de ses parens, leurs remontrances, +les plus rudes châtimens, rien ne la retenoit; elle ne perdoit +cependant pas la raison et ses accès affreux cessoient quand elle étoit +avec des femmes. Peut-on supposer que cet enfant avoit déjà beaucoup +abusé de son instinct? + +En général, les filles brunes, de bonne santé, d'une complexion forte, +qui sont vierges, et surtout celles qui, par leur état, semblent +destinées à ne pouvoir cesser de l'être; les jeunes veuves, les +femmes qui ont des maris peu vigoureux, ont le plus de disposition +à la nymphomanie, et cela seul prouveroit que le principal foyer de +cette maladie est dans une imagination trop aiguisée, trop impétueuse; +mais que l'inaction, contre nature, des sens pourvus de force et de +jeunesse en est aussi un des principaux mobiles. Il est donc juste que +chaque individu consulte son instinct dont l'impulsion est toujours +sûre. Quiconque est conformé de manière à procréer son semblable, a +évidemment droit de le faire; c'est le cri de la nature qui est la +souveraine universelle, et dont les loix méritent sans doute plus +de respect que toutes ces idées factices d'ordre, de régularité, de +principes dont nous décorons nos tyranniques chimères et auxquelles +il est impossible de se soumettre servilement, qui ne font que +d'infortunées victimes ou d'odieux hypocrites, et qui ne reglent rien +pas plus au physique qu'au moral que les contrariétés faites à la +nature ne peuvent jamais ordonner. Les habitudes physiques exercent un +empire très-réel, très-despotique, souvent très-funeste, et exposent +plus souvent à des maux cruels qu'elles n'arment contr'eux. La machine +humaine ne doit pas être plus réglée que l'élément qui l'environne; +il faut travailler, se fatiguer même, se reposer, être inactif, selon +que le sentiment des forces l'indique. Ce seroit une prétention +très-absurde et très-ridicule que de vouloir suivre la loi d'uniformité +et se fixer à la même assiette, quand tous les êtres avec lesquels +on a des rapports intimes sont dans une vicissitude continuelle. +Le changement est nécessaire, ne fût-ce que pour nous préparer aux +secousses violentes qui quelquefois ébranlent les fondemens de notre +existence. Nos corps sont comme des plantes dont la tige se fortifie au +milieu des orages par le choc des vents contraires. + +L'exercice, une gymnastique bien conçue seroit sans doute la ressource +la plus efficace contre les suites dangereuses de la vie inactive; +mais cette ressource n'est pas également à l'usage des deux sexes. +L'équitation, par exemple, ne paroît pas très convenable aux femmes, +qui ne peuvent guere en user qu'avec danger, ou avec des précautions +qui la rendent presque inutile. Il est si vrai que la nature ne les +a pas disposées pour cet exercice, que là seulement elles paroissent +perdre les graces qui leur sont particulieres, sans prendre celles du +sexe qu'elles veulent imiter. + +La danse paroît plus compatible aux agrémens propres aux femmes; mais +la maniere dont elles s'y livrent est souvent plus capable d'énerver +que de fortifier les organes. Les anciens qui ont eu le grand art de +faire servir les plaisirs des sens au profit du corps, avoient fait +de la danse une partie de leur gymnastique: ils employoient la musique +pour calmer ou diriger les mouvemens de l'âme; ils embellissoient +l'utile, ils rendoient salutaire la volupté. + +Mais si dans la naissance des corps politiques les amusemens furent +assortis à la sévérité des institutions dont ces corps tiroient leur +force, ils dégénérerent bien rapidement avec les moeurs,[128] et si les +anciens s'occuperent d'abord à trouver tout ce qui pouvoit augmenter +les forces et conserver la santé, ils en vinrent à ne chercher qu'à +faciliter et étendre les jouissances; et c'est encore ici une occasion +de remarquer combien nous les exaltons pour nous calomnier nous-mêmes. +Quel parallèle y a-t-il à faire de nos moeurs avec l'esquisse que je +vais tracer? + +Quand une femme avoit _coricobolé_ une demi-heure, de jeunes personnes, +soit filles, soit garçons, selon le goût de l'actrice, l'essuyoient +avec des peaux de cygne. Ces jeunes gens s'appelloient _Jatraliptæ_. +Les _Unctores_ répandoient ensuite les essences. Les _Fricatores_ +détergeoient la peau. Les _Alipari_ épiloient. Les _Dropacistæ_ +enlevoient les cors et les durillons. Les _Paratiltriæ_ étoient des +petits enfants qui nettoyoient toutes les ouvertures, les oreilles, +l'anus, la vulve, etc. Les _Picatrices_ étoient de jeunes filles +uniquement chargées du soin de peigner tous les cheveux que la nature +a répandus sur le corps, pour éviter les croisements qui nuisent aux +intromissions. Enfin, les _Tractatrices_ pétrissoient voluptueusement +toutes les jointures pour les rendre plus souples. Une femme ainsi +préparée se couvroit d'une de ces gazes, qui, selon l'expression d'un +ancien, ressembloient à _du vent tissu_, et laissoit briller tout +l'éclat de la beauté; elle passoit dans le cabinet des parfums, où au +son des instrumens qui versoient une autre sorte de volupté dans son +âme, elle se livroit aux transports de l'amour... Portons-nous les +raffinemens de la jouissance jusqu'à cet excès de recherches[129]? + +Il seroit possible d'apporter en preuve de notre infériorité en fait +de libertinage, par rapport aux anciens, une infinité de passages qui +étonneroient nos satyres les plus déterminés. Nous avons déjà montré +dans un morceau de ces mélanges très en raccourci, ce que le peuple +de Dieu savoit faire[130]. Érasme a recueilli dans les auteurs Grecs +et Romains une foule d'anecdotes et de proverbes qui supposent des +faits dont l'imagination la plus hardie est effrayée: j'en citerai +quelques-uns. + +Nous n'avons point, par exemple, de mauvais lieux qui puissent nous +donner une idée de ce qu'on appelloit à Samos _le parterre de la +nature_. C'étoient des maisons publiques où les hommes et les femmes +pêle-mêle s'abandonnoient à tous les genres de libertinages (I): car +ce seroit prostituer le mot volupté que de l'employer ici. Les deux +sexes y offroient des modèles de beauté, et de là le titre de _parterre +de la nature_[131]. Les vieilles mettoient encore à profit dans +d'autres lieux les restes de leur lubricité. Elles étoient tellement +impudiques qu'on les comparoit à des animaux qui avoient l'odeur, +l'ardeur, la lasciveté des boucs[132]. + + _..... Verum noverat + Anus caprissantis vocare viatica._ + +Dans l'île de Sardaigne qui n'a jamais été un pays très-florissant ni +très-peuplé, le nom du lieu appelé _Ancon_ avoit pour étymologie celui +de la reine Omphale, qui faisoit tribader ses femmes ensemble, puis les +enfermoit indistinctement avec des hommes choisis pour briller dans ces +sortes de combats.[133] + +On sait ce que le despotisme oriental a toujours coûté à l'humanité et +à l'amour; il a dans tous les tems foulé celle-là et profané celui-ci. +C'est de Sardanapale,[134] l'un des plus vils tyrans de ces contrées, +que vient l'idée et l'usage d'unir la prostitution des filles et des +garçons. + +Corinthe pouvoit le disputer à Samos pour la perfection de la +prostitution publique; elle y étoit tellement révérée qu'il y avoit +des temples où l'on adressoit sans cesse des prieres aux dieux pour +augmenter le nombre des prostituées[135]. On prétendoit qu'elles +avoient sauvé la ville. Mais en général les Corinthiens passoient pour +posséder presque exclusivement l'art de la souplesse et des mouvements +voluptueux[136]. On les reconnoissoit à une certaine tournure, à une +coupe, à un galbe particuliers. + +Les Lesbiennes sont citées pour l'invention ou la coutume d'avoir rendu +la bouche le plus fréquent organe de la volupté[137]. + +Différens peuples se distinguerent ainsi par des usages bien étranges +et plus fréquens chez eux que chez tous les autres; de sorte que ce +qui n'est aujourd'hui que le vice de tel ou tel individu, étoit alors +le caractère distinctif de tout un peuple. Ainsi, de ces peuples de +l'isle d'Euboe qui n'aimoient que les enfans et qui les prostituoient de +toutes manieres, vint le mot _chalcider_[138]. Ainsi l'on créa celui +de _phicidisser_ pour indiquer une fantaisie bien dégoûtante[139]. +On exprima l'habitude qu'avoient les habitans de Sylphos, l'une des +Cyclades, d'aider les plaisirs naturels par ceux de l'anus, au moyen +du mot _siphniasser_[140]. Ainsi l'on trouva des mots pour tout +peindre dans des siècles de corruption où l'on éprouva de tout. De là, +le _cleitoriazein_[141], ou contraction des deux clitoris; opération +qu'Hesychius et Suida ont pris la peine de nous expliquer, en nous +apprenant que ce travail se fait comme le frai de la carpe contre sa +semblable; l'une s'agite quand l'autre s'arrête, et réciproquement +(d'où le proverbe _non fatis liques_); de là l'expression de +_cunnilangues_ que Sénèque définit ainsi: Les Phéniciens différoient +des Lesbiens en ce que les premiers se rougissoient les lèvres pour +imiter plus parfaitement l'entrée du vrai sanctuaire de l'amour; au +lieu que les Lesbiens qui n'y mettoient d'autre fard que l'empreinte +des libations amoureuses les avoient blanches[142], et ce n'est +pas la maniere la plus singuliere dont on ait paré ses lèvres; car +Suétone rapporte que le fils de Vitellius les enduisoit de miel pour +sucer le gland de son giton de maniere à augmenter son plaisir, en +lubrifiant ainsi la peau fine qui revêt cette partie, la salive de +l'agent imprégnée de miel attiroit les flots d'amour. C'étoit[143] un +aphrodisiaque connu et puissant pour les hommes usés. Mais Vitellius +faisoit cette cérémonie tous les jours et publiquement sur tous ceux +qui vouloient s'y prêter[144]; ce qui n'est guere plus bizarre que ces +libations (_semen et menstruum_) que certaines femmes, selon Épiphane, +offroient aux dieux, pour les avaler ensuite[145]. + + +Je finis cette singuliere récapitulation par demander aux moralistes +si les anciens alloient beaucoup mieux que nous, et aux érudits quel +service ils croient avoir rendu aux hommes et aux lettres, quand ils +ont déterré ces anecdotes et tant d'autres pareilles dans les archives +de l'antiquité? + + + + +ANNOTATIONS DITES DU CHEVALIER DE PIERRUGUES + + + + +SUR L'ANAGOGIE + + +_Anagogie_, recherche du sens mystique des Ecritures, ravissement ou +élévation de l'esprit vers les choses divines; du grec +Anagôgê+, formé +de +ana+, _en haut_, et de +agô+, je conduis. + + +«Le sens anagogique, dit le révérend père Lamy (_Introduction à +l'Ecriture sainte_, liv. II, chap. II), explique de la félicité +éternelle ce qui est dans l'Écriture de la Terre promise; c'est le ciel +dans ce sens. La Jérusalem de la terre, c'est la Jérusalem céleste; +l'homme formé d'abord de la terre, animé ensuite du souffle de Dieu, +est l'image de l'homme revêtu d'un corps corruptible, qui ressuscitera +un jour immortel. Il faut remarquer ici que les prophètes n'ont pas +moins prédit ce qui devait arriver à Jésus-Christ et à son Eglise par +leurs actions que par leurs paroles. Le prophète Osée, en épousant une +femme de mauvaise vie, représente Jésus-Christ, qui, par son union avec +l'Eglise, l'a purifiée de toutes ses taches. Le serpent d'airain élevé +dans le désert, était la figure du Sauveur élevé en croix. La loi de la +circoncision n'ordonnait à la lettre que de circoncire la chair, mais +dans un sens spirituel elle signifie cette circoncision du coeur par +laquelle les chrétiens doivent retrancher et réprimer en eux les désirs +qui pourraient être contraires à la loi de Dieu.» + +D'après cette interprétation métaphorique, on doit s'apercevoir que +tout l'Ancien Testament n'est qu'une figure, un clair-obscur: c'est +pourquoi saint Augustin (_De Trin._, liv. I, chap. II) a fort bien +remarqué que les auteurs sacrés recourent aux mots figurés lorsqu'ils +ne trouvent pas des mots propres pour exprimer leurs idées. Ils +s'en servent comme des voiles pour cacher ce que la pudeur défend +quelquefois de nommer. C'est ainsi, dit ce saint, que sous le mot de +_pied_, l'Écriture comprend toutes les parties inférieures du corps; +témoin cet exemple: «Sephora prit une pierre tranchante; elle coupa +le prépuce de son fils et toucha _ses pieds_.» «Tulit illico Sephora +occultissimam petram, et circumcidit præputium filii sui, tetigitque +pedes ejus.» (_Exod._, cap. IV, v. 25.) + +Dans ce passage l'Écriture prend un mot honnête au lieu d'un mot qui +ne l'est pas. Mais n'importe! Son style si simple et si sublime, +l'élévation de ses pensées et le brillant des métaphores dont Dieu +fait partout un si digne et fréquent usage, conviennent d'autant plus +aux hommes que, créés à sa ressemblance, il fallait, pour s'en faire +comprendre, qu'il appropriât son langage à celui de son peuple, et +qu'il se conformât à ses idées et à sa manière de concevoir. C'est +là sans doute la raison pourquoi la Bible, en parlant de Dieu, nous +le représente sans cesse comme s'il avait un corps tout semblable au +nôtre, avec nos passions, nos vices et nos vertus. Si donc elle lui +attribue de la colère, de la piété, de la fureur, et lui donne des +yeux, une bouche, des mains et des pieds, il n'en suit pas qu'il faille +le prendre au pied de la lettre, mais tel que notre imagination a +l'habitude de se le figurer, malgré les lumières de notre faible raison +et de la foi divine qui nous a été révélée de toute éternité. Si donc +il est des personnes assez grossières pour se méprendre sur le sens +anagogique de l'Écriture, il faut en avoir pitié et implorer pour elles +l'infusion du Saint-Esprit. + +Mais le lecteur est suffisamment éclairé sur l'explication d'un titre +que Mirabeau, on ne sait pas pourquoi, a jugé à propos de laisser en +grec; et il comprendra sans doute la mysticité de cet ouvrage. + + +I--«Des anus d'or guérissaient les hémorrhoïdes.» + +En l'an du monde 2860, Ophni et Phinées, deux fils du grand-prêtre +Héli, couchaient avec toutes les femmes qui venaient à la porte du +tabernacle: «dormiebant cum mulieribus quæ observabant ad ostium +Tabernaculi.» (_Reg._, lib. I, cap. 2, v. 22.) + +Le vieillard instruit de ces désordres, réprimanda paternellement ses +fils, et malgré les sages conseils qu'il leur donna sur les devoirs +des prêtres qu'ils violaient, ils n'écoutèrent point la voix de leur +père, «non audierunt vocem patris sui;» ce qui était inutile, ce me +semble, puisque d'avance le Seigneur avait déjà résolu de les tuer, +«quia voluit Dominus occidere eos.» (_Rois_, liv. I, ch. 2, v. 25.) Or, +le Dieu d'Israël, colère et jaloux, se fâcha un beau matin du bloc de +peccadilles qu'avaient commises ces fils, et pour les punir, voici ce +qu'il imagina. Il engage son peuple, qu'il aime tant, dans une terrible +bataille, où, vainqueurs par ses ordres, les Philistins passent au fil +de l'épée 30,000 juifs qui n'avaient couché avec personne, prennent +l'Arche d'alliance et tuent les deux fils d'Héli, pour apprendre +aux autres, sans doute, qu'il est dangereux d'interpréter trop +littéralement le précepte divin: «Croissez et multipliez.» + +Mais voyez cet enchaînement de justice divine: après ce bel exploit, +marqué au coin de l'humanité, et les corrections toutes paternelles +qu'il vient d'administrer à son peuple chéri, ne voilà-t-il pas que +Dieu, si drôle dans ses lubies, cherche maintenant une querelle +d'Allemand à ces pauvres Philistins, qu'il déteste, parce qu'ils +retiennent son arche, qu'il n'a pas daigné défendre lui-même au jour du +péril, et les punit d'affreuses hémorroïdes, dont il frappe les parties +les plus secrètes et les plus honteuses de leur corps, et leur fait +ainsi pourrir le derrière!!!... «Percutiebantur in secretiori parte +natium.» (_Rois_, liv. I, ch. 5, v. 12.) + +Grande était certes la consternation de ces idolâtres! mais que +font-ils, pensez-vous, pour se délivrer de cette horrible maladie?... +Ils assemblent tout bonnement leurs prêtres et leurs prophètes, et, +selon le conseil de ces devins, ils entrent en composition avec le Père +Eternel, qui, moyennant le renvoi de la boîte carrée et d'un cadeau de +cinq _anus d'or_, apaise son courroux et le délivre de ce fléau. «Hi +sunt autem ani aurei, quos reddiderunt, Philistum pro delicto Domino; +Azotus unum, Gaza unum, Ascalon unum, Greth unum, Accaron unum.» +(_Rois_, liv. II, ch. 6, v. 17.) + +Grâce au progrès des sciences et à l'habileté de nos médecins, nous +sommes dispensés, si pareil accident nous afflige, de recourir à ce +coûteux, mais efficace moyen, comme chacun sait; mais si une offrande +de cette espèce est tombée en désuétude aujourd'hui, nos Esculapes +n'oublient cependant point de formuler quelquefois leurs mémoires sur +le prix que peuvent valoir cinq anus d'or: + + _Auri sacra fames!..._ + +Cette anagogie doit nous apprendre, dit le prieur de Sombreval, +qu'il ne suffit pas à un père d'être bon lui-même, s'il ne travaille +encore à rendre bons ses enfants; que Dieu, par les voies les plus +inconcevables, venge l'injure faite aux choses saintes par l'abandon +même de ce qu'il y a de plus saint; que rien ne l'irrite tant que les +péchés des prêtres; qu'il ne protège enfin que ceux qui l'honorent, et +ne fait éclater sa gloire que pour ceux qui se rendent dignes de lui. + + +II.--«La bête de l'Apocalypse, qui a 666... sur le front.» + +La science des nombres n'est point une rêverie. Ecoutez plutôt ce que +dit saint Jean dans l'_Apocalypse_ (+Apokalypsis+, mot inventé par les +Septantes suivant saint Jérôme pour désigner les _Révélations de saint +Jean_) verset 18, nombre ignoble, chapitre 13, nombre fatal: + +«Qui habet intellectum computet numerum bestiæ; numerus enim hominis +est, et numerus ejus sexcenti sexaginta sex.»--«Que celui qui a de +l'intelligence suppute le nombre de la bête, car son nombre est le +nombre d'un homme.» + +Les catholiques et les protestants, dit Voltaire (_Dictionnaire +philosophique_, art. _Apocalypse_, sect. II), ont tous expliqué +l'_Apocalypse_ en leur faveur; et chacun y a trouvé tout juste ce +qui convenait à ses intérêts. Ils ont surtout fait de merveilleux +commentaires sur la grande bête à sept têtes et à dix cornes, ayant +le poil d'un léopard, les pieds d'un ours, et la gueule d'un lion, la +force d'un dragon; et il fallait, pour vendre et acheter, avoir le +caractère et le nombre de la bête, et ce nombre était 666. + +Bossuet trouve que cette bête était évidemment l'Empereur Dioclétien, +en faisant un acrostiche de son nom. Crotius croyait que c'était +Trajan. Un curé de Saint-Sulpice, nommé La Chétardie, connu par +d'étranges aventures, prouve que la bête était Julien l'Apostat. Jurien +prouve que la bête est le pape. Un prédicant a démontré que c'est +Louis XIV. Un bon catholique a démontré que c'est le roi d'Angleterre, +Guillaume. + +C'est ainsi que s'en explique le grand homme. Mais cela ne prouve +rien contre ces messieurs, car un savant moderne a prétendu, dans le +temps, que cette bête de l'Apocalypse n'était autre que Louis XVIII, en +décomposant le nombre six cent soixante-six de la manière suivante: + + L 50 + V 5 + D 500 + O 0 + V 5 + I 1 + C 100 + V 5 + ----- + SUMMA 666 + +Les chiffres romains forment, dit-il, un mot dont les chiffres arabes +sont la désignation numérique et mystique; car additionnés, ils donnent +le nombre 18, et de front, le nombre de la bête. + + + + +SUR L'ANÉLYTROÏDE + + +_L'Anélytroïde_, qui n'est couvert d'aucune enveloppe; du grec ++Anelytros+, formée par l'+a+ privatif suivi de l'+n+ euphonique et du +mot +elytros+, dérivé de +elytroô+, _envelopper_, recouvrir, et par +extension, _perforation_. + + +I.--«Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés, +ce sont les interprétations forcées que notre amour-propre, si +orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre misère, a voulu donner +à tous les passages que nous ne pouvons expliquer.» + +Nous avons déjà fait remarquer que Dieu, en communiquant avec les +hommes, emprunte toujours leur langage pour se mettre à portée de +leur faible entendement. Aujourd'hui que ces temps heureux sont loin +de nous, pour comprendre le mystérieux de la parole divine que Dieu a +consignée dans le livre sacré, il faut de nécessité absolue recourir +d'abord aux lumières du Saint-Esprit, en soumettant sa raison à +l'autorité de ce livre sublime qui ne peut faillir; puis étudier avec +soin, persévérance et humilité, le caractère, le tout, les propriétés +et le génie d'une langue aussi ancienne que la nature, et dont les +racines peu nombreuses expliquent si merveilleusement la signification +de ses mots sonores, et leur liaison avec les choses qu'ils dépeignent +avec tant de verve et de couleur; langue véritablement admirable, +puisque Adam se servit de son abondante stérilité pour donner aux +plantes et aux animaux qui venaient d'être tirés du néant, un nom +qui marquait leur nature et leur propriété (_Gen._, chap. II, v. +19); langue renfermant ainsi un sens allégorique, anagogique et +tropologique, et portant avec elle la preuve irrécusable et évidente +qu'elle fut consacrée par la bouche de Dieu!... + +Or, pour éviter toute espèce d'interprétation forcée, confrontez +avec l'original de ce livre divin, conservé dans l'arche de Noé, les +versions des savants interprètes et les doctes élucubrations des +commentateurs. Puis, consultez les Saints Pères qui nous ont légué ce +précieux trésor; ensuite les canons de l'Église, les conciles et les +explications lucides, les profondes méditations de nos théologiens +vous guideront tout naturellement dans la connaissance parfaite d'une +matière où il serait plus que téméraire de se fier à ses propres forces +pour parvenir à l'intelligence des textes originaux. Si vous avez eu +le courage de vous instruire dans la religion de ces docteurs, alors +disparaîtront devant vos yeux les doutes illégitimes, les apparentes +contradictions et les prétendues erreurs sur la physique, la chimie et +l'astronomie, que des esprits audacieux croient trouver dans la Bible, +mais qui, fort heureusement, n'existent que dans leur imagination +déréglée et corrompue; alors soudainement inspiré par la _grâce +agissante_, il vous sera donné de comprendre «la raison qui peut avoir +obligé Dieu, après ces espaces infinis de l'éternité qui ont précédé +la création du monde, à le créer dans le temps; que sans besoin comme +sans nécessité, puisqu'il possède toutes choses et que seul il peut se +suffire à lui-même, l'Éternel, en opérant cette merveille, n'a eu en +vue que son Verbe divin, qu'il a prévu devoir s'incarner, et s'offrir +lui-même en sacrifice, et que le monde n'a été formé que par le Verbe +et pour le Verbe, qui devait un jour le réparer après sa chute et +rendre à Dieu une gloire infinie et digne de lui.» (Lamy, _Introduction +à l'Écriture sainte_, liv. I, chap. 2.) + +C'est alors, ami lecteur, que, nourrie de la parole divine et devenue +«digne de porter les souliers de Jésus-Christ (saint Mathieu, chap. +III, v. 11), et de délier la courroie de ses boucles» (saint Luc, chap. +III, v. 16), votre âme en se dégageant de la misérable enveloppe qui +la tenait enchaînée ici-bas, s'élancera toute joyeuse vers le brillant +séjour de la céleste Jérusalem, où elle habitera avec les Chérubins, +espèces d'animaux (Ezéchiel, chap. X, v. 15) qui servent de monture à +Dieu quand il se met en voyage, «_ascendit super Cherubin et volavit_»; +de ces Chérubins, à la face bouffie, dont l'un d'entre eux fut mis en +sentinelle à la porte du Paradis terrestre avec une épée flamboyante, +pour empêcher notre premier père et sa pétulante moitié de rentrer dans +ce lieu de délices (_Genèse_, chap. III, v. 24) avec les Séraphins qui +précédaient les roues mystérieuses qu'Ezéchiel vit sous le firmament +(Ezéchiel, chap. I, v. 5 à 28); avec les Anges, les Archanges, les +Trônes, les Dominations, les Vertus, les Potentats, les Principautés, +les Forts, les Légers, les Souffles, les Flammes, les Étincelles; dans +ce ciel où vous entendrez les Anges chanter _hosanna_ treize mille six +cent trois fois, et ensuite s'endormir paisiblement sur les marches +resplendissantes du trône immortel que soutiennent les Séraphins; où +vous verrez des ballets entre les Saints et les Étoiles, les Chérubins +et les Comètes; que sais-je? avec toute la milice céleste: ce qui sera +un peu fade, il est bien vrai, mais du reste fort amusant. + + +II.--«L'un des articles de la _Genèse_ qui a singulièrement aiguisé +l'esprit humain, c'est le verset 27 du chapitre I «Dieu créa l'homme à +son image; il le créa mâle et femelle.» + +--«Si Dieu ou les Dieux secondaires créèrent l'homme mâle et femelle à +leur ressemblance, il semble en ce cas que les Juifs croyaient Dieu et +les Dieux mâles et femelles. On a recherché si l'auteur veut dire que +l'homme avait d'abord les deux sexes, ou s'il entend que Dieu fit Adam +et Ève le même jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et +Ève en même temps; mais ce sens contredirait absolument la formation de +la femme faite d'une côte de l'homme longtemps après les sept jours.» +(Voltaire, _Dictionnaire philosophique_, art. _Genèse_.) + +Malgré ce raisonnement si serré, si judicieux de Voltaire, comment ne +point croire à la création d'Adam et d'Ève en même temps, au même jour, +le sixième du monde, lorsque la _Vulgate_ et toutes les versions qui se +sont faites sur le texte hébreu, disent si positivement au chap. I, v. +27, que Dieu les créa homme et femelle, _masculum et foeminam creavit +EOS_? Cependant il est évidemment clair que par ce passage (La Bible +anglaise l'interprète de la même manière: «_Male and female created +HE THEM_») il faut entendre qu'Adam a dû être créé androgyne, puisque +Dieu, jugeant qu'il n'était pas bon _que l'homme fût seul_, ne forma la +femme qu'à la fin du septième jour, d'une des côtes qu'il tira d'Adam +pendant le sommeil divin où il l'avait plongé. (_Gen._, chap. II, v. +18, 21, 22). Mais, si Adam avait le sexe double, comment a-t-il fait +alors pour se faire des enfants à lui-même? Comment mettre en harmonie +ce passage de la _Genèse_ avec la manifeste contradiction qu'il paraît +impliquer? Cette question embarrassante a fait suer bien des pères de +l'Église, mais saint Thomas d'Aquin (_Quæst._, cap. I et seq.) plus +malin ou plus inspiré que ses confrères, l'a résolue sans difficulté, +en assurant que les hommes se faisaient, dans l'état d'innocence, par +l'intuition des idées ou d'une manière spirituelle, comme par l'endroit +dont parle Agnès dans l'_École des Femmes_, en prétendant que les +parties de la génération ne sont venues aux hommes qu'après le péché, +comme les marques perpétuelles de la désobéissance du premier!!!... +Et qu'on ne soupçonne pas l'ange de l'école de déraisonner! il était +plus que personne à même de connaître la vérité qu'il avance, lui +qui conversait dans la sainte familiarité de son Dieu; lui à qui, +selon le trop hardi abbé Dulaurens (_Arétin moderne_, 2e partie, art. +_Calendrier_), un crucifix de bois a fait un compliment académique, +le jour sans doute qu'il prouva si heureusement et avec tant de +clarté, dans sa soixante-quinzième question, que l'homme possède trois +âmes _végétatives_; savoir, la _nutritive_, _l'augmentative_ et la +_générative_! + + +III.