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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'oeuvre du comte de Mirabeau + +Author: Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau + +Editor: Guillaume Apollinaire + +Release Date: November 14, 2013 [EBook #44181] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Turgut Dincer and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Note concernant la transcription + +On a conservé l’orthographe de l’original, pour le texte français. On +a néanmoins corrigé les erreurs manifestes d’impression. Les citations +latines et surtout grecques ont dû être abondamment rectifiées, +l’original étant truffé d’erreurs au point d’en devenir inintelligible +(par exemple "Ex alii tui senta" au lieu de "Ex animi tui sententia") +voire imprononçable (par exemple δζαγομὸ ζφς pour τραγομόρφοι).] + + + + LES MAITRES DE L’AMOUR + + + L’ŒUVRE + du + Comte de Mirabeau + + + Erotika Biblion + avec annotations du Chevalier de Pierrugues + + La Conversion, ou le Libertin de qualité + + Hic et Hec, ou l’art de varier les plaisirs de l’amour + + Le Rideau levé, ou l’Éducation de Laure + + Le Chien après les Moines.--Le Degré des âges du plaisir + + + INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES + PAR + +GUILLAUME APOLLINAIRE+ + + + _Ouvrage orné d’un Portrait et d’un autographe hors texte_ + + + PARIS + BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX + 4, RUE DE FURSTENBERG, 4 + + MCMXXI + + + + + L’ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU + + + ==_Il a été tiré de cet ouvrage_== + 10 exemplaires sur Japon Impérial= + ==============1 à 10============== + ====25 exemplaires sur Hollande=== + ==============11 à 35============= + + + Droits de reproduction réservés + pour tous pays, y compris la + Suède, la Norvège et le Danemark. + + +[Illustration: MIRABEAU.] + + + + +INTRODUCTION + + +Il ne sera question ici ni de la vie publique ni de la vie privée de +Mirabeau. Tout cela est trop connu. + +Qu’il suffise de dire qu’Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau, +naquit le 9 mars 1749 au château du Bignon, dans le Gâtinais orléanais +(aujourd’hui Le Bignon-Mirabeau, arr. de Montargis, Loiret). Il mourut +le samedi 2 avril 1791. + +D’excellents historiens ont projeté un jour éclatant sur les amours du +grand tribun et de Sophie de Ruffey, la marquise de Monnier. On a donné +une très grande partie de la correspondance des deux amants[1]. + +On n’a pas encore osé livrer au public les détails libres qui abondent, +paraît-il dans les lettres de Mme de Monnier. Bon nombre de détails +aussi libres figurent dans celle de Mirabeau. + +Arrêté le 14 mai 1777, l’amant de Sophie fut enfermé à Vincennes le 8 +juin 1777 et n’en sortit que le 17 novembre 1780. + +Le marquis de Sade était au donjon depuis le 14 janvier de la même +année. Mais Mirabeau semble avoir ignoré ce détail à cette époque et la +lettre adressée à M. Le Noir, le 1er janvier 1778, témoigne de cette +ignorance. + +«... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi des crimes horribles +et pour qui une prison perpétuelle est une grâce que toute la bonté du +souverain pour leurs familles a eu peine à leur accorder, plusieurs +scélérats de cette espèce, dis-je, sont dans des forts où ils jouissent +de toute leur fortune, où ils ont une société très agréable et toutes +les ressources possibles contre le mal-être et l’ennui inséparable +d’une vie renfermée................................................ + +... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi non? La honte +n’est-elle pas personnelle? Le marquis de Sade, condamné deux fois +au supplice, et la seconde fois à être rompu vif, le marquis de Sade +exécuté en effigie; le marquis de Sade dont les complices subalternes +sont morts sur la roue, dont les forfaits étonnent les scélérats +même les plus consommés; le marquis de Sade est colonel, vit dans le +monde, a recouvré sa liberté et en jouit, à moins que quelque nouvelle +atrocité ne la lui ait ravie... + +Vous me blâmeriez, Monsieur, si je m’avilissais jusqu’à mettre en +parallèle M. de Railli[3], M. de Sade et moi; mais je me ferais cette +question simple... De quoi suis-je coupable? De beaucoup de fautes +sans doute; mais qui osera attaquer mon honneur?... Mon père; parce +qu’il est le seul que je ne puisse pas repousser et couvrir d’infamie. +Qu’il articule des faits et que ces faits me soient communiqués. Je +l’ai demandé cent fois, mais il a trop beau jeu lorsqu’il parle seul +pour changer de partie... Cependant, quelle différence de la situation +des monstres que j’ai cités à la mienne? Je suis dans la prison du +royaume la plus triste et la plus cruelle, à la considérer sous tous +les aspects (je parle de celle destinée aux gens de ma sorte); j’y +suis dans la plus extrême pénurie; dans l’isolement le plus absolu, je +dirais le plus affreux, si vous n’étiez venu à mon aide...» + +Mais le marquis de Sade devait lui révéler sa présence et, le 28 juin +1780, Mirabeau écrit au premier commis de la police, l’agent Boucher, +qu’il appelait son bon ange[4]: + +«... Monsieur de Sade a mis hier en combustion le donjon et m’a fait +l’honneur en se nommant et sans la moindre provocation de ma part, +comme vous le croyez bien, de me dire les plus infâmes horreurs. +J’étais, disait-il moins décemment, le giton de M. de R...[5] et +c’était pour me donner la promenade qu’on la lui ôtait. Enfin, il m’a +demandé mon nom afin d’avoir le plaisir _de me couper les oreilles à +sa liberté_. + +La patience m’a échappé et je lui ai dit: Mon nom est celui d’un +homme d’honneur qui n’a jamais disséqué ni empoisonné des femmes, qui +vous l’écrira sur le dos, à coups de canne, si vous n’êtes pas roué +auparavant, et qui n’a de crainte d’être mis par vous en deuil sur la +grève[6]. Il s’est tu et n’a pas osé ouvrir la bouche depuis. Si vous +me grondez, vous me gronderez, mais par Dieu, il est aisé de patienter +de loin, et assez triste d’habiter la même maison qu’un tel monstre +habite.» + +Ces deux prisonniers, qui s’estimaient si peu, l’un traitant de _giton_ +l’autre qui le considérait comme un monstre, devaient jouer un rôle +prépondérant dans l’histoire de l’émancipation sociale et morale de +l’humanité. + +Tous les deux passaient le temps, en prison, à écrire surtout des +ouvrages licencieux. + +Mirabeau a composé à Vincennes un grand nombre d’ouvrages: + +_Des lettres de cachet et des prisons d’Etat_, 2 vol., _à Hambourg_ +(Neufchâtel), en 1782. + +_Elégies de Tibulle avec des notes et recherches de mythologie, +d’histoire et de philosophie; suivies des baisers de Jean Second; +traduction nouvelle adressée du Donjon de Vincennes par Mirabeau +l’aîné, à Sophie Ruffey, avec quatre figures. A Tours, chez Letourmy +jeune et Compagnie, et à Paris, chez Berry, rue S. Nicaise, +l’an 3 de l’Ere Républicaine_, 2 tomes, in-8º[7]. + +Il y a un troisième volume sans tomaison indiquée, avec ce titre: +_Contes et nouvelles adressés du Donjon de Vincennes, par Mirabeau, à +Sophie Ruffey. A Tours, chez Letourmy le jeune et Compagnie. A Paris, +chez Deroy, libraire, rue Cimetière-André, nº 15, l’an 4 de l’ère +républicaine_, avec cette épigraphe: _Nec si quid olim lusit Anacreon +delevit aetas_. + +«La Chabeaussière, dit la _Biographie Michaud_, élevé avec Mirabeau, +lui avait fait don du manuscrit de cette traduction, à laquelle +il n’attachait aucune importance. Mirabeau se l’appropria en +l’enrichissant d’additions et remaniant le style. La Chabeaussière +revendiqua l’ouvrage lorsqu’il en vit le succès.» + +M. Paul Cottin (_loc. cit._) dit que «La Chabeaussière paraît avoir +indûment réclamé la paternité» de cette traduction de Tibulle. + +M. Gabriel Hanotaux possède, paraît-il, un important manuscrit +d’ouvrages de Mirabeau, écrit à Vincennes et recopiés par Sophie: +poèmes, traduction des _Métamorphoses d’Ovide_, _Essai sur la liberté +des anciens et des modernes_, etc. + +Mirabeau écrivit aussi à Vincennes un traité de _l’Inoculation_, une +_grammaire_ et une _mythologie_ destinés à l’éducation de Mme de +Monnier. + +Il traduisit aussi les contes de Boccace qu’il jugeait ainsi (_Lettre +à Sophie_ du 28 juillet 1780): «Je crois en général que Boccace a été +trop vanté; il a cependant du naturel et du comique. Mais quand on a lu +ce qu’a fait en ce genre Hamilton, soit dans ses contes, soit dans les +mémoires de Gramont, on n’aime plus aucun conteur.» + +Enfin, il y écrivit son _Erotika Biblion_ et ces ouvrages hardis que +M. Pierre Louys, dans sa préface d’_Aphrodite_, appelle _les romans de +Mirabeau_, c’est-à-dire _le Libertin de qualité_ et peut-être _Hic et +Haec_. + +_Ma Conversion_ parut en 1783. + +Cet ouvrage, d’un genre tout nouveau, fut bientôt remarqué[8]. C’était +la première fois sans doute que l’on faisait un personnage romanesque +de l’homme qui vit aux dépens des femmes. Le roman était animé; assez +grossier, il contenait des termes empruntés à l’argot spécial des +brelans et des tavernes. Le libertinage affectait à chaque page des +allures conquérantes. Don Juan levait des impôts dans le pays de +Tendre et blasphémait avec une liberté réaliste encore nouvelle dans +la littérature. Les _Mémoires secrets_ ne manquèrent point de signaler +un livre aussi scandaleux et la mention qui est faite des estampes qui +enrichissent le livre suffira à donner idée de l’ouvrage qu’on ne peut +guère résumer. + +«_5 janvier 1785. Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F., +c’est-à-dire par M. de _Riquetti_, comte de _Mirabeau_ fils. + +Tel est le titre de cet ouvrage qui, quoique imprimé dès 1783, n’a +commencé à percer que vers la fin de l’année dernière. Il est, en +effet, de nature à ne se glisser que lentement et dans les ténèbres. Il +est précédé d’une _Épître dédicatoire à Monsieur Satan_. On peut juger +par ce début quel doit être le fond du livre. Le frontispice l’annonce +également. On y voit l’auteur à son bureau. _L’Amour_ et les _Trois +Grâces_, transformées en _trois Garces nues_, vers lesquelles il se +retourne, semblent guider sa plume. On dirait que le _Diable_, en face, +n’attend que le moment de recevoir l’hommage de cette production, et +_Mercure_ se dispose à la publier. + +Au haut est un médaillon où l’on lit: _Ma Conversion_. Et au bas, pour +légende: _Auri sacra fames_. Cinq autres estampes enrichissent et +développent le sujet. + +La première roule sur le début du héros, qui commence par une +financière payant bien. Il est peint l’excitant vigoureusement et ne +voulant la satisfaire que lorsque l’or paraît. Au bas, on lit: _Voyez +son cul, comme il bondit!_ + +La seconde a pour titre: _La dévote_, avec cette exclamation: _Ah! mon +doux Jésus!_ C’est le plaisir qui la lui arrache, on le juge à son +attitude avec son amant. Un crucifix devant elle, un tableau de la +Vierge caractérisent une dévote. + +_Agnès_ est la troisième estampe, et le mot: _Je déchire la nue_. C’est +une novice que le libertin introduit dans un couvent de débauche: en +lui donnant une leçon de musique, elle se précipite elle-même tout en +pleurs dans ses bras et est enf..... + +_Elle vit du pays_ sert de légende à la quatrième. C’est une _Baronne +campagnarde_ qu’il éduque et à laquelle il apprend toutes les postures +et toutes les manières de le faire. + +La dernière estampe peint une orgie effroyable, où brille un moine. +Elle est couverte d’un rideau qu’entr’ouvre le _Roué_. Plus bas est +une autre orgie fort enveloppée, qu’on suppose des tribades d’après sa +description, et le tout est terminé par ces mots: _Le rideau cache les +mœurs_. + +On ne sait si l’ouvrage est réellement de celui qu’indiquent les +lettres initiales: mais malheureusement il est assez bien fait pour +qu’on soit tenté de le croire.» + +_La Correspondance littéraire, philosophique et critique_, par +Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., émettait aussi des doutes sur +l’attribution qu’on faisait de _Ma Conversion_ à Mirabeau. + +«_Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F., avec figures en +taille-douce, première édition, dédiée à Satan. Nous ne nous permettons +de transcrire ici le titre de cet infâme livre que pour annoncer à nos +lecteurs que, quoique attribué au fils de M. le marquis de Mirabeau, +auteur de l’ouvrage sur _Les lettres de cachet et les prisons d’État_, +nous ne pouvons nous résoudre à croire qu’il soit de lui. C’est un code +de débauche dégoûtante, sans verve, sans imagination, et il ne paraît +pas croyable qu’un homme d’esprit ait avili sa plume à cet excès sans +laisser même soupçonner l’espèce d’attrait qui aurait pu séduire son +talent.» + +Et M. Tourneux, qui a donné (Garnier, 1880) une édition de la +_Correspondance littéraire_, ajoute en note: + +«Les initiales qui figurent sur l’une des éditions et que reproduit +Meister signifient: M. de Riquetti, comte de Mirabeau fils. Néanmoins, +il est très probable que le grand orateur n’a pas plus écrit _Ma +Conversion_ que les autres romans obscènes qu’on lui a attribués. On +ne peut porter à son actif que _l’Erotika Biblion_, dont il se déclare +implicitement l’auteur dans une lettre à Sophie de Monnier.» + +Cependant, le doute n’est pas possible. Mirabeau a écrit aussi bien _Ma +Conversion_ que _l’Erotika Biblion_. + +Les trois lettres du 21 février, du 5 et du 26 mars 1780 le démontrent +assez. + +Le 21 février, Mirabeau écrit à Sophie: + +«Ce que je ne t’envoie pas, c’est un roman tout à fait fou que je fais +et intitulé _Ma Conversion_. Le premier alinéa te donnera une idée du +sujet et t’apprendra en même temps quelle fidélité je te prépare: + + Jusqu’ici, mon ami, j’ai été un vaurien; j’ai couru les + beautés; j’ai fait le difficile; à présent, la vertu rentre + dans mon cœur; je ne veux plus ..... que pour de l’argent; je + vais m’afficher étalon juré des femmes sur le retour et je + leur apprendrais à jouer du ... à tant par mois. + +Tu ne saurais croire combien ce cadre, qui ne semble rien, amène de +portraits et de contrastes plaisants; toutes les sortes de femmes, +tous les états y passent tour à tour; l’idée en est folle, mais les +détails en sont charmants et je te le lirai quelque jour, au risque de +me faire arracher les yeux. J’ai déjà passé en revue la financière, la +prude, la dévote, la présidente, la négociante, les femmes de cour, la +vieillesse. J’en suis aux filles; c’est une bonne charge et un vrai +livre DE MORALE.» + +Le 5 mars, Mirabeau reparle avec complaisance de son roman: + +«Mon amie si bonne, nous sommes fort arriérés; mais je travaille +tant que, j’espère, nous aurons bientôt de l’argent. _Tibulle_ va +être livré, les _Contes_ et les _Baisers_ le sont; Boccace est entre +mes mains, et _Ma Conversion_ avance. Je fais, pour ce roman qui est +absolument neuf et qui, si j’étais libraire, ferait ma fortune, des +sujets d’estampes qui ne ressembleront à aucunes et seront, je m’en +flatte, très jolies. Comptez sur mes bontés, madame; je daignerai vous +réserver toujours quelques bons moments, et si je fais beaucoup pour ma +bourse, je ferai aussi _quelque chose_ pour mon cœur. Si tu veux passer +sur des mots un peu fermes et sur des peintures très libres, mais +très vraies de nos mœurs, de notre corruption, de notre libertinage, +je t’enverrai ce roman, qui est moins frivole que l’on ne croirait au +premier coup d’œil. Depuis les femmes de cour, qui y sont cavées à +fond, j’ai fini les religieuses et les filles d’opéra; j’en suis, par +occasion, aux moines; de là je me marierai, puis je ferai peut-être un +petit tour aux enfers (où je coucherai avec Proserpine) pour y entendre +de drôles de confessions..... Tout ce que je puis te dire, c’est que +c’est une folie singulièrement neuve et que je ne puis relire sans +rire.» + +Enfin, le 26 mars Mirabeau annonce à Sophie qu’il lui envoie _Ma +Conversion_: + +«Quant au manuscrit que tu demandes, je l’envoie au bon ange, avec +prière de te le faire passer. Garde-le le moins que tu pourras. Je ne +puis y joindre ni la seconde partie, ni la feuille que j’ai retirée du +corps de l’ouvrage. Ce sont des choses de nature à ce que M. B... ne +puisse les passer. + +Hélas! mon amie, c’est en prison qu’on a besoin de se battre les flancs +pour être gai et de se forcer à l’être. Sans cela, on serait bientôt +découragé et mort ou fou. Au reste, _Ma Conversion_ est beaucoup plus +plaisante que _Parapilla_[9]. C’est, sous une écorce très polissonne, +une peinture vivante et même assez morale de nos mœurs et de celles de +tous les États. Les femmes de cour, les religieuses et les moines y +sont surtout traités à souhait.» + +P. Manuel, dans sa préface aux _Lettres de Mirabeau_ (_loc. cit._), dit +emphatiquement que l’amant de Sophie «fut réduit à broyer les couleurs +de l’Arétin. Et alors parut _Le Libertin de qualité_; on ne concevrait +pas comment un apôtre de la volupté, le disciple le plus ingénieux +qu’ait jamais eu Épicure, qui prêchait si bien que l’Amour perdrait +tout à être nu s’il était sale, et que la pudeur doit survivre même +à la chasteté, a pu employer les couleurs dégoûtantes du vice; si, +dupe de son imagination qui montrait à sa philanthropie, à travers des +sentiers fangeux, un but moral, il ne s’était pas persuadé à lui-même +que pour peindre les vices, il fallait les saisir sur le fait et que +pour apprendre à des courtisans et à des moines où était la gangrène, +la putridité de leurs mœurs, il fallait, sous peine de n’être pas lu, +parler le langage des bordels et des halles. + +_Ma Conversion_ est l’image des débauches de _l’Ile de Caprée_. +Était-ce à lui de tenir le pinceau de Pétrone? + +Tout au plus devait-il se permettre _l’Erotika Biblion_. Là, du moins, +avec toute l’érudition de l’Académie des sciences, il couvre des +exemples sacrés de l’antiquité les parties honteuses de nos modernes +Sardanapales.» + + +La même année que _Ma Conversion_ parut _l’Erotika Biblion_. Mirabeau +l’avait achevé en 1780. Le 21 octobre de cette année, il écrit à +Sophie: «... Je comptais t’envoyer aujourd’hui, ma minette bonne, +un nouveau manuscrit très singulier, qu’a fait ton infatigable +ami, mais la copie que je destine au libraire de M. B... n’est pas +finie; et t’ôter à l’avenir l’original, ce serait l’interrompre pour +longtemps[10]. Ce sera pour la prochaine fois. Il t’amusera: ce sont +des sujets bien plaisants, traités avec un sérieux non moins grotesque, +mais très décent. Croirais-tu que l’on pourrait faire dans la Bible +et l’antiquité des recherches sur l’onanisme, la tribaderie, etc., +etc., enfin sur les matières les plus scabreuses qu’aient traitées les +casuistes et rendre tout cela lisible, même au collet le plus monté et +parsemé d’idées assez philosophiques?» + +Il faut noter en passant qu’_Errotika_ était une faute d’impression qui +persiste dans un certain nombre d’éditions de l’ouvrage. + +Le manuscrit autographe de Mirabeau a appartenu à M. Solar et a été +vendu 150 francs. Il était in-4º. + +_L’Erotika Biblion_ est un monument d’impiété très singulier. C’est +le fruit des lectures de Mirabeau dans sa prison. Il y lisait avec +curiosité et non sans plaisir des ouvrages d’érudition sacrée, +d’exégèse biblique: «Avec les rognures des commentaires de Don +Calmet, dit un biographe, il composa _l’Erotika Biblion_, recueil de +gravelures, où sont signalés les écarts de l’amour physique chez les +différents peuples anciens et particulièrement chez les Juifs et dans +lequel, du moins, l’originalité compense l’obscénité de la matière.» + +La première édition parut à Neufchâtel selon les uns, à Paris selon +d’autres. On a assuré qu’il ne se répandit que quatorze exemplaires +de la première édition, saisie en presque totalité par la police. Il +paraît que l’édition de 1792 fut également traquée, mais un certain +nombre d’exemplaires passa à l’étranger. Il en vint même à Rome et +le livre fut mis à l’index le 2 juillet 1794. Le décret qui condamne +l’ouvrage en traduit agréablement en latin le titre grec: «Erotika +Biblion, _id est_: Amatoria Bibliorum.» + +A propos de _l’Erotika Biblion_, Lemonnyer[11] cite cet _Article +découpé d’un journal de l’époque_: «_20 août._ Il paraît un livre +nouveau dont le titre seul est effrayant: il porte _Errotika Biblion_. +A Rome, de l’imprimerie du Vatican, 1783, volume in-8º. Son objet est +de prouver que, malgré la dissolution de nos mœurs, les anciens étaient +beaucoup plus corrompus que nous, et l’auteur le fait méthodiquement et +par une comparaison suivie, à commencer depuis les Juifs compris, ce +qui s’établit à leur égard par des citations des livres saints qui ne +sont pas fort édifiantes. De là une érudition immense et les tableaux +les plus licencieux plus forts que ceux du _Portier des Chartreux_. + +Ce livre est fort rare: on prétend qu’il n’y en a eu que quatorze +exemplaires distribués dans Paris, et que le reste a été saisi par la +police.» Lemonnyer cite encore un _autre article_: + +«_28 novembre 1783._ _L’Errotika Biblion_ n’a qu’environ 18 feuilles +d’impression in-8º et est subdivisé en dix titres d’un seul mot, qui +ne sont pas plus intelligibles au commun des lecteurs. Ils formeront +comme autant de chapitres séparés, dont la liaison a peine à se +découvrir, mais dont le but général est assez celui indiqué de prouver +que les anciens nous surpassaient infiniment du côté de la corruption +des mœurs: ils sont, dans leur brièveté, remplis de recherches savantes +et même infiniment curieuses, qui rendent l’ouvrage aussi érudit +qu’agréable. + +L’auteur, outre le talent de posséder parfaitement les langues mortes, +a celui d’écrire très bien la sienne, de plaisanter légèrement et de +singer souvent Voltaire; dans les tableaux très sales qu’il présente +parfois, il se sert toujours d’expressions honnêtes ou techniques; du +reste, il paraît fort versé dans l’art des voluptés et en donne des +leçons que lui envieraient les _Gourdans_ et les _Brissons_, en un mot +les plus experts en ce genre. + +Les éditeurs annoncent dans un _avis_ qu’ils ont du même auteur +d’autres manuscrits du même mérite et d’un intérêt non moins piquant, +et ils promettent de les livrer incessamment au public; on ne peut que +le désirer avec avidité.» + +La préface de l’édition de 1833, dite édition du chevalier de +Pierrugues (v. Essai bibliographique), contient un excellent résumé +de l’ouvrage. Ce résumé sous forme de commentaire ne saurait manquer +d’intéresser les curieux et amateurs de lettres. + +Le voici: + +«Dans le chapitre par lequel il ouvre son écrit immortel, Mirabeau, +avec cette finesse d’esprit et ce talent d’observation admirable, +ridiculise le système absurde de tous les sectateurs qui, marchant +sur les traces de Shackerley, prétendraient, comme le philosophe +Maupertuis, soutenir que le phénomène étonnant, cette bande circulaire +solide et lumineuse qui entoure à une certaine distance le globe ou +l’anneau de Saturne dans le plan de son équateur, que découvrit Galilée +en 1610, _était autrefois une mer; que cette mer s’est endurcie et +qu’elle est devenue terre ou roche; qu’elle gravitait jadis vers deux +centres et ne gravite plus aujourd’hui que vers un seul_. + +Il sape ainsi par leur base les vaines théories des hommes sur les lois +de la nature, qu’ils nous présentent comme d’incontestables vérités +et qui, dans le fond, ne sont que les extravagantes rêveries de leur +cerveau. + +Passant ensuite au chapitre de _l’Anélytroïde_, après avoir résumé en +peu de mots l’histoire merveilleuse de la création, dont il attaque +la physique avec cette justesse d’esprit qui lui est propre, il fait +ressortir, en critique judicieux, toutes les absurdités fabuleuses de +nos théologiens qui prétendent tout expliquer, parce qu’ils raisonnent +sur tout, et il démontre combien il est ridicule de soutenir, comme +les canonistes de toutes les époques, que tous les moyens propres à +faciliter la propagation de l’espèce humaine n’ont en eux-mêmes rien +que d’honnête et de décent, dès qu’ils conduisent à cette destination. + +L’_Ischa_ nous étale avec pompe le chef-d’œuvre par lequel l’architecte +de l’univers a clos son sublime ouvrage, cette âme de la reproduction, +la femme, dont la faiblesse organique indique, il est bien vrai, +combien elle est inférieure en puissance à l’homme, mais qu’une +éducation virile et libérale, au lieu d’une instruction nécessairement +superficielle qu’on lui donne aujourd’hui, assimilerait davantage à la +nature de l’homme, qu’elle égale en perfectionnement, et lui ferait +participer avec une parfaite égalité de droits à la jouissance de la +vie civile. + +Plus énergique, mais non moins éloquent, c’est dans la _Tropoïde_ que +le talent inimitable de Mirabeau prend un nouvel essor pour s’élever +aux plus hautes pensées. Vivant dans un temps où la corruption d’une +cour offrait à la méditation du philosophe le tableau le plus saillant +et le plus hideux d’une dissolution sans exemple, il porte le flambeau +de l’investigation sur celle d’un peuple d’une autre époque beaucoup +plus reculée de nous, et les comparant ensemble, il démontre avec une +admirable vérité que l’espèce humaine, dont les facultés morales ont +une connexion si intime avec ses facultés physiques, est susceptible +d’une perfectibilité qui se développe par les lumières de l’observation +et de l’expérience et qui s’augmente successivement avec les progrès +de la civilisation. Il prouve que si des nuances plus ou moins +caractéristiques distinguent si diversement tous les peuples de la +terre, il faut l’attribuer à l’influence du sol qu’ils habitent et aux +institutions politiques qui leur sont imposées, soit par des despotes +qui les gouvernent d’après leurs vices et leurs vertus, soit par des +conquérants qui les modèlent sur leurs propres mœurs et les climats +qu’ils ont quittés. + +Le _Thalaba_ nous fait voir l’homme dans toute la turpitude d’un vice +infâme, lorsque, subjugué par son tempérament, il ne puise pas assez de +forces dans son âme pour résister à un dérèglement qui non seulement le +dégrade à ses propres yeux, mais brise entre ses mains la coupe de la +vie, si pleine d’avenir, avant de l’avoir épuisée. + +_L’Anandryne_ sert de pendant au tableau heureux du Thalaba et nous +représente, dans la femme, l’épouvantable vice qu’il a critiqué dans +l’homme. + +Il nous fait voir dans quel degré d’abjection peut tomber un sexe +aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu’il a franchi les bornes de la +pudeur[12]. + +Après avoir établi d’une manière admirable que l’influence de la +reproduction de notre espèce étend ses droits sur tous les hommes en +général, que la violence de l’amour sous un climat constamment brûlant +n’est point la même que dans les pays septentrionaux, et que la nature +procède à la reproduction _par des moyens particuliers et propres à +chacun_, Mirabeau, par une transition heureusement amenée, critique, +dans l’_Akropodie_, une des institutions les plus bizarres et les plus +singulières que jamais tête d’homme ait enfantées, je veux dire la +circoncision. En passant en revue les motifs qui l’ont pu établir chez +les Orientaux, il démontre victorieusement qu’une observance religieuse +quelconque qui n’aurait pas pour base les lois de la morale et de la +nature ne peut servir qu’à tenir dans un avilissement perpétuel le +peuple qui la pratiquerait. + +Le _Kadesch_ confirme ces réflexions et prouve avec évidence que +l’homme, une fois livré à ses désirs immodérés, à ses seules passions, +sans frein ni retenue, doit nécessairement s’avilir, au point de +méconnaître entièrement les sentiments de la pudeur et sa propre +dignité. Et conduisant comme dans un cloaque d’impuretés, il développe +dans _Béhémah_ cette triste vérité que l’homme, n’écoutant plus la +raison dont il est partagé, poussera bientôt ses folies jusqu’aux plus +monstrueuses insanies, et ombragera la nature en faisant injure à la +beauté, sans crainte de se ravaler au-dessous de la brute même. + +Dans un chapitre de _l’Anoscopie_, Mirabeau nous expose au grand jour +l’homme, depuis le berceau du monde, toujours le jouet des adroits +charlatans qui, abusant sans pitié de sa crédulité et établissant +leur empire sur les qualités surnaturelles qu’ils affectent, mais +ne possèdent pas, ont prétendu dévoiler les secrets de l’avenir et +connaître ceux que le passé tient cachés dans son sein. Il en conclut +que le peuple sera la dupe de ces jongleurs aussi longtemps que les +yeux seront couverts du bandeau de l’ignorance et de la superstition. + +Il couronne enfin son immortel ouvrage par la peinture énergique du +tableau hideux des mœurs de toute l’antiquité, et, les mettant en +parallèle avec les nôtres, il prouve combien la morale a fait de +progrès immenses aujourd’hui, par la raison infiniment simple que la +dépravation de l’homme est en raison du peu de développement de ses +qualités intellectuelles et que plus il sera éclairé sur la dignité de +son être et l’excellence de sa nature, moins il s’abandonnera à ses +funestes passions qui finissent par enfanter le malheur. + + +Si _Hic et Hec_ est réellement de Mirabeau, il faut croire qu’après +l’avoir confié à un libraire, l’amant de Sophie fit la défense qu’on le +publiât. Le grand tribun n’avait plus besoin de sa plume pour vivre. Le +libraire conserva sans doute une copie du manuscrit et le fit paraître +après la mort de Mirabeau. + +Ce charmant ouvrage n’est point indigne de l’auteur de l’_Erotika +Biblion_ et de _Ma Conversion_. Il s’agit des aventures d’un élève des +jésuites d’Avignon, qui après la dispersion de l’ordre est placé comme +précepteur dans une famille bourgeoise, mais riche et accueillante. Les +personnages appartiennent au monde ecclésiastique, à la noblesse. On +trouve quelques anecdotes charmantes. Ce petit roman licencieux a été +écrit avec une grâce et un esprit qui sont rares. Il a été pillé par +l’auteur de _Mylord Arsouille_[13] qui parut avant lui, mais une copie +de _Hic et Hec_ a pu fort bien tomber entre les mains du pamphlétaire +peu scrupuleux qui publia la médiocre relation des plaisirs de lord +Seymour, dont Mylord Arsouille était le surnom populaire. + + +_Le Rideau levé ou l’Éducation de Laure_ est une sorte d’_Emile_ +concernant les demoiselles. Mirabeau n’est pas l’auteur de cet ouvrage, +qui aurait été écrit par un gentilhomme bas-normand, nommé le marquis +de Sentilly. L’auteur, qui avait sans doute décidé d’abord de faire +l’apologie de l’inceste, fut retenu bientôt par des considérations +qui n’ont point embarrassé certains romanciers modernes. Laure, dont +l’éducation morale aussi bien que sexuelle, doit être achevée par +son père, apprend bientôt que l’homme qu’elle appelle _mon papa_ n’a +en réalité avec elle aucun lien de parenté. C’était beaucoup trop de +pudeur. L’auteur le comprit vite et n’hésita pas à faire intervenir +plus loin l’inceste encore, mais sous l’aspect qui paraît moins +révoltant: l’inceste de frère et de sœur. _Le Rideau levé_ est un +ouvrage au-dessus de sa réputation. + + +_Le chien après les moines_ est une satire alertement versifiée, mais +fort insignifiante. La notice qui se trouve en tête de la réimpression +de 1869 contient ces lignes qui paraissent judicieuses: + +«L’épître à la Guimard[14], pour glorifier son caractère charitable, +offre en tête une initiale qui ne s’applique pas trop bien au comte de +Mirabeau: par M. M... Nous ne serions pas éloigné de chercher plutôt +cet anonyme dans Mercier ou Théveneau de Morande.» + + +Le _Degré des âges du plaisir_ renferme quelques renseignements +anecdotiques. Cependant le titre laissait supposer quelque chose de +plus voluptueux. Mirabeau n’est pour rien dans cette élucubration +bizarre. + +G. A. + + + + +ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE + +sur les ouvrages qui font l’objet de ce recueil. + + +_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum excudit._--Ensuite +se trouve une vignette formée de divers attributs artistiques et +scientifiques. _A Rome, de l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. +In-8º, IV-192 pp. + +_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum excudit._--Ensuite +se trouve une vignette représentant deux amours ailés dont l’un tient +une gerbe et l’autre une harpe, auprès d’une urne. _A Rome, de +l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-192 pp. + +_Errotika Biblion._--_Abstrusum excudit._--Ici se trouve un groupe +d’ornements typographiques disposés de façon à former une vignette. _A +Rome, de l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-188 pp. Il +paraît que cette contrefaçon fut faite à Mons par H. Hoyois. + +_Errotika Biblion._--_En Kairô Ékatèron, abstrusum excudit._--Dernière +édition. A Paris, chez Le Jay, libraire, rue Neuve-des-Petits-Champs, +près celle de Richelieu, du grand Corneille, nº 146, 1792. In-8º de +176 pp. + +_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum +excudit._--_Troisième édition. A Paris, chez tous les marchands de +nouveautés._--_An IX-1801._ Petit in-12 de IV-248 pages, avec un +portrait gravé par Mariage. (C’est celui qui a été reproduit dans le +présent recueil). Cette édition de l’_Errotika Biblion_ est la plus +jolie et la plus rare. On trouve des exemplaires portant: _par le +comte de Mirabeau, nouvelle édition corrigée sur un exemplaire revu +par l’auteur. Paris, Vatar-Jouannet, an IX_ (1801). + +_Erotika Biblion, par Mirabeau, nouvelle édition, revue et corrigée +sur un exemplaire de l’an IX, et augmentée d’une préface et de notes +pour l’intelligence du texte. Paris, chez les frères Girodet, rue +Saint-Germain-l’Auxerrois._ MDCCCXXXIII; avec les épigraphes: Εν +Καιρῶ ἐχάτηρον,--_Abstrusum excudit_, petit in-8º de XII-271 pp. +Une vignette polytipée sur le titre représente Jupiter balançant ses +carreaux. Edition très rare et estimée. Elle contient les notes dites +du chevalier Pierrugues, auteur du _Glossarium eroticum linguæ latinæ_ +(Paris, 1826), ouvrage mis en ordre par Eloi Johanneau et dû en partie +à la collaboration du baron de Schonen, auteur de la _Dissertation sur +l’Alcibiade fanciuello a scuola_ de Ferrante Pallavicini. + +Il y avait à Bordeaux un ingénieur du nom de Pierrugues, cependant il +n’est pas certain qu’il soit l’auteur des notes, et il se pourrait que +le nom véritable de celui-ci restât encore à dévoiler. En effet, les +définitions qui ont été ajoutées aux notes de Mirabeau sont différentes +et même moins précises que celles du _Glossarium_... + +Cette édition est devenue très rare, parce que, croit-on, la presque +totalité des exemplaires fut brûlée pendant l’incendie de la rue +du Pot-de-Fer, où, le 13 décembre 1835, un fonds très important de +librairie fut détruit. + +_Errotika Biblion..._ Édition publiée en Allemagne vers 1860. + +_Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée sur l’édition +originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX avec les notes de +l’édition de 1833 attribuées au Chevalier Perrugues. Bruxelles, chez +tous les libraires._ 1783-1868 (Poulet-Malassis), in-12 de XV-220 +pages, avec un portrait d’après Sicardi, gravé par Flameng. Il y a une +introduction due sans doute à la plume de Brunet (de Bordeaux). + +_Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée sur +l’édition originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX, avec les +notes de l’édition de 1833, attribuées au Chevalier de Pierrugues et +un avant-propos par C. de Katrix. Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, +1881._--Edition tirée à 500 exemplaires in-8º de XXIX-267 pages plus +2 ff. de table, avec une eau-forte de Chauvet, un portrait gravé par +Flameng sur la gravure de Copia d’après Sicardi et le fac-similé d’un +autographe de Mirabeau. + +_Erotika Biblion._ Une édition a paru à Bruxelles vers 1885. + +_Le Libertin de qualité, ou Ma conversion_ [par le Cte de Mirabeau] +Londres [imprimé à l’imprimerie clandestine de Malassis, à Alençon], +1783, pet. in-8º. Très rare. + +_Le Libertin de qualité, ou Confidences d’un prisonnier de Vincennes_, +Stamboul [Paris], 1784, in-8º, fig. + +_Le Libertin de qualité, par Mirabeau, nouvelle édition, ornée de huit +figures. A Paris, MDCCXC._ In-18. + +_Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte +de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, rue de l’Echelle, en +Suisse_, etc., 1791. In-8º de IV-192 pp. avec portrait, frontispice et +5 figures. Réimpression du _Libertin de qualité_. + +_Le Libertin de qualité..._ Amsterdam, 1774 [Paris, 1830] avec 6 ou 12 +figures gravées en taille-douce ou 12 lithographies. 2 vol. in-18 de +139 et 142 pp. + +_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par le comte de Mirabeau. +Avec figures en taille-douce. Nouvelle édition. A Paris_, 1801 [1830]. +2 tomes. in-12 avec 6 ou 12 figures gravées en taille-douce ou 12 +lithographies. + +_Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte +de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, rue de l’Echelle, en +Suisse_, etc. 1791, in-18 avec un portrait. VI-199 pp. Réimpression du +_Libertin de qualité_. Ne pas confondre ces deux éditions avec certains +pamphlets dont le titre n’est pas très différent de celui-ci. + +_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F. +(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783. +Londres_, 1783-1866, in-18, figures libres. + +_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F. +(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783. +Londres_, 1783-1888, avec une rose sur le titre. In-18, 208 pp. + +On a attribué à Mirabeau les ouvrages suivants: + +_Le Chien après les M..._--Fascicule in-8 de 32 pp., vers 1782. + +_Le Chien après les Moines, lu et approuvé par une bande de défroqués._ +In-8º de format plus petit que le précédent. + +_Le Chien après les moines, satire attribuée à Mirabeau. Réimpression +textuelle sur l’édition originale, sans lieu ni date (vers 1782), +augmentée d’une notice bibliographique. Genève, chez J. Gay et fils, +éditeurs, 1869._ On attribue aussi cette satire à Mercier ou à +Théveneau de Morande. + +_Le Rideau levé ou l’Education de Laure_, avec cette épigraphe: + + _Retirez-vous, censeurs atrabilaires; + Fuyez, dévots, hypocrites ou fous, + Prudes, guenons, et vous, vieilles mégères, + Nos doux transports ne sont pas faits pour vous._ + +Cythère (Alençon, Jean Zacharie Malassis), 1786. In-12 de VI-98 et 122 +pages, avec 12 gravures, fleurons et culs-de-lampe, gravés par Godard +père, d’Alençon. + +_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure. Cythère_, MCCLXXXVIII, 2 vol. +in-12. + +_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure..._ 1790, 2 vol. 122 et 154 pp. + +_Le Rideau levé ou l’Education de Laure... an V._ + +_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure..._ 1800. + +_Le Rideau levé ou l’Education de Laure_... Réimprimé sur l’édition de +1790 [vers 1830], 2 vol. in-18, chacun de 144 pp., 12 fig. libres. + +_Le Rideau levé ou l’Education de Laure... Londres_, 1788 [Paris, vers +1830], avec des lithographies. + +_Le Rideau levé ou l’Education de Laure, par Honoré-Gabriel Riquetti, +comte de Mirabeau.--Edition revue sur celle originale de 1786 et ornée +de six figures libres, gravées d’après celles qu’on ajouta aux éditions +de 1786 et de 1790_; ici se trouve l’épigraphe de quatre vers (voir +plus haut).--_A Cythère.--MDCCCLXIV._ Le titre est imprimé en deux +couleurs (noir et rouge). In-18, 271 pp. + +_Le Rideau levé_ aurait en réalité pour auteur un certain marquis de +Sentilly, gentilhomme bas-normand. + +_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux +personnes de sexes différents aux différentes époques de la vie, +recueilli sur des mémoires véridiques, par Mirabeau, ami des plaisirs. +A Paphos, de l’imprimerie de la Mère des amours._--1793, in-18, 8 +figures. + +_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux +personnes de sexes différents, aux différentes époques de la vie. +Recueilli sur des Mémoires véridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs, +suivi de l’Ecole des Filles ou la Philosophie des dames. Orné de +gravures et de chansons. Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très +connue, 1798._ 2 vol. in-16, 10 figures libres, coloriées. Bruxelles, +1863. + +_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux +personnes de sexes différents aux différentes époques de la vie, +recueilli sur des mémoires véridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs. +A Paphos. De l’Imprimerie de la Mère des amours, 1793._ Avec, sur le +faux titre, l’indication qu’il s’agit d’une des _Réimpressions faites +exclusivement pour les membres de la Société des Bibliophiles de Bâle, +les Amis des Lettres et des Arts._ Vers 1870, in-18. + +On a aussi attribué à Mirabeau l’ouvrage suivant, qui pourrait fort +bien être de lui. On reconnaît assez son style. + +_Hic et hæc, ou l’Elève des RR. PP. Jésuites d’Avignon, orné de +figures. Berlin, 1798._ 2 tomes petit in-12. Les figures, assez bien +faites, sont galantes et non pas libres. Il y a à la deuxième partie +l’_anecdote reçue de Paris_ et lue par Mme Valbouillant (_Les +chevaux neufs_) qui manque dans les autres éditions. + +_Hic et hec, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour et de la +volupté, enseigné par les R. P. Jésuites et leurs élèves. Douze +gravures. Londres, les marchands de nouveautés, 1815._ 2 tomes in-16. +Lithographies libres. + +_Hic et hæc, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour... Londres_, +1788. Paris, 1830, 2 tomes in-18, 99 et 80 pp. avec 6 figures. + +_Hic et hæc ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour..._ Belgique, +1863. 2 tomes in-16 avec 12 figures. + +_Hic et Hec ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour... Au +Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très connue._ 2 tomes in-12, vers +1865. + +_Hic et Hec ou l’Art des_ (sic) _varier les plaisirs de l’Amour. +Londres, chez tous les marchands de nouveautés_, 1870, avec sur la +couverture un encadrement typographique. 2 tomes en 1 vol. in-12 de 121 +pp. + + + + +ÉROTIKA BIBLION + + + + +AVIS DES ÉDITEURS + + +_Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les lecteurs, +et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. Néanmoins +un autre n’aurait pu lui convenir: et si nous l’avons laissé en grec, +on en devinera aisément la raison._ + +_Les recherches savantes et infiniment curieuses de l’auteur rendent +cet ouvrage aussi érudit qu’agréable, et nous ne doutons pas de +l’accueil favorable qu’il recevra du public._ + +_Nous avons du même auteur deux autres manuscrits qui ont le même +mérite et qui sont autant intéressans que celui-ci; ils seront achevés +d’imprimer sous deux mois. Nous annoncerons à nos correspondans le +moment où ils devront sortir de presse. Nous mettrons dans l’exécution +typographique autant de correction et de goût que dans ce volume. +Nous ne pouvons en annoncer les titres que lorsqu’ils seront prêts à +paroître._ + + N. B.--La présente édition de l’_Erotika Biblion_ est la + reproduction de la première édition de 1783, elle a été revue + sur celle de l’an IX. Les chiffres romains entre parenthèses + renvoient aux annotations dites du chevalier de Pierrugues. + Elles ont été insérées à la suite de l’_Erotika Biblion_. + L’_Avis des éditeurs_ a paru en tête de la première édition. + + + + +ANAGOGIE + + +On sait[15] que parmi les découvertes innombrables des antiquités +d’Herculanum, les manuscrits ont épuisé la patience et la sagacité des +artistes et des savans. La difficulté consiste à dérouler des volumes à +demi consumés depuis deux mille ans par la lave du Vésuve. Tout tombe +en poussière à mesure qu’on y touche. + +Cependant des minéralogistes hongrois, plus patiens que les Italiens, +plus exercés à tirer parti des productions qu’offrent les entrailles +de la terre, se sont offerts à la reine de Naples. Cette princesse, +amie de tous les arts, et savante dans celui d’exciter l’émulation, a +favorablement accueilli ces artistes: ils ont entrepris cet immense +travail. + +D’abord ils collent une toile fine sur l’un des rouleaux; quand la +toile est sèche, on la suspend, et l’on pose en même tems le rouleau +sur un châssis mobile, pour le faire descendre imperceptiblement, à +mesure que le développement s’opère. Pour le faciliter, on passe un +filet d’eau gommée sur le volume avec la barbe d’une plume, et petit à +petit les parties s’en détachent pour se coller immédiatement sur la +toile tendue. + +Ce travail pénible est si long que dans l’espace d’une année, à peine +peut-on dérouler quelques feuilles. Le désagrément de ne trouver le +plus souvent que des manuscrits qui n’apprenoient rien, alloit faire +renoncer à cette entreprise difficile et fastidieuse, lorsqu’enfin tant +d’efforts ont été récompensés par la découverte d’un ouvrage qui a +bientôt aiguisé le génie des cent cinquante académies de l’Italie[16]. + +C’est un manuscrit mozarabique, composé dans ces tems perdus ou +Philippe fut enlevé à côté de l’eunuque de Candace[17]; où Habacuc, +transporté par les cheveux[18], portoit à cinq cents lieues le dîner +à Daniel, sans qu’il se refroidît; où les Philistins circoncis +se faisoient des prépuces[19]; où des anus d’or guérissoient les +hémorrhoïdes[20]... (I). Un nommé Jérémie Shackerley, vrai croyant, +dit le manuscrit, profita de l’occasion. + +Il avoit voyagé, et de père en fils, rien ne s’étoit perdu dans cette +famille, l’une des plus anciennes du monde, puisqu’elle conservoit des +traditions non équivoques de l’époque où les éléphants habitoient +les parties les plus froides de la Russie; où le Spitzberg produisoit +d’excellentes oranges; où l’Angleterre n’étoit pas séparée de la +France; où l’Espagne tenoit encore au continent du Canada, par cette +grande terre nommée Atlantide, dont on retrouve à peine le nom chez les +anciens, mais dont l’ingénieux M. Bailly fait si bien l’histoire. + +Shackerley voulut être transporté dans une des planètes les plus +éloignées qui forment notre système[21], mais on ne le déposa pas +dans la planète même, on le plaça dans l’anneau de Saturne. Cet orbe +immense n’étoit point encore tranquille. Dans les parties basses, des +mares profondes et orageuses, des courans rapides, des tournoiemens +d’eau, des tremblemens de terre presque continuels, produits par +l’affaissement des cavernes et par les fréquentes explosions des +volcans; des tourbillons de vapeurs et de fumées, des tempêtes sans +cesse excitées par les secousses de la terre, et ses chocs terribles +contre les eaux de mer; des inondations, des débordemens, des déluges; +des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant les montagnes +et se précipitant dans les plaines, où ils empoisonnent les eaux; la +lumière offusquée par des nuages aqueux, par des masses de cendres, +par des jets de pierres enflammées que poussoient les volcans... Telle +étoit la situation de cette planète encore informe. L’anneau seul étoit +habitable. Beaucoup plus mince et déjà plutôt attiédi, il jouissoit +depuis longtems des avantages de la nature perfectionnée, sensible, +intelligente; mais on y appercevoit les terribles scènes dont Saturne +étoit le théâtre. + +La forme et la construction de cet anneau parurent si singulières +à Shackerley, que rien dans l’univers ne lui avoit semblé aussi +étrange. D’abord notre soleil, qui est celui des habitans de ce pays, +étoit pour eux à peine la trentième partie de ce qu’il nous paroît. +Il formoit à leurs yeux l’effet que produit sur la terre l’étoile +du berger, quand elle est dans son plein. Mercure, Vénus, la terre +et Mars, n’y pouvoient point être discernés; on y doutoit de leur +existence. Jupiter seul s’y montroit, à peu de chose près, comme nous +le voyons; avec cette différence qu’il présentoit des phases comme la +lune nous en montre. Il en étoit de même de ses satellites; et de ce +concours de variétés uniformes, il résultoit des phénomènes curieux et +utiles. _Curieux_ en ce que l’on voyoit Jupiter en croissant, et ses +quatre petites lunes tantôt en croissant, tantôt en décours, ou les +unes à droite, et les autres se confondant avec la planète elle-même; +_utiles_, en ce que Jupiter passoit quelquefois sur le soleil avec tout +son cortège; ce qui produisoit une multitude de points de contact, +d’immersions et d’émersions successives, qui ne laissoient rien +à désirer pour la régularité des observations. Ainsi la déduction +des parallaxes étoit calculée rigoureusement; en sorte que, malgré +l’éloignement de l’anneau, ou de Saturne ou du soleil, qui selon le +docte Jérémie Shackerley, n’est guère moins de trois cent treize +millions de lieues, on avoit fait plus de progrès en astronomie que sur +la terre, depuis une infinité de siècles. + +Le soleil étoit faible, mais le défaut de sa chaleur, se compensoit par +celle du globe de Saturne, qui n’étoit pas attiédi. Cet anneau recevoit +de sa planète principale plus de lumière et de chaleur, que nous n’en +avons ici-bas; car enfin cet anneau avoit en lui-même, dans son centre, +ce globe de Saturne qui est neuf cents fois plus gros que la terre, et +il en étoit éloigné de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme les +trois quarts de la distance de la lune à la terre. + +Autour de l’anneau et à de grandes distances, on voyoit cinq lunes qui +se levoient quelquefois toutes du même côté. Shackerley prétend qu’il +est impossible de se former une idée assez magnifique de ce spectacle. + +Cet anneau si bien situé formoit comme un pont suspendu, un arc +circulaire; on voyageoit dans tout son contour; ainsi l’on faisoit de +loin le tour du globe de Saturne; mais de façon que le voyageur avoit +toujours ce globe du même côté. + +La largeur de cet anneau n’est pas moindre que l’épaisseur de +notre globe; mais en même tems il est assez mince pour que cette +épaisseur disparoisse, quand il est vu de la terre. C’est ainsi que +semble la lame d’un couteau, quand on la fixe de loin par le plan +du tranchant. Shackerley n’ignoroit rien des phénomènes qu’on peut +connoître ici-bas; mais il s’attendoit à pouvoir se porter au moins à +califourchon sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise en +voyant que cette épaisseur si mince, qui disparoit à nos yeux, formoit +une distance aussi grande que celle de Paris à Strasbourg; car cet +exemple donnera plus vite et plus exactement l’idée de cette dimension, +que les mesures itinéraires employées par Shackerley, lesquelles ont +besoin de quelques milliers de commentaires in-folio, avant que d’être +incontestablement évaluées. Ainsi il pouvoit y avoir de petits royaumes +sur ce bord intérieur et concave, que les politiques de notre globe +sauroient bien rendre un théatre sanglant et mémorable d’innombrables +glorieuses intrigues s’il étoit à leur disposition. Les habitans de +cette partie, que l’on peut appeler les antipodes du dos extérieur de +l’anneau, les habitans de l’intérieur, dis-je, avoient ce globe énorme +de Saturne suspendu sur leur tête; l’anneau repassoit par-dessus ce +globe, et par-delà l’anneau gravitoient les cinq lunes. + +Enfin les habitants de l’intérieur voyoient leur droite et leur gauche, +comme nous voyons les nôtres sur la terre; mais l’horizon de devant, +ainsi que celui de derrière, étoient bien différens de ceux que nous +appercevons ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vaisseau de vue à +cause de la courbure de notre globe; dans l’anneau de Saturne, cette +courbure est en sens contraire: elle s’élève au lieu de s’abaisser; +mais comme l’anneau entoure Saturne à la distance de cinquante mille +lieues, il en résulte que cet anneau, en forme de bourrelet, a au moins +cinq cent mille lieues de circonférence. Sa courbure s’élève donc +imperceptiblement. L’horizon qui s’abaisse sur notre terre, paraît +_plan_ à l’œil l’espace de quelques lieues; puis il s’élève un peu; les +objets diminuent; distincts d’abord, ils finissent par se confondre: +on n’apperçoit plus que les masses; enfin cette terre s’élève dans +le lointain à des distances énormes toujours en se _menuisant_; au +point que cet anneau, par les illusions de l’optique, finit en l’air, +devient à l’œil de la largeur de notre lune, et s’apperçoit à peine +dans la partie qui se trouve sur la tête de l’observateur; car elle +est pour lui à plus du double de la distance de la lune à la terre, +c’est-à-dire, à deux cent mille lieues à peu près. + +J’omets les phénomènes multipliés que produisent tous ces corps +suspendus par leurs éclipses respectives; Shackerley les connoissoit +sur la terre et les avoit bien jugés. + +Leur ciel étoit comme le nôtre, nulle différence pour toutes les +constellations; mais un nombre infini de comètes remplissoit l’espace +immense et incalculable qui se trouvoit entre Saturne et les étoiles +qu’on soupçonnoit les plus voisines. + +Comme l’attraction du globe de Saturne balançoit en partie celle de +l’anneau, la pesanteur y étoit très diminuée; on y marchoit sans effort +et le moindre mouvement transportoit la masse; comme une personne +qui se baigne et ne peut déplacer que le pareil volume d’eau qu’elle +occupe, s’y meut par des impulsions insensibles. + +Ainsi les corps pour se joindre ne faisoient que s’effleurer; ils +s’approchoient sans pression, tout y étoit presque aérien; les +sensations les plus délicates se perpétuoient sans émousser les +organes. On conçoit que cette manière d’être influoit beaucoup sur le +moral des habitants de l’arc planétaire. Aussi l’une des merveilles +qui surprit le plus Shackerley, ce fut la perfectibilité des êtres qui +meubloient cet étrange anneau; ils jouissoient de beaucoup de sens +qui nous sont inconnus; la nature avoit fait de trop grandes avances +dans l’appareil de tous ces grands corps, pour s’arrêter à cinq sens +dans la composition de ceux qu’elle avoit destinés à jouir de tous ces +spectacles. + +Ici l’embarras de Shackerley devint énorme. Il avoit assez de +connoissances pour saisir et tracer les grands effets de ces corps +variés et suspendus; il échoua quand il voulut peindre des êtres +animés. Aussi ne trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique +toute la clarté, tous les détails que l’on conçoit à cet égard. Au +moins les _Abbandonati_ de Bologne, les _Resvegliati_ de Gênes, les +_Addormentati_ de Gubio, les _Disingannuti_ de Venise, les _Acagiati_ +de Rimini, les _Furfurati_ de Florence, les _Lunatici_ de Naples, les +_Caliginosi_ d’Ancône, les _Insipidi_ de Pérouse, les _Mélancholici_ +de Rome, les _Extravaganti_ de Candie, les _Ebrii_ de Syracuse, etc., +etc., qui tous ont été consultés, ont renoncé à rendre la traduction +plus claire. Il est vrai que l’inquisition civile et religieuse entrent +peut-être pour quelque chose dans leur embarras. + +Cependant il faut être juste: rien n’est plus difficile à donner que +l’explication d’un sens qui nous est étranger. On a des exemples +d’aveugles nés qui, par le secours des sens qui leur restoient, ont +fait des miracles de cécité. Eh bien! l’un d’entr’eux, chimiste, +musicien, apprenant à lire à son fils, ne peut pas trouver une autre +définition du miroir que celle-ci: «_C’est une machine par laquelle +les choses sont mises en relief hors d’elles-mêmes._» Voyez combien +cette définition, que les philosophes qui l’ont approfondie trouvent +très-subtile et même surprenante[22], est cependant absurde. Je +ne connois point d’exemple plus propre à montrer l’impossibilité +d’expliquer des sens dont on est dépourvu; et cependant toutes les +affections et les qualités morales dérivent des sens; c’est par +conséquent sur les observations qui leur sont relatives que l’on +pourroit uniquement fonder ce qu’il y auroit à dire sur le moral de ces +êtres d’une espèce si différente de la nôtre. + +Au reste, il faut espérer que l’habitude où nos voyageurs et nos +historiens nous ont mis de leur voir négliger ou même omettre ce qui +n’a trait qu’aux mœurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs +indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passeport d’une haute +antiquité, sans lequel on ne voudroit peut-être pas croire un mot de +ce qu’il a dit; car il étoit pour ses contemporains, et à bien des +égards il est encore pour nous à peu près dans le cas d’un homme, qui +n’auroit vu qu’un jour ou deux, et qui se trouveroit confondu chez un +peuple d’aveugles; il faudroit certainement qu’il se tût, ou on le +prendroit pour un fol puisqu’il annonceroit une foule de mystères, +qui n’en seroient à la vérité que pour le peuple; mais tant d’hommes +sont _peuple_, et si peu sont philosophes, qu’il n’y a pas de sûreté à +n’agir, à ne penser, à n’écrire que pour ceux-ci. + +Shackerley a fait cependant quelques observations, dont voici les plus +singulières. + +Il s’aperçut que la mémoire dans les êtres de Saturne ne s’effaçoit +point. Les pensées se communiquoient parmi eux sans paroles et sans +signes. Point d’idiome; par conséquent, rien d’écrit, rien de déposé; +et combien de portes fermées aux mensonges, aux erreurs! Ces détails +prodigieux, innombrables qui nous énervent, leur étoient inconnus. Ils +avoient toutes les facilités possibles pour transmettre leurs idées, +pour donner une rapidité inconcevable à leur exécution, pour hâter +tous les progrès de leurs connoissances: il sembloit que dans cette +espèce privilégiée tout s’exécutât par instinct et avec la célérité de +l’éclair. + +La mémoire retenant tout, la tradition se perpétuoit avec infiniment +plus de fidélité, d’exactitude et de précision que par les moyens +compliqués et infinis que nous accumulons, sans pouvoir atteindre à +aucun genre de certitude. + +Chaque corps a ses émanations; elles sont en pure perte sur la terre: +dans l’anneau elles formoient une atmosphère toujours agissante à +des distances considérables, et ces émanations dont Shackerley n’a +pu donner une idée qu’en les comparant à ces atomes qu’on distingue +à l’aide du rayon solaire introduit dans la chambre obscure, ces +émanations, dis-je, répondoient à toutes les houppes nerveuses du +sentiment de l’individu. Semblables aux étamines des plantes, aux +affinités chimiques, elles _s’enlaçoient_ dans les émanations d’un +autre individu, lorsque la sympathie s’y rencontroient; ce qui, comme +on peut aisément le concevoir, multiplioit à l’infini des sensations +dont nous ne pouvons nous former qu’une image très infidèle. Elles +rendoient, par exemple, les jouissances de deux amans semblables à +celles d’Alphée qui, pour jouir d’Aréthuse, que Diane venoit de changer +en fontaine, se métamorphosa en fleuve, afin de s’unir plus intimement +à son amante, en mêlant ses ondes avec les siennes. + +Cette cohésion vive et presque infinie de tant de molécules +sensibles, produisoit nécessairement dans ces êtres un esprit de +vie que Shackerley exprime par un mot mozarabe, que l’académie des +_Innamorati_ a traduit par le mot _électrique_, quoique les phénomènes +de l’électricité ne fussent point connus dans ces temps reculés. + +Tout dans ces contrées abondoit sans culture, et tellement, que les +propriétés y seroient devenues à charge autant qu’inutiles. On sent +qu’où il n’y a point de propriété, il y a bien peu d’occasions de +disputes, d’inimitiés, et que la plus parfaite égalité politique règne, +à supposer même qu’il faille à de tels êtres un système politique. Je +ne conçois pas ce qui pourroit les troubler, puisque leurs besoins sont +plutôt prévenus que satisfaits, si la saveur du désir ne leur manque +point et qu’ils n’aient rien à craindre du poison de la satiété. + +Dans l’anneau de Saturne, les connoissances se transmettoient par +l’air à des distances très considérables, par la même voie que se +transmet la lumière du soleil, laquelle nous vient, comme on sait, +en sept minutes. Une inspiration ou un souffle différemment modifié +suffisoit pour communiquer une pensée. De là résultoit un concours +admirable dans les populations infinies qui, par cette intelligence, +cette harmonie universellement répandue dans tout l’anneau, ne +s’occupoient que de leur bonheur commun, lequel n’étoit jamais en +contradiction avec celui d’aucun individu. + +Ces êtres si surprenans, surtout pour les hommes, jouissoient ainsi +d’une paix éternelle et d’un bien-être inaltérable. Les arts qui +tendent au bonheur et à la conservation de l’espèce, étoient aussi +perfectionnés qu’il soit possible de l’imaginer et même de le désirer; +et l’on n’y avoit pas la moindre idée de ces arts destructeurs enfantés +par la guerre. Ainsi les habitans de l’anneau n’avoient point passé par +ces alternatives de raison et de démence, qui ont si prodigieusement +mêlé nos sociétés de bien et de mal. Les grands talens dans la science +funeste de faire celui-ci, loin d’être admirés chez eux, n’y étoient +pas même connus. Les plaisirs stériles ou factices n’y régnoient pas +plus que le faux honneur, et l’instinct de ces êtres fortunés leur +avoit appris sans effort ce que la triste expérience de tant de siècles +nous enseigne encore vainement, je veux dire que la véritable gloire +d’un être intelligent est la science, et la paix son vrai bonheur. + +Voilà ce qu’une lecture rapide m’a permis de retenir du voyage de +Shackerley, qu’Habacuc, à la fin de son voyage, reprit par les cheveux +et déposa en Arabie d’où il l’avoit enlevé. Quand le développement et +la traduction de ce précieux manuscrit seront achevés, je me propose +d’en donner à l’Europe savante une édition non moins authentique que +celle des livres sacrés des Brames, que M. Anquetil a incontestablement +rapportés des bords du Gange; car j’ose me flatter de savoir presque +aussi bien le _mozarabique qu’il sait le zend ou le pelhvi_. + + + + +L’ANÉLYTROÏDE + + +La Bible est sans contredit l’un des livres les plus anciens et les +plus curieux qui existent sur la terre. + +La plupart des objections sur lesquelles se fondent les personnes qui +ne peuvent croire que Moïse ait été un interprète divin, me paroissent +très-insuffisantes. Rien n’a été, par exemple, plus tourné en ridicule +que la physique des livres saints, laquelle en effet paroît très +défectueuse. Mais on ne pense point à l’état de cette science dans +les premiers âges, pour lesquels enfin il falloit que ce livre fût +intelligible. La physique étoit alors ce qu’elle seroit encore si +l’homme n’eût jamais étudié la nature. Il voit le ciel comme une voûte +d’azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent être les astres les +plus considérables; le premier produit toujours la lumière du jour et +le second celle de la nuit. Il les voit paroître ou se lever d’un côté, +et disparoître ou se coucher de l’autre, après avoir fourni leur course +et donné leur lumière pendant un certain espace de temps. La mer semble +de même couleur que la voûte azurée, et l’on croit qu’elle touche au +ciel lorsqu’on la regarde de loin. Toutes les idées du peuple ne +portent et ne peuvent porter que sur ces trois ou quatre notions; et +quelques fausses qu’elles soient, il falloit s’y conformer pour se +mettre à sa portée. + +Puisque la mer paroît dans le lointain se réunir au ciel, il étoit +naturel d’imaginer qu’il existoit des eaux supérieures et des eaux +inférieures, dont les unes remplissoient le ciel et les autres la mer; +et que pour soutenir les eaux supérieures, il existoit un firmament; +c’est-à-dire, un appui, une voûte solide et transparente, au travers de +laquelle on appercevoit l’azur des eaux supérieures. + +Voici maintenant ce que dit le texte de la Genèse: + +«Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu’il sépare les +eaux d’avec les eaux; et Dieu fit le firmament et sépara les eaux qui +étoient sous le firmament de celles qui étoient au-dessus du firmament, +et Dieu donna au firmament le nom de ciel... Et à toutes les eaux +rassemblées sous le firmament le nom de mer.» + +Il est évident que c’est à ces idées qu’il faut rapporter: 1º les +cataractes du ciel, les portes, les fenêtres du firmament solide, qui +s’ouvrirent lorsqu’il fallut laisser tomber les eaux supérieures pour +noyer la terre. + +2º L’origine commune des poissons et des oiseaux, les premiers +produits par les eaux inférieures, les oiseaux par les eaux +supérieures, parce qu’ils s’approchent dans leur vol de la voûte +azurée, que le peuple n’imagine pas être élevée beaucoup plus que les +nuages. + +De même, ce peuple croit que les étoiles sont attachées à la voûte +céleste comme des clous: plus petites que la lune, infiniment plus +petites que le soleil. Il ne distingue les planètes des étoiles fixes +que par le nom d’_errantes_. C’est sans doute par cette raison qu’il +n’est fait aucune mention des planètes dans tout le récit de la +création. Tout y est représenté relativement à l’_homme vulgaire_, +auquel il ne s’agissoit pas de démontrer le vrai système de la nature, +et qu’il suffisoit d’instruire de ce qu’il devoit à l’Être suprême, +en lui montrant ses productions comme bienfaits. Toutes les vérités +sublimes de l’organisation du monde, si l’on peut parler ainsi, ne +doivent paroître qu’avec le temps, et l’Être souverain se les réservoit +peut-être, comme le plus sûr moyen de rappeller l’homme à lui, lorsque +sa foi, déclinant de siècles en siècles, seroit timide, chancelante +et presque nulle; lorsqu’éloigné de son origine, il finiroit par +l’oublier; lorsqu’accoutumé au grand spectacle de l’univers, il +cesseroit d’en être touché, et oseroit d’en méconnoître l’Auteur. Les +grandes découvertes successives rafermissent, agrandissent l’idée +de cet Être infini dans l’esprit de l’homme. Chaque pas qu’on fait +dans la nature produit cet effet, en rapprochant du Créateur. Une +vérité nouvelle devient un grand miracle, plus miracle, plus à la +gloire du grand Être, que ceux qu’on nous cite, parce que ceux-ci, +lors même qu’on les admet, ne sont que des coups d’éclat que Dieu +frappe immédiatement et rarement; au lieu que dans les autres il se +sert de l’homme même pour découvrir et manifester ces merveilles +incompréhensibles de la nature, qui, opérées à _tout instant_, exposées +_en tout temps et pour tous les temps_ à sa _contemplation_, doivent +rappeler incessamment l’homme à son Créateur, non-seulement par le +spectacle actuel, mais encore par ce développement successif. + +Voilà ce que nos théologiens ignorans et vains devroient nous +apprendre. Le grand art est de lier toujours la science et la nature, +avec celle de la théologie, et non de faire heurter sans cesse des +choses saintes et la raison, les croyans fidèles et les philosophes. + +Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés (I), +ce sont les interprétations forcées, que notre amour-propre, si +orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre misère a voulu donner +à tous les passages que nous ne pouvons expliquer. De là sont nés +les sens figurés, les idées singulières et indécentes, les pratiques +superstitieuses, les coutumes bizarres, les décisions ridicules ou +extravagantes dont nous sommes inondés. Toutes les folies humaines se +sont étayées tour-à-tour des passages rebelles aux interprètes, qui +s’évertuent, s’obstinent et ne doutent de rien; comme si l’Être suprême +n’avoit pas pu donner à l’homme des vérités, qu’il ne devoit connoître, +savoir, approfondir, que dans les _siècles à venir_. Du moment où +vous admettez que la Bible est faite pour l’univers, songez que l’on +fait aujourd’hui bien des choses que l’on ignoroit il y a quarante +siècles et que dans quarante mille autres années, on saura des faits +que nous ignorons. Pourquoi donc vouloir juger par anticipation? Les +connoissances sont graduelles et ne se développent que par une marche +insensible, que les révolutions des empires et de la nature retardent +ou ralentissent. Or l’intelligence de la Bible, qui existe depuis un +si grand nombre de siècles, qu’il y a bien peu de choses à citer +d’une aussi haute antiquité, demande peut-être encore un long période +d’efforts et de recherches. + +L’un des articles de la Genèse qui a singulièrement aiguisé l’esprit +humain (II), c’est le verset 27 du chapitre I: + +«Dieu créa _l’homme_ à son image, il _les_ créa mâle et femelle.» + +Il est bien clair, il est bien évident que Dieu a créé Adam androgyne; +car au verset suivant (verset 28), il dit à Adam: «Croissez et +multipliez-vous; remplissez la terre.» + +Ceci fut opéré le sixième jour; ce n’est que le septième que Dieu créa +la femme; ce que Dieu fit entre la création de l’homme et celle de la +femme est immense. Il fit connoître à Adam tout ce qu’il avoit créé: +animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent devant Adam. + +«Adam les nomma tous: et le nom qu’Adam donna à chacun (III) des +animaux est son nom véritable.»[23] + +«Adam appela donc tous les animaux d’un nom qui leur étoit propre, +tant les oiseaux que les bêtes, etc.»[24] + +Jusqu’ici la femme n’a point paru; elle est incréée; Adam est toujours +hermaphrodite. Il a pu croître seul et se multiplier. + +Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a pu réunir en lui les +deux sexes, il suffit de réfléchir sur ce que peuvent être ces jours +dont l’Écriture parle; ces six jours de la création, ce _septième +jour_ du repos, etc. + +On ne peut être que véritablement affligé, que presque tous nos +théologiens, tous nos mangeurs d’images abusent de ce grand, de ce +saint nom de Dieu; on est blessé toutes les fois que l’homme le +profane et qu’il prostitue l’idée du premier Être, en la substituant à +celle du phantôme de ses opinions. Plus on pénètre dans le sein de la +nature, et plus on respecte profondément son Auteur; mais un respect +aveugle est superstition; un respect éclairé est le seul qui convienne +à la vraie religion, et pour entendre sainement les premiers faits +que l’interprète Divin nous a transmis, il faut, ainsi que l’observe +l’éloquent Buffon, recueillir avec soin ces rayons échappés de la +lumière céleste. Loin d’offusquer la vérité, ils ne peuvent qu’y +ajouter un nouveau degré de splendeur. + +Cela posé, que peut-on entendre par les six jours que Moïse désigne +si précisément, en les comptant les uns après les autres, sinon _six +espaces de temps_, six _intervalles_ de durée? Ces espaces de temps +indiqués par le nom de _jours_, faute d’autres expressions, ne peuvent +avoir aucun rapport avec nos jours actuels, puisqu’il s’est passé +successivement trois de _ces jours_ avant que le soleil ait été créé. +Ces jours n’étoient donc pas semblables aux nôtres, et Moyse l’indique +clairement en les comptant du _soir au matin_; au lieu que les jours +solaires se comptent et doivent se compter du _matin au soir_. Ces six +jours n’étoient donc ni semblables aux nôtres, ni égaux entr’eux; ils +étoient proportionnés à l’ouvrage. Ce ne sont donc que _six espaces +de tems_. Donc Adam ayant été créé hermaphrodite le sixième jour, et +la femme n’ayant été produite qu’à _la fin du septième_, Adam a pu +procréer en lui-même et par lui-même tout le tems qu’il a plu à Dieu de +placer entre ces deux époques. + +Cet état d’androgénéité n’a pas été inconnu aux philosophes du +paganisme, à ses mythologues, ni aux rabbins. Ceux-ci ont prétendu +qu’Adam fut créé homme d’un côté, femme de l’autre; composé de deux +corps que Dieu ne fit que séparer. Ceux-là, comme Platon, l’ont fait de +figure ronde, d’une force extraordinaire; aussi la race qui en provint +voulut déclarer la guerre aux dieux.--Jupiter, irrité, les voulut +détruire.--Mais il se contenta d’affaiblir l’homme en le dédoublant, et +Apollon étendit la peau qu’il noua au nombril... De là le penchant qui +entraîne un sexe vers l’autre par l’ardeur qu’ont les deux moitiés pour +se rejoindre et l’inconstance humaine, par la difficulté qu’a chaque +moitié de rencontrer sa correspondante. Une femme nous paroît-elle +aimable? nous la prenons pour cette moitié avec laquelle nous +n’eussions fait qu’un tout; le cœur nous dit: la voilà, c’est elle; +mais à l’épreuve, hélas! trop souvent ce ne l’est point. + +C’est sans doute d’après quelques-unes de ces idées que les Basilitiens +et les Carpocratiens prétendirent que nous naissions dans l’état +de nature innocente, tels qu’Adam au moment de la création, et par +conséquent devant imiter sa nudité. Ils détestoient le mariage, +soutenoient que l’union conjugale n’auroit jamais eu lieu sur la terre +sans le péché; regardoient la jouissance des femmes en commun comme +un privilège de leur rétablissement dans la justice originelle, et +pratiquoient leurs dogmes dans un superbe temple souterrain, échauffé +par des poëles, dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes; +là, tout leur étoit permis, jusqu’aux unions que nous nommons adultère +et inceste, dès que l’ancien ou le chef de leur société avoit prononcé +ces paroles de la Genèse: _Croissez et multipliez_. + +Tranchelin renouvela cette secte dans le douzième siècle; il prêchoit +ouvertement que la fornication et l’adultère étoient des actions +méritoires; et les plus fameux d’entre ces sectaires furent appellés +les _Turlupins_ en Savoie. Plusieurs savans font remonter l’origine +de ces sectes à Muacha mère d’Afa, roi de Juda, grande prêtresse de +Priape: c’est dater de loin, comme on voit. + +Cette double vertu d’Adam paroît encore avoir été indiquée dans la +fable de Narcisse qui, épris de l’amour de lui-même, veut jouir de son +image, et finit par s’assoupir en échouant à l’ouvrage[25]. + +Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les jouissances contre notre +nature actuelle, ont donné lieu à une grande question; à savoir: _an +imperforata mulier possit concipere?_ «Si une fille imperforée peut se +marier?» + +On conçoit que les PP. Cucufe et Tournemine, savans jésuites, ont +approfondi cette question, et qu’ils ont été pour l’affirmative; +l’œuvre de Dieu, disent-ils, ne peut en aucun cas exister d’une manière +contraire aux fins de la nature; une fille privée de la vulve en +apparence, doit donc trouver dans l’anus des ressources pour remplir +le vœu de la reproduction, la première et la plus inséparable des +fonctions de notre existence. + +Cucufe et Tournemine ont été attaqués; cela devoit être; mais le savant +Sanchez (IV), Espagnol, qui a étudié trente ans de sa vie ces questions +_assis sur un siège de marbre_, qui ne mangeoit jamais ni poivre, ni +sel, ni vinaigre, et qui, quand il étoit à table pour dîner, tenoit +toujours ses pieds en l’air[26], Sanchez a défendu ses confrères avec +une éloquence dont on ne croiroit pas une pareille matière susceptible. +Néanmoins la jalousie contre les jésuites a été si puissante, que +les papes ont fait un cas réservé aux jeunes filles qui tenteroient +cette voie faute d’autres; jusqu’à ce que Benoît XIV, éclairé par les +découvertes de la faculté de chirurgie de Paris, a levé le cas réservé, +et permis l’usage de la _parte-poste_ dans le sens des pères Cucufe et +Tournemine. + +En effet, M. Louis, secrétaire perpétuel de l’académie de chirurgie, +a soutenu, en 1755, la question sur les bancs; il a prouvé que les +anélytroïdes pouvoient concevoir, et des faits consignés dans sa +thèse, imprimée avec privilège, le démontre. Malgré cette authenticité +le parlement ne manqua pas de dénoncer la thèse de M. Louis, comme +contraire aux bonnes mœurs. Il fallut que ce grand et non moins +ingénieux et malin chirurgien recourût aux casuites à la Sorbonne; +alors il montra facilement que le parlement prononçoit sur une +question, qui n’est pas plus de sa compétence que l’émétique. Et le +parlement ne donna aucune suite à la dénonciation. + +Il est résulté de tout cela une vérité très-importante pour la +propagation de l’espèce humaine, et non moins singulière pour le +commun des lecteurs: c’est que beaucoup de jeunes femmes stériles +sont autorisées, et doivent même en conscience tenter les deux voies, +jusqu’à ce qu’elles se soient assurées de la véritable route que le +Créateur a mise en elles. + + + + +L’ISCHA + + +Marie Schurmann a proposé ce problême: _L’étude des lettres +convient-elle à une femme?_ + +Schurmann soutient l’affirmative, veut que la femme n’excepte aucune +science, pas même la théologie, et prétend que le beau sexe doit +embrasser la science universelle, parce que l’étude donne une sagesse +qu’on n’achète point par les secours dangereux de l’expérience; et que +lors même qu’il en coûteroît quelque chose à l’innocence, il seroit à +propos de passer pardessus de certaines réserves, en faveur de cette +prudence précoce, qui d’ailleurs se trouvera fécondée par l’étude, dont +les méditations affoiblissent ou redressent les penchans vicieux, et +diminuent le danger des occasions. + +L’éducation des femmes est si négligée chez tous les peuples, même chez +ceux qui passent pour les plus policés, qu’il est bien étonnant qu’on +en compte un aussi grand nombre de célèbres par leur érudition et leurs +ouvrages. Depuis le livre des femmes illustres de Boccace, jusqu’aux +énormes _in-4º_ du minime Hilarion Coste, nous avons en ce genre un +grand nombre de nomenclatures; et Wolf a donné un catalogue des femmes +célèbres, à la suite des fragmens des illustres Grecques, qui ont écrit +en prose[27]. Les Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de +l’Europe moderne ont eu des femmes savantes. + +Il est donc étonnant que divers préjugés contre la perfectibilité des +femmes se soient établis sur le prétendu rapport de _l’excellence de +l’homme sur la femme_. Plus on approfondit ce fait si singulier (car il +l’est infiniment que l’objet de l’adoration des hommes soit par-tout +leur esclave), plus on remarque qu’il est principalement fondé sur le +droit du plus fort, l’influence des systèmes politiques, et sur-tout +celle des religions; car le christianisme est la seule qui conserve à +la femme, d’une manière nette et précise, tous les droits de l’égalité. + +Je n’ai nulle envie de recommencer les discussions que Pozzo a peu +galamment appelées paradoxes dans son ouvrage intitulé: _La femme +meilleure que l’homme_. Mais il est si naturel, quand on considere le +prix de ce don du ciel qu’on appelle la beauté, de se pénétrer de cette +vive et touchante image, qu’on en devient bientôt enthousiaste: et +lorsqu’on lit ensuite les livres saints, on n’est plus étonné que la +femme soit le complément des œuvres de Dieu; qu’il ne l’ait produite +qu’après tout ce qui existe; comme s’il avoit voulu annoncer qu’il +alloit clore son ouvrage sublime par le chef-d’œuvre de la création. +C’est dans ce point de vue, plus religieux que philosophique peut-être, +que je veux considérer la femme. + +Ce n’est pas avec impétuosité que l’univers a été créé. Il a été fait +à plusieurs fois, afin que son merveilleux ensemble prouvât que si la +volonté seule du grand Être étoit la règle, il étoit le Maître de la +matière, du temps, de l’action et de l’entreprise. L’éternel Géomètre +agit sans nécessité, comme sans besoin; il n’est jamais ni contraint, +ni embarrassé. On voit, pendant les six espaces de la création, qu’il +tourne, façonne, meut la matiere sans peine, sans efforts; et quand +une chose dépend d’une autre, quand, par exemple, la naissance et +l’accroissement des plantes dépendent de la chaleur du soleil, ce n’est +que pour indiquer la liaison de toutes les parties de l’univers, et +développer sa sagesse par ce merveilleux enchaînement. + +Mais tout ce qu’enseigne la Bible sur la création de l’univers n’est +rien en comparaison de ce qu’elle dit sur la production du premier être +raisonnable. Jusqu’ici tout a été fait à commandement; mais quand il +s’agit de créer l’homme, le système change, et le langage avec lui. Ce +n’est plus cette parole impérieuse et subite; c’est une parole plus +réfléchie et plus douce, quoique moins efficace; Dieu tient un conseil +en lui-même, comme pour faire voir qu’il va produire un ouvrage qui +surpassera tout ce qu’il a créé jusqu’alors. _Faisons l’homme_, dit-il. +Il est évident que Dieu parle à lui-même. C’est une chose inouïe dans +toute la Bible, qu’aucun autre que Dieu ait parlé de lui-même en nombre +pluriel: _Faisons_. Dans toute l’écriture, Dieu ne parle ainsi que deux +ou trois fois; et ce langage extraordinaire ne commence à paroître que +lorsqu’il s’agit de l’homme. + +Cette création faite, il se passe un temps considérable avant que ce +nouvel être, à double sexe, reçoive le souffe de vie; ce n’est qu’à la +septième époque. Adam a existé longtemps dans l’état de pure nature, +et n’ayant que l’instinct des animaux; mais quand le souffle lui fut +inspiré, Adam se trouvant le roi de la terre, il usa de sa raison, et +_nomma toutes choses_. + +Voilà donc deux créations bien distinctes: celle de l’homme, celle de +son esprit; et c’est ici seulement que paroît la femme. Elle n’est +pas créée du néant comme tout ce qui a précédé; elle sort de ce qui +existoit de plus parfait; il ne restoit plus rien à créer; Dieu extrait +d’Adam le plus pur de son essence, pour embellir la terre de l’être +le plus parfait qui eut encore paru; de celui qui complétoit l’œuvre +sublime de la création. + +Le mot dont le législateur hébreu se sert pour exprimer cet être, +revient à _virago_[28], que le François ne peut pas traduire, que le +mot _femme_ n’exprime point, et qui ne peut se sentir que par l’idée +de _puissance de l’homme_. Car _vir_ signifie homme, et _ago_ j’agis. +Autrefois on disoit _vira_[29], et non _virago_. Mais les Septante ont +prétendu que par le mot _vira_ le sens de l’hébreu n’étoit pas rendu, +ils ont ajouté _ago_[30]. + +Je ne m’étonne donc point que Schurmann relève autant la condition du +beau sexe, et s’indigne contre les sectes qui la dépriment. La parabole +dont l’écriture se sert en formant la femme de la côte d’Adam, n’a +d’autre objet que celui de montrer que cette nouvelle créature ne fera +qu’un avec la personne de son mari, qu’elle est son âme et son tout. La +tyrannie du sexe fort a pu seule altérer ces notions d’égalité. + +Ces notions furent bien distinctes dans le paganisme, puisque les +anciens associèrent les deux sexes à la divinité: voilà ce qui est +bien constaté indépendamment de tout système sur la mythologie. Si les +païens mettoient l’homme dès le moment de sa naissance sous la garde +de la puissance, de la fortune, de l’amour et de la nécessité, car +c’est là ce que veulent dire _Dynamis, Tyché, Eros et Ananché_, ce +n’étoit probablement qu’une allégorie ingénieuse pour exprimer notre +condition: car nous passons notre vie à commander, à obéir, à désirer +et à poursuivre. Autrement, c’eût été confier l’homme à des guides bien +extravagans; car la puissance est la mère des injustices, la fortune +celle des caprices; la nécessité produit les forfaits, et l’amour est +rarement d’accord avec la raison. + +Mais quelque enveloppés que puissent être les dogmes du paganisme, +il n’y a point de doutes sur la réalité du culte des divinités +principales, et celui de Junon, femme et sœur du maître des dieux, +fut un des plus universels et des plus révérés. Cette épithete de +_femme_ et de _sœur_ montre assez sa toute-puissance: celle qui donne +les loix peut les enfreindre. Ce secret célèbre et non moins commode +de recouvrer sa virginité en se baignant dans la fontaine Canathus au +Péloponese, étoit une preuve des plus frappantes de ce pouvoir qui +légitime tout chez les dieux, comme chez les hommes. Le tableau des +vengeances de Junon, exposé sans cesse sur les théâtres, propageoit +la terreur qu’inspiroit cette formidable déesse. L’Europe, l’Asie, +l’Afrique, les peuples barbares[31] comme les policés, l’honorèrent et +la craignirent à l’envi. On la regardoit comme une reine ambitieuse, +fière, jalouse, partageant le gouvernement du monde avec son époux, +assistant à tous ses conseils, et redoutée de lui-même. + +Un hommage si universel qui n’est pas sans doute le plus flatteur que +l’on ait rendu à la beauté faite pour séduire et non pour effrayer, +prouve du moins que dans les idées des premiers hommes le trône du +monde fut partagé entre les deux sexes[32]. Un écrivain illustre, du +siècle passé, a été plus loin; il n’a pas fait difficulté de dire que +cette prééminence de Junon sur les autres dieux étoit la véritable +force d’où provenoient les excès d’adoration où des chrétiens sont +tombés envers la sainte Vierge. Erasme lui-même a prétendu que la +coutume de saluer la Vierge en chaire, après l’exorde du sermon, venoit +des anciens. En général, les hommes cherchent à joindre aux idées +spirituelles du culte, des idées sensibles qui les flattent, et qui +bientôt après étouffent les premières. Ils rapportent, et sont bien +forcés de rapporter tout à leurs idées; puisqu’ils ne peuvent saisir +qu’en raison de ces idées; or ils savent qu’en tout pays on ne tire +de la boue et de l’affection des rois rien autre chose que ce qu’ont +résolu leurs ministres; ils croient Dieu bon, mais mené, et envisagent +la cour céleste sur le modèle des autres. De là le culte de la Vierge +bien plus approprié à l’esprit humain que celui du grand Être; aussi +inexplicable qu’incompréhensible. + +Aussi lorsque le peuple d’Éphese eut appris que les pères du concile +avoient décidé que l’on pourroit appeler la Vierge _Sainte_, il fut +transporté de joie. Dès-lors on rendit à la Mère de Dieu des hommages +singuliers; toutes les aumônes furent pour elle, et J.-C. n’eut +plus d’offrandes. Cette ferveur n’a jamais cessé entièrement. Il y +a en France trente-trois cathédrales dédiées à la Vierge, et trois +métropolitaines. Louis XIII lui consacra sa personne, sa famille, son +royaume. A la naissance de Louis XIV il envoya le poids de l’enfant en +or à Notre-Dame de Lorette, qu’on peut, sans impiété, croire s’être +très-peu mêlée de la grossesse d’Anne d’Autriche. + +Quelque chose de plus singulier que tout cela, c’est que dans le second +siècle de l’église, on fit le Saint-Esprit du sexe féminin. En effet, +_rouats touach_, qui en hébreu veut dire _esprit_, est féminin, et ceux +qui furent de ce sentiment s’appelèrent les _Eliésaïtes_. + +Sans donner aucun prix à cette opinion erronée, je remarquerai que les +Juifs n’ont jamais eu d’idées du mystère de la Trinité. Les apôtres +mêmes ont été fortement persuadés du dogme de l’unité de Dieu sans +modifications; ce n’est que dans les derniers momens que J.-C. leur +a révélé ce mystère. Or, quand Dieu a voulu envoyer sur la terre +l’une des trois personnes de la Trinité, il pouvoit l’envoyer sans +l’incarner; il pouvoit envoyer la personne du Père, ou du Saint-Esprit, +comme du Fils; il pouvoit l’incarner dans un homme comme dans une +fille. Le choix divin semble une sorte de préférence ou d’attention +pour la femme. J.-C. a eu une mère, il n’a point eu de père. La +première personne à qui il parla fut la Samaritaine; la première à +laquelle il se montra après sa résurrection fut Marie-Madeleine, etc. +(I). Enfin, le Sauveur a toujours eu pour les femmes une prédilection +bien honorable à leur sexe. + +Mais l’hommage vraiment flatteur pour lui, l’invention vraiment +utile pour les sociétés, seroit que l’on trouvât les moyens les plus +propres à rendre la beauté, la récompense de la vertu, à l’en animer +elle-même, pour que tous les hommes fussent excités à faire le bien +de leurs frères, et par les plaisirs de l’âme et par ceux des sens, +pour que toutes les facultés dont l’Être suprême a doué notre espèce, +concourussent à nous faire aimer les justes et bienfaisantes loix. Il +n’est pas absolument impossible d’arriver un jour à ce but, si vivement +désiré par le patriotisme, par la sagesse, par la raison; mais Dieu, +combien nous en sommes loin encore! + + + + +LA TROPOÏDE + + +La dépravation des mœurs, la corruption du cœur humain, les égaremens +de l’esprit de l’homme sont des textes tellement rebattus par nos +rigoristes, que l’on croiroit que le siècle actuel est l’abomination +de la désolation; car la langue françoise ne fournit aucune expression +énergique que nos sermoneurs ne nous prodiguent. Cependant si l’on veut +jeter un coup-d’œil impartial sur les siècles passés, sur ceux-là même +qu’on nous offre pour modèles, je doute que l’on trouve beaucoup à +regretter. Nos manières et nos mœurs, par exemple, valent bien celles +du peuple de Dieu; et je ne sais ce que diroient nos déclamateurs, +s’ils voyoient parmi nous une corruption aussi sale que celle qui se +rapproche du beau siècle des patriarches. + +Je veux que les loix de Moïse aient été sages, justes, bienfaisantes; +mais ces loix assises sur le tabernacle et dont le but paroît avoir été +de lier la société des Hébreux entr’eux par la société de l’homme avec +Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple élu, chéri, préféré, étoit +bien plus infirme que tout autre, comme nous le montrerons dans la +suite de cet article. + +On ne réfléchit point assez que tout est relatif. Aucun établissement +ne peut marcher selon l’esprit de son institution, s’il n’est dirigé +par la loi du devoir, qui n’est autre chose que le sentiment de ce +devoir. Le véritable ressort de l’autorité est dans l’opinion et dans +le cœur des sujets; d’où il suit que rien ne peut suppléer aux mœurs +pour le maintien du gouvernement: il n’y a que les gens de bien qui +sachent administrer les loix; mais il n’y a que les honnêtes gens qui +sachent véritablement leur obéir. Car outre qu’il est très-facile de +les éluder, outre que ceux dont elles sont l’unique conscience sont +très loin de la vertu et même de la probité, celui qui brave les +remords sait braver les supplices, châtimens bien moins longs que le +premier, auquel on peut d’ailleurs toujours espérer d’échapper. Mais +quand l’espoir de l’impunité suffit pour encourager à enfreindre la +loi, ou quand on est content pourvu qu’on l’ait éludée, l’intérêt +général n’est plus celui de personne, et tous les intérêts particuliers +se réunissent contre lui; les vices ont alors infiniment plus de +force pour énerver les loix, que les loix pour réprimer les vices. On +finit par n’obéir au législateur qu’en apparence. A cette époque, les +meilleures loix sont les plus funestes, puisque si elles n’existoient +pas, elles seroient une ressource que l’on auroit encore. Foible +ressource cependant! Car les loix plus multipliées sont plus méprisées +et de nouveaux surveillans deviennent autant de nouveaux infracteurs. + +L’influence des loix est donc toujours proportionnelle à celle des +mœurs; c’est une vérité connue et incontestable; mais ce mot de _mœurs_ +est bien vague et demanderoit une définition. + +Les mœurs sont et doivent être très variables d’une contrée à +l’autre, absolument relatives à l’esprit national et à la nature du +gouvernement. Le caractère des administrateurs y influe beaucoup aussi, +et c’est dans tous ces rapports qu’il faut les envisager. Si le prix +de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si les hommes vils +sont accrédités, les dignités prostituées, le pouvoir ravalé par ses +dispensateurs, les honneurs déshonorés, il est certain que la contagion +gagnera tous les jours, que le peuple s’écriera en gémissant: _mes maux +ne viennent que de ceux que je paie pour m’en garantir_: et que pour +s’étourdir il se précipitera dans la corruption que l’on provoquera de +toutes parts pour étouffer ses murmures. + +Si au contraire les dépositaires de l’autorité dédaignent l’art +ténébreux de la corruption et n’attendent leurs succès que de leurs +efforts, et la faveur publique que de leurs succès, les mœurs seront +bonnes et suppléeront au génie du chef; car plus _l’esprit public_ +a de ressorts et moins les talens sont nécessaires. L’ambition même +est mieux servie par le devoir que par l’usurpation, et le peuple, +convaincu que ses chefs ne travaillent que pour son bonheur, les +dispense par sa docilité de travailler à l’affermissement du pouvoir. + +J’ai dit que les mœurs devoient être relatives à la nature du +gouvernement; c’est donc encore sous ce point de vue qu’il faut en +juger. En effet, dans une république qui ne peut subsister que par +l’économie, la simplicité, la frugalité, la tolérance, l’esprit +d’ordre, d’intérêt, d’avarice même, doit dominer, et l’État sera en +danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre les mœurs. + +Dans une monarchie limitée, au contraire, la liberté sera regardée +comme un si grand bien, et comme un bien toujours si menacé que toute +guerre, toute opération entreprise pour la soutenir, pour étendre ou +défendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de contradicteurs. +Le peuple sera fier, généreux, opiniâtre; et la débauche et le luxe le +plus effréné n’énerveront pas l’esprit public. + +Dans une monarchie très absolue, qui seroit le plus sévère, le plus +complet des despotismes, si le beau sexe n’y donnoit pas le ton; la +galanterie, le goût de tous les plaisirs, de toutes les frivolités +est tout naturellement et sans danger le caractère national; et les +déclamations vagues sur ces imperfections morales sont vides de sens. + +Ceci posé, examinons rapidement si nos mœurs et quelques-uns de nos +usages comparés avec ceux de plusieurs grands peuples, doivent paroître +si détestables[33]. + +On voit au premier coup d’œil dans le lévitique à quel degré le +peuple juif étoit corrompu. On sait que ce mot _lévitique_ vient de +_Lévi_, qui étoit le nom de la tribu séparée des autres, comme étant +spécialement consacrée au culte; d’où sont venus les lévites ou +prêtres, et l’habillement d’aujourd’hui qui porte ce nom, sans être un +monument bien authentique de notre piété. Moïse traite dans ce livre +des consécrations, des sacrifices, de l’impureté du peuple, du culte, +des vœux, etc. + +J’observerai en passant que la forme de la consécration chez les +Hébreux étoit singulière. Moïse fit son frère Aaron grand-prêtre. Pour +cet effet il égorgea un bélier, trempa son doigt dans le sang, en mit +sur l’extrémité de l’oreille droite d’Aaron et sur ses pouces droits. +Si l’on voyoit aujourd’hui le cardinal de Rohan consacrer dans la +chapelle l’évêque de Senlis, et lui porter avec le doigt du sang tout +chaud sur le bout de l’oreille[34], on ne pourroit guère s’empêcher de +se rappeler la gravure de l’abbé Dubois sous la régence; on le voyoit +à genoux aux pieds d’une fille qui prenoit de ce sale écoulement qui +affligent les femmes tous les mois, pour lui en rougir la calotte et le +faire cardinal. + +Tout le chapitre XV du lévitique ne roule que sur la gonorrhée à +laquelle les Hébreux étoient fort sujets. La gonorrhée et la lèpre +n’étoient pas leurs moins désagréables impuretés: et ils en avoient +assez de réelles, sans en créer tant d’imaginaires. Par exemple, une +femme étoit plus impure pour avoir mis au monde une fille plutôt qu’un +garçon[35]. Voilà une singularité aussi peu raisonnable que bizarre. + +Les Hébreux forniquoient avec les démons sous la forme des chèvres[36]; +ces démons mal appris usoient là d’une vilaine métamorphose. + +Un fils couchoit avec sa mère et prêtoit _main-forte_ à son père[37]: +nous ne portons pas encore à ce degré l’amour filial. Un frère voyoit +sans scrupule sa sœur dans la plus profonde intimité[38]. + +Un grand-père habitoit avec sa petite-fille[39]. Ce qui n’étoit pas +très-anacréontique. + +On couchoit avec sa tante[40], avec sa bru[41], avec sa +belle-sœur[42], ce n’étoient là que peccadilles; enfin on jouissoit de +sa propre fille[43]. + +Les hommes se polluoient devant la statue de Moloch[44], puis on trouva +que cette semence inanimée n’étoit pas digne de la statue; on finit par +lui offrir en sacrifice l’enfant tout venu. + +Les hommes se servoient de femmes entr’eux[45] comme les pages du +régent. + +Ils usoient de toutes les bêtes[46] et le beau sexe se faisoit servir +par les ânes, les mulets, etc.[47]. Ce qui étoit d’autant plus +mal-honnête que l’on paroissoit avoir formé la tribu des prêtres de +manière à intéresser les femmes mal pourvues. On ne recevoit point +lévites les boiteux, les bossus, les chassieux, les lépreux; ceux qui +avoient le nez trop petit, tors, etc., il falloit un beau nez[48]. + +On voit par cet échantillon ce qu’étoient les mœurs du peuple de Dieu; +il est certain qu’on ne peut les comparer à nos manières. Mais il ne me +paroît pas que d’après cette esquisse d’un parallèle, qu’on pourroit +pousser beaucoup, plus loin, il y ait tant à se récrier sur ce qui se +passe de nos jours. + +Les esprits forts ne sont guère moins exagérateurs en parlant de nos +coutumes superstitieuses, que les prédicateurs en invectivant contre +nos vices. Nous avons le triste avantage de n’avoir été surpassés par +aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais les délires de la +superstition ont été portés plus loin dans d’autres religions. + +On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui sur une natte attendent +en l’air que la lumière céleste vienne investir leur ame. On ne voit +point d’énergumenes prosternés qui frappent du front contre terre pour +en faire sortir l’abondance; de pénitens immobiles et muets comme +la statue devant laquelle ils s’humilient. On n’y voit point étaler +ce que la pudeur cache, sous le prétexte que Dieu ne rougit pas de +sa ressemblance; ou se voiler jusqu’au visage, comme si l’ouvrier +avait horreur de son ouvrage; nous ne tournons point le dos au midi à +cause du vent du démon; nous n’étendons pas les bras à l’orient pour +y découvrir la face rayonnante de la divinité; nous n’appercevons +pas, du moins en public, de jeunes filles en pleurs meurtrir leurs +attraits innocens, pour appaiser la concupiscence, par des moyens qui +le plus souvent la provoquent; d’autres étalant leurs plus secrets +appas attendre et solliciter dans la posture la plus voluptueuse les +approches de la divinité; de jeunes hommes pour amortir leurs sens +s’attacher aux parties naturelles un anneau proportionné à leurs +forces; quelques-uns arrêter la tentation par l’opération d’Origène, et +suspendre à l’autel les dépouilles de cet horrible sacrifice... Nous +sommes assurément bien éloignés de tous ces écarts. + +Que diroient nos déclamateurs, si des bois sacrés plantés auprès +de nos églises comme autour de leurs temples, étoient le théatre de +toutes les débauches? si l’on obligeoit nos femmes à se prostituer, au +moins une fois, en l’honneur de la divinité? Et l’on peut juger si la +dévotion naturelle au beau sexe lui permettoit, au tems ou c’étoit la +coutume, de s’en tenir là. + +S. Augustin rapporte, dans sa Cité de Dieu[49], que l’on voyait au +Capitole des femmes qui se destinoient aux plaisirs de la divinité +dont elles devenoient communément enceintes; il se peut que chez nous +aussi plus d’un prêtre desserve plus d’un autel; mais du moins il ne +se déguise pas en dieu. L’illustre père de l’église que je viens de +citer ajoute dans le même ouvrages plusieurs détails qui prouvent, que +si la religion couvre chez les modernes bien des séductions, le culte +des anciens n’étoit pas du moins aussi décent que le nôtre. En Italie, +dit-il, et surtout à Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portoit +en procession des membres virils sur lesquels la matrone la plus +respectable mettoit une couronne. Les fêtes d’Isis étoient tout aussi +décentes. + +S. Augustin donne au même endroit une longue énumération des divinités +qui présidoient au mariage. Quand la fille avoit engagé sa foi, les +matrones la conduisoient au dieu Priape (I) dont on connoît les +propriété surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune mariée sur le +membre énorme du dieu: là on ôtoit sa ceinture et l’on invoquoit +la déesse _Virginiensis_. Le dieu _Subigus_ soumettoit la fille aux +transports du mari. La déesse _Préma_ la contenoit sous lui pour +empêcher qu’elle ne remuât trop. (On voit que tout étoit prévu, et +que les filles romaines étoient bien disposées.) Enfin venoit la +déesse _Pertunda_, ce qui revient à Perforatrice, dont l’emploi, +dit S. Augustin, étoit d’ouvrir à l’homme le sentier de la volupté. +Heureusement cette fonction étoit donnée à une divinité femelle; car, +comme le remarque très judicieusement l’évêque d’Hippone, le mari +n’auroit pas souffert volontiers qu’un dieu lui rendît ce service, et +qu’il lui donnât du secours dans un endroit où trop souvent il n’en a +pas besoin. + +Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins décentes que celles-là? +Et pourquoi exagérer nos torts et nos foiblesses? Pourquoi porter la +terreur dans l’âme des jeunes filles, et la méfiance dans celle des +maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier? Ces bons +casuistes sont plus accommodans que cela! Lisez entre tant d’autres le +jésuite Filliutius, qui a discuté avec une extrême sagacité jusqu’à +quel degré peuvent se porter les attouchements voluptueux, sans devenir +criminels. Il décide, par exemple, qu’un mari a beaucoup moins à se +plaindre, lorsque sa femme s’abandonne à un étranger d’une manière +contraire à la nature, que quand elle commet simplement avec lui un +adultère et fait le péché comme Dieu le commande; _parce que_, dit +Filliutius, _de la premiere façon on ne touche pas au vase légitime, +sur lequel seul l’époux a des droits exclusifs_... O qu’un esprit de +paix est un précieux don du ciel! + + + + +LE THALABA + + +Un des plus beaux monumens de la sagesse des anciens, est leur +gymnastique (I). C’est par-là sur-tout qu’ils paraissent avoir été plus +curieux de prévenir que de punir. Grande science en politique! Les +ennemis, disoient les Athéniens, sont faits pour punir les crimes, les +citoyens, pour maintenir les mœurs. De là l’attention prévoyante et +salutaire sur l’éducation de la jeunesse. La premiere explosion des +passions et leur fougue donnent à cet âge impétueux les plus fortes +secousses; il lui faut une éducation mâle, mais dont l’âpreté soit +adoucie par de certains plaisirs, analogues au grand objet de former +des hommes. Or, il n’y a que les exercices du corps, où se trouve cet +heureux mélange de travail et d’agrément, dont la partie constante +occupe, amuse, fortifie le corps et par conséquent l’âme. + +Dans les pays où les fortunes sont très-inégales, les dernières classes +de la société sont toujours assez stimulées par le besoin, pour ne pas +redouter l’engourdissement de l’oisiveté et la mollesse qui en est la +suite. Mais les riches en sont presqu’inévitablement la proie, si une +institution universelle et publique ne les soumet pas à une éducation +active, qui soit un foyer continuel d’émulation, et une digue contre +ce qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs abus, tend +sans cesse à énerver. Les sentimens énergiques et généreux germent +rarement dans des corps affoiblis, et l’âme d’un Spartiate seroit bien +mal logée dans le corps d’un Sybarite. Aussi tous les peuples féconds +en héros ont été ceux dont l’éducation martiale, les institutions +fortes, la gymnastique perfectionnée et dirigée selon les vues +politiques du gouvernement, aiguisoient l’émulation et la vigueur. + +Ces institutions précieuses sont presqu’oubliées aujourd’hui. A Paris, +par exemple, il y a bien quarante mille filles enregistrées à la police +pour éduquer la jeunesse; mais il n’y a pas dans cette immense capitale +une seule bonne académie où l’on puisse apprendre à monter à cheval; +aucun exercice, si ce n’est l’escrime, la danse et la paume, n’y sont +pratiqués, et nous avons su rendre ceux-là assez nuisibles. Il suit de +là et de bien d’autres causes, que je ne prétends point énumérer, que +nos passions, ou plutôt nos désirs et nos goûts (car nous n’avons guère +de passions) l’emportent, et de beaucoup, sur toute vertu morale. + +Parmi ces désirs, le plus violent sans doute est celui qui porte +un sexe vers l’autre. Cet appétit nous est commun avec tout ce qui +est créé, animé ou non animé. La nature a veillé en mère tendre et +prévoyante, à la conservation de tout ce qui existe. Mais il est +arrivé parmi les hommes, ces êtres par excellence, qui le plus souvent +ne paroissent doués d’intelligence que pour en abuser, ce qu’on n’a +jamais remarqué parmi les autres animaux: c’est de tromper la nature +en jouissant du plaisir attaché à la propagation de l’espèce, et en +négligeant le but de cet attrait: ainsi nous avons séparé la fin des +moyens; et l’impulsion de la nature prolongée par les efforts de notre +imagination, nous a pressés, sans égard pour les temps, les lieux, +les circonstances, les usages, le culte, les coutumes, les lois, +toutes les entraves enfin que l’homme s’est données; elle n’a pas +consulté davantage le costume des états et des âges, car les vieillards +deviennent continens, mais rarement chastes. + +Cette maniere d’éluder les fins de la nature a eu différens principes; +la superstition qui, de son masque hideux, a couvert presque tous nos +vices et nos folies; diverses causes morales; la philosophie même. + +Des hérétiques en Afrique s’abstenoient de leurs femmes et leur +pratique distinctive étoit de n’avoir aucun commerce avec elles. Ils +se fondoient, 1º sur ce qu’Abel étoit mort vierge, et prirent le nom +d’Abéliens, 2º sur ce que S. Paul prêchoit qu’il falloit être avec sa +femme comme si l’on n’en avoit point[50]. Aucun délire superstitieux +ne sauroit étonner; mais l’abus de la philosophie à cet égard est bien +singulier, c’est l’ouvrage des cyniques. + +Il est bizarre que des hommes instruits et d’une raison exercée, ayant +voulu transporter dans la société les mœurs de l’état de nature, qu’ils +n’aient point apperçu, ou qu’ils se soient peu souciés du ridicule +qu’il y avoit à affecter parmi des hommes corrompus et délicats, la +rusticité des siècles de l’animalité. Des femmes même séduites par +une philosophie si grotesque, ou plutôt par l’amour qu’inspiroient +les auteurs de cette doctrine[51] lui sacrifierent cette honte, cette +pudeur mille fois plus enracinée dans le cœur des femmes que la +chasteté même. + +Tant qu’il ne s’agissoit que du devoir conjugal, les cyniques avoient +du moins quelques sophismes à alléguer. Mais quand Diogène, qui +déraisonnoit avec beaucoup de raison, transporta cette morale au fond +de son tonneau, quels purent être ses sophismes? L’orgueil de braver +les préjugés et l’espèce de gloire que l’homme esclave en tout et +toujours ami de l’indépendance, y attache, furent apparemment les +vrais motifs. L’ombre du secret, de la honte, des ténèbres lui auroit +attiré des dénominations injurieuses, des persécutions; son impudence +l’en garantit. Comment imaginer qu’un homme pense qu’il y ait du mal à +faire et à dire ce qu’il fait et dit au grand jour? Comment poursuivre +un homme qui vous dit froidement: «C’est un besoin très impérieux; je +suis heureux de trouver en moi-même ce qui porte les autres hommes +à faire mille dépenses et mille crimes. Si tout le monde m’eût +ressemblé, Troie n’aurait pas été prise, ni Priam égorgé sur l’autel +de Jupiter.» Ces raisons et beaucoup d’autres paroissent avoir séduit +quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche plus à le justifier +qu’à le condamner. Il est vrai que la mythologie avoit en quelque sorte +consacré l’onanisme. On racontoit que Mercure ayant eu pitié de son +fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes, éperdu d’amour +pour une maîtresse[52] dont il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet +insipide soulagement que Pan apprit ensuite aux bergers. + +Ce qui est plus singulier que l’indulgence de Galien, c’est celle de +la fameuse Laïs qui prodiguoit à Diogène, à ce Diogène souillé par tant +de jouissances solitaires, les faveurs que toute la Grèce auroit payées +au poids de l’or et qui trompa pour lui l’aimable et sage Aristippe. +Peut-être s’il lui fût arrivé la même aventure qu’à cette fille qui, +ayant trop long-temps fait attendre le cynique, trouva qu’il s’étoit +passé d’elle et n’en avoit plus besoin, peut-être Laïs se seroit-elle +montrée plus sévere contre l’onanisme? + +On sait d’où vient ce mot _onanisme_: _Onan_ dans l’Écriture sainte +répandoit sa semence sur la terre[53]; mais ses raisons pouvoient +être préférables à celles de Diogène. Juda eut de Sué trois fils: +Her, Onan et Séla. Il voulut postérité; il s’y prit singulièrement, +mais il en vint à bout. Il fit épouser son fils aîné Her à Thamar; +Her étant mort sans enfants, Juda voulut qu’Onan couchât avec sa +belle-sœur, à condition que ses enfants s’appelleroient Her du nom +de l’aîné. Onan refusa, et pour éluder les fins de la nature, chaque +fois qu’il couchoit avec Thamar, il commençoit par répandre de côté +sa libation. Il mourut. Juda fit épouser à Thamar son troisième fils +Séla, qui mourut encore sans enfans. Juda s’obstina et se chargea de +la besogne dont il paroît avoir été très-digne, car il engrossa sa +fille, de manière qu’elle conçut deux jumeaux. Le premier présenta sa +main sur laquelle la sage-femme noua un ruban d’écarlate, comme devant +être l’aîné, mais ce petit bras se retira et l’autre enfant parut le +premier; d’où il fut appelé Pharès[54]. + +Les pères voient la figure de Noé dans Pharès; Noé, représentation de +J.-C. qui a paru comme le petit bras, et dont le corps ne devoit naître +que pour la nouvelle loi. Mais ce que les pères voient de plus clair +à tout cela, c’est que par l’aventure de la semence qu’Onan déposoit de +côté, J.-C. se trouve né de Ruth étrangère, Rahab courtisane, Bethsabée +adultere et Thamar incestueuse du pere à la fille[55]. Mais revenons. + +On voit que l’onanisme est, sinon consacré, du moins étayé par de +grands et antiques exemples. + +Les causes morales qui le provoquent le plus communément, sont ou +la crainte de donner la vie à des êtres, qui par des circonstances +particulières seroient malheureux, ou celle des contacts vénéneux; car +on croit, sans que cela soit bien prouvé, que le virus ne fait aucune +impression sur les parties du corps qui sont revêtues de la peau toute +entiere; mais seulement sur celles qui en sont dépourvues. + +Ces circonstances et beaucoup d’autres poussant à ne céder à ce +sentiment si vif, qui porte l’homme à la propagation de lui-même, +qu’en négligeant le but de la nature, les moyens de la tromper sont +devenus passion chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d’autres. Le +sommeil provoque aux célibataires les songes les plus voluptueux; +l’imagination aiguisée et flattée par ces illusions décevantes, qui +conduisent à une réalité mutilée, mais aussi dépourvue des inconvéniens +qui rendent souvent si dangereux un bonheur plus complet, a embrassé +avec ardeur cette manière de donner le change à ses désirs. Les deux +sexes rompant en quelque sorte les liens de la société, ont imité +ces plaisirs auxquels ils se refusoient à regret et les remplaçant +par leurs propres efforts, ils ont appris à se suffire. Ces plaisirs +isolés et forcés sont devenus une passion violente par la commodité +de l’assouvir, qui a tourné à son profit la force de l’habitude, si +puissante sur l’humanité. Alors ils sont devenus très-dangereux, tant +qu’ils n’ont été déterminés que par le besoin, quand une imagination +plus voluptueuse que bouillante les a produits. Aucun accident n’en a +été la suite; il n’y a point eu de mal physique à ce penchant et la +morale en certains cas auroit pu lui montrer quelque indulgence[56]. +Les anciens juges, peut-être peu scrupuleux, mais juges philosophes, +pensoient que lorsqu’on le contenoit dans ces bornes, on ne violoit +pas la continence. Galien soutient, comme on a vu, que Diogène qui +recouroit publiquement à ce secours, étoit fort chaste; il n’usoit de +cette pratique, dit-il, que pour éviter les inconvéniens de la semence +retenue. + +Mais il est bien rare que dans ce qu’on accorde aux sens on garde un +juste milieu. Plus on se livre à ses désirs, plus on les aiguise; plus +on leur obéit, plus on les irrite. Alors l’ame enivrée de molesse et +continuellement absorbée dans des idées voluptueuses, détermine sans +cesse les esprits animaux à se porter au siège de la jouissance. Les +parties qui produisent le plaisir deviennent plus mobiles par les +attouchemens répétés, plus dociles aux écarts de l’imagination; les +érections deviennent continuelles, les pollutions fréquentes et la +disperdition de la vie excessive. + +Il arrive trop souvent que la passion dégénere en fureur. Les objets +qui lui sont analogues et l’alimentent se présentent sans cesse à +l’esprit; or, on ne peut croire à quel point cette attention à un +seul objet énerve, affoiblit. D’ailleurs cette situation des parties +de la génération entraîne, même sans pollution, une très-grande +dissipation des esprits animaux. Les érections sont trop rapprochées, +lors même qu’elles ne sont pas suivies de l’évacuation de la semence, +épuisent prodigieusement. Il y a en ce genre des exemples frappans et +incontestables. Il faut encore observer que l’attitude des onanistes ne +contribue pas peu à l’affoiblissement qui résulte de leurs opérations +solitaires et à l’irritabilité des organes. La nature ne peut jamais +perdre ses droits, ni laisser outrager impunément ses loix. Des +jouissances partagées, même excessives, seront plutôt supportées +par elle, qu’un stratagême stérile par lequel on s’efforce de la +contraindre. La satisfaction de l’esprit et du cœur aide une prompte +réparation des pertes que les délires de l’imagination occasionnent et +ne peuvent jamais remplacer. + +Mais la morale est toujours foible contre la passion. Quand ce goût +bizarre a été connu, on s’est beaucoup plus occupé à perfectionner +ce qui pouvoit le satisfaire, qu’à réfléchir sur ce qui pourroit le +réprimer; et l’on a senti que les deux sexes s’aidant mutuellement, +devoient rapprocher davantage la jouissance isolée, des charmes d’une +jouissance mutuelle. + +Cet art singulier fut cultivé de tout tems et l’est encore dans la +Grèce. Il y est d’usage de s’assembler après les repas. On se couche en +rond sur un grand tapis; tous les pieds sont dirigés vers le centre, où +dans la maison froide on établit un trépied qui porte un brasier. Un +second tapis vous recouvre jusqu’aux épaules: là les jeunes Grecques +trouvent le moyen de se déchausser sans qu’on s’en aperçoive et rendent +aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup de femmes +s’aquittent très-gauchement avec leurs mains. + +En effet, ce talent n’est pas donné à toutes. Quelques-unes en ont fait +à Paris une étude particulière, après une expérience consommée et une +multitude d’essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble émulation +de prétendre à une réputation en ce genre, ont grand soin d’aller +prendre des leçons; mais toutes n’y réussissent pas. Il est certain +qu’il s’offre ici des difficultés de plus d’un genre. + +Il ne s’agit pas d’un sentiment que l’être de la fille transmette; elle +ne fait que le provoquer. Ce n’est pas une sensation qu’elle communique +par l’impulsion de son corps; c’est une sensation que l’homme doit +goûter en lui-même par l’imagination de cette fille, et qui ne devient +exquise qu’autant qu’elle peut par son art prolonger la jouissance. Ce +plaisir s’éteint avec l’acte parce que l’homme jouit seul. Les délices +du plaisir de la nature, au contraire, précedent et suivent l’union +intime des amans. La fille qui préside à la jouissance partielle, ne +doit donc s’occuper qu’à amener, exciter, entretenir une situation +qui lui est étrangère, puis à la suspendre, à en retarder l’effet +loin de l’accélérer, bien moins encore de le provoquer. Toutes ces +caresses doivent être modifiées avec des nuances infiniment délicates; +la complaisante prêtresse ne peut pas s’abandonner à ces transports +bouillans qu’elle se permettroit si elle étoit unie au sacrificateur. + +On sent bien que ce procédé ne sauroit avoir lieu vis-à-vis de +ces jeunes gens fougueux que leur impétuosité entraîne, et qui ne +recherchent dans ces sortes de jouissances que la convulsion du +plaisir; il ne peut servir qu’à ceux en qui, dans un âge mûr, le grand +feu du tempéramment se trouve amorti et l’imagination plus exercée: +ils veulent jouir du plaisir avec toutes les sensations et les nuances +qu’offre ce genre de volupté. + +Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez les femmes, une +très grande variété de tempérament; quelques-uns sont d’une lasciveté +que l’on ne sauroit exprimer. Ceux qui avec du tempérament savent se +contenir et ont le gland recouvert, conservent une salacité digne des +anciens satyres: la raison en est simple: le gland qui forme le siège +de la volupté, s’entretient dans un état de sensibilité exquise, par le +séjour continuel de la liqueur lymphatique qui le lubrifie, au lieu +qu’il devient dur et calleux avec l’âge chez ceux qui l’ont découvert, +qu’on a circoncis ou qui ont naturellement le prépuce plus court; car +chez eux cette liqueur préparatoire qui s’échappe existe en pure perte. + +Or une fille instruite dans l’art du Thalaba, ne se conduira pas avec +un homme de cette classe comme avec un autre. Figurez-vous les deux +acteurs nus dans une alcove entourée de glaces et sur un lit à pente +suivie; la fille adepte évite d’abord avec le plus grand soin de +toucher les parties de la génération: ses approches sont lentes, ses +embrassements doux, les baisers plus tendres que lascifs, les coups de +langue mesurés, le regard voluptueux, les enlacements de ses membres +pleins de grace et de molesse; elle excite des doigts un léger prurit +sur les bouts des tetons; bientôt elle aperçoit que l’œil devient +humide; elle sent que l’érection est par-tout établie; alors elle porte +légèrement le pouce sur l’extrémité du gland qu’elle trouve baigné de +sa liqueur lymphatique; de cette extrémité le pouce descend doucement +sur la racine, revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle +suspend ensuite, si elle s’aperçoit que les sensations augmentent avec +trop de rapidité; elle n’emploie alors que des titillations générales; +et ce n’est qu’après les attouchements simultanés et immédiats de la +main, puis des deux, et les approches de tout son corps, que l’érection +devenant trop violente, elle juge l’instant dans lequel il faut laisser +agir la nature ou l’aider, ou la provoquer pour arriver au but: parce +que le spasme qui s’établit dans l’homme devient si vif et l’appétit +sensitif si violent, qu’il tomberoit en syncope si l’on n’y mettoit fin. + +Mais pour atteindre à ce genre de perfection, à ce ton de jouissance, +il faut que cette fille s’oublie pour étudier, suivre et saisir toutes +les nuances de volupté que l’ame du Thalaba parcourt, pour user des +raffinemens successifs qu’exigent ces accroissemens de jouissance +qu’elle a fait naître. On ne parvient ordinairement à quelque degré de +perfection dans cet art, que par un tact fin, par un toucher précis, +qui dans ces occasions sont les seuls et véritables juges... Mais qui +le fera du résultat de cette œuvre de volupté...? Sera-ce Martial, le +licentieux Martial?... Je l’entends s’écrier: + + _Ipsam crede tibi naturam dicere rerum, + Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est[57]._ + La nature elle-même et t’arrête et te crie: + Ce que répand ta main eût mérité la vie. + +Cela est beau et vrai: cependant les poëtes ne font pas autorité dans +les choses qui doivent être décidées par la raison. + +Le principe général et peut-être unique de morale, est que _mal est +ce qui nuit_. L’adultere n’est pas si loin de la nature, et est un +beaucoup _plus grand mal_ que l’onanisme. Celui-ci ne sauroit être +dangereux qu’à la jeunesse, quand il altere sa santé; mais il peut +souvent être très-utile à la morale; la perte d’un peu de sperme +n’est pas en soi un plus grand mal, n’en est pas même un si grand +que celle d’un peu de fumier qui eût pu faire venir un chou. La plus +grande partie en est destinée par la nature même à être perdue. Si +tous les glands devenoient des chênes, le monde seroit une forêt où +il seroit impossible de se remuer. Enfin, je dirois à Martial: _vous +n’approcheriez donc pas de votre femme quand elle est grosse_; _car_ +Istud quod vagina, pontice, perdis homo est. _Si vous la laissiez ainsi +jeûner, vous seriez un grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce +qui est un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que peut être un +mari avant qu’elle fut accouchée; ce qui en est un assez petit._ + + + + +L’ANANDRINE + + +Les plus fameux rabbins ont pensé que nos premiers peres avoient les +deux sexes et naissoient hermaphrodites pour accélérer la propagation; +mais qu’après un certain tems écoulé, la nature cessa d’être aussi +féconde, à l’époque où les substances végétales ne suffirent plus à +notre nourriture, et où les hommes commencèrent à user de la viande. + +Il est d’abord certain, et nous l’avons vu dans ces mélanges[58], +qu’Adam fut créé avec les deux sexes. Dieu lui donna une compagne, mais +l’écriture ne dit point si dans ce miracle Adam perdit l’un de ses +attributs. La Genese ne s’expliquant donc point d’une maniere précise +sur ce sujet, le systême des rabbins a conservé long-temps un grand +nombre de sectateurs. + +On a soutenu un systême mitigé, qui a semblé à quelques-uns plus +vraisemblable. C’est qu’il y avait trois sortes d’êtres dans le premier +âge du monde: les uns mâles, les autres femelles; d’autres mâles et +femelles tout ensemble; mais que tous les individus de ces trois +especes avoient chacun quatre bras et quatre pieds, deux visages +tournés l’un vers l’autre et posés sur un seul cou, quatre oreilles, +deux parties génitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vouloient +courir, ils faisoient la culbute. Leurs excès, leur insolence, leur +audace les firent dédoubler, mais il en résulta un grand inconvénient; +chaque moitié tâchoit sans cesse de se réunir à l’autre, et quand elles +se rencontroient, elle s’embrassoient si étroitement, si tendrement, +avec un plaisir si délicieux, qu’elles ne pouvoient plus se résoudre +à se séparer; plutôt que de se quitter, elles se laissoient mourir de +faim. + +Le genre humain alloit périr; Dieu fit un miracle: il sépara les sexes +et voulut que le plaisir cessât après un court intervalle, afin que +l’on fît autre chose que de rester collés l’un à l’autre. Il est arrivé +de là, et rien n’est plus simple, que le sexe femelle, séparé du sexe +mâle, a conservé un amour ardent pour les hommes, et que le sexe mâle +aspire sans cesse à retrouver sa tendre et belle moitié. + +Mais il est des femmes qui aiment d’autres femmes? Rien de plus naturel +encore; ce sont des moitiés de ces anciennes femelles qui étoient +doubles. De même certains mâles, dédoublement d’autres mâles, ont +conservé un goût exclusif pour leur sexe. Il n’y a rien là d’étrange, +quoique ces couples d’hommes réunis et désunis paroissent bien moins +intéressans. Voyez combien quelques connoissances de plus ou de moins +doivent donner de plus ou de moins de tolérance! Je souhaite que ces +idées en imposent aux moralistes déclamateurs. On peut leur citer des +autorités graves; car ce systême dont la source est dans Moïse, a été +très-étendu par le sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal à +Paris, a fait sur cette matière de vastes commentaires, auxquels ont +travaillé avec succès _Mercerus_ et _Quinquebze_, lecteurs du roi en +hébreu. + +On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les vers originaux de +Louis Leroi. + + Au premier âge que le monde vivoit, + D’herbe, de gland, trois sortes y avoit + D’hommes; les deux, tels qu’ils sont maintenant, + Et l’autre double étoit; s’entretenant + Ensemblement tant mâle que femelle. + Il faut penser que la façon fut belle; + Car le grand Dieu qui vivre les faisoit, + Faits les avoit, et bien s’y connoissoit. + De quatre bras, quatre pieds et deux têtes, + Etoient formées ces raisonnables bêtes; + Le reste vaut mieux pensée que dite, + Et se verroit plutôt peinte qu’écrite. + Chacun étoit de son corps tant aise, + Qu’en se retournant il se trouvoit baisé; + En étendant ses bras on l’embrassoit; + Voulant penser on le contrepensoit. + En soi voyoit tout ce qu’il vouloit voir, + En soi trouvoit tout ce qu’il falloit avoir. + Jamais en lieu, ses pieds porté ne l’eussent, + Que quand et lui ses passe-tems ne fussent. + Si de son bien lui plairoit mal user, + Facile étoit envers soi s’excuser. + De lui n’étoit fait ni rapport ni compte, + Ne connoissoit honnesteté ni honte. + Si de son cœur sortoient simples désirs, + Il y entroit tant de doubles plaisirs; + Qu’en y pensant chacun est incité + A maintenir que la félicité + Fut de tel temps, et le siecle doré. + +Antoinette Bourignon, dans sa préface du _Nouveau ciel_, adopte aussi +ce systême, qui paroît de nature à être regretté du beau sexe. Elle +attribue au péché ce triste dédoublement et dit qu’il a défiguré dans +les hommes l’œuvre de Dieu; et qu’au lieu d’hommes qu’ils devroient +être, ils sont devenus des monstres de nature, divisés en deux sexes +imparfaits, impuissans à produire seuls leurs semblables, comme se +reproduisent les plantes, qui sont bien plus favorisées et parfaites +en cela que l’espèce humaine, condamnée à ne se propager que par la +réunion momentanée de deux êtres qui, s’ils éprouvent alors quelques +délices, ne peuvent achever ce grand œuvre de la reproduction qu’avec +tant de douleurs. + +Quoi qu’il en soit de ces idées, on a vu encore de nos jours des +phénomenes analogues qui portent à croire que la tradition de Moïse +n’est pas une chimère. L’un des plus étonnans est celui d’un moine à +Issoire, en Auvergne, où le cardinal de Fleury fit exiler, en 1735, le +garde-des-sceaux Chauvelin. Ce moine avoit les deux sexes; on lit dans +le couvent ces vers à son sujet: + + J’ai vu vif, sans fantôme, + Un jeune moine avoir + Membre de femme et d’homme, + Et enfant concevoir. + Par lui seul en lui-même, + Engendrer, enfanter, + Comme font autres femmes, + Sans outils emprunter. + +Cependant les registres du couvent portent que ce moine ne s’engrossa +point lui-même; il n’avoit pas été tout à la fois agent et patient. +Il fut livré à la justice et détenu jusqu’à sa délivrance. Néanmoins +le registre ajoute ces mots remarquables: «ce moine appartenoit à +monseigneur le cardinal de Bourbon; il avoit les deux sexes, et de +chacun d’iceux s’aida tellement, qu’il devint gros d’enfans.» + +Je sais que l’on peut insinuer une différence entre l’hermaphrodite +proprement dit et l’androgyne. L’androgyne et l’hermaphrodite, pure +invention des Grecs qui vouloient et savoient tout embellir, ont été +célébrés ainsi à l’envi par tous les poëtes qui en faisoient des +descriptions charmantes, tandis que les artistes les représentoient +sous les formes les plus agréables et les plus propres à réveiller les +sentimens de la volupté. Pandore ne réunissoit que les perfections de +son sexe. L’hermaphrodite réunit toutes les perfections des deux sexes. +C’est le fruit des amours de Mercure et de Vénus, comme l’indique +l’étymologie du nom[59]. Or Vénus étoit la beauté par excellence. +Mercure, à sa beauté personnelle, joignoit l’esprit, les connoissances +et les talens. On se forme l’idée d’un individu en qui toutes ces +qualités se trouvent rassemblées, et on aura celle de l’hermaphrodite, +tels que les Grecs ont voulu le représenter. Les androgynes, au +contraire, sous la véritable acception de leur nom, ne sont que des +participans aux deux sexes, que l’on n’a nommés hermaphrodites que +parce que les anciens avoient feint que le fils de Mercure et de Vénus +avoit les deux sexes. Mais il n’en est pas moins vrai que comme il +y a eu de tous tems des femmes qui ont tiré un grand parti de cette +conformité androgyne, elles ont su la rendre précieuse. Lucien, dans +un de ses dialogues, instruit deux courtisanes, dont l’une dit à +l’autre: _J’ai tout ce qu’il faut pour contenter tes désirs_; à quoi +celle-ci répond: _Tu es donc hermaphrodite[60]?_ S. Paul reproche +ce vice aux femmes romaines[61]. On a peine à croire ce qu’on lit +dans Athénée sur les excès de ce genre, commis par ces femmes[62]. +Aristophane, Plaute, Phedre, Ovide, Martial, Tertullien et Clément +d’Alexandrie les ont désignés d’une manière plus ou moins directe, et +Sénèque les accable d’une effroyable imprécation[63]. + +Les hermaphrodites parfaits sont à présent très-rares; ainsi il paroît +que la nature ne produit plus de ces hommes androgynes; mais il faut +convenir que l’on remarque fréquemment des effets de ces dédoublemens +que nous venons d’expliquer: de tout tems et dans l’antiquité la plus +reculée, comme dans les siècles plus voisins de nos jours, on a vu la +passion la plus décidée de femme à femme. Lycurgue, ce sévere Lycurgue, +qui rêva des choses si bizarres et si sublimes, faisoit représenter +publiquement des jeux qu’on appeloient _gymnopédies_, où les jeunes +filles paroissoient nues: les danses, les attitudes, les approches, les +enlacemens les plus lascifs leur étoient enseignés. La loi punissoit de +mort les hommes qui auroient été assez téméraires pour les approcher. +Ces filles habitoient entr’elles jusqu’à ce qu’elles se mariassent: +le but du législateur étoit apparemment de leur apprendre l’art de +sentir, qui embellit beaucoup celui d’aimer; de les instruire de +toutes les nuances de sensations que la nature indique ou dont elle +est susceptible; en un mot, de les exercer entre elles, de manière à +tourner un jour au profit de l’espece humaine tous les raffinemens +qu’elles s’enseignoient mutuellement. Enfin, on leur apprenoit à être +amoureuses avant d’avoir un amant; car on est amoureuse sans amour, +comme on assure quelquefois qu’on aime sans être amoureuse. N’a pas du +tempérament qui veut; n’aime pas qui veut: c’est une morale de ce genre +que Lycurgue a développée dans ses loix: c’est cette morale qu’Anacréon +a éparpillée dans ses immortels badinages comme les feuilles de la +rose. Qui se seroit attendu à trouver Anacréon et Lycurgue dans les +mêmes principes? Sapho, avant le poëte de Theos, les avoit réduits en +systême pratique et en avoit décrit les symptômes. O quelle peintre +et quelle observatrice étoit cette belle dévorée de tous les feux de +l’amour! + +Cette Sapho, qui n’est guere connue que par les fragmens de ses poésies +brûlantes et ses amours infortunés, peut être regardée comme la plus +illustre des tribades (I). On compte du nombre de ses tendres amies +les plus belles personnes de la Grece[64], qui lui inspirèrent des +vers. Anacréon assure qu’on y trouve tous les symptômes de la fureur +amoureuse. Plutarque apporte un de ces morceaux de poésie en preuve que +l’amour est une fureur divine qui cause des enthousiasmes plus violens +que ne l’étoient ceux de la prêtresse de Delphes, des Bacchantes et +des prêtres de Cybele; qu’on juge quelle flamme brûloit le cœur qui +inspiroit ainsi[65]! + +Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes, les sacrifia à +l’ingrat Phaon qui la réduisit au désespoir. N’auroit-il pas mieux valu +pour elle continuer à poursuivre des conquêtes que les familiarités +facilitées par la conformité du sexe, les sûretés qu’il procure et +l’ascendant de son esprit devoient lui rendre si aisées? D’autant +qu’elle étoit douée de tous les avantages que l’on peut desirer dans +cette passion, à laquelle la nature sembloit l’avoir destinée; car elle +avoit un clitoris si beau, qu’Horace donnoit à cette femme célèbre +l’épithete de _muscula_; c’est dire en françois, _femme hommesse_. + +Il paroît que le collège des _Vestales_ peut être regardé comme le plus +fameux serrail de tribades qui ait jamais existé, et l’on peut dire +que la secte Anandryne a reçu dans la personne de ces prêtresses les +plus grands honneurs. Le sacerdoce n’étoit pas un de ces établissemens +vulgaires, humbles et foibles dans leur commencemens, que la piété +hasarde et qui ne doivent leur succès qu’au caprice. Il ne se montre +à Rome qu’avec l’appareil le plus auguste: vœu de virginité, garde +du palladium, dépôt et entretien du feu sacré[66], symbole de la +conservation de l’empire, prérogatives les plus honorables, crédit +immense, pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela eût été payé cher +par la privation absolue de ce bonheur, auquel la nature appelle tous +les êtres, et les supplices affreux qui attendoient les vestales, si +elles succomboient à sa voix! Jeunes et capables de toute la vivacité +des passions, comment y seroient-elles échappées sans les ressources +de Sapho, tandis qu’on leur laissoit la liberté la plus dangereuse, et +que leur culte même les appelloit à des idées si voluptueuses? Car on +sait que les vestales sacrifioient au dieu _Fascinus_, représenté sous +la forme du _Thallum Égyptien_, il y avoit des cérémonies singulières, +observées dans ces sacrifices: elles attachoient cette image du +membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le feu sacré qu’elles +entretenoient étoit sensé se propager dans tout l’empire par les voies +véritablement vivifiantes, mais qu’un tel objet de contemplation +étoit peu nécessaire à exposer à la vue de jeunes filles vouées à la +virginité! + +On voit que les tribades anciennes avoient d’illustres modeles. L’abbé +Barthelemi, dans ses antiquités palmyreniennes, cite les habits +qu’elles affectoient en public: c’étoient, selon lui[67], l’_enomide_ +et la _callyptze_. L’_énomide_ serroit étroitement le corps et laissoit +les épaules découvertes. Quant à la _callyptze_ on ne la connoît que +par son nom, comme la _crocote_, la lobbe _tarentine_, l’_anobolé_, +l’_encyclion_, la _cécriphale_ et les tuniques teintes en couleurs +ondoyantes qui désignoient assez bien cette ardeur des tribades qui +appetent sans cesse, comme les flots se succedent sans jamais se +tarir. Elles arboroient ces vêtements suivant les situations dans +lesquelles elles se trouvoient. La callyptze étoit pour le public +extérieur; elles portoient l’énomide lorsqu’elles recevoient du monde +dans leur intérieur; la tarentine servoit dans les voyages; la crocote +étoit pour le boudoir, lorsqu’elles étoient dans un exercice solitaire; +l’anobolé pour la tribaderie de tête-à-tête; la cécriphale pour les +rendez-vous nocturnes; l’encyclion pour tenir cercle licentieux; les +tuniques teintes pour les grandes confrairies, les orgies; et la +couleur de la tunique annonçoit l’office dont la tribade qui la portoit +étoit chargée pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa couleur +ondoyante particuliere. + +Il est certain cas où la tribaderie a été conseillée par des physiciens +très-savans. On sait que David ne recouvra sa chaleur que par des +femmes qui tribadoient pardessus son corps. Quant à Salomon, il +n’employoit, sans doute, ses trois milles concubines qu’à faire +exécuter en sa présence des évolutions en grand. De nos jours la +chaleur idiopathique se restitue dans le corps humain par les jeux +d’une multitude de femmes, au milieu desquelles s’établit celui qui +veut recouvrer ses forces. Ce remede étoit conseillé par Dumoulin +toujours avec succès. On sait qu’aussi-tôt que le malade ressentoit les +effets idiopathiques de la chaleur, il devoit se retirer pour laisser +rasseoir et raffermir l’incandescence qui paroissoit se montrer; +autrement il en seroit résulté un effet contraire. Ce systême est +fondé sur ce que l’homme n’a besoin que de la présence de l’objet pour +ressentir l’espece de chaleur dont il s’agit, laquelle le meut plus ou +moins fortement, selon qu’il est plus ou moins débilité. En général, +la fréquence des accès de cette chaleur vivifiante dure autant et plus +que les forces de l’homme. C’est une des suites de la faculté de penser +et de se rappeller subitement certaines sensations agréables à la seule +inspection des objets qui les lui ont fait éprouver. Ainsi celle qui +disoit _que si les animaux ne faisaient l’amour que par intervalles, +c’est qu’ils étoient des bêtes_, disoit un mot bien plus philosophique +qu’elle ne pensoit. + +Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excès sont nuisibles; +ils énervent au lieu d’exciter. Il arrive aussi quelquefois, à force +de recherches, des aventures singulières et funestes dans ces sortes +d’exercices. Il y a peu de temps qu’à Parme une fille accoutumée à +tribader avec sa bonne amie, se servit d’une grosse aiguille à tête +d’ivoire de la longueur d’un doigt, qui dans les secousses fit fausse +route et tomba dans la vessie de Domenica. Elle n’osa déclarer son +aventure, souffrit et patienta; elle urinoit goutte à goutte; au bout +de cinq mois il s’étoit déjà formé une pierre autour de l’aiguille que +l’on tira par les voies ordinaires. Dans les couvens, vastes théatres +de tribaderie, il est arrivé beaucoup d’événements pareils; ici c’est +un cure oreille, là un pessaire; dans un autre un affiquet, ou un canon +de seringue; ailleurs une fiole d’eau de la reine d’Hongrie, pour la +laisser distiller goutte à goutte; une petite navette de tisseran, un +épis de bled qui monte de soi-même, qui chatouille le vagin, et que +la pauvre nonnette ne peut plus retirer, etc. On feroit un volume de +pareilles anecdotes. + +M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les plus fameuses tribades +de l’univers sont les Chinoises; et comme en ce pays les femmes de +qualité marchent peu, elles tribadent à travers des hamacs suspendus. +Ces hamacs sont faits de soie plate à mailles de deux pouces en quarré; +le corps y est mollement étendu, les tribades se balancent et s’agitent +sans avoir la peine de se remuer. C’est un grand luxe des Mandarins, +que d’avoir dans une salle, au milieu des parfums, vingt tribades +aériennes qui s’amusent sous ses yeux. + +Le serrail du grand-seigneur n’a pas d’autre but; car que feroit +un seul homme de tant de beautés? Quand le sultan blasé se propose +de passer la nuit avec une de ses femmes, il se fait apporter son +sorbet au milieu de la pièce des Tours (All’hachi); c’est ainsi qu’on +la nomme. Les murs sont couverts de peintures les plus lascives; à +l’entrée de cette pièce on voit une colombe d’un côté et une chienne de +l’autre, par où l’on sort; symbole de volupté et de lubricité. + +Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs qui décrivent les +trente beautés de la belle Hélène, et dont M. de Saint-Priest a envoyé +dernièrement un fragment avec ces détails: ce fragment a été traduit +par un François du quartier de Péra[68]. + +Je n’essayerai point de traduire ces vers en françois; ils n’ont pas +été faits par un poëte. Ce calcul arithmétique, ces trente qualités +coupées gravement trois à trois, glaceroient toute verve. On ne calcule +point les charmes qu’on adore; on s’enivre, on brûle, on les couvre de +baisers; ce n’est qu’alors qu’on est intéressant; la belle qui verroit +compter par ses doigts les attraits dont elle est ornée, prendroit le +calculateur pour un sot et feroit elle même une pauvre figure. Il y en +a plus de trente; il y en a plus de mille. Quoi! lorsqu’on voit Hélène +nue, a-t-on la tête si nette?[69]... Mais les Turcs ne sont pas galans. + +Le sultan arrive dans cette salle, où les muets ont tout fait préparer. +Il s’accroupit dans un angle d’où il rase la terre pour voir les +attitudes sous un angle favorable; il fume trois pipes et pendant le +tems qu’il y emploie, ce que l’Asie produit de plus parfait paroît +nu dans cette salle. Elles s’accouplent d’abord suivant le tableau de +la belle Hélene, puis se mêlent et diversifient les groupes et les +postures dont les murs leur offrent les modeles qu’elles surpassent +par leur agilité. Il y a entre autres dans ce sallon voluptueux sept +tableaux de Boucher, dont un représente des fictions d’après le +Caravage; et le dernier sultan les faisoit exécuter en naturel d’après +le peintre des graces. O, si l’on employoit autant d’efforts à former +les mœurs qu’à les corrompre, à créer les vertus qu’à exciter les +désirs, que l’homme auroit bientôt atteint le degré de perfection dont +la nature est susceptible! + + + + +L’AKROPODIE + + +La nature travaille à la reproduction des êtres par des voies bien +diverses; elle a voulu que l’espèce humaine se renouvellât par +le concours de deux individus semblables par les traits les plus +généraux de leur organisation et destinés à y coopérer par des moyens +particuliers et propres à chacun. Aussi l’essence d’un sexe ne se +borne point à un seul organe, mais s’étend par des nuances plus ou +moins sensibles à toutes les parties. La femme, par exemple, n’est +point femme par un seul endroit; elle l’est par toutes les faces sous +lesquelles elle peut être envisagée; on diroit que la nature a tout +fait en elle pour les graces et les agrémens, si l’on ne savoit qu’elle +a un objet plus essentiel et plus noble. C’est ainsi que dans toutes +les opérations de la nature, la beauté naît d’un ordre qui tend au +loin; et qu’en voulant faire ce qui est bon, elle fait nécessairement +en même temps ce qui plaît. + +Voilà la loi générale, à laquelle ne dérogent les modifications +particulières, qu’autant que les passions, les goûts, les mœurs, soumis +à un rapport direct avec les législations et les gouvernemens, mais +toujours subordonnés à la constitution physique dominante dans tel +ou tel climat, s’écartent plus ou moins de la nature contrariée par +l’homme. Ainsi dans les pays chauds, des habitans rembrunis, petits, +secs, vifs, spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux, +plus précoces et moins beaux que ceux des pays froids. Les femmes y +seront plus jolies et moins belles; l’amour y sera un désir aveugle, +impétueux, une fièvre ardente, un besoin dévorant, un cri de la nature. +Dans les pays froids cette passion, moins physique et plus morale, sera +un besoin très-modéré, une affection réfléchie, méditée, analysée, +systématique, un produit de l’éducation. La beauté et l’utilité, ou +toutes les beautés et les utilités ne sont donc point connexes: leurs +rapports s’éloignent, s’affoiblissent se dénaturent; la main de l’homme +contrarie sans cesse l’activité de la nature; quelquefois aussi nos +efforts hâtent sa marche. + +Par exemple, la loi respective de l’amour physique des pays +septentrionaux et des méridionaux est très-atténuée par les +institutions humaines. Nous nous sommes entassés en dépit de la +nature dans des villes immenses; et nous avons ainsi changé les +climats par des foyers de notre invention dont les effets continuels +sont infiniment puissants. A Paris, dont la température est bien +froide en comparaison même de nos provinces méridionales, les filles +sont plutôt nubiles que dans les campagnes même voisines de Paris. +Cette prérogative, plus nuisible qu’utile peut-être, annexée à cette +monstrueuse capitale, tient à des causes morales, lesquelles commandent +très-souvent aux causes physiques; la précocité corporelle est due à +l’exercice précoce des facultés intellectuelles, qui ne s’aiguisent +guère avec le temps qu’au détriment des mœurs. L’enfance est plus +courte; l’adolescence hâtive devient héréditaire; les fonctions +animales et l’aptitude à les exercer s’exaltent (car se perfectionnent +ne seroit pas le mot) de génération en génération. Or les dispositions +corporelles et les facultés de l’ame sont entr’elles dans un rapport +qui peut être transmis par la génération. Grande vérité qui suffit +pour faire sentir de quelle importance seroit pour les sociétés une +éducation bien conçue! + +C’est sur-tout peut-être sur le sexe séduisant qu’il faudrait +travailler; car chez presque toutes les nations policées, avec +l’apparence de l’esclavage, il commande en effet au sexe dominateur. +Il y a des femmes, et en très grand nombre, chez qui les effets de la +sensibilité augmentent le ressort de chaque organe tant cet être, pour +lequel la nature a fait des frais inconcevables, est perfectible! Les +spasmes vénériens qui constituent l’essence des fonctions du sexe, +les libations fécondes sont plus susceptibles encore d’être envisagés +moralement que méchaniquement. Elles dépendent sans doute de la plus ou +moins grande sensibilité de ce centre merveilleux[70] qui se réveille +ou s’assoupit périodiquement. Mais quelle influence n’a-t-il pas +aussi sur toutes les parties de l’être! Si le plaisir y existe, l’âme +sensitive, agréablement émue, semble vouloir s’étendre, s’épanouir +pour présenter plus de surface aux perceptions. Cette intumescence +répand par-tout le sentiment délicieux d’un surcroît d’existence; +les organes montés au ton de cette sensation s’embellissent, et +l’individu entraîné par la douce violence faite aux bornes ordinaires +de son être, ne veut plus, ne sait plus que sentir. Substituez le +chagrin au plaisir, l’ame se retire dans un centre qui devient un +noyau stérile, et laisse languir toutes les fonctions du corps; et +de même que le bien-être et le contentement de l’esprit produisent +la joie, l’épanouissement de l’âme, la vivacité, l’embellissement du +corps, la satisfaction, le sourire, la gaieté, ou la douce et tendre +joie de la sensibilité, et ses voluptueuses larmes et ses embrassemens +énergiques, et ses transports brûlans ressemblans à l’ivresse; de même +la peine d’esprit et ses inquiétudes rétrécissent l’âme, abattent le +corps, enfantent les douleurs morales et physiques, et la langueur +et l’accablement et l’inertie.--Il ne seroit donc ni fol ni coupable +celui qui, à l’exemple d’un despote Asiatique, mais par d’autres +motifs, proposeroit aux philosophes et aux législateurs la recherche de +nouveaux plaisirs et crieroit: «_Epicure étoit le plus sage des hommes. +La volupté est et doit être le mobile tout-puissant de notre espece._» + +Il y a des variétés dans les êtres créés, qui seroient incroyables si +l’on pouvoit combattre les résultats d’observations suivies, réitérées, +authentiques[71], mais la physique éclairée doit être le guide éternel +de la morale. Et voilà pourquoi presque toutes les loix coercitives +sont mauvaises. Voilà pourquoi la science de la législation ne peut +être perfectionnée qu’après toutes les autres. + +Mais l’homme, qui est le plus grand ennemi et le plus grand partisan, +le plus grand promoteur et la plus remarquable victime du despotisme, +a voulu dans tous les tems tout diriger, tout conduire, tout réformer. +De là cette foule de loix si injustes et si bizarres, ces institutions +inexplicables, ces coutumes de tout genre. A leur place, en tel tems, +dans telles circonstances, en tel lieu, mais que le tyran de la nature +a voulu propager, prolonger sans égard aux lieux et aux circonstances. +La circoncision est selon nous une des plus singulières qu’il ait +imaginées. + +Plusieurs peuples l’ont pratiquée pour des fins utiles dans l’ordre +de la nature, et cela est simple et sage. D’autres l’ont admise sans +besoin, comme une observance religieuse, et cela paroît fol. Les +Égyptiens l’ont regardée comme une affaire d’usage, de propreté, de +raison, de santé, de nécessité physique. En effet, on prétend qu’il y +a des hommes qui ont le prépuce si long, que le gland ne pourroit pas +se découvrir de lui-même; d’où il résulteroit une éjaculation baveuse +qui seroit un inconvénient considérable pour l’œuvre de la génération. +Cette raison en est une assurément pour diminuer un prépuce de cette +nature. Mais que ce prépuce ait été un objet en grande vénération chez +le peuple choisi de Dieu, voilà ce qui me semble très singulier. + +En effet, le sceau de la réconciliation, le signe de l’alliance, +le pacte entre le Créateur et son peuple, c’est le prépuce +d’Abraham[72], prépuce qui devoit être racorni; car Abraham avoit +quatre-vingt-dix-neuf ans quand il se fit cette coupure; il opéra +de même sur son fils, sur tous les mâles, etc. La femme de Moïse +circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et elle se brouilla +avec son époux qui ne la revit plus[73]. Cette cérémonie n’étoit alors +regardée que comme une figure; car on parle des fruits circoncis[74], +de la circoncision du cœur, etc.[75]. Et elle fut suspendue pendant +tout le temps que les Israélites furent dans le désert. Aussi Josué +à la sortie du désert fit circoncire un beau jour tout le peuple. Il +y avoit quarante ans qu’on n’avoit coupé de prépuces; on en eut deux +tonnes tout d’un coup[76]. + +Quand le peuple de Dieu eut des rois, on fit bien plus, on maria pour +des prépuces. Saül promit sa fille à David et demande cent prépuces de +douaire[77]. David qui étoit héroïque et généreux ne voulut pas être +borné dans ce magnifique don et apporta à Saül deux cents prépuces[78] +puis il épousa Michol; on la lui voulut contester; mais il forma sa +demande en règle, et l’obtint pour sa collection de prépuces[79]. + +Ils ont excité de grandes querelles ces prépuces. On ne regarda pas +seulement la circoncision comme un sacrement de l’ancienne loi, en +ce qu’elle étoit un signe de l’alliance de Dieu avec la postérité +d’Abraham; on voulut que ce bout de peau qu’on retranchoit du membre +génital, remît le péché originel aux enfans. Les pères ont été divisés +à ce sujet. S. Augustin, qui soutenoit cette opinion, a contre lui +tous ceux qui l’ont précédé, et depuis lui, S. Justin, Tertullien, +S. Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort plausible. +Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien aux femmes? Le péché originel +les entache tout comme les hommes; on devroit même en bonne justice +leur couper plus qu’à ceux-ci; car sans la curiosité d’Ève, Adam +n’auroit pas péché. + +Les peres Conning et Coutu ont soutenu, d’après M. Huet, qu’il n’étoit +rien moins qu’évident que l’on ne circoncit pas les femmes. En effet, +Huet sur Origène, dit positivement qu’on circoncit presque toutes les +Égyptiennes[80], on leur coupoit une partie du clitoris qui nuiroit à +l’approche du mâle; d’autres subissent la même opération par principe +de religion, pour réprimer les effets de la luxure, parce que les +chatouillemens et l’irritation sont moins à craindre quand le clitoris +est moins proéminent. + +Paul Jove et Munster assurent que la circoncision est en usage pour les +femmes chez les Abyssins. C’est même dans ce pays et pour ce sexe une +marque de noblesse; aussi ne la donne-t-on qu’à celles qui prétendent +descendre de Nicaulis, reine de Saba. La circoncision des femmes est +donc très indécise, et les érudits ne peuvent encore s’exercer. + +Une opération très-embarrassante devoit être quand il falloit couper, +où il ne restoit rien à retrancher. Par exemple, comment opéroit-on sur +les peuples qui, circoncis par propreté ou par nécessité, se faisoient +Juifs, de sorte qu’il falloit les circoncire encore une fois pour +l’alliance? Il paroît qu’alors on se contentoit de tirer de la verge +quelques gouttes de sang à l’endroit où le prépuce avoit été découpé; +et ce sang s’appeloit _le sang de l’alliance_; mais il falloit trois +témoins pour que cette cérémonie fût authentique, parce qu’il n’y avoit +plus de prépuce à montrer. + +Les Juifs apostats s’efforçoient, au contraire, d’effacer en eux les +marques de la circoncision et de se faire des prépuces. Le texte des +Macchabées y est formel. _Ils se sont fait des prépuces et ont trompé +l’alliance[81]._ S. Paul, dans la première épître aux Corinthiens, +semble craindre que les Juifs convertis au christianisme n’en usent de +même! _Si dit-il, un circoncis est appelé à la nouvelle loi, qu’il ne +se fasse point de prépuce[82]._ + +Saint Jérôme, Rupert et Haimon nient la possibilité du fait et croient +que la trace de la circoncision est ineffaçable; mais les pères Conning +et Coutu ont soutenu dans le droit et dans le fait que la chose étoit +possible; dans le droit par l’infaillibilité de l’Écriture, dans le +fait par les autorités de Galien et de Celse qui prétendent qu’on peut +effacer les marques de la circoncision. Bartholin[83] cite Œgnielte +et Fallope qui ont enseigné le secret de supprimer cette marque dans +la chair d’un circoncis. Buxtorf le fils, dans sa lettre à Bartholin, +confirme ce fait par l’autorité même des Juifs: de plus, la matiere +étant trop grave pour que des hommes religieux voulussent y laisser +quelques doutes, les PP. Conning et Coutu ont éprouvé sur eux-mêmes la +pratique indiquée par les médecins que nous venons de citer. + +La peau est extensible par elle-même à un degré qu’on auroit peine +à croire, si celle des femmes dans la grossesse et les vêtemens +faits avec la tunique des êtres animés, n’en étoient des exemples +journaliers. On voit souvent des paupieres se relâcher, ou s’alonger +exorbitamment. Or la peau du prépuce est exactement semblable à celle +des paupieres. + +Ceci bien reconnu, les PP. Conning et Coutu se firent d’abord +légitimement circoncire, et quand la racine de leur prépuce fut +consolidée, ils y attacheront un poids, tel qu’ils purent le supporter +sans causer aucun éraillement. La tension imperceptible et les linimens +d’huile rosat le long de la verge, faciliterent l’alongement de la +peau, au point qu’en quarante-trois jours Conning gagna sept lignes un +quart. Coutu qui avoit la peau plus calleuse n’en put donner que cinq +lignes et demie. On leur avoit fait une boëte de fer-blanc doublée et +attachée à la ceinture pour qu’ils pussent uriner et vaquer à leurs +affaires. Tous les trois jours on visitoit l’extension, et les peres +visiteurs, nommés commissaires _ad hoc_, dressoient registres de +l’arrivée du nouveau prépuce de Conning, à peu près comme on fait au +Pont-Royal pour la crûe de la Seine. + +Il est donc bien constaté que la Bible a dit vrai pour les hommes; mais +Conning et Coutu n’ont pas eu la même satisfaction pour les femmes. +Aucune ne voulut permettre qu’on lui attachât un poids au clitoris; en +sorte qu’il n’en est point aujourd’hui qui s’en fasse couper, ni par +crainte de l’approche de l’homme (car il y a des expédiens qui sauvent +tout inconvénient, comme on comprend bien)[84] ni en signe d’alliance, +parce qu’il est de fait qu’elles s’allient toutes sans avoir besoin +d’aucune diminution. On est bien loin aujourd’hui de s’affliger de la +proéminence d’un clitoris... O que ce progrès des arts est énorme en ce +siècle! + +On sait que les Turcs coupent la peau et n’y touchent plus, au lieu +que les Juifs la déchirent et guérissent plus facilement; au reste, +les enfans de Mahomet mettent le plus grand cérémonial dans cette +opération. En 1581 Amurat III voulant faire circoncire son fils +aîné, âgé de quatorze ans, envoya un ambassadeur à Henri III, pour +le prier d’assister à la cérémonie du prépuce qui devoit se célébrer +à Constantinople au mois de mai de l’année suivante: les ligueurs +et sur-tout leurs prédicateurs prirent occasion de cette ambassade +pour appeler Henri III _le roi Turc_, et lui reprocher qu’il étoit le +parrain du grand-seigneur. + +Les Persans circoncisent à l’âge de treize ans en l’honneur d’Ismaël; +mais la méthode la plus singulière en ce genre est celle qui se +pratique à Madagascar. On y coupe la chair à trois différentes +reprises; les enfans souffrent beaucoup, et celui des parens qui se +saisit le premier du prépuce coupé, l’avale. + +Herrera dit que chez les Mexicains, où d’ailleurs on ne trouve aucune +connoissance du mahométisme ni du judaïsme, on coupe les oreilles et le +prépuce aux enfans aussi-tôt après leur naissance, et que beaucoup en +meurent. + +Voilà ce que l’on peut citer de plus remarquable sur cette matiere. +On ignore si la crainte du frottement et l’irritation qui en est une +suite, privoit les Juifs de la commodité de porter ce que nous appelons +des culottes; mais il est sûr que les Israélites n’en portoient pas; en +quoi nos capucins non réformés ont imité le peuple de Dieu. Cependant +comme les érections auroient pu embarrasser dans certaines cérémonies, +il étoit enjoint de se servir alors d’un chauffoir[85] pour contenir +les parties génitales. Aaron en reçut l’ordre. + +Je m’apperçois, en finissant ce morceau, que l’histoire des prépuces +n’est pas très-anacréontique; mais quand on veut s’instruire dans les +livres saints, comme c’est assurément le devoir de tout chrétien, il +faut avoir le goût robuste; car on y trouve des passages infiniment +plus fermes qu’aucun de ceux que j’ai cités. Lorsque, par exemple, on +voit le roi Saül poursuivant David venir décharger son ventre[86] dans +une caverne au fond de laquelle ce dernier étoit caché, et celui-ci +arriver bien doucement et couper avec la plus grande dextérité le +derrière du vêtement de Saül, puis aussitôt que le roi est parti, +courir après lui pour lui démontrer qu’il auroit pu l’empaler aisément, +mais qu’il étoit trop brave pour le tuer par derrière; quand on voit +cela, dis-je, on s’étonne. Mais lorsque passant d’étonnement en +étonnement on voit tour-à-tour sur ce vaste et saint théâtre, des +hommes qui se nourrissent de leurs excrémens[87] et boivent de leur +urine[88]; Tobie que de la fiente d’hirondelle aveugle[89]; Esther qui +se couvre la tête de tout ce qu’il y de plus sale au monde[90]; les +paresseux qu’on lapide avec de la bouse de vache[91]; Isaïe réduit à +manger les plus hideuses évacuations du corps humain[92]; des riches +qui _embrassoient des immondices_[93], d’autres qu’on aspergeoit dans +le temple même, avec cette matière fécale; enfin Ézéchiel qui étendoit +sur son pain cet étrange ragoût[94], lequel, Dieu, par un miracle, qui +ne paroît pas à tout le monde digne de sa bonté, convertit en fiente de +bœuf[95]... Quand on voit tout cela, on ne s’étonne plus de rien. + +[Illustration: Cachet de Mirabeau] + +[Illustration: Autographe de MIRABEAU + +Lettre d’envoi de la suite de son travail sur la Prusse] + + + + +KADHESCH + + +La puissance des loix dépend presqu’uniquement de leur sagesse, et la +volonté publique tire son plus grand poids de la raison qui l’a dictée. +C’est pour cela que Platon regarde comme une précaution très-importante +de mettre toujours à la tête des édits un préambule raisonné, qui en +montre la justice en même temps qu’il en expose l’utilité. + +En effet, la première loi est de respecter les loix. La rigueur des +châtiments n’est qu’une vaine et coupable ressource, imaginée par +des esprits étroits et de mauvais cœurs, pour substituer la terreur +au respect qu’ils ne peuvent obtenir. Aussi est-ce une remarque +universelle et non démentie par la plus vaste expérience, que les +supplices ne sont nulle part aussi fréquens que dans les pays où +ils sont terribles; de sorte que la cruauté des peines désigne +infailliblement la multitude des infracteurs, et qu’en punissant tout +avec la même sévérité, l’on force les coupables qui le plus souvent +ne sont que les foibles, à commettre des crimes pour échapper à la +punition de leurs fautes. + +Le gouvernement n’est pas toujours maître de la loi; mais il en est +toujours le garant, et que de moyens n’a-t-il pas pour la faire aimer! +Le talent de régner n’est donc pas infiniment difficile à acquérir; car +il ne consiste qu’en cela. J’entends bien qu’il est encore plus aisé de +faire trembler tout le monde quand on a la force en main; mais il est +très-facile aussi de gagner les cœurs; car le peuple a appris depuis +bien longtemps de tenir grand compte à ses chefs de tout le mal qu’ils +ne lui font point, à les adorer quand il n’en est pas haï. + +Quoi qu’il en soit, un imbécile obéi peut comme un autre punir les +forfaits; le véritable homme d’État sait les prévenir. C’est sur les +volontés plus que sur les actions qu’il cherche à étendre son empire. +S’il pouvoit obtenir que tout le monde fît bien, que lui resteroit-il à +faire? Le chef-d’œuvre de ses travaux seroit de parvenir à rester oisif. + +C’est donc une grande maladresse que la jactance et l’abus du pouvoir; +le comble de l’art est de le déguiser (car tout pouvoir est désagréable +à l’homme) et surtout de ne pas savoir seulement employer les hommes +tels qu’ils sont, mais de parvenir à les rendre tels qu’on a besoin +qu’ils soient. Cela est très possible; car les hommes sont à la longue +tels que le gouvernement les fait; guerriers, citoyens, esclaves, il +modele tout à son gré, et quand j’entends un homme d’État dire: _je +méprise cette nation_, je lève les épaules et réponds en moi-même: _et +toi, je te méprise de n’avoir pas su la rendre estimable_. + +C’est là le grand art des anciens qui paroissent nous avoir été aussi +supérieurs dans les sciences morales que nous l’emportons sur eux dans +les sciences physiques. Tout leur but étoit de diriger les mœurs, de +former des caractères, d’obtenir de l’homme que pour faire ce qu’il +doit, il lui suffit de songer qu’il le doit faire. O, quel mobile +d’honneur, de vertu, de bien-être, seroit la législation perfectionnée +ainsi sur un seul principe! Les loix anciennes étoient tellement le +fruit de hautes pensées et de grands desseins, le produit du génie, en +un mot, que leur influence a survécu aux mœurs des peuples pour qui +elles étoient faites. Combien long-tems, par exemple, n’a pas duré le +préjugé imprimé par les anciens législateurs sur les mariages stériles? + +Moïse ne laissa guère aux hommes la liberté de se marier ou non. +Lycurgue nota d’infamie ceux qui ne se marioient pas. Il y avoit même +une solemnité particulière à Lacédémone, où les femmes les produisoient +tout nus aux pieds des autels, leur faisoient faire à la nature une +amende honorable, qu’elles accompagnoient d’une correction très-sévère. +Ces républicains si célèbres avoient poussé plus loin les précautions +en publiant des réglemens contre ceux qui se marieroient trop tard[96] +et contre les maris qui n’en usoient pas bien avec leurs femmes[97]. +On sait quelle attention les Égyptiens et les Romains apportèrent à +favoriser la fécondité des mariages. + +S’il est vrai qu’il y eut dans les premiers âges du monde des femmes +qui affectoient la stérilité, comme il paroît par un prétendu fragment +du prétendu livre d’Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui +en fissent profession; mais les apparences n’y sont rien moins que +favorables. Il étoit sur-tout alors nécessaire de peupler le monde. +La loi de Dieu et celle de la nature imposoient à toutes sortes de +personnes l’obligation de travailler à l’augmentation du genre humain; +et il y a lieu de croire que les premiers hommes se faisoient une +affaire principale d’obéir à ce précepte. Tout ce que la Bible nous +apprend des patriarches, c’est qu’ils prenoient et donnoient des +femmes, c’est qu’ils mirent au monde des fils et des filles, et puis +moururent, comme s’ils n’avoient eu rien de plus important à faire. +L’honneur, la noblesse, la puissance consistoient alors dans le nombre +des enfans; on étoit sûr de s’attirer par la fécondité une grande +considération, de se faire respecter de ses voisins, d’avoir même une +place dans l’histoire. Celle des Juifs n’a pas oublié le nom de _Jaïr_, +qui avoit trente fils au service de la patrie; ni celle des Grecs les +noms de _Danaüs_ et d’_Égyptus_, célèbres par leurs cinquante fils et +leurs cinquante filles. La stérilité passoit alors pour une infamie +dans les deux sexes et pour une marque non équivoque de la malédiction +de Dieu. On regardoit au contraire comme un témoignage authentique de +sa bénédiction d’avoir autour de sa table un grand nombre d’enfans. +Ceux qui ne se marioient pas étoient réputés _pécheurs contre nature_. +Platon les tolère jusqu’à l’âge de trente-cinq ans; mais il leur +interdit les emplois et ne leur assigne que le dernier rang dans +les cérémonies publiques. Chez les Romains, les censeurs étoient +spécialement chargés d’empêcher cette sorte de vie solitaire[98]. +Les célibataires ne pouvoient ni tester ni rendre témoignage[99]: la +religion aidoit en ceci la politique; les théologiens païens les +soumettoient à des peines extraordinaires dans l’autre vie, et dans +leur doctrine le plus grand des malheurs étoit de sortir de ce monde +sans y laisser des enfans; car alors on devenoit la proie des plus +cruels démons[100]. + +Mais il n’est point de loix qui puissent arrêter un désordre +idéal; aussi malgré les injonctions des législateurs, on éludoit +très-communément dans l’antiquité les fins de la nature. L’histoire +ne dit point comment ni par qui commença l’amour des jeunes garçons, +qui fut si universel. Mais un goût si particulier, et en apparence si +bizarre, l’emporta sur les loix pénales, bursales, infamantes, etc., +sur la morale, sur la saine physique. Il faut donc que cet attrait ait +été très-impérieux. Mais cette passion bizarre a une origine qui m’a +paru très-singulière: je crois que l’impuissance dont la nature frappe +quelquefois, se confédéra avec des tempéramens effrénés pour l’affermir +et la propager. Rien de plus simple. + +L’impuissance a toujours été une tache très-honteuse. Chez les +Orientaux, les hommes marqués de ce sceau de réprobation eurent le +titre flétrissant d’_eunuques du soleil_, d’_eunuques du ciel, faits +par la main de Dieu_. Les Grecs les appelloient _invalides_. Les loix +qui leur permettoient les femmes, permettoient aussi à ces femmes de +les abandonner. Les hommes condamnés à cet état équivoque, qui dut être +très-rare dans les commencemens, également méprisés des deux sexes, se +trouvèrent exposés à plusieurs mortifications qui les réduisirent à +une vie obscure et retirée; la nécessité leur suggéra différens moyens +d’en sortir et de se rendre recommandables. Dégagés des mouvemens +inquiets de l’amour étranger, et, au physique, de l’amour-propre, ils +s’assujettirent aux volontés des autres, et furent trouvés si dévoués, +si commodes, que tout le monde en voulut avoir. Le plus atroce des +despotismes en augmenta bientôt le nombre; les pères, les maîtres, +les souverains s’arrogèrent le droit de réduire leurs enfans, leurs +esclaves, leurs sujets à cet état ambigu; et le monde entier, qui dans +le commencement ne connoissoit que deux sexes, fut étonné de se trouver +insensiblement partagé en trois portions à peu près égales. + +La bizarrerie, la satiété, le libertinage, l’habitude, des motifs +particuliers, une philosophie affectée ou téméraire, la pauvreté, la +cupidité, la jalousie, la superstition concoururent à cette révolution +singulière; la superstition, dis-je, car les opérations les plus +avilissantes, les plus ridicules, les plus cruelles ont été imaginées +par des fanatiques atrabilaires, qui dictent des loix tristes, sombres, +injustes, où la privation fait la vertu et la mutilation le mérite. + +Les Romains fourmilloient d’eunuques. En Asie et en Afrique on s’en +sert encore aujourd’hui pour garder les femmes; en Italie cette +atrocité n’a pour objet que la perfection d’un vain talent (I). Au Cap +les Hottentots ne coupent qu’un testicule, pour éviter, disent-ils, les +jumeaux. Dans beaucoup de pays les pauvres mutilent pour éteindre leur +postérité, afin que leurs malheureux enfans n’éprouvent pas un jour la +double misère et de périr de faim et de voir périr les leurs. Il y a +bien des sortes d’eunuques! + +Quand on ne pense qu’à perfectionner la voix, on n’enlève que les +testicules; mais la jalousie dans sa cruelle méfiance retranche toutes +les parties de la génération: cette effroyable opération est très +dangereuse; on ne peut la faire avec une sorte de succès qu’avant la +puberté; encore y a-t-il beaucoup de danger: passé quinze ans, à peine +en réchappe-t-il un quart. Aussi ces sortes d’impuissants se vendent +cinq et six fois jusqu’à vingt-deux mille de ces infortunés. Quelle +horrible plaie faite à l’humanité! Les plus fameux sont Éthiopiens; ils +sont si hideux que les jaloux les paient au poids de l’or. + +Les impuissans absolus se qualifient d’_eunuques aqueducs_, parce +qu’étant dépourvus de la verge qui porte le jet au-dehors, ils sont +obligés de se servir d’un conduit de supplément, faute de ne pouvoir +lancer le jet comme les femmes dont la vulve a tout son ressort. Ceux +au contraire qui ne sont privés que des testicules, jouissent de toute +l’irritation que donnent les désirs, et peuvent en un sens se dire très +puissans (sur-tout lorsqu’ils n’ont été opérés qu’après que leur organe +a reçu tout son développement[101] mais avec cette triste exception +que, ne pouvant jamais se satisfaire, l’ardeur vénérienne dégénere chez +eux en une espece de rage; ils mordent les femmes qu’ils liment avec +une précieuse continuité. + +On voit que cette sorte d’eunuques a le double avantage de servir sans +risque aux plaisirs des femmes et aux goûts dépravés des hommes. +Autrefois tous les garçons de la Géorgie se vendoient aux Grecs, et les +filles garnissoient les serrails. On comprend que l’on trouvoit dans +ce beau climat autant de Ganymedes que de Vénus; et si quelque chose +pouvoit excuser cette passion aux yeux de qui ne l’a pas, ce seroit +sans doute l’incomparable beauté de ces modeles. + +On comprend aujourd’hui, comme on sait, par le mot de _péché contre +nature_ tout ce qui a rapport à la non-propagation de l’espece, et +cela n’est ni juste, ni bien vu. La sodomie, dans son rapport avec la +ville de l’Ecriture, est bien différente, par exemple, d’une simple +pollution. Quoique ce goût bizarre que l’on a compris avec tant +d’autres dans le mot général _mollities_ ait été généralement répandu +dans les pays les plus policés, l’histoire ne cite rien d’aussi fort +que ce qui est rapporté dans l’Ecriture. Toutes les villes de la +Pentapole en étoient tellement infestées qu’aucun étranger n’y pouvoit +paraître qu’il ne fût en proie à leurs désirs. Les deux anges qui +vinrent visiter Loth furent à l’instant assaillis par une multitude +de peuple[102]. En vain Loth leur prostitua ses deux filles: ce +singulier acte de vertu hospitalière ne lui réussit pas. Il falloit +aux Sodomistes des derrières mâles[103]; et les anges n’échappèrent +que grâce à cet aveuglement subit qui empêcha ces libertins de se +reconnoître les uns les autres. + +Cet état ne dura pas longtemps; car en douze heures de tems tout fut +consumé par la pluie de soufre, au point que Loth et ses filles, +retirés dans une antre, crurent que le monde venoit de périr par le +feu, comme il avoit lors du déluge péri par l’eau; et la crainte de +ne plus avoir de postérité détermina ces filles, qui ne comptoient +apparemment pas sur les fruits de leur prostitution récente, à en tirer +au plus vite de leur pere. L’aînée se dévoua la première à ce piteux +office; elle se coucha sur le bon homme Loth, qu’elle avoit enivré, lui +épargna toute la peine de ce sacrifice offert à l’amour de l’humanité, +et le consomma sans qu’il s’en aperçût[104]. La nuit suivante sa sœur +en fit autant; et le bon Loth qui paroît avoir été facile à tromper et +dur à réveiller, réussit si bien dans ces actes involontaires, que ses +filles mirent au monde neuf mois après cette aventure, deux garçons, +Moab, chef de la nation des Moabites[105], et Ammon, chef des Ammonites. + +On sait, indépendamment du témoignage formel de S. Paul[106], que +les Romains porterent très-loin ces excès de la pédérastie; mais +ce que ce grand apôtre dit de remarquable, c’est que les femmes +préféroient de beaucoup le plaisir contre nature à celui qu’elles +provoquent.--_Et fœminæ imitaverunt naturalem usum in eum usum qui +est contra naturam_; c’est dans le vingt-sixième verset du chapitre +cité au bas de la page qu’on lit ces paroles; et le verset suivant a +fourni au Caravage l’idée de son _Rosaire_, qui est dans le Musæum du +grand-duc de Toscane. On y voit une trentaine d’hommes étroitement liés +(_turpiter ligati_) en rond, et s’embrassant avec cette ardeur lubrique +que ce peintre sait répandre dans ses compositions libertines. + +Au reste, la pédérastie a été connue sur tout le globe; les voyageurs +et les missionnaires en font foi. Ceux-ci rapportent même un cas de +sodomie triple qui a embarrassé et aiguisé la sagacité du docteur +Sanchez: le voici. + +Marc Paul avoit décrit, dans sa Description géographique, imprimée en +1566, les hommes à queue du royaume de Lambri. Struys avoit parlé de +ceux de l’isle Formose et Gemelli Carreri de ceux de l’isle Mindors, +voisine de Manille. Tant d’autorités se trouverent plus que suffisantes +pour déterminer des missionnaires jésuites à entreprendre de préférence +des conversions dans ce pays-là. Ils ramenèrent en effet de ces hommes +à queue, qui par un prolongement du coccyx portaient vraiment des +queues de sept, huit et dix pouces, susceptibles, quant à la mobilité, +de tous les mouvemens que l’on aperçoit dans la trompe de l’éléphant. +Or l’un de ces hommes à queue se coucha entre deux femmes, dont l’une +ayant un clitoris considérable, se posta de la tête aux pieds et +plaça en pédéraste son clitoris, tandis que la queue de l’insulaire +fournissoit sept pouces au vase légitime: l’insulaire qui étoit +complaisant se laissa faire, et pour occuper toutes ses facultés il +approcha de l’autre femme et en jouit comme la nature y invite... Il y +avoit là assurément de quoi exercer les talens du prince des casuistes. + +Sanchez distingua: «Pour la première, dit-il, sodomie double +quoiqu’incomplete dans ses fins, parce que ni la queue ni le clitoris +ne pouvant verser la libation, ils n’opèrent rien contre les voies de +Dieu et le vœu de la nature; quant à la seconde, fornication simple.» + +J’imagine que de pareilles queues auroient plus d’un genre d’utilité à +Paris, où le goût des pédérastes, quoique moins en vogue que du tems de +Henri III, sous le règne duquel les hommes se provoquoient mutuellement +sous les portiques du Louvre, fait des progrès considérables. On +sait que cette ville est un chef-d’œuvre de police; en conséquence +il y a des lieux publics autorisés à cet effet. Les jeunes gens qui +se destinent à la profession sont soigneusement enclassés; car les +systêmes réglementaires s’étendent jusques là. On les examine; ceux +qui peuvent être agens et patiens, qui sont beaux, vermeils, bien +faits, potelés, sont réservés pour les grands seigneurs, ou se font +payer très-cher par les évêques et les financiers. Ceux qui sont privés +de leurs testicules, ou en terme de l’art (car notre langue est plus +chaste que nos mœurs) qui n’ont pas le _poids du tisserand_, mais +qui donnent et reçoivent forment la seconde classe; ils sont encore +chers parce que les femmes en usent, tandis qu’ils servent aux hommes. +Ceux qui ne sont plus susceptibles d’érections tant ils sont usés, +quoiqu’ils aient tous les organes nécessaires au plaisir, s’inscrivent +comme _patiens purs_ et composent la troisième classe: mais celle qui +préside à ces plaisirs, vérifie leur impuissance. Pour cet effet on +les place tout nus sur un matelas ouvert par la moitié inférieure; deux +filles le caressent de leur mieux, pendant qu’une troisième frappe +doucement avec des orties naissantes le siège des désirs vénériens. +Après un quart d’heure de cet essai, on leur introduit dans l’anus +un poivre long rouge qui cause une irritation considérable; on pose +sur les échauboulures produites par les orties de la moutarde fine de +Caudebec, et l’on passe le gland au camphre. Ceux qui résistent à ces +épreuves, et ne donnent aucun signe d’érection servent comme patiens +à un tiers de paie seulement... O qu’on a bien raison de vanter le +progrès des lumieres dans ce siecle philosophe! + + + + +BÉHÉMAH + + +DE LA BESTIALITÉ.