--«Le nom qu'Adam donna à chacun des animaux est son nom véritable.» + +Un philosophe déiste du dix-huitième siècle, dans ses _Commentaires sur +la Bible_, s'est permis de calomnier ce passage de la Genèse, en disant +que «cela supposait qu'il y avait déjà un langage très abondant, et +qu'Adam, connaissant tout d'un coup les propriétés de chaque animal, +exprima toutes les propriétés de chaque espèce par un seul mot, de +sorte que chaque nom était une définition»; et s'armant de l'arme +du ridicule, si mortelle entre ses mains, il ajouta dans son délire +«qu'il était triste qu'une si belle langue fût entièrement perdue; que +plusieurs savants s'occupaient à la retrouver et qu'ils y auraient de +la peine.» + +Mais si cet orgueilleux eût été rempli de foi, il eût admiré le plus +ce qu'il comprend le moins et se fût aisément convaincu que si notre +premier père donna à chaque animal son vrai nom, c'est que, créé +dans un état de pure innocence, il avait reçu de Dieu, au rapport de +saint Thomas (_Quæst._, 94, art. 3), la science la plus parfaite et +la connaissance de toutes les choses de la nature; que sur l'ordre de +Dieu même, Adam avait imposé à tous les animaux le nom qui leur était +propre; d'où il suit qu'il connaissait parfaitement la nature de ces +animaux. En effet, les noms véritables doivent être en harmonie avec la +nature des choses. (Saint Chrysost., _Hom._, 14, _in Gen._) + +Cependant, sans comprendre clairement et fixement l'essence divine, +Adam, beaucoup plus que nous, en a eu une haute et parfaite +connaissance. (Saint Thomas, _Quæst._, 94, art. 1). + +Voilà une explication lumineuse d'un passage de la Bible vraiment +extraordinaire, qui doit confondre la raison de tous les incrédules. + + +IV.--«Mais le savant Sanchez...» Pour donner un échantillon du profond +savoir et de la délicatesse du révérend Sanchez, jésuite et casuiste +très versé dans la controverse, voici quelques-unes de ces questions +sur lesquelles il s'est sérieusement évertué et qu'il a proposées à +résoudre pour l'édification de ses lecteurs et à la très grande gloire +de Dieu. + +Il demande: + +_Utrum liceat extra vas naturale semen emittere?_ + +_De altera femina cogitare in coitu cum sua uxore?_ + +_Seminare consulto, separatim?_ + +_Congredi cum uxore sine spe seminandi?_ + +_Impotentiæ tactibus et illecebris opitulari?_ + +_Se retrahere quando mulier seminavit?_ + +_Virgam alibi intromittere dum in vase debito semen effundat?_ + +Il discute: + +_Utrum Virgo Maria semen emiserit in copulatione cum Spiritu Sancto?_ + +Et il assure: + +_Mariam et Spiritum Sanctum emisisse semen in copulatione et ex semine +amborum natum esse Jesum._ + +Et cent autres questions de cette force et de cette décence, que ce +théologien jésuite a agitées dans son fameux _Traité latin sur le +mariage_, et dont la traduction en français blesserait trop les moeurs +pour que nous ne la passions pas sous silence. Aussi, rien d'étonnant +si Sanchez «ne mangeait jamais ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et si, +quand il était à table, il tenait toujours ses pieds en l'air, assis +sur un siège de marbre.» + + + + +SUR L'ISCHA + + +I.--«La première personne à laquelle Jésus-Christ se montra après sa +résurrection fut Marie-Madeleine.» + +Rien dans l'antiquité n'approcha jamais de cette consolante doctrine +de ramener à l'honneur par le repentir. Régénérée par la pénitence, +une chrétienne, quelque grande que soit la faute qu'elle a commise, +si elle s'en repent, est aussitôt purifiée et rendue à sa première +considération. Aussi, il y a au ciel, pour une brebis égarée qui +revient au bercail de l'Église, beaucoup plus de joie que pour dix +saints qui n'ont jamais péché. + +La vie de Marie-Madeleine nous en offre le plus frappant exemple +et confirme nos réflexions. Après avoir mené une vie libertine et +débauchée, et vendu, comme les vestales de l'Opéra, des cordons verts +aux libertins de Jérusalem, un jour qu'elle savait que Jésus-Christ +était allé dîner chez le Pharisien Simon, touchée sans doute par un +mouvement de curiosité si naturelle à son sexe, ou peut-être par un +caprice de vertu, ou, ce qui est plus probable, par le délabrement +d'une santé usée dans les débauches, Madeleine pénètre dans la salle du +repas et s'y jette, avec une sainte impudence, aux pieds du Sauveur, +les embrasse, les baise, les parfume, les arrose de ses larmes et les +essuie de ses cheveux. + +Alors, témoin de cette scène attendrissante et supposant, dans son +orgueil, que les dérèglements de cette femme ne sont point connus à son +convié, parce que, au lieu de rejeter, il accueille l'hommage impur +de cette prostituée, l'incrédule Pharisien doute témérairement de la +puissance du divin prophète et reste confondu lorsqu'il entend Jésus +dire à cette courtisane qu'il préfère son ardent amour à la tiédeur +de ceux qui ne l'aiment que du bout des lèvres et qu'il pardonne ses +péchés parce qu'elle a beaucoup aimé. (Saint Luc, chap. VIII, v. 36 à +50.) + +Admirable et touchant modèle de conversion! Elle nous fait voir, disent +les saints Pères, que la pécheresse la plus noire devient blanche comme +neige devant Dieu, lorsque l'humilité sanctionne sa pénitence... et, +comme dit quelque part l'impie Boufflers, se sauve ainsi du grand feu +que Dieu a fait là-bas pour ceux qui ne vont pas là-haut..... + + + + +SUR LA TROPOÏDE + + +_Tropoïde_, du grec +tropos+, _moeurs_, _genre de vie_, _moralité d'un +peuple_. + +Dans le tableau si vrai, si caractéristique de la législation et de la +moralité du peuple hébreu qu'il dépeint avec la supériorité du talent +d'un habile politique et d'un profond penseur, Mirabeau, qu'aucune +considération n'arrête lorsqu'il s'agit d'agrandir les limites de notre +intelligence par une vérité quelconque, imprime à ce chapitre le cachet +de son génie, en y développant les observations les plus judicieuses +et les plus profondes réflexions, il compare avec une étonnante +sagacité les moeurs et les coutumes des Juifs du temps de Moïse avec nos +habitudes, nos moeurs et nos libertés, que le despotisme des prêtres et +des rois a si longtemps tenues courbées sous leur sceptre avilissant, +mais dont la philosophie du dix-huitième siècle, par ses longs et +constants efforts, a fait enfin justice à jamais. Depuis cette époque +si mémorable, la civilisation est en marche: ses progrès peuvent être +ralentis; mais ni les misérables intrigues du sacerdoce, qui menace de +tout abrutir pour tout dominer, ni les actes impolitiques et imprudents +des gouvernements actuels, dont la violence, l'astuce et l'intérêt +sont les plus puissants mobiles, ne parviendront jamais à comprimer +l'essor de la progressive émancipation de l'esprit humain. Une immense +impulsion lui est donnée, et l'imprescriptible liberté, désormais +circonscrite dans les bornes bien entendues du devoir social, fera +insensiblement _le tour du monde_, triomphera de leurs vains efforts et +anéantira quelque jour l'oeuvre de l'iniquité et de la corruption. + + +Mais revenons au sujet de ce titre. + +La _Tropoïde_, dit le révérend père Lamy, est tirée des instructions et +des règles de morale de la lettre de l'Écriture. La loi juive défend +de lier la bouche au boeuf qui bat le blé (_Deut._, chap. XXV, v. 4) et +saint Paul se sert de ce précepte de Moïse pour établir l'obligation +qu'ont les fidèles de fournir aux ministres de l'Évangile tout ce qui +leur est nécessaire (_I. Corinth._, chap. IX, v. 9.--_I. à Timoth._, +chap. V, v. 18), ce qui n'est pas mal entendre ses intérêts. D'après +saint Jérôme (dans sa _lettre à Hedibia_), le sens tropologique est +celui qui nous élève au-dessus du sens littéral et nous fait donner une +explication morale et propre à nous faire connaître ce qui se passait +parmi le peuple juif: récit qui n'est pas du tout à son avantage. + + +I.--«Quand la fille avait engagé sa foi, les matrones la conduisaient au +dieu Priape.» + +Si on voulait juger avec sévérité des moeurs et des habitudes du peuple +romain par les expressions libres de quelques-uns de ses écrivains les +plus célèbres; si l'on exposait au grand jour les tableaux obscènes +de l'antiquité que l'on a découverts dans les fouilles d'Herculanum +et de Pompéi, il faudrait en conclure nécessairement que la pudeur, +loin d'être un sentiment naturel et indispensable à l'homme, n'est +chez lui qu'une simple vertu de convention. Cependant, je ne saurais +m'imaginer qu'il ait existé sur la terre un peuple assez impudent, +assez dénaturé, assez ennemi de lui-même, pour établir, de gaîté de +coeur, un culte contre la décence et les bonnes moeurs. Or, le culte de +Priape, que je vais décrire, n'était point indécent chez les anciens; +car ils regardaient la propagation comme un devoir trop sacré et trop +sérieux pour voir dans la consécration du _Phallus_ et du _Kleis_ (ou +des parties sexuelles de l'homme et de la femme dans leurs sanctuaires) +autre chose qu'un emblème de la fécondité universelle, et ils le +sculptaient jusque sur les portes de leurs temples, comme le symbole +des premiers voeux de la nature. + +De là ce culte de _Priape_, qui passa à Rome de l'Étrurie, où +l'apportèrent les Corybantes et les Cabires. (Virey, _Dissertation +sur le libertinage_, art. III.) Au rapport de Strabon et d'autres +écrivains de l'antiquité, ce dieu était fils de Bacchus et de Vénus. +Il naquit à Lampsaque, ville de la Troade, non loin de l'Hellespont, +où sa mère l'abandonna à cause de sa difformité. On dit que, toujours +jalouse de Vénus, Junon, sous prétexte de l'aider dans ses couches, +toucha l'enfant d'une main perfide, au moment qu'il vint au monde, et +le rendit tellement monstrueux à certaine partie de son corps, que je +ne puis mieux nommer qu'en ne la nommant pas, qu'il fit tourner la tête +à toutes les jolies femmes de Lampsaque: c'était à qui l'enlèverait. +Mais les maris ne se souciant guère de voir leurs fronts s'enrichir +d'une coiffe que les dames distribuent si volontiers, le chassèrent de +leur ville sur un décret du Sénat. Priape, piqué du procédé peu galant +de ces jaloux, les frappa d'une espèce de maladie qui les rendait +extravagants et dissolus dans leurs plaisirs. Ces malheureux époux, +doublement punis, furent consulter l'oracle de Dordone, qui leur +ordonna de rappeler Priape de son exil. + +Je passerai sous silence comme fastidieux ses attributions et son +emploi qui le commettait à la garde des jardins, où il servait +d'épouvantail aux oiseaux et aux voleurs qu'il menaçait de cette +disposition pénale: + + _Foemina si furtum faciet mihi, virque puerque, + Hæc cunnum, caput hic, probeat ille nates._ + +Je dirai que ce dieu présidait à toutes les débauches du paganisme. +Ses _Phallalogies_, ou ses fêtes, se célébraient particulièrement à +Lampsaque. Les Égyptiens, selon certain auteur, le nommaient _Horus_ +et le représentaient «jeune, ailé, avec un disque sous le pied, tenant +un sceptre dans la main droite, et de la gauche soulevant son membre +viril, qui égalait en grosseur tout le reste de son corps.» Festus +rapporte que les Romains lui élevèrent un temple sous le nom de +_Mutinus_, «où il était assis avec le membre en érection, sur lequel +les jeunes épouses venaient s'asseoir avant de passer dans les bras +de leurs maris, afin que ce Dieu eût les prémices de leur virginité. +C'est pour cela que lui était dédiée la première nuit des noces, +que présidaient, sous ses ordres, les dieux _Subigus_, _Jugatinus_, +_Domitius_ et _Mutius_ (_Jugatinus_, qui unissait l'homme et la +femme par le mariage. AUGUST., _De Civ._, IV, c. 8.--_Domitius_, +qui protégeait la mariée dans la maison du mari. AUG., VI, c. +9.--_Mutinus_, dont la coutume religieuse était de faire asseoir la +jeune mariée sur un _fascinum_, de dimension énorme et monstrueuse. +AUG., IV, c. 11), et les déesses _Virginiensis_, _Prenia_, _Pertunda_, +_Manturna_, _Cinxia_, _Matuta_, _Mena_, _Volupia_, _Strenua_, +_Stimula_, etc. (_Manturna_, dont l'office était de faire en sorte que +la femme restât avec le mari. AUG., IV, c. 9.--_Cinxia_, qui devait +ôter la ceinture à la mariée. ARNOB., lib. III, p. 118.--_Matuta_, +qui présidait aux caresses du réveil. PLUT., _in Camillo_.--_Mena_, +qui présidait aux menstrues des femmes. AUG., c. 11.--_Volupia_, +qui présidait à la volupté. ARNOB., lib. IV, p. 131.--_Strenua_, +qui excitait au coït. AUG., IV, c. 11.--_Stimula_, qui faisait +agir avec vivacité. AUG., IV, c. 11.--_Viripiaca_, qui présidait +au raccommodement. VAL. MAX., lib. II, c. 1, n. 6.--_Prosa_, qui +présidait aux accouchements. AUL. GELL., lib. XVI, c. 17.--_Egeria_, +qui présidait à la délivrance. Voyez FESTUS.) Toutes divinités +officieuses qu'on invoquait dans l'acte du coït, et qui avaient dans la +cérémonie de l'hymen chacune un emploi particulier. + +La jeune mariée, au sortir de la couche nuptiale, allait offrir à +Priape autant de branches de saule qu'elle avait essuyé d'assauts +amoureux: + + _Quæ quot nocte viros peregit unâ, + Tot vergas tibi dedicat salignas._ + +Ce dieu fut aussi surnommé _Phallus_, _Ityphallus_, _Triphallus_ et +_Fascinus_ (Plutarque, dans ses _Commentaires_, +peri tês +philoploutias+, ou _Passion des Richesses_, et dans son livre sur _Isis +et Osiris_; Columelle, dans son _Traité de l'Agriculture_, Pompéjus et +Hérodote, liv. 2, en donne une ample description), symboles de la +fécondité, que l'on voyait en tous lieux, sur les dieux Termes, dans les +jardins, dans les gynécées des dames romaines, où, pour tribut de +reconnaissance, elles appendaient à sa chapelle des tableaux votifs, et +posaient publiquement des couronnes de fleurs sur son membre en +érection. + +Ces dames portaient des phallus à leur cou, et en suspendaient à celui +de leurs enfants. Ces bijoux précieux étaient ordinairement d'or, +d'ivoire, de verre ou de bois; quelquefois elles en faisaient en étoffe +de laine ou de soie pour amuser leur... libertinage et charger leur +vaisseau (_ad suam onerandam navem_), comme le dit si plaisamment +Pétrone. + +Quoique nos moeurs n'admettent pas d'honorer publiquement ce dieu, nous +ne cessons cependant de lui dresser des autels en particulier: ce sont +les boudoirs de nos petites maîtresses qui remplacent maintenant ces +édicules. + +Au reste, saint Jérôme croit que ce dieu était le même que le dieu des +Moabites et des Madianites, qu'ils invoquaient sous le nom de _Peor_, +_Beelphegar_ ou _Phegor_. Mais toujours est-il que Priape était connu +et même adoré des Juifs, puisqu'il est rapporté dans la Bible que +«dans la vingtième année du règne de Jéroboam, roi d'Israël, Asa, roi +de Yuda, chassa de son territoire tous les efféminés et purifia son +royaume de toutes les souillures de l'idolâtrie que ses pères avaient +établies. De plus, il défendit à sa mère Mahacham d'être désormais +la prêtresse des sacrifices de Priape, dans le bois qui lui était +consacré; puis il renversa sa statue et brûla cette image infâme dans +le torrent de Cédron.» (_Rois_, chap. XV, v. 9 à 13.--_Paralipomènes_, +liv. II, ch. XV, v. 16.) Le texte hébreu porte _miphletzet_, que les +interprètes traduisent indifféremment par _caverne_, _assemblée_, +_idole_, mots qui dans ce passage de la Bible expriment la même idée; +car il est avéré que Mahacham, avec la confrérie qu'elle avait formée +et dont elle était le chef, célébrait dans les bois ou lieux obscurs +les sacrifices de Priape, qu'accompagnaient les crimes les plus honteux +et les plus infâmes prostitutions. + + + + +SUR LE THALABA + + +Mot hébreu que l'on comprendra aisément quand on aura lu l'histoire des +Jésuites, l'_Onanisme_ de Tissot et la _Nymphomanie_ de M. de Bienville. + + +I.--«Un des plus beaux monuments de la sagesse des anciens est leur +gymnastique.» + +L'homme par sa nature, destiné au travail, a souvent besoin de se +reposer de ses fatigues. C'est dans ces intervalles de repos momentané +qu'il aime à se livrer volontiers aux plaisirs du jeu qui récréent son +esprit, en même temps qu'ils lui préparent de nouvelles forces pour +reprendre ses travaux accoutumés. Mais si je parle de jeu, je n'entends +nullement vanter ici ces dangereuses maisons qui engloutissent la +santé, l'honneur et la fortune des gens crédules qui entretiennent avec +elles de funestes rapports, que repousse la morale publique et qu'une +politique bien entendue eût depuis longtemps supprimées, si, pour les +maintenir, l'avidité du fisc n'usait de tout le pouvoir dont il est +revêtu. + +Je ne signale donc les dangers de cette vile passion qui dégrade +l'homme en le portant à tous les excès, que pour relever davantage ces +jeux et ces exercices si utiles que les anciens avaient rangés parmi +leurs cérémonies religieuses, dans le but de développer les forces et +l'agilité du corps, et de disposer la jeunesse par une santé robuste, +toujours si influente sur ses actions, à devenir d'utiles citoyens. + +Les théâtres consacrés à ces nobles gymnastiques (du grec +gymnastikos+, +lieu où les Grecs s'exerçaient à certains jeux; formé de +gymnos+ +_nu_, parce qu'ils étaient nus ou presque nus pour s'y livrer plus +librement), étaient des lieux spacieux, où les anciens s'assemblaient +pour y disputer le prix de la lutte, du disque, du palet, de la course, +du saut ou du pugilat. + +Leurs jeux les plus célèbres étaient au nombre de quatre, qu'ils +désignaient sous le nom de _combat_ +agôn+, ainsi que le +confirme ce vers d'Homère: + + +Tessares eisin agônes Hellada+ + +Les _Olympiques_ se célébraient au bout de quatre ans révolus, en +l'honneur de Jupiter, à Pise, non loin d'Olympie, ville d'Élide, dans +le Péloponèse. Ils duraient cinq jours et commençaient par un sacrifice +solennel. + +Les _Pythiques_ avaient lieu à Delphes, en l'honneur d'Apollon, pour +perpétuer sa victoire sur le serpent Python. + +Les _Isthmiques_, institués par Sisyphe, roi de Corinthe, en l'honneur +de Neptune, se solennisaient tous les trois ans dans l'isthme de +Corinthe, près du temple de ce dieu. + +Et les cérémonies des Néméens se consacraient à la même époque à Argos, +en mémoire d'Archemor, fils de Lycurgue, roi de Némie, qui mourut de la +morsure d'un serpent. + +Célébrés avec éclat et magnificence, sous les yeux des rois, des +magistrats et d'une foule immense de spectateurs que le désir de la +gloire y attirait de toutes parts, ces jeux enflammaient l'émulation en +élevant l'âme aux grandes actions, et enfantaient des citoyens dévoués +à la patrie. + +Le vainqueur était couronné de branches de pin, de laurier, de feuilles +d'olivier sauvage ou de roses, aux yeux de tous les assistants et au +bruit de leurs acclamations. Honoré dans sa patrie pour le reste de +ses jours, son nom et sa victoire étaient chantés par les plus grands +poètes. On lui érigeait des statues, et on poussa même les éloges du +vainqueur jusqu'à l'élever au rang des dieux. + +C'est par ces nobles institutions que la Grèce remplit le monde +de l'éclat de sa gloire et qu'elle parvint à transmettre son nom à +l'immortalité. + + + + +SUR L'ANANDRINE + + +Formé +anandrynomai+, _devenir lâche_, _diminuer_, composé de l'+a+ +privatif et de l'+n+ euphonique: _efféminéité_. + + +I.--«Sapho... peut être regardée comme la plus illustre des tribades.» + +Cette célèbre, mais trop infortunée Sapho, qui vécut du temps de +Stésichore et d'Alcée, environ 600 ans avant l'ère chrétienne, se +distingua non seulement par ses habitudes lesbiennes de +kleitoriazein+. +(Voyez la _Linguanmanie_.) C'est cette erreur lascive qui justifie la +résection du clitoris dans les pays méridionaux, où les femmes, par +le prolongement quelquefois prodigieux de cette portion externe des +nymphes, ont propagé cette nouvelle manière d'aimer de Sapho. (Voyez +l'_Akropodie_, que Sénèque et saint Augustin lui reprochent avec tant +de véhémence, mais encore par son beau talent poétique, qui la fit +surnommer la dixième Muse. Elle inventa deux sortes de rythmes, le +saphique et l'éolique, et dans la faible partie de ses oeuvres que +l'ignorance et la barbarie ont laissé parvenir jusqu'à nous, son âme +respire tout entière dans les vers brûlants d'amour, qu'elle soupirait +pour le volage Phaon. + +L'ardeur, ou plutôt le feu de son tempérament, dit Virey, la fit +accuser d'un vice... qui la rendit presque un homme: _Mascula Sapho_. +Inspirée par l'amour et les dédains de Phaon, elle put transmettre à la +postérité la peinture de ses ardeurs ou plutôt les transports de son +érotomanie; elle les eût moins vivement représentés s'ils eussent été +assouvis. Tout prouve donc que le génie ne s'allume que par la chaleur +amoureuse, et celle-ci ne brille que dans les caractères virils, même +chez les femmes de lettres les plus célèbres. (Virey, _Effets de +l'Amour sur l'esprit_.) + +Voici la traduction, par Boileau, d'une des odes que Sapho adressa à +une Lesbienne, et qui fera juger de son beau génie: + + _Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire, + Qui jouit du plaisir de t'entendre parler, + Qui te voit quelquefois doucement lui sourire. + Les Dieux, dans son bonheur, pourraient-ils l'égaler?_ + + _Je sens de veine en veine une subtile flamme + Courir par tout mon corps sitôt que je te vois; + Et dans les doux transports où s'effare mon âme, + Je ne saurais trouver de langue ni de voix._ + + _Un nuage confus se répand sur ma vue, + Je n'entends plus, je tombe en de douces langueurs; + Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue, + Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!_ + + + + +SUR L'AKROPODIE + + +Du grec +akros+, _extrémité_, et +podia+, _chaussure_, et par extension, +_retranchement du prépuce_. + + + + +SUR LE KADESCH + + +Du grec +kathesis+, _introduction d'un instrument chirurgical_, +_mutilation_. + + +I.--«En Italie, cette atrocité n'a pour objet que le perfectionnement +d'un vain talent.» + +La dissolution des moeurs, la défiance et le despotisme des Orientaux +ont inventé la mutilation que la polygamie a perpétuée. C'est à +_Spada_, village de Perse, que l'on commença à dépouiller les hommes +des organes essentiels de la virilité. De là, sans doute, l'origine du +mot latin _spado_, qui signifie eunuque, castrat. + +La plupart des peuples de l'antiquité ont pratiqué cet usage barbare. +Sémiramis, si fameuse par son ambition, son courage et ses débauches, +ordonna, au rapport d'Ammianus (Lib. IV, refert Semiramidem primam +omnium mares castrasse), de châtrer les hommes faiblement constitués, +pour leur ôter les moyens de propager des races débiles, et le +législateur de Sparte, imitant cette cruelle politique, la consacrait +par des lois. L'histoire nous a transmis le souvenir du fanatisme +déplorable qui poussaient les prêtres de Cybèle (Lucian, De Dea Syria) +et les Valésiens à altérer leur existence par la castration. Elle +fait également mention d'Origène, qui, pour se détacher entièrement +des choses de la terre et ne s'occuper que des choses célestes, mais +interprétant trop rigoureusement le passage de saint Mathieu: «Il en +est qui se sont châtrés pour acquérir le royaume des cieux (Cap. XIX, +v. 12)», se soumit lui-même à la mutilation «et outrepassa le but, +dit Virey, en retranchant la source de la force et le mérite de la +résistance contre les tribulations de ce monde». + +Les motifs d'une excessive jalousie qu'ils portaient de leurs femmes, +sans cesse exposées dans ces climats brûlants à devenir avec facilité +la conquête de tous les hommes, ont pu seuls inspirer aux peuples +de l'Orient l'affreuse idée de mutiler un sexe pour le commettre à +la garde de l'autre. Et c'est particulièrement à ces raisons qu'il +faut attribuer l'origine des eunuques (Du grec +eunê+, _lit_, et +echô+, +_je garde_) et des sérails, où ces êtres dégradés sont investis de +la surveillance des femmes destinées à leurs plaisirs, emploi qui a +beaucoup d'analogie avec celui des duègnes, en Espagne, chargées de +veiller sur la conduite des dames confiées à leurs soins. + +C'est dans la plus tendre enfance et jusqu'à l'âge viril que cette +cruelle exécution s'exécute, au moyen de ligatures imbibées d'une +liqueur caustique ou d'un cordon de soie que l'on serre autour de la +verge et du scrotum; peu de jours suffisent à l'entier rétablissement +de ces infortunés. Privés ainsi de tous les caractères de leur sexe, +et n'inspirant plus de crainte par leur impuissance complète, ils +sont reconnus capables de l'emploi d'eunuques, et dès lors ils ont le +droit d'approcher des femmes renfermées dans les harems. Sans aucune +sensibilité quelconque, pâles et d'une démarche traînante, imberbes +et le corps flétri, bien que jeunes encore, ils portent sur un visage +profondément sillonné de rides tous les signes d'une vieillesse +prématurée; et l'on pourrait dire d'eux ce que saint Chrysostome disait +de l'eunuque Eutrope: «Quand son fard est ôté, son visage paraît plus +laid et plus ridé que celui d'une vieille femme.» + +Une fois revêtus de cet emploi, souples et sûrs ministres des plaisirs +capricieux de leurs maîtres, de méprisables valets qu'ils étaient, ils +parviennent quelquefois, en rampant adroitement, jusqu'à la plus haute +faveur. Quelques eunuques, au sommet de la puissance, ont exécuté de +grandes choses; mais comme la mutilation influe beaucoup sur le moral, +leurs vices ont toujours dominé, et ils se sont souvent vengés sur le +genre humain de la condition avilissante où ils étaient condamnés; +c'est dans leur sein que l'on a vu s'amonceler des orages qui ont +renversé des Etats. + +Une sorte d'eunuques, non moins fameux par leurs infâmes débauches +que par leur dégradation, auxquels les Romains, du temps de l'Empire, +extirpaient les testicules, sont de ces misérables qui faisaient le +plus indigne abus de la verge qu'on leur avait conservée. Les dames +romaines en raffolaient, et Juvénal en donne la raison lorsqu'il dit +(Liv. II, sat. 6, v. 305 à 379): + + _Sunt quas eunuchi imbelles ac mollia semper + Oscula delectent, ac desperatio barbæ. + Et quod abortivo non est opus. Illa voluptas + Summa tamen, quod jam calida matura jumenta, + Inguina traduntur medicis, jam pectine nigro + Ergo expectatos, ac jussos, crescere primum + Testiculos, postquam coeperunt esse bilibres + Tonsoris damno tamen rapit Heliodorus. + Conspicuus longe, cunctisque notabilis intrat + Balnea, nec dubie custodem vitis et horti + Provocat, a domina factus spado. Dormiat ille + Cum domina. Sed tu jam durum, Postume, jamque + Tundendum eunucho Bromium committere noli._ + +(Il en est qui trouvent les baisers de l'eunuque efféminé d'autant plus +délicieux qu'elles n'appréhendent point une barbe importune, et n'ont +pas besoin de se faire avorter. Mais afin que la volupté n'y perde +rien, elles ne les livrent au fer qu'après que leurs organes, bien +développés, se sont ombragés des signes de la puberté; alors Heliodorus +les opère, au seul préjudice du barbier. L'esclave ainsi traité par sa +maîtresse, est sûr, dès qu'il entre dans nos bains, de s'attirer tous +les regards; et même il pourrait hardiment défier le dieu des jardins. +Laisse-le dormir auprès de ton épouse, mais garde-toi bien de lui +confier ton Bromius, malgré sa barbe naissante, et tout robuste qu'il +est déjà. (Trad. de J. Dussaulx. Bibliot. Panckoucke.) + +C'est pour empêcher sans doute qu'ils ne devinssent femmes eux-mêmes, +et parce qu'ils conservaient quelque reste furtif de ce qui récèle +l'élément de la vie, que les lois avaient accordé la faveur du mariage +à ces Conculix, si différents de ceux de la _Pucelle_. Toutefois leurs +femmes engagées dans un lien légalement inofficieux, puisqu'il était +diamétralement opposé au but de la nature, jouissaient du privilège +commode de se dispenser de la foi conjugale; mais quand le coeur leur +en disait, elles allaient en cachette, pour tranquilliser l'esprit de +leurs maris infirmes, prendre ailleurs leur supplément. + +Cependant la nature, cette admirable mère, dédommagerait-elle par des +affections toutes particulières ces êtres dégradés, ou bien l'illusion +toute-puissante, combinée avec les douces caresses et la jouissance +des charmes d'une belle femme compatissante, ne se bornerait-elle pas +aux seuls plaisir des yeux et à l'écorce des sens pour consoler ces +malheureux de l'état honteux de leur demi-existence! + +C'est incontestablement contrarier la propagation que de permettre de +tels mariages; c'est un véritable assassinat, une profanation, qui +dérobe à la société la volupté productrice de la femme. Ces stériles +liaisons ne devraient être approuvées par les lois d'aucun pays. + +Dans le second siècle de l'Église, le concile de Nicée (Canon IV), +confirmé par le second concile d'Arles, a expressément défendu ces +mutilations. + +Une loi de l'empereur Adrien, citée dans les _Digestes Ad leg. Corn._ +de Sicariis (Lib. XLVIII, tit. VIII, leg. 4, § 5), punissait de mort +les médecins qui faisaient des eunuques et ceux qui subissaient la +castration; de plus on confisquait leurs biens. + +Une ordonnance de Louis XIV, du 4 septembre 1677, condamnait à mort +tous ceux qui avaient mutilé leurs membres. + +L'article 316 du Code pénal prononce contre toute personne coupable de +ce crime la peine des travaux forcés à perpétuité, et la peine capitale +si la mort en est résultée avant l'expiration des quarante jours qui +auront suivi le crime. L'article 325 ne déclare le crime de castration +excusable que lorsqu'il a été immédiatement provoqué par un outrage +violent à la pudeur. + +Et malgré des défenses si positives et des punitions si sévèrement +exprimées par des lois civiles et canoniques, nous voyons de nos jours +une pareille monstruosité exister encore, et cela dans la ville par +excellence, dans cette Rome, le centre de la chrétienté!!! + +Voyez plutôt ces malheureux Italiens, pour qui le _farniente_ est le +premier des besoins, entraînés par la superstition ou une cupidité +barbare, se livrer au fatal couteau qui doit les priver des précieux +trésors de la vie, pour se donner un misérable filet de voix!... + +Allez à la Chapelle Sixtine, aux deux grands jours de la Semaine +Sainte, entendre ces admirables accords de voix choisies, cette +sublime et céleste harmonie qui vous transporte, qui vous ravit, mais +dont les sons divins cessent à l'instant de vibrer dans l'âme de +tout être sensible qui les entend, et n'y laisse plus qu'une pénible +impression, alors qu'on pense que ces voix si claires, si argentines, +si mélodieuses, sont obtenues aux dépens de la postérité. Quel scandale +odieux! il révolte la nature. + +Mais la magie d'une belle voix est-elle donc si puissante et le chant +possède-t-il une tout autre vertu que la simple prière? On le croirait, +puisque les sons de la musique délicieuse qui, dans la Chapelle +Sixtine, enchantent l'oreille de mille amateurs, après avoir cessé, +continuent à vibrer encore dans leurs âmes, tandis que les prières et +les plaintes que profère le prophète en récitant le sublime _Miserere_, +ne les touchent nullement. Et voilà pourquoi sans doute, pour apaiser +la Divinité, on chante toujours à l'Église et à l'Opéra. + + + + +SUR LE BÉHÉMAH + + +Mot hébreu qui signifie _jumenta_, _quadrupedia_ et, par extension, +_bestialité_. + + +I.