--Ce titre répugne à l’esprit et flétrit l’ame. +Comment imaginer sans horreur qu’un goût aussi dépravé puisse exister +dans la nature humaine, lorsqu’on pense combien elle peut s’élever +au-dessus de tous les êtres animés? Comment se figurer que l’homme +ait pu se prostituer ainsi? Quoi, tous les charmes, tous les délices +de l’amour, tous ses transports... il a pu les déposer aux pieds d’un +vil animal! Et c’est au physique de cette passion, à cette fievre +impétueuse qui peut pousser à de tels écarts, que des philosophes +n’ont pas rougi de subordonner le moral de l’amour! _Le physique seul +en est bon_[107], ont-ils dit.--Eh bien, lisez Tibulle et puis courez +contempler ce physique dans les Pyrénées où chaque berger a sa chevre +favorite; et quand vous aurez assez observé les hideux plaisirs du +montagnard brutal, répétez encore: _en amour le physique seul est bon_. + +Un sentiment très philosophique peut engager à fixer un moment ses +regards sur un sujet aussi étrange, parce que ce sentiment donnant +la force d’écarter toutes les idées que l’éducation, les préjugés, +et l’habitude nous inculquent tour à tour, indique plus d’une vue à +diriger, plus d’une expérience à faire, dont les résultats pourroient +être utiles et curieux. + +La forme particuliere par laquelle la nature a distingué l’homme et +la femme, prouve que la différence des sexes ne tient pas à quelques +variétés superficielles; mais que chaque sexe est le résultat peut-être +d’autant de différences qu’il y a d’organes dans le corps humain, +quoiqu’elles ne soient pas toutes également sensibles. Parmi celles +qui sont assez frappantes pour se laisser appercevoir, il en est dont +l’usage et la fin ne sont pas bien déterminés. Tiennent-elles au sexe +essentiellement, ou sont-elles une suite nécessaire de la disposition +des parties constituantes[108]? La vie s’attache à toutes les formes, +mais elle se maintient plus dans les unes que dans les autres. Les +productions monstrueuses humaines vivent plus ou moins; mais celles +qui le sont extrêmement périssent bientôt. Ainsi l’anatomie, éclairée +autant qu’il seroit possible, pourroit décider jusqu’à quel point +on peut être monstre, c’est-à-dire, s’écarter de la conformation +particuliere à son espece, sans perdre la faculté de se reproduire, et +jusqu’à quel point on peut l’être sans perdre celle de se conserver. +L’étude de l’anatomie n’a pas même encore été dirigée sur ce plan, +pour lequel on pourroit mettre à profit cette erreur de la nature, +ou plutôt cet abus de ses désirs et de ses facultés qui portent à la +bestialité. + +Les productions monstrueuses d’animaux différens conservent une +conformation particuliere aux deux especes, en perdant insensiblement +la faculté de se reproduire. Les productions monstrueuses de l’humanité +nous apprendroient en outre jusqu’à quel point l’ame raisonnable _se +transmet ou se débrouille_, si l’on peut parler ainsi, d’avec l’ame +sensitive. Il est singulier que la physique ait dédaigné ces recherches. + +La partie constitutive de notre être, qui nous différencie +essentiellement de la brute, est ce que nous appellons l’ame. Son +origine, sa nature, sa destinée, le lieu où elle réside sont une +source intarissable de problêmes et d’opinions. Les uns l’anéantissent +à la mort; les autres la séparent d’un tout auquel elle se réunit +par réfusion, comme l’eau d’une bouteille qui nageroit et que l’on +casseroit se réuniroit à la masse. Ces idées ont été modifiées à +l’infini. Les Pythagoriciens n’admettoient la réfusion qu’après des +transmigrations; les Platoniciens réunissoient les ames pures, et +purifioient les autres dans des nouveaux corps. De là les deux especes +de métempsycoses que professoient ces philosophes. + +Quant aux discussions sur la nature de l’ame, elles ont été le vaste +champ des folies humaines, folies inintelligibles à leurs propres +auteurs. Thalès prétendoit que l’ame se mouvoit en elle-même; Pithagore +qu’elle étoit une ombre pourvue de cette faculté de se mouvoir en +soi-même. Platon la définit une substance spirituelle se mouvant par un +nombre harmonique. Aristote, armé de son mot barbare d’_entéléchie_, +nous parle de l’accord des sentimens ensemble. Héraclite la croit une +exhalaison; Pithagore un détachement de l’air; Empédocle un composé +des élémens; Démocrite, Leucide, Epicure un mélange de je ne sais quoi +de feu, de je ne sais quoi d’air, de je ne sais quoi de vent, et d’un +autre quatrieme qui n’a point de nom. Anaxagore, Anaximene, Archelaüs +la composoient d’air subtil; Hippone d’eau; Xénophon d’eau et de terre; +Parménide de feu et de terre; Boëce de feu et d’air. Critius la plaçoit +tout simplement dans le sang; Hippocrate ne voyoit en elle qu’un esprit +répandu par tout le corps; Marc-Antonin la prenoit pour du vent; et +Critolaüs, tranchant ce qu’il ne pouvoit dénouer, la supposoit une +cinquième substance. + +Il faut convenir qu’une pareille nomenclature a l’air d’une parodie; et +l’on croiroit presque que ces grands génies se jouoient de la majesté +de leur sujet, en voyant que le résultat de leurs méditations étoient +des définitions aussi ridicules, si en lisant les plus célèbres +modernes, on étoit plus éclairé sur cette matiere que les rêveries des +anciens. Ce qui résulte de plus remarquable de leurs opinions en ce +genre, c’est que jamais on n’avoit eu jusqu’à nos dogmes modernes la +moindre idée de la spiritualité de l’ame, quoiqu’on la composât de +parties infiniment subtiles[109]. Tous les philosophes l’ont crue +matérielle, et l’on sait ce que presque tous pensoient de sa destinée. +Quoi qu’il en soit, les folies théoriques, les hypothèses même +ingénieuses ne nous instruiront jamais autant que le pourroient des +expériences physiques bien dirigées. + +Ce n’est pas que je croie qu’elles puissent nous apprendre, ni quelle +est la nature de l’ame ni le lieu où elle réside; mais les nuances de +ses dégradations peuvent être infiniment curieuses et c’est le seul +chapitre de son histoire qui paroisse nous être abordable. + +Il seroit infiniment téméraire de décider que les brutes ne pensent +point, bien que le corps ait indépendamment de ce qu’on appelle l’ame, +le principe de la vie et du mouvement. L’homme lui-même est souvent +machine: un danseur fait les mouvements les plus variés, les plus +ordonnés dans leur ensemble, d’une manière très-exacte, sans donner +la moindre attention à chacun de ces mouvements en particulier. Le +musicien exécuteur est à peu près de même: l’acte de la volonté +n’intervient que pour déterminer le choix de tel ou tel air. Le branle +donné aux esprits animaux, le reste s’exécute sans qu’il y pense; les +gens distraits, les somnambules sont souvent dans un véritable état +d’automates. Les mouvemens qui tendent à conserver notre équilibre, +sont ordinairement très-involontaires; les goûts et les antipathies +précedent dans les enfans le discernement. L’effet des impressions du +dehors sur nos passions, sans le secours d’aucune pensée, par la seule +correspondance merveilleuse des nerfs et des muscles, n’est-il pas +très-indépendant de nous? Et ces émotions toutes corporelles répandent +cependant un caractère très-marqué sur la physionomie qui a une +sympathie toute particulière avec l’ame. + +Les animaux considérés dans un simple point de vue mécanique, +fourniroient donc déjà un grand nombre de solutions à ceux qui leur +refusent le don de la pensée; et il ne seroit pas très-difficile +de prouver qu’une grande partie de leurs opérations même les plus +étonnantes ne la nécessitent pas. Mais comment concevoir que de +simples automates s’entendent, agissent de concert, concourent à un +même dessein, correspondent avec les hommes, soient susceptibles +d’éducation? On les dresse, ils apprennent; on leur commande, ils +obéissent; on les menace, ils craignent; on les flatte, ils caressent; +enfin, les animaux nous offrent une foule d’actions spontanées, où +paroissent les images de la raison et de la liberté; d’autant plus +qu’elles sont moins uniformes, plus diversifiées, plus singulieres, +moins prévues, accommodées sur le champ à l’occasion du moment; il +en est de même qui ont un caractère déterminé, qui sont jaloux, +vindicatifs, vicieux. + +Ou de deux choses l’une, ou Dieu a pris plaisir à former les bêtes +vicieuses et à nous donner en elles des modèles très-odieux, ou elles +ont comme l’homme un péché originel qui a perverti leur nature. La +premiere proposition est contraire à la Bible, qui dit que tout ce qui +est sorti des mains de Dieu étoit bon et fort bon. Mais si les bêtes +étoient telles alors qu’elles sont aujourd’hui, comment pourroit-on +dire qu’elles fussent bonnes et fort bonnes? Où est le bien qu’un singe +soit malfaisant, un chien envieux, un chat perfide, un oiseau de proie +cruel? Il faut recourir à la seconde proposition et leur supposer un +péché originel; supposition gratuite et qui choque la raison et la +religion. + +Ce n’est donc point encore une fois par des raisonnemens théoriques +que l’on peut tracer la ligne de démarcation entre l’homme et la bête. +Notre ame a trop peu de points de contact pour qu’il soit facile, +même à la physique, de pénétrer jusqu’à elle, d’effleurer seulement +sa substance et sa nature; on ne sait où fixer son siege. Les uns +ont prétendu qu’elle est dans un lieu particulier d’où elle exerce +son empire. Descartes a voulu la grande pinéale; Vicussens le centre +ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le corps calleux; d’autres les +corps cannelés. Le climat, sa température, les alimens, un sang épais +ou lent, mille causes purement physiques forment des obstructions qui +influent sur sa manière d’être; ainsi en poussant les suppositions on +varieroit les effets à l’infini, et l’on montreroit par les résultats, +comme il suit assez de l’expérience, qu’il n’y a guere de tête, quelque +saine qu’elle puisse être, qui n’ait quelque tuyau fort obstrué. + +Le curieux, l’intéressant, l’utile, seroient donc de savoir jusqu’à +quel point un être dégradé de l’espece humaine par sa copulation avec +la brute, peut être plus ou moins raisonnable; c’est peut être la seule +manière d’assiéger la nature qui puisse en ce genre lui arracher une +partie de son secret; mais pour y parvenir il auroit fallu suivre les +produits, leur donner une éducation convenable et étudier avec soin ces +sortes de phénomenes. On auroit probablement tiré de cette opération +plus d’avantage pour le progrès des connoissances humaines que des +efforts qui apprennent à parler aux sourds et aux muets, qui enseignent +les mathématiques à un aveugle, etc.; car ceux-ci ne nous montrent +qu’une même nature, un peu moins parfaite dans son principe, en ce que +le sujet est privé d’un ou deux sens et qu’on a perfectionnée; au lieu +que le fruit d’une copulation avec la brute, offrant, pour ainsi dire, +une autre nature, mais entée sur la première, éclairciroit plusieurs +des points dont le développement a tant occupé tous ces êtres pensans. + +Il est difficile de mettre en doute qu’il n’ait existé des produits +de la nature humaine avec les animaux, et pourquoi n’y en auroit-il +point? La bestialité étoit si commune parmi les Juifs qu’on ordonnoit +de brûler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient commerce avec +les animaux[110], et voilà ce qui, selon moi, est bien étrange; je +conçois comment un homme rustique ou déréglé, emporté par la fougue +d’un besoin ou les délires de l’imagination, essaie d’une chèvre, d’une +jument, d’une vache même; mais rien ne peut m’apprivoiser avec l’idée +d’une femme qui se fait éventrer par un âne. Cependant un verset du +Lévitique[111] porte: _La bête quelle qu’elle soit_. D’où il résulte +évidemment que les Juives se prostituoient _à toute espèce de bête +indistinctement_; voilà ce qui est incompréhensible. + +Quoi qu’il en soit, il paroît certain qu’il a existé des produits de +chevres avec l’espèce humaine. Les satyres, les faunes, les égypans, +toutes ces fables en sont une tradition très-remarquable. _Satar_ +en arabe signifie _bouc_; et le bouc expiatoire ne fut ordonné par +Moyse que pour détourner les Israélites du goût qu’ils avoient +pour cet animal lascif[112]. Comme il est dit dans l’Exode qu’on ne +pouvoit voir la face des dieux, les Israélites étoient persuadés que +les démons se faisoient voir sous cette forme[113], et c’est là le +Φάσμα τραγου dont parle Jamblique. On trouve dans Homère de ces +apparitions. Manethon, Denis d’Halicarnasse et beaucoup d’autres +offrent des vestiges très remarquables de ces productions monstrueuses. + +On a ensuite confondu les incubes et les succubes avec les véritables +produits. Jérémie parle de _faunes suffocans_[114] (I). Héraclite a +décrit les satyres qui vivoient dans les bois[115] et jouissoient en +commun des femmes dont ils s’emparoient. Edouard Tyson a traité dans +le même genre des pigmées, des cynocéphales, des sphinx; ensuite il +décrit les orang-outang et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des +singes qui se rapprochent absolument de l’espèce humaine; car un bel +orang-outang, par exemple, est plus beau qu’un laid Hottentot. Munster +sur la Genèse et le Lévitique a fait le τραγομόρφοι tous ces monstres +et a trouvé des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham Seba +admet des ames à ces faunes[116], desquels il paroît qu’on ne peut +guère contester l’existence. + +Nous n’avons rien d’aussi positif, il est vrai, sur les centaures et +les minotaures; mais il n’y a pas plus d’impossibilité à ce qu’ils +aient été qu’à l’existence des produits d’autres espèces[117]. Dans +le siècle passé il fut beaucoup question de l’homme cornu que l’on +présenta à la cour. On connoît l’histoire de la fille sauvage, +religieuse à Châlons, qui vit encore, et qui pourroit très-bien avoir +quelque affinité avec les habitans des bois. Feu M. le Duc avoit à +Chantilly un orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer. +Tout le monde a lu ce que Voltaire a écrit sur les monstres d’Afrique. +Il paroît que cette partie du monde que l’on ne connoît que bien peu, +est le théâtre le plus ordinaire de ces copulations contre nature; il +faut en chercher probablement la cause dans la chaleur, plus excessive +dans ces contrées, qu’en aucun autre endroit du globe, parce que le +centre de l’Afrique, qui est sous la ligne, est plus éloigné des mers +que les terres des autres parties du monde situées dans des latitudes +semblables. Les accouplements monstrueux y doivent donc être assez +communs et ce seroit là la véritable école des altérations, des +dégradations[118] et peut-être du _perfectionnement_ physique de +l’espèce humaine. Je dis du _perfectionnement_; car qu’est-ce qu’il y +auroit de plus beau dans les êtres animés que la forme du centaure, par +exemple? + +Notre illustre Buffon a déjà fait en ce genre tout ce qu’un +particulier, qui n’est pas riche, peut se permettre. Nous avons la +suite de ces variétés dans les especes de chiens, les accouplemens +de différentes especes d’animaux, l’histoire des produits de mulets, +découverte entièrement neuve, etc. Mais ce grand homme ne nous a pas +donné ses expériences sur les mélanges des hommes avec les bêtes, et +c’est ce qu’il faudroit imprimer, afin qu’il fût possible de suivre ses +grandes vues, et qu’en perdant un si beau génie, nous ne perdissions +par la suite de ses idées. + +La bestialité existe plus communément qu’on ne croit en France, non par +goût, heureusement, mais par besoin. Tous les pâtres des Pyrénées sont +bestiaires. Une de leurs plus exquises jouissances est de se servir des +narines d’un jeune veau qui leur lèche en même temps les testicules. +Dans toutes ces montagnes peu fréquentées, chaque pâtre a sa chèvre +favorite. On sait cela par les curés basques. On devroit, par la voie +de ces curés, faire soigner ces chèvres engrossées et recueillir leurs +produits. L’intendant d’Auch pourroit aisément parvenir à ce but, sans +faire révéler des confessions[119] (abus de religion atroce dans tous +les cas); il pourroit se procurer de ces produits monstrueux par +ces curés; le curé demanderoit à son pénitent _sa maîtresse_ qu’il +remettroit au subdélégué de l’endroit sans révéler le nom de l’_amant_. +Je ne vois pas quel inconvénient il y auroit, à tourner au profit du +progrès des connoissances humaines, un mal que l’on ne sauroit guère +empêcher. + + + + +L’ANOSCOPIE + + +On sait que dans tous les siecles, les jongleurs, les charlatans, +devins, médecins, politiques ou philosophes (car il en est de toutes +ces sortes) ont eu plus ou moins d’influence. La nature de l’homme, +sans cesse ballottée entre le désir et la crainte, offre tant +d’hameçons à l’usage de ceux qui établissent leur crédit ou leur +fortune sur la crédulité de leurs semblables, qu’il y a toujours pour +eux quelque heureuse découverte à faire dans l’océan sans bornes des +sottises humaines; et quand on se contenteroit de rajeunir les vieilles +fascinations, les folies surannées, cet appât est si bien proportionné +à l’avidité ignorante et grossière du peuple, auquel il est surtout +destiné, que son effet est infaillible, quelqu’ignorans et mal-adroits +que puissent être les professeurs de l’art si facile de tromper les +hommes. La philosophie et la physique expérimentale plus cultivées, en +détrompent sans doute un grand nombre; mais celui où le progrès des +connoissances humaines peut pénétrer, sera toujours de beaucoup le plus +petit. + +Le mot de _devin_ se trouve très-souvent dans la Bible; ce qui justifie +l’ancienne remarque qu’il n’y a eu parmi les auteurs sacrés que peu +ou point de philosophes. Moyse défend gravement de consulter les +devins. «La personne, dit-il, qui se détournera après les devins et +les sorcieres en _paillardant_ avec eux, je mettroi ma face contre +la sienne[120].» Il y a plusieurs classes de sorciers indiquées dans +l’Écriture. + +_Chaurnien_ en hébreu signifioit sages. Mais cette expression étoit +fort équivoque et susceptible des diverses acceptions de _sagesse +vraie, sagesse fausse, maligne, dangereuse, affectée_. Ainsi dans tous +les tems il fut des hommes assez politiques, assez habiles pour faire +servir les apparences de la sagesse à leurs intérêts, au succès de +leurs passions, et pour détourner l’étude, la science et le talent du +seul emploi qui les honore; je veux dire la recherche et la propagation +de la vérité. + +Les _Mescuphins_ étoient ceux qui devinoient dans des choses écrites +les secrets les plus cachés; les tireurs d’horoscopes, les interprètes +des songes, les diseurs de bonne aventure manœuvroient ainsi. + +Les _Carthumiens_ étoient les enchanteurs; par leur art ils fascinoient +les yeux et sembloient opérer des changemens fantastiques ou véritables +dans les objets et dans les sens. + +Les _Asaphins_ usoient d’herbes, de drogues particulières et du sang +des victimes pour leurs opérations superstitieuses. + +Les _Casdins_ lisoient dans l’avenir par l’inspection des astres: +c’étoient les astrologues de ce tems-là. + +Ces honnêtes gens qui ne valoient assurément pas nos Comus étoient en +fort grand nombre; ils avoient dans les cours des plus grands rois de +la terre un crédit immense; car la superstition qui a si bien servi +le despotisme, l’a toujours soumis à ses lois, et du sein de cette +confédération terrible qui a ourdi tous les maux de l’humanité, le +triomphe de la superstition a toujours jailli, les ministres de la +religion étoient trop habiles pour se dessaisir d’aucune des parties de +leur pouvoir: ils conservèrent avec soin tout ce qui avoit trait à la +divination; ils se donnèrent en tout pour les confidens des dieux, et +ceignirent aisément du bandeau de l’opinion des hommes qui ne savoient +pas même douter, science qui est à peu près la dernière dont l’homme +s’instruise. + +De tous les peuples qui ont rampé sous le joug de la superstition, nul +n’y fut plus soumis que les Juifs; on recueilleroit dans leur histoire +une infinité de détails sur leurs pratiques folles et coupables. La +grace que Dieu leur faisoit en leur envoyant des prophètes pour les +instruire de sa volonté, devenoit pour ces hommes grossiers et curieux +un piège auquel ils n’échappoient pas. L’autorité des prophetes, leurs +miracles, le libre accès qu’ils avoient auprès des rois, leur influence +dans les délibérations et les affaires publiques, les faisoient +tellement considérer par la multitude, que l’envie d’avoir part à ces +distinctions, en s’arrogeant le don de prophétie devenoit une passion +dévorante, en sorte que si l’on a dit de l’Égypte que tout y étoit +_dieu_, il fut un tems où l’on pouvoit dire de la Palestine que tout +y étoit _prophète_: il y en eut sans doute plus de faux que de vrais; +on n’ignore pas même que les Juifs avoient des enchantemens et des +philtres particuliers pour inspirer le don de prophétie dans lesquels +ils faisoient usage de sperme humain, de sang menstruel, et de tout +plein d’autres choses aussi inutiles que dégoûtantes à avaler; mais +les miracles sont une chose si aisée à opérer aux yeux du peuple, +et la pieuse obscurité des discours, le ton apocalyptique, l’accent +enthousiaste sont si imposans, que les succès furent très-partagés +entre les vrais et les faux-prophetes; ceux-ci eurent recours aux arts +et aux sciences occultes; ils firent ressource de tout et parvinrent à +élever autel contre autel. + +Moïse lui-même nous dit dans l’Exode que les enchanteurs de Pharaon ont +opéré des miracles vrais ou faux; mais que lui, envoyé du Dieu vivant +et soutenu de son pouvoir, en a fait de beaucoup plus considérables +qui ont grièvement affligé l’Égypte, parce que le cœur de son roi +était endurci. Nous devons le croire religieusement, et surtout nous +applaudir de n’en avoir pas été spectateurs. Aujourd’hui que l’illusion +des joueurs de gobelets, tout ce que la mécanique peut avoir de plus +propre à surprendre, à induire en erreur, les étonnans secrets de la +chimie, les prodiges sans nombre qu’ont opérés l’étude de la nature +et les belles expériences qui chaque jour levent une petite partie du +voile qui couvre ses opérations les plus secretes; aujourd’hui, dis-je, +que nous sommes instruits de tout cela jusqu’à un certain point, il +seroit à craindre que notre cœur ne s’endurcît comme celui de Pharaon; +car nous connoissons infiniment moins le démon que les secrets de la +physique; et, comme on l’a remarqué, il semble que, grace au goût de la +philosophie qui nous investit et franchit peu à peu les barrières mêmes +jusqu’ici les plus impénétrables, l’empire du démon va tous les jours +en déclinant. + +Peut-être feroit-on un ouvrage assez curieux que l’histoire détaillée, +autant qu’elle peut l’être, des augures, des artifices, des prophetes, +de leurs manœuvres, des divinations de toute espèce, décrites ou +dévoilées par l’œil sévère et perspicace d’un philosophe. Mais de +toutes celles qu’il pourroit exposer aux yeux dessillés des nations, +il n’en seroit pas de plus bizarre que celle qui sauva d’une triste +catastrophe une société fameuse par son zèle pour la propagation de la +foi, et qui, trop persuadée que cette foi suffisoit pour pénétrer dans +les ténebres de l’avenir, contracta avec une légèreté fort imprudente +un engagement qu’elle n’auroit pu remplir, sans le secours fortuit d’un +horoscope très-étrange. + +Un essaim de Jésuites envoyé à la Chine y prêchoit la vraie religion, +lorsqu’une sécheresse effroyable sembla destiner cet empire à n’être +plus qu’un vaste tombeau; les Chinois alloient périr et avec eux les +Jésuites, vainement invoqués par le despote, sans un miracle qu’ils +pressentirent avec une merveilleuse sagacité, et qui a rendu à jamais +cette société fameuse dans ces contrées désolées. Un poète moderne +a raconté cette anecdote d’une manière plus piquante que nous ne le +saurions faire, et nous nous bornerons à transcrire ses vers, sans +approuver ses licences. + + Fiers rejetons du fameux Loyola, + Dont Port-Royal a foudroyé l’école; + Vous que jadis sans cesse harcela + Le grand Pascal, étayé de Nicole; + Vous qui, de Rome usant les arsenaux, + Fîtes frapper du fatal anathème, + Pour soutenir votre lâche système, + Les Augustins, sous le nom des Arnaud. + Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule, + A tant de fois éprouvé la férule, + Et qui voyant dans ses puissans écrits, + Des Molina les sentimens proscrits; + Contre son livre, au benin Clément onze, + Fîtes pointer le redoutable bronze. + Vous qui dans la Chine alliez à la fois, + Confucius et Dieu mort sur la croix; + Et dont le culte équivoque et commode, + Rapporte à Dieu celui d’une pagode. + De la morale éternels corrupteurs; + Qui du salut élargissez la voie, + Et qui, guidant par des chemins de fleurs, + Les pénitens que le ciel vous envoie, + Au champ de Dieu ne semez que l’ivroie. + Des grands du siecle adroits adulateurs; + Vils artisans de mensonge et de fourbe, + De qui le dos sous l’iniquité courbe; + Qui démasqués et par-tout reconnus, + Etes pourtant par-tout les bien venus; + (Car il n’est lieux de l’un à l’autre pôle, + Où Dieu merci n’ayez le premier rôle.) + Dites-nous donc, par quel puissant moyen, + Vous trouvez l’art d’en imposer aux autres, + Et de coëffer la mître des apôtres, + Chez l’infidèle et le peuple chrétien? + Si l’on en croit vos longs martyrologes, + Où le mensonge a tracé vos éloges, + L’Inde rougit du sang de nos martirs: + Sur un trépied vous rendez des oracles; + Et le païen avide de miracles, + Les voit éclore au gré de ses desirs. + L’aride mort au teint livide et blême, + Lâche sa proie à votre voix suprême; + Par vous le sang qu’elle a coagulé, + Dans les vaisseaux a de nouveau coulé, + A l’ordre seul d’un petit taumaturge, + L’air de vapeurs ou se charge ou se purge; + Et vous avez à vos commandemens, + Le vent, la foudre et tous les élémens. + A ce propos on m’a fait certain conte, + Mes révérends, qu’il faut que je vous conte. + A Lima, dans Golconde, où la terre en son sein, + De ses sablons forme la riche pierre, + Dont le poli réfléchit la lumiere + En cent façons; étoit un jeune essaim + D’Ignatiens, qui dans l’âme indienne, + Alloient, Dieu sait, plantant la foi chrétienne. + Tous les beaux fils qu’a l’Inde sur son bord, + Etoient, par eux catéchisés d’abord. + Les Cordeliers qu’ils avaient pour annexe, + De leur côté baptisoient le beau sexe. + Tout alloit bien; et leur apostolat + Fructifioit, moyenant ce partage, + Si, que de Dieu, le nouvel héritage + Alloit croissant avec beaucoup d’éclat. + Là le démon qu’en figure de bronze, + Fait adorer l’ignorance du bonze; + Graces aux fils d’Ignace et de François, + Alloit perdant tous les jours de ses droits. + L’Ignatien à ces nouvelles plantes, + Distribuoit les graces suffisantes, + Si largement que l’efficace là + Glanoit après les fils de Loyola + Petitement. Quoi qu’il en soit, les drôles, + Par maints bons tours, maintes belles paroles, + Passoient pour saints, se faisoient vénérer + Du peuple Indien qu’ils savoient attirer. + Le bruit en vint jusqu’au roi de Golconde: + Ce prince étoit un vieux païen fieffé, + Qui de son diable étoit si fort coëffé, + Qu’il n’encensoit que cet esprit immonde, + Il vouloit voir ces apôtres nouveaux, + Que de son diable on disoit les rivaux. + Bien croyoit-il entendre des oracles, + Et comme Hérode aller voir des miracles. + Nos révérends, le crucifix en main, + Lui prêchent Dieu, mort pour le genre humain, + En déclamant contre le simulacre + De Satanus. Le roi dont la bile âcre + Jà s’échauffoit à leurs beaux plaidoyers, + Leur dit: messieurs, quand aux dieux on insulte, + Et qu’on annonce un singulier culte; + Encor faut-il de preuves l’étayer. + Depuis six mois la sécheresse afflige + Tout mon royaume; et votre zèle exige + Que de ce Dieu vous obteniez de l’eau. + Si dans trois jours vous n’en faites répandre, + Comme imposteurs je vous ferai tous pendre: + Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau + Représenter à l’absolu monarque, + Que ce seroit tenter le Tout-Puissant: + Nous connoîtrons, dit-il, à cette marque, + S’il est le Dieu sur la terre agissant. + Force fut donc aux moines d’en promettre, + Sauf à tenter l’avis du baromètre, + Qui consulté par eux tous les instans, + Ne répondoit jamais que du beau tems. + Tous de concert alloient plier bagage, + Pour le martyre éprouvant peu d’attraits, + Quand un frater qu’ils laissoient là pour gage, + Et qui pour eux auroit payé les frais, + D’un tel départ leur demanda la cause. + Las! dirent-ils, le prince nous propose + De décorer nos collets de la hard, + S’il ne pleut pas dans trois jours au plus tard. + Quoi, voilà tout? allez, reprit le frère, + Par Loyola, patron du monastère, + Dites au roi que dès demain matin + Nous en aurons, ou j’y perds mon latin. + Pas ne mentoit notre moderne Elie: + Du sein des mers un nuage élevé, + A point nommé de sa féconde pluie, + Vit du pays chaque champ abreuvé. + Et de crier en Golconde au miracle, + Et de donner le bon frere en spectacle, + Qui dit tout bas à nos moines joyeux: + Mes révérends, si j’ai tenu parole, + Vous le devez à certaine v....., + Qu’exprès pour vous me conservent les cieux. + Toutes les fois que l’atmosphere aride, + Va condensant de nouvelles vapeurs, + L’air surchargé de l’élément humide, + Ne manque pas de doubler mes douleurs. + On n’en dit mot à messieurs de Golconde, + Dans le pays il resta constaté, + Que ce n’étoit qu’un fruit de sainteté, + Et non celui de cette peste immonde, + Dont le pénard se trouvoit infecté. + Puisque le bien naît ainsi du désordre, + Que le bon Dieu la conserve à tout l’ordre. + +On voit, toute plaisanterie à part, combien cet étrange baromètre fut +utile et à la Chine et aux missionnaires qui en ont rapporté leur +fameuse querelle sur les lavemens. Les Chinois ne connoissent cette +sorte d’injection qu’on porte dans les intestins par le fondement que +depuis l’introduction des Jésuites dans leur empire; aussi ces peuples +en s’en servant l’appellent-ils _le remède des barbares_. + +Les Jésuites qui voyoient que le mot ignoble de _lavement_, avoit +succédé à celui de _clystere_ gagnerent l’abbé de S. Cyran, et +employerent leur crédit auprès de Louis XIV, pour obtenir que le mot +_lavement_ fut mis au nombre des expressions déshonnêtes: ensorte +que l’abbé de S. Cyran les reprocha au pere Garasse, qu’on appeloit +l’Hélène de la guerre des Jésuites et des Jansénistes; mais, disoit +le pere _Garasse_, je n’entends par _lavement_ que _gargarisme_: «ce +sont les apothicaires qui ont profané ce mot à un usage messéant.» +On substitua donc le mot _remède_ à celui de _lavement_. Remède +comme équivoque parut plus honnête, et c’est bien là notre genre de +chasteté[121]. Louis XIV accorda cette grâce au père le Tellier. Ce +prince ne demanda plus de _lavement_, il demandoit _son remède_; et +l’académie fut chargée d’insérer ce mot avec l’acception nouvelle dans +son dictionnaire... Digne objet d’une intrigue de cour! + +Il paroît que cette honteuse maladie, appelée _cristalline_, qui fut +le _barometre jésuitique_ dans la patrie de Confucius, et qui, dit-on, +se perpétuait dans l’ordre des Jésuites de père en frère, n’étoit +autre chose que la maladie dont parle l’écriture: _le Seigneur frappa +ceux de la ville et de la campagne dans le fondement_[122]. C’est +pour la guérison de cette maladie que les Jésuites ont une messe +imprimée dans un missel[123] à l’honneur de S. Job. Il n’y a rien là +qui forme inconséquence avec leur morale; car il est certain que leurs +casuistes encouragent à braver le danger de la cristalline, bien loin +de l’improuver, quand ils croient que l’œuvre de Dieu peut y être +intéressée. On lit dans le recueil du pere Jésuite Anufin un singulier +fait arrivé à l’un de leurs novices qui s’amusoit avec un jeune homme, +et qui fut surpris au milieu de ses débats par un de ses confreres. +Celui-ci avoit eu la prudence d’observer à travers la serrure et +de se taire; mais quand l’opération fut finie et le novice sorti, +«malheureux, lui dit son camarade, que viens-tu de faire? J’ai tout +vu; tu mériterois que je te dénonçasse; tu es encore tout enflammé de +luxure... tu ne peux pas nier ton crime...--Eh, mon cher ami, répond le +coupable d’un ton de confiance et d’affection, vous ne savez donc pas +que c’est un Juif? je le convertirai, ou il restera l’ennemi de J.-C. +Dans l’une ou l’autre supposition n’ai-je pas raison de le séduire, ou +pour le sauver ou pour le rendre plus coupable?» A ces mots le novice +observateur persuadé, convaincu, pénétré d’admiration, se prosterne, +baise les pieds de son confrère, fait son rapport; et le novice agent +est enregistré parmi les opérateurs des œuvres du Très-Haut. + + + + +LA LINGUANMANIE + + +Si l’on réduisoit toutes les passions de l’homme à ses affections +primitives, tous ses idiômes à l’expression de ses pensées-meres, si +je puis parler ainsi, en dépouillant celles-là de toutes les nuances +dont il les a défigurées, et ceux-ci de toutes les acceptions dont il a +surchargé leurs signes, les dictionnaires seroient moins volumineux et +les sociétés moins corrompues. + +Par exemple, combien l’imagination n’a-t-elle pas brodé en amour le +canevas de la nature? Si ses efforts se fussent bornées à l’embellir +des illusions morales les plus touchantes, nous devrions nous en +applaudir. Mais il y a beaucoup plus d’imaginations déréglées +que d’imaginations sensibles; et voilà pourquoi il y a plus de +libertinage que de tendresse parmi les hommes; voilà pourquoi il faut +maintenant une foule d’épithètes pour retracer toutes les nuances +d’un sentiment, qui tiède ou exalté, vicieux ou héroïque, généreux +ou coupable, n’est après tout et ne sera jamais que le penchant plus +ou moins vif d’un sexe vers l’autre. L’impudicité, la lubricité, la +lasciveté, le libertinage, la mélancolie érotique sont des qualités +très-distinctes, et ne sont cependant que des nuances plus ou moins +fortes des mêmes sensations. La lubricité, la lasciveté, par exemple, +sont des aptitudes purement naturelles au plaisir; car plusieurs +especes d’animaux sont lascifs et lubriques; mais il n’en est point +d’_impudiques_. L’impudicité est une qualité inhérente à la nature +raisonnable et non pas à une propension naturelle, comme la lubricité. +L’impudicité est dans les yeux, dans la contenance, dans les gestes, +dans les discours: elle annonce un tempérament très-violent, sans en +être la preuve bien certaine; mais elle promet beaucoup de plaisir +dans la jouissance et tient sa promesse, parce que l’imagination est +le véritable foyer de la jouissance que l’homme a variée, prolongée, +étendue par l’étude et le raffinement des plaisirs. + +Mais enfin, ces dénominations et toutes les autres de cette espece, +ne sont autre chose qu’un appétit violent qui porte à jouir sans +mesure, à chercher sans cette retenue, peut-être plus naturelle qu’on +ne croit, mais dans sa plus grande partie d’institution humaine; à +chercher, dis-je, sans cette retenue que nous appelons _pudeur_, les +moyens les plus variés, les plus industrieux, les plus sûrs de se +satisfaire, d’éteindre des feux qui dévorent, mais dont la chaleur est +si séduisante, qu’on les provoque après les avoir étreints. + +Cet état tient purement à la nature et à notre constitution. C’est +la faim, le sentiment du besoin de prendre sa nourriture, lequel par +excès de sensualité produit la gourmandise, et par la privation trop +longue des moyens de se satisfaire, dégénere en rage. Le désir de la +jouissance qui est un besoin tout aussi naturel, quoique moins fréquent +et plus ou moins impérieux, selon la diversité des tempéramens, se +porte quelquefois jusqu’à la manie, jusqu’aux plus grands excès +physiques et moraux, qui tous tendent à la jouissance de l’objet par +lequel peut être assouvie la passion ardente dont on est agité. + +Cette fievre dévorante s’appelle chez les femmes _nimphomanie_[124]; +elle s’appelleroit chez les hommes _mentulomanie_, s’ils y étoient +aussi sujets qu’elles; mais leur conformation s’y oppose, et plus +encore leurs mœurs qui, exigeant moins de retenue et de contrainte, et +ne comptant la pudeur qu’au nombre de ces raffinemens dont l’industrie +humaine a su embellir ou nuancer les attraits de la nature, ne les +exposent point aux ravages des désirs trop réprimés ou trop exaltés. +D’ailleurs nos organes étant beaucoup plus susceptibles de mouvemens +spontanés que ceux de l’autre sexe, l’intensité des désirs peut +rarement être aussi dangereuse, bien que les hommes aussi bien que +les femmes aient des maladies produites par une cause à peu près +pareille[125]; mais dont une constitution mâle, plus aisée à détendre, +ne sauroit être long-temps pénétrée. + +Il seroit triste, il seroit hideux de raconter les effets si bizarres +de la nymphomanie. Peut-être le déréglement de l’imagination y +contribue-t-il beaucoup plus que l’énergie vénérienne que le sujet qui +en est attaqué a reçu de la nature. En effet, le prurit de la vulve +n’est point du tout la nymphomanie. Le prurit peut être, à la vérité, +une disposition à cette manie; mais il ne faut pas croire qu’il en +soit toujours suivi. Il excite, il force à porter les doigts dans les +conduits irrités; à les frotter pour se procurer du soulagement, +comme il arrive dans toutes les parties du corps que l’on agace dans +la même vue, pour y atténuer les causes irritantes. Ces titillations, +ces attouchemens, quelque vifs et désirés qu’ils puissent être, se font +du moins sans témoins; au lieu que ceux qu’occasionne la nymphomanie +bravent les spectateurs et les circonstances. C’est que le prurit +ne s’établit que dans la vulve, au lieu que la manie forcenée de la +jouissance réside dans le cerveau. Mais la vulve lui transmet en outre +l’impression qu’elle reçoit avec des modifications propres à investir +l’ame d’une foule d’idées lascives. De là ce feu s’alimente lui-même; +car la vulve est affectée à son tour par l’influence de l’ame avide +de volupté, indépendamment de toute impression des sens, et réagit +sur le cerveau. Ainsi l’ame est de plus en plus profondément pénétrée +de sensations et d’idées lascives, qui, ne pouvant pas subsister trop +longtems sans la fatiguer, détermine sa volonté à faire cesser cette +inquiétude attachée à la prolongation de tout sentiment trop vif, à +employer tous les moyens imaginables pour parvenir à ce but. + +Il est incroyable combien l’industrie humaine aiguisée par la passion +a varié les moyens de donner du plaisir, ou plutôt les attitudes du +plaisir; car il est toujours le même, et nous avons beau lutter contre +la nature, nous ne dépasserons pas son but. Elle paroît avoir distribué +à la vérité beaucoup de provoquans dans ses productions[126]. Mais +il est certain que les fibres du cerveau s’étendent indépendamment +d’aucune affection immédiate de la nature. Tout ce qui échauffe +l’imagination, agace les sens ou plutôt la volonté à laquelle +très-souvent les sens ne suffisent point, et ceux-ci sont au moins +autant aidés par celle-là, que l’imagination peut jamais l’être par +le tempérament le plus vif, le plus ardent, par les sens les mieux +disposés, les mieux servis de l’âge et des circonstances. + +Ensuite comme c’est le propre de toutes les passions de l’ame +de devenir plus violentes, en raison de la résistance et que la +nymphomanie n’est pas facile à contenter, elle finit par être +insatiable. Les femmes qui en sont atteintes ne gardent plus aucune +mesure; et ce sexe si bien fait pour une molle résistance, pour étaler +tous les charmes de la timide pudeur, déshonore dans cette affreuse +maladie, ses attraits par les plus sales prostitutions; il demande, +il recherche, il attaque; les désirs s’irritent par ce qui sembleroit +devoir suffire pour les assouvir et qui suffiroit en effet, si le +simple prurit de la vulve sollicitoit le plaisir. Mais quand le foyer +du désir est le cerveau, il s’accroît sans cesse; et Messaline, plutôt +lassée que rassasiée[127], court sans relâche après le plaisir et +l’amour qui la fuit avec horreur. + +Il faut en convenir cependant: l’observation nous offre en ce genre +quelques phénomenes qui semblent le simple ouvrage de la nature. M. de +Buffon a vu une jeune fille de douze ans, très brune, d’un teint vif +et très coloré, de petite taille, mais assez grasse, déjà formée et +ornée d’une jolie gorge, qui faisoit les actions les plus indécentes au +seul aspect d’un homme. La présence de ses parens, leurs remontrances, +les plus rudes châtimens, rien ne la retenoit; elle ne perdoit +cependant pas la raison et ses accès affreux cessoient quand elle étoit +avec des femmes. Peut-on supposer que cet enfant avoit déjà beaucoup +abusé de son instinct? + +En général, les filles brunes, de bonne santé, d’une complexion forte, +qui sont vierges, et surtout celles qui, par leur état, semblent +destinées à ne pouvoir cesser de l’être; les jeunes veuves, les +femmes qui ont des maris peu vigoureux, ont le plus de disposition +à la nymphomanie, et cela seul prouveroit que le principal foyer de +cette maladie est dans une imagination trop aiguisée, trop impétueuse; +mais que l’inaction, contre nature, des sens pourvus de force et de +jeunesse en est aussi un des principaux mobiles. Il est donc juste que +chaque individu consulte son instinct dont l’impulsion est toujours +sûre. Quiconque est conformé de manière à procréer son semblable, a +évidemment droit de le faire; c’est le cri de la nature qui est la +souveraine universelle, et dont les loix méritent sans doute plus +de respect que toutes ces idées factices d’ordre, de régularité, de +principes dont nous décorons nos tyranniques chimères et auxquelles +il est impossible de se soumettre servilement, qui ne font que +d’infortunées victimes ou d’odieux hypocrites, et qui ne reglent rien +pas plus au physique qu’au moral que les contrariétés faites à la +nature ne peuvent jamais ordonner. Les habitudes physiques exercent un +empire très-réel, très-despotique, souvent très-funeste, et exposent +plus souvent à des maux cruels qu’elles n’arment contr’eux. La machine +humaine ne doit pas être plus réglée que l’élément qui l’environne; +il faut travailler, se fatiguer même, se reposer, être inactif, selon +que le sentiment des forces l’indique. Ce seroit une prétention +très-absurde et très-ridicule que de vouloir suivre la loi d’uniformité +et se fixer à la même assiette, quand tous les êtres avec lesquels +on a des rapports intimes sont dans une vicissitude continuelle. +Le changement est nécessaire, ne fût-ce que pour nous préparer aux +secousses violentes qui quelquefois ébranlent les fondemens de notre +existence. Nos corps sont comme des plantes dont la tige se fortifie au +milieu des orages par le choc des vents contraires. + +L’exercice, une gymnastique bien conçue seroit sans doute la ressource +la plus efficace contre les suites dangereuses de la vie inactive; +mais cette ressource n’est pas également à l’usage des deux sexes. +L’équitation, par exemple, ne paroît pas très convenable aux femmes, +qui ne peuvent guere en user qu’avec danger, ou avec des précautions +qui la rendent presque inutile. Il est si vrai que la nature ne les +a pas disposées pour cet exercice, que là seulement elles paroissent +perdre les graces qui leur sont particulieres, sans prendre celles du +sexe qu’elles veulent imiter. + +La danse paroît plus compatible aux agrémens propres aux femmes; mais +la maniere dont elles s’y livrent est souvent plus capable d’énerver +que de fortifier les organes. Les anciens qui ont eu le grand art de +faire servir les plaisirs des sens au profit du corps, avoient fait +de la danse une partie de leur gymnastique: ils employoient la musique +pour calmer ou diriger les mouvemens de l’âme; ils embellissoient +l’utile, ils rendoient salutaire la volupté. + +Mais si dans la naissance des corps politiques les amusemens furent +assortis à la sévérité des institutions dont ces corps tiroient leur +force, ils dégénérerent bien rapidement avec les mœurs,[128] et si les +anciens s’occuperent d’abord à trouver tout ce qui pouvoit augmenter +les forces et conserver la santé, ils en vinrent à ne chercher qu’à +faciliter et étendre les jouissances; et c’est encore ici une occasion +de remarquer combien nous les exaltons pour nous calomnier nous-mêmes. +Quel parallèle y a-t-il à faire de nos mœurs avec l’esquisse que je +vais tracer? + +Quand une femme avoit _coricobolé_ une demi-heure, de jeunes personnes, +soit filles, soit garçons, selon le goût de l’actrice, l’essuyoient +avec des peaux de cygne. Ces jeunes gens s’appelloient _Jatraliptæ_. +Les _Unctores_ répandoient ensuite les essences. Les _Fricatores_ +détergeoient la peau. Les _Alipari_ épiloient. Les _Dropacistæ_ +enlevoient les cors et les durillons. Les _Paratiltriæ_ étoient des +petits enfants qui nettoyoient toutes les ouvertures, les oreilles, +l’anus, la vulve, etc. Les _Picatrices_ étoient de jeunes filles +uniquement chargées du soin de peigner tous les cheveux que la nature +a répandus sur le corps, pour éviter les croisements qui nuisent aux +intromissions. Enfin, les _Tractatrices_ pétrissoient voluptueusement +toutes les jointures pour les rendre plus souples. Une femme ainsi +préparée se couvroit d’une de ces gazes, qui, selon l’expression d’un +ancien, ressembloient à _du vent tissu_, et laissoit briller tout +l’éclat de la beauté; elle passoit dans le cabinet des parfums, où au +son des instrumens qui versoient une autre sorte de volupté dans son +âme, elle se livroit aux transports de l’amour... Portons-nous les +raffinemens de la jouissance jusqu’à cet excès de recherches[129]? + +Il seroit possible d’apporter en preuve de notre infériorité en fait +de libertinage, par rapport aux anciens, une infinité de passages qui +étonneroient nos satyres les plus déterminés. Nous avons déjà montré +dans un morceau de ces mélanges très en raccourci, ce que le peuple +de Dieu savoit faire[130]. Érasme a recueilli dans les auteurs Grecs +et Romains une foule d’anecdotes et de proverbes qui supposent des +faits dont l’imagination la plus hardie est effrayée: j’en citerai +quelques-uns. + +Nous n’avons point, par exemple, de mauvais lieux qui puissent nous +donner une idée de ce qu’on appelloit à Samos _le parterre de la +nature_. C’étoient des maisons publiques où les hommes et les femmes +pêle-mêle s’abandonnoient à tous les genres de libertinages (I): car +ce seroit prostituer le mot volupté que de l’employer ici. Les deux +sexes y offroient des modèles de beauté, et de là le titre de _parterre +de la nature_[131]. Les vieilles mettoient encore à profit dans +d’autres lieux les restes de leur lubricité. Elles étoient tellement +impudiques qu’on les comparoit à des animaux qui avoient l’odeur, +l’ardeur, la lasciveté des boucs[132]. + + _..... Verum noverat + Anus caprissantis vocare viatica._ + +Dans l’île de Sardaigne qui n’a jamais été un pays très-florissant ni +très-peuplé, le nom du lieu appelé _Ancon_ avoit pour étymologie celui +de la reine Omphale, qui faisoit tribader ses femmes ensemble, puis les +enfermoit indistinctement avec des hommes choisis pour briller dans ces +sortes de combats.[133] + +On sait ce que le despotisme oriental a toujours coûté à l’humanité et +à l’amour; il a dans tous les tems foulé celle-là et profané celui-ci. +C’est de Sardanapale,[134] l’un des plus vils tyrans de ces contrées, +que vient l’idée et l’usage d’unir la prostitution des filles et des +garçons. + +Corinthe pouvoit le disputer à Samos pour la perfection de la +prostitution publique; elle y étoit tellement révérée qu’il y avoit +des temples où l’on adressoit sans cesse des prieres aux dieux pour +augmenter le nombre des prostituées[135]. On prétendoit qu’elles +avoient sauvé la ville. Mais en général les Corinthiens passoient pour +posséder presque exclusivement l’art de la souplesse et des mouvements +voluptueux[136]. On les reconnoissoit à une certaine tournure, à une +coupe, à un galbe particuliers. + +Les Lesbiennes sont citées pour l’invention ou la coutume d’avoir rendu +la bouche le plus fréquent organe de la volupté[137]. + +Différens peuples se distinguerent ainsi par des usages bien étranges +et plus fréquens chez eux que chez tous les autres; de sorte que ce +qui n’est aujourd’hui que le vice de tel ou tel individu, étoit alors +le caractère distinctif de tout un peuple. Ainsi, de ces peuples de +l’isle d’Eubœ qui n’aimoient que les enfans et qui les prostituoient de +toutes manieres, vint le mot _chalcider_[138]. Ainsi l’on créa celui +de _phicidisser_ pour indiquer une fantaisie bien dégoûtante[139]. +On exprima l’habitude qu’avoient les habitans de Sylphos, l’une des +Cyclades, d’aider les plaisirs naturels par ceux de l’anus, au moyen +du mot _siphniasser_[140]. Ainsi l’on trouva des mots pour tout +peindre dans des siècles de corruption où l’on éprouva de tout. De là, +le _cleitoriazein_[141], ou contraction des deux clitoris; opération +qu’Hesychius et Suida ont pris la peine de nous expliquer, en nous +apprenant que ce travail se fait comme le frai de la carpe contre sa +semblable; l’une s’agite quand l’autre s’arrête, et réciproquement +(d’où le proverbe _non fatis liques_); de là l’expression de +_cunnilangues_ que Sénèque définit ainsi: Les Phéniciens différoient +des Lesbiens en ce que les premiers se rougissoient les lèvres pour +imiter plus parfaitement l’entrée du vrai sanctuaire de l’amour; au +lieu que les Lesbiens qui n’y mettoient d’autre fard que l’empreinte +des libations amoureuses les avoient blanches[142], et ce n’est +pas la maniere la plus singuliere dont on ait paré ses lèvres; car +Suétone rapporte que le fils de Vitellius les enduisoit de miel pour +sucer le gland de son giton de maniere à augmenter son plaisir, en +lubrifiant ainsi la peau fine qui revêt cette partie, la salive de +l’agent imprégnée de miel attiroit les flots d’amour. C’étoit[143] un +aphrodisiaque connu et puissant pour les hommes usés. Mais Vitellius +faisoit cette cérémonie tous les jours et publiquement sur tous ceux +qui vouloient s’y prêter[144]; ce qui n’est guere plus bizarre que ces +libations (_semen et menstruum_) que certaines femmes, selon Épiphane, +offroient aux dieux, pour les avaler ensuite[145]. + + +Je finis cette singuliere récapitulation par demander aux moralistes +si les anciens alloient beaucoup mieux que nous, et aux érudits quel +service ils croient avoir rendu aux hommes et aux lettres, quand ils +ont déterré ces anecdotes et tant d’autres pareilles dans les archives +de l’antiquité? + + + + +ANNOTATIONS DITES DU CHEVALIER DE PIERRUGUES + + + + +SUR L’ANAGOGIE + + +_Anagogie_, recherche du sens mystique des Ecritures, ravissement ou +élévation de l’esprit vers les choses divines; du grec Αναγωγη, formé +de ανα, _en haut_, et de αγω, je conduis. + + +«Le sens anagogique, dit le révérend père Lamy (_Introduction à +l’Ecriture sainte_, liv. II, chap. II), explique de la félicité +éternelle ce qui est dans l’Écriture de la Terre promise; c’est le ciel +dans ce sens. La Jérusalem de la terre, c’est la Jérusalem céleste; +l’homme formé d’abord de la terre, animé ensuite du souffle de Dieu, +est l’image de l’homme revêtu d’un corps corruptible, qui ressuscitera +un jour immortel. Il faut remarquer ici que les prophètes n’ont pas +moins prédit ce qui devait arriver à Jésus-Christ et à son Eglise par +leurs actions que par leurs paroles. Le prophète Osée, en épousant une +femme de mauvaise vie, représente Jésus-Christ, qui, par son union avec +l’Eglise, l’a purifiée de toutes ses taches. Le serpent d’airain élevé +dans le désert, était la figure du Sauveur élevé en croix. La loi de la +circoncision n’ordonnait à la lettre que de circoncire la chair, mais +dans un sens spirituel elle signifie cette circoncision du cœur par +laquelle les chrétiens doivent retrancher et réprimer en eux les désirs +qui pourraient être contraires à la loi de Dieu.» + +D’après cette interprétation métaphorique, on doit s’apercevoir que +tout l’Ancien Testament n’est qu’une figure, un clair-obscur: c’est +pourquoi saint Augustin (_De Trin._, liv. I, chap. II) a fort bien +remarqué que les auteurs sacrés recourent aux mots figurés lorsqu’ils +ne trouvent pas des mots propres pour exprimer leurs idées. Ils +s’en servent comme des voiles pour cacher ce que la pudeur défend +quelquefois de nommer. C’est ainsi, dit ce saint, que sous le mot de +_pied_, l’Écriture comprend toutes les parties inférieures du corps; +témoin cet exemple: «Sephora prit une pierre tranchante; elle coupa +le prépuce de son fils et toucha _ses pieds_.» «Tulit illico Sephora +occultissimam petram, et circumcidit præputium filii sui, tetigitque +pedes ejus.» (_Exod._, cap. IV, v. 25.) + +Dans ce passage l’Écriture prend un mot honnête au lieu d’un mot qui +ne l’est pas. Mais n’importe! Son style si simple et si sublime, +l’élévation de ses pensées et le brillant des métaphores dont Dieu +fait partout un si digne et fréquent usage, conviennent d’autant plus +aux hommes que, créés à sa ressemblance, il fallait, pour s’en faire +comprendre, qu’il appropriât son langage à celui de son peuple, et +qu’il se conformât à ses idées et à sa manière de concevoir. C’est +là sans doute la raison pourquoi la Bible, en parlant de Dieu, nous +le représente sans cesse comme s’il avait un corps tout semblable au +nôtre, avec nos passions, nos vices et nos vertus. Si donc elle lui +attribue de la colère, de la piété, de la fureur, et lui donne des +yeux, une bouche, des mains et des pieds, il n’en suit pas qu’il faille +le prendre au pied de la lettre, mais tel que notre imagination a +l’habitude de se le figurer, malgré les lumières de notre faible raison +et de la foi divine qui nous a été révélée de toute éternité. Si donc +il est des personnes assez grossières pour se méprendre sur le sens +anagogique de l’Écriture, il faut en avoir pitié et implorer pour elles +l’infusion du Saint-Esprit. + +Mais le lecteur est suffisamment éclairé sur l’explication d’un titre +que Mirabeau, on ne sait pas pourquoi, a jugé à propos de laisser en +grec; et il comprendra sans doute la mysticité de cet ouvrage. + + +I--«Des anus d’or guérissaient les hémorrhoïdes.» + +En l’an du monde 2860, Ophni et Phinées, deux fils du grand-prêtre +Héli, couchaient avec toutes les femmes qui venaient à la porte du +tabernacle: «dormiebant cum mulieribus quæ observabant ad ostium +Tabernaculi.» (_Reg._, lib. I, cap. 2, v. 22.) + +Le vieillard instruit de ces désordres, réprimanda paternellement ses +fils, et malgré les sages conseils qu’il leur donna sur les devoirs +des prêtres qu’ils violaient, ils n’écoutèrent point la voix de leur +père, «non audierunt vocem patris sui;» ce qui était inutile, ce me +semble, puisque d’avance le Seigneur avait déjà résolu de les tuer, +«quia voluit Dominus occidere eos.» (_Rois_, liv. I, ch. 2, v. 25.) Or, +le Dieu d’Israël, colère et jaloux, se fâcha un beau matin du bloc de +peccadilles qu’avaient commises ces fils, et pour les punir, voici ce +qu’il imagina. Il engage son peuple, qu’il aime tant, dans une terrible +bataille, où, vainqueurs par ses ordres, les Philistins passent au fil +de l’épée 30,000 juifs qui n’avaient couché avec personne, prennent +l’Arche d’alliance et tuent les deux fils d’Héli, pour apprendre +aux autres, sans doute, qu’il est dangereux d’interpréter trop +littéralement le précepte divin: «Croissez et multipliez.» + +Mais voyez cet enchaînement de justice divine: après ce bel exploit, +marqué au coin de l’humanité, et les corrections toutes paternelles +qu’il vient d’administrer à son peuple chéri, ne voilà-t-il pas que +Dieu, si drôle dans ses lubies, cherche maintenant une querelle +d’Allemand à ces pauvres Philistins, qu’il déteste, parce qu’ils +retiennent son arche, qu’il n’a pas daigné défendre lui-même au jour du +péril, et les punit d’affreuses hémorroïdes, dont il frappe les parties +les plus secrètes et les plus honteuses de leur corps, et leur fait +ainsi pourrir le derrière!!!... «Percutiebantur in secretiori parte +natium.» (_Rois_, liv. I, ch. 5, v. 12.) + +Grande était certes la consternation de ces idolâtres! mais que +font-ils, pensez-vous, pour se délivrer de cette horrible maladie?... +Ils assemblent tout bonnement leurs prêtres et leurs prophètes, et, +selon le conseil de ces devins, ils entrent en composition avec le Père +Eternel, qui, moyennant le renvoi de la boîte carrée et d’un cadeau de +cinq _anus d’or_, apaise son courroux et le délivre de ce fléau. «Hi +sunt autem ani aurei, quos reddiderunt, Philistum pro delicto Domino; +Azotus unum, Gaza unum, Ascalon unum, Greth unum, Accaron unum.» +(_Rois_, liv. II, ch. 6, v. 17.) + +Grâce au progrès des sciences et à l’habileté de nos médecins, nous +sommes dispensés, si pareil accident nous afflige, de recourir à ce +coûteux, mais efficace moyen, comme chacun sait; mais si une offrande +de cette espèce est tombée en désuétude aujourd’hui, nos Esculapes +n’oublient cependant point de formuler quelquefois leurs mémoires sur +le prix que peuvent valoir cinq anus d’or: + + _Auri sacra fames!..._ + +Cette anagogie doit nous apprendre, dit le prieur de Sombreval, +qu’il ne suffit pas à un père d’être bon lui-même, s’il ne travaille +encore à rendre bons ses enfants; que Dieu, par les voies les plus +inconcevables, venge l’injure faite aux choses saintes par l’abandon +même de ce qu’il y a de plus saint; que rien ne l’irrite tant que les +péchés des prêtres; qu’il ne protège enfin que ceux qui l’honorent, et +ne fait éclater sa gloire que pour ceux qui se rendent dignes de lui. + + +II.--«La bête de l’Apocalypse, qui a 666... sur le front.» + +La science des nombres n’est point une rêverie. Ecoutez plutôt ce que +dit saint Jean dans l’_Apocalypse_ (Αποκάλυψις, mot inventé par les +Septantes suivant saint Jérôme pour désigner les _Révélations de saint +Jean_) verset 18, nombre ignoble, chapitre 13, nombre fatal: + +«Qui habet intellectum computet numerum bestiæ; numerus enim hominis +est, et numerus ejus sexcenti sexaginta sex.»--«Que celui qui a de +l’intelligence suppute le nombre de la bête, car son nombre est le +nombre d’un homme.» + +Les catholiques et les protestants, dit Voltaire (_Dictionnaire +philosophique_, art. _Apocalypse_, sect. II), ont tous expliqué +l’_Apocalypse_ en leur faveur; et chacun y a trouvé tout juste ce +qui convenait à ses intérêts. Ils ont surtout fait de merveilleux +commentaires sur la grande bête à sept têtes et à dix cornes, ayant +le poil d’un léopard, les pieds d’un ours, et la gueule d’un lion, la +force d’un dragon; et il fallait, pour vendre et acheter, avoir le +caractère et le nombre de la bête, et ce nombre était 666. + +Bossuet trouve que cette bête était évidemment l’Empereur Dioclétien, +en faisant un acrostiche de son nom. Crotius croyait que c’était +Trajan. Un curé de Saint-Sulpice, nommé La Chétardie, connu par +d’étranges aventures, prouve que la bête était Julien l’Apostat. Jurien +prouve que la bête est le pape. Un prédicant a démontré que c’est +Louis XIV. Un bon catholique a démontré que c’est le roi d’Angleterre, +Guillaume. + +C’est ainsi que s’en explique le grand homme. Mais cela ne prouve +rien contre ces messieurs, car un savant moderne a prétendu, dans le +temps, que cette bête de l’Apocalypse n’était autre que Louis XVIII, en +décomposant le nombre six cent soixante-six de la manière suivante: + + L 50 + V 5 + D 500 + O 0 + V 5 + I 1 + C 100 + V 5 + ----- + SUMMA 666 + +Les chiffres romains forment, dit-il, un mot dont les chiffres arabes +sont la désignation numérique et mystique; car additionnés, ils donnent +le nombre 18, et de front, le nombre de la bête. + + + + +SUR L’ANÉLYTROÏDE + + +_L’Anélytroïde_, qui n’est couvert d’aucune enveloppe; du grec +Ανελυτρος, formée par l’α privatif suivi de l’ν euphonique et du mot +ελυτρος, dérivé de ελυτροω, _envelopper_, recouvrir, et par extension, +_perforation_. + + +I.--«Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés, +ce sont les interprétations forcées que notre amour-propre, si +orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre misère, a voulu donner +à tous les passages que nous ne pouvons expliquer.» + +Nous avons déjà fait remarquer que Dieu, en communiquant avec les +hommes, emprunte toujours leur langage pour se mettre à portée de +leur faible entendement. Aujourd’hui que ces temps heureux sont loin +de nous, pour comprendre le mystérieux de la parole divine que Dieu a +consignée dans le livre sacré, il faut de nécessité absolue recourir +d’abord aux lumières du Saint-Esprit, en soumettant sa raison à +l’autorité de ce livre sublime qui ne peut faillir; puis étudier avec +soin, persévérance et humilité, le caractère, le tout, les propriétés +et le génie d’une langue aussi ancienne que la nature, et dont les +racines peu nombreuses expliquent si merveilleusement la signification +de ses mots sonores, et leur liaison avec les choses qu’ils dépeignent +avec tant de verve et de couleur; langue véritablement admirable, +puisque Adam se servit de son abondante stérilité pour donner aux +plantes et aux animaux qui venaient d’être tirés du néant, un nom +qui marquait leur nature et leur propriété (_Gen._, chap. II, v. +19); langue renfermant ainsi un sens allégorique, anagogique et +tropologique, et portant avec elle la preuve irrécusable et évidente +qu’elle fut consacrée par la bouche de Dieu!... + +Or, pour éviter toute espèce d’interprétation forcée, confrontez +avec l’original de ce livre divin, conservé dans l’arche de Noé, les +versions des savants interprètes et les doctes élucubrations des +commentateurs. Puis, consultez les Saints Pères qui nous ont légué ce +précieux trésor; ensuite les canons de l’Église, les conciles et les +explications lucides, les profondes méditations de nos théologiens +vous guideront tout naturellement dans la connaissance parfaite d’une +matière où il serait plus que téméraire de se fier à ses propres forces +pour parvenir à l’intelligence des textes originaux. Si vous avez eu +le courage de vous instruire dans la religion de ces docteurs, alors +disparaîtront devant vos yeux les doutes illégitimes, les apparentes +contradictions et les prétendues erreurs sur la physique, la chimie et +l’astronomie, que des esprits audacieux croient trouver dans la Bible, +mais qui, fort heureusement, n’existent que dans leur imagination +déréglée et corrompue; alors soudainement inspiré par la _grâce +agissante_, il vous sera donné de comprendre «la raison qui peut avoir +obligé Dieu, après ces espaces infinis de l’éternité qui ont précédé +la création du monde, à le créer dans le temps; que sans besoin comme +sans nécessité, puisqu’il possède toutes choses et que seul il peut se +suffire à lui-même, l’Éternel, en opérant cette merveille, n’a eu en +vue que son Verbe divin, qu’il a prévu devoir s’incarner, et s’offrir +lui-même en sacrifice, et que le monde n’a été formé que par le Verbe +et pour le Verbe, qui devait un jour le réparer après sa chute et +rendre à Dieu une gloire infinie et digne de lui.» (Lamy, _Introduction +à l’Écriture sainte_, liv. I, chap. 2.) + +C’est alors, ami lecteur, que, nourrie de la parole divine et devenue +«digne de porter les souliers de Jésus-Christ (saint Mathieu, chap. +III, v. 11), et de délier la courroie de ses boucles» (saint Luc, chap. +III, v. 16), votre âme en se dégageant de la misérable enveloppe qui +la tenait enchaînée ici-bas, s’élancera toute joyeuse vers le brillant +séjour de la céleste Jérusalem, où elle habitera avec les Chérubins, +espèces d’animaux (Ezéchiel, chap. X, v. 15) qui servent de monture à +Dieu quand il se met en voyage, «_ascendit super Cherubin et volavit_»; +de ces Chérubins, à la face bouffie, dont l’un d’entre eux fut mis en +sentinelle à la porte du Paradis terrestre avec une épée flamboyante, +pour empêcher notre premier père et sa pétulante moitié de rentrer dans +ce lieu de délices (_Genèse_, chap. III, v. 24) avec les Séraphins qui +précédaient les roues mystérieuses qu’Ezéchiel vit sous le firmament +(Ezéchiel, chap. I, v. 5 à 28); avec les Anges, les Archanges, les +Trônes, les Dominations, les Vertus, les Potentats, les Principautés, +les Forts, les Légers, les Souffles, les Flammes, les Étincelles; dans +ce ciel où vous entendrez les Anges chanter _hosanna_ treize mille six +cent trois fois, et ensuite s’endormir paisiblement sur les marches +resplendissantes du trône immortel que soutiennent les Séraphins; où +vous verrez des ballets entre les Saints et les Étoiles, les Chérubins +et les Comètes; que sais-je? avec toute la milice céleste: ce qui sera +un peu fade, il est bien vrai, mais du reste fort amusant. + + +II.--«L’un des articles de la _Genèse_ qui a singulièrement aiguisé +l’esprit humain, c’est le verset 27 du chapitre I «Dieu créa l’homme à +son image; il le créa mâle et femelle.» + +--«Si Dieu ou les Dieux secondaires créèrent l’homme mâle et femelle à +leur ressemblance, il semble en ce cas que les Juifs croyaient Dieu et +les Dieux mâles et femelles. On a recherché si l’auteur veut dire que +l’homme avait d’abord les deux sexes, ou s’il entend que Dieu fit Adam +et Ève le même jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et +Ève en même temps; mais ce sens contredirait absolument la formation de +la femme faite d’une côte de l’homme longtemps après les sept jours.» +(Voltaire, _Dictionnaire philosophique_, art. _Genèse_.) + +Malgré ce raisonnement si serré, si judicieux de Voltaire, comment ne +point croire à la création d’Adam et d’Ève en même temps, au même jour, +le sixième du monde, lorsque la _Vulgate_ et toutes les versions qui se +sont faites sur le texte hébreu, disent si positivement au chap. I, v. +27, que Dieu les créa homme et femelle, _masculum et fœminam creavit +EOS_? Cependant il est évidemment clair que par ce passage (La Bible +anglaise l’interprète de la même manière: «_Male and female created +HE THEM_») il faut entendre qu’Adam a dû être créé androgyne, puisque +Dieu, jugeant qu’il n’était pas bon _que l’homme fût seul_, ne forma la +femme qu’à la fin du septième jour, d’une des côtes qu’il tira d’Adam +pendant le sommeil divin où il l’avait plongé. (_Gen._, chap. II, v. +18, 21, 22). Mais, si Adam avait le sexe double, comment a-t-il fait +alors pour se faire des enfants à lui-même? Comment mettre en harmonie +ce passage de la _Genèse_ avec la manifeste contradiction qu’il paraît +impliquer? Cette question embarrassante a fait suer bien des pères de +l’Église, mais saint Thomas d’Aquin (_Quæst._, cap. I et seq.) plus +malin ou plus inspiré que ses confrères, l’a résolue sans difficulté, +en assurant que les hommes se faisaient, dans l’état d’innocence, par +l’intuition des idées ou d’une manière spirituelle, comme par l’endroit +dont parle Agnès dans l’_École des Femmes_, en prétendant que les +parties de la génération ne sont venues aux hommes qu’après le péché, +comme les marques perpétuelles de la désobéissance du premier!!!... +Et qu’on ne soupçonne pas l’ange de l’école de déraisonner! il était +plus que personne à même de connaître la vérité qu’il avance, lui +qui conversait dans la sainte familiarité de son Dieu; lui à qui, +selon le trop hardi abbé Dulaurens (_Arétin moderne_, 2e partie, art. +_Calendrier_), un crucifix de bois a fait un compliment académique, +le jour sans doute qu’il prouva si heureusement et avec tant de +clarté, dans sa soixante-quinzième question, que l’homme possède trois +âmes _végétatives_; savoir, la _nutritive_, _l’augmentative_ et la +_générative_! + + +III.--«Le nom qu’Adam donna à chacun des animaux est son nom véritable.» + +Un philosophe déiste du dix-huitième siècle, dans ses _Commentaires sur +la Bible_, s’est permis de calomnier ce passage de la Genèse, en disant +que «cela supposait qu’il y avait déjà un langage très abondant, et +qu’Adam, connaissant tout d’un coup les propriétés de chaque animal, +exprima toutes les propriétés de chaque espèce par un seul mot, de +sorte que chaque nom était une définition»; et s’armant de l’arme +du ridicule, si mortelle entre ses mains, il ajouta dans son délire +«qu’il était triste qu’une si belle langue fût entièrement perdue; que +plusieurs savants s’occupaient à la retrouver et qu’ils y auraient de +la peine.» + +Mais si cet orgueilleux eût été rempli de foi, il eût admiré le plus +ce qu’il comprend le moins et se fût aisément convaincu que si notre +premier père donna à chaque animal son vrai nom, c’est que, créé +dans un état de pure innocence, il avait reçu de Dieu, au rapport de +saint Thomas (_Quæst._, 94, art. 3), la science la plus parfaite et +la connaissance de toutes les choses de la nature; que sur l’ordre de +Dieu même, Adam avait imposé à tous les animaux le nom qui leur était +propre; d’où il suit qu’il connaissait parfaitement la nature de ces +animaux. En effet, les noms véritables doivent être en harmonie avec la +nature des choses. (Saint Chrysost., _Hom._, 14, _in Gen._) + +Cependant, sans comprendre clairement et fixement l’essence divine, +Adam, beaucoup plus que nous, en a eu une haute et parfaite +connaissance. (Saint Thomas, _Quæst._, 94, art. 1). + +Voilà une explication lumineuse d’un passage de la Bible vraiment +extraordinaire, qui doit confondre la raison de tous les incrédules. + + +IV.--«Mais le savant Sanchez...» Pour donner un échantillon du profond +savoir et de la délicatesse du révérend Sanchez, jésuite et casuiste +très versé dans la controverse, voici quelques-unes de ces questions +sur lesquelles il s’est sérieusement évertué et qu’il a proposées à +résoudre pour l’édification de ses lecteurs et à la très grande gloire +de Dieu. + +Il demande: + +_Utrum liceat extra vas naturale semen emittere?_ + +_De altera femina cogitare in coitu cum sua uxore?_ + +_Seminare consulto, separatim?_ + +_Congredi cum uxore sine spe seminandi?_ + +_Impotentiæ tactibus et illecebris opitulari?_ + +_Se retrahere quando mulier seminavit?_ + +_Virgam alibi intromittere dum in vase debito semen effundat?_ + +Il discute: + +_Utrum Virgo Maria semen emiserit in copulatione cum Spiritu Sancto?_ + +Et il assure: + +_Mariam et Spiritum Sanctum emisisse semen in copulatione et ex semine +amborum natum esse Jesum._ + +Et cent autres questions de cette force et de cette décence, que ce +théologien jésuite a agitées dans son fameux _Traité latin sur le +mariage_, et dont la traduction en français blesserait trop les mœurs +pour que nous ne la passions pas sous silence. Aussi, rien d’étonnant +si Sanchez «ne mangeait jamais ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et si, +quand il était à table, il tenait toujours ses pieds en l’air, assis +sur un siège de marbre.» + + + + +SUR L’ISCHA + + +I.--«La première personne à laquelle Jésus-Christ se montra après sa +résurrection fut Marie-Madeleine.» + +Rien dans l’antiquité n’approcha jamais de cette consolante doctrine +de ramener à l’honneur par le repentir. Régénérée par la pénitence, +une chrétienne, quelque grande que soit la faute qu’elle a commise, +si elle s’en repent, est aussitôt purifiée et rendue à sa première +considération. Aussi, il y a au ciel, pour une brebis égarée qui +revient au bercail de l’Église, beaucoup plus de joie que pour dix +saints qui n’ont jamais péché. + +La vie de Marie-Madeleine nous en offre le plus frappant exemple +et confirme nos réflexions. Après avoir mené une vie libertine et +débauchée, et vendu, comme les vestales de l’Opéra, des cordons verts +aux libertins de Jérusalem, un jour qu’elle savait que Jésus-Christ +était allé dîner chez le Pharisien Simon, touchée sans doute par un +mouvement de curiosité si naturelle à son sexe, ou peut-être par un +caprice de vertu, ou, ce qui est plus probable, par le délabrement +d’une santé usée dans les débauches, Madeleine pénètre dans la salle du +repas et s’y jette, avec une sainte impudence, aux pieds du Sauveur, +les embrasse, les baise, les parfume, les arrose de ses larmes et les +essuie de ses cheveux. + +Alors, témoin de cette scène attendrissante et supposant, dans son +orgueil, que les dérèglements de cette femme ne sont point connus à son +convié, parce que, au lieu de rejeter, il accueille l’hommage impur +de cette prostituée, l’incrédule Pharisien doute témérairement de la +puissance du divin prophète et reste confondu lorsqu’il entend Jésus +dire à cette courtisane qu’il préfère son ardent amour à la tiédeur +de ceux qui ne l’aiment que du bout des lèvres et qu’il pardonne ses +péchés parce qu’elle a beaucoup aimé. (Saint Luc, chap. VIII, v. 36 à +50.) + +Admirable et touchant modèle de conversion! Elle nous fait voir, disent +les saints Pères, que la pécheresse la plus noire devient blanche comme +neige devant Dieu, lorsque l’humilité sanctionne sa pénitence... et, +comme dit quelque part l’impie Boufflers, se sauve ainsi du grand feu +que Dieu a fait là-bas pour ceux qui ne vont pas là-haut..... + + + + +SUR LA TROPOÏDE + + +_Tropoïde_, du grec τρόπος, _mœurs_, _genre de vie_, _moralité d’un +peuple_. + +Dans le tableau si vrai, si caractéristique de la législation et de la +moralité du peuple hébreu qu’il dépeint avec la supériorité du talent +d’un habile politique et d’un profond penseur, Mirabeau, qu’aucune +considération n’arrête lorsqu’il s’agit d’agrandir les limites de notre +intelligence par une vérité quelconque, imprime à ce chapitre le cachet +de son génie, en y développant les observations les plus judicieuses +et les plus profondes réflexions, il compare avec une étonnante +sagacité les mœurs et les coutumes des Juifs du temps de Moïse avec nos +habitudes, nos mœurs et nos libertés, que le despotisme des prêtres et +des rois a si longtemps tenues courbées sous leur sceptre avilissant, +mais dont la philosophie du dix-huitième siècle, par ses longs et +constants efforts, a fait enfin justice à jamais. Depuis cette époque +si mémorable, la civilisation est en marche: ses progrès peuvent être +ralentis; mais ni les misérables intrigues du sacerdoce, qui menace de +tout abrutir pour tout dominer, ni les actes impolitiques et imprudents +des gouvernements actuels, dont la violence, l’astuce et l’intérêt +sont les plus puissants mobiles, ne parviendront jamais à comprimer +l’essor de la progressive émancipation de l’esprit humain. Une immense +impulsion lui est donnée, et l’imprescriptible liberté, désormais +circonscrite dans les bornes bien entendues du devoir social, fera +insensiblement _le tour du monde_, triomphera de leurs vains efforts et +anéantira quelque jour l’œuvre de l’iniquité et de la corruption. + + +Mais revenons au sujet de ce titre. + +La _Tropoïde_, dit le révérend père Lamy, est tirée des instructions et +des règles de morale de la lettre de l’Écriture. La loi juive défend +de lier la bouche au bœuf qui bat le blé (_Deut._, chap. XXV, v. 4) et +saint Paul se sert de ce précepte de Moïse pour établir l’obligation +qu’ont les fidèles de fournir aux ministres de l’Évangile tout ce qui +leur est nécessaire (_I. Corinth._, chap. IX, v. 9.--_I. à Timoth._, +chap. V, v. 18), ce qui n’est pas mal entendre ses intérêts. D’après +saint Jérôme (dans sa _lettre à Hedibia_), le sens tropologique est +celui qui nous élève au-dessus du sens littéral et nous fait donner une +explication morale et propre à nous faire connaître ce qui se passait +parmi le peuple juif: récit qui n’est pas du tout à son avantage. + +I.--«Quand la fille avait engagé sa foi, les matrones la conduisaient au +dieu Priape.» + +Si on voulait juger avec sévérité des mœurs et des habitudes du peuple +romain par les expressions libres de quelques-uns de ses écrivains les +plus célèbres; si l’on exposait au grand jour les tableaux obscènes +de l’antiquité que l’on a découverts dans les fouilles d’Herculanum +et de Pompéi, il faudrait en conclure nécessairement que la pudeur, +loin d’être un sentiment naturel et indispensable à l’homme, n’est +chez lui qu’une simple vertu de convention. Cependant, je ne saurais +m’imaginer qu’il ait existé sur la terre un peuple assez impudent, +assez dénaturé, assez ennemi de lui-même, pour établir, de gaîté de +cœur, un culte contre la décence et les bonnes mœurs. Or, le culte de +Priape, que je vais décrire, n’était point indécent chez les anciens; +car ils regardaient la propagation comme un devoir trop sacré et trop +sérieux pour voir dans la consécration du _Phallus_ et du _Kleis_ (ou +des parties sexuelles de l’homme et de la femme dans leurs sanctuaires) +autre chose qu’un emblème de la fécondité universelle, et ils le +sculptaient jusque sur les portes de leurs temples, comme le symbole +des premiers vœux de la nature. + +De là ce culte de _Priape_, qui passa à Rome de l’Étrurie, où +l’apportèrent les Corybantes et les Cabires. (Virey, _Dissertation +sur le libertinage_, art. III.) Au rapport de Strabon et d’autres +écrivains de l’antiquité, ce dieu était fils de Bacchus et de Vénus. +Il naquit à Lampsaque, ville de la Troade, non loin de l’Hellespont, +où sa mère l’abandonna à cause de sa difformité. On dit que, toujours +jalouse de Vénus, Junon, sous prétexte de l’aider dans ses couches, +toucha l’enfant d’une main perfide, au moment qu’il vint au monde, et +le rendit tellement monstrueux à certaine partie de son corps, que je +ne puis mieux nommer qu’en ne la nommant pas, qu’il fit tourner la tête +à toutes les jolies femmes de Lampsaque: c’était à qui l’enlèverait. +Mais les maris ne se souciant guère de voir leurs fronts s’enrichir +d’une coiffe que les dames distribuent si volontiers, le chassèrent de +leur ville sur un décret du Sénat. Priape, piqué du procédé peu galant +de ces jaloux, les frappa d’une espèce de maladie qui les rendait +extravagants et dissolus dans leurs plaisirs. Ces malheureux époux, +doublement punis, furent consulter l’oracle de Dordone, qui leur +ordonna de rappeler Priape de son exil. + +Je passerai sous silence comme fastidieux ses attributions et son +emploi qui le commettait à la garde des jardins, où il servait +d’épouvantail aux oiseaux et aux voleurs qu’il menaçait de cette +disposition pénale: + + _Fœmina si furtum faciet mihi, virque puerque, + Hæc cunnum, caput hic, probeat ille nates._ + +Je dirai que ce dieu présidait à toutes les débauches du paganisme. +Ses _Phallalogies_, ou ses fêtes, se célébraient particulièrement à +Lampsaque. Les Égyptiens, selon certain auteur, le nommaient _Horus_ +et le représentaient «jeune, ailé, avec un disque sous le pied, tenant +un sceptre dans la main droite, et de la gauche soulevant son membre +viril, qui égalait en grosseur tout le reste de son corps.» Festus +rapporte que les Romains lui élevèrent un temple sous le nom de +_Mutinus_, «où il était assis avec le membre en érection, sur lequel +les jeunes épouses venaient s’asseoir avant de passer dans les bras +de leurs maris, afin que ce Dieu eût les prémices de leur virginité. +C’est pour cela que lui était dédiée la première nuit des noces, +que présidaient, sous ses ordres, les dieux _Subigus_, _Jugatinus_, +_Domitius_ et _Mutius_ (_Jugatinus_, qui unissait l’homme et la +femme par le mariage. AUGUST., _De Civ._, IV, c. 8.--_Domitius_, +qui protégeait la mariée dans la maison du mari. AUG., VI, c. +9.--_Mutinus_, dont la coutume religieuse était de faire asseoir la +jeune mariée sur un _fascinum_, de dimension énorme et monstrueuse. +AUG., IV, c. 11), et les déesses _Virginiensis_, _Prenia_, _Pertunda_, +_Manturna_, _Cinxia_, _Matuta_, _Mena_, _Volupia_, _Strenua_, +_Stimula_, etc. (_Manturna_, dont l’office était de faire en sorte que +la femme restât avec le mari. AUG., IV, c. 9.--_Cinxia_, qui devait +ôter la ceinture à la mariée. ARNOB., lib. III, p. 118.--_Matuta_, +qui présidait aux caresses du réveil. PLUT., _in Camillo_.--_Mena_, +qui présidait aux menstrues des femmes. AUG., c. 11.--_Volupia_, +qui présidait à la volupté. ARNOB., lib. IV, p. 131.--_Strenua_, +qui excitait au coït. AUG., IV, c. 11.--_Stimula_, qui faisait +agir avec vivacité. AUG., IV, c. 11.--_Viripiaca_, qui présidait +au raccommodement. VAL. MAX., lib. II, c. 1, n. 6.--_Prosa_, qui +présidait aux accouchements. AUL. GELL., lib. XVI, c. 17.--_Egeria_, +qui présidait à la délivrance. Voyez FESTUS.) Toutes divinités +officieuses qu’on invoquait dans l’acte du coït, et qui avaient dans la +cérémonie de l’hymen chacune un emploi particulier. + +La jeune mariée, au sortir de la couche nuptiale, allait offrir à +Priape autant de branches de saule qu’elle avait essuyé d’assauts +amoureux: + + _Quæ quot nocte viros peregit unâ, + Tot vergas tibi dedicat salignas._ + +Ce dieu fut aussi surnommé _Phallus_, _Ityphallus_, _Triphallus_ et +_Fascinus_ (Plutarque, dans ses _Commentaires_, περι τῆς φιλοπλουτίας, +ou _Passion des Richesses_, et dans son livre sur _Isis et Osiris_; +Columelle, dans son _Traité de l’Agriculture_, Pompéjus et Hérodote, +liv. 2, en donne une ample description), symboles de la fécondité, que +l’on voyait en tous lieux, sur les dieux Termes, dans les jardins, dans +les gynécées des dames romaines, où, pour tribut de reconnaissance, +elles appendaient à sa chapelle des tableaux votifs, et posaient +publiquement des couronnes de fleurs sur son membre en érection. + +Ces dames portaient des phallus à leur cou, et en suspendaient à celui +de leurs enfants. Ces bijoux précieux étaient ordinairement d’or, +d’ivoire, de verre ou de bois; quelquefois elles en faisaient en étoffe +de laine ou de soie pour amuser leur... libertinage et charger leur +vaisseau (_ad suam onerandam navem_), comme le dit si plaisamment +Pétrone. + +Quoique nos mœurs n’admettent pas d’honorer publiquement ce dieu, nous +ne cessons cependant de lui dresser des autels en particulier: ce sont +les boudoirs de nos petites maîtresses qui remplacent maintenant ces +édicules. + +Au reste, saint Jérôme croit que ce dieu était le même que le dieu des +Moabites et des Madianites, qu’ils invoquaient sous le nom de _Peor_, +_Beelphegar_ ou _Phegor_. Mais toujours est-il que Priape était connu +et même adoré des Juifs, puisqu’il est rapporté dans la Bible que +«dans la vingtième année du règne de Jéroboam, roi d’Israël, Asa, roi +de Yuda, chassa de son territoire tous les efféminés et purifia son +royaume de toutes les souillures de l’idolâtrie que ses pères avaient +établies. De plus, il défendit à sa mère Mahacham d’être désormais +la prêtresse des sacrifices de Priape, dans le bois qui lui était +consacré; puis il renversa sa statue et brûla cette image infâme dans +le torrent de Cédron.» (_Rois_, chap. XV, v. 9 à 13.--_Paralipomènes_, +liv. II, ch. XV, v. 16.) Le texte hébreu porte _miphletzet_, que les +interprètes traduisent indifféremment par _caverne_, _assemblée_, +_idole_, mots qui dans ce passage de la Bible expriment la même idée; +car il est avéré que Mahacham, avec la confrérie qu’elle avait formée +et dont elle était le chef, célébrait dans les bois ou lieux obscurs +les sacrifices de Priape, qu’accompagnaient les crimes les plus honteux +et les plus infâmes prostitutions. + + + + +SUR LE THALABA + + +Mot hébreu que l’on comprendra aisément quand on aura lu l’histoire des +Jésuites, l’_Onanisme_ de Tissot et la _Nymphomanie_ de M. de Bienville. + + +I.--«Un des plus beaux monuments de la sagesse des anciens est leur +gymnastique.» + +L’homme par sa nature, destiné au travail, a souvent besoin de se +reposer de ses fatigues. C’est dans ces intervalles de repos momentané +qu’il aime à se livrer volontiers aux plaisirs du jeu qui récréent son +esprit, en même temps qu’ils lui préparent de nouvelles forces pour +reprendre ses travaux accoutumés. Mais si je parle de jeu, je n’entends +nullement vanter ici ces dangereuses maisons qui engloutissent la +santé, l’honneur et la fortune des gens crédules qui entretiennent avec +elles de funestes rapports, que repousse la morale publique et qu’une +politique bien entendue eût depuis longtemps supprimées, si, pour les +maintenir, l’avidité du fisc n’usait de tout le pouvoir dont il est +revêtu. + +Je ne signale donc les dangers de cette vile passion qui dégrade +l’homme en le portant à tous les excès, que pour relever davantage ces +jeux et ces exercices si utiles que les anciens avaient rangés parmi +leurs cérémonies religieuses, dans le but de développer les forces et +l’agilité du corps, et de disposer la jeunesse par une santé robuste, +toujours si influente sur ses actions, à devenir d’utiles citoyens. + +Les théâtres consacrés à ces nobles gymnastiques (du grec γυμναστικὸς, +lieu où les Grecs s’exerçaient à certains jeux; formé de γυμνος +_nu_, parce qu’ils étaient nus ou presque nus pour s’y livrer plus +librement), étaient des lieux spacieux, où les anciens s’assemblaient +pour y disputer le prix de la lutte, du disque, du palet, de la course, +du saut ou du pugilat. + +Leurs jeux les plus célèbres étaient au nombre de quatre, qu’ils +désignaient sous le nom de _combat_ ἀγων, ainsi que le +confirme ce vers d’Homère: + + Τεσσαρές εἰσιν αγῶνες Ελλαδα + +Les _Olympiques_ se célébraient au bout de quatre ans révolus, en +l’honneur de Jupiter, à Pise, non loin d’Olympie, ville d’Élide, dans +le Péloponèse. Ils duraient cinq jours et commençaient par un sacrifice +solennel. + +Les _Pythiques_ avaient lieu à Delphes, en l’honneur d’Apollon, pour +perpétuer sa victoire sur le serpent Python. + +Les _Isthmiques_, institués par Sisyphe, roi de Corinthe, en l’honneur +de Neptune, se solennisaient tous les trois ans dans l’isthme de +Corinthe, près du temple de ce dieu. + +Et les cérémonies des Néméens se consacraient à la même époque à Argos, +en mémoire d’Archemor, fils de Lycurgue, roi de Némie, qui mourut de la +morsure d’un serpent. + +Célébrés avec éclat et magnificence, sous les yeux des rois, des +magistrats et d’une foule immense de spectateurs que le désir de la +gloire y attirait de toutes parts, ces jeux enflammaient l’émulation en +élevant l’âme aux grandes actions, et enfantaient des citoyens dévoués +à la patrie. + +Le vainqueur était couronné de branches de pin, de laurier, de feuilles +d’olivier sauvage ou de roses, aux yeux de tous les assistants et au +bruit de leurs acclamations. Honoré dans sa patrie pour le reste de +ses jours, son nom et sa victoire étaient chantés par les plus grands +poètes. On lui érigeait des statues, et on poussa même les éloges du +vainqueur jusqu’à l’élever au rang des dieux. + +C’est par ces nobles institutions que la Grèce remplit le monde +de l’éclat de sa gloire et qu’elle parvint à transmettre son nom à +l’immortalité. + + + + +SUR L’ANANDRINE + + +Formé ανανδρύνομαι, _devenir lâche_, _diminuer_, composé de l’α +privatif et de l’ν euphonique: _efféminéité_. + + +I.--«Sapho... peut être regardée comme la plus illustre des tribades.» + +Cette célèbre, mais trop infortunée Sapho, qui vécut du temps de +Stésichore et d’Alcée, environ 600 ans avant l’ère chrétienne, se +distingua non seulement par ses habitudes lesbiennes de κλειτοριάζειν. +(Voyez la _Linguanmanie_.) C’est cette erreur lascive qui justifie la +résection du clitoris dans les pays méridionaux, où les femmes, par +le prolongement quelquefois prodigieux de cette portion externe des +nymphes, ont propagé cette nouvelle manière d’aimer de Sapho. (Voyez +l’_Akropodie_, que Sénèque et saint Augustin lui reprochent avec tant +de véhémence, mais encore par son beau talent poétique, qui la fit +surnommer la dixième Muse. Elle inventa deux sortes de rythmes, le +saphique et l’éolique, et dans la faible partie de ses œuvres que +l’ignorance et la barbarie ont laissé parvenir jusqu’à nous, son âme +respire tout entière dans les vers brûlants d’amour, qu’elle soupirait +pour le volage Phaon. + +L’ardeur, ou plutôt le feu de son tempérament, dit Virey, la fit +accuser d’un vice... qui la rendit presque un homme: _Mascula Sapho_. +Inspirée par l’amour et les dédains de Phaon, elle put transmettre à la +postérité la peinture de ses ardeurs ou plutôt les transports de son +érotomanie; elle les eût moins vivement représentés s’ils eussent été +assouvis. Tout prouve donc que le génie ne s’allume que par la chaleur +amoureuse, et celle-ci ne brille que dans les caractères virils, même +chez les femmes de lettres les plus célèbres. (Virey, _Effets de +l’Amour sur l’esprit_.) + +Voici la traduction, par Boileau, d’une des odes que Sapho adressa à +une Lesbienne, et qui fera juger de son beau génie: + + _Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire, + Qui jouit du plaisir de t’entendre parler, + Qui te voit quelquefois doucement lui sourire. + Les Dieux, dans son bonheur, pourraient-ils l’égaler?_ + + _Je sens de veine en veine une subtile flamme + Courir par tout mon corps sitôt que je te vois; + Et dans les doux transports où s’effare mon âme, + Je ne saurais trouver de langue ni de voix._ + + _Un nuage confus se répand sur ma vue, + Je n’entends plus, je tombe en de douces langueurs; + Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue, + Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!_ + + + + +SUR L’AKROPODIE + + +Du grec ακρος, _extrémité_, et πόδια, _chaussure_, et par extension, +_retranchement du prépuce_. + + + + +SUR LE KADESCH + + +Du grec καθεσις, _introduction d’un instrument chirurgical_, +_mutilation_. + + +I.--«En Italie, cette atrocité n’a pour objet que le perfectionnement +d’un vain talent.» + +La dissolution des mœurs, la défiance et le despotisme des Orientaux +ont inventé la mutilation que la polygamie a perpétuée. C’est à +_Spada_, village de Perse, que l’on commença à dépouiller les hommes +des organes essentiels de la virilité. De là, sans doute, l’origine du +mot latin _spado_, qui signifie eunuque, castrat. + +La plupart des peuples de l’antiquité ont pratiqué cet usage barbare. +Sémiramis, si fameuse par son ambition, son courage et ses débauches, +ordonna, au rapport d’Ammianus (Lib. IV, refert Semiramidem primam +omnium mares castrasse), de châtrer les hommes faiblement constitués, +pour leur ôter les moyens de propager des races débiles, et le +législateur de Sparte, imitant cette cruelle politique, la consacrait +par des lois. L’histoire nous a transmis le souvenir du fanatisme +déplorable qui poussaient les prêtres de Cybèle (Lucian, De Dea Syria) +et les Valésiens à altérer leur existence par la castration. Elle +fait également mention d’Origène, qui, pour se détacher entièrement +des choses de la terre et ne s’occuper que des choses célestes, mais +interprétant trop rigoureusement le passage de saint Mathieu: «Il en +est qui se sont châtrés pour acquérir le royaume des cieux (Cap. XIX, +v. 12)», se soumit lui-même à la mutilation «et outrepassa le but, +dit Virey, en retranchant la source de la force et le mérite de la +résistance contre les tribulations de ce monde». + +Les motifs d’une excessive jalousie qu’ils portaient de leurs femmes, +sans cesse exposées dans ces climats brûlants à devenir avec facilité +la conquête de tous les hommes, ont pu seuls inspirer aux peuples +de l’Orient l’affreuse idée de mutiler un sexe pour le commettre à +la garde de l’autre. Et c’est particulièrement à ces raisons qu’il +faut attribuer l’origine des eunuques (Du grec ευνη, _lit_, et εχω, +_je garde_) et des sérails, où ces êtres dégradés sont investis de +la surveillance des femmes destinées à leurs plaisirs, emploi qui a +beaucoup d’analogie avec celui des duègnes, en Espagne, chargées de +veiller sur la conduite des dames confiées à leurs soins. + +C’est dans la plus tendre enfance et jusqu’à l’âge viril que cette +cruelle exécution s’exécute, au moyen de ligatures imbibées d’une +liqueur caustique ou d’un cordon de soie que l’on serre autour de la +verge et du scrotum; peu de jours suffisent à l’entier rétablissement +de ces infortunés. Privés ainsi de tous les caractères de leur sexe, +et n’inspirant plus de crainte par leur impuissance complète, ils +sont reconnus capables de l’emploi d’eunuques, et dès lors ils ont le +droit d’approcher des femmes renfermées dans les harems. Sans aucune +sensibilité quelconque, pâles et d’une démarche traînante, imberbes +et le corps flétri, bien que jeunes encore, ils portent sur un visage +profondément sillonné de rides tous les signes d’une vieillesse +prématurée; et l’on pourrait dire d’eux ce que saint Chrysostome disait +de l’eunuque Eutrope: «Quand son fard est ôté, son visage paraît plus +laid et plus ridé que celui d’une vieille femme.» + +Une fois revêtus de cet emploi, souples et sûrs ministres des plaisirs +capricieux de leurs maîtres, de méprisables valets qu’ils étaient, ils +parviennent quelquefois, en rampant adroitement, jusqu’à la plus haute +faveur. Quelques eunuques, au sommet de la puissance, ont exécuté de +grandes choses; mais comme la mutilation influe beaucoup sur le moral, +leurs vices ont toujours dominé, et ils se sont souvent vengés sur le +genre humain de la condition avilissante où ils étaient condamnés; +c’est dans leur sein que l’on a vu s’amonceler des orages qui ont +renversé des Etats. + +Une sorte d’eunuques, non moins fameux par leurs infâmes débauches +que par leur dégradation, auxquels les Romains, du temps de l’Empire, +extirpaient les testicules, sont de ces misérables qui faisaient le +plus indigne abus de la verge qu’on leur avait conservée. Les dames +romaines en raffolaient, et Juvénal en donne la raison lorsqu’il dit +(Liv. II, sat. 6, v. 305 à 379): + + _Sunt quas eunuchi imbelles ac mollia semper + Oscula delectent, ac desperatio barbæ. + Et quod abortivo non est opus. Illa voluptas + Summa tamen, quod jam calida matura jumenta, + Inguina traduntur medicis, jam pectine nigro + Ergo expectatos, ac jussos, crescere primum + Testiculos, postquam cœperunt esse bilibres + Tonsoris damno tamen rapit Heliodorus. + Conspicuus longe, cunctisque notabilis intrat + Balnea, nec dubie custodem vitis et horti + Provocat, a domina factus spado. Dormiat ille + Cum domina. Sed tu jam durum, Postume, jamque + Tundendum eunucho Bromium committere noli._ + +(Il en est qui trouvent les baisers de l’eunuque efféminé d’autant plus +délicieux qu’elles n’appréhendent point une barbe importune, et n’ont +pas besoin de se faire avorter. Mais afin que la volupté n’y perde +rien, elles ne les livrent au fer qu’après que leurs organes, bien +développés, se sont ombragés des signes de la puberté; alors Heliodorus +les opère, au seul préjudice du barbier. L’esclave ainsi traité par sa +maîtresse, est sûr, dès qu’il entre dans nos bains, de s’attirer tous +les regards; et même il pourrait hardiment défier le dieu des jardins. +Laisse-le dormir auprès de ton épouse, mais garde-toi bien de lui +confier ton Bromius, malgré sa barbe naissante, et tout robuste qu’il +est déjà. (Trad. de J. Dussaulx. Bibliot. Panckoucke.) + +C’est pour empêcher sans doute qu’ils ne devinssent femmes eux-mêmes, +et parce qu’ils conservaient quelque reste furtif de ce qui récèle +l’élément de la vie, que les lois avaient accordé la faveur du mariage +à ces Conculix, si différents de ceux de la _Pucelle_. Toutefois leurs +femmes engagées dans un lien légalement inofficieux, puisqu’il était +diamétralement opposé au but de la nature, jouissaient du privilège +commode de se dispenser de la foi conjugale; mais quand le cœur leur +en disait, elles allaient en cachette, pour tranquilliser l’esprit de +leurs maris infirmes, prendre ailleurs leur supplément. + +Cependant la nature, cette admirable mère, dédommagerait-elle par des +affections toutes particulières ces êtres dégradés, ou bien l’illusion +toute-puissante, combinée avec les douces caresses et la jouissance +des charmes d’une belle femme compatissante, ne se bornerait-elle pas +aux seuls plaisir des yeux et à l’écorce des sens pour consoler ces +malheureux de l’état honteux de leur demi-existence! + +C’est incontestablement contrarier la propagation que de permettre de +tels mariages; c’est un véritable assassinat, une profanation, qui +dérobe à la société la volupté productrice de la femme. Ces stériles +liaisons ne devraient être approuvées par les lois d’aucun pays. + +Dans le second siècle de l’Église, le concile de Nicée (Canon IV), +confirmé par le second concile d’Arles, a expressément défendu ces +mutilations. + +Une loi de l’empereur Adrien, citée dans les _Digestes Ad leg. Corn._ +de Sicariis (Lib. XLVIII, tit. VIII, leg. 4, § 5), punissait de mort +les médecins qui faisaient des eunuques et ceux qui subissaient la +castration; de plus on confisquait leurs biens. + +Une ordonnance de Louis XIV, du 4 septembre 1677, condamnait à mort +tous ceux qui avaient mutilé leurs membres. + +L’article 316 du Code pénal prononce contre toute personne coupable de +ce crime la peine des travaux forcés à perpétuité, et la peine capitale +si la mort en est résultée avant l’expiration des quarante jours qui +auront suivi le crime. L’article 325 ne déclare le crime de castration +excusable que lorsqu’il a été immédiatement provoqué par un outrage +violent à la pudeur. + +Et malgré des défenses si positives et des punitions si sévèrement +exprimées par des lois civiles et canoniques, nous voyons de nos jours +une pareille monstruosité exister encore, et cela dans la ville par +excellence, dans cette Rome, le centre de la chrétienté!!! + +Voyez plutôt ces malheureux Italiens, pour qui le _farniente_ est le +premier des besoins, entraînés par la superstition ou une cupidité +barbare, se livrer au fatal couteau qui doit les priver des précieux +trésors de la vie, pour se donner un misérable filet de voix!... + +Allez à la Chapelle Sixtine, aux deux grands jours de la Semaine +Sainte, entendre ces admirables accords de voix choisies, cette +sublime et céleste harmonie qui vous transporte, qui vous ravit, mais +dont les sons divins cessent à l’instant de vibrer dans l’âme de +tout être sensible qui les entend, et n’y laisse plus qu’une pénible +impression, alors qu’on pense que ces voix si claires, si argentines, +si mélodieuses, sont obtenues aux dépens de la postérité. Quel scandale +odieux! il révolte la nature. + +Mais la magie d’une belle voix est-elle donc si puissante et le chant +possède-t-il une tout autre vertu que la simple prière? On le croirait, +puisque les sons de la musique délicieuse qui, dans la Chapelle +Sixtine, enchantent l’oreille de mille amateurs, après avoir cessé, +continuent à vibrer encore dans leurs âmes, tandis que les prières et +les plaintes que profère le prophète en récitant le sublime _Miserere_, +ne les touchent nullement. Et voilà pourquoi sans doute, pour apaiser +la Divinité, on chante toujours à l’Église et à l’Opéra. + + + + +SUR LE BÉHÉMAH + + +Mot hébreu qui signifie _jumenta_, _quadrupedia_ et, par extension, +_bestialité_. + + +I.--«_Faunes suffoquants_, FAUNI FICARII.» + +Saint Jérôme, dans son commentaire sur Jérémie, ch. 50, v. 39, donne +aux faunes l’épithète de _ficarii_, _qui avaient des figues_. Il faut +conjecturer que, par ce mot, ce Père de l’Église a voulu dépeindre la +laideur de ces faunes, dont le visage était couvert de pustules et de +boutons; ce qui n’est pas sans apparence de vérité, car _ficus_, figue, +figurément pris, désigne une tumeur, une sorte d’ulcère qui ressemble à +ce fruit. + +Mais, n’en déplaise à saint Jérôme, le texte hébreu porte HM, qui +signifie proprement _un spectre_, _une chose qui inspire la terreur_, +d’où dérive le mot hébreu EIMA, qui veut dire _épouvante_. Et comme on +représentait les faunes et les satyres, moitié hommes et moitié boucs, +fort velus, violant femmes et filles, dont ils étaient la terreur; +que, d’un autre côté, nul animal de sa nature n’est plus enclin à +la lasciveté que le bouc, il est permis de croire que l’opinion de +Berruyer, _qui rend ses faunes très actifs_, SICARII, doit prévaloir +sur celle de saint Jérôme. En effet, le mot grec σάθη, en latin +_veretrum_, d’où est formé celui de satyre, indique assez la lubricité +des inclinations de ce vil animal. + +Au reste, le bouc est placé parmi les divinités de l’Égypte que +l’on honorait le plus: il avait un culte tout particulier. Les +femmes n’avaient point horreur à lui soumettre leurs corps, et les +hommes ne dédaignaient pas de caresser leurs chèvres; dans leur +délire superstitieux, ils allaient quelquefois jusqu’à se prosterner +devant un bouc et à baiser le derrière de ce puant animal (Voyez la +Bible de Voltaire, au chapitre du _Lévitique_): de là vient sans +doute que la Bible, en parlant des idoles, les appelle les _vilus_, +SAHIRIM, et lorsque le prophète Isaïe dit, ch. 13, v. 21, que _les +velus danseront_, PILOSI SALTABUNT, il faut l’entendre, disent les +interprètes, des démons qui emprunteraient quelquefois cette forme +sauvage. + +Je ne me hasarderai pas à contester l’existence de ces hommes +capripèdes; je me tiens respectueusement aux Saintes Ecritures et à +ce qui en est rapporté par saint Jérôme, qui nous apprend que saint +Antoine, dans son désert, fit la rencontre d’une espèce de nain, au +front cornu, aux narines crochues, aux pieds de bouc, qui lui présenta +des dattes et l’assura qu’il était un de ces habitants que les païens +avaient honorés sous le nom de faunes et de satyres; qu’il était député +vers lui, pour le conjurer d’intercéder pour eux près le Dieu commun, +qu’ils savaient bien être venu en terre pour le salut du monde. (Inter +saxosam convallem haud grandem homunculum vidit aduncis naribus, +fronte cornibus, asperatâ, cujus extrema pars corporis in caprarum +pedes desinebat, et responsum accepit Antonius: Mortalis ego sum unus +ex accolis eremi, quos vario errore delusa gentilitas, faunos satyrosque +vocans, colit. Precemur ut pro nobis communem Deum depreceris, quem pro +salute mundi venisse cognovimus. S. HIERONYMUS, _in Vita S. Pauli_.) + +Preuve indubitable qu’il existe des démons sous la figure de boucs. +Néanmoins le cardinal Baronius prétend témérairement que le satyre +qui entra en colloque avec saint Antoine n’était qu’un singe, né +probablement du commerce honteux de cet animal avec des filles, que +Dieu doua de la parole, ainsi qu’il en avait fait autrefois pour le +serpent et l’ânesse de Balaam, dont parlent la Genèse et les Nombres +(Gen., cap. III, v. 1.--Num., cap. XXII, v. 28.) Mais qu’est-ce que +l’opinion d’un cardinal contre celle d’un saint et de toute une +antiquité qui déposent contre lui? + + + + +SUR L’ANOSCOPIE + + +Du grec ανα, _au-dessus_, et de σκοπιὰ, _action d’épier_, formé +de σκοπεω, _je considère_, _je contemple_.--Astrologie judiciaire, +jonglerie. + + + + +SUR LA LINGUANMANIE + + +Du latin _lingua_, langue, et du grec μανία, _fureur_, dérivé de +μαινομαι, _rendre furieux_. + + +I.--«C’étaient des maisons publiques où les hommes et les femmes +pêle-mêle s’abandonnaient à tous les genres de libertinage.» + +La prostitution date de la plus haute antiquité. Les Orientaux +l’admirent dans le culte de leur religion et ne la considèrent point +comme un dérèglement de mœurs; ils la consacrèrent d’abord à célébrer +le premier instant de l’existence de l’être auquel ils ouvraient le +sentier de la vie. Elle fut ensuite un des moyens puissants d’accroître +et de propager l’espèce humaine. Dans les temps patriarcaux, nous +trouvons Ada et Selles, concubines de Lamech, père d’Abraham, se +distinguer dans le métier, et leur progéniture bravement suivre leur +exemple. (_Gen._, chap. IX, v. 19; V. et VI, 1, 2, 3, 4.) + +Aux petits soins avec Abraham, la jeune Sara, dont Dieu avait fermé le +sein, _conclusit_, met dans le lit de son mari la fraîche et gentille +Agar, sa servante (_Gen._, chap. XVI, v. 2, 3, 4.) Nous voyons Sodome +et Gomorrhe et toutes les villes de la Pentapole dans la Palestine +livrées à une souillure infâme. (_Gen._, chap. XIX, v. 4, 5, 6, 7, 8.) +Pheiné, de connivence avec Thamma, deux filles de Loth, prennent goût +à la bagatelle, et, commettant un inceste avec leur bonhomme de père, +dans le dessein de repeupler la terre, se font engrosser par lui, après +l’avoir enivré au sortir de Sodome, dont tous les habitants viennent +d’être rôtis par un déluge de soufre, pour avoir pris saint Pierre pour +saint Paul (_Gen._, ch. XIX, v. 24, 30 à 38.) Lia et Rachel, épouses +de Jacob, lui prostituent leurs servantes (_Gen._, ch. XXIX, v. 22, +23 et 28) et Ruben séduit Bela, concubine de son père (_Gen._, ch. +XXXV, v. 22.) Juda fait épouser Thamar, la veuve de son fils aîné Her, +par son second fils Onan, qui élude le devoir conjugal au moyen de la +masturbation (_Gen._, ch. XXXVIII, v. 8 et 9). Et cette même Thamar, +sur un grand chemin, escamote avec adresse un enfant à son beau-père +Juda, qui, en s’évertuant avec elle, croit être avec une femme publique +(_Gen._, XXXVIII, v. 14, 15, 16.) De cette surprise incestueuse, +si salutaire au genre humain, naquit Pharès, l’un des ancêtres de +Jésus-Christ. L’amoureuse Nitiflis, femme de Putiphar, sollicite +l’imbécile Joseph à de voluptueux ébats, mais il refuse obstinément de +_s’unifier avec elle_ (_Gen._, ch. XXXIX, v. 7, 8, 9). La bestialité et +la pédérastie étaient fort connues dans le pays de Chanaan (_Exod._, +ch. XXII, v. 19). On s’y polluait devant la statue de Moloch (_Lévit._, +ch. XVIII, v. 21). Parmi les femmes publiquement madianites qui, du +temps de Moïse, _corrompirent_, à Setim, le corps et l’âme du peuple +juif, se trouva la jolie prostituée Cozbi, fille de Jur, prince très +noble des Madianites, avec laquelle était couché dans un b..... _in +lupanar_, Zambri, fille de Salu, prince de la maison et lignée de +Siméon, lorsque le pieux et fanatique Phinées, petit-fils du grand +prêtre Aaron et fils d’Eléazar, tout transporté d’une sainte colère, +entra dans le b....., une dague à la main, et transperça d’un seul coup +les deux délinquants ensemble, vers les parties de la génération +(_Num._, cap. XXV, v. 1, 2 à 28; Arrepto pugione ingressus est... in +lupanar et perfodit ambos simul, virum scilicet et mulierem, in locis +genitalibus.) + +Ce fut une femme publique nommée Rahab, qui mue par cette généreuse +pitié si naturelle aux filles de son espèce, cacha au haut de sa +maison, sous de la paille, les espions qui s’étaient délassés avec +elle de leurs fatigues, et que Josué avait envoyés à Jéricho, pour +reconnaître la ville avant de l’assiéger (_Jos._, cap. II, v. 1, 6). + +Passons maintenant au Livre des Juges. Le robuste Samson se rend un +jour dans la ville de Gaza; il voit sur sa porte une courtisane, avec +laquelle il couche jusqu’à minuit (_Jud._, cap. XVI, v. 1, 3). Ensuite +il devint éperdument amoureux de Dalila, dans la vallée de Sorec, autre +fille de joie. Dans un de ces moments de voluptueuse ivresse où le cœur +nageant dans l’élément du plaisir, est incapable de rien refuser à +l’être qui vous le procure, Samson, après avoir trompé trois fois son +amante sur le secret de sa force, a enfin la faiblesse de lui dire, +et comme il est impossible à la femme de porter loin un secret, elle +le trahit à son tour en le faisant connaître aux Philistins, qui lui +crèvent les yeux (_Jud._, cap. XVI, v. 4 à 22). + +Aimez-vous à consulter les Livres des Rois?... Eh bien! ouvrez celui +de David, et vous verrez ce prophète-roi qui avait épousé Micho, fille +de Saül, s’en donner avec l’impudique Abigaïl, femme de Narbal, qui +lui inocula la v..... (_malum_) (I. _Reg._, cap. XXV, v. 35, 40). Le +saint homme de roi accolait en même temps plusieurs autres concubines +et femmes de Jérusalem, auxquelles il fabrique des enfants, ce qui +ne l’empêche nullement d’enlever la sensible Bethsabée, femme du +brave Urie, qu’il épouse après avoir fait assassiner son mari dans +les combats (II. _Reg._, cap. XI, v. 2, 4, 17), afin sans doute qu’il +n’y eût plus de vestige de fornication. Dans sa vieillesse, il se +réchauffe, faute de bassinoire, dans les bras de la jeune Sunamite, +et ne la déflore pas: _Non cognovit eam_ (III. _Reg._, cap. I, v. +4). _Tel père, tel fils_, dit le proverbe, et les enfants de David +le justifient: son fils Ammon brûle d’une flamme incestueuse pour sa +sœur Thamar, et sur le perfide conseil de son cousin germain Jonadab, +il la viole au moment qu’elle lui présente un potage apprêté de sa +propre main; puis il la renvoie fort brutalement. Absalon, irrité +de l’outrage fait à sa sœur, saisit, deux ans après, l’occasion d’un +splendide festin, au milieu duquel il immole Ammon, en présence de ses +autres frères qui fuient épouvantés. (II. _Reg._, cap., XIII, v. 8 à +30). Ce fratricide met ensuite le comble à ses forfaits en couchant +publiquement avec toutes les concubines de son père. (II, _Reg._, cap. +XV, v. 22). + +Si nous descendons jusqu’au troisième Livre des Rois, nous voyons le +type de la sagesse, le fils de l’adultère Bethsabée, Salomon enfin, +dont la haute sapience avait acquis si haute renommée dans l’Orient, +participer à l’humaine faiblesse et rouler dans son palais sur sept +cents épouses et trois cents concubines, dont «les nez ressemblaient à +la tour du mont Liban qui regarde du côté de Damas (_Cant._, VII, v. +4); les yeux à ceux des colombes (_Cant._, I, v. 14; IV, v. 1); les +tétons à des faons de chevreuil (_Cant._, VII, v. 3)», et qui, en un +mot, étaient «belles comme les tentes de Cédar et les peaux de Salomon +(_Cant._, I, v. 1)». + +Les allures galantes des courtisanes de son temps ressemblent beaucoup +au manège de nos femmes publiques, qui le soir, dans les rues, vont +recueillant les passants, pour les engager «à parcourir avec elles les +deux monts de la myrrhe, la colline de l’encens (Ad montem myrrhæ et ad +collem thuris. _Cant._, IV, 6), embrasser ensuite le figuier, et monter +dessus pour en recueillir les fruits» (_Cant._, VII, 8), qui sont +quelquefois si amers!... + +Voici ce que ce roi en rapporte dans le livre des _Proverbes_, dont les +uns renferment des erreurs, les autres de fastidieuses répétitions, et +que l’Église cependant considère comme un petit chef-d’œuvre canonique, +ouvrage du très Saint-Esprit: + +«De la fenêtre de ma maison, j’aperçois un jeune insensé qui, sur le +soir, et lorsque la nuit devient obscure, passe dans le coin d’une +rue près de la maison d’une..... fille.--Je la vois venir au-devant +de lui, en sa parure de courtisane; elle prend ce jeune homme, le +baise et le caresse effrontément, lui disant: «JE ME SUIS ACQUITTÉE DE +MON VŒU AUJOURD’HUI. C’est pourquoi je suis venue au-devant de vous, +désirant de vous caresser. J’ai parfumé mon lit de myrrhe, d’aloès et +de cinnamone. Venez: enivrons-nous de volupté jusqu’à ce qu’il fasse +jour, et jouissons de ce que nous avons tant désiré. Mon mari n’est +point à la maison: il est allé faire un voyage qui sera très long; il +a emporté avec lui un sac d’argent, et il ne doit revenir que lorsque +la lune sera pleine. (_Cant._, VII, v. 3).» «Entraîné par de longs +discours et les caresses de ses paroles, le jeune homme la suit comme +un bœuf qu’on amène pour servir de victime et comme un agneau qui va à +la mort en bondissant.» (_Prov._, chap. VII, v. 6 à 22). + +Il est à remarquer ici que cette prostituée sait mettre de l’ordre dans +ses affaires. Dévote, avant de se livrer à ses impudiques plaisirs, +qu’elle veut d’abord sanctifier par la prière, _hodie vota mea Deo +reddidi_, elle aura tout le temps d’être amoureuse au lit. C’était +aussi l’opinion de Wasselin, abbé de Liége, qui trouvait convenable de +faire sa prière avant de se mettre à l’œuvre du coït. (_Epist._, _ad +Florinum_ abbat., tome I, _Analect._, page 339.) Cette pratique est +passée en usage jusqu’à nos jours, car presque toutes les filles de +joie, celles qui font leur métier en honneur et conscience s’entend, +ornent d’un crucifix la cheminée de leurs réceptacles, qu’elles +tapissent souvent _d’images de l’Immaculée Conception, de saint +Barnabas, de la Madone, mère de la pureté, avec son divin poupon sur +les bras_; elles font de temps à autre dire des messes pour le salut de +leurs âmes et pour que Dieu leur envoie des chalands; quelques-unes, +par excès de dévotion, y ajoutent la confession les dimanches et les +jours de fête, et, dans l’intention de se rendre le ciel propice, la +plupart portent sur elles des scapulaires de la Vierge et se font +consœurs du Saint-Rosaire, du Sacré-Cœur ou de la Congrégation. + +C’était un drôle de corps que ce roi Salomon: Piron d’un autre temps, à +l’harmonie près, qu’il ne possède pas, bel esprit érotique, il composa +les cantiques, que les belles voix de ses mille femmes et concubines +exécutaient sans doute pendant les orgies de ses splendides festins, où +50 bœufs et 100 moutons faisaient à eux seuls les pièces de résistance, +et dont je vous détaillerais, lecteur, toutes les substantielles et +stimulantes friandises, si je ne craignais de devenir fastidieux; mais +je reviens à ses Cantiques, dont voici la fidèle traduction: + +«Je chanterai mon bien-aimé, qui est pour moi une grappe de raisin de +Chypre.» _Cant._, I, 13. + +«Car le roi m’a déjà fait entrer dans ses celliers, et je suis ivre.» +_Cant._, I, 3. + +«Mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de myrrhe; il demeurera +entre mes tétons.» _Cant._, I, 12. (On se sert ici du mot propre pour +ne pas affaiblir la couleur du sujet dont Salomon était si plein.) + +«Qu’il me donne un baiser de sa bouche.» _Cant._, I, 1. + +«Fortifiez-moi avec des pommes odorantes, parce que je languis +d’amour.» _Cant._, II, 5. + +«Je me reposerai sous celui que j’ai désiré.» _Cant._, II, 3. + +«Là je lui offrirai mes tétons.» _Cant._, VII, 12. + +«Mon bien-aimé mit la main au trou, et mon ventre a tressailli de ses +attouchements.» _Cant._, V, 4. + +Au livre de Judith, chap. XIII, v. 8, 9 et 10, on voit la jolie veuve +de Monassès, la fière Judith, aller dévotement en bonne fortune trouver +dans sa tente l’Assyrien Holopherne, qui assiégeait Béthulie, et, à +l’âge de 65 ans (c’est l’âge que lui donne le révérend P. Dom Calmet), +inspirer à ce général une violente passion, auquel, hélas! et quatre +fois hélas! pour vous plaire, ô mon Dieu! elle _coupa le cou d’un coup +de son propre coutelas_, après avoir couché avec lui. + +Nous voyons au livre d’_Esther_, chap. I et II, v. 11 et 8, Assuérus, +qui régnait de l’Inde à l’Éthiopie sur cent vingt-sept provinces, +répudier la belle mais insolente Vasthi, qui refusait de montrer sa +beauté _in naturalibus_ aux libertins de sa cour; et puis usant de son +privilège de despote, parmi les trois cents belles vierges qui lui +furent amenées pour être ses courtisanes, choisir l’aimable et mignonne +Esther et l’admettre à l’honneur de partager sa couche royale. + +Le livre d’_Ézéchiel_ justifie par ses peintures hardies celles du +_Portier des Chartreux_. Il vous offre, aux chapitres XVI et XXIII, +le tableau des mœurs abominables dont étaient infectés Jérusalem et +tout le pays d’Israël sous les rois successeurs de David. Les fameux +emblèmes d’Ool et d’Oolibra nous font voir les femmes de ces contrées +forniquer avec tous les passants, se bâtir des b....., se prostituer +dans les rues (Cap. XVI, v. 15, 16, 31) et rechercher avec emportement +les embrassements de ceux _quorum carnes sunt ut carnes asinorum; et +sicut fluxus equorum, fluxus eorum_ (Cap. XXIII, v. 20). + +Le livre d’_Ozée_, dit Voltaire, est peut-être celui qui doit le plus +étonner les lecteurs qui ne connaissent point les mœurs antiques. En +effet, comment concevoir, à moins de faire le sacrifice de sa raison, +que le Seigneur puisse ordonner si positivement à ce petit prophète +_d’aller s’évertuer avec une femme de mauvaise vie et de lui faire des +enfants de prostitution_, puis lui enjoindre _d’aller se gaudir avec +une femme qui non seulement ait déjà un amant_, mais qui soit adultère +(_Ozée_, cap. I, v. 2) et dont la jouissance coûte à Ozée _quinze +pièces d’argent et une mesure et demie d’orge_?... (_Ozée_, cap. III, +v. 1.) + +Je ne dirai, et seulement par liaison, que peu de chose de ce que +nous rapporte le Nouveau Testament des galantes aventures de la +Madeleine qui, pleurant sur les débauches et les désordres de sa vie +passée, devint un modèle de vertu, comme elle avait été un scandale de +prostitution, ainsi que Marie Égyptienne, une autre fille de joie, dont +les débauches furent effacées par une vie pénitente de quarante ans, +qu’elle passa dans le désert sans manger. + +Je borne ici le tableau des prostitutions et des turpitudes du peuple +hébreu, que certes on ne doit point envisager conformément aux idées +que nous avons reçues sur les lois de la décence et de la pudeur. Ces +mœurs, si éloignées des nôtres, n’étaient point grossières dans ces +temps reculés, et ne paraissent confondre notre faible raison que parce +que nous ne pouvons sonder les profondeurs mystérieuses de ce peuple +élu, manifestement conduit par le doigt de Dieu; profondeurs qui nous +seront peut-être un jour dévoilées, alors que les _dies iræ_ seront +arrivés, pendant lesquels les balances d’or de Monseigneur saint Michel +pèseront nos futures destinées dans la vallée de Josaphat (Teste David +cum Sybilla). + +La prostitution fut connue de tous les peuples de l’Orient, qui la +pratiquaient sous l’emblème des divinités génératrices. Influencés +par des climats constamment brûlants où le soufre, mêlé à tous les +végétaux et les drogues les plus échauffantes, occasionne dans le +sang et le cerveau de ces explosions qui mènent l’esprit jusqu’au +délire, ces peuples les honorent par des actes de la plus révoltante +impudicité, tribaderie, pédérastie, bestialité, sodomie, onanisme et +jusqu’à la profanation des cadavres de femmes, tout y est mis en usage +pour stimuler leurs désirs éhontés. Mais la volupté ne paraît avoir +nulle part établi son empire avec plus de dépravation et de lubricité +que dans la Grèce et chez les Romains. C’est Orphée, dit-on, qui +le premier introduisit dans la Thrace l’amour infâme des hommes, +παιδεραστια: + + (Ille etiam Thracum populis fuit auctor amorem + In teneres transferre mares, citraque, juventam + Ætatis breve ver et primos carpere flores. + Ovide., _Metam._, lib. X, v. 84.) + +après la mort d’Eurydice, sa femme. Mais les Bacchantes, pour le +punir de ce crime, le tuèrent et jetèrent sa tête dans le fleuve +Hébrus. Philippe de Macédoine en fit ses délices avec Pausanias, +dont il fut assassiné pour avoir souffert la violence que lui fit +Atticus, son favori, en l’exposant, dans un banquet, à la lubricité +de ses serviteurs. Le divin Platon ne pouvait se passer un moment de +son Alexis ou de son Agathon, et le sage Socrate enseignait entre +deux draps cette honteuse volupté à ses favoris Phédon et Alcibiade. +Xénophon prenait souvent ce plaisir avec Callias et Antolicus, +Pindare avec Amarico, Aristote avec son Herminas; Anacréon brûla pour +Bathyle, et le grand mais bizarre Lycurgue soutenait qu’on ne pouvait +être bon citoyen sans avoir un ami avec qui l’on couchât. Sapho se +rendit célèbre, non moins par ses habitudes lesbiennes de +κλειτοριαζειν, que par ses talents comme poète. Aspasie se prostitua à +Périclès, et Glycère à Alcibiade. Laïs reçut dans ses bras le dégoûtant +Diogène et le galant Aristippe, tandis que Phryné débaucha l’Aréopage +entier. Thaïs, en sortant des bras d’Alexandre, se fit un doux plaisir +de faire brûler le palais de Persépolis, et l’on érigea, dans Athènes, +des autels à la danseuse Cotytto, sous le nom de _Vénus populaire_. + +Si nous examinons les mœurs des anciens Romains, nous les trouvons +plus dissolues encore, surtout au temps des empereurs. Les _lupanaria_ +d’alors étaient de ces endroits où l’on s’abandonnait à tous les +genres d’abominations. Dans les quartiers séparés qu’habitaient +les _meretrices_, on voyait sur la porte de la loge de chacune de +ces courtisanes un écriteau qui portait le nom et le prix auquel +étaient taxés ses charmes (In cellis autem nomina meretricum solebant +præfigi, et superscribi simul et stupri. LUBINUS.) D’où vient que +Juvénal, parlant de la débauche effrénée de Messaline, dans la loge +de la fameuse Lysisca, dit si agréablement _titulum mentitur Lysiscæ_ +(Juv., liv. II, sat. 6), donnant ainsi à connaître que malgré le nom +supposé qu’empruntait l’impératrice pour cacher ses infamies, il ne se +trompait pas sur la femme qui s’y prostituait. Apollonius de Tyr nous a +conservé, dans son histoire, la forme d’un titre qui est trop plaisant +pour ne point le rapporter ici: + + _Quicumque Tarsiam defloravit + Mediam libram dabit + Postea populo patebit, + Ad singulas solidas._ + +Dans ces lieux de débauches, un règlement de police indiquait l’heure +de se retirer, et le son d’une cloche avertissait le public du moment +de l’entrée et de la sortie de ces _lupanaria_. (Tempus quando ad +meretricem eundum erat, lenones indicabant tintinnabulo, et ante nonam +fores erant clausæ vel ex more, vel ex lege aut edicto aliquo. Voyez +Pitiscus.) + +Les courtisanes qui se distinguèrent le plus dans la prostitution +furent Pyrallis, Gallia, Lysisca et Flora, qui, en mourant, nomma le +Sénat romain pour son héritier, ce qui lui valut une apothéose, et +Quartilla, dont Pétrone nous a dépeint la galante impudicité. (Traduit +par l’auteur de _l’Origine des prostitutions_.) + +«Encolpe et Ascylte, dit-il, sont chez la courtisane Quartilla. Après +que de vieux débauchés les eurent fatigués de caresses lascives et +révoltantes, Psyché, suivante de Quartilla, s’approcha de l’oreille de +sa maîtresse et lui dit en riant quelque chose; elle répondit:--Oui, +oui, c’est fort bien avisé, pourquoi non? Voilà la plus belle occasion +qu’on puisse trouver pour faire perdre le pucelage à Pannichis. On +fit aussitôt venir cette petite fille, qui était fort jolie et ne +paraissait pas avoir plus de sept ans; c’était la même qui, un peu +auparavant, était entrée dans notre chambre avec Quartilla. Tous +ceux qui étaient présents applaudirent à cette proposition; et pour +satisfaire à l’empressement que chacun témoignait, on donna les ordres +nécessaires pour le mariage. Pour moi (c’est Encolpe qui parle), je +demeurai immobile d’étonnement et je les assurai que Giton avait trop +de pudeur pour soutenir une telle épreuve et que la petite fille +n’était pas aussi dans un âge à pouvoir endurer ce que les femmes +souffrent dans ces occasions.--Quoi! repartit Quartilla, étais-je plus +âgée lorsque je fis le premier sacrifice à Vénus? Je veux que Junon me +punisse si je me souviens jamais d’avoir été vierge, car je n’étais +encore qu’une enfant que je folâtrais avec ceux de mon âge; et à mesure +que je croissais, je me divertissais avec de plus grands jusqu’à ce que +je sois parvenue à l’âge où je suis.» + +Les femmes publiques n’étaient point mêlées avec les citoyens; et dans +ces temps malheureux où l’on voyait à Rome la plus honteuse débauche +régner sur le trône, à la cour et dans la haute classe de la société, +les prostituées gardaient une sorte de décence et de pudeur que les +dames ne connaissaient plus. + +On voyait Pompéia, femme de Jules-César, se laisser séduire par +Clodius, pendant le sacrifice de la Bonne Déesse, et l’empereur, son +époux, vivre en adultère avec la fameuse Cléopâtre, reine d’Égypte, +après qu’il eut débauché Servilie, mère de Brutus, et les plus +illustres Romaines (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. L). César avait déjà +commis, dans sa jeunesse, le péché contre nature avec Nicodème, roi de +Bithynie (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. XLIX). + +Il fut, pour ses nombreuses fredaines, appelé la femme de tous les +maris et le mari de toutes les femmes, «Omnium mulierum virum, et +omnium virorum mulierem». (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. LII.) + +Auguste n’était point exempt de la _petite fantaisie_ de César: il +la goûtait souvent avec son favori Mécène, dont la femme lui servait +de concubine. Entremetteuse de son capricieux époux, l’impératrice +Livie lui procurait des femmes de toutes parts et prêtait quelquefois +une main complaisante à certain objet fort variable de sa nature +(XIPHILIN., _in Aug. Dio_, lib. XLVIII), tandis que son volage époux +se livrait à une flamme incestueuse avec sa propre fille Julie, +si dissolue dans ses mœurs qu’elle osa publier ses turpitudes; ne +recevant, disait-elle, des passagers dans sa barque que quand elle +était pleine (Nunquam, nisi plena navi, tollo vectorem. MACROB., lib. +II, cap. 5.) Les désordres de cette princesse furent si effroyables +qu’elle admettait ses amants par compagnies (Admissos gregatim +adulteros), avec lesquels elle parcourait, la nuit, toutes les rues +de Rome, se prostituant dans toutes les places publiques (DIO, lib. +LV, p. 555, A: Juliam filiam suam adeo lasciviæ progressam, ut in +ipso etiam Foro et Rostris nocturnas comessationes ac comportationes +ageret.--XIPHILIN., _in Aug._--Nihil quod facere aut pati turpiter +posset fœmina, luxuria libidine infectum reliquit: magnitudinem que +fortunæ suæ peccandi licentia metiebatur, quidquid liberet pro licito +judicans.--VELL. PATER., lib. II, 100, 3) et jusque sur les Rostres, +où son père Auguste avait lancé des décrets si foudroyants contre +les adultères (VELL. PATER., _Hist._, lib. II.--SUÉT., _in Aug._, c. +XXXIV). Elle combla la mesure de ses scandaleuses lubricités en faisant +chaque jour couronner la statue de Marsyas autant de fois qu’elle +avait, la nuit, soutenu de combats amoureux. La statue de Marsyas, +ministre de Bacchus (_liber_) et fameux joueur de flûte de Phrygie, +qu’Apollon écorcha tout vif, pour le punir d’avoir eu la témérité de +se mesurer avec lui, fut placée dans le Forum, comme monument de la +liberté de la ville ou de la victoire du dieu des chants. Les avocats +de cette époque prirent l’habitude de faire couronner cette statue +chaque fois qu’ils avaient gagné un procès. Ce fut pour imiter cette +coutume que la princesse Julie _eam coronari jubebat ab iis quos, in +illa nocturnâ palæstrâ, valentissimos colluctatores experta erat_. +Voyez Muret, sur Sénèque, et les _Femmes des douze Césars_, par M. de +Servies, chap. _Julie_, femme de Tibère. + +Tibère, ce monstre d’impudicité et de cruauté, se plongeait, en l’île +de Caprée, dans les turpitudes les plus dégoûtantes et les plus +horribles saletés. Non content d’exciter son imagination déréglée par +les peintures les plus obscènes et les plus luxurieuses d’Éléphantis, +il chercha à ranimer ses sens émoussés par les groupes les plus +lascifs, qu’il faisait exécuter en sa présence par des _spintres_, qui +_triplici serie connexi, invicem incestarent_. (SUÉT., _Vie de Tibère_, +chap. XLIII); il allait jusqu’à abuser de la plus tendre enfance, +dont il se faisait polluer dans ses bains de la plus infâme manière +(SUÉT., cap. XLIV): quasi pueros primos teneritudinis, quos pisciculos +vocabit, institueret, ut natanti sibi inter femina versarentur +ac luderent, _lingua morsuque sensim appetentes_ (ejus genitalia +cupientes), atque etiam quasi infantes firmiores, necdum tamen lacte +depulsos, inguini ceu papillæ admoneret: pronior sane ad id genus +libidinis et natura et aetate. + +Caligula jouit de toutes ses sœurs, en présence de sa femme, au +milieu de ses lubriques festins, pendant lesquels il violait les plus +illustres dames devant leurs maris (SUÉT., _in Calig._, cap. XXIV et +XXXVI.--DIO, lib. LIX); et portant la dépravation de son cœur jusqu’à +prostituer sa propre personne, il déshonore la fille qu’il avait eue +de son commerce incestueux avec l’une de ses sœurs (EUTROP., _in Caj. +Calig._). Il marque le plus fol amour pour l’une d’elles, Drusille, +parce qu’il en avait eu les prémices, l’enlève à son époux, Cassius +Longinus, et l’entretient publiquement; et quand il est fatigué de ses +autres sœurs, Agrippine et Levilla, il les expose à la brutalité de ses +gitons (SUÉT., _in Calig._, cap. XXIV). Ensuite il conçoit une furieuse +passion pour la luxurieuse et lascive Césonie, l’habillant tantôt en +guerrier et tantôt la faisant voir toute nue à ses amies (SUÉT., _in +Calig._, cap. XXV). + +Tandis que le stupide et l’imbécile Claude, prince qui tenait plus +de l’animal que de l’homme, se donnait tout entier aux plaisirs de +la table et avait résolu, pour ne point incommoder ses conviés, de +faire publier un édit par lequel il octroyait la permission de péter +pendant les repas (SUÉT., _in Claud._, cap. XXXIII), Messaline, sa +femme, se prostituait à tout venant et s’abandonnant aux vices les +plus honteux, poussait l’impudeur jusqu’à se marier publiquement avec +Silius, en l’absence de Claude, qui se divertissait à Ostie (SUÉT., _in +Claud._, cap. XXVI.--TACIT., _Ann._, II. DIO, lib. LX, p. 686 B.), et +donnant l’essor à toute la fougue effrénée de ses infâmes passions, +elle se déguise en fille de joie pour aller, dans la loge de Lysisca, +se prostituer aux vils embrassements de gladiateurs, d’esclaves et de +soldats. (Voyez Juvénal, liv. II, sat. 6.--SUÉT., _in Claud._, cap. +XXVI.) + +Digne fils de l’adultère et incestueux Domitius Ænobarbus (TACIT., +_Ann._, IV.--SUÉT., _in Ner._, cap. VII) et d’une mère méchante et +corrompue, qui datait son libertinage dès sa plus tendre enfance, +Néron se livre à d’incestueuses privautés avec Agrippine, déjà souillée +d’une familiarité criminelle avec son frère Caligula (TACIT., _Ann._, +XIV.--SUÉT., _in Calig._ cap. XXIV). Il la fait ensuite massacrer, +ainsi que son épouse Octavie, qu’il sacrifie à la jalousie de +l’adultère Poppée, alors sa concubine, dont il se défait également +par un coup de pied qu’il lui donne dans le ventre (TACIT., _Ann._, +XVI.--SUÉT., _in Ner._, cap. XXXV). Méprisant toutes les lois de la +décence et de la pudeur, il viole la vestale Rubria et prend pour +femme, sous le nom de Sabine, le jeune et beau Sporus, après lui avoir +fait extirper les testicules (SUÉT., _in Ner._, cap. XXVIII.--AUREL. +VICTOR, _Epitom._--XIPHILIN., _in Ner._); puis se fait épouser par +Doryphore, son intendant, pour donner une nouvelle volupté à son infâme +lubricité (SUÉT., _in Ner._, cap. XXIX). + +Vitellius, envoyé fort jeune à Caprée, où Tibère, dans les ombres de +cette île infâme, cachait ses monstrueuses saletés et ses horribles +débordements, débute dans la carrière de la vie par une abominable +prostitution de son corps (SUÉT., _in Vitell._, cap. II: Salivis melle +commixtis, nec clam aut raro, sed quotidie ac palam arterias et fauces +pro remedio fovebat. Voyez la _Linguanmanie_.--TAC., _Ann._, XI), puis +devient l’assassin de sa mère Sextillia qu’il fait mourir de faim. + +Vespasien, passionnément amoureux de Cénis, affranchie d’Antoine, mère +de Claude, entretient cette concubine dans son palais et la traite +comme si elle eût été son épouse légitime (SUÉT., _in Vesp._, cap. III). + +Tite, pendant son expédition contre les Juifs, se passionne pour la +reine Bérénice, sœur du roi Agrippa, qui lui accorde les dernières +faveurs. + +De retour à Rome, où il s’est fait suivre de sa maîtresse, pour en +avoir la tranquille jouissance, il répudie sa femme, Marcie Furnille, +et mène ensuite une vie efféminée et dissolue, passant des nuits +entières dans ses débauches de table et se livrant aux plus infâmes +plaisirs (SUÉT., _in Tit._, cap. II). Puis il renvoie cette reine en +Judée, quoique à contre-cœur (Ab urbe dimisit invitus invitam. SUÉT., +_in Tit._, cap. II), après avoir fait massacrer brutalement le consul +Cecinna au moment que celui-ci sortait de la salle du repas, sous le +vain prétexte qu’il avait violé Bérénice (AUREL. VICTOR, _Epist._ X, +§ 4). + +Domitia Longina, fille de Domitius Corbulo, d’une beauté admirable, +mais trop coquette pour ne pas franchir les bornes du devoir conjugal, +devient une des plus débauchées courtisanes de Rome; elle livre ses +charmes à Domicien, qui l’enlève brutalement à Œlius Lamia son mari +(DIO, _Excerp._, per Vales.--DIO, lib. LVII.--SUÉT., _in Domit._, +cap. L). Mais bientôt dégoûté d’une femme dont la possession lui +avait coûté si peu de peine, il s’enflamme pour Julie Sabine, sa +nièce (_Ibid._, cap. XXII), et pour la posséder librement il répudie +son épouse Domitia, qui se prostitue publiquement à la populace et +au comédien Paris, dont elle devient folle d’amour (_Ibid._, cap. +III.--XIPHIL., LXVII, p. 759, E), et qu’il fait massacrer en pleine +rue. Ensuite, rappelant son épouse, sous prétexte que le peuple lui +demande cette grâce, il la fait rentrer dans son lit sacré (DIO, +cap. XIII), après avoir donné la mort à son infâme concubine, par un +breuvage qu’il lui fait prendre pour faire avorter le fruit de leurs +incestueuses amours (_Ibid._, cap. XXII.--DIO, lib. XVI.--PLIN., +_Epist._ II): homme profondément immoral, qui s’abandonna dans ses +bains aux plus monstrueuses turpitudes avec les femmes les plus +dissolues; qui se souilla par de sanglantes exécutions, et qui fut +massacré dans sa chambre par sa propre femme et les grands de sa cour +qu’il avait proscrits (SUÉT., cap. XXIII.--AUREL. VICT., _Epist._, II, +7.--DIO, lib. LXVIII). + +Sabine, femme de l’empereur Adrien, se livre aux embrassements +adultères de plusieurs patriciens, et l’épouse de Marc Aurèle, +Faustine, devient éperdument amoureuse d’un gladiateur. + +Commode, né de l’adultère Faustine, fille d’Antonin, ne dément point +son origine, il se livre dans son palais à la lasciveté de trois cents +concubines et assassine sa sœur Lucilla. Caracalla se souille du sang +de son frère et épouse sa belle-mère Julie, dont la beauté égalait +l’impudence (Cum Julia noverca Bassiani Caracallæ ei sinum nudasset: +Vellem, inquit, si liceret. At illa: Si libet, licet. An nescis te +imperatorem esse, et leges dare, non accipere?) Heliogabale aime +son eunuque Hiéroclès avec un délire si effréné, «ut eidem inguino +oscularetur, floralia sacra si asserens, celebrare (_Œt. Lamprid._, _in +Heliog._, cap. V)». Mais énervé par le luxe et les débauches, incapable +par lui-même d’assouvir ses exécrables lubricités, il prostitue toutes +les parties de son corps aux turpitudes de ses courtisans et esclaves, +se faisant donner le nom de _Bassiana_ et recherchant avec emportement +les criminels plaisirs de la bestialité. (Per cuncta cava corporis +libidinem recipiens et eum fructum vitæ præcipuum existimans, si dignus +atque aptus libidini plurimorum videretur. _Ibid._) + + + + +Le Libertin de Qualité + + + + +Madame Honesta, la Présidente et l’Américaine + + +Je me fais présenter chez Madame _Honesta_ (famille presque éteinte). +Tout y respire la pudeur et l’honnêteté; tout prêche l’abstinence, +jusqu’à son visage, dont la tournure, quoique assez piquante, n’a +cependant aucun de ces détails qui inspirent la tendresse. Mais elle +a des yeux, de la physionomie, une taille qui serait trop maigre, si +toute l’habitude du corps ne s’y proportionnait pas. Je ne louerai pas +sa gorge, quoiqu’une gaze qui s’est dérangée m’ait permis d’entrevoir +du lointain; ses bras sont un peu longs, mais ils sont flexibles, on +pourrait souhaiter une jambe plus régulière; telle qu’elle est, un +joli pied la termine. Nous avons les _grands airs_, des _nerfs_, des +_migraines_, un mari que l’on ne voit qu’à table, des gens discrets, de +l’esprit bizarre, capricieux, mais vif, mais quelquefois ne ressemblant +qu’à soi... Pardieu! allez-vous me dire, celle-là ne vous paiera pas... +Oh! que si! parce qu’elle est vaniteuse, parce qu’elle se pique de +générosité, parce qu’elle veut primer. + +D’abord, vous imaginez bien que nous faisons du respect, de l’esprit, +des pointes, des calembours; que madame a raison, que tout chez elle +est au mieux possible... Irai-je à sa toilette? Pourquoi non?... Je +placerai une mouche; je donnerai à cette boucle tout le jeu dont +elle est susceptible... Un chapeau arrive... Bon Dieu! les Grâces +l’ont inventé; le dieu du goût lui-même en a placé les fleurs, +et tous les zéphyrs jouent dans les plumes qui le couvrent. Comme +cette gaze _prune-de-Monsieur_ coupe avec ce _vert anglais_... Mais +qui l’a envoyé?... Vous sentez que je suis le coupable; et pourquoi +un coupable ne rougirait-il pas?... Je me suis trahi, déconcerté, +boudé... Victoire, que son emploi de femme de chambre, quelques +baisers des plus vifs et un louis ont mise dans mes intérêts, les +plaide en mon absence... Ah! madame, si vous saviez ce que l’on me +dit de vous!... Combien ce monsieur est aimable! il vaut bien mieux +que votre chevalier, et je suis sûre qu’il ne vous coûterait qu’une +misère... Il n’est pas joueur, je le sais de son laquais; c’est un +cœur tout neuf.--Mais, crois-tu que je sois assez aimable pour...--Ah! +Dieu! madame, comme ce chapeau est tourné! Vous voilà à l’âge de vingt +ans.--Tais-toi, folle; sais-tu que j’en ai trente, et passés?... +(Pardieu, oui, _passés_ et il y a dix ans que cela est public...) +Je reviens l’après-midi; on est seule: pourquoi ne le serait-on +pas? Je demande pardon en offensant davantage; on s’attendrit, je me +passionne; on se... (Foutre! attendez donc... Cette femme-là est d’une +précipitation à me faire perdre les frais de mon chapeau.) Vous sentez +bien que mon laquais n’est pas assez bête pour ne pas me faire avertir +que le ministre (ah! pardieu! tout au moins) m’attend. Je jette un coup +d’œil assassin; j’embrasse cette main qui tremble dans la mienne... Je +me relève et je pars. + +Pendant ce temps-là, je fais connaissance avec une de ces femmes qui, +blasées sur tout, cherchent des plaisirs à quelque prix que ce soit. +Elle me fait des avances, parce que son honneur, sa réputation, la +bienséance... Tout cela est aussi loin que sa jeunesse. Nous sommes +bientôt arrangés; elle me paie, je la lime; car je ne veux, sacredieu! +pas d......er... Mon infante le sait: les tracasseries viennent. +Ah! doux argent! je sens que ton auguste présence!... Enfin, on se +détermine; il y a déjà quinze mortels jours qu’on languit. Je fais +entendre, modestement, que la reconnaissance m’attache, que j’ai des +obligations d’un genre... N’est-ce que cela?... On me paie au double; +et dès lors je suis quitte avec ma Messaline: je vole dans les bras +qui m’ont comblé de bienfaits nouveaux, et je goûte... non pas du +plaisir... mais la satisfaction de prouver que je ne suis pas ingrat. + +Las! que voulez-vous! Quand on a engraissé la poule, elle ne pond plus; +les honoraires se ralentissent, et je dors.--Comment! tu dors?--Oui, +la nuit, et qui plus est, le matin... ce matin chéri qui anime +l’espérance, qui éclaire les combats amoureux. On se plaint, je me +fâche; on me parle de procédés, d’ingratitude, et je démontre que l’on +a tort, car je m’en vais. + +Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m’apparaît; mais il n’est +point chargé de ses attributs heureux: c’est le dieu du conseil, le +diligent Mercure, il me console et m’envoie chez M. Doucet. Vous ne le +connaissez sûrement pas: or, écoutez. + +Une taille qu’une soutane et un manteau long font paraître dégagée; +un visage qui rassemble la maturité de l’âge, l’embonpoint et la +fraîcheur; des yeux de lynx, une perruque adonisée; _l’esprit_ en a +tracé la coupe; sa physionomie ouverte, mais décente, répand l’éclat +de la béatitude; il ne se permet qu’un sourire, mais ce sourire laisse +voir de belles dents... Tel est le directeur à la mode: troupeaux de +dévotes abondent, les consultations ne tarissent pas. + +Mais il existe des privilégiées, de ces femmes ensevelies dans un +parfait quiétisme de conscience et dont la charnière n’en est que +plus mobile. Le père en Dieu cache sous un maintien hypocrite une âme +ardente et de très belles qualités occultes... Vous vous doutez bien +que c’est à ces femmes qu’il faut parvenir. Je m’insinue donc dans +la confiance du bonhomme, je lui découvre que je suis presque aussi +tartuffe que lui: il m’éprouve; et quand toutes ses sûretés sont +prises, il m’introduit chez madame.... + +C’est là que la sainteté embaume, que le luxe est solide et sans faste, +que tout est commode, recherché sans affectation... Mais quoi, un +jeune homme chez une femme de la plus haute vertu!... Eh! justement; +c’est afin de ne pas perdre la mienne; car vous noterez que je dois en +avoir, au moins autant que d’impudence. Mes visites s’accumulent, la +familiarité s’en mêle, et voici une des conversations que nous aurons, +j’en suis sûr. + +A la sortie d’un sermon (car j’irai, non pas avec elle, mais je serai +placé tout auprès, les yeux baissés, jetant vers le ciel des regards +qui ne sont pas pour lui), à la sortie d’un sermon duquel elle m’a +ramené, je commencerai par la critique de toutes les femmes rassemblées +autour de nous. Notez que les questions viennent de ma béate.--Comment +avez-vous trouvé madame une telle?--Ah! bon Dieu! elle avait un pied de +rouge.--Pourtant, elle est jolie.--Elle aurait de vos traits, si elle +ne les défigurait pas; mais le rouge... Cependant, je lui pardonne; +elle n’a ni votre teint, ni vos couleurs... (Croyez-vous qu’à ces +mots elles n’augmenteront pas?)--Par exemple, la comtesse n’était pas +habillée duement.--Du dernier ridicule, elle montre une gorge! et +quelle gorge! Je ne connais qu’une femme qui eût le droit d’étaler de +pareilles nudités. (Remarquez ce coup d’œil sur un mouchoir dont les +plis laissaient passage à ma vue... Un autre coup d’œil me punit et +je devins timide, décontenancé.)--Que pensez-vous du sermon?--Moi, je +vous l’avouerai, j’ai été distrait, inattentif.--Cependant la morale +était excellente.--J’en conviens; mais présentée d’une manière si +froide! une belle bouche est bien plus persuasive. Par exemple, quel +effet ne font pas sur moi vos exhortations! Je me sens plus animé, plus +fort, plus courageux... Hélas! vous me faites aimer la vertu parce que +je vous aime... (Ah! mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la +pâleur couvre mon visage... Je demande pardon... Plus on me l’accorde, +plus j’exagère ma faute, afin de ne pas être coupable à demi...) Ma +dévote se remet plus promptement; cependant, elle est encore émue, +elle me propose de lire et c’est un traité de l’amour de Dieu. Placé +vis-à-vis d’elle, mon œil de feu la parcourt et l’épie: je paraphrase, +je compose; ce n’est plus un sermon, c’est du Rousseau que je lui +débite... Je saisis l’instant, un oratoire est mon boudoir, et je suis +heureux. + +Mais l’argent! l’argent!--Foutre, un moment; laissez-nous d....er. +Quelle jouissance qu’une dévote! Que de charmants riens! Comme cela +vous retourne! Quel moelleux! Quels soupirs!... Ah! ma bonne Sainte +Vierge!... Ah! mon doux Jésus!... Ami, sens-tu cela comme moi? + +Mais l’argent! Eh! me croyez-vous assez bête pour aller faire un +mauvais marché? Nenni... quelque sot... + +Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est discret; il +perdrait trop à ne pas l’être, et c’est lui qui va me servir; bien +entendu qu’il aura son droit de commission. + +Depuis trois jours, ma dévote, en abstinence, n’a eu pour ressource que +son god...... Le père en Dieu arrive:--Hélas! ce pauvre jeune homme! +il est encore retombé dans le vice! Des femmes perdues l’entraînent... +(Quel coup de poignard!)--Ah! mon père, quel dommage! il a un bon +fond!--Madame, ce n’est pas sa faute; il y a même en lui une espèce +de vertu, car il est franc. «Monsieur, m’a-t-il dit, j’ai des dettes +d’honneur, ma _conscience_ me tourmente; je vais me perdre peut-être, +je serai la victime de mon devoir... Hélas! ce qui me perce l’âme, +c’est de quitter madame... (Ici elle baisse les yeux.) Cette femme +est adorable; elle possède mon cœur... N’importe, il faut la fuir... +Étoile malheureuse! déplorable destin!» Voilà, madame, ce qu’il m’a +dit les larmes aux yeux... On me plaint; on parle d’autre chose, on +revient...--Mais à quoi montent ces dettes?--Trois cents louis... Et +vous croyez qu’une femme qui connaît mes caresses et mes reins, qui est +sûre du secret, qui ne me trouve pas un butor, qui aime surtout les +variantes, ne me les enverra pas le lendemain? + +Je vous vois d’ici faire le moraliste: «_Mais cela est odieux; l’amour +pur est généreux; vous êtes un fripon..._» Foutre! vous badinez, vous +gâteriez le métier; elle a trente-six ans, j’en ai vingt-quatre; +elle est encore bien, mais je suis mieux; elle met de son côté du +tempérament et de l’argent, moi de la vigueur et du secret... Ne +voilà-t-il pas compensation? + +D’ailleurs, voulez-vous que je m’acquitte? Je lui fais l’honneur de +l’afficher. Elle quitte sa dévotion: je la rends à la société, à +elle-même; elle change d’état, enfin... Non, je me trompe, elle ne +change que de robe et de coiffure. + +Voilà ma dévote dans le monde, et par mes soins. + +--Mais il valait bien mieux la laisser dans son obscurité: vous allez +la perdre, on vous l’enlèvera.--J’ai d’autres projets peut-être; son +argent est consommé, ses diamants sont vendus, mon caprice est passé... +Vous verrez cependant que, pour me faire enrager, elle s’avisera +d’être fidèle: il faut que je prenne la peine d’avoir des torts avec +elle.--Vous en aurez bientôt.--Non; car voici ma conclusion: «Madame, +je ne rappellerai point vos bontés, elles me sont chères, et mon cœur +aime à vous avoir des obligations que toute autre ne m’eût pas fait +contracter; mais, plaignez-moi; c’est ma reconnaissance qui me coûtera +la vie; c’est le soin de votre gloire qui va détruire mon bonheur. +Je vous dois de cesser des visites qui vous compromettraient: hélas! +je sais trop qu’en prononçant cette séparation funeste, je dicte mon +arrêt.» + +Puissances du ciel! combien vous êtes attestées! A force de singeries, +je parviens à m’attendrir; ma Dulcinée verse tour à tour les larmes de +la douleur et celles du plaisir: ma fuite est combinée par des points +d’arrêt sur tous les sophas des appartements, et c’est à sa dernière +extase que je me sauve. + +Parbleu! voilà bien des façons.--Pauvre sot! tu ne vois donc pas que +cette femme fait ma réputation pour l’éternité; je n’ai plus besoin de +me vanter, je n’ai qu’à lui en laisser le soin, et je suis le phénix +des oiseaux de ces bois. D’ailleurs, je n’ai pas perdu la tête; elle +est l’amie intime de la présidente de..., et depuis longtemps je lorgne +cette riche veuve; elle ne manquera pas d’être la confidente de ma +délaissée, et me croyez-vous assez novice pour n’avoir pas persuadé à +celle-ci que ce serait un moyen de nous voir encore; à l’autre, que je +ne quitte madame une telle que pour ses beaux yeux. + +Tout réussit à mon gré... mais il faut que je les brouille... Allons, +Discorde, vole à ma voix... On se pique, on se refroidit, les deux +inséparables ne se voient plus; la présidente exige que j’embrasse son +ressentiment; je me fais valoir, je deviens exigeant à mon tour. Que ne +peut le désir de la vengeance! on se livre à moi pour faire pièce à sa +bonne amie. + +La présidente a trente-cinq ans, et n’en paraît pas plus de vingt-huit; +elle est bien conservée, mais sans affectation. Ce serait une petite +maîtresse, si le jargon ne l’ennuyait pas. Elle a de l’esprit avec les +femmes, de la gentillesse avec les hommes, beaucoup de retenue dans le +public, un ton de femme de qualité et des dehors imposants. + +Dans le particulier, je n’ai guère connu de tempérament plus vif, plus +soutenu, et en même temps plus varié. Ses caresses sont séduisantes, +parce qu’elles sont franches, et vingt fois j’ai été tenté de l’aimer. +Au reste, elle n’est pas sans défauts: elle a une profonde vénération +pour elle-même; ses décisions sont des oracles, ses préceptes des +lois; je n’ai rien vu de si impérieux. Il est vrai qu’elle y joint +l’adresse, et que souvent vous croyez faire votre volonté en ne suivant +que la sienne. + +Sa société, qui nous devine, ne tarde pas à me fêter, je suis le saint +du jour; elle a de la confiance en moi: rien n’est bien, si je ne +l’ai conseillé. Nous passons ainsi six mortelles semaines. J’oubliais +qu’elle veut être la confidente de mes affaires. Un jour j’arrive chez +elle; mon œil est agité.--Mais, qu’as-tu donc, mon ami? Tu es bien +sombre.--Quoi! dis-je (en m’efforçant de sourire), pourrais-je apporter +chez vous de l’humeur?... On me persécute, je m’obstine à me taire, +j’ai des distractions que le monde qui abonde pour le souper ne saurait +détruire: on me propose une partie, je la refuse, et je sors à minuit +en m’échappant. + +Voilà qui est bien simple, direz-vous, qui n’en ferait autant?... Je +vous le donne en dix: écoutez seulement. + +Est-ce que mon laquais, qui est un Crispin des mieux dégourdis, n’a +pas eu l’esprit de f..... la femme de chambre pour éviter l’ennui. +Or, ce jour-là, il est presque aussi triste que moi; sa charmante le +presse autant que la mienne, et comme il est d’un naturel confiant, il +avoue que «_la nuit dernière j’ai soupé chez la duchesse une telle, +que l’on m’a fait, malgré moi, tailler un pharaon_»; que le jeu était +diabolique, que j’ai perdu énormément, et qu’étant peu riche, je suis +étrangement incommodé; mais ce qui me tourmente, c’est d’avoir été +obligé de mettre en gage le diamant que m’a donné la présidente. Hélas! +cette bague n’a pas même été suffisante avec tous mes bijoux pour +dégager ma parole et je suis sans un sou! + +Il retombe ensuite sur lui-même, car le drôle est presque aussi coquin +que moi: on l’a forcé aussi de jouer, et sa montre est avec mes effets +chez madame la Ressource. La pauvre Adélaïde, qui aime le pendard, tire +de son armoire quarante écus, qui composent sa petite fortune et sont +même le fruit de mes dons. Le scélérat les empoche; mais il y a bien un +autre manège. + +J’ai aperçu des chuchotages de la présidente à sa femme de chambre, +des allées, des venues: c’est que l’on a conté tout cela à madame; que +madame a fait répéter tout cela à mon bandit, et que sur le champ elle +lui a remis cinq cents louis.--Douze mille francs?--En or, vous dis-je, +pour aller tout dégager et fournir le supplément... Quand je sors, je +retrouve mon fourbe dans mon carrosse, et nous portons le magot en +triomphe chez moi.--Comment! tout cela n’était donc pas vrai?--Mais +d’où diable viens-tu donc? C’est incroyable! tu ne te formes point; +mais, aiguise donc ton intelligence. + +Le lendemain, à sept heures, en déshabillé leste, je cours chez la +présidente; une joie douce brille dans ses yeux; j’ai son diamant au +doigt... je veux la faire parler (car vous noterez que, sous peine +de la vie, mon laquais ne doit m’avoir rien avoué) elle me fait un +mensonge avec toute l’adresse, toute la noblesse de la générosité; mais +elle voit bien, à la vivacité de mes caresses, que la reconnaissance +les enflamme et que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes +transports, je parle de bienfaits; on m’impose silence, en me disant +que si l’on avait été assez heureuse pour me rendre un service, j’en +ôterais tout l’agrément. Dieu! comme ma voix est touchante! + +Comment, monstre! tant d’amour et de générosité ne te touche pas? Si +fait, pardieu! et pour lui montrer ma gratitude (un peu aussi pour m’en +débarrasser), je la marie avec un homme de ma connaissance qui la rend +la femme la plus heureuse de Paris. D’amants que nous étions, nous +devenons amis, et je vole, non pas à de nouveaux lauriers, mais à de +nouvelles bourses. + +Dégoûté de l’amour parfait, de la jouissance méthodique de la dévote +et de la présidente, je languissais tristement, quand mon bon ange +me conduisit chez madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les +parties fines, rue Tiquetonne); je lui annonce que je suis vacant, et +surtout que le diable est dans ma bourse; elle me présente sa liste, +parcourons-la. + +1º Madame la baronne de Conbâille... Foutre! voilà un beau nom. +Qu’est-ce que cette femme-là?---C’est une petite provinciale +qui est venue à Paris dépenser cinquante ou soixante mille +francs qu’elle amassait depuis dix ans.--En reste-t-il encore +beaucoup?--Non.--Passons; pourquoi cette bougresse-là s’avise-t-elle de +prendre un nom de cour? + +2º Madame de Culsouple.--Combien donne-t-elle?--Vingt louis par +séance.--Paie-t-elle d’avance?--Jamais, et puis ce n’est pas votre +affaire: elle est trop large. + +3º Madame de Fortendiable.--Tenez, voilà ce qu’il vous faut. C’est +une Américaine, riche comme Crésus; et si vous la contentez, il n’y a +rien qu’elle ne fasse pour vous.--Eh bien! tu me présenteras.--Demain, +si vous voulez.--Ici?--Dans son hôtel même.--Ce nom-là a quelque chose +d’infernal qui me divertit.--Je rends la liste, quand, d’un air de +mystère, la bonne Saint-Just m’adresse cette exhortation: «Mon cher +ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu’y avez-vous gagné? la +vérole. Pourquoi ne pas écouter les conseils de la sagesse? J’ai dans +ma maison une vraie fortune, une vieille.--Le diable te f....! Eh! que +votre souhait s’accomplisse! encore mieux vaut lui que rien; mais il ne +s’agit pas de cela, je vous parle d’un trésor: fiez-vous à moi, et nous +la plumerons.--Allons, je le veux bien: je m’en rapporte à ta prudence.» + +En attendant, je me rends le lendemain, à sept heures du soir, chez +mon Américaine. Je trouve de la magnificence, un gros luxe, beaucoup +d’or placé sans goût, des ballots de café, des essais de sucre, des +factures, enfin un goût de mariné que je n’ai, sacredieu! que trop +reconnu dans mainte occasion. + +Ce qui me tourmentait était d’entendre, dans un cabinet voisin, une +voix d’homme dont les gros éclats me mettaient en souci; enfin, la +porte s’ouvre: qui serait-ce? Ma déesse... Mais, foutre! quelle femme! + +Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces; des cheveux noirs et +crépus ombragent un front court, deux larges sourcils donnent plus de +dureté à des yeux ardents, sa bouche est vaste; une espèce de moustache +s’élève contre un nez barbouillé de tabac d’Espagne; ses bras, ses +pieds, tout cela est d’une forme hommasse, et c’est sa voix que je +prenais pour celle du mari. + +--Foutre! dit-elle à la Saint-Just, où as-tu pêché ce joli enfant? +Il est tout jeune; mais qu’il est petit! N’importe, petit homme, +belle q..... Pour faire connaissance, elle m’embrasse à m’étouffer... +Sacredieu! il est timide!--Oh! c’est un garçon tout neuf.--Nous +le ferons... Mais est-ce que tu es muet?--Madame, lui dis-je, le +respect... (J’étais abasourdi.)--Eh! tu te fous de moi avec ton +respect... Adieu, Saint-Just. Ça, ça, je garde mon f...eur; nous +soupons et couchons ensemble. + + + + +La Duchesse + + +Me voilà donc libre; je m’introduis dans les différentes sociétés de +la cour; je jette sur les femmes qui les composent un œil curieux et +perçant. Du plus au moins je fais mainte application des peintures de +la marquise. La saison des bals arrive, j’aime la danse à la fureur, +mais, n’étant point talon rouge, elle m’était interdite chez les +hautes puissances; l’observation m’offrit des dédommagements. J’avais +obtenu la permission de me rendre chez une princesse qui joint à +tout plein d’esprit le meilleur ton et le cœur le plus sensible. Je +la jugeai faite pour inspirer un attachement durable, mais trop sage +pour s’afficher ainsi. A son âge, avec tous les moyens de plaire, se +fixer!... Eh! que dirait l’Amour? Lui a-t-il confié ses flèches pour +les laisser oisives ou pour les ficher sur un seul cœur, comme les +épingles sur la pelote de sa toilette? Je consultai mon grimoire, +et je sus qu’on ne pouvait allier plus de générosité, de talents et +d’adresse. Je sus encore qu’en prédicateur excellent, ses préceptes ne +nuisaient pas à ses plaisirs, et je crus sentir qu’un peu de contrainte +pouvait y ajouter du prix.--Mais qui est-ce donc?--Oh! vous en demandez +trop; allez sur le grand théâtre, quand on jouera la _Gouvernante_, +vous lui verrez remplir un rôle que son cœur lui rend cher et qui lui +mérite tous les applaudissements. + +Confondus dans un groupe d’hommes, nous exercions notre critique sur +les danseurs.--Eh! bon Dieu! quelle est cette petite personne, si +folle, si extravagante? Elle est tout ébouriffée, son panier penche +d’un côté, tout son ajustement est en désordre... Je ne l’en trouve, +ma foi! que plus jolie; tous ses attraits sont animés, ses gestes sont +violents, tout pétille en elle.--C’est la duchesse de..., me répond le +comte de Rhédon; vous ne la connaissez pas? Je vous présenterai; elle +aime la musique, vous l’amuserez. Le lendemain, je somme le comte de sa +parole, et nous partons. + +A six heures du soir, la duchesse était en peignoir; de grands cheveux +s’échappaient d’une baigneuse placée de travers sur sa tête. Embrasser +le comte, me faire la révérence, me proposer vingt questions et me +prendre pour répéter le pas de deux de _Roland_, ne fut l’affaire que +d’un instant. Je fus froid les premiers pas: une passe très lascive, +qu’elle rendit comme Guimard, m’enhardit, m’échauffa, me fit... (Ah! +mon ami, la jolie chose qu’un pas de deux, quand on bande!) Le comte +applaudit à tout rompre; elle s’écrie que je danse comme Vestris, que +j’ai un jarret à la Dauberval, me fait promettre de venir répéter avec +elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis mon lutin sonne +ses femmes. Le comte se sauve, je demeure; elle se coiffe à faire +mourir de rire; me demande mon avis; je touche à l’ajustement, et je +lui donne un petit air de grenadier qu’elle trouve unique... Elle +s’habille, sort; je lui donne la main, et je me retire. + +Parbleu! dis-je en moi-même, celle-là n’a pas le temps d’être méchante. +Je me couche; sa friponne de mine me tourmente toute la nuit. Je me +lève en raffolant, et je cours chez la duchesse à dix heures du matin; +elle sortait du bain, fraîche comme la rose. Une lévite la couvre des +pieds à la tête; on apporte du chocolat; je suis barbouillé du haut en +bas; elle saute à son clavecin; sa jolie menotte a toute la vélocité +possible; elle a du goût, un filet de voix, des sons charmants, mais +pour de l’âme... serviteur. Je vois cependant qu’elle est susceptible. +Nous prenons un duo; je la presse, je l’attendris malgré elle; elle +perd la tête, son cœur se serre; j’en arrache un soupir; la voix meurt, +la main s’arrête; le sein palpite, mon œil enflammé saisit tous ses +mouvements... Zeste! elle jette tout au diable; elle plante là le +clavecin, me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en +boudant sur un sopha, et se relève par un grand éclat de rire. + +Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; je remarque +cependant avec plaisir qu’elle prend de l’intérêt; elle me loue avec +affectation. Gardel n’a garde de la contredire; avant que je sorte, +elle me demande excuse, implore son pardon, me prie de lui imposer sa +pénitence; vois donc d’ici, bourreau, cette mine hypocrite; je saisis +une main que je couvre de baisers; l’autre me donne un soufflet qu’un +baiser hardi répare à l’instant. + +Le lendemain, j’y vole sur les ailes du désir; elle m’avait demandé +quelques ariettes nouvelles, je les lui portais; elle était au lit; une +femme de chambre ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil placé à côté +d’elle me tendait les bras... j’aime bien mieux m’appuyer contre une +console qui me tient de niveau. + +Où es-tu, divin Carrache? prête-moi tes crayons pour esquisser cette +enfant!... + +Un bonnet à la paysanne couvre sa tête à moitié; ses traits n’ont +aucune proportion; ce sont de noirs yeux superbes, la plus jolie +bouche, un nez retroussé, un front trop petit, mais ombragé +délicieusement; deux ou trois petits signes noirs comme jais +assassinent leur monde sans rémission; son teint est moins très blanc +qu’animé, mais le carmin le plus pur n’égale pas le vermeil de ses +joues et de ses lèvres. + +Après quelques folies débitées de part et d’autre, je lui montre ma +musique; elle me prie de chanter... Je déployais toute la légèreté +de ma voix, quand tout à coup un drap soulevé me découvre un sein de +lis et de roses... _et la cadence chevrote_... Je continue: tantôt +c’est un bras arrondi par l’amour, une cuisse fraîche rebondie, une +jambe fine, un pied charmant qui, tour à tour, se promènent sur le lit +et frappent tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que je +chante...--Allons donc! me dit la duchesse, avec un sang-froid dont +je ne la croyais pas capable. Je recommence et le manège d’aller son +train; mon sang bouillonne, tous mes nerfs s’agacent et s’irritent; +je palpite, mon visage s’inonde de sueur; la méchante, qui m’observe, +sourit et cependant soupire... Un dernier bond la découvre tout +entière... Sacredieu! mes yeux font feu; je jette la musique, je fais +sauter les boutons qui me gênent, je m’élance dans ses bras; je crie, +je mords, elle me le rend bien, et je ne quitte prise qu’après quatre +reprises redoublées. + +La duchesse était évanouie, cela commença à m’inquiéter; j’employai un +spécifique qui ne m’a jamais manqué; j’ai la langue d’une volubilité +incroyable; j’applique ma bouche sur le bouton de rose qui termine +un joli globe: un trémoussement presque subit me rassure sur son +état...--Dieu! ô Dieu! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu +l’as trouvé!--Eh, quoi? lui dis-je tout étonné...--Hélas! un tempérament +que l’on m’avait persuadé que je n’avais pas... Et baisers d’entrer en +jeu, et les pièces de mon habillement de couvrir le plancher. Enfin, +nous nous trouvâmes, comme dit la précieuse ridicule, _l’un vis-à-vis +de l’autre_; je vous jure que ma petite duchesse n’était point de ces +prudes qui craignent un homme absolument nu. Elle avait des doutes; +il fallut bien les éclaircir. Cette situation nouvelle me découvrait +de nouveaux charmes. C’était bien le corps le mieux fait! Charnue +sans être grasse, svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne +demandait que de l’usage... Eh! parbleu! je lui en donnai de toutes les +façons. + +J’aime bien f....; mais comme le bon Dieu n’a pas voulu que nous +trouvassions le mouvement perpétuel, il faut s’arrêter enfin, car ce +_jeu lasse plus qu’il n’ennuie_. + +Or ma duchesse n’avait qu’un jargon, toujours le même; et comme j’avais +ralenti son feu, ce n’était plus qu’un petit être plat, fort monotone. +Que j’aime à voir sortir d’une bouche ces riens que rend si précieux +une femme enivrée de volupté! qu’un mot placé à propos sait bien +relever le prix d’une caresse et la rendre plus touchante! Otez les +préludes de la jouissance et les paroles magiques qui, faisant sortir +de l’extase, aident si souvent à s’y replonger... _l’ennui bâille avec +nous sur le sein de nos belles_: l’amour fuit, l’essaim des plaisirs +s’envole, et l’on s’endort pour ne jamais se réveiller. + +Voilà des dégradations que j’éprouvai chez la duchesse pendant quinze +jours: nos commencements furent trop vifs et la satiété amena le +dégoût. J’en étais là, quand, un soir, en entrant chez moi, on me remit +un écrin et un petit billet. + +«Un instant me rendit votre amante, un instant a tout changé; mais +j’ai, monsieur, de la reconnaissance de vos soins; je vous prie de +conserver cet écrin: il vous représentera l’image d’une femme qui +parut vous être chère, et qui se reproche de n’avoir pas pu faire plus +longtemps votre bonheur.» + +Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce billet: la duchesse était +incapable de l’avoir dicté. J’y répondis: «Vos bienfaits, madame, +ont droit de me toucher, si votre cœur a daigné apprécier le peu que +je vaux. J’ai mis dans notre liaison des procédés dont l’énergie +paraissait vous plaire; je n’ai ni dépit, ni colère. C’est bien assez +pour moi d’avoir eu les honneurs du triomphe, sans aspirer à ceux de +la retraite: depuis huit jours, j’attendais vos ordres, et la preuve +de mon respect est de ne les avoir pas prévenus. Votre portrait sera +pour moi le gage de l’estime que vous accordez à mes _talents_. Puisse, +madame, le fortuné mortel qui me remplace vous en porter de _plus +heureux_! Vous m’aurez tous deux dans une obligation plus douce: celle +de vous avoir mis dans le cas d’en sentir tout le prix.» + +Mon successeur, homme d’esprit, n’a pu y tenir, comme moi, que peu +de jours; elle l’a remplacé par _un prince_, et réellement, quant au +moral, ils se convenaient; pour le physique, elle eut ses laquais: +c’est le pain quotidien d’une duchesse. + +Mon billet écrit, j’ouvris l’écrin, j’y trouvai de fort beaux diamants +et le portrait de la duchesse en baigneuse: il était frappant; je +l’approchai machinalement de mes lèvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je +sacrifiai encore une fois à ce joli automate, et mon caprice s’écroula +avec la libation que je venais de répandre en son honneur. + + + + +Musique + + +J’ai toujours aimé la musique; je fis le soir même connaissance avec +la Guimard. Cette bougresse-là est laide et joue comme une cuisinière; +mais sa voix est belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait +plaisir; d’ailleurs elle f... comme une enragée. Ma réputation abrégea +le cérémonial: je convins de six coups par jour; elle cassa aux gages +son porteur d’eau qu’elle avait éreinté, laissa reposer ses laquais +et son coiffeur, et nous nous accordâmes à faire bourse commune (bien +entendu que je n’y mettrais rien). Elle donnait des concerts, recevait +des compagnes qui la grugeaient en la détestant, des musiciens d’assez +mauvaise compagnie et des gens de qualité amateurs qui n’ont pas même +le mérite d’être bons. + +J’étais à causer un après souper avec un virtuose célèbre et charmant +compositeur (_Cambini_); nous parlions de la révolution de la +musique en France; je l’écoutais avec aridité et je m’instruisais; +tout à coup un de ces messieurs nous aborde.--Quoi! vous parlez +composition! Pardieu! sans me flatter, je suis d’une bonne force.--Je +n’en doute point, lui dis-je en jetant un coup d’œil sur l’artiste, +et je serais fort aise que vous nous donniez, à monsieur et à moi, +quelques leçons.--Volontiers, volontiers; moi, je ne refuse jamais mes +soins.--Par exemple, monsieur veut composer un opéra et il me demande +le poème.--Sa musique est faite, apparemment?--Non pas.--Comment! Tant +pis; jamais la musique ne va bien, quand on la compose pour des +paroles; cela gêne un musicien et l’empêche de peindre; son +imagination est refroidie. + +--Mais, monsieur, il me semble...--Il vous semble mal. Un orchestre, +morbleu! un orchestre, voilà tout ce qu’il faut; suivez le Moline, +cela s’appelle faire un opéra; les paroles ne sont jamais d’accord +avec la musique; mais aussi cela n’arrête point les effets... Moi, +je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini?--Monsieur le +marquis, cependant, quand on veut exprimer un sentiment, l’amour, par +exemple...--Oui, il faut du chromatique, beaucoup de fausses quintes; +on relève cela par l’accord parfait; de là on passe dans le ton relatif +par la tierce mineure; appuyez-moi une septième diminuée; si le mode +est mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bémols, accords de tierce, +dominant, sexte et les doubles octaves... Pardieu! l’on module dans +un tour de main... As-tu de la fureur, dans ton opéra?--Beaucoup, +monsieur le marquis.--Ah! pardieu! tu vas voir: mesure à quatre temps, +battue bien ferme; pour le récitatif, _ad libitum_, avec accompagnement +obligé; ensuite un chœur en fugue, à deux sujets bien sortants l’un et +l’autre, parce que cela marque la dispute, le conflit de juridiction; +surtout que cela crie comme le diable (il faut que l’on entende un +chœur peut-être), ensuite un grand silence; c’est imposant, ça, +hein?... Un trois temps bien tendre, pour faire le contraste, tu +m’entends bien? Il n’y aurait pas de mal d’y mettre des timbales; +ensuite le héros se fâche en _allegro_, avec quatre bémols à la clef; +il faut qu’il fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la +poitrine; pendant ce temps-là, l’orchestre va le diable; puis ton +héros fait des roulades pour se reposer; il veut qu’on l’entende... +Eh! non, morbleu! que l’orchestre l’écrase! et si ce diable de Legros +perce encore, on y mettra du tonnerre... Ah! ce que je te recommande, +c’est une basse bien ronflante; que tout cela marche...--Et mes airs de +danse, monsieur le marquis?--Oh! pour cela il nous faut du noble: un +beau grand morceau de flûte, avec des variations, pour la commodité de +Salentin, et puis un point d’orgue avec des roulades; il serait long +pour faire gigoter Gardel... Tu ne sais pas comment sortir de là!--Ma +foi, non.--Un tambourin, mordieu! un tambourin; il n’y a que ça, pour +qu’on s’en aille gaiement... Ah! çà! bonsoir... + +--Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur, _coglione, +coglione_...--Là, là, tout doux, Cambini, lui dis-je... Eh bien! mon +ami, voilà qui vous juge, et sans appel encore... Nous rejoignîmes la +compagnie, à qui le marquis avait déjà fait confidence de ses bontés +pour nous, en briguant des voix pour la première représentation, en cas +que l’on suivît ses avis. + +Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des ridicules; mais +ma bougresse m’ennuyait; elle jure comme un charretier; pas la moindre +ressource avec elle. + + + + +Mariage + + +J’étais endetté; mes créanciers, honnêtes israélites, venaient m’offrir +leur figure patibulaire. Je pris une résolution magnanime: je me +décidai à me mettre la corde au cou, à me marier.--Ah! tu vas faire une +fin.--Oui, une fin; c’est pardieu bien périr avant le temps! + +Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des marquises, +appareilleuse de sacrement: je fus lui conter mon affaire, en lui +observant que j’étais pressé.--Oui, me dit-elle, la voulez-vous +jolie?--Ma foi! cela m’est égal; c’est pour en faire ma femme; je ne +m’en soucierai guère, et je ne la prends pas pour les curieux.--Il +la faut riche?--Oh! cela, le plus possible.--De l’esprit?--Mais, +oui, là, là.--Je tiens votre affaire. Connaissez-vous madame de +l’Hermitage?--Non.--Je vous présenterai; c’est une de mes amies; sa +fille a dix-huit ans, elle est très riche, et surtout son caractère +est excellent.--(Ah! foutre! que cette bougresse-là est laide!...) Mon +aimable duègne part sur-le-champ pour porter les premières paroles, +manigancer mon affaire et me vanter; le soir elle m’écrit deux mots, et +deux jours après nous nous rendons chez ma future belle-mère. + +Madame de l’Hermitage tient bureau de bel esprit; là, tous nos +demi-dieux, tous nos Apollons modernes viennent chercher des dîners +qu’ils paient en sornettes. Dès l’antichambre, je respirai une odeur +d’antiquité qui me saisit l’odorat; la vieille m’avait prévenu qu’il +fallait beaucoup admirer. J’entre dans un salon immense et carré; +j’y trouve la maîtresse de la maison avec l’air d’une fée, le corps +d’un squelette et le maintien d’une impératrice. Elle m’assomme +de longs compliments; j’y réponds par des révérences sans nombre; +je cherche des yeux la future... Ah! foutre! on vous en donnera! +Diable! il faut que sa mère me juge auparavant, et la bienséance +permet-elle qu’on expose une fille aux regards du premier occupant?... +La duègne et la mère entamèrent les grands mots et les vieilles +histoires. Pendant ce temps-là je toisai le salon. Des tapisseries +d’antiques verdures en couvraient les murailles. Cassandre et Polixène +y figuraient, aussi bien que le roi Priam, nombre de Troyens et +perfides Grecs, avec chacun un rouleau qui leur sortait de la bouche +pour la commodité de la conversation. Du plancher pendait une lampe +immense, à sept branches, de bronze doré, qui avait servi aux festins +de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des trépieds de vieux laques +surmontés d’urnes à l’antique et de pyramides tronquées trouvées +dans les fossés de Ninive-la-Superbe. Des tables de marbre de Paros, +portées sur des piliers de granit, chargées de bustes grecs et latins +et d’un grand médaillier. La cheminée, élevée à huit bons pieds de +hauteur et surmontée d’un miroir de métal, environné d’une bordure +immense en filigrane; c’était, je crois, celui de la belle Hélène. +Les fauteuils paraissaient modelés sur ceux de la reine de Saba, +couverts de tapisserie, durement rembourrés pour éviter la mollesse, +mais magnifiquement dorés... Voilà, mon cher, le mobilier qui frappa +mes regards. Au reste, tout décelait à mes yeux exercés un fonds de +richesse qui chatouillait mon âme, et je projetais déjà de changer +toutes ces fadaises contre les belles inventions de notre luxe moderne. +Je m’extasiai sur chaque objet, je tranchai du connaisseur pour +applaudir; on accueillit mes éloges, et nous nous retirâmes, la duègne +et moi. + +En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage et posé (car il +ne m’était, pardieu! pas échappé un sourire), surtout mon excessive +politesse avaient prévenu en ma faveur, que probablement je serais +invité à dîner pour le jeudi, qui était le grand jour, et qu’alors +je verrais mademoiselle Euterpe... Foutre! voilà un beau nom; j’ai +diablement peur que ma charmante ne soit aussi quelque antiquaille. + +Je fus invité; le dîner répondait à l’ameublement et je vis mon +Euterpe... Ah! sacredieu! la jolie future; elle est faite à coups de +serpe, elle a été modelée, ou le diable m’emporte! sur quelque singe; +aussi madame sa chère mère dit-elle que c’est le vivant portrait de M. +de l’Hermitage. Ramassée dans sa courte épaisseur; un teint d’un jaune +vert, des petits yeux enfoncés, battus jusqu’au milieu de deux joues +bouffies; des cheveux à moitié du front, une bouche énorme et meublée +de clous de girofle, un cou noir, et puis... serviteur! une gaze +envieuse voilait un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh! pardieu! +que ne couvrait-elle aussi les deux plus laides des pattes que jamais +servante ait lavées. Au reste, mademoiselle Euterpe fait la petite +bouche, grimace avec complaisance et n’en est que plus laide... Ce fut +bien pis quand elle eut parlé. Ah! Cathos n’est rien en comparaison... +Jour de Dieu! épouser cela! me dis-je à moi-même. C’est bien dur!--Eh! +fi donc! tu ne l’épouseras pas peut-être?--Eh! mon ami, quarante mille +livres de rente d’entrée, autant de retour; cela n’est pas à négliger; +elle a les beaux yeux de la cassette, et moi, je n’ai qu’un beau +v.. dont elle ne tâtera guère. Mes créanciers me talonnent, il faut +s’immoler. + +Après le dîner, mademoiselle Euterpe fut se camper auprès de sa chère +mère; moi j’allai roucouler d’amoureux hoquets qui furent reçus avec +humanité et condescendance: somme toute, au bout de quinze jours, +on nous maria, en m’avantageant de vingt mille livres de rente par +contrat. Me voilà donc époux d’Euterpe. La mère donna à sa bien-aimée +sa bénédiction et le baiser de paix; ma chaste épouse fut se mettre +entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela se pratique par +modestie. Une partie de la noce était dans les chambres voisines; les +jeunes gens surtout, pour qui c’est une aubaine, me firent compliment +sur mon bonheur futur, me souhaitèrent bonne chance et se mirent en +embuscade. Je me campai à côté de ma charmante, qui versait de grosses +larmes.--Madame, lui dis-je, le mariage où nous nous sommes engagés +est un état _pénible_, une voie _étroite_, mais qui mène au bonheur; +il n’est point de roses sans épines, et c’est moi, votre époux, qui +doit les arracher. Le Créateur nous a réunis pour que nos deux moitiés +ne fissent qu’un tout. Afin de mieux consolider son ouvrage, il a fait +présent à l’homme, chef de son épouse, d’une cheville... Tâtez plutôt +(je lui porte la main là, et la masque retire la patte comme si elle +avait bien peur). Or, cet instrument doit trouver son trou: ce trou +est en vous; permettez que je le cherche et que je le bouche... Alors, +d’un bras vigoureux je prends ma chrétienne; elle serre les cuisses; +j’y mets un genou comme un coin, elle me fout des coups de poing par +manière de résistance; enfin, elle fait semblant de se trouver mal; +elle allonge les jambes, lève le cul; je frappe à la porte... Ah! +foutre! ah! sacredieu! mort de ma vie!--Quoi donc? Comment, bourreau! +deux pieds de cornes... Je suis étranglé... Elle est ouverte à deux +battants encore! ah! chienne! ah! carogne! et tu défendais la brèche... +foutue garce!... Je la cogne; elle m’égratigne, elle hurle, je jure en +frappant toujours; la mère arrive, écumant de rage; je saute à bas du +lit et je me sauve. Mes amis, rangés en haie, me demandent, avec une +maligne inquiétude, si je me trouve mal, si je veux un verre d’eau... +Je veux le diable qui m’emporte loin d’ici!... Un instant après, ma +belle-mère rentre, et d’un ton de sénateur: Mon gendre, je sais ce +que c’est.--Comment, ventredieu! je le sais bien aussi, moi, et que +trop.--Non, ce n’est rien; le premier jour de mes noces il m’en arriva +tout autant.--Ah! la foutue famille!--Rassurez-vous, c’est une enfant +qui ne sait pas ce que c’est, elle s’y fera; allez vous remettre auprès +d’elle, et prenez-la par la douceur.--La rage qui m’étouffait m’avait +empêché de l’interrompre, mais à cette douce invitation, je m’écrie: +Moi y retourner! Que le jeanfoutre qui l’a commencée la rachève... Ah! +foutre! c’est une ânesse ou une jument, tant elle est large.--(Madame +de l’Hermitage fronce le sourcil.) Mon gendre, je comprends, c’est +que vous ne pouvez pas.--Comment! foutre! madame, je ne peux pas! Eh! +sacredieu! la besogne n’est pas dure, on y passerait en carrosse... La +vieille fée se fâcha; je manquai la foutre par la fenêtre, et je sortis +pour jamais de ce maudit lieu. + +O rage! ô désespoir! moi la terreur des maris, moi la perle des +f......., me voilà coiffé d’un panache à la mode... Coa, coa! en herbe! +Coa, coa! en herbe, ventre et dos, et par une guenon, une Maritorne!... +Où fuir? où me cacher?... Les épigrammes vont m’assassiner. + +Ce n’est pas tout. Le lendemain, un homme en noir demande à me +parler. Au milieu de beaucoup de révérences, il me signifie un petit +papier...--Monsieur, vous vous trompez.--Non, monsieur, me dit le +Normand.--Mais de qui cela vient-il?--De haute et puissante demoiselle +Euterpe de l’Hermitage, votre légitime épouse.--Comment, ce coquin! +foutre! si tu ne sors... il était déjà parti, et court encore... Eh +bien! la bougresse me faisait sommation de la traiter maritalement, +sans quoi l’on m’annonçait bénignement que l’on demanderait séparation. +Je cours chez mon procureur; je consulte, nous plaidons pendant trois +mois; on me tympanise; enfin je suis contraint d’abandonner dix mille +livres de rentes de mes vingt constituées, et l’on me déclare père d’un +individu (quelque sapajou sans doute) dont ma bougresse était grosse; +encore n’était-ce pas le premier. + +Furieux, désespéré, je pars pour le pays étranger, et j’abandonne à +jamais cette terre maudite où je pourrais rencontrer tant d’objets +déplaisants. + +Sort, foutu sort plein de rigueur! Quoi, moi, j’éprouverai tes +caprices, tes bizarrerie! Voilà donc le fruit de mes belles +résolutions! Tous mes projets aboutiraient à la parure de Moïse! Fuyez, +foutez le camp, rêves atrabilaires, songes creux de mon imagination +bilieuse... Non, non, mesdames, vous ne tiendrez point mon chef dans +vos cuisses maudites; jamais un c.. marital ne m’enverra de vapeurs +corniférères. Au foutre la _conversion_! mais dans mon humeur de +vengeance, je foutrai la nature entière, j’immolerai à mon priape +jusqu’à des pucelages (si tant est qu’il en existe); par moi, légions +de cocus peupleront les palais, les champs et les cités; j’usurperai +jusqu’aux droits de notre bonne mère la sainte Église. Point de +fouteuse de prélat, point de monture de curé que je n’enfile sur tous +les sens (pour leur conserver l’habitude) jusqu’à ce que, rendant dans +les bras paternels de M. Satan mon âme célibataire, j’aille foutre les +morts! + + + + +Hic et Hec + + + + +Les Chevaux neufs + + +Ad... des Italiens, célèbre par un joli pied et par des charmantes +roueries, parvint à captiver le riche Ve..., il semait l’or avec +profusion. Ad... en obtint une jolie maison à la barrière blanche; il +la meubla avec tout le goût possible, lui prodigua les diamants et +prévint tous ses désirs; mais il mettait toujours dans ses cadeaux +un peu de gaucherie financière, et semait l’or sans grâce. Un jour +il lui fit faire une voiture de la coupe la plus agréable, doublée +de velours jonquille, enrichie de crépines d’argent, les panneaux +étaient peints avec goût et vernis richement, il la fit conduire +chez elle. Vous pensez bien que tous les parasites de la maison ne +tarirent pas sur l’éloge du nouveau char qui devait faire le plus bel +effet à Longchamps; mais Ad... observa que la voiture neuve ferait +disparate avec ses vieux chevaux. Ve..., qui ne s’attendait pas à cette +nouvelle dépense, en marqua de l’humeur: elle bouda, et elle finit par +dire qu’on allât chercher Javard, le maquignon, et que, s’il était +raisonnable, il changerait ses chevaux. La belle reprit sa gaîté, et +trois quarts d’heures après Javard arriva avec deux chevaux bais à col +de cygne, tête busquée, jambe fine, jarret large, coupe arrondie et +avant-main superbe, etc. Les voir et les désirer fut l’ouvrage d’un +moment. Ve..., d’un air indifférent, demanda ce qu’il les voulait +vendre. Javard, avant de répondre, détailla leur figure, vanta leur +vigueur, leur fit faire cent courbettes, mit dans leur éloge toute +l’emphase d’un maquignon, et finit par dire que quand ce serait pour +son père, il ne pourrait pas les donner à moins de deux mille francs de +retour. + +VE..... + +Deux mille francs! Vous moquez-vous? + +JAVARD + +A tout autre, j’en aurais demandé cent louis; mais pour vous, monsieur, +je n’ai qu’un mot: deux mille francs, et ils sont à Mademoiselle. + +VE..... + +Vous n’en voulez pas douze cents francs? + +JAVARD + +J’y perdrais plus de trente louis. + +VE..... + +Vous n’en voulez rien rabattre? + +JAVARD + +Je ne puis pas, en conscience. + +VE..... + +La conscience d’un maquignon!... Allons, ils seront pour un autre. + +AD..... + +Ils feraient pourtant bien à ma voiture, elle est si jolie! + +VE..... + +Jolie tant que vous voudrez; vous garderez vos vieux. Vous me ruineriez +avec vos caprices. + +Elle insiste, il s’impatiente et sort, en prenant sa canne et son +chapeau. + +AD..... + +Quelle lésine! il ne sait jamais rien faire qu’à demi. Il me donne une +voiture délicieuse et me refuse les chevaux... Ils sont charmants... +Quel dommage! + +JAVARD + +Je ne conçois pas qu’un homme aussi riche se fasse tirer l’oreille pour +deux malheureux mille francs, quand il s’agit d’obliger une si belle +personne qui veut bien faire son bonheur. Ah! si j’étais à sa place... + +AD..... + +Vous feriez peut-être comme lui, les hommes ne sont généreux que quand +ils nous désirent. + +JAVARD + +Je ne suis qu’un marchand de chevaux; mais je ne vous refuserais +certainement pas les miens, si je croyais, à ce prix, être traité cette +nuit seulement comme monsieur de Ve... + +AD....., _souriant_ + +Vous seriez bien attrapé, si je vous prenais au mot. + +JAVARD + +Non, ma foi, j’en ferais le sacrifice de toute mon âme. + +AD..... + +Vous plaisantez... + +JAVARD + +Non, j’en jure, dites un mot et les chevaux entreront dans votre écurie. + +AD..... + +Quoi, tout de bon? + +JAVARD + +D’honneur. + +AD..... + +Savez-vous bien que vos chevaux me tentent beaucoup. + +JAVARD + +Vous me tentez bien davantage. + +AD..... + +Si j’allais accepter... + +JAVARD + +Je me flatte que vous seriez si contente de la nuit que vous m’en +accorderiez quelque autre. + +AD..... + +Vous croyez... Eh bien? + +JAVARD + +Eh bien?... + +AD..... + +Puisque vous le voulez décidément... faites-les donc mettre dans mon +écurie. + +Les chevaux entrèrent, Javard remonta: c’était un gaillard de bonne +mine, l’épaule large, l’œil vif, le teint brun et taillé en payeur +d’arrérages, il voulut procéder, sans délai, à se payer de ses +chevaux. Ad... avait trop d’envie de briller à Longchamps pour faire +des difficultés après la générosité du maquignon. Son boudoir, avant +souper, fut trois fois la caisse où il toucha des à-comptes. Un repas +fin et délicat, arrosé d’excellent vin, répara leurs forces, et son lit +vit cinq fois l’ardent Javard travailler à toucher sa créance. Ve... +ne l’avait pas accoutumée à de pareilles fêtes, elle s’y livra avec +ivresse, mais le maquignon, ne perdant pas la tête, se leva de grand +matin, courut chez Ve... et s’y fit introduire. + +JAVARD + +Mes chevaux sont, monsieur, chez mademoiselle Ad... il ne m’a pas été +possible de la refuser. + +VE..... + +J’entends, et vous comptez que sans y avoir consenti, je ferai la +sottise de vous payer deux mille francs. + +JAVARD + +Point du tout, j’ai pris des arrangements avec elle. + +VE..... + +Et quels arrangements? s’il vous plaît. + +JAVARD + +Elle a un anneau dont je me suis accommodé. + +VE..... + +Sa bague? + +JAVARD + +Oui, elle me convient fort... + +VE..... + +Parbleu, je le crois, elle m’a coûté deux mille écus, vous ne faites +pas de mauvais rêves. Allons, faites votre quittance de deux mille +livres; je vais vous les payer, mais qu’il ne soit plus question de +l’anneau. + +JAVARD + +Mais, monsieur, le marché est fait... + +VE..... + +Et je le défais. Diable! comme vous y allez!... Allons, votre +quittance, voilà votre argent. + +JAVARD + +Allons donc, puisque vous l’aimez mieux. + +Il fait la quittance, reçoit les deniers et se retire, content d’avoir +si bien vendu ses chevaux et d’avoir passé gratis une si bonne nuit. +Ve... prend alors sa redingote, sa canne et son chapeau et va chez +Ad... La femme de chambre a beau lui représenter qu’elle dort, qu’elle +a été toute la nuit fort agitée, il entre, en disant qu’il a de quoi +guérir sa migraine. Ad... se réveille au bruit. + +AD..... + +Venez-vous encore me tourmenter après m’avoir désobligée comme vous +avez fait hier? + +VE..... + +Non, friponne; tu sais bien que je finis toujours par faire ce que tu +veux. Tiens, voilà la quittance de tes chevaux. + +AD..... + +Je n’en ai que faire, monsieur, je les ai payés. + +VE..... + +Oui, avec ton anneau! il me l’a dit; mais je n’entends pas cela; +garde-le, voilà ta décharge en bonne forme, et il m’a promis de te +laisser ta bague. + +Adeline devina sans peine l’équivoque, se mordit les lèvres pour n’en +pas rire, et pour cacher sa confusion elle eut la complaisance de +recevoir le financier dans la chapelle que le maquignon avait si bien +fêtée. + + + + +La Vieille Sara + + +Après quelques moments de repos et quelques verres de punch, on demanda +quelque anecdote à Valbouillant. + +--Je n’en sais point, dit-il, si ce n’est le désespoir de la vieille +Sara.--Je ne la connais point, dit l’évêque.--Oh! que si, monseigneur, +elle a la pratique de presque tout votre chapitre, c’est la grosse +marchande de plaisir!--Elle vend du croquet?--Non, mais c’est la plus +adroite pourvoyeuse du comtat; peu de femmes ont une famille aussi +étendue, elle a toujours deux ou trois nièces qui l’accompagnent aux +promenades, au spectacle, et quand elles sont un peu trop connues, +elles se retirent vers Orange en Carpentras, où elles portent +l’instruction qu’elles ont reçue chez Sara, qui les remplace par de +nouvelles parentes qui lui viennent des villages d’alentour et qu’elle +forme avec le même soin.--Oh! oui, je me rappelle, dit l’évêque, elle +est grosse, courte, elle a le front étroit, l’œil en dessous, le crin +roux et le nez un peu bourgeonné.--Précisément, et sûrement vous avez +été plus d’une fois son neveu.--Je n’en disconviens pas; que lui +est-il donc arrivé?--Hier, se promenant sur le rempart avec Justine, +la nièce du moment, un négociant de Bâle est venu l’accoster, on a lié +conversation, elle a d’abord été galante, puis elle s’est animée, et +le bon Bâlois a proposé de lui donner à souper. Sara, toujours prête +quand il s’agit d’un repas, s’accorde à tout, et l’on convient que +le négociant partagerait ensuite le lit de Justine en déposant dix +louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d’en reprendre un à +chaque politesse qu’il ferait à la gentille nièce. Sara, qui n’avait +guère vécu qu’avec d’élégants Français ou de bons citadins, croyait que +les Suisses ne pouvaient l’emporter en civilité sur ses compatriotes, +et se hâta de conclure le marché. On a soupé gaîment, le bourgogne +et le montrachet n’ont pas été ménagés, la vieille s’est bien repue, +bien égayée, puis a présidé au coucher: on a vu poser l’or sur la +table de nuit, et le Suisse a prétendu qu’elle lui devait deux louis. +Justine, interrogée sur le fait des articles, a confirmé par son aveu +les prétentions du Bâlois. Sara a redoublé ses cris, et l’Helvétien, +pour l’apaiser, l’a renversée sur le lit et lui a fait cadeau du +treizième; elle a pris son mal en patience, mais en jurant ses grands +dieux qu’elle ne ferait plus de pareil marché qu’avec des Français.--La +nièce, observa l’évêque, avait moins d’humeur que la tante. Mme +Valbouillant remarqua que le bon Bâlois s’était sans doute ainsi +comporté pour honorer les saints apôtres et avait réservé le judas +pour Sara.--Quoi qu’il en soit, dis-je alors, je voudrais me faire +naturaliser Suisse, si j’étais sûr que le droit de bourgeoisie chez eux +me procurât d’aussi rares talents. + + + + +La Belle Adèle + + +Nous engageâmes Valbouillant à nous raconter quelqu’une de ses +aventures, en attendant que l’heure du dîner nous rappelât au +château[146]. + +--J’avais vingt ans, dit-il; j’étais capitaine de dragons, et mon +régiment, cantonné dans la Lorraine, y goûtait toutes les douceurs +dont ce charmant pays abonde; dans la petite ville où ma troupe était +en quartier habitait la jeune épouse d’un vieil officier général qui +était en tournée pour une inspection dont le gouvernement l’avait +chargé; elle était musicienne, chantait bien, jouait agréablement la +comédie, dansait avec grâce et légèreté; cette conformité de talents +la disposait en ma faveur et me faisait désirer de me lier avec elle; +je l’accompagnai avec mon violon dans une ariette italienne, et mes +applaudissements parurent la flatter; je demandai et j’obtins la +permission de lui faire ma cour chez elle, mais la présence d’une +vieille belle-sœur, qui restait toujours au salon, me gênait dans +l’aveu que je voulais lui faire de ma tendresse; elle s’en aperçut, +sourit malicieusement, mais elle n’éloignait pas le témoin importun. +Je lui donnai des billets, des vers passionnés, elle les recevait, +en paraissait satisfaite, mais elle n’y répondais jamais. Vous savez +que je suis ardent, et même impatient, et j’avais peine à supporter +cet état; je m’ennuyais de rester toujours au même point. Pour en +sortir et pouvoir m’expliquer librement sans la compromettre, je +supposai un voyage à Nancy, où elle avait des parents; je m’offris de +me charger de ses dépêches et je demandai qu’elle me permît de venir +le lendemain les prendre à son lever.--Vous êtes bien obligeant, me +dit-elle, mais je ne sais si j’y dois consentir, je suis extrêmement +paresseuse et je fais ma toilette tard, et vous me verriez trop à mon +désavantage.--Ah! madame, quand on doit tout à la nature, c’est l’art +seul qui peut nuire, et je ne vous trouverai que trop charmante dans +l’heureux désordre du matin.--Vous croyez?... Moi j’en doute et j’exige +pour prix de ma complaisance que vous me disiez, sans déguisement, +si je perds beaucoup à me laisser voir sans parure; venez sur les +dix heures, mes lettres seront prêtes. Un coup d’œil d’intelligence +dont elle accompagna ce propos remplit mon cœur de l’espoir le plus +doux. Le lendemain, ponctuel au rendez-vous, j’arrive, je m’adresse +à Marton, sa suivante, pour être introduit.--Madame, me dit-elle, +n’a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine affreuse, elle est +encore couchée.--Dieux! m’écriai-je, encore couchée, une migraine, +quel contre-temps, je m’étais flatté du bonheur de la voir.--Elle s’en +flattait aussi.--Et il faut que je me retire...--Je ne dis pas cela; si +vous voulez monter, vous êtes le maître, mais ne faites pas de bruit, +parlez bas, de peur d’ébranler sa tête. + +Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe du pied; elle +ouvre la chambre de sa maîtresse, m’introduit, se retire et emporte la +clef. A la faible clarté que laissaient pénétrer les persiennes aux +trois quarts fermées, j’aperçus la belle Adèle, mollement étendue sur +un lit élégant; un corset négligemment noué par une échelle de rubans +gris de lin renfermait à demi la neige élastique de son sein, son +mouchoir transparent, dérangé par les mouvements de la nuit, laissait +voir une fraise vermeille; des cheveux s’échappant de dessous un bonnet +en dentelle tombaient en boucles flottantes sur son cou d’ivoire, +avec lequel leur couleur d’ébène contrastait merveilleusement; une +légère couverture de soie avec draps de Frise, se collant sur son beau +corps, en dessinaient les agréables contours. Je m’approchai d’elle +avec tout l’empressement de l’amour et de la timidité qu’inspire le +respect (j’étais novice encore).--Ah! c’est vous, monsieur, me dit-elle +d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre faible; convenez que j’ai +bien peu de coquetterie de vous recevoir dans l’état d’abattement où +je me trouve.--Ah! madame, il ajoute le plus vif intérêt à l’ivresse +que vos charmes sont sûrs d’inspirer.--Vous me flattez, voyez comme +j’ai les yeux battus; je saisis sa main que je couvris de baisers, et +fixant ses yeux soi-disant battus: Ce n’est pas le cas, lui dis-je, +où les battus payent l’amende, mon cœur qu’ils ravissent en est la +preuve, et je dérobai un baiser.--Finissez donc, monsieur, n’abusez +pas de la confiance que j’ai dans votre sagesse, et elle se débattit +avec une charmante maladresse qui me découvrit de nouveaux charmes.--Si +quelqu’un entrait, qu’est-ce qu’on penserait. Marton! Marton! Comment, +elle n’est pas là?... elle est redescendue! l’imprudente... mais si +quelqu’autre... elle a emporté la clef. Ah! comme je la gronderai!... +quelle idée lui a pris! en vérité, elle me met dans une position bien +étrange.--Elle vous met à même de me rendre le plus heureux des hommes, +si vous êtes sensible à l’amour le plus tendre; et je voulus prendre +quelques libertés.--Ah! monsieur, il serait atroce d’abuser de la +faiblesse où me jette ma migraine; je suis presque mourante, et vous... +Laissez-moi donc, je sens bien votre main.--Oh! l’heureuse migraine! +qu’elle vous sied bien! elle ajoute encore à votre fraîcheur.--Ah! +quelle audace! je suis presque toute découverte... Non, monsieur, +arrêtez... je ne suis pas femme à souffrir... Je n’écoutais plus rien +et mes mains actives parcouraient les plus rares trésors; j’avais +déjà un genou dans le lit et j’allais m’élancer pour le partager avec +elle quand, me repoussant et se retournant vivement, elle saisit le +cordon de la sonnette; effrayé et craignant de l’offenser, je fis un +saut du lit à la cheminée pour réparer le désordre de ma toilette, en +cas que ses gens arrivassent, et je proférai, selon l’usage, les mots +d’ingrate, de cruelle, etc., quand, partant d’un éclat de rire, elle +dit: Bon, je suis sauvée, il ne sait pas que ma sonnette est rompue. Je +ne fis qu’un saut pour aller reprendre ma place dans le lit: elle ne +fit plus de résistance que pour la forme. + + + + +Aurore + + +Nous applaudîmes au récit de Valbouillant, et ils exaltèrent sa +valeur; la signora Magdalani lui demanda quelles limites il croyait +qu’on devait fixer aux exploits amoureux.--Je ne puis les assigner +avec précision, et des traits comme les vôtres sont bien faits pour +les reculer.--Cela est bien honnête, mais quel est le plus grand +effort que vous ayez fait?--C’est à Bruxelles, dit-il, je revenais de +l’armée, j’avais fait une longue abstinence, et je m’adressai à un +honnête domestique de louage, qui m’avait servi de bonneau, lors de +mon dernier voyage; il me fit connaître une danseuse, nommée Aurore, +qui ne pouvait pas me recevoir chez elle, étant entretenue par un +vieil officier autrichien fort jaloux, mais qui vint souper avec moi +chez un traiteur. Nous n’avions pour meuble qu’un grand fauteuil à +crémaillère, comme il s’en trouve quelquefois dans les corps de garde; +je convins de deux louis pour la soirée; nous fîmes un assez bon +repas, on nous servit plat à plat et nous faisions un entr’acte sur +le fauteuil à chaque mets qu’on nous enlevait, et en quatre heures et +demie nous avions mangé neuf plats et aucun entr’acte n’avait manqué; +aussi la généreuse fille voulait-elle me rendre mon argent. L’évêque +s’écria: Voilà le désintéressement le plus marqué ou le triomphe du +tempérament sur l’avarice; il contraste merveilleusement avec le +désespoir de la vieille Sara.--La grosse marchande de plaisir? dit +Valbouillant.--Précisément. + + + + +Le Chien après les Moines + + + ... Chacun se plaint, et c’est avec raison, + Que vous allez de maison en maison + Non pas pour exhorter à la gloire éternelle, + Mais bien pour y guetter quelque jeune pucelle + Douce, simple, innocente et parfaite à ces jeux + Où brille tout l’éclat de vos célestes feux; + + Si par hasard un minois agréable + S’offre à vos yeux sous un aspect aimable, + Dieu! quels ressorts n’employez-vous donc pas, + Pour conquêter tant de brillants appas? + D’abord vous ne parlez que vertu, que sagesse, + Vous traitez d’odieux le beau nom de tendresse; + Vous ne savez prêchez que la gloire du ciel + Et le détachement de tout bien temporel. + + En peu de temps, la jeune et tendre Élise + Auprès de vous se familiarise. + Parler toujours du ciel, l’insipide propos! + A l’esprit il faut bien donner quelque repos. + Après le ciel advient la bagatelle, + Conte du jour, histoire ou bien nouvelles; + Satan, la chair, sont un peu plus parlans, + Et l’on en vient à des discours galans: + On fait jouer un coup d’œil, un sourire, + En silence on exprime un mutuel martyre: + On gémit à l’envie, l’on dévoile ses feux, + On n’a plus tant d’horreur pour un froc odieux. + + Élise dit tout bas: Dans le fond, c’est un homme, + Tout aussi bien mâté qu’un cardinal de Rome; + Que m’importe après tout? il paraît très charmant. + Fin matois, vous savez bien connaître l’instant + Et monter le cadran sur cette heure fatale + Où Florinde perdit sa vertu de vestale. + Oui, c’en est bien fait, Élise est donc perdue enfin; + De sage qu’elle était, elle devint catin. + + Une famille en pleurs gémit et se désole; + Et tandis qu’en secret le plaisir vous console, + Vous savez vous moquer et du qu’en dira-t-on, + De tous les bruits publics et du mauvais renom. + + Élise cependant met son poupon au monde, + Tout prêt à recevoir la formule de l’onde; + Ses larmes et ses cris marquent son repentir. + Après la rose vient l’épine du plaisir. + + Parens, amis, voisins et toute la sequelle + Sont bientôt informés de la triste nouvelle; + On entend un bruit sourd; chacun se dit tout bas: + Hélas! est-ce bien sûr? Qui donc a fait ce cas? + Élise paraissait accomplie de sagesse + Et même haïssait jusqu’au nom de tendresse; + Assidue à l’église, aux offices divins, + Elle portait au ciel des regards si bénins! + Point d’amans fréquentés, point d’intrigante allure + Capable à l’engager à ce fait de nature. + Pauvre Élise, qui donc a pu vous culbuter? + Attendez, dit quelqu’un: je m’en vais deviner. + Ce gros père Lucas, à la joue boursouflée, + Chez elle allait souvent passer une soirée. + Oh! le fait est certain: c’est ce rusé frocard + Qui son futur mari d’avance a fait cornard. + Ne vous y frottez pas; car une robe noire + En sait souvent plus long que son simple grimoire... + + + + +Le Rideau levé + +ou l’Éducation de Laure + + + + +L’Enfance de Laure + + +Je sortais de ma dixième année; ma mère tomba dans un état de +langueur qui, après huit mois, la conduisit au tombeau. Mon père, +sur la perte duquel je verse tous les jours les larmes les plus +amères, me chérissait: son affection, ses sentiments si doux pour +moi se trouvaient payés, de ma part, du retour le plus vif. J’étais +continuellement l’objet de ses caresses les plus tendres; il ne se +passait point de jour qu’il ne me prît dans ses bras et que je ne fusse +en proie à des baisers pleins de feu. + +Je me souviens que ma mère lui reprochant un jour la chaleur qu’il +paraissait y mettre, il lui fit une réponse dont je ne sentis pas alors +l’énergie, mais cette énigme me fut développée quelque temps après: «De +quoi vous plaignez-vous, madame? Je n’ai point à en rougir: si c’était +ma fille, le reproche serait fondé; je ne m’autoriserais pas même de +l’exemple de Loth; mais il est heureux que j’aie pour elle la tendresse +que vous me voyez: ce que les conventions et les lois ont établi, la +nature ne l’a pas fait; ainsi, brisons là-dessus...» Cette réponse +n’est jamais sortie de ma mémoire. Le silence de ma mère me donna dès +cet instant beaucoup à penser sans parvenir au but; mais il résulta de +cette discussion et de mes petites idées que je sentis la nécessité de +m’attacher uniquement à lui, et je compris que je devais tout à son +amitié. Cet homme, rempli de douceur, d’esprit, de connaissances et de +talents, était formé pour inspirer le sentiment le plus tendre. + +J’avais été favorisée de la nature: j’étais sortie des mains de +l’amour. Le portrait que je vais faire de moi, chère Eugénie, c’est +d’après lui que je le trace. Combien de fois m’as-tu redit qu’il ne +m’avait point flattée: douce illusion dans laquelle tu m’entraînes, et +qui m’engage à répéter ce que je lui ai entendu dire souvent! Dès mon +enfance, je promettais une figure régulière et prévenante; j’annonçais +des grâces, des formes bien prises et dégagées, la taille noble et +svelte; j’avais beaucoup d’éclat et de blancheur. L’inoculation avait +sauvé mes traits des accidents qu’elle prévient ordinairement; mes yeux +bruns, dont la vivacité était tempérée par un regard doux et tendre, +et mes cheveux, d’un châtain cendré, se mariaient avantageusement. +Mon humeur était gaie, mais mon caractère était porté, par une pente +naturelle, à la réflexion. + +Mon père étudiait mes goûts et mes inclinations: il me jugea; aussi +cultivait-il mes dispositions avec le plus grand soin. Son désir +particulier était de me rendre vraie avec discrétion; il souhaitait que +je n’eusse rien de caché pour lui: il y réussit aisément. Ce tendre +père mettait tant de douceur dans ses manières affectueuses, qu’il +n’était pas possible de s’en défendre. Ses punitions les plus sévères +se réduisaient à ne me point faire de caresse, et je n’en trouvais +point de plus mortifiantes. + +Quelque temps après la perte de ma mère, il me prit dans ses bras: +«Laurette, ma chère enfant, votre onzième année est révolue; vos +larmes doivent avoir diminué, je leur ai laissé un terme suffisant; +vos occupations feront diversion à vos regrets: il est temps de les +reprendre.» Tout ce qui pouvait former une éducation brillante et +recherchée partageait les instants de mes jours. Je n’avais qu’un seul +maître, et ce maître c’était mon père: dessin, danse, musique, science, +tout lui était familier. + +Il m’avait paru facilement se consoler de la mort de ma mère: j’en +étais surprise, et je ne pus enfin me refuser de lui en parler: «Ma +fille, ton imagination se développe de bonne heure; je puis donc dès à +présent te parler avec cette vérité et cette raison que tu es capable +d’entendre. Apprends donc, ma chère Laure, que dans une société dont +les caractères et les humeurs sont analogues, le moment qui la divise +pour toujours est celui qui déchire le cœur des individus qui la +composent et qui répand la douleur sur l’existence: il n’y a point de +fermeté ni de philosophie, pour une âme sensible, qui puisse faire +soutenir ce malheur sans chagrin, ni de temps qui en efface le regret; +mais quand on n’a pas l’avantage de sympathiser les uns avec les +autres, on ne voit plus la séparation que comme une loi despotique de +la nature à laquelle tout être vivant est soumis. Il est d’un homme +sensé, dans une circonstance pareille, de supporter comme il convient +cet arrêt du sort, auquel rien ne peut le soustraire, et de recevoir +avec sang-froid et une tranquillité modeste, absolument dégagée +d’affection et de grimaces, tout ce qui le soustrait aux chaînes +pesantes qu’il portait. + +«N’irai-je pas trop loin, ma chère fille, si dans l’âge où tu es, je +t’en dis davantage? Non, non, apprends de bonne heure à réfléchir et +à former ton jugement, en le dégageant des entraves du préjugé dont +le retour journalier t’obligera sans cesse d’aplanir le sillon qu’il +tâchera de tracer dans ton imagination. Représente-toi deux êtres +opposés par leur humeur, mais unis intimement par un pouvoir ridicule, +que des convenances d’état ou de fortune, que des circonstances qui +promettaient en apparence le bonheur ont déterminés ou subjugués par +un enchantement momentané, dont l’illusion se dissipe à mesure que +l’un des deux laisse tomber le masque dont il couvrait son caractère +naturel: conçois combien ils seraient heureux d’être séparés. Quel +avantage pour eux s’il était possible de rompre une chaîne qui fait +leur tourment et imprime sur leurs jours les chagrins les plus +cuisants, pour se réunir à des caractères qui sympathisent avec eux! +Car, ne t’y trompe pas, ma Laurette, telle humeur qui ne convient pas +à tel individu s’allie très bien avec un autre, et l’on voit régner +entre eux la meilleure intelligence, par l’analogie de leurs goûts +et de leur génie; en un mot, c’est un certain rapport d’idées, de +sentiments, d’humeur et de caractère qui fait l’aménité et la douceur +des unions, tandis que l’opposition qui se trouve entre deux personnes, +augmentée par l’impossibilité de se séparer, fait le malheur et aggrave +le supplice de ces êtres enchaînés contre leur gré.--Quel tableau! +quelles images! Cher papa, tu me dégoûtes d’avance du mariage. Est-ce +là ton but?--Non, ma chère fille: mais j’ai tant d’exemples à ajouter +au mien que j’en parle avec connaissance de cause, et pour appuyer ce +sentiment si raisonnable, et même si naturel, lis ce que le président +de Montesquieu en dit dans ses _Lettres persanes_, à la cent douzième. +Si l’âge et des lumières acquises te mettaient dans le cas de le +combattre par les prétendus inconvénients qu’on voudrait y trouver, il +me serait facile de les lever et de donner les moyens de les parer; je +pourrais donc te rendre compte de toutes les réflexions que j’ai faites +à ce sujet, mais ta jeunesse ne me met pas à même de m’étendre sur un +objet de cette nature.» Mon père termina là. + +C’est à présent, tendre amie, que tu vas voir changer la scène. +Eugénie! chère Eugénie! passerai-je outre? Les cris que je crois +entendre autour de moi soulèvent ma plume, mais l’amour et l’amitié +l’appuient: je poursuis. + +Quoique mon père fût entièrement occupé de mon éducation, après deux ou +trois mois je le trouvais rêveur, inquiet: il semblait qu’il manquât +quelque chose à sa tranquillité. Il avait quitté, depuis la mort de ma +mère, le séjour où nous demeurions, pour me conduire dans une grande +ville et se livrer entièrement aux soins qu’il prenait de moi; peu +dissipé, j’étais le centre où il réunissait toutes ses idées, son +application et toute sa tendresse. Les caresses qu’il me faisait, et +qu’il ne ménageait pas, paraissaient l’animer; ses yeux en étaient plus +vifs, son teint plus coloré, ses lèvres plus brûlantes. Il prenait mes +petites fesses, il les maniait, il passait un doigt entre mes cuisses, +il baisait ma bouche et ma poitrine. Souvent il me mettait totalement +nue, et me plongeait dans un bain: après m’avoir essuyée, après m’avoir +frotté d’essences, il portait ses lèvres sur toutes les parties de +mon corps, sans en excepter une seule; il me contemplait; son sein +paraissait palpiter, et ses mains animées se reposaient partout: rien +n’était oublié. Que j’aimais ce charmant badinage et le désordre où je +le voyais! mais au milieu de ses plus vives caresses, il me quittait et +courait s’enfoncer dans sa chambre. + +Un jour, entre autres, qu’il m’avait accablée des plus ardents baisers, +que je lui avais rendu par mille et mille aussi tendres, où nos bouches +s’étaient collées plusieurs fois, où sa langue même avait mouillé mes +lèvres, je me sentis tout autre. Le feu de ses baisers s’était glissé +dans mes veines; il m’échappa dans l’instant où je m’y attendais +le moins; j’en ressentis du chagrin. Je voulus découvrir ce qui +l’entraînait dans cette chambre, dont il avait poussé la porte vitrée, +qui formait la seule séparation qu’il y avait entre elle et la mienne. +Je m’en approchai, je portai les yeux sur tous les carreaux dont elle +était garnie, mais le rideau qui était de son côté développé dans toute +son étendue, ne me laissa rien apercevoir, et ma curiosité ne fit que +s’en accroître. + + + + +Éducation Philosophique + + +«Peux-tu concevoir, ma Laure, et fixer un point d’arrêt sur +l’immensité dont notre globe est environné? Pousse-le aussi loin que +ton imagination puisse l’étendre: à quelle distance inconcevable +seras-tu encore du but! Que penses-tu qui remplisse cet espace immense? +Des éléments dont la nature et le nombre sont et seront toujours +inconnus; il est impossible de savoir s’il n’y en a qu’un seul dont +les modifications présentent à nos yeux et à notre pensée ceux que +nous apercevons, ou si chacun de ces éléments a une racine absolument +propre, qui ne puisse être convertie en une autre. Dans une ignorance +si parfaite de la nature des choses dont nous faisons tous les jours +usage, il paraît ridicule que les hommes aient fixé le nombre de ces +éléments: rien n’est plus digne de la sphère étroite de leurs idées, +et néanmoins, à les entendre, il semble qu’ils aient assisté aux +dispositions de l’Ordonnateur éternel. Mais enfin, qu’ils soient un +ou plusieurs, l’assemblage de leurs parties forme les corps et se +trouve uni dans un nombre très multiplié de globules de feu et de +matière qui paraît inerte aux yeux préoccupés. Que penses-tu donc de +ces points de feu brillants, connus parmi nous sous le nom d’étoiles? +Eh bien! ma fille, ce sont de vastes globes enflammés, semblables à +notre soleil, établis pour éclairer, échauffer et donner la vie à une +multitude de globes terrestres, peut-être chacun aussi peuplé que le +nôtre. Quelques-uns ont cru qu’ils étaient placés là pour nous éclairer +pendant la nuit; l’amour-propre leur fait rapporter tout à nous, afin +que tout aille à eux. Et de quoi nous servent-ils, ces globes, quand +l’air est obscurci par les nuages ou les vapeurs? La lune paraîtrait +plutôt être destinée à cet office; elle nous éclaire dans l’absence +du soleil, même à travers les parties nébuleuses qui couvrent souvent +notre horizon, et cependant ce n’est pas là son unique destination: on +ne peut même affirmer qu’elle n’est pas un monde dont les habitants +doutent si nous existons et sont peut-être assez stupides pour se +flatter de jouir seuls de la magnificence des cieux; peut-être aussi +sont-ils plus pénétrants, plus ingénieux que nous, ou pourvus de +meilleurs organes, et qu’ils savent juger plus sainement des choses. +Les planètes sont des terres comme la nôtre, peuplées, sans doute, de +végétaux et d’animaux différents de ceux que nous connaissons, car rien +dans la nature n’est semblable. + +«Dans ce point de vue, et parmi cette infinité de boules de matières, +que devient notre terre? un point qui fait nombre parmi les autres, et +nous! fourmis répandues sur cette boule, que sommes-nous donc, pour +être le type, le point central et le but où se rendent les prétendues +vérités dont on berce l’enfance?» + +C’est à peu près ainsi que mon père tâchait chaque jour de tracer +dans mon esprit des impressions de philosophie. Je lui demandais un +jour: «Quel est cet Être créateur de tout, que je sentais mal défini +dans les notions qu’on m’en avait données?» Il me dit: «Cet Être +magnifique est incompréhensible: il est senti, sans être connu; c’est +nos respects qu’il exige; il méprise nos spéculations. S’il existe +plusieurs éléments, c’est de ses mains qu’ils sortent; il les a créés +par la puissance de sa volonté, il est donc l’âme de l’univers; s’il +n’existe qu’un élément, il ne peut être que lui-même. Connaissons-nous +les bornes de son pouvoir? N’a-t-il pas pu dépendre de lui de se +transformer dans la matière que nous voyons, dont nous ne connaissons +ni la nature ni l’essence? Et ce qu’il a pu faire dans un temps, ne +l’a-t-il pas pu de toute éternité? C’en est assez, ma chère enfant, +pour le présent; quand tu seras dans un âge plus avancé j’écarterai de +tout mon pouvoir les voiles qui couvrent la vérité.» + +Mon père se plaisait à me faire lire des livres de morale, dont nous +examinions les principes, non sous la perspective vulgaire, mais sous +celle de la nature. En effet, c’est sur les lois dictées par elle, et +exprimées dans nos cœurs, qu’il faut la considérer. Il la réduisait à +ce seul principe, auquel tout le reste est étranger, mais qui renferme +une étendue considérable: _faire pour les autres ce que nous voudrions +qu’on fît pour nous_, lorsque la possibilité s’y trouve, _et ne point +faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît_. Tu vois, +ma chère, que cette science, dont on parle tant, n’est jamais relative +qu’à l’espèce humaine, et si elle n’est rien en elle-même, au moins +est-elle utile à son bonheur. + +Les romans étaient presque bannis de mes yeux, et il me faisait voir +dans presque tous une ressemblance assez générale dans le tissu, les +vues et le but, à la différence près du style, des événements et de +certains caractères. Il y en avait cependant plusieurs qui étaient +exceptés de cette règle; il me donnait volontiers ceux dont le sujet +était moral. Peu des autres peignent les hommes et les femmes de leurs +véritables couleurs: ils y sont présentés sous le plus bel aspect. Ah! +ma chère, combien cette apparence est en général loin de la réalité: +les uns et les autres, vus de près, quelle différence n’y trouve-t-on +pas! Je puisais dans les voyageurs et dans les coutumes des nations +un genre d’instruction qui me faisait mieux apprécier l’humanité en +général, comme la société fait apercevoir les nuances des caractères. + +Les livres d’histoire, qui me rendaient compte des mœurs antiques et +des préjugés différents qui tour à tour ont couvert la surface de +la terre, étaient ma balance. Les ouvrages de nos meilleurs poètes +formaient le genre amusant, pour lequel mon goût était le plus décidé +et que j’inculquais avec empressement dans ma mémoire. + +Il me remit un jour entre les mains un livre qui venait de paraître, en +me recommandant d’y réfléchir: «Lis, ma chère Laurette; cet ouvrage est +la production d’un génie dont tu as lu presque tout ce qu’il a mis au +jour et dont la mémoire possède plusieurs morceaux, qui unit un style +élevé, élégant, agréable et facile, propre à lui seul, à des idées +profondes. Zadig, paré de ses mains, t’apprendra, sous l’allégorie d’un +conte, qu’il n’arrive point d’événements dans la vie qui soient à notre +disposition. + +«De quelque aveuglement dont l’amour-propre et la vanité nous +fascinent, sois assurée que pour un esprit attentif et réfléchi, il est +d’une vérité palpable et constante que tout s’enchaîne afin de suivre +un ordre fixé pour l’ensemble et pour chacun en particulier; des +circonstances imprévues forcent les idées et les actions des humains; +des raisons éloignées et souvent imperceptibles les entraînent dans +une détermination qui, presque toujours, leur paraît volontaire; elle +semble venir d’eux et de leur choix, tandis que tout les y porte sans +qu’ils s’en aperçoivent. Ils tiennent même de la nature les formes, le +caractère et le tempérament qui concourent à leur faire remplir le rôle +qu’ils ont à jouer et dont toute la marche est dessinée d’avance dans +les décrets du moteur éternel. + +«Si l’on peut prévoir quelques événements, ce n’est pas une +perspicacité, une sagacité de vue sur la chaîne de ces circonstances +qu’on ne peut cependant changer, et qui est d’une force irrésistible +même pour ce qui constitue le malheur. Le plus sage est celui qui sait +se prêter au cours naturel des choses. + +«Pour toi, ma chère Eugénie, ton esprit facile sait se plier à tout; ta +docilité te rend heureuse et tu sais l’être malgré les entraves mises à +ta liberté; tu savoures les plaisirs que tu inventes, sans t’inquiéter +de ceux qui te manquent.» + +J’avançais en âge, et j’atteignis la fin de ma seizième année, +lorsque ma situation prit une face nouvelle; les formes commençaient +à se dessiner; mes tétons avaient acquis du volume; j’en admirais +l’arrondissement journalier; j’en faisais voir tous les jours les +progrès à Lucette et à mon papa; je les leur faisais baiser; je +mettais leurs mains dessus et je leur faisais faire attention qu’ils +les remplissaient déjà; enfin, je leur donnais mille marques de mon +impatience: élevée sans préjugés, je n’écoutais, je ne suivais que la +voix de la nature. + + + + +Le Degré des Ages du Plaisir + + + + +Tableau de Paris + + +A mon arrivée dans la capitale, les suites funestes de la Révolution +y avaient mis tout en désordre. Le peuple criait famine et les +guinguettes étaient toujours remplies de la plus vile portion de la +populace; les agioteurs et les infâmes vendeurs de la rue Vivienne +rendaient le numéraire à un taux exorbitant, et des monceaux d’or +roulaient sur des tapis verts dans les exécrables tripots que S. A. +le duc d’Orléans tolérait dans l’enceinte du Palais-Royal. Les riches +prélats ne respiraient que le sang et la vengeance, et les prêtres +tartufes se faisaient un mérite d’obéir à la nécessité par intérêt. Les +courtisanes publiques et les gourgandines, voyant baisser les actions, +renchérissaient sur le luxe et n’en procédaient pas moins à vil prix +à tous les actes de la lubricité. Enfin, Paris, lorsque j’y arrivai, +était un mélange de bizarreries et de contradictions, un chaos qu’il +était difficile de percer; tantôt ce monstre qu’on nomme aristocratie +prenait le dessus, au moyen de quelques centaines d’hommes que la +politique faisait égorger dans les garnisons du royaume; à son tour, le +patriotisme prenait sa revanche en faisant décrocher les réverbères et +en y substituant une victime pour éclairer la nation sur ses intérêts. +Telle était la capitale lorsque j’y arrivai. + +Je m’y logeai rue Saint-Honoré, hôtel de Londres. Je ne connaissais +pas encore cette espèce que l’on nomme raccrocheuse, et qui, le soir, +dépouillées jusqu’à la ceinture, provoquent les passants en étalant +aux yeux du public une volumineuse paire de tétons. Je me plaisais +à examiner cette engeance maudite qui prostitue ses faveurs pour un +morceau de pain; et cependant, tout en les blâmant, j’éprouvais des +velléités; à leur air agaçant, je sentais que j’étais né pour le +libertinage. + +J’avais quelques connaissances de jeunes militaires dans cette grande +ville; après quelques visites de bienséance rendues, je ne m’occupai +que de plaisirs, et mes nouveaux amis, tous aussi amateurs que je +l’étais des orgies de Vénus impudique et de Bacchus, ne tardèrent pas à +me proposer l’accomplissement de ce que je désirais avec tant d’ardeur, +et me conduisirent au bordel. + +Je sentis d’abord quelque répugnance à me livrer aux caresses de ces +prostituées messalines, mais bientôt ma honte s’évanouit et le plaisir +l’emporta. J’y passais les jours et les nuits, tantôt dans les bras de +l’une, tantôt dans les bras de l’autre. J’y appris beaucoup mieux que +je ne l’avais fait avec Louison toutes les ressources de la lubricité, +et je recevais ces leçons avec volupté. + + + + +La Patronne + + +Une des filles d’amour de la débauche fit un certain soir ma rencontre +au Palais-Royal et me proposa de l’accompagner; je ne rebutai pas +sa proposition et me laissai conduire dans le temple où les filles +salariées par les libertins nationaux recueillaient l’argent des +débauchés et leur donnaient à chacun de la marchandise pour leur +offrande. + +Celle-ci, dont je me souviendrai jusqu’au dernier soupir de ma vie, +avait, ainsi que la bien-aimée de mon cœur, le nom de Constance. Après +avoir payé, suivant l’usage et le tarif du lieu, ma particulière me +conduisit dans un appartement où je ne fus pas peu surpris de voir en +relief le portrait de Mademoiselle d’Orléans actuelle. Je reculai de +surprise et demandai à ma conductrice comment et par quel hasard le +portrait de cette princesse figurait dans un bordel. + +«Tu t’en étonnes? me dit-elle; eh! c’est la plus ardente sectatrice +de nos plaisirs, non pour la prostitution, sa belle âme en est +incapable, mais depuis que Son Altesse lui a fait apprendre, par motif +de récréation indigne du sang des Bourbons, à danser sur la corde, +elle est devenue le modèle de toutes les femmes du haut style de la +capitale; toutes ont voulu apprendre ce grand art que le fameux Placide +enseigna au comte d’Artois, et nous autres, reléguées dans les classes +des filles publiques, nous la regardons et la chérirons toujours comme +notre patronne pour les tours de reins et sa souplesse des jarrets. +Le fait est si certain qu’au moyen de l’écu de six francs que tu as +donné à la révérende maquerelle de ce lieu, je vais, pour ton argent et +tout réjouissant du souverain plaisir, t’apprendre à faire des tours de +force.» Je conçus, à l’exposé de cette courtisane, qu’elle me réservait +à de nouveaux passe-temps; je me laissai conduire sur le trône destiné +à la célébration de ces plaisirs, dont le genre était inconnu pour moi, +et je ne tardai pas à en faire l’épreuve. + + + + +LES TROIS MÉTAMORPHOSES + +_Conte en vers et en prose pour servir de supplément au_ Degré des Ages + +PAR LE MÊME AUTEUR + +_Bagatelle à l’ordre des temps._ + + + Je veux chanter dans ce conte gaillard + Du plus affreux trio toute la turpitude, + Et sans choisir mes portraits au hasard, + Les peindre au naturel, en faire mon étude; + Dévoiler les plaisirs de trois membres choisis. + Dans ces sérails charmants du centre de Paris, + Oui, c’est toi que j’invoque, ô mon aimable muse! + Dans ce moment je te prends pour plastron; + Et si ton art charmant à ma voix se refuse, + Je t’appréhende et te saisis au c... + +Pardon, lecteurs scrupuleux, je n’écris pas pour vous, renfermés dans +la classe des citoyens qui ne s’occupent qu’à méditer les prodiges +étonnants de notre révolution française; vous n’accordez plus +d’instants au plaisir; sourds à sa voix, vous voyez avec indifférence +ces jeunes et jolies républicaines qui, rangées en haie sous les +galeries et aux entresols du palais Égalité, qui, par maintes et +maintes provocations lascives et libertines, veulent s’assurer de vos +sens, de votre bourse et jouir du bénéfice du marché; le prix de leurs +faveurs est le pot-de-vin de leurs grâces. + + Mais c’est à vous que je m’adresse, + Charmants roués, grands libertins, + Blâmerez-vous que mon cœur s’intéresse + Au jeu plaisant d’une tendre catin? + A ces transports d’un prélat d’Église, + Aux faits galants d’un trop épais robin, + Je ne le puis consultant ma franchise + Tout y joignant l’anspessade _Jobin_. + +Je viens à mon fait et vais vous raconter comment la déesse de la +lubricité elle-même sut punir, dans un de ces asiles consacrés aux +tendres mystères, un prélat hypocrite, qui, interprétant les décrets du +Ciel à sa guise, rangeait les courtisanes de la capitale au nombre des +houris, que l’un de nos imposteurs en matière de religion, le sublime +Mahomet, avait placées dans son paradis pour la joie des fidèles +croyants. + + A ce tableau joindre mon militaire, + Qui, toujours leste, alerte et bien fringant, + Baisant partout et sans donner d’argent, + Du doux plaisir faisait sa seule affaire. + Au rabat empesé, vous connaîtrez le drille, + Qui, dans ce lieu, pour un petit écu, + Visitait le v...n d’une agréable fille, + En se nommant le magistrat cocu. + +Mes trois personnages, travestis à qui mieux mieux, et désirant en eux +les feux de la paillardise, un jour de calme et de tranquillité, se +rendirent dans un temple devenu l’un des mieux famés de Paris en même +temps que le mieux fourni; les brunes et les blondes s’y trouvaient +rassemblées, tous les désirs s’y trouvaient satisfaits, depuis ceux de +l’évêque mitré jusqu’à ceux de l’indigent et brave sans-culotte. + + Ce fut chez vous, ô digne pourvoyeuse, + Belle _Desglands_[147], qu’une rage amoureuse + Amena ce trio guidé par le plaisir + Et dont un joli cul enchaînait le désir. + A leur accoutrement, qui les aurait + Pris d’abord, l’un pour _Machault_, + Ci-devant évêque d’Amiens, et maintenant + Aumônier du diable, moi seul sans + Doute qui sait qu’il n’est pas étonnant + Qu’un prêtre délivré de l’emploi, de l’autel, + De l’église, n’ait fait qu’un saut jusqu’au bordel. + L’autre était _Montesquiou_, bien mince général, + Ce coquin renommé qui nous fit tant de mal, + Et le tiers un rabat de chicane encroûtée, + Tourment de la vertu souvent persécutée, + C’était _Janson_, ce conseiller fameux, + L’opprobre de la terre et l’effroi des neveux, + Qui, du lâche produit de ses fortes épices, + Du palais au boucan gagnait des chaudes-pisses; + Muse! aide à ma prose, je t’ai dépeint mes + Personnages; voyons comment ils se tireront + Maintenant de leur équipée scandaleuse, + Et comment ces trois gueux de crimes revêtus + Ont pratiqué les vices en jouant les vertus. + +_Machault_, _Montesquiou_ et _Janson_ furent donc chez la _Desglands_ +demander chacun une fille: Julie Desbois, Dorothée de Ginville et +Elisabeth la Comtoise furent destinées à passer en campagne avec ses +messieurs. + + _Janson_ parla procès et _Montesquiou_ combats, + Mais pour bien terminer tous ces affreux débats, + L’hypocrite _Machault_ obtient la préférence; + On sait que d’un prélat c’est la prééminence. + +Julie Desbois lui appartient; mais ô triomphe de l’Eglise! au moment +que le ci-devant évêque d’Amiens s’apprêtait à engainer son mou et +flasque outil, il resta court, et ma Julie lui dit: + + Je salue maintenant votre sage Éminence; + En très bonne putain j’offre ma révérence. + Ginville présenta son énorme v...n + A ce traître soldat, qui des bords d’outre-Rhin, + De nos républicains n’embrassa point l’injure + Et n’agit que d’après la plus lâche imposture. + +_Montesquiou_ resta là. Ce membre superbe, qui apaise la femme la +plus acariâtre, fut sans effet; deux courtisanes délaissées, deux +personnages _à quia_; que devint le troisième? C’est _Janson_ que je +vous mets en scène: + + Je viens baiser, dit-il, au nom du Parlement, + Et prends sur moi les frais de cet évènement. + Si sur cet exposé un lâche peuple glose, + J’en appelle au Sénat, et lui seul en impose. + +Souveraine protectrice de plaisirs, éloigne-toi du local de la +_Desglands_; ta présence y serait outragée; un prêtre, un général y +ont.....; un magistrat a couronné l’œuvre. Comment réparer cet outrage, +consommé pour ton culte? Mais qu’entends-je? La paillasse s’agite, le +ciel du lit s’écroule: + + Et le bidet casse en plus de mille éclats, + Faire taire le robin et le dieu des combats. + Le prélat s’agenouille et marmotte une excuse, + Soutient qu’il n’a pas tort, que du lieu c’est la ruse, + Que l’on peut enfin, fier du droit de l’autel, + Bénir une putain, fût-ce même au bordel. + +Mais qui apparaît à mes regards? C’est la lubricité; elle fixe un œil +de courroux sur le triumvirat. Calotte détestable, s’écrie-t-elle dans +l’excès de sa rage, atome décoré d’un hausse-col, et toi, vil organe +des lois, relégué dans la poussière des bancs de la grande salle, il +est temps que ma vengeance éclate: + + Tous trois, rebut affreux des sinistres destins, + Vous êtes dédaignés par de viles putains. + Je saurai me venger de cet affront infâme, + Je le dois à mon sexe, en un mot, je suis femme; + Il est temps que l’amour vous donne une leçon, + A la lubricité, reconnaissez mon c... + +A genoux et la bouche béante, les trois mirliflors se turent et la +lubricité continua: + + Vous, prêtre, président; toi, lâche, reste là, + Je vais me préparer à toute ma vengeance + Sans que le moindre mot serve à votre défense. + D’une tête de chien maintenant bien parés, + De tous vos partisans vous serez exécrés, + Et pour mieux vous punir, de tous vos attributs, + Lâches profanateurs, vous serez revêtus. + +O merveille! de trois têtes je n’en vis plus qu’une, et les plus laids +museaux remplacèrent les visages de _Machault_, de _Montesquiou_ et de +_Janson_. Je m’écriai alors: + +_Ecce homines._ + + +Tout confus et aboyants, ils abandonnèrent ce lieu de prostitution; +mais leur nouvelle caricature, gravée et répandue dans le public, dira +à l’amateur: Tels sont nos traits fidèles. + + + + +NOTES + + +[1] _Lettres originales de Mirabeau écrites du donjon de Vincennes +pendant les années 1777-78-79-80, contenant tous les détails sur sa +vie privée, ses malheurs et ses amours avec Sophie Ruffei, marquise de +Monnier, recueillies par P. Manuel, citoyen français. A Paris, chez I. +B. Garnery, 1793, an 3e de la liberté._ 4 tomes in-8º. + +PAUL COTTIN.--_Sophie de Monnier et Mirabeau, d’après leur +correspondance secrète inédite (1775-1789), avec trois portraits, dont +un en héliogravure d’après Heinsius, deux fac-similés d’autographes, +une table déchiffrante et un plan du couvent des Saintes-Claires de +Gien. Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1903._ CCLX-282 p. in-8º. + +[2] Ils étaient parents par les femmes. + +[3] M. de Railli était détenu à Pierre-Encize, près de Lyon. + +[4] Voir _l’Amateur d’autographes_, mars 1909. + +[5] M. de Rougemont, gouverneur du château de Vincennes. + +[6] A cause de leur parenté. + +[7] C’est au deuxième volume de cette publication que se trouve le +portrait de Sophie. Elle était grande, forte, brune, aux yeux noirs. On +ne connaît que deux portraits authentiques de la comtesse de Monnier; +celui-ci et un autre qui la représente entre 30 et 35 ans. Il fut peint +par Jean-Jules Heinsius. L’estampe d’Antoine Borel, dans le tome II +de la traduction de Tibulle, est «comme celui d’Heinsius, dit M. Paul +Cottin (_loc. cit._), conforme aux signalements remis à la police, et +Mme Callier, fille du docteur Ysabeau, récemment décédée, tenait de son +père qu’il offre exactement les traits de Sophie à vingt ans». + +[8] _Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des +lettres_, par Bachaumont, Pidanzat de Mairobert, Moufle d’Angerville et +autres. T. XXVIII, p. 16. + +[9] Poème de Charles Borde tiré de la _Novella de l’Angelo Gabrielle_. + +[10] _Et t’ôter à l’avenir l’original, ce serait l’interrompre pour +longtemps._ Cette phrase est obscure. Elle a toujours été supprimée par +les commentateurs, qui ont souvent cité cette lettre d’après le recueil +de _Lettres originales de Mirabeau_, publié par Manuel. + +[11] _Bibliographie des ouvrages relatifs à l’amour, aux femmes et +au mariage, etc., par M. le Cte d’I... 4e édition revue par J. +Lemonnyer._ Tome II, Lille, 1895. + +[12] La construction de cette phrase la rend équivoque, et sans doute +à dessein. Quel qu’il pût être, le chevalier de Pierrugues en avait de +bonnes. + +[13] Voici la bibliographie de cet ouvrage: + +_Mylord Arsouille ou les Bamboches d’un gentlemen._ Cologne, 1789. + +_Mylord Arsouille ou les bamboches d’un gentleman._ _A Bordel-Opolis, +chez Pinard, rue de la Motte_, 1789 (Paris, après 1833), avec 5 +gravures libres et l’épigraphe: + + _Vive le plaisir de la couille, + Dit Mylord Arsouille. + Je veux sagement, amis, filer mes jours + Entre le vin, les chevaux, les amours; + Je dois ces goûts à la nature; + J’aime, je bois, je change de monture._ + +_Mylord Arsouille_, etc. Réimpression de l’édition précédente (vers +1855), avec 5 lithographies libres. + +_Mylord ou les Bamboches d’un gentleman, imprimé sur la copie de +Cologne, 1789, à Lausanne, chez Quakermann cette présente année_ +(vers 1870), avec sur le verso de la page de garde l’épigraphe un peu +différente: + + _Vive le plaisir de la couille, + Disait Mylord Arsouille. + Je veux sagement, mes amis, filer mes jours + Entre le vin, les chevaux, les amours: + Je dois ces goûts à la nature; + J’aime, je bois, je change de monture._ + +_Mylord Arsouille_, etc. Rotterdam, vers 1906, avec à la fin un +important catalogue d’ouvrages libres. + +[14] Qui se trouve après la satire. + +[15] Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les +lecteurs, et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. +Néanmoins un autre n’aurait pu lui convenir; et si nous l’avons laissé +en grec, on en devinera aisément la raison. (Note de l’éd. de l’an IX.) + +[16] La nomenclature en est tout au moins curieuse. + +_Académiciens de Bologne._ Abbandonati, Ansiosi, Ociosi, Arcadi, +Confusi, Difettuosi, Dubbiosi, Impatienti, Inabili, Indifferenti, +Indomiti, Inquieti, Instabili, Della Notte Piacere, Sienti, Sollonenti, +Torbidi, Vespertini. + +_De Gênes._ Accordati, Sopiti, Resvegliati. + +_De Gubio._ Addormentati. + +_De Venise._ Acuti, Allettati, Discordanti, Disgiunti, Disingannati, +Dodonci, Filadelfici, Incruscabili, Instancabili. + +_De Rimini._ Adagiati, Eutrupeli. + +_De Pavie._ Affidati, Della Chiave. + +_De Ferma._ Raffrontati. + +_De Molise._ Agitati. + +_De Florence._ Alterati, Humidi, Furfurati, Della Crusca, Del Cimento, +Infocati. + +_De Crémone._ Animosi. + +_De Naples._ Arditi, Infernati, Intronati, Lunatici, Secreti, Sirenes, +Sicuri, Volanti. + +_D’Ancôme._ Argonauti, Caliginosi. + +_D’Urbin._ Assorditi. + +_De Pérouse._ Atomi, Eccentrici, Insensati, Insipidi, Unisoni. + +_De Tarente._ Audaci. + +_De Macerata._ Catenati, Imperfetti, Chimerici. + +_De Sienne._ Cortesi, Giovali, Prapussati. + +_De Rome._ Delfici, Humoristi, Lincei, Fantastici, Negletti, Illuminati, +Incitati, Indispositi, Infecondi, Melancholici, Notti, Vaticane, +Notturni, Ombrosi, Pelligrini, Sterili, Vigilanti. + +_De Padoue._ Delii, Immaturi, Orditi. + +_De Drepano._ Difficilli. + +_De Bresse._ Dispersi, Erranti. + +_De Modène._ Dissonanti. + +_De Syracuse._ Ebrii. + +_De Milan._ Eliconii, Faticosi, Fenici, Incerti, Miscosti. + +_De Recannati._ Disuguali. + +_De Candie._ Extravaganti. + +_De Pezzaro._ Eterocliti. + +_De Commachio._ Flattuanti. + +_D’Arezzo._ Forzati. + +_De Turin._ Fulminales. + +_De Reggio._ Fumosi, Muti. + +_De Cortone._ Humorosi. + +_De Bari._ Incogniti. + +_De Rossano._ Incuriosi. + +_De Brada._ Innominati, Tigri. + +_D’Acis._ Intricati. + +_De Mantoue._ Invaghiti. + +_D’Agrigente._ Mutabili, Offuscati. + +_De Verone._ Olympici, Unanii. + +_De Viterbe._ Ostinati, Vagabondi. + +Si quelque lecteur est curieux d’augmenter cette nomenclature, il n’a +qu’à lire un ouvrage de Jarckius, imprimé à Leipsic en 1725. Cet auteur +n’a écrit l’histoire que des académies de Piémont, Ferrare et Milan. Il +en compte vingt-cinq dans cette dernière ville seulement. La liste des +autres est sans fin, et leurs noms tous plus bizarres les uns que les +autres. + +[17] Act. ap. 8, 39. _Spiritus Domini rapuit Philippum, et amplius non +vidit eunuchus._ + +[18] Daniel, chap. XIV, v. 32. _Erat autem Habacuc prophæta in Judæa, +et ipse coxerat pulmentum... Et ibat in campum ut ferret messoribus._ + +33. _Dixit que angelus Domini ad Habacuc: fer prandium quod habes in +Babylonem Danieli._ + +35. _Et apprehendit eum angelus Domini in vertice ejus, et portavit +eum_ capillo _capitis sui, posuit que eum in Babylone._ + +Isaac Le Maître de Saci a traduit _capillo_ par _les cheveux_. Luther +met _oben beym schopff_; ce qui est la même faute. Car le miracle est +plus grand d’avoir transporté Habacuc par _un cheveu_ que par _les +cheveux_; mais dans tous les cas, le voyage est leste. + +[19] Maccab. l. I, c. I, v. 16. + +_Et fecerunt sibi præputia_,--Ce qu’Isaac Le Maître de Saci traduit: +_Ils ôtèrent de dessus eux les marques de la circoncision._ Les +Septante disent tout simplement: _Ils se sont fait des prépuces._ Les +Pères ont ainsi traduit. Mais depuis que les Jansénistes ont paru, ils +ont prétendu qu’on ne pouvoit pas mettre les prépuces dans la bouche de +jeunes filles lorsqu’on leur faisoit réciter la Bible. Les Jésuites ont +soutenu, au contraire, que c’étoit un crime que d’en altérer un seul +mot. + +Le Maître de Saci a donc périphrasé, et le père Berrhuyer a accusé Saci +d’hérésie, et prétendu qu’il avoit suivi la Bible de Luther. En effet, +Luther dans sa Bible se sert du mot _beschneidung_. + + _Und hielten die beschneidung nicht mehr._ + 1 2 3 4 5 6 + Et ont gardé la coupure point davantage. + 1 2 3 4 5 6 + +Luther, en effet, a mal interprété. Le miracle, de quelque manière que +l’on traduise, étoit de se faire un prépuce. Or la chose est en vérité +miraculeuse dans le texte des Septante, et ne l’est pas autant dans la +version des jansénistes. + +[20] Rois, liv. VII, chap. VI, v. 17. + +_Hi sunt autem ani aurei quos reddiderunt pro dilecto domino._ + +[21] Je ne doute pas que quelque demi-savant, ou quelque critique +obstiné, ne trouve, dans la suite de cette notice, Shackerley +beaucoup plus savant en astronomie que ne le comporte le costume d’un +ouvrage contemporain d’Herculanum. Mais je le prie d’observer: 1º +que l’Anagogie est une révélation faite par Jérémie Shackerley, tout +comme... Ah! oui: tout comme S. Jean a écrit l’Apocalypse dans l’isle +de Pathmos. 2º Que personne dans Herculanum n’a pu rien comprendre à +ce manuscrit, écrit bien avant la venue de J.-C. comme nous n’entendons +rien à la bête de l’Apocalypse qui a 666... sur le front (II), ornement +qui serait singulier même pour un mari françois; ce qui ne détruit +point du tout l’authenticité de notre manuscrit. 3º Qu’on n’a qu’à +lire l’histoire incontestable de l’astronomie antédiluvienne, par +M. Bailly, pour se convaincre que Shackerley pouvoit savoir tout ce +qu’il paroît avoir su..... Enfin je déclare que pour trente-six mille +raisons, un peu trop longues à déduire, douter de Jérémie Shackerley, +c’est mériter un auto-da-fé. + +[22] En effet, comme le remarque l’illustre M. d’Alembert, d’après +l’ingénieux et quelquefois sublime Diderot, quelle finesse d’idées +n’a-t-il pas fallu pour y parvenir? L’aveugle n’a de connoissance que +par le tact; il sait qu’on ne peut voir son visage quoiqu’on puisse +le toucher. «La vue, conclue-t-il, est donc une espèce de tact qui ne +s’étend que sur les objets différens du visage et éloignés de nous.» +Le tact ne lui donne en outre que l’idée du relief. Donc un miroir est +_une machine qui nous met en relief hors de nous-mêmes_. Ces mots _en +relief_ ne sont pas de trop. Si l’aveugle disoit, _nous met hors de +nous-mêmes_, il diroit une absurdité de plus; car comment concevoir +une machine qui puisse doubler un objet? Le mot _relief_ ne s’applique +qu’à la surface; ainsi, nous mettre en relief hors de nous-mêmes, c’est +mettre la représentation de la surface de notre corps hors de nous. +Cette désignation est toujours une énigme pour l’aveugle; mais on voit +qu’il a cherché à diminuer l’énigme le plus qu’il étoit possible. + +[23] Chap. II, v. 19. + +[24] Ibid., v. 20. + +[25] Telle est l’origine même du mot de narcisse, lequel vient de Ναρκὴ +(narcè), _assoupissement_; de là le narcisse fut la fleur chérie des +divinités infernales; de là vient aussi que l’on offroit anciennement +les guirlandes de narcisse aux furies, parce qu’elles engourdissoient, +_assoupissoient_ les scélérats. + +[26] _Salem, Piper, acorem respuebat. Mensæ vero accumbebat alternis +semper pedibus sublatis._ Voyez _Elogium Thom. Sanchez_, imprimé à +la tête de l’ouvrage _De matrimonio_. A Anvers, chez Murss, 1652, +_in-folio_. Et si vous voulez avoir une idée des édifiantes questions +qu’a agitées ce théologien, et bien d’autres, cherchez la vingt-unieme +dispute de son second livre. + +[27] Il a publié séparément les fragments de Sapho, et les éloges +qu’elle a reçus. + +[28] Gen., ch. II, v. 23. + +[29] Vira de vir. + +[30] L’allemand a conservé l’ancien rit dans _mannin_, qui vient de +_mann_. _Mannin_ est le vira, et non le virago. _Man wird sie mannin +heissen._ (Gen., II, v. 23.) + +[31] Elle étoit particulièrement honorée dans les Gaules et dans la +Germanie sous le titre de Déesse-mere. + +[32] On retrouveroit dans l’antiquité beaucoup d’usages qui +confirmeroient cette opinion. A Lacédémone, par exemple, quand on +alloit consommer le mariage, la femme mettoit un habit d’homme, parce +que c’est la femme qui met les hommes au monde. + +En Egypte, dans les contrats de mariages entre souverains, la femme +avoit l’autorité du mari. (Diod. d. Sic., l. I, ch. XXVII), etc., etc. + +[33] On verra ci-après dans la _Linguanmanie_ des choses plus +frappantes encore que les mœurs du peuple de Dieu que nous allons +exposer. + +[34] Lév., ch. VIII, v. 24. + +[35] Ibid., ch. XII, v. 5. + +[36] Ibid., ch. XXII, v. 7. + +[37] Ibid., ch. XVIII, v. 7. + +[38] Idem, v. 9. + +[39] Id., v. 10. + +[40] Lév., chap. XVIII, v. 12. + +[41] Id., v. 15. + +[42] Id., v. 16. + +[43] Id., v. 17. + +[44] Id., v. 21. _De semine tuo non dabis idolo Moloch_, et ch. XX, v. +3: _Qui polluerit sanctuarium_. + +[45] Lév., ch. XVIII, v. 22. _Cum masculo coïtu fœmineo._ + +[46] Id., v, 23. _Omni pecore._ + +[47] _Mulier jumento._ Et l’on sait que dans l’Écriture sainte, +_jumentum_ veut dire _bêtes d’aides_: _adjuvantes_: d’où jument. + +[48] Lévit., ch. XXI, v. 18. + +[49] Liv. VI, ch. IX. + +[50] Aux Cor., 6, 7, 8, 29. + +[51] Hypparchia, etc. + +[52] Écho. + +[53] Gen., ch. XXXVIII. + +[54] Celui qui avoit le ruban et sortit le second fut nommé Zara, qui +veut dire Orient. + +[55] Saci, page 817, édit. in-8. + +[56] Le marquis de Santa-Crux, par exemple, commence son livre de +l’Art de la guerre par dire: _que la première qualité indispensable +à un grand général, c’est de savoir se br. le v._, parce que cela +épargne dans une armée, et sur-tout dans une ville de guerre, tous les +caquetages et perdre. [Il faut voir à propos de cette note la lettre à +Sophie du 21 octobre 1780.] + +[57] Epig. 42, liv. IX. + +[58] Voyez l’Anélytroïde. + +[59] Lucian., t. I, dialog. deor. XV et 2. Diodor. Sic., l. IV, p. 352, +éd. Westhling. + +[60] Dialog. Meret., V. + +[61] Ad Rom., cap. I. + +[62] Lib. IV, cap. XVI. + +[63] _Dii illas deæque male perdant! Adeo perversum commentæ genus +impudicitiæ! Viros ineunt._ (Epist. XCV.) + +[64] Thelesyle, Amythone, Atthys, Anactorie, Cydno, Mégare, Pyrrine, +Andromede, Mnaïs, Cyrine, etc. + +[65] On lisoit aux pieds de la statue de Sapho, par Silanion: _Sapho +qui a chanté elle-même sa lubricité et qui fut amoureuse à la rage_. + +[66] _Vesta_ vient du grec et signifie _feu_. Les Chaldéens et les +anciens Perses appelloient le feu _avesta_. Zoroastre a intitulé +son fameux livre, _Avesta_, la garde du feu. La porte des maisons, +l’entrée, s’est appellée _vestibule_, parce que chaque Romain avoit +soin d’entretenir ce feu de vesta à la porte de sa maison. C’est de là +sans doute que l’entrée du vagin s’appelle le vestibule du vagin, comme +étant le lieu où s’entretient le premier feu de ce temple. + +[67] Je ne doute pas que quelque érudit ne me fasse ici plus d’une +difficulté... Mais on n’auroit jamais fini s’il falloit répondre à tout. + +[68] On sent bien que la dignité de M. de Saint-Priest l’empêchera d’en +convenir; et quelque littérateur encouragé par ce désaveu viendra me +soutenir que ces vers sont tout simplement imités d’un passage de Sylva +Nuptialis, de J. de Nevisan; et puis vite il citera le morceau. Le +voici: + + _Triginta hæc habeat quæ vult formosa vocari + Femina; sic Helenam fama fuisse refert, + Alba tria et totidem nigra; et tria rubra puellæ, + Tres habeat longas res totidem que breves, + Tres crassas, totidem graciles, tria stricta, tot ampla, + Sint ibidem huic formæ, sint quoque parva tria, + Alba cutis, nivei dentes, albique capilli, + Nigri oculi, cunnus, nigra supercilia. + Labia, genæ atque ungues rubri. Sit corpore longa, + Et longi crines, sit quoque longa manus, + Sintque breves dentes, aures pes; pectora lata, + Et clunes, distent ipsa supercilia. + Cunnus et os strictum, stringunt ubi cingula stricta, + Sint coxae et cullum vulvaque turgidula. + Subtiles digiti, crines et labra puellis; + Parvus sit nasus, parva mamilla, caput, + Cum nullæ aut raro sint hæc formosa vocari, + Nulla puella potest, rara puella potest._ + +Mais je le prie de me dire où est l’impossibilité que ces vers soient +traduits en turc dans le serrail?... Enfin on ne dispute point contre +les faits. + +[69] Et puis comment traduire en vers avec grace et noblesse, _cunnus_, +_clunes_, _culus_, _vulva_? On auroit de la peine à s’en tirer dans un +mauvais lieu. Mais l’amour veut être servi dans un temple. + +[70] La matrice. + +[71] Qui se douteroit, par exemple, que la chaleur de l’abeille est +mille fois plus considérable que celle de l’éléphant? + +[72] Gen., XVII, 24. + +[73] Ex., IV, 25. + +[74] Lév., XIX, 23. + +[75] Deut., X. 13. + +[76] Josué, V, 3 et 7. + +[77] Reg., XVIII, 25. + +[78] Reg., XVIII, 27. + +[79] Reg., III, 14. + +[80] _Circumcisio fœminarum sit refectione τῆς νυμφῆς (imo clitoridis) +quæ pars in australium mulieribus ita excrescit ut ferro sit coercenda._ + +[81] I Mac., ch. I, 16. _Fecerunt sibi preputia et recesserunt a +testamento sancto._ + +[82] I Cor. VII, 18. + +[83] _De morb. biblic._ + +[84] La méthode en levrette. + +[85] Lév., ch. VI, 10. _Fœminalibus lineis._ + +[86] Reg., I, ch. XXIV, 4. _Erat quæ ibi spelunca quam impressus est +Saül _ut purgeret ventrem_._ + +[87] Reg., 4, ch. XVIII, 27. _Comedant stercora sua et bibant urinam +suam._ + +[88] Tobie, II, 11. + +[89] Esther, XIV, 2. + +[90] Ecc., XXII, 2. + +[91] Isaïe, XXXVII, 12. + +[92] Tren., IV, 5. _Amplexati sunt stercora._ + +[93] Mal., II, 3. + +[94] Ezéch., IV, 12. + +[95] Ibid., IV, 15. + +[96] Ὀψιγαμια. + +[97] Κακογαμία. + +[98] _Cœlibes esse prohibendos._ + +[99] _Ex animi tui sententia tu equum habes, tu uxorem habes? testa._ + +[100] _Extrema omnium calamitas et impietas accidit, illi qui absque +filiis à vitâ discedit, et daemonibus maximas dat pœnas post obitum._ + +[101] + + _Ergo exspectatos: ac jussos crescere primum + Testiculos, postquam cœperunt esse bilibres, + Tonsoris decimo tantum capit Heliodorus._ + + (Juv., l. II, s. 6.) + +Lisez, sur la préférence que les dames romaines donnoient aux eunuques +et le parti qu’elles en tiroient, depuis le 365e vers de cette satyre +jusqu’au 379e. + +[102] Gen., XIX, 4. Avant que les anges se fussent couchés, le peuple +accourut depuis les vieillards jusqu’aux enfants.--4.--_Ut cognoscamus +eos._ + +[103] Les Sodomistes pensoient apparemment comme un grand seigneur +moderne. Un valet-de-chambre de confiance lui observoit que du +côté qu’il préféroit, ses maîtresses étoient conformées comme +ses ganymèdes--qu’on ne pouvoit trouver au poids de l’or; qu’il +pourroit..... des femmes. _Des femmes!_ s’écria le maître; _eh, c’est +comme si tu me servais un gigot sans manche_. + +[104] Gen., XIX, 33. _Dormivit cum patre, at ille non sensit nec quando +accubuit filia, nec quando surrexit._ + +[105] Moab fut le fils de la premiere; Ammon naquit de la seconde. + +[106] S. Paul aux Romains, ch. I, 27. _Masculi, delicto naturali usu +fœminæ exarserunt in desideriis suis in invicem, masculi in masculos +turpitudinem operantes et mercedem quam oportuit erroris sui in +semetipsis recipientes._ + +[107] Buffon. + +[108] Par exemple, la courbure de l’épine du dos entraîne dans un bossu +le dérangement des autres parties, ce qui leur donne à tous une sorte +de ressemblance que l’on pourroit appeller un _air de famille_. + +[109] On sait combien les pères eux-mêmes ont été partagés et ambigus +sur cette matiere. S. Irénée ne faisoit pas difficulté de dire que +l’âme étoit un souffle analogue aux corps qu’elle a habités, et qu’elle +n’étoit incorporelle que par rapport aux corps grossiers. Tertullien +la déclare tout simplement corporelle. S. Bernard, par une distinction +fort étrange, prétend qu’elle ne verra pas Dieu; mais qu’elle +conversera avec J.-C. + +[110] Ex., XXII, 19. Lév., VII, 21, XVIII, 23. + +[111] XX, 15. + +[112] Maimonide dans le More Nevochin, p. III, c. XLVI, s’étend sur les +cultes des boucs. + +[113] Lév., XVII, 7. Exod., XXXIII, 20 et 23. + +[114] Jérém., L., 39. _Faunis sicariis_ et non pas _ficariis_. Car _des +faunes qui avoient des figues_ ne voudroit rien dire. Cependant Saci +le traduit ainsi; car les Jansénistes affectent la plus grande pureté +des mœurs; mais Berruyer soutient le _sicarii_ et rend ses faunes +très-actifs. + +[115] Dans son traité Περι απιστων, c. XXV. + +[116] Dans son ouvrage intitulé _Tseror hammor_. (_Fasciculus myrrhæ_). + +[117] Cependant la vulve de la vache, par exemple, se proportionne +moins au membre viril que celle de la chèvre ou de la guenon. Aussi les +grands animaux retiennent-ils plus difficilement. + +[118] Le roi de Loango, en Afrique, quand il siège sur son trône, est +entouré d’un grand nombre de nains remarquables par leur difformité. +Ils sont assez communs dans ses états. Ils n’ont que la moitié de la +taille ordinaire d’un homme; leur tête est fort large et ils ne sont +vêtus que de peaux d’animaux. On les nomme _Mimos_ ou _Bakkebakke_. +Lorsqu’ils sont auprès du roi, on les entre-mêle avec des nègres blancs +pour faire un contraste. Cela doit former un spectacle fort bizarre et +qui n’est bon à rien; mais si le roi de Loango mêloit ces races, on +auroit peut-être des résultats très-curieux. + +[119] C’est dommage que les Romains n’aient pas eu comme nous la +confession auriculaire; nous saurions tous leurs petits secrets +domestiques comme on sait les nôtres. On sauroit si les Romains +déshonoroient aussi brutalement le mariage que nous le faisons. Enfin, +nous n’avons pas même de détails sur les conversations des bourgeois. +Rien ne devoit être plus plaisant que les entretiens d’une famille qui +avoit été le matin sacrifier à Priape; les jeunes filles et les jeunes +garçons de la famille devoient avoir tout le reste de la journée de +singulières idées. + +[120] Lév., XX, 16. + +[121] De nos jours on a pareillement substitué _avarie_ à _vérole_. + +[122] Rois, I, c. v. 26. + +[123] A Venise en 1542. + +[124] Νυμφομανη. + +[125] Le satyriasis, le priapisme, la salacité, etc. + +[126] Sennert cite une femme qui ayant bu un peu de borax dissous, +tomba en nymphomanie; et Muller conseille le musc mêlé avec des huiles +aromatiques, introduits d’une manière quelconque, pour lubrifier le +vagin. + +[127] + + _Mox lenone suas jam dimittente puellas, + Tristis abit. Sed quod potuit tamen ultima cellam, + Clausit, ad huc ardens rigidæ tentigine vulvæ + Et resupina jacens multorum absorbuit ictus + Et lassata viris, necdum satiata recessit._ (Juv. l. II, sat. 6.) + +[128] Je doute, par exemple, que la _corycomachie_ ou la _coricobolie_, +qui étoit la quatrieme sphéristique des Grecs, ait resté en usage +chez eux, lorsqu’ils furent devenus le peuple le plus élégant de la +terre. On suspendoit au plancher un sac rempli de corps lourds; on le +prenoit à deux mains, et on le portoit aussi loin que la corde pouvoit +s’étendre; après quoi lâchant le sac, ils le suivoient, et lorsqu’il +revenoit vers eux, ils se reculoient pour céder à la violence du choc, +puis le repoussoient avec force. (Voyez M. Burette sur la gymnastie des +Grecs et des Romains.) Je ne crois pas qu’un tel exercice ait été du +goût des petites maîtresses d’aucun siecle. + +[129] Une simple nomenclature d’une très-petite partie des mots de +leur dictionnaire de volupté, si je puis parler ainsi, peut décider la +question. + +La _coricobole_ étoit une tronchine. + +Les _Jatraliptes_, les essuyeurs en cygne. + +Les _unctores_, les parfumeuses. + +Les _fricatores_, les frotteuses. + +Les _tractatrices_, les pressureuses ou pétrisseuses. + +Les _dropacistæ_, les enleveuses de durillons. + +Les _alipsiaires_, les épilateurs. + +Les _paratiltres_, les vulvaires. + +Les _picatrices_, les parfileuses en vulves. + +La _samiane_, le parterre de la nature. (Voyez ci-après). + +L’_hircisse_, le bouquinage des vieilles. + +La _conrobole_, χοιροπωλῶ. (Pour peu qu’on sache le grec l’on m’entend). + +La _clitoride_, ou contraction du clitoris. + +La _corinthienne_, la mobilité des charnières. + +La _lesbienne_, les cunni-langues. + +La _siphnissidienne_, le postillon. + +La _phicidissienne_, la pollution de l’enfance. + +_Sardanapaliser_, vautrer entre les eunuques et les filles. + +_Chalcidisser_, le léchement des testicules. + +_Fellatricer_, sucer le gland. + +_Phœnicisser_, irrumer en miel, etc., etc. + +Une preuve qu’ils étoient plus aguerris que nous, c’est qu’il n’y a +presque pas un de ces mots que nous ne soyons obligés de rendre par une +périphrase. + +[130] Voyez la Tropoïde où j’aurois pu ajouter un très grand nombre +d’autres passages tirés de la Bible. On trouve, par exemple, dans le +livre de la Sagesse, (ch. XIV, v. 26) plusieurs reproches d’impureté, +d’avortemens criminels, d’impudicités, d’adulteres, etc. Jérémie (ch. +V, v. 13) déclame contre l’amour des jeunes garçons. Ezéchiel parle de +mauvais lieux et des marques de prostitution à l’entrée des rues. (Ch. +XXVI, v. 24, 25, 26, 27), etc., etc. + +[131] Erasme, p. 553.--_Samiorum flores.--Ubi extremam voluptatum +decerperet.--Σαμίων ἄνθη, la samionante.--Puellæ veluti flores +arridentes ad libidinem invitabant._ + +[132] _Ani hircassantes._ Γραῦς καπρῶσα. Eras., 269. _De juvene, cui +anus libidinosa omnia suppeditabat, quo vicisim ab illo voluptatem +auferret. Nota et hircorum libido, odorque qui et subantes +consequitur._ + +[133] Γλυκὺν ἀγκῶνα. Ancon. Eras., 335. _Omphalem reginam per +vim virgines dominorum cum eorum servis inclusisse ad stuprum, +in sola haberetur impudica. Lydos autem eum locum, in quo fœminæ +constuprabantur γλυκὺν ἀγκῶνα, appellasse, sceleris atrocitatem +mitigantes verbo._ + +On voit que même en ce genre le despotisme n’a plus rien à inventer. + +[134] Σαρδανάπαλος. Eras., 723. _Cæterum deliciis usque adeo +effœminatus, ut inter eunuchos et puellas ipse puellari cultu desidere +sit sollitus._ + +[135] Eras., 827. _Ut dii augerent meretricum numerum._ Erasme ajoute +que les Vénitiennes de son temps étoient les filles lubriques par +excellence. _Nusquam uberior quam apud Venetos._ + +[136] Χοιροπώλης la canobole à χοῖρος. Eras., 737. _Corinthia videris +corpore questum factura. In mulierem intempestivius libidinantem. De +mulieribus Corinthi prostantibus dictum et alibi. Dictum et autem +χοιροπωλῶ, novo quidem verbo quod nobis indicat quæstum facere corpore._ + +[137] Λεσβιάζειν. _Lesbiari._ La Lesbienne. _Antiquitus polluere +dicebant._ Eras., 731. χοῖρος _enim cunnum significat (quæ combibones +jam suos contaminet Aristophanes in Vespis.)_ Eras., 731. _Aiunt +turpitudinem quæ per os agitur, fellationis opinor, aut irrumationis +primum a Lesbiis auctoribus fuisse profectam: et apud illos +primum omnium fœminam tale quiddam passam esse._--Ainsi le talent +caractéristique des Lesbiennes étoit de gamahucher; d’où _mihi at +videre labda juxta Lesbios_. _Aristoph._, λάβδα Λεσβίους _fellatrix_.) +La fellatrice qui suce le gland, étoit encore une epithete des +Lesbiennes où c’étoit la mode de commencer par cette cérémonie. Eras., +800. _Fellatriam indicat... quæ communis Lesbiis quod ei tribuitur +genti_, etc. + +_N. B._--Il y avoit, il y a quelques années, à Paris, une fille +charmante, née sans langue, qui parloit par signes avec une adresse +étonnante, et s’étoit vouée à ce genre de prostitution. M. Louis l’a +décrite sous le titre d’_aglossostomographie_. + +[138] Χαλκιδιζειν. _Chalcidissare._ Eras., _Gens (Chalcidicenses), male +audisse ob fœdos puerorum amores_. + +[139] Φικιδίζειν. _Phicidissare._ Se faire lécher les testicules par de +jeunes chiens. (Suétone.) + +[140] Σιφνιάζειν. _Siphniassare._ (Plein, liv. IV, 12). Eras., 690. _Pro +eo quod et manum admovere postico, sumptum esse à moribus siphniorum._ + +[141] Κλειτοριαζειν. Eras., 619. _De immodica libidine. Unde natum +proverbium, non satis liquet. Libidinosa contrectatio._ + +[142] _Phœnicissantes labra rubicunda sibi reddebant: sic Lesbiassantes +alba labra semine._ + +Martial, lib. I.--_Cunnum carinus lingit et tamen pallet._ + +Catullus ad Gellicum.-- + + _Nescio quid certe est, an vere fama susurrat. + Grandia te medii tenta, vorare viri. + Sic certe est. Clamant virronis rupta miselli + Ilia, demulso labra notata sero._ + +[143] _Hier. Mercurial._ + +[144] _Quotidie ac palam.--Arterias et fauces pro remedio fovebat._ + +[145] Hier. Merc., l. IV, p. 93.--_Scribit Epiphanius fœminas semen et +menstruum libare Deo, et deinde potare solitas._ + +[146] Ce passage de _Hic et Hec_ a été pillé par l’auteur de _Mylord +l’Arsouille_ (voir l’Introduction). + +[147] Maquerelle connue, rue Sainte-Anne, butte Saint-Roch. (_Note de +l’auteur._) + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Introduction 7 + Essai bibliographique 29 + EROTIKA BIBLION 35 + Annotations dites du Chevalier de Pierrugues 171 + + LE LIBERTIN DE QUALITÉ + + Madame Honesta, la Présidente et l’Américaine 213 + La Duchesse 226 + Musique 233 + Mariage 236 + + HIC ET HEC + + Les Chevaux neufs 245 + La vieille Sara 251 + Aurore 257 + Le Chien après les Moines 261 + + LE RIDEAU LEVÉ OU L’ÉDUCATION DE LAURE + + L’Enfance de Laure 265 + Éducation philosophique 271 + + LE DEGRÉ DES AGES DU PLAISIR + + Tableau de Paris 279 + La Patronne 281 + Les trois métamorphoses 283 + + + + +BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX + +4, rue de Furstenberg--PARIS + +_Extrait du Catalogue_ + +Les Maîtres de l’Amour + +Collection unique des œuvres les plus remarquables des littératures +anciennes et modernes traitant des choses de l’amour. + + + _L’Œuvre du Divin Arétin_ (2 vol.) chaq. vol. 12 fr. + _L’Œuvre du Marquis de Sade_ 12 » + _L’Œuvre du Comte de Mirabeau_ 12 » + _L’Œuvre du Chevalier A. de Nerciat_ (3 vol.), chaque volume 12 » + _L’Œuvre de Giorgio Baffo_ 12 » + _L’Œuvre libertine de Nicolas Chorier_ 12 » + _L’Œuvre libertine des poètes du XIXe siècle_ 12 » + _Le Théâtre d’amour au XVIIIe siècle_ 12 » + _Le Livre d’amour de l’Orient_ (I).--Ananga-Ranga 12 » + _Le Livre d’amour de l’Orient_ (II).--Le Jardin parfumé 12 » + _Le Livre d’amour de l’Orient_ (III).--Les Kama-Sutra 12 » + _Le Livre d’Amour de l’Orient_ (IV).--Le Bréviaire de + la Courtisane.--Les Leçons de l’Entremetteuse 12 » + _L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie_ (XVIIIe siècle) 12 » + _L’Œuvre de John Cleland_ (Mémoires de Fanny Hill) 12 » + _L’Œuvre de Restif de la Bretonne_ 12 » + _L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie_ (XVe siècle) 12 » + _L’Œuvre libertine de l’Abbé de Voisenon_ 12 » + _L’Œuvre libertine de Crébillon le fils_ 12 » + _Le Livre d’amour des Anciens_ 12 » + _L’Œuvre libertine des Conteurs russes_ 12 » + _L’Œuvre libertine de Corneille Plessebois_ (Le Rut) 12 » + _L’Œuvre de Choudart-Desforges_ (Le Poète libertin) 12 » + _L’Œuvre de Fr. Delicado_ (La Lozana Andalusa) 12 » + _L’Œuvre du Seigneur de Brantôme_ 12 » + _L’Œuvre de Pigault-Lebrun_ 12 » + _L’Œuvre de Pétrone_ 12 » + _L’Œuvre de Casanova de Seingalt_ 12 » + _L’Œuvre priapique des Anciens et des Modernes_ 12 » + _L’Œuvre de Boccace Florentin_ (I) 12 » + _L’Œuvre poétique de Charles Beaudelaire_ 12 » + _L’Œuvre des Conteurs espagnols_ 12 » + _L’Œuvre badine d’Alexis Piron_ 12 » + _L’Œuvre badine de l’Abbé de Grécourt_ 12 » + _L’Œuvre amoureuse de Lucien_ 12 » + _L’Œuvre galante des Conteurs français_ 12 » + _L’Œuvre de Choderlos de Laclos_ (Les Liaisons dangereuses) + (épuisé) + _L’Œuvre des Conteurs allemands_ (Mémoires d’une Chanteuse) 12 » + _L’Œuvre des Conteurs anglais_ (La Vénus indienne) 12 » + + +Le Coffret du Bibliophile + +Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d’Arches (exemplaires +numérotés). + + _Les Anandrynes_ (Confession de Mlle Sapho) 9 fr. + _Le Petit Neveu de Grécourt_ 9 » + _Anecdotes pour l’histoire secrète des Ebugors_ 9 » + _Julie philosophe_ (Histoire d’une citoyenne active et + libertine), 2 vol. 18 » + _Correspondance de Mme Gourdan, dite «la Comtesse»_ 9 » + _Portefeuille d’un Talon Rouge.--La Journée amoureuse_ 9 » + _Les Cannevas de la Pâris_ (Histoire de l’hôtel du Roule) 9 » + _Souvenirs d’une cocodette_ (1870) 9 » + _Le Zoppino._ Texte italien et traduction française 9 » + _La Belle Alsacienne_ (1801) 9 » + _Lettres amoureuses d’un Frère à son élève_ (1878) 9 » + _Poèmes luxurieux du divin Arétin_ (Tariffa delle Puttane + di Venegia) 9 » + _Correspondance d’Eulalie_ ou _Tableau du Libertinage de + Paris_ (1786), 2 vol. 18 » + _Le Parnasse satyrique du XVIIIe siècle_ 9 » + _La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy. 9 » + _Zoloé et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade 9 » + _De Sodomia_, par le P. Sinistrari d’Ameno. Texte latin + et traduction française 9 » + _Le Canapé couleur de feu_, par Fougeret de Montbron 9 » + _Le Souper des Petits Maîtres_ 9 » + _Cadenas et Ceintures de chasteté_ 9 » + _Les Dévotions de Mme de Bethzamooth_ 9 » + _La Raffaella_ 9 » + _Contes de Jos. Vasselier_ 9 » + _Histoire de Mlle Brion_ 9 » + _La Philosophie des Courtisanes_ 9 » + _Les Sonnettes_ 9 » + _Nouvelles de Firenzuola_ 9 » + _Lucina sine concubitu_ 9 » + _Point de lendemain_ 9 » + _Mémoires d’une Femme de chambre_ 9 » + _Ma Vie de garçon_ 9 » + _Anthologie érotique d’Amarou_ 9 » + _La Beauté du Sein des Femmes_ 9 » + _Tendres Epigrammes de Cydno la Lesbienne_ 9 » + _Divan d’amour du Chérif Soliman_ 9 » + + +Chroniques Libertines + +Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des chroniqueurs, des +pamphlétaires, des libellistes, des chansonniers, à travers les siècles. + + _Les Demoiselles d’amour du Palais-Royal_, par H. Fleischmann 7 50 + _La vie libertine de Mlle Clairon, dite «Frétillon»_ 7 50 + _Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez 7 50 + _Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_ + (Affaire du Collier) 7 50 + _Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann 7 50 + _Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIIIe siècle_ 7 50 + + +L’Histoire romanesque + + _La Rome des Borgia_, par Guillaume Apollinaire 9 » + _La Fin de Babylone_, par Guillaume Apollinaire 9 » + _Les Trois Don Juan_, par Guillaume Apollinaire 9 » + + +Les Secrets du Second Empire + + _Napoléon III et les Femmes_, par H. Fleischmann 7 50 + _Bâtard d’Empereur_, par H. Fleischmann 7 50 + + +La France Galante + + _Mignons et Courtisanes au XVIe siècle_, par Jean Hervez + (épuisé). + _La Polygamie sacrée au XVIe siècle_ 15 » + _Ruffians et Ribaudes_, par Jean Hervez 8 50 + + +Chroniques du XVIIIe Siècle + +PAR JEAN HERVEZ + +D’après les Mémoires du temps, les Rapports de police, les Libelles, +les Pamphlets, les Satires, les Chansons. + + I. _La Régence galante_ (épuisé). + II. _Les Maîtresses de Louis XV_ 15 fr. + III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_ (épuisé). + IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes + de Paris_ (épuisé). + V. _Les Galanteries à la Cour de Louis XVI_ 15 » + VI. _Maisons d’amour et Filles de joie_ 15 » + +Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du comte de Mirabeau, by +Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU *** + +***** This file should be named 44181-0.txt or 44181-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/1/8/44181/ + +Produced by Laurent Vogel, Turgut Dincer and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'oeuvre du comte de Mirabeau + +Author: Honor-Gabriel Riqueti Mirabeau + +Editor: Guillaume Apollinaire + +Release Date: November 14, 2013 [EBook #44181] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Turgut Dincer and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Note concernant la transcription + +On a conserv l'orthographe de l'original, pour le texte franais. On +a nanmoins corrig les erreurs manifestes d'impression. Les citations +latines et surtout grecques ont d tre abondamment rectifies, +l'original tant truff d'erreurs au point d'en devenir inintelligible +(par exemple "Ex alii tui senta" au lieu de "Ex animi tui sententia") +voire imprononable (par exemple +dzagomo zphs+ pour +tragomorphoi+). + +Les signes plus indiquent une translittration de caractres grecs.] + + + + + LES MAITRES DE L'AMOUR + + + L'OEUVRE + du + Comte de Mirabeau + + + Erotika Biblion + avec annotations du Chevalier de Pierrugues + + La Conversion, ou le Libertin de qualit + + Hic et Hec, ou l'art de varier les plaisirs de l'amour + + Le Rideau lev, ou l'ducation de Laure + + Le Chien aprs les Moines.--Le Degr des ges du plaisir + + + INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES + PAR + GUILLAUME APOLLINAIRE + + + _Ouvrage orn d'un Portrait et d'un autographe hors texte_ + + + PARIS + BIBLIOTHQUE DES CURIEUX + 4, RUE DE FURSTENBERG, 4 + + MCMXXI + + + + + L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU + + + ==_Il a t tir de cet ouvrage_== + 10 exemplaires sur Japon Imprial= + ==============1 10============== + ====25 exemplaires sur Hollande=== + ==============11 35============= + + + Droits de reproduction rservs + pour tous pays, y compris la + Sude, la Norvge et le Danemark. + + +[Illustration: MIRABEAU.] + + + + +INTRODUCTION + + +Il ne sera question ici ni de la vie publique ni de la vie prive de +Mirabeau. Tout cela est trop connu. + +Qu'il suffise de dire qu'Honor-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau, +naquit le 9 mars 1749 au chteau du Bignon, dans le Gtinais orlanais +(aujourd'hui Le Bignon-Mirabeau, arr. de Montargis, Loiret). Il mourut +le samedi 2 avril 1791. + +D'excellents historiens ont projet un jour clatant sur les amours du +grand tribun et de Sophie de Ruffey, la marquise de Monnier. On a donn +une trs grande partie de la correspondance des deux amants[1]. + +On n'a pas encore os livrer au public les dtails libres qui abondent, +parat-il dans les lettres de Mme de Monnier. Bon nombre de dtails +aussi libres figurent dans celle de Mirabeau. + +Arrt le 14 mai 1777, l'amant de Sophie fut enferm Vincennes le 8 +juin 1777 et n'en sortit que le 17 novembre 1780. + +Le marquis de Sade tait au donjon depuis le 14 janvier de la mme +anne. Mais Mirabeau semble avoir ignor ce dtail cette poque et la +lettre adresse M. Le Noir, le 1er janvier 1778, tmoigne de cette +ignorance. + +... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi des crimes horribles +et pour qui une prison perptuelle est une grce que toute la bont du +souverain pour leurs familles a eu peine leur accorder, plusieurs +sclrats de cette espce, dis-je, sont dans des forts o ils jouissent +de toute leur fortune, o ils ont une socit trs agrable et toutes +les ressources possibles contre le mal-tre et l'ennui insparable +d'une vie renferme................................................ + +... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi non? La honte +n'est-elle pas personnelle? Le marquis de Sade, condamn deux fois +au supplice, et la seconde fois tre rompu vif, le marquis de Sade +excut en effigie; le marquis de Sade dont les complices subalternes +sont morts sur la roue, dont les forfaits tonnent les sclrats +mme les plus consomms; le marquis de Sade est colonel, vit dans le +monde, a recouvr sa libert et en jouit, moins que quelque nouvelle +atrocit ne la lui ait ravie... + +Vous me blmeriez, Monsieur, si je m'avilissais jusqu' mettre en +parallle M. de Railli[3], M. de Sade et moi; mais je me ferais cette +question simple... De quoi suis-je coupable? De beaucoup de fautes +sans doute; mais qui osera attaquer mon honneur?... Mon pre; parce +qu'il est le seul que je ne puisse pas repousser et couvrir d'infamie. +Qu'il articule des faits et que ces faits me soient communiqus. Je +l'ai demand cent fois, mais il a trop beau jeu lorsqu'il parle seul +pour changer de partie... Cependant, quelle diffrence de la situation +des monstres que j'ai cits la mienne? Je suis dans la prison du +royaume la plus triste et la plus cruelle, la considrer sous tous +les aspects (je parle de celle destine aux gens de ma sorte); j'y +suis dans la plus extrme pnurie; dans l'isolement le plus absolu, je +dirais le plus affreux, si vous n'tiez venu mon aide... + +Mais le marquis de Sade devait lui rvler sa prsence et, le 28 juin +1780, Mirabeau crit au premier commis de la police, l'agent Boucher, +qu'il appelait son bon ange[4]: + +... Monsieur de Sade a mis hier en combustion le donjon et m'a fait +l'honneur en se nommant et sans la moindre provocation de ma part, +comme vous le croyez bien, de me dire les plus infmes horreurs. +J'tais, disait-il moins dcemment, le giton de M. de R...[5] et +c'tait pour me donner la promenade qu'on la lui tait. Enfin, il m'a +demand mon nom afin d'avoir le plaisir _de me couper les oreilles +sa libert_. + +La patience m'a chapp et je lui ai dit: Mon nom est celui d'un +homme d'honneur qui n'a jamais dissqu ni empoisonn des femmes, qui +vous l'crira sur le dos, coups de canne, si vous n'tes pas rou +auparavant, et qui n'a de crainte d'tre mis par vous en deuil sur la +grve[6]. Il s'est tu et n'a pas os ouvrir la bouche depuis. Si vous +me grondez, vous me gronderez, mais par Dieu, il est ais de patienter +de loin, et assez triste d'habiter la mme maison qu'un tel monstre +habite. + +Ces deux prisonniers, qui s'estimaient si peu, l'un traitant de _giton_ +l'autre qui le considrait comme un monstre, devaient jouer un rle +prpondrant dans l'histoire de l'mancipation sociale et morale de +l'humanit. + +Tous les deux passaient le temps, en prison, crire surtout des +ouvrages licencieux. + +Mirabeau a compos Vincennes un grand nombre d'ouvrages: + +_Des lettres de cachet et des prisons d'Etat_, 2 vol., _ Hambourg_ +(Neufchtel), en 1782. + +_Elgies de Tibulle avec des notes et recherches de mythologie, +d'histoire et de philosophie; suivies des baisers de Jean Second; +traduction nouvelle adresse du Donjon de Vincennes par Mirabeau +l'an, Sophie Ruffey, avec quatre figures. A Tours, chez Letourmy +jeune et Compagnie, et Paris, chez Berry, rue S. Nicaise, +l'an 3 de l'Ere Rpublicaine_, 2 tomes, in-8[7]. + +Il y a un troisime volume sans tomaison indique, avec ce titre: +_Contes et nouvelles adresss du Donjon de Vincennes, par Mirabeau, +Sophie Ruffey. A Tours, chez Letourmy le jeune et Compagnie. A Paris, +chez Deroy, libraire, rue Cimetire-Andr, n 15, l'an 4 de l're +rpublicaine_, avec cette pigraphe: _Nec si quid olim lusit Anacreon +delevit aetas_. + +La Chabeaussire, dit la _Biographie Michaud_, lev avec Mirabeau, +lui avait fait don du manuscrit de cette traduction, laquelle +il n'attachait aucune importance. Mirabeau se l'appropria en +l'enrichissant d'additions et remaniant le style. La Chabeaussire +revendiqua l'ouvrage lorsqu'il en vit le succs. + +M. Paul Cottin (_loc. cit._) dit que La Chabeaussire parat avoir +indment rclam la paternit de cette traduction de Tibulle. + +M. Gabriel Hanotaux possde, parat-il, un important manuscrit +d'ouvrages de Mirabeau, crit Vincennes et recopis par Sophie: +pomes, traduction des _Mtamorphoses d'Ovide_, _Essai sur la libert +des anciens et des modernes_, etc. + +Mirabeau crivit aussi Vincennes un trait de _l'Inoculation_, une +_grammaire_ et une _mythologie_ destins l'ducation de Mme de +Monnier. + +Il traduisit aussi les contes de Boccace qu'il jugeait ainsi (_Lettre + Sophie_ du 28 juillet 1780): Je crois en gnral que Boccace a t +trop vant; il a cependant du naturel et du comique. Mais quand on a lu +ce qu'a fait en ce genre Hamilton, soit dans ses contes, soit dans les +mmoires de Gramont, on n'aime plus aucun conteur. + +Enfin, il y crivit son _Erotika Biblion_ et ces ouvrages hardis que +M. Pierre Louys, dans sa prface d'_Aphrodite_, appelle _les romans de +Mirabeau_, c'est--dire _le Libertin de qualit_ et peut-tre _Hic et +Haec_. + +_Ma Conversion_ parut en 1783. + +Cet ouvrage, d'un genre tout nouveau, fut bientt remarqu[8]. C'tait +la premire fois sans doute que l'on faisait un personnage romanesque +de l'homme qui vit aux dpens des femmes. Le roman tait anim; assez +grossier, il contenait des termes emprunts l'argot spcial des +brelans et des tavernes. Le libertinage affectait chaque page des +allures conqurantes. Don Juan levait des impts dans le pays de +Tendre et blasphmait avec une libert raliste encore nouvelle dans +la littrature. Les _Mmoires secrets_ ne manqurent point de signaler +un livre aussi scandaleux et la mention qui est faite des estampes qui +enrichissent le livre suffira donner ide de l'ouvrage qu'on ne peut +gure rsumer. + +_5 janvier 1785. Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F., +c'est--dire par M. de _Riquetti_, comte de _Mirabeau_ fils. + +Tel est le titre de cet ouvrage qui, quoique imprim ds 1783, n'a +commenc percer que vers la fin de l'anne dernire. Il est, en +effet, de nature ne se glisser que lentement et dans les tnbres. Il +est prcd d'une _ptre ddicatoire Monsieur Satan_. On peut juger +par ce dbut quel doit tre le fond du livre. Le frontispice l'annonce +galement. On y voit l'auteur son bureau. _L'Amour_ et les _Trois +Grces_, transformes en _trois Garces nues_, vers lesquelles il se +retourne, semblent guider sa plume. On dirait que le _Diable_, en face, +n'attend que le moment de recevoir l'hommage de cette production, et +_Mercure_ se dispose la publier. + +Au haut est un mdaillon o l'on lit: _Ma Conversion_. Et au bas, pour +lgende: _Auri sacra fames_. Cinq autres estampes enrichissent et +dveloppent le sujet. + +La premire roule sur le dbut du hros, qui commence par une +financire payant bien. Il est peint l'excitant vigoureusement et ne +voulant la satisfaire que lorsque l'or parat. Au bas, on lit: _Voyez +son cul, comme il bondit!_ + +La seconde a pour titre: _La dvote_, avec cette exclamation: _Ah! mon +doux Jsus!_ C'est le plaisir qui la lui arrache, on le juge son +attitude avec son amant. Un crucifix devant elle, un tableau de la +Vierge caractrisent une dvote. + +_Agns_ est la troisime estampe, et le mot: _Je dchire la nue_. C'est +une novice que le libertin introduit dans un couvent de dbauche: en +lui donnant une leon de musique, elle se prcipite elle-mme tout en +pleurs dans ses bras et est enf..... + +_Elle vit du pays_ sert de lgende la quatrime. C'est une _Baronne +campagnarde_ qu'il duque et laquelle il apprend toutes les postures +et toutes les manires de le faire. + +La dernire estampe peint une orgie effroyable, o brille un moine. +Elle est couverte d'un rideau qu'entr'ouvre le _Rou_. Plus bas est +une autre orgie fort enveloppe, qu'on suppose des tribades d'aprs sa +description, et le tout est termin par ces mots: _Le rideau cache les +moeurs_. + +On ne sait si l'ouvrage est rellement de celui qu'indiquent les +lettres initiales: mais malheureusement il est assez bien fait pour +qu'on soit tent de le croire. + +_La Correspondance littraire, philosophique et critique_, par +Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., mettait aussi des doutes sur +l'attribution qu'on faisait de _Ma Conversion_ Mirabeau. + +_Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F., avec figures en +taille-douce, premire dition, ddie Satan. Nous ne nous permettons +de transcrire ici le titre de cet infme livre que pour annoncer nos +lecteurs que, quoique attribu au fils de M. le marquis de Mirabeau, +auteur de l'ouvrage sur _Les lettres de cachet et les prisons d'tat_, +nous ne pouvons nous rsoudre croire qu'il soit de lui. C'est un code +de dbauche dgotante, sans verve, sans imagination, et il ne parat +pas croyable qu'un homme d'esprit ait avili sa plume cet excs sans +laisser mme souponner l'espce d'attrait qui aurait pu sduire son +talent. + +Et M. Tourneux, qui a donn (Garnier, 1880) une dition de la +_Correspondance littraire_, ajoute en note: + +Les initiales qui figurent sur l'une des ditions et que reproduit +Meister signifient: M. de Riquetti, comte de Mirabeau fils. Nanmoins, +il est trs probable que le grand orateur n'a pas plus crit _Ma +Conversion_ que les autres romans obscnes qu'on lui a attribus. On +ne peut porter son actif que _l'Erotika Biblion_, dont il se dclare +implicitement l'auteur dans une lettre Sophie de Monnier. + +Cependant, le doute n'est pas possible. Mirabeau a crit aussi bien _Ma +Conversion_ que _l'Erotika Biblion_. + +Les trois lettres du 21 fvrier, du 5 et du 26 mars 1780 le dmontrent +assez. + +Le 21 fvrier, Mirabeau crit Sophie: + +Ce que je ne t'envoie pas, c'est un roman tout fait fou que je fais +et intitul _Ma Conversion_. Le premier alina te donnera une ide du +sujet et t'apprendra en mme temps quelle fidlit je te prpare: + + Jusqu'ici, mon ami, j'ai t un vaurien; j'ai couru les + beauts; j'ai fait le difficile; prsent, la vertu rentre + dans mon coeur; je ne veux plus ..... que pour de l'argent; je + vais m'afficher talon jur des femmes sur le retour et je + leur apprendrais jouer du ... tant par mois. + +Tu ne saurais croire combien ce cadre, qui ne semble rien, amne de +portraits et de contrastes plaisants; toutes les sortes de femmes, +tous les tats y passent tour tour; l'ide en est folle, mais les +dtails en sont charmants et je te le lirai quelque jour, au risque de +me faire arracher les yeux. J'ai dj pass en revue la financire, la +prude, la dvote, la prsidente, la ngociante, les femmes de cour, la +vieillesse. J'en suis aux filles; c'est une bonne charge et un vrai +livre DE MORALE. + +Le 5 mars, Mirabeau reparle avec complaisance de son roman: + +Mon amie si bonne, nous sommes fort arrirs; mais je travaille +tant que, j'espre, nous aurons bientt de l'argent. _Tibulle_ va +tre livr, les _Contes_ et les _Baisers_ le sont; Boccace est entre +mes mains, et _Ma Conversion_ avance. Je fais, pour ce roman qui est +absolument neuf et qui, si j'tais libraire, ferait ma fortune, des +sujets d'estampes qui ne ressembleront aucunes et seront, je m'en +flatte, trs jolies. Comptez sur mes bonts, madame; je daignerai vous +rserver toujours quelques bons moments, et si je fais beaucoup pour ma +bourse, je ferai aussi _quelque chose_ pour mon coeur. Si tu veux passer +sur des mots un peu fermes et sur des peintures trs libres, mais +trs vraies de nos moeurs, de notre corruption, de notre libertinage, +je t'enverrai ce roman, qui est moins frivole que l'on ne croirait au +premier coup d'oeil. Depuis les femmes de cour, qui y sont caves +fond, j'ai fini les religieuses et les filles d'opra; j'en suis, par +occasion, aux moines; de l je me marierai, puis je ferai peut-tre un +petit tour aux enfers (o je coucherai avec Proserpine) pour y entendre +de drles de confessions..... Tout ce que je puis te dire, c'est que +c'est une folie singulirement neuve et que je ne puis relire sans +rire. + +Enfin, le 26 mars Mirabeau annonce Sophie qu'il lui envoie _Ma +Conversion_: + +Quant au manuscrit que tu demandes, je l'envoie au bon ange, avec +prire de te le faire passer. Garde-le le moins que tu pourras. Je ne +puis y joindre ni la seconde partie, ni la feuille que j'ai retire du +corps de l'ouvrage. Ce sont des choses de nature ce que M. B... ne +puisse les passer. + +Hlas! mon amie, c'est en prison qu'on a besoin de se battre les flancs +pour tre gai et de se forcer l'tre. Sans cela, on serait bientt +dcourag et mort ou fou. Au reste, _Ma Conversion_ est beaucoup plus +plaisante que _Parapilla_[9]. C'est, sous une corce trs polissonne, +une peinture vivante et mme assez morale de nos moeurs et de celles de +tous les tats. Les femmes de cour, les religieuses et les moines y +sont surtout traits souhait. + +P. Manuel, dans sa prface aux _Lettres de Mirabeau_ (_loc. cit._), dit +emphatiquement que l'amant de Sophie fut rduit broyer les couleurs +de l'Artin. Et alors parut _Le Libertin de qualit_; on ne concevrait +pas comment un aptre de la volupt, le disciple le plus ingnieux +qu'ait jamais eu picure, qui prchait si bien que l'Amour perdrait +tout tre nu s'il tait sale, et que la pudeur doit survivre mme + la chastet, a pu employer les couleurs dgotantes du vice; si, +dupe de son imagination qui montrait sa philanthropie, travers des +sentiers fangeux, un but moral, il ne s'tait pas persuad lui-mme +que pour peindre les vices, il fallait les saisir sur le fait et que +pour apprendre des courtisans et des moines o tait la gangrne, +la putridit de leurs moeurs, il fallait, sous peine de n'tre pas lu, +parler le langage des bordels et des halles. + +_Ma Conversion_ est l'image des dbauches de _l'Ile de Capre_. +tait-ce lui de tenir le pinceau de Ptrone? + +Tout au plus devait-il se permettre _l'Erotika Biblion_. L, du moins, +avec toute l'rudition de l'Acadmie des sciences, il couvre des +exemples sacrs de l'antiquit les parties honteuses de nos modernes +Sardanapales. + + +La mme anne que _Ma Conversion_ parut _l'Erotika Biblion_. Mirabeau +l'avait achev en 1780. Le 21 octobre de cette anne, il crit +Sophie: ... Je comptais t'envoyer aujourd'hui, ma minette bonne, +un nouveau manuscrit trs singulier, qu'a fait ton infatigable +ami, mais la copie que je destine au libraire de M. B... n'est pas +finie; et t'ter l'avenir l'original, ce serait l'interrompre pour +longtemps[10]. Ce sera pour la prochaine fois. Il t'amusera: ce sont +des sujets bien plaisants, traits avec un srieux non moins grotesque, +mais trs dcent. Croirais-tu que l'on pourrait faire dans la Bible +et l'antiquit des recherches sur l'onanisme, la tribaderie, etc., +etc., enfin sur les matires les plus scabreuses qu'aient traites les +casuistes et rendre tout cela lisible, mme au collet le plus mont et +parsem d'ides assez philosophiques? + +Il faut noter en passant qu'_Errotika_ tait une faute d'impression qui +persiste dans un certain nombre d'ditions de l'ouvrage. + +Le manuscrit autographe de Mirabeau a appartenu M. Solar et a t +vendu 150 francs. Il tait in-4. + +_L'Erotika Biblion_ est un monument d'impit trs singulier. C'est +le fruit des lectures de Mirabeau dans sa prison. Il y lisait avec +curiosit et non sans plaisir des ouvrages d'rudition sacre, +d'exgse biblique: Avec les rognures des commentaires de Don +Calmet, dit un biographe, il composa _l'Erotika Biblion_, recueil de +gravelures, o sont signals les carts de l'amour physique chez les +diffrents peuples anciens et particulirement chez les Juifs et dans +lequel, du moins, l'originalit compense l'obscnit de la matire. + +La premire dition parut Neufchtel selon les uns, Paris selon +d'autres. On a assur qu'il ne se rpandit que quatorze exemplaires +de la premire dition, saisie en presque totalit par la police. Il +parat que l'dition de 1792 fut galement traque, mais un certain +nombre d'exemplaires passa l'tranger. Il en vint mme Rome et +le livre fut mis l'index le 2 juillet 1794. Le dcret qui condamne +l'ouvrage en traduit agrablement en latin le titre grec: Erotika +Biblion, _id est_: Amatoria Bibliorum. + +A propos de _l'Erotika Biblion_, Lemonnyer[11] cite cet _Article +dcoup d'un journal de l'poque_: _20 aot._ Il parat un livre +nouveau dont le titre seul est effrayant: il porte _Errotika Biblion_. +A Rome, de l'imprimerie du Vatican, 1783, volume in-8. Son objet est +de prouver que, malgr la dissolution de nos moeurs, les anciens taient +beaucoup plus corrompus que nous, et l'auteur le fait mthodiquement et +par une comparaison suivie, commencer depuis les Juifs compris, ce +qui s'tablit leur gard par des citations des livres saints qui ne +sont pas fort difiantes. De l une rudition immense et les tableaux +les plus licencieux plus forts que ceux du _Portier des Chartreux_. + +Ce livre est fort rare: on prtend qu'il n'y en a eu que quatorze +exemplaires distribus dans Paris, et que le reste a t saisi par la +police. Lemonnyer cite encore un _autre article_: + +_28 novembre 1783._ _L'Errotika Biblion_ n'a qu'environ 18 feuilles +d'impression in-8 et est subdivis en dix titres d'un seul mot, qui +ne sont pas plus intelligibles au commun des lecteurs. Ils formeront +comme autant de chapitres spars, dont la liaison a peine se +dcouvrir, mais dont le but gnral est assez celui indiqu de prouver +que les anciens nous surpassaient infiniment du ct de la corruption +des moeurs: ils sont, dans leur brivet, remplis de recherches savantes +et mme infiniment curieuses, qui rendent l'ouvrage aussi rudit +qu'agrable. + +L'auteur, outre le talent de possder parfaitement les langues mortes, +a celui d'crire trs bien la sienne, de plaisanter lgrement et de +singer souvent Voltaire; dans les tableaux trs sales qu'il prsente +parfois, il se sert toujours d'expressions honntes ou techniques; du +reste, il parat fort vers dans l'art des volupts et en donne des +leons que lui envieraient les _Gourdans_ et les _Brissons_, en un mot +les plus experts en ce genre. + +Les diteurs annoncent dans un _avis_ qu'ils ont du mme auteur +d'autres manuscrits du mme mrite et d'un intrt non moins piquant, +et ils promettent de les livrer incessamment au public; on ne peut que +le dsirer avec avidit. + +La prface de l'dition de 1833, dite dition du chevalier de +Pierrugues (v. Essai bibliographique), contient un excellent rsum +de l'ouvrage. Ce rsum sous forme de commentaire ne saurait manquer +d'intresser les curieux et amateurs de lettres. + +Le voici: + +Dans le chapitre par lequel il ouvre son crit immortel, Mirabeau, +avec cette finesse d'esprit et ce talent d'observation admirable, +ridiculise le systme absurde de tous les sectateurs qui, marchant +sur les traces de Shackerley, prtendraient, comme le philosophe +Maupertuis, soutenir que le phnomne tonnant, cette bande circulaire +solide et lumineuse qui entoure une certaine distance le globe ou +l'anneau de Saturne dans le plan de son quateur, que dcouvrit Galile +en 1610, _tait autrefois une mer; que cette mer s'est endurcie et +qu'elle est devenue terre ou roche; qu'elle gravitait jadis vers deux +centres et ne gravite plus aujourd'hui que vers un seul_. + +Il sape ainsi par leur base les vaines thories des hommes sur les lois +de la nature, qu'ils nous prsentent comme d'incontestables vrits +et qui, dans le fond, ne sont que les extravagantes rveries de leur +cerveau. + +Passant ensuite au chapitre de _l'Anlytrode_, aprs avoir rsum en +peu de mots l'histoire merveilleuse de la cration, dont il attaque +la physique avec cette justesse d'esprit qui lui est propre, il fait +ressortir, en critique judicieux, toutes les absurdits fabuleuses de +nos thologiens qui prtendent tout expliquer, parce qu'ils raisonnent +sur tout, et il dmontre combien il est ridicule de soutenir, comme +les canonistes de toutes les poques, que tous les moyens propres +faciliter la propagation de l'espce humaine n'ont en eux-mmes rien +que d'honnte et de dcent, ds qu'ils conduisent cette destination. + +L'_Ischa_ nous tale avec pompe le chef-d'oeuvre par lequel l'architecte +de l'univers a clos son sublime ouvrage, cette me de la reproduction, +la femme, dont la faiblesse organique indique, il est bien vrai, +combien elle est infrieure en puissance l'homme, mais qu'une +ducation virile et librale, au lieu d'une instruction ncessairement +superficielle qu'on lui donne aujourd'hui, assimilerait davantage la +nature de l'homme, qu'elle gale en perfectionnement, et lui ferait +participer avec une parfaite galit de droits la jouissance de la +vie civile. + +Plus nergique, mais non moins loquent, c'est dans la _Tropode_ que +le talent inimitable de Mirabeau prend un nouvel essor pour s'lever +aux plus hautes penses. Vivant dans un temps o la corruption d'une +cour offrait la mditation du philosophe le tableau le plus saillant +et le plus hideux d'une dissolution sans exemple, il porte le flambeau +de l'investigation sur celle d'un peuple d'une autre poque beaucoup +plus recule de nous, et les comparant ensemble, il dmontre avec une +admirable vrit que l'espce humaine, dont les facults morales ont +une connexion si intime avec ses facults physiques, est susceptible +d'une perfectibilit qui se dveloppe par les lumires de l'observation +et de l'exprience et qui s'augmente successivement avec les progrs +de la civilisation. Il prouve que si des nuances plus ou moins +caractristiques distinguent si diversement tous les peuples de la +terre, il faut l'attribuer l'influence du sol qu'ils habitent et aux +institutions politiques qui leur sont imposes, soit par des despotes +qui les gouvernent d'aprs leurs vices et leurs vertus, soit par des +conqurants qui les modlent sur leurs propres moeurs et les climats +qu'ils ont quitts. + +Le _Thalaba_ nous fait voir l'homme dans toute la turpitude d'un vice +infme, lorsque, subjugu par son temprament, il ne puise pas assez de +forces dans son me pour rsister un drglement qui non seulement le +dgrade ses propres yeux, mais brise entre ses mains la coupe de la +vie, si pleine d'avenir, avant de l'avoir puise. + +_L'Anandryne_ sert de pendant au tableau heureux du Thalaba et nous +reprsente, dans la femme, l'pouvantable vice qu'il a critiqu dans +l'homme. + +Il nous fait voir dans quel degr d'abjection peut tomber un sexe +aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu'il a franchi les bornes de la +pudeur[12]. + +Aprs avoir tabli d'une manire admirable que l'influence de la +reproduction de notre espce tend ses droits sur tous les hommes en +gnral, que la violence de l'amour sous un climat constamment brlant +n'est point la mme que dans les pays septentrionaux, et que la nature +procde la reproduction _par des moyens particuliers et propres +chacun_, Mirabeau, par une transition heureusement amene, critique, +dans l'_Akropodie_, une des institutions les plus bizarres et les plus +singulires que jamais tte d'homme ait enfantes, je veux dire la +circoncision. En passant en revue les motifs qui l'ont pu tablir chez +les Orientaux, il dmontre victorieusement qu'une observance religieuse +quelconque qui n'aurait pas pour base les lois de la morale et de la +nature ne peut servir qu' tenir dans un avilissement perptuel le +peuple qui la pratiquerait. + +Le _Kadesch_ confirme ces rflexions et prouve avec vidence que +l'homme, une fois livr ses dsirs immodrs, ses seules passions, +sans frein ni retenue, doit ncessairement s'avilir, au point de +mconnatre entirement les sentiments de la pudeur et sa propre +dignit. Et conduisant comme dans un cloaque d'impurets, il dveloppe +dans _Bhmah_ cette triste vrit que l'homme, n'coutant plus la +raison dont il est partag, poussera bientt ses folies jusqu'aux plus +monstrueuses insanies, et ombragera la nature en faisant injure la +beaut, sans crainte de se ravaler au-dessous de la brute mme. + +Dans un chapitre de _l'Anoscopie_, Mirabeau nous expose au grand jour +l'homme, depuis le berceau du monde, toujours le jouet des adroits +charlatans qui, abusant sans piti de sa crdulit et tablissant +leur empire sur les qualits surnaturelles qu'ils affectent, mais +ne possdent pas, ont prtendu dvoiler les secrets de l'avenir et +connatre ceux que le pass tient cachs dans son sein. Il en conclut +que le peuple sera la dupe de ces jongleurs aussi longtemps que les +yeux seront couverts du bandeau de l'ignorance et de la superstition. + +Il couronne enfin son immortel ouvrage par la peinture nergique du +tableau hideux des moeurs de toute l'antiquit, et, les mettant en +parallle avec les ntres, il prouve combien la morale a fait de +progrs immenses aujourd'hui, par la raison infiniment simple que la +dpravation de l'homme est en raison du peu de dveloppement de ses +qualits intellectuelles et que plus il sera clair sur la dignit de +son tre et l'excellence de sa nature, moins il s'abandonnera ses +funestes passions qui finissent par enfanter le malheur. + + +Si _Hic et Hec_ est rellement de Mirabeau, il faut croire qu'aprs +l'avoir confi un libraire, l'amant de Sophie fit la dfense qu'on le +publit. Le grand tribun n'avait plus besoin de sa plume pour vivre. Le +libraire conserva sans doute une copie du manuscrit et le fit paratre +aprs la mort de Mirabeau. + +Ce charmant ouvrage n'est point indigne de l'auteur de l'_Erotika +Biblion_ et de _Ma Conversion_. Il s'agit des aventures d'un lve des +jsuites d'Avignon, qui aprs la dispersion de l'ordre est plac comme +prcepteur dans une famille bourgeoise, mais riche et accueillante. Les +personnages appartiennent au monde ecclsiastique, la noblesse. On +trouve quelques anecdotes charmantes. Ce petit roman licencieux a t +crit avec une grce et un esprit qui sont rares. Il a t pill par +l'auteur de _Mylord Arsouille_[13] qui parut avant lui, mais une copie +de _Hic et Hec_ a pu fort bien tomber entre les mains du pamphltaire +peu scrupuleux qui publia la mdiocre relation des plaisirs de lord +Seymour, dont Mylord Arsouille tait le surnom populaire. + + +_Le Rideau lev ou l'ducation de Laure_ est une sorte d'_Emile_ +concernant les demoiselles. Mirabeau n'est pas l'auteur de cet ouvrage, +qui aurait t crit par un gentilhomme bas-normand, nomm le marquis +de Sentilly. L'auteur, qui avait sans doute dcid d'abord de faire +l'apologie de l'inceste, fut retenu bientt par des considrations +qui n'ont point embarrass certains romanciers modernes. Laure, dont +l'ducation morale aussi bien que sexuelle, doit tre acheve par +son pre, apprend bientt que l'homme qu'elle appelle _mon papa_ n'a +en ralit avec elle aucun lien de parent. C'tait beaucoup trop de +pudeur. L'auteur le comprit vite et n'hsita pas faire intervenir +plus loin l'inceste encore, mais sous l'aspect qui parat moins +rvoltant: l'inceste de frre et de soeur. _Le Rideau lev_ est un +ouvrage au-dessus de sa rputation. + + +_Le chien aprs les moines_ est une satire alertement versifie, mais +fort insignifiante. La notice qui se trouve en tte de la rimpression +de 1869 contient ces lignes qui paraissent judicieuses: + +L'ptre la Guimard[14], pour glorifier son caractre charitable, +offre en tte une initiale qui ne s'applique pas trop bien au comte de +Mirabeau: par M. M... Nous ne serions pas loign de chercher plutt +cet anonyme dans Mercier ou Thveneau de Morande. + + +Le _Degr des ges du plaisir_ renferme quelques renseignements +anecdotiques. Cependant le titre laissait supposer quelque chose de +plus voluptueux. Mirabeau n'est pour rien dans cette lucubration +bizarre. + +G. A. + + + + +ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE + +sur les ouvrages qui font l'objet de ce recueil. + + +_Errotika Biblion._--+En Kairo Ekatron+.--_Abstrusum excudit._--Ensuite +se trouve une vignette forme de divers attributs artistiques et +scientifiques. _A Rome, de l'Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. +In-8, IV-192 pp. + +_Errotika Biblion._--+En Kairo Ekatron+.--_Abstrusum excudit._--Ensuite +se trouve une vignette reprsentant deux amours ails dont l'un tient +une gerbe et l'autre une harpe, auprs d'une urne. _A Rome, de +l'Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8, IV-192 pp. + +_Errotika Biblion._--_Abstrusum excudit._--Ici se trouve un groupe +d'ornements typographiques disposs de faon former une vignette. _A +Rome, de l'Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8, IV-188 pp. Il +parat que cette contrefaon fut faite Mons par H. Hoyois. + +_Errotika Biblion._--_En Kair katron, abstrusum excudit._--Dernire +dition. A Paris, chez Le Jay, libraire, rue Neuve-des-Petits-Champs, +prs celle de Richelieu, du grand Corneille, n 146, 1792. In-8 de +176 pp. + +_Errotika Biblion._--+En Kairo Ekatron+.--_Abstrusum +excudit._--_Troisime dition. A Paris, chez tous les marchands de +nouveauts._--_An IX-1801._ Petit in-12 de IV-248 pages, avec un +portrait grav par Mariage. (C'est celui qui a t reproduit dans le +prsent recueil). Cette dition de l'_Errotika Biblion_ est la plus +jolie et la plus rare. On trouve des exemplaires portant: _par le comte +de Mirabeau, nouvelle dition corrige sur un exemplaire revu par +l'auteur. Paris, Vatar-Jouannet, an IX_ (1801). + +_Erotika Biblion, par Mirabeau, nouvelle dition, revue et corrige +sur un exemplaire de l'an IX, et augmente d'une prface et de notes +pour l'intelligence du texte. Paris, chez les frres Girodet, rue +Saint-Germain-l'Auxerrois._ MDCCCXXXIII; avec les pigraphes: +En +Kair echatron+,--_Abstrusum excudit_, petit in-8 de XII-271 pp. +Une vignette polytipe sur le titre reprsente Jupiter balanant ses +carreaux. Edition trs rare et estime. Elle contient les notes dites +du chevalier Pierrugues, auteur du _Glossarium eroticum lingu latin_ +(Paris, 1826), ouvrage mis en ordre par Eloi Johanneau et d en partie + la collaboration du baron de Schonen, auteur de la _Dissertation sur +l'Alcibiade fanciuello a scuola_ de Ferrante Pallavicini. + +Il y avait Bordeaux un ingnieur du nom de Pierrugues, cependant il +n'est pas certain qu'il soit l'auteur des notes, et il se pourrait que +le nom vritable de celui-ci restt encore dvoiler. En effet, les +dfinitions qui ont t ajoutes aux notes de Mirabeau sont diffrentes +et mme moins prcises que celles du _Glossarium_... + +Cette dition est devenue trs rare, parce que, croit-on, la presque +totalit des exemplaires fut brle pendant l'incendie de la rue +du Pot-de-Fer, o, le 13 dcembre 1835, un fonds trs important de +librairie fut dtruit. + +_Errotika Biblion..._ dition publie en Allemagne vers 1860. + +_Erotika Biblion, par Mirabeau. dition revue et corrige sur l'dition +originale de 1783 et sur l'dition de l'an IX avec les notes de +l'dition de 1833 attribues au Chevalier Perrugues. Bruxelles, chez +tous les libraires._ 1783-1868 (Poulet-Malassis), in-12 de XV-220 +pages, avec un portrait d'aprs Sicardi, grav par Flameng. Il y a une +introduction due sans doute la plume de Brunet (de Bordeaux). + +_Erotika Biblion, par Mirabeau. dition revue et corrige sur +l'dition originale de 1783 et sur l'dition de l'an IX, avec les +notes de l'dition de 1833, attribues au Chevalier de Pierrugues et +un avant-propos par C. de Katrix. Bruxelles, Gay et Douc, diteurs, +1881._--Edition tire 500 exemplaires in-8 de XXIX-267 pages plus +2 ff. de table, avec une eau-forte de Chauvet, un portrait grav par +Flameng sur la gravure de Copia d'aprs Sicardi et le fac-simil d'un +autographe de Mirabeau. + +_Erotika Biblion._ Une dition a paru Bruxelles vers 1885. + +_Le Libertin de qualit, ou Ma conversion_ [par le Cte de Mirabeau] +Londres [imprim l'imprimerie clandestine de Malassis, Alenon], +1783, pet. in-8. Trs rare. + +_Le Libertin de qualit, ou Confidences d'un prisonnier de Vincennes_, +Stamboul [Paris], 1784, in-8, fig. + +_Le Libertin de qualit, par Mirabeau, nouvelle dition, orne de huit +figures. A Paris, MDCCXC._ In-18. + +_Vie prive, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte +de Mirabeau; Paris, chez tous ses cranciers, rue de l'Echelle, en +Suisse_, etc., 1791. In-8 de IV-192 pp. avec portrait, frontispice et +5 figures. Rimpression du _Libertin de qualit_. + +_Le Libertin de qualit..._ Amsterdam, 1774 [Paris, 1830] avec 6 ou 12 +figures graves en taille-douce ou 12 lithographies. 2 vol. in-18 de +139 et 142 pp. + +_Le Libertin de qualit ou Ma conversion, par le comte de Mirabeau. +Avec figures en taille-douce. Nouvelle dition. A Paris_, 1801 [1830]. +2 tomes. in-12 avec 6 ou 12 figures graves en taille-douce ou 12 +lithographies. + +_Vie prive, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte +de Mirabeau; Paris, chez tous ses cranciers, rue de l'Echelle, en +Suisse_, etc. 1791, in-18 avec un portrait. VI-199 pp. Rimpression du +_Libertin de qualit_. Ne pas confondre ces deux ditions avec certains +pamphlets dont le titre n'est pas trs diffrent de celui-ci. + +_Le Libertin de qualit ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F. +(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783. +Londres_, 1783-1866, in-18, figures libres. + +_Le Libertin de qualit ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F. +(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783. +Londres_, 1783-1888, avec une rose sur le titre. In-18, 208 pp. + +On a attribu Mirabeau les ouvrages suivants: + +_Le Chien aprs les M..._--Fascicule in-8 de 32 pp., vers 1782. + +_Le Chien aprs les Moines, lu et approuv par une bande de dfroqus._ +In-8 de format plus petit que le prcdent. + +_Le Chien aprs les moines, satire attribue Mirabeau. Rimpression +textuelle sur l'dition originale, sans lieu ni date (vers 1782), +augmente d'une notice bibliographique. Genve, chez J. Gay et fils, +diteurs, 1869._ On attribue aussi cette satire Mercier ou +Thveneau de Morande. + +_Le Rideau lev ou l'Education de Laure_, avec cette pigraphe: + + _Retirez-vous, censeurs atrabilaires; + Fuyez, dvots, hypocrites ou fous, + Prudes, guenons, et vous, vieilles mgres, + Nos doux transports ne sont pas faits pour vous._ + +Cythre (Alenon, Jean Zacharie Malassis), 1786. In-12 de VI-98 et 122 +pages, avec 12 gravures, fleurons et culs-de-lampe, gravs par Godard +pre, d'Alenon. + +_Le Rideau lev, ou l'Education de Laure. Cythre_, MCCLXXXVIII, 2 vol. +in-12. + +_Le Rideau lev, ou l'Education de Laure..._ 1790, 2 vol. 122 et 154 pp. + +_Le Rideau lev ou l'Education de Laure... an V._ + +_Le Rideau lev, ou l'Education de Laure..._ 1800. + +_Le Rideau lev ou l'Education de Laure_... Rimprim sur l'dition de +1790 [vers 1830], 2 vol. in-18, chacun de 144 pp., 12 fig. libres. + +_Le Rideau lev ou l'Education de Laure... Londres_, 1788 [Paris, vers +1830], avec des lithographies. + +_Le Rideau lev ou l'Education de Laure, par Honor-Gabriel Riquetti, +comte de Mirabeau.--Edition revue sur celle originale de 1786 et orne +de six figures libres, graves d'aprs celles qu'on ajouta aux ditions +de 1786 et de 1790_; ici se trouve l'pigraphe de quatre vers (voir +plus haut).--_A Cythre.--MDCCCLXIV._ Le titre est imprim en deux +couleurs (noir et rouge). In-18, 271 pp. + +_Le Rideau lev_ aurait en ralit pour auteur un certain marquis de +Sentilly, gentilhomme bas-normand. + +_Le Degr des ges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux +personnes de sexes diffrents aux diffrentes poques de la vie, +recueilli sur des mmoires vridiques, par Mirabeau, ami des plaisirs. +A Paphos, de l'imprimerie de la Mre des amours._--1793, in-18, 8 +figures. + +_Le Degr des ges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux +personnes de sexes diffrents, aux diffrentes poques de la vie. +Recueilli sur des Mmoires vridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs, +suivi de l'Ecole des Filles ou la Philosophie des dames. Orn de +gravures et de chansons. Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, trs +connue, 1798._ 2 vol. in-16, 10 figures libres, colories. Bruxelles, +1863. + +_Le Degr des ges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux +personnes de sexes diffrents aux diffrentes poques de la vie, +recueilli sur des mmoires vridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs. +A Paphos. De l'Imprimerie de la Mre des amours, 1793._ Avec, sur le +faux titre, l'indication qu'il s'agit d'une des _Rimpressions faites +exclusivement pour les membres de la Socit des Bibliophiles de Ble, +les Amis des Lettres et des Arts._ Vers 1870, in-18. + +On a aussi attribu Mirabeau l'ouvrage suivant, qui pourrait fort +bien tre de lui. On reconnat assez son style. + +_Hic et hc, ou l'Elve des RR. PP. Jsuites d'Avignon, orn de +figures. Berlin, 1798._ 2 tomes petit in-12. Les figures, assez bien +faites, sont galantes et non pas libres. Il y a la deuxime partie +l'_anecdote reue de Paris_ et lue par Mme Valbouillant (_Les +chevaux neufs_) qui manque dans les autres ditions. + +_Hic et hec, ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour et de la +volupt, enseign par les R. P. Jsuites et leurs lves. Douze +gravures. Londres, les marchands de nouveauts, 1815._ 2 tomes in-16. +Lithographies libres. + +_Hic et hc, ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour... Londres_, +1788. Paris, 1830, 2 tomes in-18, 99 et 80 pp. avec 6 figures. + +_Hic et hc ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour..._ Belgique, +1863. 2 tomes in-16 avec 12 figures. + +_Hic et Hec ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour... Au +Palais-Royal, chez la Vve Girouard, trs connue._ 2 tomes in-12, vers +1865. + +_Hic et Hec ou l'Art des_ (sic) _varier les plaisirs de l'Amour. +Londres, chez tous les marchands de nouveauts_, 1870, avec sur la +couverture un encadrement typographique. 2 tomes en 1 vol. in-12 de 121 +pp. + + + + +ROTIKA BIBLION + + + + +AVIS DES DITEURS + + +_Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible tous les lecteurs, +et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. Nanmoins +un autre n'aurait pu lui convenir: et si nous l'avons laiss en grec, +on en devinera aisment la raison._ + +_Les recherches savantes et infiniment curieuses de l'auteur rendent +cet ouvrage aussi rudit qu'agrable, et nous ne doutons pas de +l'accueil favorable qu'il recevra du public._ + +_Nous avons du mme auteur deux autres manuscrits qui ont le mme +mrite et qui sont autant intressans que celui-ci; ils seront achevs +d'imprimer sous deux mois. Nous annoncerons nos correspondans le +moment o ils devront sortir de presse. Nous mettrons dans l'excution +typographique autant de correction et de got que dans ce volume. +Nous ne pouvons en annoncer les titres que lorsqu'ils seront prts +parotre._ + + N. B.--La prsente dition de l'_Erotika Biblion_ est la + reproduction de la premire dition de 1783, elle a t revue + sur celle de l'an IX. Les chiffres romains entre parenthses + renvoient aux annotations dites du chevalier de Pierrugues. + Elles ont t insres la suite de l'_Erotika Biblion_. + L'_Avis des diteurs_ a paru en tte de la premire dition. + + + + +ANAGOGIE + + +On sait[15] que parmi les dcouvertes innombrables des antiquits +d'Herculanum, les manuscrits ont puis la patience et la sagacit des +artistes et des savans. La difficult consiste drouler des volumes +demi consums depuis deux mille ans par la lave du Vsuve. Tout tombe +en poussire mesure qu'on y touche. + +Cependant des minralogistes hongrois, plus patiens que les Italiens, +plus exercs tirer parti des productions qu'offrent les entrailles +de la terre, se sont offerts la reine de Naples. Cette princesse, +amie de tous les arts, et savante dans celui d'exciter l'mulation, a +favorablement accueilli ces artistes: ils ont entrepris cet immense +travail. + +D'abord ils collent une toile fine sur l'un des rouleaux; quand la +toile est sche, on la suspend, et l'on pose en mme tems le rouleau +sur un chssis mobile, pour le faire descendre imperceptiblement, +mesure que le dveloppement s'opre. Pour le faciliter, on passe un +filet d'eau gomme sur le volume avec la barbe d'une plume, et petit +petit les parties s'en dtachent pour se coller immdiatement sur la +toile tendue. + +Ce travail pnible est si long que dans l'espace d'une anne, peine +peut-on drouler quelques feuilles. Le dsagrment de ne trouver le +plus souvent que des manuscrits qui n'apprenoient rien, alloit faire +renoncer cette entreprise difficile et fastidieuse, lorsqu'enfin tant +d'efforts ont t rcompenss par la dcouverte d'un ouvrage qui a +bientt aiguis le gnie des cent cinquante acadmies de l'Italie[16]. + +C'est un manuscrit mozarabique, compos dans ces tems perdus ou +Philippe fut enlev ct de l'eunuque de Candace[17]; o Habacuc, +transport par les cheveux[18], portoit cinq cents lieues le dner + Daniel, sans qu'il se refroidt; o les Philistins circoncis +se faisoient des prpuces[19]; o des anus d'or gurissoient les +hmorrhodes[20]... (I). Un nomm Jrmie Shackerley, vrai croyant, +dit le manuscrit, profita de l'occasion. + +Il avoit voyag, et de pre en fils, rien ne s'toit perdu dans cette +famille, l'une des plus anciennes du monde, puisqu'elle conservoit des +traditions non quivoques de l'poque o les lphants habitoient +les parties les plus froides de la Russie; o le Spitzberg produisoit +d'excellentes oranges; o l'Angleterre n'toit pas spare de la +France; o l'Espagne tenoit encore au continent du Canada, par cette +grande terre nomme Atlantide, dont on retrouve peine le nom chez les +anciens, mais dont l'ingnieux M. Bailly fait si bien l'histoire. + +Shackerley voulut tre transport dans une des plantes les plus +loignes qui forment notre systme[21], mais on ne le dposa pas +dans la plante mme, on le plaa dans l'anneau de Saturne. Cet orbe +immense n'toit point encore tranquille. Dans les parties basses, des +mares profondes et orageuses, des courans rapides, des tournoiemens +d'eau, des tremblemens de terre presque continuels, produits par +l'affaissement des cavernes et par les frquentes explosions des +volcans; des tourbillons de vapeurs et de fumes, des temptes sans +cesse excites par les secousses de la terre, et ses chocs terribles +contre les eaux de mer; des inondations, des dbordemens, des dluges; +des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant les montagnes +et se prcipitant dans les plaines, o ils empoisonnent les eaux; la +lumire offusque par des nuages aqueux, par des masses de cendres, +par des jets de pierres enflammes que poussoient les volcans... Telle +toit la situation de cette plante encore informe. L'anneau seul toit +habitable. Beaucoup plus mince et dj plutt attidi, il jouissoit +depuis longtems des avantages de la nature perfectionne, sensible, +intelligente; mais on y appercevoit les terribles scnes dont Saturne +toit le thtre. + +La forme et la construction de cet anneau parurent si singulires + Shackerley, que rien dans l'univers ne lui avoit sembl aussi +trange. D'abord notre soleil, qui est celui des habitans de ce pays, +toit pour eux peine la trentime partie de ce qu'il nous parot. +Il formoit leurs yeux l'effet que produit sur la terre l'toile +du berger, quand elle est dans son plein. Mercure, Vnus, la terre +et Mars, n'y pouvoient point tre discerns; on y doutoit de leur +existence. Jupiter seul s'y montroit, peu de chose prs, comme nous +le voyons; avec cette diffrence qu'il prsentoit des phases comme la +lune nous en montre. Il en toit de mme de ses satellites; et de ce +concours de varits uniformes, il rsultoit des phnomnes curieux et +utiles. _Curieux_ en ce que l'on voyoit Jupiter en croissant, et ses +quatre petites lunes tantt en croissant, tantt en dcours, ou les +unes droite, et les autres se confondant avec la plante elle-mme; +_utiles_, en ce que Jupiter passoit quelquefois sur le soleil avec tout +son cortge; ce qui produisoit une multitude de points de contact, +d'immersions et d'mersions successives, qui ne laissoient rien + dsirer pour la rgularit des observations. Ainsi la dduction +des parallaxes toit calcule rigoureusement; en sorte que, malgr +l'loignement de l'anneau, ou de Saturne ou du soleil, qui selon le +docte Jrmie Shackerley, n'est gure moins de trois cent treize +millions de lieues, on avoit fait plus de progrs en astronomie que sur +la terre, depuis une infinit de sicles. + +Le soleil toit faible, mais le dfaut de sa chaleur, se compensoit par +celle du globe de Saturne, qui n'toit pas attidi. Cet anneau recevoit +de sa plante principale plus de lumire et de chaleur, que nous n'en +avons ici-bas; car enfin cet anneau avoit en lui-mme, dans son centre, +ce globe de Saturne qui est neuf cents fois plus gros que la terre, et +il en toit loign de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme les +trois quarts de la distance de la lune la terre. + +Autour de l'anneau et de grandes distances, on voyoit cinq lunes qui +se levoient quelquefois toutes du mme ct. Shackerley prtend qu'il +est impossible de se former une ide assez magnifique de ce spectacle. + +Cet anneau si bien situ formoit comme un pont suspendu, un arc +circulaire; on voyageoit dans tout son contour; ainsi l'on faisoit de +loin le tour du globe de Saturne; mais de faon que le voyageur avoit +toujours ce globe du mme ct. + +La largeur de cet anneau n'est pas moindre que l'paisseur de +notre globe; mais en mme tems il est assez mince pour que cette +paisseur disparoisse, quand il est vu de la terre. C'est ainsi que +semble la lame d'un couteau, quand on la fixe de loin par le plan +du tranchant. Shackerley n'ignoroit rien des phnomnes qu'on peut +connotre ici-bas; mais il s'attendoit pouvoir se porter au moins +califourchon sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise en +voyant que cette paisseur si mince, qui disparoit nos yeux, formoit +une distance aussi grande que celle de Paris Strasbourg; car cet +exemple donnera plus vite et plus exactement l'ide de cette dimension, +que les mesures itinraires employes par Shackerley, lesquelles ont +besoin de quelques milliers de commentaires in-folio, avant que d'tre +incontestablement values. Ainsi il pouvoit y avoir de petits royaumes +sur ce bord intrieur et concave, que les politiques de notre globe +sauroient bien rendre un thatre sanglant et mmorable d'innombrables +glorieuses intrigues s'il toit leur disposition. Les habitans de +cette partie, que l'on peut appeler les antipodes du dos extrieur de +l'anneau, les habitans de l'intrieur, dis-je, avoient ce globe norme +de Saturne suspendu sur leur tte; l'anneau repassoit par-dessus ce +globe, et par-del l'anneau gravitoient les cinq lunes. + +Enfin les habitants de l'intrieur voyoient leur droite et leur gauche, +comme nous voyons les ntres sur la terre; mais l'horizon de devant, +ainsi que celui de derrire, toient bien diffrens de ceux que nous +appercevons ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vaisseau de vue +cause de la courbure de notre globe; dans l'anneau de Saturne, cette +courbure est en sens contraire: elle s'lve au lieu de s'abaisser; +mais comme l'anneau entoure Saturne la distance de cinquante mille +lieues, il en rsulte que cet anneau, en forme de bourrelet, a au moins +cinq cent mille lieues de circonfrence. Sa courbure s'lve donc +imperceptiblement. L'horizon qui s'abaisse sur notre terre, parat +_plan_ l'oeil l'espace de quelques lieues; puis il s'lve un peu; les +objets diminuent; distincts d'abord, ils finissent par se confondre: +on n'apperoit plus que les masses; enfin cette terre s'lve dans +le lointain des distances normes toujours en se _menuisant_; au +point que cet anneau, par les illusions de l'optique, finit en l'air, +devient l'oeil de la largeur de notre lune, et s'apperoit peine +dans la partie qui se trouve sur la tte de l'observateur; car elle +est pour lui plus du double de la distance de la lune la terre, +c'est--dire, deux cent mille lieues peu prs. + +J'omets les phnomnes multiplis que produisent tous ces corps +suspendus par leurs clipses respectives; Shackerley les connoissoit +sur la terre et les avoit bien jugs. + +Leur ciel toit comme le ntre, nulle diffrence pour toutes les +constellations; mais un nombre infini de comtes remplissoit l'espace +immense et incalculable qui se trouvoit entre Saturne et les toiles +qu'on souponnoit les plus voisines. + +Comme l'attraction du globe de Saturne balanoit en partie celle de +l'anneau, la pesanteur y toit trs diminue; on y marchoit sans effort +et le moindre mouvement transportoit la masse; comme une personne +qui se baigne et ne peut dplacer que le pareil volume d'eau qu'elle +occupe, s'y meut par des impulsions insensibles. + +Ainsi les corps pour se joindre ne faisoient que s'effleurer; ils +s'approchoient sans pression, tout y toit presque arien; les +sensations les plus dlicates se perptuoient sans mousser les +organes. On conoit que cette manire d'tre influoit beaucoup sur le +moral des habitants de l'arc plantaire. Aussi l'une des merveilles +qui surprit le plus Shackerley, ce fut la perfectibilit des tres qui +meubloient cet trange anneau; ils jouissoient de beaucoup de sens +qui nous sont inconnus; la nature avoit fait de trop grandes avances +dans l'appareil de tous ces grands corps, pour s'arrter cinq sens +dans la composition de ceux qu'elle avoit destins jouir de tous ces +spectacles. + +Ici l'embarras de Shackerley devint norme. Il avoit assez de +connoissances pour saisir et tracer les grands effets de ces corps +varis et suspendus; il choua quand il voulut peindre des tres +anims. Aussi ne trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique +toute la clart, tous les dtails que l'on conoit cet gard. Au +moins les _Abbandonati_ de Bologne, les _Resvegliati_ de Gnes, les +_Addormentati_ de Gubio, les _Disingannuti_ de Venise, les _Acagiati_ +de Rimini, les _Furfurati_ de Florence, les _Lunatici_ de Naples, les +_Caliginosi_ d'Ancne, les _Insipidi_ de Prouse, les _Mlancholici_ +de Rome, les _Extravaganti_ de Candie, les _Ebrii_ de Syracuse, etc., +etc., qui tous ont t consults, ont renonc rendre la traduction +plus claire. Il est vrai que l'inquisition civile et religieuse entrent +peut-tre pour quelque chose dans leur embarras. + +Cependant il faut tre juste: rien n'est plus difficile donner que +l'explication d'un sens qui nous est tranger. On a des exemples +d'aveugles ns qui, par le secours des sens qui leur restoient, ont +fait des miracles de ccit. Eh bien! l'un d'entr'eux, chimiste, +musicien, apprenant lire son fils, ne peut pas trouver une autre +dfinition du miroir que celle-ci: _C'est une machine par laquelle +les choses sont mises en relief hors d'elles-mmes._ Voyez combien +cette dfinition, que les philosophes qui l'ont approfondie trouvent +trs-subtile et mme surprenante[22], est cependant absurde. Je +ne connois point d'exemple plus propre montrer l'impossibilit +d'expliquer des sens dont on est dpourvu; et cependant toutes les +affections et les qualits morales drivent des sens; c'est par +consquent sur les observations qui leur sont relatives que l'on +pourroit uniquement fonder ce qu'il y auroit dire sur le moral de ces +tres d'une espce si diffrente de la ntre. + +Au reste, il faut esprer que l'habitude o nos voyageurs et nos +historiens nous ont mis de leur voir ngliger ou mme omettre ce qui +n'a trait qu'aux moeurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs +indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passeport d'une haute +antiquit, sans lequel on ne voudroit peut-tre pas croire un mot de +ce qu'il a dit; car il toit pour ses contemporains, et bien des +gards il est encore pour nous peu prs dans le cas d'un homme, qui +n'auroit vu qu'un jour ou deux, et qui se trouveroit confondu chez un +peuple d'aveugles; il faudroit certainement qu'il se tt, ou on le +prendroit pour un fol puisqu'il annonceroit une foule de mystres, +qui n'en seroient la vrit que pour le peuple; mais tant d'hommes +sont _peuple_, et si peu sont philosophes, qu'il n'y a pas de sret +n'agir, ne penser, n'crire que pour ceux-ci. + +Shackerley a fait cependant quelques observations, dont voici les plus +singulires. + +Il s'aperut que la mmoire dans les tres de Saturne ne s'effaoit +point. Les penses se communiquoient parmi eux sans paroles et sans +signes. Point d'idiome; par consquent, rien d'crit, rien de dpos; +et combien de portes fermes aux mensonges, aux erreurs! Ces dtails +prodigieux, innombrables qui nous nervent, leur toient inconnus. Ils +avoient toutes les facilits possibles pour transmettre leurs ides, +pour donner une rapidit inconcevable leur excution, pour hter +tous les progrs de leurs connoissances: il sembloit que dans cette +espce privilgie tout s'excutt par instinct et avec la clrit de +l'clair. + +La mmoire retenant tout, la tradition se perptuoit avec infiniment +plus de fidlit, d'exactitude et de prcision que par les moyens +compliqus et infinis que nous accumulons, sans pouvoir atteindre +aucun genre de certitude. + +Chaque corps a ses manations; elles sont en pure perte sur la terre: +dans l'anneau elles formoient une atmosphre toujours agissante +des distances considrables, et ces manations dont Shackerley n'a +pu donner une ide qu'en les comparant ces atomes qu'on distingue + l'aide du rayon solaire introduit dans la chambre obscure, ces +manations, dis-je, rpondoient toutes les houppes nerveuses du +sentiment de l'individu. Semblables aux tamines des plantes, aux +affinits chimiques, elles _s'enlaoient_ dans les manations d'un +autre individu, lorsque la sympathie s'y rencontroient; ce qui, comme +on peut aisment le concevoir, multiplioit l'infini des sensations +dont nous ne pouvons nous former qu'une image trs infidle. Elles +rendoient, par exemple, les jouissances de deux amans semblables +celles d'Alphe qui, pour jouir d'Arthuse, que Diane venoit de changer +en fontaine, se mtamorphosa en fleuve, afin de s'unir plus intimement + son amante, en mlant ses ondes avec les siennes. + +Cette cohsion vive et presque infinie de tant de molcules +sensibles, produisoit ncessairement dans ces tres un esprit de +vie que Shackerley exprime par un mot mozarabe, que l'acadmie des +_Innamorati_ a traduit par le mot _lectrique_, quoique les phnomnes +de l'lectricit ne fussent point connus dans ces temps reculs. + +Tout dans ces contres abondoit sans culture, et tellement, que les +proprits y seroient devenues charge autant qu'inutiles. On sent +qu'o il n'y a point de proprit, il y a bien peu d'occasions de +disputes, d'inimitis, et que la plus parfaite galit politique rgne, + supposer mme qu'il faille de tels tres un systme politique. Je +ne conois pas ce qui pourroit les troubler, puisque leurs besoins sont +plutt prvenus que satisfaits, si la saveur du dsir ne leur manque +point et qu'ils n'aient rien craindre du poison de la satit. + +Dans l'anneau de Saturne, les connoissances se transmettoient par +l'air des distances trs considrables, par la mme voie que se +transmet la lumire du soleil, laquelle nous vient, comme on sait, +en sept minutes. Une inspiration ou un souffle diffremment modifi +suffisoit pour communiquer une pense. De l rsultoit un concours +admirable dans les populations infinies qui, par cette intelligence, +cette harmonie universellement rpandue dans tout l'anneau, ne +s'occupoient que de leur bonheur commun, lequel n'toit jamais en +contradiction avec celui d'aucun individu. + +Ces tres si surprenans, surtout pour les hommes, jouissoient ainsi +d'une paix ternelle et d'un bien-tre inaltrable. Les arts qui +tendent au bonheur et la conservation de l'espce, toient aussi +perfectionns qu'il soit possible de l'imaginer et mme de le dsirer; +et l'on n'y avoit pas la moindre ide de ces arts destructeurs enfants +par la guerre. Ainsi les habitans de l'anneau n'avoient point pass par +ces alternatives de raison et de dmence, qui ont si prodigieusement +ml nos socits de bien et de mal. Les grands talens dans la science +funeste de faire celui-ci, loin d'tre admirs chez eux, n'y toient +pas mme connus. Les plaisirs striles ou factices n'y rgnoient pas +plus que le faux honneur, et l'instinct de ces tres fortuns leur +avoit appris sans effort ce que la triste exprience de tant de sicles +nous enseigne encore vainement, je veux dire que la vritable gloire +d'un tre intelligent est la science, et la paix son vrai bonheur. + +Voil ce qu'une lecture rapide m'a permis de retenir du voyage de +Shackerley, qu'Habacuc, la fin de son voyage, reprit par les cheveux +et dposa en Arabie d'o il l'avoit enlev. Quand le dveloppement et +la traduction de ce prcieux manuscrit seront achevs, je me propose +d'en donner l'Europe savante une dition non moins authentique que +celle des livres sacrs des Brames, que M. Anquetil a incontestablement +rapports des bords du Gange; car j'ose me flatter de savoir presque +aussi bien le _mozarabique qu'il sait le zend ou le pelhvi_. + + + + +L'ANLYTRODE + + +La Bible est sans contredit l'un des livres les plus anciens et les +plus curieux qui existent sur la terre. + +La plupart des objections sur lesquelles se fondent les personnes qui +ne peuvent croire que Mose ait t un interprte divin, me paroissent +trs-insuffisantes. Rien n'a t, par exemple, plus tourn en ridicule +que la physique des livres saints, laquelle en effet parot trs +dfectueuse. Mais on ne pense point l'tat de cette science dans +les premiers ges, pour lesquels enfin il falloit que ce livre ft +intelligible. La physique toit alors ce qu'elle seroit encore si +l'homme n'et jamais tudi la nature. Il voit le ciel comme une vote +d'azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent tre les astres les +plus considrables; le premier produit toujours la lumire du jour et +le second celle de la nuit. Il les voit parotre ou se lever d'un ct, +et disparotre ou se coucher de l'autre, aprs avoir fourni leur course +et donn leur lumire pendant un certain espace de temps. La mer semble +de mme couleur que la vote azure, et l'on croit qu'elle touche au +ciel lorsqu'on la regarde de loin. Toutes les ides du peuple ne +portent et ne peuvent porter que sur ces trois ou quatre notions; et +quelques fausses qu'elles soient, il falloit s'y conformer pour se +mettre sa porte. + +Puisque la mer parot dans le lointain se runir au ciel, il toit +naturel d'imaginer qu'il existoit des eaux suprieures et des eaux +infrieures, dont les unes remplissoient le ciel et les autres la mer; +et que pour soutenir les eaux suprieures, il existoit un firmament; +c'est--dire, un appui, une vote solide et transparente, au travers de +laquelle on appercevoit l'azur des eaux suprieures. + +Voici maintenant ce que dit le texte de la Gense: + +Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu'il spare les +eaux d'avec les eaux; et Dieu fit le firmament et spara les eaux qui +toient sous le firmament de celles qui toient au-dessus du firmament, +et Dieu donna au firmament le nom de ciel... Et toutes les eaux +rassembles sous le firmament le nom de mer. + +Il est vident que c'est ces ides qu'il faut rapporter: 1 les +cataractes du ciel, les portes, les fentres du firmament solide, qui +s'ouvrirent lorsqu'il fallut laisser tomber les eaux suprieures pour +noyer la terre. + +2 L'origine commune des poissons et des oiseaux, les premiers +produits par les eaux infrieures, les oiseaux par les eaux +suprieures, parce qu'ils s'approchent dans leur vol de la vote +azure, que le peuple n'imagine pas tre leve beaucoup plus que les +nuages. + +De mme, ce peuple croit que les toiles sont attaches la vote +cleste comme des clous: plus petites que la lune, infiniment plus +petites que le soleil. Il ne distingue les plantes des toiles fixes +que par le nom d'_errantes_. C'est sans doute par cette raison qu'il +n'est fait aucune mention des plantes dans tout le rcit de la +cration. Tout y est reprsent relativement l'_homme vulgaire_, +auquel il ne s'agissoit pas de dmontrer le vrai systme de la nature, +et qu'il suffisoit d'instruire de ce qu'il devoit l'tre suprme, +en lui montrant ses productions comme bienfaits. Toutes les vrits +sublimes de l'organisation du monde, si l'on peut parler ainsi, ne +doivent parotre qu'avec le temps, et l'tre souverain se les rservoit +peut-tre, comme le plus sr moyen de rappeller l'homme lui, lorsque +sa foi, dclinant de sicles en sicles, seroit timide, chancelante +et presque nulle; lorsqu'loign de son origine, il finiroit par +l'oublier; lorsqu'accoutum au grand spectacle de l'univers, il +cesseroit d'en tre touch, et oseroit d'en mconnotre l'Auteur. Les +grandes dcouvertes successives rafermissent, agrandissent l'ide +de cet tre infini dans l'esprit de l'homme. Chaque pas qu'on fait +dans la nature produit cet effet, en rapprochant du Crateur. Une +vrit nouvelle devient un grand miracle, plus miracle, plus la +gloire du grand tre, que ceux qu'on nous cite, parce que ceux-ci, +lors mme qu'on les admet, ne sont que des coups d'clat que Dieu +frappe immdiatement et rarement; au lieu que dans les autres il se +sert de l'homme mme pour dcouvrir et manifester ces merveilles +incomprhensibles de la nature, qui, opres _tout instant_, exposes +_en tout temps et pour tous les temps_ sa _contemplation_, doivent +rappeler incessamment l'homme son Crateur, non-seulement par le +spectacle actuel, mais encore par ce dveloppement successif. + +Voil ce que nos thologiens ignorans et vains devroient nous +apprendre. Le grand art est de lier toujours la science et la nature, +avec celle de la thologie, et non de faire heurter sans cesse des +choses saintes et la raison, les croyans fidles et les philosophes. + +Une des sources du discrdit o les livres saints sont tombs (I), +ce sont les interprtations forces, que notre amour-propre, si +orgueilleux, si absurde, si rapproch de notre misre a voulu donner + tous les passages que nous ne pouvons expliquer. De l sont ns +les sens figurs, les ides singulires et indcentes, les pratiques +superstitieuses, les coutumes bizarres, les dcisions ridicules ou +extravagantes dont nous sommes inonds. Toutes les folies humaines se +sont tayes tour--tour des passages rebelles aux interprtes, qui +s'vertuent, s'obstinent et ne doutent de rien; comme si l'tre suprme +n'avoit pas pu donner l'homme des vrits, qu'il ne devoit connotre, +savoir, approfondir, que dans les _sicles venir_. Du moment o +vous admettez que la Bible est faite pour l'univers, songez que l'on +fait aujourd'hui bien des choses que l'on ignoroit il y a quarante +sicles et que dans quarante mille autres annes, on saura des faits +que nous ignorons. Pourquoi donc vouloir juger par anticipation? Les +connoissances sont graduelles et ne se dveloppent que par une marche +insensible, que les rvolutions des empires et de la nature retardent +ou ralentissent. Or l'intelligence de la Bible, qui existe depuis un +si grand nombre de sicles, qu'il y a bien peu de choses citer +d'une aussi haute antiquit, demande peut-tre encore un long priode +d'efforts et de recherches. + +L'un des articles de la Gense qui a singulirement aiguis l'esprit +humain (II), c'est le verset 27 du chapitre I: + +Dieu cra _l'homme_ son image, il _les_ cra mle et femelle. + +Il est bien clair, il est bien vident que Dieu a cr Adam androgyne; +car au verset suivant (verset 28), il dit Adam: Croissez et +multipliez-vous; remplissez la terre. + +Ceci fut opr le sixime jour; ce n'est que le septime que Dieu cra +la femme; ce que Dieu fit entre la cration de l'homme et celle de la +femme est immense. Il fit connotre Adam tout ce qu'il avoit cr: +animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent devant Adam. + +Adam les nomma tous: et le nom qu'Adam donna chacun (III) des +animaux est son nom vritable.[23] + +Adam appela donc tous les animaux d'un nom qui leur toit propre, +tant les oiseaux que les btes, etc.[24] + +Jusqu'ici la femme n'a point paru; elle est incre; Adam est toujours +hermaphrodite. Il a pu crotre seul et se multiplier. + +Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a pu runir en lui les +deux sexes, il suffit de rflchir sur ce que peuvent tre ces jours +dont l'criture parle; ces six jours de la cration, ce _septime +jour_ du repos, etc. + +On ne peut tre que vritablement afflig, que presque tous nos +thologiens, tous nos mangeurs d'images abusent de ce grand, de ce +saint nom de Dieu; on est bless toutes les fois que l'homme le +profane et qu'il prostitue l'ide du premier tre, en la substituant +celle du phantme de ses opinions. Plus on pntre dans le sein de la +nature, et plus on respecte profondment son Auteur; mais un respect +aveugle est superstition; un respect clair est le seul qui convienne + la vraie religion, et pour entendre sainement les premiers faits +que l'interprte Divin nous a transmis, il faut, ainsi que l'observe +l'loquent Buffon, recueillir avec soin ces rayons chapps de la +lumire cleste. Loin d'offusquer la vrit, ils ne peuvent qu'y +ajouter un nouveau degr de splendeur. + +Cela pos, que peut-on entendre par les six jours que Mose dsigne +si prcisment, en les comptant les uns aprs les autres, sinon _six +espaces de temps_, six _intervalles_ de dure? Ces espaces de temps +indiqus par le nom de _jours_, faute d'autres expressions, ne peuvent +avoir aucun rapport avec nos jours actuels, puisqu'il s'est pass +successivement trois de _ces jours_ avant que le soleil ait t cr. +Ces jours n'toient donc pas semblables aux ntres, et Moyse l'indique +clairement en les comptant du _soir au matin_; au lieu que les jours +solaires se comptent et doivent se compter du _matin au soir_. Ces six +jours n'toient donc ni semblables aux ntres, ni gaux entr'eux; ils +toient proportionns l'ouvrage. Ce ne sont donc que _six espaces +de tems_. Donc Adam ayant t cr hermaphrodite le sixime jour, et +la femme n'ayant t produite qu' _la fin du septime_, Adam a pu +procrer en lui-mme et par lui-mme tout le tems qu'il a plu Dieu de +placer entre ces deux poques. + +Cet tat d'andrognit n'a pas t inconnu aux philosophes du +paganisme, ses mythologues, ni aux rabbins. Ceux-ci ont prtendu +qu'Adam fut cr homme d'un ct, femme de l'autre; compos de deux +corps que Dieu ne fit que sparer. Ceux-l, comme Platon, l'ont fait de +figure ronde, d'une force extraordinaire; aussi la race qui en provint +voulut dclarer la guerre aux dieux.--Jupiter, irrit, les voulut +dtruire.--Mais il se contenta d'affaiblir l'homme en le ddoublant, et +Apollon tendit la peau qu'il noua au nombril... De l le penchant qui +entrane un sexe vers l'autre par l'ardeur qu'ont les deux moitis pour +se rejoindre et l'inconstance humaine, par la difficult qu'a chaque +moiti de rencontrer sa correspondante. Une femme nous parot-elle +aimable? nous la prenons pour cette moiti avec laquelle nous +n'eussions fait qu'un tout; le coeur nous dit: la voil, c'est elle; +mais l'preuve, hlas! trop souvent ce ne l'est point. + +C'est sans doute d'aprs quelques-unes de ces ides que les Basilitiens +et les Carpocratiens prtendirent que nous naissions dans l'tat +de nature innocente, tels qu'Adam au moment de la cration, et par +consquent devant imiter sa nudit. Ils dtestoient le mariage, +soutenoient que l'union conjugale n'auroit jamais eu lieu sur la terre +sans le pch; regardoient la jouissance des femmes en commun comme +un privilge de leur rtablissement dans la justice originelle, et +pratiquoient leurs dogmes dans un superbe temple souterrain, chauff +par des poles, dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes; +l, tout leur toit permis, jusqu'aux unions que nous nommons adultre +et inceste, ds que l'ancien ou le chef de leur socit avoit prononc +ces paroles de la Gense: _Croissez et multipliez_. + +Tranchelin renouvela cette secte dans le douzime sicle; il prchoit +ouvertement que la fornication et l'adultre toient des actions +mritoires; et les plus fameux d'entre ces sectaires furent appells +les _Turlupins_ en Savoie. Plusieurs savans font remonter l'origine +de ces sectes Muacha mre d'Afa, roi de Juda, grande prtresse de +Priape: c'est dater de loin, comme on voit. + +Cette double vertu d'Adam parot encore avoir t indique dans la +fable de Narcisse qui, pris de l'amour de lui-mme, veut jouir de son +image, et finit par s'assoupir en chouant l'ouvrage[25]. + +Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les jouissances contre notre +nature actuelle, ont donn lieu une grande question; savoir: _an +imperforata mulier possit concipere?_ Si une fille imperfore peut se +marier? + +On conoit que les PP. Cucufe et Tournemine, savans jsuites, ont +approfondi cette question, et qu'ils ont t pour l'affirmative; +l'oeuvre de Dieu, disent-ils, ne peut en aucun cas exister d'une manire +contraire aux fins de la nature; une fille prive de la vulve en +apparence, doit donc trouver dans l'anus des ressources pour remplir +le voeu de la reproduction, la premire et la plus insparable des +fonctions de notre existence. + +Cucufe et Tournemine ont t attaqus; cela devoit tre; mais le savant +Sanchez (IV), Espagnol, qui a tudi trente ans de sa vie ces questions +_assis sur un sige de marbre_, qui ne mangeoit jamais ni poivre, ni +sel, ni vinaigre, et qui, quand il toit table pour dner, tenoit +toujours ses pieds en l'air[26], Sanchez a dfendu ses confrres avec +une loquence dont on ne croiroit pas une pareille matire susceptible. +Nanmoins la jalousie contre les jsuites a t si puissante, que +les papes ont fait un cas rserv aux jeunes filles qui tenteroient +cette voie faute d'autres; jusqu' ce que Benot XIV, clair par les +dcouvertes de la facult de chirurgie de Paris, a lev le cas rserv, +et permis l'usage de la _parte-poste_ dans le sens des pres Cucufe et +Tournemine. + +En effet, M. Louis, secrtaire perptuel de l'acadmie de chirurgie, +a soutenu, en 1755, la question sur les bancs; il a prouv que les +anlytrodes pouvoient concevoir, et des faits consigns dans sa +thse, imprime avec privilge, le dmontre. Malgr cette authenticit +le parlement ne manqua pas de dnoncer la thse de M. Louis, comme +contraire aux bonnes moeurs. Il fallut que ce grand et non moins +ingnieux et malin chirurgien recourt aux casuites la Sorbonne; +alors il montra facilement que le parlement prononoit sur une +question, qui n'est pas plus de sa comptence que l'mtique. Et le +parlement ne donna aucune suite la dnonciation. + +Il est rsult de tout cela une vrit trs-importante pour la +propagation de l'espce humaine, et non moins singulire pour le +commun des lecteurs: c'est que beaucoup de jeunes femmes striles +sont autorises, et doivent mme en conscience tenter les deux voies, +jusqu' ce qu'elles se soient assures de la vritable route que le +Crateur a mise en elles. + + + + +L'ISCHA + + +Marie Schurmann a propos ce problme: _L'tude des lettres +convient-elle une femme?_ + +Schurmann soutient l'affirmative, veut que la femme n'excepte aucune +science, pas mme la thologie, et prtend que le beau sexe doit +embrasser la science universelle, parce que l'tude donne une sagesse +qu'on n'achte point par les secours dangereux de l'exprience; et que +lors mme qu'il en coterot quelque chose l'innocence, il seroit +propos de passer pardessus de certaines rserves, en faveur de cette +prudence prcoce, qui d'ailleurs se trouvera fconde par l'tude, dont +les mditations affoiblissent ou redressent les penchans vicieux, et +diminuent le danger des occasions. + +L'ducation des femmes est si nglige chez tous les peuples, mme chez +ceux qui passent pour les plus polics, qu'il est bien tonnant qu'on +en compte un aussi grand nombre de clbres par leur rudition et leurs +ouvrages. Depuis le livre des femmes illustres de Boccace, jusqu'aux +normes _in-4_ du minime Hilarion Coste, nous avons en ce genre un +grand nombre de nomenclatures; et Wolf a donn un catalogue des femmes +clbres, la suite des fragmens des illustres Grecques, qui ont crit +en prose[27]. Les Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de +l'Europe moderne ont eu des femmes savantes. + +Il est donc tonnant que divers prjugs contre la perfectibilit des +femmes se soient tablis sur le prtendu rapport de _l'excellence de +l'homme sur la femme_. Plus on approfondit ce fait si singulier (car il +l'est infiniment que l'objet de l'adoration des hommes soit par-tout +leur esclave), plus on remarque qu'il est principalement fond sur le +droit du plus fort, l'influence des systmes politiques, et sur-tout +celle des religions; car le christianisme est la seule qui conserve +la femme, d'une manire nette et prcise, tous les droits de l'galit. + +Je n'ai nulle envie de recommencer les discussions que Pozzo a peu +galamment appeles paradoxes dans son ouvrage intitul: _La femme +meilleure que l'homme_. Mais il est si naturel, quand on considere le +prix de ce don du ciel qu'on appelle la beaut, de se pntrer de cette +vive et touchante image, qu'on en devient bientt enthousiaste: et +lorsqu'on lit ensuite les livres saints, on n'est plus tonn que la +femme soit le complment des oeuvres de Dieu; qu'il ne l'ait produite +qu'aprs tout ce qui existe; comme s'il avoit voulu annoncer qu'il +alloit clore son ouvrage sublime par le chef-d'oeuvre de la cration. +C'est dans ce point de vue, plus religieux que philosophique peut-tre, +que je veux considrer la femme. + +Ce n'est pas avec imptuosit que l'univers a t cr. Il a t fait + plusieurs fois, afin que son merveilleux ensemble prouvt que si la +volont seule du grand tre toit la rgle, il toit le Matre de la +matire, du temps, de l'action et de l'entreprise. L'ternel Gomtre +agit sans ncessit, comme sans besoin; il n'est jamais ni contraint, +ni embarrass. On voit, pendant les six espaces de la cration, qu'il +tourne, faonne, meut la matiere sans peine, sans efforts; et quand +une chose dpend d'une autre, quand, par exemple, la naissance et +l'accroissement des plantes dpendent de la chaleur du soleil, ce n'est +que pour indiquer la liaison de toutes les parties de l'univers, et +dvelopper sa sagesse par ce merveilleux enchanement. + +Mais tout ce qu'enseigne la Bible sur la cration de l'univers n'est +rien en comparaison de ce qu'elle dit sur la production du premier tre +raisonnable. Jusqu'ici tout a t fait commandement; mais quand il +s'agit de crer l'homme, le systme change, et le langage avec lui. Ce +n'est plus cette parole imprieuse et subite; c'est une parole plus +rflchie et plus douce, quoique moins efficace; Dieu tient un conseil +en lui-mme, comme pour faire voir qu'il va produire un ouvrage qui +surpassera tout ce qu'il a cr jusqu'alors. _Faisons l'homme_, dit-il. +Il est vident que Dieu parle lui-mme. C'est une chose inoue dans +toute la Bible, qu'aucun autre que Dieu ait parl de lui-mme en nombre +pluriel: _Faisons_. Dans toute l'criture, Dieu ne parle ainsi que deux +ou trois fois; et ce langage extraordinaire ne commence parotre que +lorsqu'il s'agit de l'homme. + +Cette cration faite, il se passe un temps considrable avant que ce +nouvel tre, double sexe, reoive le souffe de vie; ce n'est qu' la +septime poque. Adam a exist longtemps dans l'tat de pure nature, +et n'ayant que l'instinct des animaux; mais quand le souffle lui fut +inspir, Adam se trouvant le roi de la terre, il usa de sa raison, et +_nomma toutes choses_. + +Voil donc deux crations bien distinctes: celle de l'homme, celle de +son esprit; et c'est ici seulement que parot la femme. Elle n'est +pas cre du nant comme tout ce qui a prcd; elle sort de ce qui +existoit de plus parfait; il ne restoit plus rien crer; Dieu extrait +d'Adam le plus pur de son essence, pour embellir la terre de l'tre +le plus parfait qui eut encore paru; de celui qui compltoit l'oeuvre +sublime de la cration. + +Le mot dont le lgislateur hbreu se sert pour exprimer cet tre, +revient _virago_[28], que le Franois ne peut pas traduire, que le +mot _femme_ n'exprime point, et qui ne peut se sentir que par l'ide +de _puissance de l'homme_. Car _vir_ signifie homme, et _ago_ j'agis. +Autrefois on disoit _vira_[29], et non _virago_. Mais les Septante ont +prtendu que par le mot _vira_ le sens de l'hbreu n'toit pas rendu, +ils ont ajout _ago_[30]. + +Je ne m'tonne donc point que Schurmann relve autant la condition du +beau sexe, et s'indigne contre les sectes qui la dpriment. La parabole +dont l'criture se sert en formant la femme de la cte d'Adam, n'a +d'autre objet que celui de montrer que cette nouvelle crature ne fera +qu'un avec la personne de son mari, qu'elle est son me et son tout. La +tyrannie du sexe fort a pu seule altrer ces notions d'galit. + +Ces notions furent bien distinctes dans le paganisme, puisque les +anciens associrent les deux sexes la divinit: voil ce qui est +bien constat indpendamment de tout systme sur la mythologie. Si les +paens mettoient l'homme ds le moment de sa naissance sous la garde +de la puissance, de la fortune, de l'amour et de la ncessit, car +c'est l ce que veulent dire _Dynamis, Tych, Eros et Ananch_, ce +n'toit probablement qu'une allgorie ingnieuse pour exprimer notre +condition: car nous passons notre vie commander, obir, dsirer +et poursuivre. Autrement, c'et t confier l'homme des guides bien +extravagans; car la puissance est la mre des injustices, la fortune +celle des caprices; la ncessit produit les forfaits, et l'amour est +rarement d'accord avec la raison. + +Mais quelque envelopps que puissent tre les dogmes du paganisme, +il n'y a point de doutes sur la ralit du culte des divinits +principales, et celui de Junon, femme et soeur du matre des dieux, +fut un des plus universels et des plus rvrs. Cette pithete de +_femme_ et de _soeur_ montre assez sa toute-puissance: celle qui donne +les loix peut les enfreindre. Ce secret clbre et non moins commode +de recouvrer sa virginit en se baignant dans la fontaine Canathus au +Ploponese, toit une preuve des plus frappantes de ce pouvoir qui +lgitime tout chez les dieux, comme chez les hommes. Le tableau des +vengeances de Junon, expos sans cesse sur les thtres, propageoit +la terreur qu'inspiroit cette formidable desse. L'Europe, l'Asie, +l'Afrique, les peuples barbares[31] comme les polics, l'honorrent et +la craignirent l'envi. On la regardoit comme une reine ambitieuse, +fire, jalouse, partageant le gouvernement du monde avec son poux, +assistant tous ses conseils, et redoute de lui-mme. + +Un hommage si universel qui n'est pas sans doute le plus flatteur que +l'on ait rendu la beaut faite pour sduire et non pour effrayer, +prouve du moins que dans les ides des premiers hommes le trne du +monde fut partag entre les deux sexes[32]. Un crivain illustre, du +sicle pass, a t plus loin; il n'a pas fait difficult de dire que +cette prminence de Junon sur les autres dieux toit la vritable +force d'o provenoient les excs d'adoration o des chrtiens sont +tombs envers la sainte Vierge. Erasme lui-mme a prtendu que la +coutume de saluer la Vierge en chaire, aprs l'exorde du sermon, venoit +des anciens. En gnral, les hommes cherchent joindre aux ides +spirituelles du culte, des ides sensibles qui les flattent, et qui +bientt aprs touffent les premires. Ils rapportent, et sont bien +forcs de rapporter tout leurs ides; puisqu'ils ne peuvent saisir +qu'en raison de ces ides; or ils savent qu'en tout pays on ne tire +de la boue et de l'affection des rois rien autre chose que ce qu'ont +rsolu leurs ministres; ils croient Dieu bon, mais men, et envisagent +la cour cleste sur le modle des autres. De l le culte de la Vierge +bien plus appropri l'esprit humain que celui du grand tre; aussi +inexplicable qu'incomprhensible. + +Aussi lorsque le peuple d'phese eut appris que les pres du concile +avoient dcid que l'on pourroit appeler la Vierge _Sainte_, il fut +transport de joie. Ds-lors on rendit la Mre de Dieu des hommages +singuliers; toutes les aumnes furent pour elle, et J.-C. n'eut +plus d'offrandes. Cette ferveur n'a jamais cess entirement. Il y +a en France trente-trois cathdrales ddies la Vierge, et trois +mtropolitaines. Louis XIII lui consacra sa personne, sa famille, son +royaume. A la naissance de Louis XIV il envoya le poids de l'enfant en +or Notre-Dame de Lorette, qu'on peut, sans impit, croire s'tre +trs-peu mle de la grossesse d'Anne d'Autriche. + +Quelque chose de plus singulier que tout cela, c'est que dans le second +sicle de l'glise, on fit le Saint-Esprit du sexe fminin. En effet, +_rouats touach_, qui en hbreu veut dire _esprit_, est fminin, et ceux +qui furent de ce sentiment s'appelrent les _Elisates_. + +Sans donner aucun prix cette opinion errone, je remarquerai que les +Juifs n'ont jamais eu d'ides du mystre de la Trinit. Les aptres +mmes ont t fortement persuads du dogme de l'unit de Dieu sans +modifications; ce n'est que dans les derniers momens que J.