--«_Faunes suffoquants_, FAUNI FICARII.» + +Saint Jérôme, dans son commentaire sur Jérémie, ch. 50, v. 39, donne +aux faunes l'épithète de _ficarii_, _qui avaient des figues_. Il faut +conjecturer que, par ce mot, ce Père de l'Église a voulu dépeindre la +laideur de ces faunes, dont le visage était couvert de pustules et de +boutons; ce qui n'est pas sans apparence de vérité, car _ficus_, figue, +figurément pris, désigne une tumeur, une sorte d'ulcère qui ressemble à +ce fruit. + +Mais, n'en déplaise à saint Jérôme, le texte hébreu porte HM, qui +signifie proprement _un spectre_, _une chose qui inspire la terreur_, +d'où dérive le mot hébreu EIMA, qui veut dire _épouvante_. Et comme on +représentait les faunes et les satyres, moitié hommes et moitié boucs, +fort velus, violant femmes et filles, dont ils étaient la terreur; +que, d'un autre côté, nul animal de sa nature n'est plus enclin à +la lasciveté que le bouc, il est permis de croire que l'opinion de +Berruyer, _qui rend ses faunes très actifs_, SICARII, doit prévaloir +sur celle de saint Jérôme. En effet, le mot grec +sathê+, en latin +_veretrum_, d'où est formé celui de satyre, indique assez la lubricité +des inclinations de ce vil animal. + +Au reste, le bouc est placé parmi les divinités de l'Égypte que +l'on honorait le plus: il avait un culte tout particulier. Les +femmes n'avaient point horreur à lui soumettre leurs corps, et les +hommes ne dédaignaient pas de caresser leurs chèvres; dans leur +délire superstitieux, ils allaient quelquefois jusqu'à se prosterner +devant un bouc et à baiser le derrière de ce puant animal (Voyez la +Bible de Voltaire, au chapitre du _Lévitique_): de là vient sans +doute que la Bible, en parlant des idoles, les appelle les _vilus_, +SAHIRIM, et lorsque le prophète Isaïe dit, ch. 13, v. 21, que _les +velus danseront_, PILOSI SALTABUNT, il faut l'entendre, disent les +interprètes, des démons qui emprunteraient quelquefois cette forme +sauvage. + +Je ne me hasarderai pas à contester l'existence de ces hommes +capripèdes; je me tiens respectueusement aux Saintes Ecritures et à +ce qui en est rapporté par saint Jérôme, qui nous apprend que saint +Antoine, dans son désert, fit la rencontre d'une espèce de nain, au +front cornu, aux narines crochues, aux pieds de bouc, qui lui présenta +des dattes et l'assura qu'il était un de ces habitants que les païens +avaient honorés sous le nom de faunes et de satyres; qu'il était député +vers lui, pour le conjurer d'intercéder pour eux près le Dieu commun, +qu'ils savaient bien être venu en terre pour le salut du monde. (Inter +saxosam convallem haud grandem homunculum vidit aduncis naribus, +fronte cornibus, asperatâ, cujus extrema pars corporis in caprarum +pedes desinebat, et responsum accepit Antonius: Mortalis ego sum unus +ex accolis eremi, quos vario errore delusa gentilitas, faunos satyrosque +vocans, colit. Precemur ut pro nobis communem Deum depreceris, quem pro +salute mundi venisse cognovimus. S. HIERONYMUS, _in Vita S. Pauli_.) + +Preuve indubitable qu'il existe des démons sous la figure de boucs. +Néanmoins le cardinal Baronius prétend témérairement que le satyre +qui entra en colloque avec saint Antoine n'était qu'un singe, né +probablement du commerce honteux de cet animal avec des filles, que +Dieu doua de la parole, ainsi qu'il en avait fait autrefois pour le +serpent et l'ânesse de Balaam, dont parlent la Genèse et les Nombres +(Gen., cap. III, v. 1.--Num., cap. XXII, v. 28.) Mais qu'est-ce que +l'opinion d'un cardinal contre celle d'un saint et de toute une +antiquité qui déposent contre lui? + + + + +SUR L'ANOSCOPIE + + +Du grec +ana+, _au-dessus_, et de +skopia+, _action d'épier_, formé +de +skopeô+, _je considère_, _je contemple_.--Astrologie judiciaire, +jonglerie. + + + + +SUR LA LINGUANMANIE + + +Du latin _lingua_, langue, et du grec +mania+, _fureur_, dérivé de ++mainomai+, _rendre furieux_. + + +I.--«C'étaient des maisons publiques où les hommes et les femmes +pêle-mêle s'abandonnaient à tous les genres de libertinage.» + +La prostitution date de la plus haute antiquité. Les Orientaux +l'admirent dans le culte de leur religion et ne la considèrent point +comme un dérèglement de moeurs; ils la consacrèrent d'abord à célébrer +le premier instant de l'existence de l'être auquel ils ouvraient le +sentier de la vie. Elle fut ensuite un des moyens puissants d'accroître +et de propager l'espèce humaine. Dans les temps patriarcaux, nous +trouvons Ada et Selles, concubines de Lamech, père d'Abraham, se +distinguer dans le métier, et leur progéniture bravement suivre leur +exemple. (_Gen._, chap. IX, v. 19; V. et VI, 1, 2, 3, 4.) + +Aux petits soins avec Abraham, la jeune Sara, dont Dieu avait fermé le +sein, _conclusit_, met dans le lit de son mari la fraîche et gentille +Agar, sa servante (_Gen._, chap. XVI, v. 2, 3, 4.) Nous voyons Sodome +et Gomorrhe et toutes les villes de la Pentapole dans la Palestine +livrées à une souillure infâme. (_Gen._, chap. XIX, v. 4, 5, 6, 7, 8.) +Pheiné, de connivence avec Thamma, deux filles de Loth, prennent goût +à la bagatelle, et, commettant un inceste avec leur bonhomme de père, +dans le dessein de repeupler la terre, se font engrosser par lui, après +l'avoir enivré au sortir de Sodome, dont tous les habitants viennent +d'être rôtis par un déluge de soufre, pour avoir pris saint Pierre pour +saint Paul (_Gen._, ch. XIX, v. 24, 30 à 38.) Lia et Rachel, épouses +de Jacob, lui prostituent leurs servantes (_Gen._, ch. XXIX, v. 22, +23 et 28) et Ruben séduit Bela, concubine de son père (_Gen._, ch. +XXXV, v. 22.) Juda fait épouser Thamar, la veuve de son fils aîné Her, +par son second fils Onan, qui élude le devoir conjugal au moyen de la +masturbation (_Gen._, ch. XXXVIII, v. 8 et 9). Et cette même Thamar, +sur un grand chemin, escamote avec adresse un enfant à son beau-père +Juda, qui, en s'évertuant avec elle, croit être avec une femme publique +(_Gen._, XXXVIII, v. 14, 15, 16.) De cette surprise incestueuse, +si salutaire au genre humain, naquit Pharès, l'un des ancêtres de +Jésus-Christ. L'amoureuse Nitiflis, femme de Putiphar, sollicite +l'imbécile Joseph à de voluptueux ébats, mais il refuse obstinément de +_s'unifier avec elle_ (_Gen._, ch. XXXIX, v. 7, 8, 9). La bestialité et +la pédérastie étaient fort connues dans le pays de Chanaan (_Exod._, +ch. XXII, v. 19). On s'y polluait devant la statue de Moloch (_Lévit._, +ch. XVIII, v. 21). Parmi les femmes publiquement madianites qui, du +temps de Moïse, _corrompirent_, à Setim, le corps et l'âme du peuple +juif, se trouva la jolie prostituée Cozbi, fille de Jur, prince très +noble des Madianites, avec laquelle était couché dans un b..... _in +lupanar_, Zambri, fille de Salu, prince de la maison et lignée de +Siméon, lorsque le pieux et fanatique Phinées, petit-fils du grand +prêtre Aaron et fils d'Eléazar, tout transporté d'une sainte colère, +entra dans le b....., une dague à la main, et transperça d'un seul coup +les deux délinquants ensemble, vers les parties de la génération +(_Num._, cap. XXV, v. 1, 2 à 28; Arrepto pugione ingressus est... in +lupanar et perfodit ambos simul, virum scilicet et mulierem, in locis +genitalibus.) + +Ce fut une femme publique nommée Rahab, qui mue par cette généreuse +pitié si naturelle aux filles de son espèce, cacha au haut de sa +maison, sous de la paille, les espions qui s'étaient délassés avec +elle de leurs fatigues, et que Josué avait envoyés à Jéricho, pour +reconnaître la ville avant de l'assiéger (_Jos._, cap. II, v. 1, 6). + +Passons maintenant au Livre des Juges. Le robuste Samson se rend un +jour dans la ville de Gaza; il voit sur sa porte une courtisane, avec +laquelle il couche jusqu'à minuit (_Jud._, cap. XVI, v. 1, 3). Ensuite +il devint éperdument amoureux de Dalila, dans la vallée de Sorec, autre +fille de joie. Dans un de ces moments de voluptueuse ivresse où le coeur +nageant dans l'élément du plaisir, est incapable de rien refuser à +l'être qui vous le procure, Samson, après avoir trompé trois fois son +amante sur le secret de sa force, a enfin la faiblesse de lui dire, +et comme il est impossible à la femme de porter loin un secret, elle +le trahit à son tour en le faisant connaître aux Philistins, qui lui +crèvent les yeux (_Jud._, cap. XVI, v. 4 à 22). + +Aimez-vous à consulter les Livres des Rois?... Eh bien! ouvrez celui +de David, et vous verrez ce prophète-roi qui avait épousé Micho, fille +de Saül, s'en donner avec l'impudique Abigaïl, femme de Narbal, qui +lui inocula la v..... (_malum_) (I. _Reg._, cap. XXV, v. 35, 40). Le +saint homme de roi accolait en même temps plusieurs autres concubines +et femmes de Jérusalem, auxquelles il fabrique des enfants, ce qui +ne l'empêche nullement d'enlever la sensible Bethsabée, femme du +brave Urie, qu'il épouse après avoir fait assassiner son mari dans +les combats (II. _Reg._, cap. XI, v. 2, 4, 17), afin sans doute qu'il +n'y eût plus de vestige de fornication. Dans sa vieillesse, il se +réchauffe, faute de bassinoire, dans les bras de la jeune Sunamite, +et ne la déflore pas: _Non cognovit eam_ (III. _Reg._, cap. I, v. +4). _Tel père, tel fils_, dit le proverbe, et les enfants de David +le justifient: son fils Ammon brûle d'une flamme incestueuse pour sa +soeur Thamar, et sur le perfide conseil de son cousin germain Jonadab, +il la viole au moment qu'elle lui présente un potage apprêté de sa +propre main; puis il la renvoie fort brutalement. Absalon, irrité +de l'outrage fait à sa soeur, saisit, deux ans après, l'occasion d'un +splendide festin, au milieu duquel il immole Ammon, en présence de ses +autres frères qui fuient épouvantés. (II. _Reg._, cap., XIII, v. 8 à +30). Ce fratricide met ensuite le comble à ses forfaits en couchant +publiquement avec toutes les concubines de son père. (II, _Reg._, cap. +XV, v. 22). + +Si nous descendons jusqu'au troisième Livre des Rois, nous voyons le +type de la sagesse, le fils de l'adultère Bethsabée, Salomon enfin, +dont la haute sapience avait acquis si haute renommée dans l'Orient, +participer à l'humaine faiblesse et rouler dans son palais sur sept +cents épouses et trois cents concubines, dont «les nez ressemblaient à +la tour du mont Liban qui regarde du côté de Damas (_Cant._, VII, v. +4); les yeux à ceux des colombes (_Cant._, I, v. 14; IV, v. 1); les +tétons à des faons de chevreuil (_Cant._, VII, v. 3)», et qui, en un +mot, étaient «belles comme les tentes de Cédar et les peaux de Salomon +(_Cant._, I, v. 1)». + +Les allures galantes des courtisanes de son temps ressemblent beaucoup +au manège de nos femmes publiques, qui le soir, dans les rues, vont +recueillant les passants, pour les engager «à parcourir avec elles les +deux monts de la myrrhe, la colline de l'encens (Ad montem myrrhæ et ad +collem thuris. _Cant._, IV, 6), embrasser ensuite le figuier, et monter +dessus pour en recueillir les fruits» (_Cant._, VII, 8), qui sont +quelquefois si amers!... + +Voici ce que ce roi en rapporte dans le livre des _Proverbes_, dont les +uns renferment des erreurs, les autres de fastidieuses répétitions, et +que l'Église cependant considère comme un petit chef-d'oeuvre canonique, +ouvrage du très Saint-Esprit: + +«De la fenêtre de ma maison, j'aperçois un jeune insensé qui, sur le +soir, et lorsque la nuit devient obscure, passe dans le coin d'une +rue près de la maison d'une..... fille.--Je la vois venir au-devant +de lui, en sa parure de courtisane; elle prend ce jeune homme, le +baise et le caresse effrontément, lui disant: «JE ME SUIS ACQUITTÉE DE +MON VOEU AUJOURD'HUI. C'est pourquoi je suis venue au-devant de vous, +désirant de vous caresser. J'ai parfumé mon lit de myrrhe, d'aloès et +de cinnamone. Venez: enivrons-nous de volupté jusqu'à ce qu'il fasse +jour, et jouissons de ce que nous avons tant désiré. Mon mari n'est +point à la maison: il est allé faire un voyage qui sera très long; il +a emporté avec lui un sac d'argent, et il ne doit revenir que lorsque +la lune sera pleine. (_Cant._, VII, v. 3).» «Entraîné par de longs +discours et les caresses de ses paroles, le jeune homme la suit comme +un boeuf qu'on amène pour servir de victime et comme un agneau qui va à +la mort en bondissant.» (_Prov._, chap. VII, v. 6 à 22). + +Il est à remarquer ici que cette prostituée sait mettre de l'ordre dans +ses affaires. Dévote, avant de se livrer à ses impudiques plaisirs, +qu'elle veut d'abord sanctifier par la prière, _hodie vota mea Deo +reddidi_, elle aura tout le temps d'être amoureuse au lit. C'était +aussi l'opinion de Wasselin, abbé de Liége, qui trouvait convenable de +faire sa prière avant de se mettre à l'oeuvre du coït. (_Epist._, _ad +Florinum_ abbat., tome I, _Analect._, page 339.) Cette pratique est +passée en usage jusqu'à nos jours, car presque toutes les filles de +joie, celles qui font leur métier en honneur et conscience s'entend, +ornent d'un crucifix la cheminée de leurs réceptacles, qu'elles +tapissent souvent _d'images de l'Immaculée Conception, de saint +Barnabas, de la Madone, mère de la pureté, avec son divin poupon sur +les bras_; elles font de temps à autre dire des messes pour le salut de +leurs âmes et pour que Dieu leur envoie des chalands; quelques-unes, +par excès de dévotion, y ajoutent la confession les dimanches et les +jours de fête, et, dans l'intention de se rendre le ciel propice, la +plupart portent sur elles des scapulaires de la Vierge et se font +consoeurs du Saint-Rosaire, du Sacré-Coeur ou de la Congrégation. + +C'était un drôle de corps que ce roi Salomon: Piron d'un autre temps, à +l'harmonie près, qu'il ne possède pas, bel esprit érotique, il composa +les cantiques, que les belles voix de ses mille femmes et concubines +exécutaient sans doute pendant les orgies de ses splendides festins, où +50 boeufs et 100 moutons faisaient à eux seuls les pièces de résistance, +et dont je vous détaillerais, lecteur, toutes les substantielles et +stimulantes friandises, si je ne craignais de devenir fastidieux; mais +je reviens à ses Cantiques, dont voici la fidèle traduction: + +«Je chanterai mon bien-aimé, qui est pour moi une grappe de raisin de +Chypre.» _Cant._, I, 13. + +«Car le roi m'a déjà fait entrer dans ses celliers, et je suis ivre.» +_Cant._, I, 3. + +«Mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de myrrhe; il demeurera +entre mes tétons.» _Cant._, I, 12. (On se sert ici du mot propre pour +ne pas affaiblir la couleur du sujet dont Salomon était si plein.) + +«Qu'il me donne un baiser de sa bouche.» _Cant._, I, 1. + +«Fortifiez-moi avec des pommes odorantes, parce que je languis +d'amour.» _Cant._, II, 5. + +«Je me reposerai sous celui que j'ai désiré.» _Cant._, II, 3. + +«Là je lui offrirai mes tétons.» _Cant._, VII, 12. + +«Mon bien-aimé mit la main au trou, et mon ventre a tressailli de ses +attouchements.» _Cant._, V, 4. + +Au livre de Judith, chap. XIII, v. 8, 9 et 10, on voit la jolie veuve +de Monassès, la fière Judith, aller dévotement en bonne fortune trouver +dans sa tente l'Assyrien Holopherne, qui assiégeait Béthulie, et, à +l'âge de 65 ans (c'est l'âge que lui donne le révérend P. Dom Calmet), +inspirer à ce général une violente passion, auquel, hélas! et quatre +fois hélas! pour vous plaire, ô mon Dieu! elle _coupa le cou d'un coup +de son propre coutelas_, après avoir couché avec lui. + +Nous voyons au livre d'_Esther_, chap. I et II, v. 11 et 8, Assuérus, +qui régnait de l'Inde à l'Éthiopie sur cent vingt-sept provinces, +répudier la belle mais insolente Vasthi, qui refusait de montrer sa +beauté _in naturalibus_ aux libertins de sa cour; et puis usant de son +privilège de despote, parmi les trois cents belles vierges qui lui +furent amenées pour être ses courtisanes, choisir l'aimable et mignonne +Esther et l'admettre à l'honneur de partager sa couche royale. + +Le livre d'_Ézéchiel_ justifie par ses peintures hardies celles du +_Portier des Chartreux_. Il vous offre, aux chapitres XVI et XXIII, +le tableau des moeurs abominables dont étaient infectés Jérusalem et +tout le pays d'Israël sous les rois successeurs de David. Les fameux +emblèmes d'Ool et d'Oolibra nous font voir les femmes de ces contrées +forniquer avec tous les passants, se bâtir des b....., se prostituer +dans les rues (Cap. XVI, v. 15, 16, 31) et rechercher avec emportement +les embrassements de ceux _quorum carnes sunt ut carnes asinorum; et +sicut fluxus equorum, fluxus eorum_ (Cap. XXIII, v. 20). + +Le livre d'_Ozée_, dit Voltaire, est peut-être celui qui doit le plus +étonner les lecteurs qui ne connaissent point les moeurs antiques. En +effet, comment concevoir, à moins de faire le sacrifice de sa raison, +que le Seigneur puisse ordonner si positivement à ce petit prophète +_d'aller s'évertuer avec une femme de mauvaise vie et de lui faire des +enfants de prostitution_, puis lui enjoindre _d'aller se gaudir avec +une femme qui non seulement ait déjà un amant_, mais qui soit adultère +(_Ozée_, cap. I, v. 2) et dont la jouissance coûte à Ozée _quinze +pièces d'argent et une mesure et demie d'orge_?... (_Ozée_, cap. III, +v. 1.) + +Je ne dirai, et seulement par liaison, que peu de chose de ce que +nous rapporte le Nouveau Testament des galantes aventures de la +Madeleine qui, pleurant sur les débauches et les désordres de sa vie +passée, devint un modèle de vertu, comme elle avait été un scandale de +prostitution, ainsi que Marie Égyptienne, une autre fille de joie, dont +les débauches furent effacées par une vie pénitente de quarante ans, +qu'elle passa dans le désert sans manger. + +Je borne ici le tableau des prostitutions et des turpitudes du peuple +hébreu, que certes on ne doit point envisager conformément aux idées +que nous avons reçues sur les lois de la décence et de la pudeur. Ces +moeurs, si éloignées des nôtres, n'étaient point grossières dans ces +temps reculés, et ne paraissent confondre notre faible raison que parce +que nous ne pouvons sonder les profondeurs mystérieuses de ce peuple +élu, manifestement conduit par le doigt de Dieu; profondeurs qui nous +seront peut-être un jour dévoilées, alors que les _dies iræ_ seront +arrivés, pendant lesquels les balances d'or de Monseigneur saint Michel +pèseront nos futures destinées dans la vallée de Josaphat (Teste David +cum Sybilla). + +La prostitution fut connue de tous les peuples de l'Orient, qui la +pratiquaient sous l'emblème des divinités génératrices. Influencés +par des climats constamment brûlants où le soufre, mêlé à tous les +végétaux et les drogues les plus échauffantes, occasionne dans le +sang et le cerveau de ces explosions qui mènent l'esprit jusqu'au +délire, ces peuples les honorent par des actes de la plus révoltante +impudicité, tribaderie, pédérastie, bestialité, sodomie, onanisme et +jusqu'à la profanation des cadavres de femmes, tout y est mis en usage +pour stimuler leurs désirs éhontés. Mais la volupté ne paraît avoir +nulle part établi son empire avec plus de dépravation et de lubricité +que dans la Grèce et chez les Romains. C'est Orphée, dit-on, qui +le premier introduisit dans la Thrace l'amour infâme des hommes, ++paiderastia+: + + (Ille etiam Thracum populis fuit auctor amorem + In teneres transferre mares, citraque, juventam + Ætatis breve ver et primos carpere flores. + Ovide., _Metam._, lib. X, v. 84.) + +après la mort d'Eurydice, sa femme. Mais les Bacchantes, pour le +punir de ce crime, le tuèrent et jetèrent sa tête dans le fleuve +Hébrus. Philippe de Macédoine en fit ses délices avec Pausanias, +dont il fut assassiné pour avoir souffert la violence que lui fit +Atticus, son favori, en l'exposant, dans un banquet, à la lubricité +de ses serviteurs. Le divin Platon ne pouvait se passer un moment de +son Alexis ou de son Agathon, et le sage Socrate enseignait entre +deux draps cette honteuse volupté à ses favoris Phédon et Alcibiade. +Xénophon prenait souvent ce plaisir avec Callias et Antolicus, +Pindare avec Amarico, Aristote avec son Herminas; Anacréon brûla pour +Bathyle, et le grand mais bizarre Lycurgue soutenait qu'on ne pouvait +être bon citoyen sans avoir un ami avec qui l'on couchât. Sapho se +rendit célèbre, non moins par ses habitudes lesbiennes de ++kleitoriazein+, que par ses talents comme poète. Aspasie se prostitua à +Périclès, et Glycère à Alcibiade. Laïs reçut dans ses bras le dégoûtant +Diogène et le galant Aristippe, tandis que Phryné débaucha l'Aréopage +entier. Thaïs, en sortant des bras d'Alexandre, se fit un doux plaisir +de faire brûler le palais de Persépolis, et l'on érigea, dans Athènes, +des autels à la danseuse Cotytto, sous le nom de _Vénus populaire_. + +Si nous examinons les moeurs des anciens Romains, nous les trouvons +plus dissolues encore, surtout au temps des empereurs. Les _lupanaria_ +d'alors étaient de ces endroits où l'on s'abandonnait à tous les +genres d'abominations. Dans les quartiers séparés qu'habitaient +les _meretrices_, on voyait sur la porte de la loge de chacune de +ces courtisanes un écriteau qui portait le nom et le prix auquel +étaient taxés ses charmes (In cellis autem nomina meretricum solebant +præfigi, et superscribi simul et stupri. LUBINUS.) D'où vient que +Juvénal, parlant de la débauche effrénée de Messaline, dans la loge +de la fameuse Lysisca, dit si agréablement _titulum mentitur Lysiscæ_ +(Juv., liv. II, sat. 6), donnant ainsi à connaître que malgré le nom +supposé qu'empruntait l'impératrice pour cacher ses infamies, il ne se +trompait pas sur la femme qui s'y prostituait. Apollonius de Tyr nous a +conservé, dans son histoire, la forme d'un titre qui est trop plaisant +pour ne point le rapporter ici: + + _Quicumque Tarsiam defloravit + Mediam libram dabit + Postea populo patebit, + Ad singulas solidas._ + +Dans ces lieux de débauches, un règlement de police indiquait l'heure +de se retirer, et le son d'une cloche avertissait le public du moment +de l'entrée et de la sortie de ces _lupanaria_. (Tempus quando ad +meretricem eundum erat, lenones indicabant tintinnabulo, et ante nonam +fores erant clausæ vel ex more, vel ex lege aut edicto aliquo. Voyez +Pitiscus.) + +Les courtisanes qui se distinguèrent le plus dans la prostitution +furent Pyrallis, Gallia, Lysisca et Flora, qui, en mourant, nomma le +Sénat romain pour son héritier, ce qui lui valut une apothéose, et +Quartilla, dont Pétrone nous a dépeint la galante impudicité. (Traduit +par l'auteur de _l'Origine des prostitutions_.) + +«Encolpe et Ascylte, dit-il, sont chez la courtisane Quartilla. Après +que de vieux débauchés les eurent fatigués de caresses lascives et +révoltantes, Psyché, suivante de Quartilla, s'approcha de l'oreille de +sa maîtresse et lui dit en riant quelque chose; elle répondit:--Oui, +oui, c'est fort bien avisé, pourquoi non? Voilà la plus belle occasion +qu'on puisse trouver pour faire perdre le pucelage à Pannichis. On +fit aussitôt venir cette petite fille, qui était fort jolie et ne +paraissait pas avoir plus de sept ans; c'était la même qui, un peu +auparavant, était entrée dans notre chambre avec Quartilla. Tous +ceux qui étaient présents applaudirent à cette proposition; et pour +satisfaire à l'empressement que chacun témoignait, on donna les ordres +nécessaires pour le mariage. Pour moi (c'est Encolpe qui parle), je +demeurai immobile d'étonnement et je les assurai que Giton avait trop +de pudeur pour soutenir une telle épreuve et que la petite fille +n'était pas aussi dans un âge à pouvoir endurer ce que les femmes +souffrent dans ces occasions.--Quoi! repartit Quartilla, étais-je plus +âgée lorsque je fis le premier sacrifice à Vénus? Je veux que Junon me +punisse si je me souviens jamais d'avoir été vierge, car je n'étais +encore qu'une enfant que je folâtrais avec ceux de mon âge; et à mesure +que je croissais, je me divertissais avec de plus grands jusqu'à ce que +je sois parvenue à l'âge où je suis.» + +Les femmes publiques n'étaient point mêlées avec les citoyens; et dans +ces temps malheureux où l'on voyait à Rome la plus honteuse débauche +régner sur le trône, à la cour et dans la haute classe de la société, +les prostituées gardaient une sorte de décence et de pudeur que les +dames ne connaissaient plus. + +On voyait Pompéia, femme de Jules-César, se laisser séduire par +Clodius, pendant le sacrifice de la Bonne Déesse, et l'empereur, son +époux, vivre en adultère avec la fameuse Cléopâtre, reine d'Égypte, +après qu'il eut débauché Servilie, mère de Brutus, et les plus +illustres Romaines (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. L). César avait déjà +commis, dans sa jeunesse, le péché contre nature avec Nicodème, roi de +Bithynie (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. XLIX). + +Il fut, pour ses nombreuses fredaines, appelé la femme de tous les +maris et le mari de toutes les femmes, «Omnium mulierum virum, et +omnium virorum mulierem». (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. LII.) + +Auguste n'était point exempt de la _petite fantaisie_ de César: il +la goûtait souvent avec son favori Mécène, dont la femme lui servait +de concubine. Entremetteuse de son capricieux époux, l'impératrice +Livie lui procurait des femmes de toutes parts et prêtait quelquefois +une main complaisante à certain objet fort variable de sa nature +(XIPHILIN., _in Aug. Dio_, lib. XLVIII), tandis que son volage époux +se livrait à une flamme incestueuse avec sa propre fille Julie, +si dissolue dans ses moeurs qu'elle osa publier ses turpitudes; ne +recevant, disait-elle, des passagers dans sa barque que quand elle +était pleine (Nunquam, nisi plena navi, tollo vectorem. MACROB., lib. +II, cap. 5.) Les désordres de cette princesse furent si effroyables +qu'elle admettait ses amants par compagnies (Admissos gregatim +adulteros), avec lesquels elle parcourait, la nuit, toutes les rues +de Rome, se prostituant dans toutes les places publiques (DIO, lib. +LV, p. 555, A: Juliam filiam suam adeo lasciviæ progressam, ut in +ipso etiam Foro et Rostris nocturnas comessationes ac comportationes +ageret.--XIPHILIN., _in Aug._--Nihil quod facere aut pati turpiter +posset foemina, luxuria libidine infectum reliquit: magnitudinem que +fortunæ suæ peccandi licentia metiebatur, quidquid liberet pro licito +judicans.--VELL. PATER., lib. II, 100, 3) et jusque sur les Rostres, +où son père Auguste avait lancé des décrets si foudroyants contre +les adultères (VELL. PATER., _Hist._, lib. II.--SUÉT., _in Aug._, c. +XXXIV). Elle combla la mesure de ses scandaleuses lubricités en faisant +chaque jour couronner la statue de Marsyas autant de fois qu'elle +avait, la nuit, soutenu de combats amoureux. La statue de Marsyas, +ministre de Bacchus (_liber_) et fameux joueur de flûte de Phrygie, +qu'Apollon écorcha tout vif, pour le punir d'avoir eu la témérité de +se mesurer avec lui, fut placée dans le Forum, comme monument de la +liberté de la ville ou de la victoire du dieu des chants. Les avocats +de cette époque prirent l'habitude de faire couronner cette statue +chaque fois qu'ils avaient gagné un procès. Ce fut pour imiter cette +coutume que la princesse Julie _eam coronari jubebat ab iis quos, in +illa nocturnâ palæstrâ, valentissimos colluctatores experta erat_. +Voyez Muret, sur Sénèque, et les _Femmes des douze Césars_, par M. de +Servies, chap. _Julie_, femme de Tibère. + +Tibère, ce monstre d'impudicité et de cruauté, se plongeait, en l'île +de Caprée, dans les turpitudes les plus dégoûtantes et les plus +horribles saletés. Non content d'exciter son imagination déréglée par +les peintures les plus obscènes et les plus luxurieuses d'Éléphantis, +il chercha à ranimer ses sens émoussés par les groupes les plus +lascifs, qu'il faisait exécuter en sa présence par des _spintres_, qui +_triplici serie connexi, invicem incestarent_. (SUÉT., _Vie de Tibère_, +chap. XLIII); il allait jusqu'à abuser de la plus tendre enfance, +dont il se faisait polluer dans ses bains de la plus infâme manière +(SUÉT., cap. XLIV): quasi pueros primos teneritudinis, quos pisciculos +vocabit, institueret, ut natanti sibi inter femina versarentur +ac luderent, _lingua morsuque sensim appetentes_ (ejus genitalia +cupientes), atque etiam quasi infantes firmiores, necdum tamen lacte +depulsos, inguini ceu papillæ admoneret: pronior sane ad id genus +libidinis et natura et aetate. + +Caligula jouit de toutes ses soeurs, en présence de sa femme, au +milieu de ses lubriques festins, pendant lesquels il violait les plus +illustres dames devant leurs maris (SUÉT., _in Calig._, cap. XXIV et +XXXVI.--DIO, lib. LIX); et portant la dépravation de son coeur jusqu'à +prostituer sa propre personne, il déshonore la fille qu'il avait eue +de son commerce incestueux avec l'une de ses soeurs (EUTROP., _in Caj. +Calig._). Il marque le plus fol amour pour l'une d'elles, Drusille, +parce qu'il en avait eu les prémices, l'enlève à son époux, Cassius +Longinus, et l'entretient publiquement; et quand il est fatigué de ses +autres soeurs, Agrippine et Levilla, il les expose à la brutalité de ses +gitons (SUÉT., _in Calig._, cap. XXIV). Ensuite il conçoit une furieuse +passion pour la luxurieuse et lascive Césonie, l'habillant tantôt en +guerrier et tantôt la faisant voir toute nue à ses amies (SUÉT., _in +Calig._, cap. XXV). + +Tandis que le stupide et l'imbécile Claude, prince qui tenait plus +de l'animal que de l'homme, se donnait tout entier aux plaisirs de +la table et avait résolu, pour ne point incommoder ses conviés, de +faire publier un édit par lequel il octroyait la permission de péter +pendant les repas (SUÉT., _in Claud._, cap. XXXIII), Messaline, sa +femme, se prostituait à tout venant et s'abandonnant aux vices les +plus honteux, poussait l'impudeur jusqu'à se marier publiquement avec +Silius, en l'absence de Claude, qui se divertissait à Ostie (SUÉT., _in +Claud._, cap. XXVI.--TACIT., _Ann._, II. DIO, lib. LX, p. 686 B.), et +donnant l'essor à toute la fougue effrénée de ses infâmes passions, +elle se déguise en fille de joie pour aller, dans la loge de Lysisca, +se prostituer aux vils embrassements de gladiateurs, d'esclaves et de +soldats. (Voyez Juvénal, liv. II, sat. 6.--SUÉT., _in Claud._, cap. +XXVI.) + +Digne fils de l'adultère et incestueux Domitius Ænobarbus (TACIT., +_Ann._, IV.--SUÉT., _in Ner._, cap. VII) et d'une mère méchante et +corrompue, qui datait son libertinage dès sa plus tendre enfance, +Néron se livre à d'incestueuses privautés avec Agrippine, déjà souillée +d'une familiarité criminelle avec son frère Caligula (TACIT., _Ann._, +XIV.--SUÉT., _in Calig._ cap. XXIV). Il la fait ensuite massacrer, +ainsi que son épouse Octavie, qu'il sacrifie à la jalousie de +l'adultère Poppée, alors sa concubine, dont il se défait également +par un coup de pied qu'il lui donne dans le ventre (TACIT., _Ann._, +XVI.--SUÉT., _in Ner._, cap. XXXV). Méprisant toutes les lois de la +décence et de la pudeur, il viole la vestale Rubria et prend pour +femme, sous le nom de Sabine, le jeune et beau Sporus, après lui avoir +fait extirper les testicules (SUÉT., _in Ner._, cap. XXVIII.--AUREL. +VICTOR, _Epitom._--XIPHILIN., _in Ner._); puis se fait épouser par +Doryphore, son intendant, pour donner une nouvelle volupté à son infâme +lubricité (SUÉT., _in Ner._, cap. XXIX). + +Vitellius, envoyé fort jeune à Caprée, où Tibère, dans les ombres de +cette île infâme, cachait ses monstrueuses saletés et ses horribles +débordements, débute dans la carrière de la vie par une abominable +prostitution de son corps (SUÉT., _in Vitell._, cap. II: Salivis melle +commixtis, nec clam aut raro, sed quotidie ac palam arterias et fauces +pro remedio fovebat. Voyez la _Linguanmanie_.--TAC., _Ann._, XI), puis +devient l'assassin de sa mère Sextillia qu'il fait mourir de faim. + +Vespasien, passionnément amoureux de Cénis, affranchie d'Antoine, mère +de Claude, entretient cette concubine dans son palais et la traite +comme si elle eût été son épouse légitime (SUÉT., _in Vesp._, cap. III). + +Tite, pendant son expédition contre les Juifs, se passionne pour la +reine Bérénice, soeur du roi Agrippa, qui lui accorde les dernières +faveurs. + +De retour à Rome, où il s'est fait suivre de sa maîtresse, pour en +avoir la tranquille jouissance, il répudie sa femme, Marcie Furnille, +et mène ensuite une vie efféminée et dissolue, passant des nuits +entières dans ses débauches de table et se livrant aux plus infâmes +plaisirs (SUÉT., _in Tit._, cap. II). Puis il renvoie cette reine en +Judée, quoique à contre-coeur (Ab urbe dimisit invitus invitam. SUÉT., +_in Tit._, cap. II), après avoir fait massacrer brutalement le consul +Cecinna au moment que celui-ci sortait de la salle du repas, sous le +vain prétexte qu'il avait violé Bérénice (AUREL. VICTOR, _Epist._ X, +§ 4). + +Domitia Longina, fille de Domitius Corbulo, d'une beauté admirable, +mais trop coquette pour ne pas franchir les bornes du devoir conjugal, +devient une des plus débauchées courtisanes de Rome; elle livre ses +charmes à Domicien, qui l'enlève brutalement à OElius Lamia son mari +(DIO, _Excerp._, per Vales.--DIO, lib. LVII.--SUÉT., _in Domit._, +cap. L). Mais bientôt dégoûté d'une femme dont la possession lui +avait coûté si peu de peine, il s'enflamme pour Julie Sabine, sa +nièce (_Ibid._, cap. XXII), et pour la posséder librement il répudie +son épouse Domitia, qui se prostitue publiquement à la populace et +au comédien Paris, dont elle devient folle d'amour (_Ibid._, cap. +III.--XIPHIL., LXVII, p. 759, E), et qu'il fait massacrer en pleine +rue. Ensuite, rappelant son épouse, sous prétexte que le peuple lui +demande cette grâce, il la fait rentrer dans son lit sacré (DIO, +cap. XIII), après avoir donné la mort à son infâme concubine, par un +breuvage qu'il lui fait prendre pour faire avorter le fruit de leurs +incestueuses amours (_Ibid._, cap. XXII.--DIO, lib. XVI.--PLIN., +_Epist._ II): homme profondément immoral, qui s'abandonna dans ses +bains aux plus monstrueuses turpitudes avec les femmes les plus +dissolues; qui se souilla par de sanglantes exécutions, et qui fut +massacré dans sa chambre par sa propre femme et les grands de sa cour +qu'il avait proscrits (SUÉT., cap. XXIII.--AUREL. VICT., _Epist._, II, +7.--DIO, lib. LXVIII). + +Sabine, femme de l'empereur Adrien, se livre aux embrassements +adultères de plusieurs patriciens, et l'épouse de Marc Aurèle, +Faustine, devient éperdument amoureuse d'un gladiateur. + +Commode, né de l'adultère Faustine, fille d'Antonin, ne dément point +son origine, il se livre dans son palais à la lasciveté de trois cents +concubines et assassine sa soeur Lucilla. Caracalla se souille du sang +de son frère et épouse sa belle-mère Julie, dont la beauté égalait +l'impudence (Cum Julia noverca Bassiani Caracallæ ei sinum nudasset: +Vellem, inquit, si liceret. At illa: Si libet, licet. An nescis te +imperatorem esse, et leges dare, non accipere?) Heliogabale aime +son eunuque Hiéroclès avec un délire si effréné, «ut eidem inguino +oscularetur, floralia sacra si asserens, celebrare (_OEt. Lamprid._, _in +Heliog._, cap. V)». Mais énervé par le luxe et les débauches, incapable +par lui-même d'assouvir ses exécrables lubricités, il prostitue toutes +les parties de son corps aux turpitudes de ses courtisans et esclaves, +se faisant donner le nom de _Bassiana_ et recherchant avec emportement +les criminels plaisirs de la bestialité. (Per cuncta cava corporis +libidinem recipiens et eum fructum vitæ præcipuum existimans, si dignus +atque aptus libidini plurimorum videretur. _Ibid._) + + + + +Le Libertin de Qualité + + + + +Madame Honesta, la Présidente et l'Américaine + + +Je me fais présenter chez Madame _Honesta_ (famille presque éteinte). +Tout y respire la pudeur et l'honnêteté; tout prêche l'abstinence, +jusqu'à son visage, dont la tournure, quoique assez piquante, n'a +cependant aucun de ces détails qui inspirent la tendresse. Mais elle +a des yeux, de la physionomie, une taille qui serait trop maigre, si +toute l'habitude du corps ne s'y proportionnait pas. Je ne louerai pas +sa gorge, quoiqu'une gaze qui s'est dérangée m'ait permis d'entrevoir +du lointain; ses bras sont un peu longs, mais ils sont flexibles, on +pourrait souhaiter une jambe plus régulière; telle qu'elle est, un +joli pied la termine. Nous avons les _grands airs_, des _nerfs_, des +_migraines_, un mari que l'on ne voit qu'à table, des gens discrets, de +l'esprit bizarre, capricieux, mais vif, mais quelquefois ne ressemblant +qu'à soi... Pardieu! allez-vous me dire, celle-là ne vous paiera pas... +Oh! que si! parce qu'elle est vaniteuse, parce qu'elle se pique de +générosité, parce qu'elle veut primer. + +D'abord, vous imaginez bien que nous faisons du respect, de l'esprit, +des pointes, des calembours; que madame a raison, que tout chez elle +est au mieux possible... Irai-je à sa toilette? Pourquoi non?... Je +placerai une mouche; je donnerai à cette boucle tout le jeu dont +elle est susceptible... Un chapeau arrive... Bon Dieu! les Grâces +l'ont inventé; le dieu du goût lui-même en a placé les fleurs, +et tous les zéphyrs jouent dans les plumes qui le couvrent. Comme +cette gaze _prune-de-Monsieur_ coupe avec ce _vert anglais_... Mais +qui l'a envoyé?... Vous sentez que je suis le coupable; et pourquoi +un coupable ne rougirait-il pas?... Je me suis trahi, déconcerté, +boudé... Victoire, que son emploi de femme de chambre, quelques +baisers des plus vifs et un louis ont mise dans mes intérêts, les +plaide en mon absence... Ah! madame, si vous saviez ce que l'on me +dit de vous!... Combien ce monsieur est aimable! il vaut bien mieux +que votre chevalier, et je suis sûre qu'il ne vous coûterait qu'une +misère... Il n'est pas joueur, je le sais de son laquais; c'est un +coeur tout neuf.--Mais, crois-tu que je sois assez aimable pour...--Ah! +Dieu! madame, comme ce chapeau est tourné! Vous voilà à l'âge de vingt +ans.--Tais-toi, folle; sais-tu que j'en ai trente, et passés?... +(Pardieu, oui, _passés_ et il y a dix ans que cela est public...) +Je reviens l'après-midi; on est seule: pourquoi ne le serait-on +pas? Je demande pardon en offensant davantage; on s'attendrit, je me +passionne; on se... (Foutre! attendez donc... Cette femme-là est d'une +précipitation à me faire perdre les frais de mon chapeau.) Vous sentez +bien que mon laquais n'est pas assez bête pour ne pas me faire avertir +que le ministre (ah! pardieu! tout au moins) m'attend. Je jette un coup +d'oeil assassin; j'embrasse cette main qui tremble dans la mienne... Je +me relève et je pars. + +Pendant ce temps-là, je fais connaissance avec une de ces femmes qui, +blasées sur tout, cherchent des plaisirs à quelque prix que ce soit. +Elle me fait des avances, parce que son honneur, sa réputation, la +bienséance... Tout cela est aussi loin que sa jeunesse. Nous sommes +bientôt arrangés; elle me paie, je la lime; car je ne veux, sacredieu! +pas d......er... Mon infante le sait: les tracasseries viennent. +Ah! doux argent! je sens que ton auguste présence!... Enfin, on se +détermine; il y a déjà quinze mortels jours qu'on languit. Je fais +entendre, modestement, que la reconnaissance m'attache, que j'ai des +obligations d'un genre... N'est-ce que cela?... On me paie au double; +et dès lors je suis quitte avec ma Messaline: je vole dans les bras +qui m'ont comblé de bienfaits nouveaux, et je goûte... non pas du +plaisir... mais la satisfaction de prouver que je ne suis pas ingrat. + +Las! que voulez-vous! Quand on a engraissé la poule, elle ne pond plus; +les honoraires se ralentissent, et je dors.--Comment! tu dors?--Oui, +la nuit, et qui plus est, le matin... ce matin chéri qui anime +l'espérance, qui éclaire les combats amoureux. On se plaint, je me +fâche; on me parle de procédés, d'ingratitude, et je démontre que l'on +a tort, car je m'en vais. + +Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m'apparaît; mais il n'est +point chargé de ses attributs heureux: c'est le dieu du conseil, le +diligent Mercure, il me console et m'envoie chez M. Doucet. Vous ne le +connaissez sûrement pas: or, écoutez. + +Une taille qu'une soutane et un manteau long font paraître dégagée; +un visage qui rassemble la maturité de l'âge, l'embonpoint et la +fraîcheur; des yeux de lynx, une perruque adonisée; _l'esprit_ en a +tracé la coupe; sa physionomie ouverte, mais décente, répand l'éclat +de la béatitude; il ne se permet qu'un sourire, mais ce sourire laisse +voir de belles dents... Tel est le directeur à la mode: troupeaux de +dévotes abondent, les consultations ne tarissent pas. + +Mais il existe des privilégiées, de ces femmes ensevelies dans un +parfait quiétisme de conscience et dont la charnière n'en est que +plus mobile. Le père en Dieu cache sous un maintien hypocrite une âme +ardente et de très belles qualités occultes... Vous vous doutez bien +que c'est à ces femmes qu'il faut parvenir. Je m'insinue donc dans +la confiance du bonhomme, je lui découvre que je suis presque aussi +tartuffe que lui: il m'éprouve; et quand toutes ses sûretés sont +prises, il m'introduit chez madame.... + +C'est là que la sainteté embaume, que le luxe est solide et sans faste, +que tout est commode, recherché sans affectation... Mais quoi, un +jeune homme chez une femme de la plus haute vertu!... Eh! justement; +c'est afin de ne pas perdre la mienne; car vous noterez que je dois en +avoir, au moins autant que d'impudence. Mes visites s'accumulent, la +familiarité s'en mêle, et voici une des conversations que nous aurons, +j'en suis sûr. + +A la sortie d'un sermon (car j'irai, non pas avec elle, mais je serai +placé tout auprès, les yeux baissés, jetant vers le ciel des regards +qui ne sont pas pour lui), à la sortie d'un sermon duquel elle m'a +ramené, je commencerai par la critique de toutes les femmes rassemblées +autour de nous. Notez que les questions viennent de ma béate.--Comment +avez-vous trouvé madame une telle?--Ah! bon Dieu! elle avait un pied de +rouge.--Pourtant, elle est jolie.--Elle aurait de vos traits, si elle +ne les défigurait pas; mais le rouge... Cependant, je lui pardonne; +elle n'a ni votre teint, ni vos couleurs... (Croyez-vous qu'à ces +mots elles n'augmenteront pas?)--Par exemple, la comtesse n'était pas +habillée duement.--Du dernier ridicule, elle montre une gorge! et +quelle gorge! Je ne connais qu'une femme qui eût le droit d'étaler de +pareilles nudités. (Remarquez ce coup d'oeil sur un mouchoir dont les +plis laissaient passage à ma vue... Un autre coup d'oeil me punit et +je devins timide, décontenancé.)--Que pensez-vous du sermon?--Moi, je +vous l'avouerai, j'ai été distrait, inattentif.--Cependant la morale +était excellente.--J'en conviens; mais présentée d'une manière si +froide! une belle bouche est bien plus persuasive. Par exemple, quel +effet ne font pas sur moi vos exhortations! Je me sens plus animé, plus +fort, plus courageux... Hélas! vous me faites aimer la vertu parce que +je vous aime... (Ah! mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la +pâleur couvre mon visage... Je demande pardon... Plus on me l'accorde, +plus j'exagère ma faute, afin de ne pas être coupable à demi...) Ma +dévote se remet plus promptement; cependant, elle est encore émue, +elle me propose de lire et c'est un traité de l'amour de Dieu. Placé +vis-à-vis d'elle, mon oeil de feu la parcourt et l'épie: je paraphrase, +je compose; ce n'est plus un sermon, c'est du Rousseau que je lui +débite... Je saisis l'instant, un oratoire est mon boudoir, et je suis +heureux. + +Mais l'argent! l'argent!--Foutre, un moment; laissez-nous d....er. +Quelle jouissance qu'une dévote! Que de charmants riens! Comme cela +vous retourne! Quel moelleux! Quels soupirs!... Ah! ma bonne Sainte +Vierge!... Ah! mon doux Jésus!... Ami, sens-tu cela comme moi? + +Mais l'argent! Eh! me croyez-vous assez bête pour aller faire un +mauvais marché? Nenni... quelque sot... + +Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est discret; il +perdrait trop à ne pas l'être, et c'est lui qui va me servir; bien +entendu qu'il aura son droit de commission. + +Depuis trois jours, ma dévote, en abstinence, n'a eu pour ressource que +son god...... Le père en Dieu arrive:--Hélas! ce pauvre jeune homme! +il est encore retombé dans le vice! Des femmes perdues l'entraînent... +(Quel coup de poignard!)--Ah! mon père, quel dommage! il a un bon +fond!--Madame, ce n'est pas sa faute; il y a même en lui une espèce +de vertu, car il est franc. «Monsieur, m'a-t-il dit, j'ai des dettes +d'honneur, ma _conscience_ me tourmente; je vais me perdre peut-être, +je serai la victime de mon devoir... Hélas! ce qui me perce l'âme, +c'est de quitter madame... (Ici elle baisse les yeux.) Cette femme +est adorable; elle possède mon coeur... N'importe, il faut la fuir... +Étoile malheureuse! déplorable destin!» Voilà, madame, ce qu'il m'a +dit les larmes aux yeux... On me plaint; on parle d'autre chose, on +revient...--Mais à quoi montent ces dettes?--Trois cents louis... Et +vous croyez qu'une femme qui connaît mes caresses et mes reins, qui est +sûre du secret, qui ne me trouve pas un butor, qui aime surtout les +variantes, ne me les enverra pas le lendemain? + +Je vous vois d'ici faire le moraliste: «_Mais cela est odieux; l'amour +pur est généreux; vous êtes un fripon..._» Foutre! vous badinez, vous +gâteriez le métier; elle a trente-six ans, j'en ai vingt-quatre; +elle est encore bien, mais je suis mieux; elle met de son côté du +tempérament et de l'argent, moi de la vigueur et du secret... Ne +voilà-t-il pas compensation? + +D'ailleurs, voulez-vous que je m'acquitte? Je lui fais l'honneur de +l'afficher. Elle quitte sa dévotion: je la rends à la société, à +elle-même; elle change d'état, enfin... Non, je me trompe, elle ne +change que de robe et de coiffure. + +Voilà ma dévote dans le monde, et par mes soins. + +--Mais il valait bien mieux la laisser dans son obscurité: vous allez +la perdre, on vous l'enlèvera.--J'ai d'autres projets peut-être; son +argent est consommé, ses diamants sont vendus, mon caprice est passé... +Vous verrez cependant que, pour me faire enrager, elle s'avisera +d'être fidèle: il faut que je prenne la peine d'avoir des torts avec +elle.--Vous en aurez bientôt.--Non; car voici ma conclusion: «Madame, +je ne rappellerai point vos bontés, elles me sont chères, et mon coeur +aime à vous avoir des obligations que toute autre ne m'eût pas fait +contracter; mais, plaignez-moi; c'est ma reconnaissance qui me coûtera +la vie; c'est le soin de votre gloire qui va détruire mon bonheur. +Je vous dois de cesser des visites qui vous compromettraient: hélas! +je sais trop qu'en prononçant cette séparation funeste, je dicte mon +arrêt.» + +Puissances du ciel! combien vous êtes attestées! A force de singeries, +je parviens à m'attendrir; ma Dulcinée verse tour à tour les larmes de +la douleur et celles du plaisir: ma fuite est combinée par des points +d'arrêt sur tous les sophas des appartements, et c'est à sa dernière +extase que je me sauve. + +Parbleu! voilà bien des façons.--Pauvre sot! tu ne vois donc pas que +cette femme fait ma réputation pour l'éternité; je n'ai plus besoin de +me vanter, je n'ai qu'à lui en laisser le soin, et je suis le phénix +des oiseaux de ces bois. D'ailleurs, je n'ai pas perdu la tête; elle +est l'amie intime de la présidente de..., et depuis longtemps je lorgne +cette riche veuve; elle ne manquera pas d'être la confidente de ma +délaissée, et me croyez-vous assez novice pour n'avoir pas persuadé à +celle-ci que ce serait un moyen de nous voir encore; à l'autre, que je +ne quitte madame une telle que pour ses beaux yeux. + +Tout réussit à mon gré... mais il faut que je les brouille... Allons, +Discorde, vole à ma voix... On se pique, on se refroidit, les deux +inséparables ne se voient plus; la présidente exige que j'embrasse son +ressentiment; je me fais valoir, je deviens exigeant à mon tour. Que ne +peut le désir de la vengeance! on se livre à moi pour faire pièce à sa +bonne amie. + +La présidente a trente-cinq ans, et n'en paraît pas plus de vingt-huit; +elle est bien conservée, mais sans affectation. Ce serait une petite +maîtresse, si le jargon ne l'ennuyait pas. Elle a de l'esprit avec les +femmes, de la gentillesse avec les hommes, beaucoup de retenue dans le +public, un ton de femme de qualité et des dehors imposants. + +Dans le particulier, je n'ai guère connu de tempérament plus vif, plus +soutenu, et en même temps plus varié. Ses caresses sont séduisantes, +parce qu'elles sont franches, et vingt fois j'ai été tenté de l'aimer. +Au reste, elle n'est pas sans défauts: elle a une profonde vénération +pour elle-même; ses décisions sont des oracles, ses préceptes des +lois; je n'ai rien vu de si impérieux. Il est vrai qu'elle y joint +l'adresse, et que souvent vous croyez faire votre volonté en ne suivant +que la sienne. + +Sa société, qui nous devine, ne tarde pas à me fêter, je suis le saint +du jour; elle a de la confiance en moi: rien n'est bien, si je ne +l'ai conseillé. Nous passons ainsi six mortelles semaines. J'oubliais +qu'elle veut être la confidente de mes affaires. Un jour j'arrive chez +elle; mon oeil est agité.--Mais, qu'as-tu donc, mon ami? Tu es bien +sombre.--Quoi! dis-je (en m'efforçant de sourire), pourrais-je apporter +chez vous de l'humeur?... On me persécute, je m'obstine à me taire, +j'ai des distractions que le monde qui abonde pour le souper ne saurait +détruire: on me propose une partie, je la refuse, et je sors à minuit +en m'échappant. + +Voilà qui est bien simple, direz-vous, qui n'en ferait autant?... Je +vous le donne en dix: écoutez seulement. + +Est-ce que mon laquais, qui est un Crispin des mieux dégourdis, n'a +pas eu l'esprit de f..... la femme de chambre pour éviter l'ennui. +Or, ce jour-là, il est presque aussi triste que moi; sa charmante le +presse autant que la mienne, et comme il est d'un naturel confiant, il +avoue que «_la nuit dernière j'ai soupé chez la duchesse une telle, +que l'on m'a fait, malgré moi, tailler un pharaon_»; que le jeu était +diabolique, que j'ai perdu énormément, et qu'étant peu riche, je suis +étrangement incommodé; mais ce qui me tourmente, c'est d'avoir été +obligé de mettre en gage le diamant que m'a donné la présidente. Hélas! +cette bague n'a pas même été suffisante avec tous mes bijoux pour +dégager ma parole et je suis sans un sou! + +Il retombe ensuite sur lui-même, car le drôle est presque aussi coquin +que moi: on l'a forcé aussi de jouer, et sa montre est avec mes effets +chez madame la Ressource. La pauvre Adélaïde, qui aime le pendard, tire +de son armoire quarante écus, qui composent sa petite fortune et sont +même le fruit de mes dons. Le scélérat les empoche; mais il y a bien un +autre manège. + +J'ai aperçu des chuchotages de la présidente à sa femme de chambre, +des allées, des venues: c'est que l'on a conté tout cela à madame; que +madame a fait répéter tout cela à mon bandit, et que sur le champ elle +lui a remis cinq cents louis.--Douze mille francs?--En or, vous dis-je, +pour aller tout dégager et fournir le supplément... Quand je sors, je +retrouve mon fourbe dans mon carrosse, et nous portons le magot en +triomphe chez moi.--Comment! tout cela n'était donc pas vrai?--Mais +d'où diable viens-tu donc? C'est incroyable! tu ne te formes point; +mais, aiguise donc ton intelligence. + +Le lendemain, à sept heures, en déshabillé leste, je cours chez la +présidente; une joie douce brille dans ses yeux; j'ai son diamant au +doigt... je veux la faire parler (car vous noterez que, sous peine +de la vie, mon laquais ne doit m'avoir rien avoué) elle me fait un +mensonge avec toute l'adresse, toute la noblesse de la générosité; mais +elle voit bien, à la vivacité de mes caresses, que la reconnaissance +les enflamme et que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes +transports, je parle de bienfaits; on m'impose silence, en me disant +que si l'on avait été assez heureuse pour me rendre un service, j'en +ôterais tout l'agrément. Dieu! comme ma voix est touchante! + +Comment, monstre! tant d'amour et de générosité ne te touche pas? Si +fait, pardieu! et pour lui montrer ma gratitude (un peu aussi pour m'en +débarrasser), je la marie avec un homme de ma connaissance qui la rend +la femme la plus heureuse de Paris. D'amants que nous étions, nous +devenons amis, et je vole, non pas à de nouveaux lauriers, mais à de +nouvelles bourses. + +Dégoûté de l'amour parfait, de la jouissance méthodique de la dévote +et de la présidente, je languissais tristement, quand mon bon ange +me conduisit chez madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les +parties fines, rue Tiquetonne); je lui annonce que je suis vacant, et +surtout que le diable est dans ma bourse; elle me présente sa liste, +parcourons-la. + +1º Madame la baronne de Conbâille... Foutre! voilà un beau nom. +Qu'est-ce que cette femme-là?---C'est une petite provinciale +qui est venue à Paris dépenser cinquante ou soixante mille +francs qu'elle amassait depuis dix ans.--En reste-t-il encore +beaucoup?--Non.--Passons; pourquoi cette bougresse-là s'avise-t-elle de +prendre un nom de cour? + +2º Madame de Culsouple.--Combien donne-t-elle?--Vingt louis par +séance.--Paie-t-elle d'avance?--Jamais, et puis ce n'est pas votre +affaire: elle est trop large. + +3º Madame de Fortendiable.