-C. leur +a rvl ce mystre. Or, quand Dieu a voulu envoyer sur la terre +l'une des trois personnes de la Trinit, il pouvoit l'envoyer sans +l'incarner; il pouvoit envoyer la personne du Pre, ou du Saint-Esprit, +comme du Fils; il pouvoit l'incarner dans un homme comme dans une +fille. Le choix divin semble une sorte de prfrence ou d'attention +pour la femme. J.-C. a eu une mre, il n'a point eu de pre. La +premire personne qui il parla fut la Samaritaine; la premire +laquelle il se montra aprs sa rsurrection fut Marie-Madeleine, etc. +(I). Enfin, le Sauveur a toujours eu pour les femmes une prdilection +bien honorable leur sexe. + +Mais l'hommage vraiment flatteur pour lui, l'invention vraiment +utile pour les socits, seroit que l'on trouvt les moyens les plus +propres rendre la beaut, la rcompense de la vertu, l'en animer +elle-mme, pour que tous les hommes fussent excits faire le bien +de leurs frres, et par les plaisirs de l'me et par ceux des sens, +pour que toutes les facults dont l'tre suprme a dou notre espce, +concourussent nous faire aimer les justes et bienfaisantes loix. Il +n'est pas absolument impossible d'arriver un jour ce but, si vivement +dsir par le patriotisme, par la sagesse, par la raison; mais Dieu, +combien nous en sommes loin encore! + + + + +LA TROPODE + + +La dpravation des moeurs, la corruption du coeur humain, les garemens +de l'esprit de l'homme sont des textes tellement rebattus par nos +rigoristes, que l'on croiroit que le sicle actuel est l'abomination +de la dsolation; car la langue franoise ne fournit aucune expression +nergique que nos sermoneurs ne nous prodiguent. Cependant si l'on veut +jeter un coup-d'oeil impartial sur les sicles passs, sur ceux-l mme +qu'on nous offre pour modles, je doute que l'on trouve beaucoup +regretter. Nos manires et nos moeurs, par exemple, valent bien celles +du peuple de Dieu; et je ne sais ce que diroient nos dclamateurs, +s'ils voyoient parmi nous une corruption aussi sale que celle qui se +rapproche du beau sicle des patriarches. + +Je veux que les loix de Mose aient t sages, justes, bienfaisantes; +mais ces loix assises sur le tabernacle et dont le but parot avoir t +de lier la socit des Hbreux entr'eux par la socit de l'homme avec +Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple lu, chri, prfr, toit +bien plus infirme que tout autre, comme nous le montrerons dans la +suite de cet article. + +On ne rflchit point assez que tout est relatif. Aucun tablissement +ne peut marcher selon l'esprit de son institution, s'il n'est dirig +par la loi du devoir, qui n'est autre chose que le sentiment de ce +devoir. Le vritable ressort de l'autorit est dans l'opinion et dans +le coeur des sujets; d'o il suit que rien ne peut suppler aux moeurs +pour le maintien du gouvernement: il n'y a que les gens de bien qui +sachent administrer les loix; mais il n'y a que les honntes gens qui +sachent vritablement leur obir. Car outre qu'il est trs-facile de +les luder, outre que ceux dont elles sont l'unique conscience sont +trs loin de la vertu et mme de la probit, celui qui brave les +remords sait braver les supplices, chtimens bien moins longs que le +premier, auquel on peut d'ailleurs toujours esprer d'chapper. Mais +quand l'espoir de l'impunit suffit pour encourager enfreindre la +loi, ou quand on est content pourvu qu'on l'ait lude, l'intrt +gnral n'est plus celui de personne, et tous les intrts particuliers +se runissent contre lui; les vices ont alors infiniment plus de +force pour nerver les loix, que les loix pour rprimer les vices. On +finit par n'obir au lgislateur qu'en apparence. A cette poque, les +meilleures loix sont les plus funestes, puisque si elles n'existoient +pas, elles seroient une ressource que l'on auroit encore. Foible +ressource cependant! Car les loix plus multiplies sont plus mprises +et de nouveaux surveillans deviennent autant de nouveaux infracteurs. + +L'influence des loix est donc toujours proportionnelle celle des +moeurs; c'est une vrit connue et incontestable; mais ce mot de +_moeurs_ est bien vague et demanderoit une dfinition. + +Les moeurs sont et doivent tre trs variables d'une contre +l'autre, absolument relatives l'esprit national et la nature du +gouvernement. Le caractre des administrateurs y influe beaucoup aussi, +et c'est dans tous ces rapports qu'il faut les envisager. Si le prix +de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si les hommes vils +sont accrdits, les dignits prostitues, le pouvoir raval par ses +dispensateurs, les honneurs dshonors, il est certain que la contagion +gagnera tous les jours, que le peuple s'criera en gmissant: _mes maux +ne viennent que de ceux que je paie pour m'en garantir_: et que pour +s'tourdir il se prcipitera dans la corruption que l'on provoquera de +toutes parts pour touffer ses murmures. + +Si au contraire les dpositaires de l'autorit ddaignent l'art +tnbreux de la corruption et n'attendent leurs succs que de leurs +efforts, et la faveur publique que de leurs succs, les moeurs seront +bonnes et suppleront au gnie du chef; car plus _l'esprit public_ +a de ressorts et moins les talens sont ncessaires. L'ambition mme +est mieux servie par le devoir que par l'usurpation, et le peuple, +convaincu que ses chefs ne travaillent que pour son bonheur, les +dispense par sa docilit de travailler l'affermissement du pouvoir. + +J'ai dit que les moeurs devoient tre relatives la nature du +gouvernement; c'est donc encore sous ce point de vue qu'il faut en +juger. En effet, dans une rpublique qui ne peut subsister que par +l'conomie, la simplicit, la frugalit, la tolrance, l'esprit +d'ordre, d'intrt, d'avarice mme, doit dominer, et l'tat sera en +danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre les moeurs. + +Dans une monarchie limite, au contraire, la libert sera regarde +comme un si grand bien, et comme un bien toujours si menac que toute +guerre, toute opration entreprise pour la soutenir, pour tendre ou +dfendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de contradicteurs. +Le peuple sera fier, gnreux, opinitre; et la dbauche et le luxe le +plus effrn n'nerveront pas l'esprit public. + +Dans une monarchie trs absolue, qui seroit le plus svre, le plus +complet des despotismes, si le beau sexe n'y donnoit pas le ton; la +galanterie, le got de tous les plaisirs, de toutes les frivolits +est tout naturellement et sans danger le caractre national; et les +dclamations vagues sur ces imperfections morales sont vides de sens. + +Ceci pos, examinons rapidement si nos moeurs et quelques-uns de nos +usages compars avec ceux de plusieurs grands peuples, doivent parotre +si dtestables[33]. + +On voit au premier coup d'oeil dans le lvitique quel degr le +peuple juif toit corrompu. On sait que ce mot _lvitique_ vient de +_Lvi_, qui toit le nom de la tribu spare des autres, comme tant +spcialement consacre au culte; d'o sont venus les lvites ou +prtres, et l'habillement d'aujourd'hui qui porte ce nom, sans tre un +monument bien authentique de notre pit. Mose traite dans ce livre +des conscrations, des sacrifices, de l'impuret du peuple, du culte, +des voeux, etc. + +J'observerai en passant que la forme de la conscration chez les +Hbreux toit singulire. Mose fit son frre Aaron grand-prtre. Pour +cet effet il gorgea un blier, trempa son doigt dans le sang, en mit +sur l'extrmit de l'oreille droite d'Aaron et sur ses pouces droits. +Si l'on voyoit aujourd'hui le cardinal de Rohan consacrer dans la +chapelle l'vque de Senlis, et lui porter avec le doigt du sang tout +chaud sur le bout de l'oreille[34], on ne pourroit gure s'empcher de +se rappeler la gravure de l'abb Dubois sous la rgence; on le voyoit + genoux aux pieds d'une fille qui prenoit de ce sale coulement qui +affligent les femmes tous les mois, pour lui en rougir la calotte et le +faire cardinal. + +Tout le chapitre XV du lvitique ne roule que sur la gonorrhe +laquelle les Hbreux toient fort sujets. La gonorrhe et la lpre +n'toient pas leurs moins dsagrables impurets: et ils en avoient +assez de relles, sans en crer tant d'imaginaires. Par exemple, une +femme toit plus impure pour avoir mis au monde une fille plutt qu'un +garon[35]. Voil une singularit aussi peu raisonnable que bizarre. + +Les Hbreux forniquoient avec les dmons sous la forme des chvres[36]; +ces dmons mal appris usoient l d'une vilaine mtamorphose. + +Un fils couchoit avec sa mre et prtoit _main-forte_ son pre[37]: +nous ne portons pas encore ce degr l'amour filial. Un frre voyoit +sans scrupule sa soeur dans la plus profonde intimit[38]. + +Un grand-pre habitoit avec sa petite-fille[39]. Ce qui n'toit pas +trs-anacrontique. + +On couchoit avec sa tante[40], avec sa bru[41], avec sa +belle-soeur[42], ce n'toient l que peccadilles; enfin on jouissoit de +sa propre fille[43]. + +Les hommes se polluoient devant la statue de Moloch[44], puis on trouva +que cette semence inanime n'toit pas digne de la statue; on finit par +lui offrir en sacrifice l'enfant tout venu. + +Les hommes se servoient de femmes entr'eux[45] comme les pages du +rgent. + +Ils usoient de toutes les btes[46] et le beau sexe se faisoit servir +par les nes, les mulets, etc.[47]. Ce qui toit d'autant plus +mal-honnte que l'on paroissoit avoir form la tribu des prtres de +manire intresser les femmes mal pourvues. On ne recevoit point +lvites les boiteux, les bossus, les chassieux, les lpreux; ceux qui +avoient le nez trop petit, tors, etc., il falloit un beau nez[48]. + +On voit par cet chantillon ce qu'toient les moeurs du peuple de Dieu; +il est certain qu'on ne peut les comparer nos manires. Mais il ne me +parot pas que d'aprs cette esquisse d'un parallle, qu'on pourroit +pousser beaucoup, plus loin, il y ait tant se rcrier sur ce qui se +passe de nos jours. + +Les esprits forts ne sont gure moins exagrateurs en parlant de nos +coutumes superstitieuses, que les prdicateurs en invectivant contre +nos vices. Nous avons le triste avantage de n'avoir t surpasss par +aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais les dlires de la +superstition ont t ports plus loin dans d'autres religions. + +On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui sur une natte attendent +en l'air que la lumire cleste vienne investir leur ame. On ne voit +point d'nergumenes prosterns qui frappent du front contre terre pour +en faire sortir l'abondance; de pnitens immobiles et muets comme +la statue devant laquelle ils s'humilient. On n'y voit point taler +ce que la pudeur cache, sous le prtexte que Dieu ne rougit pas de +sa ressemblance; ou se voiler jusqu'au visage, comme si l'ouvrier +avait horreur de son ouvrage; nous ne tournons point le dos au midi +cause du vent du dmon; nous n'tendons pas les bras l'orient pour +y dcouvrir la face rayonnante de la divinit; nous n'appercevons +pas, du moins en public, de jeunes filles en pleurs meurtrir leurs +attraits innocens, pour appaiser la concupiscence, par des moyens qui +le plus souvent la provoquent; d'autres talant leurs plus secrets +appas attendre et solliciter dans la posture la plus voluptueuse les +approches de la divinit; de jeunes hommes pour amortir leurs sens +s'attacher aux parties naturelles un anneau proportionn leurs +forces; quelques-uns arrter la tentation par l'opration d'Origne, et +suspendre l'autel les dpouilles de cet horrible sacrifice... Nous +sommes assurment bien loigns de tous ces carts. + +Que diroient nos dclamateurs, si des bois sacrs plants auprs +de nos glises comme autour de leurs temples, toient le thatre de +toutes les dbauches? si l'on obligeoit nos femmes se prostituer, au +moins une fois, en l'honneur de la divinit? Et l'on peut juger si la +dvotion naturelle au beau sexe lui permettoit, au tems ou c'toit la +coutume, de s'en tenir l. + +S. Augustin rapporte, dans sa Cit de Dieu[49], que l'on voyait au +Capitole des femmes qui se destinoient aux plaisirs de la divinit +dont elles devenoient communment enceintes; il se peut que chez nous +aussi plus d'un prtre desserve plus d'un autel; mais du moins il ne +se dguise pas en dieu. L'illustre pre de l'glise que je viens de +citer ajoute dans le mme ouvrages plusieurs dtails qui prouvent, que +si la religion couvre chez les modernes bien des sductions, le culte +des anciens n'toit pas du moins aussi dcent que le ntre. En Italie, +dit-il, et surtout Lavinium, dans les ftes de Bacchus, on portoit +en procession des membres virils sur lesquels la matrone la plus +respectable mettoit une couronne. Les ftes d'Isis toient tout aussi +dcentes. + +S. Augustin donne au mme endroit une longue numration des divinits +qui prsidoient au mariage. Quand la fille avoit engag sa foi, les +matrones la conduisoient au dieu Priape (I) dont on connot les +proprit surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune marie sur le +membre norme du dieu: l on toit sa ceinture et l'on invoquoit +la desse _Virginiensis_. Le dieu _Subigus_ soumettoit la fille aux +transports du mari. La desse _Prma_ la contenoit sous lui pour +empcher qu'elle ne remut trop. (On voit que tout toit prvu, et +que les filles romaines toient bien disposes.) Enfin venoit la +desse _Pertunda_, ce qui revient Perforatrice, dont l'emploi, +dit S. Augustin, toit d'ouvrir l'homme le sentier de la volupt. +Heureusement cette fonction toit donne une divinit femelle; car, +comme le remarque trs judicieusement l'vque d'Hippone, le mari +n'auroit pas souffert volontiers qu'un dieu lui rendt ce service, et +qu'il lui donnt du secours dans un endroit o trop souvent il n'en a +pas besoin. + +Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins dcentes que celles-l? +Et pourquoi exagrer nos torts et nos foiblesses? Pourquoi porter la +terreur dans l'me des jeunes filles, et la mfiance dans celle des +maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier? Ces bons +casuistes sont plus accommodans que cela! Lisez entre tant d'autres le +jsuite Filliutius, qui a discut avec une extrme sagacit jusqu' +quel degr peuvent se porter les attouchements voluptueux, sans devenir +criminels. Il dcide, par exemple, qu'un mari a beaucoup moins se +plaindre, lorsque sa femme s'abandonne un tranger d'une manire +contraire la nature, que quand elle commet simplement avec lui un +adultre et fait le pch comme Dieu le commande; _parce que_, dit +Filliutius, _de la premiere faon on ne touche pas au vase lgitime, +sur lequel seul l'poux a des droits exclusifs_... O qu'un esprit de +paix est un prcieux don du ciel! + + + + +LE THALABA + + +Un des plus beaux monumens de la sagesse des anciens, est leur +gymnastique (I). C'est par-l sur-tout qu'ils paraissent avoir t plus +curieux de prvenir que de punir. Grande science en politique! Les +ennemis, disoient les Athniens, sont faits pour punir les crimes, les +citoyens, pour maintenir les moeurs. De l l'attention prvoyante et +salutaire sur l'ducation de la jeunesse. La premiere explosion des +passions et leur fougue donnent cet ge imptueux les plus fortes +secousses; il lui faut une ducation mle, mais dont l'pret soit +adoucie par de certains plaisirs, analogues au grand objet de former +des hommes. Or, il n'y a que les exercices du corps, o se trouve cet +heureux mlange de travail et d'agrment, dont la partie constante +occupe, amuse, fortifie le corps et par consquent l'me. + +Dans les pays o les fortunes sont trs-ingales, les dernires classes +de la socit sont toujours assez stimules par le besoin, pour ne pas +redouter l'engourdissement de l'oisivet et la mollesse qui en est la +suite. Mais les riches en sont presqu'invitablement la proie, si une +institution universelle et publique ne les soumet pas une ducation +active, qui soit un foyer continuel d'mulation, et une digue contre +ce qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs abus, tend +sans cesse nerver. Les sentimens nergiques et gnreux germent +rarement dans des corps affoiblis, et l'me d'un Spartiate seroit bien +mal loge dans le corps d'un Sybarite. Aussi tous les peuples fconds +en hros ont t ceux dont l'ducation martiale, les institutions +fortes, la gymnastique perfectionne et dirige selon les vues +politiques du gouvernement, aiguisoient l'mulation et la vigueur. + +Ces institutions prcieuses sont presqu'oublies aujourd'hui. A Paris, +par exemple, il y a bien quarante mille filles enregistres la police +pour duquer la jeunesse; mais il n'y a pas dans cette immense capitale +une seule bonne acadmie o l'on puisse apprendre monter cheval; +aucun exercice, si ce n'est l'escrime, la danse et la paume, n'y sont +pratiqus, et nous avons su rendre ceux-l assez nuisibles. Il suit de +l et de bien d'autres causes, que je ne prtends point numrer, que +nos passions, ou plutt nos dsirs et nos gots (car nous n'avons gure +de passions) l'emportent, et de beaucoup, sur toute vertu morale. + +Parmi ces dsirs, le plus violent sans doute est celui qui porte +un sexe vers l'autre. Cet apptit nous est commun avec tout ce qui +est cr, anim ou non anim. La nature a veill en mre tendre et +prvoyante, la conservation de tout ce qui existe. Mais il est +arriv parmi les hommes, ces tres par excellence, qui le plus souvent +ne paroissent dous d'intelligence que pour en abuser, ce qu'on n'a +jamais remarqu parmi les autres animaux: c'est de tromper la nature +en jouissant du plaisir attach la propagation de l'espce, et en +ngligeant le but de cet attrait: ainsi nous avons spar la fin des +moyens; et l'impulsion de la nature prolonge par les efforts de notre +imagination, nous a presss, sans gard pour les temps, les lieux, +les circonstances, les usages, le culte, les coutumes, les lois, +toutes les entraves enfin que l'homme s'est donnes; elle n'a pas +consult davantage le costume des tats et des ges, car les vieillards +deviennent continens, mais rarement chastes. + +Cette maniere d'luder les fins de la nature a eu diffrens principes; +la superstition qui, de son masque hideux, a couvert presque tous nos +vices et nos folies; diverses causes morales; la philosophie mme. + +Des hrtiques en Afrique s'abstenoient de leurs femmes et leur +pratique distinctive toit de n'avoir aucun commerce avec elles. Ils +se fondoient, 1 sur ce qu'Abel toit mort vierge, et prirent le nom +d'Abliens, 2 sur ce que S. Paul prchoit qu'il falloit tre avec sa +femme comme si l'on n'en avoit point[50]. Aucun dlire superstitieux +ne sauroit tonner; mais l'abus de la philosophie cet gard est bien +singulier, c'est l'ouvrage des cyniques. + +Il est bizarre que des hommes instruits et d'une raison exerce, ayant +voulu transporter dans la socit les moeurs de l'tat de nature, qu'ils +n'aient point apperu, ou qu'ils se soient peu soucis du ridicule +qu'il y avoit affecter parmi des hommes corrompus et dlicats, la +rusticit des sicles de l'animalit. Des femmes mme sduites par +une philosophie si grotesque, ou plutt par l'amour qu'inspiroient +les auteurs de cette doctrine[51] lui sacrifierent cette honte, cette +pudeur mille fois plus enracine dans le coeur des femmes que la +chastet mme. + +Tant qu'il ne s'agissoit que du devoir conjugal, les cyniques avoient +du moins quelques sophismes allguer. Mais quand Diogne, qui +draisonnoit avec beaucoup de raison, transporta cette morale au fond +de son tonneau, quels purent tre ses sophismes? L'orgueil de braver +les prjugs et l'espce de gloire que l'homme esclave en tout et +toujours ami de l'indpendance, y attache, furent apparemment les +vrais motifs. L'ombre du secret, de la honte, des tnbres lui auroit +attir des dnominations injurieuses, des perscutions; son impudence +l'en garantit. Comment imaginer qu'un homme pense qu'il y ait du mal +faire et dire ce qu'il fait et dit au grand jour? Comment poursuivre +un homme qui vous dit froidement: C'est un besoin trs imprieux; je +suis heureux de trouver en moi-mme ce qui porte les autres hommes + faire mille dpenses et mille crimes. Si tout le monde m'et +ressembl, Troie n'aurait pas t prise, ni Priam gorg sur l'autel +de Jupiter. Ces raisons et beaucoup d'autres paroissent avoir sduit +quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche plus le justifier +qu' le condamner. Il est vrai que la mythologie avoit en quelque sorte +consacr l'onanisme. On racontoit que Mercure ayant eu piti de son +fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes, perdu d'amour +pour une matresse[52] dont il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet +insipide soulagement que Pan apprit ensuite aux bergers. + +Ce qui est plus singulier que l'indulgence de Galien, c'est celle de +la fameuse Las qui prodiguoit Diogne, ce Diogne souill par tant +de jouissances solitaires, les faveurs que toute la Grce auroit payes +au poids de l'or et qui trompa pour lui l'aimable et sage Aristippe. +Peut-tre s'il lui ft arriv la mme aventure qu' cette fille qui, +ayant trop long-temps fait attendre le cynique, trouva qu'il s'toit +pass d'elle et n'en avoit plus besoin, peut-tre Las se seroit-elle +montre plus svere contre l'onanisme? + +On sait d'o vient ce mot _onanisme_: _Onan_ dans l'criture sainte +rpandoit sa semence sur la terre[53]; mais ses raisons pouvoient +tre prfrables celles de Diogne. Juda eut de Su trois fils: +Her, Onan et Sla. Il voulut postrit; il s'y prit singulirement, +mais il en vint bout. Il fit pouser son fils an Her Thamar; +Her tant mort sans enfants, Juda voulut qu'Onan coucht avec sa +belle-soeur, condition que ses enfants s'appelleroient Her du nom +de l'an. Onan refusa, et pour luder les fins de la nature, chaque +fois qu'il couchoit avec Thamar, il commenoit par rpandre de ct +sa libation. Il mourut. Juda fit pouser Thamar son troisime fils +Sla, qui mourut encore sans enfans. Juda s'obstina et se chargea de +la besogne dont il parot avoir t trs-digne, car il engrossa sa +fille, de manire qu'elle conut deux jumeaux. Le premier prsenta sa +main sur laquelle la sage-femme noua un ruban d'carlate, comme devant +tre l'an, mais ce petit bras se retira et l'autre enfant parut le +premier; d'o il fut appel Phars[54]. + +Les pres voient la figure de No dans Phars; No, reprsentation de +J.-C. qui a paru comme le petit bras, et dont le corps ne devoit natre +que pour la nouvelle loi. Mais ce que les pres voient de plus clair + tout cela, c'est que par l'aventure de la semence qu'Onan dposoit de +ct, J.-C. se trouve n de Ruth trangre, Rahab courtisane, Bethsabe +adultere et Thamar incestueuse du pere la fille[55]. Mais revenons. + +On voit que l'onanisme est, sinon consacr, du moins tay par de +grands et antiques exemples. + +Les causes morales qui le provoquent le plus communment, sont ou +la crainte de donner la vie des tres, qui par des circonstances +particulires seroient malheureux, ou celle des contacts vnneux; car +on croit, sans que cela soit bien prouv, que le virus ne fait aucune +impression sur les parties du corps qui sont revtues de la peau toute +entiere; mais seulement sur celles qui en sont dpourvues. + +Ces circonstances et beaucoup d'autres poussant ne cder ce +sentiment si vif, qui porte l'homme la propagation de lui-mme, +qu'en ngligeant le but de la nature, les moyens de la tromper sont +devenus passion chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d'autres. Le +sommeil provoque aux clibataires les songes les plus voluptueux; +l'imagination aiguise et flatte par ces illusions dcevantes, qui +conduisent une ralit mutile, mais aussi dpourvue des inconvniens +qui rendent souvent si dangereux un bonheur plus complet, a embrass +avec ardeur cette manire de donner le change ses dsirs. Les deux +sexes rompant en quelque sorte les liens de la socit, ont imit +ces plaisirs auxquels ils se refusoient regret et les remplaant +par leurs propres efforts, ils ont appris se suffire. Ces plaisirs +isols et forcs sont devenus une passion violente par la commodit +de l'assouvir, qui a tourn son profit la force de l'habitude, si +puissante sur l'humanit. Alors ils sont devenus trs-dangereux, tant +qu'ils n'ont t dtermins que par le besoin, quand une imagination +plus voluptueuse que bouillante les a produits. Aucun accident n'en a +t la suite; il n'y a point eu de mal physique ce penchant et la +morale en certains cas auroit pu lui montrer quelque indulgence[56]. +Les anciens juges, peut-tre peu scrupuleux, mais juges philosophes, +pensoient que lorsqu'on le contenoit dans ces bornes, on ne violoit +pas la continence. Galien soutient, comme on a vu, que Diogne qui +recouroit publiquement ce secours, toit fort chaste; il n'usoit de +cette pratique, dit-il, que pour viter les inconvniens de la semence +retenue. + +Mais il est bien rare que dans ce qu'on accorde aux sens on garde un +juste milieu. Plus on se livre ses dsirs, plus on les aiguise; plus +on leur obit, plus on les irrite. Alors l'ame enivre de molesse et +continuellement absorbe dans des ides voluptueuses, dtermine sans +cesse les esprits animaux se porter au sige de la jouissance. Les +parties qui produisent le plaisir deviennent plus mobiles par les +attouchemens rpts, plus dociles aux carts de l'imagination; les +rections deviennent continuelles, les pollutions frquentes et la +disperdition de la vie excessive. + +Il arrive trop souvent que la passion dgnere en fureur. Les objets +qui lui sont analogues et l'alimentent se prsentent sans cesse +l'esprit; or, on ne peut croire quel point cette attention un +seul objet nerve, affoiblit. D'ailleurs cette situation des parties +de la gnration entrane, mme sans pollution, une trs-grande +dissipation des esprits animaux. Les rections sont trop rapproches, +lors mme qu'elles ne sont pas suivies de l'vacuation de la semence, +puisent prodigieusement. Il y a en ce genre des exemples frappans et +incontestables. Il faut encore observer que l'attitude des onanistes ne +contribue pas peu l'affoiblissement qui rsulte de leurs oprations +solitaires et l'irritabilit des organes. La nature ne peut jamais +perdre ses droits, ni laisser outrager impunment ses loix. Des +jouissances partages, mme excessives, seront plutt supportes +par elle, qu'un stratagme strile par lequel on s'efforce de la +contraindre. La satisfaction de l'esprit et du coeur aide une prompte +rparation des pertes que les dlires de l'imagination occasionnent et +ne peuvent jamais remplacer. + +Mais la morale est toujours foible contre la passion. Quand ce got +bizarre a t connu, on s'est beaucoup plus occup perfectionner +ce qui pouvoit le satisfaire, qu' rflchir sur ce qui pourroit le +rprimer; et l'on a senti que les deux sexes s'aidant mutuellement, +devoient rapprocher davantage la jouissance isole, des charmes d'une +jouissance mutuelle. + +Cet art singulier fut cultiv de tout tems et l'est encore dans la +Grce. Il y est d'usage de s'assembler aprs les repas. On se couche en +rond sur un grand tapis; tous les pieds sont dirigs vers le centre, o +dans la maison froide on tablit un trpied qui porte un brasier. Un +second tapis vous recouvre jusqu'aux paules: l les jeunes Grecques +trouvent le moyen de se dchausser sans qu'on s'en aperoive et rendent +aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup de femmes +s'aquittent trs-gauchement avec leurs mains. + +En effet, ce talent n'est pas donn toutes. Quelques-unes en ont fait + Paris une tude particulire, aprs une exprience consomme et une +multitude d'essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble mulation +de prtendre une rputation en ce genre, ont grand soin d'aller +prendre des leons; mais toutes n'y russissent pas. Il est certain +qu'il s'offre ici des difficults de plus d'un genre. + +Il ne s'agit pas d'un sentiment que l'tre de la fille transmette; elle +ne fait que le provoquer. Ce n'est pas une sensation qu'elle communique +par l'impulsion de son corps; c'est une sensation que l'homme doit +goter en lui-mme par l'imagination de cette fille, et qui ne devient +exquise qu'autant qu'elle peut par son art prolonger la jouissance. Ce +plaisir s'teint avec l'acte parce que l'homme jouit seul. Les dlices +du plaisir de la nature, au contraire, prcedent et suivent l'union +intime des amans. La fille qui prside la jouissance partielle, ne +doit donc s'occuper qu' amener, exciter, entretenir une situation +qui lui est trangre, puis la suspendre, en retarder l'effet +loin de l'acclrer, bien moins encore de le provoquer. Toutes ces +caresses doivent tre modifies avec des nuances infiniment dlicates; +la complaisante prtresse ne peut pas s'abandonner ces transports +bouillans qu'elle se permettroit si elle toit unie au sacrificateur. + +On sent bien que ce procd ne sauroit avoir lieu vis--vis de +ces jeunes gens fougueux que leur imptuosit entrane, et qui ne +recherchent dans ces sortes de jouissances que la convulsion du +plaisir; il ne peut servir qu' ceux en qui, dans un ge mr, le grand +feu du tempramment se trouve amorti et l'imagination plus exerce: +ils veulent jouir du plaisir avec toutes les sensations et les nuances +qu'offre ce genre de volupt. + +Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez les femmes, une +trs grande varit de temprament; quelques-uns sont d'une lascivet +que l'on ne sauroit exprimer. Ceux qui avec du temprament savent se +contenir et ont le gland recouvert, conservent une salacit digne des +anciens satyres: la raison en est simple: le gland qui forme le sige +de la volupt, s'entretient dans un tat de sensibilit exquise, par le +sjour continuel de la liqueur lymphatique qui le lubrifie, au lieu +qu'il devient dur et calleux avec l'ge chez ceux qui l'ont dcouvert, +qu'on a circoncis ou qui ont naturellement le prpuce plus court; car +chez eux cette liqueur prparatoire qui s'chappe existe en pure perte. + +Or une fille instruite dans l'art du Thalaba, ne se conduira pas avec +un homme de cette classe comme avec un autre. Figurez-vous les deux +acteurs nus dans une alcove entoure de glaces et sur un lit pente +suivie; la fille adepte vite d'abord avec le plus grand soin de +toucher les parties de la gnration: ses approches sont lentes, ses +embrassements doux, les baisers plus tendres que lascifs, les coups de +langue mesurs, le regard voluptueux, les enlacements de ses membres +pleins de grace et de molesse; elle excite des doigts un lger prurit +sur les bouts des tetons; bientt elle aperoit que l'oeil devient +humide; elle sent que l'rection est par-tout tablie; alors elle porte +lgrement le pouce sur l'extrmit du gland qu'elle trouve baign de +sa liqueur lymphatique; de cette extrmit le pouce descend doucement +sur la racine, revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle +suspend ensuite, si elle s'aperoit que les sensations augmentent avec +trop de rapidit; elle n'emploie alors que des titillations gnrales; +et ce n'est qu'aprs les attouchements simultans et immdiats de la +main, puis des deux, et les approches de tout son corps, que l'rection +devenant trop violente, elle juge l'instant dans lequel il faut laisser +agir la nature ou l'aider, ou la provoquer pour arriver au but: parce +que le spasme qui s'tablit dans l'homme devient si vif et l'apptit +sensitif si violent, qu'il tomberoit en syncope si l'on n'y mettoit fin. + +Mais pour atteindre ce genre de perfection, ce ton de jouissance, +il faut que cette fille s'oublie pour tudier, suivre et saisir toutes +les nuances de volupt que l'ame du Thalaba parcourt, pour user des +raffinemens successifs qu'exigent ces accroissemens de jouissance +qu'elle a fait natre. On ne parvient ordinairement quelque degr de +perfection dans cet art, que par un tact fin, par un toucher prcis, +qui dans ces occasions sont les seuls et vritables juges... Mais qui +le fera du rsultat de cette oeuvre de volupt...? Sera-ce Martial, le +licentieux Martial?... Je l'entends s'crier: + + _Ipsam crede tibi naturam dicere rerum, + Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est[57]._ + La nature elle-mme et t'arrte et te crie: + Ce que rpand ta main et mrit la vie. + +Cela est beau et vrai: cependant les potes ne font pas autorit dans +les choses qui doivent tre dcides par la raison. + +Le principe gnral et peut-tre unique de morale, est que _mal est +ce qui nuit_. L'adultere n'est pas si loin de la nature, et est un +beaucoup _plus grand mal_ que l'onanisme. Celui-ci ne sauroit tre +dangereux qu' la jeunesse, quand il altere sa sant; mais il peut +souvent tre trs-utile la morale; la perte d'un peu de sperme +n'est pas en soi un plus grand mal, n'en est pas mme un si grand +que celle d'un peu de fumier qui et pu faire venir un chou. La plus +grande partie en est destine par la nature mme tre perdue. Si +tous les glands devenoient des chnes, le monde seroit une fort o +il seroit impossible de se remuer. Enfin, je dirois Martial: _vous +n'approcheriez donc pas de votre femme quand elle est grosse_; _car_ +Istud quod vagina, pontice, perdis homo est. _Si vous la laissiez ainsi +jener, vous seriez un grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce +qui est un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que peut tre un +mari avant qu'elle fut accouche; ce qui en est un assez petit._ + + + + +L'ANANDRINE + + +Les plus fameux rabbins ont pens que nos premiers peres avoient les +deux sexes et naissoient hermaphrodites pour acclrer la propagation; +mais qu'aprs un certain tems coul, la nature cessa d'tre aussi +fconde, l'poque o les substances vgtales ne suffirent plus +notre nourriture, et o les hommes commencrent user de la viande. + +Il est d'abord certain, et nous l'avons vu dans ces mlanges[58], +qu'Adam fut cr avec les deux sexes. Dieu lui donna une compagne, mais +l'criture ne dit point si dans ce miracle Adam perdit l'un de ses +attributs. La Genese ne s'expliquant donc point d'une maniere prcise +sur ce sujet, le systme des rabbins a conserv long-temps un grand +nombre de sectateurs. + +On a soutenu un systme mitig, qui a sembl quelques-uns plus +vraisemblable. C'est qu'il y avait trois sortes d'tres dans le premier +ge du monde: les uns mles, les autres femelles; d'autres mles et +femelles tout ensemble; mais que tous les individus de ces trois +especes avoient chacun quatre bras et quatre pieds, deux visages +tourns l'un vers l'autre et poss sur un seul cou, quatre oreilles, +deux parties gnitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vouloient +courir, ils faisoient la culbute. Leurs excs, leur insolence, leur +audace les firent ddoubler, mais il en rsulta un grand inconvnient; +chaque moiti tchoit sans cesse de se runir l'autre, et quand elles +se rencontroient, elle s'embrassoient si troitement, si tendrement, +avec un plaisir si dlicieux, qu'elles ne pouvoient plus se rsoudre + se sparer; plutt que de se quitter, elles se laissoient mourir de +faim. + +Le genre humain alloit prir; Dieu fit un miracle: il spara les sexes +et voulut que le plaisir cesst aprs un court intervalle, afin que +l'on ft autre chose que de rester colls l'un l'autre. Il est arriv +de l, et rien n'est plus simple, que le sexe femelle, spar du sexe +mle, a conserv un amour ardent pour les hommes, et que le sexe mle +aspire sans cesse retrouver sa tendre et belle moiti. + +Mais il est des femmes qui aiment d'autres femmes? Rien de plus naturel +encore; ce sont des moitis de ces anciennes femelles qui toient +doubles. De mme certains mles, ddoublement d'autres mles, ont +conserv un got exclusif pour leur sexe. Il n'y a rien l d'trange, +quoique ces couples d'hommes runis et dsunis paroissent bien moins +intressans. Voyez combien quelques connoissances de plus ou de moins +doivent donner de plus ou de moins de tolrance! Je souhaite que ces +ides en imposent aux moralistes dclamateurs. On peut leur citer des +autorits graves; car ce systme dont la source est dans Mose, a t +trs-tendu par le sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal +Paris, a fait sur cette matire de vastes commentaires, auxquels ont +travaill avec succs _Mercerus_ et _Quinquebze_, lecteurs du roi en +hbreu. + +On ne sera peut-tre pas fch de trouver ici les vers originaux de +Louis Leroi. + + Au premier ge que le monde vivoit, + D'herbe, de gland, trois sortes y avoit + D'hommes; les deux, tels qu'ils sont maintenant, + Et l'autre double toit; s'entretenant + Ensemblement tant mle que femelle. + Il faut penser que la faon fut belle; + Car le grand Dieu qui vivre les faisoit, + Faits les avoit, et bien s'y connoissoit. + De quatre bras, quatre pieds et deux ttes, + Etoient formes ces raisonnables btes; + Le reste vaut mieux pense que dite, + Et se verroit plutt peinte qu'crite. + Chacun toit de son corps tant aise, + Qu'en se retournant il se trouvoit bais; + En tendant ses bras on l'embrassoit; + Voulant penser on le contrepensoit. + En soi voyoit tout ce qu'il vouloit voir, + En soi trouvoit tout ce qu'il falloit avoir. + Jamais en lieu, ses pieds port ne l'eussent, + Que quand et lui ses passe-tems ne fussent. + Si de son bien lui plairoit mal user, + Facile toit envers soi s'excuser. + De lui n'toit fait ni rapport ni compte, + Ne connoissoit honnestet ni honte. + Si de son coeur sortoient simples dsirs, + Il y entroit tant de doubles plaisirs; + Qu'en y pensant chacun est incit + A maintenir que la flicit + Fut de tel temps, et le siecle dor. + +Antoinette Bourignon, dans sa prface du _Nouveau ciel_, adopte aussi +ce systme, qui parot de nature tre regrett du beau sexe. Elle +attribue au pch ce triste ddoublement et dit qu'il a dfigur dans +les hommes l'oeuvre de Dieu; et qu'au lieu d'hommes qu'ils devroient +tre, ils sont devenus des monstres de nature, diviss en deux sexes +imparfaits, impuissans produire seuls leurs semblables, comme se +reproduisent les plantes, qui sont bien plus favorises et parfaites +en cela que l'espce humaine, condamne ne se propager que par la +runion momentane de deux tres qui, s'ils prouvent alors quelques +dlices, ne peuvent achever ce grand oeuvre de la reproduction qu'avec +tant de douleurs. + +Quoi qu'il en soit de ces ides, on a vu encore de nos jours des +phnomenes analogues qui portent croire que la tradition de Mose +n'est pas une chimre. L'un des plus tonnans est celui d'un moine +Issoire, en Auvergne, o le cardinal de Fleury fit exiler, en 1735, le +garde-des-sceaux Chauvelin. Ce moine avoit les deux sexes; on lit dans +le couvent ces vers son sujet: + + J'ai vu vif, sans fantme, + Un jeune moine avoir + Membre de femme et d'homme, + Et enfant concevoir. + Par lui seul en lui-mme, + Engendrer, enfanter, + Comme font autres femmes, + Sans outils emprunter. + +Cependant les registres du couvent portent que ce moine ne s'engrossa +point lui-mme; il n'avoit pas t tout la fois agent et patient. +Il fut livr la justice et dtenu jusqu' sa dlivrance. Nanmoins +le registre ajoute ces mots remarquables: ce moine appartenoit +monseigneur le cardinal de Bourbon; il avoit les deux sexes, et de +chacun d'iceux s'aida tellement, qu'il devint gros d'enfans. + +Je sais que l'on peut insinuer une diffrence entre l'hermaphrodite +proprement dit et l'androgyne. L'androgyne et l'hermaphrodite, pure +invention des Grecs qui vouloient et savoient tout embellir, ont t +clbrs ainsi l'envi par tous les potes qui en faisoient des +descriptions charmantes, tandis que les artistes les reprsentoient +sous les formes les plus agrables et les plus propres rveiller les +sentimens de la volupt. Pandore ne runissoit que les perfections de +son sexe. L'hermaphrodite runit toutes les perfections des deux sexes. +C'est le fruit des amours de Mercure et de Vnus, comme l'indique +l'tymologie du nom[59]. Or Vnus toit la beaut par excellence. +Mercure, sa beaut personnelle, joignoit l'esprit, les connoissances +et les talens. On se forme l'ide d'un individu en qui toutes ces +qualits se trouvent rassembles, et on aura celle de l'hermaphrodite, +tels que les Grecs ont voulu le reprsenter. Les androgynes, au +contraire, sous la vritable acception de leur nom, ne sont que des +participans aux deux sexes, que l'on n'a nomms hermaphrodites que +parce que les anciens avoient feint que le fils de Mercure et de Vnus +avoit les deux sexes. Mais il n'en est pas moins vrai que comme il +y a eu de tous tems des femmes qui ont tir un grand parti de cette +conformit androgyne, elles ont su la rendre prcieuse. Lucien, dans +un de ses dialogues, instruit deux courtisanes, dont l'une dit +l'autre: _J'ai tout ce qu'il faut pour contenter tes dsirs_; quoi +celle-ci rpond: _Tu es donc hermaphrodite[60]?_ S. Paul reproche +ce vice aux femmes romaines[61]. On a peine croire ce qu'on lit +dans Athne sur les excs de ce genre, commis par ces femmes[62]. +Aristophane, Plaute, Phedre, Ovide, Martial, Tertullien et Clment +d'Alexandrie les ont dsigns d'une manire plus ou moins directe, et +Snque les accable d'une effroyable imprcation[63]. + +Les hermaphrodites parfaits sont prsent trs-rares; ainsi il parot +que la nature ne produit plus de ces hommes androgynes; mais il faut +convenir que l'on remarque frquemment des effets de ces ddoublemens +que nous venons d'expliquer: de tout tems et dans l'antiquit la plus +recule, comme dans les sicles plus voisins de nos jours, on a vu la +passion la plus dcide de femme femme. Lycurgue, ce svere Lycurgue, +qui rva des choses si bizarres et si sublimes, faisoit reprsenter +publiquement des jeux qu'on appeloient _gymnopdies_, o les jeunes +filles paroissoient nues: les danses, les attitudes, les approches, les +enlacemens les plus lascifs leur toient enseigns. La loi punissoit de +mort les hommes qui auroient t assez tmraires pour les approcher. +Ces filles habitoient entr'elles jusqu' ce qu'elles se mariassent: +le but du lgislateur toit apparemment de leur apprendre l'art de +sentir, qui embellit beaucoup celui d'aimer; de les instruire de +toutes les nuances de sensations que la nature indique ou dont elle +est susceptible; en un mot, de les exercer entre elles, de manire +tourner un jour au profit de l'espece humaine tous les raffinemens +qu'elles s'enseignoient mutuellement. Enfin, on leur apprenoit tre +amoureuses avant d'avoir un amant; car on est amoureuse sans amour, +comme on assure quelquefois qu'on aime sans tre amoureuse. N'a pas du +temprament qui veut; n'aime pas qui veut: c'est une morale de ce genre +que Lycurgue a dveloppe dans ses loix: c'est cette morale qu'Anacron +a parpille dans ses immortels badinages comme les feuilles de la +rose. Qui se seroit attendu trouver Anacron et Lycurgue dans les +mmes principes? Sapho, avant le pote de Theos, les avoit rduits en +systme pratique et en avoit dcrit les symptmes. O quelle peintre +et quelle observatrice toit cette belle dvore de tous les feux de +l'amour! + +Cette Sapho, qui n'est guere connue que par les fragmens de ses posies +brlantes et ses amours infortuns, peut tre regarde comme la plus +illustre des tribades (I). On compte du nombre de ses tendres amies +les plus belles personnes de la Grece[64], qui lui inspirrent des +vers. Anacron assure qu'on y trouve tous les symptmes de la fureur +amoureuse. Plutarque apporte un de ces morceaux de posie en preuve que +l'amour est une fureur divine qui cause des enthousiasmes plus violens +que ne l'toient ceux de la prtresse de Delphes, des Bacchantes et +des prtres de Cybele; qu'on juge quelle flamme brloit le coeur qui +inspiroit ainsi[65]! + +Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes, les sacrifia +l'ingrat Phaon qui la rduisit au dsespoir. N'auroit-il pas mieux valu +pour elle continuer poursuivre des conqutes que les familiarits +facilites par la conformit du sexe, les srets qu'il procure et +l'ascendant de son esprit devoient lui rendre si aises? D'autant +qu'elle toit doue de tous les avantages que l'on peut desirer dans +cette passion, laquelle la nature sembloit l'avoir destine; car elle +avoit un clitoris si beau, qu'Horace donnoit cette femme clbre +l'pithete de _muscula_; c'est dire en franois, _femme hommesse_. + +Il parot que le collge des _Vestales_ peut tre regard comme le plus +fameux serrail de tribades qui ait jamais exist, et l'on peut dire +que la secte Anandryne a reu dans la personne de ces prtresses les +plus grands honneurs. Le sacerdoce n'toit pas un de ces tablissemens +vulgaires, humbles et foibles dans leur commencemens, que la pit +hasarde et qui ne doivent leur succs qu'au caprice. Il ne se montre + Rome qu'avec l'appareil le plus auguste: voeu de virginit, garde +du palladium, dpt et entretien du feu sacr[66], symbole de la +conservation de l'empire, prrogatives les plus honorables, crdit +immense, pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela et t pay cher +par la privation absolue de ce bonheur, auquel la nature appelle tous +les tres, et les supplices affreux qui attendoient les vestales, si +elles succomboient sa voix! Jeunes et capables de toute la vivacit +des passions, comment y seroient-elles chappes sans les ressources +de Sapho, tandis qu'on leur laissoit la libert la plus dangereuse, et +que leur culte mme les appelloit des ides si voluptueuses? Car on +sait que les vestales sacrifioient au dieu _Fascinus_, reprsent sous +la forme du _Thallum gyptien_, il y avoit des crmonies singulires, +observes dans ces sacrifices: elles attachoient cette image du +membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le feu sacr qu'elles +entretenoient toit sens se propager dans tout l'empire par les voies +vritablement vivifiantes, mais qu'un tel objet de contemplation +toit peu ncessaire exposer la vue de jeunes filles voues la +virginit! + +On voit que les tribades anciennes avoient d'illustres modeles. L'abb +Barthelemi, dans ses antiquits palmyreniennes, cite les habits +qu'elles affectoient en public: c'toient, selon lui[67], l'_enomide_ +et la _callyptze_. L'_nomide_ serroit troitement le corps et laissoit +les paules dcouvertes. Quant la _callyptze_ on ne la connot que +par son nom, comme la _crocote_, la lobbe _tarentine_, l'_anobol_, +l'_encyclion_, la _ccriphale_ et les tuniques teintes en couleurs +ondoyantes qui dsignoient assez bien cette ardeur des tribades qui +appetent sans cesse, comme les flots se succedent sans jamais se +tarir. Elles arboroient ces vtements suivant les situations dans +lesquelles elles se trouvoient. La callyptze toit pour le public +extrieur; elles portoient l'nomide lorsqu'elles recevoient du monde +dans leur intrieur; la tarentine servoit dans les voyages; la crocote +toit pour le boudoir, lorsqu'elles toient dans un exercice solitaire; +l'anobol pour la tribaderie de tte--tte; la ccriphale pour les +rendez-vous nocturnes; l'encyclion pour tenir cercle licentieux; les +tuniques teintes pour les grandes confrairies, les orgies; et la +couleur de la tunique annonoit l'office dont la tribade qui la portoit +toit charge pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa couleur +ondoyante particuliere. + +Il est certain cas o la tribaderie a t conseille par des physiciens +trs-savans. On sait que David ne recouvra sa chaleur que par des +femmes qui tribadoient pardessus son corps. Quant Salomon, il +n'employoit, sans doute, ses trois milles concubines qu' faire +excuter en sa prsence des volutions en grand. De nos jours la +chaleur idiopathique se restitue dans le corps humain par les jeux +d'une multitude de femmes, au milieu desquelles s'tablit celui qui +veut recouvrer ses forces. Ce remede toit conseill par Dumoulin +toujours avec succs. On sait qu'aussi-tt que le malade ressentoit les +effets idiopathiques de la chaleur, il devoit se retirer pour laisser +rasseoir et raffermir l'incandescence qui paroissoit se montrer; +autrement il en seroit rsult un effet contraire. Ce systme est +fond sur ce que l'homme n'a besoin que de la prsence de l'objet pour +ressentir l'espece de chaleur dont il s'agit, laquelle le meut plus ou +moins fortement, selon qu'il est plus ou moins dbilit. En gnral, +la frquence des accs de cette chaleur vivifiante dure autant et plus +que les forces de l'homme. C'est une des suites de la facult de penser +et de se rappeller subitement certaines sensations agrables la seule +inspection des objets qui les lui ont fait prouver. Ainsi celle qui +disoit _que si les animaux ne faisaient l'amour que par intervalles, +c'est qu'ils toient des btes_, disoit un mot bien plus philosophique +qu'elle ne pensoit. + +Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excs sont nuisibles; +ils nervent au lieu d'exciter. Il arrive aussi quelquefois, force +de recherches, des aventures singulires et funestes dans ces sortes +d'exercices. Il y a peu de temps qu' Parme une fille accoutume +tribader avec sa bonne amie, se servit d'une grosse aiguille tte +d'ivoire de la longueur d'un doigt, qui dans les secousses fit fausse +route et tomba dans la vessie de Domenica. Elle n'osa dclarer son +aventure, souffrit et patienta; elle urinoit goutte goutte; au bout +de cinq mois il s'toit dj form une pierre autour de l'aiguille que +l'on tira par les voies ordinaires. Dans les couvens, vastes thatres +de tribaderie, il est arriv beaucoup d'vnements pareils; ici c'est +un cure oreille, l un pessaire; dans un autre un affiquet, ou un canon +de seringue; ailleurs une fiole d'eau de la reine d'Hongrie, pour la +laisser distiller goutte goutte; une petite navette de tisseran, un +pis de bled qui monte de soi-mme, qui chatouille le vagin, et que +la pauvre nonnette ne peut plus retirer, etc. On feroit un volume de +pareilles anecdotes. + +M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les plus fameuses tribades +de l'univers sont les Chinoises; et comme en ce pays les femmes de +qualit marchent peu, elles tribadent travers des hamacs suspendus. +Ces hamacs sont faits de soie plate mailles de deux pouces en quarr; +le corps y est mollement tendu, les tribades se balancent et s'agitent +sans avoir la peine de se remuer. C'est un grand luxe des Mandarins, +que d'avoir dans une salle, au milieu des parfums, vingt tribades +ariennes qui s'amusent sous ses yeux. + +Le serrail du grand-seigneur n'a pas d'autre but; car que feroit +un seul homme de tant de beauts? Quand le sultan blas se propose +de passer la nuit avec une de ses femmes, il se fait apporter son +sorbet au milieu de la pice des Tours (All'hachi); c'est ainsi qu'on +la nomme. Les murs sont couverts de peintures les plus lascives; +l'entre de cette pice on voit une colombe d'un ct et une chienne de +l'autre, par o l'on sort; symbole de volupt et de lubricit. + +Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs qui dcrivent les +trente beauts de la belle Hlne, et dont M. de Saint-Priest a envoy +dernirement un fragment avec ces dtails: ce fragment a t traduit +par un Franois du quartier de Pra[68]. + +Je n'essayerai point de traduire ces vers en franois; ils n'ont pas +t faits par un pote. Ce calcul arithmtique, ces trente qualits +coupes gravement trois trois, glaceroient toute verve. On ne calcule +point les charmes qu'on adore; on s'enivre, on brle, on les couvre de +baisers; ce n'est qu'alors qu'on est intressant; la belle qui verroit +compter par ses doigts les attraits dont elle est orne, prendroit le +calculateur pour un sot et feroit elle mme une pauvre figure. Il y en +a plus de trente; il y en a plus de mille. Quoi! lorsqu'on voit Hlne +nue, a-t-on la tte si nette?[69]... Mais les Turcs ne sont pas galans. + +Le sultan arrive dans cette salle, o les muets ont tout fait prparer. +Il s'accroupit dans un angle d'o il rase la terre pour voir les +attitudes sous un angle favorable; il fume trois pipes et pendant le +tems qu'il y emploie, ce que l'Asie produit de plus parfait parot +nu dans cette salle. Elles s'accouplent d'abord suivant le tableau de +la belle Hlene, puis se mlent et diversifient les groupes et les +postures dont les murs leur offrent les modeles qu'elles surpassent +par leur agilit. Il y a entre autres dans ce sallon voluptueux sept +tableaux de Boucher, dont un reprsente des fictions d'aprs le +Caravage; et le dernier sultan les faisoit excuter en naturel d'aprs +le peintre des graces. O, si l'on employoit autant d'efforts former +les moeurs qu' les corrompre, crer les vertus qu' exciter les +dsirs, que l'homme auroit bientt atteint le degr de perfection dont +la nature est susceptible! + + + + +L'AKROPODIE + + +La nature travaille la reproduction des tres par des voies bien +diverses; elle a voulu que l'espce humaine se renouvellt par +le concours de deux individus semblables par les traits les plus +gnraux de leur organisation et destins y cooprer par des moyens +particuliers et propres chacun. Aussi l'essence d'un sexe ne se +borne point un seul organe, mais s'tend par des nuances plus ou +moins sensibles toutes les parties. La femme, par exemple, n'est +point femme par un seul endroit; elle l'est par toutes les faces sous +lesquelles elle peut tre envisage; on diroit que la nature a tout +fait en elle pour les graces et les agrmens, si l'on ne savoit qu'elle +a un objet plus essentiel et plus noble. C'est ainsi que dans toutes +les oprations de la nature, la beaut nat d'un ordre qui tend au +loin; et qu'en voulant faire ce qui est bon, elle fait ncessairement +en mme temps ce qui plat. + +Voil la loi gnrale, laquelle ne drogent les modifications +particulires, qu'autant que les passions, les gots, les moeurs, soumis + un rapport direct avec les lgislations et les gouvernemens, mais +toujours subordonns la constitution physique dominante dans tel +ou tel climat, s'cartent plus ou moins de la nature contrarie par +l'homme. Ainsi dans les pays chauds, des habitans rembrunis, petits, +secs, vifs, spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux, +plus prcoces et moins beaux que ceux des pays froids. Les femmes y +seront plus jolies et moins belles; l'amour y sera un dsir aveugle, +imptueux, une fivre ardente, un besoin dvorant, un cri de la nature. +Dans les pays froids cette passion, moins physique et plus morale, sera +un besoin trs-modr, une affection rflchie, mdite, analyse, +systmatique, un produit de l'ducation. La beaut et l'utilit, ou +toutes les beauts et les utilits ne sont donc point connexes: leurs +rapports s'loignent, s'affoiblissent se dnaturent; la main de l'homme +contrarie sans cesse l'activit de la nature; quelquefois aussi nos +efforts htent sa marche. + +Par exemple, la loi respective de l'amour physique des pays +septentrionaux et des mridionaux est trs-attnue par les +institutions humaines. Nous nous sommes entasss en dpit de la +nature dans des villes immenses; et nous avons ainsi chang les +climats par des foyers de notre invention dont les effets continuels +sont infiniment puissants. A Paris, dont la temprature est bien +froide en comparaison mme de nos provinces mridionales, les filles +sont plutt nubiles que dans les campagnes mme voisines de Paris. +Cette prrogative, plus nuisible qu'utile peut-tre, annexe cette +monstrueuse capitale, tient des causes morales, lesquelles commandent +trs-souvent aux causes physiques; la prcocit corporelle est due +l'exercice prcoce des facults intellectuelles, qui ne s'aiguisent +gure avec le temps qu'au dtriment des moeurs. L'enfance est plus +courte; l'adolescence htive devient hrditaire; les fonctions +animales et l'aptitude les exercer s'exaltent (car se perfectionnent +ne seroit pas le mot) de gnration en gnration. Or les dispositions +corporelles et les facults de l'ame sont entr'elles dans un rapport +qui peut tre transmis par la gnration. Grande vrit qui suffit +pour faire sentir de quelle importance seroit pour les socits une +ducation bien conue! + +C'est sur-tout peut-tre sur le sexe sduisant qu'il faudrait +travailler; car chez presque toutes les nations polices, avec +l'apparence de l'esclavage, il commande en effet au sexe dominateur. +Il y a des femmes, et en trs grand nombre, chez qui les effets de la +sensibilit augmentent le ressort de chaque organe tant cet tre, pour +lequel la nature a fait des frais inconcevables, est perfectible! Les +spasmes vnriens qui constituent l'essence des fonctions du sexe, +les libations fcondes sont plus susceptibles encore d'tre envisags +moralement que mchaniquement. Elles dpendent sans doute de la plus ou +moins grande sensibilit de ce centre merveilleux[70] qui se rveille +ou s'assoupit priodiquement. Mais quelle influence n'a-t-il pas +aussi sur toutes les parties de l'tre! Si le plaisir y existe, l'me +sensitive, agrablement mue, semble vouloir s'tendre, s'panouir +pour prsenter plus de surface aux perceptions. Cette intumescence +rpand par-tout le sentiment dlicieux d'un surcrot d'existence; +les organes monts au ton de cette sensation s'embellissent, et +l'individu entran par la douce violence faite aux bornes ordinaires +de son tre, ne veut plus, ne sait plus que sentir. Substituez le +chagrin au plaisir, l'ame se retire dans un centre qui devient un +noyau strile, et laisse languir toutes les fonctions du corps; et +de mme que le bien-tre et le contentement de l'esprit produisent +la joie, l'panouissement de l'me, la vivacit, l'embellissement du +corps, la satisfaction, le sourire, la gaiet, ou la douce et tendre +joie de la sensibilit, et ses voluptueuses larmes et ses embrassemens +nergiques, et ses transports brlans ressemblans l'ivresse; de mme +la peine d'esprit et ses inquitudes rtrcissent l'me, abattent le +corps, enfantent les douleurs morales et physiques, et la langueur +et l'accablement et l'inertie.--Il ne seroit donc ni fol ni coupable +celui qui, l'exemple d'un despote Asiatique, mais par d'autres +motifs, proposeroit aux philosophes et aux lgislateurs la recherche de +nouveaux plaisirs et crieroit: _Epicure toit le plus sage des hommes. +La volupt est et doit tre le mobile tout-puissant de notre espece._ + +Il y a des varits dans les tres crs, qui seroient incroyables si +l'on pouvoit combattre les rsultats d'observations suivies, ritres, +authentiques[71], mais la physique claire doit tre le guide ternel +de la morale. Et voil pourquoi presque toutes les loix coercitives +sont mauvaises. Voil pourquoi la science de la lgislation ne peut +tre perfectionne qu'aprs toutes les autres. + +Mais l'homme, qui est le plus grand ennemi et le plus grand partisan, +le plus grand promoteur et la plus remarquable victime du despotisme, +a voulu dans tous les tems tout diriger, tout conduire, tout rformer. +De l cette foule de loix si injustes et si bizarres, ces institutions +inexplicables, ces coutumes de tout genre. A leur place, en tel tems, +dans telles circonstances, en tel lieu, mais que le tyran de la nature +a voulu propager, prolonger sans gard aux lieux et aux circonstances. +La circoncision est selon nous une des plus singulires qu'il ait +imagines. + +Plusieurs peuples l'ont pratique pour des fins utiles dans l'ordre +de la nature, et cela est simple et sage. D'autres l'ont admise sans +besoin, comme une observance religieuse, et cela parot fol. Les +gyptiens l'ont regarde comme une affaire d'usage, de propret, de +raison, de sant, de ncessit physique. En effet, on prtend qu'il y +a des hommes qui ont le prpuce si long, que le gland ne pourroit pas +se dcouvrir de lui-mme; d'o il rsulteroit une jaculation baveuse +qui seroit un inconvnient considrable pour l'oeuvre de la gnration. +Cette raison en est une assurment pour diminuer un prpuce de cette +nature. Mais que ce prpuce ait t un objet en grande vnration chez +le peuple choisi de Dieu, voil ce qui me semble trs singulier. + +En effet, le sceau de la rconciliation, le signe de l'alliance, +le pacte entre le Crateur et son peuple, c'est le prpuce +d'Abraham[72], prpuce qui devoit tre racorni; car Abraham avoit +quatre-vingt-dix-neuf ans quand il se fit cette coupure; il opra +de mme sur son fils, sur tous les mles, etc. La femme de Mose +circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et elle se brouilla +avec son poux qui ne la revit plus[73]. Cette crmonie n'toit alors +regarde que comme une figure; car on parle des fruits circoncis[74], +de la circoncision du coeur, etc.[75]. Et elle fut suspendue pendant +tout le temps que les Isralites furent dans le dsert. Aussi Josu + la sortie du dsert fit circoncire un beau jour tout le peuple. Il +y avoit quarante ans qu'on n'avoit coup de prpuces; on en eut deux +tonnes tout d'un coup[76]. + +Quand le peuple de Dieu eut des rois, on fit bien plus, on maria pour +des prpuces. Sal promit sa fille David et demande cent prpuces de +douaire[77]. David qui toit hroque et gnreux ne voulut pas tre +born dans ce magnifique don et apporta Sal deux cents prpuces[78] +puis il pousa Michol; on la lui voulut contester; mais il forma sa +demande en rgle, et l'obtint pour sa collection de prpuces[79]. + +Ils ont excit de grandes querelles ces prpuces. On ne regarda pas +seulement la circoncision comme un sacrement de l'ancienne loi, en +ce qu'elle toit un signe de l'alliance de Dieu avec la postrit +d'Abraham; on voulut que ce bout de peau qu'on retranchoit du membre +gnital, remt le pch originel aux enfans. Les pres ont t diviss + ce sujet. S. Augustin, qui soutenoit cette opinion, a contre lui +tous ceux qui l'ont prcd, et depuis lui, S. Justin, Tertullien, +S. Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort plausible. +Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien aux femmes? Le pch originel +les entache tout comme les hommes; on devroit mme en bonne justice +leur couper plus qu' ceux-ci; car sans la curiosit d've, Adam +n'auroit pas pch. + +Les peres Conning et Coutu ont soutenu, d'aprs M. Huet, qu'il n'toit +rien moins qu'vident que l'on ne circoncit pas les femmes. En effet, +Huet sur Origne, dit positivement qu'on circoncit presque toutes les +gyptiennes[80], on leur coupoit une partie du clitoris qui nuiroit +l'approche du mle; d'autres subissent la mme opration par principe +de religion, pour rprimer les effets de la luxure, parce que les +chatouillemens et l'irritation sont moins craindre quand le clitoris +est moins prominent. + +Paul Jove et Munster assurent que la circoncision est en usage pour les +femmes chez les Abyssins. C'est mme dans ce pays et pour ce sexe une +marque de noblesse; aussi ne la donne-t-on qu' celles qui prtendent +descendre de Nicaulis, reine de Saba. La circoncision des femmes est +donc trs indcise, et les rudits ne peuvent encore s'exercer. + +Une opration trs-embarrassante devoit tre quand il falloit couper, +o il ne restoit rien retrancher. Par exemple, comment oproit-on sur +les peuples qui, circoncis par propret ou par ncessit, se faisoient +Juifs, de sorte qu'il falloit les circoncire encore une fois pour +l'alliance? Il parot qu'alors on se contentoit de tirer de la verge +quelques gouttes de sang l'endroit o le prpuce avoit t dcoup; +et ce sang s'appeloit _le sang de l'alliance_; mais il falloit trois +tmoins pour que cette crmonie ft authentique, parce qu'il n'y avoit +plus de prpuce montrer. + +Les Juifs apostats s'efforoient, au contraire, d'effacer en eux les +marques de la circoncision et de se faire des prpuces. Le texte des +Macchabes y est formel. _Ils se sont fait des prpuces et ont tromp +l'alliance[81]._ S. Paul, dans la premire ptre aux Corinthiens, +semble craindre que les Juifs convertis au christianisme n'en usent de +mme! _Si dit-il, un circoncis est appel la nouvelle loi, qu'il ne +se fasse point de prpuce[82]._ + +Saint Jrme, Rupert et Haimon nient la possibilit du fait et croient +que la trace de la circoncision est ineffaable; mais les pres Conning +et Coutu ont soutenu dans le droit et dans le fait que la chose toit +possible; dans le droit par l'infaillibilit de l'criture, dans le +fait par les autorits de Galien et de Celse qui prtendent qu'on peut +effacer les marques de la circoncision. Bartholin[83] cite OEgnielte +et Fallope qui ont enseign le secret de supprimer cette marque dans +la chair d'un circoncis. Buxtorf le fils, dans sa lettre Bartholin, +confirme ce fait par l'autorit mme des Juifs: de plus, la matiere +tant trop grave pour que des hommes religieux voulussent y laisser +quelques doutes, les PP. Conning et Coutu ont prouv sur eux-mmes la +pratique indique par les mdecins que nous venons de citer. + +La peau est extensible par elle-mme un degr qu'on auroit peine + croire, si celle des femmes dans la grossesse et les vtemens +faits avec la tunique des tres anims, n'en toient des exemples +journaliers. On voit souvent des paupieres se relcher, ou s'alonger +exorbitamment. Or la peau du prpuce est exactement semblable celle +des paupieres. + +Ceci bien reconnu, les PP. Conning et Coutu se firent d'abord +lgitimement circoncire, et quand la racine de leur prpuce fut +consolide, ils y attacheront un poids, tel qu'ils purent le supporter +sans causer aucun raillement. La tension imperceptible et les linimens +d'huile rosat le long de la verge, faciliterent l'alongement de la +peau, au point qu'en quarante-trois jours Conning gagna sept lignes un +quart. Coutu qui avoit la peau plus calleuse n'en put donner que cinq +lignes et demie. On leur avoit fait une bote de fer-blanc double et +attache la ceinture pour qu'ils pussent uriner et vaquer leurs +affaires. Tous les trois jours on visitoit l'extension, et les peres +visiteurs, nomms commissaires _ad hoc_, dressoient registres de +l'arrive du nouveau prpuce de Conning, peu prs comme on fait au +Pont-Royal pour la cre de la Seine. + +Il est donc bien constat que la Bible a dit vrai pour les hommes; mais +Conning et Coutu n'ont pas eu la mme satisfaction pour les femmes. +Aucune ne voulut permettre qu'on lui attacht un poids au clitoris; en +sorte qu'il n'en est point aujourd'hui qui s'en fasse couper, ni par +crainte de l'approche de l'homme (car il y a des expdiens qui sauvent +tout inconvnient, comme on comprend bien)[84] ni en signe d'alliance, +parce qu'il est de fait qu'elles s'allient toutes sans avoir besoin +d'aucune diminution. On est bien loin aujourd'hui de s'affliger de la +prominence d'un clitoris... O que ce progrs des arts est norme en ce +sicle! + +On sait que les Turcs coupent la peau et n'y touchent plus, au lieu +que les Juifs la dchirent et gurissent plus facilement; au reste, +les enfans de Mahomet mettent le plus grand crmonial dans cette +opration. En 1581 Amurat III voulant faire circoncire son fils +an, g de quatorze ans, envoya un ambassadeur Henri III, pour +le prier d'assister la crmonie du prpuce qui devoit se clbrer + Constantinople au mois de mai de l'anne suivante: les ligueurs +et sur-tout leurs prdicateurs prirent occasion de cette ambassade +pour appeler Henri III _le roi Turc_, et lui reprocher qu'il toit le +parrain du grand-seigneur. + +Les Persans circoncisent l'ge de treize ans en l'honneur d'Ismal; +mais la mthode la plus singulire en ce genre est celle qui se +pratique Madagascar. On y coupe la chair trois diffrentes +reprises; les enfans souffrent beaucoup, et celui des parens qui se +saisit le premier du prpuce coup, l'avale. + +Herrera dit que chez les Mexicains, o d'ailleurs on ne trouve aucune +connoissance du mahomtisme ni du judasme, on coupe les oreilles et le +prpuce aux enfans aussi-tt aprs leur naissance, et que beaucoup en +meurent. + +Voil ce que l'on peut citer de plus remarquable sur cette matiere. +On ignore si la crainte du frottement et l'irritation qui en est une +suite, privoit les Juifs de la commodit de porter ce que nous appelons +des culottes; mais il est sr que les Isralites n'en portoient pas; en +quoi nos capucins non rforms ont imit le peuple de Dieu. Cependant +comme les rections auroient pu embarrasser dans certaines crmonies, +il toit enjoint de se servir alors d'un chauffoir[85] pour contenir +les parties gnitales. Aaron en reut l'ordre. + +Je m'apperois, en finissant ce morceau, que l'histoire des prpuces +n'est pas trs-anacrontique; mais quand on veut s'instruire dans les +livres saints, comme c'est assurment le devoir de tout chrtien, il +faut avoir le got robuste; car on y trouve des passages infiniment +plus fermes qu'aucun de ceux que j'ai cits. Lorsque, par exemple, on +voit le roi Sal poursuivant David venir dcharger son ventre[86] dans +une caverne au fond de laquelle ce dernier toit cach, et celui-ci +arriver bien doucement et couper avec la plus grande dextrit le +derrire du vtement de Sal, puis aussitt que le roi est parti, +courir aprs lui pour lui dmontrer qu'il auroit pu l'empaler aisment, +mais qu'il toit trop brave pour le tuer par derrire; quand on voit +cela, dis-je, on s'tonne. Mais lorsque passant d'tonnement en +tonnement on voit tour--tour sur ce vaste et saint thtre, des +hommes qui se nourrissent de leurs excrmens[87] et boivent de leur +urine[88]; Tobie que de la fiente d'hirondelle aveugle[89]; Esther qui +se couvre la tte de tout ce qu'il y de plus sale au monde[90]; les +paresseux qu'on lapide avec de la bouse de vache[91]; Isae rduit +manger les plus hideuses vacuations du corps humain[92]; des riches +qui _embrassoient des immondices_[93], d'autres qu'on aspergeoit dans +le temple mme, avec cette matire fcale; enfin zchiel qui tendoit +sur son pain cet trange ragot[94], lequel, Dieu, par un miracle, qui +ne parot pas tout le monde digne de sa bont, convertit en fiente de +boeuf[95]... Quand on voit tout cela, on ne s'tonne plus de rien. + +[Illustration: Cachet de Mirabeau] + +[Illustration: Autographe de MIRABEAU + +Lettre d'envoi de la suite de son travail sur la Prusse] + + + + +KADHESCH + + +La puissance des loix dpend presqu'uniquement de leur sagesse, et la +volont publique tire son plus grand poids de la raison qui l'a dicte. +C'est pour cela que Platon regarde comme une prcaution trs-importante +de mettre toujours la tte des dits un prambule raisonn, qui en +montre la justice en mme temps qu'il en expose l'utilit. + +En effet, la premire loi est de respecter les loix. La rigueur des +chtiments n'est qu'une vaine et coupable ressource, imagine par +des esprits troits et de mauvais coeurs, pour substituer la terreur +au respect qu'ils ne peuvent obtenir. Aussi est-ce une remarque +universelle et non dmentie par la plus vaste exprience, que les +supplices ne sont nulle part aussi frquens que dans les pays o +ils sont terribles; de sorte que la cruaut des peines dsigne +infailliblement la multitude des infracteurs, et qu'en punissant tout +avec la mme svrit, l'on force les coupables qui le plus souvent +ne sont que les foibles, commettre des crimes pour chapper la +punition de leurs fautes. + +Le gouvernement n'est pas toujours matre de la loi; mais il en est +toujours le garant, et que de moyens n'a-t-il pas pour la faire aimer! +Le talent de rgner n'est donc pas infiniment difficile acqurir; car +il ne consiste qu'en cela. J'entends bien qu'il est encore plus ais de +faire trembler tout le monde quand on a la force en main; mais il est +trs-facile aussi de gagner les coeurs; car le peuple a appris depuis +bien longtemps de tenir grand compte ses chefs de tout le mal qu'ils +ne lui font point, les adorer quand il n'en est pas ha. + +Quoi qu'il en soit, un imbcile obi peut comme un autre punir les +forfaits; le vritable homme d'tat sait les prvenir. C'est sur les +volonts plus que sur les actions qu'il cherche tendre son empire. +S'il pouvoit obtenir que tout le monde ft bien, que lui resteroit-il +faire? Le chef-d'oeuvre de ses travaux seroit de parvenir rester +oisif. + +C'est donc une grande maladresse que la jactance et l'abus du pouvoir; +le comble de l'art est de le dguiser (car tout pouvoir est dsagrable + l'homme) et surtout de ne pas savoir seulement employer les hommes +tels qu'ils sont, mais de parvenir les rendre tels qu'on a besoin +qu'ils soient. Cela est trs possible; car les hommes sont la longue +tels que le gouvernement les fait; guerriers, citoyens, esclaves, il +modele tout son gr, et quand j'entends un homme d'tat dire: _je +mprise cette nation_, je lve les paules et rponds en moi-mme: _et +toi, je te mprise de n'avoir pas su la rendre estimable_. + +C'est l le grand art des anciens qui paroissent nous avoir t aussi +suprieurs dans les sciences morales que nous l'emportons sur eux dans +les sciences physiques. Tout leur but toit de diriger les moeurs, de +former des caractres, d'obtenir de l'homme que pour faire ce qu'il +doit, il lui suffit de songer qu'il le doit faire. O, quel mobile +d'honneur, de vertu, de bien-tre, seroit la lgislation perfectionne +ainsi sur un seul principe! Les loix anciennes toient tellement le +fruit de hautes penses et de grands desseins, le produit du gnie, en +un mot, que leur influence a survcu aux moeurs des peuples pour qui +elles toient faites. Combien long-tems, par exemple, n'a pas dur le +prjug imprim par les anciens lgislateurs sur les mariages striles? + +Mose ne laissa gure aux hommes la libert de se marier ou non. +Lycurgue nota d'infamie ceux qui ne se marioient pas. Il y avoit mme +une solemnit particulire Lacdmone, o les femmes les produisoient +tout nus aux pieds des autels, leur faisoient faire la nature une +amende honorable, qu'elles accompagnoient d'une correction trs-svre. +Ces rpublicains si clbres avoient pouss plus loin les prcautions +en publiant des rglemens contre ceux qui se marieroient trop tard[96] +et contre les maris qui n'en usoient pas bien avec leurs femmes[97]. +On sait quelle attention les gyptiens et les Romains apportrent +favoriser la fcondit des mariages. + +S'il est vrai qu'il y eut dans les premiers ges du monde des femmes +qui affectoient la strilit, comme il parot par un prtendu fragment +du prtendu livre d'Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui +en fissent profession; mais les apparences n'y sont rien moins que +favorables. Il toit sur-tout alors ncessaire de peupler le monde. +La loi de Dieu et celle de la nature imposoient toutes sortes de +personnes l'obligation de travailler l'augmentation du genre humain; +et il y a lieu de croire que les premiers hommes se faisoient une +affaire principale d'obir ce prcepte. Tout ce que la Bible nous +apprend des patriarches, c'est qu'ils prenoient et donnoient des +femmes, c'est qu'ils mirent au monde des fils et des filles, et puis +moururent, comme s'ils n'avoient eu rien de plus important faire. +L'honneur, la noblesse, la puissance consistoient alors dans le nombre +des enfans; on toit sr de s'attirer par la fcondit une grande +considration, de se faire respecter de ses voisins, d'avoir mme une +place dans l'histoire. Celle des Juifs n'a pas oubli le nom de _Jar_, +qui avoit trente fils au service de la patrie; ni celle des Grecs les +noms de _Danas_ et d'_gyptus_, clbres par leurs cinquante fils et +leurs cinquante filles. La strilit passoit alors pour une infamie +dans les deux sexes et pour une marque non quivoque de la maldiction +de Dieu. On regardoit au contraire comme un tmoignage authentique de +sa bndiction d'avoir autour de sa table un grand nombre d'enfans. +Ceux qui ne se marioient pas toient rputs _pcheurs contre nature_. +Platon les tolre jusqu' l'ge de trente-cinq ans; mais il leur +interdit les emplois et ne leur assigne que le dernier rang dans +les crmonies publiques. Chez les Romains, les censeurs toient +spcialement chargs d'empcher cette sorte de vie solitaire[98]. +Les clibataires ne pouvoient ni tester ni rendre tmoignage[99]: la +religion aidoit en ceci la politique; les thologiens paens les +soumettoient des peines extraordinaires dans l'autre vie, et dans +leur doctrine le plus grand des malheurs toit de sortir de ce monde +sans y laisser des enfans; car alors on devenoit la proie des plus +cruels dmons[100]. + +Mais il n'est point de loix qui puissent arrter un dsordre +idal; aussi malgr les injonctions des lgislateurs, on ludoit +trs-communment dans l'antiquit les fins de la nature. L'histoire +ne dit point comment ni par qui commena l'amour des jeunes garons, +qui fut si universel. Mais un got si particulier, et en apparence si +bizarre, l'emporta sur les loix pnales, bursales, infamantes, etc., +sur la morale, sur la saine physique. Il faut donc que cet attrait ait +t trs-imprieux. Mais cette passion bizarre a une origine qui m'a +paru trs-singulire: je crois que l'impuissance dont la nature frappe +quelquefois, se confdra avec des tempramens effrns pour l'affermir +et la propager. Rien de plus simple. + +L'impuissance a toujours t une tache trs-honteuse. Chez les +Orientaux, les hommes marqus de ce sceau de rprobation eurent le +titre fltrissant d'_eunuques du soleil_, d'_eunuques du ciel, faits +par la main de Dieu_. Les Grecs les appelloient _invalides_. Les loix +qui leur permettoient les femmes, permettoient aussi ces femmes de +les abandonner. Les hommes condamns cet tat quivoque, qui dut tre +trs-rare dans les commencemens, galement mpriss des deux sexes, se +trouvrent exposs plusieurs mortifications qui les rduisirent +une vie obscure et retire; la ncessit leur suggra diffrens moyens +d'en sortir et de se rendre recommandables. Dgags des mouvemens +inquiets de l'amour tranger, et, au physique, de l'amour-propre, ils +s'assujettirent aux volonts des autres, et furent trouvs si dvous, +si commodes, que tout le monde en voulut avoir. Le plus atroce des +despotismes en augmenta bientt le nombre; les pres, les matres, +les souverains s'arrogrent le droit de rduire leurs enfans, leurs +esclaves, leurs sujets cet tat ambigu; et le monde entier, qui dans +le commencement ne connoissoit que deux sexes, fut tonn de se trouver +insensiblement partag en trois portions peu prs gales. + +La bizarrerie, la satit, le libertinage, l'habitude, des motifs +particuliers, une philosophie affecte ou tmraire, la pauvret, la +cupidit, la jalousie, la superstition concoururent cette rvolution +singulire; la superstition, dis-je, car les oprations les plus +avilissantes, les plus ridicules, les plus cruelles ont t imagines +par des fanatiques atrabilaires, qui dictent des loix tristes, sombres, +injustes, o la privation fait la vertu et la mutilation le mrite. + +Les Romains fourmilloient d'eunuques. En Asie et en Afrique on s'en +sert encore aujourd'hui pour garder les femmes; en Italie cette +atrocit n'a pour objet que la perfection d'un vain talent (I). Au Cap +les Hottentots ne coupent qu'un testicule, pour viter, disent-ils, les +jumeaux. Dans beaucoup de pays les pauvres mutilent pour teindre leur +postrit, afin que leurs malheureux enfans n'prouvent pas un jour la +double misre et de prir de faim et de voir prir les leurs. Il y a +bien des sortes d'eunuques! + +Quand on ne pense qu' perfectionner la voix, on n'enlve que les +testicules; mais la jalousie dans sa cruelle mfiance retranche toutes +les parties de la gnration: cette effroyable opration est trs +dangereuse; on ne peut la faire avec une sorte de succs qu'avant la +pubert; encore y a-t-il beaucoup de danger: pass quinze ans, peine +en rchappe-t-il un quart. Aussi ces sortes d'impuissants se vendent +cinq et six fois jusqu' vingt-deux mille de ces infortuns. Quelle +horrible plaie faite l'humanit! Les plus fameux sont thiopiens; ils +sont si hideux que les jaloux les paient au poids de l'or. + +Les impuissans absolus se qualifient d'_eunuques aqueducs_, parce +qu'tant dpourvus de la verge qui porte le jet au-dehors, ils sont +obligs de se servir d'un conduit de supplment, faute de ne pouvoir +lancer le jet comme les femmes dont la vulve a tout son ressort. Ceux +au contraire qui ne sont privs que des testicules, jouissent de toute +l'irritation que donnent les dsirs, et peuvent en un sens se dire trs +puissans (sur-tout lorsqu'ils n'ont t oprs qu'aprs que leur organe +a reu tout son dveloppement[101] mais avec cette triste exception +que, ne pouvant jamais se satisfaire, l'ardeur vnrienne dgnere chez +eux en une espece de rage; ils mordent les femmes qu'ils liment avec +une prcieuse continuit. + +On voit que cette sorte d'eunuques a le double avantage de servir sans +risque aux plaisirs des femmes et aux gots dpravs des hommes. +Autrefois tous les garons de la Gorgie se vendoient aux Grecs, et les +filles garnissoient les serrails. On comprend que l'on trouvoit dans +ce beau climat autant de Ganymedes que de Vnus; et si quelque chose +pouvoit excuser cette passion aux yeux de qui ne l'a pas, ce seroit +sans doute l'incomparable beaut de ces modeles. + +On comprend aujourd'hui, comme on sait, par le mot de _pch contre +nature_ tout ce qui a rapport la non-propagation de l'espece, et +cela n'est ni juste, ni bien vu. La sodomie, dans son rapport avec la +ville de l'Ecriture, est bien diffrente, par exemple, d'une simple +pollution. Quoique ce got bizarre que l'on a compris avec tant +d'autres dans le mot gnral _mollities_ ait t gnralement rpandu +dans les pays les plus polics, l'histoire ne cite rien d'aussi fort +que ce qui est rapport dans l'Ecriture. Toutes les villes de la +Pentapole en toient tellement infestes qu'aucun tranger n'y pouvoit +paratre qu'il ne ft en proie leurs dsirs. Les deux anges qui +vinrent visiter Loth furent l'instant assaillis par une multitude +de peuple[102]. En vain Loth leur prostitua ses deux filles: ce +singulier acte de vertu hospitalire ne lui russit pas. Il falloit +aux Sodomistes des derrires mles[103]; et les anges n'chapprent +que grce cet aveuglement subit qui empcha ces libertins de se +reconnotre les uns les autres. + +Cet tat ne dura pas longtemps; car en douze heures de tems tout fut +consum par la pluie de soufre, au point que Loth et ses filles, +retirs dans une antre, crurent que le monde venoit de prir par le +feu, comme il avoit lors du dluge pri par l'eau; et la crainte de +ne plus avoir de postrit dtermina ces filles, qui ne comptoient +apparemment pas sur les fruits de leur prostitution rcente, en tirer +au plus vite de leur pere. L'ane se dvoua la premire ce piteux +office; elle se coucha sur le bon homme Loth, qu'elle avoit enivr, lui +pargna toute la peine de ce sacrifice offert l'amour de l'humanit, +et le consomma sans qu'il s'en apert[104]. La nuit suivante sa soeur +en fit autant; et le bon Loth qui parot avoir t facile tromper et +dur rveiller, russit si bien dans ces actes involontaires, que ses +filles mirent au monde neuf mois aprs cette aventure, deux garons, +Moab, chef de la nation des Moabites[105], et Ammon, chef des Ammonites. + +On sait, indpendamment du tmoignage formel de S. Paul[106], que +les Romains porterent trs-loin ces excs de la pdrastie; mais +ce que ce grand aptre dit de remarquable, c'est que les femmes +prfroient de beaucoup le plaisir contre nature celui qu'elles +provoquent.--_Et foemin imitaverunt naturalem usum in eum usum qui +est contra naturam_; c'est dans le vingt-sixime verset du chapitre +cit au bas de la page qu'on lit ces paroles; et le verset suivant a +fourni au Caravage l'ide de son _Rosaire_, qui est dans le Musum du +grand-duc de Toscane. On y voit une trentaine d'hommes troitement lis +(_turpiter ligati_) en rond, et s'embrassant avec cette ardeur lubrique +que ce peintre sait rpandre dans ses compositions libertines. + +Au reste, la pdrastie a t connue sur tout le globe; les voyageurs +et les missionnaires en font foi. Ceux-ci rapportent mme un cas de +sodomie triple qui a embarrass et aiguis la sagacit du docteur +Sanchez: le voici. + +Marc Paul avoit dcrit, dans sa Description gographique, imprime en +1566, les hommes queue du royaume de Lambri. Struys avoit parl de +ceux de l'isle Formose et Gemelli Carreri de ceux de l'isle Mindors, +voisine de Manille. Tant d'autorits se trouverent plus que suffisantes +pour dterminer des missionnaires jsuites entreprendre de prfrence +des conversions dans ce pays-l. Ils ramenrent en effet de ces hommes + queue, qui par un prolongement du coccyx portaient vraiment des +queues de sept, huit et dix pouces, susceptibles, quant la mobilit, +de tous les mouvemens que l'on aperoit dans la trompe de l'lphant. +Or l'un de ces hommes queue se coucha entre deux femmes, dont l'une +ayant un clitoris considrable, se posta de la tte aux pieds et +plaa en pdraste son clitoris, tandis que la queue de l'insulaire +fournissoit sept pouces au vase lgitime: l'insulaire qui toit +complaisant se laissa faire, et pour occuper toutes ses facults il +approcha de l'autre femme et en jouit comme la nature y invite... Il y +avoit l assurment de quoi exercer les talens du prince des casuistes. + +Sanchez distingua: Pour la premire, dit-il, sodomie double +quoiqu'incomplete dans ses fins, parce que ni la queue ni le clitoris +ne pouvant verser la libation, ils n'oprent rien contre les voies de +Dieu et le voeu de la nature; quant la seconde, fornication simple. + +J'imagine que de pareilles queues auroient plus d'un genre d'utilit +Paris, o le got des pdrastes, quoique moins en vogue que du tems de +Henri III, sous le rgne duquel les hommes se provoquoient mutuellement +sous les portiques du Louvre, fait des progrs considrables. On +sait que cette ville est un chef-d'oeuvre de police; en consquence +il y a des lieux publics autoriss cet effet. Les jeunes gens qui +se destinent la profession sont soigneusement enclasss; car les +systmes rglementaires s'tendent jusques l. On les examine; ceux +qui peuvent tre agens et patiens, qui sont beaux, vermeils, bien +faits, potels, sont rservs pour les grands seigneurs, ou se font +payer trs-cher par les vques et les financiers. Ceux qui sont privs +de leurs testicules, ou en terme de l'art (car notre langue est plus +chaste que nos moeurs) qui n'ont pas le _poids du tisserand_, mais +qui donnent et reoivent forment la seconde classe; ils sont encore +chers parce que les femmes en usent, tandis qu'ils servent aux hommes. +Ceux qui ne sont plus susceptibles d'rections tant ils sont uss, +quoiqu'ils aient tous les organes ncessaires au plaisir, s'inscrivent +comme _patiens purs_ et composent la troisime classe: mais celle qui +prside ces plaisirs, vrifie leur impuissance. Pour cet effet on +les place tout nus sur un matelas ouvert par la moiti infrieure; deux +filles le caressent de leur mieux, pendant qu'une troisime frappe +doucement avec des orties naissantes le sige des dsirs vnriens. +Aprs un quart d'heure de cet essai, on leur introduit dans l'anus +un poivre long rouge qui cause une irritation considrable; on pose +sur les chauboulures produites par les orties de la moutarde fine de +Caudebec, et l'on passe le gland au camphre. Ceux qui rsistent ces +preuves, et ne donnent aucun signe d'rection servent comme patiens + un tiers de paie seulement... O qu'on a bien raison de vanter le +progrs des lumieres dans ce siecle philosophe! + + + + +BHMAH + + +DE LA BESTIALIT.--Ce titre rpugne l'esprit et fltrit l'ame. +Comment imaginer sans horreur qu'un got aussi dprav puisse exister +dans la nature humaine, lorsqu'on pense combien elle peut s'lever +au-dessus de tous les tres anims? Comment se figurer que l'homme +ait pu se prostituer ainsi? Quoi, tous les charmes, tous les dlices +de l'amour, tous ses transports... il a pu les dposer aux pieds d'un +vil animal! Et c'est au physique de cette passion, cette fievre +imptueuse qui peut pousser de tels carts, que des philosophes +n'ont pas rougi de subordonner le moral de l'amour! _Le physique seul +en est bon_[107], ont-ils dit.--Eh bien, lisez Tibulle et puis courez +contempler ce physique dans les Pyrnes o chaque berger a sa chevre +favorite; et quand vous aurez assez observ les hideux plaisirs du +montagnard brutal, rptez encore: _en amour le physique seul est bon_. + +Un sentiment trs philosophique peut engager fixer un moment ses +regards sur un sujet aussi trange, parce que ce sentiment donnant +la force d'carter toutes les ides que l'ducation, les prjugs, +et l'habitude nous inculquent tour tour, indique plus d'une vue +diriger, plus d'une exprience faire, dont les rsultats pourroient +tre utiles et curieux. + +La forme particuliere par laquelle la nature a distingu l'homme et +la femme, prouve que la diffrence des sexes ne tient pas quelques +varits superficielles; mais que chaque sexe est le rsultat peut-tre +d'autant de diffrences qu'il y a d'organes dans le corps humain, +quoiqu'elles ne soient pas toutes galement sensibles. Parmi celles +qui sont assez frappantes pour se laisser appercevoir, il en est dont +l'usage et la fin ne sont pas bien dtermins. Tiennent-elles au sexe +essentiellement, ou sont-elles une suite ncessaire de la disposition +des parties constituantes[108]? La vie s'attache toutes les formes, +mais elle se maintient plus dans les unes que dans les autres. Les +productions monstrueuses humaines vivent plus ou moins; mais celles +qui le sont extrmement prissent bientt. Ainsi l'anatomie, claire +autant qu'il seroit possible, pourroit dcider jusqu' quel point +on peut tre monstre, c'est--dire, s'carter de la conformation +particuliere son espece, sans perdre la facult de se reproduire, et +jusqu' quel point on peut l'tre sans perdre celle de se conserver. +L'tude de l'anatomie n'a pas mme encore t dirige sur ce plan, +pour lequel on pourroit mettre profit cette erreur de la nature, +ou plutt cet abus de ses dsirs et de ses facults qui portent la +bestialit. + +Les productions monstrueuses d'animaux diffrens conservent une +conformation particuliere aux deux especes, en perdant insensiblement +la facult de se reproduire. Les productions monstrueuses de l'humanit +nous apprendroient en outre jusqu' quel point l'ame raisonnable _se +transmet ou se dbrouille_, si l'on peut parler ainsi, d'avec l'ame +sensitive. Il est singulier que la physique ait ddaign ces recherches. + +La partie constitutive de notre tre, qui nous diffrencie +essentiellement de la brute, est ce que nous appellons l'ame. Son +origine, sa nature, sa destine, le lieu o elle rside sont une +source intarissable de problmes et d'opinions. Les uns l'anantissent + la mort; les autres la sparent d'un tout auquel elle se runit +par rfusion, comme l'eau d'une bouteille qui nageroit et que l'on +casseroit se runiroit la masse. Ces ides ont t modifies +l'infini. Les Pythagoriciens n'admettoient la rfusion qu'aprs des +transmigrations; les Platoniciens runissoient les ames pures, et +purifioient les autres dans des nouveaux corps. De l les deux especes +de mtempsycoses que professoient ces philosophes. + +Quant aux discussions sur la nature de l'ame, elles ont t le vaste +champ des folies humaines, folies inintelligibles leurs propres +auteurs. Thals prtendoit que l'ame se mouvoit en elle-mme; Pithagore +qu'elle toit une ombre pourvue de cette facult de se mouvoir en +soi-mme. Platon la dfinit une substance spirituelle se mouvant par un +nombre harmonique. Aristote, arm de son mot barbare d'_entlchie_, +nous parle de l'accord des sentimens ensemble. Hraclite la croit une +exhalaison; Pithagore un dtachement de l'air; Empdocle un compos +des lmens; Dmocrite, Leucide, Epicure un mlange de je ne sais quoi +de feu, de je ne sais quoi d'air, de je ne sais quoi de vent, et d'un +autre quatrieme qui n'a point de nom. Anaxagore, Anaximene, Archelas +la composoient d'air subtil; Hippone d'eau; Xnophon d'eau et de terre; +Parmnide de feu et de terre; Boce de feu et d'air. Critius la plaoit +tout simplement dans le sang; Hippocrate ne voyoit en elle qu'un esprit +rpandu par tout le corps; Marc-Antonin la prenoit pour du vent; et +Critolas, tranchant ce qu'il ne pouvoit dnouer, la supposoit une +cinquime substance. + +Il faut convenir qu'une pareille nomenclature a l'air d'une parodie; et +l'on croiroit presque que ces grands gnies se jouoient de la majest +de leur sujet, en voyant que le rsultat de leurs mditations toient +des dfinitions aussi ridicules, si en lisant les plus clbres +modernes, on toit plus clair sur cette matiere que les rveries des +anciens. Ce qui rsulte de plus remarquable de leurs opinions en ce +genre, c'est que jamais on n'avoit eu jusqu' nos dogmes modernes la +moindre ide de la spiritualit de l'ame, quoiqu'on la compost de +parties infiniment subtiles[109]. Tous les philosophes l'ont crue +matrielle, et l'on sait ce que presque tous pensoient de sa destine. +Quoi qu'il en soit, les folies thoriques, les hypothses mme +ingnieuses ne nous instruiront jamais autant que le pourroient des +expriences physiques bien diriges. + +Ce n'est pas que je croie qu'elles puissent nous apprendre, ni quelle +est la nature de l'ame ni le lieu o elle rside; mais les nuances de +ses dgradations peuvent tre infiniment curieuses et c'est le seul +chapitre de son histoire qui paroisse nous tre abordable. + +Il seroit infiniment tmraire de dcider que les brutes ne pensent +point, bien que le corps ait indpendamment de ce qu'on appelle l'ame, +le principe de la vie et du mouvement. L'homme lui-mme est souvent +machine: un danseur fait les mouvements les plus varis, les plus +ordonns dans leur ensemble, d'une manire trs-exacte, sans donner +la moindre attention chacun de ces mouvements en particulier. Le +musicien excuteur est peu prs de mme: l'acte de la volont +n'intervient que pour dterminer le choix de tel ou tel air. Le branle +donn aux esprits animaux, le reste s'excute sans qu'il y pense; les +gens distraits, les somnambules sont souvent dans un vritable tat +d'automates. Les mouvemens qui tendent conserver notre quilibre, +sont ordinairement trs-involontaires; les gots et les antipathies +prcedent dans les enfans le discernement. L'effet des impressions du +dehors sur nos passions, sans le secours d'aucune pense, par la seule +correspondance merveilleuse des nerfs et des muscles, n'est-il pas +trs-indpendant de nous? Et ces motions toutes corporelles rpandent +cependant un caractre trs-marqu sur la physionomie qui a une +sympathie toute particulire avec l'ame. + +Les animaux considrs dans un simple point de vue mcanique, +fourniroient donc dj un grand nombre de solutions ceux qui leur +refusent le don de la pense; et il ne seroit pas trs-difficile +de prouver qu'une grande partie de leurs oprations mme les plus +tonnantes ne la ncessitent pas. Mais comment concevoir que de +simples automates s'entendent, agissent de concert, concourent un +mme dessein, correspondent avec les hommes, soient susceptibles +d'ducation? On les dresse, ils apprennent; on leur commande, ils +obissent; on les menace, ils craignent; on les flatte, ils caressent; +enfin, les animaux nous offrent une foule d'actions spontanes, o +paroissent les images de la raison et de la libert; d'autant plus +qu'elles sont moins uniformes, plus diversifies, plus singulieres, +moins prvues, accommodes sur le champ l'occasion du moment; il +en est de mme qui ont un caractre dtermin, qui sont jaloux, +vindicatifs, vicieux. + +Ou de deux choses l'une, ou Dieu a pris plaisir former les btes +vicieuses et nous donner en elles des modles trs-odieux, ou elles +ont comme l'homme un pch originel qui a perverti leur nature. La +premiere proposition est contraire la Bible, qui dit que tout ce qui +est sorti des mains de Dieu toit bon et fort bon. Mais si les btes +toient telles alors qu'elles sont aujourd'hui, comment pourroit-on +dire qu'elles fussent bonnes et fort bonnes? O est le bien qu'un singe +soit malfaisant, un chien envieux, un chat perfide, un oiseau de proie +cruel? Il faut recourir la seconde proposition et leur supposer un +pch originel; supposition gratuite et qui choque la raison et la +religion. + +Ce n'est donc point encore une fois par des raisonnemens thoriques +que l'on peut tracer la ligne de dmarcation entre l'homme et la bte. +Notre ame a trop peu de points de contact pour qu'il soit facile, +mme la physique, de pntrer jusqu' elle, d'effleurer seulement +sa substance et sa nature; on ne sait o fixer son siege. Les uns +ont prtendu qu'elle est dans un lieu particulier d'o elle exerce +son empire. Descartes a voulu la grande pinale; Vicussens le centre +ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le corps calleux; d'autres les +corps cannels. Le climat, sa temprature, les alimens, un sang pais +ou lent, mille causes purement physiques forment des obstructions qui +influent sur sa manire d'tre; ainsi en poussant les suppositions on +varieroit les effets l'infini, et l'on montreroit par les rsultats, +comme il suit assez de l'exprience, qu'il n'y a guere de tte, quelque +saine qu'elle puisse tre, qui n'ait quelque tuyau fort obstru. + +Le curieux, l'intressant, l'utile, seroient donc de savoir jusqu' +quel point un tre dgrad de l'espece humaine par sa copulation avec +la brute, peut tre plus ou moins raisonnable; c'est peut tre la seule +manire d'assiger la nature qui puisse en ce genre lui arracher une +partie de son secret; mais pour y parvenir il auroit fallu suivre les +produits, leur donner une ducation convenable et tudier avec soin ces +sortes de phnomenes. On auroit probablement tir de cette opration +plus d'avantage pour le progrs des connoissances humaines que des +efforts qui apprennent parler aux sourds et aux muets, qui enseignent +les mathmatiques un aveugle, etc.; car ceux-ci ne nous montrent +qu'une mme nature, un peu moins parfaite dans son principe, en ce que +le sujet est priv d'un ou deux sens et qu'on a perfectionne; au lieu +que le fruit d'une copulation avec la brute, offrant, pour ainsi dire, +une autre nature, mais ente sur la premire, clairciroit plusieurs +des points dont le dveloppement a tant occup tous ces tres pensans. + +Il est difficile de mettre en doute qu'il n'ait exist des produits +de la nature humaine avec les animaux, et pourquoi n'y en auroit-il +point? La bestialit toit si commune parmi les Juifs qu'on ordonnoit +de brler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient commerce avec +les animaux[110], et voil ce qui, selon moi, est bien trange; je +conois comment un homme rustique ou drgl, emport par la fougue +d'un besoin ou les dlires de l'imagination, essaie d'une chvre, d'une +jument, d'une vache mme; mais rien ne peut m'apprivoiser avec l'ide +d'une femme qui se fait ventrer par un ne. Cependant un verset du +Lvitique[111] porte: _La bte quelle qu'elle soit_. D'o il rsulte +videmment que les Juives se prostituoient _ toute espce de bte +indistinctement_; voil ce qui est incomprhensible. + +Quoi qu'il en soit, il parot certain qu'il a exist des produits de +chevres avec l'espce humaine. Les satyres, les faunes, les gypans, +toutes ces fables en sont une tradition trs-remarquable. _Satar_ +en arabe signifie _bouc_; et le bouc expiatoire ne fut ordonn par +Moyse que pour dtourner les Isralites du got qu'ils avoient +pour cet animal lascif[112]. Comme il est dit dans l'Exode qu'on ne +pouvoit voir la face des dieux, les Isralites toient persuads que +les dmons se faisoient voir sous cette forme[113], et c'est l le ++Phasma tragou+ dont parle Jamblique. On trouve dans Homre de ces +apparitions. Manethon, Denis d'Halicarnasse et beaucoup d'autres +offrent des vestiges trs remarquables de ces productions monstrueuses. + +On a ensuite confondu les incubes et les succubes avec les vritables +produits. Jrmie parle de _faunes suffocans_[114] (I). Hraclite a +dcrit les satyres qui vivoient dans les bois[115] et jouissoient en +commun des femmes dont ils s'emparoient. Edouard Tyson a trait dans +le mme genre des pigmes, des cynocphales, des sphinx; ensuite il +dcrit les orang-outang et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des +singes qui se rapprochent absolument de l'espce humaine; car un bel +orang-outang, par exemple, est plus beau qu'un laid Hottentot. Munster +sur la Gense et le Lvitique a fait le +tragomorphoi+ tous ces monstres +et a trouv des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham Seba +admet des ames ces faunes[116], desquels il parot qu'on ne peut +gure contester l'existence. + +Nous n'avons rien d'aussi positif, il est vrai, sur les centaures et +les minotaures; mais il n'y a pas plus d'impossibilit ce qu'ils +aient t qu' l'existence des produits d'autres espces[117]. Dans +le sicle pass il fut beaucoup question de l'homme cornu que l'on +prsenta la cour. On connot l'histoire de la fille sauvage, +religieuse Chlons, qui vit encore, et qui pourroit trs-bien avoir +quelque affinit avec les habitans des bois. Feu M. le Duc avoit +Chantilly un orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer. +Tout le monde a lu ce que Voltaire a crit sur les monstres d'Afrique. +Il parot que cette partie du monde que l'on ne connot que bien peu, +est le thtre le plus ordinaire de ces copulations contre nature; il +faut en chercher probablement la cause dans la chaleur, plus excessive +dans ces contres, qu'en aucun autre endroit du globe, parce que le +centre de l'Afrique, qui est sous la ligne, est plus loign des mers +que les terres des autres parties du monde situes dans des latitudes +semblables. Les accouplements monstrueux y doivent donc tre assez +communs et ce seroit l la vritable cole des altrations, des +dgradations[118] et peut-tre du _perfectionnement_ physique de +l'espce humaine. Je dis du _perfectionnement_; car qu'est-ce qu'il y +auroit de plus beau dans les tres anims que la forme du centaure, par +exemple? + +Notre illustre Buffon a dj fait en ce genre tout ce qu'un +particulier, qui n'est pas riche, peut se permettre. Nous avons la +suite de ces varits dans les especes de chiens, les accouplemens +de diffrentes especes d'animaux, l'histoire des produits de mulets, +dcouverte entirement neuve, etc. Mais ce grand homme ne nous a pas +donn ses expriences sur les mlanges des hommes avec les btes, et +c'est ce qu'il faudroit imprimer, afin qu'il ft possible de suivre ses +grandes vues, et qu'en perdant un si beau gnie, nous ne perdissions +par la suite de ses ides. + +La bestialit existe plus communment qu'on ne croit en France, non par +got, heureusement, mais par besoin. Tous les ptres des Pyrnes sont +bestiaires. Une de leurs plus exquises jouissances est de se servir des +narines d'un jeune veau qui leur lche en mme temps les testicules. +Dans toutes ces montagnes peu frquentes, chaque ptre a sa chvre +favorite. On sait cela par les curs basques. On devroit, par la voie +de ces curs, faire soigner ces chvres engrosses et recueillir leurs +produits. L'intendant d'Auch pourroit aisment parvenir ce but, sans +faire rvler des confessions[119] (abus de religion atroce dans tous +les cas); il pourroit se procurer de ces produits monstrueux par +ces curs; le cur demanderoit son pnitent _sa matresse_ qu'il +remettroit au subdlgu de l'endroit sans rvler le nom de l'_amant_. +Je ne vois pas quel inconvnient il y auroit, tourner au profit du +progrs des connoissances humaines, un mal que l'on ne sauroit gure +empcher. + + + + +L'ANOSCOPIE + + +On sait que dans tous les siecles, les jongleurs, les charlatans, +devins, mdecins, politiques ou philosophes (car il en est de toutes +ces sortes) ont eu plus ou moins d'influence. La nature de l'homme, +sans cesse ballotte entre le dsir et la crainte, offre tant +d'hameons l'usage de ceux qui tablissent leur crdit ou leur +fortune sur la crdulit de leurs semblables, qu'il y a toujours pour +eux quelque heureuse dcouverte faire dans l'ocan sans bornes des +sottises humaines; et quand on se contenteroit de rajeunir les vieilles +fascinations, les folies surannes, cet appt est si bien proportionn + l'avidit ignorante et grossire du peuple, auquel il est surtout +destin, que son effet est infaillible, quelqu'ignorans et mal-adroits +que puissent tre les professeurs de l'art si facile de tromper les +hommes. La philosophie et la physique exprimentale plus cultives, en +dtrompent sans doute un grand nombre; mais celui o le progrs des +connoissances humaines peut pntrer, sera toujours de beaucoup le plus +petit. + +Le mot de _devin_ se trouve trs-souvent dans la Bible; ce qui justifie +l'ancienne remarque qu'il n'y a eu parmi les auteurs sacrs que peu +ou point de philosophes. Moyse dfend gravement de consulter les +devins. La personne, dit-il, qui se dtournera aprs les devins et +les sorcieres en _paillardant_ avec eux, je mettroi ma face contre +la sienne[120]. Il y a plusieurs classes de sorciers indiques dans +l'criture. + +_Chaurnien_ en hbreu signifioit sages. Mais cette expression toit +fort quivoque et susceptible des diverses acceptions de _sagesse +vraie, sagesse fausse, maligne, dangereuse, affecte_. Ainsi dans tous +les tems il fut des hommes assez politiques, assez habiles pour faire +servir les apparences de la sagesse leurs intrts, au succs de +leurs passions, et pour dtourner l'tude, la science et le talent du +seul emploi qui les honore; je veux dire la recherche et la propagation +de la vrit. + +Les _Mescuphins_ toient ceux qui devinoient dans des choses crites +les secrets les plus cachs; les tireurs d'horoscopes, les interprtes +des songes, les diseurs de bonne aventure manoeuvroient ainsi. + +Les _Carthumiens_ toient les enchanteurs; par leur art ils fascinoient +les yeux et sembloient oprer des changemens fantastiques ou vritables +dans les objets et dans les sens. + +Les _Asaphins_ usoient d'herbes, de drogues particulires et du sang +des victimes pour leurs oprations superstitieuses. + +Les _Casdins_ lisoient dans l'avenir par l'inspection des astres: +c'toient les astrologues de ce tems-l. + +Ces honntes gens qui ne valoient assurment pas nos Comus toient en +fort grand nombre; ils avoient dans les cours des plus grands rois de +la terre un crdit immense; car la superstition qui a si bien servi +le despotisme, l'a toujours soumis ses lois, et du sein de cette +confdration terrible qui a ourdi tous les maux de l'humanit, le +triomphe de la superstition a toujours jailli, les ministres de la +religion toient trop habiles pour se dessaisir d'aucune des parties de +leur pouvoir: ils conservrent avec soin tout ce qui avoit trait la +divination; ils se donnrent en tout pour les confidens des dieux, et +ceignirent aisment du bandeau de l'opinion des hommes qui ne savoient +pas mme douter, science qui est peu prs la dernire dont l'homme +s'instruise. + +De tous les peuples qui ont ramp sous le joug de la superstition, nul +n'y fut plus soumis que les Juifs; on recueilleroit dans leur histoire +une infinit de dtails sur leurs pratiques folles et coupables. La +grace que Dieu leur faisoit en leur envoyant des prophtes pour les +instruire de sa volont, devenoit pour ces hommes grossiers et curieux +un pige auquel ils n'chappoient pas. L'autorit des prophetes, leurs +miracles, le libre accs qu'ils avoient auprs des rois, leur influence +dans les dlibrations et les affaires publiques, les faisoient +tellement considrer par la multitude, que l'envie d'avoir part ces +distinctions, en s'arrogeant le don de prophtie devenoit une passion +dvorante, en sorte que si l'on a dit de l'gypte que tout y toit +_dieu_, il fut un tems o l'on pouvoit dire de la Palestine que tout +y toit _prophte_: il y en eut sans doute plus de faux que de vrais; +on n'ignore pas mme que les Juifs avoient des enchantemens et des +philtres particuliers pour inspirer le don de prophtie dans lesquels +ils faisoient usage de sperme humain, de sang menstruel, et de tout +plein d'autres choses aussi inutiles que dgotantes avaler; mais +les miracles sont une chose si aise oprer aux yeux du peuple, +et la pieuse obscurit des discours, le ton apocalyptique, l'accent +enthousiaste sont si imposans, que les succs furent trs-partags +entre les vrais et les faux-prophetes; ceux-ci eurent recours aux arts +et aux sciences occultes; ils firent ressource de tout et parvinrent +lever autel contre autel. + +Mose lui-mme nous dit dans l'Exode que les enchanteurs de Pharaon ont +opr des miracles vrais ou faux; mais que lui, envoy du Dieu vivant +et soutenu de son pouvoir, en a fait de beaucoup plus considrables +qui ont grivement afflig l'gypte, parce que le coeur de son roi +tait endurci. Nous devons le croire religieusement, et surtout nous +applaudir de n'en avoir pas t spectateurs. Aujourd'hui que l'illusion +des joueurs de gobelets, tout ce que la mcanique peut avoir de plus +propre surprendre, induire en erreur, les tonnans secrets de la +chimie, les prodiges sans nombre qu'ont oprs l'tude de la nature +et les belles expriences qui chaque jour levent une petite partie du +voile qui couvre ses oprations les plus secretes; aujourd'hui, dis-je, +que nous sommes instruits de tout cela jusqu' un certain point, il +seroit craindre que notre coeur ne s'endurct comme celui de Pharaon; +car nous connoissons infiniment moins le dmon que les secrets de la +physique; et, comme on l'a remarqu, il semble que, grace au got de la +philosophie qui nous investit et franchit peu peu les barrires mmes +jusqu'ici les plus impntrables, l'empire du dmon va tous les jours +en dclinant. + +Peut-tre feroit-on un ouvrage assez curieux que l'histoire dtaille, +autant qu'elle peut l'tre, des augures, des artifices, des prophetes, +de leurs manoeuvres, des divinations de toute espce, dcrites ou +dvoiles par l'oeil svre et perspicace d'un philosophe. Mais de +toutes celles qu'il pourroit exposer aux yeux dessills des nations, +il n'en seroit pas de plus bizarre que celle qui sauva d'une triste +catastrophe une socit fameuse par son zle pour la propagation de la +foi, et qui, trop persuade que cette foi suffisoit pour pntrer dans +les tnebres de l'avenir, contracta avec une lgret fort imprudente +un engagement qu'elle n'auroit pu remplir, sans le secours fortuit d'un +horoscope trs-trange. + +Un essaim de Jsuites envoy la Chine y prchoit la vraie religion, +lorsqu'une scheresse effroyable sembla destiner cet empire n'tre +plus qu'un vaste tombeau; les Chinois alloient prir et avec eux les +Jsuites, vainement invoqus par le despote, sans un miracle qu'ils +pressentirent avec une merveilleuse sagacit, et qui a rendu jamais +cette socit fameuse dans ces contres dsoles. Un pote moderne +a racont cette anecdote d'une manire plus piquante que nous ne le +saurions faire, et nous nous bornerons transcrire ses vers, sans +approuver ses licences. + + Fiers rejetons du fameux Loyola, + Dont Port-Royal a foudroy l'cole; + Vous que jadis sans cesse harcela + Le grand Pascal, tay de Nicole; + Vous qui, de Rome usant les arsenaux, + Ftes frapper du fatal anathme, + Pour soutenir votre lche systme, + Les Augustins, sous le nom des Arnaud. + Vous, dont Quesnel, digne fils de Brule, + A tant de fois prouv la frule, + Et qui voyant dans ses puissans crits, + Des Molina les sentimens proscrits; + Contre son livre, au benin Clment onze, + Ftes pointer le redoutable bronze. + Vous qui dans la Chine alliez la fois, + Confucius et Dieu mort sur la croix; + Et dont le culte quivoque et commode, + Rapporte Dieu celui d'une pagode. + De la morale ternels corrupteurs; + Qui du salut largissez la voie, + Et qui, guidant par des chemins de fleurs, + Les pnitens que le ciel vous envoie, + Au champ de Dieu ne semez que l'ivroie. + Des grands du siecle adroits adulateurs; + Vils artisans de mensonge et de fourbe, + De qui le dos sous l'iniquit courbe; + Qui dmasqus et par-tout reconnus, + Etes pourtant par-tout les bien venus; + (Car il n'est lieux de l'un l'autre ple, + O Dieu merci n'ayez le premier rle.) + Dites-nous donc, par quel puissant moyen, + Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres, + Et de coffer la mtre des aptres, + Chez l'infidle et le peuple chrtien? + Si l'on en croit vos longs martyrologes, + O le mensonge a trac vos loges, + L'Inde rougit du sang de nos martirs: + Sur un trpied vous rendez des oracles; + Et le paen avide de miracles, + Les voit clore au gr de ses desirs. + L'aride mort au teint livide et blme, + Lche sa proie votre voix suprme; + Par vous le sang qu'elle a coagul, + Dans les vaisseaux a de nouveau coul, + A l'ordre seul d'un petit taumaturge, + L'air de vapeurs ou se charge ou se purge; + Et vous avez vos commandemens, + Le vent, la foudre et tous les lmens. + A ce propos on m'a fait certain conte, + Mes rvrends, qu'il faut que je vous conte. + A Lima, dans Golconde, o la terre en son sein, + De ses sablons forme la riche pierre, + Dont le poli rflchit la lumiere + En cent faons; toit un jeune essaim + D'Ignatiens, qui dans l'me indienne, + Alloient, Dieu sait, plantant la foi chrtienne. + Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord, + Etoient, par eux catchiss d'abord. + Les Cordeliers qu'ils avaient pour annexe, + De leur ct baptisoient le beau sexe. + Tout alloit bien; et leur apostolat + Fructifioit, moyenant ce partage, + Si, que de Dieu, le nouvel hritage + Alloit croissant avec beaucoup d'clat. + L le dmon qu'en figure de bronze, + Fait adorer l'ignorance du bonze; + Graces aux fils d'Ignace et de Franois, + Alloit perdant tous les jours de ses droits. + L'Ignatien ces nouvelles plantes, + Distribuoit les graces suffisantes, + Si largement que l'efficace l + Glanoit aprs les fils de Loyola + Petitement. Quoi qu'il en soit, les drles, + Par maints bons tours, maintes belles paroles, + Passoient pour saints, se faisoient vnrer + Du peuple Indien qu'ils savoient attirer. + Le bruit en vint jusqu'au roi de Golconde: + Ce prince toit un vieux paen fieff, + Qui de son diable toit si fort coff, + Qu'il n'encensoit que cet esprit immonde, + Il vouloit voir ces aptres nouveaux, + Que de son diable on disoit les rivaux. + Bien croyoit-il entendre des oracles, + Et comme Hrode aller voir des miracles. + Nos rvrends, le crucifix en main, + Lui prchent Dieu, mort pour le genre humain, + En dclamant contre le simulacre + De Satanus. Le roi dont la bile cre + J s'chauffoit leurs beaux plaidoyers, + Leur dit: messieurs, quand aux dieux on insulte, + Et qu'on annonce un singulier culte; + Encor faut-il de preuves l'tayer. + Depuis six mois la scheresse afflige + Tout mon royaume; et votre zle exige + Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau. + Si dans trois jours vous n'en faites rpandre, + Comme imposteurs je vous ferai tous pendre: + Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau + Reprsenter l'absolu monarque, + Que ce seroit tenter le Tout-Puissant: + Nous connotrons, dit-il, cette marque, + S'il est le Dieu sur la terre agissant. + Force fut donc aux moines d'en promettre, + Sauf tenter l'avis du baromtre, + Qui consult par eux tous les instans, + Ne rpondoit jamais que du beau tems. + Tous de concert alloient plier bagage, + Pour le martyre prouvant peu d'attraits, + Quand un frater qu'ils laissoient l pour gage, + Et qui pour eux auroit pay les frais, + D'un tel dpart leur demanda la cause. + Las! dirent-ils, le prince nous propose + De dcorer nos collets de la hard, + S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard. + Quoi, voil tout? allez, reprit le frre, + Par Loyola, patron du monastre, + Dites au roi que ds demain matin + Nous en aurons, ou j'y perds mon latin. + Pas ne mentoit notre moderne Elie: + Du sein des mers un nuage lev, + A point nomm de sa fconde pluie, + Vit du pays chaque champ abreuv. + Et de crier en Golconde au miracle, + Et de donner le bon frere en spectacle, + Qui dit tout bas nos moines joyeux: + Mes rvrends, si j'ai tenu parole, + Vous le devez certaine v....., + Qu'exprs pour vous me conservent les cieux. + Toutes les fois que l'atmosphere aride, + Va condensant de nouvelles vapeurs, + L'air surcharg de l'lment humide, + Ne manque pas de doubler mes douleurs. + On n'en dit mot messieurs de Golconde, + Dans le pays il resta constat, + Que ce n'toit qu'un fruit de saintet, + Et non celui de cette peste immonde, + Dont le pnard se trouvoit infect. + Puisque le bien nat ainsi du dsordre, + Que le bon Dieu la conserve tout l'ordre. + +On voit, toute plaisanterie part, combien cet trange baromtre fut +utile et la Chine et aux missionnaires qui en ont rapport leur +fameuse querelle sur les lavemens. Les Chinois ne connoissent cette +sorte d'injection qu'on porte dans les intestins par le fondement que +depuis l'introduction des Jsuites dans leur empire; aussi ces peuples +en s'en servant l'appellent-ils _le remde des barbares_. + +Les Jsuites qui voyoient que le mot ignoble de _lavement_, avoit +succd celui de _clystere_ gagnerent l'abb de S. Cyran, et +employerent leur crdit auprs de Louis XIV, pour obtenir que le mot +_lavement_ fut mis au nombre des expressions dshonntes: ensorte +que l'abb de S. Cyran les reprocha au pere Garasse, qu'on appeloit +l'Hlne de la guerre des Jsuites et des Jansnistes; mais, disoit +le pere _Garasse_, je n'entends par _lavement_ que _gargarisme_: ce +sont les apothicaires qui ont profan ce mot un usage messant. +On substitua donc le mot _remde_ celui de _lavement_. Remde +comme quivoque parut plus honnte, et c'est bien l notre genre de +chastet[121]. Louis XIV accorda cette grce au pre le Tellier. Ce +prince ne demanda plus de _lavement_, il demandoit _son remde_; et +l'acadmie fut charge d'insrer ce mot avec l'acception nouvelle dans +son dictionnaire... Digne objet d'une intrigue de cour! + +Il parot que cette honteuse maladie, appele _cristalline_, qui fut +le _barometre jsuitique_ dans la patrie de Confucius, et qui, dit-on, +se perptuait dans l'ordre des Jsuites de pre en frre, n'toit +autre chose que la maladie dont parle l'criture: _le Seigneur frappa +ceux de la ville et de la campagne dans le fondement_[122]. C'est +pour la gurison de cette maladie que les Jsuites ont une messe +imprime dans un missel[123] l'honneur de S. Job. Il n'y a rien l +qui forme inconsquence avec leur morale; car il est certain que leurs +casuistes encouragent braver le danger de la cristalline, bien loin +de l'improuver, quand ils croient que l'oeuvre de Dieu peut y tre +intresse. On lit dans le recueil du pere Jsuite Anufin un singulier +fait arriv l'un de leurs novices qui s'amusoit avec un jeune homme, +et qui fut surpris au milieu de ses dbats par un de ses confreres. +Celui-ci avoit eu la prudence d'observer travers la serrure et +de se taire; mais quand l'opration fut finie et le novice sorti, +malheureux, lui dit son camarade, que viens-tu de faire? J'ai tout +vu; tu mriterois que je te dnonasse; tu es encore tout enflamm de +luxure... tu ne peux pas nier ton crime...--Eh, mon cher ami, rpond le +coupable d'un ton de confiance et d'affection, vous ne savez donc pas +que c'est un Juif? je le convertirai, ou il restera l'ennemi de J.-C. +Dans l'une ou l'autre supposition n'ai-je pas raison de le sduire, ou +pour le sauver ou pour le rendre plus coupable? A ces mots le novice +observateur persuad, convaincu, pntr d'admiration, se prosterne, +baise les pieds de son confrre, fait son rapport; et le novice agent +est enregistr parmi les oprateurs des oeuvres du Trs-Haut. + + + + +LA LINGUANMANIE + + +Si l'on rduisoit toutes les passions de l'homme ses affections +primitives, tous ses idimes l'expression de ses penses-meres, si +je puis parler ainsi, en dpouillant celles-l de toutes les nuances +dont il les a dfigures, et ceux-ci de toutes les acceptions dont il a +surcharg leurs signes, les dictionnaires seroient moins volumineux et +les socits moins corrompues. + +Par exemple, combien l'imagination n'a-t-elle pas brod en amour le +canevas de la nature? Si ses efforts se fussent bornes l'embellir +des illusions morales les plus touchantes, nous devrions nous en +applaudir. Mais il y a beaucoup plus d'imaginations drgles +que d'imaginations sensibles; et voil pourquoi il y a plus de +libertinage que de tendresse parmi les hommes; voil pourquoi il faut +maintenant une foule d'pithtes pour retracer toutes les nuances +d'un sentiment, qui tide ou exalt, vicieux ou hroque, gnreux +ou coupable, n'est aprs tout et ne sera jamais que le penchant plus +ou moins vif d'un sexe vers l'autre. L'impudicit, la lubricit, la +lascivet, le libertinage, la mlancolie rotique sont des qualits +trs-distinctes, et ne sont cependant que des nuances plus ou moins +fortes des mmes sensations. La lubricit, la lascivet, par exemple, +sont des aptitudes purement naturelles au plaisir; car plusieurs +especes d'animaux sont lascifs et lubriques; mais il n'en est point +d'_impudiques_. L'impudicit est une qualit inhrente la nature +raisonnable et non pas une propension naturelle, comme la lubricit. +L'impudicit est dans les yeux, dans la contenance, dans les gestes, +dans les discours: elle annonce un temprament trs-violent, sans en +tre la preuve bien certaine; mais elle promet beaucoup de plaisir +dans la jouissance et tient sa promesse, parce que l'imagination est +le vritable foyer de la jouissance que l'homme a varie, prolonge, +tendue par l'tude et le raffinement des plaisirs. + +Mais enfin, ces dnominations et toutes les autres de cette espece, +ne sont autre chose qu'un apptit violent qui porte jouir sans +mesure, chercher sans cette retenue, peut-tre plus naturelle qu'on +ne croit, mais dans sa plus grande partie d'institution humaine; +chercher, dis-je, sans cette retenue que nous appelons _pudeur_, les +moyens les plus varis, les plus industrieux, les plus srs de se +satisfaire, d'teindre des feux qui dvorent, mais dont la chaleur est +si sduisante, qu'on les provoque aprs les avoir treints. + +Cet tat tient purement la nature et notre constitution. C'est +la faim, le sentiment du besoin de prendre sa nourriture, lequel par +excs de sensualit produit la gourmandise, et par la privation trop +longue des moyens de se satisfaire, dgnere en rage. Le dsir de la +jouissance qui est un besoin tout aussi naturel, quoique moins frquent +et plus ou moins imprieux, selon la diversit des tempramens, se +porte quelquefois jusqu' la manie, jusqu'aux plus grands excs +physiques et moraux, qui tous tendent la jouissance de l'objet par +lequel peut tre assouvie la passion ardente dont on est agit. + +Cette fievre dvorante s'appelle chez les femmes _nimphomanie_[124]; +elle s'appelleroit chez les hommes _mentulomanie_, s'ils y toient +aussi sujets qu'elles; mais leur conformation s'y oppose, et plus +encore leurs moeurs qui, exigeant moins de retenue et de contrainte, et +ne comptant la pudeur qu'au nombre de ces raffinemens dont l'industrie +humaine a su embellir ou nuancer les attraits de la nature, ne les +exposent point aux ravages des dsirs trop rprims ou trop exalts. +D'ailleurs nos organes tant beaucoup plus susceptibles de mouvemens +spontans que ceux de l'autre sexe, l'intensit des dsirs peut +rarement tre aussi dangereuse, bien que les hommes aussi bien que +les femmes aient des maladies produites par une cause peu prs +pareille[125]; mais dont une constitution mle, plus aise dtendre, +ne sauroit tre long-temps pntre. + +Il seroit triste, il seroit hideux de raconter les effets si bizarres +de la nymphomanie. Peut-tre le drglement de l'imagination y +contribue-t-il beaucoup plus que l'nergie vnrienne que le sujet qui +en est attaqu a reu de la nature. En effet, le prurit de la vulve +n'est point du tout la nymphomanie. Le prurit peut tre, la vrit, +une disposition cette manie; mais il ne faut pas croire qu'il en +soit toujours suivi. Il excite, il force porter les doigts dans les +conduits irrits; les frotter pour se procurer du soulagement, +comme il arrive dans toutes les parties du corps que l'on agace dans +la mme vue, pour y attnuer les causes irritantes. Ces titillations, +ces attouchemens, quelque vifs et dsirs qu'ils puissent tre, se font +du moins sans tmoins; au lieu que ceux qu'occasionne la nymphomanie +bravent les spectateurs et les circonstances. C'est que le prurit +ne s'tablit que dans la vulve, au lieu que la manie forcene de la +jouissance rside dans le cerveau. Mais la vulve lui transmet en outre +l'impression qu'elle reoit avec des modifications propres investir +l'ame d'une foule d'ides lascives. De l ce feu s'alimente lui-mme; +car la vulve est affecte son tour par l'influence de l'ame avide +de volupt, indpendamment de toute impression des sens, et ragit +sur le cerveau. Ainsi l'ame est de plus en plus profondment pntre +de sensations et d'ides lascives, qui, ne pouvant pas subsister trop +longtems sans la fatiguer, dtermine sa volont faire cesser cette +inquitude attache la prolongation de tout sentiment trop vif, +employer tous les moyens imaginables pour parvenir ce but. + +Il est incroyable combien l'industrie humaine aiguise par la passion +a vari les moyens de donner du plaisir, ou plutt les attitudes du +plaisir; car il est toujours le mme, et nous avons beau lutter contre +la nature, nous ne dpasserons pas son but. Elle parot avoir distribu + la vrit beaucoup de provoquans dans ses productions[126]. Mais +il est certain que les fibres du cerveau s'tendent indpendamment +d'aucune affection immdiate de la nature. Tout ce qui chauffe +l'imagination, agace les sens ou plutt la volont laquelle +trs-souvent les sens ne suffisent point, et ceux-ci sont au moins +autant aids par celle-l, que l'imagination peut jamais l'tre par +le temprament le plus vif, le plus ardent, par les sens les mieux +disposs, les mieux servis de l'ge et des circonstances. + +Ensuite comme c'est le propre de toutes les passions de l'ame +de devenir plus violentes, en raison de la rsistance et que la +nymphomanie n'est pas facile contenter, elle finit par tre +insatiable. Les femmes qui en sont atteintes ne gardent plus aucune +mesure; et ce sexe si bien fait pour une molle rsistance, pour taler +tous les charmes de la timide pudeur, dshonore dans cette affreuse +maladie, ses attraits par les plus sales prostitutions; il demande, +il recherche, il attaque; les dsirs s'irritent par ce qui sembleroit +devoir suffire pour les assouvir et qui suffiroit en effet, si le +simple prurit de la vulve sollicitoit le plaisir. Mais quand le foyer +du dsir est le cerveau, il s'accrot sans cesse; et Messaline, plutt +lasse que rassasie[127], court sans relche aprs le plaisir et +l'amour qui la fuit avec horreur. + +Il faut en convenir cependant: l'observation nous offre en ce genre +quelques phnomenes qui semblent le simple ouvrage de la nature. M. de +Buffon a vu une jeune fille de douze ans, trs brune, d'un teint vif +et trs color, de petite taille, mais assez grasse, dj forme et +orne d'une jolie gorge, qui faisoit les actions les plus indcentes au +seul aspect d'un homme. La prsence de ses parens, leurs remontrances, +les plus rudes chtimens, rien ne la retenoit; elle ne perdoit +cependant pas la raison et ses accs affreux cessoient quand elle toit +avec des femmes. Peut-on supposer que cet enfant avoit dj beaucoup +abus de son instinct? + +En gnral, les filles brunes, de bonne sant, d'une complexion forte, +qui sont vierges, et surtout celles qui, par leur tat, semblent +destines ne pouvoir cesser de l'tre; les jeunes veuves, les +femmes qui ont des maris peu vigoureux, ont le plus de disposition + la nymphomanie, et cela seul prouveroit que le principal foyer de +cette maladie est dans une imagination trop aiguise, trop imptueuse; +mais que l'inaction, contre nature, des sens pourvus de force et de +jeunesse en est aussi un des principaux mobiles. Il est donc juste que +chaque individu consulte son instinct dont l'impulsion est toujours +sre. Quiconque est conform de manire procrer son semblable, a +videmment droit de le faire; c'est le cri de la nature qui est la +souveraine universelle, et dont les loix mritent sans doute plus +de respect que toutes ces ides factices d'ordre, de rgularit, de +principes dont nous dcorons nos tyranniques chimres et auxquelles +il est impossible de se soumettre servilement, qui ne font que +d'infortunes victimes ou d'odieux hypocrites, et qui ne reglent rien +pas plus au physique qu'au moral que les contrarits faites la +nature ne peuvent jamais ordonner. Les habitudes physiques exercent un +empire trs-rel, trs-despotique, souvent trs-funeste, et exposent +plus souvent des maux cruels qu'elles n'arment contr'eux. La machine +humaine ne doit pas tre plus rgle que l'lment qui l'environne; +il faut travailler, se fatiguer mme, se reposer, tre inactif, selon +que le sentiment des forces l'indique. Ce seroit une prtention +trs-absurde et trs-ridicule que de vouloir suivre la loi d'uniformit +et se fixer la mme assiette, quand tous les tres avec lesquels +on a des rapports intimes sont dans une vicissitude continuelle. +Le changement est ncessaire, ne ft-ce que pour nous prparer aux +secousses violentes qui quelquefois branlent les fondemens de notre +existence. Nos corps sont comme des plantes dont la tige se fortifie au +milieu des orages par le choc des vents contraires. + +L'exercice, une gymnastique bien conue seroit sans doute la ressource +la plus efficace contre les suites dangereuses de la vie inactive; +mais cette ressource n'est pas galement l'usage des deux sexes. +L'quitation, par exemple, ne parot pas trs convenable aux femmes, +qui ne peuvent guere en user qu'avec danger, ou avec des prcautions +qui la rendent presque inutile. Il est si vrai que la nature ne les +a pas disposes pour cet exercice, que l seulement elles paroissent +perdre les graces qui leur sont particulieres, sans prendre celles du +sexe qu'elles veulent imiter. + +La danse parot plus compatible aux agrmens propres aux femmes; mais +la maniere dont elles s'y livrent est souvent plus capable d'nerver +que de fortifier les organes. Les anciens qui ont eu le grand art de +faire servir les plaisirs des sens au profit du corps, avoient fait +de la danse une partie de leur gymnastique: ils employoient la musique +pour calmer ou diriger les mouvemens de l'me; ils embellissoient +l'utile, ils rendoient salutaire la volupt. + +Mais si dans la naissance des corps politiques les amusemens furent +assortis la svrit des institutions dont ces corps tiroient leur +force, ils dgnrerent bien rapidement avec les moeurs,[128] et si les +anciens s'occuperent d'abord trouver tout ce qui pouvoit augmenter +les forces et conserver la sant, ils en vinrent ne chercher qu' +faciliter et tendre les jouissances; et c'est encore ici une occasion +de remarquer combien nous les exaltons pour nous calomnier nous-mmes. +Quel parallle y a-t-il faire de nos moeurs avec l'esquisse que je +vais tracer? + +Quand une femme avoit _coricobol_ une demi-heure, de jeunes personnes, +soit filles, soit garons, selon le got de l'actrice, l'essuyoient +avec des peaux de cygne. Ces jeunes gens s'appelloient _Jatralipt_. +Les _Unctores_ rpandoient ensuite les essences. Les _Fricatores_ +dtergeoient la peau. Les _Alipari_ piloient. Les _Dropacist_ +enlevoient les cors et les durillons. Les _Paratiltri_ toient des +petits enfants qui nettoyoient toutes les ouvertures, les oreilles, +l'anus, la vulve, etc. Les _Picatrices_ toient de jeunes filles +uniquement charges du soin de peigner tous les cheveux que la nature +a rpandus sur le corps, pour viter les croisements qui nuisent aux +intromissions. Enfin, les _Tractatrices_ ptrissoient voluptueusement +toutes les jointures pour les rendre plus souples. Une femme ainsi +prpare se couvroit d'une de ces gazes, qui, selon l'expression d'un +ancien, ressembloient _du vent tissu_, et laissoit briller tout +l'clat de la beaut; elle passoit dans le cabinet des parfums, o au +son des instrumens qui versoient une autre sorte de volupt dans son +me, elle se livroit aux transports de l'amour... Portons-nous les +raffinemens de la jouissance jusqu' cet excs de recherches[129]? + +Il seroit possible d'apporter en preuve de notre infriorit en fait +de libertinage, par rapport aux anciens, une infinit de passages qui +tonneroient nos satyres les plus dtermins. Nous avons dj montr +dans un morceau de ces mlanges trs en raccourci, ce que le peuple +de Dieu savoit faire[130]. rasme a recueilli dans les auteurs Grecs +et Romains une foule d'anecdotes et de proverbes qui supposent des +faits dont l'imagination la plus hardie est effraye: j'en citerai +quelques-uns. + +Nous n'avons point, par exemple, de mauvais lieux qui puissent nous +donner une ide de ce qu'on appelloit Samos _le parterre de la +nature_. C'toient des maisons publiques o les hommes et les femmes +ple-mle s'abandonnoient tous les genres de libertinages (I): car +ce seroit prostituer le mot volupt que de l'employer ici. Les deux +sexes y offroient des modles de beaut, et de l le titre de _parterre +de la nature_[131]. Les vieilles mettoient encore profit dans +d'autres lieux les restes de leur lubricit. Elles toient tellement +impudiques qu'on les comparoit des animaux qui avoient l'odeur, +l'ardeur, la lascivet des boucs[132]. + + _..... Verum noverat + Anus caprissantis vocare viatica._ + +Dans l'le de Sardaigne qui n'a jamais t un pays trs-florissant ni +trs-peupl, le nom du lieu appel _Ancon_ avoit pour tymologie celui +de la reine Omphale, qui faisoit tribader ses femmes ensemble, puis les +enfermoit indistinctement avec des hommes choisis pour briller dans ces +sortes de combats.[133] + +On sait ce que le despotisme oriental a toujours cot l'humanit et + l'amour; il a dans tous les tems foul celle-l et profan celui-ci. +C'est de Sardanapale,[134] l'un des plus vils tyrans de ces contres, +que vient l'ide et l'usage d'unir la prostitution des filles et des +garons. + +Corinthe pouvoit le disputer Samos pour la perfection de la +prostitution publique; elle y toit tellement rvre qu'il y avoit +des temples o l'on adressoit sans cesse des prieres aux dieux pour +augmenter le nombre des prostitues[135]. On prtendoit qu'elles +avoient sauv la ville. Mais en gnral les Corinthiens passoient pour +possder presque exclusivement l'art de la souplesse et des mouvements +voluptueux[136]. On les reconnoissoit une certaine tournure, une +coupe, un galbe particuliers. + +Les Lesbiennes sont cites pour l'invention ou la coutume d'avoir rendu +la bouche le plus frquent organe de la volupt[137]. + +Diffrens peuples se distinguerent ainsi par des usages bien tranges +et plus frquens chez eux que chez tous les autres; de sorte que ce +qui n'est aujourd'hui que le vice de tel ou tel individu, toit alors +le caractre distinctif de tout un peuple. Ainsi, de ces peuples de +l'isle d'Euboe qui n'aimoient que les enfans et qui les prostituoient de +toutes manieres, vint le mot _chalcider_[138]. Ainsi l'on cra celui +de _phicidisser_ pour indiquer une fantaisie bien dgotante[139]. +On exprima l'habitude qu'avoient les habitans de Sylphos, l'une des +Cyclades, d'aider les plaisirs naturels par ceux de l'anus, au moyen +du mot _siphniasser_[140]. Ainsi l'on trouva des mots pour tout +peindre dans des sicles de corruption o l'on prouva de tout. De l, +le _cleitoriazein_[141], ou contraction des deux clitoris; opration +qu'Hesychius et Suida ont pris la peine de nous expliquer, en nous +apprenant que ce travail se fait comme le frai de la carpe contre sa +semblable; l'une s'agite quand l'autre s'arrte, et rciproquement +(d'o le proverbe _non fatis liques_); de l l'expression de +_cunnilangues_ que Snque dfinit ainsi: Les Phniciens diffroient +des Lesbiens en ce que les premiers se rougissoient les lvres pour +imiter plus parfaitement l'entre du vrai sanctuaire de l'amour; au +lieu que les Lesbiens qui n'y mettoient d'autre fard que l'empreinte +des libations amoureuses les avoient blanches[142], et ce n'est +pas la maniere la plus singuliere dont on ait par ses lvres; car +Sutone rapporte que le fils de Vitellius les enduisoit de miel pour +sucer le gland de son giton de maniere augmenter son plaisir, en +lubrifiant ainsi la peau fine qui revt cette partie, la salive de +l'agent imprgne de miel attiroit les flots d'amour. C'toit[143] un +aphrodisiaque connu et puissant pour les hommes uss. Mais Vitellius +faisoit cette crmonie tous les jours et publiquement sur tous ceux +qui vouloient s'y prter[144]; ce qui n'est guere plus bizarre que ces +libations (_semen et menstruum_) que certaines femmes, selon piphane, +offroient aux dieux, pour les avaler ensuite[145]. + + +Je finis cette singuliere rcapitulation par demander aux moralistes +si les anciens alloient beaucoup mieux que nous, et aux rudits quel +service ils croient avoir rendu aux hommes et aux lettres, quand ils +ont dterr ces anecdotes et tant d'autres pareilles dans les archives +de l'antiquit? + + + + +ANNOTATIONS DITES DU CHEVALIER DE PIERRUGUES + + + + +SUR L'ANAGOGIE + + +_Anagogie_, recherche du sens mystique des Ecritures, ravissement ou +lvation de l'esprit vers les choses divines; du grec +Anagg+, form +de +ana+, _en haut_, et de +ag+, je conduis. + + +Le sens anagogique, dit le rvrend pre Lamy (_Introduction +l'Ecriture sainte_, liv. II, chap. II), explique de la flicit +ternelle ce qui est dans l'criture de la Terre promise; c'est le ciel +dans ce sens. La Jrusalem de la terre, c'est la Jrusalem cleste; +l'homme form d'abord de la terre, anim ensuite du souffle de Dieu, +est l'image de l'homme revtu d'un corps corruptible, qui ressuscitera +un jour immortel. Il faut remarquer ici que les prophtes n'ont pas +moins prdit ce qui devait arriver Jsus-Christ et son Eglise par +leurs actions que par leurs paroles. Le prophte Ose, en pousant une +femme de mauvaise vie, reprsente Jsus-Christ, qui, par son union avec +l'Eglise, l'a purifie de toutes ses taches. Le serpent d'airain lev +dans le dsert, tait la figure du Sauveur lev en croix. La loi de la +circoncision n'ordonnait la lettre que de circoncire la chair, mais +dans un sens spirituel elle signifie cette circoncision du coeur par +laquelle les chrtiens doivent retrancher et rprimer en eux les dsirs +qui pourraient tre contraires la loi de Dieu. + +D'aprs cette interprtation mtaphorique, on doit s'apercevoir que +tout l'Ancien Testament n'est qu'une figure, un clair-obscur: c'est +pourquoi saint Augustin (_De Trin._, liv. I, chap. II) a fort bien +remarqu que les auteurs sacrs recourent aux mots figurs lorsqu'ils +ne trouvent pas des mots propres pour exprimer leurs ides. Ils +s'en servent comme des voiles pour cacher ce que la pudeur dfend +quelquefois de nommer. C'est ainsi, dit ce saint, que sous le mot de +_pied_, l'criture comprend toutes les parties infrieures du corps; +tmoin cet exemple: Sephora prit une pierre tranchante; elle coupa +le prpuce de son fils et toucha _ses pieds_. Tulit illico Sephora +occultissimam petram, et circumcidit prputium filii sui, tetigitque +pedes ejus. (_Exod._, cap. IV, v. 25.) + +Dans ce passage l'criture prend un mot honnte au lieu d'un mot qui +ne l'est pas. Mais n'importe! Son style si simple et si sublime, +l'lvation de ses penses et le brillant des mtaphores dont Dieu +fait partout un si digne et frquent usage, conviennent d'autant plus +aux hommes que, crs sa ressemblance, il fallait, pour s'en faire +comprendre, qu'il approprit son langage celui de son peuple, et +qu'il se conformt ses ides et sa manire de concevoir. C'est +l sans doute la raison pourquoi la Bible, en parlant de Dieu, nous +le reprsente sans cesse comme s'il avait un corps tout semblable au +ntre, avec nos passions, nos vices et nos vertus. Si donc elle lui +attribue de la colre, de la pit, de la fureur, et lui donne des +yeux, une bouche, des mains et des pieds, il n'en suit pas qu'il faille +le prendre au pied de la lettre, mais tel que notre imagination a +l'habitude de se le figurer, malgr les lumires de notre faible raison +et de la foi divine qui nous a t rvle de toute ternit. Si donc +il est des personnes assez grossires pour se mprendre sur le sens +anagogique de l'criture, il faut en avoir piti et implorer pour elles +l'infusion du Saint-Esprit. + +Mais le lecteur est suffisamment clair sur l'explication d'un titre +que Mirabeau, on ne sait pas pourquoi, a jug propos de laisser en +grec; et il comprendra sans doute la mysticit de cet ouvrage. + + +I--Des anus d'or gurissaient les hmorrhodes. + +En l'an du monde 2860, Ophni et Phines, deux fils du grand-prtre +Hli, couchaient avec toutes les femmes qui venaient la porte du +tabernacle: dormiebant cum mulieribus qu observabant ad ostium +Tabernaculi. (_Reg._, lib. I, cap. 2, v. 22.) + +Le vieillard instruit de ces dsordres, rprimanda paternellement ses +fils, et malgr les sages conseils qu'il leur donna sur les devoirs +des prtres qu'ils violaient, ils n'coutrent point la voix de leur +pre, non audierunt vocem patris sui; ce qui tait inutile, ce me +semble, puisque d'avance le Seigneur avait dj rsolu de les tuer, +quia voluit Dominus occidere eos. (_Rois_, liv. I, ch. 2, v. 25.) Or, +le Dieu d'Isral, colre et jaloux, se fcha un beau matin du bloc de +peccadilles qu'avaient commises ces fils, et pour les punir, voici ce +qu'il imagina. Il engage son peuple, qu'il aime tant, dans une terrible +bataille, o, vainqueurs par ses ordres, les Philistins passent au fil +de l'pe 30,000 juifs qui n'avaient couch avec personne, prennent +l'Arche d'alliance et tuent les deux fils d'Hli, pour apprendre +aux autres, sans doute, qu'il est dangereux d'interprter trop +littralement le prcepte divin: Croissez et multipliez. + +Mais voyez cet enchanement de justice divine: aprs ce bel exploit, +marqu au coin de l'humanit, et les corrections toutes paternelles +qu'il vient d'administrer son peuple chri, ne voil-t-il pas que +Dieu, si drle dans ses lubies, cherche maintenant une querelle +d'Allemand ces pauvres Philistins, qu'il dteste, parce qu'ils +retiennent son arche, qu'il n'a pas daign dfendre lui-mme au jour du +pril, et les punit d'affreuses hmorrodes, dont il frappe les parties +les plus secrtes et les plus honteuses de leur corps, et leur fait +ainsi pourrir le derrire!!!... Percutiebantur in secretiori parte +natium. (_Rois_, liv. I, ch. 5, v. 12.) + +Grande tait certes la consternation de ces idoltres! mais que +font-ils, pensez-vous, pour se dlivrer de cette horrible maladie?... +Ils assemblent tout bonnement leurs prtres et leurs prophtes, et, +selon le conseil de ces devins, ils entrent en composition avec le Pre +Eternel, qui, moyennant le renvoi de la bote carre et d'un cadeau de +cinq _anus d'or_, apaise son courroux et le dlivre de ce flau. Hi +sunt autem ani aurei, quos reddiderunt, Philistum pro delicto Domino; +Azotus unum, Gaza unum, Ascalon unum, Greth unum, Accaron unum. +(_Rois_, liv. II, ch. 6, v. 17.) + +Grce au progrs des sciences et l'habilet de nos mdecins, nous +sommes dispenss, si pareil accident nous afflige, de recourir ce +coteux, mais efficace moyen, comme chacun sait; mais si une offrande +de cette espce est tombe en dsutude aujourd'hui, nos Esculapes +n'oublient cependant point de formuler quelquefois leurs mmoires sur +le prix que peuvent valoir cinq anus d'or: + + _Auri sacra fames!..._ + +Cette anagogie doit nous apprendre, dit le prieur de Sombreval, +qu'il ne suffit pas un pre d'tre bon lui-mme, s'il ne travaille +encore rendre bons ses enfants; que Dieu, par les voies les plus +inconcevables, venge l'injure faite aux choses saintes par l'abandon +mme de ce qu'il y a de plus saint; que rien ne l'irrite tant que les +pchs des prtres; qu'il ne protge enfin que ceux qui l'honorent, et +ne fait clater sa gloire que pour ceux qui se rendent dignes de lui. + + +II.--La bte de l'Apocalypse, qui a 666... sur le front. + +La science des nombres n'est point une rverie. Ecoutez plutt ce que +dit saint Jean dans l'_Apocalypse_ (+Apokalypsis+, mot invent par les +Septantes suivant saint Jrme pour dsigner les _Rvlations de saint +Jean_) verset 18, nombre ignoble, chapitre 13, nombre fatal: + +Qui habet intellectum computet numerum besti; numerus enim hominis +est, et numerus ejus sexcenti sexaginta sex.--Que celui qui a de +l'intelligence suppute le nombre de la bte, car son nombre est le +nombre d'un homme. + +Les catholiques et les protestants, dit Voltaire (_Dictionnaire +philosophique_, art. _Apocalypse_, sect. II), ont tous expliqu +l'_Apocalypse_ en leur faveur; et chacun y a trouv tout juste ce +qui convenait ses intrts. Ils ont surtout fait de merveilleux +commentaires sur la grande bte sept ttes et dix cornes, ayant +le poil d'un lopard, les pieds d'un ours, et la gueule d'un lion, la +force d'un dragon; et il fallait, pour vendre et acheter, avoir le +caractre et le nombre de la bte, et ce nombre tait 666. + +Bossuet trouve que cette bte tait videmment l'Empereur Diocltien, +en faisant un acrostiche de son nom. Crotius croyait que c'tait +Trajan. Un cur de Saint-Sulpice, nomm La Chtardie, connu par +d'tranges aventures, prouve que la bte tait Julien l'Apostat. Jurien +prouve que la bte est le pape. Un prdicant a dmontr que c'est +Louis XIV. Un bon catholique a dmontr que c'est le roi d'Angleterre, +Guillaume. + +C'est ainsi que s'en explique le grand homme. Mais cela ne prouve +rien contre ces messieurs, car un savant moderne a prtendu, dans le +temps, que cette bte de l'Apocalypse n'tait autre que Louis XVIII, en +dcomposant le nombre six cent soixante-six de la manire suivante: + + L 50 + V 5 + D 500 + O 0 + V 5 + I 1 + C 100 + V 5 + ----- + SUMMA 666 + +Les chiffres romains forment, dit-il, un mot dont les chiffres arabes +sont la dsignation numrique et mystique; car additionns, ils donnent +le nombre 18, et de front, le nombre de la bte. + + + + +SUR L'ANLYTRODE + + +_L'Anlytrode_, qui n'est couvert d'aucune enveloppe; du grec ++Anelytros+, forme par l'+a+ privatif suivi de l'+n+ euphonique et du +mot +elytros+, driv de +elytro+, _envelopper_, recouvrir, et par +extension, _perforation_. + + +I.--Une des sources du discrdit o les livres saints sont tombs, +ce sont les interprtations forces que notre amour-propre, si +orgueilleux, si absurde, si rapproch de notre misre, a voulu donner + tous les passages que nous ne pouvons expliquer. + +Nous avons dj fait remarquer que Dieu, en communiquant avec les +hommes, emprunte toujours leur langage pour se mettre porte de +leur faible entendement. Aujourd'hui que ces temps heureux sont loin +de nous, pour comprendre le mystrieux de la parole divine que Dieu a +consigne dans le livre sacr, il faut de ncessit absolue recourir +d'abord aux lumires du Saint-Esprit, en soumettant sa raison +l'autorit de ce livre sublime qui ne peut faillir; puis tudier avec +soin, persvrance et humilit, le caractre, le tout, les proprits +et le gnie d'une langue aussi ancienne que la nature, et dont les +racines peu nombreuses expliquent si merveilleusement la signification +de ses mots sonores, et leur liaison avec les choses qu'ils dpeignent +avec tant de verve et de couleur; langue vritablement admirable, +puisque Adam se servit de son abondante strilit pour donner aux +plantes et aux animaux qui venaient d'tre tirs du nant, un nom +qui marquait leur nature et leur proprit (_Gen._, chap. II, v. +19); langue renfermant ainsi un sens allgorique, anagogique et +tropologique, et portant avec elle la preuve irrcusable et vidente +qu'elle fut consacre par la bouche de Dieu!... + +Or, pour viter toute espce d'interprtation force, confrontez +avec l'original de ce livre divin, conserv dans l'arche de No, les +versions des savants interprtes et les doctes lucubrations des +commentateurs. Puis, consultez les Saints Pres qui nous ont lgu ce +prcieux trsor; ensuite les canons de l'glise, les conciles et les +explications lucides, les profondes mditations de nos thologiens +vous guideront tout naturellement dans la connaissance parfaite d'une +matire o il serait plus que tmraire de se fier ses propres forces +pour parvenir l'intelligence des textes originaux. Si vous avez eu +le courage de vous instruire dans la religion de ces docteurs, alors +disparatront devant vos yeux les doutes illgitimes, les apparentes +contradictions et les prtendues erreurs sur la physique, la chimie et +l'astronomie, que des esprits audacieux croient trouver dans la Bible, +mais qui, fort heureusement, n'existent que dans leur imagination +drgle et corrompue; alors soudainement inspir par la _grce +agissante_, il vous sera donn de comprendre la raison qui peut avoir +oblig Dieu, aprs ces espaces infinis de l'ternit qui ont prcd +la cration du monde, le crer dans le temps; que sans besoin comme +sans ncessit, puisqu'il possde toutes choses et que seul il peut se +suffire lui-mme, l'ternel, en oprant cette merveille, n'a eu en +vue que son Verbe divin, qu'il a prvu devoir s'incarner, et s'offrir +lui-mme en sacrifice, et que le monde n'a t form que par le Verbe +et pour le Verbe, qui devait un jour le rparer aprs sa chute et +rendre Dieu une gloire infinie et digne de lui. (Lamy, _Introduction + l'criture sainte_, liv. I, chap. 2.) + +C'est alors, ami lecteur, que, nourrie de la parole divine et devenue +digne de porter les souliers de Jsus-Christ (saint Mathieu, chap. +III, v. 11), et de dlier la courroie de ses boucles (saint Luc, chap. +III, v. 16), votre me en se dgageant de la misrable enveloppe qui +la tenait enchane ici-bas, s'lancera toute joyeuse vers le brillant +sjour de la cleste Jrusalem, o elle habitera avec les Chrubins, +espces d'animaux (Ezchiel, chap. X, v. 15) qui servent de monture +Dieu quand il se met en voyage, _ascendit super Cherubin et volavit_; +de ces Chrubins, la face bouffie, dont l'un d'entre eux fut mis en +sentinelle la porte du Paradis terrestre avec une pe flamboyante, +pour empcher notre premier pre et sa ptulante moiti de rentrer dans +ce lieu de dlices (_Gense_, chap. III, v. 24) avec les Sraphins qui +prcdaient les roues mystrieuses qu'Ezchiel vit sous le firmament +(Ezchiel, chap. I, v. 5 28); avec les Anges, les Archanges, les +Trnes, les Dominations, les Vertus, les Potentats, les Principauts, +les Forts, les Lgers, les Souffles, les Flammes, les tincelles; dans +ce ciel o vous entendrez les Anges chanter _hosanna_ treize mille six +cent trois fois, et ensuite s'endormir paisiblement sur les marches +resplendissantes du trne immortel que soutiennent les Sraphins; o +vous verrez des ballets entre les Saints et les toiles, les Chrubins +et les Comtes; que sais-je? avec toute la milice cleste: ce qui sera +un peu fade, il est bien vrai, mais du reste fort amusant. + + +II.--L'un des articles de la _Gense_ qui a singulirement aiguis +l'esprit humain, c'est le verset 27 du chapitre I Dieu cra l'homme +son image; il le cra mle et femelle. + +--Si Dieu ou les Dieux secondaires crrent l'homme mle et femelle +leur ressemblance, il semble en ce cas que les Juifs croyaient Dieu et +les Dieux mles et femelles. On a recherch si l'auteur veut dire que +l'homme avait d'abord les deux sexes, ou s'il entend que Dieu fit Adam +et ve le mme jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et +ve en mme temps; mais ce sens contredirait absolument la formation de +la femme faite d'une cte de l'homme longtemps aprs les sept jours. +(Voltaire, _Dictionnaire philosophique_, art. _Gense_.) + +Malgr ce raisonnement si serr, si judicieux de Voltaire, comment ne +point croire la cration d'Adam et d've en mme temps, au mme jour, +le sixime du monde, lorsque la _Vulgate_ et toutes les versions qui se +sont faites sur le texte hbreu, disent si positivement au chap. I, v. +27, que Dieu les cra homme et femelle, _masculum et foeminam creavit +EOS_? Cependant il est videmment clair que par ce passage (La Bible +anglaise l'interprte de la mme manire: _Male and female created +HE THEM_) il faut entendre qu'Adam a d tre cr androgyne, puisque +Dieu, jugeant qu'il n'tait pas bon _que l'homme ft seul_, ne forma la +femme qu' la fin du septime jour, d'une des ctes qu'il tira d'Adam +pendant le sommeil divin o il l'avait plong. (_Gen._, chap. II, v. +18, 21, 22). Mais, si Adam avait le sexe double, comment a-t-il fait +alors pour se faire des enfants lui-mme? Comment mettre en harmonie +ce passage de la _Gense_ avec la manifeste contradiction qu'il parat +impliquer? Cette question embarrassante a fait suer bien des pres de +l'glise, mais saint Thomas d'Aquin (_Qust._, cap. I et seq.) plus +malin ou plus inspir que ses confrres, l'a rsolue sans difficult, +en assurant que les hommes se faisaient, dans l'tat d'innocence, par +l'intuition des ides ou d'une manire spirituelle, comme par l'endroit +dont parle Agns dans l'_cole des Femmes_, en prtendant que les +parties de la gnration ne sont venues aux hommes qu'aprs le pch, +comme les marques perptuelles de la dsobissance du premier!!!... +Et qu'on ne souponne pas l'ange de l'cole de draisonner! il tait +plus que personne mme de connatre la vrit qu'il avance, lui +qui conversait dans la sainte familiarit de son Dieu; lui qui, +selon le trop hardi abb Dulaurens (_Artin moderne_, 2e partie, art. +_Calendrier_), un crucifix de bois a fait un compliment acadmique, +le jour sans doute qu'il prouva si heureusement et avec tant de +clart, dans sa soixante-quinzime question, que l'homme possde trois +mes _vgtatives_; savoir, la _nutritive_, _l'augmentative_ et la +_gnrative_! + + +III.--Le nom qu'Adam donna chacun des animaux est son nom vritable. + +Un philosophe diste du dix-huitime sicle, dans ses _Commentaires sur +la Bible_, s'est permis de calomnier ce passage de la Gense, en disant +que cela supposait qu'il y avait dj un langage trs abondant, et +qu'Adam, connaissant tout d'un coup les proprits de chaque animal, +exprima toutes les proprits de chaque espce par un seul mot, de +sorte que chaque nom tait une dfinition; et s'armant de l'arme +du ridicule, si mortelle entre ses mains, il ajouta dans son dlire +qu'il tait triste qu'une si belle langue ft entirement perdue; que +plusieurs savants s'occupaient la retrouver et qu'ils y auraient de +la peine. + +Mais si cet orgueilleux et t rempli de foi, il et admir le plus +ce qu'il comprend le moins et se ft aisment convaincu que si notre +premier pre donna chaque animal son vrai nom, c'est que, cr +dans un tat de pure innocence, il avait reu de Dieu, au rapport de +saint Thomas (_Qust._, 94, art. 3), la science la plus parfaite et +la connaissance de toutes les choses de la nature; que sur l'ordre de +Dieu mme, Adam avait impos tous les animaux le nom qui leur tait +propre; d'o il suit qu'il connaissait parfaitement la nature de ces +animaux. En effet, les noms vritables doivent tre en harmonie avec la +nature des choses. (Saint Chrysost., _Hom._, 14, _in Gen._) + +Cependant, sans comprendre clairement et fixement l'essence divine, +Adam, beaucoup plus que nous, en a eu une haute et parfaite +connaissance. (Saint Thomas, _Qust._, 94, art. 1). + +Voil une explication lumineuse d'un passage de la Bible vraiment +extraordinaire, qui doit confondre la raison de tous les incrdules. + + +IV.--Mais le savant Sanchez... Pour donner un chantillon du profond +savoir et de la dlicatesse du rvrend Sanchez, jsuite et casuiste +trs vers dans la controverse, voici quelques-unes de ces questions +sur lesquelles il s'est srieusement vertu et qu'il a proposes +rsoudre pour l'dification de ses lecteurs et la trs grande gloire +de Dieu. + +Il demande: + +_Utrum liceat extra vas naturale semen emittere?_ + +_De altera femina cogitare in coitu cum sua uxore?_ + +_Seminare consulto, separatim?_ + +_Congredi cum uxore sine spe seminandi?_ + +_Impotenti tactibus et illecebris opitulari?_ + +_Se retrahere quando mulier seminavit?_ + +_Virgam alibi intromittere dum in vase debito semen effundat?_ + +Il discute: + +_Utrum Virgo Maria semen emiserit in copulatione cum Spiritu Sancto?_ + +Et il assure: + +_Mariam et Spiritum Sanctum emisisse semen in copulatione et ex semine +amborum natum esse Jesum._ + +Et cent autres questions de cette force et de cette dcence, que ce +thologien jsuite a agites dans son fameux _Trait latin sur le +mariage_, et dont la traduction en franais blesserait trop les moeurs +pour que nous ne la passions pas sous silence. Aussi, rien d'tonnant +si Sanchez ne mangeait jamais ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et si, +quand il tait table, il tenait toujours ses pieds en l'air, assis +sur un sige de marbre. + + + + +SUR L'ISCHA + + +I.--La premire personne laquelle Jsus-Christ se montra aprs sa +rsurrection fut Marie-Madeleine. + +Rien dans l'antiquit n'approcha jamais de cette consolante doctrine +de ramener l'honneur par le repentir. Rgnre par la pnitence, +une chrtienne, quelque grande que soit la faute qu'elle a commise, +si elle s'en repent, est aussitt purifie et rendue sa premire +considration. Aussi, il y a au ciel, pour une brebis gare qui +revient au bercail de l'glise, beaucoup plus de joie que pour dix +saints qui n'ont jamais pch. + +La vie de Marie-Madeleine nous en offre le plus frappant exemple +et confirme nos rflexions. Aprs avoir men une vie libertine et +dbauche, et vendu, comme les vestales de l'Opra, des cordons verts +aux libertins de Jrusalem, un jour qu'elle savait que Jsus-Christ +tait all dner chez le Pharisien Simon, touche sans doute par un +mouvement de curiosit si naturelle son sexe, ou peut-tre par un +caprice de vertu, ou, ce qui est plus probable, par le dlabrement +d'une sant use dans les dbauches, Madeleine pntre dans la salle du +repas et s'y jette, avec une sainte impudence, aux pieds du Sauveur, +les embrasse, les baise, les parfume, les arrose de ses larmes et les +essuie de ses cheveux. + +Alors, tmoin de cette scne attendrissante et supposant, dans son +orgueil, que les drglements de cette femme ne sont point connus son +convi, parce que, au lieu de rejeter, il accueille l'hommage impur +de cette prostitue, l'incrdule Pharisien doute tmrairement de la +puissance du divin prophte et reste confondu lorsqu'il entend Jsus +dire cette courtisane qu'il prfre son ardent amour la tideur +de ceux qui ne l'aiment que du bout des lvres et qu'il pardonne ses +pchs parce qu'elle a beaucoup aim. (Saint Luc, chap. VIII, v. 36 +50.) + +Admirable et touchant modle de conversion! Elle nous fait voir, disent +les saints Pres, que la pcheresse la plus noire devient blanche comme +neige devant Dieu, lorsque l'humilit sanctionne sa pnitence... et, +comme dit quelque part l'impie Boufflers, se sauve ainsi du grand feu +que Dieu a fait l-bas pour ceux qui ne vont pas l-haut..... + + + + +SUR LA TROPODE + + +_Tropode_, du grec +tropos+, _moeurs_, _genre de vie_, _moralit d'un +peuple_. + +Dans le tableau si vrai, si caractristique de la lgislation et de la +moralit du peuple hbreu qu'il dpeint avec la supriorit du talent +d'un habile politique et d'un profond penseur, Mirabeau, qu'aucune +considration n'arrte lorsqu'il s'agit d'agrandir les limites de notre +intelligence par une vrit quelconque, imprime ce chapitre le cachet +de son gnie, en y dveloppant les observations les plus judicieuses +et les plus profondes rflexions, il compare avec une tonnante +sagacit les moeurs et les coutumes des Juifs du temps de Mose avec nos +habitudes, nos moeurs et nos liberts, que le despotisme des prtres et +des rois a si longtemps tenues courbes sous leur sceptre avilissant, +mais dont la philosophie du dix-huitime sicle, par ses longs et +constants efforts, a fait enfin justice jamais. Depuis cette poque +si mmorable, la civilisation est en marche: ses progrs peuvent tre +ralentis; mais ni les misrables intrigues du sacerdoce, qui menace de +tout abrutir pour tout dominer, ni les actes impolitiques et imprudents +des gouvernements actuels, dont la violence, l'astuce et l'intrt +sont les plus puissants mobiles, ne parviendront jamais comprimer +l'essor de la progressive mancipation de l'esprit humain. Une immense +impulsion lui est donne, et l'imprescriptible libert, dsormais +circonscrite dans les bornes bien entendues du devoir social, fera +insensiblement _le tour du monde_, triomphera de leurs vains efforts et +anantira quelque jour l'oeuvre de l'iniquit et de la corruption. + + +Mais revenons au sujet de ce titre. + +La _Tropode_, dit le rvrend pre Lamy, est tire des instructions et +des rgles de morale de la lettre de l'criture. La loi juive dfend +de lier la bouche au boeuf qui bat le bl (_Deut._, chap. XXV, v. 4) et +saint Paul se sert de ce prcepte de Mose pour tablir l'obligation +qu'ont les fidles de fournir aux ministres de l'vangile tout ce qui +leur est ncessaire (_I. Corinth._, chap. IX, v. 9.--_I. Timoth._, +chap. V, v. 18), ce qui n'est pas mal entendre ses intrts. D'aprs +saint Jrme (dans sa _lettre Hedibia_), le sens tropologique est +celui qui nous lve au-dessus du sens littral et nous fait donner une +explication morale et propre nous faire connatre ce qui se passait +parmi le peuple juif: rcit qui n'est pas du tout son avantage. + + +I.--Quand la fille avait engag sa foi, les matrones la conduisaient au +dieu Priape. + +Si on voulait juger avec svrit des moeurs et des habitudes du peuple +romain par les expressions libres de quelques-uns de ses crivains les +plus clbres; si l'on exposait au grand jour les tableaux obscnes +de l'antiquit que l'on a dcouverts dans les fouilles d'Herculanum +et de Pompi, il faudrait en conclure ncessairement que la pudeur, +loin d'tre un sentiment naturel et indispensable l'homme, n'est +chez lui qu'une simple vertu de convention. Cependant, je ne saurais +m'imaginer qu'il ait exist sur la terre un peuple assez impudent, +assez dnatur, assez ennemi de lui-mme, pour tablir, de gat de +coeur, un culte contre la dcence et les bonnes moeurs. Or, le culte de +Priape, que je vais dcrire, n'tait point indcent chez les anciens; +car ils regardaient la propagation comme un devoir trop sacr et trop +srieux pour voir dans la conscration du _Phallus_ et du _Kleis_ (ou +des parties sexuelles de l'homme et de la femme dans leurs sanctuaires) +autre chose qu'un emblme de la fcondit universelle, et ils le +sculptaient jusque sur les portes de leurs temples, comme le symbole +des premiers voeux de la nature. + +De l ce culte de _Priape_, qui passa Rome de l'trurie, o +l'apportrent les Corybantes et les Cabires. (Virey, _Dissertation +sur le libertinage_, art. III.) Au rapport de Strabon et d'autres +crivains de l'antiquit, ce dieu tait fils de Bacchus et de Vnus. +Il naquit Lampsaque, ville de la Troade, non loin de l'Hellespont, +o sa mre l'abandonna cause de sa difformit. On dit que, toujours +jalouse de Vnus, Junon, sous prtexte de l'aider dans ses couches, +toucha l'enfant d'une main perfide, au moment qu'il vint au monde, et +le rendit tellement monstrueux certaine partie de son corps, que je +ne puis mieux nommer qu'en ne la nommant pas, qu'il fit tourner la tte + toutes les jolies femmes de Lampsaque: c'tait qui l'enlverait. +Mais les maris ne se souciant gure de voir leurs fronts s'enrichir +d'une coiffe que les dames distribuent si volontiers, le chassrent de +leur ville sur un dcret du Snat. Priape, piqu du procd peu galant +de ces jaloux, les frappa d'une espce de maladie qui les rendait +extravagants et dissolus dans leurs plaisirs. Ces malheureux poux, +doublement punis, furent consulter l'oracle de Dordone, qui leur +ordonna de rappeler Priape de son exil. + +Je passerai sous silence comme fastidieux ses attributions et son +emploi qui le commettait la garde des jardins, o il servait +d'pouvantail aux oiseaux et aux voleurs qu'il menaait de cette +disposition pnale: + + _Foemina si furtum faciet mihi, virque puerque, + Hc cunnum, caput hic, probeat ille nates._ + +Je dirai que ce dieu prsidait toutes les dbauches du paganisme. +Ses _Phallalogies_, ou ses ftes, se clbraient particulirement +Lampsaque. Les gyptiens, selon certain auteur, le nommaient _Horus_ +et le reprsentaient jeune, ail, avec un disque sous le pied, tenant +un sceptre dans la main droite, et de la gauche soulevant son membre +viril, qui galait en grosseur tout le reste de son corps. Festus +rapporte que les Romains lui levrent un temple sous le nom de +_Mutinus_, o il tait assis avec le membre en rection, sur lequel +les jeunes pouses venaient s'asseoir avant de passer dans les bras +de leurs maris, afin que ce Dieu et les prmices de leur virginit. +C'est pour cela que lui tait ddie la premire nuit des noces, +que prsidaient, sous ses ordres, les dieux _Subigus_, _Jugatinus_, +_Domitius_ et _Mutius_ (_Jugatinus_, qui unissait l'homme et la +femme par le mariage. AUGUST., _De Civ._, IV, c. 8.--_Domitius_, +qui protgeait la marie dans la maison du mari. AUG., VI, c. +9.--_Mutinus_, dont la coutume religieuse tait de faire asseoir la +jeune marie sur un _fascinum_, de dimension norme et monstrueuse. +AUG., IV, c. 11), et les desses _Virginiensis_, _Prenia_, _Pertunda_, +_Manturna_, _Cinxia_, _Matuta_, _Mena_, _Volupia_, _Strenua_, +_Stimula_, etc. (_Manturna_, dont l'office tait de faire en sorte que +la femme restt avec le mari. AUG., IV, c. 9.--_Cinxia_, qui devait +ter la ceinture la marie. ARNOB., lib. III, p. 118.--_Matuta_, +qui prsidait aux caresses du rveil. PLUT., _in Camillo_.--_Mena_, +qui prsidait aux menstrues des femmes. AUG., c. 11.--_Volupia_, +qui prsidait la volupt. ARNOB., lib. IV, p. 131.--_Strenua_, +qui excitait au cot. AUG., IV, c. 11.--_Stimula_, qui faisait +agir avec vivacit. AUG., IV, c. 11.--_Viripiaca_, qui prsidait +au raccommodement. VAL. MAX., lib. II, c. 1, n. 6.--_Prosa_, qui +prsidait aux accouchements. AUL. GELL., lib. XVI, c. 17.--_Egeria_, +qui prsidait la dlivrance. Voyez FESTUS.) Toutes divinits +officieuses qu'on invoquait dans l'acte du cot, et qui avaient dans la +crmonie de l'hymen chacune un emploi particulier. + +La jeune marie, au sortir de la couche nuptiale, allait offrir +Priape autant de branches de saule qu'elle avait essuy d'assauts +amoureux: + + _Qu quot nocte viros peregit un, + Tot vergas tibi dedicat salignas._ + +Ce dieu fut aussi surnomm _Phallus_, _Ityphallus_, _Triphallus_ et +_Fascinus_ (Plutarque, dans ses _Commentaires_, +peri ts +philoploutias+, ou _Passion des Richesses_, et dans son livre sur _Isis +et Osiris_; Columelle, dans son _Trait de l'Agriculture_, Pompjus et +Hrodote, liv. 2, en donne une ample description), symboles de la +fcondit, que l'on voyait en tous lieux, sur les dieux Termes, dans les +jardins, dans les gynces des dames romaines, o, pour tribut de +reconnaissance, elles appendaient sa chapelle des tableaux votifs, et +posaient publiquement des couronnes de fleurs sur son membre en +rection. + +Ces dames portaient des phallus leur cou, et en suspendaient celui +de leurs enfants. Ces bijoux prcieux taient ordinairement d'or, +d'ivoire, de verre ou de bois; quelquefois elles en faisaient en toffe +de laine ou de soie pour amuser leur... libertinage et charger leur +vaisseau (_ad suam onerandam navem_), comme le dit si plaisamment +Ptrone. + +Quoique nos moeurs n'admettent pas d'honorer publiquement ce dieu, nous +ne cessons cependant de lui dresser des autels en particulier: ce sont +les boudoirs de nos petites matresses qui remplacent maintenant ces +dicules. + +Au reste, saint Jrme croit que ce dieu tait le mme que le dieu des +Moabites et des Madianites, qu'ils invoquaient sous le nom de _Peor_, +_Beelphegar_ ou _Phegor_. Mais toujours est-il que Priape tait connu +et mme ador des Juifs, puisqu'il est rapport dans la Bible que +dans la vingtime anne du rgne de Jroboam, roi d'Isral, Asa, roi +de Yuda, chassa de son territoire tous les effmins et purifia son +royaume de toutes les souillures de l'idoltrie que ses pres avaient +tablies. De plus, il dfendit sa mre Mahacham d'tre dsormais +la prtresse des sacrifices de Priape, dans le bois qui lui tait +consacr; puis il renversa sa statue et brla cette image infme dans +le torrent de Cdron. (_Rois_, chap. XV, v. 9 13.--_Paralipomnes_, +liv. II, ch. XV, v. 16.) Le texte hbreu porte _miphletzet_, que les +interprtes traduisent indiffremment par _caverne_, _assemble_, +_idole_, mots qui dans ce passage de la Bible expriment la mme ide; +car il est avr que Mahacham, avec la confrrie qu'elle avait forme +et dont elle tait le chef, clbrait dans les bois ou lieux obscurs +les sacrifices de Priape, qu'accompagnaient les crimes les plus honteux +et les plus infmes prostitutions. + + + + +SUR LE THALABA + + +Mot hbreu que l'on comprendra aisment quand on aura lu l'histoire des +Jsuites, l'_Onanisme_ de Tissot et la _Nymphomanie_ de M. de Bienville. + + +I.--Un des plus beaux monuments de la sagesse des anciens est leur +gymnastique. + +L'homme par sa nature, destin au travail, a souvent besoin de se +reposer de ses fatigues. C'est dans ces intervalles de repos momentan +qu'il aime se livrer volontiers aux plaisirs du jeu qui rcrent son +esprit, en mme temps qu'ils lui prparent de nouvelles forces pour +reprendre ses travaux accoutums. Mais si je parle de jeu, je n'entends +nullement vanter ici ces dangereuses maisons qui engloutissent la +sant, l'honneur et la fortune des gens crdules qui entretiennent avec +elles de funestes rapports, que repousse la morale publique et qu'une +politique bien entendue et depuis longtemps supprimes, si, pour les +maintenir, l'avidit du fisc n'usait de tout le pouvoir dont il est +revtu. + +Je ne signale donc les dangers de cette vile passion qui dgrade +l'homme en le portant tous les excs, que pour relever davantage ces +jeux et ces exercices si utiles que les anciens avaient rangs parmi +leurs crmonies religieuses, dans le but de dvelopper les forces et +l'agilit du corps, et de disposer la jeunesse par une sant robuste, +toujours si influente sur ses actions, devenir d'utiles citoyens. + +Les thtres consacrs ces nobles gymnastiques (du grec +gymnastikos+, +lieu o les Grecs s'exeraient certains jeux; form de +gymnos+ +_nu_, parce qu'ils taient nus ou presque nus pour s'y livrer plus +librement), taient des lieux spacieux, o les anciens s'assemblaient +pour y disputer le prix de la lutte, du disque, du palet, de la course, +du saut ou du pugilat. + +Leurs jeux les plus clbres taient au nombre de quatre, qu'ils +dsignaient sous le nom de _combat_ +agn+, ainsi que le +confirme ce vers d'Homre: + + +Tessares eisin agnes Hellada+ + +Les _Olympiques_ se clbraient au bout de quatre ans rvolus, en +l'honneur de Jupiter, Pise, non loin d'Olympie, ville d'lide, dans +le Ploponse. Ils duraient cinq jours et commenaient par un sacrifice +solennel. + +Les _Pythiques_ avaient lieu Delphes, en l'honneur d'Apollon, pour +perptuer sa victoire sur le serpent Python. + +Les _Isthmiques_, institus par Sisyphe, roi de Corinthe, en l'honneur +de Neptune, se solennisaient tous les trois ans dans l'isthme de +Corinthe, prs du temple de ce dieu. + +Et les crmonies des Nmens se consacraient la mme poque Argos, +en mmoire d'Archemor, fils de Lycurgue, roi de Nmie, qui mourut de la +morsure d'un serpent. + +Clbrs avec clat et magnificence, sous les yeux des rois, des +magistrats et d'une foule immense de spectateurs que le dsir de la +gloire y attirait de toutes parts, ces jeux enflammaient l'mulation en +levant l'me aux grandes actions, et enfantaient des citoyens dvous + la patrie. + +Le vainqueur tait couronn de branches de pin, de laurier, de feuilles +d'olivier sauvage ou de roses, aux yeux de tous les assistants et au +bruit de leurs acclamations. Honor dans sa patrie pour le reste de +ses jours, son nom et sa victoire taient chants par les plus grands +potes. On lui rigeait des statues, et on poussa mme les loges du +vainqueur jusqu' l'lever au rang des dieux. + +C'est par ces nobles institutions que la Grce remplit le monde +de l'clat de sa gloire et qu'elle parvint transmettre son nom +l'immortalit. + + + + +SUR L'ANANDRINE + + +Form +anandrynomai+, _devenir lche_, _diminuer_, compos de l'+a+ +privatif et de l'+n+ euphonique: _effminit_. + + +I.--Sapho... peut tre regarde comme la plus illustre des tribades. + +Cette clbre, mais trop infortune Sapho, qui vcut du temps de +Stsichore et d'Alce, environ 600 ans avant l're chrtienne, se +distingua non seulement par ses habitudes lesbiennes de +kleitoriazein+. +(Voyez la _Linguanmanie_.) C'est cette erreur lascive qui justifie la +rsection du clitoris dans les pays mridionaux, o les femmes, par +le prolongement quelquefois prodigieux de cette portion externe des +nymphes, ont propag cette nouvelle manire d'aimer de Sapho. (Voyez +l'_Akropodie_, que Snque et saint Augustin lui reprochent avec tant +de vhmence, mais encore par son beau talent potique, qui la fit +surnommer la dixime Muse. Elle inventa deux sortes de rythmes, le +saphique et l'olique, et dans la faible partie de ses oeuvres que +l'ignorance et la barbarie ont laiss parvenir jusqu' nous, son me +respire tout entire dans les vers brlants d'amour, qu'elle soupirait +pour le volage Phaon. + +L'ardeur, ou plutt le feu de son temprament, dit Virey, la fit +accuser d'un vice... qui la rendit presque un homme: _Mascula Sapho_. +Inspire par l'amour et les ddains de Phaon, elle put transmettre la +postrit la peinture de ses ardeurs ou plutt les transports de son +rotomanie; elle les et moins vivement reprsents s'ils eussent t +assouvis. Tout prouve donc que le gnie ne s'allume que par la chaleur +amoureuse, et celle-ci ne brille que dans les caractres virils, mme +chez les femmes de lettres les plus clbres. (Virey, _Effets de +l'Amour sur l'esprit_.) + +Voici la traduction, par Boileau, d'une des odes que Sapho adressa +une Lesbienne, et qui fera juger de son beau gnie: + + _Heureux qui, prs de toi, pour toi seule soupire, + Qui jouit du plaisir de t'entendre parler, + Qui te voit quelquefois doucement lui sourire. + Les Dieux, dans son bonheur, pourraient-ils l'galer?_ + + _Je sens de veine en veine une subtile flamme + Courir par tout mon corps sitt que je te vois; + Et dans les doux transports o s'effare mon me, + Je ne saurais trouver de langue ni de voix._ + + _Un nuage confus se rpand sur ma vue, + Je n'entends plus, je tombe en de douces langueurs; + Et ple, sans haleine, interdite, perdue, + Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!_ + + + + +SUR L'AKROPODIE + + +Du grec +akros+, _extrmit_, et +podia+, _chaussure_, et par extension, +_retranchement du prpuce_. + + + + +SUR LE KADESCH + + +Du grec +kathesis+, _introduction d'un instrument chirurgical_, +_mutilation_. + + +I.