--Tenez, voilà ce qu'il vous faut. C'est +une Américaine, riche comme Crésus; et si vous la contentez, il n'y a +rien qu'elle ne fasse pour vous.--Eh bien! tu me présenteras.--Demain, +si vous voulez.--Ici?--Dans son hôtel même.--Ce nom-là a quelque chose +d'infernal qui me divertit.--Je rends la liste, quand, d'un air de +mystère, la bonne Saint-Just m'adresse cette exhortation: «Mon cher +ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu'y avez-vous gagné? la +vérole. Pourquoi ne pas écouter les conseils de la sagesse? J'ai dans +ma maison une vraie fortune, une vieille.--Le diable te f....! Eh! que +votre souhait s'accomplisse! encore mieux vaut lui que rien; mais il ne +s'agit pas de cela, je vous parle d'un trésor: fiez-vous à moi, et nous +la plumerons.--Allons, je le veux bien: je m'en rapporte à ta prudence.» + +En attendant, je me rends le lendemain, à sept heures du soir, chez +mon Américaine. Je trouve de la magnificence, un gros luxe, beaucoup +d'or placé sans goût, des ballots de café, des essais de sucre, des +factures, enfin un goût de mariné que je n'ai, sacredieu! que trop +reconnu dans mainte occasion. + +Ce qui me tourmentait était d'entendre, dans un cabinet voisin, une +voix d'homme dont les gros éclats me mettaient en souci; enfin, la +porte s'ouvre: qui serait-ce? Ma déesse... Mais, foutre! quelle femme! + +Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces; des cheveux noirs et +crépus ombragent un front court, deux larges sourcils donnent plus de +dureté à des yeux ardents, sa bouche est vaste; une espèce de moustache +s'élève contre un nez barbouillé de tabac d'Espagne; ses bras, ses +pieds, tout cela est d'une forme hommasse, et c'est sa voix que je +prenais pour celle du mari. + +--Foutre! dit-elle à la Saint-Just, où as-tu pêché ce joli enfant? +Il est tout jeune; mais qu'il est petit! N'importe, petit homme, +belle q..... Pour faire connaissance, elle m'embrasse à m'étouffer... +Sacredieu! il est timide!--Oh! c'est un garçon tout neuf.--Nous +le ferons... Mais est-ce que tu es muet?--Madame, lui dis-je, le +respect... (J'étais abasourdi.)--Eh! tu te fous de moi avec ton +respect... Adieu, Saint-Just. Ça, ça, je garde mon f...eur; nous +soupons et couchons ensemble. + + + + +La Duchesse + + +Me voilà donc libre; je m'introduis dans les différentes sociétés de +la cour; je jette sur les femmes qui les composent un oeil curieux et +perçant. Du plus au moins je fais mainte application des peintures de +la marquise. La saison des bals arrive, j'aime la danse à la fureur, +mais, n'étant point talon rouge, elle m'était interdite chez les +hautes puissances; l'observation m'offrit des dédommagements. J'avais +obtenu la permission de me rendre chez une princesse qui joint à +tout plein d'esprit le meilleur ton et le coeur le plus sensible. Je +la jugeai faite pour inspirer un attachement durable, mais trop sage +pour s'afficher ainsi. A son âge, avec tous les moyens de plaire, se +fixer!... Eh! que dirait l'Amour? Lui a-t-il confié ses flèches pour +les laisser oisives ou pour les ficher sur un seul coeur, comme les +épingles sur la pelote de sa toilette? Je consultai mon grimoire, +et je sus qu'on ne pouvait allier plus de générosité, de talents et +d'adresse. Je sus encore qu'en prédicateur excellent, ses préceptes ne +nuisaient pas à ses plaisirs, et je crus sentir qu'un peu de contrainte +pouvait y ajouter du prix.--Mais qui est-ce donc?--Oh! vous en demandez +trop; allez sur le grand théâtre, quand on jouera la _Gouvernante_, +vous lui verrez remplir un rôle que son coeur lui rend cher et qui lui +mérite tous les applaudissements. + +Confondus dans un groupe d'hommes, nous exercions notre critique sur +les danseurs.--Eh! bon Dieu! quelle est cette petite personne, si +folle, si extravagante? Elle est tout ébouriffée, son panier penche +d'un côté, tout son ajustement est en désordre... Je ne l'en trouve, +ma foi! que plus jolie; tous ses attraits sont animés, ses gestes sont +violents, tout pétille en elle.--C'est la duchesse de..., me répond le +comte de Rhédon; vous ne la connaissez pas? Je vous présenterai; elle +aime la musique, vous l'amuserez. Le lendemain, je somme le comte de sa +parole, et nous partons. + +A six heures du soir, la duchesse était en peignoir; de grands cheveux +s'échappaient d'une baigneuse placée de travers sur sa tête. Embrasser +le comte, me faire la révérence, me proposer vingt questions et me +prendre pour répéter le pas de deux de _Roland_, ne fut l'affaire que +d'un instant. Je fus froid les premiers pas: une passe très lascive, +qu'elle rendit comme Guimard, m'enhardit, m'échauffa, me fit... (Ah! +mon ami, la jolie chose qu'un pas de deux, quand on bande!) Le comte +applaudit à tout rompre; elle s'écrie que je danse comme Vestris, que +j'ai un jarret à la Dauberval, me fait promettre de venir répéter avec +elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis mon lutin sonne +ses femmes. Le comte se sauve, je demeure; elle se coiffe à faire +mourir de rire; me demande mon avis; je touche à l'ajustement, et je +lui donne un petit air de grenadier qu'elle trouve unique... Elle +s'habille, sort; je lui donne la main, et je me retire. + +Parbleu! dis-je en moi-même, celle-là n'a pas le temps d'être méchante. +Je me couche; sa friponne de mine me tourmente toute la nuit. Je me +lève en raffolant, et je cours chez la duchesse à dix heures du matin; +elle sortait du bain, fraîche comme la rose. Une lévite la couvre des +pieds à la tête; on apporte du chocolat; je suis barbouillé du haut en +bas; elle saute à son clavecin; sa jolie menotte a toute la vélocité +possible; elle a du goût, un filet de voix, des sons charmants, mais +pour de l'âme... serviteur. Je vois cependant qu'elle est susceptible. +Nous prenons un duo; je la presse, je l'attendris malgré elle; elle +perd la tête, son coeur se serre; j'en arrache un soupir; la voix meurt, +la main s'arrête; le sein palpite, mon oeil enflammé saisit tous ses +mouvements... Zeste! elle jette tout au diable; elle plante là le +clavecin, me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en +boudant sur un sopha, et se relève par un grand éclat de rire. + +Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; je remarque +cependant avec plaisir qu'elle prend de l'intérêt; elle me loue avec +affectation. Gardel n'a garde de la contredire; avant que je sorte, +elle me demande excuse, implore son pardon, me prie de lui imposer sa +pénitence; vois donc d'ici, bourreau, cette mine hypocrite; je saisis +une main que je couvre de baisers; l'autre me donne un soufflet qu'un +baiser hardi répare à l'instant. + +Le lendemain, j'y vole sur les ailes du désir; elle m'avait demandé +quelques ariettes nouvelles, je les lui portais; elle était au lit; une +femme de chambre ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil placé à côté +d'elle me tendait les bras... j'aime bien mieux m'appuyer contre une +console qui me tient de niveau. + +Où es-tu, divin Carrache? prête-moi tes crayons pour esquisser cette +enfant!... + +Un bonnet à la paysanne couvre sa tête à moitié; ses traits n'ont +aucune proportion; ce sont de noirs yeux superbes, la plus jolie +bouche, un nez retroussé, un front trop petit, mais ombragé +délicieusement; deux ou trois petits signes noirs comme jais +assassinent leur monde sans rémission; son teint est moins très blanc +qu'animé, mais le carmin le plus pur n'égale pas le vermeil de ses +joues et de ses lèvres. + +Après quelques folies débitées de part et d'autre, je lui montre ma +musique; elle me prie de chanter... Je déployais toute la légèreté +de ma voix, quand tout à coup un drap soulevé me découvre un sein de +lis et de roses... _et la cadence chevrote_... Je continue: tantôt +c'est un bras arrondi par l'amour, une cuisse fraîche rebondie, une +jambe fine, un pied charmant qui, tour à tour, se promènent sur le lit +et frappent tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que je +chante...--Allons donc! me dit la duchesse, avec un sang-froid dont +je ne la croyais pas capable. Je recommence et le manège d'aller son +train; mon sang bouillonne, tous mes nerfs s'agacent et s'irritent; +je palpite, mon visage s'inonde de sueur; la méchante, qui m'observe, +sourit et cependant soupire... Un dernier bond la découvre tout +entière... Sacredieu! mes yeux font feu; je jette la musique, je fais +sauter les boutons qui me gênent, je m'élance dans ses bras; je crie, +je mords, elle me le rend bien, et je ne quitte prise qu'après quatre +reprises redoublées. + +La duchesse était évanouie, cela commença à m'inquiéter; j'employai un +spécifique qui ne m'a jamais manqué; j'ai la langue d'une volubilité +incroyable; j'applique ma bouche sur le bouton de rose qui termine +un joli globe: un trémoussement presque subit me rassure sur son +état...--Dieu! ô Dieu! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu +l'as trouvé!--Eh, quoi? lui dis-je tout étonné...--Hélas! un tempérament +que l'on m'avait persuadé que je n'avais pas... Et baisers d'entrer en +jeu, et les pièces de mon habillement de couvrir le plancher. Enfin, +nous nous trouvâmes, comme dit la précieuse ridicule, _l'un vis-à-vis +de l'autre_; je vous jure que ma petite duchesse n'était point de ces +prudes qui craignent un homme absolument nu. Elle avait des doutes; +il fallut bien les éclaircir. Cette situation nouvelle me découvrait +de nouveaux charmes. C'était bien le corps le mieux fait! Charnue +sans être grasse, svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne +demandait que de l'usage... Eh! parbleu! je lui en donnai de toutes les +façons. + +J'aime bien f....; mais comme le bon Dieu n'a pas voulu que nous +trouvassions le mouvement perpétuel, il faut s'arrêter enfin, car ce +_jeu lasse plus qu'il n'ennuie_. + +Or ma duchesse n'avait qu'un jargon, toujours le même; et comme j'avais +ralenti son feu, ce n'était plus qu'un petit être plat, fort monotone. +Que j'aime à voir sortir d'une bouche ces riens que rend si précieux +une femme enivrée de volupté! qu'un mot placé à propos sait bien +relever le prix d'une caresse et la rendre plus touchante! Otez les +préludes de la jouissance et les paroles magiques qui, faisant sortir +de l'extase, aident si souvent à s'y replonger... _l'ennui bâille avec +nous sur le sein de nos belles_: l'amour fuit, l'essaim des plaisirs +s'envole, et l'on s'endort pour ne jamais se réveiller. + +Voilà des dégradations que j'éprouvai chez la duchesse pendant quinze +jours: nos commencements furent trop vifs et la satiété amena le +dégoût. J'en étais là, quand, un soir, en entrant chez moi, on me remit +un écrin et un petit billet. + +«Un instant me rendit votre amante, un instant a tout changé; mais +j'ai, monsieur, de la reconnaissance de vos soins; je vous prie de +conserver cet écrin: il vous représentera l'image d'une femme qui +parut vous être chère, et qui se reproche de n'avoir pas pu faire plus +longtemps votre bonheur.» + +Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce billet: la duchesse était +incapable de l'avoir dicté. J'y répondis: «Vos bienfaits, madame, +ont droit de me toucher, si votre coeur a daigné apprécier le peu que +je vaux. J'ai mis dans notre liaison des procédés dont l'énergie +paraissait vous plaire; je n'ai ni dépit, ni colère. C'est bien assez +pour moi d'avoir eu les honneurs du triomphe, sans aspirer à ceux de +la retraite: depuis huit jours, j'attendais vos ordres, et la preuve +de mon respect est de ne les avoir pas prévenus. Votre portrait sera +pour moi le gage de l'estime que vous accordez à mes _talents_. Puisse, +madame, le fortuné mortel qui me remplace vous en porter de _plus +heureux_! Vous m'aurez tous deux dans une obligation plus douce: celle +de vous avoir mis dans le cas d'en sentir tout le prix.» + +Mon successeur, homme d'esprit, n'a pu y tenir, comme moi, que peu +de jours; elle l'a remplacé par _un prince_, et réellement, quant au +moral, ils se convenaient; pour le physique, elle eut ses laquais: +c'est le pain quotidien d'une duchesse. + +Mon billet écrit, j'ouvris l'écrin, j'y trouvai de fort beaux diamants +et le portrait de la duchesse en baigneuse: il était frappant; je +l'approchai machinalement de mes lèvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je +sacrifiai encore une fois à ce joli automate, et mon caprice s'écroula +avec la libation que je venais de répandre en son honneur. + + + + +Musique + + +J'ai toujours aimé la musique; je fis le soir même connaissance avec +la Guimard. Cette bougresse-là est laide et joue comme une cuisinière; +mais sa voix est belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait +plaisir; d'ailleurs elle f... comme une enragée. Ma réputation abrégea +le cérémonial: je convins de six coups par jour; elle cassa aux gages +son porteur d'eau qu'elle avait éreinté, laissa reposer ses laquais +et son coiffeur, et nous nous accordâmes à faire bourse commune (bien +entendu que je n'y mettrais rien). Elle donnait des concerts, recevait +des compagnes qui la grugeaient en la détestant, des musiciens d'assez +mauvaise compagnie et des gens de qualité amateurs qui n'ont pas même +le mérite d'être bons. + +J'étais à causer un après souper avec un virtuose célèbre et charmant +compositeur (_Cambini_); nous parlions de la révolution de la +musique en France; je l'écoutais avec aridité et je m'instruisais; +tout à coup un de ces messieurs nous aborde.--Quoi! vous parlez +composition! Pardieu! sans me flatter, je suis d'une bonne force.--Je +n'en doute point, lui dis-je en jetant un coup d'oeil sur l'artiste, +et je serais fort aise que vous nous donniez, à monsieur et à moi, +quelques leçons.--Volontiers, volontiers; moi, je ne refuse jamais mes +soins.--Par exemple, monsieur veut composer un opéra et il me demande +le poème.--Sa musique est faite, apparemment?--Non pas.--Comment! Tant +pis; jamais la musique ne va bien, quand on la compose pour des +paroles; cela gêne un musicien et l'empêche de peindre; son +imagination est refroidie. + +--Mais, monsieur, il me semble...--Il vous semble mal. Un orchestre, +morbleu! un orchestre, voilà tout ce qu'il faut; suivez le Moline, +cela s'appelle faire un opéra; les paroles ne sont jamais d'accord +avec la musique; mais aussi cela n'arrête point les effets... Moi, +je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini?--Monsieur le +marquis, cependant, quand on veut exprimer un sentiment, l'amour, par +exemple...--Oui, il faut du chromatique, beaucoup de fausses quintes; +on relève cela par l'accord parfait; de là on passe dans le ton relatif +par la tierce mineure; appuyez-moi une septième diminuée; si le mode +est mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bémols, accords de tierce, +dominant, sexte et les doubles octaves... Pardieu! l'on module dans +un tour de main... As-tu de la fureur, dans ton opéra?--Beaucoup, +monsieur le marquis.--Ah! pardieu! tu vas voir: mesure à quatre temps, +battue bien ferme; pour le récitatif, _ad libitum_, avec accompagnement +obligé; ensuite un choeur en fugue, à deux sujets bien sortants l'un et +l'autre, parce que cela marque la dispute, le conflit de juridiction; +surtout que cela crie comme le diable (il faut que l'on entende un +choeur peut-être), ensuite un grand silence; c'est imposant, ça, +hein?... Un trois temps bien tendre, pour faire le contraste, tu +m'entends bien? Il n'y aurait pas de mal d'y mettre des timbales; +ensuite le héros se fâche en _allegro_, avec quatre bémols à la clef; +il faut qu'il fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la +poitrine; pendant ce temps-là, l'orchestre va le diable; puis ton +héros fait des roulades pour se reposer; il veut qu'on l'entende... +Eh! non, morbleu! que l'orchestre l'écrase! et si ce diable de Legros +perce encore, on y mettra du tonnerre... Ah! ce que je te recommande, +c'est une basse bien ronflante; que tout cela marche...--Et mes airs de +danse, monsieur le marquis?--Oh! pour cela il nous faut du noble: un +beau grand morceau de flûte, avec des variations, pour la commodité de +Salentin, et puis un point d'orgue avec des roulades; il serait long +pour faire gigoter Gardel... Tu ne sais pas comment sortir de là!--Ma +foi, non.--Un tambourin, mordieu! un tambourin; il n'y a que ça, pour +qu'on s'en aille gaiement... Ah! çà! bonsoir... + +--Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur, _coglione, +coglione_...--Là, là, tout doux, Cambini, lui dis-je... Eh bien! mon +ami, voilà qui vous juge, et sans appel encore... Nous rejoignîmes la +compagnie, à qui le marquis avait déjà fait confidence de ses bontés +pour nous, en briguant des voix pour la première représentation, en cas +que l'on suivît ses avis. + +Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des ridicules; mais +ma bougresse m'ennuyait; elle jure comme un charretier; pas la moindre +ressource avec elle. + + + + +Mariage + + +J'étais endetté; mes créanciers, honnêtes israélites, venaient m'offrir +leur figure patibulaire. Je pris une résolution magnanime: je me +décidai à me mettre la corde au cou, à me marier.--Ah! tu vas faire une +fin.--Oui, une fin; c'est pardieu bien périr avant le temps! + +Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des marquises, +appareilleuse de sacrement: je fus lui conter mon affaire, en lui +observant que j'étais pressé.--Oui, me dit-elle, la voulez-vous +jolie?--Ma foi! cela m'est égal; c'est pour en faire ma femme; je ne +m'en soucierai guère, et je ne la prends pas pour les curieux.--Il +la faut riche?--Oh! cela, le plus possible.--De l'esprit?--Mais, +oui, là, là.--Je tiens votre affaire. Connaissez-vous madame de +l'Hermitage?--Non.--Je vous présenterai; c'est une de mes amies; sa +fille a dix-huit ans, elle est très riche, et surtout son caractère +est excellent.--(Ah! foutre! que cette bougresse-là est laide!...) Mon +aimable duègne part sur-le-champ pour porter les premières paroles, +manigancer mon affaire et me vanter; le soir elle m'écrit deux mots, et +deux jours après nous nous rendons chez ma future belle-mère. + +Madame de l'Hermitage tient bureau de bel esprit; là, tous nos +demi-dieux, tous nos Apollons modernes viennent chercher des dîners +qu'ils paient en sornettes. Dès l'antichambre, je respirai une odeur +d'antiquité qui me saisit l'odorat; la vieille m'avait prévenu qu'il +fallait beaucoup admirer. J'entre dans un salon immense et carré; +j'y trouve la maîtresse de la maison avec l'air d'une fée, le corps +d'un squelette et le maintien d'une impératrice. Elle m'assomme +de longs compliments; j'y réponds par des révérences sans nombre; +je cherche des yeux la future... Ah! foutre! on vous en donnera! +Diable! il faut que sa mère me juge auparavant, et la bienséance +permet-elle qu'on expose une fille aux regards du premier occupant?... +La duègne et la mère entamèrent les grands mots et les vieilles +histoires. Pendant ce temps-là je toisai le salon. Des tapisseries +d'antiques verdures en couvraient les murailles. Cassandre et Polixène +y figuraient, aussi bien que le roi Priam, nombre de Troyens et +perfides Grecs, avec chacun un rouleau qui leur sortait de la bouche +pour la commodité de la conversation. Du plancher pendait une lampe +immense, à sept branches, de bronze doré, qui avait servi aux festins +de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des trépieds de vieux laques +surmontés d'urnes à l'antique et de pyramides tronquées trouvées +dans les fossés de Ninive-la-Superbe. Des tables de marbre de Paros, +portées sur des piliers de granit, chargées de bustes grecs et latins +et d'un grand médaillier. La cheminée, élevée à huit bons pieds de +hauteur et surmontée d'un miroir de métal, environné d'une bordure +immense en filigrane; c'était, je crois, celui de la belle Hélène. +Les fauteuils paraissaient modelés sur ceux de la reine de Saba, +couverts de tapisserie, durement rembourrés pour éviter la mollesse, +mais magnifiquement dorés... Voilà, mon cher, le mobilier qui frappa +mes regards. Au reste, tout décelait à mes yeux exercés un fonds de +richesse qui chatouillait mon âme, et je projetais déjà de changer +toutes ces fadaises contre les belles inventions de notre luxe moderne. +Je m'extasiai sur chaque objet, je tranchai du connaisseur pour +applaudir; on accueillit mes éloges, et nous nous retirâmes, la duègne +et moi. + +En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage et posé (car il +ne m'était, pardieu! pas échappé un sourire), surtout mon excessive +politesse avaient prévenu en ma faveur, que probablement je serais +invité à dîner pour le jeudi, qui était le grand jour, et qu'alors +je verrais mademoiselle Euterpe... Foutre! voilà un beau nom; j'ai +diablement peur que ma charmante ne soit aussi quelque antiquaille. + +Je fus invité; le dîner répondait à l'ameublement et je vis mon +Euterpe... Ah! sacredieu! la jolie future; elle est faite à coups de +serpe, elle a été modelée, ou le diable m'emporte! sur quelque singe; +aussi madame sa chère mère dit-elle que c'est le vivant portrait de M. +de l'Hermitage. Ramassée dans sa courte épaisseur; un teint d'un jaune +vert, des petits yeux enfoncés, battus jusqu'au milieu de deux joues +bouffies; des cheveux à moitié du front, une bouche énorme et meublée +de clous de girofle, un cou noir, et puis... serviteur! une gaze +envieuse voilait un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh! pardieu! +que ne couvrait-elle aussi les deux plus laides des pattes que jamais +servante ait lavées. Au reste, mademoiselle Euterpe fait la petite +bouche, grimace avec complaisance et n'en est que plus laide... Ce fut +bien pis quand elle eut parlé. Ah! Cathos n'est rien en comparaison... +Jour de Dieu! épouser cela! me dis-je à moi-même. C'est bien dur!--Eh! +fi donc! tu ne l'épouseras pas peut-être?--Eh! mon ami, quarante mille +livres de rente d'entrée, autant de retour; cela n'est pas à négliger; +elle a les beaux yeux de la cassette, et moi, je n'ai qu'un beau +v.. dont elle ne tâtera guère. Mes créanciers me talonnent, il faut +s'immoler. + +Après le dîner, mademoiselle Euterpe fut se camper auprès de sa chère +mère; moi j'allai roucouler d'amoureux hoquets qui furent reçus avec +humanité et condescendance: somme toute, au bout de quinze jours, +on nous maria, en m'avantageant de vingt mille livres de rente par +contrat. Me voilà donc époux d'Euterpe. La mère donna à sa bien-aimée +sa bénédiction et le baiser de paix; ma chaste épouse fut se mettre +entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela se pratique par +modestie. Une partie de la noce était dans les chambres voisines; les +jeunes gens surtout, pour qui c'est une aubaine, me firent compliment +sur mon bonheur futur, me souhaitèrent bonne chance et se mirent en +embuscade. Je me campai à côté de ma charmante, qui versait de grosses +larmes.--Madame, lui dis-je, le mariage où nous nous sommes engagés +est un état _pénible_, une voie _étroite_, mais qui mène au bonheur; +il n'est point de roses sans épines, et c'est moi, votre époux, qui +doit les arracher. Le Créateur nous a réunis pour que nos deux moitiés +ne fissent qu'un tout. Afin de mieux consolider son ouvrage, il a fait +présent à l'homme, chef de son épouse, d'une cheville... Tâtez plutôt +(je lui porte la main là, et la masque retire la patte comme si elle +avait bien peur). Or, cet instrument doit trouver son trou: ce trou +est en vous; permettez que je le cherche et que je le bouche... Alors, +d'un bras vigoureux je prends ma chrétienne; elle serre les cuisses; +j'y mets un genou comme un coin, elle me fout des coups de poing par +manière de résistance; enfin, elle fait semblant de se trouver mal; +elle allonge les jambes, lève le cul; je frappe à la porte... Ah! +foutre! ah! sacredieu! mort de ma vie!--Quoi donc? Comment, bourreau! +deux pieds de cornes... Je suis étranglé... Elle est ouverte à deux +battants encore! ah! chienne! ah! carogne! et tu défendais la brèche... +foutue garce!... Je la cogne; elle m'égratigne, elle hurle, je jure en +frappant toujours; la mère arrive, écumant de rage; je saute à bas du +lit et je me sauve. Mes amis, rangés en haie, me demandent, avec une +maligne inquiétude, si je me trouve mal, si je veux un verre d'eau... +Je veux le diable qui m'emporte loin d'ici!... Un instant après, ma +belle-mère rentre, et d'un ton de sénateur: Mon gendre, je sais ce +que c'est.--Comment, ventredieu! je le sais bien aussi, moi, et que +trop.--Non, ce n'est rien; le premier jour de mes noces il m'en arriva +tout autant.--Ah! la foutue famille!--Rassurez-vous, c'est une enfant +qui ne sait pas ce que c'est, elle s'y fera; allez vous remettre auprès +d'elle, et prenez-la par la douceur.--La rage qui m'étouffait m'avait +empêché de l'interrompre, mais à cette douce invitation, je m'écrie: +Moi y retourner! Que le jeanfoutre qui l'a commencée la rachève... Ah! +foutre! c'est une ânesse ou une jument, tant elle est large.--(Madame +de l'Hermitage fronce le sourcil.) Mon gendre, je comprends, c'est +que vous ne pouvez pas.--Comment! foutre! madame, je ne peux pas! Eh! +sacredieu! la besogne n'est pas dure, on y passerait en carrosse... La +vieille fée se fâcha; je manquai la foutre par la fenêtre, et je sortis +pour jamais de ce maudit lieu. + +O rage! ô désespoir! moi la terreur des maris, moi la perle des +f......., me voilà coiffé d'un panache à la mode... Coa, coa! en herbe! +Coa, coa! en herbe, ventre et dos, et par une guenon, une Maritorne!... +Où fuir? où me cacher?... Les épigrammes vont m'assassiner. + +Ce n'est pas tout. Le lendemain, un homme en noir demande à me +parler. Au milieu de beaucoup de révérences, il me signifie un petit +papier...--Monsieur, vous vous trompez.--Non, monsieur, me dit le +Normand.--Mais de qui cela vient-il?--De haute et puissante demoiselle +Euterpe de l'Hermitage, votre légitime épouse.--Comment, ce coquin! +foutre! si tu ne sors... il était déjà parti, et court encore... Eh +bien! la bougresse me faisait sommation de la traiter maritalement, +sans quoi l'on m'annonçait bénignement que l'on demanderait séparation. +Je cours chez mon procureur; je consulte, nous plaidons pendant trois +mois; on me tympanise; enfin je suis contraint d'abandonner dix mille +livres de rentes de mes vingt constituées, et l'on me déclare père d'un +individu (quelque sapajou sans doute) dont ma bougresse était grosse; +encore n'était-ce pas le premier. + +Furieux, désespéré, je pars pour le pays étranger, et j'abandonne à +jamais cette terre maudite où je pourrais rencontrer tant d'objets +déplaisants. + +Sort, foutu sort plein de rigueur! Quoi, moi, j'éprouverai tes +caprices, tes bizarrerie! Voilà donc le fruit de mes belles +résolutions! Tous mes projets aboutiraient à la parure de Moïse! Fuyez, +foutez le camp, rêves atrabilaires, songes creux de mon imagination +bilieuse... Non, non, mesdames, vous ne tiendrez point mon chef dans +vos cuisses maudites; jamais un c.. marital ne m'enverra de vapeurs +corniférères. Au foutre la _conversion_! mais dans mon humeur de +vengeance, je foutrai la nature entière, j'immolerai à mon priape +jusqu'à des pucelages (si tant est qu'il en existe); par moi, légions +de cocus peupleront les palais, les champs et les cités; j'usurperai +jusqu'aux droits de notre bonne mère la sainte Église. Point de +fouteuse de prélat, point de monture de curé que je n'enfile sur tous +les sens (pour leur conserver l'habitude) jusqu'à ce que, rendant dans +les bras paternels de M. Satan mon âme célibataire, j'aille foutre les +morts! + + + + +Hic et Hec + + + + +Les Chevaux neufs + + +Ad... des Italiens, célèbre par un joli pied et par des charmantes +roueries, parvint à captiver le riche Ve..., il semait l'or avec +profusion. Ad... en obtint une jolie maison à la barrière blanche; il +la meubla avec tout le goût possible, lui prodigua les diamants et +prévint tous ses désirs; mais il mettait toujours dans ses cadeaux +un peu de gaucherie financière, et semait l'or sans grâce. Un jour +il lui fit faire une voiture de la coupe la plus agréable, doublée +de velours jonquille, enrichie de crépines d'argent, les panneaux +étaient peints avec goût et vernis richement, il la fit conduire +chez elle. Vous pensez bien que tous les parasites de la maison ne +tarirent pas sur l'éloge du nouveau char qui devait faire le plus bel +effet à Longchamps; mais Ad... observa que la voiture neuve ferait +disparate avec ses vieux chevaux. Ve..., qui ne s'attendait pas à cette +nouvelle dépense, en marqua de l'humeur: elle bouda, et elle finit par +dire qu'on allât chercher Javard, le maquignon, et que, s'il était +raisonnable, il changerait ses chevaux. La belle reprit sa gaîté, et +trois quarts d'heures après Javard arriva avec deux chevaux bais à col +de cygne, tête busquée, jambe fine, jarret large, coupe arrondie et +avant-main superbe, etc. Les voir et les désirer fut l'ouvrage d'un +moment. Ve..., d'un air indifférent, demanda ce qu'il les voulait +vendre. Javard, avant de répondre, détailla leur figure, vanta leur +vigueur, leur fit faire cent courbettes, mit dans leur éloge toute +l'emphase d'un maquignon, et finit par dire que quand ce serait pour +son père, il ne pourrait pas les donner à moins de deux mille francs de +retour. + +VE..... + +Deux mille francs! Vous moquez-vous? + +JAVARD + +A tout autre, j'en aurais demandé cent louis; mais pour vous, monsieur, +je n'ai qu'un mot: deux mille francs, et ils sont à Mademoiselle. + +VE..... + +Vous n'en voulez pas douze cents francs? + +JAVARD + +J'y perdrais plus de trente louis. + +VE..... + +Vous n'en voulez rien rabattre? + +JAVARD + +Je ne puis pas, en conscience. + +VE..... + +La conscience d'un maquignon!... Allons, ils seront pour un autre. + +AD..... + +Ils feraient pourtant bien à ma voiture, elle est si jolie! + +VE..... + +Jolie tant que vous voudrez; vous garderez vos vieux. Vous me ruineriez +avec vos caprices. + +Elle insiste, il s'impatiente et sort, en prenant sa canne et son +chapeau. + +AD..... + +Quelle lésine! il ne sait jamais rien faire qu'à demi. Il me donne une +voiture délicieuse et me refuse les chevaux... Ils sont charmants... +Quel dommage! + +JAVARD + +Je ne conçois pas qu'un homme aussi riche se fasse tirer l'oreille pour +deux malheureux mille francs, quand il s'agit d'obliger une si belle +personne qui veut bien faire son bonheur. Ah! si j'étais à sa place... + +AD..... + +Vous feriez peut-être comme lui, les hommes ne sont généreux que quand +ils nous désirent. + +JAVARD + +Je ne suis qu'un marchand de chevaux; mais je ne vous refuserais +certainement pas les miens, si je croyais, à ce prix, être traité cette +nuit seulement comme monsieur de Ve... + +AD....., _souriant_ + +Vous seriez bien attrapé, si je vous prenais au mot. + +JAVARD + +Non, ma foi, j'en ferais le sacrifice de toute mon âme. + +AD..... + +Vous plaisantez... + +JAVARD + +Non, j'en jure, dites un mot et les chevaux entreront dans votre écurie. + +AD..... + +Quoi, tout de bon? + +JAVARD + +D'honneur. + +AD..... + +Savez-vous bien que vos chevaux me tentent beaucoup. + +JAVARD + +Vous me tentez bien davantage. + +AD..... + +Si j'allais accepter... + +JAVARD + +Je me flatte que vous seriez si contente de la nuit que vous m'en +accorderiez quelque autre. + +AD..... + +Vous croyez... Eh bien? + +JAVARD + +Eh bien?... + +AD..... + +Puisque vous le voulez décidément... faites-les donc mettre dans mon +écurie. + +Les chevaux entrèrent, Javard remonta: c'était un gaillard de bonne +mine, l'épaule large, l'oeil vif, le teint brun et taillé en payeur +d'arrérages, il voulut procéder, sans délai, à se payer de ses +chevaux. Ad... avait trop d'envie de briller à Longchamps pour faire +des difficultés après la générosité du maquignon. Son boudoir, avant +souper, fut trois fois la caisse où il toucha des à-comptes. Un repas +fin et délicat, arrosé d'excellent vin, répara leurs forces, et son lit +vit cinq fois l'ardent Javard travailler à toucher sa créance. Ve... +ne l'avait pas accoutumée à de pareilles fêtes, elle s'y livra avec +ivresse, mais le maquignon, ne perdant pas la tête, se leva de grand +matin, courut chez Ve... et s'y fit introduire. + +JAVARD + +Mes chevaux sont, monsieur, chez mademoiselle Ad... il ne m'a pas été +possible de la refuser. + +VE..... + +J'entends, et vous comptez que sans y avoir consenti, je ferai la +sottise de vous payer deux mille francs. + +JAVARD + +Point du tout, j'ai pris des arrangements avec elle. + +VE..... + +Et quels arrangements? s'il vous plaît. + +JAVARD + +Elle a un anneau dont je me suis accommodé. + +VE..... + +Sa bague? + +JAVARD + +Oui, elle me convient fort... + +VE..... + +Parbleu, je le crois, elle m'a coûté deux mille écus, vous ne faites +pas de mauvais rêves. Allons, faites votre quittance de deux mille +livres; je vais vous les payer, mais qu'il ne soit plus question de +l'anneau. + +JAVARD + +Mais, monsieur, le marché est fait... + +VE..... + +Et je le défais. Diable! comme vous y allez!... Allons, votre +quittance, voilà votre argent. + +JAVARD + +Allons donc, puisque vous l'aimez mieux. + +Il fait la quittance, reçoit les deniers et se retire, content d'avoir +si bien vendu ses chevaux et d'avoir passé gratis une si bonne nuit. +Ve... prend alors sa redingote, sa canne et son chapeau et va chez +Ad... La femme de chambre a beau lui représenter qu'elle dort, qu'elle +a été toute la nuit fort agitée, il entre, en disant qu'il a de quoi +guérir sa migraine. Ad... se réveille au bruit. + +AD..... + +Venez-vous encore me tourmenter après m'avoir désobligée comme vous +avez fait hier? + +VE..... + +Non, friponne; tu sais bien que je finis toujours par faire ce que tu +veux. Tiens, voilà la quittance de tes chevaux. + +AD..... + +Je n'en ai que faire, monsieur, je les ai payés. + +VE..... + +Oui, avec ton anneau! il me l'a dit; mais je n'entends pas cela; +garde-le, voilà ta décharge en bonne forme, et il m'a promis de te +laisser ta bague. + +Adeline devina sans peine l'équivoque, se mordit les lèvres pour n'en +pas rire, et pour cacher sa confusion elle eut la complaisance de +recevoir le financier dans la chapelle que le maquignon avait si bien +fêtée. + + + + +La Vieille Sara + + +Après quelques moments de repos et quelques verres de punch, on demanda +quelque anecdote à Valbouillant. + +--Je n'en sais point, dit-il, si ce n'est le désespoir de la vieille +Sara.--Je ne la connais point, dit l'évêque.--Oh! que si, monseigneur, +elle a la pratique de presque tout votre chapitre, c'est la grosse +marchande de plaisir!--Elle vend du croquet?--Non, mais c'est la plus +adroite pourvoyeuse du comtat; peu de femmes ont une famille aussi +étendue, elle a toujours deux ou trois nièces qui l'accompagnent aux +promenades, au spectacle, et quand elles sont un peu trop connues, +elles se retirent vers Orange en Carpentras, où elles portent +l'instruction qu'elles ont reçue chez Sara, qui les remplace par de +nouvelles parentes qui lui viennent des villages d'alentour et qu'elle +forme avec le même soin.--Oh! oui, je me rappelle, dit l'évêque, elle +est grosse, courte, elle a le front étroit, l'oeil en dessous, le crin +roux et le nez un peu bourgeonné.--Précisément, et sûrement vous avez +été plus d'une fois son neveu.--Je n'en disconviens pas; que lui +est-il donc arrivé?--Hier, se promenant sur le rempart avec Justine, +la nièce du moment, un négociant de Bâle est venu l'accoster, on a lié +conversation, elle a d'abord été galante, puis elle s'est animée, et +le bon Bâlois a proposé de lui donner à souper. Sara, toujours prête +quand il s'agit d'un repas, s'accorde à tout, et l'on convient que +le négociant partagerait ensuite le lit de Justine en déposant dix +louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d'en reprendre un à +chaque politesse qu'il ferait à la gentille nièce. Sara, qui n'avait +guère vécu qu'avec d'élégants Français ou de bons citadins, croyait que +les Suisses ne pouvaient l'emporter en civilité sur ses compatriotes, +et se hâta de conclure le marché. On a soupé gaîment, le bourgogne +et le montrachet n'ont pas été ménagés, la vieille s'est bien repue, +bien égayée, puis a présidé au coucher: on a vu poser l'or sur la +table de nuit, et le Suisse a prétendu qu'elle lui devait deux louis. +Justine, interrogée sur le fait des articles, a confirmé par son aveu +les prétentions du Bâlois. Sara a redoublé ses cris, et l'Helvétien, +pour l'apaiser, l'a renversée sur le lit et lui a fait cadeau du +treizième; elle a pris son mal en patience, mais en jurant ses grands +dieux qu'elle ne ferait plus de pareil marché qu'avec des Français.--La +nièce, observa l'évêque, avait moins d'humeur que la tante. Mme +Valbouillant remarqua que le bon Bâlois s'était sans doute ainsi +comporté pour honorer les saints apôtres et avait réservé le judas +pour Sara.--Quoi qu'il en soit, dis-je alors, je voudrais me faire +naturaliser Suisse, si j'étais sûr que le droit de bourgeoisie chez eux +me procurât d'aussi rares talents. + + + + +La Belle Adèle + + +Nous engageâmes Valbouillant à nous raconter quelqu'une de ses +aventures, en attendant que l'heure du dîner nous rappelât au +château[146]. + +--J'avais vingt ans, dit-il; j'étais capitaine de dragons, et mon +régiment, cantonné dans la Lorraine, y goûtait toutes les douceurs +dont ce charmant pays abonde; dans la petite ville où ma troupe était +en quartier habitait la jeune épouse d'un vieil officier général qui +était en tournée pour une inspection dont le gouvernement l'avait +chargé; elle était musicienne, chantait bien, jouait agréablement la +comédie, dansait avec grâce et légèreté; cette conformité de talents +la disposait en ma faveur et me faisait désirer de me lier avec elle; +je l'accompagnai avec mon violon dans une ariette italienne, et mes +applaudissements parurent la flatter; je demandai et j'obtins la +permission de lui faire ma cour chez elle, mais la présence d'une +vieille belle-soeur, qui restait toujours au salon, me gênait dans +l'aveu que je voulais lui faire de ma tendresse; elle s'en aperçut, +sourit malicieusement, mais elle n'éloignait pas le témoin importun. +Je lui donnai des billets, des vers passionnés, elle les recevait, +en paraissait satisfaite, mais elle n'y répondais jamais. Vous savez +que je suis ardent, et même impatient, et j'avais peine à supporter +cet état; je m'ennuyais de rester toujours au même point. Pour en +sortir et pouvoir m'expliquer librement sans la compromettre, je +supposai un voyage à Nancy, où elle avait des parents; je m'offris de +me charger de ses dépêches et je demandai qu'elle me permît de venir +le lendemain les prendre à son lever.--Vous êtes bien obligeant, me +dit-elle, mais je ne sais si j'y dois consentir, je suis extrêmement +paresseuse et je fais ma toilette tard, et vous me verriez trop à mon +désavantage.--Ah! madame, quand on doit tout à la nature, c'est l'art +seul qui peut nuire, et je ne vous trouverai que trop charmante dans +l'heureux désordre du matin.--Vous croyez?... Moi j'en doute et j'exige +pour prix de ma complaisance que vous me disiez, sans déguisement, +si je perds beaucoup à me laisser voir sans parure; venez sur les +dix heures, mes lettres seront prêtes. Un coup d'oeil d'intelligence +dont elle accompagna ce propos remplit mon coeur de l'espoir le plus +doux. Le lendemain, ponctuel au rendez-vous, j'arrive, je m'adresse +à Marton, sa suivante, pour être introduit.--Madame, me dit-elle, +n'a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine affreuse, elle est +encore couchée.--Dieux! m'écriai-je, encore couchée, une migraine, +quel contre-temps, je m'étais flatté du bonheur de la voir.--Elle s'en +flattait aussi.--Et il faut que je me retire...--Je ne dis pas cela; si +vous voulez monter, vous êtes le maître, mais ne faites pas de bruit, +parlez bas, de peur d'ébranler sa tête. + +Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe du pied; elle +ouvre la chambre de sa maîtresse, m'introduit, se retire et emporte la +clef. A la faible clarté que laissaient pénétrer les persiennes aux +trois quarts fermées, j'aperçus la belle Adèle, mollement étendue sur +un lit élégant; un corset négligemment noué par une échelle de rubans +gris de lin renfermait à demi la neige élastique de son sein, son +mouchoir transparent, dérangé par les mouvements de la nuit, laissait +voir une fraise vermeille; des cheveux s'échappant de dessous un bonnet +en dentelle tombaient en boucles flottantes sur son cou d'ivoire, +avec lequel leur couleur d'ébène contrastait merveilleusement; une +légère couverture de soie avec draps de Frise, se collant sur son beau +corps, en dessinaient les agréables contours. Je m'approchai d'elle +avec tout l'empressement de l'amour et de la timidité qu'inspire le +respect (j'étais novice encore).--Ah! c'est vous, monsieur, me dit-elle +d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre faible; convenez que j'ai +bien peu de coquetterie de vous recevoir dans l'état d'abattement où +je me trouve.--Ah! madame, il ajoute le plus vif intérêt à l'ivresse +que vos charmes sont sûrs d'inspirer.--Vous me flattez, voyez comme +j'ai les yeux battus; je saisis sa main que je couvris de baisers, et +fixant ses yeux soi-disant battus: Ce n'est pas le cas, lui dis-je, +où les battus payent l'amende, mon coeur qu'ils ravissent en est la +preuve, et je dérobai un baiser.--Finissez donc, monsieur, n'abusez +pas de la confiance que j'ai dans votre sagesse, et elle se débattit +avec une charmante maladresse qui me découvrit de nouveaux charmes.--Si +quelqu'un entrait, qu'est-ce qu'on penserait. Marton! Marton! Comment, +elle n'est pas là?... elle est redescendue! l'imprudente... mais si +quelqu'autre... elle a emporté la clef. Ah! comme je la gronderai!... +quelle idée lui a pris! en vérité, elle me met dans une position bien +étrange.--Elle vous met à même de me rendre le plus heureux des hommes, +si vous êtes sensible à l'amour le plus tendre; et je voulus prendre +quelques libertés.--Ah! monsieur, il serait atroce d'abuser de la +faiblesse où me jette ma migraine; je suis presque mourante, et vous... +Laissez-moi donc, je sens bien votre main.--Oh! l'heureuse migraine! +qu'elle vous sied bien! elle ajoute encore à votre fraîcheur.--Ah! +quelle audace! je suis presque toute découverte... Non, monsieur, +arrêtez... je ne suis pas femme à souffrir... Je n'écoutais plus rien +et mes mains actives parcouraient les plus rares trésors; j'avais +déjà un genou dans le lit et j'allais m'élancer pour le partager avec +elle quand, me repoussant et se retournant vivement, elle saisit le +cordon de la sonnette; effrayé et craignant de l'offenser, je fis un +saut du lit à la cheminée pour réparer le désordre de ma toilette, en +cas que ses gens arrivassent, et je proférai, selon l'usage, les mots +d'ingrate, de cruelle, etc., quand, partant d'un éclat de rire, elle +dit: Bon, je suis sauvée, il ne sait pas que ma sonnette est rompue. Je +ne fis qu'un saut pour aller reprendre ma place dans le lit: elle ne +fit plus de résistance que pour la forme. + + + + +Aurore + + +Nous applaudîmes au récit de Valbouillant, et ils exaltèrent sa +valeur; la signora Magdalani lui demanda quelles limites il croyait +qu'on devait fixer aux exploits amoureux.--Je ne puis les assigner +avec précision, et des traits comme les vôtres sont bien faits pour +les reculer.--Cela est bien honnête, mais quel est le plus grand +effort que vous ayez fait?--C'est à Bruxelles, dit-il, je revenais de +l'armée, j'avais fait une longue abstinence, et je m'adressai à un +honnête domestique de louage, qui m'avait servi de bonneau, lors de +mon dernier voyage; il me fit connaître une danseuse, nommée Aurore, +qui ne pouvait pas me recevoir chez elle, étant entretenue par un +vieil officier autrichien fort jaloux, mais qui vint souper avec moi +chez un traiteur. Nous n'avions pour meuble qu'un grand fauteuil à +crémaillère, comme il s'en trouve quelquefois dans les corps de garde; +je convins de deux louis pour la soirée; nous fîmes un assez bon +repas, on nous servit plat à plat et nous faisions un entr'acte sur +le fauteuil à chaque mets qu'on nous enlevait, et en quatre heures et +demie nous avions mangé neuf plats et aucun entr'acte n'avait manqué; +aussi la généreuse fille voulait-elle me rendre mon argent. L'évêque +s'écria: Voilà le désintéressement le plus marqué ou le triomphe du +tempérament sur l'avarice; il contraste merveilleusement avec le +désespoir de la vieille Sara.--La grosse marchande de plaisir? dit +Valbouillant.--Précisément. + + + + +Le Chien après les Moines + + + ... Chacun se plaint, et c'est avec raison, + Que vous allez de maison en maison + Non pas pour exhorter à la gloire éternelle, + Mais bien pour y guetter quelque jeune pucelle + Douce, simple, innocente et parfaite à ces jeux + Où brille tout l'éclat de vos célestes feux; + + Si par hasard un minois agréable + S'offre à vos yeux sous un aspect aimable, + Dieu! quels ressorts n'employez-vous donc pas, + Pour conquêter tant de brillants appas? + D'abord vous ne parlez que vertu, que sagesse, + Vous traitez d'odieux le beau nom de tendresse; + Vous ne savez prêchez que la gloire du ciel + Et le détachement de tout bien temporel. + + En peu de temps, la jeune et tendre Élise + Auprès de vous se familiarise. + Parler toujours du ciel, l'insipide propos! + A l'esprit il faut bien donner quelque repos. + Après le ciel advient la bagatelle, + Conte du jour, histoire ou bien nouvelles; + Satan, la chair, sont un peu plus parlans, + Et l'on en vient à des discours galans: + On fait jouer un coup d'oeil, un sourire, + En silence on exprime un mutuel martyre: + On gémit à l'envie, l'on dévoile ses feux, + On n'a plus tant d'horreur pour un froc odieux. + + Élise dit tout bas: Dans le fond, c'est un homme, + Tout aussi bien mâté qu'un cardinal de Rome; + Que m'importe après tout? il paraît très charmant. + Fin matois, vous savez bien connaître l'instant + Et monter le cadran sur cette heure fatale + Où Florinde perdit sa vertu de vestale. + Oui, c'en est bien fait, Élise est donc perdue enfin; + De sage qu'elle était, elle devint catin. + + Une famille en pleurs gémit et se désole; + Et tandis qu'en secret le plaisir vous console, + Vous savez vous moquer et du qu'en dira-t-on, + De tous les bruits publics et du mauvais renom. + + Élise cependant met son poupon au monde, + Tout prêt à recevoir la formule de l'onde; + Ses larmes et ses cris marquent son repentir. + Après la rose vient l'épine du plaisir. + + Parens, amis, voisins et toute la sequelle + Sont bientôt informés de la triste nouvelle; + On entend un bruit sourd; chacun se dit tout bas: + Hélas! est-ce bien sûr? Qui donc a fait ce cas? + Élise paraissait accomplie de sagesse + Et même haïssait jusqu'au nom de tendresse; + Assidue à l'église, aux offices divins, + Elle portait au ciel des regards si bénins! + Point d'amans fréquentés, point d'intrigante allure + Capable à l'engager à ce fait de nature. + Pauvre Élise, qui donc a pu vous culbuter? + Attendez, dit quelqu'un: je m'en vais deviner. + Ce gros père Lucas, à la joue boursouflée, + Chez elle allait souvent passer une soirée. + Oh! le fait est certain: c'est ce rusé frocard + Qui son futur mari d'avance a fait cornard. + Ne vous y frottez pas; car une robe noire + En sait souvent plus long que son simple grimoire... + + + + +Le Rideau levé + +ou l'Éducation de Laure + + + + +L'Enfance de Laure + + +Je sortais de ma dixième année; ma mère tomba dans un état de +langueur qui, après huit mois, la conduisit au tombeau. Mon père, +sur la perte duquel je verse tous les jours les larmes les plus +amères, me chérissait: son affection, ses sentiments si doux pour +moi se trouvaient payés, de ma part, du retour le plus vif. J'étais +continuellement l'objet de ses caresses les plus tendres; il ne se +passait point de jour qu'il ne me prît dans ses bras et que je ne fusse +en proie à des baisers pleins de feu. + +Je me souviens que ma mère lui reprochant un jour la chaleur qu'il +paraissait y mettre, il lui fit une réponse dont je ne sentis pas alors +l'énergie, mais cette énigme me fut développée quelque temps après: «De +quoi vous plaignez-vous, madame? Je n'ai point à en rougir: si c'était +ma fille, le reproche serait fondé; je ne m'autoriserais pas même de +l'exemple de Loth; mais il est heureux que j'aie pour elle la tendresse +que vous me voyez: ce que les conventions et les lois ont établi, la +nature ne l'a pas fait; ainsi, brisons là-dessus...» Cette réponse +n'est jamais sortie de ma mémoire. Le silence de ma mère me donna dès +cet instant beaucoup à penser sans parvenir au but; mais il résulta de +cette discussion et de mes petites idées que je sentis la nécessité de +m'attacher uniquement à lui, et je compris que je devais tout à son +amitié. Cet homme, rempli de douceur, d'esprit, de connaissances et de +talents, était formé pour inspirer le sentiment le plus tendre. + +J'avais été favorisée de la nature: j'étais sortie des mains de +l'amour. Le portrait que je vais faire de moi, chère Eugénie, c'est +d'après lui que je le trace. Combien de fois m'as-tu redit qu'il ne +m'avait point flattée: douce illusion dans laquelle tu m'entraînes, et +qui m'engage à répéter ce que je lui ai entendu dire souvent! Dès mon +enfance, je promettais une figure régulière et prévenante; j'annonçais +des grâces, des formes bien prises et dégagées, la taille noble et +svelte; j'avais beaucoup d'éclat et de blancheur. L'inoculation avait +sauvé mes traits des accidents qu'elle prévient ordinairement; mes yeux +bruns, dont la vivacité était tempérée par un regard doux et tendre, +et mes cheveux, d'un châtain cendré, se mariaient avantageusement. +Mon humeur était gaie, mais mon caractère était porté, par une pente +naturelle, à la réflexion. + +Mon père étudiait mes goûts et mes inclinations: il me jugea; aussi +cultivait-il mes dispositions avec le plus grand soin. Son désir +particulier était de me rendre vraie avec discrétion; il souhaitait que +je n'eusse rien de caché pour lui: il y réussit aisément. Ce tendre +père mettait tant de douceur dans ses manières affectueuses, qu'il +n'était pas possible de s'en défendre. Ses punitions les plus sévères +se réduisaient à ne me point faire de caresse, et je n'en trouvais +point de plus mortifiantes. + +Quelque temps après la perte de ma mère, il me prit dans ses bras: +«Laurette, ma chère enfant, votre onzième année est révolue; vos +larmes doivent avoir diminué, je leur ai laissé un terme suffisant; +vos occupations feront diversion à vos regrets: il est temps de les +reprendre.» Tout ce qui pouvait former une éducation brillante et +recherchée partageait les instants de mes jours. Je n'avais qu'un seul +maître, et ce maître c'était mon père: dessin, danse, musique, science, +tout lui était familier. + +Il m'avait paru facilement se consoler de la mort de ma mère: j'en +étais surprise, et je ne pus enfin me refuser de lui en parler: «Ma +fille, ton imagination se développe de bonne heure; je puis donc dès à +présent te parler avec cette vérité et cette raison que tu es capable +d'entendre. Apprends donc, ma chère Laure, que dans une société dont +les caractères et les humeurs sont analogues, le moment qui la divise +pour toujours est celui qui déchire le coeur des individus qui la +composent et qui répand la douleur sur l'existence: il n'y a point de +fermeté ni de philosophie, pour une âme sensible, qui puisse faire +soutenir ce malheur sans chagrin, ni de temps qui en efface le regret; +mais quand on n'a pas l'avantage de sympathiser les uns avec les +autres, on ne voit plus la séparation que comme une loi despotique de +la nature à laquelle tout être vivant est soumis. Il est d'un homme +sensé, dans une circonstance pareille, de supporter comme il convient +cet arrêt du sort, auquel rien ne peut le soustraire, et de recevoir +avec sang-froid et une tranquillité modeste, absolument dégagée +d'affection et de grimaces, tout ce qui le soustrait aux chaînes +pesantes qu'il portait. + +«N'irai-je pas trop loin, ma chère fille, si dans l'âge où tu es, je +t'en dis davantage? Non, non, apprends de bonne heure à réfléchir et +à former ton jugement, en le dégageant des entraves du préjugé dont +le retour journalier t'obligera sans cesse d'aplanir le sillon qu'il +tâchera de tracer dans ton imagination. Représente-toi deux êtres +opposés par leur humeur, mais unis intimement par un pouvoir ridicule, +que des convenances d'état ou de fortune, que des circonstances qui +promettaient en apparence le bonheur ont déterminés ou subjugués par +un enchantement momentané, dont l'illusion se dissipe à mesure que +l'un des deux laisse tomber le masque dont il couvrait son caractère +naturel: conçois combien ils seraient heureux d'être séparés. Quel +avantage pour eux s'il était possible de rompre une chaîne qui fait +leur tourment et imprime sur leurs jours les chagrins les plus +cuisants, pour se réunir à des caractères qui sympathisent avec eux! +Car, ne t'y trompe pas, ma Laurette, telle humeur qui ne convient pas +à tel individu s'allie très bien avec un autre, et l'on voit régner +entre eux la meilleure intelligence, par l'analogie de leurs goûts +et de leur génie; en un mot, c'est un certain rapport d'idées, de +sentiments, d'humeur et de caractère qui fait l'aménité et la douceur +des unions, tandis que l'opposition qui se trouve entre deux personnes, +augmentée par l'impossibilité de se séparer, fait le malheur et aggrave +le supplice de ces êtres enchaînés contre leur gré.--Quel tableau! +quelles images! Cher papa, tu me dégoûtes d'avance du mariage. Est-ce +là ton but?