--En Italie, cette atrocit n'a pour objet que le perfectionnement +d'un vain talent. + +La dissolution des moeurs, la dfiance et le despotisme des Orientaux +ont invent la mutilation que la polygamie a perptue. C'est +_Spada_, village de Perse, que l'on commena dpouiller les hommes +des organes essentiels de la virilit. De l, sans doute, l'origine du +mot latin _spado_, qui signifie eunuque, castrat. + +La plupart des peuples de l'antiquit ont pratiqu cet usage barbare. +Smiramis, si fameuse par son ambition, son courage et ses dbauches, +ordonna, au rapport d'Ammianus (Lib. IV, refert Semiramidem primam +omnium mares castrasse), de chtrer les hommes faiblement constitus, +pour leur ter les moyens de propager des races dbiles, et le +lgislateur de Sparte, imitant cette cruelle politique, la consacrait +par des lois. L'histoire nous a transmis le souvenir du fanatisme +dplorable qui poussaient les prtres de Cyble (Lucian, De Dea Syria) +et les Valsiens altrer leur existence par la castration. Elle +fait galement mention d'Origne, qui, pour se dtacher entirement +des choses de la terre et ne s'occuper que des choses clestes, mais +interprtant trop rigoureusement le passage de saint Mathieu: Il en +est qui se sont chtrs pour acqurir le royaume des cieux (Cap. XIX, +v. 12), se soumit lui-mme la mutilation et outrepassa le but, +dit Virey, en retranchant la source de la force et le mrite de la +rsistance contre les tribulations de ce monde. + +Les motifs d'une excessive jalousie qu'ils portaient de leurs femmes, +sans cesse exposes dans ces climats brlants devenir avec facilit +la conqute de tous les hommes, ont pu seuls inspirer aux peuples +de l'Orient l'affreuse ide de mutiler un sexe pour le commettre +la garde de l'autre. Et c'est particulirement ces raisons qu'il +faut attribuer l'origine des eunuques (Du grec +eun+, _lit_, et +ech+, +_je garde_) et des srails, o ces tres dgrads sont investis de +la surveillance des femmes destines leurs plaisirs, emploi qui a +beaucoup d'analogie avec celui des dugnes, en Espagne, charges de +veiller sur la conduite des dames confies leurs soins. + +C'est dans la plus tendre enfance et jusqu' l'ge viril que cette +cruelle excution s'excute, au moyen de ligatures imbibes d'une +liqueur caustique ou d'un cordon de soie que l'on serre autour de la +verge et du scrotum; peu de jours suffisent l'entier rtablissement +de ces infortuns. Privs ainsi de tous les caractres de leur sexe, +et n'inspirant plus de crainte par leur impuissance complte, ils +sont reconnus capables de l'emploi d'eunuques, et ds lors ils ont le +droit d'approcher des femmes renfermes dans les harems. Sans aucune +sensibilit quelconque, ples et d'une dmarche tranante, imberbes +et le corps fltri, bien que jeunes encore, ils portent sur un visage +profondment sillonn de rides tous les signes d'une vieillesse +prmature; et l'on pourrait dire d'eux ce que saint Chrysostome disait +de l'eunuque Eutrope: Quand son fard est t, son visage parat plus +laid et plus rid que celui d'une vieille femme. + +Une fois revtus de cet emploi, souples et srs ministres des plaisirs +capricieux de leurs matres, de mprisables valets qu'ils taient, ils +parviennent quelquefois, en rampant adroitement, jusqu' la plus haute +faveur. Quelques eunuques, au sommet de la puissance, ont excut de +grandes choses; mais comme la mutilation influe beaucoup sur le moral, +leurs vices ont toujours domin, et ils se sont souvent vengs sur le +genre humain de la condition avilissante o ils taient condamns; +c'est dans leur sein que l'on a vu s'amonceler des orages qui ont +renvers des Etats. + +Une sorte d'eunuques, non moins fameux par leurs infmes dbauches +que par leur dgradation, auxquels les Romains, du temps de l'Empire, +extirpaient les testicules, sont de ces misrables qui faisaient le +plus indigne abus de la verge qu'on leur avait conserve. Les dames +romaines en raffolaient, et Juvnal en donne la raison lorsqu'il dit +(Liv. II, sat. 6, v. 305 379): + + _Sunt quas eunuchi imbelles ac mollia semper + Oscula delectent, ac desperatio barb. + Et quod abortivo non est opus. Illa voluptas + Summa tamen, quod jam calida matura jumenta, + Inguina traduntur medicis, jam pectine nigro + Ergo expectatos, ac jussos, crescere primum + Testiculos, postquam coeperunt esse bilibres + Tonsoris damno tamen rapit Heliodorus. + Conspicuus longe, cunctisque notabilis intrat + Balnea, nec dubie custodem vitis et horti + Provocat, a domina factus spado. Dormiat ille + Cum domina. Sed tu jam durum, Postume, jamque + Tundendum eunucho Bromium committere noli._ + +(Il en est qui trouvent les baisers de l'eunuque effmin d'autant plus +dlicieux qu'elles n'apprhendent point une barbe importune, et n'ont +pas besoin de se faire avorter. Mais afin que la volupt n'y perde +rien, elles ne les livrent au fer qu'aprs que leurs organes, bien +dvelopps, se sont ombrags des signes de la pubert; alors Heliodorus +les opre, au seul prjudice du barbier. L'esclave ainsi trait par sa +matresse, est sr, ds qu'il entre dans nos bains, de s'attirer tous +les regards; et mme il pourrait hardiment dfier le dieu des jardins. +Laisse-le dormir auprs de ton pouse, mais garde-toi bien de lui +confier ton Bromius, malgr sa barbe naissante, et tout robuste qu'il +est dj. (Trad. de J. Dussaulx. Bibliot. Panckoucke.) + +C'est pour empcher sans doute qu'ils ne devinssent femmes eux-mmes, +et parce qu'ils conservaient quelque reste furtif de ce qui rcle +l'lment de la vie, que les lois avaient accord la faveur du mariage + ces Conculix, si diffrents de ceux de la _Pucelle_. Toutefois leurs +femmes engages dans un lien lgalement inofficieux, puisqu'il tait +diamtralement oppos au but de la nature, jouissaient du privilge +commode de se dispenser de la foi conjugale; mais quand le coeur leur +en disait, elles allaient en cachette, pour tranquilliser l'esprit de +leurs maris infirmes, prendre ailleurs leur supplment. + +Cependant la nature, cette admirable mre, ddommagerait-elle par des +affections toutes particulires ces tres dgrads, ou bien l'illusion +toute-puissante, combine avec les douces caresses et la jouissance +des charmes d'une belle femme compatissante, ne se bornerait-elle pas +aux seuls plaisir des yeux et l'corce des sens pour consoler ces +malheureux de l'tat honteux de leur demi-existence! + +C'est incontestablement contrarier la propagation que de permettre de +tels mariages; c'est un vritable assassinat, une profanation, qui +drobe la socit la volupt productrice de la femme. Ces striles +liaisons ne devraient tre approuves par les lois d'aucun pays. + +Dans le second sicle de l'glise, le concile de Nice (Canon IV), +confirm par le second concile d'Arles, a expressment dfendu ces +mutilations. + +Une loi de l'empereur Adrien, cite dans les _Digestes Ad leg. Corn._ +de Sicariis (Lib. XLVIII, tit. VIII, leg. 4, 5), punissait de mort +les mdecins qui faisaient des eunuques et ceux qui subissaient la +castration; de plus on confisquait leurs biens. + +Une ordonnance de Louis XIV, du 4 septembre 1677, condamnait mort +tous ceux qui avaient mutil leurs membres. + +L'article 316 du Code pnal prononce contre toute personne coupable de +ce crime la peine des travaux forcs perptuit, et la peine capitale +si la mort en est rsulte avant l'expiration des quarante jours qui +auront suivi le crime. L'article 325 ne dclare le crime de castration +excusable que lorsqu'il a t immdiatement provoqu par un outrage +violent la pudeur. + +Et malgr des dfenses si positives et des punitions si svrement +exprimes par des lois civiles et canoniques, nous voyons de nos jours +une pareille monstruosit exister encore, et cela dans la ville par +excellence, dans cette Rome, le centre de la chrtient!!! + +Voyez plutt ces malheureux Italiens, pour qui le _farniente_ est le +premier des besoins, entrans par la superstition ou une cupidit +barbare, se livrer au fatal couteau qui doit les priver des prcieux +trsors de la vie, pour se donner un misrable filet de voix!... + +Allez la Chapelle Sixtine, aux deux grands jours de la Semaine +Sainte, entendre ces admirables accords de voix choisies, cette +sublime et cleste harmonie qui vous transporte, qui vous ravit, mais +dont les sons divins cessent l'instant de vibrer dans l'me de +tout tre sensible qui les entend, et n'y laisse plus qu'une pnible +impression, alors qu'on pense que ces voix si claires, si argentines, +si mlodieuses, sont obtenues aux dpens de la postrit. Quel scandale +odieux! il rvolte la nature. + +Mais la magie d'une belle voix est-elle donc si puissante et le chant +possde-t-il une tout autre vertu que la simple prire? On le croirait, +puisque les sons de la musique dlicieuse qui, dans la Chapelle +Sixtine, enchantent l'oreille de mille amateurs, aprs avoir cess, +continuent vibrer encore dans leurs mes, tandis que les prires et +les plaintes que profre le prophte en rcitant le sublime _Miserere_, +ne les touchent nullement. Et voil pourquoi sans doute, pour apaiser +la Divinit, on chante toujours l'glise et l'Opra. + + + + +SUR LE BHMAH + + +Mot hbreu qui signifie _jumenta_, _quadrupedia_ et, par extension, +_bestialit_. + + +I.--_Faunes suffoquants_, FAUNI FICARII. + +Saint Jrme, dans son commentaire sur Jrmie, ch. 50, v. 39, donne +aux faunes l'pithte de _ficarii_, _qui avaient des figues_. Il faut +conjecturer que, par ce mot, ce Pre de l'glise a voulu dpeindre la +laideur de ces faunes, dont le visage tait couvert de pustules et de +boutons; ce qui n'est pas sans apparence de vrit, car _ficus_, figue, +figurment pris, dsigne une tumeur, une sorte d'ulcre qui ressemble +ce fruit. + +Mais, n'en dplaise saint Jrme, le texte hbreu porte HM, qui +signifie proprement _un spectre_, _une chose qui inspire la terreur_, +d'o drive le mot hbreu EIMA, qui veut dire _pouvante_. Et comme on +reprsentait les faunes et les satyres, moiti hommes et moiti boucs, +fort velus, violant femmes et filles, dont ils taient la terreur; +que, d'un autre ct, nul animal de sa nature n'est plus enclin +la lascivet que le bouc, il est permis de croire que l'opinion de +Berruyer, _qui rend ses faunes trs actifs_, SICARII, doit prvaloir +sur celle de saint Jrme. En effet, le mot grec +sath+, en latin +_veretrum_, d'o est form celui de satyre, indique assez la lubricit +des inclinations de ce vil animal. + +Au reste, le bouc est plac parmi les divinits de l'gypte que +l'on honorait le plus: il avait un culte tout particulier. Les +femmes n'avaient point horreur lui soumettre leurs corps, et les +hommes ne ddaignaient pas de caresser leurs chvres; dans leur +dlire superstitieux, ils allaient quelquefois jusqu' se prosterner +devant un bouc et baiser le derrire de ce puant animal (Voyez la +Bible de Voltaire, au chapitre du _Lvitique_): de l vient sans +doute que la Bible, en parlant des idoles, les appelle les _vilus_, +SAHIRIM, et lorsque le prophte Isae dit, ch. 13, v. 21, que _les +velus danseront_, PILOSI SALTABUNT, il faut l'entendre, disent les +interprtes, des dmons qui emprunteraient quelquefois cette forme +sauvage. + +Je ne me hasarderai pas contester l'existence de ces hommes +capripdes; je me tiens respectueusement aux Saintes Ecritures et +ce qui en est rapport par saint Jrme, qui nous apprend que saint +Antoine, dans son dsert, fit la rencontre d'une espce de nain, au +front cornu, aux narines crochues, aux pieds de bouc, qui lui prsenta +des dattes et l'assura qu'il tait un de ces habitants que les paens +avaient honors sous le nom de faunes et de satyres; qu'il tait dput +vers lui, pour le conjurer d'intercder pour eux prs le Dieu commun, +qu'ils savaient bien tre venu en terre pour le salut du monde. (Inter +saxosam convallem haud grandem homunculum vidit aduncis naribus, +fronte cornibus, asperat, cujus extrema pars corporis in caprarum +pedes desinebat, et responsum accepit Antonius: Mortalis ego sum unus +ex accolis eremi, quos vario errore delusa gentilitas, faunos satyrosque +vocans, colit. Precemur ut pro nobis communem Deum depreceris, quem pro +salute mundi venisse cognovimus. S. HIERONYMUS, _in Vita S. Pauli_.) + +Preuve indubitable qu'il existe des dmons sous la figure de boucs. +Nanmoins le cardinal Baronius prtend tmrairement que le satyre +qui entra en colloque avec saint Antoine n'tait qu'un singe, n +probablement du commerce honteux de cet animal avec des filles, que +Dieu doua de la parole, ainsi qu'il en avait fait autrefois pour le +serpent et l'nesse de Balaam, dont parlent la Gense et les Nombres +(Gen., cap. III, v. 1.--Num., cap. XXII, v. 28.) Mais qu'est-ce que +l'opinion d'un cardinal contre celle d'un saint et de toute une +antiquit qui dposent contre lui? + + + + +SUR L'ANOSCOPIE + + +Du grec +ana+, _au-dessus_, et de +skopia+, _action d'pier_, form +de +skope+, _je considre_, _je contemple_.--Astrologie judiciaire, +jonglerie. + + + + +SUR LA LINGUANMANIE + + +Du latin _lingua_, langue, et du grec +mania+, _fureur_, driv de ++mainomai+, _rendre furieux_. + + +I.--C'taient des maisons publiques o les hommes et les femmes +ple-mle s'abandonnaient tous les genres de libertinage. + +La prostitution date de la plus haute antiquit. Les Orientaux +l'admirent dans le culte de leur religion et ne la considrent point +comme un drglement de moeurs; ils la consacrrent d'abord clbrer +le premier instant de l'existence de l'tre auquel ils ouvraient le +sentier de la vie. Elle fut ensuite un des moyens puissants d'accrotre +et de propager l'espce humaine. Dans les temps patriarcaux, nous +trouvons Ada et Selles, concubines de Lamech, pre d'Abraham, se +distinguer dans le mtier, et leur progniture bravement suivre leur +exemple. (_Gen._, chap. IX, v. 19; V. et VI, 1, 2, 3, 4.) + +Aux petits soins avec Abraham, la jeune Sara, dont Dieu avait ferm le +sein, _conclusit_, met dans le lit de son mari la frache et gentille +Agar, sa servante (_Gen._, chap. XVI, v. 2, 3, 4.) Nous voyons Sodome +et Gomorrhe et toutes les villes de la Pentapole dans la Palestine +livres une souillure infme. (_Gen._, chap. XIX, v. 4, 5, 6, 7, 8.) +Phein, de connivence avec Thamma, deux filles de Loth, prennent got + la bagatelle, et, commettant un inceste avec leur bonhomme de pre, +dans le dessein de repeupler la terre, se font engrosser par lui, aprs +l'avoir enivr au sortir de Sodome, dont tous les habitants viennent +d'tre rtis par un dluge de soufre, pour avoir pris saint Pierre pour +saint Paul (_Gen._, ch. XIX, v. 24, 30 38.) Lia et Rachel, pouses +de Jacob, lui prostituent leurs servantes (_Gen._, ch. XXIX, v. 22, +23 et 28) et Ruben sduit Bela, concubine de son pre (_Gen._, ch. +XXXV, v. 22.) Juda fait pouser Thamar, la veuve de son fils an Her, +par son second fils Onan, qui lude le devoir conjugal au moyen de la +masturbation (_Gen._, ch. XXXVIII, v. 8 et 9). Et cette mme Thamar, +sur un grand chemin, escamote avec adresse un enfant son beau-pre +Juda, qui, en s'vertuant avec elle, croit tre avec une femme publique +(_Gen._, XXXVIII, v. 14, 15, 16.) De cette surprise incestueuse, +si salutaire au genre humain, naquit Phars, l'un des anctres de +Jsus-Christ. L'amoureuse Nitiflis, femme de Putiphar, sollicite +l'imbcile Joseph de voluptueux bats, mais il refuse obstinment de +_s'unifier avec elle_ (_Gen._, ch. XXXIX, v. 7, 8, 9). La bestialit et +la pdrastie taient fort connues dans le pays de Chanaan (_Exod._, +ch. XXII, v. 19). On s'y polluait devant la statue de Moloch (_Lvit._, +ch. XVIII, v. 21). Parmi les femmes publiquement madianites qui, du +temps de Mose, _corrompirent_, Setim, le corps et l'me du peuple +juif, se trouva la jolie prostitue Cozbi, fille de Jur, prince trs +noble des Madianites, avec laquelle tait couch dans un b..... _in +lupanar_, Zambri, fille de Salu, prince de la maison et ligne de +Simon, lorsque le pieux et fanatique Phines, petit-fils du grand +prtre Aaron et fils d'Elazar, tout transport d'une sainte colre, +entra dans le b....., une dague la main, et transpera d'un seul coup +les deux dlinquants ensemble, vers les parties de la gnration +(_Num._, cap. XXV, v. 1, 2 28; Arrepto pugione ingressus est... in +lupanar et perfodit ambos simul, virum scilicet et mulierem, in locis +genitalibus.) + +Ce fut une femme publique nomme Rahab, qui mue par cette gnreuse +piti si naturelle aux filles de son espce, cacha au haut de sa +maison, sous de la paille, les espions qui s'taient dlasss avec +elle de leurs fatigues, et que Josu avait envoys Jricho, pour +reconnatre la ville avant de l'assiger (_Jos._, cap. II, v. 1, 6). + +Passons maintenant au Livre des Juges. Le robuste Samson se rend un +jour dans la ville de Gaza; il voit sur sa porte une courtisane, avec +laquelle il couche jusqu' minuit (_Jud._, cap. XVI, v. 1, 3). Ensuite +il devint perdument amoureux de Dalila, dans la valle de Sorec, autre +fille de joie. Dans un de ces moments de voluptueuse ivresse o le coeur +nageant dans l'lment du plaisir, est incapable de rien refuser +l'tre qui vous le procure, Samson, aprs avoir tromp trois fois son +amante sur le secret de sa force, a enfin la faiblesse de lui dire, +et comme il est impossible la femme de porter loin un secret, elle +le trahit son tour en le faisant connatre aux Philistins, qui lui +crvent les yeux (_Jud._, cap. XVI, v. 4 22). + +Aimez-vous consulter les Livres des Rois?... Eh bien! ouvrez celui +de David, et vous verrez ce prophte-roi qui avait pous Micho, fille +de Sal, s'en donner avec l'impudique Abigal, femme de Narbal, qui +lui inocula la v..... (_malum_) (I. _Reg._, cap. XXV, v. 35, 40). Le +saint homme de roi accolait en mme temps plusieurs autres concubines +et femmes de Jrusalem, auxquelles il fabrique des enfants, ce qui +ne l'empche nullement d'enlever la sensible Bethsabe, femme du +brave Urie, qu'il pouse aprs avoir fait assassiner son mari dans +les combats (II. _Reg._, cap. XI, v. 2, 4, 17), afin sans doute qu'il +n'y et plus de vestige de fornication. Dans sa vieillesse, il se +rchauffe, faute de bassinoire, dans les bras de la jeune Sunamite, +et ne la dflore pas: _Non cognovit eam_ (III. _Reg._, cap. I, v. +4). _Tel pre, tel fils_, dit le proverbe, et les enfants de David +le justifient: son fils Ammon brle d'une flamme incestueuse pour sa +soeur Thamar, et sur le perfide conseil de son cousin germain Jonadab, +il la viole au moment qu'elle lui prsente un potage apprt de sa +propre main; puis il la renvoie fort brutalement. Absalon, irrit +de l'outrage fait sa soeur, saisit, deux ans aprs, l'occasion d'un +splendide festin, au milieu duquel il immole Ammon, en prsence de ses +autres frres qui fuient pouvants. (II. _Reg._, cap., XIII, v. 8 +30). Ce fratricide met ensuite le comble ses forfaits en couchant +publiquement avec toutes les concubines de son pre. (II, _Reg._, cap. +XV, v. 22). + +Si nous descendons jusqu'au troisime Livre des Rois, nous voyons le +type de la sagesse, le fils de l'adultre Bethsabe, Salomon enfin, +dont la haute sapience avait acquis si haute renomme dans l'Orient, +participer l'humaine faiblesse et rouler dans son palais sur sept +cents pouses et trois cents concubines, dont les nez ressemblaient +la tour du mont Liban qui regarde du ct de Damas (_Cant._, VII, v. +4); les yeux ceux des colombes (_Cant._, I, v. 14; IV, v. 1); les +ttons des faons de chevreuil (_Cant._, VII, v. 3), et qui, en un +mot, taient belles comme les tentes de Cdar et les peaux de Salomon +(_Cant._, I, v. 1). + +Les allures galantes des courtisanes de son temps ressemblent beaucoup +au mange de nos femmes publiques, qui le soir, dans les rues, vont +recueillant les passants, pour les engager parcourir avec elles les +deux monts de la myrrhe, la colline de l'encens (Ad montem myrrh et ad +collem thuris. _Cant._, IV, 6), embrasser ensuite le figuier, et monter +dessus pour en recueillir les fruits (_Cant._, VII, 8), qui sont +quelquefois si amers!... + +Voici ce que ce roi en rapporte dans le livre des _Proverbes_, dont les +uns renferment des erreurs, les autres de fastidieuses rptitions, et +que l'glise cependant considre comme un petit chef-d'oeuvre canonique, +ouvrage du trs Saint-Esprit: + +De la fentre de ma maison, j'aperois un jeune insens qui, sur le +soir, et lorsque la nuit devient obscure, passe dans le coin d'une +rue prs de la maison d'une..... fille.--Je la vois venir au-devant +de lui, en sa parure de courtisane; elle prend ce jeune homme, le +baise et le caresse effrontment, lui disant: JE ME SUIS ACQUITTE DE +MON VOEU AUJOURD'HUI. C'est pourquoi je suis venue au-devant de vous, +dsirant de vous caresser. J'ai parfum mon lit de myrrhe, d'alos et +de cinnamone. Venez: enivrons-nous de volupt jusqu' ce qu'il fasse +jour, et jouissons de ce que nous avons tant dsir. Mon mari n'est +point la maison: il est all faire un voyage qui sera trs long; il +a emport avec lui un sac d'argent, et il ne doit revenir que lorsque +la lune sera pleine. (_Cant._, VII, v. 3). Entran par de longs +discours et les caresses de ses paroles, le jeune homme la suit comme +un boeuf qu'on amne pour servir de victime et comme un agneau qui va +la mort en bondissant. (_Prov._, chap. VII, v. 6 22). + +Il est remarquer ici que cette prostitue sait mettre de l'ordre dans +ses affaires. Dvote, avant de se livrer ses impudiques plaisirs, +qu'elle veut d'abord sanctifier par la prire, _hodie vota mea Deo +reddidi_, elle aura tout le temps d'tre amoureuse au lit. C'tait +aussi l'opinion de Wasselin, abb de Lige, qui trouvait convenable de +faire sa prire avant de se mettre l'oeuvre du cot. (_Epist._, _ad +Florinum_ abbat., tome I, _Analect._, page 339.) Cette pratique est +passe en usage jusqu' nos jours, car presque toutes les filles de +joie, celles qui font leur mtier en honneur et conscience s'entend, +ornent d'un crucifix la chemine de leurs rceptacles, qu'elles +tapissent souvent _d'images de l'Immacule Conception, de saint +Barnabas, de la Madone, mre de la puret, avec son divin poupon sur +les bras_; elles font de temps autre dire des messes pour le salut de +leurs mes et pour que Dieu leur envoie des chalands; quelques-unes, +par excs de dvotion, y ajoutent la confession les dimanches et les +jours de fte, et, dans l'intention de se rendre le ciel propice, la +plupart portent sur elles des scapulaires de la Vierge et se font +consoeurs du Saint-Rosaire, du Sacr-Coeur ou de la Congrgation. + +C'tait un drle de corps que ce roi Salomon: Piron d'un autre temps, +l'harmonie prs, qu'il ne possde pas, bel esprit rotique, il composa +les cantiques, que les belles voix de ses mille femmes et concubines +excutaient sans doute pendant les orgies de ses splendides festins, o +50 boeufs et 100 moutons faisaient eux seuls les pices de rsistance, +et dont je vous dtaillerais, lecteur, toutes les substantielles et +stimulantes friandises, si je ne craignais de devenir fastidieux; mais +je reviens ses Cantiques, dont voici la fidle traduction: + +Je chanterai mon bien-aim, qui est pour moi une grappe de raisin de +Chypre. _Cant._, I, 13. + +Car le roi m'a dj fait entrer dans ses celliers, et je suis ivre. +_Cant._, I, 3. + +Mon bien-aim est pour moi comme un bouquet de myrrhe; il demeurera +entre mes ttons. _Cant._, I, 12. (On se sert ici du mot propre pour +ne pas affaiblir la couleur du sujet dont Salomon tait si plein.) + +Qu'il me donne un baiser de sa bouche. _Cant._, I, 1. + +Fortifiez-moi avec des pommes odorantes, parce que je languis +d'amour. _Cant._, II, 5. + +Je me reposerai sous celui que j'ai dsir. _Cant._, II, 3. + +L je lui offrirai mes ttons. _Cant._, VII, 12. + +Mon bien-aim mit la main au trou, et mon ventre a tressailli de ses +attouchements. _Cant._, V, 4. + +Au livre de Judith, chap. XIII, v. 8, 9 et 10, on voit la jolie veuve +de Monasss, la fire Judith, aller dvotement en bonne fortune trouver +dans sa tente l'Assyrien Holopherne, qui assigeait Bthulie, et, +l'ge de 65 ans (c'est l'ge que lui donne le rvrend P. Dom Calmet), +inspirer ce gnral une violente passion, auquel, hlas! et quatre +fois hlas! pour vous plaire, mon Dieu! elle _coupa le cou d'un coup +de son propre coutelas_, aprs avoir couch avec lui. + +Nous voyons au livre d'_Esther_, chap. I et II, v. 11 et 8, Assurus, +qui rgnait de l'Inde l'thiopie sur cent vingt-sept provinces, +rpudier la belle mais insolente Vasthi, qui refusait de montrer sa +beaut _in naturalibus_ aux libertins de sa cour; et puis usant de son +privilge de despote, parmi les trois cents belles vierges qui lui +furent amenes pour tre ses courtisanes, choisir l'aimable et mignonne +Esther et l'admettre l'honneur de partager sa couche royale. + +Le livre d'_zchiel_ justifie par ses peintures hardies celles du +_Portier des Chartreux_. Il vous offre, aux chapitres XVI et XXIII, +le tableau des moeurs abominables dont taient infects Jrusalem et +tout le pays d'Isral sous les rois successeurs de David. Les fameux +emblmes d'Ool et d'Oolibra nous font voir les femmes de ces contres +forniquer avec tous les passants, se btir des b....., se prostituer +dans les rues (Cap. XVI, v. 15, 16, 31) et rechercher avec emportement +les embrassements de ceux _quorum carnes sunt ut carnes asinorum; et +sicut fluxus equorum, fluxus eorum_ (Cap. XXIII, v. 20). + +Le livre d'_Oze_, dit Voltaire, est peut-tre celui qui doit le plus +tonner les lecteurs qui ne connaissent point les moeurs antiques. En +effet, comment concevoir, moins de faire le sacrifice de sa raison, +que le Seigneur puisse ordonner si positivement ce petit prophte +_d'aller s'vertuer avec une femme de mauvaise vie et de lui faire des +enfants de prostitution_, puis lui enjoindre _d'aller se gaudir avec +une femme qui non seulement ait dj un amant_, mais qui soit adultre +(_Oze_, cap. I, v. 2) et dont la jouissance cote Oze _quinze +pices d'argent et une mesure et demie d'orge_?... (_Oze_, cap. III, +v. 1.) + +Je ne dirai, et seulement par liaison, que peu de chose de ce que +nous rapporte le Nouveau Testament des galantes aventures de la +Madeleine qui, pleurant sur les dbauches et les dsordres de sa vie +passe, devint un modle de vertu, comme elle avait t un scandale de +prostitution, ainsi que Marie gyptienne, une autre fille de joie, dont +les dbauches furent effaces par une vie pnitente de quarante ans, +qu'elle passa dans le dsert sans manger. + +Je borne ici le tableau des prostitutions et des turpitudes du peuple +hbreu, que certes on ne doit point envisager conformment aux ides +que nous avons reues sur les lois de la dcence et de la pudeur. Ces +moeurs, si loignes des ntres, n'taient point grossires dans ces +temps reculs, et ne paraissent confondre notre faible raison que parce +que nous ne pouvons sonder les profondeurs mystrieuses de ce peuple +lu, manifestement conduit par le doigt de Dieu; profondeurs qui nous +seront peut-tre un jour dvoiles, alors que les _dies ir_ seront +arrivs, pendant lesquels les balances d'or de Monseigneur saint Michel +pseront nos futures destines dans la valle de Josaphat (Teste David +cum Sybilla). + +La prostitution fut connue de tous les peuples de l'Orient, qui la +pratiquaient sous l'emblme des divinits gnratrices. Influencs +par des climats constamment brlants o le soufre, ml tous les +vgtaux et les drogues les plus chauffantes, occasionne dans le +sang et le cerveau de ces explosions qui mnent l'esprit jusqu'au +dlire, ces peuples les honorent par des actes de la plus rvoltante +impudicit, tribaderie, pdrastie, bestialit, sodomie, onanisme et +jusqu' la profanation des cadavres de femmes, tout y est mis en usage +pour stimuler leurs dsirs honts. Mais la volupt ne parat avoir +nulle part tabli son empire avec plus de dpravation et de lubricit +que dans la Grce et chez les Romains. C'est Orphe, dit-on, qui +le premier introduisit dans la Thrace l'amour infme des hommes, ++paiderastia+: + + (Ille etiam Thracum populis fuit auctor amorem + In teneres transferre mares, citraque, juventam + tatis breve ver et primos carpere flores. + Ovide., _Metam._, lib. X, v. 84.) + +aprs la mort d'Eurydice, sa femme. Mais les Bacchantes, pour le +punir de ce crime, le turent et jetrent sa tte dans le fleuve +Hbrus. Philippe de Macdoine en fit ses dlices avec Pausanias, +dont il fut assassin pour avoir souffert la violence que lui fit +Atticus, son favori, en l'exposant, dans un banquet, la lubricit +de ses serviteurs. Le divin Platon ne pouvait se passer un moment de +son Alexis ou de son Agathon, et le sage Socrate enseignait entre +deux draps cette honteuse volupt ses favoris Phdon et Alcibiade. +Xnophon prenait souvent ce plaisir avec Callias et Antolicus, +Pindare avec Amarico, Aristote avec son Herminas; Anacron brla pour +Bathyle, et le grand mais bizarre Lycurgue soutenait qu'on ne pouvait +tre bon citoyen sans avoir un ami avec qui l'on coucht. Sapho se +rendit clbre, non moins par ses habitudes lesbiennes de ++kleitoriazein+, que par ses talents comme pote. Aspasie se prostitua +Pricls, et Glycre Alcibiade. Las reut dans ses bras le dgotant +Diogne et le galant Aristippe, tandis que Phryn dbaucha l'Aropage +entier. Thas, en sortant des bras d'Alexandre, se fit un doux plaisir +de faire brler le palais de Perspolis, et l'on rigea, dans Athnes, +des autels la danseuse Cotytto, sous le nom de _Vnus populaire_. + +Si nous examinons les moeurs des anciens Romains, nous les trouvons +plus dissolues encore, surtout au temps des empereurs. Les _lupanaria_ +d'alors taient de ces endroits o l'on s'abandonnait tous les +genres d'abominations. Dans les quartiers spars qu'habitaient +les _meretrices_, on voyait sur la porte de la loge de chacune de +ces courtisanes un criteau qui portait le nom et le prix auquel +taient taxs ses charmes (In cellis autem nomina meretricum solebant +prfigi, et superscribi simul et stupri. LUBINUS.) D'o vient que +Juvnal, parlant de la dbauche effrne de Messaline, dans la loge +de la fameuse Lysisca, dit si agrablement _titulum mentitur Lysisc_ +(Juv., liv. II, sat. 6), donnant ainsi connatre que malgr le nom +suppos qu'empruntait l'impratrice pour cacher ses infamies, il ne se +trompait pas sur la femme qui s'y prostituait. Apollonius de Tyr nous a +conserv, dans son histoire, la forme d'un titre qui est trop plaisant +pour ne point le rapporter ici: + + _Quicumque Tarsiam defloravit + Mediam libram dabit + Postea populo patebit, + Ad singulas solidas._ + +Dans ces lieux de dbauches, un rglement de police indiquait l'heure +de se retirer, et le son d'une cloche avertissait le public du moment +de l'entre et de la sortie de ces _lupanaria_. (Tempus quando ad +meretricem eundum erat, lenones indicabant tintinnabulo, et ante nonam +fores erant claus vel ex more, vel ex lege aut edicto aliquo. Voyez +Pitiscus.) + +Les courtisanes qui se distingurent le plus dans la prostitution +furent Pyrallis, Gallia, Lysisca et Flora, qui, en mourant, nomma le +Snat romain pour son hritier, ce qui lui valut une apothose, et +Quartilla, dont Ptrone nous a dpeint la galante impudicit. (Traduit +par l'auteur de _l'Origine des prostitutions_.) + +Encolpe et Ascylte, dit-il, sont chez la courtisane Quartilla. Aprs +que de vieux dbauchs les eurent fatigus de caresses lascives et +rvoltantes, Psych, suivante de Quartilla, s'approcha de l'oreille de +sa matresse et lui dit en riant quelque chose; elle rpondit:--Oui, +oui, c'est fort bien avis, pourquoi non? Voil la plus belle occasion +qu'on puisse trouver pour faire perdre le pucelage Pannichis. On +fit aussitt venir cette petite fille, qui tait fort jolie et ne +paraissait pas avoir plus de sept ans; c'tait la mme qui, un peu +auparavant, tait entre dans notre chambre avec Quartilla. Tous +ceux qui taient prsents applaudirent cette proposition; et pour +satisfaire l'empressement que chacun tmoignait, on donna les ordres +ncessaires pour le mariage. Pour moi (c'est Encolpe qui parle), je +demeurai immobile d'tonnement et je les assurai que Giton avait trop +de pudeur pour soutenir une telle preuve et que la petite fille +n'tait pas aussi dans un ge pouvoir endurer ce que les femmes +souffrent dans ces occasions.--Quoi! repartit Quartilla, tais-je plus +ge lorsque je fis le premier sacrifice Vnus? Je veux que Junon me +punisse si je me souviens jamais d'avoir t vierge, car je n'tais +encore qu'une enfant que je foltrais avec ceux de mon ge; et mesure +que je croissais, je me divertissais avec de plus grands jusqu' ce que +je sois parvenue l'ge o je suis. + +Les femmes publiques n'taient point mles avec les citoyens; et dans +ces temps malheureux o l'on voyait Rome la plus honteuse dbauche +rgner sur le trne, la cour et dans la haute classe de la socit, +les prostitues gardaient une sorte de dcence et de pudeur que les +dames ne connaissaient plus. + +On voyait Pompia, femme de Jules-Csar, se laisser sduire par +Clodius, pendant le sacrifice de la Bonne Desse, et l'empereur, son +poux, vivre en adultre avec la fameuse Cloptre, reine d'gypte, +aprs qu'il eut dbauch Servilie, mre de Brutus, et les plus +illustres Romaines (SUT., _in Jul. Cs._, cap. L). Csar avait dj +commis, dans sa jeunesse, le pch contre nature avec Nicodme, roi de +Bithynie (SUT., _in Jul. Cs._, cap. XLIX). + +Il fut, pour ses nombreuses fredaines, appel la femme de tous les +maris et le mari de toutes les femmes, Omnium mulierum virum, et +omnium virorum mulierem. (SUT., _in Jul. Cs._, cap. LII.) + +Auguste n'tait point exempt de la _petite fantaisie_ de Csar: il +la gotait souvent avec son favori Mcne, dont la femme lui servait +de concubine. Entremetteuse de son capricieux poux, l'impratrice +Livie lui procurait des femmes de toutes parts et prtait quelquefois +une main complaisante certain objet fort variable de sa nature +(XIPHILIN., _in Aug. Dio_, lib. XLVIII), tandis que son volage poux +se livrait une flamme incestueuse avec sa propre fille Julie, +si dissolue dans ses moeurs qu'elle osa publier ses turpitudes; ne +recevant, disait-elle, des passagers dans sa barque que quand elle +tait pleine (Nunquam, nisi plena navi, tollo vectorem. MACROB., lib. +II, cap. 5.) Les dsordres de cette princesse furent si effroyables +qu'elle admettait ses amants par compagnies (Admissos gregatim +adulteros), avec lesquels elle parcourait, la nuit, toutes les rues +de Rome, se prostituant dans toutes les places publiques (DIO, lib. +LV, p. 555, A: Juliam filiam suam adeo lascivi progressam, ut in +ipso etiam Foro et Rostris nocturnas comessationes ac comportationes +ageret.--XIPHILIN., _in Aug._--Nihil quod facere aut pati turpiter +posset foemina, luxuria libidine infectum reliquit: magnitudinem que +fortun su peccandi licentia metiebatur, quidquid liberet pro licito +judicans.--VELL. PATER., lib. II, 100, 3) et jusque sur les Rostres, +o son pre Auguste avait lanc des dcrets si foudroyants contre +les adultres (VELL. PATER., _Hist._, lib. II.--SUT., _in Aug._, c. +XXXIV). Elle combla la mesure de ses scandaleuses lubricits en faisant +chaque jour couronner la statue de Marsyas autant de fois qu'elle +avait, la nuit, soutenu de combats amoureux. La statue de Marsyas, +ministre de Bacchus (_liber_) et fameux joueur de flte de Phrygie, +qu'Apollon corcha tout vif, pour le punir d'avoir eu la tmrit de +se mesurer avec lui, fut place dans le Forum, comme monument de la +libert de la ville ou de la victoire du dieu des chants. Les avocats +de cette poque prirent l'habitude de faire couronner cette statue +chaque fois qu'ils avaient gagn un procs. Ce fut pour imiter cette +coutume que la princesse Julie _eam coronari jubebat ab iis quos, in +illa nocturn palstr, valentissimos colluctatores experta erat_. +Voyez Muret, sur Snque, et les _Femmes des douze Csars_, par M. de +Servies, chap. _Julie_, femme de Tibre. + +Tibre, ce monstre d'impudicit et de cruaut, se plongeait, en l'le +de Capre, dans les turpitudes les plus dgotantes et les plus +horribles salets. Non content d'exciter son imagination drgle par +les peintures les plus obscnes et les plus luxurieuses d'lphantis, +il chercha ranimer ses sens mousss par les groupes les plus +lascifs, qu'il faisait excuter en sa prsence par des _spintres_, qui +_triplici serie connexi, invicem incestarent_. (SUT., _Vie de Tibre_, +chap. XLIII); il allait jusqu' abuser de la plus tendre enfance, +dont il se faisait polluer dans ses bains de la plus infme manire +(SUT., cap. XLIV): quasi pueros primos teneritudinis, quos pisciculos +vocabit, institueret, ut natanti sibi inter femina versarentur +ac luderent, _lingua morsuque sensim appetentes_ (ejus genitalia +cupientes), atque etiam quasi infantes firmiores, necdum tamen lacte +depulsos, inguini ceu papill admoneret: pronior sane ad id genus +libidinis et natura et aetate. + +Caligula jouit de toutes ses soeurs, en prsence de sa femme, au +milieu de ses lubriques festins, pendant lesquels il violait les plus +illustres dames devant leurs maris (SUT., _in Calig._, cap. XXIV et +XXXVI.--DIO, lib. LIX); et portant la dpravation de son coeur jusqu' +prostituer sa propre personne, il dshonore la fille qu'il avait eue +de son commerce incestueux avec l'une de ses soeurs (EUTROP., _in Caj. +Calig._). Il marque le plus fol amour pour l'une d'elles, Drusille, +parce qu'il en avait eu les prmices, l'enlve son poux, Cassius +Longinus, et l'entretient publiquement; et quand il est fatigu de ses +autres soeurs, Agrippine et Levilla, il les expose la brutalit de ses +gitons (SUT., _in Calig._, cap. XXIV). Ensuite il conoit une furieuse +passion pour la luxurieuse et lascive Csonie, l'habillant tantt en +guerrier et tantt la faisant voir toute nue ses amies (SUT., _in +Calig._, cap. XXV). + +Tandis que le stupide et l'imbcile Claude, prince qui tenait plus +de l'animal que de l'homme, se donnait tout entier aux plaisirs de +la table et avait rsolu, pour ne point incommoder ses convis, de +faire publier un dit par lequel il octroyait la permission de pter +pendant les repas (SUT., _in Claud._, cap. XXXIII), Messaline, sa +femme, se prostituait tout venant et s'abandonnant aux vices les +plus honteux, poussait l'impudeur jusqu' se marier publiquement avec +Silius, en l'absence de Claude, qui se divertissait Ostie (SUT., _in +Claud._, cap. XXVI.--TACIT., _Ann._, II. DIO, lib. LX, p. 686 B.), et +donnant l'essor toute la fougue effrne de ses infmes passions, +elle se dguise en fille de joie pour aller, dans la loge de Lysisca, +se prostituer aux vils embrassements de gladiateurs, d'esclaves et de +soldats. (Voyez Juvnal, liv. II, sat. 6.--SUT., _in Claud._, cap. +XXVI.) + +Digne fils de l'adultre et incestueux Domitius nobarbus (TACIT., +_Ann._, IV.--SUT., _in Ner._, cap. VII) et d'une mre mchante et +corrompue, qui datait son libertinage ds sa plus tendre enfance, +Nron se livre d'incestueuses privauts avec Agrippine, dj souille +d'une familiarit criminelle avec son frre Caligula (TACIT., _Ann._, +XIV.--SUT., _in Calig._ cap. XXIV). Il la fait ensuite massacrer, +ainsi que son pouse Octavie, qu'il sacrifie la jalousie de +l'adultre Poppe, alors sa concubine, dont il se dfait galement +par un coup de pied qu'il lui donne dans le ventre (TACIT., _Ann._, +XVI.--SUT., _in Ner._, cap. XXXV). Mprisant toutes les lois de la +dcence et de la pudeur, il viole la vestale Rubria et prend pour +femme, sous le nom de Sabine, le jeune et beau Sporus, aprs lui avoir +fait extirper les testicules (SUT., _in Ner._, cap. XXVIII.--AUREL. +VICTOR, _Epitom._--XIPHILIN., _in Ner._); puis se fait pouser par +Doryphore, son intendant, pour donner une nouvelle volupt son infme +lubricit (SUT., _in Ner._, cap. XXIX). + +Vitellius, envoy fort jeune Capre, o Tibre, dans les ombres de +cette le infme, cachait ses monstrueuses salets et ses horribles +dbordements, dbute dans la carrire de la vie par une abominable +prostitution de son corps (SUT., _in Vitell._, cap. II: Salivis melle +commixtis, nec clam aut raro, sed quotidie ac palam arterias et fauces +pro remedio fovebat. Voyez la _Linguanmanie_.--TAC., _Ann._, XI), puis +devient l'assassin de sa mre Sextillia qu'il fait mourir de faim. + +Vespasien, passionnment amoureux de Cnis, affranchie d'Antoine, mre +de Claude, entretient cette concubine dans son palais et la traite +comme si elle et t son pouse lgitime (SUT., _in Vesp._, cap. III). + +Tite, pendant son expdition contre les Juifs, se passionne pour la +reine Brnice, soeur du roi Agrippa, qui lui accorde les dernires +faveurs. + +De retour Rome, o il s'est fait suivre de sa matresse, pour en +avoir la tranquille jouissance, il rpudie sa femme, Marcie Furnille, +et mne ensuite une vie effmine et dissolue, passant des nuits +entires dans ses dbauches de table et se livrant aux plus infmes +plaisirs (SUT., _in Tit._, cap. II). Puis il renvoie cette reine en +Jude, quoique contre-coeur (Ab urbe dimisit invitus invitam. SUT., +_in Tit._, cap. II), aprs avoir fait massacrer brutalement le consul +Cecinna au moment que celui-ci sortait de la salle du repas, sous le +vain prtexte qu'il avait viol Brnice (AUREL. VICTOR, _Epist._ X, + 4). + +Domitia Longina, fille de Domitius Corbulo, d'une beaut admirable, +mais trop coquette pour ne pas franchir les bornes du devoir conjugal, +devient une des plus dbauches courtisanes de Rome; elle livre ses +charmes Domicien, qui l'enlve brutalement OElius Lamia son mari +(DIO, _Excerp._, per Vales.--DIO, lib. LVII.--SUT., _in Domit._, +cap. L). Mais bientt dgot d'une femme dont la possession lui +avait cot si peu de peine, il s'enflamme pour Julie Sabine, sa +nice (_Ibid._, cap. XXII), et pour la possder librement il rpudie +son pouse Domitia, qui se prostitue publiquement la populace et +au comdien Paris, dont elle devient folle d'amour (_Ibid._, cap. +III.--XIPHIL., LXVII, p. 759, E), et qu'il fait massacrer en pleine +rue. Ensuite, rappelant son pouse, sous prtexte que le peuple lui +demande cette grce, il la fait rentrer dans son lit sacr (DIO, +cap. XIII), aprs avoir donn la mort son infme concubine, par un +breuvage qu'il lui fait prendre pour faire avorter le fruit de leurs +incestueuses amours (_Ibid._, cap. XXII.--DIO, lib. XVI.--PLIN., +_Epist._ II): homme profondment immoral, qui s'abandonna dans ses +bains aux plus monstrueuses turpitudes avec les femmes les plus +dissolues; qui se souilla par de sanglantes excutions, et qui fut +massacr dans sa chambre par sa propre femme et les grands de sa cour +qu'il avait proscrits (SUT., cap. XXIII.--AUREL. VICT., _Epist._, II, +7.--DIO, lib. LXVIII). + +Sabine, femme de l'empereur Adrien, se livre aux embrassements +adultres de plusieurs patriciens, et l'pouse de Marc Aurle, +Faustine, devient perdument amoureuse d'un gladiateur. + +Commode, n de l'adultre Faustine, fille d'Antonin, ne dment point +son origine, il se livre dans son palais la lascivet de trois cents +concubines et assassine sa soeur Lucilla. Caracalla se souille du sang +de son frre et pouse sa belle-mre Julie, dont la beaut galait +l'impudence (Cum Julia noverca Bassiani Caracall ei sinum nudasset: +Vellem, inquit, si liceret. At illa: Si libet, licet. An nescis te +imperatorem esse, et leges dare, non accipere?) Heliogabale aime +son eunuque Hirocls avec un dlire si effrn, ut eidem inguino +oscularetur, floralia sacra si asserens, celebrare (_OEt. Lamprid._, _in +Heliog._, cap. V). Mais nerv par le luxe et les dbauches, incapable +par lui-mme d'assouvir ses excrables lubricits, il prostitue toutes +les parties de son corps aux turpitudes de ses courtisans et esclaves, +se faisant donner le nom de _Bassiana_ et recherchant avec emportement +les criminels plaisirs de la bestialit. (Per cuncta cava corporis +libidinem recipiens et eum fructum vit prcipuum existimans, si dignus +atque aptus libidini plurimorum videretur. _Ibid._) + + + + +Le Libertin de Qualit + + + + +Madame Honesta, la Prsidente et l'Amricaine + + +Je me fais prsenter chez Madame _Honesta_ (famille presque teinte). +Tout y respire la pudeur et l'honntet; tout prche l'abstinence, +jusqu' son visage, dont la tournure, quoique assez piquante, n'a +cependant aucun de ces dtails qui inspirent la tendresse. Mais elle +a des yeux, de la physionomie, une taille qui serait trop maigre, si +toute l'habitude du corps ne s'y proportionnait pas. Je ne louerai pas +sa gorge, quoiqu'une gaze qui s'est drange m'ait permis d'entrevoir +du lointain; ses bras sont un peu longs, mais ils sont flexibles, on +pourrait souhaiter une jambe plus rgulire; telle qu'elle est, un +joli pied la termine. Nous avons les _grands airs_, des _nerfs_, des +_migraines_, un mari que l'on ne voit qu' table, des gens discrets, de +l'esprit bizarre, capricieux, mais vif, mais quelquefois ne ressemblant +qu' soi... Pardieu! allez-vous me dire, celle-l ne vous paiera pas... +Oh! que si! parce qu'elle est vaniteuse, parce qu'elle se pique de +gnrosit, parce qu'elle veut primer. + +D'abord, vous imaginez bien que nous faisons du respect, de l'esprit, +des pointes, des calembours; que madame a raison, que tout chez elle +est au mieux possible... Irai-je sa toilette? Pourquoi non?... Je +placerai une mouche; je donnerai cette boucle tout le jeu dont +elle est susceptible... Un chapeau arrive... Bon Dieu! les Grces +l'ont invent; le dieu du got lui-mme en a plac les fleurs, +et tous les zphyrs jouent dans les plumes qui le couvrent. Comme +cette gaze _prune-de-Monsieur_ coupe avec ce _vert anglais_... Mais +qui l'a envoy?... Vous sentez que je suis le coupable; et pourquoi +un coupable ne rougirait-il pas?... Je me suis trahi, dconcert, +boud... Victoire, que son emploi de femme de chambre, quelques +baisers des plus vifs et un louis ont mise dans mes intrts, les +plaide en mon absence... Ah! madame, si vous saviez ce que l'on me +dit de vous!... Combien ce monsieur est aimable! il vaut bien mieux +que votre chevalier, et je suis sre qu'il ne vous coterait qu'une +misre... Il n'est pas joueur, je le sais de son laquais; c'est un +coeur tout neuf.--Mais, crois-tu que je sois assez aimable pour...--Ah! +Dieu! madame, comme ce chapeau est tourn! Vous voil l'ge de vingt +ans.--Tais-toi, folle; sais-tu que j'en ai trente, et passs?... +(Pardieu, oui, _passs_ et il y a dix ans que cela est public...) +Je reviens l'aprs-midi; on est seule: pourquoi ne le serait-on +pas? Je demande pardon en offensant davantage; on s'attendrit, je me +passionne; on se... (Foutre! attendez donc... Cette femme-l est d'une +prcipitation me faire perdre les frais de mon chapeau.) Vous sentez +bien que mon laquais n'est pas assez bte pour ne pas me faire avertir +que le ministre (ah! pardieu! tout au moins) m'attend. Je jette un coup +d'oeil assassin; j'embrasse cette main qui tremble dans la mienne... Je +me relve et je pars. + +Pendant ce temps-l, je fais connaissance avec une de ces femmes qui, +blases sur tout, cherchent des plaisirs quelque prix que ce soit. +Elle me fait des avances, parce que son honneur, sa rputation, la +biensance... Tout cela est aussi loin que sa jeunesse. Nous sommes +bientt arrangs; elle me paie, je la lime; car je ne veux, sacredieu! +pas d......er... Mon infante le sait: les tracasseries viennent. +Ah! doux argent! je sens que ton auguste prsence!... Enfin, on se +dtermine; il y a dj quinze mortels jours qu'on languit. Je fais +entendre, modestement, que la reconnaissance m'attache, que j'ai des +obligations d'un genre... N'est-ce que cela?... On me paie au double; +et ds lors je suis quitte avec ma Messaline: je vole dans les bras +qui m'ont combl de bienfaits nouveaux, et je gote... non pas du +plaisir... mais la satisfaction de prouver que je ne suis pas ingrat. + +Las! que voulez-vous! Quand on a engraiss la poule, elle ne pond plus; +les honoraires se ralentissent, et je dors.--Comment! tu dors?--Oui, +la nuit, et qui plus est, le matin... ce matin chri qui anime +l'esprance, qui claire les combats amoureux. On se plaint, je me +fche; on me parle de procds, d'ingratitude, et je dmontre que l'on +a tort, car je m'en vais. + +Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m'apparat; mais il n'est +point charg de ses attributs heureux: c'est le dieu du conseil, le +diligent Mercure, il me console et m'envoie chez M. Doucet. Vous ne le +connaissez srement pas: or, coutez. + +Une taille qu'une soutane et un manteau long font paratre dgage; +un visage qui rassemble la maturit de l'ge, l'embonpoint et la +fracheur; des yeux de lynx, une perruque adonise; _l'esprit_ en a +trac la coupe; sa physionomie ouverte, mais dcente, rpand l'clat +de la batitude; il ne se permet qu'un sourire, mais ce sourire laisse +voir de belles dents... Tel est le directeur la mode: troupeaux de +dvotes abondent, les consultations ne tarissent pas. + +Mais il existe des privilgies, de ces femmes ensevelies dans un +parfait quitisme de conscience et dont la charnire n'en est que +plus mobile. Le pre en Dieu cache sous un maintien hypocrite une me +ardente et de trs belles qualits occultes... Vous vous doutez bien +que c'est ces femmes qu'il faut parvenir. Je m'insinue donc dans +la confiance du bonhomme, je lui dcouvre que je suis presque aussi +tartuffe que lui: il m'prouve; et quand toutes ses srets sont +prises, il m'introduit chez madame.... + +C'est l que la saintet embaume, que le luxe est solide et sans faste, +que tout est commode, recherch sans affectation... Mais quoi, un +jeune homme chez une femme de la plus haute vertu!... Eh! justement; +c'est afin de ne pas perdre la mienne; car vous noterez que je dois en +avoir, au moins autant que d'impudence. Mes visites s'accumulent, la +familiarit s'en mle, et voici une des conversations que nous aurons, +j'en suis sr. + +A la sortie d'un sermon (car j'irai, non pas avec elle, mais je serai +plac tout auprs, les yeux baisss, jetant vers le ciel des regards +qui ne sont pas pour lui), la sortie d'un sermon duquel elle m'a +ramen, je commencerai par la critique de toutes les femmes rassembles +autour de nous. Notez que les questions viennent de ma bate.--Comment +avez-vous trouv madame une telle?--Ah! bon Dieu! elle avait un pied de +rouge.--Pourtant, elle est jolie.--Elle aurait de vos traits, si elle +ne les dfigurait pas; mais le rouge... Cependant, je lui pardonne; +elle n'a ni votre teint, ni vos couleurs... (Croyez-vous qu' ces +mots elles n'augmenteront pas?)--Par exemple, la comtesse n'tait pas +habille duement.--Du dernier ridicule, elle montre une gorge! et +quelle gorge! Je ne connais qu'une femme qui et le droit d'taler de +pareilles nudits. (Remarquez ce coup d'oeil sur un mouchoir dont les +plis laissaient passage ma vue... Un autre coup d'oeil me punit et +je devins timide, dcontenanc.)--Que pensez-vous du sermon?--Moi, je +vous l'avouerai, j'ai t distrait, inattentif.--Cependant la morale +tait excellente.--J'en conviens; mais prsente d'une manire si +froide! une belle bouche est bien plus persuasive. Par exemple, quel +effet ne font pas sur moi vos exhortations! Je me sens plus anim, plus +fort, plus courageux... Hlas! vous me faites aimer la vertu parce que +je vous aime... (Ah! mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la +pleur couvre mon visage... Je demande pardon... Plus on me l'accorde, +plus j'exagre ma faute, afin de ne pas tre coupable demi...) Ma +dvote se remet plus promptement; cependant, elle est encore mue, +elle me propose de lire et c'est un trait de l'amour de Dieu. Plac +vis--vis d'elle, mon oeil de feu la parcourt et l'pie: je paraphrase, +je compose; ce n'est plus un sermon, c'est du Rousseau que je lui +dbite... Je saisis l'instant, un oratoire est mon boudoir, et je suis +heureux. + +Mais l'argent! l'argent!--Foutre, un moment; laissez-nous d....er. +Quelle jouissance qu'une dvote! Que de charmants riens! Comme cela +vous retourne! Quel moelleux! Quels soupirs!... Ah! ma bonne Sainte +Vierge!... Ah! mon doux Jsus!... Ami, sens-tu cela comme moi? + +Mais l'argent! Eh! me croyez-vous assez bte pour aller faire un +mauvais march? Nenni... quelque sot... + +Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est discret; il +perdrait trop ne pas l'tre, et c'est lui qui va me servir; bien +entendu qu'il aura son droit de commission. + +Depuis trois jours, ma dvote, en abstinence, n'a eu pour ressource que +son god...... Le pre en Dieu arrive:--Hlas! ce pauvre jeune homme! +il est encore retomb dans le vice! Des femmes perdues l'entranent... +(Quel coup de poignard!)--Ah! mon pre, quel dommage! il a un bon +fond!--Madame, ce n'est pas sa faute; il y a mme en lui une espce +de vertu, car il est franc. Monsieur, m'a-t-il dit, j'ai des dettes +d'honneur, ma _conscience_ me tourmente; je vais me perdre peut-tre, +je serai la victime de mon devoir... Hlas! ce qui me perce l'me, +c'est de quitter madame... (Ici elle baisse les yeux.) Cette femme +est adorable; elle possde mon coeur... N'importe, il faut la fuir... +toile malheureuse! dplorable destin! Voil, madame, ce qu'il m'a +dit les larmes aux yeux... On me plaint; on parle d'autre chose, on +revient...--Mais quoi montent ces dettes?--Trois cents louis... Et +vous croyez qu'une femme qui connat mes caresses et mes reins, qui est +sre du secret, qui ne me trouve pas un butor, qui aime surtout les +variantes, ne me les enverra pas le lendemain? + +Je vous vois d'ici faire le moraliste: _Mais cela est odieux; l'amour +pur est gnreux; vous tes un fripon..._ Foutre! vous badinez, vous +gteriez le mtier; elle a trente-six ans, j'en ai vingt-quatre; +elle est encore bien, mais je suis mieux; elle met de son ct du +temprament et de l'argent, moi de la vigueur et du secret... Ne +voil-t-il pas compensation? + +D'ailleurs, voulez-vous que je m'acquitte? Je lui fais l'honneur de +l'afficher. Elle quitte sa dvotion: je la rends la socit, +elle-mme; elle change d'tat, enfin... Non, je me trompe, elle ne +change que de robe et de coiffure. + +Voil ma dvote dans le monde, et par mes soins. + +--Mais il valait bien mieux la laisser dans son obscurit: vous allez +la perdre, on vous l'enlvera.--J'ai d'autres projets peut-tre; son +argent est consomm, ses diamants sont vendus, mon caprice est pass... +Vous verrez cependant que, pour me faire enrager, elle s'avisera +d'tre fidle: il faut que je prenne la peine d'avoir des torts avec +elle.--Vous en aurez bientt.--Non; car voici ma conclusion: Madame, +je ne rappellerai point vos bonts, elles me sont chres, et mon coeur +aime vous avoir des obligations que toute autre ne m'et pas fait +contracter; mais, plaignez-moi; c'est ma reconnaissance qui me cotera +la vie; c'est le soin de votre gloire qui va dtruire mon bonheur. +Je vous dois de cesser des visites qui vous compromettraient: hlas! +je sais trop qu'en prononant cette sparation funeste, je dicte mon +arrt. + +Puissances du ciel! combien vous tes attestes! A force de singeries, +je parviens m'attendrir; ma Dulcine verse tour tour les larmes de +la douleur et celles du plaisir: ma fuite est combine par des points +d'arrt sur tous les sophas des appartements, et c'est sa dernire +extase que je me sauve. + +Parbleu! voil bien des faons.--Pauvre sot! tu ne vois donc pas que +cette femme fait ma rputation pour l'ternit; je n'ai plus besoin de +me vanter, je n'ai qu' lui en laisser le soin, et je suis le phnix +des oiseaux de ces bois. D'ailleurs, je n'ai pas perdu la tte; elle +est l'amie intime de la prsidente de..., et depuis longtemps je lorgne +cette riche veuve; elle ne manquera pas d'tre la confidente de ma +dlaisse, et me croyez-vous assez novice pour n'avoir pas persuad +celle-ci que ce serait un moyen de nous voir encore; l'autre, que je +ne quitte madame une telle que pour ses beaux yeux. + +Tout russit mon gr... mais il faut que je les brouille... Allons, +Discorde, vole ma voix... On se pique, on se refroidit, les deux +insparables ne se voient plus; la prsidente exige que j'embrasse son +ressentiment; je me fais valoir, je deviens exigeant mon tour. Que ne +peut le dsir de la vengeance! on se livre moi pour faire pice sa +bonne amie. + +La prsidente a trente-cinq ans, et n'en parat pas plus de vingt-huit; +elle est bien conserve, mais sans affectation. Ce serait une petite +matresse, si le jargon ne l'ennuyait pas. Elle a de l'esprit avec les +femmes, de la gentillesse avec les hommes, beaucoup de retenue dans le +public, un ton de femme de qualit et des dehors imposants. + +Dans le particulier, je n'ai gure connu de temprament plus vif, plus +soutenu, et en mme temps plus vari. Ses caresses sont sduisantes, +parce qu'elles sont franches, et vingt fois j'ai t tent de l'aimer. +Au reste, elle n'est pas sans dfauts: elle a une profonde vnration +pour elle-mme; ses dcisions sont des oracles, ses prceptes des +lois; je n'ai rien vu de si imprieux. Il est vrai qu'elle y joint +l'adresse, et que souvent vous croyez faire votre volont en ne suivant +que la sienne. + +Sa socit, qui nous devine, ne tarde pas me fter, je suis le saint +du jour; elle a de la confiance en moi: rien n'est bien, si je ne +l'ai conseill. Nous passons ainsi six mortelles semaines. J'oubliais +qu'elle veut tre la confidente de mes affaires. Un jour j'arrive chez +elle; mon oeil est agit.--Mais, qu'as-tu donc, mon ami? Tu es bien +sombre.--Quoi! dis-je (en m'efforant de sourire), pourrais-je apporter +chez vous de l'humeur?... On me perscute, je m'obstine me taire, +j'ai des distractions que le monde qui abonde pour le souper ne saurait +dtruire: on me propose une partie, je la refuse, et je sors minuit +en m'chappant. + +Voil qui est bien simple, direz-vous, qui n'en ferait autant?... Je +vous le donne en dix: coutez seulement. + +Est-ce que mon laquais, qui est un Crispin des mieux dgourdis, n'a +pas eu l'esprit de f..... la femme de chambre pour viter l'ennui. +Or, ce jour-l, il est presque aussi triste que moi; sa charmante le +presse autant que la mienne, et comme il est d'un naturel confiant, il +avoue que _la nuit dernire j'ai soup chez la duchesse une telle, +que l'on m'a fait, malgr moi, tailler un pharaon_; que le jeu tait +diabolique, que j'ai perdu normment, et qu'tant peu riche, je suis +trangement incommod; mais ce qui me tourmente, c'est d'avoir t +oblig de mettre en gage le diamant que m'a donn la prsidente. Hlas! +cette bague n'a pas mme t suffisante avec tous mes bijoux pour +dgager ma parole et je suis sans un sou! + +Il retombe ensuite sur lui-mme, car le drle est presque aussi coquin +que moi: on l'a forc aussi de jouer, et sa montre est avec mes effets +chez madame la Ressource. La pauvre Adlade, qui aime le pendard, tire +de son armoire quarante cus, qui composent sa petite fortune et sont +mme le fruit de mes dons. Le sclrat les empoche; mais il y a bien un +autre mange. + +J'ai aperu des chuchotages de la prsidente sa femme de chambre, +des alles, des venues: c'est que l'on a cont tout cela madame; que +madame a fait rpter tout cela mon bandit, et que sur le champ elle +lui a remis cinq cents louis.--Douze mille francs?--En or, vous dis-je, +pour aller tout dgager et fournir le supplment... Quand je sors, je +retrouve mon fourbe dans mon carrosse, et nous portons le magot en +triomphe chez moi.--Comment! tout cela n'tait donc pas vrai?--Mais +d'o diable viens-tu donc? C'est incroyable! tu ne te formes point; +mais, aiguise donc ton intelligence. + +Le lendemain, sept heures, en dshabill leste, je cours chez la +prsidente; une joie douce brille dans ses yeux; j'ai son diamant au +doigt... je veux la faire parler (car vous noterez que, sous peine +de la vie, mon laquais ne doit m'avoir rien avou) elle me fait un +mensonge avec toute l'adresse, toute la noblesse de la gnrosit; mais +elle voit bien, la vivacit de mes caresses, que la reconnaissance +les enflamme et que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes +transports, je parle de bienfaits; on m'impose silence, en me disant +que si l'on avait t assez heureuse pour me rendre un service, j'en +terais tout l'agrment. Dieu! comme ma voix est touchante! + +Comment, monstre! tant d'amour et de gnrosit ne te touche pas? Si +fait, pardieu! et pour lui montrer ma gratitude (un peu aussi pour m'en +dbarrasser), je la marie avec un homme de ma connaissance qui la rend +la femme la plus heureuse de Paris. D'amants que nous tions, nous +devenons amis, et je vole, non pas de nouveaux lauriers, mais de +nouvelles bourses. + +Dgot de l'amour parfait, de la jouissance mthodique de la dvote +et de la prsidente, je languissais tristement, quand mon bon ange +me conduisit chez madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les +parties fines, rue Tiquetonne); je lui annonce que je suis vacant, et +surtout que le diable est dans ma bourse; elle me prsente sa liste, +parcourons-la. + +1 Madame la baronne de Conbille... Foutre! voil un beau nom. +Qu'est-ce que cette femme-l?---C'est une petite provinciale +qui est venue Paris dpenser cinquante ou soixante mille +francs qu'elle amassait depuis dix ans.--En reste-t-il encore +beaucoup?--Non.--Passons; pourquoi cette bougresse-l s'avise-t-elle de +prendre un nom de cour? + +2 Madame de Culsouple.--Combien donne-t-elle?--Vingt louis par +sance.--Paie-t-elle d'avance?--Jamais, et puis ce n'est pas votre +affaire: elle est trop large. + +3 Madame de Fortendiable.--Tenez, voil ce qu'il vous faut. C'est +une Amricaine, riche comme Crsus; et si vous la contentez, il n'y a +rien qu'elle ne fasse pour vous.--Eh bien! tu me prsenteras.--Demain, +si vous voulez.--Ici?--Dans son htel mme.--Ce nom-l a quelque chose +d'infernal qui me divertit.--Je rends la liste, quand, d'un air de +mystre, la bonne Saint-Just m'adresse cette exhortation: Mon cher +ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu'y avez-vous gagn? la +vrole. Pourquoi ne pas couter les conseils de la sagesse? J'ai dans +ma maison une vraie fortune, une vieille.--Le diable te f....! Eh! que +votre souhait s'accomplisse! encore mieux vaut lui que rien; mais il ne +s'agit pas de cela, je vous parle d'un trsor: fiez-vous moi, et nous +la plumerons.--Allons, je le veux bien: je m'en rapporte ta prudence. + +En attendant, je me rends le lendemain, sept heures du soir, chez +mon Amricaine. Je trouve de la magnificence, un gros luxe, beaucoup +d'or plac sans got, des ballots de caf, des essais de sucre, des +factures, enfin un got de marin que je n'ai, sacredieu! que trop +reconnu dans mainte occasion. + +Ce qui me tourmentait tait d'entendre, dans un cabinet voisin, une +voix d'homme dont les gros clats me mettaient en souci; enfin, la +porte s'ouvre: qui serait-ce? Ma desse... Mais, foutre! quelle femme! + +Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces; des cheveux noirs et +crpus ombragent un front court, deux larges sourcils donnent plus de +duret des yeux ardents, sa bouche est vaste; une espce de moustache +s'lve contre un nez barbouill de tabac d'Espagne; ses bras, ses +pieds, tout cela est d'une forme hommasse, et c'est sa voix que je +prenais pour celle du mari. + +--Foutre! dit-elle la Saint-Just, o as-tu pch ce joli enfant? +Il est tout jeune; mais qu'il est petit! N'importe, petit homme, +belle q..... Pour faire connaissance, elle m'embrasse m'touffer... +Sacredieu! il est timide!--Oh! c'est un garon tout neuf.--Nous +le ferons... Mais est-ce que tu es muet?--Madame, lui dis-je, le +respect... (J'tais abasourdi.)--Eh! tu te fous de moi avec ton +respect... Adieu, Saint-Just. a, a, je garde mon f...eur; nous +soupons et couchons ensemble. + + + + +La Duchesse + + +Me voil donc libre; je m'introduis dans les diffrentes socits de +la cour; je jette sur les femmes qui les composent un oeil curieux et +perant. Du plus au moins je fais mainte application des peintures de +la marquise. La saison des bals arrive, j'aime la danse la fureur, +mais, n'tant point talon rouge, elle m'tait interdite chez les +hautes puissances; l'observation m'offrit des ddommagements. J'avais +obtenu la permission de me rendre chez une princesse qui joint +tout plein d'esprit le meilleur ton et le coeur le plus sensible. Je +la jugeai faite pour inspirer un attachement durable, mais trop sage +pour s'afficher ainsi. A son ge, avec tous les moyens de plaire, se +fixer!... Eh! que dirait l'Amour? Lui a-t-il confi ses flches pour +les laisser oisives ou pour les ficher sur un seul coeur, comme les +pingles sur la pelote de sa toilette? Je consultai mon grimoire, +et je sus qu'on ne pouvait allier plus de gnrosit, de talents et +d'adresse. Je sus encore qu'en prdicateur excellent, ses prceptes ne +nuisaient pas ses plaisirs, et je crus sentir qu'un peu de contrainte +pouvait y ajouter du prix.--Mais qui est-ce donc?--Oh! vous en demandez +trop; allez sur le grand thtre, quand on jouera la _Gouvernante_, +vous lui verrez remplir un rle que son coeur lui rend cher et qui lui +mrite tous les applaudissements. + +Confondus dans un groupe d'hommes, nous exercions notre critique sur +les danseurs.--Eh! bon Dieu! quelle est cette petite personne, si +folle, si extravagante? Elle est tout bouriffe, son panier penche +d'un ct, tout son ajustement est en dsordre... Je ne l'en trouve, +ma foi! que plus jolie; tous ses attraits sont anims, ses gestes sont +violents, tout ptille en elle.--C'est la duchesse de..., me rpond le +comte de Rhdon; vous ne la connaissez pas? Je vous prsenterai; elle +aime la musique, vous l'amuserez. Le lendemain, je somme le comte de sa +parole, et nous partons. + +A six heures du soir, la duchesse tait en peignoir; de grands cheveux +s'chappaient d'une baigneuse place de travers sur sa tte. Embrasser +le comte, me faire la rvrence, me proposer vingt questions et me +prendre pour rpter le pas de deux de _Roland_, ne fut l'affaire que +d'un instant. Je fus froid les premiers pas: une passe trs lascive, +qu'elle rendit comme Guimard, m'enhardit, m'chauffa, me fit... (Ah! +mon ami, la jolie chose qu'un pas de deux, quand on bande!) Le comte +applaudit tout rompre; elle s'crie que je danse comme Vestris, que +j'ai un jarret la Dauberval, me fait promettre de venir rpter avec +elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis mon lutin sonne +ses femmes. Le comte se sauve, je demeure; elle se coiffe faire +mourir de rire; me demande mon avis; je touche l'ajustement, et je +lui donne un petit air de grenadier qu'elle trouve unique... Elle +s'habille, sort; je lui donne la main, et je me retire. + +Parbleu! dis-je en moi-mme, celle-l n'a pas le temps d'tre mchante. +Je me couche; sa friponne de mine me tourmente toute la nuit. Je me +lve en raffolant, et je cours chez la duchesse dix heures du matin; +elle sortait du bain, frache comme la rose. Une lvite la couvre des +pieds la tte; on apporte du chocolat; je suis barbouill du haut en +bas; elle saute son clavecin; sa jolie menotte a toute la vlocit +possible; elle a du got, un filet de voix, des sons charmants, mais +pour de l'me... serviteur. Je vois cependant qu'elle est susceptible. +Nous prenons un duo; je la presse, je l'attendris malgr elle; elle +perd la tte, son coeur se serre; j'en arrache un soupir; la voix meurt, +la main s'arrte; le sein palpite, mon oeil enflamm saisit tous ses +mouvements... Zeste! elle jette tout au diable; elle plante l le +clavecin, me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en +boudant sur un sopha, et se relve par un grand clat de rire. + +Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; je remarque +cependant avec plaisir qu'elle prend de l'intrt; elle me loue avec +affectation. Gardel n'a garde de la contredire; avant que je sorte, +elle me demande excuse, implore son pardon, me prie de lui imposer sa +pnitence; vois donc d'ici, bourreau, cette mine hypocrite; je saisis +une main que je couvre de baisers; l'autre me donne un soufflet qu'un +baiser hardi rpare l'instant. + +Le lendemain, j'y vole sur les ailes du dsir; elle m'avait demand +quelques ariettes nouvelles, je les lui portais; elle tait au lit; une +femme de chambre ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil plac ct +d'elle me tendait les bras... j'aime bien mieux m'appuyer contre une +console qui me tient de niveau. + +O es-tu, divin Carrache? prte-moi tes crayons pour esquisser cette +enfant!... + +Un bonnet la paysanne couvre sa tte moiti; ses traits n'ont +aucune proportion; ce sont de noirs yeux superbes, la plus jolie +bouche, un nez retrouss, un front trop petit, mais ombrag +dlicieusement; deux ou trois petits signes noirs comme jais +assassinent leur monde sans rmission; son teint est moins trs blanc +qu'anim, mais le carmin le plus pur n'gale pas le vermeil de ses +joues et de ses lvres. + +Aprs quelques folies dbites de part et d'autre, je lui montre ma +musique; elle me prie de chanter... Je dployais toute la lgret +de ma voix, quand tout coup un drap soulev me dcouvre un sein de +lis et de roses... _et la cadence chevrote_... Je continue: tantt +c'est un bras arrondi par l'amour, une cuisse frache rebondie, une +jambe fine, un pied charmant qui, tour tour, se promnent sur le lit +et frappent tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que je +chante...--Allons donc! me dit la duchesse, avec un sang-froid dont +je ne la croyais pas capable. Je recommence et le mange d'aller son +train; mon sang bouillonne, tous mes nerfs s'agacent et s'irritent; +je palpite, mon visage s'inonde de sueur; la mchante, qui m'observe, +sourit et cependant soupire... Un dernier bond la dcouvre tout +entire... Sacredieu! mes yeux font feu; je jette la musique, je fais +sauter les boutons qui me gnent, je m'lance dans ses bras; je crie, +je mords, elle me le rend bien, et je ne quitte prise qu'aprs quatre +reprises redoubles. + +La duchesse tait vanouie, cela commena m'inquiter; j'employai un +spcifique qui ne m'a jamais manqu; j'ai la langue d'une volubilit +incroyable; j'applique ma bouche sur le bouton de rose qui termine +un joli globe: un trmoussement presque subit me rassure sur son +tat...--Dieu! Dieu! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu +l'as trouv!--Eh, quoi? lui dis-je tout tonn...--Hlas! un temprament +que l'on m'avait persuad que je n'avais pas... Et baisers d'entrer en +jeu, et les pices de mon habillement de couvrir le plancher. Enfin, +nous nous trouvmes, comme dit la prcieuse ridicule, _l'un vis--vis +de l'autre_; je vous jure que ma petite duchesse n'tait point de ces +prudes qui craignent un homme absolument nu. Elle avait des doutes; +il fallut bien les claircir. Cette situation nouvelle me dcouvrait +de nouveaux charmes. C'tait bien le corps le mieux fait! Charnue +sans tre grasse, svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne +demandait que de l'usage... Eh! parbleu! je lui en donnai de toutes les +faons. + +J'aime bien f....; mais comme le bon Dieu n'a pas voulu que nous +trouvassions le mouvement perptuel, il faut s'arrter enfin, car ce +_jeu lasse plus qu'il n'ennuie_. + +Or ma duchesse n'avait qu'un jargon, toujours le mme; et comme j'avais +ralenti son feu, ce n'tait plus qu'un petit tre plat, fort monotone. +Que j'aime voir sortir d'une bouche ces riens que rend si prcieux +une femme enivre de volupt! qu'un mot plac propos sait bien +relever le prix d'une caresse et la rendre plus touchante! Otez les +prludes de la jouissance et les paroles magiques qui, faisant sortir +de l'extase, aident si souvent s'y replonger... _l'ennui bille avec +nous sur le sein de nos belles_: l'amour fuit, l'essaim des plaisirs +s'envole, et l'on s'endort pour ne jamais se rveiller. + +Voil des dgradations que j'prouvai chez la duchesse pendant quinze +jours: nos commencements furent trop vifs et la satit amena le +dgot. J'en tais l, quand, un soir, en entrant chez moi, on me remit +un crin et un petit billet. + +Un instant me rendit votre amante, un instant a tout chang; mais +j'ai, monsieur, de la reconnaissance de vos soins; je vous prie de +conserver cet crin: il vous reprsentera l'image d'une femme qui +parut vous tre chre, et qui se reproche de n'avoir pas pu faire plus +longtemps votre bonheur. + +Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce billet: la duchesse tait +incapable de l'avoir dict. J'y rpondis: Vos bienfaits, madame, +ont droit de me toucher, si votre coeur a daign apprcier le peu que +je vaux. J'ai mis dans notre liaison des procds dont l'nergie +paraissait vous plaire; je n'ai ni dpit, ni colre. C'est bien assez +pour moi d'avoir eu les honneurs du triomphe, sans aspirer ceux de +la retraite: depuis huit jours, j'attendais vos ordres, et la preuve +de mon respect est de ne les avoir pas prvenus. Votre portrait sera +pour moi le gage de l'estime que vous accordez mes _talents_. Puisse, +madame, le fortun mortel qui me remplace vous en porter de _plus +heureux_! Vous m'aurez tous deux dans une obligation plus douce: celle +de vous avoir mis dans le cas d'en sentir tout le prix. + +Mon successeur, homme d'esprit, n'a pu y tenir, comme moi, que peu +de jours; elle l'a remplac par _un prince_, et rellement, quant au +moral, ils se convenaient; pour le physique, elle eut ses laquais: +c'est le pain quotidien d'une duchesse. + +Mon billet crit, j'ouvris l'crin, j'y trouvai de fort beaux diamants +et le portrait de la duchesse en baigneuse: il tait frappant; je +l'approchai machinalement de mes lvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je +sacrifiai encore une fois ce joli automate, et mon caprice s'croula +avec la libation que je venais de rpandre en son honneur. + + + + +Musique + + +J'ai toujours aim la musique; je fis le soir mme connaissance avec +la Guimard. Cette bougresse-l est laide et joue comme une cuisinire; +mais sa voix est belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait +plaisir; d'ailleurs elle f... comme une enrage. Ma rputation abrgea +le crmonial: je convins de six coups par jour; elle cassa aux gages +son porteur d'eau qu'elle avait reint, laissa reposer ses laquais +et son coiffeur, et nous nous accordmes faire bourse commune (bien +entendu que je n'y mettrais rien). Elle donnait des concerts, recevait +des compagnes qui la grugeaient en la dtestant, des musiciens d'assez +mauvaise compagnie et des gens de qualit amateurs qui n'ont pas mme +le mrite d'tre bons. + +J'tais causer un aprs souper avec un virtuose clbre et charmant +compositeur (_Cambini_); nous parlions de la rvolution de la +musique en France; je l'coutais avec aridit et je m'instruisais; +tout coup un de ces messieurs nous aborde.--Quoi! vous parlez +composition! Pardieu! sans me flatter, je suis d'une bonne force.--Je +n'en doute point, lui dis-je en jetant un coup d'oeil sur l'artiste, +et je serais fort aise que vous nous donniez, monsieur et moi, +quelques leons.--Volontiers, volontiers; moi, je ne refuse jamais mes +soins.--Par exemple, monsieur veut composer un opra et il me demande +le pome.--Sa musique est faite, apparemment?--Non pas.--Comment! Tant +pis; jamais la musique ne va bien, quand on la compose pour des +paroles; cela gne un musicien et l'empche de peindre; son +imagination est refroidie. + +--Mais, monsieur, il me semble...--Il vous semble mal. Un orchestre, +morbleu! un orchestre, voil tout ce qu'il faut; suivez le Moline, +cela s'appelle faire un opra; les paroles ne sont jamais d'accord +avec la musique; mais aussi cela n'arrte point les effets... Moi, +je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini?--Monsieur le +marquis, cependant, quand on veut exprimer un sentiment, l'amour, par +exemple...--Oui, il faut du chromatique, beaucoup de fausses quintes; +on relve cela par l'accord parfait; de l on passe dans le ton relatif +par la tierce mineure; appuyez-moi une septime diminue; si le mode +est mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bmols, accords de tierce, +dominant, sexte et les doubles octaves... Pardieu! l'on module dans +un tour de main... As-tu de la fureur, dans ton opra?--Beaucoup, +monsieur le marquis.--Ah! pardieu! tu vas voir: mesure quatre temps, +battue bien ferme; pour le rcitatif, _ad libitum_, avec accompagnement +oblig; ensuite un choeur en fugue, deux sujets bien sortants l'un et +l'autre, parce que cela marque la dispute, le conflit de juridiction; +surtout que cela crie comme le diable (il faut que l'on entende un +choeur peut-tre), ensuite un grand silence; c'est imposant, a, +hein?... Un trois temps bien tendre, pour faire le contraste, tu +m'entends bien? Il n'y aurait pas de mal d'y mettre des timbales; +ensuite le hros se fche en _allegro_, avec quatre bmols la clef; +il faut qu'il fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la +poitrine; pendant ce temps-l, l'orchestre va le diable; puis ton +hros fait des roulades pour se reposer; il veut qu'on l'entende... +Eh! non, morbleu! que l'orchestre l'crase! et si ce diable de Legros +perce encore, on y mettra du tonnerre... Ah! ce que je te recommande, +c'est une basse bien ronflante; que tout cela marche...--Et mes airs de +danse, monsieur le marquis?--Oh! pour cela il nous faut du noble: un +beau grand morceau de flte, avec des variations, pour la commodit de +Salentin, et puis un point d'orgue avec des roulades; il serait long +pour faire gigoter Gardel... Tu ne sais pas comment sortir de l!--Ma +foi, non.--Un tambourin, mordieu! un tambourin; il n'y a que a, pour +qu'on s'en aille gaiement... Ah! ! bonsoir... + +--Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur, _coglione, +coglione_...--L, l, tout doux, Cambini, lui dis-je... Eh bien! mon +ami, voil qui vous juge, et sans appel encore... Nous rejoignmes la +compagnie, qui le marquis avait dj fait confidence de ses bonts +pour nous, en briguant des voix pour la premire reprsentation, en cas +que l'on suivt ses avis. + +Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des ridicules; mais +ma bougresse m'ennuyait; elle jure comme un charretier; pas la moindre +ressource avec elle. + + + + +Mariage + + +J'tais endett; mes cranciers, honntes isralites, venaient m'offrir +leur figure patibulaire. Je pris une rsolution magnanime: je me +dcidai me mettre la corde au cou, me marier.--Ah! tu vas faire une +fin.--Oui, une fin; c'est pardieu bien prir avant le temps! + +Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des marquises, +appareilleuse de sacrement: je fus lui conter mon affaire, en lui +observant que j'tais press.--Oui, me dit-elle, la voulez-vous +jolie?--Ma foi! cela m'est gal; c'est pour en faire ma femme; je ne +m'en soucierai gure, et je ne la prends pas pour les curieux.--Il +la faut riche?--Oh! cela, le plus possible.--De l'esprit?--Mais, +oui, l, l.--Je tiens votre affaire. Connaissez-vous madame de +l'Hermitage?--Non.--Je vous prsenterai; c'est une de mes amies; sa +fille a dix-huit ans, elle est trs riche, et surtout son caractre +est excellent.--(Ah! foutre! que cette bougresse-l est laide!...) Mon +aimable dugne part sur-le-champ pour porter les premires paroles, +manigancer mon affaire et me vanter; le soir elle m'crit deux mots, et +deux jours aprs nous nous rendons chez ma future belle-mre. + +Madame de l'Hermitage tient bureau de bel esprit; l, tous nos +demi-dieux, tous nos Apollons modernes viennent chercher des dners +qu'ils paient en sornettes. Ds l'antichambre, je respirai une odeur +d'antiquit qui me saisit l'odorat; la vieille m'avait prvenu qu'il +fallait beaucoup admirer. J'entre dans un salon immense et carr; +j'y trouve la matresse de la maison avec l'air d'une fe, le corps +d'un squelette et le maintien d'une impratrice. Elle m'assomme +de longs compliments; j'y rponds par des rvrences sans nombre; +je cherche des yeux la future... Ah! foutre! on vous en donnera! +Diable! il faut que sa mre me juge auparavant, et la biensance +permet-elle qu'on expose une fille aux regards du premier occupant?... +La dugne et la mre entamrent les grands mots et les vieilles +histoires. Pendant ce temps-l je toisai le salon. Des tapisseries +d'antiques verdures en couvraient les murailles. Cassandre et Polixne +y figuraient, aussi bien que le roi Priam, nombre de Troyens et +perfides Grecs, avec chacun un rouleau qui leur sortait de la bouche +pour la commodit de la conversation. Du plancher pendait une lampe +immense, sept branches, de bronze dor, qui avait servi aux festins +de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des trpieds de vieux laques +surmonts d'urnes l'antique et de pyramides tronques trouves +dans les fosss de Ninive-la-Superbe. Des tables de marbre de Paros, +portes sur des piliers de granit, charges de bustes grecs et latins +et d'un grand mdaillier. La chemine, leve huit bons pieds de +hauteur et surmonte d'un miroir de mtal, environn d'une bordure +immense en filigrane; c'tait, je crois, celui de la belle Hlne. +Les fauteuils paraissaient models sur ceux de la reine de Saba, +couverts de tapisserie, durement rembourrs pour viter la mollesse, +mais magnifiquement dors... Voil, mon cher, le mobilier qui frappa +mes regards. Au reste, tout dcelait mes yeux exercs un fonds de +richesse qui chatouillait mon me, et je projetais dj de changer +toutes ces fadaises contre les belles inventions de notre luxe moderne. +Je m'extasiai sur chaque objet, je tranchai du connaisseur pour +applaudir; on accueillit mes loges, et nous nous retirmes, la dugne +et moi. + +En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage et pos (car il +ne m'tait, pardieu! pas chapp un sourire), surtout mon excessive +politesse avaient prvenu en ma faveur, que probablement je serais +invit dner pour le jeudi, qui tait le grand jour, et qu'alors +je verrais mademoiselle Euterpe... Foutre! voil un beau nom; j'ai +diablement peur que ma charmante ne soit aussi quelque antiquaille. + +Je fus invit; le dner rpondait l'ameublement et je vis mon +Euterpe... Ah! sacredieu! la jolie future; elle est faite coups de +serpe, elle a t modele, ou le diable m'emporte! sur quelque singe; +aussi madame sa chre mre dit-elle que c'est le vivant portrait de M. +de l'Hermitage. Ramasse dans sa courte paisseur; un teint d'un jaune +vert, des petits yeux enfoncs, battus jusqu'au milieu de deux joues +bouffies; des cheveux moiti du front, une bouche norme et meuble +de clous de girofle, un cou noir, et puis... serviteur! une gaze +envieuse voilait un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh! pardieu! +que ne couvrait-elle aussi les deux plus laides des pattes que jamais +servante ait laves. Au reste, mademoiselle Euterpe fait la petite +bouche, grimace avec complaisance et n'en est que plus laide... Ce fut +bien pis quand elle eut parl. Ah! Cathos n'est rien en comparaison... +Jour de Dieu! pouser cela! me dis-je moi-mme. C'est bien dur!--Eh! +fi donc! tu ne l'pouseras pas peut-tre?--Eh! mon ami, quarante mille +livres de rente d'entre, autant de retour; cela n'est pas ngliger; +elle a les beaux yeux de la cassette, et moi, je n'ai qu'un beau +v.. dont elle ne ttera gure. Mes cranciers me talonnent, il faut +s'immoler. + +Aprs le dner, mademoiselle Euterpe fut se camper auprs de sa chre +mre; moi j'allai roucouler d'amoureux hoquets qui furent reus avec +humanit et condescendance: somme toute, au bout de quinze jours, +on nous maria, en m'avantageant de vingt mille livres de rente par +contrat. Me voil donc poux d'Euterpe. La mre donna sa bien-aime +sa bndiction et le baiser de paix; ma chaste pouse fut se mettre +entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela se pratique par +modestie. Une partie de la noce tait dans les chambres voisines; les +jeunes gens surtout, pour qui c'est une aubaine, me firent compliment +sur mon bonheur futur, me souhaitrent bonne chance et se mirent en +embuscade. Je me campai ct de ma charmante, qui versait de grosses +larmes.--Madame, lui dis-je, le mariage o nous nous sommes engags +est un tat _pnible_, une voie _troite_, mais qui mne au bonheur; +il n'est point de roses sans pines, et c'est moi, votre poux, qui +doit les arracher. Le Crateur nous a runis pour que nos deux moitis +ne fissent qu'un tout. Afin de mieux consolider son ouvrage, il a fait +prsent l'homme, chef de son pouse, d'une cheville... Ttez plutt +(je lui porte la main l, et la masque retire la patte comme si elle +avait bien peur). Or, cet instrument doit trouver son trou: ce trou +est en vous; permettez que je le cherche et que je le bouche... Alors, +d'un bras vigoureux je prends ma chrtienne; elle serre les cuisses; +j'y mets un genou comme un coin, elle me fout des coups de poing par +manire de rsistance; enfin, elle fait semblant de se trouver mal; +elle allonge les jambes, lve le cul; je frappe la porte... Ah! +foutre! ah! sacredieu! mort de ma vie!--Quoi donc? Comment, bourreau! +deux pieds de cornes... Je suis trangl... Elle est ouverte deux +battants encore! ah! chienne! ah! carogne! et tu dfendais la brche... +foutue garce!... Je la cogne; elle m'gratigne, elle hurle, je jure en +frappant toujours; la mre arrive, cumant de rage; je saute bas du +lit et je me sauve. Mes amis, rangs en haie, me demandent, avec une +maligne inquitude, si je me trouve mal, si je veux un verre d'eau... +Je veux le diable qui m'emporte loin d'ici!... Un instant aprs, ma +belle-mre rentre, et d'un ton de snateur: Mon gendre, je sais ce +que c'est.--Comment, ventredieu! je le sais bien aussi, moi, et que +trop.--Non, ce n'est rien; le premier jour de mes noces il m'en arriva +tout autant.--Ah! la foutue famille!--Rassurez-vous, c'est une enfant +qui ne sait pas ce que c'est, elle s'y fera; allez vous remettre auprs +d'elle, et prenez-la par la douceur.--La rage qui m'touffait m'avait +empch de l'interrompre, mais cette douce invitation, je m'crie: +Moi y retourner! Que le jeanfoutre qui l'a commence la rachve... Ah! +foutre! c'est une nesse ou une jument, tant elle est large.--(Madame +de l'Hermitage fronce le sourcil.) Mon gendre, je comprends, c'est +que vous ne pouvez pas.--Comment! foutre! madame, je ne peux pas! Eh! +sacredieu! la besogne n'est pas dure, on y passerait en carrosse... La +vieille fe se fcha; je manquai la foutre par la fentre, et je sortis +pour jamais de ce maudit lieu. + +O rage! dsespoir! moi la terreur des maris, moi la perle des +f......., me voil coiff d'un panache la mode... Coa, coa! en herbe! +Coa, coa! en herbe, ventre et dos, et par une guenon, une Maritorne!... +O fuir? o me cacher?... Les pigrammes vont m'assassiner. + +Ce n'est pas tout. Le lendemain, un homme en noir demande me +parler. Au milieu de beaucoup de rvrences, il me signifie un petit +papier...--Monsieur, vous vous trompez.--Non, monsieur, me dit le +Normand.--Mais de qui cela vient-il?--De haute et puissante demoiselle +Euterpe de l'Hermitage, votre lgitime pouse.--Comment, ce coquin! +foutre! si tu ne sors... il tait dj parti, et court encore... Eh +bien! la bougresse me faisait sommation de la traiter maritalement, +sans quoi l'on m'annonait bnignement que l'on demanderait sparation. +Je cours chez mon procureur; je consulte, nous plaidons pendant trois +mois; on me tympanise; enfin je suis contraint d'abandonner dix mille +livres de rentes de mes vingt constitues, et l'on me dclare pre d'un +individu (quelque sapajou sans doute) dont ma bougresse tait grosse; +encore n'tait-ce pas le premier. + +Furieux, dsespr, je pars pour le pays tranger, et j'abandonne +jamais cette terre maudite o je pourrais rencontrer tant d'objets +dplaisants. + +Sort, foutu sort plein de rigueur! Quoi, moi, j'prouverai tes +caprices, tes bizarrerie! Voil donc le fruit de mes belles +rsolutions! Tous mes projets aboutiraient la parure de Mose! Fuyez, +foutez le camp, rves atrabilaires, songes creux de mon imagination +bilieuse... Non, non, mesdames, vous ne tiendrez point mon chef dans +vos cuisses maudites; jamais un c.. marital ne m'enverra de vapeurs +cornifrres. Au foutre la _conversion_! mais dans mon humeur de +vengeance, je foutrai la nature entire, j'immolerai mon priape +jusqu' des pucelages (si tant est qu'il en existe); par moi, lgions +de cocus peupleront les palais, les champs et les cits; j'usurperai +jusqu'aux droits de notre bonne mre la sainte glise. Point de +fouteuse de prlat, point de monture de cur que je n'enfile sur tous +les sens (pour leur conserver l'habitude) jusqu' ce que, rendant dans +les bras paternels de M. Satan mon me clibataire, j'aille foutre les +morts! + + + + +Hic et Hec + + + + +Les Chevaux neufs + + +Ad... des Italiens, clbre par un joli pied et par des charmantes +roueries, parvint captiver le riche Ve..., il semait l'or avec +profusion. Ad... en obtint une jolie maison la barrire blanche; il +la meubla avec tout le got possible, lui prodigua les diamants et +prvint tous ses dsirs; mais il mettait toujours dans ses cadeaux +un peu de gaucherie financire, et semait l'or sans grce. Un jour +il lui fit faire une voiture de la coupe la plus agrable, double +de velours jonquille, enrichie de crpines d'argent, les panneaux +taient peints avec got et vernis richement, il la fit conduire +chez elle. Vous pensez bien que tous les parasites de la maison ne +tarirent pas sur l'loge du nouveau char qui devait faire le plus bel +effet Longchamps; mais Ad... observa que la voiture neuve ferait +disparate avec ses vieux chevaux. Ve..., qui ne s'attendait pas cette +nouvelle dpense, en marqua de l'humeur: elle bouda, et elle finit par +dire qu'on allt chercher Javard, le maquignon, et que, s'il tait +raisonnable, il changerait ses chevaux. La belle reprit sa gat, et +trois quarts d'heures aprs Javard arriva avec deux chevaux bais col +de cygne, tte busque, jambe fine, jarret large, coupe arrondie et +avant-main superbe, etc. Les voir et les dsirer fut l'ouvrage d'un +moment. Ve..., d'un air indiffrent, demanda ce qu'il les voulait +vendre. Javard, avant de rpondre, dtailla leur figure, vanta leur +vigueur, leur fit faire cent courbettes, mit dans leur loge toute +l'emphase d'un maquignon, et finit par dire que quand ce serait pour +son pre, il ne pourrait pas les donner moins de deux mille francs de +retour. + +VE..... + +Deux mille francs! Vous moquez-vous? + +JAVARD + +A tout autre, j'en aurais demand cent louis; mais pour vous, monsieur, +je n'ai qu'un mot: deux mille francs, et ils sont Mademoiselle. + +VE..... + +Vous n'en voulez pas douze cents francs? + +JAVARD + +J'y perdrais plus de trente louis. + +VE..... + +Vous n'en voulez rien rabattre? + +JAVARD + +Je ne puis pas, en conscience. + +VE..... + +La conscience d'un maquignon!... Allons, ils seront pour un autre. + +AD..... + +Ils feraient pourtant bien ma voiture, elle est si jolie! + +VE..... + +Jolie tant que vous voudrez; vous garderez vos vieux. Vous me ruineriez +avec vos caprices. + +Elle insiste, il s'impatiente et sort, en prenant sa canne et son +chapeau. + +AD..... + +Quelle lsine! il ne sait jamais rien faire qu' demi. Il me donne une +voiture dlicieuse et me refuse les chevaux... Ils sont charmants... +Quel dommage! + +JAVARD + +Je ne conois pas qu'un homme aussi riche se fasse tirer l'oreille pour +deux malheureux mille francs, quand il s'agit d'obliger une si belle +personne qui veut bien faire son bonheur. Ah! si j'tais sa place... + +AD..... + +Vous feriez peut-tre comme lui, les hommes ne sont gnreux que quand +ils nous dsirent. + +JAVARD + +Je ne suis qu'un marchand de chevaux; mais je ne vous refuserais +certainement pas les miens, si je croyais, ce prix, tre trait cette +nuit seulement comme monsieur de Ve... + +AD....., _souriant_ + +Vous seriez bien attrap, si je vous prenais au mot. + +JAVARD + +Non, ma foi, j'en ferais le sacrifice de toute mon me. + +AD..... + +Vous plaisantez... + +JAVARD + +Non, j'en jure, dites un mot et les chevaux entreront dans votre curie. + +AD..... + +Quoi, tout de bon? + +JAVARD + +D'honneur. + +AD..... + +Savez-vous bien que vos chevaux me tentent beaucoup. + +JAVARD + +Vous me tentez bien davantage. + +AD..... + +Si j'allais accepter... + +JAVARD + +Je me flatte que vous seriez si contente de la nuit que vous m'en +accorderiez quelque autre. + +AD..... + +Vous croyez... Eh bien? + +JAVARD + +Eh bien?... + +AD..... + +Puisque vous le voulez dcidment... faites-les donc mettre dans mon +curie. + +Les chevaux entrrent, Javard remonta: c'tait un gaillard de bonne +mine, l'paule large, l'oeil vif, le teint brun et taill en payeur +d'arrrages, il voulut procder, sans dlai, se payer de ses +chevaux. Ad... avait trop d'envie de briller Longchamps pour faire +des difficults aprs la gnrosit du maquignon. Son boudoir, avant +souper, fut trois fois la caisse o il toucha des -comptes. Un repas +fin et dlicat, arros d'excellent vin, rpara leurs forces, et son lit +vit cinq fois l'ardent Javard travailler toucher sa crance. Ve... +ne l'avait pas accoutume de pareilles ftes, elle s'y livra avec +ivresse, mais le maquignon, ne perdant pas la tte, se leva de grand +matin, courut chez Ve... et s'y fit introduire. + +JAVARD + +Mes chevaux sont, monsieur, chez mademoiselle Ad... il ne m'a pas t +possible de la refuser. + +VE..... + +J'entends, et vous comptez que sans y avoir consenti, je ferai la +sottise de vous payer deux mille francs. + +JAVARD + +Point du tout, j'ai pris des arrangements avec elle. + +VE..... + +Et quels arrangements? s'il vous plat. + +JAVARD + +Elle a un anneau dont je me suis accommod. + +VE..... + +Sa bague? + +JAVARD + +Oui, elle me convient fort... + +VE..... + +Parbleu, je le crois, elle m'a cot deux mille cus, vous ne faites +pas de mauvais rves. Allons, faites votre quittance de deux mille +livres; je vais vous les payer, mais qu'il ne soit plus question de +l'anneau. + +JAVARD + +Mais, monsieur, le march est fait... + +VE..... + +Et je le dfais. Diable! comme vous y allez!... Allons, votre +quittance, voil votre argent. + +JAVARD + +Allons donc, puisque vous l'aimez mieux. + +Il fait la quittance, reoit les deniers et se retire, content d'avoir +si bien vendu ses chevaux et d'avoir pass gratis une si bonne nuit. +Ve... prend alors sa redingote, sa canne et son chapeau et va chez +Ad... La femme de chambre a beau lui reprsenter qu'elle dort, qu'elle +a t toute la nuit fort agite, il entre, en disant qu'il a de quoi +gurir sa migraine. Ad... se rveille au bruit. + +AD..... + +Venez-vous encore me tourmenter aprs m'avoir dsoblige comme vous +avez fait hier? + +VE..... + +Non, friponne; tu sais bien que je finis toujours par faire ce que tu +veux. Tiens, voil la quittance de tes chevaux. + +AD..... + +Je n'en ai que faire, monsieur, je les ai pays. + +VE..... + +Oui, avec ton anneau! il me l'a dit; mais je n'entends pas cela; +garde-le, voil ta dcharge en bonne forme, et il m'a promis de te +laisser ta bague. + +Adeline devina sans peine l'quivoque, se mordit les lvres pour n'en +pas rire, et pour cacher sa confusion elle eut la complaisance de +recevoir le financier dans la chapelle que le maquignon avait si bien +fte. + + + + +La Vieille Sara + + +Aprs quelques moments de repos et quelques verres de punch, on demanda +quelque anecdote Valbouillant. + +--Je n'en sais point, dit-il, si ce n'est le dsespoir de la vieille +Sara.--Je ne la connais point, dit l'vque.--Oh! que si, monseigneur, +elle a la pratique de presque tout votre chapitre, c'est la grosse +marchande de plaisir!--Elle vend du croquet?--Non, mais c'est la plus +adroite pourvoyeuse du comtat; peu de femmes ont une famille aussi +tendue, elle a toujours deux ou trois nices qui l'accompagnent aux +promenades, au spectacle, et quand elles sont un peu trop connues, +elles se retirent vers Orange en Carpentras, o elles portent +l'instruction qu'elles ont reue chez Sara, qui les remplace par de +nouvelles parentes qui lui viennent des villages d'alentour et qu'elle +forme avec le mme soin.--Oh! oui, je me rappelle, dit l'vque, elle +est grosse, courte, elle a le front troit, l'oeil en dessous, le crin +roux et le nez un peu bourgeonn.--Prcisment, et srement vous avez +t plus d'une fois son neveu.--Je n'en disconviens pas; que lui +est-il donc arriv?--Hier, se promenant sur le rempart avec Justine, +la nice du moment, un ngociant de Ble est venu l'accoster, on a li +conversation, elle a d'abord t galante, puis elle s'est anime, et +le bon Blois a propos de lui donner souper. Sara, toujours prte +quand il s'agit d'un repas, s'accorde tout, et l'on convient que +le ngociant partagerait ensuite le lit de Justine en dposant dix +louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d'en reprendre un +chaque politesse qu'il ferait la gentille nice. Sara, qui n'avait +gure vcu qu'avec d'lgants Franais ou de bons citadins, croyait que +les Suisses ne pouvaient l'emporter en civilit sur ses compatriotes, +et se hta de conclure le march. On a soup gament, le bourgogne +et le montrachet n'ont pas t mnags, la vieille s'est bien repue, +bien gaye, puis a prsid au coucher: on a vu poser l'or sur la +table de nuit, et le Suisse a prtendu qu'elle lui devait deux louis. +Justine, interroge sur le fait des articles, a confirm par son aveu +les prtentions du Blois. Sara a redoubl ses cris, et l'Helvtien, +pour l'apaiser, l'a renverse sur le lit et lui a fait cadeau du +treizime; elle a pris son mal en patience, mais en jurant ses grands +dieux qu'elle ne ferait plus de pareil march qu'avec des Franais.--La +nice, observa l'vque, avait moins d'humeur que la tante. Mme +Valbouillant remarqua que le bon Blois s'tait sans doute ainsi +comport pour honorer les saints aptres et avait rserv le judas +pour Sara.--Quoi qu'il en soit, dis-je alors, je voudrais me faire +naturaliser Suisse, si j'tais sr que le droit de bourgeoisie chez eux +me procurt d'aussi rares talents. + + + + +La Belle Adle + + +Nous engagemes Valbouillant nous raconter quelqu'une de ses +aventures, en attendant que l'heure du dner nous rappelt au +chteau[146]. + +--J'avais vingt ans, dit-il; j'tais capitaine de dragons, et mon +rgiment, cantonn dans la Lorraine, y gotait toutes les douceurs +dont ce charmant pays abonde; dans la petite ville o ma troupe tait +en quartier habitait la jeune pouse d'un vieil officier gnral qui +tait en tourne pour une inspection dont le gouvernement l'avait +charg; elle tait musicienne, chantait bien, jouait agrablement la +comdie, dansait avec grce et lgret; cette conformit de talents +la disposait en ma faveur et me faisait dsirer de me lier avec elle; +je l'accompagnai avec mon violon dans une ariette italienne, et mes +applaudissements parurent la flatter; je demandai et j'obtins la +permission de lui faire ma cour chez elle, mais la prsence d'une +vieille belle-soeur, qui restait toujours au salon, me gnait dans +l'aveu que je voulais lui faire de ma tendresse; elle s'en aperut, +sourit malicieusement, mais elle n'loignait pas le tmoin importun. +Je lui donnai des billets, des vers passionns, elle les recevait, +en paraissait satisfaite, mais elle n'y rpondais jamais. Vous savez +que je suis ardent, et mme impatient, et j'avais peine supporter +cet tat; je m'ennuyais de rester toujours au mme point. Pour en +sortir et pouvoir m'expliquer librement sans la compromettre, je +supposai un voyage Nancy, o elle avait des parents; je m'offris de +me charger de ses dpches et je demandai qu'elle me permt de venir +le lendemain les prendre son lever.--Vous tes bien obligeant, me +dit-elle, mais je ne sais si j'y dois consentir, je suis extrmement +paresseuse et je fais ma toilette tard, et vous me verriez trop mon +dsavantage.--Ah! madame, quand on doit tout la nature, c'est l'art +seul qui peut nuire, et je ne vous trouverai que trop charmante dans +l'heureux dsordre du matin.--Vous croyez?... Moi j'en doute et j'exige +pour prix de ma complaisance que vous me disiez, sans dguisement, +si je perds beaucoup me laisser voir sans parure; venez sur les +dix heures, mes lettres seront prtes. Un coup d'oeil d'intelligence +dont elle accompagna ce propos remplit mon coeur de l'espoir le plus +doux. Le lendemain, ponctuel au rendez-vous, j'arrive, je m'adresse + Marton, sa suivante, pour tre introduit.--Madame, me dit-elle, +n'a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine affreuse, elle est +encore couche.--Dieux! m'criai-je, encore couche, une migraine, +quel contre-temps, je m'tais flatt du bonheur de la voir.--Elle s'en +flattait aussi.--Et il faut que je me retire...--Je ne dis pas cela; si +vous voulez monter, vous tes le matre, mais ne faites pas de bruit, +parlez bas, de peur d'branler sa tte. + +Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe du pied; elle +ouvre la chambre de sa matresse, m'introduit, se retire et emporte la +clef. A la faible clart que laissaient pntrer les persiennes aux +trois quarts fermes, j'aperus la belle Adle, mollement tendue sur +un lit lgant; un corset ngligemment nou par une chelle de rubans +gris de lin renfermait demi la neige lastique de son sein, son +mouchoir transparent, drang par les mouvements de la nuit, laissait +voir une fraise vermeille; des cheveux s'chappant de dessous un bonnet +en dentelle tombaient en boucles flottantes sur son cou d'ivoire, +avec lequel leur couleur d'bne contrastait merveilleusement; une +lgre couverture de soie avec draps de Frise, se collant sur son beau +corps, en dessinaient les agrables contours. Je m'approchai d'elle +avec tout l'empressement de l'amour et de la timidit qu'inspire le +respect (j'tais novice encore).--Ah! c'est vous, monsieur, me dit-elle +d'une voix qu'elle s'efforait de rendre faible; convenez que j'ai +bien peu de coquetterie de vous recevoir dans l'tat d'abattement o +je me trouve.--Ah! madame, il ajoute le plus vif intrt l'ivresse +que vos charmes sont srs d'inspirer.--Vous me flattez, voyez comme +j'ai les yeux battus; je saisis sa main que je couvris de baisers, et +fixant ses yeux soi-disant battus: Ce n'est pas le cas, lui dis-je, +o les battus payent l'amende, mon coeur qu'ils ravissent en est la +preuve, et je drobai un baiser.--Finissez donc, monsieur, n'abusez +pas de la confiance que j'ai dans votre sagesse, et elle se dbattit +avec une charmante maladresse qui me dcouvrit de nouveaux charmes.--Si +quelqu'un entrait, qu'est-ce qu'on penserait. Marton! Marton! Comment, +elle n'est pas l?... elle est redescendue! l'imprudente... mais si +quelqu'autre... elle a emport la clef. Ah! comme je la gronderai!... +quelle ide lui a pris! en vrit, elle me met dans une position bien +trange.--Elle vous met mme de me rendre le plus heureux des hommes, +si vous tes sensible l'amour le plus tendre; et je voulus prendre +quelques liberts.--Ah! monsieur, il serait atroce d'abuser de la +faiblesse o me jette ma migraine; je suis presque mourante, et vous... +Laissez-moi donc, je sens bien votre main.--Oh! l'heureuse migraine! +qu'elle vous sied bien! elle ajoute encore votre fracheur.--Ah! +quelle audace! je suis presque toute dcouverte... Non, monsieur, +arrtez... je ne suis pas femme souffrir... Je n'coutais plus rien +et mes mains actives parcouraient les plus rares trsors; j'avais +dj un genou dans le lit et j'allais m'lancer pour le partager avec +elle quand, me repoussant et se retournant vivement, elle saisit le +cordon de la sonnette; effray et craignant de l'offenser, je fis un +saut du lit la chemine pour rparer le dsordre de ma toilette, en +cas que ses gens arrivassent, et je profrai, selon l'usage, les mots +d'ingrate, de cruelle, etc., quand, partant d'un clat de rire, elle +dit: Bon, je suis sauve, il ne sait pas que ma sonnette est rompue. Je +ne fis qu'un saut pour aller reprendre ma place dans le lit: elle ne +fit plus de rsistance que pour la forme. + + + + +Aurore + + +Nous applaudmes au rcit de Valbouillant, et ils exaltrent sa +valeur; la signora Magdalani lui demanda quelles limites il croyait +qu'on devait fixer aux exploits amoureux.--Je ne puis les assigner +avec prcision, et des traits comme les vtres sont bien faits pour +les reculer.--Cela est bien honnte, mais quel est le plus grand +effort que vous ayez fait?--C'est Bruxelles, dit-il, je revenais de +l'arme, j'avais fait une longue abstinence, et je m'adressai un +honnte domestique de louage, qui m'avait servi de bonneau, lors de +mon dernier voyage; il me fit connatre une danseuse, nomme Aurore, +qui ne pouvait pas me recevoir chez elle, tant entretenue par un +vieil officier autrichien fort jaloux, mais qui vint souper avec moi +chez un traiteur. Nous n'avions pour meuble qu'un grand fauteuil +crmaillre, comme il s'en trouve quelquefois dans les corps de garde; +je convins de deux louis pour la soire; nous fmes un assez bon +repas, on nous servit plat plat et nous faisions un entr'acte sur +le fauteuil chaque mets qu'on nous enlevait, et en quatre heures et +demie nous avions mang neuf plats et aucun entr'acte n'avait manqu; +aussi la gnreuse fille voulait-elle me rendre mon argent. L'vque +s'cria: Voil le dsintressement le plus marqu ou le triomphe du +temprament sur l'avarice; il contraste merveilleusement avec le +dsespoir de la vieille Sara.--La grosse marchande de plaisir? dit +Valbouillant.--Prcisment. + + + + +Le Chien aprs les Moines + + + ... Chacun se plaint, et c'est avec raison, + Que vous allez de maison en maison + Non pas pour exhorter la gloire ternelle, + Mais bien pour y guetter quelque jeune pucelle + Douce, simple, innocente et parfaite ces jeux + O brille tout l'clat de vos clestes feux; + + Si par hasard un minois agrable + S'offre vos yeux sous un aspect aimable, + Dieu! quels ressorts n'employez-vous donc pas, + Pour conquter tant de brillants appas? + D'abord vous ne parlez que vertu, que sagesse, + Vous traitez d'odieux le beau nom de tendresse; + Vous ne savez prchez que la gloire du ciel + Et le dtachement de tout bien temporel. + + En peu de temps, la jeune et tendre lise + Auprs de vous se familiarise. + Parler toujours du ciel, l'insipide propos! + A l'esprit il faut bien donner quelque repos. + Aprs le ciel advient la bagatelle, + Conte du jour, histoire ou bien nouvelles; + Satan, la chair, sont un peu plus parlans, + Et l'on en vient des discours galans: + On fait jouer un coup d'oeil, un sourire, + En silence on exprime un mutuel martyre: + On gmit l'envie, l'on dvoile ses feux, + On n'a plus tant d'horreur pour un froc odieux. + + lise dit tout bas: Dans le fond, c'est un homme, + Tout aussi bien mt qu'un cardinal de Rome; + Que m'importe aprs tout? il parat trs charmant. + Fin matois, vous savez bien connatre l'instant + Et monter le cadran sur cette heure fatale + O Florinde perdit sa vertu de vestale. + Oui, c'en est bien fait, lise est donc perdue enfin; + De sage qu'elle tait, elle devint catin. + + Une famille en pleurs gmit et se dsole; + Et tandis qu'en secret le plaisir vous console, + Vous savez vous moquer et du qu'en dira-t-on, + De tous les bruits publics et du mauvais renom. + + lise cependant met son poupon au monde, + Tout prt recevoir la formule de l'onde; + Ses larmes et ses cris marquent son repentir. + Aprs la rose vient l'pine du plaisir. + + Parens, amis, voisins et toute la sequelle + Sont bientt informs de la triste nouvelle; + On entend un bruit sourd; chacun se dit tout bas: + Hlas! est-ce bien sr? Qui donc a fait ce cas? + lise paraissait accomplie de sagesse + Et mme hassait jusqu'au nom de tendresse; + Assidue l'glise, aux offices divins, + Elle portait au ciel des regards si bnins! + Point d'amans frquents, point d'intrigante allure + Capable l'engager ce fait de nature. + Pauvre lise, qui donc a pu vous culbuter? + Attendez, dit quelqu'un: je m'en vais deviner. + Ce gros pre Lucas, la joue boursoufle, + Chez elle allait souvent passer une soire. + Oh! le fait est certain: c'est ce rus frocard + Qui son futur mari d'avance a fait cornard. + Ne vous y frottez pas; car une robe noire + En sait souvent plus long que son simple grimoire... + + + + +Le Rideau lev + +ou l'ducation de Laure + + + + +L'Enfance de Laure + + +Je sortais de ma dixime anne; ma mre tomba dans un tat de +langueur qui, aprs huit mois, la conduisit au tombeau. Mon pre, +sur la perte duquel je verse tous les jours les larmes les plus +amres, me chrissait: son affection, ses sentiments si doux pour +moi se trouvaient pays, de ma part, du retour le plus vif. J'tais +continuellement l'objet de ses caresses les plus tendres; il ne se +passait point de jour qu'il ne me prt dans ses bras et que je ne fusse +en proie des baisers pleins de feu. + +Je me souviens que ma mre lui reprochant un jour la chaleur qu'il +paraissait y mettre, il lui fit une rponse dont je ne sentis pas alors +l'nergie, mais cette nigme me fut dveloppe quelque temps aprs: De +quoi vous plaignez-vous, madame? Je n'ai point en rougir: si c'tait +ma fille, le reproche serait fond; je ne m'autoriserais pas mme de +l'exemple de Loth; mais il est heureux que j'aie pour elle la tendresse +que vous me voyez: ce que les conventions et les lois ont tabli, la +nature ne l'a pas fait; ainsi, brisons l-dessus... Cette rponse +n'est jamais sortie de ma mmoire. Le silence de ma mre me donna ds +cet instant beaucoup penser sans parvenir au but; mais il rsulta de +cette discussion et de mes petites ides que je sentis la ncessit de +m'attacher uniquement lui, et je compris que je devais tout son +amiti. Cet homme, rempli de douceur, d'esprit, de connaissances et de +talents, tait form pour inspirer le sentiment le plus tendre. + +J'avais t favorise de la nature: j'tais sortie des mains de +l'amour. Le portrait que je vais faire de moi, chre Eugnie, c'est +d'aprs lui que je le trace. Combien de fois m'as-tu redit qu'il ne +m'avait point flatte: douce illusion dans laquelle tu m'entranes, et +qui m'engage rpter ce que je lui ai entendu dire souvent! Ds mon +enfance, je promettais une figure rgulire et prvenante; j'annonais +des grces, des formes bien prises et dgages, la taille noble et +svelte; j'avais beaucoup d'clat et de blancheur. L'inoculation avait +sauv mes traits des accidents qu'elle prvient ordinairement; mes yeux +bruns, dont la vivacit tait tempre par un regard doux et tendre, +et mes cheveux, d'un chtain cendr, se mariaient avantageusement. +Mon humeur tait gaie, mais mon caractre tait port, par une pente +naturelle, la rflexion. + +Mon pre tudiait mes gots et mes inclinations: il me jugea; aussi +cultivait-il mes dispositions avec le plus grand soin. Son dsir +particulier tait de me rendre vraie avec discrtion; il souhaitait que +je n'eusse rien de cach pour lui: il y russit aisment. Ce tendre +pre mettait tant de douceur dans ses manires affectueuses, qu'il +n'tait pas possible de s'en dfendre. Ses punitions les plus svres +se rduisaient ne me point faire de caresse, et je n'en trouvais +point de plus mortifiantes. + +Quelque temps aprs la perte de ma mre, il me prit dans ses bras: +Laurette, ma chre enfant, votre onzime anne est rvolue; vos +larmes doivent avoir diminu, je leur ai laiss un terme suffisant; +vos occupations feront diversion vos regrets: il est temps de les +reprendre. Tout ce qui pouvait former une ducation brillante et +recherche partageait les instants de mes jours. Je n'avais qu'un seul +matre, et ce matre c'tait mon pre: dessin, danse, musique, science, +tout lui tait familier. + +Il m'avait paru facilement se consoler de la mort de ma mre: j'en +tais surprise, et je ne pus enfin me refuser de lui en parler: Ma +fille, ton imagination se dveloppe de bonne heure; je puis donc ds +prsent te parler avec cette vrit et cette raison que tu es capable +d'entendre. Apprends donc, ma chre Laure, que dans une socit dont +les caractres et les humeurs sont analogues, le moment qui la divise +pour toujours est celui qui dchire le coeur des individus qui la +composent et qui rpand la douleur sur l'existence: il n'y a point de +fermet ni de philosophie, pour une me sensible, qui puisse faire +soutenir ce malheur sans chagrin, ni de temps qui en efface le regret; +mais quand on n'a pas l'avantage de sympathiser les uns avec les +autres, on ne voit plus la sparation que comme une loi despotique de +la nature laquelle tout tre vivant est soumis. Il est d'un homme +sens, dans une circonstance pareille, de supporter comme il convient +cet arrt du sort, auquel rien ne peut le soustraire, et de recevoir +avec sang-froid et une tranquillit modeste, absolument dgage +d'affection et de grimaces, tout ce qui le soustrait aux chanes +pesantes qu'il portait. + +N'irai-je pas trop loin, ma chre fille, si dans l'ge o tu es, je +t'en dis davantage? Non, non, apprends de bonne heure rflchir et + former ton jugement, en le dgageant des entraves du prjug dont +le retour journalier t'obligera sans cesse d'aplanir le sillon qu'il +tchera de tracer dans ton imagination. Reprsente-toi deux tres +opposs par leur humeur, mais unis intimement par un pouvoir ridicule, +que des convenances d'tat ou de fortune, que des circonstances qui +promettaient en apparence le bonheur ont dtermins ou subjugus par +un enchantement momentan, dont l'illusion se dissipe mesure que +l'un des deux laisse tomber le masque dont il couvrait son caractre +naturel: conois combien ils seraient heureux d'tre spars. Quel +avantage pour eux s'il tait possible de rompre une chane qui fait +leur tourment et imprime sur leurs jours les chagrins les plus +cuisants, pour se runir des caractres qui sympathisent avec eux! +Car, ne t'y trompe pas, ma Laurette, telle humeur qui ne convient pas + tel individu s'allie trs bien avec un autre, et l'on voit rgner +entre eux la meilleure intelligence, par l'analogie de leurs gots +et de leur gnie; en un mot, c'est un certain rapport d'ides, de +sentiments, d'humeur et de caractre qui fait l'amnit et la douceur +des unions, tandis que l'opposition qui se trouve entre deux personnes, +augmente par l'impossibilit de se sparer, fait le malheur et aggrave +le supplice de ces tres enchans contre leur gr.--Quel tableau! +quelles images! Cher papa, tu me dgotes d'avance du mariage. Est-ce +l ton but?--Non, ma chre fille: mais j'ai tant d'exemples ajouter +au mien que j'en parle avec connaissance de cause, et pour appuyer ce +sentiment si raisonnable, et mme si naturel, lis ce que le prsident +de Montesquieu en dit dans ses _Lettres persanes_, la cent douzime. +Si l'ge et des lumires acquises te mettaient dans le cas de le +combattre par les prtendus inconvnients qu'on voudrait y trouver, il +me serait facile de les lever et de donner les moyens de les parer; je +pourrais donc te rendre compte de toutes les rflexions que j'ai faites + ce sujet, mais ta jeunesse ne me met pas mme de m'tendre sur un +objet de cette nature. Mon pre termina l. + +C'est prsent, tendre amie, que tu vas voir changer la scne. +Eugnie! chre Eugnie! passerai-je outre? Les cris que je crois +entendre autour de moi soulvent ma plume, mais l'amour et l'amiti +l'appuient: je poursuis. + +Quoique mon pre ft entirement occup de mon ducation, aprs deux ou +trois mois je le trouvais rveur, inquiet: il semblait qu'il manqut +quelque chose sa tranquillit. Il avait quitt, depuis la mort de ma +mre, le sjour o nous demeurions, pour me conduire dans une grande +ville et se livrer entirement aux soins qu'il prenait de moi; peu +dissip, j'tais le centre o il runissait toutes ses ides, son +application et toute sa tendresse. Les caresses qu'il me faisait, et +qu'il ne mnageait pas, paraissaient l'animer; ses yeux en taient plus +vifs, son teint plus color, ses lvres plus brlantes. Il prenait mes +petites fesses, il les maniait, il passait un doigt entre mes cuisses, +il baisait ma bouche et ma poitrine. Souvent il me mettait totalement +nue, et me plongeait dans un bain: aprs m'avoir essuye, aprs m'avoir +frott d'essences, il portait ses lvres sur toutes les parties de +mon corps, sans en excepter une seule; il me contemplait; son sein +paraissait palpiter, et ses mains animes se reposaient partout: rien +n'tait oubli. Que j'aimais ce charmant badinage et le dsordre o je +le voyais! mais au milieu de ses plus vives caresses, il me quittait et +courait s'enfoncer dans sa chambre. + +Un jour, entre autres, qu'il m'avait accable des plus ardents baisers, +que je lui avais rendu par mille et mille aussi tendres, o nos bouches +s'taient colles plusieurs fois, o sa langue mme avait mouill mes +lvres, je me sentis tout autre. Le feu de ses baisers s'tait gliss +dans mes veines; il m'chappa dans l'instant o je m'y attendais +le moins; j'en ressentis du chagrin. Je voulus dcouvrir ce qui +l'entranait dans cette chambre, dont il avait pouss la porte vitre, +qui formait la seule sparation qu'il y avait entre elle et la mienne. +Je m'en approchai, je portai les yeux sur tous les carreaux dont elle +tait garnie, mais le rideau qui tait de son ct dvelopp dans toute +son tendue, ne me laissa rien apercevoir, et ma curiosit ne fit que +s'en accrotre. + + + + +ducation Philosophique + + +Peux-tu concevoir, ma Laure, et fixer un point d'arrt sur +l'immensit dont notre globe est environn? Pousse-le aussi loin que +ton imagination puisse l'tendre: quelle distance inconcevable +seras-tu encore du but! Que penses-tu qui remplisse cet espace immense? +Des lments dont la nature et le nombre sont et seront toujours +inconnus; il est impossible de savoir s'il n'y en a qu'un seul dont +les modifications prsentent nos yeux et notre pense ceux que +nous apercevons, ou si chacun de ces lments a une racine absolument +propre, qui ne puisse tre convertie en une autre. Dans une ignorance +si parfaite de la nature des choses dont nous faisons tous les jours +usage, il parat ridicule que les hommes aient fix le nombre de ces +lments: rien n'est plus digne de la sphre troite de leurs ides, +et nanmoins, les entendre, il semble qu'ils aient assist aux +dispositions de l'Ordonnateur ternel. Mais enfin, qu'ils soient un +ou plusieurs, l'assemblage de leurs parties forme les corps et se +trouve uni dans un nombre trs multipli de globules de feu et de +matire qui parat inerte aux yeux proccups. Que penses-tu donc de +ces points de feu brillants, connus parmi nous sous le nom d'toiles? +Eh bien! ma fille, ce sont de vastes globes enflamms, semblables +notre soleil, tablis pour clairer, chauffer et donner la vie une +multitude de globes terrestres, peut-tre chacun aussi peupl que le +ntre. Quelques-uns ont cru qu'ils taient placs l pour nous clairer +pendant la nuit; l'amour-propre leur fait rapporter tout nous, afin +que tout aille eux. Et de quoi nous servent-ils, ces globes, quand +l'air est obscurci par les nuages ou les vapeurs? La lune paratrait +plutt tre destine cet office; elle nous claire dans l'absence +du soleil, mme travers les parties nbuleuses qui couvrent souvent +notre horizon, et cependant ce n'est pas l son unique destination: on +ne peut mme affirmer qu'elle n'est pas un monde dont les habitants +doutent si nous existons et sont peut-tre assez stupides pour se +flatter de jouir seuls de la magnificence des cieux; peut-tre aussi +sont-ils plus pntrants, plus ingnieux que nous, ou pourvus de +meilleurs organes, et qu'ils savent juger plus sainement des choses. +Les plantes sont des terres comme la ntre, peuples, sans doute, de +vgtaux et d'animaux diffrents de ceux que nous connaissons, car rien +dans la nature n'est semblable. + +Dans ce point de vue, et parmi cette infinit de boules de matires, +que devient notre terre? un point qui fait nombre parmi les autres, et +nous! fourmis rpandues sur cette boule, que sommes-nous donc, pour +tre le type, le point central et le but o se rendent les prtendues +vrits dont on berce l'enfance? + +C'est peu prs ainsi que mon pre tchait chaque jour de tracer +dans mon esprit des impressions de philosophie. Je lui demandais un +jour: Quel est cet tre crateur de tout, que je sentais mal dfini +dans les notions qu'on m'en avait donnes? Il me dit: Cet tre +magnifique est incomprhensible: il est senti, sans tre connu; c'est +nos respects qu'il exige; il mprise nos spculations. S'il existe +plusieurs lments, c'est de ses mains qu'ils sortent; il les a crs +par la puissance de sa volont, il est donc l'me de l'univers; s'il +n'existe qu'un lment, il ne peut tre que lui-mme. Connaissons-nous +les bornes de son pouvoir? N'a-t-il pas pu dpendre de lui de se +transformer dans la matire que nous voyons, dont nous ne connaissons +ni la nature ni l'essence? Et ce qu'il a pu faire dans un temps, ne +l'a-t-il pas pu de toute ternit? C'en est assez, ma chre enfant, +pour le prsent; quand tu seras dans un ge plus avanc j'carterai de +tout mon pouvoir les voiles qui couvrent la vrit. + +Mon pre se plaisait me faire lire des livres de morale, dont nous +examinions les principes, non sous la perspective vulgaire, mais sous +celle de la nature. En effet, c'est sur les lois dictes par elle, et +exprimes dans nos coeurs, qu'il faut la considrer. Il la rduisait +ce seul principe, auquel tout le reste est tranger, mais qui renferme +une tendue considrable: _faire pour les autres ce que nous voudrions +qu'on ft pour nous_, lorsque la possibilit s'y trouve, _et ne point +faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous ft_. Tu vois, +ma chre, que cette science, dont on parle tant, n'est jamais relative +qu' l'espce humaine, et si elle n'est rien en elle-mme, au moins +est-elle utile son bonheur. + +Les romans taient presque bannis de mes yeux, et il me faisait voir +dans presque tous une ressemblance assez gnrale dans le tissu, les +vues et le but, la diffrence prs du style, des vnements et de +certains caractres. Il y en avait cependant plusieurs qui taient +excepts de cette rgle; il me donnait volontiers ceux dont le sujet +tait moral. Peu des autres peignent les hommes et les femmes de leurs +vritables couleurs: ils y sont prsents sous le plus bel aspect. Ah! +ma chre, combien cette apparence est en gnral loin de la ralit: +les uns et les autres, vus de prs, quelle diffrence n'y trouve-t-on +pas! Je puisais dans les voyageurs et dans les coutumes des nations +un genre d'instruction qui me faisait mieux apprcier l'humanit en +gnral, comme la socit fait apercevoir les nuances des caractres. + +Les livres d'histoire, qui me rendaient compte des moeurs antiques et +des prjugs diffrents qui tour tour ont couvert la surface de +la terre, taient ma balance. Les ouvrages de nos meilleurs potes +formaient le genre amusant, pour lequel mon got tait le plus dcid +et que j'inculquais avec empressement dans ma mmoire. + +Il me remit un jour entre les mains un livre qui venait de paratre, en +me recommandant d'y rflchir: Lis, ma chre Laurette; cet ouvrage est +la production d'un gnie dont tu as lu presque tout ce qu'il a mis au +jour et dont la mmoire possde plusieurs morceaux, qui unit un style +lev, lgant, agrable et facile, propre lui seul, des ides +profondes. Zadig, par de ses mains, t'apprendra, sous l'allgorie d'un +conte, qu'il n'arrive point d'vnements dans la vie qui soient notre +disposition. + +De quelque aveuglement dont l'amour-propre et la vanit nous +fascinent, sois assure que pour un esprit attentif et rflchi, il est +d'une vrit palpable et constante que tout s'enchane afin de suivre +un ordre fix pour l'ensemble et pour chacun en particulier; des +circonstances imprvues forcent les ides et les actions des humains; +des raisons loignes et souvent imperceptibles les entranent dans +une dtermination qui, presque toujours, leur parat volontaire; elle +semble venir d'eux et de leur choix, tandis que tout les y porte sans +qu'ils s'en aperoivent. Ils tiennent mme de la nature les formes, le +caractre et le temprament qui concourent leur faire remplir le rle +qu'ils ont jouer et dont toute la marche est dessine d'avance dans +les dcrets du moteur ternel. + +Si l'on peut prvoir quelques vnements, ce n'est pas une +perspicacit, une sagacit de vue sur la chane de ces circonstances +qu'on ne peut cependant changer, et qui est d'une force irrsistible +mme pour ce qui constitue le malheur. Le plus sage est celui qui sait +se prter au cours naturel des choses. + +Pour toi, ma chre Eugnie, ton esprit facile sait se plier tout; ta +docilit te rend heureuse et tu sais l'tre malgr les entraves mises +ta libert; tu savoures les plaisirs que tu inventes, sans t'inquiter +de ceux qui te manquent. + +J'avanais en ge, et j'atteignis la fin de ma seizime anne, +lorsque ma situation prit une face nouvelle; les formes commenaient + se dessiner; mes ttons avaient acquis du volume; j'en admirais +l'arrondissement journalier; j'en faisais voir tous les jours les +progrs Lucette et mon papa; je les leur faisais baiser; je +mettais leurs mains dessus et je leur faisais faire attention qu'ils +les remplissaient dj; enfin, je leur donnais mille marques de mon +impatience: leve sans prjugs, je n'coutais, je ne suivais que la +voix de la nature. + + + + +Le Degr des Ages du Plaisir + + + + +Tableau de Paris + + +A mon arrive dans la capitale, les suites funestes de la Rvolution +y avaient mis tout en dsordre. Le peuple criait famine et les +guinguettes taient toujours remplies de la plus vile portion de la +populace; les agioteurs et les infmes vendeurs de la rue Vivienne +rendaient le numraire un taux exorbitant, et des monceaux d'or +roulaient sur des tapis verts dans les excrables tripots que S. A. +le duc d'Orlans tolrait dans l'enceinte du Palais-Royal. Les riches +prlats ne respiraient que le sang et la vengeance, et les prtres +tartufes se faisaient un mrite d'obir la ncessit par intrt. Les +courtisanes publiques et les gourgandines, voyant baisser les actions, +renchrissaient sur le luxe et n'en procdaient pas moins vil prix + tous les actes de la lubricit. Enfin, Paris, lorsque j'y arrivai, +tait un mlange de bizarreries et de contradictions, un chaos qu'il +tait difficile de percer; tantt ce monstre qu'on nomme aristocratie +prenait le dessus, au moyen de quelques centaines d'hommes que la +politique faisait gorger dans les garnisons du royaume; son tour, le +patriotisme prenait sa revanche en faisant dcrocher les rverbres et +en y substituant une victime pour clairer la nation sur ses intrts. +Telle tait la capitale lorsque j'y arrivai. + +Je m'y logeai rue Saint-Honor, htel de Londres. Je ne connaissais +pas encore cette espce que l'on nomme raccrocheuse, et qui, le soir, +dpouilles jusqu' la ceinture, provoquent les passants en talant +aux yeux du public une volumineuse paire de ttons. Je me plaisais + examiner cette engeance maudite qui prostitue ses faveurs pour un +morceau de pain; et cependant, tout en les blmant, j'prouvais des +vellits; leur air agaant, je sentais que j'tais n pour le +libertinage. + +J'avais quelques connaissances de jeunes militaires dans cette grande +ville; aprs quelques visites de biensance rendues, je ne m'occupai +que de plaisirs, et mes nouveaux amis, tous aussi amateurs que je +l'tais des orgies de Vnus impudique et de Bacchus, ne tardrent pas +me proposer l'accomplissement de ce que je dsirais avec tant d'ardeur, +et me conduisirent au bordel. + +Je sentis d'abord quelque rpugnance me livrer aux caresses de ces +prostitues messalines, mais bientt ma honte s'vanouit et le plaisir +l'emporta. J'y passais les jours et les nuits, tantt dans les bras de +l'une, tantt dans les bras de l'autre. J'y appris beaucoup mieux que +je ne l'avais fait avec Louison toutes les ressources de la lubricit, +et je recevais ces leons avec volupt. + + + + +La Patronne + + +Une des filles d'amour de la dbauche fit un certain soir ma rencontre +au Palais-Royal et me proposa de l'accompagner; je ne rebutai pas +sa proposition et me laissai conduire dans le temple o les filles +salaries par les libertins nationaux recueillaient l'argent des +dbauchs et leur donnaient chacun de la marchandise pour leur +offrande. + +Celle-ci, dont je me souviendrai jusqu'au dernier soupir de ma vie, +avait, ainsi que la bien-aime de mon coeur, le nom de Constance. Aprs +avoir pay, suivant l'usage et le tarif du lieu, ma particulire me +conduisit dans un appartement o je ne fus pas peu surpris de voir en +relief le portrait de Mademoiselle d'Orlans actuelle. Je reculai de +surprise et demandai ma conductrice comment et par quel hasard le +portrait de cette princesse figurait dans un bordel. + +Tu t'en tonnes? me dit-elle; eh! c'est la plus ardente sectatrice +de nos plaisirs, non pour la prostitution, sa belle me en est +incapable, mais depuis que Son Altesse lui a fait apprendre, par motif +de rcration indigne du sang des Bourbons, danser sur la corde, +elle est devenue le modle de toutes les femmes du haut style de la +capitale; toutes ont voulu apprendre ce grand art que le fameux Placide +enseigna au comte d'Artois, et nous autres, relgues dans les classes +des filles publiques, nous la regardons et la chrirons toujours comme +notre patronne pour les tours de reins et sa souplesse des jarrets. +Le fait est si certain qu'au moyen de l'cu de six francs que tu as +donn la rvrende maquerelle de ce lieu, je vais, pour ton argent et +tout rjouissant du souverain plaisir, t'apprendre faire des tours de +force. Je conus, l'expos de cette courtisane, qu'elle me rservait + de nouveaux passe-temps; je me laissai conduire sur le trne destin + la clbration de ces plaisirs, dont le genre tait inconnu pour moi, +et je ne tardai pas en faire l'preuve. + + + + +LES TROIS MTAMORPHOSES + +_Conte en vers et en prose pour servir de supplment au_ Degr des Ages + +PAR LE MME AUTEUR + +_Bagatelle l'ordre des temps._ + + + Je veux chanter dans ce conte gaillard + Du plus affreux trio toute la turpitude, + Et sans choisir mes portraits au hasard, + Les peindre au naturel, en faire mon tude; + Dvoiler les plaisirs de trois membres choisis. + Dans ces srails charmants du centre de Paris, + Oui, c'est toi que j'invoque, mon aimable muse! + Dans ce moment je te prends pour plastron; + Et si ton art charmant ma voix se refuse, + Je t'apprhende et te saisis au c... + +Pardon, lecteurs scrupuleux, je n'cris pas pour vous, renferms dans +la classe des citoyens qui ne s'occupent qu' mditer les prodiges +tonnants de notre rvolution franaise; vous n'accordez plus +d'instants au plaisir; sourds sa voix, vous voyez avec indiffrence +ces jeunes et jolies rpublicaines qui, ranges en haie sous les +galeries et aux entresols du palais galit, qui, par maintes et +maintes provocations lascives et libertines, veulent s'assurer de vos +sens, de votre bourse et jouir du bnfice du march; le prix de leurs +faveurs est le pot-de-vin de leurs grces. + + Mais c'est vous que je m'adresse, + Charmants rous, grands libertins, + Blmerez-vous que mon coeur s'intresse + Au jeu plaisant d'une tendre catin? + A ces transports d'un prlat d'glise, + Aux faits galants d'un trop pais robin, + Je ne le puis consultant ma franchise + Tout y joignant l'anspessade _Jobin_. + +Je viens mon fait et vais vous raconter comment la desse de la +lubricit elle-mme sut punir, dans un de ces asiles consacrs aux +tendres mystres, un prlat hypocrite, qui, interprtant les dcrets du +Ciel sa guise, rangeait les courtisanes de la capitale au nombre des +houris, que l'un de nos imposteurs en matire de religion, le sublime +Mahomet, avait places dans son paradis pour la joie des fidles +croyants. + + A ce tableau joindre mon militaire, + Qui, toujours leste, alerte et bien fringant, + Baisant partout et sans donner d'argent, + Du doux plaisir faisait sa seule affaire. + Au rabat empes, vous connatrez le drille, + Qui, dans ce lieu, pour un petit cu, + Visitait le v...n d'une agrable fille, + En se nommant le magistrat cocu. + +Mes trois personnages, travestis qui mieux mieux, et dsirant en eux +les feux de la paillardise, un jour de calme et de tranquillit, se +rendirent dans un temple devenu l'un des mieux fams de Paris en mme +temps que le mieux fourni; les brunes et les blondes s'y trouvaient +rassembles, tous les dsirs s'y trouvaient satisfaits, depuis ceux de +l'vque mitr jusqu' ceux de l'indigent et brave sans-culotte. + + Ce fut chez vous, digne pourvoyeuse, + Belle _Desglands_[147], qu'une rage amoureuse + Amena ce trio guid par le plaisir + Et dont un joli cul enchanait le dsir. + A leur accoutrement, qui les aurait + Pris d'abord, l'un pour _Machault_, + Ci-devant vque d'Amiens, et maintenant + Aumnier du diable, moi seul sans + Doute qui sait qu'il n'est pas tonnant + Qu'un prtre dlivr de l'emploi, de l'autel, + De l'glise, n'ait fait qu'un saut jusqu'au bordel. + L'autre tait _Montesquiou_, bien mince gnral, + Ce coquin renomm qui nous fit tant de mal, + Et le tiers un rabat de chicane encrote, + Tourment de la vertu souvent perscute, + C'tait _Janson_, ce conseiller fameux, + L'opprobre de la terre et l'effroi des neveux, + Qui, du lche produit de ses fortes pices, + Du palais au boucan gagnait des chaudes-pisses; + Muse! aide ma prose, je t'ai dpeint mes + Personnages; voyons comment ils se tireront + Maintenant de leur quipe scandaleuse, + Et comment ces trois gueux de crimes revtus + Ont pratiqu les vices en jouant les vertus. + +_Machault_, _Montesquiou_ et _Janson_ furent donc chez la _Desglands_ +demander chacun une fille: Julie Desbois, Dorothe de Ginville et +Elisabeth la Comtoise furent destines passer en campagne avec ses +messieurs. + + _Janson_ parla procs et _Montesquiou_ combats, + Mais pour bien terminer tous ces affreux dbats, + L'hypocrite _Machault_ obtient la prfrence; + On sait que d'un prlat c'est la prminence. + +Julie Desbois lui appartient; mais triomphe de l'Eglise! au moment +que le ci-devant vque d'Amiens s'apprtait engainer son mou et +flasque outil, il resta court, et ma Julie lui dit: + + Je salue maintenant votre sage minence; + En trs bonne putain j'offre ma rvrence. + Ginville prsenta son norme v...n + A ce tratre soldat, qui des bords d'outre-Rhin, + De nos rpublicains n'embrassa point l'injure + Et n'agit que d'aprs la plus lche imposture. + +_Montesquiou_ resta l. Ce membre superbe, qui apaise la femme la +plus acaritre, fut sans effet; deux courtisanes dlaisses, deux +personnages _ quia_; que devint le troisime? C'est _Janson_ que je +vous mets en scne: + + Je viens baiser, dit-il, au nom du Parlement, + Et prends sur moi les frais de cet vnement. + Si sur cet expos un lche peuple glose, + J'en appelle au Snat, et lui seul en impose. + +Souveraine protectrice de plaisirs, loigne-toi du local de la +_Desglands_; ta prsence y serait outrage; un prtre, un gnral y +ont.....; un magistrat a couronn l'oeuvre. Comment rparer cet outrage, +consomm pour ton culte? Mais qu'entends-je? La paillasse s'agite, le +ciel du lit s'croule: + + Et le bidet casse en plus de mille clats, + Faire taire le robin et le dieu des combats. + Le prlat s'agenouille et marmotte une excuse, + Soutient qu'il n'a pas tort, que du lieu c'est la ruse, + Que l'on peut enfin, fier du droit de l'autel, + Bnir une putain, ft-ce mme au bordel. + +Mais qui apparat mes regards? C'est la lubricit; elle fixe un oeil +de courroux sur le triumvirat. Calotte dtestable, s'crie-t-elle dans +l'excs de sa rage, atome dcor d'un hausse-col, et toi, vil organe +des lois, relgu dans la poussire des bancs de la grande salle, il +est temps que ma vengeance clate: + + Tous trois, rebut affreux des sinistres destins, + Vous tes ddaigns par de viles putains. + Je saurai me venger de cet affront infme, + Je le dois mon sexe, en un mot, je suis femme; + Il est temps que l'amour vous donne une leon, + A la lubricit, reconnaissez mon c... + +A genoux et la bouche bante, les trois mirliflors se turent et la +lubricit continua: + + Vous, prtre, prsident; toi, lche, reste l, + Je vais me prparer toute ma vengeance + Sans que le moindre mot serve votre dfense. + D'une tte de chien maintenant bien pars, + De tous vos partisans vous serez excrs, + Et pour mieux vous punir, de tous vos attributs, + Lches profanateurs, vous serez revtus. + +O merveille! de trois ttes je n'en vis plus qu'une, et les plus laids +museaux remplacrent les visages de _Machault_, de _Montesquiou_ et de +_Janson_. Je m'criai alors: + +_Ecce homines._ + + +Tout confus et aboyants, ils abandonnrent ce lieu de prostitution; +mais leur nouvelle caricature, grave et rpandue dans le public, dira + l'amateur: Tels sont nos traits fidles. + + + + +NOTES + + +[1] _Lettres originales de Mirabeau crites du donjon de Vincennes +pendant les annes 1777-78-79-80, contenant tous les dtails sur sa +vie prive, ses malheurs et ses amours avec Sophie Ruffei, marquise de +Monnier, recueillies par P. Manuel, citoyen franais. A Paris, chez I. +B. Garnery, 1793, an 3e de la libert._ 4 tomes in-8. + +PAUL COTTIN.--_Sophie de Monnier et Mirabeau, d'aprs leur +correspondance secrte indite (1775-1789), avec trois portraits, dont +un en hliogravure d'aprs Heinsius, deux fac-simils d'autographes, +une table dchiffrante et un plan du couvent des Saintes-Claires de +Gien. Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1903._ CCLX-282 p. in-8. + +[2] Ils taient parents par les femmes. + +[3] M. de Railli tait dtenu Pierre-Encize, prs de Lyon. + +[4] Voir _l'Amateur d'autographes_, mars 1909. + +[5] M. de Rougemont, gouverneur du chteau de Vincennes. + +[6] A cause de leur parent. + +[7] C'est au deuxime volume de cette publication que se trouve le +portrait de Sophie. Elle tait grande, forte, brune, aux yeux noirs. On +ne connat que deux portraits authentiques de la comtesse de Monnier; +celui-ci et un autre qui la reprsente entre 30 et 35 ans. Il fut peint +par Jean-Jules Heinsius. L'estampe d'Antoine Borel, dans le tome II +de la traduction de Tibulle, est comme celui d'Heinsius, dit M. Paul +Cottin (_loc. cit._), conforme aux signalements remis la police, et +Mme Callier, fille du docteur Ysabeau, rcemment dcde, tenait de son +pre qu'il offre exactement les traits de Sophie vingt ans. + +[8] _Mmoires secrets pour servir l'histoire de la Rpublique des +lettres_, par Bachaumont, Pidanzat de Mairobert, Moufle d'Angerville et +autres. T. XXVIII, p. 16. + +[9] Pome de Charles Borde tir de la _Novella de l'Angelo Gabrielle_. + +[10] _Et t'ter l'avenir l'original, ce serait l'interrompre pour +longtemps._ Cette phrase est obscure. Elle a toujours t supprime par +les commentateurs, qui ont souvent cit cette lettre d'aprs le recueil +de _Lettres originales de Mirabeau_, publi par Manuel. + +[11] _Bibliographie des ouvrages relatifs l'amour, aux femmes et +au mariage, etc., par M. le Cte d'I... 4e dition revue par J. +Lemonnyer._ Tome II, Lille, 1895. + +[12] La construction de cette phrase la rend quivoque, et sans doute + dessein. Quel qu'il pt tre, le chevalier de Pierrugues en avait de +bonnes. + +[13] Voici la bibliographie de cet ouvrage: + +_Mylord Arsouille ou les Bamboches d'un gentlemen._ Cologne, 1789. + +_Mylord Arsouille ou les bamboches d'un gentleman._ _A Bordel-Opolis, +chez Pinard, rue de la Motte_, 1789 (Paris, aprs 1833), avec 5 +gravures libres et l'pigraphe: + + _Vive le plaisir de la couille, + Dit Mylord Arsouille. + Je veux sagement, amis, filer mes jours + Entre le vin, les chevaux, les amours; + Je dois ces gots la nature; + J'aime, je bois, je change de monture._ + +_Mylord Arsouille_, etc. Rimpression de l'dition prcdente (vers +1855), avec 5 lithographies libres. + +_Mylord ou les Bamboches d'un gentleman, imprim sur la copie de +Cologne, 1789, Lausanne, chez Quakermann cette prsente anne_ +(vers 1870), avec sur le verso de la page de garde l'pigraphe un peu +diffrente: + + _Vive le plaisir de la couille, + Disait Mylord Arsouille. + Je veux sagement, mes amis, filer mes jours + Entre le vin, les chevaux, les amours: + Je dois ces gots la nature; + J'aime, je bois, je change de monture._ + +_Mylord Arsouille_, etc. Rotterdam, vers 1906, avec la fin un +important catalogue d'ouvrages libres. + +[14] Qui se trouve aprs la satire. + +[15] Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible tous les +lecteurs, et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. +Nanmoins un autre n'aurait pu lui convenir; et si nous l'avons laiss +en grec, on en devinera aisment la raison. (Note de l'd. de l'an IX.) + +[16] La nomenclature en est tout au moins curieuse. + +_Acadmiciens de Bologne._ Abbandonati, Ansiosi, Ociosi, Arcadi, +Confusi, Difettuosi, Dubbiosi, Impatienti, Inabili, Indifferenti, +Indomiti, Inquieti, Instabili, Della Notte Piacere, Sienti, Sollonenti, +Torbidi, Vespertini. + +_De Gnes._ Accordati, Sopiti, Resvegliati. + +_De Gubio._ Addormentati. + +_De Venise._ Acuti, Allettati, Discordanti, Disgiunti, Disingannati, +Dodonci, Filadelfici, Incruscabili, Instancabili. + +_De Rimini._ Adagiati, Eutrupeli. + +_De Pavie._ Affidati, Della Chiave. + +_De Ferma._ Raffrontati. + +_De Molise._ Agitati. + +_De Florence._ Alterati, Humidi, Furfurati, Della Crusca, Del Cimento, +Infocati. + +_De Crmone._ Animosi. + +_De Naples._ Arditi, Infernati, Intronati, Lunatici, Secreti, Sirenes, +Sicuri, Volanti. + +_D'Ancme._ Argonauti, Caliginosi. + +_D'Urbin._ Assorditi. + +_De Prouse._ Atomi, Eccentrici, Insensati, Insipidi, Unisoni. + +_De Tarente._ Audaci. + +_De Macerata._ Catenati, Imperfetti, Chimerici. + +_De Sienne._ Cortesi, Giovali, Prapussati. + +_De Rome._ Delfici, Humoristi, Lincei, Fantastici, Negletti, Illuminati, +Incitati, Indispositi, Infecondi, Melancholici, Notti, Vaticane, +Notturni, Ombrosi, Pelligrini, Sterili, Vigilanti. + +_De Padoue._ Delii, Immaturi, Orditi. + +_De Drepano._ Difficilli. + +_De Bresse._ Dispersi, Erranti. + +_De Modne._ Dissonanti. + +_De Syracuse._ Ebrii. + +_De Milan._ Eliconii, Faticosi, Fenici, Incerti, Miscosti. + +_De Recannati._ Disuguali. + +_De Candie._ Extravaganti. + +_De Pezzaro._ Eterocliti. + +_De Commachio._ Flattuanti. + +_D'Arezzo._ Forzati. + +_De Turin._ Fulminales. + +_De Reggio._ Fumosi, Muti. + +_De Cortone._ Humorosi. + +_De Bari._ Incogniti. + +_De Rossano._ Incuriosi. + +_De Brada._ Innominati, Tigri. + +_D'Acis._ Intricati. + +_De Mantoue._ Invaghiti. + +_D'Agrigente._ Mutabili, Offuscati. + +_De Verone._ Olympici, Unanii. + +_De Viterbe._ Ostinati, Vagabondi. + +Si quelque lecteur est curieux d'augmenter cette nomenclature, il n'a +qu' lire un ouvrage de Jarckius, imprim Leipsic en 1725. Cet auteur +n'a crit l'histoire que des acadmies de Pimont, Ferrare et Milan. Il +en compte vingt-cinq dans cette dernire ville seulement. La liste des +autres est sans fin, et leurs noms tous plus bizarres les uns que les +autres. + +[17] Act. ap. 8, 39. _Spiritus Domini rapuit Philippum, et amplius non +vidit eunuchus._ + +[18] Daniel, chap. XIV, v. 32. _Erat autem Habacuc prophta in Juda, +et ipse coxerat pulmentum... Et ibat in campum ut ferret messoribus._ + +33. _Dixit que angelus Domini ad Habacuc: fer prandium quod habes in +Babylonem Danieli._ + +35. _Et apprehendit eum angelus Domini in vertice ejus, et portavit +eum_ capillo _capitis sui, posuit que eum in Babylone._ + +Isaac Le Matre de Saci a traduit _capillo_ par _les cheveux_. Luther +met _oben beym schopff_; ce qui est la mme faute. Car le miracle est +plus grand d'avoir transport Habacuc par _un cheveu_ que par _les +cheveux_; mais dans tous les cas, le voyage est leste. + +[19] Maccab. l. I, c. I, v. 16. + +_Et fecerunt sibi prputia_,--Ce qu'Isaac Le Matre de Saci traduit: +_Ils trent de dessus eux les marques de la circoncision._ Les +Septante disent tout simplement: _Ils se sont fait des prpuces._ Les +Pres ont ainsi traduit. Mais depuis que les Jansnistes ont paru, ils +ont prtendu qu'on ne pouvoit pas mettre les prpuces dans la bouche de +jeunes filles lorsqu'on leur faisoit rciter la Bible. Les Jsuites ont +soutenu, au contraire, que c'toit un crime que d'en altrer un seul +mot. + +Le Matre de Saci a donc priphras, et le pre Berrhuyer a accus Saci +d'hrsie, et prtendu qu'il avoit suivi la Bible de Luther. En effet, +Luther dans sa Bible se sert du mot _beschneidung_. + + _Und hielten die beschneidung nicht mehr._ + 1 2 3 4 5 6 + Et ont gard la coupure point davantage. + 1 2 3 4 5 6 + +Luther, en effet, a mal interprt. Le miracle, de quelque manire que +l'on traduise, toit de se faire un prpuce. Or la chose est en vrit +miraculeuse dans le texte des Septante, et ne l'est pas autant dans la +version des jansnistes. + +[20] Rois, liv. VII, chap. VI, v. 17. + +_Hi sunt autem ani aurei quos reddiderunt pro dilecto domino._ + +[21] Je ne doute pas que quelque demi-savant, ou quelque critique +obstin, ne trouve, dans la suite de cette notice, Shackerley +beaucoup plus savant en astronomie que ne le comporte le costume d'un +ouvrage contemporain d'Herculanum. Mais je le prie d'observer: 1 +que l'Anagogie est une rvlation faite par Jrmie Shackerley, tout +comme... Ah! oui: tout comme S. Jean a crit l'Apocalypse dans l'isle +de Pathmos. 2 Que personne dans Herculanum n'a pu rien comprendre +ce manuscrit, crit bien avant la venue de J.-C. comme nous n'entendons +rien la bte de l'Apocalypse qui a 666... sur le front (II), ornement +qui serait singulier mme pour un mari franois; ce qui ne dtruit +point du tout l'authenticit de notre manuscrit. 3 Qu'on n'a qu' +lire l'histoire incontestable de l'astronomie antdiluvienne, par +M. Bailly, pour se convaincre que Shackerley pouvoit savoir tout ce +qu'il parot avoir su..... Enfin je dclare que pour trente-six mille +raisons, un peu trop longues dduire, douter de Jrmie Shackerley, +c'est mriter un auto-da-f. + +[22] En effet, comme le remarque l'illustre M. d'Alembert, d'aprs +l'ingnieux et quelquefois sublime Diderot, quelle finesse d'ides +n'a-t-il pas fallu pour y parvenir? L'aveugle n'a de connoissance que +par le tact; il sait qu'on ne peut voir son visage quoiqu'on puisse +le toucher. La vue, conclue-t-il, est donc une espce de tact qui ne +s'tend que sur les objets diffrens du visage et loigns de nous. +Le tact ne lui donne en outre que l'ide du relief. Donc un miroir est +_une machine qui nous met en relief hors de nous-mmes_. Ces mots _en +relief_ ne sont pas de trop. Si l'aveugle disoit, _nous met hors de +nous-mmes_, il diroit une absurdit de plus; car comment concevoir +une machine qui puisse doubler un objet? Le mot _relief_ ne s'applique +qu' la surface; ainsi, nous mettre en relief hors de nous-mmes, c'est +mettre la reprsentation de la surface de notre corps hors de nous. +Cette dsignation est toujours une nigme pour l'aveugle; mais on voit +qu'il a cherch diminuer l'nigme le plus qu'il toit possible. + +[23] Chap. II, v. 19. + +[24] Ibid., v. 20. + +[25] Telle est l'origine mme du mot de narcisse, lequel vient de ++Nark+ (narc), _assoupissement_; de l le narcisse fut la fleur chrie +des divinits infernales; de l vient aussi que l'on offroit +anciennement les guirlandes de narcisse aux furies, parce qu'elles +engourdissoient, _assoupissoient_ les sclrats. + +[26] _Salem, Piper, acorem respuebat. Mens vero accumbebat alternis +semper pedibus sublatis._ Voyez _Elogium Thom. Sanchez_, imprim +la tte de l'ouvrage _De matrimonio_. A Anvers, chez Murss, 1652, +_in-folio_. Et si vous voulez avoir une ide des difiantes questions +qu'a agites ce thologien, et bien d'autres, cherchez la vingt-unieme +dispute de son second livre. + +[27] Il a publi sparment les fragments de Sapho, et les loges +qu'elle a reus. + +[28] Gen., ch. II, v. 23. + +[29] Vira de vir. + +[30] L'allemand a conserv l'ancien rit dans _mannin_, qui vient de +_mann_. _Mannin_ est le vira, et non le virago. _Man wird sie mannin +heissen._ (Gen., II, v. 23.) + +[31] Elle toit particulirement honore dans les Gaules et dans la +Germanie sous le titre de Desse-mere. + +[32] On retrouveroit dans l'antiquit beaucoup d'usages qui +confirmeroient cette opinion. A Lacdmone, par exemple, quand on +alloit consommer le mariage, la femme mettoit un habit d'homme, parce +que c'est la femme qui met les hommes au monde. + +En Egypte, dans les contrats de mariages entre souverains, la femme +avoit l'autorit du mari. (Diod. d. Sic., l. I, ch. XXVII), etc., etc. + +[33] On verra ci-aprs dans la _Linguanmanie_ des choses plus +frappantes encore que les moeurs du peuple de Dieu que nous allons +exposer. + +[34] Lv., ch. VIII, v. 24. + +[35] Ibid., ch. XII, v. 5. + +[36] Ibid., ch. XXII, v. 7. + +[37] Ibid., ch. XVIII, v. 7. + +[38] Idem, v. 9. + +[39] Id., v. 10. + +[40] Lv., chap. XVIII, v. 12. + +[41] Id., v. 15. + +[42] Id., v. 16. + +[43] Id., v. 17. + +[44] Id., v. 21. _De semine tuo non dabis idolo Moloch_, et ch. XX, v. +3: _Qui polluerit sanctuarium_. + +[45] Lv., ch. XVIII, v. 22. _Cum masculo cotu foemineo._ + +[46] Id., v, 23. _Omni pecore._ + +[47] _Mulier jumento._ Et l'on sait que dans l'criture sainte, +_jumentum_ veut dire _btes d'aides_: _adjuvantes_: d'o jument. + +[48] Lvit., ch. XXI, v. 18. + +[49] Liv. VI, ch. IX. + +[50] Aux Cor., 6, 7, 8, 29. + +[51] Hypparchia, etc. + +[52] cho. + +[53] Gen., ch. XXXVIII. + +[54] Celui qui avoit le ruban et sortit le second fut nomm Zara, qui +veut dire Orient. + +[55] Saci, page 817, dit. in-8. + +[56] Le marquis de Santa-Crux, par exemple, commence son livre de +l'Art de la guerre par dire: _que la premire qualit indispensable + un grand gnral, c'est de savoir se br. le v._, parce que cela +pargne dans une arme, et sur-tout dans une ville de guerre, tous les +caquetages et perdre. [Il faut voir propos de cette note la lettre +Sophie du 21 octobre 1780.] + +[57] Epig. 42, liv. IX. + +[58] Voyez l'Anlytrode. + +[59] Lucian., t. I, dialog. deor. XV et 2. Diodor. Sic., l. IV, p. 352, +d. Westhling. + +[60] Dialog. Meret., V. + +[61] Ad Rom., cap. I. + +[62] Lib. IV, cap. XVI. + +[63] _Dii illas deque male perdant! Adeo perversum comment genus +impudiciti! Viros ineunt._ (Epist. XCV.) + +[64] Thelesyle, Amythone, Atthys, Anactorie, Cydno, Mgare, Pyrrine, +Andromede, Mnas, Cyrine, etc. + +[65] On lisoit aux pieds de la statue de Sapho, par Silanion: _Sapho +qui a chant elle-mme sa lubricit et qui fut amoureuse la rage_. + +[66] _Vesta_ vient du grec et signifie _feu_. Les Chaldens et les +anciens Perses appelloient le feu _avesta_. Zoroastre a intitul +son fameux livre, _Avesta_, la garde du feu. La porte des maisons, +l'entre, s'est appelle _vestibule_, parce que chaque Romain avoit +soin d'entretenir ce feu de vesta la porte de sa maison. C'est de l +sans doute que l'entre du vagin s'appelle le vestibule du vagin, comme +tant le lieu o s'entretient le premier feu de ce temple. + +[67] Je ne doute pas que quelque rudit ne me fasse ici plus d'une +difficult... Mais on n'auroit jamais fini s'il falloit rpondre tout. + +[68] On sent bien que la dignit de M. de Saint-Priest l'empchera d'en +convenir; et quelque littrateur encourag par ce dsaveu viendra me +soutenir que ces vers sont tout simplement imits d'un passage de Sylva +Nuptialis, de J. de Nevisan; et puis vite il citera le morceau. Le +voici: + + _Triginta hc habeat qu vult formosa vocari + Femina; sic Helenam fama fuisse refert, + Alba tria et totidem nigra; et tria rubra puell, + Tres habeat longas res totidem que breves, + Tres crassas, totidem graciles, tria stricta, tot ampla, + Sint ibidem huic form, sint quoque parva tria, + Alba cutis, nivei dentes, albique capilli, + Nigri oculi, cunnus, nigra supercilia. + Labia, gen atque ungues rubri. Sit corpore longa, + Et longi crines, sit quoque longa manus, + Sintque breves dentes, aures pes; pectora lata, + Et clunes, distent ipsa supercilia. + Cunnus et os strictum, stringunt ubi cingula stricta, + Sint coxae et cullum vulvaque turgidula. + Subtiles digiti, crines et labra puellis; + Parvus sit nasus, parva mamilla, caput, + Cum null aut raro sint hc formosa vocari, + Nulla puella potest, rara puella potest._ + +Mais je le prie de me dire o est l'impossibilit que ces vers soient +traduits en turc dans le serrail?... Enfin on ne dispute point contre +les faits. + +[69] Et puis comment traduire en vers avec grace et noblesse, _cunnus_, +_clunes_, _culus_, _vulva_? On auroit de la peine s'en tirer dans un +mauvais lieu. Mais l'amour veut tre servi dans un temple. + +[70] La matrice. + +[71] Qui se douteroit, par exemple, que la chaleur de l'abeille est +mille fois plus considrable que celle de l'lphant? + +[72] Gen., XVII, 24. + +[73] Ex., IV, 25. + +[74] Lv., XIX, 23. + +[75] Deut., X. 13. + +[76] Josu, V, 3 et 7. + +[77] Reg., XVIII, 25. + +[78] Reg., XVIII, 27. + +[79] Reg., III, 14. + +[80] _Circumcisio foeminarum sit refectione +ts nymphs+ (imo +clitoridis) qu pars in australium mulieribus ita excrescit ut ferro sit +coercenda._ + +[81] I Mac., ch. I, 16. _Fecerunt sibi preputia et recesserunt a +testamento sancto._ + +[82] I Cor. VII, 18. + +[83] _De morb. biblic._ + +[84] La mthode en levrette. + +[85] Lv., ch. VI, 10. _Foeminalibus lineis._ + +[86] Reg., I, ch. XXIV, 4. _Erat qu ibi spelunca quam impressus est +Sal _ut purgeret ventrem_._ + +[87] Reg., 4, ch. XVIII, 27. _Comedant stercora sua et bibant urinam +suam._ + +[88] Tobie, II, 11. + +[89] Esther, XIV, 2. + +[90] Ecc., XXII, 2. + +[91] Isae, XXXVII, 12. + +[92] Tren., IV, 5. _Amplexati sunt stercora._ + +[93] Mal., II, 3. + +[94] Ezch., IV, 12. + +[95] Ibid., IV, 15. + +[96] +Opsigamia+. + +[97] +Kakogamia+. + +[98] _Coelibes esse prohibendos._ + +[99] _Ex animi tui sententia tu equum habes, tu uxorem habes? testa._ + +[100] _Extrema omnium calamitas et impietas accidit, illi qui absque +filiis vit discedit, et daemonibus maximas dat poenas post obitum._ + +[101] + + _Ergo exspectatos: ac jussos crescere primum + Testiculos, postquam coeperunt esse bilibres, + Tonsoris decimo tantum capit Heliodorus._ + + (Juv., l. II, s. 6.) + +Lisez, sur la prfrence que les dames romaines donnoient aux eunuques +et le parti qu'elles en tiroient, depuis le 365e vers de cette satyre +jusqu'au 379e. + +[102] Gen., XIX, 4. Avant que les anges se fussent couchs, le peuple +accourut depuis les vieillards jusqu'aux enfants.--4.--_Ut cognoscamus +eos._ + +[103] Les Sodomistes pensoient apparemment comme un grand seigneur +moderne. Un valet-de-chambre de confiance lui observoit que du +ct qu'il prfroit, ses matresses toient conformes comme +ses ganymdes--qu'on ne pouvoit trouver au poids de l'or; qu'il +pourroit..... des femmes. _Des femmes!_ s'cria le matre; _eh, c'est +comme si tu me servais un gigot sans manche_. + +[104] Gen., XIX, 33. _Dormivit cum patre, at ille non sensit nec quando +accubuit filia, nec quando surrexit._ + +[105] Moab fut le fils de la premiere; Ammon naquit de la seconde. + +[106] S. Paul aux Romains, ch. I, 27. _Masculi, delicto naturali usu +foemin exarserunt in desideriis suis in invicem, masculi in masculos +turpitudinem operantes et mercedem quam oportuit erroris sui in +semetipsis recipientes._ + +[107] Buffon. + +[108] Par exemple, la courbure de l'pine du dos entrane dans un bossu +le drangement des autres parties, ce qui leur donne tous une sorte +de ressemblance que l'on pourroit appeller un _air de famille_. + +[109] On sait combien les pres eux-mmes ont t partags et ambigus +sur cette matiere. S. Irne ne faisoit pas difficult de dire que +l'me toit un souffle analogue aux corps qu'elle a habits, et qu'elle +n'toit incorporelle que par rapport aux corps grossiers. Tertullien +la dclare tout simplement corporelle. S. Bernard, par une distinction +fort trange, prtend qu'elle ne verra pas Dieu; mais qu'elle +conversera avec J.-C. + +[110] Ex., XXII, 19. Lv., VII, 21, XVIII, 23. + +[111] XX, 15. + +[112] Maimonide dans le More Nevochin, p. III, c. XLVI, s'tend sur les +cultes des boucs. + +[113] Lv., XVII, 7. Exod., XXXIII, 20 et 23. + +[114] Jrm., L., 39. _Faunis sicariis_ et non pas _ficariis_. Car _des +faunes qui avoient des figues_ ne voudroit rien dire. Cependant Saci +le traduit ainsi; car les Jansnistes affectent la plus grande puret +des moeurs; mais Berruyer soutient le _sicarii_ et rend ses faunes +trs-actifs. + +[115] Dans son trait +Peri apistn+, c. XXV. + +[116] Dans son ouvrage intitul _Tseror hammor_. (_Fasciculus myrrh_). + +[117] Cependant la vulve de la vache, par exemple, se proportionne +moins au membre viril que celle de la chvre ou de la guenon. Aussi les +grands animaux retiennent-ils plus difficilement. + +[118] Le roi de Loango, en Afrique, quand il sige sur son trne, est +entour d'un grand nombre de nains remarquables par leur difformit. +Ils sont assez communs dans ses tats. Ils n'ont que la moiti de la +taille ordinaire d'un homme; leur tte est fort large et ils ne sont +vtus que de peaux d'animaux. On les nomme _Mimos_ ou _Bakkebakke_. +Lorsqu'ils sont auprs du roi, on les entre-mle avec des ngres blancs +pour faire un contraste. Cela doit former un spectacle fort bizarre et +qui n'est bon rien; mais si le roi de Loango mloit ces races, on +auroit peut-tre des rsultats trs-curieux. + +[119] C'est dommage que les Romains n'aient pas eu comme nous la +confession auriculaire; nous saurions tous leurs petits secrets +domestiques comme on sait les ntres. On sauroit si les Romains +dshonoroient aussi brutalement le mariage que nous le faisons. Enfin, +nous n'avons pas mme de dtails sur les conversations des bourgeois. +Rien ne devoit tre plus plaisant que les entretiens d'une famille qui +avoit t le matin sacrifier Priape; les jeunes filles et les jeunes +garons de la famille devoient avoir tout le reste de la journe de +singulires ides. + +[120] Lv., XX, 16. + +[121] De nos jours on a pareillement substitu _avarie_ _vrole_. + +[122] Rois, I, c. v. 26. + +[123] A Venise en 1542. + +[124] +Nymphoman+. + +[125] Le satyriasis, le priapisme, la salacit, etc. + +[126] Sennert cite une femme qui ayant bu un peu de borax dissous, +tomba en nymphomanie; et Muller conseille le musc ml avec des huiles +aromatiques, introduits d'une manire quelconque, pour lubrifier le +vagin. + +[127] + + _Mox lenone suas jam dimittente puellas, + Tristis abit. Sed quod potuit tamen ultima cellam, + Clausit, ad huc ardens rigid tentigine vulv + Et resupina jacens multorum absorbuit ictus + Et lassata viris, necdum satiata recessit._ (Juv. l. II, sat. 6.) + +[128] Je doute, par exemple, que la _corycomachie_ ou la _coricobolie_, +qui toit la quatrieme sphristique des Grecs, ait rest en usage +chez eux, lorsqu'ils furent devenus le peuple le plus lgant de la +terre. On suspendoit au plancher un sac rempli de corps lourds; on le +prenoit deux mains, et on le portoit aussi loin que la corde pouvoit +s'tendre; aprs quoi lchant le sac, ils le suivoient, et lorsqu'il +revenoit vers eux, ils se reculoient pour cder la violence du choc, +puis le repoussoient avec force. (Voyez M. Burette sur la gymnastie des +Grecs et des Romains.) Je ne crois pas qu'un tel exercice ait t du +got des petites matresses d'aucun siecle. + +[129] Une simple nomenclature d'une trs-petite partie des mots de +leur dictionnaire de volupt, si je puis parler ainsi, peut dcider la +question. + +La _coricobole_ toit une tronchine. + +Les _Jatraliptes_, les essuyeurs en cygne. + +Les _unctores_, les parfumeuses. + +Les _fricatores_, les frotteuses. + +Les _tractatrices_, les pressureuses ou ptrisseuses. + +Les _dropacist_, les enleveuses de durillons. + +Les _alipsiaires_, les pilateurs. + +Les _paratiltres_, les vulvaires. + +Les _picatrices_, les parfileuses en vulves. + +La _samiane_, le parterre de la nature. (Voyez ci-aprs). + +L'_hircisse_, le bouquinage des vieilles. + +La _conrobole_, +choiropl+. (Pour peu qu'on sache le grec l'on +m'entend). + +La _clitoride_, ou contraction du clitoris. + +La _corinthienne_, la mobilit des charnires. + +La _lesbienne_, les cunni-langues. + +La _siphnissidienne_, le postillon. + +La _phicidissienne_, la pollution de l'enfance. + +_Sardanapaliser_, vautrer entre les eunuques et les filles. + +_Chalcidisser_, le lchement des testicules. + +_Fellatricer_, sucer le gland. + +_Phoenicisser_, irrumer en miel, etc., etc. + +Une preuve qu'ils toient plus aguerris que nous, c'est qu'il n'y a +presque pas un de ces mots que nous ne soyons obligs de rendre par une +priphrase. + +[130] Voyez la Tropode o j'aurois pu ajouter un trs grand nombre +d'autres passages tirs de la Bible. On trouve, par exemple, dans le +livre de la Sagesse, (ch. XIV, v. 26) plusieurs reproches d'impuret, +d'avortemens criminels, d'impudicits, d'adulteres, etc. Jrmie (ch. +V, v. 13) dclame contre l'amour des jeunes garons. Ezchiel parle de +mauvais lieux et des marques de prostitution l'entre des rues. (Ch. +XXVI, v. 24, 25, 26, 27), etc., etc. + +[131] Erasme, p. 553.--_Samiorum flores.--Ubi extremam voluptatum +decerperet.--+Samin anth+, la samionante.--Puell veluti flores +arridentes ad libidinem invitabant._ + +[132] _Ani hircassantes._ +Graus kaprsa+. Eras., 269. _De juvene, cui +anus libidinosa omnia suppeditabat, quo vicisim ab illo voluptatem +auferret. Nota et hircorum libido, odorque qui et subantes +consequitur._ + +[133] +Glykyn ankna+. Ancon. Eras., 335. _Omphalem reginam per +vim virgines dominorum cum eorum servis inclusisse ad stuprum, +in sola haberetur impudica. Lydos autem eum locum, in quo foemin +constuprabantur +glykyn ankna+, appellasse, sceleris atrocitatem +mitigantes verbo._ + +On voit que mme en ce genre le despotisme n'a plus rien inventer. + +[134] +Sardanapalos+. Eras., 723. _Cterum deliciis usque adeo +effoeminatus, ut inter eunuchos et puellas ipse puellari cultu desidere +sit sollitus._ + +[135] Eras., 827. _Ut dii augerent meretricum numerum._ Erasme ajoute +que les Vnitiennes de son temps toient les filles lubriques par +excellence. _Nusquam uberior quam apud Venetos._ + +[136] +Choiropls+ la canobole +choiros+. Eras., 737. _Corinthia +videris corpore questum factura. In mulierem intempestivius +libidinantem. De mulieribus Corinthi prostantibus dictum et alibi. +Dictum et autem +choiropl+, novo quidem verbo quod nobis indicat +qustum facere corpore._ + +[137] +Lesbiazein+. _Lesbiari._ La Lesbienne. _Antiquitus polluere +dicebant._ Eras., 731. +choiros+ _enim cunnum significat (qu combibones +jam suos contaminet Aristophanes in Vespis.)_ Eras., 731. _Aiunt +turpitudinem qu per os agitur, fellationis opinor, aut irrumationis +primum a Lesbiis auctoribus fuisse profectam: et apud illos +primum omnium foeminam tale quiddam passam esse._--Ainsi le talent +caractristique des Lesbiennes toit de gamahucher; d'o _mihi at +videre labda juxta Lesbios_. _Aristoph._, +labda Lesbious+ _fellatrix_.) +La fellatrice qui suce le gland, toit encore une epithete des +Lesbiennes o c'toit la mode de commencer par cette crmonie. Eras., +800. _Fellatriam indicat... qu communis Lesbiis quod ei tribuitur +genti_, etc. + +_N. B._--Il y avoit, il y a quelques annes, Paris, une fille +charmante, ne sans langue, qui parloit par signes avec une adresse +tonnante, et s'toit voue ce genre de prostitution. M. Louis l'a +dcrite sous le titre d'_aglossostomographie_. + +[138] +Chalkidizein+. _Chalcidissare._ Eras., _Gens (Chalcidicenses), +male audisse ob foedos puerorum amores_. + +[139] +Phikidizein+. _Phicidissare._ Se faire lcher les testicules par +de jeunes chiens. (Sutone.) + +[140] +Siphniazein+. _Siphniassare._ (Plein, liv. IV, 12). Eras., 690. +_Pro eo quod et manum admovere postico, sumptum esse moribus +siphniorum._ + +[141] +Kleitoriazein+. Eras., 619. _De immodica libidine. Unde natum +proverbium, non satis liquet. Libidinosa contrectatio._ + +[142] _Phoenicissantes labra rubicunda sibi reddebant: sic Lesbiassantes +alba labra semine._ + +Martial, lib. I.--_Cunnum carinus lingit et tamen pallet._ + +Catullus ad Gellicum.-- + + _Nescio quid certe est, an vere fama susurrat. + Grandia te medii tenta, vorare viri. + Sic certe est. Clamant virronis rupta miselli + Ilia, demulso labra notata sero._ + +[143] _Hier. Mercurial._ + +[144] _Quotidie ac palam.--Arterias et fauces pro remedio fovebat._ + +[145] Hier. Merc., l. IV, p. 93.--_Scribit Epiphanius foeminas semen et +menstruum libare Deo, et deinde potare solitas._ + +[146] Ce passage de _Hic et Hec_ a t pill par l'auteur de _Mylord +l'Arsouille_ (voir l'Introduction). + +[147] Maquerelle connue, rue Sainte-Anne, butte Saint-Roch. (_Note de +l'auteur._) + + + + +TABLE DES MATIRES + + + Introduction 7 + Essai bibliographique 29 + EROTIKA BIBLION 35 + Annotations dites du Chevalier de Pierrugues 171 + + LE LIBERTIN DE QUALIT + + Madame Honesta, la Prsidente et l'Amricaine 213 + La Duchesse 226 + Musique 233 + Mariage 236 + + HIC ET HEC + + Les Chevaux neufs 245 + La vieille Sara 251 + Aurore 257 + Le Chien aprs les Moines 261 + + LE RIDEAU LEV OU L'DUCATION DE LAURE + + L'Enfance de Laure 265 + ducation philosophique 271 + + LE DEGR DES AGES DU PLAISIR + + Tableau de Paris 279 + La Patronne 281 + Les trois mtamorphoses 283 + + + + +BIBLIOTHQUE DES CURIEUX + +4, rue de Furstenberg--PARIS + +_Extrait du Catalogue_ + +Les Matres de l'Amour + +Collection unique des oeuvres les plus remarquables des littratures +anciennes et modernes traitant des choses de l'amour. + + + _L'OEuvre du Divin Artin_ (2 vol.) chaq. vol. 12 fr. + _L'OEuvre du Marquis de Sade_ 12 + _L'OEuvre du Comte de Mirabeau_ 12 + _L'OEuvre du Chevalier A. de Nerciat_ (3 vol.), chaque volume 12 + _L'OEuvre de Giorgio Baffo_ 12 + _L'OEuvre libertine de Nicolas Chorier_ 12 + _L'OEuvre libertine des potes du XIXe sicle_ 12 + _Le Thtre d'amour au XVIIIe sicle_ 12 + _Le Livre d'amour de l'Orient_ (I).--Ananga-Ranga 12 + _Le Livre d'amour de l'Orient_ (II).--Le Jardin parfum 12 + _Le Livre d'amour de l'Orient_ (III).--Les Kama-Sutra 12 + _Le Livre d'Amour de l'Orient_ (IV).--Le Brviaire de + la Courtisane.--Les Leons de l'Entremetteuse 12 + _L'OEuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ (XVIIIe sicle) 12 + _L'OEuvre de John Cleland_ (Mmoires de Fanny Hill) 12 + _L'OEuvre de Restif de la Bretonne_ 12 + _L'OEuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ (XVe sicle) 12 + _L'OEuvre libertine de l'Abb de Voisenon_ 12 + _L'OEuvre libertine de Crbillon le fils_ 12 + _Le Livre d'amour des Anciens_ 12 + _L'OEuvre libertine des Conteurs russes_ 12 + _L'OEuvre libertine de Corneille Plessebois_ (Le Rut) 12 + _L'OEuvre de Choudart-Desforges_ (Le Pote libertin) 12 + _L'OEuvre de Fr. Delicado_ (La Lozana Andalusa) 12 + _L'OEuvre du Seigneur de Brantme_ 12 + _L'OEuvre de Pigault-Lebrun_ 12 + _L'OEuvre de Ptrone_ 12 + _L'OEuvre de Casanova de Seingalt_ 12 + _L'OEuvre priapique des Anciens et des Modernes_ 12 + _L'OEuvre de Boccace Florentin_ (I) 12 + _L'OEuvre potique de Charles Beaudelaire_ 12 + _L'OEuvre des Conteurs espagnols_ 12 + _L'OEuvre badine d'Alexis Piron_ 12 + _L'OEuvre badine de l'Abb de Grcourt_ 12 + _L'OEuvre amoureuse de Lucien_ 12 + _L'OEuvre galante des Conteurs franais_ 12 + _L'OEuvre de Choderlos de Laclos_ (Les Liaisons dangereuses) + (puis) + _L'OEuvre des Conteurs allemands_ (Mmoires d'une Chanteuse) 12 + _L'OEuvre des Conteurs anglais_ (La Vnus indienne) 12 + + +Le Coffret du Bibliophile + +Jolis volumes in-18 carr tirs sur papier d'Arches (exemplaires +numrots). + + _Les Anandrynes_ (Confession de Mlle Sapho) 9 fr. + _Le Petit Neveu de Grcourt_ 9 + _Anecdotes pour l'histoire secrte des Ebugors_ 9 + _Julie philosophe_ (Histoire d'une citoyenne active et + libertine), 2 vol. 18 + _Correspondance de Mme Gourdan, dite la Comtesse_ 9 + _Portefeuille d'un Talon Rouge.--La Journe amoureuse_ 9 + _Les Cannevas de la Pris_ (Histoire de l'htel du Roule) 9 + _Souvenirs d'une cocodette_ (1870) 9 + _Le Zoppino._ Texte italien et traduction franaise 9 + _La Belle Alsacienne_ (1801) 9 + _Lettres amoureuses d'un Frre son lve_ (1878) 9 + _Pomes luxurieux du divin Artin_ (Tariffa delle Puttane + di Venegia) 9 + _Correspondance d'Eulalie_ ou _Tableau du Libertinage de + Paris_ (1786), 2 vol. 18 + _Le Parnasse satyrique du XVIIIe sicle_ 9 + _La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy. 9 + _Zolo et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade 9 + _De Sodomia_, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte latin + et traduction franaise 9 + _Le Canap couleur de feu_, par Fougeret de Montbron 9 + _Le Souper des Petits Matres_ 9 + _Cadenas et Ceintures de chastet_ 9 + _Les Dvotions de Mme de Bethzamooth_ 9 + _La Raffaella_ 9 + _Contes de Jos. Vasselier_ 9 + _Histoire de Mlle Brion_ 9 + _La Philosophie des Courtisanes_ 9 + _Les Sonnettes_ 9 + _Nouvelles de Firenzuola_ 9 + _Lucina sine concubitu_ 9 + _Point de lendemain_ 9 + _Mmoires d'une Femme de chambre_ 9 + _Ma Vie de garon_ 9 + _Anthologie rotique d'Amarou_ 9 + _La Beaut du Sein des Femmes_ 9 + _Tendres Epigrammes de Cydno la Lesbienne_ 9 + _Divan d'amour du Chrif Soliman_ 9 + + +Chroniques Libertines + +Recueil des indiscrtions les plus suggestives des chroniqueurs, des +pamphltaires, des libellistes, des chansonniers, travers les sicles. + + _Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal_, par H. Fleischmann 7 50 + _La vie libertine de Mlle Clairon, dite Frtillon_ 7 50 + _Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez 7 50 + _Mmoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_ + (Affaire du Collier) 7 50 + _Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann 7 50 + _Chronique scandaleuse et Chronique artine au XVIIIe sicle_ 7 50 + + +L'Histoire romanesque + + _La Rome des Borgia_, par Guillaume Apollinaire 9 + _La Fin de Babylone_, par Guillaume Apollinaire 9 + _Les Trois Don Juan_, par Guillaume Apollinaire 9 + + +Les Secrets du Second Empire + + _Napolon III et les Femmes_, par H. Fleischmann 7 50 + _Btard d'Empereur_, par H. Fleischmann 7 50 + + +La France Galante + + _Mignons et Courtisanes au XVIe sicle_, par Jean Hervez + (puis). + _La Polygamie sacre au XVIe sicle_ 15 + _Ruffians et Ribaudes_, par Jean Hervez 8 50 + + +Chroniques du XVIIIe Sicle + +PAR JEAN HERVEZ + +D'aprs les Mmoires du temps, les Rapports de police, les Libelles, +les Pamphlets, les Satires, les Chansons. + + I. _La Rgence galante_ (puis). + II. _Les Matresses de Louis XV_ 15 fr. + III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_ (puis). + IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes + de Paris_ (puis). + V. _Les Galanteries la Cour de Louis XVI_ 15 + VI. _Maisons d'amour et Filles de joie_ 15 + +Le Catalogue illustr est envoy franco sur demande + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du comte de Mirabeau, by +Honor-Gabriel Riqueti Mirabeau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU *** + +***** This file should be named 44181-8.txt or 44181-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/1/8/44181/ + +Produced by Laurent Vogel, Turgut Dincer and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'oeuvre du comte de Mirabeau + +Author: Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau + +Editor: Guillaume Apollinaire + +Release Date: November 14, 2013 [EBook #44181] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Turgut Dincer and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<div class="transnote"> +<p>Note:<br /> + + On a conservé l’orthographe de l’original, pour le texte français. On + a néanmoins corrigé les erreurs manifestes d’impression. Les citations + latines et surtout grecques ont dû être abondamment rectifiées, + l’original étant truffé d’erreurs au point d’en devenir inintelligible + (par exemple "Ex alii tui senta" au lieu de "Ex animi tui sententia") + voire imprononçable (par exemple δζαγομὸ ζφς pour τραγομόρφοι). +</p></div> + +<p class="center">LES MAITRES DE L’AMOUR</p> +<hr class="full" /> + +<h1>L’ŒUVRE<br /> +du<br /> +Comte de Mirabeau</h1> + +<p class="center f085">Erotika Biblion<br /> +avec annotations du Chevalier de Pierrugues<br /> +La Conversion, ou le Libertin de qualité<br /> +Hic et Hec, ou l’art de varier les plaisirs de l’amour<br /> +Le Rideau levé, ou l’Éducation de Laure<br /> +Le Chien après les Moines.—Le Degré des âges du plaisir</p> + +<p class="center f085">INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES</p> +<p class="center f07">PAR</p> +<p class="center"><b>GUILLAUME APOLLINAIRE</b></p> + +<p class="center f085"><i>Ouvrage orné d’un Portrait et d’un autographe hors texte</i></p> + +<p class="center">PARIS<br /> +BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX<br /> +<small><small>4, RUE DE FURSTENBERG, 4<br /> +MCMXXI</small></small></p> + + +<p class="break f07"> +====<i>Il a été tiré de cet ouvrage</i>====<br /> +<b>10 exemplaires sur Japon Impérial</b><br /> +============1 à 10==========<br /> +===25 exemplaires sur Hollande===<br /> +============11 à 35=========</p> + +<p class="right f07"> +Droits de reproduction réservés<br /> +pour tous pays, y compris la<br /> +Suède, la Norvège et le Danemark.</p> + +<div class="figcenter" style="width: 400px;"> +<img src="images/mirabeau.jpg" width="400" height="658" alt="MIRABEAU." /> +<p class="center">MIRABEAU.</p></div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">Pg 7</a></span></p> + +<h2>INTRODUCTION</h2> + +<p>Il ne sera question ici ni de la vie publique ni de +la vie privée de Mirabeau. Tout cela est trop connu.</p> + +<p>Qu’il suffise de dire qu’Honoré-Gabriel Riquetti, +comte de Mirabeau, naquit le 9 mars 1749 au château +du Bignon, dans le Gâtinais orléanais (aujourd’hui +Le Bignon-Mirabeau, arr. de Montargis, Loiret). Il +mourut le samedi 2 avril 1791.</p> + +<p>D’excellents historiens ont projeté un jour éclatant +sur les amours du grand tribun et de Sophie de +Ruffey, la marquise de Monnier. On a donné une +très grande partie de la correspondance des deux +amants<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">1</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">Pg 8</a></span></p> +<p>On n’a pas encore osé livrer au public les détails +libres qui abondent, paraît-il dans les lettres de M<sup>me</sup> +de Monnier. Bon nombre de détails aussi libres figurent +dans celle de Mirabeau.</p> + +<p>Arrêté le 14 mai 1777, l’amant de Sophie fut enfermé +à Vincennes le 8 juin 1777 et n’en sortit que le +17 novembre 1780.</p> + +<p>Le marquis de Sade était au donjon depuis le 14 janvier +de la même année. Mais Mirabeau semble avoir +ignoré ce détail à cette époque et la lettre adressée à +M. Le Noir, le 1<sup>er</sup> janvier 1778, témoigne de cette ignorance.</p> + +<p>«... Faut-il citer un de mes parents<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">2</a>? Pourquoi +des crimes horribles et pour qui une prison perpétuelle +est une grâce que toute la bonté du souverain +pour leurs familles a eu peine à leur accorder, plusieurs +scélérats de cette espèce, dis-je, sont dans des +forts où ils jouissent de toute leur fortune, où ils ont +une société très agréable et toutes les ressources possibles +contre le mal-être et l’ennui inséparable d’une +vie renfermée....................................</p> + +<p>... Faut-il citer un de mes parents<a href="#Footnote_2" class="fnanchor">2</a>? Pourquoi +non? La honte n’est-elle pas personnelle? Le marquis +de Sade, condamné deux fois au supplice, et la seconde +fois à être rompu vif, le marquis de Sade exécuté +en effigie; le marquis de Sade dont les complices +subalternes sont morts sur la roue, dont les forfaits +étonnent les scélérats même les plus consommés; le +marquis de Sade est colonel, vit dans le monde, a +recouvré sa liberté et en jouit, à moins que quelque +nouvelle atrocité ne la lui ait ravie...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">Pg 9</a></span></p> +<p>Vous me blâmeriez, Monsieur, si je m’avilissais +jusqu’à mettre en parallèle M. de Railli<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">3</a>, M. de +Sade et moi; mais je me ferais cette question simple... +De quoi suis-je coupable? De beaucoup de fautes sans +doute; mais qui osera attaquer mon honneur?... Mon +père; parce qu’il est le seul que je ne puisse pas +repousser et couvrir d’infamie. Qu’il articule des faits +et que ces faits me soient communiqués. Je l’ai +demandé cent fois, mais il a trop beau jeu lorsqu’il +parle seul pour changer de partie... Cependant, +quelle différence de la situation des monstres que j’ai +cités à la mienne? Je suis dans la prison du royaume +la plus triste et la plus cruelle, à la considérer sous +tous les aspects (je parle de celle destinée aux gens +de ma sorte); j’y suis dans la plus extrême pénurie; +dans l’isolement le plus absolu, je dirais le plus affreux, +si vous n’étiez venu à mon aide...»</p> + +<p>Mais le marquis de Sade devait lui révéler sa présence +et, le 28 juin 1780, Mirabeau écrit au premier +commis de la police, l’agent Boucher, qu’il appelait +son bon ange<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">4</a>:</p> + +<p>«... Monsieur de Sade a mis hier en combustion +le donjon et m’a fait l’honneur en se nommant et +sans la moindre provocation de ma part, comme vous +le croyez bien, de me dire les plus infâmes horreurs. +J’étais, disait-il moins décemment, le giton de M. de +R...<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">5</a> et c’était pour me donner la promenade qu’on +la lui ôtait. Enfin, il m’a demandé mon nom afin +<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">Pg 10</a></span>d’avoir le plaisir <i>de me couper les oreilles à sa +liberté</i>.</p> + +<p>La patience m’a échappé et je lui ai dit: Mon nom +est celui d’un homme d’honneur qui n’a jamais disséqué +ni empoisonné des femmes, qui vous l’écrira sur +le dos, à coups de canne, si vous n’êtes pas roué +auparavant, et qui n’a de crainte d’être mis par vous +en deuil sur la grève<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">6</a>. Il s’est tu et n’a pas +osé ouvrir la bouche depuis. Si vous me grondez, +vous me gronderez, mais par Dieu, il est aisé de +patienter de loin, et assez triste d’habiter la même +maison qu’un tel monstre habite.»</p> + +<p>Ces deux prisonniers, qui s’estimaient si peu, l’un +traitant de <i>giton</i> l’autre qui le considérait comme +un monstre, devaient jouer un rôle prépondérant +dans l’histoire de l’émancipation sociale et morale de +l’humanité.</p> + +<p>Tous les deux passaient le temps, en prison, à écrire +surtout des ouvrages licencieux.</p> + +<p>Mirabeau a composé à Vincennes un grand nombre +d’ouvrages:</p> + +<p><i>Des lettres de cachet et des prisons d’Etat,</i> 2 vol., <i>à +Hambourg</i> (Neufchâtel), en 1782.</p> + +<p><i>Elégies de Tibulle avec des notes et recherches de +mythologie, d’histoire et de philosophie; suivies des +baisers de Jean Second; traduction nouvelle adressée +du Donjon de Vincennes par Mirabeau l’aîné, à +Sophie Ruffey, avec quatre figures. A Tours, chez +Letourmy jeune et Compagnie, et à Paris, chez</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">Pg 11</a></span> +<i>Berry, rue S. Nicaise, l’an 3 de l’Ere Républicaine</i>, +2 tomes, in-8<sup>o</sup><a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">7</a>.</p> + +<p>Il y a un troisième volume sans tomaison indiquée, +avec ce titre: <i>Contes et nouvelles adressés du Donjon +de Vincennes, par Mirabeau, à Sophie Ruffey. A +Tours, chez Letourmy le jeune et Compagnie. A +Paris, chez Deroy, libraire, rue Cimetière-André, +n<sup>o</sup> 15, l’an 4 de l’ère républicaine</i>, avec cette épigraphe: +<i>Nec si quid olim lusit Anacreon delevit aetas</i>.</p> + +<p>«La Chabeaussière, dit la <i>Biographie Michaud</i>, +élevé avec Mirabeau, lui avait fait don du manuscrit +de cette traduction, à laquelle il n’attachait aucune +importance. Mirabeau se l’appropria en l’enrichissant +d’additions et remaniant le style. La Chabeaussière +revendiqua l’ouvrage lorsqu’il en vit le succès.»</p> + +<p>M. Paul Cottin (<i>loc. cit.</i>) dit que «La Chabeaussière +paraît avoir indûment réclamé la paternité» de cette +traduction de Tibulle.</p> + +<p>M. Gabriel Hanotaux possède, paraît-il, un important +manuscrit d’ouvrages de Mirabeau, écrit à Vincennes +et recopiés par Sophie: poèmes, traduction +des <i>Métamorphoses d’Ovide</i>, <i>Essai sur la liberté des +anciens et des modernes,</i> etc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">Pg 12</a></span></p> +<p>Mirabeau écrivit aussi à Vincennes un traité de <i>l’Inoculation,</i> +une <i>grammaire</i> et une <i>mythologie</i> destinés +à l’éducation de M<sup>me</sup> de Monnier.</p> + +<p>Il traduisit aussi les contes de Boccace qu’il jugeait +ainsi (<i>Lettre à Sophie</i> du 28 juillet 1780): «Je crois +en général que Boccace a été trop vanté; il a cependant +du naturel et du comique. Mais quand on a lu +ce qu’a fait en ce genre Hamilton, soit dans ses contes, +soit dans les mémoires de Gramont, on n’aime +plus aucun conteur.»</p> + +<p>Enfin, il y écrivit son <i>Erotika Biblion</i> et ces ouvrages +hardis que M. Pierre Louys, dans sa préface +d’<i>Aphrodite</i>, appelle <i>les romans de Mirabeau</i>, c’est-à-dire +<i>le Libertin de qualité</i> et peut-être <i>Hic et Haec</i>.</p> + +<p><i>Ma Conversion</i> parut en 1783.</p> + +<p>Cet ouvrage, d’un genre tout nouveau, fut bientôt +remarqué<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">8</a>. C’était la première fois sans doute que +l’on faisait un personnage romanesque de l’homme +qui vit aux dépens des femmes. Le roman était animé; +assez grossier, il contenait des termes empruntés à +l’argot spécial des brelans et des tavernes. Le libertinage +affectait à chaque page des allures conquérantes. +Don Juan levait des impôts dans le pays de Tendre +et blasphémait avec une liberté réaliste encore +nouvelle dans la littérature. Les <i>Mémoires secrets</i> +ne manquèrent point de signaler un livre aussi scandaleux +et la mention qui est faite des estampes qui +enrichissent le livre suffira à donner idée de l’ouvrage +qu’on ne peut guère résumer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">Pg 13</a></span></p> +<p>«<i>5 janvier 1785. Ma Conversion</i>, par M. D. R. C. +D. M. F., c’est-à-dire par M. de <i>Riquetti</i>, comte de +<i>Mirabeau</i> fils.</p> + +<p>Tel est le titre de cet ouvrage qui, quoique imprimé +dès 1783, n’a commencé à percer que vers la fin de +l’année dernière. Il est, en effet, de nature à ne se +glisser que lentement et dans les ténèbres. Il est précédé +d’une <i>Épître dédicatoire à Monsieur Satan</i>. On +peut juger par ce début quel doit être le fond du livre. +Le frontispice l’annonce également. On y voit l’auteur +à son bureau. <i>L’Amour</i> et les <i>Trois Grâces</i>, transformées +en <i>trois Garces nues</i>, vers lesquelles il se retourne, +semblent guider sa plume. On dirait que le +<i>Diable</i>, en face, n’attend que le moment de recevoir +l’hommage de cette production, et <i>Mercure</i> se dispose +à la publier.</p> + +<p>Au haut est un médaillon où l’on lit: <i>Ma Conversion</i>. +Et au bas, pour légende: <i>Auri sacra fames</i>. +Cinq autres estampes enrichissent et développent le +sujet.</p> + +<p>La première roule sur le début du héros, qui commence +par une financière payant bien. Il est peint +l’excitant vigoureusement et ne voulant la satisfaire +que lorsque l’or paraît. Au bas, on lit: <i>Voyez son cul, +comme il bondit!</i></p> + +<p>La seconde a pour titre: <i>La dévote</i>, avec cette exclamation: +<i>Ah! mon doux Jésus!</i> C’est le plaisir qui +la lui arrache, on le juge à son attitude avec son +amant. Un crucifix devant elle, un tableau de la Vierge +caractérisent une dévote.</p> + +<p><i>Agnès</i> est la troisième estampe, et le mot: <i>Je déchire +la nue</i>. C’est une novice que le libertin introduit +dans un couvent de débauche: en lui donnant<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">Pg 14</a></span> +une leçon de musique, elle se précipite elle-même tout +en pleurs dans ses bras et est enf.....</p> + +<p><i>Elle vit du pays</i> sert de légende à la quatrième. +C’est une <i>Baronne campagnarde</i> qu’il éduque et à +laquelle il apprend toutes les postures et toutes les +manières de le faire.</p> + +<p>La dernière estampe peint une orgie effroyable, où +brille un moine. Elle est couverte d’un rideau qu’entr’ouvre +le <i>Roué</i>. Plus bas est une autre orgie fort +enveloppée, qu’on suppose des tribades d’après sa +description, et le tout est terminé par ces mots: <i>Le +rideau cache les mœurs</i>.</p> + +<p>On ne sait si l’ouvrage est réellement de celui qu’indiquent +les lettres initiales: mais malheureusement +il est assez bien fait pour qu’on soit tenté de le +croire.»</p> + +<p><i>La Correspondance littéraire, philosophique et +critique</i>, par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., +émettait aussi des doutes sur l’attribution qu’on faisait +de <i>Ma Conversion</i> à Mirabeau.</p> + +<p>«<i>Ma Conversion</i>, par M. D. R. C. D. M. F., avec +figures en taille-douce, première édition, dédiée à +Satan. Nous ne nous permettons de transcrire ici le +titre de cet infâme livre que pour annoncer à nos lecteurs +que, quoique attribué au fils de M. le marquis +de Mirabeau, auteur de l’ouvrage sur <i>Les lettres de +cachet et les prisons d’État</i>, nous ne pouvons nous +résoudre à croire qu’il soit de lui. C’est un code de +débauche dégoûtante, sans verve, sans imagination, +et il ne paraît pas croyable qu’un homme d’esprit ait +avili sa plume à cet excès sans laisser même soupçonner +l’espèce d’attrait qui aurait pu séduire son +talent.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">Pg 15</a></span></p> + +<p>Et M. Tourneux, qui a donné (Garnier, 1880) une +édition de la <i>Correspondance littéraire</i>, ajoute en +note:</p> + +<p>«Les initiales qui figurent sur l’une des éditions et +que reproduit Meister signifient: M. de Riquetti, +comte de Mirabeau fils. Néanmoins, il est très probable +que le grand orateur n’a pas plus écrit <i>Ma +Conversion</i> que les autres romans obscènes qu’on lui +a attribués. On ne peut porter à son actif que <i>l’Erotika +Biblion</i>, dont il se déclare implicitement l’auteur +dans une lettre à Sophie de Monnier.»</p> + +<p>Cependant, le doute n’est pas possible. Mirabeau a +écrit aussi bien <i>Ma Conversion</i> que <i>l’Erotika Biblion</i>.</p> + +<p>Les trois lettres du 21 février, du 5 et du 26 mars +1780 le démontrent assez.</p> + +<p>Le 21 février, Mirabeau écrit à Sophie:</p> + +<p>«Ce que je ne t’envoie pas, c’est un roman tout à +fait fou que je fais et intitulé <i>Ma Conversion</i>. Le premier +alinéa te donnera une idée du sujet et t’apprendra +en même temps quelle fidélité je te prépare:</p> +<blockquote> +<p>Jusqu’ici, mon ami, j’ai été un vaurien; j’ai couru les beautés; +j’ai fait le difficile; à présent, la vertu rentre dans mon cœur; je ne +veux plus ..... que pour de l’argent; je vais m’afficher étalon juré +des femmes sur le retour et je leur apprendrais à jouer du ... à +tant par mois.</p> +</blockquote> +<p>Tu ne saurais croire combien ce cadre, qui ne semble +rien, amène de portraits et de contrastes plaisants; +toutes les sortes de femmes, tous les états y passent +tour à tour; l’idée en est folle, mais les détails en sont +charmants et je te le lirai quelque jour, au risque de +me faire arracher les yeux. J’ai déjà passé en revue la +financière, la prude, la dévote, la présidente, la négociante, +les femmes de cour, la vieillesse. J’en suis aux<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">Pg 16</a></span> +filles; c’est une bonne charge et un vrai livre <span class="small">DE +MORALE</span>.»</p> + +<p>Le 5 mars, Mirabeau reparle avec complaisance de +son roman:</p> + +<p>«Mon amie si bonne, nous sommes fort arriérés; +mais je travaille tant que, j’espère, nous aurons bientôt +de l’argent. <i>Tibulle</i> va être livré, les <i>Contes</i> et les +<i>Baisers</i> le sont; Boccace est entre mes mains, et <i>Ma +Conversion</i> avance. Je fais, pour ce roman qui est +absolument neuf et qui, si j’étais libraire, ferait +ma fortune, des sujets d’estampes qui ne ressembleront +à aucunes et seront, je m’en flatte, très jolies. +Comptez sur mes bontés, madame; je daignerai vous +réserver toujours quelques bons moments, et si je +fais beaucoup pour ma bourse, je ferai aussi <i>quelque +chose</i> pour mon cœur. Si tu veux passer sur des mots +un peu fermes et sur des peintures très libres, mais +très vraies de nos mœurs, de notre corruption, de +notre libertinage, je t’enverrai ce roman, qui est moins +frivole que l’on ne croirait au premier coup d’œil. +Depuis les femmes de cour, qui y sont cavées à fond, +j’ai fini les religieuses et les filles d’opéra; j’en suis, +par occasion, aux moines; de là je me marierai, puis +je ferai peut-être un petit tour aux enfers (où je coucherai +avec Proserpine) pour y entendre de drôles de +confessions..... Tout ce que je puis te dire, c’est que +c’est une folie singulièrement neuve et que je ne puis +relire sans rire.»</p> + +<p>Enfin, le 26 mars Mirabeau annonce à Sophie qu’il +lui envoie <i>Ma Conversion</i>:</p> + +<p>«Quant au manuscrit que tu demandes, je l’envoie +au bon ange, avec prière de te le faire passer. Garde-le +le moins que tu pourras. Je ne puis y joindre ni la<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">Pg 17</a></span> +seconde partie, ni la feuille que j’ai retirée du corps +de l’ouvrage. Ce sont des choses de nature à ce que +M. B... ne puisse les passer.</p> + +<p>Hélas! mon amie, c’est en prison qu’on a besoin +de se battre les flancs pour être gai et de se forcer à +l’être. Sans cela, on serait bientôt découragé et mort +ou fou. Au reste, <i>Ma Conversion</i> est beaucoup plus +plaisante que <i>Parapilla</i><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class="fnanchor">9</a>. C’est, sous une écorce +très polissonne, une peinture vivante et même assez +morale de nos mœurs et de celles de tous les États. +Les femmes de cour, les religieuses et les moines y +sont surtout traités à souhait.»</p> + +<p>P. Manuel, dans sa préface aux <i>Lettres de Mirabeau</i> +(<i>loc. cit.</i>), dit emphatiquement que l’amant de Sophie +«fut réduit à broyer les couleurs de l’Arétin. Et alors +parut <i>Le Libertin de qualité</i>; on ne concevrait pas +comment un apôtre de la volupté, le disciple le plus +ingénieux qu’ait jamais eu Épicure, qui prêchait si +bien que l’Amour perdrait tout à être nu s’il était sale, +et que la pudeur doit survivre même à la chasteté, a +pu employer les couleurs dégoûtantes du vice; si, +dupe de son imagination qui montrait à sa philanthropie, +à travers des sentiers fangeux, un but moral, +il ne s’était pas persuadé à lui-même que pour peindre +les vices, il fallait les saisir sur le fait et que pour +apprendre à des courtisans et à des moines où était la +gangrène, la putridité de leurs mœurs, il fallait, sous +peine de n’être pas lu, parler le langage des bordels +et des halles.</p> + +<p><i>Ma Conversion</i> est l’image des débauches de <i>l’Ile</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">Pg 18</a></span> +<i>de Caprée</i>. Était-ce à lui de tenir le pinceau de Pétrone?</p> + +<p>Tout au plus devait-il se permettre <i>l’Erotika +Biblion</i>. Là, du moins, avec toute l’érudition de l’Académie +des sciences, il couvre des exemples sacrés de +l’antiquité les parties honteuses de nos modernes +Sardanapales.»</p> + +<p class="tb">La même année que <i>Ma Conversion</i> parut <i>l’Erotika +Biblion</i>. Mirabeau l’avait achevé en 1780. Le 21 octobre +de cette année, il écrit à Sophie: «... Je comptais +t’envoyer aujourd’hui, ma minette bonne, un nouveau +manuscrit très singulier, qu’a fait ton infatigable ami, +mais la copie que je destine au libraire de M. B... +n’est pas finie; et t’ôter à l’avenir l’original, ce serait +l’interrompre pour longtemps<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">10</a>. Ce sera pour la +prochaine fois. Il t’amusera: ce sont des sujets bien +plaisants, traités avec un sérieux non moins grotesque, +mais très décent. Croirais-tu que l’on pourrait +faire dans la Bible et l’antiquité des recherches sur +l’onanisme, la tribaderie, etc., etc., enfin sur les matières +les plus scabreuses qu’aient traitées les casuistes +et rendre tout cela lisible, même au collet le plus +monté et parsemé d’idées assez philosophiques?»</p> + +<p>Il faut noter en passant qu’<i>Errotika</i> était une faute +d’impression qui persiste dans un certain nombre +d’éditions de l’ouvrage.</p> + +<p>Le manuscrit autographe de Mirabeau a appartenu +à M. Solar et a été vendu 150 francs. Il était in-4<sup>o</sup>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">Pg 19</a></span></p> +<p><i>L’Erotika Biblion</i> est un monument d’impiété très +singulier. C’est le fruit des lectures de Mirabeau dans +sa prison. Il y lisait avec curiosité et non sans plaisir +des ouvrages d’érudition sacrée, d’exégèse biblique: +«Avec les rognures des commentaires de Don Calmet, +dit un biographe, il composa <i>l’Erotika Biblion</i>, +recueil de gravelures, où sont signalés les écarts de +l’amour physique chez les différents peuples anciens +et particulièrement chez les Juifs et dans lequel, du +moins, l’originalité compense l’obscénité de la matière.»</p> + +<p>La première édition parut à Neufchâtel selon les +uns, à Paris selon d’autres. On a assuré qu’il ne se +répandit que quatorze exemplaires de la première +édition, saisie en presque totalité par la police. Il +paraît que l’édition de 1792 fut également traquée, +mais un certain nombre d’exemplaires passa à +l’étranger. Il en vint même à Rome et le livre fut +mis à l’index le 2 juillet 1794. Le décret qui condamne +l’ouvrage en traduit agréablement en latin le titre +grec: «Erotika Biblion, <i>id est</i>: Amatoria Bibliorum.»</p> + +<p>A propos de <i>l’Erotika Biblion</i>, Lemonnyer<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class="fnanchor">11</a> cite +cet <i>Article découpé d’un journal de l’époque</i>: +«<i>20 août.</i> Il paraît un livre nouveau dont le titre +seul est effrayant: il porte <i>Errotika Biblion</i>. A Rome, +de l’imprimerie du Vatican, 1783, volume in-8<sup>o</sup>. Son +objet est de prouver que, malgré la dissolution de nos +mœurs, les anciens étaient beaucoup plus corrompus +que nous, et l’auteur le fait méthodiquement et par +une comparaison suivie, à commencer depuis les Juifs +<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">Pg 20</a></span> +compris, ce qui s’établit à leur égard par des citations +des livres saints qui ne sont pas fort édifiantes. De là +une érudition immense et les tableaux les plus licencieux +plus forts que ceux du <i>Portier des Chartreux</i>.</p> + +<p>Ce livre est fort rare: on prétend qu’il n’y en a +eu que quatorze exemplaires distribués dans Paris, et +que le reste a été saisi par la police.» Lemonnyer cite +encore un <i>autre article</i>:</p> + +<p>«<i>28 novembre 1783.</i> <i>L’Errotika Biblion</i> n’a qu’environ +18 feuilles d’impression in-8<sup>o</sup> et est subdivisé en +dix titres d’un seul mot, qui ne sont pas plus intelligibles +au commun des lecteurs. Ils formeront +comme autant de chapitres séparés, dont la liaison a +peine à se découvrir, mais dont le but général est +assez celui indiqué de prouver que les anciens nous +surpassaient infiniment du côté de la corruption des +mœurs: ils sont, dans leur brièveté, remplis de +recherches savantes et même infiniment curieuses, +qui rendent l’ouvrage aussi érudit qu’agréable.</p> + +<p>L’auteur, outre le talent de posséder parfaitement +les langues mortes, a celui d’écrire très bien la sienne, +de plaisanter légèrement et de singer souvent Voltaire; +dans les tableaux très sales qu’il présente parfois, +il se sert toujours d’expressions honnêtes ou +techniques; du reste, il paraît fort versé dans l’art +des voluptés et en donne des leçons que lui envieraient +les <i>Gourdans</i> et les <i>Brissons</i>, en un mot les plus +experts en ce genre.</p> + +<p>Les éditeurs annoncent dans un <i>avis</i> qu’ils ont du +même auteur d’autres manuscrits du même mérite et +d’un intérêt non moins piquant, et ils promettent de +les livrer incessamment au public; on ne peut que le +désirer avec avidité.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">Pg 21</a></span></p> + +<p>La préface de l’édition de 1833, dite édition du chevalier +de Pierrugues (v. Essai bibliographique), contient +un excellent résumé de l’ouvrage. Ce résumé +sous forme de commentaire ne saurait manquer +d’intéresser les curieux et amateurs de lettres.</p> + +<p>Le voici:</p> + +<p>«Dans le chapitre par lequel il ouvre son écrit +immortel, Mirabeau, avec cette finesse d’esprit et ce +talent d’observation admirable, ridiculise le système +absurde de tous les sectateurs qui, marchant sur les +traces de Shackerley, prétendraient, comme le philosophe +Maupertuis, soutenir que le phénomène étonnant, +cette bande circulaire solide et lumineuse qui +entoure à une certaine distance le globe ou l’anneau +de Saturne dans le plan de son équateur, que découvrit +Galilée en 1610, <i>était autrefois une mer; que +cette mer s’est endurcie et qu’elle est devenue terre +ou roche; qu’elle gravitait jadis vers deux centres et +ne gravite plus aujourd’hui que vers un seul</i>.</p> + +<p>Il sape ainsi par leur base les vaines théories des +hommes sur les lois de la nature, qu’ils nous présentent +comme d’incontestables vérités et qui, dans le +fond, ne sont que les extravagantes rêveries de leur +cerveau.</p> + +<p>Passant ensuite au chapitre de <i>l’Anélytroïde</i>, après +avoir résumé en peu de mots l’histoire merveilleuse +de la création, dont il attaque la physique avec cette +justesse d’esprit qui lui est propre, il fait ressortir, +en critique judicieux, toutes les absurdités fabuleuses +de nos théologiens qui prétendent tout expliquer, +parce qu’ils raisonnent sur tout, et il démontre combien +il est ridicule de soutenir, comme les canonistes +de toutes les époques, que tous les moyens propres à<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">Pg 22</a></span> +faciliter la propagation de l’espèce humaine n’ont en +eux-mêmes rien que d’honnête et de décent, dès +qu’ils conduisent à cette destination.</p> + +<p>L’<i>Ischa</i> nous étale avec pompe le chef-d’œuvre par +lequel l’architecte de l’univers a clos son sublime +ouvrage, cette âme de la reproduction, la femme, +dont la faiblesse organique indique, il est bien vrai, +combien elle est inférieure en puissance à l’homme, +mais qu’une éducation virile et libérale, au lieu d’une +instruction nécessairement superficielle qu’on lui +donne aujourd’hui, assimilerait davantage à la nature +de l’homme, qu’elle égale en perfectionnement, et lui +ferait participer avec une parfaite égalité de droits à +la jouissance de la vie civile.</p> + +<p>Plus énergique, mais non moins éloquent, c’est +dans la <i>Tropoïde</i> que le talent inimitable de Mirabeau +prend un nouvel essor pour s’élever aux plus hautes +pensées. Vivant dans un temps où la corruption d’une +cour offrait à la méditation du philosophe le tableau +le plus saillant et le plus hideux d’une dissolution +sans exemple, il porte le flambeau de l’investigation +sur celle d’un peuple d’une autre époque beaucoup +plus reculée de nous, et les comparant ensemble, il +démontre avec une admirable vérité que l’espèce +humaine, dont les facultés morales ont une connexion +si intime avec ses facultés physiques, est susceptible +d’une perfectibilité qui se développe par les lumières +de l’observation et de l’expérience et qui s’augmente +successivement avec les progrès de la civilisation. Il +prouve que si des nuances plus ou moins caractéristiques +distinguent si diversement tous les peuples de +la terre, il faut l’attribuer à l’influence du sol qu’ils +habitent et aux institutions politiques qui leur sont<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">Pg 23</a></span> +imposées, soit par des despotes qui les gouvernent +d’après leurs vices et leurs vertus, soit par des conquérants +qui les modèlent sur leurs propres mœurs +et les climats qu’ils ont quittés.</p> + +<p>Le <i>Thalaba</i> nous fait voir l’homme dans toute la +turpitude d’un vice infâme, lorsque, subjugué par son +tempérament, il ne puise pas assez de forces dans +son âme pour résister à un dérèglement qui non seulement +le dégrade à ses propres yeux, mais brise +entre ses mains la coupe de la vie, si pleine d’avenir, +avant de l’avoir épuisée.</p> + +<p><i>L’Anandryne</i> sert de pendant au tableau heureux +du Thalaba et nous représente, dans la femme, l’épouvantable +vice qu’il a critiqué dans l’homme.</p> + +<p>Il nous fait voir dans quel degré d’abjection peut +tomber un sexe aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu’il +a franchi les bornes de la pudeur<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12"></a><a href="#Footnote_12" class="fnanchor">12</a>.</p> + +<p>Après avoir établi d’une manière admirable que +l’influence de la reproduction de notre espèce étend +ses droits sur tous les hommes en général, que la +violence de l’amour sous un climat constamment brûlant +n’est point la même que dans les pays septentrionaux, +et que la nature procède à la reproduction +<i>par des moyens particuliers et propres à chacun</i>, +Mirabeau, par une transition heureusement amenée, +critique, dans l’<i>Akropodie</i>, une des institutions les +plus bizarres et les plus singulières que jamais tête +d’homme ait enfantées, je veux dire la circoncision. +En passant en revue les motifs qui l’ont pu établir +<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">Pg 24</a></span> +chez les Orientaux, il démontre victorieusement qu’une +observance religieuse quelconque qui n’aurait pas +pour base les lois de la morale et de la nature ne +peut servir qu’à tenir dans un avilissement perpétuel +le peuple qui la pratiquerait.</p> + +<p>Le <i>Kadesch</i> confirme ces réflexions et prouve avec +évidence que l’homme, une fois livré à ses désirs +immodérés, à ses seules passions, sans frein ni retenue, +doit nécessairement s’avilir, au point de méconnaître +entièrement les sentiments de la pudeur et sa +propre dignité. Et conduisant comme dans un cloaque +d’impuretés, il développe dans <i>Béhémah</i> cette triste +vérité que l’homme, n’écoutant plus la raison dont il +est partagé, poussera bientôt ses folies jusqu’aux plus +monstrueuses insanies, et ombragera la nature en +faisant injure à la beauté, sans crainte de se ravaler +au-dessous de la brute même.</p> + +<p>Dans un chapitre de <i>l’Anoscopie</i>, Mirabeau nous +expose au grand jour l’homme, depuis le berceau du +monde, toujours le jouet des adroits charlatans qui, +abusant sans pitié de sa crédulité et établissant leur +empire sur les qualités surnaturelles qu’ils affectent, +mais ne possèdent pas, ont prétendu dévoiler les +secrets de l’avenir et connaître ceux que le passé tient +cachés dans son sein. Il en conclut que le peuple sera +la dupe de ces jongleurs aussi longtemps que les yeux +seront couverts du bandeau de l’ignorance et de la +superstition.</p> + +<p>Il couronne enfin son immortel ouvrage par la +peinture énergique du tableau hideux des mœurs de +toute l’antiquité, et, les mettant en parallèle avec les +nôtres, il prouve combien la morale a fait de progrès +immenses aujourd’hui, par la raison infiniment<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">Pg 25</a></span> +simple que la dépravation de l’homme est en raison +du peu de développement de ses qualités intellectuelles +et que plus il sera éclairé sur la dignité de son être +et l’excellence de sa nature, moins il s’abandonnera à +ses funestes passions qui finissent par enfanter le +malheur.</p> + +<p class="tb">Si <i>Hic et Hec</i> est réellement de Mirabeau, il faut +croire qu’après l’avoir confié à un libraire, l’amant de +Sophie fit la défense qu’on le publiât. Le grand tribun +n’avait plus besoin de sa plume pour vivre. Le libraire +conserva sans doute une copie du manuscrit et le fit +paraître après la mort de Mirabeau.</p> + +<p>Ce charmant ouvrage n’est point indigne de l’auteur +de l’<i>Erotika Biblion</i> et de <i>Ma Conversion</i>. Il s’agit +des aventures d’un élève des jésuites d’Avignon, qui +après la dispersion de l’ordre est placé comme précepteur +dans une famille bourgeoise, mais riche et accueillante. +Les personnages appartiennent au monde +ecclésiastique, à la noblesse. On trouve quelques anecdotes +charmantes. Ce petit roman licencieux a été écrit +avec une grâce et un esprit qui sont rares. Il a été pillé +par l’auteur de <i>Mylord Arsouille</i><a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class="fnanchor">13</a> qui parut avant +lui, mais une copie de <i>Hic et Hec</i> a pu fort bien tomber +<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">Pg 26</a></span> +entre les mains du pamphlétaire peu scrupuleux +qui publia la médiocre relation des plaisirs de lord +Seymour, dont Mylord Arsouille était le surnom populaire.</p> + +<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Éducation de Laure</i> est une +sorte d’<i>Emile</i> concernant les demoiselles. Mirabeau +n’est pas l’auteur de cet ouvrage, qui aurait été écrit +par un gentilhomme bas-normand, nommé le marquis +de Sentilly. L’auteur, qui avait sans doute décidé +d’abord de faire l’apologie de l’inceste, fut retenu bientôt +par des considérations qui n’ont point embarrassé +certains romanciers modernes. Laure, dont l’éducation +morale aussi bien que sexuelle, doit être achevée par +son père, apprend bientôt que l’homme qu’elle appelle +<i>mon papa</i> n’a en réalité avec elle aucun lien de parenté. +C’était beaucoup trop de pudeur. L’auteur le +comprit vite et n’hésita pas à faire intervenir plus loin +l’inceste encore, mais sous l’aspect qui paraît moins +<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">Pg 27</a></span>révoltant: l’inceste de frère et de sœur. <i>Le Rideau +levé</i> est un ouvrage au-dessus de sa réputation.</p> + +<p class="tb"><i>Le chien après les moines</i> est une satire alertement +versifiée, mais fort insignifiante. La notice qui se +trouve en tête de la réimpression de 1869 contient ces +lignes qui paraissent judicieuses:</p> + +<p>«L’épître à la Guimard<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">14</a>, pour glorifier son caractère +charitable, offre en tête une initiale qui ne s’applique +pas trop bien au comte de Mirabeau: par +M. M... Nous ne serions pas éloigné de chercher plutôt +cet anonyme dans Mercier ou Théveneau de Morande.»</p> + +<p class="tb">Le <i>Degré des âges du plaisir</i> renferme quelques +renseignements anecdotiques. Cependant le titre laissait +supposer quelque chose de plus voluptueux. +Mirabeau n’est pour rien dans cette élucubration +bizarre.</p> + +<p class="right2 padr2">G. A.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">Pg 29</a></span></p> + +<h2><b>ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE</b></h2> + +<p class="center"><b>sur les ouvrages qui font l’objet de ce recueil.</b></p> + +<p class="tb"><i>Errotika Biblion.</i>—Εν Καιρο Εκατῆρον.—<i>Abstrusum excudit.</i>—Ensuite +se trouve une vignette formée de divers attributs +artistiques et scientifiques. <i>A Rome, de l’Imprimerie du +Vatican.</i>—MDCCLXXXIII. In-8<sup>o</sup>, <span class="small">IV</span>-192 pp.</p> + +<p class="tb"><i>Errotika Biblion.</i>—Εν Καιρο Εκατῆρον.—<i>Abstrusum excudit.</i>—Ensuite +se trouve une vignette représentant deux +amours ailés dont l’un tient une gerbe et l’autre une harpe, +auprès d’une urne. <i>A Rome, de l’Imprimerie du Vatican.</i>—MDCCLXXXIII. +In-8<sup>o</sup>, <span class="small">IV</span>-192 pp.</p> + +<p class="tb"><i>Errotika Biblion.</i>—<i>Abstrusum excudit.</i>—Ici se trouve un +groupe d’ornements typographiques disposés de façon à former +une vignette. <i>A Rome, de l’Imprimerie du Vatican.</i>—MDCCLXXXIII. +In-8<sup>o</sup>, <span class="small">IV</span>-188 pp. Il paraît que cette contrefaçon +fut faite à Mons par H. Hoyois.</p> + +<p class="tb"><i>Errotika Biblion.</i>—<i>En Kairô Ékatèron, abstrusum excudit.</i>—Dernière +édition. A Paris, chez Le Jay, libraire, rue +Neuve-des-Petits-Champs, près celle de Richelieu, du grand +Corneille, n<sup>o</sup> 146, 1792. In-8<sup>o</sup> de 176 pp.</p> + +<p class="tb"><i>Errotika Biblion.</i>—Εν Καιρο Εκατῆρον.—<i>Abstrusum excudit.</i>—<i>Troisième +édition. A Paris, chez tous les marchands +de nouveautés.</i>—<i>An IX-1801.</i> Petit in-12 de <span class="small">IV</span>-248 pages, +avec un portrait gravé par Mariage. (C’est celui qui a été<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">Pg 30</a></span> +reproduit dans le présent recueil). Cette édition de l’<i>Errotika +Biblion</i> est la plus jolie et la plus rare. On trouve des exemplaires +portant: <i>par le comte de Mirabeau, nouvelle édition +corrigée sur un exemplaire revu par l’auteur. Paris, Vatar-Jouannet, +an IX</i> (1801).</p> + +<p class="tb"><i>Erotika Biblion, par Mirabeau, nouvelle édition, revue +et corrigée sur un exemplaire de l’an IX, et augmentée +d’une préface et de notes pour l’intelligence du texte. Paris, +chez les frères Girodet, rue Saint-Germain-l’Auxerrois.</i> +MDCCCXXXIII; avec les épigraphes: Εν Καιρῶ ἐχάτηρον,—<i>Abstrusum +excudit</i>, petit in-8<sup>o</sup> de <span class="small">XII</span>-271 pp. Une vignette +polytipée sur le titre représente Jupiter balançant ses carreaux. +Edition très rare et estimée. Elle contient les notes dites du +chevalier Pierrugues, auteur du <i>Glossarium eroticum linguæ +latinæ</i> (Paris, 1826), ouvrage mis en ordre par Eloi Johanneau +et dû en partie à la collaboration du baron de Schonen, auteur +de la <i>Dissertation sur l’Alcibiade fanciuello a scuola</i> de +Ferrante Pallavicini.</p> + +<p>Il y avait à Bordeaux un ingénieur du nom de Pierrugues, +cependant il n’est pas certain qu’il soit l’auteur des notes, et +il se pourrait que le nom véritable de celui-ci restât encore +à dévoiler. En effet, les définitions qui ont été ajoutées aux +notes de Mirabeau sont différentes et même moins précises que +celles du <i>Glossarium</i>...</p> + +<p>Cette édition est devenue très rare, parce que, croit-on, la +presque totalité des exemplaires fut brûlée pendant l’incendie +de la rue du Pot-de-Fer, où, le 13 décembre 1835, un fonds très +important de librairie fut détruit.</p> + +<p class="tb"><i>Errotika Biblion...</i> Édition publiée en Allemagne vers +1860.</p> + +<p class="tb"><i>Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée +sur l’édition originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX +avec les notes de l’édition de 1833 attribuées au Chevalier +Perrugues. Bruxelles, chez tous les libraires.</i> 1783-1868 +(Poulet-Malassis), in-12 de <span class="small">XV</span>-220 pages, avec un portrait +d’après Sicardi, gravé par Flameng. Il y a une introduction +due sans doute à la plume de Brunet (de Bordeaux).</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">Pg 31</a></span></p> + +<p class="tb"><i>Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée +sur l’édition originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX, +avec les notes de l’édition de 1833, attribuées au Chevalier +de Pierrugues et un avant-propos par C. de Katrix. +Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, 1881.</i>—Edition tirée à 500 +exemplaires in-8<sup>o</sup> de <span class="small">XXIX</span>-267 pages plus 2 ff. de table, avec +une eau-forte de Chauvet, un portrait gravé par Flameng sur +la gravure de Copia d’après Sicardi et le fac-similé d’un autographe +de Mirabeau.</p> + +<p class="tb"><i>Erotika Biblion.</i> Une édition a paru à Bruxelles vers +1885.</p> + +<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité, ou Ma conversion</i> [par le Cte de +Mirabeau] Londres [imprimé à l’imprimerie clandestine de +Malassis, à Alençon], 1783, pet. in-8<sup>o</sup>. Très rare.</p> + +<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité, ou Confidences d’un prisonnier +de Vincennes</i>, Stamboul [Paris], 1784, in-8<sup>o</sup>, fig.</p> + +<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité, par Mirabeau, nouvelle édition, +ornée de huit figures. A Paris, MDCCXC.</i> In-18.</p> + +<p class="tb"><i>Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant +Cte de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, +rue de l’Echelle, en Suisse</i>, etc., 1791. In-8<sup>o</sup> de <span class="small">IV</span>-192 pp. avec +portrait, frontispice et 5 figures. Réimpression du <i>Libertin +de qualité</i>.</p> + +<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité...</i> Amsterdam, 1774 [Paris, 1830] +avec 6 ou 12 figures gravées en taille-douce ou 12 lithographies. +2 vol. in-18 de 139 et 142 pp.</p> + +<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par le comte de +Mirabeau. Avec figures en taille-douce. Nouvelle édition. +A Paris</i>, 1801 [1830]. 2 tomes. in-12 avec 6 ou 12 figures gravées +en taille-douce ou 12 lithographies.</p> + +<p class="tb"><i>Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant +Cte de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, +rue de l’Echelle, en Suisse</i>, etc. 1791, in-18 avec un portrait.<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">Pg 32</a></span> +<span class="small">VI</span>-199 pp. Réimpression du <i>Libertin de qualité</i>. Ne pas confondre +ces deux éditions avec certains pamphlets dont le titre +n’est pas très différent de celui-ci.</p> + +<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. +C. D. M. F. (Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur +celle originale de 1783. Londres</i>, 1783-1866, in-18, figures +libres.</p> + +<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. +D. M. F. (Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle +originale de 1783. Londres</i>, 1783-1888, avec une rose sur le +titre. In-18, 208 pp.</p> + +<p class="tb">On a attribué à Mirabeau les ouvrages suivants:</p> + +<p class="tb"><i>Le Chien après les M...</i>—Fascicule in-8 de 32 pp., vers +1782.</p> + +<p class="tb"><i>Le Chien après les Moines, lu et approuvé par une bande +de défroqués.</i> In-8<sup>o</sup> de format plus petit que le précédent.</p> + +<p class="tb"><i>Le Chien après les moines, satire attribuée à Mirabeau. +Réimpression textuelle sur l’édition originale, sans lieu ni +date (vers 1782), augmentée d’une notice bibliographique. +Genève, chez J. Gay et fils, éditeurs, 1869.</i> On attribue aussi +cette satire à Mercier ou à Théveneau de Morande.</p> + +<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Education de Laure</i>, avec cette épigraphe:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line"><i>Retirez-vous, censeurs atrabilaires;</i></div> +<div class="line"><i>Fuyez, dévots, hypocrites ou fous,</i></div> +<div class="line"><i>Prudes, guenons, et vous, vieilles mégères,</i></div> +<div class="line"><i>Nos doux transports ne sont pas faits pour vous.</i></div> +</div></div></div> + +<p class="tb">Cythère (Alençon, Jean Zacharie Malassis), 1786. In-12 de <span class="small">VI</span>-98 +et 122 pages, avec 12 gravures, fleurons et culs-de-lampe, gravés +par Godard père, d’Alençon.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">Pg 33</a></span></p> + +<p class="tb"><i>Le Rideau levé, ou l’Education de Laure. Cythère</i>, +MCCLXXXVIII, 2 vol. in-12.</p> + +<p class="tb"><i>Le Rideau levé, ou l’Education de Laure...</i> 1790, 2 vol. +122 et 154 pp.</p> + +<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Education de Laure... an V.</i></p> + +<p class="tb"><i>Le Rideau levé, ou l’Education de Laure...</i> 1800.</p> + +<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Education de Laure</i>... Réimprimé sur +l’édition de 1790 [vers 1830], 2 vol. in-18, chacun de 144 pp., +12 fig. libres.</p> + +<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Education de Laure... Londres</i>, 1788 +[Paris, vers 1830], avec des lithographies.</p> + +<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Education de Laure, par Honoré-Gabriel +Riquetti, comte de Mirabeau.—Edition revue sur +celle originale de 1786 et ornée de six figures libres, gravées +d’après celles qu’on ajouta aux éditions de 1786 et de +1790</i>; ici se trouve l’épigraphe de quatre vers (voir plus haut).—<i>A +Cythère.—MDCCCLXIV.</i> Le titre est imprimé en deux +couleurs (noir et rouge). In-18, 271 pp.</p> + +<p class="tb"><i>Le Rideau levé</i> aurait en réalité pour auteur un certain +marquis de Sentilly, gentilhomme bas-normand.</p> + +<p class="tb"><i>Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses +de deux personnes de sexes différents aux différentes +époques de la vie, recueilli sur des mémoires véridiques, +par Mirabeau, ami des plaisirs. A Paphos, de l’imprimerie +de la Mère des amours.</i>—1793, in-18, 8 figures.</p> + +<p class="tb"><i>Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses +de deux personnes de sexes différents, aux différentes +époques de la vie. Recueilli sur des Mémoires véridiques +par Mirabeau, Ami des plaisirs, suivi de l’Ecole des Filles +ou la Philosophie des dames. Orné de gravures et de +chansons. Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très +connue, 1798.</i> 2 vol. in-16, 10 figures libres, coloriées. +Bruxelles, 1863.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">Pg 34</a></span></p> + +<p class="tb"><i>Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses +de deux personnes de sexes différents aux différentes +époques de la vie, recueilli sur des mémoires véridiques par +Mirabeau, Ami des plaisirs. A Paphos. De l’Imprimerie de +la Mère des amours, 1793.</i> Avec, sur le faux titre, l’indication +qu’il s’agit d’une des <i>Réimpressions faites exclusivement +pour les membres de la Société des Bibliophiles de Bâle, les +Amis des Lettres et des Arts.</i> Vers 1870, in-18.</p> + +<p class="tb">On a aussi attribué à Mirabeau l’ouvrage suivant, qui pourrait +fort bien être de lui. On reconnaît assez son style.</p> + +<p class="tb"><i>Hic et hæc, ou l’Elève des RR. PP. Jésuites d’Avignon, +orné de figures. Berlin, 1798.</i> 2 tomes petit in-12. Les figures, +assez bien faites, sont galantes et non pas libres. Il y a à la +deuxième partie l’<i>anecdote reçue de Paris</i> et lue par M<sup>me</sup> Valbouillant +(<i>Les chevaux neufs</i>) qui manque dans les autres +éditions.</p> + +<p class="tb"><i>Hic et hec, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour et +de la volupté, enseigné par les R. P. Jésuites et leurs élèves. +Douze gravures. Londres, les marchands de nouveautés, +1815.</i> 2 tomes in-16. Lithographies libres.</p> + +<p class="tb"><i>Hic et hæc, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour... +Londres</i>, 1788. Paris, 1830, 2 tomes in-18, 99 et 80 pp. avec +6 figures.</p> + +<p class="tb"><i>Hic et hæc ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour...</i> +Belgique, 1863. 2 tomes in-16 avec 12 figures.</p> + +<p class="tb"><i>Hic et Hec ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour... +Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très connue.</i> 2 tomes +in-12, vers 1865.</p> + +<p class="tb"><i>Hic et Hec ou l’Art des</i> (sic) <i>varier les plaisirs de l’Amour. +Londres, chez tous les marchands de nouveautés</i>, 1870, +avec sur la couverture un encadrement typographique. 2 tomes +en 1 vol. in-12 de 121 pp.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">Pg 35</a></span></p> + +<h2>ÉROTIKA BIBLION</h2> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">Pg 37</a></span></p> + +<h3>AVIS<br /> +<small>DES ÉDITEURS</small></h3> + +<p><i>Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à +tous les lecteurs, et plusieurs ne lui trouveront +aucun rapport avec le sujet. Néanmoins un autre +n’aurait pu lui convenir: et si nous l’avons laissé en +grec, on en devinera aisément la raison.</i></p> + +<p><i>Les recherches savantes et infiniment curieuses de +l’auteur rendent cet ouvrage aussi érudit qu’agréable, +et nous ne doutons pas de l’accueil favorable +qu’il recevra du public.</i></p> + +<p><i>Nous avons du même auteur deux autres manuscrits +qui ont le même mérite et qui sont autant +intéressans que celui-ci; ils seront achevés d’imprimer +sous deux mois. Nous annoncerons à nos +correspondans le moment où ils devront sortir de +presse. Nous mettrons dans l’exécution typogra<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">Pg 38</a></span>phique +autant de correction et de goût que dans ce +volume. Nous ne pouvons en annoncer les titres que +lorsqu’ils seront prêts à paroître.</i></p> + +<blockquote> +<p>N. B.—La présente édition de l’<i>Erotika Biblion</i> est la reproduction +de la première édition de 1783, elle a été revue sur celle de +l’an IX. Les chiffres romains entre parenthèses renvoient aux annotations +dites du chevalier de Pierrugues. Elles ont été insérées à la +suite de l’<i>Erotika Biblion</i>. L’<i>Avis des éditeurs</i> a paru en tête de la +première édition.</p> +</blockquote> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">Pg 39</a></span></p> + +<h3>ANAGOGIE</h3> + +<p>On sait<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class="fnanchor">15</a> que parmi les découvertes innombrables +des antiquités d’Herculanum, les manuscrits ont +épuisé la patience et la sagacité des artistes et des +savans. La difficulté consiste à dérouler des volumes +à demi consumés depuis deux mille ans par la lave +du Vésuve. Tout tombe en poussière à mesure qu’on +y touche.</p> + +<p>Cependant des minéralogistes hongrois, plus patiens +que les Italiens, plus exercés à tirer parti des +productions qu’offrent les entrailles de la terre, se +sont offerts à la reine de Naples. Cette princesse, amie +de tous les arts, et savante dans celui d’exciter l’émulation, +a favorablement accueilli ces artistes: ils ont +entrepris cet immense travail.</p> + +<p>D’abord ils collent une toile fine sur l’un des rouleaux; +quand la toile est sèche, on la suspend, et l’on +pose en même tems le rouleau sur un châssis mobile, +pour le faire descendre imperceptiblement, à mesure +<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">Pg 40</a></span>que le développement s’opère. Pour le faciliter, on +passe un filet d’eau gommée sur le volume avec la +barbe d’une plume, et petit à petit les parties s’en +détachent pour se coller immédiatement sur la toile +tendue.</p> + +<p>Ce travail pénible est si long que dans l’espace +d’une année, à peine peut-on dérouler quelques +feuilles. Le désagrément de ne trouver le plus +souvent que des manuscrits qui n’apprenoient rien, +alloit faire renoncer à cette entreprise difficile et +fastidieuse, lorsqu’enfin tant d’efforts ont été récompensés +par la découverte d’un ouvrage qui a bientôt +aiguisé le génie des cent cinquante académies de +l’Italie<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16"></a><a href="#Footnote_16" class="fnanchor">16</a>.</p> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">Pg 41</a></span></p> +<p>C’est un manuscrit mozarabique, composé dans ces +tems perdus ou Philippe fut enlevé à côté de l’eunuque +de Candace<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17"></a><a href="#Footnote_17" class="fnanchor">17</a>; où Habacuc, transporté par les +cheveux<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18"></a><a href="#Footnote_18" class="fnanchor">18</a>, portoit à cinq cents lieues le dîner à Da<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">Pg 42</a></span>niel, +sans qu’il se refroidît; où les Philistins circoncis +se faisoient des prépuces<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19"></a><a href="#Footnote_19" class="fnanchor">19</a>; où des anus d’or guérissoient +les hémorrhoïdes<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20"></a><a href="#Footnote_20" class="fnanchor">20</a>... +<a href="#prug_1_1">(I)</a>. Un nommé Jérémie +Shackerley, vrai croyant, dit le manuscrit, profita de +l’occasion.</p> + +<p>Il avoit voyagé, et de père en fils, rien ne s’étoit +perdu dans cette famille, l’une des plus anciennes du +monde, puisqu’elle conservoit des traditions non équivoques<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">Pg 43</a></span> +de l’époque où les éléphants habitoient les +parties les plus froides de la Russie; où le Spitzberg +produisoit d’excellentes oranges; où l’Angleterre +n’étoit pas séparée de la France; où l’Espagne tenoit +encore au continent du Canada, par cette grande terre +nommée Atlantide, dont on retrouve à peine le nom +chez les anciens, mais dont l’ingénieux M. Bailly fait +si bien l’histoire.</p> + +<p>Shackerley voulut être transporté dans une des planètes +les plus éloignées qui forment notre système<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21"></a><a href="#Footnote_21" class="fnanchor">21</a>, +mais on ne le déposa pas dans la planète même, +on le plaça dans l’anneau de Saturne. Cet orbe immense +n’étoit point encore tranquille. Dans les parties +basses, des mares profondes et orageuses, des courans +rapides, des tournoiemens d’eau, des tremblemens +de terre presque continuels, produits par l’affaissement +des cavernes et par les fréquentes explosions +des volcans; des tourbillons de vapeurs et de fumées, +des tempêtes sans cesse excitées par les secousses +de la terre, et ses chocs terribles contre les eaux de +<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">Pg 44</a></span>mer; des inondations, des débordemens, des déluges; +des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant +les montagnes et se précipitant dans les plaines, où +ils empoisonnent les eaux; la lumière offusquée par +des nuages aqueux, par des masses de cendres, par +des jets de pierres enflammées que poussoient les +volcans... Telle étoit la situation de cette planète encore +informe. L’anneau seul étoit habitable. Beaucoup plus +mince et déjà plutôt attiédi, il jouissoit depuis longtems +des avantages de la nature perfectionnée, sensible, +intelligente; mais on y appercevoit les terribles scènes +dont Saturne étoit le théâtre.</p> + +<p>La forme et la construction de cet anneau parurent +si singulières à Shackerley, que rien dans l’univers ne +lui avoit semblé aussi étrange. D’abord notre soleil, +qui est celui des habitans de ce pays, étoit pour eux +à peine la trentième partie de ce qu’il nous paroît. Il +formoit à leurs yeux l’effet que produit sur la terre +l’étoile du berger, quand elle est dans son plein. Mercure, +Vénus, la terre et Mars, n’y pouvoient point +être discernés; on y doutoit de leur existence. Jupiter +seul s’y montroit, à peu de chose près, comme nous +le voyons; avec cette différence qu’il présentoit des +phases comme la lune nous en montre. Il en étoit de +même de ses satellites; et de ce concours de variétés +uniformes, il résultoit des phénomènes curieux et +utiles. <i>Curieux</i> en ce que l’on voyoit Jupiter en croissant, +et ses quatre petites lunes tantôt en croissant, +tantôt en décours, ou les unes à droite, et les autres +se confondant avec la planète elle-même; <i>utiles</i>, en +ce que Jupiter passoit quelquefois sur le soleil avec +tout son cortège; ce qui produisoit une multitude +de points de contact, d’immersions et d’émersions<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">Pg 45</a></span> +successives, qui ne laissoient rien à désirer pour la +régularité des observations. Ainsi la déduction des +parallaxes étoit calculée rigoureusement; en sorte que, +malgré l’éloignement de l’anneau, ou de Saturne ou +du soleil, qui selon le docte Jérémie Shackerley, n’est +guère moins de trois cent treize millions de lieues, +on avoit fait plus de progrès en astronomie que sur +la terre, depuis une infinité de siècles.</p> + +<p>Le soleil étoit faible, mais le défaut de sa chaleur, +se compensoit par celle du globe de Saturne, qui +n’étoit pas attiédi. Cet anneau recevoit de sa planète +principale plus de lumière et de chaleur, que +nous n’en avons ici-bas; car enfin cet anneau avoit en +lui-même, dans son centre, ce globe de Saturne qui +est neuf cents fois plus gros que la terre, et il en étoit +éloigné de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme +les trois quarts de la distance de la lune à la terre.</p> + +<p>Autour de l’anneau et à de grandes distances, on +voyoit cinq lunes qui se levoient quelquefois toutes +du même côté. Shackerley prétend qu’il est impossible +de se former une idée assez magnifique de ce spectacle.</p> + +<p>Cet anneau si bien situé formoit comme un pont +suspendu, un arc circulaire; on voyageoit dans tout +son contour; ainsi l’on faisoit de loin le tour du globe +de Saturne; mais de façon que le voyageur avoit +toujours ce globe du même côté.</p> + +<p>La largeur de cet anneau n’est pas moindre que +l’épaisseur de notre globe; mais en même tems il +est assez mince pour que cette épaisseur disparoisse, +quand il est vu de la terre. C’est ainsi que semble la +lame d’un couteau, quand on la fixe de loin par le +plan du tranchant. Shackerley n’ignoroit rien des<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">Pg 46</a></span> +phénomènes qu’on peut connoître ici-bas; mais il s’attendoit +à pouvoir se porter au moins à califourchon +sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise +en voyant que cette épaisseur si mince, qui disparoit +à nos yeux, formoit une distance aussi grande que celle +de Paris à Strasbourg; car cet exemple donnera plus +vite et plus exactement l’idée de cette dimension, que +les mesures itinéraires employées par Shackerley, lesquelles +ont besoin de quelques milliers de commentaires +in-folio, avant que d’être incontestablement évaluées. +Ainsi il pouvoit y avoir de petits royaumes sur +ce bord intérieur et concave, que les politiques de +notre globe sauroient bien rendre un théatre sanglant +et mémorable d’innombrables glorieuses intrigues s’il +étoit à leur disposition. Les habitans de cette partie, +que l’on peut appeler les antipodes du dos extérieur +de l’anneau, les habitans de l’intérieur, dis-je, avoient +ce globe énorme de Saturne suspendu sur leur tête; +l’anneau repassoit par-dessus ce globe, et par-delà +l’anneau gravitoient les cinq lunes.</p> + +<p>Enfin les habitants de l’intérieur voyoient leur droite +et leur gauche, comme nous voyons les nôtres sur +la terre; mais l’horizon de devant, ainsi que celui de +derrière, étoient bien différens de ceux que nous appercevons +ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vaisseau +de vue à cause de la courbure de notre globe; +dans l’anneau de Saturne, cette courbure est en sens +contraire: elle s’élève au lieu de s’abaisser; mais +comme l’anneau entoure Saturne à la distance de cinquante +mille lieues, il en résulte que cet anneau, en +forme de bourrelet, a au moins cinq cent mille lieues +de circonférence. Sa courbure s’élève donc imperceptiblement. +L’horizon qui s’abaisse sur notre terre,<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">Pg 47</a></span> +paraît <i>plan</i> à l’œil l’espace de quelques lieues; puis +il s’élève un peu; les objets diminuent; distincts +d’abord, ils finissent par se confondre: on n’apperçoit +plus que les masses; enfin cette terre s’élève dans le +lointain à des distances énormes toujours en se <i>menuisant</i>; +au point que cet anneau, par les illusions de +l’optique, finit en l’air, devient à l’œil de la largeur +de notre lune, et s’apperçoit à peine dans la partie qui +se trouve sur la tête de l’observateur; car elle est +pour lui à plus du double de la distance de la lune à +la terre, c’est-à-dire, à deux cent mille lieues à peu +près.</p> + +<p>J’omets les phénomènes multipliés que produisent +tous ces corps suspendus par leurs éclipses respectives; +Shackerley les connoissoit sur la terre et les +avoit bien jugés.</p> + +<p>Leur ciel étoit comme le nôtre, nulle différence +pour toutes les constellations; mais un nombre infini +de comètes remplissoit l’espace immense et incalculable +qui se trouvoit entre Saturne et les étoiles qu’on +soupçonnoit les plus voisines.</p> + +<p>Comme l’attraction du globe de Saturne balançoit +en partie celle de l’anneau, la pesanteur y étoit très +diminuée; on y marchoit sans effort et le moindre +mouvement transportoit la masse; comme une personne +qui se baigne et ne peut déplacer que le pareil +volume d’eau qu’elle occupe, s’y meut par des impulsions +insensibles.</p> + +<p>Ainsi les corps pour se joindre ne faisoient que s’effleurer; +ils s’approchoient sans pression, tout y étoit +presque aérien; les sensations les plus délicates se +perpétuoient sans émousser les organes. On conçoit +que cette manière d’être influoit beaucoup sur le moral<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">Pg 48</a></span> +des habitants de l’arc planétaire. Aussi l’une des merveilles +qui surprit le plus Shackerley, ce fut la perfectibilité +des êtres qui meubloient cet étrange +anneau; ils jouissoient de beaucoup de sens qui nous +sont inconnus; la nature avoit fait de trop grandes +avances dans l’appareil de tous ces grands corps, pour +s’arrêter à cinq sens dans la composition de ceux +qu’elle avoit destinés à jouir de tous ces spectacles.</p> + +<p>Ici l’embarras de Shackerley devint énorme. Il avoit +assez de connoissances pour saisir et tracer les grands +effets de ces corps variés et suspendus; il échoua +quand il voulut peindre des êtres animés. Aussi ne +trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique +toute la clarté, tous les détails que l’on conçoit à cet +égard. Au moins les <i>Abbandonati</i> de Bologne, les +<i>Resvegliati</i> de Gênes, les <i>Addormentati</i> de Gubio, les +<i>Disingannuti</i> de Venise, les <i>Acagiati</i> de Rimini, les +<i>Furfurati</i> de Florence, les <i>Lunatici</i> de Naples, les <i>Caliginosi</i> +d’Ancône, les <i>Insipidi</i> de Pérouse, les <i>Mélancholici</i> +de Rome, les <i>Extravaganti</i> de Candie, les +<i>Ebrii</i> de Syracuse, etc., etc., qui tous ont été consultés, +ont renoncé à rendre la traduction plus claire. Il +est vrai que l’inquisition civile et religieuse entrent +peut-être pour quelque chose dans leur embarras.</p> + +<p>Cependant il faut être juste: rien n’est plus difficile +à donner que l’explication d’un sens qui nous est +étranger. On a des exemples d’aveugles nés qui, par +le secours des sens qui leur restoient, ont fait des miracles +de cécité. Eh bien! l’un d’entr’eux, chimiste, +musicien, apprenant à lire à son fils, ne peut pas +trouver une autre définition du miroir que celle-ci: +«<i>C’est une machine par laquelle les choses sont mises +en relief hors d’elles-mêmes.</i>» Voyez combien cette<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">Pg 49</a></span> +définition, que les philosophes qui l’ont approfondie +trouvent très-subtile et même surprenante<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22"></a><a href="#Footnote_22" class="fnanchor">22</a>, est cependant +absurde. Je ne connois point d’exemple plus +propre à montrer l’impossibilité d’expliquer des sens +dont on est dépourvu; et cependant toutes les affections +et les qualités morales dérivent des sens; c’est +par conséquent sur les observations qui leur sont relatives +que l’on pourroit uniquement fonder ce qu’il y +auroit à dire sur le moral de ces êtres d’une espèce si +différente de la nôtre.</p> + +<p>Au reste, il faut espérer que l’habitude où nos +voyageurs et nos historiens nous ont mis de leur voir +négliger ou même omettre ce qui n’a trait qu’aux +mœurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs +indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passeport +d’une haute antiquité, sans lequel on ne voudroit +peut-être pas croire un mot de ce qu’il a dit; car il +étoit pour ses contemporains, et à bien des égards il +est encore pour nous à peu près dans le cas d’un +<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">Pg 50</a></span> +homme, qui n’auroit vu qu’un jour ou deux, et qui se +trouveroit confondu chez un peuple d’aveugles; il +faudroit certainement qu’il se tût, ou on le prendroit +pour un fol puisqu’il annonceroit une foule de mystères, +qui n’en seroient à la vérité que pour le peuple; +mais tant d’hommes sont <i>peuple</i>, et si peu sont philosophes, +qu’il n’y a pas de sûreté à n’agir, à ne penser, +à n’écrire que pour ceux-ci.</p> + +<p>Shackerley a fait cependant quelques observations, +dont voici les plus singulières.</p> + +<p>Il s’aperçut que la mémoire dans les êtres de Saturne +ne s’effaçoit point. Les pensées se communiquoient +parmi eux sans paroles et sans signes. Point d’idiome; +par conséquent, rien d’écrit, rien de déposé; et combien +de portes fermées aux mensonges, aux erreurs! +Ces détails prodigieux, innombrables qui nous +énervent, leur étoient inconnus. Ils avoient toutes les +facilités possibles pour transmettre leurs idées, pour +donner une rapidité inconcevable à leur exécution, +pour hâter tous les progrès de leurs connoissances: +il sembloit que dans cette espèce privilégiée tout s’exécutât +par instinct et avec la célérité de l’éclair.</p> + +<p>La mémoire retenant tout, la tradition se perpétuoit +avec infiniment plus de fidélité, d’exactitude et de +précision que par les moyens compliqués et infinis +que nous accumulons, sans pouvoir atteindre à aucun +genre de certitude.</p> + +<p>Chaque corps a ses émanations; elles sont en pure +perte sur la terre: dans l’anneau elles formoient une +atmosphère toujours agissante à des distances considérables, +et ces émanations dont Shackerley n’a pu +donner une idée qu’en les comparant à ces atomes +qu’on distingue à l’aide du rayon solaire introduit<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">Pg 51</a></span> +dans la chambre obscure, ces émanations, dis-je, répondoient +à toutes les houppes nerveuses du sentiment +de l’individu. Semblables aux étamines des +plantes, aux affinités chimiques, elles <i>s’enlaçoient</i> +dans les émanations d’un autre individu, lorsque la +sympathie s’y rencontroient; ce qui, comme on peut +aisément le concevoir, multiplioit à l’infini des sensations +dont nous ne pouvons nous former qu’une +image très infidèle. Elles rendoient, par exemple, les +jouissances de deux amans semblables à celles d’Alphée +qui, pour jouir d’Aréthuse, que Diane venoit de +changer en fontaine, se métamorphosa en fleuve, afin +de s’unir plus intimement à son amante, en mêlant +ses ondes avec les siennes.</p> + +<p>Cette cohésion vive et presque infinie de tant de +molécules sensibles, produisoit nécessairement dans +ces êtres un esprit de vie que Shackerley exprime par +un mot mozarabe, que l’académie des <i>Innamorati</i> a +traduit par le mot <i>électrique</i>, quoique les phénomènes +de l’électricité ne fussent point connus dans +ces temps reculés.</p> + +<p>Tout dans ces contrées abondoit sans culture, et +tellement, que les propriétés y seroient devenues à +charge autant qu’inutiles. On sent qu’où il n’y a point +de propriété, il y a bien peu d’occasions de disputes, +d’inimitiés, et que la plus parfaite égalité politique +règne, à supposer même qu’il faille à de tels êtres un +système politique. Je ne conçois pas ce qui pourroit +les troubler, puisque leurs besoins sont plutôt prévenus +que satisfaits, si la saveur du désir ne leur +manque point et qu’ils n’aient rien à craindre du poison +de la satiété.</p> + +<p>Dans l’anneau de Saturne, les connoissances se<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">Pg 52</a></span> +transmettoient par l’air à des distances très considérables, +par la même voie que se transmet la lumière +du soleil, laquelle nous vient, comme on sait, en sept +minutes. Une inspiration ou un souffle différemment +modifié suffisoit pour communiquer une pensée. De +là résultoit un concours admirable dans les populations +infinies qui, par cette intelligence, cette harmonie +universellement répandue dans tout l’anneau, ne +s’occupoient que de leur bonheur commun, lequel +n’étoit jamais en contradiction avec celui d’aucun +individu.</p> + +<p>Ces êtres si surprenans, surtout pour les hommes, +jouissoient ainsi d’une paix éternelle et d’un bien-être +inaltérable. Les arts qui tendent au bonheur et à la +conservation de l’espèce, étoient aussi perfectionnés +qu’il soit possible de l’imaginer et même de le désirer; +et l’on n’y avoit pas la moindre idée de ces arts destructeurs +enfantés par la guerre. Ainsi les habitans +de l’anneau n’avoient point passé par ces alternatives +de raison et de démence, qui ont si prodigieusement +mêlé nos sociétés de bien et de mal. Les grands talens +dans la science funeste de faire celui-ci, loin d’être +admirés chez eux, n’y étoient pas même connus. Les +plaisirs stériles ou factices n’y régnoient pas plus que +le faux honneur, et l’instinct de ces êtres fortunés +leur avoit appris sans effort ce que la triste expérience +de tant de siècles nous enseigne encore vainement, je +veux dire que la véritable gloire d’un être intelligent +est la science, et la paix son vrai bonheur.</p> + +<p>Voilà ce qu’une lecture rapide m’a permis de retenir +du voyage de Shackerley, qu’Habacuc, à la fin de +son voyage, reprit par les cheveux et déposa en Arabie +d’où il l’avoit enlevé. Quand le développement et<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">Pg 53</a></span> +la traduction de ce précieux manuscrit seront achevés, +je me propose d’en donner à l’Europe savante une édition +non moins authentique que celle des livres sacrés +des Brames, que M. Anquetil a incontestablement +rapportés des bords du Gange; car j’ose me flatter de +savoir presque aussi bien le <i>mozarabique qu’il sait le +zend ou le pelhvi</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">Pg 55</a></span></p> + +<h3>L’ANÉLYTROÏDE</h3> + +<p>La Bible est sans contredit l’un des livres les plus +anciens et les plus curieux qui existent sur la terre.</p> + +<p>La plupart des objections sur lesquelles se fondent +les personnes qui ne peuvent croire que Moïse ait été +un interprète divin, me paroissent très-insuffisantes. +Rien n’a été, par exemple, plus tourné en ridicule que +la physique des livres saints, laquelle en effet paroît +très défectueuse. Mais on ne pense point à l’état de +cette science dans les premiers âges, pour lesquels +enfin il falloit que ce livre fut intelligible. La physique +étoit alors ce qu’elle seroit encore si l’homme n’eût +jamais étudié la nature. Il voit le ciel comme une +voûte d’azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent +être les astres les plus considérables; le premier +produit toujours la lumière du jour et le second celle +de la nuit. Il les voit paroître ou se lever d’un côté, +et disparoître ou se coucher de l’autre, après avoir +fourni leur course et donné leur lumière pendant un +certain espace de temps. La mer semble de même +couleur que la voûte azurée, et l’on croit qu’elle +touche au ciel lorsqu’on la regarde de loin. Toutes<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">Pg 56</a></span> +les idées du peuple ne portent et ne peuvent porter +que sur ces trois ou quatre notions; et quelques +fausses qu’elles soient, il falloit s’y conformer pour se +mettre à sa portée.</p> + +<p>Puisque la mer paroît dans le lointain se réunir au +ciel, il étoit naturel d’imaginer qu’il existoit des eaux +supérieures et des eaux inférieures, dont les unes +remplissoient le ciel et les autres la mer; et que pour +soutenir les eaux supérieures, il existoit un firmament; +c’est-à-dire, un appui, une voûte solide et +transparente, au travers de laquelle on appercevoit +l’azur des eaux supérieures.</p> + +<p>Voici maintenant ce que dit le texte de la Genèse:</p> + +<p>«Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et +qu’il sépare les eaux d’avec les eaux; et Dieu fit le +firmament et sépara les eaux qui étoient sous le +firmament de celles qui étoient au-dessus du firmament, +et Dieu donna au firmament le nom de ciel... +Et à toutes les eaux rassemblées sous le firmament +le nom de mer.»</p> + +<p>Il est évident que c’est à ces idées qu’il faut rapporter: +1<sup>o</sup> les cataractes du ciel, les portes, les fenêtres +du firmament solide, qui s’ouvrirent lorsqu’il fallut +laisser tomber les eaux supérieures pour noyer la +terre.</p> + +<p>2<sup>o</sup> L’origine commune des poissons et des oiseaux, +les premiers produits par les eaux inférieures, les +oiseaux par les eaux supérieures, parce qu’ils s’approchent +dans leur vol de la voûte azurée, que le peuple +n’imagine pas être élevée beaucoup plus que les +nuages.</p> + +<p>De même, ce peuple croit que les étoiles sont attachées +à la voûte céleste comme des clous: plus petites<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">Pg 57</a></span> +que la lune, infiniment plus petites que le soleil. Il ne +distingue les planètes des étoiles fixes que par le nom +d’<i>errantes</i>. C’est sans doute par cette raison qu’il +n’est fait aucune mention des planètes dans tout le +récit de la création. Tout y est représenté relativement +à l’<i>homme vulgaire</i>, auquel il ne s’agissoit pas +de démontrer le vrai système de la nature, et qu’il +suffisoit d’instruire de ce qu’il devoit à l’Être suprême, +en lui montrant ses productions comme bienfaits. +Toutes les vérités sublimes de l’organisation du +monde, si l’on peut parler ainsi, ne doivent paroître +qu’avec le temps, et l’Être souverain se les réservoit +peut-être, comme le plus sûr moyen de rappeller +l’homme à lui, lorsque sa foi, déclinant de siècles en +siècles, seroit timide, chancelante et presque nulle; +lorsqu’éloigné de son origine, il finiroit par l’oublier; +lorsqu’accoutumé au grand spectacle de l’univers, il +cesseroit d’en être touché, et oseroit d’en méconnoître +l’Auteur. Les grandes découvertes successives +rafermissent, agrandissent l’idée de cet Être infini +dans l’esprit de l’homme. Chaque pas qu’on fait dans +la nature produit cet effet, en rapprochant du Créateur. +Une vérité nouvelle devient un grand miracle, +plus miracle, plus à la gloire du grand Être, que +ceux qu’on nous cite, parce que ceux-ci, lors même +qu’on les admet, ne sont que des coups d’éclat que +Dieu frappe immédiatement et rarement; au lieu que +dans les autres il se sert de l’homme même pour +découvrir et manifester ces merveilles incompréhensibles +de la nature, qui, opérées à <i>tout instant</i>, +exposées <i>en tout temps et pour tous les temps</i> à +sa <i>contemplation</i>, doivent rappeler incessamment +l’homme à son Créateur, non-seulement par le spec<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">Pg 58</a></span>tacle +actuel, mais encore par ce développement successif.</p> + +<p>Voilà ce que nos théologiens ignorans et vains +devroient nous apprendre. Le grand art est de lier +toujours la science et la nature, avec celle de la théologie, +et non de faire heurter sans cesse des choses +saintes et la raison, les croyans fidèles et les philosophes.</p> + +<p>Une des sources du discrédit où les livres saints +sont tombés <a href="#prug_2_1">(I)</a>, ce sont les interprétations forcées, +que notre amour-propre, si orgueilleux, si absurde, +si rapproché de notre misère a voulu donner à tous +les passages que nous ne pouvons expliquer. De là +sont nés les sens figurés, les idées singulières et +indécentes, les pratiques superstitieuses, les coutumes +bizarres, les décisions ridicules ou extravagantes +dont nous sommes inondés. Toutes les folies humaines +se sont étayées tour-à-tour des passages rebelles aux +interprètes, qui s’évertuent, s’obstinent et ne doutent +de rien; comme si l’Être suprême n’avoit pas pu +donner à l’homme des vérités, qu’il ne devoit connoître, +savoir, approfondir, que dans les <i>siècles à +venir</i>. Du moment où vous admettez que la Bible est +faite pour l’univers, songez que l’on fait aujourd’hui +bien des choses que l’on ignoroit il y a quarante +siècles et que dans quarante mille autres années, on +saura des faits que nous ignorons. Pourquoi donc +vouloir juger par anticipation? Les connoissances +sont graduelles et ne se développent que par une +marche insensible, que les révolutions des empires et +de la nature retardent ou ralentissent. Or l’intelligence +de la Bible, qui existe depuis un si grand +nombre de siècles, qu’il y a bien peu de choses à citer<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">Pg 59</a></span> +d’une aussi haute antiquité, demande peut-être encore +un long période d’efforts et de recherches.</p> + +<p>L’un des articles de la Genèse qui a singulièrement +aiguisé l’esprit humain <a href="#prug_2_2">(II)</a>, c’est le verset 27 du chapitre I:</p> + +<p>«Dieu créa <i>l’homme</i> à son image, il <i>les</i> créa mâle +et femelle.»</p> + +<p>Il est bien clair, il est bien évident que Dieu a créé +Adam androgyne; car au verset suivant (verset 28), +il dit à Adam: «Croissez et multipliez-vous; remplissez +la terre.»</p> + +<p>Ceci fut opéré le sixième jour; ce n’est que le septième +que Dieu créa la femme; ce que Dieu fit entre +la création de l’homme et celle de la femme est +immense. Il fit connoître à Adam tout ce qu’il avoit +créé: animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent +devant Adam.</p> + +<p>«Adam les nomma tous: et le nom qu’Adam +donna à chacun <a href="#prug_2_3">(III)</a> des animaux est son nom véritable.»<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23"></a><a href="#Footnote_23" class="fnanchor">23</a></p> + +<p>«Adam appela donc tous les animaux d’un +nom qui leur étoit propre, tant les oiseaux que les +bêtes, etc.»<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24"></a><a href="#Footnote_24" class="fnanchor">24</a></p> + +<p>Jusqu’ici la femme n’a point paru; elle est incréée; +Adam est toujours hermaphrodite. Il a pu croître seul +et se multiplier.</p> + +<p>Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a +pu réunir en lui les deux sexes, il suffit de réfléchir +sur ce que peuvent être ces jours dont l’Écriture +<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">Pg 60</a></span>parle; ces six jours de la création, ce <i>septième jour</i> +du repos, etc.</p> + +<p>On ne peut être que véritablement affligé, que presque +tous nos théologiens, tous nos mangeurs d’images +abusent de ce grand, de ce saint nom de Dieu; on est +blessé toutes les fois que l’homme le profane et qu’il +prostitue l’idée du premier Être, en la substituant à +celle du phantôme de ses opinions. Plus on pénètre +dans le sein de la nature, et plus on respecte profondément +son Auteur; mais un respect aveugle est +superstition; un respect éclairé est le seul qui convienne +à la vraie religion, et pour entendre sainement +les premiers faits que l’interprète Divin nous a transmis, +il faut, ainsi que l’observe l’éloquent Buffon, +recueillir avec soin ces rayons échappés de la lumière +céleste. Loin d’offusquer la vérité, ils ne peuvent qu’y +ajouter un nouveau degré de splendeur.</p> + +<p>Cela posé, que peut-on entendre par les six jours +que Moïse désigne si précisément, en les comptant +les uns après les autres, sinon <i>six espaces de temps</i>, +six <i>intervalles</i> de durée? Ces espaces de temps indiqués +par le nom de <i>jours</i>, faute d’autres expressions, +ne peuvent avoir aucun rapport avec nos jours +actuels, puisqu’il s’est passé successivement trois de +<i>ces jours</i> avant que le soleil ait été créé. Ces jours +n’étoient donc pas semblables aux nôtres, et Moyse +l’indique clairement en les comptant du <i>soir au +matin</i>; au lieu que les jours solaires se comptent et +doivent se compter du <i>matin au soir</i>. Ces six jours +n’étoient donc ni semblables aux nôtres, ni égaux +entr’eux; ils étoient proportionnés à l’ouvrage. Ce ne +sont donc que <i>six espaces de tems</i>. Donc Adam ayant +été créé hermaphrodite le sixième jour, et la femme<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">Pg 61</a></span> +n’ayant été produite qu’à <i>la fin du septième</i>, Adam a +pu procréer en lui-même et par lui-même tout le +tems qu’il a plu à Dieu de placer entre ces deux +époques.</p> + +<p>Cet état d’androgénéité n’a pas été inconnu aux +philosophes du paganisme, à ses mythologues, ni +aux rabbins. Ceux-ci ont prétendu qu’Adam fut créé +homme d’un côté, femme de l’autre; composé de deux +corps que Dieu ne fit que séparer. Ceux-là, comme +Platon, l’ont fait de figure ronde, d’une force extraordinaire; +aussi la race qui en provint voulut déclarer +la guerre aux dieux.—Jupiter, irrité, les voulut +détruire.—Mais il se contenta d’affaiblir l’homme en +le dédoublant, et Apollon étendit la peau qu’il noua au +nombril... De là le penchant qui entraîne un sexe vers +l’autre par l’ardeur qu’ont les deux moitiés pour se +rejoindre et l’inconstance humaine, par la difficulté +qu’a chaque moitié de rencontrer sa correspondante. +Une femme nous paroît-elle aimable? nous la prenons +pour cette moitié avec laquelle nous n’eussions fait +qu’un tout; le cœur nous dit: la voilà, c’est elle; +mais à l’épreuve, hélas! trop souvent ce ne l’est point.</p> + +<p>C’est sans doute d’après quelques-unes de ces idées +que les Basilitiens et les Carpocratiens prétendirent +que nous naissions dans l’état de nature innocente, +tels qu’Adam au moment de la création, et par conséquent +devant imiter sa nudité. Ils détestoient le +mariage, soutenoient que l’union conjugale n’auroit +jamais eu lieu sur la terre sans le péché; regardoient +la jouissance des femmes en commun comme un +privilège de leur rétablissement dans la justice +originelle, et pratiquoient leurs dogmes dans un +superbe temple souterrain, échauffé par des poëles,<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">Pg 62</a></span> +dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes; +là, tout leur étoit permis, jusqu’aux unions que nous +nommons adultère et inceste, dès que l’ancien ou le +chef de leur société avoit prononcé ces paroles de la +Genèse: <i>Croissez et multipliez</i>.</p> + +<p>Tranchelin renouvela cette secte dans le douzième +siècle; il prêchoit ouvertement que la fornication et +l’adultère étoient des actions méritoires; et les plus +fameux d’entre ces sectaires furent appellés les +<i>Turlupins</i> en Savoie. Plusieurs savans font remonter +l’origine de ces sectes à Muacha mère d’Afa, roi de +Juda, grande prêtresse de Priape: c’est dater de loin, +comme on voit.</p> + +<p>Cette double vertu d’Adam paroît encore avoir été +indiquée dans la fable de Narcisse qui, épris de +l’amour de lui-même, veut jouir de son image, et +finit par s’assoupir en échouant à l’ouvrage<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25"></a><a href="#Footnote_25" class="fnanchor">25</a>.</p> + +<p>Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les +jouissances contre notre nature actuelle, ont donné +lieu à une grande question; à savoir: <i>an imperforata +mulier possit concipere?</i> «Si une fille +imperforée peut se marier?»</p> + +<p>On conçoit que les PP. Cucufe et Tournemine, +savans jésuites, ont approfondi cette question, et +qu’ils ont été pour l’affirmative; l’œuvre de Dieu, +disent-ils, ne peut en aucun cas exister d’une manière +contraire aux fins de la nature; une fille privée de la +vulve en apparence, doit donc trouver dans l’anus +<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">Pg 63</a></span> +des ressources pour remplir le vœu de la reproduction, +la première et la plus inséparable des +fonctions de notre existence.</p> + +<p>Cucufe et Tournemine ont été attaqués; cela devoit +être; mais le savant Sanchez <a href="#prug_2_4">(IV)</a>, Espagnol, qui a +étudié trente ans de sa vie ces questions <i>assis sur un +siège de marbre</i>, qui ne mangeoit jamais ni poivre, +ni sel, ni vinaigre, et qui, quand il étoit à table pour +dîner, tenoit toujours ses pieds en l’air<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26"></a><a href="#Footnote_26" class="fnanchor">26</a>, Sanchez a +défendu ses confrères avec une éloquence dont on ne +croiroit pas une pareille matière susceptible. Néanmoins +la jalousie contre les jésuites a été si puissante, +que les papes ont fait un cas réservé aux jeunes filles +qui tenteroient cette voie faute d’autres; jusqu’à ce +que Benoît XIV, éclairé par les découvertes de la +faculté de chirurgie de Paris, a levé le cas réservé, et +permis l’usage de la <i>parte-poste</i> dans le sens des +pères Cucufe et Tournemine.</p> + +<p>En effet, M. Louis, secrétaire perpétuel de l’académie +de chirurgie, a soutenu, en 1755, la question sur +les bancs; il a prouvé que les anélytroïdes pouvoient +concevoir, et des faits consignés dans sa thèse, imprimée +avec privilège, le démontre. Malgré cette +authenticité le parlement ne manqua pas de dénoncer +la thèse de M. Louis, comme contraire aux bonnes +mœurs. Il fallut que ce grand et non moins ingénieux +et malin chirurgien recourût" aux casuites à la +<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">Pg 64</a></span>Sorbonne; alors il montra facilement que le parlement +prononçoit sur une question, qui n’est pas plus +de sa compétence que l’émétique. Et le parlement ne +donna aucune suite à la dénonciation.</p> + +<p>Il est résulté de tout cela une vérité très-importante +pour la propagation de l’espèce humaine, et non +moins singulière pour le commun des lecteurs: c’est +que beaucoup de jeunes femmes stériles sont autorisées, +et doivent même en conscience tenter les deux +voies, jusqu’à ce qu’elles se soient assurées de la +véritable route que le Créateur a mise en elles.</p> + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">Pg 65</a></span></p> + +<h3>L’ISCHA</h3> + +<p>Marie Schurmann a proposé ce problême: <i>L’étude +des lettres convient-elle à une femme?</i></p> + +<p>Schurmann soutient l’affirmative, veut que la +femme n’excepte aucune science, pas même la théologie, +et prétend que le beau sexe doit embrasser la +science universelle, parce que l’étude donne une +sagesse qu’on n’achète point par les secours dangereux +de l’expérience; et que lors même qu’il en coûteroît +quelque chose à l’innocence, il seroit à propos de +passer pardessus de certaines réserves, en faveur de +cette prudence précoce, qui d’ailleurs se trouvera +fécondée par l’étude, dont les méditations affoiblissent +ou redressent les penchans vicieux, et diminuent +le danger des occasions.</p> + +<p>L’éducation des femmes est si négligée chez tous +les peuples, même chez ceux qui passent pour les +plus policés, qu’il est bien étonnant qu’on en compte +un aussi grand nombre de célèbres par leur érudition +et leurs ouvrages. Depuis le livre des femmes illustres +de Boccace, jusqu’aux énormes <i>in-4<sup>o</sup></i> du minime +Hilarion Coste, nous avons en ce genre un grand +nombre de nomenclatures; et Wolf a donné un<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">Pg 66</a></span> +catalogue des femmes célèbres, à la suite des fragmens +des illustres Grecques, qui ont écrit en prose<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27"></a><a href="#Footnote_27" class="fnanchor">27</a>. Les +Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de +l’Europe moderne ont eu des femmes savantes.</p> + +<p>Il est donc étonnant que divers préjugés contre la +perfectibilité des femmes se soient établis sur le +prétendu rapport de <i>l’excellence de l’homme sur la +femme</i>. Plus on approfondit ce fait si singulier (car +il l’est infiniment que l’objet de l’adoration des +hommes soit par-tout leur esclave), plus on remarque +qu’il est principalement fondé sur le droit du plus +fort, l’influence des systèmes politiques, et sur-tout +celle des religions; car le christianisme est la seule +qui conserve à la femme, d’une manière nette et +précise, tous les droits de l’égalité.</p> + +<p>Je n’ai nulle envie de recommencer les discussions +que Pozzo a peu galamment appelées paradoxes +dans son ouvrage intitulé: <i>La femme meilleure que +l’homme</i>. Mais il est si naturel, quand on considere le +prix de ce don du ciel qu’on appelle la beauté, de se +pénétrer de cette vive et touchante image, qu’on en +devient bientôt enthousiaste: et lorsqu’on lit ensuite +les livres saints, on n’est plus étonné que la femme +soit le complément des œuvres de Dieu; qu’il ne +l’ait produite qu’après tout ce qui existe; comme s’il +avoit voulu annoncer qu’il alloit clore son ouvrage +sublime par le chef-d’œuvre de la création. C’est dans +ce point de vue, plus religieux que philosophique +peut-être, que je veux considérer la femme.</p> + +<p>Ce n’est pas avec impétuosité que l’univers a été +<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">Pg 67</a></span>créé. Il a été fait à plusieurs fois, afin que son merveilleux +ensemble prouvât que si la volonté seule du +grand Être étoit la règle, il étoit le Maître de la +matière, du temps, de l’action et de l’entreprise. +L’éternel Géomètre agit sans nécessité, comme sans +besoin; il n’est jamais ni contraint, ni embarrassé. +On voit, pendant les six espaces de la création, qu’il +tourne, façonne, meut la matiere sans peine, sans +efforts; et quand une chose dépend d’une autre, +quand, par exemple, la naissance et l’accroissement +des plantes dépendent de la chaleur du soleil, ce +n’est que pour indiquer la liaison de toutes les parties +de l’univers, et développer sa sagesse par ce merveilleux +enchaînement.</p> + +<p>Mais tout ce qu’enseigne la Bible sur la création de +l’univers n’est rien en comparaison de ce qu’elle dit +sur la production du premier être raisonnable. Jusqu’ici +tout a été fait à commandement; mais quand +il s’agit de créer l’homme, le système change, et le +langage avec lui. Ce n’est plus cette parole impérieuse +et subite; c’est une parole plus réfléchie et plus douce, +quoique moins efficace; Dieu tient un conseil en lui-même, +comme pour faire voir qu’il va produire un +ouvrage qui surpassera tout ce qu’il a créé jusqu’alors. +<i>Faisons l’homme</i>, dit-il. Il est évident que Dieu +parle à lui-même. C’est une chose inouïe dans toute +la Bible, qu’aucun autre que Dieu ait parlé de lui-même +en nombre pluriel: <i>Faisons</i>. Dans toute l’écriture, +Dieu ne parle ainsi que deux ou trois fois; et +ce langage extraordinaire ne commence à paroître +que lorsqu’il s’agit de l’homme.</p> + +<p>Cette création faite, il se passe un temps considérable +avant que ce nouvel être, à double sexe, reçoive<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">Pg 68</a></span> +le souffe de vie; ce n’est qu’à la septième époque. +Adam a existé longtemps dans l’état de pure nature, +et n’ayant que l’instinct des animaux; mais quand +le souffle lui fut inspiré, Adam se trouvant le roi +de la terre, il usa de sa raison, et <i>nomma toutes +choses</i>.</p> + +<p>Voilà donc deux créations bien distinctes: celle de +l’homme, celle de son esprit; et c’est ici seulement +que paroît la femme. Elle n’est pas créée du néant +comme tout ce qui a précédé; elle sort de ce qui existoit +de plus parfait; il ne restoit plus rien à créer; +Dieu extrait d’Adam le plus pur de son essence, pour +embellir la terre de l’être le plus parfait qui eut +encore paru; de celui qui complétoit l’œuvre sublime +de la création.</p> + +<p>Le mot dont le législateur hébreu se sert pour +exprimer cet être, revient à <i>virago</i><a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28"></a><a href="#Footnote_28" class="fnanchor">28</a>, que le François +ne peut pas traduire, que le mot <i>femme</i> n’exprime +point, et qui ne peut se sentir que par l’idée +de <i>puissance de l’homme</i>. Car <i>vir</i> signifie homme, +et <i>ago</i> j’agis. Autrefois on disoit <i>vira</i><a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29"></a><a href="#Footnote_29" class="fnanchor">29</a>, et non +<i>virago</i>. Mais les Septante ont prétendu que par le +mot <i>vira</i> le sens de l’hébreu n’étoit pas rendu, ils ont +ajouté <i>ago</i><a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30"></a><a href="#Footnote_30" class="fnanchor">30</a>.</p> + +<p>Je ne m’étonne donc point que Schurmann relève +autant la condition du beau sexe, et s’indigne contre +les sectes qui la dépriment. La parabole dont l’écriture +se sert en formant la femme de la côte d’Adam, +<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">Pg 69</a></span>n’a d’autre objet que celui de montrer que cette +nouvelle créature ne fera qu’un avec la personne +de son mari, qu’elle est son âme et son tout. La +tyrannie du sexe fort a pu seule altérer ces notions +d’égalité.</p> + +<p>Ces notions furent bien distinctes dans le paganisme, +puisque les anciens associèrent les deux sexes +à la divinité: voilà ce qui est bien constaté indépendamment +de tout système sur la mythologie. Si les +païens mettoient l’homme dès le moment de sa naissance +sous la garde de la puissance, de la fortune, de +l’amour et de la nécessité, car c’est là ce que veulent +dire <i>Dynamis, Tyché, Eros et Ananché</i>, ce n’étoit +probablement qu’une allégorie ingénieuse pour exprimer +notre condition: car nous passons notre vie à +commander, à obéir, à désirer et à poursuivre. Autrement, +c’eût été confier l’homme à des guides bien +extravagans; car la puissance est la mère des injustices, +la fortune celle des caprices; la nécessité produit +les forfaits, et l’amour est rarement d’accord +avec la raison.</p> + +<p>Mais quelque enveloppés que puissent être les +dogmes du paganisme, il n’y a point de doutes sur +la réalité du culte des divinités principales, et celui +de Junon, femme et sœur du maître des dieux, fut +un des plus universels et des plus révérés. Cette épithete +de <i>femme</i> et de <i>sœur</i> montre assez sa toute-puissance: +celle qui donne les loix peut les enfreindre. +Ce secret célèbre et non moins commode de recouvrer +sa virginité en se baignant dans la fontaine Canathus +au Péloponese, étoit une preuve des plus frappantes +de ce pouvoir qui légitime tout chez les dieux, +comme chez les hommes. Le tableau des vengeances<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">Pg 70</a></span> +de Junon, exposé sans cesse sur les théâtres, propageoit +la terreur qu’inspiroit cette formidable déesse. +L’Europe, l’Asie, l’Afrique, les peuples barbares<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31"></a><a href="#Footnote_31" class="fnanchor">31</a> +comme les policés, l’honorèrent et la craignirent à +l’envi. On la regardoit comme une reine ambitieuse, +fière, jalouse, partageant le gouvernement du monde +avec son époux, assistant à tous ses conseils, et +redoutée de lui-même.</p> + +<p>Un hommage si universel qui n’est pas sans doute +le plus flatteur que l’on ait rendu à la beauté faite +pour séduire et non pour effrayer, prouve du moins +que dans les idées des premiers hommes le trône du +monde fut partagé entre les deux sexes<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32"></a><a href="#Footnote_32" class="fnanchor">32</a>. Un écrivain +illustre, du siècle passé, a été plus loin; il n’a +pas fait difficulté de dire que cette prééminence de +Junon sur les autres dieux étoit la véritable force +d’où provenoient les excès d’adoration où des chrétiens +sont tombés envers la sainte Vierge. Erasme +lui-même a prétendu que la coutume de saluer la +Vierge en chaire, après l’exorde du sermon, venoit +des anciens. En général, les hommes cherchent à +joindre aux idées spirituelles du culte, des idées sensibles +qui les flattent, et qui bientôt après étouffent +les premières. Ils rapportent, et sont bien forcés de +rapporter tout à leurs idées; puisqu’ils ne peuvent +<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">Pg 71</a></span>saisir qu’en raison de ces idées; or ils savent qu’en +tout pays on ne tire de la boue et de l’affection des +rois rien autre chose que ce qu’ont résolu leurs +ministres; ils croient Dieu bon, mais mené, et envisagent +la cour céleste sur le modèle des autres. De là +le culte de la Vierge bien plus approprié à l’esprit +humain que celui du grand Être; aussi inexplicable +qu’incompréhensible.</p> + +<p>Aussi lorsque le peuple d’Éphese eut appris que +les pères du concile avoient décidé que l’on pourroit +appeler la Vierge <i>Sainte</i>, il fut transporté de joie. +Dès-lors on rendit à la Mère de Dieu des hommages +singuliers; toutes les aumônes furent pour elle, et +J.-C. n’eut plus d’offrandes. Cette ferveur n’a jamais +cessé entièrement. Il y a en France trente-trois +cathédrales dédiées à la Vierge, et trois métropolitaines. +Louis XIII lui consacra sa personne, sa +famille, son royaume. A la naissance de Louis XIV +il envoya le poids de l’enfant en or à Notre-Dame +de Lorette, qu’on peut, sans impiété, croire s’être +très-peu mêlée de la grossesse d’Anne d’Autriche.</p> + +<p>Quelque chose de plus singulier que tout cela, +c’est que dans le second siècle de l’église, on fit le +Saint-Esprit du sexe féminin. En effet, <i>rouats +touach</i>, qui en hébreu veut dire <i>esprit</i>, est féminin, +et ceux qui furent de ce sentiment s’appelèrent les +<i>Eliésaïtes</i>.</p> + +<p>Sans donner aucun prix à cette opinion erronée, +je remarquerai que les Juifs n’ont jamais eu d’idées +du mystère de la Trinité. Les apôtres mêmes ont été +fortement persuadés du dogme de l’unité de Dieu +sans modifications; ce n’est que dans les derniers +momens que J.-C. leur a révélé ce mystère. Or, quand<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">Pg 72</a></span> +Dieu a voulu envoyer sur la terre l’une des trois personnes +de la Trinité, il pouvoit l’envoyer sans l’incarner; +il pouvoit envoyer la personne du Père, ou +du Saint-Esprit, comme du Fils; il pouvoit l’incarner +dans un homme comme dans une fille. Le choix divin +semble une sorte de préférence ou d’attention pour +la femme. J.-C. a eu une mère, il n’a point eu de +père. La première personne à qui il parla fut la +Samaritaine; la première à laquelle il se montra +après sa résurrection fut Marie-Madeleine, etc. <a href="#prug_3_1">(I)</a>. +Enfin, le Sauveur a toujours eu pour les femmes une +prédilection bien honorable à leur sexe.</p> + +<p>Mais l’hommage vraiment flatteur pour lui, l’invention +vraiment utile pour les sociétés, seroit que +l’on trouvât les moyens les plus propres à rendre +la beauté, la récompense de la vertu, à l’en animer +elle-même, pour que tous les hommes fussent excités +à faire le bien de leurs frères, et par les plaisirs de +l’âme et par ceux des sens, pour que toutes les facultés +dont l’Être suprême a doué notre espèce, concourussent +à nous faire aimer les justes et bienfaisantes +loix. Il n’est pas absolument impossible d’arriver un +jour à ce but, si vivement désiré par le patriotisme, +par la sagesse, par la raison; mais Dieu, combien +nous en sommes loin encore!</p> + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">Pg 73</a></span></p> + +<h3>LA TROPOÏDE</h3> + +<p>La dépravation des mœurs, la corruption du cœur +humain, les égaremens de l’esprit de l’homme sont +des textes tellement rebattus par nos rigoristes, que +l’on croiroit que le siècle actuel est l’abomination de +la désolation; car la langue françoise ne fournit aucune +expression énergique que nos sermoneurs ne +nous prodiguent. Cependant si l’on veut jeter un +coup-d’œil impartial sur les siècles passés, sur ceux-là +même qu’on nous offre pour modèles, je doute que +l’on trouve beaucoup à regretter. Nos manières et nos +mœurs, par exemple, valent bien celles du peuple de +Dieu; et je ne sais ce que diroient nos déclamateurs, +s’ils voyoient parmi nous une corruption aussi sale +que celle qui se rapproche du beau siècle des patriarches.</p> + +<p>Je veux que les loix de Moïse aient été sages, justes, +bienfaisantes; mais ces loix assises sur le tabernacle +et dont le but paroît avoir été de lier la société des +Hébreux entr’eux par la société de l’homme avec +Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple élu, +chéri, préféré, étoit bien plus infirme que tout autre, +comme nous le montrerons dans la suite de cet +article.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">Pg 74</a></span></p> + +<p>On ne réfléchit point assez que tout est relatif. +Aucun établissement ne peut marcher selon l’esprit de +son institution, s’il n’est dirigé par la loi du devoir, +qui n’est autre chose que le sentiment de ce devoir. +Le véritable ressort de l’autorité est dans l’opinion et +dans le cœur des sujets; d’où il suit que rien ne peut +suppléer aux mœurs pour le maintien du gouvernement: +il n’y a que les gens de bien qui sachent administrer +les loix; mais il n’y a que les honnêtes gens +qui sachent véritablement leur obéir. Car outre qu’il +est très-facile de les éluder, outre que ceux dont elles +sont l’unique conscience sont très loin de la vertu et +même de la probité, celui qui brave les remords sait +braver les supplices, châtimens bien moins longs que +le premier, auquel on peut d’ailleurs toujours espérer +d’échapper. Mais quand l’espoir de l’impunité suffit +pour encourager à enfreindre la loi, ou quand on est +content pourvu qu’on l’ait éludée, l’intérêt général +n’est plus celui de personne, et tous les intérêts particuliers +se réunissent contre lui; les vices ont alors +infiniment plus de force pour énerver les loix, que les +loix pour réprimer les vices. On finit par n’obéir au +législateur qu’en apparence. A cette époque, les meilleures +loix sont les plus funestes, puisque si elles +n’existoient pas, elles seroient une ressource que l’on +auroit encore. Foible ressource cependant! Car les +loix plus multipliées sont plus méprisées et de nouveaux +surveillans deviennent autant de nouveaux +infracteurs.</p> + +<p>L’influence des loix est donc toujours proportionnelle +à celle des mœurs; c’est une vérité connue et +incontestable; mais ce mot de <i>mœurs</i> est bien vague +et demanderoit une définition.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">Pg 75</a></span></p> + +<p>Les mœurs sont et doivent être très variables d’une +contrée à l’autre, absolument relatives à l’esprit national +et à la nature du gouvernement. Le caractère des +administrateurs y influe beaucoup aussi, et c’est dans +tous ces rapports qu’il faut les envisager. Si le prix +de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si +les hommes vils sont accrédités, les dignités prostituées, +le pouvoir ravalé par ses dispensateurs, les +honneurs déshonorés, il est certain que la contagion +gagnera tous les jours, que le peuple s’écriera en +gémissant: <i>mes maux ne viennent que de ceux que +je paie pour m’en garantir</i>: et que pour s’étourdir il +se précipitera dans la corruption que l’on provoquera +de toutes parts pour étouffer ses murmures.</p> + +<p>Si au contraire les dépositaires de l’autorité dédaignent +l’art ténébreux de la corruption et n’attendent +leurs succès que de leurs efforts, et la faveur publique +que de leurs succès, les mœurs seront bonnes et suppléeront +au génie du chef; car plus <i>l’esprit public</i> a +de ressorts et moins les talens sont nécessaires. L’ambition +même est mieux servie par le devoir que par +l’usurpation, et le peuple, convaincu que ses chefs ne +travaillent que pour son bonheur, les dispense par sa +docilité de travailler à l’affermissement du pouvoir.</p> + +<p>J’ai dit que les mœurs devoient être relatives à la +nature du gouvernement; c’est donc encore sous ce +point de vue qu’il faut en juger. En effet, dans une +république qui ne peut subsister que par l’économie, +la simplicité, la frugalité, la tolérance, l’esprit d’ordre, +d’intérêt, d’avarice même, doit dominer, et l’État sera +en danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre +les mœurs.</p> + +<p>Dans une monarchie limitée, au contraire, la liberté<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">Pg 76</a></span> +sera regardée comme un si grand bien, et comme un +bien toujours si menacé que toute guerre, toute opération +entreprise pour la soutenir, pour étendre ou +défendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de +contradicteurs. Le peuple sera fier, généreux, opiniâtre; +et la débauche et le luxe le plus effréné n’énerveront +pas l’esprit public.</p> + +<p>Dans une monarchie très absolue, qui seroit le plus +sévère, le plus complet des despotismes, si le beau +sexe n’y donnoit pas le ton; la galanterie, le goût de +tous les plaisirs, de toutes les frivolités est tout naturellement +et sans danger le caractère national; et les +déclamations vagues sur ces imperfections morales +sont vides de sens.</p> + +<p>Ceci posé, examinons rapidement si nos mœurs et +quelques-uns de nos usages comparés avec ceux de +plusieurs grands peuples, doivent paroître si détestables<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33"></a><a href="#Footnote_33" class="fnanchor">33</a>.</p> + +<p>On voit au premier coup d’œil dans le lévitique à +quel degré le peuple juif étoit corrompu. On sait que +ce mot <i>lévitique</i> vient de <i>Lévi</i>, qui étoit le nom de la +tribu séparée des autres, comme étant spécialement +consacrée au culte; d’où sont venus les lévites ou +prêtres, et l’habillement d’aujourd’hui qui porte ce +nom, sans être un monument bien authentique de +notre piété. Moïse traite dans ce livre des consécrations, +des sacrifices, de l’impureté du peuple, du +culte, des vœux, etc.</p> + +<p>J’observerai en passant que la forme de la consécration +chez les Hébreux étoit singulière. Moïse fit +<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">Pg 77</a></span>son frère Aaron grand-prêtre. Pour cet effet il égorgea +un bélier, trempa son doigt dans le sang, en mit sur +l’extrémité de l’oreille droite d’Aaron et sur ses pouces +droits. Si l’on voyoit aujourd’hui le cardinal de Rohan +consacrer dans la chapelle l’évêque de Senlis, et lui +porter avec le doigt du sang tout chaud sur le bout +de l’oreille<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34"></a><a href="#Footnote_34" class="fnanchor">34</a>, on ne pourroit guère s’empêcher de se +rappeler la gravure de l’abbé Dubois sous la régence; +on le voyoit à genoux aux pieds d’une fille qui prenoit +de ce sale écoulement qui affligent les femmes tous les +mois, pour lui en rougir la calotte et le faire cardinal.</p> + +<p>Tout le chapitre XV du lévitique ne roule que sur +la gonorrhée à laquelle les Hébreux étoient fort sujets. +La gonorrhée et la lèpre n’étoient pas leurs +moins désagréables impuretés: et ils en avoient assez +de réelles, sans en créer tant d’imaginaires. Par +exemple, une femme étoit plus impure pour avoir +mis au monde une fille plutôt qu’un garçon<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35"></a><a href="#Footnote_35" class="fnanchor">35</a>. Voilà +une singularité aussi peu raisonnable que bizarre.</p> + +<p>Les Hébreux forniquoient avec les démons sous la +forme des chèvres<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36"></a><a href="#Footnote_36" class="fnanchor">36</a>; ces démons mal appris usoient +là d’une vilaine métamorphose.</p> + +<p>Un fils couchoit avec sa mère et prêtoit <i>main-forte</i> +à son père<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37"></a><a href="#Footnote_37" class="fnanchor">37</a>: nous ne portons pas encore à ce degré +l’amour filial. Un frère voyoit sans scrupule sa sœur +dans la plus profonde intimité<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38"></a><a href="#Footnote_38" class="fnanchor">38</a>.</p> + +<p>Un grand-père habitoit avec sa petite-fille<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39"></a><a href="#Footnote_39" class="fnanchor">39</a>. Ce +qui n’étoit pas très-anacréontique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">Pg 78</a></span></p> + +<p>On couchoit avec sa tante<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40"></a><a href="#Footnote_40" class="fnanchor">40</a>, avec sa bru<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41"></a><a href="#Footnote_41" class="fnanchor">41</a>, avec +sa belle-sœur<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42"></a><a href="#Footnote_42" class="fnanchor">42</a>, ce n’étoient là que peccadilles; +enfin on jouissoit de sa propre fille<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43"></a><a href="#Footnote_43" class="fnanchor">43</a>.</p> + +<p>Les hommes se polluoient devant la statue de Moloch<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44"></a><a href="#Footnote_44" class="fnanchor">44</a>, +puis on trouva que cette semence inanimée +n’étoit pas digne de la statue; on finit par lui offrir en +sacrifice l’enfant tout venu.</p> + +<p>Les hommes se servoient de femmes entr’eux<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45"></a><a href="#Footnote_45" class="fnanchor">45</a> +comme les pages du régent.</p> + +<p>Ils usoient de toutes les bêtes<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46"></a><a href="#Footnote_46" class="fnanchor">46</a> et le beau sexe se +faisoit servir par les ânes, les mulets, etc.<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47"></a><a href="#Footnote_47" class="fnanchor">47</a>. Ce qui +étoit d’autant plus mal-honnête que l’on paroissoit +avoir formé la tribu des prêtres de manière à intéresser +les femmes mal pourvues. On ne recevoit point +lévites les boiteux, les bossus, les chassieux, les +lépreux; ceux qui avoient le nez trop petit, tors, etc., +il falloit un beau nez<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48"></a><a href="#Footnote_48" class="fnanchor">48</a>.</p> + +<p>On voit par cet échantillon ce qu’étoient les mœurs +du peuple de Dieu; il est certain qu’on ne peut les +comparer à nos manières. Mais il ne me paroît pas +que d’après cette esquisse d’un parallèle, qu’on pourroit +pousser beaucoup, plus loin, il y ait tant à se +récrier sur ce qui se passe de nos jours.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">Pg 79</a></span></p> + +<p>Les esprits forts ne sont guère moins exagérateurs +en parlant de nos coutumes superstitieuses, que les +prédicateurs en invectivant contre nos vices. Nous +avons le triste avantage de n’avoir été surpassés par +aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais +les délires de la superstition ont été portés plus loin +dans d’autres religions.</p> + +<p>On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui +sur une natte attendent en l’air que la lumière céleste +vienne investir leur ame. On ne voit point d’énergumenes +prosternés qui frappent du front contre terre +pour en faire sortir l’abondance; de pénitens immobiles +et muets comme la statue devant laquelle ils +s’humilient. On n’y voit point étaler ce que la pudeur +cache, sous le prétexte que Dieu ne rougit pas de sa +ressemblance; ou se voiler jusqu’au visage, comme +si l’ouvrier avait horreur de son ouvrage; nous ne +tournons point le dos au midi à cause du vent du +démon; nous n’étendons pas les bras à l’orient pour +y découvrir la face rayonnante de la divinité; nous +n’appercevons pas, du moins en public, de jeunes +filles en pleurs meurtrir leurs attraits innocens, pour +appaiser la concupiscence, par des moyens qui le plus +souvent la provoquent; d’autres étalant leurs plus +secrets appas attendre et solliciter dans la posture la +plus voluptueuse les approches de la divinité; de +jeunes hommes pour amortir leurs sens s’attacher +aux parties naturelles un anneau proportionné à +leurs forces; quelques-uns arrêter la tentation par +l’opération d’Origène, et suspendre à l’autel les +dépouilles de cet horrible sacrifice... Nous sommes +assurément bien éloignés de tous ces écarts.</p> + +<p>Que diroient nos déclamateurs, si des bois sacrés<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">Pg 80</a></span> +plantés auprès de nos églises comme autour de leurs +temples, étoient le théatre de toutes les débauches? +si l’on obligeoit nos femmes à se prostituer, au moins +une fois, en l’honneur de la divinité? Et l’on peut +juger si la dévotion naturelle au beau sexe lui permettoit, +au tems ou c’étoit la coutume, de s’en +tenir là.</p> + +<p>S. Augustin rapporte, dans sa Cité de Dieu<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49"></a><a href="#Footnote_49" class="fnanchor">49</a>, +que l’on voyait au Capitole des femmes qui se destinoient +aux plaisirs de la divinité dont elles devenoient +communément enceintes; il se peut que chez +nous aussi plus d’un prêtre desserve plus d’un autel; +mais du moins il ne se déguise pas en dieu. L’illustre +père de l’église que je viens de citer ajoute dans le +même ouvrages plusieurs détails qui prouvent, que si +la religion couvre chez les modernes bien des séductions, +le culte des anciens n’étoit pas du moins aussi +décent que le nôtre. En Italie, dit-il, et surtout à +Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portoit en +procession des membres virils sur lesquels la matrone +la plus respectable mettoit une couronne. Les fêtes +d’Isis étoient tout aussi décentes.</p> + +<p>S. Augustin donne au même endroit une longue +énumération des divinités qui présidoient au mariage. +Quand la fille avoit engagé sa foi, les matrones la +conduisoient au dieu Priape <a href="#prug_4_1">(I)</a> dont on connoît les +propriété surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune +mariée sur le membre énorme du dieu: là on ôtoit +sa ceinture et l’on invoquoit la déesse <i>Virginiensis</i>. Le +dieu <i>Subigus</i> soumettoit la fille aux transports du +mari. La déesse <i>Préma</i> la contenoit sous lui pour +<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">Pg 81</a></span>empêcher qu’elle ne remuât trop. (On voit que tout +étoit prévu, et que les filles romaines étoient bien +disposées.) Enfin venoit la déesse <i>Pertunda</i>, ce qui +revient à Perforatrice, dont l’emploi, dit S. Augustin, +étoit d’ouvrir à l’homme le sentier de la volupté. +Heureusement cette fonction étoit donnée à une divinité +femelle; car, comme le remarque très judicieusement +l’évêque d’Hippone, le mari n’auroit pas +souffert volontiers qu’un dieu lui rendît ce service, et +qu’il lui donnât du secours dans un endroit où trop +souvent il n’en a pas besoin.</p> + +<p>Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins +décentes que celles-là? Et pourquoi exagérer nos torts +et nos foiblesses? Pourquoi porter la terreur dans +l’âme des jeunes filles, et la méfiance dans celle des +maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier? +Ces bons casuistes sont plus accommodans que +cela! Lisez entre tant d’autres le jésuite Filliutius, +qui a discuté avec une extrême sagacité jusqu’à quel +degré peuvent se porter les attouchements voluptueux, +sans devenir criminels. Il décide, par exemple, qu’un +mari a beaucoup moins à se plaindre, lorsque sa +femme s’abandonne à un étranger d’une manière +contraire à la nature, que quand elle commet simplement +avec lui un adultère et fait le péché comme +Dieu le commande; <i>parce que</i>, dit Filliutius, <i>de la +premiere façon on ne touche pas au vase légitime, +sur lequel seul l’époux a des droits exclusifs</i>... O +qu’un esprit de paix est un précieux don du ciel!</p> + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">Pg 83</a></span></p> + +<h3>LE THALABA</h3> + +<p>Un des plus beaux monumens de la sagesse des +anciens, est leur gymnastique <a href="#prug_5_1">(I)</a>. C’est par-là sur-tout +qu’ils paraissent avoir été plus curieux de prévenir +que de punir. Grande science en politique! Les ennemis, +disoient les Athéniens, sont faits pour punir les +crimes, les citoyens, pour maintenir les mœurs. De là +l’attention prévoyante et salutaire sur l’éducation de +la jeunesse. La premiere explosion des passions et +leur fougue donnent à cet âge impétueux les plus +fortes secousses; il lui faut une éducation mâle, +mais dont l’âpreté soit adoucie par de certains plaisirs, +analogues au grand objet de former des hommes. Or, +il n’y a que les exercices du corps, où se trouve cet +heureux mélange de travail et d’agrément, dont la +partie constante occupe, amuse, fortifie le corps et +par conséquent l’âme.</p> + +<p>Dans les pays où les fortunes sont très-inégales, les +dernières classes de la société sont toujours assez +stimulées par le besoin, pour ne pas redouter l’engourdissement +de l’oisiveté et la mollesse qui en est la +suite. Mais les riches en sont presqu’inévitablement +la proie, si une institution universelle et publique ne +les soumet pas à une éducation active, qui soit un<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">Pg 84</a></span> +foyer continuel d’émulation, et une digue contre ce +qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs +abus, tend sans cesse à énerver. Les sentimens énergiques +et généreux germent rarement dans des corps +affoiblis, et l’âme d’un Spartiate seroit bien mal logée +dans le corps d’un Sybarite. Aussi tous les peuples +féconds en héros ont été ceux dont l’éducation martiale, +les institutions fortes, la gymnastique perfectionnée +et dirigée selon les vues politiques du gouvernement, +aiguisoient l’émulation et la vigueur.</p> + +<p>Ces institutions précieuses sont presqu’oubliées +aujourd’hui. A Paris, par exemple, il y a bien +quarante mille filles enregistrées à la police pour +éduquer la jeunesse; mais il n’y a pas dans cette +immense capitale une seule bonne académie où l’on +puisse apprendre à monter à cheval; aucun exercice, +si ce n’est l’escrime, la danse et la paume, n’y sont +pratiqués, et nous avons su rendre ceux-là assez +nuisibles. Il suit de là et de bien d’autres causes, que +je ne prétends point énumérer, que nos passions, ou +plutôt nos désirs et nos goûts (car nous n’avons guère +de passions) l’emportent, et de beaucoup, sur toute +vertu morale.</p> + +<p>Parmi ces désirs, le plus violent sans doute est celui +qui porte un sexe vers l’autre. Cet appétit nous est +commun avec tout ce qui est créé, animé ou non +animé. La nature a veillé en mère tendre et prévoyante, +à la conservation de tout ce qui existe. Mais +il est arrivé parmi les hommes, ces êtres par excellence, +qui le plus souvent ne paroissent doués d’intelligence +que pour en abuser, ce qu’on n’a jamais +remarqué parmi les autres animaux: c’est de tromper +la nature en jouissant du plaisir attaché à la propa<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">Pg 85</a></span>gation +de l’espèce, et en négligeant le but de cet +attrait: ainsi nous avons séparé la fin des moyens; et +l’impulsion de la nature prolongée par les efforts de +notre imagination, nous a pressés, sans égard pour +les temps, les lieux, les circonstances, les usages, le +culte, les coutumes, les lois, toutes les entraves enfin +que l’homme s’est données; elle n’a pas consulté +davantage le costume des états et des âges, car les +vieillards deviennent continens, mais rarement +chastes.</p> + +<p>Cette maniere d’éluder les fins de la nature a eu +différens principes; la superstition qui, de son masque +hideux, a couvert presque tous nos vices et nos +folies; diverses causes morales; la philosophie même.</p> + +<p>Des hérétiques en Afrique s’abstenoient de leurs +femmes et leur pratique distinctive étoit de n’avoir +aucun commerce avec elles. Ils se fondoient, 1<sup>o</sup> sur +ce qu’Abel étoit mort vierge, et prirent le nom d’Abéliens, +2<sup>o</sup> sur ce que S. Paul prêchoit qu’il falloit être +avec sa femme comme si l’on n’en avoit point<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50"></a><a href="#Footnote_50" class="fnanchor">50</a>. +Aucun délire superstitieux ne sauroit étonner; mais +l’abus de la philosophie à cet égard est bien singulier, +c’est l’ouvrage des cyniques.</p> + +<p>Il est bizarre que des hommes instruits et d’une +raison exercée, ayant voulu transporter dans la +société les mœurs de l’état de nature, qu’ils n’aient +point apperçu, ou qu’ils se soient peu souciés du +ridicule qu’il y avoit à affecter parmi des hommes +corrompus et délicats, la rusticité des siècles de l’animalité. +Des femmes même séduites par une philosophie +si grotesque, ou plutôt par l’amour qu’inspi<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">Pg 86</a></span>roient +les auteurs de cette doctrine<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51"></a><a href="#Footnote_51" class="fnanchor">51</a> lui sacrifierent +cette honte, cette pudeur mille fois plus enracinée +dans le cœur des femmes que la chasteté même.</p> + +<p>Tant qu’il ne s’agissoit que du devoir conjugal, les +cyniques avoient du moins quelques sophismes à +alléguer. Mais quand Diogène, qui déraisonnoit avec +beaucoup de raison, transporta cette morale au fond +de son tonneau, quels purent être ses sophismes? +L’orgueil de braver les préjugés et l’espèce de gloire +que l’homme esclave en tout et toujours ami de l’indépendance, +y attache, furent apparemment les vrais +motifs. L’ombre du secret, de la honte, des ténèbres +lui auroit attiré des dénominations injurieuses, des +persécutions; son impudence l’en garantit. Comment +imaginer qu’un homme pense qu’il y ait du mal à +faire et à dire ce qu’il fait et dit au grand jour? Comment +poursuivre un homme qui vous dit froidement: +«C’est un besoin très impérieux; je suis heureux de +trouver en moi-même ce qui porte les autres hommes +à faire mille dépenses et mille crimes. Si tout +le monde m’eût ressemblé, Troie n’aurait pas été +prise, ni Priam égorgé sur l’autel de Jupiter.» Ces +raisons et beaucoup d’autres paroissent avoir séduit +quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche +plus à le justifier qu’à le condamner. Il est vrai que la +mythologie avoit en quelque sorte consacré l’onanisme. +On racontoit que Mercure ayant eu pitié de +son fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes, +éperdu d’amour pour une maîtresse<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52"></a><a href="#Footnote_52" class="fnanchor">52</a> dont +il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet insipide soulagement +que Pan apprit ensuite aux bergers.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">Pg 87</a></span></p> + +<p>Ce qui est plus singulier que l’indulgence de Galien, +c’est celle de la fameuse Laïs qui prodiguoit à Diogène, +à ce Diogène souillé par tant de jouissances solitaires, +les faveurs que toute la Grèce auroit payées au poids +de l’or et qui trompa pour lui l’aimable et sage Aristippe. +Peut-être s’il lui fût arrivé la même aventure +qu’à cette fille qui, ayant trop long-temps fait attendre +le cynique, trouva qu’il s’étoit passé d’elle et +n’en avoit plus besoin, peut-être Laïs se seroit-elle +montrée plus sévere contre l’onanisme?</p> + +<p>On sait d’où vient ce mot <i>onanisme</i>: <i>Onan</i> dans +l’Écriture sainte répandoit sa semence sur la terre<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53"></a><a href="#Footnote_53" class="fnanchor">53</a>; +mais ses raisons pouvoient être préférables à celles +de Diogène. Juda eut de Sué trois fils: Her, Onan et +Séla. Il voulut postérité; il s’y prit singulièrement, +mais il en vint à bout. Il fit épouser son fils aîné Her +à Thamar; Her étant mort sans enfants, Juda voulut +qu’Onan couchât avec sa belle-sœur, à condition que +ses enfants s’appelleroient Her du nom de l’aîné. +Onan refusa, et pour éluder les fins de la nature, +chaque fois qu’il couchoit avec Thamar, il commençoit +par répandre de côté sa libation. Il mourut. Juda fit +épouser à Thamar son troisième fils Séla, qui mourut +encore sans enfans. Juda s’obstina et se chargea de +la besogne dont il paroît avoir été très-digne, car il +engrossa sa fille, de manière qu’elle conçut deux +jumeaux. Le premier présenta sa main sur laquelle la +sage-femme noua un ruban d’écarlate, comme devant +être l’aîné, mais ce petit bras se retira et l’autre enfant +parut le premier; d’où il fut appelé Pharès<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54"></a><a href="#Footnote_54" class="fnanchor">54</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">Pg 88</a></span></p> + +<p>Les pères voient la figure de Noé dans Pharès; +Noé, représentation de J.-C. qui a paru comme le +petit bras, et dont le corps ne devoit naître que pour +la nouvelle loi. Mais ce que les pères voient de plus +clair à tout cela, c’est que par l’aventure de la semence +qu’Onan déposoit de côté, J.-C. se trouve né de Ruth +étrangère, Rahab courtisane, Bethsabée adultere et +Thamar incestueuse du pere à la fille<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55"></a><a href="#Footnote_55" class="fnanchor">55</a>. Mais revenons.</p> + +<p>On voit que l’onanisme est, sinon consacré, du +moins étayé par de grands et antiques exemples.</p> + +<p>Les causes morales qui le provoquent le plus communément, +sont ou la crainte de donner la vie à des +êtres, qui par des circonstances particulières seroient +malheureux, ou celle des contacts vénéneux; car on +croit, sans que cela soit bien prouvé, que le virus ne +fait aucune impression sur les parties du corps qui +sont revêtues de la peau toute entiere; mais seulement +sur celles qui en sont dépourvues.</p> + +<p>Ces circonstances et beaucoup d’autres poussant à +ne céder à ce sentiment si vif, qui porte l’homme à la +propagation de lui-même, qu’en négligeant le but de +la nature, les moyens de la tromper sont devenus passion +chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d’autres. +Le sommeil provoque aux célibataires les songes les +plus voluptueux; l’imagination aiguisée et flattée par +ces illusions décevantes, qui conduisent à une réalité +mutilée, mais aussi dépourvue des inconvéniens qui +rendent souvent si dangereux un bonheur plus complet, +a embrassé avec ardeur cette manière de donner +le change à ses désirs. Les deux sexes rompant en +<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">Pg 89</a></span>quelque sorte les liens de la société, ont imité ces +plaisirs auxquels ils se refusoient à regret et les remplaçant +par leurs propres efforts, ils ont appris à se +suffire. Ces plaisirs isolés et forcés sont devenus une +passion violente par la commodité de l’assouvir, qui +a tourné à son profit la force de l’habitude, si puissante +sur l’humanité. Alors ils sont devenus très-dangereux, +tant qu’ils n’ont été déterminés que par +le besoin, quand une imagination plus voluptueuse +que bouillante les a produits. Aucun accident n’en a +été la suite; il n’y a point eu de mal physique à ce +penchant et la morale en certains cas auroit pu lui +montrer quelque indulgence<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56"></a><a href="#Footnote_56" class="fnanchor">56</a>. Les anciens juges, +peut-être peu scrupuleux, mais juges philosophes, +pensoient que lorsqu’on le contenoit dans ces bornes, +on ne violoit pas la continence. Galien soutient, +comme on a vu, que Diogène qui recouroit publiquement +à ce secours, étoit fort chaste; il n’usoit de +cette pratique, dit-il, que pour éviter les inconvéniens +de la semence retenue.</p> + +<p>Mais il est bien rare que dans ce qu’on accorde aux +sens on garde un juste milieu. Plus on se livre à ses +désirs, plus on les aiguise; plus on leur obéit, plus +on les irrite. Alors l’ame enivrée de molesse et continuellement +absorbée dans des idées voluptueuses, +détermine sans cesse les esprits animaux à se porter +au siège de la jouissance. Les parties qui produisent +le plaisir deviennent plus mobiles par les attouche<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">Pg 90</a></span>mens +répétés, plus dociles aux écarts de l’imagination; +les érections deviennent continuelles, les +pollutions fréquentes et la disperdition de la vie +excessive.</p> + +<p>Il arrive trop souvent que la passion dégénere en +fureur. Les objets qui lui sont analogues et l’alimentent +se présentent sans cesse à l’esprit; or, on ne +peut croire à quel point cette attention à un seul +objet énerve, affoiblit. D’ailleurs cette situation des +parties de la génération entraîne, même sans pollution, +une très-grande dissipation des esprits animaux. +Les érections sont trop rapprochées, lors même qu’elles +ne sont pas suivies de l’évacuation de la semence, +épuisent prodigieusement. Il y a en ce genre des +exemples frappans et incontestables. Il faut encore +observer que l’attitude des onanistes ne contribue +pas peu à l’affoiblissement qui résulte de leurs opérations +solitaires et à l’irritabilité des organes. La +nature ne peut jamais perdre ses droits, ni laisser +outrager impunément ses loix. Des jouissances partagées, +même excessives, seront plutôt supportées +par elle, qu’un stratagême stérile par lequel on +s’efforce de la contraindre. La satisfaction de l’esprit +et du cœur aide une prompte réparation des pertes +que les délires de l’imagination occasionnent et ne +peuvent jamais remplacer.</p> + +<p>Mais la morale est toujours foible contre la passion. +Quand ce goût bizarre a été connu, on s’est beaucoup +plus occupé à perfectionner ce qui pouvoit le satisfaire, +qu’à réfléchir sur ce qui pourroit le réprimer; +et l’on a senti que les deux sexes s’aidant mutuellement, +devoient rapprocher davantage la jouissance +isolée, des charmes d’une jouissance mutuelle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">Pg 91</a></span></p> + +<p>Cet art singulier fut cultivé de tout tems et l’est +encore dans la Grèce. Il y est d’usage de s’assembler +après les repas. On se couche en rond sur un grand +tapis; tous les pieds sont dirigés vers le centre, où +dans la maison froide on établit un trépied qui porte +un brasier. Un second tapis vous recouvre jusqu’aux +épaules: là les jeunes Grecques trouvent le moyen +de se déchausser sans qu’on s’en aperçoive et rendent +aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup +de femmes s’aquittent très-gauchement avec +leurs mains.</p> + +<p>En effet, ce talent n’est pas donné à toutes. Quelques-unes +en ont fait à Paris une étude particulière, +après une expérience consommée et une multitude +d’essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble émulation +de prétendre à une réputation en ce genre, ont +grand soin d’aller prendre des leçons; mais toutes +n’y réussissent pas. Il est certain qu’il s’offre ici des +difficultés de plus d’un genre.</p> + +<p>Il ne s’agit pas d’un sentiment que l’être de la fille +transmette; elle ne fait que le provoquer. Ce n’est +pas une sensation qu’elle communique par l’impulsion +de son corps; c’est une sensation que l’homme doit +goûter en lui-même par l’imagination de cette fille, +et qui ne devient exquise qu’autant qu’elle peut par +son art prolonger la jouissance. Ce plaisir s’éteint +avec l’acte parce que l’homme jouit seul. Les délices +du plaisir de la nature, au contraire, précedent et +suivent l’union intime des amans. La fille qui préside +à la jouissance partielle, ne doit donc s’occuper qu’à +amener, exciter, entretenir une situation qui lui est +étrangère, puis à la suspendre, à en retarder l’effet +loin de l’accélérer, bien moins encore de le provoquer.<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">Pg 92</a></span> +Toutes ces caresses doivent être modifiées avec des +nuances infiniment délicates; la complaisante prêtresse +ne peut pas s’abandonner à ces transports bouillans +qu’elle se permettroit si elle étoit unie au sacrificateur.</p> + +<p>On sent bien que ce procédé ne sauroit avoir lieu +vis-à-vis de ces jeunes gens fougueux que leur impétuosité +entraîne, et qui ne recherchent dans ces sortes +de jouissances que la convulsion du plaisir; il ne +peut servir qu’à ceux en qui, dans un âge mûr, le +grand feu du tempéramment se trouve amorti et +l’imagination plus exercée: ils veulent jouir du +plaisir avec toutes les sensations et les nuances +qu’offre ce genre de volupté.</p> + +<p>Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez +les femmes, une très grande variété de tempérament; +quelques-uns sont d’une lasciveté que l’on ne sauroit +exprimer. Ceux qui avec du tempérament savent se +contenir et ont le gland recouvert, conservent une +salacité digne des anciens satyres: la raison en est +simple: le gland qui forme le siège de la volupté, +s’entretient dans un état de sensibilité exquise, par le +séjour continuel de la liqueur lymphatique qui le +lubrifie, au lieu qu’il devient dur et calleux avec l’âge +chez ceux qui l’ont découvert, qu’on a circoncis ou +qui ont naturellement le prépuce plus court; car chez +eux cette liqueur préparatoire qui s’échappe existe +en pure perte.</p> + +<p>Or une fille instruite dans l’art du Thalaba, ne se +conduira pas avec un homme de cette classe comme +avec un autre. Figurez-vous les deux acteurs nus dans +une alcove entourée de glaces et sur un lit à pente +suivie; la fille adepte évite d’abord avec le plus grand<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">Pg 93</a></span> +soin de toucher les parties de la génération: ses +approches sont lentes, ses embrassements doux, les +baisers plus tendres que lascifs, les coups de langue +mesurés, le regard voluptueux, les enlacements de ses +membres pleins de grace et de molesse; elle excite des +doigts un léger prurit sur les bouts des tetons; bientôt +elle aperçoit que l’œil devient humide; elle sent +que l’érection est par-tout établie; alors elle porte +légèrement le pouce sur l’extrémité du gland qu’elle +trouve baigné de sa liqueur lymphatique; de cette +extrémité le pouce descend doucement sur la racine, +revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle +suspend ensuite, si elle s’aperçoit que les sensations +augmentent avec trop de rapidité; elle n’emploie alors +que des titillations générales; et ce n’est qu’après les +attouchements simultanés et immédiats de la main, +puis des deux, et les approches de tout son corps, +que l’érection devenant trop violente, elle juge l’instant +dans lequel il faut laisser agir la nature ou l’aider, +ou la provoquer pour arriver au but: parce que le +spasme qui s’établit dans l’homme devient si vif et +l’appétit sensitif si violent, qu’il tomberoit en syncope +si l’on n’y mettoit fin.</p> + +<p>Mais pour atteindre à ce genre de perfection, à ce +ton de jouissance, il faut que cette fille s’oublie pour +étudier, suivre et saisir toutes les nuances de volupté +que l’ame du Thalaba parcourt, pour user des raffinemens +successifs qu’exigent ces accroissemens de +jouissance qu’elle a fait naître. On ne parvient ordinairement +à quelque degré de perfection dans cet art, +que par un tact fin, par un toucher précis, qui dans +ces occasions sont les seuls et véritables juges... Mais +qui le fera du résultat de cette œuvre de volupté...?<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">Pg 94</a></span> +Sera-ce Martial, le licentieux Martial?... Je l’entends +s’écrier:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line"><i>Ipsam crede tibi naturam dicere rerum,</i></div> +<div class="line"><i>Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est</i><a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57"></a><a href="#Footnote_57" class="fnanchor">57</a>.</div> +<div class="line">La nature elle-même et t’arrête et te crie:</div> +<div class="line">Ce que répand ta main eût mérité la vie.</div> +</div></div></div> + +<p>Cela est beau et vrai: cependant les poëtes ne font +pas autorité dans les choses qui doivent être décidées +par la raison.</p> + +<p>Le principe général et peut-être unique de morale, +est que <i>mal est ce qui nuit</i>. L’adultere n’est pas si +loin de la nature, et est un beaucoup <i>plus grand mal</i> +que l’onanisme. Celui-ci ne sauroit être dangereux +qu’à la jeunesse, quand il altere sa santé; mais il peut +souvent être très-utile à la morale; la perte d’un peu +de sperme n’est pas en soi un plus grand mal, n’en +est pas même un si grand que celle d’un peu de +fumier qui eût pu faire venir un chou. La plus +grande partie en est destinée par la nature même à +être perdue. Si tous les glands devenoient des chênes, +le monde seroit une forêt où il seroit impossible de +se remuer. Enfin, je dirois à Martial: <i>vous n’approcheriez +donc pas de votre femme quand elle est +grosse</i>; <i>car</i> Istud quod vagina, pontice, perdis homo +est. <i>Si vous la laissiez ainsi jeûner, vous seriez un +grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce qui est +un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que +peut être un mari avant qu’elle fut accouchée; ce +qui en est un assez petit.</i></p> + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">Pg 95</a></span></p> + +<h3>L’ANANDRINE</h3> + +<p>Les plus fameux rabbins ont pensé que nos premiers +peres avoient les deux sexes et naissoient +hermaphrodites pour accélérer la propagation; mais +qu’après un certain tems écoulé, la nature cessa +d’être aussi féconde, à l’époque où les substances +végétales ne suffirent plus à notre nourriture, et où +les hommes commencèrent à user de la viande.</p> + +<p>Il est d’abord certain, et nous l’avons vu dans ces +mélanges<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58"></a><a href="#Footnote_58" class="fnanchor">58</a>, qu’Adam fut créé avec les deux sexes. +Dieu lui donna une compagne, mais l’écriture ne dit +point si dans ce miracle Adam perdit l’un de ses +attributs. La Genese ne s’expliquant donc point d’une +maniere précise sur ce sujet, le systême des rabbins +a conservé long-temps un grand nombre de sectateurs.</p> + +<p>On a soutenu un systême mitigé, qui a semblé à +quelques-uns plus vraisemblable. C’est qu’il y avait +trois sortes d’êtres dans le premier âge du monde: +les uns mâles, les autres femelles; d’autres mâles et +femelles tout ensemble; mais que tous les individus +de ces trois especes avoient chacun quatre bras et +<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">Pg 96</a></span>quatre pieds, deux visages tournés l’un vers l’autre +et posés sur un seul cou, quatre oreilles, deux parties +génitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vouloient +courir, ils faisoient la culbute. Leurs excès, leur +insolence, leur audace les firent dédoubler, mais il +en résulta un grand inconvénient; chaque moitié +tâchoit sans cesse de se réunir à l’autre, et quand elles +se rencontroient, elle s’embrassoient si étroitement, +si tendrement, avec un plaisir si délicieux, qu’elles +ne pouvoient plus se résoudre à se séparer; plutôt +que de se quitter, elles se laissoient mourir de +faim.</p> + +<p>Le genre humain alloit périr; Dieu fit un miracle: +il sépara les sexes et voulut que le plaisir cessât après +un court intervalle, afin que l’on fît autre chose que +de rester collés l’un à l’autre. Il est arrivé de là, et +rien n’est plus simple, que le sexe femelle, séparé du +sexe mâle, a conservé un amour ardent pour les hommes, +et que le sexe mâle aspire sans cesse à retrouver +sa tendre et belle moitié.</p> + +<p>Mais il est des femmes qui aiment d’autres femmes? +Rien de plus naturel encore; ce sont des moitiés de +ces anciennes femelles qui étoient doubles. De même +certains mâles, dédoublement d’autres mâles, ont +conservé un goût exclusif pour leur sexe. Il n’y a +rien là d’étrange, quoique ces couples d’hommes +réunis et désunis paroissent bien moins intéressans. +Voyez combien quelques connoissances de plus ou de +moins doivent donner de plus ou de moins de tolérance! +Je souhaite que ces idées en imposent +aux moralistes déclamateurs. On peut leur citer +des autorités graves; car ce systême dont la +source est dans Moïse, a été très-étendu par le<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">Pg 97</a></span> +sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal à +Paris, a fait sur cette matière de vastes commentaires, +auxquels ont travaillé avec succès <i>Mercerus</i> et +<i>Quinquebze</i>, lecteurs du roi en hébreu.</p> + +<p>On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les +vers originaux de Louis Leroi.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line">Au premier âge que le monde vivoit,</div> +<div class="line">D’herbe, de gland, trois sortes y avoit</div> +<div class="line">D’hommes; les deux, tels qu’ils sont maintenant,</div> +<div class="line">Et l’autre double étoit; s’entretenant</div> +<div class="line">Ensemblement tant mâle que femelle.</div> +<div class="line">Il faut penser que la façon fut belle;</div> +<div class="line">Car le grand Dieu qui vivre les faisoit,</div> +<div class="line">Faits les avoit, et bien s’y connoissoit.</div> +<div class="line">De quatre bras, quatre pieds et deux têtes,</div> +<div class="line">Etoient formées ces raisonnables bêtes;</div> +<div class="line">Le reste vaut mieux pensée que dite,</div> +<div class="line">Et se verroit plutôt peinte qu’écrite.</div> +<div class="line">Chacun étoit de son corps tant aise,</div> +<div class="line">Qu’en se retournant il se trouvoit baisé;</div> +<div class="line">En étendant ses bras on l’embrassoit;</div> +<div class="line">Voulant penser on le contrepensoit.</div> +<div class="line">En soi voyoit tout ce qu’il vouloit voir,</div> +<div class="line">En soi trouvoit tout ce qu’il falloit avoir.</div> +<div class="line">Jamais en lieu, ses pieds porté ne l’eussent,</div> +<div class="line">Que quand et lui ses passe-tems ne fussent.</div> +<div class="line">Si de son bien lui plairoit mal user,</div> +<div class="line">Facile étoit envers soi s’excuser.</div> +<div class="line">De lui n’étoit fait ni rapport ni compte,</div> +<div class="line">Ne connoissoit honnesteté ni honte.</div> +<div class="line">Si de son cœur sortoient simples désirs,</div> +<div class="line">Il y entroit tant de doubles plaisirs;</div> +<div class="line">Qu’en y pensant chacun est incité</div> +<div class="line">A maintenir que la félicité</div> +<div class="line">Fut de tel temps, et le siecle doré.</div> +</div></div></div> + +<p>Antoinette Bourignon, dans sa préface du <i>Nouveau</i><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">Pg 98</a></span> +<i>ciel</i>, adopte aussi ce systême, qui paroît de nature à +être regretté du beau sexe. Elle attribue au péché ce +triste dédoublement et dit qu’il a défiguré dans les +hommes l’œuvre de Dieu; et qu’au lieu d’hommes +qu’ils devroient être, ils sont devenus des monstres de +nature, divisés en deux sexes imparfaits, impuissans +à produire seuls leurs semblables, comme se reproduisent +les plantes, qui sont bien plus favorisées et +parfaites en cela que l’espèce humaine, condamnée à +ne se propager que par la réunion momentanée de +deux êtres qui, s’ils éprouvent alors quelques délices, +ne peuvent achever ce grand œuvre de la reproduction +qu’avec tant de douleurs.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit de ces idées, on a vu encore de +nos jours des phénomenes analogues qui portent à +croire que la tradition de Moïse n’est pas une chimère. +L’un des plus étonnans est celui d’un moine à +Issoire, en Auvergne, où le cardinal de Fleury fit exiler, +en 1735, le garde-des-sceaux Chauvelin. Ce moine +avoit les deux sexes; on lit dans le couvent ces vers à +son sujet:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line">J’ai vu vif, sans fantôme,</div> +<div class="line i3">Un jeune moine avoir</div> +<div class="line">Membre de femme et d’homme,</div> +<div class="line i3">Et enfant concevoir.</div> +<div class="line">Par lui seul en lui-même,</div> +<div class="line i3">Engendrer, enfanter,</div> +<div class="line">Comme font autres femmes,</div> +<div class="line i3">Sans outils emprunter.</div> +</div></div></div> + +<p>Cependant les registres du couvent portent que ce +moine ne s’engrossa point lui-même; il n’avoit pas +été tout à la fois agent et patient. Il fut livré à la jus<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">Pg 99</a></span>tice +et détenu jusqu’à sa délivrance. Néanmoins le +registre ajoute ces mots remarquables: «ce moine +appartenoit à monseigneur le cardinal de Bourbon; +il avoit les deux sexes, et de chacun d’iceux s’aida +tellement, qu’il devint gros d’enfans.»</p> + +<p>Je sais que l’on peut insinuer une différence entre +l’hermaphrodite proprement dit et l’androgyne. L’androgyne +et l’hermaphrodite, pure invention des Grecs +qui vouloient et savoient tout embellir, ont été célébrés +ainsi à l’envi par tous les poëtes qui en faisoient +des descriptions charmantes, tandis que les artistes +les représentoient sous les formes les plus agréables +et les plus propres à réveiller les sentimens de la +volupté. Pandore ne réunissoit que les perfections de +son sexe. L’hermaphrodite réunit toutes les perfections +des deux sexes. C’est le fruit des amours de Mercure +et de Vénus, comme l’indique l’étymologie du nom<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59"></a><a href="#Footnote_59" class="fnanchor">59</a>. +Or Vénus étoit la beauté par excellence. Mercure, à sa +beauté personnelle, joignoit l’esprit, les connoissances +et les talens. On se forme l’idée d’un individu +en qui toutes ces qualités se trouvent rassemblées, et +on aura celle de l’hermaphrodite, tels que les Grecs +ont voulu le représenter. Les androgynes, au contraire, +sous la véritable acception de leur nom, ne sont que +des participans aux deux sexes, que l’on n’a nommés +hermaphrodites que parce que les anciens avoient feint +que le fils de Mercure et de Vénus avoit les deux +sexes. Mais il n’en est pas moins vrai que comme il +y a eu de tous tems des femmes qui ont tiré un grand +parti de cette conformité androgyne, elles ont su la +<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">Pg 100</a></span>rendre précieuse. Lucien, dans un de ses dialogues, +instruit deux courtisanes, dont l’une dit à l’autre: +<i>J’ai tout ce qu’il faut pour contenter tes désirs</i>; à +quoi celle-ci répond: <i>Tu es donc hermaphrodite</i><a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60"></a><a href="#Footnote_60" class="fnanchor">60</a>? +S. Paul reproche ce vice aux femmes romaines<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61"></a><a href="#Footnote_61" class="fnanchor">61</a>. On +a peine à croire ce qu’on lit dans Athénée sur les excès +de ce genre, commis par ces femmes<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62"></a><a href="#Footnote_62" class="fnanchor">62</a>. Aristophane, +Plaute, Phedre, Ovide, Martial, Tertullien et Clément +d’Alexandrie les ont désignés d’une manière plus ou +moins directe, et Sénèque les accable d’une effroyable +imprécation<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63"></a><a href="#Footnote_63" class="fnanchor">63</a>.</p> + +<p>Les hermaphrodites parfaits sont à présent très-rares; +ainsi il paroît que la nature ne produit plus de +ces hommes androgynes; mais il faut convenir que +l’on remarque fréquemment des effets de ces dédoublemens +que nous venons d’expliquer: de tout tems +et dans l’antiquité la plus reculée, comme dans les +siècles plus voisins de nos jours, on a vu la passion +la plus décidée de femme à femme. Lycurgue, ce +sévere Lycurgue, qui rêva des choses si bizarres et si +sublimes, faisoit représenter publiquement des jeux +qu’on appeloient <i>gymnopédies</i>, où les jeunes filles +paroissoient nues: les danses, les attitudes, les approches, +les enlacemens les plus lascifs leur étoient +enseignés. La loi punissoit de mort les hommes qui +auroient été assez téméraires pour les approcher. Ces +filles habitoient entr’elles jusqu’à ce qu’elles se mariassent: +le but du législateur étoit apparemment de +<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">Pg 101</a></span>leur apprendre l’art de sentir, qui embellit beaucoup +celui d’aimer; de les instruire de toutes les nuances +de sensations que la nature indique ou dont elle est +susceptible; en un mot, de les exercer entre elles, de +manière à tourner un jour au profit de l’espece humaine +tous les raffinemens qu’elles s’enseignoient +mutuellement. Enfin, on leur apprenoit à être amoureuses +avant d’avoir un amant; car on est amoureuse +sans amour, comme on assure quelquefois qu’on +aime sans être amoureuse. N’a pas du tempérament +qui veut; n’aime pas qui veut: c’est une morale de ce +genre que Lycurgue a développée dans ses loix: c’est +cette morale qu’Anacréon a éparpillée dans ses immortels +badinages comme les feuilles de la rose. Qui +se seroit attendu à trouver Anacréon et Lycurgue +dans les mêmes principes? Sapho, avant le poëte de +Theos, les avoit réduits en systême pratique et en +avoit décrit les symptômes. O quelle peintre et quelle +observatrice étoit cette belle dévorée de tous les feux +de l’amour!</p> + +<p>Cette Sapho, qui n’est guere connue que par les +fragmens de ses poésies brûlantes et ses amours +infortunés, peut être regardée comme la plus illustre +des tribades <a href="#prug_6_1">(I)</a>. On compte du nombre de ses tendres +amies les plus belles personnes de la Grece<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64"></a><a href="#Footnote_64" class="fnanchor">64</a>, qui +lui inspirèrent des vers. Anacréon assure qu’on y +trouve tous les symptômes de la fureur amoureuse. +Plutarque apporte un de ces morceaux de poésie en +preuve que l’amour est une fureur divine qui cause +des enthousiasmes plus violens que ne l’étoient ceux +de la prêtresse de Delphes, des Bacchantes et des +<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">Pg 102</a></span>prêtres de Cybele; qu’on juge quelle flamme brûloit +le cœur qui inspiroit ainsi<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65"></a><a href="#Footnote_65" class="fnanchor">65</a>!</p> + +<p>Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes, +les sacrifia à l’ingrat Phaon qui la réduisit +au désespoir. N’auroit-il pas mieux valu pour elle +continuer à poursuivre des conquêtes que les familiarités +facilitées par la conformité du sexe, les sûretés +qu’il procure et l’ascendant de son esprit devoient +lui rendre si aisées? D’autant qu’elle étoit douée de +tous les avantages que l’on peut desirer dans cette +passion, à laquelle la nature sembloit l’avoir destinée; +car elle avoit un clitoris si beau, qu’Horace donnoit +à cette femme célèbre l’épithete de <i>muscula</i>; +c’est dire en françois, <i>femme hommesse</i>.</p> + +<p>Il paroît que le collège des <i>Vestales</i> peut être +regardé comme le plus fameux serrail de tribades qui +ait jamais existé, et l’on peut dire que la secte Anandryne +a reçu dans la personne de ces prêtresses les +plus grands honneurs. Le sacerdoce n’étoit pas un de +ces établissemens vulgaires, humbles et foibles dans +leur commencemens, que la piété hasarde et qui ne +doivent leur succès qu’au caprice. Il ne se montre à +Rome qu’avec l’appareil le plus auguste: vœu de virginité, +garde du palladium, dépôt et entretien du feu +sacré<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66"></a><a href="#Footnote_66" class="fnanchor">66</a>, symbole de la conservation de l’empire, +<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">Pg 103</a></span>prérogatives les plus honorables, crédit immense, +pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela eût été +payé cher par la privation absolue de ce bonheur, +auquel la nature appelle tous les êtres, et les supplices +affreux qui attendoient les vestales, si elles succomboient +à sa voix! Jeunes et capables de toute la vivacité +des passions, comment y seroient-elles échappées +sans les ressources de Sapho, tandis qu’on leur +laissoit la liberté la plus dangereuse, et que leur +culte même les appelloit à des idées si voluptueuses? +Car on sait que les vestales sacrifioient au dieu <i>Fascinus</i>, +représenté sous la forme du <i>Thallum Égyptien</i>, +il y avoit des cérémonies singulières, observées +dans ces sacrifices: elles attachoient cette image du +membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le +feu sacré qu’elles entretenoient étoit sensé se propager +dans tout l’empire par les voies véritablement +vivifiantes, mais qu’un tel objet de contemplation +étoit peu nécessaire à exposer à la vue de jeunes +filles vouées à la virginité!</p> + +<p>On voit que les tribades anciennes avoient d’illustres +modeles. L’abbé Barthelemi, dans ses antiquités palmyreniennes, +cite les habits qu’elles affectoient en +public: c’étoient, selon lui<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67"></a><a href="#Footnote_67" class="fnanchor">67</a>, l’<i>enomide</i> et la <i>callyptze</i>. +L’<i>énomide</i> serroit étroitement le corps et laissoit +les épaules découvertes. Quant à la <i>callyptze</i> on +ne la connoît que par son nom, comme la <i>crocote</i>, la +lobbe <i>tarentine</i>, l’<i>anobolé</i>, l’<i>encyclion</i>, la <i>cécriphale</i> +et les tuniques teintes en couleurs ondoyantes qui +désignoient assez bien cette ardeur des tribades qui +appetent sans cesse, comme les flots se succedent sans +<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">Pg 104</a></span>jamais se tarir. Elles arboroient ces vêtements suivant +les situations dans lesquelles elles se trouvoient. +La callyptze étoit pour le public extérieur; elles portoient +l’énomide lorsqu’elles recevoient du monde +dans leur intérieur; la tarentine servoit dans les +voyages; la crocote étoit pour le boudoir, lorsqu’elles +étoient dans un exercice solitaire; l’anobolé pour la +tribaderie de tête-à-tête; la cécriphale pour les rendez-vous +nocturnes; l’encyclion pour tenir cercle +licentieux; les tuniques teintes pour les grandes confrairies, +les orgies; et la couleur de la tunique annonçoit +l’office dont la tribade qui la portoit étoit chargée +pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa +couleur ondoyante particuliere.</p> + +<p>Il est certain cas où la tribaderie a été conseillée +par des physiciens très-savans. On sait que David ne +recouvra sa chaleur que par des femmes qui tribadoient +pardessus son corps. Quant à Salomon, il +n’employoit, sans doute, ses trois milles concubines +qu’à faire exécuter en sa présence des évolutions en +grand. De nos jours la chaleur idiopathique se restitue +dans le corps humain par les jeux d’une multitude +de femmes, au milieu desquelles s’établit celui +qui veut recouvrer ses forces. Ce remede étoit conseillé +par Dumoulin toujours avec succès. On sait +qu’aussi-tôt que le malade ressentoit les effets idiopathiques +de la chaleur, il devoit se retirer pour laisser +rasseoir et raffermir l’incandescence qui paroissoit +se montrer; autrement il en seroit résulté un +effet contraire. Ce systême est fondé sur ce que +l’homme n’a besoin que de la présence de l’objet pour +ressentir l’espece de chaleur dont il s’agit, laquelle +le meut plus ou moins fortement, selon qu’il est plus<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">Pg 105</a></span> +ou moins débilité. En général, la fréquence des accès +de cette chaleur vivifiante dure autant et plus que les +forces de l’homme. C’est une des suites de la faculté +de penser et de se rappeller subitement certaines sensations +agréables à la seule inspection des objets qui +les lui ont fait éprouver. Ainsi celle qui disoit <i>que si +les animaux ne faisaient l’amour que par intervalles, +c’est qu’ils étoient des bêtes</i>, disoit un mot +bien plus philosophique qu’elle ne pensoit.</p> + +<p>Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excès +sont nuisibles; ils énervent au lieu d’exciter. Il arrive +aussi quelquefois, à force de recherches, des aventures +singulières et funestes dans ces sortes d’exercices. +Il y a peu de temps qu’à Parme une fille accoutumée +à tribader avec sa bonne amie, se servit d’une +grosse aiguille à tête d’ivoire de la longueur d’un +doigt, qui dans les secousses fit fausse route et tomba +dans la vessie de Domenica. Elle n’osa déclarer son +aventure, souffrit et patienta; elle urinoit goutte à +goutte; au bout de cinq mois il s’étoit déjà formé +une pierre autour de l’aiguille que l’on tira par les +voies ordinaires. Dans les couvens, vastes théatres de +tribaderie, il est arrivé beaucoup d’événements +pareils; ici c’est un cure oreille, là un pessaire; dans +un autre un affiquet, ou un canon de seringue; ailleurs +une fiole d’eau de la reine d’Hongrie, pour la +laisser distiller goutte à goutte; une petite navette de +tisseran, un épis de bled qui monte de soi-même, qui +chatouille le vagin, et que la pauvre nonnette ne peut +plus retirer, etc. On feroit un volume de pareilles +anecdotes.</p> + +<p>M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les +plus fameuses tribades de l’univers sont les Chi<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">Pg 106</a></span>noises; +et comme en ce pays les femmes de qualité +marchent peu, elles tribadent à travers des hamacs +suspendus. Ces hamacs sont faits de soie plate à +mailles de deux pouces en quarré; le corps y est +mollement étendu, les tribades se balancent et s’agitent +sans avoir la peine de se remuer. C’est un grand luxe +des Mandarins, que d’avoir dans une salle, au milieu +des parfums, vingt tribades aériennes qui s’amusent +sous ses yeux.</p> + +<p>Le serrail du grand-seigneur n’a pas d’autre but; +car que feroit un seul homme de tant de beautés? +Quand le sultan blasé se propose de passer la nuit +avec une de ses femmes, il se fait apporter son sorbet +au milieu de la pièce des Tours (All’hachi); c’est +ainsi qu’on la nomme. Les murs sont couverts de +peintures les plus lascives; à l’entrée de cette pièce +on voit une colombe d’un côté et une chienne de +l’autre, par où l’on sort; symbole de volupté et de +lubricité.</p> + +<p>Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs +qui décrivent les trente beautés de la belle Hélène, et +dont M. de Saint-Priest a envoyé dernièrement un +fragment avec ces détails: ce fragment a été traduit +par un François du quartier de Péra<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68"></a><a href="#Footnote_68" class="fnanchor">68</a>.</p> + +<p>Je n’essayerai point de traduire ces vers en françois; +<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">Pg 107</a></span>ils n’ont pas été faits par un poëte. Ce calcul arithmétique, +ces trente qualités coupées gravement trois à +trois, glaceroient toute verve. On ne calcule point les +charmes qu’on adore; on s’enivre, on brûle, on les +couvre de baisers; ce n’est qu’alors qu’on est intéressant; +la belle qui verroit compter par ses doigts +les attraits dont elle est ornée, prendroit le calculateur +pour un sot et feroit elle même une pauvre figure. Il +y en a plus de trente; il y en a plus de mille. Quoi! +lorsqu’on voit Hélène nue, a-t-on la tête si nette?<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69"></a><a href="#Footnote_69" class="fnanchor">69</a>... +Mais les Turcs ne sont pas galans.</p> + +<p>Le sultan arrive dans cette salle, où les muets ont +tout fait préparer. Il s’accroupit dans un angle d’où +il rase la terre pour voir les attitudes sous un angle +favorable; il fume trois pipes et pendant le tems +qu’il y emploie, ce que l’Asie produit de plus parfait +<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">Pg 108</a></span>paroît nu dans cette salle. Elles s’accouplent d’abord +suivant le tableau de la belle Hélene, puis se mêlent +et diversifient les groupes et les postures dont les +murs leur offrent les modeles qu’elles surpassent par +leur agilité. Il y a entre autres dans ce sallon voluptueux +sept tableaux de Boucher, dont un représente +des fictions d’après le Caravage; et le dernier sultan +les faisoit exécuter en naturel d’après le peintre des +graces. O, si l’on employoit autant d’efforts à former +les mœurs qu’à les corrompre, à créer les vertus +qu’à exciter les désirs, que l’homme auroit bientôt +atteint le degré de perfection dont la nature est susceptible!</p> + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">Pg 109</a></span></p> + +<h3>L’AKROPODIE</h3> + +<p>La nature travaille à la reproduction des êtres par +des voies bien diverses; elle a voulu que l’espèce +humaine se renouvellât par le concours de deux +individus semblables par les traits les plus généraux +de leur organisation et destinés à y coopérer par des +moyens particuliers et propres à chacun. Aussi +l’essence d’un sexe ne se borne point à un seul +organe, mais s’étend par des nuances plus ou moins +sensibles à toutes les parties. La femme, par exemple, +n’est point femme par un seul endroit; elle l’est par +toutes les faces sous lesquelles elle peut être envisagée; +on diroit que la nature a tout fait en elle pour +les graces et les agrémens, si l’on ne savoit qu’elle a +un objet plus essentiel et plus noble. C’est ainsi que +dans toutes les opérations de la nature, la beauté +naît d’un ordre qui tend au loin; et qu’en voulant +faire ce qui est bon, elle fait nécessairement en même +temps ce qui plaît.</p> + +<p>Voilà la loi générale, à laquelle ne dérogent les +modifications particulières, qu’autant que les passions, +les goûts, les mœurs, soumis à un rapport direct avec<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">Pg 110</a></span> +les législations et les gouvernemens, mais toujours +subordonnés à la constitution physique dominante +dans tel ou tel climat, s’écartent plus ou moins de +la nature contrariée par l’homme. Ainsi dans les pays +chauds, des habitans rembrunis, petits, secs, vifs, +spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux, +plus précoces et moins beaux que ceux des pays +froids. Les femmes y seront plus jolies et moins +belles; l’amour y sera un désir aveugle, impétueux, +une fièvre ardente, un besoin dévorant, un cri de la +nature. Dans les pays froids cette passion, moins +physique et plus morale, sera un besoin très-modéré, +une affection réfléchie, méditée, analysée, systématique, +un produit de l’éducation. La beauté et l’utilité, +ou toutes les beautés et les utilités ne sont donc point +connexes: leurs rapports s’éloignent, s’affoiblissent +se dénaturent; la main de l’homme contrarie sans +cesse l’activité de la nature; quelquefois aussi nos +efforts hâtent sa marche.</p> + +<p>Par exemple, la loi respective de l’amour physique +des pays septentrionaux et des méridionaux est très-atténuée +par les institutions humaines. Nous nous +sommes entassés en dépit de la nature dans des villes +immenses; et nous avons ainsi changé les climats +par des foyers de notre invention dont les effets continuels +sont infiniment puissants. A Paris, dont la +température est bien froide en comparaison même +de nos provinces méridionales, les filles sont plutôt +nubiles que dans les campagnes même voisines de +Paris. Cette prérogative, plus nuisible qu’utile peut-être, +annexée à cette monstrueuse capitale, tient à des +causes morales, lesquelles commandent très-souvent +aux causes physiques; la précocité corporelle est due<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">Pg 111</a></span> +à l’exercice précoce des facultés intellectuelles, qui ne +s’aiguisent guère avec le temps qu’au détriment des +mœurs. L’enfance est plus courte; l’adolescence +hâtive devient héréditaire; les fonctions animales et +l’aptitude à les exercer s’exaltent (car se perfectionnent +ne seroit pas le mot) de génération en génération. +Or les dispositions corporelles et les facultés +de l’ame sont entr’elles dans un rapport qui peut être +transmis par la génération. Grande vérité qui suffit +pour faire sentir de quelle importance seroit pour les +sociétés une éducation bien conçue!</p> + +<p>C’est sur-tout peut-être sur le sexe séduisant qu’il +faudrait travailler; car chez presque toutes les nations +policées, avec l’apparence de l’esclavage, il commande +en effet au sexe dominateur. Il y a des femmes, et en +très grand nombre, chez qui les effets de la sensibilité +augmentent le ressort de chaque organe tant +cet être, pour lequel la nature a fait des frais inconcevables, +est perfectible! Les spasmes vénériens qui +constituent l’essence des fonctions du sexe, les libations +fécondes sont plus susceptibles encore d’être +envisagés moralement que méchaniquement. Elles +dépendent sans doute de la plus ou moins grande +sensibilité de ce centre merveilleux<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70"></a><a href="#Footnote_70" class="fnanchor">70</a> qui se réveille +ou s’assoupit périodiquement. Mais quelle influence +n’a-t-il pas aussi sur toutes les parties de l’être! Si +le plaisir y existe, l’âme sensitive, agréablement +émue, semble vouloir s’étendre, s’épanouir pour présenter +plus de surface aux perceptions. Cette intumescence +répand par-tout le sentiment délicieux d’un +surcroît d’existence; les organes montés au ton de +<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">Pg 112</a></span>cette sensation s’embellissent, et l’individu entraîné +par la douce violence faite aux bornes ordinaires de +son être, ne veut plus, ne sait plus que sentir. Substituez +le chagrin au plaisir, l’ame se retire dans un +centre qui devient un noyau stérile, et laisse languir +toutes les fonctions du corps; et de même que le bien-être +et le contentement de l’esprit produisent la joie, +l’épanouissement de l’âme, la vivacité, l’embellissement +du corps, la satisfaction, le sourire, la gaieté, +ou la douce et tendre joie de la sensibilité, et ses +voluptueuses larmes et ses embrassemens énergiques, +et ses transports brûlans ressemblans à l’ivresse; de +même la peine d’esprit et ses inquiétudes rétrécissent +l’âme, abattent le corps, enfantent les douleurs +morales et physiques, et la langueur et l’accablement +et l’inertie.—Il ne seroit donc ni fol ni coupable +celui qui, à l’exemple d’un despote Asiatique, mais +par d’autres motifs, proposeroit aux philosophes et +aux législateurs la recherche de nouveaux plaisirs et +crieroit: «<i>Epicure étoit le plus sage des hommes. +La volupté est et doit être le mobile tout-puissant de +notre espece.</i>»</p> + +<p>Il y a des variétés dans les êtres créés, qui seroient +incroyables si l’on pouvoit combattre les résultats +d’observations suivies, réitérées, authentiques<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71"></a><a href="#Footnote_71" class="fnanchor">71</a>, +mais la physique éclairée doit être le guide éternel +de la morale. Et voilà pourquoi presque toutes les +loix coercitives sont mauvaises. Voilà pourquoi la +science de la législation ne peut être perfectionnée +qu’après toutes les autres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">Pg 113</a></span></p> +<p>Mais l’homme, qui est le plus grand ennemi et le +plus grand partisan, le plus grand promoteur et la +plus remarquable victime du despotisme, a voulu +dans tous les tems tout diriger, tout conduire, tout +réformer. De là cette foule de loix si injustes et si +bizarres, ces institutions inexplicables, ces coutumes +de tout genre. A leur place, en tel tems, dans telles +circonstances, en tel lieu, mais que le tyran de la +nature a voulu propager, prolonger sans égard aux +lieux et aux circonstances. La circoncision est selon +nous une des plus singulières qu’il ait imaginées.</p> + +<p>Plusieurs peuples l’ont pratiquée pour des fins +utiles dans l’ordre de la nature, et cela est simple et +sage. D’autres l’ont admise sans besoin, comme une +observance religieuse, et cela paroît fol. Les Égyptiens +l’ont regardée comme une affaire d’usage, de +propreté, de raison, de santé, de nécessité physique. +En effet, on prétend qu’il y a des hommes qui ont le +prépuce si long, que le gland ne pourroit pas se +découvrir de lui-même; d’où il résulteroit une éjaculation +baveuse qui seroit un inconvénient considérable +pour l’œuvre de la génération. Cette raison en est +une assurément pour diminuer un prépuce de cette +nature. Mais que ce prépuce ait été un objet en +grande vénération chez le peuple choisi de Dieu, voilà +ce qui me semble très singulier.</p> + +<p>En effet, le sceau de la réconciliation, le signe de +l’alliance, le pacte entre le Créateur et son peuple, +c’est le prépuce d’Abraham<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72"></a><a href="#Footnote_72" class="fnanchor">72</a>, prépuce qui devoit être +racorni; car Abraham avoit quatre-vingt-dix-neuf ans +quand il se fit cette coupure; il opéra de même sur +<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">Pg 114</a></span>son fils, sur tous les mâles, etc. La femme de Moïse +circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et +elle se brouilla avec son époux qui ne la revit plus<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73"></a><a href="#Footnote_73" class="fnanchor">73</a>. +Cette cérémonie n’étoit alors regardée que comme une +figure; car on parle des fruits circoncis<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74"></a><a href="#Footnote_74" class="fnanchor">74</a>, de la +circoncision du cœur, etc.<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75"></a><a href="#Footnote_75" class="fnanchor">75</a>. Et elle fut suspendue +pendant tout le temps que les Israélites furent dans +le désert. Aussi Josué à la sortie du désert fit circoncire +un beau jour tout le peuple. Il y avoit quarante +ans qu’on n’avoit coupé de prépuces; on en eut deux +tonnes tout d’un coup<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76"></a><a href="#Footnote_76" class="fnanchor">76</a>.</p> + +<p>Quand le peuple de Dieu eut des rois, on fit bien +plus, on maria pour des prépuces. Saül promit sa +fille à David et demande cent prépuces de douaire<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77"></a><a href="#Footnote_77" class="fnanchor">77</a>. +David qui étoit héroïque et généreux ne voulut pas +être borné dans ce magnifique don et apporta à Saül +deux cents prépuces<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78"></a><a href="#Footnote_78" class="fnanchor">78</a> puis il épousa Michol; on la +lui voulut contester; mais il forma sa demande en +règle, et l’obtint pour sa collection de prépuces<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79"></a><a href="#Footnote_79" class="fnanchor">79</a>.</p> + +<p>Ils ont excité de grandes querelles ces prépuces. On +ne regarda pas seulement la circoncision comme un +sacrement de l’ancienne loi, en ce qu’elle étoit un +signe de l’alliance de Dieu avec la postérité d’Abraham; +on voulut que ce bout de peau qu’on retranchoit +du membre génital, remît le péché originel aux +enfans. Les pères ont été divisés à ce sujet. S. Augus<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">Pg 115</a></span>tin, +qui soutenoit cette opinion, a contre lui tous ceux +qui l’ont précédé, et depuis lui, S. Justin, Tertullien, +S. Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort +plausible. Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien +aux femmes? Le péché originel les entache tout +comme les hommes; on devroit même en bonne +justice leur couper plus qu’à ceux-ci; car sans la +curiosité d’Ève, Adam n’auroit pas péché.</p> + +<p>Les peres Conning et Coutu ont soutenu, d’après +M. Huet, qu’il n’étoit rien moins qu’évident que l’on +ne circoncit pas les femmes. En effet, Huet sur Origène, +dit positivement qu’on circoncit presque toutes +les Égyptiennes<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80"></a><a href="#Footnote_80" class="fnanchor">80</a>, on leur coupoit une partie du +clitoris qui nuiroit à l’approche du mâle; d’autres +subissent la même opération par principe de religion, +pour réprimer les effets de la luxure, parce que les +chatouillemens et l’irritation sont moins à craindre +quand le clitoris est moins proéminent.</p> + +<p>Paul Jove et Munster assurent que la circoncision +est en usage pour les femmes chez les Abyssins. C’est +même dans ce pays et pour ce sexe une marque de +noblesse; aussi ne la donne-t-on qu’à celles qui prétendent +descendre de Nicaulis, reine de Saba. La +circoncision des femmes est donc très indécise, et les +érudits ne peuvent encore s’exercer.</p> + +<p>Une opération très-embarrassante devoit être quand +il falloit couper, où il ne restoit rien à retrancher. +Par exemple, comment opéroit-on sur les peuples +qui, circoncis par propreté ou par nécessité, se faisoient<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">Pg 116</a></span> +Juifs, de sorte qu’il falloit les circoncire +encore une fois pour l’alliance? Il paroît qu’alors on +se contentoit de tirer de la verge quelques gouttes de +sang à l’endroit où le prépuce avoit été découpé; et +ce sang s’appeloit <i>le sang de l’alliance</i>; mais il falloit +trois témoins pour que cette cérémonie fît authentique, +parce qu’il n’y avoit plus de prépuce à montrer.</p> + +<p>Les Juifs apostats s’efforçoient, au contraire, d’effacer +en eux les marques de la circoncision et de se +faire des prépuces. Le texte des Macchabées y est +formel. <i>Ils se sont fait des prépuces et ont trompé +l’alliance<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81"></a><a href="#Footnote_81" class="fnanchor">81</a>.</i> S. Paul, dans la première épître aux +Corinthiens, semble craindre que les Juifs convertis +au christianisme n’en usent de même! <i>Si dit-il, un +circoncis est appelé à la nouvelle loi, qu’il ne se +fasse point de prépuce<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82"></a><a href="#Footnote_82" class="fnanchor">82</a>.</i></p> + +<p>Saint Jérôme, Rupert et Haimon nient la possibilité +du fait et croient que la trace de la circoncision est +ineffaçable; mais les pères Conning et Coutu ont +soutenu dans le droit et dans le fait que la chose +étoit possible; dans le droit par l’infaillibilité de +l’Écriture, dans le fait par les autorités de Galien et +de Celse qui prétendent qu’on peut effacer les marques +de la circoncision. Bartholin<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83"></a><a href="#Footnote_83" class="fnanchor">83</a> cite Œgnielte et +Fallope qui ont enseigné le secret de supprimer cette +marque dans la chair d’un circoncis. Buxtorf le fils, +dans sa lettre à Bartholin, confirme ce fait par l’autorité +même des Juifs: de plus, la matiere étant trop +<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">Pg 117</a></span>grave pour que des hommes religieux voulussent y +laisser quelques doutes, les PP. Conning et Coutu +ont éprouvé sur eux-mêmes la pratique indiquée par +les médecins que nous venons de citer.</p> + +<p>La peau est extensible par elle-même à un degré +qu’on auroit peine à croire, si celle des femmes dans +la grossesse et les vêtemens faits avec la tunique des +êtres animés, n’en étoient des exemples journaliers. +On voit souvent des paupieres se relâcher, ou s’alonger +exorbitamment. Or la peau du prépuce est exactement +semblable à celle des paupieres.</p> + +<p>Ceci bien reconnu, les PP. Conning et Coutu se +firent d’abord légitimement circoncire, et quand la +racine de leur prépuce fut consolidée, ils y attacheront +un poids, tel qu’ils purent le supporter sans +causer aucun éraillement. La tension imperceptible +et les linimens d’huile rosat le long de la verge, faciliterent +l’alongement de la peau, au point qu’en quarante-trois +jours Conning gagna sept lignes un quart. +Coutu qui avoit la peau plus calleuse n’en put donner +que cinq lignes et demie. On leur avoit fait une boëte +de fer-blanc doublée et attachée à la ceinture pour +qu’ils pussent uriner et vaquer à leurs affaires. Tous +les trois jours on visitoit l’extension, et les peres +visiteurs, nommés commissaires <i>ad hoc</i>, dressoient +registres de l’arrivée du nouveau prépuce de Conning, +à peu près comme on fait au Pont-Royal pour la crûe +de la Seine.</p> + +<p>Il est donc bien constaté que la Bible a dit vrai pour +les hommes; mais Conning et Coutu n’ont pas eu la +même satisfaction pour les femmes. Aucune ne voulut +permettre qu’on lui attachât un poids au clitoris; en +sorte qu’il n’en est point aujourd’hui qui s’en fasse<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">Pg 118</a></span> +couper, ni par crainte de l’approche de l’homme (car +il y a des expédiens qui sauvent tout inconvénient, +comme on comprend bien)<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84"></a><a href="#Footnote_84" class="fnanchor">84</a> ni en signe d’alliance, +parce qu’il est de fait qu’elles s’allient toutes sans +avoir besoin d’aucune diminution. On est bien loin +aujourd’hui de s’affliger de la proéminence d’un clitoris... +O que ce progrès des arts est énorme en ce siècle!</p> + +<p>On sait que les Turcs coupent la peau et n’y touchent +plus, au lieu que les Juifs la déchirent et +guérissent plus facilement; au reste, les enfans de +Mahomet mettent le plus grand cérémonial dans cette +opération. En 1581 Amurat III voulant faire circoncire +son fils aîné, âgé de quatorze ans, envoya un +ambassadeur à Henri III, pour le prier d’assister à la +cérémonie du prépuce qui devoit se célébrer à Constantinople +au mois de mai de l’année suivante: les +ligueurs et sur-tout leurs prédicateurs prirent occasion +de cette ambassade pour appeler Henri III <i>le roi +Turc</i>, et lui reprocher qu’il étoit le parrain du +grand-seigneur.</p> + +<p>Les Persans circoncisent à l’âge de treize ans en +l’honneur d’Ismaël; mais la méthode la plus singulière +en ce genre est celle qui se pratique à Madagascar. +On y coupe la chair à trois différentes reprises; +les enfans souffrent beaucoup, et celui des parens +qui se saisit le premier du prépuce coupé, l’avale.