--Non, ma chère fille: mais j'ai tant d'exemples à ajouter +au mien que j'en parle avec connaissance de cause, et pour appuyer ce +sentiment si raisonnable, et même si naturel, lis ce que le président +de Montesquieu en dit dans ses _Lettres persanes_, à la cent douzième. +Si l'âge et des lumières acquises te mettaient dans le cas de le +combattre par les prétendus inconvénients qu'on voudrait y trouver, il +me serait facile de les lever et de donner les moyens de les parer; je +pourrais donc te rendre compte de toutes les réflexions que j'ai faites +à ce sujet, mais ta jeunesse ne me met pas à même de m'étendre sur un +objet de cette nature.» Mon père termina là. + +C'est à présent, tendre amie, que tu vas voir changer la scène. +Eugénie! chère Eugénie! passerai-je outre? Les cris que je crois +entendre autour de moi soulèvent ma plume, mais l'amour et l'amitié +l'appuient: je poursuis. + +Quoique mon père fût entièrement occupé de mon éducation, après deux ou +trois mois je le trouvais rêveur, inquiet: il semblait qu'il manquât +quelque chose à sa tranquillité. Il avait quitté, depuis la mort de ma +mère, le séjour où nous demeurions, pour me conduire dans une grande +ville et se livrer entièrement aux soins qu'il prenait de moi; peu +dissipé, j'étais le centre où il réunissait toutes ses idées, son +application et toute sa tendresse. Les caresses qu'il me faisait, et +qu'il ne ménageait pas, paraissaient l'animer; ses yeux en étaient plus +vifs, son teint plus coloré, ses lèvres plus brûlantes. Il prenait mes +petites fesses, il les maniait, il passait un doigt entre mes cuisses, +il baisait ma bouche et ma poitrine. Souvent il me mettait totalement +nue, et me plongeait dans un bain: après m'avoir essuyée, après m'avoir +frotté d'essences, il portait ses lèvres sur toutes les parties de +mon corps, sans en excepter une seule; il me contemplait; son sein +paraissait palpiter, et ses mains animées se reposaient partout: rien +n'était oublié. Que j'aimais ce charmant badinage et le désordre où je +le voyais! mais au milieu de ses plus vives caresses, il me quittait et +courait s'enfoncer dans sa chambre. + +Un jour, entre autres, qu'il m'avait accablée des plus ardents baisers, +que je lui avais rendu par mille et mille aussi tendres, où nos bouches +s'étaient collées plusieurs fois, où sa langue même avait mouillé mes +lèvres, je me sentis tout autre. Le feu de ses baisers s'était glissé +dans mes veines; il m'échappa dans l'instant où je m'y attendais +le moins; j'en ressentis du chagrin. Je voulus découvrir ce qui +l'entraînait dans cette chambre, dont il avait poussé la porte vitrée, +qui formait la seule séparation qu'il y avait entre elle et la mienne. +Je m'en approchai, je portai les yeux sur tous les carreaux dont elle +était garnie, mais le rideau qui était de son côté développé dans toute +son étendue, ne me laissa rien apercevoir, et ma curiosité ne fit que +s'en accroître. + + + + +Éducation Philosophique + + +«Peux-tu concevoir, ma Laure, et fixer un point d'arrêt sur +l'immensité dont notre globe est environné? Pousse-le aussi loin que +ton imagination puisse l'étendre: à quelle distance inconcevable +seras-tu encore du but! Que penses-tu qui remplisse cet espace immense? +Des éléments dont la nature et le nombre sont et seront toujours +inconnus; il est impossible de savoir s'il n'y en a qu'un seul dont +les modifications présentent à nos yeux et à notre pensée ceux que +nous apercevons, ou si chacun de ces éléments a une racine absolument +propre, qui ne puisse être convertie en une autre. Dans une ignorance +si parfaite de la nature des choses dont nous faisons tous les jours +usage, il paraît ridicule que les hommes aient fixé le nombre de ces +éléments: rien n'est plus digne de la sphère étroite de leurs idées, +et néanmoins, à les entendre, il semble qu'ils aient assisté aux +dispositions de l'Ordonnateur éternel. Mais enfin, qu'ils soient un +ou plusieurs, l'assemblage de leurs parties forme les corps et se +trouve uni dans un nombre très multiplié de globules de feu et de +matière qui paraît inerte aux yeux préoccupés. Que penses-tu donc de +ces points de feu brillants, connus parmi nous sous le nom d'étoiles? +Eh bien! ma fille, ce sont de vastes globes enflammés, semblables à +notre soleil, établis pour éclairer, échauffer et donner la vie à une +multitude de globes terrestres, peut-être chacun aussi peuplé que le +nôtre. Quelques-uns ont cru qu'ils étaient placés là pour nous éclairer +pendant la nuit; l'amour-propre leur fait rapporter tout à nous, afin +que tout aille à eux. Et de quoi nous servent-ils, ces globes, quand +l'air est obscurci par les nuages ou les vapeurs? La lune paraîtrait +plutôt être destinée à cet office; elle nous éclaire dans l'absence +du soleil, même à travers les parties nébuleuses qui couvrent souvent +notre horizon, et cependant ce n'est pas là son unique destination: on +ne peut même affirmer qu'elle n'est pas un monde dont les habitants +doutent si nous existons et sont peut-être assez stupides pour se +flatter de jouir seuls de la magnificence des cieux; peut-être aussi +sont-ils plus pénétrants, plus ingénieux que nous, ou pourvus de +meilleurs organes, et qu'ils savent juger plus sainement des choses. +Les planètes sont des terres comme la nôtre, peuplées, sans doute, de +végétaux et d'animaux différents de ceux que nous connaissons, car rien +dans la nature n'est semblable. + +«Dans ce point de vue, et parmi cette infinité de boules de matières, +que devient notre terre? un point qui fait nombre parmi les autres, et +nous! fourmis répandues sur cette boule, que sommes-nous donc, pour +être le type, le point central et le but où se rendent les prétendues +vérités dont on berce l'enfance?» + +C'est à peu près ainsi que mon père tâchait chaque jour de tracer +dans mon esprit des impressions de philosophie. Je lui demandais un +jour: «Quel est cet Être créateur de tout, que je sentais mal défini +dans les notions qu'on m'en avait données?» Il me dit: «Cet Être +magnifique est incompréhensible: il est senti, sans être connu; c'est +nos respects qu'il exige; il méprise nos spéculations. S'il existe +plusieurs éléments, c'est de ses mains qu'ils sortent; il les a créés +par la puissance de sa volonté, il est donc l'âme de l'univers; s'il +n'existe qu'un élément, il ne peut être que lui-même. Connaissons-nous +les bornes de son pouvoir? N'a-t-il pas pu dépendre de lui de se +transformer dans la matière que nous voyons, dont nous ne connaissons +ni la nature ni l'essence? Et ce qu'il a pu faire dans un temps, ne +l'a-t-il pas pu de toute éternité? C'en est assez, ma chère enfant, +pour le présent; quand tu seras dans un âge plus avancé j'écarterai de +tout mon pouvoir les voiles qui couvrent la vérité.» + +Mon père se plaisait à me faire lire des livres de morale, dont nous +examinions les principes, non sous la perspective vulgaire, mais sous +celle de la nature. En effet, c'est sur les lois dictées par elle, et +exprimées dans nos coeurs, qu'il faut la considérer. Il la réduisait à +ce seul principe, auquel tout le reste est étranger, mais qui renferme +une étendue considérable: _faire pour les autres ce que nous voudrions +qu'on fît pour nous_, lorsque la possibilité s'y trouve, _et ne point +faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fît_. Tu vois, +ma chère, que cette science, dont on parle tant, n'est jamais relative +qu'à l'espèce humaine, et si elle n'est rien en elle-même, au moins +est-elle utile à son bonheur. + +Les romans étaient presque bannis de mes yeux, et il me faisait voir +dans presque tous une ressemblance assez générale dans le tissu, les +vues et le but, à la différence près du style, des événements et de +certains caractères. Il y en avait cependant plusieurs qui étaient +exceptés de cette règle; il me donnait volontiers ceux dont le sujet +était moral. Peu des autres peignent les hommes et les femmes de leurs +véritables couleurs: ils y sont présentés sous le plus bel aspect. Ah! +ma chère, combien cette apparence est en général loin de la réalité: +les uns et les autres, vus de près, quelle différence n'y trouve-t-on +pas! Je puisais dans les voyageurs et dans les coutumes des nations +un genre d'instruction qui me faisait mieux apprécier l'humanité en +général, comme la société fait apercevoir les nuances des caractères. + +Les livres d'histoire, qui me rendaient compte des moeurs antiques et +des préjugés différents qui tour à tour ont couvert la surface de +la terre, étaient ma balance. Les ouvrages de nos meilleurs poètes +formaient le genre amusant, pour lequel mon goût était le plus décidé +et que j'inculquais avec empressement dans ma mémoire. + +Il me remit un jour entre les mains un livre qui venait de paraître, en +me recommandant d'y réfléchir: «Lis, ma chère Laurette; cet ouvrage est +la production d'un génie dont tu as lu presque tout ce qu'il a mis au +jour et dont la mémoire possède plusieurs morceaux, qui unit un style +élevé, élégant, agréable et facile, propre à lui seul, à des idées +profondes. Zadig, paré de ses mains, t'apprendra, sous l'allégorie d'un +conte, qu'il n'arrive point d'événements dans la vie qui soient à notre +disposition. + +«De quelque aveuglement dont l'amour-propre et la vanité nous +fascinent, sois assurée que pour un esprit attentif et réfléchi, il est +d'une vérité palpable et constante que tout s'enchaîne afin de suivre +un ordre fixé pour l'ensemble et pour chacun en particulier; des +circonstances imprévues forcent les idées et les actions des humains; +des raisons éloignées et souvent imperceptibles les entraînent dans +une détermination qui, presque toujours, leur paraît volontaire; elle +semble venir d'eux et de leur choix, tandis que tout les y porte sans +qu'ils s'en aperçoivent. Ils tiennent même de la nature les formes, le +caractère et le tempérament qui concourent à leur faire remplir le rôle +qu'ils ont à jouer et dont toute la marche est dessinée d'avance dans +les décrets du moteur éternel. + +«Si l'on peut prévoir quelques événements, ce n'est pas une +perspicacité, une sagacité de vue sur la chaîne de ces circonstances +qu'on ne peut cependant changer, et qui est d'une force irrésistible +même pour ce qui constitue le malheur. Le plus sage est celui qui sait +se prêter au cours naturel des choses. + +«Pour toi, ma chère Eugénie, ton esprit facile sait se plier à tout; ta +docilité te rend heureuse et tu sais l'être malgré les entraves mises à +ta liberté; tu savoures les plaisirs que tu inventes, sans t'inquiéter +de ceux qui te manquent.» + +J'avançais en âge, et j'atteignis la fin de ma seizième année, +lorsque ma situation prit une face nouvelle; les formes commençaient +à se dessiner; mes tétons avaient acquis du volume; j'en admirais +l'arrondissement journalier; j'en faisais voir tous les jours les +progrès à Lucette et à mon papa; je les leur faisais baiser; je +mettais leurs mains dessus et je leur faisais faire attention qu'ils +les remplissaient déjà; enfin, je leur donnais mille marques de mon +impatience: élevée sans préjugés, je n'écoutais, je ne suivais que la +voix de la nature. + + + + +Le Degré des Ages du Plaisir + + + + +Tableau de Paris + + +A mon arrivée dans la capitale, les suites funestes de la Révolution +y avaient mis tout en désordre. Le peuple criait famine et les +guinguettes étaient toujours remplies de la plus vile portion de la +populace; les agioteurs et les infâmes vendeurs de la rue Vivienne +rendaient le numéraire à un taux exorbitant, et des monceaux d'or +roulaient sur des tapis verts dans les exécrables tripots que S. A. +le duc d'Orléans tolérait dans l'enceinte du Palais-Royal. Les riches +prélats ne respiraient que le sang et la vengeance, et les prêtres +tartufes se faisaient un mérite d'obéir à la nécessité par intérêt. Les +courtisanes publiques et les gourgandines, voyant baisser les actions, +renchérissaient sur le luxe et n'en procédaient pas moins à vil prix +à tous les actes de la lubricité. Enfin, Paris, lorsque j'y arrivai, +était un mélange de bizarreries et de contradictions, un chaos qu'il +était difficile de percer; tantôt ce monstre qu'on nomme aristocratie +prenait le dessus, au moyen de quelques centaines d'hommes que la +politique faisait égorger dans les garnisons du royaume; à son tour, le +patriotisme prenait sa revanche en faisant décrocher les réverbères et +en y substituant une victime pour éclairer la nation sur ses intérêts. +Telle était la capitale lorsque j'y arrivai. + +Je m'y logeai rue Saint-Honoré, hôtel de Londres. Je ne connaissais +pas encore cette espèce que l'on nomme raccrocheuse, et qui, le soir, +dépouillées jusqu'à la ceinture, provoquent les passants en étalant +aux yeux du public une volumineuse paire de tétons. Je me plaisais +à examiner cette engeance maudite qui prostitue ses faveurs pour un +morceau de pain; et cependant, tout en les blâmant, j'éprouvais des +velléités; à leur air agaçant, je sentais que j'étais né pour le +libertinage. + +J'avais quelques connaissances de jeunes militaires dans cette grande +ville; après quelques visites de bienséance rendues, je ne m'occupai +que de plaisirs, et mes nouveaux amis, tous aussi amateurs que je +l'étais des orgies de Vénus impudique et de Bacchus, ne tardèrent pas à +me proposer l'accomplissement de ce que je désirais avec tant d'ardeur, +et me conduisirent au bordel. + +Je sentis d'abord quelque répugnance à me livrer aux caresses de ces +prostituées messalines, mais bientôt ma honte s'évanouit et le plaisir +l'emporta. J'y passais les jours et les nuits, tantôt dans les bras de +l'une, tantôt dans les bras de l'autre. J'y appris beaucoup mieux que +je ne l'avais fait avec Louison toutes les ressources de la lubricité, +et je recevais ces leçons avec volupté. + + + + +La Patronne + + +Une des filles d'amour de la débauche fit un certain soir ma rencontre +au Palais-Royal et me proposa de l'accompagner; je ne rebutai pas +sa proposition et me laissai conduire dans le temple où les filles +salariées par les libertins nationaux recueillaient l'argent des +débauchés et leur donnaient à chacun de la marchandise pour leur +offrande. + +Celle-ci, dont je me souviendrai jusqu'au dernier soupir de ma vie, +avait, ainsi que la bien-aimée de mon coeur, le nom de Constance. Après +avoir payé, suivant l'usage et le tarif du lieu, ma particulière me +conduisit dans un appartement où je ne fus pas peu surpris de voir en +relief le portrait de Mademoiselle d'Orléans actuelle. Je reculai de +surprise et demandai à ma conductrice comment et par quel hasard le +portrait de cette princesse figurait dans un bordel. + +«Tu t'en étonnes? me dit-elle; eh! c'est la plus ardente sectatrice +de nos plaisirs, non pour la prostitution, sa belle âme en est +incapable, mais depuis que Son Altesse lui a fait apprendre, par motif +de récréation indigne du sang des Bourbons, à danser sur la corde, +elle est devenue le modèle de toutes les femmes du haut style de la +capitale; toutes ont voulu apprendre ce grand art que le fameux Placide +enseigna au comte d'Artois, et nous autres, reléguées dans les classes +des filles publiques, nous la regardons et la chérirons toujours comme +notre patronne pour les tours de reins et sa souplesse des jarrets. +Le fait est si certain qu'au moyen de l'écu de six francs que tu as +donné à la révérende maquerelle de ce lieu, je vais, pour ton argent et +tout réjouissant du souverain plaisir, t'apprendre à faire des tours de +force.» Je conçus, à l'exposé de cette courtisane, qu'elle me réservait +à de nouveaux passe-temps; je me laissai conduire sur le trône destiné +à la célébration de ces plaisirs, dont le genre était inconnu pour moi, +et je ne tardai pas à en faire l'épreuve. + + + + +LES TROIS MÉTAMORPHOSES + +_Conte en vers et en prose pour servir de supplément au_ Degré des Ages + +PAR LE MÊME AUTEUR + +_Bagatelle à l'ordre des temps._ + + + Je veux chanter dans ce conte gaillard + Du plus affreux trio toute la turpitude, + Et sans choisir mes portraits au hasard, + Les peindre au naturel, en faire mon étude; + Dévoiler les plaisirs de trois membres choisis. + Dans ces sérails charmants du centre de Paris, + Oui, c'est toi que j'invoque, ô mon aimable muse! + Dans ce moment je te prends pour plastron; + Et si ton art charmant à ma voix se refuse, + Je t'appréhende et te saisis au c... + +Pardon, lecteurs scrupuleux, je n'écris pas pour vous, renfermés dans +la classe des citoyens qui ne s'occupent qu'à méditer les prodiges +étonnants de notre révolution française; vous n'accordez plus +d'instants au plaisir; sourds à sa voix, vous voyez avec indifférence +ces jeunes et jolies républicaines qui, rangées en haie sous les +galeries et aux entresols du palais Égalité, qui, par maintes et +maintes provocations lascives et libertines, veulent s'assurer de vos +sens, de votre bourse et jouir du bénéfice du marché; le prix de leurs +faveurs est le pot-de-vin de leurs grâces. + + Mais c'est à vous que je m'adresse, + Charmants roués, grands libertins, + Blâmerez-vous que mon coeur s'intéresse + Au jeu plaisant d'une tendre catin? + A ces transports d'un prélat d'Église, + Aux faits galants d'un trop épais robin, + Je ne le puis consultant ma franchise + Tout y joignant l'anspessade _Jobin_. + +Je viens à mon fait et vais vous raconter comment la déesse de la +lubricité elle-même sut punir, dans un de ces asiles consacrés aux +tendres mystères, un prélat hypocrite, qui, interprétant les décrets du +Ciel à sa guise, rangeait les courtisanes de la capitale au nombre des +houris, que l'un de nos imposteurs en matière de religion, le sublime +Mahomet, avait placées dans son paradis pour la joie des fidèles +croyants. + + A ce tableau joindre mon militaire, + Qui, toujours leste, alerte et bien fringant, + Baisant partout et sans donner d'argent, + Du doux plaisir faisait sa seule affaire. + Au rabat empesé, vous connaîtrez le drille, + Qui, dans ce lieu, pour un petit écu, + Visitait le v...n d'une agréable fille, + En se nommant le magistrat cocu. + +Mes trois personnages, travestis à qui mieux mieux, et désirant en eux +les feux de la paillardise, un jour de calme et de tranquillité, se +rendirent dans un temple devenu l'un des mieux famés de Paris en même +temps que le mieux fourni; les brunes et les blondes s'y trouvaient +rassemblées, tous les désirs s'y trouvaient satisfaits, depuis ceux de +l'évêque mitré jusqu'à ceux de l'indigent et brave sans-culotte. + + Ce fut chez vous, ô digne pourvoyeuse, + Belle _Desglands_[147], qu'une rage amoureuse + Amena ce trio guidé par le plaisir + Et dont un joli cul enchaînait le désir. + A leur accoutrement, qui les aurait + Pris d'abord, l'un pour _Machault_, + Ci-devant évêque d'Amiens, et maintenant + Aumônier du diable, moi seul sans + Doute qui sait qu'il n'est pas étonnant + Qu'un prêtre délivré de l'emploi, de l'autel, + De l'église, n'ait fait qu'un saut jusqu'au bordel. + L'autre était _Montesquiou_, bien mince général, + Ce coquin renommé qui nous fit tant de mal, + Et le tiers un rabat de chicane encroûtée, + Tourment de la vertu souvent persécutée, + C'était _Janson_, ce conseiller fameux, + L'opprobre de la terre et l'effroi des neveux, + Qui, du lâche produit de ses fortes épices, + Du palais au boucan gagnait des chaudes-pisses; + Muse! aide à ma prose, je t'ai dépeint mes + Personnages; voyons comment ils se tireront + Maintenant de leur équipée scandaleuse, + Et comment ces trois gueux de crimes revêtus + Ont pratiqué les vices en jouant les vertus. + +_Machault_, _Montesquiou_ et _Janson_ furent donc chez la _Desglands_ +demander chacun une fille: Julie Desbois, Dorothée de Ginville et +Elisabeth la Comtoise furent destinées à passer en campagne avec ses +messieurs. + + _Janson_ parla procès et _Montesquiou_ combats, + Mais pour bien terminer tous ces affreux débats, + L'hypocrite _Machault_ obtient la préférence; + On sait que d'un prélat c'est la prééminence. + +Julie Desbois lui appartient; mais ô triomphe de l'Eglise! au moment +que le ci-devant évêque d'Amiens s'apprêtait à engainer son mou et +flasque outil, il resta court, et ma Julie lui dit: + + Je salue maintenant votre sage Éminence; + En très bonne putain j'offre ma révérence. + Ginville présenta son énorme v...n + A ce traître soldat, qui des bords d'outre-Rhin, + De nos républicains n'embrassa point l'injure + Et n'agit que d'après la plus lâche imposture. + +_Montesquiou_ resta là. Ce membre superbe, qui apaise la femme la +plus acariâtre, fut sans effet; deux courtisanes délaissées, deux +personnages _à quia_; que devint le troisième? C'est _Janson_ que je +vous mets en scène: + + Je viens baiser, dit-il, au nom du Parlement, + Et prends sur moi les frais de cet évènement. + Si sur cet exposé un lâche peuple glose, + J'en appelle au Sénat, et lui seul en impose. + +Souveraine protectrice de plaisirs, éloigne-toi du local de la +_Desglands_; ta présence y serait outragée; un prêtre, un général y +ont.....; un magistrat a couronné l'oeuvre. Comment réparer cet outrage, +consommé pour ton culte? Mais qu'entends-je? La paillasse s'agite, le +ciel du lit s'écroule: + + Et le bidet casse en plus de mille éclats, + Faire taire le robin et le dieu des combats. + Le prélat s'agenouille et marmotte une excuse, + Soutient qu'il n'a pas tort, que du lieu c'est la ruse, + Que l'on peut enfin, fier du droit de l'autel, + Bénir une putain, fût-ce même au bordel. + +Mais qui apparaît à mes regards? C'est la lubricité; elle fixe un oeil +de courroux sur le triumvirat. Calotte détestable, s'écrie-t-elle dans +l'excès de sa rage, atome décoré d'un hausse-col, et toi, vil organe +des lois, relégué dans la poussière des bancs de la grande salle, il +est temps que ma vengeance éclate: + + Tous trois, rebut affreux des sinistres destins, + Vous êtes dédaignés par de viles putains. + Je saurai me venger de cet affront infâme, + Je le dois à mon sexe, en un mot, je suis femme; + Il est temps que l'amour vous donne une leçon, + A la lubricité, reconnaissez mon c... + +A genoux et la bouche béante, les trois mirliflors se turent et la +lubricité continua: + + Vous, prêtre, président; toi, lâche, reste là, + Je vais me préparer à toute ma vengeance + Sans que le moindre mot serve à votre défense. + D'une tête de chien maintenant bien parés, + De tous vos partisans vous serez exécrés, + Et pour mieux vous punir, de tous vos attributs, + Lâches profanateurs, vous serez revêtus. + +O merveille! de trois têtes je n'en vis plus qu'une, et les plus laids +museaux remplacèrent les visages de _Machault_, de _Montesquiou_ et de +_Janson_. Je m'écriai alors: + +_Ecce homines._ + + +Tout confus et aboyants, ils abandonnèrent ce lieu de prostitution; +mais leur nouvelle caricature, gravée et répandue dans le public, dira +à l'amateur: Tels sont nos traits fidèles. + + + + +NOTES + + +[1] _Lettres originales de Mirabeau écrites du donjon de Vincennes +pendant les années 1777-78-79-80, contenant tous les détails sur sa +vie privée, ses malheurs et ses amours avec Sophie Ruffei, marquise de +Monnier, recueillies par P. Manuel, citoyen français. A Paris, chez I. +B. Garnery, 1793, an 3e de la liberté._ 4 tomes in-8º. + +PAUL COTTIN.--_Sophie de Monnier et Mirabeau, d'après leur +correspondance secrète inédite (1775-1789), avec trois portraits, dont +un en héliogravure d'après Heinsius, deux fac-similés d'autographes, +une table déchiffrante et un plan du couvent des Saintes-Claires de +Gien. Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1903._ CCLX-282 p. in-8º. + +[2] Ils étaient parents par les femmes. + +[3] M. de Railli était détenu à Pierre-Encize, près de Lyon. + +[4] Voir _l'Amateur d'autographes_, mars 1909. + +[5] M. de Rougemont, gouverneur du château de Vincennes. + +[6] A cause de leur parenté. + +[7] C'est au deuxième volume de cette publication que se trouve le +portrait de Sophie. Elle était grande, forte, brune, aux yeux noirs. On +ne connaît que deux portraits authentiques de la comtesse de Monnier; +celui-ci et un autre qui la représente entre 30 et 35 ans. Il fut peint +par Jean-Jules Heinsius. L'estampe d'Antoine Borel, dans le tome II +de la traduction de Tibulle, est «comme celui d'Heinsius, dit M. Paul +Cottin (_loc. cit._), conforme aux signalements remis à la police, et +Mme Callier, fille du docteur Ysabeau, récemment décédée, tenait de son +père qu'il offre exactement les traits de Sophie à vingt ans». + +[8] _Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des +lettres_, par Bachaumont, Pidanzat de Mairobert, Moufle d'Angerville et +autres. T. XXVIII, p. 16. + +[9] Poème de Charles Borde tiré de la _Novella de l'Angelo Gabrielle_. + +[10] _Et t'ôter à l'avenir l'original, ce serait l'interrompre pour +longtemps._ Cette phrase est obscure. Elle a toujours été supprimée par +les commentateurs, qui ont souvent cité cette lettre d'après le recueil +de _Lettres originales de Mirabeau_, publié par Manuel. + +[11] _Bibliographie des ouvrages relatifs à l'amour, aux femmes et +au mariage, etc., par M. le Cte d'I... 4e édition revue par J. +Lemonnyer._ Tome II, Lille, 1895. + +[12] La construction de cette phrase la rend équivoque, et sans doute +à dessein. Quel qu'il pût être, le chevalier de Pierrugues en avait de +bonnes. + +[13] Voici la bibliographie de cet ouvrage: + +_Mylord Arsouille ou les Bamboches d'un gentlemen._ Cologne, 1789. + +_Mylord Arsouille ou les bamboches d'un gentleman._ _A Bordel-Opolis, +chez Pinard, rue de la Motte_, 1789 (Paris, après 1833), avec 5 +gravures libres et l'épigraphe: + + _Vive le plaisir de la couille, + Dit Mylord Arsouille. + Je veux sagement, amis, filer mes jours + Entre le vin, les chevaux, les amours; + Je dois ces goûts à la nature; + J'aime, je bois, je change de monture._ + +_Mylord Arsouille_, etc. Réimpression de l'édition précédente (vers +1855), avec 5 lithographies libres. + +_Mylord ou les Bamboches d'un gentleman, imprimé sur la copie de +Cologne, 1789, à Lausanne, chez Quakermann cette présente année_ +(vers 1870), avec sur le verso de la page de garde l'épigraphe un peu +différente: + + _Vive le plaisir de la couille, + Disait Mylord Arsouille. + Je veux sagement, mes amis, filer mes jours + Entre le vin, les chevaux, les amours: + Je dois ces goûts à la nature; + J'aime, je bois, je change de monture._ + +_Mylord Arsouille_, etc. Rotterdam, vers 1906, avec à la fin un +important catalogue d'ouvrages libres. + +[14] Qui se trouve après la satire. + +[15] Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les +lecteurs, et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. +Néanmoins un autre n'aurait pu lui convenir; et si nous l'avons laissé +en grec, on en devinera aisément la raison. (Note de l'éd. de l'an IX.) + +[16] La nomenclature en est tout au moins curieuse. + +_Académiciens de Bologne._ Abbandonati, Ansiosi, Ociosi, Arcadi, +Confusi, Difettuosi, Dubbiosi, Impatienti, Inabili, Indifferenti, +Indomiti, Inquieti, Instabili, Della Notte Piacere, Sienti, Sollonenti, +Torbidi, Vespertini. + +_De Gênes._ Accordati, Sopiti, Resvegliati. + +_De Gubio._ Addormentati. + +_De Venise._ Acuti, Allettati, Discordanti, Disgiunti, Disingannati, +Dodonci, Filadelfici, Incruscabili, Instancabili. + +_De Rimini._ Adagiati, Eutrupeli. + +_De Pavie._ Affidati, Della Chiave. + +_De Ferma._ Raffrontati. + +_De Molise._ Agitati. + +_De Florence._ Alterati, Humidi, Furfurati, Della Crusca, Del Cimento, +Infocati. + +_De Crémone._ Animosi. + +_De Naples._ Arditi, Infernati, Intronati, Lunatici, Secreti, Sirenes, +Sicuri, Volanti. + +_D'Ancôme._ Argonauti, Caliginosi. + +_D'Urbin._ Assorditi. + +_De Pérouse._ Atomi, Eccentrici, Insensati, Insipidi, Unisoni. + +_De Tarente._ Audaci. + +_De Macerata._ Catenati, Imperfetti, Chimerici. + +_De Sienne._ Cortesi, Giovali, Prapussati. + +_De Rome._ Delfici, Humoristi, Lincei, Fantastici, Negletti, Illuminati, +Incitati, Indispositi, Infecondi, Melancholici, Notti, Vaticane, +Notturni, Ombrosi, Pelligrini, Sterili, Vigilanti. + +_De Padoue._ Delii, Immaturi, Orditi. + +_De Drepano._ Difficilli. + +_De Bresse._ Dispersi, Erranti. + +_De Modène._ Dissonanti. + +_De Syracuse._ Ebrii. + +_De Milan._ Eliconii, Faticosi, Fenici, Incerti, Miscosti. + +_De Recannati._ Disuguali. + +_De Candie._ Extravaganti. + +_De Pezzaro._ Eterocliti. + +_De Commachio._ Flattuanti. + +_D'Arezzo._ Forzati. + +_De Turin._ Fulminales. + +_De Reggio._ Fumosi, Muti. + +_De Cortone._ Humorosi. + +_De Bari._ Incogniti. + +_De Rossano._ Incuriosi. + +_De Brada._ Innominati, Tigri. + +_D'Acis._ Intricati. + +_De Mantoue._ Invaghiti. + +_D'Agrigente._ Mutabili, Offuscati. + +_De Verone._ Olympici, Unanii. + +_De Viterbe._ Ostinati, Vagabondi. + +Si quelque lecteur est curieux d'augmenter cette nomenclature, il n'a +qu'à lire un ouvrage de Jarckius, imprimé à Leipsic en 1725. Cet auteur +n'a écrit l'histoire que des académies de Piémont, Ferrare et Milan. Il +en compte vingt-cinq dans cette dernière ville seulement. La liste des +autres est sans fin, et leurs noms tous plus bizarres les uns que les +autres. + +[17] Act. ap. 8, 39. _Spiritus Domini rapuit Philippum, et amplius non +vidit eunuchus._ + +[18] Daniel, chap. XIV, v. 32. _Erat autem Habacuc prophæta in Judæa, +et ipse coxerat pulmentum... Et ibat in campum ut ferret messoribus._ + +33. _Dixit que angelus Domini ad Habacuc: fer prandium quod habes in +Babylonem Danieli._ + +35. _Et apprehendit eum angelus Domini in vertice ejus, et portavit +eum_ capillo _capitis sui, posuit que eum in Babylone._ + +Isaac Le Maître de Saci a traduit _capillo_ par _les cheveux_. Luther +met _oben beym schopff_; ce qui est la même faute. Car le miracle est +plus grand d'avoir transporté Habacuc par _un cheveu_ que par _les +cheveux_; mais dans tous les cas, le voyage est leste. + +[19] Maccab. l. I, c. I, v. 16. + +_Et fecerunt sibi præputia_,--Ce qu'Isaac Le Maître de Saci traduit: +_Ils ôtèrent de dessus eux les marques de la circoncision._ Les +Septante disent tout simplement: _Ils se sont fait des prépuces._ Les +Pères ont ainsi traduit. Mais depuis que les Jansénistes ont paru, ils +ont prétendu qu'on ne pouvoit pas mettre les prépuces dans la bouche de +jeunes filles lorsqu'on leur faisoit réciter la Bible. Les Jésuites ont +soutenu, au contraire, que c'étoit un crime que d'en altérer un seul +mot. + +Le Maître de Saci a donc périphrasé, et le père Berrhuyer a accusé Saci +d'hérésie, et prétendu qu'il avoit suivi la Bible de Luther. En effet, +Luther dans sa Bible se sert du mot _beschneidung_. + + _Und hielten die beschneidung nicht mehr._ + 1 2 3 4 5 6 + Et ont gardé la coupure point davantage. + 1 2 3 4 5 6 + +Luther, en effet, a mal interprété. Le miracle, de quelque manière que +l'on traduise, étoit de se faire un prépuce. Or la chose est en vérité +miraculeuse dans le texte des Septante, et ne l'est pas autant dans la +version des jansénistes. + +[20] Rois, liv. VII, chap. VI, v. 17. + +_Hi sunt autem ani aurei quos reddiderunt pro dilecto domino._ + +[21] Je ne doute pas que quelque demi-savant, ou quelque critique +obstiné, ne trouve, dans la suite de cette notice, Shackerley +beaucoup plus savant en astronomie que ne le comporte le costume d'un +ouvrage contemporain d'Herculanum. Mais je le prie d'observer: 1º +que l'Anagogie est une révélation faite par Jérémie Shackerley, tout +comme... Ah! oui: tout comme S. Jean a écrit l'Apocalypse dans l'isle +de Pathmos. 