</p> + +<p>Herrera dit que chez les Mexicains, où d’ailleurs +on ne trouve aucune connoissance du mahométisme +ni du judaïsme, on coupe les oreilles et le prépuce +aux enfans aussi-tôt après leur naissance, et que +beaucoup en meurent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">Pg 119</a></span></p> + +<p>Voilà ce que l’on peut citer de plus remarquable +sur cette matiere. On ignore si la crainte du frottement +et l’irritation qui en est une suite, privoit les +Juifs de la commodité de porter ce que nous appelons +des culottes; mais il est sûr que les Israélites +n’en portoient pas; en quoi nos capucins non réformés +ont imité le peuple de Dieu. Cependant comme les +érections auroient pu embarrasser dans certaines +cérémonies, il étoit enjoint de se servir alors d’un +chauffoir<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85"></a><a href="#Footnote_85" class="fnanchor">85</a> pour contenir les parties génitales. +Aaron en reçut l’ordre.</p> + +<p>Je m’apperçois, en finissant ce morceau, que l’histoire +des prépuces n’est pas très-anacréontique; mais +quand on veut s’instruire dans les livres saints, comme +c’est assurément le devoir de tout chrétien, il faut +avoir le goût robuste; car on y trouve des passages +infiniment plus fermes qu’aucun de ceux que j’ai cités. +Lorsque, par exemple, on voit le roi Saül poursuivant +David venir décharger son ventre<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86"></a><a href="#Footnote_86" class="fnanchor">86</a> dans une caverne +au fond de laquelle ce dernier étoit caché, et celui-ci +arriver bien doucement et couper avec la plus grande +dextérité le derrière du vêtement de Saül, puis aussitôt +que le roi est parti, courir après lui pour lui démontrer +qu’il auroit pu l’empaler aisément, mais qu’il +étoit trop brave pour le tuer par derrière; quand on +voit cela, dis-je, on s’étonne. Mais lorsque passant +d’étonnement en étonnement on voit tour-à-tour sur +ce vaste et saint théâtre, des hommes qui se nourrissent +de leurs excrémens<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87"></a><a href="#Footnote_87" class="fnanchor">87</a> et boivent de leur +<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">Pg 120</a></span>urine<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88"></a><a href="#Footnote_88" class="fnanchor">88</a>; Tobie que de la fiente d’hirondelle +aveugle<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89"></a><a href="#Footnote_89" class="fnanchor">89</a>; Esther qui se couvre la tête de tout ce +qu’il y de plus sale au monde<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90"></a><a href="#Footnote_90" class="fnanchor">90</a>; les paresseux qu’on +lapide avec de la bouse de vache<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91"></a><a href="#Footnote_91" class="fnanchor">91</a>; Isaïe réduit à +manger les plus hideuses évacuations du corps humain<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92"></a><a href="#Footnote_92" class="fnanchor">92</a>; +des riches qui <i>embrassoient des immondices</i><a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93"></a><a href="#Footnote_93" class="fnanchor">93</a>, +d’autres qu’on aspergeoit dans le temple +même, avec cette matière fécale; enfin Ézéchiel qui +étendoit sur son pain cet étrange ragoût<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94"></a><a href="#Footnote_94" class="fnanchor">94</a>, lequel, +Dieu, par un miracle, qui ne paroît pas à tout le +monde digne de sa bonté, convertit en fiente de +bœuf<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95"></a><a href="#Footnote_95" class="fnanchor">95</a>... Quand on voit tout cela, on ne s’étonne +plus de rien.</p> + +<div class="figleft" style="width: 150px;"> +<img src="images/cachet.jpg" width="150" height="150" alt="Cachet de Mirabeau." /> +<p class="f085">Cachet de Mirabeau.</p></div> + +<div class="figcenter" style="width: 500px;"> +<img src="images/autographe.jpg" width="500" height="414" alt="Cachet de Mirabeau." /> +<p class="center f085">Autographe de <span class="smcap">Mirabeau</span><br /> +Lettre d’envoi de la suite de son travail sur la Prusse</p></div> + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">Pg 121</a></span></p> + +<h3>KADHESCH</h3> + +<p>La puissance des loix dépend presqu’uniquement +de leur sagesse, et la volonté publique tire son plus +grand poids de la raison qui l’a dictée. C’est pour cela +que Platon regarde comme une précaution très-importante +de mettre toujours à la tête des édits un +préambule raisonné, qui en montre la justice en +même temps qu’il en expose l’utilité.</p> + +<p>En effet, la première loi est de respecter les loix. La +rigueur des châtiments n’est qu’une vaine et coupable +ressource, imaginée par des esprits étroits et de mauvais +cœurs, pour substituer la terreur au respect qu’ils +ne peuvent obtenir. Aussi est-ce une remarque universelle +et non démentie par la plus vaste expérience, +que les supplices ne sont nulle part aussi fréquens que +dans les pays où ils sont terribles; de sorte que la +cruauté des peines désigne infailliblement la multitude +des infracteurs, et qu’en punissant tout avec la +même sévérité, l’on force les coupables qui le plus +souvent ne sont que les foibles, à commettre des +crimes pour échapper à la punition de leurs fautes.</p> + +<p>Le gouvernement n’est pas toujours maître de la<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">Pg 122</a></span> +loi; mais il en est toujours le garant, et que de +moyens n’a-t-il pas pour la faire aimer! Le talent de +régner n’est donc pas infiniment difficile à acquérir; +car il ne consiste qu’en cela. J’entends bien qu’il est +encore plus aisé de faire trembler tout le monde +quand on a la force en main; mais il est très-facile +aussi de gagner les cœurs; car le peuple a appris +depuis bien longtemps de tenir grand compte à ses +chefs de tout le mal qu’ils ne lui font point, à les adorer +quand il n’en est pas haï.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, un imbécile obéi peut comme un +autre punir les forfaits; le véritable homme d’État sait +les prévenir. C’est sur les volontés plus que sur les +actions qu’il cherche à étendre son empire. S’il pouvoit +obtenir que tout le monde fît bien, que lui resteroit-il +à faire? Le chef-d’œuvre de ses travaux seroit +de parvenir à rester oisif.</p> + +<p>C’est donc une grande maladresse que la jactance et +l’abus du pouvoir; le comble de l’art est de le déguiser +(car tout pouvoir est désagréable à l’homme) et surtout +de ne pas savoir seulement employer les hommes +tels qu’ils sont, mais de parvenir à les rendre tels +qu’on a besoin qu’ils soient. Cela est très possible; +car les hommes sont à la longue tels que le gouvernement +les fait; guerriers, citoyens, esclaves, il modele +tout à son gré, et quand j’entends un homme d’État +dire: <i>je méprise cette nation</i>, je lève les épaules et +réponds en moi-même: <i>et toi, je te méprise de n’avoir +pas su la rendre estimable</i>.</p> + +<p>C’est là le grand art des anciens qui paroissent nous +avoir été aussi supérieurs dans les sciences morales +que nous l’emportons sur eux dans les sciences physiques. +Tout leur but étoit de diriger les mœurs, de<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">Pg 123</a></span> +former des caractères, d’obtenir de l’homme que pour +faire ce qu’il doit, il lui suffit de songer qu’il le doit +faire. O, quel mobile d’honneur, de vertu, de bien-être, +seroit la législation perfectionnée ainsi sur un +seul principe! Les loix anciennes étoient tellement le +fruit de hautes pensées et de grands desseins, le produit +du génie, en un mot, que leur influence a survécu +aux mœurs des peuples pour qui elles étoient faites. +Combien long-tems, par exemple, n’a pas duré le préjugé +imprimé par les anciens législateurs sur les +mariages stériles?</p> + +<p>Moïse ne laissa guère aux hommes la liberté de se +marier ou non. Lycurgue nota d’infamie ceux qui ne +se marioient pas. Il y avoit même une solemnité particulière +à Lacédémone, où les femmes les produisoient +tout nus aux pieds des autels, leur faisoient +faire à la nature une amende honorable, qu’elles +accompagnoient d’une correction très-sévère. Ces +républicains si célèbres avoient poussé plus loin les +précautions en publiant des réglemens contre ceux +qui se marieroient trop tard<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96"></a><a href="#Footnote_96" class="fnanchor">96</a> et contre les maris +qui n’en usoient pas bien avec leurs femmes<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97"></a><a href="#Footnote_97" class="fnanchor">97</a>. On +sait quelle attention les Égyptiens et les Romains +apportèrent à favoriser la fécondité des mariages.</p> + +<p>S’il est vrai qu’il y eut dans les premiers âges du +monde des femmes qui affectoient la stérilité, comme +il paroît par un prétendu fragment du prétendu livre +d’Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui en +fissent profession; mais les apparences n’y sont rien +moins que favorables. Il étoit sur-tout alors nécessaire +<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">Pg 124</a></span>de peupler le monde. La loi de Dieu et celle de la +nature imposoient à toutes sortes de personnes l’obligation +de travailler à l’augmentation du genre +humain; et il y a lieu de croire que les premiers +hommes se faisoient une affaire principale d’obéir à +ce précepte. Tout ce que la Bible nous apprend des +patriarches, c’est qu’ils prenoient et donnoient des +femmes, c’est qu’ils mirent au monde des fils et des +filles, et puis moururent, comme s’ils n’avoient eu +rien de plus important à faire. L’honneur, la noblesse, +la puissance consistoient alors dans le nombre des +enfans; on étoit sûr de s’attirer par la fécondité une +grande considération, de se faire respecter de ses voisins, +d’avoir même une place dans l’histoire. Celle des +Juifs n’a pas oublié le nom de <i>Jaïr</i>, qui avoit trente +fils au service de la patrie; ni celle des Grecs les noms +de <i>Danaüs</i> et d’<i>Égyptus</i>, célèbres par leurs cinquante +fils et leurs cinquante filles. La stérilité passoit alors +pour une infamie dans les deux sexes et pour une +marque non équivoque de la malédiction de Dieu. On +regardoit au contraire comme un témoignage authentique +de sa bénédiction d’avoir autour de sa table un +grand nombre d’enfans. Ceux qui ne se marioient pas +étoient réputés <i>pécheurs contre nature</i>. Platon les +tolère jusqu’à l’âge de trente-cinq ans; mais il leur +interdit les emplois et ne leur assigne que le dernier +rang dans les cérémonies publiques. Chez les Romains, +les censeurs étoient spécialement chargés d’empêcher +cette sorte de vie solitaire<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98"></a><a href="#Footnote_98" class="fnanchor">98</a>. Les célibataires ne pouvoient +ni tester ni rendre témoignage<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99"></a><a href="#Footnote_99" class="fnanchor">99</a>: la religion +<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">Pg 125</a></span>aidoit en ceci la politique; les théologiens païens les +soumettoient à des peines extraordinaires dans l’autre +vie, et dans leur doctrine le plus grand des malheurs +étoit de sortir de ce monde sans y laisser des enfans; +car alors on devenoit la proie des plus cruels +démons<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100"></a><a href="#Footnote_100" class="fnanchor">100</a>.</p> + +<p>Mais il n’est point de loix qui puissent arrêter un +désordre idéal; aussi malgré les injonctions des législateurs, +on éludoit très-communément dans l’antiquité +les fins de la nature. L’histoire ne dit point comment +ni par qui commença l’amour des jeunes garçons, +qui fut si universel. Mais un goût si particulier, et en +apparence si bizarre, l’emporta sur les loix pénales, +bursales, infamantes, etc., sur la morale, sur la saine +physique. Il faut donc que cet attrait ait été très-impérieux. +Mais cette passion bizarre a une origine qui +m’a paru très-singulière: je crois que l’impuissance +dont la nature frappe quelquefois, se confédéra avec +des tempéramens effrénés pour l’affermir et la propager. +Rien de plus simple.</p> + +<p>L’impuissance a toujours été une tache très-honteuse. +Chez les Orientaux, les hommes marqués de +ce sceau de réprobation eurent le titre flétrissant +d’<i>eunuques du soleil</i>, d’<i>eunuques du ciel, faits par +la main de Dieu</i>. Les Grecs les appelloient <i>invalides</i>. +Les loix qui leur permettoient les femmes, permettoient +aussi à ces femmes de les abandonner. Les +hommes condamnés à cet état équivoque, qui dut +être très-rare dans les commencemens, également +méprisés des deux sexes, se trouvèrent exposés à plu<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">Pg 126</a></span>sieurs +mortifications qui les réduisirent à une vie +obscure et retirée; la nécessité leur suggéra différens +moyens d’en sortir et de se rendre recommandables. +Dégagés des mouvemens inquiets de l’amour étranger, +et, au physique, de l’amour-propre, ils s’assujettirent +aux volontés des autres, et furent trouvés si +dévoués, si commodes, que tout le monde en voulut +avoir. Le plus atroce des despotismes en augmenta +bientôt le nombre; les pères, les maîtres, les souverains +s’arrogèrent le droit de réduire leurs enfans, +leurs esclaves, leurs sujets à cet état ambigu; et le +monde entier, qui dans le commencement ne connoissoit +que deux sexes, fut étonné de se trouver insensiblement +partagé en trois portions à peu près égales.</p> + +<p>La bizarrerie, la satiété, le libertinage, l’habitude, +des motifs particuliers, une philosophie affectée ou +téméraire, la pauvreté, la cupidité, la jalousie, la +superstition concoururent à cette révolution singulière; +la superstition, dis-je, car les opérations les +plus avilissantes, les plus ridicules, les plus cruelles +ont été imaginées par des fanatiques atrabilaires, qui +dictent des loix tristes, sombres, injustes, où la privation +fait la vertu et la mutilation le mérite.</p> + +<p>Les Romains fourmilloient d’eunuques. En Asie et +en Afrique on s’en sert encore aujourd’hui pour garder +les femmes; en Italie cette atrocité n’a pour objet +que la perfection d’un vain talent <a href="#prug_7_1">(I)</a>. Au Cap les +Hottentots ne coupent qu’un testicule, pour éviter, +disent-ils, les jumeaux. Dans beaucoup de pays les +pauvres mutilent pour éteindre leur postérité, afin +que leurs malheureux enfans n’éprouvent pas un jour +la double misère et de périr de faim et de voir périr +les leurs. Il y a bien des sortes d’eunuques!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">Pg 127</a></span></p> + +<p>Quand on ne pense qu’à perfectionner la voix, on +n’enlève que les testicules; mais la jalousie dans sa +cruelle méfiance retranche toutes les parties de la +génération: cette effroyable opération est très dangereuse; +on ne peut la faire avec une sorte de succès +qu’avant la puberté; encore y a-t-il beaucoup de danger: +passé quinze ans, à peine en réchappe-t-il un +quart. Aussi ces sortes d’impuissants se vendent cinq +et six fois jusqu’à vingt-deux mille de ces infortunés. +Quelle horrible plaie faite à l’humanité! Les plus +fameux sont Éthiopiens; ils sont si hideux que les +jaloux les paient au poids de l’or.</p> + +<p>Les impuissans absolus se qualifient d’<i>eunuques +aqueducs</i>, parce qu’étant dépourvus de la verge qui +porte le jet au-dehors, ils sont obligés de se servir +d’un conduit de supplément, faute de ne pouvoir lancer +le jet comme les femmes dont la vulve a tout son +ressort. Ceux au contraire qui ne sont privés que des +testicules, jouissent de toute l’irritation que donnent +les désirs, et peuvent en un sens se dire très puissans +(sur-tout lorsqu’ils n’ont été opérés qu’après que leur +organe a reçu tout son développement<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101"></a><a href="#Footnote_101" class="fnanchor">101</a> mais avec +cette triste exception que, ne pouvant jamais se satisfaire, +l’ardeur vénérienne dégénere chez eux en une +espece de rage; ils mordent les femmes qu’ils liment +avec une précieuse continuité.</p> + +<p>On voit que cette sorte d’eunuques a le double +avantage de servir sans risque aux plaisirs des +<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">Pg 128</a></span>femmes et aux goûts dépravés des hommes. Autrefois +tous les garçons de la Géorgie se vendoient aux +Grecs, et les filles garnissoient les serrails. On comprend +que l’on trouvoit dans ce beau climat autant +de Ganymedes que de Vénus; et si quelque chose +pouvoit excuser cette passion aux yeux de qui ne l’a +pas, ce seroit sans doute l’incomparable beauté de +ces modeles.</p> + +<p>On comprend aujourd’hui, comme on sait, par le +mot de <i>péché contre nature</i> tout ce qui a rapport à +la non-propagation de l’espece, et cela n’est ni juste, +ni bien vu. La sodomie, dans son rapport avec la ville +de l’Ecriture, est bien différente, par exemple, d’une +simple pollution. Quoique ce goût bizarre que l’on a +compris avec tant d’autres dans le mot général <i>mollities</i> +ait été généralement répandu dans les pays les +plus policés, l’histoire ne cite rien d’aussi fort que ce +qui est rapporté dans l’Ecriture. Toutes les villes de +la Pentapole en étoient tellement infestées qu’aucun +étranger n’y pouvoit paraître qu’il ne fût en proie à +leurs désirs. Les deux anges qui vinrent visiter Loth +furent à l’instant assaillis par une multitude de +peuple<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102"></a><a href="#Footnote_102" class="fnanchor">102</a>. En vain Loth leur prostitua ses deux +filles: ce singulier acte de vertu hospitalière ne lui +réussit pas. Il falloit aux Sodomistes des derrières +mâles<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103"></a><a href="#Footnote_103" class="fnanchor">103</a>; et les anges n’échappèrent que grâce à cet +<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">Pg 129</a></span>aveuglement subit qui empêcha ces libertins de se +reconnoître les uns les autres.</p> + +<p>Cet état ne dura pas longtemps; car en douze +heures de tems tout fut consumé par la pluie de +soufre, au point que Loth et ses filles, retirés dans +une antre, crurent que le monde venoit de périr par le +feu, comme il avoit lors du déluge péri par l’eau; et +la crainte de ne plus avoir de postérité détermina ces +filles, qui ne comptoient apparemment pas sur les +fruits de leur prostitution récente, à en tirer au plus +vite de leur pere. L’aînée se dévoua la première à ce +piteux office; elle se coucha sur le bon homme Loth, +qu’elle avoit enivré, lui épargna toute la peine de ce +sacrifice offert à l’amour de l’humanité, et le consomma +sans qu’il s’en aperçût<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104"></a><a href="#Footnote_104" class="fnanchor">104</a>. La nuit suivante +sa sœur en fit autant; et le bon Loth qui paroît avoir +été facile à tromper et dur à réveiller, réussit si bien +dans ces actes involontaires, que ses filles mirent au +monde neuf mois après cette aventure, deux garçons, +Moab, chef de la nation des Moabites<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105"></a><a href="#Footnote_105" class="fnanchor">105</a>, et Ammon, +chef des Ammonites.</p> + +<p>On sait, indépendamment du témoignage formel +de S. Paul<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106"></a><a href="#Footnote_106" class="fnanchor">106</a>, que les Romains porterent très-loin ces +excès de la pédérastie; mais ce que ce grand apôtre +dit de remarquable, c’est que les femmes préféroient +de beaucoup le plaisir contre nature à celui qu’elles +provoquent.—<i>Et fœminæ imitaverunt naturalem</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">Pg 130</a></span><i>usum in eum usum qui est contra naturam</i>; c’est +dans le vingt-sixième verset du chapitre cité au bas +de la page qu’on lit ces paroles; et le verset suivant +a fourni au Caravage l’idée de son <i>Rosaire</i>, qui est +dans le Musæum du grand-duc de Toscane. On y voit +une trentaine d’hommes étroitement liés (<i>turpiter +ligati</i>) en rond, et s’embrassant avec cette ardeur +lubrique que ce peintre sait répandre dans ses compositions +libertines.</p> + +<p>Au reste, la pédérastie a été connue sur tout le +globe; les voyageurs et les missionnaires en font foi. +Ceux-ci rapportent même un cas de sodomie triple +qui a embarrassé et aiguisé la sagacité du docteur +Sanchez: le voici.</p> + +<p>Marc Paul avoit décrit, dans sa Description géographique, +imprimée en 1566, les hommes à queue +du royaume de Lambri. Struys avoit parlé de ceux de +l’isle Formose et Gemelli Carreri de ceux de l’isle +Mindors, voisine de Manille. Tant d’autorités se trouverent +plus que suffisantes pour déterminer des missionnaires +jésuites à entreprendre de préférence des +conversions dans ce pays-là. Ils ramenèrent en effet +de ces hommes à queue, qui par un prolongement du +coccyx portaient vraiment des queues de sept, huit +et dix pouces, susceptibles, quant à la mobilité, de +tous les mouvemens que l’on aperçoit dans la trompe +de l’éléphant. Or l’un de ces hommes à queue se coucha +entre deux femmes, dont l’une ayant un clitoris +considérable, se posta de la tête aux pieds et plaça en +pédéraste son clitoris, tandis que la queue de l’insulaire +fournissoit sept pouces au vase légitime: l’insulaire +qui étoit complaisant se laissa faire, et pour +occuper toutes ses facultés il approcha de l’autre<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">Pg 131</a></span> +femme et en jouit comme la nature y invite... Il y +avoit là assurément de quoi exercer les talens du +prince des casuistes.</p> + +<p>Sanchez distingua: «Pour la première, dit-il, +sodomie double quoiqu’incomplete dans ses fins, +parce que ni la queue ni le clitoris ne pouvant verser +la libation, ils n’opèrent rien contre les voies de Dieu +et le vœu de la nature; quant à la seconde, fornication +simple.»</p> + +<p>J’imagine que de pareilles queues auroient plus d’un +genre d’utilité à Paris, où le goût des pédérastes, +quoique moins en vogue que du tems de Henri III, +sous le règne duquel les hommes se provoquoient +mutuellement sous les portiques du Louvre, fait des +progrès considérables. On sait que cette ville est un +chef-d’œuvre de police; en conséquence il y a des +lieux publics autorisés à cet effet. Les jeunes gens +qui se destinent à la profession sont soigneusement +enclassés; car les systêmes réglementaires s’étendent +jusques là. On les examine; ceux qui peuvent +être agens et patiens, qui sont beaux, vermeils, +bien faits, potelés, sont réservés pour les grands +seigneurs, ou se font payer très-cher par les évêques +et les financiers. Ceux qui sont privés de leurs testicules, +ou en terme de l’art (car notre langue est plus +chaste que nos mœurs) qui n’ont pas le <i>poids du +tisserand</i>, mais qui donnent et reçoivent forment la +seconde classe; ils sont encore chers parce que les +femmes en usent, tandis qu’ils servent aux hommes. +Ceux qui ne sont plus susceptibles d’érections tant ils +sont usés, quoiqu’ils aient tous les organes nécessaires +au plaisir, s’inscrivent comme <i>patiens purs</i> et +composent la troisième classe: mais celle qui préside<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">Pg 132</a></span> +à ces plaisirs, vérifie leur impuissance. Pour cet +effet on les place tout nus sur un matelas ouvert par +la moitié inférieure; deux filles le caressent de leur +mieux, pendant qu’une troisième frappe doucement +avec des orties naissantes le siège des désirs vénériens. +Après un quart d’heure de cet essai, on leur +introduit dans l’anus un poivre long rouge qui cause +une irritation considérable; on pose sur les échauboulures +produites par les orties de la moutarde +fine de Caudebec, et l’on passe le gland au camphre. +Ceux qui résistent à ces épreuves, et ne donnent +aucun signe d’érection servent comme patiens à un +tiers de paie seulement... O qu’on a bien raison de +vanter le progrès des lumieres dans ce siecle philosophe!</p> + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">Pg 133</a></span></p> + +<h3>BÉHÉMAH</h3> + +<p><span class="smcap">De la Bestialité.</span>—Ce titre répugne à l’esprit et +flétrit l’ame. Comment imaginer sans horreur qu’un +goût aussi dépravé puisse exister dans la nature +humaine, lorsqu’on pense combien elle peut s’élever +au-dessus de tous les êtres animés? Comment se +figurer que l’homme ait pu se prostituer ainsi? Quoi, +tous les charmes, tous les délices de l’amour, tous +ses transports... il a pu les déposer aux pieds d’un +vil animal! Et c’est au physique de cette passion, à +cette fievre impétueuse qui peut pousser à de tels +écarts, que des philosophes n’ont pas rougi de subordonner +le moral de l’amour! <i>Le physique seul en est +bon</i><a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107"></a><a href="#Footnote_107" class="fnanchor">107</a>, ont-ils dit.—Eh bien, lisez Tibulle et puis +courez contempler ce physique dans les Pyrénées où +chaque berger a sa chevre favorite; et quand vous +aurez assez observé les hideux plaisirs du montagnard +brutal, répétez encore: <i>en amour le physique seul +est bon</i>.</p> + +<p>Un sentiment très philosophique peut engager à +fixer un moment ses regards sur un sujet aussi +<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">Pg 134</a></span>étrange, parce que ce sentiment donnant la force +d’écarter toutes les idées que l’éducation, les préjugés, +et l’habitude nous inculquent tour à tour, indique +plus d’une vue à diriger, plus d’une expérience à +faire, dont les résultats pourroient être utiles et +curieux.</p> + +<p>La forme particuliere par laquelle la nature a distingué +l’homme et la femme, prouve que la différence +des sexes ne tient pas à quelques variétés superficielles; +mais que chaque sexe est le résultat peut-être +d’autant de différences qu’il y a d’organes dans le +corps humain, quoiqu’elles ne soient pas toutes +également sensibles. Parmi celles qui sont assez +frappantes pour se laisser appercevoir, il en est dont +l’usage et la fin ne sont pas bien déterminés. Tiennent-elles +au sexe essentiellement, ou sont-elles une +suite nécessaire de la disposition des parties constituantes<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108"></a><a href="#Footnote_108" class="fnanchor">108</a>? +La vie s’attache à toutes les formes, mais +elle se maintient plus dans les unes que dans les +autres. Les productions monstrueuses humaines +vivent plus ou moins; mais celles qui le sont extrêmement +périssent bientôt. Ainsi l’anatomie, éclairée +autant qu’il seroit possible, pourroit décider jusqu’à +quel point on peut être monstre, c’est-à-dire, s’écarter +de la conformation particuliere à son espece, sans +perdre la faculté de se reproduire, et jusqu’à quel +point on peut l’être sans perdre celle de se conserver. +L’étude de l’anatomie n’a pas même encore été dirigée +sur ce plan, pour lequel on pourroit mettre à profit +<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">Pg 135</a></span>cette erreur de la nature, ou plutôt cet abus de ses +désirs et de ses facultés qui portent à la bestialité.</p> + +<p>Les productions monstrueuses d’animaux différens +conservent une conformation particuliere aux deux +especes, en perdant insensiblement la faculté de se +reproduire. Les productions monstrueuses de l’humanité +nous apprendroient en outre jusqu’à quel point +l’ame raisonnable <i>se transmet ou se débrouille</i>, si +l’on peut parler ainsi, d’avec l’ame sensitive. Il est +singulier que la physique ait dédaigné ces recherches.</p> + +<p>La partie constitutive de notre être, qui nous différencie +essentiellement de la brute, est ce que nous +appellons l’ame. Son origine, sa nature, sa destinée, +le lieu où elle réside sont une source intarissable de +problêmes et d’opinions. Les uns l’anéantissent à la +mort; les autres la séparent d’un tout auquel elle se +réunit par réfusion, comme l’eau d’une bouteille qui +nageroit et que l’on casseroit se réuniroit à la masse. +Ces idées ont été modifiées à l’infini. Les Pythagoriciens +n’admettoient la réfusion qu’après des transmigrations; +les Platoniciens réunissoient les ames +pures, et purifioient les autres dans des nouveaux +corps. De là les deux especes de métempsycoses que +professoient ces philosophes.</p> + +<p>Quant aux discussions sur la nature de l’ame, elles +ont été le vaste champ des folies humaines, folies +inintelligibles à leurs propres auteurs. Thalès prétendoit +que l’ame se mouvoit en elle-même; Pithagore +qu’elle étoit une ombre pourvue de cette faculté de se +mouvoir en soi-même. Platon la définit une substance +spirituelle se mouvant par un nombre harmonique. +Aristote, armé de son mot barbare d’<i>entéléchie</i>, nous<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">Pg 136</a></span> +parle de l’accord des sentimens ensemble. Héraclite +la croit une exhalaison; Pithagore un détachement de +l’air; Empédocle un composé des élémens; Démocrite, +Leucide, Epicure un mélange de je ne sais quoi de +feu, de je ne sais quoi d’air, de je ne sais quoi de +vent, et d’un autre quatrieme qui n’a point de nom. +Anaxagore, Anaximene, Archelaüs la composoient d’air +subtil; Hippone d’eau; Xénophon d’eau et de terre; +Parménide de feu et de terre; Boëce de feu et d’air. +Critius la plaçoit tout simplement dans le sang; +Hippocrate ne voyoit en elle qu’un esprit répandu +par tout le corps; Marc-Antonin la prenoit pour du +vent; et Critolaüs, tranchant ce qu’il ne pouvoit +dénouer, la supposoit une cinquième substance.</p> + +<p>Il faut convenir qu’une pareille nomenclature a +l’air d’une parodie; et l’on croiroit presque que ces +grands génies se jouoient de la majesté de leur sujet, +en voyant que le résultat de leurs méditations étoient +des définitions aussi ridicules, si en lisant les plus +célèbres modernes, on étoit plus éclairé sur cette +matiere que les rêveries des anciens. Ce qui résulte +de plus remarquable de leurs opinions en ce genre, +c’est que jamais on n’avoit eu jusqu’à nos dogmes +modernes la moindre idée de la spiritualité de l’ame, +quoiqu’on la composât de parties infiniment subtiles<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109"></a><a href="#Footnote_109" class="fnanchor">109</a>. +Tous les philosophes l’ont crue matérielle, et +l’on sait ce que presque tous pensoient de sa destinée. +<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">Pg 137</a></span> +Quoi qu’il en soit, les folies théoriques, les hypothèses +même ingénieuses ne nous instruiront jamais +autant que le pourroient des expériences physiques +bien dirigées.</p> + +<p>Ce n’est pas que je croie qu’elles puissent nous +apprendre, ni quelle est la nature de l’ame ni le lieu +où elle réside; mais les nuances de ses dégradations +peuvent être infiniment curieuses et c’est le seul chapitre +de son histoire qui paroisse nous être abordable.</p> + +<p>Il seroit infiniment téméraire de décider que les +brutes ne pensent point, bien que le corps ait indépendamment +de ce qu’on appelle l’ame, le principe +de la vie et du mouvement. L’homme lui-même est +souvent machine: un danseur fait les mouvements +les plus variés, les plus ordonnés dans leur ensemble, +d’une manière très-exacte, sans donner la moindre +attention à chacun de ces mouvements en particulier. +Le musicien exécuteur est à peu près de même: +l’acte de la volonté n’intervient que pour déterminer +le choix de tel ou tel air. Le branle donné aux esprits +animaux, le reste s’exécute sans qu’il y pense; les +gens distraits, les somnambules sont souvent dans un +véritable état d’automates. Les mouvemens qui +tendent à conserver notre équilibre, sont ordinairement +très-involontaires; les goûts et les antipathies +précedent dans les enfans le discernement. L’effet des +impressions du dehors sur nos passions, sans le +secours d’aucune pensée, par la seule correspondance +merveilleuse des nerfs et des muscles, n’est-il pas +très-indépendant de nous? Et ces émotions toutes +corporelles répandent cependant un caractère très-marqué +sur la physionomie qui a une sympathie toute +particulière avec l’ame.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">Pg 138</a></span></p> + +<p>Les animaux considérés dans un simple point de +vue mécanique, fourniroient donc déjà un grand +nombre de solutions à ceux qui leur refusent le don +de la pensée; et il ne seroit pas très-difficile de +prouver qu’une grande partie de leurs opérations +même les plus étonnantes ne la nécessitent pas. Mais +comment concevoir que de simples automates +s’entendent, agissent de concert, concourent à un +même dessein, correspondent avec les hommes, +soient susceptibles d’éducation? On les dresse, ils +apprennent; on leur commande, ils obéissent; on les +menace, ils craignent; on les flatte, ils caressent; +enfin, les animaux nous offrent une foule d’actions +spontanées, où paroissent les images de la raison et +de la liberté; d’autant plus qu’elles sont moins uniformes, +plus diversifiées, plus singulieres, moins +prévues, accommodées sur le champ à l’occasion du +moment; il en est de même qui ont un caractère +déterminé, qui sont jaloux, vindicatifs, vicieux.</p> + +<p>Ou de deux choses l’une, ou Dieu a pris plaisir à +former les bêtes vicieuses et à nous donner en elles +des modèles très-odieux, ou elles ont comme l’homme +un péché originel qui a perverti leur nature. La +premiere proposition est contraire à la Bible, qui dit +que tout ce qui est sorti des mains de Dieu étoit bon +et fort bon. Mais si les bêtes étoient telles alors qu’elles +sont aujourd’hui, comment pourroit-on dire qu’elles +fussent bonnes et fort bonnes? Où est le bien qu’un +singe soit malfaisant, un chien envieux, un chat +perfide, un oiseau de proie cruel? Il faut recourir à +la seconde proposition et leur supposer un péché +originel; supposition gratuite et qui choque la raison +et la religion.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">Pg 139</a></span></p> + +<p>Ce n’est donc point encore une fois par des raisonnemens +théoriques que l’on peut tracer la ligne de +démarcation entre l’homme et la bête. Notre ame a +trop peu de points de contact pour qu’il soit facile, +même à la physique, de pénétrer jusqu’à elle, +d’effleurer seulement sa substance et sa nature; on ne +sait où fixer son siege. Les uns ont prétendu qu’elle +est dans un lieu particulier d’où elle exerce son +empire. Descartes a voulu la grande pinéale; Vicussens +le centre ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le +corps calleux; d’autres les corps cannelés. Le climat, +sa température, les alimens, un sang épais ou lent, +mille causes purement physiques forment des obstructions +qui influent sur sa manière d’être; ainsi en +poussant les suppositions on varieroit les effets à +l’infini, et l’on montreroit par les résultats, comme +il suit assez de l’expérience, qu’il n’y a guere de tête, +quelque saine qu’elle puisse être, qui n’ait quelque +tuyau fort obstrué.</p> + +<p>Le curieux, l’intéressant, l’utile, seroient donc de +savoir jusqu’à quel point un être dégradé de l’espece +humaine par sa copulation avec la brute, peut être +plus ou moins raisonnable; c’est peut être la seule +manière d’assiéger la nature qui puisse en ce genre +lui arracher une partie de son secret; mais pour y +parvenir il auroit fallu suivre les produits, leur donner +une éducation convenable et étudier avec soin ces +sortes de phénomenes. On auroit probablement tiré +de cette opération plus d’avantage pour le progrès +des connoissances humaines que des efforts qui +apprennent à parler aux sourds et aux muets, qui +enseignent les mathématiques à un aveugle, etc.; car +ceux-ci ne nous montrent qu’une même nature, un<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">Pg 140</a></span> +peu moins parfaite dans son principe, en ce que le +sujet est privé d’un ou deux sens et qu’on a perfectionnée; +au lieu que le fruit d’une copulation avec la +brute, offrant, pour ainsi dire, une autre nature, mais +entée sur la première, éclairciroit plusieurs des +points dont le développement a tant occupé tous ces +êtres pensans.</p> + +<p>Il est difficile de mettre en doute qu’il n’ait existé +des produits de la nature humaine avec les animaux, +et pourquoi n’y en auroit-il point? La bestialité étoit +si commune parmi les Juifs qu’on ordonnoit de +brûler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient +commerce avec les animaux<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110"></a><a href="#Footnote_110" class="fnanchor">110</a>, et voilà ce qui, selon +moi, est bien étrange; je conçois comment un homme +rustique ou déréglé, emporté par la fougue d’un +besoin ou les délires de l’imagination, essaie d’une +chèvre, d’une jument, d’une vache même; mais rien +ne peut m’apprivoiser avec l’idée d’une femme qui se +fait éventrer par un âne. Cependant un verset du +Lévitique<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111"></a><a href="#Footnote_111" class="fnanchor">111</a> porte: <i>La bête quelle qu’elle soit</i>. D’où +il résulte évidemment que les Juives se prostituoient +<i>à toute espèce de bête indistinctement</i>; voilà ce qui +est incompréhensible.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, il paroît certain qu’il a existé des +produits de chevres avec l’espèce humaine. Les +satyres, les faunes, les égypans, toutes ces fables en +sont une tradition très-remarquable. <i>Satar</i> en arabe +signifie <i>bouc</i>; et le bouc expiatoire ne fut ordonné +par Moyse que pour détourner les Israélites du goût +<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">Pg 141</a></span>qu’ils avoient pour cet animal lascif<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112"></a><a href="#Footnote_112" class="fnanchor">112</a>. Comme il est +dit dans l’Exode qu’on ne pouvoit voir la face des +dieux, les Israélites étoient persuadés que les démons +se faisoient voir sous cette forme<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113"></a><a href="#Footnote_113" class="fnanchor">113</a>, et c’est là le +Φάσμα τραγου dont parle Jamblique. On trouve dans +Homère de ces apparitions. Manethon, Denis d’Halicarnasse +et beaucoup d’autres offrent des vestiges très +remarquables de ces productions monstrueuses.</p> + +<p>On a ensuite confondu les incubes et les succubes +avec les véritables produits. Jérémie parle de <i>faunes +suffocans</i><a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114"></a><a href="#Footnote_114" class="fnanchor">114</a> <a href="#prug_8_1">(I)</a>. Héraclite a décrit les satyres qui +vivoient dans les bois<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115"></a><a href="#Footnote_115" class="fnanchor">115</a> et jouissoient en commun +des femmes dont ils s’emparoient. Edouard Tyson a +traité dans le même genre des pigmées, des cynocéphales, +des sphinx; ensuite il décrit les orang-outang +et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des singes +qui se rapprochent absolument de l’espèce humaine; +car un bel orang-outang, par exemple, est plus beau +qu’un laid Hottentot. Munster sur la Genèse et le Lévitique +a fait le τραγομόρφοι tous ces monstres et a trouvé +des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham +Seba admet des ames à ces faunes<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116"></a><a href="#Footnote_116" class="fnanchor">116</a>, desquels il +paroît qu’on ne peut guère contester l’existence.</p> + +<p>Nous n’avons rien d’aussi positif, il est vrai, sur +<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">Pg 142</a></span>les centaures et les minotaures; mais il n’y a pas plus +d’impossibilité à ce qu’ils aient été qu’à l’existence +des produits d’autres espèces<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117"></a><a href="#Footnote_117" class="fnanchor">117</a>. Dans le siècle passé +il fut beaucoup question de l’homme cornu que l’on +présenta à la cour. On connoît l’histoire de la fille +sauvage, religieuse à Châlons, qui vit encore, et qui +pourroit très-bien avoir quelque affinité avec les +habitans des bois. Feu M. le Duc avoit à Chantilly un +orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer. +Tout le monde a lu ce que Voltaire a écrit sur les +monstres d’Afrique. Il paroît que cette partie du monde +que l’on ne connoît que bien peu, est le théâtre le +plus ordinaire de ces copulations contre nature; il +faut en chercher probablement la cause dans la chaleur, +plus excessive dans ces contrées, qu’en aucun +autre endroit du globe, parce que le centre de +l’Afrique, qui est sous la ligne, est plus éloigné des +mers que les terres des autres parties du monde +situées dans des latitudes semblables. Les accouplements +monstrueux y doivent donc être assez communs +et ce seroit là la véritable école des altérations, des +dégradations<a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118"></a><a href="#Footnote_118" class="fnanchor">118</a> et peut-être du <i>perfectionnement</i> +<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">Pg 143</a></span>physique de l’espèce humaine. Je dis du <i>perfectionnement</i>; +car qu’est-ce qu’il y auroit de plus beau dans les +êtres animés que la forme du centaure, par exemple?</p> + +<p>Notre illustre Buffon a déjà fait en ce genre tout +ce qu’un particulier, qui n’est pas riche, peut se permettre. +Nous avons la suite de ces variétés dans les +especes de chiens, les accouplemens de différentes +especes d’animaux, l’histoire des produits de mulets, +découverte entièrement neuve, etc. Mais ce grand +homme ne nous a pas donné ses expériences sur les +mélanges des hommes avec les bêtes, et c’est ce qu’il +faudroit imprimer, afin qu’il fût possible de suivre +ses grandes vues, et qu’en perdant un si beau génie, +nous ne perdissions par la suite de ses idées.</p> + +<p>La bestialité existe plus communément qu’on ne +croit en France, non par goût, heureusement, mais +par besoin. Tous les pâtres des Pyrénées sont bestiaires. +Une de leurs plus exquises jouissances est de +se servir des narines d’un jeune veau qui leur lèche en +même temps les testicules. Dans toutes ces montagnes +peu fréquentées, chaque pâtre a sa chèvre favorite. +On sait cela par les curés basques. On devroit, par la +voie de ces curés, faire soigner ces chèvres engrossées +et recueillir leurs produits. L’intendant d’Auch +pourroit aisément parvenir à ce but, sans faire révéler +des confessions<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119"></a><a href="#Footnote_119" class="fnanchor">119</a> (abus de religion atroce dans tous +<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">Pg 144</a></span>les cas); il pourroit se procurer de ces produits monstrueux +par ces curés; le curé demanderoit à son +pénitent <i>sa maîtresse</i> qu’il remettroit au subdélégué +de l’endroit sans révéler le nom de l’<i>amant</i>. Je ne vois +pas quel inconvénient il y auroit, à tourner au profit +du progrès des connoissances humaines, un mal que +l’on ne sauroit guère empêcher.</p> + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">Pg 145</a></span></p> + +<h3>L’ANOSCOPIE</h3> + +<p>On sait que dans tous les siecles, les jongleurs, les +charlatans, devins, médecins, politiques ou philosophes +(car il en est de toutes ces sortes) ont eu plus +ou moins d’influence. La nature de l’homme, sans +cesse ballottée entre le désir et la crainte, offre tant +d’hameçons à l’usage de ceux qui établissent leur crédit +ou leur fortune sur la crédulité de leurs semblables, +qu’il y a toujours pour eux quelque heureuse découverte +à faire dans l’océan sans bornes des sottises +humaines; et quand on se contenteroit de rajeunir +les vieilles fascinations, les folies surannées, cet appât +est si bien proportionné à l’avidité ignorante et grossière +du peuple, auquel il est surtout destiné, que son +effet est infaillible, quelqu’ignorans et mal-adroits que +puissent être les professeurs de l’art si facile de tromper +les hommes. La philosophie et la physique expérimentale +plus cultivées, en détrompent sans doute un +grand nombre; mais celui où le progrès des connoissances +humaines peut pénétrer, sera toujours de beaucoup +le plus petit.</p> + +<p>Le mot de <i>devin</i> se trouve très-souvent dans la +Bible; ce qui justifie l’ancienne remarque qu’il n’y a +eu parmi les auteurs sacrés que peu ou point de phi<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">Pg 146</a></span>losophes. +Moyse défend gravement de consulter les +devins. «La personne, dit-il, qui se détournera après +les devins et les sorcieres en <i>paillardant</i> avec eux, +je mettroi ma face contre la sienne<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120"></a><a href="#Footnote_120" class="fnanchor">120</a>.» Il y a plusieurs +classes de sorciers indiquées dans l’Écriture.</p> + +<p><i>Chaurnien</i> en hébreu signifioit sages. Mais cette +expression étoit fort équivoque et susceptible des +diverses acceptions de <i>sagesse vraie, sagesse fausse, +maligne, dangereuse, affectée</i>. Ainsi dans tous les +tems il fut des hommes assez politiques, assez habiles +pour faire servir les apparences de la sagesse à leurs +intérêts, au succès de leurs passions, et pour détourner +l’étude, la science et le talent du seul emploi qui +les honore; je veux dire la recherche et la propagation +de la vérité.</p> + +<p>Les <i>Mescuphins</i> étoient ceux qui devinoient dans +des choses écrites les secrets les plus cachés; les +tireurs d’horoscopes, les interprètes des songes, les +diseurs de bonne aventure manœuvroient ainsi.</p> + +<p>Les <i>Carthumiens</i> étoient les enchanteurs; par leur +art ils fascinoient les yeux et sembloient opérer des +changemens fantastiques ou véritables dans les objets +et dans les sens.</p> + +<p>Les <i>Asaphins</i> usoient d’herbes, de drogues particulières +et du sang des victimes pour leurs opérations +superstitieuses.</p> + +<p>Les <i>Casdins</i> lisoient dans l’avenir par l’inspection +des astres: c’étoient les astrologues de ce tems-là.</p> + +<p>Ces honnêtes gens qui ne valoient assurément pas +nos Comus étoient en fort grand nombre; ils avoient +dans les cours des plus grands rois de la terre un crédit +<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">Pg 147</a></span>immense; car la superstition qui a si bien servi +le despotisme, l’a toujours soumis à ses lois, et du sein +de cette confédération terrible qui a ourdi tous les +maux de l’humanité, le triomphe de la superstition a +toujours jailli, les ministres de la religion étoient trop +habiles pour se dessaisir d’aucune des parties de leur +pouvoir: ils conservèrent avec soin tout ce qui avoit +trait à la divination; ils se donnèrent en tout pour les +confidens des dieux, et ceignirent aisément du bandeau +de l’opinion des hommes qui ne savoient pas +même douter, science qui est à peu près la dernière +dont l’homme s’instruise.</p> + +<p>De tous les peuples qui ont rampé sous le joug de +la superstition, nul n’y fut plus soumis que les Juifs; +on recueilleroit dans leur histoire une infinité de +détails sur leurs pratiques folles et coupables. La grace +que Dieu leur faisoit en leur envoyant des prophètes +pour les instruire de sa volonté, devenoit pour ces +hommes grossiers et curieux un piège auquel ils +n’échappoient pas. L’autorité des prophetes, leurs +miracles, le libre accès qu’ils avoient auprès des rois, +leur influence dans les délibérations et les affaires +publiques, les faisoient tellement considérer par la +multitude, que l’envie d’avoir part à ces distinctions, +en s’arrogeant le don de prophétie devenoit une passion +dévorante, en sorte que si l’on a dit de l’Égypte +que tout y étoit <i>dieu</i>, il fut un tems où l’on pouvoit +dire de la Palestine que tout y étoit <i>prophète</i>: il y en +eut sans doute plus de faux que de vrais; on n’ignore +pas même que les Juifs avoient des enchantemens et +des philtres particuliers pour inspirer le don de prophétie +dans lesquels ils faisoient usage de sperme +humain, de sang menstruel, et de tout plein d’autres<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">Pg 148</a></span> +choses aussi inutiles que dégoûtantes à avaler; mais +les miracles sont une chose si aisée à opérer aux yeux +du peuple, et la pieuse obscurité des discours, le ton +apocalyptique, l’accent enthousiaste sont si imposans, +que les succès furent très-partagés entre les vrais et +les faux-prophetes; ceux-ci eurent recours aux arts +et aux sciences occultes; ils firent ressource de tout et +parvinrent à élever autel contre autel.</p> + +<p>Moïse lui-même nous dit dans l’Exode que les +enchanteurs de Pharaon ont opéré des miracles vrais +ou faux; mais que lui, envoyé du Dieu vivant et soutenu +de son pouvoir, en a fait de beaucoup plus considérables +qui ont grièvement affligé l’Égypte, parce +que le cœur de son roi était endurci. Nous devons le +croire religieusement, et surtout nous applaudir de +n’en avoir pas été spectateurs. Aujourd’hui que l’illusion +des joueurs de gobelets, tout ce que la mécanique +peut avoir de plus propre à surprendre, à +induire en erreur, les étonnans secrets de la chimie, +les prodiges sans nombre qu’ont opérés l’étude de la +nature et les belles expériences qui chaque jour +levent une petite partie du voile qui couvre ses opérations +les plus secretes; aujourd’hui, dis-je, que +nous sommes instruits de tout cela jusqu’à un certain +point, il seroit à craindre que notre cœur ne s’endurcît +comme celui de Pharaon; car nous connoissons +infiniment moins le démon que les secrets de la physique; +et, comme on l’a remarqué, il semble que, +grace au goût de la philosophie qui nous investit et +franchit peu à peu les barrières mêmes jusqu’ici les +plus impénétrables, l’empire du démon va tous les +jours en déclinant.</p> + +<p>Peut-être feroit-on un ouvrage assez curieux que<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">Pg 149</a></span> +l’histoire détaillée, autant qu’elle peut l’être, des +augures, des artifices, des prophetes, de leurs +manœuvres, des divinations de toute espèce, décrites +ou dévoilées par l’œil sévère et perspicace d’un philosophe. +Mais de toutes celles qu’il pourroit exposer +aux yeux dessillés des nations, il n’en seroit pas de +plus bizarre que celle qui sauva d’une triste catastrophe +une société fameuse par son zèle pour la propagation +de la foi, et qui, trop persuadée que cette +foi suffisoit pour pénétrer dans les ténebres de l’avenir, +contracta avec une légèreté fort imprudente un +engagement qu’elle n’auroit pu remplir, sans le +secours fortuit d’un horoscope très-étrange.</p> + +<p>Un essaim de Jésuites envoyé à la Chine y prêchoit +la vraie religion, lorsqu’une sécheresse effroyable +sembla destiner cet empire à n’être plus qu’un vaste +tombeau; les Chinois alloient périr et avec eux les +Jésuites, vainement invoqués par le despote, sans un +miracle qu’ils pressentirent avec une merveilleuse +sagacité, et qui a rendu à jamais cette société fameuse +dans ces contrées désolées. Un poète moderne a +raconté cette anecdote d’une manière plus piquante +que nous ne le saurions faire, et nous nous bornerons +à transcrire ses vers, sans approuver ses licences.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line">Fiers rejetons du fameux Loyola,</div> +<div class="line">Dont Port-Royal a foudroyé l’école;</div> +<div class="line">Vous que jadis sans cesse harcela</div> +<div class="line">Le grand Pascal, étayé de Nicole;</div> +<div class="line">Vous qui, de Rome usant les arsenaux,</div> +<div class="line">Fîtes frapper du fatal anathème,</div> +<div class="line">Pour soutenir votre lâche système,</div> +<div class="line">Les Augustins, sous le nom des Arnaud.</div> +<div class="line">Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule,</div> +<div class="line">A tant de fois éprouvé la férule,</div> +<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">Pg 150</a></span> +<div class="line">Et qui voyant dans ses puissans écrits,</div> +<div class="line">Des Molina les sentimens proscrits;</div> +<div class="line">Contre son livre, au benin Clément onze,</div> +<div class="line">Fîtes pointer le redoutable bronze.</div> +<div class="line">Vous qui dans la Chine alliez à la fois,</div> +<div class="line">Confucius et Dieu mort sur la croix;</div> +<div class="line">Et dont le culte équivoque et commode,</div> +<div class="line">Rapporte à Dieu celui d’une pagode.</div> +<div class="line">De la morale éternels corrupteurs;</div> +<div class="line">Qui du salut élargissez la voie,</div> +<div class="line">Et qui, guidant par des chemins de fleurs,</div> +<div class="line">Les pénitens que le ciel vous envoie,</div> +<div class="line">Au champ de Dieu ne semez que l’ivroie.</div> +<div class="line">Des grands du siecle adroits adulateurs;</div> +<div class="line">Vils artisans de mensonge et de fourbe,</div> +<div class="line">De qui le dos sous l’iniquité courbe;</div> +<div class="line">Qui démasqués et par-tout reconnus,</div> +<div class="line">Etes pourtant par-tout les bien venus;</div> +<div class="line">(Car il n’est lieux de l’un à l’autre pôle,</div> +<div class="line">Où Dieu merci n’ayez le premier rôle.)</div> +<div class="line">Dites-nous donc, par quel puissant moyen,</div> +<div class="line">Vous trouvez l’art d’en imposer aux autres,</div> +<div class="line">Et de coëffer la mître des apôtres,</div> +<div class="line">Chez l’infidèle et le peuple chrétien?</div> +<div class="line">Si l’on en croit vos longs martyrologes,</div> +<div class="line">Où le mensonge a tracé vos éloges,</div> +<div class="line">L’Inde rougit du sang de nos martirs:</div> +<div class="line">Sur un trépied vous rendez des oracles;</div> +<div class="line">Et le païen avide de miracles,</div> +<div class="line">Les voit éclore au gré de ses desirs.</div> +<div class="line">L’aride mort au teint livide et blême,</div> +<div class="line">Lâche sa proie à votre voix suprême;</div> +<div class="line">Par vous le sang qu’elle a coagulé,</div> +<div class="line">Dans les vaisseaux a de nouveau coulé,</div> +<div class="line">A l’ordre seul d’un petit taumaturge,</div> +<div class="line">L’air de vapeurs ou se charge ou se purge;</div> +<div class="line">Et vous avez à vos commandemens,</div> +<div class="line">Le vent, la foudre et tous les élémens.</div> +<div class="line">A ce propos on m’a fait certain conte,</div> +<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">Pg 151</a></span> +<div class="line">Mes révérends, qu’il faut que je vous conte.</div> +<div class="line">A Lima, dans Golconde, où la terre en son sein,</div> +<div class="line">De ses sablons forme la riche pierre,</div> +<div class="line">Dont le poli réfléchit la lumiere</div> +<div class="line">En cent façons; étoit un jeune essaim</div> +<div class="line">D’Ignatiens, qui dans l’âme indienne,</div> +<div class="line">Alloient, Dieu sait, plantant la foi chrétienne.</div> +<div class="line">Tous les beaux fils qu’a l’Inde sur son bord,</div> +<div class="line">Etoient, par eux catéchisés d’abord.</div> +<div class="line">Les Cordeliers qu’ils avaient pour annexe,</div> +<div class="line">De leur côté baptisoient le beau sexe.</div> +<div class="line">Tout alloit bien; et leur apostolat</div> +<div class="line">Fructifioit, moyenant ce partage,</div> +<div class="line">Si, que de Dieu, le nouvel héritage</div> +<div class="line">Alloit croissant avec beaucoup d’éclat.</div> +<div class="line">Là le démon qu’en figure de bronze,</div> +<div class="line">Fait adorer l’ignorance du bonze;</div> +<div class="line">Graces aux fils d’Ignace et de François,</div> +<div class="line">Alloit perdant tous les jours de ses droits.</div> +<div class="line">L’Ignatien à ces nouvelles plantes,</div> +<div class="line">Distribuoit les graces suffisantes,</div> +<div class="line">Si largement que l’efficace là</div> +<div class="line">Glanoit après les fils de Loyola</div> +<div class="line">Petitement. Quoi qu’il en soit, les drôles,</div> +<div class="line">Par maints bons tours, maintes belles paroles,</div> +<div class="line">Passoient pour saints, se faisoient vénérer</div> +<div class="line">Du peuple Indien qu’ils savoient attirer.</div> +<div class="line">Le bruit en vint jusqu’au roi de Golconde:</div> +<div class="line">Ce prince étoit un vieux païen fieffé,</div> +<div class="line">Qui de son diable étoit si fort coëffé,</div> +<div class="line">Qu’il n’encensoit que cet esprit immonde,</div> +<div class="line">Il vouloit voir ces apôtres nouveaux,</div> +<div class="line">Que de son diable on disoit les rivaux.</div> +<div class="line">Bien croyoit-il entendre des oracles,</div> +<div class="line">Et comme Hérode aller voir des miracles.</div> +<div class="line">Nos révérends, le crucifix en main,</div> +<div class="line">Lui prêchent Dieu, mort pour le genre humain,</div> +<div class="line">En déclamant contre le simulacre</div> +<div class="line">De Satanus. Le roi dont la bile âcre</div> +<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">Pg 152</a></span> +<div class="line">Jà s’échauffoit à leurs beaux plaidoyers,</div> +<div class="line">Leur dit: messieurs, quand aux dieux on insulte,</div> +<div class="line">Et qu’on annonce un singulier culte;</div> +<div class="line">Encor faut-il de preuves l’étayer.</div> +<div class="line">Depuis six mois la sécheresse afflige</div> +<div class="line">Tout mon royaume; et votre zèle exige</div> +<div class="line">Que de ce Dieu vous obteniez de l’eau.</div> +<div class="line">Si dans trois jours vous n’en faites répandre,</div> +<div class="line">Comme imposteurs je vous ferai tous pendre:</div> +<div class="line">Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau</div> +<div class="line">Représenter à l’absolu monarque,</div> +<div class="line">Que ce seroit tenter le Tout-Puissant:</div> +<div class="line">Nous connoîtrons, dit-il, à cette marque,</div> +<div class="line">S’il est le Dieu sur la terre agissant.</div> +<div class="line">Force fut donc aux moines d’en promettre,</div> +<div class="line">Sauf à tenter l’avis du baromètre,</div> +<div class="line">Qui consulté par eux tous les instans,</div> +<div class="line">Ne répondoit jamais que du beau tems.</div> +<div class="line">Tous de concert alloient plier bagage,</div> +<div class="line">Pour le martyre éprouvant peu d’attraits,</div> +<div class="line">Quand un frater qu’ils laissoient là pour gage,</div> +<div class="line">Et qui pour eux auroit payé les frais,</div> +<div class="line">D’un tel départ leur demanda la cause.</div> +<div class="line">Las! dirent-ils, le prince nous propose</div> +<div class="line">De décorer nos collets de la hard,</div> +<div class="line">S’il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.</div> +<div class="line">Quoi, voilà tout? allez, reprit le frère,</div> +<div class="line">Par Loyola, patron du monastère,</div> +<div class="line">Dites au roi que dès demain matin</div> +<div class="line">Nous en aurons, ou j’y perds mon latin.</div> +<div class="line">Pas ne mentoit notre moderne Elie:</div> +<div class="line">Du sein des mers un nuage élevé,</div> +<div class="line">A point nommé de sa féconde pluie,</div> +<div class="line">Vit du pays chaque champ abreuvé.</div> +<div class="line">Et de crier en Golconde au miracle,</div> +<div class="line">Et de donner le bon frere en spectacle,</div> +<div class="line">Qui dit tout bas à nos moines joyeux:</div> +<div class="line">Mes révérends, si j’ai tenu parole,</div> +<div class="line">Vous le devez à certaine v.....,</div> +<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">Pg 153</a></span> +<div class="line">Qu’exprès pour vous me conservent les cieux.</div> +<div class="line">Toutes les fois que l’atmosphere aride,</div> +<div class="line">Va condensant de nouvelles vapeurs,</div> +<div class="line">L’air surchargé de l’élément humide,</div> +<div class="line">Ne manque pas de doubler mes douleurs.</div> +<div class="line">On n’en dit mot à messieurs de Golconde,</div> +<div class="line">Dans le pays il resta constaté,</div> +<div class="line">Que ce n’étoit qu’un fruit de sainteté,</div> +<div class="line">Et non celui de cette peste immonde,</div> +<div class="line">Dont le pénard se trouvoit infecté.</div> +<div class="line">Puisque le bien naît ainsi du désordre,</div> +<div class="line">Que le bon Dieu la conserve à tout l’ordre.</div> +</div></div></div> + +<p>On voit, toute plaisanterie à part, combien cet +étrange baromètre fut utile et à la Chine et aux missionnaires +qui en ont rapporté leur fameuse querelle +sur les lavemens. Les Chinois ne connoissent cette +sorte d’injection qu’on porte dans les intestins par le +fondement que depuis l’introduction des Jésuites +dans leur empire; aussi ces peuples en s’en servant +l’appellent-ils <i>le remède des barbares</i>.</p> + +<p>Les Jésuites qui voyoient que le mot ignoble de +<i>lavement</i>, avoit succédé à celui de <i>clystere</i> gagnerent +l’abbé de S. Cyran, et employerent leur crédit auprès +de Louis XIV, pour obtenir que le mot <i>lavement</i> fut +mis au nombre des expressions déshonnêtes: ensorte +que l’abbé de S. Cyran les reprocha au pere Garasse, +qu’on appeloit l’Hélène de la guerre des Jésuites et +des Jansénistes; mais, disoit le pere <i>Garasse</i>, je n’entends +par <i>lavement</i> que <i>gargarisme</i>: «ce sont les apothicaires +qui ont profané ce mot à un usage messéant.» +On substitua donc le mot <i>remède</i> à celui +de <i>lavement</i>. Remède comme équivoque parut plus +honnête, et c’est bien là notre genre de chasteté<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121"></a><a href="#Footnote_121" class="fnanchor">121</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">Pg 154</a></span> +Louis XIV accorda cette grâce au père le Tellier. Ce +prince ne demanda plus de <i>lavement</i>, il demandoit +<i>son remède</i>; et l’académie fut chargée d’insérer ce +mot avec l’acception nouvelle dans son dictionnaire... +Digne objet d’une intrigue de cour!</p> + +<p>Il paroît que cette honteuse maladie, appelée <i>cristalline</i>, +qui fut le <i>barometre jésuitique</i> dans la patrie +de Confucius, et qui, dit-on, se perpétuait dans l’ordre +des Jésuites de père en frère, n’étoit autre chose que +la maladie dont parle l’écriture: <i>le Seigneur frappa +ceux de la ville et de la campagne dans le fondement</i><a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122"></a><a href="#Footnote_122" class="fnanchor">122</a>. +C’est pour la guérison de cette maladie que +les Jésuites ont une messe imprimée dans un missel<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123"></a><a href="#Footnote_123" class="fnanchor">123</a> +à l’honneur de S. Job. Il n’y a rien là qui forme +inconséquence avec leur morale; car il est certain que +leurs casuistes encouragent à braver le danger de la +cristalline, bien loin de l’improuver, quand ils croient +que l’œuvre de Dieu peut y être intéressée. On lit dans +le recueil du pere Jésuite Anufin un singulier fait +arrivé à l’un de leurs novices qui s’amusoit avec un +jeune homme, et qui fut surpris au milieu de ses +débats par un de ses confreres. Celui-ci avoit eu la +prudence d’observer à travers la serrure et de se +taire; mais quand l’opération fut finie et le novice +sorti, «malheureux, lui dit son camarade, que +viens-tu de faire? J’ai tout vu; tu mériterois que je +te dénonçasse; tu es encore tout enflammé de +luxure... tu ne peux pas nier ton crime...—Eh, +mon cher ami, répond le coupable d’un ton de confiance +et d’affection, vous ne savez donc pas que +<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">Pg 155</a></span>c’est un Juif? je le convertirai, ou il restera l’ennemi +de J.-C. Dans l’une ou l’autre supposition +n’ai-je pas raison de le séduire, ou pour le sauver +ou pour le rendre plus coupable?» A ces mots le +novice observateur persuadé, convaincu, pénétré +d’admiration, se prosterne, baise les pieds de son +confrère, fait son rapport; et le novice agent est enregistré +parmi les opérateurs des œuvres du Très-Haut.</p> + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">Pg 157</a></span></p> + +<h3>LA LINGUANMANIE</h3> + +<p>Si l’on réduisoit toutes les passions de l’homme à +ses affections primitives, tous ses idiômes à l’expression +de ses pensées-meres, si je puis parler ainsi, en +dépouillant celles-là de toutes les nuances dont il les +a défigurées, et ceux-ci de toutes les acceptions dont +il a surchargé leurs signes, les dictionnaires seroient +moins volumineux et les sociétés moins corrompues.</p> + +<p>Par exemple, combien l’imagination n’a-t-elle pas +brodé en amour le canevas de la nature? Si ses efforts +se fussent bornées à l’embellir des illusions morales +les plus touchantes, nous devrions nous en applaudir. +Mais il y a beaucoup plus d’imaginations déréglées +que d’imaginations sensibles; et voilà pourquoi il y +a plus de libertinage que de tendresse parmi les +hommes; voilà pourquoi il faut maintenant une foule +d’épithètes pour retracer toutes les nuances d’un +sentiment, qui tiède ou exalté, vicieux ou héroïque, +généreux ou coupable, n’est après tout et ne sera +jamais que le penchant plus ou moins vif d’un sexe +vers l’autre. L’impudicité, la lubricité, la lasciveté, le +libertinage, la mélancolie érotique sont des qualités +très-distinctes, et ne sont cependant que des nuances +plus ou moins fortes des mêmes sensations. La lubricité,<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">Pg 158</a></span> +la lasciveté, par exemple, sont des aptitudes +purement naturelles au plaisir; car plusieurs especes +d’animaux sont lascifs et lubriques; mais il n’en est +point d’<i>impudiques</i>. L’impudicité est une qualité +inhérente à la nature raisonnable et non pas à une +propension naturelle, comme la lubricité. L’impudicité +est dans les yeux, dans la contenance, dans les +gestes, dans les discours: elle annonce un tempérament +très-violent, sans en être la preuve bien certaine; +mais elle promet beaucoup de plaisir dans la +jouissance et tient sa promesse, parce que l’imagination +est le véritable foyer de la jouissance que +l’homme a variée, prolongée, étendue par l’étude et +le raffinement des plaisirs.</p> + +<p>Mais enfin, ces dénominations et toutes les autres +de cette espece, ne sont autre chose qu’un appétit +violent qui porte à jouir sans mesure, à chercher +sans cette retenue, peut-être plus naturelle qu’on ne +croit, mais dans sa plus grande partie d’institution +humaine; à chercher, dis-je, sans cette retenue que +nous appelons <i>pudeur</i>, les moyens les plus variés, +les plus industrieux, les plus sûrs de se satisfaire, +d’éteindre des feux qui dévorent, mais dont la chaleur +est si séduisante, qu’on les provoque après les avoir +étreints.</p> + +<p>Cet état tient purement à la nature et à notre constitution. +C’est la faim, le sentiment du besoin de +prendre sa nourriture, lequel par excès de sensualité +produit la gourmandise, et par la privation trop +longue des moyens de se satisfaire, dégénere en rage. +Le désir de la jouissance qui est un besoin tout aussi +naturel, quoique moins fréquent et plus ou moins +impérieux, selon la diversité des tempéramens, se<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">Pg 159</a></span> +porte quelquefois jusqu’à la manie, jusqu’aux plus +grands excès physiques et moraux, qui tous tendent +à la jouissance de l’objet par lequel peut être assouvie +la passion ardente dont on est agité.</p> + +<p>Cette fievre dévorante s’appelle chez les femmes +<i>nimphomanie</i><a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124"></a><a href="#Footnote_124" class="fnanchor">124</a>; elle s’appelleroit chez les hommes +<i>mentulomanie</i>, s’ils y étoient aussi sujets qu’elles; +mais leur conformation s’y oppose, et plus encore +leurs mœurs qui, exigeant moins de retenue et de +contrainte, et ne comptant la pudeur qu’au nombre de +ces raffinemens dont l’industrie humaine a su embellir +ou nuancer les attraits de la nature, ne les exposent +point aux ravages des désirs trop réprimés ou trop +exaltés. D’ailleurs nos organes étant beaucoup plus +susceptibles de mouvemens spontanés que ceux +de l’autre sexe, l’intensité des désirs peut rarement +être aussi dangereuse, bien que les hommes aussi +bien que les femmes aient des maladies produites +par une cause à peu près pareille<a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125"></a><a href="#Footnote_125" class="fnanchor">125</a>; mais dont une +constitution mâle, plus aisée à détendre, ne sauroit +être long-temps pénétrée.</p> + +<p>Il seroit triste, il seroit hideux de raconter les effets +si bizarres de la nymphomanie. Peut-être le déréglement +de l’imagination y contribue-t-il beaucoup +plus que l’énergie vénérienne que le sujet qui en est +attaqué a reçu de la nature. En effet, le prurit de la +vulve n’est point du tout la nymphomanie. Le prurit +peut être, à la vérité, une disposition à cette manie; +mais il ne faut pas croire qu’il en soit toujours suivi. +Il excite, il force à porter les doigts dans les conduits +<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">Pg 160</a></span>irrités; à les frotter pour se procurer du soulagement, +comme il arrive dans toutes les parties du corps que +l’on agace dans la même vue, pour y atténuer les +causes irritantes. Ces titillations, ces attouchemens, +quelque vifs et désirés qu’ils puissent être, se font +du moins sans témoins; au lieu que ceux qu’occasionne +la nymphomanie bravent les spectateurs et les +circonstances. C’est que le prurit ne s’établit que +dans la vulve, au lieu que la manie forcenée de la +jouissance réside dans le cerveau. Mais la vulve lui +transmet en outre l’impression qu’elle reçoit avec des +modifications propres à investir l’ame d’une foule +d’idées lascives. De là ce feu s’alimente lui-même; +car la vulve est affectée à son tour par l’influence de +l’ame avide de volupté, indépendamment de toute +impression des sens, et réagit sur le cerveau. Ainsi +l’ame est de plus en plus profondément pénétrée de +sensations et d’idées lascives, qui, ne pouvant pas subsister +trop longtems sans la fatiguer, détermine sa +volonté à faire cesser cette inquiétude attachée à la +prolongation de tout sentiment trop vif, à employer +tous les moyens imaginables pour parvenir à ce but.</p> + +<p>Il est incroyable combien l’industrie humaine +aiguisée par la passion a varié les moyens de donner +du plaisir, ou plutôt les attitudes du plaisir; car il +est toujours le même, et nous avons beau lutter contre +la nature, nous ne dépasserons pas son but. Elle +paroît avoir distribué à la vérité beaucoup de provoquans +dans ses productions<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126"></a><a href="#Footnote_126" class="fnanchor">126</a>. Mais il est certain +<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">Pg 161</a></span>que les fibres du cerveau s’étendent indépendamment +d’aucune affection immédiate de la nature. Tout ce +qui échauffe l’imagination, agace les sens ou plutôt +la volonté à laquelle très-souvent les sens ne suffisent +point, et ceux-ci sont au moins autant aidés par celle-là, +que l’imagination peut jamais l’être par le tempérament +le plus vif, le plus ardent, par les sens les +mieux disposés, les mieux servis de l’âge et des circonstances.</p> + +<p>Ensuite comme c’est le propre de toutes les passions +de l’ame de devenir plus violentes, en raison de +la résistance et que la nymphomanie n’est pas facile +à contenter, elle finit par être insatiable. Les femmes +qui en sont atteintes ne gardent plus aucune mesure; +et ce sexe si bien fait pour une molle résistance, +pour étaler tous les charmes de la timide pudeur, +déshonore dans cette affreuse maladie, ses attraits +par les plus sales prostitutions; il demande, il recherche, +il attaque; les désirs s’irritent par ce qui sembleroit +devoir suffire pour les assouvir et qui suffiroit +en effet, si le simple prurit de la vulve sollicitoit le +plaisir. Mais quand le foyer du désir est le cerveau, il +s’accroît sans cesse; et Messaline, plutôt lassée que +rassasiée<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127"></a><a href="#Footnote_127" class="fnanchor">127</a>, court sans relâche après le plaisir et +l’amour qui la fuit avec horreur.</p> + +<p>Il faut en convenir cependant: l’observation nous +offre en ce genre quelques phénomenes qui semblent +le simple ouvrage de la nature. M. de Buffon a vu +<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">Pg 162</a></span>une jeune fille de douze ans, très brune, d’un teint +vif et très coloré, de petite taille, mais assez grasse, +déjà formée et ornée d’une jolie gorge, qui faisoit les +actions les plus indécentes au seul aspect d’un homme. +La présence de ses parens, leurs remontrances, les +plus rudes châtimens, rien ne la retenoit; elle ne +perdoit cependant pas la raison et ses accès affreux +cessoient quand elle étoit avec des femmes. Peut-on +supposer que cet enfant avoit déjà beaucoup abusé de +son instinct?</p> + +<p>En général, les filles brunes, de bonne santé, d’une +complexion forte, qui sont vierges, et surtout celles +qui, par leur état, semblent destinées à ne pouvoir +cesser de l’être; les jeunes veuves, les femmes qui ont +des maris peu vigoureux, ont le plus de disposition à +la nymphomanie, et cela seul prouveroit que le principal +foyer de cette maladie est dans une imagination +trop aiguisée, trop impétueuse; mais que l’inaction, +contre nature, des sens pourvus de force et de jeunesse +en est aussi un des principaux mobiles. Il est +donc juste que chaque individu consulte son instinct +dont l’impulsion est toujours sûre. Quiconque est +conformé de manière à procréer son semblable, a +évidemment droit de le faire; c’est le cri de la nature +qui est la souveraine universelle, et dont les loix +méritent sans doute plus de respect que toutes ces +idées factices d’ordre, de régularité, de principes +dont nous décorons nos tyranniques chimères et +auxquelles il est impossible de se soumettre servilement, +qui ne font que d’infortunées victimes ou +d’odieux hypocrites, et qui ne reglent rien pas plus au +physique qu’au moral que les contrariétés faites à la +nature ne peuvent jamais ordonner. Les habitudes<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">Pg 163</a></span> +physiques exercent un empire très-réel, très-despotique, +souvent très-funeste, et exposent plus souvent à +des maux cruels qu’elles n’arment contr’eux. La +machine humaine ne doit pas être plus réglée que +l’élément qui l’environne; il faut travailler, se fatiguer +même, se reposer, être inactif, selon que le sentiment +des forces l’indique. Ce seroit une prétention très-absurde +et très-ridicule que de vouloir suivre la loi +d’uniformité et se fixer à la même assiette, quand +tous les êtres avec lesquels on a des rapports intimes +sont dans une vicissitude continuelle. Le changement +est nécessaire, ne fût-ce que pour nous préparer aux +secousses violentes qui quelquefois ébranlent les +fondemens de notre existence. Nos corps sont comme +des plantes dont la tige se fortifie au milieu des +orages par le choc des vents contraires.</p> + +<p>L’exercice, une gymnastique bien conçue seroit sans +doute la ressource la plus efficace contre les suites +dangereuses de la vie inactive; mais cette ressource +n’est pas également à l’usage des deux sexes. L’équitation, +par exemple, ne paroît pas très convenable +aux femmes, qui ne peuvent guere en user qu’avec +danger, ou avec des précautions qui la rendent +presque inutile. Il est si vrai que la nature ne les a +pas disposées pour cet exercice, que là seulement +elles paroissent perdre les graces qui leur sont particulieres, +sans prendre celles du sexe qu’elles veulent +imiter.</p> + +<p>La danse paroît plus compatible aux agrémens +propres aux femmes; mais la maniere dont elles s’y +livrent est souvent plus capable d’énerver que de fortifier +les organes. Les anciens qui ont eu le grand +art de faire servir les plaisirs des sens au profit du<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">Pg 164</a></span> +corps, avoient fait de la danse une partie de leur +gymnastique: ils employoient la musique pour calmer +ou diriger les mouvemens de l’âme; ils embellissoient +l’utile, ils rendoient salutaire la volupté.</p> + +<p>Mais si dans la naissance des corps politiques les +amusemens furent assortis à la sévérité des institutions +dont ces corps tiroient leur force, ils dégénérerent +bien rapidement avec les mœurs,<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128"></a><a href="#Footnote_128" class="fnanchor">128</a> et si les +anciens s’occuperent d’abord à trouver tout ce qui +pouvoit augmenter les forces et conserver la santé, +ils en vinrent à ne chercher qu’à faciliter et étendre +les jouissances; et c’est encore ici une occasion de +remarquer combien nous les exaltons pour nous +calomnier nous-mêmes. Quel parallèle y a-t-il à faire +de nos mœurs avec l’esquisse que je vais tracer?</p> + +<p>Quand une femme avoit <i>coricobolé</i> une demi-heure, +de jeunes personnes, soit filles, soit garçons, +selon le goût de l’actrice, l’essuyoient avec des peaux +de cygne. Ces jeunes gens s’appelloient <i>Jatraliptæ</i>. +Les <i>Unctores</i> répandoient ensuite les essences. Les +<i>Fricatores</i> détergeoient la peau. Les <i>Alipari</i> épiloient. +Les <i>Dropacistæ</i> enlevoient les cors et les durillons. +Les <i>Paratiltriæ</i> étoient des petits enfants qui +nettoyoient toutes les ouvertures, les oreilles, l’anus, +<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">Pg 165</a></span>la vulve, etc. Les <i>Picatrices</i> étoient de jeunes filles +uniquement chargées du soin de peigner tous les +cheveux que la nature a répandus sur le corps, pour +éviter les croisements qui nuisent aux intromissions. +Enfin, les <i>Tractatrices</i> pétrissoient voluptueusement +toutes les jointures pour les rendre plus souples. Une +femme ainsi préparée se couvroit d’une de ces gazes, +qui, selon l’expression d’un ancien, ressembloient à +<i>du vent tissu</i>, et laissoit briller tout l’éclat de la +beauté; elle passoit dans le cabinet des parfums, où au +son des instrumens qui versoient une autre sorte de +volupté dans son âme, elle se livroit aux transports +de l’amour... Portons-nous les raffinemens de la +jouissance jusqu’à cet excès de recherches<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129"></a><a href="#Footnote_129" class="fnanchor">129</a>?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">Pg 166</a></span></p> + +<p>Il seroit possible d’apporter en preuve de notre +infériorité en fait de libertinage, par rapport aux +anciens, une infinité de passages qui étonneroient nos +satyres les plus déterminés. Nous avons déjà montré +dans un morceau de ces mélanges très en raccourci, +ce que le peuple de Dieu savoit faire<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130"></a><a href="#Footnote_130" class="fnanchor">130</a>. +Érasme a recueilli dans les auteurs Grecs et Romains une foule +d’anecdotes et de proverbes qui supposent des faits +dont l’imagination la plus hardie est effrayée: j’en +citerai quelques-uns.</p> + +<p>Nous n’avons point, par exemple, de mauvais lieux +qui puissent nous donner une idée de ce qu’on appelloit +à Samos <i>le parterre de la nature</i>. C’étoient des +maisons publiques où les hommes et les femmes +pêle-mêle s’abandonnoient à tous les genres de libertinages <a href="#prug_9_1">(I)</a>: +car ce seroit prostituer le mot volupté +que de l’employer ici. Les deux sexes y offroient des +modèles de beauté, et de là le titre de <i>parterre de la +nature</i><a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131"></a><a href="#Footnote_131" class="fnanchor">131</a>. Les vieilles mettoient encore à profit dans +<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">Pg 167</a></span>d’autres lieux les restes de leur lubricité. Elles étoient +tellement impudiques qu’on les comparoit à des animaux +qui avoient l’odeur, l’ardeur, la lasciveté des +boucs<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132"></a><a href="#Footnote_132" class="fnanchor">132</a>.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line">..... <i>Verum noverat</i></div> +<div class="line"><i>Anus caprissantis vocare viatica</i>.</div> +</div></div></div> + +<p>Dans l’île de Sardaigne qui n’a jamais été un pays +très-florissant ni très-peuplé, le nom du lieu appelé +<i>Ancon</i> avoit pour étymologie celui de la reine Omphale, +qui faisoit tribader ses femmes ensemble, puis +les enfermoit indistinctement avec des hommes choisis +pour briller dans ces sortes de combats.<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133"></a><a href="#Footnote_133" class="fnanchor">133</a></p> + +<p>On sait ce que le despotisme oriental a toujours +coûté à l’humanité et à l’amour; il a dans tous les +tems foulé celle-là et profané celui-ci. C’est de Sardanapale,<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134"></a><a href="#Footnote_134" class="fnanchor">134</a> +l’un des plus vils tyrans de ces contrées, +que vient l’idée et l’usage d’unir la prostitution des +filles et des garçons.</p> + +<p>Corinthe pouvoit le disputer à Samos pour la perfection +de la prostitution publique; elle y étoit tellement +révérée qu’il y avoit des temples où l’on adressoit<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">Pg 168</a></span> +sans cesse des prieres aux dieux pour augmenter +le nombre des prostituées<a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135"></a><a href="#Footnote_135" class="fnanchor">135</a>. On prétendoit qu’elles +avoient sauvé la ville. Mais en général les Corinthiens +passoient pour posséder presque exclusivement l’art +de la souplesse et des mouvements voluptueux<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136"></a><a href="#Footnote_136" class="fnanchor">136</a>. +On les reconnoissoit à une certaine tournure, à une +coupe, à un galbe particuliers.</p> + +<p>Les Lesbiennes sont citées pour l’invention ou la +coutume d’avoir rendu la bouche le plus fréquent +organe de la volupté<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137"></a><a href="#Footnote_137" class="fnanchor">137</a>.</p> + +<p>Différens peuples se distinguerent ainsi par des +usages bien étranges et plus fréquens chez eux que +chez tous les autres; de sorte que ce qui n’est aujour<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">Pg 169</a></span>d’hui +que le vice de tel ou tel individu, étoit alors le +caractère distinctif de tout un peuple. Ainsi, de ces +peuples de l’isle d’Eubœ qui n’aimoient que les +enfans et qui les prostituoient de toutes manieres, +vint le mot <i>chalcider</i><a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138"></a><a href="#Footnote_138" class="fnanchor">138</a>. Ainsi l’on créa celui de +<i>phicidisser</i> pour indiquer une fantaisie bien dégoûtante<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139"></a><a href="#Footnote_139" class="fnanchor">139</a>. +On exprima l’habitude qu’avoient les habitans +de Sylphos, l’une des Cyclades, d’aider les plaisirs +naturels par ceux de l’anus, au moyen du mot +<i>siphniasser</i><a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140"></a><a href="#Footnote_140" class="fnanchor">140</a>. Ainsi l’on trouva des mots pour tout +peindre dans des siècles de corruption où l’on éprouva +de tout. De là, le <i>cleitoriazein</i><a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141"></a><a href="#Footnote_141" class="fnanchor">141</a>, ou contraction des +deux clitoris; opération qu’Hesychius et Suida ont pris +la peine de nous expliquer, en nous apprenant que +ce travail se fait comme le frai de la carpe contre sa +semblable; l’une s’agite quand l’autre s’arrête, et réciproquement +(d’où le proverbe <i>non fatis liques</i>); de +là l’expression de <i>cunnilangues</i> que Sénèque définit +ainsi: Les Phéniciens différoient des Lesbiens en ce +que les premiers se rougissoient les lèvres pour imiter +plus parfaitement l’entrée du vrai sanctuaire de +l’amour; au lieu que les Lesbiens qui n’y mettoient +d’autre fard que l’empreinte des libations amoureuses +<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">Pg 170</a></span>les avoient blanches<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142"></a><a href="#Footnote_142" class="fnanchor">142</a>, et ce n’est pas la maniere la +plus singuliere dont on ait paré ses lèvres; car Suétone +rapporte que le fils de Vitellius les enduisoit de miel +pour sucer le gland de son giton de maniere à augmenter +son plaisir, en lubrifiant ainsi la peau fine +qui revêt cette partie, la salive de l’agent imprégnée +de miel attiroit les flots d’amour. C’étoit<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143"></a><a href="#Footnote_143" class="fnanchor">143</a> un aphrodisiaque +connu et puissant pour les hommes usés. +Mais Vitellius faisoit cette cérémonie tous les jours +et publiquement sur tous ceux qui vouloient s’y prêter<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144"></a><a href="#Footnote_144" class="fnanchor">144</a>; +ce qui n’est guere plus bizarre que ces libations +(<i>semen et menstruum</i>) que certaines femmes, +selon Épiphane, offroient aux dieux, pour les avaler +ensuite<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145"></a><a href="#Footnote_145" class="fnanchor">145</a>.</p> + +<p class="tb">Je finis cette singuliere récapitulation par demander +aux moralistes si les anciens alloient beaucoup mieux +que nous, et aux érudits quel service ils croient +avoir rendu aux hommes et aux lettres, quand ils +ont déterré ces anecdotes et tant d’autres pareilles +dans les archives de l’antiquité?</p> + + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">Pg 171</a></span></p> + +<h2>ANNOTATIONS DITES DU CHEVALIER<br /> +DE PIERRUGUES</h2> + +<h3>SUR L’ANAGOGIE</h3> + +<p><i>Anagogie</i>, recherche du sens mystique des Ecritures, ravissement +ou élévation de l’esprit vers les choses divines; du +grec Αναγωγη, formé de ανα, <i>en haut</i>, et de αγω, je conduis.</p> + +<p class="tb">«Le sens anagogique, dit le révérend père Lamy (<i>Introduction +à l’Ecriture sainte</i>, liv. II, chap. II), explique de la félicité +éternelle ce qui est dans l’Écriture de la Terre promise; c’est +le ciel dans ce sens. La Jérusalem de la terre, c’est la Jérusalem +céleste; l’homme formé d’abord de la terre, animé +ensuite du souffle de Dieu, est l’image de l’homme revêtu d’un +corps corruptible, qui ressuscitera un jour immortel. Il faut +remarquer ici que les prophètes n’ont pas moins prédit ce +qui devait arriver à Jésus-Christ et à son Eglise par leurs +actions que par leurs paroles. Le prophète Osée, en épousant une +femme de mauvaise vie, représente Jésus-Christ, qui, par son +union avec l’Eglise, l’a purifiée de toutes ses taches. Le serpent +d’airain élevé dans le désert, était la figure du Sauveur élevé +en croix. La loi de la circoncision n’ordonnait à la lettre que +de circoncire la chair, mais dans un sens spirituel elle signifie +cette circoncision du cœur par laquelle les chrétiens doivent +retrancher et réprimer en eux les désirs qui pourraient être +contraires à la loi de Dieu.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">Pg 172</a></span></p> + +<p>D’après cette interprétation métaphorique, on doit s’apercevoir +que tout l’Ancien Testament n’est qu’une figure, un +clair-obscur: c’est pourquoi saint Augustin (<i>De Trin.</i>, liv. I, +chap. II) a fort bien remarqué que les auteurs sacrés recourent +aux mots figurés lorsqu’ils ne trouvent pas des mots propres +pour exprimer leurs idées. Ils s’en servent comme des voiles +pour cacher ce que la pudeur défend quelquefois de nommer. +C’est ainsi, dit ce saint, que sous le mot de <i>pied</i>, l’Écriture +comprend toutes les parties inférieures du corps; témoin cet +exemple: «Sephora prit une pierre tranchante; elle coupa le +prépuce de son fils et toucha <i>ses pieds</i>.» «Tulit illico Sephora +occultissimam petram, et circumcidit præputium filii sui, +tetigitque pedes ejus.» (<i>Exod.</i>, cap. IV, v. 25.)</p> + +<p>Dans ce passage l’Écriture prend un mot honnête au lieu +d’un mot qui ne l’est pas. Mais n’importe! Son style si simple +et si sublime, l’élévation de ses pensées et le brillant des +métaphores dont Dieu fait partout un si digne et fréquent +usage, conviennent d’autant plus aux hommes que, créés à sa +ressemblance, il fallait, pour s’en faire comprendre, qu’il +appropriât son langage à celui de son peuple, et qu’il se +conformât à ses idées et à sa manière de concevoir. C’est là +sans doute la raison pourquoi la Bible, en parlant de Dieu, +nous le représente sans cesse comme s’il avait un corps tout +semblable au nôtre, avec nos passions, nos vices et nos vertus. +Si donc elle lui attribue de la colère, de la piété, de la fureur, +et lui donne des yeux, une bouche, des mains et des pieds, il +n’en suit pas qu’il faille le prendre au pied de la lettre, mais +tel que notre imagination a l’habitude de se le figurer, malgré +les lumières de notre faible raison et de la foi divine qui nous +a été révélée de toute éternité. Si donc il est des personnes +assez grossières pour se méprendre sur le sens anagogique de +l’Écriture, il faut en avoir pitié et implorer pour elles l’infusion +du Saint-Esprit.</p> + +<p>Mais le lecteur est suffisamment éclairé sur l’explication +d’un titre que Mirabeau, on ne sait pas pourquoi, a jugé à +propos de laisser en grec; et il comprendra sans doute la +mysticité de cet ouvrage.</p> + +<p class="tb"><a name="prug_1_1" id="prug_1_1"></a>I.—«Des anus d’or guérissaient les hémorrhoïdes.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">Pg 173</a></span></p> + +<p>En l’an du monde 2860, Ophni et Phinées, deux fils du +grand-prêtre Héli, couchaient avec toutes les femmes qui +venaient à la porte du tabernacle: «dormiebant cum mulieribus +quæ observabant ad ostium Tabernaculi.» (<i>Reg.</i>, lib. I, +cap. 2, v. 22.)</p> + +<p>Le vieillard instruit de ces désordres, réprimanda paternellement +ses fils, et malgré les sages conseils qu’il leur donna +sur les devoirs des prêtres qu’ils violaient, ils n’écoutèrent +point la voix de leur père, «non audierunt vocem patris sui;» +ce qui était inutile, ce me semble, puisque d’avance le Seigneur +avait déjà résolu de les tuer, «quia voluit Dominus occidere +eos.» (<i>Rois</i>, liv. I, ch. 2, v. 25.) Or, le Dieu d’Israël, colère et +jaloux, se fâcha un beau matin du bloc de peccadilles qu’avaient +commises ces fils, et pour les punir, voici ce qu’il imagina. Il +engage son peuple, qu’il aime tant, dans une terrible bataille, +où, vainqueurs par ses ordres, les Philistins passent au fil de +l’épée 30,000 juifs qui n’avaient couché avec personne, prennent +l’Arche d’alliance et tuent les deux fils d’Héli, pour +apprendre aux autres, sans doute, qu’il est dangereux d’interpréter +trop littéralement le précepte divin: «Croissez et multipliez.»</p> + +<p>Mais voyez cet enchaînement de justice divine: après ce bel +exploit, marqué au coin de l’humanité, et les corrections +toutes paternelles qu’il vient d’administrer à son peuple chéri, +ne voilà-t-il pas que Dieu, si drôle dans ses lubies, cherche +maintenant une querelle d’Allemand à ces pauvres Philistins, +qu’il déteste, parce qu’ils retiennent son arche, qu’il n’a pas +daigné défendre lui-même au jour du péril, et les punit +d’affreuses hémorroïdes, dont il frappe les parties les plus +secrètes et les plus honteuses de leur corps, et leur fait ainsi +pourrir le derrière!!!... «Percutiebantur in secretiori parte +natium.» (<i>Rois</i>, liv. I, ch. 5, v. 12.)</p> + +<p>Grande était certes la consternation de ces idolâtres! mais +que font-ils, pensez-vous, pour se délivrer de cette horrible +maladie?... Ils assemblent tout bonnement leurs prêtres et +leurs prophètes, et, selon le conseil de ces devins, ils entrent +en composition avec le Père Eternel, qui, moyennant le renvoi +de la boîte carrée et d’un cadeau de cinq <i>anus d’or</i>, apaise son +courroux et le délivre de ce fléau. «Hi sunt autem ani aurei,<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">Pg 174</a></span> +quos reddiderunt, Philistum pro delicto Domino; Azotus unum, +Gaza unum, Ascalon unum, Greth unum, Accaron unum.» +(<i>Rois</i>, liv. II, ch. 6, v. 17.)</p> + +<p>Grâce au progrès des sciences et à l’habileté de nos médecins, +nous sommes dispensés, si pareil accident nous afflige, de +recourir à ce coûteux, mais efficace moyen, comme chacun +sait; mais si une offrande de cette espèce est tombée en désuétude +aujourd’hui, nos Esculapes n’oublient cependant point +de formuler quelquefois leurs mémoires sur le prix que peuvent +valoir cinq anus d’or:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line"><i>Auri sacra fames!...</i></div> +</div></div></div> + +<p>Cette anagogie doit nous apprendre, dit le prieur de Sombreval, +qu’il ne suffit pas à un père d’être bon lui-même, s’il +ne travaille encore à rendre bons ses enfants; que Dieu, par +les voies les plus inconcevables, venge l’injure faite aux choses +saintes par l’abandon même de ce qu’il y a de plus saint; que +rien ne l’irrite tant que les péchés des prêtres; qu’il ne protège +enfin que ceux qui l’honorent, et ne fait éclater sa gloire que +pour ceux qui se rendent dignes de lui.</p> + +<p class="tb"><a name="prug_1_2" id="prug_1_2"></a>II.—«La bête de l’Apocalypse, qui a 666... sur le front.»</p> + +<p>La science des nombres n’est point une rêverie. Ecoutez +plutôt ce que dit saint Jean dans l’<i>Apocalypse</i> (Αποκάλυψις, +mot inventé par les Septantes suivant saint Jérôme pour +désigner les <i>Révélations de saint Jean</i>) verset 18, nombre +ignoble, chapitre 13, nombre fatal:</p> + +<p>«Qui habet intellectum computet numerum bestiæ; numerus +enim hominis est, et numerus ejus sexcenti sexaginta sex.»—«Que +celui qui a de l’intelligence suppute le nombre de la +bête, car son nombre est le nombre d’un homme.»</p> + +<p>Les catholiques et les protestants, dit Voltaire (<i>Dictionnaire +philosophique</i>, art. <i>Apocalypse</i>, sect. II), ont tous expliqué +l’<i>Apocalypse</i> en leur faveur; et chacun y a trouvé tout juste ce +qui convenait à ses intérêts. Ils ont surtout fait de merveilleux +commentaires sur la grande bête à sept têtes et à dix cornes, +ayant le poil d’un léopard, les pieds d’un ours, et la gueule +d’un lion, la force d’un dragon; et il fallait, pour vendre et<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">Pg 175</a></span> +acheter, avoir le caractère et le nombre de la bête, et ce nombre +était 666.</p> + +<p>Bossuet trouve que cette bête était évidemment l’Empereur +Dioclétien, en faisant un acrostiche de son nom. Crotius croyait +que c’était Trajan. Un curé de Saint-Sulpice, nommé La Chétardie, +connu par d’étranges aventures, prouve que la bête +était Julien l’Apostat. Jurien prouve que la bête est le pape. Un +prédicant a démontré que c’est Louis XIV. Un bon catholique +a démontré que c’est le roi d’Angleterre, Guillaume.</p> + +<p>C’est ainsi que s’en explique le grand homme. Mais cela ne +prouve rien contre ces messieurs, car un savant moderne a +prétendu, dans le temps, que cette bête de l’Apocalypse n’était +autre que Louis XVIII, en décomposant le nombre six cent +soixante-six de la manière suivante:</p> + +<table summary="Apocalypse" width="70%"><tr> +<td class="left">L</td><td class="right">50</td></tr><tr> +<td class="left">V</td><td class="right">5</td></tr><tr> +<td class="left">D</td><td class="right">500</td></tr><tr> +<td class="left">O</td><td class="right">0</td></tr><tr> +<td class="left">V</td><td class="right">5</td></tr><tr> +<td class="left">I</td><td class="right">1</td></tr><tr> +<td class="left">C</td><td class="right">100</td></tr><tr> +<td class="left">V</td><td class="right">5</td></tr><tr> +<td class="left"> </td><td class="right">——</td></tr><tr> +<td class="left">SUMMA</td><td class="right">666</td></tr> +</table> + +<p>Les chiffres romains forment, dit-il, un mot dont les chiffres +arabes sont la désignation numérique et mystique; car additionnés, +ils donnent le nombre 18, et de front, le nombre de +la bête.</p> + + +<h3>SUR L’ANÉLYTROÏDE</h3> + +<p><i>L’Anélytroïde</i>, qui n’est couvert d’aucune enveloppe; du +grec Ανελυτρος, formée par l’α privatif suivi de l’ν euphonique +et du mot ελυτρος, dérivé de ελυτροω, <i>envelopper</i>, recouvrir, et +par extension, <i>perforation</i>.</p> + +<p class="tb"><a name="prug_2_1" id="prug_2_1"></a>I.—«Une des sources du discrédit où les livres saints sont +tombés, ce sont les interprétations forcées que notre amour-propre, +si orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">Pg 176</a></span> +misère, a voulu donner à tous les passages que nous ne pouvons +expliquer.»</p> + +<p>Nous avons déjà fait remarquer que Dieu, en communiquant +avec les hommes, emprunte toujours leur langage pour se +mettre à portée de leur faible entendement. Aujourd’hui que +ces temps heureux sont loin de nous, pour comprendre le mystérieux +de la parole divine que Dieu a consignée dans le livre +sacré, il faut de nécessité absolue recourir d’abord aux +lumières du Saint-Esprit, en soumettant sa raison à l’autorité +de ce livre sublime qui ne peut faillir; puis étudier avec soin, +persévérance et humilité, le caractère, le tout, les propriétés et +le génie d’une langue aussi ancienne que la nature, et dont les +racines peu nombreuses expliquent si merveilleusement la +signification de ses mots sonores, et leur liaison avec les +choses qu’ils dépeignent avec tant de verve et de couleur; +langue véritablement admirable, puisque Adam se servit de +son abondante stérilité pour donner aux plantes et aux +animaux qui venaient d’être tirés du néant, un nom +qui marquait leur nature et leur propriété (<i>Gen.</i>, chap. II, +v. 19); langue renfermant ainsi un sens allégorique, anagogique +et tropologique, et portant avec elle la preuve irrécusable +et évidente qu’elle fut consacrée par la bouche de +Dieu!...</p> + +<p>Or, pour éviter toute espèce d’interprétation forcée, confrontez +avec l’original de ce livre divin, conservé dans l’arche de +Noé, les versions des savants interprètes et les doctes élucubrations +des commentateurs. Puis, consultez les Saints Pères qui +nous ont légué ce précieux trésor; ensuite les canons de l’Église, +les conciles et les explications lucides, les profondes méditations +de nos théologiens vous guideront tout naturellement dans la +connaissance parfaite d’une matière où il serait plus que +téméraire de se fier à ses propres forces pour parvenir à +l’intelligence des textes originaux. Si vous avez eu le courage +de vous instruire dans la religion de ces docteurs, alors disparaîtront +devant vos yeux les doutes illégitimes, les apparentes +contradictions et les prétendues erreurs sur la physique, la +chimie et l’astronomie, que des esprits audacieux croient trouver +dans la Bible, mais qui, fort heureusement, n’existent que +dans leur imagination déréglée et corrompue; alors soudaine<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">Pg 177</a></span>ment +inspiré par la <i>grâce agissante</i>, il vous sera donné de +comprendre «la raison qui peut avoir obligé Dieu, après ces +espaces infinis de l’éternité qui ont précédé la création du +monde, à le créer dans le temps; que sans besoin comme sans +nécessité, puisqu’il possède toutes choses et que seul il peut se +suffire à lui-même, l’Éternel, en opérant cette merveille, n’a eu +en vue que son Verbe divin, qu’il a prévu devoir s’incarner, et +s’offrir lui-même en sacrifice, et que le monde n’a été formé que +par le Verbe et pour le Verbe, qui devait un jour le réparer +après sa chute et rendre à Dieu une gloire infinie et digne de +lui.» (Lamy, <i>Introduction à l’Écriture sainte</i>, liv. I, chap. 2.)</p> + +<p>C’est alors, ami lecteur, que, nourrie de la parole divine et +devenue «digne de porter les souliers de Jésus-Christ (saint +Mathieu, chap. III, v. 11), et de délier la courroie de ses boucles» +(saint Luc, chap. III, v. 16), votre âme en se dégageant +de la misérable enveloppe qui la tenait enchaînée ici-bas, +s’élancera toute joyeuse vers le brillant séjour de la céleste +Jérusalem, où elle habitera avec les Chérubins, espèces d’animaux +(Ezéchiel, chap. X, v. 15) qui servent de monture à Dieu +quand il se met en voyage, «<i>ascendit super Cherubin et +volavit</i>»; de ces Chérubins, à la face bouffie, dont l’un d’entre +eux fut mis en sentinelle à la porte du Paradis terrestre avec +une épée flamboyante, pour empêcher notre premier père et sa +pétulante moitié de rentrer dans ce lieu de délices (<i>Genèse</i>, +chap. III, v. 24) avec les Séraphins qui précédaient les roues +mystérieuses qu’Ezéchiel vit sous le firmament (Ezéchiel, +chap. I, v. 5 à 28); avec les Anges, les Archanges, les Trônes, +les Dominations, les Vertus, les Potentats, les Principautés, les +Forts, les Légers, les Souffles, les Flammes, les Étincelles; dans +ce ciel où vous entendrez les Anges chanter <i>hosanna</i> treize +mille six cent trois fois, et ensuite s’endormir paisiblement sur +les marches resplendissantes du trône immortel que soutiennent +les Séraphins; où vous verrez des ballets entre les Saints +et les Étoiles, les Chérubins et les Comètes; que sais-je? avec +toute la milice céleste: ce qui sera un peu fade, il est bien +vrai, mais du reste fort amusant.</p> + +<p class="tb"><a name="prug_2_2" id="prug_2_2"></a>II.—«L’un des articles de la <i>Genèse</i> qui a singulièrement +aiguisé l’esprit humain, c’est le verset 27 du chapitre I<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">Pg 178</a></span> +«Dieu créa l’homme à son image; il le créa mâle et +femelle.»</p> + +<p>—«Si Dieu ou les Dieux secondaires créèrent l’homme +mâle et femelle à leur ressemblance, il semble en ce cas que +les Juifs croyaient Dieu et les Dieux mâles et femelles. On a +recherché si l’auteur veut dire que l’homme avait d’abord les +deux sexes, ou s’il entend que Dieu fit Adam et Ève le même +jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et Ève +en même temps; mais ce sens contredirait absolument la formation +de la femme faite d’une côte de l’homme longtemps +après les sept jours.» (Voltaire, <i>Dictionnaire philosophique</i>, +art. <i>Genèse</i>.)</p> + +<p>Malgré ce raisonnement si serré, si judicieux de Voltaire, +comment ne point croire à la création d’Adam et d’Ève en +même temps, au même jour, le sixième du monde, lorsque la +<i>Vulgate</i> et toutes les versions qui se sont faites sur le texte +hébreu, disent si positivement au chap. I, v. 27, que Dieu les +créa homme et femelle, <i>masculum et fœminam creavit</i> EOS? +Cependant il est évidemment clair que par ce passage (La Bible +anglaise l’interprète de la même manière: «<i>Male and female +created</i> HE THEM») il faut entendre qu’Adam a dû être créé +androgyne, puisque Dieu, jugeant qu’il n’était pas bon <i>que +l’homme fût seul</i>, ne forma la femme qu’à la fin du septième +jour, d’une des côtes qu’il tira d’Adam pendant le sommeil +divin où il l’avait plongé. (<i>Gen.</i>, chap. II, v. 18, 21, 22). Mais, +si Adam avait le sexe double, comment a-t-il fait alors pour se +faire des enfants à lui-même? Comment mettre en harmonie +ce passage de la <i>Genèse</i> avec la manifeste contradiction qu’il +paraît impliquer? Cette question embarrassante a fait suer +bien des pères de l’Église, mais saint Thomas d’Aquin (<i>Quæst.</i>, +cap. <span class="small">I</span> et seq.) plus malin ou plus inspiré que ses confrères, l’a +résolue sans difficulté, en assurant que les hommes se faisaient, +dans l’état d’innocence, par l’intuition des idées ou d’une +manière spirituelle, comme par l’endroit dont parle Agnès +dans l’<i>École des Femmes</i>, en prétendant que les parties de la +génération ne sont venues aux hommes qu’après le péché, +comme les marques perpétuelles de la désobéissance du premier!!!... +Et qu’on ne soupçonne pas l’ange de l’école de +déraisonner! il était plus que personne à même de connaître<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">Pg 179</a></span> +la vérité qu’il avance, lui qui conversait dans la sainte familiarité +de son Dieu; lui à qui, selon le trop hardi abbé Dulaurens +(<i>Arétin moderne</i>, 2<sup>e</sup> partie, art. <i>Calendrier</i>), un crucifix +de bois a fait un compliment académique, le jour sans doute +qu’il prouva si heureusement et avec tant de clarté, dans sa +soixante-quinzième question, que l’homme possède trois âmes +<i>végétatives</i>; savoir, la <i>nutritive</i>, <i>l’augmentative</i> et la <i>générative</i>!</p> + +<p class="tb"><a name="prug_2_3" id="prug_2_3"></a>III.—«Le nom qu’Adam donna à chacun des animaux est +son nom véritable.»</p> + +<p>Un philosophe déiste du dix-huitième siècle, dans ses <i>Commentaires +sur la Bible</i>, s’est permis de calomnier ce passage +de la Genèse, en disant que «cela supposait qu’il y avait déjà +un langage très abondant, et qu’Adam, connaissant tout d’un +coup les propriétés de chaque animal, exprima toutes les propriétés +de chaque espèce par un seul mot, de sorte que chaque +nom était une définition»; et s’armant de l’arme du ridicule, +si mortelle entre ses mains, il ajouta dans son délire «qu’il +était triste qu’une si belle langue fût entièrement perdue; que +plusieurs savants s’occupaient à la retrouver et qu’ils y auraient +de la peine.»</p> + +<p>Mais si cet orgueilleux eût été rempli de foi, il eût admiré le +plus ce qu’il comprend le moins et se fût aisément convaincu +que si notre premier père donna à chaque animal son vrai +nom, c’est que, créé dans un état de pure innocence, il avait +reçu de Dieu, au rapport de saint Thomas (<i>Quæst.</i>, 94, art. 3), +la science la plus parfaite et la connaissance de toutes les +choses de la nature; que sur l’ordre de Dieu même, Adam +avait imposé à tous les animaux le nom qui leur était propre; +d’où il suit qu’il connaissait parfaitement la nature de ces animaux. +En effet, les noms véritables doivent être en harmonie +avec la nature des choses. (Saint Chrysost., <i>Hom.</i>, 14, <i>in +Gen.</i>)</p> + +<p>Cependant, sans comprendre clairement et fixement l’essence +divine, Adam, beaucoup plus que nous, en a eu une haute et +parfaite connaissance. (Saint Thomas, <i>Quæst.</i>, 94, art. 1).</p> + +<p>Voilà une explication lumineuse d’un passage de la Bible<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">Pg 180</a></span> +vraiment extraordinaire, qui doit confondre la raison de tous +les incrédules.</p> + +<p class="tb"><a name="prug_2_4" id="prug_2_4"></a>IV.—«Mais le savant Sanchez...» Pour donner un échantillon +du profond savoir et de la délicatesse du révérend Sanchez, +jésuite et casuiste très versé dans la controverse, voici +quelques-unes de ces questions sur lesquelles il s’est sérieusement +évertué et qu’il a proposées à résoudre pour l’édification +de ses lecteurs et à la très grande gloire de Dieu.</p> + +<p>Il demande:</p> + +<p><i>Utrum liceat extra vas naturale semen emittere?</i><br /> + +<i>De altera femina cogitare in coitu cum sua uxore?</i><br /> + +<i>Seminare consulto, separatim?</i><br /> + +<i>Congredi cum uxore sine spe seminandi?</i><br /> + +<i>Impotentiæ tactibus et illecebris opitulari?</i><br /> + +<i>Se retrahere quando mulier seminavit?</i><br /> + +<i>Virgam alibi intromittere dum in vase debito semen +effundat?</i></p> + +<p>Il discute:</p> + +<p><i>Utrum Virgo Maria semen emiserit in copulatione cum +Spiritu Sancto?</i></p> + +<p>Et il assure:</p> + +<p><i>Mariam et Spiritum Sanctum emisisse semen in copulatione +et ex semine amborum natum esse Jesum.</i></p> + +<p>Et cent autres questions de cette force et de cette décence, +que ce théologien jésuite a agitées dans son fameux <i>Traité +latin sur le mariage</i>, et dont la traduction en français blesserait +trop les mœurs pour que nous ne la passions pas sous +silence. Aussi, rien d’étonnant si Sanchez «ne mangeait jamais +ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et si, quand il était à table, il +tenait toujours ses pieds en l’air, assis sur un siège de +marbre.»</p> + + +<h3>SUR L’ISCHA</h3> + +<p><a name="prug_3_1" id="prug_3_1"></a>I.—«La première personne à laquelle Jésus-Christ se montra +après sa résurrection fut Marie-Madeleine.»</p> + +<p>Rien dans l’antiquité n’approcha jamais de cette consolante +doctrine de ramener à l’honneur par le repentir. Régénérée<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">Pg 181</a></span> +par la pénitence, une chrétienne, quelque grande que soit la +faute qu’elle a commise, si elle s’en repent, est aussitôt purifiée +et rendue à sa première considération. Aussi, il y a au ciel, +pour une brebis égarée qui revient au bercail de l’Église, +beaucoup plus de joie que pour dix saints qui n’ont jamais +péché.</p> + +<p>La vie de Marie-Madeleine nous en offre le plus frappant +exemple et confirme nos réflexions. Après avoir mené une vie +libertine et débauchée, et vendu, comme les vestales de +l’Opéra, des cordons verts aux libertins de Jérusalem, un jour +qu’elle savait que Jésus-Christ était allé dîner chez le Pharisien +Simon, touchée sans doute par un mouvement de curiosité si +naturelle à son sexe, ou peut-être par un caprice de vertu, ou, +ce qui est plus probable, par le délabrement d’une santé usée +dans les débauches, Madeleine pénètre dans la salle du repas +et s’y jette, avec une sainte impudence, aux pieds du Sauveur, +les embrasse, les baise, les parfume, les arrose de ses larmes +et les essuie de ses cheveux.</p> + +<p>Alors, témoin de cette scène attendrissante et supposant, +dans son orgueil, que les dérèglements de cette femme ne sont +point connus à son convié, parce que, au lieu de rejeter, il +accueille l’hommage impur de cette prostituée, l’incrédule Pharisien +doute témérairement de la puissance du divin prophète +et reste confondu lorsqu’il entend Jésus dire à cette courtisane +qu’il préfère son ardent amour à la tiédeur de ceux qui ne +l’aiment que du bout des lèvres et qu’il pardonne ses péchés +parce qu’elle a beaucoup aimé. (Saint Luc, chap. VIII, v. 36 +à 50.)</p> + +<p>Admirable et touchant modèle de conversion! Elle nous fait +voir, disent les saints Pères, que la pécheresse la plus noire +devient blanche comme neige devant Dieu, lorsque l’humilité +sanctionne sa pénitence... et, comme dit quelque part l’impie +Boufflers, se sauve ainsi du grand feu que Dieu a fait là-bas +pour ceux qui ne vont pas là-haut.....</p> + + +<h3>SUR LA TROPOÏDE</h3> + +<p><i>Tropoïde</i>, du grec τρόπος, <i>mœurs</i>, <i>genre de vie</i>, <i>moralité +d’un peuple</i>.</p> + +<p>Dans le tableau si vrai, si caractéristique de la législation et<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">Pg 182</a></span> +de la moralité du peuple hébreu qu’il dépeint avec la supériorité +du talent d’un habile politique et d’un profond penseur, +Mirabeau, qu’aucune considération n’arrête lorsqu’il s’agit +d’agrandir les limites de notre intelligence par une vérité +quelconque, imprime à ce chapitre le cachet de son génie, en y +développant les observations les plus judicieuses et les plus +profondes réflexions, il compare avec une étonnante sagacité +les mœurs et les coutumes des Juifs du temps de Moïse avec +nos habitudes, nos mœurs et nos libertés, que le despotisme +des prêtres et des rois a si longtemps tenues courbées sous leur +sceptre avilissant, mais dont la philosophie du dix-huitième +siècle, par ses longs et constants efforts, a fait enfin justice à +jamais. Depuis cette époque si mémorable, la civilisation est +en marche: ses progrès peuvent être ralentis; mais ni les +misérables intrigues du sacerdoce, qui menace de tout abrutir +pour tout dominer, ni les actes impolitiques et imprudents des +gouvernements actuels, dont la violence, l’astuce et l’intérêt +sont les plus puissants mobiles, ne parviendront jamais à comprimer +l’essor de la progressive émancipation de l’esprit +humain. Une immense impulsion lui est donnée, et l’imprescriptible +liberté, désormais circonscrite dans les bornes bien +entendues du devoir social, fera insensiblement <i>le tour du +monde</i>, triomphera de leurs vains efforts et anéantira quelque +jour l’œuvre de l’iniquité et de la corruption.</p> + +<p class="tb">Mais revenons au sujet de ce titre.</p> + +<p>La <i>Tropoïde</i>, dit le révérend père Lamy, est tirée des instructions +et des règles de morale de la lettre de l’Écriture. La loi +juive défend de lier la bouche au bœuf qui bat le blé (<i>Deut.</i>, +chap. XXV, v. 4) et saint Paul se sert de ce précepte de Moïse +pour établir l’obligation qu’ont les fidèles de fournir aux +ministres de l’Évangile tout ce qui leur est nécessaire +(<i>I. Corinth.</i>, chap. IX, v. 9.—<i>I. à Timoth.</i>, chap. V, v. 18), +ce qui n’est pas mal entendre ses intérêts. D’après saint Jérôme +(dans sa <i>lettre à Hedibia</i>), le sens tropologique est celui qui +nous élève au-dessus du sens littéral et nous fait donner une +explication morale et propre à nous faire connaître ce qui se +passait parmi le peuple juif: récit qui n’est pas du tout à son +avantage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">Pg 183</a></span></p> + +<p class="tb"><a name="prug_4_1" id="prug_4_1"></a>I.—«Quand la fille avait engagé sa foi, les matrones la conduisaient +au dieu Priape.»</p> + +<p>Si on voulait juger avec sévérité des mœurs et des habitudes +du peuple romain par les expressions libres de quelques-uns +de ses écrivains les plus célèbres; si l’on exposait au grand +jour les tableaux obscènes de l’antiquité que l’on a découverts +dans les fouilles d’Herculanum et de Pompéi, il faudrait en +conclure nécessairement que la pudeur, loin d’être un sentiment +naturel et indispensable à l’homme, n’est chez lui qu’une +simple vertu de convention. Cependant, je ne saurais m’imaginer +qu’il ait existé sur la terre un peuple assez impudent, +assez dénaturé, assez ennemi de lui-même, pour établir, de +gaîté de cœur, un culte contre la décence et les bonnes mœurs. +Or, le culte de Priape, que je vais décrire, n’était point indécent +chez les anciens; car ils regardaient la propagation comme un +devoir trop sacré et trop sérieux pour voir dans la consécration +du <i>Phallus</i> et du <i>Kleis</i> (ou des parties sexuelles de +l’homme et de la femme dans leurs sanctuaires) autre chose +qu’un emblème de la fécondité universelle, et ils le sculptaient +jusque sur les portes de leurs temples, comme le symbole des +premiers vœux de la nature.</p> + +<p>De là ce culte de <i>Priape</i>, qui passa à Rome de l’Étrurie, où +l’apportèrent les Corybantes et les Cabires. (Virey, <i>Dissertation +sur le libertinage</i>, art. III.) Au rapport de Strabon et +d’autres écrivains de l’antiquité, ce dieu était fils de Bacchus et +de Vénus. Il naquit à Lampsaque, ville de la Troade, non loin +de l’Hellespont, où sa mère l’abandonna à cause de sa difformité. +On dit que, toujours jalouse de Vénus, Junon, sous prétexte +de l’aider dans ses couches, toucha l’enfant d’une main +perfide, au moment qu’il vint au monde, et le rendit tellement +monstrueux à certaine partie de son corps, que je ne puis +mieux nommer qu’en ne la nommant pas, qu’il fit tourner la +tête à toutes les jolies femmes de Lampsaque: c’était à qui +l’enlèverait. Mais les maris ne se souciant guère de voir leurs +fronts s’enrichir d’une coiffe que les dames distribuent si volontiers, +le chassèrent de leur ville sur un décret du Sénat. Priape, +piqué du procédé peu galant de ces jaloux, les frappa d’une +espèce de maladie qui les rendait extravagants et dissolus dans +leurs plaisirs. Ces malheureux époux, doublement punis, furent<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">Pg 184</a></span> +consulter l’oracle de Dordone, qui leur ordonna de rappeler +Priape de son exil.</p> + +<p>Je passerai sous silence comme fastidieux ses attributions et +son emploi qui le commettait à la garde des jardins, où il servait +d’épouvantail aux oiseaux et aux voleurs qu’il menaçait +de cette disposition pénale:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line"><i>Fœmina si furtum faciet mihi, virque puerque,</i></div> +<div class="line"><i>Hæc cunnum, caput hic, probeat ille nates.</i></div> +</div></div></div> + +<p>Je dirai que ce dieu présidait à toutes les débauches du paganisme. +Ses <i>Phallalogies</i>, ou ses fêtes, se célébraient particulièrement +à Lampsaque. Les Égyptiens, selon certain auteur, le +nommaient <i>Horus</i> et le représentaient «jeune, ailé, avec un +disque sous le pied, tenant un sceptre dans la main droite, et +de la gauche soulevant son membre viril, qui égalait en grosseur +tout le reste de son corps.» Festus rapporte que les +Romains lui élevèrent un temple sous le nom de <i>Mutinus</i>, «où +il était assis avec le membre en érection, sur lequel les jeunes +épouses venaient s’asseoir avant de passer dans les bras de leurs +maris, afin que ce Dieu eût les prémices de leur virginité. C’est +pour cela que lui était dédiée la première nuit des noces, que présidaient, +sous ses ordres, les dieux <i>Subigus</i>, <i>Jugatinus</i>, <i>Domitius</i> +et <i>Mutius</i> (<i>Jugatinus</i>, qui unissait l’homme et la femme +par le mariage. <span class="smcap">August.</span>, <i>De Civ.</i>, IV, c. 8.—<i>Domitius</i>, qui +protégeait la mariée dans la maison du mari. <span class="smcap">Aug.</span>, VI, c. 9.—<i>Mutinus</i>, +dont la coutume religieuse était de faire asseoir la +jeune mariée sur un <i>fascinum</i>, de dimension énorme et monstrueuse. +<span class="smcap">Aug.</span>, IV, c. 11), et les déesses <i>Virginiensis</i>, <i>Prenia</i>, +<i>Pertunda</i>, <i>Manturna</i>, <i>Cinxia</i>, <i>Matuta</i>, <i>Mena</i>, <i>Volupia</i>, +<i>Strenua</i>, <i>Stimula</i>, etc. (<i>Manturna</i>, dont l’office était de faire +en sorte que la femme restât avec le mari. <span class="smcap">Aug.</span>, IV, c. 9.—<i>Cinxia</i>, +qui devait ôter la ceinture à la mariée. <span class="smcap">Arnob.</span>, lib. III, +p. 118.—<i>Matuta</i>, qui présidait aux caresses du réveil. <span class="smcap">Plut.</span>, <i>in +Camillo</i>.—<i>Mena</i>, qui présidait aux menstrues des femmes. +<span class="smcap">Aug.</span>, c. 11.—<i>Volupia</i>, qui présidait à la volupté. <span class="smcap">Arnob.</span>, +lib. IV, p. 131.—<i>Strenua</i>, qui excitait au coït. <span class="smcap">Aug.</span>, IV, c. 11.—<i>Stimula</i>, +qui faisait agir avec vivacité. <span class="smcap">Aug.</span>, IV, c. 11.—<i>Viripiaca</i>, +qui présidait au raccommodement. <span class="smcap">Val. max.</span>, +<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">Pg 185</a></span> +lib. II, c. 1, n. 6.—<i>Prosa</i>, qui présidait aux accouchements. +<span class="smcap">Aul. Gell.</span>, lib. XVI, c. 17.—<i>Egeria</i>, qui présidait à la délivrance. +Voyez <span class="smcap">Festus</span>.) Toutes divinités officieuses qu’on invoquait +dans l’acte du coït, et qui avaient dans la cérémonie de +l’hymen chacune un emploi particulier.</p> + +<p>La jeune mariée, au sortir de la couche nuptiale, allait offrir +à Priape autant de branches de saule qu’elle avait essuyé +d’assauts amoureux:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line"><i>Quæ quot nocte viros peregit unâ,</i></div> +<div class="line"><i>Tot vergas tibi dedicat salignas.</i></div> +</div></div></div> + +<p>Ce dieu fut aussi surnommé <i>Phallus</i>, <i>Ityphallus</i>, <i>Triphallus</i> +et <i>Fascinus</i> (Plutarque, dans ses <i>Commentaires</i>, περι τῆς φιλοπλουτίας, +ou <i>Passion des Richesses</i>, et dans son livre sur <i>Isis et +Osiris</i>; Columelle, dans son <i>Traité de l’Agriculture</i>, Pompéjus +et Hérodote, liv. 2, en donne une ample description), +symboles de la fécondité, que l’on voyait en tous lieux, sur les +dieux Termes, dans les jardins, dans les gynécées des dames +romaines, où, pour tribut de reconnaissance, elles appendaient +à sa chapelle des tableaux votifs, et posaient publiquement +des couronnes de fleurs sur son membre en érection.</p> + +<p>Ces dames portaient des phallus à leur cou, et en suspendaient +à celui de leurs enfants. Ces bijoux précieux étaient +ordinairement d’or, d’ivoire, de verre ou de bois; quelquefois +elles en faisaient en étoffe de laine ou de soie pour amuser +leur... libertinage et charger leur vaisseau (<i>ad suam onerandam +navem</i>), comme le dit si plaisamment Pétrone.</p> + +<p>Quoique nos mœurs n’admettent pas d’honorer publiquement +ce dieu, nous ne cessons cependant de lui dresser des autels en +particulier: ce sont les boudoirs de nos petites maîtresses qui +remplacent maintenant ces édicules.</p> + +<p>Au reste, saint Jérôme croit que ce dieu était le même que le +dieu des Moabites et des Madianites, qu’ils invoquaient sous le +nom de <i>Peor</i>, <i>Beelphegar</i> ou <i>Phegor</i>. Mais toujours est-il que +Priape était connu et même adoré des Juifs, puisqu’il est rapporté +dans la Bible que «dans la vingtième année du règne +de Jéroboam, roi d’Israël, Asa, roi de Yuda, chassa de son territoire +tous les efféminés et purifia son royaume de toutes les<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">Pg 186</a></span> +souillures de l’idolâtrie que ses pères avaient établies. De plus, +il défendit à sa mère Mahacham d’être désormais la prêtresse +des sacrifices de Priape, dans le bois qui lui était consacré; +puis il renversa sa statue et brûla cette image infâme dans le +torrent de Cédron.» (<i>Rois</i>, chap. XV, v. 9 à 13.—<i>Paralipomènes</i>, +liv. II, ch. XV, v. 16.) Le texte hébreu porte <i>miphletzet</i>, +que les interprètes traduisent indifféremment par <i>caverne</i>, +<i>assemblée</i>, <i>idole</i>, mots qui dans ce passage de la Bible +expriment la même idée; car il est avéré que Mahacham, avec +la confrérie qu’elle avait formée et dont elle était le chef, célébrait +dans les bois ou lieux obscurs les sacrifices de Priape, +qu’accompagnaient les crimes les plus honteux et les plus +infâmes prostitutions.</p> + + +<h3>SUR LE THALABA</h3> + +<p>Mot hébreu que l’on comprendra aisément quand on aura lu +l’histoire des Jésuites, l’<i>Onanisme</i> de Tissot et la <i>Nymphomanie</i> +de M. de Bienville.</p> + +<p class="tb"><a name="prug_5_1" id="prug_5_1"></a>I.—«Un des plus beaux monuments de la sagesse des +anciens est leur gymnastique.»</p> + +<p>L’homme par sa nature, destiné au travail, a souvent besoin +de se reposer de ses fatigues. C’est dans ces intervalles de repos +momentané qu’il aime à se livrer volontiers aux plaisirs du +jeu qui récréent son esprit, en même temps qu’ils lui préparent +de nouvelles forces pour reprendre ses travaux accoutumés. +Mais si je parle de jeu, je n’entends nullement vanter ici ces +dangereuses maisons qui engloutissent la santé, l’honneur et +la fortune des gens crédules qui entretiennent avec elles de +funestes rapports, que repousse la morale publique et qu’une +politique bien entendue eût depuis longtemps supprimées, si, +pour les maintenir, l’avidité du fisc n’usait de tout le pouvoir +dont il est revêtu.</p> + +<p>Je ne signale donc les dangers de cette vile passion qui +dégrade l’homme en le portant à tous les excès, que pour +relever davantage ces jeux et ces exercices si utiles que les +anciens avaient rangés parmi leurs cérémonies religieuses, +dans le but de développer les forces et l’agilité du corps, et de<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">Pg 187</a></span> +disposer la jeunesse par une santé robuste, toujours si influente sur +ses actions, à devenir d’utiles citoyens.</p> + +<p>Les théâtres consacrés à ces nobles gymnastiques (du grec +γυμναστικὸς, lieu où les Grecs s’exerçaient à certains jeux; formé +de γυμνος <i>nu</i>, parce qu’ils étaient nus ou presque nus pour s’y +livrer plus librement), étaient des lieux spacieux, où les anciens +s’assemblaient pour y disputer le prix de la lutte, du disque, +du palet, de la course, du saut ou du pugilat.</p> + +<p>Leurs jeux les plus célèbres étaient au nombre de quatre, +qu’ils désignaient sous le nom de <i>combat</i> ἀγων, ainsi que le +confirme ce vers d’Homère:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line">Τεσσαρές εἰσιν αγῶνες Ελλαδα</div> +</div></div></div> + +<p>Les <i>Olympiques</i> se célébraient au bout de quatre ans révolus, +en l’honneur de Jupiter, à Pise, non loin d’Olympie, ville +d’Élide, dans le Péloponèse. Ils duraient cinq jours et commençaient +par un sacrifice solennel.</p> + +<p>Les <i>Pythiques</i> avaient lieu à Delphes, en l’honneur d’Apollon, +pour perpétuer sa victoire sur le serpent Python.</p> + +<p>Les <i>Isthmiques</i>, institués par Sisyphe, roi de Corinthe, en +l’honneur de Neptune, se solennisaient tous les trois ans dans +l’isthme de Corinthe, près du temple de ce dieu.</p> + +<p>Et les cérémonies des Néméens se consacraient à la même +époque à Argos, en mémoire d’Archemor, fils de Lycurgue, +roi de Némie, qui mourut de la morsure d’un serpent.</p> + +<p>Célébrés avec éclat et magnificence, sous les yeux des rois, +des magistrats et d’une foule immense de spectateurs que le +désir de la gloire y attirait de toutes parts, ces jeux enflammaient +l’émulation en élevant l’âme aux grandes actions, et +enfantaient des citoyens dévoués à la patrie.</p> + +<p>Le vainqueur était couronné de branches de pin, de laurier, +de feuilles d’olivier sauvage ou de roses, aux yeux de tous les +assistants et au bruit de leurs acclamations. Honoré dans sa +patrie pour le reste de ses jours, son nom et sa victoire étaient +chantés par les plus grands poètes. On lui érigeait des statues, +et on poussa même les éloges du vainqueur jusqu’à l’élever au +rang des dieux.</p> + +<p>C’est par ces nobles institutions que la Grèce remplit le<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">Pg 188</a></span> +monde de l’éclat de sa gloire et qu’elle parvint à transmettre +son nom à l’immortalité.</p> + + +<h3>SUR L’ANANDRINE</h3> + +<p>Formé ανανδρύνομαι, <i>devenir lâche</i>, <i>diminuer</i>, composé de +l’α privatif et de l’ν euphonique: <i>efféminéité</i>.</p> + +<p><a name="prug_6_1" id="prug_6_1"></a>I.—«Sapho... peut être regardée comme la plus illustre +des tribades.»</p> + +<p>Cette célèbre, mais trop infortunée Sapho, qui vécut du +temps de Stésichore et d’Alcée, environ 600 ans avant l’ère +chrétienne, se distingua non seulement par ses habitudes lesbiennes +de κλειτοριάζειν. (Voyez la <i>Linguanmanie</i>.) C’est cette +erreur lascive qui justifie la résection du clitoris dans les pays +méridionaux, où les femmes, par le prolongement quelquefois +prodigieux de cette portion externe des nymphes, ont propagé +cette nouvelle manière d’aimer de Sapho. (Voyez l’<i>Akropodie</i>, +que Sénèque et saint Augustin lui reprochent avec tant de +véhémence, mais encore par son beau talent poétique, qui la fit +surnommer la dixième Muse. Elle inventa deux sortes de +rythmes, le saphique et l’éolique, et dans la faible partie de +ses œuvres que l’ignorance et la barbarie ont laissé parvenir +jusqu’à nous, son âme respire tout entière dans les vers brûlants +d’amour, qu’elle soupirait pour le volage Phaon.</p> + +<p>L’ardeur, ou plutôt le feu de son tempérament, dit Virey, la +fit accuser d’un vice... qui la rendit presque un homme: <i>Mascula +Sapho</i>. Inspirée par l’amour et les dédains de Phaon, +elle put transmettre à la postérité la peinture de ses ardeurs ou +plutôt les transports de son érotomanie; elle les eût moins +vivement représentés s’ils eussent été assouvis. Tout prouve +donc que le génie ne s’allume que par la chaleur amoureuse, +et celle-ci ne brille que dans les caractères virils, même chez +les femmes de lettres les plus célèbres. (Virey, <i>Effets de l’Amour +sur l’esprit</i>.)</p> + +<p>Voici la traduction, par Boileau, d’une des odes que Sapho +adressa à une Lesbienne, et qui fera juger de son beau génie:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line"><i>Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire,</i></div> +<div class="line"><i>Qui jouit du plaisir de t’entendre parler,</i></div> +<div class="line"><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">Pg 189</a></span> +<i>Qui te voit quelquefois doucement lui sourire.</i></div> +<div class="line"><i>Les Dieux, dans son bonheur, pourraient-ils l’égaler?</i><br /><br /></div> +<div class="line"><i>Je sens de veine en veine une subtile flamme</i></div> +<div class="line"><i>Courir par tout mon corps sitôt que je te vois;</i></div> +<div class="line"><i>Et dans les doux transports où s’effare mon âme,</i></div> +<div class="line"><i>Je ne saurais trouver de langue ni de voix.</i><br /><br /></div> +<div class="line"><i>Un nuage confus se répand sur ma vue,</i></div> +<div class="line"><i>Je n’entends plus, je tombe en de douces langueurs;</i></div> +<div class="line"><i>Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,</i></div> +<div class="line"><i>Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!</i></div> +</div></div></div> + +<h3>SUR L’AKROPODIE</h3> + +<p>Du grec ακρος, <i>extrémité</i>, et πόδια, <i>chaussure</i>, et par extension, +<i>retranchement du prépuce</i>.</p> + + +<h3>SUR LE KADESCH</h3> + +<p>Du grec καθεσις, <i>introduction d’un instrument chirurgical</i>, +<i>mutilation</i>.</p> + +<p><a name="prug_7_1" id="prug_7_1"></a>I.—«En Italie, cette atrocité n’a pour objet que le perfectionnement +d’un vain talent.»</p> + +<p>La dissolution des mœurs, la défiance et le despotisme des +Orientaux ont inventé la mutilation que la polygamie a perpétuée. +C’est à <i>Spada</i>, village de Perse, que l’on commença à +dépouiller les hommes des organes essentiels de la virilité. +De là, sans doute, l’origine du mot latin <i>spado</i>, qui signifie +eunuque, castrat.</p> + +<p>La plupart des peuples de l’antiquité ont pratiqué cet usage +barbare. Sémiramis, si fameuse par son ambition, son courage +et ses débauches, ordonna, au rapport d’Ammianus (Lib. IV, +refert Semiramidem primam omnium mares castrasse), de +châtrer les hommes faiblement constitués, pour leur ôter les +moyens de propager des races débiles, et le législateur de +Sparte, imitant cette cruelle politique, la consacrait par des +lois. L’histoire nous a transmis le souvenir du fanatisme déplorable<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">Pg 190</a></span> +qui poussaient les prêtres de Cybèle (Lucian, De Dea +Syria) et les Valésiens à altérer leur existence par la castration. +Elle fait également mention d’Origène, qui, pour se détacher +entièrement des choses de la terre et ne s’occuper que des +choses célestes, mais interprétant trop rigoureusement le passage +de saint Mathieu: «Il en est qui se sont châtrés pour +acquérir le royaume des cieux (Cap. XIX, v. 12)», se soumit +lui-même à la mutilation «et outrepassa le but, dit Virey, en +retranchant la source de la force et le mérite de la résistance +contre les tribulations de ce monde».</p> + +<p>Les motifs d’une excessive jalousie qu’ils portaient de leurs +femmes, sans cesse exposées dans ces climats brûlants à +devenir avec facilité la conquête de tous les hommes, ont pu +seuls inspirer aux peuples de l’Orient l’affreuse idée de mutiler +un sexe pour le commettre à la garde de l’autre. Et c’est particulièrement +à ces raisons qu’il faut attribuer l’origine des +eunuques (Du grec ευνη, <i>lit</i>, et εχω, <i>je garde</i>) et des sérails, où +ces êtres dégradés sont investis de la surveillance des femmes +destinées à leurs plaisirs, emploi qui a beaucoup d’analogie +avec celui des duègnes, en Espagne, chargées de veiller sur la +conduite des dames confiées à leurs soins.</p> + +<p>C’est dans la plus tendre enfance et jusqu’à l’âge viril que +cette cruelle exécution s’exécute, au moyen de ligatures imbibées +d’une liqueur caustique ou d’un cordon de soie que l’on +serre autour de la verge et du scrotum; peu de jours suffisent +à l’entier rétablissement de ces infortunés. Privés ainsi de tous +les caractères de leur sexe, et n’inspirant plus de crainte par +leur impuissance complète, ils sont reconnus capables de l’emploi +d’eunuques, et dès lors ils ont le droit d’approcher des +femmes renfermées dans les harems. Sans aucune sensibilité +quelconque, pâles et d’une démarche traînante, imberbes et le +corps flétri, bien que jeunes encore, ils portent sur un visage +profondément sillonné de rides tous les signes d’une vieillesse +prématurée; et l’on pourrait dire d’eux ce que saint Chrysostome +disait de l’eunuque Eutrope: «Quand son fard est ôté, +son visage paraît plus laid et plus ridé que celui d’une vieille +femme.»</p> + +<p>Une fois revêtus de cet emploi, souples et sûrs ministres +des plaisirs capricieux de leurs maîtres, de méprisables<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">Pg 191</a></span> +valets qu’ils étaient, ils parviennent quelquefois, en +rampant adroitement, jusqu’à la plus haute faveur. Quelques +eunuques, au sommet de la puissance, ont exécuté de grandes +choses; mais comme la mutilation influe beaucoup sur le +moral, leurs vices ont toujours dominé, et ils se sont souvent +vengés sur le genre humain de la condition avilissante où ils +étaient condamnés; c’est dans leur sein que l’on a vu s’amonceler +des orages qui ont renversé des Etats.</p> + +<p>Une sorte d’eunuques, non moins fameux par leurs infâmes +débauches que par leur dégradation, auxquels les Romains, du +temps de l’Empire, extirpaient les testicules, sont de ces misérables +qui faisaient le plus indigne abus de la verge qu’on leur +avait conservée. Les dames romaines en raffolaient, et Juvénal +en donne la raison lorsqu’il dit (Liv. II, sat. 6, v. 305 à 379):</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line"><i>Sunt quas eunuchi imbelles ac mollia semper</i></div> +<div class="line"><i>Oscula delectent, ac desperatio barbæ.</i></div> +<div class="line"><i>Et quod abortivo non est opus. Illa voluptas</i></div> +<div class="line"><i>Summa tamen, quod jam calida matura jumenta,</i></div> +<div class="line"><i>Inguina traduntur medicis, jam pectine nigro</i></div> +<div class="line"><i>Ergo expectatos, ac jussos, crescere primum</i></div> +<div class="line"><i>Testiculos, postquam cœperunt esse bilibres</i></div> +<div class="line"><i>Tonsoris damno tamen rapit Heliodorus.</i></div> +<div class="line"><i>Conspicuus longe, cunctisque notabilis intrat</i></div> +<div class="line"><i>Balnea, nec dubie custodem vitis et horti</i></div> +<div class="line"><i>Provocat, a domina factus spado. Dormiat ille</i></div> +<div class="line"><i>Cum domina. Sed tu jam durum, Postume, jamque</i></div> +<div class="line"><i>Tundendum eunucho Bromium committere noli.</i></div> +</div></div></div> + +<p>(Il en est qui trouvent les baisers de l’eunuque efféminé +d’autant plus délicieux qu’elles n’appréhendent point une +barbe importune, et n’ont pas besoin de se faire avorter. Mais +afin que la volupté n’y perde rien, elles ne les livrent au fer +qu’après que leurs organes, bien développés, se sont ombragés +des signes de la puberté; alors Heliodorus les opère, au seul +préjudice du barbier. L’esclave ainsi traité par sa maîtresse, +est sûr, dès qu’il entre dans nos bains, de s’attirer tous les +regards; et même il pourrait hardiment défier le dieu des +jardins. Laisse-le dormir auprès de ton épouse, mais garde-toi<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">Pg 192</a></span> +bien de lui confier ton Bromius, malgré sa barbe naissante, et +tout robuste qu’il est déjà. (Trad. de J. Dussaulx. Bibliot. +Panckoucke.)</p> + +<p>C’est pour empêcher sans doute qu’ils ne devinssent femmes +eux-mêmes, et parce qu’ils conservaient quelque reste furtif de +ce qui récèle l’élément de la vie, que les lois avaient accordé la +faveur du mariage à ces Conculix, si différents de ceux de la +<i>Pucelle</i>. Toutefois leurs femmes engagées dans un lien légalement +inofficieux, puisqu’il était diamétralement opposé au +but de la nature, jouissaient du privilège commode de se dispenser +de la foi conjugale; mais quand le cœur leur en disait, +elles allaient en cachette, pour tranquilliser l’esprit de leurs +maris infirmes, prendre ailleurs leur supplément.</p> + +<p>Cependant la nature, cette admirable mère, dédommagerait-elle +par des affections toutes particulières ces êtres dégradés, +ou bien l’illusion toute-puissante, combinée avec les douces +caresses et la jouissance des charmes d’une belle femme compatissante, +ne se bornerait-elle pas aux seuls plaisir des yeux +et à l’écorce des sens pour consoler ces malheureux de l’état +honteux de leur demi-existence!</p> + +<p>C’est incontestablement contrarier la propagation que de +permettre de tels mariages; c’est un véritable assassinat, une +profanation, qui dérobe à la société la volupté productrice de +la femme. Ces stériles liaisons ne devraient être approuvées +par les lois d’aucun pays.</p> + +<p>Dans le second siècle de l’Église, le concile de Nicée +(Canon IV), confirmé par le second concile d’Arles, a expressément +défendu ces mutilations.</p> + +<p>Une loi de l’empereur Adrien, citée dans les <i>Digestes Ad leg. +Corn</i>. de Sicariis (Lib. XLVIII, tit. VIII, leg. 4, § 5), punissait +de mort les médecins qui faisaient des eunuques et ceux qui +subissaient la castration; de plus on confisquait leurs biens.</p> + +<p>Une ordonnance de Louis XIV, du 4 septembre 1677, condamnait +à mort tous ceux qui avaient mutilé leurs membres.</p> + +<p>L’article 316 du Code pénal prononce contre toute personne +coupable de ce crime la peine des travaux forcés à perpétuité, +et la peine capitale si la mort en est résultée avant l’expiration +des quarante jours qui auront suivi le crime. L’article +325 ne déclare le crime de castration excusable que<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">Pg 193</a></span> +lorsqu’il a été immédiatement provoqué par un outrage violent +à la pudeur.</p> + +<p>Et malgré des défenses si positives et des punitions si sévèrement +exprimées par des lois civiles et canoniques, nous +voyons de nos jours une pareille monstruosité exister encore, +et cela dans la ville par excellence, dans cette Rome, le centre +de la chrétienté!!!</p> + +<p>Voyez plutôt ces malheureux Italiens, pour qui le <i>farniente</i> +est le premier des besoins, entraînés par la superstition ou une +cupidité barbare, se livrer au fatal couteau qui doit les priver +des précieux trésors de la vie, pour se donner un misérable +filet de voix!...</p> + +<p>Allez à la Chapelle Sixtine, aux deux grands jours de la +Semaine Sainte, entendre ces admirables accords de voix +choisies, cette sublime et céleste harmonie qui vous transporte, +qui vous ravit, mais dont les sons divins cessent à l’instant de +vibrer dans l’âme de tout être sensible qui les entend, et n’y +laisse plus qu’une pénible impression, alors qu’on pense que +ces voix si claires, si argentines, si mélodieuses, sont obtenues +aux dépens de la postérité. Quel scandale odieux! il +révolte la nature.</p> + +<p>Mais la magie d’une belle voix est-elle donc si puissante et le +chant possède-t-il une tout autre vertu que la simple prière? On +le croirait, puisque les sons de la musique délicieuse qui, dans +la Chapelle Sixtine, enchantent l’oreille de mille amateurs, +après avoir cessé, continuent à vibrer encore dans leurs âmes, +tandis que les prières et les plaintes que profère le prophète +en récitant le sublime <i>Miserere</i>, ne les touchent nullement. Et +voilà pourquoi sans doute, pour apaiser la Divinité, on chante +toujours à l’Église et à l’Opéra.</p> + + +<h3>SUR LE BÉHÉMAH</h3> + +<p>Mot hébreu qui signifie <i>jumenta</i>, <i>quadrupedia</i> et, par extension, +<i>bestialité</i>.</p> + +<p><a name="prug_8_1" id="prug_8_1"></a>I.—«<i>Faunes suffoquants</i>, FAUNI FICARII.»</p> + +<p>Saint Jérôme, dans son commentaire sur Jérémie, ch. 50, +v. 39, donne aux faunes l’épithète de <i>ficarii, qui avaient des +figues</i>. Il faut conjecturer que, par ce mot, ce Père de l’Église<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">Pg 194</a></span> +a voulu dépeindre la laideur de ces faunes, dont le visage +était couvert de pustules et de boutons; ce qui n’est pas sans +apparence de vérité, car <i>ficus</i>, figue, figurément pris, désigne +une tumeur, une sorte d’ulcère qui ressemble à ce fruit.</p> + +<p>Mais, n’en déplaise à saint Jérôme, le texte hébreu porte HM, +qui signifie proprement <i>un spectre</i>, <i>une chose qui inspire la +terreur</i>, d’où dérive le mot hébreu EIMA, qui veut dire <i>épouvante</i>. +Et comme on représentait les faunes et les satyres, +moitié hommes et moitié boucs, fort velus, violant femmes et +filles, dont ils étaient la terreur; que, d’un autre côté, nul +animal de sa nature n’est plus enclin à la lasciveté que le bouc, +il est permis de croire que l’opinion de Berruyer, <i>qui rend ses +faunes très actifs</i>, SICARII, doit prévaloir sur celle de saint +Jérôme. En effet, le mot grec σάθη, en latin <i>veretrum</i>, d’où est +formé celui de satyre, indique assez la lubricité des inclinations +de ce vil animal.</p> + +<p>Au reste, le bouc est placé parmi les divinités de l’Égypte +que l’on honorait le plus: il avait un culte tout particulier. Les +femmes n’avaient point horreur à lui soumettre leurs corps, et +les hommes ne dédaignaient pas de caresser leurs chèvres; +dans leur délire superstitieux, ils allaient quelquefois jusqu’à se +prosterner devant un bouc et à baiser le derrière de ce puant +animal (Voyez la Bible de Voltaire, au chapitre du <i>Lévitique</i>): +de là vient sans doute que la Bible, en parlant des idoles, les +appelle les <i>vilus</i>, SAHIRIM, et lorsque le prophète Isaïe dit, +ch. 13, v. 21, que <i>les velus danseront</i>, PILOSI SALTABUNT, il +faut l’entendre, disent les interprètes, des démons qui emprunteraient +quelquefois cette forme sauvage.</p> + +<p>Je ne me hasarderai pas à contester l’existence de ces hommes +capripèdes; je me tiens respectueusement aux Saintes Ecritures +et à ce qui en est rapporté par saint Jérôme, qui nous apprend +que saint Antoine, dans son désert, fit la rencontre d’une +espèce de nain, au front cornu, aux narines crochues, aux +pieds de bouc, qui lui présenta des dattes et l’assura qu’il +était un de ces habitants que les païens avaient honorés sous le +nom de faunes et de satyres; qu’il était député vers lui, pour +le conjurer d’intercéder pour eux près le Dieu commun, qu’ils +savaient bien être venu en terre pour le salut du monde. +(Inter saxosam convallem haud grandem homunculum vidit<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">Pg 195</a></span> +aduncis naribus, fronte cornibus, asperatâ, cujus extrema pars +corporis in caprarum pedes desinebat, et responsum accepit +Antonius: Mortalis ego sum unus ex accolis eremi, quos vario +errore delusa gentilitas, faunos satyrosque vocans, colit. Precemur +ut pro nobis communem Deum depreceris, quem pro +salute mundi venisse cognovimus. S. HIERONYMUS, <i>in Vita +S. Pauli</i>.)</p> + +<p>Preuve indubitable qu’il existe des démons sous la figure de +boucs. Néanmoins le cardinal Baronius prétend témérairement +que le satyre qui entra en colloque avec saint Antoine n’était +qu’un singe, né probablement du commerce honteux de cet +animal avec des filles, que Dieu doua de la parole, ainsi qu’il +en avait fait autrefois pour le serpent et l’ânesse de Balaam, +dont parlent la Genèse et les Nombres (Gen., cap. III, v. 1.—Num., +cap. XXII, v. 28.) Mais qu’est-ce que l’opinion d’un cardinal +contre celle d’un saint et de toute une antiquité qui +déposent contre lui?</p> + + +<h3>SUR L’ANOSCOPIE</h3> + +<p>Du grec ανα, <i>au-dessus</i>, et de σκοπιὰ, <i>action d’épier</i>, formé de +σκοπεω, <i>je considère</i>, <i>je contemple</i>.—Astrologie judiciaire, +jonglerie.</p> + + +<h3>SUR LA LINGUANMANIE</h3> + +<p>Du latin <i>lingua</i>, langue, et du grec μανία, <i>fureur</i>, dérivé de +μαινομαι, <i>rendre furieux</i>.</p> + +<p><a name="prug_9_1" id="prug_9_1"></a>I.—«C’étaient des maisons publiques où les hommes et les +femmes pêle-mêle s’abandonnaient à tous les genres de libertinage.»</p> + +<p>La prostitution date de la plus haute antiquité. Les Orientaux +l’admirent dans le culte de leur religion et ne la considèrent +point comme un dérèglement de mœurs; ils la consacrèrent +d’abord à célébrer le premier instant de l’existence de l’être +auquel ils ouvraient le sentier de la vie. Elle fut ensuite un des +moyens puissants d’accroître et de propager l’espèce humaine. +Dans les temps patriarcaux, nous trouvons Ada et Selles, concubines +de Lamech, père d’Abraham, se distinguer dans le<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">Pg 196</a></span> +métier, et leur progéniture bravement suivre leur exemple. +(<i>Gen.</i>, chap. IX, v. 19; V. et VI, 1, 2, 3, 4.)</p> + +<p>Aux petits soins avec Abraham, la jeune Sara, dont Dieu +avait fermé le sein, <i>conclusit</i>, met dans le lit de son mari la +fraîche et gentille Agar, sa servante (<i>Gen.</i>, chap. XVI, v. 2, 3, +4.) Nous voyons Sodome et Gomorrhe et toutes les villes de la +Pentapole dans la Palestine livrées à une souillure infâme. +(<i>Gen.</i>, chap. XIX, v. 4, 5, 6, 7, 8.) Pheiné, de connivence avec +Thamma, deux filles de Loth, prennent goût à la bagatelle, +et, commettant un inceste avec leur bonhomme de père, dans +le dessein de repeupler la terre, se font engrosser par lui, après +l’avoir enivré au sortir de Sodome, dont tous les habitants +viennent d’être rôtis par un déluge de soufre, pour avoir pris +saint Pierre pour saint Paul (<i>Gen.</i>, ch. XIX, v. 24, 30 à 38.) +Lia et Rachel, épouses de Jacob, lui prostituent leurs servantes +(<i>Gen.</i>, ch. XXIX, v. 22, 23 et 28) et Ruben séduit Bela, concubine +de son père (<i>Gen.</i>, ch. XXXV, v. 22.) Juda fait épouser +Thamar, la veuve de son fils aîné Her, par son second fils +Onan, qui élude le devoir conjugal au moyen de la masturbation +(<i>Gen.</i>, ch. XXXVIII, v. 8 et 9). Et cette même Thamar, +sur un grand chemin, escamote avec adresse un enfant à son +beau-père Juda, qui, en s’évertuant avec elle, croit être avec +une femme publique (<i>Gen.</i>, XXXVIII, v. 14, 15, 16.) De cette +surprise incestueuse, si salutaire au genre humain, naquit +Pharès, l’un des ancêtres de Jésus-Christ. L’amoureuse Nitiflis, +femme de Putiphar, sollicite l’imbécile Joseph à de voluptueux +ébats, mais il refuse obstinément de <i>s’unifier avec elle</i> (<i>Gen.</i>, +ch. XXXIX, v. 7, 8, 9). La bestialité et la pédérastie étaient fort +connues dans le pays de Chanaan (<i>Exod.</i>, ch. XXII, v. 19). On +s’y polluait devant la statue de Moloch (<i>Lévit.</i>, ch. XVIII, v. 21). +Parmi les femmes publiquement madianites qui, du temps de +Moïse, <i>corrompirent</i>, à Setim, le corps et l’âme du peuple +juif, se trouva la jolie prostituée Cozbi, fille de Jur, prince très +noble des Madianites, avec laquelle était couché dans un b..... +<i>in lupanar</i>, Zambri, fille de Salu, prince de la maison et +lignée de Siméon, lorsque le pieux et fanatique Phinées, petit-fils +du grand prêtre Aaron et fils d’Eléazar, tout transporté +d’une sainte colère, entra dans le b....., une dague à la main, +et transperça d’un seul coup les deux délinquants ensemble,<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">Pg 197</a></span> +vers les parties de la génération (<i>Num.</i>, cap. XXV, v. 1, 2 à 28; +Arrepto pugione ingressus est... in lupanar et perfodit ambos +simul, virum scilicet et mulierem, in locis genitalibus.)</p> + +<p>Ce fut une femme publique nommée Rahab, qui mue par +cette généreuse pitié si naturelle aux filles de son espèce, cacha +au haut de sa maison, sous de la paille, les espions qui s’étaient +délassés avec elle de leurs fatigues, et que Josué avait envoyés +à Jéricho, pour reconnaître la ville avant de l’assiéger (<i>Jos.</i>, +cap. II, v. 1, 6).</p> + +<p>Passons maintenant au Livre des Juges. Le robuste Samson +se rend un jour dans la ville de Gaza; il voit sur sa porte une +courtisane, avec laquelle il couche jusqu’à minuit (<i>Jud.</i>, +cap. XVI, v. 1, 3). Ensuite il devint éperdument amoureux de +Dalila, dans la vallée de Sorec, autre fille de joie. Dans un de +ces moments de voluptueuse ivresse où le cœur nageant dans +l’élément du plaisir, est incapable de rien refuser à l’être qui +vous le procure, Samson, après avoir trompé trois fois son +amante sur le secret de sa force, a enfin la faiblesse de lui dire, +et comme il est impossible à la femme de porter loin un secret, +elle le trahit à son tour en le faisant connaître aux Philistins, +qui lui crèvent les yeux (<i>Jud.</i>, cap. XVI, v. 4 à 22).</p> + +<p>Aimez-vous à consulter les Livres des Rois?... Eh bien! +ouvrez celui de David, et vous verrez ce prophète-roi qui avait +épousé Micho, fille de Saül, s’en donner avec l’impudique +Abigaïl, femme de Narbal, qui lui inocula la v..... (<i>malum</i>) +(I. <i>Reg.</i>, cap. XXV, v. 35, 40). Le saint homme de roi accolait +en même temps plusieurs autres concubines et femmes de Jérusalem, +auxquelles il fabrique des enfants, ce qui ne l’empêche +nullement d’enlever la sensible Bethsabée, femme du brave +Urie, qu’il épouse après avoir fait assassiner son mari dans +les combats (II. <i>Reg.</i>, cap. XI, v. 2, 4, 17), afin sans doute +qu’il n’y eût plus de vestige de fornication. Dans sa vieillesse, +il se réchauffe, faute de bassinoire, dans les bras de la jeune +Sunamite, et ne la déflore pas: <i>Non cognovit eam</i> (III. <i>Reg.</i>, +cap. I, v. 4). <i>Tel père, tel fils</i>, dit le proverbe, et les enfants +de David le justifient: son fils Ammon brûle d’une flamme +incestueuse pour sa sœur Thamar, et sur le perfide conseil de +son cousin germain Jonadab, il la viole au moment qu’elle lui +présente un potage apprêté de sa propre main; puis il la<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">Pg 198</a></span> +renvoie fort brutalement. Absalon, irrité de l’outrage fait à sa +sœur, saisit, deux ans après, l’occasion d’un splendide festin, au +milieu duquel il immole Ammon, en présence de ses autres +frères qui fuient épouvantés. (II. <i>Reg.</i>, cap., XIII, v. 8 à 30). +Ce fratricide met ensuite le comble à ses forfaits en couchant +publiquement avec toutes les concubines de son père. (II, <i>Reg.</i>, +cap. XV, v. 22).</p> + +<p>Si nous descendons jusqu’au troisième Livre des Rois, nous +voyons le type de la sagesse, le fils de l’adultère Bethsabée, +Salomon enfin, dont la haute sapience avait acquis si haute +renommée dans l’Orient, participer à l’humaine faiblesse et +rouler dans son palais sur sept cents épouses et trois cents +concubines, dont «les nez ressemblaient à la tour du mont +Liban qui regarde du côté de Damas (<i>Cant.</i>, VII, v. 4); les +yeux à ceux des colombes (<i>Cant.</i>, I, v. 14; IV, v. 1); les tétons +à des faons de chevreuil (<i>Cant.</i>, VII, v. 3)», et qui, en un mot, +étaient «belles comme les tentes de Cédar et les peaux de +Salomon (<i>Cant.</i>, I, v. 1)».</p> + +<p>Les allures galantes des courtisanes de son temps ressemblent +beaucoup au manège de nos femmes publiques, qui le soir, +dans les rues, vont recueillant les passants, pour les engager +«à parcourir avec elles les deux monts de la myrrhe, la +colline de l’encens (Ad montem myrrhæ et ad collem thuris. +<i>Cant.</i>, IV, 6), embrasser ensuite le figuier, et monter dessus +pour en recueillir les fruits» (<i>Cant.</i>, VII, 8), qui sont quelquefois +si amers!...</p> + +<p>Voici ce que ce roi en rapporte dans le livre des <i>Proverbes</i>, +dont les uns renferment des erreurs, les autres de fastidieuses +répétitions, et que l’Église cependant considère comme un petit +chef-d’œuvre canonique, ouvrage du très Saint-Esprit:</p> + +<p>«De la fenêtre de ma maison, j’aperçois un jeune insensé +qui, sur le soir, et lorsque la nuit devient obscure, passe dans +le coin d’une rue près de la maison d’une..... fille.—Je la vois +venir au-devant de lui, en sa parure de courtisane; elle +prend ce jeune homme, le baise et le caresse effrontément, lui +disant: «JE ME SUIS ACQUITTÉE DE MON VŒU AUJOURD’HUI. +C’est pourquoi je suis venue au-devant de vous, désirant +de vous caresser. J’ai parfumé mon lit de myrrhe, d’aloès et de +cinnamone. Venez: enivrons-nous de volupté jusqu’à ce qu’il<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">Pg 199</a></span> +fasse jour, et jouissons de ce que nous avons tant désiré. Mon +mari n’est point à la maison: il est allé faire un voyage qui +sera très long; il a emporté avec lui un sac d’argent, et il ne +doit revenir que lorsque la lune sera pleine. (<i>Cant.</i>, VII, v. 3).» +«Entraîné par de longs discours et les caresses de ses paroles, +le jeune homme la suit comme un bœuf qu’on amène pour +servir de victime et comme un agneau qui va à la mort en bondissant.» +(<i>Prov.</i>, chap. VII, v. 6 à 22).</p> + +<p>Il est à remarquer ici que cette prostituée sait mettre de +l’ordre dans ses affaires. Dévote, avant de se livrer à ses impudiques +plaisirs, qu’elle veut d’abord sanctifier par la prière, +<i>hodie vota mea Deo reddidi</i>, elle aura tout le temps d’être +amoureuse au lit. C’était aussi l’opinion de Wasselin, abbé de +Liége, qui trouvait convenable de faire sa prière avant de se +mettre à l’œuvre du coït. (<i>Epist.</i>, <i>ad Florinum</i> abbat., tome I, +<i>Analect.</i>, page 339.) Cette pratique est passée en usage jusqu’à +nos jours, car presque toutes les filles de joie, celles qui font +leur métier en honneur et conscience s’entend, ornent d’un +crucifix la cheminée de leurs réceptacles, qu’elles tapissent +souvent <i>d’images de l’Immaculée Conception, de saint Barnabas, +de la Madone, mère de la pureté, avec son divin +poupon sur les bras</i>; elles font de temps à autre dire des +messes pour le salut de leurs âmes et pour que Dieu leur envoie +des chalands; quelques-unes, par excès de dévotion, y ajoutent +la confession les dimanches et les jours de fête, et, dans l’intention +de se rendre le ciel propice, la plupart portent sur elles +des scapulaires de la Vierge et se font consœurs du Saint-Rosaire, +du Sacré-Cœur ou de la Congrégation.</p> + +<p>C’était un drôle de corps que ce roi Salomon: Piron d’un +autre temps, à l’harmonie près, qu’il ne possède pas, bel esprit +érotique, il composa les cantiques, que les belles voix de ses +mille femmes et concubines exécutaient sans doute pendant +les orgies de ses splendides festins, où 50 bœufs et 100 moutons +faisaient à eux seuls les pièces de résistance, et dont je vous +détaillerais, lecteur, toutes les substantielles et stimulantes +friandises, si je ne craignais de devenir fastidieux; mais je +reviens à ses Cantiques, dont voici la fidèle traduction:</p> + +<p>«Je chanterai mon bien-aimé, qui est pour moi une grappe +de raisin de Chypre.» <i>Cant.</i>, I, 13.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">Pg 200</a></span></p> + +<p>«Car le roi m’a déjà fait entrer dans ses celliers, et je suis +ivre.» <i>Cant.</i>, I, 3.</p> + +<p>«Mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de +myrrhe; il demeurera entre mes tétons.» <i>Cant.</i>, I, 12. (On se +sert ici du mot propre pour ne pas affaiblir la couleur du sujet +dont Salomon était si plein.)</p> + +<p>«Qu’il me donne un baiser de sa bouche.» <i>Cant.</i>, I, 1.</p> + +<p>«Fortifiez-moi avec des pommes odorantes, parce que je languis +d’amour.» <i>Cant.</i>, II, 5.</p> + +<p>«Je me reposerai sous celui que j’ai désiré.» <i>Cant.</i>, II, 3.</p> + +<p>«Là je lui offrirai mes tétons.» <i>Cant.</i>, VII, 12.</p> + +<p>«Mon bien-aimé mit la main au trou, et mon ventre a +tressailli de ses attouchements.» <i>Cant.</i>, V, 4.</p> + +<p>Au livre de Judith, chap. XIII, v. 8, 9 et 10, on voit la jolie +veuve de Monassès, la fière Judith, aller dévotement en bonne +fortune trouver dans sa tente l’Assyrien Holopherne, qui assiégeait +Béthulie, et, à l’âge de 65 ans (c’est l’âge que lui donne +le révérend P. Dom Calmet), inspirer à ce général une violente +passion, auquel, hélas! et quatre fois hélas! pour vous plaire, +ô mon Dieu! elle <i>coupa le cou d’un coup de son propre coutelas</i>, +après avoir couché avec lui.</p> + +<p>Nous voyons au livre d’<i>Esther</i>, chap. I et II, v. 11 et 8, +Assuérus, qui régnait de l’Inde à l’Éthiopie sur cent vingt-sept +provinces, répudier la belle mais insolente Vasthi, qui refusait +de montrer sa beauté <i>in naturalibus</i> aux libertins de sa cour; +et puis usant de son privilège de despote, parmi les trois cents +belles vierges qui lui furent amenées pour être ses courtisanes, +choisir l’aimable et mignonne Esther et l’admettre à l’honneur +de partager sa couche royale.</p> + +<p>Le livre d’<i>Ézéchiel</i> justifie par ses peintures hardies celles +du <i>Portier des Chartreux</i>. Il vous offre, aux chapitres XVI et +XXIII, le tableau des mœurs abominables dont étaient infectés +Jérusalem et tout le pays d’Israël sous les rois successeurs de +David. Les fameux emblèmes d’Ool et d’Oolibra nous font voir +les femmes de ces contrées forniquer avec tous les passants, +se bâtir des b....., se prostituer dans les rues (Cap. XVI, +v. 15, 16, 31) et rechercher avec emportement les embrassements +de ceux <i>quorum carnes sunt ut carnes asinorum; et +sicut fluxus equorum, fluxus eorum</i> (Cap. XXIII, v. 20).</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">Pg 201</a></span></p> + +<p>Le livre d’<i>Ozée</i>, dit Voltaire, est peut-être celui qui doit le +plus étonner les lecteurs qui ne connaissent point les mœurs +antiques. En effet, comment concevoir, à moins de faire le +sacrifice de sa raison, que le Seigneur puisse ordonner si positivement +à ce petit prophète <i>d’aller s’évertuer avec une +femme de mauvaise vie et de lui faire des enfants de prostitution</i>, +puis lui enjoindre <i>d’aller se gaudir avec une +femme qui non seulement ait déjà un amant</i>, mais qui soit +adultère (<i>Ozée</i>, cap. I, v. 2) et dont la jouissance coûte à Ozée +<i>quinze pièces d’argent et une mesure et demie d’orge</i>?... +(<i>Ozée</i>, cap. III, v. 1.)</p> + +<p>Je ne dirai, et seulement par liaison, que peu de chose de ce +que nous rapporte le Nouveau Testament des galantes aventures +de la Madeleine qui, pleurant sur les débauches et les +désordres de sa vie passée, devint un modèle de vertu, comme +elle avait été un scandale de prostitution, ainsi que Marie +Égyptienne, une autre fille de joie, dont les débauches furent +effacées par une vie pénitente de quarante ans, qu’elle passa +dans le désert sans manger.</p> + +<p>Je borne ici le tableau des prostitutions et des turpitudes du +peuple hébreu, que certes on ne doit point envisager conformément +aux idées que nous avons reçues sur les lois de la +décence et de la pudeur. Ces mœurs, si éloignées des nôtres, +n’étaient point grossières dans ces temps reculés, et ne +paraissent confondre notre faible raison que parce que nous ne +pouvons sonder les profondeurs mystérieuses de ce peuple élu, +manifestement conduit par le doigt de Dieu; profondeurs qui +nous seront peut-être un jour dévoilées, alors que les <i>dies iræ</i> +seront arrivés, pendant lesquels les balances d’or de Monseigneur +saint Michel pèseront nos futures destinées dans la +vallée de Josaphat (Teste David cum Sybilla).</p> + +<p>La prostitution fut connue de tous les peuples de l’Orient, qui +la pratiquaient sous l’emblème des divinités génératrices. +Influencés par des climats constamment brûlants où le soufre, +mêlé à tous les végétaux et les drogues les plus échauffantes, +occasionne dans le sang et le cerveau de ces explosions qui +mènent l’esprit jusqu’au délire, ces peuples les honorent par +des actes de la plus révoltante impudicité, tribaderie, pédérastie, +bestialité, sodomie, onanisme et jusqu’à la profanation<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">Pg 202</a></span> +des cadavres de femmes, tout y est mis en usage pour stimuler +leurs désirs éhontés. Mais la volupté ne paraît avoir nulle part +établi son empire avec plus de dépravation et de lubricité que +dans la Grèce et chez les Romains. C’est Orphée, dit-on, qui le +premier introduisit dans la Thrace l’amour infâme des +hommes, παιδεραστια:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line">(Ille etiam Thracum populis fuit auctor amorem</div> +<div class="line">In teneres transferre mares, citraque, juventam</div> +<div class="line">Ætatis breve ver et primos carpere flores.</div> +<div class="line i12">Ovide., <i>Metam.</i>, lib. X, v. 84.)</div> +</div></div></div> + +<p>après la mort d’Eurydice, sa femme. Mais les Bacchantes, pour +le punir de ce crime, le tuèrent et jetèrent sa tête dans le fleuve +Hébrus. Philippe de Macédoine en fit ses délices avec Pausanias, +dont il fut assassiné pour avoir souffert la violence que +lui fit Atticus, son favori, en l’exposant, dans un banquet, à la +lubricité de ses serviteurs. Le divin Platon ne pouvait se +passer un moment de son Alexis ou de son Agathon, et le sage +Socrate enseignait entre deux draps cette honteuse volupté à +ses favoris Phédon et Alcibiade. Xénophon prenait souvent ce +plaisir avec Callias et Antolicus, Pindare avec Amarico, Aristote +avec son Herminas; Anacréon brûla pour Bathyle, et le +grand mais bizarre Lycurgue soutenait qu’on ne pouvait être +bon citoyen sans avoir un ami avec qui l’on couchât. Sapho se +rendit célèbre, non moins par ses habitudes lesbiennes de +κλειτοριαζειν, que par ses talents comme poète. Aspasie se prostitua +à Périclès, et Glycère à Alcibiade. Laïs reçut dans ses bras +le dégoûtant Diogène et le galant Aristippe, tandis que Phryné +débaucha l’Aréopage entier. Thaïs, en sortant des bras +d’Alexandre, se fit un doux plaisir de faire brûler le palais de +Persépolis, et l’on érigea, dans Athènes, des autels à la danseuse +Cotytto, sous le nom de <i>Vénus populaire</i>.</p> + +<p>Si nous examinons les mœurs des anciens Romains, nous les +trouvons plus dissolues encore, surtout au temps des empereurs. +Les <i>lupanaria</i> d’alors étaient de ces endroits où l’on +s’abandonnait à tous les genres d’abominations. Dans les quartiers +séparés qu’habitaient les <i>meretrices</i>, on voyait sur la +porte de la loge de chacune de ces courtisanes un écriteau qui<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">Pg 203</a></span> +portait le nom et le prix auquel étaient taxés ses charmes (In +cellis autem nomina meretricum solebant præfigi, et superscribi +simul et stupri. LUBINUS.) D’où vient que Juvénal, +parlant de la débauche effrénée de Messaline, dans la loge de +la fameuse Lysisca, dit si agréablement <i>titulum mentitur +Lysiscæ</i> (Juv., liv. II, sat. 6), donnant ainsi à connaître que +malgré le nom supposé qu’empruntait l’impératrice pour +cacher ses infamies, il ne se trompait pas sur la femme qui s’y +prostituait. Apollonius de Tyr nous a conservé, dans son histoire, +la forme d’un titre qui est trop plaisant pour ne point le +rapporter ici:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line"><i>Quicumque Tarsiam defloravit</i></div> +<div class="line i2"><i>Mediam libram dabit</i></div> +<div class="line i2"><i>Postea populo patebit,</i></div> +<div class="line i3"><i>Ad singulas solidas.</i></div> +</div></div></div> + +<p>Dans ces lieux de débauches, un règlement de police indiquait +l’heure de se retirer, et le son d’une cloche avertissait le +public du moment de l’entrée et de la sortie de ces <i>lupanaria</i>. +(Tempus quando ad meretricem eundum erat, lenones indicabant +tintinnabulo, et ante nonam fores erant clausæ vel ex +more, vel ex lege aut edicto aliquo. Voyez Pitiscus.)</p> + +<p>Les courtisanes qui se distinguèrent le plus dans la prostitution +furent Pyrallis, Gallia, Lysisca et Flora, qui, en mourant, +nomma le Sénat romain pour son héritier, ce qui lui valut une +apothéose, et Quartilla, dont Pétrone nous a dépeint la galante +impudicité. (Traduit par l’auteur de <i>l’Origine des prostitutions</i>.)</p> + +<p>«Encolpe et Ascylte, dit-il, sont chez la courtisane Quartilla. +Après que de vieux débauchés les eurent fatigués de caresses +lascives et révoltantes, Psyché, suivante de Quartilla, s’approcha +de l’oreille de sa maîtresse et lui dit en riant quelque +chose; elle répondit:—Oui, oui, c’est fort bien avisé, pourquoi +non? Voilà la plus belle occasion qu’on puisse trouver +pour faire perdre le pucelage à Pannichis. On fit aussitôt venir +cette petite fille, qui était fort jolie et ne paraissait pas avoir +plus de sept ans; c’était la même qui, un peu auparavant, +était entrée dans notre chambre avec Quartilla. Tous ceux qui<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">Pg 204</a></span> +étaient présents applaudirent à cette proposition; et pour +satisfaire à l’empressement que chacun témoignait, on donna +les ordres nécessaires pour le mariage. Pour moi (c’est Encolpe +qui parle), je demeurai immobile d’étonnement et je les assurai +que Giton avait trop de pudeur pour soutenir une telle épreuve +et que la petite fille n’était pas aussi dans un âge à pouvoir +endurer ce que les femmes souffrent dans ces occasions.—Quoi! +repartit Quartilla, étais-je plus âgée lorsque je fis le premier +sacrifice à Vénus? Je veux que Junon me punisse si je me souviens +jamais d’avoir été vierge, car je n’étais encore qu’une +enfant que je folâtrais avec ceux de mon âge; et à mesure que +je croissais, je me divertissais avec de plus grands jusqu’à ce +que je sois parvenue à l’âge où je suis.»</p> + +<p>Les femmes publiques n’étaient point mêlées avec les citoyens; +et dans ces temps malheureux où l’on voyait à Rome la plus +honteuse débauche régner sur le trône, à la cour et dans la +haute classe de la société, les prostituées gardaient une sorte +de décence et de pudeur que les dames ne connaissaient plus.</p> + +<p>On voyait Pompéia, femme de Jules-César, se laisser séduire +par Clodius, pendant le sacrifice de la Bonne Déesse, et l’empereur, +son époux, vivre en adultère avec la fameuse Cléopâtre, +reine d’Égypte, après qu’il eut débauché Servilie, mère de Brutus, +et les plus illustres Romaines (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Jul. Cæs.</i>, +cap. L). César avait déjà commis, dans sa jeunesse, le péché +contre nature avec Nicodème, roi de Bithynie (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Jul. +Cæs.</i>, cap. XLIX).</p> + +<p>Il fut, pour ses nombreuses fredaines, appelé la femme de +tous les maris et le mari de toutes les femmes, «Omnium mulierum +virum, et omnium virorum mulierem». (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Jul. +Cæs.</i>, cap. LII.)</p> + +<p>Auguste n’était point exempt de la <i>petite fantaisie</i> de César: +il la goûtait souvent avec son favori Mécène, dont la femme lui +servait de concubine. Entremetteuse de son capricieux époux, +l’impératrice Livie lui procurait des femmes de toutes parts et +prêtait quelquefois une main complaisante à certain objet fort +variable de sa nature (<span class="smcap">Xiphilin.</span>, <i>in Aug. Dio</i>, lib. XLVIII), +tandis que son volage époux se livrait à une flamme incestueuse +avec sa propre fille Julie, si dissolue dans ses mœurs qu’elle +osa publier ses turpitudes; ne recevant, disait-elle, des passa<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">Pg 205</a></span>gers +dans sa barque que quand elle était pleine (Nunquam, +nisi plena navi, tollo vectorem. <span class="smcap">Macrob.</span>, lib. II, cap. 5.) Les +désordres de cette princesse furent si effroyables qu’elle +admettait ses amants par compagnies (Admissos gregatim adulteros), +avec lesquels elle parcourait, la nuit, toutes les rues de +Rome, se prostituant dans toutes les places publiques (<span class="smcap">Dio</span>, +lib. LV, p. 555, <span class="small">A</span>: Juliam filiam suam adeo lasciviæ progressam, +ut in ipso etiam Foro et Rostris nocturnas comessationes +ac comportationes ageret.—<span class="smcap">Xiphilin.</span>, <i>in Aug.</i>—Nihil quod +facere aut pati turpiter posset fœmina, luxuria libidine infectum +reliquit: magnitudinem que fortunæ suæ peccandi licentia +metiebatur, quidquid liberet pro licito judicans.—<span class="smcap">Vell. +Pater.</span>, lib. II, 100, 3) et jusque sur les Rostres, où son père +Auguste avait lancé des décrets si foudroyants contre les adultères +(<span class="smcap">Vell. Pater.</span>, <i>Hist.</i>, lib. II.—<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Aug.</i>, c. XXXIV). +Elle combla la mesure de ses scandaleuses lubricités en faisant +chaque jour couronner la statue de Marsyas autant de fois +qu’elle avait, la nuit, soutenu de combats amoureux. La statue +de Marsyas, ministre de Bacchus (<i>liber</i>) et fameux joueur de +flûte de Phrygie, qu’Apollon écorcha tout vif, pour le punir +d’avoir eu la témérité de se mesurer avec lui, fut placée dans +le Forum, comme monument de la liberté de la ville ou de la +victoire du dieu des chants. Les avocats de cette époque prirent +l’habitude de faire couronner cette statue chaque fois qu’ils +avaient gagné un procès. Ce fut pour imiter cette coutume que +la princesse Julie <i>eam coronari jubebat ab iis quos, in illa +nocturnâ palæstrâ, valentissimos colluctatores experta erat</i>. +Voyez Muret, sur Sénèque, et les <i>Femmes des douze Césars</i>, +par M. de Servies, chap. <i>Julie</i>, femme de Tibère.</p> + +<p>Tibère, ce monstre d’impudicité et de cruauté, se plongeait, +en l’île de Caprée, dans les turpitudes les plus dégoûtantes et +les plus horribles saletés. Non content d’exciter son imagination +déréglée par les peintures les plus obscènes et les plus +luxurieuses d’Éléphantis, il chercha à ranimer ses sens émoussés +par les groupes les plus lascifs, qu’il faisait exécuter en sa +présence par des <i>spintres</i>, qui <i>triplici serie connexi, invicem +incestarent</i>. (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>Vie de Tibère</i>, chap. XLIII); il allait jusqu’à +abuser de la plus tendre enfance, dont il se faisait polluer +dans ses bains de la plus infâme manière (<span class="smcap">Suét.</span>, cap. XLIV):<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">Pg 206</a></span> +quasi pueros primos teneritudinis, quos pisciculos vocabit, +institueret, ut natanti sibi inter femina versarentur ac luderent, +<i>lingua morsuque sensim appetentes</i> (ejus genitalia +cupientes), atque etiam quasi infantes firmiores, necdum +tamen lacte depulsos, inguini ceu papillæ admoneret: pronior +sane ad id genus libidinis et natura et aetate.</p> + +<p>Caligula jouit de toutes ses sœurs, en présence de sa femme, +au milieu de ses lubriques festins, pendant lesquels il violait +les plus illustres dames devant leurs maris (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Calig.</i>, +cap. XXIV et XXXVI.—<span class="smcap">Dio</span>, lib. LIX); et portant la dépravation +de son cœur jusqu’à prostituer sa propre personne, il déshonore +la fille qu’il avait eue de son commerce incestueux +avec l’une de ses sœurs (<span class="smcap">Eutrop.</span>, <i>in Caj. Calig.</i>). Il marque le +plus fol amour pour l’une d’elles, Drusille, parce qu’il en avait +eu les prémices, l’enlève à son époux, Cassius Longinus, et +l’entretient publiquement; et quand il est fatigué de ses autres +sœurs, Agrippine et Levilla, il les expose à la brutalité de ses +gitons (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Calig.</i>, cap. XXIV). Ensuite il conçoit une +furieuse passion pour la luxurieuse et lascive Césonie, l’habillant +tantôt en guerrier et tantôt la faisant voir toute nue à ses +amies (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Calig.</i>, cap. XXV).</p> + +<p>Tandis que le stupide et l’imbécile Claude, prince qui tenait +plus de l’animal que de l’homme, se donnait tout entier aux +plaisirs de la table et avait résolu, pour ne point incommoder +ses conviés, de faire publier un édit par lequel il octroyait la +permission de péter pendant les repas (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Claud.</i>, cap. +XXXIII), Messaline, sa femme, se prostituait à tout venant et +s’abandonnant aux vices les plus honteux, poussait l’impudeur +jusqu’à se marier publiquement avec Silius, en l’absence de +Claude, qui se divertissait à Ostie (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Claud.</i>, cap. XXVI.—<span class="smcap">Tacit.</span>, +<i>Ann.</i>, II. <span class="smcap">Dio</span>, lib. LX, p. 686 B.), et donnant +l’essor à toute la fougue effrénée de ses infâmes passions, elle +se déguise en fille de joie pour aller, dans la loge de Lysisca, +se prostituer aux vils embrassements de gladiateurs, d’esclaves +et de soldats. (Voyez Juvénal, liv. II, sat. 6.—<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Claud.</i>, +cap. XXVI.)</p> + +<p>Digne fils de l’adultère et incestueux Domitius Ænobarbus +(<span class="smcap">Tacit.</span>, <i>Ann.</i>, IV.—<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Ner.</i>, cap. VII) et d’une mère +méchante et corrompue, qui datait son libertinage dès sa plus<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">Pg 207</a></span> +tendre enfance, Néron se livre à d’incestueuses privautés avec +Agrippine, déjà souillée d’une familiarité criminelle avec son +frère Caligula (<span class="smcap">Tacit.</span>, <i>Ann.</i>, XIV.—<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Calig.</i> cap. XXIV). +Il la fait ensuite massacrer, ainsi que son épouse Octavie, qu’il +sacrifie à la jalousie de l’adultère Poppée, alors sa concubine, +dont il se défait également par un coup de pied qu’il lui donne +dans le ventre (<span class="smcap">Tacit.</span>, <i>Ann.</i>, XVI.—<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Ner.</i>, cap. XXXV). +Méprisant toutes les lois de la décence et de la pudeur, il viole +la vestale Rubria et prend pour femme, sous le nom de Sabine, +le jeune et beau Sporus, après lui avoir fait extirper les testicules +(<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Ner.</i>, cap. XXVIII.—<span class="smcap">Aurel. Victor</span>, <i>Epitom.</i>—<span class="smcap">Xiphilin.</span>, +<i>in Ner.</i>); puis se fait épouser par Doryphore, son +intendant, pour donner une nouvelle volupté à son infâme +lubricité (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Ner.</i>, cap. XXIX).</p> + +<p>Vitellius, envoyé fort jeune à Caprée, où Tibère, dans les +ombres de cette île infâme, cachait ses monstrueuses saletés et +ses horribles débordements, débute dans la carrière de la vie +par une abominable prostitution de son corps (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Vitell.</i>, +cap. II: Salivis melle commixtis, nec clam aut raro, sed quotidie +ac palam arterias et fauces pro remedio fovebat. Voyez la +<i>Linguanmanie</i>.—<span class="smcap">Tac.</span>, <i>Ann.</i>, XI), puis devient l’assassin de +sa mère Sextillia qu’il fait mourir de faim.</p> + +<p>Vespasien, passionnément amoureux de Cénis, affranchie +d’Antoine, mère de Claude, entretient cette concubine dans son +palais et la traite comme si elle eût été son épouse légitime +(<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Vesp.</i>, cap. III).</p> + +<p>Tite, pendant son expédition contre les Juifs, se passionne +pour la reine Bérénice, sœur du roi Agrippa, qui lui accorde +les dernières faveurs.</p> + +<p>De retour à Rome, où il s’est fait suivre de sa maîtresse, +pour en avoir la tranquille jouissance, il répudie sa femme, +Marcie Furnille, et mène ensuite une vie efféminée et dissolue, +passant des nuits entières dans ses débauches de table et se +livrant aux plus infâmes plaisirs (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Tit.</i>, cap. II). Puis +il renvoie cette reine en Judée, quoique à contre-cœur (Ab urbe +dimisit invitus invitam. <span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Tit.</i>, cap. II), après avoir fait +massacrer brutalement le consul Cecinna au moment que celui-ci +sortait de la salle du repas, sous le vain prétexte qu’il avait +violé Bérénice (<span class="smcap">Aurel. Victor</span>, <i>Epist.</i> X, § 4).</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">Pg 208</a></span></p> + +<p>Domitia Longina, fille de Domitius Corbulo, d’une beauté +admirable, mais trop coquette pour ne pas franchir les bornes +du devoir conjugal, devient une des plus débauchées courtisanes +de Rome; elle livre ses charmes à Domicien, qui l’enlève brutalement +à Œlius Lamia son mari (<span class="smcap">Dio</span>, <i>Excerp.</i>, per Vales.—<span class="smcap">Dio</span>, +lib. LVII.—<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Domit.</i>, cap. L). Mais bientôt +dégoûté d’une femme dont la possession lui avait coûté si peu +de peine, il s’enflamme pour Julie Sabine, sa nièce (<i>Ibid.</i>, cap. +XXII), et pour la posséder librement il répudie son épouse Domitia, +qui se prostitue publiquement à la populace et au comédien +Paris, dont elle devient folle d’amour (<i>Ibid.</i>, cap. III.—<span class="smcap">Xiphil.</span>, +LXVII, p. 759, E), et qu’il fait massacrer en pleine rue. Ensuite, +rappelant son épouse, sous prétexte que le peuple lui demande +cette grâce, il la fait rentrer dans son lit sacré (<span class="smcap">Dio</span>, cap. XIII), +après avoir donné la mort à son infâme concubine, par un breuvage +qu’il lui fait prendre pour faire avorter le fruit de leurs +incestueuses amours (<i>Ibid.</i>, cap. XXII.—<span class="smcap">Dio</span>, lib. XVI.—<span class="smcap">Plin.</span>, +<i>Epist.</i> II): homme profondément immoral, qui s’abandonna +dans ses bains aux plus monstrueuses turpitudes avec les +femmes les plus dissolues; qui se souilla par de sanglantes +exécutions, et qui fut massacré dans sa chambre par sa propre +femme et les grands de sa cour qu’il avait proscrits (<span class="smcap">Suét.</span>, cap. +XXIII.—<span class="smcap">Aurel. Vict.</span>, <i>Epist.</i>, II, 7.—<span class="smcap">Dio</span>, lib. LXVIII).</p> + +<p>Sabine, femme de l’empereur Adrien, se livre aux embrassements +adultères de plusieurs patriciens, et l’épouse de Marc +Aurèle, Faustine, devient éperdument amoureuse d’un gladiateur.</p> + +<p>Commode, né de l’adultère Faustine, fille d’Antonin, ne +dément point son origine, il se livre dans son palais à la lasciveté +de trois cents concubines et assassine sa sœur Lucilla. +Caracalla se souille du sang de son frère et épouse sa belle-mère +Julie, dont la beauté égalait l’impudence (Cum Julia noverca +Bassiani Caracallæ ei sinum nudasset: Vellem, inquit, si liceret. +At illa: Si libet, licet. An nescis te imperatorem esse, et leges +dare, non accipere?) Heliogabale aime son eunuque Hiéroclès +avec un délire si effréné, «ut eidem inguino oscularetur, floralia +sacra si asserens, celebrare (<i>Œt. Lamprid.</i>, <i>in Heliog.</i>, +cap. V)». Mais énervé par le luxe et les débauches, incapable +par lui-même d’assouvir ses exécrables lubricités, il prostitue<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">Pg 209</a></span> +toutes les parties de son corps aux turpitudes de ses courtisans +et esclaves, se faisant donner le nom de <i>Bassiana</i> et recherchant +avec emportement les criminels plaisirs de la bestialité. +(Per cuncta cava corporis libidinem recipiens et eum fructum +vitæ præcipuum existimans, si dignus atque aptus libidini plurimorum +videretur. <i>Ibid.</i>)</p> + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">Pg 212</a></span></p> +<h2>Le Libertin de Qualité</h2> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">Pg 213</a></span></p> + +<h3><b>Madame Honesta, la Présidente et l’Américaine</b></h3> + +<p>Je me fais présenter chez Madame <i>Honesta</i> (famille +presque éteinte). Tout y respire la pudeur et l’honnêteté; +tout prêche l’abstinence, jusqu’à son visage, +dont la tournure, quoique assez piquante, n’a cependant +aucun de ces détails qui inspirent la tendresse. +Mais elle a des yeux, de la physionomie, une taille +qui serait trop maigre, si toute l’habitude du corps +ne s’y proportionnait pas. Je ne louerai pas sa gorge, +quoiqu’une gaze qui s’est dérangée m’ait permis +d’entrevoir du lointain; ses bras sont un peu longs, +mais ils sont flexibles, on pourrait souhaiter une +jambe plus régulière; telle qu’elle est, un joli pied la +termine. Nous avons les <i>grands airs</i>, des <i>nerfs</i>, des +<i>migraines</i>, un mari que l’on ne voit qu’à table, des +gens discrets, de l’esprit bizarre, capricieux, mais +vif, mais quelquefois ne ressemblant qu’à soi... Pardieu! +allez-vous me dire, celle-là ne vous paiera pas... +Oh! que si! parce qu’elle est vaniteuse, parce qu’elle +se pique de générosité, parce qu’elle veut primer.</p> + +<p>D’abord, vous imaginez bien que nous faisons du +respect, de l’esprit, des pointes, des calembours; que +madame a raison, que tout chez elle est au mieux +possible... Irai-je à sa toilette? Pourquoi non?... Je +placerai une mouche; je donnerai à cette boucle tout +le jeu dont elle est susceptible... Un chapeau arrive... +Bon Dieu! les Grâces l’ont inventé; le dieu du goût<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">Pg 214</a></span> +lui-même en a placé les fleurs, et tous les zéphyrs jouent +dans les plumes qui le couvrent. Comme cette gaze +<i>prune-de-Monsieur</i> coupe avec ce <i>vert anglais</i>... +Mais qui l’a envoyé?... Vous sentez que je suis le +coupable; et pourquoi un coupable ne rougirait-il +pas?... Je me suis trahi, déconcerté, boudé... Victoire, +que son emploi de femme de chambre, quelques +baisers des plus vifs et un louis ont mise dans +mes intérêts, les plaide en mon absence... Ah! +madame, si vous saviez ce que l’on me dit de vous!... +Combien ce monsieur est aimable! il vaut bien mieux +que votre chevalier, et je suis sûre qu’il ne vous +coûterait qu’une misère... Il n’est pas joueur, je le +sais de son laquais; c’est un cœur tout neuf.—Mais, +crois-tu que je sois assez aimable pour...—Ah! +Dieu! madame, comme ce chapeau est tourné! Vous +voilà à l’âge de vingt ans.—Tais-toi, folle; sais-tu +que j’en ai trente, et passés?... (Pardieu, oui, <i>passés</i> +et il y a dix ans que cela est public...) Je reviens +l’après-midi; on est seule: pourquoi ne le serait-on +pas? Je demande pardon en offensant davantage; on +s’attendrit, je me passionne; on se... (Foutre! attendez +donc... Cette femme-là est d’une précipitation à +me faire perdre les frais de mon chapeau.) Vous +sentez bien que mon laquais n’est pas assez bête pour +ne pas me faire avertir que le ministre (ah! pardieu! +tout au moins) m’attend. Je jette un coup d’œil +assassin; j’embrasse cette main qui tremble dans la +mienne... Je me relève et je pars.</p> + +<p>Pendant ce temps-là, je fais connaissance avec une +de ces femmes qui, blasées sur tout, cherchent des +plaisirs à quelque prix que ce soit. Elle me fait des +avances, parce que son honneur, sa réputation, la<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">Pg 215</a></span> +bienséance... Tout cela est aussi loin que sa jeunesse. +Nous sommes bientôt arrangés; elle me paie, je la +lime; car je ne veux, sacredieu! pas d......er... Mon +infante le sait: les tracasseries viennent. Ah! doux +argent! je sens que ton auguste présence!... Enfin, +on se détermine; il y a déjà quinze mortels jours +qu’on languit. Je fais entendre, modestement, que la +reconnaissance m’attache, que j’ai des obligations +d’un genre... N’est-ce que cela?... On me paie au +double; et dès lors je suis quitte avec ma Messaline: +je vole dans les bras qui m’ont comblé de bienfaits +nouveaux, et je goûte... non pas du plaisir... mais +la satisfaction de prouver que je ne suis pas ingrat.</p> + +<p>Las! que voulez-vous! Quand on a engraissé la +poule, elle ne pond plus; les honoraires se ralentissent, +et je dors.—Comment! tu dors?—Oui, la +nuit, et qui plus est, le matin... ce matin chéri qui +anime l’espérance, qui éclaire les combats amoureux. +On se plaint, je me fâche; on me parle de procédés, +d’ingratitude, et je démontre que l’on a tort, car je +m’en vais.</p> + +<p>Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m’apparaît; +mais il n’est point chargé de ses attributs heureux: +c’est le dieu du conseil, le diligent Mercure, il me +console et m’envoie chez M. Doucet. Vous ne le connaissez +sûrement pas: or, écoutez.</p> + +<p>Une taille qu’une soutane et un manteau long +font paraître dégagée; un visage qui rassemble la +maturité de l’âge, l’embonpoint et la fraîcheur; des +yeux de lynx, une perruque adonisée; <i>l’esprit</i> en a +tracé la coupe; sa physionomie ouverte, mais +décente, répand l’éclat de la béatitude; il ne se permet +qu’un sourire, mais ce sourire laisse voir de belles<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">Pg 216</a></span> +dents... Tel est le directeur à la mode: troupeaux de +dévotes abondent, les consultations ne tarissent pas.</p> + +<p>Mais il existe des privilégiées, de ces femmes ensevelies +dans un parfait quiétisme de conscience et dont +la charnière n’en est que plus mobile. Le père en +Dieu cache sous un maintien hypocrite une âme +ardente et de très belles qualités occultes... Vous vous +doutez bien que c’est à ces femmes qu’il faut parvenir. +Je m’insinue donc dans la confiance du bonhomme, +je lui découvre que je suis presque aussi +tartuffe que lui: il m’éprouve; et quand toutes ses +sûretés sont prises, il m’introduit chez madame....</p> + +<p>C’est là que la sainteté embaume, que le luxe est +solide et sans faste, que tout est commode, recherché +sans affectation... Mais quoi, un jeune homme chez +une femme de la plus haute vertu!... Eh! justement; +c’est afin de ne pas perdre la mienne; car vous noterez +que je dois en avoir, au moins autant que d’impudence. +Mes visites s’accumulent, la familiarité +s’en mêle, et voici une des conversations que nous +aurons, j’en suis sûr.</p> + +<p>A la sortie d’un sermon (car j’irai, non pas avec +elle, mais je serai placé tout auprès, les yeux baissés, +jetant vers le ciel des regards qui ne sont pas +pour lui), à la sortie d’un sermon duquel elle m’a +ramené, je commencerai par la critique de toutes les +femmes rassemblées autour de nous. Notez que les +questions viennent de ma béate.—Comment avez-vous +trouvé madame une telle?—Ah! bon Dieu! +elle avait un pied de rouge.—Pourtant, elle est +jolie.—Elle aurait de vos traits, si elle ne les défigurait +pas; mais le rouge... Cependant, je lui pardonne; +elle n’a ni votre teint, ni vos couleurs...<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">Pg 217</a></span> +(Croyez-vous qu’à ces mots elles n’augmenteront +pas?)—Par exemple, la comtesse n’était pas habillée +duement.—Du dernier ridicule, elle montre une +gorge! et quelle gorge! Je ne connais qu’une femme +qui eût le droit d’étaler de pareilles nudités. (Remarquez +ce coup d’œil sur un mouchoir dont les plis laissaient +passage à ma vue... Un autre coup d’œil me +punit et je devins timide, décontenancé.)—Que pensez-vous +du sermon?—Moi, je vous l’avouerai, j’ai +été distrait, inattentif.—Cependant la morale était +excellente.—J’en conviens; mais présentée d’une +manière si froide! une belle bouche est bien plus +persuasive. Par exemple, quel effet ne font pas sur +moi vos exhortations! Je me sens plus animé, +plus fort, plus courageux... Hélas! vous me faites +aimer la vertu parce que je vous aime... (Ah! +mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la +pâleur couvre mon visage... Je demande pardon... +Plus on me l’accorde, plus j’exagère ma faute, afin +de ne pas être coupable à demi...) Ma dévote se +remet plus promptement; cependant, elle est encore +émue, elle me propose de lire et c’est un traité de +l’amour de Dieu. Placé vis-à-vis d’elle, mon œil de +feu la parcourt et l’épie: je paraphrase, je compose; +ce n’est plus un sermon, c’est du Rousseau que je lui +débite... Je saisis l’instant, un oratoire est mon boudoir, +et je suis heureux.</p> + +<p>Mais l’argent! l’argent!—Foutre, un moment; +laissez-nous d....er. Quelle jouissance qu’une dévote! +Que de charmants riens! Comme cela vous retourne! +Quel moelleux! Quels soupirs!... Ah! ma bonne +Sainte Vierge!... Ah! mon doux Jésus!... Ami, sens-tu +cela comme moi?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">Pg 218</a></span></p> + +<p>Mais l’argent! Eh! me croyez-vous assez bête pour +aller faire un mauvais marché? Nenni... quelque +sot...</p> + +<p>Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est +discret; il perdrait trop à ne pas l’être, et c’est lui qui +va me servir; bien entendu qu’il aura son droit de +commission.</p> + +<p>Depuis trois jours, ma dévote, en abstinence, n’a +eu pour ressource que son god...... Le père en Dieu +arrive:—Hélas! ce pauvre jeune homme! il est +encore retombé dans le vice! Des femmes perdues +l’entraînent... (Quel coup de poignard!)—Ah! mon +père, quel dommage! il a un bon fond!—Madame, +ce n’est pas sa faute; il y a même en lui une espèce +de vertu, car il est franc. «Monsieur, m’a-t-il dit, j’ai +des dettes d’honneur, ma <i>conscience</i> me tourmente; +je vais me perdre peut-être, je serai la +victime de mon devoir... Hélas! ce qui me perce +l’âme, c’est de quitter madame... (Ici elle baisse les +yeux.) Cette femme est adorable; elle possède mon +cœur... N’importe, il faut la fuir... Étoile malheureuse! +déplorable destin!» Voilà, madame, ce qu’il +m’a dit les larmes aux yeux... On me plaint; on parle +d’autre chose, on revient...—Mais à quoi montent +ces dettes?—Trois cents louis... Et vous croyez +qu’une femme qui connaît mes caresses et mes reins, +qui est sûre du secret, qui ne me trouve pas un +butor, qui aime surtout les variantes, ne me les +enverra pas le lendemain?</p> + +<p>Je vous vois d’ici faire le moraliste: «<i>Mais cela +est odieux; l’amour pur est généreux; vous êtes un +fripon...</i>» Foutre! vous badinez, vous gâteriez le +métier; elle a trente-six ans, j’en ai vingt-quatre; elle<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">Pg 219</a></span> +est encore bien, mais je suis mieux; elle met de son +côté du tempérament et de l’argent, moi de la vigueur +et du secret... Ne voilà-t-il pas compensation?</p> + +<p>D’ailleurs, voulez-vous que je m’acquitte? Je lui +fais l’honneur de l’afficher. Elle quitte sa dévotion: +je la rends à la société, à elle-même; elle change +d’état, enfin... Non, je me trompe, elle ne change +que de robe et de coiffure.</p> + +<p>Voilà ma dévote dans le monde, et par mes soins.</p> + +<p>—Mais il valait bien mieux la laisser dans son +obscurité: vous allez la perdre, on vous l’enlèvera.—J’ai +d’autres projets peut-être; son argent est +consommé, ses diamants sont vendus, mon caprice +est passé... Vous verrez cependant que, pour me +faire enrager, elle s’avisera d’être fidèle: il faut que +je prenne la peine d’avoir des torts avec elle.—Vous +en aurez bientôt.—Non; car voici ma conclusion: +«Madame, je ne rappellerai point vos bontés, elles +me sont chères, et mon cœur aime à vous avoir des +obligations que toute autre ne m’eût pas fait contracter; +mais, plaignez-moi; c’est ma reconnaissance +qui me coûtera la vie; c’est le soin de votre +gloire qui va détruire mon bonheur. Je vous dois +de cesser des visites qui vous compromettraient: +hélas! je sais trop qu’en prononçant cette séparation +funeste, je dicte mon arrêt.»</p> + +<p>Puissances du ciel! combien vous êtes attestées! A +force de singeries, je parviens à m’attendrir; ma Dulcinée +verse tour à tour les larmes de la douleur et +celles du plaisir: ma fuite est combinée par des +points d’arrêt sur tous les sophas des appartements, et +c’est à sa dernière extase que je me sauve.</p> + +<p>Parbleu! voilà bien des façons.—Pauvre sot! tu<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">Pg 220</a></span> +ne vois donc pas que cette femme fait ma réputation +pour l’éternité; je n’ai plus besoin de me vanter, je +n’ai qu’à lui en laisser le soin, et je suis le phénix des +oiseaux de ces bois. D’ailleurs, je n’ai pas perdu la +tête; elle est l’amie intime de la présidente de..., et +depuis longtemps je lorgne cette riche veuve; elle ne +manquera pas d’être la confidente de ma délaissée, et +me croyez-vous assez novice pour n’avoir pas persuadé +à celle-ci que ce serait un moyen de nous voir +encore; à l’autre, que je ne quitte madame une telle +que pour ses beaux yeux.</p> + +<p>Tout réussit à mon gré... mais il faut que je les +brouille... Allons, Discorde, vole à ma voix... On se +pique, on se refroidit, les deux inséparables ne se +voient plus; la présidente exige que j’embrasse son +ressentiment; je me fais valoir, je deviens exigeant à +mon tour. Que ne peut le désir de la vengeance! on se +livre à moi pour faire pièce à sa bonne amie.</p> + +<p>La présidente a trente-cinq ans, et n’en paraît pas +plus de vingt-huit; elle est bien conservée, mais sans +affectation. Ce serait une petite maîtresse, si le jargon +ne l’ennuyait pas. Elle a de l’esprit avec les femmes, +de la gentillesse avec les hommes, beaucoup de +retenue dans le public, un ton de femme de qualité +et des dehors imposants.</p> + +<p>Dans le particulier, je n’ai guère connu de tempérament +plus vif, plus soutenu, et en même temps +plus varié. Ses caresses sont séduisantes, parce +qu’elles sont franches, et vingt fois j’ai été tenté de +l’aimer. Au reste, elle n’est pas sans défauts: elle a +une profonde vénération pour elle-même; ses décisions +sont des oracles, ses préceptes des lois; je n’ai +rien vu de si impérieux. Il est vrai qu’elle y joint<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">Pg 221</a></span> +l’adresse, et que souvent vous croyez faire votre +volonté en ne suivant que la sienne.</p> + +<p>Sa société, qui nous devine, ne tarde pas à me +fêter, je suis le saint du jour; elle a de la confiance en +moi: rien n’est bien, si je ne l’ai conseillé. Nous passons +ainsi six mortelles semaines. J’oubliais qu’elle +veut être la confidente de mes affaires. Un jour j’arrive +chez elle; mon œil est agité.—Mais, qu’as-tu +donc, mon ami? Tu es bien sombre.—Quoi! dis-je +(en m’efforçant de sourire), pourrais-je apporter chez +vous de l’humeur?... On me persécute, je m’obstine à +me taire, j’ai des distractions que le monde qui +abonde pour le souper ne saurait détruire: on me +propose une partie, je la refuse, et je sors à minuit +en m’échappant.</p> + +<p>Voilà qui est bien simple, direz-vous, qui n’en ferait +autant?... Je vous le donne en dix: écoutez seulement.</p> + +<p>Est-ce que mon laquais, qui est un Crispin des +mieux dégourdis, n’a pas eu l’esprit de f..... la femme +de chambre pour éviter l’ennui. Or, ce jour-là, il est +presque aussi triste que moi; sa charmante le presse +autant que la mienne, et comme il est d’un naturel +confiant, il avoue que «<i>la nuit dernière j’ai soupé +chez la duchesse une telle, que l’on m’a fait, malgré +moi, tailler un pharaon</i>»; que le jeu était +diabolique, que j’ai perdu énormément, et qu’étant +peu riche, je suis étrangement incommodé; mais ce +qui me tourmente, c’est d’avoir été obligé de mettre +en gage le diamant que m’a donné la présidente. +Hélas! cette bague n’a pas même été suffisante avec +tous mes bijoux pour dégager ma parole et je suis +sans un sou!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">Pg 222</a></span></p> + +<p>Il retombe ensuite sur lui-même, car le drôle est +presque aussi coquin que moi: on l’a forcé aussi de +jouer, et sa montre est avec mes effets chez madame +la Ressource. La pauvre Adélaïde, qui aime le pendard, +tire de son armoire quarante écus, qui composent +sa petite fortune et sont même le fruit de mes +dons. Le scélérat les empoche; mais il y a bien un autre +manège.</p> + +<p>J’ai aperçu des chuchotages de la présidente à sa +femme de chambre, des allées, des venues: c’est que +l’on a conté tout cela à madame; que madame a fait +répéter tout cela à mon bandit, et que sur le champ +elle lui a remis cinq cents louis.—Douze mille +francs?—En or, vous dis-je, pour aller tout dégager +et fournir le supplément... Quand je sors, je retrouve +mon fourbe dans mon carrosse, et nous portons le +magot en triomphe chez moi.—Comment! tout cela +n’était donc pas vrai?—Mais d’où diable viens-tu +donc? C’est incroyable! tu ne te formes point; mais, +aiguise donc ton intelligence.</p> + +<p>Le lendemain, à sept heures, en déshabillé leste, je +cours chez la présidente; une joie douce brille dans +ses yeux; j’ai son diamant au doigt... je veux la faire +parler (car vous noterez que, sous peine de la vie, +mon laquais ne doit m’avoir rien avoué) elle me fait +un mensonge avec toute l’adresse, toute la noblesse +de la générosité; mais elle voit bien, à la vivacité de +mes caresses, que la reconnaissance les enflamme et +que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes +transports, je parle de bienfaits; on m’impose silence, +en me disant que si l’on avait été assez heureuse +pour me rendre un service, j’en ôterais tout l’agrément. +Dieu! comme ma voix est touchante!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">Pg 223</a></span></p> + +<p>Comment, monstre! tant d’amour et de générosité +ne te touche pas? Si fait, pardieu! et pour lui montrer +ma gratitude (un peu aussi pour m’en débarrasser), +je la marie avec un homme de ma connaissance +qui la rend la femme la plus heureuse de Paris. +D’amants que nous étions, nous devenons amis, et je +vole, non pas à de nouveaux lauriers, mais à de nouvelles +bourses.</p> + +<p>Dégoûté de l’amour parfait, de la jouissance méthodique +de la dévote et de la présidente, je languissais +tristement, quand mon bon ange me conduisit chez +madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les parties +fines, rue Tiquetonne); je lui annonce que je suis +vacant, et surtout que le diable est dans ma bourse; +elle me présente sa liste, parcourons-la.</p> + +<p>1<sup>o</sup> Madame la baronne de Conbâille... Foutre! voilà +un beau nom. Qu’est-ce que cette femme-là?—-C’est +une petite provinciale qui est venue à Paris dépenser +cinquante ou soixante mille francs qu’elle amassait +depuis dix ans.—En reste-t-il encore beaucoup?—Non.—Passons; +pourquoi cette bougresse-là s’avise-t-elle +de prendre un nom de cour?</p> + +<p>2<sup>o</sup> Madame de Culsouple.—Combien donne-t-elle?—Vingt +louis par séance.—Paie-t-elle d’avance?—Jamais, +et puis ce n’est pas votre affaire: elle est trop +large.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Madame de Fortendiable.—Tenez, voilà ce qu’il +vous faut. C’est une Américaine, riche comme Crésus; +et si vous la contentez, il n’y a rien qu’elle ne fasse +pour vous.—Eh bien! tu me présenteras.—Demain, +si vous voulez.—Ici?—Dans son hôtel même.—Ce +nom-là a quelque chose d’infernal qui me divertit.—Je +rends la liste, quand, d’un air de mystère, la<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">Pg 224</a></span> +bonne Saint-Just m’adresse cette exhortation: «Mon +cher ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu’y +avez-vous gagné? la vérole. Pourquoi ne pas écouter +les conseils de la sagesse? J’ai dans ma maison +une vraie fortune, une vieille.—Le diable te f....! +Eh! que votre souhait s’accomplisse! encore mieux +vaut lui que rien; mais il ne s’agit pas de cela, je +vous parle d’un trésor: fiez-vous à moi, et nous la +plumerons.—Allons, je le veux bien: je m’en +rapporte à ta prudence.»</p> + +<p>En attendant, je me rends le lendemain, à sept +heures du soir, chez mon Américaine. Je trouve de la +magnificence, un gros luxe, beaucoup d’or placé sans +goût, des ballots de café, des essais de sucre, des factures, +enfin un goût de mariné que je n’ai, sacredieu! +que trop reconnu dans mainte occasion.</p> + +<p>Ce qui me tourmentait était d’entendre, dans un +cabinet voisin, une voix d’homme dont les gros éclats +me mettaient en souci; enfin, la porte s’ouvre: qui +serait-ce? Ma déesse... Mais, foutre! quelle femme!</p> + +<p>Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces; +des cheveux noirs et crépus ombragent un front court, +deux larges sourcils donnent plus de dureté à des yeux +ardents, sa bouche est vaste; une espèce de moustache +s’élève contre un nez barbouillé de tabac d’Espagne; +ses bras, ses pieds, tout cela est d’une forme hommasse, +et c’est sa voix que je prenais pour celle du +mari.</p> + +<p>—Foutre! dit-elle à la Saint-Just, où as-tu pêché ce +joli enfant? Il est tout jeune; mais qu’il est petit! +N’importe, petit homme, belle q..... Pour faire +connaissance, elle m’embrasse à m’étouffer... Sacredieu! +il est timide!—Oh! c’est un garçon tout neuf.<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">Pg 225</a></span> +—Nous le ferons... Mais est-ce que tu es muet?—Madame, +lui dis-je, le respect... (J’étais abasourdi.)—Eh! +tu te fous de moi avec ton respect... Adieu, Saint-Just. +Ça, ça, je garde mon f...eur; nous soupons et +couchons ensemble.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">Pg 226</a></span></p> + +<h3><b>La Duchesse</b></h3> + +<p>Me voilà donc libre; je m’introduis dans les différentes +sociétés de la cour; je jette sur les femmes qui +les composent un œil curieux et perçant. Du plus au +moins je fais mainte application des peintures de la +marquise. La saison des bals arrive, j’aime la danse +à la fureur, mais, n’étant point talon rouge, elle +m’était interdite chez les hautes puissances; l’observation +m’offrit des dédommagements. J’avais obtenu +la permission de me rendre chez une princesse qui +joint à tout plein d’esprit le meilleur ton et le cœur le +plus sensible. Je la jugeai faite pour inspirer un +attachement durable, mais trop sage pour s’afficher +ainsi. A son âge, avec tous les moyens de plaire, se +fixer!... Eh! que dirait l’Amour? Lui a-t-il confié ses +flèches pour les laisser oisives ou pour les ficher sur +un seul cœur, comme les épingles sur la pelote de sa +toilette? Je consultai mon grimoire, et je sus qu’on +ne pouvait allier plus de générosité, de talents et +d’adresse. Je sus encore qu’en prédicateur excellent, +ses préceptes ne nuisaient pas à ses plaisirs, et je crus +sentir qu’un peu de contrainte pouvait y ajouter du +prix.—Mais qui est-ce donc?—Oh! vous en demandez +trop; allez sur le grand théâtre, quand on jouera +la <i>Gouvernante</i>, vous lui verrez remplir un rôle que +son cœur lui rend cher et qui lui mérite tous les +applaudissements.</p> + +<p>Confondus dans un groupe d’hommes, nous exer<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">Pg 227</a></span>cions +notre critique sur les danseurs.—Eh! bon +Dieu! quelle est cette petite personne, si folle, si +extravagante? Elle est tout ébouriffée, son panier +penche d’un côté, tout son ajustement est en désordre... +Je ne l’en trouve, ma foi! que plus jolie; tous +ses attraits sont animés, ses gestes sont violents, tout +pétille en elle.—C’est la duchesse de..., me répond +le comte de Rhédon; vous ne la connaissez pas? Je +vous présenterai; elle aime la musique, vous l’amuserez. +Le lendemain, je somme le comte de sa parole, +et nous partons.</p> + +<p>A six heures du soir, la duchesse était en peignoir; +de grands cheveux s’échappaient d’une baigneuse +placée de travers sur sa tête. Embrasser le comte, me +faire la révérence, me proposer vingt questions et me +prendre pour répéter le pas de deux de <i>Roland</i>, ne fut +l’affaire que d’un instant. Je fus froid les premiers +pas: une passe très lascive, qu’elle rendit comme +Guimard, m’enhardit, m’échauffa, me fit... (Ah! mon +ami, la jolie chose qu’un pas de deux, quand on +bande!) Le comte applaudit à tout rompre; elle s’écrie +que je danse comme Vestris, que j’ai un jarret à la +Dauberval, me fait promettre de venir répéter avec +elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis +mon lutin sonne ses femmes. Le comte se sauve, je +demeure; elle se coiffe à faire mourir de rire; me +demande mon avis; je touche à l’ajustement, et je +lui donne un petit air de grenadier qu’elle trouve +unique... Elle s’habille, sort; je lui donne la main, +et je me retire.</p> + +<p>Parbleu! dis-je en moi-même, celle-là n’a pas le +temps d’être méchante. Je me couche; sa friponne +de mine me tourmente toute la nuit. Je me lève en<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">Pg 228</a></span> +raffolant, et je cours chez la duchesse à dix heures +du matin; elle sortait du bain, fraîche comme la +rose. Une lévite la couvre des pieds à la tête; on +apporte du chocolat; je suis barbouillé du haut en +bas; elle saute à son clavecin; sa jolie menotte a +toute la vélocité possible; elle a du goût, un filet de +voix, des sons charmants, mais pour de l’âme... serviteur. +Je vois cependant qu’elle est susceptible. Nous +prenons un duo; je la presse, je l’attendris malgré +elle; elle perd la tête, son cœur se serre; j’en arrache +un soupir; la voix meurt, la main s’arrête; le sein +palpite, mon œil enflammé saisit tous ses mouvements... +Zeste! elle jette tout au diable; elle plante +là le clavecin, me bat, me demande pardon, passe un +entrechat, se jette en boudant sur un sopha, et se +relève par un grand éclat de rire.</p> + +<p>Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; +je remarque cependant avec plaisir qu’elle +prend de l’intérêt; elle me loue avec affectation. +Gardel n’a garde de la contredire; avant que je sorte, +elle me demande excuse, implore son pardon, me +prie de lui imposer sa pénitence; vois donc d’ici, +bourreau, cette mine hypocrite; je saisis une main +que je couvre de baisers; l’autre me donne un soufflet +qu’un baiser hardi répare à l’instant.</p> + +<p>Le lendemain, j’y vole sur les ailes du désir; elle +m’avait demandé quelques ariettes nouvelles, je les +lui portais; elle était au lit; une femme de chambre +ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil placé à +côté d’elle me tendait les bras... j’aime bien mieux +m’appuyer contre une console qui me tient de niveau.</p> + +<p>Où es-tu, divin Carrache? prête-moi tes crayons +pour esquisser cette enfant!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">Pg 229</a></span></p> + +<p>Un bonnet à la paysanne couvre sa tête à moitié; +ses traits n’ont aucune proportion; ce sont de noirs +yeux superbes, la plus jolie bouche, un nez retroussé, +un front trop petit, mais ombragé délicieusement; +deux ou trois petits signes noirs comme jais assassinent +leur monde sans rémission; son teint est moins +très blanc qu’animé, mais le carmin le plus pur +n’égale pas le vermeil de ses joues et de ses lèvres.</p> + +<p>Après quelques folies débitées de part et d’autre, +je lui montre ma musique; elle me prie de chanter... +Je déployais toute la légèreté de ma voix, quand tout +à coup un drap soulevé me découvre un sein de lis +et de roses... <i>et la cadence chevrote</i>... Je continue: +tantôt c’est un bras arrondi par l’amour, une cuisse +fraîche rebondie, une jambe fine, un pied charmant +qui, tour à tour, se promènent sur le lit et frappent +tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que je +chante...—Allons donc! me dit la duchesse, avec un +sang-froid dont je ne la croyais pas capable. Je +recommence et le manège d’aller son train; mon +sang bouillonne, tous mes nerfs s’agacent et s’irritent; +je palpite, mon visage s’inonde de sueur; la +méchante, qui m’observe, sourit et cependant soupire... +Un dernier bond la découvre tout entière... +Sacredieu! mes yeux font feu; je jette la musique, +je fais sauter les boutons qui me gênent, je m’élance +dans ses bras; je crie, je mords, elle me le rend bien, +et je ne quitte prise qu’après quatre reprises redoublées.</p> + +<p>La duchesse était évanouie, cela commença à +m’inquiéter; j’employai un spécifique qui ne m’a +jamais manqué; j’ai la langue d’une volubilité +incroyable; j’applique ma bouche sur le bouton de<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">Pg 230</a></span> +rose qui termine un joli globe: un trémoussement +presque subit me rassure sur son état...—Dieu! ô +Dieu! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu +l’as trouvé!—Eh, quoi? lui dis-je tout étonné...—Hélas! +un tempérament que l’on m’avait persuadé +que je n’avais pas... Et baisers d’entrer en jeu, et les +pièces de mon habillement de couvrir le plancher. +Enfin, nous nous trouvâmes, comme dit la précieuse +ridicule, <i>l’un vis-à-vis de l’autre</i>; je vous jure que +ma petite duchesse n’était point de ces prudes qui +craignent un homme absolument nu. Elle avait des +doutes; il fallut bien les éclaircir. Cette situation +nouvelle me découvrait de nouveaux charmes. C’était +bien le corps le mieux fait! Charnue sans être grasse, +svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne +demandait que de l’usage... Eh! parbleu! je lui en +donnai de toutes les façons.</p> + +<p>J’aime bien f....; mais comme le bon Dieu n’a pas +voulu que nous trouvassions le mouvement perpétuel, +il faut s’arrêter enfin, car ce <i>jeu lasse plus qu’il +n’ennuie</i>.</p> + +<p>Or ma duchesse n’avait qu’un jargon, toujours le +même; et comme j’avais ralenti son feu, ce n’était +plus qu’un petit être plat, fort monotone. Que j’aime +à voir sortir d’une bouche ces riens que rend si précieux +une femme enivrée de volupté! qu’un mot placé +à propos sait bien relever le prix d’une caresse et la +rendre plus touchante! Otez les préludes de la jouissance +et les paroles magiques qui, faisant sortir de +l’extase, aident si souvent à s’y replonger... <i>l’ennui +bâille avec nous sur le sein de nos belles</i>: l’amour +fuit, l’essaim des plaisirs s’envole, et l’on s’endort +pour ne jamais se réveiller.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">Pg 231</a></span></p> + +<p>Voilà des dégradations que j’éprouvai chez la +duchesse pendant quinze jours: nos commencements +furent trop vifs et la satiété amena le dégoût. J’en +étais là, quand, un soir, en entrant chez moi, on me +remit un écrin et un petit billet.</p> + +<p>«Un instant me rendit votre amante, un instant a +tout changé; mais j’ai, monsieur, de la reconnaissance +de vos soins; je vous prie de conserver cet +écrin: il vous représentera l’image d’une femme +qui parut vous être chère, et qui se reproche de +n’avoir pas pu faire plus longtemps votre bonheur.»</p> + +<p>Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce +billet: la duchesse était incapable de l’avoir dicté. J’y +répondis: «Vos bienfaits, madame, ont droit de me +toucher, si votre cœur a daigné apprécier le peu +que je vaux. J’ai mis dans notre liaison des procédés +dont l’énergie paraissait vous plaire; je n’ai +ni dépit, ni colère. C’est bien assez pour moi d’avoir +eu les honneurs du triomphe, sans aspirer à ceux +de la retraite: depuis huit jours, j’attendais vos +ordres, et la preuve de mon respect est de ne les +avoir pas prévenus. Votre portrait sera pour moi le +gage de l’estime que vous accordez à mes <i>talents</i>. +Puisse, madame, le fortuné mortel qui me remplace +vous en porter de <i>plus heureux</i>! Vous m’aurez +tous deux dans une obligation plus douce: celle de +vous avoir mis dans le cas d’en sentir tout le prix.»</p> + +<p>Mon successeur, homme d’esprit, n’a pu y tenir, +comme moi, que peu de jours; elle l’a remplacé par +<i>un prince</i>, et réellement, quant au moral, ils se convenaient; +pour le physique, elle eut ses laquais: c’est +le pain quotidien d’une duchesse.</p> + +<p>Mon billet écrit, j’ouvris l’écrin, j’y trouvai de fort<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">Pg 232</a></span> +beaux diamants et le portrait de la duchesse en +baigneuse: il était frappant; je l’approchai machinalement +de mes lèvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je +sacrifiai encore une fois à ce joli automate, et mon +caprice s’écroula avec la libation que je venais de +répandre en son honneur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">Pg 233</a></span></p> + +<h3><b>Musique</b></h3> + +<p>J’ai toujours aimé la musique; je fis le soir même +connaissance avec la Guimard. Cette bougresse-là est +laide et joue comme une cuisinière; mais sa voix est +belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait plaisir; +d’ailleurs elle f... comme une enragée. Ma réputation +abrégea le cérémonial: je convins de six coups par +jour; elle cassa aux gages son porteur d’eau qu’elle +avait éreinté, laissa reposer ses laquais et son coiffeur, +et nous nous accordâmes à faire bourse commune +(bien entendu que je n’y mettrais rien). Elle donnait +des concerts, recevait des compagnes qui la grugeaient +en la détestant, des musiciens d’assez mauvaise compagnie +et des gens de qualité amateurs qui n’ont pas +même le mérite d’être bons.</p> + +<p>J’étais à causer un après souper avec un virtuose +célèbre et charmant compositeur (<i>Cambini</i>); nous +parlions de la révolution de la musique en France; je +l’écoutais avec aridité et je m’instruisais; tout à coup +un de ces messieurs nous aborde.—Quoi! vous parlez +composition! Pardieu! sans me flatter, je suis +d’une bonne force.—Je n’en doute point, lui dis-je +en jetant un coup d’œil sur l’artiste, et je serais fort +aise que vous nous donniez, à monsieur et à moi, +quelques leçons.—Volontiers, volontiers; moi, je ne +refuse jamais mes soins.—Par exemple, monsieur +veut composer un opéra et il me demande le poème.—Sa +musique est faite, apparemment?—Non pas.<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">Pg 234</a></span>—Comment! +Tant pis; jamais la musique ne va bien, +quand on la compose pour des paroles; cela gêne un +musicien et l’empêche de peindre; son imagination +est refroidie.</p> + +<p>—Mais, monsieur, il me semble...—Il vous semble +mal. Un orchestre, morbleu! un orchestre, voilà tout +ce qu’il faut; suivez le Moline, cela s’appelle faire un +opéra; les paroles ne sont jamais d’accord avec la +musique; mais aussi cela n’arrête point les effets... +Moi, je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini?—Monsieur +le marquis, cependant, quand on veut +exprimer un sentiment, l’amour, par exemple...—Oui, +il faut du chromatique, beaucoup de fausses +quintes; on relève cela par l’accord parfait; de là on +passe dans le ton relatif par la tierce mineure; +appuyez-moi une septième diminuée; si le mode est +mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bémols, +accords de tierce, dominant, sexte et les doubles +octaves... Pardieu! l’on module dans un tour de +main... As-tu de la fureur, dans ton opéra?—Beaucoup, +monsieur le marquis.—Ah! pardieu! tu vas +voir: mesure à quatre temps, battue bien ferme; +pour le récitatif, <i>ad libitum</i>, avec accompagnement +obligé; ensuite un chœur en fugue, à deux sujets bien +sortants l’un et l’autre, parce que cela marque la dispute, +le conflit de juridiction; surtout que cela crie +comme le diable (il faut que l’on entende un chœur +peut-être), ensuite un grand silence; c’est imposant, +ça, hein?... Un trois temps bien tendre, pour faire le +contraste, tu m’entends bien? Il n’y aurait pas de mal +d’y mettre des timbales; ensuite le héros se fâche en +<i>allegro</i>, avec quatre bémols à la clef; il faut qu’il +fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">Pg 235</a></span> +poitrine; pendant ce temps-là, l’orchestre va le +diable; puis ton héros fait des roulades pour se reposer; +il veut qu’on l’entende... Eh! non, morbleu! que +l’orchestre l’écrase! et si ce diable de Legros perce +encore, on y mettra du tonnerre... Ah! ce que je te +recommande, c’est une basse bien ronflante; que tout +cela marche...—Et mes airs de danse, monsieur le +marquis?—Oh! pour cela il nous faut du noble: +un beau grand morceau de flûte, avec des variations, +pour la commodité de Salentin, et puis un point +d’orgue avec des roulades; il serait long pour faire +gigoter Gardel... Tu ne sais pas comment sortir de +là!—Ma foi, non.—Un tambourin, mordieu! un +tambourin; il n’y a que ça, pour qu’on s’en aille gaiement... +Ah! çà! bonsoir...</p> + +<p>—Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur, +<i>coglione, coglione</i>...—Là, là, tout doux, Cambini, +lui dis-je... Eh bien! mon ami, voilà qui vous juge, +et sans appel encore... Nous rejoignîmes la compagnie, +à qui le marquis avait déjà fait confidence de ses +bontés pour nous, en briguant des voix pour la première +représentation, en cas que l’on suivît ses avis.</p> + +<p>Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des +ridicules; mais ma bougresse m’ennuyait; elle jure +comme un charretier; pas la moindre ressource avec +elle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">Pg 236</a></span></p> + +<h3><b>Mariage</b></h3> + +<p>J’étais endetté; mes créanciers, honnêtes israélites, +venaient m’offrir leur figure patibulaire. Je pris une +résolution magnanime: je me décidai à me mettre la +corde au cou, à me marier.—Ah! tu vas faire une +fin.—Oui, une fin; c’est pardieu bien périr avant le +temps!</p> + +<p>Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des +marquises, appareilleuse de sacrement: je fus lui +conter mon affaire, en lui observant que j’étais pressé.—Oui, +me dit-elle, la voulez-vous jolie?—Ma foi! +cela m’est égal; c’est pour en faire ma femme; je ne +m’en soucierai guère, et je ne la prends pas pour les +curieux.—Il la faut riche?—Oh! cela, le plus possible.—De +l’esprit?—Mais, oui, là, là.—Je tiens +votre affaire. Connaissez-vous madame de l’Hermitage?—Non.—Je +vous présenterai; c’est une de +mes amies; sa fille a dix-huit ans, elle est très riche, +et surtout son caractère est excellent.—(Ah! foutre! +que cette bougresse-là est laide!...) Mon aimable +duègne part sur-le-champ pour porter les premières +paroles, manigancer mon affaire et me vanter; le soir +elle m’écrit deux mots, et deux jours après nous nous +rendons chez ma future belle-mère.</p> + +<p>Madame de l’Hermitage tient bureau de bel esprit; +là, tous nos demi-dieux, tous nos Apollons modernes +viennent chercher des dîners qu’ils paient en sornettes. +Dès l’antichambre, je respirai une odeur d’antiquité<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">Pg 237</a></span> +qui me saisit l’odorat; la vieille m’avait prévenu +qu’il fallait beaucoup admirer. J’entre dans un +salon immense et carré; j’y trouve la maîtresse de la +maison avec l’air d’une fée, le corps d’un squelette et +le maintien d’une impératrice. Elle m’assomme de +longs compliments; j’y réponds par des révérences +sans nombre; je cherche des yeux la future... Ah! +foutre! on vous en donnera! Diable! il faut que sa +mère me juge auparavant, et la bienséance permet-elle +qu’on expose une fille aux regards du premier occupant?... +La duègne et la mère entamèrent les grands +mots et les vieilles histoires. Pendant ce temps-là je +toisai le salon. Des tapisseries d’antiques verdures en +couvraient les murailles. Cassandre et Polixène y figuraient, +aussi bien que le roi Priam, nombre de +Troyens et perfides Grecs, avec chacun un rouleau qui +leur sortait de la bouche pour la commodité de la conversation. +Du plancher pendait une lampe immense, +à sept branches, de bronze doré, qui avait servi aux +festins de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des trépieds +de vieux laques surmontés d’urnes à l’antique +et de pyramides tronquées trouvées dans les fossés de +Ninive-la-Superbe. Des tables de marbre de Paros, +portées sur des piliers de granit, chargées de bustes +grecs et latins et d’un grand médaillier. La cheminée, +élevée à huit bons pieds de hauteur et surmontée d’un +miroir de métal, environné d’une bordure immense en +filigrane; c’était, je crois, celui de la belle Hélène. +Les fauteuils paraissaient modelés sur ceux de la +reine de Saba, couverts de tapisserie, durement rembourrés +pour éviter la mollesse, mais magnifiquement +dorés... Voilà, mon cher, le mobilier qui frappa +mes regards. Au reste, tout décelait à mes yeux exer<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">Pg 238</a></span>cés +un fonds de richesse qui chatouillait mon âme, et +je projetais déjà de changer toutes ces fadaises contre +les belles inventions de notre luxe moderne. Je m’extasiai +sur chaque objet, je tranchai du connaisseur +pour applaudir; on accueillit mes éloges, et nous +nous retirâmes, la duègne et moi.</p> + +<p>En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage +et posé (car il ne m’était, pardieu! pas échappé un +sourire), surtout mon excessive politesse avaient prévenu +en ma faveur, que probablement je serais invité +à dîner pour le jeudi, qui était le grand jour, et qu’alors +je verrais mademoiselle Euterpe... Foutre! voilà +un beau nom; j’ai diablement peur que ma charmante +ne soit aussi quelque antiquaille.</p> + +<p>Je fus invité; le dîner répondait à l’ameublement +et je vis mon Euterpe... Ah! sacredieu! la jolie +future; elle est faite à coups de serpe, elle a été +modelée, ou le diable m’emporte! sur quelque singe; +aussi madame sa chère mère dit-elle que c’est le +vivant portrait de M. de l’Hermitage. Ramassée dans +sa courte épaisseur; un teint d’un jaune vert, des +petits yeux enfoncés, battus jusqu’au milieu de deux +joues bouffies; des cheveux à moitié du front, une +bouche énorme et meublée de clous de girofle, un +cou noir, et puis... serviteur! une gaze envieuse voilait +un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh! +pardieu! que ne couvrait-elle aussi les deux plus +laides des pattes que jamais servante ait lavées. Au +reste, mademoiselle Euterpe fait la petite bouche, +grimace avec complaisance et n’en est que plus laide... +Ce fut bien pis quand elle eut parlé. Ah! Cathos n’est +rien en comparaison... Jour de Dieu! épouser cela! +me dis-je à moi-même. C’est bien dur!—Eh! fi donc!<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">Pg 239</a></span> +tu ne l’épouseras pas peut-être?—Eh! mon ami, +quarante mille livres de rente d’entrée, autant de +retour; cela n’est pas à négliger; elle a les beaux yeux +de la cassette, et moi, je n’ai qu’un beau v.. dont +elle ne tâtera guère. Mes créanciers me talonnent, il +faut s’immoler.</p> + +<p>Après le dîner, mademoiselle Euterpe fut se camper +auprès de sa chère mère; moi j’allai roucouler +d’amoureux hoquets qui furent reçus avec humanité +et condescendance: somme toute, au bout de quinze +jours, on nous maria, en m’avantageant de vingt mille +livres de rente par contrat. Me voilà donc époux d’Euterpe. +La mère donna à sa bien-aimée sa bénédiction +et le baiser de paix; ma chaste épouse fut se mettre +entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela +se pratique par modestie. Une partie de la noce était +dans les chambres voisines; les jeunes gens surtout, +pour qui c’est une aubaine, me firent compliment +sur mon bonheur futur, me souhaitèrent bonne chance +et se mirent en embuscade. Je me campai à côté de +ma charmante, qui versait de grosses larmes.—Madame, +lui dis-je, le mariage où nous nous sommes +engagés est un état <i>pénible</i>, une voie <i>étroite</i>, mais qui +mène au bonheur; il n’est point de roses sans épines, +et c’est moi, votre époux, qui doit les arracher. Le +Créateur nous a réunis pour que nos deux moitiés ne +fissent qu’un tout. Afin de mieux consolider son ouvrage, +il a fait présent à l’homme, chef de son épouse, +d’une cheville... Tâtez plutôt (je lui porte la main là, +et la masque retire la patte comme si elle avait bien +peur). Or, cet instrument doit trouver son trou: ce +trou est en vous; permettez que je le cherche et que +je le bouche... Alors, d’un bras vigoureux je prends<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">Pg 240</a></span> +ma chrétienne; elle serre les cuisses; j’y mets un genou +comme un coin, elle me fout des coups de poing +par manière de résistance; enfin, elle fait semblant +de se trouver mal; elle allonge les jambes, lève le cul; +je frappe à la porte... Ah! foutre! ah! sacredieu! +mort de ma vie!—Quoi donc? Comment, bourreau! +deux pieds de cornes... Je suis étranglé... Elle est ouverte +à deux battants encore! ah! chienne! ah! carogne! +et tu défendais la brèche... foutue garce!... +Je la cogne; elle m’égratigne, elle hurle, je jure en +frappant toujours; la mère arrive, écumant de rage; je +saute à bas du lit et je me sauve. Mes amis, rangés +en haie, me demandent, avec une maligne inquiétude, +si je me trouve mal, si je veux un verre d’eau... Je +veux le diable qui m’emporte loin d’ici!... Un instant +après, ma belle-mère rentre, et d’un ton de sénateur: +Mon gendre, je sais ce que c’est.—Comment, ventredieu! +je le sais bien aussi, moi, et que trop.—Non, +ce n’est rien; le premier jour de mes noces il +m’en arriva tout autant.—Ah! la foutue famille!—Rassurez-vous, +c’est une enfant qui ne sait pas ce que +c’est, elle s’y fera; allez vous remettre auprès d’elle, +et prenez-la par la douceur.—La rage qui m’étouffait +m’avait empêché de l’interrompre, mais à cette +douce invitation, je m’écrie: Moi y retourner! Que le +jeanfoutre qui l’a commencée la rachève... Ah! foutre! +c’est une ânesse ou une jument, tant elle est large.—(Madame +de l’Hermitage fronce le sourcil.) Mon gendre, +je comprends, c’est que vous ne pouvez pas.—Comment! +foutre! madame, je ne peux pas! Eh! sacredieu! +la besogne n’est pas dure, on y passerait en +carrosse... La vieille fée se fâcha; je manquai la foutre +par la fenêtre, et je sortis pour jamais de ce maudit lieu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">Pg 241</a></span></p> + +<p>O rage! ô désespoir! moi la terreur des maris, moi +la perle des f......., me voilà coiffé d’un panache à +la mode... Coa, coa! en herbe! Coa, coa! en herbe, +ventre et dos, et par une guenon, une Maritorne!... +Où fuir? où me cacher?... Les épigrammes vont m’assassiner.</p> + +<p>Ce n’est pas tout. Le lendemain, un homme en noir +demande à me parler. Au milieu de beaucoup de révérences, +il me signifie un petit papier...—Monsieur, +vous vous trompez.—Non, monsieur, me dit le Normand.—Mais +de qui cela vient-il?—De haute et +puissante demoiselle Euterpe de l’Hermitage, votre +légitime épouse.—Comment, ce coquin! foutre! si +tu ne sors... il était déjà parti, et court encore... Eh +bien! la bougresse me faisait sommation de la traiter +maritalement, sans quoi l’on m’annonçait bénignement +que l’on demanderait séparation. Je cours chez +mon procureur; je consulte, nous plaidons pendant +trois mois; on me tympanise; enfin je suis contraint +d’abandonner dix mille livres de rentes de mes vingt +constituées, et l’on me déclare père d’un individu +(quelque sapajou sans doute) dont ma bougresse était +grosse; encore n’était-ce pas le premier.</p> + +<p>Furieux, désespéré, je pars pour le pays étranger, +et j’abandonne à jamais cette terre maudite où je +pourrais rencontrer tant d’objets déplaisants.</p> + +<p>Sort, foutu sort plein de rigueur! Quoi, moi, j’éprouverai +tes caprices, tes bizarrerie! Voilà donc le +fruit de mes belles résolutions! Tous mes projets +aboutiraient à la parure de Moïse! Fuyez, foutez le +camp, rêves atrabilaires, songes creux de mon imagination +bilieuse... Non, non, mesdames, vous ne tiendrez +point mon chef dans vos cuisses maudites;<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">Pg 242</a></span> +jamais un c.. marital ne m’enverra de vapeurs corniférères. +Au foutre la <i>conversion</i>! mais dans mon +humeur de vengeance, je foutrai la nature entière, +j’immolerai à mon priape jusqu’à des pucelages (si +tant est qu’il en existe); par moi, légions de cocus +peupleront les palais, les champs et les cités; j’usurperai +jusqu’aux droits de notre bonne mère la sainte +Église. Point de fouteuse de prélat, point de monture +de curé que je n’enfile sur tous les sens (pour leur +conserver l’habitude) jusqu’à ce que, rendant dans les +bras paternels de M. Satan mon âme célibataire, +j’aille foutre les morts!</p> + + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">Pg 243</a></span></p> + +<h2>Hic et Hec</h2> + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">Pg 245</a></span></p> + +<h3><b>Les Chevaux neufs</b></h3> + +<p>Ad... des Italiens, célèbre par un joli pied et par +des charmantes roueries, parvint à captiver le riche +Ve..., il semait l’or avec profusion. Ad... en obtint +une jolie maison à la barrière blanche; il la meubla +avec tout le goût possible, lui prodigua les diamants +et prévint tous ses désirs; mais il mettait toujours +dans ses cadeaux un peu de gaucherie financière, et +semait l’or sans grâce. Un jour il lui fit faire une +voiture de la coupe la plus agréable, doublée de +velours jonquille, enrichie de crépines d’argent, les +panneaux étaient peints avec goût et vernis richement, +il la fit conduire chez elle. Vous pensez bien +que tous les parasites de la maison ne tarirent pas +sur l’éloge du nouveau char qui devait faire le plus +bel effet à Longchamps; mais Ad... observa que la +voiture neuve ferait disparate avec ses vieux chevaux. +Ve..., qui ne s’attendait pas à cette nouvelle dépense, +en marqua de l’humeur: elle bouda, et elle finit par +dire qu’on allât chercher Javard, le maquignon, et +que, s’il était raisonnable, il changerait ses chevaux. +La belle reprit sa gaîté, et trois quarts d’heures après +Javard arriva avec deux chevaux bais à col de cygne, +tête busquée, jambe fine, jarret large, coupe arrondie +et avant-main superbe, etc. Les voir et les désirer fut +l’ouvrage d’un moment. Ve..., d’un air indifférent, +demanda ce qu’il les voulait vendre. Javard, avant +de répondre, détailla leur figure, vanta leur vigueur,<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">Pg 246</a></span> +leur fit faire cent courbettes, mit dans leur éloge +toute l’emphase d’un maquignon, et finit par dire +que quand ce serait pour son père, il ne pourrait pas +les donner à moins de deux mille francs de retour.</p> + +<p class="center">VE.....</p> + +<p>Deux mille francs! Vous moquez-vous?</p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>A tout autre, j’en aurais demandé cent louis; mais +pour vous, monsieur, je n’ai qu’un mot: deux mille +francs, et ils sont à Mademoiselle.</p> + +<p class="center">VE.....</p> + +<p>Vous n’en voulez pas douze cents francs?</p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>J’y perdrais plus de trente louis.</p> + +<p class="center">VE.....</p> + +<p>Vous n’en voulez rien rabattre?</p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>Je ne puis pas, en conscience.</p> + +<p class="center">VE.....</p> + +<p>La conscience d’un maquignon!... Allons, ils seront +pour un autre.</p> + +<p class="center">AD.....</p> + +<p>Ils feraient pourtant bien à ma voiture, elle est si +jolie!</p> + +<p class="center">VE.....</p> + +<p>Jolie tant que vous voudrez; vous garderez vos +vieux. Vous me ruineriez avec vos caprices.</p> + +<p>Elle insiste, il s’impatiente et sort, en prenant sa +canne et son chapeau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">Pg 247</a></span></p> + +<p class="center">AD.....</p> + +<p>Quelle lésine! il ne sait jamais rien faire qu’à demi. +Il me donne une voiture délicieuse et me refuse les +chevaux... Ils sont charmants... Quel dommage!</p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>Je ne conçois pas qu’un homme aussi riche se fasse +tirer l’oreille pour deux malheureux mille francs, +quand il s’agit d’obliger une si belle personne qui +veut bien faire son bonheur. Ah! si j’étais à sa place...</p> + +<p class="center">AD.....</p> + +<p>Vous feriez peut-être comme lui, les hommes ne +sont généreux que quand ils nous désirent.</p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>Je ne suis qu’un marchand de chevaux; mais je ne +vous refuserais certainement pas les miens, si je +croyais, à ce prix, être traité cette nuit seulement +comme monsieur de Ve...</p> + +<p class="center">AD....., <i>souriant</i></p> + +<p>Vous seriez bien attrapé, si je vous prenais au mot.</p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>Non, ma foi, j’en ferais le sacrifice de toute mon +âme.</p> + +<p class="center">AD.....</p> + +<p>Vous plaisantez...</p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>Non, j’en jure, dites un mot et les chevaux entreront +dans votre écurie.</p> + +<p class="center">AD.....</p> + +<p>Quoi, tout de bon?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">Pg 248</a></span></p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>D’honneur.</p> + +<p class="center">AD.....</p> + +<p>Savez-vous bien que vos chevaux me tentent beaucoup.</p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>Vous me tentez bien davantage.</p> + +<p class="center">AD.....</p> + +<p>Si j’allais accepter...</p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>Je me flatte que vous seriez si contente de la nuit +que vous m’en accorderiez quelque autre.</p> + +<p class="center">AD.....</p> + +<p>Vous croyez... Eh bien?</p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>Eh bien?...</p> + +<p class="center">AD.....</p> + +<p>Puisque vous le voulez décidément... faites-les donc +mettre dans mon écurie.</p> + +<p>Les chevaux entrèrent, Javard remonta: c’était un +gaillard de bonne mine, l’épaule large, l’œil vif, le +teint brun et taillé en payeur d’arrérages, il voulut +procéder, sans délai, à se payer de ses chevaux. Ad... +avait trop d’envie de briller à Longchamps pour faire +des difficultés après la générosité du maquignon. Son +boudoir, avant souper, fut trois fois la caisse où +il toucha des à-comptes. Un repas fin et délicat, +arrosé d’excellent vin, répara leurs forces, et son lit +vit cinq fois l’ardent Javard travailler à toucher sa +créance. Ve... ne l’avait pas accoutumée à de pareilles<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">Pg 249</a></span> +fêtes, elle s’y livra avec ivresse, mais le maquignon, +ne perdant pas la tête, se leva de grand matin, courut +chez Ve... et s’y fit introduire.</p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>Mes chevaux sont, monsieur, chez mademoiselle +Ad... il ne m’a pas été possible de la refuser.</p> + +<p class="center">VE.....</p> + +<p>J’entends, et vous comptez que sans y avoir consenti, +je ferai la sottise de vous payer deux mille +francs.</p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>Point du tout, j’ai pris des arrangements avec elle.</p> + +<p class="center">VE.....</p> + +<p>Et quels arrangements? s’il vous plaît.</p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>Elle a un anneau dont je me suis accommodé.</p> + +<p class="center">VE.....</p> + +<p>Sa bague?</p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>Oui, elle me convient fort...</p> + +<p class="center">VE.....</p> + +<p>Parbleu, je le crois, elle m’a coûté deux mille écus, +vous ne faites pas de mauvais rêves. Allons, faites +votre quittance de deux mille livres; je vais vous les +payer, mais qu’il ne soit plus question de l’anneau.</p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>Mais, monsieur, le marché est fait...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">Pg 250</a></span></p> + +<p class="center">VE.....</p> + +<p>Et je le défais. Diable! comme vous y allez!... +Allons, votre quittance, voilà votre argent.</p> + +<p class="center">JAVARD</p> + +<p>Allons donc, puisque vous l’aimez mieux.</p> + +<p>Il fait la quittance, reçoit les deniers et se retire, +content d’avoir si bien vendu ses chevaux et d’avoir +passé gratis une si bonne nuit. Ve... prend alors sa +redingote, sa canne et son chapeau et va chez Ad... +La femme de chambre a beau lui représenter qu’elle +dort, qu’elle a été toute la nuit fort agitée, il entre, en +disant qu’il a de quoi guérir sa migraine. Ad... se +réveille au bruit.</p> + +<p class="center">AD.....</p> + +<p>Venez-vous encore me tourmenter après m’avoir +désobligée comme vous avez fait hier?</p> + +<p class="center">VE.....</p> + +<p>Non, friponne; tu sais bien que je finis toujours par +faire ce que tu veux. Tiens, voilà la quittance de tes +chevaux.</p> + +<p class="center">AD.....</p> + +<p>Je n’en ai que faire, monsieur, je les ai payés.</p> + +<p class="center">VE.....</p> + +<p>Oui, avec ton anneau! il me l’a dit; mais je n’entends +pas cela; garde-le, voilà ta décharge en bonne +forme, et il m’a promis de te laisser ta bague.</p> + +<p>Adeline devina sans peine l’équivoque, se mordit +les lèvres pour n’en pas rire, et pour cacher sa confusion +elle eut la complaisance de recevoir le financier +dans la chapelle que le maquignon avait si bien fêtée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">Pg 251</a></span></p> + +<h3><b>La Vieille Sara</b></h3> + +<p>Après quelques moments de repos et quelques +verres de punch, on demanda quelque anecdote à Valbouillant.</p> + +<p>—Je n’en sais point, dit-il, si ce n’est le désespoir +de la vieille Sara.—Je ne la connais point, dit +l’évêque.—Oh! que si, monseigneur, elle a la pratique +de presque tout votre chapitre, c’est la grosse +marchande de plaisir!—Elle vend du croquet?—Non, +mais c’est la plus adroite pourvoyeuse du +comtat; peu de femmes ont une famille aussi étendue, +elle a toujours deux ou trois nièces qui l’accompagnent +aux promenades, au spectacle, et quand elles +sont un peu trop connues, elles se retirent vers Orange +en Carpentras, où elles portent l’instruction qu’elles +ont reçue chez Sara, qui les remplace par de nouvelles +parentes qui lui viennent des villages d’alentour et +qu’elle forme avec le même soin.—Oh! oui, je me +rappelle, dit l’évêque, elle est grosse, courte, elle a le +front étroit, l’œil en dessous, le crin roux et le nez un +peu bourgeonné.—Précisément, et sûrement vous +avez été plus d’une fois son neveu.—Je n’en disconviens +pas; que lui est-il donc arrivé?—Hier, se +promenant sur le rempart avec Justine, la nièce du +moment, un négociant de Bâle est venu l’accoster, on +a lié conversation, elle a d’abord été galante, puis elle +s’est animée, et le bon Bâlois a proposé de lui donner +à souper. Sara, toujours prête quand il s’agit d’un<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">Pg 252</a></span> +repas, s’accorde à tout, et l’on convient que le négociant +partagerait ensuite le lit de Justine en déposant +dix louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d’en +reprendre un à chaque politesse qu’il ferait à la gentille +nièce. Sara, qui n’avait guère vécu qu’avec d’élégants +Français ou de bons citadins, croyait que les +Suisses ne pouvaient l’emporter en civilité sur ses +compatriotes, et se hâta de conclure le marché. On a +soupé gaîment, le bourgogne et le montrachet n’ont +pas été ménagés, la vieille s’est bien repue, bien +égayée, puis a présidé au coucher: on a vu poser l’or +sur la table de nuit, et le Suisse a prétendu qu’elle lui +devait deux louis. Justine, interrogée sur le fait des +articles, a confirmé par son aveu les prétentions du +Bâlois. Sara a redoublé ses cris, et l’Helvétien, pour +l’apaiser, l’a renversée sur le lit et lui a fait cadeau du +treizième; elle a pris son mal en patience, mais en +jurant ses grands dieux qu’elle ne ferait plus de pareil +marché qu’avec des Français.—La nièce, observa +l’évêque, avait moins d’humeur que la tante. M<sup>me</sup> Valbouillant +remarqua que le bon Bâlois s’était sans +doute ainsi comporté pour honorer les saints apôtres +et avait réservé le judas pour Sara.—Quoi qu’il en +soit, dis-je alors, je voudrais me faire naturaliser +Suisse, si j’étais sûr que le droit de bourgeoisie chez +eux me procurât d’aussi rares talents.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">Pg 253</a></span></p> + +<h3><b>La Belle Adèle</b></h3> + +<p>Nous engageâmes Valbouillant à nous raconter +quelqu’une de ses aventures, en attendant que l’heure +du dîner nous rappelât au château<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146"></a><a href="#Footnote_146" class="fnanchor">146</a>.</p> + +<p>—J’avais vingt ans, dit-il; j’étais capitaine de +dragons, et mon régiment, cantonné dans la Lorraine, +y goûtait toutes les douceurs dont ce charmant +pays abonde; dans la petite ville où ma troupe +était en quartier habitait la jeune épouse d’un vieil +officier général qui était en tournée pour une inspection +dont le gouvernement l’avait chargé; elle était +musicienne, chantait bien, jouait agréablement la +comédie, dansait avec grâce et légèreté; cette conformité +de talents la disposait en ma faveur et me faisait +désirer de me lier avec elle; je l’accompagnai +avec mon violon dans une ariette italienne, et mes +applaudissements parurent la flatter; je demandai et +j’obtins la permission de lui faire ma cour chez elle, +mais la présence d’une vieille belle-sœur, qui restait +toujours au salon, me gênait dans l’aveu que je voulais +lui faire de ma tendresse; elle s’en aperçut, sourit +malicieusement, mais elle n’éloignait pas le témoin +importun. Je lui donnai des billets, des vers passionnés, +elle les recevait, en paraissait satisfaite, mais +elle n’y répondais jamais. Vous savez que je suis +<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">Pg 254</a></span> +ardent, et même impatient, et j’avais peine à supporter +cet état; je m’ennuyais de rester toujours au même +point. Pour en sortir et pouvoir m’expliquer librement +sans la compromettre, je supposai un voyage à +Nancy, où elle avait des parents; je m’offris de me +charger de ses dépêches et je demandai qu’elle me +permît de venir le lendemain les prendre à son lever.—Vous +êtes bien obligeant, me dit-elle, mais je ne +sais si j’y dois consentir, je suis extrêmement paresseuse +et je fais ma toilette tard, et vous me verriez +trop à mon désavantage.—Ah! madame, quand on +doit tout à la nature, c’est l’art seul qui peut nuire, +et je ne vous trouverai que trop charmante dans +l’heureux désordre du matin.—Vous croyez?... Moi +j’en doute et j’exige pour prix de ma complaisance que +vous me disiez, sans déguisement, si je perds beaucoup +à me laisser voir sans parure; venez sur les +dix heures, mes lettres seront prêtes. Un coup d’œil +d’intelligence dont elle accompagna ce propos remplit +mon cœur de l’espoir le plus doux. Le lendemain, +ponctuel au rendez-vous, j’arrive, je m’adresse à Marton, +sa suivante, pour être introduit.—Madame, me +dit-elle, n’a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine +affreuse, elle est encore couchée.—Dieux! +m’écriai-je, encore couchée, une migraine, quel +contre-temps, je m’étais flatté du bonheur de la voir.—Elle +s’en flattait aussi.—Et il faut que je me +retire...—Je ne dis pas cela; si vous voulez monter, +vous êtes le maître, mais ne faites pas de bruit, parlez +bas, de peur d’ébranler sa tête.</p> + +<p>Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe +du pied; elle ouvre la chambre de sa maîtresse, m’introduit, +se retire et emporte la clef. A la faible clarté<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">Pg 255</a></span> +que laissaient pénétrer les persiennes aux trois quarts +fermées, j’aperçus la belle Adèle, mollement étendue +sur un lit élégant; un corset négligemment noué par +une échelle de rubans gris de lin renfermait à demi +la neige élastique de son sein, son mouchoir transparent, +dérangé par les mouvements de la nuit, laissait +voir une fraise vermeille; des cheveux s’échappant de +dessous un bonnet en dentelle tombaient en boucles +flottantes sur son cou d’ivoire, avec lequel leur couleur +d’ébène contrastait merveilleusement; une légère couverture +de soie avec draps de Frise, se collant sur son +beau corps, en dessinaient les agréables contours. Je +m’approchai d’elle avec tout l’empressement de +l’amour et de la timidité qu’inspire le respect (j’étais +novice encore).—Ah! c’est vous, monsieur, me dit-elle +d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre faible; +convenez que j’ai bien peu de coquetterie de vous +recevoir dans l’état d’abattement où je me trouve.—Ah! +madame, il ajoute le plus vif intérêt à +l’ivresse que vos charmes sont sûrs d’inspirer.—Vous +me flattez, voyez comme j’ai les yeux battus; je saisis +sa main que je couvris de baisers, et fixant ses yeux +soi-disant battus: Ce n’est pas le cas, lui dis-je, où +les battus payent l’amende, mon cœur qu’ils ravissent +en est la preuve, et je dérobai un baiser.—Finissez +donc, monsieur, n’abusez pas de la confiance que j’ai +dans votre sagesse, et elle se débattit avec une charmante +maladresse qui me découvrit de nouveaux +charmes.—Si quelqu’un entrait, qu’est-ce qu’on penserait. +Marton! Marton! Comment, elle n’est pas là?... +elle est redescendue! l’imprudente... mais si quelqu’autre... +elle a emporté la clef. Ah! comme je la +gronderai!... quelle idée lui a pris! en vérité, elle me<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">Pg 256</a></span> +met dans une position bien étrange.—Elle vous met +à même de me rendre le plus heureux des hommes, +si vous êtes sensible à l’amour le plus tendre; et je +voulus prendre quelques libertés.—Ah! monsieur, +il serait atroce d’abuser de la faiblesse où me jette ma +migraine; je suis presque mourante, et vous... +Laissez-moi donc, je sens bien votre main.—Oh! +l’heureuse migraine! qu’elle vous sied bien! elle +ajoute encore à votre fraîcheur.—Ah! quelle +audace! je suis presque toute découverte... Non, +monsieur, arrêtez... je ne suis pas femme à souffrir... +Je n’écoutais plus rien et mes mains actives parcouraient +les plus rares trésors; j’avais déjà un genou +dans le lit et j’allais m’élancer pour le partager avec +elle quand, me repoussant et se retournant vivement, +elle saisit le cordon de la sonnette; effrayé et +craignant de l’offenser, je fis un saut du lit à la cheminée +pour réparer le désordre de ma toilette, en cas +que ses gens arrivassent, et je proférai, selon l’usage, +les mots d’ingrate, de cruelle, etc., quand, partant +d’un éclat de rire, elle dit: Bon, je suis sauvée, il ne +sait pas que ma sonnette est rompue. Je ne fis qu’un +saut pour aller reprendre ma place dans le lit: elle +ne fit plus de résistance que pour la forme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">Pg 257</a></span></p> + +<h3><b>Aurore</b></h3> + +<p>Nous applaudîmes au récit de Valbouillant, et ils +exaltèrent sa valeur; la signora Magdalani lui demanda +quelles limites il croyait qu’on devait fixer aux exploits +amoureux.—Je ne puis les assigner avec précision, +et des traits comme les vôtres sont bien faits +pour les reculer.—Cela est bien honnête, mais quel +est le plus grand effort que vous ayez fait?—C’est +à Bruxelles, dit-il, je revenais de l’armée, j’avais fait +une longue abstinence, et je m’adressai à un honnête +domestique de louage, qui m’avait servi de bonneau, +lors de mon dernier voyage; il me fit connaître une +danseuse, nommée Aurore, qui ne pouvait pas me +recevoir chez elle, étant entretenue par un vieil officier +autrichien fort jaloux, mais qui vint souper avec +moi chez un traiteur. Nous n’avions pour meuble +qu’un grand fauteuil à crémaillère, comme il s’en +trouve quelquefois dans les corps de garde; je convins +de deux louis pour la soirée; nous fîmes un assez bon +repas, on nous servit plat à plat et nous faisions un +entr’acte sur le fauteuil à chaque mets qu’on nous +enlevait, et en quatre heures et demie nous avions +mangé neuf plats et aucun entr’acte n’avait manqué; +aussi la généreuse fille voulait-elle me rendre mon +argent. L’évêque s’écria: Voilà le désintéressement le +plus marqué ou le triomphe du tempérament sur +l’avarice; il contraste merveilleusement avec le désespoir +de la vieille Sara.—La grosse marchande de +plaisir? dit Valbouillant.—Précisément.</p> + + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">Pg 259</a></span></p> + +<h3><b>Le Chien après les Moines</b></h3> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">Pg 261</a></span></p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line i2">... Chacun se plaint, et c’est avec raison,</div> +<div class="line i2">Que vous allez de maison en maison</div> +<div class="line">Non pas pour exhorter à la gloire éternelle,</div> +<div class="line">Mais bien pour y guetter quelque jeune pucelle</div> +<div class="line">Douce, simple, innocente et parfaite à ces jeux</div> +<div class="line">Où brille tout l’éclat de vos célestes feux;<br /><br /></div> + +<div class="line i2">Si par hasard un minois agréable</div> +<div class="line i2">S’offre à vos yeux sous un aspect aimable,</div> +<div class="line i2">Dieu! quels ressorts n’employez-vous donc pas,</div> +<div class="line i2">Pour conquêter tant de brillants appas?</div> +<div class="line">D’abord vous ne parlez que vertu, que sagesse,</div> +<div class="line">Vous traitez d’odieux le beau nom de tendresse;</div> +<div class="line">Vous ne savez prêchez que la gloire du ciel</div> +<div class="line">Et le détachement de tout bien temporel.<br /><br /></div> + +<div class="line i2">En peu de temps, la jeune et tendre Élise</div> +<div class="line i2">Auprès de vous se familiarise.</div> +<div class="line">Parler toujours du ciel, l’insipide propos!</div> +<div class="line">A l’esprit il faut bien donner quelque repos.</div> +<div class="line i2">Après le ciel advient la bagatelle,</div> +<div class="line i2">Conte du jour, histoire ou bien nouvelles;</div> +<div class="line i2">Satan, la chair, sont un peu plus parlans,</div> +<div class="line i2">Et l’on en vient à des discours galans:</div> +<div class="line i2">On fait jouer un coup d’œil, un sourire,</div> +<div class="line">En silence on exprime un mutuel martyre:</div> +<div class="line">On gémit à l’envie, l’on dévoile ses feux,</div> +<div class="line">On n’a plus tant d’horreur pour un froc odieux.<br /><br /></div> + +<div class="line">Élise dit tout bas: Dans le fond, c’est un homme,</div> +<div class="line">Tout aussi bien mâté qu’un cardinal de Rome;</div> +<div class="line">Que m’importe après tout? il paraît très charmant.</div> +<div class="line">Fin matois, vous savez bien connaître l’instant</div> +<div class="line"><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">Pg 262</a></span>Et monter le cadran sur cette heure fatale</div> +<div class="line">Où Florinde perdit sa vertu de vestale.</div> +<div class="line">Oui, c’en est bien fait, Élise est donc perdue enfin;</div> +<div class="line">De sage qu’elle était, elle devint catin.<br /><br /></div> + +<div class="line">Une famille en pleurs gémit et se désole;</div> +<div class="line">Et tandis qu’en secret le plaisir vous console,</div> +<div class="line">Vous savez vous moquer et du qu’en dira-t-on,</div> +<div class="line">De tous les bruits publics et du mauvais renom.<br /><br /></div> + +<div class="line">Élise cependant met son poupon au monde,</div> +<div class="line">Tout prêt à recevoir la formule de l’onde;</div> +<div class="line">Ses larmes et ses cris marquent son repentir.</div> +<div class="line">Après la rose vient l’épine du plaisir.<br /><br /></div> + +<div class="line">Parens, amis, voisins et toute la sequelle</div> +<div class="line">Sont bientôt informés de la triste nouvelle;</div> +<div class="line">On entend un bruit sourd; chacun se dit tout bas:</div> +<div class="line">Hélas! est-ce bien sûr? Qui donc a fait ce cas?</div> +<div class="line">Élise paraissait accomplie de sagesse</div> +<div class="line">Et même haïssait jusqu’au nom de tendresse;</div> +<div class="line">Assidue à l’église, aux offices divins,</div> +<div class="line">Elle portait au ciel des regards si bénins!</div> +<div class="line">Point d’amans fréquentés, point d’intrigante allure</div> +<div class="line">Capable à l’engager à ce fait de nature.</div> +<div class="line">Pauvre Élise, qui donc a pu vous culbuter?</div> +<div class="line">Attendez, dit quelqu’un: je m’en vais deviner.</div> +<div class="line">Ce gros père Lucas, à la joue boursouflée,</div> +<div class="line">Chez elle allait souvent passer une soirée.</div> +<div class="line">Oh! le fait est certain: c’est ce rusé frocard</div> +<div class="line">Qui son futur mari d’avance a fait cornard.</div> +<div class="line">Ne vous y frottez pas; car une robe noire</div> +<div class="line">En sait souvent plus long que son simple grimoire...</div> +</div></div></div> + + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">Pg 263</a></span></p> + +<h2> +Le Rideau levé<br /> +ou l’Éducation de Laure</h2> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">Pg 265</a></span></p> + +<h3><b>L’Enfance de Laure</b></h3> + +<p>Je sortais de ma dixième année; ma mère tomba +dans un état de langueur qui, après huit mois, la +conduisit au tombeau. Mon père, sur la perte duquel +je verse tous les jours les larmes les plus amères, me +chérissait: son affection, ses sentiments si doux pour +moi se trouvaient payés, de ma part, du retour le +plus vif. J’étais continuellement l’objet de ses caresses +les plus tendres; il ne se passait point de jour qu’il +ne me prît dans ses bras et que je ne fusse en proie +à des baisers pleins de feu.</p> + +<p>Je me souviens que ma mère lui reprochant un jour +la chaleur qu’il paraissait y mettre, il lui fit une réponse +dont je ne sentis pas alors l’énergie, mais cette +énigme me fut développée quelque temps après: +«De quoi vous plaignez-vous, madame? Je n’ai point +à en rougir: si c’était ma fille, le reproche serait +fondé; je ne m’autoriserais pas même de l’exemple +de Loth; mais il est heureux que j’aie pour elle la +tendresse que vous me voyez: ce que les conventions +et les lois ont établi, la nature ne l’a pas fait; ainsi, +brisons là-dessus...» Cette réponse n’est jamais sortie +de ma mémoire. Le silence de ma mère me donna +dès cet instant beaucoup à penser sans parvenir au +but; mais il résulta de cette discussion et de mes +petites idées que je sentis la nécessité de m’attacher +uniquement à lui, et je compris que je devais tout à +son amitié. Cet homme, rempli de douceur, d’esprit,<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">Pg 266</a></span> +de connaissances et de talents, était formé pour inspirer +le sentiment le plus tendre.</p> + +<p>J’avais été favorisée de la nature: j’étais sortie des +mains de l’amour. Le portrait que je vais faire de moi, +chère Eugénie, c’est d’après lui que je le trace. Combien +de fois m’as-tu redit qu’il ne m’avait point flattée: +douce illusion dans laquelle tu m’entraînes, et +qui m’engage à répéter ce que je lui ai entendu dire +souvent! Dès mon enfance, je promettais une figure +régulière et prévenante; j’annonçais des grâces, des +formes bien prises et dégagées, la taille noble et +svelte; j’avais beaucoup d’éclat et de blancheur. +L’inoculation avait sauvé mes traits des accidents +qu’elle prévient ordinairement; mes yeux bruns, dont +la vivacité était tempérée par un regard doux et +tendre, et mes cheveux, d’un châtain cendré, se +mariaient avantageusement. Mon humeur était gaie, +mais mon caractère était porté, par une pente naturelle, +à la réflexion.</p> + +<p>Mon père étudiait mes goûts et mes inclinations: +il me jugea; aussi cultivait-il mes dispositions avec +le plus grand soin. Son désir particulier était de me +rendre vraie avec discrétion; il souhaitait que je +n’eusse rien de caché pour lui: il y réussit aisément. +Ce tendre père mettait tant de douceur dans ses +manières affectueuses, qu’il n’était pas possible de +s’en défendre. Ses punitions les plus sévères se réduisaient +à ne me point faire de caresse, et je n’en trouvais +point de plus mortifiantes.</p> + +<p>Quelque temps après la perte de ma mère, il me prit +dans ses bras: «Laurette, ma chère enfant, votre +onzième année est révolue; vos larmes doivent avoir +diminué, je leur ai laissé un terme suffisant; vos<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">Pg 267</a></span> +occupations feront diversion à vos regrets: il est +temps de les reprendre.» Tout ce qui pouvait former +une éducation brillante et recherchée partageait les +instants de mes jours. Je n’avais qu’un seul maître, +et ce maître c’était mon père: dessin, danse, musique, +science, tout lui était familier.</p> + +<p>Il m’avait paru facilement se consoler de la mort +de ma mère: j’en étais surprise, et je ne pus enfin +me refuser de lui en parler: «Ma fille, ton imagination +se développe de bonne heure; je puis donc dès +à présent te parler avec cette vérité et cette raison que +tu es capable d’entendre. Apprends donc, ma chère +Laure, que dans une société dont les caractères et les +humeurs sont analogues, le moment qui la divise +pour toujours est celui qui déchire le cœur des individus +qui la composent et qui répand la douleur sur +l’existence: il n’y a point de fermeté ni de philosophie, +pour une âme sensible, qui puisse faire soutenir ce +malheur sans chagrin, ni de temps qui en efface le +regret; mais quand on n’a pas l’avantage de sympathiser +les uns avec les autres, on ne voit plus la séparation +que comme une loi despotique de la nature à +laquelle tout être vivant est soumis. Il est d’un homme +sensé, dans une circonstance pareille, de supporter +comme il convient cet arrêt du sort, auquel rien ne +peut le soustraire, et de recevoir avec sang-froid et +une tranquillité modeste, absolument dégagée d’affection +et de grimaces, tout ce qui le soustrait aux +chaînes pesantes qu’il portait.</p> + +<p>«N’irai-je pas trop loin, ma chère fille, si dans +l’âge où tu es, je t’en dis davantage? Non, non, apprends +de bonne heure à réfléchir et à former ton jugement, +en le dégageant des entraves du préjugé dont<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">Pg 268</a></span> +le retour journalier t’obligera sans cesse d’aplanir le +sillon qu’il tâchera de tracer dans ton imagination. +Représente-toi deux êtres opposés par leur humeur, +mais unis intimement par un pouvoir ridicule, que +des convenances d’état ou de fortune, que des circonstances +qui promettaient en apparence le bonheur ont +déterminés ou subjugués par un enchantement momentané, +dont l’illusion se dissipe à mesure que l’un +des deux laisse tomber le masque dont il couvrait son +caractère naturel: conçois combien ils seraient heureux +d’être séparés. Quel avantage pour eux s’il était +possible de rompre une chaîne qui fait leur tourment +et imprime sur leurs jours les chagrins les plus cuisants, +pour se réunir à des caractères qui sympathisent +avec eux! Car, ne t’y trompe pas, ma Laurette, +telle humeur qui ne convient pas à tel individu s’allie +très bien avec un autre, et l’on voit régner entre eux +la meilleure intelligence, par l’analogie de leurs goûts +et de leur génie; en un mot, c’est un certain rapport +d’idées, de sentiments, d’humeur et de caractère qui +fait l’aménité et la douceur des unions, tandis que +l’opposition qui se trouve entre deux personnes, augmentée +par l’impossibilité de se séparer, fait le malheur +et aggrave le supplice de ces êtres enchaînés +contre leur gré.—Quel tableau! quelles images! +Cher papa, tu me dégoûtes d’avance du mariage. +Est-ce là ton but?—Non, ma chère fille: mais j’ai +tant d’exemples à ajouter au mien que j’en parle +avec connaissance de cause, et pour appuyer ce sentiment +si raisonnable, et même si naturel, lis ce que +le président de Montesquieu en dit dans ses <i>Lettres +persanes</i>, à la cent douzième. Si l’âge et des lumières +acquises te mettaient dans le cas de le combattre par<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">Pg 269</a></span> +les prétendus inconvénients qu’on voudrait y trouver, +il me serait facile de les lever et de donner les +moyens de les parer; je pourrais donc te rendre +compte de toutes les réflexions que j’ai faites à ce +sujet, mais ta jeunesse ne me met pas à même de +m’étendre sur un objet de cette nature.» Mon père +termina là.</p> + +<p>C’est à présent, tendre amie, que tu vas voir changer +la scène. Eugénie! chère Eugénie! passerai-je +outre? Les cris que je crois entendre autour de moi +soulèvent ma plume, mais l’amour et l’amitié l’appuient: +je poursuis.</p> + +<p>Quoique mon père fût entièrement occupé de mon +éducation, après deux ou trois mois je le trouvais +rêveur, inquiet: il semblait qu’il manquât quelque +chose à sa tranquillité. Il avait quitté, depuis la mort +de ma mère, le séjour où nous demeurions, pour me +conduire dans une grande ville et se livrer entièrement +aux soins qu’il prenait de moi; peu dissipé, +j’étais le centre où il réunissait toutes ses idées, son +application et toute sa tendresse. Les caresses qu’il +me faisait, et qu’il ne ménageait pas, paraissaient +l’animer; ses yeux en étaient plus vifs, son teint +plus coloré, ses lèvres plus brûlantes. Il prenait mes +petites fesses, il les maniait, il passait un doigt +entre mes cuisses, il baisait ma bouche et ma poitrine. +Souvent il me mettait totalement nue, et me +plongeait dans un bain: après m’avoir essuyée, +après m’avoir frotté d’essences, il portait ses lèvres +sur toutes les parties de mon corps, sans en excepter +une seule; il me contemplait; son sein paraissait palpiter, +et ses mains animées se reposaient partout: +rien n’était oublié. Que j’aimais ce charmant badi<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">Pg 270</a></span>nage +et le désordre où je le voyais! mais au milieu +de ses plus vives caresses, il me quittait et courait +s’enfoncer dans sa chambre.</p> + +<p>Un jour, entre autres, qu’il m’avait accablée des +plus ardents baisers, que je lui avais rendu par mille +et mille aussi tendres, où nos bouches s’étaient collées +plusieurs fois, où sa langue même avait mouillé +mes lèvres, je me sentis tout autre. Le feu de ses baisers +s’était glissé dans mes veines; il m’échappa dans +l’instant où je m’y attendais le moins; j’en ressentis +du chagrin. Je voulus découvrir ce qui l’entraînait +dans cette chambre, dont il avait poussé la porte +vitrée, qui formait la seule séparation qu’il y avait +entre elle et la mienne. Je m’en approchai, je portai +les yeux sur tous les carreaux dont elle était garnie, +mais le rideau qui était de son côté développé dans +toute son étendue, ne me laissa rien apercevoir, et ma +curiosité ne fit que s’en accroître.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">Pg 271</a></span></p> + +<h3><b>Éducation Philosophique</b></h3> + +<p>«Peux-tu concevoir, ma Laure, et fixer un point +d’arrêt sur l’immensité dont notre globe est environné? +Pousse-le aussi loin que ton imagination +puisse l’étendre: à quelle distance inconcevable +seras-tu encore du but! Que penses-tu qui remplisse +cet espace immense? Des éléments dont la nature et +le nombre sont et seront toujours inconnus; il est +impossible de savoir s’il n’y en a qu’un seul dont les +modifications présentent à nos yeux et à notre pensée +ceux que nous apercevons, ou si chacun de ces +éléments a une racine absolument propre, qui ne +puisse être convertie en une autre. Dans une ignorance +si parfaite de la nature des choses dont nous +faisons tous les jours usage, il paraît ridicule que les +hommes aient fixé le nombre de ces éléments: rien +n’est plus digne de la sphère étroite de leurs idées, et +néanmoins, à les entendre, il semble qu’ils aient +assisté aux dispositions de l’Ordonnateur éternel. +Mais enfin, qu’ils soient un ou plusieurs, l’assemblage +de leurs parties forme les corps et se trouve uni +dans un nombre très multiplié de globules de feu et +de matière qui paraît inerte aux yeux préoccupés. +Que penses-tu donc de ces points de feu brillants, connus +parmi nous sous le nom d’étoiles? Eh bien! ma +fille, ce sont de vastes globes enflammés, semblables +à notre soleil, établis pour éclairer, échauffer et donner +la vie à une multitude de globes terrestres, peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">Pg 272</a></span> +chacun aussi peuplé que le nôtre. Quelques-uns +ont cru qu’ils étaient placés là pour nous éclairer pendant +la nuit; l’amour-propre leur fait rapporter tout +à nous, afin que tout aille à eux. Et de quoi nous +servent-ils, ces globes, quand l’air est obscurci par les +nuages ou les vapeurs? La lune paraîtrait plutôt être +destinée à cet office; elle nous éclaire dans l’absence +du soleil, même à travers les parties nébuleuses qui +couvrent souvent notre horizon, et cependant ce n’est +pas là son unique destination: on ne peut même +affirmer qu’elle n’est pas un monde dont les habitants +doutent si nous existons et sont peut-être assez +stupides pour se flatter de jouir seuls de la magnificence +des cieux; peut-être aussi sont-ils plus pénétrants, +plus ingénieux que nous, ou pourvus de meilleurs +organes, et qu’ils savent juger plus sainement +des choses. Les planètes sont des terres comme la +nôtre, peuplées, sans doute, de végétaux et d’animaux +différents de ceux que nous connaissons, car +rien dans la nature n’est semblable.</p> + +<p>«Dans ce point de vue, et parmi cette infinité de +boules de matières, que devient notre terre? un point +qui fait nombre parmi les autres, et nous! fourmis +répandues sur cette boule, que sommes-nous donc, +pour être le type, le point central et le but où se +rendent les prétendues vérités dont on berce l’enfance?»</p> + +<p>C’est à peu près ainsi que mon père tâchait chaque +jour de tracer dans mon esprit des impressions de +philosophie. Je lui demandais un jour: «Quel est +cet Être créateur de tout, que je sentais mal défini +dans les notions qu’on m’en avait données?» Il me +dit: «Cet Être magnifique est incompréhensible: il<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">Pg 273</a></span> +est senti, sans être connu; c’est nos respects qu’il +exige; il méprise nos spéculations. S’il existe plusieurs +éléments, c’est de ses mains qu’ils sortent; il +les a créés par la puissance de sa volonté, il est donc +l’âme de l’univers; s’il n’existe qu’un élément, il ne +peut être que lui-même. Connaissons-nous les bornes +de son pouvoir? N’a-t-il pas pu dépendre de lui de se +transformer dans la matière que nous voyons, dont +nous ne connaissons ni la nature ni l’essence? Et ce +qu’il a pu faire dans un temps, ne l’a-t-il pas pu de +toute éternité? C’en est assez, ma chère enfant, pour +le présent; quand tu seras dans un âge plus avancé +j’écarterai de tout mon pouvoir les voiles qui couvrent +la vérité.»</p> + +<p>Mon père se plaisait à me faire lire des livres de +morale, dont nous examinions les principes, non sous +la perspective vulgaire, mais sous celle de la nature. +En effet, c’est sur les lois dictées par elle, et exprimées +dans nos cœurs, qu’il faut la considérer. Il la +réduisait à ce seul principe, auquel tout le reste est +étranger, mais qui renferme une étendue considérable: +<i>faire pour les autres ce que nous voudrions qu’on +fît pour nous</i>, lorsque la possibilité s’y trouve, <i>et ne +point faire aux autres ce que nous ne voudrions pas +qu’on nous fît</i>. Tu vois, ma chère, que cette science, +dont on parle tant, n’est jamais relative qu’à l’espèce +humaine, et si elle n’est rien en elle-même, au moins +est-elle utile à son bonheur.</p> + +<p>Les romans étaient presque bannis de mes yeux, et +il me faisait voir dans presque tous une ressemblance +assez générale dans le tissu, les vues et le but, à la +différence près du style, des événements et de certains +caractères. Il y en avait cependant plusieurs qui<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">Pg 274</a></span> +étaient exceptés de cette règle; il me donnait volontiers +ceux dont le sujet était moral. Peu des autres +peignent les hommes et les femmes de leurs véritables +couleurs: ils y sont présentés sous le plus bel +aspect. Ah! ma chère, combien cette apparence est en +général loin de la réalité: les uns et les autres, vus de +près, quelle différence n’y trouve-t-on pas! Je puisais +dans les voyageurs et dans les coutumes des nations +un genre d’instruction qui me faisait mieux apprécier +l’humanité en général, comme la société fait apercevoir +les nuances des caractères.</p> + +<p>Les livres d’histoire, qui me rendaient compte des +mœurs antiques et des préjugés différents qui tour à +tour ont couvert la surface de la terre, étaient ma +balance. Les ouvrages de nos meilleurs poètes formaient +le genre amusant, pour lequel mon goût était +le plus décidé et que j’inculquais avec empressement +dans ma mémoire.</p> + +<p>Il me remit un jour entre les mains un livre qui +venait de paraître, en me recommandant d’y réfléchir: +«Lis, ma chère Laurette; cet ouvrage est la production +d’un génie dont tu as lu presque tout ce qu’il a +mis au jour et dont la mémoire possède plusieurs +morceaux, qui unit un style élevé, élégant, agréable +et facile, propre à lui seul, à des idées profondes. +Zadig, paré de ses mains, t’apprendra, sous l’allégorie +d’un conte, qu’il n’arrive point d’événements dans la +vie qui soient à notre disposition.</p> + +<p>«De quelque aveuglement dont l’amour-propre et +la vanité nous fascinent, sois assurée que pour un +esprit attentif et réfléchi, il est d’une vérité palpable et +constante que tout s’enchaîne afin de suivre un ordre +fixé pour l’ensemble et pour chacun en particulier;<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">Pg 275</a></span> +des circonstances imprévues forcent les idées et les +actions des humains; des raisons éloignées et souvent +imperceptibles les entraînent dans une détermination +qui, presque toujours, leur paraît volontaire; elle +semble venir d’eux et de leur choix, tandis que tout +les y porte sans qu’ils s’en aperçoivent. Ils tiennent +même de la nature les formes, le caractère et le tempérament +qui concourent à leur faire remplir le rôle +qu’ils ont à jouer et dont toute la marche est dessinée +d’avance dans les décrets du moteur éternel.</p> + +<p>«Si l’on peut prévoir quelques événements, ce n’est +pas une perspicacité, une sagacité de vue sur la chaîne +de ces circonstances qu’on ne peut cependant changer, +et qui est d’une force irrésistible même pour ce +qui constitue le malheur. Le plus sage est celui qui +sait se prêter au cours naturel des choses.</p> + +<p>«Pour toi, ma chère Eugénie, ton esprit facile sait +se plier à tout; ta docilité te rend heureuse et tu sais +l’être malgré les entraves mises à ta liberté; tu +savoures les plaisirs que tu inventes, sans t’inquiéter +de ceux qui te manquent.»</p> + +<p>J’avançais en âge, et j’atteignis la fin de ma seizième +année, lorsque ma situation prit une face nouvelle; +les formes commençaient à se dessiner; mes tétons +avaient acquis du volume; j’en admirais l’arrondissement +journalier; j’en faisais voir tous les jours les +progrès à Lucette et à mon papa; je les leur faisais +baiser; je mettais leurs mains dessus et je leur faisais +faire attention qu’ils les remplissaient déjà; enfin, je +leur donnais mille marques de mon impatience: +élevée sans préjugés, je n’écoutais, je ne suivais que +la voix de la nature.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">Pg 277</a></span></p> + +<h2>Le Degré des Ages du Plaisir</h2> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">Pg 279</a></span></p> +<h3><b>Tableau de Paris</b></h3> + +<p>A mon arrivée dans la capitale, les suites funestes +de la Révolution y avaient mis tout en désordre. Le +peuple criait famine et les guinguettes étaient toujours +remplies de la plus vile portion de la populace; +les agioteurs et les infâmes vendeurs de la rue +Vivienne rendaient le numéraire à un taux exorbitant, +et des monceaux d’or roulaient sur des tapis +verts dans les exécrables tripots que S. A. le duc +d’Orléans tolérait dans l’enceinte du Palais-Royal. +Les riches prélats ne respiraient que le sang et la +vengeance, et les prêtres tartufes se faisaient un +mérite d’obéir à la nécessité par intérêt. Les courtisanes +publiques et les gourgandines, voyant baisser +les actions, renchérissaient sur le luxe et n’en procédaient +pas moins à vil prix à tous les actes de la +lubricité. Enfin, Paris, lorsque j’y arrivai, était un +mélange de bizarreries et de contradictions, un chaos +qu’il était difficile de percer; tantôt ce monstre qu’on +nomme aristocratie prenait le dessus, au moyen de +quelques centaines d’hommes que la politique faisait +égorger dans les garnisons du royaume; à son tour, +le patriotisme prenait sa revanche en faisant décrocher +les réverbères et en y substituant une victime +pour éclairer la nation sur ses intérêts. Telle était la +capitale lorsque j’y arrivai.</p> + +<p>Je m’y logeai rue Saint-Honoré, hôtel de Londres. +Je ne connaissais pas encore cette espèce que l’on<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">Pg 280</a></span> +nomme raccrocheuse, et qui, le soir, dépouillées jusqu’à +la ceinture, provoquent les passants en étalant +aux yeux du public une volumineuse paire de tétons. +Je me plaisais à examiner cette engeance maudite qui +prostitue ses faveurs pour un morceau de pain; et +cependant, tout en les blâmant, j’éprouvais des velléités; +à leur air agaçant, je sentais que j’étais né +pour le libertinage.</p> + +<p>J’avais quelques connaissances de jeunes militaires +dans cette grande ville; après quelques visites de +bienséance rendues, je ne m’occupai que de plaisirs, +et mes nouveaux amis, tous aussi amateurs que je +l’étais des orgies de Vénus impudique et de Bacchus, +ne tardèrent pas à me proposer l’accomplissement de +ce que je désirais avec tant d’ardeur, et me conduisirent +au bordel.</p> + +<p>Je sentis d’abord quelque répugnance à me livrer +aux caresses de ces prostituées messalines, mais bientôt +ma honte s’évanouit et le plaisir l’emporta. J’y passais +les jours et les nuits, tantôt dans les bras de +l’une, tantôt dans les bras de l’autre. J’y appris beaucoup +mieux que je ne l’avais fait avec Louison toutes +les ressources de la lubricité, et je recevais ces +leçons avec volupté.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">Pg 281</a></span></p> + +<h3><b>La Patronne</b></h3> + +<p>Une des filles d’amour de la débauche fit un certain +soir ma rencontre au Palais-Royal et me proposa +de l’accompagner; je ne rebutai pas sa proposition et +me laissai conduire dans le temple où les filles salariées +par les libertins nationaux recueillaient l’argent +des débauchés et leur donnaient à chacun de la marchandise +pour leur offrande.</p> + +<p>Celle-ci, dont je me souviendrai jusqu’au dernier +soupir de ma vie, avait, ainsi que la bien-aimée de +mon cœur, le nom de Constance. Après avoir payé, +suivant l’usage et le tarif du lieu, ma particulière me +conduisit dans un appartement où je ne fus pas peu +surpris de voir en relief le portrait de Mademoiselle +d’Orléans actuelle. Je reculai de surprise et demandai +à ma conductrice comment et par quel hasard le portrait +de cette princesse figurait dans un bordel.</p> + +<p>«Tu t’en étonnes? me dit-elle; eh! c’est la plus +ardente sectatrice de nos plaisirs, non pour la prostitution, +sa belle âme en est incapable, mais depuis que +Son Altesse lui a fait apprendre, par motif de récréation +indigne du sang des Bourbons, à danser sur la +corde, elle est devenue le modèle de toutes les femmes +du haut style de la capitale; toutes ont voulu +apprendre ce grand art que le fameux Placide enseigna +au comte d’Artois, et nous autres, reléguées dans +les classes des filles publiques, nous la regardons et +la chérirons toujours comme notre patronne pour les<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">Pg 282</a></span> +tours de reins et sa souplesse des jarrets. Le fait est +si certain qu’au moyen de l’écu de six francs que tu +as donné à la révérende maquerelle de ce lieu, je vais, +pour ton argent et tout réjouissant du souverain +plaisir, t’apprendre à faire des tours de force.» Je +conçus, à l’exposé de cette courtisane, qu’elle me +réservait à de nouveaux passe-temps; je me laissai +conduire sur le trône destiné à la célébration de ces +plaisirs, dont le genre était inconnu pour moi, et je +ne tardai pas à en faire l’épreuve.</p> + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">Pg 283</a></span></p> + +<h3>LES TROIS MÉTAMORPHOSES</h3> + +<p class="center"><i>Conte en vers et en prose pour servir de supplément au</i><br /> +Degré des Ages<br /><br /> + +<small>PAR LE MÊME AUTEUR</small><br /><br /> + +<i>Bagatelle à l’ordre des temps.</i><br /><br /></p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line">Je veux chanter dans ce conte gaillard</div> +<div class="line">Du plus affreux trio toute la turpitude,</div> +<div class="line">Et sans choisir mes portraits au hasard,</div> +<div class="line">Les peindre au naturel, en faire mon étude;</div> +<div class="line">Dévoiler les plaisirs de trois membres choisis.</div> +<div class="line">Dans ces sérails charmants du centre de Paris,</div> +<div class="line">Oui, c’est toi que j’invoque, ô mon aimable muse!</div> +<div class="line">Dans ce moment je te prends pour plastron;</div> +<div class="line">Et si ton art charmant à ma voix se refuse,</div> +<div class="line">Je t’appréhende et te saisis au c...</div> +</div></div></div> + +<p>Pardon, lecteurs scrupuleux, je n’écris pas pour +vous, renfermés dans la classe des citoyens qui ne +s’occupent qu’à méditer les prodiges étonnants de +notre révolution française; vous n’accordez plus +d’instants au plaisir; sourds à sa voix, vous voyez +avec indifférence ces jeunes et jolies républicaines +qui, rangées en haie sous les galeries et aux entresols +du palais Égalité, qui, par maintes et maintes provocations +lascives et libertines, veulent s’assurer de vos +sens, de votre bourse et jouir du bénéfice du marché; +le prix de leurs faveurs est le pot-de-vin de leurs +grâces.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line">Mais c’est à vous que je m’adresse,</div> +<div class="line">Charmants roués, grands libertins,</div> +<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">Pg 284</a></span> +<div class="line">Blâmerez-vous que mon cœur s’intéresse</div> +<div class="line">Au jeu plaisant d’une tendre catin?</div> +<div class="line">A ces transports d’un prélat d’Église,</div> +<div class="line">Aux faits galants d’un trop épais robin,</div> +<div class="line">Je ne le puis consultant ma franchise</div> +<div class="line">Tout y joignant l’anspessade <i>Jobin</i>.</div> +</div></div></div> + +<p>Je viens à mon fait et vais vous raconter comment +la déesse de la lubricité elle-même sut punir, dans +un de ces asiles consacrés aux tendres mystères, un +prélat hypocrite, qui, interprétant les décrets du Ciel +à sa guise, rangeait les courtisanes de la capitale au +nombre des houris, que l’un de nos imposteurs en +matière de religion, le sublime Mahomet, avait placées +dans son paradis pour la joie des fidèles croyants.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line">A ce tableau joindre mon militaire,</div> +<div class="line">Qui, toujours leste, alerte et bien fringant,</div> +<div class="line">Baisant partout et sans donner d’argent,</div> +<div class="line">Du doux plaisir faisait sa seule affaire.</div> +<div class="line">Au rabat empesé, vous connaîtrez le drille,</div> +<div class="line">Qui, dans ce lieu, pour un petit écu,</div> +<div class="line">Visitait le v...n d’une agréable fille,</div> +<div class="line">En se nommant le magistrat cocu.</div> +</div></div></div> + +<p>Mes trois personnages, travestis à qui mieux mieux, +et désirant en eux les feux de la paillardise, un jour +de calme et de tranquillité, se rendirent dans un temple +devenu l’un des mieux famés de Paris en même +temps que le mieux fourni; les brunes et les blondes +s’y trouvaient rassemblées, tous les désirs s’y trouvaient +satisfaits, depuis ceux de l’évêque mitré jusqu’à +ceux de l’indigent et brave sans-culotte.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line">Ce fut chez vous, ô digne pourvoyeuse,</div> +<div class="line">Belle <i>Desglands</i><a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147"></a><a href="#Footnote_147" class="fnanchor">147</a>, qu’une rage amoureuse</div> +<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">Pg 285</a></span> +<div class="line">Amena ce trio guidé par le plaisir</div> +<div class="line">Et dont un joli cul enchaînait le désir.</div> +<div class="line">A leur accoutrement, qui les aurait</div> +<div class="line">Pris d’abord, l’un pour <i>Machault</i>,</div> +<div class="line">Ci-devant évêque d’Amiens, et maintenant</div> +<div class="line">Aumônier du diable, moi seul sans</div> +<div class="line">Doute qui sait qu’il n’est pas étonnant</div> +<div class="line">Qu’un prêtre délivré de l’emploi, de l’autel,</div> +<div class="line">De l’église, n’ait fait qu’un saut jusqu’au bordel.</div> +<div class="line">L’autre était <i>Montesquiou</i>, bien mince général,</div> +<div class="line">Ce coquin renommé qui nous fit tant de mal,</div> +<div class="line">Et le tiers un rabat de chicane encroûtée,</div> +<div class="line">Tourment de la vertu souvent persécutée,</div> +<div class="line">C’était <i>Janson</i>, ce conseiller fameux,</div> +<div class="line">L’opprobre de la terre et l’effroi des neveux,</div> +<div class="line">Qui, du lâche produit de ses fortes épices,</div> +<div class="line">Du palais au boucan gagnait des chaudes-pisses;</div> +<div class="line">Muse! aide à ma prose, je t’ai dépeint mes</div> +<div class="line">Personnages; voyons comment ils se tireront</div> +<div class="line">Maintenant de leur équipée scandaleuse,</div> +<div class="line">Et comment ces trois gueux de crimes revêtus</div> +<div class="line">Ont pratiqué les vices en jouant les vertus.</div> +</div></div></div> + +<p><i>Machault</i>, <i>Montesquiou</i> et <i>Janson</i> furent donc chez +la <i>Desglands</i> demander chacun une fille: Julie Desbois, +Dorothée de Ginville et Elisabeth la Comtoise +furent destinées à passer en campagne avec ses messieurs.</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line"><i>Janson</i> parla procès et <i>Montesquiou</i> combats,</div> +<div class="line">Mais pour bien terminer tous ces affreux débats,</div> +<div class="line">L’hypocrite <i>Machault</i> obtient la préférence;</div> +<div class="line">On sait que d’un prélat c’est la prééminence.</div> +</div></div></div> + +<p>Julie Desbois lui appartient; mais ô triomphe de +l’Eglise! au moment que le ci-devant évêque d’Amiens +s’apprêtait à engainer son mou et flasque outil, il +resta court, et ma Julie lui dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">Pg 286</a></span></p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line">Je salue maintenant votre sage Éminence;</div> +<div class="line">En très bonne putain j’offre ma révérence.</div> +<div class="line">Ginville présenta son énorme v...n</div> +<div class="line">A ce traître soldat, qui des bords d’outre-Rhin,</div> +<div class="line">De nos républicains n’embrassa point l’injure</div> +<div class="line">Et n’agit que d’après la plus lâche imposture.</div> +</div></div></div> + +<p><i>Montesquiou</i> resta là. Ce membre superbe, qui +apaise la femme la plus acariâtre, fut sans effet; +deux courtisanes délaissées, deux personnages <i>à quia</i>; +que devint le troisième? C’est <i>Janson</i> que je vous mets +en scène:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line">Je viens baiser, dit-il, au nom du Parlement,</div> +<div class="line">Et prends sur moi les frais de cet évènement.</div> +<div class="line">Si sur cet exposé un lâche peuple glose,</div> +<div class="line">J’en appelle au Sénat, et lui seul en impose.</div> +</div></div></div> + +<p>Souveraine protectrice de plaisirs, éloigne-toi du +local de la <i>Desglands</i>; ta présence y serait outragée; +un prêtre, un général y ont.....; un magistrat a couronné +l’œuvre. Comment réparer cet outrage, consommé +pour ton culte? Mais qu’entends-je? La paillasse +s’agite, le ciel du lit s’écroule:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line">Et le bidet casse en plus de mille éclats,</div> +<div class="line">Faire taire le robin et le dieu des combats.</div> +<div class="line">Le prélat s’agenouille et marmotte une excuse,</div> +<div class="line">Soutient qu’il n’a pas tort, que du lieu c’est la ruse,</div> +<div class="line">Que l’on peut enfin, fier du droit de l’autel,</div> +<div class="line">Bénir une putain, fût-ce même au bordel.</div> +</div></div></div> + +<p>Mais qui apparaît à mes regards? C’est la lubricité; +elle fixe un œil de courroux sur le triumvirat. Calotte +détestable, s’écrie-t-elle dans l’excès de sa rage, atome +décoré d’un hausse-col, et toi, vil organe des lois, +relégué dans la poussière des bancs de la grande +salle, il est temps que ma vengeance éclate:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">Pg 287</a></span></p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line">Tous trois, rebut affreux des sinistres destins,</div> +<div class="line">Vous êtes dédaignés par de viles putains.</div> +<div class="line">Je saurai me venger de cet affront infâme,</div> +<div class="line">Je le dois à mon sexe, en un mot, je suis femme;</div> +<div class="line">Il est temps que l’amour vous donne une leçon,</div> +<div class="line">A la lubricité, reconnaissez mon c...</div> +</div></div></div> + +<p>A genoux et la bouche béante, les trois mirliflors se +turent et la lubricité continua:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line">Vous, prêtre, président; toi, lâche, reste là,</div> +<div class="line">Je vais me préparer à toute ma vengeance</div> +<div class="line">Sans que le moindre mot serve à votre défense.</div> +<div class="line">D’une tête de chien maintenant bien parés,</div> +<div class="line">De tous vos partisans vous serez exécrés,</div> +<div class="line">Et pour mieux vous punir, de tous vos attributs,</div> +<div class="line">Lâches profanateurs, vous serez revêtus.</div> +</div></div></div> + +<p>O merveille! de trois têtes je n’en vis plus qu’une, +et les plus laids museaux remplacèrent les visages de +<i>Machault</i>, de <i>Montesquiou</i> et de <i>Janson</i>. Je m’écriai +alors:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line"><i>Ecce homines.</i></div> +</div></div></div> + +<p>Tout confus et aboyants, ils abandonnèrent ce lieu +de prostitution; mais leur nouvelle caricature, gravée +et répandue dans le public, dira à l’amateur: Tels +sont nos traits fidèles.</p> + +<h2>NOTES</h2> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Lettres originales de Mirabeau écrites du donjon de Vincennes +pendant les années 1777-78-79-80, contenant tous les détails sur sa vie +privée, ses malheurs et ses amours avec Sophie Ruffei, marquise de +Monnier, recueillies par P. Manuel, citoyen français. A Paris, chez +I. B. Garnery, 1793, an 3<sup>e</sup> de la liberté.</i> 4 tomes in-8<sup>o</sup>. +</p> +<p> +<span class="smcap">Paul Cottin.</span>—<i>Sophie de Monnier et Mirabeau, d’après leur correspondance +secrète inédite (1775-1789), avec trois portraits, dont un +en héliogravure d’après Heinsius, deux fac-similés d’autographes, +une table déchiffrante et un plan du couvent des Saintes-Claires +de Gien. Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1903.</i> <span class="small">CCLX</span>-282 p. in-8<sup>o</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Ils étaient parents par les femmes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> M. de Railli était détenu à Pierre-Encize, près de Lyon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Voir <i>l’Amateur d’autographes,</i> mars 1909.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> M. de Rougemont, gouverneur du château de Vincennes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> A cause de leur parenté.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> C’est au deuxième volume de cette publication que se trouve le +portrait de Sophie. Elle était grande, forte, brune, aux yeux noirs. +On ne connaît que deux portraits authentiques de la comtesse de +Monnier; celui-ci et un autre qui la représente entre 30 et 35 ans. Il +fut peint par Jean-Jules Heinsius. L’estampe d’Antoine Borel, dans +le tome II de la traduction de Tibulle, est «comme celui d’Heinsius, +dit M. Paul Cottin (<i>loc. cit.</i>), conforme aux signalements remis à la +police, et Mme Callier, fille du docteur Ysabeau, récemment décédée, +tenait de son père qu’il offre exactement les traits de Sophie à vingt +ans».</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des +lettres</i>, par Bachaumont, Pidanzat de Mairobert, Moufle d’Angerville +et autres. T. XXVIII, p. 16.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Poème de Charles Borde tiré de la <i>Novella de l’Angelo Gabrielle</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Et t’ôter à l’avenir l’original, ce serait l’interrompre pour +longtemps.</i> Cette phrase est obscure. Elle a toujours été supprimée +par les commentateurs, qui ont souvent cité cette lettre d’après le +recueil de <i>Lettres originales de Mirabeau</i>, publié par Manuel.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Bibliographie des ouvrages relatifs à l’amour, aux femmes +et au mariage, etc., par M. le C<sup>te</sup> d’I... 4<sup>e</sup> édition revue par J. Lemonnyer.</i> +Tome II, Lille, 1895.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> La construction de cette phrase la rend équivoque, et sans +doute à dessein. Quel qu’il pût être, le chevalier de Pierrugues en +avait de bonnes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Voici la bibliographie de cet ouvrage: +</p> +<p> +<i>Mylord Arsouille ou les Bamboches d’un gentlemen.</i> Cologne, 1789. +</p> +<p> +<i>Mylord Arsouille ou les bamboches d’un gentleman.</i> <i>A Bordel-Opolis, +chez Pinard, rue de la Motte</i>, 1789 (Paris, après 1833), avec 5 gravures +libres et l’épigraphe:</p> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line"><i>Vive le plaisir de la couille,</i></div> +<div class="line"><i>Dit Mylord Arsouille.</i></div> +<div class="line"><i>Je veux sagement, amis, filer mes jours</i></div> +<div class="line"><i>Entre le vin, les chevaux, les amours;</i></div> +<div class="line"><i>Je dois ces goûts à la nature;</i></div> +<div class="line"><i>J’aime, je bois, je change de monture.</i></div> +</div></div></div> + +<p><i>Mylord Arsouille</i>, etc. Réimpression de l’édition précédente (vers +1855), avec 5 lithographies libres. +</p> +<p> +<i>Mylord ou les Bamboches d’un gentleman, imprimé sur la copie +de Cologne, 1789, à Lausanne, chez Quakermann cette présente année</i> +(vers 1870), avec sur le verso de la page de garde l’épigraphe un +peu différente: +</p> +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line"><i>Vive le plaisir de la couille,</i></div> +<div class="line"><i>Disait Mylord Arsouille.</i></div> +<div class="line"><i>Je veux sagement, mes amis, filer mes jours</i></div> +<div class="line"><i>Entre le vin, les chevaux, les amours:</i></div> +<div class="line"><i>Je dois ces goûts à la nature;</i></div> +<div class="line"><i>J’aime, je bois, je change de monture.</i></div> +</div></div></div> + +<p> +<i>Mylord Arsouille</i>, etc. Rotterdam, vers 1906, avec à la fin un important +catalogue d’ouvrages libres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Qui se trouve après la satire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les lecteurs, +et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. +Néanmoins un autre n’aurait pu lui convenir; et si nous l’avons +laissé en grec, on en devinera aisément la raison. (Note de l’éd. de +l’an IX.)</p></div> + +<div class="footnote"><a name="Footnote_16" id="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> La nomenclature en est tout au moins curieuse. + +<p><i>Académiciens de Bologne.</i> Abbandonati, Ansiosi, Ociosi, Arcadi, +Confusi, Difettuosi, Dubbiosi, Impatienti, Inabili, Indifferenti, +Indomiti, Inquieti, Instabili, Della Notte Piacere, Sienti, Sollonenti, +Torbidi, Vespertini.<br /> +<i>De Gênes.</i> Accordati, Sopiti, Resvegliati.<br /> +<i>De Gubio.</i> Addormentati.<br /> + +<i>De Venise.</i> Acuti, Allettati, Discordanti, Disgiunti, Disingannati, +Dodonci, Filadelfici, Incruscabili, Instancabili.<br /> + +<i>De Rimini.</i> Adagiati, Eutrupeli.<br /> + +<i>De Pavie.</i> Affidati, Della Chiave.<br /> + +<i>De Ferma.</i> Raffrontati.<br /> + +<i>De Molise</i>. Agitati.<br /> + +<i>De Florence.</i> Alterati, Humidi, Furfurati, Della Crusca, Del Cimento, +Infocati.<br /> + +<i>De Crémone.</i> Animosi.<br /> + +<i>De Naples.</i> Arditi, Infernati, Intronati, Lunatici, Secreti, Sirenes, +Sicuri, Volanti.<br /> + +<i>D’Ancôme.</i> Argonauti, Caliginosi.<br /> + +<i>D’Urbin.</i> Assorditi.<br /> + +<i>De Pérouse.</i> Atomi, Eccentrici, Insensati, Insipidi, Unisoni.<br /> + +<i>De Tarente.</i> Audaci.<br /> + +<i>De Macerata.</i> Catenati, Imperfetti, Chimerici.<br /> + +<i>De Sienne.</i> Cortesi, Giovali, Prapussati.<br /> + +<i>De Rome.</i> Delfici, Humoristi, Lincei, Fantastici, Negletti, Illuminati, +Incitati, Indispositi, Infecondi, Melancholici, Notti, Vaticane, +Notturni, Ombrosi, Pelligrini, Sterili, Vigilanti.<br /> + +<i>De Padoue.</i> Delii, Immaturi, Orditi.<br /> + +<i>De Drepano.</i> Difficilli.<br /> + +<i>De Bresse.</i> Dispersi, Erranti.<br /> + +<i>De Modène.</i> Dissonanti.<br /> + +<i>De Syracuse.</i> Ebrii.<br /> + +<i>De Milan.</i> Eliconii, Faticosi, Fenici, Incerti, Miscosti.<br /> + +<i>De Recannati.</i> Disuguali.<br /> + +<i>De Candie.</i> Extravaganti.<br /> + +<i>De Pezzaro.</i> Eterocliti.<br /> + +<i>De Commachio.</i> Flattuanti.<br /> + +<i>D’Arezzo.</i> Forzati.<br /> + +<i>De Turin.</i> Fulminales.<br /> + +<i>De Reggio.</i> Fumosi, Muti.<br /> + +<i>De Cortone.</i> Humorosi.<br /> + +<i>De Bari.</i> Incogniti.<br /> + +<i>De Rossano.</i> Incuriosi.<br /> + +<i>De Brada.</i> Innominati, Tigri.<br /> + +<i>D’Acis.</i> Intricati.<br /> + +<i>De Mantoue.</i> Invaghiti.<br /> + +<i>D’Agrigente.</i> Mutabili, Offuscati.<br /> + +<i>De Verone.</i> Olympici, Unanii.<br /> + +<i>De Viterbe.</i> Ostinati, Vagabondi. +</p> +<p> +Si quelque lecteur est curieux d’augmenter cette nomenclature, il +n’a qu’à lire un ouvrage de Jarckius, imprimé à Leipsic en 1725. +Cet auteur n’a écrit l’histoire que des académies de Piémont, Ferrare +et Milan. Il en compte vingt-cinq dans cette dernière ville seulement. +La liste des autres est sans fin, et leurs noms tous plus +bizarres les uns que les autres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Act. ap. 8, 39. <i>Spiritus Domini rapuit Philippum, et amplius +non vidit eunuchus.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18"></a><a href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Daniel, chap. XIV, v. 32. <i>Erat autem Habacuc prophæta in +Judæa, et ipse coxerat pulmentum... Et ibat in campum ut ferret +messoribus.</i> +</p> +<p> +33. <i>Dixit que angelus Domini ad Habacuc: fer prandium quod +habes in Babylonem Danieli.</i> +</p> +<p> +35. <i>Et apprehendit eum angelus Domini in vertice ejus, et portavit +eum</i> capillo <i>capitis sui, posuit que eum in Babylone.</i> +</p> +<p> +Isaac Le Maître de Saci a traduit <i>capillo</i> par <i>les cheveux</i>. Luther +met <i>oben beym schopff</i>; ce qui est la même faute. Car le miracle est +plus grand d’avoir transporté Habacuc par <i>un cheveu</i> que par <i>les +cheveux</i>; mais dans tous les cas, le voyage est leste.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19"></a><a href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Maccab. l. I, c. I, v. 16. +</p> +<p> +<i>Et fecerunt sibi præputia</i>,—Ce qu’Isaac Le Maître de Saci traduit: +<i>Ils ôtèrent de dessus eux les marques de la circoncision.</i> Les +Septante disent tout simplement: <i>Ils se sont fait des prépuces.</i> Les +Pères ont ainsi traduit. Mais depuis que les Jansénistes ont paru, +ils ont prétendu qu’on ne pouvoit pas mettre les prépuces dans la +bouche de jeunes filles lorsqu’on leur faisoit réciter la Bible. Les +Jésuites ont soutenu, au contraire, que c’étoit un crime que d’en +altérer un seul mot. +</p> +<p> +Le Maître de Saci a donc périphrasé, et le père Berrhuyer a accusé +Saci d’hérésie, et prétendu qu’il avoit suivi la Bible de Luther. En +effet, Luther dans sa Bible se sert du mot <i>beschneidung</i>. +</p> + +<table summary=""> +<tr> + <td><i>Und</i></td> + <td><i>hielten</i></td> + <td><i>die</i></td> + <td><i>beschneidung</i></td> + <td><i>nicht</i></td> + <td><i>mer.</i></td> +</tr> +<tr> + <td>1</td> + <td>2</td> + <td>3</td> + <td>4</td> + <td>5</td> + <td>6</td> +</tr> +<tr> + <td>Et</td> + <td>ont gardé</td> + <td>la</td> + <td>coupure</td> + <td>point</td> + <td>davantage.</td> +</tr> +<tr> + <td>1</td> + <td>2</td> + <td>3</td> + <td>4</td> + <td>5</td> + <td>6</td> +</tr> +</table> + +<p> +Luther, en effet, a mal interprété. Le miracle, de quelque manière +que l’on traduise, étoit de se faire un prépuce. Or la chose est en +vérité miraculeuse dans le texte des Septante, et ne l’est pas autant +dans la version des jansénistes.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20"></a><a href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Rois, liv. VII, chap. VI, v. 17. +</p> +<p> +<i>Hi sunt autem ani aurei quos reddiderunt pro dilecto domino.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21"></a><a href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Je ne doute pas que quelque demi-savant, ou quelque critique +obstiné, ne trouve, dans la suite de cette notice, Shackerley beaucoup +plus savant en astronomie que ne le comporte le costume d’un +ouvrage contemporain d’Herculanum. Mais je le prie d’observer: +1<sup>o</sup> que l’Anagogie est une révélation faite par Jérémie Shackerley, +tout comme... Ah! oui: tout comme S. Jean a écrit l’Apocalypse dans +l’isle de Pathmos. 2<sup>o</sup> Que personne dans Herculanum n’a pu rien +comprendre à ce manuscrit, écrit bien avant la venue de J.-C. +comme nous n’entendons rien à la bête de l’Apocalypse qui a 666... +sur le front <a href="#prug_1_2">(II)</a>, ornement qui serait singulier même pour un mari +françois; ce qui ne détruit point du tout l’authenticité de notre manuscrit. +3<sup>o</sup> Qu’on n’a qu’à lire l’histoire incontestable de l’astronomie +antédiluvienne, par M. Bailly, pour se convaincre que Shackerley +pouvoit savoir tout ce qu’il paroît avoir su..... Enfin je déclare que +pour trente-six mille raisons, un peu trop longues à déduire, douter +de Jérémie Shackerley, c’est mériter un auto-da-fé.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22"></a><a href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> En effet, comme le remarque l’illustre M. d’Alembert, d’après +l’ingénieux et quelquefois sublime Diderot, quelle finesse d’idées +n’a-t-il pas fallu pour y parvenir? L’aveugle n’a de connoissance +que par le tact; il sait qu’on ne peut voir son visage quoiqu’on +puisse le toucher. «La vue, conclue-t-il, est donc une espèce de tact +qui ne s’étend que sur les objets différens du visage et éloignés de +nous.» Le tact ne lui donne en outre que l’idée du relief. Donc un +miroir est <i>une machine qui nous met en relief hors de nous-mêmes</i>. +Ces mots <i>en relief</i> ne sont pas de trop. Si l’aveugle disoit, <i>nous met +hors de nous-mêmes</i>, il diroit une absurdité de plus; car comment +concevoir une machine qui puisse doubler un objet? Le mot <i>relief</i> +ne s’applique qu’à la surface; ainsi, nous mettre en relief hors de +nous-mêmes, c’est mettre la représentation de la surface de notre +corps hors de nous. Cette désignation est toujours une énigme pour +l’aveugle; mais on voit qu’il a cherché à diminuer l’énigme le plus +qu’il étoit possible.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23"></a><a href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Chap. II, v. 19.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24"></a><a href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Ibid., v. 20.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25"></a><a href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Telle est l’origine même du mot de narcisse, lequel vient de +Ναρκὴ (narcè), <i>assoupissement</i>; de là le narcisse fut la fleur chérie +des divinités infernales; de là vient aussi que l’on offroit anciennement +les guirlandes de narcisse aux furies, parce qu’elles engourdissoient, +<i>assoupissoient</i> les scélérats.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26"></a><a href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Salem, Piper, acorem respuebat. Mensæ vero accumbebat alternis +semper pedibus sublatis.</i> Voyez <i>Elogium Thom. Sanchez</i>, imprimé +à la tête de l’ouvrage <i>De matrimonio</i>. A Anvers, chez Murss, 1652, +<i>in-folio</i>. Et si vous voulez avoir une idée des édifiantes questions +qu’a agitées ce théologien, et bien d’autres, cherchez la +vingt-unieme dispute de son second livre.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27"></a><a href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Il a publié séparément les fragments de Sapho, et les éloges +qu’elle a reçus.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28"></a><a href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Gen., ch. II, v. 23.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29"></a><a href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Vira de vir.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30"></a><a href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> L’allemand a conservé l’ancien rit dans <i>mannin</i>, qui vient de +<i>mann</i>. <i>Mannin</i> est le vira, et non le virago. <i>Man wird sie mannin +heissen.</i> (Gen., II, v. 23.)</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31"></a><a href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Elle étoit particulièrement honorée dans les Gaules et dans la +Germanie sous le titre de Déesse-mere.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32"></a><a href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> On retrouveroit dans l’antiquité beaucoup d’usages qui confirmeroient +cette opinion. A Lacédémone, par exemple, quand on alloit +consommer le mariage, la femme mettoit un habit d’homme, parce +que c’est la femme qui met les hommes au monde. +</p> +<p> +En Egypte, dans les contrats de mariages entre souverains, +la femme avoit l’autorité du mari. (Diod. d. Sic., l. I, ch. XXVII), +etc., etc.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33"></a><a href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> On verra ci-après dans la <i>Linguanmanie</i> des choses plus frappantes +encore que les mœurs du peuple de Dieu que nous allons +exposer.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34"></a><a href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Lév., ch. VIII, v. 24.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35"></a><a href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Ibid., ch. XII, v. 5.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36"></a><a href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Ibid., ch. XXII, v. 7.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37"></a><a href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Ibid., ch. XVIII, v. 7.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38"></a><a href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Idem, v. 9.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39"></a><a href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Id., v. 10.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40"></a><a href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Lév., chap. XVIII, v. 12.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41"></a><a href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Id., v. 15.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42"></a><a href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Id., v. 16.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43"></a><a href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Id., v. 17.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44"></a><a href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Id., v. 21. <i>De semine tuo non dabis idolo Moloch</i>, et ch. XX, +v. 3: <i>Qui polluerit sanctuarium</i>.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45"></a><a href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Lév., ch. XVIII, v. 22. <i>Cum masculo coïtu fœmineo.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46"></a><a href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Id., v, 23. <i>Omni pecore.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47"></a><a href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Mulier jumento.</i> Et l’on sait que dans l’Écriture sainte, <i>jumentum</i> +veut dire <i>bêtes d’aides</i>: <i>adjuvantes</i>: d’où jument.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48"></a><a href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Lévit., ch. XXI, v. 18.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49"></a><a href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Liv. VI, ch. IX.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50"></a><a href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Aux Cor., 6, 7, 8, 29.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51"></a><a href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Hypparchia, etc.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52"></a><a href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Écho.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53"></a><a href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Gen., ch. XXXVIII.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54"></a><a href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Celui qui avoit le ruban et sortit le second fut nommé Zara, +qui veut dire Orient.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55"></a><a href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Saci, page 817, édit. in-8.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56"></a><a href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Le marquis de Santa-Crux, par exemple, commence son livre +de l’Art de la guerre par dire: <i>que la première qualité indispensable +à un grand général, c’est de savoir se br. le v.</i>, parce que cela +épargne dans une armée, et sur-tout dans une ville de guerre, tous +les caquetages et perdre. [Il faut voir à propos de cette note la +lettre à Sophie du 21 octobre 1780.]</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57"></a><a href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Epig. 42, liv. IX.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58"></a><a href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Voyez l’Anélytroïde.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59"></a><a href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Lucian., t. I, dialog. deor. XV et 2. Diodor. Sic., l. IV, p. 352, +éd. Westhling.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60"></a><a href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Dialog. Meret., V.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61"></a><a href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Ad Rom., cap. I.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62"></a><a href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Lib. IV, cap. XVI.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63"></a><a href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> <i>Dii illas deæque male perdant! Adeo perversum commentæ +genus impudicitiæ! Viros ineunt.</i> (Epist. XCV.)</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64"></a><a href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Thelesyle, Amythone, Atthys, Anactorie, Cydno, Mégare, Pyrrine, +Andromede, Mnaïs, Cyrine, etc.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65"></a><a href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> On lisoit aux pieds de la statue de Sapho, par Silanion: <i>Sapho +qui a chanté elle-même sa lubricité et qui fut amoureuse à la +rage</i>.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66"></a><a href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>Vesta</i> vient du grec et signifie <i>feu</i>. Les Chaldéens et les anciens +Perses appelloient le feu <i>avesta</i>. Zoroastre a intitulé son fameux +livre, <i>Avesta</i>, la garde du feu. La porte des maisons, l’entrée, s’est +appellée <i>vestibule</i>, parce que chaque Romain avoit soin d’entretenir +ce feu de vesta à la porte de sa maison. C’est de là sans doute que +l’entrée du vagin s’appelle le vestibule du vagin, comme étant le +lieu où s’entretient le premier feu de ce temple.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67"></a><a href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Je ne doute pas que quelque érudit ne me fasse ici plus d’une +difficulté... Mais on n’auroit jamais fini s’il falloit répondre à tout.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68"></a><a href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> On sent bien que la dignité de M. de Saint-Priest l’empêchera +d’en convenir; et quelque littérateur encouragé par ce désaveu +viendra me soutenir que ces vers sont tout simplement imités d’un +passage de Sylva Nuptialis, de J. de Nevisan; et puis vite il citera +le morceau. Le voici: +</p> +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line"><i>Triginta hæc habeat quæ vult formosa vocari</i></div> +<div class="line"><i>Femina; sic Helenam fama fuisse refert,</i></div> +<div class="line"><i>Alba tria et totidem nigra; et tria rubra puellæ,</i></div> +<div class="line"><i>Tres habeat longas res totidem que breves,</i></div> +<div class="line"><i>Tres crassas, totidem graciles, tria stricta, tot ampla,</i></div> +<div class="line"><i>Sint ibidem huic formæ, sint quoque parva tria,</i></div> +<div class="line"><i>Alba cutis, nivei dentes, albique capilli,</i></div> +<div class="line"><i>Nigri oculi, cunnus, nigra supercilia.</i></div> +<div class="line"><i>Labia, genæ atque ungues rubri. Sit corpore longa,</i></div> +<div class="line"><i>Et longi crines, sit quoque longa manus,</i></div> +<div class="line"><i>Sintque breves dentes, aures pes; pectora lata,</i></div> +<div class="line"><i>Et clunes, distent ipsa supercilia.</i></div> +<div class="line"><i>Cunnus et os strictum, stringunt ubi cingula stricta,</i></div> +<div class="line"><i>Sint coxae et cullum vulvaque turgidula.</i></div> +<div class="line"><i>Subtiles digiti, crines et labra puellis;</i></div> +<div class="line"><i>Parvus sit nasus, parva mamilla, caput,</i></div> +<div class="line"><i>Cum nullæ aut raro sint hæc formosa vocari,</i></div> +<div class="line"><i>Nulla puella potest, rara puella potest.</i></div> +</div></div></div> + +<p>Mais je le prie de me dire où est l’impossibilité que ces vers soient +traduits en turc dans le serrail?... Enfin on ne dispute point contre +les faits.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69"></a><a href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Et puis comment traduire en vers avec grace et noblesse, +<i>cunnus</i>, <i>clunes</i>, <i>culus</i>, <i>vulva</i>? On auroit de la peine à s’en tirer dans +un mauvais lieu. Mais l’amour veut être servi dans un temple.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70"></a><a href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> La matrice.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71"></a><a href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Qui se douteroit, par exemple, que la chaleur de l’abeille est +mille fois plus considérable que celle de l’éléphant?</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72"></a><a href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Gen., XVII, 24.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73"></a><a href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Ex., IV, 25.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74"></a><a href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Lév., XIX, 23.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75"></a><a href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Deut., X. 13.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76"></a><a href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Josué, V, 3 et 7.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77"></a><a href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Reg., XVIII, 25.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78"></a><a href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Reg., XVIII, 27.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79"></a><a href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Reg., III, 14.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80"></a><a href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>Circumcisio fœminarum sit refectione τῆς νυμφῆς (imo clitoridis) +quæ pars in australium mulieribus ita excrescit ut ferro sit +coercenda.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81"></a><a href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> I Mac., ch. I, 16. <i>Fecerunt sibi preputia et recesserunt a testamento +sancto.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82"></a><a href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> I Cor. VII, 18.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83"></a><a href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>De morb. biblic.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84"></a><a href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> La méthode en levrette.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85"></a><a href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Lév., ch. VI, 10. <i>Fœminalibus lineis.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86"></a><a href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Reg., I, ch. XXIV, 4. <i>Erat quæ ibi spelunca quam impressus +est Saül <em>ut purgeret ventrem</em>.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87"></a><a href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Reg., 4, ch. XVIII, 27. <i>Comedant stercora sua et bibant urinam +suam.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88"></a><a href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Tobie, II, 11.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89"></a><a href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Esther, XIV, 2.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90"></a><a href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Ecc., XXII, 2.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91"></a><a href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Isaïe, XXXVII, 12.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92"></a><a href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Tren., IV, 5. <i>Amplexati sunt stercora.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93"></a><a href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Mal., II, 3.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94"></a><a href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Ezéch., IV, 12.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95"></a><a href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Ibid., IV, 15.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96"></a><a href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Ὀψιγαμια.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97"></a><a href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Κακογαμία.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98"></a><a href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> <i>Cœlibes esse prohibendos.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99"></a><a href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Ex animi tui sententia tu equum habes, tu uxorem habes? testa.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100"></a><a href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> <i>Extrema omnium calamitas et impietas accidit, illi qui absque filiis à +vitâ discedit, et daemonibus maximas dat pœnas post obitum.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<a name="Footnote_101" id="Footnote_101"></a><a href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line"><i>Ergo exspectatos: ac jussos crescere primum</i></div> +<div class="line"><i>Testiculos, postquam cœperunt esse bilibres,</i></div> +<div class="line"><i>Tonsoris decimo tantum capit Heliodorus.</i></div> +<div class="line i10">(Juv., l. II, s. 6.)</div> +</div></div></div> + +<p>Lisez, sur la préférence que les dames romaines donnoient aux eunuques +et le parti qu’elles en tiroient, depuis le 365<sup>e</sup> vers de cette satyre +jusqu’au 379<sup>e</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102"></a><a href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Gen., XIX, 4. Avant que les anges se fussent couchés, le peuple +accourut depuis les vieillards jusqu’aux enfants.—4.—<i>Ut cognoscamus +eos.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103"></a><a href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Les Sodomistes pensoient apparemment comme un grand seigneur +moderne. Un valet-de-chambre de confiance lui observoit que +du côté qu’il préféroit, ses maîtresses étoient conformées comme ses +ganymèdes—qu’on ne pouvoit trouver au poids de l’or; qu’il pourroit..... +des femmes. <i>Des femmes!</i> s’écria le maître; <i>eh, c’est comme +si tu me servais un gigot sans manche</i>.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104"></a><a href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Gen., XIX, 33. <i>Dormivit cum patre, at ille non sensit nec quando +accubuit filia, nec quando surrexit.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105"></a><a href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Moab fut le fils de la premiere; Ammon naquit de la seconde.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106"></a><a href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> S. Paul aux Romains, ch. I, 27. <i>Masculi, delicto naturali usu +fœminæ exarserunt in desideriis suis in invicem, masculi in masculos +turpitudinem operantes et mercedem quam oportuit erroris sui +in semetipsis recipientes.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107"></a><a href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> Buffon.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108"></a><a href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Par exemple, la courbure de l’épine du dos entraîne dans un +bossu le dérangement des autres parties, ce qui leur donne à tous +une sorte de ressemblance que l’on pourroit appeller un <i>air de +famille</i>.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109"></a><a href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> On sait combien les pères eux-mêmes ont été partagés et ambigus +sur cette matiere. S. Irénée ne faisoit pas difficulté de dire +que l’âme étoit un souffle analogue aux corps qu’elle a habités, et +qu’elle n’étoit incorporelle que par rapport aux corps grossiers. +Tertullien la déclare tout simplement corporelle. S. Bernard, par +une distinction fort étrange, prétend qu’elle ne verra pas Dieu; mais +qu’elle conversera avec J.-C.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110"></a><a href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Ex., XXII, 19. Lév., VII, 21, XVIII, 23.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111"></a><a href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> XX, 15.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112"></a><a href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Maimonide dans le More Nevochin, p. III, c. XLVI, s’étend sur +les cultes des boucs.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113"></a><a href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Lév., XVII, 7. Exod., XXXIII, 20 et 23.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114"></a><a href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> Jérém., L., 39. <i>Faunis sicariis</i> et non pas <i>ficariis</i>. Car <i>des faunes +qui avoient des figues</i> ne voudroit rien dire. Cependant Saci le +traduit ainsi; car les Jansénistes affectent la plus grande pureté des +mœurs; mais Berruyer soutient le <i>sicarii</i> et rend ses faunes très-actifs.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115"></a><a href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Dans son traité Περι απιστων, c. XXV.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116"></a><a href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> Dans son ouvrage intitulé <i>Tseror hammor</i>. (<i>Fasciculus +myrrhæ</i>).</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117"></a><a href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Cependant la vulve de la vache, par exemple, se proportionne +moins au membre viril que celle de la chèvre ou de la guenon. Aussi +les grands animaux retiennent-ils plus difficilement.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118"></a><a href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> Le roi de Loango, en Afrique, quand il siège sur son trône, +est entouré d’un grand nombre de nains remarquables par leur +difformité. Ils sont assez communs dans ses états. Ils n’ont que la +moitié de la taille ordinaire d’un homme; leur tête est fort large et +ils ne sont vêtus que de peaux d’animaux. On les nomme <i>Mimos</i> ou +<i>Bakkebakke</i>. Lorsqu’ils sont auprès du roi, on les entre-mêle avec +des nègres blancs pour faire un contraste. Cela doit former un +spectacle fort bizarre et qui n’est bon à rien; mais si le roi de +Loango mêloit ces races, on auroit peut-être des résultats très-curieux.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119"></a><a href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> C’est dommage que les Romains n’aient pas eu comme nous la +confession auriculaire; nous saurions tous leurs petits secrets +domestiques comme on sait les nôtres. On sauroit si les Romains +déshonoroient aussi brutalement le mariage que nous le faisons. +Enfin, nous n’avons pas même de détails sur les conversations des +bourgeois. Rien ne devoit être plus plaisant que les entretiens d’une +famille qui avoit été le matin sacrifier à Priape; les jeunes filles et +les jeunes garçons de la famille devoient avoir tout le reste de la +journée de singulières idées.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120"></a><a href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Lév., XX, 16.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121"></a><a href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> De nos jours on a pareillement substitué <i>avarie</i> à <i>vérole</i>.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122"></a><a href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Rois, <span class="small">I</span>, c. v. 26.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123"></a><a href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> A Venise en 1542.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124"></a><a href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Νυμφομανη.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125"></a><a href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Le satyriasis, le priapisme, la salacité, etc.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126"></a><a href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> Sennert cite une femme qui ayant bu un peu de borax dissous, +tomba en nymphomanie; et Muller conseille le musc mêlé avec des +huiles aromatiques, introduits d’une manière quelconque, pour +lubrifier le vagin.</p></div> + +<div class="footnote"><a name="Footnote_127" id="Footnote_127"></a><a href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> + +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line"><i>Mox lenone suas jam dimittente puellas,</i></div> +<div class="line"><i>Tristis abit. Sed quod potuit tamen ultima cellam,</i></div> +<div class="line"><i>Clausit, ad huc ardens rigidæ tentigine vulvæ</i></div> +<div class="line"><i>Et resupina jacens multorum absorbuit ictus</i></div> +<div class="line"><i>Et lassata viris, necdum satiata recessit.</i> (Juv., l. II, sat. 6.)</div> +</div></div></div> +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128"></a><a href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Je doute, par exemple, que la <i>corycomachie</i> ou la <i>coricobolie</i>, +qui étoit la quatrieme sphéristique des Grecs, ait resté en usage chez +eux, lorsqu’ils furent devenus le peuple le plus élégant de la terre. +On suspendoit au plancher un sac rempli de corps lourds; on le prenoit +à deux mains, et on le portoit aussi loin que la corde pouvoit +s’étendre; après quoi lâchant le sac, ils le suivoient, et lorsqu’il +revenoit vers eux, ils se reculoient pour céder à la violence du +choc, puis le repoussoient avec force. (Voyez M. Burette sur la gymnastie +des Grecs et des Romains.) Je ne crois pas qu’un tel exercice +ait été du goût des petites maîtresses d’aucun siecle.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129"></a><a href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> Une simple nomenclature d’une très-petite partie des mots de +leur dictionnaire de volupté, si je puis parler ainsi, peut décider la +question. +</p> +<p> +La <i>coricobole</i> étoit une tronchine.<br /> + +Les <i>Jatraliptes</i>, les essuyeurs en cygne.<br /> + +Les <i>unctores</i>, les parfumeuses.<br /> + +Les <i>fricatores</i>, les frotteuses.<br /> + +Les <i>tractatrices</i>, les pressureuses ou pétrisseuses.<br /> + +Les <i>dropacistæ</i>, les enleveuses de durillons.<br /> + +Les <i>alipsiaires</i>, les épilateurs.<br /> + +Les <i>paratiltres</i>, les vulvaires.<br /> + +Les <i>picatrices</i>, les parfileuses en vulves.<br /> + +La <i>samiane</i>, le parterre de la nature. (Voyez ci-après).<br /> + +L’<i>hircisse</i>, le bouquinage des vieilles.<br /> + +La <i>conrobole</i>, χοιροπωλῶ. (Pour peu qu’on sache le grec l’on m’entend).<br /> + +La <i>clitoride</i>, ou contraction du clitoris.<br /> + +La <i>corinthienne</i>, la mobilité des charnières.<br /> + +La <i>lesbienne</i>, les cunni-langues.<br /> + +La <i>siphnissidienne</i>, le postillon.<br /> + +La <i>phicidissienne</i>, la pollution de l’enfance.<br /> + +<i>Sardanapaliser</i>, vautrer entre les eunuques et les filles.<br /> + +<i>Chalcidisser</i>, le léchement des testicules.<br /> + +<i>Fellatricer</i>, sucer le gland.<br /> + +<i>Phœnicisser</i>, irrumer en miel, etc., etc. +</p> +<p> +Une preuve qu’ils étoient plus aguerris que nous, c’est qu’il n’y a +presque pas un de ces mots que nous ne soyons obligés de rendre +par une périphrase.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130"></a><a href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> Voyez la Tropoïde où j’aurois pu ajouter un très grand nombre +d’autres passages tirés de la Bible. On trouve, par exemple, dans le +livre de la Sagesse, (ch. XIV, v. 26) plusieurs reproches d’impureté, +d’avortemens criminels, d’impudicités, d’adulteres, etc. Jérémie +(ch. V, v. 13) déclame contre l’amour des jeunes garçons. Ezéchiel +parle de mauvais lieux et des marques de prostitution à l’entrée des +rues. (Ch. XXVI, v. 24, 25, 26, 27), etc., etc.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131"></a><a href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Erasme, p. 553.—<i>Samiorum flores.—Ubi extremam voluptatum +decerperet.—Σαμίων ἄνθη, la samionante.—Puellæ veluti flores +arridentes ad libidinem invitabant.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132"></a><a href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> <i>Ani hircassantes.</i> Γραῦς καπρῶσα. Eras., 269. <i>De juvene, cui anus +libidinosa omnia suppeditabat, quo vicisim ab illo voluptatem auferret. +Nota et hircorum libido, odorque qui et subantes consequitur.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133"></a><a href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> Γλυκὺν ἀγκῶνα. Ancon. Eras., 335. <i>Omphalem reginam per vim virgines +dominorum cum eorum servis inclusisse ad stuprum, in sola +haberetur impudica. Lydos autem eum locum, in quo fœminæ constuprabantur +γλυκὺν ἀγκῶνα, appellasse, sceleris atrocitatem mitigantes +verbo.</i> +</p> +<p> +On voit que même en ce genre le despotisme n’a plus rien à +inventer.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134"></a><a href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Σαρδανάπαλος. Eras., 723. <i>Cæterum deliciis usque adeo effœminatus, +ut inter eunuchos et puellas ipse puellari cultu desidere sit +sollitus.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135"></a><a href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Eras., 827. <i>Ut dii augerent meretricum numerum.</i> Erasme ajoute +que les Vénitiennes de son temps étoient les filles lubriques par +excellence. <i>Nusquam uberior quam apud Venetos.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136"></a><a href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> Χοιροπώλης la canobole à χοῖρος. Eras., 737. <i>Corinthia videris +corpore questum factura. In mulierem intempestivius libidinantem. +De mulieribus Corinthi prostantibus dictum et alibi. Dictum et +autem χοιροπωλῶ, novo quidem verbo quod nobis indicat quæstum +facere corpore.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137"></a><a href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> Λεσβιάζειν. <i>Lesbiari.</i> La Lesbienne. <i>Antiquitus polluere dicebant.</i> +Eras., 731. χοῖρος <i>enim cunnum significat (quæ combibones jam suos +contaminet Aristophanes in Vespis.)</i> Eras., 731. <i>Aiunt turpitudinem +quæ per os agitur, fellationis opinor, aut irrumationis primum +a Lesbiis auctoribus fuisse profectam: et apud illos primum omnium +fœminam tale quiddam passam esse.</i>—Ainsi le talent caractéristique +des Lesbiennes étoit de gamahucher; d’où <i>mihi at videre labda +juxta Lesbios</i>. <i>Aristoph.</i>, λάβδα Λεσβίους <i>fellatrix</i>.) La fellatrice qui +suce le gland, étoit encore une epithete des Lesbiennes où c’étoit la +mode de commencer par cette cérémonie. Eras., 800. <i>Fellatriam indicat... +quæ communis Lesbiis quod ei tribuitur genti</i>, etc. +</p> +<p> +<i>N. B.</i>—Il y avoit, il y a quelques années, à Paris, une fille charmante, +née sans langue, qui parloit par signes avec une adresse +étonnante, et s’étoit vouée à ce genre de prostitution. M. Louis l’a +décrite sous le titre d’<i>aglossostomographie</i>.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138"></a><a href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Χαλκιδιζειν. <i>Chalcidissare.</i> Eras., <i>Gens (Chalcidicenses), male +audisse ob fœdos puerorum amores</i>.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139"></a><a href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Φικιδίζειν. <i>Phicidissare.</i> Se faire lécher les testicules par de +jeunes chiens. (Suétone.)</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140"></a><a href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> Σιφνιάζειν. <i>Siphniassare.</i> (Plein, liv. IV, 12). Eras., 690. <i>Pro eo +quod et manum admovere postico, sumptum esse à moribus siphniorum.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141"></a><a href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> Κλειτοριαζειν. Eras., 619. <i>De immodica libidine. Unde natum +proverbium, non satis liquet. Libidinosa contrectatio.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142"></a><a href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> <i>Phœnicissantes labra rubicunda sibi reddebant: sic Lesbiassantes +alba labra semine.</i> +</p> +<p> +Martial, lib. I.—<i>Cunnum carinus lingit et tamen pallet.</i> +</p> +<p> +Catullus ad Gellicum.— +</p> +<div class="poetry-container"> +<div class="poetry"> +<div class="stanza"> +<div class="line"><i>Nescio quid certe est, an vere fama susurrat.</i></div> +<div class="line i1"><i>Grandia te medii tenta, vorare viri.</i></div> +<div class="line"><i>Sic certe est. Clamant virronis rupta miselli</i></div> +<div class="line i1"><i>Ilia, demulso labra notata sero.</i></div> +</div></div></div> + +</div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143"></a><a href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> <i>Hier. Mercurial</i>.</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144"></a><a href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> <i>Quotidie ac palam.—Arterias et fauces pro remedio fovebat.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145"></a><a href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> Hier. Merc., l. IV, p. 93.—<i>Scribit Epiphanius fœminas semen +et menstruum libare Deo, et deinde potare solitas.</i></p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146"></a><a href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> Ce passage de <i>Hic et Hec</i> a été pillé par l’auteur de <i>Mylord +l’Arsouille</i> (voir l’Introduction).</p></div> + +<div class="footnote"> + +<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147"></a><a href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Maquerelle connue, rue Sainte-Anne, butte Saint-Roch. (<i>Note de +l’auteur.</i>)</p></div> + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<table summary="TABLE DES MATIERES" width="100%"><tr> +<td class="left">Introduction</td><td class="right"><a href="#Page_7">7</a></td> +</tr><tr> +<td class="left">Essai bibliographique</td><td class="right"><a href="#Page_29">29</a></td> +</tr><tr> +<td class="left"><span class="smcap">Erotika Biblion</span></td><td class="right"><a href="#Page_35">35</a></td> +</tr><tr> +<td class="left">Annotations dites du Chevalier de Pierrugues</td><td class="right"><a href="#Page_171">171</a></td> +</tr><tr> +<td class="center padt1" colspan="2">LE LIBERTIN DE QUALITÉ</td> +</tr><tr> +<td class="left">Madame Honesta, la Présidente et l’Américaine</td><td class="right"><a href="#Page_213">213</a></td> +</tr><tr> +<td class="left">La Duchesse</td><td class="right"><a href="#Page_226">226</a></td> +</tr><tr> +<td class="left">Musique</td><td class="right"><a href="#Page_233">233</a></td> +</tr><tr> +<td class="left">Mariage</td><td class="right"><a href="#Page_236">236</a></td> +</tr><tr> +<td class="center padt1" colspan="2">HIC ET HEC</td> +</tr><tr> +<td class="left">Les Chevaux neufs</td><td class="right"><a href="#Page_245">245</a></td> +</tr><tr> +<td class="left">La vieille Sara</td><td class="right"><a href="#Page_251">251</a></td> +</tr><tr> +<td class="left">Aurore</td><td class="right"><a href="#Page_257">257</a></td> +</tr><tr> +<td class="left">Le Chien après les Moines</td><td class="right"><a href="#Page_261">261</a></td> +</tr><tr> +<td class="center padt1" colspan="2">LE RIDEAU LEVÉ OU L’ÉDUCATION DE LAURE</td> +</tr><tr> +<td class="left">L’Enfance de Laure</td><td class="right"><a href="#Page_265">265</a></td> +</tr><tr> +<td class="left">Éducation philosophique</td><td class="right"><a href="#Page_271">271</a></td> +</tr><tr> +<td class="center padt1" colspan="2">LE DEGRÉ DES AGES DU PLAISIR</td> +</tr><tr> +<td class="left">Tableau de Paris</td><td class="right"><a href="#Page_279">279</a></td> +</tr><tr> +<td class="left">La Patronne</td><td class="right"><a href="#Page_281">281</a></td> +</tr><tr> +<td class="left">Les trois métamorphoses</td><td class="right"><a href="#Page_283">283</a></td> +</tr></table> + + + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">Pg 289</a></span></p> + +<h2 style="margin-bottom: 0em;"><b>BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX</b></h2> + +<p class="center2 t0">4, rue de Furstenberg—PARIS</p> + + +<p class="center2 f12"><b><i>Extrait du Catalogue</i></b></p> +<p class="center2 f15"><b>Les Maîtres de l’Amour</b></p> +<p>Collection unique des œuvres les plus remarquables +des littératures anciennes et modernes traitant des +choses de l’amour.</p> + +<table summary="catalog" width="100%"> +<tr><td class="left"><i>L’Œuvre du Divin Arétin</i> (2 vol.) chaq. vol.</td><td class="right">12 fr.</td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre du Marquis de Sade</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre du Comte de Mirabeau</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre du Chevalier A. de Nerciat</i> (3 vol.), chaque volume</td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Giorgio Baffo</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine de Nicolas Chorier</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine des poètes du XIX<sup>e</sup> siècle</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Le Théâtre d’amour au XVIII<sup>e</sup> siècle</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Le Livre d’amour de l’Orient</i> (I).——Ananga-Ranga</td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Le Livre d’amour de l’Orient</i> (II).—Le Jardin parfumé</td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Le Livre d’amour de l’Orient</i> (III).——Les Kama-Sutra</td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Le Livre d’Amour de l’Orient</i> (IV).——Le Bréviaire de la Courtisane.——Les Leçons de l’Entremetteuse</td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie</i> (<span class="small">XVIII</span><sup>e</sup> siècle)</td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de John Cleland</i> (Mémoires de Fanny Hill)</td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Restif de la Bretonne</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie</i> (<span class="small">XV</span><sup>e</sup> siècle)</td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine de l’Abbé de Voisenon</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine de Crébillon le fils</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Le Livre d’amour des Anciens</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine des Conteurs russes</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine de Corneille Plessebois</i> (Le Rut)</td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Choudart-Desforges</i> (Le Poète libertin)</td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">Pg 290</a></span><i>L’Œuvre de Fr. Delicado</i> (La Lozana Andalusa)</td><td class="right">12 fr.</td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre du Seigneur de Brantôme</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Pigault-Lebrun</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Pétrone</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Casanova de Seingalt</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre priapique des Anciens et des Modernes</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Boccace Florentin</i> (I)</td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre poétique de Charles Beaudelaire</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre des Conteurs espagnols</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre badine d’Alexis Piron</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre badine de l’Abbé de Grécourt</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre amoureuse de Lucien</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre galante des Conteurs français</i></td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Choderlos de Laclos</i> (Les Liaisons dangereuses) (épuisé)</td><td class="right"> </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre des Conteurs allemands</i> (Mémoires d’une Chanteuse)</td><td class="right">12 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre des Conteurs anglais</i> (La Vénus indienne</td><td class="right">12 » </td> +</tr></table> + +<p class="center f15"><b>Le Coffret du Bibliophile</b></p> + +<p>Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d’Arches +(exemplaires numérotés).</p> + +<table summary="catalog" width="100%"> +<tr><td class="left"><i>Les Anandrynes</i> (Confession de M<sup>lle</sup> Sapho)</td><td class="right">9 fr.</td> +</tr><tr><td class="left"><i>Le Petit Neveu de Grécourt</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Anecdotes pour l’histoire secrète des Ebugors</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Julie philosophe</i> (Histoire d’une citoyenne active et libertine), 2 vol.</td><td class="right">18 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Correspondance de M<sup>me</sup> Gourdan, dite «la Comtesse»</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Portefeuille d’un Talon Rouge.——La Journée amoureuse</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Les Cannevas de la Pâris</i> (Histoire de l’hôtel du Roule)</td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Souvenirs d’une cocodette</i> (1870)</td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Le Zoppino.</i> Texte italien et traduction française</td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>La Belle Alsacienne</i> (1801)</td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Lettres amoureuses d’un Frère à son élève</i> (1878)</td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Poèmes luxurieux du divin Arétin</i> (Tariffa delle Puttane di Venegia)</td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Correspondance d’Eulalie</i> ou <i>Tableau du Libertinage de Paris</i> (1786), 2 vol.</td><td class="right">18 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Le Parnasse satyrique du XVIII<sup>e</sup> siècle</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">Pg 291</a></span><i>La Galerie des femmes</i>, par J.-E. de Jouy.</td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Zoloé et ses deux Acolytes</i>, par le Marquis de Sade</td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>De Sodomia</i>, par le P. Sinistrari d’Ameno. Texte latin et traduction française</td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Le Canapé couleur de feu</i>, par Fougeret de Montbron</td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Le Souper des Petits Maîtres</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Cadenas et Ceintures de chasteté</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Les Dévotions de M<sup>me</sup> de Bethzamooth</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>La Raffaella</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Contes de Jos. Vasselier</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Histoire de M<sup>lle</sup> Brion</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>La Philosophie des Courtisanes</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Les Sonnettes</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Nouvelles de Firenzuola</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Lucina sine concubitu</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Point de lendemain</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Mémoires d’une Femme de chambre</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Ma Vie de garçon</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Anthologie érotique d’Amarou</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>La Beauté du Sein des Femmes</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Tendres Epigrammes de Cydno la Lesbienne</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Divan d’amour du Chérif Soliman</i></td><td class="right">9 » </td> +</tr></table> + +<p class="center f15"><b>Chroniques Libertines</b></p> + +<p>Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des +chroniqueurs, des pamphlétaires, des libellistes, des +chansonniers, à travers les siècles.</p> + +<table summary="catalog" width="100%"> +<tr><td class="left"><i>Les Demoiselles d’amour du Palais-Royal</i>, par H. Fleischmann</td><td class="right">7 50</td> +</tr><tr><td class="left"><i>La vie libertine de M<sup>lle</sup> Clairon, dite «Frétillon»</i></td><td class="right">7 50</td> +</tr><tr><td class="left"><i>Les Amours de la Reine Margot</i>, par J. Hervez</td><td class="right">7 50</td> +</tr><tr><td class="left"><i>Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe</i> (Affaire du Collier)</td><td class="right">7 50</td> +</tr><tr><td class="left"><i>Marie-Antoinette libertine</i>, par H. Fleischmann</td><td class="right">7 50</td> +</tr><tr><td class="left"><i>Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIII<sup>e</sup> siècle</i></td><td class="right">7 50</td> +</tr></table> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">Pg 292</a></span></p> + +<p class="center f15"><b>L’Histoire romanesque</b></p> + +<table summary="catalog" width="100%"> +<tr><td class="left"><i>La Rome des Borgia</i>, par Guillaume Apollinaire</td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>La Fin de Babylone</i>, par Guillaume Apollinaire</td><td class="right">9 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Les Trois Don Juan</i>, par Guillaume Apollinaire</td><td class="right">9 » </td> +</tr></table> + +<p class="center f15"><b>Les Secrets du Second Empire</b></p> + +<table summary="catalog" width="100%"> +<tr><td class="left"><i>Napoléon III et les Femmes</i>, par H. Fleischmann</td><td class="right">7 50</td> +</tr><tr><td class="left"><i>Bâtard d’Empereur</i>, par H. Fleischmann</td><td class="right">7 50</td> +</tr></table> + +<p class="center f2"><b>La France Galante</b></p> + +<table summary="catalog" width="100%"> +<tr><td class="left"><i>Mignons et Courtisanes au XVI<sup>e</sup> siècle</i>, par Jean Hervez (épuisé).</td> +</tr><tr><td class="left"><i>La Polygamie sacrée au XVI<sup>e</sup> siècle</i></td><td class="right">15 » </td> +</tr><tr><td class="left"><i>Ruffians et Ribaudes</i>, par Jean Hervez</td><td class="right">8 50</td> +</tr></table> + +<p class="center f15"><b>Chroniques du XVIII<sup>e</sup> Siècle</b></p> + +<p class="center"><span class="smcap">par Jean Hervez</span></p> + +<p>D’après les Mémoires du temps, les Rapports de police, +les Libelles, les Pamphlets, les Satires, les Chansons.</p> + +<table summary="catalog" width="100%"> +<tr><td class="right">I.</td><td class="left"><i>La Régence galante</i> (épuisé).</td> +</tr><tr><td class="right">II.</td><td class="left"><i>Les Maîtresses de Louis XV</i></td><td class="right">15 fr.</td> +</tr><tr><td class="right">III.</td><td class="left"><i>La Galanterie parisienne sous Louis XV</i> (épuisé).</td> +</tr><tr><td class="right">IV.</td><td class="left"><i>Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes de Paris</i> (épuisé).</td><td class="right"> </td> +</tr><tr><td class="right">V.</td><td class="left"><i>Les Galanteries à la Cour de Louis XVI</i></td><td class="right">15 » </td> +</tr><tr><td class="right">VI.</td><td class="left"><i>Maisons d’amour et Filles de joie</i></td><td class="right">15 » </td> +</tr></table> + + +<p class="center">Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du comte de Mirabeau, by +Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU *** + +***** This file should be named 44181-h.htm or 44181-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/4/1/8/44181/ + +Produced by Laurent Vogel, Turgut Dincer and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation information page at www.gutenberg.org + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at 809 +North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email +contact links and up to date contact information can be found at the +Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For forty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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