2º Que personne dans Herculanum n'a pu rien comprendre à +ce manuscrit, écrit bien avant la venue de J.-C. comme nous n'entendons +rien à la bête de l'Apocalypse qui a 666... sur le front (II), ornement +qui serait singulier même pour un mari françois; ce qui ne détruit +point du tout l'authenticité de notre manuscrit. 3º Qu'on n'a qu'à +lire l'histoire incontestable de l'astronomie antédiluvienne, par +M. Bailly, pour se convaincre que Shackerley pouvoit savoir tout ce +qu'il paroît avoir su..... Enfin je déclare que pour trente-six mille +raisons, un peu trop longues à déduire, douter de Jérémie Shackerley, +c'est mériter un auto-da-fé. + +[22] En effet, comme le remarque l'illustre M. d'Alembert, d'après +l'ingénieux et quelquefois sublime Diderot, quelle finesse d'idées +n'a-t-il pas fallu pour y parvenir? L'aveugle n'a de connoissance que +par le tact; il sait qu'on ne peut voir son visage quoiqu'on puisse +le toucher. «La vue, conclue-t-il, est donc une espèce de tact qui ne +s'étend que sur les objets différens du visage et éloignés de nous.» +Le tact ne lui donne en outre que l'idée du relief. Donc un miroir est +_une machine qui nous met en relief hors de nous-mêmes_. Ces mots _en +relief_ ne sont pas de trop. Si l'aveugle disoit, _nous met hors de +nous-mêmes_, il diroit une absurdité de plus; car comment concevoir +une machine qui puisse doubler un objet? Le mot _relief_ ne s'applique +qu'à la surface; ainsi, nous mettre en relief hors de nous-mêmes, c'est +mettre la représentation de la surface de notre corps hors de nous. +Cette désignation est toujours une énigme pour l'aveugle; mais on voit +qu'il a cherché à diminuer l'énigme le plus qu'il étoit possible. + +[23] Chap. II, v. 19. + +[24] Ibid., v. 20. + +[25] Telle est l'origine même du mot de narcisse, lequel vient de ++Narkê+ (narcè), _assoupissement_; de là le narcisse fut la fleur chérie +des divinités infernales; de là vient aussi que l'on offroit +anciennement les guirlandes de narcisse aux furies, parce qu'elles +engourdissoient, _assoupissoient_ les scélérats. + +[26] _Salem, Piper, acorem respuebat. Mensæ vero accumbebat alternis +semper pedibus sublatis._ Voyez _Elogium Thom. Sanchez_, imprimé à +la tête de l'ouvrage _De matrimonio_. A Anvers, chez Murss, 1652, +_in-folio_. Et si vous voulez avoir une idée des édifiantes questions +qu'a agitées ce théologien, et bien d'autres, cherchez la vingt-unieme +dispute de son second livre. + +[27] Il a publié séparément les fragments de Sapho, et les éloges +qu'elle a reçus. + +[28] Gen., ch. II, v. 23. + +[29] Vira de vir. + +[30] L'allemand a conservé l'ancien rit dans _mannin_, qui vient de +_mann_. _Mannin_ est le vira, et non le virago. _Man wird sie mannin +heissen._ (Gen., II, v. 23.) + +[31] Elle étoit particulièrement honorée dans les Gaules et dans la +Germanie sous le titre de Déesse-mere. + +[32] On retrouveroit dans l'antiquité beaucoup d'usages qui +confirmeroient cette opinion. A Lacédémone, par exemple, quand on +alloit consommer le mariage, la femme mettoit un habit d'homme, parce +que c'est la femme qui met les hommes au monde. + +En Egypte, dans les contrats de mariages entre souverains, la femme +avoit l'autorité du mari. (Diod. d. Sic., l. I, ch. XXVII), etc., etc. + +[33] On verra ci-après dans la _Linguanmanie_ des choses plus +frappantes encore que les moeurs du peuple de Dieu que nous allons +exposer. + +[34] Lév., ch. VIII, v. 24. + +[35] Ibid., ch. XII, v. 5. + +[36] Ibid., ch. XXII, v. 7. + +[37] Ibid., ch. XVIII, v. 7. + +[38] Idem, v. 9. + +[39] Id., v. 10. + +[40] Lév., chap. XVIII, v. 12. + +[41] Id., v. 15. + +[42] Id., v. 16. + +[43] Id., v. 17. + +[44] Id., v. 21. _De semine tuo non dabis idolo Moloch_, et ch. XX, v. +3: _Qui polluerit sanctuarium_. + +[45] Lév., ch. XVIII, v. 22. _Cum masculo coïtu foemineo._ + +[46] Id., v, 23. _Omni pecore._ + +[47] _Mulier jumento._ Et l'on sait que dans l'Écriture sainte, +_jumentum_ veut dire _bêtes d'aides_: _adjuvantes_: d'où jument. + +[48] Lévit., ch. XXI, v. 18. + +[49] Liv. VI, ch. IX. + +[50] Aux Cor., 6, 7, 8, 29. + +[51] Hypparchia, etc. + +[52] Écho. + +[53] Gen., ch. XXXVIII. + +[54] Celui qui avoit le ruban et sortit le second fut nommé Zara, qui +veut dire Orient. + +[55] Saci, page 817, édit. in-8. + +[56] Le marquis de Santa-Crux, par exemple, commence son livre de +l'Art de la guerre par dire: _que la première qualité indispensable +à un grand général, c'est de savoir se br. le v._, parce que cela +épargne dans une armée, et sur-tout dans une ville de guerre, tous les +caquetages et perdre. [Il faut voir à propos de cette note la lettre à +Sophie du 21 octobre 1780.] + +[57] Epig. 42, liv. IX. + +[58] Voyez l'Anélytroïde. + +[59] Lucian., t. I, dialog. deor. XV et 2. Diodor. Sic., l. IV, p. 352, +éd. Westhling. + +[60] Dialog. Meret., V. + +[61] Ad Rom., cap. I. + +[62] Lib. IV, cap. XVI. + +[63] _Dii illas deæque male perdant! Adeo perversum commentæ genus +impudicitiæ! Viros ineunt._ (Epist. XCV.) + +[64] Thelesyle, Amythone, Atthys, Anactorie, Cydno, Mégare, Pyrrine, +Andromede, Mnaïs, Cyrine, etc. + +[65] On lisoit aux pieds de la statue de Sapho, par Silanion: _Sapho +qui a chanté elle-même sa lubricité et qui fut amoureuse à la rage_. + +[66] _Vesta_ vient du grec et signifie _feu_. Les Chaldéens et les +anciens Perses appelloient le feu _avesta_. Zoroastre a intitulé +son fameux livre, _Avesta_, la garde du feu. La porte des maisons, +l'entrée, s'est appellée _vestibule_, parce que chaque Romain avoit +soin d'entretenir ce feu de vesta à la porte de sa maison. C'est de là +sans doute que l'entrée du vagin s'appelle le vestibule du vagin, comme +étant le lieu où s'entretient le premier feu de ce temple. + +[67] Je ne doute pas que quelque érudit ne me fasse ici plus d'une +difficulté... Mais on n'auroit jamais fini s'il falloit répondre à tout. + +[68] On sent bien que la dignité de M. de Saint-Priest l'empêchera d'en +convenir; et quelque littérateur encouragé par ce désaveu viendra me +soutenir que ces vers sont tout simplement imités d'un passage de Sylva +Nuptialis, de J. de Nevisan; et puis vite il citera le morceau. Le +voici: + + _Triginta hæc habeat quæ vult formosa vocari + Femina; sic Helenam fama fuisse refert, + Alba tria et totidem nigra; et tria rubra puellæ, + Tres habeat longas res totidem que breves, + Tres crassas, totidem graciles, tria stricta, tot ampla, + Sint ibidem huic formæ, sint quoque parva tria, + Alba cutis, nivei dentes, albique capilli, + Nigri oculi, cunnus, nigra supercilia. + Labia, genæ atque ungues rubri. Sit corpore longa, + Et longi crines, sit quoque longa manus, + Sintque breves dentes, aures pes; pectora lata, + Et clunes, distent ipsa supercilia. + Cunnus et os strictum, stringunt ubi cingula stricta, + Sint coxae et cullum vulvaque turgidula. + Subtiles digiti, crines et labra puellis; + Parvus sit nasus, parva mamilla, caput, + Cum nullæ aut raro sint hæc formosa vocari, + Nulla puella potest, rara puella potest._ + +Mais je le prie de me dire où est l'impossibilité que ces vers soient +traduits en turc dans le serrail?... Enfin on ne dispute point contre +les faits. + +[69] Et puis comment traduire en vers avec grace et noblesse, _cunnus_, +_clunes_, _culus_, _vulva_? On auroit de la peine à s'en tirer dans un +mauvais lieu. Mais l'amour veut être servi dans un temple. + +[70] La matrice. + +[71] Qui se douteroit, par exemple, que la chaleur de l'abeille est +mille fois plus considérable que celle de l'éléphant? + +[72] Gen., XVII, 24. + +[73] Ex., IV, 25. + +[74] Lév., XIX, 23. + +[75] Deut., X. 13. + +[76] Josué, V, 3 et 7. + +[77] Reg., XVIII, 25. + +[78] Reg., XVIII, 27. + +[79] Reg., III, 14. + +[80] _Circumcisio foeminarum sit refectione +tês nymphês+ (imo +clitoridis) quæ pars in australium mulieribus ita excrescit ut ferro sit +coercenda._ + +[81] I Mac., ch. I, 16. _Fecerunt sibi preputia et recesserunt a +testamento sancto._ + +[82] I Cor. VII, 18. + +[83] _De morb. biblic._ + +[84] La méthode en levrette. + +[85] Lév., ch. VI, 10. _Foeminalibus lineis._ + +[86] Reg., I, ch. XXIV, 4. _Erat quæ ibi spelunca quam impressus est +Saül _ut purgeret ventrem_._ + +[87] Reg., 4, ch. XVIII, 27. _Comedant stercora sua et bibant urinam +suam._ + +[88] Tobie, II, 11. + +[89] Esther, XIV, 2. + +[90] Ecc., XXII, 2. + +[91] Isaïe, XXXVII, 12. + +[92] Tren., IV, 5. _Amplexati sunt stercora._ + +[93] Mal., II, 3. + +[94] Ezéch., IV, 12. + +[95] Ibid., IV, 15. + +[96] +Opsigamia+. + +[97] +Kakogamia+. + +[98] _Coelibes esse prohibendos._ + +[99] _Ex animi tui sententia tu equum habes, tu uxorem habes? testa._ + +[100] _Extrema omnium calamitas et impietas accidit, illi qui absque +filiis à vitâ discedit, et daemonibus maximas dat poenas post obitum._ + +[101] + + _Ergo exspectatos: ac jussos crescere primum + Testiculos, postquam coeperunt esse bilibres, + Tonsoris decimo tantum capit Heliodorus._ + + (Juv., l. II, s. 6.) + +Lisez, sur la préférence que les dames romaines donnoient aux eunuques +et le parti qu'elles en tiroient, depuis le 365e vers de cette satyre +jusqu'au 379e. + +[102] Gen., XIX, 4. Avant que les anges se fussent couchés, le peuple +accourut depuis les vieillards jusqu'aux enfants.--4.--_Ut cognoscamus +eos._ + +[103] Les Sodomistes pensoient apparemment comme un grand seigneur +moderne. Un valet-de-chambre de confiance lui observoit que du +côté qu'il préféroit, ses maîtresses étoient conformées comme +ses ganymèdes--qu'on ne pouvoit trouver au poids de l'or; qu'il +pourroit..... des femmes. _Des femmes!_ s'écria le maître; _eh, c'est +comme si tu me servais un gigot sans manche_. + +[104] Gen., XIX, 33. _Dormivit cum patre, at ille non sensit nec quando +accubuit filia, nec quando surrexit._ + +[105] Moab fut le fils de la premiere; Ammon naquit de la seconde. + +[106] S. Paul aux Romains, ch. I, 27. _Masculi, delicto naturali usu +foeminæ exarserunt in desideriis suis in invicem, masculi in masculos +turpitudinem operantes et mercedem quam oportuit erroris sui in +semetipsis recipientes._ + +[107] Buffon. + +[108] Par exemple, la courbure de l'épine du dos entraîne dans un bossu +le dérangement des autres parties, ce qui leur donne à tous une sorte +de ressemblance que l'on pourroit appeller un _air de famille_. + +[109] On sait combien les pères eux-mêmes ont été partagés et ambigus +sur cette matiere. S. Irénée ne faisoit pas difficulté de dire que +l'âme étoit un souffle analogue aux corps qu'elle a habités, et qu'elle +n'étoit incorporelle que par rapport aux corps grossiers. Tertullien +la déclare tout simplement corporelle. S. Bernard, par une distinction +fort étrange, prétend qu'elle ne verra pas Dieu; mais qu'elle +conversera avec J.-C. + +[110] Ex., XXII, 19. Lév., VII, 21, XVIII, 23. + +[111] XX, 15. + +[112] Maimonide dans le More Nevochin, p. III, c. XLVI, s'étend sur les +cultes des boucs. + +[113] Lév., XVII, 7. Exod., XXXIII, 20 et 23. + +[114] Jérém., L., 39. _Faunis sicariis_ et non pas _ficariis_. Car _des +faunes qui avoient des figues_ ne voudroit rien dire. Cependant Saci +le traduit ainsi; car les Jansénistes affectent la plus grande pureté +des moeurs; mais Berruyer soutient le _sicarii_ et rend ses faunes +très-actifs. + +[115] Dans son traité +Peri apistôn+, c. XXV. + +[116] Dans son ouvrage intitulé _Tseror hammor_. (_Fasciculus myrrhæ_). + +[117] Cependant la vulve de la vache, par exemple, se proportionne +moins au membre viril que celle de la chèvre ou de la guenon. Aussi les +grands animaux retiennent-ils plus difficilement. + +[118] Le roi de Loango, en Afrique, quand il siège sur son trône, est +entouré d'un grand nombre de nains remarquables par leur difformité. +Ils sont assez communs dans ses états. Ils n'ont que la moitié de la +taille ordinaire d'un homme; leur tête est fort large et ils ne sont +vêtus que de peaux d'animaux. On les nomme _Mimos_ ou _Bakkebakke_. +Lorsqu'ils sont auprès du roi, on les entre-mêle avec des nègres blancs +pour faire un contraste. Cela doit former un spectacle fort bizarre et +qui n'est bon à rien; mais si le roi de Loango mêloit ces races, on +auroit peut-être des résultats très-curieux. + +[119] C'est dommage que les Romains n'aient pas eu comme nous la +confession auriculaire; nous saurions tous leurs petits secrets +domestiques comme on sait les nôtres. On sauroit si les Romains +déshonoroient aussi brutalement le mariage que nous le faisons. Enfin, +nous n'avons pas même de détails sur les conversations des bourgeois. +Rien ne devoit être plus plaisant que les entretiens d'une famille qui +avoit été le matin sacrifier à Priape; les jeunes filles et les jeunes +garçons de la famille devoient avoir tout le reste de la journée de +singulières idées. + +[120] Lév., XX, 16. + +[121] De nos jours on a pareillement substitué _avarie_ à _vérole_. + +[122] Rois, I, c. v. 26. + +[123] A Venise en 1542. + +[124] +Nymphomanê+. + +[125] Le satyriasis, le priapisme, la salacité, etc. + +[126] Sennert cite une femme qui ayant bu un peu de borax dissous, +tomba en nymphomanie; et Muller conseille le musc mêlé avec des huiles +aromatiques, introduits d'une manière quelconque, pour lubrifier le +vagin. + +[127] + + _Mox lenone suas jam dimittente puellas, + Tristis abit. Sed quod potuit tamen ultima cellam, + Clausit, ad huc ardens rigidæ tentigine vulvæ + Et resupina jacens multorum absorbuit ictus + Et lassata viris, necdum satiata recessit._ (Juv. l. II, sat. 6.) + +[128] Je doute, par exemple, que la _corycomachie_ ou la _coricobolie_, +qui étoit la quatrieme sphéristique des Grecs, ait resté en usage +chez eux, lorsqu'ils furent devenus le peuple le plus élégant de la +terre. On suspendoit au plancher un sac rempli de corps lourds; on le +prenoit à deux mains, et on le portoit aussi loin que la corde pouvoit +s'étendre; après quoi lâchant le sac, ils le suivoient, et lorsqu'il +revenoit vers eux, ils se reculoient pour céder à la violence du choc, +puis le repoussoient avec force. (Voyez M. Burette sur la gymnastie des +Grecs et des Romains.) Je ne crois pas qu'un tel exercice ait été du +goût des petites maîtresses d'aucun siecle. + +[129] Une simple nomenclature d'une très-petite partie des mots de +leur dictionnaire de volupté, si je puis parler ainsi, peut décider la +question. + +La _coricobole_ étoit une tronchine. + +Les _Jatraliptes_, les essuyeurs en cygne. + +Les _unctores_, les parfumeuses. + +Les _fricatores_, les frotteuses. + +Les _tractatrices_, les pressureuses ou pétrisseuses. + +Les _dropacistæ_, les enleveuses de durillons. + +Les _alipsiaires_, les épilateurs. + +Les _paratiltres_, les vulvaires. + +Les _picatrices_, les parfileuses en vulves. + +La _samiane_, le parterre de la nature. (Voyez ci-après). + +L'_hircisse_, le bouquinage des vieilles. + +La _conrobole_, +choiropôlô+. (Pour peu qu'on sache le grec l'on +m'entend). + +La _clitoride_, ou contraction du clitoris. + +La _corinthienne_, la mobilité des charnières. + +La _lesbienne_, les cunni-langues. + +La _siphnissidienne_, le postillon. + +La _phicidissienne_, la pollution de l'enfance. + +_Sardanapaliser_, vautrer entre les eunuques et les filles. + +_Chalcidisser_, le léchement des testicules. + +_Fellatricer_, sucer le gland. + +_Phoenicisser_, irrumer en miel, etc., etc. + +Une preuve qu'ils étoient plus aguerris que nous, c'est qu'il n'y a +presque pas un de ces mots que nous ne soyons obligés de rendre par une +périphrase. + +[130] Voyez la Tropoïde où j'aurois pu ajouter un très grand nombre +d'autres passages tirés de la Bible. On trouve, par exemple, dans le +livre de la Sagesse, (ch. XIV, v. 26) plusieurs reproches d'impureté, +d'avortemens criminels, d'impudicités, d'adulteres, etc. Jérémie (ch. +V, v. 13) déclame contre l'amour des jeunes garçons. Ezéchiel parle de +mauvais lieux et des marques de prostitution à l'entrée des rues. (Ch. +XXVI, v. 24, 25, 26, 27), etc., etc. + +[131] Erasme, p. 553.--_Samiorum flores.--Ubi extremam voluptatum +decerperet.--+Samiôn anthê+, la samionante.--Puellæ veluti flores +arridentes ad libidinem invitabant._ + +[132] _Ani hircassantes._ +Graus kaprôsa+. Eras., 269. _De juvene, cui +anus libidinosa omnia suppeditabat, quo vicisim ab illo voluptatem +auferret. Nota et hircorum libido, odorque qui et subantes +consequitur._ + +[133] +Glykyn ankôna+. Ancon. Eras., 335. _Omphalem reginam per +vim virgines dominorum cum eorum servis inclusisse ad stuprum, +in sola haberetur impudica. Lydos autem eum locum, in quo foeminæ +constuprabantur +glykyn ankôna+, appellasse, sceleris atrocitatem +mitigantes verbo._ + +On voit que même en ce genre le despotisme n'a plus rien à inventer. + +[134] +Sardanapalos+. Eras., 723. _Cæterum deliciis usque adeo +effoeminatus, ut inter eunuchos et puellas ipse puellari cultu desidere +sit sollitus._ + +[135] Eras., 827. _Ut dii augerent meretricum numerum._ Erasme ajoute +que les Vénitiennes de son temps étoient les filles lubriques par +excellence. _Nusquam uberior quam apud Venetos._ + +[136] +Choiropôlês+ la canobole à +choiros+. Eras., 737. _Corinthia +videris corpore questum factura. In mulierem intempestivius +libidinantem. De mulieribus Corinthi prostantibus dictum et alibi. +Dictum et autem +choiropôlô+, novo quidem verbo quod nobis indicat +quæstum facere corpore._ + +[137] +Lesbiazein+. _Lesbiari._ La Lesbienne. _Antiquitus polluere +dicebant._ Eras., 731. +choiros+ _enim cunnum significat (quæ combibones +jam suos contaminet Aristophanes in Vespis.)_ Eras., 731. _Aiunt +turpitudinem quæ per os agitur, fellationis opinor, aut irrumationis +primum a Lesbiis auctoribus fuisse profectam: et apud illos +primum omnium foeminam tale quiddam passam esse._--Ainsi le talent +caractéristique des Lesbiennes étoit de gamahucher; d'où _mihi at +videre labda juxta Lesbios_. _Aristoph._, +labda Lesbious+ _fellatrix_.) +La fellatrice qui suce le gland, étoit encore une epithete des +Lesbiennes où c'étoit la mode de commencer par cette cérémonie. Eras., +800. _Fellatriam indicat... quæ communis Lesbiis quod ei tribuitur +genti_, etc. + +_N. B._--Il y avoit, il y a quelques années, à Paris, une fille +charmante, née sans langue, qui parloit par signes avec une adresse +étonnante, et s'étoit vouée à ce genre de prostitution. M. Louis l'a +décrite sous le titre d'_aglossostomographie_. + +[138] +Chalkidizein+. _Chalcidissare._ Eras., _Gens (Chalcidicenses), +male audisse ob foedos puerorum amores_. + +[139] +Phikidizein+. _Phicidissare._ Se faire lécher les testicules par +de jeunes chiens. (Suétone.) + +[140] +Siphniazein+. _Siphniassare._ (Plein, liv. IV, 12). Eras., 690. +_Pro eo quod et manum admovere postico, sumptum esse à moribus +siphniorum._ + +[141] +Kleitoriazein+. Eras., 619. _De immodica libidine. Unde natum +proverbium, non satis liquet. Libidinosa contrectatio._ + +[142] _Phoenicissantes labra rubicunda sibi reddebant: sic Lesbiassantes +alba labra semine._ + +Martial, lib. I.--_Cunnum carinus lingit et tamen pallet._ + +Catullus ad Gellicum.-- + + _Nescio quid certe est, an vere fama susurrat. + Grandia te medii tenta, vorare viri. + Sic certe est. Clamant virronis rupta miselli + Ilia, demulso labra notata sero._ + +[143] _Hier. Mercurial._ + +[144] _Quotidie ac palam.--Arterias et fauces pro remedio fovebat._ + +[145] Hier. Merc., l. IV, p. 93.--_Scribit Epiphanius foeminas semen et +menstruum libare Deo, et deinde potare solitas._ + +[146] Ce passage de _Hic et Hec_ a été pillé par l'auteur de _Mylord +l'Arsouille_ (voir l'Introduction). + +[147] Maquerelle connue, rue Sainte-Anne, butte Saint-Roch. (_Note de +l'auteur._) + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Introduction 7 + Essai bibliographique 29 + EROTIKA BIBLION 35 + Annotations dites du Chevalier de Pierrugues 171 + + LE LIBERTIN DE QUALITÉ + + Madame Honesta, la Présidente et l'Américaine 213 + La Duchesse 226 + Musique 233 + Mariage 236 + + HIC ET HEC + + Les Chevaux neufs 245 + La vieille Sara 251 + Aurore 257 + Le Chien après les Moines 261 + + LE RIDEAU LEVÉ OU L'ÉDUCATION DE LAURE + + L'Enfance de Laure 265 + Éducation philosophique 271 + + LE DEGRÉ DES AGES DU PLAISIR + + Tableau de Paris 279 + La Patronne 281 + Les trois métamorphoses 283 + + + + +BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX + +4, rue de Furstenberg--PARIS + +_Extrait du Catalogue_ + +Les Maîtres de l'Amour + +Collection unique des oeuvres les plus remarquables des littératures +anciennes et modernes traitant des choses de l'amour. + + + _L'OEuvre du Divin Arétin_ (2 vol.) chaq. vol. 12 fr. + _L'OEuvre du Marquis de Sade_ 12 » + _L'OEuvre du Comte de Mirabeau_ 12 » + _L'OEuvre du Chevalier A. de Nerciat_ (3 vol.), chaque volume 12 » + _L'OEuvre de Giorgio Baffo_ 12 » + _L'OEuvre libertine de Nicolas Chorier_ 12 » + _L'OEuvre libertine des poètes du XIXe siècle_ 12 » + _Le Théâtre d'amour au XVIIIe siècle_ 12 » + _Le Livre d'amour de l'Orient_ (I).--Ananga-Ranga 12 » + _Le Livre d'amour de l'Orient_ (II).--Le Jardin parfumé 12 » + _Le Livre d'amour de l'Orient_ (III).--Les Kama-Sutra 12 » + _Le Livre d'Amour de l'Orient_ (IV).--Le Bréviaire de + la Courtisane.--Les Leçons de l'Entremetteuse 12 » + _L'OEuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ (XVIIIe siècle) 12 » + _L'OEuvre de John Cleland_ (Mémoires de Fanny Hill) 12 » + _L'OEuvre de Restif de la Bretonne_ 12 » + _L'OEuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ (XVe siècle) 12 » + _L'OEuvre libertine de l'Abbé de Voisenon_ 12 » + _L'OEuvre libertine de Crébillon le fils_ 12 » + _Le Livre d'amour des Anciens_ 12 » + _L'OEuvre libertine des Conteurs russes_ 12 » + _L'OEuvre libertine de Corneille Plessebois_ (Le Rut) 12 » + _L'OEuvre de Choudart-Desforges_ (Le Poète libertin) 12 » + _L'OEuvre de Fr. Delicado_ (La Lozana Andalusa) 12 » + _L'OEuvre du Seigneur de Brantôme_ 12 » + _L'OEuvre de Pigault-Lebrun_ 12 » + _L'OEuvre de Pétrone_ 12 » + _L'OEuvre de Casanova de Seingalt_ 12 » + _L'OEuvre priapique des Anciens et des Modernes_ 12 » + _L'OEuvre de Boccace Florentin_ (I) 12 » + _L'OEuvre poétique de Charles Beaudelaire_ 12 » + _L'OEuvre des Conteurs espagnols_ 12 » + _L'OEuvre badine d'Alexis Piron_ 12 » + _L'OEuvre badine de l'Abbé de Grécourt_ 12 » + _L'OEuvre amoureuse de Lucien_ 12 » + _L'OEuvre galante des Conteurs français_ 12 » + _L'OEuvre de Choderlos de Laclos_ (Les Liaisons dangereuses) + (épuisé) + _L'OEuvre des Conteurs allemands_ (Mémoires d'une Chanteuse) 12 » + _L'OEuvre des Conteurs anglais_ (La Vénus indienne) 12 » + + +Le Coffret du Bibliophile + +Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d'Arches (exemplaires +numérotés). + + _Les Anandrynes_ (Confession de Mlle Sapho) 9 fr. + _Le Petit Neveu de Grécourt_ 9 » + _Anecdotes pour l'histoire secrète des Ebugors_ 9 » + _Julie philosophe_ (Histoire d'une citoyenne active et + libertine), 2 vol. 18 » + _Correspondance de Mme Gourdan, dite «la Comtesse»_ 9 » + _Portefeuille d'un Talon Rouge.--La Journée amoureuse_ 9 » + _Les Cannevas de la Pâris_ (Histoire de l'hôtel du Roule) 9 » + _Souvenirs d'une cocodette_ (1870) 9 » + _Le Zoppino._ Texte italien et traduction française 9 » + _La Belle Alsacienne_ (1801) 9 » + _Lettres amoureuses d'un Frère à son élève_ (1878) 9 » + _Poèmes luxurieux du divin Arétin_ (Tariffa delle Puttane + di Venegia) 9 » + _Correspondance d'Eulalie_ ou _Tableau du Libertinage de + Paris_ (1786), 2 vol. 18 » + _Le Parnasse satyrique du XVIIIe siècle_ 9 » + _La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy. 9 » + _Zoloé et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade 9 » + _De Sodomia_, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte latin + et traduction française 9 » + _Le Canapé couleur de feu_, par Fougeret de Montbron 9 » + _Le Souper des Petits Maîtres_ 9 » + _Cadenas et Ceintures de chasteté_ 9 » + _Les Dévotions de Mme de Bethzamooth_ 9 » + _La Raffaella_ 9 » + _Contes de Jos. Vasselier_ 9 » + _Histoire de Mlle Brion_ 9 » + _La Philosophie des Courtisanes_ 9 » + _Les Sonnettes_ 9 » + _Nouvelles de Firenzuola_ 9 » + _Lucina sine concubitu_ 9 » + _Point de lendemain_ 9 » + _Mémoires d'une Femme de chambre_ 9 » + _Ma Vie de garçon_ 9 » + _Anthologie érotique d'Amarou_ 9 » + _La Beauté du Sein des Femmes_ 9 » + _Tendres Epigrammes de Cydno la Lesbienne_ 9 » + _Divan d'amour du Chérif Soliman_ 9 » + + +Chroniques Libertines + +Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des chroniqueurs, des +pamphlétaires, des libellistes, des chansonniers, à travers les siècles. + + _Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal_, par H. Fleischmann 7 50 + _La vie libertine de Mlle Clairon, dite «Frétillon»_ 7 50 + _Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez 7 50 + _Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_ + (Affaire du Collier) 7 50 + _Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann 7 50 + _Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIIIe siècle_ 7 50 + + +L'Histoire romanesque + + _La Rome des Borgia_, par Guillaume Apollinaire 9 » + _La Fin de Babylone_, par Guillaume Apollinaire 9 » + _Les Trois Don Juan_, par Guillaume Apollinaire 9 » + + +Les Secrets du Second Empire + + _Napoléon III et les Femmes_, par H. Fleischmann 7 50 + _Bâtard d'Empereur_, par H. Fleischmann 7 50 + + +La France Galante + + _Mignons et Courtisanes au XVIe siècle_, par Jean Hervez + (épuisé). + _La Polygamie sacrée au XVIe siècle_ 15 » + _Ruffians et Ribaudes_, par Jean Hervez 8 50 + + +Chroniques du XVIIIe Siècle + +PAR JEAN HERVEZ + +D'après les Mémoires du temps, les Rapports de police, les Libelles, +les Pamphlets, les Satires, les Chansons. + + I. _La Régence galante_ (épuisé). + II. _Les Maîtresses de Louis XV_ 15 fr. + III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_ (épuisé). + IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes + de Paris_ (épuisé). + V. _Les Galanteries à la Cour de Louis XVI_ 15 » + VI. _Maisons d'amour et Filles de joie_ 15 » + +Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du comte de Mirabeau, by +Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU *** + +***** This file should be named 44181-8.txt or 44181-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/1/8/44181/ + +Produced by Laurent Vogel, Turgut Dincer and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License available with this file or online at + www.gutenberg.org/license. + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit www.gutenberg.org/donate + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
